The Project Gutenberg EBook of La Pninsule Des Balkans, by 
mile De Laveleye (1822-1892)

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Title: La Pninsule Des Balkans
       Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumlie,
       Turquie, Roumanie -- Tome I

Author: mile De Laveleye (1822-1892)

Release Date: November 15, 2006 [EBook #19820]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PNINSULE DES BALKANS ***




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                          MILE DE LAVELEYE



                      LA PNINSULE DES BALKANS


             VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
                    ROUMLIE, TURQUIE, ROUMANIE


                                TOME I



                                PARIS
                        FLIX ALCAN, DITEUR
               SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIRE ET Cie
                 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

                                1888


      BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINON
           LA PNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

             DITEUR A BRUXELLES A _L'ILLUSTRE DFENSEUR_
              DES NATIONALITS OPPRIMES W. E. GLADSTONE




INTRODUCTION

SITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE


Depuis que mon livre sur la pninsule des Balkans a paru, l'attention du
monde entier s'est fixe sur cette rgion, avec une anxit croissante.
On craignait qu'il ne s'y produist entre la Russie et l'Autriche un
choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l'Europe
et de l'Asie septentrionale, depuis l'Etna jusqu'au cap Nord et depuis
l'Atlantique jusqu'aux rivages lointains de l'ocan Pacifique et aux
bouches de l'Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette
partie si carte de notre continent, peut-il  ce point menacer la
paix, que tous les peuples et mme, semble-t-il, tous les souverains
dsirent galement maintenir? C'est que nous touchons  un moment de
l'histoire o vont se dcider les destines de l'Orient et, par suite,
celles de l'Europe tout entire.

La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d'immenses sacrifices en
hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle
comptait faire l'avant-garde de sa marche en avant vers la Mditerrane,
chappe compltement  son influence et devienne l'alli de sa rivale
l'Autriche-Hongrie? L'instant est dcisif. Deux ventualits se
prsentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l'influence
russe, et malgr la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie
se forme une fdration balkanique, que la Roumanie dfend dans le camp
retranch cr en ce moment  Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la
vassale et le poste avanc de l'empire moscovite. Dans le premier cas,
Constantinople et les rives de la mer ge chappent dfinitivement  la
Russie et ce n'est plus que dans les plaines illimites de l'Asie
qu'elle peut s'tendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifie et un
jour agrandie entrane la Serbie, prend  revers la Bosnie et, de
Philippopoli, domine le Bosphore; l'occupation de Constantinople par une
arme bulgaro-russe est tt ou tard invitable. Deux fois dj, les
armes russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d'Or, et
pourtant leur base d'opration tait alors l'Ukraine et elles devaient
s'avancer, d'tape en tape, en franchissant la Moldavie, le Danube et
les Balkans. Partant de la Roumlie, elles arriveraient en quelques
jours  la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps
pour que la Pninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devnt,
comme la Finlande, une dpendance du grand empire du Nord. La Grce
pourrait-elle alors conserver son indpendance? Et quel serait le sort
rserv  l'Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus
nombreuses que toutes les autres runies, rsisteraient difficilement 
l'attraction presque irrsistible qu'exerce aujourd'hui le principe des
nationalits?

Quand on rflchit aux termes du problme, on comprend qu'il doit
exister un antagonisme irrconciliable entre la Russie et
l'Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intrts vitaux sont en
jeu. Pour la Russie, il s'agit de son expansion vers le Midi et pour
l'Autriche-Hongrie de son existence mme. Il faudra des deux cts
beaucoup de modration, de prudence et d'gards rciproques, si l'on
veut viter la lutte.

La cause des complications actuelles se trouve dans le trait de Berlin,
qui a coup la Bulgarie en trois tronons, malgr les voeux de ses
habitants et au mpris des convenances gographiques et ethniques du
pays. Toutes les occasions d'agitation et de conflit auraient t
prvenues si, par un manque impardonnable de prvoyance, l'Angleterre et
l'Autriche n'avaient pas forc l'Europe  dchirer le trait si sage de
San-Stfano obtenu par les victoires de la Russie.

Rsumons les vnements qui ont amen la situation actuelle et
l'attitude qu'y ont prise les diffrentes puissances.

Quand je visitai la Bulgarie et la Roumlie, on songeait dj  runir
ces deux fragments de la commune patrie; seulement les uns, les
libraux, voulaient attendre, tandis que les autres, les radicaux,
entendaient prcipiter le mouvement.

Dans tout le cours de l'arme 1884, il y eut en Roumlie des meetings
trs nombreux et trs enthousiastes en faveur de l'Union. Les Russes,
les russophiles et mme les consuls de Russie y prenaient part ou les
encourageaient ouvertement.

En mme temps s'taient forms, dans les principales villes des deux
Bulgaries, des comits macdoniens ayant pour but de secourir les
rfugis de la Macdoine et de rclamer les rformes promises  ce
malheureux pays par le trait de Berlin. Dans l't de 1885, les chefs
de ces comits, entre autres MM. Zacharie Stoyanoff et D. Rizoff, se
dcidrent  lancer le mouvement en Macdoine; mais ayant appris qu'ils
ne seraient pas soutenus par la Russie, ils crurent devoir utiliser les
forces dont ils disposaient pour faire la rvolution en Roumlie. Ils
trouvrent un appui dvou chez deux officiers trs patriotes et trs
influents, le capitaine Panitza et le major Nikolaieff, son beau-frre.
Ils sondrent le consulat de Russie et les chefs militaires, et ne
rencontrrent nulle opposition.

On se rappelle comment le gouverneur Christovitch fut enlev et la
rvolution faite en une seule nuit (19 septembre 1885), sans nulle
violence et sans rsistance. Ce n'tait que l'accomplissement du voeu de
la population tout entire. Le dnouement tait prvu et croyait pouvoir
compter sur l'approbation sans rserve de la Russie.

Le prince Alexandre n'avait pu tre instruit d'avance de ce coup de
main[1], puisque tout avait t improvis, et il avait pu, en toute
sincrit, garantir  M. de Giers, qu'il avait rencontr en Allemagne,
le maintien de l'ordre tabli. Mais trouvant,  sa rentre dans le pays,
la rvolution faite, il avait d l'accepter, et dans une proclamation
date de Tirnova, le 19 septembre, il reconnut l'union, en prenant le
titre de prince de la Bulgarie du Nord et du Sud.

[Note 1: D'aprs un renseignement sr, il aurait t instruit de ce
qui se prparait sept jours  l'avance, mais il n'avait aucun moyen
d'empcher le mouvement en Roumlie.]

Aussitt se rvla l'opposition entre l'Angleterre et la Russie. Faisant
toutes deux compltement volte-face, la premire approuva l'union,
qu'elle avait tant combattue  Berlin, et la seconde l'attaqua, alors
qu'elle avait failli risquer la guerre pour la maintenir cinq ans
auparavant.

Dans une note collective en date du 13 octobre, les puissances dclarent
qu'elles condamnent cette violation du trait et qu'elles comptent que
le sultan fera tout ce qu'il pourra, sans abandonner ses droits de
souverainet, pour ne pas faire usage de la force dont il dispose. Dans
la confrence des ambassadeurs, qui se runit le 5 novembre 
Constantinople, la Russie se montra compltement hostile  l'union des
deux Bulgaries. Contrairement aux intentions des autres puissances, elle
alla mme jusqu' pousser la Porte  s'y opposer par les armes.

L'Angleterre tait reprsente alors en Turquie par un diplomate
minent, plein d'esprit et de ressources et connaissant  fond les
hommes et les choses de l'Orient, sir William White. Il parvint 
empcher toute rsolution dcisive au sein de la confrence, et, en mme
temps, il mnagea une entente directe entre le prince Alexandre et la
Porte, qui n'avait nulle envie d'intervenir en Roumlie.

L'Autriche et l'Allemagne avaient accept, ds le dbut, l'union des
deux Bulgaries comme un fait accompli. Le 22 septembre, le comte Klnoky
disait  l'ambassadeur anglais  Vienne: La reconnaissance par le
prince Alexandre de la souverainet du sultan est importante, parce
qu'elle facilite la conduite  suivre par la Porte, si elle est dispose
 reconnatre le changement qui s'est effectu. Ce n'est pas l'union des
deux provinces que chacun attendait tt ou tard, mais la faon dont elle
s'est faite qui a soulev des objections. (_Blue Book_ anglais, Turkey,
I, n. 53.)

Le prince de Bismarck arrta net toute vellit d'intervention militaire
turque qui aurait pu se produire. Je viens de voir M. Thielman, le
charg d'affaires allemand, crit sir William White le 25 septembre, et
il m'informe qu'il a reu du prince de Bismarck des instructions 
l'effet de dissuader les Turcs de passer la frontire. Depuis le dbut,
le sultan est dispos  s'abstenir. (_Blue Book_, I, n 50.)

Lorsque plus tard un accord intervint entre la Porte et le prince
Alexandre, l'Autriche et l'Allemagne n'y firent d'objection que parce
qu'on n'avait pas assez tenu compte des voeux des populations. Le comte
Klnoky dit  l'ambassadeur anglais  Vienne que cet accord pourrait
tre notifi avec avantage dans le sens d'une extension plutt que d'une
restriction, afin d'amener un rglement final satisfaisant, et il citait
la clause nommant le prince Alexandre gouverneur gnral de la Roumlie
pour cinq ans, alors qu'il aurait fallu le nommer  vie. Il exprima
l'opinion que l'arrangement devait tre de nature  satisfaire les
populations de la Bulgarie et de la Roumlie, aussi bien que le prince,
afin d'viter une nouvelle agitation. (_Blue Book_, II, n 133.)

Tandis que l'Autriche et l'Angleterre, entirement d'accord, et mme
l'Allemagne et l'Italie, acceptaient comme invitable l'union des deux
Bulgaries et que la Porte s'y rsignait, la Russie la combattit avec
acharnement, contrairement aux sentiments de la nation russe, car nous
voyons dans le _Blue Book_ anglais (_B. B._, I, n 161) que les
officiers russes  Philippopoli applaudirent  la rvolution du 18
septembre, jusqu'au moment o des instructions en sens contraire leur
arrivrent.

Dans ses conversations avec le ministre anglais  Saint-Ptersbourg, M.
de Giers soutenait, en contradiction avec les faits connus de tous, que
l'union n'tait nullement rclame par le sentiment national et que la
dcision des Bulgares de mourir pour la patrie et leur enthousiasme
patriotique taient des inventions de la presse. (_B. B._, I, n402.)
Il insistait sans cesse sur le respect absolu du trait de Berlin et sur
le rtablissement du _status quo ante_ (_B. B._, n 411 et 495.) En
rsum, dit sir R. Morier, le gouvernement russe est dcid  s'opposer
 la runion des deux provinces, sous n'importe quelle forme. (_B. B._,
I, n 529.)

Dans la sance de la confrence du 25 novembre, l'ambassadeur de Russie,
M. de Nlidoff, demanda que la base de toutes les dlibrations ft le
rtablissement de l'ordre, en conformit avec les stipulations du trait
de Berlin, ce qui impliquait un veto absolu  l'union des deux
Bulgaries.

Quelques jours plus tard, le consul de Russie  Philippopoli menaa les
notables roumliotes de l'intervention des troupes turques, s'ils
n'acquiesaient pas immdiatement aux demandes de la Porte. Les notables
rpondirent firement qu'ils repousseraient les Turcs et qu'ils avaient
sur la frontire une arme de 70,000 hommes prte  combattre quiconque
passerait leur frontire. (_B. B._, II, n 57.)

Pourquoi la Russie persista-t-elle  dfendre seule le trait de Berlin,
qu'elle avait tant maudit, et  combattre la ralisation du but
principal de son trait de San-Stfano?

Les journaux russes ont prtendu que l'empereur Alexandre a pris cette
attitude pour prouver  tous qu'il n'avait ni encourag ni approuv la
rvolution roumliote, mais chacun savait que le mouvement avait t
improvis sur place et  l'insu de toutes les chancelleries. Le 20
septembre, le comte Klnoky dit  l'ambassadeur anglais  Vienne: Ce
mouvement a t prpar en Bulgarie, mais sans la connivence et sans la
connaissance du czar ou du gouvernement russe, qui ont t aussi
surpris que nous. (_B. B._, I, n 9.)

Le 10 octobre, M. Tisza, rpondant dans le Parlement hongrois  une
interpellation du dput Szilagyi, s'exprima ainsi: Nous savions qu'il
existait en Bulgarie une aspiration vers l'union des deux provinces.
Cette aspiration tait bien connue de tous ceux qui suivaient les
vnements dans ce pays. L'an dernier, quand ce mouvement s'accentua,
plusieurs des grandes puissances intervinrent pour maintenir le _statu
quo_, mais ni nous, ni aucun autre gouvernement ne prvoyait ce qui
devait arriver le 18 septembre,  la suite d'une conspiration et d'une
rvolution.

La Russie elle-mme savait que le prince Alexandre n'y tait pour rien.
Car le 21 novembre M. de Giers dit au ministre anglais 
Saint-Ptersbourg que la rvolution n'avait pu tre ni prpare ni
excute par le prince de Bulgarie, parce qu'il n'avait pas les
capacits ncessaires pour conduire une entreprise de cette importance.
(_B. B._, I, n 74.)

Les Russes accusent le prince de Battenberg de s'tre montr ingrat
envers la Russie et d'avoir adopt  son gard une politique hostile. Il
n'en est rien: le prince n'avait aucun intrt  se brouiller avec le
czar, mais il n'avait pu se rsoudre  tre le trs humble serviteur des
deux proconsuls russes, les gnraux Kaulbars et Soboleff, qui
entendaient lui imposer leur volont de la faon la plus imprieuse et
la plus insolente. Les officiers et les fonctionnaires russes avaient
provoqu une grande irritation d'abord, parce qu'ils ne cachaient par
leur ddain pour la manire de vivre simple et rustique de leurs
protgs, et ensuite parce que leurs dpenses extravagantes offensaient
les sentiments d'conomie des Bulgares, qui savaient que cet argent si
follement gaspill tait le leur.

Le vritable motif de l'opposition du czar  l'union des deux Bulgaries
semble tre celui-ci. La Russie, en affranchissant la Bulgarie au prix
d'une guerre trs coteuse et trs meurtrire, avait espr que cette
province, bientt russifie, serait reste entirement sous sa
dpendance, comme la Bosnie sous celle de l'Autriche. Les troupes
bulgares, exerces et commandes par des officiers russes, devaient
former un ou deux corps de sa propre arme. L'assimilation semblait
d'autant plus facile, que la langue bulgare est de tous les dialectes
slaves celui qui se rapproche le plus du russe, et que le clerg et les
paysans--lesquels constituent presque toute la population--taient
entirement dvous au Czar librateur.

Mais la Russie se montra trs malhabile. Elle traitait les Bulgares et
leur prince en moudjiks. Elle provoqua ainsi une rsistance qui alla
grandissant et qui devait fortifier la rvolution du 18 septembre, faite
par le parti dmocratique. Elle craignait que la Bulgarie, unifie sans
son appui et  son insu, ne devnt un tat renfermant tous les lments
d'un dveloppement libre et autonome, qui, comme la Roumanie, entendrait
dfendre son indpendance et ne voudrait  aucun prix devenir la vassale
du despotisme moscovite. Elle se persuada que son intrt lui commandait
de s'opposer, par tous les moyens,  l'unification de la nationalit
bulgare; ne comprenant pas qu'elle luttait contre un mouvement
irrsistible et qu'elle sacrifiait ainsi parmi ses frres du Sud sa
popularit si chrement acquise.

La Serbie, voyant la Bulgarie menace par la Porte et abandonne par la
Russie, crut le moment opportun pour lui enlever quelques districts du
ct de Trn et de Widdin, en invoquant le respect du trait de Berlin et
l'quilibre des forces dans la Pninsule. On se rappelle cette courte
campagne, o l'arme bulgare et le prince Alexandre dployrent des
qualits militaires qui surprirent toute l'Europe. A Slivnitza, le corps
d'invasion serbe, deux fois plus nombreux que les milices bulgares, est
repouss le 15 novembre aprs deux jours de combats acharns.

Du 20 au 28 novembre, le prince Alexandre conduit ses troupes
victorieuses  travers le col du Dragoman  Pirot, qui est pris
d'assaut, et il marchait sur Nisch, quand le ministre d'Autriche
l'arrta, en le menaant de faire avancer un corps autrichien. Le 2
dcembre est conclu un armistice qui est converti en un trait de paix
sign  Bucharest le 3 mars par M. Mijatovitch au nom de la Serbie, par
M. Guechoff au nom de la Bulgarie, et par Madgid-Pacha au nom de la
Turquie.

Le prince de Battenberg fit ce qu'il put pour se rconcilier avec le
czar. Il alla jusqu' attribuer le mrite de ses victoires aux
instructeurs russes qui avaient form son arme. Tout fut inutile: rien
ne put apaiser les rancunes de l'empereur Alexandre. Le prince alors se
retourna vers la Porte, et un accord se fit. Il fut reconnu gouverneur
gnral de la Roumlie, avec l'approbation de la confrence des
ambassadeurs.

Aux lections pour l'Assemble gnrale des deux Bulgaries, l'opposition
n'obtint que dix nominations sur quatre-vingt-neuf, malgr les intrigues
russes.

La proclamation de l'unit bulgare, qui eut lieu le 17 juin 1886, fut
salue avec un enthousiasme patriotique et dans la Sobrani et dans tout
le pays. Les trente membres turcs du Parlement votrent tous pour la
runion, et dans la guerre contre la Serbie, les soldats musulmans
furent les premiers  se rendre  la frontire pour dfendre la commune
patrie; ce qui prouve que les Turcs n'avaient nullement  se plaindre du
gouvernement bulgare et qu'ils ne regrettaient pas l'administration
ottomane.

On n'a pas oubli les vnements qui suivirent: le prince arrt, la
nuit du 21 aot, dans son palais  Sophia par une bande d'officiers
mcontents que soudoyait l'or russe, ainsi qu'osa le dire hautement lord
Salisbury  un banquet du lord-maire (9 novembre 1886), en prsence de
l'ambassadeur de Russie; le prince rappel par l'arme et par le peuple,
reu en triomphe dans sa capitale, et essayant de flchir le czar, 
force de condescendance et d'humilit, puis dsesprant de pouvoir
rsister  l'hostilit implacable de la Russie et quittant le pays; la
rgence nationale maintenant l'ordre, malgr les tentatives
d'insurrection tentes de diffrents cts, grce aux intrigues et 
l'argent de la Russie, qui ne rougit pas de prendre sous sa protection
des tratres pires que les nihilistes, puisqu'ils avaient trahi leur
pays et fait prisonnier leur souverain lgitime; la tourne du gnral
Kaulbars, o l'odieux se mle au ridicule; ce reprsentant d'une
puissance trangre haranguant la foule, changeant des injures avec les
assistants dans les meetings, poussant les officiers  la rvolte, et
enfin oblig de s'en retourner, aprs avoir constat son impuissance;
plus tard, le prince de Saxe-Cobourg lu malgr les protestations
menaantes de la Russie et l'opposition de commande de la Porte, et le
nouveau rgime sanctionn par le vote presque unanime de l'Assemble
nationale.

A plusieurs reprises, on avait cru qu'un conflit tait invitable. Le
gnral Kaulbars avait annonc que si les Bulgares ne se soumettaient
pas  ses volonts, les Cosaques viendraient les mettre  la raison. Des
canonnires russes croisaient devant Bourgas et Varna, et des troupes
russes se massaient sur les bords de la mer Noire. Mais le comte Klnoky
 Vienne et le ministre Tisza  Pesth firent entendre, au sein de leur
Parlement, un langage si net et si tranchant qu'on dut croire qu'il ne
serait pas dsavou par l'Allemagne.

Au mois d'octobre 1886, M. Tisza s'exprima ainsi: Lorsque j'ai eu pour
la premire fois, en 1868, l'occasion de me prononcer sur la question
d'Orient, j'ai dclar que s'il se produisait des changements dans cette
rgion, nos intrts exigeaient que les populations qui habitent ces
pays devinssent des tats indpendants. Je pense, comme notre ministre
des affaires trangres, que cette solution est encore aujourd'hui celle
qui rpond le mieux aux intrts de notre monarchie et que celle-ci,
repoussant toute ide d'agrandissement ou de conqute, doit employer
tous ses efforts et toute son influence  favoriser le dveloppement de
ces tats et  empcher l'tablissement, non admis par les traits, du
protectorat ou de l'influence prpondrante d'une puissance trangre
dans la presqu'le des Balkans... Le gouvernement s'en tient  l'opinion
dj plusieurs fois exprime par lui que, d'aprs les traits existants,
aucune puissance n'est autorise  prendre dans la pninsule des Balkans
l'initiative d'une action arme isole, non plus qu' placer cette
rgion sous son protectorat, et qu'en gnral toute modification dans la
situation politique ou dans les conditions d'quilibre dans les pays
balkaniques ne peut avoir lieu qu'en vertu d'un accord des puissances
signataires du trait de Berlin.

Le 13 novembre, au sein de la commission des affaires trangres de la
Dlgation hongroise sigeant  Pesth, le comte Klnoky parla d'une
faon non moins nette, faisant de plus allusion aux alliances sur
lesquelles il croyait pouvoir compter: Tant que le trait de Berlin est
en vigueur, dit-il, les intrts de l'Autriche-Hongrie seront en
scurit, et si nous tions forcs d'intervenir pour faire respecter ce
trait, nous pourrions compter sur la sympathie et sur le concours de
toutes les puissances qui sont dcides  maintenir les traits
europens. L'an dernier, j'ai dit que l'union de la Bulgarie et de la
Roumlie n'tait pas contraire  nos intrts et que c'tait la Turquie
qui avait nglig de restaurer en Roumlie l'autorit qui lui tait
garantie par le trait de Berlin. Si cependant la Russie avait pris
prtexte de cette union pour envoyer un commissaire en Bulgarie et pour
y prendre en mains les rnes du gouvernement, et si elle avait pris des
mesures pour occuper les ports ou le pays tout entier, nous aurions,
quoi qu'il pt arriver, pris une dcision. Mais le gouvernement crut
qu'il tait ncessaire d'abord de prvenir des actes semblables, et
c'est dans ce sens que nous avons agi. Je pense qu'il est dsirable que
les discussions de nos Dlgations montrent que personne dans notre
monarchie ne veut la guerre. Tous nous dsirons la paix, mais point
cependant  tout prix.

Ces paroles de MM. Klnoky et Tisza signifiaient clairement qu'une
intervention arme de la Russie en Bulgarie serait un _casus belli_.
Elles rpondaient au sentiment gnral de l'Autriche-Hongrie, car les
deux prsidents lus des Dlgations, M. Smolka pour la Cisleithanie,
et M. Tisza, le frre du ministre, pour la Transleithanie, avaient, 
l'ouverture des sances, prononc des discours encore plus fermes et
mme plus belliqueux. Les peuples de la monarchie, et en premire ligne
les Hongrois, avait dit M. Tisza, pensent avec raison que les grands
intrts qu'a le pays en Orient ne sauraient,  aucun prix, tre
abandonns et qu'il faudrait les sauvegarder, dt-on mme pour cela
affronter un conflit arm. De son ct, M. Smolka, aprs avoir constat
que l'empereur Franois-Joseph a su maintenir la paix, avait pos la
question de savoir si, en prsence des graves vnements extrieurs,
cette mme paix est assure pour l'avenir, et il avait rpondu en
levant des doutes  cet gard. Fidle  sa tradition, avait ajout M.
Smolka, la Dlgation, cette fois encore, ne se refusera pas 
reconnatre que maintenant, plus que jamais, il convient de tout mettre
en oeuvre pour que l'Autriche-Hongrie soit  mme de prendre, dans le
conseil des nations, la place qui impose le respect  laquelle elle a
droit, de telle sorte qu'on sache bien que ses peuples loyaux sont
fermement rsolus  sauvegarder, quoi qu'il arrive, sa haute situation,
 la dfendre par tous les moyens, mme par l'_ultima ratio_.

Dans son discours du 13 novembre, le comte Klnoky avait clairement fait
entendre qu'en barrant le chemin  la Russie, il pouvait compter sur
l'appui de l'Angleterre et de l'Italie. Les vues identiques, avait-il
dit, du gouvernement anglais, au sujet de l'importante question
europenne engage en ce moment, et son dsir de maintenir la paix nous
permettent d'esprer que l'Angleterre se joindrait aussi  nous, en cas
de ncessit.

Quant  l'Italie, il avait insist sur les relations amicales existant
entre ce pays et l'Autriche-Hongrie et il avait admis toute
l'importance des intrts de l'Italie comme puissance mditerranenne,
qui ne pouvait voir sans s'mouvoir un changement dans la balance des
pouvoirs en Orient. L'Italie, de son ct, comprenait qu'il tait
ncessaire de garantir les intrts de l'Europe en Orient et elle
comptait que l'entente politique actuelle se maintiendrait, au grand
avantage de leurs intrts respectifs.

Le comte Klnoky n'hsitait pas  dire que, si l'Autriche-Hongrie tait
oblige d'intervenir d'une faon dcide en Orient, son programme
trouverait des adhrents et des appuis et serait soutenu par toutes les
puissances.

Il parlait des intrts communs qui unissaient l'Allemagne et
l'Autriche et qui taient la base de leur amiti, sans toutefois
qu'aucun des deux tats et renonc  son action indpendante au point
de devoir soutenir en tout son alli. Mais en ce qui concernait la
Bulgarie, il n'existait pas entre les deux cabinets la moindre
divergence d'opinion, mais au contraire des sentiments les plus amicaux
de confiance rciproque.

La Russie, voyant se dresser devant elle une coalition de toutes les
puissances, la France excepte, crut prudent de ne pas envoyer en
Bulgarie les Cosaques annoncs par le gnral Kaulbars. Elle avait donc
fait une dplorable campagne; car, outre le dsagrment d'une retraite
tardive et maladroite, elle s'tait alin les sympathies des
populations qui lui devaient leur indpendance. Les leons de l'histoire
profitent peu, car la Russie avait prcdemment commis la mme faute en
Serbie. Aprs avoir obtenu pour les Serbes, en 1820, une indpendance
presque complte, elle entretint dans le pays une agitation permanente,
afin de le forcer de se jeter dans ses bras. A force d'or, elle suscita
une srie de conspirations et de rbellions et elle fora successivement
Milosch, le prince Michel et Alexandre Kara-George  abdiquer et  se
rfugier en Autriche. Fatigus de ces intrigues, les Serbes finirent par
se soustraire compltement  l'influence de la Russie, et quoique
rcemment ce soit aux victoires russes que la Serbie doive ses derniers
agrandissements, ce n'est pas  Saint-Ptersbourg que Belgrade demande
ses inspirations.

La Russie veut-elle faire de la Bulgarie une province vassale, alors il
faut y envoyer rgner une de ses cratures, appuye sur des rgiments
moscovites. Si le prince jouit d'une certaine indpendance et s'il n'est
soutenu que par des troupes bulgares, il devra agir dans l'intrt du
pays, ou il sera renvers par ses sujets. S'il doit, au contraire, obir
aux instructions du czar, la pratique du rgime constitutionnel sera
impossible. Mme avec le secours du coup d'tat, le prince de Battenberg
n'a pu continuer  gouverner en opposition avec les sentiments et les
voeux du pays. Ce que veut la Russie ne peut tre obtenu que par une
occupation permanente.

En prsence d'une semblable ventualit, quelle serait l'attitude des
puissances?

La Turquie, par dfrence pour la Russie, peut bien envoyer au prince
Ferdinand la dclaration qu'il rgne  Sophia contrairement au trait de
Berlin; mais le sultan comprend qu'il ne peut tolrer les aigles russes
en Roumlie sans avoir  se prparer  passer bientt en Asie.
L'Autriche et surtout la Hongrie ne souffriront jamais que la Bulgarie
devienne une dpendance de la Russie. Les deux ministres dirigeants
Klnoky et Tisza ont dclar avec une nettet presque menaante qu'ils
s'y opposeraient par les armes. On parle parfois d'un partage qui
pourrait se faire entre les deux empires qui se disputent la pninsule
balkanique, l'Autriche prenant la moiti occidentale avec Salonique et
la Russie la moiti orientale avec Constantinople. Mais la position de
l'Autriche ne serait pas tenable. Un des crivains militaires russes les
plus capables, le gnral Fadeff, a dit que le chemin qui va de Moscou
 Constantinople passe par Vienne. Rien n'est plus vrai. L'Autriche
devra tre rduite  l'impuissance avant qu'elle permette que la Russie
occupe les rives du Bosphore.

Si l'Autriche intervenait pour empcher l'entre des Russes en Bulgarie,
sur quels allis pourrait-elle compter? Le trait d'alliance
austro-italo-allemand, que M. de Bismarck a cru bon de publier
rcemment, n'oblige l'Allemagne et l'Italie  venir au secours de
l'Autriche que si elle tait attaque par la Russie; et on ne peut
soutenir qu'en occupant la Bulgarie, la Russie attaquerait l'Autriche.
Dans son discours du 6 fvrier dernier (1888), M. de Bismarck semble
avoir fait entendre que, dans ce cas, l'Allemagne ne devrait pas
secourir son allie. Y aurait-il, a dit le chancelier, des difficults
si la Russie voulait faire valoir ses droits en Bulgarie  main arme?
Je n'en sais rien, et cela ne nous regarde pas. Nous n'allons ni appuyer
ni conseiller l'action violente et je ne crois pas qu'on y soit dispos.
Je suis mme  peu prs sr que cette disposition n'existe pas. En
outre, contrairement  l'opinion exprime par les ministres autrichiens
et hongrois, le prince de Bismarck a reconnu  la Russie le droit de
rclamer une influence prpondrante en Bulgarie, en raison des
sacrifices qu'elle a faits pour affranchir ce pays; et  l'appui de
cette apprciation, il soutient en ce moment (avril 1888) 
Constantinople l'opposition de la diplomatie russe au maintien du prince
Ferdinand  Sophia. Nanmoins, il n'est pas probable que l'Allemagne
puisse ne pas venir en aide  l'Autriche, si cette puissance tait
amene  s'opposer, par la force,  l'entre d'un corps d'arme russe en
Bulgarie. MM. Klnoky et Tisza n'auraient point fait entendre en automne
1886, au sein des Dlgations, un veto aussi net sans avoir consult
Berlin. M. de Bismarck, en expliquant la publication du trait
d'alliance et dans sa lettre rcente au comte Klnoky,  propos de la
mort de l'empereur Guillaume, a parl avec insistance de la communaut
d'intrts qui est la base solide de l'entente des deux empires. Or, il
ne peut ignorer que l'Autriche-Hongrie considre l'indpendance de la
Bulgarie comme un intrt vital pour elle. Si le trait d'alliance ne
signifie pas que l'Autriche trouverait un appui, quand elle s'opposerait
 une occupation russe de la Bulgarie, ce trait serait pour elle de
nulle valeur, car il n'est pas  prvoir que la Russie aille envahir les
provinces autrichiennes. Si le czar n'a pas mis  excution les menaces
qu'avait fait entendre le gnral Kaulbars, c'est apparemment parce
qu'il sait que l'Autriche ne serait pas, en fin de compte, seule  lui
tenir tte.

Comme l'a fait entendre M. Klnoky, l'Autriche pourrait aussi compter
sur l'Italie et mme, en certaine mesure, sur l'Angleterre. Certes, le
gouvernement anglais n'a sign avec les tats de la triple alliance
aucun trait et on peut ajouter, je pense, qu'il n'a mme pris aucun
engagement, parce que l'opinion publique et le Parlement ne veulent pas
que l'Angleterre prenne  l'avance une position dcide dans les
affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraner
l'Angleterre dans le conflit. D'abord, tous les partis sont favorables 
l'indpendance de la Bulgarie et opposs par consquent  une
intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve compltement
l'attitude de lord Salisbury[2]. En second lieu, si les armes russes
victorieuses s'avanaient dans la Pninsule, il est presque certain que
la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrter. Enfin,
si un choc doit avoir lieu tt ou tard entre la Russie et l'Angleterre,
il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que
dans les dserts de l'Asie centrale ou dans les gorges de l'Afghanistan.

[Note 2: Des dputs bulgares s'taient adresss  M. Gladstone pour
le prier d'lever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si
puissante, qui a toujours t coute avec tant de respect et de
sympathie par la grande nation russe, afin d'loigner par ses conseils
et sa mdiation les graves dangers qui menaaient leur pays et de sauver
leur libert et leur indpendance, dont la conqute avait reu nagure
son noble appui.

M. Gladstone leur rpondit par la lettre suivante:

Hawarden Castle, 7 novembre 1886.

Messieurs,

J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une dclaration
publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien
rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans.
Mes opinions et mes dsirs concernant les provinces mancipes ou
autonomes de l'empire ottoman ont t toujours les mmes. Je considre
les liberts qu'elles ont obtenues du sultan comme devant tre  leur
usage et  leur profit et elles ne doivent tre ni en tout ni en partie
remises  nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du prcdent
empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la libert soumise 
certaines obligations lgitimes; mais si les Bulgares devaient tre
rduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait  disparatre.
Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidle
aux traditions qui mritrent a son regrett prdcesseur un juste
tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir lever ma voix
en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction
qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle diffrence d'opinion  ce
sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du
Royaume-Uni n'est pas fidlement reprsent dans les conseils de
l'Europe par notre ministre actuel des affaires trangres.

J'ai l'honneur d'tre, Messieurs, votre trs dvou serviteur.

W.-E. Gladstone.]

Les journaux radicaux anglais ont prtendu rcemment que l'Angleterre
pourrait voir sans crainte et mme avec avantage pour son commerce les
Russes occuper Constantinople. Cela serait vrai si l'Angleterre se
rsignait  perdre les Indes ou du moins le passage par le canal de
Suez. Mais quel homme d'tat anglais oserait prconiser semblable
politique? Les Russes tablis  Constantinople domineraient l'Asie
Mineure et pourraient sans difficult envoyer  Suez, par terre, une
arme assez puissante pour rendre vaine toute rsistance. Il s'ensuit
que l'Angleterre a un intrt non moindre que l'Autriche  ne point
permettre que la Bulgarie tombe aux mains de la Russie.

N'oublions pas de parler de la Roumanie, qui a t rcompense de
l'utile secours qu'elle avait apport aux Russes par la perte d'une
partie de son territoire. Elle voit clairement que si la Russie occupait
la Bulgarie, elle serait entoure de toutes parts et perdrait bientt
son indpendance. Elle ne veut donc plus accorder le passage aux armes
russes et c'est pour s'y opposer qu'elle fait en ce moment de Bucharest
un immense camp retranch imprenable, sauf par un blocus trs prolong
et presque impossible. Qu'il y ait ou non un trait, l'Autriche peut
compter sur l'appui trs prcieux de la Roumanie, car l'intrt national
commande cette entente.

Pour faire face  presque toute l'Europe, la Russie aurait-elle le
secours de la France? C'est probable, et l'arme franaise, si
nombreuse, si brave, si bien quipe, suffirait presque pour rtablir
l'quilibre. Mais quand et comment la France interviendrait-elle? Si,
comme c'est probable, l'Allemagne observe, au dbut, une neutralit
arme et bienveillante pour l'empire austro-hongrois, mais sans prendre
part  la lutte, la France ira-t-elle dclarer la guerre  l'Autriche,
qu'elle ne peut atteindre que par mer, alors que celle-ci dfendrait
l'indpendance des peuples affranchis des Balkans, cette cause qui
devrait tre chre aux Franais, comme elle l'est aux Italiens! Il y
aurait beaucoup d'hsitations et de temps perdu, et dans cet intervalle
le sort de la campagne pourrait se dcider.

Heureusement, au moment o j'cris ces lignes, le danger de cet
pouvantable conflit que chacun redoute et croit toujours prochain
semble s'loigner. L'empereur de Russie n'est nullement belliqueux,
dit-on; il dsire sincrement maintenir la paix. En outre, il doit
savoir que si la guerre devait clater, elle serait pousse  fond
comme le voulait M. de Bismarck en 1866, pour le cas o l'Autriche
n'aurait pas accept ses conditions. On a mme indiqu quelles seraient
en cas de victoire complte les exigences de l'Allemagne et de
l'Autriche: la Pologne reconstitue dans ses limites anciennes et
reconnue indpendante, sous un archiduc autrichien; les provinces
baltiques annexes  la Prusse, la Bessarabie, o habitent beaucoup de
Roumains, cde  la Roumanie; la Finlande restitue  la Sude et la
Russie rejete ainsi au del du Dnieper et devenue presque une puissance
asiatique. Mais c'est en parlant d'elle qu'on peut dire trs justement
qu'il ne faut pas vendre ni se partager la peau de l'ours avant de
l'avoir abattu.

Sans s'arrter  discuter ces prvisions lointaines et peut-tre
chimriques, on ne peut nier que l'avenir en Orient est incertain et
menaant. Que le prince de Cobourg se maintienne  Sophia ou qu'il en
soit loign par l'abandon de ses sujets ou par une rvolte militaire,
la question reste entire[3]. La Russie ne veut pas que la Bulgarie
chappe dfinitivement  son influence et l'Autriche ne veut pas que les
Russes dominent sur les Balkans. Il n'est qu'une solution qui puisse
carter le danger de guerre, en donnant satisfaction  tous les
intrts: ce serait de runir, dans une confdration  liens trs
lches, et en respectant pleinement les autonomies nationales, la
Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie d'Europe et mme la Grce.
Les trois bases essentielles seraient: union douanire, tribunal suprme
fdral pour rgler les diffrends, et secours rciproque en cas
d'attaque. Je ne puis croire chimrique cette ide que j'ai dveloppe
dans le second volume de mon livre _La Pninsule des Balkans_, car elle
a t prconise depuis longtemps par M. Gladstone et rcemment par M.
Tisza, le premier ministre de Hongrie, par M. Ristitch, premier
ministre de Serbie, et aussi par un minent musulman hindou, le nawab
sir Salar Jung, dans une excellente tude faite sur place de l'tat
actuel de l'empire ottoman. (_Nineteenth Century_, oct. 1887.)

Avril 1888.

[Note 3: Pour le ct diplomatique de la question, on consultera le
travail si consciencieux de M. Rolin-Jquemyns dans la _Revue de Droit
international_, t. XIX (1887), no 2: _Documents relatifs  la question
bulgare_.]




EN DEA ET AU DELA DU DANUBE




CHAPITRE PREMIER

WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIR


Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont t crites, au jour
le jour. Pour en faire pardonner la forme trs familire, j'invoquerai
deux prcdents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un
chef-d'oeuvre, et les _Mmoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,
d'une faon si vraie et si amusante, la vie de province en France, aprs
1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du
second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai
vu et entendu, sans reculer devant les dtails prcis qui, parfois, font
mieux comprendre une situation que des apprciations gnrales.

Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la
pninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les
quinze dernires annes ont apports  ce rgime patriarcal de
possession collective de la Zadruga et des communauts de famille
(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspir un enthousiasme archaque et
potique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont svrement
reproch, mais qu'a partag Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.
Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,
sous la conduite de l'vque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon
enqute en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tcherai en mme temps
de me rendre compte de la situation politique et conomique de ces pays,
dont j'ai dj parl dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis
Sadowa_.

Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces
populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de
fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec
l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas  abandonner leurs coutumes
locales et leurs institutions primitives, pour adopter la lgislation et
la manire de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles
renonceront  leurs costumes pittoresques et  leurs usages sculaires,
pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser 
la faon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est
dj bien chang, me dit-on.

Pour aller  Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi
devenu mconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est diffrent
de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la premire fois, 
pied et suivant pas  pas les tapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_
venait de paratre. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects
de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage 
travers la barrire des roches tourmentes et des soulvements
volcaniques. Le vigneron a tabli ses cultures dans les moindres
anfructuosits des schistes abrupts. Pour escalader les dclivits trop
 pic, il a construit des terrasses en pierres sches. Partout ces
escaliers gants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et
ainsi les ranges uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bti
sur un monceau de laves.

Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires
des burgraves, maintenant enguirlands de pampres verts, ont perdu leur
aspect farouche. La Loreley fait du petit vin blanc, et si la Sirne
enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,
mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses
_Burgraves_ et Heine n'y crirait plus son _Lied_.

    Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,
    Dass ich so traurig bin;
    Ein Mrchen aus alten Zeiten,
    Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

En dessous des rochers transforms en vignobles, l'ingnieur des ponts
et chausses a emprisonn les eaux du fleuve dans une digue continue de
blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajusts forment un mur
noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu  la barbe limoneuse
porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivire, des
pis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour
conqurir des prairies, grce au travail naturel et lent du colmatage.
Le flot arrive ainsi dix heures plus tt de Mannheim  Cologne, et les
dangers de la navigation, clbres dans les lgendes, ont disparu. Sur
l'_embankment_ noir, d'normes chiffres blancs indiquent, parat-il, 
quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux cts, un
chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux 
vapeur de toute grandeur, de toute forme et  tout usage: steamers 
trois ponts pour touristes, comme aux tats-Unis; petits bateaux de
plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs  aubes et 
hlice, toueurs sur chane flottante, dragueurs, etc.; une trane
continue de fume noire, vomie par les centaines de chemines des
navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent
les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace
d'ornire, et elles sont bordes d'arbres fruitiers et de prismes de
basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais
le but est de montrer aux voitures la route  suivre pendant les nuits
obscures. Quand un chemin s'en dtache  droite ou  gauche, les arbres
des deux cts de l'entre sont aussi peints en blanc, afin qu'on vite
d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement
endigu, dompt, domestiqu, utilis, pli  tous les services que
rclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux
disciplin et astiqu qu'un grenadier du Brandebourg. L'conomiste et
l'ingnieur admirent, mais le peintre et le pote gmissent. Buffon,
dans un morceau que reproduisent tous les cours de littrature, entonne
un hosanna en l'honneur de la nature cultive, et n'a pas de mots assez
forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,
brute, comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous prouvons un sentiment
tout oppos. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,
dans la rgion des neiges ternelles et au centre des continents
inexplors, des lieux que n'a pas transforms la main de l'homme et o
nous pouvons contempler la nature dans sa virginit inviole. La
civilisation nous touffe. Nous en sommes excds. Les livres, les
revues, les journaux, les lettres  crire et  lire, les courses en
chemin de fer, la poste, le tlgraphe et le tlphone dvorent les
heures et hachent la vie: plus de solitude pour la rflexion fconde. En
trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux
chnes des Balkans? L'industrie est en train de gter et de salir notre
plante. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des
usines couvrent les campagnes; les carrires ventrent les flancs
pittoresques des valles; la fume de la houille ternit la verdure des
feuillages et l'azur du ciel; les djections des grandes cits font, des
rivires, des gouts d'o s'chappent les microbes du typhus. L'utile
dtruit le beau. Et il en est de mme partout, parfois jusqu' faire
pleurer. Ne vient-on pas d'tablir une fabrique de locomotives sur la
ravissante le de Sainte-Hlne, prs des jardins publics de Venise, et
de convertir les ruines d'une glise du Ve sicle en cubilots et en
chemines, dont l'opaque fume, produite par l'infect charbon
bitumineux, maculera bientt de tranes de suie gluante et noire les
marbres roses du palais des doges et les mosaques de Saint-Marc, comme
on le voit  Londres sur les faades de Saint-Paul, toutes zbres de
coules poisseuses?

Il est vrai que le produit de cette activit industrielle se condense en
revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les
rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se
cristallise en villas et en chteaux, dont les profils pseudo-grecs ou
gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les
situations les plus recherches, aux environs de Bonn, de Godesberg, de
Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel fodal, auprs duquel
Stolzenfels, le sjour favori de l'impratrice Augusta, n'est qu'un
pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de
toits et de terrasses superposes aura cot plus d'un million. Est-il
sorti de la houille de la Roer ou de l'acier Bessemer? Il est plant
juste au-dessous de l'hroque ruine du Drachenfels. Le Dragon,
_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trsor des
Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent dfi que lui jette
la plutocratie moderne?

Ce que je vois en remontant le Rhin me fait rflchir sur ce qui
caractrise particulirement l'administration prussienne. Les travaux
qui ont eu pour rsultat de domestiquer si merveilleusement le fleuve
et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle un chemin qui
marche, ont dur trente ou quarante ans, et ils ont t poursuivis
systmatiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux
publics, comme dans ses prparatifs militaires, la Prusse a su runir
deux qualits qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidit, la
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres
dtails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent  la
routine, laquelle rejette les innovations.

Avoir toujours en vue le mme but, mais choisir et appliquer sans retard
les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force
et augmente beaucoup les chances de succs. J'ai dj montr, ailleurs,
en parlant du rgime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est
une cause de faiblesse pour les dmocraties. Il faut pourvoir  cette
lacune l o elle se fait sentir, sous peine d'infriorit.

Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en
mme temps aussi amoureux des nouveauts utiles et des perfectionnements
pratiques que les Amricains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les
anciens bacs sont remplacs par des mouches  vapeur qui constamment
font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de
brouettes en acier, plus lgres et plus solides que celles qu'on voit
autre part. Le systme de chauffage est incomparablement mieux entendu
qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui
circulent sous les bancs, et le voyageur rgle la temprature en
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_
(chaud).--Au haut de la tour de l'htel de ville de Berlin, se trouvent
ranges, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les
jours de ftes. Tout autour de la dernire galerie, des anneaux de fer
sont fixs extrieurement pour y planter ces hampes; chacune de
celles-ci porte un numro correspondant au numro de l'anneau destin 
la recevoir. La rapidit et la rgularit du service se trouvent ainsi
assures. L'ordre et la prvoyance mnent srement au but et ce sont des
qualits que l'tude fait acqurir.

Je comptais aller voir,  Stuttgart, Albert Schffle, ancien ministre
des finances en Autriche, aujourd'hui adonn tout entier aux tudes
sociales. Il a crit des livres trs connus, tels que _Capitalismus und
Socialismus: Bau und Leben des socialen Krpers_ (Construction et vie du
corps social), qui le font ranger dans l'extrme gauche du socialisme de
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la
Fort Noire. Je m'en ddommage en m'arrtant  Wurzbourg, pour
rencontrer Ludwig Noir. C'est un philosophe et un philologue qui a
daign s'occuper d'conomie politique. La vue de l'impasse socialiste o
la route de la dmocratie conduit les socits modernes, amne beaucoup
de philosophes  s'occuper de nos grossiers problmes de la pture 
donner  la bte. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'
l'esthticien du Prraphalisme, Ruskin.

J'estime qu'il faut rattacher l'conomie politique  la philosophie, 
la religion,  la morale surtout; mais comme je ne puis m'lever par
moi-mme dans ces hautes sphres de la pense, je suis trs heureux
quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me
hisser un peu au-dessus de notre terre--terre habituel. Ludwig Noir a
publi un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espre
pouvoir parler plus longuement bientt. Il est intitul _Das Werkzeug_
(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a
tool-making animal_ L'homme est un animal fabriquant des outils. Noir
rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.

Au dbut, si haut que l'on remonte, l'homme a d agir sur la matire
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le
but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en
famille et mme en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui
accomplit un effort musculaire met spontanment certains sons en
rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, rpts et entendus par
tout le groupe, ont d reprsenter l'acte dont ils taient
l'accompagnement spontan. Et ainsi le langage est n de l'activit en
vue du besoin, et le verbe, reprsentant l'action, a prcd tous les
autres mots parce qu'il caractrisait l'effet qui durait et donnait lieu
 l'intuition commune.

L'effort pour se procurer l'utile dveloppe le raisonnement et bientt
ncessite l'emploi de l'outil. Partout o l'on trouve trace de l'homme
prhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le
langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de
l'intelligence capable de progrs ont apparu et se sont dveloppes en
mme temps. Noir a expos ceci dans un autre livre, _Ursprung der
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Mller, dans la
_Contemporary Review_, a dclar que cette thorie, quoique trop
exclusive,  son avis, tait cependant trs suprieure  celle de
l'onomatope et de l'interjection et qu'elle tait, somme toute, la
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adopte
compltement dans son livre: _Origine et dveloppement de la religion_.
Je ne puis que m'incliner devant cette apprciation.

Noir est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il
veut former un comit pour lever une statue en l'honneur de l'Hraclite
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Mller, sur le fameux romaniste
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il dsire que je donne aussi mon
nom. Il faut, dit-il, un comit international, car si l'crivain est
allemand, le philosophe appartient au monde entier.

Je suis trs flatt de la proposition; mais j'y fais deux objections.
D'abord, un humble conomiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte
compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste 
la faon de l'cole cartsienne. Je suis persuad qu'il faut, comme base
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui trs dmodes,
parat-il: l'ide de Dieu et celle de l'immortalit de l'me. Celui qui
ne voit en tout que la matire ne peut s'lever  la notion de ce qui
doit tre, c'est--dire  un idal de droit et de justice. Cet idal ne
se conoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement 
l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, a pour
objet, dit-on, non ce qui doit tre, mais ce qui est. Elle se borne 
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit tre, c'est
dans le sens de pure futuration. Elle est trangre  toute ide
d'obligation ou de prescription imprative. (_Revue philosophique_,
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement
utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable
comme mobile du bien  accomplir. Le matrialisme prpare
l'affaiblissement du sens moral et, par consquent, la dcadence.

--Oui, me rpond Noir, voil le problme. Comment,  ct de l'absolue
ncessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place
pour la personnalit et pour la libert humaine? C'est ce que personne,
ni chrtien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De l sont venus, d'une
part, la prdestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de
Luther; de l'autre, le dterminisme et le matrialisme. Le premier
mortel qui ait abord cette question sans frayeur et qui y a trouv une
rponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plong dans l'abme, et il en
est sorti vainqueur des monstres des tnbres, portant  la main la
coupe d'or, o dsormais l'humanit peut boire le divin breuvage, la
vrit. Comme rien ne nous intresse plus que la solution de ce
problme, jamais notre reconnaissance n'galera le service rendu par ce
prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme
avec laquelle on peut combattre le matrialisme; il est temps de nous en
servir, car cette dtestable doctrine mine partout les fondements de la
socit humaine. Ce qui me fait rvrer le nom de Schopenhauer, c'est
qu'il a donn  la vrit rvle par Kant une expression plus vivante,
plus pntrante.

En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.
Foucher de Careil en a parl il y a longtemps dj; Caro a crit  son
sujet des pages loquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n'a
vraiment pntr au fond de sa pense, parce que, pour comprendre un
philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnment, jusqu' la folie.
La folie de la croix, mot admirable!

Pour Schopenhauer, tout sort de la volont: Qui dit volont dit
personnalit et libert: nous voil aux antipodes du dterminisme
naturaliste. L'intelligence nous donne le phnomne, non la chose:
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et
nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volont; c'est
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la chose en soi, du
mystre du monde, dont on interdisait  jamais l'accs  la raison
humaine.

La morale de Schopenhauer est exactement la mme que celle du
christianisme; morale d'abngation, de rsignation, d'asctisme. Il
nomme piti ce que les chrtiens appellent charit. Combattre la volont
goste, fermer les yeux aux illusions du monde extrieur, chercher la
paix de l'me, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le
sensible, dans le variable, voil ce qu'il recommande, et n'est-ce pas
l aussi le prcepte vanglique? Faut-il le rejeter parce qu'il a t
aussi prch par Bouddha? Les preuves empiriques de la vrit de mes
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces mes chrtiennes, qui,
renonant  la richesse et embrassant la pauvret volontaire, se vouent
au service des indigents, des dlaisss, au soin des blessures les plus
affreuses et des maladies les plus rpugnantes. Leur bonheur est dans
l'abngation, dans le dvouement, dans le dtachement des choses
grossires de cette terre, dans la croyance vivante en
l'indestructibilit de leur tre, dans l'esprance des flicits
futures. Le principal objet de la mtaphysique de Kant est de fixer les
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes
comme des poissons dans un tang; ils peuvent pousser jusqu' la berge
et voir ce qui les emprisonne; mais l'au del leur chappe. Pour l'homme
cet au del, c'est le transcendant. Schopenhauer a t plus loin que
Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,
et comme phnomne; mais il y a une petite fente par laquelle nous
pouvons pntrer jusqu'au fond des choses et saisir leur ralit
substantielle; c'est par notre propre moi, qui se dvoile  nous comme
volont, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le transcendant.

Vous vous dites, cher collgue, un platonicien incorrigible; mais
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le divin Platon et
l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand
mrite, c'est d'avoir dfendu l'idalisme contre toutes ces btes
froces que Dante rencontrait dans la fort obscure, _nella selva
oscura_, o il s'tait gar: le matrialisme, le sensualisme et leur
digne progniture, l'gosme et la bestialit. Une physique sans
mtaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus
dangereux.

Et cependant, aujourd'hui, cette vrit, proclame par tous les grands
esprits, fait rire. L'ide du devoir n'a de fondement que dans la
mtaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.
Le mieux arm dtruit et dvore celui qui l'est moins. O est le droit,
o est la justice? Le mot que les Franais reprochent  notre chancelier
et qu'il n'a jamais prononc: Le droit, c'est la force, les
matrialistes en font la base de leur doctrine. La piti de
Schopenhauer, la charit du chrtien, la justice du philosophe et du
juriste sont diamtralement opposes  l'instinct et aux voix de la
nature, qui nous poussent  tout sacrifier pour assouvir les apptits de
la bte. Lisez l'loquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des
Materialismus_. Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les
baonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'croulement de l'difice
social qui se prpare. Pour chapper  la catastrophe il faut liminer
le matrialisme. C'est de la cervelle des savants, o il rgne en
matre, qu'il faut le chasser. Car c'est de l qu'il rayonne et
qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie
philosophie qui puisse sauver le monde.

--Mais, lui rpliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais
comprise que par le trs petit nombre. J'avoue bien humblement que je
n'ai jamais os aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments
en traduction.

--Vous avez eu tort, me rpondit Noir: le style de Schopenhauer est
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs crivains. Il a expos les
problmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux
justifi la vrit de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon
et de Leibnitz. La pense la plus profonde n'exclut pas plus une forme
brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on
croit arriver  Schopenhauer, a trop souvent obscurci les ides du
matre par son jargon hglien. Schopenhauer excrait l'hglianisme. En
vritable iconoclaste, il en brisait les idoles  coups de massue. Il
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, la divine
grossiret, _die gttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il
vantait l'lgance et les bonnes manires, et il a mme traduit, chose
trange, un petit catchisme sur la manire de se conduire dans le
monde, _El oraculo manual_, du jsuite Baltasar Gracian, mort en 1658.
Il y avait un temps, dit-il, o les trois grands sophistes de
l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,
s'imaginaient paratre profonds en devenant obscurs. Ce charlatan hont
se faisait adorer par la foule; il rgnait dans les universits, o l'on
s'tudiait  prendre des poses hgliennes. L'hglianisme tait une
religion, et des plus intolrantes. Qui n'tait pas hglien devenait
suspect, mme  l'tat prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse
 l'Absolu, et ils prtendaient le rapporter dans leur gibecire. Kant
avait dmontr que la raison humaine ne saisit que le relatif.--Quelle
erreur! s'crirent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher
et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste 
ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les diffrentes
chaires devenaient le thtre des rvolutions de l'Absolu, qui remuaient
toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler  la raison tous ces illustres
maniaques, on vous rpondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une faon
adquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'tes qu'un mauvais chrtien
et, par consquent, un sujet dangereux. Prenez garde  la forteresse. Le
pauvre Beneke fut si effray de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme
dernire injure, ils disaient  leur adversaire: Vous n'entendez rien 
l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine  Tolde, dans
le _Romancero_ de Heine. Aprs qu'ils avaient longuement et
hargneusement disput, le roi dit  la reine: Qui des deux vous parat
avoir raison? Il me semble, rpondit la reine, qu'ils exhalent une
mauvaise odeur tous les deux. Cette nbulosit, qui rappelle la
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_
d'Aristophane, est passe en proverbe chez nos voisins les Franais, qui
aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose
leur parat inintelligible, ils disent: C'est de la mtaphysique
allemande. Cousin s'est vertu  vous offrir toute cette matire
indigeste, un peu clarifie. Il y a perdu, non son latin, mais son
allemand et son franais.

Je parie que vous n'avez jamais compris que l'tre pur est gal au
Non-tre. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de
l'empereur_? Un tailleur condamn  mort, pour obtenir sa grce, promet
de faire pour l'empereur un vtement incomparable, si beau que rien
n'en peut donner l'ide. Le tailleur, coud, coud sans relche. Enfin, il
annonce que le costume est prt; seulement, il ajoute que seuls les gens
d'esprit peuvent en apprcier les splendeurs. Les imbciles ne
l'apercevront mme pas. Domestiques, camriers, officiers, chambellans,
ministres, viennent l'un aprs l'autre pour l'admirer. Magnifique!
s'crient-ils  l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit
revtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.
Foule dans les rues; foule aux fentres. Pas un qui ne veuille avoir
autant d'esprit que son voisin. Tous rptent: Splendide, on n'a jamais
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais
l'empereur est tout nu. On reconnat alors qu'en effet le vtement
n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit
enfant qui a rvl la misre, ou plutt la non-existence de
l'hglianisme. Aussi ses crits ont t passs sous silence pendant
trente ans. La premire dition de son chef-d'oeuvre passa chez
l'picier et de l dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de
rparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est d.

Son pessimisme ne doit pas vous arrter. Le monde, dit-il, est rempli
de mal et tout souffre ici-bas. La volont de l'homme est perverse de
nature. N'est-ce pas l l'essence mme du christianisme: _ingemuit
omnis creatura_? D'aprs le matre, notre volont naturelle est mauvaise
et goste. Toutefois, par un effort sur elle-mme, elle peut s'purer
et s'lever au-dessus de l'tat de nature, pour entrer dans l'tat de
grce dont parle l'glise, dans la saintet {~GREEK SMALL LETTER
DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK
SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
DIALYTIKA AND TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}. C'est l la
dlivrance, la rdemption aprs laquelle soupirent les mes pieuses. On
y arrive par le dtachement absolu, par le mpris et la condamnation du
monde et de soi-mme, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se
sperni_[4].

[Note 4: J'apprends que le comit pour lever une statue 
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes
formant ce comit: Ernest Renan; Max Mller d'Oxford; le brahmane Raj
Rampl Sing; M. de Benigsen, l'ancien prsident du Reichstag allemand;
Rudolf von Jhering, le clbre romaniste de Gttingue; Gylden,
l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre  Vienne; Wilhelm
Gentz, de Berlin; Otto Bbtlingk, de l'acadmie impriale de Russie;
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur 
Harvard-College aux tats-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le clbre musicien; F.A.
Gevrt, le savant historien de la musique; le pote-artiste comte de
Schack; J. Moret, ancien ministre  Madrid; Elpis Melena, la gnreuse
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noir, de Mayence, et mile
de Laveleye, de Lige.]

Avant de quitter Wrzbourg, je visite le palais, ancienne rsidence des
princes-vques, et quelques glises. Ce palais, _die Residenz_, est
norme, et il le parat davantage quand on songe qu'il tait destin 
orner la petite capitale d'un simple vch. rig entre 1720 et 1744,
il est bti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi
grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le
prcde, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa
longueur. Montant d'une vole, ses marches et ses paliers largement
tals, il est d'une magnificence impriale. Toute une foule de prlats
en soutane  queue et de belles dames  tranes de satin s'y
tageraient  l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre
dcoupe. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous
d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont t
dcors et meubls du temps de l'empire franais. Que ces peintures des
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou
avec appliques de cuivre semblent mesquins,  ct des appartements
achevs au commencement du dix-huitime sicle, o la chicore
triomphante tale toutes ses sductions! En ce genre, je n'ai rien vu
dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conserv. Les
toffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en
vert,  reflets mtalliques, comme des ailes de scarabes du Brsil. La
soie broche des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans
une autre, de magnifiques gobelins reprsentent le triomphe et la
clmence d'Alexandre, d'aprs Lebrun. Une autre encore est toute en
glaces, mme les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des
guirlandes de fleurs, peintes  l'huile, temprent l'clat de leurs
reflets. Les grands poles en faence et en porcelaine de Saxe blanc et
or sont de vraies merveilles d'invention et de got.

L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les
immenses grilles de fer forg qui ferment les jardins. Ces jardins, avec
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un
type complet de l'poque.

Cette rsidence princire, presque toujours inhabite depuis la
suppression des souverainets piscopales, est demeure intacte. Elle
n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des
changements de got de la mode. Quels modles achevs du temps de la
Rgence architectes et fabricants de meubles et d'toffes de mobilier
peuvent trouver ici!

Tout ceci soulve en mon esprit deux questions: O donc ces souverains
d'un tat minuscule trouvaient-ils l'argent pour crer des splendeurs
qu'et envies Louis XIV? Mon collgue, Georg Schanz, professeur
d'conomie politique  l'universit de Wrzbourg, me rpond: Ces princes
ecclsiastiques n'avaient presque pas de troupes  entretenir.
Transformez en maons, en menuisiers, en bnistes, tous ces soldats qui
peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme
celui-ci.--Autre question: Comment ces vques, disciples de Celui qui
n'avait pas o reposer la tte, ont-ils pu consacrer  ces pompes,
faites pour un Darius ou un Hliogabale, l'argent prlev sur le
ncessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'vangile, condamnant
Dives, et les commentaires des pres de l'glise, brlants comme un fer
rouge? La doctrine chrtienne de l'humilit et de la charit jusqu' la
pauvret volontaire n'tait-elle donc comprise que dans les couvents?
Ils taient aveugls par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui
jouit est utile  qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de
mal aujourd'hui.

Au dix-huitime sicle, l'intrieur de la plupart des glises de
Wrzbourg a t gt par ce style rococo, si bien  sa place dans les
lgances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont
qu'astragales! Les votes gothiques disparaissent sous des guirlandes de
fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein
relief, des entrelacs de chicores, le tout en pltre et couvert de
dorures. Les autels sont souvent entirement dors. C'est une profusion
de fausse richesse. Dans la ville, quelques faades de maison sont des
types achevs de ce style Pompadour. tait-ce le rayonnement des
magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne  habiller ses
monuments et ses demeures  la franaise, mme aprs que l'astre tait
couch?

De mes fentres, qui s'ouvrent sur la place de la Rsidence, je vois
passer un bataillon qui se rend  l'exercice. Les gardes,  Berlin, ne
marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'embotent
exactement. Les bras gauches se meuvent tous paralllement, comme mus
par un mme fil. Les fusils, sur l'paule, sont tenus de la mme faon,
de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier tincelant,
parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le
tout se meut d'une seule pice, comme sur un rail. C'est la perfection.
Que d'efforts, que de soins pour arriver  un pareil rsultat!
videmment, les Bavarois ont tout fait pour galer ou mme dpasser les
Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des
buveurs de bire, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet
 la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, o l'on
s'attaque aujourd'hui en ordre dispers? Je n'ose dcider, mais ce qui
est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,
le soldat s'habitue  l'ordre et  l'obissance, deux qualits
essentielles, surtout en temps de dmocratie. C'est quand la main de fer
de l'tat despotique fait place  l'autorit des lois et des magistrats
que les hommes doivent apprendre  obir. L'cole et le service
militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des
rpubliques. Plus la main du pouvoir se relche, plus l'homme libre doit
se plier spontanment  ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on
marche  l'anarchie, d'o renat forcment le despotisme, car l'anarchie
est intolrable.

Le soir, le son des fanfares clate: c'est la retraite pour les troupes
de la garnison. Cela est mlancolique comme un adieu au jour qui s'en
va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hlas!
ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un
jour le signal des batailles et des gorgements! Les hommes sont rests
aussi froces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne
dvorent plus ceux qu'ils tuent.

Je fais partie de trois ou quatre socits qui prchent la paix et
recommandent l'arbitrage. On ne nous coute gure: on prfre se battre.
J'admets que quand la scurit ou l'existence d'un pays sont en jeu, il
ne peut s'en remettre aux dcisions d'un arbitre, quoique ses dcisions
seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais
il est des cas que j'appelle des oreilles de Jenkins[5] depuis que
j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont
d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'enttement,
et, tranchons le mot, la stupidit des peuples, l'arbitrage pourrait
loigner plus d'un conflit.

[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine
Jenkins, est visit par les gardes-ctes de la Havane, qui l'accusent
d'avoir  bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais
ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord  une vergue avec
un mousse suspendu  ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent
une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu  Londres,
Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais
l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout
parat oubli. Huit ans aprs, les vexations infliges par les Espagnols
aux navires anglais font rapparatre l'oreille de Jenkins. Il l'avait
conserve dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec
cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.
Les commerants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple
veulent la guerre  l'Espagne; Walpole est forc de la dclarer, le 3
novembre 1739. On en sait les consquences. Le sang coule dans le monde
entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est venge. Si le
peuple anglais avait eu l'esprit potique, dit Carlyle, cette oreille
serait devenue une constellation, comme la chevelure de Brnice.]


Mais si l'homme est toujours mchant pour l'homme, il est devenu plus
doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir
inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter  la
citadelle, d'o l'on a une vue trs tendue sur toute la Franconie. Je
traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et
les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperois une
gurite en bois, sur laquelle est crit en grands caractres:
_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y
est remis. Pourquoi? Pour tre mis  la disposition des charretiers qui
ont  gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empcher ainsi
de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingnieux et aussi plus
efficace que de les mettre  l'amende.

Wrzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison
pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et
cependant, tout autour de la vieille ville, se sont levs des quartiers
avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges
rues bordes de trs belles maisons et de villas. Ici encore apparat
cet important phnomne conomique de notre temps, qui frappe les yeux
en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aises et leur
enrichissement. Si cela continue, les masses ne seront plus composes
de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,
l'intrt ou la rente. Une rvolution deviendra impossible, car l'ordre
tabli aura plus de dfenseurs que d'assaillants. Ces innombrables
maisons confortables, ces difices de toute espce qui surgissent
partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y
accumulent, tout cet panouissement du bien-tre est le rsultat de
l'emploi de la machine. La machine augmente la production et pargne la
main-d'oeuvre. Mais la journe de ceux qui travaillent n'ayant gure
diminu, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.

Wrzbourg a une vieille universit, installe dans un trs curieux
btiment du XVIe sicle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait
rcemment l'honneur de m'envoyer le diplme de _doctor honoris causa_,
je cherche  voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre
pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spciaux et
isols pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la
physiologie. Ce que l'on a dpens pour ces instituts dans les
universits allemandes est inou. Rcemment, l'minent professeur de
chimie  Bonn, M. Kekul, me faisait visiter le palais que l'on a difi
pour sa branche d'enseignement.

Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute
l'universit ancienne. Les sous-sols, consacrs  la chimie
industrielle, ressemblent  une vaste fabrique. Le logement du
professeur est plus somptueux que ceux des premires autorits de la
province. Le gouverneur, l'vque, le gnral lui-mme n'ont rien de
pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut runir toute
la ville. L'Institut de chimie a cot plus d'un million. On pense avec
raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expriences  faire
doit tre log dans les locaux o se trouvent les laboratoires et les
auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses
exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit mme.
L'anatomie compare et la physiologie ont galement leurs palais.
Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait
excs. Ils sont crass par l'tendue et les complications de leurs
installations, surtout par les soins et les responsabilits qu'elles
entranent. N'importe, s'il y a exagration, c'est du bon ct. Le mot
de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science
applique est la principale source de la richesse et, par consquent, de
la puissance. Donc,  tats! voulez-vous tre puissants et riches?
Encouragez les savants.

Je m'arrte en passant pour revoir Nremberg, la Pompi du moyen ge. Je
ne parlerai point de ses glises, de ses maisons, de ses tours, de la
chambre des tortures, ni mme de son effroyable Vierge de fer, toute
hrisse  l'intrieur de pointes de fer, qui, en se refermant,
transperait le supplici et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber
le cadavre dans le torrent coulant  cent pieds au-dessous, dans les
tnbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la
cruaut raffine de ces sombres poques. Mais je ne veux pas refaire
Bdeker.

Sur la place, devant la cathdrale, je remarque un petit monument
moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne
romaine d'Igel, prs de Trves. Il est carr. Aux quatre faces, il y a
de grandes niches fermes par des glaces. Dans ces niches, au lieu de
statues de saints, on voit dans la premire un thermomtre, dans la
seconde un hygromtre, dans la troisime un baromtre, dans la quatrime
les bulletins quotidiens et les cartes mtorologiques de
l'Observatoire. Les appareils sont normes--un mtre et demi au
moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai
trouv de ces bornes mtorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne
et en Suisse,  Genve, dans les jardins du Rhne,  Vevey, prs de
l'embarcadre,  Neuchtel, sur la promenade au bord du lac. Je prche
partout pour que toutes les villes en tablissent. La dpense est
minime: mille francs, si l'on se contente du ncessaire; deux  trois
mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en
l'instruisant. C'est une leon de physique de tous les jours et pour
tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par
une leon de l'cole primaire, l'usage de ces instruments, qui sont trs
utiles pour l'agriculture et pour les prcautions hyginiques.

Je me dirige  pied,  minuit, vers la gare pour y prendre l'express de
Vienne. Le vieux chteau profile sa masse noire sur le reste de la
ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argente de la lune.
C'est de l, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin
ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf
de Nremberg, et son descendant, Frdric, premier lecteur, quitte
cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le
magnifique et dpensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000
florins d'or hongrois. Il avait emprunt la moiti de cette somme 
Frdric, conome comme la fourmi, et lui avait mme donn l'lectorat
en hypothque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant  payer les
frais d'un voyage en Espagne, il cde, sans nul regret, cette marche
inhospitalire du Nord, les sables du marquis de Brandebourg, dont se
moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prvoir que de ce
petit burgrave et de ces sables natrait quelqu'un qui ceindrait la
couronne impriale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui
de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits
riens font un grand tout. Vertu trop oublie partout de ceux qui
gouvernent, et qui pourtant est plus ncessaire encore aux tats qu'aux
citoyens.

Une courte nuit de juin est vite passe dans un sleeping-car. Au matin,
me voici en Autriche; je m'en aperois au dlicieux caf  la crme qui
m'est servi dans un verre,  la gare de Linz, par une jeune fille trs
blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque
celui qu'on boit au _Posthof_,  Carlsbad. Bientt on voit le Danube du
haut de la ligne, qui la ctoie  distance. Quoi qu'en dise la valse si
connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jauntre,
comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas
d'industrie, trs peu de bateaux  vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,
remontant pniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent
sont couvertes de forts ou de vertes prairies. Les saules trempent
leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isoles, ont un air
rustique et presque montagnard. Peu d'activit, peu de commerce. Le
paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle
matine, la douce paix de la vie bucolique me pntre et me sduit. Oh!
qu'il ferait bon vivre ici, prs de ces bois de pins et de ces prairies,
o paissent les vaches! mais de l'autre ct du fleuve, o le chemin de
fer ne passe point.

De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le
Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchs depuis trois
cents ans trs riches et prts  payer cher tout ce que le fleuve leur
apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entoure de peuples pauvres,
qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, mme le
btail vivant, sont transports vers l'Occident, par chemin de fer,
jusqu' Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le
Rhin dispose,  meilleur march que partout ailleurs, de cette force
illimite emprunte au soleil et conserve dans les entrailles de la
terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin,
le Rhin a t un centre de civilisation depuis la conqute romaine et
ds les premiers temps du moyen ge, tandis que, hier encore, la partie
du Danube la plus importante pour le trafic tait aux mains des Turcs.

J'achte  la gare d'Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui
est,  mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande
le mieux compos et le plus agrable  lire. La _Klnische Zeitung_ est
parfaitement informe, et l'_Allgemeine Zeitung_ est toute une
encyclopdie; mais c'est un effroyable ple-mle, sans ordre, o, par
exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou
quatre fois, dissmins au hasard dans le corps d'une immense feuille
compacte. J'aime autant lire trois fois le _Times_ qu'une fois la
_Klnische_, malgr tout le respect qu'elle m'inspire.

J'ai  peine ouvert la _Freie Presse_ que me voil plong dans la lutte
des nationalits, comme je l'avais t seize ans auparavant. Seulement,
elle ne svit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de
Deak a cr un _modus vivendi_ qui continue  s'imposer. C'est entre
Tchques et Allemands, d'un ct, entre Magyars et Croates, de l'autre,
que les hostilits sont ouvertes en ce moment. Le ministre Taaffe a
dcid la dissolution de la Dite de la Bohme. De nouvelles lections
vont avoir lieu. Les nationaux tchques et les fodaux agissent de
concert; les Allemands seront crass. Il leur restera  peine le tiers
des voix au sein de la Dite. La _Freie Presse_ en gmit profondment.
Elle prvoit les plus grands dsastres: sinon la fin du monde, tout au
moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre
saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie
autrichienne. Elle est librale, mais trs modre, couleur des _Dbats_
et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours  des jugements
de non-lieu... aprs deux ou trois mois. On restitue alors les numros 
l'diteur, qui n'a plus qu' les jeter dans la cuve. Ces
confiscations--en ralit, c'est cela,--opres par mesure
administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les
mauvais temps de l'empire franais. Appliques  un journal qui dfend
les intrts autrichiens, elles me stupfient. Je me dis que mon ami
Eugne Pelletan ne rclamerait plus, pour la France, la libert comme
en Autriche; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de
prison. C'est l'influence tchque qui obtient, dit-on, ces saisies;
preuve vidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec
qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins pres qu'il y a
quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans
rencontrer un Autrichien. Je suis, me rpondait-on, Magyar, Croate,
Valaque, Saxon, Tchque, Tyrolien, Polonais, Ruthne, Dalmate;
Autrichien, jamais! La patrie commune tait ignore, nie. La race tait
tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de
mme. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont
encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchques.

Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette
question des nationalits. Je la rencontrerai partout; elle me
pntrera; je vivrai en elle. C'est la principale proccupation des pays
que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En ralit,
c'est le facteur qui dcidera de l'avenir des populations du Danube et
de la pninsule balcanique. Les Franais ne peuvent pas bien comprendre
toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dpass ce moment.
La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinit pour
laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est
une religion qui survit mme en ceux qui n'en ont plus d'autre. La
France, dans son unit, transfigure, anthropomorphise d'abord, puis
apothose, s'est tellement empare des mes, qu'elle a refoul et
presque effac le sentiment de la race, mme chez le Provenal,  moiti
Italien, chez le Breton bretonnant, compltement Celte, chez le Flamand
du Nord, qui parle le nerlandais, et, chose plus tonnante, chez
l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines  la
grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien
saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,
la carte de l'Europe sur la base des nationalits. Ces deux grands
ralistes, Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont
tir ce que l'on sait.

Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue
Saint-Honor, celui-ci me demanda ce qu'tait, en Belgique, le mouvement
flamand. Je m'efforai de le lui expliquer. Il trouva cela puril et
arrir. Il avait  la fois tort et raison. Il avait raison, car
l'union vritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici
s'applique le mot admirable du Christ: Ceux-l sont mes frres et mes
soeurs qui font la volont de mon pre. Les nationalits d'lection,
qui, sans tenir compte de la diversit des langues et des races,
reposent, comme en Suisse, sur l'identit des souvenirs historiques, de
la civilisation et des liberts, sont d'un ordre suprieur. Elles sont
l'image et le prcurseur de la fusion finale, qui fera de tous les
peuples une famille ou plutt une fdration. Mais M. Thiers, idaliste
comme un vrai fils de la Rvolution franaise, avait tort de mconnatre
les faits actuels et les ncessits transitoires.

Le rveil des nationalits est la consquence invitable du
dveloppement de la dmocratie, de la presse et de la culture
littraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans
s'inquiter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le rgne des
assembles, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?
Celle du peuple ncessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne
pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut tre en un
idiome tranger. Vous prtendez le reprsenter et vous demandez son
vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu  peu,
parlement, tribunaux, coles, enseignement  tous les degrs, sont
acquis  la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est
entre les Sudois, qui forment la classe aise habitant les villes de la
cte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays
avec le fils de l'minent linguiste Castrn, qui est mort en allant
chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je
trouvai que celle-ci dominait mme dans les faubourgs des grandes
villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont
bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois.
A ct des gymnases sudois, il y en a de finnois. A l'universit mme,
certains cours se font en finnois. Il y a jusqu' un thtre national o
j'ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a
compltement remplac l'allemand. Mais les Ruthnes rclament  leur
tour pour leur idiome. En Bohme, le tchque triomphe dfinitivement et
menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Dite, le gouverneur
prononce un discours en tchque et un autre en allemand. A Prague, 
ct de l'universit allemande, on a cr rcemment une universit
tchque. Les fodaux et le clerg favorisent ici le mouvement national.
L'archevque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de
race, ne nomme plus que des prtres tchques, mme dans le nord de la
Bohme, o l'allemand domine.

Certes, ce sont l des causes de divisions et de difficults qui
deviennent presque insurmontables dans les rgions o deux races sont
entremles. Parler l'idiome d'un petit groupe est un dsavantage, car
c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y et
en Europe que trois ou quatre langues, ou plutt encore, une seule. Mais
en attendant que se ralise ce comble de l'unit, tout peuple affranchi
et appel  se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tchera
de s'unir  ceux qui la parlent en mme temps que lui,  moins qu'il
n'ait trouv pleine satisfaction dans une nationalit d'lection, de
convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de
l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation
d'tats bass sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment
l'Autriche et la pninsule des Balkans.




CHAPITRE II.

VIENNE.--LES MINISTRES ET LE FDRALISME.


Aux approches de Vienne, le pays qu'on traverse devient ravissant. C'est
une srie de petites valles, o coulent de clairs ruisseaux, bords de
vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de
chnes. On se croirait en Styrie o dans la Haute-Bavire. Bientt
cependant apparaissent des rsidences d't, souvent en forme de
chlets, ensevelies sous des rosiers grimpants gloire de Dijon et des
clmatites. Elles se rapprochent peu  peu, se groupent et, prs des
gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf
Stockholm, n'a de plus charmants environs. La nature subalpestre
s'avance jusque prs des faubourgs. Rien de plus dlicieux que Baden,
Mdling, Brhl, Vslau et tous ces lieux de villgiature au midi de
Vienne, sur la route du Smering.

Arriv  dix heures, je descends  l'htel Mnsch, ancienne et bonne
maison, trs prfrable, selon moi,  ces gigantesques et somptueux
caravansrails du Ring, o l'on n'est qu'un numro. On me remet une
lettre de mon collgue de l'Universit de Vienne et de l'Institut de
droit international, le baron de Neumann: elle m'annonce que le
ministre Taaffe me recevra  onze heures et le ministre des affaires
trangres, M. de Klnoky,  trois heures.

Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu'on visite. Cela
ouvre des portes que l'on dsire franchir et des archives que l'on a
besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par
erreur, on vous y logeait.

Je m'habille en toute hte; mais au moment o je monte en voiture, le
portier m'arrte: Vous vous tes coup, monsieur, votre col est tach de
sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en
retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment
de cette tche ingrate de satisfaire les Tchques sans mcontenter les
Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitt aperu l'oeil maternel de ce
bon portier.

Le ministre de l'intrieur est un sombre palais, situ Judenplatz, dans
une de ces rues troites et obscures de l'ancien Vienne. Grands
appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur
XVIIIe sicle. C'est la demeure d'une famille  qui il faut de l'ordre
pour balancer ses comptes. Quelle diffrence avec les ministres de
Paris, o le luxe s'tale en lambris ultra-dors, en brocarts de Lyon,
en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par
exemple, aux Finances et aux Affaires trangres! Je prfre la
simplicit des btiments officiels de Vienne et de Berlin. L'tat ne
doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalit. Le comte Taaffe
est en habit et cravate blanche: il se rend  une audience de
l'Empereur. Nanmoins, il fait le meilleur accueil  la lettre
d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donne pour lui, appuye
d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a t le professeur de droit public
de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y
trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur
moyen d'engager plusieurs personnes  rester habiter la mme maison?
N'est-ce pas de les laisser libres de rgler comme elles l'entendent
leurs affaires de mnage. Obligez-les de vivre, de parler et de se
divertir toutes de la mme manire, elles se disputeront et ne
chercheront qu' se sparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne
songent-ils pas  s'unir  l'Italie? Parce qu'ils se trouvent trs
heureux dans la Confdration suisse. Rappelez-vous la devise de
l'Autriche: _Viribus unitis_. L'union vritable natra de la
satisfaction gnrale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne
sacrifier les droits de personne.

--En effet, rpliquai-je, faire sortir l'unit de la libert et de
l'autonomie, c'est la rendre indestructible.

Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les ides fdralistes.
Lors du ministre Taaffe-Potocki, il avait esquiss, en 1869, tout un
plan de rformes qui avaient pour but d'accrotre les attributions des
autonomies provinciales[6], et dans des articles que j'ai publis ici
mme en 1868-1869, j'ai essay de montrer que c'est l la meilleure
solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est n le 24 fvrier
1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec
le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses
anctres se sont expatris et ont perdu leurs proprits en Irlande, 
cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrs au service
des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingu au sige de Vienne
en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est n  Prague. Son pre
tait prsident de la cour suprme de justice. Quant  lui, il a
commenc sa carrire dans l'administration en Hongrie, sous le baron de
Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduit au travail, lui
procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement
vice-gouverneur de Bohme, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur
de la Haute-Autriche. Appel au ministre de l'intrieur en 1867, il
signa le fameux acte du 21 dcembre, qui constitue le dualisme actuel.
Aprs la chute du ministre, il est nomm gouverneur du Tyrol, qu'il
administre pendant sept ans,  la satisfaction gnrale. Revenu au
pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intrieur, auquel s'ajoute la
prsidence du conseil; et il recommence sa politique fdraliste avec
plus de succs qu'en 1869. A Vienne, on s'tonne et on s'afflige de
toutes les concessions dont il comble les Tchques. Il les fait, dit-on,
pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de
l'enseignement primaire dans le sens ractionnaire et clrical. On
oublie qu'il a donn des gages aux ides fdralistes depuis plus de
seize ans. Ce qui peut tonner davantage, c'est la contradiction qui
existe entre la politique du gouvernement autrichien  l'intrieur et 
l'extrieur. A l'intrieur, on favorise manifestement le mouvement
slave. Ainsi, en Galicie et en Bohme, on lui concde tout, sauf le
rtablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prpare cependant
les voies. A l'extrieur, au contraire, et notamment au del du Danube,
on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au
risque d'augmenter,  un point inquitant, la popularit et l'influence
de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministre commun
de l'empire est entirement indpendant du ministre de la Cisleithanie.
Ce ministre commun, que prside le chancelier, n'est compos que de
trois ministres: celui des affaires trangres, celui des finances et
celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extrieur, et
les Hongrois y dominent.

[Note 6: J'en ai donn le rsum dans mon livre _La Prusse et
l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]

Le comte Taaffe a son principal domaine et sa rsidence  Ellishan, en
Bohme. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction
trs rare. Il est donc, de toute faon, un grand personnage. Il a pous
en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donn un
fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohme et un autre en
Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et
d'administrateur habile; mais  Vienne, on lui reproche d'aimer trop
l'aristocratie et le clerg. A Prague, on lui lvera probablement une
statue aussi haute que la cathdrale du Hradshin, s'il amne l'Empereur
 s'y faire couronner.

A trois heures, je me rends chez M. de Klnoky, au ministre des
affaires trangres, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situ, en
pleine lumire, prs de la rsidence impriale et en vue du Ring. Grands
salons solennels et froids. Fauteuils dors, lambris blanc et or,
tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et
sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impriale. En
attendant que l'huissier m'annonce, je pense  Metternich; c'est ici
qu'il rsidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a dcid la chute de
Napolon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destines de
l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord,  l'est ou  l'ouest, la
balance penche, et celui qui dirige la politique extrieure de
l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais  me trouver
en prsence d'un personnage majestueux  cheveux blancs. Je suis
agrablement surpris d'tre reu, de la manire la plus affable, par un
homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vtu d'un costume de matin,
en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert,
l'expression cordiale et l'oeil ptillant d'esprit. Tous les Klnoky en
ont, prtend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute
simple du lord anglais, et il parle le franais comme un Parisien, ainsi
que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient,
j'imagine, de ce que, s'exprimant galement bien en six ou sept langues,
les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et
les Allemands, mme quand ils connaissent  fond le franais, conservent
d'ordinaire un accent tranger. M. de Klnoky me demande quels sont mes
plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le trac du
chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia,  Constantinople:

C'est l, me dit-il, notre grande proccupation pour le moment. En
Occident, on nous prte des intentions de conqute. C'est absurde. Il
nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de
l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intrt au maintien de
la paix. Mais il est pourtant des conqutes que nous rvons et
auxquelles, en votre qualit d'conomiste, vous applaudirez. Ce sont
celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre
civilisation. Mais pour qu'elles se ralisent, il faut des chemins de
fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macdoine, et surtout la
jonction avec le rseau ottoman qui reliera dfinitivement l'Orient 
l'Occident. Les ingnieurs sont  l'oeuvre, et les diplomates aussi.
Nous aboutirons bientt, j'espre. Le jour o un Pulman-car vous
conduira confortablement de Paris  Constantinople en trois jours, j'ose
croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux,
que nous travaillons.

On dit que la parole a t donne aux diplomates pour dguiser leur
pense. Je crois cependant que quand les hommes d'tat autrichiens
repoussent toute ide de conqute ou d'annexion en Orient, ils expriment
les vraies intentions du gouvernement imprial. J'ai entendu tenir le
mme langage par le prcdent chancelier, M. de Haymerl, quand je l'ai
vu  Rome, en 1879, et il m'a crit dans le mme sens peu de temps avant
sa mort. Or, M. de Haymerl connaissait l'Orient et la pninsule
balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les
langues. Il y avait rsid longtemps, d'abord comme drogman de
l'ambassade d'Autriche, puis comme envoy.

Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines ventualits qui
forceraient l'Autriche  faire un pas en avant. Telles seraient, par
exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves
en Macdoine, menaant la scurit du chemin de fer de
Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu' Novi-Bazar,
ne permettra pas que la pninsule soit livre  l'anarchie ou  la
guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va
plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en gypte. C'est l le ct
grave de la situation prdominante que l'Autriche a prise dans la
pninsule balkanique.

Voici quelques dtails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave
Klnoky de Krospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique,
mais il est n en Moravie,  Lettowitz, le 29 dcembre 1832, et c'est
dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi
lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de
Szabatta. Il a plusieurs frres et une soeur trs belle, qui a pous
d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et g dj de 62 ans,
puis, devenue veuve  son tour, le duc de Sabran. La carrire du
chancelier Klnoky a t trs extraordinaire. Il quitte l'arme en 1879,
avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient
le poste de Copenhague, o il semble appel  jouer un rle assez
effac. Mais peu de temps aprs, il est nomm  Saint-Ptersbourg, poste
diplomatique le plus important de tous, et  la mort de Haymerl, il est
appel au ministre des affaires trangres. Ainsi, en trois ans,
officier de cavalerie brillant et lgant, mais sans nulle influence
politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de
ses destines et, par consquent, de celles de l'Europe. D'o vient cet
avancement inou, qui fait penser  celui des grands-vizirs dans les
_Mille et une Nuits_? On l'attribue gnralement  l'amiti d'Audrassy.
Mais voici, me dit-on, la vrit vraie, quoique non connue: M. de
Klnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dpches taient
des modles achevs. L'Empereur, travailleur infatigable et
consciencieux, s'occupe personnellement de la politique trangre; il
lit ces dpches, en est trs frapp et note Klnoky comme devant tre
appel aux plus hautes fonctions. A Saint-Ptersbourg, Klnoky charme
tout le monde par son esprit et son amabilit. Malgr toutes les
dfiances, il devient mme _persona grata_  la cour. En l'appelant  la
chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nomm gnral-major. On a cru
d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraneraient  s'entendre
avec elle, peut-tre aussi avec la France, et  rompre l'alliance
allemande. Mais Klnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami
d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une
entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencrent  mettre
en doute la fidlit de l'Autriche. L'opinion publique s'mut  Vienne,
 Pest surtout. Mais bientt Klnoky mit fin  ces bruits par son voyage
 Gastein, o l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et
o, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent
dissips. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui trs forte.
Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de
celle de la nation, car dans la dernire session des dlgations
trans-cisleithanes, tous les partis l'ont acclam, mme les Tchques, qui
dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Klnoky est rest
clibataire, ce qui, dit-on, dsole les mres et inquite les maris.

Je passe la soire chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontr
l'Altgrfin  Florence et je suis heureux de faire la connaissance de
son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la
question tchco-allemande. Il appartient au parti libral autrichien et
il blme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les fodaux et,
notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme
ont conclue avec le parti ultra-tchque. Leur but, dit-il, est
d'obtenir pour la Bohme la mme situation que celle de la Hongrie.
L'Empereur irait  Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La
Bohme redeviendrait autonome. Elle serait rgie par sa Dite, comme la
Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'tre dualiste, serait
triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois tats
indpendants, runis seulement par la personne du souverain. C'est le
rgime du moyen ge; il tait viable quand il existait partout; mais il
ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitus de grands
tats unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la
fdration pour un petit tat neutre, comme la Suisse, ou pour un tat
isol, embrassant tout un continent, comme les tats-Unis, mais je la
considre comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se
trouve expose  toutes les complications et aux convoitises de tous ses
voisins.

Mes bons amis les fodaux, soutenus  fond par le clerg, esprent que
dans la Bohme autonome et compltement soustraite  l'action des
libraux du Parlement central, ils seront les matres absolus et qu'ils
pourront y rtablir l'ancien rgime. Je pense qu'ils se trompent
compltement. Quand les nationaux tchques auront atteint leur but, ils
se retourneront contre leurs allis actuels. Ils sont, au fond, tous des
dmocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu'au rouge
carlate; mais tous se lveront contre la domination de l'aristocratie
et du clerg, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui
sont presque tous libraux. Ceux mme qui habitent nos campagnes les
suivront. L'aristocratie et le clerg seraient invitablement vaincus.
Au besoin, les Tchques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean
Huss et de Zisca. Voyez quelle chose trange: la plupart de ces grandes
familles qui se sont mises  la tte du mouvement national, en Bohme,
sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent
faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre
civilisation, la force initiale et persistante qui a cr l'Autriche,
tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la
langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie;
proscrite en Croatie; proscrite aussi bientt en Carinthie, en Carniole
et en Bohme. La politique actuelle est prilleuse de toute faon. Elle
blesse profondment l'lment allemand, qui reprsente les lumires,
l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohme, si
elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clerg aux entreprises
de la dmocratie tchque et hussite.

--Tout ce que vous dites, rpondis-je, me parat parfaitement dduit.
Je ne puis objecter que ceci: Il s'tablit parfois dans les choses
humaines certains courants irrsistibles. On les reconnat  cette
marque que rien ne les arrte et que tout leur sert. Tel est le
mouvement des nationalits. Considrez leur prodigieux rveil. On dirait
la rsurrection des morts. Ensevelies dans les tnbres, elles se
relvent dans la lumire et dans la gloire. Qu'tait, au dix-huitime
sicle, la langue allemande, quand Frdric se vantait de l'ignorer et
se piquait d'crire le franais aussi bien que Voltaire? C'tait
toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'tait pas celle des
classes cultives et lgantes. Transportons-nous par la pense quarante
ans en arrire: qu'tait le hongrois? L'idiome mpris des pasteurs de
la Puzta. La langue de la bonne socit et de l'administration tait
l'allemand, et dans la Dite, on parlait le latin. Le magyare,
aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du thtre, de la
science, des acadmies, de l'universit, de la posie, du roman.
Dsormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose mme, dit-on, 
des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie
et en Transylvanie. Le tchque est en train de se faire en Bohme la
mme place que le magyare en Hongrie. Mme chose dans les provinces
croates: nagure encore patois populaire, le croate a maintenant son
universit  Agram, ses potes, ses philologues, sa presse, son thtre.
Le serbe, qui n'est autre que le croate crit en lettres orientales, est
devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littraire, parlementaire,
scientifique, tout comme ses ans l'allemand ou le franais. Il en est
de mme pour le bulgare en Bulgarie et en Roumlie, pour le finnois en
Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et
bientt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours,
le rveil littraire prcde les revendications politiques. Dans un
gouvernement constitutionnel, le parti des nationalits finit par
triompher, parce que, entre les autres partis, c'est  qui lui fera le
plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes:
c'est mme le cas en Irlande.

Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer
un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le
coeur mme des races longtemps asservies et se dveloppant fatalement,
avec les progrs de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que
faire donc en prsence de cette pousse irrsistible des races demandant
leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essay
Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'
transiger avec les nationalits diverses, comme le veut M. de Taaffe,
tout en protgeant les droits des minorits.

--Mais, reprit l'Altgraf, en Bohme, nous, Allemands, nous sommes
minorit, et messieurs les Tchques nous craseront sans piti.

Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et
appartenant au parti conservateur. Il me parat encore plus dsol que
l'Altgraf Salm. Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille
roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un ractionnaire dans
votre trange langage libral. Mon attachement  la famille impriale
est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de
l'empire. Je suis attach au comte Taaffe parce qu'il reprsente les
partis conservateurs; mais je dplore sa politique fdraliste, qui nous
mne  la dsintgration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'
prtendre que Metternich n'tait pas un ne bt. Nos bons amis les
Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression
gographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en
somme, si heureux, il ne restera mme plus cela, si on continue  le
dpecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera
plus un tat, ce sera un kalidoscope, une collection de _dissolving
views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:

    Quivi sospiri, pianti ed alti guai
    Risonavan per l'r senza stelle:
    Diverse lingue, orribile favelle,
    Parole di solore, accenti d'ira,
    Voci alte e fioche; e suon di man con elle?

Voil le pandmonium qu'on nous prpare. Savez-vous jusqu'o l'on pousse
la fureur de l'miettement? En Bohme, les Allemands, pour chapper  la
tyrannie des Tchques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la
sparation et l'autonomie des rgions o leur langue domine. Jamais les
Tchques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint
Wenceslas, et voil une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races
sont un retour  la barbarie. Vous tes Belge et je suis Autrichien; ne
pouvons-nous nous entendre pour grer en commun une affaire ou une
institution?

--Sans doute, lui dis-je,  un certain degr de culture, ce qui
importe, c'est la conformit des sentiments, non la communaut du
langage. Mais au dbut, la langue est l'instrument de la culture
intellectuelle. La devise de l'une de nos socits flamandes dit cela
nergiquement: _De taal is gansch het volk_. La langue c'est tout le
peuple. A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais
sans la langue, sans les lettres, le progrs de la civilisation est
impossible.

Je note un fait curieux, qui montre o en sont arrives ces animosits
des races. Les Tchques de Vienne, et ils sont au nombre de trente
mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une cole o le
tchque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil
provincial, le recteur de l'universit de Vienne appuie la requte. Les
tudiants de l'universit tchque de Prague lui envoient une adresse de
gratitude; mais en quelle langue? En tchque? Non, le recteur ne le
comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En
franais, parce que c'est un idiome tranger, et partant, neutre.
L'attitude trs justifiable du recteur soulve une telle rprobation
parmi ses collgues, qu'il doit se dmettre du rectorat.

Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre
Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la
contribution de ses connaissances juridiques, la prcieuse facult de
parler, avec le mme esprit et le mme brio, toutes les langues
indo-europennes et d'avoir  sa disposition un trsor de citations
piquantes empruntes  toutes les littratures. Dans les diffrentes
villes o l'Institut sige, il rpond aux autorits qui nous reoivent
dans la langue du pays, de faon  faire croire qu'il y est n. M. de
Neuman me conduit  l'Universit, dont il est une des illustrations.
Elle est situe prs de la cathdrale. C'est un vieux btiment qu'on
abandonnera bientt pour le somptueux difice qu'on construit sur le
Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du
meilleur livre que l'on ait crit sur le socialisme _Der Socialismus in
Frankreich_, et d'ouvrages considrables de droit public et d'conomie
politique, qui jouissent de la plus grande autorit dans toute
l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collgue M.
Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le
dveloppement de la proprit. M. de Neuman me communique une lettre de
M. de Kllay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant
mon dpart; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des
chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications
concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le
rseau ottoman; question de premire importance pour l'avenir de
l'Orient et que je m'tais promis d'tudier sur place.

La compagnie autrichienne est tablie dans un palais de la place
Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental
en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de rception
velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la
simplicit des locaux ministriels! C'est le symbole d'une profonde
rvolution conomique: l'industrie primant la politique. M. de Serres
tale une carte dtaille sur la table: Voyez, me dit-il, voil le
chemin de fer direct de Pesth  Belgrade, qui passe le Danube 
Peterwardein, puis la Save  Semlin. Il y a l deux grands ponts
construits par la Socit Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera
inaugure prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une
autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, dj exploite.
Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura 
franchir qu'un trs court fate de partage, pour atteindre Varosh, sur
la voie ferre qui aboutit  Salonique. Cet embranchement se terminera
vite et il est de premire importance: c'est le plus court chemin vers
Athnes et mme vers l'gypte et l'extrme Orient. C'est par l qu'on
pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rve du consul
autrichien von Hahn se trouvera ralis.

L'embranchement de Nich  Sophia et Constantinople offre dans sa
premire section de grandes difficults. D'abord, pour arriver  Pirot,
il faut passer par un effroyable dfil, le long de la Nichava. Nos
ingnieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'lever de Pirot
jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans,
on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia,
la construction peut se faire en courant, et de l  Sarambey, terminus
des chemins ottomans, la ligne a t  moiti faite par les Turcs, il y
a dix ans. Quinze  seize mois suffiraient pour l'achever. En rsum,
nous irons en mai 1884, par rail, jusqu' Nich, en traversant toute la
Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard 
Salonique et deux ans aprs  Constantinople. Je remerciai M. de Serres
de ces dtails si prcis.--L'achvement de ces lignes, lui dis-je, sera
pour l'Orient un vnement capital. Ce sera le signal de sa
transformation conomique, qui est autrement importante que toutes les
combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, htera l'accomplissement de
celle qui est impose par la nature des choses, je veux dire par le
dveloppement de la race dominante. Votre rseau et l'Autriche-Hongrie
en profiteront d'abord, mais bientt l'Europe entire prendra sa part
des avantages rsultant de la civilisation et de l'enrichissement de la
pninsule balkanique.

Je me rends chez M. de Kllay. Je me flicite de le voir, car on me dit
de tous cts que c'est l'un des hommes d'tat les plus distingus de
l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des
compagnons d'Arpad, entr en Hongrie  la fin du IXe sicle. Famille de
bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: prcdent
prcieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kllay se montre
avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les
langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Libert_, de Stuart
Mill, et ainsi devient membre de l'Acadmie hongroise. Ayant chou
comme dput aux lections de 1866, il est nomm consul gnral 
Belgrade, o il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la
science. Il runit les matriaux d'une histoire de la Serbie. En 1874,
il est nomm dput  la Dite hongroise, et prend place sur les bancs
du parti conservateur, qui est devenu la gauche modre actuelle. Il
fonde un journal, le _Kelet Npe_ (le peuple de l'Orient), o il trace
le programme du rle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale.
Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la
Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestrent alors de la faon
la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua
l'occupation avec la dernire violence.

Les Hongrois y taient passionnment hostiles, parce qu'ils y voyaient
un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-mme
n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la
sentait impopulaire. Alors Kllay se lve au sein de la Chambre pour la
dfendre. Il montre  son parti qu'il est insens de se prononcer en
faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie
s'impose en raison des convenances gographiques et mme au point de vue
hongrois; car elle spare, comme un coin, la Serbie du Montngro et
empche ainsi la formation d'un grand tat jougo-slave, qui exercerait
une attraction irrsistible sur les Croates de mme langue et de mme
race. Il expose, en mme temps, son ide favorite et parle de la mission
commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude
d'un homme connaissant  fond la pninsule des Balkans et toutes les
questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta
quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde
en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.

Le comte Andrassy le dsigna comme reprsentant de l'Autriche au sein de
la commission bulgare. Revenu  Vienne, Kllay est nomm chef de section
au ministre des affaires trangres et il publie son histoire de la
Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et 
Belgrade mme on reconnat que c'est la meilleure qui existe. Il fait
paratre aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur
les aspirations de la Russie en Orient depuis trois sicles. Sous le
chancelier Haymerl, il devient secrtaire d'tat et son autorit
grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois trs capable,
mais connaissant peu les pays transdanubiens, tait ministre des
finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprme de la Bosnie.
L'occupation donnait de tristes rsultats. Grandes dpenses; les impts
rentraient mal; l'argent, disait-on, restait coll aux doigts des
employs, comme au temps des Turcs. De l dficit et mcontentement des
deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa dmission.
L'Empereur tient normment  la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est
son ide, sa chose  lui. Sous son rgne, le Lombard Vnitien a t
perdu et l'empire diminu. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand
avantage qu'elle peut tre assimile  la Croatie, et ainsi soude au
reste de l'tat, ce qui, pour les provinces italiennes, tait  jamais
impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre
en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kllay tait indiqu. Il
fut nomm en remplacement de Szlavy. Aussitt, il se rend dans les
provinces occupes, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient
directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahomtans. Il rassure
les propritaires turcs, inspire patience aux paysans, rforme les abus,
chasse les voleurs du temple; rduit les dpenses et, par suite, le
dficit. Travail norme: curer les tables d'Augias dans un vilayet
ottoman.

Il a procd avec infiniment de tact et de mnagement, mais aussi avec
une fermet impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de
tel que d'en bien connatre tous les rouages. Rcemment, on l'avertit
qu'un nuage se forme du ct du Montngro. On craint une nouvelle
insurrection. Il part aussitt; mais pour ne pas veiller de dfiance,
il emmne sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi
brave qu'intelligente: qualit de race. Comtesse Bethlen, elle descend
du hros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage  travers la
Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation,
il met le pied sur la mche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis
lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux l-bas. C'est ce que je compte
aller vrifier sur place. En tout cas, le dficit a disparu;
aujourd'hui, l'Empereur est enchant, et chacun m'affirme que si l'on
peut conserver la Bosnie, ce sera  M. de Kllay qu'on le devra et qu'un
rle prdominant lui est rserv dans la direction future de l'empire.
Il rve de grandes destines pour la Hongrie, mais il n'est nullement
chauvin. Il est prudent, rflchi et connat les fondrires de la
route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de
l'Orient. Je vais le trouver  ses bureaux, situs derrire l'htel
Mnsch, dans une petite rue et  un second tage. On y arrive par un
escalier en bois, troit et sombre. En le montant, je pensais aux
magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais
mieux ceci.

Je suis tonn de trouver M. de Kllay si jeune: il n'a que 43 ans. Le
vieil empire tait autrefois gouvern par des vieillards; il l'est
aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure
vive et dcide. Les Hongrois tiennent les rnes et ils ont conserv
dans leur sang l'ardeur des races primitives et la dcision du cavalier.
J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme
une frondaison de printemps qui couronne un tronc sculaire. M. de
Kllay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et
qu'il a lui-mme beaucoup tudies: Depuis que vous avez publi votre
livre sur la proprit primitive, me dit-il, trs exact quand il a paru,
de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise
sur son domaine collectif et inalinable, disparat rapidement. Je le
regrette comme vous. Mais qu'y faire? Il m'engage  pousser jusqu'en
Bosnie. On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore rgl la
question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les
problmes de ce genre sont difficiles  rsoudre. En Bosnie, il se
complique du conflit entre le droit musulman et nos lgislations
occidentales. Il faut aller sur les lieux et tudier la situation de
prs, pour comprendre les embarras qui vous arrtent  chaque pas.
Ainsi, en vertu de la loi turque, l'tat est propritaire de toutes les
forts, et je tiens beaucoup  nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir
les prserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'aprs
la coutume slave, un droit d'usage sur les forts domaniales. S'ils n'y
prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal,
mais ils abattent les arbres sans nul mnagement; puis arrivent les
chvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empchent tout
repeuplement. Ces maudites btes sont le flau du pays. Partout o elles
peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une
loi pour la conservation des massifs boiss, si essentiels dans une
contre aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait
une arme de gardes forestiers et des luttes partout et  tout moment.
Ce qui manque  ce beau pays si favoris par la nature, c'est une
_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du
progrs agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on
n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant 
Triptolme. Aprs 1848, la corve est abolie; la main-d'oeuvre est
renchrie; et nous devons cultiver nous-mme. Alors nous avons fait
venir les meilleures charrues de fer amricaines, et maintenant elles
sont en usage partout, mme chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est
appele  remplir une grande mission, dont l'Europe entire profitera,
plus que nous peut-tre. Elle doit justifier l'occupation en civilisant
le pays.

--Quant  moi, rpondis-je, j'ai toujours dfendu, contre mes amis les
libraux anglais, la ncessit d'annexer la Bosnie et l'Herzgovine  la
Dalmatie, et je l'ai dmontre  une poque o on n'en parlait gure[7].
Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant
l'intrieur du pays aux ports de la cte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort
Opus est de premire ncessit.--videmment, reprend M. de Kllay: _ma
i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la
ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre
de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est
un des premiers bienfaits de l'occupation et ses rsultats seront
normes.

[Note 7: De toute ncessit, la cte dalmate doit tre runie  la
Bosnie. Comme le disait un jour un guide montngrin  Mme Muir
Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tte, et la
Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tte sans visage. Faute de
communications avec les districts qui s'tendent derrire eux, les ports
dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans
importance, compltement dchus de leur ancienne splendeur. Ainsi
Raguse, jadis rpublique indpendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,
Sebeniko 6,000. Cattaro, situ au fond de la plus belle baie de
l'Europe, o des bassins et des docks naturels se creusent de toutes
parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entire d'un puissant
tat, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de
ces cits appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens
princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur
des btiments qui tombent en ruines. Cette cte, qui a le malheur de
border une province turque, ne reprendra son antique prosprit que le
jour o de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile
de l'intrieur, dont la plus dtestable administration arrte l'essor.
(_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]

Je parle  M. de Kllay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein
de l'Acadmie de Pest, dont il est membre. Il y dveloppe son ide
favorite, que la Hongrie a une grande mission  remplir. Orientale par
l'origine des Magyars, occidentale par les ides et les institutions,
elle doit servir, d'intermdiaire et de lien entre l'Orient et
l'Occident. Cette thse a provoqu, dans tous les journaux allemands et
slaves, un dbordement d'attaques contre l'orgueil magyare: Ils
s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le
monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu'ils retournent dans leurs
steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs! Parmi
toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte  un livre du comte
Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur
honneur et leur force, mais qui, dveloppant en eux un esprit de
domination, les fait dtester par les autres races. Ce mot, le voici:
Le Magyar aime son pays et sa nationalit plus que l'humanit, plus que
la libert, plus que lui-mme, plus que Dieu, plus que son salut
ternel. La haute intelligence de M. de Kllay le prserve de ces
exagrations du chauvinisme.--On ne m'a pas compris me dit-il, et on
n'a pas voulu me comprendre. Dans une socit littraire et
scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai
constat simplement un fait indniable. Plac au point de jonction d'une
foule de races diverses et prcisment parce que nous parlons un idiome
non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligs de
connatre toutes les langues de l'Europe occidentale et en mme temps,
par ces rminiscences mystrieuses du sang, l'Orient nous est plus
facilement accessible et comprhensible. Je l'ai remarqu bien des
fois: je saisis mieux le sens d'un crit oriental quand je le fais
passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande
ou anglaise.

Je ne m'arrte que deux jours  Vienne. Mes visites faites, je parcours
le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'poque o, en 1846, du haut
des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux sige de 1683, je
voyais se drouler tout autour, entre la petite cit, resserre dans ses
murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, o chaque
soir les rgiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants,
venaient faire l'exercice! On a respect le Volksgarten, o Strauss
jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova.
Sur l'esplanade, on a trac un boulevard deux fois large comme ceux de
Paris, on a rserv l'espace ncessaire pour construire des monuments
publics et le reste des terrains, vendus  des prix normes, a permis 
la ville et  l'tat d'y lever toute une suite de constructions
splendides, deux magnifiques thtres, un htel de ville style gothique
qui cotera cinquante millions, un palais pour l'universit, deux
muses, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le
Reichstag. Le Ring est bord, en outre, de palais d'archiducs, d'htels,
genre du _Continental_  Paris, et de maisons particulires avec une
lvation d'tages, un relief des moulures, une opulence de dcoration
qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au
Ring dans aucune capitale. Tout cela a d coter plus d'un milliard!
D'o est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on,  la
banqueroute?

L'tat et la ville ont fait une splendide opration, puisqu'ils ont pu
couvrir presque entirement leurs dpenses avec le produit de la vente
des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont achet ces terrains ont
d les payer, ainsi que les btisses si coteuses qu'ils y ont leves.
Les centaines de millions que reprsentent les btiments publics et les
maisons particulires sont donc sorties de l'pargne du pays. C'est la
preuve manifeste que, malgr des guerres malheureuses, malgr la perte
du Lombard Vnitien, malgr le _krach_ de 1873, malgr les difficults
intrieures et le dficit persistant d'anne en anne, l'Autriche s'est
considrablement enrichie. L'tat est toujours gueux, mais la nation
accumule du capital, et celui-ci vient s'panouir dans les magnificences
du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine.
L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vtir,
peut consacrer plus de ses revenus et de son travail  se loger, lui,
ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.

Quoique je ne sois pas venu tudier la situation conomique actuelle de
l'Autriche, l'impression que j'en reois est trs favorable. Sans me
laisser blouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutt,
parce qu'elles sont un symptme de centralisation sociale et de
concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et
l'industrie ont fait de grands progrs. Quant  la situation extrieure,
elle parat excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la
politique europenne. Certes, M. de Bismarck mne le jeu, haut la main;
mais l'alliance autrichienne est son principal atout.

L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore
bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des
Hohenzollern, nouvellement constitu, a sur les flancs un ennemi certain
 l'Occident et un ennemi possible  l'Orient. Adoss  l'Autriche, il
est de force  faire face des deux cts  la fois; il ne sera donc pas
attaqu. Mais c'est  condition que l'Autriche lui reste fidle.

A l'intrieur, l'Autriche drive manifestement vers la forme fdrative.
Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un
danger, je suis persuad que c'est un bien et pour l'empire lui-mme et
pour l'Europe.

Les nationalits en Hongrie, en Bohme, en Croatie, en Galicie ont pris
tant de force et de vie qu'on ne peut plus dsormais ni les anantir, ni
les fusionner. Impossible mme de les comprimer,  moins de supprimer
toute libert, toute autonomie et de les craser sous un joug de fer.
Quand les nationalits taient endormies dans un sommeil lthargique,
comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thrse et sous Metternich,
un gouvernement paternel et doux pouvait prparer insensiblement les
voies  un rgime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus
possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des rsistances
furieuses, dsespres, et, pour les briser, il faudrait recourir  un
despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il
mettrait en pril l'existence mme de l'empire. Ainsi la libert mne
ncessairement au fdralisme. Il faut donc y applaudir.

C'est d'ailleurs, thoriquement, le meilleur des rgimes. Nous le
rencontrons, au dbut, parmi les peuples libres, en Grce et en
Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres
et les plus dmocratiques, aux tats-Unis et en Suisse. Cette forme de
gouvernement permet de constituer un tat immense, et mme indfiniment
extensible, par l'union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit
la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalit spciale, la vie
propre, la spontanit locale des provinces qui composent la nation.
Aujourd'hui dj, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout,
en Italie et mme en France, demandent qu'une grande partie des
attributions du pouvoir central soit restitue aux provinces. Que de
grands et nobles exemples ont donn au monde les Provinces-Unies des
Pays-Bas! Quel dveloppement commercial! Quelle condition heureuse des
citoyens! Dans l'histoire, quel rle considrable et hors de toute
proportion avec l'tendue du territoire ou le chiffre de la population!
Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fdrale avant Charles V,
Philippe II, et l'Espagne centralise du XVe et du XVIIe sicle! Pour se
dfendre, l'Autriche fdralise ne perdra rien de sa puissance, tant
que l'arme restera unifie sous le commandement du chef de l'tat. Mais
le gouvernement sera moins prompt  se lancer dans une politique
d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des
diffrentes nationalits qui apporteront dans l'apprciation des
questions extrieures des vues diffrentes et parfois opposes. Les
progrs du fdralisme en Autriche auront ainsi pour rsultat
d'accrotre les garanties de la paix.

Le rgime montaire en Autriche ne s'est gure amlior. Partout
l'instrument des changes est compos de billets dprcis d'environ 20
p. c., avec des coupures ridiculement minimes, mme pour la monnaie
d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec
le savant professeur de gologie de l'universit de Vienne, M. Sueiss,
qui a crit un livre trs remarquable sur l'avenir de l'or: _Die Zukunft
des Goldes_. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose 
un financier autrichien qu'il dpend de son pays de mettre un terme  la
contraction montaire qui partout amne la baisse des prix et contribue
ainsi  rendre plus intense la crise conomique, tout en ramenant au
pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que
faudrait-il pour restituer  ce mtal sa valeur ancienne, soit 60 7/8
pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme  9/10 de fin? Il
suffirait que les htels des monnaies des tats-Unis, de la France et de
l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux mtaux prcieux avec le
rapport lgal de 1  15-1/2. L'Amrique, la France, l'Espagne, l'Italie,
la Hollande sont prtes  signer une convention montaire sur ces bases,
si l'Allemagne consent  y adhrer. Tout donc dpend des rsolutions du
chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraner dans cette
voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanires et en
entrant elle-mme dans l'union bimtallique, elle en retirerait des
avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait
facilement substituer une circulation mtallique  sa circulation
fiduciaire dprcie. Elle n'aurait plus alors  payer la prime
considrable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intrt
des emprunts stipuls en or. Avec l'argent, ramen  son prix ancien,
elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi,
sans bourse dlier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie
n'a obtenue qu' grands frais.

Je pars  7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Sdbahn; mais
je me leste d'abord,  l'htel Mnsch, d'un bon dner  la viennoise que
je recommande  ceux qui ont des gots simples: Potage aux crevisses de
Laybach, _garnirtes Rindfleisch mit Sauce_, c'est--dire du boeuf
bouilli, mais exquis, incomparablement suprieur  ce que l'on mange
ailleurs sous ce nom,--garni de lgumes varis, avec une sauce blanche,
crme vinaigre au raifort; _gebackenes Huhn_, poulet frit comme des
beignets; tourte de pte brise avec fraises fraches des montagnes; le
tout arros de bire de Vienne et d'une demi _Villanyer Auslese_.

En partant, j'admire les dispositions de la gare de la Sdbahn. Tout y
est simple, mais ample et commode. C'est une grande facilit d'y
trouver, comme partout de l'autre ct du Rhin, un restaurant o l'on
entre librement sans billet. Dans la voiture o je prends place, la
moiti des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs
garnisons; on s'aperoit que l'Autriche est toujours un tat militaire.
Ils offrent un chantillon curieux des diffrentes races de l'empire:
il s'y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois,
un Polonais de la Galicie et un Tchque. Je l'apprends par leur
conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l'idiome commun.
L'officier tchque se rend  Sarajevo. Il me raconte qu'on envoie de
prfrence en Bosnie des employs et des officiers parlant un dialecte
slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J'esprais
obtenir quelques dtails sur mon voyage, mais il est de la catgorie des
voyageurs _no, no_, comme les appelle Tpffer, c'est--dire des non
communicatifs et des bourrus.

A Neustadt, le train quitte la ligne du Smering, pour s'engager sur
celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du
grand lac Balaton. J'en avais autrefois visit la partie nord pendant un
sjour que je fis au chteau de Palota, chez le comte Waldstein,
prsident de l'Acadmie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand
Wallenstein. Il est mort depuis. Je me rveille aux environs de Kanisza.
L'aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de
vastes prairies, parsemes de vieux chnes et qui ont l'air d'un beau
parc nglig, se promne un troupeau de deux  trois cents chevaux. Des
gardiens  cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les
routes. Les habitations rurales ne sont plus disperses au milieu des
terres cultives, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un
agglomr. Ce village est constitu d'aprs ce que les conomistes
allemands appellent le _Dorf-system_. Les toits sont en chaume, au lieu
d'tre en tuiles plates ou en cailles de bois. Les maisons ont leur
pignon antrieur vers la rue et la faade avec la porte vers la cour.
Cette faade est prcde d'une vrandah que soutiennent des colonnettes
en bois. Derrire la demeure viennent les dpendances et, au fond de la
cour, les tables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches
mortes spare l'enclos du grand chemin, qui est extrmement large. Des
poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette
cour. J'en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la
poule au pot et qu'il n'en est pas rduit  une nourriture exclusivement
vgtale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre,
divise en trs longues bandes de 30  40 mtres de largeur, est
emblave en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises
herbes dans les rcoltes; tout a t bien sarcl. Pour le pays, c'est de
la petite culture, excute par le cultivateur propritaire.

Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, atteles chacune de
quatre boeufs blanc ros, avec d'normes cornes, comme ceux de la
campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au
soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, 
bords retrousss, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, 
si larges plis qu'on dirait un jupon, et de grandes bottes. L'homme qui
les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune,
brode de soutaches rouge et noir et double de peau de mouton. Voil de
la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente,
car les froments sont magnifiques, bien droits, serrs, plus hauts que
la ceinture et avec des feuilles d'un vert intense. Les seigles sont si
forts qu'ils ont vers. Prs des maisons, je vois la grange  mas,
particulire  tout l'Orient danubien. On dirait un colossal panier en
lattes tresses  clairevoie. Cela est long de quatre  six mtres,
suivant l'importance de l'exploitation, large de deux, couvert d'un toit
de chaume et support par quatre ou six pieux  un mtre de terre. Les
pis de mas y sont accumuls,  l'abri des mulots et des porcs, et ils
y schent parfaitement, parce que le vent passe librement  travers les
interstices du clayonnage. La siccit complte du mas prvient la
_pellagra_, qui est occasionne, croit-on, dans le Lombard-Vnitien, par
la farine du mas humide. Cette maladie est inconnue ici.

Aprs Kanisza, nous longeons la Drave, qui est dj un grand fleuve. Il
est vrai qu'il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des
Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du
Tyrol, que j'ai visit autrefois en allant  Gastein. Depuis
Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner,
jusqu' son confluent avec le Danube, prs d'Essek, une ligne ferre non
interrompue suit son cours. L'aspect de ses bords montre que la Drave
est encore  l'tat de nature. Elle dplace son lit; elle forme des
les; d'un ct, elle ronge la berge argileuse, coupe  pic; de
l'autre, elle dpose des relais et des bancs. Rien n'a t fait pour
amliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le
seul obstacle qui s'oppose  ses dplacements. Quelle diffrence avec
le Rhin, si parfaitement canalis! Il est vrai qu'ici la population est
trop peu dense pour excuter les travaux d'art et pour en profiter.

A Zakany, un pont est jet sur le fleuve, mais c'est pour livrer passage
 l'embranchement qui, d'ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on
traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombre d'immenses tas de
douves superposes. Elles viennent des forts de la Croatie, et beaucoup
vont  Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L'exploitation des
bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille
effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe fort.
J'y ai vu, le long de la voie ferre, de gros chnes abandonns  la
pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de
fendre l'arbre de faon  le dbiter, en douves. Comme matriaux de
construction, ils ne valaient pas le transport. N'est-ce pas trange,
quand on songe combien le chne est devenu rare et cher dans notre
Occident? Presque tous ceux qui ont achet des forts en Hongrie et en
Moravie, se sont laiss entraner par la beaut des arbres. Ils ont mal
calcul les frais d'abatage et de transport, qui s'lvent trs haut
quand on opre en grand, et ils ont perdu de l'argent. Lors de mon
prcdent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une
fort magnifique qui lui appartenait. J'admirais des chnes d'une
prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois  quatre cents
francs.--Mais ceci reprsente une fortune princire,
m'criai-je.--Voulez-vous accepter ma fort, me dit-il, je vous en fais
hommage.--Quelle plaisanterie!

--Nullement, vous me rendrez service. Voil cinq ans que je n'ai rien pu
vendre et j'ai  payer les impts, qui, vous le savez, ne sont pas
lgers chez nous.

Un des voyageurs de mon compartiment m'apprend qu'un de mes
compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forts en
Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l'intrt du pays, il
vaudrait mieux conserver ces bois jusqu'au moment o la population
accrue pourra les employer sur place. La dvastation des massifs de
sapins que j'ai vu se poursuivre avec fureur en Sude et en Norvge
n'est pas moins lamentable. L'homme, aiguillonn par la fivre de
l'industrie, dvore sa plante par les deux bouts: destruction des
forts, destruction du charbon. Je pense  l'effrayant pome de Byron:
_Darkness_. La terre est plonge dans les tnbres. Les peuples, pour se
rchauffer, ont tout brl, mme la charpente de leurs demeures. Deux
tres humains survivent seuls; ils aperoivent un brasier prs de
s'teindre; ils s'approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis
mortels; ils se battent et s'gorgent. Ainsi finit une race excrable.
Le fait est que si les hommes continuent  pulluler et  dtruire en
mme temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au
rgime alimentaire de nos anctres prhistoriques, au cannibalisme.

Aprs Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons  Essek. La
voie ferre doit franchir une crte avant de descendre dans la plaine de
Fnfkirchen. Cette crte est forme de collines sablonneuses, o
poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins
sylvestres qui viennent mal. Le sol est trs maigre; par moments il
n'offre plus que des dunes de sable mouvant. La vgtation est celle de
nos landes, sauf qu'il y manque la bruyre que j'ai rencontre partout,
dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu'en Danemark.
Cette absence de la bruyre est remarquable dans le paysage de l'Europe
sud-orientale. Je ne l'ai vue nulle part dans les terrains vagues, o
elle aurait abond ailleurs.

Aprs Szigetvar, la ligne ferre descend en plaine. Plus loin, apparat
Fnfkirchen (cinq glises), en hongrois Pecs. La plupart des localits
ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l'un allemand, l'autre
slave, le troisime hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne
aussi lieu  des querelles entre les races. Le chemin de fer est
exploit par les Hongrois. Il s'ensuit que dans les gares les
inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire o
les Slaves sont en majorit, ils rclament l'emploi de leur langue.
Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si
alors le hongrois est plac au-dessus, c'est une usurpation, une preuve
nouvelle de l'esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux
serait d'employer les trois langues en mettant les mots sur la mme
ligne. Seulement l'allemand est proscrit ici: c'est l'ennemi des deux
autres races. Cette question des inscriptions, qui nous parat futile,
chauffe tellement la bile des populations de ces rgions-ci, qu'elle
provoque des troubles et des insurrections, comme on l'a vu rcemment 
Agram,  propos des cussons hongrois placs sur les monuments publics.
Il a fallu les enlever. Il est vrai qu'une allumette tombant  terre
s'teint aussitt, qui, dans une poudrire, produit une explosion.
L'hostilit des races est la matire explosible.

Fnfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe
sicle sous la dynastie angevine, elle a t un centre de culture
littraire et artistique. Les clochers de ses glises, qui lui ont valu
son nom, _Cinq glises_, se dtachent sur de gracieuses collines
couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s'lvent
des montagnes bien boises. Les routes sont agrablement plantes de
peupliers, de tilleuls et d'acacias. De bonnes habitations, trs bien
entretenues, sont parpilles au milieu de cultures fort soignes.
Beaucoup de champs sont emblavs en mas, qui sort de terre. A Villany,
arrt: collines calcaires assez nues, mais o poussent des vignes
donnant un vin excellent et renomm. D'ici part un embranchement du
chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le
Waterloo de la Hongrie. C'est  Mohacs que les Turcs brisrent
dfinitivement la rsistance hroque des Magyars. Deux archevques,
cinq vques, cinq cents magnats et trente mille combattants prirent.
Le 29 aot 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote
hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable dj sous les
princes angevins (1301  1380) et sous Mathias (1457  1490), disparut
sous le rgime abrutissant des Turcs. Malheureuse destine de tous ces
pays Cis et Transdanubiens! Au moyen ge, ils marchaient presque du
mme pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une
architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voil replongs dans la
barbarie pour trois ou quatre sicles. Aujourd'hui qu'ils sont
affranchis, il faut qu'ils remontent au niveau qu'ils avaient atteint
dj avant l're moderne. Entre cette date de 1526 et celle du sige de
Vienne 1683, les Turcs se maintinrent  l'apoge de leur puissance. Puis
vient la chute rapide, ininterrompue jusqu' nos jours. Les vainqueurs
de Mohacs, qui, il y a seulement deux sicles, ont failli prendre Vienne
et inonder l'Autriche et la Pologne, sont acculs aujourd'hui dans
Constantinople.

Prs d'Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu'elle franchit sur un
grand pont de fer. La rivire, arrive ici prs de son confluent avec le
Danube, a tout l'aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours
d'eau s'tend une vaste plaine,  moiti noye, coupe de marais et de
bayous. Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l'herbe y
est d'un vert intense, relev par les fleurettes roses du _flos cuculi_
et par les grands ptales jaunes des iris. Les maisons blanches d'Essek
et les murs jaunes de sa forteresse s'enlvent sur le ciel d'un bleu
cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en libert dans
ces pturages, qui se perdent,  l'horizon lointain, dans la brume
bleutre, que le soleil de juin pompe des eaux partout pandues. C'est 
Essek que je dois trouver la voiture de l'vque Strossmayer, qui me
conduira  Djakovo.




CHAPITRE III.

L'VQUE STROSSMAYER.


Ainsi que je l'ai dit, l'un des buts de mon voyage est d'tudier 
nouveau ces formes curieuses de proprit primitive, les communauts de
famille ou _zadrugas_, qui se sont conserves parmi les Slaves
mridionaux, et que j'ai dcrites en dtail dans mon livre sur la
_Proprit primitive_. Je les avais visites avec soin il y a quinze
ans; mais on m'a dit qu'elles disparaissent rapidement et qu'il faut se
hter si l'on veut voir encore en vie cette constitution si intressante
de la famille antique, qui tait universelle autrefois et qui, mme en
France, a dur jusqu'au XVIIIe sicle. L'illustre vque de Djakovo, Mgr
Strossmayer, a bien voulu m'engager  venir visiter les zadrugas de son
domaine, et je me rends  son aimable invitation.

I

En descendant du train, je vois s'avancer vers moi un jeune prtre,
suivi d'un superbe hussard,  moustache retrousse, pantalon collant
brun, couvert de soutache rouge et noir, et dolman  brandebourgs de
mmes couleurs. L'abb est l'un des secrtaires de l'vque Strossmayer,
dont il m'apporte une lettre de bienvenue. Donnez-moi votre bulletin,
me dit-il, mon pandour soignera vos bagages.--Mais, lui rpondis-je, je
n'ai d'autre bagage que cette petite valise et ce sac de nuit que je
porte  la main. C'est le vrai moyen de n'en jamais tre spar. Vous
devez m'approuver de suivre  la lettre la devise du philosophe: _Omnia
mecum porto._--Sur un signe de l'abb, le pandour s'approche
respectueusement, me baise la main, suivant la coutume du pays, et prend
mes effets. Je rapporte ce menu dtail, parce qu'il me rappelle un mot
de M. de Lesseps. Il y a trois ans, M. de Lesseps tait venu  Lige
nous parler du canal de Panama. J'tais dlgu pour le recevoir  la
gare. Deux jours avant, il avait parl  Gand. Dans l'intervalle, il
avait couru  Londres et il en revenait de son pied lger. Il descend de
voiture, portant une valise et un gros paletot, quoiqu'on ft en
juillet. Veuillez monter en voiture, lui dis-je; j'aurai soin de vos
bagages.--Mais je n'en ai jamais plus que je n'en puis porter moi-mme,
rpond-il. L'an dernier, votre roi, que j'aime et que je vnre,
m'invite  loger au palais de Bruxelles. Il envoie  ma rencontre un
officier d'ordonnance, une voiture de la cour et un fourgon. Aprs
m'avoir salu, l'aide de camp m'indique la voiture de service pour mes
gens et mes bagages. Je lui dis: Mes gens, je n'en ai pas, et quant 
mes bagages, les voil. Je les porte  la main. L'officier parut
surpris, mais le roi m'aurait compris. Domestiques et grosses malles
sont des _impedimenta_. Moins une arme en trane  sa suite, mieux
elle fait la guerre. Il en est de mme du voyageur.

Ce prtre accompagn de ses pandours, c'est bien l'image de la Hongrie
d'autrefois, o magnats et vques entretenaient une vritable arme de
serviteurs, qui les gardaient en temps de paix, et qui, en temps de
guerre, montaient  cheval avec leurs matres; c'taient l ces fameux
hussards qui ont sauv la couronne de Marie-Thrse: _Moriamur pro rege
nostro_, et qui, en 1848, auraient dtrn ses descendants sans
l'intervention de la Russie. A la sortie de la gare, une lgre Victoria
dcouverte nous attend. L'attelage est de toute beaut: quatre chevaux
gris pommel, de la race de Lipita, c'est--dire de ce haras imprial
situ prs de Trieste, en plein Karst, dans cette rgion trange, toute
couverte de grandes pierres calcaires qui, parpilles au hasard,
ressemblent aux ruines d'un difice cyclopen. De sang arabe, mais avec
adjonction de sang anglais pour leur donner de la taille, les chevaux
s'y fortifient les poumons  respirer un air sec, qui devient trs pre
quand souffle la bora, et les jarrets  gravir les rochers et les
pentes. On les recherche pour les officiers de cavalerie. Nos quatre
jeunes talons sont ravissants; la croupe droite, la queue bien
dtache, les jambes sches et trs fines, le paturon haut et flexible,
la tte petite, avec de grands yeux pleins de feu. Ils sont doux comme
des agneaux et compltement immobiles. Mais ds qu'ils voient qu'on se
prpare  partir, leurs naseaux s'ouvrent, leur sang s'agite, ils
piaffent, ils bondissent en avant, et le pandour les contient avec
peine, reproduisant exactement le groupe des chevaux de Castor et de
Pollux sur la place du Quirinal. Nous partons, et les nobles btes
s'lancent, joyeuses de faire emploi de leur force et de leur jeunesse.
Je crains, dis-je  l'abb, que la traite ne soit un peu
longue.--Nullement, me rpond-il, d'Essek  Djakovo il y a environ 36
de vos kilomtres, il nous faudra deux heures et demie. L'allure des
chevaux hongrois m'a toujours frapp. Chez nous un bon cheval part plein
d'ardeur; mais, au bout de 10  12 kilomtres, il se met volontiers au
pas pour reprendre haleine, et les cochers, au besoin, l'y contraignent.
Ici, l'allure naturelle du cheval attel est le trot; il ne lui semble
pas qu'il puisse aller au pas; quand il y est forc, parce que le chemin
est trop mauvais, il se sent humili, il rechigne et parfois ne veut
plus avancer. Mme les maigres haridelles des paysans pauvres trottent
toujours. L'une des causes m'en parat tre l'habitude, qui est gnrale
dans les pays danubiens, de laisser courir le jeune poulain derrire la
mre, ds que celle-ci est de nouveau attele. Prcisment en sortant
d'Essek, o 'a t jour de march, la route est couverte de voitures
retournant dans les villages voisins, et beaucoup d'entre elles sont
accompagnes de poulains qui trottent allgrement  la suite, en faisant
des bonds de chevreaux. Ils prennent ainsi les poumons et l'allure de
leurs parents. L'hrdit confirme l'aptitude.

La charrette des paysans de toute la rgion sud orientale de l'Europe
est la mme, depuis la Leitha jusqu' la mer Noire, et je l'ai retrouve
jusqu'au milieu de la Russie. Elle apparat dj dans les bas-reliefs
antiques. Rien de plus simple et de mieux en rapport avec les conditions
du pays. Deux larges planches forment le fond de la caisse. Elle est
garnie de chaque ct d'une sorte d'chelle, qui est retenue en place
par des pices de bois coudes, fixes sur les essieux  l'extrieur des
longs moyeux des roues, de faon  empcher absolument que celles-ci
s'chappent. Pas de bancs: on s'assied sur des bottes de foin ou de
fourrage vert, dont une partie est destine  l'attelage. Tout est en
bois. En Hongrie, l'essieu est en fer, mais dans certaines parties de la
Russie et des Balkans, il est galement en bois. Les roues sont hautes
et fines, et la charrette pse si peu qu'un enfant la met en mouvement
et qu'un homme la porte sur son dos. Pour ramener les rcoltes, on en a
parfois qui sont un peu plus grandes et plus solides; toutefois, le type
n'est pas modifi.

La route sur laquelle nous roulons est trs large. Quoique le milieu
soit macadamis, les paysans et mme notre cocher prfrent rouler sur
les accotements; c'est qu'ici, l't, l'argile, tasse et durcie par les
pieds des chevaux, devient comme de l'asphalte. Le pays que nous
traversons est plat et parfaitement cultiv. Les froments sont les plus
beaux que l'on puisse voir; ils ont des feuilles larges comme des
roseaux. Ce qui n'est pas emblav en crales, bl ou avoine, est occup
par des mas ou par la jachre; pas de fermes parpilles dans les
campagnes. Les maisons des cultivateurs sont groupes dans les villages.
C'est le _Dorf-system_, comme disent les conomistes allemands. Ce
groupement a deux causes: d'abord la ncessit de se runir pour se
dfendre; en second lieu, l'usage ancien de rpartir priodiquement le
territoire collectif de la commune entre ses habitants. Si, dans
certains pays, comme en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans le
nord de la France, les btiments d'exploitation sont placs au milieu
des champs qui en dpendent, c'est que la proprit prive et la
scurit y existent depuis longtemps.

L'lgant attelage qui nous entrane rapidement me rappelle un mot que
l'on m'a cont prcdemment  Pest et qui peint la Hongrie d'autrefois.
Un vque passait le Danube sur le pont de bateaux qui conduit  Bude,
royalement tendu dans un beau carrosse attel de six chevaux. C'tait
un comte Batthiany. Un dput libral lui crie: Monseigneur, vous
semblez oublier que vos prdcesseurs les aptres et Jsus votre matre
allaient pieds nus.--Vous avez raison, rplique le comte, comme vque
j'irais certainement  pied; mais comme magnat hongrois, six chevaux est
le moins que je puisse atteler, et malheureusement l'vque ne peut
fausser compagnie au magnat.

J'imagine que Mgr Strossmayer donnerait une meilleure raison. Il dirait
qu'il exploite en rgie les terres du domaine piscopal; qu'il y a
tabli un haras dont il vend les produits; qu'il contribue ainsi 
amliorer la race chevaline et qu'il augmente la richesse du pays, ce
qui est de tous points conforme aux prescriptions conomiques les plus
lmentaires. levant beaucoup de chevaux, il faut bien qu'on, les
promne et qu'on les dresse. Je ne m'en plains pas, car c'est plaisir de
voir trotter ces charmantes btes, toujours gaies, heureuses de courir
d'une allure de plus en plus releve,  mesure qu'elles approchent de
leur curie.

Nous nous arrtons quelques moments au village de Siroko-Polje, o
l'abb dsire voir sa mre. Nous entrons chez elle. Veuve d'un simple
cultivateur, elle occupe une maison de paysan un peu mieux soigne que
les autres. A la diffrence des villages hongrois, les maisons
prsentent du ct de la route, non leur pignon, mais la face antrieure
dans le sens de la longueur. La faade, avec la vrandah sur colonnettes
de bois, regarde la cour, o erre la collection habituelle des divers
volatiles. Toutes les habitations du village sont, comme celles-ci,
plafonnes et rcemment blanchies  la chaux, de sorte qu'on ne peut
voir si elles sont construites en briques d'argile sche ou en torchis.
Elles sont toujours poses sur un soubassement en pierres. La chambre o
la veuve nous reoit est le salon et en mme temps la chambre  coucher
des htes trangers. Sur les murs soigneusement blanchis, des gravures
enlumines reprsentent des saints et des pisodes bibliques. Aux
fentres des rideaux de mousseline; deux grands lits avec force matelas,
recouverts d'une grosse courtepointe d'ouate capitonne en indienne 
ramages rouge et noir; sur la table un tapis de lin brod de dessins en
laine de couleurs trs vives; un grand sopha et quelques chaises en
bois, voil le mobilier. La veuve ne porte plus le costume pittoresque
du pays, mais une jaquette et un jupon en cotonnade violette, comme les
femmes de la campagne dans la France du Nord. Elle ne parle que le
croate et pas l'allemand. Je l'interroge, par l'entremise de son fils,
sur les zadrugas.

Dans ma jeunesse, dit-elle, la plupart des familles restaient unies et
cultivaient en commun le domaine patrimonial. On se soutenait, on
s'entr'aidait. L'un des fils tait-il appel  l'arme, les autres
travaillaient pour lui, et comme il savait que la place  la table
commune l'attendait toujours, il y revenait le plus tt possible.
Aujourd'hui, quand la zadruga est dtruite et que nos jeunes gens
partent, ils restent dans les grands villes. Le foyer, avec ses veilles
en commun, avec ses chansons et ses ftes, ne les rappelle plus. Les
petits mnages, qui vivent seuls, ne peuvent pas rsister  une maladie,
 une mauvaise anne, maintenant surtout que les impts sont si lourds.
Arrive un accident, ils s'endettent et les voil dans la misre. Ce sont
les jeunes femmes et le luxe qui sont la perte de nos vieilles et sages
institutions. Elles veulent avoir des bijoux, des toffes, des souliers
qui sont apports par les colporteurs; pour en acheter, il leur faut de
l'argent; elles se fchent si le mari, travaillant pour la communaut,
fait plus que les autres. S'il gardait tout pour lui, nous serions plus
riches, pense-t-elle. De l des comptes, des reproches, des querelles.
La vie de famille devient un enfer; on se spare. Il faut alors pour
chacun un feu, une marmite, une cour, un gardien pour les animaux. Puis,
les soirs d'hiver, c'est l'isolement. Le mari s'ennuie et commence 
aller au cabaret. La femme, laisse seule, se drange aussi parfois. Et
puis, monsieur, si vous saviez quelles salets les marchands nous
vendent si cher! De laids bijoux en verre de couleur et en cuivre dor,
qui ne valent pas deux kreutzers, tandis que les colliers de pices d'or
et d'argent, que nous portions autrefois, conservaient leur valeur et
nous allaient beaucoup mieux. A force d'pargner, les jeunes filles de
mon temps, avec le produit de leurs broderies et des tapis qu'elles
faisaient, arrivaient  se former une belle dot en sequins et en thalers
de Marie-Thrse, qu'elles portaient sur la tte, au cou,  la ceinture
et qui reluisaient au soleil, de sorte que les maris ne manquaient pas 
celles qui taient adroites, laborieuses et conomes. Au lieu de nos
bonnes et solides chemises en grosse toile inusable, si jolies  voir,
avec leurs broderies de laine bleue, rouge et noire, on nous apporte
maintenant des chemises de coton, fines, glaces, brillantes comme de la
soie, mais qui sont en trous et en loques aprs deux lavages. Vous
connaissez notre chaussure nationale, l'opanka: un solide morceau de
cuir de buffle, bien pais, rattach au pied par des courroies de cuir
laces; nous la faisons nous-mmes; cela tient au pied et dure
longtemps. Nos jeunesses commencent  porter des bottines de Vienne; on
sort, il pleut, notre terre alors devient tenace comme du mortier; les
bottines y restent ou sont perdues. Au-dessus de nos chemises, le
dimanche ou l'hiver, nous portons une veste en grosse laine ou en peau
de mouton, toison en dedans, que nous ornons de dessins faits de petits
morceaux de cuir de couleurs trs voyantes, piqus  l'aiguille, avec
des fils d'argent ou d'or. Rien ne me parat plus beau, et cela passe
d'une gnration  l'autre. Aujourd'hui, celles qui veulent faire les
fires et imiter les Autrichiennes portent du coton, de la soie ou du
velours, des articles de pacotille, que le soleil dteint, que la pluie
dfrachit et que le moindre usage troue aux coudes et dans le dos. Tout
cela parat bon march, car, pour faire un de nos vtements, il fallait
travailler des mois et des mois. Mais je prtends que cela cote trs
cher, car l'argent sort de nos poches et les objets,  peine achets,
sont dj uss. Et puis nos soires d'hiver, qu'en fera-t-on  l'avenir?
Se tourner les pouces et cracher dans le foyer! Et nos anciennes
chansons, qu'on chantait dans les veilles en travaillant toutes
ensemble, autour d'un grand feu, elles seront oublies; dj les
enfants, qui en apprennent d'autres  l'cole, les trouvent btes et
n'en veulent plus. Les savants comme vous, monsieur, disent que tout va
de mieux en mieux. Moi, je ne suis qu'une ignorante; seulement je vois
ce que je vois. Il y a maintenant dans nos villages des pauvres, des
ivrognes et de mauvaises femmes, ce qu'on ne connaissait pas jadis. Nous
payons deux fois plus d'impts qu'autrefois, et cependant nos vaches ne
donnent toujours qu'un veau et la tige de mas qu'un ou deux pis. M'est
avis que tout va de mal en pis.

--Mais, lui dis-je, vous-mme, vous portez le costume tranger que vous
blmez avec tant de raison.

--C'est vrai, monsieur, mais quand on a la joie et l'honneur d'avoir un
fils prtre, il faut bien renoncer  s'habiller comme une paysanne.
Aprs que nous emes pris une rasade d'un petit vin rose et doucetre,
que l'aimable vieille femme rcoltait dans sa vigne et qu'elle nous
offrit de bon coeur, nous remontmes en voiture, et je dis  l'abb:
Votre mre a raison. Les costumes et les usages locaux adapts aux
conditions particulires des diverses populations avaient beaucoup de
bon. Je regrette leur disparition, non seulement comme artiste, mais
comme conomiste. On les abandonne pour prendre ceux de l'Occident,
parce que ceux-ci reprsentent la civilisation et le comme il faut.
C'est le motif qui a port votre mre  quitter son costume national. Ce
que l'on nomme le progrs est une puissante locomotive qui, dans sa
marche irrsistible, broie tous les usages anciens, et qui est en train
de faire de l'humanit une masse uniforme, dont toutes les units seront
semblables les unes aux autres, de Paris  Calcutta et de Londres 
Honolulu. Avec le costume national et traditionnel, rien ne se perd;
tandis que les changements continuels du got ruinent les industriels,
mettent sans cesse au rebut une foule de marchandises et surexcitent les
recherches luxueuses et les dpenses. Un conomiste renomm, J.-B. Say,
a dit parfaitement: La rapidit successive des modes appauvrit un tat
de ce qu'il consomme et de ce qu'il ne consomme pas.--Mgr Strossmayer,
rpond l'abb, fait tout ce qu'il peut pour soutenir nos industries
domestiques. Certainement il vous parlera de ce qu'il a tent pour
cela.

Entre Siroko-Polje et Djakovo, nous franchissons une trs lgre monte:
c'est le fate de partage presque imperceptible de la Sirmie, entre la
Drave, au nord, et la Save, au sud. Sur un certain espace, les belles
cultures de froment sont remplaces par un terrain bois. Seulement, il
ne reste que des broussailles. Les gros arbres jonchent le sol, et on
les dbite en douves, hlas! La fertilit du sol se rvle par
l'abondance de l'herbe qui pousse entre les souches. Un troupeau de
boeufs et de chevaux y pat.

La route s'engage bientt entre deux ranges de magnifiques peupliers
d'Italie, hauts comme des flches de cathdrale. A droite, un bois de
grands arbres entour de hautes palissades: c'est le parc aux daims.
Nous approchons de la rsidence piscopale. Nous voici  Djakovo (en
hongrois, la terminaison _vo_ devient _var_). Chez nous, ce serait un
gros village. Ici, c'est un bourg, un lieu de march, _Marktflecken_,
comme disent les Allemands. Il y a environ quatre mille habitants, tous
Croates, y compris quelques centaines d'isralites, qui sont les
richards de l'endroit.--Ce sont eux, me dit l'abb, qui font tout le
commerce, celui des marchandises au dtail, et aussi celui de l'achat en
gros des denres agricoles, du bois, de la laine, des animaux
domestiques, de tout enfin, jusqu'aux volailles et aux oeufs. Le crdit
et l'argent sont entre leurs mains. Ils font la petite et la grosse
banque. Ces maisons, solidement construites, que vous voyez dans la rue
principale que nous traversons, ces boutiques d'piceries, d'toffes, de
quincaillerie, de modes, la plupart de ces boucheries, notre unique
htel, tout cela est occup par eux. Sur seize boutiques que nous avons
 Djakovo, deux seulement appartiennent  des chrtiens. Il faut bien
l'avouer, les juifs sont plus actifs que nous. Et aussi, ils ne pensent
qu' gagner de l'argent.--Mais, lui rpondis-je, les chrtiens, chez
nous, ne cherchent pas  en perdre, et j'imagine qu'il en est de mme en
Croatie.

Nous entrons dans la cour du palais de l'vque. Je ne puis me dfendre
d'une vive motion en revoyant ce noble vieillard,--le grand aptre des
Jougo-Slaves.--Il me serre affectueusement dans ses bras et me dit: Ami
et frre, soyez le bienvenu. Vous tes ici parmi des amis et des
frres.--Il me conduit dans ma chambre et m'engage  me reposer,
jusqu'au souper, des fatigues de ma nuit passe en chemin de fer. La
chambre que j'occupe est trs grande, et les meubles, tables, sophas,
commodes en noyer style de Vienne, sont trs grands aussi. Par la
fentre ouverte, je vois un parc tout rempli d'arbres magnifiques:
chnes, htres, picas. Un grand acacia tout couvert de ses grappes
blanches remplit l'atmosphre d'un parfum pntrant. Devant une vaste
serre sont ranges toute espce de plantes exotiques, auxquelles les
jardiniers donnent l'arrosage du soir. Rien ne me rappelle que je suis
au fond de la Slavonie. Je profite de ces deux heures de repos, les
premires depuis mon dpart, pour rsumer tout ce que j'ai appris
concernant mon illustre hte.

La premire fois que je suis venu en Croatie, son nom m'tait inconnu.
Je trouvais son portrait partout, aux vitrines des libraires d'Agram et
de Carlstadt, dans toutes les auberges, dans la demeure des paysans, et
jusque dans les petits villages des confins militaires. Quand on me
raconta tout ce qu'il faisait pour favoriser le dveloppement de
l'instruction, de la littrature et des arts, parmi les Jougo-Slaves,
j'en fus merveill. Inconnu, sans lettre d'introduction, je n'osai
aller le voir; mais, depuis lors, l'un de mes voeux les plus ardents
tait de le rencontrer. J'eus cette bonne fortune, non en Croatie, mais
 Rome. En dcembre 1878, il tait venu entretenir le pape du rglement
des affaires ecclsiastiques de la Bosnie. M. Minghetti m'invita 
djeuner avec lui. Quand je lui fus prsent, Strossmayer me dit: J'ai
lu ce que vous avez crit sur mon pays, dans la _Revue des Deux Mondes_.
Vous tes un ami des Slaves; vous tes donc le mien. Venez me voir 
Djakovo; nous causerons. L'impression que me fit cet homme
extraordinaire fut profonde. Je reproduis quelques dtails de cette
entrevue, parce que le programme de Strossmayer est celui des patriotes
clairs de son pays. Il m'apparut comme un saint du moyen ge, peint
par fra Angelico, dans les cellules de Saint-Marc  Florence. Sa figure
est fine, maigre, asctique; des cheveux cendrs et relevs entourent sa
tte d'une aurole. Ses yeux gris sont clairs, lumineux, inspirs. Une
flamme en jaillit, vive et douce, reflet d'une grande intelligence et
d'un grand coeur. Sa parole est abondante, colore, pleine d'images;
mais, quoiqu'il parle galement bien, outre les langues slaves, le
franais, l'allemand, l'italien et le latin, aucun de ces idiomes ne lui
fournit de termes assez expressifs pour rendre compltement sa pense,
et ainsi il les emploie tour  tour. Il emprunte  chacun d'eux le mot,
l'pithte dont il a besoin, ou bien il accumule les synonymes que tous
lui fournissent. C'est quand il arrive enfin au latin, que la phrase se
droule avec une ampleur et une puissance sans pareille. Il dit
nettement ce qu'il pense, sans rticences, sans rserves diplomatiques,
avec l'abandon d'un enfant et la profondeur de vues du gnie. Absolument
dvou  sa patrie, ne dsirant rien pour lui-mme, il ne craint
personne ici-bas. Comme il ne poursuit que ce qu'il croit bien, juste
et vrai, il n'a rien  cacher.

Pendant ce sjour  Rome, il tait tout occup de l'avenir de la
Bosnie.--Vous avez eu raison, me dit-il, de soutenir, contrairement 
l'avis de vos amis les libraux anglais, que l'annexion des provinces
bosniaques est une ncessit; mais le point de savoir si c'est un
avantage pour l'Autriche dpendra de la politique qu'on y suivra. Si
Vienne ou plutt Pest entend gouverner les nouvelles provinces par des
Hongrois ou des Allemands et  leur profit, les Autrichiens finiront par
tre plus dtests que les Turcs. Ce sont des populations exclusivement
slaves; il faut entretenir et lever leur esprit national. Les journaux
magyares et allemands disent que je suis l'ami de la Russie, l'ennemi de
l'Autriche, c'est une calomnie. Pour notre chre vieille Autriche, je
donnerais ma vie  l'instant. C'est dans son sein que nous devons, nous
Slaves occidentaux, vivre, grandir, arriver  l'accomplissement de nos
destines. On a voulu autrefois nous germaniser. Aujourd'hui on rve de
nous magyariser; cela n'est pas moins impossible! A une race nombreuse,
assise sur un grand territoire contigu, o il y a place pour trente,
pour quarante millions d'hommes,  un peuple qui a une histoire, des
souvenirs dont il est fier, on ne peut enlever sa langue, sa
nationalit. Ceux qui le tenteraient ou qui voudraient entraver notre
lgitime dveloppement, ceux-l seuls travailleraient au profit de la
Russie. Les Hongrois sont une race hroque. Ils ont l'esprit politique.
Pour reconqurir leur autonomie, ils ont dploy une constance
admirable; maintenant ils gouvernent en ralit l'empire; mais leur
hostilit contre les Slaves et leur chauvinisme magyare les aveuglent
parfois compltement. Ils doivent s'appuyer franchement sur nous, sinon
ils seront noys dans l'ocan panslave.

Je lui rappelai que, lors de mon premier sjour  Agram, j'avais trouv
les patriotes croates, revenant de la fameuse exposition ethnographique
de Moscou, tout enflamms, et ne cachant nullement leurs sympathies pour
la Russie.--C'est vrai, reprit l'vque,  cette poque le compromis
Deak, qui nous abandonnait compltement  la merci des Hongrois, avait
surexcit au plus haut degr les apprhensions des Croates. Mais, depuis
lors, cet engouement en faveur de la Russie a disparu. Seulement il se
reproduira, chaque fois que l'Autriche-Hongrie, soit aux bords de la
Save et de la Bosna, soit au del du Danube, voudra s'opposer au
lgitime dveloppement des races slaves. Si on pousse celles-ci  bout,
il est invitable qu'elles diront unanimement: Plutt Russes que
Magyares! Ecoutez, mon ami, il y a en Europe deux grandes questions: la
question des nationalits et la question sociale. Il faut relever les
populations arrires et les classes dshrites. Le christianisme
apporte la solution, car il nous ordonne de venir en aide aux humbles et
aux pauvres. Nous sommes tous frres. Mais il faut que la fraternit
cesse d'tre un mot et devienne un fait.

Aprs que Strossmayer nous eut quitts, Minghetti me dit: J'ai eu
l'occasion de voir de prs tous les hommes minents de notre temps. Il y
en a deux qui m'ont donn l'impression qu'ils taient d'une autre
espce que nous, ce sont Bismarck et Strossmayer. Voici quelques
dtails sur ce grand vque, qui a tant fait pour l'avenir des
Jougo-Slaves. Chose trange, on m'a affirm que sa biographie n'est pas
encore crite, sauf peut-tre en croate.

Joseph-George Strossmayer est n, le 4 fvrier 1815,  Essek, d'une
famille peu aise, qui tait venue de Linz vers 1700. Celle-ci tait
donc allemande, comme son nom l'indique; mais elle s'tait croatise au
point de ne plus parler que le croate. On a fait un grief aux
Jougo-Slaves d'avoir eu besoin d'un Allemand pour patronner leur
mouvement national. Il en est souvent ainsi. Le plus clatant
reprsentant du magyarisme, Kossuth, est de sang slave; Rieger, le
principal promoteur du mouvement tchque, est d'origine allemande;
Conscience, le plus minent initiateur du mouvement flamand, est n d'un
pre franais. Strossmayer fit ses tudes humanitaires au gymnase
d'Essek, de la faon la plus brillante, et ses tudes thologiques,
d'abord au sminaire de Djakovo, puis  l'universit de Pest, o il
passa ses examens avec un clat tout  fait exceptionnel. Dans l'preuve
sur la dogmatique, il dploya tant de savoir et une telle force de
dialectique, que le prsident du jury d'interrogation dit  ses
collgues: _Aut primus hereticus soeculi, aut prima columna catholicoe
ecclesioe_. Il n'a pas dpendu de Pie IX et du concile du Vatican que ce
ne ft la premire partie de la prophtie qui se ralist. En 1837, il
est nomm vicaire  Peterwardein. Trois ans aprs, il est plac 
l'cole suprieure de thologie, l'Augustineum de Vienne, o il obtient
la dignit de docteur, aux applaudissements des examinateurs qui ne
trouvent point de mots pour exprimer leur admiration. Aprs avoir
rempli pendant peu de temps les fonctions de professeur au lyce
piscopal de son pays natal, il est appel, en 1847,  diriger
l'Augustineum, et il est nomm en mme temps prdicateur de la cour.
C'tait une trs haute position pour son ge: il avait  peine trente
ans. Depuis plusieurs annes, il suivait avec la plus ardente sympathie
le rveil de la nationalit croate. C'est pendant son sjour  Vienne
qu'il commena  crire pour dfendre cette cause  laquelle il avait
ds lors vou sa vie. En 1849, l'vque de Djakovo, Kukovitch, se
retira; l'empereur appela Strossmayer pour le remplacer. La cour
impriale tait alors encore tout entire  sa reconnaissance envers les
Croates, qui avaient vers pour elle des flots de sang sur les champs de
bataille de l'Italie et de la Hongrie. Les deux dfenseurs les plus
influents des droits de la Croatie, le baron Metellus Ozegovitch et le
ban Jellachitch avaient vivement appuy Strossmayer, dont ils
connaissaient le dvouement  leur commune patrie. Dtail assez curieux,
sept ans auparavant, le jeune prtre avait annonc  son vque, dans un
crit qui est encore conserv  Djakovo, qu'il lui succderait.

Les dix premires annes de son piscopat s'coulrent sous le ministre
Bach. Un grand effort se fit alors pour unifier l'empire et pour en
germaniser les diffrentes races. Strossmayer comprit admirablement, et
c'est l ce qui fait sa gloire, que, pour rendre vaine toute tentative
pareille, il faut veiller et fortifier le sentiment national par la
culture intellectuelle, par le dveloppement de la littrature et par
un retour aux sources historiques de la nation. La devise qu'il avait
choisie et qui est, non en latin, suivant l'usage, mais en croate,
rsume l'oeuvre de sa vie: _Sve za vjeru i domovinu_: Tout pour la foi
et pour la patrie. Sa vie entire a t consacre  la traduire en
actes utiles  son pays. Tout d'abord, il donne des sommes importantes
pour fonder des bourses, afin de permettre aux jeunes gens pauvres de
faire des tudes humanitaires; il dote ainsi presque tous les gymnases
croates, et entre autres ceux d'Essek, de Varasdin, de Fiume, de
Vinkovce, de Seny, de Gospitch, et plus tard l'universit d'Agram; 
Djakovo mme, ses largesses en faveur de l'instruction sont incessantes
et considrables. Il y cre un gymnase, une cole suprieure de filles,
une cole normale de filles, un sminaire pour les Bosniaques, et tout
cela est entretenu  ses frais. Plus tard, il y organise une cole
normale d'instituteurs, et cela seul lui cote 200,000 francs de premier
tablissement. Il ne mnage rien pour contribuer au dveloppement des
diffrentes littratures jougo-slaves. Il patronne et de toute faon les
crateurs de la langue serbe officielle Vuk Karadzitch et Danichitch,
puis les deux frres Miladinovci, qui, accueillis dans sa demeure, y
travaillent  leur dition des chansons populaires bulgares, un des
premiers livres parus en cette langue, et qui prparait le rveil de
cette jeune nationalit. Dans son sminaire piscopal, il fonde et dote
une chaire pour l'tude des anciennes langues slaves. En mme temps, il
commence  former cette vaste bibliothque qu'il compte laisser aux
diffrentes coles de Djakovo et le muse de tableaux qu'il destine 
Agram. Enthousiaste de l'art, il va en Italie pour en admirer les
merveilles et en rapporter quelques spcimens, chaque fois que sa sant
exige quelque repos. Toutes les institutions, toutes les publications,
tous les hommes de lettres qui se sont occups de la Croatie ont reu de
lui un gnreux appui.

Quoique toujours prt  dfendre les droits de son pays, ce grand
patriote n'est entr dans l'arne politique que pour obir  un devoir
qu'on lui imposait. Aprs la chute du ministre Bach, quand s'ouvrit 
Vienne l're constitutionnelle, Strossmayer fut appel par l'empereur
dans le Reichstag renforc, avec le baron Wranicanji. Ils y
rclamrent, en toutes circonstances, avec la plus grande nergie,
l'autonomie complte de la Croatie. J'ai toujours pens qu'on aurait pu
alors tablir en Autriche un rgime rationnel et durable, reposant sur
l'indpendance historique des diffrents tats, mais avec un parlement
central pour les affaires communes, comme en Suisse et aux tats-Unis.
On laissa passer le moment opportun, et aprs Sadowa, il fallut subir
l'_Ausgleich_ et le dualisme impos par la Hongrie. L'empire fut coup
en deux et la Croatie livre  Pest. Lorsque s'engagrent les
ngociations pour rgler les rapports entre la Hongrie et la Croatie, on
crut ncessaire d'carter Strossmayer, qui ne voulait  aucun prix
sacrifier l'autonomie de son pays, fonde sur les traditions de
l'histoire. Il passa le temps de son exil  Paris, o il se livra  une
tude spciale des grands crivains franais. Depuis son retour 
Djakovo, pendant les quinze dernires annes, il s'est abstenu
scrupuleusement de toute action politique; il ne veut mme pas siger 
la dite de la Croatie, pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'apporter
l'appui de ses sympathies  l'agitation et  l'opposition qui fermentent
dans le pays. On sait  Vienne et  Pest qu'il dplore le mode actuel
d'union entre la Croatie et la Hongrie. On dit que sa manire de voir
est celle du parti des indpendants (_neodvisne stranke_), dont les
principaux chefs sont des hommes trs estims dans leur pays et mme
dans toute l'Autriche, le prsident de l'Acadmie, Racki et le comte
Vojnoritch; mais l'vque de Djakovo reste  l'cart. Il croit assurer
l'avenir de sa nation surtout en y suscitant la vie intellectuelle et
scientifique. Ce qui est l'oeuvre de l'esprit est inattaquable et
survit. Dans ce domaine, la force est impuissante. En marchant dans
cette voie, a-t-il dit quelque part, rien, non, rien au monde ne pourra
nous empcher d'accomplir la mission  laquelle la Providence semble
nous appeler parmi nos frres de sang de la pninsule balkanique.

Ds 1860, Strossmayer avait dmontr la ncessit de fonder  Agram une
acadmie des sciences et des arts, et il avait ouvert la souscription
publique par un don de 200,000 francs, qu'il augmenta encore
notablement. Depuis lors, le pays tout entier rpondit  son appel: plus
de 800,000 francs furent runis, et le 28 juillet 1867, fut inaugur le
nouvel tablissement dont la Croatie est justement fire. Le grand
vque y pronona un discours rest clbre, o il vante, en termes
d'une magnifique loquence, le gnie de Bossuet et de Pascal. L'Acadmie
a publi soixante-sept volumes de ses annales, intitules _Rad_,
Travail, et spcialement consacres  l'histoire de la Croatie, et
elle a commenc la publication d'un grand dictionnaire de la langue
croate, sur le modle de ceux de Grimm et de Littr.

Au mois d'avril 1867, au sein de la dite d'Agram, Strossmayer avait
dmontr la ncessit pour la Croatie d'avoir une universit, et,  cet
effet, il mit 150,000 francs  la disposition de son pays. Au mois de
septembre 1866, le jour o l'on clbrait le trois centime anniversaire
du Lonidas croate, le ban Nikolas Zrinyski, il pronona un discours
qui, rpandu partout, souleva un enthousiasme indescriptible en faveur
d'une oeuvre essentiellement scientifique. La souscription monta bientt
 un demi-million, et l'universit fut inaugure le 19 octobre 1874. Les
ftes furent, pour le noble initiateur de tant d'oeuvres utiles, plus
qu'un triomphe; ce fut une apothose, et jamais il n'y en eut de plus
mrite. Le ban ou gouverneur gnral, qui prsida  la crmonie, tait
Ivan Maruvanitch, le meilleur pote pique de la Croatie. Les dlgus
des autres universits, et surtout ceux des socits littraires ou
politiques des Slaves autrichiens et mme transdanubiens, taient
accourus en grand nombre  Agram. La ville tait pavoise, une foule
norme remplissait les rues. Un cri unanime se fit entendre: Saluons le
grand vque! Vive le pre de la patrie! Dans nos pays, o les centres
d'instruction abondent, nous avons peine  comprendre combien est
importante la cration d'une universit; mais pour toutes les
populations jougo-slaves, si longtemps comprimes, c'tait une
solennelle affirmation de l'ide nationale et pour l'avenir une
garantie de leur dveloppement spirituel. C'est ainsi qu'au XVIe sicle,
la Rforme s'est empresse de fonder des universits en Allemagne, en
Hollande, en cosse. Tandis qu'elle luttait encore pour son existence 
Gand, les protestants flamands, le cou, pour ainsi dire, sous la hache
de l'Espagne, profitrent de quelques mois de libert pour crer des
cours universitaires, ainsi que vient de le montrer un de nos
professeurs d'histoire, M. Paul Fredericq. L'enseignement suprieur est
le foyer d'o rayonne l'activit intellectuelle des peuples.

En religion, Strossmayer est un chrtien selon l'vangile, adversaire de
l'intolrance, ami de la libert, des lumires, du progrs sous toutes
ses formes, entirement dvou  son peuple et surtout aux malheureux.
On n'a pas oubli avec quelle nergie et quelle loquence il a combattu
le nouveau dogme, l'infaillibilit du pape. Dans les dernires annes,
il s'est efforc d'amener une rconciliation entre le rite oriental et
le rite occidental. Il a consacr  dvelopper ses vues  ce sujet ses
deux derniers mandements de carme (1881 et 1882). C'est certainement
sous son inspiration que le Vatican a rcemment exalt les deux grands
aptres des Slaves, les saints Cyrille et Mthode, que l'glise
orientale vnre tout particulirement. On admire runies en lui les
vertus d'un saint et les gots d'un artiste. Tout sentiment personnel
est extirp: ni gosme ni ambition. Sa vie est un dvouement de chaque
jour; pas une de ses penses qui ne soit tourne vers le bien de ses
semblables et l'avenir de son pays. Qui a jamais fait plus que lui pour
le rveil d'une nationalit, et avec autant de perspicacit et
d'efficacit? Parmi les nobles figures qui, en ce sicle, font honneur 
l'humanit, je n'en connais pas qui lui soient suprieures. La Croatie
peut tre fire de lui avoir donn le jour.

Mgr Strossmayer vient me prendre pour le souper. Nous traversons une
immense galerie remplie d'un bout  l'autre de caisses  tableaux. J'en
demande l'explication  l'vque. Vous savez, dit-il, que nous avons
fond un muse  Agram. Depuis que j'ai eu un peu d'argent disponible,
j'ai achet, chaque fois que j'allais en Italie, quelques tableaux que
je destinais  ce muse, qui est un des rves de ma vie. Ce rve va
prendre corps. Mais voyez la misre et la contradiction des choses
humaines, ceci devient pour moi la cause d'un vrai chagrin, puril
peut-tre, mais rel, je dois l'avouer. Donner mes revenus ne me cote
rien. La fortune de l'vch est le patrimoine des pauvres, je
l'administre et je l'emploie le mieux que je peux; je ne me prive de
rien, car de besoins personnels je n'en ai gure; mais mes tableaux, mes
chers tableaux, il m'est dur de m'en sparer. Je les connais tous, je me
rappelle o je les ai achets, je les aime; mes regards s'y reposent
volontiers, car j'ai beaucoup, et trop sans doute, les gots de
l'artiste, et maintenant ils partent, ils doivent partir. A Agram, nos
jeunes lves de l'Acadmie les attendent pour les copier et pour s'en
inspirer. Ils en ont besoin. Sans l'efflorescence des beaux-arts, une
nationalit est incomplte. Nous avons une universit, nous aurons la
science; il nous faut aussi l'architecture, la peinture et la sculpture.
Je suis vieux; je n'ai plus longtemps  vivre; je croyais les garder
jusqu' ma mort, mais c'est une pense goste dont je me repens. L'an
prochain, si vous allez  Agram, vous les y verrez. Voici prcisment
venir M. Krsujavi, professeur d'esthtique et d'histoire de l'art 
l'universit d'Agram. Il est aussi directeur de notre muse et d'une
cole d'art industriel que nous venons de fonder. Il est venu chez moi
pour emballer avec soin toutes ces toiles qui dsormais sont confies 
sa garde.

Nous regardons les tableaux qui sont encore  leur place. Il y en a deux
cent quatre-vingt-quatre, dont plusieurs excellents, du Titien, des
Carrache, de Guido Reni, de Sasso Ferrato, de Paul Vronse, de fra
Angelico, de Ghirlandajo, de fra Bartolommeo, de Drer, d'Andra
Schiavone, le Slave, qui tait Croate et s'appelait Murilitch, de
Carpaccio, ou plutt de Karpatch, un autre slave. On estime qu'ils
valent un demi-million. Quelques toiles modernes, peintes par des
artistes croates, reprsentent des sujets de l'histoire nationale. Les
meilleurs se trouvent dans la chambre  coucher et dans le bureau de
travail de l'vque.

Aprs avoir travers une enfilade de beaux et grands salons de
rception, solennels comme ceux des ministres de Vienne, parquet trs
brillant, tentures de soie et, tout autour, une range de chaises et de
fauteuils dans le style de l'empire franais, nous prenons place  la
table du souper, dans la salle  manger. C'est une grande chambre avec
des murs blanchis  la chaux, auxquels sont pendues quelques bonnes
gravures reprsentant des sujets de pit. Les convives de l'vque
sont, outre le professeur Krsujavi, sept ou huit jeunes prtres attachs
 l'vch ou au sminaire. Nous sommes servis par les pandours 
grandes moustaches, en uniforme de hussard. Aprs que l'vque a dit le
_Benedicite_, l'un des prtres lit en latin, avant chaque repas, un
chapitre de l'vangile et un autre de l'_Imitation_. La conversation
s'engage. Elle est toujours intressante, grce  la verve,  l'esprit,
 l'rudition de Mgr Strossmayer. Je parle des industries locales des
paysans. Je rappelle que j'ai vu prcdemment  Sissek, un dimanche, au
sortir de la messe, les paysannes vtues de chemises brodes en laine de
couleurs vives, qui taient des merveilles: Nous faisons tous nos
efforts, rpond l'vque, pour maintenir ce got traditionnel. A cet
effet, nous avons tabli  Agram un petit muse, o nous collectionnons
des types de tous les objets d'ameublement et de vtement confectionns
dans nos campagnes. Nous tchons ensuite de rpandre les meilleurs
modles. Ce sera une des branches de l'enseignement dans notre acadmie
des beaux-arts. M. Krsujavi s'en occupe spcialement et il prpare des
publications  ce sujet. Ce qui est extraordinaire, dit M. Krsujavi,
c'est que ces broderies, o se rvle toujours une entente parfaite de
l'harmonie et du contraste des couleurs, et qui sont parfois de vrais
chefs-d'oeuvre d'ornementation, sont faites d'instinct, sans dessin,
sans modle. C'est une sorte de talent inn chez nos paysannes: il se
forme peut-tre par la vue de ce qu'elles ont sous les yeux, mais elles
ne copient pas cependant. Il en est de mme pour la confection des
tapis. Cela vient-il des Turcs, qui eux-mmes n'ont fait que reproduire,
en tons plus voyants, les dessins de l'art persan? J'en doute; car les
dcorations slaves sont plus sobres de couleur et les dispositions sont
plus gomtriques, plus svres, moins fleuries. Cela rappelle le got
de la Grce antique et on les retrouve chez tous nos Slaves du Midi et
jusqu'en Russie. N'oublions pas, reprit l'vque, que cette contre o
nous sommes et o ne survit plus en fait d'arts que celui qui nous
fournit le pain et le vin, je veux dire l'agriculture, la Slavonie, a
t,  deux reprises diffrentes, le sige d'une haute et brillante
culture littraire et artistique. Dans l'antiquit, Sirmium tait une
grande ville o florissait dans toute sa gloire la civilisation romaine.
Nos fouilles mettent au jour,  chaque instant, des restes de cette
poque. Puis, au moyen ge, seconde priode de splendeur: une vritable
renaissance, comme vous allez vous en convaincre  l'instant. Plus tard
sont venus les Turcs. Ils ont tout brl, tout ananti, et, sans le
christianisme, ils nous auraient ramens aux temps de la barbarie
primitive.

L'vque fait apporter des vases sacrs en or et en argent. Ils
proviennent de la Bosnie, qu'il visitait au temps o il en tait encore
le vicaire apostolique. Il y a des crosses, des croix, des calices qui
datent du Xe au XIVe sicle et qui sont admirables. Voici un calice en
mail cloisonn, style byzantin; un autre avec des ciselures et des
gravures pur roman; un troisime fait penser aux dcorations normandes
de l'Italie mridionale; un quatrime est en filigrane sur fond d'or
plat, comme certains bijoux trusques. La Bosnie, avant l'invasion
turque, n'tait pas le pays sauvage qu'elle est devenue depuis. En
communication constante et facile, par la cte de la Dalmatie, avec la
Grce et Constantinople d'une part, avec l'Italie d'autre part, ses
artistes se maintenaient au niveau des productions de l'art dans ces
deux centres de civilisation.--Aujourd'hui encore, reprend l'vque, il
y a  Sarajewo des orfvres qui n'ont jamais appris  dessiner, mais qui
font des chefs-d'oeuvre. Ainsi, voyez cette croix piscopale en argent
et ivoire: Agram a fourni le dessin, mais quelle perfection dans
l'excution! Ne croyez pas que je sois collectionneur. Sans doute, j'en
ai l'instinct comme un autre; mais avec mes faibles moyens, je poursuis
un grand but: rattacher le prsent au pass,  ce glorieux pass de
notre race, dont je vous parlais tantt; rveiller, entretenir,
dvelopper la part d'originalit que Dieu a dpartie aux Jougo-Slaves,
briser la crote paisse d'ignorance sous laquelle notre gnie national
s'est trouv touff pendant tant de sicles d'oppression, et faire en
sorte que la domination turque ne soit plus qu'un intermde, une sorte
de cauchemar que l'aurore de notre rsurrection aura dfinitivement
dissip.

Le lendemain matin, un gai soleil de juin me rveille de bonne heure.
J'ouvre ma fentre. Les oiseaux chantent dans les arbres du parc et
l'odeur enivrante des acacias me transporte parmi les orangers de
Sorrente. Les parfums rveillent des souvenirs prcis, non moins que les
sons. A huit heures, le domestique m'apporte le djeuner  la viennoise.
Excellent caf, crme et petits pains de farine de Pest, la meilleure du
monde. Je parcours seul le palais piscopal. C'est un trs grand
btiment  un tage, qui date, dans sa forme actuelle, du milieu du
dernier sicle. Il forme les deux cts d'une grande cour centrale
carre, dont le ct du fond est ferm par des dpendances et un vieux
mur, et le quatrime par l'glise. Le premier tage seul est occup par
les appartements de matre; le rez-de-chausse l'est par les cuisines,
buanderies, magasins, tat domestique, etc., suivant la coutume des pays
mridionaux. Le plan est trs simple: c'est celui des clotres. Donnant
sur la cour, se prolonge une galerie, o s'ouvrent toutes les chambres,
qui se succdent en enfilade, comme les cellules d'un couvent.

L'vque vient me prendre pour visiter sa cathdrale, qui est une des
choses o il a pris le plus de plaisir, parce qu'il y donnait
satisfaction aux rves et aux sentiments du chrtien, du patriote et de
l'artiste. Il s'en est occup pendant seize annes. Cette glise lui a
cot plus de 3 millions de francs. Elle est assez grande pour une
population cinq  six fois plus considrable que celle du Djakovo
actuel, mais son fondateur espre qu'elle durera assez pour ne pas
pouvoir contenir les fidles du Djakovo de l'avenir. Elle est btie en
briques de premier choix, d'un grain trs fin et d'un rouge vif, comme
celles de l'poque romaine. Les encadrements des fentres et les
moulures sont en pierre calcaire apporte d'Illyrie. Les marbres de
l'intrieur viennent de la Dalmatie. On devine ce qu'a d coter le
transport, qui, depuis le Danube ou la Save, a d se faire par chariot.
Le style de l'difice est italo-lombard trs pur. Tout l'intrieur est
polychrome et peint  fresque par les Seitz pre et fils. Les sujets
sont emprunts  l'histoire sainte et  celle de l'vanglisation des
pays slaves. Christianisme et nationalit, c'est la proccupation
constante de Strossmayer. Le matre-autel est surtout trs bien conu.
Il est en forme de sarcophage. Au-dessus s'lve, comme dans les
basiliques de Rome, une sorte de baldaquin, soutenu par quatre colonnes
monolithes d'un beau marbre de l'Adriatique, avec des bases et des
chapiteaux en bronze. Tout est d'un got svre: ni oripeaux, ni statues
habilles comme des poupes, ni vierges miraculeuses. On est au XIIe
sicle, bien avant que les jsuites aient matrialis et paganis le
culte catholique.

L'vque me conduit dans la crypte. Des niches ont t rserves dans
l'paisseur du mur; il y a transport les restes de trois de ses
prdcesseurs. Sur la pierre, rien qu'une croix et un nom; une quatrime
dalle n'a pas d'inscription: C'est l ma place, me dit-il; ici
seulement je trouverai du repos. J'ai encore beaucoup  faire; mais il y
a trente-trois ans que je suis vque, et l'homme, comme l'humanit, ne
peut jamais esprer d'achever son oeuvre. Les paroles de Strossmayer me
rappellent la sublime devise d'un autre grand patriote, l'ami du
Taciturne, l'un des fondateurs de la rpublique des Provinces-Unies,
Marnix de Sainte-Aldegonde: _Repos ailleurs_. En sortant, je remarque un
vieux mur crnel envahi par le lierre. C'est tout ce qui reste de
l'ancien chteau fort, brl et ras par les Turcs. Quand on trouve
ainsi  chaque pas les traces des dvastations commises par les bandes
musulmanes, on comprend la haine qui subsiste au coeur des populations
slaves.

Au dner, qui a eu lieu au milieu du jour, on parle du mouvement
national en Dalmatie. J'ai reu la nouvelle, dit l'vque, qu'aux
lections rcentes des villes dalmates, les candidats slaves l'ont
emport sur les Italiens. Il devait en tre ainsi; le mouvement des
nationalits est partout irrsistible, parce qu'il est favoris par la
diffusion de l'instruction. Nagure les Italiens dominaient  Zara, 
Spalato,  Sebenico,  Raguse. Ils reprsentaient la bourgeoisie, mais
le fond de la population est compltement slave. Tant qu'elle a t
ignorante et comprime, elle n'avait rien  dire; mais ds qu'elle a eu
quelque culture intellectuelle, elle a revendiqu le pouvoir politique,
qui de droit lui revenait. Elle l'obtient aujourd'hui. Et dire que
souvent, par crainte du progrs du slavisme, on favorisait les Italiens,
dont une partie au moins est acquise  l'irrdentisme! Le ministre
actuel revient de cette erreur et pour toujours, il faut l'esprer.
Remarquez bien que d'ici jusqu'aux bouches de Cattaro, et de la cte
dalmate jusqu'au Timok et  Pirot, c'est--dire jusqu'aux confins de la
Bulgarie, la mme langue est parle par les Serbes, les Croates, les
Dalmates, les Bosniaques, les Montngrins, et mme par les Slaves de
Trieste et de la Carniole. Les Italiens de la cte dalmate sont pour la
plupart les descendants de familles slaves italianises sous la
domination de Venise, mais en tout cas, la gloire de la cit des doges
et de sa noble civilisation rejaillit sur eux. Nous les respectons, nous
les aimons; on ne proscrira pas la langue italienne; mais il faut bien
que la langue nationale, la langue de la majorit de la population
l'emporte.

Les convives citent  l'envie des faits pour dmontrer les minentes
qualits de la race illyrienne: l'un vante la bravoure de ses soldats,
l'autre l'nergie de ses femmes. Mais, dit-on, chez les Montngrins
toutes ces vertus sont portes  l'extrme, parce que, seuls, ils ont
su conserver toujours leur libert et se prserver du contact corrupteur
d'un matre. L'un des jeunes prtres, qui a rsid et voyag le long de
la cte dalmate, affirme qu'au Montngro on n'admet pas qu'une femme
puisse faillir; aussi toute faute est punie d'une faon terrible. La
femme marie qui s'en rend coupable tait autrefois lapide, ou bien le
mari lui coupait le nez. La jeune fille qui se laisse sduire est
impitoyablement chasse; aussi d'ordinaire elle se suicide, et ses
frres ne manquent pas de tuer le sducteur, ce qui donne lieu  des
vendettas et  des guerres de famille qui durent des annes. M. von
Stein-Nordheim, de Weimar, raconte que, pendant la dernire guerre, un
Turc nomm Mehmed-pacha s'tait empar, dans une razzia, d'une jeune
Montngrine, la belle Joke. Elle le supplie de ne pas donner aux
soldats le spectacle de sa honte. On tait dans la montagne. Ils
s'cartent; la jeune fille voit que le sentier longe un prcipice, elle
se laisse tomber  terre, vaincue par l'motion. Mehmed la saisit dans
ses bras. Elle lui rend son treinte, elle s'attache  lui, puis tout 
coup se renverse et entrane son vainqueur au del d'un rocher  pic, et
tous deux tombent dans l'abme, o l'on retrouva leurs cadavres mutils.
L'action hroque de Joke fait l'objet d'un chant populaire tout rcent.
Autre fait du temps de la guerre de 1879. Tous les hommes d'un village
de la frontire taient partis pour rejoindre le gros de l'arme. Les
Turcs arrivent et pntrent dans le village. Les femmes se rfugient
dans une vieille tour et s'y dfendent comme des amazones; mais elles
n'ont que quelques vieux fusils. La tour va tre prise d'assaut. Il
faut nous faire sauter, dit Yela Marunow. On met en tas tous les barils
de poudre; les femmes et les enfants se runissent en groupe pour les
cacher; on ouvre la porte, plus de cinq cents Turcs entrent et se
prcipitent. Yela met le feu, et tous meurent foudroys et ensevelis
sous les ruines. Au Montngro, quand une fille est ne, la mre lui
dit: Je ne te souhaite pas la beaut, mais la bravoure; l'hrosme seul
fait aimer des hommes. Voici une strophe d'un _lied_ que chantent les
jeunes filles: Grandis, mon bien-aim; et quand tu seras devenu grand
et fort, et que tu viendras demander ma main  mon pre, apporte-moi
alors, comme don du matin, des ttes de Turcs fiches sur ton yatagan.

Un convive prtend que les Croates ne sont pas moins braves que les
Montngrins. Ils l'ont bien prouv, dit-il, sous Marie-Thrse, dans
les guerres contre Napolon, et sur les champs de bataille italiens en
1848, 1859 et 1866. Ce sont eux qui, sous le ban Jellachitch, ont sauv
l'Autriche, aprs la rvolution de mars; sans leur rsistance, les
Hongrois prenaient Vienne avant mme que les Russes eussent song 
intervenir. L'Anglais Paton, qui a crit l'un des meilleurs ouvrages qui
aient t faits sur ces contres, raconte que, se trouvant  Carlstadt
en Croatie, le gouverneur, le baron Baumgarten, lui raconta la mort
hroque du baron de Trenck. Pour rcompenser Franois de Trenck qui,
avec ses Croates, avait vaillamment combattu au sige de Vienne,
l'empereur lui avait donn d'immenses domaines en Croatie. Son
descendant, le baron Frederick de Trenck, se ruine en procs, se fait
mettre en prison par le roi Frdric II, s'chappe, crit ses fameux
Mmoires qui, comme dit Grimm, font une sensation prodigieuse, et vient
enfin se fixer  Paris; pour s'abreuver de premire main  la source de
la philosophie. Pendant la Terreur, il est arrt et accus d'tre
l'espion des tyrans parce qu'il suit les runions des clubs. Il se
dfend en montrant la trace des fers du roi de Prusse et les lettres de
Franklin. Mais il parle avec respect de la grande impratrice
Marie-Thrse. Fouquier-Tinville l'interrompt: Prenez garde, dit-il, ne
faites pas l'loge d'une tte couronne dans le sanctuaire de la
justice. Trenck relve firement la tte: Je rpte: Aprs la mort de
mon illustre souveraine Marie-Thrse, je suis venu  Paris pour
m'occuper d'oeuvres utiles  l'humanit. C'en tait trop. Il est
condamn et excut le soir mme. La bravoure un peu sauvage des
Pandours tait proverbiale au XVIIIe sicle. Au commencement de la
Terreur, l'impratrice Catherine crit: Six mille Croates suffiraient
pour en finir de la rvolution. Que les princes rentrent dans le pays,
ils y feront ce qu'ils voudront. Je cite ces faits pour montrer comment
le souvenir des exploits guerriers de leur race entretient parmi les
Croates un patriotisme ardent, exigeant et ombrageux.

L'aprs-midi, nous visitons la ferme qui dpend directement de la
rsidence piscopale, _die oekonomie_, comme on l'appelle en allemand.
Le mot est juste. Comme le montrent _les conomiques_ de Xnophon, les
Grecs entendaient principalement par ce mot l'administration d'un fonds
rural. L'intendant, qui est aussi un prtre, me donne quelques dtails:
Les terres de l'vch, dit-il, mesurent encore 27,000 jochs de 57
ares 55 centiares, dont 19,000 en bois, 200 en vignes et le reste en
culture. Les contributions sont normes: elles montent  32,000
florins[8]. Autrefois, ce domaine tait beaucoup plus tendu; mais,
aprs 1848, lors de l'mancipation des paysans  qui on a attribu, en
proprit, une partie du sol qu'ils cultivaient comme tenanciers 
corve, l'vque a donn l'ordre de faire le partage de la faon la plus
avantageuse pour les cultivateurs. En ralit, les conditions de culture
sont peu favorables ici. La main-d'oeuvre est chre, nous payons un
journalier 1 florin 1/2, et le prix de nos produits est peu lev, car
il est grev de frais de transport normes jusqu'aux marchs
consommateurs. Chez vous, c'est l'oppos. La terre, chre chez vous, est
 bas prix ici. Nous vendons nos chevaux de la race de Lipita environ
1,000 florins; un bel talon vaut 1,400  1,500 florins, une bonne vache
100 florins, un porc de trois mois 9 florins. La terre se loue 6  7
florins le joch. Mais le domaine piscopal est presque compltement
exploit en rgie. Les paysans, ayant tous des terres et peu de
capitaux, ne sont gure disposs  louer. Il faudrait concder nos
fermes aux juifs, qui ne nous donneraient pas ce que nous obtenons par
le faire-valoir direct.--L'vque intervient: Ne disons pas de mal des
juifs, ce sont eux qui achtent tous mes produits et  de bons prix.
J'ai voulu vendre aux marchands chrtiens; je recevais le tiers ou le
quart en moins. Comme j'emploie mon revenu  des oeuvres utiles, je ne
puis faire  celles-ci un tort aussi considrable pour obir  un
prjug. J'ai construit un moulin  vapeur pour moudre mon grain sans
tre  la merci des meuniers isralites, mais je dois avouer que ces
messieurs s'y entendent mieux que nous.--On m'a dit, depuis, que le
revenu de l'vch de Djakovo s'lve, bon an mal an,  150,000 florins.
A nos yeux, c'est beaucoup, mais c'est peu en comparaison des revenus de
l'vque d'Agram qui montent  250,000 florins ou de ceux de l'vque de
Gran primat de Hongrie, qui dpassent 500,000 florins.

[Note 8: Le florin autrichien argent vaut au pair 2 fr. 50 c.; mais,
avec le cours forc du papier-monnaie, sa valeur varie chaque jour entre
2 fr. 10 c. et 2 fr. 15 c.]

Les btiments de la ferme ont des murs trs pais, de faon  pouvoir
rsister aux incursions des Turcs, qui occupaient nagure encore l'autre
bord de la Save  dix lieues d'ici. L'vque me montre sa vacherie, sa
suisserie, _Schweizerei_, comme il l'appelle. C'est une innovation. Il
a fait venir des vaches de race suisse, qui, bien nourries  l'table,
donnent beaucoup de lait et de beurre. Je me permets de dire que c'est
de ce ct que devraient se tourner ici les efforts de l'agronome: Le
prix du froment baisse, celui du beurre et de la viande reste toujours
trs lev. Votre terre se couvre spontanment d'une herbe trs
nourrissante. Vous pourriez facilement, grce aux chemins de fer,
expdier sur nos marchs occidentaux le produit de vos tables. Vous
avez des lgions de porcs dans vos forts. Imitez les Amricains;
amliorez la race, engraissez avec du mas qui vient ici comme nulle
part ailleurs, et envoyez-nous des jambons et du lard. On ne les
repoussera pas sous prtexte de trichines.

Nous allons visiter,  deux lieues de Djakovo, le grand parc aux daims.
Deux victorias, atteles chacune de quatre chevaux gris, nous y
conduisent. Je me trouve avec l'vque. Il me fait admirer sa belle
alle de peupliers d'Italie: J'aime cet arbre, dit-il, non seulement
parce qu'il me rappelle un pays qui m'est cher, mais parce qu'il est, 
mes yeux, un indice de civilisation. Quiconque le plante est m par un
sentiment esthtique. Apprcier le beau dans la nature, puis dans l'art,
est un grand lment de culture.--Nous causons de la question
politico-religieuse. Sachant combien ce sujet est dlicat et peut-tre
pnible pour lui, je ne fais que l'effleurer. Je lui demande comment il
lui avait t donn au concile de parler le latin de faon  merveiller
la haute et docte assemble et  mriter l'loge qu'elle lui accorda
d'tre le _primus orator christianitatis_. Je l'ai parl avec facilit,
me rpond-il, et rien de plus. Autrefois j'ai enseign en latin, comme
professeur de thologie. Pour viter les rivalits des langues
nationales, le latin tait notre langue officielle jusqu'en 1848. En me
rendant au concile, j'ai relu mon Cicron, et ainsi les expressions
latines, pour exprimer ma pense, se prsentaient  mon esprit, avec une
abondance dont j'ai t moi-mme trs surpris. Le fait est que le latin
est encore la langue o je dis le plus clairement ce que je veux dire.

Strossmayer a fini rcemment par accepter le nouveau dogme de
l'infaillibilit papale, qu'il avait combattu  Rome avec tant
d'loquence; mais il parle avec une gale bienveillance de Dupanloup qui
s'est soumis, et de Dllinger qui rsiste encore.--Quand un homme,
dit-il, obit  sa conscience et au devoir, en sacrifiant ses intrts
temporels et en manifestant ainsi la supriorit de la nature humaine,
nous ne pouvons que nous incliner. Il appartient  Dieu seul de
prononcer le jugement final.--Il exprime aussi la plus vive sympathie
pour lord Acton, qui a fait avec lui la campagne anti-infaillibiliste.
Il tait avec nous  Rome, dit-il. J'ai vu de prs les angoisses de
cette noble me, au moment o les dcisions du concile taient en
balance. Nul peut-tre ne connat plus  fond l'histoire ecclsiastique;
c'est un pre de l'glise.--J'avais rencontr lord Acton  Menton, en
janvier 1879, et j'avais t, en effet, confondu de sa prodigieuse
rudition et de son aptitude  tout lire. Ainsi, quoiqu'il ne s'occupt
qu'en passant d'conomie politique, je trouvai sur sa table, lus et
annots, les principaux ouvrages publis sur cette matire en franais,
en anglais, en allemand et en italien. Lord Acton est certes le plus
instruit et le plus minent des catholiques libraux anglais, mais sa
position m'a paru singulirement difficile et mme douloureuse.

Je ne voulus pas demander  l'vque ce qu'il pensait du pouvoir
temporel, mais il m'a sembl qu'il ne le regardait nullement comme
indispensable  la mission spirituelle de son glise. Les ennemis de la
papaut, dit-il, ont voulu lui porter un coup mortel en lui enlevant ses
tats. Ils se sont tromps. Plus l'homme est dgag des intrts
matriels, plus il est libre et puissant. On a dit que le pape espre
qu'une guerre trangre lui rendra son royaume. N'en croyez rien:
n'est-il pas le successeur de celui qui a dit: Mon royaume n'est pas de
ce monde. Il ne peut vouloir ni de Rome, ni du monde entier, s'il doit
l'acheter au prix du sang.

Nous arrivons au parc aux daims. C'est une partie de la fort antique,
soustraite  la hache des dfricheurs et des marchands de bois; elle est
entoure de hautes palissades pour la dfendre des loups, qui sont
encore trs nombreux dans cette contre. Les grands chnes y runissent
en dme leurs ramures puissantes, semblables  des arceaux de
cathdrale. Dans les clairires vertes passent les daims, qui vont boire
 la source cache sous les grandes feuilles des tussilages. L'homme
respecte ce sanctuaire, o la nature apparat dans sa majest et dans sa
grce primitives. Tandis que nous y errons  l'aventure,  l'ombre des
grands arbres, l'vque me dit: L'homme que je dsire le plus
rencontrer, c'est Gladstone. Nous avons  plusieurs reprises chang des
lettres. Il souhaite le succs de l'oeuvre que je poursuis ici, mais je
n'ai jamais eu le temps d'aller jusqu'en Angleterre. Ce que j'admire et
vnre en Gladstone, c'est que, dans toute sa politique, il est guid
par l'amour de l'humanit et de la justice, par le respect du droit,
mme chez les faibles. Quand il a brav l'opinion de l'Angleterre,
toujours favorable aux Turcs, pour dfendre, avec la plus entranante
loquence, la cause de nos pauvres frres de Bulgarie, nous l'avons bni
du fond du coeur. Cette politique est celle que dicte le christianisme.
Gladstone est un vrai chrtien. Oh! si tous les ministres l'taient,
quel radieux avenir de paix et d'harmonie s'ouvrirait pour notre
malheureuse espce!

Je confirme ce que dit Strossmayer, en rappelant un discours que j'ai
entendu prononcer par M. Gladstone en 1870. C'tait au banquet annuel
du _Cobden Club_,  Greenwich. Invit tranger, j'tais assis  ct de
M. Gladstone, qui prsidait. La guerre entre la France et l'Allemagne
venait d'tre dclare. Il me dit que cette affreuse nouvelle l'avait
priv du sommeil et qu'elle lui avait fait le mme effet que si la mort
tait suspendue sur la tte de sa fille. Quand il se leva pour porter le
toast de rigueur, sa voix tait solennelle, profondment triste et comme
trempe de larmes contenues. Il parla de cet horrible drame qui allait
se drouler devant l'Europe consterne, de cette lutte fratricide entre
les deux peuples qui reprsentaient  un si haut degr la civilisation;
des cruelles dceptions qu'prouvaient les amis de Cobden, qui
pensaient, avec lui, que les facilits du commerce, faisant sentir la
solidarit des peuples, empcheraient la guerre. Ses paroles mues, que
le sentiment religieux emportait dans les plus hautes rgions,
rappelaient celles de Bossuet et de Massillon. C'tait l'loquence de la
chaire dans sa forme la plus pure, mais applique aux affaires et aux
intrts des socits humaines. L'motion des auditeurs tait si vive,
qu'elle se traduisit non par des applaudissements, mais par ce silence
qui accueille l'adieu aux morts prononc au bord d'une tombe. Tout en
partageant ce sentiment, qui nous mettait  tous une larme  la
paupire, je pensais  ce mot terrible du coeur lger, prononc
quelques jours auparavant  la tribune franaise. Sans doute, la langue
avait trahi la pense; mais si le ministre franais avait prouv, en
quelque mesure, l'amre tristesse qui accablait l'homme d'tat anglais,
jamais cette mprise n'aurait eu lieu.

Pour moi aussi, reprend l'vque, la guerre de 1870 a t un objet de
cruelles angoisses. Quand j'ai vu qu'elle continuait aprs Sedan, quand
j'ai entrevu la source de conflits futurs que les conditions de la paix
prparaient  l'Europe, j'ai oubli la rserve que m'imposait ma
position; je ne me suis souvenu que de Jsus, qui nous fait un devoir de
tout tenter pour arrter l'effusion du sang. J'allai trouver
l'ambassadeur de Russie, que je connaissais, et je lui dis: Tout dpend
du Tsar. Il lui suffit d'un mot pour mettre fin  la lutte et pour
obtenir une paix qui ne soit pas  l'avenir une cause certaine de
guerres nouvelles. Je voudrais pouvoir me jeter aux genoux de votre
empereur, qui est un homme de bien et un ami de l'humanit.
L'ambassadeur me rpondit: Nous regrettons, comme tout homme sensible,
la continuation de cette guerre, mais c'est trop exiger de la Russie que
de lui demander de se brouiller avec l'Allemagne pour se priver de
l'avantage de trouver, le cas chant, un alli certain et dvou dans
la France. Si je me permets de reproduire ce mot, c'est parce que cette
manire de voir de la Russie n'est pas un secret. Je l'ai expose dans
la _Revue des Deux Mondes_, en rendant compte d'un crit trs
remarquable du gnral Fadef[9], qui est mort rcemment  Odessa.

[Note 9: Voyez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 novembre 1871,
_la Politique nouvelle de la Russie._]

Au souper, on s'entretient de l'origine du mouvement national en Croatie
et en Serbie, et spcialement du littrateur patriote Danitchitch.
N'est-il pas honorable, dit l'vque, que le rveil littraire a ici,
comme partout, prcd le rveil politique? En ralit, tout sort de
l'esprit. Au dbut, nous autres, Serbo-Croates, nous n'avions plus mme
de langue: rien que des patois mpriss, ignors. Les souvenirs de notre
ancienne civilisation et de l'empire de Douchan taient effacs; ce qui
survivait, c'taient les chants hroques et les _lieder_ nationaux dans
la mmoire du peuple. Il a fallu d'abord reconstituer notre langue,
comme Luther l'a fait pour l'Allemagne. C'est l le grand mrite de
Danitchitch. Il est mort rcemment, le 4 novembre 1882. Les Croates et
les Serbes se sont unis pour le pleurer. A Belgrade, o son corps avait
t amen d'Agram, on lui a fait des funrailles magnifiques aux frais
de l'tat. Le roi Milan a assist  la crmonie des obsques. La bire
tait ensevelie sous les couronnes envoyes par toutes nos associations
et par toutes nos villes. Sur l'une d'elles on lisait: _Nada_
(Esprance). 'a t une imposante manifestation de la puissance du
sentiment national. Djouro Danitchitch tait n en 1825, parmi les
Serbes autrichiens,  Neusatz, dans le Banat, en Hongrie. Son vrai nom
tait Popovitch, ce qui signifie fils de pope, car cette terminaison
_itch_, qui caractrise presque tous les noms propres serbes et croates,
signifie fils de, ou le petit, comme _son_ dans Jackson, Philipson,
Johnson en anglais et dans les autres langues germaniques. Le nom
littraire qu'il avait adopt vient de _Danitcha_ (Aurore). Il s'appela
fils de l'Aurore pour marquer qu'il se dvouerait entirement au
rveil de sa nationalit. A l'ge de vingt ans, il rencontra  Vienne
Vuk Karadzitch, qui s'occupait de reconstituer notre langue nationale.
Il s'associa  ces travaux, et c'est dans cette voie qu'il nous a rendu
des services inapprciables. Ce qu'il a accompli est prodigieux; c'tait
un travailleur sans pareil; il s'est tu  la peine, mais son oeuvre a
t accomplie: la langue serbo-croate est cre. En 1849, il fut nomm 
la chaire de philologie slave,  l'acadmie de Belgrade, et, en 1866, je
suis parvenu  le faire nommer  l'acadmie d'Agram, o il s'occupait 
achever son grand _Dictionnaire de la langue slave_, quand la mort est
venue lui apporter le repos qu'il n'avait jamais got. Voici un
incident de sa vie peu connu: Ayant dplu  un des ministres serbes, il
fut relgu dans une place subalterne au tlgraphe. Il l'accepta sans
se plaindre et continua ses admirables travaux. Je fis dire au prince
Michel, qui avait confiance en moi, que Danitchitch ferait honneur aux
premires acadmies du monde et qu'il tait digne d'occuper les plus
hautes fonctions, mais qu'il fallait surtout lui procurer des loisirs.
Peu de temps aprs, il fut nomm membre correspondant de l'acadmie de
Saint-Ptersbourg. Il avait appris le serbe  la comtesse Hunyadi, la
femme du prince Michel de Serbie.

J'ajoute ici quelques autres dtails relatifs au grand philologue
jougo-slave. Ils m'ont t communiqus par M. Vavasseur, attach au
ministre des affaires trangres  Belgrade. Au moyen ge, les Serbes
parlaient le vieux slave, qui n'tait gure crit que dans les livres
liturgiques. Au XVIIIe sicle, quand on commena  imprimer le serbe
chez les Serbes de Hongrie, cette langue n'tait autre que le slovne
avec une certaine addition de mots trangers. C'est  Danitchitch que
revient surtout l'honneur d'avoir reconstitu la langue officielle de
la Serbie telle qu'elle se parle, s'crit, s'imprime et s'enseigne
aujourd'hui depuis qu'elle a t officiellement adopte par le ministre
Tzernobaratz en 1868. Il en a dtermin et pur le vocabulaire et fix
les rgles grammaticales dans des livres devenus classiques: _la Langue
et l'Alphabet serbes_ (1849); _la Syntaxe serbe_ (1858); _la Formation
des mots_ (1878), et enfin dans son grand _Dictionnaire_. Il a beaucoup
fait aussi pour rpandre la connaissance des anciennes traditions
nationales. A cet effet, il a publi  Agram, en croate, de 1866  1875,
_les Proverbes et les Chants de Mavro Vetranitch-Savcitch_, et _la Vie
des rois et archevques serbes_. (Belgrade et Agram, 1866.) Comme
Luther, il a voulu que la langue nouvellement constitue servt de
vhicule au culte national, et il publia _les Rcits de l'Ancien et du
Nouveau Testament_ et _les Psaumes_. L'vque de Schabatz, en les lisant
pour la premire fois, trouva cette traduction si suprieure 
l'ancienne qu'il ne voulut plus se servir du vieux psautier. Le service
rendu par Danitchitch est norme, car il a donn  la nationalit serbe
cette base indispensable: une langue littraire. Professeur de
philologie slave tour  tour  Agram et  Belgrade, il a t le trait
d'union entr la Serbie et la Croatie, car il tait galement populaire
dans les deux pays.

Je n'ai entendu mettre au sujet de la fixation de la langue serbe que
les deux regrets suivants: D'abord, il est fcheux que l'on y ait
conserv les anciens caractres orientaux au lieu de les remplacer par
l'alphabet latin, comme l'ont fait les Croates. Dans l'intrt de la
fdration future des Jougo-Slaves, il faut supprimer autant que
possible tout ce qui les divise, surtout ce qui, en mme temps, les
loigne de l'Occident. En second lieu, il est regrettable aussi que l'on
ait accentu les diffrences qui distinguent le serbo-croate du slovne,
dont le centre d'action est  Laybach et qui est la langue littraire de
la Carniole et des districts slaves environnants. Le slovne est,
d'aprs Miklositch, l'une des principales autorits en cette matire, le
plus ancien dialecte jougo-slave. Il tait parl, aux premiers sicles
du moyen ge, par toutes les tribus slaves, depuis les Alpes du Tyrol
jusqu'aux abords de Constantinople, depuis l'Adriatique jusqu' la mer
Noire. Vers le milieu du sicle, les Croato-Serbes, descendant des
Karpathes, et les Bulgares, de race finnoise, s'tablissant encore plus
 l'est, le modifirent, chaque groupe  sa faon. Toutefois, dit-on,
l'antique idiome, le slovne, et le croate sont si rapprochs qu'il
n'et pas t impossible de les fusionner en une langue identique.
Slovnes et Croates se comprennent parfaitement; mieux encore que les
Sudois et les Norvgiens.

Le dimanche matin, Mgr Strossmayer vient me prendre pour assister  la
messe dans sa cathdrale. L'vque n'officie pas. L'ptre et l'vangile
sont plus en langue vulgaire, me semble-t-il. Les chants liturgiques,
accompagns par les sons d'un orgue excellent, sont bien conduits.
L'assistance prsente un aspect trs particulier: elle occupe  peine un
quart de la nef centrale, tant l'tendue de la cathdrale est hors de
proportion avec le nombre actuel des habitants. Je ne vois que des
paysans en costume de fte, les hommes debout avec leurs dolmans bruns
soutachs, les femmes avec leurs belles chemises brodes, assises 
terre sur des tapis, qu'elles apportent avec elles,  l'imitation des
Turcs dans les mosques. Tous suivent l'office avec la plus attentive
componction; mais aucun n'a de livre de prires. Pas un costume
bourgeois ne vient faire tache dans cette assemble, o tous, laques et
ecclsiastiques, portent les vtements traditionnels d'il y a mille ans.
Personne de la classe bourgeoise, parce que celle-ci, tant juive, a
t, la veille,  la synagogue. L'impression est complte. Absolument
rien ne rappelle l'Europe occidentale.

Au sortir de l'glise, l'vque me conduit visiter l'cole suprieure
pour filles et l'hpital, qu'il a galement fonds. Les classes, au
nombre de huit, sont grandes, bien ares, garnies de cartes et de
gravures pour l'enseignement. On y apprend aussi les ouvrages de main
dans le genre de ceux qu'excutent les paysannes. On y forme des
institutrices pour les coles primaires. A l'hpital, il n'y a que cinq
personnes, trois vieilles femmes trs ges, mais nullement indisposes,
un vieillard de cent quatre ans, trs fier de lire encore sans lunettes,
et un Tzigane qui souffre d'une bronchite. Les familles patriarcales de
la campagne gardent leurs malades. Grce aux zadrugas, personne n'est
isol et abandonn. L'vque se rend auprs de la suprieure des soeurs
de charit qui desservent l'hpital.--Elle est de la Suisse franaise,
me dit-il, vous pourrez causer avec elle; mais elle est en grand danger.
Elle doit aller  Vienne pour subir une grave opration; j'ai obtenu
qu'elle soit faite par le fameux professeur Billroth. Nous la
transporterons par le Danube, mais je crains mme qu'elle ne puisse plus
partir.--Et, en effet, ses pommettes rouges, enflammes par la fivre,
ses yeux cercls de noir, son visage maci, ne laissent point de doute
sur la gravit de la maladie. Croyez-vous, monseigneur, dit la
suprieure, que je puisse revenir de Vienne?--Je l'espre, ma fille,
rpond l'vque de sa voix grave et douce, mais vous savez comme moi que
notre vraie patrie n'est pas ici-bas. Que nous restions quelques jours
de plus ou de moins sur cette terre importe peu, car qu'est-ce que nos
annes auprs de l'ternit qui nous attend? C'est aprs la mort que
commence la vritable vie... C'est au del qu'il faut fixer nos yeux et
placer notre esprance; alors, nous serons toujours prts  partir quand
Dieu nous appellera. Cet appel  la foi rconforta la malade; elle
reprit courage, ses yeux brillrent d'un clat plus vif: Que la volont
de Dieu se fasse! rpondit elle; je me remets en ses
mains!...--Dcidment, le christianisme apporte aux malades et aux
mourants des consolations que ne peut offrir l'agnostime. Qu'aurait dit
ici le positiviste? Il aurait parl de rsignation sans doute. Mais cela
est inutile  dire, car  l'invitable on se rsigne toujours d'une
faon ou d'une autre. Seulement, la rsignation de l'agnostique est
sombre et morne; celle du chrtien est confiante, joyeuse mme, puisque
les perspectives d'une flicit parfaite s'ouvrent devant lui.

Mgr Strossmayer me montre l'emplacement o il btira le gymnase et la
bibliothque. Au gymnase, les jeunes gens apprendront les langues
anciennes et les sciences, tudes prparatoires  l'universit et au
sminaire. A la bibliothque, il placera l'immense collection de livres
qu'il runit depuis quarante ans, et ainsi les professeurs trouveront ce
qu'il leur faut pour leurs tudes et leurs recherches. Toutes les
institutions publiques que rclament les besoins et les progrs de
l'humanit sont ici fondes et entretenues par l'vque, au lieu de
l'tre par la municipalit. Il veut aussi rebtir l'cole communale, et
il y consacrera une centaine de mille francs. Du grand revenu des terres
piscopales, rien n'est gaspill en objets de luxe ou en jouissances
personnelles. Supposez ce domaine aux mains d'un grand seigneur laque:
quelle diffrence! Le produit net du sol, au lieu de crer, sur place,
un centre de civilisation, serait dpens  Pest ou  Vienne, en
plaisirs mondains, en dners, en bals, en quipages, en riches
toilettes, peut-tre au jeu ou en distractions plus condamnables encore.

Au dner du milieu du jour assistent les dix chanoines que j'avais vus
le matin  la cathdrale. Ce sont des prtres gs, dont l'vque paye
la pension. Tous parlent parfaitement l'allemand, mais peu le franais.
La conversation est anime, gaie et instructive. On boit des vins du
pays, qui sont parfums et agrables, et au dessert on verse le vin de
France. Je note quelques faits intressants. On cite les Bulgares comme
des travailleurs hors ligne et d'une sobrit vraiment inoue. Aux
environs d'Essek, ils louent un joch de terre 50 florins, ce qui est le
triple de sa valeur locative ordinaire, et ils trouvent moyen, en y
cultivant des lgumes, d'y gagner encore 200 florins, dont ils
rapportent la plus grande partie  leur famille, reste en Bulgarie.
Ils font la mme chose autour de toutes les grandes villes du Danube,
jusqu' Agram et jusqu' Pest. Sans eux, les marchs ne seraient pas
fournis de lgumes; les gens du pays ne songent pas  en produire. L'un
des prtres, qui est Dalmate, affirme que dans son pays les ministres
autrichiens ont longtemps voulu touffer la nationalit slave. Dans
l'Istrie, qui est compltement slave, on avait un vque
dalmate-italien, qui ne savait pas un mot de l'idiome national. Aux
cures vacantes il nommait des prtres italiens qui n'taient pas compris
des fidles. Ceux-ci devaient se confesser par interprte. Nul pays
n'est plus exclusivement slave que le centre de l'Istrie. Il s'y trouve
un district o on dit la messe en langue vulgaire, c'est--dire en vieux
slovne. On commence  comprendre partout, sauf peut-tre  Pest, que le
vrai remde contre l'irrdentisme est le dveloppement du slavisme.

Avant de faire la promenade habituelle de l'aprs-midi, chacun se retire
dans sa chambre pour se reposer. L'vque m'envoie des revues et des
journaux, entre autres, le _Journal des conomistes_, la _Revue des Deux
Mondes_, _le Temps_, la _Nuova Antologia_ et la _Rassegna nazionale_. Je
dois avouer que le choix n'est pas mauvais, et que mme  Djakovo, on
peut suivre la marche des ides de notre Occident. Vers quatre heures,
quand la chaleur est moins forte, deux victorias  quatre chevaux nous
attendent et nous partons pour visiter les zadrugas de Siroko-Polje. Ces
associations agraires--le mot _zadruga_ signifie association,--sont des
familles patriarcales, vivant sur un domaine collectif et indivisible.
La zadruga constitue une personne civile, comme une fondation. Elle a
une dure perptuelle. Elle peut agir en justice. Ses membres associs
n'ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, ni d'en vendre
ou d'en hypothquer une part indivise. Au sein de ces communauts de
famille, le droit de succession n'existe pas plus que dans les
communauts religieuses. A la mort du pre ou de la mre, les enfants
n'hritent pas, sauf de quelques objets mobiliers. Ils continuent 
avoir leur part des produits du domaine collectif, mais en vertu de leur
droit individuel et comme membres de la famille perptuelle. Autrefois,
rien ne pouvait dtruire la zadruga, sauf la mort de tous ceux qui en
faisaient partie. La fille qui se marie reoit une dot; mais elle ne
peut rclamer une part du bien commun. Celui qui quitte sans esprit de
retour perd ses droits. L'administration, tant pour les affaires
intrieures que pour les relations extrieures, est confie  un chef
lu, qui est ordinairement le plus g ou le plus capable. On l'appelle
_gospodar_, seigneur, ou _starechina_, l'ancien. Le mnage est dirig
par une matrone, investie d'une autorit despotique pour ce qui la
concerne: c'est la _domatchika_. Le starechina rgle l'ordre des travaux
agricoles, vend et achte; il remplit exactement le rle du directeur
d'une socit anonyme, ou plutt encore d'une socit corporative; car
les zadrugas sont de tout point des socits corporatives agricoles,
ayant pour lien, au lieu de l'intrt pcuniaire, les coutumes
sculaires et les affections de famille.

La communaut de famille a exist dans le monde entier, aux poques
primitives. C'est le {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~} des Grecs, la _gens_
romaine, la _cognatio_ des Germains dont parle Csar (_De Bello
Gallico_, VI, 22); c'est encore le _lignage_ des communes du moyen ge.
Ce sont des zadrugas qui ont bti, en Amrique, ces constructions
colossales divises en cellules, qu'on nomme _pueblos_ et qui sont
semblables aux alvoles des ruches d'abeilles. Les communauts de
famille ont exist jusqu' la Rvolution dans tout le centre de la
France, avec des caractres juridiques identiques  ceux qu'on rencontre
aujourd'hui chez les Slaves du Sud. Dans les zadrugas franaises, le
starechina s'appelait le mayor, le maistre de communaut ou le chef du
chanteau, c'est--dire du pain. Nous arrivons au village de Siroko-
Polje. Comme c'est dimanche, hommes et femmes portent leur costume des
jours de fte. Pendant la semaine, les femmes ont pour tout vtement une
longue chemise, brode aux manches et  l'ouverture du cou, avec un
tablier de couleurs vives, et sur la tte un mouchoir rouge ou des
fleurs. Elles marchent pieds nus; mme quand elles vont aux champs ou
qu'elles gardent les troupeaux, elles fixent dans la ceinture la tige de
la quenouille et elles filent la laine ou l'toupe de lin ou de chanvre,
en faisant tourner entre les doigts le fil auquel est suspendu le
fuseau. Elles prparent ainsi la chane et la trame du linge, des
toffes et des tapis qu'elles tissent elles-mmes l'hiver. Leur chemise
est en trs grosse toile de chanvre. Elle retombe en plis sculpturaux,
comme la longue tunique des statues drapes de Tanagra. Elle est
entirement semblable  celle des jeunes Athniennes qui marchent aux
panathnes, sous la conduite du matre des choeurs, dans la frise du
Parthnon. Depuis l'antiquit la plus recule, ce costume si simple et
si noble est rest le mme. Nul ne se prte mieux  la statuaire. C'est
le premier vtement qu'a d imaginer la pudeur  la sortie de l'tat de
nature. Les cheveux des jeunes filles retombent sur le dos en longues
nattes, tresses avec des fleurs ou des rubans. Ceux des femmes maries
sont relevs derrire la tte. Les hommes sont aussi vtus tout de
blanc, d'une large chemise et d'un pantalon en toffe de laine ou de
toile, mais qui ne flotte pas en larges plis, comme un jupon,  la mode
hongroise. Le dimanche, les hommes et les femmes portent une veste
brode o l'art dcoratif a fait merveille. Les motifs semblent
emprunts aux arabesques des tapis turcs, mais il est probable qu'ils
sont ns spontanment de cet instinct esthtique qui porte partout
l'homme  imiter les dessins et les couleurs qu'offrent les corolles des
fleurs, le plumage des oiseaux et surtout les ailes des papillons. Les
mmes motifs se retrouvent sur les vases polychromes des poques les
plus anciennes, depuis l'Inde jusque dans les monuments mystrieux de
l'Amrique prhistorique. Ces broderies sont formes de petits morceaux
de drap ou de cuir, de couleurs trs vives, fixs sur l'toffe du fond
au moyen de piqres faites en gros fil de tons tranchants. Dans les
vestes des femmes on met parfois des fragments de miroir, et les piqres
sont en fil d'or. Les ceintures sont aussi brodes et piques de la mme
faon. La chaussure est la sandale  lanires de cuir, l'_opanka_, qui
est propre au Jougo-Slave, depuis Trieste jusqu'aux portes de
Constantinople. Je vois ici  quelques lgantes des bas de filoselle et
des bottines en toffe  bouts de cuir laqu; sous l'ancien costume
national, cela est d'un effet hideux. Autour de la tte, du cou et de la
ceinture, les femmes portent des pices de monnaie d'or et d'argent
perces et enfiles. Les plus riches en ont deux ou trois rangs, tout un
trsor de mtaux prcieux.

L'arrive de l'vque a mis tous les habitants du village sur pied.
C'est un ravissant spectacle que la runion de ces femmes en costumes si
bien faits pour charmer l'oeil du peintre. Cet assemblage de vives
couleurs, o rien ne dtonne, fait l'effet d'un tapis d'Orient  fond
clair. Quand les voitures s'arrtent devant la maison de la zadruga, que
nous visitons d'abord, le starechina s'avance vers l'vque pour nous
recevoir. C'est un vieillard, mais trs vigoureux encore; de longs
cheveux blancs tombent sur ses paules. Il a les traits caractristiques
de la race croate: le nez fin, aquilin, aux narines releves; des yeux
gris, trs brillants et rapprochs; la bouche petite, les lvres minces,
ombrages d'une longue moustache de hussard. Il baise la main de Mgr
Strossmayer avec dfrence, mais sans servilit, comme on baisait jadis
la main des dames. Il nous adresse ensuite un compliment de bienvenue
que me traduit mon collgue d'Agram. Le petit speech est trs bien
tourn. L'habitude qu'ont ici les paysans de dbattre leurs affaires, au
sein des communauts et dans les assembles de village, leur apprend le
maniement de la parole. Les starechinas sont presque tous orateurs. La
maison de la zadruga est plus leve et beaucoup plus grande que celle
des familles isoles. Sur la faade vers la route, elle a huit fentres,
mais pas de porte. Aprs qu'on a franchi la grille qui ferme la cour,
on trouve sur la faade antrieure une galerie couverte en vranda, sur
laquelle s'ouvre la porte d'entre. Nous sommes reus dans une vaste
pice o se prennent les repas en commun. Le mobilier se compose d'une
table, de chaises, de bancs, et d'une armoire en bois naturel. Sur les
murs, toujours parfaitement blanchis, des gravures colories
reprsentent des sujets de pit. A gauche, on entre dans une grande
chambre presque compltement vide. C'est l que couchent, l'hiver,
toutes les personnes formant la famille patriarcale, afin de profiter de
la chaleur du pole plac dans le mur sparant les deux pices, qui sont
ainsi chauffes en mme temps. L't, les couples occupent chacun une
petite chambre spare.

J'ai not en Hongrie un autre usage plus trange encore. En visitant une
grande exploitation du comte Eugne Zichy, je remarquai un grand
btiment o habitaient ensemble les femmes des ouvriers, des bouviers et
des valets de ferme avec leurs enfants. Chaque mre de famille avait sa
chambre spare. Dans la cuisine commune, sur un vaste fourneau, chacune
d'elles prparait isolment le repas des siens. Mais les maris n'taient
pas admis dans ce gynce. Ils couchaient dans les curies, dans les
tables et dans les granges. Les enfants, cependant, ne manquaient pas.

Le pole que je trouve ici dans la maison de cette zadruga est une
innovation moderne, de mme que ces murs et ces plafonds blanchis.
Jadis, comme encore dans quelques maisons anciennes, mme 
Siroko-Polje, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fume
s'chappait  travers la charpente visible, et par un bout de chemine
forme de planchettes, au-dessus de laquelle une large planche incline
tait pose sur quatre montants, afin d'empcher la pluie et la neige de
tomber dans le foyer. Toutes les parois de l'habitation se couvraient de
suie; mais les jambons taient mieux fums. Le nouveau pole est,
dit-on, emprunt aux Bosniaques. Il est particulier aux contres
transdanubiennes. Je l'ai rencontr jusque dans les jolis salons du
consul de France  Sarajewo. Il donne, dit-on, beaucoup de chaleur et la
conserve longtemps. Il est rond, form d'argile durcie, dans laquelle on
incruste des disques en poterie verte et vernisse, tout  fait
semblables  des fonds de bouteille.

Le starechina nous fait boire de son vin. Seul des siens, il s'assied 
table avec nous et nous adresse des toasts auxquels rpond l'vque.
Dans le fond de la chambre se presse toute la famille: au premier plan
les nombreux enfants, puis les jeunes filles aux belles chemises
brodes. J'apprends que la communaut se compose de trente-quatre
personnes de tout ge, quatre couples maris et deux veuves, dont les
maris sont morts dans la guerre en Bosnie. La zadruga continue  les
nourrir avec leurs enfants. Le domaine collectif a plus de cent jochs de
terre arable; il entretient deux cents moutons, six chevaux, une
trentaine de btes  cornes et un grand nombre de porcs. Les nombreuses
volailles de toute espce qui se promnent dans la cour permettent de
raliser ici le voeu de Henri IV et de mettre souvent la poule au pot.
Le verger donne des poires et des pommes, et une grande plantation de
pruniers, de quoi faire la slivovitza, l'eau-de-vie de prunes, qu'aime
le Jougo-Slave.

Derrire la grande maison commune, et en querre avec celle-ci, se
trouve un btiment plus bas, mais long, aussi prcd d'une vranda,
dont le sol est planchi. Sur cette galerie couverte s'ouvrent autant
de cellules qu'il y a de couples et de veuves: si un mariage cre un
nouveau mnage au sein de la grande famille, le btiment s'allonge d'une
nouvelle cellule. L'une des femmes nous montre la sienne; elle est
compltement bonde de meubles et d'objets d'habillement; au fond, un
grand lit avec trois gros matelas, superposs, des draps de lin garnis
de broderies et de dentelles, et comme courtepointe un fin tapis de
laine aux couleurs clatantes; contre le mur, un divan recouvert aussi
d'un tapis du mme genre, et  terre, sur le plancher, de petits tapis
en laine boucle aux teintes sombres, noir, bleu fonc et rouge brun. Le
long des murs, des planches o s'talent les chaussures et, entre
autres, les bottes hongroises du mari pour les jours o il se rend  la
ville. Deux grandes armoires remplies de vtements, puis trois immenses
caisses contiennent des chemises et du linge brods. Il y en a des
mtres cubes qui reprsentent une belle somme. La jeune femme nous les
tale avec orgueil: c'est l'oeuvre de ses mains et sa fortune
personnelle. Pour les dcrire, il faudrait puiser le vocabulaire des
lingres. Je remarque surtout certaines chemises faites en une sorte de
bourre de soie lgrement crpele et orne de dessins en fils et en
paillettes d'or. C'est ravissant de got et de dlicatesse. Les couples
associs doivent  la communaut tout le temps qu'exigent les travaux
ordinaires de l'exploitation, mais ce qu'ils font aux heures perdues
leur appartient en propre. Ils peuvent se constituer ainsi un pcule,
qui consiste en linge, en vtements, en bijoux, en argent, en armes et
en objets mobiliers de diffrente nature. Il en est de mme dans les
_family-communities_ de l'Inde.

Au fond de la cour s'lve la grange, qui est aussi le grenier
d'abondance. Tout autour,  l'intrieur, sont disposs des rservoirs
en bois, remplis de grains: froment, mas et avoine. Nous approchons du
moment de la rcolte, et ils sont encore plus qu' moiti pleins. La
zadruga est prvoyante comme la fourmi; elle tient  avoir une rserve
de provisions pour au moins une anne, en prvision d'une mauvaise
rcolte ou d'une incursion de l'ennemi. A ct, dans un btiment isol,
sont runis des pressoirs et des fts pour faire le vin et l'eau-de-vie
de prunes. Le starechina nous montre avec satisfaction toute une range
de tonneaux pleins de slivovitza qu'on laisse vieillir avant de la
vendre. C'est le capital-pargne de la communaut.

Je m'tonne de n'apercevoir ni grandes tables, ni btail, ni fumier. On
m'explique qu'ils se trouvent dans des btiments placs au milieu des
champs cultivs. C'est un usage que j'avais dj remarqu en Hongrie,
dans les grandes exploitations. Il est excellent; on vite ainsi le
transport des fourrages et du fumier. Les animaux de trait sont sur
place pour excuter les labours et pour y accumuler l'engrais. En mme
temps, la famille, rsidant dans le village, jouit des avantages de la
vie sociale. Les jeunes gens se relayent, pour soigner le btail. Dans
une autre zadruga que nous visitons, je trouve les mmes dispositions,
les mmes costumes et le mme bien-tre; mais la rception est encore
plus brillante: tandis que nous prenons un verre de vin avec le
starechina, en prsence de toute la nombreuse famille debout, les
habitants du village se sont groups devant les fentres ouvertes. Le
matre d'cole s'avance et adresse un discours  l'vque en croate,
mais il parle aussi facilement l'italien, et il me raconte qu'tant
soldat, il a rsid en Lombardie et qu'il s'est battu  Custozza en
1866. Il me vante avec l'loquence la plus convaincue les avantages de
la zadruga. A ma demande, les jeunes filles chantent quelques chants
nationaux. Elles paraissent gaies; leurs traits sont fins; plusieurs
sont jolies. En somme, la race est belle. Les cheveux noirs, si
frquents en Hongrie, sont trs rares ici; on en voit de blonds, mais le
chtain domine. Les deux types trs marqus, noir et blond, se trouvent
 la Fois chez les Slaves occidentaux et mridionaux. Les Slovaques de
la Hongrie sont, en majorit, blond-filasse. Les Montngrins ont les
cheveux trs foncs. A une grande foire  Carlstadt, en Croatie, j'ai vu
des paysans venant des districts mridionaux de la province et
appartenant au rite grec orthodoxe; ils avaient d'une faon trs marque
les cheveux et les yeux noirs, le teint bilieux, basan ou mat, et
d'autres cultivateurs, Croates aussi, mais du rite grec uni  Rome,
taient la plupart blonds, avec la peau claire et des yeux gris. La race
slave pure est certainement blonde. Si quelques tribus ont les cheveux
bruns ou noirs, cela doit provenir de la proportion plus ou moins grande
d'autochtones que les Slaves se sont assimils quand ils ont occup les
diffrentes rgions o ils dominent aujourd'hui. Ma visite des zadrugas
confirme l'opinion favorable que je m'en tait forme prcdemment et
augmente mes regrets de les voir disparatre. Ces communauts ont plus
de bien-tre que leurs voisins; elles cultivent mieux, parce qu'elles
ont, mme relativement, plus de btail et plus de capital.

En raison de leur caractre coopratif, elles combinent les avantages de
la petite proprit et de la grande culture. Elles empchent le
morcellement excessif; elles prviennent le pauprisme rural; elles
rendent inutiles les bureaux de bienfaisance publique. Par le contrle
rciproque, elles empchent le relchement des moeurs et l'accroissement
des dlits. De mme que les conseils municipaux sont l'cole primaire du
rgime reprsentatif, ainsi elles servent d'initiation  l'exercice de
l'autonomie communale, parce que des dlibrations, sous la prsidence
du starechina, prcdent toute rsolution importante. Elles
entretiennent et fortifient le sentiment familial, d'o elles bannissent
les cupidits malsaines qu'veillent les espoirs de succession. Quand
les couples associs se sparent, par la dissolution de la communaut,
souvent ils vendent leurs biens et tombent dans la misre. Mais,
dira-t-on, si les zadrugas runissent tant d'avantages, d'o vient que
leur nombre diminue sans cesse? L'ide que toute innovation est un
progrs s'est tellement empare de nos esprits, que nous sommes ports 
condamner tout ce qui disparat. J'en suis revenu. Est-ce l'ge ou
l'tude qui me transforme en _laudator temporis acti_? En tout cas, ce
qui tue les zadrugas, c'est l'amour du changement, le got du luxe,
l'esprit d'insubordination, le souffle de l'individualisme et les
lgislations dites progressives qui s'en sont inspires. J'ai quelque
peine  voir en tout ceci un vritable progrs.

Au retour, j'admire de nouveau la beaut des rcoltes. Les froments sont
superbes. Presque pas de mauvaises herbes: ni bluets, ni coquelicots, ni
sinapis. Le mas, intercal dans l'assolement, nettoie bien la terre,
parce qu'il exige deux binages. Je ne vois dans les environs du village
rien qui annonce qu'on s'y livre  des jeux, et je le regrette. La
Suisse est sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, un modle 
imiter, surtout parmi des populations comme celles-ci, dont les moeurs
simples ont tant de rapports avec celles des montagnards des cantons
alpestres. Voyez l'importance qu'on attache en Suisse aux tirs  la
carabine, aux luttes, aux jeux athltiques de toute sorte. C'est comme
dans la Grce antique. Ainsi faisaient nos vaillants communiers flamands
du moyen ge, imitant les chevaliers, contre lesquels ils apprirent de
cette faon  lutter sur les champs de bataille. Ces exercices de force
et d'adresse forment les peuples libres. Il faudrait les introduire ici
partout, en offrant des prix pour les concours. C'est aux jeux auxquels
s'adonne la jeunesse d'Angleterre qu'elle doit sa force, son audace, sa
confiance en elle-mme, ces vertus hroques qui lui font occuper tant
de place sur notre globe. Rcemment, le ministre de l'instruction
publique de Prusse a fait une circulaire que je voudrais voir reproduite
en lettres d'or dans toutes nos coles, pour recommander qu'on pousse
les enfants et les jeunes gens  se livrer  des jeux et  des
exercices, o se dveloppent les muscles, en mme temps que le
sang-froid, la rapidit du coup d'oeil, la dcision, l'nergie, la
persvrance, toutes les mles qualits du corps et de l'esprit. Il ne
faut plus faire des gladiateurs comme en Grce, mais des hommes forts,
bien portants, dcids, et capables, au besoin, de mettre un bras
vigoureux au service d'une cause juste. Les dimanches et les jours de
ftes, les campagnards dansent ici le _kolo_ avec entrain, mais cela ne
suffit pas.

En rentrant  Djakovo, je demande  l'vque comment va le sminaire
qu'il avait fond en 1857 pour le clerg catholique bosniaque, avec le
concours et sous le patronage de l'empereur. Je venais d'en lire un
grand loge dans le livre du capitaine G. Thoemel sur la Bosnie. Le
visage de Mgr Strossmayer s'assombrit. Pour la premire fois, ses
paroles trahissent une profonde amertume. En 1876, on l'a transport 
Gran, me dit-il. Je ne m'en plains pas pour moi; plus on m'te de
responsabilit devant Dieu, plus on diminue mes soucis et mes soins, qui
dj dpassent mes forces, mais quelle injustifiable mesure! Voil de
jeunes prtres, d'origine slave, destins  vivre au milieu de
populations slaves, et pour faire leurs tudes, on les place  Gran, au
centre de la Hongrie, o ils n'entendront pas un mot de leur langue
nationale, la seule qu'ils parleront jamais, et celle qu'ils devraient
cultiver avant toute autre. Que veut-on  Pesth? Espre-t-on magyariser
la Bosnie? Mais les malheureux Bosniaques n'ont pu rester  Gran; ils se
sont enfuis. Il est vraiment trange combien, mme les Hongrois qui ont
le consciencieux dsir de se montrer justes envers nous, ont de la
peine  l'tre. En voici un exemple. Je rencontrai, par hasard, Kossuth
 l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Il venait dmontrer, dans
des discours et des brochures, que le salut de la Hongrie exigeait qu'on
respectt l'autonomie et les droits de toutes les nationalits,
_Gleichberechtigung_, comme disent les Allemands. C'tait aussi mon
avis. Il fallait oublier les querelles de 1848 et se tendre une main
fraternelle. Mais, par malheur, je prononai le nom de Fiume. Fiume est,
en ralit, une ville slave. Son nom est Rieka, mot croate signifiant
rivire, et dont Fiume est la traduction en italien; c'est l'unique
port de la Croatie; d'ailleurs, la gographie mme s'oppose  ce qu'elle
soit rattache  la Hongrie, dont elle est spare par toute l'tendue
de la Croatie. Les yeux de Kossuth s'enflammrent d'indignation. Fiume,
s'cria-t-il, est une ville hongroise, c'est le _littus Hungaricum_:
jamais nous ne la cderons aux Slaves.

J'avoue, dis-je  l'vque, que je comprends peu l'acharnement des
Hongrois et des Croates  se disputer Fiume. Accordez  la ville une
pleine autonomie, et comme le port sera ouvert au trafic de tous, il
appartiendra  tous.

--Autonomie complte, voil, en effet, la solution, rpondit l'vque.
Nous ne demandons rien de plus pour notre pays.

Le soir, au souper, on parla du clerg transdanubien appartenant au rite
grec. Je demande si son ignorance est aussi grande qu'on le prtend.
Elle est grande, en effet, rpond Strossmayer, mais on ne peut la lui
reprocher. Les vques grecs, nomms par le Phanar de Constantinople,
taient hostiles au dveloppement de la culture nationale. Les popes
taient si pauvres qu'ils devaient cultiver la terre de leurs mains et
ils ne recevaient aucune instruction. Maintenant que les populations
sont affranchies du double joug des Turcs et des vques grecs, et
qu'elles ont un clerg national, celui-ci pourra se relever. J'ai dit,
j'ai surtout fait dire qu'il fallait avant tout crer de bons
sminaires. Dans ces jeunes tats, c'est le prtre instruit qui doit
tre le missionnaire de la civilisation. Songez bien  ceci: d'un ct,
par ses tudes thologiques, il touche aux hautes sphres de la
philosophie, de la morale, de l'histoire religieuse, et, d'un autre
ct, il parle  tous et pntre jusque dans la plus humble chaumire.
Je vois avec la plus vive satisfaction les gouvernements de la Serbie,
de la Bulgarie et de la Roumlie faire de grands sacrifices pour
multiplier les coles; mais qu'ils ne l'oublient pas, rien ne remplace
de bons sminaires.

Ces paroles prouvent que, quand il s'agit de favoriser les progrs des
Jougo-Slaves, Strossmayer est prt  s'associer aux efforts du clerg du
rite oriental, sans s'arrter aux diffrences dogmatiques qui l'en
sparent. Ce clerg lui a cependant vivement reproch le passage suivant
de sa lettre pastorale crite pour commenter l'encyclique du pape
_Grande munus_, du 30 septembre 1880, concernant les saints Cyrille et
Mthode. O Slaves, mes frres, vous tes videmment destins 
accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Vous tes appels
aussi  rgnrer par votre influence les socits de l'Occident, o le
sentiment moral s'affaiblit,  leur communiquer plus de coeur, plus de
charit, plus de foi, et plus d'amour pour la justice, pour la vertu et
pour la paix. Mais vous ne parviendrez  remplir cette mission, 
l'avantage des autres peuples et de vous-mmes, vous ne mettrez fin aux
dissentiments qui vous divisent entre vous que si vous vous rconciliez
avec l'glise occidentale, en concluant un accord avec elle. Cette
dernire phrase provoqua des rpliques trs vives, dont on trouvera des
chantillons dans le _Messager chrtien_, que publie en serbe le pope
Alexa Ilitch (livraison de juillet 1881). L'vque du rite orthodoxe
oriental Stefan, de Zara, rpondit  Strossmayer dans sa lettre
pastorale date de la Pentecte 1881: Que cherchent, dit-il, parmi
notre peuple orthodoxe, ces gens qui s'adressent  lui sans y tre
appels? Le plus connu d'entre eux nous fait savoir que le saint-pre
le pape n'exclut pas de son amour ses frres de l'glise d'Orient et
qu'il dsire de tout son coeur l'unit dans la foi, qui leur assurera la
force et la vraie libert, et il souhaite qu' l'occasion de la
canonisation des saints Cyrille et Mthode, un grand nombre d'entre eux
aillent  Rome se prosterner aux pieds du pape, pour lui prsenter leurs
remercments. L'vque de Zara continue en s'levant vivement contre
les prtentions de l'glise de Rome, et, certes, il est dans son droit,
mais il doit admettre qu'un vque catholique s'efforce de ramener  ce
qu'il considre comme la vrit des frres, d'aprs lui, gars. La
propagande doit tre permise, pourvu que la tolrance et la charit
n'aient pas  en souffrir; toutefois, ces rivalits religieuses sont
trs regrettables et elles peuvent longtemps mettre obstacle  l'union
des Jougo-Slaves. Dans la lettre que m'crivit lord Edmond
Fitz-Maurice, au moment o je partis pour l'Orient, il rsume la
situation en un mot: L'avenir des Slaves mridionaux dpend en grande
partie de la question de savoir si le sentiment national l'emportera
chez eux sur les diffrences en fait de religion, et la solution de ce
problme est, pour une large part, entre les mains du clbre vque de
Djakovo. Je ne crois pas qu'il soit possible ni dsirable que sa
propagande en faveur de Rome russisse; mais l'oeuvre  laquelle il a
consacr sa vie, la reconstitution de la nationalit croate, est
dsormais assez forte pour rsister  toutes les attaques et  toutes
les preuves.




CHAPITRE IV.

LA BOSNIE, HISTOIRE ET CONOMIE RURALE.


Quand je quitte Djakovo, le secrtaire de Mgr Strossmayer me conduit 
la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipita nous y
mnent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonn
que du ct d'Essek: de profondes ornires dans la route, des terrains
vagues o errent des moutons, les bls moins plantureux; moins
d'habitations. Est-ce parce qu'en allant  Vrpolje, on se dirige vers la
Save et les anciennes provinces turques, c'est--dire vers la barbarie;
tandis que, du ct d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne,
c'est--dire vers la civilisation?

En attendant l'arrive du train qui doit me conduire  Brod, j'entre
dans le petit htel en face de la gare. Les deux salles sont d'une
propret parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux
fentres, et des gravures reprsentant le kronprinz Rodolphe et sa
femme, la princesse Stphanie, la fille de notre roi. Ils doivent tre
trs populaires, mme en pays slaves et magyares, car j'ai retrouv
partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des
htels et des restaurants. C'est videmment l un des thermomtres de
la popularit des personnages haut placs.

Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une
plantation de mas, dont les deux premires feuilles sont sorties de
terre. La femme n'a d'autre vtement que sa longue chemise de grosse
toile de chanvre, et elle l'a releve jusqu'au-dessus des genoux, afin
d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en
diminuant  mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles
sont rduites presque  rien. L'homme est vtu d'un pantalon d'toffe
blanche grossire et d'une chemise. Il est maigre, brl du soleil,
hve; il parat trs misrable. La terre est fertile, cependant, et
celui qui la travaille ne mnage pas sa peine. Un passage de la prface
de la _Mare au Diable_ me revient  la mmoire: c'est celui o est
dpeint le laboureur dans la _Danse de la mort_, de Holbein, avec cette
lgende:

    A la sueur de ton visaige
    Tu gagneras ta pauvre vie.

Rcemment, j'avais t aussi pouvant en tudiant, en Italie, l'extrme
misre des cultivateurs, dont l'_Inchiesta agraria_ officielle publie
les preuves dsolantes. D'o vient que dans un sicle o l'homme, arm
de la science, augmente si merveilleusement la production de la
richesse, ceux qui cultivent le sol conservent  peine assez de ce pain
qu'ils rcoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi prsentent-ils
encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches dcrits par La
Bruyre, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impt
qui pauprisent; ici, c'est surtout l'impt.

A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune
soutache de noir, large pantalon flottant, rouge fonc, jambires  la
faon des Grecs, norme ceinture de cuir, dans laquelle apparat, au
milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe  long tuyau de cerisier.
Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas
un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la mme
langue que les Croates. Comme ceci peint dj tout l'Orient: la selle
qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs
chevaux sont trop pauvres pour en possder une, et que, les routes
manquant, on ne peut voyager qu' cheval; le tapis, qui prouve que dans
les _hans_ il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se dfendre
soi-mme, attendu que la scurit n'est pas garantie par les pouvoirs
publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du _kef_. En
Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe compltement
l'tranger sur les conditions ethnographiques de la province. En
ralit, il n'y a plus, parat-il, dix vritables Turcs dans le pays, et
avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les
fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre--il y en a, dit-on,
environ un demi-million--sont du plus pur sang slave. Ce sont les
anciens propritaires, qui se sont convertis  l'islamisme,  l'poque
de la conqute. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout  fait le
type montngrin: le nez en bec d'aigle,  arte trs fine, aux narines
releves, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et
des yeux profonds et vifs cachs sous d'pais sourcils. Le chef de gare
de Vrpolje m'en fait un grand loge. Ils sont trs honntes, dit-il,
tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les trangers; ils sont
religieux et bien levs, on ne les entend jamais jurer comme les gens
de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs
modernes de Stamboul. On peut se fier  leur parole; elle vaut plus
qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gter rapidement. Ils
commencent  s'enivrer,  se livrer  la dbauche,  s'endetter. Avec
les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spculateurs
europens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne
connatront pas ce contrle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.

De Vrpolje  Brod, le chemin de fer traverse un trs beau pays, mais peu
cultiv et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontire
nagure encore expos aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save.
Le paysage est trs vert; on ne voit que pelouses entrecoupes de pices
d'eau et de massifs de grands chnes, comme dans un parc anglais. Quel
splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands
frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le
btail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et
plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait
tre riche. La fertilit du sol se rvle par la hauteur du ft des
arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.

Le chemin qui runit la gare  la ville de Brod est si mal entretenu,
que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis 
l'administration communale. L'htel _Gelbes Haus_ est un vaste btiment
 prtentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes
chambres bien ares, et une immense salle au rez-de-chausse, o l'on
ne dne pas mal du tout et  l'autrichienne. Il y a deux Brod en face
l'une de l'autre, des deux cts de la Save: le Brod-Slavon, forteresse
importante, comme base d'opration des armes autrichiennes qui ont
occup les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui
appartenait  la Turquie.

Le Brod slavonien est une petite ville rgulire, avec des rues droites,
bordes de maisons blanches, sans aucun caractre distinctif.
Bosna-Brod, au contraire, est une vritable bourgade turque. Nulle part,
je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant.
Deux civilisations, deux religions, deux faons de vivre et de penser
compltement diffrentes sont ici en prsence, spares par une rivire.
Il est vrai que pendant quatre sicles cette rivire a spar en ralit
l'Europe de l'Asie. Mais le caractre musulman disparatra rapidement
sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer  trois arches
franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et
ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne  Brod, et
le lendemain soir on est au coeur de la Bosnie, dans un autre monde.

Au moment o je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les
remous des eaux jauntres. La Save est large comme quatre fois la Seine
 Paris. L'aspect en est grand et mlancolique. Les rives sont plates;
le courant mine librement les berges d'argile. La vgtation manque:
sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de
saules dont les racines ont t mises  nu par les glaces et qu'une crue
prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau
qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonn,
que les corbeaux dpcent et se disputent. Des deux cts, s'tendent de
vastes plaines vertes, inondes  la fonte des neiges. A droite, on
aperoit vers le couchant le profil bleutre des montagnes de la
Croatie,  gauche, les sommets plus levs qui dominent Banjaluka. Sur
le fleuve, qui forme une admirable artre commerciale, nulle apparence
de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables lgions de
grenouilles, qui entonnent en choeur leur chant du soir.

Bosna-Brod est form d'une seule grande rue, le long de laquelle les
maisons sont bties sur des pilotis ou sur des leves pour chapper aux
inondations de la Save. Voici d'abord la mosque au milieu de quelques
peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs
vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est mont dans la petite galerie;
il adresse  Dieu le dernier hommage de la journe. Il appelle  la
prire de l'_Aksham_ ou du crpuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte
jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; mme en me
rappelant l'ode de Schiller, _die Glocke_, je la prfre aux sons
uniformes des cloches: Dieu est lev et tout-puissant. Il n'y a pas
d'autre Dieu que lui et point d'autre prophte que Mahomet.
Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice.
Venez dans la demeure de la flicit.

Les cafs turcs ont portes et fentres ouvertes; pas un meuble, sauf
tout autour des bancs en bois o sont assis les Bosniaques musulmans,
les jambes croises, fumant la pipe. Dans une niche de la chemine, sur
des braises allumes, se prpare successivement, une  une, chaque tasse
de caf,  mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met
dans une trs petite cafetire en cuivre une mesure de caf moulu, une
autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le rcipient sur les braises
pendant une minute  peine et verse le caf chaud avec le marc dans une
tasse semblable  un coquetier. Dans toute la pninsule balkanique, le
voyageur indigne emporte  sa ceinture un petit moulin  caf trs
ingnieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici:
d'abord, la puissance de transformation du mahomtisme, qui a fait de
ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate,
des Turcs ou plutt des musulmans compltement semblables  ceux qu'on
voit  Constantinople, au Caire,  Tanger et aux Indes; ensuite,
l'extrme simplicit des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant
d'heures de flicit. Tout ce que contient ce caf, en fait de mobilier
et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son
tapis, dpensera pendant sa soire trente centimes de tabac et de caf,
et il aura t heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures,
tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus
de satisfaction  leurs clients riches et affairs? En voyant pratiquer
ici, d'une faon si pittoresque et si consciencieuse, la temprance
commande par le Koran, je songe d'abord  ces palais de l'alcoolisme, 
ces _Gin palaces_ de Londres, o l'ouvrier et l'_outcast_ viennent
chercher l'abrutissement, au milieu des glaces normes et des cuivres
polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'lectricit; je
pense ensuite  cette vie de l'_upper ten thousands_, si complique et
rendue si coteuse par toutes les richesses de la toilette et de la
table que vient de dcrire si bien lady John Manners, et je me demande
si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degr de
civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le
Baptiste, a crit  ce sujet une belle page. Le prcurseur vivant au
dsert de sauterelles,  peine vtu d'une toffe grossire de poils de
chameau, annonant la venue du royaume et le triomphe prochain de la
justice, ne nous prsente-t-il pas le modle le plus lev de la vie
humaine? Certes, il est un excs de dnment qui dgrade et animalise,
mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout
dans nos grandes agglomrations d'tres humains.

Je trouve dj,  Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles
qu'on les rencontre dans toute la Pninsule. La boutique est une choppe
entirement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux
grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relev, sert d'auvent; celui
d'en bas retombe et devient le comptoir o sont tales les marchandises
et o se tient assis le marchand, les jambes croises. Les maisons
turques ici sont ordinairement carres, couvertes de planchettes de
chne. Un rez-de-chausse bas sert de commun, de magasin ou mme
parfois d'table. Le cadre et les cloisons de la construction sont
toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures
pauvres, en torchis. Le premier tage dbordant le soubassement, le
surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets
de saillies et de lumires trs pittoresques. Seulement, il ne faut pas
oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aise; ils sont
marchands, boutiquiers, artisans, propritaires, trs rarement simples
cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divise en deux parties ayant
chacune son entre distincte: d'un ct, le harem, pour les femmes; de
l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque
n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahomtans bien plus que les
vrais Turcs. Les fentres, du ct des femmes, sont garnies d'un
grillage en bois ou en papier dcoup. J'aperois un numro de la _Neue
freie Presse_ transform en _muchebak_ ou moucharabie. Du ct des
hommes, s'tend un balcon-vranda, o le matre de la maison est assis,
fumant sa pipe.

La rue se remplit des types les plus divers. Des ptres  peine vtus
d'une grosse toffe blanche en lambeau, avec un chiffon autour de la
tte en forme de turban, ramnent du pturage des troupeaux de buffles
et de chvres, qui soulvent une poussire paisse, dore par le soleil
couchant. Ces pauvres gens reprsentent le raya, la race opprime et
ranonne; ce sont des chrtiens. Quelques femmes, la figure cache sous
le yaschmak et tout le corps sous ce domino qu'on appelle feredje,
marchent comme des oies, et semblables  des ballots mouvants rentrent
chez elles. Des enfants, filles et garons, avec de larges pantalons
roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils
ont le teint clair et de beaux yeux noirs trs ouverts. Des marchands
juifs s'avancent lentement, envelopps d'un grand cafetan garni de
fourrure,--en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d'Arabe
et leur grand turban, ils sont admirables de dignit et de noblesse.
Bida devrait tre ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan.
Des maons italiens,  la culotte de velours de coton jaune et toute
macule de mortier, la veste jete sur l'paule droite, quittent
l'ouvrage en chantant. C'est le travail europen qui arrive: des maisons
occidentales s'lvent. Un grand caf  la viennoise se construit  ct
des petites auberges en planches en face de la gare. Dj dans une
cantine, o l'on vend du _Pilsener bier_, dite bire de Pilsen, on joue
au billard. Ceci est l'avenir: activit dans la production, imprvoyance
ou insanit dans la consommation. Enfin, passent firement  cheval ou
en voiture dcouverte des officiers lgants et d'une tenue ravissante:
c'est l'occupation et l'Autriche.

En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c'est d'ici que
partit le prince Eugne pour sa mmorable expdition de 1697. Il n'avait
que cinq rgiments de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route
qui longe la Bosna, il s'empara rapidement de toutes les places d'Oboj,
Maglay, Zeptche, mme du chteau fort de Vranduk, et il parut devant la
capitale Sarajewo. Il esprait que tous les chrtiens se lveraient 
son appel. Hlas! crass par une trop longue et trop cruelle
oppression, ils n'osrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se
dfendit avec nergie. Eugne manquait d'artillerie de sige. C'tait le
11 septembre, l'hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en
retraite, mais il regagna Brod, presque sans perte. L'expdition avait
dur vingt jours en tout. Le rsultat matriel fut nul; mais l'effet
moral trs grand partout. Il rvla la faiblesse de cette formidable
puissance qui, la veille encore, assigeait Vienne et faisait trembler
toute l'Europe. L'heure de la dcadence avait sonn. Cependant,
rcemment encore, les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save
et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive
autrichienne s'lvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre 
l'abri des inondations et d'tendre le rayon d'observation, des maisons
de garde o les rgiments-frontires devaient entretenir des vedettes.
Ce n'tait pas une prcaution inutile. De 1831  1835, le gnral
autrichien Waldstttten lutta contre les begs bosniaques et il fut amen
ainsi  bombarder et  brler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladuseh,
sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Mme
en 1839, Jellachitch eut  repousser les incursions des begs, qui
traversaient la Save, brlant les maisons, gorgeant les hommes,
emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze
dernires annes o elles ont eu lieu, occasionnrent pour prs de 40
millions de francs de dommage aux districts croates limitrophes. C'est
hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scnes de barbarie
que la France n'a pu tolrer  Tunis, ni la Russie dans les khanats de
l'Asie centrale.

Avant de m'engager en Bosnie, je veux connatre son histoire. Je
m'arrte quelques jours  Brod, pour tudier les documents et les livres
qu'on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivants m'ont t
particulirement utiles: G. Thoemmel, _Das Vilayet Bosnien_; Roskiewitz,
_Studien ber Bosnien und Herzegovina_; von Schweiger-Lerchenfeldt,
_Bosnien_, et enfin un ouvrage excellent: Adolf Strausz, _Bosnien_,
_Land und Leute_. Voici un rsum succinct de ces lectures, qui parat
indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficults
que rencontre l'Autriche.

Sur notre infortune plante, aucun pays n'a t plus souvent ravag,
aucune terre aussi frquemment, abreuve du sang de ses populations. A
l'aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l'Illyrie. Elle
est peuple dj, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet
toute cette rgion jusqu'au Danube et l'annexe  la Dalmatie. Deux
provinces sont formes: la _Dalmatia maritima_ et la _Dalmatia interna_
ou _Illyris barbara_. L'ordre rgne, et comme l'intrieur est runi  la
cte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se dveloppent des ports
importants, Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Cattaro, et 
l'intrieur des colonies, des postes militaires et entre autres un grand
emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la
civilisation romaine ont chapp aux dvastations successives: des bains
 Banjaluka, des bains et les ruines d'un temple  Novi-bazar, un pont 
Mostar, un autre pont prs de Sarajewo et quelques inscriptions.

A la chute de l'empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui,
pendant deux sicles, brlent et massacrent, et font du pays un dsert.
Sous l'empereur Hraclius, les Avares assigent Constantinople. Il les
repousse, et, pour les dompter dfinitivement, il appelle des tribus
slaves habitant la Pannonie au del du Danube. En 630, les Croates
viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la
Bosnie, et en 640, les Serbes, de mme sang et de mme langue,
exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie mridionale, le
Montngro et la Dalmatie. De cette poque date la situation ethnique de
cette rgion, qui existe encore aujourd'hui.

Au dbut, la suzerainet de Byzance est reconnue. Mais la conversion de
ces tribus, identiquement de mme race,  deux rites diffrents du
christianisme, cre un antagonisme religieux qui dure encore. Les
Croates sont convertis d'abord par des missionnaires venus de Rome; ils
adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes,
et, par consquent, une partie des habitants de la Bosnie, sont amens
au christianisme par Cyrille et Mthode, qui, partis de Thessalonique,
leur apportent les caractres et les rites de l'glise orientale. Vers
860, Cyrille traduit la Bible en slave, en crant l'alphabet qui porte
son nom et qui est encore en usage. C'est donc  lui que remontent les
origines de la littrature jougo-slave crite.

En 874, Budimir, premier roi chrtien de Bosnie, de Croatie et de
Dalmatie, runit, sur la plaine de Dalminium, une dite o il s'efforce
de crer une organisation rgulire. C'est vers ce temps qu'apparat,
pour la premire fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d'une tribu
slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de
Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie; mais cette runion n'est pas
durable. Aprs l'an 1,000, la suzerainet de Byzance cesse dans ces
rgions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En
1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute  ses titres celui de _Rex
Ram_ (Herzgovine), puis de _Rex Bosni_. Depuis lors, la Bosnie a
toujours t une dpendance de la couronne de Saint-tienne. Ainsi, le
dixime ban de Bosnie, dont le long rgne de trente-six ans (1168-1204)
fut si glorieux, qui, le premier ici, fit battre monnaie  son effigie,
qui assura  son pays une prosprit inconnue depuis l'poque romaine,
le fameux Kulin, s'appelle _Fiduciarius Regni Hungari_.

Vers ce temps, arrivent en Bosnie des albigeois qui convertissent 
leurs doctrines une grande partie de la population appele Catare, en
allemand _Patavener_; ils reurent et acceptrent en Bosnie le nom de
bogomiles, qui signifie aimant Dieu. Rien de plus tragique que
l'histoire de cette hrsie. Elle nat en Syrie, au VIIe sicle. Ses
adeptes sont nomms pauliciens, parce qu'ils invoquent la doctrine de
Paul, et ils empruntent en mme temps au manicthisme le dualisme des
deux principes ternels, le bien et le mal. Mais ce qui fait leur
succs, ce sont leurs thories sociales. Ils prchent les doctrines des
aptres, l'galit, la charit, l'austrit de la vie, et ils s'lvent
avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du
clerg. Ce sont les socialistes chrtiens de l'poque. Les empereurs de
Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout aprs qu'ils ont
forc Basile le Macdonien  leur accorder la paix et la tolrance.
Chasss et disperss, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez
les Bulgares, d'un autre ct, dans le midi de la France. Les Vaudois
actuels, les hussites, et, par consquent, la Rforme viennent
certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs
principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le
grand ban Kulin se fit bogomile. Ses successeurs et ses magnats
bosniaques soutinrent constamment cette hrsie, parce qu'ils espraient
ainsi crer une glise nationale et s'affranchir de l'influence de Rome
et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obissant  la voix du pape,
s'efforcrent sans relche de l'extirper, et les guerres d'extermination
qu'ils entreprirent frquemment firent dtester les madgyars au del de
la Save.

Vers 1230, apparaissent sur la scne les franciscains, qui ont aussi
jou un rle trs important en politique et en religion. C'est  eux que
le catholicisme doit d'avoir survcu jusqu' nos jours, en face des
orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre
part. En 1238, premire grande croisade organise par le roi de Hongrie,
Bela IV,  la voix de Grgoire VII. Tout le pays est dvast, et les
bogomiles massacrs en masse; mais un grand nombre chappent dans les
forts et dans les montagnes. En 1245, l'vque hongrois de Kalocsa
conduit lui-mme en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisime
croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner
la faveur du pape. Les bogomiles, ayant  leur tte le ban dtrn
Ninoslav et beaucoup de magnats, se dfendent avec une bravoure
dsespre. Ils sont vaincus et un trs grand nombre gorgs; mais la
nature du pays ne permet pas une extermination complte, comme celle qui
en avait fini dfinitivement avec les albigeois.

Paul de Brebir, _banus Croatorum et Bosni dominus_, ajoute
dfinitivement l'Herzgovine  la Bosnie vers l'an 1300.

Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa
la Bosnie; mais elle reconquit bientt son indpendance (1355), et, sous
Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernire
fois, d'une priode de paix et de prosprit. On peut s'en faire une
ide par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de
Milosevo, prs de Priepolje, au milieu d'une nombreuse runion de
prlats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend
le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il
annexe aussi la Rascie, c'est--dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar,
qui est rest depuis lors runi  la Bosnie. Il fonde la capitale
actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait rgner
l'ordre et la justice. Malgr les instances des papes, des missionnaires
et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse  perscuter les
bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une gale tolrance; mais
dj, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontires. A la
mmorable et dcisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie,
30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, 
arrter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile,
la Bosnie jouit de quelques annes de paix (1326-1443). Succde un
sanglant intermde de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour
obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et
entreprend d'extirper compltement les hrtiques. Ce fut une
perscution atroce. Partout des gorgements en masse et des villes
livres aux flammes. La dite de Konjitcha, en 1446, adopte des dits
dicts par le grand inquisiteur Zarai, si svres que 40,000 bogomiles
quittent le pays. C'est la rvocation de l'dit de Nantes de la Bosnie.
Ces mesures cruelles soulvent une insurrection formidable,  la tte de
laquelle se mettent un grand nombre de magnats et mme
d'ecclsiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une
effroyable guerre civile dvaste le pays, dont elle prpare
l'asservissement. Le fils de Thomas gorge son pre et sa veuve, et
appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople
(1453), s'avance avec une arme formidable de 150,000 hommes,  laquelle
rien ne rsiste. Le pays est dvast: 30,000 jeunes gens sont circoncis
et enrls parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmens en
esclavage. Les villes qui rsistent sont brles; les glises converties
en mosques et la terre confisque au profit des conqurants (1463). Au
milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du
couvent des franciscains de Fojnitcha, Angle Zwisdovitch, se prsente
au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un atname qui
accorde  son ordre protection et scurit complte pour les personnes
et pour les biens.

De 1463 jusqu' la conqute dfinitive en 1527, s'coule une priode de
luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de
Jaitche, avaient rsist. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent
souvent  vaincre les bandes turques, surtout quand elles taient
guides par ces hros lgendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs
avanaient systmatiquement. Quand ils voulaient prendre une place
forte, ils dvastaient le pays, l'hiver, brlaient tout et chassaient et
emmenaient les habitants en esclavage, et, l't, ils commenaient le
sige. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument
dsert, la place tait force de se rendre. Quand la bataille de Mohacz
(29 aot 1526) eut livr la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de
la Bosnie, dont la dfense donne lieu  des actes de bravoure
lgendaire, Jaitche tombe  son tour en 1527. Un fait inou facilita la
conqute musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens,
et presque tous les bogomiles, exasprs par les cruelles perscutions
dont ils avaient t l'objet, se convertirent  l'islamisme. Ils
devinrent ds lors les adeptes les plus ardents du mahomtisme, tout en
conservant la langue et les noms de leurs anctres. Ils combattirent
partout au premier rang dans les batailles qui assurrent la Hongrie aux
Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient
ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Aprs la
mmorable dfaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brise.
En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le trait
de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetrent
dfinitivement les Turcs au del du Danube et de la Save.

Pour bien faire comprendre les rsistances que l'Autriche peut
rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que
ceux-ci se sont soulevs, les armes  la main, contre toutes les
rformes que l'Europe arrachait  la Porte au nom des principes
modernes. Aprs la destruction des janissaires et les rformes de
Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le captan de
Gradachatch, Hussein, se met  la tte des begs rvolts, qui, unis aux
Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich,
pillent la Bulgarie et veulent dtrner le sultan vendu aux giaours.
L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et
1839, nouveaux soulvements. Le hattischerif de Gulhan, qui proclamait
l'galit entre musulmans et chrtiens, provoqua une insurrection plus
formidable que les prcdentes. Omer-Pacha, aprs l'avoir comprime,
brisa dfinitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs
privilges. Ce qui montre combien les temps sont changs, c'est que les
troubles de 1874, qui ont amen la situation actuelle et l'occupation de
l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui
jusqu'alors s'taient laiss ranonner et maltraiter sans rsistance,
tant ils taient briss et mats. De ce court rsum du pass de la
Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.

Premirement, l'histoire, la race et les ncessits gographiques
commandent la runion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortun
pays a connu trois priodes de prosprit, d'abord sous les Romains,
puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce
et la civilisation pntraient  l'intrieur par le littoral dalmate.
Seconde conclusion: l'intolrance et les perscutions religieuses ont
perdu le pays et provoqu la haine du nom hongrois. Il faut donc 
l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complte
galit. Troisime conclusion: les musulmans forment un lment
d'opposition et de raction dangereuse et difficilement assimilable. Il
faut donc les mnager, mais diminuer leur puissance, autant que
possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le
pays.

Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumlie est que les
musulmans, tant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, tant Slaves, ils
restent pour la plupart. De l de grandes difficults de plus d'une
sorte.

Pour me rendre de Brod  Sarajewo, je n'ai pas  refaire le voyage
accident dcrit par les voyageurs prcdents. Le chemin de fer, achev
maintenant, je pars  six heures du matin et j'arrive, vers onze heures,
de la faon la plus agrable. Comme la voie est trs troite, le train
marche lentement et s'arrte longtemps  toutes les gares. Mais le pays
est trs beau et ses habitants d'une couleur locale trs accentue. Je
ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble
voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je
peux, j'interroge de mme mes compagnons de wagon et je prends des
notes. Prcisment, j'ai  ct de moi un _Finanz-Rath_, un conseiller
des finances, c'est--dire un employ suprieur du fisc, qui revient
d'un tour d'inspection. Il connat,  merveille l'agriculture du pays,
son rgime agraire et ses conditions conomiques. Je l'avais pris
d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la
casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des toiles au
collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon
collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats,
les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de
la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe,
mais diffrent de couleur d'aprs la branche de l'administration 
laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et
qui inspire le respect aux populations de ce pays  peine pacifi.

Au dpart, la voie suit la Save  quelque distance. Elle traverse de
grandes plaines abandonnes, quoique trs fertiles,  en juger par la
hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la
Marche, o se livraient nagure encore les combats de frontires. Nous
remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu' Dervent, gros
village o, non loin de la mosque en bois, avec son minaret aigu
recouvert de zinc brillant au soleil, s'lve une chapelle du rite
oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile spar protgeant
la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir
la crte de partage qui nous spare du bassin de la Bosna. Il faudra un
jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu' Samac,
o dj aboutit un embranchement allant  Vrpolje et qui devrait tre
prolong en ligne droite sur Essek par Djakovo.

Par-ci par-l, on voit des chaumires faites en clayonnage sur un
soubassement de pierres sches et couvertes de planchettes de bois;
c'est l qu'habitent les tenanciers, les _kmets_. Les propritaires
musulmans vivent groups dans les villes et dans les bourgs ou dans
leurs environs. Deux constructions en torchis s'lvent  ct de
l'habitation du colon. L'une est une table trs petite, car presque
tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le
gerbier pour le mas. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un
demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu
d'argent comptant. Ces prunes bleues, trs belles et trs abondantes,
forment, sches, un article important de l'exportation. On en fait
aussi de l'eau-de-vie, la _slivovitza_. Les champs emblavs sont
dfendus par des haies de branches mortes, ce qui rvle l'habitude de
laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le dfaut de soin et
l'extrme misre. Les rares fentres des habitations, deux ou trois,
sont trs petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de
sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurit.
Pas de chemine, la fume s'chappe par les joints des planches du toit.
Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont  l'tat de
nature. En fait de lgumes, quelques touffes d'ail, mais quelques
fleurs, car les femmes aiment  s'en mettre dans les cheveux. Cependant
la nature du sol se prterait parfaitement  la culture marachre, car
 Vlika, j'ai vu un charmant jardinet arrang par le chef de gare o,
entre des bordures de plantes d'agrment, croissaient  souhait des
pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille
pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais
comment le raya aurait-il song  cela, quand son avoir et sa vie mme
taient  la merci de ses matres? Je vois ici partout les effets de ce
flau maudit, l'arbitraire, qui a ruin l'empire turc et frapp comme
d'une maldiction les plus beaux pays du monde.

A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un
verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers
(40 centimes). On ne peut pas dire qu'on ranonne le voyageur. Ici, la
valle de la Bosna est trs belle, mais l'homme a tout fait pour la
ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont t
coups. Des deux cts de la rivire s'tendent des pturages vagues,
entrecoups de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de
buffles y errent  l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle
n'est pas navigable, elle s'tale sur des bas-fonds et des rochers
formant par endroits des rapides. Il aurait t facile de la canaliser.
Vers le sud, trois tages de montagnes bleutres se superposent; les
sommets plus levs de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent
encore de la neige, qui s'enlve vivement sur le ciel bleu. Les
campagnes sont trs mal cultives. Quel contraste avec les belles
rcoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquimes des champs sont
en jachres. On ne voit presque pas de froment: toujours du mas et un
peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce
moment--premiers jours de juin--pour semer le mas. La charrue est
lourde et grossire, avec deux manches et un trs petit soc en fer. Le
fer est pargn partout ici; il est rare et cher. C'est l'oppos de
notre Occident. Quatre boeufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans
une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite
d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de
chanvre pais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la
tte un mouchoir rouge, dispos comme le font les paysannes des environs
de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vtu de bure blanche. Son
norme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et
d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et
d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui dfendu  tous. De longs
cheveux jauntres s'chappent d'un fez rouge, qu'entoure une toffe
blanche roule en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fire
moustache. Il reprsente le type blond, assez frquent ici.

Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance,
l'aspect en est trs pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou
propritaires musulmans, s'tagent sur la colline, parmi les arbres. Une
vieille forteresse, qui a soutenu bien des siges, les domine. Trois ou
quatre mosques, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une
flche d'arbalte leurs minarets aigus. On arrive  Doboj en traversant
la Bosna par un pont, une raret en ce pays. Une route importante,
partant d'ici, mne en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans,
sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train.
Ils enlvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans,
qu'ils ont lous au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour.
Grand moi: le gnral d'Appel, gouverneur militaire de la province,
arrive avec son tat-major, aprs avoir fait un tour d'inspection dans
les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est
ici le vice-roi. J'admire la tournure lgante, les charmants uniformes
et la distinction des manires des officiers autrichiens.

Le train s'arrte  Maglaj, pour le dner des voyageurs. Cuisine
mdiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'cot est peu lev: 1
florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzgovine. La Bosnie n'en
produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec
leurs faades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline
assez raide, coupe en deux par une petite valle profonde et
verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand
nombre de mosques, dont une avec le dme typique. La ligne convexe du
dme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une
silhouette admirable d'lgance et de simplicit, surtout si  ct
s'lve un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos glises
n'est pas aussi beau; c'est  peine si celui du temple grec lui est
suprieur.

A la gare de Zeptche, comme  presque toutes les autres, des maons
italiens travaillent. Des Pimontais extrayent des carrires des pierres
d'un calcaire trs dur et d'une belle nuance jaune dore; c'est presque
du marbre.

La voie traverse un magnifique dfil, que dfend le chteau fort de
Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la ctoyons, avec des
dclivits trs raides  notre gauche. Elles sont compltement boises.
J'y remarque, parmi les chnes, les htres et les frnes, des noyers qui
semblent venus spontanment, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux
troncs d'arbres gisent  terre, pourrissant sur place. Bois surabondant,
parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un noeud
autour du rocher  pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles
maisons de bois sont accroches aux reliefs des escarpements; c'est le
site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupe dans le
flanc de la montagne, passe  travers la porte crnele de la
forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien
nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie porte. C'tait, en effet, la
porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugne
la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetrent dans la
rivire, du haut de ces rochers.

Bientt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est
extrmement fertile et assez bien cultive. Bourg important, et qui a de
l'avenir; car, tout  ct de la gare, on extrait de la houille presque
du sous-sol. Ce n'est gure que du lignite, cependant il fait marcher
notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques
qui surgiront plus tard. La ville musulmane est  quelque distance.
Dj, le long de la voie, s'lvent des maisons en pierres et un htel.
Des dames, en fraches toilettes d't, sont venues voir l'arrive du
train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne
route, nouvellement remise en tat. N'taient quelques begs, qui fument
leurs tchibouks, immobiles et sombres  l'aspect des nouveauts et des
trangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite
partout o arrivera le chemin de fer.

Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau dfil, moins trangl,
mais plus trange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de
prs la Bosna des deux cts. Les escarpements de grs qui les composent
ont pris, sous l'action de l'rosion, les formes les plus fantastiques.
Ici, on dirait des gants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig,
le long de l'Eger, prs de Carlsbad. Plus loin, c'est une tte colossale
de dragon ou de lion qui apparat au milieu des chnes. Ailleurs, ce
sont de grandes tables suspendues en quilibre sur un mince support prt
 s'crouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages
arrondis et superposs. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne,
on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi
belle et aussi pittoresque. _Hoch romantisch_! s'crient mes compagnons
de voyage. Quand nous dbouchons dans la haute Bosnie, la nuit est
venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions 
Sarajewo. Les fiacres  deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris
d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant,
que je ne trouve plus place dans le _Grand Htel de l'Europe_. C'est 
peine si je parviens  obtenir un lit dans une petite auberge,
_Austria_, qui est en mme temps un caf-billard. Le _Grand Htel_ ne
serait pas dplac sur le Ring  Vienne ou dans la _Radiaal Strasse_ de
Pesth. Majestueux btiment  trois tages, avec une corniche, des
cordons, des encadrements de fentres d'effet monumental. Au
rez-de-chausse, un caf-restaurant ferm de glaces colossales,
peintures au plafond, lambris dors; des billards en bne, journaux et
revues: on se croirait rue de Rivoli,  l'_Htel Continental_. Rien de
pareil  Constantinople. C'est grce  l'occupation, qu'on peut
maintenant arriver et s'installer de la faon la plus confortable au
centre de ce pays, nagure encore si peu abordable.

Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais
l'air est vif, car Sarajewo est  1,750 pieds au-dessus du niveau de la
mer, c'est--dire presque  la mme altitude que Genve ou Zurich. Je
suis la grande rue, qu'on a appele _Franz-Joseph Strasse_, en l'honneur
de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer dj une prise de
possession dfinitive. Voici d'abord une grande glise avec quatre
coupoles surleves, dans le style de celles de Moscou. Elle est
badigeonne en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la
cathdrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les
cloches est inacheve. Le gouverneur turc avait invoqu une ancienne loi
musulmane qui dfend aux chrtiens d'lever leurs constructions plus
haut que les mosques.

La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques  l'occidentale:
libraires, piciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais
bientt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand
espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878.
Mais dj on btit, de tous les cts, de bonnes maisons en pierres et
en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est trs cher: 70  100
francs le mtre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin
jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, o sont gravs, en
demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore
voile,  large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les
bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane,  peine vtue
d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme
antique. A ct, de vigoureux portefaix, des _hamals_, sont assis, les
jambes croises. Ils sont vtus comme ceux de Constantinople. Les trois
races sont bien accuses: c'est un tableau achev. Ces fontaines, qu'on
rencontre partout dans la Pninsule jusqu'au haut des passages des
Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont t
fondes et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs lgus
 cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions
qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire  ses
fidles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de pit et
qu'ils plaisent  Dieu en prlevant sur leurs biens de quoi pourvoir 
un objet d'utilit gnrale.

J'arrive  la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu,
pas mme au Caire, d'un aspect plus compltement oriental. Sur une
longue place, o s'lvent une fontaine et un caf turc, dbouchent tout
un rseau de petites rues avec des choppes compltement ouvertes, o
s'exercent les diffrents mtiers. Chaque mtier occupe une ruelle.
L'artisan est en mme temps marchand, et il travaille  la vue du
public. Les batteurs de cuivre sont les plus intressants et les plus
nombreux. En Bosnie, chrtiens et musulmans veulent des vases en cuivre,
parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui
se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi,
les vastes plateaux,  dessins gravs, sur lesquels on apporte le dner
 la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes;
les cafetires  forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et
ouvrags, d'un contour trs pur, certainement emprunts  la Grce; des
tasses, des cruches, des moulins  caf en forme de tubes.

La ruelle des cordonniers est aussi trs intressante. On y trouve
d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes
basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours
brod d'or, mais surtout une infinie varit d'opankas, la chaussure
nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants,
qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des
niches basses, au-dessous de l'talage. Les mgissiers offrent des
courroies, des brides, et principalement des ceintures trs larges, 
plusieurs tages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres,
richement brodes et piques en soie, de couleurs vives, pour les begs.
C'est encore une des particularits du costume national.

Les potiers n'ont que des produits trs grossiers, mais souvent la forme
est belle et le dcor d'un effet, extrmement original. Ils font
beaucoup de ttes de tchibouks en terre rouge. Les pelletiers sont bien
achalands. Comme l'hiver est long et froid, jusqu' 15 et 16 degrs
sous zro, les Bosniaques ont tous des cafetans ou des vestes doubls et
garnis de fourrure. Les paysans n'ont que de la peau de mouton, qu'ils
prparent eux-mmes. On abat dans les forts de la province 50  60,000
animaux  fourrure; mais, chose trange, il faut envoyer les peaux en
Allemagne pour les prparer.

Les orfvres ne font que des bijoux grossiers; les musulmanes riches
prfrent ceux qui viennent de l'tranger, et les femmes des rayas
portent des monnaies enfiles,--quand elles osent et qu'il leur en
reste. Je remarque cependant de jolis objets en filigranes d'argent:
coquetiers pour soutenir les petites tasses  caf, boucles, bracelets,
boutons. Les forgerons font des fers  cheval, qui sont tout simplement
un disque avec un trou au milieu. Les serruriers sont peu habiles, mais
ils confectionnent cependant des pommeaux et des battants de porte,
fixs sur une rosace, d'un dessin arabe trs lgant. Depuis que le port
des armes est dfendu, on n'expose plus en vente ni fusils, ni
pistolets, ni yatagans; je vois seulement des couteaux et des ciseaux
niells et damasquins avec got. Pas de marchands de meubles; il n'en
faut pas dans la maison turque, o il n'y a ni table, ni chaise, ni
lavabo, ni lit. Le divan, avec ses coussins et ses tapis, tient lieu de
tout cela.

Les mtiers exercs dans la Tchartsia sont le monopole des musulmans.
Chacun d'eux forme une corporation avec ses rglements, qu'on vient de
confirmer rcemment. L'tat social est exactement le mme ici qu'au
moyen ge en Occident. A la campagne rgne le rgime fodal et dans les
villes celui des corporations. Toutes les villes importantes de la
Bosnie ont leur Tchartsia. En les visitant, on voit  l'oeuvre toutes
les industries du pays qui ne s'exercent pas  l'intrieur des familles.
Celles-ci sont les plus importantes. Elles comprennent la fabrication de
toutes les toffes: la toile de lin et de chanvre, les divers tissus de
laine pour vtements. On fabrique aussi beaucoup de tapis,  couleurs
trs solides, que les femmes extrayent elles-mmes des plantes
tinctoriales du pays. Les dessins en sont simples, les tons harmonieux
et le tissu inusable, mais on n'en fait gure pour la vente. Le travail
conserve ici son caractre primitif: il est accompli pour satisfaire les
besoins de celui qui l'excute, non en vue de l'change et de la
clientle.

Dans certaines rues de la Tchartsia, des femmes musulmanes sont assises
 terre. Le yashmak cache leur visage et leur corps disparat sous les
amples plis du feredje. Elles paraissent trs pauvres. Elles ont  ct
d'elles des mouchoirs et des serviettes brods qu'elles dsirent vendre.
Mais elles ne font pas un geste et ne disent pas un mot pour y russir.
Elles attendent, immobiles, disant le prix quand on le leur demande,
mais rien de plus. Agissent-elles ainsi en raison de leurs ides
fatalistes, ou parce qu'elles ont le sentiment qu'en s'occupant de
vendre, elles font une chose qui n'est gure permise aux femmes parmi
les mahomtans? Combien aussi la manire de faire du marchand musulman
diffre de celle du chrtien et du juif! Le premier n'offre pas et ne se
laisse pas marchander: il est digne et ne veut pas surfaire. Les
seconds se disputent les clients, offrent  grands cris leurs
marchandises et demandent des prix insenss, qu'ils rduisent  la
moiti, au tiers, au quart, finissant toujours par ranonner l'acheteur.
La broderie des toffes, des mouchoirs, des serviettes, des chemises est
la principale occupation des femmes musulmanes. Elles ne lisent pas,
s'occupent peu du mnage et ne font pas d'autre travail de main. Chaque
famille met sa vanit  avoir le plus possible de ce linge de prix.
Elles confectionnent ainsi des objets brods de fils d'or et de soie qui
sont de vraies oeuvres d'art et qu'on conserve de gnration en
gnration.

Comme les ngociants de Londres, les musulmans qui ont une choppe dans
la Tchartsia n'y logent pas. Ils ont leur demeure parmi les arbres, sur
les collines des environs. Ils viennent ouvrir les deux grands volets de
leur boutique-atelier le matin, vers neuf heures; ils la ferment le
soir, au soleil couchant, et parfois aussi pendant le jour, pour aller
faire leurs prires  la mosque. Nulle part, les prescriptions de
l'islam n'ont d'observateurs plus scrupuleux que parmi ces sectateurs de
race slave.

Par dfrence mutuelle, la Tchartsia chme trois jours par semaine: le
vendredi, jour fri des musulmans; le samedi, pour le sabbat des juifs,
et le dimanche  cause des chrtiens. Aujourd'hui jeudi, la place et les
rues avoisinantes sont encombres de monde. L'aspect de cette foule est
plus compltement oriental que je ne l'ai vue mme en gypte, parce que
tous, sans distinction de culte, portent le costume turc: le turban
rouge, brun ou vert, la veste brune et les larges pantalons de zouave
rouge fonc ou bleu. Cela fait un vrai rgal de couleurs pour les yeux.
On reconnat la race dominante non  son costume, mais  son allure. Le
musulman, aga ou simple marchand, a l'air fier et dominateur. Le
chrtien ou le juif a le regard inquiet et la mine humble de quelqu'un
qui craint le bton. Voici un beg fendant la foule sur son petit cheval,
qui tient la tte haute, comme son matre. Devant ses serviteurs, qui le
prcdent, chacun s'carte avec respect. C'est le seigneur du moyen ge.
Des rayas en haillons viennent vendre des moutons, des oies, des dindons
et des truites. On me demande pour un dindon 3 1/2 florins, plus de 8
francs: c'est cher dans un pays primitif. Ici, comme dans tout l'Orient,
le mouton fournit presque exclusivement la viande de boucherie. Des
Bulgares vendent des lgumes, qu'ils viennent cultiver, chaque
printemps, dans des terres qu'ils louent. Je vois vendre  la hausse et
adjuger un cheval avec son bt pour 15 florins ou 36 francs environ. Il
est vrai que c'est une pauvre vieille bte, maigre et blesse. Tous les
transports se font  dos de btes de somme, mme sur les routes
nouvellement construites. La charrette est inconnue, sauf dans la
Pozavina, ce district du nord-est, born par la Save et la Serbie, le
seul o il y ait des plaines un peu tendues. Sur le march, les chevaux
apportent le bois  brler. Quand le poulain a t soumis au bt, il ne
le quitte plus jusqu' sa mort, ni  l'curie, ni au pturage.

Je traverse le Bezestan: c'est le Bazar. Il ressemble  tous ceux de
l'Orient: longue galerie vote, avec des niches  droite et  gauche,
o les marchands talent leurs marchandises. Mais toutes viennent
d'Autriche, mme les toffes et les pantoufles en velours brodes d'or
genre Constantinople.

Prs de l, je visite la mosque d'Usref Beg. C'est la principale de la
ville, qui en compte, dit-on, plus de quatre-vingts. Une grande cour la
prcde. Un mur l'entoure, mais des arcades fermes par un grillage en
entrelacs permettent aux passants de voir le lieu saint. Au milieu
s'lve une fontaine que couvre de son ombre un arbre immense, dont les
branches dessinent des ombres mobiles sur le pavement de marbre blanc.
Cette fontaine se compose d'un bassin surlev, protg par un treillis
forg, d'o neuf bouches projettent l'eau dans une vasque infrieure.
Au-dessus s'arrondit une coupole soutenue par des colonnes entre
lesquelles est tabli un banc circulaire. Je m'y assieds. Il est prs de
midi. La fracheur est dlicieuse; l'eau qui jaillit et retombe fait un
doux murmure qu'accompagne le roucoulement des colombes. Des musulmans
font leurs ablutions avant d'entrer dans la mosque. Ils se lavent, avec
le soin le plus consciencieux, les pieds, les mains et les bras
jusqu'aux coudes, la figure et surtout le nez, les oreilles et le cou.
D'autres sont assis  ct de moi, faisant passer entre leurs doigts les
baies de leur chapelet et rcitant des versets du Koran, en levant et
laissant alternativement tomber la voix et en inclinant la tte de
droite  gauche, en mesure. Le sentiment religieux s'empare des vrais
croyants de l'islam avec une force sans pareille. Il les transporte dans
un monde suprieur. N'importe o ils se trouvent, ils accomplissent les
prescriptions du rituel, sans s'inquiter de ceux qui les environnent.
Jamais je n'ai mieux senti la puissance d'lvation du mahomtisme.

La mosque est prcde par une galerie que supportent de belles
colonnes antiques, avec des chapiteaux et des bases en bronze. On y
dpose les morts avant de les porter en terre. La mosque est trs
grande, cette coupole unique, vide, sans autels, sans bas-cts, sans
mobilier aucun, avec ces fidles  genoux sur les nattes et les tapis,
disant leurs prires en baisant de temps en temps la terre, est vraiment
le temple du monothisme, bien plus que l'glise catholique, dont les
tableaux et les statues rappellent les cultes polythistes de l'Inde.
D'o vient cependant que l'islamisme, qui n'est, au fond, que le
mosasme, avec d'excellentes prescriptions hyginiques et morales, ait
partout produit la dcadence, au point que les pays les plus riches
pendant l'antiquit se sont dpeupls et semblent frapps d'une
maldiction, depuis que le mahomtisme y rgne? J'ai lu bien des
dissertations  ce sujet, elles ne me semblent pas avoir compltement
lucid la question. On pourrait tudier ici mieux que partout ailleurs
l'influence du Koran, parce que nulle action n'est attribuable, ni  la
race ni au climat. Les Bosniaques musulmans sont rests de purs Slaves:
ils ne savent ni le turc, ni l'arabe; ils rcitent les versets et les
prires du rituel qu'ils ont appris par coeur, mais ils ne les
comprennent pas plus que les paysans italiens disant l'_Ave Maria_ en
latin. Ils ont conserv leurs noms slaves avec la terminaison croate en
_itch_ et mme leurs armoiries, qui existent encore au couvent de
Kreschova. Les Kapetanovitch, les Tchengitch, les Raykovitch, les
Sokslovitch, les Philippevitch, les Tvarkovitch, les Kulinovitch sont
fiers du rle qu'ont jou leurs anctres avant la venue des Osmanlis.
Ils mprisaient les fonctionnaires de Constantinople, surtout depuis
qu'ils portaient le costume europen. Ils les considraient comme des
rengats et des tratres, pires que des giaours. Le plus pur sang slave
coulait dans leurs veines et en mme temps ils taient plus
fanatiquement musulmans que le sultan et mme que le scheik-ul-islam.
Ils ont toujours t en lutte sourde ou dclare contre la capitale. Il
ne peut pas s'agir ici non plus de l'action dmoralisante de la
polygamie: ils n'ont jamais eu qu'une femme, et la famille a conserv le
caractre patriarcal de l'antique zadruga. Le pre de famille, le
starechina, conserve une autorit absolue et les jeunes sont pleins de
respect pour les anciens. Cependant il est certain que, depuis le
triomphe du croissant, la Bosnie a perdu la richesse et la population
qu'elle possdait au moyen ge, et qu'elle tait avant l'occupation le
pays le plus pauvre, le plus barbare, le plus inhospitalier de l'Europe.
Cela est d manifestement  l'influence de l'islamisme. Mais comment et
pourquoi? Voici les effets fcheux que je discerne.

Le vrai musulman n'aime ni le progrs, ni les nouveauts, ni
l'instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort,
rsign, donc peu avide d'amliorations, un peu comme un moine
catholique; mais en mme temps il mprise et hait le raya chrtien, qui
est le travailleur. Il le dpouille, le ranonne, le maltraite sans
piti, au point de ruiner compltement et de faire disparatre les
familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C'tait l'tat de guerre
continu en temps de paix et transform en un rgime de spoliation
permanente et homicide.

L'pouse, mme quand elle est unique, est toujours un tre subalterne,
une sorte d'esclave prive de toute culture intellectuelle; comme c'est
elle qui forme les enfants, filles et garons, on en voit les funestes
consquences.

Aux dsastreux effets de l'islam, il y a une exception, et elle est
clatante. Dans le midi de l'Espagne, les Arabes ont produit une
civilisation merveilleuse: agriculture, industrie, sciences, lettres,
arts, mais tout cela venait directement de la Perse et de Zoroastre, non
de l'Arabie et de Mahomet. Ce qu'on appelle l'architecture arabe est
l'architecture persane. A mesure que l'action de l'islam a remplac
celle du mazdisme, la Perse et toute l'Asie Mineure ont dclin. Voyez
ce que sont devenus aujourd'hui ces dens du monde antique.

Prs de la mosque, se trouve le turb ou chapelle qui renferme les
tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le mdress ou cole
suprieure, dans laquelle des jeunes gens tudient le Koran, ce qui leur
permettra, en leur qualit de savants, de devenir des softas, des
ulmas, des kadis, des imans; chacun d'eux a une petite cellule o il
vit et prpare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs.

Prs de l, je visite le bain principal, non occup en ce moment. Il est
form d'une srie de rotondes surmontes de coupoles, recouvertes
extrieurement de feuilles de plomb o sont incrusts de nombreux
disques de verre trs pais, qui clairent l'intrieur. Il est assez
proprement tenu et il est chauff par des canaux maonns souterrains,
comme les hypocaustes romains. Obissant aux prescriptions hyginiques
de leur rituel, les musulmans ont seuls conserv cette admirable
institution des anciens. Les plus petites bourgades de la pninsule
balkanique, qui ont des habitants mahomtans, ont leur bain public, o
les hommes, mme les pauvres, vont trs souvent, et o les femmes sont
tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand
les musulmans s'en vont, les bains sont supprims. A Belgrade, ils ont
disparu;  Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de
l'assemble nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu'ils
avaient cr de bon, d'autant plus qu'ils n'ont fait que nous
transmettre ce qu'ils avaient hrit de l'antiquit.

Je me rends chez le consul d'Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui
lord Edmond Fitz-Maurice m'a donn une lettre d'introduction du
_Foreign-Office_. Je le rencontre, revenant de sa promenade  cheval
quotidienne. Il personnifie parfaitement l'Angleterre moderne. C'est le
type achev du gentleman. Il a le teint clair et la chair ferme de
l'homme qui fait beaucoup d'exercice au grand air et qui, chaque matin,
s'asperge de l'eau froide du _tub_. Il porte,  la faon de l'Inde, le
chapeau de bouchon revtu de toile blanche, le veston de tweed cossais,
la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur
sang. Tout est de premire qualit et rvle un soin achev. Quel
contraste avec cet entourage trs pittoresque, mais o les btiments,
les gens et leurs costumes ignorent l'entretien! Ce qu'il y a de plus
oriental face  face avec ce qu'il y a de plus occidental. M. Freeman
occupe une grande maison turque. Le premier tage se projette au-dessus
de la rue, en surplomb hardi, mais la principale faade s'tend sur un
vaste jardin dont les pelouses bien rases sont entoures de jolis
arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pche; les
truites et le gibier sont encore abondants, me dit-il, mais depuis
l'occupation les prix de toutes choses ont doubl et parfois tripl. Il
paye sa maison 2,000 francs, et s'il peut la garder pour 4,000 il ne
s'en plaindra pas. Le propritaire est un juif. Prs d'ici se trouvent
les btiments de l'administration et du gouvernement, une caserne, la
poste, et deux grandes mosques converties en magasins militaires. Le
Konak, o loge le gnral d'Appel, est un palais d'aspect trs imposant.
Les autres services ont t installs dans d'anciennes maisons turques,
mais elles ont t rpares, blanchies, peintes et tout est d'une
propret irrprochable. La vieille carapace musulmane abrite le
mcanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le
baron Nikolitch, la carte de M. de Kllay, et je reois l'assurance
qu'on me fournira tous les documents officiels.

M. de Neumann m'a donn une lettre pour un de ses anciens lves,
employ au dpartement de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien
voulu me servir de guide pendant mon sjour  Sarajewo, et comme il
s'occupe spcialement des lois musulmanes et du rgime agraire, il m'a
donn  ce sujet les dtails les plus intressants; j'en reproduis
quelques-uns. En principe, d'aprs le Koran, le sol appartient  Dieu,
donc  son reprsentant le souverain. Les begs et les agas, comme
autrefois les spahis, n'occupaient leurs domaines spahiliks ou tchifliks
qu' titre de fief et comme rmunration du service militaire. D'aprs
la nature du droit de proprit dont ils sont l'objet, on distingue cinq
sortes de biens. Les biens _milk_, qui correspondent  ceux tenus en
_fee simple_ en Angleterre. C'est la forme qui se rapproche le plus de
la proprit prive du type quiritaire et de celle de notre code civil.
Quelques grandes familles possdent encore des titres de proprit
datant d'avant la conqute ottomane. Les biens _miri_ sont ceux dont
l'tat a concd la jouissance hrditaire, moyennant une redevance
annuelle et des services personnels. La lgislation turque nouvelle
avait accord, aux dtenteurs, le droit de vendre et d'hypothquer ce
droit de jouissance, qui tait transmissible hrditairement aux
descendants, aux ascendants,  l'pouse et mme aux frres et soeurs.
Les biens _ekvouf_, ou vakouf, sont ceux qui appartiennent  des
fondations, trs semblables  celles qui existaient partout en Europe,
sous l'ancien rgime. Le revenu de ces biens n'est pas destin
seulement, comme on le croit,  l'entretien des mosques. Le but des
fondateurs a t de pourvoir  des services d'un intrt gnral:
coles, bibliothques, cimetires, bains, fontaines, trottoirs,
plantations d'arbres, hpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux
vieillards. Chaque fondation a son conseil d'administration. Dans la
capitale, une administration centrale, le ministre des vakoufs,
surveillait, au moyen de ses agents, la gestion des institutions
particulires, prodigieusement nombreuses dans tout l'empire ottoman.
Tant que le sentiment religieux avait conserv son action, le revenu des
vakoufs, qui avait un certain caractre sacr, allait  leur
destination, mais depuis que la dmoralisation et la dsorganisation ont
amen un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs
contrleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens
_ekvouf_. C'est affligeant, dans un pays o ni l'tat ni la commune ne
font absolument rien pour l'intrt public. Les vakoufs sont un lment
de civilisation indispensable. Tout ce qui est d'utilit gnrale leur
est d. La confiscation des vakoufs serait une faute conomique et un
crime de lse-humanit. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux ncessits
de la bienfaisance, de l'instruction et des amliorations matrielles au
moyen du revenu d'un domaine qu'au moyen de l'impt? Dans les pays
nouvellement dtachs de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de
vendre ces biens affects  un but utile, il faudrait les soumettre 
une administration rgulire, gratuite et contrle par l'tat, comme
celles qui grent si admirablement les proprits des hospices et des
bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en
vakoufs,  condition que le revenu en soit remis perptuellement  leurs
descendants: c'est une sorte de fidicommis, comme, au moyen ge, chez
nous. Des rentes sont aussi _ekvouf_. On estime que le tiers du
territoire est occup par des vakoufs. Tout ce qu'on pourrait faire
serait d'appliquer  l'instruction le revenu des mosques tombes en
ruines ou abandonnes, comme on en voit plusieurs, mme  Sarajewo.

Les biens _metruk_ sont ceux qui servent  un usage public, les places
dans les villages o se fait le battage, o stationnent le btail et les
chevaux de bt; les forts et les bois des communes. On appelle _mevat_,
c'est--dire sans matre, les biens qui sont situs loin des
habitations, hors de la porte de la voix. Tels sont les forts et les
pturages qui couvrent les montagnes. Aprs la rpression de
l'insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclam que toutes les forts
appartenaient  l'tat; mais les villageois ont des droits d'usage qu'il
faudra respecter.

Le droit musulman a consacr bien plus compltement que le droit romain
ou franais le principe ordinairement invoqu par les conomistes, que
le travail est la source de la proprit. Ainsi, les arbres plants et
les constructions faites sur la terre d'autrui constituent une proprit
indpendante. Il en est de mme chez les Arabes, en Algrie, o souvent
trois propritaires se partagent les produits d'un champ; l'un rcoltant
le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisime les feuilles
de ses frnes, comme fourrage pour le btail, durant l't. Celui qui,
de bonne foi, a construit ou plant sur la terre d'autrui peut devenir
propritaire du sol, en payant le prix quitable, si la valeur de ses
travaux dpasse celle du fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, 
la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu' Java,
le dfrichement est un des principaux modes d'acqurir la proprit et
la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit
converti en pturage ou mis en jachre pour prparer une rcolte, celui
qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui
revient  l'tat. Le fameux jurisconsulte arabe Sidi-Kelil, dont les
sentences ont une autorit si grande prs des tribunaux indignes que le
gouvernement franais a fait traduire son livre, nonce le principe
suivant: Celui-l qui vivifie la terre morte en devient propritaire.
Les traces de l'occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui
revivifie le sol l'acquiert. Parole admirable.

D'aprs le droit musulman, l'intrt gnral met des limites aux droits
du propritaire particulier. Il ne peut qu'user, et non abuser, et il
doit maintenir la terre productive. Il n'est pas libre de vendre  qui
il lui plat. Les voisins, les habitants du village et le tenancier ont
un droit de prfrence appel _cheffaa_ ou _suf_. On se rappelle le rle
que la cheffaa a jou dans la question du domaine de l'Enfida. Le juif
Lvy, se rappelant sans doute la faon dont Didon avait acquis, au mme
lieu, l'emplacement de Carthage, achte une vaste proprit, moins une
troite lisire tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il,
invoquer le droit de prfrence, puisque la terre qui les touche n'a pas
chang de mains. La cheffaa existait partout autrefois chez les Germains
et chez les Slaves au profit des habitants du mme village. C'tait un
reste de l'ancienne collectivit communale et le moyen d'empcher les
trangers de se fixer au milieu d'un groupe qui n'tait, au fond, que la
famille largie.

La vente des biens-fonds se faisait ici devant l'autorit civile et en
prsence de tmoins. L'acte qui constatait la transmission d'un
immeuble, le _tapou_, tait frapp d'une taxe de 5 p. c. de la valeur et
il devait tre revtu de la griffe du sultan, _rugra_, qui ne s'obtenait
qu' Constantinople. Le titre d'achat, le tapou, tait un extrait d'un
terrier qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothques,
contenait un tableau assez exact de la rpartition des biens-fonds et
des propritaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement,
l'Autriche n'a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacs par le
cadastre, qu'on achve actuellement.

Une loi rcente aux tats-Unis dclare insaisissable la maison du
cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi
protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculs, en
Bosnie et en Serbie. Les cranciers ne peuvent enlever au dbiteur
insolvable ni sa demeure, ni l'tendue de terre indispensable pour son
entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et
mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de
l'insolvable, la masse crancire devait lui en construire une. Le
prfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait  M. Scheimpflug
qu'il tait surpris du grand nombre d'individus vivant de la charit
publique. Aprs examen, il constata que tous ces mendiants taient
propritaires d'une maison. Une loi rcente avait confirm l'ancien
principe du _Homestead_ qu'on rclame aujourd'hui en Allemagne et sur
lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intressants:
_Heimsttten und andere Wirthschafsgezetze_. Les homesteads et autres
lois agraires.

L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave
problme, qui ne laisse pas que de prsenter quelques difficults aux
Franais en Algrie et  Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes
dans l'Asie centrale; au moyen de quelles rformes et de quelles
transitions peut-on adapter la lgislation musulmane  la lgislation
occidentale? La question est  la fois plus urgente et plus difficile
ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intgrante de
l'empire austro-hongrois et non de possessions dtaches, comme pour
l'Angleterre et mme pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une
facilit exceptionnelle pour pntrer dans l'intimit de la pense et de
la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont t plus
compltement models par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement
dvous que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des
Turcomans trangers  l'Europe par le sang, par la langue, par
l'loignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et
des Slovnes, et ils habitent  proximit de Venise, de Pesth et de
Vienne. C'est donc  Sarajewo qu'on peut le mieux faire une tude
approfondie du mahomtisme, de ses moeurs, de ses lois et de leur
influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois
rglant la proprit foncire me les fait considrer comme suprieures 
celles que nous avons empruntes au dur gnie de Rome. Elles respectent
mieux les droits du travail et de l'humanit. Elles sont plus conformes
 l'idal chrtien et  la justice conomique. D'o vient que les
populations vivant sous l'empire de ces lois ont t parmi les plus
malheureuses de notre globe, o tant d'infortuns sont impitoyablement
fouls et spolis? Voici comment leur condition s'est toujours empire.

Aprs la conqute par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude,
divis en trois parts, une pour le sultan, une pour le clerg, une pour
les propritaires musulmans. Ces propritaires taient les nobles
bosniaques, les bogomiles convertis  l'islamisme et les spahis  qui le
souverain donna des terres en fiefs. Les chrtiens qui excutaient tout
le travail agricole devinrent des espces de serfs, appels _kmets_
(colons), ou _rayas_ (btail). Au dbut et jusque vers le milieu du
sicle dernier, les kmets n'avaient  livrer  leurs propritaires,
grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixime des produits sur place
et sans avoir  les transporter au domicile de leurs matres, plus un
autre dixime  l'tat, pour l'impt. L'tat ne faisant rien, avait peu
besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des
razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu  peu les
ncessits et les besoins des propritaires s'accrurent au point de les
porter  prlever le tiers ou la moiti de tous les produits du sol,
livrables  leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corve par
semaine. Quand les janissaires cessrent d'tre des prtoriens vivant de
leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans
piti pour les rayas, et ils donnrent aux begs nationaux l'exemple des
extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce
qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une
mauvaise rcolte, ils mourraient de faim. Rduits au dsespoir par
cette spoliation systmatique et par les mauvais traitements qui
l'accompagnaient, ils se rfugiaient par milliers sur le territoire
autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait
les nourrir. L'Autriche commena  rclamer en 1840. La Porte donna 
diffrentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils
eussent  intervenir en faveur des kmets. Enfin, aprs qu'Omer-Pacha eut
comprim l'insurrection des begs et bris leur puissance en 1850, un
rglement fut dict qui sert encore de base au rgime agraire actuel.
La corve est abolie absolument. La prestation du kmet est fixe, au
maximum,  la moiti du produit, si le propritaire fournit les
btiments, le btail et les instrumens aratoires; au tiers, _trtina_,
si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit,
en tout cas, livrer la moiti du foin au domicile du matre. Mais,
d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impt sur les
maisons (_verghi_). La dme qui revient  l'tat est d'abord dduite.
Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le
cinquime ou mme le sixime du produit. Tant que le tenancier remplit
ses obligations, il ne peut tre vinc, mais il n'est pas attach  la
glbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, o irait-il et quel
est le propritaire musulman qui' voudrait recevoir le dserteur? Les
chrtiens pouvaient dsormais acqurir les biens-fonds: faveur
illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes
pour en profiter.

Ce rglement aurait d mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il
tablissait un rgime agraire qui n'est autre que le mtayage en
vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne
et de l'Italie et sur les biens ecclsiastiques, en Croatie, sous le nom
de _polovina_. En ralit, le sort des infortuns kmets devint plus
affreux que jamais. Exasprs des garanties accordes aux rayas, dans
lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits sculaires, les
propritaires musulmans dpouillrent et maltraitrent plus
impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni
auprs des juges ni auprs des fonctionnaires turcs, tous mahomtans et
hostiles. Les rayas bosniaques cherchrent de nouveau leur salut dans
l'migration. On se rappelle les scnes de ce lamentable exede qui
murent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzgoviniens, plus
nergiques et soutenus par leurs voisins les Montngrins, se
soulevrent, et ainsi commena la mmorable insurrection d'o sont
sortis les grands vnements qui ont si profondment modifi la
situation de la Pninsule.

L'expos de la lgislation agraire ne donne aucune ide des effets
qu'elle produisait, par suite de la faon dont elle tait applique. Je
crois donc utile de faire connatre avec quelques dtails la condition
des rayas en Bosnie, pendant les dernires annes du rgime turc, pour
deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, 
quelque nationalit qu'il appartienne, qui ne doive bnir l'occupation
autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est
actuellement le sort des rayas de la Macdoine, que la Russie avait
affranchie par le trait de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis
en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveugle. En crivant
ceci, je reste fidle aux traditions du libralisme occidental.
Saint-Marc Girardin n'a cess de dfendre avec une admirable loquence,
une prvoyance claire et une connaissance parfaite des faits, les
droits des rayas, fouls et martyriss, grce  l'appui que l'Angleterre
accordait nagure  la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait
une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la
terre taient tenus de livrer tout le produit net  des propritaires
d'une religion diffrente: mais tandis que le landlord anglais tait
retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charit
chrtienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion
publique, le beg musulman tait pouss par sa religion  voir dans le
raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par consquent, dpouiller
sans merci. Plus le propritaire anglais est consciencieux et religieux,
plus il pargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran,
plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclam ce principe, emprunt
 l'Occident, l'galit de tous ses sujets, sans distinction de race ou
de religion, les begs auraient volontiers extermin les kmets, s'ils
n'avaient pas, du mme coup, tari la source de leurs revenus. Ils se
contentrent de rendre l'ingalit plus cruelle qu'auparavant. Les maux
sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs
villages carts, ont ordinairement pass inaperus. Qui les aurait fait
connatre? Mais la posie nationale en a conserv le souvenir. C'est
dans leurs chants populaires, rpts, le soir,  la veille, avec
accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprim leurs
souffrances et leurs esprances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke
pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en rsumerai un seul, la mort
de Tchengitch.

Aga-Tchengitch tait gouverneur de l'Herzgovine. Trs brave, il avait,
dit-on, tu de sa main cent Montngrins au combat de Grahowa, en 1836;
quoiqu'il ft de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les
paysans avec une frocit inoue. Le _pjesme_ le reprsente levant la
capitation dteste, impose aux chrtiens comme signe de leur
servitude, le haradsch. Il s'adresse  ses satellites: Allons, Mujo,
Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces
chrtiens! Nous allons les voir courir. Mais les rayas n'ont plus rien:
ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige
pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous
leurs yeux on dshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'crient: La
faim nous presse, seigneur, notre misre est extrme. Ayez piti! cinq
ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.
Tchengitch, furieux, rpond: Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le
payeras! Les rayas reprennent: Oh! du pain, matre, en grce! qu'au
moins une fois nous puissions manger du pain! Les bourreaux inventent
de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. Prenez
garde, s'cria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le
raya, le haradsch disparat. Un prisonnier montngrin, le vieux Durak,
demande grce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le
vengeur ne tarde pas  paratre: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est
mahomtan; mais il se fait baptiser pour se joindre  la bande,  la
_tcheta_ montngrine, qui va faire une incursion en Herzgovine. C'est
le soir. Tchengitch se repose de ses excutions dans les villages. Il
fume son tchibouk, tandis que l'agneau rtit  la broche pour le souper.
Il a fait suspendre prs de lui,  un grand tilleul, les rayas qu'il a
emmens. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand
feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exasprent. Il
rugit furieux: Qu'on en finisse avec ces chrtiens. Prenez des
yataghans bien aiguiss, des pieux pointus et de l'huile bouillante.
Dchanez les puissances de l'enfer. Je suis un hros! Les chants le
redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir. En ce moment, les coups
de feu de la tcheta montngrine blessent et tuent le gouverneur et ses
hommes. Nowitsa se prcipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la
tte, mais Hassan lui plonge son poignard dans le coeur.

Voici maintenant les faits qui prouvent que la posie populaire tait un
reflet exact de la ralit. Le kmet devait payer au beg la moiti ou le
tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en
nature, comme autrefois. On comprend la difficult de convertir des
denres agricoles en cus, dans ces villages carts, sans route, sans
commerce et o chaque famille rcolte le peu qu'il lui faut pour
subsister. Autre cause de misres, de tracasseries et d'extorsions: le
kmet ne pouvait couper le mas, le bl, le foin ou rcolter les prunes,
sans que le beg ne vnt constater sur place la part qui lui revenait.
Le beg tait-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de
venir jusqu' ce qu'il et t satisfait  l'une ou l'autre de ses
exigences, le kmet voyait pourrir sa rcolte sans recours possible.
C'tait la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, aprs
que la part du beg avait t fixe, une grle, une inondation ou tout
autre accident anantissait le produit, en partie ou en totalit, le
kmet ne pouvait rien dduire de la redevance arrte. Il devait livrer
parfois plus qu'il n'avait rcolt. La dme, _desetina_, se percevait de
la mme faon. Le kmet devait se soumettre  toutes les exigences de
l'agent du fisc. Comme la perception des impts tait afferme au plus
offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne
affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en
outre, satisfaire  la rapacit des agents subalternes. Le raya ne
pouvait s'adresser aux tribunaux; son tmoignage n'tait pas reu, et,
d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place  prix d'argent,
dcidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil btail et pauvre,
ne pouvait songer  leur demander justice. Les juges principaux, les
cadis, taient des Turcs nomms par lescheik-ul-islam et envoys de
Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges
adjoints, les _muselins_, nomms par le gouverneur (_vizir_), ne
recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les
muselins, qui avaient la confiance des autorits, tout le monde
tremblait.

Seuls, les chefs des villages osaient parfois lever la voix pour se
plaindre. Ils se prsentaient au Konak, devant le gouverneur gnral,
se jetaient  ses pieds, peignaient la misre des kmets et parfois
obtenaient quelque remise d'impts; mais souvent aussi ils payaient cher
leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels
les kmets avaient rclam, lchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs
formaient la gendarmerie. Ils taient plus redouts des rayas que les
janissaires d'autrefois, car ils taient plus mal pays. Ils
parcouraient les villages, vivant  merci chez les habitants, les
ranonnant sans piti. Les prisons taient des caves ou des
culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, o l'on jetaient
les malheureux, les pieds et les mains lis, sans jugement, et par
troupes, quand on craignait quelque soulvement et qu'on voulait
terroriser les chrtiens. Du pain de mas et de l'eau taient tout ce
qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que
M. Gladstone a racont des prisons de Naples sous les Bourbons, et le
prince Krapotkine, dans la _XIXe Century_, des prisons russes, est
couleur de rose auprs de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine
autrichien Gustave Thoemmel rapporte, dans son excellent livre.
_Beschreibiing des Vilajet Bosniens_ (p. 195), quelques-uns des moyens
de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les
impts en retard: ils suspendaient les paysans  des arbres, au-dessus
d'un grand feu, ou les attachaient sans vtements  des poteaux, en
plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs
membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'tre
jets en prison ou maltraits d'autre faon. Le chant de Tchengitch
n'tait donc pas une fiction.

Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrgulires pour
comprimer les insurrections, le pays tait mis  feu et  sang aussi
cruellement que lors des premires invasions des barbares. En 1876, les
_Bulgarian atrcities_, qui ont inspir  M. Gladstone ses admirables
philippiques, ont t dpasses ici dans vingt districts diffrents: des
villages, des bourgs ont t compltement brls et les habitants
massacrs. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska
furent transforms en dserts. Des cinquante-deux localits du district
de Gradiska, quatre seulement restrent intactes. Les bourgs de
Ptrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de
Glamotch, furent incendis  plusieurs reprises, afin que l'oeuvre de
destruction ft parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une
insurrection gnrale des rayas, voulaient les contenir par la terreur.
A cet effet, on tuait systmatiquement ceux qu'on souponnait hostiles,
et leurs ttes taient exposes dans les lieux les plus en vue, fixes
sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les
montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontire ou traversaient
la Save, les gendarmes musulmans les abattaient  coups de fusil. Le
nombre des rfugis, en Autriche, s'leva, dit-on,  plus de cent mille,
et les secours qui leur furent distribus s'levrent  2,122,000
florins en une anne seulement, 1876.

L'enlvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiances, le jour
du mariage, tait un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire
ce qu'crivait  ce sujet dans la _Revue des Deux Mondes_ (15 fv. et
1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports,
des consuls anglais, _Reports of consuls on the christians in Turkey_.
Les Turcs professaient sur ce point la thorie du mariage exogame.
N'tait-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel
de recruter le personnel fminin des harems? Ils avaient  ce sujet des
ides compltement diffrentes des ntres. M. Kanitz, l'auteur des beaux
volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse  un pacha qui est
envoy par la Porte  Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se
plaignaient les chrtiens, et il l'interroge au sujet de l'enlvement
des jeunes filles. Le pacha lui rpond en souriant: Je ne comprends pas
pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien
plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, o elles meurent
de faim et travaillent comme des chevaux?

Le Turc n'est pas mchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer
trop svre quand on se rappelle comment les chrtiens ont gorg
d'autres chrtiens, avec quelle cruaut, par exemple, les Espagnols ont
massacr par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquits
et les atrocits dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie
doivent ncessairement se renouveler dans toutes les provinces de la
Turquie, o les chrtiens gagnent en population et en richesse, tandis
que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur dcadence
aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent  ceux qui sont livrs 
leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance
qui va leur chapper? Par la terreur. Ils appliquent la thorie des
massacres de septembre 1793. Ils se sentent assigs; ils se croient en
tat de lgitime dfense, et aucun des motifs d'humanit qui auraient d
arrter, au XVIe sicle, les bourreaux chrtiens, n'existent pour eux. A
leurs yeux, les rayas ne sont que du btail, comme le mot le dit. Mettez
 la place des Turcs des Europens, useront-ils de procds plus doux?
Hlas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement
inutile de prcher le respect de la justice  des matres
tout-puissants, qui tremblent de voir s'lever contre eux des millions
d'infortuns, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut
faire, c'est mettre un terme  une situation funeste, qui transformerait
des anges en dmons.

Voici un tableau sommaire des impts existant en Bosnie sous le rgime
turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intrt, parce
que l'Autriche a d les conserver en grande partie et aussi parce que le
mme rgime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire
ottoman: 1 la dme (_askar_) prleve sur tous les produits du sol,
rcoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5  8 millions de
francs; 2 le _verghi_, impt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les
biens-fonds, maisons et terres, valeur fixe dans les registres des
tapous; impt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial;
impt de 4 p. c. sur le revenu des maisons loues: produit de ces trois
taxes, environ 2 millions de francs; 3 l'_askerabedelia_, impt de 28
piastres (l piastre = 20  25 centimes) par tte de mle adulte
chrtien, pour l'exempter du service militaire. Cet impt remplaait
l'ancienne capitation, le haradsch, mais il tait deux fois plus lourd;
il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4 impt sur le btail, 2
piastres pour mouton et chvre, 4 piastres par tte de bte  cornes de
plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5 impt de 2 1/2 p.
c. sur la vente des chevaux et des btes  cornes; 6 taxes sur les
scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matires
tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit,
1,100,000 francs; 7 taxes trs varies et compliques sur le tabac, le
caf, le sel: produit, 2  3 millions. Total des recettes du fisc,
environ 15 millions, ce qui,  rpartir sur une population de 1,158,453
habitants, fait environ 13 francs par tte. C'est peu, semble-t-il. Un
Franais paye huit  neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le
premier porte jusqu' prsent son fardeau assez allgrement, tandis que
le second succombait et mourait de misre. Motif de la diffrence: en
France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays trs pauvre, on
ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impts taient
trs mal assis et, en outre, perus de la faon la plus tracassire, la
plus inique, la mieux faite pour dcourager le travail. C'est ainsi que
la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en tait de mme
partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la
production tomba brusquement de 4,500,000  40,000 kilogrammes. Les
impts directs se percevaient par rpartition, c'est--dire que chaque
village avait  payer une somme fixe qui tait alors rpartie entre les
habitants par les autorits locales. Nouvelle source d'iniquits; car
les puissants et les riches rejetaient la charg sur les pauvres. Il
fallait y ajouter encore la rapacit des percepteurs subalternes qui
foraient les contribuables  leur payer un tribut.

Le gouvernement autrichien n'a pu encore rformer ce dtestable systme
fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit termin; mais il
a aboli la taxe qui frappait les chrtiens pour l'exemption du service
militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'quit
qui prsident aujourd'hui  la perception ont dj apport un grand
soulagement. La dme a cet avantage de proportionner l'impt  la
rcolte, mais il a ce vice capital d'empcher les amliorations, puisque
le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des
bnfices. En outre, la dme, payable en argent, se calcule d'aprs le
prix moyen des denres dans le district au moment o la rcolte va tre
battue, c'est--dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra
vendre, aprs la rcolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impt
foncier, fix dfinitivement d'aprs la productivit du sol.

L'Autriche s'efforce aussi de rgler la question agraire. Mais ici les
difficults sont grandes. La premire chose  faire est de dterminer
exactement les obligations de chaque tenancier  l'gard de son
propritaire. L'administration veut les faire constater dans un document
crit, rdig par l'autorit locale en prsence de l'aga et du kmet.
Mais l'aga se drobe, parce qu'il compte sans doute rcuprer ses
pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulss, et le kmet
ne veut pas se lier, parce qu'il espre toujours des rductions
ultrieures. Cependant des milliers de rglements de ce genre ont dj
t enregistrs. La fixation de la tretina et de la dme se fait
maintenant  une poque dtermine par l'autorit locale. Kmet et aga
sont convoqus et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints,
_medschliss_, dcident. C'est l'administration et non le juge qui,
jusqu' prsent, rgle tous les diffrends agraires. D'aprs ce que nous
apprend M. de Kllay dans son rapport aux dlgations, les impts
rentrent bien (novembre 1883). Les arrirs mme sont pays, et il n'y a
gure de cas o il faille recourir aux moyens d'excution. M. de Kllay
se flicite de ce que le nombre des diffrends agraires soit si peu
considrable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans
tous les pays que 451, dont 280 ont t rgls par l'intervention de
l'administration dans le courant du mme mois. Le nombre de ces
diffrends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070
en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzgovine, considre 
part, le progrs est encore plus marqu: le chiffre tombe, de 1823 en
1882,  723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu' la suite des
nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spciaux ont eu 
dcider prs de cent mille contestations entre propritaires et
tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur
qui toute rsistance aux exigences de ses matres attirait un
redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal
prpar pour faire valoir ses droits. M. de Kllay a donc grande raison
de dire qu'il les recommande  la sollicitude de ses fonctionnaires.

Le rglement de toute question agraire est chose des plus dlicates;
mais elle l'est surtout en Bosnie,  cause de la situation particulire
qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est oblig
d'amliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excs de leurs maux
qui a provoqu l'occupation et qui l'a lgitime aux yeux des
signataires du trait de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre
part, en prenant possession de cette province, le gouvernement
austro-hongrois s'est engag envers la Porte  respecter, les droits de
proprit des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une
population fire, belliqueuse, qui a oppos aux troupes autrichiennes
une rsistance dsespre et qui, pousse  bout, pourrait encore tenter
une insurrection ou tout au moins des rsistances  main arme. Il y a
donc deux motifs de la mnager: il est impossible de les rduire
sommairement  la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les
landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer
ici le rglement qui a russi en Hongrie aprs 1848: une part du sol
deviendrait la proprit absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et
celui-ci recevrait une indemnit en argent, paye en partie par le kmet,
en partie par le fisc. Mais l'excution de ce plan parat impossible. Le
kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait
dpouill, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la
part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent
d'autres. C'est parfait, mais cela n'amliorerait pas la condition des
rayas.

En 1881, le gouvernement a dict un rglement pour le district de
Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets, et il comptait
successivement en publier de semblables pour les autres,
circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant
le rglement de Gacsko est rest en vigueur. D'aprs celui-ci, le kmet
ne doit livrer  l'aga que le quart des crales de toute nature, dont
il peut dduire la semence, le tiers du foin des valles et le quart du
foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation trs vive,
rdige par les reprsentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek,
Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que
l'autorit ait rduit les prestations des kmets de la moiti au tiers ou
du tiers au quart. Mais leurs rclamations paraissent mal fondes de
toute faon. Le rglement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils
invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, _tretina_, quand
la maison et le btail lui appartiennent, et c'est presque toujours la
cas. En outre, il est certain que c'est par une srie d'usurpations que
les begs et les agas ont lev leur part du dixime, fixe d'abord par
les conqurants eux-mmes, au tiers et  la moiti. Le gouvernement
autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux
en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'quit et
l'humanit; ensuite, la mission de rparation que l'Europe lui a
confie; enfin et surtout, l'intrt conomique. Le kmet est le
producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activit en
lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra
rcolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le
principal obstacle  toute amlioration. On ne peut, d'aucune manire,
le comparer, au propritaire europen, qui contribue parfois  augmenter
la productivit du sol et qui donne l'exemple du progrs agricole. Les
agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.

Quoique je n'ignore pas combien il est difficile  un tranger
d'indiquer des rformes  propos d'une question aussi complexe, voici
celles qui me sont suggres par une tude attentive des conditions
agraires dans les diffrents pays du globe. Tout d'abord, ne pas couter
les impatients et viter les changements brusques, et violents; se
garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut
vincer ou dont on peut augmenter  volont le fermage, comme l'ont fait
malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au
contraire, consacrer dfinitivement le droit d'occupation hrditaire,
le _jus in re_, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en
gnral les agas eux-mmes ne contestent pas; quand le cadastre sera
achev et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation
auront t contradictoirement dtermines, transformer la dme en un
impt foncier et la _tretina_ en un fermage fixe et invariable, afin que
le bnfice des amliorations profite compltement aux cultivateurs qui
les excuteront et les engage, par consquent,  en faire. Au
commencement, dans les mauvaises annes, il faudra accorder peut-tre
quelque rpit aux kmets; mais le prix des denres augmentera rapidement
par l'influence des routes et de la circulation plus active de
l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allgera donc sans
cesse. Peu  peu, avec leurs conomies, ils pourront racheter la rente
perptuelle qui grve la terre qu'ils occupent et acqurir ainsi une
proprit pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux
privilges si vivement rclams par les tenanciers irlandais, _fixity of
tenure_ et _fixity of rent_, c'est--dire le droit d'occupation
perptuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de
ces fermiers hrditaires,  qui le _Beklemregt_ en Groningue et
l'_Aforamento_ dans le nord du Portugal assurent une situation si aise,
obtenue par une culture trs soigne.

L'tat peut encore venir en aide aux kmets d'une autre faon. D'aprs le
droit musulman, toutes les forts et les pturages qui y sont enclavs
apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre
de domaines, dont les begs se sont indment empars. L'tat doit
nergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la
conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des
concessions de terrains  des colons trangers et aux familles indignes
laborieuses. Pendant son voyage de l't 1883 en Bosnie, M. de Kllay a
pu constater que le dfrichement mettait en valeur beaucoup de terrains
vagues appartenant  l'tat et que la taxe paye de ce chef
s'accroissait d'une faon tout  fait extraordinaire. Symptme
excellent, car il prouve que, ds qu'ils auront la scurit, les paysans
tendront leurs cultures. De cette faon, la population et la richesse
s'accrotront rapidement.

Le gouvernement peut aussi exercer une action trs utile au moyen des
vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les
soumettre  un contrle rigoureux, comme la Porte a essay de le faire 
diffrentes reprises. Tout d'abord, les prlvations indues des
administrateurs doivent tre svrement rprimes; puis les revenus
destins  des oeuvres utiles: coles, bains, fontaines, _etc._,
soigneusement appliqus  leur destination; ceux qui allaient  des
mosques devenues inutiles seraient employs dsormais  dvelopper
l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immdiatement aux
kmets occupant des terres des vakoufs, la fixit de la tenure et du
fermage et en mme temps des btiments d'exploitation convenables et de
bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de
modles  celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des
charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnes, et
les a mises  la disposition de certaines exploitations. De divers
cts, des socits d'agriculture se sont constitues pour patronner les
mthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont
appliqu ici des systmes de culture perfectionns qui trouvent dj des
imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica,
Travnik et Livno. Dans la valle de la Verbas, aux environs de
Banjaluka, on aperoit mme des prairies irrigues.




CHAPITRE V.

LA BOSNIE.--LES SOURCES DE RICHESSE, LES HABITANTS ET LES PROGRS
RCENTS.


La Bosnie est la plus belle province de la pninsule balkanique. Elle
rappelle la Styrie, pays d'alpes et de forts. Voyez la carte: partout
des chanes de montagnes et des valles. Paralllement aux Alpes
dinariques, qui sparent ici le bassin du Danube de celui de la
Mditerrane, elles courent assez rgulirement du sud au nord, formant
les bassins des quatre rivires qui se jettent dans la Save et qui sont,
en allant de l'ouest vers l'est: l'Unna, la Verbas, la Bosna et la
Drina. Mais ces chanes se ramifient en une grande quantit de
contreforts latraux, et, au-del de Sarajewo, les soulvements
s'entremlent en des massifs inextricables, que dominent les sommets
abrupts du Domitor,  une altitude de 8,200 pieds et ceux du Kom 
8,500. Il n'y a de grandes plaines que dans la Posavina, le long de la
Save, du ct de la Serbie. Partout ailleurs, c'est une succession de
valles o coulent des rivires et des ruisseaux et que couronnent des
hauteurs boises. Le pays ne se prte donc pas  la grande culture des
crales, comme la Slavonie et la Hongrie; mais on pourrait y imiter
l'conomie rurale de la Suisse et du Tyrol, en levant de nombreux
troupeaux, ce qui vaut mieux que de faire du bl, par ce temps de
concurrence amricaine.

Sur les 5,410,200 hectares de la Bosnie-Herzgovine, 871,700 sont
occups par des rochers striles comme le _Karst_, 1,811,300 par des
terres labourables, et 2,727,200 par des forts. Beaucoup de ces forts
sont absolument vierges, faute de routes pour y arriver. Les plantes
grimpantes, qui s'enlacent autour des chnes et des htres, y forment
des fourrs impntrables, o l'on ne peut s'avancer, comme au Brsil,
que la hache  la main. On n'en voit pas prs des lieux habits, parce
que les habitants coupent pour leur usage les bois qui sont  leur
porte et que les Turcs, afin d'viter les surprises, ont
systmatiquement dtruit et brl toutes les forts aux alentours des
villes et des bourgs. Mais ce qui en reste constitue une richesse
norme; seulement elle n'est pas ralisable. Derrire Sarajewo, jusqu'
Albane et Mitrovitza, s'tendent, dans les hautes montagnes, de
magnifiques massifs de rsineux. C'est de l que Venise a tir des bois
de construction pour ses flottes pendant des sicles. Les gardes
forestiers ont calcul que, sur les 1,667,500 hectares de bois feuillus
et sur les 1,059,700 hectares de rsineux, il y avait environ
138,971,000 mtres cubes, dont 24,946,000 de bois de construction et
114,025,000 de bois  brler. Il serait dsolant de vendre maintenant,
car les prix qu'on obtiendrait sont drisoires: de 2  5 francs le stre
de sapin et 3  7 francs pour le chne, selon la situation. Dans les
rgions qui avoisinent la Save, on exporte des douves, de 700,000 
900,000 pices par an. Le revenu que le fisc tire de ces immenses
tendues boises, plus tendues que toute la Belgique, est presque
partout insignifiant. 116,007 florins en 1880, 200,000 pour 1884. C'est
une rserve qu'il faut soigneusement conserver pour l'avenir. Ces bois
abritent beaucoup de gibier: des cerfs, des chevreuils, des linx, mme
des loups et des ours. Ils donnent naissance, dans les mille valles qui
dcoupent le pays,  une quantit de ruisseaux o abondent les truites
et les crevisses, et  une masse de sources, plus de 8,000, prtend-on.
L o cessent les arbres, commencent les pturages, de sorte que la
Bosnie est toute verdoyante, sauf les artes des hautes montagnes.

L'Herzgovine prsente un aspect entirement diffrent. La surface du
sol est couverte de grands blocs de calcaire blanchtre, jets au
hasard, comme les ruines de monuments cyclopens. L'eau y manque presque
partout: pas de sources; les rivires sortent toutes formes de grottes,
donnent naissance, l'hiver,  des lacs dans des valles sans issue, puis
disparaissent de nouveau sous terre. Les Allemands les appellent trs
bien _Hhlen-Flsse_, des rivires de caverne. Telles sont la
Jasenitcha, la Buna, la Kerka, la Cettigna et l'Ombla. Rien n'est plus
extraordinaire. Dans les dpressions se trouve la terre vgtale qui
nourrit les habitants. Les maisons, en Bosnie, toutes en bois, sont ici
en grosses pierres de l'aspect le plus sauvage. Les arbres manquent
presque compltement. Le climat est dj celui de la Dalmatie. Comme il
appartient au bassin de la Mditerrane, le pays est sous l'influence du
sirocco et des longues scheresses de l't. La vigne et le tabac
donnent d'excellents produits. L'olivier apparat et l'oranger lui-mme
se voit vers les bouches de la Narenta. On cultive le riz dans la valle
marcageuse de la Trebisatch, aux environs de Ljubuska. En Bosnie, au
contraire, rgion leve qui penche vers le nord, le climat est rude: il
gle fort et longtemps  Sarajewo, et la neige y persiste pendant six
semaines ou deux mois.

L'agriculture, en Bosnie, est une des plus primitives de toute l'Europe.
Elle n'applique qu'exceptionnellement l'assolement triennal connu des
Germains au temps de Charlemagne, et mme, dit-on, ds l'poque de
Tacite. Gnralement, la terre reste en friche est retourne ou plutt
dchire par une charrue informe. Sur les sillons frais, la semence de
mas est jete, puis lgrement enterre, au moyen d'une claie de
branchages qui sert de herse. Les champs sont bins une ou deux fois
entre les plants. Aprs la rcolte, on met un second ou un troisime
mas, parfois du bl ou de l'avoine, jusqu' ce que le sol soit
entirement puis. Il est alors abandonn; il se couvre de fougres et
de plantes sauvages o pat le btail, en attendant que revienne la
charrue, aprs un repos de cinq  dix annes. Nul engrais, car les
animaux domestiques n'ont trs souvent aucun abri; ils vaguent dans les
friches ou dans les cours. Aussi le produit est relativement minime: 100
millions de kilogrammes de mas, 49 millions de kilogrammes de froment,
38 millions de kilogrammes d'orge, 40 millions de kilogrammes d'avoine,
40 millions de kilogrammes de fves. La fve est un article important de
l'alimentation, car on en mange les jours de jene et de carme, et il
y en a cent quatre-vingts pour les orthodoxes et cent cinq pour les
catholiques. On rcolte aussi du seigle, du millet, de l'peautre, du
sarrasin, des haricots, du sorgho, des pommes de terre, des navets, du
colza. Le produit total des grains divers s'lve  500 millions de
kilogrammes.

Voici des faits qui prouvent l'tat dplorablement arrir de
l'agriculture. Ce pays, qui serait si favorable, sous tous les rapports,
 la production de l'avoine, ne peut en fournir assez pour les besoins
de la cavalerie; on en importe de Hongrie et elle se paye,  Sarajewo,
le prix excessif de 20  21 francs les 100 kilogrammes. Le froment est
de mauvaise qualit et cher. Ce sont les moulins hongrois qui
fournissent la farine que l'on consomme dans la capitale. Elle y arrive
par chemin de fer,  meilleur march que la farine du pays, qui, 
dfaut de routes, doit tre transporte  dos de cheval. Une maison
hongroise a voulu tablir un grand moulin  vapeur  Sarajewo, mais il
tait impossible de l'approvisionner suffisamment. L'un des principaux
produits, et celui qui s'exporte le plus facilement, ce sont les prunes
sches. Les annes de bonne rcolte, on en exporte 60,000 tonnes, et
elles vont jusqu'en Amrique. On en fait une eau-de-vie assez agrable,
appele _rakia_. Le produit des pruniers est ce qui donne de l'argent
comptant au kmet. On cultive aussi l'oignon et l'ail. L'ail est
considr comme un prservatif contre les maladies, contre les mauvais
sorts, et mme contre les vampires. On rcolte un peu de vin prs de
Banjaluka et dans la valle de la Narenta, mais presque personne n'en
boit. Les chrtiens s'abstiennent, faute d'argent, et les musulmans
pour obir au Koran. L'ivrognerie est trs rare; les Bosniaques sont
surtout buveurs d'eau. L'Herzgovine produit un tabac excellent. Le
monopole a t introduit aprs l'occupation; mais il a stimul la
culture, parce que le fisc donne un bon prix. On estime qu'un hectare
livre, en Herzgovine, jusqu' 3,000 kilogrammes de tabac, d'une valeur
de plus de 4,000 francs, et en Bosnie seulement 636 kilogrammes, valant
300  400 francs. Le fisc accorde des licences  ceux qui cultivent pour
leur consommation personnelle: il en a t dlivr 9,586 en 1880.

Le btail est la principale richesse du pays; mais il est misrable. Les
vaches sont trs petites et ne donnent presque pas de lait. On fait des
fromages de qualit infrieure surtout avec du lait de chvre, et trs
peu de beurre. Les chevaux sont petits et mal faits; ils sont employs
uniquement comme btes de somme, car ils sont trop faibles pour tirer la
charrue, et les charrettes ne sont pas en usage; mais ils gravissent et
descendent les sentiers des montagnes comme des chvres. Ils sont trs
mal nourris; la plupart du temps, ils doivent chercher eux-mmes de quoi
subsister dans les pturages, dans les forts ou le long des chemins.
Quelques begs ont encore parfois des btes d'une belle allure, qui
descendent des chevaux arabes venus dans le pays avec la conqute
ottomane. Elles portent firement une charmante tte, sur un cou ramass
et repli  la faon des cygnes; mais elles n'ont pas de taille. Le
nombre des chevaux est considrable, parce que tous les transports
s'effectuent sur leurs dos. On en voit arriver ainsi, sous la conduite
d'un _kividchi_, de longues files, attachs  la queue les uns des
autres: ils apportent en ville des vivres, du bois de chauffage et de
construction, des pierres  btir. Chaque exploitation possde au moins
une couple de chevaux. Le gouvernement commence  s'occuper de
l'amlioration de la race chevaline. Il a envoy (1884)  Mostar cinq
talons de la race de Lipita; toute la population a t les recevoir,
drapeau et musique en tte, et la municipalit fournira les curies;
Nevesinje et Konjia offrent d'en faire autant, et cette anne mme
(1885), on a tabli des haras dans diverses parties du pays, afin de
donner de la taille  la race indigne. La Bosnie pourrait facilement
fournir des chevaux  l'Italie et  tout le littoral de l'Adriatique. On
lve des porcs presque  l'tat sauvage, dans les bois de chnes. Avec
leurs hautes pattes et leur aspect de sanglier, ils galopent comme des
lvriers. Si on introduisait, les races anglaises, qu'on engraisserait
avec du mas, on ferait concurrence au porc de Chicago. Les moutons,
sont nombreux, c'est la viande prfre du musulman; mais la laine est
trs grossire; elle sert  confectionner les toffes et les tapis que
les femmes tissent, au sein de chaque famille. Chacun a des chvres;
elles sont le flau des forts, parce que les bergers quittent les
plaines pour tout l't et emmnent les troupeaux sur les hauteurs, dans
les pturages et dans les bois des montagnes. Dans chaque maison, on
trouve de la volaille et des oeufs qui, avec une sauce aigre et de
l'ail, sont un des mets prfrs des Bosniaques. Ils ont souvent des
ruches; 118,148 ont t recenses. Le miel remplace le sucre, et la cire
sert  fabriquer les cierges, qui jouent un si grand rle dans les
crmonies du culte orthodoxe.

La statistique officielle de 1879 donne les nombres suivants pour les
animaux domestiques en Bosnie-Herzgovine: chevaux, 158,034; mulets,
3,134; btes  cornes, 762,077; moutons, 839,988; porcs, 430,354. Si
nous comptons 10 moutons et 4 porcs pour une tte de gros btail, nous
obtenons un total de 1,114,796, ce qui, pour une population de 1,158,453
habitants, fait presque 100 ttes de gros btail par 100 habitants.
C'est une proportion extrmement leve, puisqu'en France, le chiffre
quivalent n'est que 49; dans la Grande-Bretagne, 45; en Belgique, 36;
en Hongrie, 68; en Russie, 64. Dans tous les pays o la population est
peu dense, comme en Australie, aux tats-Unis et comme jadis chez les
Germains, les espaces inoccups entretiennent beaucoup d'animaux
domestiques et, par consquent, les hommes peuvent se procurer
facilement de la viande. Quoique la Bosnie exporte des btes de
boucherie en Dalmatie, pour les villes du littoral, le Bosniaque mange
beaucoup plus de viande que le cultivateur chez nous. Csar dit des
Germains: _Carne et lacte vivunt_. Si l'on considre le chiffre du
btail relativement  l'tendue du pays, on obtient, au contraire, une
proportion trs peu favorable: 22 ttes de btail par 100 hectares en
Bosnie, 40 en France, 51 en Angleterre, 61 en Belgique. La production
totale que livre le sol dans la Bosnie-Herzgovine est trs minime, car
elle n'entretient que 22 habitants par 100 hectares, alors qu'il y en a
en Belgique 187, en Angleterre 111, en France 70. Il faut aller en
Russie pour trouver seulement 15 habitants sur la mme tendue, et le
nord de l'empire russe a un climat et un sol dtestables. Le salaire du
journalier est,  la campagne, de 70 centimes  2 francs, suivant la
saison et la situation, dans les villes de 1 fr. 10 c.  2 fr. 10 c.

C'est surtout  favoriser les progrs de l'agriculture que le
gouvernement doit viser. Les matres d'cole  qui l'on donnerait des
notions d'conomie rurale pourraient en ceci rendre de grands service.
Ce qui aurait un effet plus immdiat serait d'tablir dans chaque
district, sur les terres de l'tat, des colons venus des provinces
autrichiennes o la culture est bien entendue. Pour ouvrir les yeux aux
paysans, rien ne vaut l'exemple. Ah si les pauvres _contadini_ italiens
qui meurent de faim et de _pellagra_, de l'autre ct de l'Adriatique,
pouvaient tre transports ici, comme leur travail serait bien
rcompens! Comme ils se creraient facilement un petit _podere_ qui
leur donnerait l'aisance et la scurit! En tout cas, faites des
propritaires indpendants et libres, et la Bosnie deviendra, comme la
Styrie, la Suisse et le Tyrol, l'une des plus charmantes rgions de
notre continent.

--Dans toutes les villes de garnison de l'Autriche-Hongrie, on rencontre
un casino militaire; institution excellente, assez semblable aux clubs
de Londres. Les officiers y trouvent un cabinet de lecture, un
restaurant soign et  bon march, un caf, une salle de concert et un
lieu de rendez-vous. L'esprit de corps s'y dveloppe, et l'esprit de
conduite y est maintenu par la surveillance rciproque. Le casino de
Sarajewo occupe un grand btiment nouvellement construit, d'un style
simple, mais noble. Devant la faade, dans un petit square, des arbustes
poussent au milieu de pierres tombales d'un cimetire turc que l'on a
respect, et de l'autre ct s'tend un grand jardin dont les
plantations vont jusqu' la jolie rivire qui traverse la ville, la
Miljaschka. C'est un endroit charmant pour venir se reposer sous de
frais ombrages. M. Scheimpflug m'amne dner au casino. J'y rencontre
beaucoup de jeunes fonctionnaires civils, entre autres le chef de la
police, M. Kutchera, qui doit viser mon passeport. La plupart sont des
Slaves: Croates, Slovnes, Tchques et Polonais. C'est un grand avantage
pour l'Autriche de trouver ainsi chez elle toute une ppinire
d'employs de mme race et plus ou moins de mme langue que celles des
pays  assimiler. Bon dner, avec cette excellente bire viennoise qu'on
brasse dj ici. Comme l'empire de Gambrinus, le dieu de la cervoise,
s'est tendu depuis trente ans! Jadis, on ne buvait gure de bire dans
aucun pays au sud de la Seine ni mme  Paris. Aujourd'hui, le bock
rgne en souverain dans toutes les villes franaises, en Espagne, en
Italie, et voil qu'il va conqurir la pninsule des Balkans. Faut-il
encore en ceci saluer le progrs? J'en doute. La bire est une boisson
lourde et infrieure au vin; elle se boit longuement, lentement, servant
de prtexte aux conversations prolonges, aux nombreux cigares et aux
veilles oisives.

L'aprs-midi, magnifique promenade  la vieille citadelle, qui, situe
sur un rocher lev, domine la ville du ct du sud; nous allons d'abord
saluer des ulmas qui enseignent l'arabe  M. Scheimpflug. Nous y
rencontrons un des begs les plus riches du pays, M. Capetanovitch. Il
porte des habits europens qui lui vont trs mal. Quel contraste avec
les ulmas, qui ont conserv le costume turc et qui ont les allures
calmes et nobles d'un prince d'Orient! Ces musulmans qui veulent
s'europaniser se perdent; ils ne prennent gure  l'Occident que ses
vices. Mahmoud a inaugur l're des rformes, l'Europe a applaudi; les
rsultats prouvent qu'il n'a fait que hter la dcadence.

La route que nous suivons longe la Miljaschka. Sur ses bords se
succdent des cafs turcs, avec des balcons qui s'avancent, parmi les
saules, au-dessus des eaux claires de la rivire, bruissant sur les
cailloux. De nombreux musulmans y fument le tchibouk, en jouissant de la
vue du paysage et de la fracheur qu'apporte le torrent. Dans l'ancienne
citadelle, qui remonte  l'poque de la conqute, on a construit une
grande caserne moderne, badigeonne en jaune, qui offense le regard.
Mais quand on se retourne pour contempler Sarajewo, on comprend toutes
les hyperboles des qualifications admiratives que les Bosniaques
prodiguent  leur capitale. La Miljaschka, qui sort des montagnes
voisines de la sauvage Romania-Planina, divise la ville en deux parties
que relient huit ponts; deux sont en pierre, dtail  signaler dans un
pays o les travaux permanents sont si rares. De hauts peupliers et de
curieuses maisons turques tout en bois bordent la petite rivire.
Au-dessus des toits noirs, s'lvent les dmes et surtout les minarets
des nombreuses mosques qui s'parpillent jusque sur les collines
voisines. Celles-ci sont couvertes d'habitations de begs et d'agas;
peintes en couleurs vives, elles se dtachent sur la verdure paisse des
jardins qui les entourent. Vers le nord, la valle, toujours encadre de
collines verdoyantes, s'largit  l'endroit o la Miljaschka se jette
dans la Bosna, qui sort toute forme d'une caverne,  une lieue d'ici.
Cette vue d'ensemble est trs belle.

Derrire la citadelle, vers l'est, s'ouvre une gorge sauvage. Pas un
arbre, pas une habitation; quelques broussailles couvrent les parois
abruptes: c'est un dsert farouche, et nous sommes  un kilomtre de la
capitale! Voil ce que produit le dfaut de scurit. Prs de la porte
de la citadelle, je visite un moulin  farine d'une construction trs
originale et tout  fait primitive. J'en ai vu beaucoup en Bosnie, mais
nulle part ailleurs; on pourrait les imiter chez nous, parce qu'ils
tirent parti d'un trs petit filet d'eau. L'arbre de couche o sont
fixes les palettes est plac perpendiculairement, et le filet d'eau,
amen d'une hauteur de trois mtres environ,  travers un ft de chne
perfor, frappe les palettes  droite de l'essieu qu'il fait mouvoir
trs rapidement. Immdiatement au-dessus, dans une chambrette en bois,
tournent les deux meules superposes, semblables  celles qu'on a
trouves  Pompi. La meule suprieure est mise en mouvement directement
par l'arbre de couche. Rien de plus simple: ni engrenage, ni
transmission. N'est-ce pas sous cette forme que le moulin  eau fut
introduit d'Asie en Occident, vers la fin de la rpublique romaine?

Nous rentrons  Sarajewo par la route qui, vers le sud, conduit 
Vichegrad et  Novi-Bazar. Un pont de pierre, qu'on dit romain, et
d'une magnifique allure, franchit la Miljaschka, qui coule torrentueuse
entre de hauts rochers rougetres. Je pense  tout le sang vers ici,
depuis la chute de l'empire romain, et qui suffirait pour teindre en
rouge le pays tout entier. Un grand troupeau, de moutons et de chvres
rentre en ville, soulevant au soleil couchant des nuages de poussire
dore. Ce sont ces animaux plutt que les vaches qui fournissent le
lait.

Je finis ma soire au casino militaire. Un grand banquet runit les
officiers aux sons d'une excellente musique de rgiment. De nombreux
toasts annoncs par des fanfares sont prononcs. L'arme autrichienne,
comme jadis les lgions romaines de vtrans, est un agent de
civilisation, en Bosnie. Au cabinet de lecture, je remarque deux
journaux publis  Sarajevo. L'un a pour titre: _Bosanska
Heregowaskc-Novine_, c'est la feuille officielle; l'autre, _Sarajewski
List_. Ceci est toute une rsolution. Dans le vilayet turc, le papier et
l'impression taient chose presque inconnue, et voil maintenant le
journal qui apporte dans toutes les demeures la connaissance des faits
de l'intrieur et de l'extrieur, et qui rattache la Bosnie aux autres
pays slaves. La publicit et le contrle crant une opinion publique,
mme sous la surveillance de l'autorit militaire, pas de changement
plus considrable, surtout pour l'avenir.

--Le lendemain, je suis admis  visiter les bureaux du cadastre que
dirige le major Knobloch. J'examine les cartes o sont indiques
exactement la forme et l'tendue des parcelles et leur affectation
nettement indique au moyen de teintes diverses, terres labourables,
prs ou bois. L'excution est trs soigne. Rien n'est plus
extraordinaire; que les cartes reproduisant la rgion du Karst en
Herzgovine. Au milieu de l'tendue strile, sont parsemes au hasard;
des oasis microscopiques de quelques ares; qui ont les contours les plus
bizarres. Ce sont des dpressions de terre vgtale o s'exerce la
culture dans cette contre affreusement dshrite. Le cadastre avec ses
planches et le tableau des propritaires et des relations agraires, aura
t achev en sept ans, de 1880  1886, avec une dpense relativement
minime qui ne dpassera pas 7 millions de francs (2,854,063 florins)!
Ceci n'est rien moins qu'un prodige d  l'activit des officiers du
gnie. En France et en Belgique, o l'on rclame une revision
cadastrale, afin de mieux rpartir l'impt foncier, on prtend que c'est
une oeuvre qui exigerait vingt ans de travail. L'arpentage s'est fait
ici sous la direction suprieure de l'Institut gographique militaire et
sur la base de la Triangulation complte du pays. Des officiers et des
ingnieurs ont lev le plan parcellaire des proprits dans chaque
commune; et l'estimation de la valeur cadastrale s'est faite par des
taxateurs spciaux qu'a contrls une commission centrale.

Tant que la Bosnie a appartenu  la Turquie; elle est reste _terra
incognita_ bien plus compltement que les hauteurs de l'Himalaya ou mme
du Pamir. Maintenant elle est connue dans tous ses dtails: orographie,
gologie, constitution et rpartition de la proprit, rgime agraire,
population, races, cultes, occupations. Qui aura parcouru une
publication officielle intitule: _Ortschafts-und
Bevolkerungs-Statistik_ _von Bosnien und der Herzegowina_, connatra ce
pays-ci mieux que le sien. J'en extrais quelques chiffres trs curieux.
En 1879, les 1,158,453 habitants vivaient dans 43 villes, 31
_marktflecken_ (localits o se tiennent des marchs), 5,054 villages et
190,062 maisons. On voit que la population rurale est disperse dans un
nombre considrable de hameaux, n'ayant en moyenne que 231 habitants.
Six personnes par maison est un chiffre lev, qui s'explique par le
nombre assez grand des familles patriarcales. Le sexe masculin est
remarquablement plus nombreux que le sexe fminin: 615,312 d'une part,
et seulement 543,121 de l'autre, proportion peu favorable  la
polygamie, qui, comme je l'ai dit, n'existe que chez les fonctionnaire
turcs et nullement chez les musulmans indignes. A Saint-Ptersbourg, au
contraire, il y a 121 femmes pour 100 hommes. Voici un aperu des
professions: 95,490 capitalistes et propritaires fonciers, dont un
certain nombre cultivent eux-mmes; 84,942 cultivateurs-fermiers; 54,775
manoeuvres et ouvriers de toute espce; 10,929 marchands, boutiquiers,
industriels; 1,082 ecclsiastiques; 678 employs; 257 instituteurs et
professeurs, et 94 mdecins. Ce qui peint au vif la situation du pays,
c'est l'effectif si tonnamment rduit de l'tat-major des fonctions
librales. Malgr de rcents progrs, combien peu il se fait pour les
besoins intellectuels et moraux! Un seul matre enseignant pour 4,506
personnes. videmment, pas un mdecin dans les villages et mme dans les
bourgs. Le musulman se rsigne, le raya est pauvre, et tous demandent
des remdes aux exorcismes, aux plantes et  des recettes de sorcire.

D'ordinaire, dans les pays primitifs, il y a beaucoup de prtres; ici,
il n'y en a qu'un par 1,000 mes, ce qui n'est gure. Les fonctionnaires
ont beaucoup augment, et c'tait une ncessit. Ils reprsentent la
civilisation, car c'est bien ici qu'on peut considrer l'tat comme un
instrument de progrs. Pas un seul avocat. Les Turcs les dtestent,
parce que le Koran condamne ceux qui interviennent dans les affaires
d'autrui avec subtilit et ruse, et tout individu de cette espce doit
tre banni de la bonne socit. Sous le rapport des cultes, la
population se divise en 496,761 chrtiens du rite oriental, 209,391 du
rite catholique, 448,613 mahomtans et 3,420 juifs. L'arme d'occupation
compte de 25,000  30,000 soldats, et la gendarmerie environ 2,500
hommes.

Voulez-vous savoir ce qu'on consomme ici de sucre et de caf? La
statistique nous l'apprend: 1 kilogramme de l'un, et 1/2 kilogramme de
l'autre, par tte. C'est trs peu. Le chiffre correspondant est pour le
caf de 7 kilogrammes en Hollande, de 4.25 en Belgique, 4 aux
tats-Unis, 3 en Suisse, 2.50 en Allemagne, 1.50 en France; pour le
sucre, en Angleterre, 30 kilogrammes, aux tats-Unis 20, en France 13,
en Hollande 11, en Allemagne, en Suisse, en Belgique 8, en
Autriche-Hongrie 5.5. Mais il faut se rappeler que les musulmans, les
juifs et quelques commerants du rite oriental ont seuls assez d'aisance
pour se permettre ces consommations de luxe.

--M. Scheimpflug me prsente  l'archevque catholique, Mgr Stadler. Je
lui communique les lettres-patentes, c'est--dire ouvertes, _litteroe
patentes_, que l'vque Strossmayer m'avait donnes pour tous les
ecclsiastiques de la Pninsule[10], et il nous retient  dner. La
mission que ce prlat peut remplir est importante; celle qu'on lui
attribue l'est plus encore; car on prtend qu'il est envoy ici
spcialement pour ramener les chrtiens du rite oriental dans le giron
de l'glise romaine. Sa position est des plus dlicates; sa nomination
n'a pas satisfait mme tous les catholiques. C'est aux prtres de
l'ordre des franciscains qu'on doit le maintien de l'glise catholique
dans ces rgions, malgr quatre sicles de compression et de
perscution. C'est  eux manifestement que revenait l'autorit. Les
premiers au combat, ils devaient tre les premiers  l'honneur.
L'influence de Pesth les a carts, parce qu'ils taient souponns de
partager trop ardemment les ides slavophiles de Diakovo. Pour le mme
motif, on n'a pas voulu nommer Strossmayer, qui, cependant, porte encore
le titre, attach  son diocse depuis des sicles, d'vque de Bosnie,
_Episcopus Bosniensis_.

[Note 10: Comme elles pourront peut-tre  l'avenir m'ouvrir plus
d'une porte o l'conomiste trouvera  s'instruire, je demande la
permission de les transcrire: Litter patentes quibus illustrissimum
et doctissimum virum, oeconomicarum disciplinarum egregium in Belgio
professorem, Emilium Laveleye, omnibus ad quos eumdem venire contigerit,
impendissime iterum iterumque commendamus, omne charitatis et
benevolenti officium ei exhibitum considerantes quasi nobismet ipsis
exhibitum fuisset. Datum Diakovo, 28e mays 1883.--Josephus Georgius
Strossmayer, Episcopus Bosniensis et Syrmiensis.]

Mgr Stadler est le protg de l'vque d'Agram; il est comme lui,
dit-on, magyarophile, _magyarischgesinnt_. Une discussion rcente montre
 quel point les rivalits religieuses divisent ici les esprits. Une
socit, appele _Patriotischer Hlfsverein fr Bosnien_, s'tait
forme en Autriche pour soutenir, par des subsides, des oeuvres
catholiques  Sarajewo. mu de ce fait, le mtropolitain du rite
oriental a accus l'archevque Stadler de vouloir lui enlever des
fidles par des moyens rprhensibles. Ce dernier a rpondu trs
vertement. Il a fallu que le reprsentant du souverain, M. de Kllay,
fit entendre son _Quos ego_ pour rtablir, sinon la paix, du moins le
silence. Il dclara en mme temps que toutes les confessions pouvaient
compter sur un appui gal de la part du gouvernement. Comme preuve, en
effet, de cette impartiale bienveillance, on peut citer les faits
suivants. Le gouvernement a fait btir,  Keljewo, prs de Sarajewo, un
grand sminaire pour les orthodoxes, o, chaque anne, sont reus douze
jeunes lvites compltement entretenus aux frais de l'tat. Il a adjoint
au mtropolitain un consistoire de quatre membres rtribus par l'tat,
et il pourvoit  l'entretien et  la reconstruction de leurs glises.
Diffrents faits qui sont venus  ma connaissance me font croire qu'en
effet l'occupation ne favorise pas la propagande catholique. Les
Hongrois,  qui l'intolrance religieuse a fait tant de mal, seront
moins disposs que Vienne  couter des suggestions de
l'ultramontanisme. Les catholiques ont,  Travnik, un sminaire avec
huit classes d'enseignement moyen et quatre annes de thologie[11].

[Note 11: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er juin,
l'tude de M. Gabriel Charmes.]

Pour un archevque qui a sous lui deux vques suffragants, Mgr Stadler
parat bien peu g: quarante ans  peine. Il est gai, aimable, trs
spirituel, et leste en ses mouvements comme un jeune homme. Il nous
fait l'historique de la maison qu'il occupe, et son rcit est
instructif. Cette maison, trs solidement construite en pierres, devait
servir de magasin. Un juif l'avait achete. Quand le gouvernement
chercha une habitation pour le nouvel archevque, le juif la lui offrit
 un prix avantageux. Le gouvernement prfra la louer pour six ans,
mais il fut entran  y faire pour 12,000 francs de dpenses qui
retourneront au propritaire; lequel demandera maintenant un loyer ou un
prix de vente double ou triple, tout ayant considrablement augment de
valeur  Sarajewo depuis l'occupation. C'est le contraste habituel:
imprvoyance des gouvernants; prvoyance des isralites; rcriminations
contre les smites. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus intelligents que
les autres. L'archevque me cite de nombreux faits qui mettent en relief
cette aptitude spciale des juifs. Ils ont eu confiance dans
l'administration autrichienne et en ont prvu les consquences
favorables. Aprs les rudes, combats qui ont prcd l'entre des
troupes impriales  Sarajewo, le dsarroi gnral et la fuite de
beaucoup de musulmans firent tomber les immeubles  vil prix. Avec leur
flair habituel, qui prouve la rectitude et la force du raisonnement, les
juifs sont venus, ont achet, et, en trois ou quatre ans, ils ont tripl
leurs placements. Quand on songe  l'avenir rserv  Sarajewo, on peut
sans crainte prdire un accroissement de valeur considrable pour toutes
les proprits foncires dans la ville et dans ses environs.

Les appartements occups par le prlat sont au premier. La porte qui y
donne accs est en tle de fer trs paisse, et les fentres du
rez-de-chausse sont dfendues par de solides barreaux: c'est un vrai
fortin. Prcaution bien naturelle dans un pays o les insurrections
musulmanes ont t si frquentes et si meurtrires. Les begs n'osent
remuer maintenant, mais, le cas chant, comme ils gorgeraient
volontiers les Autrichiens et surtout les vques trangers!
L'ameublement des salons et de la salle  manger est extrmement simple:
_Ne quid nimis_; mais la chre est bonne et le vin hongrois chaud et
parfum. Mgr Stadler prtend qu'il existe encore un certain nombre de
bogomiles ou albigeois qui, ne s'tant pas convertis  l'islamisme comme
les autres, ont conserv leurs doctrines secrtement ou dans les
villages carts: Tandis que le mtropolitain du rite grec, ajoute
t-il, me reproche d'acheter des proslytes, ailleurs on m'accuse de
tideur et d'apathie. On ne comprend pas les difficults que rencontre
ici la propagande, je ne dirai pas, parmi les musulmans, qui s'y
montrent compltement rfractaires, mais mme auprs des fidles du rite
oriental. Leur culte se confond intimement en eux avec leur race. Leur
parlez-vous de la supriorit du catholicisme, ils vous rpondent: Je
suis un Serbe. Serbes ils sont, en effet, de langue et de sang. Leur
proposer, d'abandonner leur confession, c'est leur demander de renoncer
 leur nationalit. Au XIIIe et au XIVe sicle, on voit les magnats
bosniaques se faire successivement bogomiles, grecs et catholiques.
Aujourd'hui, chacun est barricad dans son rite, et les conversions
seront trs rares.

L'aprs-midi, Mgr Stadler nous conduit aux tablissements des soeurs,
qui ont veill  un si haut degr les susceptibilits des autres
cultes. Elles ont fond une cole d'enseignement moyen pour filles 
Sarajewo, en plein quartier musulman. L'argent ne leur manque pas, car
elles ont construit un solide btiment en pierres, avec de nombreuses
classes, et de vastes dortoirs au second en vue de l'avenir. Un grand
jardin fournit les lgumes et offre un bon emplacement pour les
rcrations. Les soeurs ont une cinquantaine d'lves appartenant aux
diverses nationalits et aux diffrents cultes. On y remarque des
Hongroises d'une beaut rare, des juives espagnoles aux yeux noirs et
profonds, des Tchques, des Polonaises et des Allemandes des diverses
parties de l'empire. Les fonctionnaires et les indignes qui veulent
donner  leurs filles une instruction suprieure au-degr primaire ne
peuvent les placer qu'ici. L'archevque nous engage ensuite  faire avec
lui une ravissante promenade  pied pour voir,  une lieue de Sarajewo,
une ferme que les soeurs s'occupent  mettre en valeur. C'est un
_tchifflik_ achet  un musulman. Il mesure une vingtaine d'hectares. Au
milieu du verger  prunes, l'ancienne habitation, avec le haremlik et le
selamlik, a t respecte, mais  ct a t bti un joli chalet, avec
d'excellentes curies o sont dj tablies des vaches suisses qui
donneront du lait et du beurre au couvent. La terre est bien sarcle,
les chemins tracs, les fosss creuss, l'eau amene d'une hauteur
voisine pour les irrigations: c'est une transformation complte. Quel
contraste avec l'incurie absolue des pauvres rayas toujours sous la
coupe de leurs matres! Nous rentrons par une ancienne route turque.
Elle n'est destine qu'aux btes de somme, mais elle est pave de
pierres si raboteuses et si ingales, que mme un cheval bosniaque
risque de s'y casser les jambes. Aussi hommes et animaux prfrent
marcher  ct,  travers les fondrires. Quoiqu'on soit aux portes de
la ville, le sol parat en grande partie inoccup. Les cimetires, avec
leurs stles blanches, la plupart renverses, occupent de larges
espaces.

J'achve ma soire chez un capitaine dalmate, M. Domitchi, qui s'est
beaucoup occup de la gologie et de la minralogie du pays. Il
exploite, au pied du mont Inatch, une concession o l'on trouve, chose
trs rare, du mercure  l'tat liquide; il nous en montre des
chantillons. D'aprs lui, le pays abonde en minerais de toute espce.
Au moyen-ge, on a lav de l'or dans les rivires. Prs de Tuzla, des
salines, appartenant au fisc, livrent une partie du sel consomm dans le
pays. En 1883, elles ont donn une augmentation de bnfice de 300,000
florins, ce qui prouve que la consommation du sel, et, par consquent,
le bien-tre des populations, se sont notablement accrus. Non loin de
Vars, on produit du fer excellent. Des bassins de lignite de bonne
qualit existent prs de Zenitcha, de Banjaluka, de Travnik, de Ronzicta
et de Mostar; on a recueilli aussi des minerais trs riches de chrome,
de cuivre, de manganse, de plomb argentifre et d'antimoine. Une
collection des minerais de la Bosnie a figur  l'Exposition universelle
de Paris. L'tat s'est rserv la proprit de toutes les mines. Mais
une socit anonyme s'est fonde, la _Bosna_, pour mettre  fruit les
concessions obtenues.

--Nous faisons une charmante promenade en voiture aux bains d'Ilitche,
situs  une lieue de la ville. Nous entrons, en passant, dans l'cole
militaire des cadets bosniaques. Le commandant de l'tablissement nous
le montre, non sans une pointe d'orgueil. C'est une ancienne caserne
turque pas trop mal construite. Elle contient des salles de classes bien
ares, o l'on donne aux jeunes gens une instruction assez complte.
Ils font l'exercice en ce moment sur une vaste plaine de manoeuvres. Ils
portent un lgant uniforme brun, faon autrichienne. Ils appartiennent
aux diffrents cultes du pays, et c'est un excellent moyen de faire
disparatre les animosits religieuses, si pres ici. J'avais vivement
regrett l'introduction de la conscription dans ces provinces, parce
qu'elle me semblait de nature  provoquer un profond ressentiment chez
les populations qui s'taient souleves rcemment pour la repousser. Ce
que j'apprends  Sarajewo me porte  croire que je m'tais tromp. La
rsistance provenait presque uniquement des musulmans. Pour les rayas,
au contraire, c'est les relever que de les faire servir  ct de leurs
seigneurs et matres. Dans beaucoup de localits, les paysans se rendent
maintenant  l'inscription, drapeaux et musique en tte. Le contingent
s'augmente d'un grand nombre de volontaires, ce qui prouve que le
service n'est pas impopulaire. Ainsi, en 1883, le recrutement appelait
1,200 hommes pour la Bosnie et l'Herzgovine, et 1,319 ont t enrls,
dont 608 orthodoxes, 401 catholiques et 308 musulmans. Les diffrents
cultes se plient donc galement au service obligatoire. Il n'y a eu que
45 rfractaires, chiffre infrieur  celui qu'on trouve dans beaucoup
des anciennes provinces de l'empire. A Vichegrad, le contingent appelait
6 hommes; il s'est prsent 15 volontaires. Sur 2,500 Herzgovmiens qui
s'taient rfugis dans le Montngro lors des derniers troubles, 2,000
sont rentrs et se sont remis au travail. Les rfractaires sont presque
tous des bergers qui font patre leurs troupeaux sur les alpes des
montagnes les plus inaccessibles. Il existe encore, vers les frontires
du sud, quelques petites bandes de brigands, mais ils se bornent
ordinairement  voler du btail. Pour rendre la scurit complte, des
corps volants ont t forms; ils sont arms du fusil Kropaczek  tir
rapide et portent avec eux des vivres pour plusieurs jours. Ces soldats
d'lite, au nombre de 300, sont partags en petits dtachements qui
arrivent  l'improviste partout o les brigands se montrent. Bientt, il
n'y en aura plus que dans le sandjak de Novi-Bazar, occup par
l'Autriche, mais o l'autorit est reste aux mains des Turcs. Sous le
rapport militaire, la Bosnie offre plus d'avantages  l'Autriche que
Tunis  la France ou Chypre  l'Angleterre, car elle pourra lever dans
ces provinces des rgiments qui ne seront pas infrieurs aux fameux
Croates, avec leurs manteaux rouges. N'est-il pas triste que cette
pense de l'quilibre des forces armes vienne toujours  l'esprit qui
voudrait ne s'occuper que du progrs conomique?

Avant d'arriver  Ilitche, nous parcourons un ancien cimetire juif,
dont les grandes pierres tombales sont couches sur le flanc dcharn
d'une colline pierreuse, parmi les chardons aux grandes fleurs
violettes et les euphorbes jaunissantes. L'aspect en est tragique. Ces
dalles sans inscriptions, d'un calcaire trs blanc, se dtachent sur un
ciel orageux bleu ardoise, comme dans le fameux tableau de Ruysdl, 
Dresde, _le Cimetire juif_. A Ilitche, il y a des thermes sulfureux
avec un htel propre, mais trs simple. Arrivent des musulmans en
voiture de louage: ils viennent faire le kef en prenant le caf, dans le
petit jardin rcemment plant qui entoure les bains. Une dame musulmane
descend d'un coup, accompagne d'une suivante et de ses deux enfants.
Elle est compltement enveloppe d'un feredje en satin violet. Le
yashmak, qui voile son visage, n'est pas transparent comme ceux de
Constantinople; il cache entirement ses traits. Elle a cette dmarche
ridicule d'un canard regagnant sa mare, que donn l'habitude de
s'asseoir les jambes croises,  la faon des tailleurs. Impossible de
deviner si ce sac ambulant contient une femme jolie ou jeune. Les
musulmans ont ici, m'affirme-t-on, des moeurs trs svres. Les
aventures galantes sont rares, et ce ne sont jamais les trangers
abhorrs qui en sont les hros, mme malgr les sductions de l'uniforme
autrichien.

Pour bien se rendre compte des conditions conomiques d'un pays, il faut
entrer dans la demeure de ses paysans et causer avec eux. Nous abordons
un kmet qui laboure avec quatre boeufs, dont les deux premiers sont
conduits par sa femme. Il a pour tout vtement un large pantalon  la
turque, en laine blanche, une chemise de chanvre, une immense ceinture
de cuir brun et une petite calotte de feutre entoure de haillons
blancs, rouls en forme de turban. La femme n'a que sa chemise, avec un
tablier en laine noire et un mouchoir rouge sur les cheveux. Il ne
possde, nous dit-il, que deux boeufs les autres appartiennent  son
frre. Les paysans s'associent souvent pour faire en commun les travaux
de la culture. Je dsire visiter sa chaumire; il hsite d'abord, il a
peur; il craint que je ne sois un agent du fisc. Le fisc et le
propritaire, l'aga, sont les deux dvorants, dont la rapacit le fait
trembler. Quand M. Seheimpflug lui dit que je suis un tranger qui
dsire tout voir, son visage intelligent s'claire d'un sourire aimable.
Il a le nez trs fin et de beaux cheveux blonds.

L'habitation est une hutte en clayonnage, recouverte de bardeaux de
chne et claire par deux lucarnes  volets, sans carreaux de vitre.
Elle est divise en deux petites chambrettes. La premire est celle o
l'on fait la cuisine; dans la seconde couche la famille. La premire
pice est compltement noircie par la fume, qui, faute de chemine,
envahit tout jusqu' ce qu'elle s'chappe  travers les interstices du
toit. La charpente en est visible; il n'y a point de plafond. A la
crmaillre est suspendue une marmite o cuit la bouillie de mas, qui
est la principale nourriture du paysan. Trois escabeaux en bois, deux
vases en cuivre, quelques instruments aratoires, voil tout le mobilier;
ni table, ni vaisselle; on se croirait dans une caverne des temps
prhistoriques. Dans la chambre  coucher, ni chaise, ni lit; deux
coffres pour tout mobilier. Le kmet et sa femme couchent sur la terre
battue, recouverte d'un vieux tapis. Dans un coin, un petit pole
bosniaque qui lance sa fume,  travers la cloison de terre glaise,
dans l'tre attenant. Ici, les murs sont blanchis: quelques planches
forment un plafond, et au-dessus, dans le grenier, sont accumules,
quelques provisions. Le kmet ouvre l'un des coffres et nous montre avec
fiert ses habits de fte et ceux de sa femme. Il a rcemment achet
pour celle-ci une veste en velours bleu toute brode d'or, qui lui a
cot 160 francs, et pour lui un dolman garni de fourrures. Depuis
l'occupation, nous dit-il, quoiqu'il paye la tretina, il a pu faire des
conomies, parce que les prix ont beaucoup augment, et il ose mettre
ses beaux habits le dimanche, parce qu'il ne craint plus d'tre ranonn
par le fisc et les begs. L'autre coffre est tout rempli de belles
chemises brodes en laine de couleur: elles sont faites par sa femme,
qui les a apportes en dot. Voil bien les peuples enfants: ils songent
au luxe avant de soigner le confort; ni table, ni lit, ni pain, mais du
velours, des broderies et des soutaches d'or. Cette absence de mobilier
et d'ustensiles explique comment les Bosniaques se dplacent, migrent
et reviennent si facilement. Un ne peut emporter tout leur avoir. On
voit clairement ici comment la condition des infortuns rayas, si
longtemps opprims et dpouills, peut s'amliorer. Fixez la rente et
l'impt au taux actuel: le kmet, assur de profiter de tout le surplus,
amliorera ses procds de culture, et les progrs de la civilisation
l'enrichiront et l'manciperont. Dj le bienfait de l'occupation, est
considrable, parce que les agas ne peuvent plus rclamer que la rente
qui leur est due.

--Le soir, je dne chez le consul de France, M. Moreau. Je n'avais
point pour lui de lettre d'introduction du _foreign-office_ franais;
mais le nom de la _Revue des Deux Mondes_ est le ssame qui m'ouvre
toutes les portes. Quel charme de se retrouver si loin,  une table
hospitalire, prside par une matresse de maison gracieuse et
spirituelle, et d'y jouir  la fois de toutes les lgances de l'esprit,
des arts et, osons l'ajouter, de la bonne chre,  laquelle on devient
trs sensible quand on en est depuis longtemps priv! M. Moreau, comme
le consul d'Angleterre, habite une grande maison turque appartenant
aussi  un isralite. Le mt de navire auquel flotte le drapeau franais
s'lve dans un grand jardin rempli de fleurs. Par une galerie couverte,
orne de plantes grimpantes, et par un large escalier, on arrive dans
une vaste antichambre sur laquelle s'ouvre, d'un ct, l'ancien
haremlik, devenu la salle  manger, de l'autre, le selamlik, la chambre
des hommes, transform en salon. Partout, sur les parquets, en rideaux
aux fentres, en portires aux portes, j'admire les tapis les plus
varis, apports d'Afrique, d'Asie et de la Pninsule, les meubles de
l'Orient mls aux petits chefs-d'oeuvre de l'bnisterie parisienne, un
piano d'rard,  ct d'un immense pole bosniaque tout constell de ses
faences vertes en fond de bouteille. Me pardonnera-t-on si je donne le
menu? Cela fait juger des ressources du pays: Potage julienne, ombre
chevalier, filet jardinire, asperges, dindon, salade, glace, fruits. Il
se trouve que nous mangeons le mme dindon que j'ai marchand  la
Tchartsia: il est exquis; il a cot 3 florins, environ 7 francs. La vie
est chre  Sarajewo. A table se trouve un convive qui nous intresse
au plus haut point: c'est M. Queill, inspecteur des finances, que le
gouvernement franais a envoy en mission  Sophia, sur la demande du
gouvernement bulgare, afin d'y prsider;  l'organisation du systme
financier. Il revient d'une course autour de la Pninsule: Sophia,
Andrinople, Constantinople, Athnes, les Ioniennes, Montngro, Raguse,
Fort-Opus, Mostar et Sarajewo. Il rentre  Sophia par Belgrade et Nisch.
Je ferai une partie du voyage avec lui, ce qui me ravit. Il nous parle,
longuement de la Bulgarie nouvelle, qu'il connat  merveille. M. Moreau
a t longtemps consul en pire et je l'interroge beaucoup sur les
musulmans. Je rsume les souvenirs de ce qu'il nous dit et je les
complte au moyen de mes notes prises ailleurs, principalement dans le
livre si instructif de M. Adolf Strausz.

Les musulmans se ressemblent partout, malgr la diffrence des races
auxquelles ils appartiennent: Turc, Albanais, Slave, Caucasien, Arabe,
Kabyle, Hindou, Malai. Le Koran, les imprgnant jusqu'au fond, les jette
dans le mme moule. Ils sont bons, et en mme temps froces. Ils aiment
les enfants, les chiens, les chevaux, qu'ils ne maltraitent jamais, et
ils hsitent  tuer une mouche; mais quand la passion les surexcite, ils
gorgent sans piti jusqu'aux femmes et aux enfants, n'tant pas arrts
par le respect de la vie et par ces sentiments d'humanit que le
christianisme et la philosophie moderne ont mis en nous.

Ils sont foncirement honntes, tant qu'ils sont soustraits aux
influences occidentales. A Smyrne, me disait rcemment M. Cherbuliez, on
confie  un pauvre commissionnaire musulman des sommes importantes, et
jamais rien n'est dtourn. Un chrtien de mme condition sera
infiniment moins sr. Le mahomtan de l'ancien rgime est religieux et
il a peu de besoins; il est ainsi empch de s'emparer du bien d'autrui
par sa foi et il est peu pouss  le faire, parce qu'il ne lui faut
presque rien. Otez-lui sa religion et crez en lui les gots du luxe que
nous appelons civilisation, et, pour gagner de l'argent, rien ne
l'arrtera, surtout dans un pays o la concussion rapporte beaucoup et
le travail trs peu.

C'est en Bosnie, dans ce centre de pur mahomtisme, qu'on peut voir
combien la vie du musulman est simple et peu coteuse. Quand on pense
aux harems, on s'imagine volontiers des lieux de dlices o sont runies
toutes les splendeurs de l'Orient. Mme Moreau, qui les a souvent
visits, nous dit qu'ils ressemblent plutt, sauf danses demeures des
pachas ou des begs trs riches,  des cellules de moines. Un mauvais
plancher  moiti cach par une natte et par quelques lambeaux de tapis
uss; des murs blanchis  la chaux; aucun meuble, ni table, ni chaise,
ni lit. Tout autour, de larges bancs de bois recouverts de, tapis, o
l'on s'assied le jour et o l'on se couche la nuit. Les grillages de
bois qui ferment les fentres y font rgner une demi-obscurit. Le soir,
une chandelle ou une petite lampe claire ce triste sjour d'une lumire
blafarde. Le selamlik, l'appartement des hommes, n'est ni plus lgant
ni plus gai. L'hiver, il y fait un froid cruel: les menuiseries mal
faites ne joignent pas et laissent passer la bise, et le toit, peu
entretenu, la neige et la pluie. Le _mangal_ de cuivre, semblable au
brasero des Espagnols et des Italiens, ne chauffe que quand les charbons
sont assez incandescents pour vicier l'air de leurs vapeurs d'acide
carbonique. La femme ne s'occupe gure de la cuisine, et les mets sont
toujours les mmes: une sorte de pain sans levain, _pogatcha_, trs
lourd et dur, une soupe, _tchorba_, faite de lait aigri, des lambeaux de
mouton rti, l'ternel _pilaf_, riz entreml de dbris d'agneau hachs,
et enfin la _pipta_, plat farineux et doux. Le grand plateau de cuivre,
_tepschia_, sur lequel sont runis tous les plats, est dpos sur un
support en bois. Il y a autant de cuillres de bois que de convives.
Chacun, assis  terre, les jambes croises, se sert avec les doigts. A
la fin du repas, l'aiguire passe  la ronde, on se lave les mains et on
se les essuie  du linge fin, admirablement brod; puis viennent le caf
et le tchibouk. Le beg ne dpense d'argent que pour entretenir des
serviteurs et des chevaux ou pour acheter de riches harnais et de belles
armes, qu'il suspend aux murs du selamlik. Chez les musulmans de la
classe moyenne, on ne prpare de mets chauds qu'une ou deux fois par
semaine. Cette faon de vivre trs simple explique deux traits
particuliers des socits mahomtanes: premirement, pourquoi les
musulmans font si peu pour gagner de l'argent; secondement, comment le
mcanisme administratif le plus imparfait fonctionnait passablement,
tant que l'imitation des raffinements et des complications de notre
civilisation n'avait pas cr des besoins plus dispendieux. Le luxe
occidental les perd sans remde.

Un grand empchement au progrs des musulmans est, videmment, non pas
tant la polygamie, que la situation de la femme. Son instruction est
presque nulle: jamais elle n'ouvre un livre, pas mme le Koran, qu'elle
ne comprendrait pas. Sans relations avec le dehors, toujours enferme
comme une prisonnire dans le lugubre harem, son existence ne diffre
gure de celle des dtenus en cellule. Elle ne sort que trs rarement:
je n'ai rencontr dans les rues de Sarajewo, en fait de femmes
musulmanes, que des mendiantes. Elle ne sait rien de ce qui se passe au
dehors, ni mme des affaires de son mari. Sa seule occupation est de
broder; sa seule distraction, de faire et de fumer des cigarettes. Elle
n'a pas, comme l'homme, le kef dans les cafs et la jouissance des
beauts de la nature. La femme de l'artisan, du boutiquier, ne peut en
rien aider son mari: sa vie est donc absolument vide, inutile et
monotone. Les dames autrichiennes rsidant ici et connaissant le croate
peuvent s'entretenir aisment avec les musulmanes bosniaques,
puisqu'elles parlent la mme langue; mais toute conversation est
impossible, disent-elles: ces pauvres recluses n'ont absolument rien 
dire. Et ce sont ces cratures si compltement ignorantes et nulles qui
lvent les enfants, jusqu' un ge assez avanc. Songez  tout ce que
fait la femme dans la famille chrtienne, au rle considrable qu'elle y
remplit,  l'influence qu'elle y exerce, et tout cela fait compltement
dfaut chez les musulmans. Ceci n'explique-t-il pas pourquoi ils ne
peuvent pas s'assimiler la civilisation occidentale?

Quoique leur instruction religieuse soit trs sommaire, les musulmanes
sont extrmement bigotes et fanatiques. Ainsi que les hommes, elles
prennent ponctuellement les cinq bains qui, d'aprs le rituel de
l'_abdess_, doivent prcder les cinq prires rglementaires qu'elles
disent par coeur, comme des formules magiques. Les mariages se font 
l'aveuglette, et comme un march, sans que les sentiments de la jeune
fille soient aucunement consults. D'ailleurs, de sentiments, il ne doit
gure en exister chez elle, tout au plus des instincts ou des apptits
veills par les conversations sans retenue des harems.

Cependant, parmi les trois faons de conclure les mariages, il en est
une, trs curieuse et trs ancienne, o la femme agit comme une
personne, au lieu d'tre livre comme une marchandise. C'est le mariage
par rapt. Depuis les remarquables travaux de Bachofen, Mac-Lennan, Post
et Giraud-Teulon, une branche spciale de la sociologie s'occupe des
origines de la famille. On nous y apprend qu'au sein des tribus
primitives rgnaient la collectivit et la promiscuit; que la famille
tait matriarcale avant d'tre patriarcale, parce que la descendance
ne pouvait s'tablir que par la mre; que les unions taient toujours
endogames, c'est--dire contractes au sein du groupe mme; que plus
tard elles devinrent exogames, c'est--dire accomplies avec une femme
d'une autre tribu, qu'il fallait enlever. Ceci est le mariage par rapt,
qu'on trouve,  l'origine, chez tous les peuples et qui est encore trs
rpandu parmi les sauvages. Ce que l'poux payait au pre ou  la tribu
tait, non le prix d'un achat, mais la composition, presque le wehrgeld.
Voici, d'aprs M. Strauss, comment cela se passe encore parfois chez les
musulmans bosniaques. Un jeune homme a vu plusieurs fois une jeune
fille  travers les croisillons du moucharabi. Leurs regards se sont dit
qu'ils s'aimaient, ils s'entendent. La colombe apprend, par une
intermdiaire complaisante, qu' telle heure son bien-aim viendra
l'enlever. Il arrive  cheval, arm d'un pistolet. La jeune fille,
strictement voile, monte en croupe derrire lui. Il part au galop;
mais, au bout d'une centaine de pas, il s'arrte et dcharge son
pistolet; ses amis, posts dans les diffrents endroits de la localit,
lui rpondent par des coups de fusil. Chacun sait alors qu'un rapt vient
de se commettre, et l'intermdiaire court en prvenir les parents. Le
ravisseur conduit la fiance dans le harem de sa maison, mais il ne
reste pas avec elle. Pendant les sept jours que durent les prparatifs
du mariage, il demeure assis dans le selamlik, o, revtu de ses
vtements, de fte, il reoit ses amis. Les parents finissent toujours
par consentir, parce que leur fille enleve serait dshonore si elle
devait rentrer chez elle non marie. Des femmes, parentes ou amies,
restent avec la fiance, la baignent et l'habillent compltement de
blanc. Toutes ensemble font les prires du rituel. Pendant, les sept
jours, la jeune fille est soumise  un jene trs svre; elle n'a 
manger et de l'eau  boire qu'une fois par jour, et seulement aprs le
soleil couch. Le septime jour, les amies se runissent de nouveau en
grand nombre; on la baigne derechef en crmonie et puis on lui met ses
habits de fte, une chemise richement brode et un fez avec
passementeries d'or, couvert d'un linge _beskir_, orn de ducats. Elle
doit rester alors immobile, couche le visage contre terre, mditant et
priant. Pendant ce temps, les femmes disparaissent sans bruit, une 
une, et, quand toutes sont parties, l'poux pntre enfin, pour la
premire fois, dans le harem. Ne dirait-on pas une prise de voile dans
un couvent, plutt qu'une noce? On voit  quel point une brutale coutume
de sauvages s'est transforme, pure et ennoblie, en se pntrant de
crmonial et de sentiments religieux, sous l'empire du Koran.

La seconde faon de se marier est celle que l'on peut appeler  la
vue. Une intermdiaire prpare une entente entre les deux parties. Au
jour convenu, le pre reoit le prtendant dans le selamlik. Entre alors
la jeune fille, revtue de ses plus beaux vtements, le visage dcouvert
et la poitrine  peine voile par une gaze lgre. Le jeune homme boit
le caf, en contemplant la future, et il lui rend la tasse vide en lui
disant: Dieu vous rcompense, belle enfant! Elle se retire sans
parler, et, si elle a plu, le jeune homme envoie le lendemain au pre un
anneau dans lequel il a fait graver son nom. Au bout de huit jours ont
lieu les noces, appeles _dujun_. Les parents et amis apportent des
cadeaux utiles pour le jeune mnage, et on festoie tant qu'il reste 
manger, les hommes au rez-de-chausse, les femmes au premier tage. Le
troisime mode de mariage est surtout en usage parmi les familles
riches: c'est uniquement une affaire qui s'arrange, comme dans certains
pays chrtiens. Le mariage est conclu sans que les poux se soient vus.
Les festivits ont lieu chez le pre. Vers le soir, le mari d'un ct,
la femme de l'autre, sont conduits, avec accompagnement de musique et
de coups de fusil, dans la demeure commune, o ils se voient alors pour
la premire fois. Les dceptions trop cruelles sont rpares par le
divorce, ou, insinuent les mauvaises langues, par les moyens plus
expditifs encore. Un proverbe bosniaque a beau dire qu'il est plus
facile de garder un sac de puces qu'une femme, les officiers de l'arme
d'occupation les plus charmants,--et l'on sait  quel point le sont les
Hongrois,--ne trouvent ici, dit-on, que des rebelles. L'adultre fminin
n'est pas encore un des condiments habituels de la socit musulmane.

Ce qui caractrise surtout le Bosniaque form par le Koran, c'est une
rsignation absolue, qu'envierait l'ascte le plus exalt. Il supporte
sans se plaindre les revers et les souffrances. Il dira avec Job: Dieu
me l'a donn, Dieu me l'a retir; que la volont de Dieu s'accomplisse!
Est-il malade, il n'appelle pas le mdecin: si son heure n'est pas
venue, Dieu le gurira. S'il sent la mort approcher, il ne s'en effraye
pas. Il s'entretient avec le hodseha, dispose d'une partie de ses biens
en faveur d'une oeuvre utile, ou, s'il est trs riche, fonde une
mosque; puis il meurt, en rcitant des prires. La famille se runit,
nul ne pleure; le corps est lav, le nez, la bouche et les oreilles sont
bouchs avec de l'ouate, afin que les mauvais esprits n'y pntrent pas,
et le mme jour il est enterr, envelopp dans un suaire blanc et sans
cercueil. Une pierre, termine en forme de turban pour un homme, est
place sur le lieu de la spulture, qui devient sacr. Les environs de
Sarajewo sont partout occups par des cimetires. Cette faon d'accepter
tout ce qui arrive comme le rsultat de lois inluctables donne certes
au caractre musulman un fond de mle stocisme qu'on admire malgr soi.
Mais ce n'est pas une source de progrs, au contraire. Celui qui trouve
tout mauvais, et qui aspire au mieux, agira vigoureusement pour tout
amliorer. Dans le christianisme, il y a un ct asctique trs
semblable  la rsignation musulmane; mais, d'autre part, les prophtes
et le Christ protestent et s'insurgent, avec la plus loquente
vhmence, contre le monde tel qu'il est et contre les lois naturelles.
De toute leur me, ils aspirent vers un idal de bien et de justice
qu'ils veulent voir raliser, mme en livrant l'univers aux flammes,
dans ce cataclysme cosmique dcrit dans l'vangile comme la fin du
monde. C'est cette soif de l'idal qui, entre dans le sang des peuples
chrtiens, fait, leur supriorit, en les poussant de progrs en
progrs.

Voici encore d'autres causes qui feront ici, comme partout, dchoir les
musulmans relativement aux rayas, du moment qu'ils ne seront plus les
matres et que l'galit devant la loi rgnera. Le vrai mahomtan ne
connat et ne veut connatre qu'un livre, le Koran. Toute autre science
est inutile ou dangereuse. S'il est faux qu'Omar ait brl la
bibliothque d'Alexandrie, il est certain que les Turcs ont rduit en
cendres celles des rois de Hongrie et de la plupart des couvents qu'ils
ont pills, lors de la conqute de la pninsule balkanique. Le Koran est
 la fois un code civil, un code politique, un code de religion et un
code de morale, et ses prescriptions sont immuables: donc, il ptrifie
et immobilise. Certes, le Koran est un beau livre, et on ne peut nier
qu'il ait donn  ses sectateurs une fire trempe, tant qu'ils ne s'en
sont pas mancips: nul n'est plus profondment religieux qu'un
musulman. Toutefois, c'est une grave lacune pour le Bosniaque,  la fois
musulman et Slave, de ne pas comprendre le livre qui est tout pour lui,
ni mme les prires qu'il rcite tout le jour et dans toutes les
circonstances de sa vie. Cela ne peut manquer de produire dans l'esprit
un terrible vide. On objectera que les paysans catholiques,  qui on
dfend de lire la Bible en leur langue, et qui n'ont pour toute
crmonie de culte que la messe en latin, sont dans la mme situation;
mais ce n'est pas d'eux non plus que part le branle de ce que l'on
appelle le progrs. Lentement, mais invitablement, les musulmans de la
Bosnie, autrefois les matres et aujourd'hui encore les seuls
propritaires du pays, descendront dans l'chelle sociale, et ils
finiront par tre limins. L'Autriche ne doit nullement les molester,
mais elle aurait tort de les favoriser et de trop s'appuyer sur eux.

Ceux qui s'lvent le plus rapidement et qui profiteront le plus de
l'ordre et de la scurit qui rgnent dsormais en Bosnie, ce sont les
juifs. Dj une grande partie du commerce est en leurs mains, et bientt
beaucoup d'immeubles urbains y passeront galement. Les plus
entreprenants sont ceux qui viennent d'Autriche et de Hongrie. Les juifs
bosniaques descendent des malheureux rfugis qui avaient fui l'Espagne
pour chapper  la mort, au XVe et au XVIe sicle. Ils parlent encore
l'espagnol et l'crivent avec des lettres hbraques. Pendant mon voyage
de Brod  Sarajewo, j'entendis des voix fminines parler l'espanol dans
une voiture de troisime classe. Je vis une mre, avec le type oriental
le plus marqu, accompagne de deux filles charmantes, toutes trois en
costume turc, moins le yaschmak. Aspect trange: qui taient-elles? d'o
venaient-elles? J'appris que c'taient des juives espagnoles qui
retournaient  Sarajewo. Cette persistance  conserver les anciennes
traditions est merveilleuse. Ces juifs ont compltement adopt ici les
vtements et la faon de vivre des musulmans. Pour ce motif, et
peut-tre aussi  cause de la ressemblance des deux cultes, ils ont t
bien moins maltraits que les chrtiens. On en compte 3,420 dans la
Bosnie, dont 2,079  Sarajewo. Ils occupent, dans le mouvement des
affaires, une place hors de toute proportion avec leur nombre. Les
exportations et les importations se font presque exclusivement par leur
intermdiaire. Tous vivent simplement, mme, les plus riches; ils
craignent d'attirer l'attention. Tous accomplissent les prescriptions de
leur culte avec la plus rigoureuse ponctualit. Ils ne le cdent pas aux
musulmans sous ce rapport. Le samedi, personne ne manque  la synagogue,
et mme la plupart s'y rendent chaque matin, quand la voix du muezzin
appelle les enfants de Mahomet  la prire. Pour rgler les diffrends
qui s'lvent entre eux, jamais ils ne s'adressent au mudir. Le chef de
la communaut, avec l'aide de deux anciens, dcide comme arbitre, et nul
n'en appelle. Avant et aprs le repas, les convives se lavent les mains
dans une aiguire porte autour de la table et disent de longues
prires. Ils ont leurs rabbins, les _chachams_, mais ceux-ci, trs
diffrents en cela des prtres catholiques et des popes du rite
oriental, ne prlvent rien sur les fidles. Comme saint Paul, ils
vivent d'un mtier. Il est vrai que leur instruction thologique est
nulle: elle se borne  savoir rciter les prires et les chants du
rituel. Le sentiment de solidarit et de soutien naturel qui unit les
familles et mme les communauts juives est admirable. Ils s'entr'aident
et se poussent les uns les autres et payent mme les contributions en
commun, les riches supportant la part des pauvres. Mais ils n'ont encore
rien fait pour donner quelque instruction  leurs femmes; trs peu
d'entre elles savent lire. Nulle cole moyenne; dans leurs harems, pas
un livre, pas un imprim, nulle culture de l'esprit. Elles passent leur
vie, comme les musulmanes,  fumer des cigarettes,  broder,  bavarder
entre elles. Presque jamais elles ne sortent; mais elles s'occupent
davantage de leur mnage, car les maris tiennent beaucoup plus que les
begs  faire bonne chre.

Le musulman et le juif font les affaires d'une faon compltement
diffrente. Le premier n'est pas pre au gain; il attend le client et,
si nul n'achte, il ne le regrette pas trop, car il garde ses
marchandises, auxquelles il s'attache. Le second fait tout ce qu'il peut
pour attirer l'acheteur. Il lui adresse les plus beaux discours, il lui
offre son meilleur caf et ses cigarettes les plus parfumes; il ne
songe qu' vendre pour racheter, car il faut que le capital roule.
Voyez-les, l'un et l'autre, assis au caf: le musulman est plong dans
son kef; il jouit de l'heure prsente: il est content du loisir que lui
procure Allah; il ne pense pas au lendemain; l'oeil vague et fixe trahit
un tat de rve presque extatique; il atteint aux flicits de la vie
contemplative, il est aux portes du paradis. Le juif a l'oeil brillant,
agit; il cause, il s'informe, il veut savoir le prix des choses:
l'actuel ne lui suffit jamais; il songe  s'enrichir toujours davantage;
il groupe en sa tte les circonstances qui amneront la hausse ou la
baisse et il en dduit les moyens d'en profiter. Certainement il fera
fortune, mais qu'en fera-t-il? Qui des deux a raison? Peut-tre bien le
musulman. Car  quoi bon l'argent, si ce n'est pour en jouir et pour en
faire jouir les autres? Mais dans ce monde, o le _struggle for life_ de
la fort prhistorique se continue dans les relations conomiques, celui
qui agit et prvoit limine celui qui jouit et rve. Si l'on veut
connatre l'isralite du moyen-ge, ses ides, ses coutumes, ses
croyances, c'est ici qu'il faut l'tudier.

Il existe encore en Bosnie une autre race trs intressante, que j'ai
rencontre dans toute la Pninsule. Elle est aussi active, aussi
conome, aussi entreprenante que les juifs et en mme temps plus prte 
travailler de ses bras. Ce sont les Tsintsares, qu'on appelle aussi
Kutzo-Valaques (Valaques boiteux) ou Macdoniens. On les trouve dans
toutes les villes o ils font le commerce, et dans les campagnes o ils
tiennent les auberges, comme les juifs en Pologne et en Galicie. Ils
sont d'excellents maons et les seuls, en Bosnie, avant l'arrive des
_muratori_ italiens. Ils sont aussi charpentiers et excutent avec une
grande habilet les travaux de menuiserie. Ce sont eux, dit-on, qui ont
construit tous les btiments importants de la Pninsule: glises, ponts,
maisons en pierre. On vante aussi leur got dans la confection des
objets de filigrane et d'orfvrerie. Quelques-uns d'entre eux sont
riches et font de grandes affaires. Le fondateur de la fameuse maison
Sina, de Vienne, tait un Tsintsare. On en trouve jusqu' Vienne et 
Pesth, o on les considre comme des Grecs, parce qu'ils professent, le
rite oriental et qu'ils sont dvous  la nationalit grecque. Cependant
ils sont de sang roumain et proviennent de ces Valaques qui vivent du
produit de leurs troupeaux, en Grce, en Thrace et en Albanie. En dehors
de leur pays d'origine, ils sont disperss dans tout l'Orient. Presque
nulle part ils ne sont assez nombreux pour former un groupe distinct
sauf prs de Tuzla, dans le village de Slovik, en Istrie, prs de
Monte-Maggiore et du lac de Tchespitch, et dans quelques autres
localits. Leurs habitations et leurs jardins sont beaucoup mieux tenus
que ceux de leurs voisins. Ils sont entre eux d'une probit proverbiale.
Ils adoptent le costume et la langue du pays qu'ils habitent, mais ils
ne se mlangent pas avec les autres races. Ils conservent un type  part
trs reconnaissable. D'o viennent ces aptitudes spciales qui les
distinguent si nettement des Bosniaques musulmans et chrtiens, au
milieu desquels ils sjournent? Ce sont videmment des habitudes
acquises et transmises hrditairement. On ne peut les attribuer ni  la
race ni au culte, car leurs frres de la Roumanie, de mme sang et de
mme religion, ne les possdent nullement jusqu' prsent. Quoi dommage
qu'il n'y ait que quelques milliers de Tsintsares en Bosnie! Ils
contribuent encore plus que les juifs  l'accroissement de la richesse,
parce qu'ils sont, outre de fins commerants, d'admirables
travailleurs.

On me parle beaucoup d'une dame anglaise fixe  Sarajewo depuis
quelques annes, miss Irby. Elle habite une grande maison au fond d'un
beau jardin. Elle s'occupe de rpandre l'instruction et l'vangile. La
tolrance que lui avait accorde le gouvernement turc lui est continue
par l'Autriche. Non loin de l, je vois un dpt de la Socit biblique.
Son dbit n'est pas grand, car presque tous les gens d'ici, mme ceux
qui ont quelque aisance, vivent dans une sainte horreur de la lettre
moule. Miss Irby a cr un orphelinat o se trouvent trente-huit jeunes
filles de l'ge de trois  vingt-trois ans, dans une maison, et sept ou
huit garons dans une autre. Les plus ges donnent l'instruction aux
plus jeunes. Elles font tout l'ouvrage, cultivent le jardin et
apprennent  faire la cuisine. Elles sont trs recherches en mariage
par des instituteurs et de jeunes popes. Bonne semence pour l'avenir.
Qu'on vienne en aide  Miss Irby!

M. Scheimpflug me fait visiter la famille et la maison o il a un
appartement. Ce sont des ngociants du rite orthodoxe, qui sont, dit-on,
trs  l'aise. La maison est en pierre, bien blanchie et  deux tages;
les fentres du rez-de-chausse sont protges par d'pais barreaux de
fer, assez forts pour rsister  un assaut. Une grande porte cochre
donne accs de la rue  une cour, le long de laquelle la maison prolonge
sa faade prcde d'une vranda; en arrire s'tend un jardin que
terminent les dpendances. La chambre principale o nous sommes reus
est  la fois le salon et le dortoir commun. Tout autour s'tend le
divan  la turque, sur lequel se couchent tous les membres de la
famille, suivant les anciens usages. Seule, la fille ane, gagne aux
ides modernes, a voulu avoir et a obtenu un lit. Il est vrai qu'elle
fait des broderies merveilleuses sur des tissus de fin coton et de
toile, et la mre nous les montre avec orgueil. Le seul meuble est une
grande table couverte d'un beau tapis de Bosnie. Aux murs peints  la
dtrempe sont pendues une glace et quelques gravures grossirement
colories, reprsentant des saints et des souverains. L'arrangement de
cet appartement rvle dj la transition vers les moeurs occidentales.

Les chrtiens du rite oriental sont deux fois plus nombreux que les
catholiques dans la Bosnie-Herzgovine. La statistique officielle a
compt, en 1879, 496,761 des premiers et seulement 209,391 des seconds;
3,447 orthodoxes orientaux sont fixs  Sarajewo et beaucoup d'entre eux
s'occupent de commerce et ont quelque aisance; mais, sur les 21,377
habitants que compte la capitale, 14,848, 70 pour 100, sont musulmans.
Il est remarquable que les orthodoxes soient rests si fidles  leur
culte traditionnel, car ils ont t longtemps ranonns sans merci par
le clerg phanariote. Le patriarche de Constantinople n'est nomm qu'au
prix d'normes bakchichs. M. Strausz, qui parat bien renseign, prtend
que l'lection de 1864 cota plus de 100 milles ducats, moiti pour le
gouvernement turc, moiti pour les pachas et les eunuques. Afin de
couvrir les frais, affirme notre auteur, les riches familles phanariotes
constituaient une socit par actions. Celle-ci faisait l'avance des
bakchichs, qui lui taient restitus avec grand bnfice. Par quel
moyen? Par le mme systme. Ils mettaient aux enchres les places
d'vques, et ceux-ci se faisaient rembourser par les popes, lesquels
avaient  rcuprer le tout sur les fidles. La hirarchie
ecclsiastique n'tait donc que l'organisation systmatique de la
simonie, qui,  la faon d'une puissante pompe aspirante, achevait de
dpouiller les paysans dj corchs  vif par le fisc et par les begs.
Les infortuns popes avaient eux-mmes  peine de quoi subsister; mais
les vques touchaient 50,000  60,000 francs par an et le patriarche
vivait en prince. Le plus clair de toutes ces spoliations allait se
dverser  Constantinople, qui vendait au plus offrant le droit
d'exploiter les croyants. Il y avait dans les deux provinces 4 vchs
ou parchies, 14 couvents et 437 popes sculiers ou rguliers; ceux-ci
manquaient de toute instruction. Voici comment ils obtenaient leur cure.
Un parent ou un protg du pope l'aidait dans son service
ecclsiastique. Quand il avait runi le prix auquel tait taxe une
cure, soit de 20  200 ducats, il allait l'offrir  l'vque, qui ne
tardait pas  le nommer, en destituant, au besoin, un prtre en
exercice,  moins que celui-ci ne donnt davantage. Beaucoup de ces
popes ne savent pas crire et  peine lire; ils rcitent par coeur les
prires et les chants. L'glise orthodoxe n'a pas de biens en Bosnie, et
les popes ne reoivent aucun traitement fixe. Mais les fidles les
entretiennent et leur font des dons en nature, lors des grandes ftes ou
des crmonies religieuses: mariage, naissance, enterrement. Ils
reoivent ainsi du bl, des moutons, de la volaille. A la mort du pre
de famille, ils prlvent souvent un boeuf et  la mort de la mre, une
vache. Les Bosniaques craignent beaucoup les influences des mauvais
esprits, des fes, des _vilas_; et ils ont souvent recours aux
exorcismes, qu'ils doivent bien payer. Il faut donner  l'vque une si
grande partie de ces rmunrations en nature ou en argent que les popes
sont rduits  cultiver la terre de leurs mains pour avoir de quoi
vivre.

La mme exploitation scandaleuse avait lieu en Serbie, en Valachie, en
Bulgarie, partout o le clerg orthodoxe dpendait du Phanar, et elle se
poursuit encore en ce moment, en Macdoine, malgr la promesse formelle
de la Porte et des puissances d'affranchir ce malheureux pays, tout au
moins sous le rapport ecclsiastique. L'Autriche s'est empresse de
couper le lien funeste qui attachait l'glise orthodoxe de Bosnie au
patriarcat de Constantinople. Le 31 mars 1880, a t sign avec le
patriarche oecumnique un accord, en vertu duquel l'empereur
d'Autriche-Hongrie acquiert le droit de nommer les voques du rite
oriental, moyennant une redevance annuelle d'environ 12,000 francs 
payer par le gouvernement. Cette charte d'affranchissement me parat si
importante, et elle constitu un si grand bienfait pour les populations
du rite oriental, que je crois utile d'en reproduire les termes: Les
voques de l'glise orthodoxe actuellement en fonction en Bosnie et en
Herzgovine sont confirms et maintenus dans les siges piscopaux
qu'ils occupent. En cas de vacance d'un des trois siges mtropolitains
en Bosnie et en Herzgovine, Sa Majest Impriale et Royale Apostolique
nommera le nouveau mtropolitain au sige devenu vacant, aprs avoir
communiqu au patriarcat oecumnique le nom de son candidat, pour que
les formalits canoniques puissent tre remplies. Les vques
orthodoxes n'ont donc plus  acheter leur place aux enchres, au Phanar,
et par consquent ils ne doivent plus en prlever le prix sur les
malheureux fidles. Pour couper court  tout abus, le gouvernement paye
directement aux mtropolitains un traitement de 5,000  8,000 florins.
Sous le nom de _vladikarina_, les agents du fisc prlevaient une taxe de
1 franc  1 fr. 50 c. sur chaque famille du rite oriental; cet impt a
t supprim, par dcret imprial du 20 avril 1885,  la grande joie des
populations orthodoxes. En mme temps, l'administration exerce un droit
gnral de contrle sur le ct pcuniaire des affaires ecclsiastiques
et il a ouvert une enqute sur la situation et le revenu des diffrentes
cures et des couvents. Ce sont l d'excellentes mesures. Les couvents
orthodoxes en Bosnie ne sont ni riches ni peupls. Quelques-uns ne
comptent que quatre ou cinq moines. Mais la population leur porte un
grand attachement. Quand le paysan voit passer un religieux, avec son
grand cafetan noir et ses longs cheveux tombant sur ses paules, il se
jette  genoux, implore sa bndiction et parfois embrasse ses pieds.
Aux monastres, situs ordinairement dans les montagnes ou dans les
bois, se font des plerinages trs frquents. Les fidles y arrivent en
foule, avec des drapeaux et de la musique. Ils campent, ils dansent, ils
chantent; ils apportent des cierges en quantit et achtent des images,
des verroteries, des colliers de peu de valeur, qu'ils conservent comme
des reliques. Le nouveau sminaire de Keljewo, avec ses quatre annes
d'tude, relvera peu  peu le niveau intellectuel du clerg orthodoxe.

Le gouvernement autrichien s'est aussi immdiatement occup de
l'instruction. Ici encore se sont rvls les funestes effets de la
domination turque et son impuissance absolue  raliser des rformes.
Pour imiter ce qui se fait en Occident en faveur de l'enseignement, la
Porte avait dict, en 1869, une excellente loi: chaque village, chaque
quartier d'une ville devait avoir son cole primaire. Dans les localits
importantes, des tablissements d'enseignement moyen devaient tre
organiss, avec un systme de classes d'autant plus complet que la
population tait plus nombreuse, et une dotation convenable tait
affecte au traitement des matres, organisation qu'eussent envie,
semble-t-il, la France et l'Angleterre. Tout ce beau projet n'aboutit 
rien. Les begs ne voulaient pas d'coles pour leurs enfants, qui n'en
avaient pas besoin, et encore moins pour les enfants des rayas, qu'il
tait dangereux d'instruire. D'ailleurs, le gouvernement turc manquait
d'argent. La loi, si admirable sur le papier, resta lettre morte.
Cependant, grce aux vakoufs, les musulmans possdaient presque partout,
 l'ombre des mosques, une cole primaire, _mekteb_, et des coles de
thologie, des _mdresss_, o l'on s'occupait de l'exgse et des
commentaires du Koran. Avant l'occupation, il y avait 499 coles mektebs
et 10 mdresss, o l'instruction tait donne par 660 _hodschas_ 
15,948 gardons et 9,360 filles. Les coles ont continu, en gnral, 
subsister, mais comme elles ont un caractre essentiellement
confessionnel, le gouvernement ne s'en occupe pas. Les lves n'y
apprenaient gure qu' rciter par coeur un certain nombre de passages
du Koran. D'ailleurs, il existe pour les musulmans bosniaques des
difficults spciales. Ils doivent d'abord se familiariser avec les
caractres arabes, peu aiss  dchiffrer en manuscrit; en second lieu,
il leur faut aborder, ds le dbut, deux langues trangres sans aucun
rapport avec leur dialecte maternel, le croate,  savoir la langue
religieuse, l'arabe, et la langue officielle, le turc. C'est  peu prs
comme si on demandait  nos enfants qu'ils sachent le grec pour
apprendre le catchisme, et le celtique pour correspondre avec le maire.
Dans les couvents de franciscains, il y avait des coles, et les
familles du voisinage pouvaient en profiter; mais elles taient peu
nombreuses. Les orthodoxes ne trouvaient point d'enseignement dans leurs
couvents, o rgnait une sainte ignorance. Cependant, grce  des
libralits particulires et aux sacrifices des parents, il existait, 
l'poque de l'occupation, 56 coles du rite oriental et 54 du rite
latin, comptant en tout 5,913 lves des deux sexes.

Les commerants du rite oriental avaient fait des sacrifices pour
l'enseignement moyen. Ils entretenaient une cole normale  Sarajewo
avec 240 lves et une autre  Mostar avec 180 lves, et en outre une
cole de filles dans chacune de ces deux villes. Grce  un legs de
50,000 francs fait par le marchand Risto-Nikolitch Trozlitch, un gymnase
avait t cr  Sarajewo, o l'on apprenait mme les langues anciennes.
Aussitt aprs l'occupation, l'administration autrichienne s'occupa de
rorganiser l'instruction. Ce n'tait pas chose facile, car le
personnel enseignant faisait entirement dfaut. Elle maintint la loi
turque de 1869 et se donna pour but de la mettre peu  peu  excution.
Elle s'effora de multiplier les coles non confessionnelles, o l'on
confie aux ministres des cultes le soin de donner l'instruction
religieuse en dehors des heures de classe. Il en existait, en 1883, 42
avec 59 instituteurs et institutrices, et, chose extraordinaire en ce
pays de haines confessionnelles, on y trouve runis des lves des
diffrents cultes: 1,655 orthodoxes, 1,064 catholiques, 426 musulmans et
192 isralites. L'enseignement est gratuit. L'tat donne 26,330 florins
et les communes 17,761. L'instituteur reoit 1,200 francs, plus une
habitation et un jardin. D'une anne  l'autre, le nombre des enfants
mahomtans acceptant l'instruction laque a doubl, fait trs digne de
remarque. On demanda  l'arme des volontaires capables d'enseigner 
lire et  crire, en leur accordant des indemnits proportionnes aux
rsultats obtenus, d'aprs l'excellent principe en vigueur en
Angleterre, de la rmunration  la tche. La frquentation sera rendue
obligatoire aussitt qu'il y aura un nombre suffisant d'coles. A
Sarajewo furent tablis successivement, d'abord un pensionnat o est
donne l'instruction moyenne, surtout pour les fils des fonctionnaires,
puis un gymnase o sont enseignes les langues anciennes et enfin une
cole suprieure pour les filles. Voici les rsultats du dernier
recensement scolaire de 1883: coles musulmanes mektebs et mdresss:
661 hodschas ou matres et 27,557 lves des deux sexes; 92 coles
chrtiennes confessionnelles des deux rites avec 137 instituteurs et
institutrices, 4,770 lves; 42 coles laques gouvernementales avec 59
instituteurs et 2,876 garons et 468 filles. Total: 35,661 lves, ce
qui, pour 1,158,453 habitants, fait environ 3 lves par 100 habitants.
Le gymnase comptait en 1883 124 lves appartenant  5 cultes
diffrents: 50 orthodoxes, 43 catholiques, 9 Isralites, 8 mahomtans et
4 protestants.

La grosse querelle de l'alphabet fait bien voir  quel point les
susceptibilits confessionnelles sont surexcites en Bosnie. Tous
parlent exactement la mme langue, le croate; seulement les catholiques
l'crivent avec l'alphabet latin, les orthodoxes avec l'alphabet
cyrillique. Pour simplifier la tche de l'instituteur, le gouvernement
prescrivit que, dans les coles non confessionnelles, on se servirait
uniquement de l'alphabet latin. Les orthodoxes rclamrent violemment.
Pour eux, les caractres cyrilliques font partie de leur culte. Qui veut
les remplacer par les caractres occidentaux porte atteinte  leur
religion. Le gouvernement a d cder, pour ne pas provoquer une
protestation formidable. Les orthodoxes mettent sur leurs coles
l'inscription suivante, en lettres cyrilliques: _Srbsko narodno
ulchilischte_, c'est--dire cole populaire serbe. Par serbe, ils
entendent ici le rite oriental. Mais, comme le fait remarquer M.
Strausz, le mot juste serait _pravoslavno_, orthodoxe ou _vraie foi_.
Le remplacement de l'alphabet cyrillique par l'alphabet latin serait, me
semble-t-il, trs utile  la cause jougo-slave; car elle effacerait une
barrire qui s'lve entre les Serbes et les Croates. Croates,
Montngrins, Bosniaques, Serbes parlant le mme idiome, pourquoi ne
pas faire usage des mmes caractres? Les Roumains ont abandonn les
caractres cyrilliques; la propagande catholique en a-t-elle profit? En
Allemagne, on imprime de plus en plus les livres en caractres latins,
malgr les protestations de M. de Bismarck; en quoi cela peut-il porter
atteinte  l'originalit des travaux scientifiques ou des publications
littraires de l'Allemagne?

Quels changements aussi, depuis l'occupation, dans les moyens de
communication et de correspondance! Quand j'tais venu, il y a quelques
annes, jusqu' Brod pour visiter la Bosnie, je fus arrt non seulement
par les difficults du voyage, mais surtout par la crainte des
irrgularits de la poste. La seule route  peu prs carrossable tait
celle de la Save  Sarajewo. Les lettres taient expdies avec si peu
de diligence et de soin, qu'elles mettaient quinze jours pour arriver 
la frontire, o souvent elles s'garaient. Aussi, pour les messages
importants, les ngociants envoyaient un courrier. On crivait peu, de
place  place, dans l'intrieur du pays et encore moins  l'tranger. Le
gouvernement,  qui l'Occident portait ombrage, ne pouvait que s'en
fliciter.  peine entre en Bosnie, l'Autriche s'est applique 
construire des routes, et tout d'abord le chemin de fer de
Brod-Sarajewo, qui mesure 271 kilomtres, avec un cartement de rails de
76 centimtres, et qui a cot, y compris le grand pont sur la Save,
9,425,000 florins. Il sera continu de faon  runir la capitale 
l'Adriatique par Mostar et la valle de la Narenta. La section
Metkovitz-Mostar, longue de 42 kilomtres, vient d'tre inaugure; elle
a cot environ 4 millions de francs, pays par l'Autriche. Elle
permettra d'exploiter les richesses forestires des montagnes d'Yvan et
de la Veles-Planina. Environ 1,700 kilomtres de routes carrossables ont
t construits, les travaux en ont t en grande partie excuts par
l'arme, et celle-ci entretient 1,275 kilomtres. Depuis l'occupation,
14 millions de florins ont t consacrs aux voies de communication,
dont 13 millions fournis par l'empire.

La Bosnie est entre dans l'union postale universelle et les lettres y
sont transportes partout avec autant de rgularit que dans notre
Occident. Dj, en 1881, 51 bureaux de poste taient ouverts; en 1883,
le rseau tlgraphique mesurait 1,180 kilomtres, avec 65 bureaux
d'expdition, qui ont transmis 656,206 dpches. L'accroissement
extraordinaire des relations postales est une des preuves les plus
incontestables des progrs accomplis[12]. C'est en multipliant les
communications rapides que cette rgion, qui, sous le rgime turc, tait
plus isole que la Chine, entrera dans le mouvement de l'Europe
occidentale, dont elle est plus rapproche que les autres provinces de
la pninsule balkanique.  l'poque romaine et au moyen-ge, les
influences civilisatrices manant de l'Italie pntraient en Bosnie par
l'intermdiaire des villes de l'Adriatique. Le mme fait se reproduira,
et avec d'autant plus d'intensit que les relations deviendront plus
faciles.

[Note 12: Les chiffres prcis ont une si grande loquence qu'on nous
permettra d'en citer quelques-uns. Le nombre des lettres et des colis
postaux qui ont pass par les bureaux de poste de la Bosnie-Herzgovine
s'est accru de la faon suivante: Lettres: 1880, 2,984,463; 1881,
4,063,324; 1882, 5,594,134; 1883, 5,705,972.

--Colis: 1880, 137,112; 1881, 127,703; 1882, 161,446; 1883, 435,985.
L'activit postale a donc doubl en quatre annes.]

Je crois utile de donner quelques dtails sur la faon dont l'Autriche a
abord les rformes sur le terrain judiciaire, parce que la France en
Afrique, l'Angleterre aux Indes, la Hollande  Java et la Russie en Asie
se trouvent en prsence du mme problme. Il est d'une grande
difficult, car, en pays musulman, le code civil, le code pnal et le
code religieux sont si intimement unis, que tout changement peut tre
considr comme une atteinte aux dogmes de l'islamisme. L'occupation
avait compltement boulevers l'organisation judiciaire: les magistrats,
tous musulmans et la plupart trangers au pays, taient partis. Les
tribunaux d'arrondissement (_medzlessi temizi_) et les tribunaux de
district (_medzlessi daavi_) furent reconstitus au moyen des kadis,
mais sous la prsidence d'un Autrichien, et  Sarajewo fut tablie une
cour suprme, dont les membres taient emprunts aux provinces
austro-hongroises. Elle recevait tous les appels, afin d'introduire
l'unit et la lgalit dans les dcisions. Maintenant, le personnel
judiciaire a t presque entirement renouvel par l'admission de
magistrats autrichiens comptents et parlant le bosniaque. Tout ce qui
concerne le mariage, la filiation et les successions a t laiss aux
diverses confessions, conformment aux lois existantes, afin de ne pas
alarmer les consciences. Le gouvernement dicta successivement un code
pnal, un code d'instruction criminelle, un code de procdure civile, un
code de commerce et une loi sur les faillites. On alla mme jusqu'
codifier les lois concernant le mariage, la famille et les successions,
mais on les soumit  l'approbation des autorits ecclsiastiques et, en
mme temps, on fixa la comptence des tribunaux mahomtans du scheriat
et les qualifications ncessaires pour en faire partie. L'appel des
jugements du scheriat a lieu devant la cour suprme, mais avec
l'adjonction, en ce cas, de deux juges suprieurs musulmans.

Une excellente institution a t cre en vue de rendre l'administration
de la justice expditive et peu coteuse. Dans chaque district existe un
tribunal compos du sous-prfet (_Bezirksvorsteher_) et de deux
assistants lus, pour chaque culte, par leurs coreligionnaires. Ce
tribunal est itinrant, comme les juges anglais; il va siger
successivement au centre de chaque commune, afin d'viter les
dplacements aux habitants. Il juge sommairement et sans appel toutes
les affaires infrieures  50 florins, ce qui, dans ce pays primitif,
comprend la plupart des litiges. Les paysans,  qui la justice cotait
jadis si cher, sont enchants et ils ont pris part  la votation avec
grand entrain. On dit du bien des lus. Le rgime de l'lection a donc
t inaugur avec succs. La rforme judiciaire est un bienfait
inestimable; car il n'y a rien de pire pour un pays que l'impossibilit
d'obtenir prompte et bonne justice. Un fait important prouve les
avantages qui rsultent de la scurit garantie  tous. Les kmets
commencent  acheter la proprit aux petits propritaires, aux agas,
qui migrent ou qui se ruinent. C'est cette transformation conomique
que le gouvernement doit protger. On reproche  l'administration
autrichienne ses lenteurs et ses tergiversations. Ici, au contraire,
elle s'est avance dans la voie des rformes d'un pas rapide et sr, et
elle parat avoir compltement russi. Ce qui a t accompli de travail
dans cette seule branche est incroyable.

L'administrateur gnral de la Bosnie-Herzgovine, M. de Kllay, qui est
en mme temps ministre des finances de l'empire, voudrait doter ces
provinces d'une vritable autonomie communale. La difficult est grande,
 cause de l'hostilit des diffrentes confessions et de la prdominance
de l'lment musulman, qui ne manquerait pas d'asservir les autres. Un
premier essai a t fait dans la capitale,  Sarajewo, constitue en
commune; le rglement du 10 dcembre 1883 lui donne l'organisation
suivante. Un conseil communal examine et discute toutes les affaires
d'intrt municipal; il est compos de 24 membres, dont 12 doivent tre
mahomtans, 6 orthodoxes du rite oriental, 3 catholiques et 3
isralites. Il a fallu avoir gard aux droits des diffrentes
confessions, autrement les musulmans, ayant la majorit, auraient exclu
les autres; car, sur une population de 21,399 habitants, on comptait,
d'aprs la statistique officielle de 1880, 14,848 mahomtans et
seulement 3,949 orthodoxes du rite oriental, 698 catholiques et 2,099
Isralites. Le pouvoir excutif est confi au magistrat, qui se
compose d'un bourgmestre et d'un vice-bourgmestre nomms par le
gouverneur et des commissaires de quartier, les _muktars_. Un tiers des
membres du conseil municipal est dsign par le gouvernement, les deux
autres tiers, sont lus par le corps lectoral. Est lecteur qui paye
soit 2 florins d'impt foncier, soit 9 florins d'impt personnel, soit
25 florins d'impt pour dbit de boissons, soit un loyer annuel de 100
florins. Pour tre ligible, il faut payer le triple de ces impts. Les
premires lections eurent lieu le 13 mars 1884; 76 pour 100 lecteurs
s'empressrent de faire usage de leur droit, et tout se passa avec le
plus grand ordre. On est trs satisfait du zle et de l'intelligence que
le conseil communal apporte dans l'accomplissement de sa mission. Sur
les 23,040 habitants que comptait Sarajewo  cette date,--1,663 de plus
qu'en 1879,--il s'est trouv 1,106 lecteurs, dont 531 mahomtans, 195
orthodoxes, 257 catholiques et 123 isralites. Le nombre des ligibles
est de 418, dont 233 musulmans, 105 orthodoxes, 24 catholiques et 56
isralites. Les catholiques, ayant relativement plus d'lecteurs et
beaucoup moins d'ligibles, appartiennent donc en majorit aux classes
peu aises. On ne peut dnier  l'Autriche le mrite d'avoir respect
partout les autonomies communales, qui sont, on ne peut trop le rpter,
le plus solide fondement des liberts publiques.

M. de Kllay est trs fier de prsenter un budget en quilibre, et il
n'a pas tort quand on songe  tout ce que cotent les colonies et les
annexions aux autres tats europens. J'ai sous les yeux le budget
dtaill de la Bosnie-Herzgovine pour 1884: les dpenses ordinaires et
extraordinaires runies s'lvent  7,356,277 florins, et les revenus 
7,412,615: donc excdent 56,338. Quel est le grand tat qui peut en dire
autant? Il est vrai que l'arme d'occupation reste  la charge de
l'empire; mais qu'on entretienne ces soldats ici ou ailleurs, la charge
n'en est pas augmente. Voici le produit des principaux impts en 1883.
La dme de 10 p. c. sur tous les produits des champs et des jardins
pays en argent d'aprs le prix des produits fix annuellement:
2,552,000 florins; impt sur la valeur des immeubles, 4 par 1,000: pour
les terres, 252,000 florins; pour les maisons, 107,000 florins; impt du
_verghi_ sur les districts o l'impt prcdent n'est pas encore tabli:
176,000 florins; impts de patente: 3 p. c. sur le revenu estim, 91,000
florins; impt sur le loyer des maisons, 4 p. c.: 34,000 florins; impt
sur les moutons et les chvres, 18 kreuzer par tte (1 kr. vaut 2.1
centimes): 218,000 florins; impt sur les cochons,  35 kr. par tte:
39,000 florins; impt sur les dbits de boisson: 51,000 florins;
douanes: 600,000 florins pays par l'empire comme part dans le revenu
gnral; timbres et enregistrement: 326,200 florins. Plus heureux que M.
de Bismarck, M. de Kllay a organis le monopole du tabac, qui donne
dj 2,127,000 florins, et le sel 992,000 florins. Il a tabli l'impt
sur la bire, qui,  16 kreuzer par hectolitre, a donn 11,000 florins,
et l'impt sur l'alcool, qui,  raison de 3 kreuzer par hectolitre et
par degr, produit 76,000 florins. D'autre part, on a aboli l'impt sur
le revenu des cultivateurs, qui,  3 p. c., rapportait 225,000 florins,
mesure excellente; la taxe dtestable de 2 1/2 p. c. sur la vente du
gros btail; la taxe _vladikarina_ de 40  75 kreuzer par maison, que
payait pour l'entretien de son clerg la population orthodoxe, qui s'est
grandement rjouie de cette rforme; enfin l'impt spcial qui tait d
par tout chrtien de quinze  soixante-quinze ans parce qu'il n'tait
pas admis au service militaire. Ces dtails, peut-tre trs minutieux,
sont cependant instructifs. Analyss, ils rvlent de la faon la plus
claire toutes les conditions conomiques. Ce qui frappe, c'est l'extrme
modicit du produit: preuve certaine du peu de dveloppement de la
richesse.

L'Autriche a trouv en M. de Kllay un administrateur hors ligne,
admirablement prpar  gouverner les provinces occupes. Hongrois
d'origine, connaissant  la fois les langues de l'Occident et celles de
l'Orient, conomiste instruit, crivain brillant, ayant tudi  fond la
situation de la Pninsule, o il a reprsent son pays  Belgrade
pendant plusieurs annes, auteur de la meilleure histoire de la Serbie
et enfin, je crois pouvoir ajouter ami clair de la libert et de tous
les progrs, o son prdcesseur avait chou il a russi. Il visite
presque chaque anne la Bosnie, qui est l'objet constant de ses travaux,
et il y est trs aim. Depuis qu'il administre ce pays, jadis si
rcalcitrant, il n'y a plus eu d'insurrections. Il est  croire que son
administration quitable et claire saura les prvenir  l'avenir.
Toutefois, on peut se demander si les rformes accomplies, l'ordre
assur, l'agriculture encourage, les routes ouvertes, les subsides
accords aux coles, les moyens de communication multiplis ont inspir
aux populations toute la gratitude que cette oeuvre de rorganisation
intelligente mrite sans contredit. De toutes les opinions opposes que
j'ai entendu mettre  ce sujet, voici ce que j'ai conclu.

Les mahomtans comprennent et avouent qu'ils ont t traits avec les
plus grands mnagements et tout autrement qu'ils ne s'y attendaient. Les
principaux begs sont mme rallis. Mais les autres, c'est--dire la
masse des propritaires, petits et grands, voient que c'en est fait du
pouvoir despotique dont ils usaient et abusaient  l'gard de leurs
vassaux. Ils ne le pardonneront pas de sitt  l'Autriche, qui d'une
main ferme fait rgner l'galit devant la loi, proclame dj par la
Porte, mais toujours sans rsultat. Les orthodoxes du rite oriental sont
ombrageux, inquiets. Malgr ce qu'on fait pour eux, ils craignent que
les Autrichiens ne favorisent la propagande ultramontaine. Ainsi qu'on
l'a constat dans la grosse affaire de l'alphabet cyrillique, ils voient
en tout changement une atteinte au droit de leur culte, qui, pour eux,
se confond avec leur nationalit. Se considrant comme Serbes de
religion, ils ont des sympathies pour la Serbie. Ils n'ont pas  se
plaindre, puisque le gouvernement leur accorde les mmes encouragements
qu'aux autres, mais ils se mfient de ses intentions. Les catholiques,
au moins, devraient tre contents, puisqu'on reproche  l'Autriche de
tout faire pour eux. Cependant ils ne le sont pas, les ingrats! Ils sont
quelque peu dus. Ils croyaient, qu'eux seuls seraient dsormais les
matres, et que places, subsides et faveurs leur seraient exclusivement
rservs. Le traitement gal leur parat une injustice. En outre, la
faon dont on a relgu les franciscains au second plan a produit des
froissements. Ainsi donc, aucune des trois fractions de la population
n'est entirement satisfaite. Mais, sauf peut-tre une partie des
musulmans, il n'en est pas une, je crois, qui ne soit ramene bientt 
apprcier les incontestables bienfaits du rgime nouveau.

Que dire maintenant de l'occupation par l'Autriche? Si, oubliant toutes
les rivalits politiques, on ne considre que le progrs de la
civilisation en Europe, aucun doute n'est possible; tout ami de
l'humanit doit y applaudir et de tout coeur. Sous le rgime turc, le
dsordre, avec ses cruelles souffrances et ses indicibles misres,
allait s'aggravant. Sous le rgime nouveau, l'amlioration sera rapide
et gnrale. Mais n'y avait-il pas une solution meilleure? N'aurait-il
pas t prfrable d'annexer la Bosnie-Herzgovine  la Serbie?
Supposons l'Autriche absolument dsintresse, au point mme de se
rsigner d'avance  voir, un jour, la Croatie se joindre  la Serbie
accrue de la Bosnie, reconstituant ainsi l'empire de Douchan, deux
grandes difficults se prsentent aussitt. La premire est celle-ci:
les musulmans bosniaques, qui ont rsist  une arme autrichienne de
80,000 hommes et qui ne sont contenus que par un corps de 25,000 soldats
d'lite, se soumettent  l'Autriche parce qu'ils savent qu'elle peut
disposer  l'instant d'un demi-million de troupes excellentes; mais
accepteraient-ils de mme la domination de la Serbie, qui n'a, en temps
ordinaire, que 15,000 hommes sous les armes? Il y aurait l un danger
permanent de conflits et une cause de dpenses qui ruinerait les
finances du jeune royaume serbe en accablant les contribuables. Le
second obstacle est encore plus srieux. La Bosnie-Herzgovine annexe 
la Serbie serait de nouveau spare de la Dalmatie, et, par consquent,
du littoral et des ports, qui en sont le complment naturel et
indispensable. Rien ne serait plus regrettable. Ce serait une
insurrection contre les ncessits gographiques, qui frappent tous les
yeux et qu'a reconnues le trait de Berlin. Il ne faut pas poursuivre un
idal actuellement irralisable. En favorisant le dveloppement de la
richesse et de l'instruction en Bosnie, l'Autriche prpare la grandeur
de la race jougo-slave. L'avenir saura trouver des combinaisons
dfinitives: _Fata viam invenient_. Le mouvement des nationalits, qui
tend  fondre dans un mme tat les populations de mme race et de mme
sang, est si puissant, si irrsistible qu'un jour viendra o toutes les
tribus slaves du Midi parviendront  se runir, sous un rgime fdral,
soit au sein de l'empire autrichien transform, soit dans une fdration
indpendante. Comme le dit Mgr Strossmayer, c'est au sein de
l'Autriche-Hongrie, respectant de plus en plus l'autonomie et les droits
des diffrentes races, que chacune d'elles arrivera  l'accomplissement
de ses destines. Le gouvernement autrichien donnera  la Bosnie des
voies de communication, des coles, des moyens d'exploiter ses richesses
naturelles; et surtout, ce qui a manqu ici depuis la chute de l'empire
romain, de la scurit, condition de tout progrs. Il le fera, car il y
a intrt. La Bosnie deviendra ainsi l'un des joyaux de la couronne
impriale, et la civilisation fortifiera l'esprit national, touff
aujourd'hui par les luttes des diffrentes confessions.

Il est une dernire question que tout le monde me pose et  laquelle il
faut bien rpondre: L'Autriche, qui est dj  Novi-Bazar, n'ira-t-elle
pas  Salonique? Certes, c'est un rve grandiose  raliser que celui
qu'implique le nom mme de l'Autriche, _oester-Reich_, Empire
d'Orient. La fameuse pousse vers l'Orient, le _Drang nach Osten_,
s'impose  la politique austro-hongroise, dont l'influence sur le bas
Danube et dans la Pninsule devient prdominante. L'occupation de
Salonique et de la Macdoine ouvrirait la route vers Constantinople. Le
chemin de fer, qui bientt reliera directement Vienne  Stamboul, sera
comme un premier lien entre les deux capitales. Si ce qui reste de
l'empire ottoman, dont les jours sont compts, doit tre occup, un
jour, par l'une des grandes puissances, il est vident que l'Autriche se
trouvera mieux place que nulle autre pour recueillir la succession de
l'homme malade au moment de son dcs, et elle peut compter plus que
la Russie sur l'appui ou la complicit de l'Europe. Toutes les provinces
de la Pninsule, groupes sous l'gide de l'Austro-Hongrie, formeraient
le plus magnifique domaine que l'on puisse imaginer. Quand on sait que
l'occupation de la Bosnie a t la pense personnelle et persistante de
l'empereur Franois-Joseph, qui oserait dire que ces visions de grandeur
ne hantent pas le burg imprial? Mais, d'autre part, les Hongrois ne
dsirent nullement augmenter la prpondrance de l'lment slave, et les
Allemands, serrs de prs par les revendications des Polonais, des
Tchques et des Slovnes, ne sont gure ports  rechercher de nouveaux
agrandissements. Les ministres dirigeants affirment qu'ils ne veulent
pas dpasser les limites traces par le trait de Berlin. Le prcdent
chancelier, M. de Haymerl, que j'ai rencontr comme ambassadeur  Rome
en 1880, ne voulait pas entendre parler d'aller  Salonique, et M. de
Klnoky tient le mme langage. Toutefois, les circonstances l'emportent
souvent sur les volonts humaines, et quand le bras est pris dans un
engrenage, le corps y passe, quoi qu'on fasse. Lorsque le chemin de fer
ouvrira au commerce autrichien l'accs direct de la mer Ege et que
l'arme impriale,  Novi-Bazar, n'en sera loigne que de deux tapes,
l'Autriche ne pourra videmment tolrer qu'une insurrection prolonge ou
l'anarchie permanente mette en pril cette voie de communication d'un
intrt capital pour elle. Si la Porte ne parvient pas  rgler d'une
manire satisfaisante la situation de la Macdoine, conformment 
l'article 23 du trait de Berlin, il est  croire qu'un jour viendra o
le gouvernement austro-hongrois sera forc d'intervenir pour mettre
l'ordre dans cette malheureuse province, de la mme faon qu'il a t
amen  occuper la Bosnie-Herzgovine. Le _Drang nach Osten_ lui aura
forc la main.




CHAPITRE VI.

LES NATIONALITS CROATE ET SLOVNE. LA SERBIE.


De Sarajewo, je comptais me rendre directement  Belgrade, par
l'intrieur du pays; mais je me dcide  repasser par la Croatie, pour y
tudier de plus prs les revendications nationales hostiles  la
suprmatie magyare, qui viennent de donner lieu  une meute et  des
combats dans les rues d'Agram. Quand on voyage dans l'Autriche-Hongrie,
cette question des nationalits vous suit partout.

En quittant Brod, je me trouve seul, dans le wagon qui me conduit aux
bords du Danube, avec un propritaire croate, patriote ardent, qui
appartient  la gauche extrme. Il m'expose les griefs de son pays
contre le gouvernement hongrois avec tant de vhmence, qu'elle me met
en garde contre ses exagrations: La Croatie, me dit-il, n'est pas une
province hongroise. C'est un royaume indpendant, qui a librement, en
1102, choisi pour souverain Koloman, roi de Hongrie; au XVIe sicle,
dans la dite de Cettigne, elle a acclam la dynastie des Habsbourg;
sous Charles VI, sa dite a accept le nouvel ordre de succession soumis
 l'empereur Franois-Joseph, mais non  la Hongrie. Pendant trois
sicles, ce sont les Croates qui ont dfendu la Hongrie et la
chrtient contre les Turcs. Dieu seul peut faire le compte de tout le
sang que nous avons vers, de toutes les misres, de toutes les
souffrances que nous avons subies. Aussi sommes-nous toujours rests
pauvres; on devrait donc nous mnager, et on nous accable. Depuis quinze
ans, de 1868  1882, nous avons vers au trsor 115 millions de florins,
dont 43 millions au plus ont t employs dans l'intrt de notre pays;
le reste a t dvor  Pesth. Les Magyars sont de brillants orateurs et
de vaillants soldats, mais de mauvais conomes et de grands dpensiers.
Ils hypothquent leurs biens, puis ils sont obligs de les vendre aux
juifs. De mme, ils ont charg la Transleithanie d'une dette de plus
d'un milliard de florins en moins de seize ans. Ils la livrent  la
haute finance europenne, qui, pour toucher les intrts, corche nos
paysans bien plus durement encore que les fellahs d'gypte. loigns des
marchs, nos agriculteurs doivent vendre leurs denres  vil prix, et
quand ils ne peuvent payer leurs taxes, leurs biens sont saisis: aussi
sont-ils livrs au dsespoir. A chaque instant, les insurrections sont 
craindre. Voici une phrase croate que vous entendrez  chaque instant:
_Holje je umrieti, nego umirati_. Il vaut mieux prir d'un coup que
mourir lentement. Tant de souffrances branlent mme l'attachement 
l'empereur, et cependant c'tait un culte hrditaire chez une nation
qui, en 1848, a sacrifi quarante mille de ses fils pour dfendre la
couronne des Habsbourg. Maintenant, on croit notre souverain ligu avec
les Hongrois. Tout est pour eux, rien pour nous. Que d'argent on a
dpens pour rgulariser et endiguer le Danube et la Theiss! Et chez
nous, voyez nos fleuves: la Drave, la Save, la Kulpa, ils sont  l'tat
sauvage. Regardez sur la carte le rseau de nos chemins de fer: tous
sont tracs en vue de faire converger le trafic vers Pesth et de le
dtourner de la Croatie. Aucune ligne ne traverse notre pays. Il
suffirait d'un tronon, trs facile  construire, pour relier Brod 
Essek, de faon  amener directement les produits de la Bosnie  Agram
et  Fiume. De Brod, que nous venons de quitter, la ligne la plus courte
vers Pesth et t par Djakovo et Essek. Non; nous devons faire un long
dtour par Dalja.

L'empereur a consenti  runir les anciens confins militaires  notre
royaume. Excellente mesure que tous nous rclamions, car, heureusement,
nous n'avons plus besoin de nous dfendre contre les razzias des Turcs.
Mais, hlas! elle a cot cher aux pauvres habitants. Ils possdaient de
magnifiques forts de chnes que la couronne leur avait abandonnes en
compensation du service militaire, auquel tous taient soumis. MM. les
Magyars sont venus, et ces vieux arbres, qui avaient t achets au prix
du plus noble sang, ont t abattus et vendus pour payer les chemins de
fer de la Hongrie. Ces forts valaient, disait-on, 100 millions; c'tait
la rserve de l'avenir; tout a t dvast. coutez bien ceci: La
Croatie est un petit pays qui ne compte pas mme 2 millions d'habitants,
mais elle reprsente une grande race. Nous formions un tat chrtien
civilis  l'poque o les hordes magyares erraient encore dans les
steppes de l'Asie,  ct de leurs cousins les Turcs. Jamais ces
Finnois n'arriveront  dominer dfinitivement sur la masse des
populations aryennes au milieu desquelles ils campent. Ils accepteront
l'galit des droits, ou ils retourneront en Asie avec les Ottomans.

--Mais, lui dis-je, comment tant d'abus sont-ils possibles? Vous avez
une administration autonome, une dite nationale et mme une sorte de
vice-roi, votre ban de Croatie.

--Chimres, apparences; un vrai trompe-l'oeil, reprit le Croate, avec
plus de violence encore. Le ban n'est pas le reprsentant de l'empereur,
mais la crature des messieurs de Pesth. C'est le ministre hongrois qui
le dsigne, et il n'a d'autre mission que de nous magyariser.
L'administration dite nationale est aux mains d'employs qui n'ont qu'un
seul but: plaire aux gouvernants hongrois, de qui leur sort dpend.
Notre dite ne reprsente pas le pays, car les lections ne sont pas
libres. Vous ne pouvez vous imaginer les moyens d'intimidation, de
pression et de corruption mis en oeuvre pour faire chouer les candidats
nationaux. Notre presse est soumise  une rpression plus draconienne
que du temps de Metternich. Tout article d'opposition, si modr qu'il
soit, amne la saisie du numro et mme celle des caractres de
l'imprimerie. Au sein de la dite, les dputs de l'opposition sont
rduits au silence s'ils veulent exposer franchement les griefs du pays.
Les rayas en Bosnie taient plus libres que nous ne le sommes sous notre
prtendu rgime constitutionnel. Qu'esprent les Magyars? Anantir chez
nous le sentiment national et la langue de nos pres, au moment o les
progrs de l'instruction leur donnent une nouvelle force et un nouvel
clat? Quelle dmence! Convertir notre tat autonome en un comitat
hongrois? Sans doute, puisqu'ils ont la force, ils peuvent violer le
droit et nous enlever nos privilges. Mais en ce faisant, ils feront
natre en nos mes une haine implacable qui, un jour, aboutira  de
terribles reprsailles. Ont-ils donc oubli le ban Jellachitch marchant
sur Bude en 1848? Sa statue, sur la grande place d'Agram, montre, de la
pointe de son pe, le chemin de la vengeance, que nous reprendrons
quand l'heure aura sonn. Ils devraient se souvenir qu'ils sont 5
millions perdus au milieu de l'ocan slave qui, un jour, les
engloutira.

La question expose par mon interlocuteur, au point de vue des patriotes
croates intransigeants, est si importante que je crois devoir en dire
quelques mots. Au moment o les revendications des Tchques viennent de
triompher en Bohme, le mouvement jougo-slave est-il appel  l'emporter
galement? De ce point dpendent videmment les destines de l'Autriche
et, par consquent, celles de tout le sud-est de notre continent.
L'_Ausgleich_, l'accord conclu en 1868 entre la Hongrie et la Croatie,
sous les auspices de Deak, est, en quelque mesure, la rptition de
celui qui existe entre la Cisleithanie et la Transleithanie. La Croatie
a conserv sa dite, qui rgle toutes les affaires intrieures du pays.
Ce qui concerne l'arme, les douanes et les finances est du ressort du
parlement central transleithanien. A la tte de l'administration se
trouve le ban, ou gouverneur gnral, nomm par l'empereur, sur la
proposition du ministre hongrois. Le ban dsigne les chefs des
dpartements et les hauts fonctionnaires. Il rend compte  la dite, qui
a un droit absolu de contrle et de discussion. Seulement il n'y a pas
ici de rgime reprsentatif, en ce sens que la majorit de la dite ne
peut renverser ni le ban ni les ministres.

Quels ont t les rsultats de ce compromis? Il parat que tout au moins
une partie des griefs numrs plus haut sont fonds. Le dveloppement
matriel a t beaucoup moins encourag en Croatie qu'en Hongrie. En
Hongrie, de nombreux chemins de fer ont favoris le perfectionnement de
l'agriculture et la hausse des prix. Le pays s'est donc trouv en mesure
de faire face  l'accroissement des impts. En Croatie, les prix sont
rests bas, et la culture, moins stimule par les demandes de
l'exportation, a fait moins de progrs. Le poids des taxes y est donc
beaucoup plus difficile  porter. En outre, il est hors de doute que le
gouvernement central de Pesth vise  fortifier son autorit en Croatie.
On ne peut s'en tonner. Le systme des deux _Ausgleichs_ a cr un
rgime d'un maniement si compliqu et si difficile qu'il doit paratre
intolrable  une administration qui veut se mouvoir  la faon des
tats modernes. La Croatie fait partie des pays de la couronne de saint
tienne. Ds lors, il semble que les rsolutions prises au centre ne
devraient pas venir se heurter contre le _liberum veto_ de l'autonomie
croate. Cela n'a pas lieu dans un tat fdral comme la Suisse ou les
tats-Unis. Mais d'abord, l'Autriche-Hongrie n'est pas, en ralit, un
tat fdral, et, en second lieu, dans une fdration, la comptence des
pouvoirs cantonaux et celle du pouvoir fdral tant trs nettement
dlimites, les tiraillements et les conflits, si frquents ici, sont
vits. Il faudrait donc tcher de se rapprocher d'une organisation
semblable  celle qui fonctionne aux tats-Unis,  la satisfaction
gnrale.

Le rglement de la reprsentation et de la participation de la Croatie
aux dpenses communes donne lieu  des difficults spciales. La
Croatie, qui, en 1867, n'avait pas voulu envoyer de dlgus au
couronnement de l'empereur  Pesth, avait plus tard consenti  se faire
reprsenter au sein de la dite hongroise par deux membres  la Chambre
haute, et vingt-neuf  la Chambre basse; quand les confins militaires
furent incorpors dans la Croatie, elle aurait d avoir cinquante-quatre
reprsentants. On fit en sorte qu'elle se contentt de quarante; grave
injustice, prtendent les patriotes. Autre grief: la part contributive
de la Croatie aux dpenses communes de la Transleithanie avait t fixe
 6.44 p. c., la Hongrie payant le reste, soit 93.56 p. c. Il fut
convenu qu'en tout cas la Croatie recevrait 2,200,000 florins pour les
dpenses de son gouvernement autonome. En 1872, un nouvel accord dcida
que la Croatie garderait pour elle 45 p. c. de son revenu. Il s'en est
suivi qu'elle touche plus de 2,200,000 florins et que, d'autre part, les
55 p. c. restants ne couvrent pas les 6.44 p. c. des dpenses communes,
d'o rsultent des rcriminations rciproques.

L'hostilit des deux peuples a une cause plus profonde: leur idal est
diffrent et mme inconciliable. La grande ide croate consiste 
runir un jour en un puissant tat toutes les populations parlant le
croato-serbe, c'est--dire outre la Croatie, la Slovnie, la Dalmatie,
la Bosnie-Herzgovine, le Montngro et la Serbie, qui alors feraient
quilibre  la Hongrie dans l'empire. Les Hongrois ne peuvent se
rsigner  cette perspective, qui briserait l'unit de la couronne de
saint tienne et ne leur permettrait plus de rsister aux Allemands et
aux Tchques de la Cisleithanie. Ils essayent donc, de toutes faons,
d'entraver le dveloppement de l'esprit national croate, et, en ce
faisant, ils sont entrans  des vexations qui irritent, sans aucun
rsultat utile pour eux. Si les Croates pouvaient tre persuads qu'
Pesth on entend respecter entirement leurs droits acquis et leur
nationalit, les difficults inhrentes  un systme d'union trs peu
maniable, sans disparatre compltement, perdraient au moins de leur
aigreur.

Cette situation trouble a donn naissance en Croatie  trois partis: le
parti national, le parti national-indpendant, et le parti de la gauche
extrme, qui se donne  lui-mme le beau nom de parti du droit,
_Rechtspartei_. Le parti national entend maintenir l'_Ausgleich_ de 1868
dans sa lettre et dans son esprit. Il veut le dfendre, et contre le
pouvoir central qui s'efforce d'tendre ses attributions, et contre les
rformateurs qui rclament une plus grande autonomie. Dans son programme
du 27 dcembre 1883, il montre que les rcentes insurrections et les
dangers qui menacent l'avenir du pays proviennent uniquement de ce que,
des deux cts, on veut s'carter du terrain ferme et lgal du
compromis. Le parti national indpendant marque plus nettement son
opposition aux tentatives centralisatrices. Dans un discours rcent, au
sein de la dite, l'un des dputs les plus couts, le docteur
Constantin Bojnovitch, faisait voir clairement comment la faon
diffrente de comprendre la mission du ban tait une cause invitable de
conflits. A Pesth, disait-il, on veut que le ban soit un simple
gouverneur, obissant aux ordres du ministre. D'aprs nous, et
conformment  la loi du 10 janvier 1874, il n'est responsable que
vis--vis de l'empereur et de la dite, et sa principale mission est de
dfendre les privilges de notre royaume. Le parti national indpendant
rclame nergiquement pour la Croatie, vis--vis de la Hongrie, la
situation qu'occupe la Hongrie vis--vis de l'Autriche. Toute dcision
prise  Pesth devrait tre ratifie  Agram. Il est vident que de
semblables complications rendraient tout gouvernement impossible. Mme
dans les pays unifis, le rgime parlementaire fonctionne souvent avec
grand'peine. Si deux ou trois parlements, anims de sentiments opposs
et souvent hostiles, doivent se contrler les uns les autres, on
aboutira invitablement  l'impuissance et au chaos, et par consquent
au rtablissement d'un rgime autocratique. tendez autant que possible
la comptence du gouvernement local et rduisez celle du gouvernement
central, rien de mieux; mais, pour les affaires communes, il faut une
dcision dfinitive, prise dans un parlement unique et suprme.

Le parti national extrme, _Rechtspartei_, aspire  anantir le
compromis. De mme que les radicaux en Hongrie ne veulent conserver
d'autre lien avec l'Autriche que l'identit du souverain, ainsi la
gauche extrme en Croatie rclame l'indpendance complte du royaume
triunitaire et l'union personnelle. Les plus avancs de ce groupe ont
des tendances antidynastiques, rpublicaines et mme socialistes. La
jeunesse se rallie volontiers au parti extrme, dont elle considre le
meneur, le docteur Starcevitch, comme son prophte. Le neveu de
celui-ci, David Starcevitch, provoque souvent au sein de la dite
d'Agram, par la vhmence de ses discours et de ses interpellations, des
conflits qui amnent la suspension des sances. Le chef officiel de ce
parti est le baron Rukavina. Les trois partis s'accordent  rclamer la
runion  la Croatie du district et de la ville de Fiume et de la
Dalmatie, conformment aux prcdents historiques.

La politique du ministre hongrois s'explique, car il est naturel que
tout gouvernement s'efforce de faire prvaloir son autorit; mais, on ne
peut se le dissimuler, elle est condamne par ses rsultats. Les
tentatives faites pour tendre la comptence du pouvoir central ont
provoqu une rsistance universelle et une irritation profonde.
L'Autriche, malgr les efforts persvrants d'une bureaucratie trs
habile et trs tenace, n'a pas russi  germaniser les Croates, alors
que le sentiment national tait encore compltement engourdi, et quoique
la langue allemande reprsentt une civilisation plus avance, une
grande littrature, la science, et qu'elle ft le trait d'union avec
l'Europe occidentale. Les Magyars ne peuvent donc pas esprer d'imposer
leur langue, maintenant que la nationalit croate a une presse, une
littrature, un thtre, une universit, des coles de tous les degrs,
et surtout quand s'ouvrent devant elle, au del de la Save et du
Danube, des perspectives d'expansion et de grandeur presque illimites,
qu'entretiennent  la fois les souvenirs de l'histoire et les
aspirations de la dmocratie. Qu'aura gagn la Hongrie quand elle aura
fait entrer dans les bureaux d'Agram quelques-uns de ses employs et
exig la connaissance de sa langue, ou quand elle aura plac sur les
monuments publics quelques inscriptions en magyar? Elle ne russira qu'
veiller des susceptibilits et des haines violentes, comme on l'a vu
rcemment, lorsqu'il a suffi que les cussons placs sur les difices de
l'tat portassent une traduction hongroise,  ct de la dsignation en
croate, pour provoquer dans les rues d'Agram une meute sanglante.

Homme d'tat de premier ordre, libral convaincu, partisan dvou de
tous les progrs et de toutes les liberts, M. Tisza poursuit, comme un
autre ministre minent, M. de Schmerling, la cration d'un gouvernement
unifi  la faon de ceux qui existent en France ou en Angleterre. Mais
il faut tenir compte des rsistances quand elles sont invincibles. Le
moment, d'ailleurs, serait mal choisi pour essayer de les briser. Les
concessions dcisives faites par le ministre Taaffe aux Tchques, en
Bohme, accrotront normment les forces et les esprances du parti
national en Croatie et dans les autres pays de mme race. En outre, et
ceci est grave, les fodaux, si puissants  la cour, favorisent les
revendications des Slaves contre les Hongrois, parce que ceux-ci
reprsentent  leurs yeux le libralisme et la dmocratie. Il ne faut
point perdre de vue une ventualit redoutable. Le rgime de l'union
entre l'Autriche et la Hongrie est d'une pratique si difficile qu'en
temps d'preuves il pourrait donner lieu  un conflit entre les deux
pays. Dans ce cas, quel pril pour les Magyars de trouver leurs ennemis
les plus acharns parmi les pays de la couronne de saint tienne, qui
les attaqueraient  revers, en Croatie et en Transylvanie! Leur intrt
le plus vident n'est-il pas de s'en faire plutt des amis, en renonant
franchement  toute ingrence dans leurs affaires et en favorisant par
tous les moyens leur dveloppement matriel et intellectuel?

L'influence prdominante qu'exercent en ce moment les Hongrois dans tout
l'empire est une preuve incontestable de la supriorit de leurs hommes
d'tat. Mais,  mesure que l'instruction et le bien-tre se rpandent et
que les institutions deviennent plus dmocratiques, il est plus
difficile aux minorits de comprimer les majorits. Or, au milieu des
Slaves, des Allemands et des Roumains, les Magyars sont une minorit.
Rien de plus dangereux, par consquent, que d'exasprer ceux  qui la
force du nombre finira, tt ou tard, par donner la prpondrance. La
solution, d'ailleurs, est tout indique; Deak en a donn la formule:
_Gleichberechtigung_, droit gal pour toutes les nationalits, autonomie
pour chaque pays, comme en Suisse, en Norvge et en Finlande. Ce rgime,
qui peut invoquer  la fois l'histoire et l'quit, est d'autant plus
facile  appliquer  la Croatie, qu'elle forme un tat nettement
dlimit, qui a ses annales et ses titres anciens, et qui n'est pas,
comme la Transylvanie, habit par plusieurs races irrgulirement
entremles. Le respect du droit et de la libert est, en toutes
circonstances, la meilleure politique.

--De Brod  Vukovar, le chemin de fer traverse l'troite et longue
presqu'le qui spare la Save du Danube. Le pays qu'on aperoit des deux
cts de la voie est plat,  moiti noy et trs vert. Ce sont d'abord
de grands pturages entremls de petits massifs de chnes, puis des
champs cultivs dont la terre est excellente, car le bl est dru et
haut. Les villages et les habitations sont rares. La population peut
s'accrotre ici sans que Malthus s'alarme. La route, que parcourt
l'omnibus qui de la gare me mne  Vukovar, est charmante. Elle est
ombrage de grands tilleuls et borde par d'anciens bras du Danube, o
les canards s'battent joyeux parmi les nnuphars en fleur. C'est
dimanche. Les paysans, en costume de fte, se rendent  la messe et  la
foire qui la suit. Presque tous arrivent sur de petits chariots tout en
bois, trs lgers, qu'entranent au grand trot deux chevaux hongrois,
fins et de sang arabe. C'est un avantage rel pour la population rurale
d'avoir ainsi un attelage qui lui permet de faire au loin des promenades
et des courses, vraie joie et plaisir sain pour les jours de fte. Le
labourage et les gros transports se font uniquement au moyen de boeufs.

Il est curieux d'observer ici comme les modes de l'Occident viennent
transformer et gter le costume national. Beaucoup d'hommes ont encore
le large pantalon blanc, retenu par l'norme ceinture de cuir, la toque
en feutre et l'attila soutach. Mais peu de femmes ont conserv la belle
chemise brode des statues grecques. La plupart portent maintenant des
robes  gros plis, bouffant autour de la taille, et de couleurs
criardes, vert, bleu, rouge, et sur le corsage un mouchoir de laine aux
bouquets de nuances si heurtes qu'elles crvent les yeux.
Manifestement, la civilisation tue le sentiment esthtique
traditionnel, et c'est dommage. Ce n'est pas tout de doubler le nombre
de nos porcs gras et de nos chevaux-vapeur: _Non de solo pane vivit
homo_. A quoi bon tre bien nourri, si ce n'est pour jouir des beauts
que peuvent nous offrir la nature, l'art, le costume? Quand l'industrie
couvre les campagnes de ses scories, ternit de ses fumes le bleu du
ciel, empeste l'eau des rivires et dtruit les costumes adapts aux
ncessits du climat et labors par le got instinctif des races, je ne
puis partager l'enthousiasme des statisticiens.

Vukovar est une honnte petite ville, dont les maisons propres et bien
tenues se prolongent en une longue et large rue, sur une colline
dominant le Danube. Je n'y dcouvre pas un monument ancien; les Turcs
ont tout brl; mais j'y trouve un htel, _Zum Lwen_, o l'on mange du
sterlet dlicieux, arros de _villaner_, dans un jardin rempli de roses
et sur des tables qu'ombragent des acacias en fleur. Des cigognes
apprivoises se promnent gravement autour de nous. J'ai vue sur le
fleuve immense, dont les eaux ne sont pas bleues, comme le prtend la
fameuse valse _Die blaue Donau_, mais bien jaunes et limoneuses, comme
j'ai pu le constater en m'y plongeant. En Autriche et dans tous les pays
voisins, on a pour arranger les endroits o l'on sert  boire ou 
manger un art admirable, qu'on devrait imiter dans notre Occident.
L't, les tables sont toujours places sous des arbres, et de faon 
vous mnager quelque joli point de vue, si c'est possible. Le soir, on
vient y jouir de la fracheur, en coutant une musique, souvent bonne et
presque toujours originale; mme dans les htels des grandes villes,
comme  Pesth, on forme dans les cours, au moyen de lauriers roses ou
d'orangers en caisse, des bosquets o l'on peut dner et souper en plein
air. Menu dtail peut-tre, mais le train ordinaire de la vie n'est-il
pas compos soit de petits ennuis, soit de petites jouissances?

Sur la table de la salle  manger, je n'aperois gure que des journaux
slaves: le _Zastava_, en caractres cyrilliques, le _Sriemski Hrvat_ et
le _Pozor_ de Zagreb, forme croate de la capitale, Agram.

Je vois dans l'_Agramer-Zeitung_ qu' la suite des lections rcentes
dans la dite de la Galicie, les Ruthnes n'auront plus qu'un trs petit
nombre de dputs, 15 ou 16 au plus, et cependant ils forment la moiti
de la population. Les propritaires, qui sont Polonais, dictent ou
imposent les votes, parat-il.

En parcourant la ville, je remarque une caisse d'pargne qui occupe un
fort beau btiment. Dans les zadrugas, la caisse d'pargne tait le
grand coffre de mariage o la femme entassait le linge fin et les
vtements brods qu'elle confectionnait de ses mains.

 Vukovar, je monte sur un steamer  deux ponts, type amricain;
descendant le Danube, il me conduira en sept heures  Belgrade. C'est la
plus charmante faon de voyager. Le pays se droule  vos yeux comme une
srie de _dissolving views_; en mme temps, on peut lire ou causer.
J'entre en relation avec un tudiant originaire de Laybach. Il va
visiter la Bulgarie pour apprendre  connatre des frres loigns. Il
m'entretient du mouvement national dans sa patrie.  ct, me dit-il,
des revendications des Croates, amres, ardentes, violentes mme, le
mouvement national parmi mes compatriotes, les Slovnes, est plus calme,
moins bruyant, mais il n'en est pas moins dcid; et il a acquis une
force que les Allemands ne parviendront plus  comprimer.

Les Slovnes, le rameau slave le plus anciennement tabli en Europe,
occupaient tout ce vaste territoire qui comprend la Styrie, la Croatie
et toute la pninsule balkanique, sauf ce qui tait habit par les
Grecs. Plus tard sont venus se mler  eux, d'abord les Croato-Serbes,
puis des Touraniens, les Bulgares, que le mlange des races a slaviss.
Dans les premiers sicles du moyen-ge, les barons allemands conquirent
et se partagrent notre pays; des colonies allemandes y pntrrent, et
ainsi, les trois quarts de la Styrie ne sont plus aux Slovnes, mais
ceux-ci forment encore la population presque exclusive de la Carniole.
Dans ces deux provinces et en Carinthie, jusqu'aux environs de Trieste,
leur nombre doit approcher de 2 millions. Le dialecte slovne, le plus
pur des idiomes jougo-slaves, tait devenu un patois parl seulement par
les paysans. La langue de l'administration, de la littrature, de la
classe aise, en un mot de la civilisation, tait l'allemand. Toute la
contre semblait dfinitivement germanise; mais en 1835, Louis Gai, en
fondant le premier journal croate, le _Hvratske Novine_, donna le signal
du rveil de la littrature nationale, qu'on appela illyrienne, dans
l'espoir, aujourd'hui abandonn, que tous les Jougo-Slaves
accepteraient cette dnomination. Aprs 1848, la concession du droit
lectoral amena la rsurrection de la nationalit slovne, grce 
l'activit intellectuelle d'une lgion de potes, d'crivains, de
journalistes, d'instituteurs, et surtout d'ecclsiastiques, ceux-ci
voyant dans l'idiome national une barrire contre l'envahissement de la
libre-pense germanique. Aujourd'hui, les Slovnes ont la majorit dans
la dite de la Carniole. Le slovne est devenu la langue de l'cole, de
la chaire et mme de l'administration provinciale. L'allemand n'est plus
employ que pour les relations avec Vienne, et les pices officielles
sont publies dans les deux langues. En Styrie, les Slovnes, qui
occupent le midi de la province, parviennent  envoyer  la dite une
dizaine de dputs qui, en toutes circonstances, dfendent les droits de
leur langue nationale. Celle-ci est parfaitement reprsente 
l'universit de Gratz, dans la chaire de philologie slave, par M. Krek,
l'auteur d'un livre trs estim: _Introduction  l'histoire des
littratures slaves_.

Je demande  mon tudiant quelles sont les vises du parti national
slovne pour l'avenir. Dsire-t-il la constitution d'une province
spare ayant pour limites celles de sa langue? Aspire-t-il  une
runion avec la Croatie? Espre-t-il la ralisation de la grande ide
jougo-slave sous la forme d'une fdration embrassant Slovnes, Croates,
Serbes et Bulgares? Accepterait-il le panslavisme?--Le panslavisme,
rpond mon interlocuteur, n'est plus qu'un mot vide de sens, depuis que
les Slaves voient qu'ils peuvent conserver leur nationalit au sein de
l'empire austro-hongrois. Les aspirations panslavistes, rapportes du
fameux congrs ethnographique de Moscou de 1868, se sont compltement
vanouies. Oui, sans doute, nous esprons qu'un jour une grande
confdration jougo-slave s'tendra de Constantinople  Laybach et de la
Save  la mer Ege. C'est l notre idal, et chaque rameau de notre race
doit en prparer la ralisation. Nous verrions, en attendant, avec
plaisir la Slovnie runie  la Croatie, car la langue parle dans les
deux pays est presque la mme. Mais l'essentiel est de fortifier le
sentiment national, en faisant de plus en plus de notre langue un
instrument de civilisation et de haute culture. Tout progrs des
lumires est une garantie de notre avenir.

Le Danube donne vraiment l'impression d'un grand fleuve. Mais quel
contraste avec le Rhin! Tandis que la rivire qui baigne Manheim,
Mayence, Coblence, Cologne, avec ses deux voies ferres latrales et ses
innombrables bateaux de toute forme, ralise bien l'ide du chemin qui
marche, transportant d'innombrables masses de voyageurs et de
marchandises, le magnifique Danube passe  travers des solitudes et ne
semble employ qu' faire tourner les roues des moulins  farine que
portent des radeaux. D'o vient la diffrence? C'est que le Rhin coule
vers l'occident et aboutit aux marchs de la Hollande et de
l'Angleterre, tandis que le Danube porte ses eaux  la mer Noire,
c'est--dire vers les contres nagure encore frappes de maldiction
par l'occupation turque. Entre Vukovar et Semlin, la rive gauche, du
ct de la Hongrie, est basse,  moiti inonde, presque toujours borde
de saules et de peupliers, tandis que sur la rive droite, du ct de la
Slavonie, les hauteurs de la Fiska-Gora forment des berges hautes et
escarpes, dont le terrain rougetre se drobe sous un massif continu de
chnes et de htres.

Les moulins flottants que l'on rencontre  chaque instant sur le fleuve
appartiennent la plupart  des juifs, comme l'indiquent les noms
smitiques des propritaires: Jacob, Salomon, _etc._ En Hongrie, le
commerce des bls et des farines est presque entirement entre leurs
mains, parce qu'ils sont mieux renseigns que leurs concurrents.
Ceux-ci, au lieu de s'en plaindre, n'ont qu' les imiter.  Illok, un
vieux chteau fort crnel domine la berge du haut d'une colline
escarpe. Prs de Palanka, petite ville aux maisons blanches, dans une
le ceinte de saules, pat un grand troupeau de chevaux qui fait penser
aux Pampas. A Kamnitz, un immense btiment, reflte, dans ses
innombrables fentres, les rayons dors du soleil qui s'abaisse. C'est
un collge qu'on a d vacuer, me dit-on,  cause de la malaria.

A Peterwardein, j'admire les merveilles de l'industrie. Le chemin de fer
direct de Pesth  Belgrade, qui aboutira  Constantinople, franchit le
Danube sur un pont de deux arches, construit par la Socit de
Fives-Lille, puis passe en tunnel sous la vieille forteresse
reconstruite par le prince Eugne. Aprs que le fleuve principal a reu
la Thisza, il s'largit beaucoup et prend des aspects de Mississipi.

A l'arrive  Belgrade, le voyageur est soumis  une formalit
vexatoire, la demande des passeports, abolie partout ailleurs, mme par
ce temps de nihilistes. Est-ce pour pargner  la Russie l'humiliation
d'entendre dire qu'elle est seule  conserver cette exigence dmode et
inutile? La rflexion qui vient aussitt  l'esprit n'est pas flatteuse.

Il est cependant vident que les conspirateurs ne seront pas assez niais
pour arriver en Serbie par les bateaux, o ils sont passs en revue
pendant tout un jour, et d'o ils ne sortent que pour traverser la
douane. Ils entreront par les frontires de terre, partout ouvertes et
non gardes. Il peut convenir  la Russie d'tre rbarbative,
puisqu'elle ne dsire pas attirer les trangers, mais la Serbie, qui les
appelle et les reoit de la faon la plus hospitalire, ne devrait pas
se montrer  eux, tout d'abord, sous l'aspect revche et vexatoire d'un
gendarme.

Je descends au Grand-Htel, construit jadis par le prince Michel. C'est
un immense btiment, dont les chambres ont les proportions des salles de
rception du palais des doges. Quand je suis venu ici en 1867, j'y tais
presque seul. Aujourd'hui, l'htel est rempli, et aux petites tables o
l'on dne sparment, comme en Autriche, c'est  peine si je puis
trouver place. Cela seul indique combien tout est chang. La ville aussi
est transforme. Une grande rue occupe l'arte de la colline, entre le
Danube et la Save, et aboutit  la citadelle, qui domine le fleuve sur
un promontoire escarp. Elle est maintenant garnie des deux cts de
hautes maisons  deux ou trois tages, avec des boutiques au premier,
dont les talages exhibent, derrire de grandes glaces, exactement les
mmes objets que chez nous: quincaillerie, toffes de toute espce,
chapeaux, antiquits, habits tout faits, chaussures, photographies,
livres et papier. Les petites choppes basses et les cafs turcs ont
disparu. Rien ne rappelle plus l'Orient: on se croirait en Autriche. A
l'endroit o la rue s'largit et devient un boulevard plant d'une
double range d'arbres, s'lvent une statue questre du prince Michel,
dont le nom et le portrait se retrouvent partout dans le pays, et un
thtre de style italien, dont les lignes classiques ne manquent pas
d'lgance. Une subvention de 40,000 francs permet d'entretenir une
troupe et de jouer parfois des pices nationales, mais surtout des
traductions en serbe d'ouvrages franais ou allemands.

Sur le glacis de la forteresse, qui s'appelle Kalimegdan, on a plant un
jardin public o, les soirs d't, les habitants viennent se promener
aux sons de la musique militaire, en contemplant le magnifique panorama
qui se droule au pied de ces hauteurs. On y aperoit, semblable  un
lac, le confluent des deux grands fleuves: d'un ct, la Save arrivant
de l'ouest; de l'autre, le Danube descendant  l'est vers les gorges
sauvages de Basiasch, et au nord, les plaines  moiti submerges de la
Hongrie se perdant,  l'horizon, dans un lointain infini. C'est sur ce
glacis que les Turcs empalaient leurs victimes. Que de souvenirs
horribles, que de rcits de massacres et de supplices me reviennent  la
mmoire! Je visitai la citadelle en 1867, quand les troupes ottomanes
venaient de l'vacuer, et j'y ramassai des petits carrs de papier, sur
lesquels taient inscrits trois mots arabes: O Simon combattant
(contre les infidles); vaine protestation de l'islamisme qui battait
en retraite. L'odieux bombardement de 1862 avait dcid l'Europe 
intervenir pour mettre un terme  une situation intolrable. L'ancien
quartier turc qui s'tendait le long du Danube tait compltement
dsert; tous les habitants taient partis, abandonnant leurs maisons.
Aujourd'hui, elles ont t rases et les juifs espagnols y ont bti des
demeures nouvelles. De la domination musulmane, il ne reste presque plus
de traces: quelques fontaines avec des inscriptions arabes et une
mosque qui tombe en ruines. Il y avait un grand nombre de mosques
jadis, et le trait d'vacuation stipulait qu'elles seraient respectes.
Mais comme nul ne les rpare, le temps fait son oeuvre: elles
s'croulent; bientt il n'en restera plus une seule. C'est dommage. Le
gouvernement serbe devrait en conserver une, comme souvenir d'un pass
dramatique et comme ornement architectural. Voyez avec quelle rapidit
recule la domination ottomane! Rcemment encore, elle s'tendait sur
toute la rive droite du Danube et de la Save et nominalement jusqu'en
Roumanie, en plein coeur de l'Europe; maintenant, elle est rejete au
del des Balkans, o elle n'exerce mme plus qu'une autorit nominale.

Sur les deux penchants de la colline centrale, vers le Danube et vers la
Save, on a bti des rues nouvelles, composes exclusivement de
maisons-villas, fort lgantes, mais n'ayant qu'un rez-de-chausse.
Elles ont un jardin, une grande cour et de vastes dpendances: le tout
occupe une superficie trs tendue et procure beaucoup d'air et de
lumire. Toutes les constructions neuves et vieilles sont frachement
badigeonnes en couleurs claires, ce qui fait que la capitale de la
Serbie continue  mriter son nom de _Beo Grad_, blanche ville.

De ma fentre, je vois les cours d'une cole moyenne. Les lves sont
habills comme chez nous et jouent les mmes jeux. Cependant il y aurait
 faire, en Serbie, une tude spciale sur les chants populaires qui
accompagnent souvent les jeux d'enfants, ainsi que l'a fait M. Pitre
pour la Sicile, o il a retrouv l'cho des plus anciens mythes de la
race aryenne. Ceux qui dirigent l'enseignement ont  s'occuper des jeux
sous un autre rapport. Avec les programmes surchargs que l'on adopte
partout, il n'y a plus de place pour les rcrations et les exercices
musculaires. Les lves des classes suprieures croient que jouer est en
dessous de leur dignit. Ils se promnent, causent et discutent. Les
cerveaux sont surmens, la vigueur physique diminue, et l'anmie ravage
les gnrations nouvelles. Quelques quarts d'heure de gymnastique
rglementaire ne sont pas un remde suffisant. Il faut les jeux en plein
air, qui vivifient le sang, fortifient les muscles, donnent du
sang-froid, de la dcision, du coup d'oeil, comme le cricket en
Angleterre et les barres ou la paume en France. Rcration, mot franais
admirable, qu'il faudrait savoir raliser dans l'ducation. Comme les
anciens, les Grecs surtout, avaient bien compris l'art de dvelopper
l'tre humain tout entier, moralement, intellectuellement, physiquement!
Dans ces incomparables institutions, les Bains romains, o,  ct des
salles de confrences, dissertaient les philosophes, on trouvait la
bibliothque pour l'tude et l'arne pour la lutte et le pugilat. Les
Anglais seuls ont imit les anciens en ceci. Leurs universits,  vrai
dire, forment beaucoup plus de jeunes hommes vigoureux que de savants,
et les tudiants consacrent toutes leurs aprs-midi  des jeux
athltiques. Les jeunes filles qui suivent les cours universitaires
veulent imiter cet exemple. Rcemment,  Cambridge, au collge fminin
de Newham, dirig par Mlle Hlne Gladstone, je voyais le programme d'un
grand _match_ de lawn-tennis entre cet tablissement et celui de Girton.
Me serait-il permis de recommander au ministre de l'instruction de
Serbie, et peut-tre  ceux de plus d'un autre pays, l'examen de cette
question: Quelle place les jeux et les rcrations doivent-ils occuper
dans l'ducation intgrale?

La reine Nathalie pourrait donner un prix au meilleur mmoire  faire
sur ce sujet, car elle aime beaucoup les jeux en plein air. Le soir, en
prenant le th chez le secrtaire de la lgation de France, dont la
maison faisait face au jardin du palais, nous entendions cogner les
boules du croquet, quand, le soleil couch, il faisait dj obscur.

Je visite quelques coles: mme aspect que chez nous et mme
encombrement de matires dans l'enseignement moyen. Voici la liste des
matires enseignes dans les gymnases serbes: Latin, franais, allemand,
langue serbe et vieux slave, histoire de la littrature nationale,
gographie, cosmographie, histoire gnrale et histoire de Serbie,
botanique, zoologie, minralogie, gologie, physique, chimie, biologie,
anthropologie, arithmtique, algbre, gomtrie, gomtrie descriptive,
dessin, stnographie, gymnastique, musique et chant; jusqu'
trente-huit heures de leons par semaine, parmi lesquelles,
heureusement,--et j'en fais compliment  la Serbie,--trois heures de
gymnastique et deux heures de chant. Le grec est supprim. Pour ce qu'on
en apprend chez nous, on ne ferait pas mal d'y renoncer aussi. Cette
accumulation de branches enseignes, qui usent et fatiguent les jeunes
cerveaux, provient du raisonnement suivant, auquel il est difficile de
rpondre: Les mathmatiques sont indispensables et les langues anciennes
ne le sont pas moins, car elles forment le got, le style et la pense;
puis est-il permis aujourd'hui de ne pas connatre quelques langues
trangres et de ne rien savoir des phnomnes naturels au sein desquels
nous vivons et de l'organisation de notre propre corps, qui nous tient,
certes, d'assez prs?

La Serbie entretient trois gymnases complets et vingt demi-gymnases,
o toutes les branches ne sont pas enseignes; elle y consacre environ
un demi-million de francs, ce qui est assez satisfaisant. Le gymnase de
Belgrade a 620 lves et celui de Kragonjevatz 357, ce qui prouve qu'il
existe dj des gens ayant le dsir de faire instruire leurs enfants. Je
suis reu au ministre de l'instruction publique par M. Novakovitch, qui
en tient le portefeuille, et par le chef de bureau, M. Militchevitch,
qui est entirement dvou  ses importantes fonctions. Ils me remettent
le texte de la nouvelle loi du 12 janvier 1883 sur l'instruction
primaire et les tableaux qui rsument la situation actuelle.

En 1883, on comptait dans le royaume, y compris les nouvelles
provinces, 618 coles, avec 821 instituteurs et institutrices, et 36,314
lves des deux sexes. Pour une population de 1,750,000, cela ne fait
que 1 lve sur 48 habitants ou 2 p. c. de la population, ce qui est
extrmement peu.

Il existe dans le pays deux villes de plus de 20,000 habitants: Belgrade
et Nisch; 8 de 5,000  10,000 et 43 de 2,000  5,000, plus 930 bourgs et
villages de 500  2,000 et 1,270 petits hameaux de 200  500 habitants.
Puisqu'il n'y a en tout que 618 coles, il s'ensuit qu'il y a mme de
gros villages qui n'en ont pas jusqu' prsent. On a fait plus
relativement pour l'enseignement moyen, et c'est un tort: on multiplie
ainsi les chercheurs de places. Dans un pays agricole et dmocratique
comme l'est la Serbie, il faut imiter la Suisse et instruire le
cultivateur, car il est le vrai producteur de la richesse. Le ministre
progressiste l'a compris. M. Novakovitch a obtenu de la Skoupchtina la
loi rcente, qui est aussi complte et aussi nergique qu'on peut le
dsirer. Elle est emprunte  la lgislation scolaire des tats les plus
avancs sous ce rapport, la Saxe et les pays Scandinaves. Rien n'y
manque: enseignement obligatoire pendant six annes, de sept  treize
ans, plus deux annes complmentaires; obligation pour toute commune
scolaire de fournir les locaux, le matriel de classe, les livres, pour
l'instituteur un traitement convenable avec maison, jardin d'un arpent,
bois de chauffage et une pension de retraite commenant  40 p. c, aprs
vingt ans de service, et s'levant, par une majoration de 2 p. c. par
anne supplmentaire, jusqu' la totalit du traitement; inspection
annuelle de toutes les coles; examens des lves, fonds scolaire et
impt scolaire spcial payable par tous les contribuables. Le ministre
nomme les instituteurs communaux et n'autorise l'ouverture d'coles
prives qu' des conditions trs svres. Si la Serbie parvient  mettre
 excution une loi pareille, elle pourra en tre fire, mais il faudra
beaucoup d'argent. L'tat devrait, comme aux tats-Unis, concder au
fonds scolaire une grande partie des terres publiques; c'est le meilleur
usage qu'on en puisse faire.

Le ministre progressiste a fait adopter rcemment une rorganisation
complte de l'arme, due au gnral Nikolitch. Elle donnera une force
d'environ 17,000 hommes de toutes armes sur pied de paix et de 80,000
sur pied de guerre. En 1883, les dpenses militaires se sont leves 
10,305,326 francs. La Serbie a fait de grands sacrifices pour son
armement. Rcemment elle s'est fait livrer 100,000 fusils
Mauser-Milovanovitch au prix de 72 francs pice. Elle a aussi command
des canons de Bange, dont les essais  Belgrade ont t
extraordinairement satisfaisants, prtend-on. Le service est obligatoire
pour tous les hommes valides jusqu' l'ge de 50 ans; dans le premier
ban, de 20  30; dans le second, de 30  37; dans le troisime, de 39 
50 ans. Dans le cadre permanent, la dure du service est de deux ans.

--Le dimanche, j'entre dans la cathdrale du rite orthodoxe, qui, avec
ses clochetons en forme de bulbes et sa faade style italien, a trs
grand air. On entrevoit encore la trace des boulets turcs de 1862.
L'intrieur n'offre rien de curieux, sauf l'iconostase, couverte de
grandes figures de saints sur fond d'or; elle forme une haute paroi,
derrire laquelle les officiants disent la messe. Le nombre des fidles
est trs restreint: quelques femmes qui embrassent les images des saints
et allument des cierges, presque pas d'hommes. Si la foi n'est pas
morte, les pratiques paraissent trs ngliges. Un volontaire italien,
M. Barbanti Brodano, qui a fait la guerre de 1875 en Serbie, rapporte,
dans un volume de souvenirs trs vivement crit et intitul _sulla
Drina_, qu'il a t trs frapp de rencontrer si peu d'glises en ce
pays. Sept ou huit hameaux n'en ont qu'une seule, situe  une grande
distance et d'apparence plus que modeste. Grande diffrence,
remarque-t-il, avec l'Italie, o chapelles, oratoires et glises
abondent. Le fait est que la statistique nous apprend qu'il n'y a que
972 paroisses pour 2,253 villes, villages et hameaux.

Les vques seuls (il y en a cinq) reoivent un traitement de l'tat.
Les popes sont entretenus par les fidles. D'aprs une loi rcente,
outre le casuel, ils ont droit  2 francs par tte de contribuable.
Beaucoup ont famille, car ils peuvent se marier avant d'tre consacrs
diacres. Ils ne sont pas forts en thologie; les tudes au sminaire ont
t, jusqu' prsent, trs ngliges; beaucoup, dit-on, ne comprennent
pas le vieux slave des offices; mais le peuple les aime, parce qu'ils
cultivent eux-mmes leur champ, qu'ils partagent les sentiments
populaires et qu'ils ne visent nullement  une prminence thocratique.
Ils n'exercent en aucune faon sur leurs ouailles cette influence en
matire politique que le prtre catholique a conserve sur les
campagnards, dans les pays de foi, comme l'Irlande, le Tyrol ou la
Belgique. Ceci est important pour les lections.

Les glises du rite oriental ne sont pas toujours ouvertes, comme celles
des catholiques. Elles ne le sont, comme chez les protestants, que les
jours de ftes,  l'heure des services. L'unitairien Channing, peu port
cependant aux pratiques dvotes, prfre l'usage catholique. L'vangile
dit sans doute: Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte
et prie ton Pre en secret; mais  moins de nier toute influence des
choses extrieures, il faut bien admettre que l'me s'lvera plus
aisment vers Dieu dans un temple et parmi les symboles qui le
rappellent, qu'entre quatre murs nus. Les orthodoxes, trouvant presque
toujours closes les portes de leurs lieux de culte, en oublient
facilement le chemin.

Je fais visite au mtropolite, Mgr Mraovitch. Il est le chef de l'glise
nationale de Serbie, depuis qu' la suite du trait de Berlin celle-ci
s'est affranchie du patriarcat de Constantinople et que, comme le disait
le message princier  la Skoupchtina, elle est redevenue indpendante,
telle que l'avait constitue saint Sabbas. La nomination de Mgr
Mraovitch s'est faite  la suite d'un grand vnement politique, car il
a loign la Serbie de la Russie, pour la rapprocher plus intimement de
l'Autriche. Un impt ayant t tabli sur la fortune prsume, on a
voulu l'appliquer aussi au clerg. Celui qui se fait moine doit payer
100 francs, puis 150 francs s'il est lev au rang de jeromonach, 300
francs s'il devient igumne. Le prcdent mtropolite Michel a protest
et a refus le paiement de l'impt, parce qu'il portait atteinte au
droit de l'glise. Comment, disait-il dans une lettre adresse au
ministre des finances, l'tat peut-il mettre une taxe sur des voeux et
des dignits monastiques qu'il fait profession d'ignorer? Ce serait 
l'glise  exiger cet impt au profit de l'tat; mais alors l'glise
vendrait les fonctions religieuses, ce qui est un pch et une violation
des constitutions ecclsiastiques; ce serait de la simonie. On
affirmait qu'il tait l'agent de la Russie et qu'il faisait de la
propagande pour les cercles moscovites de Moscou. Le gouvernement
rpondit que personne n'a le droit de dsobir aux lois, pas plus le
clerg et son chef que les autres citoyens, et il dposa le mtropolite,
en dsignant son successeur. N'a-t-il pas outre-pass ses pouvoirs?
D'aprs la loi canonique, le mtropolite est nomm par le synode, que
convoque  cette fin l'vque le plus ancien; mais la nomination doit
tre approuve par le prince. Ceci implique-t-il pour l'tat le droit de
rvocation? _Adhuc sub judice lis est_.

Les amis de l'ancien archevque et le parti russe avaient compt que
tout le clerg aurait violemment pris fait et cause pour lui: il n'en a
rien t. Les popes orthodoxes n'ont pas l'ardeur belliqueuse des
prtres catholiques. Ce n'est pas eux qui auraient amen M. de Bismarck
 Canossa. Soit indiffrence, soit crainte du bras sculier, ils se sont
tus; mais en Russie, l'opinion et mme le gouvernement ont t vivement
froisss par cet incident, qu'on attribuait  tort, me dit-on, aux
inspirations de l'Autriche. Quand je me trouvai  Belgrade, l'affaire
semblait termine.

Le nouveau mtropolite, Mgr Mraovitch, est un petit vieillard, dont les
longs cheveux blancs retombent sur les paules et dont les yeux gris ne
manquent pas de finesse. Je me permis de lui demander si ses ouailles
taient partout aussi peu assidues  l'glise qu' Belgrade. A la
campagne, me dit-il, vous auriez trouv plus de monde  la messe.
Cependant les campagnards ne se piquent pas d'y aller rgulirement. Je
le regrette, mais ils sont nanmoins bons chrtiens et surtout trs
attachs  leur religion, qui est intimement lie  toutes les ftes de
famille et qui,  leurs yeux, se confond avec le sentiment national.
Pendant des sicles, nous avons t fouls par les musulmans et
dpouills par les prlats phanariotes, et cependant, nous n'avons pas
eu d'apostasies.--Votre culte, lui dis-je, autorise le divorce; n'en
abuse-t-on pas?--Nullement, me rpond-il; mais on prtend qu'il n'en est
pas de mme  Bucharest. Le mtropolite habite un grand palais en face
de la cathdrale; l'ameublement n'a rien de luxueux. A ct se trouve le
sminaire. Tous les habitants de la Serbie professent le culte
orthodoxe, sauf trois mille juifs, d'origine et de langue espagnoles, et
environ quinze mille catholiques, la plupart trangers. Ceux-ci relvent
de l'vque de Diakovar, dont l'autorit s'tend sur la Serbie, comme
prcdemment sur la Bosnie.

Dans tout l'Orient, les questions religieuses ont une grande importance,
parce qu'elles sont intimement lies aux rivalits des races et, par
consquent, aux divergences politiques. Je rencontre  l'htel un
propritaire roumain de la Bessarabie, qui me donne quelques dtails sur
les luttes confessionnelles et ethniques dont son pays est le thtre.
La grande majorit de la population est ruthne et roumaine; elle
professe par consquent le culte grec orthodoxe. Mais depuis quelque
temps, les Polonais, qui possdent des proprits en Bessarabie, et les
jsuites qui s'y sont tablis, font une propagande active. L'ancien
archevque catholique de Varsovie Flinski, revenu de son exil en
Sibrie, s'est fix  Czernowitz; il y est le centre de l'activit
ultramontaine. Un couvent d'Ursulines essaye de faire des conversions en
donnant l'instruction aux jeunes filles. Les Polonais de la Galicie
rvent de s'annexer un jour la Bessarabie et, pour y arriver, peu  peu
ils s'efforcent de poloniser et d'amener au catholicisme les populations
du rite oriental. Rcemment, l'archevque orthodoxe Morariu Andriewitch
a publi un mandement trs vif pour se plaindre de ces menes, qui,
dit-il, menacent la paix et la libert de conscience de ses ouailles. Ce
prlat est un trs grand personnage. Il occupe un vaste palais qui
domine tout Czernowitz, dont il est le plus beau monument. Avec les
vives couleurs de ses fresques et ses ornements dors, il rappelle les
splendeurs de Byzance.

L'Autriche a videmment intrt  contenir les intrigues des
convertisseurs jsuites qui irritent les populations. Si elles croyaient
que le gouvernement aux mains des ultramontains leur est hostile, elles
tourneraient les yeux vers la Russie.

--Je trouve ici avec grand plaisir notre ministre, mon collgue 
l'Acadmie de Bruxelles, M. mile de Borchgrave, qui a crit une savante
tude sur les colonies flamandes et saxonnes de la Transylvanie, et un
excellent livre sur la Serbie qui m'a beaucoup aid dans mes recherches,
ainsi que les rapports de M. Alexandre Mason, secrtaire de la lgation
anglaise.

M. de Borchgrave me conduit chez le roi. Je l'avais vu souvent lorsqu'il
faisait ses tudes  Paris, chez mon ancien matre Franois Huet. Il
tait alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, dj trs fier de son
pays. Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal o l'on
faisait l'loge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que
nous sommes des barbares. Aprs dix-huit ans, au lieu du jeune
collgien, je retrouve un superbe cavalier, trs grand, trs fort et qui
s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes faons! Il
a conserv le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de
Mme Huet, qui ont t pour lui comme un pre et une mre. C'est en 1868
qu'il a t appel brusquement  succder  son cousin le prince Michel,
assassin dans le parc de Topchidr.

C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une
coutume orientale que les Serbes ont conserve. Un domestique nous
apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de
roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillere
de la confiture et quelques gorges d'eau: la communion de l'hospitalit
est faite. Le roi est trs occup de son budget, qu'il connat jusque
dans ses menus dtails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes
de 13 millions en 1868, anne de son arrive au pouvoir,  34 millions
en 1883. Et nous n'en resterons pas l, ajoute-t-il, car les impts
sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les
contribuables.--Je me permets de remarquer que le gonflement des
budgets est une maladie propre  tous les tats modernes, mais qu'il
faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.

Le fait est que le systme financier est encore trs primitif. L'impt
direct est fix, non sur la terre, mais par tte contributive,
_porezka glava_. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15
thalaris de Marie-Thrse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les
villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle
est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur
la fortune prsume. Il existe un grand nombre de classes et chacun est
plac dans l'une d'elles, d'aprs son revenu. Les ouvriers payent une
capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c.  9 fr. 60 c., d'aprs leur
salaire. L'impt direct est peru au profit de l'tat par la commune,
qui en fait la rpartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883,
environ 12 millions. Les impts indirects ont donn 2 millions, les
domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore
2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe tablie sur la
mme base que l'impt direct au profit de l'tat; mais elle ne peut en
dpasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moiti
 Belgrade.

Je transcris ici,  titre d'information prcise, une quittance des
contributions annuelles d'un habitant de Belgrade appartenant  la
onzime classe des contribuables, et il y en a quarante: impt direct
pour l'tat, 30 fr. 32 c.; fonds des coles, 2 fr. 50 c.; fonds des
hpitaux, 1 fr. 60 c.; pour le clerg, 2 francs; pour la commune, 13 fr.
48 c.; pour les pauvres, 1 fr. 90 c.; pour l'armement, 1 franc; pour les
invalides, 2 francs; pour l'amortissement de la dette publique, 4
francs. Total: 58 fr. 80 c.--Cela fait un peu l'effet de la note de
l'apothicaire du _Malade imaginaire_; mais j'y vois ce grand avantage
que chacun sait pour quel objet il paye. Il en est de mme en
Angleterre, o l'on doit payer un certain nombre de pence par livre
sterling de revenu pour les coles, pour les routes, pour l'clairage,
etc. Le contrle est plus facile, et le contribuable est plus provoqu 
l'exercer qu'avec nos versements en bloc constituant une masse, o nos
gouvernants puisent, suivant les prvisions du budget, et o personne ne
se retrouve, sauf peut-tre MM. Lon Say et Paul Leroy-Beaulieu, tandis
que ce rle de Belgrade est intelligible pour un enfant. Tout ce qui
peut brider la fureur des dpenses publiques est excellent; mais est-il
moyen d'y arriver? Certes, en Serbie, il vaudrait mieux introduire un
impt foncier sur la terre, bas sur un cadastre indiquant l'tendue, la
qualit et le revenu des parcelles; seulement, il serait  craindre
qu'on n'en profitt pour exiger davantage, et c'est toujours l'arme qui
consommerait improductivement tout ce qui serait enlev aux
cultivateurs.

--Le roi m'invite  djeuner pour aller ensuite assister  une fte de
village. L'ancien palais princier, le Konak, est une villa  un tage,
spare de la rue par une grille et un jardin qui se prolonge en
arrire en un parc bien ombrag. L'ameublement, sans luxe tapageur,
rappelle celui d'une habitation de campagne d'un lord anglais. La reine
Nathalie est la fille du colonel russe Kechko, boyard de la Bessarabie,
et d'une princesse Stourdza, Roumaine; elle est ainsi cousine du roi
Milan. Elle descend de l'antique famille provenale des Baulx, Balsa en
italien et en roumain. Plusieurs chevaliers de la famille des Baulx
accompagnrent Charles d'Anjou quand il fit la conqute de Naples;
d'autres vinrent se fixer en Serbie  l'poque o Hlne de Courtnay y
tait reine. Adelas, Laurette et Phanette des Baulx furent chantes par
les troubadours, et l'ancien castel de Baulx existe encore prs d'Arles.
La reine est d'une beaut qui a fait vnement dans sa visite rcente 
Florence, o elle est ne; grande, lance, un port de desse sur les
nues, un teint chaud, blouissant, et de grands yeux velouts de
Valaque. L'unique enfant, le prince Alexandre, qui apparat avant qu'on
ne se mette  table, a sept ans. Il est plein de vie et ressemble  ses
parents, ce dont il n'a pas lieu de se plaindre. Quelle sera sa
destine? Deviendra-t-il le nouveau Douchan de l'empire serbe? Est-ce 
Constantinople qu'il ceindra un jour la couronne des anciens tsars? Dans
ces pays en fermentation et en transformation, les rves les plus
audacieux se prsentent involontairement  l'esprit. En attendant, 
ct du Konak actuel, on construit un grand palais avec des dmes
prtentieux, qu'on a eu le tort de faire avancer jusque dans
l'alignement du boulevard mme.

Le djeuner est servi avec lgance et il sort des mains d'un bon
cuisinier. La carte du menu est surmonte d'un cusson royal aux armes
et avec la devise de la Serbie: _Tempus et meum jus_. Voici ce qui nous
est offert: Bouillon, timbales de macaroni  la Lucullus, sterletons
rtis en matelote, cte de boeuf aux truffes, crevisses de Laibach  la
provenale, poulardes franaises, asperges  la polonaise, petits pois
verts, bombe glace de fraises. On me reprochera peut-tre de ressembler
 ce diplomate qui avait sur sa table plusieurs volumes de ses mmoires
richement relis et qui ne contenaient que les menus des dners auxquels
il avait assist. Mais il est curieux de savoir ce que, dans chaque
pays, mangent les hommes, depuis le paysan en sa chaumire jusqu'au
prince sous ses lambris dors; car cela donne une ide du bien-tre
national et des ressources locales. D'ailleurs, toute l'activit
conomique n'a-t-elle pas pour but d'apporter  tous de quoi se nourrir?
Certes, Brillat-Savarin, qui tait homme d'esprit, m'et pardonn.

La reine me rappelle que j'ai crit, dans la _Revue des Deux Mondes_,
certain rquisitoire contre le luxe, qui doit me porter  condamner ces
dpenses inutiles. En effet, lui dis-je, je crois que c'est aux
souverains  donner l'exemple de la simplicit et de l'conomie. Partout
les dpenses improductives ruinent les familles et les tats. Le roi et
la reine parlent le franais avec le meilleur accent. Aprs le caf, on
part pour le village o se clbre la _Slava_. Il est situ au del de
Topchidr, non loin de la Save. La route n'est pas en trs bon tat;
mais nos chevaux hongrois nous entranent au grand trot. Le premier
aide de camp du roi, le lieutenant-colonel Franassovitch, m'explique ce
que c'est que la Slava. Chaque famille comme chaque village a sa Slava:
c'est la fte du saint qui en est le patron. Elle dure plusieurs jours;
c'est une antique coutume, qui remonte  l'poque o la famille
patriarcale vivait groupe sous le mme toit. Aujourd'hui encore, elle
se clbre partout, mme dans les villes. La maison se dcore de
feuillage et de fleurs. Un banquet runit les plus proches parents, sous
la prsidence du chef de la famille. Un pain fait du plus pur froment
est pos au centre de la table. Une croix y est imprime en creux, au
milieu de laquelle est fix un cierge  trois branches, allumes en
l'honneur de la Trinit. Le pope prononce une prire et appelle la
bndiction de Dieu sur toute la famille. Au dessert, les toasts et les
chants se succdent; les Serbes y excellent. En assistant  une Slava,
ou  la fte des morts, on voit combien est encore puissant ici le
sentiment familial. C'est un des caractres de toute socit primitive,
o le clan, le {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON
WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}, la _gens_, est la cellule
sociale, l'alvole au sein duquel se conserve et se dveloppe la vie
humaine.

Le village o nous arrivons n'est qu'un petit groupe de maisons basses,
couvertes de chaume et caches en des vergers de grands pruniers 
fruits violets. Pas d'glise; le centre est l'cole. Sous la vranda, on
a tendu un tapis et plac des fauteuils pour Leurs Majests et leur
suite. Le roi et la reine arrivent dans une lgre Victoria, prcde
d'un piquet de hussards portant un ravissant uniforme hongrois. Les
paysans, rassembls en foule, crient: _Zivio!_ ce qui signifie: _Vive!_
Je saisis sur le vif le contraste entre les moeurs anciennes et celles
de l'Occident, qui s'introduisent rapidement. Le prfet et le
sous-prfet, en habit noir et cravate blanche, s'avancent vers le roi et
le saluent avec respect, gourms et raides comme des fonctionnaires
occidentaux. Le maire, _presednik_, avec son beau costume: veste brune
soutache de noir, larges culottes, jambires albanaises, s'approche,
et, avec une aisance parfaite, adresse au roi son petit discours, en le
tutoyant, suivant l'usage traditionnel. C'est la dmocratie du temps de
Milosch.

Quand nous avons pris place sur des fauteuils rservs, parmi les
feuillages et les fleurs qui ornent le btiment de l'cole, commence une
crmonie des plus caractristiques. Les paysannes se dirigent en longue
file vers la reine, et chacune,  son tour, lui donne sur les deux joues
un retentissant baiser, qu'elle leur rend consciencieusement. Curieux
tableau: la reine Nathalie porte un ravissant costume de campagne, qui
fait ressortir toute l'lgance de sa taille, une robe de foulard bleu 
pois blancs et un chapeau de paille garni de velours assorti; les
paysannes sont vtues d'une chemise brode en laines de couleurs
voyantes, avec un tablier tout couvert d'arabesques de tons trs vifs et
cependant harmonieux; sur la tte, un mouchoir rouge ou des fleurs et
des sequins; autour du cou et de la ceinture, de lourds colliers forms
de pices d'or et d'argent. Toutes ces toffes et ces broderies sont
l'ouvrage de leurs mains. Chez la reine, toutes les distinctions de la
civilisation moderne; chez ces femmes de la campagne, les ides, les
croyances, les moeurs, les produits de l'industrie familiale, la
personnification des civilisations primitives.

L'une de ces femmes, trs ge, mal vtue, peu lave, sentant
cruellement l'ail, embrasse la reine quatre ou cinq fois et lui adresse
un interminable discours. Le roi l'interrompt: Voyons, que
veux-tu?--Mon fils unique a t tu  la dernire guerre, rpond-elle;
j'ai donc droit  une pension et je ne la recois pas.--_Presednik_,
reprend le roi, en s'adressant au maire, qui tait rest  ct de lui,
ceci te regarde. Qu'as-tu  dire?--Je dis que cette femme est  son aise
et que, par consquent, elle n'a pas droit  la pension.--Comment!
rplique la vieille, mais une telle, du village voisin, a plus de terre
que moi et elle  une pension.--Je n'ai pas  juger ce que font les
autres, dit le maire; mais moi, je remplis mon devoir; je dfends
l'intrt de mes contribuables.--Nous examinerons cela, reprend le roi;
colonel Franassovitch, veuillez en prendre note. Je me figure que c'est
ainsi que saint Louis jugeait sous son chne. Je vois en action
l'antique souverainet patriarcale.

Le roi me donne alors quelques dtails sur l'organisation communale en
Serbie. La commune, _opchtina_, jouit d'une autonomie complte dans les
limites fixes par la loi. Les habitants nomment le conseil communal et
le maire, sans nulle intervention du pouvoir central. Le nombre des
membres formant le conseil dpend de la population de la commune; mais,
pour toute dcision, il faut au moins trois conseillers. Ceux-ci fixent
souverainement le budget en recettes et en dpenses. Ceci est bien la
commune primitive, telle qu'on la trouve encore en Suisse, en Norvge,
dans le _township_ amricain, et telle qu'elle existait partout, avant
que le pouvoir central soit venu restreindre sa comptence.

Voici qui tient encore aux liberts anciennes: la justice, en premier
ressort, est toute communale. Le maire, _presednik opchtin_, avec deux
adjoints lus pour un an, forme un tribunal qui dcide de toutes les
contestations jusqu' la somme de 200 francs et qui juge, en matire
pnale, les dlits de simple police. Des dcisions de ce tribunal, il
peut tre appel devant une commission, compose de cinq membres, lus
tous les trois mois. Une loi rcente a limit un peu la comptence de ce
tribunal de village. Les conseils communaux choisissent aussi des jurs
qui font partie de la cour d'assises pour juger les accuss habitant
leur commune. Dans tout notre Occident, au moyen-ge, les chevins
communaux exeraient galement des fonctions judiciaires. En Serbie,
au-dessus des tribunaux locaux, s'tagent un tribunal de premire
instance par dpartement, une cour d'appel et une cour de cassation.
Cette organisation est emprunte  la France. Afin que tout marche d'une
faon plus mthodique et plus uniforme, on veut tendre les pouvoirs de
l'autorit centrale, au dtriment de l'autonomie locale. C'est un
progrs  rebours; car, dans notre Occident, on s'accorde  constater
les avantages de la dcentralisation, et si l'on pouvait avoir la
commune comme aux tats-Unis ou en Serbie, on s'estimerait heureux.

Prs de l'cole, je remarque une construction en bois de forme trange:
c'est un gerbier en clayonnage, trs long, lev sur des pieux,  un
mtre du sol, et recouvert d'un pais toit de chaume. C'est l, me dit
le roi, un de nos greniers d'abondance pour les temps de guerre. Encore
une de nos vieilles coutumes. Chaque commune est tenue d'avoir un
gerbier pareil, et tout chef de famille doit y verser, chaque anne, 150
okas, soit environ 182 kilogrammes de mas ou de bl. En temps
ordinaire, nous avons ainsi 60  70 millions de kilogrammes de bl, pour
les distribuer aux habitants, en cas de disette, ou quand les hommes
doivent se mettre en campagne.

Mais voici le _kolo_ qui se met en branle. Le kolo, en bulgare _koro_,
le _choros_ grec, est la danse nationale des Slaves. Un cercle immense
se forme, d'hommes et de femmes, alternativement. Ils se donnent la main
ou se prennent par la taille. Au centre, les tsiganes jouent les airs
nationaux. La ronde tourne lentement, en dcrivant des mandres. Le pas
consiste en de petits bonds sur place, sans entrain. La musique est
douce, presque mlancolique, nullement entranante. Quelle diffrence
avec les tsardas hongroises, aux emportements affols, aux fougues
furieuses! Mais les couleurs du tableau sont d'une vivacit
merveilleuse. Les hussards de l'escorte royale sont venus prendre place
dans la file, qui tourne, tourne toujours; puis sont accourues des
jeunes filles tsiganes, vtues d'toffes rouges et jaunes. Parmi les
danseurs et la foule qui les entoure, tous, hommes et femmes, portent le
costume national, si pittoresque, si clatant de tons. De vieux chnes
projettent leur ombre sur la vaste cour. Pas un ivrogne; je ne vois
gure boire que de l'eau. Aucun cri grossier. La fte se poursuit avec
une convenance parfaite. Tous ces paysans ont une grande distinction
naturelle et une dignit d'homme libre. Rien n'est vulgaire. Je n'ai
jamais vu une scne de moeurs o tout ft d'une couleur locale aussi
complte.

Nous rentrons par Topchidr, qui est le bois de Boulogne de Belgrade.
Des promenades y serpentent sous de beaux ombrages, au bord d'un petit
ruisseau coulant  travers les prairies d'une valle verdoyante. Ici se
trouve la maison qu'occupait Milosch et le vaste parc aux Daims, o a
t assassin le prince Michel. Je dne chez notre ministre, avec
quelques diplomates. Parmi ceux-ci se trouve le comte Sala, qui fait
l'intrim  la lgation franaise. La comtesse, une Amricaine
parisienne, est tincelante d'esprit et de beaut. Je reste tard pour
causer avec M. de Borchgrave de la situation conomique du pays, qu'il
connat  fond. J'emprunte aussi quelques dtails  un rapport trs bien
fait de M. Mason, secrtaire de la lgation anglaise.

Nul pays ne mrite mieux d'tre appel une dmocratie que la Serbie. Les
begs turcs ayant t tus ou chasss dans les longues guerres de
l'indpendance, les paysans serbes se sont trouvs propritaires absolus
des terres qu'ils occupaient, sans personne au-dessus d'eux. Il n'y a
donc ici ni grands propritaires ni aristocratie. Chaque famille possde
le sol qu'elle cultive et en tire de quoi vivre avec les procds de
culture les plus imparfaits. Le proltariat tait inconnu autrefois,
grce aux zadrugas, ou communauts de famille, qui, comme nous l'avons
vu, subsistaient sur un fonds inalinable, hritage en mainmorte, et
ensuite grce  une loi excellente qui interdit la vente, mme au profit
des cranciers, de la maison, de cinq arpents de terre (environ deux
hectares et demi), du cheval, du boeuf et des outils aratoires
ncessaires pour les cultiver.

Dans les campagnes, on ne trouve gure d'ouvriers, et, semblable en cela
au Yankee, aucun Serbe ne consent  tre domestique; mme les
cuisinires et les servantes viennent de la Croatie, de la Hongrie et de
l'Autriche. Quand un cultivateur, avec l'aide de sa famille, ne peut
suffire  couper ses foins ou ses bls, il s'adresse  ses voisins, qui
viennent lui donner un coup de main, et la rentre de la rcolte est une
occasion de fte. Cela s'appelle la _moba_. Point de salaire; service
pour service,  charge de revanche. N'est-ce pas l'ge d'or?
Malheureusement, ces fiers Serbes, qui, avant le rcent dsarmement,
marchaient toujours arms, sont de trs mdiocres cultivateurs. Leur
grossire charrue, toute en bois, avec un petit bout de soc en fer,
trane par quatre boeufs, dchire le sol, mais ne le retourne pas. Au
mas succde le froment ou le seigle, puis suit une jachre de plusieurs
annes. C'est  peine si le tiers de la superficie est en culture. La
statistique de 1869, la dernire qui ait t publie, ne donnait, pour
360,000 ttes de contribuables, et pour mettre en mouvement 79,517
charrues grandes et petites, _ralitzas_, que 13,680 chevaux de trait et
307,516 boeufs. C'est dplorablement insuffisant. Cependant, comme la
population est peu dense, 1,820,000 habitants sur 4,900,000 hectares,
ou deux hectares et demi par tte, il s'ensuit que les vivres ne
manquent pas et qu'on peut en exporter. La statistique nous apprend, en
effet, qu'en moyenne la Serbie vend  l'tranger pour 30 millions de
francs de btail et de produits animaux, et pour 8  10 millions de
fruits, grains et vins.

Voici quelques chiffres indiquant comment la superficie est employe et
quelle est la richesse agricole du pays. La moiti du territoire, soit
2,400,000 hectares, est occupe par les montagnes et les forts; 800,000
hectares sont en terres cultives et 430,000 hectares en prairies; le
surplus est vague. Sur les terres labourables, le mas prend 470,000
hectares, le seigle; le froment et les autres grains 300,000 hectares;
le reste est consacr aux vignes, aux pommes de terre, au tabac, au
chanvre, etc. Le mas est ici, comme dans tout l'Orient, le produit
principal. On estime que la rcolte moyenne donne pour le mas 448,327
tonnes, 250,000 pour le froment, 32,000 pour l'avoine et 80,000 pour les
autres grains.

Voici la proportion sur 100 qu'on attribue  chaque crale: mas,
52.35; froment, 27.20; orge, 6.30; avoine, 6.60; seigle, 3.90; peautre,
3; millet, 0.65. Dans les provinces de Podrign, de Pojarvatz et de
Tchoupria, le mas forme les 65 centimes du produit total.

La richesse en btail est reprsente par les chiffres suivants: 826,550
btes  cornes, 122,500 chevaux, 3,620,750 moutons et 1,067,940 porcs.

Les statisticiens ont not que si, d'une part, dans les pays en
progrs, la population augmente, ce qui prouve un accroissement de la
prosprit gnrale, d'autre part, la quantit du btail diminue, ce qui
est regrettable, car il en rsulte que la proportion de nourriture
animale devient moindre. Si l'on considre les anciennes provinces
serbes, sans les districts annexs par le trait de Berlin, qui ont
280,000 habitants, on trouve que la population s'levait  1,000,000 en
1859,  1,215,576 en 1866 et  1,516,660 en 1882. L'accroissement annuel
est donc d'environ 2.2 p. c., ce qui donne une priode de doublement de
cinquante ans, comme en Angleterre et en Prusse. En mme temps, de 1859
 1882, le nombre des btes  cornes tombait de 801,296  709,000, celui
des chevaux de 139,801  118,500, celui des porcs de 1,772,011 
958,440. Il n'y a que le chiffre des moutons qui augmente un peu: de
2,385,458  2,832,500. Ceci semble le rsultat habituel de ce que l'on
appelle les progrs de la civilisation. A mesure que la population
s'accrot, elle doit de plus en plus se contenter d'une nourriture
vgtale. D'aprs Tacite, le Germain se nourrissait surtout de viande et
de laitage, tandis que l'Allemand et le Flamand, dans les campagnes, ne
mangent gure que des pommes de terre et du pain de seigle. Maintenant
encore, le rapport entre le chiffre du btail et celui de la population
est beaucoup plus satisfaisant ici que dans nos pays occidentaux, car en
rduisant le nombre des animaux domestiques en ttes de gros btail, on
arrive au total d'environ 1,400,000 pour 1,516,660 habitants, ce qui
fait presque une tte par habitant. C'est  peu prs la mme proportion
qu'en Bosnie-Herzgovine, qui, avec 2 millions d'hectares en plus, n'a
que 1,158,453 habitants au lieu de 1,820,000. Il faut aller dans les
pays nouvellement occups, comme l'Australie et les tats-Unis, pour
trouver une proportion aussi favorable. On peut en conclure que les
Serbes mangent gnralement de la viande  l'un de leurs repas, quand
ils ne sont pas obligs de faire maigre, ce qui leur arrive plus de cent
cinquante jours par an. Alors ils se contentent de mas et de fves.

Le porc a t pour la Serbie ce que le hareng a t pour la Hollande, la
principale source de la richesse commerciale et la cause de son
affranchissement. Les hros de la guerre de l'indpendance, les gueux de
mer qui, au XVIe sicle, ont dispers les flottes de Philippe II,
taient des pcheurs de harengs, et ici Milosch et ses compagnons
taient des leveurs et des marchands de porcs. D'innombrables troupeaux
de ces animaux, presque  l'tat sauvage, s'engraissaient de glands dans
les vastes forts de la rgion centrale, la Schoumadia. Ils taient
amens par bandes vers la Save et le Danube et vendus pour la
consommation de la Hongrie et de l'Autriche. Aujourd'hui, les forts de
chnes sont dvastes et le lard d'Amrique a pntr partout.
Cependant, en 1881, on a encore export 325,000 porcs gras et maigres.
L'tendue moyenne des exploitations est de 4  5 hectares, mais avec des
droits de jouissance sur les prairies et les forts de la commune ou de
l'tat. Certaines rgions de la Serbie sont renommes pour leurs animaux
domestiques. Les plaines de la Koloubara et la basse Morava pour ses
chevaux, Resavska pour ses boeufs, la Schoumadia pour ses porcs,
Krivoviv, Visotchka, Pirot et Labska pour ses moutons.

--Je fais quelques visites, d'abord au prsident du conseil, M.
Pirotchanatz, qui a infiniment d'esprit et de verve, et qui voit de haut
la situation de l'Europe et celle de son pays, ensuite au ministre des
finances[13], M. Chedomille Mijatovitch, chez qui je passe la soire. Il
a tudi l'conomie politique en Suisse; il est membre du _Cobden Club_
et il a pous une Anglaise, qui  publi, dans sa langue, une histoire
de Serbie, les lgendes serbes et les pomes relatifs  la bataille de
Kossovo. M. Mijatovitch parle le franais non moins bien que l'anglais.
Il s'occupe en ce moment de la loi qui doit crer la banque nationale.
Le jour mme j'avais assist, dans la salle de la Skoupchtina,  une
runion de ngociants de Belgrade et des autres villes principales, qui
avaient discut les statuts de la future banque. Je ne pus que les
trouver excellents, puisqu'ils taient la reproduction de ceux de notre
banque nationale, qui est considre comme un tablissement modle en ce
genre. Je critique vivement cependant un article qui permet de faire des
avances  des entreprises industrielles. Il y a l un danger rel. La
mission de maintenir intacte la circulation fiduciaire est si dlicate,
parfois si difficile, qu'il ne faut pas la compliquer en engageant les
capitaux de la banque en des affaires toujours alatoires. On transforme
celle-ci en crdit mobilier. En outre, comme l'tablissement est soumis
au contrle de l'tat, les influences politiques peuvent entraner 
faire de mauvais placements. La loi belge interdit mme  notre banque
d'mission d'accorder un intrt aux dpts, afin qu'elle ne s'expose
pas  les perdre en cherchant  les placer avantageusement. La banque
nationale de Serbie fonctionne maintenant, mais ce qui lui fait dfaut
jusqu' prsent, c'est le papier de commerce  escompter.

[Note 13: Maintenant ministre de Serbie  Londres (1885).]

La principale institution de crdit de la Serbie est l'_Ouprava Fondava_
ou crdit foncier, fond en 1862, rorganis en 1881. Il reoit les
dpts des institutions publiques, caisses de retraite, caisses
d'pargne et fait des avances sur hypothques au taux de 6 p. c., plus 2
p. c. d'amortissement pendant vingt-trois ans et six mois. Le total des
dpts, qui n'tait que de 7,824,737 francs en 1863, s'est lev en 1882
 28,219,465 francs.

Par une loi de 1871, des caisses d'pargne ont t fondes par l'tat
dans cinq chefs-lieux de dpartement: Smedorevo, Krouchevatz, Tchatchak,
Ougitza et Kragonjevatz. Outre une somme de 150,000 ducats (1,962,500
francs) avance par l'tat, ces caisses ont reu en dpt les capitaux
des glises, des communes, des veuves et des orphelins qui ont t remis
 l'_Ouprava Fondava_. L'intrt pay est de 5 p. c. et seulement de 3
p. c. pour les fonds exigibles  la premire demande.

Les diffrents mtiers, constitus par l'association des ouvriers et des
corps de patrons, ont aussi chacun une caisse de secours et mme
d'avances. En 1881, Belgrade comptait 30 mtiers possdant en tout un
capital de 174,318 francs; Tchoupria, 37 mtiers possdant 74,834
francs; Pojarvatz, 28 mtiers possdant 69,509 francs; Nisch, 29
mtiers possdant 27,248 francs.

Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'tat que je rencontre
ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, dsirent vivement voir se
dvelopper chez eux l'industrie manufacturire. A cet effet, on a vot,
en 1873, une loi spciale qui permet au gouvernement d'accorder aux
entreprises industrielles qui s'tabliront en Serbie un monopole
exclusif, mme pour quinze ans, et, en outre, toute espce de faveurs:
des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les
machines. Quelques concessions de monopole ont t demandes, mais sans
aboutir. La seule qui ait russi est une grande fabrique de draps,
tablie  Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'tat est oblig
de lui prendre tous les draps ncessaires  l'arme, en les payant 10 p.
c. de plus que le prix le plus bas soumissionn par d'autres
fournisseurs. Ceci est une rude charge impose aux contribuables. Et qui
en profite? Personne; pas mme les ouvriers, qui reoivent un minime
salaire: fr. 40 c.  1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c.  2 francs
pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrs, et partout o
on l'a pu, on l'a supprim. On le comprend quand il rapporte un revenu
au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un
monopole qui cote de l'argent  l'tat et qui grve tous les
consommateurs est une chose absurde et inique.

Dans un pays o chacun est propritaire et cultive sa propre terre,
l'heure de l'industrie manufacturire n'est pas venue; il manque le
proltariat, pour lui fournir la main-d'oeuvre  bon march par la
concurrence des bras. Au lieu de se fliciter d'une situation conomique
si heureuse, qui permet  tous de mener la vie saine de la campagne et
de se procurer, par le travail agricole, un bien-tre suffisant, le
gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de
privilges, de crer une industrie factice, contre nature, plus expose
encore que la ntre aux crises cruelles dont nous souffrons
priodiquement. Quelle aberration! Elle est dicte par cette ide qu'un
pays o manque la grande industrie est arrir, barbare. Mme erreur en
Italie. Voit-on s'lever des chemines de fabrique, on s'en rjouit:
c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la
cration de ces tablissements? Ni l'tat, qui leur accorde des faveurs
de toute espce, ni le public, ranonn par les monopoleurs, ni surtout
les travailleurs enlevs aux champs et entasss dans les ateliers.
Quelques spculateurs trangers s'enrichiront peut-tre aux dpens de la
Serbie et iront dpenser ailleurs le produit net de leurs prlvements
privilgis.

Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux
qui le font valoir, il n'y a pas de fermage pay, et ainsi manque la
classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes:
Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population
urbaine, y compris celle des bourgades, ne dpasse pas 200,000 mes. Il
n'y a point du tout d'aristocratie et trs peu de bourgeoisie; celle-ci
est compose des ngociants, des boutiquiers et des propritaires de
maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de pauprisme; les
infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches
et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrires.
Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les
neuf diximes de la population, les vtements, les meubles, les
ustensiles, les instruments aratoires, est confectionn sur place par
les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une
concurrence subventionne, qui remplacera les bonnes et fortes toffes
de laine et les solides chemises de lin brodes, appropries au climat
et si pittoresques, par des cotonnades  bas prix,  l'imitation de
celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'
prsent pour favoriser le dveloppement de l'industrie manufacturire:
les marchs urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se
heurterait d'ailleurs  un autre obstacle rsultant, non des conditions
naturelles, mais des combinaisons spciales du tarif douanier; car
l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le rcent
trait de commerce de 1881.

Pour faciliter les changes des populations habitant des deux cts de
la frontire dans une certaine zone, l'Autriche a adopt, de commun
accord et sous condition de rciprocit avec quelques tats limitrophes,
notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appel
_Grenz-Verkehr-Tarif_[14]. Le tarif diffrentiel arrt avec la Serbie
rduit, pour certaines marchandises, les droits de douane  la moiti de
ceux que paye la nation la plus favorise, et, au lieu de limiter la
zone  laquelle doivent tre rserves ces facilits, le trait
austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement
imports, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie
austro-hongroise par les frontires communes. Les droits de douane, dj
peu levs en gnral, se trouvent tellement rduits que les fabriques
serbes qui veulent s'tablir sont rendues impossibles ou sont bientt
tues par la concurrence. C'est ce qui a frapp de strilit la plupart
des monopoles accords en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes
s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial 
l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette
prime exorbitante accorde  un tat dj si favoris par sa proximit;
car, sur le total du commerce extrieur de la Serbie, s'levant en 1879,
pour les importations et les exportations,  86 millions de francs, les
changes avec l'Autriche montaient  65 millions. Mais, quant  moi, j'y
vois un avantage pour les Serbes: elle les prserve d'tre enferms dans
des ateliers insalubres et exploits par des manufacturiers privilgis.

[Note 14: Les marchandises qui, par faveur spciale, en vertu du
trafic-frontire (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire
douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent  l'importation que la moiti
des droits de douane applicables  la nation la plus favorise, sont les
suivantes:

1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus
favorise, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.

2. Pierres non polies, pierres  aiguiser et pierres  lithographier.
Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75
centimes.

3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grs, tuyaux,
carreaux pour poles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100
kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.

4. Verre  vitres, etc., plaques de verre coules pour toitures ou
dallages. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 3 francs;
l'Autriche-Hongrie, 1 fr. 50 c.

5. Verre creux, blanc. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 5 francs;
l'Autriche-Hongrie, 2 fr. 50 c.

6. Fer brut, fonte en barre, en gueuse, fer mallable et acier en barre,
massiaux, fer en loupe, vieille ferraille, dbris de fer et acier. Taxe
ordinaire: par 100 kilogrammes, 80 centimes; l'Autriche-Hongrie, 40
centimes.

7. Fer et acier en verges, carr, en rubans, mplat ou rond, fer et
acier d'angle et de cornire de toute espce, plaques de fer et d'acier.
Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1
franc. Les outils et instruments aratoires rentrent dans cette
catgorie.

En change, la Serbie a obtenu le traitement diffrentiel pour ses
boeufs et taureaux (par tte, 4 florins), et ses porcs (par tte, fl.
1.50.)]

Un rapport rcent du consul d'Autriche-Hongrie  Belgrade constate sans
faon que la Serbie est entrane dans l'orbite commerciale de sa
puissante voisine. La Serbie, dit M. de Wysocki, est, par sa situation,
attribue presque entirement  l'Autriche-Hongrie, et elle le sera
encore longtemps. Le long de sa frontire septentrionale, la Serbie a
trois grands moyens de communication: le Danube, la Save et la
_Staatsbahn_, qui lui imposent imprieusement l'Autriche-Hongrie comme
dbouch et comme source d'importations. La vrit de cette affirmation
se trouve confirme par les chiffres du commerce extrieur de la Serbie,
dont voici le rsum pour 1880: Importation, 59,096,263 francs;
exportation, 31,685,553 francs; transit, 1,504,877 francs; total:
90,286,693 francs. Importation d'Autriche-Hongrie, 38,151,904 francs;
exportation en Autriche-Hongrie, 24,376,208 francs; total: 62,528,112
francs. Reste donc pour tous les autres pays: 27,758,581 francs. En
1882, on a export 280,000 porcs estims 13,990,000 francs; pour
14,246,270 francs de pruneaux secs; pour 8,101,770 francs de laine;
6,083,600 francs de froment; 2,584,660 francs de vin. Progression du
commerce extrieur: 1842, 13 millions; 1852, 22 millions; 1862, 28
millions; 1868, 67 millions; 1880, 90 millions.

Je me suis permis de dire aussi au ministre des finances qu'un autre
danger me semblait menacer la Serbie, celui de la dette publique,
grossissant partout et toujours, grevant toutes les familles, ruinant
surtout les campagnes et faisant plus de mal que les trois flaux dont
la litanie demande que le Seigneur nous dlivre: la peste, la guerre et
la famine. Point d'agent de pauprisation plus malfaisant. Les dsastres
de la guerre se rparent vite, on l'a bien vu en France aprs 1870; mais
la dette arrache le pain de la bouche de ceux qui le produisent: voyez
l'Italie, la Russie et l'gypte. Elle est surtout une cause de
souffrances dans les contres loignes des marchs de l'Occident, o
les denres sont  vil prix et l'argent rare. Dans une province carte,
au centre de la pninsule des Balkans, une famille vit  l'aise; mais
forcez-la de verser 20 ou 30 francs en or aux banquiers de Vienne ou de
Paris, pour sa part dans l'intrt de la dette, que de produits elle
devra vendre et soustraire  la satisfaction de ses besoins, dans une
rgion o les routes manquent pour l'exportation et o il n'y a pas
d'acheteurs sur place, parce que chacun produit  suffisance tout ce
qu'il lui faut! La facilit d'emprunter est un entranement irrsistible
pour ceux qui gouvernent. Ils ont immdiatement en mains des moyens
d'action normes; l'avenir pourvoira aux intrts et au remboursement!
Les banquiers sont toujours prts  avancer l'argent. Ils touchent la
prime et rejettent le risque sur les souscripteurs. Le dficit se
creuse; on emprunte encore pour le combler; les populations sont
accables de charges croissantes, jusqu' ce que vienne la faillite.
C'est l'histoire habituelle des emprunts orientaux. Pour les pays
primitifs, le crdit est une peste.

La dette de la Serbie ne s'lve encore qu' 130 millions, dont 100 ont
t consacrs  faire le chemin de fer Belgrade-Nisch et  remplacer les
millions emports par la faillite Bontoux. Mais les emprunts n'ont
commenc  se succder qu' partir de 1875, et dj ils prennent plus de
7 millions par an sur un revenu de 34. On entre dans cette voie funeste
qui a men la Turquie  sa perte. Pour obtenir 5 millions destins 
complter l'achat de 100,000 nouveaux fusils Mauser, on a cd 
l'Anglo-Austrian Bank le monopole du sel pour quinze ans, et rcemment
on a engag d'autres impts, se mettant ainsi  la merci des financiers
trangers. Rien de plus funeste pour un tat; il aline de la sorte son
indpendance. Je sais parfaitement que jusqu' prsent la Serbie peut
trs facilement payer l'intrt de sa dette, d'autant plus que le
nouveau chemin de fer, surtout quand il sera reli  Salonique, d'un
ct, et  Constantinople, de l'autre, favorisera notablement le
dveloppement de la richesse; mais, nanmoins, je ne puis cacher mon
impression aux ministres serbes qui m'ont fait un si bienveillant
accueil. Armements coteux, emprunts rpts, mise en gage des sources
du revenu, ce sont l des symptmes inquitants auxquels il faut
veiller. _Principiis obsta_ est une admirable devise, trop peu comprise.

--Je reois l'accueil le plus amical chez le secrtaire de notre
lgation, le comte du Bois. Il est grand chasseur et rapporte merveille
des belles traques que l'on peut faire dans les montagnes du pays, qui
sont sauvages et inhabites.

--En voyage, je tche toujours, quand j'en ai le temps, de visiter les
bureaux des principaux journaux; c'est encore le meilleur centre
d'informations. On y trouve des gens d'esprit capables d'exposer la
situation d'une faon plus objective, plus impartiale que les
politiciens. Je rencontre plusieurs fois M. Komartchitch, rdacteur en
chef du journal progressiste et gouvernemental le _Vidlo_. Il y a, me
dit-il, trois partis en Serbie: les conservateurs, les progressistes et
les radicaux.

Les conservateurs ont pour chef M. Ristitch, l'homme politique le plus
considrable du pays. Il a fait partie du conseil de rgence aprs la
mort du prince Michel et pendant la minorit du prince Milan. C'est lui
qui a dirig la politique trangre pendant la priode si difficile, si
prilleuse de la guerre turco-russe, et aussi au congrs de Berlin, d'o
il a eu l'honneur de rapporter pour la Serbie les deux importantes
provinces de Nisch et de Pirot. Il a d quitter le pouvoir, parce qu'il
n'a pas voulu cder aux exigences de l'Autriche, lors des ngociations
pour le trait de commerce. Quand le cabinet de Vienne a menac de
fermer ses frontires aux exportations de la Serbie et que les
canonnires autrichiennes sont venues s'embosser  Semlin, la Serbie n'a
pas os rsister et M. Ristitch s'est retir. On le prtend infod  la
Russie. Il s'en dfend nergiquement. Ce que je veux pour mon pays, me
dit-il, c'est ce bien prcieux que nous avons conquis au prix de notre
sang, l'indpendance. Nous devons conserver de bonnes relations avec
l'Autriche, mais nous ne pouvons pas oublier ce que la Russie a fait
pour nous. C'est  elle que nous devons d'exister. C'est elle qui,  la
paix de Bucharest, en 1812, puis en 1815, en 1821 et en 1830, est
intervenue pour nous et a obtenu notre affranchissement. Inutile de
rappeler ses sacrifices en notre faveur durant la dernire guerre. C'est
d'elle encore que nous pouvons attendre la dlivrance des populations
slaves affranchies par le trait de San-Stfano, mais remises sous le
joug turc par le trait de Berlin. Amis de tous, serviteurs de personne,
voil quelle doit tre notre devise. A l'intrieur, M. Ristitch est
hostile aux innovations trop htives et partisan d'un gouvernement fort.
Il est encore dans la force de l'ge. L'oeil ferme et mme dur indique
une volont arrte. Il expose ses ides avec une grande nettet, et,
quand il s'anime, avec une vritable loquence. Il occupe une vaste
maison richement meuble, sur le boulevard Michel, non loin du Konak.

Parmi les hommes d'tat minents de la Serbie appartenant au parti
conservateur, on peut encore citer M. Kristitch, qui a t,  plusieurs
reprises, prsident du conseil; Marinovitch, ancien prsident du Snat,
actuellement (1885) ministre de Serbie  Paris, et Garaschanine, qui a
exerc une grande influence sur les affaires de son pays.

Le parti progressiste correspond aux libraux de l'Occident. Il n'a
gure de respect pour les institutions anciennes, qu'il considre comme
un reste de barbarie, et il ne se pique point d'une grande dfrence
envers l'glise nationale, ainsi que l'a prouv la faon dont il a men
et termin le diffrend avec le mtropolite Michel. Il veut doter son
pays le plus tt possible de tout ce qui constitue ce qu'on appelle la
civilisation occidentale: grande industrie, chemins de fer, affaires
financires, banques et crdit, instruction  tous les degrs, beaux
monuments, villes bien paves, claires au gaz, bourgeoisie aise
menant grand train, dveloppement de la richesse, et, pour hter la
ralisation de ce programme, l'accroissement des pouvoirs et des revenus
du gouvernement, et la centralisation. Le roi, qui dsire voir son pays
marcher d'un pas rapide dans la voie du progrs, s'attache de prfrence
 ce groupe de libraux. En outre, comme tous les souverains, qui
craignent les chocs que peut amener la situation actuelle de l'Europe,
il a pour vise principale de fortifier son arme.

Le parti radical comprend deux groupes dont les tendances sont trs
diffrentes. Le premier se compose des paysans et des popes de la
campagne, qui veulent conserver intactes les anciennes liberts locales
et payer peu d'impts. Ils sont, par consquent, hostiles aux
innovations des progressistes, qui cotent de l'argent et qui tendent
le cercle d'action du pouvoir central. Les ruraux serbes ressemblent en
ceci  ceux de la Suisse, qui, par le _referendum_, rejettent
impitoyablement toutes les mesures centralisatrices,  ceux du Danemark,
qui, dominant dans la Chambre basse, refusent, depuis des annes, de
voter le budget trop favorable aux villes, d'aprs eux, et  ceux de la
Norvge, qui tiennent en chec le roi Oscar, si aim en Sude et si
digne de l'tre. La seconde fraction du parti radical est compose de
jeunes gens qui, ayant fait leurs tudes  l'tranger, en ont rapport
des ides rpublicaines et socialistes. Leur organe tait la
_Somoouprava_ (_l'Autonomie_). Leur amour des anciennes institutions
slaves s'avive d'un enthousiasme trange pour la commune de Paris,
comme on peut le constater dans leur journal le _Borba_ (le _Combat_).
Dans un programme que publiait nagure un de leurs journaux, ils
rclamaient la revision de la Constitution afin d'arriver aux rformes
suivantes: suppression du conseil d'tat, division du pays en cantons
fdrs, la magistrature remplace par des juges lus, tous les impts
transforms en un impt progressif sur le revenu et, au lieu de l'arme
permanente, des milices nationales.

Si les lections sont libres, le parti des paysans doit l'emporter, car
est lecteur tout homme majeur payant l'impt sur ses biens ou son
revenu, ce qui quivaut  peu prs au suffrage universel des chefs de
famille. On compte 360,000 contribuables, dont environ les neuf diximes
appartiennent aux campagnes. Mais quand le groupe radical urbain expose
des ides rvolutionnaires et socialistes qui n'ont gure d'application
dans un pays o il n'y a ni accumulation de capitaux, ni proltariat,
et o se trouve ralis le principe essentiel du socialisme: A tout
producteur l'intgralit de son produit, parce que la proprit
foncire est rpartie universellement et trs galement, alors les
paysans prennent peur, et les avancs sont livrs sans dfense  la
merci du gouvernement, qui parfois use  leur gard de procds de
rpression sommaires, rappelant trop l'poque turque, ainsi qu'on l'a vu
rcemment.

Je ne puis m'empcher de croire que le parti progressiste, en
s'efforant d'implanter htivement en Serbie le rgime dont la
Rvolution franaise et l'Empire ont dot la France, poursuit un faux
idal, dont l'Occident revient. Au risque de passer pour un
ractionnaire, je n'hsite pas  dire que trs souvent les paysans ont
raison dans leurs rsistances. C'est un si grand avantage pour un pays
de possder des autonomies locales, vivantes, ayant leurs racines dans
le pass, qu'il faut bien se garder de les affaiblir ou de restreindre
leur comptence. Quand la centralisation les a dtruites, on a
grand'peine  les ressusciter, comme on le voit en France et en
Angleterre.

Le fonctionnarisme est une des plaies des tats modernes. Pourquoi
l'introduire l o il n'existe pas? Un exemple fera comprendre ma
pense. Tandis que la Belgique, avec cinq millions et demi d'habitants,
n'a que neuf gouverneurs de province, la Serbie, qui n'a que 1,800,000
habitants, est divise en vingt et un dpartements avec autant de
prfets (_natchalnick_) et quatre-vingt-un districts ayant chacun son
sous-prfet (_sreski-natchalnick_), et dans chaque prfecture et
sous-prfecture il y a des secrtaires, des greffiers, des employs.
N'est-ce pas trop? Le but vis parat trs dsirable: c'est
l'application rapide et surtout uniforme des lois. Il parat intolrable
que toutes les communes ne marchent pas du mme pas et que quelques-unes
restent trs en arrire. C'est cependant ce que l'on voit dans les pays
les plus libres et les plus heureux: en Suisse, aux tats-Unis et jadis
dans les Pays-Bas. L'uniformit est une admirable chose, mais on peut la
payer trop cher. Il faut voir dans Tocqueville comment, en la
poursuivant, l'ancien rgime a dtruit la vie locale et prpar la
rvolution. L'avantage incalculable des pays o la commune primitive a
survcu, c'est que, plus on y est dmocrate, plus on est conservateur.
Quelles sont les causes de perturbation dans les tats occidentaux? La
grande industrie, la concentration des capitaux, le proltariat, les
grandes villes et la centralisation. Or, c'est l ce que les
progressistes travaillent  dvelopper en Serbie. Ils sont donc,  leur
insu, les fauteurs des rvolutions futures, en multipliant, aux dpens
des contribuables, les places, ample proie que se disputeront les
factions politiques, les influences parlementaires et les aspirants au
pouvoir: C'est un des maux dont souffrent dj la Grce et l'Espagne,
sans parler des tats plus rapprochs de nous.

Les Serbes doivent rester un peuple principalement agricole: _Beati
nimium agricol!_ Il n'est pas vrai, comme l'a dit l'conomiste allemand
List, le fondateur du Zollverein, en invoquant l'exemple de l'ancienne
Pologne, qu'un tat exclusivement adonn  l'agriculture ne peut
s'lever  un haut degr de civilisation. Il y a trente ou quarante
ans, avant qu'un tarif ultra-protecteur et dvelopp la grande
industrie aux tats-Unis, la Nouvelle-Angleterre avait autant de
lumires et de bien-tre et plus de vertus et de vraie libert
qu'aujourd'hui. Lisez ce qu'en disent les voyageurs clairvoyants de
cette poque: Michel Chevalier, Ampre, Tocqueville: nulle part ils
n'avaient trouv un tat social plus parfait. Voil l'exemple qu'il faut
poursuivre, et dont la Serbie n'est spare que par une certaine
infriorit de culture qui est le rsultat invitable de quatre sicles
de servitude. Si ma voix pouvait tre coute, je dirais aux Serbes:
Conservez vos institutions communales, votre gale rpartition de la
terre; respectez les autonomies locales; gardez-vous de les craser sous
une nue de rglements et de fonctionnaires. Ayez surtout, de bons
instituteurs, des popes instruits, des coles pratiques d'agriculture,
des voies de communication; puis, laissez agir librement les initiatives
individuelles, et vous deviendrez un pays modle, le centre
d'agglomration de cet immense et splendide cristal en voie de
formation, la fdration des Balkans. Mais si, au contraire, vous
violentez et comprimez les populations, pour marcher plus vite et vous
rapprocher en peu de temps de l'Occident, vous conduirez la Serbie et
vous-mmes  l'abme, car vous provoquez les rvolutions.

--Je m'entretiens avec M. Vladan Georgevitch du service sanitaire de la
Serbie, dont il est l'organisateur et dont il est trs fier. Il a
beaucoup voyag et beaucoup tudi, et il a pu dicter une
rglementation modle dans un pays o presque tout tait  faire. J'en
dirai quelques mots, parce qu'elle soulve un trs grave dbat. Il est
certain qu'il est pour les communes une srie de mesures, et pour les
individus une faon de vivre, de se nourrir et de se soigner, en cas de
maladie, qui sont les plus conformes  l'hygine publique et prive.
L'tat doit-il, par des rglements dtaills, imposer tout ce que
commande la science  cet gard, comme il le fait dans l'arme, afin
d'accrotre autant que possible les forces de la population? Il est hors
de doute qu'en le faisant, l'tat aidera les citoyens  se mieux porter
et  se mieux dfendre des pidmies; mais, d'autre part, il affaiblira
le ressort de l'initiative et de la responsabilit individuelles, comme
on l'a vu dans les tablissements des jsuites au Paraguay; il
favorisera l'extension du fonctionnarisme; la nation deviendra un mineur
soumis  une tutelle perptuelle. Rcemment, Herber Spencer a pouss, 
ce sujet, un cri d'alarme d'une admirable loquence en dcrivant
l'esclavage futur: _the Coming Slavery_, qui rduira, dit-il, les
hommes, libres jadis,  n'tre plus que des automates aux mains de
l'tat omnipotent. C'est l'ternel dbat entre l'individu et le pouvoir.
Je me trouve trs embarrass en prsence d'une rglementation plus
minutieuse, plus excessive qu'aucune de celles dictes par la
bureaucratie prussienne, et, en mme temps, si mthodique, si conforme
aux _desiderata_ de la science qu'on ne peut s'empcher de l'admirer. On
en jugera; j'imagine qu'il n'est pas un mdecin qui ne souhaitt
semblable organisation pour son pays.

Au ministre de l'intrieur est constitue une section sanitaire,
compose d'un chef de service, d'un inspecteur gnral et d'un
secrtaire, de deux chimistes et d'un vtrinaire gnral, tous docteurs
en mdecine. La comptence et les pouvoirs de cette section s'tendent 
tout ce qui concerne l'hygine, mme  la nourriture des habitants. Elle
peut dicter des rglements obligatoires applicables  toutes les
industries travaillant pour l'alimentation. L'numration de ces
prescriptions forme un petit volume. Pour mettre  excution ces
rglements, la section a sous ses ordres des mdecins de dpartement,
d'arrondissement et de commune, des vtrinaires et des sages-femmes.
L'organisation mdicale est aussi complte que l'organisation
administrative:  ct du prfet, le mdecin dpartemental, presque
aussi bien rtribu;  ct du sous-prfet, le mdecin d'arrondissement,
avec le mme traitement; dans chaque commune d'une certaine importance,
un mdecin communal qui fait de droit partie du conseil municipal. Ceci,
en tout cas, est excellent. Au ministre se runit aussi le conseil
sanitaire gnral, compos de sept mdecins. C'est un corps scientifique
consultatif. Sa mission est d'tudier et de contrler les mesures que
peut adopter la section sanitaire qui reprsente le pouvoir excutif. Le
pays tout entier est donc soumis  une hirarchie de fonctionnaires
mdicaux, investis du pouvoir d'inspecter et de rglementer tout ce qui
touche  l'hygine des hommes et des animaux domestiques.

Voici maintenant quelques dtails de cette rglementation. Tout enfant
doit tre vaccin entre le troisime et le douzime mois de sa naissance
et revaccin  la sortie de l'cole primaire, et, s'il est du sexe
masculin, revaccin une troisime fois quand il est appel au service
militaire. La vaccination obligatoire et gratuite se fait sous la
surveillance du prfet et du mdecin dpartemental, et en prsence du
maire. La vaccination doit avoir lieu entre le 1er mai et le 30
septembre. Sur toute maison o rgne une maladie contagieuse doit tre
attach un criteau rglementaire, indiquant la nature du mal. Mme
prescription en Hollande, o l'on pouvait voir rcemment, sur l'htel
qu'occupait l'hritier de la couronne, une plaque portant ces mots
sinistres: _Fivre typhode_. Le mdecin dpartemental doit veiller  la
propret des maisons habites, en loigner les causes d'infection ou de
maladie rsultant des lieux d'aisances et, des fumiers trop rapprochs
des sources, de la nature de l'eau, de la mauvaise nourriture, des
coutumes concernant les couches et les inhumations. Ses investigations
doivent s'tendre mme jusqu' un sujet trs dlicat, car il doit
rechercher comment se font les mariages, s'ils produisent des maladies
hrditaires, quelle est la fcondit moyenne des unions et s'il y a des
causes qui la limitent. Sous peine de punition disciplinaire, il est
tenu d'obtenir du prfet des mesures pour faire disparatre, soit dans
les ateliers, soit dans les familles particulires, tout ce qui peut
nuire  la sant.

Le nombre des pharmaciens est limit et le prix de tous les mdicaments
tax. Les honoraires des mdecins pour leurs visites et pour toutes les
oprations le sont galement. Ainsi, la visite simple se paye dans la
capitale de 1  4 francs, dans le reste du pays, de 1  2 francs. Pour
un bandage de pltre sur un bras cass: 6 francs; pour amputer un bras
ou une jambe, 40 francs; pour l'emploi du forceps, 6  40 francs, et
ainsi de suite. On ne peut pas dire que le corps mdical ait abus de sa
toute-puissance pour ranonner les malades. Un hpital de vingt lits au
moins doit tre ouvert dans chaque chef-lieu de dpartement et dans
chaque arrondissement; il est plac autant que possible au centre du
territoire. N'oublions pas qu'il y en a 31 pour 1,800,000 habitants. Le
mdecin officiel y aura son logement. Les indigents y seront reus
gratuitement ou ils seront soigns  domicile.

Dans l'intrt de la sant publique, les rglements n'ont pas craint
d'interdire un usage sculaire, qui semble presque un rite religieux.
Partout, les orthodoxes transportent leurs morts au cimetire dans un
cercueil ouvert, et on couvre le visage et le corps de fleurs.
Dsormais, il faut le mettre dans un cercueil ferm, sous peine de
prison et d'amende. Les prescriptions pour combattre les pizooties  la
frontire et dans le pays sont galement rigoureuses et minutieuses.

Cette vaste et complte organisation sanitaire dispose d'un budget
spcial, qui se compose du revenu de toutes les fondations hospitalires
fusionnes en un fonds spcial, d'un impt spcial de 1 fr. 60 c. par
contribuable et de subsides de l'tat. Je pense qu'en aucun pays il
n'existe un rgime de police hyginique aussi dtaill et aussi parfait.
Mais n'a-t-on pas dpass la mesure? Dans une intressante tude sur
l'histoire du service sanitaire en Serbie, M. Vladan Georgevitch nous
montre, ds le XIIe sicle, les anciens souverains serbes, le grand
Stephan Nemanja et le roi Milutine fondant des hpitaux. Nomm rcemment
maire de Belgrade, cet hyginiste minent s'est donn pour mission de
faire de cette capitale la ville la plus saine de l'Europe. A cet effet,
il s'occupe, en ce moment, de prparer de grands travaux de pavage,
d'clairage et d'gouts, ce qui est excellent; seulement, pour payer
l'intrt des douze millions que cela cotera, il veut tablir l'octroi,
ce qui serait trs regrettable. Alors que tous les conomistes
condamnent cet impt et qu'on envie les pays qui, comme la Belgique et
la Hollande, sont parvenus  l'abolir, on irait entourer Belgrade d'un
cercle de douane intrieure et d'un cordon de gabelous, et on choisirait
pour cela le moment o les nouveaux chemins de fer, qui relieront
l'Occident  l'Orient, vont faire de la capitale serbe une grande place
commerciale et o il faut surtout faciliter les changes, en supprimant
les entraves, les frais et les dlais! Mieux vaut accomplir lentement
les amliorations que d'arrter, ds le dbut, l'essor du commerce, qui
fuit ds qu'on le gne et qu'on porte atteinte  sa libert.

--On fonde grand espoir sur le dveloppement des industries extractives.
Dj existe  Maidan-Pek, aux mains d'une compagnie anglaise, une grande
fonderie de fer, mais elle ravage les forts et ne donne pas de grands
bnfices. Bientt, grce au chemin de fer, on pourra exploiter les
couches de lignite qu'on rencontre entre Tchoupria et Alexinatz et aux
bords de la Nischava, au del de Nisch, et aussi rouvrir les mines de
plomb argentifres de Kopaonik et de Jastribatz, dans la valle de la
Topolnitza. Comme la Grce au Laurium, la Serbie possde des rsidus
d'anciennes exploitations qui contiennent 5  6 p. c. de plomb et 0.0039
d'argent. On estime qu'il y en a 426,000 mtres cubes. On les rencontre
dans les montagnes de Glatschina,  28 kilomtres de Belgrade.

--Le btiment o se runit l'assemble nationale, la Skoupchtina, est
une construction provisoire sans prtention architecturale. On y trouve,
comme partout, des bancs en demi-cercle, l'estrade du bureau et des
galeries publiques, mais il n'y a point de tribune pour l'orateur;
chacun parle de sa place. Le rgime constitutionnel ordinaire est en
vigueur; seulement, il n'y a qu'une Chambre. Le conseil d'tat,
autrefois appel Snat (_Soviet_), avec onze  quinze membres, nomms
par le roi, prpare les lois. Il a aussi d'importantes attributions
administratives; mais la Skoupchtina seule vote les lois et le budget.
Celle-ci compte aujourd'hui 170 membres, dont les trois quarts sont lus
 raison de un dput par 3,000 contribuables et le dernier quart, nomm
par le roi parmi les personnes distingues par leur instruction ou leur
exprience des affaires publiques. Est lecteur tout Serbe majeur et
payant un impt sur ses biens, son travail ou son revenu. Pour tre
nomm dput, il faut avoir trente ans rvolus et payer trente francs au
moins d'impt  l'tat. Curieuse incompatibilit, les officiers, les
fonctionnaires, les avocats, les ministres des cultes ne peuvent tre
dsigns par le peuple, mais seulement par le roi. La Skoupchtina se
runit chaque anne. Le roi peut la dissoudre. Pour changer la
Constitution (_Oustaw_), pour lire le souverain ou le rgent, s'il y a
lieu, ou pour toute question de premire importance au sujet de laquelle
le roi veut consulter le pays, il faut runir la Skoupchtina
extraordinaire, qui se compose de quatre fois plus de dputs que
l'assemble ordinaire. Une bande de rfugis, runie le 4 fvrier 1804
dans la fort d'Orchatz, y dcida la guerre sainte contre les Turcs et
confra  Kara-George le titre de vojd ou de chef: ce fut la premire
Skoupchtina. C'est d'elle qu'manent, par consquent, la nationalit
serbe et plus tard la dynastie. C'est en Serbie, plus que partout
ailleurs, qu'on peut dire que tous les pouvoirs viennent du peuple. Les
lecteurs tant tous des propritaires indpendants, les lections
devraient tre compltement libres, et nanmoins, dans les moments de
crise, le gouvernement, par l'influence de ses prfets et de ses
sous-prfets, parvient, dit-on,  imposer ses candidats. Si cela est
vrai, c'est un symptme regrettable et pour les gouvernants et pour les
gouverns.

--Le prix des denres et le montant des traitements servent  faire
apprcier les conditions conomiques d'un pays. Les chiffres sont un peu
infrieurs  ceux de l'Occident, mais pas notablement. La liste civile
du roi a t leve, en 1882, de 700,000  1,200,000 francs. Le
mtropolite reoit 25,000 francs; les ministres et les vques, 12,630
francs; les conseillers d'tat, 10,140 francs; les conseillers de la
cour des comptes et de la cour de cassation, de 5,000  7,000 francs; le
prsident d'un tribunal de premire instance, de 4,000  5,000 francs;
les juges, de 2,500  4,000; un professeur d'universit, 3,283 francs,
augments tous les cinq ans jusqu' 7,172 francs; un professeur de
l'enseignement moyen, 2,273 francs, augments tous les cinq ans jusqu'
5,000 francs; les instituteurs et les institutrices, outre le logement
et le chauffage, fourni par la commune, 800 francs, augments
successivement jusqu'au maximum de 2,450 francs; un gnral, 12,600
francs; un colonel, 7,000, un capitaine, 2,700 et un lieutenant 1,920
francs. A Belgrade, la viande se paye 1 franc le kilogramme; le poisson,
1 fr. 25 c.; le sterlet, 1 fr. 60 c.; le pain, 25 centimes; le vin, de
50 centimes  1 franc; le beurre, 3  4 francs; la couple de poulets, 2
 3 francs; un dindon, 4 francs; une oie, 3 francs. Plus on pntre dans
l'intrieur du pays, plus ces prix diminuent. Les voies de communication
rapides nivelant les prix, Belgrade est dj sous l'action du march de
Pesth. La Serbie a adopt le systme montaire franais; seulement, le
franc s'appelle _dinar_ et le centime, _para_.

La valeur des immeubles en Serbie augmente rapidement. En 1863, on a
estim celle des proprits urbaines, moins Belgrade,  48,531,844
francs, et celle des proprits rurales  196,099,000 francs. D'aprs
les calculs communiqus par le directeur de l'_Ouprava Fondava_  M. de
Borchgrave, il faudrait porter la valeur des proprits urbaines  plus
du double, soit  environ 100 millions, et celle des proprits rurales
 2,160,000,000 de francs. Pour Belgrade seule, on compte 1,080,000,000
de francs, ce qui, relativement, parat un chiffre trop fort. Pour les
terres, les apprciations sont difficiles, parce qu'il s'en vend trs
peu. Sur les 360,000 contribuables que compte la Serbie, 12,000 ont
conclu avec l'_Ouprava Fondava_ des emprunts hypothcaires pour une
somme de 36 millions de francs, dont 12 millions pour Belgrade, et 24
millions pour le reste du pays.

A Belgrade, les terrains  btir atteignent un prix lev: 60  100
francs par mtre carr dans les rues Prince-Michel fit Teresia; vers le
Danube, 20  30 francs, et vers la Save, 24  40 francs. Les
constructions cotent cher, parce que la main-d'oeuvre et les matriaux
se payent  un haut prix. Le salaire d'un ouvrier maon est de 5  6
francs par jour; leurs aides, qui sont souvent des femmes, reoivent 1
fr. 50 c. Les 1,000 briques valent 35  40 francs. Les maisons
rapportent de 8  10 ou 12 p. c. de leur prix de revient. C'est donc un
bon placement, car le chemin de fer augmentera la valeur des immeubles
dans la capitale. Il y aurait avantage  employer ici, pour faire des
briques, les mthodes et les ouvriers belges, qui les produisent au prix
de 12  15 francs le 1,000.

M. Vouitch, professeur d'conomie politique  l'universit, m'en fait
voir les btiments. Ils ont t construits grce au legs gnreux d'un
patriote serbe, le capitaine Micha Anastasivitch, mort rcemment 
Bucharest, et dont l'une des filles a pous M. Marinovitch, envoy de
Serbie  Paris. C'est le plus beau monument de Belgrade. On y a runi
des monnaies, des armes, des antiquits, des manuscrits et des portraits
trs intressants pour l'histoire nationale. C'est aussi le sige de
l'Acadmie royale des sciences. L'universit n'a que trois facults:
celle de philosophie et lettres; celle des sciences, comprenant les arts
et mtiers, et celle de droit, vingt-huit professeurs et environ deux
cents lves. Pour tudier la mdecine, il faut se rendre  l'tranger.

--Le code civil, rdig sous Milosch, est une imitation du code
autrichien; cependant il y a quelques diffrences curieuses  noter,
entre autres celle-ci: comme dans toutes les lgislations primitives,
les filles n'hritent pas, s'il y a des fils ou des enfants mles issus
d'eux. Elles n'ont droit qu' une dot, afin que les biens ne passent pas
dans une famille trangre.

--Je lis dans un journal financier:

Les journaux de Berlin s'occupent de la rgie des tabacs serbes. La
formation de la rgie est prvue dans le contrat d'avances conclu avec
le groupe de la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir d'Escompte.
La redevance est fixe, pour les cinq premires annes,  2,250,000
francs, et elle progresse par sries quinquennales. Elle forme le gage
de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera fait directement par
les contractants de la rgie et par prlvements sur cette redevance.

Rien de plus triste! Voil la Serbie, pays libre et  peine mancip,
qui suit le chemin de la Turquie et de l'gypte. Elle hypothque et
livre en gage, successivement, toutes ses ressources, donnant droit,
chose plus grave, aux financiers europens d'intervenir dans son
administration intrieure. C'en est fait de son indpendance. Elle ne
payera plus tribut  Constantinople, mais  Vienne et  Paris, et dans
des conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou  la banqueroute ou
 l'asservissement conomique de la nation serbe. Vaillant Kara-George,
glorieux Milosch, est-ce pour un semblable avenir que vous avez
combattu!

--Tandis que nous nous promenons sur le Kalimegdan et que nous
contemplons, du haut de ce glacis de la forteresse, le magnifique
paysage qui se droule devant nous, la vaste plaine hongroise et le
confluent du Danube et de la Save illumins des feux dors du soleil
couchant, on me raconte quelques dtails sur les atrocits commises
jadis par les Turcs en ce lieu mme. C'tait en 1815. L'insurrection
serbe vaincue, et Milosch momentanment rduit  se soumettre, les
Turcs, qui avaient roccup tout le pays, voulurent lui enlever toutes
ses armes. Suleyman-Pacha envoya des sbires dans chaque village pour
forcer les paysans  livrer leurs fusils. Ceux qui refusaient ou qui
prtendaient n'en pas avoir taient soumis  des tortures atroces; des
femmes et des hommes taient tus sous la bastonnade, pendus, les pieds
en l'air, privs de toute nourriture, empals ou brls vifs. Ce serait
 ne pas le croire, si, comme le dit Mme Mijatovitch, dans son livre
_History of Modern Serbia_, page 81, on ne connaissait pas le nom des
victimes et la date exacte de leur martyr. En un seul jour, le
gouverneur de Belgrade, Suleyman, fit empaler 170 Serbes compromis dans
la dernire insurrection, malgr l'amnistie gnrale solennellement
promise. Comme ces empalements s'taient faits du ct du Kalimegdan
qui domine la Save et fait face  Semlin, le gnral autrichien qui y
commandait crivit au pacha que cette exhibition rvoltante devait tre
considre comme une insulte  un tat chrtien voisin, et que, par
consquent, s'il n'tait pas mis fin immdiatement  ce spectacle
abominable, les soldats autrichiens viendraient y mettre ordre. Suleyman
ordonna de faire faire les excutions du ct du Danube.

--L'esprit d'association est dvelopp parmi les artisans. J'ai
remarqu, en face des bureaux du _Vidlo_, une _zadruga_ d'imprimeurs
typographes, c'est--dire une socit cooprative. L'antique zadruga
rurale, la communaut de familles, est, en effet, une association de
production agricole.

--J'aime  errer dans le grand cimetire. Il est situ  l'extrmit sud
de la ville, sur une colline d'un ct, coupe  pic par une carrire.
On y a une vue admirable sur le Danube et sur l'immense plaine de la
Hongrie. Le vendredi, les parents des dfunts viennent visiter leurs
tombes et y apportent des offrandes, comme dans l'antiquit. Voici, sur
le tertre o est plante une simple croix en bois noir, une petite
bougie, un plat de cerises, un petit pain, une bouteille de vin et des
fleurs. Une femme y est accroupie, elle pousse des gmissements
accompagns d'invocations  l'me de son mari semblables  des mlopes:
O ami, pourquoi nous as-tu quitts? Nous t'aimions tant! Chaque jour,
nous te pleurons! Rien ne pourra nous consoler. Sur d'autres tombes se
font entendre des lamentations encore plus douloureuses. On dirait un
choeur de pleureuses romaines. L'effet est poignant. Le rite oriental
s'est beaucoup moins modifi que les cultes occidentaux. Les coutumes du
paganisme grec et latin, qui ont transform le christianisme primitif,
purement smitique, sont restes ici intactes et vivantes. Ce potique
cimetire n'est pas  200 mtres des habitations, comme le prescrit le
rglement sanitaire: sera-t-il aussi ferm?

--Je retrouve ici une personne que j'avais rencontre lors de mon
premier voyage et dont la vie est un drame. En 1867, lorsque je quittai
Belgrade pour me rendre aux bains d'Hercule,  Mehadia, je vis monter
sur le bateau  vapeur une dame au port de reine, accompagne d'une
jeune fille dont la beaut tait blouissante. Je remarque qu'elle est
salue avec le plus grand respect. La femme du consul d'Autriche, Mme de
Lenk, m'apprend que c'est Mme Anka Constantinovitch, tante du prince
Michel, lequel est perdument amoureux de sa fille, la ravissante
Catherine.--Il veut, me dit-elle, l'pouser, aprs s'tre divorc de sa
femme, la comtesse Hunyadi, qui dteste Belgrade et habite constamment
en Hongrie. Jusqu' prsent, deux obstacles ont empch
l'accomplissement de ce dessein: le rite orthodoxe admet le divorce,
mais interdit le mariage entre cousins et cousines. La comtesse Hunyadi
est catholique; elle se refuse au divorce, et l'Autriche la soutient.
Comme j'avais une lettre de Franois Huet pour le prince Michel, Mme
Anka me reut de la faon la plus aimable et je passai quelques jours
avec elle et sa fille  Mehadia. Peu de mois aprs, le prince Michel et
Mme Anka taient assassins dans le parc de Topchidr. Sa fille, la
belle Catherine, qui est devenue Mme Michel Boghitchevitch, me raconte
ce tragique pisode.

--Nous nous promenions, me dit-elle, ma mre et moi, avec le prince
dans le Thiergarten. C'tait par une belle aprs-midi du mois de juin.
Tout  coup, sortent du bois des hommes arms de pistolets. Ils tirent 
bout portant. Le prince et ma mre sont tus sur le coup, une balle
m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire
une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate,
glisse et s'arrte dans mon cou. Tenez, elle est encore l; on n'a pas
voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena  pouser, peu de
temps aprs, Blasnavatz qui en avait prs de soixante, mais qui tait
rgent de la Principaut. Aprs sa mort, je devins la femme de mon mari
actuel, qui est galement mon cousin. Aussi, pour que le mariage pt
s'accomplir, fmes-nous obligs de nous rfugier en Hongrie. Le roi
Milan nous a fait revenir  Belgrade, et il est trs bon pour nous, mais
nous prfrons vivre  l'cart du monde officiel. Que de terribles
souvenirs! Le prince Michel tait ador par le peuple. Vous avez vu sa
statue questre sur la place du Thtre. Bientt on inaugurera un
monument expiatoire dans le parc aux Daims,  la place o il a t
tu.--Malgr ces tragiques preuves, Mme Catherine est reste trs
belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velout, avec de grands
sourcils arqus et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car,
comme son cousin le roi,  qui elle ressemble d'ailleurs, elle est
d'origine valaque, par les femmes.

--Je dne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait
btir ici une charmante rsidence avec une pelouse unie comme un tapis,
o l'on joue au lawn-tennis,  l'ombre de beaux arbres. On se croirait
aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne,
le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur
chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou
l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favoriss
par leur tarif diffrentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y
perdre. Si on relie par un tronon, facile  faire le long de la cte,
Salonique  la ligne grecque rcemment inaugure de Larissa-Volo, ce
port, situ au fond du plus admirable golfe, deviendra le point
d'embarquement le plus rapproch vers les chelles du Levant et
l'gypte,  moins qu'on ne pousse jusqu' Athnes! Lorsque la jonction
sera faite entre Nisch et les chemins ottomans  Sarambey, par Sofia, on
ira, avec une vitesse de 40 kilomtres  l'heure, de Belgrade 
Constantinople, 1,066 kilomtres, en 29 heures, et de Londres 
Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique ralisera le fameux
projet expos, avec tant d'loquence, par le consul autrichien de Hahn,
il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route
militaire des Romains par _Singidunum_ ou _Alba Greca_ (Belgrade),
_Horreum Margi_ (Tchoupria), _Naissus_ (Nisch) et Thessalonique, qui
deviendrait un port de premire importance.

--Quelles sont les vises d'avenir de la Serbie? Elles sont vastes,
illimites comme les rves de la jeunesse. Les patriotes exalts voient
renatre dans un avenir loign l'empire de Douchan, ce qui est une pure
chimre. D'autres esprent, ici comme  Agram, qu'un jour un tat
serbe-croate runira toutes les populations parlant la mme langue: les
Croates, les Serbes, les Slovnes, les Dalmates et les Montngrins;
mais, pour cela, il faut ou qu'elles se soumettent  l'Autriche, ou
qu'elles contribuent  la dmembrer. Quoique ce projet ait pour lui la
force trs grande du principe des nationalits, il n'est pas encore  la
veille de se raliser. Les patriotes pratiques visent un but plus
prochain: l'annexion de la Vieille-Serbie, cette pointe nord de la
Macdoine, au sud de Vrania, qui comprend le thtre de la grandeur et
de la chute de l'antique royaume serbe: Ipek, la rsidence des anciens
patriarches serbes; Skopia, o Douchan plaa sur sa tte la couronne
impriale de toute la Romanie; Detchani, le tombeau de la dynastie des
Nmanides, et Kossovo, le champ de bataille pique o triompha
dfinitivement le croissant. D'aprs un voyageur qui connat bien cette
partie de la Pninsule, M. Arthur Evans, le jour o l'arme serbe
pntrera dans la Vieille-Serbie, elle y sera reue avec joie par les
rayas, dont la condition est affreuse[15]. Pour viter  l'avenir de
nouvelles complications, il faut que l'Europe tienne compte des voeux
des populations, fonds sur les convenances ethniques, conomiques et
gographiques et sur les souvenirs de l'histoire.

[Note 15: Voyez aux annexes, n I.]




ANNEXE N 1.

LA VIEILLE-SERBIE.


Le pays appel _Vieille-Serbie_ est un des moins connus de la pninsule
des Balkans. Il y a toujours eu danger  parcourir cette province, 
cause de la prsence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes
sont les descendants des Serbes qui, aprs la bataille de Kossovo, se
sont soumis au sultan et ont embrass l'islamisme afin d'acqurir des
terres et des privilges que les sultans accordaient  tous ceux qui
prenaient le turban.

Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus
fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes  la
main. Ils portent sur eux un vritable arsenal, car, dans leurs larges
ceintures en cuir, ils ont gnralement deux grands pistolets, un et
quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent
trois cartouchires ou botes en mtal cisel de dimensions diffrentes
et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une
baguette en fer, termine par un anneau en cuir ouvrag et qui leur,
sert  bourrer leurs pistolets, complte leur attirail guerrier.
Lorsqu'ils sont en expdition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent
toujours un immense fusil  crosse de cuivre plein, plus ou moins bien
cisel.

Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes prcautions dans
la Vieille-Serbie turque, et les Europens qui ont pu traverser le pays
des Arnautes sont extrmement rares.

Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a dj
t conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois dpartements qui
sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekoplj. C'est dans ce dernier
dpartement qu'habitait plus particulirement l'lment arnaute, et dont
le centre principal tait Kourschoumlje. Il a fallu les dloger  coups
de fusil, car ils opposrent une rsistance arme  l'occupation de leur
pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrtien, les
Arnautes de Prekoplj et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se
retirrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la
Vieille-Serbie.

On les retrouvera peut-tre encore et avec eux bien d'autres qui
peuplent le pays, vivant cte  cte avec les Serbes chrtiens, qu'ils
oppriment et terrorisent cruellement.

Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficults dans l'occupation
du pays qu'ils convoitent? Cela est  peu prs certain, quoique la
Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment,
nous ne voulons pas nous occuper de cette ventualit, nous voulons
simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du
pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur
patrie.

Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a t
incorpore au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en
territoire ottoman est la plus considrable et forme presque
exclusivement le vilayet de Kossovo.

Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopolj,
Mtokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.

Le Kossovopolj est le plus vaste et le plus peupl. C'est l que se
trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, rsidence du
gouverneur gnral turc ou vali. C'est l galement que se trouve la
ville de Mitrovitza, tte de ligne du chemin de fer qui mne 
Salonique. Ce territoire touche aux frontires serbes; deux routes
relient le Kossovopolj  la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina
pour aller  Leskovatz, l'autre de Tirnovatz  Vrania. Si les Serbes
donnent suite  leurs projets, c'est par l qu'ils doivent forcment
commencer. Le territoire de Kossovopolj est encore plein de souvenirs
historiques chers aux Serbes. C'est l, entre le village de Wuchtrin et
la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo,
qui a donn son nom au vilayet; c'est une trs vaste plaine leve
qu'arrosent trois petites rivires qui se jettent dans l'Ibar, et qui se
nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des
Merles (Kossovopolj en slave), o tomba le dernier empereur serbe, le
knze Lazar, dans la bataille qu'il livra  la tte de toutes les
troupes serbes contre les Turcs, commands par le sultan Mourad, qui
prit lui-mme  la fin du combat, par le poignard du vovode Miloch
Obilitch, qui venait d'tre fait prisonnier et que l'on conduisait
devant le vainqueur. C'est  partir de ce moment que commena la
servitude de la Serbie. A l'endroit o tomba Mourad, il existe un
turb ou monument funbre musulman.

Prs de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conserves,
d'un grand chteau, o prit assassin le roi Ouroch, pre de Douchan,
le plus grand souverain serbe.

D'autres ruines de chteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui
sparent la rivire Lab de l'Ibar.

A Gilar et  Novobrdo, il y a de belles glises serbes en assez bon
tat.

La province de Mtoja se trouve  l'ouest de celle de Kossovopolj; les
deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek
conserve encore l'glise mtropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un
moment, le patriarche de l'glise serbe rsida dans cette ville.

Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus
dangereux de toute la Pninsule; c'est un vritable repaire d'hadouks
(brigands).

Le territoire de la Ljuma, situ plus au sud, se trouve compris entre
les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes
principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de
tout le vilayet de Kossovo; elle possde plus de 40,000 habitants et fut
longtemps la rsidence du pacha gouverneur, et Dibr ou Diwra, o l'on
travaille le cuir, comme on le faisait  Cordoue. C'est  Dibr que se
trouvent les plus fanatiques musulmans de la contre. Les Arnautes de
Dibr sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont
continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent,
lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la
religion romaine  leur faon, qui n'est pas tout  fait conforme 
l'orthodoxie catholique.

La territoire de Tetovo est le plus accident de tous; il est presque
exclusivement habit par des Arnautes de race serbe; ce sont des
montagnards sauvages, d'une ignorance extrme et qui ne vivent que du
produit de leur btail. C'est  peine s'ils savent qu'ils vivent sous la
domination ottomane, et les collecteurs d'impts, si pres partout
ailleurs, ne pntrent jamais dans leurs montagnes. Les villes
principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschvo.

Le territoire d'Ovetz se trouve  l'est; c'est un pays riche, mais l
l'lment serbe se trouve mlang par parties presque gales  l'lment
bulgare. Tracer une ligne de dmarcation entre ces deux races dans cette
province nous parat chose bien difficile. Il est trs possible que le
dsaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne  propos de l'Ovetz,
o se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.

Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie
au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les gographes qui ont dress
des cartes de la presqu'le des Balkans ont laiss en blanc tout le
Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabit, comme l'ont affirm
certains publicistes mal renseigns.

Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peupls
dans les troites valles formes par le Kodjak-Planina, grande montagne
qui donne son nom au territoire.

Le Kodjak est galement habit par des Serbes et par des Bulgares, dont
la sauvagerie ne le cde en rien aux Arnautes pasteurs du Tetovo.

Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en
majorit serbe, la population se divise en deux fractions bien
distinctes: la partie compose des Serbes ou des Bulgares demeurs
chrtiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La premire
reprsente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane,
l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopolj, moins le
sandjak de Novi-Bazar, monte  480,000 habitants, d'aprs les dernires
cartes de Bianconi.


SITUATION ACTUELLE DE LA VIEILLE-SERBIE.

A quatre lieues de distance de Djakovo, cachs dans une belle gorge
alpestre, s'lvent l'glise et le monastre de Dtchani, fonds par le
roi serbe saint tienne, et par son fils, Douchan, qui le premier prit
le titre de czar. Dans tout l'intrieur de la pninsule des Balkans, on
ne rencontre pas un monument aussi artistique que cette glise. La
forme, les matriaux et le style de cet difice nous transportent bien
loin des constructions de briques, du genre byzantin. Ses bandes de
marbre blanc vein de rose ressortent avec clat sur les collines
couvertes de sapins qui l'environnent. Ses colonnes lgantes et ses
lions hardiment poss en avant rappellent l'architecture de la Dalmatie
et de la ville d'Ancne. Les rinceaux dentels des fentres sont, en
partie, si bien conservs qu'on croirait que le sculpteur vient d'y
mettre la dernire main. Cette glise est le souvenir vivant d'une
dynastie de rois qui rgnrent du Danube  l'Adriatique, et de
l'Adriatique  la mer Ege, d'artisans qui ont laiss la trace de leur
habilet jusque sur le sol italien. Le style de cette glise est une
heureuse combinaison des traditions de l'architecture religieuse
italienne et grecque; il s'loigne beaucoup de la rigidit de lignes du
style byzantin. Tout l'intrieur est recouvert de fresques remarquables,
dont les plus intressantes reprsentent les hros de la famille royale
des Nemanjas, depuis le czar Simon jusqu'au jeune czar Ourosh, rangs
paralllement entre les branches feuillues d'un arbre hraldique.

Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique
comprendront aisment la place qu'elle a occupe et qu'elle occupe
encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et mme de
tous les Slaves. Cette glise, de mme que l'glise patriarcale d'Ipek,
qui s'lve non loin de l, sont les deux lieux saints de la race serbe.
C'est dans l'glise d'Ipek que sigeaient les mtropolitains et les
patriarches de l'glise serbe, qui disparurent peu  peu  l'poque du
clbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des
sentiments populaires en matire politique saisiront l'absurdit, d'un
trait, qui a laiss ces centres des aspirations de tout un peuple dans
les mains d'Arnautes barbares et de mahomtans fanatiques. Il n'est pas
tonnant que l'glise et le monastre de Dtchani aient t aussi bien
conservs. Aprs la conqute, les Turcs s'aperurent que ce lieu de
plerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de
revenus. C'est pourquoi ils commencrent par faire payer par les Slaves
un lourd tribut--qu'ils exigent encore maintenant;--ensuite, ils
convertirent le monastre en vakouf imprial, c'est--dire en proprit
ecclsiastique, place sous la protection du sultan, et durant les
quatre sicles qui viennent de s'couler un grand nombre de firmans
ratifirent cette charte. Les privilges spciaux et les assurances de
protection si souvent ritres donnent  la situation actuelle du
monastre une garantie toute spciale. Nanmoins, des Arnautes
s'tablissent constamment chez les moines, y restent parfois des
semaines entires, en vivant  leurs dpens. Les mahomtans du voisinage
ont, de plus, lev une srie d'impts forcs sur les moines, qui ne
peuvent les payer; les malheureux frres vivent dans un pril constant.

Il est impossible de s'loigner de cent pas du monastre sans escorte
arme, et, en 1882, les Arnautes brlrent une aile du btiment
principal et tirrent  plusieurs reprises dans l'intrieur. Les moines
eux-mmes furent outrags indignement.

Une nuit, je fus rveill par les cris sauvages de ces brigands, et je
pensai  saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui,
entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut  une invasion
des Bretons. Quand le saint s'aperut que ce bruit avait t fait par
des diables, il fut tout rconfort et sa peur s'apaisa. Mais dans le
cas prsent, cette consolation-l me fut enleve, car c'taient bien des
Arnautes, il n'y avait pas  s'y mprendre. Aprs avoir chapp  la
destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable
monument court,  l'heure prsente, les plus grands dangers.

La situation de l'glise patriarcale d'Ipek, situe  une demi-lieue du
sige du gouverneur turc, est galement prcaire; quoiqu'elle soit,
comme Detchani, sous la protection spciale du gouvernement, elle est
expose aux mmes extorsions et au mme systme de terrorisation. Les
trois quarts de la congrgation rgulire ne peuvent assister aux
offices parce que les Arnautes battent les chrtiens qui se rendent 
l'glise et les attaquent  coups de fusil. Le pays est si peu sr, que
la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs
maisons. Les portes du monastre sont cribles de trous de balles et
plus d'un meurtre a t commis dans le voisinage.

Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le
redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possde,
sans doute, une autorit sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu
l'instrument d'un cercle d'Arnautes. Les troupes en garnison  Ipek
sont disciplines, et leur prsence est bien vue des chrtiens, mais la
Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les
Arnautes sont les favoris du Palais, et il est interdit de se mler de
leurs affaires. Dans la ville, l'inscurit est telle, que ce fut
seulement sous l'escorte de huit Arnautes arms jusqu'aux dents, formant
le carr autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites
acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un tranger
europen dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le
gouverneur ne me permit plus de sortir et me dfendit de visiter l'cole
serbe. Je parvins cependant  la voir. Le matre d'cole vit dans un
pril constant; mais il faut rendre cette justice  Ali de Gusinje, que
c'est grce  son intervention que les livres de classe n'ont pas t
saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'cole des filles est
dirige par deux matresses indignes fort remarquables. Miss Irby parle
de l'une d'elles dans ses livres. Cette cole fait oublier un peu
l'anarchie complte qui rgne  Ipek, mais l'tat de choses dans les
contres avoisinantes surpasse toute description. Depuis le trait de
Berlin, il y a eu ici de 150  200 meurtres de chrtiens rests impunis.
On m'a donn la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs
cas, la victime tait un enfant, et je suis certain que jamais les
autorits n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est
ainsi que la Turquie se venge d'avoir d signer une paix honorable.

Pendant mon court sjour  Ipek, on assassina un infortun Serbe dans
le village de Gorazdova, o avaient t commis deux crimes identiques
dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman,
arnaute ou rengat serbe, avait persuad  une jeune fille de seize ans
de l'pouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille
refusrent leur consentement au mariage. Alors, les autorits mirent la
mre en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon dpart), et le
sducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept
cas semblables  Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunment
des outrages encore plus rvoltants. Les prtres des villages sont
cruellement maltraits. J'en vis un qui avait courageusement signal aux
autorits d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorits
firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informs de ses
rclamations, tombrent sur lui  coups de couteau. J'ai vu l'un de ses
bras  moiti coup. Dans le monastre d'Ipek se trouvait un autre pope,
qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'taient
empars de lui, l'avaient conduit dans un lieu dsert et taient sur le
point de le massacrer, quand ils consentirent  le relcher,  condition
qu'il leur payt la somme de 50 piastres dans un dlai de trois jours.
Il est actuellement enferm dans le couvent et n'ose visiter son
troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de
douze villages avaient t privs de leurs pasteurs de la mme manire.
Mme  Vuchitern, un endroit relativement favoris par sa position sur
le chemin de fer macdonien, je dcouvris que le pope et le matre
d'cole avaient pass une anne au cachot, et l'on croyait que le prtre
avait t dport en Asie.

Si ces crimes taient des actes de cruaut isols, ce serait dj
dplorable; mais il est hors de doute que c'est un systme de terreur
organis et ayant un but parfaitement dfini. On veut  tout prix
chasser les Serbes de ces territoires par des actes rpts de violence
et de pillage. Des habitants du pays, bien informs, m'ont assur que
les Arnautes, malgr leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas
coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y taient encourags par les
gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est
indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert
avec une srie de personnages influents du mme genre, dirige tous les
mouvements du pacha.

Plusieurs de ces gentilshommes ont des relations intimes avec le
palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc
qui consentira  jouer encore le rle du malheureux Mehemet-Ali, qui
s'tait laiss persuader qu'il parviendrait  rtablir l'ordre. C'est
ainsi que continue le rgne de la terreur, et si l'Europe n'intervient
pas bientt, il est probable que le rve des oppresseurs se ralisera
compltement. Sous le coup de semblables perscutions, les populations
chrtiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se
mettent en chemin vers la frontire serbe. Dans certains villages, des
hordes d'Arnautes ont littralement chass les habitants. Dans les
environs d'Ipek seulement, 22 villages sont dserts. Les rfugis
conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le
rgne de la tyrannie aura cess.

Les autorits craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit
que les receveurs des contributions n'osent s'adresser  eux, et forcent
les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macdoine  payer les impts
dus par leurs oppresseurs. La vergia ou impt foncier est ainsi
rclame jusqu' trois fois au mme propritaire, et comme on ne donne
pas de reu aux paysans des impts dj perus, ils n'ont aucun recours
contre ces extorsions ritres. Les receveurs trouvent un appui
puissant dans les autorits turques, et plusieurs chrtiens sont
actuellement emprisonns  Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas
pu payer leurs impts pour la seconde ou peut-tre la troisime fois.

Dans le district voisin de Kolashin, j'ai constat le mme tat de
choses, en 1880. Les chrtiens sont assassins et dpouills sans merci
et sans qu'il soit possible de poursuivre les coupables. Le gouvernement
et la justice sont galement inertes. Je citerai un seul fait qui s'est
pass rcemment. Entre Ipek et Mitrovitza, la route traverse pendant six
lieues une plaine fertile, bien irrigue, mais maintenant dserte, sans
culture et sans habitations. Je passai la nuit dans le petit village
serbe de Banja. J'y trouvai les paysans en grande discussion pour savoir
s'ils quitteraient le pays immdiatement. Tous les environs sont le
thtre de scnes horribles. Un jeune Serbe, appel Simo Lazaritch, se
baignant dans la source d'eau tide qui donne son nom  Banja, fut tu
de sang-froid par un Arnaute de Dervishevitch. Le jour prcdent, un
autre jeune Serbe g de 20 ans, Josif Patakovitch, avait subi le mme
sort, et un autre malheureux avait t grivement bless. Les habitants
de Banja ont travaill six mois  la restauration de leur glise, mais
les Turcs l'ont de nouveau dtruite. L'cole, de mme, est en ruines, et
aucun instituteur n'a le courage d'y rester. Ils nous assassineront
tous, l'un aprs l'autre, me dit un des anciens du village; et un vieil
infirme me demanda avec anxit s'il n'y aurait pas bientt la guerre.
Tels sont les fruits, dans ces contres, de la paix avec honneur
obtenue par lord Beaconsfield.

M'est-il permis de demander si l'Europe et l'Angleterre n'ont aucune
responsabilit relativement au sort de ces malheureuses populations, par
leur participation au trait de Berlin? Ou bien faut-il que les
habitants du vilayet de Kossovo soient extermins, simplement parce
qu'il convient  la politique de l'Autriche de cacher l'anarchie qui
rgne dans ces rgions? Pourtant, il est incontestable que la
Vieille-Serbie tout entire ferait partie du royaume serbe, et
jouirait de la scurit et de la libert de conscience qui font le
bonheur de la Serbie et du Montngro, sans l'opposition de la
politique tortueuse et impie qui faisait de chaque charte de franchise
accorde par la Russie  ses allis serbes un _casus belli_.

Arthur Evans.

J'ajouterai que si la Serbie, au lieu d'attaquer la Bulgarie sans le
moindre droit, s'tait donn pour mission de dnoncer la situation de la
Vieille-Serbie  l'Europe et d'affranchir ses frres opprims, ce pays
infortun serait probablement aujourd'hui dlivr et runi au royaume
serbe.





TABLE DES MATIRES

CHAPITRE PREMIER.

WURZBOURG. LUDWIG NOIR. SCHOPENHAUER.

Le Rhin chemin qui marche.--Wurzbourg.--Ludwig
Noir, _Das Werkzeug_.--Kant et Schopenhauer.--La
_Residenz_ et l'art du XVIIe sicle.--Nurnberg et les
Hohenzollern.--La _Neue freie Presse_.--La mle des nationalits     5

CHAPITRE II.

VIENNE. LES MINISTRES ET LE FDRALISME.

Le comte Taaffe, _Viribus unitis_.--Le comte de Klnoky.
--Les chemins de fer.--L'Altgraf Salm-Lichtenstein.--Allemands
et Tchques.--M. de Serres
et les chemins de fer autrichiens.--Le baron de Kllay
et la Bosnie.--Le Ring.--De Vienne  Essek      35

CHAPITRE III.

L'VQUE STROSSMAYER.

Siroko-Polje et les moeurs anciennes.--Djakovo et son
vque.--Sa biographie.--Ses tableaux et le muse
d'Agram.--Bravoure des Montngrins et des Croates.
--Gladstone et lord Acton.--L'hpital et les coles 
Djakovo.--Les zadrugas.--Strossmayer et l'vque
de Zara      75

CHAPITRE IV.

LA BOSNIE. HISTOIRE ET CONOMIE RURALE.

De Djakovo  Sarajevo.--Brod et l'islam.--Les bans et
les rois de Bosnie.--Les Bogomiles.--La Tchartsia
et la mosque d'Usref-Bey.--Le rgime agraire
musulman.--Le _Homestead_.--Souffrances des rayas
sous le rgime turc.--Les rformes faites et  faire.      138

CHAPITRE V.

LA BOSNIE. LES SOURCES DE RICHESSE. LES HABITANTS
ET LES PROGRS RCENTS.

Le sol et ses produits.--Le btail.--Le cadastre.--Mgr
Stadler et la question religieuse.--Ilitche.--Le
_Kmet_.--Chez le consul de France.--Coutumes des
musulmans et des juifs espagnols.--Les Tzintzares.--La
Bosnie mancipe du Phanar.--L'enseignement.
Rforme judiciaire.--Le rgime communal de Sarajevo.--Les
impts.--Le _Drang nach Osten_      204

CHAPITRE VI.

LES NATIONALITS CROATE ET SLOVNE. LA SERBIE.

Griefs des Croates.--La nationalit slovne.--De
Vukovar  Belgrade.--Serbie.--Progrs de l'enseignement.
--L'arme.--Le clerg orthodoxe.--L'impt
croissant.--Le roi Milan et la reine Nathalie.--La
_Slava_.--Le rgime communal.--Le _Kolo_.
--Rpartition des cultures.--Le btail.--M. et Mme Mijatovitch.
--Organisation du crdit.--Le commerce extrieur.
--Les trois partis.--MM. Ristitch et Kristitch.
--Le fonctionnarisme.--M. Vladan Georgevitch et
le service sanitaire.--Les institutions politiques.--Le
prix des denres et les traitements.--L'universit.
--Mme Catherine Boghitchevitch.--M. Sidney-Locock.
--Les chemins de fer serbes.--Les esprances.      268

Annexe 1      347














End of the Project Gutenberg EBook of La Pninsule Des Balkans, by 
mile De Laveleye (1822-1892)

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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