The Project Gutenberg EBook of La vie littraire, by Anatole France

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Title: La vie littraire
       Deuxime srie

Author: Anatole France

Release Date: September 22, 2006 [EBook #19344]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTRAIRE ***




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                          ANATOLE FRANCE

                     DE L'ACADMIE FRANAISE



                               LA
                         VIE LITTRAIRE

                         DEUXIME SRIE




                              PARIS
                    CALMANN-LVY, DITEURS
                        3, RUE AUBER, 3




PRFACE


Ce volume contient les articles que j'ai publis dans le _Temps_ depuis
deux ans environ. Le public lettr a accueilli la premire srie de ces
causeries avec une bienveillance qui m'honore et qui me touche. Je sais
combien peu je la mrite. Mais on m'a beaucoup pardonn sans doute en
faveur de ma sincrit. Il y a un moyen de sduction  la porte des
plus humbles: c'est le naturel. On semble presque aimable ds qu'on est
absolument vrai. C'est pour m'tre donn tout entier que j'ai mrit des
amis inconnus. La seule habilet dont je sois capable est de ne point
essayer de cacher mes dfauts. Elle m'a russi comme elle et russi 
tout autre.

On a bien vu, par exemple, qu'il m'arrivait parfois de me contredire. Il
y a peu de temps, un excellent esprit, M. Georges Renard, a relev
quelques-unes de ces contradictions avec une indulgence d'autant plus
exquise qu'elle feignait de se cacher. M. Leconte de Lisle, avais-je
dit un jour, doute de l'existence de l'univers, mais il ne doute pas de
la bont d'une rime. Et M. Georges-Renard n'a pas eu de peine  montrer
que cette contradiction, j'y tombais moi-mme  tout moment, et qu'aprs
avoir proclam le doute philosophique je n'avais rien de plus press que
de quitter la paix sublime du sage, la bienheureuse ataraxie, pour me
jeter dans les rgions de la joie et de la douleur, de l'amour et de la
haine. Finalement il m'a pardonn et je crois qu'il a bien fait. Il faut
permettre aux pauvres humains de ne pas toujours accorder leurs maximes
avec leurs sentiments. Il faut mme souffrir que chacun de nous possde
 la fois deux ou trois philosophies; car,  moins d'avoir cr une
doctrine, il n'y a aucune raison de croire qu'une seule est bonne; cette
partialit n'est excusable que chez un inventeur. De mme qu'une vaste
contre possde les climats les plus divers, il n'y a gure d'esprit
tendu qui ne renferme de nombreuses contradictions.  dire vrai, les
mes exemptes de tout illogisme me font peur; ne pouvant m'imaginer
qu'elles ne se trompent jamais, je crains qu'elles ne se trompent
toujours, tandis qu'un esprit qui ne se pique pas de logique peut
retrouver la vrit aprs l'avoir perdue. On me rpondra sans doute, en
faveur des logiciens, qu'il y a une vrit au bout de tout raisonnement
comme un oeil ou une griffe au bout de la queue que Fourier a promise
aux hommes pour le jour o ils seront en harmonie. Mais cet avantage
restera aux esprits sinueux et flottants, qu'ils peuvent amuser autrui
dans les erreurs qui les amusent eux-mmes. _Heureux qui, comme Ulysse,
a fait un beau voyage!_ Quand la route est fleurie, ne demandez pas o
elle mne. Je vous donne ce conseil au mpris de la sagesse vulgaire,
sous la dicte d'une sagesse suprieure. Toute fin est cache  l'homme.
J'ai demand mon chemin  tous ceux qui, prtres, savants, sorciers ou
philosophes, prtendent savoir la gographie de l'Inconnu. Nul n'a pu
m'indiquer exactement la bonne voie. C'est pourquoi la route que je
prfre est celle dont les ormeaux s'lvent plus touffus sous le ciel
le plus riant. Le sentiment du beau me conduit. Qui donc est sr d'avoir
trouv un meilleur guide?

Comme mes contradictions, on m'a pass mon innocente manie de faire 
tout propos des contes avec mes souvenirs et mes impressions. Je crois
que cette indulgence n'tait pas mal inspire. Un homme suprieur ne
doit parler de lui-mme qu' propos des grandes choses auxquelles il a
t ml. Autrement il semble disproportionn et, par l, dplaisant; 
moins qu'il ne consente  se montrer semblable  nous: ce qui, 
vrai-dire, n'est pas toujours impossible, car les grands hommes ont
beaucoup de choses communes avec les autres hommes. Mais enfin le
sacrifice est trop coteux  certains gnies. Combien les hommes
ordinaires sont mieux venus  se raconter eux-mmes et  se peindre!
Leur portrait est celui de tous; chacun reconnat dans les aventures de
leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques. De l
l'intrt qu'on prend  leurs confidences. Quand ils parlent d'eux-mmes,
c'est comme s'ils parlaient de tout le monde. La sympathie est le doux
privilge de la mdiocrit. Leurs aveux, quand nous les coutons, nous
semblent sortir de nous-mmes. Leur examen de conscience est aussi
profitable  nous qu' eux. Leurs confessions forment un manuel de
confession  l'usage de la communaut tout entire. Et ces sortes de
manuels contribuent  l'amlioration de la personne morale, quand
toutefois le pch y est reprsent sans attnuations hypocrites et
surtout sans ces grossissements horribles qui produisent le dsespoir.
Si j'ai,  et l, un peu parl de moi dans nos causeries, ces
considrations me rassurent.

On ne trouvera pas plus dans ce volume que dans le prcdent une tude
approfondie de la jeune littrature. La faute en est sans doute  moi
qui n'ai su comprendre ni la posie symboliste ni la prose dcadente.

On m'accordera peut-tre aussi que la jeune cole ne se laisse pas
pntrer aisment. Elle est mystique et c'est une fatalit du mysticisme
de demeurer inintelligible  ceux qui ne mnent pas la vie du
sanctuaire. Les symbolistes crivent dans un tat particulier des sens;
et il faut, pour communier avec eux, se trouver dans une disposition
analogue. Je le dis sans raillerie: leurs livres, comme ceux de
Swedenborg ou ceux d'Allan Kardec, sont le produit d'une sorte d'extase.
Ils voient ce que nous ne voyons pas. On a essay d'une explication plus
simple: ce sont des mystificateurs, a-t-on dit. Mais, quand on y
rflchit, on ne trouve jamais dans la fraude et l'imposture les raisons
vritables d'un mouvement ou littraire ou religieux, si petit qu'il
soit. Non, ce ne sont pas des mystificateurs. Ce sont des extatiques.
Deux ou trois d'entre eux sont tombs en crise et tout le cnacle a
dlir; car rien n'est plus communicatif que certains tats nerveux.
Loin de mettre en doute les effets merveilleux de l'art nouveau, je les
tiens pour aussi certains que les miracles qui s'opraient sur la tombe
du diacre Pris. Je suis sr que le jeune auteur du _Trait du verbe_
parle trs srieusement quand il dit, assignant au son de chaque voyelle
une sonorit correspondante: A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu.
Devant une telle affirmation, il y a quelque frivolit d'esprit 
sourire et  se moquer. Pourquoi ne pas admettre que si l'auteur du
trait du verbe dit qu'A est noir et qu'O est bleu, c'est parce qu'il le
sent, parce qu'il le voit, parce qu'en effet les sons, comme les corps,
ont rellement pour lui des couleurs? On cessera d'en douter quand on
saura que le cas n'est point unique, et que des physiologistes ont
constat chez un assez grand nombre de sujets une aptitude semblable 
_voir_ les sons. Cette sorte de nvrose s'appelle _l'audition colore_.
J'en trouve la description scientifique dans un extrait du _Progrs
mdical_, cit par M. Maurice Spronck  la page 33 de ses _Artistes
littraires_: L'audition colore est un phnomne qui consiste en ce
que deux sens diffrents sont simultanment mis en activit par une
excitation produite par un seul de ces sens, ou, pour parler autrement,
en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une
couleur caractristique et constante pour la personne possdant cette
proprit chromatique. Ainsi, certains individus peuvent donner une
couleur verte, rouge, jaune etc.,  tout bruit,  tout son qui vient
frapper leurs oreilles. (J. Baratoux, le _Progrs mdical_, 10 dcembre
1887 et nos suiv.) L'audition colore dtermine, dans les esprits dous
pour l'art et la posie, un nouveau sens esthtique, auquel rpond la
potique de la jeune cole.

L'avenir est au symbolisme si la nvrose qui l'a produit se gnralise.
Malheureusement M. Ghil dit qu'O est bleu et M. Raimbault dit qu'O est
rouge. Et ces malades exquis se disputent entre eux, sous le regard
indulgent de M. Stphane Mallarm.

Je comprends que les adeptes de l'art nouveau aiment leur mal et mme
qu'ils s'en fassent gloire; et, s'ils mprisent quelque peu ceux dont
les sens ne sont pas affins par une si rare nvrose, je ne m'en
plaindrai pas. Il serait de mauvais got de leur reprocher d'tre des
malades. J'aime mieux, me plaant dans les plus hautes rgions de la
philosophie naturelle, dire avec M. Jules Soury: Sant et maladie sont
de vaines entits. Apprenons, avec le gracieux Horatio du pote, qu'il
y a plus de choses dans la nature que dans nos philosophies, si larges
qu'elles soient, et gardons-nous de croire que le ddain soit le comble
de la sagesse.

On ne trouvera pas non plus dans ce volume une vue d'ensemble sur la
littrature contemporaine de notre pays. Il n'est pas facile de se faire
une ide gnrale des choses au milieu desquelles on vit. On manque
d'air et de recul. Et si l'on parvient  dmler ce qui s'achve, on
distingue mal ce qui commence. C'est pour cela sans doute que les
esprits les plus indulgents ont jug volontiers leur temps avec
svrit. Les hommes sont enclins  croire que le monde finira avec eux
et cette pense, qu'ils expriment, non sans mlancolie, les console
intrieurement de la fuite de leurs jours. Je me rjouis dans mon coeur
d'tre exempt d'une si pitoyable et si vaine illusion. Je ne crois pas
que les formes du beau soient puises et j'en attends de nouvelles. Si
je n'entonne pas tous les jours le cantique du vieillard Simon, c'est
sans doute que le don de prophtie n'est pas en moi!

J'ai toujours pens, peut-tre bien  tort, que personne ne fait des
chefs-d'oeuvre, et que c'est l une tche suprieure aux individus quels
qu'ils soient, mais que les plus heureux d'entre les mortels produisent
parfois des ouvrages qui peuvent devenir des chefs-d'oeuvre, avec l'aide
du temps, qui est un galant homme, comme disait Mazarin. Ce qui me
rassure, en dpit de l'Exposition universelle et des niaiseries
dangereuses qu'elle a inspires  la plupart de mes compatriotes, c'est
qu'il y a encore en ce pays des hommes gaux et peut-tre suprieurs,
par une certaine facult de comprendre,  tous les crivains des sicles
passs. Je n'imagine pas, par exemple, qu'on ait jamais pu tre plus
intelligent que M. Paul Bourget, ou M. Jules Lematre. Je crois qu'il y
a une certaine lgance  ne nommer ici que les plus jeunes.

Quant  la nature de ces causeries, je serais fort embarrass de la
dfinir. On m'a dit que ce n'tait pas une nature critiquante et
esthtisante. Je m'en doutais un peu. Autant que possible il ne faut
rien faire  contre-coeur. Les conditions techniques dans lesquelles
s'laborent les romans et les pomes ne m'intressent, je l'avoue, que
trs mdiocrement. Elles n'intressent en somme que l'amour-propre des
auteurs. Chacun d'eux croit possder  l'exclusion des autres tous les
secrets du mtier. Mais ceux qui font les chefs-d'oeuvre ne savent pas
ce qu'ils font; leur tat de bienfaiteurs est plein d'innocence. On aura
beau me dire que les critiques ne doivent pas tre innocents. Je
m'efforcerai de garder comme un don cleste l'impression de mystre que
me causent les sublimits de la posie et de l'art. Le beau rle est
parfois d'tre dupe. La vie enseigne qu'on n'est jamais heureux qu'au
prix de quelque ignorance. Je vais faire un aveu qui paratra peut-tre
singulier  la premire page d'un recueil de causeries sur la
littrature. Tous les livres en gnral et mme les plus admirables me
paraissent infiniment moins prcieux par ce qu'ils contiennent que par
ce qu'y met celui qui les lit. Les meilleurs,  mon sens, sont ceux qui
donnent le plus  penser, et les choses les plus diverses.

La grande bont des oeuvres des matres est d'inspirer de sages
entretiens, des propos graves et familiers, des images flottantes comme
des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renoues, de longues
rveries, une curiosit vague et lgre qui s'attache  tout sans
vouloir rien puiser, le souvenir de ce qui fut cher, l'oubli des vils
soins, et le retour mu sur soi-mme. Quand nous les lisons, ces livres
excellents, ces livres de vie, nous les faisons passer en nous. Il faut
que le critique se pntre bien de cette ide que tout livre a autant
d'exemplaires diffrents qu'il a de lecteurs et qu'un pome, comme un
paysage, se transforme dans tous les yeux qui le voient, dans toutes les
mes qui le conoivent. Il y a quelques annes, comme je passais la
belle saison sous les sapins du Hohwald, j'tais merveill, pendant mes
longues promenades, de rencontrer un banc  chaque point o l'ombre est
plus douce, la vue plus tendue, la nature plus attachante. Ces bancs
rustiques portaient des noms qui trahissaient le sentiment de ceux qui
les avaient mis. L'un se nommait le _Rendez-vous de l'amiti_; l'autre
le _Repos de Sophie_, un troisime le _Rve de Charlotte_.

Ces bons Alsaciens qui avaient ainsi mnag  leurs amis et aux passants
les repos et les rendez-vous m'ont enseign quelle sorte de bien
peuvent faire ceux qui ont vcu aux pays de l'esprit et s'y sont
longtemps promens. Je rsolus pour ma part d'aller posant des bancs
rustiques dans les bois sacrs et prs des fontaines des Muses. Cet
emploi de sylvain modeste et pieux me convient  merveille. Il n'exige
ni doctrine ni systme et ne veut qu'un doux tonnement devant la beaut
des choses. Que le savant du village, que l'arpenteur mesure la route et
pose les bornes milliaires! pour moi, les soins bienveillants des
repos, des rendez-vous et des rves m'occuperont assez. Accommode
 mes gots et mesure  mes forces, la tche du critique est de mettre
avec amour des bancs aux beaux endroits, et de dire,  l'exemple d'Anyt
de Tge:

--Qui que tu sois, viens t'asseoir  l'ombre de ce beau laurier, afin
d'y clbrer les dieux immortels!

A. F.




LA VIE LITTRAIRE




M. ALEXANDRE DUMAS FILS

LE CHATIMENT D'IZA
ET LE PARDON DE MARIE


Le roman fameux[1] dont un pote de talent, M. Dartois, vient de tirer
un drame, date de plus de vingt ans. Quand il le publia, M. Alexandre
Dumas, dj clbre, n'tait pas encore, comme aujourd'hui, un moraliste
redout, un des directeurs spirituels de son sicle. Il n'avait pas
encore annonc l'vangile du chtiment et rvoqu le pardon de
Madeleine. Il n'avait pas dit encore: Tue-la! C'est prcisment dans
l'_Affaire Clmenceau_ qu'il exposa pour la premire fois cette doctrine
impitoyable. Il est vrai qu'il n'y parla point pour son propre compte et
que ce livre est, comme le titre l'indique, le mmoire d'un accus. Mais
on devinait le philosophe sous le romancier, on voyait la thse dans
l'oeuvre d'art. L'_Affaire Clmenceau_ contenait en germe
_l'Homme-Femme_ et _la Femme de Claude_. Ai-je besoin de rappeler qu'il
s'agit, dans le roman, d'un enfant naturel, du fils d'une pauvre fille
abandonne, qui travaille pour vivre? Clmenceau n'a jamais connu son
pre. Il est encore tout petit quand,  la pension, ses camarades lui
font honte de sa naissance. Il est beau, il est fort, il est intelligent
et bon. Ds l'enfance, son gnie se rvle: conduit par hasard dans un
atelier de sculpteur, il reconnat sa vocation. Il est destin  ptrir
la glaise; il est vou au tourment dlicieux de fixer dans une matire
durable les formes de la vie. Le travail le garde chaste. Mais jeune,
ignorant et vigoureux, il est une proie dvolue  l'amour. Une nuit,
dans un bal travesti, il rencontre une enfant, habille en page et qui
accompagne une abondante et magnifique Marie de Mdicis, sa mre. Iza,
cette enfant, est parfaitement belle. Mais ce n'est qu'une enfant.
D'ailleurs elle n'a fait qu'apparatre comme un prsage. Elle s'en est
alle avec sa mre, la comtesse Dobronowska, une aventurire polonaise,
chercher fortune en Russie. La comtesse, ne pouvant la marier, essaye de
la vendre. Iza lui chappe et, soit amour, soit fantaisie, elle vient
demander asile au sculpteur Clmenceau, qui est devenu clbre en peu
d'annes. Il l'attendait. Il l'pouse, il l'aime. Il l'aime d'un amour 
la fois idal et esthtique. Il l'aime parce qu'elle est la forme
parfaite et parce qu'elle est l'infini que nous rvons tous, dans ce
rve d'une heure qui est la vie. Iza, nourrie par une mre infme, est
naturellement impudique, menteuse, ingrate et lascive. Pourtant elle
aime Clmenceau, qui est robuste et beau. Mais elle le trahit, parce que
trahir est sa fonction naturelle. Elle trompe l'homme qu'elle aime, pour
des bijoux ou seulement pour le plaisir de tromper. Elle se donne  des
gens clbres qui frquentent sa maison, et cela pour le plaisir d'avoir
certaines ides, quand ces personnages sont runis, le soir  la table
dont elle fait gravement les honneurs avec son mari. Elle est comme les
grands artistes qui ne se plaisent qu'aux difficults: elle croise,
complique, mle ses mensonges; elle ose tout, si bien que son mari est
bientt le seul homme  Paris qui ignore sa conduite. Il est dsabus,
par hasard. Il la chasse. Mais il l'aime encore. Comment s'en tonner?
Ce n'est pas parce qu'elle est indigne qu'il l'aimerait moins.

[Note 1: _Affaire Clmenceau, mmoire de l'accus_, 1 vol. in-18.
Calmann Lvy, dit.]

L'amour ne se donne pas comme un prix de vertu. L'indignit d'une femme
ne tue jamais le sentiment qu'on a pour elle; au contraire, il le ranime
parfois: l'auteur de _la Visite de noces_ le sait bien. Ce malheureux
Clmenceau s'enfuit jusqu' Rome, o il se rfugie en plein idal d'art.
Il entame une copie du _Mose_ de Michel-Ange  mme le bloc, avec une
telle furie qu'on croirait qu'il veut lui-mme se briser contre ce
marbre qu'il taille. Il a voulu la fuir. Mais il l'attend, le misrable!

Il l'attend, les bras ouverts. Elle ne vient pas: elle reste  Paris, la
matresse d'un prince royal en bonne fortune. L, au milieu de son luxe,
paisible, elle compose un dernier chef-d'oeuvre de perfidie: elle sduit
le seul ami qui soit rest  son mari. Clmenceau l'apprend: c'en est
trop; il accourt, il se prcipite chez elle, il la revoit, il la trouve
charmante, amoureuse, car elle l'aime toujours. Elle est belle, elle est
irrsistible. Que fait-il? Il la possde une fois encore et il la tue.

Tel est le sujet, l'argument, comme on disait dans la vieille
rhtorique. On sait qu'il est trait avec une habilet d'autant plus
grande qu'elle se cache sous les apparences d'un naturel facile. Il est
superflu aujourd'hui de louer dans ce livre la simplicit savante,
l'loquence sobre et passionne. J'ai dit qu'il y avait dans l'_Affaire
Clmenceau_ une oeuvre d'art et une thse morale. L'oeuvre d'art est de
tout point admirable. Quant  la thse, elle fait horreur, et toutes les
forces de mon tre me soulvent  la fois contre elle.

Si Clmenceau disait: J'ai tu cette femme parce que je l'aimais, nous
penserions: C'est, aprs tout, une raison. La passion a tous les
droits, parce qu'elle va au-devant de tous les chtiments. Elle n'est
pas immorale, quelque mal qu'elle fasse, car elle porte en elle-mme sa
punition terrible. D'ailleurs, ceux qui aiment disent: Je la tuerai!
mais ils ne tuent pas. Mais Clmenceau n'allgue pas seulement son
amour, il invoque la justice. C'est ce qui me fche. Je n'aime pas que
ce mari violent, et qui devint un amant, prenne des airs de justicier.
Je n'aime pas qu'il brandisse comme l'instrument auguste des vengeances
publiques, le couteau  manche jasp,  garde de vermeil incruste de
grenats,  lame d'acier nielle d'or.

Il est penseur. Il est idologue. Parfois il parle comme si, en vrit,
il avait attent  la vie d'un dput opportuniste ou radical. Il y a en
lui du Baffier et de l'Aubertin. Il a des ides gnrales, il a un
systme; il donne  son crime je ne sais quelles intentions
humanitaires. Il est trop pur. Il m'est dsagrable qu'on assassine par
vertu. Sa dfense est d'un meurtrier idologue. Si j'tais jur, je ne
l'acquitterais pas.  moins que les mdecins lgistes ne m'avertissent
que je suis en prsence d'un paralytique gnral, ce qui,  vrai dire,
ne m'tonnerait gure. Il m'assure qu'il tait honnte homme et bon
fils. Je n'en veux pas disputer. Mais il donne  entendre qu'il tait un
grand artiste et faisait de trs belles figures; et cela j'ai peine  le
croire. Un grand artiste porte en soi l'instinct gnreux de la vie. Il
cre et ne dtruit pas. C'est un ouvrage stupide que d'assassiner une
femme. Les hommes capables d'une telle boucherie doivent tre
insupportables. En admettant qu'ils ne soient pas tout  fait des
dments, ils doivent avoir bien peu de grce dans l'esprit, bien peu de
souplesse dans l'intelligence. J'imagine qu'ils restent lourds et durs
au milieu mme du bonheur, et que leur me n'a pas ces nuances
charmantes sans lesquelles l'amour mme semble terne et monotone.

Le mmoire n'en dit rien, mais Iza dut passer avec cet homme des heures
terriblement maussades. Avant de l'assassiner, il dut l'ennuyer. Il
tait honnte, sans doute; mais c'est un pauvre bagage en amour qu'une
impitoyable honntet. Non, il n'avait pas l'me belle. Dans les belles
mes, une divine indulgence se mle  la passion la plus furieuse.

S'il est vrai qu'on ne trouve gure d'amour sans haine, il est vrai
aussi qu'on ne voit gure de haine sans piti. Ce malheureux avait le
crne troit. C'tait un fanatique; c'est--dire un homme de la pire
espce. Tous les fanatismes, mme celui de la vertu, font horreur aux
mes riantes et largement ouvertes. Le mal vient uniquement de ce
Clmenceau qui eut le tort d'pouser une femme qui n'tait pas faite
pour cela. Les Grecs le savaient bien, que toutes les femmes ne sont pas
galement propres  faire des pouses lgitimes. Il ne pntrait pas
assez le mystre des apptits et des instincts. S'il avait souponn le
moins du monde les obscurs travaux de la vie animale, il se serait dit,
comme le bon mdecin Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner  la nature.
Il aurait murmur dans le fond de son me ce que l'aimable Sardanapale
de Byron disait sur son bcher  la jeune Myrrha: Si ta chair se
trouble, si tu crains de te jeter  travers ces flammes dans l'inconnu,
adieu, va et sache bien que je ne t'en aimerai pas moins, mais qu'au
contraire je t'en chrirai davantage pour avoir t docile  la nature.
Et il aurait pleur, et son coeur se serait amolli, il n'aurait pas tu
la pauvre Iza, que d'ailleurs il n'aurait pas pralablement pouse.

Certes, c'tait une mauvaise fille. Elle avait des instincts pervers.
Mais sommes-nous tout  fait responsables de nos instincts?
L'ducation et l'hrdit ne psent-elles pas sur tous nos actes? Nous
naissons incorrigibles, hlas! Nous naissons si vieux! Si Clmenceau
avait song que tous les lments dont se composait le corps dlicieux
de cette pauvre enfant existaient et s'agitaient dans l'immoral univers
de toute ternit, il n'aurait pas bris cette dlicate machine. Il
aurait pardonn  cette me obscure le crime de ses nerfs et de son
sang. coutez ce que dit en vers la philosophie naturelle; elle dit:

    Les choses de l'amour ont de profonds secrets.
    L'instinct primordial de l'antique nature,
    Qui mlait les flancs nus dans le fond des forts,
    Trouble l'pouse encor sous sa riche ceinture;
    Et, savante en pudeur, attentive  nos lois,
    Elle garde le sang de l've des grands bois.

Je sais, je sais tout ce qu'on doit  la morale. Dieu me garde de
l'oublier! La socit est fonde sur la famille, qui repose elle-mme
sur la foi des contrats domestiques. La vertu des femmes est une vertu
d'tat. Cela date des Romains. La victime hroque de Sextus, la chaste
Lucrce, exerait la pudeur comme une magistrature. Elle se tua pour
l'exemple: _Ne ulla deinde impudica Lucreti exemplo vivet_.  ses yeux,
le mariage tait une sorte de fonction publique dont elle tait
investie. Voil qui est bien. Ces Romains ont difi le mariage comme
les aqueducs et les gouts. Ils ont uni du mme ciment la chair et les
pierres. Ils ont construit pour l'ternit. Il n'y eut jamais au monde
maons et lgistes pareils. Nous habitons encore la maison qu'ils ont
btie. Elle est auguste et sainte. Cela est vrai; mais il est vrai aussi
qu'il est crit. Tu ne tueras pas. Il est vrai que la clmence est la
plus intelligente des vertus et que la philosophie naturelle enseigne le
pardon. D'ailleurs, quand il s'agit d'amour, pouvons-nous discerner
notre cause? Qui de nous est assez pur pour jeter la premire pierre? Il
faut bien en revenir  l'vangile. En matire de morale ce sont toujours
les religions qui ont raison, parce qu'elles sont inspires par le
sentiment, et que c'est le sentiment qui nous gare le moins. Les
religions n'uniraient point les hommes si elles s'adressaient 
l'intelligence, car l'intelligence est superbe et se plat aux disputes.
Les cultes parlent aux sens; c'est pourquoi ils assemblent les fidles:
nous sentons tous  peu prs de mme et la pit est faite du commun
sentiment.

Il est arriv  chacun de nous d'assister, dans quelque glise, tendue
de noir,  d'illustres obsques. L'lite de la socit, des hommes
honors, quelques-uns clbres, des femmes admires et respectes,
taient rangs des deux cts de la nef, au milieu de laquelle s'levait
le catafalque, entour de cierges. Tout  coup le _Dies ir_ clatait
dans l'air paissi par l'encens, et ces stances composes, dans quelque
jardin sans ombre, par un doux disciple de saint Franois, se
droulaient sur nos ttes comme des menaces mles d'esprances. Je ne
sais si vous avez t touch ainsi que moi jusqu'aux larmes de cette
posie empreinte de l'austre amour qui dbordait de l'me des premiers
franciscains. Mais je puis vous dire que je n'ai jamais entendu la
treizime strophe sans me sentir secou d'un frisson religieux. Elle
dit, cette strophe:

    _Qui Mariam absolvisti
    Et latronem exaudisti,
    Mihi quoque spem dedisti._

Toi, qui as absous la pcheresse et pardonn au larron,  moi aussi tu
as donn l'esprance.

Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'glise
est ici la voix de l'assemble entire. Tous les assistants, ces purs,
ces grands, ces superbes, doivent rpter intrieurement Toi, qui as
absous la pcheresse et pardonn au larron,  moi aussi tu as donn
l'esprance. Voil ce que veut l'glise, qui a condamn le vol et fait
du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de
ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs
d'entre nous que, loin de pouvoir s'riger en juges, ils doivent
eux-mmes implorer leur pardon. Cette morale chrtienne me semble
infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prvaudra jamais tout 
fait contre les violences de l'me et l'orgueil de la chair; mais elle
rpandra parfois sur nos coeurs fatigus sa paix divine et elle nous
enseignera  pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons
qui nous ont t faites par celles que nous avons trop aimes.




LES JOUETS D'ENFANTS


Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, _la Comdie des
jouets_[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a
marqu sa place au premier rang des littrateurs belges. Il crit des
romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel,
qui plat aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres,
qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rves d'artiste
poursuivaient ardemment les formes infinies des tres. Je dcouvre
aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce got
m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce
qu'il interprte les joujoux en pote et de ce qu'il en possde le sens
mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il
rvle la nature spirituelle de ce bonhomme Nol qui revient tous les
ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'picier. Au souffle de sa
pense, la fort, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des
copeaux pour feuillage, s'tend, la nuit, hors de la bote de sapin et
s'emplit d'ombre, de mystre et d'horreur. Voil ce qui me plat, voil
ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le ftichisme des
soldats de plomb, des arches de No et des bergeries de bois blanc.
Songez-y, ce ftichisme est le dernier qui nous reste. L'humanit, quand
elle se sentait jeune, donnait une me  toutes choses. Cette foi
charmante s'en est alle peu  peu, et voici que nos penseurs modernes
ne devinent plus d'mes dans l'univers dsenchant. Du moins nous avons
gard, M. Camille Lemonnier et moi, une crance profonde: nous croyons 
l'me des joujoux.

[Note 2: _La Comdie des jouets_, par M. Camille Lemonnier, 1 vol.
in-8]

Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois 
l'me immortelle de Polichinelle. Je crois  la majest des marionnettes
et des poupes.

Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits
personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu
que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils
vivent de la vie des dieux immortels.

Si j'tais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique,
comme Guigniaut tenta, aprs Creutzer, la symbolique des divinits de
l'ancienne Grce. Assurment, les poupes et les marionnettes sont de
bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore.

Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquit. Ils
ressemblent mieux encore aux figures grossires par lesquelles les
sauvages essayent de montrer l'invisible. Et  quoi ressembleraient-ils,
sinon  des idoles, puisqu'ils sont eux-mmes des idoles? Leur fonction
est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule
vision du divin qui leur soit intelligible. Ils reprsentent toute la
religion accessible  l'ge le plus tendre. Ils sont la cause de nos
premiers rves. Il inspirent nos premires craintes et nos
premires esprances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant
d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux  peine
forms et dj terriblement actifs. Ils sont l'Herms et le Zeus de nos
bbs. Et toute poupe est encore une Proserpine, une Cora pour nos
petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur
sens le plus littral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et
son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en
voient partout. Ils font de la nature une interprtation religieuse et
mystique. Je dirai mme qu'ils ont plus de relations avec les dieux
qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'trange si l'on
songe que, le divin tant l'inconnu, l'ide du divin est la premire qui
doive occuper la pense naissante.

Les enfants sont religieux; ce n'est pas  dire qu'ils soient
spiritualistes. Le spiritualisme est la suprme lgance de
l'intelligence dj sur le retour. C'est par le ftichisme que commena
l'humanit. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds
ftichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut
que l'humanit mme. Ils reproduisent non seulement les ides des hommes
de l'ge de pierre, mais encore les ides des btes. Ce sont l aussi,
croyez-le bien, des ides religieuses. Saint Franois d'Assise avait
devin, dans sa belle me mystique, la pit des animaux. Il ne faut pas
observer un chien bien longtemps pour reconnatre que son me est pleine
de terreurs sacres. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un
ftichisme prononc. Il serait impossible d'ter de l'esprit d'un
caniche que la lune est divine.

Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs
joujoux. C'est  leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours
demand aux dieux: la joie et l'oubli, la rvlation des mystrieuses
harmonies, le secret de l'tre. Les jouets, comme les dieux, inspirent
la terreur et l'amour. Les poupes, que les jeunes Grecques appelaient
leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la premire
enfance? Les diables qui sortent des botes ne reprsentent-ils pas,
comme la Gorgone des Hellnes et comme le Belzbuth des chrtiens,
l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est
vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes
n'ont-ils donc jamais blasphm le nom des leurs? Les enfants cassent
leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanit n'a-t-elle pas
briss? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idal. Ses dieux
sont toujours imparfaits parce qu'ils procdent ncessairement de lui.

J'irai plus loin. Je montrerai que ce caractre religieux, inhrent aux
jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d'une manire
implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques
adultes, en qui persiste la simplicit de l'enfance. Les personnes qui
veulent bien me lire savent mon respect pour les choses sacres. Je puis
dire, sans crainte d'tre souponn par elles d'une irrvrence
inattendue, que des simulacres tout  fait purils prennent place encore
aujourd'hui dans certaines crmonies de l'glise, et que parfois les
mes innocentes et pieuses associent navement de purs joujoux aux
mystres du culte. Les boutiques de la rue Saint-Sulpice ne sont-elles
pas pleines de poupes liturgiques? Et qu'est-ce que les crches qu'on
met dans les glises, pendant les joyeuses feries de Nol, sinon de
pieux jouets? Il n'y a pas huit jours, comme j'entrais dans une chapelle
ouverte par les catholiques anglais dans le quartier de l'toile, je
vis, au fond de l'abside, la scne de la Nativit, reprsente par des
figurines moules et peintes. De douces femmes venaient s'agenouiller
devant ces bonshommes. Elles reconnaissaient avec allgresse la grotte
de Bethlem, la sainte Vierge, saint Joseph et le petit Jsus, ouvrant,
de son berceau, les bras sur le monde. Prosterns aux pieds de
l'Enfant-Dieu, les trois rois mages prsentaient l'or, la myrrhe et
l'encens. On distinguait Melchior  sa barbe blanche, Gaspar  son air
de jeunesse, et le bon Balthazar  l'expression nave de son visage noir
comme la nuit. Celui-l souriait sous un norme turban. O candeur du bon
ngre! Imprissable douceur de l'oncle Tom! Tous pas plus grands que la
main. Des bergers et des bergres, hauts comme le doigt, occupaient les
abords de la grotte. Il y avait aussi des chameaux et des chameliers, un
pont sur une rivire et des maisons, avec des vitres aux fentres, qu'on
clairait, le soir en y mettant des bougies. Cette scne rpondait
exactement aux besoins esthtiques d'une petite fille de six ans. Tout
le temps que je restai dans l'glise, j'entendis les sons d'une bote 
musique qui aidait  la contemplation.

Aussi les innocentes dames taient-elles prises au coeur par une si
gentille bergerie. Il fallait bien, pour donner de telles motions, que
ces images  demi comiques,  demi sacres, eussent une me, une petite
me de joujou. J'aurais mauvaise grce  railler une navet dont
j'avais ma part: ces bonnes mes agenouilles et rpandues devant des
poupes m'ont paru charmantes. Et, si je dnonce les parties de
ftichisme qui entrent dans le mtal de leur orthodoxie, ce n'est pas
pour dprcier un tel alliage. Je tiens de M. Pierre Lafitte, le
gnreux chef du positivisme, que le culte des ftiches avait du bon, et
je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait de religion vraie sans un peu
de ftichisme. Je vais plus loin: tout sentiment profond ramne  cette
antique religion des hommes. Voyez les joueurs et les amoureux: il leur
faut des ftiches.

Je viens de vous montrer le joujou dans le sanctuaire. Je ne serai pas
embarrass de vous le montrer encore au seuil du muse. Il appartient 
la fois aux dieux invisibles et aux muses. Parce qu'il est religieux, le
jouet est artiste. Je vous prie de tenir cette proposition pour
dmontre. Les cultes et les arts procdent d'une mme inspiration. Du
bambin qui range avec effort ses soldats de plomb sur une table, au
vnrable M. Ravaisson groupant avec enthousiasme, dans son atelier du
Louvre, la _Vnus Victrix_ et l'_Achille Borghse_, il n'y a qu'une
nuance de sentiment. Le principe des deux actions est identiquement le
mme. Tout marmot qui combine ses jouets est dj un esthte.

Il est bien vrai de dire que la poupe est l'bauche de la statue. En
face de certaines figurines de la ncropole de Myrrhina, le savant M.
Edmond Pottier hsite, ne sachant s'il a devant lui une poupe ou une
idole. Les poupes qu'aux jours de beaut, dans la sainte Hellas, les
petites filles des hros pressaient contre leur coeur, ces poupes ont
pri; elles taient de cire et elles ont fondu au soleil. Elles n'ont
pas survcu aux bras charmants qui, aprs les avoir portes, se sont
ouverts pour l'amour ou crisps dans le dsespoir, et puis qu'a glacs
la mort. Je regrette ces poupes de cire: j'imagine que le gnie grec
avait donn la grce  leur fragilit. Celles qui nous restent sont de
terre cuite; ce sont de pauvres petites poupes, trouves dans des
tombeaux d'enfants. Leurs membres grles sont articuls comme les bras
et les jambes des pantins. C'est l encore un caractre qu'il faut
considrer.

Si la poupe procde de la statuaire par sa plastique, elle doit  la
souplesse de ses articulations d'autres proprits prcieuses. L'enfant
lui communique des gestes et des attitudes, l'enfant la fait agir et il
parle pour elle. Et voil le thtre cr! Qui donc a dit:--Des poupes
et des chansons, c'est dj presque tout Shakespeare?




GUSTAVE FLAUBERT[3]


[Note 3:  propos de sa _Correspondance_. In-18, Charpentier, diteur]

C'tait en 1873, un dimanche d'automne. J'allai le voir tout mu. Je me
tenais le coeur en sonnant  la porte du petit appartement qu'il
habitait alors rue Murillo. Il vint lui-mme ouvrir. De ma vie je
n'avais vu rien de semblable. Sa taille tait haute, ses paules larges;
il tait vaste, clatant et sonore; il portait avec aisance une espce
de caban marron, vrai vtement de pirate; des braies amples comme une
jupe lui tombaient sur les talons. Chauve et chevelu, le front rid,
l'oeil clair, les joues rouges, la moustache incolore et pendante, il
ralisait tout ce que nous lisons des vieux chefs scandinaves, dont le
sang coulait dans ses veines, mais non point sans mlange.

Issu d'un Champenois et d'une Bas-Normande de vieille souche, Gustave
Flaubert tait bien un fils de la femme, l'enfant de sa mre. Il
semblait tout Normand, non point Normand de terre, vassal de la couronne
de France, fils paisible et dgnr des compagnons de Rolf, bourgeois
ou vilain, procureur ou laboureur, de gnie avide et cauteleux, ne
disant ni oui ni _vere_; mais bien Normand des mers, roi du combat,
vieux Danois venu par la route des cygnes, n'ayant jamais dormi sous un
toit de planches ni vid prs d'un foyer humain la corne pleine de
bire, aimant le sang des prtres et l'or enlev aux glises, attachant
son cheval dans les chapelles des palais, nageur et pote, ivre,
furieux, magnanime, plein des dieux nbuleux du Nord et gardant jusque
dans le pillage son inaltrable gnrosit.

Et son air ne mentait point. Il tait cela, en rve.

Il me tendit sa belle main de chef et d'artiste, me dit quelques bonnes
paroles, et, ds lors, j'eus la douceur d'aimer l'homme que j'admirais.
Gustave Flaubert tait trs bon. Il avait une prodigieuse capacit
d'enthousiasme et de sympathie. C'est pourquoi il tait toujours
furieux. Il s'en allait en guerre  tout propos, ayant sans cesse une
injure  venger. Il en tait de lui comme de don Quichotte, qu'il
estimait tant. Si don Quichotte avait moins aim la justice et senti
moins d'amour pour la beaut, moins de piti pour la faiblesse, il n'et
point cass la tte au muletier biscayen ni transperc d'innocentes
brebis. C'taient tous deux de braves coeurs. Et tous deux ils firent le
rve de la vie avec une hroque fiert qu'il est plus facile de railler
que d'galer.  peine tais-je depuis cinq minutes chez Flaubert que le
petit salon, tendu de tapis d'Orient, ruisselait du sang de vingt mille
bourgeois gorgs. En se promenant de long en large, le bon gant
crasait sous les talons les cervelles des conseillers municipaux de la
ville de Rouen.

Il fouillait des deux mains les entrailles de M. Saint-Marc Girardin. Il
clouait aux quatre murs les membres palpitants de M. Thiers, coupable,
je crois, d'avoir fait mordre la poussire  des grenadiers dans un
terrain dtremp par les pluies. Puis, passant de la fureur 
l'enthousiasme, il se mit  rciter d'une voix ample, sourde et
monotone, le dbut d'un drame inspir d'Eschyle, _les rinnyes_, que M.
Leconte de Lisle venait de faire jouer  l'Odon. Ces vers taient fort
beaux en effet, et Flaubert avait bien raison de les louer. Mais son
admiration s'tendit aux acteurs; il parla avec une cordialit violente
et terrible de madame Marie Laurent, qui tenait dans ce drame le rle de
_Klytaimnestra_. En parlant d'elle, il semblait caresser une bte
monstrueuse. Quand ce fut le tour de l'acteur qui jouait Agamemnon,
Flaubert clata. Cet acteur tait un confident de tragdie vieilli dans
son modeste emploi, las, dsabus, perclus de rhumatismes; son jeu se
ressentait grandement de ces misres physiques et morales. Il y avait
des jours o le pauvre homme pouvait  peine se mouvoir sur la scne. Il
avait pous, vers le tard, une ouvreuse de thtre; il comptait se
reposer bientt avec elle  la campagne, loin des planches et des petits
bancs. Il se nommait Laute, je crois, tait pacifique et demandait
justement la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volont. Mais
notre bon Flaubert ne l'entendait pas ainsi. Il exigeait que le bonhomme
Laute fournt une nouvelle et royale carrire.

--Il est immense, s'criait-il! C'est un chef barbare, un dynaste
d'Argos, il est archaque, prhistorique, lgendaire, homrique,
rapsodique, pique! Il a l'immobilit sacre! Il ne bouge pas... C'est
grand! c'est divin! Il est fait comme une statue de Ddale, habille par
des vierges. Avez-vous vu au Louvre un petit bas-relief de vieux style
grec, tout asiatique, qui a t trouv dans l'le de Samothrace et qui
reprsente Agamemnon, Tathybios et Epeus avec leurs noms crits  ct
d'eux! Agamemnon s'y voit assis sur un trne en X,  pieds de chvre. Il
a la barbe pointue et les cheveux boucls  la mode assyrienne.
Tathybios aussi. Ce sont d'affreux bonshommes; ils ont l'air de poissons
et semblent trs anciens. On dirait que Laute est sorti de cette
pierre-l. Il est superbe, nom de Dieu!

Ainsi Flaubert exhalait son ardeur. Toute la posie d'Homre et
d'Eschyle, il la voyait incarne dans le bonhomme Laute, tout comme
l'ingnieux hidalgo reconnaissait dans la personne d'un simple mouton le
toujours intrpide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois
Arabies, ayant pour cuirasse une peau de serpent et pour cu une porte
qu'on dit tre celle qu'emporta Samson hors de la ville de Gaza. Je
conviens qu'ils se trompaient tous deux; mais il ne faut pas tre
mdiocre pour se tromper ainsi.

Vous ne verrez jamais les imbciles tomber dans de telles illusions.
Flaubert me parut regretter sincrement de n'avoir pas vcu au temps
d'Agamemnon et de la guerre de Troie. Aprs avoir dit un grand bien de
cet ge hroque, ainsi que gnralement de toutes les poques barbares,
il se rpandit en invectives contre le temps prsent. Il le trouvait
banal. C'est l que sa philosophie me sembla en dfaut. Car enfin toute
poque est banale pour ceux qui y vivent; en quelque temps qu'on naisse,
on ne peut chapper  l'impression de vulgarit qui se dgage des choses
au milieu desquelles on s'attarde. Le train de la vie a toujours t
fort monotone, et les hommes se sont de tout temps ennuys les uns des
autres. Les barbares, dont l'existence tait plus simple que la ntre,
s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se
distraire. Nous avons prsentement des cercles, des dners, des livres,
des journaux et des thtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps
sont plus varis que les leurs. Flaubert semblait croire que les
personnages antiques jouissaient eux-mmes de l'impression d'tranget
qu'ils nous donnent. C'est l une illusion un peu nave, mais bien
naturelle. Au fond, je crois que Flaubert n'tait pas aussi malheureux
qu'il en avait l'air. Du moins tait-ce un pessimiste d'une espce
particulire; c'tait un pessimiste plein d'enthousiasme pour une partie
des choses humaines et naturelles. Shakespeare et l'Orient le jetaient
dans l'extase. Loin de le plaindre, je le proclame heureux: il eut la
bonne part des choses de ce monde, il sut admirer.

Je ne parle pas du bonheur qu'il prouva  raliser son idal littraire
en crivant de beaux livres, parce qu'il ne m'est pas permis de dcider
si la joie de la russite gale, dans ce cas, les peines et les
angoisses de l'effort. Ce serait une question de savoir lequel a got
la plus pure satisfaction, ou de Flaubert quand il crivit la dernire
ligne de _Madame Bovary_, ou du marin dont parle M. de Maupassant quand
il mit le dernier agrs  la golette qu'il construisait patiemment dans
une carafe. Pour ma part, je n'ai connu en ce monde que deux hommes
heureux de leur oeuvre: l'un est un vieux colonel, auteur d'un catalogue
de mdailles; l'autre, un garon de bureau, qui fit avec des bouchons un
petit modle de l'glise de la Madeleine. On n'crit pas des
chefs-d'oeuvre pour son plaisir, mais sous le coup d'une inexorable
fatalit. La maldiction d've frappe Adam comme elle: l'homme aussi
enfante dans la douleur. Mais, si produire est amer, admirer est doux,
et cette douceur Flaubert l'a gote pleinement; il l'a bue  longs
traits. Il admirait avec fureur, et son enthousiasme tait plein de
sanglots, de blasphmes, de hurlements et de grincements de dents.

Je le retrouve, mon Flaubert, dans sa _Correspondance_, dont le premier
volume vient de paratre, tel que je l'ai vu il y a quatorze ans dans le
petit salon turc de la rue Murillo: rude et bon, enthousiaste et
laborieux, thoricien mdiocre, excellent ouvrier et grand honnte
homme.

Toutes ces qualits-l ne font point un parfait amant et il ne faut pas
trop s'tonner si les plus froides lettres de cette correspondance
gnrale sont les lettres d'amour. Celles-l sont adresses  une
potesse qui avait dj inspir, dit-on, un long et ardent amour  un
loquent philosophe. Elle tait belle, blonde et discoureuse. Flaubert,
quand il fut choisi par cette muse, avait dj,  vingt-trois ans, le
got du travail et l'horreur de la contrainte. Ajoutez  cela que cet
homme fut de tout temps incapable du moindre mensonge, et vous jugerez
de son embarras  bien correspondre. Pourtant il fit d'abord de belles
lettres; il s'appliqua si bien qu'il atteignit au galimatias. Il crivit
le 26 aot 1846:

    J'ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et
    dans moi: d'un ct l'lment externe, que je dsire vari,
    multicolore, harmonique, immense, et dont je n'accepte rien que
    le spectacle d'en jouir; de l'autre, l'lment interne, que je
    concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse
    pntrer,  _pleines_ effluves, les purs rayons de l'esprit par
    la fentre ouverte de l'intelligence.

Ce tour-l ne lui tait pas naturel. Il s'en lassa vite et rdigea ses
billets dans un style plus clair, mais dur et mme un peu brutal. Dans
les moments de tendresse, qui sont rares, il parle  la bien-aime, peu
s'en faut, comme  un bon chien. Il lui dit: Tes bons yeux, ton bon
nez. La muse s'tait flatte d'inspirer des accents plus harmonieux.

Je note l'ptre du 14 dcembre comme un beau modle de mauvaise grce.

    On m'a fait hier, y dit Flaubert, une petite opration  la joue
     cause de mon abcs; j'ai la figure embobeline de linge et
    passablement grotesque; comme si ce n'tait pas assez de toutes
    les pourritures et de toutes les infections qui ont prcd
    notre naissance et qui nous reprendront  notre mort, nous ne
    sommes, pendant notre vie, que corruption et putrfaction
    successives, alternatives et envahissantes l'une sur l'autre.
    Aujourd'hui on perd une dent, demain un cheveu; une plaie
    s'ouvre, un abcs se forme, on vous met des vsicatoires, on
    vous pose des stons. Qu'on ajoute  cela les cors aux pieds,
    les mauvaises odeurs naturelles, les scrtions de toute espce
    et de toute saveur, a ne laisse pas que de faire un tableau
    fort excitant de la personne humaine. Dire qu'on aime tout a!
    Encore qu'on s'aime soi-mme et que moi, par exemple, j'ai
    l'aplomb de me regarder dans la glace sans clater de rire.
    Est-ce que la vue seule d'une vieille paire de bottes n'a pas
    quelque chose de profondment triste et d'une mlancolie amre?
    Quand on pense  tous les pas qu'on a fait l dedans pour aller
    on ne sait plus o,  toutes les herbes qu'on a foules, 
    toutes les boues qu'on a recueillies, le cuir crev qui bille a
    l'air de vous dire: Aprs, imbcile, achtes-en d'autres, de
    vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront l
    comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de
    tiges et su dans beaucoup d'empeignes.

On ne pouvait du moins l'accuser de dire des fadeurs. Il avoue plus loin
qu'il a la peau du coeur dure, et en effet il sent mal certaines
dlicatesses. Par contre, il a d'tranges candeurs. Il assure madame
X*** de la quasi virginit de son me. En vrit c'est bien l'aveu qui
devait toucher un bas-bleu. Au reste, il n'a pas le moindre amour-propre
et il confesse qu'il n'entend pas finesse en amour. Ce dont il faut le
louer, c'est sa franchise. On veut qu'il promette d'aimer toujours. Et
il ne promet jamais rien. L encore il est un fort honnte homme.

La vrit est qu'il n'eut qu'une passion, la littrature. On pourra
mettre sous sa statue, si l'on parvient  l'lever, ce vers qu'Auguste
Barbier adressait  Michel-Ange:

    L'art fut ton seul amour et prit ta vie entire.

 neuf ans, il crivait (4 fvrier 1831)  son petit ami Ernest
Chevalier:

    Je ferai des romans que j'ai dans la tte, qui sont: _la Belle
    Andalouse, le Bal masqu, Cardenio, Dorothe, la Mauresque, le
    Curieux impertinent, le Mari prudent._

Ds lors, il avait dcouvert le secret de sa vocation. Il marcha tous
les jours de sa vie dans la voie o il tait appel. Il travailla comme
un boeuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probit resteront 
jamais exemplaires. C'est le plus consciencieux des crivains. Sa
correspondance tmoigne de la sincrit, de la continuit de ses
efforts. Il crivait en 1847:

    Plus je vais et plus je dcouvre de difficults  crire les
    choses les plus simples, et plus j'entrevois le vide de celles
    que j'avais juges les meilleures. Heureusement que mon
    admiration des matres grandit  mesure, et, loin de me
    dsesprer par cet crasant parallle, cela avive au contraire
    l'indomptable fantaisie que j'ai d'crire.

Il faut admirer, il faut vnrer cet homme de beaucoup de foi, qui
dpouilla par un travail obstin et par le zle du beau ce que son
esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses
superbes livres et fit aux lettres le sacrifice mthodique de sa vie
entire.




M. GUY DE MAUPASSANT

CRITIQUE ET ROMANCIER


M. Guy de Maupassant nous donne aujourd'hui, dans un mme volume[4]
trente pages d'esthtique et un roman nouveau. Je ne surprendrai
personne en disant que le roman est d'une grande valeur. Quant 
l'esthtique, elle est telle qu'on devait l'attendre d'un esprit
pratique et rsolu, enclin naturellement  trouver les choses de
l'esprit plus simples qu'elles ne sont en ralit. On y dcouvre, avec
de bonnes ides et les meilleurs instincts, une innocente tendance 
prendre le relatif pour l'absolu. M. de Maupassant fait la thorie du
roman comme les lions feraient celle du courage, s'ils savaient parler.
Sa thorie, si je l'ai bien entendue, revient  ceci: il y a toute sorte
de manires de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manire
de les estimer. Celui qui cre est un homme libre, celui qui juge est un
ilote.

[Note 4: _Pierre et Jean_, Ollendorf, diteur.]

M. de Maupassant se montre galement pntr de la vrit de ces deux
ides. Selon lui, il n'existe aucune rgle pour produire une oeuvre
originale, mais il existe des rgles pour la juger. Et ces rgles sont
stables et ncessaires. Le critique, dit-il, ne doit apprcier le
rsultat que suivant la nature de l'effort. Le critique doit
rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans dj faits. Il
doit n'avoir aucune ide d'cole; il ne doit pas se proccuper des
tendances, et pourtant il doit comprendre, distinguer et expliquer
toutes les tendances les plus opposes, les tempraments les plus
contraires. Il doit... Mais que ne doit-il pas!... Je vous dis que
c'est un esclave. Ce peut tre un esclave patient et stoque, comme
pictte, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la rpublique des
lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s'il est docile et bon, il
s'lvera jusqu' la destine de cet pictte qui vcut pauvre et
infirme, et cher aux dieux immortels. Car ce sage gardait dans
l'esclavage le plus cher des trsors, la libert intrieure. Et c'est
prcisment ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlve
le sentiment mme. Ils devront tout comprendre; mais il leur est
absolument interdit de rien sentir. Ils ne connatront plus les troubles
de la chair ni les motions du coeur. Ils mneront sans dsirs une vie
plus triste que la mort. L'ide du devoir est parfois effrayante. Elle
nous trouble sans cesse par les difficults, les obscurits et les
contradictions qu'elle apporte avec elle. J'en ai fait l'exprience dans
les conjonctures les plus diverses. Mais c'est en recevant les
commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de
la loi morale.

Jamais le devoir ne m'apparut  la fois si difficile, si obscur et si
contradictoire. En effet, quoi de plus malais que d'apprcier l'effort
d'un crivain sans considrer  quoi tend cet effort? Comment favoriser
les ides neuves en tenant la balance gale entre les reprsentants de
l'originalit et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer 
la fois les tendances des artistes? Et quelle tche que de juger par la
raison pure des ouvrages qui ne relvent que du sentiment? C'est
pourtant ce que veut de moi un matre que j'admire et que j'aime. Je
sens que c'en est trop, en vrit, et qu'il ne faut pas tant exiger de
l'humaine et critique nature. Je me sens accabl et dans le mme
temps--vous le dirai-je?--je me sens exalt. Oui, comme le chrtien 
qui son Dieu commande les travaux de la charit, les oeuvres de la
pnitence et l'immolation de tout l'tre, je suis tent de m'crier:
Pour qu'il me soit tant demand, je suis donc quelque chose? La main qui
m'humiliait me relve en mme temps. Si j'en crois le matre et le
docteur, les germes de la vrit sont dposs dans mon me. Quand mon
coeur sera plein de zle et de simplicit, je discernerai le bien et le
mal littraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe
aussitt que soulev. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon
irrmdiable infirmit et celle de mes confrres. Nous ne possderons
jamais, ni eux ni moi, pour tudier les oeuvres d'art, que le sentiment
et la raison, c'est--dire les instruments les moins prcis qui soient
au monde. Aussi n'obtiendrons-nous jamais de rsultats certains, et
notre critique ne s'lvera-t-elle jamais  la rigoureuse majest de la
science. Elle flottera toujours dans l'incertitude. Ses lois ne seront
point fixes, ses jugements ne seront point irrvocables. Bien diffrente
de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c'est
faire peu de bien que d'amuser un moment les mes dlicates et
curieuses.

Laissez la donc libre, puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit,
ce semble, aux franchises que vous lui refusez si firement, quand vous
les accordez avec une juste libralit aux oeuvres dites, originales.
N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, 
sa manire, une oeuvre d'art? J'en parle avec un absolu
dsintressement, tant, par nature, fort dtach des choses et dispos
 me demander chaque soir, avec l'Ecclsiaste: Quel fruit revient 
l'homme de tout l'ouvrage? D'ailleurs, je ne fais gure de critique 
proprement parler. C'est l une raison pour demeurer quitable. Et
peut-tre en ai-je encore de meilleures.

Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vrit
absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la
marque la plus certaine par laquelle se distinguent les ges vraiment
intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d'une socit docte,
tolrante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se
dcore, dans l'arrire-saison, l'arbre chenu des lettres.

Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre
les rgles qu'il a poses, que son nouveau romans _Pierre et Jean_, est
fort remarquable et dcle un bien vigoureux talent? Ce n'est pas un pur
roman naturaliste. L'auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu'il a
fait. Cette fois--et ce n'est pas la premire--il est parti d'une
hypothse. Il s'est dit: Si tel fait se produisait dans telle
circonstance, qu'en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de
dpart au roman de _Pierre et Jean_ est si singulier ou du moins si
exceptionnel, que l'observation est  peu prs impuissante  en montrer
les suites. Il faut pour les dcouvrir, recourir au raisonnement et
procder par dduction. C'est ce qu'a fait M. Guy de Maupassant, qui,
comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu'il a _imagin_: Une
bijoutire sentimentale de la rue Montmartre, femme d'un bonhomme de
comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garon, la jolie
madame Roland, ressentait jusqu'au malaise le vide de son existence. Un
inconnu, un client, entr par hasard dans le magasin, se prit  l'aimer
et le lui dit avec dlicatesse. C'tait un M. Marchal, employ de
l'tat. Devinant une me tendre et prudente comme la sienne, madame
Roland aima et se donna. Elle eut bientt un second enfant, un garon
encore, dont le bijoutier se crut le pre, mais quelle savait bien tre
n sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son
ami des affinits profondes. Leur liaison fut longue, douce et cache.
Elle ne se rompit que quand le commerant, retir des affaires, emmena
au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants dj grands. L, madame
Roland apaise et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui
n'avaient rien d'amer, car, dit-on, l'amertume s'attache seulement aux
fautes contre l'amour.  quarante-huit ans, elle pouvait se fliciter
d'une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coter  son
honneur de bourgeoise et de mre de famille. Mais voici que tout  coup
on apprend que Marchal est mort et qu'il a institu un des fils Roland,
le second, son lgataire universel.

Telle est la situation, j'allais dire l'hypothse dont le conteur est
parti. N'avais-je pas raison d'affirmer qu'elle est trange? Marchal
avait tmoign, de son vivant, la mme affection aux deux petits Roland.
Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous
deux galement. Qu'il prfrt son fils, rien de plus naturel. Mais il
sentait que sa prfrence ne pouvait paratre sans indiscrtion. Comment
ne comprit-il pas que cette mme prfrence serait plus indiscrte
encore si elle clatait tout  coup par un acte posthume et solennel?
Comment ne lui apparut-il pas qu'il ne pouvait favoriser le second de
ces enfants sans exposer aux soupons la rputation de leur mre?
D'ailleurs, la dlicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas
de traiter avec galit les deux frres, par cette considration qu'ils
taient ns, l'un comme l'autre, de celle qui l'avait aim?

N'importe! le testament de M. Marchal est un fait. Ce fait n'est pas
absolument invraisemblable; on peut, on doit l'accepter. Quelles seront
les consquences de ce fait? Le roman a t crit, de la premire ligne
 la dernire, pour rpondre  cette question. Le legs trop expressif de
l'amant ne suggre aucune rflexion au vieux mari, qui est fort simple.
Le bonhomme Roland n'a jamais rien compris ni pens  quoi que ce ft
monde, hors  la bijouterie et  la pche  la ligne. Il a atteint du
premier coup, et tout naturellement, la suprme sagesse. Au temps des
amours, madame Roland qui n'tait pas une crature artificieuse, pouvait
le tromper sans mme mentir. Elle n'a rien  craindre de ce ct. Jean,
son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le
bnfice. C'est un garon tranquille et mdiocre. D'ailleurs, quand on
est prfr, on ne se tourmente gure  se demander pourquoi. Mais
Pierre, l'an, accepte moins facilement une disposition qui le
dsavantage. Elle lui parat pour le moins trange. Sur le premier
propos qu'on lui tient au dehors, il la juge quivoque. On nous l'a
peint comme une me assez honnte, mais dure, chagrine et jalouse. Il a
surtout l'esprit malheureux. Quand les soupons y sont entrs, plus de
repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une
vritable enqute. Il recueille les indices il runit les preuves; il
trouble, pouvante, accable sa malheureuse mre, qu'il adore. Dans le
dsespoir de sa pit trahie et de sa religion perdue, il n'pargne 
cette mre aucun mpris, et il dnonce  son frre adultrin le secret
qu'il a surpris et qu'il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et
cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J'ai entendu dire
Puisqu'il a le tort impardonnable de juger sa mre, il devrait au moins
l'excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c'est un
imbcile.--Oui, mais s'il n'avait pas l'habitude de mpriser son pre,
il ne se serait pas fait spontanment le juge de sa mre. D'ailleurs, il
est jeune et il souffre. Ce sont l deux raisons pour qu'il soit sans
piti. Et le dnouement? demandez-vous.--Il n'y en a pas. Une telle
situation ne peut tre dnoue.

La vrit est que M. de Maupassant a trait ce sujet ingrat avec la
sret d'un talent qui se possde pleinement. Force, souplesse, mesure,
rien ne manque plus  ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux
sans effort. Il est consomm dans son art. Je n'insiste pas. Mon affaire
n'est point d'analyser les livres: j'ai assez fait quand j'ai suggr
quelque haute curiosit au lecteur bienveillant, mais je dois dire que
M. de Maupassant mrite tous les loges pour la manire dont il a
dessin la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si
longtemps impuni. Il a marqu d'un trait rapide et sr la grce un peu
vulgaire, mais non sans charm de cette me tendre de caissire. Il a
exprim avec une finesse sans ironie le contraste d'un grand sentiment
dans une petite existence. Quant  la langue de M. De Maupassant, je me
contenterai de dire que c'est du vrai franais, ne sachant donner une
plus belle louange.




LE BONHEUR[5]


[Note 5: _Le Bonheur_, pome par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre,
diteur.]

Il n'y a plus de Manichens, disait Candide. Et Martin rpondit: Il y
a moi. On dit de mme aujourd'hui qu'il n'y a plus de potes pour faire
de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme rpond en publiant un pome
philosophique en douze chants sur _le Bonheur_.

Il faut admirer tout d'abord la fire tranget de l'entreprise.
N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de
dduire en vers une ample suite de penses, de forger en cadence une
longue chane d'ides, dans un temps o la posie, qui semble avoir
reni dfinitivement les vieilles formes hroques et didactiques, se
complat, depuis trois gnrations, dans l'ode et dans l'lgie, et se
borne volontiers, chez les piques,  des tudes ou fragments d'pope?
Le sonnet a retrouv la faveur dont il jouissait aux heures o brillait
la Pliade. On estime qu'il n'offre pas  la pense du pote un cadre
trop troit, et M. Sully-Prudhomme a lui-mme compos un recueil de
sonnets d'une beaut  la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de
ces petits pomes qui composent le recueil des _preuves_ expriment dans
le plus suave langage la pense la plus profonde. Tels sont assurment
les sonnets sur _la Grande Ourse_ et sur _les Danades_. Tel est le
sonnet qui commence par cette strophe dlicieuse:

    S'il n'tait rien de bleu que le ciel et la mer,
    De blond que les pis, de rose que les roses,
    S'il n'tait de beaut qu'aux insensibles choses,
    Le plaisir d'admirer ne serait point amer.

C'est surtout par ses petits pomes, par ses stances et ses lgies, que
M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chrement aim. Son premier
pome de longue haleine, _la Justice_, ajouta  l'admiration
qu'inspirait aux lettres un pote si sincre; sans accrotre beaucoup la
sympathie qui montait de toutes parts du fond des mes lgantes et
douces vers l'auteur des _Solitudes_. C'est pour ses lgies que M.
Sully-Prudhomme avait t tout d'abord ador et bni. Et quel amour et
quelles bndictions ne mritait-il pas pour nous avoir vers ce dictame,
inconnu avant lui, cet exquis mlange dans lequel l'intelligence se
fondait avec le sentiment pour nous rafrachir le coeur et nous
fortifier l'esprit? C'tait un miracle qu'il y et un pote  la fois si
sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu.
Celui-ci cessa trop tt. Le prilleux quilibre de deux facults
contraires qui nous avait merveills se rompit. Chez M.
Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilit. Les
facults intellectuelles, si riches dans cette nature, se dvelopprent
avec une puissance tyrannique. Au pote des _Solitudes_ succda le pote
de _la Justice_. Aux impressions rapides et profondes, M.
Sully-Prudhomme prfra les penses pures, longuement enchanes les
unes aux autres. Il cessa d'tre lgiaque et devint philosophe. Je suis
loin de m'en rjouir. Mais je ne saurais l'en blmer. Alors mme qu'on
prfre en secret les troubles dlicieux de la premire heure  la
srnit du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur
que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-tre, de
mditer, et qu'enfin la Polymnie accoude a aussi des grces
irrsistibles.

Le pome du _Bonheur_ est un pome philosophique. On y apprend les
aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la
Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire amricain, Faustus et
Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils gotent ensemble,
loin de cette humble et misrable terre, la paix dans le dsir et la
joie dans l'immortalit. En les voquant, le pote les a adjurs de nous
dire l'ineffable. Et c'est l une adjuration redoutable. Faustus et sa
douce Stella ne reviennent de l'inconnu,  la voix du pote, que pour
nous faire entendre des paroles inoues et nous apporter la rvlation
des secrets qui nous tiennent le plus au coeur.  vrai dire, cette
obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'luderont toujours. Le
pote le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur
l'autorit de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de
Faustus mettront fin  l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui
est vritablement, dit-il lui-mme dans sa prface, si ce rve confine
 la ralit, les coeurs droits et hauts n'auraient pas  s'en plaindre,
mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur. Hlas!
il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau
rve. Ce rve, le voici:

Faustus et Stella, qui se sont aims sur la terre sans pouvoir s'unir,
se retrouvent, aprs leur mort, sur une nouvelle plante. Faustus y est
accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette plante diffrente de
la ntre, le pote, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien
qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer.
Toute notre imagination est faite de souvenirs.

Nous avons fabriqu le ciel mme avec des matriaux pris sur la terre.
Les myrtes des champs lyses se trouvent dans nos jardins, et les
harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La plante innome o
nous ravit le pote est plus belle que la ntre, et plus douce, mais
elle ne contient rien que ne contienne la Terre.

Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point,  l'exemple
de Swedenborg, peupl les mondes inconnus de visions incohrentes. Nous
ne savons pas comment sont les plantes qu'clairent Sirius et la
Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que
le soleil lointain dont ils sont ns est compos de gaz qui nous sont
connus. L'unit de composition des corps clestes est certaine. Il se
pourrait bien que l'univers ft, en somme, assez monotone et qu'il ne
mritt pas l'incontentable curiosit qu'il nous inspire.

Dans la plante habite par Faustus et Stella, il y a des chevaux ails.
Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve
des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'ide de
Pgase. Un Pgase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants
ressuscits  travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dpose 
l'entre d'une antique fort. Ils s'y enfoncent, et bientt s'ouvre
devant eux une valle o des fleurs et des fruits de toute espce
charment le got et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule
nourriture des habitants de cette plante.

    Nul tre n'y subsiste au dtriment d'autrui.

Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'tant point la
condition ncessaire de l'existence, les mes y sont naturellement
paisibles et bienveillantes. De mme que la vie est tablie sur notre
terre de manire  engendrer constamment le crime et la douleur,
l'existence n'a, dans la plante innome, que de douces et clmentes
ncessits. On n'y est pas mchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la
mchancet est inconcevable sans la douleur; mais, pour la mme raison,
on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer
des tres possdant  la fois la bont et la batitude. La vertu suppose
forcment la facult du sacrifice; un tre qui ne peut cesser d'tre
heureux est condamn  une perptuelle mdiocrit morale. Cela ne laisse
pas d'tre embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que dsirer et
l'on n'ose rien souhaiter, pas mme le bonheur universel.

Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de
toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et
jouissant avec ivresse de leur indpendance. Ils admirent en eux la
beaut des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la libert
embellit les forts qui l'embrassent, et cette vrit naturelle a servi
de fondement aux prjugs aristocratiques, si fortement enracins dans
toutes les socits humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que
Faustus et Stella aient encore prsentes aux yeux les apparences de la
terre, pour se reprsenter si vivement l'image de la libert. Car la
libert ne saurait exister dans un monde o la servitude n'existe pas.
La vision des deux amants n'est,  proprement parler, qu'un mirage. La
plante des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrire
Libert, la vierge aux bras sanglants. Celle-l ne se rvle que dans le
combat: les plantes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et
plus je me persuade que les plantes heureuses ne connaissent rien.

Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charms par les sons,
les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'tant immortels ils
pussent goter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir,
n'est-ce pas user quelque chose de soi-mme, n'est-ce pas dj un peu
mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon
mourir sans cesse et dpenser tous les jours une part de la quantit de
vie qui est en nous? Mais la vision du pote est si pure et son art si
subtil, que nous sommes transports et ravis.

Stella rvle  Faustus la plus haute expression de la musique. Il gote
le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa
vie passe. Stella qui jusqu'alors lui tait apparue sous sa figure
terrestre, revt devant lui sa parfaite beaut. Ils changent leur amour
dans une communion sublime.

Voil leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goter, s'ils sont
immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la
mort. Si nous ne devions pas prir, l'amour serait quelque chose
d'inconcevable.  peine Faustus a-t-il press Stella dans ses bras
rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il dur un
jour ou des milliards de sicles? On ne sait, et lui-mme il l'ignore.
Un bonheur sans mlange ne saurait tre mesur. Celui mme qui le
possde ne le gote ni ne l'prouve. Quoi qu'il en soit, la curiosit,
un moment assoupie par les dlices de la vie paradisiaque, se rveille
en Faustus. Il aspire  comprendre la nature dont il jouit. Il veut
connatre. Immortel d'hier,

                            Une vague inquitude,
    Le souci de savoir, que nul front fier n'lude,
    Le mal de l'inconnu l'avait dj tent.

 ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frres. Il n'a pas
dpouill le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille
petite plante o quelque scoliaste latin crivit un jour cette maxime:
On se lasse de tout except de comprendre.

Faustus voque, dans son inquitude, le lointain souvenir des
connaissances humaines. D'abord, il se remmore les systmes
philosophiques de l'antiquit grecque; puis il passe en revue les
alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon,
Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume,
Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte... Celui-ci l'arrte, lui
interdit les spculations mtaphysiques et lui impose une vue gnrale
du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas  la
connaissance de l'origine et de la fin des choses: la rsignation
qu'elle impose  sa curiosit inassouvie ne lui rpugne pas moins que la
tmrit des conceptions mtaphysiques. Faustus, dsesprant de trouver
la vrit dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce  leur
secours dcevant.

Il a, ds lors, puis les joies du sentiment et celles de
l'intelligence. Or, pendant qu'il gotait son insensible flicit, le
choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les ges les
plus reculs, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la plante
habite par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnat et sent
se rveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.

Oh! quelle gmissante loquence enfle la voix de la Terre!

    Lamentable ocan de douleurs, dont la houle
    Se soulve en hurlant, s'affaisse et se droule,
        Et marche en avant sans repos!
    N'est-il donc pas encore apparu sur ta route
    Un monde fraternel o quelque ami t'coute:
        N'auras-tu nulle part d'chos?

Faustus,  cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour
apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et
partagera son sacrifice. La mort obissante viendra les reprendre.

Que l'homme est peu fait pour l'immortalit! Faustus et Stella
semblaient la respirer comme un fluide touffant. Leur mort a la douceur
joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants  leur
vritable destine. Le pote a trouv, pour la chanter, des accents
exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de dli, de subtil (il faut
revenir  ce mot). Il a extrait la quintessence de sa posie:

    La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale,
    L'aube leur a tiss des suaires d'opale.
    Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux
    En silence,  l'asile aujourd'hui hasardeux
    Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille,
    O depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille
    Au fidle matin renaissaient rafrachis.
    tendus sans bouger, droits, les bras seuls flchis
    Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble
    Que le trpas dj les ait glacs ensemble.
    Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos:
    Leurs yeux,  leur insu, par degrs se sont clos;
    Leurs fronts n'ont plus pens, dcolors  peine,
    Et tout bas, ralentie, a cess leur haleine.
    ....................................................
    Quand le soleil du monde abandonn par eux
    Embrassa tout  coup l'horizon vaporeux,
    Une abeille rdeuse, explorant les prairies
    Sur un amas foul de mille fleurs meurtries
    S'arrta pour y faire un butin pour son miel,
    Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.

La Mort les a emports inertes vers la terre. Au moment de toucher
l'antique plante d'o montait un si grand cri de douleur, Faustus et
Stella, ranims, reconnaissent leur premire patrie, mais ils n'y
dcouvrent plus d'hommes; l'espce humaine y est depuis longtemps
teinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se
dvoueront  crer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances,
une race heureuse. Tandis qu'ils s'y dcident, obissant  un ordre
divin; la Mort les emporte vers le plus haut sjour, mrit par leur
incomparable dvouement. Hlas! que feront-ils dans ce sjour glorieux?
Puisque nous savons, par leur exemple, que, mme hors de la terre, il
n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septime
ciel, o la Mort les dpose, ils ne gotent qu'une insipide flicit.
Quel est le vrai nom de ce sjour sublime que le pote ne nous nomme
pas? N'est-ce point le _nirvna_ qu'on y trouve? Et le rve heureux du
pote ne finit-il pas par l'irrmdiable vanouissement des deux mes
dans le nant divin?

Tel est le sujet ou plutt le trop sec argument de ce beau pome, un des
plus audacieux,  la fois et des plus suaves, parmi les pomes
philosophiques.




MRIME[6]


[Note 6: _Prosper Mrime_, tude biographique et littraire, par le
comte d'Haussonville, de l'Acadmie franaise. Calmann Lvy, diteur.]

En publiant une tude biographique sur l'auteur de _Colomba_, M.
d'Haussonville a prouv une fois de plus qu'il sait tre quitable
envers ceux-l mme dont il ne partage ni les ides ni les sentiments.
On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de
la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses gots
littraires le sparaient de Mrime. Pourtant il n'a pu refuser sa
sympathie  un esprit qui, tout en la dconcertant par une froideur
apparente, la gagnait par une sorte de gnrosit cache.

M. d'Haussonville sut reconnatre en Mrime, non sans quelque respect,
une de ces natures qui, froisses par le contact de la vie, donnent 
leur exprience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent
profondment des ardeurs, parfois des convictions, en tout cas des
dlicatesses dont ne se doute mme pas la grossire honntet de ceux
qu'ils scandalisent.

Il faut dire que les lettres indites publies par M. d'Haussonville,
dans cette tude, nous rvlent un Mrime que les correspondances avec
Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de souponner, un
Mrime tendre, affectueux, fidle et bon. Ces lettres--il y en a une
vingtaine environ--sont crites, les unes  une dame anglaise pleine de
grce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior,
qui a laiss un recueil de souvenirs; les autres  la fille d'un soldat
deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang lev
qu'il avait atteint dans notre arme. Mrime se montre naturel,
confiant; affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait
volontiers sa confiance aux femmes. L'amiti, qu'il jugeait tout  fait
chimrique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un
homme  une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et
mme diablement difficile, car le diable se mle de la partie; mais
enfin il se flattait d'avoir eu deux amies.

L'ge aidant, il aima les femmes d'une amiti spirituelle tout  fait
charmante. Un tel commerce est la dernire joie des voluptueux. Quoi que
disent les thologiens, les mes ont un sexe aussi bien que les corps.
Mrime le savait. Il eut de tout temps le got et le sens de la femme.
Son tort fut d'affecter parfois,  l'exemple de son matre Stendhal,
l'immoralit systmatique. Stendhal et Mrime mettaient expressment
certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus
imprieux de l'honnte homme. Je voudrais au moins qu'on nous laisst
libres et qu'il nous ft permis aussi d'tre quelquefois respectueux. Il
n'y a gure de devoirs agrables, et les devoirs  rebours, sont parfois
plus pnibles que les autres. Mais cette brutalit n'tait qu'une
grimace. Mrime cachait sa blessure. Il tait touch au coeur, et il ne
trahissait sa souffrance, qu'en parlant de la passion des autres. C'est
ainsi qu'il crit un jour  mistress Senior:

    Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine en Espagne,
    mais bien du coeur, viscre inconnu ou racorni au nord des
    Pyrnes. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de
    pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui
    s'aimaient et qui sont mortes  huit jours d'intervalle. Ce qui
    vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'tait pas un mari et
    une femme, ou, pour mieux dire, c'tait un mari mari  une
    autre femme et une femme marie  un autre mari. Ils avaient
    l'indignit de s'aimer malgr leur position; aussi ont-ils t
    bien punis. Esprons qu'ils rtissent dans un endroit que je ne
    nommerai pas et qui est institu pour de si grands coupables.

Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente?
Mrime fut toujours sincrement convaincu de la lgitimit des
passions. Il ne leur demandait que d'tre vraies et fortes. Et cette
conviction lui inspirait  et l des maximes sur le mariage et sur la
chastet qui eussent scandalis sans doute mistress Senior, si elle et
t moins honnte, car les honntes femmes ne se scandalisent pas aussi
facilement que les autres. Mrime lui disait:

    On a imagin de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais d
    tre qu'une convention sociale.

Voil qui semble bien irrvrencieux. Mais tout est permis au doute
philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine
interdit  la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour, un des plus
grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage
tait une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose
dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mrime disait encore:

    Je ne considre pas la chastet comme la vertu la plus
    importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus
    de tout.

Cette fois, il cdait visiblement au plaisir de choquer un peu son
estimable amie. Il ne faudrait pas rpondre trop gravement  une boutade
de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont
attach un si grand prix  la chastet des femmes. Chaque Europen, il
est vrai, ne tient gure pour son compte qu' la chastet d'une femme; 
la chastet de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il trs fch
qu'elles demeurassent chastes  son prjudice, mais cela suffit pour
former l'opinion.

Tandis qu'il parlait de cet air brusque et dgag, Mrime souffrait
cruellement. Je suis devenu incapable de travailler, disait-il, depuis
un malheur qui m'est arriv.

Et il disait encore:

    Lorsque j'crivais, j'avais un but; maintenant je n'en ai plus.
    Si j'crivais, ce serait pour moi, et je m'ennuierais encore
    plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait
    avoir la reine de la Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus
    belle princesse du monde) enferme dans une bouteille. Il tait
    trs heureux de la possder, et il se donnait beaucoup de
    mouvement pour que cette bouteille et son contenu n'eussent pas
     se plaindre de lui. Un jour, il cassa la bouteille, et, comme
    on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il
    tait, il devint bte.

Ce doux insens n'tait autre que lui-mme. Comment il avait perdu la
bouteille enchante, c'est ce qu'il raconta un autre jour  madame
Senior, avec une scheresse voulue et en mettant l'aventure sur le
compte d'un de ses amis. M. d'Haussonville se porte garant, dans une
note, de la vrit de cette confidence dguise.

    Figurez-vous deux personnes qui s'aiment trs rellement, depuis
    longtemps, depuis si longtemps que le monde n'y pense plus. Un
    beau matin, la femme se met en tte que ce qui a fait son
    bonheur et celui d'un autre pendant dix ans est mal.
    Sparons-nous; je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous
    voir. Je ne sais pas, madame, si vous vous reprsentez ce que
    peut souffrir un homme qui a plac tout le bonheur de sa vie sur
    quelque chose qu'on lui te ainsi brusquement.

Le voil, cet homme fort! ce contempteur de la tendresse et de la
fidlit! Il aime depuis dix ans et c'est dans une liaison douce, longue
et grave, qu'il a mis le bonheur de sa vie. Ainsi ce masque de cynisme
et d'insensibilit cachait un visage tendre et srieux, que le monde n'a
jamais vu.

Mrime, n fier et timide, se renferma de bonne heure en lui-mme et
prit, ds la premire jeunesse, la roide et sarcastique attitude dans
laquelle il traversa la vie. Le Saint-Clair du _Vase trusque_, c'est
lui-mme:

Saint-Clair tait n avec un coeur tendre et aimant; mais,  un ge o
l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa
sensibilit trop expansive lui avait attir les railleries de ses
camarades. Il tait fier et ambitieux; il tenait  l'opinion comme y
tiennent les enfants. Ds lors, il se fit une tude de supprimer tous
les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse dshonorante. Il y
russit, mais sa victoire lui cota cher.

Tel Mrime tait  vingt ans, tel il restait  quarante, quand il
crivait  madame du Parquet:

    Mes amis m'ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de
    soin pour montrer ce qu'il peut y avoir de bon dans ma nature;
    mais je ne me suis jamais souci que de l'opinion de quelques
    personnes.

Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui crivit  son ami qu'il
tait naturellement un bon homme. Il en tomba d'accord:

    Je suis charm que vous me croyiez _a good natured-man_. Je
    crois que c'est vrai. Je n'ai jamais t mchant; mais, en
    vieillissant, j'ai tch d'viter de faire du mal, et c'est plus
    difficile qu'on ne croit.

Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paratre tel
qu'il s'tait montr, et d'avoir russi  cacher ses bonnes qualits, il
se plaignait d'tre mal jug, injustement condamn par l'opinion. Il
attribuait  sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa
timidit et sa supriorit avaient faite autour de lui.

    Si j'avais  recommencer ma vie avec l'exprience que j'ai
    acquise, je m'appliquerais  tre hypocrite et  flatter tout le
    monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D'un autre
    ct, il y a quelque chose de triste  plaire aux gens sous un
    masque et  penser qu'en se dmasquant on deviendra odieux.

Son regret le plus vif et le plus constant tait de n'avoir pas un
enfant, une petite fille,  lever. Il crivait en 1855  madame Senior:

    Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une
    petite fille toute faite  lever. J'ai pens souvent  acheter
    une enfant  une gitana, parce que, si mon ducation tournait
    mal, je n'aurais probablement pas rendu plus malheureuse la
    petite crature que j'aurais adopte. Qu'en pensez-vous? Et
    comment se procurer une petite fille? Le mal, c'est que les
    gitanas sont trop brunes et qu'elles ont des cheveux comme du
    crin. Pourquoi n'avez-vous pas une petite fille avec des cheveux
    d'or  me cder!

Mme regret quelque temps aprs:

    Le monde m'assomme, et je ne sais que devenir. Je n'ai plus un
    ami au monde, je crois. J'ai perdu tous ceux que j'aimais, qui
    sont morts ou changs. Si j'avais le moyen, j'adopterais une
    petite fille; mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si
    incertain, que je n'ose me donner ce luxe.

Les annes se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il
constate douloureusement l'impossibilit de garder un ami, et il exprime
de nouveau le dsir d'avoir une petite fille.

    Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit
    monstre, aprs quelques annes, s'amouracht d'un chien coiff
    et me plantt l.

Pourtant ce rve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la
maladie. En 1867,  Cannes, o le retenait l'affection de poitrine dont
il devait bientt mourir, il vit les trois enfants de M.
Prvost-Paradol, dont l'une tait une fille de treize ans vraiment
ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur dj
 demi glac. Mrime crivit  une dame avec laquelle il tait en
correspondance depuis plusieurs annes:

    J'aurais beaucoup aim  avoir une fille et  l'lever. J'ai
    beaucoup d'ides sur l'ducation et particulirement sur celle
    des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront
    malheureusement sans application.

Depuis longtemps dj, il avait le spleen et voyait les _blue devils_
que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherch
la cause de cette mlancolie. Il croit l'avoir trouve dans l'instinct
confus d'une vie mal dirige, livre  beaucoup d'entranements, dont le
souvenir laissait plus d'amertume que de douceur. Pour moi, je doute
que Mrime ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se
serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les nergies ni
pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'tait-elle pas plutt
celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images
incomprhensibles, et qui redoute galement la vie et la mort, puisque
ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'prouvait-il pas
cette amertume de l'esprit et du coeur, chtiment invitable de l'audace
intellectuelle, et ne gotait-il pas jusqu' la lie ce que Marguerite
d'Angoulme a si bien nomm l'ennui commun  toute crature bien ne.




HORS DE LA LITTRATURE[7]


[Note 7: _Volont_, par M. Georges Ohnet. Ollendorf, diteur.]

Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens
en un seul mot.

Ce titre est toute une philosophie. _Volont_, voil qui parle au coeur
et  l'esprit! _Volont, par Georges Ohnet!_ Comme on sent l'homme de
principes, qui n'a jamais dout! _Volont, par Georges Ohnet,
soixante-treizime dition!_ Quelle preuve de la puissance de la
volont! Locke ne croyait pas que la volont ft libre. Mais son _Essai
sur l'entendement humain_ n'eut pas soixante-treize ditions en une
matine. Voil Locke victorieusement rfut! La volont n'est point une
illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize
ditions, et qu'il les a eues. En vrit, plus je relis ce titre, plus
j'y trouve d'intrt. C'est sans contredit la plus belle page qui soit
sortie de la plume de M. Georges Ohnet. Le style en est sobre et ferme,
la pense heureuse, claire, profonde. _Volont, par Georges Ohnet,
soixante-treizime dition_, que cela est excellemment pens, que cela
est bien crit!

J'avoue que le reste du livre m'a paru infrieur. Au point de vue
philosophique, le nouvel ouvrage de l'auteur de _Serge Panine_ prte 
la critique et soulve de nombreuses objections. Le problme de la
volont n'a pas encore t rsolu  la satisfaction de toute l'humanit
pensante. Il y a des mtaphysiciens qui disent que la volont n'est
nulle part. Je serais plutt tent de la voir partout et de considrer
tous les phnomnes de l'univers comme les effets d'une ternelle et
fatale volont.

M. Georges Ohnet, qui a si bien rfut Locke en deux mots, sur la
couverture de son crit, n'a pas gard la mme supriorit dans le cours
de cet crit mme. Il a nglig de nous dire ce qu'il entendait par
volont. C'est une faute. Il ne nous a pas dit non plus s'il croyait que
les animaux eussent de la volont. Pour ma part, je suis persuad qu'ils
en ont comme nous. Il faudrait, pour n'en pas avoir, qu'ils fussent des
machines. D'ailleurs, qu'est-ce que la volont, au sens vulgaire du mot,
sinon la puissance intrieure par laquelle l'homme se dtermine  agir
ou  ne pas agir?

Les animaux agissent, donc ils veulent. Un jour que j'tais  table 
ct de M. Darlu, je priai cet minent professeur de philosophie
d'accorder un peu de volont aux vgtaux. M. Darlu me le refusa de la
faon la plus absolue; je lui reprsentai respectueusement que, si un
chne pousse, c'est qu'il veut pousser et que, s'il ne le voulait pas,
personne ne pourrait l'y contraindre M. Darlu refusa de rien entendre.
Ce soir-l, je m'en allai fort perplexe. M. Georges Ohnet ne m'a pas
tir d'incertitude. Non content d'affirmer, sans preuves, que la volont
est libre, M. Georges Ohnet avance qu'elle est souveraine. C'est aller
trop loin et rendre  Locke l'avantage qu'il avait perdu. Car enfin, il
est clair que j'aurais beau vouloir, comme M. Ohnet, pousser mes
ouvrages  soixante treize ditions, je ne le pourrais point. Comme
philosophe, M. Georges Ohnet ne me satisfait pas.

Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n'avoir pas  l'apprcier
 un autre point de vue, et je meurs d'envie de vous dire incontinent
quelque belle chanson du temps que Berthe filait. Mais puisque enfin M.
Ohnet fait des romans, il est quitable et ncessaire de le traiter en
romancier. C'est ce  quoi je vais donc procder avec tous les
mnagements dont je suis capable. J'ai l'esprit indulgent et modr.
Ceux qui me lisent savent que ma critique est bienveillante et que je me
fais un agrable devoir d'exprimer toujours l'opinion la plus large sous
la forme la plus douce. Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme
auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon me et dans la srnit
de ma conscience, qu'il est, au point de vue de l'art, bien au-dessous
du pire.

J'ai eu l'honneur d'tre prsent l'hiver dernier  M. Georges Ohnet, et
je me suis convaincu, comme tous ceux qui l'ont approch, que c'est un
trs galant homme.

Il parle d'une manire fort intressante, avec une bonne humeur tout 
fait agrable. Il m'a inspir de la sympathie. Je sais de lui des traits
qui l'honorent, je l'estime profondment, mais je ne connais pas de
livres qui me dplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de
plus dsobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son
style.

J'avoue que jusqu'ici je l'avais fort peu pratiqu comme auteur. Je
distinguais mal les romans dont il a rempli l'univers. J'prouvais 
leur gard une secrte et sre dfiance; je sentais qu'ils n'taient pas
faits pour moi et j'avais l'instinct que cela m'tait ennemi. Si je
m'tais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de M. Ohnet. Je me
serais pargn cette pnible et dangereuse preuve. Je mets beaucoup de
soin  viter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de
devenir trs mchant si j'tais forc de vivre en face de ce qui me
choque, me blesse et m'afflige. C'est pourquoi j'tais rsolu  ne pas
lire _Volont_. Mais le sort en a dispos autrement.

J'ai lu _Volont_, et j'ai d'abord t trs malheureux. Il n'y a pas une
page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne
m'ait choqu, offens, attrist. J'eus envie d'en pleurer avec toutes
les Muses. Je n'avais jamais lu encore un livre si mauvais: cela mme me
le rendit considrable, et je finis par en concevoir une espce
d'admiration. M. Ohnet est dtestable avec galit et plnitude; il est
harmonieux et donne l'ide d'un genre de perfection. C'est du gnie
cela. Je ne dis pas trop en disant qu'il a sa puissance, sa vertu et sa
magie: tout ce qu'il touche devient aussitt tristement vulgaire et
ridiculement prtentieux. Les miracles de la nature et de l'humanit, la
splendeur du ciel et la beaut des femmes, les trsors de l'art et les
secrets dlicieux des mes, enfin, tout ce qui fait le charme et la
saintet de la vie devient, en passant par sa pense, d'une coeurante
banalit. Voil donc ce qu'il voit, voil donc ce qu'il sent! Et il aime
vivre! C'est incomprhensible! Ce qui m'merveille plus que tout le
reste, c'est la fadeur de ces perptuelles caricatures au milieu
desquelles il vit et se meut naturellement.

J'ai dit qu'il tait dtestable, flatteur que j'tais! La vrit, c'est
qu'il est mdiocre. Comme crivain, c'est un parfait _snob_. Ce genre de
niaiserie confortable que les Anglais appellent le _snobisme_, il l'a
porte jusqu'au gnie, et c'est pourquoi il est l'idal des millions de
snobs qui fourmillent sur les continents et les les de cette plante.

Toutes ses conceptions de la vie sont du plus grand penseur que le
snobisme ait enfant pour le malheur des tres simple, beaux et purs. Il
est snob premirement dans son amour grossier de luxe, quand il nous
montre, comme il fait dans _Volont_, une Victoria descendant la rue
Boissy-d'Anglas au trot de ses deux chevaux steppant avec grce; quand
il nous fait monter  sa suite un escalier  marches de pierre
recouvertes d'un somptueux tapis; et quand il nous introduit dans la
salle d'un htel feriquement clair  la lumire lectrique, o nous
respirons une atmosphre enivrante, faite du parfum des fleurs et de la
capiteuse odeur des femmes.

Lorsque Buridan, le capitaine, s'crie: Ce sont de grandes dames, de
trs grandes dames! on sourit avec indulgence; on n'est pas trop choqu
de l'admiration que les princesses inspirent  cet colier robuste, naf
et famlique. Buridan montre sa bonhomie et sa simplicit. Mais M. Ohnet
a des mouvements, pour nous prsenter ses baronnes et ses duchesses, qui
donnent un grand mal de coeur; je ne puis lire cette simple phrase sans
tre exaspr: Hlne prenait un secret plaisir  toucher ce tissu
merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce got pour
les choses raffines. Cela est vain et faux  crier. Il n'y a pas
d'aristocratie  aimer les belles toffes. Ce qui fait ou, pour mieux
dire, ce qui faisait l'aristocrate, c'tait l'hrditaire et longue
habitude du commandement. Quant  se dlecter aux contacts suaves, ce
peut tre le got d'une petite bourgeoise aussi bien que d'une
patricienne. Mais il est inutile de disputer quand on sait qu'on ne
pourra jamais s'entendre. Ne critiquons plus, exposons seulement.

Cette Hlne, qui trahit sa nature aristocratique par son got pour
les choses raffines, est l'hrone de _Volont_.

Elle est sublime. Aime par deux hommes dont l'un est fatalement beau,
elle prfre l'autre, par gnrosit.

--Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. (_Clment Thauziat, c'est
l'homme fatalement beau_.)... Voyons, n'oserez-vous pas avouer devant
moi, que vous l'aimez?

 ce dfi, mademoiselle de Graville (_Elle est pauvre, mais elle a de la
race_) sentit en elle une rvolte.

Et, bravant Thauziat du regard:

--Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, soyez donc satisfait: oui,
je l'aime.

--Qu'a-t-il fait pour cela? s'cria Clment avec amertume.

--Il est faible et a besoin d'tre dfendu.

--Dites qu'il est lche et vicieux.

--Eh bien, je serai sa bravoure et sa vertu.

--S'il vous trouve suprieure  lui, il vous prendra en haine.

--Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre.

--Pensez-vous que je vous, laisserai ainsi vous sacrifier?

--De quel droit interviendrez-vous? (P. 213.)

Ce dialogue serr et pressant, c'est proprement du Corneille pour les
snobs. Mais poursuivons: ce M. Clment de Thauziat auquel Hlne rsiste
si firement appartient aussi  la plus fine aristocratie. Il tait,
dans sa mise, d'une sobrit recherche qui lui donnait un remarquable
cachet de distinction. (P. 11.) Au XVe sicle, il et t un de ces
condottieri superbes qui, etc. (P. 12.)Avec lui la destine d'une
femme sera grande, sera heureuse, sera envie. (P. 201.) Son treinte
est chaude et frmissante. (P. 187.) Il est ple et brun. (_Passim._)
Il apparat resplendissant d'une beaut satanique. (P. 362.) Il est
tu d'une balle au coeur, dans un duel loyal, mais terrible. Aprs sa
mort il est encore fatalement beau. Il tait tomb lgant et correct,
ainsi qu'il avait vcu. (P. 416.)

 ct de ce hros qui a tant de cachet, M. Ohnet se plat  voquer
une jeune Anglaise, belle et perfide, au coeur de marbre, lady Diana.
Ses cheveux blonds brillaient comme un casque d'or. (P. 93.) On ne
pouvait soutenir l'clat de ses yeux bleus, clairs et durs comme
l'acier. (P. 345.) Sa taille, lance et souple, moule dans son
amazone, se cambrait voluptueusement. (P. 253.) Lady Diana a pour
rivale, piquant contraste, milie Lereboulley, une petite bossue
spirituelle et tendre, ironique et gnreuse. Cette fille si disgracie
de la nature semblait avoir voulu compenser par l'lvation clatante de
son esprit la dgradation misrable de son corps. (P. 11.)
Comprenez-vous maintenant ce qui fait ma tristesse et mon dgot, et ne
sentez-vous pas que tout, mme la brutalit raffine des naturalistes,
mme l'obscurit tortueuse des dcadents, tout enfin est prfrable 
cette misrable platitude.

Ces mchantes rapsodies trouvent, je le sais, des lecteurs par centaines
de mille. _Volont_ fera les dlices d'un grand nombre de personnes.
Cela est digne de rflexion, et les tres ingnieux ne manqueront pas de
se demander par quel trange mystre les abominables pauvrets que je
viens de citer avec un mlange de dgot gnreux et de joie perverse se
transforment, dans d'innocentes cervelles, en posie romanesque et
touchante. N'en doutez pas, il y aura des femmes, des femmes charmantes,
qui trouveront cela beau et qui en pleureront. Eh bien, je ne leur en
ferai pas un reproche. Je les louerai, au contraire, de leur candeur et
de leur simplicit. Il faut aussi que les pauvres d'esprit aient leur
idal. N'est-il pas vrai que les figures de cire, exposes aux vitrines
des coiffeurs inspirent des rves potiques aux collgiens? Or, les
romans de M. Georges Ohnet sont exactement, dans l'ordre littraire, ce
que sont, dans l'ordre plastique, les ttes de cire des coiffeurs.




BIBLIOPHILIE[8]


J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que
l'amour des livres rend la vie supportable  un certain nombre de
personnes bien nes. Il n'y a pas, de vritable amour sans quelque
sensualit. On n'est heureux par les livres que si l'on aime  les
caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile  la
manire dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur
quelque bouquin prcieux, rare, aimable, ou tout au moins honnte, ne le
presse point d'une main  la fois douce et ferme, et ne promne pas
voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume
attendrie, celui-l n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les
Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons
pas. Nous lui rpondrons: Vous les aimez pour leur utilit. Est-ce
aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans dsintressement? Non! vous
tes sans flamme et sans joie, et vous ne connatrez jamais les dlices
de promener des doigts tremblants sur les grains dlicieux du maroquin.

[Note 8: _Bibliographie des principales ditions originales d'crivains
franais du XVe au XVIIIe sicle_, par Jules Le Petit. In-8; Quantin,
diteur.]

Il me souvient de deux vieux prtres qui aimaient les livres et qui
n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un tait chanoine et logeait
proche Notre-Dame; celui-l portait une me douce dans un petit corps.
C'tait un petit corps tout rond, fait  souhait pour ouater et
capitonner une me canonicale. Il mditait d'crire les _Vies des saints
de Bretagne_ et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre,
tait plus grand, plus beau, plus triste. Les fentres de sa chambre
donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements
des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les
botes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tche sur la
terre tait de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins relis
en veau, avec les tranches rouges. Ce sont l sans doute des travaux
simples, modestes et bien appropris  la vie ecclsiastique. Je dirais
mme qu'il y a moins de danger, pour un prtre,  fouiller les talages
sur les parapets qu' contempler la nature dans les champs et dans les
forts. Quoi qu'en dise Fnelon, la nature n'est pas difiante. Elle
manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est
sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles:
on s'y sent environn de baisers et de souffles ardents. Sa paix mme
est lascive. Un pote sensible  la volupt a eu bien raison de dire:

                                  vitez
    Le fond des bois et leur vaste silence.

Une promenade sur les quais, d'talage en talage, n'offre aucun de ces
dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns
parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des
caractres d'autrefois, et ils font penser  la mort en mme temps qu'
l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une
grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont
Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrrent le plus
souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe
sicle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure.
Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis
des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les
papillons font tressaillir dans le mystre de leur corolle charmante.
Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils
n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pense.

Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il tait
jovial.  soixante-dix ans, il avait l'me et les joues d'un petit
enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussrent un nez plus simple pour
clairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses
joues creuses, fut peut-tre un saint: le chanoine tait assurment un
juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualit. Ils
regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau
fauve avec volupt. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur
orgueil  disputer aux princes des bibliophiles les ditions princeps
des potes franais; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les
ouvrages  figures, contenant double et triple suite. Non, ils taient
pauvres avec joie, humbles avec allgresse. Ils portaient jusque dans
leur got pour les livres l'austre simplicit de leur vie. Ils
n'achetaient que de modestes ouvrages modestement relis. Ils
recueillaient volontiers les crits des vieux thologiens dont personne
ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie nave, sur les
curiosits ddaignes qui tapissent la bote  dix sous du bouquiniste
expert. Ils taient contents quand ils avaient trouv l'_Histoire des
perruques_ de Thiers ou le _Chef-d'oeuvre d'un inconnu_, par M. le Dr
Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce
monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin
suffisaient  leurs dsirs, mais ces dsirs taient ardents; ils avaient
la flamme et l'aiguillon: c'taient enfin de ces dsirs que la
symbolique chrtienne, au moyen ge, reprsentait dans les glises sous
la forme de diablotins  tte d'oiseau et  pieds de bouc, avec des
ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une
main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des _Vies des pres du
dsert_. C'est l un pch. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce
livre est jansniste. Quant au vicaire, il reut un jour d'une vieille
demoiselle un exemplaire de l'_Imitation_ elzvir, reli en drap
pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brod de sa main un calice
d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'cria: Voil un prsent
dont M. Bossuet lui-mme et t honor! Je veux croire que mon vicaire
et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont ds
maintenant  la droite du Pre. Mais tout se paye, et dans le livre de
l'Ange,

    In quo totum continetur
    Unde mundus judicetur,

la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire
dans ce livre des livres:

M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'tre dlect aux
contacts suaves.--Tel autre jour, avoir respir des parfums chez un
libraire du quai des Grands-Augustins... M. le vicaire, _Imitation,
elzvir_ petit in-8: orgueil et concupiscence.

Voil,  n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera
lu le jour du jugement dernier.

Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les
rencontrai le nez dans les botes des quais! Quand on voyait l'un, on
tait sr de dcouvrir bientt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient
point; ils s'vitaient plutt. Il faut bien avouer qu'ils taient un peu
jaloux l'un de l'autre.

Et comment en et-il t autrement, puisqu'ils chassaient sur les mmes
terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est--dire tous les
jours, ils changeaient un long salut onctueux pendant lequel ils
s'piaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourres de
livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine
avait une conception bate et simple de l'univers qui ne pouvait
satisfaire le vicaire dont l'me tait grosse de controverse et de
disputes savantes. Le chanoine gotait ici-bas par avance la paix
promise aux hommes de bonne volont. Comme saint Augustin et comme le
grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de
Monseigneur avec une libert qui faisait frissonner le bon chanoine dans
sa douillette.

Le chanoine n'tait pas fait pour les situations difficiles. Je le
rencontrai un jour bien afflig. C'tait par une giboule de mars,
devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'tait leve, et
le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes tales sur
les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le
vmes s'lever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se
lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous 
qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers
Saint-Cloud. Un quart d'heure aprs, le temps s'tait rassrn; sous le
fin soleil, l'excellent prtre, les yeux encore humides, la bouche dj
souriante, achetait un vieux Lactance au pre Malorey, et se rjouissait
de lire cette phrase, imprime en la belle italique des Aldes: _Pulcher
hymnis Dei homo immortalis_. L'italique des Aldes lui avait fait oublier
la perte de son riflard.

J'ai connu dans le mme temps, sur les quais, un bibliomane plus trange
encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui
dplaisaient et, comme il avait le got dlicat, il ne lui restait pas
dans sa bibliothque un seul volume complet. Ses collections taient
composes de lambeaux et de dbris qu'il faisait relier magnifiquement.
J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis
longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnatront quand j'aurai dit qu'il
composait lui-mme des livres somptueux et bizarres sur la numismatique
et les publiait par fascicules. Les souscripteurs taient peu nombreux;
il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est rest
clbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'tait fait inscrire le
premier et tait fort exact  retirer chaque livraison  mesure qu'elle
paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre
l'apprit: Aussitt il publia un nouveau fascicule et envoya aux
souscripteurs l'avis suivant: Tout exemplaire du dernier fascicule qui
n'aura pas t retir par le souscripteur dans le dlai de quinze jours
sera dtruit. Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait
revenir  temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'tait pas
possible. Mais le colonel fit l'impossible et se prsenta chez
l'auteur-diteur le seizime jour, au moment mme o celui-ci jetait le
fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le
colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les
emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers o il
entassait toutes sortes de dbris des sicles. Il possdait des botes
de momies, l'chelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il tait de
ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le
rve de tout collectionneur. Et comme ce rve est irralisable, les
vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur mme, des
tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la
terre sous clef, dans une vitrine. De l leur mlancolie profonde.

J'ai pratiqu aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les
incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe sicle, et
pour qui la _Bible des pauvres_, avec ses grossires figures, a plus de
charmes que toutes les sductions de la nature unies  toutes les magies
de l'art; ceux qui runissent les royales reliures faites pour Henri II,
Diane de Poitiers et Henri III, les _petits fers_ du XVIe et du XVIIe
sicle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une rgularit qui manque
aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes
et des reines; ceux enfin qui rassemblent les ditions originales de nos
classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de
ceux-l, mais ils vous auraient moins amuss, je crois, que ceux de mon
pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles
comme des autres hommes. Ceux qui nous intressent le plus ne sont point
les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.

Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le
bibliophile se rjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre
ft-il _la Guirlande de Julie_, calligraphie par Jarry, il y a quelque
chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogne. On
est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses
collections.

Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothques et de muses. Nos
pres s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature.
M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments:
Messieurs, je vous apporte des considrations inspires non par le
tapis vert, mais bien par la verte campagne. Cette image, un peu
trange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je
la gote infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la
vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de
faire des promenades.

 cela prs, je confesse que le got des bonnes ditions et des belles
reliures est un got d'honnte homme. Je loue ceux qui conservent les
ditions originales de nos classiques, de Molire, de La Fontaine, de
Racine, dans leur maison illustre par de si nobles richesses.

Mais,  dfaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du
livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les dcrit exactement et
en reproduit les titres en fac-simil. Notre littrature est l tout
entire, reprsente par ses ditions princeps, depuis le _Romant de la
rose_ jusqu' _Paul et Virginie_. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas
sans motion. Voil donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur
nouveaut pour les contemporains _les Provinciales_, et les _Fables de
La Fontaine_! Cet in-4  large vignette reprsentant un palmier dans
une cartouche de style renaissance, c'est _le Cid_, tel qu'il parut en
1637 chez Augustin Courb, libraire,  Paris, dans la petite salle du
Palais,  l'enseigne de la Palme, avec la devise: _Curvata resurgo_. Ces
six petits volumes in-12, dont le titre, coup par un cusson du style
Louis XV, est ainsi conu: _Lettres de deux amants habitants d'une
petite ville au pied des Alpes_, recueillies et publies par J.-J.
Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est _la Nouvelle
Hlose_, telle qu'elle fit pleurer nos arrire-grand'mres. Voil ce
que virent, voil ce que touchrent les contemporains de Jean-Jacques!
Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans
l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout
 fait rconcili avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas
d'amour sans ftichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux
papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.




LES CRIMINELS[9]


_Conscience_ a t publi ici mme[10]. On a retrouv dans ce roman la
probit et le srieux qui caractrisent le talent de M. Hector Malot. Je
ne me crois pas permis de juger cet ouvrage  la place mme o il a
paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande
_Conscience_ aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors mme
qu'on les divertit. En crivant _Conscience_, l'auteur des _Victimes
d'amour_ et de _Zyte_ a trs intelligemment appropri  notre milieu et
 notre culture le drame que Dostoevsky conut et excuta avec
l'atrocit ingnue d'une me slave, quand il crivit cette oeuvre
d'pouvante, _Crime et Chtiment_.

[Note 9: _Conscience_, par Hector Malot.]

[Note 10: Je prends la libert de rappeler au lecteur que cet article,
comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal
le _Temps_. J'ai vit les retouches; le naturel est le seul mrite de
ces causeries.]

Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector
Malot est jeune, intelligent, nergique. Il a donn un but  sa vie et
il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence
humaine, celle d'un tre mprisable et nuisible. Il regarde son crime en
face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude
paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est tranger 
toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans
des recherches physiologiques qui l'ont conduit dj  de grandes
dcouvertes. Une telle me est incapable de remords. Aussi n'a-t-il
point l'horreur de son crime. Il se dit mme que ce qu'il a fait est
raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver aprs l'acte
ce qu'il tait avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possd
par son crime. Son esprit obit  une logique aussi trange
qu'implacable. Il se passe en lui des phnomnes analogues  ceux que M.
de Vog a si prcisment dcrits  propos du hros de Dostoevsky: Par
le fait irrparable d'avoir supprim une existence humaine, tous les
rapports du meurtrier avec le monde sont changs; ce monde, regard 
travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles
qui excluent pour le coupable la possibilit de sentir et de raisonner
comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie. (_Le Roman
russe_, par le vicomte E.-M..de Vog, p. 248.)

Dans cette tude, l'crivain russe passe de beaucoup en atrocit le
romancier franais. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce
Dostoevsky dont on a dit: Sa puissance d'pouvante est trop suprieure
 la rsistance nerveuse d'une organisation moyenne. D'ailleurs, il
avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot
ne lui enviera pas. Il tait pileptique et, par cela mme, en communion
directe avec ces mes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un
physiologiste moderne propose de dsigner sous le nom d'pileptodes.
Cette maladie nerveuse le travaillait quand il crivait _Crime et
Chtiment_. Il eut, pendant la composition du livre, des accs
terribles. L'abattement o ils me plongent, dit-il, est caractris par
ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue,
une action sclrate psent sur ma conscience. De l cette sympathie
qui l'attachait  son malheureux Raskolnikof.

Oui, malheureux, car c'est tre malheureux que d'tre criminel. Les
mchants sont bien dignes de piti et je ne suis pas loign de
comprendre la folie de ce prtre catholique dont le coeur saignait  la
pense des souffrances de Judas Iscariote. Judas, se disait-il, a
accompli les prophties; en livrant Jsus il a fait ce qui tait annonc
et concouru  l'accomplissement du mystre de la Rdemption. Le salut du
monde est attach  son crime. Judas fit le mal; mais ce mal tait
ncessaire. Faut-il qu'il soit damn pour l'ternit? Ce prtre agita
longtemps cette ide dans sa tte, et il finit par en tre absolument
possd. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son
me, la foi de sa vie Pour chapper au trouble qui l'envahissait, il eut
recours aux jenes et aux prires. Mais, au milieu des actes de foi et
des oeuvres de pnitence, il ne demandait  Dieu qu'une chose, le pardon
de Judas. En ce temps de crise morale, il tait un des vicaires de
Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il
avait la clef dans la cathdrale dserte et silencieuse, qu'clairait
confusment la lune. Il s'avana jusqu'au pied du matre-autel, et l,
s'tant prostern le front sur la dalle, il fit cette prire:

Mon Dieu, Dieu de justice et de bont, s'il est vrai, comme j'en ai
l'intime crance, que vous avez pardonn au plus malheureux de vos
disciples, faites-moi connatre par un signe certain cette ineffable
merveille de votre misricorde. Envoyez  votre serviteur l'aptre Judas
qui sige aujourd'hui  votre droite parmi vos lus. Que l'Iscariote
vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prostern! Par
ce signe, je serai sacr prtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et
j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez rvle.

 peine le vicaire eut-il achev cette prire qu'il sentit une main
douce et tide se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en
larmes.

Ds qu'il fit jour, il alla conter  l'archevque sa prire de la nuit
et l'investiture qu'il avait miraculeusement reue. Vous devinez
l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevque, j'prouve
une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve
dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touch de l'entendre
dsigner Judas avec piti comme le plus malheureux des aptres. Et
remarquez que son mysticisme confine  la philosophie naturelle. Ce que
ce pauvre prtre pensait du tratre du mont des Oliviers, le philosophe
le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le
criminel qu'un malade incurable; elle regarde les sclrat avec une
tranquille piti; elle dit  l'assassin ce que Jocaste disait  Oedipe,
aprs avoir perc le mystre de la destine de cet homme aveugl:
Malheureux!... C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en
donnerai jamais plus d'autre. Pense humaine et prudente!

Le dterminisme nous a tous plus ou moins touchs. La doctrine de la
responsabilit est branle dans les esprits les plus fermes. Le plus
sage est de rpter aujourd'hui les paroles si douces et si dsoles de
la malheureuse reine de Thbes. Mais fut-il jamais une poque o les
hommes aient cru pleinement  la libert humaine? Je n'en vois pas. Les
philosophes furent toujours partags sur ce point comme sur tous les
autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforc de concilier
le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir.

Tout est mystre dans l'homme et nous ne pouvons rien connatre de ce
qui n'est pas l'homme. Voil la science humaine! En vrit, la doctrine
de l'irresponsabilit des criminels n'est pas une nouveaut dangereuse.
Elle n'a mme pas pratiquement un intrt trs considrable. Elle
viendrait  prvaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement
modifies. Pourquoi? Parce que les codes sont fonds sur la ncessit et
non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est ncessaire de
punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un
voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils
proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois
pas grande diffrence. La peine de mort pourrait mme rsister au
triomphe des doctrines de l'irresponsabilit; il suffirait de dclarer
que ce n'est pas proprement une peine.

Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle cole
anthropologique, l'irresponsabilit du criminel comme physiologiquement,
anatomiquement dmontre? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est
dans le sang, qu'il y a des sclrats dans une socit, comme il y a des
moutons  tte noire dans un troupeau, et que ceux-l sont aussi faciles
 distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un
anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'_Uomo
delinquente_?

M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain
vou au crime par son organisation mme. Il y a, selon lui, un
criminel-n, reconnaissable  divers signes dont les plus
caractristiques sont: la petitesse et l'asymtrie du crne, le
dveloppement des mchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure
abondante, les oreilles mal ourles, le nez camus. En outre, les
criminels sont ou doivent tre gauchers, daltoniens, louches et dbiles.
Par malheur, ces signes manquent  la plupart des criminels et se
trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honntes gens. Le crne de
Lamennais et celui de Gambetta taient trs petits; le crne de Bichat
n'tait pas symtrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes
qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de dbilit, ou qui sont
camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en tat d'annoncer
aveu certitude, aprs examen, que tel sujet sera criminel et que tel
autre restera innocent, ou qu'il renonce  se dclarer en possession des
caractres spcifiques de l'_uomo dlinquante_. Les connaissances
positives se reconnaissent  la sret des prvisions qu'on en tire. 
vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne
parviendra jamais  ramener  un type unique tous les hommes criminels.
Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement
diffrents les uns des autres, et que le nom qui les dsigne ne prsente
rien de net  l'esprit. M. Lombroso n'a pas mme song  dfinir ce mot
de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire.
Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une
trs grave infraction  la morale et aux lois. Mais, comme il y a
beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversits
du crime sont infinies. En ralit, ce que M. Lombroso appelle un
criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se
ressembler en quelque chose. Le rgime qui leur est commun dtermine en
eux certaines anomalies particulires par lesquelles ils se distinguent
 la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des
prtres et des moines, qu'on reconnat encore quand ils ont quitt le
froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence,
les assassins, il est impossible, je le rpte, de les ramener  un type
unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous
d'une mme essence. Quel rapport tablir, par exemple, entre ce Saniel
dont M. Malot nous conte l'histoire, ce mdecin qui tue pour assurer ses
dcouvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit
au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta  l'eau pour
gagner un litre de vin qu'il avait pari?

Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut tre criminel sans tre
fou ni malade. L'humanit a commenc tout entire par le crime. Chez
l'homme prhistorique, le crime tait la rgle et non l'exception. De
nos jours encore, il est de rgle chez les sauvages. On peut dire qu'il
se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore
distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du
Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour
il fit mettre  mort une de ses femmes coupable de lui avoir prsent
une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup
d'intelligence et une aptitude singulire  comprendre les ides des
peuples civiliss.

Comment ne pas le reconnatre? c'est la nature elle-mme qui enseigne le
crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dvorer ou par fureur
jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La
frocit des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dvorent
souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux;
on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont l des
crimes; et si les pauvres btes qui les commettent n'en sont pas
responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attach
vraiment trop de misres  la condition des hommes et des animaux.

Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour
s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente
dification de la morale! Les hommes ont peu  peu constitu la justice.
La violence, qui tait la rgle, est aujourd'hui l'exception. Le crime
est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la
vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite  force de patience et de
courage. Entr dans une existence, le crime la ronge et la dvore: il
est dsormais un vice radical, un germe morbide. C'tait le vieux
nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les
misrables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait
voir aprs Dostoivsky.




LA MORT ET LES PETITS DIEUX[11]


[Note 11: _La Ncropole de Myrina_, fouilles excutes au nom de
l'cole franaise d'Athnes. Texte et notices par Edmond Pottier et
Salomon Reinach. 2 vol. in-4.]

--Il est un pote que j'aime d'autant plus chrement que je suis seul 
l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait
Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne
ne le nomme.

L'Italie tait la vritable patrie de son me. Il aimait les jardins et
les muses. Un jour, au sortir du Capitole, aprs avoir contempl ce
_Gnie funbre_, si pur et si tranquille, le pote, jeune et dj
mourant, crivit ces vers dlicieux:

    De ses flancs onduls, quand j'ai vu la blancheur,
    Quand j'ai vu ses deux bras relevs sur sa tte,
    Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crte
    Les deux anses du bord qui s'lvent en choeur,

    O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur,
    Le charme vanoui de ton oeuvre muette,
    Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pleur
    Un profil corinthien de vierge ou de pote.

    Le calme transpirait sur le front dsert,
    Du sourire perdu la grce tait plus molle,
    Tout le corps endormi flottait en libert:

    On et dit une fleur qui distend sa corolle,
    Tandis que de sa bouche une abeille s'envole,
    Emportant ses parfums et non pas sa beaut.

Le Louvre possde une bonne rplique du Gnie funbre et, devant ce bel
immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois rpt le
sonnet paen de Saint-Cyr de Rayssac. Le pote a bien traduit, ce me
semble, la pense antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil
sans fin.

Ce n'est point que la mort ft charmante en soi chez les Grecs. La mort
fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut
pas la craindre et qu'tre mort, c'est seulement ne pas tre, l'homme
rpondra que l'ide de la dernire heure est pleine d'affres et
d'pouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne
l'enlaidissaient pas; loin de l. L'imagination hellnique embellissait
toutes choses et donnait mme de la grce  l'vanouissement suprme. Le
moyen ge, au contraire, nous a effrays par la peur de l'enfer, par une
lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'me du pcheur,
par les simulacres funbres des spulcres, par les images des squelettes
et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les
danses macabres. La mort en fut bien aggrave.

C'est au XVIIIe sicle seulement que les tombeaux cessrent d'tre
horribles. Surmonts d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils
ornaient les jardins anglais et les parcs  la mode. Quand la belle et
bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'le
d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'prouver que des
impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au
repos. Et elle crivit aussitt  Boufflers, son ami: J'avais quelque
envie d'tre  la place de Rousseau; je trouvais ce calme sduisant, et
je pensais avec chagrin que je ne serais pas mme libre un jour de jouir
de ce bonheur-l, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gt
avec ses lugubres crmonies, elle a pour ainsi dire personnifi la
mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous
prsente notre destruction. Madame de Sabran avait raison. Les anciens
mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec
facilit parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop esprer.
Les choses souterraines ne les touchaient gure, et ils ne se figuraient
point que cette vie ft une prparation  l'autre. Ils disaient: J'ai
vcu. Le chrtien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'ide paenne de la
mort est bien marque dans les stles funraires de beau style grec; qui
reprsentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami
vivant, une femme qu'ils ont laisss sur la terre viennent leur poser
doucement la main sur l'paule; mais ils ne peuvent tourner la tte pour
les voir. Ils sont  jamais exempts de joie et de douleur. Pour
l'antique Hellne, la mort est sre.

C'est un sommeil sans songes comme sans rveil. Certaines pigrammes de
l'_Anthologie_ expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y
dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de
la terre. Elles n'en savent point d'autres. coutez ces paroles
changes il y a deux mille ans sur quelque route parfume de myrtes,
borde de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune
femme:

Qui es-tu; de qui es-tu fille,  femme couche sous ce cippe de
marbre?--Je suis Praxo, la fille de Callitle.--O es-tu ne?--
Samos.--- Qui t'a lev ce tombeau?--Thocrite, qui dlia ma
ceinture.--Comment es-tu morte?--Dans les douleurs de
l'enfantement.--Quel ge avais-tu?--Vingt-deux ans.--Laisses-tu un
enfant?--Je laisse un fils de trois ans, le petit
Callitle.--Puisse-t-il arriver  l'ge o l'on honorera ses cheveux
blancs?--Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite
en cette vie!

Voil des tres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont
encore du mme monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne
connat qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise,
tait quelque chose d'extrmement simple.

Aussi ne faut-il pas s'tonner si les tombeaux antiques ne prsentent
point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand
mrite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont explor dans les
annes 1880, 1881 et 1882 la ncropole de l'antique Myrina, une des
villes amazoniennes de l'olide, sur le sol de laquelle vgte
maintenant un misrable village turc. Myrina ne fut jamais ni trs
illustre ni trs riche. Ses citoyens vivaient obscurment avant d'aller
dormir leur ternel sommeil dans le tuf crayeux o leurs tombes taient
creuses. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouill ces tombes
avec un zle que rien ne put ralentir. Un brillant lve de l'cole
d'Athnes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs
fatigues, y succomba. Il mourut  Smyrne le 5 dcembre 1882. Les
survivants viennent de publier le rsultat de ces fouilles fructueuses.
La ncropole de Myrina, dont ils ont explor mthodiquement une grande
partie, reut des corps pendant les deux sicles qui ont prcd l're
chrtienne.

Beaucoup de ces corps furent brls. Quelques-uns ne le furent qu'en
partie, mais la plupart taient mis en terre sans avoir subi les
atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterr les morts. Ce
n'est pas difficile et cela ne cote rien. Au contraire le bcher, dont
les lgiaques latins nous ont dcrit la clbre magnificence, ne
s'levait qu' grands frais. On a trouv, dans les tombes de Myrina, des
objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et
des diadmes, des coupes, des plats, des fioles, des pices de monnaie
et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se
plaisaient  laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets
familiers parmi lesquels il avait pass sa vie. C'est ainsi qu'ils
abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard,
persuads que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec
plaisir. Ils ceignaient les morts de diadmes d'or. Ce n'tait pas sans
doute pour leur dplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient
quelque peu. Ces lames d'or taient si minces qu'un souffle les et
rduites en poudre, et les baies des lauriers funbres n'taient que des
boules de glaise dore. Les bons Myriniens savaient que les morts ne
sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne
reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au
meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron.
C'tait une mchante pice d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas
trouv une seule mdaille d'or ou d'argent.

Quant  la coutume des offrandes funraires, il en restait quelques
traces au IIe et au IIIe sicle avant l're chrtienne. Les hommes plus
anciens et plus nafs portaient  manger et  boire  leurs amis morts.
En souvenir de ces vieux rites, les Myriniens dposaient parfois dans
les tombes des tables de terre cuite, grandes comme le creux de la main,
et sur lesquelles taient figurs des gteaux, des raisins, des figues
et des grenades. Ils y ajoutaient des petites bouteilles d'argile qui
n'taient mme pas creuses. Ces gens-l ne croyaient plus que les morts
eussent faim ni soif, ils les jugeaient insensibles et pourtant, ils ne
pouvaient s'imaginer que des tres qui avaient senti eussent perdu tout
 fait le sentiment.

Les habitants de Myrina taient des hommes comme nous: ils tombaient
dans d'inextricables contradictions. Ils savaient que les morts sont
morts et ils se persuadaient parfois que les morts sont vivants. Par une
pieuse coutume que nous devons bnir, car elle a gard  notre curiosit
des vestiges charmants de l'art des coroplastes, les Grecs jetaient dans
les tombes de leurs morts bien-aims des petites figures de terre cuite
reprsentant des dieux ou seulement des hommes, et mme parfois de
pauvres petits hommes contrefaits et ridicules. Le sens de cet usage ne
saurait tre exactement prcis. Nous savons qu'il tait trs rpandu
sur le continent et dans les les. Ce ne pouvait tre qu'un usage
religieux. Il est vrai qu'on trouve, parmi les figurines offertes aux
morts, des masques comiques, des bouffons, des esclaves, des jeunes
femmes coquettement attifes. Mais c'est, en somme, le panthon oriental
et funraire qui domine dans ces dlicats monuments d'un art plein de
fantaisie. Peut-tre que les limites entre le divin et l'humain
n'taient pas trs nettes dans l'esprit d'un Myrinien du IIe sicle
avant l're chrtienne. Quoi qu'il en soit, tant religieuses que
profanes, les figurines de terre cuite ne sont pas rares dans la
ncropole explore par MM. Pottier et Reinach. Ces deux savants pensent
que les Myriniens brisaient eux-mmes ces offrandes en les apportant.
En un grand nombre de cas, disent-ils dans le rcit de leurs fouilles,
les statuettes taient couches face contre terre, prives de la tte ou
d'un membre, qu'on retrouvait du ct oppos; ce qui semble bien
indiquer le mouvement d'une personne qui, se tenant au bord du tombeau,
casserait en deux l'objet qu'elle tient et jetterait de chaque main un
des morceaux dans la fosse. Que signifiait ce rite funbre? Pourquoi
mutilaient-ils ainsi ces petites images humaines ou divines? On ne sait.

Elles sont pour la plupart, extrmement curieuses. Le Louvre en possde
une partie. Plusieurs sont charmantes; presque toutes ont de l'agrment.
Pourtant elles ont perdu leurs vives couleurs. Primitivement toutes
taient peintes. Au sortir du four on les trempait dans un bain de lait
de chaux, puis on les recouvrait de teintes claires parmi lesquelles
dominaient le bleu et le rose. Ainsi, harmonieuses et vives dans leur
frache nouveaut, elles ralisaient ce rve de statuaire polychrome si
cher de nos jours  l'rudit sculpteur, M. Soldi.

Bien diffrentes des figurines de Tanagra, qui gardent je ne sais quoi
de svre dans la coquetterie mme, les terres cuites de Myrina
expriment tout le sensualisme et tout l'nervement de l'Asie. L'artiste
aime  marquer en lignes molles et douces l'incertitude du sexe et il se
plat  modeler des adolescents aux formes fminines. Tel est le joli
ros qu'on peut voir au Louvre, les cheveux boucls sur le front et
coiff d'une sorte de fanchon. Il incline doucement sa tte charmante.
Il vole--car il a des ailes. Sa tunique ouverte laisse voir ses jambes
presque mles, qui conviendraient  une Diane. On dirait une me
voluptueuse, ou plutt un esprit trs sensuel et trs subtil, le rve
pervers d'un dlicat. M. Pottier (dont les notices, je le dis en
passant, sont d'excellents mmoires d'archologie et d'art) m'apprend
que cet ros apporte un pot de fard  sa mre. Mais il est lui-mme le
fard et les onguents de la beaut: il est l'ternel dsir. C'est par lui
que Vnus est belle.

Les coroplastes de Myrina ont beaucoup de got pour les figures ailes.
Leur art, extrmement sensuel, est en mme temps trs idal. Ils
excellent  donner un mouvement sublime  des formes voluptueuses. Ils
mlent avec une fantaisie trange la grce cleste et la langueur
mortelle, en sorte que cet art est  la fois aphrodisiaque et presque
douloureux. C'est le rve des sens, mais c'est le rve encore. Ces ros,
ces Atys beaux comme des vierges, ces Aphrodites nues, ces Sirnes
funraires, ces Victoires mles aux ros dans le cortge de l'amante
divine d'Adonis, ces Bacchus et ces Mnades, enfin tous ces petits dieux
peints de fraches couleurs, je les vois en imagination rangs, tout
neufs, dans la boutique de l'humble coroplaste, comme aujourd'hui les
Vierges et les Saint-Joseph dans les vitrines des magasins de la rue
Saint-Sulpice. Ce devait tre la joie des bonnes petites filles et des
vieilles femmes d'alors.

Il y a une frappante analogie entre les terres cuites de Myrina et les
figurines de pltre peint qu'on vend dans le voisinage de nos glises
catholiques. C'est un nouveau personnel divin qui a t substitu 
l'autre et qui rpond aux mmes besoins des mes. La petite Aphrodite
sortant de l'onde, la Demter et la Cora des mystres antiques ont t
remplaces par Notre-Dame des Victoires avec l'enfant Jsus, par
l'Immacule Conception, dont les mains ouvertes rpandent des grces sur
le monde, et par la jeune Notre-Dame de Lourdes, qui porte une charpe
bleue sur sa robe blanche. Les Aphrodites taient mieux modeles et d'un
bien meilleur style; les bonnes vierges sont plus chastes. Mais Vnus et
vierges ont galement apport de l'idal aux simples. Les dvots ont
moins chang qu'on ne croit. Des deux parts, c'est la mme purilit
touchante, et le paganisme de la rue Saint-Sulpice ne le cde en rien
pour la candeur et pour une sorte de sensualisme innocent  celui des
coroplastes de Myrina. Dans l'un comme dans l'autre les grandes ides
divines sont exclues. On ne trouve pas plus Zeus  Myrina qu'on ne
rencontre Dieu le pre chez nos marchands de bonnes vierges.

C'est pourquoi il me semble qu'une dvote de Myrina, si elle revenait
subitement  la vie, ne serait pas trop dpayse au milieu des
innombrables statuettes de pit qui reprsentent toutes les personnes
de la nouvelle mythologie chrtienne. Elle ferait, sans doute, quelques
identifications audacieuses. Mais elle ne se tromperait gure, je crois,
sur le sentiment gnral de ces minces symboles. Elle en comprendrait
tout de suite la grce attendrie.




LA GRANDE ENCYCLOPDIE[12]


[Note 12: _Inventaire raisonn des sciences, des lettres et des arts_,
par une socit de savants et de gens de lettres, t. Ier.  V, in-4. H.
Lamirault, diteur.]

L'Allemagne et l'Angleterre possdent de bonnes encyclopdies qu'on
tient soigneusement au courant. Le _Conversations-Lexikon_ de Brockhaus
notamment est un excellent rpertoire des connaissances humaines. La
France n'avait rien qui approcht du Brockhaus. L'_Encyclopdie Didot_,
commence en 1824 et termine en 1863 a beaucoup vieilli. Le _Grand
Dictionnaire_ de P. Larousse manque absolument de critique et de
srieux. Un nouvel inventaire des sciences et des arts tait attendu par
tous ceux qui ont le besoin ou l'amour de l'tude. Mais de semblables
entreprises sont pnibles et ingrates. L'tablissement seul du plan
dvore des annes, l'excution de ce plan exige une organisation
puissante et le concours de beaucoup de forces. C'est pourquoi il faut
se rjouir de voir paratre une nouvelle encyclopdie, conue dans un
esprit vraiment scientifique. La direction de cette oeuvre a t
confie,  des savants tels que MM. Berthelot, Hartwig Derembourg, Giny,
Glasson, Hahn, Laisant, H. Laurent, Levasseur, H. Marion, Mntz, A.
Waltz. M. Camille Dreyfus, dlgu comme secrtaire, active
l'entreprise. Enfin, la liste des collaborateurs comprend dj plus de
trois cents noms connus et estims. La _Grande Encyclopdie_ est loin
d'tre termine. Elle n'a encore rempli qu'une faible partie du vaste
cercle qu'elle s'est trac; elle a termin son cinquime volume et
attaqu la lettre B, qui est, comme on sait, une des plus riches de
l'alphabet. C'est assez dj pour qu'on puisse juger du mrite de
l'oeuvre. Cette encyclopdie est conduite avec beaucoup de mthode. Les
directeurs et les rdacteurs y font oeuvre de science. Ils ont recherch
l'exactitude et l'impartialit. La pratique de cette dernire vertu a pu
coter  quelques-uns d'entre eux, mais tous l'ont observe. Le
secrtaire gnral, M. Camille Dreyfus lui-mme, avait donn l'exemple.

Quelques-uns des articles publis dans les cinq premiers volumes sont de
vritables mmoires. Il m'a sembl que les questions militaires taient
traites, notamment, avec soin et dans de grands dtails.

Des figures rendent, au besoin, le texte plus clair, et de bonnes cartes
en couleurs accompagnent les articles gographiques. Enfin, ce qui donne
un prix particulier  ce grand ouvrage, c'est,  mon sens, la
bibliographie sommaire qui est plac au bas de chaque article. Les
indications de ce genre permettent aux curieux de faire des recherches
sur les points qui les intressent.

Pour montrer  M. Lamirault que j'ai feuillet avec intrt les cinq
gros volumes dont l'excution matrielle lui fait honneur, je
prsenterai deux observations assez minutieuses. La premire a trait 
l'article Avaray (comte d'). Il s'agit de ce comte d'Avaray  qui le
comte de Provence montrait tant d'amiti. L'auteur de cet article a omis
d'indiquer dans sa bibliographie _la Relation d'un voyage  Bruxelles et
 Coblentz_, dont l'auteur n'est autre que Louis XVIII lui-mme.
Pourtant ce livre constitue la source principale de la biographie du
comte d'Avaray. Mon second grief est un peu plus srieux. Il porte sur
la biographie d'une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises. Le
rdacteur a confondu deux personnes distinctes. Il lui suffisait de lire
la _Jeanne d'Arc  Domrmy_ de M. Simon Luce pour ne pas tomber dans
cette mprise. Voil de bien petites chicanes.

Quelle belle chose aussi qu'une encyclopdie bien faite! Et que de
richesses contiendra ce nouvel inventaire de nos sciences! Le cercle des
connaissances humaines s'est merveilleusement agrandi depuis un
demi-sicle. Notre vue atteint aujourd'hui des phnomnes qu'on ne
souponnait pas avant nous. Pour nous en tenir nous aussi  la lettre A,
la plus noble des sciences, l'astronomie, nous a fait coup sur coup des
rvlations tonnantes; elle nous a montr dans la sphre lumineuse du
soleil des bouleversements dont nous n'avons pas l'ide, nous qui vivons
sur une trs petite plante, en somme assez paisible. Imaginait-on, il y
a seulement vingt-cinq ans, qu'il se ft sur le tissu gazeux dont
s'enveloppe le soleil des dchirures mille fois grandes comme la terre
et qui se rparent en quelques minutes? Il ne reste plus rien de ce ciel
incorruptible dcrit dans les antiques cosmogonies. Nous savons
aujourd'hui que les espaces thrs sont le thtre des nergies qui
produisent la vie et la mort. Nous savons que les toiles s'teignent;
nous savons mme  quels signes on peut annoncer la mort d'un astre. Une
toile qui ne brille plus que d'un clat rouge et fumeux va bientt
mourir. Mais qu'est-ce que mourir, sinon renatre? La mort d'un soleil
n'est peut-tre que la naissance d'une plante. Quant aux plantes,
elles ne sont pas exemptes de la caducit universelle. Elles prissent 
l'heure marque et l'on a observ, non loin de la terre, les dbris
pars de la plante de Kepler. Tout est en mouvement dans l'univers, ou
plutt tout est mouvement. Les toiles, qu'on croyait fixes, nagent dans
le ciel avec la rapidit de l'clair. Et pourtant nous ne les voyons pas
bouger. Comment cela se peut-il faire? coutez: Voici un boulet; au
moment o il est lanc hors du canon, sa surface est modifie par des
agents chimiques d'une grande puissance, elle se couvre de germes
fconds; une flore et une faune infiniment petites y naissent: ce boulet
est devenu un monde. Aprs bien des efforts et d'innombrables essais,
des types d'une animalit suprieure s'y produisent et tendent  s'y
fixer.

Enfin, des tres intelligents y voient le jour. Ils ont soif d'aimer et
de connatre. Ils mesurent leur monde et l'immensit de ce monde les
tonne. Leur intelligence est pleine d'inquitude et d'audace. Arms
d'appareils puissants, ils se mettent en communication avec cette partie
de l'univers dans laquelle ils sont lancs. Ils sondent l'espace, ils
dcouvrent des formes inintelligibles dans l'infini, ils distinguent,
sans connatre leur vritable nature, quelques soldats des deux armes,
un moulin et le clocher vers lequel ils se dirigent  leur insu. Ils
parviennent mme  mesurer approximativement quelques distances. Mais
ils se figurent que le monde dont ils peuplent la superficie est
suspendu immobile dans l'espace et que les figures inconnues qu'ils
distinguent  peine au sein de l'infini sont galement immobiles. Et
comment auraient-ils une autre impression, puisque la vie de chacun
d'eux est si courte qu'ils l'accomplissent tout entire, avec ses joies
et ses douleurs et ses longs dsirs, avant que ce boulet, leur monde,
ait franchi une partie apprciable de l'espace. Ce qui est un moment
dans le trajet du projectile est pour eux une longue suite de sicles.
Pourtant, comme ils sont gomtres, leurs savants finissent par
s'apercevoir que la sphre qu'ils habitent, immobile en apparence, est
anime en ralit d'un mouvement trs rapide et que les corps lointains
qu'ils dcouvrent aux confins de leur univers sont galement anims de
mouvements propres. Peu  peu, sous l'action de causes trs complexes,
le boulet devient inhabitable, l'intelligence, puis la vie s'y
teignent, et ce n'est plus qu'une masse inerte quand il va se loger
avec fracas dans le clocher d'une pauvre glise de village. Aucune des
gnrations innombrables qui l'avaient habit dans sa priode fconde
n'avait souponn ni le point du dpart, ni le point d'arrive, ni le
but du voyage. Les sages du boulet avaient dit avec raison: Il faut
renoncer  connatre l'inconnaissable. Mais les mes anxieuses jetes
par l'aveugle destine sur le projectile en marche avaient tour  tour
ador et blasphm Dieu, cru, dout, dsespr. L, des ges immmoriaux
s'taient drouls en trois de nos secondes. Ce boulet, c'est la terre,
et la race intelligente qui y accomplit ses riches destines d'un
instant, c'est l'humanit. Nous sommes trop petits pour regarder voler
les astres. Pourtant, ils volent comme des oiseaux de mer, en cercles
harmonieux. Nous durons trop peu de temps pour voir les constellations
changer de figure. La Grande Ourse nous semble  jamais immobile.
Pourtant, la Grande Ourse, dans quelques milliers de sicles, prsentera
aux habitants de la Terre un visage nouveau. Mais les amants d'alors,
qui la contempleront en se tenant par la main, la salueront aussi tout
frissonnants, comme l'immuable tmoin de leur joie phmre. Et
l'humanit aura vcu sans savoir d'o viennent et o s'en vont ces
papillons dont le ciel est le jardin.

Depuis peu, l'astronomie a jet de nouveaux pouvantements dans
l'imagination des hommes. Elle nous a montr une petite toile qui
vacille et elle nous a dit: Celle-ci du moins est notre voisine, et de
toutes la plus rapproche. C'est l'_alpha_ du Centaure. Si les astres se
parlent entre eux, notre soleil ne doit gure avoir de secrets pour
cette toile: ils se touchent pour ainsi dire. Eh bien, un rayon de
l'_alpha_ du Centaure, voyageant avec une vitesse de 79 000 lieues par
seconde, met trois ans et demi  nous parvenir. Les autres toiles sont
plus loignes. La belle flamme rouge de Sirius emploie dix-sept ans 
venir jusqu' nous. Sirius est encore un voisin. Mais il est telle
toile qui peut tre teinte depuis des sicles et dont nous recevons
encore la lumire. Ainsi les lueurs innombrables que nous envoie le ciel
des nuits ne sont pas contemporaines. Tous ces beaux regards nous
parlent de passs divers. Quelques-uns nous parlent d'un pass
insondable. Tel rayon qui vient aujourd'hui caresser nos yeux voyageait
dj dans le ciel quand la terre n'existait pas encore. Immensit du
temps et de l'espace! Distinguez-vous ce point lumineux, si ple dans
cette poussire de mondes? C'est une nbuleuse, situe aux confins de
l'univers visible. Et voici que le tlescope la dcompose en des
milliers d'toiles. Ce point, c'est un autre univers, plus grand peut
tre que le ntre. Ce grain de sable est  lui seul autant et plus que
tous les astres de nos nuits.

Cette immensit, la science la ramnera  l'unit. L'analyse spectrale
nous fera connatre la composition chimique des toiles. Elle nous
apprendra que les substances qui brlent  la surface de ces astres
lointains sont celles mmes dont est form notre soleil. Ces substances
se retrouvent toutes sur la terre qui est la fille du soleil, la chair
de sa chair. En sorte que cette goutte de boue o nous vivons contient
pourtant en elle tout l'univers.

Il tait temps que l'astronomie physique nous apportt cette rvlation
et nous montrt notre infini quand nous ne voyions plus que notre nant.
La Terre n'est rien, mais ce rien possde les mmes richesses que Sirius
et la Polaire. Les pierres mmes qui nous sont tombes du ciel ne nous
ont rien apport d'inconnu.

La chimie contemporaine aussi s'est fait une ide nouvelle et
philosophique des choses. Son analyse subtile a si bien pntr les
corps qu'ils se sont tous vapors. Elle a relgu la matire au rang
des grossires apparences. Elle a montr que la substance n'tait pas,
que rien n'existait en soi, qu'il n'y a que des tats, et que ce qu'on
nommait substance n'est qu'un insaisissable Prote. Elle a fond le
dogme de l'instabilit universelle. Elle a dit: Chaleur, lumire,
lectricit, magntisme, affinit chimique, mouvement sont les
apparences diverses d'une mme ralit encore inconnue. L'illusion,
l'ternelle illusion rvle seule le dieu cach. La nature ne nous
apparat que comme une vaste fantasmagorie et la chimie n'est que la
science des mtamorphoses. Il n'y a plus ni gaz, ni solides, ni fluides,
il y a seulement le sourire de l'ternelle Maa.

La chimie, donnant la main  la physiologie, a reconnu que la matire
organique n'tait point distincte dans son principe de la matire
inerte, ou plutt qu'il n'y avait point de matire inerte et que la vie
avec le mouvement taient partout.

La physiologie philosophique s'applaudit de ramener au mme type la vie
animale et la vie vgtale, en constatant chez la plante la motilit, la
respiration et le sommeil.

L'homme est aujourd'hui plus intimement rattach  la nature. Sans
parler des grandes hypothses formes sur ses origines, l'archologie
prhistorique lui rappelle ses humbles commencements et ses longs
progrs. Elle le montre misrable et nu, et pourtant ingnieux dj, au
temps du mammouth, dans les cavernes qu'il disputait aux grands ours. On
sait maintenant de science certaine ce que ces Grecs pleins de sens
avaient devin quand ils firent de beaux contes sur les satyres et sur
Hracls, vainqueur des monstres. La science du langage, rattache aux
sciences naturelles, les gale dsormais en prcision. De nouvelles
mthodes historiques sont inaugures. L'tude des microbes fournit  la
mdecine pratique de nouveaux moyens d'action; les progrs de la
physiologie donnent  la chirurgie une audace effrayante et pourtant
heureuse. La neurologie provoque et systmatise des phnomnes nerveux
dont l'tranget semble tenir du prodige. De grandes dcouvertes
appliques  l'industrie changent les conditions mmes de la vie.

    Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?

Que de richesses pour la _Grande Encyclopdie_ et qu'il nous tardait de
voir enfin dresser un inventaire exact de nos connaissances!




M. HENRI MEILHAC  L'ACADMIE FRANAISE


En prfrant M. Henri Meilhac  deux concurrents tout  fait
acadmisables, l'Acadmie a fait un choix hardi, brillant, heureux, qui
plat par sa crnerie mme. L'Acadmie ne risque rien  ressembler au
ciel o l'on arrive par diverses voies. L'glise triomphante accueille,
 ct des saints de profession, d'aimables pcheurs prdestins au
salut ternel. Elle gagne,  cette pratique, de mettre une agrable
diversit parmi les lus. S'il n'y avait qu'une sorte d'acadmiciens et
qu'une sorte de bienheureux, l'Acadmie et le Paradis seraient
monotones.

Ne le dites pas, mais je me sens au fond du coeur une inclination
secrte pour les prdestins qui, comme sainte Marie l'gyptienne et
comme M. Meilhac, furent lus par un coup clatant de la grce, alors
qu'ils n'y pensaient point et mme qu'ils pensaient  tout autre chose.
Et qui ne sent que la grce est meilleure que la justice?

Oui, MM. les acadmiciens ont fait un excellent choix. Savent-ils mme
jusqu' quel point leur choix est excellent? Savent-ils que l'auteur de
_Gotte_ est un rare et charmant esprit; qu'il est attique  sa faon, et
que cette faon est des meilleures, car elle est naturelle? Se sont-ils
bien dit que M. Henri Meilhac alliait, dans ses, oeuvres faciles, la
vrit  la fantaisie et le comique audacieux  l'observation juste?

Voil un bon choix. Il en faut de tels. Il en faut aussi de mauvais, il
en faut de dtestables. Ce n'est point un paradoxe d'affirmer que les
mauvais choix sont ncessaires  l'existence de l'Acadmie franaise. Si
elle ne faisait pas dans ses lections la part de la faiblesse et de
l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au
hasard, elle se rendrait si hassable qu'elle ne pourrait plus vivre.
Elle serait dans les lettres franaises comme un tribunal au milieu de
condamns. Infaillible, elle paratrait odieuse. Quel affront pour ceux
qu'elle n'accueillerait pas, si l'lu tait toujours le meilleur! La
fille de Richelieu doit se montrer un peu lgre pour ne pas paratre
trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son
injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons
capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est
parfois si avantageux de se tromper que je suis tent de croire qu'elle
le fait exprs. Telle de ses lections dsarme l'envie. Puis, au moment
ou l'on dsesprait d'elle, elle se montre ingnieuse, libre et
perspicace. Il est bien vrai qu'il faut, dans toutes les choses
humaines, faire la part du hasard.




UN POTE OUBLI

SAINT-CYR DE RAYSSAC


M. Thodore de Banville dit communment que les hommes ont besoin de
posie autant que de pain. Je serais tent de le croire: les paysans,
qui ne savent rien, savent des chansons et l'amour des vers est naturel
aux personnes bien nes. Je l'ai bien vu l'autre jour quand j'ai reu
vingt lettres me demandant quel tait ce Saint-Cyr de Rayssac dont
j'avais cit un si beau sonnet[13].

[Note 13: Le sonnet sur le _Gnie du sommeil ternel_, voir plus haut,
p. 84 de ce volume.]

J'ai got alors, je vous assure, plus de joie que je n'en avais encore
prouv dans toute ma carrire littraire. Je me suis dit: Il n'est donc
pas tout  fait vain d'crire! Ces petits signes noirs que nous jetons
sur le papier vont donc rpandre par le monde l'motion qui nous agitait
quand nous les tracions. Il y a donc des esprits qui correspondent 
notre esprit, des coeurs qui battent avec notre coeur! Ce que nous
disons rpond quelquefois dans les mes.

C'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire goter, aimer quatorze beaux
vers jusque-l inconnus et comme indits. On m'a crit de Paris, de
Rome, de Bucarest: Quel est donc ce Saint-Cyr de Rayssac? Ses posies
ont-elles t publies? Je rponds d'abord  la seconde question. Les
posies de Saint-Cyr de Rayssac ont t publies en 1877, chez l'diteur
Alphonse Lemerre, avec une prface d'Hippolyte Babou. Quant au pote
lui-mme, je dirai avec plaisir ce que je sais de lui et pourquoi je
l'aime.

Saint-Cyr de Rayssac naquit  Castres en 1837. Son pre, cadet d'une
vieille famille albigeoise, fier comme Artaban et pauvre comme Job,
avait pous,  quarante ans, aprs d'innombrables aventures d'amour,
une innocente jeune fille, mademoiselle Nomi Gabaude. Royaliste et
duelliste d'inclination, il tait devenu directeur des postes par
l'injure du sort. C'tait un mari prodigieusement jaloux. Ses
perptuelles fureurs terrifiaient la pauvre crature, qui l'adorait en
tremblant. Quand il la vit enceinte, ses soupons redoublrent: Malheur
 vous, lui criait-il, si votre enfant n'a pas les yeux bleus! Et la
pauvre femme, frissonnant et pleurant, priait Dieu de bleuir les
prunelles du petit enfant qu'elle portait dans son sein.

--Et voil pourquoi j'ai les yeux bleus, disait parfois Saint-Cyr avec
un sourire mlancolique. Mais voil aussi pourquoi je suis venu au monde
deux mois avant terme, et si chtif qu'on me croyait perdu.

N'ayant pu le porter assez longtemps, sa mre le couva si bien qu'il
vcut. Il annona ds l'enfance une me ardente et tendre.  l'ge de
douze ans, transplant avec sa famille dans le Lyonnais, 
Saint-Chamond, o son pre venait d'tre nomm directeur des postes, il
dvora la bibliothque publique que Saint-Chamond doit  la libralit
posthume de Dugas-Montbel, son plus illustre enfant. Le bon
Dugas-Montbel, qui traduisit Homre avec simplicit, avait rassembl les
monuments de la posie et de l'art antiques. Au milieu de ces nobles
richesses, Saint-Cyr sentit l'amour du beau gonfler son coeur
adolescent. On dit qu'en mme temps la beaut vivante commenait  le
troubler et qu'il tait ds lors irrvocablement destin  d'exquises
souffrances.

Ses tudes termines, il vint  Paris. Mais bientt il fut appel au
chevet de son pre mourant. Il perdit presque en mme temps son frre
cadet, qui revint du Mexique bless mortellement. Assombri par ce double
deuil, il alla chercher en Italie la divine consolation. L'Italie le
reut comme une mre. Au soleil de Florence il chanta. Il ne fit que
passer, mais il emportait les ardentes images du beau. En quittant
Florence, il lui laissa pour adieu un de ces sonnets  la fois prcieux
et ngligs dans lesquels il coulait volontiers sa pense:

    Htesse aux bras ouverts, qui me jetais des fleurs,
    Toi, l'amante d'un jour que jamais on n'oublie,
    Qui, ds les premiers pas, fais aimer l'Italie,
    Son ciel et sa beaut, sa gloire et ses malheurs,

    Oh! sans doute le temps a fan tes couleurs:
    Mais tu gardes encor sous ta mlancolie
    Ce parfum d'lgance et d'amiti polie
    Qu'on cueille sur ta bouche et qu'on emporte ailleurs.

    Pour tous les souvenirs tu tiens une merveille.
    Ton enceinte riante est comme une corbeille,
    Les festons sur le bord, les perles au milieu.

    Bref, ton charme est si doux, colline de Florence,
    Que je trouvai des pleurs, et je venais de France,
    Des pleurs pour te bnir en te disant adieu.

Il resta plus longtemps  Rome, dont il aimait les splendeurs et les
ruines. La dsolation de la campagne romaine le charmait infiniment:

     peine  l'horizon voit-on sur un coteau
    Quelques buffles errants, que le ptre abandonne
    Pour se coucher en paix sur un ft de colonne
    Et dormir au soleil, drap dans un manteau.
    ............................................
    Au ciel, pas un soupir, pas un battement d'ailes:
    C'est bien la majest des douleurs ternelles
    Qui n'ont plus rien  dire et plus rien  pleurer.

C'est  Rome que Saint-Cyr de Rayssac eut la plus abondante rvlation
de la beaut. Son me dbordait d'enthousiasme. Tantt il visitait
pieusement les chambres de Raphal au Vatican et s'exaltait dans la
contemplation d'un art idaliste:

    Sages sous le portique, aptres au concile,
    Tous ils portent au front la lumire subtile,
    Le voile transparent de l'immortalit.

Tantt il adorait la _Vnus du Capitole_, cette blanche goutte
d'cume, toute pure de la puret de ses formes, qui n'a de charnel,

    Que son geste impudique et ses cheveux dfaits,

et que revtent comme des voiles augustes l'harmonie et la grce.
Saint-Cyr de Rayssac,  Rome, se promne avec ivresse des marbres
antiques aux fresques de la Renaissance. Il admire galement l'art grec
et l'art chrtien. Pourtant, il rserve peut-tre ses plus intimes
tendresses  ces statues issues ou inspires de l'esprit hellnique et
qui ont apport au monde cette chose incomparable: le divin naturel.
Quelle force l'entranait vers la _Vnus du Capitole_ et le _Gnie du
sommeil ternel_? Celle-l mme qui, dans les annes d'adolescence, lui
faisait pressentir l'amour et la beaut sous la poussire des livres
amasss par le vieux Dugas-Montbel, l'union fconde du sensualisme et de
l'idal, la gnreuse ardeur qui fait le gnie des Prud'hon et des
Chnier. L'me mditative de Saint-Cyr de Rayssac tait servie par des
sens exquis. C'est pourquoi il sentait si fortement la caresse des
lignes et la divinit des formes. Il y avait aussi dans son gnie une
fiert, une pudeur que seul l'art hellnique contentait pleinement. Il
savait gr aux sculpteurs antiques de leur sublime impassibilit:

    S'ils eurent l'me triste ou le front radieux,
    Ils ne l'ont jamais dit aux marbres de l'Attique.

Aussi, quand enfin il lui faut quitter sa Rome bien-aime; il revient
s'attendrir une dernire fois dans cette salle o la Muse est si belle.

Il s'crie:

    Oh! si ses bras chris pouvaient enfin s'ouvrir!

Je crus un instant, ajoute-t-il,

    Je crus que son regard mlancolique et tendre
    Pour tomber dans le mien venait de s'allumer.

Puis; tonn, honteux de son gnreux blasphme, il craint d'avoir
offens la Muse.

Pardonne, pardonne, j'tais fous de tendresse;

    Et je te vis sourire  force de t'aimer!

 son retour d'Italie, Saint-Cyr de Rayssac frquenta l'atelier d'un
artiste lyonnais, bien oubli aujourd'hui, Janmot, qui s'honorait de
l'amiti d'Ingres, de Flandrin et de Victor de Laprade.

C'tait un peintre mystique d'une grande distinction. Il peignait des
anges. Volontiers il leur donnait la figure d'une de ses lves, ge de
seize ans; pupille de madame Janmot, ne de Saint-Paulet. Cette jeune
fille royaliste, catholique ardente, tudiait avec zle la musique et la
peinture, dans cet atelier o rgnait le calme des sanctuaires.
Saint-Cyr de Rayssac, tout plein des images de l'art italien, vit en
elle un de ces anges qui, descendus du ciel, ramassaient le pinceau
chapp des mains de Fra Angelico et peignaient la fresque pendant le
sommeil du bon moine. Il l'aima, l'pousa et l'aima encore.

Tous ceux qui ont connu Madame Saint-Cyr de Rayssac attestent sa rare
beaut et son esprit charmant. Son mari l'a peinte en deux vers:

    Franaise des beaux jours, hroque et charmante,
    Avec la lvre humide et le coup d'oeil moqueur.

Il dit ailleurs: On loue votre taille et vos yeux. Rien n'est plus
beau; mais ce qui me charme le plus en vous, c'est votre voix. Madame
de Rayssac avait, en effet, une voix dlicieuse. Quelqu'un qui a entendu
cette dame a dit: Quand elle parle, elle chante un peu, comme l'oiseau
qui se pose vole encore. Ds la premire jeunesse, au dire du mme
tmoin, elle avait la mmoire orne et riche. Instruite par son pre,
qui avait beaucoup vu, et par sa marraine, une des femmes les plus
brillantes de la socit lyonnaise, elle contait avec beaucoup
d'abondance et d'agrment. On lui dit un jour:

--Mais, pour parler ainsi de M. de Villle et d'Armand Carrel, de M. de
Jouy et de Victor Hugo, de madame de Souza et de madame de Girardin,
d'Alfred de Musset et de Stendhal, quel ge avez-vous donc?

Et elle rpondit:

--J'ai l'ge de ma marraine, l'ge de mon pre et quelquefois le mien.

Les vers d'amour que lui fit Saint-Cyr de Rayssac ont t heureusement
conservs. Ils nous apprennent que Berthe (madame de Rayssac se nommait
Berthe) tait jalouse du pass. C'est un grand malheur auquel les mes
dlicates et fires sont sujettes. Elle souffrait cruellement  la
pense que celui qu'elle aimait avait donn jadis  d'autres qu'elle une
part du trsor o elle puisait maintenant avec dlices. Elle ne put
retenir ses plaintes. Le pote lui fit un sonnet pour la consoler.

    Dans ce temps, j'pelais pour mieux savoir te lire,
    Et tous les vieux amours qu'il te plat de maudire
    Enseignaient  mon coeur quelque chose pour toi.
    .....................................................
    Et j'ai mis  tes pieds, virginale matresse,
    La brlante moisson de toute ma jeunesse,
    Le sauvage bouquet fait de toutes mes fleurs.

 son tour, il lui faisait des reproches. Il avait  se plaindre d'elle,
puisqu'il l'aimait. Madame de Rayssac tait musicienne et peintre avec
ardeur. Elle chantait pendant de longues heures et allait dessiner dans
son atelier. Je m'effraye de ces dpenses, disait le pote avec
l'accent d'un tendre reproche:

    Ce qu'on donne  la posie,
    En es-tu sre, enfant chrie,
    N'est-il pas perdu pour l'amour?

Tels taient les soucis de ces deux tres heureux et bons. Mais un jour
le pote se rveilla ple et souffrant. La phtisie l'avait atteint; elle
fit des progrs rapides. Saint-Cyr de Rayssac mourut  Paris le 15 mai
1874, dans sa trente-septime anne.

Ses vers furent publis quatre ans aprs par les soins d'Hippolyte
Babou. Le public ne les connut pas. Les potes de mtier, je dois le
dire, ne les gotrent que mdiocrement. Saint-Cyr de Rayssac est un
pote nglig. Cela ne se pardonnait pas en 1878. Ses sonnets ne sont
pas rguliers. Ils sont rims avec peu d'exactitude. On le vit et l'on
ne vit pas que le sentiment en est rare et souvent exquis.

On lui sut mauvais gr d'tre de l'cole de Musset et de dfendre
l'auteur des _Nuits_. Musset passait pour lger, on l'en mprisait;
Saint-Cyr ne l'en admirait que plus.

    Oh! lger! quelle gloire.--Amis, soyons lgers,
    Lgers comme le feu, les ailes et la plume,
    Comme tout ce qui monte et tout ce qui parfume,
    Comme l'me des fleurs dans les bois d'orangers.

Je le reconnais. Saint-Cyr de Rayssac a bien des dfauts: chez lui,
l'expression est parfois molle et incertaine. Mais il est simple,
naturel, harmonieux; il a le got excellent, le style pur, le vers
facile et chantant. N'est-ce donc rien que cela? Il est profondment,
intimement pote. Il a des images neuves. N'et-il crit que ces trois
vers, sur la _Madeleine_ du Corrge, je l'aimerais de tout mon coeur:

    La voil donc; pieds nus, la belle pcheresse,
    Pieds nus, cheveux en pleurs, et la tide paresse
    Gonfle, en les droulant, les anneaux de sa chair.

Que cela est expressif et senti!

J'ai cit l'autre jour le sonnet _Sur le Gnie funbre du Capitole_, et
la grce morbide de ces quatorze vers a enchant l'lite de mes
lecteurs. Voici un autre sonnet d'un ton plus grave et non moins
touchant:

UNE PIETA

    Oh! non, pas un blasphme et pas un dsaveu;
    Mais je tombe, Seigneur, et je me dsespre,
    Mais quand ils ont plant le gibet du calvaire,
    C'est dans mon coeur ouvert qu'ils enfonaient le pieu!

    Crois-tu que je t'aimais, moi dont le manteau bleu,
    T'abrita quatorze ans comme un fils de la terre?
    Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mre?
    Qu'en avait-il besoin, puisqu'il tait un Dieu?

    L'angoisse me dvore; au fond de ma prunelle,
    Roule toujours brlante une larme ternelle
    Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir.

    Seigneur, pardonnez moi, je suis seule  souffrir.
    Ma part dans cette preuve est bien la plus cruelle,
    Et je peux bien pleurer sans vous dsobir.

Je ne sais, mais il me semble que la posie de Saint-Cyr de Rayssac est
originale dans sa simplicit et qu'on y gote un mlange particulier
d'idalisme et de sensualit. Je me figure que ce pote peut plaire 
quelques dlicats. Il est tout  fait inconnu. Je serai bien heureux si
je l'avais fait goter de quelques personnes bien doues. Celles-l
penseraient de temps, en temps  moi et diraient: Nous lui devons un
ami.




LES TORTS DE L'HISTOIRE[14]


[Note 14: _L'Histoire et les Historiens_, essai critique sur l'histoire
considre comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8;
Alcan, diteur.]

Les philosophes, ont, en gnral peu de got pour l'histoire. Ils lui
reprochent volontiers de procder sans mthode et sans but. Descartes la
tenait en mpris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des
nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune
d'Aguesseau et le favorisait mme de quelques entretiens sur la
mtaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide  la main, il
lui retira son estime: la frivolit de cette lecture le scandalisait.
Avant-hier encore, tant assez heureux pour causer avec un philosophe
dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine
 dfendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable
ds oeuvres d'imagination.

Aussi n'ai-je pas prouv trop de surprise en ouvrant, ce matin, le
livre tout  fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau
rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes
de ma Mre l'oie. D'aprs M. Bourdeau, comme d'aprs le moraliste
Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent
prtendre  une plus haute dignit que celle de faiseurs d'almanachs.

L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait tre une
science. Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression
sur mon esprit; et il y a, peut-tre, quelque raison  cela. Pour tout
dire, j'avais essay de les indiquer avant lui. Je les avais jetes
lgrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitul
_le Crime de Sylvestre Bonnard_. Je n'y tenais point. Mais maintenant
que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les
reprendre.

Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que
l'histoire? L'histoire est la reprsentation crite des vnements
passs. Mais qu'est-ce qu'un vnement? Est-ce un fait quelconque? Non
pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait
est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son got et son
caprice,  son ide, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas,
de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques.
Mais un fait est quelque chose d'extrmement complexe. L'historien
reprsentera-t-il les faits dans leur complexit? Non, cela est
impossible. Il les reprsentera dnus de la plupart des particularits
qui les constituent, par consquent tronqus, mutils, diffrents de ce
qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas.
Si un fait dit historique est amen, ce qui est possible, par un ou
plusieurs faits non historiques et par cela mme inconnus, comment
l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits?

Et je suppose que l'historien a sous les yeux des tmoignages certains,
tandis qu'en ralit, il n'accorde sa confiance  tel ou tel tmoin que
par des raisons d'intrt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une
science, c'est un art, et on n'y russit que par l'imagination.

Ce sont l, prcisment, si je ne me trompe, les ides fondamentales sur
lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser  l'histoire toute
valeur scientifique. Il reproduit cette dfinition du _Dictionnaire de
l'Acadmie_: L'histoire est le rcit des choses dignes de mmoire.

Et il ajoute:

Une dfinition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des
historiens, ne saurait suffire  l'institution d'une science et, plus on
la creuse, moins elle satisfait la raison. Que reprsentent, dans
l'ensemble des dveloppements de la vie humaine, les choses dignes de
mmoire? Ont-elles une essence propre, des caractres fixes? Nullement.
Cette qualification rsulte d'une apprciation arbitraire qui chappe 
toute rgle... Jusqu'o doivent s'tendre, dans le dtail, les tenants
et aboutissants des choses clbres? Cela n'est pas indiqu. La
frontire reste indcise. Chacun place des bornes  sa fantaisie.

Puis venant  examiner la valeur des tmoignages et la crance due  la
tradition, M. Bourdeau tablit aisment que la constatation des faits
par l'historien est toujours une opration malaise et de succs
incertain.

Nous voil parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier,
car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assur. Donc il n'y a
pas,  proprement parler, de science historique.

Du moins, cette vrit qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'tablir
un vnement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne 
constater un fait contemporain? Si le pass nous chappe, pouvons-nous
saisir le prsent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il dfend bien aux
chroniqueurs et aux mmorialistes de ne point mentir, et il raconte  ce
propos l'aventure de Walter Raleigh. Enferm  la Tour de Londres, cet
homme d'tat s'occupait  crire la seconde partie de son _Histoire du
monde_. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une
querelle qui clatait sous les fentres de sa prison. Il suivit d'un
regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en tre bien rendu
compte. Le lendemain, ayant caus de la scne avec un de ses amis qui en
avait aussi t tmoin et mme y avait pris une part active, il fut
contredit par lui sur tous les points. Rflchissant alors  la
difficult de connatre la vrit sur des vnements lointains, quand il
avait pu se mprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au
feu le manuscrit de son histoire.

Il est  remarquer, toutefois, que cette difficult de connatre la
vrit la plus prochaine a frapp tous les historiens et qu'ils n'ont
pas tous brl leurs crits. Entre les esprits pntrs de l'incertitude
universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de
dfiance rsigne. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur
l'irrmdiable incertitude des tmoignages historiques:

Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens
d'information et de publicit, de savoir exactement comment s'est pass
tel grand pisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont
tenus, quelles taient les vues et les intentions prcises des auteurs;
nous n'y russirons pas. J'ai souvent essay, pour ma part, comme
exprience de critique historique, de me faire une ide complte
d'vnements qui se sont passs presque tous sous mes yeux, tels que les
journes de Fvrier, de Juin, etc. Je n'ai jamais russi  me
satisfaire.

Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire.
Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus ds
que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre
certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers
une vrit relative. Un mensonge mme est une sorte de vrit.

Quant  M. Bourdeau, il ne veut pas tre tromp, mme sciemment, et il
rpudie absolument l'histoire. Il la chasse comme dcevante, impudique
et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois,
ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la
statistique, qui est proprement la science des faits sociaux exprims
par des termes numriques. Plus de beaux rcits, plus de narrations
mouvantes, seulement des chiffres.

Les historiens de l'avenir auront surtout pour tche de recueillir et
d'interprter des donnes statistiques sur les faits de la vie commune.
L'activit de la raison se rsout toujours en actes, et l'unique manire
de s'en rendre compte est, aprs les avoir classs par fonctions
dfinies, de les constater au moment o ils s'accomplissent, de les
dnombrer dans des conditions dtermines de population, d'poque et de
territoire, puis de comparer ces relevs, simultans o successifs, de
noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions
qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que
font les multitudes dont l'humanit se compose.

Dsormais, les seuls documents historiques seront les tables de
population, les tarifs des douanes, les tats de commerce, les bilans
des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte
qu'ils tromperont moins que les tmoignages invoqus par des historiens
tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la
statistique soit elle-mme soumise  beaucoup d'incertitudes. Il n'y a
pas que les Muses qui mentent.

M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacre jusqu'ici aux
personnages illustres et aux vnements extraordinaires, s'attache
dsormais aux actes journaliers de la vie des peuples.  cet gard, il
faut le reconnatre, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent
mieux que le rcit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains.

M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vcu les millions d'tres
obscurs dont l'nergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que
cette grande activit collective soit dcompose, tudie pice  pice,
mthodiquement, note, chiffre.

Voil, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire dsormais, non seulement
pour les jeunes tats qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zlande, le
Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais mme
pour les vieilles socits d'Europe qui aspirent,  se rgler aussi sur
un idal d'ordre, de travail, de paix et de libert. Au point o nous
sommes parvenus, toute autre manire d'tudier l'histoire est inexacte
et purile. Une rforme s'impose et se fera par les historiens ou contre
eux. L'ge de l'historiographie littraire touche  son terme; celui de
l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous
retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra
qu'aucun rcit ne prsente autant d'intrt, d'enseignement et de
grandeur.

Je n'y contredis point. Crez la science de l'histoire: nous y
applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des
Thucydide et des Augustin Thierry.

M. Bourdeau sent lui-mme qu'il est cruel. Il nous te nos belles
histoires; mais il nous les te  regret. Puisqu'il nous faut choisir
entre la beaut et la vrit, dit-il, prfrons sans hsiter la
seconde. Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beaut et la
vrit, je n'hsiterais pas non plus: c'est la beaut que je garderais,
certain qu'elle porte en elle une vrit plus haute et plus profonde que
la vrit mme. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau.
Le beau nous apporte la plus haute rvlation du divin qu'il nous soit
permis de connatre. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer
l'histoire statistique  l'histoire narrative? C'est remplacer une rose
par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les
fleurs de la posie et ces racines nourrissantes qui rendent les mes
savantes, comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous
que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hrodote
jusqu' Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fche
pas. Je veux bien qu'un Hrodote me trompe avec got; je me laisserai
blouir par le sombre clat de la pense aristocratique d'un Tacite; je
referai avec dlices les rves de ce grand aveugle qui vit Harold et
Frdgonde. Je regretterais mme que l'histoire ft plus exacte. Je
dirai volontiers avec Voltaire: Rduisez-la  la vrit, vous la perdez,
c'est Alcine dpouille de ses prestiges.

Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est
pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanit est encore dans
l'enfance. On a dtermin rcemment, ou cru dterminer, d'une manire
approximative l'ge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe
 l'tat solide depuis 25 millions d'annes au plus et il n'y a gure
que 12 millions d'annes qu'elle a donn la vie  des herbes marines et
 des coquillages. Une lente volution a produit les plantes et les
animaux. L'homme est venu le dernier: il est n d'hier. Il est encore
dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'tre trop
raisonnable. Il a besoin d'tre amus par des contes. Ne lui tez pas
l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des
contes  l'humanit, rpondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les potes.
Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup
plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les
chroniqueurs et gnralement pour tous les mmorialistes, garde, au
contraire, dans son coeur, des trsors d'indulgence pour les potes.
Comme ils ne tirent point  consquence, il leur pardonne tout. J'ai
remarqu que les philosophes vivaient gnralement en bonne intelligence
avec les potes. Les philosophes savent que les potes ne pensent pas;
cela les dsarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les
historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes.
C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie
 l'_Iliade_ et  _Peau d'Ane_. Ce sont l de beaux contes. Mais nous
n'y croyons plus gure. Nous voulons des contes que nous puissions
croire, l'histoire de la Rvolution franaise, par exemple. Laissez-nous
le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient
quelque vrit. Je dirai mme qu'il renferme des vrits que votre
statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est
pourquoi elle a, dans sa beaut, une vrit spirituelle et idale bien
suprieure  toutes les vrits matrielles et tangibles des sciences
d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est
ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte
par essence. Je l'ai dit et ne m'en ddis pas: mais elle est encore,
avec la posie, la plus fidle image que l'homme ait trace de lui-mme.
Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une
autopsie.




SUR LE SCEPTICISME[15]


[Note 15: _Les Sceptiques grecs_, par M. Victor Brochard. Impr. nat., 1
vol. in-8.]

J'ai vcu d'heureuses annes sans crire. Je menais une vie
contemplative et solitaire dont le souvenir m'est encore infiniment
doux. Alors, comme je n'tudiais rien, j'apprenais beaucoup. En effet,
c'est en se promenant qu'on fait les belles dcouvertes intellectuelles
et morales. Au contraire, ce qu'on trouve dans un laboratoire ou dans un
cabinet de travail est en gnral fort peu de chose, et il est 
remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la
plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-l, il m'en
souvient, je suivais  l'aventure les alles sinueuses du Jardin des
Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tte
entre les arbustes pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux
jardin, peupl d'animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des
anciennes estampes. Tout  coup je vis venir  moi l'abb L*** qui, son
brviaire  la main, marchait avec la mle allgresse d'une me pure.
C'tait en effet un saint homme, que l'abb L***; c'tait aussi un
savant; son coeur tait pacifique, mais son esprit disputait sans cesse.
Il faut l'avoir connu pour savoir comment l'orgueil d'un prtre, peut
s'unir  la simplicit d'un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le
jour. Il avait lu tout ce qu'on peut trouver sur les parapets de
thologie, de morale et de mtaphysique reli en veau, avec des tranches
rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac
sont innombrables. Il dpensait en conversations sur les quais et dans
les jardins publics l'loquence d'un incomparable docteur. Au reste, il
tait assez mal vu  l'vch. Ses suprieurs estimaient la puret de
ses moeurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-tre
n'avaient-ils pas tout  fait tort. Ce jour-l, l'abb L*** me parla en
ces termes:

Jean le Diacre rapporte que saint Grgoire ayant pleur  la pense que
l'empereur Trajan tait damn, Dieu, qui se plat  accorder ce qu'on
n'ose lui demander, exempta l'me de Trajan des peines ternelles. Cette
me demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n'y ressentit aucun mal.
Il est permis d'imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces
ples prairies o Dante vit les hros et les sages de l'antiquit. Leurs
regards taient lents et graves; ils parlaient d'une voix douce. Le
Florentin reconnut Anaxagore, Thals, Empdocle, Hraclite et Znon.
Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces mes coupables seulement
d'avoir vcu dans l'ignorance de la loi sainte? De tous les philosophes
de l'antiquit, Pyrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des
vertus que le christianisme a sanctifies, non seulement il fut humble,
patient et rsign, amoureux de la pauvret, mais encore il professa la
doctrine la plus vraie de toute l'antiquit profane, la seule qui
s'accorde exactement avec la thologie chrtienne. N dans les tnbres
du paganisme, il connut qu'il tait sans lumire et il faut le louer
hautement d'avoir flott dans l'incertitude. Encore aujourd'hui, si on a
le malheur de n'tre pas chrtien, la sagesse est d'tre pyrrhonien. Que
dis-je? En tout ce qui n'est point article de foi, le philosophe
chrtien est lui-mme un pyrrhonien: il reste en suspens. Tout ce qui
n'a pas t rvl est sujet au doute. Ce serait mme une question de
savoir si la religion chrtienne n'a pas fourni au scepticisme de
nouveaux arguments et si la foi aux mystres ainsi qu'aux miracles n'a
pas rendu la nature plus incomprhensible et la raison plus incertaine.

L'abb s'arrta un moment devant la maison du zbre. Il se frappa la
poitrine.

Pour moi, ajouta-t-il, c'est le monde invisible qui me rvle le monde
visible. Je ne crois  la ralit de l'homme que parce que je crois 
l'existence de Dieu. Je sais que j'existe uniquement parce que Dieu me
l'a dit. L'ternel m'a parl, _docutus est patribus nostris, Abraham et
seminis ejus in scula_. Et j'ai rpondu: Me voici donc puisque vous
m'avez parl. Hors la rvlation, tout, au physique comme au moral, est
sujet de doute; rien n'est distinct, par consquent rien n'est
intressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains
lumineuses, m'arrache  l'ataraxie pyrrhonienne. Sans l'amour de Dieu,
je n'aurais point d'amour; je ne croirais  rien si je ne croyais pas 
l'impossible et  l'absurde. C'est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le
plus sage des paens.

Ainsi parla l'abb L***.

Je me rappelle littralement ses paroles qui firent sur moi une profonde
impression. Je n'avais jamais entendu de tels accents dans la bouche
d'un prtre, et je n'en ous plus jamais de tels depuis lors. Je crois
ne pas me tromper en disant que l'glise se dfie des apologistes qui,
comme mon abb L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle
se rappelle  temps la mmorable parole du diable: Et moi aussi, je
suis logicien. Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il
demeure en dfinitive le seul docteur qu'on n'ait pas encore rfut.
Pour moi, c'est devant la maison du zbre, en entendant l'abb L***, que
je commenai  douter de beaucoup de choses qui, jusque-l, m'avaient
paru croyables.

Hlas! l'abb L***, qui mourut cur d'un petit village de la Brie,
repose maintenant dans un cimetire inculte et fleuri,  l'ombre d'une
svelte glise du XIIIe sicle. La pierre qui couvre ses restes porte
cette inscription en tmoignage d'une foi vive: _Speravit anima mea_. En
lisant ces mots, je songeai  l'pitaphe en forme de dialogue qu'un
spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon:

Es-tu mort, Pyrrhon?--Je ne sais.

Et je me pris  penser que, sauf un point, le philosophe et le prtre
avaient pourtant pens de mme.

Tous ces souvenirs me sont revenus tantt  tire-d'aile, tandis que je
lisais l'tude que M. Victor Brochard consacre  Pyrrhon dans son
excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n'est plus intressant.
Ces Grecs ingnieux ont invent d'innombrables systmes philosophiques.
Les coles s'amusent de la brillante vanit des disputes, les esprits
sont tiraills, assourdis; c'est alors que nat le scepticisme. Il
parat au lendemain de la mort d'Alexandre dans cette orgie militaire
qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai.

Dmosthne et Hypride sont morts. Phocion boit la cigu.

Il n'y a plus rien  esprer des hommes ni des dieux. C'en est fait de
la libert et des vertus antiques. Il est vrai que l'tat politique d'un
peuple ne dtermine pas ncessairement la condition prive de ses
habitants. La vie est quelquefois trs supportable au milieu des
calamits publiques, mais vritablement les temps de Cassandre et de
Dmtrius taient excrables. D'ailleurs, il faut se rappeler que la
tyrannie, mme douce, rpugna longtemps  l'me hellnique.

Pyrrhon tait d'lis, en lide; peintre d'abord et pote, il naquit avec
une imagination vive et une me irritable. Mais il changea tout  fait
de caractre par la suite. Ayant embrass la philosophie, qui tait
alors en Grce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son
matre, l'expdition d'Alexandre. Il vit dans l'Inde les mages que les
Grecs ont nomm des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des
ermitages. Leur mpris du monde et des vaines apparences, leur vie
immobile et solitaire; leur soif du nant et de l'oubli, tous ces
caractres d'un pessimisme doux et rsign frapprent le jeune Pyrrhon;
et certains caractres de la doctrine du philosophe d'lis sont
d'origine hindoue.

Aprs la mort d'Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. L, sur les
bords charmants du Pne; dans cette valle fleurie o les nymphes
viennent le soir danser en choeur; il mena l'existence d'un saint homme.
Il vcut pieusement (Grec: ehuseths), dit son biographe. Il tenait
mnage avec sa soeur Philista, qui tait sage-femme. C'est lui qui
portait  vendre la volaille et les cochons de lait au march de la
ville. Il balayait la maison et nettoyait les meubles.

Voil l'exemple que ce sage donnait  ses disciples. Ainsi sa vie
servait de tmoignage  sa doctrine du renoncement et de l'indiffrence.
Il enseignait que les choses sont toutes galement incertaines et
discutables. Rien, disait-il, n'est intelligible. Nous ne devons nous
fier ni aux sens ni  la raison. Il faut douter de tout et tre
indiffrent  tout. Il ne subtilisait pas. Sa doctrine tait surtout,
dit M. Brochard, une doctrine morale, une rgle de vie.

Selon Pyrrhon, n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal, voil le
moyen d'viter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les
hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu'ils
sont privs de ce qu'ils croient tre un bien ou que, le possdant, ils
craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient tre
un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux
disparatront...

Pour Pyrrhon, comme pour Dmocrate, le bien suprme est la bonne
humeur, l'absence de crainte, la tranquillit.

Se replier sur soi-mme, dit M. Victor Brochard, afin de donner au
malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement,
comme les humbles, sans prtention d'aucune sorte; laisser aller le
monde et prendre son parti de maux qu'il n'est au pouvoir de personne
d'empcher; voil l'idal du sceptique. Pyrrhon soutenait qu'il
n'importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre.

--Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demanda-t-on.

--C'est  cause de cela mme, rpondit-il, c'est parce que la vie et la
mort sont galement indiffrentes.

Dans un grand pril de naufrage, il fut le seul que la tempte n'tonna
point. Comme il vit les autres passagers saisis de crainte et de
tristesse, il les pria d'un air tranquille de regarder un pourceau qui
tait l et qui mangeait  son ordinaire.

--Voil, leur dit-il, quelle doit tre l'insensibilit du sage.

 merveille. Le pourceau tait sage; mais il y avait peu de mrite. Il
est difficile d'tre insensible quand on pense vivement, et c'est pour
la plupart des hommes un exemple dcourageant que la srnit d'un
cochon. Laissez-moi vous redire,  ce sujet, ce qu'un disciple de
Lamettrie dit un jour  la belle mistress Elliott, que les patriotes de
Versailles avaient mise en prison comme aristocrate. Le gelier donna
pour compagnon de chambre  la jeune cossaise un vieux mdecin de
Ville-d'Avray, fort entt de matrialisme et d'athisme.

Il pleurait. Les larmes dlayaient la poussire dont ses joues taient
couvertes, et le visage du pauvre philosophe en tait tout barbouill.

Madame Elliott prit une ponge, dont elle lava son compagnon en lui
murmurant des paroles consolantes:

--Monsieur, lui dit-elle, il est croyable que nous allons mourir tous
deux. Mais d'o vient que vous tes triste quand je suis gaie?
Perdez-vous plus que moi en perdant la vie?

--Madame, lui rpondit-il, vous tes jeune, vous tes riche, vous tes
saine et belle, et vous perdez beaucoup en perdant la vie; mais, comme
vous tes incapable de rflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez.
Pour moi, je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade; et m'ter la
vie, c'est m'ter peu de chose; mais je suis philosophe et physicien:
j'ai la notion de l'existence, que vous n'avez point; et je sais
exactement ce que je perds. Voil, madame, d'o vient que je suis triste
quand vous tes gaie.

Ce vieux mdecin de Ville-d'Avray tait bien moins sage que Pyrrhon,
mais il tait plus touchant. Et, en vrit, ses larmes, encore qu'un peu
trop imbciles, sont plus humaines que l'insensibilit vertueuse du sage
d'Elis. On rapporte de cette insensibilit un exemple merveilleux. Ayant
vu, dit-on, Anaxarque, son matre, tomber dans un foss, Pyrrhon passa
sans daigner lui tendre la main. Non seulement le matre ne se plaignit
point, mais il loua l'indiffrence de son disciple. Bayle, qui rapporte
ce fait, ajoute: Que pourrait-on faire de plus surprenant sous la
discipline de la Trappe?

M. Brochard a fort bien appel Pyrrhon un _ascte grec_. C'est en effet
dans les vies des pres du dsert qu'on voit les exemples d'un pareil
effort pour dpouiller l'homme de toute humanit.

La vie sainte que Pyrrhon menait  lis le rendit vnrable  ses
concitoyens qui l'levrent au sacerdoce. Il remplit les fonctions de
grand prtre avec exactitude et dcence, comme un homme qui respectait
les dieux de la Rpublique. En montrant ce respect, il n'abandonnait
rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu'il ne fallt
se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il
prenait parti sur ces choses-l sans attendre la certitude. De mme,
notre Gassendi put professer la thologie sans croire en Dieu, et
c'tait un fort honnte homme.

_P.-S._--Il n'tait et ne pouvait tre dans mon dessein de donner au
lecteur une ide du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a t couronn
par l'Acadmie des sciences morales. On en trouvera une juste
apprciation dans le rapport adress en 1885 par M. Ravaisson  cette
Acadmie. Ma causerie l'effleure  peine. Mais je ne voudrais pas avoir
l'air d'ignorer les grands mrites de cet ouvrage, qui allie  la sret
de la critique l'originalit des vues. Carnade et Pyrrhon y sont
prsents sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens
de publier dans la _Revue des Deux Mondes_ une dizaine de pages que je
n'aurais jamais crites si je n'avais pas lu le livre de M. Brochard.
C'est l un aveu que M. Brochard n'a nul intrt  entendre, mais-que
j'avais le devoir de faire.




EURIPIDE[16]


[Note 16: _L'Apollonide_, drame lyrique en trois parties et cinq
tableaux (d'aprs l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8,
Lemerre, diteur.]

M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique,
_l'Apollonide_, qui est une tude d'aprs l'antique. On sait qu'
l'exemple de Goethe, l'auteur des _Pomes antiques_ et des _Pomes
barbares_ a plusieurs fois transport dans notre langue, avec un art
consomm, les formes de la posie grecque. Il a donn notamment, il y a
douze ans, une tragdie, dont le sentiment et la couleur taient
emprunts  Eschyle.

_L'Apollonide_, qui parat aujourd'hui en librairie, est une tude de
mme nature. Mais le modle est bien diffrent. Cette fois, ce n'est
plus Eschyle, c'est Euripide. _L'Apollonide_, c'est l'Ion du troisime
tragique d'Athnes.

M. Leconte de Lisle, qui avait montr tant de vigueur en luttant contre
le titan du thtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se
mesurer avec un gnie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouv
pour cette rencontre des trsors de douceur, de grce et de tendresse.
Lui, robuste et violent quand il lui plat, s'est montr ici harmonieux
et pur. En vrit, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce
matre l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les
prcdentes, tonne par son infaillible perfection.

J'ai dit que la grce de _l'Apollonide_ tait une grce, pieuse. Il y a,
en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le pote
franais a soigneusement conserv. Le hros est un prtre adolescent, la
scne un temple, chaque choeur une prire, le dnouement un oracle.

Euripide n'tait pas religieux. Il tait athe. Mais il tait tout
ensemble athe et mystique. Il excellait  peindre les jeunes religieux
qui, comme Ion et Hippolyte, unissent  la beaut de l'phbe la puret
de l'ascte.

Au lever du jour, ce jeune Ion, vtu de blanc et couronn de fleurs,
descend les degrs du temple d'Apollon et dit, en cueillant un rameau de
laurier symbolique:

     laurier, qui verdis dans les jardins clestes,
    Que l'aube ambroisienne arrose de ses pleurs!
    Laurier, dsir illustre, oubli des jours funestes,
    Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs!
    Permets que, par mes mains pieuses,  bel arbre,
    Ton feuillage mystique effleure le parvis,
    Afin que la blancheur vnrable du marbre
    blouisse les yeux ravis!

     sources, qui jamais ne serez puises,
    Qui fluez et chantez harmonieusement
    Dans les mousses, parmi les lis lourds de roses,
     la pente du mont solitaire et charmant!
    Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques,
    panchez le trsor de vos urnes d'azur,
    Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques
    Couler comme vous, chaste et pur!

 magie des beaux vers! Nous voil transports par enchantement dans la
sainte Athnes des potes, des sculpteurs, des architectes et des
philosophes.

Ce petit rocher de Ccrops fut longtemps rude, couvert d'idoles raides
et peintes, qui souriaient mystrieusement. L vivaient des hommes  la
fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d'or dans leurs
longs cheveux natts et tout un peuple de matelots nourri d'ail et de
chansons. Les femmes, encore sauvages, dchiraient sur la place publique
les messagers des dsastres. Un gnie hroque et barbare dominait la
petite cit et pesait sur les formes trapues du vieux Parthnon que les
guerres mdiques devaient dtruire.

La plus belle des choses humaines, le gnie attique, clata
soudainement. Marathon et Salamine, la Grce sauve par les Athniens,
les trsors conquis sur les Perses, la Victoire tant ses sandales
dores pour s'asseoir dans sa cit d'lection; une gloire si prompte, et
tant de joie transformrent Athnes, en firent la ville aux blancs
frontons, aux colosses d'or et d'ivoire, la protectrice opulente des
cits ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin dont les
tragdies de Sophocle refltent le gnie harmonieux. Mais ces heures
radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modration dans
la puissance, de simplicit dans la richesse, d'obissance aux dieux, de
paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide.
Quand l'harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les
troubles de l'esprit philosophique agiteront les fils des soldats de
Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclams,
que la science ruinera les prjugs utiles, que les dieux de la cit
seront, attaqus par le raisonnement et vengs, par le poison, lgal,
qui sera le pote des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et
mlancolique exprimera la pense nouvelle? Euripide.

S'il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de
nourrice, Mnsarque, fils de Mnsarque, tait cabaretier et sa femme
Clito tait marchande d'herbes dans l'le de Salamine; o ils s'taient
rfugis devant les Perses de Xerxs. Clito devint mre et les pauvres
poux mirent de grandes esprances sur l'enfant attendu. Le bon
Mnsarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu
rpondit que cette destine qui allait commencer au cabaret s'achverait
dans les honneurs avec de douces et saintes couronnes. L'enfant naquit
dans la premire anne de la soixante-quinzime olympiade, le jour de la
glorieuse bataille qui ensanglanta l'Euripe, et il fut nomm Euripide.
Pour aider  l'accomplissement de l'oracle, les pauvres parents firent
de leur fils un athlte. Les couronnes de l'arne taient les seules
qu'ils pussent imaginer. D'ailleurs, la Grce honorait les athltes.
Comment la mle, beaut des lutteurs n'eut elle pas t chre  un
peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient
viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course:

--L'athlte, disaient-ils, ne peut nous tre compar, car au-dessus de
la force des hommes et des chevaux est notre sagesse.

Euripide tait enclin  la philosophie. Pourtant, s'il abandonnai
l'arne, s'il cessa d'oindre ses membres d'huile, ce fut pour peindre 
la cire sur des tablettes de bois et s'appliquer  dessiner, selon le
got hellnique, des formes pures, prsentes sans raccourcis et sans
perspective. Mais il n'exera pas longtemps le cestre et les baguettes
rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il tudia la rhtorique
sous Prodicos. Ce matre enseignait que rien, n'est absolu, qu'on nomme
bon ce qui est agrable et mauvais ce qui dplat. Ngateur des dieux
qu'adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impit: Il but la
cigu. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouv des
esprits amis, des parents intellectuels. L'orgueil de la pense, l'amour
des raisonnements subtils, une impit douce, sa propre nature enfin lui
taient rvls. Mais le vrai matre d'Euripide fut Anaxagore de
Clazomne, qui enseignait  Athnes les doctrines ioniennes.
Conformment  l'esprit de ces coles, il recherchait le principe des
choses et il croyait l'avoir trouv dans ce qu'il appelait nous,
c'est--dire l'esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout,
disait-il, est diversement pntr de l'esprit. Par lui, les plantes
connaissent et dsirent: elles se rjouissent de porter des feuilles et
s'affligent en les sentant mourir. L'esprit, qui dtermine toute forme
et toute pense, a donn l'empire  l'homme en lui donnant deux mains.
La contemplation de la nature, une soumission triste et fire aux lois
ternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse
de l'homme, voil ce qu'Euripide jeune tait fait pour comprendre 
l'cole de ce philosophe, profond dans l'observation des phnomnes et
grand par la libert de son esprit. La physique d'Anaxagore tait tout 
fait rationnelle. Du fils d'Hyprion, de l'infatigable Hlios qui,
tran par ses chevaux, claire les hommes mortels et les dieux
immortels, elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le
Ploponnse. Pour elle, les vents n'taient plus divins et rsultaient
d'une rarfaction soudaine de l'air. Anaxagore rvla la cause des
clipses aux Athniens qu'il priva ainsi d'une terreur antique et chre.
Accus d'impit, il fut sauv de la mort par les larmes de Pricls.
Les Athniens l'exilrent ou plutt, comme il le disait, ils s'exilrent
de lui. Il se retira  Lampsaque. Sa dernire pense fut bienveillante
et rvle un vieillard souriant: il demanda que l'anniversaire de sa
mort ft un jour de cong pour les coliers. Il mourut  l'ge de
soixante-douze ans; et l'on croit qu'il sortit volontairement de ce
monde, o il avait beaucoup pens.

Son disciple, bien jeune encore, se rvla pote. La premire anne de
la 81e olympiade, il fit reprsenter sa premire tragdie sur le thtre
de Bacchus, qui, adoss au rocher de Ccrops, tait clair par de
vritables rayons de soleil.

L'lve d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect
nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'tait
nourri. Le destin pesait jusque-l sur la tragdie et l'enveloppait
d'une obscure pouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible,
extrieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des
hros gigantesques attendant dans une fire immobilit, dans une
tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de prir, des meurtres
hrditaires, des gorgements pompeux comme des hcatombes, telles sont
les images dont le vieil Eschyle pouvantait les yeux, oppressait les
poitrines des spectateurs. Sophocle lui-mme, le plus parfait des
potes, le plus pur des tragiques, avait conu le destin comme une force
indpendante de l'homme. Euripide vint et plaa le destin de l'homme
dans l'homme mme. Il dtermina les mobiles des actes. Le premier, il
montra tout l'intrt du travail de la vie, toute la beaut de ces
maladies de l'me, plus chres mille fois et plus prcieuses que la
sant, je veux dire, les passions.

Ayant pous Choerina, fille de Mnsiloque, il vivait en bonne
intelligence avec son beau-pre, qui tait un homme excellent et lettr,
mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme.
L'ayant perdue, il en pousa une autre qui le fit souffrir de mme. Elle
se nommait Melito. Une teinte de tristesse est rpandue sur toute la vie
d'Euripide. Il allait parfois mditer ses tragdies dans son le natale.
Oh montra depuis,  Salamine, une grotte o le plus ancien des potes de
la mlancolie rvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une
lgante brivet:

Le disciple du noble Anaxagore tait d'un commerce peu agrable: il ne
riait, gure et ne savait pas mme plaisanter  table, mais tout ce
qu'il a crit, n'est que miel et que chant de sirnes.

Bien qu'il aimt  converser avec quelques amis, il se plaisait surtout
au commerce des livres.

Il possdait une bibliothque, chose rare et nouvelle  cette poque, o
chacun ne prenait gure de posie, de science ou de philosophie, que ce
qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son got de la
lecture tait si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de
pouvoir drouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire
des sages. Son long visage, que nous reprsentent les bustes antiques,
portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut
que large, des cheveux rares au sommet de la tte et tombant en boucles
au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche
un peu tombants, tout tait en lui d'un homme doux et triste, que la vie
n'a point pargn.

Il tait li d'amiti avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans
les boutiques des barbiers. Le fils de Phnarte, qui n'allait gure au
thtre, assistait pourtant  la reprsentation de toutes les tragdies
d'Euripide On dit mme qu'il participa  la composition de quelques-uns
de ces pomes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de
Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de
reconnatre, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique
dans plusieurs maximes du pote et notamment dans l'opposition qu'il
faisait, dans sa _Mde_, de l'amour physique  cet autre amour bien
prfrable (disait-il) qu'inspirent les belles mes et qui est une cole
de sagesse, de vertu.

On sait qu'Anaxagore fut rclam plus tard par les sceptiques. Il leur
appartenait du moins, en effet, par l'indiffrence philosophique avec
laquelle il considrait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux.
Il mettait la sagesse dans l'impassibilit. Telle tait aussi la
philosophie d'Euripide. Il tenait la mditation pour le souverain bien.

Heureux, disait-il, qui possde la science! il ne cherche pas  usurper
sur ses concitoyens, il ne mdite pas d'action injuste. Contemplant la
nature ternelle, l'ordre inaltrable, l'origine et les lments des
choses, son me n'est ternie d'aucun dsir honteux.

Voil, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme
Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des penses
contraires aux vieilles maximes de la cit. Cet esprit scientifique et
moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impit.
Tout trahissait en Euripide le mpris des conceptions divines et
hroques de l'Hellade. De l, les haines, les outrages, les prils.
Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le
pote de la philosophie quitta Athnes et alla chercher auprs d'un
tyran cette libert que la dmocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans
la demeure royale d'Archlaos.

Voil qu'insensiblement j'ai cont la vie d'Euripide. Je ne vous dis
pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'tait 
recommencer je vous la conterais de mme. Je crois, au contraire, que je
la conterais d'une faon un peu diffrente. Je ne dirais plus
qu'Euripide a t athlte et peintre parce qu'en ralit on n'en sait
rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes
reprsentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragdie. Mais il faudrait
savoir si cette pierre est antique et si elle reprsente vraiment
Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspir d'une lgende.
M. Heuzey, avec sa science sre et charmante, nous le dirait. Moi je ne
saurais. On montrait  Mgare des tableaux peints, disait-on, par
Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter
pour conter des histoires aussi incertaines que celle-l. Comme j'aurais
bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur  la belle
introduction que M. Henri Weil a mise en tte d'un choix de sept
tragdies d'Euripide! C'est l que parl la science. Mais  l'exemple
des Grecs, j'aime les contes et je me plais  tout ce que disent les
potes et les philosophes. La philosophie et la littrature, ce sont les
_Mille et une Nuits_ de l'Occident.




LES MARIONNETTES
DE M. SIGNORET


Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je
compte bien qu'elles joueront aussi Shakespeare, Calderon, Piaule et
Molire, les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragdie de
_Jules Csar_, au temps de la reine Elisabeth? Et n'est-ce pas en voyant
l'histoire vritable du docteur Faust, reprsente par des poupes
articules, que Goethe conut le grand pome auquel il travailla jusqu'
son dernier jour? Pensiez-vous donc qu'il ft impossible aux
marionnettes d'tre loquentes ou potiques?

Si celles de la galerie Vivienne voulaient m'en croire, elles joueraient
encore _la Tentation de saint Antoine_, de Gustave Flaubert, et un
abrg du _Mystre d'Orlans_ que M. Joseph Fabre ne manquerait pas de
leur accommoder avec amour.

La petite marionnette qui reprsenterait la Pucelle serait taille
navement, comme par un bon imagier du XVe sicle, et de la sorte nos
yeux verraient Jeanne d'Arc  peu prs comme nos coeurs la voient, quand
ils sont pieux. Enfin, puisqu'il est dans la nature de l'homme de
dsirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j'ai
bien envie que les marionnettes nous reprsentent un de ces drames de
Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de
simplicit. Hroswita tait religieuse en Saxe, au temps d'Othon le
Grand. C'tait une personne fort savante, d'un esprit  la fois subtil
et barbare. Elle s'avisa d'crire dans son couvent des comdies 
l'imitation de Trence, et il se trouva que ces comdies ne ressemblent
ni  celles de Trence, ni  aucune comdie. Notre abbesse avait la tte
pleine de lgendes fleuries.

Elle savait par le menu la conversion de Thophile et la pnitence de
Marie, nice d'Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers
latins, avec la candeur d'un petit enfant. C'est l le thtre qu'il me
faut. Celui d'aujourd'hui est trop compliqu pour moi. Si vous voulez me
faire plaisir, montrez-moi quelque pice de Hroswita, celle-l, par
exemple, o l'on voit un vnrable ermite qui, dguis en cavalier
lgant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pcheresse
prdestine au salut ternel. L'esprit souffle o il veut. Pour
accomplir son dessein, l'ermite feint d'abord d'prouver des dsirs
charnels. Mais,-- candeur immarcescible de la bonne Hroswita!--cette
scne est d'une chastet exemplaire. Femme, dit l'ermite, je voudrais
jouir de ton corps.-- tranger, il sera, fait selon ton dsir et je
vais me livrer  toi. Alors l'ermite la repousse et s'crie: Quoi, tu
n'as pas honte... etc.

Voil comment l'abbesse de Gandersheim s'entendait  conduire une scne.
Elle n'avait pas d'esprit. Elle jetait innocente comme un pote, c'est
pourquoi je l'aime. Si j'obtiens jamais l'honneur d'tre prsent 
l'actrice qui tient les grands premiers rles dans le thtre des
Marionnettes, je me mettrai  ses pieds, je lui baiserai les mains, je
toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rle de Marie dans
la comdie de mon abbesse.--Je dirai: Marie, nice de saint Abraham, fut
ermite et courtisane. Ce sont l de grandes situations qui s'expriment
par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y
surpassera les actrices de chair. Vous tes toute petite, mais vous
paratrez grande parce que vous tes simple. Tandis qu' votre place une
actrice vivante semblerait petite. D'ailleurs il n'y a plus que vous
aujourd'hui pour exprimer le sentiment religieux.

Voil ce que je, lui dirai, et elle sera peut-tre persuade. Une ide
vritablement artiste, une pense lgante et noble, cela doit entrer
dans la tte de bois d'une marionnette plus facilement que dans le
cerveau d'une actrice  la mode[17].

[Note 17: Par l'intercession de M. Maurice Bouchor, mon voeu a t
exauc. Les marionnettes de M. Signoret ont jou depuis _l'Abraham_ de
Hroswita. Il sera parl de cette reprsentation dans la suite de ces
causeries.]

En attendant, j'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et
j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gr infini de remplacer
les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pense, les acteurs, me
gtent la comdie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore
des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve 
la Comdie-Franaise, que dcidment je ne puis souffrir. Leur talent
est trop grand: il couvre tout. Il n'y a qu'eux. Leur personne efface
l'oeuvre qu'ils reprsentent. Ils sont considrables. Je voudrais qu'un
acteur ne ft considrable que quand il a du gnie. Je rve de
chefs-d'oeuvre jous  la diable dans des granges par des comdiens
nomades. Mais peut-tre n'ai-je aucune ide de ce que c'est que le
thtre. Il vaut bien mieux que je laisse  M. Sarcey le soin d'en
parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C'est un sujet qui me
convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. Il y mettrait de la
raison.

Il y faut un got vif et mme un peu de vnration. La marionnette est
auguste: elle sort du sanctuaire. La marionnette ou _mariole_ fut
originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de
Paris, o l'on vendait autrefois ces figurines, s'appelait rue des
Mariettes et des Marionnettes: C'est Magnin qui le dit, Magnin le savant
historien des marionnettes, et il n'est pas tout  fait impossible qu'il
dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens.

Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille
Espagne, dans l'ardente patrie des Madones habilles de belles robes
semblables  des abat-jour d'or et de perles, les marionnettes jouaient
des mystres et reprsentaient le drame de la Passion. Elles sont
clairement dsignes par un article du synode d'Orihuela, qui dfend
d'user, pour les reprsentations sacres, de ces petites figures
mobiles: _Imajunculis fictilibus, mobili quadam agitatione compositis,
quos titeres vulgari sermone appellamus_.

Autrefois,  Jrusalem, dans les grandes feries religieuses, on
faisait, danser pieusement des pantins sur le Saint-Spulcre.

De mme, en Grce et  Rome, les poupes articules eurent d'abord un
rle dans les crmonies du culte; puis elles perdirent leur caractre
religieux. Au dclin du thtre, les Athniens s'prirent d'un tel got
pour elles, que les archontes autorisrent de petits acteurs de bois 
paratre sur ce thtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations
d'Atossa et des fureurs d'Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses
trteaux sur l'autel de Dionysos, est venu jusqu' nous. Dans la Gaule
chrtienne, Brioch, Nicolet et Fagotin sont rests fameux comme
montreurs de marionnettes.

Mais je ne doute pas que les poupes de M. Signoret ne l'emportent, pour
le style et la grce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de
Brioch. Elles sont divines, les poupes de M. Signoret, et dignes de
donner une forme aux rves du pote dont l'me tait, dit Platon, le
sanctuaire des Charites.

Grce  elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile
s'est leve sur un paysage arien et que nous avons vu les deux
demi-coeurs des oiseaux prendre place des deux cts du tyml, nous
nous sommes fait quelque ide du thtre de Bacchus. La belle
reprsentation! Un des deux coryphes des oiseaux, se tournant vers les
spectateurs, prononce ces paroles:

Faibles hommes, semblables  la feuille, vaines cratures ptries de
limon et prives d'ailes, malheureux mortels condamns  une vie
phmre et fugitive, ombres, songes lgers...

C'est la premire fois, je pense, que des marionnettes parlent avec
cette gravit mlancolique.




LA MRE ET LA FILLE[18]

MADAME DE SABRAN
ET
MADAME DE CUSTINE


[Note 18: _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux, Calmann Lvy,
diteur.]

M. Bardoux ne manque gure de se retirer dans le pass chaque fois
quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette
agrable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son
esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier sicle. Il rve
d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'_Orphe_ de Gluck
est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une charpe de cachemire trane le
long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore
il voit par la pense un jardin anglais avec un temple grec sur un
labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est l que vivaient
les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui,
par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse,
donnrent  la vie un got fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces
belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la
douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontrent les prisons et les
chafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fiert ni de leur
grce; ces hrones pleines de courage et de faiblesses, qui furent
d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connat et les comprend! il
les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour tre aimes qu'elles
furent belles. Il a surpris, il nous a rvl tous les secrets de cette
Pauline de Beaumont qui avait l'me d'un philosophe et le coeur d'une
amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie
de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il tudie Delphine de Sabran,
veuve en 1793 du jeune Custine, un hros et un sage de vingt-six ans,
condamn  mort par un des jugements les plus iniques du tribunal
rvolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se
reprit  vivre dans les incomparables annes du consulat avec la France
gurie et victorieuse. Elle tait alors dans tout l'clat de sa blonde
jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je!
c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel
Ren. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la _Revue des Deux
Mondes_, n'en a encore donn que la premire partie, laquelle ne dpasse
pas l'anne 1794; mais il a rsum par avance, en quelques lignes,
l'pisode qu'il se propose de retracer amplement d'aprs des documents
indits, je veux dire la liaison de son hrone avec Chateaubriand.
Commence, dit-il, en 1803, alors que Ren tait nomm secrtaire
d'ambassade  Rome, elle fut bientt dans toute sa force et son ivresse.
Les lettres de Chateaubriand qui nous ont t obligeamment confies, en
font foi; elles aideront  expliquer encore cette me orageuse et
inquite. Si vif qu'ait t l'attrait ressenti par lui, le volage ne put
longtemps tre fix et retenu. Madame de Custine continua d'tre son
amie pendant vingt ans, jusqu' l'heure de sa mort. Alors encore elle
restait amante malgr l'ge et le dlaissement, et se montrait plus
jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de
temps avant sa mort, comme elle faisait voir  un confident une des
chambres de son chteau:

--Voil, dit-elle, le cabinet o je le recevais.

--C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a t  vos genoux!

Elle rpondit:

--C'est peut-tre moi qui tais aux siens.

Nous ferons notre profit de l'tude sur madame de Custine quand elle
sera entirement publie. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde
agrablement aux premires annes de son hrone et nous montre Delphine
prs de sa mre, nous aussi, parlons de cette mre digne d'une
immortelle louange. Appelons du fond du pass, son ombre charmante.
Nulle n'est plus douce  rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux
entretien, non pas mme ces ombres que le pote florentin vit si lgres
au vent et  qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son dsir
 son guide, qui lui rpondit:

                           Vedrai quando saranno
    Piu presso a noi: e tu allor li prega
    Par quell'amor che i mena, e quei verranno.

Attends un peu qu'elles soient plus prs de nous; prie-les alors par
cet amour qui les emporte, et elles viendront.

C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer
fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque
chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit tre exactement ce qu'elle
faisait dans celui-ci.


I

Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima
qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en
1777. Elle avait vingt-sept ans alors et tait veuve depuis plusieurs
annes d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus
qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce
que la fleur de sa beaut s'en tait dj alle. Mais elle tait
exquise. Les diteurs de sa correspondance ont donn son portrait
d'aprs une peinture de madame Vige Le Brun. On ne peut imaginer une
plus aimable crature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec
d'pais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carr du
bout. Quant  la bouche, c'est une merveille. L'arc en est  la fois
souriant et mlancolique; les lvres, voluptueuses et fortes, prennent,
en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou
frileux, une taille souple dans une robe raye  la mode du temps, des
poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tide, de
magntique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'tre belle pour
tre adorable.

Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le
chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'tait un beau
militaire, un joli pote, un fort honnte homme et par-dessus tout un
trs mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme
de coeur n'est pas coquette impunment. Celle-ci se fit aimer, mais elle
aima davantage.

Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de
Boufflers, crivait ce quatrain:

    De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie;
    Je ne cherchais qu'un simple amusement.
    L'amusement devint un sentiment;
    Ce sentiment, le bonheur de ma vie.

Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. Aprs dix ans
de tendresse, elle lui crivait: Je t'aime follement, malgr la Parque
qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui
emportent tous nos souvenirs.

Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne
les trouvait point. Elle disait:

Ce n'est srement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus
lorsque tu m'as connue, qui t'a fix auprs de moi; ce n'est pas non
plus tes manires de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies
piquantes et vraies, ton grand apptit et ton profond sommeil quand on
veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer  la folie.

Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons.

La passion qui lui vint dans l'panouissement de sa jeunesse lui donna
tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est--dire cette
angoisse perptuelle et cette inquitude infinie, qui font qu'on
s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie
tolrable en la faisant oublier.

Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est l son
bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'couter vivre. Le
chevalier, quand elle commena de l'aimer, tait, disons-nous, un trs
mauvais sujet et un trs honnte homme. Elle eut sur lui une excellente
influence. Elle lui enseigna  prfrer le bonheur au plaisir. C'est
sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son
joli conte d'_Aline_: Le bonheur, c'est le plaisir fix. Le plaisir
ressemble  la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.

C'est bien le mme homme qui crivait  celle qui avait fix son coeur:

Si je veux comparer mon sort avant de te connatre  mon sort depuis
que je te connais, je puis dj voir que j'ai t bien plus heureux
aprs quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement
l'ge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'ge: ils
ressemblent aux anges, qui sont des enfants ternels; ils te ressemblent
 toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point
ou, si nos rflexions nous affectent malgr nous, tirons-en du moins des
rflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux
bonheur, que le vritable nous reste encore, que notre esprit est
capable de le connatre et que notre coeur est digne d'en jouir.

Il y avait chez cet homme, en apparence lger et frivole un grand fonds
d'nergie et de constance. Boufflers avait l'me forte et le coeur
gnreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour
le Sngal, crit  madame de Sabran: Ma gloire, si j'en acquiers
jamais, sera ma dot et ta parure... Si j'tais joli, si j'tais jeune,
si j'tais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes
heureuses  leurs yeux et  ceux des autres, il y a longtemps que nous
porterions le mme nom et que nous partagerions le mme sort. Mais il
n'y a qu'un peu d'honneur et de considration qui puisse faire oublier
mon ge et ma pauvret, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra
comme ta tendresse t'embellit  mes yeux.

--Orgueilleux! cruel! insens! lui rpondait madame de Sabran, qui s'en
tenait  la morale des deux pigeons.

Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une
fiert, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint
parole; que, dans les trois annes qu'il passa en Afrique, il fit preuve
des qualits les plus srieuses, et signala son gouvernement par des
actes d'nergie, de sagesse et de bont. C'tait un homme excellent. La
base de son caractre, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup
connu, est une bont sans mesure. Il ne saurait supporter l'ide d'un
tre souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir mme un mchant,
surtout son ennemi. Ce pauvre mchant! disait-il.

Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres mchants,
dont il et pu briser d'un trait de plume la carrire et la destine.
Malgr sa colre, il ne voulut pas frapper cet homme. Quand je pense,
disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon
ressentiment s'apaise.

Son journal du Sngal tmoigne autant de son bon coeur que de son joli
esprit. Pendant la traverse, il crivait  madame de Sabran:

J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes
passions violentes,  tourner mes penses vers cette maison si chre, 
t'y voir au milieu de tes occupations et de tes dlassements, crivant,
peignant, lisant, dormant, rangeant et drangeant tout, te dmlant des
grandes affaires, t'inquitant des petites, gtant tes enfants, gte
par tes amis, et toujours, diffrente, et toujours la mme, et surtout
toujours la mme pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui
t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.

Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments
les plus dlicats:

Quand je ne t'ai pas auprs de moi, ma pauvre tte est comme un vieux
chteau dont le concierge est absent et o tout est bientt sens dessus
dessous.

Il garde sa bonne humeur au milieu de toutes les misres physiques et
morales:

Ma vie se passe en privations, en impatiences, en accidents, en
inquitudes; tout cela prouve bien que ton pauvre pigeon est loin de
toi. Prpare-toi  le bien consoler quand tu le reverras. J'ai laiss
mon bonheur chez toi, comme on laisse son argent chez son notaire.

M. Bardoux incline  croire qu'un mariage secret l'avait uni  madame de
Sabran avant son dpart pour le Sngal. Dans ce cas, le mariage clbr
en 1797  Breslau, pendant l'migration, ne serait, qu'une conscration
publique de cette union.

De pareilles mes  la fois frivoles et fortes, ironiques et tendres, ne
pouvaient tre produites que par une longue et savante culture. Le vieux
catholicisme et la jeune philosophie, la fodalit mourante et la
libert naissante ont contribu  les former avec leurs piquants
contrastes et leur riche diversit. Tels qu'ils furent, un Boufflers,
une Sabran honorent l'humanit. Ces tres fiers et charmants n
pouvaient natre qu'en France et au XVIIIe sicle. Bien des choses sont
mortes en eux, bien des choses bonnes et utiles sans doute; ils ont
perdu notamment la foi et le respect dans le vieil idal des hommes.
Mais aussi que de choses commencent en eux et par eux, qui nous sont
infiniment prcieuses, je veux dire l'esprit de tolrance, le sentiment
profond des droits de la personne, l'instinct de la libert humaine.

Ils surent s'affranchir des vaines terreurs; ils eurent l'esprit libre
et c'est l une grande vertu. Ils ne connurent ni l'intolrance, ni
l'hypocrisie. Ils voulurent du bien  eux et aux autres et conurent
cette ide, trange et neuve alors, que le bonheur tait une chose
dsirable. Oui, ces doux hrtiques furent les premiers  penser que la
souffrance n'est pas bonne et qu'il faut l'pargner autant que possible
aux hommes. Qu'un gnie fodal et violent, qu'un de Maistre les
poursuive de sa haine et de sa colre. Il a raison. Ces aimables dames,
ces bons seigneurs ont tu le fanatisme. Mais est-ce  nous de leur en
faire un crime, et ne devons-nous pas plutt sourire  leur indulgente
sagesse? Ils savaient que la vie est un rve, ils voulaient que ce ft
un doux rve. Ils remplacrent la foi par la tendresse, et l'esprance
par la bont. Ils furent bienveillants. Leur vie fut, en somme,
innocente, et leur mmoire est de bon conseil.


II

M. Bardoux vient de publier en librairie l'tude qu'il a faite de madame
de Custine, d'aprs, des documents indits. Ces documents qui servent
de trame  notre rcit, dit-il dans sa prface, intresseront, nous
l'esprons, le lecteur. Ils lui feront certainement connatre et estimer
davantage ces mes de l'ancienne France,  la fois philosophes et
amoureuses, qui nous ont enseign, avec la libert de l'esprit, les deux
vertus dont notre poque a le plus besoin, la tolrance pratique et
l'indulgente sagesse.--Oui, lui rpondrai-je, s'il me le permet, comme
 un de ses lecteurs les plus attentifs, oui, fidle et dlicat
historien des lgances de l'esprit et du coeur, oui, vos livres nous
intressent, non seulement par les documents qu'ils contiennent, mais
aussi par l'agrment du rcit, la sret de la critique et la hauteur du
sentiment. Vous aimez votre sujet, et vous nous le gardez aimable. Vous
pntrez tous les contours de votre modle d'une lumire douce et
caressante. Vos portraits sont vrais; ils ont le regard et le sourire,
et maintenant que vous m'avez peint cette belle Delphine, je crois
l'avoir connue. Je la vois, couronne de ses beaux cheveux blonds, errer
avec une ardente mlancolie dans les alles de Fervacques, sous ces
arbres qu'elle aimait tant et auxquels elle donnait les noms de ses amis
absents. C'est  vous que je dois cette douce image. Que de fois
n'avez-vous pas eu la mme vision! Et qu'il faut vous envier d'avoir
vcu avec des ombres charmantes! Vous tes revenu de ces champs lyses,
de l'ancienne France, tout pntr d'une douce sagesse; vous plaignez
des faiblesses gnreuses; vous estimez comme les plus chers trsors de
la vie le bon got, le dsintressement, la libert de l'esprit, la
fiert du coeur et l'aimable tolrance. Vous pensez que vos livres n'en
feront que mieux aimer la France. Je le pense aussi. Je pense qu'un pays
o se forma la plus belle socit, du monde est le plus beau des pays.
Je me disais, en lisant votre livre: ta France est en Europe ce que la
pche est dans une corbeille de fruits: ce qu'il y a de plus fin, de
plus suave, de plus exquis. Quelle merveilleuse culture que celle qui a
produit une Delphine de Custine!

Elle fut lev comme on levait alors les filles, sans pdantisme,
sobrement, avec mesure.  quinze ans, elle parut dans le monde. Conduite
chez madame de Polignac une nuit que l'archiduc et l'archiduchesse
d'Autriche y soupaient ainsi que la reine, elle eut grand'peur, et
spare un moment de sa mre, ne sut que devenir. L'archiduc imagina de
venir lui parler. Elle en fut si dconcerte que, n'entendant rien  ce
qu'il lui disait et ne sachant que lui rpondre, elle prit le parti de
se sauver  l'autre bout du salon, trs rouge et dans un tat affreux.
Toute la soire on s'amusa aux dpens de la petite sauvage. Mais sa
mre, la voyant fort en beaut, n'tait pas en peine.

Cette sauvagerie devait rester, attache jusqu' la fin comme un charme
 la nature morale de Delphine. Conformment  la destine des grandes
amoureuses, la fille de madame de Sabran tait voue  la solitude.

Delphine pousa, en 1787, le jeune Philippe de Custine, fils du gnral.
Elle avait dix-huit ans. Les noces se firent  la campagne, chez Mgr de
Sabran, oncle de la marie. Il y eut huit jours de ftes rustiques.
Madame de Sabran raconte qu' une de ces ftes, des lampions couverts
comme  Trianon donnaient une lumire si douce et des ombres si lgres
que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait arien. La lune
avait voulu tre aussi de la fte; elle se rflchissait dans l'eau et
aurait donn  rver aux plus indiffrents. Et madame de Sabran
ajoute: De la musique, des chansons, une foule de paysans bien gaie et
bien contente suivait nos pas, se rpandait a et l pour le plaisir des
yeux. Au fond du bois dans l'endroit le plus solitaire, tait une
cabane, humble et chaste maison. La curiosit nous y porta, et nous
trouvmes Philmon et Baucis courbs sous le poids des ans et se prtant
encore un appui mutuel pour venir  nous. Ils donnrent d'excellentes
leons  nos jeunes poux, et la meilleure ft leur exemple. Nous nous
assmes quelque temps avec eux et nous les quittmes attendris jusqu'aux
larmes.

Il y a l un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames
taient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie  la veille de la
Terreur. Trois ans aprs, le vieux gnral de Custine tait traduit
devant le tribunal rvolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait
eu  se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a
dit, son plus loquent dfenseur. Tous les jours elle tait au
Palais-de-Justice ds six heures du matin; l, elle attendait que son
beau-pre sortt de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des
nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses
juges, elle le regardait avec des yeux baigns de larmes. Elle
s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Ds
que l'interrogatoire tait suspendu, elle s'empressait de lui offrir les
soins qu'exigeait son tat; entre chaque sance, elle employait les
heures  solliciter, en secret, les juges et les membres des comits. Sa
grce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public,
Fouquier-Tinville, s'en alarma.

 l'une des dernires audiences, il fit exciter contre la jeune femme
les septembriseurs attroups sur le perron du Palais-de-Justice. Le
gnral venait d'tre reconduit  la prison; sa belle-fille s'apprtait
 descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui
l'attendait dans une rue carte. Timide, un peu sauvage, elle avait
toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effraye par cette
multitude d'hommes  piques et de tricoteuses qui lui montraient le
poing en glapissant, elle s'arrte au haut de l'escalier. Une main
inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence.
Cet avis obscur achve de l'pouvanter; elle craint de tomber vanouie;
et elle voit dj sa tte au bout d'une pique, comme la tte de la
malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance.  mesure
qu'elle descend les degrs, la foule de plus en plus paisse, la
poursuit de ses clameurs.

--C'est la Custine! C'est la fille du tratre!

Les sabres nus se levaient dj sur elle. Une faiblesse, un faux pas et
c'en tait fait. Elle a racont depuis qu'elle se mordait la langue
jusqu'au sang pour ne point plir.

piant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit
une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine.

--Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle.

--Prenez-le, rpond la mre.

Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du
palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente crature la
protgeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, o elle rendit
l'enfant  la mre qui le lui avait gnreusement prt. Elle tait
sauve.

On sait que le gnral de Custine prit sur l'chafaud, et que Philippe
de Custine y suivit bientt son pre. Il mourut avec le calme d'un
innocent et la constance d'un hros.

Veuve  vingt-trois ans, madame de Custine rsolut de quitter la France
avec son fils en bas ge, mais elle fut arrte comme migre
d'intention et conduite  la prison des Carmes. Elle y attendit la mort
dans cette fiert tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9
Thermidor la sauva. Elle tait jeune, elle tait mre; elle vcut; elle
se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout.
Veuve par la main du bourreau, elle considrait son veuvage comme sacr.
Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son
coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son me.

En 1797 elle crivait  sa mre:

    Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant
    les mmes gots que moi et apportant tous les sentiments dont se
    compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre
    heureux, il faut tre auprs de toi et qui m'y conduist, qui
    s'y trouvt heureux et aimt mon fils comme le sien, un mari
    doux d'opinions comme de caractre, philosophe, instruit, ne
    craignant pas l'adversit, qui la connatrait mme, mais qui
    regarderait comme une compensation  ses maux d'avoir une
    compagne comme ta Delphine; voil l'tre que je voudrais trouver
    et que je crains bien de ne rencontrer jamais.

Non, ce rve d'un bonheur paisible ne devait jamais se raliser.
Delphine, de Custine tait une tte voue aux aquilons. Encore quelques
annes et ses destins seront fixs. Ce n'est pas un mari raisonnable et
sensible qu'elle rencontrera, mais un matre imptueux et chagrin, et
elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure.

C'tait en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde tait
rest frais comme au temps o Boufflers l'appelait la reine des roses.
La douceur et la fiert se fondaient en sduction sur son fin visage.
Elle joignait  la mutinerie de la jeunesse la rsignation des tres qui
ont beaucoup vcu. La belle victime vit Chateaubriand. Il tait dans
tout l'clat de sa jeune gloire et dj dvor d'ennuis. Elle l'aima. Il
se laissa aimer. Dans les premires heures il jeta quelque feu. La
lettre que voici fut crite dans la nouveaut du sentiment.

    Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier,
    vous auriez piti de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis
    seul dans ma cellule. Ma fentre est ouverte sur les jardins qui
    sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui
    s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que
    je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout
    cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs
    charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman?
    crivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de
    vous! Adieu, adieu jusqu' demain!

    Rien de nouveau sur le maudit voyage.

Ce voyage est celui de Rome, o Ren, nomm secrtaire d'ambassade,
devait conduire madame de Beaumont, mourante.

Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait dj oubli Delphine
de Custine. De retour en France, l'anne suivante, il lui rapporta un
amour distrait, loquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de
Fervacques, qu'elle avait rcemment achete et dont le vieux chteau,
gay par le souvenir de la belle Gabrielle, possdait encore,
disait-on, le lit de Henri IV.

C'est aprs un de ces sjours que Delphine lui crivit ce billet:

    J'ai reu votre lettre. J'ai t pntre, je vous laisse 
    penser de quels sentiments. Elle tait digne du public de
    Fervacques, et cependant je me suis garde d'en donner lecture.
    J'ai d tre surprise qu'au milieu de votre nombreuse
    numration il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte
    et pour le petit cabinet orn de deux myrtes superbes. Il me
    semble que cela ne devait pas s'oublier si vite.

On sent qu'en crivant ces lignes, la dlicate crature tait encore
agite d'un doux frmissement. Elle avait la mmoire du coeur et des
sens, cette pauvre femme, condamne ds ce moment  ne vivre que de
souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son me la grotte et les
deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa mme pas l'illusion du bonheur.
Le 16 mars 1805, elle crivait  Chnedoll son confident:

    Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse.

Onze jours aprs, elle disait:

    Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je
    suis plus malheureuse que je ne peux dire.

Ren, qui ne cherchait au monde que des images, prparait alors son
voyage en Orient.

Madame de Custine crivait de Fervacques le 24 juin 1806.

    Le _Gnie_ (le Gnie, c'tait Chateaubriand) est ici
    depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un
    dpart ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non
    plus. Cette chimre de Grce est enfin ralise. Il part pour
    remplir tous ses voeux et pour dtruire tous les miens. Il va
    enfin accomplir ce qu'il dsire depuis si longtemps. Il sera de
    retour au mois de novembre,  ce qu'il assure. Je ne puis le
    croire; vous savez si j'tais triste, l'anne dernire; jugez
    donc de ce que je serai cette anne! J'ai pourtant pour moi
    l'assurance d'tre mieux aime; la preuve n'en est gure
    frappante.
    ............................................................

    Tout a t parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est
    fini.

Tout tait fini. Son instinct ne la trompait pas; Ren, dans ce
plerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy
l'attendait  l'Alhambra.

Madame de Custine se survcut vingt ans. Elle eut le courage de rester
l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais
got, lui tait devenu odieux. Elle restait enferme  Fervacques.

M. Bardoux a publi les lettres charmantes qu'elle crivait, aprs 1816,
 son amie la clbre Rahel de Varnhagen. Ces lettres laissent voir la
limpidit de l'me de Delphine.

Elle crit:

    J'aime encore les arbres! Le ciel a eu piti de moi, en me
    laissant au moins ce got. Je fais  tous la meilleure mine que
    je peux, mais je ne peux pas grand'chose, parce que je souffre
    dans le fond de mon me.

Et encore:

    Vous dites d'une manire charmante qu'il ne faudrait pas tre
    seule lorsqu'on n'est plus jeune! Au moins faudrait-il tre
    vieille! mais on est si longtemps  n'tre plus jeune sans tre
    vieille, que c'est l ce qu'il y a de plus pnible; ce qui me
    console, c'est la rapidit de tout. Le temps passe avec une
    promptitude effrayante, et, malgr la tristesse des jours, on
    les voit s'vader comme les eaux d'un torrent.

Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin
avait dveloppe.

Dans l't de 1826, elle se rendit  Bex pour respirer l'air des
montagnes et aussi pour tre plus prs de Chateaubriand, qui avait
accompagn  Lausanne sa femme souffrante. L, Delphine de Custine
s'teignit sans agonie le 25 juillet 1826, dans la cinquante-sixime
anne de son ge. Chateaubriand la veilla  son lit de mort. Il crivit
dans ses _Mmoires_ ces lignes froides et brillantes:

    J'ai vu celle qui affronta l'chafaud du plus grand courage, je
    l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vtue de noir, la taille
    amincie par la mort, la tte orne de sa seule chevelure de
    soie, me sourire de ses lvres ples
    et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Scherons, prs
    Genve, pour expirer  Bex,  l'entre du Valais.

    J'ai entendu son cercueil passer, la nuit, dans les rues
    solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place ternelle 
    Fervacques.

Certes, la fille de madame de Sabran avait tout donn et n'avait rien
reu. Qu'importe, puisque le vrai bonheur de ce monde consiste non 
recevoir, mais  donner! Elle eut la part de joie dvolue sur la terre
aux cratures bien nes, puisqu'elle fit en aimant le rve de la vie.
C'est pour elle et ses pareils qu'il fut crit: Heureux ceux qui
pleurent!

_P.-S._--En relisant les preuves de cet article, je suis assailli de
doutes et d'inquitudes: j'entends dire vaguement que M. Bardoux a
dcouvert les papiers de madame de Custine, et que le roman de la vie de
cette aimable dame en reoit quelque dommage. On va jusqu' chuchoter
que Delphine, qui crivait si bien les lettres d'amour, les faisait
resservir plusieurs fois. Je n'en veux rien croire encore. Il est
toujours temps d'tre dsenchant.




M. JULES LEMATRE[19]


[Note 19: Jules Lematre, _Impressions de thtre_. Lecne, dit.,
in-18.]

M. Jules Lematre vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le
titre d'_Impressions de thtre_. On y gote quelque chose d'ingnu qui
vient du coeur et je ne sais quoi d'trangement expriment qui vient de
l'esprit. Cela est fort bien ainsi: Il est bon que le coeur soit naf et
que l'esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient
assurment de la bien mauvaise littrature et l'on n'imagine pas un
sraphin en possession de l'ironie philosophique.

Devant les choses humaines, M. Jules Lematre ne tient pas toujours son
srieux. Mais on lui sait gr de manquer parfois de gravit, tant sa
fantaisie est charmante. Ce lettr, qui a pris tous ses grades, jette
volontiers en l'air son bonnet de docteur et s'amuse  et l des
espigleries d'colier. C'est Fantasio pchant  la ligne les plus
vnrables perruques. Il est piquant et dlicieux de voir ainsi quelque
gaminerie accompagner tant de docte et potique talent; nous en
jouissons comme d'un spectacle rare. Le pdantisme tant l'habitude
ordinaire des gens considrables, nous sommes merveills quand un homme
de mrite pousse le naturel jusqu' une certaine effronterie. Quel oubli
de soi s'y rvle, quelle simplicit et aussi quelle philosophie! Mais
ce qu'il y a peut-tre de plus aimable en M. Lematre, c'est la
tristesse soudaine qui lui prend d'avoir t cruel dans son espiglerie,
et sans piti. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de
tout, et mme de la mlancolie, dans cette me mobile, fluide, lgre et
charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanits.

M. Jules Lematre est un esprit trs avis et trs subtil dont
l'heureuse perversit consiste  douter sans cesse. C'est l'tat o l'a
rduit la rflexion. La pense est une chose effroyable. Il ne faut pas
s'tonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit
Satan lui-mme  la rvolte. Et pourtant Satan tait un fils de Dieu.
Elle est l'acide qui dissout l'univers, et, si tous les hommes se
mettaient  penser  la fois, le monde cesserait immdiatement
d'exister; mais ce malheur n'est pas  craindre. La pense est la pire
des choses. Elle en est aussi la meilleure. S'il est vrai de dire
qu'elle dtruit tout, on peut dire aussi justement qu'elle a tout cr.
Nous ne concevons l'univers que par elle et, quand elle nous dmontre
qu'il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon
qu'elle avait souffle.

C'est proprement ce  quoi M. Jules Lematre s'occupe tous les lundis
avec une grce diabolique. Il dit tout et veut n'avoir rien dit. Son
infirmit est de trop comprendre. Quelle autorit n'aurait-il point
acquise s'il tait de moiti moins intelligent? Mais il voit l'envers
des ides. Une telle perspicacit ne se pardonne gure. Il concilie ce
qui d'abord ne semblait pas conciliable; il porte d'instinct, dans son
me charmante et mobile, la riche philosophie d'Hegel: s'il rencontre
des ides ennemies, il les rconcilie en les embrassant toutes ensemble.
Puis il les envoie promener. C'est l certainement la sagesse: on ne la
pardonne pas. En politique comme en littrature, ce que nous estimons le
plus chez nos amis, c'est la partialit de leur esprit et l'troitesse
de leurs vues. Quand on est d'un parti, il faut d'abord en partager les
prjugs. M. Jules Lematre n'est d'aucun parti. Il a l'intelligence
absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le
monde, et, s'il s'est pris de got pour le thtre, c'est sans doute
qu'il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le thtre est le monde
en miniature. Qu'est-ce qu'une comdie, sinon une suite d'images formes
dans le mystre d'une mme pense? Or, cette dfinition convient
galement bien  une pice de thtre et  l'univers visible. Les images
nous frappent; nous ignorons la pense qui les assemble: il faut qu'on
nous la montre. C'est l'emploi du philosophe ou du critique dramatique,
selon qu'il s'agit du plan divin ou d'un plan de M. Alexandre Dumas.

M. Jules Lematre s'occupe mme de thtre dans ses feuilletons
dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments.
Mais M. Jules Lematre s'occupe de bien autre chose dans ces tudes si
diverses et toujours nouvelles, ou plutt il ne s'y occupe que d'une
seule chose, qui est l'me humaine.

C'est  elle qu'il rapporte tout. De l, l'intrt de ces pages crites
au jour le jour et que relie comme un fil d'or le sentiment
philosophique.

M. Jules Lematre n'a point de doctrine, mais il a une philosophie
morale. Elle est, cette philosophie, amre et douce, indulgente et
cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l'abeille qui fait sentir
son aiguillon et qui donne son miel! Je suis bien sr que, si l'on
pouvait aimer sans har, M. Jules Lematre ne harait jamais. Mais c'est
un voluptueux qui ne pardonne pas  la laideur d'attrister la fte de la
vie. Il aime les hommes, il les veut heureux; il croit qu'il y a plus de
sortes de vertus qu'on n'en compte gnralement dans les manuels de
morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal  personne, qui sont
tolrants et bienveillants et qui, n'ayant pas de foi qui leur soit
propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-l des
sceptiques. Ils ne croient en rien; cela les oblige  ne rien nier. Ils
sont, comme les autres, soumis  toutes les illusions du mirage
universel; ils sont les jouets des apparences; parfois des formes vaines
les font cruellement souffrir. Nous avons beau dcouvrir le nant de la
vie: une fleur suffira parfois  nous le combler. C'est ainsi que M.
Jules Lematre, tantt sensuel, et tantt asctique, se joue des jeux de
la scne et gote au thtre l'illusion d'une illusion. Il nous en
rapporte des impressions exquises, qui se rpercutent en moi, je vous
assure, d'une faon tout  fait dlicieuse.

J'aime infiniment le thtre chaque fois qu'il m'en parle. Il m'a fait
goter Meilhac comme je n'avais pas su le faire tout seul, et il m'aide,
 trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me
sert aussi beaucoup pour l'intelligence de Corneille et de Molire, car
personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m'a rvl des
aspects nouveaux du gnie de Racine, que pourtant je connais assez bien.

Sans me flatter, je tiens cela pour un mrite. Mais ce que M. Jules
Lematre fait le mieux voir dans sa galerie, c'est lui-mme. Il se
montre sous des masques divers. Loin de l'en blmer, je l'en flicite.
En somme, la critique ne vaut que par celui qui l'a faite, et la plus
personnelle est la plus intressante.

La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espce de roman
 l'usage des esprits aviss et curieux, et tout roman,  le bien
prendre, est une autobiographie.

Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son me au milieu
des chefs-d'oeuvre.

Je crois avoir dj tent de le dire, il n'y a pas plus de critique
objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de
mettre autre chose qu'eux-mmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus
fallacieuse philosophie. La vrit est qu'on ne sort jamais de soi-mme.
C'est une de nos plus grandes misres. Que ne donnerions-nous pas pour
voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil  facettes
d'une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et
simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien dfendu. Nous ne
pouvons pas, comme Tirsias, tre homme et nous souvenir d'avoir t
femme. Nous sommes enferms dans notre personne comme dans une prison
perptuelle. Ce que nous avons de mieux  faire, ce me semble, c'est de
reconnatre de bonne grce cette affreuse condition et d'avouer que nous
parlons de nous-mmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous
taire.

La critique est la dernire en date de toutes les formes littraires;
elle finira peut-tre par les absorber toutes. Elle convient
admirablement  une socit trs civilise dont les souvenirs sont
riches et les traditions dj longues. Elle est particulirement
approprie  une humanit curieuse, savante et polie. Pour prosprer,
elle suppose plus de culture que n'en demandent toutes les autres formes
littraires. Elle eut pour crateurs Saint-vremond, Bayle et
Montesquieu. Elle procde  la fois de la philosophie et de l'histoire.
Il lui a fallu, pour se dvelopper, une poque d'absolue libert
intellectuelle. Elle remplace la thologie, et, si l'on cherche le
docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe sicle, n'est-ce pas
 Sainte-Beuve qu'il faut songer?




1814[20]


[Note 20: 1814, par Henry Houssaye. Didier, dit., 1 vol. in-8.]

Nous avions dj sur 1814, sans compter d'innombrables ouvrages russes
et allemands, l'lgante esquisse du baron Fain, secrtaire de
l'empereur, le livre du commandant Koch et le volume de M. Thiers dans
lequel la campagne de France est raconte avec une patriotique motion.
M. Henry Houssaye, qui avait jusqu'ici appliqu plus particulirement 
la Grce ancienne ses remarquables facults d'historien, nous retrace,
aujourd'hui les vnements civils et militaires de 1814 avec plus de
prcision et d'tendue que n'avaient fait ses prdcesseurs. Il s'est
servi exclusivement des documents originaux: lettres, ordres,
protocoles, situations, rapports de gnraux et de prfets, bulletins de
police, journaux du temps, mmoires: cent mille pices et cinq cents
volumes. Il a tudi sur place les principales affaires de la campagne.
Il a confr soigneusement pour chaque combat les tmoignages des deux
adversaires. Il a donn le premier les effectifs exacts des forces
engages de part et d'autre, ainsi que le nombre des soldats tus ou
blesss. Ses rcits de bataille sont nouveaux sur beaucoup de points. De
plus ils sont clairs et anims: M. Henry Houssaye a le sens militaire.
Il sait prciser les moments dcisifs des actions et suivre les masses
en mouvement; il entre dans l'esprit du soldat. Mais il ne s'est pas
born  l'expos des faits de guerre; il a tudi la situation politique
de la France et esquiss l'tat de l'esprit public, et cette partie de
son livre, tout  fait nouvelle, offre un grand intrt. Jamais on
n'avait peint avec une si pre vrit les misres de la France dans
cette anne maudite: le blocus continental, les champs en friche, les
fabriques fermes, l'arrt complet des affaires et des travaux publics,
la retenue de 25 pour 100 sur les traitements et les pensions non
militaires, l'norme augmentation des impts, la rente tombe de 87
francs  50 fr. 50; les actions de la Banque, cotes nagure 430 francs,
valant 715 francs, le change sur les billets mont  12 pour 1000 en
argent,  50 pour 1000 en or, le numraire si rare, qu'on avait d
tolrer l'usure et suspendre jusqu'au 1er janvier 1815 la loi qui fixait
l'intrt  5 et 6 pour 100.

Des colonnes mobiles fouillaient les bois  la recherche des
rfractaires; les garnisaires s'installaient au foyer de la mre de
l'insoumis. Dans certaines contres, c'taient les femmes et les enfants
qui labouraient. Bientt le ministre de l'intrieur devait mettre 
l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfants
pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et
que le labour  la bche devait suppler au labour  la charrue, devenu
impossible  cause du manque de chevaux.

Le tableau que trace M. Henry Houssaye est effroyable; on n'en peut nier
l'exactitude, puisque chaque trait est tir d'un document authentique.
Il est  remarquer pourtant que le rappel des classes an XI et
suivantes, la leve de 1815, l'appel des gardes nationales mobiles ne
portrent que sur les hommes de dix-neuf  quarante ans.

Le travail  la fois impartial et gnreux de M. Henry Houssaye nous
montre cte  cte l'hrosme et l'infamie. En cette cruelle anne la
France se couvrit de gloire et de honte. Les soldats paysans furent
sublimes. Les royalistes furent abominables. Ces gens-l ne voyaient
jamais Bonaparte entreprendre une guerre sans esprer la dfaite. Ils
appelaient l'tranger. L'invasion les remplit d'esprance. Les
Cosaques, disaient-ils, ne sont mchants que dans les gazettes. Plus de
vingt missaires quittrent Paris pour aller renseigner les tats-majors
ennemis. Le chevalier de Maison-Rouge et tant d'autres guidrent les
colonnes russes et prussiennes contre l'arme franaise.  l'entre des
allis  Paris, les royalistes firent clater une joie impie et
changrent ce jour de deuil en un jour de honte.

Dans le faubourg Saint-Martin, o la colonne des allis s'engagea
d'abord, les hommes du peuple, dissmins et silencieux, regardaient
d'un oeil farouche.  la porte Saint-Denis, o la, foule tait paisse;
il s'leva quelques cris isols de: Vive l'empereur Alexandre! Vivent
les allis! Bientt les royalistes, qui se portaient en foule  la tte
des chevaux, mlrent  ces vivats les cris de: Vivent les Bourbons! 
bas le tyran!

 mesure que les souverains s'avanaient vers les quartiers riches, les
boulevards prenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations
croissaient en nombre et en force. Aux fentres, aux balcons, d'o
pendaient des bannires blanches faites avec des nappes et des draps de
lit, des femmes lgantes agitaient leurs mouchoirs. De beaux messieurs,
portant des cocardes blanches, ravis d'aise, pms d'admiration,
s'criaient: Que l'empereur Alexandre est beau! Comme il salue
gracieusement!

Arrivs aux Champs-Elyses, o la revue d'honneur devait avoir lieu; les
souverains et le prince de Schwarzenberg se placrent du ct droit de
l'avenue,  la hauteur de l'lyse. Les troupes dfilrent devant eux,
tandis que la foule accourue des boulevards prolongeait ses vivats. Pour
mieux voir le dfil, les femmes de l'aristocratie demandrent  des
officiers d'tat-major de leur prter un moment leurs chevaux. D'autres
montrent en croupe derrire les cosaques rouges de la garde.

    J'ai vu, jeunes Franais, ignobles libertines,
           Nos femmes, belles d'impudeur,
    Aux regards d'un Cosaque taler leurs poitrines
           Et s'enivrer de son odeur.

Pour terminer dignement ce jour de fte, le vicomte Sosthne de La
Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes
pensrent  jeter bas au pied de l'ennemi vainqueur l'image glorieuse
qui surmontait la colonne de la Grande-Arme. Des ouvriers, recruts
dans les cabarets, passrent au cou et au torse de la statue des cordes
que tirrent, sur la place, leurs camarades avins. La Victoire de
bronze que l'empereur tenait dans sa main lui fut arrache. Mais
Napolon resta debout. Alors un misrable se hissa sur les paules du
colosse et souffleta deux fois le visage de bronze.

Voil la honte ineffaable, l'opprobre dont nous rougissons encore.
Voici maintenant la gloire la plus pure et la plus consolante. Pour
dfendre son sol envahi, la France puise donne ses derniers enfants,
de pauvres paysans trs jeunes, presque tous maris, arrachs
douloureusement  leur maison,  leur femme,  l'humble douceur du champ
natal. On les appelait des Maries-Louises. Les Maries-Louises furent
sublimes. Ils ne savaient pas monter  cheval et le gnral Delort
disait d'eux: Je crois qu'on perd la tte de me faire charger avec de
la cavalerie pareille. Pourtant ils traversrent Montereau comme une
trombe en culbutant les bataillons autrichiens masss dans les rues. Ils
savaient  peine charger un fusil; mais,  Bar-sur-Aube, ils
dfendirent, un contre quatre, les bois de Lvigny, seulement avec la
baonnette; mais,  Craonne, ils se maintinrent trois heures sur la
crte du plateau,  petite porte des batteries ennemies dont la
mitraille faucha six cent cinquante hommes sur neuf cent vingt. Sans
capote, par 8 degrs de froid, ils marchaient dans la neige avec de
mauvais souliers, combattaient chaque jour, manquaient de pain et
restaient joyeux.

Les gardes nationales ont aussi leurs pages glorieuses dans ce livre de
sang. Les Spartiates aux Thermopyles, les grenadiers  Waterloo ne
furent pas plus intrpides que les gardes nationales, en sabots et en
chapeaux ronds,  la Fre-Champenoise. M. Henry Houssaye a trac un
tableau enflamm de cette bataille, d'aprs la relation indite d'un des
gnraux. Les gardes nationales taient 4000; ils convoyaient 200
voitures de munitions. D'abord attaqus par 6000 cavaliers, ils
percrent ces masses et marchrent en avant. L'ennemi reut des
renforts; 4000 Prussiens, puis toutes les cavaleries des deux grandes
armes: 20 000 cavaliers enveloppaient les Franais, rduits  moins de
2000 et forms en trois carrs. Les gardes nationales refusaient de se
rendre. Ayant puis leurs cartouches, ils recevaient les charges sur la
pointe de leurs baonnettes tordues par tant de chocs. Enfin, une
nouvelle dcharge de 72 pices de canon ouvrit une brche dans ces
murailles vivantes. Les cavaliers s'y engouffrrent.  peine si cinq
cents de ces hros chapprent. Le tsar tait profondment mu de cette
rsistance sans espoir. Plus tard, quand Talleyrand lui parlait du voeu
des Franais pour les Bourbons, le souverain russe rappelait les gardes
nationales de la Fre-Champenoise tombes sous la mitraille en criant:
Vive l'empereur!

La vieille garde fut admirable de constance et de fermet. Ces vtrans,
qui avaient vu Marengo et Hohenlinden, grognaient et le suivaient
toujours. Ceux-l n'abandonnrent pas leur empereur.

Aprs la capitulation de Paris, le 3 avril,  Fontainebleau, Napolon se
plaa au milieu de la cour et fit appeler les officiers et les
sous-officiers de la division Friant. Lorsqu'ils eurent form le cercle,
il dit d'une voix haute: Officiers, sous-officiers et soldats de ma
vieille garde, l'ennemi nous a drob trois marches. Il est entr dans
Paris. J'ai fait offrir  l'empereur Alexandre une paix achete par de
grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites, en renonant 
nos conqutes, en perdant tout ce que nous avons gagn depuis la
Rvolution. Non seulement il a refus; il a fait plus encore: par les
suggestions perfides de ces migrs auxquels j'ai accord la vie et que
j'ai combls de bienfaits, il les autorise  porter la cocarde blanche,
et bientt il voudra la substituer  notre cocarde nationale. Dans peu
de jour, j'irai l'attaquer  Paris. Je compte sur vous. L'empereur
s'attendait  une acclamation. Mais les grognards gardaient le silence.
Surpris, inquiet, il leur demanda:

Ai-je raison?  ce mot, ils crirent tous d'une seule voix: Vive
l'empereur!  Paris!  Paris!--On s'tait tu, dit le gnral Pelet
avec une simplicit hroque; parce que l'on croyait inutile de
rpondre.

M. Henry Houssaye a crit l, d'un style sobre, une histoire impartiale.
Pas de phrases, point de paroles vaines et ornes; partout la vrit des
faits et l'loquence des choses. Pour donner une ide de sa manire, je
citerai une page entre autres, le tableau de la capitale pendant la
bataille de Paris:

    L'apprhension du danger causa plus de trouble et d'effroi que
    le danger mme. La population parisienne, qui s'pouvantait ds
    les premiers jours de fvrier au seul nom des Cosaques, et qui
    tremblait les 27, 28 et 29 mars  l'ide du pillage et de
    l'incendie, recouvra son sang-froid quand elle entendit le
    canon. Pendant la bataille, les grands boulevards avaient leur
    aspect accoutum,  cette diffrence que la plupart des
    boutiques taient fermes et qu'il passait peu de voitures. Mais
    la foule tait plus nombreuse, plus anime, plus remuante que
    d'ordinaire. C'tait le boulevard aux jours de fte et de
    changement de gouvernement: un flux et un reflux de promeneurs,
    de groupes stationnant et discutant, toutes les chaises
    occupes, tous les cafs remplis. Le temps tait couvert et
    doux.  Tortoni, les lgants dgustaient des glaces et buvaient
    du punch en regardant trottiner les grisettes et dfiler sur la
    chausse quelques prisonniers qu'escortaient des gendarmes, et
    d'innombrables blesss, transports sur des civires et des
    prolonges et dans des fiacres mis en rquisition. La foule ne
    paraissait nullement consterne. Chez quelques-uns il y avait de
    l'inquitude, chez d'autres de la curiosit; chez la plupart la
    tranquillit et mme l'indiffrence dominaient. L'amour-propre
    national aidant-- mieux dire peut-tre la vanit parisienne--on
    regardait le combat livr  Romainville comme une affaire sans
    importance et dont l'issue d'ailleurs n'tait point douteuse. Si
    l'on faisait remarquer que le bruit du canon se rapprochait ce
    qui semblait indiquer les progrs de l'ennemi, il ne manquait
    pas de gens pour rpliquer d'un air entendu: C'est une
    manoeuvre; les Russes jouissent de leur reste. La quitude
    gnrale fut cependant trouble entre deux et trois heures. Un
    lancier ivre descendit au grand galop le faubourg Saint-Martin
    en criant: Sauve qui peut! Une panique se produisit. Chacun
    s'enfuit en courant. Les ondulations de la foule s'tendirent
    jusqu'au Pont-Neuf et aux Champs-Elyses. Mais cette fausse
    terreur fut passagre, les boulevards se remplirent de nouveau.

Au jugement des connaisseurs, les deux chefs-d'oeuvre militaires de
Napolon, ce sont les campagnes de 1796 et de 1814. Ces deux campagnes,
fort dissemblables quant au rsultat dfinitif, prsentent cette
analogie que Napolon, disposant de forces militaires trs restreintes,
eut  combattre un ennemi quadruple sinon quintuple en nombre et employa
dans les deux cas la mme tactique.

M. Henri Houssaye a tabli, il est vrai, que, dans plusieurs batailles
de la campagne de France, la disproportion des forces a t exagre. Il
n'en reste pas moins vrai que l'empereur oprait avec une petite arme.
Les crivains militaires ont pu discuter certaines campagnes, celles de
1812, par exemple, et de 1813. Ils ont pu contester la bonne conduite
des batailles d'Eylau, de la Moskova, de Leipzig, mais personne, 
l'tranger du moins, n'a os contester la campagne de 1814. Il est
remarquable que Napolon trouve d'autant plus de ressources stratgiques
qu'il a moins d'hommes  conduire. Son gnie aime les petites armes.
Dans la campagne de France, il n'eut jamais plus de trente mille hommes
concentrs dans sa main. Mais par sa divination des plans de l'ennemi et
par la rapidit foudroyante de ses marches, il russit souvent 
atteindre et  combattre l'ennemi  forces presque gales. D'ailleurs,
les grands capitaines semblent avoir prfr les petites armes aux
grandes.

Turenne et Frdric n'ont jamais t de si excellents artistes que quand
ils avaient peu d'hommes en main et il faut se rappeler le mot fameux du
marchal de Saxe: Au del de quarante mille hommes, je n'y comprends
rien. La guerre moderne peut avoir d'autres exigences; pourtant ce mot
du marchal de Saxe donne beaucoup  penser.

Au dbut de la campagne de 1814, Napolon, qui n'avait pas encore
concentr toutes ses forces, dut combattre  la Rothire contre les deux
armes runies. Il battit en retraite sur Troyes, puis sur Nogent. Les
allis crurent alors qu'ils n'avaient plus qu' marcher sur Paris. Pour
faciliter leur marche, ils se divisrent en deux grandes colonnes dont
l'une suivit la Marne, l'autre l'Aube, puis la Seine. Afin de favoriser
la faute qu'ils vont commettre, Napolon se tient coi pendant quatre
jours, puis, quand la sparation est opre, il se porte avec sa petite
arme entre les deux colonnes ennemis, fond sur Blcher, surprend ses
quatre corps chelonns sur la Marne et les dtruit en quatre batailles,
en quatre jours. Puis il se rabat sur la colonne de gauche, celle de
Schwarzenberg, lui inflige trois dfaites successives et la force 
battre en retraite.

Tout ce que peut le gnie Napolon le fit. Mais le gnie a dans ce monde
un adversaire  sa taille: le hasard. Le hasard, la fatalit se mit dans
plusieurs circonstances dcisives du ct des allis. Du moins le grand
capitaine espra jusqu'au bout et ne ngligea rien pour rappeler la
fortune.

La troisime partie de la campagne, le grand mouvement sur la Lorraine,
est d'une hardiesse inoue. Napolon, dcouvrant audacieusement Paris,
se jetait sur les derrires des armes allies; il rappelait  lui les
garnisons franaises du Rhin, puis avec son arme ainsi double, il
coupait l'ennemi de ses bases d'oprations. Un moment les tats-majors
des allis se crurent perdus.

Au conseil de guerre de Pougy, le 23 mars, il fut question de battre en
retraite. Le mouvement gnral de Napolon sur Saint-Dizier, dit trs
bien M. Henry Houssaye, admirable dans la conception, est justifi dans
la pratique par cela seul qu'il inspira un instant aux allis l'ide
d'une retraite sur le Rhin. Cette admirable manoeuvre allait russir,
c'tait la victoire, c'tait le salut, quand les allis apprirent par
des courriers tombs entre leurs mains et par des missaires de
Talleyrand que la trahison les attendait, les appelait  Paris. Ils y
marchrent. Mais avec quelles craintes! Depuis leur entre sur la terre
de France, ils n'avaient pas cess de trembler et leur peur augmentait
avec leurs progrs sur le sol dfendu par Napolon et les paysans. Le 3
avril, quand l'empereur,  Fontainebleau, n'avait plus qu'un tronon
d'pe et une poigne d'hommes, ils tremblaient encore: Ce terrible
Napolon, dit l'migr Faugeron dans ses _Mmoires_ cits par M.
Houssaye, nous croyions le voir partout. Il nous avait tous battus les
uns aprs les autres. Nous craignions toujours l'audace de ses
entreprises, la rapidit de ses marches et ses combinaisons savantes. 
peine avait-on conu un plan, qu'il tait djou par lui.

Nous avons revu, il y a dix-huit ans, les Allemands en France, nous
avons vu tomber nos places de guerre et Paris, affam, ouvrir ses portes
 l'ennemi victorieux. Alors, nous n'avons pas retrouv Napolon. Nous
n'avons pas vu se lever sur nos routes sanglantes,  l'appel d'un grand
capitaine, ces victoires blesses  mort, dont parle l'loquent
Lacordaire. Mais si un grand capitaine a manqu  la France, la France
ne s'est pas manqu  elle-mme. Grce  Dieu, les hontes de 1814 ont
t pargnes  la France de 1870. Nous n'avons pas vu des Franais dans
les rangs de l'ennemi. Le patriotisme, n avec la dmocratie, est
aujourd'hui plus pur, plus fier, plus dlicat, plus exquis que jamais;
il est dans toute la fleur de son sentiment.

Comparez l'entre des allis  Paris en 1814 et l'entre, des Prussiens
en 1871. En 1814, la foule des curieux afflue sur le passage des
vainqueurs. Les boulevards prennent un air de fte. La ville entire se
donne le spectacle des Cosaques, acclams par une poigne de royalistes.
En 1814, comme l'a dit M. Henry Houssaye, Paris ne comprit pas la
dignit des rues dsertes et des fentres closes.




DEMAIN

    L'avenir est sur les genoux de Zeus.
    Homre.


Je reois la lettre suivante:

Monsieur,

Pour un livre que je prpare, et qui paratra en novembre chez
l'diteur, M. Perrin, je dsirerais vivement avoir une rponse de vous
aux questions que voici:

Que pensez-vous que doive tre la littrature de demain, celle qui
n'est qu'en germe encore dans les essais des jeunes gens de vingt 
trente ans? O va-t-elle sous les influences contraires qui se la
partagent (idalisme--positivisme, patriotisme esthtique et
philosophique--lettres et doctrines trangres,
objectivisme--subjectivisme, doctrine de l'exception--triomphe de la
dmocratie, etc.)? Est-ce un bien ou un mal, ce manque de groupement qui
la caractrise? N'y a-t-il pas une scission profonde entre les
traditions dont la littrature a vcu jusqu'ici et les symptmes
nouveaux qu'on pressent plutt qu'on ne pourrait les dfinir? Voyez-vous
un bon ou un mauvais signe en cette matrise de tous les arts, y compris
celui d'crire, par la critique moderne? Enfin, o est l'avenir?

Agrez, monsieur, etc.

    CHARLES MORICE.

Une semblable lettre est faite pour me flatter et surtout pour
m'embarrasser. Mais,  vrai dire, les questions que me pose M. Charles
Morice, chacun des lecteurs de _la Vie littraire_ a le droit de me les
poser. C'est pourquoi je vais rpondre de mon mieux et publiquement:

    _ monsieur Charles Morice._

Monsieur,

Vous tes esthte et vous voulez bien me croire esthte. C'est me
flatter. Je vous avouerai, et mes lecteurs le savent, que j'ai peu de
got  disputer sur la nature du beau. Je n'ai qu'une confiance mdiocre
dans les formules mtaphysiques. Je crois que nous ne saurons jamais
exactement pourquoi une chose est belle.

Et je m'en console. J'aime mieux sentir que comprendre. Peut-tre y
a-t-il l quelque paresse de ma part. Mais la paresse conduit  la
contemplation, la contemplation mne  la batitude. Et la batitude est
la rcompense des lus. Je n'ai pas le talent de dmonter les
chefs-d'oeuvre, comme le faisait excellemment sur cette terre notre
regrett confrre M. Maxime Gaucher. Je vous fais cet aveu, monsieur,
pour que vous ne soyez pas dsagrablement surpris si mes rponses
manquent tout  fait d'esprit de systme. Vous me demandez mon avis sur
la jeune littrature. Je voudrais, en vous rpondant, prononcer des
paroles souriantes et de bon augure. Je voudrais dtourner les prsages
de malheur. Je ne puis, et je suis contraint d'avouer que je n'attends
rien de bon du prochain avenir.

Cet aveu me cote Car rien n'est doux comme d'aimer la jeunesse et d'en
tre aim. C'est la rcompense et la consolation suprme. Les jeunes
gens vantent si sincrement ceux qui les louent! Ils admirent et ils
aiment comme il faut qu'on admire et qu'on aime: trop. Il n'y a qu'eux
pour jeter gnreusement des couronnes. Oh! que je voudrais tre en
communion avec la littrature nouvelle, en sympathie avec les oeuvres
futures! Je voudrais pouvoir clbrer les vers et les proses des
dcadents. Je voudrais me joindre aux plus hardis impressionnistes,
combattre avec eux et pour eux. Mais ce serait combattre dans les
tnbres, car je ne vois goutte  ces vers et  ces proses-l, et vous
savez qu'Ajax lui-mme, le plus brave des Grecs qui furent devant Troie,
demandait  Zeus de combattre et de prir en plein jour.

    [Grec: En de phaei chai olesson...]

J'en souffre, mais je ne me sens attach aux jeunes dcadents par aucun
lien. Ils seraient Cynghalais ou Lapons, qu'ils ne me sembleraient pas
plus tranges.

Cela est  la lettre. Tenez: on vend pour un sou, tout le long des
boulevards, une notice sur les Hottentots du Jardin d'acclimatation. Je
n'ai pas manqu de l'acheter parce que je suis badaud et museur de ma
nature. Semblablement au temps de la Ligue, un autre Parisien, pour
lequel j'ai beaucoup de sympathie, Pierre de l'Estoile, achetait tous
les libelles qui se criaient sous ses fentres, dans la vieille rue de
Saint-Andr-des-Arcs. J'ai lu cette notice avec assez de plaisir, et j'y
ai trouv une chanson  la lune, qu'un pote, Namaqua ou Korana, a
compose il y a dix ans ou mille ans, je ne sais, et qui se chante,
dit-on, dans des kraals, sous la hutte d'corce, au son des guitares
sauvages.

Voici celle chanson:

Sois la bienvenue, chre lune! Nous avions le regret de ta belle
lumire. Tu es une amie fidle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac
excellent. Mais si tu ne reois point nos offrandes, nous mangerons et
nous fumerons pour toi, chre lune.

Ce n'est pas l une chanson bien potique. Les Hottentots n'ont ni dieu
ni posie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires
humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de
nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idal. Et pourtant
leur petite chanson  la lune me touche. Je la comprends quand on me la
traduit. Et MM. Jos-Maria de Hrdia et Catulle Mends ont beau me
traduire  l'envi des sonnets de la nouvelle cole, je n'y entends
absolument rien. Je le rpte, je me trouve plus voisin d'un pauvre
sauvage que d'un dcadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que
l'impressionnisme. Le symbolisme m'tonne. Vous me direz, monsieur,
qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une
maladie. Je crois mme qu'on en meurt. Car je n'entends plus gure
parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux
dcadents et des revues symbolistes; le bon et fidle diteur de la
nouvelle pliade, M. Lon Vannier, m'envoyait des plaquettes tranges
qui m'amusaient infiniment,  mes heures de perversit; mme il venait
me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir,
sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des
tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo.
Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des
symbolistes ne soit aux trois quarts teinte. Les destins, comme dit le
pote, n'ont fait que la montrer  la terre.

Ils taient singuliers, ces jeunes potes et ces jeunes prosateurs! On
n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de
rechercher les causes qui les ont produits et dtermins. Je ne veux pas
m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'
la nbuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez
loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nbuleuse primitive.
Je remonterai seulement au naturalisme, qui commena  envahir la
littrature au milieu du second empire. Il dbuta avec clat et
produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: _Madame Bovary_. Et, qu'on
ne s'y trompe pas, le naturalisme tait excellent  bien des gards. Il
marquait un retour  la nature, que le romantisme avait mpris
follement. Il tait la revanche de la raison. Le malheur voulut que
bientt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais
troit, brutal, grossier, sans got, et ignorant de la mesure, qui est
tout l'art.. Je crois avoir assez bien dfini le nouveau candidat 
l'Acadmie franaise, celui-l mme qui disait tantt, avec autant
d'lgance que d'exactitude: J'ai divis mes visites en trois groupes.

Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu
au dernier degr de la platitude, de la vulgarit, destitu de toute
beaut intellectuelle et plastique, laid et bte, il dgota les
dlicats. Vous savez qu'il n'y a pas de ractions raisonnables. Les plus
ncessaires sont peut-tre les plus furieuses. L'cole de Mdan suscita
le symbolisme. De mme, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les
petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit
l'asctisme.

 les bien prendre, nos jeunes potes sont des mystiques. Je
rencontrais tantt cette phrase dans la vie d'un des Pres de la
Thbade: Il lisait les critures pour y trouver des allgories. Il
faut aux disciples de M. Mallarm des allgories et tout l'sotrisme
des antiques thurgies. Point de posie sans un sens cach. On dit mme
que le matre veut qu'un livre excellent prsente trois sens superposs
Le premier sens, tout littral et grossier, sera compris de l'homme
oisif qui, s'arrtant sous les galeries de l'Odon et aux talages des
libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second
sens, plus spirituel, apparatra au lecteur qui fera usage du couteau 
papier. Le troisime sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux,
sera la rcompense de l'initi qui saura lire les lignes dans un ordre
savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-tre 3, 6, 5, qui corresponde
l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est l qu'une conjecture. Je crains
que le troisime sens ne m'chappe  jamais.

Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait tre pour un contemporain
de Ptolme Philadelphe le pome de Lycophron. Mais il me semble que
certains raffins d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu
comme celui de M. Mallarm et de ses disciples.

Je vois  ct d'eux une nue de jeunes romanciers, fort raisonnables
et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. mile Zola.
Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisment imitables.
Le procd y est toujours visible, l'effet toujours outr, la
philosophie toujours purile. La simplicit extrme de la construction
les rend aussi faciles  copier que les vierges byzantines, j'aurais d
dire, peut-tre, les figures d'pinal. D'autres aussi jeunes et dj
plus originaux, expriment leur propre idal. Malheureusement, ils sont,
pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop  l'effet et
veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrces de l'art
contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de dplaire.
On croit qu'on a tout fait quand on a offens les moeurs et choqu les
convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque
touchante chez les trs jeunes gens, parce qu'il s'y mle une infinie
candeur. Ils ne savent pas que dans une socit polie la volupt est
aussi intresse que la vertu  la conservation de la morale et au
respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts
trouvent en dfinitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais
on voudrait que le sentiment du respect ft moins tranger au coeur de
nos jeunes romanciers.

Ce qu'il y a de tout  fait louable en eux, c'est la connaissance
qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins
par ignorance que par ddain: car vous savez qu'un livre bien compos
est par cela mme, selon le prjug qui rgne, un livre mprisable. Il
suffit que M. Octave Feuillet compose en matre pour qu'on le msestime.
Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlvent avec une
adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur
mtier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants
mme, bien arms pour crire et qui donnent de solides esprances.

Et quand on songe qu'un homme trs jeune prouve de grandes difficults
 se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une
certaine exprience de la vie et du monde, on ne dsespre pas de
l'avenir de cette forme littraire que la France a tant de fois et si
heureusement renouvele depuis le XVe sicle.

Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque dfiance et un
peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres
jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le
nombre, doivent survivre? Le XVIIIe sicle n'en a pas laiss dix, et
c'est un des beaux sicles de la fiction en prose. Nous avons trop de
romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux
savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts?
Ce qu'on lit toujours, c'est _Daphnis et Chlo_, c'est _la Princesse de
Clves_, _Candide_, _Manon Lescaut_, qui sont pais chacun comme le
petit doigt. Il faut tre lger pour voler  travers les ges. Le vraie
gnie franais est prompt et concis. Il tait incomparable dans la
nouvelle. Je voudrais qu'on ft encore la belle nouvelle franaise; je
voudrais qu'on ft lgant et facile, rapide aussi. C'est l, n'est-il
pas vrai? la parfaite politesse d'un crivain.

On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se
lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous
galement trois cent cinquante pages. Cela convient  l'diteur. Mais
cela n'est pas toujours convenable au sujet.

Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le dtail
des classifications de la littrature de tout  l'heure, telles que
vous les avez tablies vous-mme. L'examen des tendances de la jeunesse
intellectuelle nous entranerait beaucoup trop loin. Vous constatez que
ces tendances sont trs divergentes. En effet, il est de plus en plus
difficile de distinguer des groupes nettement dfinis. Il n'y a plus
d'coles, plus de traditions, plus de discipline. Il tait sans doute
ncessaire d'arriver  cet excs d'individualisme. Vous me demandez si
c'est un bien ou un mal d'y tre arriv. Je vous rpondrai que l'excs
est toujours un mal. Voyez comment naissant les littratures et comment
elles meurent.  l'origine, elles ne produisent que des oeuvres
collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans
l'_Iliade_ et dans l'_Odysse_; plusieurs mains ont travaill  ces
grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres
collectives succdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur
semble craindre encore de trop paratre. C'est un Sophocle; mais peu 
peu la personnalit s'tale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente,
elle s'exaspre. Dj Euripide ne peut se tenir de figurer  ct des
dieux et des hros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes
et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgr son indiscrtion, 
cause peut-tre de son indiscrtion mme, il m'intresse infiniment.
Pourtant, il marque la dcadence, l'irrparable et rapide dcadence. Les
belles poques de l'art ont t des poques d'harmonie et de tradition.
Elles ont t organiques. Tout n'y tait pas laiss  l'individu. C'est
peu de chose qu'un homme et mme qu'un grand homme, quand il est tout
seul. On ne prend pas assez garde qu'un crivain, ft-il trs original,
emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient
pas; la forme dans laquelle il coule sa pense, ode, comdie, conte, n'a
pas t cre par lui; il ne possde en propre ni sa syntaxe ni sa
prosodie. Sa pense mme lui est souffle de toutes parts. Il a reu les
couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont
infiniment prcieuses. Soyons assez sages pour le reconnatre: nos
oeuvres sont loin d'tre toutes  nous. Elles croissent en nous, mais
leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous
devons beaucoup  tout le monde et que le public est notre
collaborateur.

Ne nous efforons pas de rompre les liens qui nous attachent  ce
public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni
trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaons-nous, afin
qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous
torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous:
nous n'avons d'ennemi que nous-mme. Soyons modestes. C'est l'orgueil
qui prcipite la dcadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait
que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour
tre entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si
nous nous adressons, je ne dis pas  tous, mais  beaucoup.

Voil, monsieur, les conseils que j'oserais donner  nos jeunes gens.
Mais je crains qu'il ne faille une exprience dj longue pour en
dcouvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles  ceux
qui naissent avec un beau gnie. Ceux-l, ds le berceau, sont nos
matres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout
apprendre d'eux.

Vous me demandez, monsieur, si je vois un bon ou un mauvais signe en
cette matrise de tous les arts, y compris celui d'crire, par la
critique. J'ai dj dit quelques mots sur l'excellence de la critique
au sujet d'un livre de M. Jules Lematre. Je crois que la critique ou
plutt l'essai littraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis
plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige,
pour tre bien traite, des facults rares et une culture savante. Elle
suppose un affinement intellectuel que de longs sicles d'art ont pu
seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les socits
dj vieilles,  l'heure exquise des premiers dclins. Elle survivra 
toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile
que j'ai trouve quelque part cite par M. Littr, on se lasse de tout,
except de comprendre. Mais je crois plutt que les hommes ne se
lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des potes pour
leur donner des srnades.

--O en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre
lettre.

L'avenir est dans le prsent, il est dans le pass. C'est nous qui le
faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en
dsespre pas.

Je m'aperois que je n'ai pas dit la centime partie de ce que je
voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions
nouvelles que la dmocratie et l'industrie feront  l'art demain. Je me
figure que ces conditions seront trs supportables. Ce sera le sujet
d'une prochaine lettre.

Veuillez agrer, etc.

M. CHARLES MORICE

M. Charles Morice m'a fait l'honneur de rpondre publiquement,  ma
rponse[21], sous forme d'une brochure dite par la Librairie
acadmique.

[Note 21: _Rponse  M. Anatole France_. Didier, diteur, 1 vol. in-18.]

M. Charles Morice est trs jeune, il appartient lui-mme  la
littrature de demain. C'est un pote plein de promesses, d'un talent
dj docte et rare. C'est aussi un esprit mditatif, habile aux
spculations intellectuelles. Comment dsesprerait-il d'un avenir
auquel il travaille ardemment? Pourquoi n'appellerait-il pas de ses
voeux le triomphe d'un art qui est le sien? Il a hte de voir de
nouvelles critures. Celles d'aujourd'hui ne lui disent plus rien.

Sa parfaite courtoisie n'en laisse rien voir; mais je devine qu'il
trouve que nous durons trop. J'ai quelque raison de ne pas partager son
impatience. Il est sage d'tre toujours prt  partir, et je me flatte
d'tre sage. Pourtant, si nous pouvons, mes amis et moi, atteindre, en
prolongeant nos paisibles entretiens, les derniers ormeaux qui bordent
le chemin de la vie, j'en remercierai la divine ou naturelle providence
qui conduit les choses. Je ne crois point que la gnration  laquelle
j'appartiens ait fait une oeuvre mauvaise. Il me semble qu'elle n'a
manqu ni d'art, ni de raison, ni de sentiment.

Il me semble que depuis les premiers pomes de M. Sully Prudhomme,
depuis les _Intimits_, de M. Franois Coppe, jusqu'aux _Essais
psychologiques_, de M. Paul Bourget et aux _Voyages intellectuels_, du
vicomte Eugne Melchior de Vog, il s'est coul vingt belles annes de
posie et d'tude. Ces vingt annes-l, pour ma part, je les ai vcues
avec dlices. J'ai estim plusieurs de mes contemporains, j'en ai aim
et admir quelques-uns; je puis me dire heureux. Rendons-nous
tmoignage: nous avons cultiv l'art et tudi la nature. Nous nous
sommes approchs de la vrit autant que nous l'avons pu; nous avons
dcouvert une petite parcelle de beaut qui dormait encore sans forme et
sans couleur dans la terre avare. Nous n'avons jamais dclam, nous
avons t des artistes consciencieux et des potes vrais. Nous avons
voulu beaucoup apprendre sans esprer beaucoup savoir. Nous avons gard
le culte des matres; nous avons manqu, sans doute, de grand souffle,
d'audace et de gnie aventureux; mais nous avons possd, je crois, le
sens de l'exquis et de l'achev. Je le dis bien haut: O vous, ns avec
moi, mes compagnons de travail, vous avez bien mrit des lettres, et
vos livres, publis depuis dix-neuf annes, comptent pour quelque chose
dans les consolations et dans les justes fierts de la patrie!

Il y a une oeuvre, entre autres, dont je sais infiniment de gr  mes
contemporains. C'est d'avoir dploy cette intelligence heureuse qui
pardonne et rconcilie. Ils ont termin les querelles littraires que le
romantisme avait furieusement allumes. Grce  nos matres Sainte-Beuve
et Taine, grce  nous aussi, il est permis aujourd'hui d'admirer toutes
les formes du beau. Les vieux prjugs d'cole n'existent plus. On peut
aimer en mme temps Racine et Shakespeare. J'ai travers le champ des
lettres avec des hommes de bonne volont qui cherchaient  tout
comprendre. La route m'a t douce et m'a sembl courte. Qu'on nous soit
reconnaissant, du moins, d'avoir affermi la libert des sentiments et la
paix littraire dont on jouit  cette heure. Il est possible que
l'indiffrence publique nous ait aids dans cette tche. Toutes les
rconciliations sont faites de lassitude. Enfin,  tort ou  raison, on
est fatigu des querelles de mots. Le fanatisme littraire ne
rveillerait plus d'chos. Les rvolutions que fera la jeune cole
passeront  peu prs inaperues. Personne ne s'tonne plus de rien. Pour
ma part, je ne blmerai pas le public de son scepticisme  l'gard des
nouvelles formes de l'art. Un peuple n'est jamais coupable, disait le
vieux roi Louis-Philippe  Claremont. Voil une sage parole. Il est
imprudent et vain de donner tort  tout le monde. Et puis, je ne crois
pas aux nouveauts prmdites. La meilleure manire d'tre novateur,
c'est de l'tre malgr soi et de l'tre le moins possible. Les
conditions de l'art ont peu chang depuis Homre. Je ne puis me figurer
qu'elles changeront beaucoup d'ici  l'Exposition universelle.
L'humanit elle-mme se modifie trs lentement. Quelle que soit
l'impatience des jeunes potes, pour donner des sensations nouvelles 
l'homme, il leur faut attendre que l'homme ait acquis des sens nouveaux.
Or, de telles acquisitions se font avec une infinie lenteur. M. Jules
Soury croit, aprs le docteur Magnus, que les Grecs d'Homre ne voyaient
point les couleurs; que, pour eux, le ciel n'tait point bleu, les
arbres n'taient point verts, les roses n'taient point roses, et que
l'univers se refltait dans leurs yeux barbares comme une immense
grisaille. M. Gladstone le croit aussi. Mais ni M. Gladstone, ni M.
Jules Soury, ni le docteur Magnus n'en sont bien srs; et si j'tais sr
de quelque chose, ce serait prcisment du contraire.

Il est trs probable que les premiers Hellnes voyaient la nature  peu
prs comme nous la voyons aujourd'hui, et qu'il se passera des milliers
de sicles avant que l'oeil humain se perfectionne au point de percevoir
des nuances nouvelles. Il en faut dire autant de l'oue et mme de
l'odorat. Les artistes de demain semblent croire que d'ici  peu nous
distinguerons l'ultraviolet. C'est l'ultraviolet qu'ils s'obstinent 
nous montrer. Et quand nous disons que nous ne pouvons le voir, ils
rpondent que nous y mettons de la mauvaise volont.

Ils nous flattent en nous supposant des sens exquis; nos sens sont aussi
grossiers, peu s'en faut, que ceux de nos pres. Tels qu'ils sont, ils
nous procurent bien des joies et bien des douleurs. Mais ils ne
suffisent point  percevoir les dlicatesses de l'art nouveau. Je ne
pardonne point aux symbolistes leur obscurit profonde. Tu parles par
nigmes est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent
frquemment dans les tragdies de Sophocle. Les Grecs taient subtils;
pourtant, ils voulaient qu'on s'exprimt clairement. Je trouve qu'ils
avaient bien raison. J'ai pass l'ge heureux o l'on admire ce qu'on ne
comprend pas. J'aime la lumire. M. Charles Morice ne m'en promet pas
assez pour mon got. Je veux comprendre tout de suite, et c'est l une
exigence qui lui parat insoutenable.

Vous tes bien bien press! semble-t-il dire. Seriez-vous de ces esprits
lgers qui ne peuvent rien supporter de grave? Que ne mditez-vous les
crits de la jeune cole? que ne les creusez-vous? que ne les
approfondissez-vous? Et il ajoute en propres termes: La licence peut
tre prise par l'artiste d'exiger du lecteur bnvole une srieuse, une
patiente attention. Je rpondrai en toute franchise que voil, si je ne
me trompe, une fcheuse maxime et un prcepte dangereux qui suffiraient
 me brouiller avec toute la potique nouvelle et  m'ter l'envie de
voir s'accomplir les prophties littraires de M. Charles Morice.

Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile.

Je suis bien revenu de la beaut des grimoires.  mon sens, le pote ou
le conteur, pour tre tout  fait galant homme, vitera de causer la
moindre peine, de crer la moindre difficult  son lecteur. Pour faire
sagement, il n'exigera point l'attention; il la surprendra. Il craindra
d'exercer la patience des lettrs et croira n'tre pas lisible s'il ne
peut tre lu aisment.

La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqu, une pense
attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature, inutile et
charmant. Sa fonction est de plaire; il n'en a point d'autre. Il faut
qu'il soit aimable sans conditions. Je sais bien qu'on a tout brouill
en ce temps-ci et qu'on a Voulu appliquer  la production littraire les
mthodes du travail scientifique. M. Zola, qui ne craint point le
ridicule, a dit quelque part: Nous autres savants! Il subsiste
pourtant quelque diffrence entre une chanson et un trait de gomtrie
descriptive. Les plaisirs que l'art, procure ne doivent jamais coter la
moindre fatigue.

M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau
est obscur, pnible, malgr soi, contre son gr, et  cause seulement de
l'extrme difficult qu'il prouve  raliser son idal. Il se propose,
cet art, des choses trs difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait
aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais
point que tout ce qui a t fait jusqu'ici dans les lettres et t si
commode  faire. Mais sachons quelle fonction s'est donn l'art de
l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement  l'esprit comme les
classiques, non plus seulement  la matire, comme les naturalistes (ce
n'est pas moi qui le dis), mais  l'tre humain tout entier. Il veut
faire la synthse des littratures; il veut, selon la formule de M.
Charles Morice, suggrer tout l'homme par tout l'art.

C'est l une nouveaut. Et, comme toutes les nouveauts, elle est aussi
vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu reprsenter l'homme,
et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y
eut d'abord des ges de simplicit dans lesquels on ne disputait pas sur
la nature du beau; mais de tout temps on l'a pens, car c'est la chose
l plus naturelle. Les savants prtendent que _le Petit Poucet_ est plus
vieux que l'_Iliade_; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles
femmes qui contaient _le Petit Poucet_ aux enfants du Sapla Sindhou
avaient aussi l'ide de reprsenter  leur manire tout l'homme par
tout l'art, comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez
point, ce que se proposait le pote villageois de la vieille France qui
fit cette chanson, bien connue de La Fontaine:

    Adieu, cruelle Jeanne.
    Puisque tu n'aimes, pas,
    Je remonte mon ne
    Pour galoper au trpas.
    --Vous y perdrez vos pas,
    Nicolas!

Voil, sans obscurit aucune, corps et me, tout l'homme et toute la
femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coups dans les bois du
Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mmes souches. Sans nous
embarrasser dans tant de systmes, reconnaissons-le navement: anciens
et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont reprsent,
chacun  sa faon, l'homme et tout l'homme.

Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le
mot suggrer. Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et mme
moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de
nouveau, de mystrieux encore et de mal dfini. La suggestion est  la
mode. Le pote, aujourd'hui, doit tre suggestif. Il suggre. Quoi? Ce
qui ne peut tre exprim. Il est le Bernheim de l'inou, le Charcot de
l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggrer! Au fond, c'est l toute
la potique nouvelle. Elle interdit de reprsenter des ides, comme on
faisait autrefois; elle ordonne d'veiller des sensations.

Il fut des temps barbares et gothiques o les mots avaient un sens;
alors les crivains exprimaient des penses. Dsormais, pour la jeune
cole, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation
ncessaire entre eux. Ils sont vids de leurs sens et dlis de toute
syntaxe. Ils subsistent pourtant,  l'tat de phnomnes sonores et
graphiques; leur fonction nouvelle est de suggrer des images au hasard
de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rle, dans la
posie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le
docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent
chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce
qu'elles sont en effet, des fioles vides  tous les spectateurs insoumis
 l'hypnose. Ce seul mot _suggrer_ m'en dit bien long sur les tendances
de M. Charles Morice.

Voulez-vous,  ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet
sur Edgar Po:

    Tel qu'en lui-mme enfin l'ternit le change
    Le pote suscite avec un glaive nu
    Son sicle pouvant de n'avoir pas connu
    Que la mort triomphait dans cette voix trange

    Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
    Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
    Proclamrent trs haut le sortilge bu
    Dans le flot sans honneur de quelque noir mlange

    Du sol et de la nue hostiles  grief
    Si notre ide avec ne sculpte un bas relief
    Dont la tombe de Poe blouissante s'orne

    Calme bloc ici-bas chu d'un dsastre obscur
    Que ce granit du moins montre  jamais sa borne
    Aux noirs vols du Blasphme pars dans le futur

Il y a, dans ces quatorze vers non ponctus du matre de l'cole une
source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef;
il affecte dlicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus
d'effet sur le lecteur veill que les flacons vides du docteur Luys.
C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire
endormi.

M. Charles Morice reconnat que dans les voies o elle s'engage, la
posie ne manquera pas de tourner le dos  la foule. Il estime cette
sparation ncessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son ct. Le
public, dit-il, et les potes ne suivent gure le mme chemin. De lui 
nous, l'cart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre
langue mme, si nous la gardons pure, l'loigne de nous, car il a peu 
peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus gure se repatre
que des termes impropres et de mtaphores mal faites, des choses sans
nom.

 la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins
aisment. Il n'est pas bon pour un pote de vivre seul. Les potes sont
vains et tendres: ils ont besoin d'tre admirs et aims. Leur orgueil
s'exaspre dans la solitude, et, quand on ne les coute pas, ils
chantent faux. Le ddain est trs sant aux philosophes et aux savants;
chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le pote ne se
plairait-il pas  tre cout de beaucoup? Il parle au sentiment, et le
sentiment est plus rpandu que l'intelligence.

Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine
culture intellectuelle. Il faut une prparation morale pour goter la
posie. Mais les mes ainsi prpares sont plus nombreuses qu'on ne
croit; elles forment le public des potes. Quand on est pote, on ne
doit pas les ddaigner.

M. Charles Morice nous rpondra que c'est le grand public qu'il mprise,
la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-l ne
compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui
travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne
fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il
pervertisse l'instrument merveilleux? Je crois bien qu'en effet il use
la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, aprs tout, il en a bien le droit:
la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai mme qu'elle
est faite par lui. Oui, l'instrument merveilleux est l'oeuvre de la
foule ignorante. Les lettrs y ont travaill pour une assez petite part,
et cette part n'est pas la meilleure. Voil le grand point. La langue
n'appartient pas en propre aux lettrs. Ce n'est pas un bien dont ils
puissent user  leur guise. La langue est  tout le monde. L'artiste le
plus savant est tenu de lui garder son caractre national et populaire;
il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome
particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut
changer  son gr le sens et les rapports des mots, il sera puni de son
orgueil et de son impit: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais
artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira
de ses lvres qu'un inintelligible murmure.

Gardons-nous d'crire trop bien. C'est la pire manire qu'il y ait
d'crire. Les langues sont des crations spontanes; elles sont l'oeuvre
des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles
ont par elles-mmes un got robuste de terroir: on ne gagne rien  les
musquer.

Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter
l'archasme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moras composer un
lexique  son usage avec des termes tombs en dsutude depuis la reine
Claude et la duchesse Marguerite. C'est crire  plaisir dans une langue
morte, quand il y a tant de joie  parler toute vive notre aimable
langue franaise. Elle est si douce et si frache, si heureuse, si
alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne
croirai jamais au succs d'une cole littraire qui exprime des penses
difficiles dans une langue obscure.

Ne tourmentons ni les phrases ni les penses. Ne nous imaginons pas que
les temps sont venus, que les vieilles littratures vont tomber en
poudre au son des trompettes angliques, et qu'il faut de nouveaux
blouissements  l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de
toutes pices dans les coles sont gnralement des machines compliques
et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos
procds. Il n'y a d'art vritable que celui qui se cache.




LE
GRAND SAINT ANTOINE [22]


[Note 22: _La Tentation de saint Antoine_, ferie  grand spectacle, en
deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivire. Plon et Nourrit,
diteurs.]

M. Henri Rivire vient de runir en album les aquarelles de cette
_Tentation de saint Antoine_ dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on
s'en souvient, un spectacle fort got.. Il y a un art chatnoiresque.
Cet art est  la fois mystique et impie, ironique et triste, naf et
profond, jamais respectueux. Il est pique et narquois avec l'exact
Caran d'Ache; il est suavement et mlancoliquement vicieux avec ce
Willette qui est comme le Fra Angelico des cabarets de nuit. Il est
symbolique et naturaliste avec le trs habile Henri Rivire. Pour moi,
je suis merveill des quarante scnes de la _Tentation_. Elles sont
d'une couleur vive, d'un got hardi, d'un bel effet et d'un grand sens.
Je mets cela bien au-dessus des diablotins du sec Callot. M. Henri
Rivire  voulu que le grand saint Antoine ft assailli, dans sa
Thbade, de tentations prophtiques par rapport  lui, et
contemporaines par rapport  nous. Il a fait sagement,  l'exemple des
vieux matres, car de la sorte le bon ermite nous intresse plus
vivement; nous comprenons mieux la grandeur de sa vertu.  cet gard, du
moins, l'album de M. Henri Rivire est une oeuvre de haute dification.
Moderniser les mrites du pre des anachortes n'tait pas, sans doute,
une oeuvre indiffrente: le matre du Chat-Noir l'a accomplie avec une
heureuse audace. Il a conu le diable en habit noir, montrant au saint
homme notre Paris nocturne et le transportant dans les Halles, qui
regorgent de volailles truffes, de galantines, de melons, de chasselas
de Fontainebleau et de pches de Montreuil. Mais ce n'est l que le
premier assaut du Maudit. Bientt, il se fait croupier et pousse Antoine
dans un tripot o se taille un bac surnaturel avec des caries vivantes;
il se change en banquier isralite et trane Antoine  la Bourse, devant
la statue du Veau d'or. Je n'en aurais jamais fini de dcrire tous les
piges modernes que l'ennemi du genre humain tend au serviteur de Dieu.
Il prend successivement pour engins les applications stupfiantes de la
vapeur et de l'lectricit, le spectacle du ciel, qui, depuis Galile,
n'a plus l'air chrtien, ainsi que le dit M. Sully Prudhomme; la reine
de Saba, qui reprsente apparemment les dangers de l'imagination; un
ballet et la mythologie compare. Dans une de ces dernires preuves,
l'ascte se trouve en face du Bouddha. Il serait curieux d'entendre leur
conversation. Car tous deux, le fils du roi de Capilavistu comme le
pauvre gyptien menrent, de leur gr et par choix, la mme vie de
renoncement, de misre et de pauvret. Mais s'ils se conduisaient de
semblable manire, c'tait pour des fins diffrentes et mme contraires.
L'un y voulait gagner la vie ternelle, l'autre le nant absolu. Je suis
bien fch qu'on n'ait pas recueilli leur entretien.

L'hagiographie et la lgende ont immortalis saint Antoine. Il est
intressant de rechercher ce qu'tait en ralit ce personnage fameux,
et s'il mrite sa gloire en quelque manire. C'est, si vous voulez, ce
que nous allons faire tout de suite. Le vritable saint Antoine n'est
pas tout  fait inconnu. Sa biographie fut crite par saint Athanase,
qui avait vcu prs de lui. Malheureusement, ce petit ouvrage du grand
docteur accorde plus  l'dification qu' la curiosit. Mais le
personnage d'Antoine est si trange, si curieux et; par un certain ct,
si grand, qu'il se dessine de lui-mme. Je vais tcher de le montrer au
naturel, sans me flatter toutefois d'atteindre, autre chose que des
vraisemblances. Si j'y arrive, ce sera dj fort beau.

Saint Antoine se retira au dsert vers l'an 271, sous le rgne
d'Aurlien,  la veille des grandes crises qui prcdrent le triomphe
dfinitif de la religion chrtienne. Il avait alors vingt et un ans,
tant n en 251, proche Hracle d'gypte, dans un village nomm Coman.
Cette date est donne pour certaine. Mais elle peut ne l'tre pas, et, 
tout bien considrer, il serait merveilleux qu'elle le ft. Ses parents
taient de riches laboureurs qui vivaient des bienfaits du Nil. Ils ne
devaient pas tre trs diffrents de ces laboureurs qui ensemenaient
les mmes champs quatre mille ans plus tt et que nous voyons
reprsents demi-nus, les cheveux pais et noirs, le corps rouge comme
la brique, les paules larges, lai taille mince, dans les hypoges de
l'ancien empire. C'taient de bonnes gens, ignorants et fidles. Ils
taient chrtiens, comme tous les paysans de la Thbade. L'vangile
fructifiait parmi ces mes simples et rsignes; le doux gyptien avait
pass insensiblement du culte d'Ammon, dieu unique en trois personnes, 
la religion de Jsus-Christ. La culture grecque avait sans doute pntr
dans les petites villes voisines d'Arsino, d'Aphrodite et d'Hracle;
mais les plus riches paysans, les anciens des villages, comme taient
les parents d'Antoine, se montraient rebelles  l'esprit hellnique.
L'glise o, sous le nom de Jsus, ils retrouvaient le vieux, dieu de
leurs pres, satisfaisait compltement  leur besoin d'idal. Antoine,
en bon petit copte qu'il tait, ne voulut point apprendre les lettres
humaines dans les coles. Contemplatif et sauvage, il restait volontiers
enferm dans la maison. On peut se figurer cette maison comme un petit
d blanc que reflte le Nil  ct d'un maigre bouquet de palmiers.
L'intrieur de la demeure est nu, frais et sombre. C'est l que, tout le
jour, le petit Antoine se tient accroupi, sur une natte.

 quoi songeait-il?  Dieu, qu'il se reprsentait avec une extrme
navet. Dj il devait avoir des visions; mais ces visions taient trs
simples, trs sches. Il n'existait pas alors, pour les fleurir, un
assez pais rameau de lgendes chrtiennes. L'imagination d'Antoine,
bien qu'exalte par la solitude, devait garder  jamais l'aridit du
dsert. Hors le culte et quelques lambeaux des critures, il ne savait
rien. Tout l'univers se rsumait pour lui en quelques contes de voleurs
et de souterrains, tels qu'il en courait en gypte depuis des milliers
d'annes et fort semblables, sans doute,  ceux qu'Hrodote s'est donn
le plaisir de conter.

Il n'avait pas vingt ans quand ses parents, tant morts, lui laissrent
leurs champs fconds par les larmes de cette vieille Isis que la sainte
Vierge avait chasse. Mais Antoine n'aimait pas la terre; il n'avait pas
les gots d'un paysan. C'tait, ds l'adolescence, un religieux; il
avait le don des choses divines; il tait marqu du signe des voyants;
son temprament le destinait  la saintet. Chez ces Orientaux,
certaines facults physiques, soit naturelles, soit acquises,
dsignaient l'homme divin  la vnration publique. Antoine possdait
ces facults au plus haut degr. Il pouvait demeurer longtemps immobile
et  jeun. C'tait le grand point. Il avait aussi beaucoup
d'intelligence et, dans son ignorance, une grande finesse, une
indomptable nergie, un pouvoir irrsistible sur les mes.

On raconte que, six mois aprs avoir perdu ses parents, il entra dans
l'glise au moment o le diacre lisait ce verset de l'vangile: Si vous
voulez tre parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-en l'argent
aux pauvres et me suivez. Ces paroles firent sur lui une impression
profonde, o plutt elles exprimaient ce qu'il sentait intrieurement.
Elles taient la voix de son coeur. Il y obit d'autant plus facilement,
que c'tait obir  soi-mme. Il vendit ses terres  ses voisins et en
distribua l'argent en aumnes, ne se rservant que ce qu'il lui fallait
pour lui et pour sa jeune soeur. Mais, ayant entendu rciter une autre
fois cette parole de Jsus: Ne soyez pas en peine du lendemain, il se
dbarrassa du peu qui lui restait et mit sa soeur dans un couvent de
vierges. Un sacrifice si religieux avait sans doute cot fort peu 
cette me exempte de tout attachement. Pourtant il eut, par la suite,
quelque inquitude sur le sort de la pauvre enfant, puisqu'il entendit
des voix lui reprocher de l'avoir abandonne. C'est sa conscience qui
lui parlait ainsi, mais il se persuada que c'tait un diable, et il
cessa de se tourmenter.

Il y avait dj des ermites en Thbade. De tout temps, le sable brlant
du dsert a mri des fakirs, des derviches et des marabouts. Paul tait
alors le plus clbre des fakirs chrtiens. Il possdait avec plusieurs
autres le grand secret du jene et de l'immobilit, et renouvelait au
bord du Nil les prodiges des gymnosophistes du Gange. C'est le modle
que se proposa Antoine. En vritable Copte, il n'inventait rien. Il se
retira dans le dsert tout proche Hracle et mena la vie d'un saint
homme.

Il se nourrissait seulement de pain et de sel, avec un peu d'eau. Il ne
mangeait qu'une fois le jour aprs le soleil couch et restait
quelquefois deux ou trois journes sans prendre aucun aliment. Il
passait souvent la nuit sans dormir, et, s'il se reposait, c'tait ou
sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. C'est l qu'il
commena  tre tent. La reine de Saba ne vint point le visiter avec un
nombreux cortge. Il n'imaginait rien de semblable, et ses tentations
taient naturellement proportionnes  son esprit. Les dmons qui
tentent les jeunes paysans sont empreints eux-mmes de jeunesse
rustique. Nous ne savons rien de prcis sur les femmes que vit Antoine
dans le dsert; mais il est infiniment probable que, vtues d'une
chemise bleue, fendue sur la poitrine, elles portaient, comme les
fellahines, une cruche sur la tte. Ces femmes le jetaient dans un grand
trouble. Tout ce qui nous est rapport des tentations du saint homme est
d'une simplicit enfantine. Les dmons l'abordaient de nuit avec une
grande lumire. Nous venons pour t'clairer, disaient-ils, et ils
branlaient la cellule de l'ermite. Puis ils prenaient la fuite et
revenaient soudain en battant des mains, en sifflant, en sautant.

Pour le tenter, l'un d'eux lui prsenta un pain; un autre, de l'or. Au
nom de Jsus-Christ, ces malins esprits, saisis de fureur,
s'entre-frappaient les uns les autres. Un d'eux, comme le gnie qui
apparat au pcheur des _Mille et une Nuits_, se prsenta sous la forme
d'un gant dont le front touchait le ciel. Mais Antoine lui cracha au
visage, et le gant s'vanouit. Ces hallucinations le fatiguaient
beaucoup; il redoublait d'abstinence pour les combattre, ne se doutant
pas que les jenes prolongs en fussent la seule cause. Au reste, il ne
pouvait tre ni trs surpris ni mme trs fch de vivre dans cette
sorte de diablerie. C'tait la condition ncessaire du fakirisme, tel
qu'on le concevait alors.

Pour s'engager d'un degr de plus dans la perfection, il alla se cacher
dans un spulcre. Le choix d'une telle demeure n'a rien qui doive nous
surprendre outre mesure, Antoine avait remarqu sans doute, en
s'enfonant dans le dsert, un dicule en forme de cne tronqu, et il
avait reconnu un de ces hypoges o les anciens gyptiens portaient
leurs morts illustres. Ce tombeau avait t sans doute viol par
quelques-uns de ces brigands nomades contre lesquels la pieuse gypte
avait grand'peine, depuis des sicles,  dfendre ses momies. La porte
tait brise, et le bon Antoine entra sans difficult dans la chapelle
funraire. Peut-tre tait-elle spacieuse et magnifiquement orne comme
celle que le scribe Mirri fit construire pour le roi Ousirtesen Ier.
Mirri l'a dcrite lui-mme dans un texte conserv au Louvre et traduit
par M. G. Maspero. Mon matre, dit le scribe, m'envoya en mission pour
lui prparer une grande demeure ternelle. Les couloirs de la chambre
intrieure taient en maonnerie et renouvelaient les merveilles de
construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes sculptes, belles
comme le ciel, un bassin creus qui communiquait avec le Nil, des
portes, des oblisques, une faade en pierre blanche de Roou; aussi
Osiris, seigneur de l'Amenti, s'est-il rjoui des monuments de mon
seigneur, et moi-mme, j'ai t dans le transport et l'allgresse en
voyant le rsultat de mon travail.

Il est infiniment probable que le tombeau o s'en alla vivre Antoine
tait compos, comme les autres, de la chapelle dont nous parlons, d'un
puits et d'un souterrain o reposait le mort. On ne nous dit pas si
Antoine descendit par le puits jusque dans ce souterrain et vint
troubler le sommeil du vieil gyptien embaum. Il est plus probable
qu'il s'installa dans la chapelle, et il n'est pas impossible qu'il y
ait vu des peintures reprsentant des scnes de voyage et de vie
rustique. Il s'y tablit  peu de frais, aprs avoir dpossd une
niche de chacals. Les diables l'y poursuivirent, et il y fut encore
plus tourment qu'auparavant. Sa jeunesse tait loin d'tre teinte, et
les dmons en prenaient avantage sur lui. Si l'on avait un journal du
sjour d'Antoine dans l'hypoge, un lve de M. Charcot ne manquerait
pas de constater chez le saint homme une suite logique de dsordres
nerveux. Mais les documents qui nous ont t transmis sont des plus
vagues. Nous voyons seulement qu' l'hallucination chronique s'ajoutait
parfois l'tat cataleptique. Car, un matin, l'homme qui lui portait 
manger le trouva immobile, ne donnant pas signe de vie. Il le trana
dans l'glise du plus proche village. Antoine y recouvra peu  peu
l'usage de ses sens. Revenu  lui, il conta que des diables l'avaient
battu toute la nuit et demanda qu'on le remit tout de suite dans son
spulcre.

Il y demeura jusqu' l'ge de trente-cinq ans; aprs quoi, il s'enfona
dans les montagnes qui ferment, du ct de l'Orient, l'troite valle du
Nil. Ayant rencontr un chteau en ruine que les gyptiens avaient
construit autrefois pour se dfendre contre les incursions des nomades,
il s'y tablit dans une telle solitude, qu'il ne souffrait mme pas la
vue de ceux qui lui apportaient  manger. Il exigeait que son pain lui
ft jet par-dessus le toit. On pense bien que les diables le suivirent
dans cette citadelle. Ils persistrent  se conduire comme des rustres,
croyant l'tonner par des bousculades et des vocifrations.

Ils lui firent pourtant, un jour, une rflexion assez juste. Ce
chteau, lui dirent-ils, n'est pas  toi. Mais Antoine ne fut pas
sensible  cette remontrance. Il mprisait trop les biens de ce monde
pour avoir, le sentiment exact de la proprit.

Les dmons lui apparaissaient sous des figures de lions, de tigres, de
btes affreuses qui menaaient de le dvorer. Il ne les craignait point:
Pourtant il souffrait souvent de cruelles blessures qu'il attribuait de
bonne foi  la dent et aux griffes de ces dmons. On peut supposer sans
invraisemblance qu'il se blessait ainsi en tombant foudroy par les
accs de la terrible maladie que les mdecins du vieil empire memphite
nommaient la maladie divine et qu'on appelle aujourd'hui l'pilepsie.
Mais, il, tait pay largement de ses misres et de ses pouvantes.

Il avait des extases; tout  coup, le comble de l'difice s'ouvrait, une
clart cleste environnait le saint homme.  cette lumire, dit son
biographe, il reconnaissait la prsence de son Sauveur. Alors il
s'criait, avec la tendresse exquise, la familiarit nave et les doux
reproches des mystiques qui parlent  leur dieu: O tiez-vous, mon bon
Jsus? o tiez-vous? Pourquoi n'tes-vous pas venu plus tt gurir mes
plaies?

Sous les aspects que je viens d'indiquer, Antoine ne se distingue pas
bien nettement des autres solitaires de la Thbade, comme lui
vgtariens et visionnaires. Le fakirisme chrtien devait faire, 
quelques annes de l, des tours de force beaucoup plus merveilleux.
Qu'est-ce que les pratiques d'Antoine auprs de celles de saint Simon
Stylile, qui passa la plus grande partie de sa vie sur une colonne et
gala en immobilit les religieux contemplatifs de l'Inde?

Saint Antoine n'tait pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait
tour  tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses
austrits taient tempres. Quand il fut vieux, ses disciples
obtinrent qu'il leur permt de lui apporter tous les mois des olives,
des lgumes et de l'huile.

Ce qui fait l'originalit et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y
rencontre un extraordinaire mlange d'extatisme et d'activit; contraste
qui se retrouve,  treize sicles de distance chez sainte Thrse. Le
vieil ermite inerte, le visionnaire tranger au monde, est en mme temps
le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il
mne  la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est
un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il
dirige des monastres innombrables et dploie le prompt et clair gnie
d'un grand conducteur d'hommes. Ce mme vieillard qu'on croit occup
tout entier  lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la
Thbade de vastes tablissements et peuple le dsert. Il tablit 
Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre
des couvents qu'il ait fonds. Ceux de Memphis, ses fils ans,
renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une
innombrable arme, une arme obissante, ignorante et froce, trois fois
invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pntre les
moindres dtails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un
bon fonctionnaire romain. Il donne audience  tout le monde; mais il a
soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs.
Ses disciples sont dresss comme des commis, et l'aident  conduire les
importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un gyptien; on l'expdie
lestement. Cet autre est un Irosolymitain, alors on l'coute.
Irosolymitain, c'tait le mot de passe. Ce solitaire est un
politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les
grandes affaires ecclsiastiques, correspond avec les vques et les
docteurs, reoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils,
conduit, rgle tout dans la catholicit. Nu sur une natte, dans sa
montagne sauvage, ce paysan illettr est le chef vnr de l'glise.

C'est le Mhdi des chrtiens. Son activit est prodigieuse: deux fois il
fond  Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidles perscuts et
pour combattre l'hrsie arienne. Vivant, il est dj le grand saint
Antoine. Et il mrite ce nom. C'est par le caractre qu'il est grand. La
fermet du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer,
mais son nergie est enveloppe de douceur et d'amnit. Tous ceux qui
l'approchent admirent sa srnit, sa grce, sa patience. Il garde dans
l'extrme vieillesse la gaiet des petits enfants. Il est joyeux et
recommande l'allgresse comme une vertu. L'arc trop tendu se rompt,
dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus
extraordinaires que le monde ait jamais vus. Il rendit son esprit 
Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jsus-Christ 356
et de son ge le cent cinquime.




ANTHOLOGIE[23]


[Note 23: _Anthologie des potes franais du XIXe sicle_. Alphonse
Lemerre, diteur, 3 vol. in-8.--Posies d'Andr Chnier, avec quinze
compositions de Bida. Charpentier diteur, 1 vol. in-4.]

Si, prenant la voix de l'lgant Mlagre, nous demandons  notre tour:
Chre Muse, qui donc tressa cette couronne de posie? la Muse
rpondra: C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont compose.

L'diteur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilge
de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous
offre quelques fleurs ont t cultives, en grande partie, par le
Bcheur qui prit pour devise _Fac et spera_? Ne se rappelle-t-on point
les gerbes du _Parnasse_? Muguet des potes intimes, orchides bizarres
des ciseleurs et des impassibles, je vous vis clore voil vingt ans!

L'_Anthologie des potes du XIXe sicle_ s'ouvre sur un pote du XVIIIe,
Andr Chnier. M. Andr Lemoyne, dans la premire des notices qui
prcdent les morceaux choisis, s'est charg de donner les raisons pour
lesquelles le fils de la Grecque est reprsent en tte d'un recueil
rserv aux ouvrages d'un ge qu'il n'a point vu. La premire raison est
d'ordre chronologique. Les oeuvres d'Andr Chnier, dit M. Andr
Lemoyne, sont posthumes et furent publies dans notre sicle. En effet,
Latouche en donna l'dition originale en 1819. Cette raison peut
paratre suffisante. On se demandera seulement si, d'aprs le mme
principe, certaines posies de Parny, de Ducis, de l'abb Delille, du
chevalier de Boufflers, etc., publies postrieurement  l'an 1801, ne
devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au
moins aurait-on pu admettre un fragment de la _Piti_, par exemple, le
passage relatif  la captivit du petit Louis XVII au Temple. Outre que
le morceau ne manque pas d'intrt, on aurait dcouvert, en le lisant,
une des sources o puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait
ses premires odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien
omis d'essentiel.

La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthtique et vaut qu'on s'y
arrte. La voici dans toute sa force: Andr Chnier est le vrai
rnovateur de la posie franaise. D'abord, il faut rendre justice  M.
Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante
parmi les potes. En y rflchissant, on est surpris qu'une ide aussi
peu soutenable ait pu s'accrditer mme chez des artistes trangers  la
critique et  l'histoire littraire. La vrit est que, loin d'tre un
initiateur, Andr Chnier est la dernire expression d'un art expirant.

C'est  lui qu'aboutissent le got, l'idal, la pense du XVIIIe sicle.
Il rsume le style Louis XVI et l'esprit encyclopdique. Il est la fin
d'un monde. Voil prcisment pourquoi il est exquis, pourquoi il est
parfait. Certes, il est achev. Il achve un art et n'en commence aucun
autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien sem; il a tout moissonn. C'est
pour lui que l'abb Barthlmy fit aimer la Grce antique aux marquises
poudres et donna aux filles de l'Opra l'envie d'imiter Las et Phryn
en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que
madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs ft soutenu par des
colonnes corinthiennes, que les chambres  coucher ressemblassent  des
temples, que le dossier des chaises ft en forme de lyre et que des
urnes funraires s'levassent sur les chemines. C'est pour lui qu'un
ciseau et des tenailles  la main, M. de Caylus, en veste, la chemise
ouverte, dballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques,
des marbres grecs et des vases qu'il croyait trusques. C'est pour lui
que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour
lui que le peintre David peignait Lonidas et la mort de Socrate. C'est
pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrires de
Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que
les princes et les chanteuses faisaient lever, dans leurs parcs des
fausses ruines, des tombeaux vides et des autels  l'Amiti. C'est pour
lui que l'abb Raynal composait avec motion l'_Histoire philosophique
des sauvages amricains_. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent
connatre des hommes jaunes pleins de simplicit et des jeunes filles
vtues de fleurs  un monde trs civilis qui, par raffinement,
s'prenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles
rvaient dans des jardins anglais de Pamla, de Clarisse et de Julie.
C'est pour lui que les grands seigneurs taient anglomanes,
philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient,
travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopdistes; pour
lui que Voltaire exalta la tolrance, Rousseau la nature, d'Holbach
l'athisme, Mirabeau la libert. Il fut tout ce qu'tait son temps:
no-grec, didactique, encyclopdiste, rotique, romanesque, sensible,
sentimental, tolrant, athe, feuillant. C'est dans les jardins anglais
qu'il vit la nature; son got de l'antique ne fut en ralit que le got
Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il et fait du
pastiche s'il n'et fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse
le XVIIIe sicle.

Il ne devine, il ne pressent rien du ntre. Novateur! personne ne le fut
moins. Il est tranger  tout ce que l'avenir prpare. Rien de ce qui va
fleurir n'est en germe en lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de
Morellet. Il n'a souponn ni le spiritualisme, ni la mlancolie de
Ren, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il
n'a prvu ni les curiosits mtaphysiques ni les inquitudes littraires
qui entranaient madame de Stal et Benjamin Constant vers l'Allemagne.
Il a vu jouer Shakespeare  Londres et il y a moins compris que
n'avaient fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses
veines n'est pas la flamme subtile qui dvora Werther. Il ne porte pas
en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est
point pris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les
enfants de la Rvolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit
moderne. On citerait sans peine, des vers de Lemierre, de Millevoye, de
Fontanes, de Chnedoll, qui nous, touchent de plus prs que les siens
par le ton, l'accent et le sentiment. Il est le moins romantique des
potes. Lamartine l'a bien senti, malgr son peu de critique et d'tude.
En cette jeune victime de la Terreur il a flair, avec la certitude de
l'instinct, l'adepte, le side de ce XVIIIe sicle abhorr, l'ennemi.
C'est l, sans aucun doute, la cause secrte et profonde d'une
antipathie qui s'exprime avec une aveugle injustice dans le _Cours
familier de littrature_. Imaginez, en effet, qu'Andr, chapp aux
bourreaux, ait vcu sous le consulat. Nul doute qu'il n'et frquent la
socit de Suard et de Morellet. Il aurait t du groupe des
philosophes, pousant les passions et les prjugs de ses amis; il
aurait difficilement compris l'tat d'me auquel rpondit le concordat
en politique et le _Gnie du Christianisme_ dans les lettres. Le
voyez-vous publiant son _Herms_, travaillant dans le didactique,
traitant _Atala_ de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares
stupidement pris de l'architecture des Goths, et dplorant le retour du
fanatisme? Tout ce que la jeunesse aimait alors, tout ce qu'exaltait
l'art renaissant lui et fait horreur, le son des cloches, les
cathdrales, les cimetires, les batailles, et les _Te Deum_. De tout ce
qui excitait alors les imaginations, je ne vois gure qu'Ossian et
Malvina dont il et pu s'accommoder; pour tout le reste, l'esprit le
plus dpays, le plus tranger, le plus malheureux.

Mais je crois voir venir un de mes amis du _Parnasse_, je dis des plus
fameux, M. Catulle Mends ou M. Armand Silvestre; je le sens qui me tire
par la manche, je l'entends qui me dit:

-- propos de pote, vous me parlez de religions, et de philosophies, et
de moeurs publiques, et de gots, et de sentiments. Qu'est-ce que cela
en posie? Il importe peu qu'Andr Chnier ait eu les ides de ses
contemporains, et mme qu'il ait eu des ides quelconques. Cela ne
compte pas. Ce qui compte c'est la forme pure, c'est la coupe, le
rythme, un certain pli du vers. Et par l, par quelques csures, Chnier
est moderne. Il est l'initiateur, il est le matre.

J'estime infiniment, pour ma part, les vers bien faits. Je ne crois pas
qu'il y ait de posie sans art ni d'art sans mtier. Mais je soutiens
que, mme pour la forme du vers, Andr Chnier est un pur classique du
XVIIIe sicle. Sans doute il a un dlicieux tour qui lui est propre. Son
vers, ferme et flexible  la fois, est d'une harmonie audacieuse et
charmante; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le
premier des potes de son temps. Mais son art n'est point
essentiellement diffrent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'taient pas
sans prcdent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans
Bertin, dans Parny, surtout dans les _Gorgiques_ de Delille, si on
lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont gure lisibles,
et Parny, qui est exquis.

Nanmoins l'ide que Chnier a ouvert de nouvelles sources  la posie,
tandis qu'en ralit il a puis les anciennes, est reue sans examen
par les potes. L'diteur regrett d'Andr, le savant et dlicat Becq de
Fouquires, pensait comme eux,  ce sujet. Une nouvelle dition des
posies d'Andr Chnier vient de paratre  la librairie Charpentier,
dition somptueuse et magnifique, monument de typographie et d'art, orn
de quinze dessins de Bida. Ce bel in-quarto contient une prface
nouvelle du meilleur des diteurs, o je trouve cette phrase: Pour peu
qu'on tudie avec quelque attention notre posie contemporaine, on sera
frapp de l'influence pntrante que l'art d'Andr Chnier n'a cess
d'exercer sur elle. On voit que M. Becq de Fouquires affirme nettement
l'influence des oeuvres de son pote sur l'cole moderne. Mais quand il
s'agit de l'tablir, il ne laisse pas d'tre embarrass. Il sent bien
qu'il ne peut constater cette influence ni chez Victor Hugo, ni chez
Musset; encore moins chez Lamartine. Il tait trop habile homme pour la
rechercher dans les _Pomes antiques_ d'Alfred de Vigny. En effet, si
l'on peut croire,  premire vue, que trois ou quatre pices de ce
recueil, telles que _Symetha_ et _la Dryade_, procdent des lgies et
des glogues d'Andr, c'est un fait que _Symetha_ fut compose en 1817
et _la Dryade_ en 1815, deux ans, quatre ans avant la premire dition
des oeuvres de Chnier. En dernire analyse, c'est dans les _Pomes
antiques_ de M. Leconte de Lisle et dans les sonnets de M. Jos-Maria de
Heredia, qu'au sentiment de M. Becq de Fouquires se rsume l'action de
Chnier sur la posie moderne. Pour ma part, je ne dcouvre aucune
ressemblance entre la muse hispano-latine de M. de Heredia et les
nymphes de Luciennes qu'voquait l'amant de Fanny. Quant  M. Leconte de
Lisle, on sait que plusieurs de ses premiers pomes sont des tudes
d'aprs l'antique. Il s'abreuva aux sources; c'est dans Homre, dans
Hsiode, dans Thocrite, et non dans Andr Chnier, qu'il cherchait des
formes et des images.

Je dirai plus gnralement que l'influence d'Andr Chnier n'est
sensible chez aucun des potes de ce sicle, et c'est par pure fantaisie
que les diteurs de la nouvelle _Anthologie_ ont plac _l'Aveugle_ et
_la Jeune Captive_ en tte du recueil, comme un portique Louis XVI 
l'entre d'un difice moderne.

D'ailleurs, le divin Andr n'en mrite pas moins d'immortels honneurs.
Il n'a rien  craindre d'une critique rationnelle et fonde sur
l'histoire. Au contraire, plus on l'tudie et mieux on l'admire. Rendu 
son temps, replac dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il
n'apparat plus seulement comme un dlicieux artisan de petits tableaux
et de figurines pseudo-grecques et no-romaines, une sorte de peintre 
la cire et de coroplaste tout riant des souvenirs de Pompi; c'est une
me ardente et vertueuse, c'est un mle gnie o souffle l'esprit d'un
sicle. Et quel sicle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand!
Voyons-le donc, notre Andr, tel qu'il fut en pleine vie, au milieu des
choses. Voyons-le ml au peuple et aux hros de 1789, partageant leur
puissant idal et leurs nobles illusions. Regardez cet homme au large
front, plein de penses et d'images, au cou d'athlte, petit, bilieux,
qui, l'oeil en feu, s'est jet dans la mle des partis, et qui consacra
 la libert son coeur, son gnie, sa vie; c'est lui, c'est le gnreux
Andr. Il unit  la sagesse d'un politique la candeur d'un hros. Il
veut bien tre dupe, si la vertu est trompe avec lui. Ce n'est pas
seulement un artiste ingnieux, c'est un bon citoyen, c'est un homme,
c'est un grand homme. Courageux, loquent, fidle, sage avec nergie,
pur au milieu des crimes, tranger  la violence parce qu'il ignore la
peur, il a le droit de dire:

    Toi, Vertu! pleure ai je meurs.

Sa vie est courte, mais elle est remplie. Non, ce n'est pas un chanteur
insoucieux que les prescripteurs ont fauch par hasard. Andr Chnier
tait dsign aux bourreaux par son courage, par son amour de la
libert, par son respect des lois. Il a vraiment mrit sa mort. Il
tait digne du martyre politique. C'est une grande victime  qui nous
devons un monument expiatoire.




LA SAGESSE DE GYP


I.--LES SDUCTEURS[24]

[Note 24: _Les Sducteurs.--Loulou_. Calmann Lvy, dit., 2 vol. in-18.]

Je tiens Gyp pour un grand philosophe. Et, si l'on me demande comment je
l'entends, je rpondrai que je l'entends comme il faut. Je serais dsol
que cela et l'air d'un paradoxe. Je me garde bien de hasarder des
paradoxes: il faut, pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La
navet me convient mieux. Et c'est en toute innocence que je dclare
que Gyp est un grand philosophe. Mais distinguons. Il y a philosophe et
philosophe. Est dit philosophe, celui qui recherche les principes et les
causes. Ce n'est point proprement la manire de Gyp. En fait de causes,
Gyp n'en connat gure qu'une seule; il est vrai qu'elle est suffisante:
c'est celle qu'on appelle poliment l'amour. Les philosophes qui
recherchent les principes et les causes ressemblent, a-t-on dit, aux
lphants qui, en marchant, ne posent jamais le second pied  terre que
le premier n'y soit bien affermi. Oh! que telle n'est point l'allure de
Gyp! Mais on donne aussi le nom de philosophe  qui s'applique  l'tude
de l'homme et de la socit. La Bruyre a dit: Le philosophe consume sa
vie  observer les hommes, et il use ses esprits  en dmler les vices
et les ridicules.  ce titre, bien que je ne me figure point, Gyp
consume et use par la mditation, il n'est point de philosophe qui ait
plus philosoph que Gyp, et l'on ne peut douter que les petits livres de
Gyp ne soient de grands manuels de philosophie. _Autour du mariage_, _le
Petit Bob_, _Dans l'train_, _Pour ne pas l'tre_, _Plume et Poil_, _Le
plus heureux de tous_, _les Sducteurs_ doivent tre rangs parmi les
recueils moraux o fleurit la sagesse.

C'est sans doute une exquise discrtion que de ne point rvler le
secret de Polichinelle. Mais il y aurait peut-tre aussi quelque
affectation  ne point dire, aprs tant d'autres, que le pseudonyme de
Gyp cache une gracieuse femme, l'arrire-petite-fille de
Mirabeau-Tonneau, dont elle rappelle l'esprit prompt, indocile et
mordant. Je puis dire encore qu'on peut voir en ce moment le portrait de
cette dame  l'Exposition des Trente-Trois, rue de Sze. L'oeil est vif,
la bouche moqueuse, la physionomie charmante. On devine,  voir
seulement ce portrait, que la porteuse de ce joli visage loge en sa
petite personne une me ironique.

Et il est de fait que c'est une terrible railleuse. Elle fait parler,
dans une infinit de spirituels dialogues, tout un monde de viveurs et
d'oisifs, et il ressort de tant de lgers discours que l'homme est, 
l'tat civilis, un vain, grossier et ridicule animal. C'est cette ide,
profondment sincre, qui fait de Gyp un philosophe et un moraliste. Il
a t de mode, pendant quelque temps, d'accuser d'immoralit les jolies
fantaisies que notre auteur semait d'une main ngligente dans la _Vie
parisienne_. Je n'ai jamais compris, pour ma part, cette svrit. Je
n'ai jamais dcouvert dans les dialogues de Gyp la moindre excitation au
vice. Il m'a sembl tout au contraire que le plaisir y tait reprsent
gnralement comme un travail trs compliqu, trs fatigant et tout 
fait strile. Pour ma part, chaque fois que Gyp m'a montr les riches et
les heureux faisant la fte, comme on dit, j'ai senti redoubler en moi
le dsir de vivre dans l'humilit magnifique de la science, _in angello
cum libello_. Oui, je n'ai pu voir les beaux amis de Paulette faire des
bulles de savon et verser du champagne dans le piano, pour se distraire,
sans songer que l'humble rudit qui compose patiemment une mtrique
grecque dans un faubourg de petite ville n'a pas choisi,  tout prendre,
la plus mauvaise part des choses de la vie. Tantt encore, en faisant le
compte des heures vides que Grard a tues pniblement  son cercle,
chez Blanche d'Ivry et chez madame de Fryleuse, ne me suis-je pas
surpris tout  coup songeant--excusez l'tranget de ma rverie-- la
vie simple et remplie de quelque homme de bien, d'un vieux prtre, par
exemple, occup d'tudes et se rveillant dans les nuits d'avril  la
pense qu'il gle et que ses pommiers sont en fleur. Le trait est de
Rollin. Ce bon homme n'entretenait pas d'autre inquitude dans son me
pure comme celle d'un enfant. Je vous dis en vrit que Gyp m'a appris 
estimer le bon Rollin. Elle nous enseigne que les heureux de ce monde ne
sont point dignes d'envie, qu'ils sont misrables dans leurs joies et
ridicules dans leurs lgances. Je m'en doutais bien. Mais tout le monde
ne le sait pas. Gyp semble nous dire: ce n'est ni dans la beaut des
attelages ni dans le luxe des femmes que rside le souverain bien, et
l'on peut passer toutes ses matines de printemps dans l'alle des
Poteaux sans y trouver la joie du coeur. Je me figure que, si saint
Antoine avait lu Gyp dans le dsert, il aurait retrouv un peu de
tranquillit  la pense que le monde ne vaut pas qu'on le regrette. Il
se serait dit que sa tte de mort et son cuelle de bois valaient bien
aprs tout les bulles de savon du petit de Tremble et les coupes de
champagne de Joyeuse. Et puis il n'aurait pu s'empcher de rire, et un
saint qui rit est bien prs de devenir un sage; il est sauv. Plus j'y
songe, plus je suis tent de recommander les oeuvres de Gyp aux
personnes qui professent l'asctisme.

Gyp a pntr philosophiquement la vanit des habits de coupe anglaise.
Je souponne de mon ct qu'il y a quelque vanit dans l'tude de la
prosodie grecque et des mosaques byzantines. Mais, s'il faut choisir
entre les vanits, nous prfrerons celles qui font oublier, qui
consolent, qui donnent  l'existence la paix avec la dignit. Voil ce
qu'enseigne Gyp en souriant. C'est pourquoi je la tiens pour un crivain
des plus moraux. Si j'tais de M. Camille Doucet, je n'aurais point de
cesse que _Dans l'train_ et les _Sducteurs_ n'eussent reu de
l'Acadmie franaise un prix Montyon.

Je sais bien que les femmes de Gyp sont ravissantes et qu'elles ont
autant d'esprit que leurs adorateurs en ont peu. Je sais que Paulette
est exquise, je sais que madame de Flirt et madame d'Houbly sont faites
pour nous donner quelque trouble. Mais que voulez-vous? Il faut bien que
la philosophie s'accommode du charme des femmes. Il n'y a pas de sagesse
capable de supprimer la beaut vivante. Ce serait d'ailleurs une
effroyable sagesse. C'est un fait qu'il y a de jolies femmes sur la
terre. Les livres ne le diraient pas, qu'on le verrait bien tout de
mme. Gyp ne craint pas de nous montrer de ravissantes cratures; mais,
en mme temps, elle nous fait comprendre qu'il est ardu et dcevant de
vouloir les aimer de trop prs, et c'est l justement qu'elle se rvle
moraliste consomm.

Je vous en ferai juge et je prendrai mon exemple dans le dernier livre
de mon auteur. Il s'appelle _les Sducteurs!_ et il est ddi  M. Jules
Lematre. Un livre plac sous un tel vocable ne peut offenser aucune des
Muses. Aussi bien est-ce chose lgre et douce. Je choisirai sans
crainte le dialogue le plus intime de tout le livre, parce qu' le bien
entendre il est aussi le plus philosophique. La scne se passe dans un
petit rez-de-chausse de l'avenue Marceau. Une douce obscurit baigne la
chambre close.

    MADAME D'HOUBLY.--Quelle heure est-il?

    FRYLEUSE.--Je ne sais pas... Ne t'occupe donc pas de l'heure...
    Que t'importe?...

    MADAME D'HOUBLY, _ part_.--Il me tutoie dj...

    FRYLEUSE.--Vous ne savez pas  quel point je suis heureux!

    MADAME D'HOUBLY.--Mais si... je m'en doute... Il doit tre,
    extrmement tard...

    FRYLEUSE, _regardant la pendule_.-- peine cinq heures et
    demie...

    MADAME D'HOUBLY, _bondissant_.--Misricorde! Alors il y a deux
    heures que nous sommes enferms l dedans!...

    FRYLEUSE, _mlancolique_.--Le temps vous a donc paru bien long?

    MADAME D'HOUBLY.--Non... mais...

    FRYLEUSE.--Si... Je le vois bien, allez! Vous regrettez de
    m'avoir accord... ces deux heures...

    MADAME D'HOUBLY.--Mais non... D'abord, je ne regrette jamais
    rien!... Regretter, c'est inutile!...

    FRYLEUSE.--Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas...

    MADAME D'HOUBLY.--Mais du tout!... (_Un temps_.) Je ne peux pas
    mettre ce bouton de bottine sans crochet!... Voulez-vous me
    donner un crochet?...

    FRYLEUSE.--Un crochet? Ah! mon Dieu! mais je n'en ai pas! Je
    n'ai pas song... pas prvu...

    MADAME D'HOUBLY.--Pas prvu?... Ah bien, par exemple!... Si
    j'avais su que vous ne prvoyiez pas, je... Enfin je n'aurais
    pas besoin d'un crochet  boutons, l!

    FRYLEUSE, _dsol_.--Oh!!!

    MADAME D'HOUBLY, _s'acharnant contre son bouton_.--Ah! je ne
    peux pas! il n'y a pas moyen!...

    FRYLEUSE, _craintif_.--Si vous vouliez me permettre...

    MADAME D'HOUBLY.--Oh! je ne demande pas mieux!... J'en ai
    assez!...

    FRYLEUSE, _prenant dans sa main le pied de madame d'Houbly et le
    regardant avec admiration_.--Quel pied!... C'est une
    merveille!...

    MADAME D'HOUBLY, _agace_.--Oh! si c'est pour a que...?

    FRYLEUSE.--Non... pardon. (_Il entreprend vainement de faire
    passer le bouton dans la boutonnire_.) Si vous essayiez avec
    une pingle  cheveux?...

    MADAME D'HOUBLY.--Une pingle  cheveux! Je ne mets pas de ces
    salets-l, moi!

    FRYLEUSE.--Mais vos cheveux sont relevs cependant, et...

    MADAME D'HOUBLY.--Oui... avec un peigne... (_nerve_).
    Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne?

Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas
tendre pour les pauvres sducteurs. Elle raille leur prudence et leurs
artifices; elle mprise leurs travaux; elle est sans piti pour leurs
peines et leurs misres. Elle tient la vieille habilet de M. d'Oronge
pour aussi ridicule que la jeune inexprience de Fryleuse. Elle oppose
victorieusement aux dsirs du petit de Tremble les cinquante-deux
boutons de la robe de madame de Flirt, cinquante-deux boutons, sans
compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus... Il
faut vingt minutes pour les mettre. Enfin elle est ravie de montrer
qu'une goste sensualit jointe  un sot amour-propre fait de l'homme
une fcheuse bte. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et
ces femmes sont d'une misrable petitesse. Pourtant donnez-leur une
seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils
aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une motion profonde
qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitt
de paratre ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de
douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: Ceux-l sont
heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour
l'autre un vivant idal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils
ralisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu' leurs douleurs.
Car elles contiennent plus de joies que la flicit des autres hommes.

Voil encore une inspiration sublime que nous devons  l'auteur de
_Plume et Poil_. J'affirme qu'il y a peu d'crivains qui aident comme
Gyp  la culture et  l'amendement de la personne morale.


II.--LOULOU

Je lis _Loulou_, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des
roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce
sont l des harmonies.

Loulou aussi est dans le train, comme dit Gyp. Je crois mme l'avoir
rencontre tout  l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et
affairs, noirs comme des ombres, nous gotions autour de la table la
douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de libert. Chapeau mou
dfonc sr la tte, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes
disputaient encore  la fatigue et aux brutalits du voyage des restes
de grce et d'lgance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans,
les coudes sur la table, mordait  belles dents la chair d'une pche et
riait  grands yeux de ses voisins embarrasss ou prtentieux. Elle
avait l'air spirituel, effront, bon enfant. Elle tait parfaitement mal
leve. C'tait Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.

D'ailleurs, o ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite
fille moderne; Loulou, c'est la nouveaut vivante du jour. Loulou, c'est
la fleur et le fruit de nos inquitudes et de nos folies. Voulez-vous
son portrait? Gyp l'a enlev en deux ou trois coups de son crayon de
poche. Une toison frise couleur d'acajou, le teint blouissant, des
yeux verts tout paillets d'or, de petites dents de chien dans une
bouche trop grande. Point belle,  peine jolie, mais expressive et
mordante. Elle est au got du jour et ne manquera pas de faire, aprs
son mariage, sensation dans le monde. Elle sera la femme moderne, le
nouvel idal. Son nez, sa bouche, c'est prcisment le nez, la bouche
que nous attendions. Elle a du chien comme on dit, et point de ligne,
rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!

Les femmes majestueuses, d'une beaut de desse, que le XVIIe sicle a
clbres, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour
rien le plaisir d'admirer. Les ingnues  la Greuze nous sembleraient
elles-mmes un peu fades, malgr leur candeur dj rougissante. Il nous
faut mieux que la cruche casse, mieux que le pot au lait renvers
d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche
de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement  Gavroche.

Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais uss et
brls. Et, comme ce vin bleu se dguste dans un fin cristal, la saveur
en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.

Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans
colre et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'
l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de
Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'lgance, ne souponne pas, je
suis sr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le
choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des
mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde,
mettre en dfiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau
Lucien, moins prcieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir
chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui cra Bob,
Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquitude, si la postrit
malveillante, quand elle voudra se reprsenter notre socit, ne sera
pas tente d'emprunter quelques traits aux lgres esquisses des
conteurs de la _Vie parisienne_. Nous nous permettons bien, nous, de
chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni
finesse, ni grce, quelques-uns des secrets de nos trisaeules.

Ceux qui jugeront nos filles d'aprs Loulou diront que ces enfants-l ne
manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilit aimable;
qu'ils n'taient point mchants, mais qu'ils taient aussi mal levs
que possible.

Ils ne se tromperont pas tout  fait. L'ducation en France a perdu de
sa force et de sa fermet. Jadis elle florissait vigoureusement sur
cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle
socit du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cess d'tre
l'excellente ducatrice qui jadis formait ds l'enfance des hommes
capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces
travaux domestiques que la bourgeoisie leva ses fils au-dessus des
nobles et s'empara du gouvernement. Hlas! nous n'avons pas gard le
secret de ce que nos pres appelaient les fortes nourritures. Nous
n'levons plus trs bien nos enfants. On en sera moins surpris
qu'afflig, si l'on songe que l'ducation est faite en grande partie de
contrainte, qu'il y faut de la fermet et que c'est ce que nous avons
surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolrants, mais nous ne
savons plus ni imposer ni subir l'obissance.

Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait
autrefois  la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot
civil. Dans cet tat d'indpendance morale, il est impossible que le
dveloppement des facults de nos enfants soit dirig avec suite.

Quand on tudie (comme l'a fait M. Grard dans un livre plein de sagesse
et d'exprience) l'ducation des filles sous l'ancien rgime, on
reconnat que les plus douces institutrices d'autrefois ne se
contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore tre
respectes et mme parfois redoutes. Les parents s'efforaient alors de
cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les
caressant. L'ducation, selon leur sentiment, tait un corset de fer
qu'on laait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces
gentilshommes pauvres qui disaient firement avoir tout donn au roi,
les vertus domestiques taient encore des vertus militaires. Ils
levaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de
la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel
tait l'avenir. Rien ou presque rien n'tait laiss au sentiment de
l'enfant:

    Le devoir d'une fille est dans l'obissance.

Ces hommes d'pe avaient des ides simples, troites et fortes. Ils y
pliaient tout.

Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons
plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons,
nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition
et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes dshabitus de
ce long regard en arrire qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas
d'ducation sans respect.

Nos convictions sont parfois opinitres, mais en mme temps incertaines
et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable,
puisque tout est contest. Nous avons dtruit beaucoup de prjugs et,
il faut bien le reconnatre, les prjugs--j'entends de nobles et
universels prjugs--sont les seules bases de l'ducation. On ne
s'entend que sur des prjugs; tout ce qui n'est pas admis sans examen
peut tre rejet.

Les parents de Loulou ne savent pas comment lever leur fille, parce
qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'lvent. Et comment le
sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils
appartiennent  ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur
incapacit et leur gosme ont frappes de dchance. Ils font partie
d'une aristocratie qui tombe et s'lve selon qu'elle perd ou gagne,
l'argent qui est sa seule raison d'tre. Ils n'ont d'ide sur rien. Ils
sont eux-mmes flottants et abandonns. Loulou pousse comme une herbe
folle.

Est-ce  dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les
vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents
o Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera
toujours? Non, certes. L'ducation de l'ancien rgime, troite et forte,
ne vaudrait rien pour la socit moderne. Nos aspirations se sont
largies avec nos horizons. La dmocratie et la science nous entranent
vers de nouvelles destines que nous pressentons vaguement.

Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup
d'histoire, de chronologie et de gographie. Elle passe tous ses
examens. C'est le prjug de notre temps de donner beaucoup 
l'instruction. Au XVIIIe sicle, on n'instruisait gure les filles que
dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur
apprendre, et il y a peut-tre dans ce zle trop bouillant un instinct
obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les
aristocraties peuvent vivre longtemps sur des prceptes, des maximes et
des usages, les dmocraties ne subsistent que par les connaissances
usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il
faudrait seulement savoir ce que c'est que la science vritable et ne
pas enseigner  Loulou que d'inutiles nomenclatures.

Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou
savante; mais attachons-nous  l'esprit et non point  la lettre. Que
notre enseignement soit plein d'ides. Jusqu'ici il n'est bourr que de
faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on
mnaget la mmoire des enfants. L'un d'eux disait: Dans un rservoir
si petit et si prcieux on ne doit verser que des choses exquises. Bien
loigns de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des
pavs. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pches.
Je l'ai vue encore courbe sur son pupitre, ple, myope et bossue,
crase de ces noms propres qui sont les vanits des vanits.

Loulou subit en grognant cette incomprhensible fatalit. Rsignez-vous,
Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagre. Il fallait qu'il en ft
d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inacheves,
normes, comme des mondes en formation.

Elles grossissent sans cesse et nous dbordent. En dpit de tous nos
efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les
rduire, les abrger. Nous n'en possdons pas la loi gnrale et la
philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement
sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dgager l'esprit
des sciences, nous en prsenterons la quintessence  la jeunesse. En
attendant, nous y dchargeons des dictionnaires. Voil pourquoi, Loulou,
la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse.




ANTHOLOGIE


Ce matin un gras soleil boit la rose des prs, dore les pampres sur les
coteaux et pntre de ses flammes subtiles les raisins dj mrs. L'air
lger vibre  l'horizon. Assis devant ma table de travail, que j'ai
pousse au bord de ma fentre, je vois, en me penchant un peu, la grange
o les ouvriers dpiquent le bl. Ils prennent de la peine, mais la
belle lumire du jour les baigne et les pntre. Attels au mange qui
met en mouvement la machine  battre, deux chevaux robustes, las et
patients, la tte dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les
roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les
exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes,
coiffs de ce bret bleu venu des Pyrnes en Gironde, apportent sur
leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille,
pieds nus sur la toile grise de l'aire, donnent  mcher par poigne 
la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux
garon enlve, du bout de sa fourche, la paille dcouronne et mutile,
tandis que les grains de bl, verss dans une vanneuse  manivelle,
abandonnent aux souffles de l'air les dbris de leurs tuniques lgres.
Btes et gens agissent de concert avec la lenteur obstine des mes
rustiques. Mais, derrire les gerbes,  l'ombre de la grange, des petits
enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues
barbouilles, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes
hls, le regard ple, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas
sans beaut. La franchise de leur costume rustique traduit avec
exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris
des aeux depuis un temps immmorial, sont d'une simplicit solennelle.
Leur visage, qui n'est empreint d'aucune pense distincte, rflchit
seulement l'me de la glbe. On les dirait ns du sillon comme le bl
qu'ils ont sem et dont ils mchent le pain avec une lenteur
respectueuse. Ils ont la beaut profonde qui vient de l'harmonie. Leur
chair hle sous la poussire qui la couvre, cette poussire des champs
qui ne souille pas, prend dans la lumire je ne sais quoi de fauve,
d'ardent et de riche. L'or des gerbes les environne, une poussire
blonde flotte autour d'eux, comme la gloire de cette antique Crs
parse encore dans nos champs et dans nos granges.

Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie
ces batteurs de bl, ces simples artisans de l'oeuvre par excellence.
Qu'est-ce que ma tche  ct de la leur? Et combien je me sens humble
et petit devant eux! Ce qu'ils font est ncessaire. Et nous, frivoles
jongleurs, vains joueurs de flte, pouvons-nous nous flatter de faire
quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent?
Heureux l'homme et le boeuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste
est dlire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis.
Les ouvriers que je vois de ma fentre battront aujourd'hui trois cents
bottes de bl, puis ils se coucheront fatigus et contents, sans douter
de la bont de leur oeuvre. Oh! la joie d'accomplir une tche exacte et
rgulire! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages crites, si j'ai
bien rempli ma journe et gagn le sommeil? Saurai-je si, dans ma
grange, j'ai port le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain
qui entretient la vie? Saurai-je si j'ai bien dit? Sachons, du moins,
quelle que soit notre tche, l'accomplir d'un coeur simple, avec bonne
volont. Voil dj deux ans que j'entretiens des choses de l'esprit un
public d'lite, et je peux me rendre ce tmoignage que je n'ai jamais
obscurci devant lui la candeur de ma pense. On m'a vu souvent
incertain, mais toujours sincre. J'ai t vrai, et par l, du moins,
j'ai gard le droit de parler aux hommes. Je n'y ai d'ailleurs aucun
mrite. Il faut, pour bien mentir, une rhtorique dont je ne sais pas le
premier mot. J'ignore les artifices du langage et ne sais parler que
pour exprimer ma pense.

Sur cette cte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d'une
terre brlante, aucun livre nouveau n'est venu solliciter ma critique
paresseuse. Je rouvre l'_Anthologie des potes du XIXe sicle_. En 1820,
quand Lamartine publiait les _Mditations_ et faisait jaillir une
nouvelle source de posie, un jeune officier de l'oisive arme de la
Restauration, gentilhomme pauvre, galement tranger au royalisme
servile des fils d'migrs et  la violence criminelle des affilis de
la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour
lui-mme de petits pomes lgants et purs, d'un sentiment nouveau;
scnes antiques animes, vivifies par une me moderne, souvenirs mus
de la vieille France, dont bientt la posie allait pieusement
recueillir les traditions ddaignes et dchires. C'tait Millevoye
encore, Millevoye qu'il faut bien, malgr notre orgueil, retrouver  la
source cache du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes
enfivres, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos lgendes
nationales. Mais c'tait Millevoye plus large et plus pur, dgag des
haillons d'une Muse suranne. Ou plutt ce n'tait plus Millevoye,
c'tait dj Alfred de Vigny. Ses _Pomes_ furent publis en 1822! Moins
abondant, moins largement inspir que Lamartine, il l'emportait ds le
dbut sur le pote des _Mditations_ par la fermet du langage et par la
science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu'aucun pote de son
temps l'audace lumineuse de la pense. Sa destine est singulire. Deux
recueils seulement de posies arquent sa vie assez longue. Le premier
est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L'intervalle de
cette studieuse existence est rempli par des oeuvres de roman et de
thtre dont une, tout au moins, _Servitude et Grandeur militaires_ est
un pur chef-d'oeuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant
les dbuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du
vers sonore et plein qui devait prvaloir. Mais sa pense harmonieuse
formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumire. Son
existence entire goutta un petit nombre de vers.

Est-ce pour cela qu'un pote si rare et du plus intelligent gnie eut
peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long
silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de
l'aliment  la renomme pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor
Hugo, le plus vaillant des ouvriers potes et c'est ce qu'Alfred de
Vigny ne fit pas.

Mais n'y avait-il point, dans sa distinction mme, un obstacle qui
l'cartait de la popularit littraire? Cette tour d'ivoire o l'on dit
qu'il se retirait, qu'tait-ce, sinon son talent mme, son esprit haut
et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son
isolement. Il concevait le pote comme un nouveau Mose sur le Sina des
mes. Il fut calme et ddaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine
et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vcut pas en sympathie
avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Rvolution
ple-mle avec l'loquence parlementaire, l'exaltation patriotique et
les ardeurs librales, tait, dans son essence, une aveugle et violente
raction contre l'esprit du XVIIIe sicle. Ce fut une fuse religieuse.
Les lyriques de 1820  1830 chantent tous le cantique d'un christianisme
thr et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il
n'avait pas le sentiment no-chrtien. Il n'tait mme pas
spiritualiste.  la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athisme
stoque: on connat le beau pome symbolique dans lequel il montre Jsus
suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son
pre cleste. Les nues restent sourdes et le pote s'crie:

    S'il est vrai qu'au jardin sacr des critures
    Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapport,
    Muet, aveugle et sourd au cri des cratures,
    Si Dieu nous rejeta comme un monde avort,
    Le sage opposera le ddain  l'absence
    Et ne rpondra plus que par un froid silence
    Au silence ternel de la divinit.

On ne trouvera pas ces sombres vers des _Destines_ dans la nouvelle
_Anthologie_. On y rencontrera, par compensation, cette _Maison du
berger_ qui, comme le dit si bien un pote, M. Andr Lemoyne, est un
des plus beaux pomes d'amour de tous les ges. C'est aussi
l'expression d'une philosophie sombre et pathtique dont rien ne
surpasse l'loquence douloureuse:

    ..............................................
    Sur mon coeur dchir viens poser ta main pure,
    Ne me laisse jamais seul avec la nature,
    Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
    Elle me dit:....................................
    Je roule avec ddain, sans voir et sans entendre,
     ct des fourmis les populations;
    Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
    J'ignore en les portant les noms des nations.
    On me dit une mre et je suis une tombe.
    Mon hiver prend vos morts comme son hcatombe,
    Mon printemps n'entend pas vos adorations.

    Avant vous j'tais belle et toujours parfume,
    J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
    Je suivais dans les cieux ma route accoutume,
    Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
    Aprs vous, traversant l'espace o tout s'lance,
    J'irai seule et sereine, en un chaste silence;
    Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.

Cette tristesse philosophique est singulire et d'un accent inou dans
le romantisme. Car il n'y faut pas comparer le _Dsespoir_ de Lamartine.
Lamartine blasphmait alors, et le blasphme n'est possible qu'au
croyant. D'ailleurs le _Dsespoir_ est suivi, dans les _Mditations_,
d'une apologie en rgle de la Providence. Quant  Victor Hugo, il naquit
et mourut enfant de choeur. En toutes choses, il changeait d'ides 
mesure que les ides changeaient autour de lui. Son disme seul resta
fixe, dans cette perptuelle transformation.  quatre-vingts ans, ses
croyances n'avaient pas une ride; sa foi en Dieu tait celle d'un petit
enfant. Un soir, ayant entendu un de ses htes nier chez lui la
Providence, il se mit  pleurer.

Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut
pittoresque. Le premier tait un sentiment, le second un got. Et quel
got! Chevaliers, pages, varlets, chtelaine accoude, ple et
mlancolique,  la fentre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus,
taverniers d'enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout
un moyen ge vu, dans l'ombre,  travers un feu de Bengale vert et
rouge; puis toutes les fiances des ballades allemandes, des elfes, des
follets, des gnomes, des fantmes, des squelettes et des ttes de mort.
Les _Ballades_, de Victor Hugo, sont le tmoignage littraire le plus
complet de ce got puril, dont les esquisses de Boulanger et les
lithographies de Nanteuil nous offrent la reprsentation plastique.
L'_Anthologie_, qui me sert de guide, a conserv trs discrtement la
trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les
formes et les couleurs dans une ballade de ce Louis Bertrand, qui
signait, en bon romantique, Alosius Bertrand.

    O Dijon, la fille
    Des glorieux ducs,
    Qui portes bquille
    Dans tes ans caducs...

    La grise bastille
    Aux gris tiercelets
    Troua ta mantille
    De trente boulets.

    Le retre, qui pille
    Nippes au bahut,
    Nonnes sous leur grille,
    Te cassa ton luth.
    ........................

Cela ne vous semble-t-il pas assez _moyen ge_? Mais le chef-d'oeuvre de
ce got est assurment le prologue de _Madame Putiphar_.

Il y a l trois cavaliers symboliques, superbement enlumins:

    Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
    Il porte lgamment un corselet d'acier,
    Scintillant  travers une rsille verte
    Comme  travers des pins les cristaux d'un glacier.
    Son oeil est amoureux; sa belle tte blonde
    A pour coiffure un casque, orn de lambrequins,
    Dont le cimier touffu l'enveloppe, l'inonde
    Comme fait le lampas autour des palanquins.
    ..........................................
    Le second cavalier, ainsi qu'un reliquaire,
    Est juch gravement sur le dos d'un mulet
    Qui ferait le bonheur d'un gothique antiquaire;
    Car sur son rble osseux, anguleux chapelet,
    Avec soin est jete une housse fane,
    Housse ayant affubl quelque vieil escabeau,
    Ou carapaonn la blanche haquene
    Sur laquelle arriva de Bavire Isabeau.
    Il est gros, gras, poussif...

Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps o l'htel de
Cluny fut meubl des dbris du moyen ge et devint un muse. Mais c'est
le troisime cavalier... excusez-moi, le tiers cavalier qui rvle
tout un idal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier:

    Pour le tiers cavalier, c'est un homme de pierre,
    Semblant le Commandeur, horrible et tnbreux;
    Un hyperboren, un gnome sans paupire,
    Sans prunelle et sans front, qui rsonne le creux
    Comme un tombeau vid lorsqu'une arme le frappe.
    Il porte  la main gauche une faux dont l'acier
    Pleure  grands flots le sang, puis une chausse-trape
    En croupe o se faisande un pendu grimacier.
    ............................................

Voil la cavalerie macabre dont le bon Ptrus entendait le galop dans
son coeur! Rve naf de ces jeunes gens lettrs et sdentaires qui, tout
en menant la vie la plus paisible, donnaient  croire au bourgeois
qu'ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crne de leur
matresse! En ce temps-l un Jeune-France n'allait pas au bureau o il
tait expditionnaire sans s'crier avec un rire sarcastique: Je suis
damn!

Ce n'est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique
dont Victor Hugo fut l'expression la plus clatante. Les Jeunes-France
jets avec beaucoup de frnsie et encore plus d'ignorance dans
l'exotisme et dans l'archasme ne suivaient pas moins deux routes
fortunes. Conqurants de cette Germanie potique dcouverte par madame
de Stal, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe prcieuse du
roi de Thul. Ils faisaient passer ainsi dans la littrature franaise,
naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui
fait que la posie des races germaniques retentit indfiniment dans les
mes. Par contre, en tudiant le moyen ge, dont ils se faisaient
d'ailleurs une bizarre ide, ils rveillaient,  l'exemple du grand
Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et dcouvraient
les vritables sources d'inspiration auxquelles une posie nationale dt
s'abreuver et se rafrachir. Ils ne comprenaient pas grand'chose, tant
fort peu philosophes; mais ils avaient de l'instinct: c'taient des
artistes.

Un des plus beaux pomes de cette priode, _Roland_, est sign du nom
obscur de Napol le Pyrnen. C'est l le pseudonyme de M. Napolon
Peyrat, n en 1809 au Mas-d'Azil, dans l'Arige, prs du torrent de
l'Arise, et mort depuis peu, pasteur  Saint-Germain-en-Laye. Ce
_Roland_, une ode dans une ptre, est le joyau du romantisme. On le
trouvera tout entier aux pages 258-263 de l'_Anthologie_ Lemerre. Je
n'en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse
pralable et sans commentaire, me fiant en cette ide que souvent un
fragment d'une belle oeuvre d'art fait deviner la splendeur de
l'ensemble:

    L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols
    S'abattit; le printemps a moins de rossignols
            Et l't moins d'pis de seigle.
    Blonds taient les chevaux dont le vent soulevait
    La crinire argente, et leur pied grle avait
            Des poils comme des plumes d'aigle.

    Ces Mores mcrants, ces maudits Sarrasins
    Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins
            Et nos figues, et nos grenades,
    Suivaient dans les vallons les vierges  l'oeil noir
    Et leur parlaient d'amour,  la lune, le soir,
            Et leur faisaient des srnades.

    Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux, leurs beaux seins bruns,
    Pour eux, leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,
            Pour eux, leur belle joue ovale;
    Et quand elles pleuraient, criant: Fils des dmons!
    Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts
            Ils faisaient sauter leur cavale.

Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son _Aymerillot_:

    Les mes chargeaient l'air comme un nuage noir
    Et notre bon Roland, en riant chaque soir,
           S'allait laver dans les cascades.

Jeu singulier du sort! Napol le Pyrnen est le plus ignor des potes
de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l'heure, il laisse pourtant la
pice de matrise la plus belle et la plus complte de l'art de son
temps.

Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil
dcline et glisse  l'horizon empourpr.

Voici venir le soir. La machine  battre ne fait plus entendre son
ronflement monotone. Les ouvriers fatigus passent sous ma fentre en
tranant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles,
que le couchant allonge dmesurment. Leur marche gale dcle la paix
du coeur, qu'assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dpiqu
trois cents gerbes de bl. Ils ont gagn leur pain. Puis-je dire, comme
eux, que j'ai rempli ma journe?




M. GASTON PRIS

ET LA LITTRATURE FRANAISE
AU MOYEN AGE[25]


[Note 25: _La Littrature franaise au moyen ge, XIe et XIVe
sicles_.--Manuel d'ancien franais, par Gaston Pris. 1 vol. in-18.]

J'ai reu ici, dans les vignes, un livre qui a t pour moi comme, la
visite d'un savant ami. C'est le _Manuel de littrature franaise au
moyen ge_ que M. Gaston Pris rdigea d'abord pour ses lves de
l'cole des hautes tudes et fit ensuite imprimer  l'usage des esprits,
assez rares, qu'anime une curiosit mthodique. Comme la matine tait
chaude et tranquille j'ai emport le livre bienvenu dans un petit bois
de chnes, et je l'ai lu sous un arbre, au chant des oiseaux. Une
lecture ainsi faite est une lecture heureuse. Sur l'herbe, on ne songe
pas  prendre des notes. On lit par plaisir, par amusement et avec
candeur. On est trs dsintress, car il, n'est tel que l'air anim des
bois pour nous rendre indiffrents  nous-mmes et pour dissoudre nos
mes dans les choses. Enfin, l'ombre mouvante qui tremble sur le
feuillet du livre et le bourdonnement de l'insecte qui passe entre
l'oeil et la page mlent  la pense de l'auteur une impression
dlicieuse de nature et de vie.

Avec quelle docilit j'ai suivi, dans mon bois, l'enseignement de M.
Gaston Pris! Comme j'entrais volontiers avec lui dans l'me de nos
aeux, dans leur foi robuste et simple, dans leur art tantt grossier,
tantt subtil, presque toujours symtrique et rgulier comme les jardins
sans arbres des vieilles miniatures! Le malheur est que je dvorai en
quelques heures un livre fait au contraire pour tre longuement tudi,
et dans lequel les notions sont puissamment condenses. C'est pourquoi
je ressens une sorte de trouble et comme une hallucination. Il me semble
que cette vieille France que je viens de traverser si vite, cette terre
bien-aime, avec ses forts, ses champs, ses blanches glises, ses
chteaux et ses villes, tait petite comme le pr que je dcouvre l-bas
entre les branches; il me semble que ces sicles de grands coups d'pe,
de prires et de longues chansons s'coulrent en quelques heures.
Chevaliers, bourgeois, manants, clercs, trouvres, jongleurs,
m'apparaissent comme ces insectes qui peuplent l'herbe  nos pieds.
C'est une miniature dont mes yeux ont gard l'impression, une miniature
si fine qu'on pourrait dcouvrir les plus menus dtails en regardant 
la loupe. Les contes des fes parlent d'une toile d'un tel artifice
qu'elle tenait tout entire dans une coquille de noisette, et sur cette
toile tous les royaumes de la terre taient reprsents avec leurs rois,
leur chevalerie, leurs villes et leurs campagnes. C'tait l'ouvrage
d'une fe. Tel que je me le reprsente sous mon chne, le livre de M.
Gaston Pris ressemble beaucoup  cette toile merveilleuse. Mes mains en
sentent  peine le poids et j'y vois les figures de tous ceux qui, dans
la douce France, aux ges de chevalerie et de clergie, parlrent de
combats, d'amour et de sagesse. Ce que j'admire, c'est la nettet du
tableau. Je vois distinctement la terre, revtue, comme dit le
chroniqueur Raoul Glaber, de la robe blanche des glises. L s'agitent
des hommes simples qui croient en Dieu et s'assurent en l'intercession
de Notre-Dame. Les uns sont des clercs et leur vie, rgle comme la page
d'un antiphonaire, s'exhale avec l'harmonieuse monotonie du plainchant.
Quand ils tombent dans le pch, ce qui est l'effet de la maldiction
d'Adam, ils restent pourtant fidles  Dieu et ne dsesprent pas. Ils
n'ont point de famille, ils crivent en latin et disputent subtilement.
Ce sont les pasteurs du troupeau des mes. Les autres s'en vont en
guerre; il leur arrive parfois de piller des couvents et de mettre  mal
les nonnes, qui sont les fiances de Jsus-Christ. Mais ils seront
sauvs par la vertu du sang divin qui coula sur la croix. Ils ont occis
force Sarrasins et fait maigre exactement le vendredi, et ces bonnes
oeuvres leur seront comptes. Les vilains, qui labourent pour eux, sont
des hommes puisqu'ils ont t baptiss. Ils peuvent endurer de grands
maux sur cette terre, car ils auront part  la flicit ternelle. Le
cur qui chaque dimanche, leur promet le paradis est, dans sa navet,
un merveilleux conomiste.  ceux qui n'ont pas de terre ici-bas, il
montre les terres fleuries du ciel. Le ciel, o Dieu le pre sige en
habit d'empereur, est tout proche: on y monterait avec une chelle, pour
peu que saint Pierre le voult bien, et saint Pierre est un bon homme;
pauvre et de petite naissance, il a de l'amiti pour les vilains et,
peut-tre, quelques gards pour les nobles. D'ailleurs, la sainte
Vierge, les anges, les saints et les saintes descendent  tous moments
sur la terre. Les bienheureux et les bienheureuses n'ont rien d'trange,
ce sont des prud'hommes et des dames qui favorisent,  la manire des
petits gnies et des fes, les personnes qui leur sont dvotes. Les
passages sont perptuels de l'glise triomphante  l'glise militante;
la flche des cathdrales marque la limite indcise entre le ciel, et la
terre. Quant  l'enfer, il est dans la terre mme, et des bergers,
parfois, en voient, au fond des cavernes, les bouches empestes. L'enfer
fait peur, comme dit Franois Villon. Mais de quelque faon qu'on vive,
on compte bien l'viter; on peut, on doit esprer: l'esprance est une
vertu. Parlerai-je du purgatoire? Il n'est presque point distinct de
cette terre o les mes en peine reviennent chaque nuit demander des
prires. Voil le monde du moyen ge; il pourrait tre reprsent,  la
rigueur, par une vieille horloge un peu complique, comme celle de
Strasbourg. Il suffirait de trois tages de marionnettes, que des
rouages feraient mouvoir. En parlant ainsi, je sais bien que je poursuis
mon rve. Car, enfin, les hommes qui vivaient entre le XIe sicle et le
XVe taient soumis comme nous aux lois infiniment complexes de la vie;
l'immense nature qui nous enveloppe les baignait comme nous dans l'ocan
des illusions; ils taient des hommes. Mais ils n'avaient ni nos
craintes ni nos esprances, et leur monde, par rapport au ntre, tait
tout petit. Si on le compare  l'univers de Galile, de Laplace et du
pre Secchi, ce n'tait vritablement qu'un ingnieux tableau  horloge.
Il faut goter la navet de leur imagination. Elle se peint en traits
aimables dans les _Miracles de la Vierge_ et dans les _Vies des Saints_.
La critique savante de M. Gaston Pris en est tout attendrie.
N'est-ce-pas, en effet, une gracieuse histoire que celle de la nonne
qui, par faiblesse de coeur, quitta son monastre pour se livrer au
pch? Elle y revint aprs de longues annes, ayant perdu l'innocence,
mais non pas la foi, car dans, le temps de ses erreurs, elle n'avait
cess d'adresser chaque jour une oraison  Notre Dame. Rentre dans le
monastre, elle entendit ses soeurs lui parler comme si elle ne les
avait jamais quittes. La sainte Vierge, ayant pris le visage et le
costume de celle qui l'aimait jusque dans le pch, avait fait pour elle
l'office de sacristine, de sorte que personne ne s'tait aperu de
l'absence de la religieuse infidle. Mais M. Gaston Pris sait un autre
miracle plus touchant.

Il y avait une fois un moine d'une extrme simplicit d'esprit et si
ignorant qu'il ne savait rciter autre chose qu'_Ave Maria_. Il tait en
mpris aux autres moines, mais tant mort, cinq roses sortirent de sa
bouche en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie. Et ceux qui
l'avaient raill de son ignorance honorrent sa mmoire comme celle d'un
saint. Enfin voici un miracle encore plus ingnu, celui du _Tombeor
Nostre-Dame_. C'tait un pauvre jongleur qui, aprs avoir fait des tours
de force sur les places publiques pour gagner sa vie, songea 
l'ternit et se fit recevoir dans un couvent. L, il voyait les moines
honorer la Vierge, en bons clercs qu'ils taient, par de savantes
oraisons. Mais il n'tait pas clerc et ne savait comment les imiter.
Enfin, il imagina de s'enfermer dans la chapelle et de faire, seul, en
secret, devant la sainte Vierge, les culbutes qui lui avaient valu le
plus d'applaudissements du temps qu'il tait jongleur. Des moines,
inquiets de ses longues retraites, se mirent  l'pier et le surprirent
dans ses pieux exercices. Ils virent la mre de Dieu venir elle-mme,
aprs chaque culbute, ponger le front de son _tombeor_.

C'est dans ces imaginations populaires, c'est dans les lgendes venues
d'Orient, dans les histoires de sainte Catherine et de sainte Marguerite
qu'il faut rechercher, ce semble, les sentiments obscurs, qui, trois ou
quatre fois sculaires, aboutirent  la vocation de Jeanne d'Arc et
rendirent possible,  l'heure du danger, la plus charmante des
merveilles, la dlivrance de tout un peuple par une bergre. Je
m'explique mal sur ce point et je ne pourrais le mieux faire qu'en
sortant tout  fait de mon sujet. Je m'en garderai bien. On peut rver
sous un arbre; encore faut-il quelque suite, mme dans un rve. Cette
figure de la France fodale, que nous venons de dessiner d'un trait
grle et d'une couleur trop vive  l'exemple des enlumineurs des XIVe et
XVe sicles, c'est l'art, c'est la littrature pique, lyrique et sacre
de ces temps, telle que nous la prsente M. Gaston Pris, qui nous en a
suggr l'ide.

M. Pris n'est pas seulement un savant. Il unit au got littraire le
sens philosophique, et son _Manuel de vieux franais_, dont je vous
parle ici, n'a tant d'intrt que parce qu'on y voit constamment les
ides gnrales sortir de l'ensemble des faits. L'auteur nous montre
d'abord la fatalit qui ne cessera de peser sur toute la littrature du
moyen ge et qui dterminera finalement son caractre. Les clercs, qui
presque seuls lisaient et crivaient, gardrent l'usage du latin. Ils
considraient cette langue comme le seul instrument digne d'exprimer une
pense srieuse. C'est l, dit M. Pris, un vnement d'une grande
importance, un fait capital, qui dtruisit toute harmonie dans la
production littraire de cette poque: il spara la nation en deux et
fut doublement funeste, en soustrayant  la culture de la littrature
nationale les esprits les plus distingus et les plus instruits, en les
emprisonnant dans une langue morte, trangre au gnie moderne, o une
littrature immense et consacre leur imposait ses ides et ses formes,
et o il leur tait  peu prs impossible de dvelopper quelque
originalit.

Ddaigns des gens instruits, les crits en langue vulgaire
ne s'adressaient gure qu'aux ignorants. Ce ne pouvait donc tre
d'abord que des contes et des chansons. Et puisque ces chansons taient
faites pour le plaisir des nobles et des bourgeois qui ne lisaient
point, il fallait les leur lire ou mieux les leur chanter. Aussi la
_Chanson de Roland_, et gnralement tous les vieux gestes taient-ils
chants par des jongleurs. De l le caractre essentiellement populaire
de la littrature franaise au moyen ge.

Cette littrature abondante et nave, brutale et pourtant ingnieuse
comme le peuple dont elle tait l'idal, fut surtout modele par les
mains les plus habiles  sculpter les mes, les mains de l'glise.
L'glise la tailla comme une image. Elle lui donna ses principaux
caractres: une foi nave, un air d'enfant tendre et cruel, un got du
merveilleux familier et rustique, une peur disgracieuse de la beaut, de
la chair (ce qui ne l'empchait pas d'tre obscne quand il lui en
prenait fantaisie), une quitude parfaite, la certitude absolue de
possder l'immuable vrit. Ce dernier trait, le trait essentiel, a t
admirablement marqu par M. Gaston Pris.

Le nom, dit ce savant, que nous avons donn au moyen ge, indique
combien il fut rellement transitoire, et cependant ce qui le
caractrise le plus profondment, c'est son ide de l'immutabilit des
choses. L'antiquit, surtout dans les derniers sicles, est domine par
la croyance  une dcadence continue; les temps modernes, ds leur
aurore, sont anims par la foi en un progrs indfini. Le moyen ge n'a
connu ni ce dcouragement ni cette esprance. Pour les hommes de ce
temps, le monde avait toujours t tel qu'ils le voyaient (c'est pour
cela que leurs peintures de l'antiquit nous paraissent grotesques), et
le jugement dernier le trouverait tel encore... Le monde matriel
apparat  l'imagination comme aussi stable que limit, avec la vote
tournante et constelle de son ciel, sa terre immobile et son enfer; il
en est de mme du monde moral: les rapports des hommes entre eux sont
rgls par des prescriptions fixes sur la lgitimit desquelles on n'a
aucun doute, quitte  les observer plus ou moins exactement. Personne ne
songe  protester contre la socit o il est, ou n'en rve une mieux
construite; mais tous voudraient qu'elle ft plus compltement ce
qu'elle doit tre. Ces conditions enlvent  la posie du moyen ge
beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d'autres
poques: l'inquitude de l'homme sur sa destine, le sondement
douloureux des grands problmes moraux, le doute sur les bases mmes du
bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l'aspiration
individuelle et la rgle sociale. (Page 34.)

Quel est donc l'intrt, quels sont donc les mrites de cette
littrature condamne ds sa naissance  une irrmdiable humilit,
ignorant la beaut des formes, la volupt des choses, la Vnus
universelle, et plus trangre encore  ces nobles curiosits,  cette
inquitude de la pense,  ce mal sublime, ce monstre divin que nous
caressons, tandis qu'il nous dvore? Par quels charmes l'immense
bibliothque du moyen ge, longtemps oublie sous la poussire et
dcouverte d'hier seulement peut-elle nous attirer et nous plaire
encore?

Le savant que nous consultons va nous rpondre. Cette littrature
oublie, nous dira-t-il, demeure intressante parce qu'elle est
l'expression nave et surtout puissante des passions ardentes de la
socit fodale. Elle nous intressera encore par la peinture des
relations nouvelles des deux sexes, telles qu'elles se formrent sous
l'influence du christianisme, et elle nous plaira par l'accent, inou
jusque-l, de la _courtoisie_. Enfin, nous goterons, dans les oeuvres
bourgeoises du XIIe sicle, le bon sens, l'esprit, la malice, la
bonhomie fine, la grce lgre, qui sont les qualits de la race, les
dons que les fes de nos bois et de nos fontaines accordrent  Jacques
Bonhomme pour le consoler de tous ses maux.

Et M. Gaston Pris conclut par ces belles paroles:

En somme, le grand intrt de cette littrature, ce qui en rend surtout
l'tude attrayante et fructueuse, c'est qu'elle nous rvle mieux que
tous les documents historiques l'tat des moeurs, des ides, des
sentiments de nos aeux pendant une priode qui ne fut ni sans clat ni
sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la premire fois et
non pour la dernire, la France eut  l'gard des nations avoisinantes
un rle partout accept d'initiation et de direction intellectuelle,
littraire et sociale. (Page 32.)

Et le vieux chne sous lequel je suis assis parle  son tour, et me dit:

--Lis, lis  mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les
refrains se mler au bruissement de mon feuillage. L'me de tes aeux
est dans ces chansons plus vieilles que moi-mme. Connais ces aeux
obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passes. C'est ainsi,
crature phmre, que tu vivras de longs sicles en peu d'annes. Sois
pieux, vnre la terre de la patrie. N'en prends jamais une poigne dans
ta main sans penser qu'elle est sacre. Aime tous ces vieux parents dont
la poussire mle  cette terre m'a nourri depuis des sicles, et dont
l'esprit est pass en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours.
Ne reproche aux anctres ni leur ignorance, ni la dbilit de leur
pense, ni mme les illusions de la peur qui les rendaient parfois
cruels. Autant vaudrait te reprocher  toi-mme d'avoir t un enfant.
Sache qu'ils ont travaill, souffert, espr pour toi et que tu leur
dois tout!




LEXIQUE[26]


[Note 26: _Dictionnaire classique_ de M. Gazier.]

La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe
mes vitres  petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit
lger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon
coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sche 
un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie
monotone retient ma pense dans une rverie mlancolique, et je songe.
Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette
nuit, les arbres sonores frmissaient aux premiers battements de ses
ailes dans le ciel agit, et voici qu'une tristesse paisible est venue
de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles
jaunies tombent sans chanter dans les alles; les btes rsignes se
taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pse sur mes
lvres et sur ma pense. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une ide,
c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid
qui me chassent. La campagne me plat encore quand elle n'a plus de
sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que
je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur
tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau
me dire que je retrouverai  Paris la douce chaleur des foyers amis, les
paroles lgantes des matres et toutes les images des arts dont s'orne
la vie, je regrette la charmille o je me promenais en lisant des vers,
le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chne dans le pr
o paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le
chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce
maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien
tous les maux.

D'ailleurs, j'ai toujours prouv  l'excs l'amertume des dparts. Je
sens trop bien que partir c'est mourir  quelque chose. Et qu'est-ce que
la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non
point en une fois, mais  toute heure; il faut tout laisser en chemin. 
chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux
tres et aux choses. N'est-ce pas l mourir incessamment? Hlas! cette
condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en
affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses?
Resterai-je l, devant la chemine, coutant tomber la pluie, regardant
les langues rapides du feu lcher les sarments et me dsolant sans
raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec
application ma tche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous
entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse
de la vie. Les coliers sont rentrs depuis une semaine dj. Ils font
des thmes, des versions, des dissertations. Vieil colier, je ferai
comme eux ma page d'criture. Et je n'entendrai plus la pluie me
conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonn sur
la table, un petit livre dont l'aspect honnte et modeste inspire des
ides de travail et de devoir. Svrement vtu de percale noire et de
papier chamois, il porte la livre traditionnelle des livres classiques.
C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le _Nouveau
Dictionnaire classique illustr_ de M. A. Gazier, matre de confrences
 la facult des lettres de Paris. Oubli l depuis huit jours par
quelque colier, il m'est plusieurs fois tomb sous la main et je l'ai
feuillet avec beaucoup d'intrt.

C'est un livre nouveau, g de six mois  peine. La premire dition
porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler,
de cette nouveaut vaine et transitoire qu'accompagne souvent une
irrmdiable caducit. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup
de compilateurs dans l'Universit comme ailleurs, beaucoup de petits
Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalit est peut-tre
plus rare et plus difficile en matire d'enseignement qu'en toute autre
matire. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la
structure, par l'esprit. Il est conu et excut d'une faons originale.
Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un
dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-l.

Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demand audience 
Thophile Gautier, le matre, en l'accueillant, lui fit cette question:

--Lisez-vous des dictionnaires?

Baudelaire rpondit qu'il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car
Gautier qui avait dvor les vocabulaires sans nombre des arts et des
mtiers, estimait indigne de vivre tout pote ou prosateur qui ne prend
pas plaisir  lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et
il en savait beaucoup. S'il fit compliment  Baudelaire, quelles
louanges n'aurait-il pas dcernes  notre ami M. Jos-Maria de Hrdia,
l'excellent pote, qui dclare hautement qu' son sens la lecture du
dictionnaire de Jean Nicot procure plus d'agrment, de plaisir et
d'motion que celle de _Trois mousquetaires_! Voil ce que c'est qu'une
imagination d'artiste! Selon le coeur de M. Jos-Maria de Hrdia, la
table alphabtique des pierres prcieuses ou le catalogue du muse
d'artillerie est le plus mouvant des romans d'aventures. Pour moi, qui
y mets moins de finesse et qui ne trouve point d'ordinaire aux mots plus
de sens que l'usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris 
faire l'cole buissonnire dans quelque grand dictionnaire touffu comme
une fort, Furetire par exemple, ou le Trvoux ou bien encore notre bon
Littr, si confus, mais si riche en exemples. Ah! c'est que les mots
sont des images, c'est qu'un dictionnaire c'est l'univers par ordre
alphabtique.  bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre
par excellence. Tous les autres livres sont dedans: il ne s'agit plus
que de les en tirer. Aussi quelle fut la premire occupation d'Adam
quand il sortit des mains de Dieu? La Gense nous dit qu'il nomma
d'abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire
d'histoire naturelle. Il ne l'crivit point parce qu'alors les arts
n'taient pas ns. Ils ne naquirent qu'avec le pch. Adam n'en est pas
moins le pre de la lexicographie comme de l'humanit. Il est trange
que l'antiquit et le moyen ge aient fait si peu de dictionnaires. La
lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date gure que du XVIIe
sicle. Mais depuis lors, que de progrs elle a faits et que de services
elle a rendus! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les
sciences constitues, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce
sont l de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes.
Je vous ai dit que j'aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement
pour leur grande utilit, mais aussi pour ce qu'ils ont en eux-mmes de
beau et de magnifique. Oui, de beau! oui, de magnifique! Voil un
dictionnaire franais, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que
l'me de notre patrie est dedans tout entire. Songez que, dans ces
mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le gnie et la
nature de la France, les ides, les joies, les travaux et les douleurs
de nos aeux et les ntres, les monuments de la vie publique et de la
vie domestique de tous ceux qui ont respir l'air sacr, l'air si doux
que nous respirons  notre tour; songez qu' chaque mot du dictionnaire
correspond une ide ou un sentiment qui, fut l'ide, le sentiment d'une
innombrable multitude d'tres; songez que tous ces mots runis c'est
l'oeuvre de chair, de sang et d'me de la patrie et de l'humanit.

Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon,
fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que
se livraient, pour sa dot, son pre et son mari. La bataille fut
sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse
descendit seule de sa tour et s'en alla contempler les morts, ses beaux
chers morts couchs dans l'herbe et la rose. Et la chanson de geste
ajoute: Elle voulait les baiser tous. Eh bien, je sens aussi une
tendresse profonde me monter au coeur devant tous ces mots de la langue
franaise, devant cette arme de termes humbles ou superbes. Je les aime
tous, ou du moins tous m'intressent et je presse d'une main chaude et
mue le petit livre qui les contient tous. Voil pourquoi j'aime surtout
les dictionnaires franais.

Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par
l'excution. Il mle au vocabulaire franais des lments d'encyclopdie
gnrale. Il admet la terminologie scientifique, qui s'est
considrablement tendue en peu d'annes. Enfin, et c'est sa plus grande
originalit, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir
que l'Universit commence  admettre l'enseignement par les estampes. De
mon temps, je veux dire du temps o j'tais au collge, et ce n'est pas
un temps bien ancien, les professeurs considraient toutes les gravures
indiffremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de
quatrime, entre autres, tenait pour une frivolit indigne d'un jeune
humaniste le plus rapide regard jet sur un portrait ou une estampe. Je
me rappelle, non sans quelque rancune, qu'ayant surpris dans mes mains
une vieille dition du _Jardin des racines grecques_, dont l'exemplaire
reli en veau granit et  demi us par quelque lve de M. Lancelot, de
M. Lematre ou de M. Hamon devait tre sacr pour tout le monde, le
cuistre le saisit, l'ouvrit rudement, puis dchira le frontispice qui
reprsentait un enfant vtu  l'antique ouvrant une grille seigneuriale
de style Louis XIV et pntrant dans un potager dessin dans le got de
Le Ntre, le jardin

    De ces racines nourrissantes
    Qui rendent les mes savantes.

C'tait l pourtant une innocente image, une nave allgorie. Le dessin
en tait d'un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de
Port-Royal n'avaient pas craint d'en gayer un livre destin aux lves
des Petites-coles. Un peu d'art n'alarmait pas leur austrit. Mais cet
ornement profane, qu'avaient souffert les saints de la nouvelle
Thbade, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacrant la
jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c'est avec une sorte
de joie vengeresse qu'aprs vingt-cinq ans je livre son stupide attentat
 l'indignation des gens de got.

La proscription des images tait surtout fcheuse dans les classes
d'histoire. On ne se fait une ide un peu nette d'un peuple que par la
vue des monuments qu'il a laisss. L'histoire figure exerce sur
l'imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des
peuples comme on l'enseignerait  des taupes. Les livres de M. Victor
Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait  et l des costumes et des
difices. Ils firent rvolution. Je vois avec plaisir qu'on a accompli
de grands progrs dans ce sens. J'ai feuillet l'an dernier une histoire
grecque dont l'illustration m'a paru aussi riche que le permettaient le
prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est
de M. Louis Mnard.

Appliquer l'illustration  la lexicographie est une ide trs heureuse
dont il faut fliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un
millier de petites gravures qui compltent, au besoin, les dfinitions
forcment trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m'amusent
et m'instruisent. Je crois qu'elles amuseront et instruiront les
enfants, si toutefois ils ne sont ni plus srieux ni plus savants que
moi. Mais ce qui me parat tout  fait ingnieux dans cette
illustration, ce sont les figures d'ensemble. On trouve aux mots Navire,
glise, Armure, Chteau, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive,
Chemin de fer, etc., etc., des reprsentations de ces divers ensembles
avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot
glise les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire,
des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses
clochetons et ses abat-son, etc. Les coliers d'aujourd'hui sont heureux
d'avoir des livres si commodes et si aimables.




LA PURET DE M. ZOLA[27]


[Note 27: _Le Rve_. Charpentier, dit. 1 vol. in-18]

Nous avons t avertis tout d'abord par une petite note officieuse,
insre dans plusieurs journaux, que le nouveau roman de M. mile Zola
tait chaste et fait exprs pour tre mis entre les mains de toutes les
femmes et mme des jeunes filles. On en vantait la pudeur
exceptionnelle et distinctive. Cette fois, disait la note, cette fois
le romancier a voulu une envole en plein idal, un coup d'aile dans ce
que la posie a de plus gracieux et de plus touchant. Et la note ne
nous trompait pas. M. Zola a voulu l'envole et le coup d'aile, et la
posie et la grce touchante, et si, pour tre potique, gracieux et
touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, 
l'heure qu'il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus potique,
le plus ail et le plus envol des romanciers.

Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. Il
pouse la chastet et nous donne ainsi le plus difiant exemple. On peut
seulement regretter qu'il clbre avec trop de bruit et d'clat cette
mystique alliance.

Ne saurait-il donc tre pudique sans le publier dans les journaux?
Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument
de rclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n'a pas pu.

En vrit, la renomme est parfois importune. Il en est de M. mile Zola
comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un oeuf
et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commres. L'auteur du
_Rve_ confia un jour  son ombre son dsir de quitter nos fanges et de
voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu'il lui
avait pouss des ailes. On les dcrivait, on les mesurait; elles taient
blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des
journalistes, peu tendres d'ordinaire, se sont mus de cette touchante
merveille. Voyez, disaient-ils, comme cette me longtemps vautre dans
le fumier plane aisment dans l'azur. Dsormais l'auteur du _Rve_ passe
en puret sainte Catherine de Sienne, sainte Thrse et saint Louis de
Gonzague. Il faut lui ouvrir  deux battants les salons littraires et
l'Acadmie franaise. Car Dieu l'a rig en exemple aux gens du monde.

Je prfrerais pour mon got une chastet moins tapageuse. Au reste,
j'avoue que la puret de M. Zola me semble fort mritoire. Elle lui
cote cher: il l'a paye de tout son talent. On n'en trouve plus trace
dans les trois cents pages du _Rve_. Devant l'impalpable hrone de ce
rcit nbuleux, je suis forc de convenir que la Mouquette avait du bon.
Et, s'il fallait absolument choisir,  M. Zola ail je prfrerais
encore M. Zola  quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme
inimitable, et l'on ne saurait plaire si l'on n'est plus soi-mme. Quand
il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival
pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout
bas: _l'Assommoir_ a fait mes dlices. J'ai lu dix fois avec une joie
sans mlange les noces de Coupeau, le repas de l'oie et la premire
communion de Nana. Ce sont l des tableaux admirables, pleins de
couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n'est pas apte 
tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir,
exprimer que ce qu'il a en commun avec ses modles; ou pour mieux dire
il ne peint jamais que lui-mme. Certains,  vrai dire, tels que
Shakespeare, ont reprsent l'univers. C'est donc qu'ils avaient l'me
universelle. Sans offenser M. Zola, telle n'est point son me. Pour
vaste qu'elle est, les comptoirs de zinc et les fers  repasser y
tiennent trop de place. C'est un bon peintre quand il copie ce qu'il
voit. Son tort est de vouloir tout peindre. Il se fatigue et s'puise
dans une entreprise dmesure. On l'avait dj averti qu'il tombait dans
le chimrique et dans le faux. Peine perdue! Il se croit infaillible. Il
a cess depuis longtemps d'tudier le modle. Il compose ses tableaux
d'imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est
prodigieuse, et comme il n'a pas de philosophie, il tombe  chaque
instant dans l'absurde et dans le monstrueux. Ce chef de l'cole
naturaliste offense  tout moment la nature.

Cette fois-ci l'erreur est complte et on ne saurait imaginer un roman
plus draisonnable que _le Rve_. C'est l'histoire d'une enfant trouve,
leve  l'ombre d'une cathdrale par des chasubliers qui vivent avec
une pieuse modestie dans une vieille maison hrditaire adosse 
l'glise. L'enfant se nomme Anglique et a t recueillie, un matin de
neige, par les bons chasubliers, sous le porche de Saint-Agns.

Elle devient une brodeuse mystique et retrouve les secrets des vieux
matres brodeurs. Un jeune ouvrier verrier lui apparat une fois, beau
comme un saint Georges de vitrail. Elle reconnat aussitt celui qu'elle
attendait, son rve. Elle l'aime, elle est aime de lui. Elle sait par
avance qu'il est un prince. Son rve ne l'avait point trompe: en effet,
cet ouvrier verrier est Flicien VII de Hautecoeur, le fils de
l'archevque. Anglique et Flicien se fiancent l'un  l'autre. Mais
monseigneur refuse son consentement. Les bons chasubliers, pour rompre
un amour qui les effraye, disent  Flicien qu'Anglique ne l'aime plus
et  Anglique que Flicien pouse une noble demoiselle. Anglique en
meurt. Monseigneur vient lui-mme lui donner l'extrme-onction. Puis, il
la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa
famille: Si Dieu veut, je veux. Alors, Anglique se soulve sur son
lit et reoit Flicien dans ses bras. Elle renat, elle pouse, dans la
cathdrale, le jeune hritier des antiques Hautecoeur. Aprs la
crmonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Flicien, elle meurt
dans ce baiser, et monseigneur, qui avait offici, retourne, dit
l'auteur, au nant divin.

M. Zola termine cette petite fable par une pense profonde: Tout n'est
que rve, dit-il. Et c'est, je crois, la seule rflexion philosophique
qu'il ait jamais faite. Je n'y veux pas contredire. Je crois en effet
que l'ternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie
n'est qu'un songe. Mais j'ai peine  me figurer l'auteur de
_Pot-Bouille_ interrogeant avec anxit le sourire de Maa et jetant la
sonde dans l'ocan des apparences. Je ne me le reprsente pas clbrant,
comme Porphyre, les silencieuses orgies de la mtaphysique. Quand il dit
que tout n'est que rve, je crains qu'il ne pense qu' son livre, lequel
est en effet une grande rverie.

On y parle beaucoup de sainte Agns et de la lgende dore. C'est sous
le portail de Sainte-Agns qu'Anglique a t trouve et c'est l'image
de sainte Agns, vtue de la robe d'or de ses cheveux, qu'Anglique
brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J'ai quelque dvotion
 sainte Agns et je gote si bien la lgende de cette vierge que je
vous la rciterai, si vous voulez, de mmoire, telle qu'elle a t
crite par Voragine:

Agns, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizime
anne, et elle trouva ainsi la vie. Si l'on ne comptait que ses annes,
elle tait encore une enfant; mais elle avait la maturit de l'ge pour
la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme
elle revenait de l'cole, le fils du proconsul l'aima et lui promit des
pierres prcieuses et des richesses sans nombre si elle consentait 
devenir sa femme. Agns lui rpondit: loigne-toi de moi, pasteur de
mort, amorce de pch et aliment de flonie. Car il en est un autre que
j'aime. Et alors elle commena  louer son amant et divin poux... Je
vous conterais tout le reste, pour peu que vous m'en priiez, et surtout
comment le gouverneur l'ayant fait mettre nue, ses cheveux s'allongrent
miraculeusement et lui firent une robe d'or. C'est l un conte charmant,
et les lgendes des vierges martyres, telles qu'elles fleurirent au
XIIIe sicle, sont autant de joyaux dont il faut goter  la fois la
richesse blouissante et la navet barbare. Ce sont les chefs-d'oeuvre
d'une orfvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta
longtemps bloui et ce fut jusqu'au XVIe sicle la posie des pauvres.
Mais M. Zola se trompe fort s'il croit que la religion d'aujourd'hui en
a gard le moindre souvenir. Ces lgendes gothiques, devenues suspectes
aux thologiens, ne sont maintenant connues que des archologues. En
faisant vivre son Anglique dans ce petit monde potique qui emplissait
de joie et de fantaisie les ttes des paysannes au temps de Jeanne
d'Arc, il a fait un trange anachronisme. Il est vrai qu'il suppose que
son hrone a dcouvert elle-mme toute cette ferie chrtienne dans un
vieux livre du XVIe sicle. Mais cela mme est bien invraisemblable.

En ralit, ce qu'apprend une petite fille leve, comme Anglique, dans
la pit,  l'odeur de l'encens, ce n'est point la lgende dore, ce
sont les prires, l'ordinaire de la messe, le catchisme; elle se
confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que
M. Zola ait oubli toutes ces pratiques. Pas une seule prire du matin
ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse
dans ce rcit d'une enfance pieuse et d'une jeunesse mystique.

Aussi son livre n'est-il qu'un conte bleu sur lequel il n'est ni permis
de rflchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien
longuement, bien lourdement crit. J'en sais un autre que je prfre et
que je vais vous dire. C'est le mme, aprs tout, et il s'appelle aussi
un _Rve_. Il est d'un pote trs ingnu et du plus aimable naturel, M.
Gabriel Vicaire. Oui, le mme conte, avec cette diffrence que c'est un
jeune garon et non une jeune fille qui fait le rve, et que
l'apparition, c'est non plus un fils d'vque en saint Georges, mais une
fille de roi avec sa quenouille:

    Vous me demandez qui je vois en rve?
    Et gai, c'est vraiment la fille du roi;
    Elle ne veut pas d'autre ami que moi.
    Partons, joli coeur, la lune se lve.

    Sa robe, qui trane, est en satin blanc,
    Son peigne est d'argent et de pierreries;
    La lune se lve au ras des prairies.
    Partons, joli coeur, je suis ton galant.

    Un grand manteau d'or couvre ses paules,
    Et moi dont la veste est de vieux coutil!
    Partons, joli coeur, pour le Bois-Gentil.
    La lune se lve au-dessus des saules.

    Comme un enfant joue avec un oiseau,
    Elle tient ma vie entre ses mains blanches.
    La lune se lve au milieu des branches,
    Partons, joli coeur, et prends ton fuseau.

    Dieu merci, la chose est assez prouve:
    Rien ne vaut l'amour pour tre content.
    Ma mie est si belle, et je l'aime tant!
    Partons, joli coeur, la lune est leve.

Voil le coup d'aile, voil l'envole, voil la posie, voil le vrai
rve! Quant  celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en
mme temps. J'admire mme qu'il soit si lourd en tant si plat.




LA TEMPTE


Les marionnettes de M. Henri Signoret viennent de nous donner _la
Tempte_ de Shakespeare. Il y a une heure  peine que la toile du petit
thtre est tombe sur le groupe harmonieux de Ferdinand et de Miranda.
Je suis sous le charme et, comme dit Prospero, je me ressens encore des
illusions de cette le. L'aimable spectacle! Et qu'il est vrai que les
choses exquises, quand elles sont naves, sont deux fois exquises. M.
Signoret se propose de faire jouer par ses petits acteurs les
chefs-d'oeuvre, je dirai les saintes oeuvres de tous les thtres. Hier,
Aristophane; aujourd'hui, Shakespeare: demain, Kalidasa. Ses petits
acteurs sont de bois comme les dieux que dtestait Polyeucte. Mais
Polyeucte tait un fanatique; il n'entendait rien aux arts et il
ignorait tout ce qu'un dieu de bois peut contenir de divin et
d'adorable.

Pour moi, je me sens une sorte de pit mle  une espce de tendresse
pour les petits tres, de bois et de carton, vtus de laine ou de satin,
qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes rgls par
les Muses. Mon amiti pour les marionnettes est une vieille amiti. Je
l'ai dj exprime ici l'an pass. J'ai dit que les acteurs de bois
avaient, selon moi, beaucoup d'avantages sur les autres. Et je suis trs
flatt de voir que M. Paul Margueritte, qui a le got fin, l'amour du
rare, le sens du prcieux, est aussi fort partisan des acteurs
artificiels et minuscules. Il a fait,  propos du Petit-Thtre, un
loge ingnieux des marionnettes.

Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prtes. Et tandis que le
nom et le visage trop connus d'un comdien de chair et d'os imposent au
public une obsession qui rend impossible ou trs difficile l'illusion,
les fantoches impersonnels, tres de bois et de carton, possdent une
vie falote et mystrieuse. Leur allure de vrit surprend, inquite.
Dans leurs gestes essentiels tient l'expression complte des sentiments
humains. On en eut la preuve aux reprsentations d'Aristophane. De vrais
acteurs n'eussent point produit cet effet. L le raccourci ajoutait 
l'illusion. Ces masques de comdie antique, ces mouvements simples et
rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grce singulire.
Je n'aurais point si bien dit, mais j'ai senti de mme. J'ajoute qu'il
est trs difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se
rendre potiques. Les marionnettes le sont naturellement: elles ont  la
fois du style et de l'ingnuit. Ne sont-elles pas les soeurs des
poupes et des statues? Voyez les marionnettes de _la Tempte_. La main
qui les tailla leur imprima les caractres de l'idal ou tragique ou
comique.

M. Belloc, lve de Merci, a model pour le Petit-Thtre des ttes
d'un grotesque puissant ou d'une puret charmante. Sa Miranda a la grce
fine d'une figure de la premire Renaissance italienne et le parfum des
vierges de ce bienheureux XVe sicle qui fit refleurir pour la seconde
fois la beaut dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de
gaze lame d'argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute
l'lgance arienne des formes appartient en propre au dclin de l'art
hellnique.

Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles
Paule Verne et Ccile Dorelle. Quant aux plus mles acteurs du drame,
Prospre, Galiban, Stephano, c'taient des potes tels que MM. Maurice
Bouchor, Raoul Ponchon, Amde Pigeon, Flix Rabbe, qui les faisaient
parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n'a point ddaign de dire le
prologue, ainsi que le gai rle du bouffon Trinculo.

Les dcors, certes, avaient aussi leur posie. M. Lucien Doucet a
reprsent la grotte de Prospero avec cette grce savante qui est un des
caractres de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau dlicieux
ajoutait une harmonie  la posie de Shakespeare.

La traduction de _la Tempte_, que nous venons d'entendre, est de M.
Maurice Bouchor. Elle m'a beaucoup plu et j'ai grande envie de la lire 
loisir. Elle est en prose, mais d'une prose rythme et image. Je ne
puis que donner ce soir l'impression d'un moment. Au reste il y a
quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un
pote, c'est un pote qui aime la posie, disposition plus rare qu'on ne
croit chez les potes. C'est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de
Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et
trs sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honntes plaisirs
de la table. Il fallait M. Bouchor pour nous donner quelque ide de ce
style shakespearien que Carlyle a si bien nomm un style de fte.

On s'accorde  croire que _la Tempte_ est la dernire en date des
oeuvres de ce grand Will et celle qu'il donna pour ses adieux au thtre
avant de se retirer dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon. Il
approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public
et dsirait fort mener la vie de _gentleman farmer_. Il n'avait pas
d'ambitions littraires. On a cru voir dans la scne o Prospero
congdie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonant aux
prestiges de son art et de son gnie.

Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de
son gnie et ne songeait qu' planter un mrier dans son jardin.
D'ailleurs on a tout vu, tout trouv dans _la Tempte_, et on a eu
raison. Il y a de tout dans cette oeuvre prodigieuse. C'est, si l'on
veut, une pice gographique du genre du _Crocodile_ de M. Victorien
Sardou, un Robinson mis sur la scne avant Robinson, pour un public
curieux de voyages et navigation. Et, de fait, _la Tempte_ traite des
moeurs des sauvages telles qu'on les connaissait au temps d'Elisabeth.

C'est aussi une ferie, et la plus belle des feries; c'est encore un
trait de magie ou un symbole moral. C'est enfin une pice politique,
une tude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l'tendue et
la profondeur des vues, ces tragdies d'tat dont on faisait grand cas
dans notre XVIIe sicle franais.

J'avoue qu' cet gard le personnage de Caliban m'intresse et
m'inquite beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l'avenir est 
Caliban. Ariel, entre nous, est fini; il n'aspire plus qu'au repos et 
la libert. Dieu me garde de mdire d'un esprit si charmant. C'est un
ministre accompli. Il excute trs habilement les ordres du souverain.
Il opre les arrestations avec dextrit. Il s'empare des gens sans les
molester. Il divise, il endort les ennemis de la constitution. Tous les
ministres n'en sauraient faire autant. Il est trs autoritaire avec des
faons gracieuses. Ses dehors sont sduisants et il sait, quand il lui
plat, se changer en nymphe orade. Ajoutez  cela qu'il se plonge dans
les entrailles de la terre, mme lorsqu'elle est durcie par la gele. 
ce trait on reconnat un ingnieur des mines prompt  descendre dans les
bennes et jaloux de payer de sa personne. Il a t ministre des travaux
publics avant d'tre ministre de l'intrieur, et il a su remplir
parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l'esprit souple,
rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages;
c'est un vrai gnie de l'air.

Mais finalement on ne sait s'il dirige ou s'il est dirig. Il chappe
sans cesse  Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par
lui rendre sa libert et l'loigner dfinitivement des affaires. Enfin,
Ariel appartient depuis trop longtemps  ce que nous appelons les
classes dirigeantes.

Quant  Caliban, c'est une brute, et sa stupidit fait sa force. Ce
veau de lune, comme l'appelle Stefano, est le peuple et le peuple tout
entier. Dans l'opposition, il est sans prix. Il a pour dtruire
d'tonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il
souffre. Il ne sait o il va; cependant, sa marche est lente et sre; en
rampant il s'lve insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c'est
qu'il a des instincts et peu d'intelligence. L'intelligence est sujette
 l'erreur; l'instinct ne trompe jamais. Il a de grands besoins, tandis
que l'exquis Ariel n'en a plus. C'est un animal, il est hideux, mais il
est robuste. Il a voulu pouser la fille de son prince, la belle
Miranda; il s'y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donne.
Mais il est patient, il est entt: un jour, il obtiendra une autre
Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il cre beaucoup de
difficults aux gouvernants. Il gmit, il menace, il murmure sans cesse.
Il aime  changer de matre, mais il sert toujours. Prospero lui-mme en
convient. Tel qu'il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de
lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des
services. C'est l un aveu qu'il faut retenir et quand ensuite le
prince donnera  Caliban les noms d'esclave abhorr, d'tre capable de
tout mal, d'ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcire, on
reconnatra que ce n'est point l le langage de la justice. Si, dans le
conflit sans cesse ouvert entre le matre et l'esclave, le noble duc de
Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une
modration parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre
cette justice  Prospero qu'il s'est efforc d'clairer l'intelligence
du malheureux Caliban. Il n'a rien pargn pour faire de la brute un
homme et mme un lettr. Peut-tre n'a-t-il accompli cette tche qu'avec
trop de zle et d'empressement. Prospero est lui-mme un savant. C'est
aussi un idologue.  Milan, tandis qu'il tudie dans des bouquins l'art
de gouverner, des conspirateurs lui enlvent son duch et le relguent
dans une le dserte o il recommence ses expriences. Il vit dans les
livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothque est plus
prcieux qu'un duch. Il est aussi persuad qu'aucun de nos hommes
d'tat rpublicains des avantages de l'instruction, en quoi il se
prpare la dception que ceux-ci commencent  prouver. Il envoie
Caliban  l'cole. Mais Caliban, qui n'est point fait pour goter les
joies pures de l'intelligence, veut tre riche ds qu'il sait lire. 
Prospero, qui lui vante les bienfaits de l'instruction, il rpond tout
net:

Vous m'avez appris  parler, et le profit que j'en retire est de savoir
comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir enseign votre
langage!

 l'origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Caliban, le
gouvern, n'taient pas si tendus. Il y eut mme une priode de bonne
entente et de sympathie. Caliban n'en a pas perdu la mmoire:

--Cette le est  moi, dit-il au duc de Milan; elle est a moi de par
Sycorax, ma mre. Dans les premiers temps de ton arrive, tu me faisais
bon accueil, tu me donnais des petites tapes d'amiti, tu me faisais
boire de l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais comment il faut
nommer la grosse lumire qui brle pendant le jour et aussi la petite
lumire qui brle pendant la nuit; et alors, moi, je t'aimais et je te
montrais toutes les ressources de l'le, les ruisseaux d'eau frache,
les creux d'eau sale, les places striles et les places fertiles. Que
je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les charmes de ma mre,
chauves-souris, escarbots et crapauds s'abattent sur vous! Car je
compose  moi seul tous vos sujets, moi qui tais d'abord mon propre
roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant
que vous me retenez le reste de l'le.

On voit que le gouvernement de cette le est entr dans l're des
difficults et que la crise sociale y est fort aigu. Caliban demande 
Prospero tous les biens de ce monde, et Prospero, qui les lui a
peut-tre promis, est bien embarrass de les lui donner. D'ailleurs, le
fils de Sycorax est difficile  satisfaire; il veut tout et ne sait ce
qu'il veut, et, quand on lui donne la chose qu'il a demande, il ne la
reconnat pas.

Encore Prospero et Caliban arriveraient-ils parfois  s'entendre sans la
question religieuse qui les divise constamment. Ils n'ont pas les mmes
dieux, et c'est l un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un
savant et un philosophe, se fait de l'univers une reprsentation
purement rationnelle. Il n'interprte pas les phnomnes cosmiques 
l'aide de la fantaisie et du sentiment. L'observation, l'exprience et
la dduction sont ses seuls guides. Il ne crot qu' la science, Caliban
a une tout autre foi. Sa mre, Sycorax, tait sorcire. Et c'est ce dont
Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu
Stbos, qui avait le corps peint de diverses couleurs,  ce que
rapporte Eden dans son _Histoire des voyages_. Avec l'aide de ce dieu,
Sycorax tait puissante. Elle commandait  la lune; elle faisait 
volont le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes
efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. Il est
bien naturel que Caliban adore Stbos. C'est un dieu taill  coups de
hache qui parle aux sens grossiers et  l'imagination simple du
troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l'me
obscure de Caliban un secret besoin de posie et d'idal que Stbos
satisfait avec abondance. Songez que Stbos est pittoresque et frappe
le regard, plant comme un pieu et tout barbouill de vermillon et
d'azur.

Enfin, Prospero est-il absolument sr que Stbos ne soit pas le vrai
dieu?




LA TRESSE BLONDE[28]


[Note 28: Par Gilbert-Augustin Thierry. Quantin, diteur, in-18.]

J'ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C'est
Florentin Loriot qu'il se nomme. Il a l'me exquise et sauvage. Il lit
peu et mdite beaucoup, et toutes les ides qui entrent dans sa tte
prennent un sens mystique. Peintre et pote, il dcouvre des symboles
sous toutes les images de la nature. Il est  la fois le plus naf et le
plus ingnieux des hommes. Il croit tout ce qu'il veut et ne croit
jamais rien de ce qu'il entend. Innocent, candide, prodigieusement
entt, il se ferait hacher pour une ide, et, s'il n'est pas martyr 
cette heure, la faute en est uniquement  la douceur des moeurs
contemporaines.

Quand il vient  Paris, o il ne fait que des sjours trop rares et trop
courts, il apporte  ses amis, avec son sourire, des trsors de rve et
de pense. Il arrive toujours au moment o on l'attend le moins et il
est toujours le bienvenu. C'est une joie que de le voir entrer, son
carton d'aquarelles sous le bras, ses poches bourres de bouquins en
lambeaux et de manuscrits illisibles, bienveillant, absent de tout,
radieux, le regard perdu dans le vide.

--Asseyez-vous, Florentin Loriot, et donnez-nous de fraches nouvelles
de la Providence. Comment va l'Absolu, comment se porte l'Infini?

Et le voil droulant sa mtaphysique. Oh! sa mtaphysique, c'est un
cahier d'images avec des lgendes en vers. Mais Florentin Loriot est
subtil et dispute habilement.

La dernire fois que j'eus le plaisir de le voir, il m'exposa ses
thories sur le roman.

--Mon ami, me dit-il, faites du roman d'aventures; rien n'est beau que
cela.

Il venait de dcouvrir _les Mousquetaires_, et cette dcouverte avait
t suivie pour lui de quelques autres plus merveilleuses. Il m'en fit
part avec une grce dont je ne saurais pas mme vous montrer l'ombre.
Mais ce qu'il disait revenait en somme  ceci.

Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et
pour instruire, il n'est tel que les contes. Homre en faisait aussi.
Nous avons chang cela et c'est notre tort. Les romanciers d'aujourd'hui
se contentent d'observer des attitudes ou d'analyser des caractres.
Mais les attitudes n'ont par elles-mmes aucune signification et partant
nul intrt. Quant aux caractres, ils demeurent obscurs pour ceux qui
s'obstinent  les tudier par le dedans. L'action seule les rvle.
L'action, c'est tout l'homme. Je vis, donc je dois agir, s'crie
Homonculus ds qu'il sort de la cornue dans laquelle Wagner l'a
fabriqu. Il n'y a point d'intrt rel, il n'y a point mme de vrit
vritable  me montrer l'homme intrieur qui est incomprhensible.
Replacez-le dans le monde, au sein de l'univers matriel et spirituel.
Montrez-le aux prises avec sa destine; montrez-nous Dieu partout (mon
ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrtien), agissez, agissez,
agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le
matrialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues
transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez cr
le vrai, le grand roman d'aventures.

Voil ce que mon ami Florentin Loriot a trouv sous ses pommiers. Il
veut des _Mousquetaires_, mais des _Mousquetaires_ mystiques. Il aime
les aventures, mais les aventures spirituelles.

Encore resterait-il  savoir si la plus grande des aventures humaines
n'est pas la pense. M. Stphane Mallarm a pris, dit-on, pour hros
d'un drame de cape et d'pe un fakir qui n'a pas fait un seul mouvement
depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le thtre de
vicissitudes incessantes. Je ne rpondrais pas que, s'il lui fallait
absolument choisir un hros, mon ami Florentin Loriot ne prfrt au
Porthos d'Alexandre Dumas pre le fakir de M. Stphane Mallarm. En
somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c'est
que le roman cesse d'tre naturaliste parce qu'tre naturaliste c'est
n'tre rien. Ce qu'il demande c'est que le roman soit moral, qu'il
procde d'une conception systmatique du monde et soit l'expression
concrte d'une philosophie.

C'est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M.
Gilbert-Augustin Thierry, _la Tresse blonde_. En effet, ce livre, conu
fortement et noblement crit, fut inspir, si j'en crois la prface, par
un idal qui n'est pas sans analogie avec l'idal de mon ami, le
philosophe du Perche.

Dsormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l'tude de l'homme (par le
roman) doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme, vers
ces rgions de l'infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais
atomes  l'agitation impuissante. Se haussant vers l'occulte, s'levant
jusqu'au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer
d'abord  pntrer les abmes rputs impntrables,  percer les
tnbres dont l'absolu enveloppe son tre: sa logique continue, sa
justice immanente, sa morale implacable--les lois mmes de son ternit.
Vers le _dieu inconnu!_... poursuite malaise, mais exploration
ncessaire, puisque la dit cherche, un Tout vivant et personnel, nous
enveloppe et nous enlace--nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que
par lui.

Si ces choses sont obscures, en soi, et naturellement, l'ide de M.
Thierry ne s'en dgage pas moins avec une suffisante clart. Selon
l'auteur de _la Tresse blonde_, l'action romanesque doit avoir pour
ressort la fatalit. C'est peu que d'y montrer des hommes: les hommes ne
sont rien; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent
et martlent nos destines. Il faut crer, non seulement des tres, mais
encore des sorts. C'est le roman moral, c'est le roman philosophique,
c'est le roman enfin comme l'entendait mon ami du pays des pommiers,
avec cette diffrence que celui-ci pensait en chrtien et que M. Thierry
incline vers une sorte de dterminisme mystique. Je signale ces thories
parce qu'elles sont de nature  soulever une discussion intressante au
moment o l'on reconnat gnralement l'inanit du naturalisme qui
n'est, en somme, que la ngation de l'intelligence, de la raison et du
sentiment.

Le naturalisme interdit  l'crivain tout acte, intellectuel, toute
manifestation morale; il mne droit  l'imbcillit flamboyante. C'est
ainsi qu'il a produit la littrature dite dcadente et symbolique. Son
crime impardonnable est de tuer la pense. Il est tomb, de non-sens en
non-sens, jusqu'aux plus lamentables absurdits. Ses prtentions taient
de relever de la science et de procder d'aprs la mthode
exprimentale. Mais qui ne voit que la mthode exprimentale est
absolument inapplicable  la littrature? Elle consiste  provoquer 
volont un phnomne dans des conditions dtermines. Or, il est clair
qu'une telle mthode est hors de nos moyens.

Mais prenons, si vous voulez, le mot d'exprience dans un sens
mtaphorique, et admettons qu'il y ait, en art, une sorte de mthode
idalement exprimentale. Toute exprience suppose une hypothse
pralable que cette exprience a pour but de vrifier. Or le
naturalisme, s'interdisant toute hypothse, n'a aucune exprience 
faire. Le chef de cette cole littraire, qui parle tant d'expriences,
rappelle  cet gard un physiologiste for connu dans l'histoire des
sciences; le bonhomme Magendie, qui exprimenta beaucoup sans aucun
profit. Il redoutait les hypothses comme des causes d'erreur. Bichat
avait du gnie, disait-il, et il s'est tromp. Magendie ne voulait pas
avoir de gnie, de peur de se tromper aussi. Or, il n'eut point de gnie
et ne se trompa jamais. Il ouvrait tous les jours des chiens et des
lapins, mais sans aucune ide prconue, et il n'y trouvait rien, pour
la raison qu'il n'y cherchait rien. Cela, c'est le naturalisme dans
l'ordre scientifique. Claude Bernard, qui succda  Magendie, rendit ses
droits  l'hypothse. Il avait l'imagination grande et l'esprit juste.
Il supposait les choses et les vrifiait ensuite, et il fit de vastes
dcouvertes. Si l'hypothse est ncessaire dans l'ordre scientifique, on
ne croira pas qu'elle soit funeste dans l'ordre littraire, et l'on
permettra  M. Gilbert-Augustin Thierry de considrer, avec des ides
prconues, les fatalits de l'atavisme, la lutte pour la proie et mme
le conflit de la suggestion et de la responsabilit.




BRAVE FILLE[29]


[Note 29: Par M. Fernand Calmettes, _Socit d'ducation de la
jeunesse_, 1 vol. in-8, figures.]

Il y a eu deux ans au mois d'aot dernier, je traversais avec trois ou
quatre amis, pieds nus, la baie de Somme  mare basse. Nous nous
loignions de ces hauts remparts de Saint-Valry dont l'embrun a couvert
les vieux grs d'une rouille dore. Mais ce n'avait pas t sans nous
retourner plusieurs fois pour voir l'glise merveilleuse qui dresse sur
ces remparts ses cinq pignons aigus percs, au XVe sicle, de grandes
baies  ogives, son toit d'ardoises en forme de carne renverse et le
coq de son clocher. Devant nous le sable blond de la baie s'tendait
jusqu' la pointe bleutre du Hourdel, o finit la terre, et jusqu'aux
lignes basses de ce Crotoy, qui reut Jeanne d'Arc prisonnire des
Anglais. Au large, d'o soufflait le vent du nord, on apercevait une
golette norvgienne charge sans doute de planches de sapin et de fer
brut. Le soleil enflammait le bord des grands nuages sombres. L'infini
rude et dlicieux nous enveloppait et nous songions  des choses trs
simples. Puis, suivant la pente naturelle de mon esprit, j'en vins  ne
plus penser  rien. Nous avancions lentement, traversant  gu les
petits ruisseaux peupls de crabes et de crevettes et sentant parfois
sous nos pieds, dans le sable, le tranchant des coquillages briss.
Autour de nous, l'eau n'avait point de sourires et le vent n'avait point
de caresses; mais des souffles salubres nous versaient dans la poitrine
une joie paisible et l'oubli de la vie. Tout  coup, j'entendis mon nom
jet dans le vent comme un appel affectueux. J'en fus tout tonn. Il me
paraissait inconcevable que quelqu'un se rappelt encore mon nom, alors
que je l'avais moi-mme oubli. Je ne me sentais plus distinct de la
nature et ce simple appel me fit tressaillir. Il faut vous dire que je
n'ai jamais t bien sr d'exister; si,  certaines heures, j'incline 
croire que je suis, j'en prouve une sorte de stupeur et je me demande
comment cela se fait.

Or,  ce moment-l rellement je n'tais pas, puisque je ne pensais pas.
Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se
rapprocha et, m'tant tourn du ct d'o venait le son, je vis une
espce de marin coiff d'un bret bleu, serr dans un tricot de laine,
qui s'lanait vers moi  grandes enjambes, les pantalons relevs
au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers
ferrs qu'il portait en sautoir. Son visage tait bronz comme celui
d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour
avoir beaucoup pris de ris et longtemps tir sur le cordage.

--Tu ne me reconnais pas? me dit-il.

Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le tmoin
de ces annes de jeunesse dont le got fut tant de fois amer et dont le
parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous tions alors!
Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon
vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous
avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples
soldats, dans un rgiment de la garde nationale mobilise, sous les
ordres du brave capitaine Chalamel. Portant cte  cte le kpi 
passepoil rouge et la vareuse  boutons de cuivre, nous dfendions Paris
de notre mieux, mais je dois convenir que nous tions des soldats d'une
espce particulire. Il me souvient que, pendant la bataille du 2
dcembre, placs en rserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions
le _Silne_ de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans
la Marne. Tandis qu' l'horizon de la campagne grise et nue les
batteries prussiennes faisaient traner des flocons blancs au-dessus des
collines, tous deux, assis sur la berge, prs des fusils en faisceaux,
nos fronts penchs sur un petit _Virgile_ de Bliss, que j'ai encore et
qui m'est cher, nous commentions cette gense que le pote, par un
dlicieux caprice, enchssa dans une idylle. Il chante comment dans le
vide immense furent condenses les germes de la terre, de l'air, des
mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes
choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc. Fernand
Calmettes sortait alors de l'cole des chartes, o il avait soutenu une
thse sur les manuscrits de Tacite.

La soutenance de cette thse avait t signale par une altercation
assez vive entre M. Quicherat, qui prsidait la sance, et l'archiviste
candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en
franais. L'lve tenait pour une mthode fixe; il voulait, comme M.
Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour
lettre, en respectant la dsinence trangre, _Roma_, _Tacitus_,
_Tiberis_.

Le matre dfendait la transmission orale, fonde sur les lois de
l'accentuation. _Rome_, _Tacite_, _Tibre_. L'lve demanda alors  M.
Quicherat si, pour observer ces mmes lois, il dirait _Quinte Fabre
Favre_ au lieu de _Quintus Fabius Faber_. M. Quicherat allgua l'usage
et se fcha tout rouge. Fernand Calmettes prouva ce jour-l qu'il est
parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leon;
c'est un esprit logique, qui ne connatra jamais l'art charmant d'avoir
tort  point et quand il faut. C'est pourtant l une grce irrsistible,
Le monde ne donne raison qu' ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le
connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'pigraphie et de
numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d't. C'tait
un grand archologue de vingt ans; mais un archologue tout  fait
singulier, car il avait des ides gnrales et une merveilleuse
abondance de mthodes philosophiques. Il m'en a mme donn deux ou trois
qui m'ont t fort utiles.

Je n'ai jamais connu un constructeur qui ft tant d'chafaudages. Ce
n'est pas tout. Cet archologue n'aimait pas l'archologie, et il ne
tarda pas  la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les
travaux pigraphiques qu'il a crits taient signs de son nom, il
serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y
plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'me rustique. En
1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de got
pour la peinture et il se mit  dessiner avec cette ardeur patiente et
cette imagination mthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors,
il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent
nergique, sincre et pensif.

Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le
reconnaissais sous le hle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes!
J'appris de lui qu'il tait install tout proche dans un de ces villages
de la cte o le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues
jusqu'aux genoux. Il venait l passer chaque anne quatre ou cinq mois
et, par un instinct d'harmonie, il s'tait fait semblable aux marins
parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicit grave et la
grandeur nave. Il ressentait une sympathie de peintre et de pote pour
ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur
filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne
connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprs de ces
braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher
au coeur, et que la vieillesse mme ne rend point avares.

M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises
du Vimeu des tudes, des notes, des souvenirs dont il a tir depuis
quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reu hier et qui
m'a fait songer  tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les
pcheurs, un rcit trac pour les jeunes filles avec une innocente
ardeur. Ce livre est illustr: je n'ai pas besoin de dire que les
dessins sont de M. Calmettes lui-mme. Ils plaisent par un style simple
et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle
simplicit.

On trouve parmi les dbris attribus  la potesse Sappho une pigramme
funraire dans le got des plus anciens pomes de ce genre que nous ait
conserv l'_Anthologie_. C'est, en deux vers, une mle lgie dont voici
le sens, rendu aussi exactement que possible:

Ici est le tombeau du pcheur Plagn. On y a grav une nasse et un
filet, monuments d'une dure vie.

Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M.
Fernand Calmettes. Ce livre, intitul _Brave Fille_, est l'histoire
d'une jeune orpheline, lise, en qui revivent les vertus hrditaires
des pauvres pcheurs qui gagnent leur vie au pril de la mer. Elle a le
coeur robuste et pieux. Elle est ne avec l'amour de ce terrible Ocan
qui lui a pris son pre. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait
si bien parler dans _le Flibustier_, elle mprise la terre et les
terriens et pense que les rivires, ce n'est que de l'eau ple, ingrate
et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave
fille, sur la route de Saint-Valry, qui se droule toute poudreuse
entre deux ranges d'arbres tordus par le souffle de l'ouest...

    Cinq lieues sur cette route morne. lise en avait le coeur plus
    malade que les jambes. Elle ne s'intressait gure  la
    campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rtrcit. On n'y peut
    entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise
    concentre. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre
    si dure  manier, si avare, que, pour lui arracher ses
    richesses, on est rduit  se la partager par petits carrs, et
    l'on y puise sa vie  tracer des sillons longs d'une encblure
     peine. Qu'est-ce auprs de la mer, la grande mer? Elle vous
    ouvre les poumons, celle-l, avec son souffle que rien n'arrte,
    et l'on met,  la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il
    n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port.

    C'est la vie large et gnreuse qui vous ranime tous les sens 
    la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. lise
    avait hte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colres
    que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et
    forte.

lise a une tche, qu'elle saura accomplir. Avant de cder  l'amour
permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son pre et
l'ensevelir. C'est son pre lui-mme qui lui apparat pour lui donner
cet ordre. Vous tes libre d'ailleurs de croire que le fantme du pauvre
pcheur n'a pas plus de ralit objective que le spectre de Banquo, et
qu'il est le produit d'une hallucination gnreuse. Quand elle vit son
pre revenu du fond de la mer o il tait couch depuis plusieurs mois,
lise ne dormait pas.

    Non, elle ne dormait pas.  la lueur douce de la lune, elle
    reconnut distinctement, l'un aprs l'autre, les objets
    familiers, tels qu'elle les avait retrouvs tout  l'heure  son
    retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le
    grand buffet o scintille sous un globe le bouquet de mariage de
    la mre, une rose norme feuillete d'or; puis, de chaque ct,
    les deux flambeaux d'tain, puis les filets, les engins de
    pche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous
    ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait l
    sous les yeux, dans leur forme prcise, matrielle, avec leurs
    contours et leurs couleurs.

    Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers
    la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux,
     l'oeil clair, aux rides bonnes.

    --Pre, que me voulez-vous?

    Pour la premire fois, depuis qu'elle l'avait perdu, lise
    revoyait vraiment son pre, tel qu'il tait en son vivant, avec
    le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun.
    Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le pre, au fond
    des sables, de n'avoir pas tent l'impossible auprs des
    autorits maritimes, pour demander, comme cela s'obtient
    parfois, qu'on dragut la place, qu'on arracht  l'abme des
    fonds les corps, qui ne peuvent connatre le repos en dehors de
    la terre aime....

    --Pre, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous
    aie enterr aux cts de la mre.

Elle russit  l'enterrer aux cts de la mre. C'tait presque
impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cit deux
passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera
que ces citations portent leurs louanges en elles-mmes.

M. Fernand Calmettes a, pour nous reprsenter ces pcheurs, l'oeil d'un
peintre et l'me d'un pote, aussi a-t-il exprim les formes et les
mes. Une seule facult des marins n'est pas exactement rendue dans son
livre, la facult religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous
aucune forme prcise et, chose trange, le nom de Dieu n'y est mme pas
prononc.

J'ai demand les raisons de cette singularit et je les ai apprises;
elles sont trop intressantes pour que je ne les rvle pas ici. C'est
l'diteur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom
de Dieu figurt une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il
publiait des livres destins  tre donns en prix dans les coles.

Les ides philosophiques et religieuses de cette maison de librairie,
fort honorable d'ailleurs, importeraient peu, mais elle est patronne
par certains hommes politiques qui rpudieraient ses livres s'il y tait
fait allusion  un culte,  un idal religieux quelconque. Voil o nous
en sommes! Voil la largeur d'ides, l'ouverture d'esprit de nos
radicaux. Voil comment ils entendent la tolrance, la libert
intellectuelle, le respect des consciences. Voil les inspirations
librales de l'Htel de Ville! Je ne suis pas suspect de trop de foi, et
ceux qui me font l'honneur de me lire savent que je ne dfends ici que
la libert des mes et la paix des coeurs. Mais, en vrit, cette
proscription de l'idal de tant de personnes respectables, cette guerre
au dieu des femmes et des enfants, au dieu consolateur des affligs, est
quelque chose de bien mchant et de bien maladroit. Je regrette vivement
que le livre de M. Fernand Calmettes ait subi l'affront d'une si stupide
censure. Je le regretterais plus encore si l'auteur n'avait compens, en
quelque sorte, par son idalisme suprieur les mutilations dont il eut 
souffrir de la part des sectaires. Une sorte de mysticisme naturaliste
rgne dans son oeuvre et se substitue ingnieusement au culte plus
traditionnel que professent en ralit les pcheurs de nos ctes.

M. Fernand Calmettes lve  la hauteur d'une religion les sentiments de
famille, la pit de coeur. Dans son livre, le ciel est toujours
visible; il inspire tous les tres, les illumine de sa clart radieuse
ou les enveloppe de sa mlancolie sereine. Cela est excellent, mais ce
n'est pas ainsi que les pcheurs de Saint-Valry conoivent l'idal
divin[30].

[Note 30: J'apprends avec plaisir que, dans une nouvelle dition, M.
Fernand Calmettes rtablit intgralement le texte de son manuscrit.]




HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAL[31]


[Note 31: Par M. Ernest Renan, in-8, Calmann Lvy, dit., t. II.]

Faut-il essayer de vous rendre l'impression que j'ai prouve en lisant
ce deuxime volume de l'_Histoire d'Isral_? Faut-il vous montrer l'tat
de mon me quand je songeais entre les pages? C'est un genre de critique
pour lequel, vous le savez, je n'ai que trop de penchant. Presque
toujours, quand j'ai dit ce que j'ai senti, je ne sais plus que dire et
tout mon art est de griffonner sur les marges des livres. Un feuillet
que je tourne est comme un flambeau qu'on m'apporte et autour duquel
aussitt vingt papillons sortis de ma tte se mettent  danser. Ces
papillons sont des indiscrets, mais qu'y faire? Quand je les chasse, il
en revient d'autres. Et c'est tout un choeur de petits tres ails qui,
dors et blonds comme le jour, ou bleus et sombres comme la nuit, tous
frles, tous lgers, mais infatigables, voltigent  l'envi et semblent
murmurer du battement de leurs ailes: Nous sommes de petites Psychs;
ami, ne nous chasse pas d'un geste trop brusque. Un esprit immortel
anime nos formes phmres. Vois: nous cherchons ros, ros qu'on ne
trouve jamais, ros, le grand secret de la vie et de la mort. Et, en
dfinitive, c'est toujours quelqu'une de ces petites Psychs-l qui me
fait mon article. Elle s'y prend, Dieu sait comment! Mais, sans elle, je
ferais pis encore.

En ce moment, alors que je lis, dans le beau livre de M. Renan, les
rgnes de David et de Salomon, le schisme des tribus, la victoire des
prophtes, l'agonie et la mort du royaume d'Isral, alors qu'avec sa
science de linguiste et d'archologue, les souvenirs de ses voyages et
surtout un sens divinateur des choses trs anciennes, l'historien
retrouve et me montre le pasteur nomade qui voit partout des Elohim dans
les mirages du dsert et quelquefois lutte toute une nuit avec l'un de
ces tres mystrieux; restitue le Temple de Salomon, son pylne de style
gyptien, ses deux colonnes d'airain  chapiteaux de gerbes de lotus,
ses _cheroubim_ d'or monstrueux comme les sphinx de Memphis et comme les
taureaux  face humaine de Khorsabad et tout  l'entour, dress sur les
collines ou cach sous les bocages, l'impur hirodule des temples
phniciens; suit enfin  travers les sicles l'volution du sentiment
religieux chez ce peuple singulier qui passa de l'adoration d'un dieu
jaloux et froce au culte de cette providence divine dont il a
finalement impos l'idal au monde,--pendant toute cette lecture
attachante et forte qui m'intresse, parce qu'elle est savante et qui
m'enchante pour ce qu'elle contient d'art exquis, savez-vous ce que font
mes bestioles aux ailes toujours agites, mes petites Psychs anxieuses?
Elles me montrent ma vieille Bible en estampes, la bible que ma mre
m'avait donne et qu'enfant je dvorais des yeux avant mme de savoir
lire.

C'tait une bonne vieille Bible. Elle datait du commencement du XVIIe
sicle; les dessins taient d'un artiste hollandais qui avait reprsent
le paradis terrestre sous l'aspect d'un paysage des environs
d'Amsterdam. Les animaux qu'on y voyait, tous domestiques, donnaient
l'ide d'une ferme et d'une basse-cour trs bien tenues. C'taient des
boeufs, des moutons, des lapins et un beau cheval brabanon, bien tondu,
bien pans, tout prt  tre attel au carrosse d'un bourgmestre. Je ne
parle pas d'Eve, en qui clatait la beaut flamande; c'taient l des
trsors perdus. L'arche de No m'intressait davantage. J'en vois encore
la coque ample et ronde, surmonte d'une cabane en planches. O merveille
de la tradition! j'avais parmi mes joujoux une arche de No exactement
semblable, peinte en rouge, avec tous les animaux par couple et No et
ses enfants faits au tour. Ce m'tait une grande preuve de la vrit des
critures. _Teste David cum Sibylla_.  dater de la tour de Babel, les
personnages de ma Bible taient richement habills, selon leur
condition, les guerriers  l'exemple des Romains de la colonne Trajane,
les princes avec des turbans, les femmes comme les femmes de Rubens, les
bergers en faon de brigands et les anges  la mode de ceux des
jsuites. Les tentes des soldats ressemblaient aux riches pavillons
qu'on voit dans les tapisseries; les palais taient imits de ceux de la
Renaissance, l'artiste n'ayant pas imagin qu'on pt rien reprsenter de
plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la
fontaine o se baignait Bethsab. C'est pourquoi ces images me donnaient
l'ide d'une antiquit profonde. Je doutais que mon grand-pre lui-mme,
bien qu'il et t bless  Waterloo, en souvenir de quoi il portait
toujours un bouquet de violettes  sa boutonnire, et pu connatre la
tour de Babel et les bains de Bethsab. Oh! ma vieille Bible en figures,
quelles dlices j'prouvais  la feuilleter le soir quand mes prunelles
nageaient  demi dj dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin!
Comme j'y voyais Dieu en barbe blanche! Ce qui est peut-tre aprs tout
la seule faon de le voir rellement. Comme je croyais en lui!

Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colre; mais je
ne lui demandais pas compte de ses actions: j'tais habitu  voir les
grandes personnes agir d'une faon incomprhensible. Et puis j'avais
alors une philosophie: je croyais  l'infaillibilit universelle des
hommes et des choses. J'tais persuad que tout tait raisonnable dans
le monde et qu'une aussi vaste chose tait conduite srieusement. C'est
une sagesse que j'ai laisse avec ma vieille Bible. Quels regrets n'en
ai-je pas! Songez donc! tre soi-mme tout petit et pouvoir atteindre le
bout du monde aprs une bonne promenade! Croire qu'on a le secret de
l'univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre
est chaude. N'tre troubl par rien et pourtant rver! car je rvais
alors et tous les personnages de ma vieille bible venaient, ds que
j'tais couch, dfiler devant mon petit lit  galerie. Oui, les rois
portant le sceptre et la couronne, les prophtes  longues barbes,
draps sous un ternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une
majest mle de bonhomie. Aprs le dfil, ils s'allaient ranger
d'eux-mmes dans une bote de joujoux de Nuremberg. C'est la premire
ide que je me suis faite de David et d'Isae.

Tous nous l'avons eue plus ou moins; tous nous avons feuillet,
autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de
l'origine du monde et des choses une ide simple, enfantine et nave. Il
y a quelque chose d'mouvant, ce me semble,  rapprocher cette ide
purile de la ralit telle que la science nous la fait toucher. 
mesure que notre intelligence prend possession d'elle-mme et de
l'univers, le pass recule indfiniment et nous reconnaissons qu'il nous
est interdit d'atteindre aux commencements de l'homme et de la vie. Si
avant que nous remontons les temps, des perspectives nouvelles, des
profondeurs inattendues s'ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons
qu'un abme est au del. Nous voyons le trou noir et l'effroi gagne les
plus hardis. Ce berger nomade qu'on nous montre entour, dans la nuit du
dsert, des ombres des Elohim, il tait le fils d'une humanit dj
vieille et, pour ainsi dire, aussi loigne que la ntre du commun
berceau. C'en est fait. L'homme moderne, lui aussi, a dchir sa vieille
Bible en estampes. Lui aussi, il a laiss au fond d'une bote de
Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main,
formaient une chane qui allait jusqu' la cration. Ce n'est pas
d'aujourd'hui, on le sait, que l'exgse a trouv le sens vritable de
la Bible hbraque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance
tant de fois sculaire subissent depuis cent ans, deux cents ans mme le
libre examen de la science. Je suis incapable d'indiquer prcisment la
part qui revient  M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui
appartient, j'en suis sr, c'est l'art avec lequel il anime le pass
lointain, c'est l'intelligence qu'il nous donne de l'antique Orient dont
il connat si bien le sol et les races, c'est son talent de peindre les
paysages et les figures, c'est sa finesse  discerner,  dfaut de
certitudes, le probable et le possible, c'est enfin son don particulier
de plaire, de charmer, de sduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style
n'a pas la suavit abondante qui font des _Origines du Christianisme_
une lecture dlicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un
naturel et comme un _air parl_ dont ce grand crivain n'avait pas
encore donn d'exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de
l'avoir entendu lui-mme croient, en le lisant cette fois, l'entendre
encore. C'est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis
tent de dire, comme les plerins d'Emmas: Nous venons de le voir. Il
tait  cette table. Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est
tout  fait particulire et rappelle ses conversations, c'est le got
qu'il montre pour les rapprochements historiques.  tel endroit, pour
mieux faire comprendre l'esprit du vieux chef nomade, il parlera
d'Abd-el-Kader;  tel autre, il comparera David au ngus d'Abyssinie.
Parfois, les rencontres sont plus inattendues; il nous dit, par
exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une ide assez
approchante du temple de Salomon.

Il a des familiarits charmantes, comme quand, parlant d'Iahv, du
terrible Iahv, il l'appella une crature de l'esprit le plus born.
Voici d'ailleurs tout le passage:

Nul sentiment moral chez Iahv, tel que David le connat et l'adore. Ce
dieu capricieux est le favoritisme mme; sa fidlit est toute
matrielle; il est  cheval sur son droit jusqu' l'absurde. Il se monte
contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la
fume d'un sacrifice et sa colre s'apaise. Quand on a jur par lui des
choses abominables, il tient  ce qu'on excute le _hrem_. C'est une
crature de l'esprit le plus born; il se plat aux supplices immrits.
Quoique le rite des sacrifices humains ft antipathique  Isral, Iahv
se plaisait quelquefois  ces spectacles. Le supplice des Salides, 
Giba, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant
Iahv, pour l'apaiser. Les guerres de Iahv finissent toutes par
d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.

O donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce mme
Iahv se promenait avec tant de majest  travers une prairie de
Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de
chevaux du Brabant?




L'LOQUENCE DE LA TRIBUNE[32].

LE SNAT


[Note 32: Ceci a t crit  propos du discours prononc par M.
Challemel-Lacour au Snat, dans la sance du 10 dcembre 1888.]

M. Challemel-Lacour a prononc mardi un discours qui retentit encore
dans toutes les mes sensibles  l'loquence. Il y a beaucoup de ces
mes-l en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les
lvres tendent jusqu' nos oreilles ces chanes d'or dont parlent les
lgendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par
l'loquence. Ne serait-il pas  propos de considrer, au point de vue de
l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les
prenant dans le Snat, si vous voulez bien, et en commenant par M.
Challemel-Lacour lui-mme?  l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions
essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa
faiblesse, l'avantage d'avoir tudi son modle.

L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave,
sonore dans son mdiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien
mnage qu'elle suffit aux plus longues priodes. Quant  la phrase,
elle est ample et se droule avec une svre magnificence. Par le calme
de la tenue, par l'art de la diction, par le got pur de la forme, cet
orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'loquence antique. Il
parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de
sa barbe d'argent.

Il a l'esprit mditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un
caractre de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par
sagesse la disposition d'un esprit enclin  rechercher les causes et 
suivre  travers les faits l'enchanement des ides. M. Challemel-Lacour
est philosophe. De l, une sorte de tristesse grave rpandue sur toutes
ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est
particulirement triste. Ce sage est frapp de l'coulement universel
des choses et de l'instabilit qui est la condition ncessaire de la
vie. L'ide du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte
de pessimisme stoque jusque dans les dbats parlementaires. On le
sentait bien mercredi quand il prononait ce discours, d'un art achev.
On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole  la
mme tribune comme ministre des affaires trangres. Sa philosophie
dominait sa politique; il semblait plus persuad de la malignit des
hommes et des choses que du succs de ses propres ngociations. Il est
de ceux qui ont laiss l'esprance, et sa parole en garde un got amer.
Son loquence est terriblement sincre. Elle trahit un orgueil stoque
qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous
montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble
dire: Qu'importe que l'univers s'abme, si moi je demeure ferme dans ma
sagesse! Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi:
La foi n'est jamais triste.

Voyez M. Chesnelong qui sige au Snat sur les bancs de l'extrme
droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout
respire en lui la foi la plus ardente. Son loquence a les transports de
l'loquence sacre. Elle garde mme, dans les questions financires, le
zle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a gure pris la parole au
Snat que pour faire entendre des plaintes et des gmissements. Mais il
y a de l'allgresse dans ses plaintes, une joie sereine se mle  ses
gmissements. coutez-le: il pleure. Mais l'hosannah clate malgr lui
dans son me. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage
s'claire,  la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne
sourit jamais.

Et quelle vision pourrait donc l'gayer un moment? Il est  jamais seul
en face de sa haute raison dans le nant universel. Le Snat
applaudissait cette semaine le dernier des stociens.

Je ne sais si M. Buffet parlera cette anne dans la discussion du
budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu'il faut nommer  cte
des meilleurs. Il sige  droite, on le sait, et se montre constamment
soucieux des intrts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de
ses opinions religieuses, sa parole n'en reoit pas la plus lgre
empreinte de mysticisme. C'est un orateur d'affaires. Sa probe loquence
ne veut pas d'autre parure que l'exactitude et la force; elle brille
dans une robuste nudit. M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux
grces lgres. Il semble taill dans le coeur noueux d'un chne. Sa
personne anguleuse et vote exprime la dignit propre  un vieux
parlementaire blanchi dans les dbats publics. Il a, au plus haut degr,
ce qu'on appelle l'autorit. On l'coute avant mme qu'il ait parl. Son
visage est svre, presque chagrin, avec une expression de parfaite
simplicit. La tte, trs forte, porte en avant, le visage osseux, tout
en angles, les prunelles perantes dans un oeil couvert, le nez
recourb, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d'une voix
comme pesante et mche par une bouche de fer. Son geste est celui du
bcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut tre surnomm
la hache de ses adversaires. Il frappe  coups gaux et srs. Ses
dfauts mmes, une articulation lourde, un enttement mticuleux
ajoutent  la puissance de son talent. Il a la logique pressante et
serre, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort,
l'accent sincre, l'honnte obstination. C'est lui mieux qu'aucun autre
qui doit tre propos comme modle aux apprentis orateurs.

Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, parce que celui-l est
inimitable. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au
peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flte.
Quand M. Jules Simon parle, une flte dlicieuse l'accompagne; mais elle
est invisible et chante sur ses lvres. M. Jules Simon est philosophe
autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier  propos. Il
sait tout. Tour  tour insinuant, ironique, tendre, vhment, il a
toutes les parties de l'orateur. Quand il monte  la tribune, il semble
accabl. Appuy des deux mains  la tablette d'acajou, il promne sur
l'assemble des yeux mourants qui tout  l'heure se chargeront
d'clairs; il trane les sons d'une voix teinte qui peu  peu se
ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un
tonnerre mlodieux. Il est matre de lui comme de l'auditoire. mu, mais
vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement
harmonieux de sa pense, comme un fleuve entrane les rameaux qu'on lui
jette. Tout lui sert; il est le grand artiste dont le gnie plastique
transforme aisment toutes les matires que rencontre sa main, et il n'a
 redouter que sa perfection mme.

Quelle belle galerie on ferait avec les portraits des principaux
orateurs de la Chambre haute! Quelle diversit dans les physionomies,
que de contrastes heureux et comme les figures se feraient valoir les
unes les autres!

Ici, ce serait M. le duc d'Audiffret-Pasquier se rejetant, en arrire de
la tribune, contre le bureau du prsident, assembl, ramass dans sa
force et dans son nergie, pre, sauvage, fier, montrant les dents et
multipliant les ardentes morsures de son loquence irrite. Sa voix, ses
yeux crachent le feu et il garde jusque dans sa colre une expression de
noblesse et de bont.

L M. le duc de Broglie (car il serait permis de placer dans cette
galerie les illustres proscrits du suffrage populaire, ceux-l dont
l'absence est clatante: _Prfulgebant eo quod non visebantur_)
droulerait d'une voix dbile ces harangues d'une ordonnance magnifique,
d'un style riche et souple, d'une trame absolument pure, dont le
souvenir est rest prsent dans la mmoire de tous les connaisseurs.

L, M. Lon Say, causeur facile et charmant, abondant et prcis, donnant
la vie aux chiffres, exposant avec lucidit les questions les plus
ardues, contant des historiettes  ravir, conduisant ses discours comme
de longues promenades  travers la campagne et relevant sa bonhomie
familire par le mordant de sa voix et la finesse de son ironie.

L, M. Bocher, dans sa pure et noble lgance, passant son petit
mouchoir sur ses lvres, et, la mmoire frache, la voix jeune, le geste
souple, rpandant la grce avec la clart sur les questions de finances,
et montrant dans la discussion une brivet imprieuse; une politesse
froide, une courtoisie hautaine.

L encore, M. de Freycinet, si mince, si fin, si ple, portant la clart
jusqu' la splendeur, abondant et tranquille, faisant couler  petits
flots chantants et caressants sa phrase incolore et lucide, et
construisant, devant l'auditeur merveill, des discours qui
ressemblent, dans leur frle lgance et dans leur grce un peu sche, 
de merveilleux ponts suspendus.

J'en devrais nommer bien d'autres encore, tous diffrents, et qui
intressent par leur diversit mme. L'loquence n'est au fond que
l'expression puissante et soudaine d'un temprament original. C'est
pourquoi les dfauts y concourent autant que les qualits. Parler, c'est
se donner; bien parler, c'est se donner gnreusement et tout entier.




ROMAN ET MAGIE[33]


[Note 33: _Apule romancier et magicien_, par M. Paul Monceaux, Quantin,
diteur, 1 vol. in-8.]

Avouons-le: nous avons tous au fond du coeur le got du merveilleux. Les
plus rflchis d'entre nous l'aiment sans y croire, et ne l'en aiment
pas moins. Oui, nous les sages, nous aimons le merveilleux d'un amour
dsespr. Nous savons qu'il n'existe pas. Nous en sommes srs et c'est
mme la seule chose dont nous soyons srs, car s'il existait il ne
serait plus le merveilleux, et il n'est tel qu' la condition de n'tre
pas. Si les morts revenaient, il serait naturel et non pas merveilleux
qu'ils revinssent. Si les hommes pouvaient se changer en btes, comme
l'antique Lucius du conte, ce serait l une mtamorphose naturelle et
nous n'en serions pas plus tonns que des mtamorphoses des insectes.
Il n'y a pas d'issue pour sortir de la nature. Et cette ide est en
elle-mme absolument dsesprante. Le possible ne nous suffit pas et
nous voulons l'impossible, qui n'est l'impossible qu' la condition de
ne jamais se raliser. Mrime a cont l'aventure de don Juan, qui, se
promenant au bord du Tage en roulant une cigarette, demanda du feu  un
passant occup, sur l'autre rive,  fumer son cigare. Volontiers, dit
celui-ci, et, d'un bras qui s'allongea jusqu' traverser le fleuve, il
tendit  don Juan son cigare allum. Don Juan ne s'tonna pas, faisant
profession de ne s'tonner de rien. S'il avait t philosophe, il ne se
serait pas tonn davantage. Quand,  Paris, nous entendons la voix d'un
ami qui, de Marseille, nous fait ses adieux par le tlphone avant de
s'embarquer, nous ne pensons pas que cela soit merveilleux, et en effet
cela n'tait merveilleux que quand cela n'tait pas. De deux choses
l'une: ou l'aventure de don Juan n'est pas vraie, ce qui est assez
probable, ou elle est vraie, et dans ce cas elle est aussi naturelle que
nos communications par le tlphone, bien qu'un peu plus rare, j'en
conviens. Mrime nous laisse entendre que ce fumeur tait le diable en
personne. Je le veux bien. Vous voyez que j'accorde beaucoup. Mais si le
diable existe, il est dans la nature comme vous et moi, car elle
contient tout, et il est naturel qu'il allonge le bras par-dessus les
fleuves. Si nos manuels de physiologie ne le disent pas, c'est qu'ils
sont incomplets. Il est certain que tous les phnomnes ne sont pas
dcrits dans les livres. Je me promne quelquefois, par les belles nuits
d't, sur les quais de Paris,  l'ombre des colossales dentelles noires
de Notre-Dame, au bord de ces eaux sombres o tremblent des milliers de
reflets tincelants. La lune court dans les nues; on entend gmir sous
les arches le flot blouissant et lugubre, et l'on songe  la fois 
toutes les horreurs de la vie et  toutes les magies de la mort. Si le
diable n'a pas seulement de feu pour les grands contempteurs de Dieu et
de la vertu des femmes, s'il daigne vouloir sduire aussi un doux
philosophe, il aura peut-tre la politesse, quelque soir, de me tendre
son cigare d'un quai de la Seine  l'autre. Alors, fidle  mes
principes, je tiendrai le fait pour naturel et j'en ferai une
communication  l'Acadmie des sciences.

Voil une rsolution qui tmoigne, je pense, d'une assez ferme
intelligence et d'une raison qui ne veut point tre tonne. Pourtant il
y a des moments, je le sais, o la froideur de la raison nous glace. Il
y a des heures o l'on ne veut point tre raisonnable, et j'avoue que
ces heures-l ne sont pas les plus mauvaises. L'absurde est une des
joies de la vie; aussi voyez que, de tous les livres humains, ceux dont
la fortune est la plus constante et la plus durable sont des contes, et
des contes tout  fait draisonnables. _Peau d'Ane_, le _Chat bott_,
les _Mille et une Nuits_, et, pourquoi ne pas le dire?... l'_Odysse_,
qui est aussi un conte d'enfant. Les voyages d'Ulysse sont remplis
d'absurdits charmantes qu'on retrouve dans les _Voyages de Sindbad le
Marin_.

Le merveilleux est un mensonge. Nous le savons et nous voulons qu'on
nous mente. Cela devient de plus en plus difficile. Le bon Homre et les
conteurs arabes ne nous trompent plus. Il faut aujourd'hui, pour nous
sduire, des imaginations fertiles en ruses, des esprits trs savants,
trs ingnieux; Edgard Po, par exemple, et ses _Histoires
extraordinaires_, ou Gilbert-Augustin Thierry avec _Larmor_, _Marfa_ et
cette _Tresse blonde_ dont nous parlions tantt.

Le vieil Apule n'est pas non plus un imposteur mdiocre, et celui-l
aussi m'a donn, je l'avoue, l'illusion dlicieuse du merveilleux. Je
vais tout vous dire: Apule, c'est mon pch. Je l'aime sans l'estimer,
et je l'aime beaucoup. Il ment si bien! il vous met si bien la nature 
l'envers, spectacle qui nous remplit de joie  nos heures de perversit.
Il partage si pleinement, pour le satisfaire, ce got dprav de
l'absurde, ce dsir du draisonnable que chacun de nous porte cach dans
un repli de son coeur! Quand l'harmonie du monde vous a lasss par son
inexorable fixit, quand vous trouvez la vie monotone et la nature
ennuyeuse, ouvrez l'_Ane d'or_ et suivez Apule, je veux, dire Lucius, 
travers ses voyages extraordinaires. Ds le dpart, une atmosphre de
dmence vous empoisonne et vous fait dlirer. Vous partagez la folie de
cet trange voyageur:

    Me voil donc au milieu de cette Thessalie, terre classique des
    enchantements, clbre  ce titre dans le monde entier... Je ne
    savais o diriger mes voeux et ma curiosit; je considrais
    chaque chose avec une sorte d'inquitude. De tout ce que
    j'apercevais dans la ville, rien ne me paraissait tre tel que
    mes yeux me le montraient. Il me semblait que, par la puissance
    infernale de certaines incantations, tout devait avoir t
    mtamorphos. Si je rencontrais une pierre, mon imagination y
    reconnaissait un homme ptrifi; si j'entendais des oiseaux,
    c'taient des hommes couverts de plumes; des arbres du
    boulevard, c'taient des hommes chargs de feuilles; les
    fontaines, en coulant, s'chappaient de quelque corps humain. Je
    croyais que les portraits et les statues allaient marcher, les
    murailles parler, les boeufs annoncer l'avenir.

Aprs cela, tonnez-vous qu'il soit chang en ne? Saint Augustin y
croyait plus qu' demi.

Nous aussi, dit-il, dans _la Cit de Dieu_, nous aussi, quand nous
tions en Italie, nous entendions des rcits de ce genre sur certain
endroit de la contre. On racontait que des cabaretires expertes en ces
malfices servaient parfois aux voyageurs, dans le fromage, des
ingrdients qui les changeaient aussitt en btes de somme. On faisait
porter des fardeaux  ces malheureux, et, aprs un pnible service, ils
reprenaient leur forme. Dans l'intervalle, leur me n'tait pas devenue
celle d'une bte, ils avaient conserv la raison de l'homme. Apule,
dans l'ouvrage qu'il a intitul l'_ne d'or_, rapporte que cette
aventure lui est arrive; par la vertu de certaine drogue, il fut chang
en ne, tout en gardant son esprit d'homme. On ne sait si l'auteur
consigne l un fait rel ou un conte de sa faon.

Certes, Apule fait un conte, un conte imit du grec et ce n'est pas
mme lui qui a invent ce Lucius et sa mtamorphose, mais il y a mis le
grain d'ellbore.

C'est un homme intressant que cet Apule, tel que nous le dcrit M.
Paul Monceaux dans une tude trs complte et, ce me semble, trs
judicieuse; assurment fort agrable.

Cet Africain, contemporain des Antonins, esprit lger, facile, rapide,
brillant, n'tait pas au fond trs original: il improvisait et
compilait. S'il tait fou, il faut convenir que tout le monde tait un
peu fou dans ce temps-l. Une curiosit maladive travaillait toutes les
imaginations. Les prodiges d'Apollonius de Tyane avaient fait passer un
frisson par le monde. Une foi anxieuse aux enchantements troublait les
meilleurs esprits. Plutarque fait glisser des ombres dans les champs de
l'histoire; l'me ferme de Tacite est facilement branle par des
prodiges; le naturaliste Pline se montre aussi crdule que curieux.
Phlgon de Tralles crit pour un Csar astrologue un livre de _Faits
merveilleux_ et conte minutieusement l'aventure d'une morte qui dserte
sa chambre funraire pour le lit d'un jeune tranger. Or ce Trallien
tait estim comme annaliste et comme gographe.

Le bonheur d'Apule fut de natre, dans ce milieu troubl, avec une
tonnante capacit  concevoir l'absurde et l'impossible. Il tudia
toutes les science et n'en tira que des superstitions puriles.
Physique, mdecine, astronomie, histoire naturelle, tout chez lui se
tournait en magie. Et comme il avait l'imagination vive et le style
prestigieux, il lui fut donn d'crire le chef-d'oeuvre des romans
fantastiques.

Cet homme habile, frivole et vain, laissa la mmoire d'un magicien et
d'un thaumaturge.  l'poque des grandes disputes religieuses, alors que
chrtiens et paens opposaient les miracles aux miracles, les pres de
l'glise ne nomment l'auteur de la _Mtamorphose_ qu'avec une haine
mle d'effroi. Dj Lactance, au milieu du IIIe sicle, s'crie que les
miracles d'Apule se dressent en foule. Saint Jrme place ce magicien
auprs d'Apollonius de Tyane. Saint Augustin, qui le confond, peu s'en
faut, nous l'avons vu, avec le hros du conte, dplore qu'un tel homme
soit parfois oppos et mme prfr au Christ. Pendant ce temps les
adorateurs des dieux qui s'en allaient vnraient le rhteur de Madaura
comme un de leurs derniers sages. Il tait naturel qu'ils s'attachassent
au philosophe qui s'tait pris de tous les symboles et avait t admis
 toutes les initiations. La statue d'Apule s'levait  Constantinople,
dans le Zeuxippe, et l'_Anthologie_ dsigne en ces termes celui dont
elle garde l'image: Apule, au regard mditatif, clbre les
silencieuses orgies de la Muse latine, lui que la Sirne ausonienne a
rempli, comme son initi, d'une ineffable sagesse. Nous avons peine 
reconnatre dans ce distique l'auteur de ce petit roman magique et fort
libre que je m'accuse de goter en mes jours de draison. Et M. Paul
Monceaux nous contente mieux, quand, prenant la louange sur un ton moins
haut, il nous montre cet extraordinaire Apule sous les traits d'un
habile rhteur, beau d'une insolente beaut mridionale, et mme un
peu commun, glorieux, loquent, habile  saisir son public, trompeur se
trompant soi-mme par une suprme habilet, faisant tout croire et
croyant tout.

Pourtant, il y a  et l, ce me semble, dans les ouvrages qui nous
restent de lui, quelques pages empreintes d'une gravit vraiment
philosophique et o l'on croit entendre comme un dernier cho de cette
sagesse grecque, que rien au monde n'a surpass. Il y a bien longtemps
que je n'ai relu le petit trait du _Dmon de Socrate_. J'en ai conserv
un souvenir agrable. Vous savez qu'Apule croyait aux dmons. Les
dmons, disait-il, habite des rgions ariennes jusqu'au premier cercle
de la Lune, o commence l'ther.

Ce sont l des rveries permises. Les hommes seraient bien malheureux si
on les empchait de rver  l'inconnaissable. Mais ce qui m'a le plus
touch jadis, en lisant ce trait du _Dmon de Socrate_, c'est une
dfinition de l'homme qui s'y rencontre et que j'ai copie. Je la trouve
 point dans mes vieux papiers, ce qui est une espce de miracle, car je
n'ai point de dossiers et n'en aurai de ma vie, tant le papier
barbouill m'inspire d'horreur et d'ennui. Voici comment Apule dfinit
la condition des hommes:

Les hommes, agissant par la raison, puissants par la parole, ont une
me immortelle, des organes prissables, un esprit lger et inquiet, un
corps brut et infirme, des moeurs dissemblables, des erreurs communes,
une audace opinitre, une esprance obstine, de vains labeurs, une
fortune inconstante; mortels  les prendre isolment, immortels par la
reproduction de la race, emports tour  tour par la suite des
gnrations, leur temps est rapide, leur sagesse tardive, leur mort
prompte. Dans leur vie gmissante ils habitent la terre.

Ne sent-on pas l une mle tristesse qui rappelle le premier aphorisme
d'Hippocrate?

Et puis ce petit roman mme, dont je n'admirais tout  l'heure que
l'absurdit pittoresque et le merveilleux expressif, n'est-il pas
philosophique  sa faon et jusque dans ses licences? Apule ne
serait-il pas, dans sa _Mtamorphose_, l'ingnieux interprte ds dogmes
palingnsiques; n'exposerait-il pas, sous une forme lgre, la doctrine
des preuves et des expiations  travers des existences successives et
mme la transformation de Lucius ne serait-elle pas l'expression
sensible des travaux de la vie humaine, des changements qui sans cesse
modifient les lments complexes de ce _moi_ qui tend sans cesse  se
connatre plutt qu'il ne se connat? Y aurait-il une sagesse cache
dans ce livre qui tale une folie si divertissante? Que sais-je?




M. OCTAVE FEUILLET

LE DIVORCE DE JULIETTE[34]


[Note 34: _Le Divorce de Juliette,--Charybde et Scylla,--le Cur de
Bouron_. Calmann Lvy, diteur. 1 vol. in-18.]

C'est l un petit volume que M. Octave Feuillet, plong dans un deuil
encore rcent et qu'il ne quittera jamais, s'est laiss arracher par son
diteur.

_Le Divorce de Juliette_, comdie en trois actes et quatre tableaux, a
beaucoup plu quand la _Revue des Deux Mondes_ la donna. Russirait-elle
aussi bien sur la scne? D'excellents juges ont dcid qu'oui. Ils
savent ces choses-l infiniment mieux que moi. Je ne suis pas pour les
contredire. Mais, ayant un got particulier pour le spectacle dans un
fauteuil, je me tiens satisfait de la reprsentation  laquelle j'ai
assist les pieds au feu. Je me flatte d'avoir vu une Juliette assez
jolie, bien qu'un peu maigre, comme il convient  sa jeunesse: elle n'a
que vingt-deux ans. Juliette veut divorcer, et ce n'est pas sans raison.
Si M. d'pinoy l'a pouse, 'a t, non pas parce qu'elle est
charmante, mais uniquement pour aimer avec plus de scurit la belle
princesse de Chagres. Le prince avait des soupons et il tait homme 
tuer M. d'pinoy comme il avait prcdemment tu,  Florence, ce pauvre
diable de Borgo-Forte. M. d'pinoy se maria pour dtourner les soupons
du prince.

C'est la princesse qui avait eu cette excellente ide. M. d'pinoy, une
fois mari, le prince n'eut plus de soupons et la princesse put aimer
M. d'pinoy avec une parfaite tranquillit. Mais on ne s'avise pas de
tout. La princesse n'avait pas prvu que M. d'pinoy pouvait aimer sa
femme; c'est pourtant ce qui arrive, ou peu s'en faut, quand tout  coup
Juliette dcouvre la liaison de son mari avec madame de Chagres et
apprend qu'elle n'a t pouse elle-mme que pour distraire l'attention
du terrible prince qui, sans cette diversion, et immanquablement tu M.
d'pinoy comme un autre Borgo-Forte, ce qui lui et t sensible, car sa
mort et compromis la princesse. Le coup est rude, la pauvre petite
femme aime son mari de tout son coeur. Mais elle est courageuse: elle a
pris son parti. Elle divorcera. Elle y est bien rsolue... Ah! c'est l
que M. Octave Feuillet vous attend. Non, elle ne divorcera pas. Et tout
s'arrangera. Elle aime: elle pardonne. L'amour a des trsors infinis de
clmence. Et puis Roger, au fond, n'est pas aussi noir qu'il en avait
l'air. Il est plus faible que mchant. Il tait entre deux femmes, et
c'est une situation dont il est difficile de se tirer avantageusement.
Voyez tous les amoureux de Racine, Pyrrhus, Bajazet, Hippolyte,
galement pris entre deux amours qu'ils ont inspirs: leur position est
trs dlicate, parfois mme un peu ridicule, et ils passent de durs
moments. M. d'pinoy est moins innocent qu'Hippolyte et moins excusable
que Pyrrhus, mais enfin il n'aime plus la princesse de Chagres et il
aime Juliette, qui pardonne. Ce n'est pas l une conversion, car, comme
me le confiait l'autre jour un trs aimable vieillard, ce sont toujours
les mmes qui sont amoureux. Mais, quand ce serait une conversion, je ne
la reprocherais pas  M. Octave Feuillet. L'auteur de _M. de Camors_
aime  couronner par l'expiation ou le repentir ces fautes du coeur
qu'il excelle  dcrire. Quand bien mme on sentirait l un peu trop
l'artifice potique et l'arrangement moral, je ne m'en plaindrais pas.
Il m'est fort agrable, au contraire, que ces aventures profanes
finissent, comme les rcits des pieux lgendaires, par le triomphe
dfinitif du bien.

Ce n'est pas une ide mdiocrement philosophique, certes, que celle de
la rdemption finale des cratures. Et les dnouements heureux, les
conclusions morales de M. Octave Feuillet sont irrprochables au point
de vue symbolique. _Le Divorce de Juliette_ n'est qu'une lgante
esquisse, mais on y retrouve la main du matre. Je ne parle pas
aujourd'hui de _Charybde et Scylla_, qui est imprim  la suite: ce
proverbe renferme en quatre scnes une spirituelle satire de nos lyces
de filles et de l'enseignement suprieur qu'on y donne aux petites
demoiselles. La question est intressante; nous y viendrons quelque
jour.

Ce que j'avais  coeur de dire ds  prsent, ce que je veux dire bien
haut, c'est mon admiration pour l'art achev avec lequel M. Octave
Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite: ce sont des
statues de Praxitle. L'ide s'y rpand comme la vie dans un corps
harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne
de tous les loges.

On a voulu faire mieux depuis et l'on a fait des monstres. On est tomb
dans la barbarie. On a dit: Il faut tre humain. Mais qu'y a-t-il de
plus humain, je vous prie, que la mesure et l'harmonie? tre vraiment
humain, c'est composer; lier, dduire les ides; c'est avoir l'esprit de
suite. tre vraiment, humain, c'est dgager les penses sous les formes,
qui n'en sont que les symboles; c'est pntrer dans les mes et saisir
l'esprit des choses.

C'est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son lgante
symtrie et dans son idalisme passionnel, que tous les naturalistes qui
talent indfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en
concevoir la signification. L'idal c'est tout l'homme. _Le Divorce de
Juliette_ m'a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli
de M. Octave Feuillet.

Ce qui me charme profondment dans l'oeuvre du matre, c'est ce bel
quilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance o je retrouve le
gnie franais contre lequel on commet de toutes parts tant et de si
monstrueux attentats.

J'prouve comme une pit reconnaissante pour les talents ordonns et
lumineux, dont les oeuvres portent en elles cette vertu suprme: la
mesure.

Ce matin, comme je me trouvais sur la montagne Sainte-Genevive, au
centre du vieux pays des tudes, j'entrai dans l'glise
Saint-tienne-du-Mont, pouss par l'envie de voir d'lgantes sculptures
et des vitraux charmants, entran par ce penchant irrsistible qui
ramne sans cesse les esprits mditatifs aux choses qui leur parlent du
pass, et, s'il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le
dsir de relire l'pitaphe de Jean Racine dont j'ai l'honneur d'crire
en ce moment la vie. Cette pitaphe, compose en latin par Boileau, fut
renverse avec l'glise de Port-Royal-des-Champs o elle tait pose:
Elle porte encore la trace des violences qu'elle a subies; la pierre est
brise en vingt morceaux et le nom du pote profondment martel.
Violence qui nous semble aujourd'hui stupide! Sachons bien que nos
violences, si nous avons le malheur d'en commettre, feront galement
piti dans deux sicles. Cette pitaphe est admirable de simplicit, et
l'on n'en peut lire sans motion la dernire phrase. Boileau, aprs
avoir consign tous les titres de son ami  l'estime et  l'admiration
des hommes, conclut, avec une philosophie chrtienne, par ces paroles
touchantes:  toi, qui que tu sois que la pit amne dans cette sainte
maison, reconnais  ce que tu vois le peu qu'est la vie et donne  la
mmoire d'un si grand homme moins des louanges que des prires. _Tanti
viri memoriam precibus potius quam elogiis prosequere_. Au sortir de
cette vieille maison de pierre o les noms de Pascal et de Racine sont
inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans
le monde des vivants, sous la pluie et la tempte, je me remis  songer
aux choses de ce temps-ci, aux ides du jour, aux livres nouveaux, au
_Divorce de Juliette_, dont l'diteur venait de m'envoyer un exemplaire.
Et ma pense, allant du livre  l'auteur, je me reprsentai cette vie
exemplaire si bien cache, si bien dfendue; que trahirent seuls les
livres exquis qui en taient les fruits. Je me figurais M. Octave
Feuillet paisible, heureux sur son petit rocher de Saint-L,  l'ombre
de sa vieille glise aux dentelles de pierres noires, dans ces rues
montueuses o l'on entend les foudriers cercler les fts dans lesquels
se fera le cidre des rcoltes prochaines et o volent au soleil de
lourdes abeilles qui laissent derrire elles l'odeur du sarrasin. Je le
vois encore descendant le chemin poudreux qui mne  la rivire o se
baignent les saules, et l rvant de quelques-unes de ces figures
audacieuses, perverses, charmantes et sitt brises, qui sont les
prfres de son imagination.

Il vit l, cach fidlement, auteur obscur de livres clbres. Il fait
de sa vie de famille une oeuvre consciencieuse et fine comme ses romans.
Il ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, o chantait aux
jours de deuil ce bon Basselin que les Anglais mirent  mort parce que
ses chansons faisaient aimer la France. Il ne voudrait jamais quitter
les deux flches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse,
bossue, btie de travers, mais entoure d'herbe tendre et d'eau pure,
baigne d'un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est
une jolie laide. Il ne vient  Paris qu' grand regret et pour
l'ducation de ses enfants. Mais dans le nouveau logis, une main
dlicate et fidle a pieusement transport tous les souvenirs de famille
et de jeunesse; pas un lien n'est rompu, pas un fil bris: le pass
chri est encore l tout entier. Suivrai-je le romancier pote dans sa
retraite de Versailles, o il se reposait par le travail des travaux de
la vie? C'est l qu'il a t atteint, il y a moins d'un an, par un deuil
cruel, que deux existences porteront toujours. Le jour o M. Octave
Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il tait
universellement aim: les tmoignages de sympathie et de respect
affluaient de toutes parts dans sa maison. J'espre qu'il ne lira pas ce
que j'cris ici dans la sincrit de mon coeur. On ne doit rouvrir les
plaies que pour les panser, et mes paroles mues n'ont point, hlas! la
vertu d'un baume ou d'un lectuaire.

C'taient l les penses qu'au sortir de Saint-tienne-du-Mont, sur la
place du Panthon, battue du vent et de la pluie, je roulais dans ma
tte, et, me rappelant la belle inscription latine que je venais de
lire, j'appliquais  l'auteur de _Julia de Trcoeur_ ce que Boileau
disait de la mmoire de son illustre ami. Si digne d'loges, si
heureuse, si fructueuse que soit une vie humaine, elle est soumise  de
telles preuves et frappe de coups si cruels qu'il faut plaindre ce
qu'on a le plus envie d'admirer: _Memoriam precibus potius quam elogis
prosequere._




JEANNE D'ARC ET LA POSIE

VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND [35]


[Note 35: Ernest Prarond, _la Voie Sacre_, 1 vol. in-18.--_Valerandi
Varanii: De gestis Joann virginis Franc egregi bellatricis_, pome de
1516, remis en lumire, analys et annot par E. Prarond, 1 vol. in-18.]

On peut dire de M. Ernest Prarond, pote et savant abbevillois, qu'il
aime de tout son coeur sa ville et les lettres. Il a consacr de longues
annes  peindre et  conter, son Abbeville et toutes les antiquits du
Ponthieu. C'est une puissante douceur que de sentir revivre en soi les
vieux ges. Je suis sr que M. Ernest Prarond l'a prouve pleinement.
Il possde cette ardente patience, cette curiosit toujours vive, cet
amour ingnieux du pass, qui sont rcompenss par des visions
admirables. Il y a deux ans, en traversant Abbeville, je songeais sous
les votes ruines de l'lgante et frle collgiale et  l'ombre du
noir donjon carr de la maison de ville. Ces murs, me disais-je, vieux
tmoins des combats et des dsirs des hommes, ces pierres parlantes
dont, passant distrait, je devine  peine le sens vulgaire, que de
secrets touchants n'ont-elles pas confi  l'historien pote des cinq
villes et des trois cents villages du Ponthieu! Heureux ceux pour qui
les pierres tombales n'ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse
qui recouvre des images  demi brises, retrouvent des symboles
ternels! Heureux les rares archologues en qui la lettre n'a pas tu
l'esprit!

C'est hier, il me semble, que j'ai vu M. Ernest Prarond pour la premire
fois; hier, vraiment, en 1871, au lendemain de la guerre et de la
Commune, dans ce petit logis de la rue du Four-Saint-Germain o Charles
Asselineau finissait de vivre avec la politesse d'un bourgeois de Paris
et la grce d'un lettr. Depuis, la vie ne m'a pas mnag beaucoup de
rencontres avec le pote abbevillois. Pourtant, la physionomie de M.
Prarond est reste dans ma mmoire et j'aime  me la rappeler. C'est
celle d'un homme robuste, trs simple et trs fin et de grand ton: un
large visage ouvert o brille un oeil fch. Cet oeil-l, je le retrouve
dans les vers gnreux du pote, vers parfois irrits. M. Prarond eut 
ses dbuts, aux environs de 1848, une manire gaie, un peu narquoise; ce
que M. Philippe de Chennevires appelle la leste bonhomie des vieux
conteurs du nord de la France. Il s'est fait depuis un nouveau style,
savant, compliqu, tourment, et certes original. Le bon public ne
saurait se frotter,  ces doctes buissons sans s'y piquer un peu; mais
les connaisseurs y gotent, sous des corces de formes bizarres, plus
d'un fruit savoureux.

C'est hier, disions-nous, que j'ai rencontr M. Ernest Prarond dans le
petit cabinet de travail o le bon Asselineau, entour de dessins de
Nanteuil, feuilletait les ditions romantiques qui lui rappelaient sa
jeunesse. Pendant la Commune, il avait fait son service  la
bibliothque Mazarine avec une exactitude hroque. Quand les fdrs
roulaient dans la galerie, pleine de trsors littraires, des tonneaux
de ptrole, ils trouvaient devant eux un vieux monsieur trs poli et
trs entt qui les dterminait par la force du raisonnement  remporter
leurs engins incendiaires. La bibliothque fut sauve, mais Asselineau
mourut l'anne suivante de douleur et de stupeur. Je me rappelle encore
ce galant homme frapp mortellement dans son patriotisme et dans ses
habitudes; mais poli, mais souriant, faisant en sage les honneurs de sa
table modeste et songeant, j'imagine,  reprendre pour lui l'pitaphe
que Boufflers fit mettre sur sa tombe: Mes amis, croyez que je dors.

Ce jour-l, je gotai non sans infiniment de plaisir le tour imprvu de
l'esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilit son intelligence
pntrait les choses, et comme il savait rendre original mme le
patriotisme! Sa conversation avait l'clat bris de l'clair.
Depuis--car il y a de cela dix-huit ans qui se sont couls comme un
jour--M. Prarond, retir sous quelque vieux toit d'Abbeville, a
poursuivi paisiblement ses sorcelleries de pote rudit et fait paratre
d'innombrables ombres dans son miroir magique. Il est de la race de
Faust et veut voir Hlne. Mais le diable n'a pas de pouvoir sur lui.

En fils pieux d'Abbeville, il s'est vou, dans ces dernires annes, 
l'illustration d'un vieux pome latin que publia en 1516, un autre fils
d'Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en thologie de la Facult
de Paris, _De gestis Joann virginis, franc egregi bellatricis_. Ce
pome, compos sur les gestes de Jeanne d'Arc, par un clerc qui avait pu
voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle,
mritait d'tre tir de l'oubli et l'oeuvre est anglique que de nous en
donner une dition lisible, correcte, surtout aimable. C'est ce qu'a
fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste d'une espce singulire. Les
gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c'est en sonnets et en
odes qu'il illustrait son auteur. Il y prit garde  temps, et, dtachant
ces enluminures des marges, du vieux texte, il en fit un petit recueil 
part, qu'il appela _la Voie Sacre_, ne voulant pas, par un pieux
scrupule, mettre le nom de l'hrone sur les posies qu'elle avait
inspires. Ce respect, joint  l'assiduit du culte, a t rcompens.

_La Voie Sacre_ est peut tre ce que Jeanne d'Arc a dict de plus vrai
 un pote. L'inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce
je ne sais quoi de dtourn, de sinueux, de fuyant qui destine toutes
ses oeuvres  l'ombre douce des productions sotriques: rien l qui
puisse devenir populaire. Mais, pour les initis, quel charme d'y
dcouvrir  et l des sens profonds et des vrits rares! Quand on a
vcu comme j'ai fait plusieurs annes avec la Pucelle et ses compagnons,
on ne peut lire les quatorze pomes de _la Voie Sacre_, sans dire 
l'auteur: Eh! quoi, mon frre, vous avez donc vu aussi cet arbre des
fes o Jeanne allait avec les filles du pays, le dimanche des
Fontaines, alors qu'il tait beau comme un lis, au dire des laboureurs.
Vous tiez donc  Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse
innocence; dans Orlans dlivr,  la joie de Patay,  Reims, 
Compigne. Hlas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette
tour du Crotoy o Jeanne tait prisonnire des Anglais?

Oui, vous l'avez vue aux jours excrables, cette baie de Somme si grise
et si douce, tincelante d'oiseaux, o l'cume de la mer brodait une
frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se
mler  la voix de l'Ocan. Oui, vous avez vu la bannire de Jeanne
d'Arc et vous l'avez dcrite avec la simplicit d'un tmoin vridique.
Je l'ai vue comme vous, que n'ai-je su le dire? Au moins je veux rpter
vos paroles tout empreintes de l'esprit des vieux ges:

LA BANNIRE

Tours--Orlans

    Jeanne, en avril, commande au peintre sa bannire:
    Je veux un tissu blanc, peint de telle manire
    Que dans un champ de lys Messire notre Dieu,
    Sur le trne du monde, y paraisse au milieu
    D'anges agenouills. Je veux qu'on puisse lire
    Sur les cts: Jsus, Marie. Il faut lire
    Une toffe lgre et qui, se dployant,
    Droule bien ces noms, les fleurs, Dieu tout-voyant,
    Et les anges. Frangez l'orle avec de la soie,
    Afin de faire honneur  l'ordre qui m'envoie,
    Et vous-mme ainsi, peintre, ouvrez aux bons combats.

    Mai fleurit. La Bastille est formidable. Au bas
    Un gentilhomme dit, sous l'assig qui raille:
    Jeanne, votre tendard a touch la muraille.
    Jeanne s'crie alors: Tout est vtre: y entrez!
    Et le flot des Franais passe aux murs ventrs.

Voil de quelle trange et gracieuse faon M. Ernest Prarond commentait
le vieux pome de Valerand de la Varanne. Mais, comme je l'ai dit, il
publia  part sa glose potique. Le texte latin, accompagn de notes et
suivi d'une analyse, s'imprimait cependant, et le voici publi
aujourd'hui. Remercions-en M. Prarond. Ce docteur en thologie de la
Facult de Paris, qui clbra en trois mille hexamtres celle qu'il
nomme _Darcia progenies_ et _barricea dux_ tait grand latiniste, mais
il tait bon Franais.

Il clbra par des pomes la victoire de Fornoue et la prise de Gnes.
C'est en lisant le procs de Jeanne d'Arc, que l'ide lui vint de
composer une pope des gestes de la Pucelle. Il dit dans une des
ptres ddicatoires qui accompagnent son pome: S'il plat  quelqu'un
de connatre plus  fond cette histoire, qu'il demande  l'abbaye de
Saint-Victor le livre qui m'a t prt pendant quelques jours. Et l'on
sait que ce livre tait une copie des deux procs. C'est l la source
vritable de cette merveilleuse histoire. Aussi le bon Valerand se
fait-il gnralement une ide assez juste de son hrone. Il n'est pas
trop extravagant et,  cela prs qu'il veut toujours taler sa science
et son gnie, c'est un fort honnte homme. Il faut lui pardonner son
invocation  Apollon, aux Muses et  Pan, et souffrir qu'il mette les
noms de Phbus et de Nre dans la bouche des anges du paradis. Il faut
surtout ne point s'tonner s'il compare sans cesse Jeanne  Camille et 
Penthsile. Christine de Pisan et Gerson l'avaient fait avant lui. Les
beaux esprits du XVe sicle taient beaucoup plus entts de la Grce et
de Rome qu'on ne s'imagine. N'avez-vous pas vu  Pierrefonds la chemine
des neuf preuses que Viollet-le-Duc a restitue d'aprs des monuments de
l'poque? Penthsile, la main sur son cu, y figure avec une hroque
lgance. En 1429, un clerc franais habitait Rome et y rdigeait une
chronique.  la nouvelle de la dlivrance d'Orlans, il mit par crit
les exploits de la Pucelle et conclut que les hauts faits de la jeune
fille paratraient d'autant plus admirables qu'on les mettrait en
comparaison avec ceux des hrones sacres ou profanes: Dborah, Judith,
Esther, Penthsile. Notre Pucelle, dit-il, les surpasse toutes. Il
n'en est pas moins vrai que Valerand manque de navet, qu'il imite
beaucoup trop Ovide et Stace, et qu'enfin il est parfaitement ridicule
quand il fait dire  Jeanne d'Arc qu'elle n'est pas venue des rochers
scytiques, qu'elle n'a habit ni Ortygie, ni les champs du Phase.

    _Scythicis non eruta veni
    Rupibus...................................
    ... Nec Ortygiam colui, nec Phasidis agros_.

Par contre, il rend compte de l'enqute de Poitiers, qui malheureusement
ne nous a pas t conserve et on peut supposer que ce qu'il en rapporte
n'est pas entirement imaginaire. Il paraphrase une lettre que Charles
VII aurait crite au pape Calixte III, pour obtenir le rescrit qui
servit de base au procs de rhabilitation et il est vraisemblable qu'il
n'a pas invent cette lettre dont toute trace est perdue. Enfin Valerand
peut tre considr comme un historien: il apporte des incertitudes
nouvelles.

C'est un esprit modr.  en juger par les prceptes qu'il suppose
dicts  Charles VII par l'ombre de Charlemagne, il est partisan de la
monarchie tempre, j'allais dire constitutionnelle. Voulez-vous un
rsum de ces prceptes?

Sois pieux, honore la justice. Assure la libert des juges; choisis-les
incorruptibles; constitue des corps lgislatifs. Frappe les mchants,
car l'indulgence encourage le crime. Chtie les orgueilleux. N'coute
point les dlations et crains la flatterie. Sache triompher de ta colre
et dis-toi: J'ai vaincu, ds que tu as pu vaincre. Sois chaste,
contente-toi de la reine! Aie piti des pauvres. Demande tout aux seules
lois. Aime la paix et ne fais que des guerres justes. Protge le peuple
contre les violents. Fixe d'quitables lois et sois le premier  les
observer. Restreins le luxe: ce n'est pas la pourpre qui fortifie un
royaume. Si la guerre t'oblige  lever de nouveaux impts, pargne
soigneusement par ailleurs. Le pouvoir royal a des bornes fixes. Fais
taire les inimitis qui enfantent les divisions dans le royaume. Sois
clment aux vaincus; souvent la lgret et la duret du soldat franais
ont excit les haines de l'tranger. Ne dsire pas trop qu'on te
craigne; Csar et Nron furent redouts: ils prirent. Ne te fie pas 
la jeunesse, crois aux vieillards. Ainsi tu galeras les aeux et
mriteras le ciel.

Il n'est pas douteux que Valerand ne prte ses propres sentiments
politiques  l'empereur Charlemagne. Et il faut reconnatre que notre
docteur en thologie se fait une belle ide du souverain. Louis XI,
assurment, en fournit plus d'un trait. Il fut un roi selon le coeur de
Valerand, et par son amour pour les petits, et aussi, ce qui importe
moins, par la puret de ses moeurs prives; car, conformment au
prcepte de chastet, assez dplac dans la bouche de Charlemagne, le
roi Louis le Onzime se contenta de la reine sa femme, encore qu'elle
ne ft pas telle, dit Comynes, qu'il ne pt y prendre un grand plaisir.

M. Prarond, dans son commentaire, compare le _Mystre du sige
d'Orlans_, au _De gestis Joann virginis_ et oppose trs ingnieusement
aux hexamtres du lgionnaire trop arm les courtes lignes  rime
simplette de l'archer bourgeois. Et comme il prfre l'archer! Comme on
sent qu'il donnerait tout Varanius pour ces huit petits vers seulement:

          LE ROI

    Or a, Jehanne, ma doulce fille,
    Vollez vous doncques estre arme?
    Vous sentez vous assez agille
    Que vous n'en soyez pas greve?
    Porter harnoiz sur vostre doux (_dos_),
    Vous en serez bien toust lasse.
    Belle fille, qu'en dictes vous?

             LA PUCELLE.

    Au nom Dieu, le porteroy bien.

Et cela, en effet, est bien sonnant. S'il est des posies relatives  la
Pucelle qui nous intressent et nous touchent, ce sont celles du XVe
sicle, parce que ce sont des tmoignages et qu'on y entend un accent
inimitable. Je citerai, en premire ligne, les vers de Christine de
Pisan. Ce sont les seuls qui aient t faits du vivant de l'hrone. Ils
furent achevs le 31 juillet 1429, au moment o Charles VII, matre de
Chteau-Thierry, pouvait, en trois jours de marche, conduire son arme
devant Paris. Christine tait vieille alors; elle vivait, depuis onze
ans, clotre dans une abbaye de l'Ile-de-France. Cette dame avait la
tte pleine des doctes subtilits qui formaient toute la science de son
temps; elle tait un peu pdante, mais bonne, srieuse et pleine de
coeur. Les misres de la France la dsolaient. Quand elle apprit l
dlivrance d'Orlans et la mission de la Pucelle, elle prouva, pour la
premire fois depuis onze ans, un mouvement de joie:

    Or,  prime me prens  rire.

C'est alors que du fond de sa retraite l'excellente femme crivit des
vers qu'on croit tre les derniers qui soient sortis de sa main. Ils se
ressentent de la vieillesse de l'auteur et des misres du temps. Ils
sont pesants et maladroits. Mais-on y devine une joie grave, une pieuse
allgresse; un profond sentiment du bien public, qui nous les rendent,
respectables et chers.

    Chose est bien digne de mmoire,

dit la potesse recluse,

    Que Dieu par une vierge tendre
    Ait ads voulu--chose est voire (_vraie_),
    Sur France si grant grace estendre.
    Tu Jehanne de bonne heure ne
    (_Toi Jeanne, ne en une bonne heure_),
    Benoist (_bni_) soit cil (_celui_) qui te cra.
    Pucelle de Dieu ordonne (_envoye_)
    En qui le Saint-Esprit ra (_fit rayonner_)
    Sa grande grace; et qui ot et a (_et qui eus et as_)
    Toute largesse de hault don.
    M'onc requeste ne te va (_refusa_)
    Que te rendra assez guardon.
    (_Et il te donnera assez grande rcompense_.)

Ce qui rjouit par-dessus tout la bonne Christine, c'est que le salut
vienne d'une femme. Elle en est tout heureuse, sans en tre le moins du
monde surprise, car elle avait toujours mis trs haut l'honneur de son
sexe et s'tait montre toute sa vie fort entte des privilges que
l'esprit chevaleresque accordait aux dames. Pour elle, comme pour
beaucoup d'mes de son temps, une dame honnte, une jeune fille pure
peut devenir, par la volont de Dieu, suprieure au mal, plus forte que
les archers et les murailles des villes. Les exemples d'une telle
vocation ne lui manquent pas. Nourrie dans les lettres sacres et dans
les lettres profanes, elle connat les femmes fortes de la Bible, les
sibylles de Rome et de Cumes, les amazones et les preuses. Elle met
Jeanne la bergre au-dessus de toutes ces hrones qui l'annoncent et la
prparent. Elle attend d'elle la dlivrance du royaume, la rsurrection
de ce grand peuple plus malheureux qu'un chien. (_Tout ce grand peuple
chenin par femme est sours_.) Mais, chrtienne en mme temps que
Franaise, elle ne borne pas  la dfaite des Anglais la mission de
Jeanne. Elle annonce que la Pucelle victorieuse conduira le roi de
France  la conqute du tombeau de Jsus-Christ et ne mourra que sur la
terre sanctifie par la mort d'un Dieu.

    Des Sarrazins fera essart
    En conqurant la sainte terre;
    Le mnra Charles, que Dieu gard',
    Ains qu'il muire fera tel erre.
    Cils et cil qui la doit conquerre:
    L doit elle finer sa vie
    Et l'un et l'autre gloire acquerre,
    L sera la chose assovye.

C'tait trop dsirer; c'tait trop attendre de la pauvre et sainte
fille. On peut pressentir ds lors, en cette belle heure de gloire et
d'esprance, les jours prochains d'amertume et de dception. Jeanne
tait condamne  vaincre toujours. Pour elle la moindre dfaite tait
une irrparable dchance. Vaincue, elle ne pouvait trouver de refuge
que dans le martyre.

Le peuple de France, il est consolant de le dire, n'oublia pas sa sainte
aprs la passion qu'elle souffrit  Rouen, sous le rgent d'Angleterre.
Ce sont encore les vieux potes du XVe sicle qui nous fournissent ce
prcieux tmoignage de la pit des Franais pour la mmoire de leur
amie.

Le _Mystre du sige d'Orlans_, dont nous parlions tout  l'heure, fut
reprsent dans cette ville ds l'anne 1435, le jour anniversaire de la
dlivrance de la cit. Ce mystre, o Dieu le pre, la Vierge et les
saints, se mlent aux gens d'armes, est compos de vingt mille cinq cent
vingt-neuf vers, dit M. Marius Spot, que je veux croire sur parole. Ces
vers sont le fait de plusieurs bonnes gens qui les fabriqurent de leur
mieux, avec beaucoup de navet. La pice se termine au retour de Jeanne
 Orlans, aprs la bataille de Patay, la plus rapide, la plus joyeuse,
la plus allgre de nos victoires.

On me dit que l'habile directeur de l'Odon, M. Porel, demande aux
potes une Jeanne d'Arc nouvelle. Je n'ai de conseil  donner ni aux
potes ni  M. Porel. Mais il me semble que la meilleure manire de
mettre sur la scne cette admirable Jeanne, ce serait de faire, non un
drame ou une tragdie, mais un simple mystre, compos de scnes
dtaches, qu'on prendrait dans les chroniques et qu'on traduirait en un
langage tout  fait populaire, en vers trs nafs, s'il tait possible.
Il faudrait ne recourir  aucun artifice dramatique et faire succder
les tableaux sans les lier les uns aux autres,  peu prs comme fait
Shakespeare dans ses _Histoires_. On devrait, dans ce travail  la fois
simple et minutieux, craindre surtout l'loquence des mots, qui nuirait
 celle des choses. Pour le ton gnral on s'inspirerait de la vieille
et vnrable pice dont je viens de parler. Le vers tait volontiers
prosaque au XVe sicle. Il ne saurait l'tre aujourd'hui. Peut-tre
conviendrait-il de le remplacer par de la prose chaque fois que
parleraient des personnages humains. Seuls saint Michel, sainte
Catherine sainte Marguerite, tous les saints, tous les anges,
parleraient en vers et chanteraient des choeurs. Ils seraient visibles
et prsents, et rvleraient le sens mystique de l'action. Les choeurs
des anges qui chantaient la musique de M. Gounod, autour du bcher de
Jeanne d'Arc, dans la pice de M. Jules Barbier, ont fait un trs bel
effet  la Gat en 1873. Je voudrais que, cette fois, Michel, Catherine
et Marguerite fussent tout  fait dans le got du XVe sicle, que les
deux saintes fussent des dames et reprsentassent l'me de la vieille
France. Il faudrait que toute la fleur de la posie chrtienne sortt de
leurs bouches et que leurs chants, d'un caractre religieux, fussent
accompagns par l'orgue. Quant  faire parler Jeanne d'Arc elle-mme
selon les lois d'une versification qui date de Ronsard, c'est ce qui
choquera tous ceux qui aiment l'histoire avec dlicatesse. Beaucoup de
paroles de cette admirable fille nous ont t heureusement conserves.
On ne peut les mettre en vers sans les dfigurer, et ce serait grand
dommage, car ce sont des perles et des joyaux de la plus pure langue
franaise. Il faudrait seulement les rajeunir: le thtre ne souffre pas
les archasmes du discours. On est choqu d'entendre des vieux mots sur
de jeunes lvres. Pour qu'une telle oeuvre ft mene  bien, la
collaboration d'un pote et d'un savant ne serait point inutile. Enfin,
la pice que je rve est une chronique dialogue et accompagne de
musique; car il faut joindre l'idal au rel. C'est une oeuvre vraiment
populaire et nationale. Je ne veux point qu'elle soit,  proprement
dire, une oeuvre d'art. Je veux beaucoup plus et beaucoup mieux. Je veux
qu'elle soit une oeuvre de foi et qu'elle parle aux mes. Je demande
que, pour bien faire, les auteurs se fassent momentanment des hommes du
XVe sicle et que, selon l'expression du Chatterton d'Alfred de Vigny,
ils consentent  raccourcir leur vue.

Mais nous parlions des vieux potes. Neuf ans aprs la mort de Jeanne,
le prvt de la cathdrale de Lausanne, nomm Martin le Franc, consacra
 la glorification de l'hrone un pisode de son pome _le Champion des
dames_. Il est  noter que Martin le Franc tait attach au duc de
Bourgogne, auquel il ddia son livre. Dans cet pisode, Jeanne est
attaque par un personnage dont le nom indique le caractre: il
s'appelle Court-entendement. Elle est victorieusement dfendue par
Franc-vouloir. Ce fut elle, dit celui-ci,

    Ce fut elle qui recouvra
    L'honneur des Franais tellement
    Que par raison elle en aura
    Renom perptuellement.

Tous ces vers ressemblent  des chtaignes: ils on de la saveur, mais
l'corce en est paisse et hrisse. En voici de plus faciles: Ils sont
tirs des _Vigiles du roi Charles VII_, termins par Martial d'Auvergne
en 1484:

    En ceste saison de douleur
    Vint au roy une bergerelle
    Du villasge de Vaucouller
    Qu'on nommait Jehanne la Pucelle.
    C'estoit une povre bergire,
    Qui gardoit les brebis es champs,
    D'une douce et humble manire,
    En l'aage de dix-huit ans.
    Devant le roy on la mena,
    Ung ou deux de sa cognoissance,
    Et alors elle s'enclina
    En luy faisant la rvrence.
    Le roy par jeu si alla dire:
    Ha! ma mye, ce ne sui-je pas.
     quoi elle respondit: Sire,
    C'estes vous, ne je ne faulx pas.
    Au nom de Dieu, si disoit-elle,
    Gentil roy, je vous meneray
    Couronner  Rains, qui que veille.
    Et sige d'Orleans leveray.

Maintenant, il ne nous reste plus qu' rappeler la ballade de Villon,
pour complter notre anthologie des vieux chantres de la bonne Jeanne,
parmi lesquels on regrette de ne pas trouver ce duc d'Orlans qu'elle
aima tant et  qui elle fit tant de bien sans l'avoir jamais connu.
Comment, puisqu'il faisait des ballades, n'en fit-il point pour Jeanne?

 compter du XVIe sicle, la langue et les sentiments sont changs.
Aucun pote ne trouve le ton juste pour chanter la Pucelle. Je citerai,
par exemple, une pigramme de Malherbe:

    L'ennemy, tous droits violant,
    Belle amazone en vous bruslant
    Tmoigna son me perfide;
    Mais le destin n'eut point de tort:
    Celle qui vivoit comme Alcide,
    Devoit mourir comme il est mort.

Voil, certes, un compliment ridicule. J'oubliais quatre vers attribus
 mademoiselle de Gournay, la fille adoptive de Montaigne. Quicherat les
admirait. M. le duc de Broglie ne croit pas que le souvenir de la
vierge d'Orlans en ait inspir de plus touchants. Je suis trs loign
de partager cet avis. Pour qu'on en juge, je les citerai, bien qu'ils
soient assez connus:

    --Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chrie,
    La douceur de tes yeux et ce glaive irrit?
    --La douceur de mes yeux caresse ma patrie
    Et ce glaive en fureur lui rend sa libert!

Le quatrain est bien tourn: c'est tout ce que j'en puis dire. Rien dans
cette louche antithse ne me rappelle la belle illumine des champs,
comme dit admirablement Louis Veuillot, cette fleur de lis si svelte, si
robuste, si franche et si frache et d'un si grand parfum. Il est
douteux d'ailleurs que l'pigramme, sous cette forme, soit de
mademoiselle de Gournay. Une autre version, qui appartient assurment 
cette dame, est dtestable:

    --Pourquoy portes-tu, je te prie,
    L'oeil doux et le bras foudroyant?
    --Cet oeil mignarde ma patrie,
    Ce bras chasse l'Anglois fuyant.

Non! ce n'est pas l de la posie. Et comment potiserait-on cette
divine Jeanne, dj par elle-mme tout empreinte et trempe de posie?

Jeanne n'est faite que de posie. Elle est sortie de la posie populaire
et chrtienne, des litanies de la Vierge et de la lgende dore, des
merveilleuses histoires de ces pouses de Jsus-Christ qui mirent sur la
robe blanche de la virginit la robe rouge du martyre. Elle est sortie
des sermons fleuris dans lesquels les fils de saint Franois exaltaient
la pauvret, la candeur et l'innocence; elle est sortie de la ferie
ternelle des bois et des fontaines, de ces contes nafs des aeules, de
ces rcits obscurs et frais comme la nature qui les inspire, o les
filles des champs reoivent des dons surnaturels; elle est sortie des
chansons de la terre des chnes, o vivaient d'une vie mystrieuse
Viviane et Merlin, Arthur et ses chevaliers; elle est sortie de la
grande pense qui fit panouir la rose de feu au-dessus des portails des
glises; elle est sortie des prophties par lesquelles les pauvres gens
du royaume de France pressentaient un avenir meilleur; elle est sortie
de l'extase et des larmes de tout un peuple qui, dans les jours de
misre, vit, comme Marie d'Avignon, des armes dans le ciel et n'espra
plus qu'en sa faiblesse.

Elle est ptrie de posie, comme le lis de rose; elle est la posie
vivante de cette douce France qu'elle aima d'un miraculeux amour.




                          TABLE ALPHABTIQUE

         DES NOMS DES AUTEURS CITS OU MENTIONNS DANS CE VOLUME



A

ANAXAGORE.
ANAXARQUE.
APULE.
ARISTOPHANE.
ASSELINEAU (Charles).
ATHANASE (saint).
AUDIFFRET-PASQUIER (duc d').
AUGUSTIN (saint).

B

BABOU (Hippolyte).
BANVILLE (Thodore de).
BARBIER (Auguste).
BARBIER (Jules).
BARDOUX (A.).
BARTHLMY (l'abb).
BASSELIN (Olivier).
BAUDELAIRE (Ch.).
BAYLE (P.).
BEAUMONT (Pauline de).
BECQ DE FOUQUIRES.
BELLOC.
BERNARD (Claude).
BERTHELOT.
BERTIN (Antoine).
BERTRAND (Alosius).
BICHAT.
BISMARCK (comte de).
BOCHER (E.).
BOILEAU (Nicolas).
BOREL (Petrus).
BOSSUET.
BOUCHOR (Maurice).
BOUFFLERS (le chevalier de).
BOUGAINVILLE (L.-A.-D.).
BOURDEAU (Louis).
BOURGET (Paul).
BROCHARD (Victor).
BROGLIE (duc DE).
BUFFET (L.).
BUFFON.
BYRON (lord).

C

CALDERON.
CALMETTES (Fernand).
CARAN D'ACHE.
CARLYLE.
CAYLUS (comte DE).
CERVANTES.
CHALLEMBE-LACOUR.
CHATEAUBRIAND.
CHNEDOLL (C.-L. DE).
CHENEVIRES (Philippe DE).
CHNIER (Andr).
CHESNELONG.
CHOISEUL-GOUFFIER.
CHRISTINE DE PISAN.
CLAUDIEN.
COLLET (Mme Louise).
COMTE (Auguste).
COMYNES (Ph. DE).
CONSTANT (Benjamin).
COOK (le capitaine).
COPPE (Franois).
COQUELIN CADET.
CORMENIN.
CREUTZER.
CUSTINE (Mme DE).

D

DAGUESSEAU.
DALEMBERT.
DANTE.
DARLU.
DARTOIS.
DELILLE (l'abb).
DMOCRITE.
DEREMBOURG (Hartwig).
DESCARTES.
DIDEROT.
DOSTOEVSKY.
DOUBLE (baron).
DOUCET (Camille).
DOUCET (Lucien).
DREYFUS (Camille).
DUCIS.
DUGAS-MONTBEL.
DUMAS PRE (Alexandre).
DUMAS FILS (Alexandre).
DU PARQUET (Mme).
DURUY (Victor).

E

EDEN.
ELLIOT (Mistress Grace).
EPICTTE.
ESCHYLE.
EURIPIDE.

F

FABRE (Joseph).
FAGON (G.-C.).
FAIN (baron).
FAUGERON.
FNELON.
FEUILLET (Octave).
FLANDRIN (H.).
FLAUBERT (Gustave).
FONTANES.
FRANOIS D'ASSISE (saint).
FREYCINET (S. de).

G

GALILE.
GASSENDI.
GAUCHER (Maxime).
GAUTIER. (Thophile).
GAZIER (A.).
GERSON (Jean).
GHIL (Ren).
GIRY.
GLABER (Raoul).
GLASSON.
GLADSTONE.
GLUCK.
GOETHE (W. von).
GOUNOD.
GOURNAY (Mlle de).
GRARD..
GROSLIER.
GUIGNAUT.
GYP.

H

HAHN.
HAUSSONVILLE (comte d').
HGEL.
HEREDIA (Jos-Maria de).
HRODOTE.
HEUZEY.
HIPPOCRATE.
HOLBACH (baron d').
HOMRE.
HOUSSAYE (Henry).
HOVELACQUE.
HROSWITA.
HUGO. (Victor).

I

INGRES.

J

JANMOT.
JARRY.
JEAN (le diacre).
JOHNSON.

K

KOCK (le commandant).

L

LACORDAIRE.
LACTANCE.
LAFITTE (Pierre).
LAFONTAINE (J. de).
LAISANT.
LAMARTINE (Alph. de).
LAMIRAULT.
LAMETTRIE (J.-O. de).
LANCELOT (Claude).
LAPLACE (P.-S. marquis de).
LAPRADE (V. de).
LAROUSSE (P.).
LATOUCHE.
LAURENT (H.).
LECONTE DE LISLE.
LE FRANC (Martin).
LEMATRE (Jules).
LEMIERRE (A.-M.).
LEMONNIER (Camille).
LEMOYNE (Andr).
LE PETIT (Jules).
L'ESTOILE (Pierre de).
LETOURNEUR.
LEVASSEUR.
LIGNE (le prince de).
LITTR (E.).
LOCKE.
LOMBROSO (Cesare).
LORIOT (Florentin).
LOUIS XVIII.
LUCE (Simon).
LUCIEN DE SAMOSATE.
LYCOPHRON.

M

MAGENDIE.
MAGNIN.
MAGNUS (Hugo).
MAISTRE (Joseph de).
MALEBRANCHE.
MALHERBE.
MALLARM (Stphane).
MALOT (Hector).
MARGUERITE DE NAVARRE, duchesse d'Angoulme.
MARGUERITTE (Paul).
MARION (H.).
MARTEL (comtesse de).
MARTIAL D'AUVERGNE.
MASPERO (G.).
MAURIN (colonel).
MAUDSLEY.
MAUPASSANT (Guy de).
MEILHAC (H.).
MNARD (Louis).
MENDS (Catulle).
MRIME (Prosper).
MICHEL-ANGE.
MICHELET.
MILLEVOYE (C.-H.).
MIRABEAU (comte de).
MIRRI, scribe gyptien.
MOLIRE.
MONCEAUX (Paul).
MORAS (Jean).
MORELLET (l'abb).
MORICE (Charles).
MNTZ.
MUSSET (Alfred de).

N

NAPOL LE PYRNEN.
NAPOLON.
NICOT (Jean).

O

OHNET (Georges).
ORLANS (Charles d').
OSSIAN.

P

PARS (Gaston).
PARNY.
PASCAL.
PEYRAT (Napolon). Voir _Napol le Pyrnen_.
PHLGON DE TRALLES.
PIGEON (Amde).
PLATON.
PLAUTE.
PLINE L'ANCIEN.
PLUTARQUE.
PO (Edgar).
PONCHON (Raoul).
PORPHYRE.
POTTIER (Edmond).
PRAROND (Ernest).
PREVOST-PARADOL.
PRODICOS.
PYRRHON.

Q

QUICHERAT (J.).

R

RABBE (Flix).
RACINE (Jean).
RALEIGH (Walter).
RAVAISSON.
RAYNAL (l'abb).
REINACH (Salomon).
RENAN. (Ernest).
RENARD (Georges).
RESTIF DE. LA BRETONNE.
RICHEPIN (Jean).
RIVIRE (Henri).
ROUSSEAU (Jean-Jacques).

S

SABRAN (Mlle de).
SAINT-CYR DE RAISSAC.
SAINT-MARC-GIRARDIN.
SAINTE-BEUVE.
SAPPHO.
SARCEY (Francisque).
SARDOU (Victorien).
SAY (Lon).
SECCHI (le pre).
SENIOR (Mistress).
SEPET (Marius).
SHAKESPEARE.
SIGNORET (Henri).
SILVESTRE (Armand).
SIMON (Jules).
SOCRATE.
SOLDI (Emile).
SOPHOCLE.
SOURY (Jules).
STAL (Mme de).
STENDHAL.
SUARD (J.-B.-A.).
SULLY-PRUDHOMME.
SWEDENBORG.

T

TACITE.
TAINE (H.).
TRENCE.
THIERRY (Aug.).
THIERRY (Gilbert-Augustin).
THIERS (Ad.).
THUCYDIDE.

V

VALERAND DE LA VARANNE.
VANNIER (Lon).
VARNHAGEN (Rahel de).
VERNE (Mlle Paule).
VEUILLOT (Louis).
VEYRIES (Alphonse).
VICAIRE (Gabriel).
VIGE-LEBRUN (Mme).
VIGNY (Alf. de).
VILLON (Franois).
VIRGILE.
VOG (vicomte Eugne-Melchior de).
VOLTAIRE.
VORAGINE (Jacques de).

W

WALTZ.
WEIL (Henri).
WILLETTE.

Z

ZOLA (mile).


FIN DE LA TABLE ALPHABTIQUE




TABLE DES MATIRES


PRFACE.
M. ALEXANDRE DUMAS FILS.
LES JOUETS D'ENFANTS, PAR M. CAMILLE LEMONNIER.
GUSTAVE FLAUBERT.
M. GUY DE MAUPASSANT.
LE BONHEUR, PAR SULLY-PRUDHOMME.
MRIME.
HORS DE LA LITTRATURE.
BIBLIOPHILIE.
LES CRIMINELS.
LA MORT ET LES PETITS DIEUX.
LA GRANDE ENCYCLOPDIE.
UN POTE OUBLI: SAINT-CYR DE RAISSAC.
LES TORTS DE L'HISTOIRE.
SUR LE SCEPTICISME.
EURIPIDE.
LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET.
LA MRE ET LA FILLE: MADAME DE SABRAN ET MADAME DE CUSTINE. PAR M. A.
BARDOUX.
M. JULES LEMATRE.
1814.
DEMAIN.
M. CHARLES MORICE.
LE GRAND SAINT ANTOINE.
ANTHOLOGIE.
LA SAGESSE DE GYP: LES SDUCTEURS, MADEMOISELLE LOULOU.
ANTHOLOGIE.
M. GASTON PARIS ET LA LITTRATURE FRANAISE AU MOYEN-AGE.
LEXIQUE.
LA PURET DE M. ZOLA.
LA TEMPTE.
LA TRESSE BLONDE, PAR GILBERT-AUGUSTIN THIERRY.
BRAVE FILLE, PAR FERNAND CALMETTES.
HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAL, TOME II, PAR ERNEST RENAN.
L'LOQUENCE DE LA TRIBUNE:--LE SNAT.
ROMAN ET MAGIE.
M. OCTAVE FEUILLET: LE DIVORCE DE JULIETTE.
JEANNE D'ARC ET LA POSIE.--VALERAND DE LA VARANNE.--M. ERNEST PRAROND.
TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS DES AUTEURS CITS.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES


619-17.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--1-18. 7042-8-17.



DU MME AUTEUR

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BALTHASAR. 1 vol.

CRAINQUEBILLE, PUTOIS, RIQUET. 1 vol.
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LES DSIRS DE JEAN SERVIEN. 4 vol.
LES DIEUX ONT SOIF. 1 vol.
L'TUI DE NACRE. 1 vol.
HISTOIRE COMIQUE. 1 vol.
L'ILE DES PINGOUINS. 1 vol.
LE JARDIN D'PICURE. 1 vol.
JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE. 1 vol.
LE LIVRE DE MON AMI. 1 vol.
LE LYS ROUGE. 1 vol.
LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD. 1 vol.
PAGES CHOISIES. 1 vol.
PIERRE NOSIRE. 1 vol.
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LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE. 1 vol.
LES SEPT FEMMES DE LA BARBE-BLEUE. 1 vol.
SUR LA PIERRE BLANCHE. 1 vol.
THAS. 1 vol.
LA VIE LITTRAIRE. 4 vol.

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I.--L'ORME DU MAIL. 1 vol.
II.--LE MANNEQUIN D'OSIER. 1 vol.
III.--L'ANNEAU D'AMTHYSTE. 1 vol.
IV.--MONSIEUR BERGERET  PARIS. 1 vol.

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Chahine). 1 vol.
LES CONTES DE JACQUES TOURNEBROCHE (Illustrations en couleurs de Lon
Lebgue). 1 vol.

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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