The Project Gutenberg EBook of La vie littraire, by Anatole France

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Title: La vie littraire
       Troisime srie

Author: Anatole France

Release Date: September 22, 2006 [EBook #19345]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTRAIRE ***




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                             ANATOLE FRANCE

                        DE L'ACADMIE FRANAISE




                                  LA
                            VIE LITTRAIRE

                           TROISIME SRIE



                                PARIS
                       CALMANN-LVY, DITEURS
                          3, RUE AUBER, 3




PRFACE


M. Ferdinand Brunetire, que j'aime beaucoup, me fait une grande
querelle[1]. Il me reproche de mconnatre les lois mmes de la
critique, de n'avoir pas de critrium pour juger les choses de l'esprit,
de flotter, au gr de mes instincts, parmi les contradictions, de ne pas
sortir de moi-mme, d'tre enferm dans ma subjectivit comme dans une
prison obscure. Loin de me plaindre d'tre ainsi attaqu, je me rjouis
de cette dispute honorable o tout me flatte: le mrite de mon
adversaire, la svrit d'une censure qui cache beaucoup d'indulgence,
la grandeur des intrts qui sont mis en cause, car il n'y va pas moins,
selon M. Brunetire, que de l'avenir intellectuel de notre pays, et
enfin le choix de mes complices, M. Jules Lematre et M. Paul Desjardins
tant dnoncs avec moi comme coupables de critique subjective et
personnelle, et comme corrupteurs de la jeunesse. J'ai un got ancien et
toujours nouveau pour l'esprit de M. Jules Lematre, pour son
intelligence agile, sa posie aile et sa clart charmante. M. Paul
Desjardins m'intresse par les belles lueurs tremblantes de sa
sensibilit. Si j'tais le moins du monde habile, je me garderais bien
de sparer ma cause de la leur. Mais la vrit me force  dclarer que
je ne vois pas en quoi mes crimes sont leur crime et mes iniquits leur
iniquit. M. Lematre se ddouble avec une facilit merveilleuse; il
voit le pour et le contre, il se place successivement aux points de vue
les plus opposs; il a tour  tour les raffinements d'un esprit
ingnieux et la bonne volont d'un coeur simple. Il dialogue avec
lui-mme et fait parler l'un aprs l'autre les personnages les plus
divers. Il a beaucoup exerc la facult de comprendre. Il est humaniste
et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveauts. Il a
l'esprit libre avec le got des croyances. Sa critique, indulgente
jusque dans l'ironie, est,  la bien prendre, assez objective. Et si,
quand il a tout dit, il ajoute: Que sais-je? n'est-ce pas gentillesse
philosophique? Je ne dmle pas bien dans sa manire ce qui mcontente
M. Brunetire, sinon, peut-tre, une certaine gaiet inquitante de
jeune faune.

[Note 1: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1891, la
critique impersonnelle par M. Ferdinand Brunetire, pp. 210  224.]

Quant  M. Paul Desjardins, ce qu'on peut lui reprocher, ce n'est point
une gaiet trop lgre. Je ne crois pas lui dplaire en disant qu'il se
donne la figure d'un aptre, plutt que celle d'un critique. C'est un
esprit distingu, mais c'est surtout un prophte. Il est svre. Il
n'aime point qu'on crive. Pour lui, la littrature est la bte de
l'Apocalypse. Une phrase bien faite lui semble un danger public. Il me
fait songer  ce sombre Tertullien, qui disait que la sainte Vierge
n'avait jamais t belle, sans quoi on l'et dsire, ce qui ne peut
s'imaginer. Selon M. Paul Desjardins, le style, c'est le mal. Et
pourtant M. Paul Desjardins a du style, tant il est vrai que l'me
humaine est un abme de contradictions. De l'humeur dont il est, il ne
faut pas lui demander son avis sur des sujets aussi frivoles et profanes
que la littrature. Il ne critique point; il anathmatise sans haine.
Ple et mlancolique, il va semant les maldictions attendries. Par quel
coup du sort se trouve-t-il charg d'une part des griefs qui psent sur
moi, au moment mme o il dclare dans ses articles et dans ses
confrences que je suis le figuier strile de l'criture? Dans quels
frmissements, avec quelle horreur ne doit-il pas crier  celui qui nous
accuse tous deux: _Judica me, et discerne causam meam de gente non
sancta?_

Il est donc plus juste que je me dfende tout seul. J'essayerai de le
faire, mais non pas sans avoir d'abord rendu hommage  la vaillance de
mon adversaire. M. Brunetire est un critique guerrier d'une intrpidit
rare. Il est, en polmique, de l'cole de Napolon et des grands
capitaines qui savent qu'on ne se dfend victorieusement qu'en prenant
l'offensive et que, se laisser attaquer, c'est tre dj  demi vaincu.
Et il est venu m'attaquer dans mon petit bois, au bord de mon onde pure.
C'est un rude assaillant. Il y va de l'ongle et des dents, sans compter
les feintes et les ruses. J'entends par l qu'en polmique il a diverses
mthodes et qu'il ne ddaigne point l'intuitive, quand la dductive ne
suffit pas. Je ne troublais point son eau. Mais il est contrariant et
mme un peu querelleur. C'est le dfaut des braves. Je l'aime beaucoup
ainsi. N'est-ce point Nicolas, son matre et le mien, qui a dit:

    Achille dplairait moins bouillant et moins prompt.

J'ai beaucoup de dsavantages s'il me faut absolument combattre M.
Brunetire. Je ne signalerai pas les ingalits trop certaines et qui
sautent aux yeux. J'en indiquerai seulement une qui est d'une nature
toute particulire; c'est que, tandis qu'il trouve ma critique fcheuse,
je trouve la sienne excellente. Je suis par cela mme rduit  cet tat
de dfensive qui, comme nous le disions tout  l'heure, est jug mauvais
par tous les tacticiens. Je tiens en trs haute estime les fortes
constructions critiques de M. Brunetire. J'admire la solidit des
matriaux et la grandeur du plan. Je viens de lire les leons professes
 l'cole normale par cet habile matre de confrences, sur l'volution
de la critique depuis la Renaissance jusqu' nos jours, et je n'prouve
aucun dplaisir  dire trs haut que les ides y sont conduites avec
beaucoup de mthode et mises dans un ordre heureux, imposant, nouveau.
Leur marche, pesante mais sre, rappelle cette manoeuvre fameuse des
lgionnaires s'avanant serrs l'un contre l'autre et couverts de leurs
boucliers,  l'assaut d'une ville. Cela se nommait faire la tortue, et
c'tait formidable. Il se mle, peut-tre, quelque surprise  mon
admiration quand je vois o va cette arme d'ides. M. Ferdinand
Brunetire se propose d'appliquer  la critique littraire les thories
de l'volution. Et, si l'entreprise en elle-mme semble intressante et
louable, on n'a pas oubli l'nergie dploye rcemment par le critique
de la _Revue des Deux Mondes_ pour subordonner la science  la morale et
pour infirmer l'autorit de toute doctrine fonde sur les sciences
naturelles. C'tait  l'occasion du _Disciple_ et l'on sait si M.
Brunetire mnageait alors les remontrances  ceux qui prtendaient
introduire les thories transformistes dans quelque canton de la
psychologie ou de la sociologie. Il repoussait les ides darwiniennes au
nom de la morale immuable. Ces ides, disait-il expressment, doivent
tre fausses, puisqu'elles sont dangereuses. Et maintenant, il fonde la
critique nouvelle sur l'hypothse de l'volution. Notre projet, dit-il,
n'est autre que d'emprunter de Darwin et de Hckel le secours que M.
Taine a emprunt de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier. Je sais bien
qu'autre chose est de professer, comme M. Sixte, l'irresponsabilit des
criminels et l'indiffrence absolue en matire de morale, autre chose
est d'appliquer aux genres littraires les lois qui prsident 
l'volution des espces animales et vgtales. Je ne dis pas du tout que
M. Brunetire se dmente et se contredise. Je marque un trait de sa
nature, un tour de son caractre, qui est, avec beaucoup d'esprit de
suite, de donner volontiers dans l'inattendu et dans l'imprvu. On a
dit, un jour, qu'il tait paradoxal, et il semblait bien que ce ft par
antiphrase, tant sa rputation de bon raisonneur tait solidement
tablie. Mais on a vu  la rflexion qu'il est, en effet, un peu
paradoxal  sa manire. Il est prodigieusement habile dans la
dmonstration: il faut qu'il dmontre toujours, et il aime parfois 
soutenir fortement des opinions extraordinaires et mme stupfiantes.

Par quel sort cruel devais-je aimer et admirer un critique qui
correspond si peu  mes sentiments! Pour M. Ferdinand Brunetire, il y a
simplement deux sortes de critiques, la subjective, qui est mauvaise et
l'objective, qui est bonne. Selon lui, M. Jules Lematre, M. Paul
Desjardins, et moi-mme, nous sommes atteints de subjectivit, et c'est
le pire des maux; car, de la subjectivit, on tombe dans l'illusion,
dans la sensualit et dans la concupiscence, et l'on juge les oeuvres
humaines par le plaisir qu'on en reoit, ce qui est abominable. Car il
ne faut pas se plaire  quelque ouvrage d'esprit avant de savoir si l'on
a raison de s'y plaire; car, l'homme tant un animal raisonnable, il
faut d'abord qu'il raisonne; car il est ncessaire d'avoir raison et il
n'est pas ncessaire de trouver de l'agrment; car le propre de l'homme
est de chercher  s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est
infaillible; car on doit toujours mettre une vrit au bout d'un
raisonnement, comme un noeud au bout d'une natte; car, sans cela, le
raisonnement ne tiendrait pas, et il faut qu'il tienne; car on attache
ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manire  former un systme
indestructible, qui dure une dizaine d'annes. Et c'est pourquoi la
critique objective est la seule bonne.

M. Ferdinand Brunetire tient l'autre pour fallacieuse et dcevante. Et
il en donne diverses raisons. Mais je suis bien forc de reproduire
d'abord le texte incrimin. C'est un endroit de la _Vie littraire_ o
on lit ceci:

    Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art
    objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose
    qu'eux-mmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse
    philosophie. La vrit est qu'on ne sort jamais de soi-mme.
    C'est une de nos grandes misres. Que ne donnerions-nous pas
    pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil 
    facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le
    cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est
    bien dfendu. Nous sommes enferms dans notre personne comme
    dans une prison perptuelle. Ce que nous avons de mieux  faire,
    ce semble, c'est de reconnatre de bonne grce cette affreuse
    condition et d'avouer que nous parlons de nous-mmes chaque fois
    que nous n'avons pas la force de nous taire[2].

[Note 2: _La Vie littraire_, 1re srie, p. IV.]

M. Brunetire, aprs avoir cit ces lignes, remarque tout de suite
qu'on ne peut affirmer avec plus d'assurance que rien n'est assur. Je
pourrais peut-tre lui rpondre qu'il n'y a aucune contradiction, comme
aucune nouveaut  dire que nous sommes condamns  ne connatre les
choses que par l'impression qu'elles font sur nous. C'est une vrit que
l'observation peut tablir, et si frappante que tout le monde en est
touch. C'est un lieu commun de philosophie naturelle. Il n'y faut pas
faire trop d'attention, et surtout il n'y faut pas voir de pyrrhonisme
doctrinal. J'ai regard, je l'avoue, plus d'une fois du ct du
scepticisme absolu. Mais je n'y suis jamais entr; j'ai eu peur de poser
le pied sur cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu peur
de ces deux mots, d'une strilit formidable: Je doute. Leur force est
telle que la bouche qui les a une fois convenablement prononcs est
scelle  jamais et ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se
taire; car, quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est affirmer.
Et puisque je n'avais pas le courage du silence et du renoncement, j'ai
voulu croire, j'ai cru. J'ai cru du moins  la relativit des choses et
 la succession des phnomnes.

En fait, ralits et apparences, c'est tout un. Pour aimer et pour
souffrir en ce monde, les images suffisent; il n'est pas besoin que leur
objectivit soit dmontre. De quelque faon que l'on conoive la vie,
et la connt-on pour le rve d'un rve, on vit. C'est tout ce qu'il faut
pour fonder les sciences, les arts, les morales, la critique
impressionniste et, si l'on veut, la critique objective. M. Brunetire
estime qu'on se quitte soi-mme et qu'on sort de soi tant que l'on veut,
 l'exemple de ce vieux professeur de Nuremberg dont M. Josphin
Pladan, qui est mage, nous a cont rcemment l'aventure surprenante. Ce
professeur, trs occup d'esthtique, sortait nuitamment de son corps
visible pour aller, en corps astral, comparer les jambes des belles
dormeuses  celles de la Vnus de Praxitle. La duperie, affirme M.
Brunetire, la duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et
d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mmes quand, au
contraire, la vie ne s'emploie qu' cela. Et la raison, sans doute, en
paratra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement
ni socit, ni langage, ni littrature, ni art. Et il ajoute:

Nous sommes hommes... et nous le sommes surtout par le pouvoir que nous
avons de sortir de nous-mmes pour nous chercher, nous retrouver et nous
reconnatre chez les autres.

Sortir, c'est beaucoup dire. Nous sommes dans la caverne et nous voyons
les fantmes de la caverne. La vie serait trop triste sans cela. Elle
n'a de charme et de prix que par les ombres qui passent sur les parois
des murs dans lesquels nous sommes enferms, ombres qui nous
ressemblent, que nous nous efforons de connatre au passage et parfois
d'aimer.

En ralit, nous ne voyons le monde qu' travers nos sens, qui le
dforment et le colorent  leur gr, et M. Brunetire ne le conteste
pas. Il s'appuie, au contraire, sur ces conditions de la connaissance
pour fonder sa critique objective. S'avisant que les sens apportent 
tous les hommes des impressions  peu prs semblables de la nature, de
sorte que ce qui est rond pour l'un ne saurait tre carr pour l'autre,
et que les fonctions de l'entendement s'accomplissent de la mme
manire, sinon au mme degr dans toutes les intelligences, ce qui est
l'origine du sens commun, il assied sa critique sur le consentement
universel. Mais il n'est pas sans s'apercevoir lui-mme qu'elle y est
mal assise. Car ce consentement, qui suffit pour former et conserver les
socits, ne suffit plus s'il s'agit d'tablir la supriorit d'un pote
sur un autre. Que les hommes soient assez semblables entre eux pour que
chacun trouve dans le march d'une grande ville et dans les bazars ce
qui est ncessaire  son existence, cela n'est pas douteux; mais que
dans le mme pays deux hommes sentent absolument de la mme faon tel
vers de Virgile, rien n'est moins probable.

Il y a en mathmatiques une sorte de vrit suprieure que nous
acceptons tous, par cela mme qu'elle n'est point sensible. Mais les
physiciens sont obligs de compter avec ce qu'on nomme, dans les
sciences d'observation, l'quation personnelle. Un phnomne n'est
jamais peru absolument de la mme faon par deux observateurs.

M. Brunetire ne peut se dissimuler que l'quation personnelle ne se
joue nulle part plus  son aise que dans les domaines prestigieux des
arts et de la littrature.

L jamais de consentement unanime ni d'opinion stable. Il en convient,
ou du moins commence par en convenir: Pour ne rien dire de nos
contemporains, qu'il est convenu que nous ne voyons pas d'assez loin, ni
d'assez haut, combien de jugements, combien divers, depuis trois ou
quatre cents ans, les hommes n'ont-ils point ports sur un Corneille ou
sur un Shakespeare, sur un Cervantes ou sur un Rabelais, sur un Raphal
ou sur un Michel-Ange! De mme qu'il n'y a point d'opinion extravagante
ou absurde que n'ait soutenue quelque philosophe, de mme il n'y en a
pas de scandaleuse ou d'attentatoire au gnie qui ne se puisse autoriser
du nom de quelque critique. Et pour prouver que les grands hommes ne
peuvent attendre plus de justice de leurs pairs, il nous montre Rabelais
insult par Ronsard, et Corneille prfrant publiquement Boursault 
Racine. Il devait nous montrer encore Lamartine mprisant La Fontaine.
Il pouvait aussi nous montrer Victor Hugo jugeant fort mal tous nos
classiques, hors Boileau, pour qui, sur le dclin de l'ge, il
nourrissait quelque tendresse.

Bref, M. Brunetire reconnat qu'il est beaucoup d'avis contraires les
uns aux autres dans la rpublique des lettres. En vain, il se ravise
ensuite et nous dclare avec assurance qu'il n'est pas vrai que les
opinions y soient si diverses ni les divisions si profondes. En vain,
il s'autorise d'une opinion de M. Jules Lematre pour affirmer qu'il est
admis par tous les lettrs que certains crivains _existent_, malgr
leurs dfauts, tandis que d'autres _n'existent pas_. Que, par exemple,
Voltaire tragique existe, et que Campistron n'existe pas, ni l'abb
Leblanc, ni M. de Jouy. C'est un premier point qu'il veut qu'on lui
accorde, mais on ne le lui accordera pas, car, s'il s'agissait de
dresser les deux listes, on ne s'entendrait gure.

Le second point auquel il s'attache est qu'il y a des degrs, qui sont
proprement les grades confrs au gnie dans les facults de
grammairiens et dans les universits de rhteurs. On conoit que de tels
diplmes seraient avantageux pour le bon ordre et la rgularit de la
gloire. Malheureusement ils perdent beaucoup de leur valeur par l'effet
des contradictions humaines; et ces doctorats, ces licences, que M.
Brunetire croit universellement reconnus ne font gure autorit que
pour ceux qui les confrent.

En thorie pure, on peut concevoir une critique qui, procdant de la
science, participe de sa certitude. De l'ide que nous nous faisons des
forces cosmiques et de la mcanique cleste dpend peut-tre notre
sentiment sur l'thique de M. Maurice Barrs et sur la prosodie de M.
Jean Moras. Tout s'enchane dans l'univers. Mais en ralit, les
anneaux sont, par endroits, si brouills que le diable lui-mme ne les
dmlerait pas, bien qu'il soit logicien. Et puis, il faut en convenir
de bonne grce: ce que l'humanit sait le moins bien, au rebours de
Petit Jean, c'est son commencement. Les principes nous manquent en
toutes choses et particulirement dans la connaissance des ouvrages de
l'esprit. On ne peut prvoir aujourd'hui, quoi qu'on dise, le temps o
la critique aura la rigueur d'une science positive et mme on peut
croire assez raisonnablement que cette heure ne viendra jamais. Pourtant
les grands philosophes de l'antiquit couronnaient leur systme du monde
par une potique, et ils faisaient sagement. Il vaut mieux encore parler
avec incertitude des belles penses et des belles formes, que de s'en
taire  jamais. Peu d'objets au monde sont absolument soumis  la
science, jusqu' se laisser ou reproduire ou prdire par elle. Sans
doute, un pome ne sera jamais de ces objets-l, ni un pote. Les choses
qui nous touchent le plus, qui nous semblent les plus belles et les plus
dsirables sont prcisment celles qui demeurent toujours vagues pour
nous et en partie mystrieuses. La beaut, la vertu, le gnie garderont
 jamais leur secret. Ni le charme de Cloptre, ni la douceur de Saint
Franois-d'Assise, ni la posie de Racine ne se laisseront rduire en
formules et, si ces objets relvent de la science, c'est d'une science
mle d'art, intuitive, inquite et toujours inacheve. Cette science,
ou plutt cet art existe: c'est la philosophie, la morale, l'histoire,
la critique, enfin tout le beau roman de l'humanit.

Toute oeuvre de posie ou d'art a t de tout temps un sujet de disputes
et c'est peut-tre un des plus grands attraits des belles choses que de
rester ainsi douteuses, car, toutes, on a beau le nier, toutes sont
douteuses. M. Brunetire ne veut pas convenir tout  fait de cette
universelle et fatale incertitude. Elle rpugne trop  son esprit
autoritaire et mthodique, qui veut toujours classer et toujours juger.
Qu'il juge donc, puisqu'il est judicieux! Et qu'il pousse ses arguments
serrs dans l'ordre effrayant de la tortue, puisqu'enfin il est un
critique guerrier!

Mais ne peut-il pardonner  quelque innocent esprit de se mler des
choses de l'art avec moins de rigueur et de suite qu'il n'en a lui-mme,
et d'y dployer moins de raison, surtout moins de raisonnement; de
garder dans la critique le ton familier de la causerie et le pas lger
de la promenade; de s'arrter o l'on se plat et de faire parfois des
confidences; de suivre ses gots, ses fantaisies et mme son caprice, 
la condition d'tre toujours vrai, sincre et bienveillant; de ne pas
tout savoir et de ne pas tout expliquer; de croire  l'irrmdiable
diversit des opinions et des sentiments et de parler plus volontiers de
ce qu'il faut aimer.

A. F.




LA VIE LITTRAIRE




POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES[3]?


[Note 3: Pierre Loti: _Japoneries d'automne_, 1 vol.--Guy de Maupassant:
_La Main gauche_. 1 vol.]

Pierre Loti nous a donn le journal des dernires semaines qu'il a
passes au Japon; ce sont des pages exquises, infiniment tristes. Qu'il
dcrive Kioto, la ville sainte, et ses temples habits par des monstres
sculaires, qu'il nous montre la belle socit d'Yeddo dguise 
l'europenne et dansant nos quadrilles, ou qu'il voque l'impratrice
Harou-Ko dans sa grce hiratique et bizarre, Loti rpand une tristesse
vague, subtile et pntrante qui vous enveloppe comme une brume et dont
le got cre, l'amer parfum, vous restent au coeur. D'o vient qu'il est
dsol et qu'il nous dsole? Qu'est-ce qui lui fait sentir ainsi le mal
de vivre? Est-ce la monotonie sans fin des formes et des couleurs que
droule ce peuple falot au milieu duquel il passe en regardant? Est-ce
le rire ternel de ces jolies petites btes aux yeux brids, de ces
_mousms_ toutes semblables les unes aux autres avec leur coiffure aux
longues pingles et le grand noeud de leur ceinture? Est-ce
l'inexprimable odeur de cette race jaune, le je ne sais quoi qui fait
que l'me nippone est en horreur  la ntre? Est-il triste parce qu'il
se sent seul parmi des milliers d'tres ou parce qu'il passe et va
quitter tout ce qu'il voit, mourir  toutes ces choses? Sans doute tout
cela le trouble et l'afflige. Il s'inquite en voyant des tres qui sont
des hommes et qui, pourtant, ne sont point ses semblables. Un ennui
charmant et cruel le prend au milieu de ces signes tranges dont le sens
profond lui sera  jamais cach.

En contemplant, dans le temple des huit drapeaux, la robe seme
d'oiseaux que portait, il y a dix-huit sicles, Gzin-you-Koyo, la reine
guerrire, il souffre du dsir de ressaisir tout le charme hroque de
cette ombre insaisissable; il se sent malheureux de ne pouvoir embrasser
ce merveilleux fantme. Ce sont l, sans doute, des souffrances assez
rares, mais il les prouve, et les jeunes Japonaises, les _mousms_ ne
l'ont point consol. Il demanda, on le sait,  madame Chrysanthme des
rves qu'elle ne put lui donner. D'ailleurs, les amours d'un blanc avec
ces petites btes jaunes, un peu femmes et un peu potiches, ne sont pas
de nature  donner au coeur une paisible allgresse. Ce sont des hymens
impies. On ne commet point impunment le crime des anges qui s'unirent
aux filles des hommes.

L'antipathie de la race blanche pour la race jaune est si naturelle
qu'il y a presque de la monstruosit  la vaincre. Et pourtant nous
avons un tel besoin de sympathie, nous sommes si bien faits pour nous
attacher et prendre racine, que nous ne pouvons rien quitter sans
arrachement et que tout dpart sans retour nous a un got amer. Comme ce
sentiment est inconscient et rapide, il est de ceux que Loti a le mieux
prouvs; son me mobile, peu capable d'impressions durables, est sans
cesse agite par de petits frissons, et c'est l encore une cause de
mlancolie, que cette infinit de sensations courtes et heurtes comme
ces petites lames dures que craignent les marins. Avec quelle
dlicatesse il sent, il exprime la tristesse du dpart, cette immense
tristesse contenue dans ces seuls mots: Je ne reverrai plus jamais
cela!

Par une nuit froide et sombre, comme il va rejoindre son navire en rade,
il est forc de s'arrter en chemin, pour une heure, dans un petit
village o il n'a que faire. Dcouvrant une maisonnette au bout d'un
sentier, il entre; il est reu par une jolie _mousm_; trs hospitalire
qui lui donne du riz et des cigarettes. Et le voil qui songe:

    Il est affreux, mon dner!... Dans le rchaud, de dtestables
    braises fument et ne rpandent pas de chaleur; j'ai les doigts
    si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et
    autour de nous, derrire la mince paroi de papier, il y a la
    tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais
    si glaciale et si noire. Mais la _mousm_ est l qui me sert
    avec des rvrences de marquise Louis XV, avec des sourires qui
    plissent ses yeux de chats  longs cils, qui retroussent son
    petit nez dj retrouss par lui-mme--et elle est exquise 
    regarder...

    Parce qu'elle est jolie, parce qu'elle est trs jeune, surtout
    parce qu'elle est extraordinairement frache et saine, et qu'un
    je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu'il y a
    un charme subitement jet sur l'auberge misrable o elle vit:
    je m'y attarderais presque; je ne m'y sens plus seul ni dpays;
    un alanguissement me vient, qui sera oubli dans une heure, mais
    qui ressemble beaucoup trop, hlas!  ces choses que nous
    appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions
    tcher de croire grandes et nobles.

Et il emporte un regret d'une heure. Comment ne serait-il pas
mortellement triste? Avec une exquise dlicatesse d'piderme, il ne sent
rien  fond. Pendant que toutes les volupts et toutes les douleurs du
monde dansent autour de lui comme des bayadres devant un rajah, son me
reste vide, morne, oisive, inoccupe. Rien n'y a pntr. Cette
disposition est excellente pour crire des pages qui troublent le
lecteur. Chateaubriand, sans son ternel ennui, n'aurait pas fait
_Ren_.

En mme temps que Pierre Loti donnait ses _Japoneries d'automne_, M. Guy
de Maupassant publiait un recueil de nouvelles intitul la _Main gauche_
et ce titre s'explique de lui-mme. Ces nouvelles sont fort diverses de
ton et d'allure. Il s'en faut qu'elles aient toutes la mme valeur, mais
toutes portent la marque du matre; la fermet, la brivet forte de
l'expression, et cette sobrit puissante qui est le premier caractre
du talent de M. de Maupassant.

Ce recueil aussi, qu'on lit avidement, laisse une impression de
tristesse. M. de Maupassant n'exprime pas comme l'auteur du _Mariage de
Loti_ la mlancolie des choses et ne semble pas frapp de la
disproportion de nos forces, de nos esprances et de la ralit. Il est
sans inquitude; pourtant il n'est pas gai. La tristesse qu'il donne est
une tristesse simple, rude et claire. Il nous montre la laideur, la
brutalit, la btise paisse, la ruse sauvage de la bte humaine, et
cela nous touche. Ses personnages sont en gnral peu intelligents,
assez vulgaires, terriblement vrais. Ses femmes sont instinctives,
navement perverses, mal sres, et par l tragiques. Ce qu'elles font,
elles le font par pur instinct, en cdant aux suggestions obscures de la
chair et du sang. Parisiennes raffines comme madame Haggan (_le
Rendez-vous_) ou cratures sauvages comme Allouma (la premire nouvelle
du recueil), elles sont les jouets de la nature et elles ignorent
elles-mmes la force qui les mne. Pourquoi madame Haggan change-t-elle
d'amour? Parce que c'est le printemps. Pourquoi Allouma s'en est-elle
alle avec un berger du Sud? Parce que le siroco soufflait.

    Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus
    souvent, mme les plus fines et les plus compliques, pourquoi
    elles agissent? Pas plus qu'une girouette qui tourne au vent.
    Une brise insensible fait pivoter la flche de fer, de cuivre,
    de tle ou de bois, de mme qu'une influence imperceptible, une
    impression insaisissable remue et pousse aux rsolutions le
    coeur changeant des femmes, qu'elles soient des villes, des
    champs, des faubourgs ou du dsert.

    Elles peuvent sentir ensuite, si elles raisonnent ou
    comprennent, pourquoi elles ont fait ceci plutt que cela; mais,
    sur le moment, elles l'ignorent, car elles sont les jouets de
    leur sensibilit  surprises, les esclaves tourdies des
    vnements, des milieux, des motions, des rencontres et de tous
    les effleurements dont tressaillent leur me et leur chair!
    (Page 62.)

Tel est le sentiment d'un des personnages de M. de Maupassant et il
semble bien que ce soit le sentiment de M. de Maupassant lui-mme. Cela
n'est pas nouveau et nos pres connaissaient la fragilit des femmes.
Mais ils en faisaient des fabliaux. Il faut bien qu'il y ait quelque
chose de chang, puisque nous gmissons de ce qui les faisait tant rire.

Nous sommes plus affins, plus dlicats, plus ingnieux  nous
tourmenter, plus habiles  souffrir. En ornant nos volupts nous avons
perfectionn nos douleurs. Et voil pourquoi M. de Maupassant ne fait
point de fabliaux, et fait des contes cruels.

Ne nous flattons pas d'avoir entirement invent aucune de nos misres.
Il y a longtemps que le prtre murmure en montant  l'autel: Pourquoi
tes-vous triste,  mon me, et pourquoi me troublez-vous? Une femme
voile est en chemin depuis la naissance du monde: elle se nomme la
Mlancolie. Pourtant, il faut tre juste. Nous avons ajout, certes,
quelque chose au deuil de l'me et apport notre part au trsor
universel du mal moral.

J'ai dj parl[4] de ma vieille bible en estampes et du paradis
terrestre que j'admirais dans ma tendre et sage enfance, le soir,  la
table de famille, sous la lampe qui brlait avec une douceur infinie. Ce
paradis tait un paysage de Hollande et il y avait sur les collines des
chnes tordus par le vent de la mer. Les prairies, admirablement
draines, taient coupes par des lignes de saules creux. L'arbre de la
science tait un pommier aux branches moussues.

[Note 4: Voir _la Vie littraire_, t. II, p. 319.]

Tout cela me ravissait. Mais je ne comprenais pas pourquoi Dieu avait
dfendu  cette bonne Flamande d've de toucher aux fruits de l'arbre
qui donnait de belles connaissances. Je le sais maintenant, et je suis
bien prs de croire que le Dieu de ma vieille bible avait raison. Ce bon
vieillard, amateur de jardins, se disait sans doute: La science ne fait
pas le bonheur, et quand les hommes sauront beaucoup d'histoire et de
gographie, ils deviendront tristes. Et il ne se trompait point. Si
d'aventure il vit encore, il doit se fliciter de sa longue
perspicacit. Nous avons mang les fruits de l'arbre de la science, et
il nous est rest dans la bouche un got de cendre. Nous avons explor
la terre; nous nous sommes mls aux races noires, rouges et jaunes, et
nous avons dcouvert avec effroi que l'humanit tait plus diverse que
nous ne pensions, et nous nous sommes trouvs en face de frres tranges
dont l'me ne ressemble pas plus  la ntre que celle des animaux. Et
nous avons song: qu'est-ce donc que l'humanit, qui change ainsi, selon
les climats, de visage, d'me et de dieux? Quand nous ne connaissions de
la terre que les champs qui nous nourrissaient, elle nous semblait
grande; nous avons reconnu sa place dans l'univers, et nous l'avons
trouve petite. Nous avons reconnu que ce n'tait qu'une goutte de boue,
et cela nous a humilis. Nous avons t amens  croire que les formes
de la vie et de l'intelligence taient infiniment plus nombreuses que
nous ne le souponnions d'abord et qu'il y avait des tres pensants dans
toutes les plantes, dans tous les mondes. Et nous avons compris que
notre intelligence tait misrablement petite. La vie n'est, par
elle-mme, ni longue ni courte et les hommes simples qui la mesurent 
sa dure moyenne disent justement que c'est avoir assez vcu que de
mourir en cheveux blancs. Nous, qu'avons-nous fait? Nous avons voulu
deviner l'ge immmorial de la terre, l'ge mme du soleil, et c'est aux
priodes gologiques et aux ges cosmiques que nous mesurons  prsent
la vie humaine, qui, sur cette mesure, nous semble ridiculement courte.
Noys dans l'ocan du temps et de l'espace, nous avons vu que nous
n'tions rien, et cela nous a dsols. Dans notre orgueil, nous n'avons
voulu rien dire, mais nous avons pli. Le plus grand mal (et sans doute
le vieux jardinier  la barbe blanche de ma vieille bible l'avait
prvu), c'est qu'avec la bonne ignorance la foi s'en est alle. Nous
n'avons plus d'esprances et nous ne croyons plus  ce qui consolait nos
pres. Cela surtout nous est pnible. Car il tait doux de croire mme 
l'enfer.

Enfin, pour comble de misre, les conditions de la vie matrielle sont
devenues plus pnibles qu'autrefois. La socit nouvelle, en autorisant
toutes les esprances excite toutes les nergies. Le combat pour
l'existence est plus acharn que jamais, la victoire plus insolente, la
dfaite plus inexorable. Avec la foi et l'esprance nous avons perdu la
charit; les trois vertus qui, comme trois nefs ayant  la proue l'image
d'une vierge cleste, portaient les pauvres mes sur l'ocan du monde
ont sombr dans la mme tempte. Qui nous apportera une foi, une
esprance, une charit nouvelles?




HROTSWITHA AUX MARIONNETTES


J'en ai dj fait l'aveu: j'aime les marionnettes, et celles de M.
Signoret me plaisent singulirement. Ce sont des artistes qui les
taillent; ce sont des potes qui les montrent. Elles ont une grce
nave, une gaucherie divine de statues qui consentent  faire les
poupes, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comdie.
Considrez encore qu'elles furent faites pour ce qu'elles font, que leur
nature est conforme  leur destine, qu'elles sont parfaites sans
effort.

J'ai vu, certain soir, sur un grand thtre, une dame de beaucoup de
talent et tout  fait respectable qui, habille en reine et rcitant des
vers, voulait se faire passer pour la soeur d'Hlne et des clestes
Gmeaux. Mais elle a le nez camard, et j'ai connu tout de suite  ce
signe qu'elle n'tait pas la fille de Lda. C'est pourquoi elle avait
beau dire et beau faire, je ne la croyais pas. Tout mon plaisir tait
gt. Avec les marionnettes, on n'a jamais  craindre un semblable
malaise. Elles sont faites  l'image des filles du rve. Et puis elles
ont mille autres qualits que je ne saurais exprimer tant elles sont
subtiles, mais que je gote avec dlices. Tenez, ce que je vais dire est
 peu prs inintelligible; je le dirai tout de mme parce que cela
rpond  une sensation vraie. Ces marionnettes ressemblent  des
hiroglyphes gyptiens, c'est--dire  quelque chose de mystrieux, et
de pur, et, quand elles reprsentent un drame de Shakespeare ou
d'Aristophane, je crois voir la pense du pote se drouler en
caractres sacrs sur les murailles d'un temple. Enfin, je vnre leur
divine innocence et je suis bien sr que, si le vieil Eschyle, qui tait
trs mystique, revenait sur la terre et visitait la France  l'occasion
de notre Exposition universelle, il ferait jouer ses tragdies par la
troupe de M. Signoret.

J'avais  coeur de dire ces choses, parce que je crois, sans me flatter,
qu'un autre ne les dirait pas, et je souponne fort que ma folie est
unique. Les marionnettes rpondent exactement  l'ide que je me fais du
thtre, et je confesse que cette ide est particulire. Je voudrais
qu'une reprsentation dramatique rappelt en quelque chose, pour rester
vritablement un jeu, les botes de Nuremberg, les arches de No et les
tableaux  horloge. Mais je voudrais aussi que ces images naves fussent
des symboles, qu'une magie animt ces formes simples et que ce ft enfin
des joujoux enchants. Ce got semble bizarre; pourtant, il faut
considrer que Shakespeare et Sophocle le contentent assez bien.

Les marionnettes nous ont donn dernirement une comdie qui fut crite
au temps de l'empereur Othon, dans un couvent de la Saxe,  Gandersheim,
par une jeune religieuse nomme Hrotswitha, c'est--dire la _Rose
blanche_, ou plutt la _Voix claire_, car les savants hsitent, et le
vieux saxon ne se lit pas trs facilement, ce dont vous me voyez dsol.

En ce temps-l la figure de l'Europe tait brumeuse et chevelue. Les
choses taient sombres, les mes rudes. Les hommes, vtus de chemises
d'acier et coiffs de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands
brochets, s'en allaient tous en guerre et ce n'tait dans la chrtient
que coups de lance et d'pe. On btissait des glises trs sombres,
dcores de figures pouvantables et touchantes comme en font les petits
enfants quand ils s'efforcent de reprsenter des hommes et des animaux.
Les vieux tailleurs de pierre du temps de l'empereur Othon et du roi
Louis d'Outre-mer avaient, comme les enfants, toutes les surprises et
toutes les joies de l'ignorance. Aux chapiteaux des colonnes, ils
mettaient des anges dont les mains taient plus grosses que le corps
parce qu'il est trs difficile de faire tenir cinq doigts dans un petit
espace, et ces mains n'en taient pas moins quelque chose de
merveilleux. Aussi devaient-ils tre satisfaits, ces bons imagiers, en
contemplant leur ouvrage qui ne ressemblait  rien et faisait penser 
tout.

Les gros oiseaux, les dragons et les petits hommes monstrueux de la
sculpture romane, ce fut avec les enluminures froces, pleines de
diableries, des manuscrits, tout ce que Hrotswitha put connatre de la
beaut des arts. Mais elle lisait Trence et Virgile dans sa cellule, et
elle avait l'me douce, riante et pure. Elle composait des pomes qui
rappellent quelque peu ces anges dont les mains taient plus grandes que
les corps, mais qui nous touchent par je ne sais quoi de candide,
d'innocent, et d'heureux.

C'tait, pour ces femmes enfermes dans un monastre, un grand amusement
que de jouer la comdie. Les reprsentations dramatiques taient
frquentes dans les couvents de filles nobles et lettres. Ni dcors ni
costumes. Seulement des fausses barbes pour reprsenter les hommes.
Hrotswitha composa des comdies qu'elle jouait sans doute avec ses
soeurs; et ces pices, crites dans un latin un peu mivre et court,
assez joli, sont bien les plus gracieuses curiosits dont puisse
s'amuser aujourd'hui un esprit ouvert aux souffles, aux parfums, aux
ombres du pass.

C'tait une honnte crature, que Hrotswitha; attache  son tat, ne
concevant rien de plus beau que la vie religieuse, elle n'eut d'autre
objet, en crivant des comdies, que de clbrer les louanges de la
chastet. Mais elle n'ignorait aucun des prils que courait dans le
monde sa vertu prfre, et son thtre nous montre la puret des
vierges exposes  toutes les offenses. Les lgendes pieuses qui lui
servaient de thme fournissaient  cet gard une riche matire. On sait
quels assauts durent soutenir les Agns, les Barbe, les Catherine et
toutes ces pouses de Jsus-Christ qui mirent sur la robe blanche de la
virginit la rose rouge du martyre. La pieuse Hrotswitha ne craignait
pas de dvoiler les fureurs des hommes sensuels. Elle les raillait
parfois avec une gaucherie charmante. Elle nous montre, par exemple, le
paen Dulcitius prt  se jeter comme un lion dvorant sur trois vierges
chrtiennes dont il est indistinctement pris. Par bonheur, il se
prcipite dans une cuisine, croyant entrer dans la chambre o elles sont
renfermes. Ses sens s'garent, et, dans sa folie, c'est la vaisselle
qu'il couvre de caresses. Une des jeunes filles l'observe  travers les
fentes de la porte et dcrit  ses compagnes la scne dont elle est
tmoin.

Tantt, dit-elle, il presse tendrement les marmites sur son sein,
tantt il embrasse des chaudrons et des poles  frire et leur donne
d'amoureux baisers... Dj son visage, ses mains, ses vtements sont
tellement salis et noircis qu'il ressemble tout  fait  un thiopien.

C'est l sans doute une peinture des passions que les religieuses de
Gandersheim pouvaient contempler sans danger. Mais parfois Hrotswitha
donne au dsir un visage plus tragique. Son drame de _Callimaque_ est
plein, dans sa scheresse gothique, des troubles d'un amour plus
puissant que la mort. Le hros de la tragdie, Callimaque, aime avec
violence Drusiana, la plus belle et la plus vertueuse des dames
d'phse. Drusiana est chrtienne: prte  succomber, elle demande au
Christ qu'il la sauve. Et Dieu l'exauce en la faisant mourir. Callimaque
n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'aprs qu'on l'a ensevelie. Il
va la nuit, dans le cimetire; il ouvre le cercueil, il carte le
linceul. Il dit:

--Comme je t'aimais sincrement! Et toi, tu m'as toujours repouss!
Toujours tu as contredit mes voeux.

Puis, arrachant la morte  son lit de repos, il la presse dans ses bras
en poussant un horrible cri de triomphe:

--Maintenant elle est en mon pouvoir!

Callimaque devient ensuite un grand saint et n'aime plus que Dieu. Il
n'en avait pas moins donn aux vierges de Gandersheim un effroyable
exemple du dlire des sens et des troubles de l'me. Les religieuses du
temps d'Othon le Grand ne mettaient pas assurment leur puret sous la
garde de l'ignorance: deux des pieuses comdies de leur soeur Hrotswitha
les transportaient en imagination dans les clotres du vice. Je veux
parler de _Panuphtius_ et de cet _Abraham_ dont les marionnettes de la
rue Vivienne nous ont donn deux reprsentations. On voit, dans l'un et
l'autre de ces drames tirs de l'hagiographie orientale, un saint homme
qui n'a point craint de se rendre chez une courtisane pour la ramener au
bien.

C'tait assez l'usage des bons moines d'gypte et de Syrie, qui
devanaient ainsi de plusieurs sicles les prdications du bienheureux
Robert d'Arbrissel. Le Panuphtius de la potesse saxonne est un bon
copte du nom de Paphnuti, que M. Amlineau, de qui nous nous
entretiendrons bientt, connat intimement. Quant  saint Abraham, c'est
un anachorte de Syrie dont la vie a t crite en syriaque par saint
Ephrem.

tant vieux, il vivait seul dans une petite cabane, lorsque son frre
mourut, laissant une fille d'une grande beaut, nomme Marie. Abraham,
assur que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nice, fit
btir pour elle une cellule proche de la sienne, d'o il l'instruisait
par une petite fentre qu'il avait perce.

Il avait soin qu'elle jent, veillt et chantt des psaumes. Mais un
moine, qu'on croit tre un faux moine, s'tant approch de Marie pendant
que le saint homme Abraham mditait sur les saintes critures, induisit
en pch la jeune fille, qui se dit ensuite:

--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte  Dieu, que j'aille dans un
pays o je ne sois connue de personne.

Et, quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine qu'on
croit tre desse, o il y avait des jardins dlicieux et de fraches
fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agrable des villes de
Syrie.

Cependant le saint homme Abraham tait plong dans une mditation
profonde. Sa nice tait dj partie depuis plusieurs jours quand,
ouvrant sa petite fentre, il demanda:

--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si
bien?

Et, ne recevant pas de rponse, il souponna la vrit et s'cria:

--Un loup cruel a enlev ma brebis!

Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; aprs quoi, il apprit que
sa nice menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de
ses amis d'aller  la ville pour reconnatre exactement ce qui en tait.
Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une trs mauvaise
vie.  cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prter un
habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tte,
afin de n'tre point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le
visage, il se rendit dans l'htellerie o on lui avait dit que sa nice
tait loge. Il jetait les yeux de tous cts pour voir s'il ne
l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit 
l'htelier en feignant de sourire:

--Mon matre, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je
pas la voir?

L'htelier, qui tait obligeant, la fit appeler, et Marie se prsenta
dans un costume qui, selon la propre expression de saint phrem,
suffisait  rvler sa conduite. L'homme de Dieu en fut pntr de
douleur. Il affecta pourtant la gaiet et commanda un bon repas. Marie
tait, ce jour-l, d'une humeur sombre, et la vue de ce vieillard,
qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tir son chapeau, ne
la tournait nullement  la joie. L'htelier lui faisait honte d'une si
mchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais
elle dit en soupirant:

--Plt  Dieu que je fusse morte il y a trois ans!

Le saint homme Abraham s'effora de prendre le langage d'un cavalier
comme il en avait pris l'habit:

--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes pchs, mais pour
partager ton amour.

Mais, quand l'htelier l'eut laiss seul avec Marie, il cessa de feindre
et, levant son chapeau, il dit en pleurant:

--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham
qui vous ai tenu lieu de pre?

Il lui toucha la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et  la
pnitence. Surtout craignant de la dsesprer, il lui rptait sans
cesse:

--Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!

Marie avait l'me naturellement douce. Elle consentit  retourner auprs
de lui. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais Abraham lui
fit entendre qu'il tait plus convenable de les laisser. Il la fit
monter sur son cheval et la ramena aux cellules o ils reprirent tous
deux leur vie passe. Seulement le saint homme prit soin, cette fois,
que la chambre de Marie ne communiqut point avec le dehors et qu'on
n'en pt sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-mme,
moyennant quoi, avec la grce de Dieu, il garda sa brebis. Le judicieux
Tillemont non seulement rapporte ces faits dans son histoire, mais
encore en tablit exactement la chronologie. Marie pcha avec le faux
moine et s'engagea dans une htellerie d'desse en l'an 358. Elle fut
ramene dans sa cellule en l'an 360, et elle y mourut saintement aprs
une vie pleine de mrites en 370. Ce sont l des dates prcises. Les
Grecs clbrent le 29 d'octobre la fte de sainte Marie la Recluse.
Cette fte est marque dans le _Martyrologe romain_ au 16 de mars.

Sur ce sujet, la Rose blanche de Gandersheim, dans le dessein de montrer
le triomphe final de la chastet, a fait une comdie pleine  la fois de
navet et d'audace, de barbarie et de subtilit, et que pouvaient
seules reprsenter les religieuses saxonnes du temps d'Othon le Grand et
les marionnettes de la rue Vivienne.




CHARLES BAUDELAIRE[5]


[Note 5: _Oeuvres compltes de Chartes Baudelaire_, dition Lemerre.
(Petite Bibliothque littraire.)]

Baudelaire a t trait rcemment avec une rudesse vraiment excessive
par un critique dont l'autorit est forte, parce qu'elle est fonde sur
la probit de l'esprit. M. Brunetire n'a vu dans l'auteur des _Fleurs
du mal_ qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise
coutumire. Et ce jour-l, il a, par mgarde, offens les muses, car
Baudelaire est pote. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans
ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait
dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui
assez ridicule. Il mettait sa joie  dplaire et son orgueil  paratre
odieux. Cela est pitoyable et sa lgende, faite par ses admirateurs et
ses amis, abonde en traits de mauvais got.

--Avez-vous mang de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour  un
honnte fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble  des cerneaux et c'est
excellent.

Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant frquent par des
provinciaux, il commena  haute voix un rcit en ces termes:

--Aprs avoir assassin mon pauvre pre...

En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas
rellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le
tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaant au monde. Tout
cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire tait
pote.

J'ajouterai que c'tait un pote trs chrtien. On a charg sa renomme
de bien des griefs. On a dcouvert dans ses pomes des immoralits
neuves et une dpravation singulire. C'est le flatter et c'est flatter
son temps. En fait de vices, ds l'ge des cavernes et du mammouth, il
ne restait plus rien  dcouvrir, et la bte humaine, sans beaucoup
d'imagination, avait tout imagin.  y regarder de prs, Baudelaire
n'est pas le pote du vice; il est le pote du pch, ce qui est bien
diffrent. Sa morale ne diffre pas beaucoup de celle des thologiens.
Ses meilleurs vers semblent inspirs des vieilles proses de l'glise et
des hymnes du brviaire.

Comme un moine, il prouve devant les formes de ses rves, une pouvante
fascinatrice. Comme un moine, il s'crie chaque matin:

    Cedant tenebr lumini
    Et nox diurno sideri,
    Ut culpa quam nox intulit
    Lucis labescat munere.

Il est profondment pntr de l'impuret de la chair, et j'oserais dire
que la doctrine du pch originel a trouv dans les _Fleurs du mal_ sa
dernire expression potique. Baudelaire considre les troubles des sens
avec la svrit minutieuse d'un casuiste et la gravit d'un docteur.
Pour lui, ces affaires sont considrables: ce sont des pchs et il y a
dans le moindre pch quelque chose d'norme. La plus misrable crature
rencontre la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revt dans son
esprit une grandeur tragique: sept dmons sont en elles et tout le ciel
mystique regarde cette pcheresse dont l'me est en pril. Il se dit que
les plus vils baisers retentiront dans toute l'ternit, et il mle aux
rencontres d'une heure dix-huit sicles de diableries.

Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrtien. Mais il convient
d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un trs
mauvais chrtien. Il aime le pch et gote avec dlices la volupt de
se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend  la sagesse
divine un hommage qui lui sera compt, mais il a le vertige de la
damnation et il n'prouve de got pour les femmes que juste ce qu'il en
faut pour perdre srement son me. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne
serait pas mme un dbauch, si la dbauche n'tait excellemment impie.
Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit
diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'esprait
point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.

Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils
distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec
sincrit les fantmes ardents de la nuit. Ce qui avait dprav ainsi
Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce
qu'il faisait ft considrable, mme ses petites impurets; aussi
tait-il content que ce ft des pchs, afin d'y intresser le ciel et
l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui
tait tout  fait chrtien. Le coeur et l'intelligence restaient vides.
On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un
manitou qu'il avait rapport d'Afrique, une petite tte monstrueuse
taille dans un morceau de bois par un pauvre ngre.

--Elle est bien laide, dit le marin.

Et il la rejeta ddaigneusement.

--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'tait le vrai dieu!

C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononce. Il croyait
aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphmer.

Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion
tout  fait nette de cet tat d'me que je viens d'essayer de dfinir.
Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu
d'incroyables purilits et d'affectations ridicules, le tmoignage
vraiment sincre.

Un des effets de cet tat chrtien, si je puis dire, dans lequel se
trouvait la pense de Baudelaire, est l'association constante chez lui
de l'amour et de la mort.

Mais l encore c'est un mauvais chrtien, et toutes ces images de
corruption que le prdicateur assemble pour nous donner le dgot de la
chair deviennent pour ce vampire un ragot et un assaisonnement; il
respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis
est qu'alors il est pote et grand pote. Un des plus tranges contes
des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et
qui n'a de singulier en apparence que sa faon de manger du riz; elle
porte  la bouche un seul grain  la fois. Le feu de son regard et la
fracheur de sa bouche donnent d'indicibles dlices; mais elle va la
nuit dans les cimetires dvorer la chair des cadavres. C'est la posie
de Baudelaire. Il peut tre fcheux qu'elle soit belle; mais elle est
belle.

Retranchez tout ce qui inspira  l'artiste la manie d'tonner, la
recherche du singulier et de l'trange, les grains de riz mangs un par
un, il reste une figure inquitante et belle comme cette femme des
_Mille et une Nuits_.

Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la posie
contemporaine que cette strophe, tableau achev de voluptueuse
lassitude?

    De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
    L'air bris, la stupeur, la morne volupt,
    Ses bras vaincus, jets comme de vaines armes,
    Tout servait, tout parait sa fragile beaut.

Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-mme, que cette
maldiction pleine de piti que le pote jette aux femmes damnes?

    Descendez, descendez, lamentables victimes,
    Descendez le chemin de l'enfer ternel!
    Plongez au plus profond du gouffre, o tous les crimes,
    Flagells par un vent qui ne vient pas du ciel,

    Bouillonnent ple-mle avec un bruit d'orage.
    Ombres folles! Courez au but de vos dsirs;
    Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
    Et votre chtiment natra de vos plaisirs.

    Loin des peuples vivants, errantes, condamnes,
     travers les dserts courez comme les loups;
    Faites votre destin, mes dsordonnes,
    Et fuyez l'infini que vous portez en vous.

Certes, je n'ai pas essay d'attnuer les torts du pote: je l'ai
montr, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste
d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont
nullement contamines.

Baudelaire traversa, dans sa premire jeunesse, les mers de l'Inde,
visita Maurice, Madagascar, et cette le Bourbon, si fleurie, o Parny
ne vit qu'lonore, et dont M. Lon Dierx nous a donn de si beaux
paysages. Eh bien! il y a dans les posies de Baudelaire des souvenirs
enchants de ces pays de lumire, qu'il avait vus dans leur doux clat,
sous le charme de sa jeunesse.

Il y a, par exemple, des vers exquis  une _Malabaraise_:

    ...................................................
    Aux pays chauds et bleus o ton Dieu t'a fait natre,
    Ta tche est d'allumer la pipe de ton matre,
    De pourvoir les flacons d'eaux fraches et d'odeurs,
    De chasser loin du lit les moustiques rdeurs,
    Et, ds que le matin fait chanter les platanes,
    D'acheter au bazar ananas et bananes.
    Tout le jour, o tu veux, tu mnes tes pieds nus
    Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
    Et, quand descend le soir au manteau d'carlate,
    Tu poses doucement ton corps sur une natte,
    O tes rves flottants sont pleins de colibris
    Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
    ...............................................

N'est-ce point dj Fatou-Gaye et, avant Loti, l'trange saveur des
beauts exotiques?

Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands
peintres a inspir  Baudelaire des vers superbes et trs purs. Enfin,
dans une partie plus suspecte et plus mle de son oeuvre, le pote a
trouv de fiers accents pour clbrer les travaux des humbles
existences. Il a senti l'me du Paris laborieux; il a senti la posie du
faubourg, compris la grandeur des petits et montr ce qu'il y a de noble
encore dans un chiffonnier ivre:

    Souvent,  la clart d'un rouge rverbre
    Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
    Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
    O l'humanit grouille en ferments orageux,

    On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tte,
    Buttant et se cognant aux murs comme un pote,
    Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
    panche tout son coeur en glorieux projets.

    Il prte des serments, dicte des lois sublimes,
    Terrasse les mchants, relve les victimes,
    Et sous le firmament comme un dais suspendu,
    S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

    Oui, ces gens harcels de chagrins de mnage,
    Moulus par la travail et tourments par l'ge,
    reints et pliant sous un tas de dbris.
    Vomissement confus de l'norme Paris,

    Reviennent, parfums d'une odeur de futailles,
    Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
    Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,
    --Les bannires, les fleurs et les arcs triomphaux

    Se dressent devant eux, solennelle magie!
    Et dans l'tourdissante et lumineuse orgie
    Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
    Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.
    .............................................

Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dgager la
posie de la ralit vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers
de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne
me rsoudrai jamais, pour ma part,  voir en ce pote l'auteur de tous
les maux qui dsolent aujourd'hui la littrature. Baudelaire eut de
grands vices intellectuels et des perversits morales qui dfigurent la
plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien
est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de
tous ceux que touche une lumineuse image porte sur les ailes du vers.
Cet homme est dtestable, j'en conviens. Mais c'est un pote, et par l
il est divin.




RABELAIS[6]


[Note 6: _Rabelais, sa personne, son gnie, son oeuvre_, par Paul
Stapfer, professeur  la facult des lettres de Bordeaux, 1 vol.]

Vous est-il arriv de visiter quelque vieux et magnifique monument en
compagnie d'un savant qui se trouvt, d'aventure, un homme de got et
d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous
tes-vous promen, par exemple, dans les grandes ruines du chteau de
Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de
l'archologie et de l'archologie avec des chansons, sachant que tout
n'est que vanit? Avez-vous cout les amis de M. Cherbuliez, tandis
qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de
Phidias, ou d'une statue de la cathdrale de Chartres? Si ces nobles
joies vous ont t donnes, vous en retrouverez quelque ombre en lisant
le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade
autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade.
C'est une cathdrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathdrale place
sous le vocable des humanits, de la pense libre, de la tolrance, mais
une cathdrale de style flamboyant o ne manquent ni les gargouilles, ni
les monstres, ni les scnes grotesques, chres aux imagiers du moyen
ge, et l'on risque de se perdre dans ce hrissement de clochers, de
clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent ple-mle des
figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines.

Et, pour comble de confusion, cette glise de style ogival est, comme
Saint-Eustache, orne de mascarons, de coquilles et de figurines dans le
style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre,
et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventures. Mais avec un
guide comme M. Paul Stapfer, aprs mille circuits amusants, on se
retrouve toujours.

M. Paul Stapfer connat son Rabelais. Ce ne serait point assez: il
l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour bat. Il
convient que sa chre cathdrale est btie sans ordre ni plan et que,
sous la moiti des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme
elle est, et il a bien raison. Il s'crie: Mon gentil Rabelais! comme
Dante soupirait: Mon beau Saint-Jean!

Dans cette mme ville o M. Paul Stapfer professe la littrature  ct
de M. Frdric Plessis, pote et latiniste exquis, dans ce riant et
riche Bordeaux, je visitais l'an pass la crypte de Saint-Seurin. Le
sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle tait touchante
dans sa vtust, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs.
Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a t richement
dote; on va l'embellir!

Ce sacristain est de l'cole de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on
embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques
commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup tudi son
auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont dcouvert ceux qui l'avaient 
peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais et jamais annonc la
Rvolution franaise. Je n'entrerai pas dans le dtail de son livre et
ne ferai pas la critique de sa critique.  dire vrai, j'y prouverais
quelque embarras, ayant pratiqu Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a
fait lui-mme. Dieu merci! j'ai pantagruelis tout comme un autre. Frre
Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes
heures. Mais M. Stapfer a vcu pendant deux ans dans son intimit; il y
aurait quelque impertinence  disputer au pied lev avec un rabelaisien
si rabelaisant.

J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a
jamais t trs sensible. Son auteur lui semble avant tout trs gai. Il
en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe gure.
Mais j'avoue que les incongruits de _Pantagruel_ ne me font pas plus
rire que celles des gargouilles du XIVe sicle. J'ai tort, sans doute:
mais il vaut mieux le dire. Je serai tout  fait franc: ce qui me fche
dans le cur de Meudon, c'est qu'il soit rest  ce point moine et homme
d'glise; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la
volupt et c'est leur plus grand tort.

Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un
honnte homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle
d'humanit, de bienveillance et de bont. Oui, Rabelais tait bon; il
dtestait naturellement les hypocrites, les tratres qui regardent par
un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars,
empantoufls, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles
sectes de gens qui se sont desguiss comme masques pour tromper le
monde.

Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et hassez autant que je fais.

Le fanatisme et la violence taient en horreur  sa riante, libre et
large nature. C'est par l encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du
roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti
des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il
maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance,
avec Montaigne, que mourir pour une ide, c'est mettre  bien haut prix
des conjectures. Loin de l'en blmer, je l'en louerai plutt. Il faut
laisser le martyre  ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur
simplicit mme l'excuse de leur enttement. Il y a quelque impertinence
 se faire brler pour une opinion. Avec le Srnus de M. Jules
Lematre, on est choqu que des hommes soient si srs de certaines
choses quand on a soi-mme tant cherch sans trouver, et quand
finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et
c'est l un dfaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait
comme une fort sans oiseaux; l'ironie c'est la gaiet de la rflexion
et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les
martyrs de quelque fanatisme; je souponne entre eux et leurs bourreaux
une certaine parent naturelle et je me figure qu'ils deviennent
volontiers bourreaux ds qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans
doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre
les bchers qu'on lui prpare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry
Estienne chapp  grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur
dnonant Rabelais comme digne de tous les supplices.

Et pourquoi Rabelais se serait-il livr aux diables engipponns? Il
n'avait point une foi dont il pt tmoigner dans les flammes. Il n'tait
pas plus protestant que catholique, et s'il avait t brl  Genve ou
 Paris 'et t par suite d'un fcheux malentendu. Au fond--et M.
Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'tait ni un thologien ni un
philosophe, il ne se connaissait aucune des belles ides qu'on lui a
trouves depuis. Il avait le zle sublime de la science, et pourvu qu'il
tudit  son aise la mdecine, la botanique, la cosmographie, le grec
et l'hbreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne hassait
personne, hors les diables engipponns. Cette ardeur de connatre
enflammait alors les plus nobles esprits. Les trsors des lettres
antiques exhums de la poussire des clotres taient remis au jour,
illustrs par de savants diteurs, multiplis sous les presses des
imprimeurs de Venise, de Ble et de Lyon. Rabelais publia pour sa part
quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait
ple-mle tous les ouvrages des anciens. Sa tte tait un grenier o
s'empilaient Virgile, Lucien, Thophraste, Dioscoride, la haute et la
basse antiquit. Mais surtout il tait mdecin, mdecin errant et
faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas
plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de
Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce
qui est gnralement la manire dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y
faut qu'un beau gnie, et la prmditation n'y est pas du tout
ncessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littrature et des moeurs
littraires, nous vivons pour crire, quand nous n'crivons pas pour
vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous
efforons de bien faire, la grce nous chappe avec le naturel. Pourtant
la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je
confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point prparer, d'tre sans
vanit littraire et d'crire pour les muses et pour soi. Rabelais fit
candidement un des plus grands livres du monde.

Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni ide
quelconque. Son intention tait d'abord de donner une suite  un conte
populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y russit
pas du tout et ce qu'il avait prpar pour la canaille fut le rgal des
meilleurs esprits. Voil qui dconcerte la sagesse humaine, laquelle
d'ailleurs est toujours dconcerte.

Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un sicle de
raffinement, de grossiret et de pdantisme il fut incomparablement
exquis, grossier et pdant. Son gnie trouble ceux qui lui cherchent des
dfauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun.
Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affect; il est
raffin et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit
sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est
prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'tranges aberrations, il
n'y a pas d'crivain suprieur  lui, ni qui ait pouss plus avant l'art
de choisir et d'assembler les mots. Il crit comme on se promne, par
amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il
les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrter. Ce montreur de gants est
en tout dmesur. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et
d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les
bergers, ceux-ci seront appels:

Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts,
averlans, limes sourdes, faitnans, friandeaux, bustarins,
trane-ganes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins,
besugars, tezs, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz
pithtes diffamatoires.

Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui
l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.

Il se plat  des allitrations puriles: Au son de ma musette mesuray
les musarderies des musards.

Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur
de la terre natale, tout  coup il se met  parler grec et latin en
franais, comme l'colier limousin qu'il avait raill tout en l'admirant
peut-tre en secret, car c'est un des caractres de ce grand railleur de
chrir ce dont il se moque. Et le voil qui appelle une chienne en
chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_.
Nos symbolistes, M. de Rgnier et M. Jean Moras lui-mme, n'ont pas
imagin, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon
Rabelais, une belle humeur et un sans faon tels qu'on ne peut que
s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le
plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agrable que
celle-ci, tire un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte  la
politique  suivre avec les peuples rcemment conquis?

    Comme enfant nouvellement n, les fault alaicter, bercer,
    esjouir. Comme arbre nouvellement plant, les fault appuyer,
    asseurer, dfendre de toutes vimres, injures et calamits.
    Comme personne sauve de longue et forte maladie et venant 
    convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.

La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de
plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa
femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altre pas sa
joie immense.

Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par
mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx
n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se
soucie plus de nos misres et calamits: autant nous en pend  l'oeil.
Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.

Voulez-vous, pour finir, le rcit de l'aventure qui termina la vie du
prtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au del.

    La poultre, tout effraye, se mit au trot,  petz,  bondz et au
    gualop;  ruades, fressurades, doubles pdales et ptarrades;
    tant qu'elle rua bas Tappcoue, quoy qu'il se tint  l'aube du
    bast de toutes ses forces. Ses estrivires estoient de cordes:
    du coust hors le montonoir son soulier fenestr estoit si fort
    entortill qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisn 
    escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades
    contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et
    fosss. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la
    cervelle en tomba prs la croix Osanire, puis, les bras en
    pices, l'un , l'autre l, les jambes de mesmes; puis des
    boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent
    arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier
    entortill. (IV, 13.)

Que cela est dit! et comme une norme joie est rpandue sur cette scne
de carnage, dont l'exagration mme dtruit l'horreur. Aimons donc, avec
M. Stapfer, le docte et gentil Rabelais, pardonnons-lui ses
plaisanteries de cur et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.

BARBEY D'AUREVILLY


J'aurais bien de la peine  me faire une ide juste de Barbey
d'Aurvilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance,
comme les statues du pont d'Ina au pied desquelles je jouais au
cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des
trfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadro.
Je n'avais aucune opinion particulire sur ces statues-l; je voyais
vaguement que c'taient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux
de pierre. Je ne savais point si elles taient belles ou laides, mais je
sentais bien qu'elles taient enchantes comme la lumire du ciel qui me
baignait dlicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je
respirais avec joie, comme les arbres des quais dserts, comme les eaux
riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela;
mais je ne me doutais pas que l'enchantement tait en moi, et que
c'tait moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allgresse
l'immense univers. Il faut vous dire qu' neuf ans la subjectivit des
impressions m'chappait totalement. Je gotais sans effort la bont des
choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vrit, et je ne
suis pas surpris qu'il soit entr profondment dans la conscience des
peuples. Il est bien vrai que nous recommenons tous  notre tour
l'aventure d'Adam, que nous nous veillons  la vie dans le paradis
terrestre et que notre enfance s'coule dans l'amnit d'un frais den.
J'ai vu, en ces heures bnies, des chardons qui poussaient sur des tas
de pierres, dans des ruelles ensoleilles o chantaient les oiseaux, et,
je vous le dis en vrit, c'tait le paradis. Il tait situ, non pas
entre les quatre fleuves de l'criture, mais sur les collines de
Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est l une
diffrence qui n'importe gure. Le paradis des petits citadins est plein
de pierres tailles par les hommes: il n'en est pas moins inond de
mystre et de dlices.

Mes premires rencontres avec M. d'Aurvilly datent de cet ge
paradisiaque. Ma grand'mre, qui le connaissait un peu et qu'il tonnait
beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularit. Ce
monsieur, coiff sur l'oreille d'un chapeau  rebords de velours
cramoisi, et qui, la taille serre dans une redingote  jupe bouffante,
allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne
m'inspirait aucune rflexion, car mon penchant naturel tait de ne point
rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pense ne
troublait la limpidit de mon regard. J'tais content seulement qu'il y
et des personnes aisment reconnaissables. Et certes M. d'Aurvilly
tait de celles-l. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amiti.
Je l'unissais, dans ma sympathie,  un invalide qui marchait sur deux
jambes de bois avec deux btons, et qui me disait bonjour, le nez
barbouill de tabac;  un vieux professeur de mathmatiques, manchot,
qui, la face rubiconde, souriait  ma bonne dans sa barbe de satyre, et
 un grand vieillard, vtu de toile  matelas depuis la mort tragique de
son fils. Ces quatre personnes-l avaient pour moi, sur toutes les
autres, l'avantage d'tre parfaitement distinctes, et j'tais content de
les distinguer. Encore,  l'heure qu'il est, je ne peux pas tout  fait
dtacher M. d'Aurvilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du
fou qu'il est all retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils
faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues
du pont d'Ina. Il y avait cette diffrence qu'ils marchaient et que les
statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne
savais pas bien ce que c'tait que la vie--et, aprs y avoir song
beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis gure plus avanc.

Une douzaine d'annes s'tant passes avec facilit, je rencontrai par
aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurvilly qui
cheminait en compagnie de Thophile Sylvestre. J'tais avec un ami qui
me prsenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant
comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du
trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des tincelles et s'cria:

--Nous sommes les cyclopes du pav!

Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma
premire candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai
le sens de ces paroles sans pouvoir le dcouvrir et j'en prouvai un
vritable malaise.

Il m'tait donn de voir M. d'Aurvilly un moment  toutes les poques
de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre
de la rue Rousselet, o il a vcu trente ans dans une noble pauvret et
o il est mort entour des soins d'une personne anglique.

Cette rue Rousselet, troite, sale, borde de jardins, est pleine de
souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est l que madame de la
Sablire vint loger quand, ayant renonc au monde, elle se voua au
service des malades. Cette charmante femme, qui avait aim beaucoup de
choses dans la vie, n'apporta  Dieu dans sa pnitence, que les ruines
de son coeur et de sa beaut; elle lui vint sans jeunesse, abandonne de
son amant et le sein dj mordu par le cancer qui devait la dvorer.

 vingt pas de la chambre o l'amie de La Fare pleurait, il y a deux
cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brle, devant une
fentre ouverte sur les jardins des frres de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai
jet bien des paroles toutes fraches de jeunesse et d'esprance. C'est
l qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rves et de
projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros
romans ont tu. Il est mort rcemment assomm comme un boeuf. Mais, en
ce temps-l, l'infini tait devant nous. De cette fentre, nous voyions
la maison o Franois Coppe composait, dans un petit jardin, des vers
vrais, simples, aimables comme lui-mme. Paul Bourget y tait assidu. Il
sortait du collge, le front assombri de mtaphysique sous sa chevelure
d'adolescent. Coppe et Bourget frquentaient Barbey d'Aurvilly et lui
apportaient cette chose dlicieuse: une jeune admiration. Le parfum des
fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la posie, l'art! 
charmantes images de la vie!  rue Rousselet!

Barbey d'Aurvilly, vtu de rouge dans sa pauvre chambre fane et nue,
se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il
disait, mensonge touchant:

--J'ai envoy mes meubles et mes tapisseries  la campagne!

Sa conversation tait blouissante d'images et d'un tour unique.

--Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au
soleil... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer... Vous
regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons... Vous
l'avez vu, terrible, la bouche brche comme la gueule d'un vieux
canon... Il est heureux pour Notre Seigneur Jsus-Christ qu'il soit un
dieu; comme homme il et manqu de caractre: il n'tait pas rbl comme
Annibal... Je me suis enrou en coutant cette dame... J'ai aim deux
mortes dans ma vie...

Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement
satanique et d'adorablement enfantin.

Et c'tait un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, 
grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop ml 
mes souvenirs, sa mort est trop rcente, je suis trop tonn de l'ide
de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble  un
portrait.

Il tait extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont
Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'tonnait plus. Ses limousines
doubles de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas
d'ordinaire, mais de ncessaire.

Au fond, et c'est ce qui le rendait tout  fait aimable, il n'a jamais
cherch  tonner ni  amuser que lui-mme. C'est pour lui seul qu'il
portait des cravates de dentelle et des manchettes  la mousquetaire. Il
n'prouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre,
de contrarier, de dplaire. Ses bizarreries ne furent jamais
malveillantes. Il tait excentrique avec un heureux naturel.

Il y a des parties obscures dans sa vie: on dit qu'il fut pendant
quelque temps l'associ d'un marchand d'objets religieux du quartier
Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me
plairait que ce templier et vendu des chasubles. J'y trouverais une
revanche amusante de la ralit sur la convention. Un soir, voil une
quinzaine d'annes, je vis un vieux tragdien de l'Odon qui, le front
ceint du bandeau royal et le sceptre  la main, reprsentait Agamemnon.
J'prouvai une joie perverse  penser que le roi des rois avait pous
une ouvreuse du thtre. Il y aurait un plaisir beaucoup plus exquis 
se figurer Barbey d'Aurvilly recevant des commandes de lingerie
ecclsiastique.

Une chose merveilleuse, quand on y songe, ce n'est pas que M.
d'Aurvilly ait vendu des surplis, c'est qu'il ait fait de la critique.
Un jour, Baudelaire, qu'il avait trait de criminel et de grand pote,
le vint trouver et, dguisant son entire satisfaction, lui dit:

--Monsieur, vous avez attaqu mon caractre. Si je vous demandais
raison, je vous mettrais dans une situation dlicate, car, tant
catholique, vous ne pouvez vous battre.

--Monsieur, rpondit Barbey, j'ai toujours mis mes passions au-dessus de
mes convictions. Je suis  vos ordres.

Il se flattait un peu en parlant de ses passions. Mais il faut lui
rendre cette justice qu'il n'hsita jamais  mettre ses fantaisies
au-dessus de la raison. Sa critique est, en douze volumes, ce que le
caprice a inspir de plus extravagant. Elle est emporte et furieuse,
pleine d'injures, d'imprcations, d'excrations et d'excommunications.
Elle fulmine sans cesse. Au demeurant, la plus innocente crature du
monde. L encore, M. d'Aurvilly est sauv par son bon gnie, par son
enfantillage heureux. Il crit comme un ange et comme un diable, mais il
ne sait ce qu'il dit.

Quant  ses romans, ils comptent parmi les ouvrages les plus singuliers
de ce temps, et il y en a deux pour le moins qui sont, dans leur genre,
des chefs-d'oeuvre: je veux parler de l'_Ensorcele_ et du _Chevalier
Destouches_.

On sait que le _Chevalier Destouches_ contient le rcit de plusieurs
pisodes de la chouannerie normande. Or, le hasard me le fit lire par
une lugubre nuit d'hiver dans cette petite ville de Valognes qui y est
dcrite. J'en reus une impression trs forte. Je crus voir renatre
cette ville rtrcie et morte. Je vis les figures  la fois hroques et
brutales des hobereaux repeupler ces htels noirs, silencieux, aux toits
affaisss, que la moisissure dvore lentement. Je crus entendre siffler
les balles des brigands parmi les plaintes du vent. Ce livre me donna le
frisson.

Le style de Barbey d'Aurvilly est quelque chose qui m'a toujours
tonn. Il est violent et il est dlicat, il est brutal et il est
exquis. N'est-ce pas Saint-Victor qui le comparait  ces breuvages de la
sorcellerie o il entrait  la fois des fleurs et des serpents, du sang
de tigre et du miel? C'est un mets d'enfer; du moins, il n'est pas fade.

Quant  la philosophie de Barbey, qui fut le moins philosophe des
hommes, c'tait  peu prs celle de Joseph de Maistre. Il n'y ajouta
gure que le blasphme. Il affirmait sa foi en toute rencontre, mais
c'est par le blasphme qu'il la confessait de prfrence. L'impit chez
lui semble un condiment  la foi. Comme Baudelaire, il adorait le pch.
Des passions il ne connut jamais que le masque et la grimace. Il se
rattrapait sur le sacrilge et jamais croyant n'offensa Dieu avec tant
de zle. N'en frissonnez pas. Ce grand blasphmateur sera sauv. Il
garda dans son audace impie de tambour-major et de romantique une divine
innocence, une sainte candeur qui lui feront trouver grce devant la
sagesse ternelle. Saint Pierre dira en le voyant: Voici M. Barbey
d'Aurvilly. Il voulut avoir tous les vices, mais il n'a pas pu, parce
que c'est trs difficile et qu'il y faut des dispositions particulires;
il et aim  se couvrir de crimes, parce que le crime est pittoresque;
mais il resta le plus galant homme du monde, et sa vie fut quasi
monastique. Il a dit parfois de vilaines choses, il est vrai; mais,
comme il ne les croyait pas et qu'il ne les faisait croire  personne,
ce ne fut jamais que de la littrature, et la faute est pardonnable.
Chateaubriand qui, lui aussi, tait de notre parti, se moqua de nous
dans sa vie beaucoup plus srieusement.




PAUL ARNE[7]


[Note 7: _La Chvre d'or_, 1 volume (Bibliothque de l'_Illustr
moderne_).]

Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales
chantaient. C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues,
dont M. Paul Arne a cont l'histoire ingnue. Un jour, quand M. Paul
Arne aura sa lgende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-mme, au
chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil,
gouttaient leur miel sur ses lvres. On ajoutera, pour tre vrai, qu'il
avait comme Jean des Figues, la main fine et l'me fire, et l'on
gravera une cigale sur son tombeau, de got presque antique, afin
d'exprimer qu'il tait naturellement pote et qu'il aimait le soleil.

Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et
chaud a, dans son lgante scheresse, cette saveur de pierre  fusil
que le soleil donne aux vins qu'il mrit avec amour. Il faut placer M.
Paul Arne  ct de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des
conteurs auront pour emblme le premier l'olive, le second la pomme.
Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures
des horizons bleus; l de grasses prairies sous un doux ciel humide, et
l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette
diversit charmante. Et la montagne, la cte, la fort, la lande ont
aussi leurs peintres, leurs potes, leurs conteurs. On pourrait faire
une bien belle tude sur la gographie littraire de la France[8].

[Note 8: Mais n'avons-nous pas dj un bien agrable livre de M. Charles
Fuster, _les Potes du Clocher_.]

La Provence a ses flibres qui chantent en provenal. Je ne leur en fais
pas un reproche: il ne faut pas demander  tous les oiseaux de chanter
de la mme manire. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de
regretter que le doux pome de _Mireille_ ne soit pas crit dans le
dialecte de l'le de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et
le goterais plus naturellement. Il n'y a l que de l'gosme. La
patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unit de la France
n'est point menace par les chansons des flibres.

Mais, puisque M. Paul Arne parle le franais, et le meilleur, j'en
profite pour l'entendre et le goter. D'ailleurs, M. Arne est un
Provenal trs parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes
du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, o
passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les
vieux pavs de la place de l'Odon, et si on lui en faisait un reproche,
il rpondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres
feuilles des amandiers se dcouper dans l'azur de son ciel natal que
l'hiver,  Paris, dans les brumes du soir et  travers la fume de sa
pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que
lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du pote n'est que d'assembler des
souvenirs et de convier des fantmes. Aussi y a-t-il une tristesse
attache  tout ce que nous crivons. Je ne parle, bien entendu, que de
ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son.

Voil pourquoi M. Paul Arne, qui parle si bien de sa belle province,
la gueuse parfume, frquente dans le quartier Latin, o tout le monde
le connat de vue. Il va tout d'une pice,  tout petits pas, l'oeil vif
sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empcher de songer que ce
petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crne, en
1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Mridional
contenu, dont l'abord tonne.

On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Mme quand il parle, sa
face au front large,  la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air
de sa propre image modele et peinte par un matre. Avec cela un tour de
conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre
aussi dans ses livres, de s'arrter  point et de ne pas trop achever.
Enfin, une figure tout  fait originale.

La dernire fois que j'ai rencontr M. Paul Arne, il s'en allait en
plerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul
de sa bande, moins pour se conformer aux usages des flibres exils
parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du
soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les
coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-l,
devaient tre bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chme qu'au
printemps, en fredonnant _Plaisirs d'amour_. M. Paul Arne lui est
dvot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de
coquets souvenirs d'antan. Sa mmoire est transparente, et l'on voit au
travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergres nouer des
guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames
d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe  ramages,
aient aim dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est
naturel et pourtant cela donne  songer aux potes et c'est un sujet qui
a inspir  l'auteur de _Jean des Figues_ quelques pages dont je gote
plus que tout la grce mlancolique et la tristesse voluptueuse. Un des
caractres singuliers de ce conteur est de s'attacher au pass et de
garder aux morts une amiti douce. Il les mle aux vivants et c'est un
des charmes de ses rcits.

Dans _la Chvre d'or_, par exemple, les ombres des aeux flottent comme
des nues sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant,
ces pages agrestes et fines, ces scnes simples, d'un style pur, et je
me sens encore environn d'images idylliques et parfum de thym. Il n'y
a gure que les potes grecs pour donner une impression de cette nature.
Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarit gracieuse, l'lgante
prcision, la rusticit noble, toute la manire enfin de ce rcit est
plus prs qu'on ne croit de la beaut antique. Je trouve aussi beaucoup
de sens dans cette histoire d'un savant qui touche  la quarantaine et
qui, curieux sans ambition, pote sans orgueil, rveur sans trouble, va
chercher dans un petit village rocheux de la cte de Provence le
souvenir des Sarrasins qui l'ont bti, fouille un vieux grenier encombr
de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille.
Adieu les Arabes! adieu l'mir et les magies de l'Orient! Il ne voit
plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il
l'aime peu  peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier
la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine.
Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dpeint, elle apparat 
ceux qui n'ont aucun prjug ethnographique dans la grce svelte d'une
figurine de Tanagra.

C'est la chvre de Norette, cette chvre d'or, dont la clochette
d'argent, couverte de signes mystrieux, doit rvler la plac d'un
trsor cach. Mais finalement il ne reste de trsor que les yeux noirs,
les lvres rouges et le sein gonfl de Norette.

Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire
d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau
conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette,
aprs la lune de miel, ne se remette pas  chercher le trsor! Il y
perdrait la joie du coeur et la paix de l'me. Plutt, puisqu'il ne peut
rester toujours sous le doux tonnement de la beaut de Norette, plutt
qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y
cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire
du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre 
remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais
o, cette grave parole: On se lasse de tout, except de comprendre. La
vrit est que tout vaut mieux que de songer  soi-mme et de considrer
sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honntes gens qui tudient
les poids et mesures des Assyriens ou la procdure civile en gypte sous
les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mlancolie de vivre.
Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme _la
Chvre d'or_.

Je n'en veux dtacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que
je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire,
rapporte par le cur du Puget, _des deux qui sont morts_.

    Vers l'anne 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se
    trouvrent en rivalit pour pouser une cousine. Non qu'ils
    l'aimassent. Elle tait, il est vrai, admirablement belle; mais,
    aussi pauvres l'un que l'autre, s'tant ruins, l'an  faire
    ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous
    prtexte d'tudier la mdecine, c'est surtout le secret du
    trsor qu'ils dsiraient d'elle. Aucun ne voulait cder. Ils se
    querellrent et le cadet souffleta l'an.

    Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Can, tous
    deux Abel, ils allrent dans la montagne du ct de la chapelle
    que dj un ermite gardait.

    Au milieu de la nuit, l'ermite crut rver que quelqu'un frappait
    de grands coups  sa porte, et, s'veillant, il entendit crier:
    Au secours! j'ai tu mon frre! Alors, tant sorti, il vit 
    la clart des toiles, dans l'herbe du cimetire, un jeune homme
    tendu, dont un cavalier plus g, mais lui ressemblant
    singulirement, soutenait la tte.

    Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand
    le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout
    appuy au mur, dit: Mon pre, il est grand temps que vous me
    confessiez aussi! Alors l'ermite, se retournant, vit sur son
    pourpoint ensanglant le manche d'un long poignard qu'il s'tait
    plant dans la poitrine. Et quand il fut confess, le cavalier
    retira la lame et se coucha dans l'herbe  ct de l'autre, dont
    il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.

    Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacs si
    troitement que, pour sparer leurs cadavres, il aurait fallu
    briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans
    la mme fosse, et une messe fut fonde pour l'me des deux qui
    sont morts.

Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me
donnt autant que _la Chvre d'or_ l'ide de la beaut antique, de la
posie grecque dans sa jeune fleur et sa frache nouveaut. Je n'tais
point seul  sentir ainsi, car un de mes amis,  qui j'avais prt le
livre, me le renvoya avec cette pigramme de Mlagre crite de sa main
au crayon sur la dernire page:

Enivre de gouttes de rose, tu modules,  cigale, un chant rustique
qui charme la solitude, et, sur les feuilles o tu te poses, tu imites,
avec tes pattes denteles, sur ta peau luisante, les accords de la lyre.
Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de
Pan, afin qu'ayant chapp  l'amour je gote un doux sommeil ici couch
 l'ombre de ce beau platane.




LA MORALE ET LA SCIENCE

M. PAUL BOURGET[9]

[Note 9: _Le Disciple_, 1. vol. in-18.]


I

M. Paul Bourget a une qualit d'esprit fort rare chez les crivains
vous aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait
enchaner les ides et conduire trs longtemps sa pense dans
l'abstrait. Cette qualit est sensible, non seulement dans ses tudes
critiques, mais aussi dans ses romans et mme dans ses vers lyriques.
Par le tour gnral de l'intelligence, par la mthode, il se rattache 
l'cole de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il
n'est pas sans quelque parent intellectuelle avec M. Sully Prudhomme,
son an dans la posie.

Mais il s'en faut qu'il ait ddaign, comme le pote du _Bonheur_, le
monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les
formes et de toutes les couleurs changeantes que revt la vie  nos
yeux. Et ce got d'unir le concret  l'abstrait est si bien dans sa
nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant
de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six  garder dans les
souvenirs de notre premire jeunesse ces entretiens du soir, sous les
grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du
Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait
ses fines analyses et ses lgantes curiosits. Dj partag entre le
culte de la mtaphysique et l'amour des grces mondaines, il passait
aisment dans ses propos de la thorie de la volont aux prestiges de la
toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a
donns depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et
l'emportait communment dans ces nobles disputes que nous prolongions
parfois bien avant dans la nuit.

Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues
dsertes, sous l'assemble des toiles! Et maintenant, ces mmes toiles
entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers 
son tour. Ainsi les gnrations recommencent  travers les ges les
mmes rves sublimes et striles. Il y a dix-huit ans, j'ai dj eu
l'occasion de le dire ici, nous tions dterministes avec enthousiasme.
Il y avait bien parmi nous un ou deux no-catholiques. Mais ils taient
pleins d'inquitude. Au contraire, les fatalistes dployaient une
confiance sereine qu'ils n'ont pas garde, hlas! Nous savons bien
aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi dcevant que les autres,
mais alors les livres de Darwin taient notre bible; les louanges
magnifiques par lesquelles Lucrce clbre le divin picure nous
paraissaient  peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais.
Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: Un homme est venu qui a
affranchi l'homme des vaines terreurs. Je ne puis me dfendre de
rappeler une fois encore ces visites gnreuses que, notre Darwin sous
le bras, nous faisions  ce vieux Jardin des Plantes o M. Paul Bourget
promne avec complaisance le hros de son nouveau roman, le philosophe
Adrien Sixte. Pour moi, je pntrais comme en un sanctuaire dans ces
salles du Musum encombres de toutes les formes organiques, depuis la
fleur de pierre des encrines et les longues mchoires des grands
sauriens primitifs jusqu' l'chine arque des lphants et  la main
des gorilles. Au milieu de la dernire salle s'levait une Vnus de
marbre, place l comme le symbole de la force invincible et douce par
laquelle se multiplient toutes les races animes. Qui me rendra
l'motion nave et sublime qui m'agitait alors devant ce type dlicieux
de la beaut humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction
intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les
formes organiques m'avaient insensiblement conduit  celle-ci, qui en
est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme
sincrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget,
dans sa maturit prcoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il tait
tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je
vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi
le courant prcipit de dix-huit annes, on m'excusera, car j'y trouve
dj les germes et la semence des ides qui, mries lentement, forment
le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.

L'existence paisible de M. Adrien Sixte, dcrite dans le premier
chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa raconte par
Jean Colrus dont M. Bourget aimait jadis  nous citer des pages:

    Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri
    Van der Spyck, o il prit soin lui-mme de se fournir de ce qui
    lui tait ncessaire et o il vcut  sa fantaisie d'une manire
    fort retire.

    Il est presque incroyable combien il a t sobre pendant ce
    temps-l et bon mnager... Il avait grand soin d'ajuster ses
    comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dpenser
    justement ni plus ni moins que ce qu'il avait  dpenser chaque
    anne...

    Sa conversation tait douce et paisible. Il savait admirablement
    bien tre le matre de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort
    triste ni fort joyeux. Il savait se possder dans sa colre, et,
    dans les dplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien
    au dehors; au moins, s'il lui arrivait de tmoigner son chagrin
    par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de
    se retirer aussitt, pour ne rien faire qui ft contre la
    biensance. Il tait d'ailleurs fort affable et d'un commerce
    ais, parlant souvent  son htesse, particulirement dans le
    temps de ses couches.

    Pendant qu'il restait au logis, il n'tait incommode  personne;
    il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement,
    dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois  fumer une pipe
    de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relcher l'esprit un peu
    plus longtemps, il cherchait des araignes qu'il faisait battre
    ensemble.

Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicit d'un trs
grand homme. M. Paul Bourget nous reprsente M. Adrien Sixte comme un
Spinosa franais de notre temps:

    Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,
    tait venu s'tablir dans une des maisons de la rue
    Guy-de-la-Brosse... Il occupait un appartement de sept cents
    francs de loyer, situ au quatrime tage... Ds son arrive, le
    philosophe avait demand simplement au concierge une femme de
    charge pour ranger son appartement et un restaurant d'o il fit
    venir ses repas... t comme hiver, M. Sixte s'asseyait  sa
    table ds six heures du matin.  dix heures, il djeunait,
    opration sommaire et qui lui permettait de franchir  dix
    heures et demi la porte du Jardin des Plantes... Un de ses
    plaisirs favoris consistait dans de longues sances devant les
    cages des singes et la loge de l'lphant. (_Le Disciple_, pages
    7, 11, 16, etc.)

Ce bonhomme est un des grands penseurs du sicle. Il a expos la
doctrine du dterminisme avec une puissance de logique et une richesse
d'arguments que Taine lui-mme et Ribot n'avaient point atteintes.

M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son
systme. C'est l'_Anatomie de la volont_, la _Thorie des passions_ et
la _Psychologie de Dieu_. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans
sa concision presque ironique: tude sur les divers tats d'me dans
lesquels l'ide de Dieu a t labore. M. Sixte ne suppose pas un seul
instant la ralit objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens,
et il ne l'admet pas mme  l'tat d'inconnaissable. C'est l un des
traits caractristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme
psychologue consiste dans un expos trs nouveau et trs ingnieux des
origines animales de la sensibilit humaine. Voil qui nous ramne 
ces salles de zoologie compare o je vous entranais tout  l'heure
comme dans un temple, devant cette Vnus, mtamorphose suprme de
l'innombrable srie de forces aimantes. M. Sixte nous soumet  la
ncessit avec une rigueur inexorable. Il tient la volont pour une
illusion pure: Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est
libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les
lments additionnes. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en
arithmtique.

Et ailleurs:

Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les
phnomnes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, ds 
prsent, calculer avec une certitude gale  celle des astronomes le
jour, l'heure, la minute o l'Angleterre, par exemple, vacuera les
Indes, o l'Europe aura brl son dernier morceau de houille, o tel
criminel, encore  natre, assassinera son pre, o tel pome, encore 
concevoir, sera compos. L'avenir tient dans le prsent comme toutes les
proprits du triangle tiennent dans sa dfinition.

Une telle philosophie ne saurait admettre la ralit du bien et du mal,
du mrite et du dmrite.

Toutes les mes, dit Adrien Sixte, doivent tre considres par le
savant comme des expriences institues par la nature. Parmi ces
expriences, les unes sont utiles  la socit et l'on prononce alors le
mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou
de crime. Ces dernires sont pourtant les plus significatives, et il
manquerait un lment essentiel  la science de l'esprit, si Nron, par
exemple, ou tel tyran italien du XVe sicle n'avait pas exist.

Il ne considre plus l'humanit pensante que comme une substance propre
 l'exprimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans
l'_Anatomie de le volont_:

Spinosa se vantait d'tudier les sentiments humains, comme le
mathmaticien tudie ses figures de gomtrie; le psychologue moderne
doit les tudier, lui, comme des combinaisons chimiques labores dans
une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi
transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.

Voil  quel degr d'inhumanit le zle sublime et monstrueux de la
science a pouss cet homme simple, dsintress, honnte, ce solitaire
qui, par la puret de sa vie, mriterait d'tre appel comme Littr, un
saint laque.

Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en
pratique les doctrines du grand homme. Trs instruit, trs intelligent,
m par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une
nvrose hrditaire, ce nouveau Julien Sorel, prcepteur dans une
famille noble d'Auvergne, sduit froidement et mthodiquement la soeur
de son lve, la gnreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se
donne  lui  la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne
l'obtient qu'aprs avoir jur de s'empoisonner avec elle; et, quand elle
s'est donne, il refuse galement et de la tuer et de mourir. Fltrie,
indigne, dsespre, connaissant trop tard l'homme odieux  qui elle a
fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fire crature
tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte
de Jussat font songer  deux noms qui n'ont t que trop publis lors
d'un procs rcent. Le rapprochement s'imposait  ce point que M.
Bourget lui-mme a pris soin d'avertir le public que le plan de son
roman tait arrt avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis
de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas
possible de contester sa sincrit quand il dit: Je voudrais qu'il n'y
et jamais eu dans la vie relle de personnages semblables, de prs ou
de loin, au malheureux _disciple_ qui donne son nom  ce roman.
D'ailleurs, je viens de montrer que ces ides sont portes dans son
esprit depuis trs longtemps. Il importe seulement de remarquer que le
hros de M. Paul Bourget, qui pargne la vie de sa victime en mme temps
que la sienne propre, commet, en sduisant une jeune fille, plutt une
trs mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas  dire
comment, accus d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tu
d'un coup de pistolet par le frre de la victime, un homme d'action,
point psychologue du tout, un soldat.

Le livre de M. Paul Bourget pose le problme: Certaines doctrines
philosophiques, le dterminisme, par exemple, et le fatalisme
scientifique, sont-elles par elles-mmes dangereuses et funestes? Le
matre qui nie le bien et le mal est-il responsable des mfaits de son
disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit l une grande question.

Certaines philosophies qui portent en elles la ngation de toute morale
ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Ds
qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.

Je persiste  croire, toutefois, que la pense a dans sa sphre propre,
des droits imprescriptibles et que tout systme philosophique peut tre
lgitimement expos.

C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait
une ide du monde d'exprimer cette ide quelle qu'elle soit. Quiconque
croit possder la vrit doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit
humain. Hlas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni
bien nombreuses, ni bien varies; depuis que l'homme est capable de
penser, il tourne sans cesse dans le mme cercle de concepts. Et le
dterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres
noms, dans la Grce Antique. On a toujours disput, on disputera
toujours sur la libert morale de l'homme. Les droits de la pense sont
suprieurs  tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les ides.
Quant  la conduite de la vie, elle ne doit pas dpendre des doctrines
transcendantes des philosophes.

Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le
dterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que
Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son htesse lui
demanda un jour si c'tait son sentiment qu'elle pt tre sauve dans la
religion qu'elle professait;  quoi le grand homme lui rpondit: Votre
religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que
vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant  la pit
vous meniez en mme temps une vie paisible et tranquille.


II

Dans ce beau roman du _Disciple_, dont nous avons parl, M. Paul Bourget
agite, avec une rare habilet d'esprit, de hautes questions morales
qu'il ne rsout pas. Et comment les rsoudrait-il? Le dnouement d'un
conte ou d'un pome est-il jamais une solution? C'est assez pour sa
gloire et pour notre profit qu'il ait sollicit vivement toutes les mes
pensantes. M. Paul Bourget nous a montr le jeune lve d'un grand
philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines
dterministes; et il nous a amens  nous demander avec lui dans quelle
mesure la condition du disciple engageait la responsabilit du matre.

Ce matre, M. Adrien Sixte, se sent lui-mme profondment troubl, et,
loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent
jusqu' lui, il courbe la tte, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il
prie. Son coeur n'est plus dterministe. Qu'est-ce  dire? C'est--dire
que le coeur n'est jamais tout  fait philosophe et qu'on le trouve vite
prt  repousser les vrits auxquelles notre esprit s'attache
obstinment. M. Sixte, qui est homme, a t troubl dans sa chair. C'est
tout le sens que je puis tirer de cette partie du rcit. Mais M. Sixte
doit-il tre tenu pour responsable du crime de son disciple?

En professant l'illusion de la volont et la subjectivit des ides de
bien et de mal, a-t-il commis lui-mme un crime? M. Bourget ne l'a pas
dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M.
Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule 
comprendre l'univers et que la raison ne peut mconnatre impunment les
raisons du coeur. Et cette ide se montre comme une lueur douce et pure,
dont ce livre est tout illumin.

M. Brunetire a t trs frapp du caractre moral d'une telle pense,
et il en a flicit M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais
trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses
tendances, offense grivement cette libert intellectuelle, ces
franchises de l'esprit, que M. Brunetire devait tre, ce semble, un des
premiers  dfendre, comme il est un des premiers  en user. Dans cet
article, M. Brunetire commence par demander si les ides agissent ou
non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les ides agissent sur
les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systmes
philosophiques  la morale. C'est la morale, dit-il, qui juge la
mtaphysique. Et remarquez qu'en dcidant ainsi il ne soumet pas la
mtaphysique, c'est--dire les diverses thories des ides,  une
thorie particulire du devoir,  une morale abstraite. Non, il livre la
pense  la merci de la morale pratique, autrement dit  l'usage des
peuples, aux prjugs, aux habitudes, enfin,  ce qu'on appelle les
principes. C'est uniquement d'aprs les principes qu'il apprciera les
doctrines. Il le dit expressment:

Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de consquence
logique  mettre en question les principes sur lesquels la socit
repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura
pour mesure de son normit la gravit du mal mme qu'elle sera capable
de causer  la socit. Et, un peu plus loin, il dit des dterministes
que leurs ides doivent tre fausses puisqu'elles sont dangereuses.
Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables
encore que les ides des philosophes et que, loin d'offrir  l'esprit
une base solide, ils s'croulent ds qu'on y touche.

Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de dcider si une
doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas
demain largement bienfaisante. Toutes les ides sur lesquelles repose
aujourd'hui la socit ont t subversives avant d'tre tutlaires, et
c'est au nom des intrts sociaux qu'invoque M. Brunetire, que toutes
les maximes de tolrance et d'humanit ont t longtemps combattues.

Pas plus que vous je ne suis sr de la bont de tel systme et, comme
vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais
qui me garantit de la bont de ces moeurs? Qui me dit que ce systme, en
dsaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale
suprieure?

Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'tre.
Encore est-ce trop humilier la pense humaine que de l'attacher  des
habitudes qui n'taient point hier et qui demain ne seront plus. Le
mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution
doublement respectable par l'intrt que lui portent et l'glise et
l'tat. Il convient de ne le dpouiller d'aucune parcelle de sa force et
de sa majest; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au
Malabar, l'usage de brler les veuves de qualit sur le bcher de leur
poux, assurment une philosophie qui tendrait, par voie de consquence
logique,  l'abolition de cet usage, mettrait en pril un principe
social: en serait-elle pour cela fausse et dtestable? Quelle
philosophie juge par les moeurs n'a pas d'abord t condamne?  la
naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient  un Dieu
crucifi n'taient pas tenus par cela mme pour les ennemis de l'empire?

Il ne saurait y avoir pour la pense pure une pire domination que celle
des moeurs. Longtemps la mtaphysique fut soumise  la religion;
_Philosophia ancilla theologi_. Du moins avait-elle alors une matresse
stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le
fanatisme scientifique, le dterminisme darwinien qui est seul en cause
pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette
doctrine est absolument condamne par M. Brunetire au nom de la morale.

Fussiez-vous donc assur, dit-il, que la concurrence vitale est la loi
du dveloppement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la
nature, indiffrente  l'individu, ne se soucie que des espces, et
qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus
fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre ces vrits dans
leurs dernires consquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie
que ce serait ramener l'humanit  sa barbarie premire.

Vous craignez que le darwinisme systmatique vous ramne  la nature, en
supprimant les ides sociales qui seules nous en sparent.

Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destines
futures du dterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous
ramne un jour  la barbarie primitive! Considrez que, s'il tait aussi
funeste qu'on croit, il aurait dtruit l'humanit depuis longtemps. Car
il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme mme, et les mythes
primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'ide de
l'enchanement fatal des causes occupait dj les peuples enfants dans
leur hroque berceau.

M. Brunetire n'accorde aux vrits de l'ordre scientifique qu'une
confiance trs mdiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces
vrits sont prcaires et transitoires. La philosophie de la nature est
toujours  refaire. Il y a quelque amertume  songer que nous n'avons de
toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que
la science n'est qu'inquitude et que trouble et que l'ignorance, au
contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de
Jean-Jacques qui disait: La nature nous a donn l'ignorance pour servir
de paupire  notre me? On trouve dans la _Chaumire indienne_ un
loge exquis de la sainte ignorance.

L'ignorance, dit Bernardin,  la considrer seule et sans la vrit
avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre
intelligence; elle nous fait oublier les maux passs, nous dissimule les
prsents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.

Oui,  certains gards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que
M. Brunetire abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite
par quels chemins je le ramne  cette philosophie antisociale,  ce
culte sentimental de la nature,  ces doctrines de Jean-Jacques qui lui
semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.

Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait
faire, ne nous rament  la brutalit primitive et au cannibalisme. Et
peut-tre, en effet, nous reconduirait-elle plus srement que toutes les
doctrines dterministes  l'ge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes
et  la police barbare des cits lacustres.

Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous dfions pas de
la pense. Loin de la soumettre  notre morale, soumettons-lui tout ce
qui n'est pas elle. La pense, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit:
Toute notre dignit consiste en la pense. Travaillons donc  bien
penser. Voil le principe de la morale.

Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais
contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers.
N'accusons jamais d'impit la pense pure. Ne disons jamais qu'elle est
immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la
condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le
mtaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans
d'aprs lesquels on btira peut-tre un jour. En quoi faut-il que ses
plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou
masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta,
on copie, mme en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aeux?

C'est la pense qui conduit le monde. Les ides de la veille font les
moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous
montraient des villes bties aux sons de la lyre. Subordonner la
philosophie  la morale, c'est vouloir la mort mme de la pense, la
ruine de toute spculation intellectuelle, le silence ternel de
l'esprit. Et c'est arrter du mme coup le progrs des moeurs et l'essor
de la civilisation.


III

 l'occasion du _Disciple_, M. Brunetire s'tant efforc de dmontrer
dans la _Revue des Deux Mondes_ que les philosophes et les savants sont
responsables, devant la morale, des consquences de leurs doctrines et
que toute physique, comme toute mtaphysique, cesse d'tre innocente
quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La _Revue rose_
s'alarma, non sans quelque raison,  mon sens, d'une doctrine qui
subordonne la pense  l'usage et tend  consacrer d'antiques prjugs.
Moi-mme je me permis de dfendre non telle ou telle thorie
scientifique ou philosophique, mais les droits mme de l'esprit humain,
dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'tais
persuad--et je le suis encore--que le plus noble et le plus lgitime
emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se
reprsenter le monde et que ces reprsentations, qui sont les seules
ralits que nous puissions atteindre, donnent  la vie tout son prix,
toute sa beaut. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetire. Et il y
a des rgles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces rgles est
condamne.

Il est facile de lui rpondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit,
si morne, si dsole qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa
face, change de figure et de caractre ds qu'elle entre dans le domaine
de l'action. Aussitt qu'elle s'empare de l'empire des mes, aussitt
qu'elle est reine enfin, elle dicte des lois morales en rapport avec
les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souverainet est  ce
prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est
que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des ides et des
moeurs. Sous quel idal l'homme n'a-t-il pas vcu? Il a ador des dieux
froces. Il professa, il professe encore des religions athes. Ici, il
nourrit d'ternelles esprances; ailleurs, il a le culte du dsespoir,
de la mort et du nant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il
l'est en quelque faon et de quelque manire. Car, sans morale aucune,
il lui est impossible de subsister.

C'est justement parce que la morale est ncessaire que toute les
thories du monde ne prvaudront pas contre elle. Moloch n'empochait
point les mres phniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est
donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prpare dans ses
laboratoires et que MM. Ch. Richet, Thodule Ribot et Paulhan arment
pour l'extermination de la race humaine? Le dterminisme vous apparat
dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait  se rpandre dans
la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne
montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et
toutes les religions sont consolantes; mme celles qui agitent au chevet
du mourant des images terribles; mme celles qui murmurent aux oreilles
des justes la promesse de l'infini nant; mme celle qui nous dirait:
Souffrez, pensez, puis vanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y
consent. Il faut que chaque tre soit  son tour le centre du monde.
Homme, comme l'insecte, ton frre, tu auras t dieu une heure. Que te
faut-il de plus? Il y aurait encore dans ces maximes une adorable
saintet. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie!
Qu'importe ce qu'il espre, pourvu qu'il espre!

Tout ce qu'il dcouvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il
adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pense,
de ses joies, de ses douleurs et de son anxit sublime. Une philosophie
inhumaine, dit M. Brunetire.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien
que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matrialisme,
disme, panthisme, dterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le
mirage qui n'atteste que la ralit de nos regards. Mais que seraient
les dserts de la vie sans les mirages clatants de nos penses?

Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetire, et sans le
_Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas
l'avis de cet ingnieux et pntrant Valbert qui vient de dfendre son
compatriote Jean-Jacques avec une grce persuasive. Mais laissons
Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'ide pure a plus
d'une fois arm une main criminelle.

Qu'est-ce  dire? La vie elle-mme est-elle jamais tout  fait
innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter  sa mort de
n'avoir jamais caus aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coter
de deuils et de douleurs  quelque inconnu la parole que nous prononons
aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lanons la flche aile, ce qu'elle
rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint tablir sur la terre
le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse
prophtique: J'ai apport le glaive et non la paix?

Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la
libert humaine. Quel prophte aprs celui-l peut rpondre que la paix
qu'il annonce ne sera pas ensanglante? Non, non! vivre n'est point
innocent. On ne vit qu'en dvorant la vie, et la pense qui est un acte
participe de la cruaut attache  tout acte. Il n'y a pas une seule
pense absolument inoffensive. Toute philosophie destine  rgner est
grosse d'abus, de violences et d'iniquits. Dans ma premire rponse, je
n'ai pas eu de peine  montrer que l'ide, chre  M. Brunetire, de la
subordination de la science  la morale est d'une application fcheuse.
Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long
empire sur les mes, des dsastres lamentables. Cette dmonstration lui
a t sensible, si j'en juge par la vivacit avec laquelle il la
repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'ide
contraire, celle de l'indpendance absolue de la science, prsente
certains dangers; car alors il triompherait aisment de ma simplicit.
Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les prils rels qu'il a
beaucoup grossis. Ce sont ceux de la libert. Mais l'homme ne serait pas
l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du ct o je dcouvre le
moindre mal associ au plus grand bien. La science et la philosophie
issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanit; mais elles lui
donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les
affranchir. En dpit de leur apparente insensibilit, elles concourent 
l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu  peu la vie plus riche,
plus facile et plus varie. Elles conseillent la bienveillance, elles
sont indulgentes et tolrantes. Laissez-les faire. Elles laborent
obscurment une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui
semblera peut-tre un jour plus heureuse et plus intelligente que la
ntre. Et, pour en revenir au roman si intressant de M. Paul Bourget,
ne forons point ce bon M. Sixte  brler ses livres parce qu'un
misrable y a trouv peut-tre des excitations  sa propre perversit.
Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la
jeunesse. C'est l, vous le savez, une condamnation que la postrit ne
confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de
l'immoralit de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale
future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.

Dernirement, j'ai rencontr d'aventure, dans les Champs-lyses, un des
plus illustres savants de cette cole psycho-physiologique qui offense
si grivement la pit inattendue de M. Brunetire. Il se promenait
tranquillement sous les marronniers verdis par la sve d'automne et
portant de jeunes feuilles que fltrit dj le froid des nuits et qui ne
pourront pas dployer leur large ventail. Et je doute que ce spectacle
ait contribu  lui inspirer une confiance absolue dans la bont de la
nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas
garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Ds qu'il me vit, il me
donna naturellement raison contre M. Brunetire. Il parla  peu prs en
ces termes. Son langage vous semblera peut-tre rigoureux; n'oubliez
point que c'est un trs grand psycho-physiologiste:

Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien expos les
doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volont par
l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous
dterminent. La volont est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce
de citer exactement) un tat de conscience final qui rsulte de la
coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'tats conscients,
subconscients ou inconscients qui, tous runis, se traduisent par une
action ou un arrt, tat de conscience qui n'est la cause de rien, qui
constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M.
Charles Richet, que la volont, ou l'attention qui est la forme la plus
nette de la volont, semble tre la conscience de l'effort et la
conscience de la direction des ides. L'effort et la direction sont
imposs par une image ou par un groupe d'images prdominantes, par des
tentations et des motions plus fortes que les autres. Voil ce
qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de
Greslou est le naturel produit de ces thories, qu'une pleine
responsabilit incombe de ce chef aux thoriciens et que nous sommes
tenus dsormais, comme le prtend M. Brunetire, de suspendre prudemment
nos analyses psycho-physiologiques et nos synthses approximatives de la
vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette
tude de certains problmes, parvenue au point d'atteindre des rsultats
incomplets, je l'accorde, mais assurment dignes d'attention, doit-elle
tre brusquement abandonne? Devons-nous faire le silence sur ce qui est
acquis ou semble l'tre et renoncer  la conqute encore incertaine
d'une vrit peut-tre dangereuse  connatre? Puisque aussi bien M.
Brunetire pose la question sur le terrain de l'intrt social--nous
consentons  l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger
possible de telles ou telles thories mal comprises. Oui, je concde que
Greslou, mal organis et profondment atteint de misre psychologique,
comme il l'tait, a pu trouver dans l'oeuvre du matre certaines ides
gnratrices de certains tats de conscience, qui, coordonns avec des
groupes d'tats antrieurs, conscients, subconscients ou inconscients
(cette coordination ayant pour facteur principal le caractre qui n'est
que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire
par une action--action criminelle--par un arrt, arrt des impulsions
honntes,--mais c'est l tout ce que je vous accorde. Et que le matre
soit,  quelque degr qu'on le suppose, responsable des errements du
disciple, il est,  mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que
d'accuser Montgolfier de la mort de Croc-Spinelli. Je prvois la
rponse de M. Brunetire. L'arostation, me dira-t-il, est une
dcouverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la
vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une
illusion, et l'intrt social vaut  coup sr le sacrifice d'une
illusion. Si M. Brunetire parlait de la sorte--et je crois que c'est
bien l sa pense--nous ne serions pas prs de nous entendre; mais la
question serait mieux pose. Nous en viendrions  rechercher si la
science et l'observation n'appuient pas dj solidement nos essais de
psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetire hsite 
frapper de nullit nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en
condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit
tout  fait brouill avec la libert intellectuelle et l'indpendance de
l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est
qu'il est mr. Nul ne pouvait l'empcher de tomber.

Ayant ainsi parl, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je
songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-tre la curiosit.
Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais
nous aurons du moins oppos au mystre universel qui nous enveloppe une
pense obstine et des regards audacieux; toutes les raisons des
raisonneurs ne nous guriront point, par bonheur, de cette grande
inquitude qui nous agite devant l'inconnu.




CONTES CHINOIS[10]


[Note 10: Contes chinois, par le gnral Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.]

J'avoue que je suis peu vers dans la littrature chinoise. Durant qu'il
tait vivant et que j'tais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume
Pauthier, qui savait le chinois mieux que le franais. Il y avait gagn,
je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de
Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius tait un bien plus grand
philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait
point de fables morales et ne composait point de romans mtaphysiques.

Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de
philosophie. En revanche, il tait raisonnable.

Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les
Esprits et les Gnies, le matre rpondit:

--Quand l'homme n'est pas encore en tat de servir l'humanit, comment
pourrait-il servir les Esprits et les Gnies?

--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que
la mort.

Et Confucius rpondit:

--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on
connatre la mort?

Voil tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M.
Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connatre,
tudiait spcialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait,
sont les premiers agronomes du monde. D'aprs leurs prceptes, M.
Guillaume Pauthier sema des ananas dans le dpartement de Seine-et-Oise.
Ils ne vinrent pas. Voil pour la philosophie. Quant au roman, j'avais
lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites  diverses poques, par
Abel Rmusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants
encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut
pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mles de prose
et de vers, l'ide d'un peuple abominablement froce et plein de
politesse.

Les contes chinois, publis rcemment par le gnral Tcheng-ki-Tong sont
beaucoup plus nafs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore
traduit dans ce genre; ce sont de petits rcits analogues  nos contes
de ma mre l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de
femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est
la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir
sous la lampe, les nourrices du Cleste-Empire aux petits enfants
jaunes. Ces rcits, sans doute de provenances et d'ges trs divers,
sont tantt gracieux comme nos lgendes pieuses, tantt satiriques comme
nos fabliaux, tantt merveilleux comme nos contes de fes, parfois tout
 fait horribles.

Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettr Pang qui recueillit
chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontre dans la rue. Elle
avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se
flicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et
sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosit, en rentrant, de
regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un
squelette  la face verte, aux dents aigus, occup  peindre de blanc
et de rose, une peau de femme dont il se revtit. Ainsi recouvert, le
squelette tait charmant. Mais le lettr Pang tremblait d'pouvante. Ce
n'tait pas sans raison; le vampire, car c'en tait un, se jeta sur lui
et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prtre, habile  conjurer les
malfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dnouement
qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas 
l'immortalit de l'me, n'en sont que plus enclins  ressusciter les
morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble trs
populaire et trs vieux. Je signale notamment aux amateurs du
_folklore_ un plumeau suspendu  la porte de la maison pour la
prserver des fantmes. Je serais bien tromp si ce plumeau ne se
retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquit du conte.

Certains rcits du mme recueil font avec celui du vampire un agrable
contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des
femmes-fleurs, de qui la destine est attache  la plante dont elles
sont l'manation, qui disparaissent mystrieusement si la plante est
transplante et qui s'vanouissent quand elle meurt. On conoit que de
tels rves aient germ dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine
entire, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes tailles et
cultives en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de
chrysanthmes et de pivoines tout le Cleste-Empire comme une aquarelle.
Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge
et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de
ces deux plantes avait pour me et pour gnie une femme d'une exquise
beaut. Le lettr qui les aima toutes deux l'une aprs l'autre, eut
cette destine d'tre chang lui-mme en plante et de goter la vie
vgtale auprs de ses deux bien-aimes. Ne devaient-ils pas confondre
ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes
charmants, dont les femmes, vtues de vert, de rose et de bleu, comme
des plantes fleuries, vivent sans bouger,  l'ombre et dans le parfum
des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantes l'acacia
des contes gyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur.

Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le gnral
Tcheng-ki-Tong suffiraient  montrer que les Chinois n'ont gure form
d'esprances au del de ce monde, ni conu aucun idal divin. Leur
pense morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans
horizon. Dans certains rcits, qui semblent assez modernes, tels que
celui du licenci Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien
compris, au XVe sicle de l're chrtienne, on voit sans doute un enfer
et des tourments. Les supplices y sont mme effroyables: on peut se fier
sur ce sujet  la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps,
les mes, les mains lies derrire le dos, sont conduites par deux
revenants (le mot est dans le texte)  une ville lointaine et
introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur pouvantable.
C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant
lui. Les employs des enfers qui excutent les arrts du juge saisissent
l'me coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout
entoure de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des
couteaux, o elle est dchire, dit le texte, par des lames dresses
drues comme de jeunes pousses de bambous. Enfin, si l'me est celle
d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes
cuilleres d'or fondu. Mais cet enfer n'est point ternel. On ne fait
qu'y passer et, ds qu'elle a subi sa peine, l'me, mise dans la roue
des mtempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renatre sur
la terre. C'est l visiblement une fable hindoue,  laquelle l'esprit
chinois a seulement ajout d'ingnieuses cruauts. Pour les vrais
Chinois, l'me des morts est lgre, hlas! lgre comme le nuage. Il
lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime. Quant aux
dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahostes, qui datent du VIe
sicle avant Jsus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les mes
simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues
de cheval, est le hros du meilleur des contes runis par M.
Tcheng-ki-Tong. Ce dieu tait renferm depuis longtemps dans un temple
tahoste, quand un jeune tudiant, nomm Tchou, l'invita  souper. En
cela, Tchou se rvla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu,
qui se nommait Louk, tait d'un naturel plus humain que le Commandeur de
pierre. Il vint  l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et
contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possdait
toutes les antiquits de l'empire, et mme, ce qui est singulier de la
part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveauts littraires. Il
revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'amnit. Une
nuit, aprs boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire
et lui demanda son avis. Louk la jugea mdiocre; il ne se dissimulait
pas que son ami avait l'esprit un peu pais. Comme c'tait un excellent
dieu, il y remdia ds qu'il le put. Un jour, ayant trouv dans l'enfer
le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montr beaucoup
d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer
quelque peu son hte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui
ouvrir le crne, lui ter le cerveau et mettre  la place celui qu'il
avait apport.

 la suite de cette opration, Tchou devint un lettr de grand mrite et
passa tous ses examens avec clat. En vrit, ce dieu tait un trs
brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent dsormais
dans la montagne Ta-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville.

Nous parlions tout  l'heure, au commencement de cette causerie, des
contes chinois traduits par Abel Rmusat, vers 1827. Un de ceux-l est
justement clbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de
Soung_ et dont le sujet prsente des analogies frappantes avec une fable
milsienne que Ptrone nous a conserve et qui a t mise en vers par La
Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est,
comme la matrone d'Ephse, une veuve inconsolable que l'amour console.
La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que
la version rapporte dans le _Satyricon_. Elle est gte par des
lourdeurs et des invraisemblances, pousse au tragique et dfigure par
cet air grimaant qui nous rend, en somme, toute la littrature chinoise
 peu prs insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un
pisode qui y est intercal, celui de l'ventail. Si madame Tian nous
divertit mdiocrement, la dame  l'ventail est tout  fait amusante. Je
voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient 
peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rmusat. Mais je n'ai pas le
texte sous la main.

Je suis oblig de conter de mmoire. Je le ferai en toute libert,
comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce
ne sera peut-tre pas tout  fait chinois. Mais je demande grce
d'avance pour quelques dtails apocryphes. Le fonds du moins est
authentique et se trouve dans le troisime volume des contes chinois
traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publis par
Abel Rmusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait
dans la rue Gt-le-Coeur, sous le rgne de Charles X. C'est tout ce que
j'en puis dire, ayant prt le volume  un ami qui ne me l'a point
rendu.

Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame  l'ventail
blanc.




HISTOIRE DE LA DAME  L'VENTAIL BLANC


Tchouang-Tsen, du pays de Soung, tait un lettr qui poussait la sagesse
jusqu'au dtachement de toutes les choses prissables, et comme, en bon
Chinois qu'il tait, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses
ternelles, il ne lui restait pour contenter son me que la conscience
d'chapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acqurir
d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette
satisfaction soit profonde, car il fut, aprs sa mort, proclam heureux
et digne d'envie. Or, pendant les jours que les gnies inconnus du monde
lui accordrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en
fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se
promener en rvant dans ces contres o il vivait sans savoir ni comment
ni pourquoi. Un matin qu'il errait  l'aventure sur les pentes fleuries
de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un
cimetire o les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des
monticules de terre battue.  la vue des tombes innombrables qui
s'tendaient par del l'horizon, le lettr mdita sur la destine des
hommes:

--Hlas! se dit-il, voici le carrefour o aboutissent tous les chemins
de la vie. Quand une fois on a pris place dans le sjour des morts, on
ne revient plus au jour.

Cette ide n'est point singulire, mais elle rsume assez bien la
philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne
connaissent qu'une seule vie, celle o l'on voit au soleil fleurir les
pivoines. L'galit des humains dans la tombe les console ou les
dsespre, selon qu'ils sont enclins  la srnit ou  la mlancolie.
D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou
rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie
amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait  la secte orgueilleuse
des philosophes, ne demandait pas de consolation  des dragons de
porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pense  travers les tombes, il
rencontra soudain une jeune dame qui portait des vtements de deuil,
c'est--dire une longue robe blanche d'une toffe grossire et sans
coutures. Assise prs d'une tombe, elle agitait un ventail blanc sur la
terre encore frache du tertre funraire.

Curieux de connatre les motifs d'une action si trange, Tchouang-Tsen
salua la jeune dame avec politesse et lui dit:

--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couche dans ce
tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour venter la terre
qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voil
une cause qui m'chappe.

La jeune dame continuait  remuer son ventail. Elle rougit, baissa la
tte et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il
renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne
prenait plus garde  lui et il semblait que son me et pass tout
entire dans la main qui agitait l'ventail.

Tchouang-Tsen s'loigna  regret. Bien qu'il connt que tout n'est que
vanit, il tait, de son naturel, enclin  rechercher les mobiles des
actions humaines, et particulirement de celles des femmes; cette petite
espce de crature lui inspirait une curiosit malveillante, mais trs
vive. Il poursuivait lentement sa promenade en dtournant la tte pour
voir encore l'ventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand
papillon, quand, tout  coup, une vieille femme qu'il n'avait point
aperue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entrana dans l'ombre
d'un tertre plus lev que les autres et lui dit:

--Je vous ai entendu faire  ma matresse une question  laquelle elle
n'a pas rpondu. Mais moi je satisferai votre curiosit par un sentiment
naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en
retour de quoi acheter aux prtres un papier magique qui prolongera ma
vie.

Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pice de monnaie, et la vieille
parla en ces termes:

Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un
lettr nomm Tao, qui mourut, voil quinze jours, aprs une longue
maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux
d'un amour tendre. Mme en expirant, M. Tao ne pouvait se rsoudre  la
quitter, et l'ide de la laisser au monde dans la fleur de son ge et de
sa beaut lui tait tout  fait insupportable. Il s'y rsignait
pourtant, car il tait d'un caractre trs doux et son me se soumettait
volontiers  la ncessit. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle
n'avait point quitt durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux
qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil
comme elle avait partag sa couche.

Mais M. Tao lui dit:

--Madame, ne jurez point cela.

--Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamne
par les Gnies  voir encore la lumire du jour quand vous ne la verrez
plus, sachez que je ne consentirai jamais  devenir la femme d'un autre
et que je n'aurai qu'un poux comme je n'ai qu'une me.

Mais M. Tao lui dit:

--Madame, ne jurez point cela.

--Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de
cinq ans entiers je ne me remarierai.

Mais M. Tao lui dit:

--Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidlement ma
mmoire tant que la terre n'aura pas sch sur mon tombeau.

Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour
ne les plus rouvrir! Le dsespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut
imaginer. Ses yeux taient dvors de larmes ardentes. Elle gratignait,
avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais
tout passe, et le torrent de cette douleur s'coula. Trois jours aprs
la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu tait devenue plus humaine.
Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao dsirait lui tmoigner la
part qu'il prenait  son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne
pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reut en soupirant. Ce
jeune homme tait trs lgant et d'une belle figure; il lui parla un
peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle tait charmante et
qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de
revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprs du tertre de son mari,
o vous l'avez vue, passe tout le jour  scher la terre de la tombe au
souffle de son ventail.

Quand la vieille eut termin son rcit, le sage Tchouang-Tsen songea:

--La jeunesse est courte; l'aiguillon du dsir donne des ailes aux
jeunes femmes et aux jeunes hommes. Aprs tout, madame Lu est une
honnte personne qui ne veut pas trahir son serment.

C'est un exemple  proposer aux femmes blanches de l'Europe.




CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11]


I

CHANSONS D'AMOUR

[Note 11: _Histoire de la chanson populaire en France_, par Julien
Tiersot, ouvrage couronn par l'Institut, in-8.--Socit des traditions
populaires, au Muse d'ethnographie du Trocadro.--_Revue des traditions
populaires_ (dirige par M. Paul Sbillot); 4e anne, in-8.--_La
Tradition_, revue gnrale des contes, lgendes, chants, usages,
traditions et arts populaires, direction: MM. mile Blmont et Henry
Carnoy; 3e anne, in-8.]

Beaucoup de curieux vont aujourd'hui  la dcouverte des sources caches
de la tradition. Les plus humbles monuments de la posie et des
croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une socit fonde
sur l'initiative de M. Paul Sbillot, deux revues spciales et de
nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les lgendes de
la Meuse colliges par M. Henry de Nimal, et, tout rcemment,
l'_Histoire de la chanson populaire_, par M. Julien Tiersot, attestent
l'ingnieuse activit de nos traditionnistes franais. Ce ne sont point
l des peines perdues. Les tmoignages de la vie de nos aeux rustiques
nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de
mariage o sont sculptes des colombes, avec l'cuelle d'tain o l'on
servait la rtie de la marie, ils nous ont laiss des chansons, et ce
sont l leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le
vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre matre
en posie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple
assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein
d'lisions contraires  la grammaire; mais il faut considrer que si la
grammaire, comme on dit--et ce dont je doute--est l'art de parler, elle
n'est point assurment l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la
chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair,
d'une brivet que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la
retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de
l'alouette, qu'il clbre si volontiers, le vol lger et le chant
matinal.

Les pieux antiquaires qu'anime la potique folie du _folklore_, les
Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sbillot, les Charles de
Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-Franois Blad, qui
vont par les campagnes recueillant sur les lvres des bergers et des
vieilles filandires les secrets de la muse rustique, ont transcrit et
not plus d'un petit pome exquis, plus d'une suave mlodie qui
s'allaient perdre sans cho dans les bois et les champs, car la chanson
populaire est prs de s'teindre. C'est grand dommage; et pourtant ces
prsages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de
cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de potique, hlas! que ce
qui n'est plus.

Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages
sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mres; mais dans
leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent gure plus haut que
le XVIIe sicle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent
 je ne sais quoi.

C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le
retrouve du nord au sud, de l'est  l'ouest. Le fils du roi, le
capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau
prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui
vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au
rossignol, prs de la fontaine.

Dans ces petits pomes rustiques, il y a beaucoup de rossignols;
beaucoup de fleurs mmement: des roses, des lilas et surtout des
marjolaines. La jolie plante, qu'on a nomme aussi l'origan parce
qu'elle se plat sur les coteaux, o elle dresse parmi les buissons ses
grappes de petites fleurs roses, serties dlicatement de bractes
brunes, apparat dans les chansons de la glbe, grce, sans doute,  son
nom musical,  ses tendres couleurs et  son doux parfum, comme
l'emblme du dsir et de la volupt, comme l'image des ardeurs secrtes,
des amours furtives et des joies caches. Tmoin la jolie fille qui
revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de
quoi elle se rjouit en ces termes:

    Il m'a donn pour trennes
       Avecque mes sabots
           Dondaine,
    Un bouquet de marjolaine
       Avecque mes sabots;

     Un bouquet de marjolaine,
       Avecque mes sabots
           Dondaine,
    S'il fleurit, je serai reine
       Avecque mes sabots.

Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est
le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos
chansons.

    Sur la plus haute branche,
    Le rossignol chantait.

    Chante, rossignol, chante,
    Toi qui as le coeur gai.

    Moi ce n'est pas de mme:
    Mon bonheur est pass.

Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingnument:

    Rossignolet du bois,
    Rossignolet sauvage,
    Apprends-moi ton langage,
    Apprends-moi z' parler.
    Apprends-moi la manire
    Comment l'amour se fait.

Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette,
 la voix argente et pure, avertit les amoureux du retour du jour.
Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent
pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu' maudire la chanson de
l'aube que l'amante de Romo appelle un cri discordant, un affreux
_hunt's up_. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que
l'alouette ait chang d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent
pas, comme la noble fille des Capulets: C'est l'alouette qui chante
ainsi hors de ton des mlodies prement discordantes et des notes
suraigus. Il y a des gens qui prtendent que l'alouette fait de beaux
accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous spare. Cateau, surprise par
l'aube avec son bon ami, ne se fche pas contre le petit chanteur qui
n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon rveille-matin
dont il ne faut pas mpriser les avertissements. Elle dit tout uniment 
son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lcher prise:

    J'entends l'alouette qui chante
             Au point du jour.
    Ami, si vous tes honnte,
             Retirez-vous;
    Marchez tout doux, parlez tout bas,
             Mon doux ami,
    Car si mon papa vous entend
             Morte je suis.

Les ingnues de nos chansons vont seulettes  la fontaine; elles y
font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en
larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus  Paris,
y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la _Cruche
casse_, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant 
celui-ci:

    Ne pleurez pas, ma belle;
    Ah! je vous le rendrai.

    --Ce n'est pas chos' qui se rende
    Comm' cent cus prts.

La chanson populaire exprime avec une fine navet l'enttement du
premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces
jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte  la revue de MM.
mile Blmont et Henry Carnoy:

      Oh! que l'amour est charmante!
    Moi, si ma tante le veut bien,
        J'y suis bien consentante;
    Mais si ma tante ne veut pas,
        Dans un couvent j'y entre.

      Ah! que l'amour est charmante!
    Mais si ma tante ne veut pas,
        Dans un couvent j'y entre:
    J'y prierai Dieu pour mes parents,
        Mais non pas pour ma tante.

Le meunier, dans nos petits pomes, est volontiers un homme  bonnes
fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricasse de
coeurs. Tel il apparat dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue
dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son ne au
moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit:
Attachez l votre ne, ma petite demoiselle, et il la fait entrer au
moulin:

    Pendant que le moulin tournait,
    Avec le meunier ell' riait.
      Le loup mangea son ne,
      Pauvre mam'zell' Marianne,
    Le loup mangea son ne Martin,
       la port' du moulin.

    Le meunier, qui la voit pleurer,
    Ne peut s'empcher d'lui donner
      De quoi ravoir un ne,
      Ma petit' mam'zell' Marianne,
    De quoi ravoir un ne Martin
      Pour aller au moulin.

    Son pre, qui la voit venir,
    Ne peut s'empcher de lui dire:
      Ce n'est pas l notre ne,
      Ma petit' mam'zelle Marianne,
    Ce n'est pas l notre ne Martin.
      Qui allait au moulin.

    Notre ne avait les quatr' pieds blancs.
    Et les oreill's  l'avenant,
      Et le bout du nez ple;
      Ma petit' mam'zell' Marianne,
    Oui, le bout du nez ple, Martin,
      Qui allait au moulin.

L'ne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mang, est un symbole. La
chanson contient une leon morale, sans insister plus que de raison sur
un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutt la
Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque,
gentiment tragique et nous montre des filles fort dlicates sur le point
de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la
fille qui fait la morte pour son honneur garder. Tels sont les
pimpants couplets de la fille dguise en dragon dans le dessein de
rejoindre son sducteur retourn  l'arme:

       Elle fut  Paris
       S'acheter des habits;
    Ell' s'habilla en dragon militaire,
          Rien de si beau!
       La cocarde au chapeau.

Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidle. Un jour,
enfin, elle le rencontre: elle va droit  lui, le sabre au clair. Ils se
battent; elle le tue. Voil une fille dont le coeur gardait de fiers
ressentiments. Il faut dire aussi que c'tait une fille de qualit. La
chanson nous apprend en effet qu'aprs avoir mis son sducteur  mort

    Ell' monte  ch'val comme un guerrier fidle,
       Elle monte  ch'val
       Comme un beau gnral;
       Ell' revient au chteau de son pre,
       Dit: J'ai vaincu,
       Mon amant ne vit plus.

Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline
du Pougan  qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de
gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la
posie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne rpond 
peu prs: Je ne suis demoiselle ni belle.

     moi n'appartient pas des gants
    Monsieur le comte,
    Je suis simple fille des champs,
     moi n'appartient pas des gants.

Le seigneur ne s'arrte pas  ce refus: La belle, dit-il, approchez,
que je vous baise; a me donnera l'envie d'y revenir.--Mon Dieu! n'y
revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir? L'homme
violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.

    Mais en passant sur la chausse,
    Dans la rivire s'est jete.

    Trs sainte Vierge en cet moi,
    Je vous supplie,
    Trs sainte Vierge, noyez-moi;
    Mais mon honneur, sauvez-le-moi.

Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet
dlicat: Traitez-le comme une jeune fille. Leurs vieilles chansons
touchent les jeunes filles avec cette discrtion recommandable. Elles
donnent  toutes la grce et la beaut; elles glissent avec une malice
souriante sur les fautes de la jeunesse; elles clbrent les demoiselles
qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment
mieux mourir que de pcher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la
mort des fiances.

Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que
cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence
par ce couplet de fte?

           Ma mre, apportez-moi
           Mon habit de soie rose.
    Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bord:
           Je veux ma mie aller trouver.

Hlas! l'ami trouva sa mie tendue sur son lit de mort, ayant reu les
sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:

    Puis elle sortit sa main blanche du lit
          Pour dire adieu  son ami.

Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achev
ne saurait aller au del. Le peintre le plus suave, un Henner, un
Prudhon, un Corrge, sur sa toile baigne d'une ombre transparente, n'a
jamais mieux plac la lumire, jamais mieux trouv le point o conduire
le regard et l'me du spectateur. Puis elle sortit sa main blanche du
lit, pour dire adieu  son ami. Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces
grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le
bonheur de les trouver.

Au reste, fort incrdules, nos chansonniers rustiques, et volontiers
railleurs  l'endroit de la vertu des femmes maries et n'entendant pas
aisment qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valry en Caux chante:

    Faut-il pour une belle
    Que tu t'y sois tu?

    Y en a pus de mille  terre
    Qui t'auraient consol.

La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre
au sort des maris un intrt excessif. Le dialogue de _Marion_ et de son
jaloux est  cet gard un chef-d'oeuvre de malice et de grce. Il est
rpandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cvenoles,
auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines,
normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provenal que
Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'aprs la
_Revue des traditions populaires_, une excellente version recueillie, et
peut-tre un peu arrange, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la
France:

    LE JALOUX

    Qu'allais-tu faire  la fontaine,
          Corbleu, Marion?
    Qu'allais-tu faire  la fontaine?

    MARION

    J'tais all qurir de l'eau,
          Mon Dieu, mon ami.
    J'tais all qurir de l'eau.

    LE JALOUX

    Mais qu'est-ce donc qui te parlai
          Corbleu, Marion?

    MARION

    C'tait la fille  not' voisine,
          Mon Dieu, mon ami!

    LE JALOUX

    Les femmes ne portent pas d'culottes,
          Corbleu, Marion!

    MARION

    C'tait sa jupe entortille,
          Mon Dieu, mon ami!

    LE JALOUX

    Les femmes ne portent pas d'pe,
          Corbleu, Marion!

    MARION

    C'tait sa quenouill' qui pendait.
          Mon Dieu, mon ami!

    LE JALOUX

    Les femmes ne portent pas d'moustaches
          Corbleu, Marion!

    MARION

    C'tait des mres qu'elle mangeait
          Mon Dieu, mon ami!

    LE JALOUX

    Le mois de mai n'porte pas d'mres,
          Corbleu, Marion!

    MARION

    C'tait une branch' de l'automne.
          Mon Dieu, mon ami!

    LE JALOUX

    Va m'en qurir une assiette,
          Corbleu, Marion!

    MARION

    Les p'tits oiseaux ont tout mang,
          Mon Dieu, mon ami!

    LE JALOUX

    Alors, je te coup'rai la tte!
          Corbleu, Marion!

    MARION

    Et puis que ferez-vous du reste,
    Mon Dieu, mon ami?

Mais il faut nous arrter quand nous avons  peine li quelques
fleurettes du bouquet de Margot.


II

LE SOLDAT

Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous
couterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du
sergent La Rame. Aprs les mlodies amoureuses, les couplets
militaires. Au rgiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.

De tout temps la France a donn des soldats, comme la Beauce des grains.
Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu' choisir dans les
villages. Les jeunes gens  l'envi priaient les capitaines de les
recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors
quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,--il
l'a confess lui-mme,--eut besoin de deux, de trois, de quatre cent
mille hommes  la fois. Alors les leves devinrent plus difficiles. Un
tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochs 
leur pe du pain blanc et des perdrix rties, afin d'allcher les
pauvres garons. Ils s'arrtaient  tous les carrefours, et l, aprs
avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et
disait: De par le roi, on fait savoir  tout homme, de quelque qualit
et condition qu'il soit, g de seize ans, qui dsirerait prendre parti
dans le rgiment de N... infanterie, qu'on lui donnera quinze francs,
vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon cong au bout de
trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crdit.
Ceux qui seront ports de bonne volont n'ont qu' venir.

Alors il levait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or
et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrlait ainsi un
nombre suffisant d'coliers endetts, de villageois fainants,
d'artisans sans travail et de valets sans matres. Parfois il fallait
complter le contingent au cabaret, et plus d'un naf paysan se vit,
comme Candide, engag sous les drapeaux pour avoir bu  la sant du roi.
Mais gnralement la leve se faisait sans trop de ruse ni de violence,
grce aux paroles dores du racoleur et au got naturel du peuple pour
l'tat militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre
onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre
sous par jour. C'tait  considrer. La recrue, comme dans la chanson du
pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de
lui rapporter de l-bas quelque parure en souvenir.

    Adieu, ma belle, ah! je m'en vas,
    Puisque mon rgiment s'en va.

Ou bien encore:

    Adieu, ma mie, je m'en vas,
    Adieu, ma mie, je m'en vas,
    Je m'en vas faire un tour  Nantes,
    Puisque le roi me le commande.

Le soldat de l'ancien rgime avait du coq le plumage ainsi que le
ramage. Il tait magnifiquement vtu, aux frais de son capitaine. Sous
Louis XV, pommad, fris, poudr, portant la queue  cadenette, coiff
du chapeau  trois cornes o brillait la cocarde blanche, vtu de
l'habit  parement et  retroussis de vives couleurs et galonn sur les
poches et les coutures, le ruban  l'paule, il jetait un merveilleux
clat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et
des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa
culotte et ses gutres chapps aux mites et aux rats font
l'merveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministre de
la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait firement les
couleurs de son rgiment, la livre bleue du roi, les livres rouges ou
vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livre grise des
marchaux et des seigneurs. Il tait beau, et il le savait. Les jolies
filles le lui disaient. Il avait chang de nom en changeant de mtier;
il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement
Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose,
Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces
surnoms qui plaisaient  La Fontaine, car le bonhomme, tant trs vieux,
a dit dans une ballade:

    J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose;
    Ils conviennent toujours...

Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus  sa belle; la Tulipe
a oubli sa promise. Elle lui avait dit:

    Dedans l'Hollande si tu vas,
    Un corselet m'apporteras;
    Un corselet  l'allemande
    Que ta matresse te demande.

Hlas! son corselet, la belle l'attend encore:

    Dedans l'Hollande il est all,
    Au corselet n'a pas song,
    Il n'a song qu' la dbauche,
    Au cabaret, comme les autres.

Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:

    Ah! si j'avais du papier blanc,
    Dit-il un jour en soupirant,
    J'en crirais  ma matresse
    Une lettre de compliments.

    Pas de rivire sans poissons,
    Pas de montagne sans vallons,
    Pas de printemps sans violettes
    Ni pas d'amant sans matresse.

Il arrive que, si la Tulipe tarde trop  donner de ses nouvelles, sa
bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est
fort mal reue, tmoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de
Puymaigre:

    Quand la bell' fut en Prusse,
    Elle vit son amant
    Qui faisait l'exercice
    Tout au milieu du rang.

    --Si j'avais su, la belle,
    Que tu m'aurais trouv,
    J'aurais pass la mer,
    La mer j'aurais pass.

Plus hardie, mieux avise, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde
au chapeau. La muse populaire a beaucoup de got pour les filles
dguises en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent
dans les oprettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de
fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouv une bien jolie variante de ce
thme connu.

    Mon pr' me dit toujours:
    Marie-toi, ma fille!
    Non, non, mon pre, je ne veux plus aimer,
    Car mon amant est  l'arme.

    Elle s'est habille
    En brave militaire.
    Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux
     la faon d'son amoureux.

    Elle s'en fut loger
    Dans une htellerie
    --Bonjour, htess', pourriez-vous me loger?
    J'ai de l'argent pour vous payer.

    --Entrez, entrez, monsieur,
    Nous en logeons bien d'autres.
    Montez en haut: en voici l'escalier;
    L'on va vous servir  dner.

Dans sa chambre, la belle se met  chanter. Son amant, log  la mme
auberge, l'entend et reconnat la voix de son amie. Il demande 
l'htesse: Qui donc chante ainsi? On lui rpond que c'est un soldat. Il
l'invite  souper:

    Quand il la vit venir,
    Met du vin dans son verre:
    -- ta sant, l'objet de mes amours!
     ta sant, c'est pour toujours!

    --N'auriez-vous pas, monsieur,
    Une chambre secrte,
    Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
    Pour raconter tous nos malheurs?

    --N'auriez-vous pas, monsieur,
    Une plume et de l'encre?
    Oui, j'crirai  mes premiers parents
    Que j'ai retrouv mon amant.

N'est-ce pas d'une grce piquante, cette reconnaissance imprvue, le
verre  la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, o les deux
amants se raconteront leurs malheurs?

Manon, plus simplement, se fait passer pour un garon et s'engage dans
le mme rgiment que son ami.

Et la chanson conclut en ces termes:

    Une fille de dix-huit ans
    Qui a servi sept ans
    Srement a gagn
    Le cong de son bien-aim.

Les bonnes fortunes du militaire sont attestes par une longue renomme.
Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour pousa la fille du
roi, il est vident qu'elle rve et que pareille chose n'arrive que dans
le pays bleu des songes. En ce temps-l, il n'y avait de musiciens dans
l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient
double paye, en vertu d'un rglement en date du 29 novembre 1688; il
n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait pous la fille du
roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela taient de grands
idalistes:

    Trois jeun' tambours--s'en revenant de guerre,
    Le plus jeune a--dans sa bouche une rose.
    La fille du roi--tait  sa fentre.
    --Joli tambour,--donne-moi, va, ta rose.
    --Fille du roi--donne-moi, va ton coeur.
    --Joli tambour--demand' le  mon pre.
    --Sire le roi,--donnez-moi votre fille
    --Joli tambour--tu n'es pas assez riche.
    --J'ai trois vaisseaux--dessus la mer jolie;
    L'un charg d'or,--l'autre d'argenterie
    Et le troisim'--pour promener ma mie.
    --Joli tambour--tu auras donc ma fille.
    --Sire le roi--je vous en remercie,
    Dans mon pays--y en a de plus jolies[12].

[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sbillot.]

Ce jeune tambour qui possde trois navires est vraiment merveilleux.
Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne
puis me dfendre de regarder sur ma table une petite bote d'humble
apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac 
priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une cre senteur. Je
l'ai trouve, l'an dernier, chez un bric--brac, ple-mle avec des
mdailles de Sainte-Hlne, des vieux galons et des vieux parchemins.
C'est une bote ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une
scne militaire suffisamment explique par cette lgende: _Sortie de
garnison_. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille,
des soldats vider une dernire bouteille et faire de touchants adieux 
de bonnes amies. Ils sont coiffs d'un shako largement vas et portent
de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde.
Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation
intressante. Un des soldats, la main tendue, jure sur le gage de son
amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mre. Mais la pauvre crature
ne semble pas rassure. Il y a dans cette scne un mlange trs curieux
de malice et de sentiment.

J'imagine que cette tabatire servit longtemps  quelque invalide et que
la scne qui en orne le couvercle rappelait  ce vieux brave le temps
des amours. Peut-tre la portait-il  Waterloo; peut-tre tait-ce le
don d'une amante; peut-tre essuyait-il une larme chaque fois qu'il y
prisait. Mais que nous voil loin du galant tambour qui passait, une
rose aux lvres, devant la fille du roi.

Mais tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui qui s'enseigne
soi-mme. Le beau militaire, de retour au village, s'aperoit que la
disgrce qu'il a tant de fois inflige aux autres maris ne lui a pas t
pargne  lui-mme. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:

    ... Mchante femme,
    Je ne t'avais laiss qu'deux enfants,
    En voil quatre  prsent.

Et la femme rpond ingnument:

    J'ai tant reu de fausses lettres
    Que vous tiez mort  l'arme,
    Que je me suis remarie.

Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne
badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au rgiment
d'Anjou on dsertait impunment:

    Je suis du rgiment d'Anjou,
    Si je dserte, je m'en f...,
    Le capitaine paira tout[13],

ailleurs le dserteur tait fusill sans rmission. Dans une complainte
reste populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au
supplice, comme le vieux sergent de Branger. Ce soldat s'tait engag
pour l'amour d'une fille. Pour elle, il avait vol l'argent du roi,
et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il
fut condamn  mort, comme il le mritait. Mais le peuple est indulgent
aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalit des fautes
enchanes l'une  l'autre l'meut justement. De l l'inspiration
touchante de cette complainte, qui est mme entre, dit M. Julien
Tiersot, dans le rpertoire de Thrsa.

[Note 13: Couplet cit par Alexis Monteil, _Histoire des Franais_ (t.
IV, p. 15 des notes.)]

    Ils m'ont pris, m'ont men
    Sur la place de Rennes,
    Ils m'ont band les yeux
    Avec un ruban bleu:
    C'est pour m'y fair' mourir
    Mais sans m'y fair' languir.

    Soldat de mon pays.
    N'en dit' rien  mon pre;
    crivez-lui plutt
    Que je sors de Bordeaux
    Pour aller en Avignon
    Suivre mon bataillon.



En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison.
Les chansons vraiment populaires de notre France, o pourtant les
soldats poussent comme le bl, ces chansons, qui se lvent du sillon
avec l'alouette, sont du parti des mres. Le chef-d'oeuvre, la merveille
des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui
revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:

    --Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils,
    Ta femme est accouche d'un fils
    --Ni de ma femm' ni de mon fils
    Je ne saurais me rjouir.

    Que l'on me fass' vite un lit blanc
    Pour que je m'y couche dedans.
    Et quand ce vint sur le minuit,
    Le beau Renaud rendit l'esprit.

La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien
raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus
belles inspirations du gnie inculte.

    --Dites-moi, ma mre, ma mie,
    Qu'est-c' que j'entends pleurer ici?
    --C'est un p'tit pag' qu'on a fouett
    Pour un plat d'or qu'est gar.

    --Dites-moi, ma mre, ma mie,
    Qu'est-ce que j'entends cogner ici?
    --Ma fille, ce sont les maons
    Qui raccommodent la maison.

    --Dites-moi, ma mre, ma mie,
    Qu'est-c' que j'entends sonner ici?
    --C'est le p'tit dauphin nouveau n.
    Dont le baptme est retard.

    --Dites-moi, ma mre, ma mie,
    Qu'est-ce que j'entends chanter ici?
    --Ma fille, c' sont les processions
    Qui font le tour de la maison.
    ....................................
    --Dites-moi, ma mre, ma mie,
    Irai-je  la messe aujourd'hui?
    --Ma fille, attendez  demain,
    Et vous irez pour le certain.

Tout est admirable dans cette complainte, dont on connat un grand
nombre de versions. Selon une variante recueillie  Boulogne-sur-Mer par
M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'glise le
cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se
tourne vers sa belle-mre:

    --Tenez, ma mer', voil les clefs:
    Allez-vous-en au petit n.
    Vtez-le de noir et de blanc.
    Quant  moi, je reste cans.

O trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? Mre,
voil les clefs. N'est-ce pas l un de ces traits de nature qui, comme
nous disions tantt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut
atteindre?

Je m'arrte. Ma tche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai,
pour finir, ce qui m'a le plus frapp en parcourant dans divers recueils
nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines
contre les peuples trangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis
du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal.
Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laiss la moindre colre dans
l'me de ce peuple lger, doux et charmant.

 la veille de la Rvolution, la France populaire ne se sent pas un seul
ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre
l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqu,
c'est dans une pastourelle tout  fait enfantine et mystrieuse, qu'on
retrouve en Bresse et dans l'le de France. Une bergre l'appelle en
combat singulier. Elle lui dit:

    Prends ton pe en main,
    Et moi ma quenouillette.

Et la quenouille de la pastoure rompt l'pe du roi d'Angleterre.
Faut-il reconnatre dans cette fantaisie un souvenir puril et tendre de
Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vrits
sur ses ailes lgres? La muse de nos campagnes enseigne clairement que
nous ne savons point har. Quand il ne resterait du vieux gnie franais
que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait
dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons prcieux, la grce
et la bont.


III

CHANSONS DE LABOUR

Celles-l ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de
labeur. Le long de la Loire, mile Souvestre entendit maintes fois les
laboureurs _arauder_ leurs attelages, c'est--dire les encourager par le
chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain tait:

    H!
    Mon rougeaud,
    Mon noiraud,
    Allons ferme,  l'housteau
    Vous aurez du r'nouveau.

En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons
dites chansons de grand vent. On en cite une, entre autres, empreinte
d'une morne rudesse:

    Le pauvre laboureur,
    Il est bien malheureux!
    Du jour de sa naissance
    Il a bien du malheur;
    Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grle,
    Qu'il fasse mauvais temps,
    L'on voit toujours sans cesse
    Le laboureur aux champs!

La plainte, si grave au dbut, se colore d'un peu de fantaisie.

    Il est vtu de toile
    Comme un moulin  vent.
    Il port' des arselettes:
    C'est l'tat d' son mtier,
    Pour empcher la terre
    D'entrer dans ses souliers.

Ses arselettes, ce sont ses gutres, comme le sens de la phrase
l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec
une juste fiert:

    Il n'y a roi ni prince,
    Ni ducque ni seigneur.
    Qui n'vive de la peine
    Du pauvre laboureur.

M. Paul Arne veut bien m'envoyer une chanson provenale du mme genre
qu'il a recueillie lui-mme. C'est, dit-il, la plainte du paysan,
l'histoire ingnment conte de son ternelle querelle avec la terre. Et
certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer
lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en chos, ces
couplets d'un ralisme si poignant et si mlancolique. M. Paul Arne a
fait de cette chanson une traduction ferme et colore. Le dbut en est
grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de gnie
antique dans l'me provenale:

    Venez pour couter--la chanson tant aimable--de ces pauvres
    bouviers--qui passent leur journe--aux champs, tout en
    labourant.

Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hsiode rustique que le bon
chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:

    Quand vient l'aube du jour--que le bouvier s'veille--il se lve
    et prie Dieu--et puis, aprs, il mange--sa bouillie de
    pois--c'en est la saison.

    Aussitt qu'il a mang,--le bouvier dit  sa femme...

Ce qu'il lui dit est d'un matre attentif et sage. Il lui dit:
Prpare-moi du bl pour les semailles. Quand viendra l'heure du goter,
apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois
bien qu'avant-hier, labourant  la lisire, un buisson m'en a pris le
fond. Cette ide le conduit  considrer les misres du mtier, et il
s'crie amrement:

    Oh! le mauvais labour--que celui de cette terre,--o du matin au
    soir,--je ne trouve que misre!--Le sillon--de misre est plein.

Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du
bouvier provenal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous
toucher. Mais ne mconnaissons pas qu'il s'y mle de la joie, du
contentement et de l'orgueil. Avec quelle fiert le bouvier de Paul
Arne ne dit-il pas: La charrue est compose de trente et une pices.
Celui qui l'a invente devait avoir de l'adresse. Ce devait tre un
monsieur.

On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aeux rustiques.
Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais
ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas  plaisir nos
antiquits nationales. De tout temps, la France fut douce  ses enfants;
le paysan de l'ancien rgime avait ses joies: il y chantait. On a cru
bien faire en le montrant taillable et corvable  merci, et certes les
droits seigneuriaux taient parfois lourds. Mais on devait dire aussi
combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bte, fut ingnieux pour
s'en affranchir plus qu' demi, bien avant la Rvolution. Pensez-vous
que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs ttes
des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de
la reine Isabeau, et qui serraient  leur taille, sur leur jupe
carlate, l'antique manteau des princesses captiennes, la grande cape
de laine, pensez-vous que ces belles fermires, honores du titre de
matresse, manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain
de chanoine, et mme de porc sal et de viande frache? Non pas; et si,
selon l'usage, elles servaient l'homme  table et mangeaient debout,
elles couchaient dans le grand lit  quatre quenouilles et suspendaient
par une chane  leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de
linge. Plus d'une dame de qualit pouvait leur envier ces richesses
domestiques. Et le bien-tre du paysan n'tait pas particulier  la
Normandie. Il y a une quinzaine d'annes, j'ai vu vendre  Clermont de
vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en
avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetes par nos
Parisiennes, qui en portrent la jupe, habilement drape, dans les bals,
dans les soires et aux dners, o l'effet fut clatant. Ces robes 
ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour
merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout  l'heure.

Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne
convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rtif. Que
voulez-vous? le vieux Silne lui-mme ne conduisait pas tous les jours
son ne  son gr. Et pourtant il tait pote et dieu.




VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]


[Note 14: _Contes cruels_, 1 vol. _L've future_, 1 vol. _Axel_, 1 vol.]

Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 aot 1886 dans la
cinquante-deuxime anne de son ge, chez les frres hospitaliers de
Saint-Jean de Dieu,  l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir
madame de la Sablire et Barbey d'Aurvilly. Comme tant d'autres, aprs
avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne
s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas
pour chacun de nous un moment o nous avons besoin de mourir? Villiers
est mort facilement, et ceux qui lui ont ferm les yeux disent qu'il a
consenti par avance au repos qu'il gote aujourd'hui. Peut-tre
gardait-il d'intimes esprances? Peut-tre ce Breton croyait-il  ce que
croyaient ses pres? Peut-tre s'attendait-il  recevoir dans
l'Inconnaissable la rcompense due  son amour constant du beau et  ses
souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers
chrtien et catholique, et ses livres ne dmentent pas ce tmoignage.

Mais, certes, sa foi n'tait pas celle du charbonnier. Il y mlait
d'tranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux got dans la foi,
c'est le dlice du blasphme. Il tait de cette famille des
no-catholiques littraires dont Chateaubriand est le pre commun, et
qui a produit Barbey d'Aurvilly, Baudelaire, et, plus rcemment, M.
Josphin Peladan. Ceux-l ont got par-dessus tout dans la religion les
charmes du pch, la grandeur du sacrilge, et leur sensualisme a
caress les dogmes qui ajoutaient aux volupts la suprme volupt de se
perdre.

Ces fils superbes de l'glise veulent pour ornements  leurs fautes la
foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut,
comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa pit tait
terriblement impie. Il avait des ironies normes. Enfin, il est mort; il
s'en est all sans regrets. Je vais me reposer, disait-il. Il est
parti de ce monde sans avoir jamais got ce qu'on appelle les biens de
la vie. La pauvret se colla  ses os comme sa propre peau, et ses
meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui
arracher ce vtement naturel. Trs jeune, dit-on, il avait dissip un
petit hritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtime
anne, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans
il erra dans les cafs, de nuit, s'effaant comme une ombre aux
premires lueurs du matin. Sa misre, l'affreuse misre des villes,
l'avait si bien marqu, si bien faonn, qu'il ressemblait  ces
vagabonds qui, vtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades
publiques. Il avait le teint livide tach de rougeurs, le regard
vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui
s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne
de piti ou d'envie. Il ignorait absolument sa misre; il en est mort,
mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rve perptuel, et ce
rve tait d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foul aux pieds par
les passants sentait sur ses lvres les baisers parfums d'une reine.
Villiers vivait constamment, par la pense, dans des jardins enchants,
dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trsors de
l'Asie, o luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges
hiratiques. Ce malheureux habitait dans des rgions fortunes dont les
heureux de ce monde n'ont pas la moindre ide. C'tait un voyant: ses
yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles blouissants. Il
traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et
voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pes, nous
n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su
se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafs,
dans l'odeur du tabac et de la bire, il a rpandu  flots la pourpre et
l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions
comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des
reproches amers. Je crois le voir debout, prs de ma table, je crois
voir Villiers tel qu'il tait de son vivant, dans sa laideur courte et
vulgaire, mais bientt transfigure quand, la tte penche de ct,
rejetant en arrire ses cheveux longs et droits, aprs de longs
ricanements, il parlait comme un prophte. Je crois l'entendre qui me
dit:

Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui
ont possd la beaut. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le
monde extrieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daign le
regarder. Mon me est pleine de chteaux solitaires au bord des lacs, o
la lune argente les cygnes enchants. Lisez mon _Axel_, que je n'ai
point achev et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles
cratures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trsor, hlas!
et qui le trouvent. Quand ils le possdent, ils se donnent la mort,
connaissant qu'il n'est qu'un trsor vraiment dsirable, l'infini divin.
Le mchant taudis dans lequel je rvais en jouant le _Parcifal_ sur un
vieux piano tait en ralit plus somptueux que le Louvre. Lisez, je
vous prie, les _Aphorismes_ de Schopenhauer, et revoyez l'endroit o il
s'crie: Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra gala jamais en
magnificence le cachot obscur dans lequel Cervants crivait son _Don
Quichotte_? Lui-mme, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un
Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le
dtachement des richesses. Je me suis donn toutes les satisfactions qui
peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai t intrieurement grand
matre de l'ordre de Malte et roi de Grce. J'ai cr moi-mme ma
lgende, et j'ai t aussi merveilleux de mon vivant que l'a t, un
sicle aprs sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rve a si bien
effac la ralit, que je vous dfie, vous-mme qui m'avez connu, de
dgager entirement mon existence des fables dont je l'ai superbement
pare. Adieu, j'ai vcu le plus riche et le plus magnifique des hommes.

Que rpondre sinon ceci: Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la
part de l'idal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire
les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand
amour. Vous avez aim plus que tout l'art et la pense, et les sublimes
illusions ont t votre juste rcompense. Les grandes passions ne sont
jamais striles. Tout un monde d'images a peupl les hautes solitudes de
votre me.

Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un
hallucin? Non pas. Si ce dormeur veill a emport avec lui le secret
de ses plus beaux rves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce
songe qui fut sa vie, du moins il a crit assez de pages pour nous
laisser une ide de l'originale richesse de son imagination. Il crivait
obstinment, et ses manuscrits sans forme, illisibles, pars, toujours
perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facults que
nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les
gouttires, les pages envoles de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il
crivait sur du papier  cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses
manuscrits? Ceux-l seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'tait.
Des lambeaux sans nom, uss dans ses poches, o il les tranait depuis
des annes, et qui s'en allaient par bribes ds qu'il les dployait,
d'affreux restes indchiffrables pour lui-mme et dont il constatait
l'miettement avec une pouvante comique et profonde. Il les
reconstituait pourtant, avec une patience obstine et une adresse
merveilleuse. Comme M. Comparetti droule prudemment les rouleaux
carboniss de papyrus de Pompi, Villiers rassemblait les miettes
d'_Axel_ ou de _Bonhomet_, et l'oeuvre tait sauve.

Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.

Il faut le dire  la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a
vcu: Villiers est un crivain, et du plus grand style. Il a le nombre
et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux
intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies
sourdes, quand il renonce au plaisir de s'tonner lui-mme, c'est un
prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'clat. Il y a dans son drame
du _Nouveau Monde_, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une
suavit, d'une puret, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a
intitul _Contes cruels_ contient des pages de toute beaut. Voici, par
exemple, quelques lignes d'une grce hroque. Il s'agit des compagnons
de Lonidas:

    Les trois cents taient partis avec le roi. Couronns de fleurs,
    ils s'en taient alls au festin de la Patrie. Ceux qui devaient
    souper dans les Enfers avaient peign leur chevelure pour la
    dernire fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs
    boucliers et les frappant de leurs pes, les jeunes hommes, aux
    applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en
    chantant des vers de Tyrte. Maintenant sans doute, les hautes
    herbes du Dfil frlaient leurs jambes nues, comme si la terre
    qu'ils allaient dfendre voulait caresser encore ses enfants
    avant de les reprendre en son sein vnrable.

Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme
dans Flaubert? Villiers, profondment musicien et tout plein de Wagner,
mettait dans sa prose des sonorits expressives et comme d'intimes
mlodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'crire. Il n'y
a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait  la vertu des mots.
Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des
puissances secrtes. Cela mme est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est
point d'crivain vritable qui n'ait de ces faiblesses.

Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du
public, et je crains que ses livres, mme aprs sa mort, ne soient
gots que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle.
C'est cette ironie, parfois obscure et pnible, qui en dfend l'accs.
Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les
oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans
tout ce qu'il a crit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa
pense. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au del de ce qui est
permis et mme concevable, et il la mlait trangement  ses
contemplations philosophiques,  ses pieuses extases,  ses mditations
sublimes. Je viens de relire son _ve future_, qui fut publie il y a
quatre ans et dont le hros est prcisment l'hte illustre que Paris
reoit en ce moment avec sympathie et curiosit. Villiers a mis en
scne, dans ce roman, l'inventeur du tlphone et du phonographe, le
sorcier de Menlo Park, l'ingnieur Edison. Naturellement, les inventions
de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractre
merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqu
une femme lectrique, une andride d'une beaut merveilleuse, dont
l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complte
de la vie. Et il se dlecte dans cette ide folle, qui lui permet de
railler la science en blasphmant la nature. Sortie, comme l've
biblique, des mains de son auteur, la nouvelle ve inspire naturellement
le dsir. M. Edison l'a fabrique pour un jeune lord qui, ayant donn
son amour  une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et
vulgaire, ne peut vivre ni avec cette crature ni sans elle, et tombe
dans un ennui mortel. L'andride ressemble trait pour trait  cette
vivante; mais, les penses qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe
interne, sont d'une idale beaut, ayant t composes par les crivains
les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une
vive impression sur l'esprit du jeune lord.

Au cri de ton dsespoir, lui dit l'andride, j'ai accept de me vtir 
la hte des lignes radieuses de ton dsir, pour t'apparatre...

Je m'appelais en la pense de qui me crait, de sorte qu'en croyant
seulement agir de lui-mme il m'obissait aussi obscurment.

Qui suis-je?... un tre de rve qui s'veille  demi en tes penses.

Oh! ne te rveille pas de moi...

Qui suis-je? Mon tre ici-bas, pour toi du moins, ne dpend que de la
libre volont. Attribue-moi l'tre, affirme-toi que je suis!
Renforce-moi de toi-mme. Et soudain je serai toute anime,  tes yeux,
du degr de ralit dont m'aura pntr ton Bon-Vouloir crateur. Comme
une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.

Et comme le lord tonn ne rpond rien, l'andride reprend:

Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en
toi que je puis tre palpitante ou inanime, et que de telles craintes
peuvent m'tre mortelles. Si tu doutes de mon tre, je suis perdue, ce
qui signifie galement que lu perds en moi la crature idale qu'il
t'et suffi d'y appeler.

Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je tre doue si tu as la
simplicit de me croire, si tu me dfends contre ta raison!

Aprs tout, n'a-t-elle pas raison, l'andride? Ment-elle plus qu'une
autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connat de la femme
qu'on aime, pour ce qu'on possde de son secret, pour ce qu'on pntre
de son me, en vrit, l'automate vaut bien la vivante. Terrible
sagesse de l'andride! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphm la
nature et l'amour. N'en restez-vous pas glac comme moi? Hlas! pauvre
Villiers! Je l'ai connu; c'tait un compagnon d'un esprit de
plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, _a fellow of infinit
jest, of most excellent fancy_.




UN MOINE GYPTIEN[15]


[Note 15: _Les Moines gyptiens_, par E. Amlineau. _Vie de Schnoudi_
(Leroux, dit., in-18).]

M. E. Amlineau a pass plusieurs annes en gypte,  la recherche des
manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les glises. Ce
savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son me le
parfum de ses croyances vanouies, a vcu de longues heures dans les
couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales,
dgrads, heureux. Il les a vus avec une piti sympathique chauffant au
soleil leur oisivet fire et pensive. Il a tudi leur me,  la fois
grossire et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a
frapp: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race
celtique. De part et d'autre, c'est la mme navet dans l'idalisme et
le mme culte des vieilles traditions. M. Amlineau a recueilli les
monuments d'une histoire de l'gypte chrtienne. Il a fait plusieurs
publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler
aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la _Vie de Schnoudi_. C'est
un livre intressant, crit avec lgance et d'une lecture facile. Ce
Schnoudi, dont M. Amlineau a constitu la biographie d'aprs des
documents historiques, tels que rgles monastiques, lettres
d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage
extraordinaire, digne d'tre tudi mme aprs les Antoine, les Macaire
et les Pacme, qui donnrent au christianisme d'gypte une physionomie
si originale.

Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la
ville grecque, alors ruine, d'Athribis,  Schenaloli; c'est--dire le
_village de la Vigne_. Son pre se nommait Abgous et sa mre Darouba.
C'taient de bons fellahs, qui possdaient quelques moutons et peut-tre
un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui
confie. Ils donnrent  l'enfant prdestin le nom de Schnoudi, qui veux
dire _fils de Dieu_. Schnoudi fut lev comme tous les enfants de
fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mre au bord du
fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait
droite sur sa tte, suivant la coutume sculaire et qui dure encore. 
neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de
son pre. Dj sa vocation se rvlait. Le soir, au lieu de rentrer  la
maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les
champs, et l, sous un sycomore, plong dans l'eau jusqu'au cou, les
bras levs au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles
pratiques que la saintet se rvle en Orient. Darouba avait un frre,
nomm Bgoul, qui tait abb d'un monastre, proche de la ville ruine
d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'cole qui
dpendait du monastre. Schnoudi y apprit  parler et  crire le copte.

Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exera
sur de nombreux tessons  tracer de beaux caractres. L'art du scribe
tait alors trs estim. Enfin, il tudia la Bible et se nourrit surtout
des psaumes et des prophtes.

Parvenu  l'ge d'homme, il manifesta sa saintet par des travaux dignes
des Macaire et des Pacme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures,
jenait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture
qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la
semaine entire, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante
jours du carme, il se contentait de fves bouillies.

Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva le vendredi des douleurs
sincres, il se fit une croix comme celle de Jsus, l'leva, s'attacha
lui-mme sur le bois et resta suspendu, les bras allongs, la face et la
poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entire.
On sait que le P. Lacordaire a renouvel, de nos jours, ces tortures
mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.

Schnoudi tait sujet  des crises de larmes: il pleurait si abondamment
qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de
l'gypte, il se retira dans le dsert et vcut cinq ans dans un de ces
tombeaux anciens taills dans le roc et forms de vastes salles, parfois
couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.

Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre spulcrale, il
tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme
de Dieu. Salut,  beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoy
vers toi pour te consoler. Renonce dsormais aux travaux de la pit,
quitte l'aride dsert; redescends vers la campagne riante et va manger
ton pain en compagnie de tes frres.  ces paroles, Schnoudi connut qui
tait devant lui. Il lui dit: Si tu es venu pour me consoler, tends la
main et prie le Seigneur Jsus. En entendant le nom de Jsus, Satan
(car c'tait lui-mme) reprit sa forme vritable, qui est celle d'un
bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il
venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle pouvante, qu'il en
oublia qu'il tait immortel.

--Je t'en prie, dit-il  Schnoudi, ne me fais pas prir avant le terme
de ma vie.

Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaantes:

--Par les prires des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai 
Babylone de Chalde, jusqu'au jour du jugement.

Et il lcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.

On peut tre surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en
son pouvoir, l'ait laiss aller. Mais le diable,  tout considrer, est
aussi ncessaire que Dieu lui-mme  la vertu des saints; car, sans les
preuves et les tentations, leur vie serait prive de tout mrite.
Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette
considration. Peut-tre prouva-t-il une insurmontable difficult 
trangler le diable. C'et t, d'ailleurs, une grave imprudence. Le
diable mort, tout l'difice de la religion s'croulait, et le cataclysme
s'tendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non
plus song  cela.

Aprs avoir vcu cinq ans dans un tombeau, le saint homme tait mort aux
tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la
vieillesse Antoine, Macaire et Pacme, ne lui causait plus que de
l'horreur et du dgot. Rentr dans le couvent d'Athribis, il en prit la
direction aprs la mort de son oncle, l'abb Bgoul. C'est alors que cet
ascte dploya le gnie d'un grand pasteur d'hommes.

La petite communaut, compose d'une centaine de moines, s'accrut en peu
d'annes d'une faon prodigieuse et compta bientt plus de deux mille
religieux dont les habitations, nommes _laures_, s'chelonnaient le
long de la montagne. Les uns menaient la vie cnobitique, les autres
vivaient dans la montagne en anachortes. Schnoudi fonda  quelque
distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il rsolut alors de btir
un monastre indestructible et une grande glise.  l'en croire, il
dcouvrit dans les ruines de la cit grecque l'argent ncessaire  cette
vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on
appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle tait pleine
d'or.

Il traa lui-mme le plan des btiments et les fit construire avec les
pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de
leur me, luttrent d'ardeur et d'habilet. En dix-huit mois tout fut
achev.

L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amlineau, existe encore
aujourd'hui: pas une pierre n'a boug. Quand, de loin, on la voit se
dtacher en avant de la montagne, elle se prsente comme un bastion
carr: de fait, c'est plutt une forteresse qu'un monastre. La
construction est rectangulaire, faite  la manire des anciens
gyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les
temples de la ville ruine ont d tre coups et taills de nouveau:
pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une
grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mtres de longueur sur
cent de largeur. La hauteur en est trs grande; et tout autour rgne une
sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines
colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore
quelques restes des couleurs dont les pierres taient revtues. On
entrait au monastre par deux portes qui se faisaient face, et dont
l'une a t mure depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est
d'une profondeur de plus de quinze mtres. Quand on y passe, l'obscurit
donne le frisson. Les moines qui la traversaient taient vraiment
sortis du monde.  droite de cette porte se trouve la grande glise: 
l'entre on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver
l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie,
 l'heure o le soir amenait la fracheur avant d'entrer dans l'glise
pour la prire de la fin du jour. L'glise elle-mme a la forme de
toutes les glises coptes avec ses cinq coupoles.

Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intrts. Il
avait coutume de dire:

Il n'y a pas dans tout ce monastre la largeur d'un pied o le Seigneur
ne se soit promen avec moi, sa main dans la mienne.

Il disait encore:

Que celui qui ne peut visiter Jrusalem pour se prosterner devant la
croix sur laquelle est mort Jsus le Messie, vienne faire son offrande
dans cette glise o se runissent les anges. Je prierai pour leurs
pchs passs, et quiconque m'coutera n'aura rien  souffrir de ses
fautes, mme les morts qu'on a enterrs dans cette montagne, car
j'intercderai pour eux prs du Seigneur.

C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son
glise des indulgences attaches aux lieux saints et les rendit
applicables aux dfunts, et cela de sa propre autorit.

Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on
l'tudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point o finit
l'illusion du voyant, o commence la fraude pieuse. Voici un petit fait
qui donne  rflchir  cet gard:

Un jour, son disciple bien-aim, le doux Visa, qui devait lui succder,
frappa  la porte de sa cellule.

--Entre sans tarder, lui rpondit l'abb.

Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il
entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'o venait la
voix qu'il avait entendue.

--Le Messie vient de me quitter, rpondit Schnoudi, il m'a longtemps
entretenu des mystres ineffables.

Visa poussa un grand soupir.

--Puiss-je aussi le voir!

--Tu es trop petit de coeur, rpondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne
l'ai point pri de se laisser voir  toi.

--Il est vrai que je suis un pcheur, rpondit le doux Visa.

L'abb reprit:

--lve ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.

Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du matre et
dit:

--Pre, je suis ton esclave, prends piti de moi et fais que je mrite
de le voir rellement.

Touch de tant d'humilit, Schnoudi parla de la sorte:

--Reviens demain  la sixime heure. Tu nous trouveras de nouveau
conversant ensemble.

Le lendemain,  l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper  la porte
de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie,
l'ayant entendu frapper, tait remont au ciel.

--Malheureux que je suis! s'cria Visa en pleurant abondamment. Je ne
mrite pas de voir le corps du Christ Jsus.

Schnoudi s'effora de le consoler.

--Ne pleure point: si tu ne mrites pas de le voir, tu pourras du moins
entendre sa douce voix.

En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors
je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon pre.

Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie
chre aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les
gyptiens, tait entach de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre
invisible et enchanter la valle.

Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et,
malgr le froid, y passait toute la nuit en prires. Le tombeau du
dsert, o il avait pass cinq annes de sa jeunesse et enseveli les
images de la volupt terrestre, lui tait rest cher. Il y retournait
souvent, y passait des semaines entires, conversant avec Jsus-Christ
et combattant corps  corps avec le diable.

Il devint clbre dans toute l'gypte,  l'gal d'Antoine et de Macaire,
et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait prs de la montagne
d'Athribis un saint que Jsus-Christ visitait tous les jours. Il
exerait autour de son couvent une magistrature  laquelle les nomades
eux-mmes se soumettaient. L'gypte tait alors dsole par les courses
de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abb
d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux:
hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dpensait, par
semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les lgumes,
les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il
fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par
jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours
cuisaient le pain.

Schnoudi, si misricordieux pour les malheureux et si empress  nourrir
les affams, traitait au contraire avec une violence furieuse les
idoltres et les adultres. Il y avait alors au bord du Nil des hommes
riches qui vivaient lgamment dans de belles maisons peuples de dieux
 demi grecs,  demi gyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les
habitations de ces honntes paens. L'un d'eux fut noy dans le fleuve.
On conta qu'il y avait t jet par un ange, mais ce fut probablement
par un moine. Schnoudi tait terrible dans son zle. Grand contempteur
de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'tait le pch de la
chair. Il y avait, prs d'Athribis, un prtre qui vivait avec une femme
marie; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prtre
et lui reprsenta l'abomination de son pch. Le prtre promit de
quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda prs de lui,
car il l'aimait.

Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. Suffoqu par l'odeur de
l'adultre, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont
Sina, le Seigneur avait ordonn  Mose d'excuter; de son bton, il
frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent
engloutis vivants.

Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un
horrible assassinat.

Malgr les progrs du monachisme, il se trouvait encore en gypte des
hommes en grand nombre et mme des prtres qui aimaient les cratures
de Dieu. Ils se rendirent prs du duc d'Antino et accusrent l'abb
d'Athribis d'avoir tu un homme et une femme. Le duc rendit bonne
justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner  mort. On
raconte que deux anges enlevrent le saint homme sous le sabre du
bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachrent
leur abb au supplice. Ils formaient une arme nombreuse et discipline,
contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de
troubles et d'anarchie.

Tels sont, en rsum, les faits aujourd'hui connus de la vie de
Schnoudi. M. Amlineau a le double mrite de les avoir dcouverts dans
des manuscrits coptes et d'en avoir compos un rcit suivi, d'un intrt
trs vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent
dix-neuvime anne, le 2 juillet 451. Cette date nous est donne pour
certaine, et il faut convenir que les vies des pres du dsert
fournissent plus d'un exemple d'une semblable longvit.

Aprs lui, dit M. Amlineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce
monastre de Schnoudi, qui eut un moment tant de clbrit; on ne
connat pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre tait
condamne  prir; le monastre seul est rest debout, mais combien
dchu de son antique splendeur! O les pieds de tant de saints, du
Messie lui-mme, s'taient poss si souvent, le pied impur de la femme
se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont maris et
ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la
dsolation  laquelle n'avait sans doute point song le prophte Daniel.
Ces pauvres mnages vivent des maigres revenus de rares feddans,
ple-mle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois
conserv le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre
hante toujours leur demeure.

C'tait un grand et effroyable saint. En gypte, le christianisme se
colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'ide dans nos
climats temprs. Le brillant fanatisme de l'islam y clate par avance.
Il y a dj du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrtiens de
la valle du Nil.




LON HENNIQUE[16]


[Note 16: _Un Caractre_, par Lon Hennique, 1 vol.]

Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrs
international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecumnique, je
lisais un roman spirite que M. Lon Hennique a publi rcemment sous ce
titre: _un Caractre_.

M. Lon Hennique a grandi et s'est form dans le naturalisme. Il est un
des conteurs des _Soires de Mdan_, et ses premiers livres trahissent
le souci du document humain. Mais, par le tourment ingnieux du style
et la curiosit fine de la pense, il procde des Goncourt plutt que de
M. Zola. Il a, comme les deux frres, la vision colore des temps
vanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le got maladif du prcieux
et du rare. Comme eux, il met de l'apprt et de la coquetterie dans la
brutalit. Mais il est original et singulier par un certain don de rve,
par un certain sentiment de l'idal, par je ne sais quoi d'hroque et
de fier. Ceux qui ont vu jouer son _Duc d'Enghien_ au Thtre Libre
savent ce que M. Lon Hennique cache de nobles motions sous l'enveloppe
hrisse et contourne de sa forme littraire. Le roman que je viens de
lire, _un Caractre_, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais
dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amrement d'un crivain
qui veut m'blouir par les scintillements perptuels d'un style 
facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trve ni
repos des sensations neuves, d'une excessive tnuit. Je pourrais me
venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigu et lui
demander compte de ces inanes chimres, de ces mdians soirs, de ces
oculaires galas et autres rarets chez lui trop communes. Mais  quoi
bon? Ces artifices de langue et de pense, ces subtilits violentes, il
les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possde tout
entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronn d'pines,
plus farouche et plus tincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore 
deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect  tous les
coeurs amis de la forme et des dieux. Ce que je reproche en somme  M.
Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un
tapis trop riche et d'une splendeur inquitante.  l'exemple du roi du
vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas
 la faon de M. Hennique l'art et l'conomie du style. Du moins que ce
dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art  sa manire,
je l'aime  ma faon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour
tourner notre commun mpris sur les malheureux qui vivent dans
d'ternelles laideurs? Quand je songe qu'il se fait  cette heure des
_Docteur Rameau_, des _Comtesse Sarah_ et des _Dernier Amour_, il me
prend envie de crier  M. Lon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des
mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce
que vous tes trop recherch, trop inquiet, trop prcieux, parce que
vous vous garez dans des obscurits tincelantes. Je devrais dire au
contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires
dfauts sont infiniment prfrables  la vulgarit des auteurs que
chrit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches,
qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.

Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnatre
encore que, dans cette forme littraire d'un artifice parfois irritant,
l'auteur de _un Caractre_ a su renfermer une ide morale d'une vraie
beaut?

Ce roman, que je viens de lire, m'a profondment touch; et je suis
encore sous l'empire de la noble motion qu'il m'a cause. C'est,
avons-nous dit, un roman spirite.  premire vue, les tables tournantes,
les esprits frappeurs, les mdiums typtologues ne semblent pas fournir
un sujet bien intressant d'tude. Ce que j'en ai vu, pour ma part,
serait tout au plus la matire d'un petit conte satirique. J'ai amus,
de temps  autre, ma curiosit chez d'excellentes gens adonnes aux
sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent  leurs illusions. J'ai
dj confess que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me
fuit et s'vanouit devant moi.

En ma prsence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites
mains de lumire qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux
s'envolent comme des colombes au sein de l'ther, leur patrie. Je
donnerais beaucoup pour causer avec des mes dsincarnes: elles peuvent
compter sur ma curiosit discrte et ma profonde attention. Jusqu'ici,
hlas! aucune d'elles, se dtachant de l'innombrable essaim des ombres,
n'est venue, comme Francesca,  l'appel du Florentin, murmurer  mes
oreilles des paroles mystrieuses. Il y aurait quelque mauvais got 
laisser voir que je suis piqu de leurs ddains obstins. Pourtant je ne
puis m'empcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une faon
trange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans
la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des
sages. Il y a plusieurs annes, dans une heure de perversit, je suis
all chez le docteur Miracle, o j'ai trouv des dames affliges qui
mangeaient des ptisseries sches et des vieillards recueillis comme on
en voit dans les glises. Le docteur Miracle nous prsenta une vieille
dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui,
disait-il, parlait la langue primitive de l'humanit. Elle roulait des
yeux froces  travers les mches grises de ses cheveux. Arme d'une
tige de fer dont l'extrmit suprieure se recourbait en forme de
serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur
un tabouret et poussait des cris inhumains.

Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait  conduire le
fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficults,
que le public n'tait pas du tout inquiet de savoir quel pouvait tre ce
fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilit. Mais chacun en
comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enrage.
On l'y laissa. M. Jacolliot, qui reprsentait la Science chez le docteur
Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignit),
fut pri de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse.
Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilit redoutable, et M.
Jacolliot avait assez  faire d'viter que la pointe lui entrt dans les
yeux. Pourtant ce n'tait pas l sa seule occupation. Il lui tait
enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait
prononcer. Secou sur son escabeau, les oreilles rompues par des
hurlements inous, cartant d'une main le dard menaant, pongeant de
l'autre son front dgouttant de sueur, tourdi, effar, cras, rsign,
il suivait le phnomne, selon l'heureuse expression du docteur.
Enfin, aprs dix minutes d'agonie, il entendit _Rama_ et se dclara
satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en
tait plus  l'idiome primitif! Nous apprmes du docteur que les
pythonisses traversent les ges avec une notable rapidit, ce qui
explique le phnomne. J'ai assist  plusieurs autres expriences, o
manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne
m'instruisirent pas plus avant dans les mystres d'outre-tombe. Plus
tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient
l'absence ternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que
le spiritisme tait une religion et qu'il fallait le laisser aux mes
comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer 
l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crdulit des hommes et
que le pote peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose
d'intimement tragique ou de profondment doux. Au reste, il me souvient
bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de
_Rediviva_, demand aux expriences du docteur Miracle les secrets d'une
pouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas cont avec
lgance les amours d'un vivant et de sa fiance, non point morte (les
spirites nient la mort), mais dsincarne? Le conte s'appelait _Spirite_
et c'tait, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier
rpandait sur toutes choses une lumire gale. Personne n'avait moins
que lui le sens de l'ineffable. Son style achev ne donnait point l'ide
de l'au del. On ne sent pas dans son histoire de _Spirite_ palpiter les
ailes invisibles. Dans _un Caractre_, l'impression de l'occulte est
beaucoup plus forte mais c'est surtout l'ide morale qui,  mon sens,
fait le prix du livre de M. Lon Hennique. Essayons de l'indiquer.

Agnor, marquis de Cluses, a pous dans les dernires annes de la
Restauration, Thrse de Montgrier, une fine et douce crature, qu'il
aime de toutes les forces de sa nature honnte, droite et bienveillante.
Ce marquis de Cluses a l'esprit mdiocrement tendu; le got petit, mais
dlicat, une belle candeur d'me et un coeur fidle. Il fut pieux envers
ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le
culte de la femme et le culte de son roi. Il est dsintress et plein
d'honneur. Petite tte et grand coeur, enfin c'est un caractre.
L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse
le regard et parle du pass: vieux meubles magnifiques, riches
tapisseries, toffes somptueuses. Il a meubl son chteau de Juvisy,
dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le
palais de la Belle au bois dormant. C'est l qu'aprs un an de mariage
sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe.
Mais le pauvre Agnor, tout  son veuvage, ne songe point qu'il est
pre. Il n'a pas seulement regard son enfant. Il vit enferm dans la
chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allume. Et l,
tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thrse. Sa tristesse
aiguise  la solitude, aux veilles, au jene est devenue
prodigieusement fine et pntrante. Pendant des jours et des jours il
pie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit
enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu  peu se colore. C'est elle! Et
il la voit parce qu'il a mrit de la voir. C'est cette belle ide que
M. Hennique a exprime magnifiquement et qui donne  tout son livre un
sens large et profond. ternelle vrit des antiques thogonies: le
dsir a cr le monde, le dsir est tout-puissant. Agnor le sait bien
maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.

Pour lui la parole de l'vangile, heureux ceux qui pleurent, s'est
ralise  la lettre. Il a got la consolation suprme de ceux qui,
comme Rachel, ne veulent point tre consols, de ces mes qui se
plongent perdment dans leur douleur avec une insatiable volupt et qui
retrouvent en elles-mmes ceux-l qu'elles pleurent, parce qu'elles les
y avaient mis tout entiers. Agnor a reconquis Thrse. Il la voit,
l'entend de nouveau, en rcompense de cet amour qui n'avait jamais
consenti  la perdre.

Aprs cette premire vision, cette reprise hroque sur la mort, se
droulent les phnomnes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le
silence, trois coups frapps sur un miroir, trois coups distincts,
tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs,
irrfragables tmoignages, pour les nerfs, d'une prsence occulte.

Puis, c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allume, qui fermement
traverse l'air tranquille d'une nuit d'aot, passe d'une crdence  la
tablette d'un secrtaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un
matin, mystrieusement apportes, fleurs nielles d'azur,  pistil
fantasque, fleurs naturelles inconnues, car les mes renouvellent, au
dire des spirites, le miracle de Dorothe, qui donna  ses bourreaux des
fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le
forant  crire sous sa dicte: C'est bien moi, Thrse, qui suis l.
Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul. Agnor avait pieusement
gard son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fianailles. Sans
cesse sur lui des caresses d'ange, des mains fluettes venant tout 
coup se modeler entre les siennes. Chimres, illusions, dites-vous?
Qu'importe! Agnor a vaincu la mort. Thrse est prs de lui. Voici
qu'une nuit il la revoit prs de son lit, belle, trange, le regard
triste, vivante de nouveau. Il l'appelle.

Il a bientt conscience qu'un corps aimant se glisse prs du sien,
brle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait,
insondable, comme si la morte, prise de piti, s'tait enfin laiss
corrompre. Mais cette fois, il a pch contre l'idal. Il a mconnu la
loi du mystre, le _noli me tangere_. Il est puni; le fantme s'est
vanoui, le laissant accabl de remords et de honte. C'est fini, elle ne
reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage
posthume, il se demande en vain quelle plante, l-bas, hors des
limites visuelles, contient le doux tre, femme sans tache, pouse
bnie, ange, amour!

Elle ne reviendra plus... Elle revient, elle a pardonn. Elle se
manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire
franchir au vivant un degr de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles:

L'poque approchant o te sera laiss le soin de me connatre sous
d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens  te sortir d'erreur,
 te faire un certain nombre de rvlations, afin que tu puisses les
conserver, les relire et ne point douter, en les voyant traces comme de
ma main.

Et elle lui communique un petit catchisme enfantin et d'une extrme
douceur, dans lequel les ides no-chrtiennes d'une Providence
universelle se mlent au dogme de la mtempsycose.

Depuis peu, la fille qu'elle a laisse sur la terre, et  laquelle
Agnor n'a pu s'attacher, a pous un M. de Prahecq. Un an aprs ce
mariage, comme, par une matine pure d'hiver, le veuf se promenait dans
le parc couvert de neige, sa canne crit malgr lui sur la page blanche
tendue  ses pieds cet avis mystrieux: Une fille va natre de Berthe.
Je ne m'appartiens plus.

Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M.
Hennique prend une suavit charmante, se pare de mignardises dlicieuses
et tristes, se revt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces
pages n'taient pas gtes  et l par des recherches d'art trop
capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-pre
pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fire, et qui ne
vivra pas, a inspir  M. Hennique des scnes ravissantes. L'enfant a
les yeux de Thrse, les mmes yeux de velours brun, le mme regard, un
teint pareil. Et le bon Agnor, frapp de cette ressemblance, mdite
les paroles tranges par lesquelles la morte a pris cong de lui et il
en conclut que Laure ne peut tre que Thrse rincarne. Autrement,
d'o lui viendrait ce regard brun, inoubli, que Berthe n'eut jamais?
Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit
avec les mes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a
fondu en un mme tre tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet tre
idal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui.

Voil, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est
pas l'oeuvre assurment d'une me vulgaire, c'est aussi un fait assez
notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des _Soires de
Mdan_, ait clbr avec un enthousiasme sympathique le triomphe de
l'idalisme le plus exalt.




LE POTE DE LA BRESSE[17]

M. GABRIEL VICAIRE


[Note 17: _maux bressans_, nouvelle dition.--La lgende de saint
Nicolas.]

La hache a clairci les paisses forts de la Bresse, o vivaient jadis
le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques chtaigniers
s'lvent encore au-dessus des haies vives qui sparent les champs et
les prairies. Le bois est devenu bocage. Son pre monotonie n'est pas
sans beaut. On peut aimer jusqu' la tristesse de ces tangs, couverts
de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et
qu'environnent de mlancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont ns
sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chrissent d'un grand
coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et
querelleurs comme les hros antiques, rudes au travail, lents, froids et
rsolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante;
partout elle a pour ses fils la beaut d'une mre. M. Gabriel Vicaire,
issu d'une vieille famille bressane, a chant avec amour son pays
d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne
chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unit,
doit tre clbre pour ses montagnes et ses valles, pour ses bois et
ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas
complte, si elle ne mlait  ses dogmes sacrs ces superstitions
charmantes qui donnent  tous les cultes la vie avec la grce. Le
patriotisme abstrait paratrait bien froid  certaines mes qui,
sensibles aux formes et aux couleurs, chrissent surtout de la terre
natale ce que leurs regards en peuvent embrasser.  ce propos, je me
rappelle une page vraiment belle et sincre, que M. Jules Lematre a
crite il y a trois ou quatre ans:

Quand j'entends, disait notre ami, dclamer sur l'amour de la patrie, je
reste froid, je renfonce mon amour en moi-mme avec jalousie pour le
drober aux banalits de la rhtorique qui en feraient je ne sais quoi
de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe
de la rive, la Loire tale et bleue comme un lac, avec ses prairies,
ses peupliers, ses lots blonds, ses touffes d'osiers bleutres, son
ciel lger, la douceur pandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays
aim de nos anciens rois, quelque chteau cisel comme un bijou qui me
rappelle la vieille France, ce qu'elle a t dans le monde, alors je me
sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle o j'ai
partout des racines si dlicates et si fortes.

Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je
senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec
mon sens littraire, s'accommode infiniment mieux des _maux bressans_
de M. Gabriel Vicaire que des _Chants du soldat_ de M. Paul Droulde.
M. Vicaire voit la Sane, comme M. Lematre voyait la Loire. Il l'aime
cette Sane qui reluit au matin sous un rideau de peupliers. Il aime

    L'enclos ensoleill, plein de vaches bressanes,
    D'o l'on voit devant soi les merles s'envoler.

Il aime d'un grand coeur son pays bressan:

     mon petit pays de Bresse, si modeste,
    Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste
    De l'esprit des aeux et des moeurs d'autrefois;
    J'aime les sons tranants de ton langage antique
    Et ton courage simple, et cette me rustique
    Qu'on sent frmir encore au fond de tes grands bois.

    J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles,
    Tes dimanches en ftes avec leurs jeux de quilles
    Et leurs mntriers assis sur un tonneau,
    Tes carrs de bl d'or qu'une haie environne,
    Tes vignes en hautains que jaunira l'automne,
    Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.

Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et
les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse
renouvele et dcolore. Le dpartement de l'Ain a oubli ses traditions
et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'o
pendait un voile de dentelle, le corset lac par devant, le tablier de
soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler  des Suissesses.
Les jeunes gens n'y chment plus les grandes ftes  la mode des aeux.
Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les
villages, demandant le droit de Dieu et recevant du pain et des
fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne clbrent plus la
fte des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et
les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage,
les arbres fruitiers sont mangs par les chenilles. Quand les nouveaux
poux rentrent  la maison, personne ne rpand plus sur eux des grains
de bl en signe d'abondance et de fcondit. La bonne femme qui veille
le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche,
 l'insu du cur, une pice de monnaie pour le grand voyage, et la jeune
mre ne glisse plus dans la main glace du petit enfant qui devait lui
survivre, une bille, un hochet, une poupe, pour adoucir au pauvre petit
les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mre, que les saints
innocents eux-mmes, que le cruel Hrode fit mourir dans leur premire
fleur, restent simples aprs leur glorification et jouent avec les
palmes et les couronnes de leur glorification.

    _Aram sub ipsam simplices,
    Palma et coronis luditis._

Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean,
peut-tre ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient
les hommes d'ge, selon le tmoignage de M. Charles Guillon. Voici cette
origine vnrable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux
domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience tait
grande. Ils lui jouaient beaucoup de mchants tours et ne parvenaient
pas  le mettre en colre. Un beau jour du mois de juin, comme il
faisait trs chaud, ils imaginrent d'allumer devant sa porte un grand
feu, semblable  celui devant lequel Pierre se chauffait avec les
servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en
se frottant les mains et dit: Voil qui est bien fait, mes enfants. Le
feu est bon en toute saison. Telle est l'origine des feux de la
Saint-Jean. La Bresse a semblablement oubli ses vieilles chansons; et
c'est sur les lvres des mendiants chenus et des vieilles dentes que
M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-mme recueille pniblement
les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de
la belle qui demande au rossignol la manire comment il faut aimer,
l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vtu
de toile comme un moulin  vent.

Les conscrits chantent-ils encore  Bourg la chanson des pauvres
rpublicains qui vont sur la mer combattre les Prussiens?

    Tout c' que je regrette en partant,
    C'est l' tendre coeur de ma matresse,
    Aprs l'avoir aime
    Et tant considre
    Dans tout's ses amitis,
    C'est  prsent qu'il me faut la quitter.

Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus
ces vieilles mlodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas
chang: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel
Vicaire, comme au temps o leur compatriote, le gnral Joubert, disait
des recrues de l'Ain: Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille,
mais sre, et, pour peu qu'ils soient anims, on peut compter sur leur
brillante imptuosit.

Ces vers de notre pote furent publis pour la premire fois il y a
environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle dition,
fort  propos pour me fournir un agrable sujet de causerie. Le recueil
s'appelle _maux bressans_. Vous savez que la ville de Bourg fait
commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de
Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achte, le jour du
march, non sans y avoir longtemps rv  l'avance, ce sont des maux
bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la
puret lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien ports,
font honneur  une belle fille, et la rendent brave pour danser le
dimanche  la vogue. Quand c'est le prtendant qui donne  sa
prtendue la croix ou l'agrafe maille, le bijou n'en a que plus de
prix:

    Certes, ce n'est pas grand' chose,
    Ce gage d'un simple amour;
    Un peu d'or et, tout autour,
    Du bleu, du vert et du rose.

    D'accord, messieurs, mais au cou
    De la gentille fermire
    Rien ne rit  la lumire
    Comme cet humble bijou.

M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblmes
de ses petits pomes paysans, d'une jovialit parfois attendrie. Et il y
a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux potiques. Le pote a
beaucoup de gots pour ses payses.  l'en croire, elles sont toutes
adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mre grand, Marie, Nanon,
dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font
 la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette,
Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourres, Annette, la rose
du pays bressan, voil ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore,
dont madame Barbecot, qui donne  boire le bon vin du cru, et la fille 
Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin,
c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent
bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur
fait point de mal.  l'en croire, il est aussi grand buveur et grand
mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrre et ami Maurice
Bouchor, il se rue en cuisine.

Il loue fort son compatriote le pote Faret, celui-l mme qui, au dire
de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant

    Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.

Et ce dont il le flicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir
bien rim, mais d'avoir beaucoup bu:

    Il ne te sert que d'avoir bu;
    Tout le reste est vaine fume.
    Puisque ton Pgase est fourbu,
    Il ne te sert que d'avoir bu.
    Adieu le joli clos herbu
    O tu baisais ta bien aime.
    Il ne te sert que d'avoir bu;
    Tout le reste est vaine fume.

Il nous apprend qu'on trouve chez la mre Gagnon un petit vin du cru qui
sent la fraise et le muscat. Il clbre, comme Monselet, mais avec plus
de grce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a
tu sans piti et qui ne montrera plus  tout venant son cher petit
groin rose, il se rjouit  l'ide du beau rveillon qu'on fera dans la
mtairie:

    Et, braves gens, que de joie,
    Lorsqu'on forme de boudin
    Ressuscitera soudain
    Le bon habill de soie!

Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est
symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays
de Bresse o les mariages se concluent le verre  la main, o les
enterrements sont suivis d'un repas o l'on clbre, en vidant les
bouteilles, les vertus du dfunt. Bien mieux: il est visible que cette
goinfrerie idale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre
nourricire. C'est pour tout dire, la dbauche du sage Rabelais. M.
Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'ides. C'est un grand
rveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est
triste, il l'avoue:

    C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.

Et voici que tout  coup son rire s'teint. Il pleure la pauvre Lise,
qui vient de trpasser. La pauvre Lise avait risqu son me dans les
vogues, en dansant avec les garons, au son de la vielle et de la
cornemuse. Ces danses, yeux baisss, bras pesants, pieds lourds, n'ont
rien,  ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emport. Mais c'est une
ide chrtienne et peut-tre consolante, qu'on peut se damner partout et
qu'il est aussi facile aux bergres qu'aux duchesses d'offenser le dieu
jaloux et de pcher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand
danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.

    Elle est au milieu de l'glise
    Sur un trteau qu'on a dress.

    Elle est en face de la Vierge,
    Elle qui pcha tant de fois.

     ses pieds fume un petit cierge
    Dans un long chandelier de bois.

    Seul,  genoux, prs de la porte,
    Je regarde et n'ose entrer.

    Je pense aux cheveux de la morte
    Que le soleil venait dorer;

     ses yeux bleus de violette
    Si doux alors que je l'aimais

     sa bouche, aujourd'hui muette,
    Et qui ne rira plus jamais.
    ...............................
    Dis-moi, pauvre me abandonne,
    As-tu dj vu le bon Dieu?

    Au puits d'enfer es-tu damne?
    As-tu mis la robe de feu?
    ...............................
    S'il ne te faut qu'une neuvaine
    Pour sortir du mauvais chemin,

    Pour vtir la cape de laine,
    Je n'attendrai pas  demain.

    Traversant forts et rivires,
    Les pieds saignants, le coeur navr

     Notre-Dame de Fourvires,
    Pnitent noir, je m'en irai.
    ................................
    Je lui donnerai pour sa fte,
    Manteau d'hiver, manteau d't;

    Et quand viendra la grande foire,
    Je veux offrir  son Jsus

    Un moulin aux ailes d'ivoire
    Pour qu'il rie en soufflant dessus.

Le pote qui s'est fait une me rustique comprend, partage quand il
veut, la foi des simples. Le cur de son village, bon homme, pas trs
savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrtien, M.
Vicaire se rjouit de voir tous les paroissiens couter docilement la
parole de vie:

    Voici la mre Jeanne au premier rang des femmes;
    Aprs tant de vaillants combats, d'obscur labeur,
    Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles mes,
    D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.

Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rves et de
troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et
pour l'amiti. Il a  et l exprim discrtement, avec une sorte de
pudeur, son attachement  ses amis. Ne dit-il pas dans son _Rve de
bonheur_?

    Vtu du sarrau bleu, coiff du grand chapeau,
    Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,
    Attrapant chaque jour une rime au passage.
    Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis
    Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,
    Tous au mme soleil, comme on serait  l'aise!
    Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise.
    ......................................

Ces vers et surtout la petite pice qui finit ainsi: Ce qui ne change
pas en moi, c'est l'amiti, me font songer, malgr moi,  l'loge que
fait Xnophon de deux gnraux grecs qui prirent par trahison chez les
Perses.

Agias d'Arcadie et Socrate d'Achae furent mis  mort. Irrprochables
envers leurs amis, ils ne furent jamais traits de lches dans le
combat. Tous deux taient gs d'environ trente-cinq ans..

Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans tre mu!

Nous avons vu ce qu'tait M. Gabriel Vicaire, pote de la Bresse. Nous
l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis
quelques annes, il va cherchant la fleur d'or des lgendes. Il a mis
bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille
France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. Cette
tentative, a dit justement M. Paul Sbillot, dmontre que, si nous
n'avons pas le trsor des pomes populaires de nos voisins, c'est la
faute, non du gnie de notre idiome, mais des potes qui ont ddaign
cette source d'inspiration.

Ce pome de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus
suave que les vers qui reprsentent les trois petites victimes dont le
saint vque a miraculeusement conserv l'existence dans le vieux saloir
qui devait tre leur cercueil:

    La mort n'a pas fltri cette fleur d'innocence;
    Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
    Le songe de leur vie est  peine achev
    Et sur leur bouche encor flotte un dernier _Ave_.

Saint Nicolas aime les enfants et les potes, qui sont les uns et les
autres pleins d'innocence. Il se rend  leurs prires. Il a inspir des
vers adorables  M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune,
et il venge les offenses faites  son nom. Je n'en veux pour preuve que
l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.

Dans la ville de la Charit-sur-Loire florissait jadis un monastre
plac sous le vocable de la Sainte-Croix. La fte de saint Nicolas tant
proche: Quel office chanterons-nous? demandrent les moines au prieur.
Nous avons un grand dsir de chanter l'office propre de ce grand saint
Nicolas. Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on
ne le chantait pas  Cluny. Les moines allgurent qu'ils n'taient
point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncrent dans le
propos de chanter le propre du bienheureux vque de Myre. Pour leur en
ter l'envie et les ramener  l'obissance, le prieur leur fit donner la
discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit tant venue
et dom prieur s'tant couch sur son lit, il vit entrer dans sa cellule
saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la
discipline  son tour et ainsi l'obligea  entonner l'antienne qu'il
n'avait pas voulu permettre qu'on chantt. Le fouet aidant, le prieur
chanta si haut et si clair que les religieux, rveills au bruit,
accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de
fort mchante humeur. Le lendemain il reconnut,  la douleur qu'il
ressentait tout le long du dos, la ralit des visions de la nuit; mais
il s'imagina qu'il avait t fouett par ses moines. Cette opinion
prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il t mieux inspir
que le prieur de la Croix!




LE BARON DENON[18]


[Note 18: _Point de lendemain_, conte (par le baron Denon) illustr de
treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, diteur.]

Il y avait  Paris, sous le rgne de Louis XVIII, un homme heureux.
C'tait un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui
porte aujourd'hui le numro 9 et dont le rez-de-chausse est
actuellement occup par le docte Honor Champion et sa docte librairie.
La tranquille faade de cette demeure, perce de hautes fentres
lgrement cintres, rappelle, dans sa simplicit aristocratique, le
temps de Gabriel et de Louis. C'est l qu'aprs la chute de l'Empire,
Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien
attach d'ambassade, ancien directeur gnral des beaux-arts, membre de
l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Lgion d'honneur, s'tait
retir avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rang dans des
armoires, faites par l'bniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les
bronzes antiques, les vases peints, les maux, les mdailles recueillies
pendant un demi-sicle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant
au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons taient
suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le
portrait de Molire par Sbastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo,
des Guerchin, fort estims alors. L'honnte homme qui les conservait
avait beaucoup de got et peu de prfrences. Il savait jouir de tout ce
qui donne quelque jouissance.  ct de ses vases grecs et de ses
marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du
Japon. Il ne ddaignait mme pas l'art des temps barbares. Il montrait
volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de
pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames  qui
Canova avait enseign toutes les suavits de la plastique. Denon
s'tudiait  classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique
et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout,
il trompait l'ge en formant de nouveaux desseins. Il tait trop un
homme du XVIIIe sicle pour ne point faire dans ses riches collections
la part du sentiment. Possdant un beau reliquaire du XVe sicle,
dpouill sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques
nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'tait
point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que
lui pour comprendre l'asctisme chrtien. Les moines ne lui inspiraient
que du dgot. Il tait n trop tt pour goter, en dilettante, comme
Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pnitence. Son profane
reliquaire contenait un peu de la cendre d'Hlose, recueillie dans le
tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Ins de Castro,
qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadme; quelques brins
de la moustache grise de Henri IV, des os de Molire et de La Fontaine,
une dent de Voltaire, une mche des cheveux de l'hroque Desaix, une
goutte du sang de Napolon, recueillie  Longwood[19].

[Note 19: _La relique de Molire du cabinet du baron, vivant Denon_, par
M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignres, 1880, pp. 11 et 12.]

Et sans chicaner sur l'authenticit de ces restes, il faut convenir que
c'tait bien l les reliques chres  un homme qui avait beaucoup aim
en ce monde la beaut des femmes, assez compati aux souffrances du
coeur, got en dlicat la posie allie au bon sens, estim le courage,
honor la philosophie et respect la force. Devant ce reliquaire, Denon
pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se
fliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner 
tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sve bourguignonne, n sur
cette terre lgre du vin o les coeurs sont naturellement joyeux, il
avait sept ans, quand une bohmienne qu'il rencontra sur un chemin lui
dit sa bonne aventure; Tu seras aim des femmes; tu iras  la cour; une
belle toile luira sur toi. Cette destine s'accomplit de point en
point; Denon alla tout jeune chercher fortune  Paris. Il frquentait
les coulisses de la Comdie-Franaise et toutes les actrices raffolaient
de lui. Elles voulurent jouer une comdie qu'il avait faite pour elles
et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur
le passage du roi.

[Note 20: _Le bon pre_, comdie, Paris, 1769, in-12.]

--Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV.

--Vous voir, sire.

Le roi lui accorda l'entre des jardins. Sa fortune tait faite. Il
devint bientt le matre  graver de madame de Pompadour qui s'amusait 
tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-mme et
gravait trs joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait.
Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de
la chambre. Il lui disait  tout vnement:

--Contez-nous cela, Denon.

Et comme Shhrazade, Denon contait toujours, mais ses contes taient
d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que,
plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Aprs la mort de la
marquise, il se fit envoyer  Saint-Ptersbourg, puis  Stockholm, comme
attach d'ambassade; enfin,  Naples, o il resta, je crois, sept ans.
L il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle socit. On
peut se le figurer, jeune, d'aprs un portrait  l'eau-forte o il s'est
reprsent un crayon  la main, sous une architecture  la Piranse. Son
chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau
vnitien, son air souriant et rveur lui donnent l'air de sortir d'une
fte de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un
peu retrouss, carr du bout, les narines friandes, la bouche en arc et
creuse aux coins, les joues rondes, il respire une gaiet aimable et
fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de
nombreuses planches dans la manire de Rembrandt et mme il fut reu de
l'Acadmie de peinture sur l'envoi d'une _Adoration de bergers_, qu'on
dit mdiocre.  ses grandes planches d'aprs le Guerchin ou Potier on
prfre aujourd'hui les compositions de style familier o il montra son
esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le
_Djeuner de Ferney_ est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il
s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se prsenta  Ferney
et, comme on hsitait  le recevoir, il fit dire au philosophe qu'tant
gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'tait traiter
Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous
parlons, o Voltaire apparat si vivant et si trange sous sa coiffe de
nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en
culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie o il gote en
dlicat la grce des femmes et la splendeur des arts. La Rvolution
clate. Il ne s'meut gure et dessine sous les orangers.

Tout  coup il apprend que son nom est sur la liste des migrs, que ses
biens sont mis sous squestre. Il n'hsite pas. Ce voluptueux n'a jamais
craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de
se fier en son adroite audace.

 peine est-il  Paris qu'il a mis David dans ses intrts et gagn les
membres du Comit de salut public. On lui rend ses biens; on lui
commande des dessins de costumes. Il est aim, protg, favoris, comme
aux jours de la marquise.

Et le voil traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant
rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal
rvolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait
mordant, les accuss, les condamns. Aujourd'hui Danton, calme dans sa
vulgarit robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier tonn.
Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prts par M. Auguste Dide,
figuraient  l'exposition de la Rvolution organise par M. Etienne
Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne
peut les oublier, tant ils ont de vrit et d'expression, tant ils sont
frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des
protecteurs qu'il ne regretta point. La bohmienne lui avait prdit
l'amiti des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait t aim, il
avait t favoris. La bohmienne lui avait annonc enfin une toile
clatante. Cette dernire promesse devait s'accomplir aussi. L'toile se
levait sur l'heureux dclin de cette vie fortune. En 1797, il
rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune gnral qui
demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient  la
main. Le gnral remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa
grce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amiti de Bonaparte.

Il plut tout de suite  Josphine et devint de ses familiers. L'anne
suivante, comme il tait dans le cabinet de toilette de la crole, se
chauffant  la chemine, car l'hiver durait encore:

--Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expdition d'gypte?

Les savants de la commission taient dj en route. La flotte devait
mettre  la voile dans quelques jours.

--Serai-je matre de mon temps et libre de mes mouvements?

On le lui promit.

--J'irai.

Il tait g de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra
une intrpidit charmante. Le portefeuille en bandoulire, la lorgnette
au ct, les crayons  la main, au galop de son cheval, il devanait les
premires colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la
troupe le rejoignt. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis
avec la mme tranquillit que s'il et t paisiblement assis  sa
table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expdition
remontait le Nil, il aperut des ruines et dit: Il faut que j'en fasse
un dessin. Il obligea ses compagnons  le dbarquer, courut dans la
plaine, s'tablit sur le sable et se mit  dessiner. Comme il achevait
son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relve la
tte, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme.
Il saisit son fusil dpos  terre, envoie  l'Arabe une balle dans la
poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.

Le soir, il montra son dessin  l'tat-major. Le gnral Desaix lui dit:

--Votre ligne d'horizon n'est pas droite.

--Ah! rpond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tir trop tt.

 deux ans de l il tait nomm par Bonaparte directeur gnral des
muses. On ne peut refuser  cet habile homme le sens de l'-propos et
l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitt sans regret le
talon rouge pour les bottes  peron. Courtisan d'un empereur  cheval,
il suivit de bon coeur son nouveau matre dans ses campagnes, en
Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des mdailles
 Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au
milieu des batailles sous les yeux de Csar et charmait les vtrans de
la Grande Arme par son mpris lgant du danger.  Eylau, l'empereur
vint lui-mme le tirer du plateau balay par la mitraille.

Il n'avait presque point quitt l'empereur pendant la campagne de 1805;
 Schoenbrunn il eut l'ide de la colonne triomphale qui s'leva bientt
sur la place Vendme. Il en dirigea l'excution et surveilla
soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui
tourne autour du fut de bronze. C'est  un peintre, et  un peintre
obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait rgl
lui-mme toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les
figures manquent de vie et de vrit: mais c'est un petit inconvnient,
puisqu'on ne les distingue pas  la hauteur o elles sont places et
qu'on n'en peut voir les dtails que dans la gravure en taille douce
d'Ambroise Tardieu[21].

[Note 21: _La colonne de la Grande Arme, grave par Tardieu_, s. d.,
in-8, avertissement.]

En 1815, Denon rsista vainement aux rclamations des allis qui mirent
la main sur le Louvre enrichi des dpouilles de l'Europe. Ce muse
Napolon, trophe de la victoire, fut imprieusement rclam: il fallut
tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le
savait: car il n'tait point homme  nourrir de folles illusions. Mais
il s'honora en tenant tte aux rclamants arms. Quand l'tranger
emballait dj statues et tableaux, M. Denon ngociait encore. Ami des
arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva
rien, mais il se montra honnte homme, ce qui est bien quelque chose. Il
fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des ngociateurs allis.

Et quelles sympathies pouvaient se refuser  ce galant homme? Il ne
dplaisait pas au roi, et il ne tenait qu' lui d'achever dans la faveur
de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de matres
divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure,
l'instinct de ne jamais forcer la destine. Il garda son poste au Louvre
tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art  disputer aux puissances.
Puis quand la dernire toile, le dernier marbre fut emball, il remit sa
dmission au roi[22].

[Note 22: _Le Louvre en 1815_, par Henry de Chenevires, _Revue Bleue_,
1889, nos 3 et 4.]

 partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de
vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aim, causeur plein de
jeunesse, il reoit toutes les clbrits de la France et du monde dans
son illustre retraite du quai Voltaire.

L'ge a blanchi la soie lgre de ses cheveux et creus son sourire dans
ses joues. Il est le septuagnaire charmant que Prud'hon a peint dans le
beau portrait conserv au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une
espce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin,
parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrtes les plaisirs
de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour  tour la cour
de Louis XV et le Comit de salut public.

Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui
rend visite, tranant avec elle sir Charles, son mari, grave et
silencieux.

M. Denon montre  la jeune enthousiaste les trsors de son cabinet. Elle
admire ple-mle les vases trusques, les bronzes italiens et les
tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses
l'enchantent. Tout  coup elle dcouvre dans une vitrine un petit pied
de momie, un pied de femme.

--Qu'est-ce cela?

Et le vieillard lui apprend qu'il a trouv ce petit pied dans la
ncropole tant de fois viole de la Thbes aux Cent Portes.

--C'tait sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un tre
charmant, dont la chaussure n'avait jamais altr les formes et dont les
formes taient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une
faveur et faire un amoureux larcin dans la ligne des Pharaons[23].

[Note 23: _Voyage dans la basse et la haute gypte, pendant les
campagnes du gnral Bonaparte_, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II,
pp. 244, 245.]

Et il s'anime  l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la
courbure lgante du cou-de-pied, la beaut des ongles teints de henn,
comme en sont teints encore les pieds des modernes gyptiennes. Et
suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigne
qu'il a connue  Rosette.

Sa maison tait en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de
Rosette sont troites, nous emes bien vite fait connaissance. Marie 
un _roumi_,[24] elle savait un peu d'italien. Elle tait douce et jolie.
Elle aimait son mari, mais il n'tait pas assez aimable pour qu'elle ne
pt aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'tais le
confident de ses chagrins: je la plaignais.

[Note 24: Denon, _loc. cit._, t. I, pp. 149, 150.--On me pardonnera,
pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la
bouche de Denon, ce qu'en ralit j'ai trouv dans sa relation.]

La peste se dclara dans la ville. Ma voisine tait si communicative
qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son
dernier amant et la donna fidlement  son mari: Ils moururent tous
trois. Je la regrettai; sa singulire bont, la navet de ses
dsordres, la vivacit de ses regrets m'avaient intress.

Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine  l'autre, promenant parmi les
dbris des temps sa tte vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu
au mur, le masque en pltre de Robespierre.

--Le monstre! s'crie-t-elle.

Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut
un matre qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napolon.
Il conte  la belle indigne comment il s'est rencontr une nuit avec le
dictateur. Il tait charg de dessiner des costumes. On lui manda de se
prsenter, pour cet effet, devant le comit qui s'assemblait aux
Tuileries  deux heures du matin.

Je me rendis au palais  l'heure dite. Une garde arme veillait dans
les antichambres  peine claires. Un huissier me reut, puis
s'loigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule
lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement
de Marie-Antoinette, o, vingt ans auparavant, j'avais servi comme
gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la
coupe amre du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme
s'avana vers le milieu du salon. Mais, apercevant un tranger, il
recula brusquement: c'tait Robespierre.

 la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son
sein, comme pour y chercher une arme cache. N'osant lui parler, je me
retirai dans l'antichambre o il me suivit des yeux. J'entendis qu'il
agitait violemment une sonnette place sur la table.

Ayant appris de l'huissier accouru  cet appel qui j'tais et pourquoi
je venais, il me fit faire des excuses et me reut sans tarder. Pendant
tout l'entretien, il garda dans ses manires et dans ses paroles un air
de grande politesse et de crmonie, comme s'il et voulu ne pas se
montrer en arrire de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la
chambre. Il tait vtu en petit matre; son gilet de mousseline tait
bord de soie rose.

Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout
crire fidlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la
coutume de tous ceux qui crivent des Mmoires.

Avant de prendre cong, elle veut tmoigner  M. Denon toute son
admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de
connaissances.

--Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup tudi dans votre jeunesse?

Et M. Denon lui rpond:

--Tout au contraire, milady, je n'ai rien tudi, parce que cela m'et
ennuy. Mais j'ai beaucoup observ, parce que cela m'amusait. Ce qui
fait que ma vie a t remplie et que j'ai beaucoup joui[25].

[Note 25: _La France_, par lady Morgan; traduit de l'anglais, par A. I.
B. D. Paris, 1817, t. II, pp. 307 et suiv.]

Ainsi le baron Denon fut heureux pendant plus de soixante-dix ans. 
travers les catastrophes qui bouleversrent la France et l'Europe et
prcipitrent la fin d'un monde, il gota finement tous les plaisirs des
sens et de l'esprit. Il fut un habile homme. Il demanda  la vie tout ce
qu'elle peut donner, sans jamais lui demander l'impossible. Son
sensualisme fut relev par le got des belles formes, par le sentiment
de l'art et par la quitude philosophique; il comprit que la mollesse
est l'ennemie des vraies volupts et des plaisirs dignes de l'homme. Il
fut brave et gota le danger, comme le sel du plaisir. Il savait qu'un
honnte homme doit payer  la destine tout ce qu'il lui achte. Il
tait bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais quoi
d'obstin, d'extrme, cet amour de l'impossible, ce zle du coeur, cet
enthousiasme qui fait les hros et les gnies. Il lui manqua l'au del.
Il lui manqua d'avoir jamais dit: Quand mme! Enfin, il manqua  cet
homme heureux l'inquitude et la souffrance.

En descendant l'escalier du quai Voltaire, la jeune Irlandaise, qui
avait beaucoup sacrifi  la patrie et  la libert, murmura ces
paroles:

Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour
aucune cause.

Elle avait touch le dfaut de cette existence heureuse[26].

[Note 26: J'ai pass une grande partie de mon enfance et de mon
adolescence dans cette maison o Denon, un demi sicle auparavant,
coulait sa vieillesse lgante et orne. J'ai gard un souvenir charm
de ce beau quai Voltaire, o j'ai pris le got des arts, et c'est pour
cela peut-tre que j'ai si grande envie d'tudier en dtail la vie et
l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir.
En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents indits,
qu'elle ne veuille point employer elle-mme, je lui serais infiniment
oblig de m'en faire part.]

Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons raviv sa mmoire 
propos d'un petit conte intitul: _Point de lendemain_ que la librairie
Rouquette vient de rimprimer  peu d'exemplaires, avec de jolies
gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce
conte, qui est un bijou, est peut-tre un bijou indiscret qu'il faut
laisser sous la clef fidle des armoires de nos honntes bibliophiles.
Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel
diteur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ 
Denon ou  Dorat.

Ce lger chef-d'oeuvre est, assurment de Vivant Denon. Je m'en rapporte
sur ce point  Qurard et  Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M.
Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce
sont l de grandes autorits.




MAURICE SPRONCK[27]


[Note 27: _Les Artistes littraires.--tudes sur le XIXe sicle_.
(Calmann Lvy, diteur).]

Dans un livre intitul _les Artistes littraires_, M. Maurice Spronck
tudie quelques excellents crivains du XIXe sicle qui ne cherchrent
jamais dans la parole crite autre chose qu'une forme du beau et dont
les oeuvres furent conues d'aprs la thorie de l'art pour l'art.

Thophile Gautier apporta le premier le prcepte et l'exemple. C'est
aussi ce matre placide que M. Maurice Spronck tudie le premier. Puis
il interroge tour  tour les crivains artistes qui parurent presque en
mme temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de
leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond
et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Thodore de
Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour
et prit leur vie entire, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les
autres les ont prcds dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice
Spronck les a tous examins avec la froide svrit de la science et, ne
prenant souci que de la vrit, il a trait les vivants comme les morts.
Cette vertu est peut-tre excessive. M. Maurice Spronck, qui est en
pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est
d'une me honnte d'aller droit  la vrit. Mais sommes-nous jamais
srs de l'atteindre, cette divine vrit? Craignons que, dans notre
course trop emporte  sa poursuite, il ne nous arrive de blesser
involontairement les admirateurs d'un vieux matre. Et puis, il y a tant
de manires de dire ce qu'on pense! La plus rude faon n'est pas
toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck
nous a inspir ces rflexions. Mais il faut considrer que la critique
de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte
ces planches d'corchs dont parle M. Bourget dans une de ses prfaces.
Or, les corchs n'offrent en eux-mmes rien de flatteur. M. Maurice
Spronck appartient  l'cole de la critique scientifique o, ds ses
dbuts, il prend  la suite de M. H. Taine, le matre incontest, un
rang de pril et d'honneur. Ces anatomistes de l'me sont exempts des
faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la
pense.

Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur
d'avoir trouv tout de suite le genre qui convenait  son temprament.
Il tait dou pour ces tudes physiologiques et pathologiques des
fonctions de l'me, et destin  professer dans ces cliniques du gnie
qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation
pntrante et froide, des mthodes sres.

Ces cliniciens ns sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne
connaissait rien de plus beau qu'une belle fivre typhode. M. Maurice
Spronck a du got pour les affections rares ou profondes de
l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beaut dans les
troubles de la pense; il se montre fort agile  diagnostiquer la
nvrose des grands hommes, et je le souponne mme de dcrire avec une
sorte de plaisir les symptmes les plus alarmants et les lsions les
plus horribles des sujets qu'il admire.

Reconnaissons pourtant que les littrateurs qu'il tudie comme les plus
parfaits reprsentants de l'art dans la seconde moiti du XIXe sicle,
sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractres
communs, dont le plus saillant est peut-tre le trouble profond des
nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais
Flaubert, on le sait, tait pileptique. Baudelaire est mort atteint
d'aphasie, Jules de Goncourt a succomb tout jeune  la paralysie
gnrale. Pour les autres, en qui la nvrose est moins caractrise, M.
Maurice Spronck se plat encore  rvler sur quelque point la lsion
cache. C'est ainsi que, ds son premier chapitre, il rattache  la
physiologie morbide un des caractres les plus gnraux de l'esthtique
actuelle, ce trait qu'il appelle _le got de la transposition_. Cette
tendance--c'est lui-mme qui parle--consiste  intervertir les rles, 
appliquer de force, en dpit de la logique, les attributs d'un genre 
tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La
musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrte,
exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des
attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements
semblables, se laisseront dvier de leur destination primitive et
abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les
tudes de moeurs ou les symboles philosophiques. La littrature, loin
d'viter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et
nous aurons de prtendus tableaux, des statues, des mlodies, o les
diffrents vocables, selon leur phontique, leur contexture et la
disposition qui leur sera donne, devront remplacer les couleurs, le
marbre ou les notes de la gamme.

En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets
musicaux par un mlodieux arrangement des syllabes n'est ni trs
extraordinaire, ni mme tout  fait nouveau. On en trouverait des
exemples dans toutes les littratures. Ce soin, M. Spronck commence  le
trouver suspect quand Thophile Gautier proclame que son seul mrite
consiste  tre un homme pour qui le monde visible existe et lorsque
MM. de Goncourt dfinissent l'oeil le sens artiste de l'homme.
L'indice de la lsion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert.
Il s'agit l d'une affection observe et dcrite par la neurologie sous
le nom d'_audition colore_ et qui consiste en ce que deux sens
distincts sont simultanment mis en activit par une excitation produite
sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de
la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractristique et
constante pour la personne possdant cette proprit chromatique[28].
Cette affection, M. Spronck en reconnat les caractres chez l'crivain,
selon lui, le plus achev de notre littrature, celui qui disait:

J'ai la pense, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une
nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque
chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'ide d'un ton,
cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire,
l'aventure d'un roman, a m'est bien gal.

[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrs mdical_ du 10 dcembre 1887).]

Il est impossible de ne pas relier par la pense cet aveu du bon Gustave
Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des
vocables. Cette fois, il n'y a pas  s'y tromper; nous tenons la nvrose
et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.

M. Maurice Spronck ne dit point que le gnie est une des formes de la
nvrose; mais il semble bien qu'il travaille  le dmontrer. Dans son
tude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte
d'excellentes, il ne lui a t que trop facile de signaler les
incohrences d'un esprit volontairement hallucin, pris de l'artificiel
avec une sorte d'apptit maladif, attir vers le mal par un got
dsintress, et mourant  quarante-sept ans pour avoir cultiv son
hystrie avec jouissance et terreur.

Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthsie de la sensibilit
et aussi un trait commun  plusieurs de leurs contemporains et bien
trange chez des petits-fils de Jean-Jacques, ns en plein romantisme:
l'horreur de la nature.

Ils disent:

La nature pour moi est ennemie.

... Rien n'est moins potique que la nature.

C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misre et ce cynisme de
matire, le voile, l'image, le symbole; la spiritualit ennoblissante.

Ainsi la nature dchue n'est plus le modle de toute beaut, la source
de tout bien, la consolatrice des misres et des hontes de l'humanit.
Cette dchance  laquelle, ne craignons point de le dire, la
philosophie et la science modernes consentent avec une grave mlancolie,
n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes pris de
vrit et tout frmissants de sensations vives, de perceptions nettes,
de visions immdiates, enfin ivres, furieux et frntiques de naturel,
renversant le sentimentalisme sculaire. C'est en regardant l'homme
qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.

Le mme instinct inspire  Baudelaire, moins intelligent mais plus
tourment, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne
vers ces contrastes violents que n'a jamais la ralit nue, l'incline 
ces recherches pnibles et troublantes de crations dues tout entires
 l'art et d'o la nature est compltement absente.

M. Maurice Spronck nous le montre non content d'avoir construit des
univers fantaisistes  ct du ntre, s'ingniant encore  dtruire le
rel, tout au moins  le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de
ses principes, dclarant que la femme est naturelle, donc abominable,
lucubrant avec un got singulier une thorie du maquillage auquel il
dsigne pour objet non pas de corriger les rides d'un visage fltri et
de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner  la beaut le
charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature.

Ce n'est pas que cela mme soit bien choquant. Il ne faut jamais compter
sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle
n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la har, car
elle n'est point hassable. Elle est tout. C'est un grand embarras que
d'tre tout. Cela empche d'avoir du got, de la finesse, de l'agrment,
de la dlicatesse et de l'-propos. Cela empche aussi d'avoir des ides
ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable.
Dans notre intrt et pour notre repos, pardonnons  cette nature le mal
qu'elle nous fait par mgarde et par indiffrence. Ainsi, dit-on,
faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il tait physicien. Il pardonnait 
la nature; cette clmence adoucit les souffrances de ses derniers jours.
Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'taient de bons
physiciens, occups, comme M. Fagon,  tiqueter les plantes mdicinales
du Jardin du Roi. On gote  faire des tiquettes une douceur qui se
rpand dans tout l'tre, tandis qu' forger des vers,  assembler des
mots, au contraire, on respire d'cres et sombres vapeurs qui dsolent
toute l'conomie animale. Malades, nos artistes de lettres ont rpandu
sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier,
Baudelaire, les frres Goncourt, Flaubert proclament que la vie est
mauvaise.

Seul, un cinquime se lve et nous dit: Dans cette vie qui vous semble
amre, je n'ai vu que des coupes d'or couronnes de roses, des ceintures
flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-pote. Amis,
coutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.

Ainsi parle le cinquime pote. Mais ingrats que nous sommes,  Maurice
Spronck, nous lui rpondons: Pote riche et facile, heureux Thodore de
Banville, vous tes le plus mlodieux des chanteurs. Mais votre joie
nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas
nous rconcilier avec la nature. Vous nous la montrez lgre. Nous
l'aimons mieux froce. Que cela est injuste!

Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congdie
le pote de la lumire et de la joie, le doux rossignol des Muses. En
rsum, le livre solide et srieux de M. Maurice Spronck, cette tude
mthodique fortement documente, savante, profonde, laisse le lecteur
sous une impression de tristesse et d'inquitude. En fermant le livre,
on songe:

--Ainsi donc, le mal qui clate aujourd'hui couvait depuis plus de
trente ans. La nvrose, la folie qui envahit la jeune littrature tait
en germe dans les oeuvres encore belles, si sduisantes, et qui
semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.




UNE FAMILLE DE POTES[29]

BARTHLMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR


I

[Note 29: _Posies_ de Barthlmy Tisseur, _Posies_ de Jean Tisseur,
recueillies par ses frres, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca
Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariton. _Josphin
Soulary et la pliade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariton a beaucoup
fait pour les lettres lyonnaises.]

Il y eut  Lyon, quatre frres Tisseur, Barthlmy, Jean, Alexandre et
Clair. Trois d'entre eux sont potes et le quatrime, Alexandre, a un
vif sentiment de la posie et de l'art. Ils vcurent modestes et honors
dans leur ville. Barthlmy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant
le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrtaire de la chambre de
commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est
architecte. C'est le meilleur pote de cette rare famille. Il a crit
avec une abondante simplicit la vie de son frre Jean. Celui-ci avait,
dans ses vieux jours, commenc la biographie de Barthlmy, laquelle fut
termine par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme
exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux,
de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des
personnages illustres. Les mes ont une fleur que la gloire efface. Ces
rcits fraternels touchent par un air de vrit, et si parfois la
louange y coule trop abondamment, on se plat  la voir ainsi rpandue
par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il
faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait
que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes.
C'est l que les temps et les lieux se peignent avec fidlit; c'est par
l qu'on pntre le coeur des choses humaines.

L'an des frres Tisseur, Barthlmy, naquit  Lyon au moment o la
Grande Arme prissait en Russie. Imptueux et mlancolique, ce fut un
enfant du sicle. Toutes les aspirations de la France romantique et
librale gonflaient son coeur. De frle apparence, petit, myope, il
portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire
dans les moments de colre. Et ce qui l'irritait, c'tait la vulgarit,
la mdiocrit, le juste milieu, enfin le train ordinaire des choses.
La soif de l'idal le dvorait. Il aspirait au jour prochain de
l'mancipation des peuples et de la fraternit universelle. Il croyait
au progrs indfini. Par un beau jour de sa vingtime anne, comme il
allait d'Aix  l'tang de Berre, ardent, gnreux, ivre du thym des
collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante
d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune  cinq collets, et
tait homme de bien. Celui-ci, tout merveill, lui demanda:

--tes-vous ngociant?

--Non point, rpondit Barthlmy.

--Artiste?

--Pas davantage.

L'homme au carrick rflchit un moment, puis:

--Vous n'tes point artiste, dit-il. En ce cas, vous tes Polonais. Ne
vous en cachez point. J'aime les Polonais.

Et il n'en voulut pas dmordre. En dpit de toutes les dngations, il
persista  tenir Barthlmy pour un brave Polonais.

En un certain sens, l'homme au carrick ne se trompait pas. Il y avait du
polonais dans Barthlmy Tisseur. Il y avait du polonais dans toute la
jeunesse d'alors.

Les lettres crites par Barthlmy  ses frres pendant ses promenades
romantiques de la vingtime anne en Provence rvlent une me d'une
puret ardente, pleine de posie et de vague. Ses adieux  la ville
d'Arles, qu'on nous a conservs, donnent l'ide d'un Edgar Quinet
adolescent:

    Adieu, petite valle de Josaphat, terre imprgne de cendres et
    de larmes humaines, toi qui runis Rome et le moyen ge; toi
    dont les femmes sont si belles, fille aime de Constantin, si
    mlancolique sous le ciel flamboyant du Midi, toi qui serais
    avec tes ruines et tes tombeaux le thtre le plus sublime de
    l'amour. Adieu! adieu! Aliscamps; dormez, ombres dsoles.

Comme il se trouvait  Aix, il rencontra au thtre un jeune homme
chevel, l'oeil sombre, le front inspir. C'tait Victor de Laprade.
Ils parlrent naturellement de la posie et de l'art. Aprs quelques
minutes d'entretien, ils s'aimaient de toute leur me. Ils avaient ml
leurs enthousiasmes. Ils avaient rcit des vers. Barthlmy ple, les
cheveux en coup de vent, avait sans doute expos avec une ardeur candide
sa thorie de l'inspiration. Il avait dit:

On ne fait pas de vers; en ralit ils reposent de toute ternit sous
l'oeil de Dieu, dans l'urne de l'absolu; le grand pote est celui qui a
la main heureuse et qui rencontre les bons; il serait impossible  Dieu,
 nous, de les refaire.

Laprade avait rpondu trs probablement par les accents d'un panthisme
grandiose. Et ils se comprenaient: En ce temps-l Dieu expliquait tout.
Depuis, quelques-uns ont remplac Dieu par le protoplasma et par la
cellule germinative. Et les voil satisfaits. C'est un grand soulagement
que de changer de temps  autre le nom de l'inconnaissable.

Il faut rendre cette justice aux parents de Barthlmy Tisseur, qu'ils
renoncrent  le destiner au ngoce ou  l'industrie. Ils rsolurent
d'en faire un avocat et l'envoyrent tudier le droit  Paris.

Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait
rue des Fosss-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur
battait  la pense qu'il n'tait spar de Michelet que par un mur
mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa
mansarde, au milieu d'un ocan de toits, le Panthon resplendir dans les
feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidment les cours de
l'cole de droit et ceux du Collge de France, o s'levaient alors les
voix, sduisantes des matres de la jeunesse. Il frquentait un cabinet
de lecture du quartier. On ne dit pas si c'tait celui de la bonne
madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dvorait _Valentine_ et
_Llia_. Cet tablissement tait frquent par les tudiants; toute
l'cole de mdecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras
et des jambes qui tranaient sur les tables parmi les livres et les
journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les
coins. Le mysticisme chrtien du jeune Lyonnais voyait, dans ces dbris
humains les restes du temple qu'une me avait habite et s'offensait de
ces profanations. Pendant que les tudiants, le bret sur l'oreille,
faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de
Lactance: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. Son plus vif plaisir
tait d'aller au thtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage
ou Frdrick. La scne retentissait alors des rugissements et des
soupirs du drame romantique, et Barthlmy Tisseur y venait dvorer des
yeux avec dlices les larmes de Katy Bell.

Ce noble jeune homme tait, soutenu dans les tristesses et dans les
inquitudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui
fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait
 une sance publique des cinq Acadmies, il eut la joie de contempler
son pote bien-aim, Lamartine.  l'issue de la runion il s'attacha
pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il crivit
 ses frres son heureuse fortune.

Au sortir de la sance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque
dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, o il est entr. Il est
grand, maigre; une main dans la poche, marchant  grand pas, srement,
cavalirement, en remuant un peu les paules de gauche  droite. On
aurait dit que, pour la sance d'apparat, il s'tait exprs habill le
plus ngligemment possible. Nombre d'acadmiciens avaient l'habit brod;
lui simplement en habit noir, pantalon gris bleutre, des bottes et des
perons.

Et il ajoute avec une candeur digne d'envie:

Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la posie!... Je ne sais;
mais je crains qu'il ne vive pas trs longtemps. C'est un homme que sa
posie domine, et qui est tu par elle.

Une nuit Barthlmy alla au bal de l'Opra que la posie et l'art
consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni;
il promena sur les chicards et les dbardeuses un regard sombre et
dsol. Leur danse lui sembla la ronde d'une chane de damns
accomplissant sous la verge des dmons une pnitence infernale. Telles
sont les svrits d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il
maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de
la solitude et de ses rves. Comme saint Augustin, il aimait  aimer.
Avec une sincrit dont on ne sourit qu' demi, il disait  vingt-deux
ans: Ma premire jeunesse est passe. Il tait las; le vague des
dsirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud,
vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il
n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore
troubl, il confia au papier cette aventure d'amour.

Dans la mansarde sublime o il vivait si prs du grand Michelet, il
avait pour voisine une grisette qui, se sentant du got pour lui, le lui
montrait ingnument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils
logeaient sur le mme palier.

Mais l'austre jeune homme ne voulait rien voir et ddaignait l'amour
que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'tait
pas le lilas des guinguettes, c'tait le lis immarcescible des autels
dont il dsirait les parfums. L'amour tait, pour Barthlmy, un
sentiment trs vague et trs pur. Il le concevait avec une spiritualit
si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-mme, le pote de
l'idal, refusait d'admettre tant d'idalisme dans le sentiment. Tisseur
dfinissait l'amour un tat suprieur de l'me, et il y voyait la
recherche de l'infini.

Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur
qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la
ngation du fini. Le coeur le comprend en lui-mme. Il y a dans un amour
inpuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt,
mais pour revivre et s'attacher  quelque chose de plus haut, il y a
l-dedans la plus glorieuse comprhension de l'infini.

Cela, si je ne me trompe, est de la mtaphysique et mme de la
mtaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se
dclarait peut-tre dans ce style  madame Rcamier. Mais la grisette de
la rue des Fosss-Saint-Victor y aurait sans doute trouv quelque
obscurit. Fidle  ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les
tombes des jeunes femmes inconnues, et  la seule pense des dames du
XVIIIe sicle, qui, pour plus grande sret, firent leur paradis en ce
monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste,
las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fivre muqueuse l'accabla.
Sorti de sa stupeur, il vit une, femme  son chevet. Il reconnut son
idal. Il aima. Ce n'tait point une jeune fille, ce n'tait point une
trs jeune femme. Comme cette dame que clbra Sainte-Beuve et dont les
premiers cheveux blancs semblaient

    Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure,

l'inconnue, en qui Barthlmy chercha l'infini, avait dj sur le front
des fils d'argent. Elle tait blonde, avec des yeux bleus, grande et
plutt majestueuse au dire d'un tmoin. Barthlmy se plaisait  la
retrouver dans les traits de la _Franoise de Rimini_ d'Ary Scheffer.
Mais il faut se rappeler qu'il tait myope et pote, et ses frres l'ont
souponn de n'avoir jamais vu trs distinctement celle qu'il aimait
perdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblt  l'ardente et
douce Italienne qui, vaincue et fire de sa dfaite, ne regrettait rien
dans la mort et dans la damnation. C'tait, au contraire,  ce qu'il
semble, une personne trs sre d'elle-mme, loquente, un peu
dclamatoire, idaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait
Batrice. On nous a conserv quelques fragments de lettres o cette
Batrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'clat
de son imagination:

Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthlmy, qu'elle nomme
Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me
sens tout inonde d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment
exprimer ce qui pntre dans mon tre entier. Je sens pour lui, dans mon
coeur, une douce lueur qui m'claire jusqu'au ciel.

 certains indices, on peut croire que ce fut Batrice elle-mme qui
hta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entranement de sa
part. Elle ne cdait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais
elle tait jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les
Llia et toutes les hrones de la posie et de l'art. Barthlmy,
chrtien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la
tempte:

    Et j'ai vu les trsors de sa beaut parfaite,
    J'ai respir l'encens qu'exhalent ses cheveux,
    Et j'ai vu sa pudeur tonne et muette,
    Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baiss les yeux.

Il avait cette ressource du pch  laquelle les fidles et les saints
eux-mmes recourent quand il leur est ncessaire. Par raffinement il y
ajouta le blasphme qui,  tout prendre, est un grand acte de foi. Il
comparait les paroles de son amante au vin du calice aprs la
conscration:

    C'est un breuvage  boire en un transport pieux,
    Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux.

Qu'est-ce  dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'
charmer, les troubles des sens et que le mysticisme rpand sur la
volupt les plus suaves parfums?

Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'tait l'effet de l'amour
de Batrice. Mais l'anne suivante il tait avocat.

Barthlmy Tisseur a adress  sa Batrice des sonnets et des stances
que ses frres ont pris soin de recueillir aprs sa mort. Il est
aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un tat d'me
presque inconcevable pour les gnrations nouvelles.

Avocat, il avait le code en horreur. Appel en 1841, sur la
recommandation de Ballanche,  la chaire de littrature franaise 
Neuchtel, il professa, non sans clat, un idalisme transcendant. Son
sentiment pour celle  qui nous laissons le nom de Batrice dura aprs
la sparation.  Neuchtel, o il travaillait sur sa table de bois blanc
quatorze heures par jour, il crivait tous les soirs, pour l'absente, un
journal qu'il expdiait chaque semaine. Il avait trouv sa voie, quand
une catastrophe vint terminer brusquement cette existence o tout devait
rester confus et inachev. Le 28 janvier 1843, par un brouillard pais,
il tomba dans le lac et s'y noya,  quelques pas de sa maison. Le hasard
seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalit quand on songe
que ce jeune homme aimait le danger, appelait le pril et qu'il tait un
des fils spirituels de ce Ren qui invoquait les orages dsirs. Le
lendemain de sa mort une lettre de Batrice arriva  Neuchtel. Il
n'tait g que de trente et un ans.


II

Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthlmy, naquit  Lyon le 7
janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du gnral
autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.

Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en mme temps que
ceux de sa naissance contriburent  lui inspirer l'horreur de la guerre
et le mpris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra
toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules
conqutes qui touchaient son coeur taient celles de l'industrie et de
la civilisation.

Bien diffrent de son frre Barthlmy, qu'il chrissait, il avait en
tout le sentiment de la mesure. Il tait modr, et l'ide du possible
ne le quittait jamais. Comme il tait dans les convenances de sa famille
qu'il devnt homme de loi, il prit une charge d'avou avec la
satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien,
d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une
trop haute ide de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment
que les avous n'avaient t institus que pour dire  l'audience:
Monsieur le prsident, je demande le renvoi  huitaine. Pour le
surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avous les plus
forts en droit de ceux qui l'taient moins. Un avou mettait-il au bas
d'un exploit: Sous rserves, ce n'tait pas un mauvais avou; s'il
mettait: Sous toutes rserves, c'tait dj un avou distingu; s'il
mettait: Sous toutes rserves quelconques, c'tait un avou de premier
ordre; mais s'il mettait: Sous toutes rserves de droit gnralement
quelconques, alors il n'y avait plus de termes assez forts pour
exprimer sa science juridique. Tisseur mlait alors la posie  la
procdure, comme en tmoigne la minute d'une lettre retrouve dans ses
papiers et dont voici la teneur:

    Monsieur,

    Me Munier, votre avou, a d vous prvenir que M. Jacquemet
    avait fix au mercredi 3 avril,  midi, au Palais de Justice, la
    comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle
    Debeaume.

    Lorsque sur un pav d'azur
    Marche une reine orientale,
    Elle n'a pas  sa sandale
    Une escarboucle au feu plus pur.

C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier,
actuellement snateur, et de la lune.

Jean Tisseur vendit sans regret son tude, en 1848, aprs la rvolution.
Il devint ensuite secrtaire de la chambre de commerce de Lyon et
pendant trente ans il appliqua l'ingnieuse exactitude et l'lgante
probit de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de
postes et tlgraphes, de douanes, de traits de commerce, de
lgislation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque,
d'expositions, enfin  toutes les questions d'affaires. Il portait dans
toutes ses entreprises les dlicatesses d'une conscience cultive et le
got du bien faire. Qu'il compost un grand pome comme le _Javelot
rustique_ ou qu'il rdiget le bulletin commercial du _Salut public_, il
s'efforait de finir et de parfaire.

Sa posie se ressent de cette inclination naturelle; elle est acheve,
fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers  ses
compatriotes, qui, de leur ct, ne sont gure curieux de posie,
dit-on.

On assure, peut-tre avec un peu de malignit, que dans la ville de
Laprade et de Soulary un seul pote est clbre. Sarrasin, qui vendait
des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon,
voyant passer le char funbre de Laprade, escort de chasseurs  cheval
et suivi des robes jaunes de la Facult des lettres, pouvait demander
comme la bonne femme:

--Qui est-ce qui est mort?

--M. de Laprade.

--Que faisait-il?

--Il tait pote.

--Est-ce lui qui vendait des olives?

Pourtant il y a des potes lyonnais et mme une posie lyonnaise, posie
prcise et prcieuse, dont les caractres se retrouvent dans les sonnets
de Soulary et dans les pomes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit
nombre. Jean tait difficile, un peu dgot, volontiers paresseux. Il
crivait peu, et  ceux qui lui reprochaient de ne pas produire
davantage il rpondait par cette maxime de la potesse de Tanagra: Il
faut ensemencer avec la main, et non  plein sac.

Certes, le peu qu'il a laiss n'est pas sans prix. Le _Javelot rustique_
est,  sa faon et dans le got symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La
visite au _Tombeau de Jacquard_ rsulte sans doute d'une des meilleures
rencontres de la posie et de l'industrie.  en juger par tout ce que je
lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature,
un des meilleurs arbres du verger. Sa bont avait la grce sans laquelle
aucune vertu n'est aimable. Son esprit tait ironique et son urne tait
tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon.

M. Paul Mariton, qui connaissait Jean Tisseur, a crit sur cet homme
excellent quelques lignes qui sont un tmoignage cordial:

C'tait, dit Mariton, le plus charmant esprit. Dans ces douces
flneries de la parole et de la pense, si fructueuses au dire de
Tpffer, et qui ont toujours retenu, group et li les potes, Jean
Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le matre
virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrtien, Chenavard,
le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet
incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants.
L'me de ces runions, le lien de ces amitis d'lite, c'tait Jean
Tisseur.

Je lis ailleurs: Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de possder
quatre causeurs hors pair. C'taient Laprade, Buy, Chenavard et Jean
Tisseur.

Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais
quoi fait songer  la beaut morale telle que les Grecs la concevaient;
n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le
culte de l'amiti et ce noble dessein de faire de la vie mme une belle
oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout
unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique.
Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse  la beaut de leur me
et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.

La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture.
Les vertus, l'amour du bien, le dvouement, la dlicatesse, la
rsignation mle de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut
des soins; une conscience d'lite est aussi rare qu'un esprit d'lite.
 mesure qu'il avana dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage,
la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de
l'impuissance de l'homme  faire le bien. On peut lui appliquer la
dfinition qu'il faisait lui-mme de l'homme tel qu'il doit se faonner
et se sculpter lui-mme: Une conscience orne.


III

Jean Tisseur est mort laissant deux frres, l'abb Alexandre, dont les
_Voyages littraires_ sont, au dire de M. Paul Mariton, trs estims
des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de _Pauca paucis_, qui rappelle
Jean par plus d'un trait, mais qui lui est suprieur par le style et par
la culture. Un grand mtaphysicien, qui aime ardemment la posie, M.
Renouvier, a bien voulu me faire connatre ces _Pauca paucis_ que
l'auteur tenait cachs. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur
pote de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, la
sincrit de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes
nouveaux.

Clair Tisseur, dans sa vie dj longue, n'a crit que peu de vers pour
quelques amis, mais ces vers, c'est lui-mme, ce sont ses souvenirs et
ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modr comme son frre Jean
et stoque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession;
dans ses vers il est surtout hellniste et rustique. Il semble,  le
lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aim aprs la vertu, c'est
l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les pigrammes
de l'Anthologie.

Le pote a ddi son livre aux Grces dcentes:

    Il ne demande point en don l'or indien,
    Ni la blanche Chrys, ni les troupeaux qu'engraisse
    Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien
    Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.

    Charits aux coeurs purs, coutez mes prires!

Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme Andr
Chnier, revtu ses penses du vtement antique.  ceux qui le lui
reprocheraient comme un dguisement il rpond que, pour exprimer une
belle ide, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont
t ceux de la Grce, et qu'enfin il a vcu  l'ombre des myrtes sur une
terre qui rappelle la Grce. Ajoutons que sous ces formes antiques un
sentiment sincre s'exprime aisment.

Ce qui me plat surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les
idylles et les paysages. Il a compos quelques tableaux domestiques
d'une lgante simplicit. Le dernier surtout me charme par cette
tristesse harmonieuse dont le secret semble pris  Properce:

    Phydil, Phydil, quand je ne serai plus,
    Un frre, des amis garderont ma mmoire.
    Mais toi, tu gmiras; tu ne voudras pas croire
    Que l'Ocan sans bords, dans l'ternel reflux,
    Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche,
    Tu veillas si longtemps.....................
    ............................................
    Surtout (je te connais) que devant toi personne
    N'outrage ma mmoire! ou bien levant ton bras
    Pour porter tmoignage, alors tu dfendras
    Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne
    Dfend son lionceau. Dj, dj je vois
    clater ton regard, j'entends trembler ta voix.
    Et le sein soulev, pleurante et tout mue,
    Tu rediras s'il fut envieux ou mchant;
    Du pauvre, hte des dieux, s'il dtourna la vue;
    S'il fut un ami sr; si jamais, le sachant,
    Il commit l'injustice ou trahit sa parole;
    Si l'avide et grossier Mammon fut son idole.
    Toi qui me vis de prs diras ce que je fus,
    Phydil, Phydil, quand je ne serai plus.

N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadence comme la joie? Pour
donner quelque ide du talent potique de Clair Tisseur, je citerai un
de ces tableaux de nature provenale tracs avec une scheresse lgante
et fine: un pome sur la naissance de la cigale, de la cigale, que,
par malheur, de ce ct de la Loire nous confondons volontiers avec la
sauterelle, mais dont le chant infatigable est galement cher 
l'antique Mlagre et  notre Paul Arne.

    La cigale encor tendre, engourdie, tonne
    De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil
    S'veiller faiblement sous le rayon vermeil.
    L'lytre, diaphane et de rseaux veine,

    Tout humide  ses flancs est colle; et des grains
    D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles,
    Comme si l'on voyait le sang  travers elles,
    Fluide s'pancher en canaux purpurins.

    Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces,
    Aura durci son aile et dessch ses flancs:
    Le virtuose noir fait, sous les cieux brlants,
    De cymbales de fer retentir les espaces.

Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie,
quelles richesses, quels honneurs valent la posie et les arts[30]?

[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le
nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connat
 Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette
esquisse, indiquer que le pote.]




RVERIES ASTRONOMIQUES[31]


[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard
et Myrbach (collection Guillaume, in-8).]

M. Camille Flammarion, qui s'est vou tout entier  l'astronomie, a
toutes les qualits imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il
sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis
il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en
scne ni le coup de thtre. Il ne nglige rien pour nous rendre le ciel
intressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son
livre, ddi  la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de pome
de la science, o la philosophie se mle  l'astronomie. On me croira
peut-tre si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est
moins sre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable
philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalit bienheureuse. 
l'en croire, notre me, aprs la mort, volera d'astre en astre et
gotera sans fin la volupt d'aimer et de connatre; nous serons des
papillons mditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il
faut pour tre tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour tre
curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et
propres  nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir.
J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation
de la vie future. Il y a quelques annes, je fus appel auprs d'une
vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande o elle
avait vcu pendant quatre-vingt-dix ans.

Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait  aller voir, comme
disait la comtesse de P..., si Dieu gagne  tre connu. Je trouvai  son
chevet une religieuse qui tait la plus tranquille et la plus simple
crature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'tre conserve
dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de
beaucoup que je lui inspirasse les mmes sentiments.

M'ayant vu plusieurs fois occup  lire et  crire, elle me prit pour
un savant et, comme elle tait une sainte, elle me laissa voir toute la
piti que je lui inspirais. Un jour mme, elle s'en expliqua avec moi.
Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:

--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?

--Ma soeur, lui rpondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes
qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.

Et il tait vrai qu'alors j'amusais mes rveries avec des silex taills
et des bois de renne couverts de figures d'animaux.

En entendant cette rponse, ma religieuse tout debout et toute petite,
les mains dans ses manches, entte et douce, sourit:

--Vous n'esprez donc pas aller au ciel? me dit-elle.  quoi bon tudier
en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que
Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.

Cette excellente crature ne songeait point que ce serait l nous rendre
un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de
l'univers, nous tomberions aussitt dans un incurable ennui. M. Camille
Flammarion mnage mieux notre curiosit; il nous promet, pour occuper
notre ternit, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome,
est un observatoire indestructible et merveilleusement outill.

Voil qui, au premier abord, me tente plus que la rvlation subite et
totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous
aurons toujours quelque chose  ignorer et quelque chose  dsirer.
C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos mtempsycoses nous
nous promnerons d'astre en astre; il nous fait esprer que nous y
porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et
le dsir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien
quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne
donnent pas tout l'agrment qu'il en attend. J'ai peur d'tre du, et
ma dfiance, hlas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop
ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop
ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y
tre. Ce monde-ci me gte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de
craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche 
leur faire.

L'univers que la science nous rvle est d'une dsesprante monotonie.
Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les plantes des
gouttes de boue.

Les arolithes qui sont tombs sur notre globe avec un grand fracas n'y
ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constat
l'unit de composition des mondes. Partout l'oxygne, l'hydrogne,
l'azote, le sodium, le magnsium, le carbone, le mercure, l'or,
l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogne et le carbone ont
produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tent d'aller voir ce
qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous rvle n'est pas pour
nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous tale
l'universalit du mal et de la mort.

La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont
la masse aride, dessche, sillonne de fissures profondes, va bientt
se rduire en poussire. Quelques plantes, soeurs de la Terre, Vnus,
Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et
l'intelligence. Mais nous savons  n'en point douter qu'elles sont
inclmentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe inclin sur lequel
elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants,
lesquels,  cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore
que nous, gels et grills tour  tour et se demandent sans doute, comme
nous, quel malicieux dmon a ainsi lanc obliquement dans l'espace la
toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le sjour insupportable.

Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une plante clate en
mille morceaux et dont un fragment, entr dans l'orbite de Mars, menace
d'effondrer la plante en s'y prcipitant. Ces ruines effroyables sont
semes sur des millions de lieues. On prtend, il est vrai, que ce sont
non des dbris, mais des matriaux qui n'ont pu s'assembler, par la
faute de l'norme Jupiter dont la masse agissait puissamment  distance;
ce n'en est pas moins un dsastre[32].

[Note 32: Dcidment les plantes tlescopiques ne sont pas les dbris
d'un grand astre clat. M. E. Tisserand a dmontr mathmatiquement
dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astrodes n'ont
jamais t runis.]

Et si, sortant de notre imperceptible systme, nous contemplons l'arme
des toiles, l encore que dcouvrons-nous, sinon les perptuelles
vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il nat des toiles et
sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme
Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent,
avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent
comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent
l'ta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des toiles de la
Couronne borale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles
ou mortes, courent perdument dans l'espace. C'est qu' vrai dire rien
ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un
perptuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous
reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jets,
vivants ou morts, me ou cendre, immortelle pense ou fluides subtils,
nous travaillerons toujours; toujours nous serons agits, toujours,
pars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes mtamorphoses.

Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de
si tt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand,
dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachs  la
plante Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous
garder. Je crois que notre destine est lie  la sienne. Ses travaux
seront les ntres et tout ce qui est en elle travaillera ternellement.
Luther tait un mauvais physicien quand il enviait les morts parce
qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup  faire: ils prparent la
vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortge vers la
constellation d'Hercule, o nous arriverons dans quelques milliards de
sicles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous
servirons de matire  un nouvel univers, qui sera peut-tre meilleur
que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car tre c'est finir, et
tout est mouvement, tout s'coule et passe. Nous referons indfiniment
la cration. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui
n'existe plus depuis dix mille ans nous apparat encore. Il est mort
laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.

Voil qui donne une ide accablante des distances sidrales. Mais chaque
fois que nous admirons l'immensit des cieux, il faut admirer en mme
temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dpend. Par
lui-mme, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il tait rduit tout 
coup aux dimensions d'une tte d'pingle, il nous serait impossible de
nous en apercevoir. Et, dans cette hypothse, comme l'ide de temps est
dpendante de l'ide d'espace, tous les soleils de la Voie lacte et des
nbuleuses s'teindraient aussi vite qu'une tincelle de cigarette, sans
que, pour les gnrations innombrables des vivants, les travaux et les
jours, les joies, les douleurs fussent abrgs d'une seconde.

Le temps et l'espace n'existent pas. La matire n'existe pas non plus.
Ce que nous nommons ainsi est prcisment ce que nous ne connaissons
pas, l'obstacle o se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une
ralit: la pense. C'est elle qui cre le monde. Et si elle n'avait pas
pes et nomm Sirius, Sirius n'existerait pas.

Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous treint. Il a grandi
terriblement depuis deux sicles. L'astronomie physique ne nous a rien
rvl de la ralit objective des choses; mais elle a chang toutes nos
illusions, c'est--dire notre me mme. En cela elle a opr une telle
rvolution dans l'idal des hommes, qu'il est impossible que les
vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.

C'en est fait du rve de nos pres! Les hommes du moyen ge, un saint
Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel  peu prs comme une
grande horloge. Pour eux, une simple vote seme de clous d'or les
sparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le
ciel, composaient tout leur univers. Les chafauds  trois tages sur
lesquels on jouait les mystres en donnaient une image sensible. En bas,
les diables rouges et noirs; au centre, la terre, sjour de l'glise
militante; au-dessus, Dieu le pre dans sa gloire. Un escalier
permettait aux anges de franchir les tages, et c'tait un va-et-vient
continuel de la terre aux cieux.

Les figures savantes des astrologues taient presque aussi naves. On y
voyait l'intrieur de la terre avec cette inscription _Inferi_ et tout
autour de la terre des cercles marquant la sphre des lments, les sept
sphres des plantes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel
s'tendaient le neuvime ciel o quelques-uns avaient t ravis, le
_Primum mobile_ et le _Coelum empyreum_, sjour des bienheureux. Au XVIe
sicle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et mme au
XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des
dcouvertes de Galile. Tout  coup, le _Coelum empyreum_ s'est
effondr. La terre s'est vue jete comme un grain de poussire dans
l'espace, ignore, perdue. C'est le plus grand vnement de toute
l'histoire de la pense humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux
et nous ne pouvons pas encore en dcouvrir toutes les consquences. J'ai
connu, tant enfant, le dernier dfenseur de la vieille cosmogonie
sacre. C'tait un prtre nomm Mathalne, qui ressemblait de visage 
M. Littr. Il tait gomtre et avait crit un livre pour dmontrer par
le calcul que les toiles tournent autour de la terre immobile et que le
soleil n'a en ralit que le double de son diamtre apparent. Ce livre
ayant t imprim vers 1840, l'abb Mathalne fut dsapprouv par ses
suprieurs. Il rsista et finalement fut interdit. Je l'ai connu trs
vieux et trs pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne
concevant pas que l'glise l'et frapp pour avoir combattu Galile
qu'elle avait condamn.




M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]


[Note 33: Lgende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice
Bouchor. Pice reprsente par les marionnettes du Petit-Thtre.]

Aprs avoir jou du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du
Molire, les marionnettes de la rue Vivienne ont demand  M. Maurice
Bouchor de mettre pour elles sur la scne la vieille histoire de Tobie.
Les poupes potes furent bien inspires quand elles eurent ce dsir.
_Tobie_ est un conte charmant qui rappelle  la fois l'_Odysse_ et les
_Mille et une Nuits_. Cette fleur tardive de l'imagination juive, close
au IIIe sicle avant Jsus-Christ, est d'une grce fine et d'un parfum
dlicat. L'esprit du conteur est un peu troit, mais si pur! Ce bon juif
ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.

Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel,
Edna, la douce Sara et Gabelus lui-mme sont tous issus de Jacob et de
Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides,
innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui
protge la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif  Ninive, ensevelit
les morts et mdite l'criture. Il loue le Seigneur qui l'a prouv en
lui tant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilit les
moeurs des patriarches. Ayant demand  Dieu de mourir, il veut laisser
ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prt, sur reu,
_sub chirographo_, une somme de dix talents d'argent  un parent pauvre
nomm Gabelus ou Gabal, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, 
Rags de Mdie, o habite le dbiteur devenu solvable, et qui, selon
toute apparence, s'est enrichi chez les Mdes.

L'enfant obissant part sous la conduite de Raphal, un des sept anges
qui prsentent au Dieu saint les prires des saints, et qui, pour
accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de
Nephtali, _juvenem splendiduum_. Tobie et son guide cleste parviennent
heureusement  Rags et reoivent de Gabelus les dix talents d'argent.
Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrrent, chou sur le
rivage, un gros poisson que dom Calmet croit tre un brochet et auquel
ils arrachrent le foie, qui possdait des vertus surprenantes. Puis,
songeant qu'il avait des parents  Ecbatane, le jeune Tobie rsolut
d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez
les Mdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et
l'ange entrrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que
Sara tait belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois
marie, Sara tait vierge, et elle craignait de le rester toujours, car
le dmon Asmode, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle ft possde
par un homme, et il tranglait ses maris  mesure qu'ils s'approchaient
d'elle. Il en avait dj tu sept. La jeune fille en concevait un
douloureux tonnement. Et elle baissait la tte quand les servantes de
la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de
suffoquer (_quod suffocaret_) ses maris, et mme l'accablaient de coups,
en lui criant: Va donc les rejoindre, tes poux, sous la terre!

Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand
abattement, et il parla en ces termes  l'ange son compagnon:

J'ai entendu dire que cette jeune fille a t donne  sept hommes et
qu'ils ont tous pri dans la chambre nuptiale.

Maintenant donc je suis fils unique de mon pre, et je crains qu'en
entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un dmon l'aime et ne
fait du mal qu' ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains
que je ne meure.

Mais Raphal le rassura.

Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manire qu'ils
bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent
qu' satisfaire leurs dsirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-l
sont au pouvoir du dmon. Mais pour toi, Tobie, aprs que tu auras
pous cette fille, tant entr dans la chambre, vis avec elle en
continence pendant trois jours et ne pense  autre chose qu' prier Dieu
avec elle.

Il enseigna ensuite au fianc craintif qu'en brlant sur de la braise le
foie du poisson qu'ils avaient ramass sur la berge du Tigre, il ferait
fuir le jaloux Asmode.

Tobie rassur pousa Sara. Enferm avec elle dans la chambre nuptiale,
il lui souvint des conseils de l'ange.

Sara, dit-il, lve-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et
aprs-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir  Dieu,
car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier
comme les paens qui ne connaissent point Dieu.

Vaincu par la vertu de la prire et par l'odeur du foie grill, le dmon
s'enfuit, laissant les poux en paix, et le lendemain matin Tobie se
montra  Raguel, tonn, qui pendant la nuit avait creus une huitime
fosse dans son jardin, car c'tait un homme prudent et soumis  la
volont divine.

Tobie emmena Sara, sa femme,  Ninive. Ce qui restait du foie du poisson
rendit la vue au vieux Tobie.

Le bon juif qui crivit cette histoire suivait un roman babylonien,
d'une prodigieuse antiquit, que des savants allemands ont  peu prs
restitu. On y voit un petit tre blanc, qui n'est autre que l'me d'un
mort, accompagnant dans un voyage long et prilleux l'homme qui lui a
rendu les devoirs de la spulture. Il est convenu que le vivant et le
mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant  faire
partie de ce gain, le partage devient dlicat. Comment les voyageurs y
procdrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette
aventure babylonienne n'a point termin son rcit. J'ignore si c'est
comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte
chalden manque tout  coup.

Ce conte enfantin et vnrable, M. Maurice Bouchor l'a dialogu et mis
en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicit
heureuse, un beau naturel, et a fait un mlange unique d'enthousiasme et
de bouffonnerie. Son pome nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est,
et c'est dlicieux. Le pote passe de la joyeuset grasse au lyrisme
sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous merveille et
nous tourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.

Comment a-t-il pu mler ainsi la posie biblique  l'humour d'un rimeur
qui dne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle
bouteille le pote a trouv cette mixture prodigieuse de sagesse et de
folie, je ne saurai jamais dans quel rve il a entendu ce concert inou
de harpes, de psaltrions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit
et puis qu'on est mu, et qu'on rit encore et qu'on est mu encore.

Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit
entendre l'me grave et pure de l'antique Isral. Au jeune Tobie qui
demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui
de Nephtali, Raphal rpond:

    .....Cet amour est permis.
    Mais,  candide enfant, si l'ternel a mis
    Dans l'me et dans le corps des vierges tant de grce,
    Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe.
    Vous devez--et l'amour rend bien doux ce devoir--
    Perptuer la race lue, afin de voir
    Vos filles et vos fils, conus parmi la joie,
    Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie.
    Il faut que sur la bouche en fleur des pouss
    La prire du soir chante avec les baisers.
    Enfant, le mariage est une sainte chose.
    Afin que le regard de l'ternel se pose
    Avec tranquillit sur l'pouse et l'poux,
    Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.

Mme gravit douce dans les conseils que Raphal donne aux poux en vue
de cette nuit nuptiale qui fut pour sept poux une nuit ternelle:

    Passez en prires ferventes
    La nuit qui va venir, nuit pleine d'pouvantes;
    Que les subtils parfums, les musiques de l'air
    Ne vous entranent pas aux oeuvres de la chair;
    Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive
    Dont vous ne verrez point les spirales de feu,
    Chassera l'tre impur et rendra gloire  Dieu.

Quant au jaloux Asmode, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au
srieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, allguant que
la Bible elle-mme prtait un rle assez comique au dmon amoureux qui,
dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il
est  propos de rappeler que _Tobie_ n'est point un livre canonique.
D'ailleurs, le pote a pris beaucoup de liberts  l'endroit d'Asmode.
Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux
rles d'Asmode et du poisson--car le poisson parle--il imagina que le
poisson n'tait autre qu'Asmode lui-mme. Ce n'est pas la premire fois
au thtre qu'une ncessit de ce genre produit une beaut qu'on
attribue au libre gnie du pote. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la
candeur mme, n'avait pas donn ses raisons, j'aurais attribu cette
identification  sa sagesse profonde.

Cet Asmode dont nous rions fut, en son temps, un dmon considrable qui
l'emportait en puissance sur Astaroth, Cdon, Uriel, Belzbuth, Aborym,
Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit,
qui sont pourtant des diables qu'on ne mprisait point. Il avait les
femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et
spcialement chez les peuples o elles sont blanches. On le reconnat,
disent les dmonologistes,  ce qu'une de ses jambes est en manire de
patte de coq. Quant  l'autre, elle est comme elle peut, avec des
griffes au bout. Son portrait, dessin par Collin de Plancy, fut
approuv par l'archevque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble!

Et puis, il est constant qu'Asmode prend diverses formes pour
apparatre aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du
Nil, o le malheureux dmon demeura longtemps. Car il s'y trouvait
encore en 1707, quand un orfvre de Rouen, nomm Paul Lucas, remontant
le Nil pour aller au Faoum, le vit et lui parla, comme il l'assure
lui-mme dans la relation de son voyage qui fut publi en 1719 et forme
trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux
attests. Toutefois ce point ne laisse pas d'tre embarrassant. Car il
est certain, d'autre part, qu'Asmode tait en personne  Loudun le 29
mai 1624; il crivit  cette date, sur le registre de l'glise de
Sainte-Croix, une dclaration par laquelle il s'engageait  tourmenter
madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pice est conserve  la
Bibliothque nationale, dans le dpartement des manuscrits, o chacun
peut la voir. Il est galement certain qu'en 1635, dans la mme ville de
Loudun, il possda soeur Agns, qui fut prise de convulsions en prsence
du duc d'Orlans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur
elle-mme au point que ses pieds touchaient sa tte et qu'elle formait
parfaitement une roue. Cependant, elle profrait d'horribles blasphmes.
 cette poque, Asmode comparut devant l'vque de Poitiers et, puisque
Paul Lucas le retrouva en gypte soixante-douze ans plus tard, il
faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et
que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attach.

Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manire dont les
dmons peuvent tre lis ou dlis. Ces termes signifient, selon lui,
qu'ils perdent ou recouvrent la libert de nuire aux hommes. _Alligatio
diaboli est non permitti_, etc., etc.

Aprs l'dit de Colbert, qui fit dfense aux diables de tourmenter les
dames, Asmode ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent
Le Sage, l'auteur de _Gil Blas_. Il y perdit sa thologie, mais il y
devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain mtier; du
moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa
profession:

    Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des
    mineures, des matres avec leurs servantes et des filles mal
    dotes avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est
    moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la dbauche, les
    jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels,
    de la danse, de la musique, de la comdie et de toutes les modes
    nouvelles de France... Je suis le dmon de la luxure, ou, pour
    parler plus honorablement, le dieu Cupidon.

L'preuve impose aux jeunes poux, Sara et Tobie, a t rduite par M.
Maurice Bouchor de trois nuits  une seule, en considration de l'art du
thtre qui veut que les circonstances soient resserres dans un petit
espace de temps. Avec notre pote, Asmode se pique de littrature, et
il est tout imbu des ides de notre cher matre Francisque Sarcey sur
la scne  faire et sur l'art des prparations.

Invisible  Sara comme  Tobie, il entre avec eux dans la chambre
nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public
en ces termes:

    Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scne  faire.
    Prendrai-je ces amants dans mes rts tnbreux?
    Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!...
    Dieu mme, l-dessus, pense des choses vagues;
    Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues.
    Mais tout cela, messieurs, j'ai d vous le narrer,
    Puisque l'art du thtre est l'art de prparer.

Je supplie mon cher matre Sarcey de considrer qu'il y a l, ce qu'on
appelle, une situation. Asmode aime Sara; il l'aime luxurieusement,
c'est le pote qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur
son rival, tant que celui-ci prie Dieu  genoux. Pour le vaincre il est
oblig de le rendre sensible  la beaut de Sara et cette sensibilit,
qu'il a lui-mme inspire, lui cause ds qu'elle se montre une douleur
cuisante. Ce qui est charmant dans cette scne comme l'a traite M.
Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces
deux chastes enfants.

Cela est d'une grce singulire et d'une suave fantaisie. L'autre nuit,
en quittant le petit thtre du passage Vivienne, l'me enivre de cette
posie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes,
charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages
de rve que donnrent pour dcors  ces poupes augustes les peintres
Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente
d'avoir entendu des vers dits par des potes (car ce sont de vrais
potes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin,
je songeais  la belle scne des noces de ces deux pieux poux, qui
semblent, dans l'ancienne loi, l'image des poux chrtiens. Et tout 
coup l'histoire des deux amants d'Auvergne me revint en mmoire.
Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte  peu de
chose prs comme elle est dans Grgoire de Tours, qui l'a prise sans
doute  quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est
tire, comme on verra, d'une autre source.




HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE


En ce temps-l, qui tait le IVe sicle de l're chrtienne, le jeune
Injuriosus, fils unique d'un snateur d'Auvergne (on appelait ainsi les
officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de
Scolastica, unique enfant comme lui d'un snateur. Elle lui fut
accorde. Et la crmonie du mariage ayant t clbre, il l'emmena
dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et
tourne contre le mur, pleurait amrement.

Il lui demanda:

--De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?

Et, comme elle se taisait, il ajouta:

--Je te supplie, par Jsus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement
le sujet de tes plaintes.

Alors elle se retourna vers lui.

--Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais
pas assez de larmes pour rpandre la douleur immense qui remplit mon
coeur. J'avais rsolu de garder toute pure cette faible chair et
d'offrir ma virginit  Jsus-Christ. Malheur  moi, qu'il a tellement
abandonne que je ne puis accomplir ce que je dsirais!  jour que je
n'aurais jamais d voir! Voici que, divorce d'avec l'poux cleste qui
me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'pouse d'un homme
mortel, et que cette tte, qui devait tre couronne de roses
immortelles, est orne ou plutt fltrie de ces roses dj effeuilles!
Hlas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revtir
l'tole de puret, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi
le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier?  heureuse! si
j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de
lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent t dposs sur
mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui
furent perces de clous pour le salut du monde.

Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amrement.

Le jeune homme lui rpondit avec douceur:

--Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes,
n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu
nous unir pour perptuer leur famille, de peur qu'aprs leur mort un
tranger ne vnt  hriter de leurs biens.

Mais Scolastica lui dit:

--Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie mme
n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-l vivent
qui, dans la batitude ternelle, boivent la lumire et gotent la joie
anglique de possder Dieu.

En ce moment, touch par la grce, Injuriosus s'cria:

-- douces et claires paroles! La lumire de la vie ternelle brille 
mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai
chaste auprs de toi.

 demi rassure et souriant dj dans les larmes:

--Injuriosus, dit-elle, il est difficile  un homme d'accorder une
pareille chose  une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans
tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a t
promise par mon poux et seigneur Jsus-Christ.

Alors, arm du signe de la croix, il dit:

--Je ferai ce que tu dsires.

Et, s'tant donn la main, ils s'endormirent.

Et par la suite ils partagrent le mme lit dans une incomparable
chastet.

Aprs dix annes d'preuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du
temps, elle fut porte dans la basilique en habits de fte et le visage
dcouvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouill
prs d'elle, Injuriosus pronona  haute voix ces paroles:

--Je te rends grce, Seigneur Jsus, de ce que tu m'as donn la force de
garder intact ton trsor.

 ces mots, la morte se souleva de son lit funbre, sourit et murmura
doucement:

--Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas?

Puis elle se rendormit du sommeil ternel.

Injuriosus la suivit de prs dans la mort. On l'ensevelit non loin
d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La premire nuit qu'il y
reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'pouse virginale,
enlaa les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple
vit qu'elles taient lies l'une  l'autre par des chanes de roses.
Connaissant  ce signe la saintet du bienheureux Injuriosus et de la
bienheureuse Scolastica, les prtres d'Auvergne signalrent ces
spultures  la vnration des fidles. Mais il y avait encore des
paens dans cette province vanglise par les saints Allire et
Npotien. L'un d'eux, nomm Silvanus, vnrait les fontaines des
Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chne et
gardait  son foyer des petites figures d'argile reprsentant le soleil
et les desses Mres.

 demi cach dans le feuillage, le dieu des jardins protgeait son
verger. Silvanus occupait sa vieillesse  faire des pomes. Il composait
des glogues et des lgies d'un style un peu dur, mais d'un tour
ingnieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque
fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visit avec la foule la spulture
des poux chrtiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les
deux tombes. Et, comme il tait pieux  sa manire, il y reconnut un
signe cleste. Mais il attribua le prodige  ses dieux et il ne douta
pas que le rosier n'et fleuri par la volont d'ros.

La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une
ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses
qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous
qui vivez. Ce prodige nous enseigne  goter les joies de la vie, tandis
qu'il en est temps encore.

Ainsi songeait ce simple paen. Il composa sur ce sujet une lgie que
j'ai retrouve par le plus grand des hasards dans la bibliothque
publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe sicle, cote:
fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 _bis_. Le prcieux feuillet, qui
avait chapp jusqu'ici  l'attention des savants, ne compte pas moins
de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mrovingienne assez lisible,
qui doit dater du VIIe sicle. Le texte commence par ce vers:

    _Nunc piget; et quris, quod non aut ista voluntas,
    Tunc fuit..._

et finit par celui-ci:

    _Stringamus moesti carminis obsequio._

Je ne manquerai pas de publier le texte complet ds que j'en aurai
achev la lecture. Et je ne doute point que M. Lopold Delisle ne se
charge de prsenter lui-mme cet inestimable document  l'Acadmie des
inscriptions.




JOSPHIN PLADAN[34]


[Note 34: _La Victoire du mari_, avec commmoration de Jules Barbey
d'Aurevilly. (Ethope VI de la dcadence latine.)]

M. Josphin Pladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de
m'embarrasser un peu. Je ne sais que rpondre  qui me parle de
pentaculer l'arcane de l'amour suprme. Le mage, selon la dfinition
de M. Pladan lui-mme, c'est le grand harmoniste, le matre souverain
des corps, des mes et des esprits. Cette dfinition n'est pas pour
m'encourager  en user  son endroit avec une honnte libert,
familirement, en toute franchise, selon les privilges que confre le
commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire
une vive jalousie.

Ce doit tre bien amusant d'tre mage. On commande  la nature et l'on
flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le
plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est dj
une joie que de rver ces merveilles. Je suis persuad que M. Josphin
Pladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux.
Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement
regrettable qu'il ait contract pendant son sommeil un mpris trop
hautain de la ralit vulgaire. Les socits humaines lui inspirent un
insurmontable dgot. Il ne conoit pas, par exemple, qu'on puisse
s'intresser  la sret et  la gloire de la patrie.

Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse
sincre. Ce ddain des soins imposs par la nature mme des choses, ce
dtachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir,
ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune
littrature. Nos raffins trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il
est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspir le plus
de btises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus
accessible aux imbciles. Mais dans une me affine, cette religion se
prte  toutes les dlicatesses et s'accommode mme d'une pointe de
dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent  aimer la
patrie comme elle veut tre aime, et ils s'apercevront bientt qu'on
peut mettre dans cet amour toutes les subtilits de l'esthtique
moderne. M. Josphin Pladan nous parle avec admiration des vieux
Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre
catholique qui s'endormit dans la mort en pensant  sa ville. Ces
grands Italiens, potes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient
tous dans cette pense. C'est une image de l'me italienne au moyen ge
que ce bon saint Franois,  sa dernire heure, bnissant sa ville
d'Assise. Et pourtant c'taient des hommes subtils. Non, il n'est pas
digne du talent de M. Josphin Pladan de croire que le patriotisme doit
tre laiss au vulgaire comme un reste de barbarie.

Il n'est peut-tre pas non plus trs sage de maudire la dmocratie, et
c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle cole. M. Josphin
Pladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents
pour rejeter ce qu'il appelle la charognerie galitaire inaugure en
1789.

Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'tre
coudoy par la foule. Il en veut au vulgaire d'tre vulgaire, ce qui
pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il
point que son orgueil l'abaisse  de pitoyables purilits? Que lui sert
d'insulter au prodigieux effort des socits modernes qui essayent
depuis cent ans, avec un gnie et des succs divers, de s'organiser
d'une manire quitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire
point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du pass.
Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inluctable
et de grand. Ce moyen ge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire
exclusivement, ce magnifique XIIIe sicle, qu'a-t-il donc accompli,
sinon ce que nous entreprenons nous-mmes aujourd'hui, c'est--dire la
meilleure organisation possible de la socit? Son oeuvre a dur
quelques centaines d'annes pendant lesquelles la vie a t sinon
heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec
respect de ce monde fodal qui s'est panoui majestueusement comme le
chne royal de Vincennes. La maison avait t btie  grand labeur.
C'tait une haute maison  crneaux, flanque de tours. Nos pres y
vivaient; mais un jour elle s'est croule pouvantablement. Il fallait
bien en construire une autre. Il fallait bien gcher du pltre en dpit
des dgots. C'est ce qu'on a fait. L'difice n'est pas, sans doute,
d'une symtrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le
trouve, pour mon got, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le
grand point. L'autre tait-il donc parfait? Je crois que son grand
mrite  vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste
que de vivre par l'imagination dans le pass; mais il faut bien se dire
que le charme du pass n'est que dans nos rves et qu'en ralit le
temps jadis, dont nous respirons dlicieusement la posie, avait dans sa
nouveaut ce got banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles
s'coule la vie humaine. Je crois que M. Josphin Pladan, dans ses
haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste.
Il est vrai qu'il a une politique qui est prcisment celle de Grgoire
VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent thocrate
soutient encore que la pierre a donn le diadme  Pierre, qui l'a donn
 Rodolphe. _Petra dedit Petro_, etc. Mais M. Josphin Pladan ne
considre point assez que Grgoire VII n'a pas russi et qu'il est mort.

M. Pladan affirme que la pense catholique est la seule qui ne soit
pas une bourde strile. Il est catholique  la manire de Barbey
d'Aurevilly, c'est--dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice
loquente consacre  la mmoire de celui qu'il vnrait comme un aeul
et comme un matre, il reproche trs prement  l'archevque de Paris de
n'avoir pas suivi avec tout son clerg le cercueil de l'auteur des
_Diaboliques_. Il rige ce vieux Barbey en pre de l'glise et le tient
pour le dernier confesseur de la foi. C'est l une opinion singulire et
pleine de fantaisie.

Le hasard m'a mis entre les mains un numro rcent d'une Revue dirige
par les R. P. jsuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je
m'y vis fort malmen. Les petits pres m'ont trait sans douceur, tout
comme ils traitent le Pre Gratry et le Pre Lacordaire. Je trouvai l
un article o Barbey d'Aurevilly tait au contraire fort mnag. On lui
tenait compte trs largement d'avoir profess dans plusieurs articles le
catholicisme le plus romain et insult M. Ernest Renan, ce qui est
oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa lgret, son
tourderie et son peu de catchisme. On voit que les petits pres ne
pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Pladan. Je
n'hsite pas  dire que ce sont les petits pres qui ont raison. Barbey
d'Aurevilly fut un catholique trs compromettant. M. Josphin Pladan
est plus dangereux encore pour ceux qu'il dfend. Peut-tre
blasphme-t-il moins que le vieux docteur des _Diaboliques_, car le
blasphme tait pour celui-l l'acte de foi par excellence. Mais il est
encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le got du
pch. Ajoutez  cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mle
constamment le grimoire  l'vangile, qu'il est hant par l'ide de
l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincrement
mriter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin
le sens commun n'est pour un artiste qu'un mrite secondaire, et M.
Josphin Pladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou
tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.

Avec d'effroyables dfauts et un tapage insupportable de style, il est
crivain de race et matre de sa phrase. Il a le mouvement et la
couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa
rage de fabriquer des verbes comme _luner_, _rener_, _ceinturer_, et
l'on rencontrera  et l, dans son nouveau livre, des pages d'une
posie magnifique.

Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de pome
magique dont les pisodes sembleraient absurdes s'ils taient exposs
froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le
merveilleux du sujet. Il s'agit de deux poux, Adar, jeune mage comme M.
Pladan lui-mme, saturnien vnus, et une enfant trouve leve par
un prtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les
finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promne son
ardente lune de miel  Bayreuth dans une des saisons thtrales
consacres  Wagner et que M. Pladan compare  la trve de Dieu
qu'inventa la charit catholique au moyen ge. L, le dsir d'Izel et
d'Adar, exalt par le mysticisme sensuel du duo de _Tristan et Yseult_,
se dchane comme un mal divin, clate en crises nerveuses, devient un
nirvana d'amour, un rotisme bouddhique, une euthansie. Toute cette
partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractre est
suffisamment exprim par une sorte d'hymne d'une posie trange et
profonde, qui clbre chrtiennement la rhabilitation de la chair. Je
citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant
quelques formes trop particulires  la langue de M. Josphin Pladan et
qui eussent embarrass des lecteurs mal prpars. Car les mages ont cela
de terrible que leurs oeuvres sont sotriques et ne veulent tre
comprises que des initis.

Voici ces stances en prose:

     chair calomnie, chair admirable et triste, troite
    compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui--plus que
    lui pitoyable,  toi qui pourriras.

    Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux
    est ce jour, fconde cette heure....

    Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit...

    Ce sont les mains qui peinent et qui prient.

    Ce sont les pieds qui montent.

    Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau
    pour moi, c'est le Salut.

C'est affaire  M. Pladan d'accorder la glorification de la chair avec
la doctrine chrtienne qu'il professe. Je n'ai qu' signaler l'lgante
mlancolie de cette prose d'artiste et de pote.

Aprs la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher  Nuremberg les
impressions du pass. L, dans cette ville o le temps semble s'tre
arrt et qui montre intactes les formes de la vie familire et bizarre
des aeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idalisme voluptueux. Le
pur bronze florentin se dhanche comme ces figurines de dinanderie du
XVe sicle, qui, dans leur ingnuit contourne, font la joie des
amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rvait  sa fentre, le
docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe,
pendant qu'Izel remettait sa jarretire. Il n'y a pas grand mal si l'on
considre seulement l'ge et la figure du docteur, qui s'est dessch
dans les bouquins. Mais ce qui donne  l'aventure une gravit
singulire, c'est que Meister Sexthental est un mage trs puissant qui,
matre des lments, peut  son gr quitter son corps visible et
traverser en corps astral les murs les plus pais. Or, l'ombre d'un
pied sur le mur l'a embras d'amour. Comme incube il satisfera sa
passion. On sait qu'une femme ne peut pas se dfendre d'un incube. Izel
succombe dans des bras invisibles. Dsormais l'infme docteur
Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si perdument. Je
ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le
moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi veng son honneur,
il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possde tout
entier. Pench sans cesse sur ses fourneaux, il s'abme dans des
recherches sans nom; la soif de connatre le dvore. Izel dlaisse se
dtache de lui. tranger  tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre,
quand tout  coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son
abandon, est prte  se donner  un amant dont elle est adore. Cette
fois Adar se rveille. Il renonce  la science pour retourner  l'amour.
Il va s'efforcer de reconqurir Izel, tandis qu'il en est temps encore.

Il invoque une dernire fois les esprits de l'air, que son art tenait
asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident  regagner cette pouse qu'il
a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il
vient surprendre comme un amant furtif.

Je transcris cette magnifique invocation presque tout entire. La page
est presque sans tache:

     nature, mre indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils
    prodigue et las.

    J'ai voulu dchirer les voiles que tu mets sur la douleur de
    vivre, et je me suis bless, au mystre... Oedipe,  mi-chemin
    de deviner l'nigme, jeune Faust, qui regrette dj la vie
    simple et du coeur, j'arrive repentant, rconcili,  menteuse
    si douce!

    Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller
    devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse.
    Vous, forces sidrales qui m'avez obi, Ariels, mes hrauts, je
    viens vous dlivrer. J'abdique le pentacle auguste du
    macrocosme; ma double toile est clipse; vous tes libres,
    gnomes, sylphes, ondins et salamandres.

    Une dernire fois, servez celui qui vous libre, Elmentals,
    larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un
    verbe encore!

    Sylphes nocturnes, phalnes du dsir, agacez-la du velours de
    vos ailes, celle qui va venir...

    Rose de minuit, humidit des fleurs, susurrement de l'eau,
    fluence du nuage et bue de la lune!  douce pollution de la
    nature en rve, baptise de dsir celle qui va venir!

Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au
monde magique? Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs
dormante et des bosquets... et vous, petits tres qui au clair de lune
tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amre et que la
brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire natre 
minuit les champignons... lorsque je vous aurai ordonn de faire un peu
de musique cleste pour oprer sur les sens de ces hommes, je briserai
ma baguette de commandement, je l'enfouirai  plusieurs toises sous la
terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai
mon livre sous les eaux.

Ces livres de M. Josphin Pladan, il faut les prendre pour ce qu'ils
sont, des feries sans raison, mais pleines de posie. Ces feries
sembleront parfois bien compliques; elles manquent de navet, de
candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est loquent et
somptueux  l'excs. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple
nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait
Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.




SUR JEANNE D'ARC[35]


I

[Note 35: Ceci fut crit  propos des reprsentations du drame de M.
Jules Barbier sur le thtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph
Fabre nous a donn un mystre de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]

Il y a de la pit dans le sentiment qui attire chaque soir les
spectateurs, j'allais dire les fidles, au thtre o se joue le mystre
de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pense
populaire, Jeanne devient peu  peu la sainte et la patronne de la
France. Une douce religion nous fait communier en elle; le rcit de ses
miracles et de sa passion est un vangile auquel nous croyons tous. Ses
vertus sont sur nous.

Elle est l'exemple, la consolation et l'esprance. Diviss comme nous le
sommes d'opinions et de croyances, nous nous rconcilions en elle. Elle
nous runit sous cette bannire qui conduisit ensemble  la victoire les
chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne crature achve
d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle
signifie union et fraternit.

La candeur de sa foi chrtienne touche ceux de nous qui sont rests
catholiques sincres, tandis que son indpendance en face des
thologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des
critures. Car il est  peine exagr de dire qu'elle est  la fois la
dernire mystique et la premire rforme, et qu'elle tend une main,
dans le pass,  saint Franois d'Assise et l'autre main, dans l'avenir,
 Luther.

Et par-dessus tout elle tait simple; elle resta toujours si prs de la
nature que ceux qui ne croient qu' la nature sourient  cette fleur des
champs,  cette frache tige sauvage et parfume, en sorte qu'elle fait
encore les dlices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux
apparences et craignent que tout ne soit illusion.

La loyaut avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de
ceux-l, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle
vcut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chre
 tous indistinctement. tant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce
que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans
la victoire, elle aima les humbles comme des frres; par l, elle nous
est douce et sacre. Noire dmocratie moderne ne peut que vnrer la
mmoire de celle qui a dit: J'ai t envoye pour la consolation des
pauvres et des indigents. _Dicens quod erat misa pro consolations
pauperum et indigentium._

Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants
qui la rendent aimable  tous; elle tait guerrire et elle tait douce;
elle tait illumine et elle tait sense; c'tait une fille du peuple
et c'tait un bon chevalier; dans cette sainte ferie qui est son
histoire, la bergre se change en un beau saint Michel. Comme Jsus et
saint Franois d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la
terre, elle apporte au monde le rve de l'innocence suprieure au mal et
de la justice triomphante. Elle est la prfre des croyants et des
simples, des artistes pris de symboles, des dlicats, qui recherchent
la forme acheve et parfaite.

Voil ce que sent confusment la foule qui coute chaque soir le drame
de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystre; je crois que le mot
est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'tait peut-tre pas le
pote qu'il fallait pour crire le mystre de Jeanne d'Arc. Pour ma
part, j'y aurais voulu plus de navet, plus de candeur, un art plus
religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, tremp
dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rvais, sur un dessin
un peu grle  force de puret, toutes les richesses d'un trsor
d'glise. Je rvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes
clestes. Je rvais des saintes qui fussent des dames, et des anges
jouant du luth et tout  fait dans le got de ce XVe sicle dont l'art
fait songer  une fort qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne
rvais-je pas?... J'aurais aim surtout  voir Jeanne sous l'arbre des
Fes. C'tait un htre, j'y ai bien souvent pens, un htre merveilleux,
qui rpandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fes
ou l'arbre des Dames, car les fes taient des dames aussi bien que les
saintes; mais des dames voluptueusement pares et ne portant pas comme
madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux
porter des chapeaux de fleurs. Or, ce htre tait trs vieux, trs beau
et trs vnrable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames,
l'arbre charmin[36], l'arbre fe de Bourlemont et le beau Mai. Comme
les divinits grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il
inspirait beaucoup de penses. Il s'levait prs d'une fontaine qu'on
nommait la fontaine des Groseilliers et o, jadis, les fes s'taient
baignes, et une vertu tait reste aux eaux de cette fontaine: ceux qui
en buvaient taient guris de la fivre. C'est pourquoi on la nommait
aussi la bonne fontaine Aux-Fes-Notre-Seigneur, vocable ingnieux et
doux, qui plaait sous la protection de Jsus les petites personnes
surnaturelles que ses aptres avaient si rudement poursuivies sans
pouvoir les chasser de leurs forts et de leurs sources natales. Non
loin de la source et de l'arbre, cache sous un coudrier, une mandragore
chantait. Toutes les magies rustiques taient runies dans ce petit coin
de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les
feuilles et les fleurs.

[Note 36: Quicherat met _charmine_, dont je ne puis dcouvrir le sens.
Ne faut-il pas lire _charmin_, _carminata_?]

Chaque anne, le dimanche de _Ltare_, ou dimanche des Fontaines, qui
est celui de la mi-carme, les filles et les garons du village allaient
en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fes, puis ils
buvaient  la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'tait pas bonne
que pour les malades; les fes ont plus d'un secret. La marraine de
Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses
yeux ces dames mystrieuses, et elle le confessait  tout venant.
Pourtant elle tait bonne et prude femme, point devineresse ni sorcire.

L'une de ces fes avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui
donnait des rendez-vous, le soir. Les fes sont femmes; elles ont des
faiblesses. On fit un roman des amours de la fe et du chevalier et une
autre marraine de Jeanne, dont le mari tait clerc  Neufchteau, avait
entendu lire ce merveilleux rcit qui, sans doute, ressemblait 
l'histoire bien connue de Mlusine. Les fes avaient leur jour
d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi.
Mais elles se montraient peu. Une bonne chrtienne de Domrmy, la
vieille Batrix, disait innocemment:

--J'ai ou conter que les fes venaient sous l'arbre, dans l'ancien
temps. Pour nos pchs, elles n'y viennent plus.

La veille de l'Ascension,  la procession o les croix sont portes par
les champs, le cur de Domrmy allait sous l'arbre des Fes et  la
fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'vangile de saint Jean.
Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source?
Renouvelait-il,  son insu, les rites sacrs des paens? C'est ce qu'on
ne peut pas bien dmler dans ce mlange de croyances ingnues. Je crois
pourtant que ce prtre chassait les fes.

Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, ses fontaines, comme on
disait. On gotait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle
suspendait aux branches du htre sacr des guirlandes de fleurs. Elle ne
savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des anctres paens
qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui
ornaient le tronc antique des chnes de tableaux et de statuettes
votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule,
prophtesses comme elle. Rien ne me touche  vrai dire comme ce
paganisme inconscient. Notre mystre, qui dcidment ne ressemblerait
pas  la pice de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la
jeune fille des champs, l'ternelle Chlo, clbrant le culte ternel de
la nature.

Dans le mystre tel que je le rve, et qui restera le chef-d'oeuvre
inconnu, les fes parleraient.

Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un pote
ingnieux les a dj fait parler au bord de cette fontaine des
Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la _Voie sacre_,
fait entendre le chant altern des fes et des saintes.

Que ne pouvons-nous  notre tour exprimer en paroles rythmes la pense
profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de
ces nymphes restes antiques dans l'me sous leurs atours de chtelaines
et dans la grle mignardise qui sied aux belles amies du sire de
Bourlemont?

Elles disaient  Jeanne:

--Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est lger. La nature
t'est douce; sois douce  la nature. Aime. Crois-en les fes. Aime.
C'est nous qui faisons pousser l'aubpine sur la chair dcompose des
morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre
ternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons
bien ri  la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du
roi Dagobert. Nous sommes le frmissement du feuillage, le rayon de la
lune, le parfum des fleurs, la volupt des choses, l'ivresse des sens,
le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang... Tu es belle,
 Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!

Les fes parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air
semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d't.
Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparatraient au
bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant
des couronnes d'or, et elles diraient:

--Jeanne, sois bonne fille!

Et notre mystre suivrait pas  pas les chroniques. Mais toutes les
images panouies dans la pense humaine, toutes les formes de nos rves,
de nos craintes et de nos esprances seraient visibles et parlantes dans
un costume du XVe sicle. On y verrait Dieu le pre en habit d'empereur,
la vierge Marie, les anges, les vertus thologales, les neufs preuses,
la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept pchs capitaux, tous
les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de
scnes nous conduiraient en cent et une journes au bcher de Rouen.
S'il faut tre juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point 
M. Jules Barbier de n'avoir pas conu son ouvrage sur ce plan. D'abord,
il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible,
il tait parvenu  le faire, on n'aurait pu le jouer et c'et t
dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc.
Elle y est la posie mme. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que
les apparitions des saintes avaient laiss--du moins nous
l'imaginons--sur la belle illumine de Domrmy.


II

Madame Sarah Bernhardt est  la fois d'une vie idale et d'un archasme
exquis; elle est la lgende anime. Si sa belle voix a paru trop faible
par moments, c'est la faute du pome,--je crois qu'on dit le _pome_, en
langage de thtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vrit, madame
Sarah Bernhardt n'aurait pas  enfler sa voix pour dbiter des tirades
vibrantes. Jeanne ne dclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont
t conserves; elles sont tantt d'une brivet hroque, tantt d'une
finesse souriante. Aucune ne prte  de grands clats de voix. Ceux qui
l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune
fille. Je citerai  ce propos une page intressante d'un livre rcent,
la _Jeanne d'Arc_ du trs regrett Henri Blaze de Bury[37]. C'est une
histoire crite avec une bonne foi parfaite, un tour potique et
singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais
banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire
donnera l'ide. Aprs avoir rappel, comme nous venons de faire, que
Jeanne, au dire de ceux qui vivaient prs d'elle, avait la voix jeune et
pure, l'historien ajoute:

[Note 37: Un vol. in-8.]

Remarquons la vibration particulire de sa voix: _Vox infantilis_,
quelque chose d'immacul, de virginal; et notons,  trois sicles de
distance, le mme phnomne chez une autre hrone de notre histoire.
Charlotte Corday avait galement cette limpidit d'accent, cet
enchantement de la voix. Un peintre allemand nomm Hauer, qui crayonna
ses traits _in extremis_ et ne la quitta qu'au marchepied de la
charrette infme, a constat ce don exquis, et sans tablir de parallle
entre la grande libratrice du sol national au XVe sicle et celle que
Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de
relever un signe d'ineffable puret, commun  ces deux belles mes.

J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste
Albert le Grand avait  son service une jeune fille qu'il avait prise
uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi
puret, candeur, virginit. Un beau matin, le matre l'envoie chercher
un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'coulent,
elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plong dans ses
livres, adresse  la servante une question; elle y rpond de la porte,
et lui, sans mme l'avoir vue, sans autre indice que la simple rsonance
phonique: Ribaude, s'crie-t-il, fille  soldats, va-t'en, je te
chasse! Que s'tait-il pass? Juste ce que le vieux savant reprochait 
sa servante. Et que lui reprochait-il?

De ne plus tre maintenant ce qu'elle tait encore tantt.

    La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
    Quelque diable aussi.....

le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait
est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de
la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanment
altr de sa voix l'avait seul trahie, l'et  coup sr bien tonne.
_Vox infantilis_, signe mystrieux, auquel les anges du ciel et de la
terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu' la fin.

Henri Blaze de Bury a laiss dans son rcit une certaine place au
merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse
s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui
appartient, mettre un peu de jour dans la fort enchante sans cesse
accrue avec les ges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour
ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se drobe, en dernire
analyse,  une interprtation rationnelle. L, comme ailleurs, le
miracle ne rsiste pas  l'examen attentif des faits. Le tort de ses
biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une
chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe
naturel, au milieu des prophtesses et des voyantes qui foisonnaient
alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir  Paris, vers
1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maill,
la Gasque d'Avignon, conseillre de Charles VI, les pnitentes du frre
Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les
visions, les rvlations et le don de prophtie. Vallet de Viriville, le
plus perspicace des historiens de Jeanne, a montr la voie.

Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'me
chrtienne se forma l'ide de la puissance de la virginit et comment le
culte de Marie et les lgendes des saintes prparrent les esprits 
l'avnement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre
Jeanne ne perdrait rien  tre explique de la sorte. Elle n'en
paratrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarn le rve de
toutes les mes, pour avoir t vritablement celle qu'on attendait. On
peut dire  cet gard que l'histoire ne dtruira, pas la lgende.


III

Il me reste un mot  dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38].
L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait t brle  Rouen. Et, pour soutenir
cette thse, il identifie  la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont
nous ayons racont ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou
Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnatre par les
frres de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orlans, pousa Robert des
Armoises et, aprs les aventures les plus singulires, mourut dans son
lit, entoure de la vnration des siens. Cela est trange, en effet.
Mais, d'un autre ct, la mort de Jeanne est atteste par des tmoins
qui dposrent au procs de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est
mieux tabli que celui-l. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce
point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se
tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment
difficile.

[Note 38: _La Fin d'une lgende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409  1440,
sic)_, par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]




SOUS LES GALERIES DE L'ODON

19 janvier.


I

Je passais sous les galeries de l'Odon. Un vieux pote, un matre
d'tudes et deux tudiants y feuilletaient des livres non coups. Sans
souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils
lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de
lire. En les observant, je songeais  ce livre que rve M. Stphane
Mallarm,  ce rcit merveilleux qui prsentera trois sens distincts et
superposs, et qui offrira une fable intressante, exactement suivie, 
ceux mmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux
pote, mon matre d'tude et mes deux tudiants promenant avec ivresse
sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur
le pote ingnieux d'avoir, dans sa bont, prpar un aliment aux
pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se
nourrissent de littrature aux talages des bouquinistes. Mais, en y
songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas
plus dlicieux tel qu'ils le gotent, et s'il n'y a pas un charme pour
eux, le charme du mystre, dans ces brusques suspensions du sens
qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore dtaches.
Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout 
l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un
rve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle
qu'elle n'est en ralit. Ils emporteront une illusion, un dsir, tout
au moins une curiosit. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant
quand nous le lisons tout entier,  loisir.

Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres
sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hlas! il est si agrable
de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai
Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui
s'attache aux lectures interrompues. De temps  autre, il m'apportait
une crochete de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprcier,
et il jugea, aprs deux ou trois visites, que je n'tais pas fier, ayant
d'ailleurs peu sujet de l'tre, puisque je prenais toute ma science dans
les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en
porte dans ma tte. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me
dit, en se grattant l'oreille:

--Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai
demand  plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le
savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientt cinq
ans.

--Quelle chose?

--Il n'y a pas d'indiscrtion?...

--Parlez, mon ami.

--Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue
l'impratrice Catherine?

--L'impratrice Catherine?

--Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a
russi.

--Russi?...

--Oui, j'en suis rest au moment o les conjurs veulent tuer l'empereur
Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de
tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.

--Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a t trangl et Catherine fut
proclame impratrice.

--Vous en tes sr?

--Parfaitement sr.

--Oh! tant mieux! j'en suis bien content.

Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.

Je l'envoyai  l'office boire un verre de vin  la sant de la grande
Catherine. C'est de ce jour que date notre amiti.

Nos liseurs des galeries de l'Odon n'en taient point rests, comme mon
commissionnaire,  la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils
ne feuilletaient rien de bien neuf, et je souponne le matre d'tudes
d'avoir dvor plusieurs pages du _Tableau de l'amour conjugal_. Il
soulevait de ses gros doigts les feuillets ferms de trois cts et il y
fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.

L'talage tait triste, fan; on n'y respirait pas la bonne odeur du
papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette
mention imprime sur une bande de papier: _Vient de paratre_.

Les gens du monde ignorent ce que c'est que _la pile_. Les gens du monde
lisent les romans nouveaux dans _la Revue des Deux Mondes_. Ils ne les
achtent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le
voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils
ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un
livre rcent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend,
de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie
d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montpin, est fort
embarrass quand on lui demande _la Chvre d'or_ de Paul Arne. Mais il
est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspir que
le gargotier de la butte Montmartre,  qui mon ami Adolphe Racot
demandait une aile de phnix et qui rpondait: Nous venons de servir la
dernire, ce rus papetier dclare que: _la Chvre d'or_, il n'y en a
plus! On porte cette rponse  la belle liseuse, qui ne lira pas _la
Chvre d'or_, faute de l'avoir dcouverte. Ce qui, d'ailleurs, est
souverainement juste; car la vritable beaut ne doit se montrer qu'aux
initis. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de
se procurer un petit volume in-18 jsus de trois francs cinquante. Je
sais deux ou trois salons littraires o tout le monde lit ce qu'il est
convenable de lire; mais o personne ne serait capable de se procurer en
vingt-quatre heures un de ces livres qu'il faut avoir lus. Un
exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le
tour du salon et sert  soixante personnes. On se le prte comme une
chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du
faubourg Saint-Honor a dit qu'il n'y en avait plus. Aprs avoir pass
pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable
 voir, frip, billant du dos, encorn  merveille, et comme
l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe
encore. Il rend l'me, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse  la
curiosit intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N..., de
la comtesse de N... Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul
Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de dcouvrir dans
tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe sicle, les
crits potiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les
moeurs  cet gard ont moins chang qu'on ne croit, et il n'est pas dans
les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle
l'exemplaire unique. Cette mthode n'est pas sans inconvnient. Des
lettres qui n'taient crites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait
le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de _Mensonge_. On
m'a montr un exemplaire de _Fort comme la mort_, qui avait servi de
buvard  une trs jolie personne. Une ligne d'criture y restait
empreinte  l'envers. On la croyait indchiffrable, quand une curieuse,
aux mains de laquelle le livre tait venu, s'avisa de regarder dans un
miroir la page macule. Elle lut trs nettement dans la glace: Je
t'envoie mon coeur dans un baiser. C'tait la dernire ligne d'une
lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques annes M.
Gaston Boissier vantait  quelques amis l'esprit ingnieux d'une dame
qui variait  l'infini, dans une mme correspondance, les formules
finales de ses lettres.

Le commandant Rivire, qui l'avait cout, restait surpris.

--Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres
par cette formule: Je t'envoie mon me dans un baiser. Il en faut
induire que _Fort comme la mort_ ne trahissait personne. Le prt des
livres ne laisse pas d'tre prilleux.

J'ai donn de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison
suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grce, qui ne
suffit pas quand elle est suffisante,  ce que disent les thologiens,
nous chercherons quelque autre origine  la noble coutume de n'acheter
de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes
brochs font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin
ou d'un clat sombre, que les femmes de got savent aujourd'hui meubler
avec harmonie. Ce sont des tableaux achevs o l'on ne peut ajouter que
des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse
note. Ce jaune a t adopt par tous les diteurs, qui considrent qu'il
se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans
un intrieur discret, o tout se tait et s'apaise. On a voulu y
remdier, voil cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de
chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les
dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget  des livres d'heures
et  des missels. Mais ces livres aims n'taient plus reconnaissables,
vtus comme des vques et comme des chantres. Ils semblaient trop
lourds et trop magnifiques pour tre lus au coin du feu. Peu  peu on
laissa les ornements ecclsiastiques, et la chemise jaune reparut.

Les diteurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage
lgant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, o l'on vend les livres
d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regrett Jules
Hetzel, qui tait un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tent:
il y a perdu de l'argent. C'tait dans l'ordre. Mais son invention ne
pourrait-elle profiter  autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.

La librairie Quantin a essay des couvertures d'un aspect charmant et
grave. Ce ne sont ni tout  fait des brochures, ni tout  fait des
cartonnages. Cela est lger et cela meuble. J'ai l, sur ma table, un
trs joli livre de M. Octave Uzanne, les _Zigzags d'un curieux_, qui est
ainsi vtu d'un papier bleu sombre  grain de maroquin et dor avec
lgance. Ce type pourrait tre appliqu aux romans publis par Calmann
Lvy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les
dcadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux  habiller joliment
un livre. Ils revtent leurs vers et leurs proses d'une espce de
galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dores, d'une
parfaite lgance.

Aprs tout, cela n'importe peut-tre pas autant que je crois. Ce qui me
surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les
nouveauts littraires dans les quartiers riches. Ce serait une
industrie  crer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses
affaires.

Mais nous voil bien loin de l'Odon, et je n'ai point dit ce que
c'tait que _la pile_. Je le dirai, car il faut instruire les infidles,
il faut vangliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente,
quand un diteur lance, par exemple, l'_Immortel_, _Mensonges_ ou
_Pcheur d'Islande_, les libraires revendeurs et spcialement ceux des
galeries de l'Odon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de
l'talage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en lvent des
tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes,
piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il
faut tre clbre ou mridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et
clbrit. Les Grecs l'eussent nomme la stle d'or. Elle porte aux nues
les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'mile Zola, de Guy de
Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les
cheveux pars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait
la pile. Hlas! ils priaient et pleuraient en vain.


II

C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-l,
dans les galeries de l'Odon. Mais on voyait dans la vitrine rserve
aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite dition du _Manteau
de Joseph Olnine_, par le vicomte de Vog, de l'Acadmie franaise.
C'est un conte fantastique qu'on peut comparer  l'incomparable _Lokis_.
Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils
 la belle Aude. Dans le conte de M. de Vog, ainsi que dans celui de
Mrime, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux.
Et quand le bon M. Joseph Olnine respire avec ivresse une pelisse de
zibelines, il n'est pas si trangement fou qu'il en a l'air. Car la
comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M.
Joseph Olnine reoit finalement le prix de son ftichisme sincre et
profond. Une nuit, dans le chteau de la comtesse ***ska, dont il est
l'hte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aime, il trouve
dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante
et dont le souffle humide effleure son front.

Un moins galant homme aurait cru reconnatre la comtesse. Mais M. Joseph
Olnine se persuade sur quelques lgers indices que la visiteuse
nocturne est un fantme, une dame morte depuis longtemps et qui revient
aimer en ce monde, faute d'avoir trouv dans l'autre un meilleur emploi
de ses facults. M. Joseph Olnine, pensant avec raison qu'il faut tre
discret, mme quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au
comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-tre de ce silence, le
fantme revint souvent.

J'ai trouv aussi sous les doctes arcades de l'Odon, parmi les rares
nouveauts de la semaine, un conte astral de M. Jules Lermina, _
brler_. On y voit un homme qui sort de lui-mme  volont. C'est
prcisment la donne d'un pisode du livre de M. Josphin Peladan, _la
Victoire du mari_, dont nous avons dj parl[39]. Nous nous retrouvons
en plein magisme; nous entendons rsonner de nouveaux le mystrieux
_linga-sharra_, formule puissante,  l'aide de laquelle les mages
sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules
Lermina est conforme aux donnes de la science sotrique, et Papus est
un grand mage: M. Josphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina
excelle  conter des contes extraordinaires. Il a donn deux volumes
d'_Histoires incroyables_ que je recommande  tous ceux qui aiment
l'trange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit
fond sur la science et l'observation. C'est l prcisment le grand
mrite de M. Jules Lermina. Il part d'une donne positive pour s'lancer
de prodige en prodige.

[Note 39: Voir p. 233.]

Jules Lermina, Josphin Peladan, Lon Hennique, Gilbert-Augustin
Thierry, Guy de Maupassant lui-mme dans son _Horla_, voil bien des
esprits tents par l'occulte! Notre littrature contemporaine oscille
entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalt. Nous avons perdu la
foi et nous voulons croire encore. L'insensibilit de la nature nous
dsole. La morne majest des lois physiques nous accable. Nous cherchons
le mystre. Nous appelons  nous toutes les magies de l'Orient; nous
nous jetons perdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du
merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chass de
leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de
milieu. Voil ce que nous avons tir d'une heure de bouquinage sous les
galeries de l'Odon.




M. DOUARD ROD[40]


Quand il analysait dans le journal _le Temps_, il y a un an presque jour
pour jour, _le Sens de la vie_, certes M. Edmond Scherer ne prvoyait
pas le rcit dsol qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que _les
Trois Coeurs_ lui eussent caus quelque surprise s'il avait vcu assez
pour les connatre. Dans _le Sens de la vie_, M. Edouard Rod laissait
son hros mari et pre de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne
foi que c'tait l le dnouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas
conclu; mais l'minent critique concluait pour lui, que se marier et
tre pre c'est  peu prs tout l'art de vivre; que, s'il nous est
impossible de dcouvrir un sens quelconque  ce qu'on nomme la vie, il
convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils
veulent, ni mme s'ils veulent et que ce qu'il importe de connatre,
puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas _pourquoi_, c'est
_comment_.

[Note 40: _Les Trois Coeurs_, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]

M. Edmond Scherer tait un sage qui ne se dfiait pas assez de la malice
des potes. Il ne pntrait point le secret dessein de M. Edouard Rod,
qui est de nous montrer, aprs l'Ecclsiaste, que tout n'est que vanit,
et c'est ce dessein qui clate dans les _Trois coeurs_. Car voici que
Richard Noral, son hros, se rveille dans les bras de la douce Hlne,
qu'il a pouse, aussi dsenchant que le roi Salomon lui-mme, lequel,
 la vrit, avait fait du mariage une exprience infiniment plus
tendue.

Hlne n'a pas donn le bonheur  Richard et pourtant Hlne est une
noble et tendre crature. Mais elle n'est point le rve, elle n'est
point l'inconnu, elle n'est point l'au del. Et cette infirmit, commune
 tous les tres vivants, la dshonore lentement dans l'imagination
dlicate et strile de son mari rveur. Artiste sans art, Richard
demande follement  la vie de lui apporter les formes et l'me de ses
propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimres que
celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalit de l'esprit ni la
gnrosit du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant
les compositions des prraphalites. Il se demande avec Dante-Gabriel
Rosetti:

--Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplors, pourrai-je
descendre au fond des abmes de l'amour?

Il se nourrit de la _Vita nuova_; c'est--dire qu'il vit du rve d'un
rve. M. Edouard Rod nous dit qu'il tait naturellement bon et noble,
mais qu'il se montrait  ses mauvaises heures goste, despote et
cruel, et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un
goste sans temprament, qui croit que l'amour est une lgance.

Fatigu d'Hlne, qui ne lui a pas donn l'impossible, il porte son
ennui et ses curiosits chez une aventurire vaguement amricaine, d'ge
incertain, peut-tre veuve, Rose-Mary, qui a travers la vie en
sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus
de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle trane sans cesse avec elle
de New-York  Vienne, de Paris  San Francisco et dans toutes les villes
d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur clatante de table d'hte,
beaut tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est,
au fond, trs bonne femme, pleine de pit pour les btes, sentimentale,
capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquoure au coeur
simple, qui rve le pot-au-feu. Elle aime perdument Richard. M. Edouard
Rod nous dit: Quand Rose-Mary fut sa matresse, Richard se sentit
malheureux. Il se dsolait. Il pensait: Je me suis tromp. Je me suis
tromp sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas  Cloptre.
Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.

Non, Rose-Mary ne ressemblait pas  Cloptre. C'tait  prvoir. Faute
de s'en tre avis  temps, voil Richard dans une situation pnible.
Hlne a tout appris. Elle ne fait point de reproche  son mari, mais sa
douleur pudique, son silence, sa pleur ont plus d'loquence que toutes
les plaintes. Richard en est touch parce qu'il a du got. Sa fille
Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. La mre et la fille
semblaient vivre de la mme vie et dprir du mme mal. La maison a
l'air d'une maison abandonne; on y respire un souffle de _malaria_. La
salle de travail, la bibliothque, o jadis la famille se runissait
dans un calme riant, maintenant dserte, respecte, pleine de souvenirs,
fait peur; on dirait la chambre du mort.

En passant de ce _home_ lugubre au petit salon d'htel garni gay par
Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de
tristesses et d'ennuis. Comme Hlne, Rose-Mary aimait et souffrait. Et,
par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary
l'emportait sur la chaste et fire Hlne, pouse et mre. Pour le dire
en passant, il y a une chose que je ne conois pas dans cette excellente
Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa
rsignation. Elle ne dfend pas cet amour qui est sa vie: elle est
toujours prte  cder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige
pas  ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellnore. Elle est trangement
inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une
telle manire d'tre soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout
est possible. Mais je voudrais qu'on me montrt mieux  quelle source
cette femme sans got et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a
ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'o lui
vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.

Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques o elle prit tant
de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne
saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrtion
pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec
dix-huit colis.

La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour dplaire  Richard
Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chante, mit moins de
ngligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le
st, et c'est elle-mme qui, couche morte dans une barque, apporta au
chevalier son aveu dans une lettre:

    Vivante on me nommait la vierge d'Avallon.
    ...

Pendant que Rose-Mary se noyait trs simplement et trs sincrement pour
lui, Richard frquentait le salon de madame d'Hays. C'tait, parat-il,
une charmante personne que madame d'Hays. Veuve aprs quelques mois de
mariage, elle avait acquis  peu de frais une libert galement
prcieuse pour ses adorateurs et pour elle-mme. Richard admirait en
madame d'Hays cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des
regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune
femme un tre exceptionnel, un tre de rve en dehors et au-dessus de la
notion de la beaut. Et madame d'Hays ne voulait point de mal 
Richard. En revenant du Bois, elle rpondait du fond de son landau par
un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au
thtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Prraphalites. Si
bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y ft laborieusement appliqu,
selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappel brusquement
dans la solitude de sa maison, auprs d'Hlne en pleurs. La petite
Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de
sa mre et l'indiffrence de son pre qui ont puis lentement cette
ardente et frle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se
passent; le jardin o elle cueillait des fleurs refleurit. Richard,
songeant  l'enfant, qui tait son enfant, murmure:

Quels dlicieux souvenirs elle nous a laisss!

Et il ajoute:

Et ces souvenirs ne valent-ils pas la ralit?

Parole abominable! Celui qui pardonne  la nature la mort d'un enfant
est hors du rgne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est
affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est--dire
quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les
aimer, pour les lever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du
coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.

Ce Richard Noral est un misrable, qui gche  la fois le mariage et
l'adultre, et qui cherche Cloptre. Mais, imbcile, qu'en ferais-tu de
Cloptre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis Csar ni le rude
Antoine, pour t'enivrer  cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un
gaillard  fondre les lgions en baisers. Vois ton ami Balac. Il est
toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cloptre et il la trouve
dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le
tourmente jamais. Cet habile homme a tout prvu: elle est toujours
enceinte. Ton ami Balac est comme Henri IV: il aime les duchesses et
les servantes. Ce qu'il demande  la femme, c'est la femme et non pas
l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littrature. Il se
conduit mal, j'en conviens, il se conduit trs mal; mais ce n'est pas
pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbcile. Il aime
sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur
ingnue, et cela lui fait une sorte d'innocence.

Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de
Rossetti; mais prends garde qu' tout prendre il a plus d'imagination
que toi. Il sait dcouvrir la native beaut des choses. Et toi, il te
faut un idal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa
pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du pote courtois et du
peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres potiques et des
fantmes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi
troublais-tu Rose-Mary?

On te dit goste, on te flatte. Si tu n'tais qu'un goste il n'y
aurait que demi-mal. L'gosme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une
espce de passion; chez les natures dlicates, il veut, pour se
satisfaire, des formes pures, animes par de belles penses. Il est
sensuel; ses rves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu
es moins qu'un goste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment,
j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles
indignement.

C'est une nouveaut de ce temps-ci de rclamer le droit  la passion
comme on a toujours rclam le droit au bonheur. J'ai l sous les yeux
un petit volume du dernier sicle qui s'appelle _de l'Amour_ et qui
m'amuse parce qu'il est crit avec une prodigieuse navet. Je crois en
avoir dj parl. L'auteur, M. de Sevelinges, qui tait officier de
cavalerie, donne  entendre que le vritable amour ne convient qu'aux
officiers. Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y
est aussi plus port que les autres hommes. Admirable loi de la nature!
Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison
qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur
ce que son effet principal est toujours de dtacher les hommes de tout
ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indpendants des
relations qu'il n'a point formes, et il conclut qu'une socit
civilise qui serait compose d'amants retomberait infailliblement dans
la misre et dans la barbarie. Je conseille  Richard Noral de mditer
les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine
philosophie. Il faudrait pourtant se rsigner  ne pas aimer, quand on
en prouve l'impossibilit.

Que faire alors? dites-vous.--Eh, mon Dieu, cultiver son jardin,
labourer sa terre, jouer de la flte, se cacher et vivre tout de mme!
Rappelez-vous le mot de Sieys, et songez que c'est dj quelque chose
que d'avoir vcu sous cette perptuelle Terreur qui est la destine
humaine.--Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges:
Si je vous te la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la
tranquillit. N'est-ce donc rien que cela?

Sans parler d'_Adolphe_, nous avons dj vu plus d'un hros de roman qui
cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montr dans un trs
beau livre, _Crime d'amour_, le baron de Querne qui ne sduit une femme
honnte que pour la dsesprer. Ce monsieur de Querne a l'esprit dfiant
et le coeur aride; il est d'une duret abominable. Il dtruit sans
profit pour lui-mme le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est
du mtier: c'est un sducteur de profession, et puis il ne tombe pas
dans cet affreux gchis de sentiment, il ne se livre pas  cet absurde
ravage des existences qui rend Richard Noral tout  fait odieux et assez
ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de mme une morale dans le livre
de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanit aux hommes vains et
mensonge  ceux qui se mentent  eux-mmes.

Il nous reste l'adultre et les cigarettes, disait le bon Thophile
Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les
cigarettes.

Son livre enfin, dans sa dsolation mme, nous avertit de craindre
l'gosme comme le pire des maux. Il nous enseigne la puret du coeur et
la simplicit. Il nous remet en mmoire ce verset de l'_Imitation_: Ds
que quelqu'un se cherche soi-mme, l'amour s'touffe en lui.

Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop
louer la sobrit du rcit, la rapidit tour  tour gracieuse et forte
des scnes, l'lgante prcision du style. J'y louerai mme un je ne
sais quoi de froid et d'affect qui convient parfaitement au sujet.

Les procds d'art et de composition de M. Edouard Rod sont bien
suprieurs aux procds, maintenant  peu prs abandonns, de l'cole
naturaliste. Dans une courte prface qui prcde _les Trois Coeurs_, le
jeune romancier se dit _intuitiviste_. Je le veux bien. Dans tous les
cas, il est  mille lieues du naturalisme. La nouvelle cole, et
jusqu'aux anciens disciples du matre de Mdan, semblent entrer dans une
sorte d'idalisme dont M. Hennique nous donnait rcemment un exemple
aimable et singulier. M. Edouard Rod croit pouvoir indiquer les causes
principales de ce phnomne inattendu. Il les trouve dans l'exotisme qui
nous pntre, et notamment dans les suggestions si puissantes
qu'exercent sur la gnration jeune la musique de Wagner, la posie
anglaise et le roman russe. Ce sont l en effet, des causes, dont
l'action, dj sensible dans l'oeuvre de M. Paul Bourget, va en
s'exagrant jusque dans les thopes de M. Josphin Peladan. Un
critique habile, M. Gabriel Sarrazin, a pu dire:  l'heure actuelle,
les infiltrations exotiques inondent notre littrature. Notre pense
devient de plus en plus composite. Pendant que le peuple et la
bourgeoisie demeurent imperturbablement fidles  nos deux traditions,
gauloise et classique, et continuent de n'apprcier que l'esprit, la
verve et la rhtorique, nombre de nos crivains se composent un bouquet
de toutes les conceptions humaines.  l'arme vif et fin d'ides et de
fantaisies rapides, perantes, ironiques, en un mot franaises, ils
entremlent le parfum lourd, morbide, de thories et d'imaginations
capiteuses, transplantes d'autres pays[41]. Ne nous plaignons pas trop
de ces importations: les littratures, comme les nations, vivent
d'changes.

[Note 41: _Potes modernes de l'Angleterre_, p. 4.]




J.-H. ROSNY[42]


[Note 42: _Le Termite, roman de moeurs littraires_, 1 vol.]

Quel est cet insecte symbolique dont M. Rosny nous dcrit le travail
occulte et redoutable? Quelle est cette fourmi blanche de l'intelligence
qui ronge les coeurs et les cerveaux comme le karia des Arabes dvore
les bois les plus prcieux? Quel est ce nvroptre de la pense dont le
naturalisme a favoris l'closion et qui, s'attaquant aux mes
littraires, les peuple de ses colonies voraces? C'est l'obsession du
petit fait; c'est la notation minutieuse du dtail infime; c'est le got
dprav de ce qui est bas et de ce qui est petit; c'est l'parpillement
des sensations courtes; c'est le fourmillement des ides minuscules;
c'est le grouillement des penses immondes. La jeune cole est en proie
au flau; elle est broye, me et chair, par les mandibules du termite.
M. J.-H. Rosny nous montre dans ses planches d'anatomie un sujet mang
jusqu'aux moelles et dont l'tre intime, sillonn de toutes parts par
les galeries de l'horrible fourmi blanche, n'est plus qu'une boue
impure, mle d'oeufs, de larves et de dbris d'ailes de mouche. Ce
sujet a nom: Servaise (Nol), g de trente ans, naturaliste de
profession. L'auteur s'est plu  personnifier en ce Nol Servaise
l'cole forme il y a quinze ans dans les soires de Mdan et qui
maintenant se disperse sur toutes les routes de l'esprit. Son hros est
un mule imaginaire de M. Huysmans, avec qui il n'est pas sans quelque
ressemblance par la probit morose de l'esprit, ainsi que par un sens
artiste troit mais sincre. M. Rosny nous apprend que Nol Servaise,
absolument dnu de la facult d'abstraire, n'avait aucune philosophie.
Et il ajoute:

Un systme sensitif dlicat, la perception rapide des menus actes de la
vie, la rtractilit d'me qui classe d'instinct les phnomnes mais ne
les dfinit ni ne les gnralise, l'horreur des mathmatiques et du
syllogisme, une surprenante facult  saisir les tares des choses et des
hommes, telles taient ses caractristiques... Dli dans l'analyse,
observateur, exprimentateur des dtails sur telle question d'art, sur
tel milieu d'tres, il lui arrivait d'atteindre, par intuition
indfinie, un concept quivalant aux concepts raisonnes d'un
gnralisateur.  son arrive en littrature, son esprit
anti-mtaphysique et sa tendance dnigrante furent d'emble rduits par
la pense de l'exact et du cataloguement. Il trouva infiniment honnte
que de l'observation de la vie courante, de la fixation d'vnements
minuscules dpendt tout l'art. Sa minute d'arrive, concida avec le
surmenage de la mthode. C'est un naturaliste de la dernire heure, un
contemporain de M. Paul Bonnetain et probablement un des signataires de
l'acte solennel par lequel M. Zola fut dpos pour crime de haute
trahison, comme autrefois le roi Charles Ier. Bref, il est du groupe des
no-naturalistes.

Trs bourgeois pour la plupart (c'est M. Rosny qui le dit), mais par l
mme exagrant la haine bourgeoise, la suavit leur fut en horreur. Il
parut _artiste_ d'hyperboliser les tares; une honte s'attacha au moindre
optimisme social ou humain, honte aggrave par la facile confusion de
cerveaux troits--et les naturalistes de 80  84 furent particulirement
troits--entre l'art des moralistes bourgeois et celui qui pourrait
apporter une comprhension philosophique du moderne.

Aussi ne serez-vous pas surpris si Nol Servaise n'a pas trs bien
compris le _Bilatral_ et gnralement les ouvrages de M. Rosny qui sont
pleins de philosophie et dans lesquels l'abstrait se mle au concret et
le gnral au particulier. Au demeurant, ce Nol Servaise est un homme
malade. Il a un rhumatisme articulaire  l'paule, des calculs au foie,
un cancer  l'me et des cors au pied. Amoureux et timide, le visage
trop long et maussade..., petit de taille, pais, sans grce et, pour
tout bien, des yeux frais et tendres, il rve de la robe cerise et du
parfum d'hliotrope de madame Chavailles.

Cette dame, infiniment douce, est la femme lgitime du peintre
Chavailles, qui mrite tout ce qui lui arrivera, car il est dur,
hargneux, goguenard et adonn  la peinture de genre. Il a une face de
soufre et de laiton, des yeux de chien goulu, une voix de silex.
Nol Servaise aime madame Chavailles et il se demande o il le lui dira;
si ce sera dans un salon, une rue, au bord d'un golfe ou sous les
feuillages. C'est le termite qui le travaille. Par un soir d't, il se
promne seul avec elle dans une fort enchante. Un charme l'enveloppe
et le pntre; tout  coup au coassement des grenouilles, il songe 
l'appareil digestif de madame Chavailles, et voil ses dsirs en
droute. Le termite, le termite! Ce Nol Servaise a l'me bitumeuse,
on le dit et je le crois volontiers. Timide et gauche, irrsolu,
redoutant d'instinct la satisfaction de ses dsirs, il s'en tiendrait au
rve et madame Chavailles ne pcherait avec lui qu'en pense; comme dit
joliment M. Rosny, elle ne commettrait que des fautes impondrables,
s'il n'y avait en cette dame un gnie passif du sexe, un divin abandon,
une facilit d'aimer qui la rend plus semblable aux grands symboles
fminins des thogonies antiques qu' une Parisienne du temps de M. Paul
Bourget. Elle s'abandonne avec une tranquillit magnifique; elle est
tout naturellement l'oubli des maux et la fin des peines. Et il faut
remonter  l'union de Khaos et de Gaia pour trouver l'exemple d'un amour
aussi simple. Oh! madame Chavailles n'a pas l'ombre de vice. Il ne
faudrait pas me presser beaucoup pour que j'affirme que c'est une espce
de sainte.

Il la prend comme on cueille un beau fruit, et il gote dans ses bras,
dit M. Rosny, l'ivresse noire, le lger got de spulcre sans lequel il
n'est pas d'altitude passionnelle. Mais, ds le lendemain, il rentre 
Paris, effray du temps perdu et de ce quelque chose d'humain qui a
travers sa littraire existence. Le termite! le termite, le termite! En
ralit, les deux grands vnements de la vie de Nol Servaise,
voulez-vous les connatre? C'est la mise en vente chez Tresse d'un roman
selon la formule, et la premire reprsentation, au Thtre-Libre, d'une
pice naturaliste, dans laquelle M. Antoine joua avec son talent
ordinaire le rle d'un vieillard ignoble et ridicule.

Aux approches de la mise en vente du livre, quelle inquitude, quelle
angoisse, que de craintes et d'esprances; quels souhaits pour la paix
de l'Europe, pour la sant de l'empereur d'Allemagne! et que Boulanger
ne bouge, et que les Balkans se taisent!

Le volume parat, et personne n'y prend garde. Ce n'est qu'un roman de
plus.

La premire au Thtre-Libre ne s'annonce pas comme un vnement. Le
pauvre auteur, tapi au fond des coulisses, dans une espce de cage 
poulet, s'effare; le mystre des tres qui vont applaudir ou condamner
lui entre comme un glaive dans la poitrine... Un roulis du sang
l'assourdit, avec des intervalles de vacuit absolue, d'immobilit
cardiaque, bientt rsolue en ressacs, en vertiges, en hallucinations.

Les applaudissements sont maigres. C'est une chute molle. Servaise tombe
peu  peu dans une morosit glatineuse. La douce madame Chavailles
devient veuve. Mais l'homme de lettres ne prte pas grande attention 
cet accident: ce n'est pas de la littrature, ce n'est que de la vie. Le
termite achve son ouvrage, et il ne reste plus rien du pauvre Servaise.

MM. de Goncourt ont donn, il y a trente ans environ, dans leur _Charles
Demailly_, une tude de la nvrose des littrateurs, une description
complte du mal livresque. En comparant leur pathologie  celle de M.
Rosny, on est effray des progrs de la maladie. Charles Demailly
gardait encore, dans le trouble de son esprit et dans le dtraquement de
ses nerfs, quelque chose de la folie image et charmante d'un Grard de
Nerval. Nol Servaise s'enfonce dans l'imbcillit. Et pourtant ce
n'tait point une bte. Il avait mme quelque finesse native.

Il y a des portraits dans le _Termite_ et c'est, comme le _Grand Cyrus_,
un roman  clefs. On ne travaille pas dans ce genre sans s'exposer 
certains dangers et sans soulever des protestations qui peuvent tre
fondes. Disons tout de suite que M. Rosny, qui est un trs honnte
homme, n'a mis dans ses portraits aucun trait, dans ses scnes aucune
allusion qui pussent, je ne dis pas faire scandale, mais mme exciter
une curiosit malveillante. Les figures les plus reconnaissables de son
livre sont celles de MM. Edmond de Goncourt, mile Zola, Alphonse Daudet
et J.-H. Rosny lui-mme, qui sont peints sous les noms de Fombreuse, de
Rolla, de Guadet et de Myron.

M. de Goncourt (Fombreuse) est esquiss en quelques traits au milieu des
japonaiseries de sa maison d'artiste. On nous le montre la tte large,
la face lorraine, les cheveux de soie blanche... ses beaux yeux nerveux
dans le vide. Le croquis est rapide, d'une ligne juste et fine. Mais
pourquoi M. Rosny ajoute-t-il: Il marcha par la chambre  grands pas
lourds, sa veste paisse pleine de _plis de pachyderme_, de grand air en
cela, de beaut _tactile_ et rflchie. Cette phrase singulire me
donne lieu de vous montrer en passant les dfauts terribles de M. Rosny:
il manque de got, de mesure et de clart.

Il est extravagant.  tout moment sa vision se complique, se trouble et
s'obscurcit. Une veste de molleton lui apparat comme une peau
d'lphant. Puis la mtaphysique s'en mle, une mtaphysique
d'hallucin, et le voil parlant de _beaut tactile_, ce qui en bonne
raison ne se comprend pas du tout! Quant au reste, quant  l'homme moral
qu'est M. Edmond de Goncourt, M. Rosny ne nous en dcouvre pas
grand'chose. Il nous apprend seulement que l'auteur de la _Faustin_
n'est pas dispos  admirer tout ce qu'crivent ceux qui se rclament de
lui et qu'en particulier il ne gote pas beaucoup la terminologie
scientifique de M. Rosny. Je le crois sans trop de peine. Il se sent
compromis et dbord par les nouveaux venus, et ce sentiment ajoute
peut-tre quelque amertume  la mlancolie fatale de l'ge et de la
gloire.

Et puis il faut prendre les hommes comme ils sont et reconnatre ce qui
est fatal dans leurs passions et dans leurs prjugs. Les matres de
l'art ne jugent jamais qu'on a bien employ aprs eux les formes qu'ils
ont cres. Chateaubriand disait dans sa vieillesse, en songeant 
Victor Hugo: J'ai toujours su me garder du rocailleux qu'on reproche 
mes disciples. M. de Goncourt aurait-il tout  fait tort de blmer 
son tour le _rocailleux_ de quelques jeunes crivains?

Pour ce qui est de M. Zola (Rolla), il faut convenir que M. Rosny ne l'a
pas flatt.

    Par la porte lentement ouverte, il apparut un homme maussade et
    gros. Aprs les mots d'entre, il s'assit au rebord d'une
    chaise, le ventre sur les cuisses. Myron l'observait, entran
    vers sa personne, tout en le jugeant goste.

goste, boudeur et d'une large malveillance!  tout propos une force
invincible le ramne au dnigrement. Comme M. de Goncourt, il estime
que M. Rosny est parfois abscons et effroyablement tourment. Et M.
Rosny sourit d'entendre de pareils reproches dans la bouche d'un
crivain terrible de boursouflure et de truquage, mais non pas sans
gnie. Au reste, un homme fini.

Le _Songe_ (le _Rve_), son traitement pour maigrir, la croix,
l'Acadmie, tout a, au fond, fait partie du mme effondrement de
l'tre... Le comique, c'est de le voir hurler tout le temps: Je suis un
entt, moi... je suis un opinitre!... il est vrai que c'est l un
propos de brasserie que M. Rosny rapporte avec indiffrence. Ce n'est
pas lui, c'est un ami de M. Zola qui parle de la sorte. Tout s'explique.

Le portrait de M. Alphonse Daudet (Guadet), est trait dans une autre
manire; on y sent une profonde sympathie et des trois ce n'est ni le
moins vrai ni le moins vivant. Il tmoigne d'une grande connaissance du
modle. Je le citerai tout entier, en regrettant les lourdeurs et les
bizarreries qui  et l en gtent le dessin si tudi et si volontaire:

    Les deux yeux myopes,  regard sans perspective, aveugles  un
    mtre de distance, s'humanisent  mesure qu'on approche,
    deviennent de plus en plus de beaux yeux de voyant microscope.
    La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myron y lit les
    caractristiques de Guadet. Il sait comment chaque pli s'irradie
     un tam-tam ou une sympathie, comment les traits se
    projettent en accompagnement des paroles. Il sait les veils
    de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnire, son beau
    dpart, les lectrisations communicatives o il oublie les
    tortures, la lassitude, la mlancolie d'une existence
    douloureuse. Retremp dans une bizarre jeunesse qu'aucune
    maladie ne tue, il escalade des chelles d'analyses et
    d'observations, nullement enferm comme les masses littraires
    en des formules potinires ou mdisantes, empoignant un portrait
    ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou
    caractre d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle,
    d'un clair d'enthousiasme.

C'est bien l notre Alphonse Daudet et son me toujours jeune, pleine de
lumire et de chansons.

Nous avons dit que M. Rosny s'est lui-mme mis en scne sous le nom de
Myron.

    Disputeur pre, pos d'aplomb en face des vieux matres, il
    apparaissait prsomptueux autant qu'emphatique ressasseur
    d'arguments,  la fois tolrant et opinitre. Il rpugnait 
    Servaise par son style encombr, ses allures de prophte, par
    tous les points o une nature exubrante peut heurter une nature
    sobre et dnigreuse.

M. Rosny se connat assez bien et se rend un compte assez juste de
l'impression qu'il produit. Il est vrai qu'il argumente beaucoup et
qu'il montre dans ces disputes intellectuelles le doux enttement d'un
Vaudois ou d'un Camisard. Il a le front illumin et paisible, et ce
regard intrieur, ces lvres fivreuses que les artistes prtent
volontiers de nos jours aux martyrs de la pense quand ils reprsentent
un Jean Huss ou un Savonarole conduit au bcher.

Quoi qu'on en ait dit, M. Rosny n'a pas de vanit. Il n'est point fier.
Il ignore la superbe et mme, si je n'avais peur qu'on se rcrit, je
dirais qu'il n'a point d'orgueil. Il ne s'admire pas; mais il respecte
infiniment la portion de sagesse divine que la nature a dpose en lui
et, s'il est plein de lui-mme, c'est par vertu stoque. Cela est d'un
trs honnte homme, mais peu perfectible.

Ce qu'il y a d'admirable en lui, c'est la hauteur du sentiment, la
libert de l'esprit, la largeur des vues, l'illumination soudaine, la
pntration des caractres, et cette forte volont d'tre juste, qui
fait de l'injustice mme une vertu. On trouve dans le _Termite_ beaucoup
d'ides excellentes sur l'art et la littrature. Celle-ci par exemple:
Une pense large conoit la beaut en organisation et non en rforme.
Cette maxime est si belle si vraie, si fconde, qu'il me semble que j'en
vois sortir, toute une esthtique, admirable de sagesse. Mais j'avoue
que je ne puis me faire  son style encombr (le mot est de lui), o
chaque phrase ressemble  une voiture de dmnagement. Et ce style n'est
pas seulement encombr, il est confus, parfois singulirement trouble.
Le malheur de M. Rosny est d'en vouloir trop dire. Il force la langue.
Me permettrait-il de le comparer  certains astronomes qui, tourments
d'une belle curiosit, veulent obtenir de leur tlescope des
grossissements que l'instrument ne peut pas donner? Le miroir dans
lequel on amne ainsi la lune, Mars, Saturne, ne reflte plus que des
formes incertaines et vagues, o l'oeil inquiet se perd.

M. Zola (il nous l'apprend lui-mme) lui dit un jour:

Vous faites de trs beaux livres, mais vous abusez de la langue et, 
mesure que j'avance en ge, j'ai de plus en plus la haine de ces
choses-l; j'arrive  la clart absolue,  la bonhomie du style. Oh! je
sais bien que j'ai moi-mme subi le poison romantique! Enfin, il faut
revenir  la clart franaise.

M. de Goncourt (il nous en avertit encore) lui parla dans le mme sens:

J'ai lu vos livres, c'est trs fort. Mais vous exagrez la description,
et puis, ces termes... J'en arrive  me demander si le talent suprme ne
serait pas d'crire trs simplement des choses trs compliques.

M. Rosny n'tait pas homme  couter ces timides conseils. Il ne se
rendra jamais. Sur le bcher mme, il ne renierait pas les
_entlchies_, les _pachydermes_, les _luminosits_, les _causalits_,
les _quadrangles_ et tous ces vocables trangement lourds dont son style
est obstru. Je vous dis que c'est Jean Huss en personne et qu'il a
cette espce de fanatisme qui fait les martyrs. Il ne cdera sur aucun
point. C'est dommage. Il comprend tant de choses! il sent si bien la
nature et la vie, la physique et la mtaphysique! Ah! s'il pouvait
acqurir ce rien qui est tout: le got!




FRANOIS COPPE[43]


[Note 43: _Toute une jeunesse_. 1 vol.]

M. Franois Coppe est pote de naissance; le vers est sa langue
maternelle. Il la parle avec une facilit charmante. Mais, ce qui n'est
pas donn  tous les potes, il crit aussi, quand il veut, une prose
aise, riante et limpide. Je croirais volontiers que c'est dans le
journalisme qu'il s'est fait la main  la prose. Il fut quelque temps
notre confrre, et l'on n'a pas oubli son heureux passage  la _Patrie_
o il remplaa M. douard Fournier comme critique dramatique. Le journal
n'est pas une si mauvaise cole de style qu'on veut bien dire. Je ne
sache pas qu'un beau talent s'y soit jamais gt et je vois, au
contraire, que certains esprits y ont acquis une souplesse et une
vivacit qui manquaient  leurs premiers ouvrages. On y apprend  se
garder de l'obscur et du tendu, dans lesquels tombent souvent les
crivains les plus artistes, quand ils composent loin du public. Le
journalisme, enfin, est pour l'esprit comme ces bains dans les eaux
vives, dont on sort plus alerte et plus agile.

Quoi qu'il en soit du chantre des _Humbles_ et de quelque faon qu'il
ait dvelopp son talent de prosateur, il faut, tout en reconnaissant
que sa meilleure part est dans la posie, lui faire une place dans le
cercle aimable de nos conteurs, entre M. Catulle Mends et M. Andr
Theuriet, tous deux, comme lui, conteurs et potes.

On n'a pas oubli sa rcente nouvelle d'_Henriette_, conduite avec une
lgante simplicit et dans laquelle il avait su nous toucher en nous
montrant le bouquet de violettes de la grisette sur la tombe du fils de
famille.

Il nous donne aujourd'hui un ouvrage plus tendu: _Toute une jeunesse_,
sorte de roman d'analyse, dans lequel l'auteur s'est plu  n'exprimer
que des sentiments trs purs et trs simples. Le titre ferait croire 
une autobiographie et  une confession; et, quand l'oeuvre parut dans un
journal illustr, les gravures n'taient pas pour nous dtourner de
cette ide, car le dessinateur avait donn au hros du livre un air de
ressemblance avec M. Coppe lui-mme. En fait, l'auteur des _Intimits_
n'a nullement racont son histoire dans ce livre. Cette jeunesse n'est
pas sa jeunesse. Il suffit d'ouvrir une biographie de M. Franois Coppe
pour s'en persuader. Un crivain trs estim, M. de Lescure, a racont
par le menu avec une abondance agrable de dtails, la vie, si belle
dans sa simplicit, de M. Franois Coppe. Cet ouvrage, enrichi de
pices indites et de documents, ressemble moins aux minces biographies
que nous consacrons en France  nos contemporains illustres qu' ces
amples et copieuses vies par lesquelles les Anglais font connatre leurs
hommes clbres. Qu'on lise ces pages sympathiques, et l'on se
convaincra que les aventures, bien simples d'ailleurs, du jeune Amde
Violette, le hros de _Toute une jeunesse_, sont imaginaires et ne se
rapportent pas  l'existence relle de M. Franois Coppe. Amde
Violette, fils d'un modeste employ de ministre, perd sa mre quand il
est encore un tout petit enfant. On sait que madame Coppe a vu les
premires lueurs de la clbrit de son fils. Les amis du bon temps se
rappellent, dans ce logis modeste et fleuri de la rue Rousselet, au
lendemain du _Passant_, la joie dont s'illuminait le visage souffrant de
cette femme de coeur. Ils revoient dans leur mmoire mue la mre du
pote, d'un type fin comme lui, mince et ple, courbe au coin du feu,
retenue dans son grand fauteuil par la lente maladie de nerfs qui la
faisait paratre de jour en jour plus petite, sans effacer ni le sourire
de ses yeux, ni la grce adorable de son visage dvast. La langue 
demi lie par le mal mystrieux, elle semblait murmurer: Je puis
mourir. Elle mourut, laissant  sa place une autre elle-mme... C'en
est assez pour montrer du doigt que M. Franois Coppe n'a pas prt ses
propres souvenirs  son hros et que nous sommes dans la fiction pure,
quand se droulent les modestes et douloureuses amours d'Amde
Violette.

Ce jeune homme pauvre aime, sans le lui dire, Maria, la fille d'un
graveur,  demi artiste,  demi ouvrier, jolie et fine crature, qui,
devenue orpheline, copie, pour vivre, des pastels au Louvre et se laisse
sduire sans malice, par le beau Maurice, dont la fonction naturelle est
d'tre aim de toutes les femmes. Sur l'ardente prire d'Amde, le beau
Maurice pousa Maria, aprs quoi il remplit sa fonction en la trompant
avec des cratures. Il la tromperait encore s'il n'avait en 1870 endoss
la capote des mobiles, mis dans son coeur comme une fleur au canon de
son fusil, la rsolution de bien mourir et fait son devoir  Champigny,
o il tomba glorieusement sur le champ d'honneur. Il n'y a que les
mauvais sujets pour avoir de la chance jusqu'au bout.

Maurice meurt dans les bras d'Amde en lui lguant Maria et le fils
qu'elle lui a donn. Amde pouse Maria; mais elle ne l'aime pas, elle
aime encore Maurice, et le souvenir d'un mort emplit son coeur paisible.

Amde ne demande plus rien  l'amour; il n'attend plus rien de la vie.
Un soir d'automne, accabl d'un monotone ennui, il laisse retomber dans
ses mains ses tempes argentes et songe: le bonheur est un rve, la
jeunesse un clair. L'art de vivre est d'oublier la vie. Les feuillent
tombent! les feuilles tombent!

Mais pour imaginaire qu'il est et ml  des aventures imaginaires,
Amde Violette sent la vie comme la sentait M. Franois Coppe, quand
il tait un enfant et quand il tait un jeune homme. L'auteur ne le
cache pas et son hros, de son propre aveu, lui ressemble comme l'enfant
pensif de Blunderstone, le cher petit David Copperfield ressemble 
Dickens. En sorte que, fictive,  ne voir que la lettre, _Toute une
jeunesse_ est vraie selon l'esprit, et qu'il n'est point indiscret de
reconnatre en ce jeune homme brun, aux yeux bleus, au regard ardent et
mlancolique, l'auteur heureux et vite attrist du _Reliquaire_ et du
_Passant_. Et comment ne pas appliquer au pote lui-mme ce qu'il dit
d'Amde qui, aprs avoir appris la littrature dans les romantiques, et
quelque temps err dans les chemins battus, trouve tout  coup un
sentier inexplor, sa voie:

    Depuis assez longtemps dj, il avait jet au feu ses premiers
    vers, imitations maladroites des matres prfrs, et son drame
    milhuitcentrentesque, o les deux amants chantaient un duo de
    passion sous le gibet. Il revenait  la vrit,  la simplicit,
    par le chemin des coliers, par le plus long. Le got et le
    besoin le prirent  la fois d'exprimer navement, sincrement,
    ce qu'il avait sous les yeux, de dgager ce qu'il pouvait y
    avoir d'humble idal chez les petites gens parmi lesquels il
    avait vcu, dans les mlancoliques paysages des banlieues
    parisiennes o s'tait coule son enfance, en un mot, de
    peindre d'aprs nature.

M. Franois Coppe n'a pas si bien dfigur dans son livre ses dbuts
littraires qu'on n'en trouve encore quelque image. Ses premires
rencontres avec les parnassiens y sont notes et il n'est pas difficile
de reconnatre en ce Paul Sillery qu'il nous reprsente comme un pote
exquis et comme un confrre excellent, M. Catulle Mends, l'homme de
tout Paris, je le sais, le plus attach aux lettres et le plus tranger
 l'envie comme aux petites ambitions. Il ne faudrait pas pourtant juger
les potes chevelus de 1868 d'aprs les portraits satiriques un peu
noirs et beaucoup trop vagues qu'on trouve dans _Toute une jeunesse_. M.
Coppe, si l'on tait tent de le faire, serait le premier  nous dire:
Prenez garde, je n'ai pas tout rapport dans ce rcit o j'ai voulu
seulement expliquer une me. Ce n'est pas dans un roman tout
psychologique, c'est dans le libre parler de toutes mes heures, c'est
dans plus d'un article de journal, c'est dans les notices que j'ai
donnes  l'_Anthologie_ de Lemerre, qu'on verra si j'ai toujours rendu
tmoignage  mes vieux compagnons d'armes, aux Lon Dierx, aux Louis de
Ricard, aux Jos-Maria de Heredia, de leur franchise et de leur loyaut.
Non, certes, ceux-l n'taient pas des envieux. Je ne me sparerai
jamais des potes parmi lesquels j'ai grandi, et l'on ne dira pas que
j'ai reni ni Stphane Mallarm, ni Paul Verlaine.

Voil ce que rpondrait M. Franois Coppe  quiconque lui ferait le
tort de croire qu'il a oubli les heures charmantes du Parnasse et les
entretiens subtils du Cnacle.

M. Franois Coppe nous donne cette fois encore un livre vrai, dans
lequel se montre au vif son sentiment de la vie. Il sent les choses en
pote et il les sent en parisien. Toute la premire partie de son _David
Copperfield_,  lui, exprime un got si profond et si dlicat de nos
vieux faubourgs paisibles, qu'on y ressent, pour peu qu'on soit Parisien
aussi, une sorte de tendresse mystique et qu'on y entend parler les
pierres, les pauvres pierres. Je le suis, Parisien, et de toute mon me
et de toute ma chair, et, je vous le dis en vrit, je ne puis lire sans
un trouble profond ces phrases si simples et si naturelles, dans
lesquelles le pote voque les paysages citadins de son enfance, de
notre enfance; cette phrase, par exemple:

    Il voyait se dvelopper,  droite et  gauche, avec une courbe
    gracieuse, la rue Notre-Dame-des-Champs, une des plus paisibles
    du quartier du Luxembourg, une rue alors  peine btie  moiti,
    o des branches d'arbres dpassaient les cltures en planches
    des jardins, et si tranquille, si silencieuse, que le passant
    solitaire y entendait chanter les oiseaux en cage.

Et c'est avec un charme indicible que je suis les promenades du pre et
de l'enfant, qui s'en allaient par les claires soires, du ct des
solitudes:

    Ils suivaient ces admirables boulevards extrieurs d'autrefois,
    o il y avait des ormes gants datant de Louis XIV, des fosss
    pleins d'herbes et des palissades ruines laissant voir par
    leurs brches des jardins de marachers o les cloches  melons
    luisaient sous les rayons obliques du couchant... Ils s'en
    allaient ainsi, loin, bien loin, dpassaient la barrire
    d'Enfer... Dans ces dserts suburbains, plus de maisons, mais de
    rares masures, toutes ou presque toutes  un tage. Quelquefois
    un cabaret peint d'un rouge lie de vin, sinistre, ou bien, sous
    les acacias,  la fourche de deux rues laboures d'ornires, une
    guinguette  tonnelles avec son enseigne, un tout petit moulin
    au bout d'une perche, tournant au vent frais du soir. C'tait
    presque de la campagne. L'herbe, moins poudreuse, envahissait,
    les deux contre-alles et croissait mme sur la route, entre les
    pavs dchausss. Sur la crte des murs bas, un coquelicot
    flambait  et l. Peu ou point de rencontres, sinon de trs
    pauvres gens: une bonne femme, en bonnet de paysanne, tranant
    un marmot qui pleurait, un ouvrier charg d'outils, un invalide
    attard, et parfois, au milieu de la chausse, dans une brume de
    poussire, un troupeau de moutons reints, blant
    dsesprment, mordus aux cuisses par les chiens et se htant
    vers l'abattoir. Le pre et le fils marchaient droit devant eux
    jusqu'au moment o il faisait tout  fait sombre sous les grands
    arbres. Ils revenaient alors, le visage fouett par l'air plus
    vif, tandis que dans le lointain de l'avenue,  de grands
    intervalles, les anciens rverbres  potence, les tragiques
    lanternes de la Terreur, allumaient leurs fauves toiles sur le
    ciel vert du crpuscule.

Mon cher Coppe, chacun de ces mots dont je comprends si bien le sens,
ou, pour mieux dire, les sens mystrieux, me donne un frisson, et me
voil emport par cet enchantement dans les abmes dlicieux des
premiers souvenirs. J'y veux rester. Et quel plus sincre loge puis-je
faire de votre livre que de dire les rves qu'il m'a donns?

Nous tions en ce temps-l, mon cher Coppe, deux petits garons trs
intelligents et trs bons. Laissez-moi mler fraternellement mes
souvenirs aux vtres. J'ai t nourri sur les quais, o les vieux livres
se mlent au paysage. La Seine qui coulait devant moi me charmait par
cette grce naturelle aux eaux, principe des choses et sources de la
vie. J'admirais ingnument le miracle charmant du fleuve, qui le jour
porte les bateaux en refltant le ciel, et la nuit se couvre de
pierreries et de fleurs lumineuses.

Et je voulais que cette belle eau ft toujours la mme parce que je
l'aimais. Ma mre me disait que les fleuves vont  l'Ocan et que l'eau
de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette ide comme
excessivement triste. En cela, je manquais peut-tre d'esprit
scientifique, mais j'embrassais une chre illusion, car, au milieu des
maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'coulement universel
des choses.

Ainsi, grce  votre livre, mon cher Coppe, je me revois tout petit
enfant, regardant, du quai Voltaire, passer les bateaux qui vont sur
l'eau et respirant la vie avec dlices; et c'est pourquoi je dis que
c'est un excellent livre.




LES IDES DE GUSTAVE FLAUBERT[44]


 propos de l'opra de _Salammb_, on a beaucoup parl de Flaubert.
Flaubert intresse les curieux, et il y a  cela une raison suffisante:
c'est que Flaubert est trs intressant. C'tait un homme violent et
bon, absurde et plein de gnie, et qui renfermait en lui tous les
contrastes possibles. Dans une existence sans catastrophes ni
pripties, il sut rester constamment dramatique; il joua en mlodrame
la comdie de la vie et fut, dans son particulier, tragiktatos, comme
dit Aristote. Tragiktatos, il le serait aujourd'hui plus que jamais,
s'il voyait sa _Salammb_ mise en opra.  ce spectacle horrible quel
clair sortirait de ses yeux! quelle cume de sa bouche! quel cri de sa
poitrine! Ce serait pour lui le calice amer, le sceptre de roseau et la
couronne d'pines, ce serait les mains cloues et le flanc ouvert...

[Note 44: Cet article a t fait  propos d'une _tude_ trs remarque
de M. Henry Laujol dans la _Revue bleue_.]

Encore est-ce peu dire, et il estimerait que ces termes sont faibles
pour exprimer ses souffrances. Qu'il n'ait pas apparu lamentable et
terrible, la nuit,  MM. Reyer et du Locle, c'est presque un argument
contre l'immortalit de l'me.

Du moins, est-il vrai que les morts ne reviennent gure, depuis qu'on a
bouch la caverne de Dungal qui communiquait avec l'autre monde. Sans
quoi, il serait venu, notre Flaubert, il serait venu maudire MM. du
Locle et Reyer.

C'tait, de son vivant, un excellent homme, mais qui se faisait de la
vie une ide trange. Je trouve fort  propos, dans la _Revue bleue_,
une tude du caractre de ce pauvre grand crivain, sous la signature de
Henry Laujol. Ce nom n'est pas inconnu en littrature. C'est celui d'un
conteur et d'un critique  qui l'on doit des articles remarqus sur nos
romanciers et sur nos potes, et aussi quelques nouvelles parses dans
des revues et qu'il faudrait bien runir en un volume. On m'assure que
ce nom de Henry Laujol est un faux nom sous lequel se cache un trs
aimable fonctionnaire de la Rpublique qui, dans l'emploi qu'il tient
auprs d'un ministre, a su rendre plus d'un service aux lettres. Je n'en
veux rien affirmer, m'en rapportant sur ce point  M. Georges d'Heilly,
qui s'est donn, comme on sait, la tche dlicate de dvoiler les
pseudonymes de la littrature contemporaine. Ce qui pourtant me ferait
croire qu'on dit vrai, c'est que, dans toutes les pages signes du nom
de Henry Laujol, il se mle au culte de l'art un souci des ralits de
la vie, qui trahit l'homme d'exprience. Il possde un sens des
ncessits moyennes de l'existence qui manque le plus souvent aux hommes
de pures lettres. On le voyait dj, dans un conte du meilleur style, o
il obligeait don Juan lui-mme  confesser que le bonheur est seulement
dans le mariage et dans le train rgulier de la vie. Il est vrai que don
Juan faisait cet aveu dans sa vieillesse attriste, et il est vrai aussi
que don Juan parlait ainsi parce que, le plus souvent, ce que nous
appelons le bonheur, c'est ce que nous ne connaissons pas.

La philosophie de M. Henry Laujol se montre mieux encore aujourd'hui
dans cette remarquable tude o il s'efforce de confondre l'orgueil
solitaire du pote, et d'instruire les princes de l'esprit  ne mpriser
personne. Aux oeuvres d'art il oppose les oeuvres domestiques et il
conclut avec chaleur:

    Russir sa destine, c'est aussi un chef-d'oeuvre. Lutter,
    esprer et vouloir, aimer, se marier, avoir des enfants et les
    appeler Totor au besoin, en quoi cela, au regard de l'ternel,
    est-il plus bte que mettre du noir sur du blanc, froisser du
    papier et se battre des nuits entires contre un adjectif? Sans
    compter qu'on souffre mille morts  ce jeu strile et qu'on y
    escompte sa part d'enfer.

    Va donc, et mange ton pain en joie avec la femme que tu as
    choisie, ce n'est pas un bourgeois qui a dit cela, c'est
    l'cclsiaste, un homme de lettres, presque un romantique.

Voil qui est bien dit. Et vraiment Flaubert avait mauvaise grce 
railler ceux qui appellent leur fils _Totor_, lui qui appelait madame
X... _sa sultane_, ce qui est tout aussi ridicule. Flaubert avait tort
de croire trs candidement, qu'en dehors de l'art il n'y a ici-bas
qu'ignominie, et, passt-il huit jours  viter une assonance, comme il
s'en vantait, il n'avait pas le droit de mpriser les obscurs travaux du
commun des hommes. Mais galer ces travaux aux siens, estimer du mme
prix ce que chacun fait pour soi et ce qu'un seul fait pour tous, mettre
en balance, ainsi que semble le faire M. Laujol, la nourriture d'un
enfant et l'enfantement d'un pome, cela revient  proclamer le nant de
la beaut, du gnie, de la pense, le nant de tout, et c'est tendre la
main  l'aptre russe qui professe qu'il vaut mieux faire des souliers
que des livres. Quant  l'cclsiaste que vous citez imprudemment,
prenez garde que c'tait un grand sceptique et que le conseil qu'il vous
donne n'est pas si moral qu'il en a l'air. Il faut se dfier des
Orientaux en matire d'affections domestiques.

Mais j'ai tort de quereller M. Henry Laujol, qui n'tait plus de
sang-froid quand il crivait les lignes loquentes que j'ai cites:
Flaubert l'avait exaspr, et je n'en suis pas surpris. Les ides de
Flaubert sont pour rendre fou tout homme de bon sens. Elles sont
absurdes et si contradictoires que quiconque tenterait d'en concilier
seulement trois serait vu bientt pressant ses tempes des deux mains
pour empcher sa tte d'clater. La pense de Flaubert tait une
ruption et un cataclysme. Cet homme norme avait la logique d'un
tremblement de terre. Il s'en doutait un peu, et, n'tant pas tout
simple, il se faisait volontiers plus volcan encore qu'il n'tait
rellement et il aidait les convulsions naturelles par quelque
pyrotechnie, en sorte que son extravagance inne devait quelque chose 
l'art, comme ces sites sauvages dans lesquels les aubergistes ajoutent
des points de vue.

La grandeur tonne toujours. Celle des divagations que Flaubert
entassait dans ses lettres et dans la conversation est prodigieuse. Les
Goncourt ont recueilli quelques-uns de ses propos, qui causeront une
ternelle surprise. D'abord il faut savoir ce qu'tait Flaubert.  le
voir: un gant du Nord, des joues enfantines avec une moustache norme,
un grand corps de pirate et des yeux bleus  jamais nafs. Mais pour ce
qui est de l'esprit, c'tait vraiment un bizarre assemblage. Ou a dit il
y a longtemps que l'homme est divers. Flaubert tait divers; mais, de
plus, il tait disloqu et les parties qui le composaient tendaient sans
cesse  se dsunir. Dans mon enfance, on montrait au thtre Sraphin
une parfaite image, un symbole de l'me de Flaubert. C'tait une espce
de petit hussard qui venait danser en fumant sa pipe. Ses bras se
dtachaient de son corps et dansaient pour leur compte sans qu'il cesst
lui-mme de danser. Puis ses jambes s'en allaient chacune de son ct
sans qu'il part s'en apercevoir, le corps et le tronc se sparaient 
leur tour, et la tte elle-mme disparaissait dans le bonnet d'astrakan
dont s'chappaient des grenouilles. Cette figure exprime parfaitement la
dsharmonie hroque qui rgnait sur toutes les facults intellectuelles
et morales de Flaubert, et quand il m'a t donn de le voir et de
l'entendre dans son petit salon de la rue Murillo, gesticulant et
hurlant en habit de corsaire, je ne pus me dfendre de songer au hussard
du thtre Sraphin. C'tait mal, je le confesse. C'tait manquer de
respect  un matre. Du moins l'admiration large et pleine que
m'inspirait son oeuvre n'en tait pas diminue. Elle a encore grandi
depuis et l'inaltrable beaut qui s'tend sur toutes les pages de
_Madame Bovary_ m'enchante chaque jour davantage. Mais l'homme qui avait
crit ce livre si srement et d'une main infaillible, cet homme tait un
abme d'incertitudes et d'erreurs.

Il y a l de quoi humilier notre petite sagesse: cet homme, qui avait le
secret des paroles infinies, n'tait pas intelligent.  l'entendre
dbiter d'une voix terrible des aphorismes ineptes et des thories
obscures que chacune des lignes qu'il avait crites se levait pour
dmentir, on se disait avec stupeur: Voil, voil le bouc missaire des
folies romantiques, la bte d'lection en qui vont tous les pchs du
peuple des gnies.

Il tait cela. Il tait encore le gant au bon dos, le grand saint
Christophe qui, s'appuyant pniblement sur un chne dracin, passa la
littrature de la rive romantique  la rive naturaliste, sans se douter
de ce qu'il portait, d'o il venait et o il allait.

Un de ses grands-pres avait pous une femme du Canada, et Gustave
Flaubert se flattait d'avoir dans les veines du sang de Peau-Rouge. Il
est de fait qu'il descendait des _Natchez_, mais c'tait par
Chateaubriand. Romantique, il le fut dans l'me. Au collge, il couchait
un poignard sous son oreiller. Jeune homme, il arrtait son tilbury
devant la maison de campagne de Casimir Delavigne et montait sur la
banquette pour crier  la grille des injures de bas voyou. Dans une
lettre  un ami de la premire heure, il saluait en Nron l'homme
culminant du monde ancien. Amant paisible d'un bas-bleu, il chaussa
assez gauchement les bottes d'Antony. J'ai t tout prs de la tuer,
raconte-t-il vingt ans aprs. Au moment o je marchais sur elle, j'ai eu
comme une hallucination. J'ai entendu craquer sous moi les bancs de la
cour d'assises.

C'est assurment au romantisme qu'il doit ses plus magnifiques
absurdits. Mais il y ajouta de son propre fonds.

Les Goncourt ont not dans leur _Journal_ ces dissertations confuses,
ces thses tout  fait en opposition avec la nature de son talent, qu'il
rpandait d'une voix de tonnerre; ces opinions de parade, ces thories
obscures et compliques sur un _beau pur_, un beau de toute ternit
dans la dfinition duquel il s'enfonait comme un buffle dans un lac
couvert de hautes herbes. Tout cela est assurment d'une grande
innocence. M. Henry Laujol a fort bien vu, dans l'tude que je signalais
tout  l'heure, que la plus pitoyable erreur de Flaubert est d'avoir cru
que l'art et la vie sont incompatibles et qu'il faut pour crire
renoncer  tous les devoirs comme  toutes les joies de la vie.

Un penseur, disait-il (et qu'est-ce que l'artiste, si ce n'est un
triple penseur?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni mme aucune
conviction sociale... Faire partie de n'importe quoi, entrer dans un
corps quelconque, dans n'importe quelle confrrie ou boutique, mme
prendre un titre quel qu'il soit, c'est se dshonorer, c'est s'avilir...
Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire,  condition, mon
bonhomme, que tu ne sois ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou.
Ml  la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop.
L'artiste, selon moi, est une monstruosit, quelque chose hors nature.

L est la faute. Il ne comprit pas que la posie doit natre de la vie,
naturellement, comme l'arbre, la fleur et le fruit sortent de la terre,
et de la pleine terre, au regard du ciel. Nous ne souffrons jamais que
de nos fautes. Il souffrit de la sienne cruellement. Son malheur vint,
dit justement notre critique, de ce qu'il s'obstina  voir dans la
littrature, non la meilleure servante de l'homme, mais on ne sait quel
cruel Moloch, avide d'holocaustes.

    Enfant gt, puis vieil enfant (ajoute M. Laujol) enfant
    toujours! Flaubert devait conserver comme un viatique ses
    thories de collge sur l'excellence absolue de l'homme de
    lettres, sur l'antagonisme de l'crivain et du reste de
    l'humanit, sur le monde regard comme un mauvais lieu, que
    sais-je encore? Toutes ces bourdes superbes lui taient apparues
    d'abord comme des dogmes, et il leur garda sa pit premire.
    Une conception enfantine du devoir s'attarda dans cette
    intelligence o, malgr d'blouissants clairs, il y eut
    toujours une sorte de nuit.

Il avait aussi la fureur de l'art impersonnel. Il disait: L'artiste
doit s'arranger de faon  faire croire  la postrit qu'il n'a pas
vcu. Cette manie lui inspira des thories fcheuses. Mais il n'y eut
pas grand mal en fait. On a beau s'en dfendre, on ne donne des
nouvelles que de soi et chacune de nos oeuvres ne dit que nous, parce
qu'elle ne sait que nous. Flaubert crie en vain qu'il est absent de son
oeuvre. Il s'y est jet tout en armes, comme Decius dans le gouffre.

Quand on y prend garde, on s'aperoit que les ides de Flaubert ne lui
appartenaient pas en propre. Il les avait prises de toutes mains, se
rservant seulement de les obscurcir et de les confondre
prodigieusement. Thophile Gautier, Baudelaire, Louis Bouilhet pensaient
 peu prs comme lui. Le _Journal_ des Goncourt est bien instructif 
cet gard. On voit que l'abme nous spare des vieux matres, nous qui
avons appris  lire dans les livres de Darwin, de Spencer et de Taine.
Mais voici qu'un abme aussi large se creuse entre nous et la gnration
nouvelle. Ceux qui viennent aprs nous se moquent de nos mthodes et de
nos analyses. Ils ne nous entendent pas et, si nous n'y prenons garde de
notre ct, nous ne saurons plus mme ce qu'ils veulent dire. Les ides,
en ce sicle, passent avec une effrayante rapidit. Le naturalisme que
nous avons vu natre expire dj, et il semble que le symbolisme soit
prs de le rejoindre au sein de l'ternelle Maa.

Dans cet coulement mlancolique des tats d'mes et des modes de
penser, les oeuvres du vieux Flaubert restent debout, respectes. C'est
assez pour que nous pardonnions au bon auteur les incohrences et les
contradictions que rvlent abondamment ses lettres et ses entretiens
familiers. Et parmi ces contradictions, il en est une qu'il faut admirer
et bnir. Flaubert qui ne croyait  rien au monde et qui se demandait
plus amrement que l'Ecclsiaste: Quel fruit revient-il  l'homme de
tout l'ouvrage? Flaubert fut le plus laborieux des ouvriers de lettres.
Il travaillait quatorze heures par jour. Perdant beaucoup de temps 
s'informer et  se documenter (ce qu'il faisait trs mal, car il
manquait de critique et de mthode), consacrant de longs aprs-midi 
exhaler ce que M. Henry Laujol appelle si bien sa mlancolie
rugissante, suant, soufflant, haletant, se donnant des peines infinies
et courbant tout le jour sur une table sa vaste machine faite pour le
grand air des bois, de la mer, des montagnes, et que l'apoplexie menaa
longtemps avant de la foudroyer, il joignit, pour l'accomplissement de
son oeuvre,  l'enttement d'un scribe frntique et au zle
dsintress des grands moines savants l'ardeur instinctive de l'abeille
et de l'artiste.

Pourquoi, ne croyant  rien, n'esprant rien, ne dsirant rien, se
livrait-il  un si rude labeur? Cette antinomie, du moins, il la
concilia quand il fit, en pleine gloire, cet aveu douloureux: Aprs
tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie.

Il tait malheureux. Si c'tait  tort et s'il tait victime de ses
ides fausses, il n'en prouvait pas moins des tortures relles.
N'imitons pas l'abb Bournisien, qui niait les souffrances d'Emma, parce
qu'Emma ne souffrait ni de la faim ni du froid. Tel ne sent pas les
dents de fer qui mordent sa chair, tel autre est offens par un oreiller
de duvet. Flaubert, comme la princesse de la Renaissance, porta plus
que son faix de l'ennui commun  toute crature bien ne.

Il trouva quelque soulagement  hurler des maximes pitoyables. Ne lui en
faisons pas un grief trop lourd. C'est vrai qu'il avait des ides
littraires parfaitement insoutenables. Il tait de ces braves
capitaines qui ne savent pas raisonner de la guerre, mais qui gagnent
les batailles.




PAUL VERLAINE


Comme en 1780, il y a cette anne un pote  l'hpital. Mais aujourd'hui
(et cela manquait  l'Htel-Dieu du temps de Gilbert) le lit a des
rideaux blancs et l'hte est un vrai pote. Il se nomme Paul Verlaine.
Ce n'est point un jeune homme ple et mlancolique, c'est un vieux
vagabond, fatigu d'avoir err trente ans sur tous les chemins.

 le voir, on dirait un sorcier de village. Le crne nu, cuivr, bossu
comme un antique chaudron, l'oeil petit, oblique et luisant, la face
camuse, la narine enfle, il ressemble, avec sa barbe courte, rare et
dure,  un Socrate sans philosophie et sans la possession de soi-mme.

Il surprend, il choque le regard. Il a l'air  la fois farouche et
clin, sauvage et familier. Un Socrate instinctif, ou mieux, un faune,
un satyre, un tre  demi brute,  demi dieu, qui effraye comme une
force naturelle qui n'est soumise  aucune loi connue. Oh! oui, c'est un
vagabond, un vieux vagabond des routes et des faubourgs.

Il fut des ntres, jadis. Il a t nourri dans une obscurit douce, par
une veuve pauvre et de grande distinction, au fond des paisibles
Batignolles. Comme nous tous, il fit ses tudes dans quelque lyce et,
comme nous tous, il devint bachelier aprs avoir assez tudi les
classiques pour les bien mconnatre. Et, comme l'instruction mne 
tout, il entra ensuite dans un bureau, dans je ne sais quel bureau de la
Ville. En ce temps-l, le baron Haussmann accueillait largement, sans le
savoir, dans les services de la prfecture, les potes chevelus et les
petits journalistes. On y lisait les _Chtiments_  haute voix et on y
clbrait la peinture de Manet. Paul Verlaine recopiait ses _Pomes
saturniens_ sur le papier de l'administration. Ce que j'en dis n'est pas
pour le lui reprocher. Dans celle premire jeunesse, il vivait  la
faon de Franois Coppe, d'Albert Mrat, de Lon Valade, de tant
d'autres potes, prisonniers d'un bureau, qui allaient  la campagne le
dimanche. Cette modeste et monotone existence, favorable au rve et au
travail patient du vers, tait celle de la plupart des parnassiens. Seul
ou presque seul dans le cnacle, M. Jos-Maria de Heredia, bien que
frustr d'une grande part des trsors de ses aeux, les
_conquistadores_, faisait figure de jeune gentleman et fumait
d'excellents cigares. Ses cravates avaient autant d'clat que ses
sonnets. Mais c'est des sonnets seulement que nous tions jaloux. Tous,
nous mprisions sincrement les biens de la fortune. Nous n'aimions que
la gloire, encore la voulions-nous discrte et presque cache. Paul
Verlaine tait, avec Catulle Mends, Lon Dierx et Franois Coppe, un
parnassien de la premire heure. Nous avions, je ne sais trop pourquoi,
la prtention d'tre impassibles. Le grand philosophe de l'cole, M.
Xavier de Ricard, soutenait avec ardeur que l'art doit tre de glace, et
nous ne nous apercevions mme point que ce doctrinaire de
l'impassibilit n'crivait pas un vers qui ne ft l'expression violente
de ses passions politiques, sociales ou religieuses. Son large front
d'aptre, ses yeux enflamms, sa maigreur asctique, son loquence
gnreuse ne nous dtrompaient pas. C'tait le bon temps, le temps o
nous n'avions pas le sens commun! Depuis, M. de Ricard, irrit de la
froideur des Franais du Nord, s'est retir prs de Montpellier, et, de
son ermitage du Mas-du-Diable, il rpand sur le Languedoc l'ardeur
rvolutionnaire qui le dvore. Paul Verlaine prtendait autant que
personne  l'impassibilit. Il se comptait sincrement parmi ceux qui
cislent les mots comme des coupes, et il comptait rduire les
bourgeois au silence par cette interrogation triomphante:

    Est-elle en marbre ou non, la Vnus de Milo?

Sans doute, elle est en marbre. Mais, pauvre enfant malade, secou par
des frissons douloureux, tu n'en es pas moins condamn  chanter comme
la feuille en tremblant, et tu ne connatras jamais de la vie et du
monde que les troubles de ta chair et de ton sang.

Laisse l le marbre symbolique, ami, malheureux ami; ta destine est
crite. Tu ne sortiras pas du monde obscur des sensations, et, te
dchirant toi-mme dans l'ombre, nous entendrons ta voix trange gmir
et crier d'en bas, et tu nous tonneras tour  tour par ton cynisme
ingnu et par ton repentir vritable. _I nunc anima anceps..._

Non certes, les _Pomes saturniens_ publis en 1867, le jour mme o
Franois Coppe donnait son _Reliquaire_, n'annonaient point le pote
le plus singulier, le plus monstrueux et le plus mystique, le plus
compliqu et le plus simple, le plus troubl, le plus fou, mais  coup
sr le plus inspir et le plus vrai des potes contemporains. Pourtant,
 travers les morceaux de facture, et malgr le faire de l'cole, on y
devinait une espce de gnie trange, malheureux et tourment. Les
connaisseurs y avaient pris garde et M. mile Zola se demandait, dit-on,
lequel irait le plus loin de Paul Verlaine ou de Franois Coppe.

Les _Ftes galantes_ parurent l'anne qui suivit. Ce n'tait qu'un mince
cahier. Mais dj Paul Verlaine s'y montrait dans son ingnuit
troublante, avec je ne sais quoi de gauche et de grle d'un charme
inconcevable. Qu'est-ce donc que ces ftes galantes? Elles se donnent
dans la Cythre de Watteau. Mais, si l'on va encore au bois par couples,
le soir, les lauriers sont coups, comme dit la chanson, et les herbes
magiques qui ont pouss  la place exhalent une langueur mortelle.

Verlaine, qui est de ces musiciens qui jouent faux par raffinement, a
mis bien des discordances dans ces airs de menuet, et son violon grince
parfois effroyablement, mais soudain tel coup d'archet vous dchire le
coeur. Le mchant mntrier vous a pris l'me. Il vous la prend en
jouant, par exemple, le _Clair de lune_ que voici:

    Votre me est un paysage choisi
    Que vont charmant masques et bergamasques
    Jouant du luth et dansant et quasi
    Tristes sous leurs dguisements fantasques.

    Tout en chantant sur le mode mineur,
    L'amour vainqueur et la vie opportune,
    Ils n'ont pas l'air de croire  leur bonheur,
    Et leur chanson se mle au clair de lune,

    Au clair calme de lune triste et beau,
    Qui fait rver les oiseaux dans les arbres
    Et sangloter d'extase les jets d'eau,
    Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

L'accent tait nouveau, singulier, profond.

On l'entendit encore, notre pote, mais  peine cette fois, quand,  la
veille de la guerre, trop prs des jours terribles, il disait la _Bonne
chanson_, des vers ingnus, trs simples, obscurs, infiniment doux. Il
tait fianc alors, et le plus tendre, le plus chaste des fiancs. Les
satyres et les faunes doivent chanter ainsi lorsqu'ils sont trs jeunes,
qu'ils ont bu du lait et que la fort s'veille dans l'aube et dans la
rose.

Tout  coup Paul Verlaine disparut. Il fut du pote des _Ftes galantes_
comme du compagnon du Vau-de-Vire dont parle la complainte. On n'out
plus de ses nouvelles. Il se fit sur lui un silence de quinze ans; aprs
quoi on apprit que Verlaine pnitent publiait un volume de posies
religieuses dans une librairie catholique. Que s'tait-il pass pendant
ces quinze annes? je ne sais. Et que sait-on? L'histoire vritable de
Franois Villon est mal connue. Et Verlaine ressemble beaucoup  Villon;
ce sont deux mauvais garons  qui il fut donn de dire les plus douces
choses du monde. Pour ces quinze annes, il faut s'en tenir  la lgende
qui dit que notre pote fut un grand pcheur et, pour parler comme le
bien regrett Jules Tellier, un de ceux que le rve a conduits  la
folie sensuelle. C'est la lgende qui parle. Elle dit encore que le
mauvais garon fut puni de ses fautes et qu'il les expia cruellement. Et
l'on a voulu donner quelque apparence  la lgende en citant ces stances
pnitentes d'une adorable ingnuit:

    Le ciel est par-dessus le toit
          Si bleu, si calme!
    Un arbre, par-dessus le toit
          Berce sa palme.

    La cloche, dans le ciel qu'on voit
          Doucement tinte
    Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
          Chante sa plainte.

    Mon Dieu, mon Dieu, la vie est l
          Simple et tranquille,
    Cette paisible rumeur-l
          Vient de la ville.

    Qu'as-tu fait  toi que voil,
          Pleurant sans cesse,
    Dis, qu'as-tu fait, toi que voil,
          De ta jeunesse?

Sans doute ce n'est qu'une lgende, mais elle prvaudra. Il le faut. Les
vers de ce pote dtestable et charmant perdraient de leur prix et de
leur sens s'ils ne venaient pas de cet air pais, muet de toute
lumire, o le Florentin vit les pcheurs charnels qui soumirent la
raison  la convoitise,

    _Que la ragion sommettono al talento._

Et puis, il faut que la faute soit relle pour que le repentir soit
vrai. Dans son repentir Paul Verlaine revint au Dieu de son baptme et
de sa premire communion avec une candeur entire. Il est tout sens. Il
n'a jamais rflchi, jamais argument.

Nulle pense humaine, rien d'intelligent n'a troubl son ide de Dieu.
Nous avons vu que c'tait un faune. Ceux qui ont lu les vies des saints
savent avec quelle facilit les faunes, qui sont trs simples, se
laissaient convertir au christianisme par les aptres des gentils. Paul
Verlaine a crit les vers les plus chrtiens que nous ayons en France.
Je ne suis pas le premier  le dcouvrir. M. Jules Lematre disait que
telle strophe de _Sagesse_ rappelait par l'accent un verset de
l'_Imitation_. Le XVIIe sicle, sans doute, a laiss de belles posies
spirituelles. Corneille, Brbeuf, Godeau se sont inspirs de
l'_Imitation_ et des Psaumes.

Mais ils crivaient dans le got Louis XIII, qui tait un got trop fier
et mme quelque peu capitan et matamore. Comme Polyeucte au temps du
Cardinal, leurs potes pnitents avaient un chapeau  plumes, des gants
 manchettes et une longue cape que la rapire relevait en queue de coq.
Verlaine fut humble naturellement; la posie mystique jaillit  flots de
son coeur et il retrouva les accents d'un saint Franois et d'une sainte
Thrse:

    Je ne veux plus aimer que ma mre Marie.
    ................................................
    Car comme j'tais faible et bien mchant encore,
    Aux mains lches, les yeux blouis des chemins,
    Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
    Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.

Ou bien encore, ces vers sans rime et pareils  ces pieux soupirs dont
les mystiques vantent la douceur:

     mon Dieu, vous m'avez bless d'amour,
    Et la blessure est encore vibrante,
     mon Dieu, vous m'avez bless d'amour.

    Voici mon front qui n'a pu que rougir,
    Pour l'escabeau de vos pieds adorables,
    Voici mon front qui n'a pu que rougir.

    Voici mes mains qui n'ont pas travaill,
    Pour les charbons ardents et l'encens rare,
    Voici mes mains qui n'ont point travaill,

    Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,
    Pour palpiter aux ronces du calvaire,
    Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.

    Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
    Pour accourir au cri de votre grce,
    Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

    Voici mes yeux, luminaires d'erreur,
    Pour tre teints aux pleurs de la prire,
    Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Sincre, bien sincre, cette conversion! Mais de peu de dure. Comme le
chien de l'criture, il retourna bientt  son vomissement. Et sa
rechute lui inspira encore des vers d'une exquise ingnuit. Alors, que
fit-il? Aussi sincre dans le pch que dans la faute, il en accepta les
alternatives avec une cynique innocence. Il se rsigna  goter tour 
tour les blandices du crime et les affres du dsespoir. Bien plus, il
les gota pour ainsi dire ensemble; il tint les affaires de son me en
partie double. De l ce recueil singulier de vers intitul
_Paralllement_. Cela est pervers sans doute, mais d'une perversit si
nave, qu'elle semble presque pardonnable.

Et puis il ne faut pas juger ce pote, comme on juge un homme
raisonnable. Il a des droits que nous n'avons pas parce qu'il est  la
fois beaucoup plus et beaucoup moins que nous. Il est inconscient, et
c'est un pote comme il ne s'en rencontre pas un par sicle. M. Jules
Lematre l'a bien jug quand il a dit: C'est un barbare, un sauvage, un
enfant... Seulement cet enfant a une musique dans l'me et,  certains
jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues...

Il est fou, dites-vous? je le crois bien. Et si je doutais qu'il le ft,
je dchirerais les pages que je viens d'crire. Certes, il est fou. Mais
prenez garde que ce pauvre insens a cr un art nouveau et qu'il y a
quelque chance qu'on dise un jour de lui ce qu'on dit aujourd'hui de
Franois Villon auquel il faut bien le comparer:--C'tait le meilleur
pote de son temps!

Dans un rcit nouvellement traduit par M. E. Jaubert, le comte Tolsto
nous dit l'histoire d'un pauvre musicien ivrogne et vagabond qui exprime
avec son violon tout ce qu'on peut imaginer du ciel. Aprs avoir err
toute une nuit d'hiver, le divin misrable tombe mourant dans la neige.
Alors une voix lui dit: Tu es le meilleur et le plus heureux. Si
j'tais Russe, du moins si j'tais un saint et un prophte russe, je
sens qu'aprs avoir lu _Sagesse_ je dirais au pauvre pote aujourd'hui
couch dans un lit d'hpital: Tu as failli, mais tu as confess ta
faute. Tu fus un malheureux, mais tu n'as jamais menti. Pauvre
Samaritain,  travers ton habit d'enfant et tes hoquets de malade, il
t'a t donn de prononcer des paroles clestes. Nous sommes des
Pharisiens. Tu es le meilleur et le plus heureux.




DIALOGUES DES VIVANTS


LA BTE HUMAINE


PERSONNAGES

    LE MATRE DE LA MAISON.
    UN MAGISTRAT.
    UN ROMANCIER NATURALISTE.
    UN PHILOSOPHE.
    UN ACADMICIEN.
    UN PROFESSEUR.
    UN ROMANCIER IDALISTE.
    UN CRITIQUE.
    UN INGNIEUR.
    UN HOMME DU MONDE.


_Au fumoir_.

LE MATRE DE LA MAISON.

Anisette ou fine champagne?

UN MAGISTRAT.

Fine champagne. Avez-vous lu la _Bte humaine_?

LE MATRE DE LA MAISON.

La _Bte humaine_, le roman que nous avons failli attendre? Vous vous
rappelez: M. mile Zola avait encore cinquante pages  crire, quand le
sort le dsigna pour faire partie du jury. Il en prouva une vive
contrarit et il remplit les journaux de ses plaintes.

LE MAGISTRAT.

Et mme il exprima cette ide, que la fonction de jur devrait tre
facultative. En quoi il montra qu'il ignorait les principes du droit.

UN ROMANCIER NATURALISTE.

Et, ce qui est plus grave, il trahit par l sa profonde incuriosit, son
mpris du document humain, dont il avait jadis recommand l'usage. Il
n'a plus le moindre souci de faire vrai, de couper la vie en tranches,
en bonnes tranches, comme il disait. Il nous renie, le tratre, et nous
le renions. Entre lui et nous, plus rien de commun. Ne pas vouloir tre
jur!... Mais le banc du jury, il n'y a pas de meilleure place pour
observer les bas-fonds de la socit, le vrai fond de la nature humaine.
tre jur, quelle chance pour un naturaliste! Naturaliste, lui, Zola,
jamais!...

LE MATRE DE LA MAISON.

Jamais, c'est beaucoup dire... Anisette, curaao ou fine champagne?...
Car, enfin, il est le chef de l'cole naturaliste.

UN PHILOSOPHE.

Heu! cela ne veut rien dire. Il est rare qu'un matre appartienne autant
que ses disciples  l'cole qu'il a fonde... Anisette.

LE ROMANCIER NATURALISTE.

Pardon! ne brouillons pas les dates. C'est Flaubert et les Goncourt qui
ont cr le naturalisme.

UN ACADMICIEN.

Messieurs, il me semble que vous tes bien ingrats envers Champfleury.

LE PHILOSOPHE.

Champfleury tait un prcurseur et les prcurseurs disparaissent
fatalement devant ceux qu'ils annoncent. Sans quoi ils seraient non plus
les prcurseurs, mais les messies. D'ailleurs, Champfleury crivait
abominablement.

L'ACADMICIEN.

Oh! je n'ai rien lu de lui.

LE MATRE DE LA MAISON.

Moi, je n'ai pas lu encore entirement la _Bte humaine_. Tenez, la
voil sur cette table... l... ce petit volume jaune. Il me semble que
c'est... Comment dirai-je?

UN PROFESSEUR.

C'est crevant!

LE MATRE DE LA MAISON.

En effet, je trouve aussi...

UN IDALISTE.

Moi, je ne connais pas de livre plus intressant. C'est sublime!

LE MATRE DE LA MAISON.

Oui,  certains points de vue. Mais il y a des brutalits voulues, des
obscnits qui choquent...

LE PHILOSOPHE.

Voyons, messieurs, soyons francs et, s'il est possible, soyons sincres
avec nous-mmes. Est-ce que rellement les brutalits de M. Zola vous
choquent autant que vous dites? J'en doute. Car enfin, ds que nous
avons dn, nous laissons les femmes seules et nous nous rfugions ici,
dans le fumoir, pour tenir des propos infiniment plus grossiers que tout
ce que M. Zola peut imprimer.

LE MATRE DE LA MAISON.

Ce n'est pas la mme chose.

L'ACADMICIEN.

Ici, nous laissons reposer notre esprit.

UN CRITIQUE.

Il y a deux sujets distincts dans la _Bte humaine_: une cause clbre
et une monographie des voies ferres.

UN INGNIEUR.

Moi je prfre la cause clbre. Ce que Zola a dit de la magistrature
est profondment vrai.

LE MAGISTRAT.

Je l'aime mieux quand il parle des chemins de fer.

LE CRITIQUE.

Mais quelle bizarre ide de souder ainsi ces deux romans. L'un est un
innocent ouvrage qui semble fait pour apprendre  la jeunesse le
fonctionnement des chemins de fer. On dirait que le bon Jules Verne l'a
inspir  M. mile Zola. Chaque scne trahit un vulgarisateur
mthodique. Le train arrt dans les neiges, la rencontre du fardier sur
le passage  niveau, produisant un draillement, et la lutte du
chauffeur et du mcanicien sur le petit pont de tle de la machine
pendant que le train marche  toute vitesse, voil des pisodes
instructifs. Je ne crains pas de le dire: c'est du Verne et du meilleur.

Et quels soins pdagogiques, quelles ruses maternelles pour apprendre
aux jeunes gens  distinguer la machine d'express  deux grandes roues
couples de la petite machine-tender aux trois roues basses, pour les
initier  la manoeuvre des plaques tournantes, des aiguilles et des
signaux, pour leur montrer le dbranchement d'un train et leur faire
remarquer la locomotive qui demande la voie en sifflant! Aucun ami de la
jeunesse, non pas mme M. Guillemin, n'a numr avec une patience plus
mritoire les diverses parties de la machine, cylindres, manettes,
soupape, bielle, rgulateur, purgeurs; les deux longerons, les tiroirs
avec leurs excentriques, les godets graisseurs des cylindres, la tringle
de la sablire et la tringle du sifflet, le volant de l'injecteur et le
volant du changement de marche.

L'IDALISTE.

Cela est en effet un peu bien analytique et M. mile Zola se plat dans
les dnombrements. En quoi il ressemble  Homre. Mais quand il parle
de cette logique, de cette exactitude qui fait la beaut des tres de
mtal, croyez-vous qu'il rappelle encore Verne et Guillemin? Quand il
fait de la machine monte par Jacques Lantier, de la Lison, un tre
vivant, quand il la montre si belle dans sa jeunesse ardente et souple,
puis atteinte, sous un ouragan de neige, d'une maladie sourde et
profonde et devenue comme phtisique, puis enfin mourant de mort
violente, ventre et rendant l'me, n'est-il qu'un vulgarisateur puril
des conqutes de la science? Non, non, cet homme est un pote. Son
gnie, grand et simple, cre des symboles. Il fait natre des mythes
nouveaux. Les Grecs avaient cr la dryade. Il a cr la Lison: ces deux
crations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand
lyrique de ce temps.

UN HOMME DU MONDE.

Hum! et la Mouquette, dans _Germinal_, est-ce lyrique, cela?

L'IDALISTE.

Certes. Du dos de la Mouquette il a fait un symbole. Il est pote, vous
dis-je.

LE NATURALISTE.

Vous tes dur pour lui, mais il le mrite.

LE CRITIQUE, _qui n'a rien entendu et gui feuillette depuis quelque
temps le petit volume jaune_.

Messieurs, coutez cette page. (_Il lit_.)

    Le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mcanicien
    demandt la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et, l-bas,
    prs du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaa, fut
    remplac par un feu blanc. Debout  la porte du fourgon, le
    conducteur-chef attendait l'ordre du dpart, qu'il transmit. Le
    mcanicien siffla encore, longuement, ouvrit son rgulateur,
    dmarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut
    insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de
    l'Europe, s'enfona vers le tunnel des Batignolles.

Est-il didactisme plus simple et cette page ne vous semble-t-elle pas
tire d'un de ces bons volumes de la _Bibliothque des merveilles_,
fonde par le regrett Charton? Soyons juste, on ne peut pousser plus
loin la platitude et l'innocence. Comme nous le disions tout  l'heure,
M. Zola nous a donn l un roman pour les coles. Et par une aberration
prodigieuse, par une sorte de folie, il a ml ces scnes enfantines 
une histoire de luxure et de crime. On y voit un vieillard infme,
souillant des petites filles, un empoisonneur impuni, une jeune femme
sclrate, horriblement douce, et un monstre qui, associant dans son
cerveau malade l'ide du meurtre  celle de la volupt, ne peut
s'empcher d'gorger les femmes qu'il aime. Et ce qu'il y a de plus
pouvantable, c'est le calme de ces tres qui portent paisiblement leurs
crimes, comme un pommier ses fruits. Je ne dis pas que cela soit faux.
Je crois, au contraire, que certains hommes sont criminels avec naturel
et simplicit, ingnument, dans une sorte de candeur; mais la
juxtaposition de ces deux romans est quelque chose de bizarre.

L'HOMME DU MONDE.

L'homme qui tue les femmes, cela existe. J'ai connu un jeune Anglais
chauve et trs correct, qui regrettait qu'il n'y et pas  Paris des
maisons o...

LE PHILOSOPHE.

Certainement cela existe... tout existe. Mais le mcanicien sadique de
M. Zola s'analyse beaucoup trop. Il se sent emport, dit M. Zola, par
l'hrdit de violence, par le besoin de meurtre qui, dans les forts
premires, jetait la bte sur la bte. Il se demande si ses dsirs
monstrueux ne viennent pas du mal que les femmes ont fait  sa race, de
la rancune amasse de mle en mle, depuis la premire tromperie au fond
des cavernes. Il semble qu'il ait tudi l'anthropologie et
l'archologie prhistorique, lu Darwin, Maudsley, Lombroso, Henri Joly,
et suivi les derniers congrs des criminalistes. On voit trop que M.
Zola a pens pour lui.

LE MATRE DE LA MAISON.

Vous savez que, pour dcrire les sensations d'un mcanicien, M. Zola est
all, sur une machine, de Paris  Mantes. On a mme fait son portrait
pendant le trajet.

LE PHILOSOPHE.

En effet, il a mont sur une machine et il a t tonn et il a
communiqu son tonnement au chauffeur et au mcanicien de son livre.

LE NATURALISTE.

Je ne dfends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage.
Mais enfin, pour tudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas
louer une villa sur le lac de Cme.

LE PHILOSOPHE.

Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux.
Zola a vu ce que voit un mcanicien; il n'a pas vu comme voit un
mcanicien.

LE NATURALISTE.

Alors vous niez l'observation?

L'ACADMICIEN.

Ces cigares sont excellents... On dit que M. mile Zola a mis dans son
roman la premire Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manires
taient si douces, et qui livra son amant avec facilit et qui lui tint
les jambes pendant qu'on l'touffait.

LE MATRE DE LA MAISON.

Dalila!

L'HOMME DU MONDE.

C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre
le mle. Cela s'appelle chasser  la chanterelle.

LE CRITIQUE.

La Gabrielle de M. Zola se nomme Sverine. C'est une figure bien
dessine et elle compte parmi les plus singulires crations du matre,
cette criminelle dlicate, si paisible et si douce, aux yeux de
pervenche, qui exhale la sympathie!

LE PHILOSOPHE.

Il y a aussi dans _la Bte humaine_ une figure pisodique d'un fin
dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrtaire gnral du ministre de la
justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que
l'effort d'tre juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre
vertu qu'une lgante correction et qui n'estime plus que la grce et la
finesse.

LE MAGISTRAT.

M. Zola ne connat pas la magistrature. S'il m'avait demand des
renseignements...

LE PHILOSOPHE.

Eh bien!...

LE MAGISTRAT.

Naturellement, je les lui aurais refuss. Mais je connais mieux que lui
les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un
seul juge d'instruction comme son Denizet.

L'IDALISTE.

Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la
btise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui
n'admet pas une faute de raisonnement chez les prvenus et qui inspire
aux accuss stupfaits cette pense accablante:  quoi bon dire la
vrit, puisque c'est le mensonge qui est la logique?

LE MATRE DE LA MAISON.

Ce roman de Zola me semble noir.

LE CRITIQUE.

Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages
principaux, six prissent de mort violente et deux vont au bagne. Ce
n'est pas la proportion relle.

LE MAGISTRAT.

Non, ce n'est pas la proportion.

LE CRITIQUE.

M. Alexandre Dumas reprochait un jour  un confrre de ne mettre sur la
scne que des coquins. Et il ajoutait avec une gaiet farouche: Vous
avez tort. Il se trouve dans toutes les socits une certaine proportion
d'honntes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un
honnte homme. Je dirai  mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il
doit y avoir de cinq  six honntes gens parmi nous. C'est la proportion
moyenne. Puisque enfin, les honntes gens l'emportent dans la vie, c'est
qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu... et pas
toujours. Ils forment, en somme, une trs petite majorit. M. Zola a
mconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun
personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un
carrier nomm Cabuche, un repris de justice, qui a tu un homme. Mais
vous n'entendez rien au ralisme de M. Zola si vous croyez que ce
carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule
des bois et des cavernes, un gant qui parfois a la main lourde, mais
dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'me pleine d'un
amour idal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a
fait drailler un train et caus la mort horrible de neuf personnes;
mais c'tait dans un beau transport de jalousie. Flore est une
garde-barrire de la compagnie, c'est aussi une Nymphe orade, une
amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des
forces souterraines de la terre.

LE ROMANCIER IDALISTE.

Je vous disais bien que M. Zola tait un grand idaliste.

LE MATRE DE LA MAISON.

Messieurs, si vous avez fini de fumer... Ces dames se plaignent de votre
absence.

(_Ils se lvent_.)

L'ACADMICIEN, _debout,  l'oreille du professeur_.

Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola.  l'Acadmie, nous
sommes plusieurs dans le mme cas. Nous sommes surchargs de travail:
les commissions, le Dictionnaire... Nous n'avons pas le temps de lire.

LE PROFESSEUR.

Mais comment vous faites-vous une ide du mrite des candidats?

L'ACADMICIEN.

Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours
 nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M.
Zola avait de mauvaises faons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu
me voir: il s'est prsent trs convenablement.




NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS


UNE GAGEURE


PERSONNAGES

    MNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle ASS. SAINT-VREMOND.
    BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

_Un bosquet dans les Champs-lyses_.

MNIPPE.

Ainsi que M. Ernest Renan l'a rvl aux humains, sur le thtre de
Bacchus, le gnie Camillus nous apporte tous les jours les nouveauts de
la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez,
intitul _une Gageure_.

SAINT-VREMOND.

Je ne manquerai pas de le lire  la duchesse de Mazarin. Ce M.
Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exerc
la facult de comprendre. Philosophie, arts libraux, sciences
naturelles, arts mcaniques, industries, police des cits et
gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine.

ASPASIE.

Il est vrai qu' propos d'un cheval de Phidias il a montr qu'il
s'entendait mieux en hippiatrique et en marchalerie grecques que
Xnophon lui-mme, qui pourtant tait un bon officier de cavalerie, et
de qui la femme a reu de moi des leons d'conomie domestique.

SAINT-VREMOND.

Votre Xnophon, madame, tait un bien honnte homme, mais entre nous, il
pensait mdiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des
hommes. M. Cherbuliez les connat. Il a beaucoup d'intelligence.

MADEMOISELLE ASS.

Mais c'est aux dpens du coeur.

SAINT-VREMOND.

Il est vrai que nous ne dveloppons une facult qu'aux dpens d'une
autre. Un pote, que j'aime parce que je l'ai lu tant jeune, a dit:

    C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,
    De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.

MADEMOISELLE ASS.

Il n'est rien au monde qui vaille d'tre prfr au sentiment. Le coeur
donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur.

ASPASIE.

Ah! chre petite, que vous tes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les
hommes que parce que j'tais musicienne, et gomtre.

MNIPPE.

Et parce que tu tais belle,  Milsienne, et que tu regardais les
hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les potes comiques
d'Athnes.

ASPASIE.

Tais-toi, Mnippe. J'tais belle, en sorte que mon corps tait nombreux
et rythm comme mon me. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers
hors la gomtrie.

SAINT-VREMOND.

Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathmatique.
Mais l'esprit de finesse est aussi ncessaire. Et c'est la sorte
d'esprit la plus rare. Cet crivain franais dont nous parlions tout 
l'heure a l'esprit de finesse.

MNIPPE.

Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et
pse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araigne.

BARBEY D'AUREVILLY,  Mnippe.

Monsieur, de votre vivant, vous tiez habill d'un vieux sac de meunier
et vous dormiez dans une grande jarre brche, parmi les grenouilles de
l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela
est plus dcent que de chauffer son crne d'un bonnet grec dans un salon
bourgeois. Apprenez que ce qui manque  M. Cherbuliez, c'est de savoir
porter la toilette. Je l'ai rencontr un jour sur le pont aux quatre
statues. Il tait vtu, comme un professeur, d'une redingote
indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment
voulez-vous qu'il sache crire?

SAINT-VREMOND.

Je crois au contraire que l'honnte homme s'attache  ne point se
distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu.
Quant  tre Suisse, c'est une disgrce qu'on fait oublier par l'esprit
et par les talents.

BARBEY D'AUREVILLY.

C'est un crime, monsieur.

UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Mais Jean-Jacques avait quelque mrite...

BARBEY D'AUREVILLY.

Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'tre quelquefois
habill en Armnien. Je dsespre que M. Cherbuliez en fasse jamais
autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut tre quelque
peu gt de spinozisme pour porter des lunettes.

LE PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Ne serait-ce pas plutt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien
qu' le lire. Mnippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les ides
qu'il tire de la tte de ses personnages ont bon air et la meilleure
mine du monde. Elles sont attifes comme des marquises: robes  queue,
corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine,
rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt:
c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et
dansent avec une volupt savante: c'est un ballet  Lilliput.
Quelquefois encore, coiffes d'un feutre  plumes, comme des
mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec
la pointe de leurs moustaches et relvent leur manteau en queue de coq
avec leur rapire: c'est l'arme de Lilliput.

SAINT-VREMOND.

C'est cela mme qui est agrable et tout  fait plaisant. Nous avons
tous le cerveau plein de Pygmes de diverses figures et de diffrents
caractres, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui
volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnatre au
passage ces Pygmes de notre me, les dcrire, comprendre leur risible
importance et dmler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme.
Notre machine est faite d'une infinit de petites pices. Et un grand
esprit n'est aprs tout qu'une fourmilire bien administre.

ASPASIE.

Et le roman nouveau s'appelle _une Gageure_. De quelle gageure y est-il
question?

LE PETIT COUSIN.

Madame, je l'ai lu dans la revue o il a paru d'abord et je puis
satisfaire votre curiosit. La duchesse d'Armanches a pari avec le
comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la
femme de son mari.

MNIPPE.

Elle a pari. Et elle a trich.

LE PETIT COUSIN.

En effet. Elle a trich.

ASPASIE.

Vous savez donc celle histoire, Mnippe?

MNIPPE.

Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vcu pour savoir qu'une femme
ne peut pas jouer sans tricher. Dj, de votre temps, Aspasie, on
faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela
s'appelait les Milsiennes. La duchesse d'Armanches a trich. A-t-elle
gagn du moins?

LE PETIT COUSIN.

Elle a perdu.

MNIPPE.

Elle est donc inexcusable.

SAINT-VREMOND.

Je suis curieux de connatre toute cette affaire. Pourquoi madame de
Louvaigue n'tait-elle pas la femme de son mari?

LE PETIT COUSIN.

Parce qu'elle ne le voulait pas.

SAINT-VREMOND.

Et pourquoi ne le voulait-elle pas? tait-elle prude et dvote avant
l'ge?

J'ai lu, dans ce sjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la
baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre  son mari, qui
tait un vieux guerrier las de courir le monde et dsireux de connatre
enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'tait plus trs jeune,
avait gard une beaut  laquelle son mari tait, devenu subitement
sensible. Mais elle tait gouverne par un pre Phalippou  qui elle
donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la
conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avanait beaucoup et
l'ide seule que son mari pt la ramener dans les petits chemins du
sicle, lui faisait horreur. Le pre Phalippou l'encourageait  sa
rsistance et lui confrait, pour prix de sa chastet reconquise, le
titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bnfices d'ordre
mystique et spirituel. Mais le mari, qui tait bon chrtien et plus
riche que sa femme, ayant remis au pre Phalippou beaucoup plus d'argent
que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'aprs tout le
mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable 
refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les
dlicatesses de la chair. Il ordonna  la baronne d'ouvrir  l'poux la
porte de sa chambre.

En vain elle gmit et allgua qu'elle tait chanoinesse. Le pre
Phalippou fut inbranlable.

--Madame, vous devez gravir votre calvaire!...

Cette histoire tait conte par M. Ferdinand Fabre qui connat beaucoup
les moines, dont l'espce a peu vari depuis le rgne de Louis le Grand.
Y a-t-il, dites-moi, un pre Phalippou dans les scrupules de madame de
Louvaigue?

LE PETIT COUSIN.

Point! et cette dame n'obit, dans son refus, qu' sa propre volont et
 ses sentiments intimes.

SAINT-VREMOND.

M. de Louvaigue n'tait-il point aimable?

LE PETIT COUSIN.

Il tait fort aimable et trs galant homme.

MNIPPE.

Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son
mari, c'est pour le faire enrager?

ASPASIE.

Je suis Grecque et par consquent peu au fait des choses du coeur, qui
chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutt
qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre.

MADEMOISELLE ASS.

Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aime?

LE PETIT COUSIN.

Madame, vous l'avez devin.

MNIPPE.

Et l'on s'intresse  cette sotte histoire! C'est une grande preuve de
la misre humaine.

SAINT-VREMOND.

Considrez, Mnippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux
affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en
poursuit jusque dans les Champs lyses.

MADEMOISELLE ASS.

M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite
les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des
empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficults. C'est ce qui
me dplat.

Les choses du coeur sont en ralit les plus simples. Je ne serai
toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les hrones de M.
Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne
sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la scheresse de son
coeur parce qu'il a dit un jour: Les femmes n'ont pas besoin d'tre
belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces
moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.

BARBEY D'AUREVILLY.

M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte
les coeurs et rgle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il
est cass.

LE PETIT COUSIN.

Voil qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montr les
marionnettes comme fait cet acadmicien. Il tire les ficelles avec une
dextrit merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est
coquetterie pure. Et que ses poupes sont jolies, agiles et bien
nippes!

SAINT-VREMOND.

Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comdie humaine? Que
sont les humains, que des poupes agites par des fils invisibles? Et
que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de
poupes?

MADEMOISELLE ASS.

Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupes. M. Cherbuliez
ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un
ignorant.

SAINT-VREMOND.

Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se
lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous
avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le
rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les
personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrange, est
plus habitable. Pour ma part, je sais un gr infini  madame de
Rambouillet d'y avoir apport la politesse. Quand j'tais vivant et
jeune, j'ai reproch inconsidrment  Racine de n'avoir pas mis des
lphants dans son _Alexandre_. Je m'en repens; je ne veux plus voir
d'lphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de
beaux monstres.

LE PETIT COUSIN.

Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait,
comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner  la nature.
C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres
comme les orchides, le nant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a
dans _une Gageure_ un pavillon chinois o les belles amoureuses et les
beaux amoureux viennent tour  tour se chercher, se quereller, s'aimer,
souffrir, craindre, esprer. Ils y dansent comme des papillons autour de
la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre rgne une statue
du Bouddha en cuivre dor. Assis, les jambes croises, une main sur les
genoux, l'autre leve comme pour bnir, le divin matre songe dans son
impassible bienveillance. Ses yeux allongs, ses joues dlicatement
modeles expriment, dit le conteur, une ineffable mansutude, et sa
petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire,
semble souhaiter la paix  toutes les cratures. Il me semble que ce
Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M.
Cherbuliez.

 moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit
dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il
cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrtiens,
_l'Imitation de Jsus-Christ_.

MNIPPE.

Tout cela me confirme dans l'ide que j'ai bien fait de vivre dans une
vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dirc.




UNE JOURNE  VERSAILLES[45]


[Note 45:  propos de _La Reine Marie-Antoinette_, par Pierre de Nolhac;
illustrations d'aprs les originaux contemporains, 1 vol. in-4, Boussod
et Valadon, diteurs. (Consultez aussi: le _Canzoniere de Ptrarque_, la
_Bibliothque de Salvio Orsini_, le _Dernier Amour de Ronsard_, _Lettres
de Joachim du Bellay_, _rasme en Italie_, _Lettres de la reine de
Navarre_, _Petites Notes sur l'art italien_, _Paysages d'Auvergne_,
etc., par Pierre de Nolhac.)]

Je voudrais vous faire connatre l'auteur de cette _Marie-Antoinette_,
publie si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet
en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un trs jeune savant.
Le public se figure difficilement la science allie  la jeunesse. Il
estime que ce n'est pas trop d'avoir tudi tout un ge d'homme pour en
savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des
vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi ncessaire  la
conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carr. Il en
jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et
s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est
rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espce de gnie
naturel, sans lequel rien n'est possible, la mthode, la seule mthode,
toute la mthode, qui procde aux recherches par des oprations
rigoureuses. Son art est bien moins de connatre que de s'informer.

Il est ignorant comme tout le monde, mais il possde les moyens
d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue
de nous, qui ne savons pas contrler nos faibles connaissances, qui
subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge.
Si l'on y rflchit bien, on se persuade que la science, exigeant un
esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes
gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'exprience des hommes n'y
est pas ncessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin,  ce qu'elle
demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dvouement, on ne
doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidles de vingt-cinq
ans que par les acadmiciens chargs d'ans et d'honneurs, qui voudraient
bien endormir  leur ct la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il
intrt  parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont
faits pour inspirer une douce confiance dans les destines
intellectuelles de la France.

Chaque jour suffit  sa tche. Je m'efforcerai de vous faire connatre
aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, aprs avoir pris rang au ct de
M. Louis Havet, dans la jeune cole de philologie et d'histoire, se
signale au grand public en mettant au jour un livre procdant de la
science par la mthode et de l'art par l'excution. Je veux dire _la
Reine Marie-Antoinette_. Le mieux, pour connatre M. Pierre de Nolhac,
est de l'aller voir. Et peut-tre rencontrerons-nous chez lui quelques
savants de sa gnration, qui nous rvleront,  l'entretien, un peu de
la pense et de l'me de la jeunesse rudite.

Je vous conterai donc la journe que j'ai passe, l'automne dernier,
dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de
l'cole de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-tudes, a t
attach aux muses nationaux, et l'tat, peu perspicace d'ordinaire en
ces matires, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni dsigner,
pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant.
La Rpublique l'a log dans une des ailes du palais de Versailles, et
c'est l qu'il poursuit ses tudes dans la grande lumire et dans le
grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc
dont la seule richesse est un buste antique pos sur la chemine et
rpt par la glace, une tte de femme mutile et pure, un de ces
marbres qui, sans exprimer la beaut parfaite, y font du moins songer.
Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pice, une
grande table charge de livres et de papiers dont l'amas trahit les
diverses recherches du savant. J'y vis un tat des logements du chteau
de Versailles sous Louis XVI  ct d'un manuscrit de Quintilien annot
par Ptrarque.

Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac pars
sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air trs
jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse
innocente et de modestie inquite. Ses cheveux noirs, abondants et
rebelles, o l'on voit que les deux mains se sont plonges  l'instant
difficile, pendant la mditation active, me font songer, je ne sais trop
pourquoi,  la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon
Traddles, si appliqu, si occup  retenir de ses dix doigts ses ides
dans sa tte. M. de Nolhac porte des lunettes lgrement bleutes,
derrires lesquelles on devine des yeux gros, tonns et doux. Et, si
l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers
la mine d'un fianc de village et d'un jeune matre d'cole tel qu'il
s'en rencontre dans les opras-comiques.

Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa
bibliothque les sujets de ses tudes, les noms qu'il a marqus de son
empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attach aux humanistes,
aux savants et aux potes de la Renaissance. Il a respir la fleur,
encore parfume, qui sche depuis des sicles dans les manuscrits de ces
hommes qui, comme Boccace et Ptrarque, les Estienne et les Aide, rasme
et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimrent les lettres mortes
d'un vivant amour et retrouvrent dans la poussire antique l'tincelle
de l'ternelle beaut. Il a dcouvert, je ne sais dans quel coin obscur,
le _Canzoniere_, crit de la main mme de Ptrarque. Il a dnich des
lettres indites de Joachim du Bellay et quelques pages gares de cette
reine au nom charmant, de cette marguerite des princesses qui fut, pour
la grce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre
Renaissance. Il a reconstitu la bibliothque forme par le cardinal
Farnse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre
ambassade auprs du Quirinal et notre cole des beaux-arts. Il a suivi
rasme en Italie dans la dixime anne de ce grand XVIe sicle qui
changea le monde. Il l'a accompagn  Venise, chez l'imprimeur Alde
Manuce,  Bologne et  Rome, alors la plus tranquille demeure des
Muses. On y dchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur
et l'esprit divin de Platon tait sur les cardinaux. Tous les
prdicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicron et le plus
cicronien de tous tait le plus admir. Il se nommait Tomasso
Inghirami, bibliothcaire du Vatican, et tait surnomm _Fedro_ parce
que, dans une reprsentation de l'_Hippolyte_ de Snque, donne au
palais du cardinal Riario, il joua le rle de la reine amoureuse. Voil
un de ces traits o se montre mieux une socit que dans toutes les
annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit  la fois de notre vie
moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes
courbs sur les parchemins dlicieux! Et comme il s'y prend bien pour
pntrer les secrets du pass; comme il fait ses fouilles par petites
tranches en creusant au bon endroit! Chaque dcouverte nous vaut une
plaquette excellente.

Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les
puiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que
nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connatre, et tout de suite.
Ils ne posent que des questions lucides et ils se rsignent  savoir peu
pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en
eux.

--Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons l les
vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il
conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phdre. Je veux
vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de
l'archologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai tudi d'assez prs
le chteau, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur
Marie-Antoinette. Aprs avoir tudi la Renaissance  Rome, j'tudie
l'poque de Louis XVI  Versailles. Pouvais-je mieux faire?

--Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui
nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve  faire. Et dans ce
sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit
doivent tre des oeuvres d'actualit.

Et ainsi devisant, nous fmes route, par une ple journe d'automne et
le craquement des feuilles mortes se mlait au son de nos voix qui
parlaient des ombres du pass.

Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumire,
la sympathie d'un peintre pour un modle longuement tudi et le respect
qu'inspire aux mes gnreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de
Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu
lui-mme carta de ses lvres. Il lui savait gr sans doute aussi de
cette grce vive qu'elle montrait dans la prosprit ainsi que de sa
constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait
d'avoir t une mre irrprochable et tendre, et c'est en effet dans la
maternit que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la
voir avec sympathie, il faut, comme madame Vige-Lebrun, l'entourer de
ses enfants, dans une familiarit caressante, o l'on sent l'influence
de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-l, un
vieillard pauvre, infirme, solitaire et mlancolique avait chang les
mes; son gnie rgnait sur le sicle au-dessus des rois et des reines.
Et Marie-Antoinette  Trianon tait, sans le savoir, l'lve de
Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine dlicatesse de
coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare  la cour, et qu'elle ne
perdit jamais, et sourire respectueusement  ce que le prince de Ligne
appelait l'me blanche de la reine. M. de Nolhac se plat  ces louanges
et il aime  dire que c'est avec cette me blanche que Marie-Antoinette
a aim M. de Fersen, qui sans doute tait plus aimable que Louis XVI.

Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne
reconnaissait pas que son hrone fut pitoyablement frivole, ignorante,
imprudente, lgre, prodigue, et que, reine de France, elle servit une
politique anti-franaise. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient
tre criminelles.

L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne
l'avait-elle pas mrit? Autrichienne, ne l'tait-elle pas quand elle
favorisa Joseph II contre Frdric dans l'affaire de Bavire?
Autrichienne, ne l'tait-elle pas jusqu' la trahison quand elle soutint
les prtentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?

M. de Nolhac se dclara nettement sur ce point.

--Toutes les traditions de la politique franaise exigeaient que le
cabinet de Versailles prtt son appui aux Hollandais. La reine seule
s'y oppose et emploie toutes ses forces  l'empcher. Elle assige le
roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les
courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prvenir  l'avance
l'empereur des rsolutions de la France. Le mange se prolonge pendant
dix-huit mois...

Mais nous sommes arrivs au Petit Trianon; voici les quatre colonnes
corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les
petites fentres carres de l'attique et les balustres de la terrasse 
l'italienne.

Et mon guide me dit:

--Ce palais, tmoin de choses passes, est dj ancien pour nous.
Souhaitons qu'il soit conserv comme un morceau d'art et d'histoire. Nos
vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zl, s'occupaient 
rechercher et  recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme
ils aimaient les lettres; indiffrents aux monuments de l'architecture
antique, ils laissaient prir sous leurs yeux les restes des temples et
des thtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si
ouvert  la beaut, si ami de l'antiquit, laissait dmolir l'arc de
Gordien pour en tirer les moellons de son palais.

--Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus
de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et mme cet rasme
de Rotterdam dont vous avez cont le voyage en Italie. Nous sommes ns
en un temps o l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du
pass est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des
esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal
de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des
vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose
avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments
dtruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres
tombales des cimetires de village. M. Renan vit  Palerme des
archologues d'une dtestable cole, de l'cole de Viollet-le-Duc, qui
voulaient dtruire des boiseries de style rocaille pour rtablir la
cathdrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. Ne dtruisons
rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons srs de ne
jamais passer pour des Vandales. Il avait raison et vous avez raison.
Mais comment vivre sans dtruire puisque vivre c'est dtruire et que
nous ne subsistons que de la poussire des morts?

Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: Ceci
ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'tait pas tapisse
ainsi en 1788. Et il allait dtruisant les lgendes, car c'est un genre
de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une
nouvelle gnration, mystique celle-l et spirituelle, qui ne le
permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.

--L'abandon l'a touch, me dit-il, il faut se hter de le voir.

Et nous nous htions.

--Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite  barbe
blanche, qui gouvernait le hameau?...

--Hlas! cher ami, l'ermite n'a jamais exist.

--Ceci n'est donc point un ermitage?

--C'est le poulailler.

Ce jour-l M. de Nolhac avait  table deux amis aussi doctes que lui, M.
Jean Psichari, l'hellniste, et M. Frdric Plessis, le latiniste. Et
aprs le dner, les trois savants se mirent  rciter des vers, car tous
trois taient potes. M. Frdric Plessis dit d'abord un sonnet  la
Bretagne, sa terre natale.

    Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays,
    Ce n'est pas seulement la grce avec la force,
    Le sol pre et les fleurs douces, la rude corce
    Des chnes et la molle paisseur des taillis;

    Ni qu'au brusque tournant d'une cte sauvage,
    S'ouvre un golfe o des pins se mirent dans l'azur;
    Ou qu'un frais vallon vert,  midi mme obscur,
    Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.

    Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempr,
    Les chemins creux courant sous un talus dor,
    Les vergers clos d'pine et qu'empourpre la pomme:

    C'est que, sur ta falaise ou la grve souvent,
    Dj triste et bless lorsque j'tais enfant,
    J'ai pass tout un jour sans voir paratre un homme.

M. Jean Psichari, grec de naissance comme Andr Chnier, mais qui a fait
de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection,
rcita ensuite trois strophes inspires par une parole de femme entendue
de lui seul:

    Sous nos cieux qu'enveloppe une ternelle brume
    Parfois un rocher perce au loin les flots amers,
    Le sommet couronn de floraisons d'cume,
    Si bien qu'il semble un lis clos parmi les mers.

    Ami, tel est l'amour chez une me bretonne;
    Rsistant, c'est le roc dans la vague plant.
    L'impassible granit coute l'eau qui tonne
    Et l'ouragan le berce en un songe enchant.

    Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde;
    Les gouffres  nos pieds vainement s'ouvriront:
    Labeur de notre amour, lorsque l'Ocan gronde,
    S'panouit sur notre front.

Enfin, notre hte, prenant la parole  son tour, rcita des stances que
lui avait inspires ce beau lac de Nmi au bord duquel M. Renan plaa la
scne d'un de ses drames philosophiques:

    Sur la montagne o sont les antiques dbris
    D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville,
    Nous allions tout un jour en rcitant Virgile,
    Et, graves, nous marchions dans les gents fleuris.

    Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine
    Au dsert de la plaine, au silence des bois
    Nous demandions les murs qui virent autrefois
    Les premiers rois courbs sous la force romaine.

    Nous emes pour abri ta colline,  Nmi!
    Quand le soir descendit sur la route indcise,
    Nous coutmes natre et venir dans la brise
    Le murmure  nos pieds de ton lac endormi.

    Les voix du jour mourant se taisaient une  une
    Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin.
    De mystrieux cors sonnaient dans le lointain;
    Les flots lgers fuyaient aux clarts de la lune.

    La lune qui montait au front du ciel changeant,
    Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques,
    Et nous vmes alors, ainsi qu'aux jours antiques,
    Diane se pencher sur le miroir d'argent.

Et sur ces vers finit la belle journe, la journe de bonne doctrine et
de gaie science. Fut-il un temps o les savants taient aussi aimables
qu'aujourd'hui? Je ne crois pas.




AUGUSTE VACQUERIE[46]


[Note 46: _Futura_, 1 vol. in-8.]

Long, maigre, les traits grands, la barbe rude, il rappelle ces bustes
des philosophes de l'antiquit, ces Antisthne, ces Aristide, ces
Xnocrate dont les curieux du XVIIe sicle ornaient leur galerie et leur
bibliothque. Il a comme eux l'air mditatif, volontaire et doux, et
l'on devine,  le voir, que sa parole aura naturellement, comme celle
d'un Diogne ou d'un Mnippe, le mordant et le symtrique des maximes
bien frappes. Il ressemble aussi par une expression de bonhomie
narquoise, aux ermites qu'on voit dans les vignettes d'Eisen et de
Gravelot. Mieux encore: c'est le devin du village; il en a la finesse
rustique. Enfin, je l'ai rencontr un jour dans un parc,  l'ombre d'une
charmille, sous les traits d'un vieux Faune qui, souriant dans sa gaine
de pierre moussue, jouait de la flte. Philosophe, solitaire et
demi-dieu rustique, Auguste Vacquerie est un peu tout cela. Je voudrais
vous le montrer causant avec ses amis, le soir. Il parle sans un
mouvement, sans un geste. Il semble tranger  ce qu'il dit. Son grand
visage, que creuse un sourire asctique, n'a pas l'air d'entendre:
l'oeil, vif et noir, est seul anim. La lenteur normande pse sur sa
langue. Sa voix est tranante et monotone. Mais sa parole veille dans
son cours des images tranges et colores, se rpand en combinaisons 
la fois bizarres et rgulires, abonde en ces fantaisies gomtriques
qui sont une des originalits de cet esprit de pote exact. Il est
l'homme le plus simple du monde, et qui aime le moins  paratre. Et je
ne sais quoi dans sa tranquille personne rvle l'amateur de jardins et
de tableaux, le connaisseur, l'ami discret des belles choses.

Robuste et laborieux, il a cette ide que le travail rend la vie parfois
heureuse et toujours supportable. Depuis plus de quarante ans il fait le
mtier de journaliste avec une admirable exactitude. Il a dbut, sous
la monarchie de Juillet, dans _le Globe_ et dans _la Presse_ de
Girardin. En 1848, il dirigeait _l'vnement_ qui, supprim par la
Rpublique, devint _l'Avnement du peuple_. Au 2 Dcembre, le journal
prit de mort violente. M. Auguste Vacquerie et ses cinq collaborateurs
taient en prison. Aprs vingt ans d'exil volontaire et de silence
forc, en 1869, M. Vacquerie fonda le _Rappel_ avec M. Paul Meurice, son
condisciple, son collaborateur et son ami. Depuis lors, tous les jours
de sa vie, il s'est enferm, de deux heures de l'aprs-midi  une heure
du matin, dans son cabinet de la rue de Valois, respirant cette odeur de
papier mouill et d'encre grasse si douce aux humanistes de la
Renaissance et qu'rasme prfrait au parfum des jasmins et des roses.
Il l'aime; il aime les ballots de papier, la casse du compositeur, les
rouleaux d'encre et les presses qui font trembler, en roulant, les murs
des vieilles maisons. Car il croit fermement avec Rabelais que
l'imprimerie a t invente par suggestion divine et pour le bonheur
des hommes. Au _Rappel_, il est le matre aux cent yeux. Il voit tout,
et la main qui vient d'crire l'article de tte ne ddaigne pas de
corriger un fait divers. M. Auguste Vacquerie, qui se donne tout entier
 toutes ses entreprises, a su communiquer  ses innombrables articles
l'accent, le tour, la marque de son esprit. Ce sont des morceaux d'un
fini prcieux et brillant; le style en est prcis, exact et symtrique.
Je ne parle pas ici de la doctrine sur laquelle il y a beaucoup  dire.
Je veux laisser de ct toute question politique, et ne considrer que
la philosophie: M. Vacquerie en a. Il a surtout de la logique. Comme le
diable, il est grand logicien et c'est quand il n'a pas raison qu'il
raisonne le mieux. Les caractres d'imprimerie, auxquels il attribue,
dans son nouveau pome, des vertus merveilleuses, sont pour lui des
petits soldats de plomb qu'il fait manoeuvrer aussi exactement que
l'Empereur faisait manoeuvrer ses grenadiers. Ses lignes de _copie_ ont
la prcision martiale des silhouettes de Caran d'Ache. On ne gagne pas
de batailles sans user de stratagmes. M. Auguste Vacquerie est rompu, 
toutes les ruses de guerre auxquelles il est possible de recourir dans
les combats d'esprit. Il sait que le bon ordre des arguments supple au
nombre et  la qualit. C'est un trs grand stratge des phrases. 
l'exemple de Napolon et de Franconi, il ne craint pas de donner le
change sur le nombre de ses effectifs, en faisant dfiler plusieurs fois
les mmes troupes. Mais, htons-nous de le dire, ce n'est pas par son
astuce, aprs tout innocente, ce n'est pas par sa subtilit singulire
que M. Auguste Vacquerie s'est lev et soutenu au premier rang des
journalistes.

Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote
le vieux Corneille, avec noblesse et fiert, par l'enttement d'une me
haute et forte qui ne veut dmordre de rien, ni jamais lcher prise.

Le rdacteur en chef du _Rappel_ n'a pas usurp l'estime que lui
accordent  l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand,
anim du zle du beau et du bien; il est sincre, il est courtois, et il
faut respecter mme ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la
haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualit la plus
prcieuse, la plus ncessaire  un homme qui crit dans un journal,
c'est--dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout.
Sans une large humanit, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un
grand journaliste est tout  tous: il faut qu'il ait le coeur largement
ouvert. Aprs cela on lui passera quelques dfauts. On voudra bien qu'il
ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme.

Auguste Vacquerie commena par la critique littraire cette carrire de
journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours
rest ce qu'il tait au dbut. C'est un trait de son caractre de ne
rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cdent pas;
l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe
encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le
mouvement littraire avec autant d'intrt qu'il le suivait il y a
quarante ans. Mais, pour indiquer, mme sommairement, ses ides en
posie et en art, il faut rappeler ses dbuts dans le monde des lettres.
Il voua, au sortir du collge, au grand pote des _Rayons et des Ombres_
une admiration et une amiti qu'une force terrible, cinquante ans de vie
humaine, ne parvint pas  branler. Admis dans le cnacle il y retrouva
un camarade de collge, Paul Meurice,  qui il adressait, il y a peu
d'annes, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale:

    Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fte
    De te trouver log dans le mme pote.
    Notre amiti naquit de l'admiration.
    Et nous vcmes-l, d'art et d'affection,
    Habitants du granit hautain, deux hirondelles,
    Et nous nous en allions dans l'espace, fidles
    Et libres, comprenant, ds notre premier pas,
    Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas.

Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gard prs du matre
l'indpendance de leur talent et de leur esprit. Un lien troit resserra
bientt l'amiti du pote illustre et du pote naissant. On sait que
Charles Vacquerie, frre d'Auguste, pousa Lopoldine, fille de Victor
Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie prit tragiquement avec sa
jeune femme  Villequier, prs de Caudebec. Victor Hugo et Auguste
Vacquerie restrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les
attachaient l'un  l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles,
avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthtique de la place
Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa gomtrie. Le malheur est
que c'est l une doctrine de combat, admirablement approprie  la lutte
par sa violence et sa partialit, mais  laquelle manque absolument la
srnit qui sied aprs la victoire. L'esthtique de la place Royale
n'tait, au fond, que de la polmique. C'est pourquoi elle plut
infiniment au vieux Granier de Cassagnac et  M. Auguste Vacquerie qui,
chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui
tait jeune alors, appelait Racine vieille savate. M. Vacquerie
l'appela un pieu, ce qui, peut-tre, est plus svre encore:

    Shakespeare est un chne,
    Racine est un pieu.

J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo
ont des mrites que les tragdies de Franois Ponsard n'ont point: et
rien n'est plus vrai. Mais ce tour de penses nous surprend, nous qui
n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne
de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grce  l'imiter. Nous
n'avons pas le droit d'tre injustes: nous sommes sans passions. Notre
perptuelle froideur nous oblige  une perptuelle sagesse, et il faut
convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes
condamns  la raison  perptuit, sachons excuser les fautes de nos
pres: ils taient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde 
Jean Racine une admiration fidle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur
et de mon me, peut-tre mme de ma chair et de mon sang, comme sa
Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur
et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des
justes penses et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin,
j'ai envie de fliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appel un pieu;
j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: Vous
avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent,
vous tiez persuads de la bont de votre cause. Et puis, en combattant
Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens potique, de style et de gnie
que ceux qui le dfendaient en ce temps-l. Vous vous trompiez, je n'en
doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettr que vous tes et vos
erreurs taient aimables; votre folie tait superbe. Vous avez toutes
les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui tait
un brave homme, ne vous crivait-il pas alors: C'est de votre ct, et
seulement de votre ct, qu'est la vie, avec la passion, la colre, la
gnrosit, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.
Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'tait un Racine que vous
aviez imagin, fabriqu tout exprs pour taper dessus; une tte de turc
 perruque.

Ce n'tait pas le vrai Racine, ce n'tait pas le premier des peintres de
l'me, ce n'tait pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande
amie George Sand, rvla au monde la posie des passions, le romantisme
des sentiments. Non, ce n'tait pas le vrai Racine, ce n'tait pas mon
Jean Racine. Et qu'importe alors si le vtre tait un pieu? Il en tait
un. Je le veux. Embrassons-nous.

Et si vous me rpondez, vieux matre blanchi sous le harnois de
l'crivain, si vous me rpondez que Racine tel que je le conois, tel
que je le vois, tel que je l'aime, est un pieu encore, je vous dirai
que je veux garder sur vous ce prcieux avantage de goter son art et le
vtre, et de vous rconcilier du moins dans mon me.

Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses
dlices  la fois des _Plaideurs_ et de _Tragaldabas_. Il suffit pour
cela d'tre n au lendemain de vos grandes batailles.

Ce _Tragaldabas_ est la perle des comdies picaresques, la fleur de la
fantaisie dramatique, le rayon de posie gaie; c'est l'esprit, c'est la
joie, c'est la chose rare entre toutes: la grce dans l'clat de rire.
Au reste, l'auteur des _Funrailles de l'honneur_, de _Jean Baudry_ et
de _Formosa_ est un des matres du thtre. Le journaliste que je vous
montrais tout  l'heure enferm dans un bureau de rdaction, le critique
de _Profils et Grimaces_, le disciple bien-aim, le fils du tonnerre,
est un dramaturge cornlien, d'une originalit prcise et d'une
sublimit svre. Il est enfin un pote lyrique et les connaisseurs
estiment son vers pre et roide.

Le pome qu'il nous donne aujourd'hui, _Futura_, tait promis, attendu
depuis plus de vingt ans. On parlait  la fin de l'empire dans les
cercles littraires du _Faust_ de Vacquerie. Il y travaillait pendant
l'exil  Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. Vous
irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi. Michelet qui en
reut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers:

    Et je serai sujet de Cholra premier.

Michelet rpondit:

Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touch, lev le coeur. Le
crescendo en est sublime.

Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur 
publier ses ouvrages: _Tragaldabas_, ce merveilleux _Tragaldabas_, resta
trente ans illustre et indit; il me souvient que le bon Glatigny, qui
tait comdien errant et pote lyrique, dsesprant de possder jamais
cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux
journal introuvable qu'on lui avait prt pour quelques heures. Il
rcitait le pome  ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le
dernier barde.

Enfin, le _Faust_ tant attendu vient de paratre sous le titre de
_Futura_. C'est un grand pome symbolique, dont les personnages, Faust,
Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprtre, expriment des ides
gnrales. On avait dj remarqu que, dans le thtre de M. Vacquerie,
volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis
Berteau, ce sont des Ides qui parlent. En somme, le moraliste domine en
M. Vacquerie et fait l'unit de son oeuvre.

_Futura_ est un pome largement, pleinement, abondamment optimiste et
qui conclut au triomphe prochain et dfinitif du bien, au rgne de Dieu
sur la terre.

C'est le _Pater_ paraphras par un rpublicain de 1848.

L'an pass,  propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions
remarquer combien les hommes de cette gnration avaient une foi robuste
dans leur idal. _Futura_ nous ramne  cette poque dont J.-J. Weiss a
rcemment rsum les croyances en une page magnifique: En ce temps-l,
a-t-il dit, l'me franaise et l'esprit franais taient faits
d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rve de justice et
de libert s'tait empar de la nation; on avait devant soi les longs
espoirs et les vastes penses; on nageait dans l'idal et dans
l'idologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.
Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est rest fidle au
culte de sa jeunesse. Il a gard toutes ses esprances. Comme aux jours
vanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des
Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avnement de la justice et
l'heure o les hommes seront frres. Son Faust a rompu tout pacte avec
le diable,  moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau
Promthe, l'inspirateur de toute vrit, le gnie des arts, le Satan
enfin, que Proudhon, dans sa brlante loquence, appelait le bien-aim
de son coeur.

Comme l'ancien, le nouveau Faust pouse Hlne, l'Argienne aux bras
blancs, Hlne me sereine comme le calme des mers, Hlne la beaut.
Mais elle ne lui donne pas Euphorion, l'enfant qui scelle la
rconciliation de la beaut antique et de l'idal moderne. C'est une
invention que M. Auguste Vacquerie laisse  Goethe; et en effet
Euphorion n'a plus rien  faire en ce monde; sa tche est accomplie.
Non! l'union du nouveau Faust et d'Hlne donne naissance  la vierge
Futura.

C'est d'elle que viendra le salut du monde: elle est la justice et elle
est la piti. Elle dit en naissant:

    La piti fait ma chair et mon sang de tous ceux
    Qui sont dsesprs sous la splendeur des cieux.
    J'ai dans l'me un cho douloureux qui rpte
    Le cri du matelot bris par la tempte,
    L'adieu de l'exil, le rle du mourant,
    Tous les gmissements de ce monde souffrant.

Et qu'est donc ce Faust nouveau pour avoir donn le jour  cette vierge
messie,  la rdemptrice de l'humanit? Ne le devinez-vous point? Il est
la Pense libre. Par une identification trs lgitime et dont Maximilien
de Klinger avait donn l'exemple dans un rcit aussi dsespr que le
pome de _Futura_ est consolant, M. Vacquerie mle en une seule personne
le docteur Faust et l'orfvre Jean Fust, qui, associ  Gutenberg,
publia en 1457 le _Psautier_ de Mayence. Pour M. Vacquerie la puissance
surnaturelle dont Faust est arm, sa vertu, ses charmes invincibles, sa
magie, c'est la lettre d'imprimerie. Le caractre mobile est le signe
sous lequel nous vaincrons le mal.

Je veux l'esprer. Que ferions-nous dans notre mtier si nous tions
srs du contraire? De quel coeur alignerais-je de vaines lignes, si je
ne pensais pas qu'obscurment cet effort peut produire en dfinitive
quelque bien?

Nous l'avons retrouv dans _Futura_, ce Christ de 1848, qu'Ary Scheffer
a peint avec si peu de couleur et tant de sentiment, ce Christ
humanitaire qu'on voit dans _l'Agonie d'un saint_, de M. Leconte de
Lisle, et dans _le Pilori_ du vieux Glaize. Et nous avons song que
_Futura_ ne venait pas trop tard, et que peut-tre M. Vacquerie n'avait
pas perdu pour attendre. On dit que la jeunesse contemporaine comme les
Athniens du temps de saint Paul est religieuse, mais qu'elle ne sait ce
qu'il faut adorer. M. Andr Maurel l'affirme dans la _Revue bleue_. Qui
sait si elle ne parviendrait pas  faire un dieu  sa convenance en
combinant le Christ un peu trop philosophe de M. Auguste Vacquerie avec
le Christ un peu trop mystique de M. douard Haraucourt? Il faut rendre
cette justice  M. Auguste Vacquerie que sa tolrance est large et qu'il
ne demande la mort de personne pour fonder le bonheur de l'humanit.
C'est quelque chose de nouveau, qu'un rformateur qui ne commence pas
par supprimer une gnration d'hommes pour donner du coeur aux autres.

Un souffle de bont passe sur ce grand pome de _Futura_. Je plaindrais
ceux qui ne seraient pas touchs de la douce majest de cette scne
finale o se dresse en plein air une table  laquelle s'assied la foule
des malheureux, une table servie dont on ne voit pas les bouts. Si cette
image semble le rve d'un autre ge, j'en suis fch pour le ntre.




OCTAVE FEUILLET[47]


[Note 47: _Honneur d'artiste_, 1 vol in-18.]

Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas
de vivre, comme Sieys; il continuait d'crire. On croyait qu'on ne
verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le rgime de la
dmagogie littraire ne finirait pas, que le Comit de salut public,
dirig par M. mile Zola, que le tribunal rvolutionnaire, prsid par
M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les
monuments de l'art: Le naturalisme ou la mort! Et nous pensions que
cette devise serait ternelle. Tout  coup est venu le 9 Thermidor que
nous n'attendions pas. Les grandes journes clatent toujours par
surprise. On ne les prpare pas par des excitations publiques. Le 9
Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils
publirent leur manifeste. Et M. Zola tomba  terre, abattu par ceux qui
la veille lui obissaient aveuglment. M. Paul Bonnetain fut, dans
l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa
consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte,
sous les coups de ceux qui les avaient ports et soutenus. Les Cinq
taient trs compromis dans le rgime naturaliste. Ils se dgagrent par
un coup d'tat. L'un d'eux, M. Rosny, reprsentait  la rigueur le
dantonisme littraire. J'entends par l les procds scientifiques et un
certain esprit de tolrance. Les quatre autres taient des jacobins, je
veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journe, la faveur
gnrale, en se portant sur _l'Abb Constantin_ avait montr la
fragilit du rgime. M. Ludovic Halvy en parlant avec une lgante
simplicit le langage du sentiment, avait gagn toutes les sympathies.
Au fond, le grand public tait indiffrent: il l'est toujours et veut
seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intresse. La belle socit tait
hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable
frivolit. Enfin, quand le naturalisme fut terrass, chacun voulut avoir
concouru  sa perte. Il est de fait que la presse littraire lui avait
 et l port des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leon,
les migrs, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme
d'ailleurs et prs de sa fin, dataient leurs articles de Coblence,
n'eurent point de part  l'action libratrice.

Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'crire comme on
l'entend et mme avec politesse si l'on veut.

M. Octave Feuillet avait travers la tourmente sans s'en inquiter, sans
paratre s'apercevoir de rien et mme en marquant  et l quelque
considration pour M. Zola. Il est pourtant trs fort disait-il
volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours t. En
lisant sa dernire oeuvre, si aimable et si digne de louanges,
j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable 
lui-mme et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve.

Mais si l'on croit que je veux rveiller les querelles d'cole  propos
du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer _Honneur d'artiste_ 
quelque ouvrage conu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce
serait mal honorer un talent qui veut nous lever au-dessus de nos
querelles de mtier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une
dlicatesse, une discrtion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire
jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai
nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet
crivain dont la figure se dtache parmi toutes les autres avec une
puret singulire, une finesse exquise, une lgante nettet.

Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne  cette heure.
Si, comme il parat, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous
disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages.
C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomph. Surtout
ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse.
Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a
accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir tre seul, de
prtendre exclure tout ce qui n'tait pas lui, de prparer la ruine
insense de l'idalisme, _dementes ruinas_. Mais son rgne a laiss des
monuments normes. Telle des oeuvres qu'il a plantes sur notre sol
semble indestructible. Il faut tre un de ces migrs de lettres dont
nous parlions  l'instant pour nier la beaut d'un roman pique tel que
_Germinal_. S'il est vrai que nous avons triomph du naturalisme
doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de
respecter, de protger, de dfendre le patrimoine des vaincus et
faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'cole de M.
Zola  l'abri de l'injure.

Nagure j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats
commis par le naturalisme contre la majest de la nature, la pudeur des
mes ou la beaut des formes; je dtestais publiquement ces outrages 
tout ce qui rend la vie aimable. Si mme, disais-je, la grce,
l'lgance, le got ne sont que de frles images modeles par la main de
l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles dlicates; c'est ce
que nous avons de plus prcieux au monde et, si pendant cette heure de
vie qui nous est donne, nous devons nous agiter sans cesse au milieu
d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces
apparences des symboles et des allgories, n'est-il pas meilleur de
prter aux choses une me sympathique et un visage humain? Les hommes
l'ont fait depuis qu'ils rvent et qu'ils chantent, c'est--dire depuis
qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dpit de M. mile Zola et
de ses thories esthtiques; toujours ils chercheront dans
l'inconnaissable nature l'image de leurs dsirs et la forme de leurs
rves. Et notre conception gnrale de l'univers sera toujours une
mythologie. Voil comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais
il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vrit soit toute
range d'un ct et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans
les batailles clestes de Milton. La mle humaine est toujours confuse
et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi
l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a dclar une si rude guerre
 l'idalisme, est parfois lui-mme un grand, idaliste; il pousse au
symbole; il est pote. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre
reste en partie debout.

Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de
mystre dans les choses de l'art et il n'est gure plus sage d'abattre
les doctrines que de les difier. Ce sont l de vains amusements, des
sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les potes y
perdent leur innocence et les critiques leur bont.

Il faut reconnatre, enfin, que l'idalisme et le naturalisme
correspondent  deux sortes de tempraments que la nature produit et
produira toujours, sans que jamais l'un parvienne  se dvelopper 
l'exclusion de l'autre.

La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir  ce
terrible homme, fut de croire que sa manire de sentir tait la
meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prtendit
imposer l'orthodoxie raliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita
ses amis  secouer son joug.

L'orgueil perdit le Lucifer de Mdan. Je suis sr qu'aujourd'hui encore,
abandonn de toute son arme, assis seul  l'cart avec son gnie et se
rongeant les poings, il rve encore la domination par le naturalisme.
Mais comment ne voit-il pas qu'on nat naturaliste ou idaliste comme on
nat brun ou blond, qu'il y a un charme aprs tout  cette diversit et
qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est
le crime irrmissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec
le diable.

M. Octave Feuillet est rest ce qu'il tait. Il n'a vendu son me 
aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidle  cet art
exquis et tout franais qu'il exerce, depuis trente ans, avec une
autorit charmante, cet art de composer et de dduire par lequel on
procde, mme en tant un simple conteur, des Fnelon et des
Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondrent notre
littrature sur la raison et le got.

On a ni qu'il ft ncessaire et mme qu'il ft bon de composer ainsi.
On a voulu de notre temps que le roman ft sans composition et sans
arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer  cet gard avec un
enthousiasme magnifique des ides pitoyables. Il disait qu'il faut
dcouper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens.  y bien
songer, l'art consiste dans l'arrangement et mme il ne consiste qu'en
cela. On peut rpondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et
qu'on dirait la nature mme. Mais la nature, et c'est  quoi Flaubert ne
prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que
par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mmes que nous donnons
au monde, au cosmos, tmoignent que nous nous le reprsentons dans son
ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose,  notre sens, qu'un
arrangement, un ordre, une composition.

Pour parler comme un discours acadmique du XVIIe sicle, nous dirons
que M. Octave Feuillet a toutes les parties de son art, la
composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrtion qui permet
de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup
de force. Nous l'avons retrouv dans _Honneur d'artiste_, ce coup qui
porte et ces bonds rapides o le rcit s'enlve comme un cheval de sang
au saut d'une haie.

Ces causeries, pour tre fidles  leur titre, doivent rester dans la
vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un
livre, ft-il le plus sduisant du monde. Je ne le regrette qu' demi.
Il y a quelque chose de pnible  dissquer un roman,  montrer le
squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel
j'cris ces rflexions d'une main abandonne. Je ne vous dirai pas
comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnes de
l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trcoeur, Blanche de Chelles et
Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'o le peintre Jacques
Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais aprs avoir lu _Honneur
d'artiste_, relisez _Fort comme la mort_, de M. de Maupassant. Vous
prendrez plaisir, je crois,  comparer les deux artistes, les deux
peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un
et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est l
frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir  nous montrer un hros; M.
de Maupassant au contraire, prend garde  ce que son peintre ne soit
jamais un hros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un
chef-d'oeuvre en son genre.

Un mot encore, que je dirai tout bas:

Certains pisodes d'_Honneur d'artiste_ ont un ragot dont plus d'une
lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage fin
de sicle, d'un got assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au
cercle et chez une crature.  son retour il ne trouve personne; madame
est sortie. Elle rentre  huit heures du matin, sans fournir
d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en
conoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte.

--_patant_, se dit-il.

Et, dans sa bouche, c'est l le suprme loge.

Il y a aussi l'pisode des jeunes filles, qui tiennent entre elles des
propos  faire rougir un singe. Je ne me trompe pas, le mot est de M.
Feuillet lui-mme, dans un prcdent ouvrage.

Me voil au bout de ma causerie. Je n'ai rien dit presque de ce que je
voulais dire. Il n'y aurait que demi-mal, si j'avais mis un peu d'ordre
dans mes ides, mais je crains d'avoir brouill certaines choses. Ce
n'est pas tout que de parler d'abondance de coeur. Encore faudrait-il un
peu de mthode.

Nous reviendrons un jour sur l'oeuvre de M. Octave Feuillet. Nous
rechercherons l'action du matre sur les conteurs contemporains et nous
lui trouverons tout d'abord deux disciples directs d'une grande
distinction, M. Duruy et M. Rabusson. Dans un bien joli livre qui vient
de paratre (_les Romanciers d'aujourd'hui_), M. Le Goffic fait observer
que M. Rabusson procde de M. Octave Feuillet, mais en prenant la
contre-partie des ides du matre. Et cela est vrai. M. Feuillet nous
dcrit le monde avec une indulgence caressante et un idalisme coquet.
M. Rabusson est, au contraire, un mondain qui dit beaucoup de mal du
monde.

Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le
faire. J'ai mrit le reproche que Perrin Dandin adresse  l'avocat du
pauvre Citron

    Il dit fort posment ce dont on a que faire
    Et court le grand galop quand il est  son fait.

    30 dcembre 1890.

Quant cet article a t crit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me
permette de reproduire ici ce que nous crivions  la nouvelle de sa
mort dans le _Temps_ du 31 dcembre 1890.

    Octave Feuillet est mort hier. Un coeur dlicat et pur a cess
    de battre. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une
    bont fine et une bienveillance ingnieuse et qu'il mettait de
    la grce dans sa cordialit. C'tait, j'en ai pu juger, un
    galant homme qui portait dans ses sentiments toutes les
    dlicatesses du got. Bien qu'il toucht  la vieillesse, il
    avait gard je ne sais quoi de jeune encore qui rend sa perte
    plus cruelle. Il avait retenu des belles annes l'air amne et
    le don de plaire. La maladie l'avait depuis longtemps touch. N
    avec une excessive dlicatesse nerveuse et sensible au point de
    ne pouvoir supporter un voyage en chemin de fer, dans ces
    dernires annes, sa sant tait gravement trouble; mais les
    maladies de nerfs ont une marche si capricieuse, elles offrent
    de si brusques rmissions, elles sont de leur nature si
    bizarres, elles ont de telles fantaisies que, le plus souvent,
    on a cess de les craindre quand elles s'aggravent rellement.
    La mort d'Octave Feuillet est une surprise cruelle. Pour ma
    part, j'ai peine  sortir de l'tonnement douloureux o elle me
    jette pour accomplir mon devoir qui est de dire en quelques mots
    la perte que les lettres viennent de faire.

    Nous avons parl ici mme  plusieurs reprises du talent
    d'Octave Feuillet. Nous avons montr son art de composer, son
    entente du bel arrangement et sa science des prparations. Il
    fut  cet gard le dernier classique. Il avait des secrets qui
    sont aujourd'hui perdus. On en peut regretter quelques-uns, et
    particulirement l'unit de ton, qu'il observait en matre et
    qui donne  ses romans une incomparable harmonie.

    Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'il savait peindre les
    caractres et marquer les situations. Il avait le got, la
    mesure, le tact; et il tait unique pour tout dire sans choquer.

    Un art nouveau est venu aprs le sien, un art qui a marqu sa
    place par de nombreux ouvrages. Ce n'est pas le moment, sans
    doute, d'opposer une forme d'art  une autre. Chaque gnration
    coule sa pense dans le moule qui lui plat le mieux. Il faut
    comprendre les manifestations de l'art les plus diverses: si le
    naturalisme est venu, c'est qu'il devait venir, et le critique
    n'a plus qu' l'expliquer.

    Pour la mme raison, il faut admettre aussi l'idalisme d'Octave
    Feuillet, qui vint aprs le romantisme. La part d'Octave
    Feuillet fut d'tre le pote du second empire. Maintenant que
    ses crations reculent dans le pass, on en saisit mieux le
    caractre et le style. Ces Julia de Trcoeur, ces Blanches de
    Chelles, ces Julie de Cambre ont leur vrit: elles sont des
    femmes de 1855. Elles ont le mordant, le brusque, l'inquiet,
    l'agit, le brl de ce temps, o il y eut une grande pousse de
    sensualisme et de vie  outrance. Dans leurs sens affins
    commence la nvrose.

    Octave Feuillet fut le rvlateur exquis d'un monde brutal,
    sensuel et vain. Il eut dans la grce l'audace et la dcision et
    il sut marquer d'un trait sr la dtraque et le viveur; ce
    classique nous montre la fin d'un monde.

    Il est vrai, et vrai parfois jusqu' la cruaut. Mais il est
    pote; il a l'indulgence du pote; il embellit tout ce qu'il
    touche sans le dnaturer. Il dploie avec amour tout ce qui
    reste d'lgance et de charme dans cette socit qui n'a plus
    d'art et o la passion mme est sans loquence. Il pare ses
    hros et ses hrones. A-t-il tort? En sont-ils moins vrais pour
    cela? Non, certes! Par tous les temps, et mme dans les socits
    fivreuses et malades, la nature a sa beaut. Cette beaut,
    l'artiste la dcouvre et nous la montre.

    La posie de Feuillet c'est la posie second empire. Le style de
    Feuillet, c'est le bon style Napolon III. Quand la crinoline
    aura, comme les paniers, le charme du pass, Julia de Trcoeur
    entrera dans l'idal ternel des hommes.

    Il est  remarquer que ce romancier des faiblesses lgantes et
    des passions choisies, ce peintre de la vie embellie par le
    luxe, tait un solitaire. Il vcut une grande partie de sa vie
    paisible cach dans sa petite ville montueuse de Saint-L, en
    compagnie de la femme admirable qui le pleure aujourd'hui et qui
    par le caractre, comme par le charme du bien dire (on le saura
    peut-tre un jour), tait digne de partager la vie de cet
    crivain galant homme.




BOUDDHISME


Sans croire le moins du monde que l'Europe soit prs d'embrasser la
doctrine du nirvana, il faut reconnatre que le bouddhisme, aujourd'hui
mieux connu, exerce sur les esprits libres et curieux un attrait
singulier et que la grce de akya-Mouni opre aisment sur les coeurs
non prvenus. Et il est merveilleux, si l'on y songe, que cette source
de morale, qui jaillit du pied de l'Himalaya avant l'closion du gnie
hellnique, ait gard sa puret fconde, sa fracheur dlicieuse, et que
le sage de Kapilavastu soit encore pour notre vieille humanit
souffrante le meilleur des conseillers et le plus doux des consolateurs.

Le bouddhisme n'est presque pas une religion; il n'a ni cosmogonie, ni
dieux, ni culte  proprement parler. C'est une morale, et la plus belle
de toutes; c'est une philosophie qui s'accorde avec les spculations les
plus hardies de l'esprit moderne. Il a conquis le Tibet, la Birmanie, le
Npal, Siam, le Cambodge, l'Annam, la Chine et le Japon, sans verser une
goutte de sang. Il n'a pu se maintenir dans l'Inde si ce n'est  Ceylan,
mais il compte encore quatre cents millions de fidles en Asie. En
Europe, sa fortune depuis soixante ans n'est pas moins extraordinaire,
si l'on y songe.  peine connu, il a inspir au plus puissant philosophe
de l'Allemagne moderne une doctrine dont on ne conteste plus
l'ingnieuse solidit. On sait en effet que la thorie de la volont fut
difie par Schopenhauer sur les bases de la philosophie bouddhique. Le
grand pessimiste ne s'en dfendait pas, lui qui, dans sa modeste chambre
 coucher, gardait un Bouddha d'or.

Les progrs de la grammaire compare et de la science des religions nous
ont beaucoup avancs dans la connaissance du bouddhisme. Il faut bien
reconnatre aussi que, dans ces dernires annes, le groupe des
thosophistes, dont les opinions sont si singulires, a contribu 
rpandre en France et en Angleterre les prceptes de akya-Mouni.
Pendant ce temps,  Ceylan, le grand-prtre de l'glise du Sud,
Sumangala, faisait  la science europenne l'accueil le plus favorable.
Ce vieillard au visage de bronze clair, drap majestueusement dans sa
robe jaune, lisait les livres d'Herbert Spencer en mchant le btel. Le
bouddhisme, dans sa bienveillance universelle, est doux envers la
science, et Sumangala se plut  ranger Darwin et Littr parmi ses
saints, comme ayant montr,  l'gal des asctes de la jungle, le zle
du coeur, la bonne volont et le mpris des biens de ce monde.

Au reste, l'glise du Sud,  laquelle Sumangala commande, est plus
rationaliste et plus librale que l'glise du Nord, dont le sige
apostolique est au Tibet. Il est croyable qu' les examiner de prs les
deux communions sont dpares par des pratiques mesquines et des
superstitions grossires, mais  ne voir que l'esprit, le bouddhisme est
tout entier sagesse, amour et piti.

Le premier mai 1890, pendant qu'une agitation heureusement contenue,
mais qui rvle par son universalit une puissance nouvelle avec
laquelle il faut compter, soulevait au soleil du printemps la poussire
des capitales, le hasard m'avait conduit dans les salles paisibles du
muse Guimet, et l, solitaire, au milieu des dieux de l'Asie, dans
l'ombre et dans le silence de l'tude, prsent encore par la pense aux
choses de ce temps, dont il n'est permis  personne de se dtacher, je
songeais aux dures ncessits de la vie,  la loi du travail,  la
souffrance de vivre, et, m'arrtant devant une image de ce sage antique
dont la voix se fait entendre encore  l'heure qu'il est  plus de
quatre cents millions d'hommes, je fus tent, je l'avoue, de le prier
comme un dieu et de lui demander ce secret de bien vivre que les
gouvernements et les peuples cherchent en vain.

Et il me semble que le doux ascte, ternellement jeune, assis les
jambes croises sur le lotus de puret, la main droite leve comme pour
enseigner, me rpondit par ces deux mots: Piti et rsignation. Toute
son histoire, relle ou lgendaire, mais en tout cas si belle, parlait
pour lui; elle disait:

Fils d'un roi, nourri dans des palais magnifiques, dans des jardins
fleuris o, sous les fontaines jaillissantes, les paons dployaient sur
le gazon leur ventail ocell, et dont les hautes murailles me cachaient
les misres de ce monde, mon coeur fut saisi de tristesse, car une
pense tait en moi. Et, quand mes femmes baignes de parfums dansaient
en jouant de la musique, mon harem se changeait  mes yeux en un
charnier et je disais: Voici que je suis dans un cimetire.

Or, tant sorti quatre fois de mes jardins, je rencontrai un vieillard
et je me sentis atteint de sa dcrpitude, je rencontrai un malade et je
souffris de son mal, je rencontrai un cadavre et la mort fut en moi. Je
rencontrai un ascte et, comprenant qu'il possdait la paix intrieure,
je rsolus de la conqurir  son exemple. Une nuit que tout sommeillait
dans le palais, je jetai un dernier regard sur ma femme et mon enfant
endormis et, montant mon cheval blanc, je m'enfuis dans la jungle pour
mditer sur la souffrance humaine, ses causes innombrables et le moyen
d'y chapper.

J'interrogeai  ce sujet deux solitaires fameux, qui m'enseignrent
que, par les tortures du corps, l'homme peut acqurir la sagesse. Mais
je connus qu'ils n'taient point sages, et moi-mme, aprs un long
jene, j'tais tellement extnu par l'abstinence que les bergers du
mont Gaya disaient en me voyant: Oh! le bel ermite: il est tout noir,
il est tout bleu, il est de la couleur du poisson madjoura. Mes
prunelles luisaient dans les orbites creuses de mes yeux comme le reflet
de deux toiles au fond d'un puits; je fus sur le point d'expirer sans
avoir acquis les connaissances que j'tais venu chercher. C'est
pourquoi, tant descendu sur les bords du lac Nairandjan, je mangeai la
soupe de miel et de lait que m'offrit une jeune fille. Ainsi rconfort
je m'assis le soir au pied de l'arbre Boddhi et j'y passai la nuit dans
la mditation. Vers la pointe du jour, mon intelligence s'ouvrit comme
la blanche fleur du lotus et je compris que toutes nos misres viennent
du dsir qui nous trompe sur la vritable nature des choses et que, si
nous possdions la connaissance de l'univers, il nous apparatrait que
rien n'est dsirable, et qu'ainsi tous nos maux finiraient.

 compter de ce jour, j'employai ma vie  tuer en moi le dsir et 
enseigner aux hommes  le tuer dans leurs coeurs. J'enseignais l'galit
avec la simplicit, je disais: Ce ne sont ni les cheveux tresss, ni
les richesses, ni la naissance qui font le brahmane. Celui en qui se
rencontrent la vrit et la justice, celui-l est brahmane.

Je disais encore: Soyez sans orgueil, sans arrogance, soyez doux. Les
passions, qui sont les armes de la mort, dtruisez-les comme un
lphant renverse une hutte de roseaux. On ne se rassasie pas plus avec
tous les objets du dsir qu'on ne peut se dsaltrer avec toute l'eau de
la mer. Ce qui rassasie l'me, c'est la sagesse. Soyez sans haine, sans
orgueil, sans hypocrisie. Soyez tolrants avec les intolrants, doux
avec les violents, dtachs de tout parmi ceux qui sont attachs  tout.
Faites toujours ce que vous voudriez que ft autrui. Ne faites de mal 
aucun tre.

Voil ce que j'enseignai aux pauvres et aux riches, pendant
quarante-cinq ans, aprs lesquels je mritai d'entrer dans le
bienheureux repos que je gote  jamais.

Et l'idole dore, le doigt lev, souriante, ses beaux yeux ouverts, se
tut.

Hlas! s'il exista, comme je le crois, akya-Mouni fut le meilleur des
hommes. C'tait un saint! s'cria Marco Polo en entendant son
histoire. Oui, c'tait un saint et un sage. Mais sa sagesse n'est pas
faite pour les races actives de l'Europe, pour ces familles humaines si
fort en possession de la vie. Et le remde souverain qu'il apporte au
mal universel ne convient pas  notre temprament. Il invite au
renoncement et nous voulons agir; il nous enseigne  ne rien dsirer et
le dsir est en nous plus fort que la vie. Enfin, pour rcompense de nos
efforts, il nous promet le nirvana, le repos absolu, et l'ide seule de
ce repos nous fait horreur. akya-Mouni n'est pas venu pour nous; il ne
nous sauvera pas. Il n'en est pas moins l'ami, le conseiller des
meilleurs et des plus sages. Il donne  ceux qui savent l'entendre de
graves et de fortes leons, et s'il ne nous aide pas  rsoudre la
question sociale, le baume de sa parole peut gurir plus d'une plaie
cache, adoucir plus d'une douleur intime.

Avant de quitter le muse Guimet, j'obtins d'entrer dans la belle
rotonde o sont les livres. J'en feuilletai quelques-uns: l'_Histoire
des religions de l'Inde_, par M. L. de Millou, le savant collaborateur
de M. Guimet, l'_Histoire de la littrature hindoue_, par Jean Lahor,
pseudonyme qui cache un pote savant et philosophe, quelques autres
encore. J'y lus, parmi plusieurs lgendes bouddhiques, une histoire
admirable que je vous demande la permission de conter, non telle qu'elle
est crite, malheureusement, mais telle que j'ai pu la retenir. Elle
m'occupe tout entier, et il faut absolument que je vous la dise.




HISTOIRE DE LA COURTISANE VASAVADATTA ET DU MARCHAND OUPAGOUPTA


Il y avait  Mathoura, dans le Bengale, une courtisane d'une grande
beaut nomme Vasavadatta, qui, ayant une fois rencontr dans la ville,
le jeune Oupagoupta, fils d'un riche marchand, s'prit pour lui d'un
ardent amour. Elle lui envoya sa servante pour lui dire qu'elle le
recevrait avec joie dans sa maison. Mais Oupagoupta ne vint pas. Il
tait chaste, doux, plein de piti; il possdait la science; il
observait la loi et vivait selon le Bouddha. C'est pourquoi il mprisa
l'amour de cette femme.

Or il arriva que, peu de temps aprs, Vasavadatta, ayant commis un
crime, fut condamne  avoir les mains, les pieds, les oreilles et le
nez coups. On la conduisit dans un cimetire o la sentence fut
excute, et Vasavadatta fut laisse sur le lieu o elle avait subi sa
peine. Elle vivait encore.

Sa servante, qui l'aimait, se tenait prs d'elle et chassait les mouches
avec un ventail, pour que la supplicie pt mourir tranquille. Pendant
qu'elle accomplissait ces soins pieux, elle vit venir un homme qui
s'avanait, non comme un curieux, mais avec recueillement et dans
l'appareil d'un visiteur plein de dfrence. En effet, un enfant portait
un parasol sur la tte de cet homme. Ayant reconnu le jeune Oupagoupta,
la servante runit les membres pars de sa matresse et les cacha  la
hte sous son manteau. S'tant approch de Vasavadatta, le fils du
marchand s'arrta et contempla en silence celle dont la beaut brillait
nagure comme une perle dans la ville. Cependant la courtisane,
reconnaissant celui qu'elle aimait, lui dit d'une voix expirante:

--Oupagoupta, Oupagoupta! quand mon corps, orn d'anneaux d'or et
d'toffes lgres, tait doux comme la fleur du lotus, malheureuse, je
t'ai attendu en vain. Tandis que j'inspirais le dsir tu n'es pas venu.
Oupagoupta, Oupagoupta! pourquoi viens-tu, maintenant que ma chair
sanglante et mutile n'est plus qu'un objet de dgot et d'pouvante?

Oupagoupta rpondit avec une douceur dlicieuse:

--Ma soeur Vasavadatta, aux jours rapides o tu semblais belle, mes sens
n'ont point t abuss par de vaines apparences. Je le voyais dj par
l'oeil de la mditation telle que tu apparais aujourd'hui. Je savais que
ton corps n'tait qu'un vase de corruption. Je te le dis en vrit, pour
qui voit et qui sait, ma soeur, tu n'as rien perdu. Sois donc sans
regrets. Ne pleure point les ombres de la joie et de la volupt qui te
fuient, laisse se dissiper le mauvais rve de la vie. Dis-toi que tous
les plaisirs de la terre sont comme le reflet de la lune dans l'eau. Ton
mal vient d'avoir trop dsir; ne dsire plus rien, sois douce envers
toi-mme et tu vaudras mieux que les dieux. Oh! ne souhaite plus de
vivre; on ne vit que si l'on veut; et tu vois bien, ma soeur, que la vie
est mauvaise. Je t'aime: crois-moi, soeur Vasavadatta, consens au repos.

La courtisane entendit ces paroles et, connaissant qu'elles taient
vritables, elle mourut sans dsirs et quitta saintement ce monde
illusoire.




LES CHANSONS DU CHAT-NOIR


Il y a deux ans, une htesse toute gracieuse fit venir le Chat-Noir chez
elle, pour l'amusement d'un trs grand philosophe, d'un vieux matre
vnrable et bien-aim, d'un sage que rien ne dtourne de la
contemplation des vrits ternelles et qui endure en souriant les
douleurs de la goutte. Le matre, paisiblement assis dans son fauteuil,
reposait sur sa poitrine sa tte puissante, et pensive, quand  dix
heures sonnantes, le Chat-Noir, reprsent par deux jeunes messieurs
corrects, l'un grand, l'autre petit, entra dans le salon avec une
politesse silencieuse. Le premier tait Mac-Nab, qui est mort depuis,
laissant un frre plong dans l'tude des arts magiques. Le second tait
Jules Jouy, l'abondant et vhment chansonnier. Mac-Nab avait, de son
vivant l'apparence d'une longue et lugubre personne. Il disait d'un ton
morne, avec un visage dsol, des choses sinistres. Quand il ouvrait la
bouche, sa mchoire semblait se dtacher comme d'une tte de mort, sans
effort et sans bruit; les yeux lui coulaient doucement hors des orbites,
et ses mains normes inspiraient en s'allongeant une mystrieuse
horreur. C'tait sa manire d'tre comique; elle tait excellente,
encore fallait-il y tre prpar. Il chanta, ce soir-l, des couplets
macabres sur la guillotine, les croque-morts et les squelettes, et il
finit sur une certaine ballade dont il m'est impossible de transcrire le
titre, et dans laquelle il retrouve l'image de la mort o, d'ordinaire,
on la cherche le moins. C'est tout ce que je puis dire. M. Jules Jouy,
petit, court, la barbe en pointe, vif, mordant, montrait un tout autre
caractre. Il ne parlait que des vivants. Mais de quelle faon il les
traitait, juste ciel! On sait que M. Jules Jouy fait la chanson
politique, et l'on sait comment il la fait. Le public tait fort occup,
en ce temps-l, des incidents parlementaires et judiciaires qui ont
prcd la retraite de M. le prsident Grvy. Vous devinez sur qui M.
Jules Jouy essayait alors ce gnie satirique qu'il a tant exerc depuis
 combattre le boulangisme. Et quand M. Jules Jouy dit ses chansons, pas
une malice n'en est perdue.

Du fond de son fauteuil, o il reposait dans l'attitude de majest
familire qu'Ingres, sur une toile fameuse, a donn au vieux Bertin,
notre matre, le grand savant, le grand sage, coutait en balanant
lentement la tte et ne prononait pas une parole. Un demi-sicle
d'tudes austres et de mditations profondes l'avait mal prpar 
cette posie-l. Quand ce fut fini, il fit quelques compliments aux
artistes, mais par pure politesse, car il est l'homme le plus poli du
monde. Au fond, il n'avait pas bien got ce genre d'esprit. Et puis, il
tait choqu de certaines irrvrences. Il appartient  une gnration
qui avait beaucoup plus que la ntre le sentiment de la vnration. Son
htesse s'en aperut et,  quelques jours de l, pour effacer cette
impression un peu pnible, elle fit entendre  notre sage une trs
clbre chanteuse de cafs-concerts, dont l'inspiration tait, comme la
beaut, toute ronde et parfaitement innocente. Cette fois notre sage
sourit, et il avoua que les jeunes gens de l'autre soir, pour aimables
qu'ils taient, avaient tort de railler des choses respectables, telles
que les pouvoirs publics, l'amour et la mort. Il avait raison, il avait
grandement raison. Mais il faut dire aussi qu'une chanson n'est pas un
cantique et que, dans tous les temps, les faiseurs de vaudevilles se
sont moqus de tout et du reste.

Ils ont,  leur faon, beaucoup de talent, les chansonniers du
Chat-Noir, et ils ressuscitent la chanson. Il y avait le Caveau, je sais
bien, le Caveau et la Lice chansonnire. Je n'en veux pas mdire. Je
suis sr qu'on y a beaucoup d'esprit. Mais ce n'est pas l'esprit du
jour.

Il est vnrable, le Caveau! Songez qu'il fut fond en 1729 par Gallet,
Piron, Crbillon fils, Coll et Panard, qui se runissaient chez le
cabaretier Landelle, au carrefour Buci. Il est vrai que cette premire
socit fut bientt disperse. Le deuxime Caveau, inaugur en 1759, par
Marmontel, Suard, Lanoue et Boissy, se trouva dissous un peu avant la
Rvolution. En 1806, Armand Gouff et le libraire Capelle tablirent,
sous la prsidence de Dsaugiers, le Caveau moderne au restaurant tenu
par Balaine, rue Montorgueil, au coin de la rue Mandar; Capelle ditait
les oeuvres de la compagnie.

Publiant un cahier chaque mois, un volume chaque anne, il acquittait
les dpenses de la table et faisait encore quelque profit. Je m'en
rfre sur ces faits prcis  un livre de M. Henri Avenel, intitul
_Chansons et Chansonniers_. Aprs une dernire dissociation, le Caveau
reconstitu, en 1834, chez le traiteur Champeaux, place de la Bourse, a
donn ses dners, sans interruption. On chante au dessert. C'est une
socit trs agrable, si j'en juge par un de ses membres que j'ai le
plaisir de connatre, M. Emile Bourdelin, auteur de trs jolis couplets
sur l'_Arbre de Robinson_.

Une bien agrable socit sans doute, mais qui n'est pas compose de
jeunes gens, et o la chanson ne s'est point rajeunie. Mettons que le
Caveau, c'est l'Acadmie franaise de la Chanson.

La Lice chansonnire doit avoir aussi son mrite. Un de ses adhrents
m'affirme qu'on y professe les opinions les plus avances, tandis que le
Caveau est tant soit peu ractionnaire. Voyez-vous cela?... Enfin _Lice_
et _Caveau_ sont d'honntes personnes qui ne font pas parler d'elles,
tandis que l'cole du Chat-Noir mne grand tapage. M. Jules Jouy, dont
nous parlions tout  l'heure, est presque populaire. Et c'est justice:
il a l'ardeur, l'entrain, et, dans une langue trs mle, de l'esprit et
du trait. Je ne l'aime pas beaucoup quand il vise au sublime. Mais il
est excellent dans l'ironie. Rappelez-vous la _Perquisition_ et les
_Manifestations boulangistes_ sur l'air de la _Lgende de saint
Nicolas_:

    Ils taient trois petits garons
    Qui passaient, chantant des chansons.

Au reste, pas moderne le moins du monde, et mme gardant dans l'esprit
et dans le style un arrire-got de chansonnier patriote. Qu'on ne s'y
trompe pas, il procde plus qu'il ne croit de ces virtuoses du pav qui,
en fvrier 1848, au lendemain de la victoire du peuple, chantaient des
refrains populaires et qutaient pour les blesss.

    Vers l'avenir que nos chefs nous conduisent.
    Que voulons-nous? Des travaux et du pain;
    Que nos enfants  l'cole s'instruisent,
    Que nos vieillards ne tendent plus la main,
    Moins arrirs qu'en l'an quatre-vingt-treize.
    Sachons unir la justice et les lois,
    Salut, salut, Rpublique franaise,
    Je puis mourir, je t'ai vue une fois.

Et ce couplet, s'il vous plat, est de Gustave Leroy. C'est le troisime
d'une chanson qui fit le tour de France sur l'air de _Vive Paris!_ M.
Jules Jouy a beaucoup d'esprit. Mais j'aperois en lui un Gustave Leroy.
Les vrais modernes sont Aristide Bruant, Victor Meusy, Lon Xanrof. Avec
eux la chanson a pris un air qu'elle n'avait pas encore, une crnerie
canaille, une fire allure des boulevards extrieurs, qui tmoigne du
progrs de la civilisation. Elle parle l'argot des faubourgs. Au XVIIIe
sicle, elle parlait, avec Vad, le langage poissard:


    Qui veut savoir l'histoire entire
    De m'am'zelle Manon la couturire
    Et de monsieur son cher zamant,
    Qui l'ammait zamicablement?

    Ce jeune homme, t'un beau dimanche,
    Qu'il buvait son d'mi-s'tier  la Croix-Blanche,
    Fut accueilli par des farauds,
    Qui racollent z'en magnir' de crocs.

    L'un d'eux lui dit voulez-vous boire
     la sant du roi couvert de gloire!
    -- sa sant? dit-il, zoui-d;
    Il mrite bien cet honneur-l.

    On n'et pas plutt dit la chose,
    Qu'un racoleur ly dit et ly propose,
    En lui disant en abrg
    Q'avec eux t'il est z'engag.

    ...................................

    Sachant cela Manon z'habille
    S'en va tout droit de cheuz monsieur d'Merville
    Pour lui raconter z'en pleurant
    Le malheur de son accident.

    ...................................

C'est l le ton des halles, qui permettait encore une certaine
dlicatesse et une pointe de sentiment. Mais la langue des halles est
aujourd'hui une langue morte. Nos nouveaux Vad chantent en langue
verte. La langue verte est expressive, mais faite pour exprimer
seulement les pires instincts et pour peindre les plus mauvaises moeurs.
 cet effet elle est incomparable, comme on peut s'en persuader par ces
simples vers que M. Aristide Bruant prte  un personnage dont il est
inutile de dfinir l'tat et le caractre:

    All a pus d'daron pus d'daronne,
    All a pus personne,
    All a que moi.
    Au lieu d'sout'nir ses pre et mre,
    A soutient son frre,
    Et pis quoi?...

M. Lordan Larchey nous enseigne  propos, dans son _Dictionnaire
d'Argot_, que _daron_ et _daronne_ veut dire pre et mre.

M. Aristide Bruant, qui, sous son grand chapeau et sa limousine, a un
air de chouan, n'est pas, il me semble un fidle du Chat-Noir. Je crois
mme qu'il a ouvert un cabaret rival. Mais il reste de l'cole verte, et
cela suffit pour le classement. Il a compos une suite de chansons de
faubourgs d'un magnifique cynisme, _ Batignolles_, _ la Villette_, _
Montparnasse_, _ Saint-Lazare_, _ la Roquette_, _ Montrouge_, _ la
Bastille_, _ Grenelle_, _ la Chapelle_.

M. Meusy parle aussi l'argot parisien; mais ses personnages sont moins
spars de la socit que ceux de M. Bruant. Ils font de la politique.
L'un deux dit avec sagesse:

    N'cout' pas ces bons aptres
    Qui veul'nt reviser la loi;
    Puisque c'est pour en fair' d'autre...
    On s'demand' pourquoi.

Un autre personnage de M. Meusy procde au classement des partis:

    Y a l'parti d'monsieur Joffrin,
              Y sont un;
    Y a l'parti des anarchis',
              Y sont dix;
    Y a l'parti de l'_Intransigeant_,
              Y sont cent;
    Y a l'parti de Reinach Joseph,
              Y sont b'sef;
    Y a l'parti d'ceux qui n'en ont pas,
              Et y sont des tas.

J'estime la muse de Victor Meusy, mais j'avoue mon faible pour celle de
Lon Xanrof. M. Lon Xanrof a compos la _Ballade du vitriol_ et je lui
en sais un gr infini. C'est un ouvrage plein de philosophie o l'on
admire en mme temps l'enchanement des crimes et la fatalit que rien
n'lude. Jamais pome ne fournit plus ample matire  la mditation. Je
vous en fais juges:

    C'tait sur le boulevard
    Il commenait  fair' tard
    Arrive un' femm' qu'avait l'air
    Tragiqu' comme mam'zelle Weber.

    Elle allait dissimulant
    Un litr' dans du papier blanc,
    Et r'gardait les boudins
    D'un air froce sous l'nez.

    Soudain ell' s'cri': C'est lui,
    Le sducteur qui m'a fui!
    En mm' temps elle arrosa
    Trois messieurs, trs vexs d'a.

Et le pote droule son drame lyrique que domine la Ncessit,
souveraine des hommes et des dieux:

    Deux ayant t r'connus
    Par la dam' comme inconnus,
    Fur'nt relchs illico.

Que ne puis-je tout citer!... Et l'humiliation du sducteur devant le
tribunal, et l'acquittement ncessaire de la vitrioleuse et son mariage
avec un lord excentrique. Et la morale. Oh! c'est par sa morale que M.
Lon Xanrof est surtout grand, neuf et magnifique. Mditez  cet gard
la chanson des _Quatre-z-tudiants_, qui est un pur chef-d'oeuvre. Ces
quatre-z-tudiants oublirent leurs tudes avec une demoiselle de
Bullier. Quand vinrent les vacances, leurs parents leur firent des
reproches et leur enjoignirent de suivre exactement les cours  la
rentre. Les quatre-z-tudiants obirent:

    Ils se r'mir'nt  l'tude
    Avec acharnement.
    N'avaient pas l'habitude,
    Sont morts au bout d'un an.

Quelle leon pour les parents! Cette histoire ne passe-t-elle pas en
mlancolie l'aventure douloureuse de Juliette et de Romo? M. Xanrof
n'est-il pas un sublime moraliste et l'cole du Chat-Noir une grande
cole?

FIN




TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS DES ACTEURS CITS OU MENTIONNS DANS CE
VOLUME



A

ALDE MANUCE.
ALEXIS (Paul).
AMLINEAU.
ANTOINE (M.).
ARNE (Paul).
ARISTOPHANE.
AUGUSTIN (saint).
AVENEL (Henri).

B

BALLANCHE.
BANVILLE (Thodore de).
BARATOUX (J.).
BARBEY D'AUREVILLY (J.).
BARBIER (Auguste).
BARBIER (Jules).
BAUDELAIRE (Charles).
BRENGER (P.-F. DE).
BERNHARD (Sarah).
BLAD (Jean-Franois).
BLAZE DE BURY (Henri).
BLMONT (mile).
BONNETAIN (Paul).
BOCCACE.
BOILEAU (Nicolas).
BOUCHOR (Maurice).
BOUILHET (Louis).
BOURDELIN (mile).
BOURGET (Paul).
BOURSAULT.
BRIZEUX (Aug.).
BRUANT (Aristide).
BRUNETIRE (Ferdinand).
BUY, DE LYON.

C

CALMET (dom).
CALVIN.
CAMPISTRON.
CAPELLE.
CARAN D'ACHE.
CARNOY (Henri).
CAZALIS (Henry). Voir _Lahore (Jean)_.
CERVANTS (Miguel).
CHAMPFLEURY.
CHAMPION (Honor).
CHARAVAY (tienne).
CHARTON (douard).
CHATEAUBRIAND (F. de).
CHENAVARD.
CHENNEVIRES (Henri de).
CHERBULIEZ (Victor).
CICRON.
COLRUS (Jean).
COLL.
COLLIN DE PLANCY.
COMPARETTI.
CONFUCIUS.
COPPE (Franois).
CORNEILLE (Pierre).
CRBILLON FILS.

D

DANTE.
DARWIN.
DAUDET (Alphonse).
DAVIS.
DELISLE (Lopold).
DENON (baron Vivant).
DESJARDINS (Paul).
DIDE (Auguste).
DIERX (Lon).
DIOSCORIDE.
DORAT.
DOUCET (Lucien).
DU BELLAY.
DU LOCLE.
DUMAS FILS (Alexandre).
DURUY (Georges).

E

EDISON.
ENTRECOLLS (le P. d').
EPHREM (saint).
PICURE.
RASME.
RINNE.
ESCHYLE.
ESTIENNE (Henry).

F

FABRE (Ferdinand).
FABRE (Joseph).
FAGON.
FARET.
FEUILLET (Octave).
FLAMMARION (Camille).
FLAUBERT (Gustave).
FLORIAN (le chev. de).
FOURNIER (douard).
FUSTER (Charles).

G

GAILLARD D'ARCY.
GALLET.
GAUTIER (Thophile).
GAVARNI.
GILBERT.
GIRARDIN (mile de).
GLAIZE.
GLATIGNY (Albert).
GOETHE (Wolfgang).
GONCOURT (. et J. de).
GONCOURT (Jules de).
GRATRY (le pre).
GRGOIRE DE TOURS.
GREUZE (J.-B.).
GUILLEMIN.
GUILLON (Charles).
GUIMET.
GYP.

H

HALVY (Ludovic).
HAMY (Ernest).
HARAUCOURT (douard).
HAVET (Louis).
HEILLY (Georges d').
HENNER.
HENNIQUE (Lon).
HEREDIA (J. M. de).
HERVIEU (Paul).
HSIODE.
HROTSWITHA.
HUGO (Victor).
HUYSMANS.

I

INGHERAMI (Tomasso).

J

JACOLLIOT.
JAUBERT (E.).
JOLY (Henri).
JOUY (Jules).
JOUY (M. DE).
JULIEN (Stanislas).

K

KILLINGER (Maximilien de).

L

LACORDAIRE (H. D.).
LA FARE (le chev. de).
LA FONTAINE (J. de).
LAHORE (Jean).
LAMARTINE (Alphonse de).
LAPRADE (Victor de).
LARCHEY (Lordan).
LAUJOL (Henry).LEBLANC (abb).
LECONTE DE LISLE.
LE GOFFIC.
LEMATRE (Jules).
LERMINA (Jules).
LEROLLE (Henri).
LEROY (Gustave).
LESAGE.
LESCURE (M. de).
LESIGNE (Ernest).
LITTR (E.).
LOMBROSO.
LOTI (Pierre).
LUCAS (Paul).
LUCIEN.
LUCRCE.

M

MAC-NAB.
MAISTRE (Joseph de).
MALLARM (Stphane).
MARGUERITE DE NAVARRE, duchesse d'Alenon.
MARITON (Paul).
MARTEL (comtesse de).
MATHALNE.
MAUDSLEY.
MAUREL (Andr).
MAUPASSANT (Guy de).
MLAGRE.
MENDS.
MRAT (Albert).
MRIME (Prosper).
MEURICE (Paul).
MEUSY (Victor).
MEYRAC (Albert).
MOLIRE.
MONSELET (Charles).
MONTEIL (Alexis).
MONTAIGNE (Michel de).
MONTAIGLON (Anatole de).
MONTPIN (X. de).
MORAS (Jean).
MORGAN (lady).
MICHELET (J.).
MILLOU (L. de).
MISTRAL (Frdric).

N

NIMAL (Henry de).
NIZIER (du Puitspelu). Voir _Clair Tisseur_.
NOLHAC (Pierre de).

O

OHNET (Georges).

P

PANARD.
PARNY (variste).
PASCAL (Blaise).
PAULHAN.
PAUTHUR (Guillaume).
PLADAN (Josphin).
PTRARQUE.
PTRONE.
PINEL.
PIRON.
PLATON.
PLESSIS (Frdric).
PONSARD (Franois).
POULET-MALASSIS.
PRAROND (Ernest).
PROPERCE.
PROUDHON.
PRUDHON (P.-P.).
PSICHARI (Jean).
PUYMAIGRE (comte DE).

Q

QURARD.
QUINET (Edgar).
QUICHERAT (Jules).

R

RABELAIS (F.).
RABUSSON (Henri).
RACINE (Jean).
RAGOT (Adolphe).
RCAMIER (Mme).
RMUSAT (Abel).
RENAN (Ernest).
RENOUVIER (Charles).
RGNIER (H. DE).
REYER.
RIBOT (Thodule).
RICARD (L. X. DE).
RICHARD-DESAIX (Ulric).
RICHET (Ch.).
RIVIRE (C. H.).
ROBERT D'ARBRISSEL.
ROBESPIERRE (Maximilien).
ROCHEGROSSE (Georges).
ROD (douard).
RONSARD.
ROSSETTI (Dante-Gabriel).
ROSNY (J.-H.).
ROUSSEAU (Jean-Jacques).

S

SAINT-AMAND, 159.
SAINTE-BEUVE (Augustin).
SAINT-PIERRE (Bernardin de).
SAINT-VICTOR (Paul de).
SAND (George).
SARCEY (Francisque).
SARRAZIN (Gabriel).
SARRAZIN, DE LYON.
SCHEFFER (Ary).
SCHERER (Edmond).
SBILLOT (Paul).
SEVELINGES.
SHAKESPEARE (William).
SCHOPENHAUER (Arthur).
SHELLEY.
SIGNORET.
SIVRY (Charles de).
SOPHOCLE.
SOULARY (Josphin).
SOUVESTRE (mile).
SPENCER (Herbert).
SPINOSA.
SPRONCK (Maurice).
STAPFER (Paul).
SULLY-PRUDHOMME.
SYLVESTRE (Thophile).

T

TAINE (H.).
TCHENG-KI-TONG.
TRENCE.
TERTULLIEN.
THOPHRASTE.
THEURIET (Andr).
THIERRY (Gilbert-Augustin).
THOMAS D'AQUIN (saint).
THOMS.
TIERSOT (Julien).
TILLEMONT (le nain de).
TISSERAND.
TISSEUR (Alexandre).
TISSEUR (Barthlmy).
TISSEUR (Clair).
TISSEUR (Jean).
TOLSTO (comte de).
TPFFER (R.).
TOURNEAUX (Maurice).

U

UZANNE (Octave).

V

VACQUERIE (Auguste).
VACQUERIE (Charles).
VAD (Guillaume).
VALADE (Lon).
VALBERT. Voir _Cherbuliez_.
VALLET DE VIRIVILLE.
VERLAINE (Paul).
VERNE (Jules).
VICAIRE (Gabriel).
VIGNY (Alfred de).
VILLIERS DE L'ISLE ADAM (Auguste).
VILLON (Franois).
VIOLLET-LE-DUC.
VIRGILE.
VOG (vicomte E. M. DE).
VOLTAIRE.

W

WAGNER (Richard).

X

XANROF.
XNOPHON.

Z

ZOLA (mile).

FIN DE LA TABLE ALPHABTIQUE




TABLE DES MATIRES


PRFACE.

POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES?
HROTSWITHA AUX MARIONNETTES.
CHARLES BAUDELAIRE.
RABELAIS.
BARBEY D'AUREVILLY.
PAUL ARNE.
LA MORALE ET LA SCIENCE. M. PAUL BOURGET.
CONTES CHINOIS.
_Histoire de la dame  l'ventail blanc_.
CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE.
I. _Chansons d'amour_.
II. _Le soldat_.
III. _Chansons de labour_.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.
UN MOINE GYPTIEN.
LON HENNIQUE.
LE POTE DE LA BRESSE, GABRIEL VICAIRE.
LE BARON DENON.
MAURICE SPRONCK.
UNE FAMILLE DE POTES: BARTHLMY TISSEUR, JEAN TISSEUR, CLAIR TISSEUR.
RVERIES ASTRONOMIQUES.
M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE 218 _Histoire des deux amants
d'Auvergne_.
JOSPHIN PLADAN.
SUR JEANNE D'ARC.
SOUS LES GALERIES DE L'ODON.
DOUARD ROD.
J.-H. ROSNY.
FRANOIS COPPE.
LES IDES DE GUSTAVE FLAUBERT.
PAUL VERLAINE.
DIALOGUES DES VIVANTS: LA BTE HUMAINE'
NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS: UNE GAGEURE.
UNE JOURNE  VERSAILLES.
AUGUSTE VACQUERIE
OCTAVE FEUILLET
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_Histoire de la courtisane Vasavadatta et du marchand Oupagoupta_.
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