The Project Gutenberg EBook of La vie littraire, by Anatole France

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Title: La vie littraire
       Quatrime srie

Author: Anatole France

Release Date: December 20, 2006 [EBook #20143]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ANATOLE FRANCE

LA VIE LITTRAIRE

QUATRIME SRIE


PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS




PRFACE


En publiant ce quatrime volume de la _Vie littraire_, je me fais un
devoir trs doux de remercier le public lettr de la bienveillance avec
laquelle il a reu les trois premiers. Je ne mrite point cette faveur;
mais si j'en tais digne de quelque manire ce serait pour avoir donn
beaucoup au sentiment et rien  l'esprit de systme. Je ne sais comment
il faudrait appeler exactement ces causeries, et sans doute elles ont
trop peu de forme pour avoir un nom.  coup sr, le terme le plus
impropre dont on puisse les dsigner est celui d'articles critiques. Je
ne suis point du tout un critique. Je ne saurais pas manoeuvrer les
machines  battre dans lesquelles d'habiles gens mettent la moisson
littraire pour en sparer le grain de la balle. Il y a des contes de
fes. S'il y a aussi des contes de lettres, c'en sont l plutt.

Tout y est senti. J'y ai t sincre jusqu' la candeur. Dire ce qu'on
pense est un plaisir coteux mais trop vif pour que j'y renonce jamais.
Quant  faire des thories, c'est une vanit qui ne me tente point.

Ce qui rend dfiant en matire d'esthtique, c'est que tout se dmontre
par le raisonnement. Znon d'le a dmontr que la flche qui vole est
immobile. On pourrait aussi dmontrer le contraire, bien qu' vrai dire,
ce soit plus malais. Car le raisonnement s'tonne devant l'vidence, et
l'on peut dire que tout se dmontre, hors ce que nous sentons vritable.
Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que
l'habilet de l'esprit qui l'a conduite. M. Maurice Barrs a t bien
avis de dire dans un opuscule exquis[1]: Ce qui distingue un
raisonnement d'un jeu de mots, c'est que celui-ci ne saurait tre
traduit. Il faut bien que les hommes aient quelque soupon de cette
grande vrit, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement.
L'instinct et le sentiment les mnent. Ils obissent  leurs passions, 
l'amour,  la haine et surtout  la peur salutaire. Ils prfrent les
religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier de
leurs mauvais penchants, et de leurs mchantes actions, ce qui est
risible, mais pardonnable. Les oprations les plus instinctives sont
gnralement celles o ils russissent le mieux, et la nature a fond
sur celles-l seules la conservation de la vie et la perptuit de
l'espce. Les systmes philosophiques ont russi en raison du gnie de
leurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnatre en l'un d'eux des
caractres de vrit qui le fissent prvaloir. En morale, toutes les
opinions ont t soutenues, et, si plusieurs semblent s'accorder, c'est
que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouiller
avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La raison pure, s'ils
n'avaient cout qu'elle, les et conduits par divers chemins aux
conclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectes
religieuses et en certaines hrsies dont les auteurs, exalts par la
solitude, ont mpris le consentement irrflchi des hommes. Il semble
qu'elle raisonnt trs bien, cette docte canite, qui, jugeant la
cration mauvaise, enseignait aux fidles  offenser les lois physiques
et morales du monde, sur l'exemple des criminels et prfrablement 
l'imitation de Can et de Judas. Elle raisonnait bien. Pourtant, sa
morale tait abominable. Cette vrit sainte et salutaire se trouve au
fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un guide plus sr
que le raisonnement et qu'il faut couter le coeur quand il parle.

En esthtique, c'est--dire dans les nuages, on peut argumenter plus et
mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit qu'il faut tre
mfiant. C'est l qu'il faut tout craindre: l'indiffrence comme la
partialit, la froideur comme la passion, le savoir comme l'ignorance,
l'art, l'esprit, la subtilit et l'innocence plus dangereuse que la
ruse. En matire d'esthtique, tu redouteras les sophismes, surtout
quand ils seront beaux, et il s'en trouve d'admirables. Tu n'en croiras
pas mme l'esprit mathmatique, si parfait, si sublime, mais d'une telle
dlicatesse que cette machine ne peut travailler que dans le vide et
qu'un grain de sable dans les rouages suffit  les fausser. On frmit en
songeant jusqu'o ce grain de sable peut entraner une cervelle
mathmatique. Pensez  Pascal!

L'esthtique ne repose sur rien de solide. C'est un chteau en l'air. On
veut l'appuyer sur l'thique. Mais il n'y a pas d'thique. Il n'y a pas
de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. L'achvement des
sciences n'a jamais exist que dans la tte de M. Auguste Comte, dont
l'oeuvre est une prophtie. Quand la biologie sera constitue,
c'est--dire dans quelques millions d'annes, on pourra peut-tre
construire une sociologie. Ce sera l'affaire d'un grand nombre de
sicles; aprs quoi, il sera loisible de crer sur des bases solides une
science esthtique. Mais alors notre plante sera bien vieille et
touchera aux termes de ses destins. Le soleil, dont les taches nous
inquitent dj, non sans raison, ne montrera plus  la terre qu'une
face d'un rouge sombre et fuligineux,  demi-couverte de scories
opaques, et les derniers humains, retirs au fond des mines, seront
moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brler dans les
tnbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abmer dans les
glaces ternelles.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement
universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque gnrale, il est vrai,
favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un prjug, et
nullement par choix et par l'effet d'une prfrence spontane. Les
oeuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine. On
les reoit comme un fardeau prcieux, qu'on passe  d'autres sans y
regarder. Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de libert dans
l'approbation que nous donnons aux classiques grecs, latins, et mme aux
classiques franais? Le got aussi qui nous porte vers tel ouvrage
contemporain et nous loigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il
pas dtermin par beaucoup de circonstances trangres au contenu de cet
ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant chez
l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est ncessaire
pour vivre sans trop d'garement; nous le portons dans toutes nos
actions et il domine notre sens esthtique. Sans lui les opinions
seraient en matire d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne
sont. C'est par lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit,
a trouv d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand
nombre. Les premiers seuls taient libres; tous les autres ne font
qu'obir. Ils n'ont ni spontanit, ni sens, ni valeur, ni caractre
aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dpend d'un trs
petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages mpriss  leur
naissance ont peu de chance de plaire un jour, et qu'au contraire les
ouvrages clbres ds le dbut gardent longtemps leur rputation et sont
estims encore aprs tre devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien
que l'accord est le pur effet du prjug, c'est qu'il cesse avec lui. On
en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un seul.
Il y a une quinzaine d'annes, dans l'examen d'admission au volontariat
d'un an, les examinateurs militaires donnrent pour dicte aux candidats
une page sans signature qui, cite dans divers journaux, y fut raille
avec beaucoup de verve et excita la gaiet de lecteurs trs lettrs.--O
ces militaires, demandait-on, taient-ils alls chercher des phrases si
baroques et si ridicules?--Ils les avaient prises pourtant dans un trs
beau livre. C'tait du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus
beau temps. MM. les officiers avaient tir le texte de leur dicte de
cette clatante description de la France par laquelle le grand crivain
termine le premier volume de son Histoire et qui en est un des morceaux
les plus estims. _En latitude, les zones de la France se marquent
aisment par leurs produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de
Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le
houblon, leur vigne amre du nord, etc., etc._ J'ai vu des connaisseurs
rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux capitaine. Le
plaisant qui riait le plus fort tait un grand zlateur de Michelet.
Cette page est admirable, mais, pour tre admire d'un consentement
unanime, faut-il encore qu'elle soit signe. Il en va de mme de toute
page crite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom recommande a
chance d'tre lou aveuglment. Victor Cousin dcouvrait dans Pascal des
sublimits qu'on a reconnu tre des fautes du copiste. Il s'extasiait,
par exemple, sur certains raccourcis d'abme qui proviennent d'une
mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des
raccourcis d'abme chez un de ses contemporains. Les rhapsodies d'un
Vrain-Lucas furent favorablement accueillies de l'Acadmie des sciences
sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian, quand on le croyait
ancien, semblait l'gal d'Homre. On le mprise depuis qu'on sait que
c'est Mac-Pherson.

Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en donnent
chacun la raison, la concorde se change en discorde. Dans un mme livre
ils approuvent des choses contraires, qui ne peuvent s'y trouver
ensemble.

Ce serait un ouvrage bien intressant que l'histoire des variations de
la critique sur une des oeuvres dont l'humanit s'est le plus occupe,
_Hamlet_, la _Divine Comdie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme
aujourd'hui par un caractre barbare et primitif que nous y dcouvrons
de bonne foi. Au XVIIe sicle, on louait Homre d'avoir observ les
rgles de l'pope.

Soyez assur, disait Boileau, que si Homre a employ le mot chien,
c'est que ce mot est noble en grec. Ces ides nous semblent ridicules.
Les ntres paratront peut-tre aussi ridicules dans deux cents ans, car
enfin on ne peut mettre au rang des vrits ternelles qu'Homre est
barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est pas en matire de
littrature une seule opinion qu'on ne combatte aisment par l'opinion
contraire. Qui saurait terminer les disputes des joueurs de flte?

Ce volume fut envoy  l'imprimerie par mon diteur, par mon ami trs
cout et trs vnr, M. Calmann Lvy, que nous avons eu le malheur de
perdre au mois de juin dernier. M. Ernest Renan et M. Ludovic Halvy ont
dit de cet homme de bien, dans un langage parfait, tout ce qu'il fallait
dire, et je me tairais aprs eux si mon devoir n'tait de porter
tmoignage  mon tour.

M. Calmann-Lvy succda, en 1875, dans la direction de la maison de
librairie  son frre Michel dont il tait l'associ depuis l'anne
1844.

Cette maison demeura prospre et s'accrut encore entre ses mains.
Aujourd'hui elle dite ou rimprime chaque anne plus de deux millions
de volumes ou de pices de thtre.

M. Calmann Lvy fut en relations avec presque tous les crivains
clbres de ce temps. Il vcut en commerce intime avec Guizot, Victor
Hugo, Tocqueville, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mrime, Ampre,
Octave Feuillet, Sandeau, Murger, Nisard, le duc d'Aumale, le duc de
Broglie, le comte d'Haussonville, Prvost-Paradol, Alexandre Dumas fils,
Ludovic Halvy, et tant d'autres dont le dnombrement remplirait
plusieurs pages de ce livre. Je dois du moins indiquer les relations
particulirement cordiales qu'il entretenait avec M. Ernest Renan.
C'tait un legs de Michel Lvy. M. Renan a racont dans ses _Souvenirs_,
non sans charme, sa premire rencontre avec l'diteur auquel il est
rest fidle. Ces rapports excellents se continurent plus cordialement
encore avec M. Calmann, devenu, par la mort de son frre an, le chef
unique de la maison.

M. Calmann Lvy tait l'homme le plus sympathique. Il portait en toutes
choses une extrme vivacit allie  une bont exquise. Je crois bien
qu'il tait aim de tous ceux qui le connaissaient. Il avait l'esprit
des grandes affaires, et son attention infatigable ne ngligeait pas les
plus petites choses. Nous aimions son bon rire, sa gaiet, sa franchise
et jusqu' sa brusquerie. Car dans sa brusquerie mme il gardait toute
la dlicatesse de son coeur. Il tait sr, fidle, obligeant. Il aimait 
faire plaisir. Et, tout engag qu'il tait dans de vastes entreprises,
il s'intressait aux moindres affaires de ses amis. Un grand diteur est
une sorte de ministre des belles-lettres. Il doit avoir les qualits
d'un homme d'tat. M. Calmann Lvy possdait ces qualits. Il tait
toujours bien inform. Il connaissait admirablement,  son point de vue,
toute la littrature contemporaine. Il savait sur le bout du doigt ses
auteurs et leurs livres. Il faisait preuve d'un tact parfait dans ses
relations avec les hommes de lettres. Avec une entire bonhomie il
saisissait les nuances les plus fines. Il tait admirable pour contenter
les grands et pour encourager les petits. En vrit, c'tait un bon
ministre des lettres.

Mais ce qui donnait un charme singulier  son mrite, c'tait la
modestie avec laquelle il le portait. Cette modestie tait profonde et
naturelle. On ne vit jamais au monde un homme plus simple, moins bloui
de sa fortune. Il avait gard la candeur des enfants dans la socit
desquels il se plaisait aux heures de repos.

Nulle affectation chez cet homme excellent, et s'il s'arrtait avec
complaisance sur quelque endroit honorable de sa vie, cet endroit tait
celui des dbuts laborieux o il avait, par son zle, second son frre
Michel. Le seul orgueil qu'il montrt parfois tait celui de ses obscurs
commencements.

Ce n'est pas ici le lieu de le peindre dans sa famille, o il dploya
les plus belles vertus domestiques. Il ne m'appartient pas de le
montrer, comme un patriarche,  sa table couronne d'enfants et de
petits-enfants. Les regrets qu'il y laisse ne s'effaceront jamais. Mais
il me sera peut-tre permis de dire ce qu'il fut pour moi. Il me sera
permis de payer ma dette  sa mmoire. Calmann Lvy m'accueillit dans
mon obscurit, me soutint, tenta mille fois, avec des gronderies
charmantes, de secouer ma paresse et ma timidit. Il souriait  mes
humbles succs. Il tait plus un ami qu'un diteur. Bien d'autres lui
rendront un semblable tmoignage. Pour moi, c'est du plus profond de mon
coeur que je m'associe  la douleur incomparable de sa veuve et de ses
fils, ainsi qu'aux regrets profond de tous ses collaborateurs.

Le lendemain mme de la mort de M. Calmann Lvy, M. Ludovic Halvy
crivait ces lignes que je veux citer:

Calmann Lvy est un des hommes les meilleurs, les plus intelligents,
les plus droits que j'aie jamais connus.

Rest jeune jusqu' la dernire heure de sa vie, il possdait cette
grande vertu sans laquelle la vie n'a vritablement aucun sens: la
passion du travail. On peut dire qu'il a eu deux familles. Sa famille de
coeur, d'abord: sa femme, ses fils, sa fille, ses petits-enfants, tous si
tendrement aims par lui... Et comme cette tendresse lui tait rendue!
Puis ce que j'appellerai sa famille de travail, ses collaborateurs de la
rue Auber. Il y avait plaisir  le voir, allant et venant, dans cet
immense magasin de librairie, parmi ces montagnes de livres, au milieu
de ses employs; il tait vraiment pour eux _le_ _patron_, dans le vieux
sens, dans le bon sens du mot. D'ailleurs, il en tait des employs
comme des auteurs; ils quittaient bien rarement la maison. J'ai vu
arriver, il y a une trentaine d'annes, dans la librairie de la rue
Vivienne, des enfants qui rangeaient des livres et faisaient des
paquets; je les vois aujourd'hui, rue Auber, grisonnants et devenus,
dans des situations importantes, des hommes tout  fait distingus. Et
cela grce  celui qu'ils continuaient  appeler _le patron_.

Plus heureux que son frre Michel qui n'avait pas d'enfants, Calmann
Lvy a eu la joie de pouvoir se dire, en regardant ses trois fils, que
son oeuvre serait dignement continue par ceux qui portent son nom. Il ne
pouvait tre en de meilleures mains, cet hritage d'un demi-sicle de
travail et d'honneur.

C'est de tout coeur que je m'associe aux sentiments si bien exprims par
M. Ludovic Halvy. Je le fais avec quelque autorit et quelque
connaissance, tant dj ancien dans la copie et dans les livres. Du
vivant de M. Calmann Lvy, j'ai vu ses trois fils le seconder en son
vaste et dlicat travail d'diteur. J'ai vu M. Paul Calmann, form ds
l'enfance par l'oncle Michel, et depuis longtemps rompu aux affaires,
suppler, avec ses deux jeunes frres, le vieux chef que nous
regrettons, mais qui revit dans ses enfants. Je sais, par exprience,
combien MM. Paul, Georges et Gaston Calmann Lvy sont d'un commerce
agrable et sr. Certes l'hritage de travail et d'honneur laiss par
leur pre ne saurait tre mieux plac qu'en leurs mains.

A. F.

Mai 1892.




MADAME ACKERMANN.


J'ai eu l'honneur de connatre madame Ackermann, qui vient de mourir. Je
la voyais  ses chappes de Nice, l't, dans sa petite chambre de la
rue des Feuillantines qu'emplissaient l'ombre et le reflet ple des
grands arbres. C'tait une vieille dame d'humble apparence. Le grossier
tricot de laine, qui enveloppait ses joues, cachait ses cheveux blancs,
dernire parure, qu'elle ddaignait comme elle avait ddaign toutes les
autres. Sa personne, sa mise, son attitude annonaient un mpris
immmorial des volupts terrestres et l'on sentait, ds l'abord, que
cette dame avait t brouille de tout temps avec la nature.

--Quoi! s'cria M. Paul Desjardins, quand un jour on la lui montra qui
passait dans la rue, c'est l madame Ackermann? elle ressemble  une
loueuse de chaises.

Et il est vrai qu'elle ressemblait  une loueuse de chaises. Mais elle
pensait fortement et son me audacieuse s'tait affranchie des vaines
terreurs qui dominent le commun des hommes.

Louise Choquet fut leve  la campagne. Ses meilleurs moments--elle
nous l'a dit--taient ceux qu'elle passait, assise dans un coin du
jardin,  regarder les moucherons, les fourmis et surtout les cloportes.
Comme beaucoup d'enfants intelligents, elle eut grand'peine  apprendre
 lire. Le catchisme la rendit  moiti folle d'pouvante. Quand elle
fut un peu grande, un bon prtre se donna beaucoup de peine pour lui
expliquer la doctrine chrtienne; elle suivit cet enseignement avec une
extrme attention. Quand il fut termin, elle avait cess de croire tout
 fait et pour jamais. Orpheline de bonne heure, elle alla vivre 
Berlin, chez des htes excellents, o elle connut Alexandre de Humboldt,
Varnhagen, Jean Mller, Boekh, des savants, des philosophes. Son esprit
tait dj form et son intelligence arme. Il y avait dj en elle ce
pessimisme profond qui a clat depuis.

L, elle fut aime d'un doux savant, nomm Ackermann, qui faisait des
dictionnaires et rvait le bonheur de l'humanit. Elle consentit 
l'pouser aprs s'tre assure qu'il pensait comme elle que la vie est
mauvaise et que c'est un crime de la donner. Aprs deux ans d'une union
tranquille, Ackermann mourut sur ses livres, et sa veuve se retira 
Nice, dans un ancien couvent de dominicains, encore divis en cellules.
Elle y fit btir une tour d'o elle dcouvrait le golfe bleu et les
cimes blanches des montagnes du Pimont. C'est l qu'elle est morte
aprs quarante-quatre ans de solitude. Chaque matin, comme le vieux
Rollin dans sa maison de Saint-tienne-du-Mont, elle allait voir, en se
levant, comment ses arbres fruitiers avaient pass la nuit. De temps en
temps, dans la paix de ses jours monotones, elle crivait ces vers
dsesprs qui lui survivent. Pas de vie plus unie que la sienne. Cette
audacieuse mena l'existence la plus rgulire.

Je puis tre hardie dans mes spculations philosophiques, disait-elle;
mais, en revanche, j'ai toujours t extrmement circonspecte dans ma
conduite. Cela se comprend d'ailleurs. On ne commet gure d'imprudences
que du ct de ses passions; or, je n'ai jamais connu que celles de
l'esprit. Tout son bonheur au monde et son unique sensualit furent de
voir fleurir ses amandiers et de causer de Pascal avec M. Ernest Havet.

Sans demander aucune aide au ciel, elle exera les vertus de ces saintes
femmes, de ces veuves voiles que clbre l'glise. Naturellement, elle
tait d'une pudeur farouche.

L'ide seule d'une faiblesse des sens lui faisait horreur, et elle
s'loignait avec dgot des personnes qu'elle souponnait d'tre trop
attaches aux choses de la chair. Quand elle avait dit d'une femme elle
est instinctive, c'tait un cong dfinitif. Elle avait mme,  cet
endroit, des rigueurs inconcevables. Il lui arriva de se brouiller avec
une amie d'enfance, parce que la pauvre dame, ge alors de plus de
soixante ans, avait un jour, assise au coin du feu, pass les pincettes
 un trs vieux monsieur d'une manire trop sensuelle. J'tais l quand
la chose advint. Il me souvient qu'on parlait de Kant et de l'impratif
catgorique. Pour ma part, je ne vis rien que d'innocent dans les deux
vieillards et dans les pincettes. La dame du coin du feu n'en fut pas
moins chasse sans retour. Madame Ackermann l'avait juge instinctive.
Elle n'en dmordit point.

Madame Ackermann tait capable d'une sorte d'amiti droite et simple.
Elle s'tait fait pour ses vacances parisiennes une famille d'esprit.
Comme toutes les belles mes elle aimait la jeunesse. Le docteur Pozzi
et M. Joseph Reinach n'ont pas oubli le temps o elle les appelait ses
enfants. Chaque fois que quelqu'un de ses jeunes amis se mariait, elle
tait dsespre. Pour elle, bien qu'elle y et pass jadis assez
doucement, mais sous conditions, le mariage tait le mal et le pire mal,
car sa candeur n'en souponnait pas d'autre. Elle tait philosophe:
l'innocence des philosophes est insondable.  son sens, un homme mari
tait un homme perdu. Songez donc! Les femmes, mme les plus honntes,
sont tellement instinctives! Elle frissonnait  cette seule pense.
Ceux qui ne l'ont point connue ne sauront jamais ce que c'est qu'une
puritaine athe. Et pourtant,  replis profonds du coeur, 
contradictions secrtes de l'me! je crois qu'au fond d'elle-mme et
bien  son insu, cette dame avait quelque prfrence pour les mauvais
sujets. En posie du moins. Elle tait folle de Musset. Enfin cette
obstine contemptrice de l'amour, un jour,  l'ombre de ses orangers, a
crit cette pense dans le petit cahier o elle mettait les secrets de
son me: Amour, on a beau t'accuser et te maudire, c'est toujours  toi
qu'il faut aller demander la force et la flamme!

Comme tous les solitaires, elle tait pleine d'elle-mme. Elle ne savait
qu'elle et se rcitait sans cesse. Elle allait portant dans sa poche une
petite autobiographie manuscrite qu'elle lisait  tout venant et qu'elle
finit par faire imprimer. Ses plus beaux vers insrs dans la _Revue
moderne_, avaient pass inaperus. C'est un article de M. Caro qui les
fit connatre tout d'un coup. Elle eut depuis lors un groupe
d'admirateurs fervents.

J'en faisais partie, mais sans m'y distinguer. Sa posie me donnait plus
d'tonnement que de charme, et je ne sus pas la louer au del de mon
sentiment. Elle tait sensible  cet gard et, comme elle avait le coeur
droit et l'esprit direct, elle me dit un jour:

--Que trouvez-vous donc qui manque  mes vers, pour que vous ne les
aimiez pas?

Je lui avouai que, tout beaux qu'ils taient, ils m'effrayaient un peu,
dans leur grandeur aride. Je m'en excusai sur ma frivolit naturelle.

--Comme les enfants, lui dis-je, j'aime les images, et vous les
ddaignez. C'est sans doute avec raison que vous n'en avez pas.

Elle demeura un moment stupfaite. Puis, dans l'excs de l'tonnement,
elle s'cria:

--Pas d'images! que dites-vous l? Je n'ai pas d'images! mais j'ai
l'esquif. L'esquif, n'est-ce pas une image? Et celle-l ne
suffit-elle pas  tout? L'esquif sur une mer orageuse, l'esquif sur un
lac tranquille!... Que voulez-vous de plus?

Oui certes elle avait l'esquif, cette bonne madame Ackermann. Elle
avait aussi l'cueil et les autans, le vallon, le bosquet, l'aigle et la
colombe, et le sein des airs, et le sein des bois, et le sein de la
nature. Sa langue potique tait compose de toutes les vieilleries de
son enfance.

Et pourtant ces vers aux formes uses, aux couleurs plies,
s'imprimrent fortement dans les esprits d'lite; cette posie retentit
dans les mes pensantes, cette muse sans parure et presque sans beaut
s'assit en prfre au foyer des hommes de rflexion et d'tude.
Pourquoi? Certes, ce n'est pas sans raison. Madame Ackermann apportait
une chose si rare en posie qu'on la crut unique: le srieux, la
conviction forte. Cette femme exprima dans sa solitude, avec une
sincrit entire, son ide du monde et de la vie.  cet gard je ne
vois que M. Sully-Prudhomme qui puisse lui tre compar. Elle fut comme
lui, avec moins d'tendue dans l'esprit, mais plus de force, un
vritable pote philosophe. Elle eut la passion des ides. C'est par l
qu'elle est grande. Soit qu'elle nous montre au jugement dernier les
morts refusant de se lever  l'appel de l'ange et repoussant mme le
bonheur quand c'est Dieu, l'auteur du mal, qui le leur apporte, soit
qu'elle dise  ce dieu: Tu m'as pris celui que j'aimais; comment le
reconnatrai-je quand tu en auras fait un bienheureux? Garde-le; j'aime
mieux ne le revoir jamais. Soit qu'elle crie  la nature: En vain tu
poursuis ton obscur idal  travers tes crations infinies: tu
n'enfanteras jamais que le mal et la mort, elle fait entendre l'accent
d'une mditation passionne, elle est pote par l'audace rflchie du
blasphme; tous les plis mal faits du discours tombent; l'on ne voit
plus que la robuste nudit et le geste sublime de la pense.

On admire, on est mu, on ressent une effrayante sympathie et l'on
murmure cette parole du pote Alfred de Vigny: Tous ceux qui luttrent
contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des
hommes.

Rappelez-vous le choeur des _Malheureux_, qui ne veulent pas renatre,
mme pour goter la batitude ternelle, mais tardive.

     Prs de nous la jeunesse a pass les mains vides,
     Sans nous avoir fts, sans nous avoir souri.
     Les sources de l'amour sur nos lvres avides,
     Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.
     Dans nos sentiers brls pas une fleur ouverte,
     Si, pour aider nos pas, quelque soutien chri
     Parfois s'offrait  nous sur la route dserte,
     Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient;
     Tout devenait roseau quand nos coeurs s'y posaient.
     Au gouffre que pour nous creusait la Destine,
     Une invisible main nous poussait acharne:
     Comme un bourreau, craignant de nous voir chapper,
      nos cts marchait le Malheur inflexible.
     Nous portions une plaie  chaque endroit sensible,
     Et l'aveugle Hasard savait o nous frapper.

     Peut-tre aurions-nous droit aux clestes dlices;
     Non! ce n'est point  nous de redouter l'enfer,
     Car nos fautes n'ont pas mrit de supplices;
     Si nous avons failli, nous avons tant souffert!
     Eh bien! nous renonons mme  cette esprance
     D'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs;
     Seigneur nous refusons jusqu' ta rcompense,
     Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

     Nous le savons, tu peux donner encor des ailes
     Aux mes qui ployaient sous un fardeau trop lourd;
     Tu peux, lorsqu'il te plat, loin des sphres mortelles
     Les lever  toi dans la grce et l'amour;
     Tu peux, parmi les choeurs qui chantent tes louanges,
      tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
     Nous faire couronner par la main de tes anges,
     Nous revtir de gloire en nous transfigurant,
     Tu peux nous pntrer d'une vigueur nouvelle,
     Nous rendre le dsir que nous avions perdu...
     Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
     Attache  nos coeurs, l'en arracheras-tu?
     .............................................

Rappelez-vous les imprcations de l'homme  la nature:

     Eh bien! reprends-le donc ce peu de fange obscure,
     Qui pour quelques instants s'anima sous ta main;
     Dans ton ddain superbe, implacable Nature,
           Brise  jamais le moule humain!

     De ces tristes dbris, quand tu verrais, ravie,
     D'autres crations clore  grands essaims,
     Ton Ide clater en des formes de vie
           Plus dociles  tes desseins.

     Est-ce  dire que Lui, ton espoir, ta chimre,
     Parce qu'il fut rv, puisse un jour exister?
     Tu crois avoir conu, tu voudrais tre mre;
            l'oeuvre! il s'agit d'enfanter.

     Change en ralit ton attente sublime.
     Mais quoi! pour les franchir malgr tous tes lans,
     La distance est trop grande et trop profond l'abme
           Entre ta pense et tes flancs.

     La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
     Il te sera donn d'atteindre et de cueillir;
     Toujours nouveau dbris, toujours des cratures
         Que tu devras ensevelir!

     Car sur ta route en vain l'ge  l'ge succde
     Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler
     L'idal qui te fuit, l'idal qui t'obsde
          l'infini pour reculer.

       *       *       *       *       *

Et l'on s'tonne que d'une existence tout unie et tranquille soit sortie
cette oeuvre de dsespoir. Dans sa cellule aussi froide, aussi chaste,
aussi paisible qu'au temps des fils de Dominique, la recluse de Nice a
gmi comme une sainte de l'athisme, sur les misres qu'elle n'prouvait
pas, sur les souffrances de l'humanit tout entire. Elle a fait
doucement le songe de la vie; mais elle savait que ce n'tait qu'un
songe. Peut-tre vaut-il mieux croire  la ralit de l'tre et  la
bont divine, puisque, si c'est l une illusion, c'est une illusion que
la mort indulgente ne dissipera point. Quoi qu'il soit de nous, ceux qui
croient  l'immortalit de la personne humaine n'ont pas  craindre
d'tre dtromps aprs leur mort. Si, comme il est infiniment probable,
ils ont espr en vain, s'ils ont t dupes, ils ne le sauront jamais.




NOTRE COEUR[2]


Oui, sans doute, M. de Maupassant a raison: les moeurs, les ides, les
croyances, les sentiments, tout change. Chaque gnration apporte des
modes et des passions nouvelles. Ce perptuel coulement de toutes les
formes et de toutes les penses est le grand amusement et aussi la
grande tristesse de la vie. M. de Maupassant a raison: ce qui fut n'est
plus et ne sera jamais plus. De l le charme puissant du pass. M. de
Maupassant a raison: Tous les vingt-cinq ans les hommes et les femmes
trouvent  la vie et  l'amour un got qui n'avait point encore t
senti. Nos grand'mres taient romantiques. Leur imagination aspirait
aux passions tragiques. C'tait le temps o les femmes portaient des
boucles  l'anglaise et des manches  gigot: on les aimait ainsi. Les
hommes taient coiffs en coup de vent. Il leur suffisait pour cela de
se brosser les cheveux, chaque matin, d'une certaine manire. Mais, par
cet artifice, ils avaient l'air de voyageurs errant sur la pointe d'un
cap ou sur la cime d'une montagne, et ils semblaient perptuellement
exposs, comme M. de Chateaubriand, aux orages des passions et aux
temptes qui emportent les empires. La dignit humaine en tait beaucoup
releve. Sous Napolon III, les allures devinrent plus libres et les
physionomies plus vulgaires. Aux jours de sainte Crinoline, les femmes,
entranes dans un tourbillon de plaisirs, allaient de bal en bal et de
souper en souper, vivant vite, aimant vite et, comme madame Benoiton, ne
restant jamais chez elles. Puis, quand la fte fut finie, la morphine en
consola plus d'une des tristesses du dclin. Et peu d'entre elles eurent
l'art, l'art exquis de bien vieillir, d'achever de vivre  la faon des
dames du temps jadis qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient
pieusement sous la dentelle, les dbris de leur beaut, les restes de
leur grce, et de loin souriaient doucement  la jeunesse, dans laquelle
elles cherchaient les figures de leurs souvenirs. Vingt ans sont passs
sur les beaux jours de madame Benoiton; de nouveaux sentiments se sont
forms dans une chair nouvelle. La gnration actuelle a sans doute sa
manire  elle de sentir et de comprendre, d'aimer et de vouloir. Elle a
sa figure propre, elle a son esprit particulier, qu'il est difficile de
reconnatre.

Il faut beaucoup d'observation et une sorte d'instinct pour saisir le
caractre de l'poque dans laquelle on vit et pour dmler au milieu de
l'infinie complexit des choses actuelles les traits essentiels, les
formes typiques. M. de Maupassant y doit russir autant et mieux que
personne, car il a l'oeil juste et l'intuition sre. Il est perspicace
avec simplicit. Son nouveau roman veut nous montrer un homme et une
femme en 1890, nous peindre l'amour, l'antique amour, le premier n des
dieux, sous sa figure prsente et dans sa dernire mtamorphose. Si la
peinture est fidle, si l'artiste a bien vu et bien copi ses modles,
il faut convenir qu'une Parisienne de nos jours est peu capable d'une
passion forte, d'un sentiment vrai.

Michle de Burne, si jolie dans son clat dor, avec son nez fin et
souriant et son regard de fleur passe, est une mondaine accomplie. Elle
a ce got lger des arts qui donne de la grce au luxe et communique 
la beaut un charme qui la rend toute-puissante sur les esprits
raffins. De plus, sous des airs de gamin et avec un mauvais ton tout 
fait moderne et du dernier bateau, elle a cet instinct de sauvage, cette
ruse de Peau-Rouge par laquelle les femmes sont si redoutables,
j'entends les vraies femmes, celles qui savent armer leur beaut. Au
reste d'esprit mdiocre, ne sentant point ce qui est vraiment grand,
affaire, frivole, vide et s'ennuyant toujours.

Elle est veuve. Son pre l'aide  donner des dners et des soires dont
on parle dans les journaux. Ce pre est aussi trs moderne. Il ne
prtend pas aux respects exagrs de sa fille, qu'il aime en
connaisseur, avec une petite pointe de sensualisme et de jalousie. Trs
galant homme sans doute, mais poussant assez loin le dilettantisme de la
paternit.

Madame de Burne reoit dans son pavillon de la rue du Gnral-Foy des
musiciens, des romanciers, des peintres, des diplomates, des gens
riches, enfin le personnel ordinaire d'un salon  la mode. On sait
qu'aujourd'hui les hommes de talent sont fort bien accueillis dans le
monde quand ils sont clbres.  mesure qu'on avance dans la vie, on
s'aperoit que le courage le plus rare est celui de penser. Le monde se
croit assez hardi quand il soutient les rputations tablies. Madame de
Burne a un romancier naturaliste dont les livres se tirent  plusieurs
mille et un musicien qui, selon l'usage, a fait jouer un opra d'abord 
Bruxelles, puis  Paris. Il y a cent ans, elle aurait eu un perroquet et
un philosophe.

Son salon est trs distingu, _select_, diraient les journaux: madame de
Burne qui adore tre adore, a tourn la tte  tous ses intimes. Tous
ont eu leur crise. Elle les a tous gards, sans doute parce qu'elle n'en
a prfr aucun. Mais un nouveau venu, M. Andr Mariolle qui l'aime 
son tour, et le lui dit, parvient  lui inspirer l'ide qu'il est
peut-tre bon d'aimer. Elle se donne  lui sans marchander,
gnreusement. Elle a de la crnerie, cette petite femme; mais elle
n'est pas faite pour aimer. M. Andr Mariolle s'aperoit bien vite
qu'elle y met une distraction impardonnable. Il en souffre, car il aime
profondment, lui, et il la veut toute. Aprs un an d'essais, fatigu,
irrit, dsespr de la trouver toujours prs de lui absente ou fuyante,
il rompt, s'chappe et va se cacher. Mais pas trs loin,  Fontainebleau
seulement o il trouve une petite servante d'auberge qui lui prouve tout
de suite que les femmes n'ont pas toutes, en amour, l'lgante
indiffrence de madame de Burne. Voil le roman. Il est cruel et ce
n'est point de ma faute. Quelques-uns de mes lecteurs, et non pas ceux
dont la sympathie m'est la moins chre, se plaignent parfois, je le
sais, avec une douceur qui me touche, que je ne les difie point assez
et que je ne dis plus rien pour la consolation des affligs,
l'dification des fidles et le salut des pcheurs.

Qu'ils ne s'en prennent pas trop  moi de tout ce que je suis oblig de
leur montrer d'amer et de pnible. Il y a dans la pense contemporaine
une trange cret. Notre littrature ne croit plus  la bont des
choses. coutons un rveur comme Loti, un intellectuel comme Bourgety un
sensualiste comme Maupassant, et, nous entendrons, sur des tons
diffrents, les mmes paroles de dsenchantement. On ne nous montre plus
de Mandane ni de Cllie triomphant par la vertu des faiblesses de l'me
et des sens. L'art du XVIIIe sicle croyait  la vertu, du moins avant
Racine qui fut le plus audacieux, le plus terrible et le plus vrai des
naturalistes, et peut-tre,  certains gards le moins moral. L'art du
XVIIIe sicle croyait  la raison. L'art du XIXe sicle croyait d'abord
 la passion, avec Chateaubriand, George Sand et les romantiques.
Maintenant, avec les naturalistes, il ne croit plus qu' l'instinct.

C'est sur les fatalits de nature, sur le dterminisme universel que nos
romanciers les plus puissants fondent leur morale et droulent leurs
drames. Je ne vois gure que M. Alphonse Daudet qui, parmi eux, semble
admettre parfois une sorte de providence universelle, un impratif
catgorique et ce que son ami Gambetta appelait, un peu radicalement, la
justice immanente des choses. Les autres sont des sensualistes purs,
infiniment tristes, de cette profonde tristesse picurienne auprs de
laquelle l'affliction du croyant semble presque de la joie. Cela est un
fait, et il faut bien que je le dise, comme le moine Raoul Glaber notait
dans sa chronique les pestes et les famines de son sicle effrayant.

M. de Maupassant, du moins, ne nous a jamais flatts. Il ne s'est jamais
fait scrupule de brutaliser notre optimisme, de meurtrir notre rve
d'idal. Et il s'y est toujours pris avec tant de franchise, de
droiture, et d'un coeur si simple et si ferme, qu'on ne lui a point trop
gard rancune. Et puis il ne raisonne pas; il n'est subtil ni taquin.
Enfin, il a un talent si puissant, une telle sret de main, une si
belle audace; qu'il faut bien le laisser dire et le laisser faire.
Volontairement ou non, il s'est peint dans un des personnages de son
dernier roman. Car il est impossible de ne pas reconnatre l'auteur de
_Bel Ami_ en ce Gaston de Lamarthe qu'on nous dit dou de deux sens
trs simples; une vision nette des formes et une intuition instinctive
des dessous. Et le portrait de ce Gaston de Lamarthe n'est-il pas trait
pour trait, le portrait de M. de Maupassant?

     Gaston de Lamarthe, c'tait avant tout un homme de lettres, un
     impitoyable et terrible homme de lettres. Arm d'un oeil qui
     cueillait les images, les attitudes, les gestes, avec une rapidit
     et une prcision d'appareil photographique, et dou d'une
     pntration, d'un sens de romancier naturel comme un flair de chien
     de chasse, il emmagasinait du matin au soir des renseignements
     professionnels.

Mais, avec tout cela Michle de Burne est-elle tout ce qu'il voulait
qu'elle ft, est-elle le type de la femme d'aujourd'hui? J'avoue que je
serais curieux de le savoir. Je vois bien qu'elle est moderne par ses
bibelots et ses toilettes et par la petite horloge de son coup, encore
que l'hrone du roman parallle de M. Paul Bourget ait pris soin de
faire venir la sienne d'Angleterre. Je vois bien qu'elle s'habille chez
D..., comme les actrices du Gymnase et les femmes de la haute finance,
et je n'oserais pas la chicaner sur cette ceinture d'oeillets, cette
guirlande de myosotis et de muguets, et ces trois orchides sortant de
la gorge qui, entre nous, me semblent le rve d'une perruche de
l'Amrique du Sud plutt que l'industrie d'une femme ne sur le bord de
la Seine, au vrai pays de gloire. Mais ce sont l des sujets
infiniment dlicats et beaucoup plus difficiles pour moi que la couleur
et le tissu du style. Je vois--et c'est un grand point--que par ces
robes emplumes dont elle tait prisonnire, ces robes gardiennes
jalouses, barrires coquettes et prcieuses, qu'elle porte jusque dans
le petit pavillon des rendez-vous, madame de Burne rappelle la Paulette
de Gyp et cette madame d'Houbly dont la robe tait ferme par soixante
olives sous lesquelles passaient autant de ganses, sans compter les
agrafes et une range de boutons. Et je me persuade que madame de Burne
est trs moderne et tout  fait loigne de la nature. Elle est moderne,
ce semble aussi par un tour d'esprit, un air de figure un je ne sais
quoi, un rien qui est tout.

Je le crois, je le veux, elle est une femme moderne comme elles sont
toutes et disons-le--comme il y en a bien peu. Elle est la femme
moderne, telle que les loisirs, l'oisivet, la satit l'ont faite. Et
celle-l est si rare qu'on peut dire que numriquement elle ne compte
pas, bien qu'on ne voie qu'elle, pour ainsi dire, car elle brille  la
surface de la socit comme une cume argente et lgre. Elle est la
frange tincelante au bord de la profonde vague humaine. Sa fonction
futile et ncessaire est de paratre. C'est pour elle que s'exercent des
industries innombrables dont les ouvrages sont comme la fleur du travail
humain. C'est pour orner sa beaut dlicate que des milliers d'ouvriers
lissent des toffes prcieuses, cisellent l'or et taillent les
pierreries. Elle sert la socit sans le vouloir, sans le savoir, par
l'effet de cette merveilleuse solidarit qui unit tous les tres. Elle
est une oeuvre d'art, et par l elle mrite le respect mu de tous ceux
qui aiment la forme et la posie. Mais elle est  part; ses moeurs lui
sont particulires et n'ont rien de commun avec les moeurs plus simples
et plus stables de cette multitude humaine voue  la tche auguste et
rude de gagner le pain de chaque jour. C'est l, c'est dans cette masse
laborieuse que sont les vraies moeurs, les vritables vertus et les
vritables vices d'un peuple.

Quant  madame de Burne, dont la fonction est d'tre lgante, elle
accomplit sa tche sociale en mettant de belles robes. Ne lui en
demandons pas davantage. M. de Mariolle fut bien imprudent en l'aimant
de tout son coeur et en exigeant qu'une personne qui se devait  sa
propre beaut renont  elle-mme pour tre tout  lui. Il en souffrit
cruellement. Et la petite bonne de Fontainebleau ne le consola pas. S'il
veut tre consol, je lui conseille de lire l'_Imitation_. C'est un
livre secourable. M. Cherbuliez (il me l'a dit un jour) croit qu'il a
t crit par un homme qui avait connu le monde, et qui y avait aim. Je
le crois aussi. On ne s'expliquerait pas sans cela des penses qui,
comme celles-ci, donnent le frisson: Je voudrais souvent m'tre tu, et
ne m'tre pas trouv parmi les hommes. M. de Mariolle ne s'y trompera
pas: il sentira tout de suite que ce livre est encore un livre d'amour.
Qu'il ouvre, ce brviaire de la sagesse humaine et il y trouvera ce
prcepte:

Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent et n'y mettez pas
votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe
comme la fleur des champs.




UN COEUR DE FEMME[3]


C'est un petit volume, un petit volume  couverture jaune, comme on en
voit tant aux talages des libraires, mais qui va courir, celui-l, sur
toutes les plages et dans toutes les villes d'eaux o sont disperses,
par cet t frais et ple, ces quelques milliers d'mes subtiles,
inquites et vaines qui composent la socit parisienne; et parmi
lesquelles il en est une centaine, revtues d'une forme fminine;
souriantes et bien chiffonnes, de qui dpend la fortune des romanciers.
Ce petit livre porte sur sa couverture le nom de Paul Bourget et il
s'appelle _un Coeur de femme_. C'est pourquoi il ira aux sources clbres
de la montagne, o sont les belles buveuses d'eau; c'est pourquoi il
aura sur les grves de la mer lgante. La mer lgante, le mot est
de M. Paul Bourget lui-mme.

Un des gentilshommes des comdies de Shakespeare, qui est bibliophile et
galant comme il sied  un seigneur de la cour de la reine lisabeth, dit
en parlant des livres qui doivent entrer dans sa bibliothque: Je veux
qu'ils soient bien relis et qu'ils parlent d'amour. Aussi bien, il
tait de mode alors en Angleterre et en France de revtir les livres
d'une enveloppe magnifique. On faisait encore ces reliures 
compartiments charges de fleurons et de devises dans le got de la
Renaissance, qui protgeaient le livre en l'honorant, comme une cassette
de cuir dor.

Aujourd'hui, ainsi que le gentilhomme de la comdie, nous voulons que
nos livres favoris, nos romans, parlent d'amour. Et c'est assurment le
grand point pour les femmes. Mais personne ne se soucie qu'ils soient
bien relis, ni mme qu'ils soient relis d'aucune faon.

La couverture jaune se fane et s'corne, le dos se fend, le livre se
disloque sans qu'on en prenne le moindre soin. Et pourquoi s'en
inquiterait-on le moins du monde? On ne relit pas; on ne songe pas 
relire. C'est une des misres de la littrature contemporaine. Rien ne
reste. Les livres,--je dis les plus aimables--ne durent point. Les
lecteurs mondains et qui se croient lettrs n'ont pas de bibliothque.
Il leur suffit que les nouveauts passent chez eux. Nouveauts,
c'est le mot en usage chez les libraires du boulevard. Il n'y a plus que
les bibliophiles qui aient des bibliothques, et l'on sait que cette
espce d'hommes ne lit jamais. Un livre de Maupassant ou de Loti est un
djeuner de printemps ou d'hiver; les romans passent comme les fleurs.
Je sais bien qu'il en reste  et l quelque chose; il ne faut pas
prendre tout  fait  la lettre ce que je dis. Mais il n'est que trop
vrai que le public des romans devient de plus en plus impatient, frivole
et oublieux. C'est qu'il est femme. Si l'on excepte M. Zola, nos
romanciers  la mode ont infiniment plus de lectrices que de lecteurs.

Et c'est aux femmes qu'on doit l'esprit et le tour du roman
contemporain, car il est vrai de dire qu'une littrature est l'oeuvre du
public aussi bien que des auteurs. Il n'y a que les fous qui parlent
tout seuls, et c'est une espce de monomanie que d'crire tout seul; je
veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des mes. Aussi est-il
tout naturel que nos romanciers aient cherch presque tous sans le
vouloir et parfois sans le savoir ce qui plat aux dames. M. de
Maupassant l'a trouv avec un peu d'effort, peut-tre, mais avec un
plein bonheur. Ses derniers ouvrages, _Plus fort que la mort_ et _Notre
coeur_, ont eu des succs de salons.

Ce sont d'ailleurs de fort beaux livres dans lesquels le matre a gard
toute sa franchise et mme toute sa rudesse. Mais le thme tait
agrable. Ce secret prcieux de trouver les coeurs fminins, M. Paul
Bourget l'avait devin tout de suite et comme naturellement. Ds le
dbut il s'tait exerc  ces analyses du sentiment,  cette
mtaphysique de l'amour, qui est le grand attrait, le charme invincible.
On n'en peut gure sortir sans risquer que les plus beaux yeux du monde
se dtournent avec ennui de la page commence. Les femmes ne cherchent
jamais dans un roman que leur propre secret et celui de leurs rivales.
Un salon est toujours une sorte de cour d'amour; il y a des dcamrons
et des heptamrons sur toutes les plages lgantes, et dans toutes les
villes d'eaux. Nos Parisiennes cultives se plaisent comme madame
Pampine, que nous montre Boccace, aux dissertations sur les exemples
singuliers des sentiments tendres. Quand je dis cours d'amour et
dcamrons, quand je parle de dames qui dissertent, il faut entendre
cela dans le sens le plus familier. L'esprit mondain a pris un tour
facile et brusque, et la dissertation de madame Pampine tourne vite au
potinage. Mais le fond est le mme; aujourd'hui comme autrefois, les
femmes aiment  parler autour de leur secret. Le conteur, quand il est
M. Paul Bourget ou M. Guy de Maupassant, leur rend un grand service en
leur donnant lieu de se confesser sous des noms fictifs; la confession
est un imprieux besoin des mes. Le pre Monsabr l'a dit avec raison
dans une de ses confrences de Notre-Dame. Comme M. Bourget est bien
inspir quand il imagine une madame de Moraine ou une madame de
Tillires dont toutes les femmes auront l'air de parler, tandis qu'en
ralit, sous ces noms de Moraine ou de Tillires, elles parleront
d'elles-mmes et de leurs amies. Quelle rumeur de voix claires et
charmantes, que d'aveux involontaires et d'allusions malignes soulve 
l'heure du th et sous les fleurs des dners, chaque roman nouveau de M.
Paul Bourget? Assurment, cette fois, avec l'hrone d'_un Coeur de
femme_, avec madame de Tillires, elles ont beau jeu pour faire des
confidences voiles et des allusions secrtes. Le cas doit sembler
admirable aux belles thologiennes de la passion, aux savantes casuistes
de l'amour. Songez donc que cette douce madame de Tillires, cette mince
et ple et fine Juliette, cette dlicate et fire et pure crature,
presque une sainte, a deux amants  la fois, l'un depuis dix ans,
l'autre pendant deux heures. Comment cela se peut-il? Je me saurais trop
vous le dire. Il faut un subtil docteur comme M. Paul Bourget pour
rsoudre de telles difficults morales et physiologiques. Non, en
vrit, je ne saurais vous le dire. Mais cela est. Madame de Tillires a
mis un pied dans le labyrinthe; elle s'y est gare. Elle tait plus
romanesque qu'amoureuse, plus tendre que passionne. C'est la piti qui
l'a perdue. Que les prtres catholiques, qui sont parvenus  une si sre
connaissance du coeur humain, ont raison de dire que la piti est un
dangereux sentiment! On lit dans M. Nicole, qui pourtant tait un bon
homme, que la piti est la source de la concupiscence. Voil une bien
grande vrit exprime en un bien vilain langage! Madame de Tillires
s'est donne une premire fois par piti, sans amour. C'est la faute
d'Eloa, noble faute, sans doute, mais  jamais inexpiable. Vous savez
qu'Eloa tait une ange, une belle ange, car il y a des anges fminins,
du moins les potes le disent. Eloa eut piti du diable; elle descendit
dans l'enfer pour consoler celui qui fut le plus beau des tres et qui
en est le plus malheureux, Satan; et elle fut  jamais perdue pour le
ciel. Encore pense-t-on qu'il y avait de l'amour inconscient dans la
piti de la cleste Eloa. L'erreur de madame de Tillires fut plus
profonde, car elle se donna par piti pure et sans vritable amour.
C'est le crime de la douceur et de la bont; ce n'en est pas moins un
crime. Elle en fut justement punie: elle aima, n'tant plus libre, et
elle ne sut pas se dfendre contre cet amour, et ainsi une noble faute
la conduisit  une faut avilissante. Du moins, elle ne se pardonna pas
 elle-mme. Que Dieu la juge aprs M. Paul Bourget. Mais je crois qu'en
vrit c'tait une belle crature.

Voil, n'est-ce pas? une vritable histoire d'amour et sur laquelle on
peut longuement disserter.

Le peu que je viens d'crire n'est qu'une note en marge du roman de M.
Paul Bourget. Je ne vous ai mme pas dit le nom des deux fautes de
Juliette. La premire se nomme Poyanne, la seconde Casal. Poyanne eut
des malheurs domestiques; il a l'me grande et un beau gnie. C'est 
lui que madame de Tillires se donne par piti. Casal est un libertin,
et c'est lui qu'on aime vraiment. Et  ce sujet M. Paul Bourget se
demande d'o vient ce pouvoir de sduction qu'exercent sur les honntes
femmes les libertins professionnels, et pourquoi Elvire est attire par
don Juan.

Quelques-uns, dit-il, veulent y voir le pendant fminin de cette folie
masculine qu'un misanthrope humoriste a nomm le _rdemptorisme_, le
dsir de racheter les courtisanes par l'amour. D'autres y diagnostiquent
une simple vanit. En se faisant adorer par un libertin, une honnte
femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur d'innombrables rivales
et de celles que sa vertu lui rend le plus hassables? Peut-tre
tiendrons-nous le mot de cette nigme, en admettant qu'il existe comme
une loi de saturation du coeur. Nous n'avons qu'une capacit limite de
recevoir des impressions d'un certain ordre. Cette capacit une fois
comble, c'est en nous une impuissance d'admettre des impressions
identiques et un irrsistible besoin d'impressions contraires.

Tout cela est vrai ou peut l'tre. Et puis la femme est sensible 
toutes les renommes. Et puis les spcialistes ont de grands avantages
sur le vulgaire, et puis que sait-on?... M. Paul Bourget qui est un
philosophe, et des plus habiles, a,  et l, dans ce nouveau livre
comme dans les prcdents, de clairs aperus sur la nature humaine. J'ai
not au passage cette fine remarque sur l'amiti des femmes entre elles:

Ce qui distingue l'amiti entre femmes de l'amiti entre hommes, c'est
que cette dernire ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis
que l'autre s'en passe. Une amie ne croit jamais tout  fait ce que lui
dit son amie, et cette continuelle suspicion rciproque ne les empche
pas de s'aimer tendrement.

L'excellent analyste, qui dj avait si bien dfini la jalousie, nous
livre cette fois encore sur ce sujet des observations subtiles et
profondes.

Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas t faite si
licitement, que je sache, bien que l'occasion de la faire n'ait jamais
manqu, certes,  la vieille humanit:

Quand on aime, dit M. Paul Bourget; les plus lgers indices servent de
matire aux pires soupons, et les preuves les plus convaincantes, ou
que l'on a juges telles  l'avance, laissent une place dernire 
l'espoir. On suppose tout possible, dans le mal, on veut le supposer, et
une voix secrte plaide en nous, qui nous murmure: Si tu te trompais,
pourtant! C'est alors, et quand l'vidence s'impose, indiscutable cette
fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait
jamais rien souponn.

En lisant ces romans d'amour mondain, _Flirt_, de M. Paul Hervieu,
_Notre Coeur_, de M. de Maupassant, _un Coeur de femme_, quelques autres
encore, on se prend  songer que l'amour, le sauvage amour, a acquis,
avec la civilisation, la rgularit d'un jeu dont les gens du monde
observent les rgles. C'est un jeu plein de complications et de
difficults; un jeu trs lgant. Mais c'est toujours la nature,
l'obscure, l'impitoyable nature qui tient le but. Et c'est pour cela
qu'il n'y a pas de jeu plus cruel ni plus immoral.




LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE[4]


Je me rappelle, tant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie
de mon pre, M. de Barante, alors plus qu'octognaire: Nous lisions
avidement au collge son _Histoire des ducs de Bourgogne_, et je
regardais l'auteur de ces intressants rcits avec tout le trouble et
toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si
affectueusement et d'une voix si douce, que j'tais un peu rassur.
C'tait un homme excellent, qui aimait  faire le bien autour de lui. Il
restait chaque anne peu de jours  Paris, vivant retir dans sa terre
de Barante, en Auvergne, o il tait n et o il voulait mourir. On me
dit, et je le crois, qu'il y tait entour du respect et de la sympathie
de tous.

On pensait en le voyant au vers du pote:

     Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Je n'ai jamais rencontr plus agrable vieillard. Et je revois encore
avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage
travaill par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.

Quant  l'_Histoire des ducs de Bourgogne_, je ne l'ai pas relue. Mais
j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup crit, et mme fort bien,
sans que ses oeuvres historiques et littraires soient beaucoup autre
chose que les distractions d'un homme d'tat et les plaisirs d'un sage.
Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des _Ducs de Bourgogne_,
pourtant si faciles  lire et calques sur les chroniques avec une grce
un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuillet ses histoires de la
Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intressant que ses
crits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien tre celui o il se
peint lui-mme, ce recueil de _Souvenirs_, dont M. Claude de Barante,
son petit-fils, vient de publier le premier volume.

Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie
quand il entreprit d'crire ses mmoires, et la mort a interrompu ce
dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait gure qu'
mettre en ordre les notes abondantes dj consignes par lui dans des
exemplaires interfolis de la biographie Michaud et de l'_Europe sous le
Consulat, l'Empire et la Restauration_, par Capefigue. On s'tonnera
peut-tre que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de
Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prtait  des
gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas
alors de l'histoire l'ide que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue
suffisait. M. Claude de Barante a jug avec raison qu'il pouvait
continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matriaux tout
prpars et des correspondances qu'il a pu runir. Le premier volume,
qui vient de paratre, va de 1782, date de la naissance de M. de
Barante, au mois de fvrier 1813. Il prsente une rdaction complte et
suivie.

On ne s'attendait pas, sans doute,  y trouver les lettres que madame
Rcamier crivit  M. de Barante vers 1805, et qui ont t conserves.
Certaines convenances s'opposaient sans doute  ce qu'elles fussent
publies tout de suite. Elles sont en mains sres, mais non pas
toutefois si fidlement gardes qu'on n'en ait pu dtourner quelques
lignes  la drobe. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus
tendres et plus fminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve
disait que madame Rcamier, manquant de style et d'esprit, avait la
prudence de n'crire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout,
pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la
grce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprs de madame de
Stal,  Coppet et  Genve, o son pre tait prfet, que le jeune
Barante vit pour la premire fois madame Rcamier. Il parle brivement,
dans ses _Souvenirs_, de ces visites  Corinne. J'avais vingt et un
ans, dit-il, j'tais trs attir par cette socit de Coppet, o il me
semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi. Corinne tait alors
dans l'clat de sa gloire, dans tout le feu de sa beaut, faite
d'loquence, de passion et de temprament. On dit qu'elle eut du got
pour le jeune Barante, qui tait aimable; on dit aussi qu'elle collabora
au _Tableau de la Littrature au XVIIIe sicle_, que l'auteur publia un
peu plus tard. Les _Souvenirs_ ne nous fournissent sur ce point aucun
claircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante tait
de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragdie 
Coppet, comme jadis  Ferney. M. de Barante eut un rle dans le
_Mahomet_, de Voltaire;  ct de Benjamin Constant qui faisait Zopire.
On ne dit pas si madame Rcamier jouait ce jour-l. Nous savons par
ailleurs qu'elle fit Aricie dans une reprsentation de _Phdre_, o
madame de Stal tenait le rle principal. Madame Rcamier n'est pas
nomme une seule fois dans les _Souvenirs_ de M. de Barante. Pourtant,
aprs un de ces sjours de Coppet elle lui crivait qu'elle avait
longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui
recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle  madame de Stal, quand
il lui crirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout
entires; M. de Barante les a gardes et elles taient telles qu'il
pouvait les garder. Il a mme gard le petit chiffon de papier que
madame Rcamier lui glissa dans la main un soir chez elle,  Paris, et
o elle avait crayonn une phrase comme celle-ci: Sortez, cachez-vous
dans l'escalier et remontez quand Mol sera parti. Sans doute cela ne
veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manires. Mais
aussi on nous avait trop parl de la saintet de madame Rcamier, et
cela nous amuse maintenant de surprendre son mange. Ces lettres, si on
les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un
doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie tait plus
sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse relle
ou feinte  un trs jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle
ne sera plus tout  fait celle que Jules de Goncourt appelait si
joliment la Madone de la conversation.

Tous les tmoignages s'accordent  reconnatre que M. de Barante tait
dans sa jeunesse trs sduisant. On dit que le charme d'un homme est
toujours le don de sa mre et qu'on reconnat  leur grce les fils des
femmes suprieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la
mre de Prosper de Barante ait t une crature d'lite. Telle que son
fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle
crivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des gographies en
dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien
lieutenant criminel  Riom, fut arrt et conduit  Thiers, elle alla le
rejoindre,  cheval, bien qu'elle ft  la fin d'une grossesse, et elle
accoucha le lendemain.  peine releve de couches, elle courut  Paris
et sollicita du Comit de salut publia la libert de son mari et
l'obtint contre toute probabilit. Elle tait jeune encore lorsqu'en
1801 un mal mortel la frappa. Ma mre, dit M. de Barante, sentit la
mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de
sa raison. Son me se montra  dcouvert, soutenue par les souvenirs de
la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre  tous un
langage  la fois si lev et si naturel, que les personnes qui
l'entouraient taient pntres de respect et d'admiration.

Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mre.
Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde
et durable. Il me semble, dit-il, que les penses morales et
religieuses, que les sentiments levs que je puis avoir datent de ce
moment. J'appris  valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus
claire et plus svre.

C'est l un tat d'me que comprennent tous ceux qui ont pass par une
semblable preuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un
livre que son pre aimait par-dessus tous les autres, les _Penses_ de
Pascal, et que ce livre laissa beaucoup de substance dans son esprit.
Je veux le croire; mais il n'y parat gure et l'on ne se douterait pas,
s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le
lieutenant criminel de Riom, un peu jansniste, ait beaucoup lu le livre
de son grand compatriote, qui tait peut-tre un peu son parent, car ils
sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de
Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus
ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas
aux yeux, et j'ai beau chercher je ne dcouvre rien dans la modration
de cet homme politique qui rappelle l'inhumanit de l'auteur des
_Provinciales_.

Sage, perspicace, appliqu, tel se montre ds le dbut Prosper de
Barante, qui, sorti de l'cole polytechnique, fut nomm auditeur au
conseil d'tat en 1806,  vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il
tait dans sa voie:

     Je me rjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position
     dans le monde politique, une occupation rgulire et l'espoir d'y
     russir. Mais ce qui me donna bientt le plus de satisfaction, ce
     fut d'tre plac de manire  voir et  entendre l'empereur.

     Je ne partageais certes pas le ftichisme de son entourage, mais
     connatre et apprcier un si grand esprit, un si puissant
     caractre, savoir ce qu'il tait et ce qu'il n'tait pas absorbait
     mon attention. Je considrais les sances du conseil comme une
     sorte de drame, et j'coutais curieusement les interlocuteurs et
     surtout l'empereur.

Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec
verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie  la colre, et
jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que
Napolon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la
souffre que de ceux qu'il sait n'tre pas trop opinitres.

C'est surtout dans la prparation des lois scolaires qu'il parle
abondamment. Sa pense est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il
trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du
gouvernement.

Les sances taient intressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put
y assister longtemps. L'empereur le chargea des dpches pour l'Espagne.
Charles IV (le texte dit Charles II) tait alors  Saint-Ildefonse, le
Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reu par ce Godoy 
qui Marie-Louise de Parme avait donn avec son amour, le titre de prince
de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait  la reine le ton de
sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je
m'aperus qu'il voulait me prouver  quel point il tait le matre.

Peu de temps aprs, l'arme franaise tant entre  Berlin, il eut
l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin
botanique.

--Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des
armes; j'ai t voir s'il y avait moyen d'arranger en curies les
orangeries et les serres. Savez-vous quelle ide me poursuivait? Je
songeais que les armes de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la
France et entrer  Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la
galerie du Muse, aviserait d'en faire un magnifique hpital et irait y
calculer combien de lit on y installerait.

M. de Barante entendit ces paroles comme l'cho de sa propre pense. Il
ne croyait pas  la dure de l'empire et il le servait comme un matre
qui passe.

Nomm en 1807 sous-prfet  Bressuire, il trouva une petite ville  demi
ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces
anciens brigands taient de trs braves gens, qui oubliaient la guerre
pour la chasse, et aprs dner chantaient des chansons et dansaient en
rond entre hommes. Population assez facile  administrer surtout par un
fonctionnaire modr et religieux comme M. de Barante. Les seules
difficults srieuses venaient de la conscription. Cette crmonie
n'tait nullement agrable aux gars du Bocage. Aussi Napolon, qui
craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des dpartements de
l'Ouest qu'un contingent rduit. Et encore donnait-il de grandes
facilits pour le remplacement. Il recommandait  ses fonctionnaires de
prendre tous les mnagements possibles, et M. de Barante tait d'un
caractre  bien suivre de telles instructions. Le directeur gnral de
la conscription tait alors un M. de Cessac, qui, mthodique et
classificateur, avait dress un tableau des prfets divis en quatre
catgories: 1 efforts et succs; 2 efforts sans succs; 3 succs sans
efforts; 4 ni succs ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle
catgorie il fut rang par M. de Cessac.

M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'hroque Lescure,
habitaient le chteau de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-prfet
les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux.
Il y trouvait madame de Donissan, qui avait t dame de madame Victoire.
C'tait pour un fonctionnaire de l'empire, une socit bien royaliste.
Mais le sous-prfet tait lui-mme assez peu attach au rgime qu'il
servait honntement et sans got. On ne se gnait pas d'en annoncer
devant lui la chute prochaine.

Un soir, il rpondit:

--Je crois, comme vous, que l'empereur est destin  se perdre; il est
enivr par ses victoires et la continuit de ses succs. Un jour viendra
o il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils
feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils
amneront une nouvelle rvolution.

C'tait prvoir de loin les trois journes de Juillet.

En 1807, madame de la Rochejaquelein venait de commencer ses _Mmoires_;
elle lut  M. de Barante ce qu'elle avait dj crit, jusqu'au passage
de la Loire, et lui proposa d'achever et mme de rdiger avec plus de
style les premiers chapitres.

Il se mit aussitt  l'oeuvre: madame de la Rochejaquelein dicta ce
qu'elle n'avait pas encore rdig. Le livre, publi en 1815, est
admirable de vie et de vrit. M. Claude de Barante insiste dans une
longue note pour en faire honneur  son grand-pre.

S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre. Mais on ne peut en
dpossder la veuve de M. de Lescure. L'dition de 1889 tablit qu'il
lui appartient en propre? Et avait-on besoin mme de preuves tires de
l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des souffrances,
des prils, des misres de cette femme de coeur. Ce livre c'est
elle-mme, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert. Je sais bien que M.
de Barante l'a retouch, rdig, si l'on veut, comme disent d'anciennes
ditions, et qu'il y a ajout des chapitres topographiques. Cela n'est
ni contest ni contestable.

Oui, il a beaucoup corrig, mais toutes ses corrections ne sont pas
heureuses et les diteurs de 1889 ont montr que dans plus d'un endroit
M. de Barante avait gt le texte original.

Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rouvert un dbat qu'on
croyait clos. Il me semble bien que la question a t juge en faveur de
madame de la Rochejaquelein, il y a une dizaine d'annes, par des
savants des dpartements de l'Ouest forms en comit sous la prsidence
de M. Pie, vque de Poitiers.

 vingt-six ans, M. de Barante tait nomm prfet de la Vende. Il
montra dans ces nouvelles fonctions le mme esprit de bienveillance et
la bonne grce qu'il avait dploys  Bressuire, mais il croyait de
moins en moins  la dure de l'empire. Il assista comme prfet au
mariage de l'empereur:

     Ce fut vraiment une belle crmonie. Rien n'tait plus magnifique
     que ce long dfil de la cour impriale, de ces rois, de ces reines
     formant le cortge de l'impratrice, de ces grands personnages, de
     ces marchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant,
     pour se rendre au grand salon carr du Louvre dispos en chapelle,
     la galerie du muse, entre deux haies de spectateurs, hommes ou
     femmes, pars, brods, revtus de leur uniforme.

Quand l'empereur, l'impratrice et le cortge furent passs, M. Mounier
dit  l'oreille de M. de Barante:

--Tout cela ne nous empchera pas d'aller un de ces jours mourir en
Bessarabie.

M. Mounier savait  qui il parlait.

Ce premier volume nous montre en M. de Barante un homme de beaucoup de
tact, de sens et finesse, un homme de second plan, mais qui a bien son
originalit: c'est un jansniste aimable.




MYSTICISME ET SCIENCE

_Dic nobis Maria..._


Je ne suis, qu'un rveur et sans doute je ne perois les choses humaines
que dans le demi-sommeil de la mditation, mais il me semble que la
saison o nous sommes, l'quinoxe du printemps, est une poque de
conciliation et de sympathie pendant laquelle il convient de faire
entendre des paroles d'esprance et d'amiti. Et ce qui me fait croire
cela, c'est, vous le dirai-je, la coutume des oeufs de Pques qui, datant
d'un ge immmorial et remontant sans doute aux civilisations
primitives, s'est conserve jusqu' nos jours chez les peuples
chrtiens. Cette longue tradition, qui atteste l'esprit conservateur des
socits, montre aussi que bien des choses peuvent tre concilies, qui
semblaient inconciliables.

Il faut entendre les leons du calendrier. Au moment de l'anne que nous
avons dpass de quelques jours, les mystres de la nature et les
mystres de la religion se confondent en feries magnifiques; l'esprit
et la matire clbrent  l'envi l'ternelle rsurrection; les
sanctuaires et les bois fleurissent ensemble. L'glise chante: _Dic
nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur le chemin?--J'ai vu le
suaire et les vtements, les tmoins angliques, et j'ai vu la gloire du
Ressuscit. Et ces paroles charmantes expriment avec la mme puissance
le retour du printemps et la victoire du Christ. Elles associent dans
une image de passion et de gloire l'ternel Adonis et le Dieu des temps
nouveaux. Tandis que de la nef montent avec l'encens ces paroles
joyeuses: Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin? les oiseaux qui
font leur nid dans le vieux clocher rpondent par leur chant: Marie,
Marie, dans ton chemin, tu as vu les premiers rayons du soleil se mler
 la douce pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer en
feuilles et en fleurs. La lumire se change aussi en amour quand elle
pntre dans nos coeurs. C'est pourquoi, saisis de l'ardeur de btir des
nids, nous portons des brins de paille dans noire bec. Oui, la chaleur
fconde se mtamorphose en dsir. Ce qui est une grande preuve de
l'unit de composition de l'univers. M. Berthelot, qui est chimiste,
commence  souponner ces choses, que les vieux alchimistes avaient
devines avant lui. Mais comment, de cette unit, sortit la diversit?
C'est ce qui passe l'intelligence des chimistes comme celle des oiseaux.

Voil, voil ce que Marie a vu sur son chemin. Elle a vu la gloire du
Ressuscit, qui meurt et qui renat tous les ans. Il renatra longtemps
encore aprs que nous ne serons qu'un peu de cendre lgre; mais il ne
renatra pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il est) qu'une
goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que sommes-nous, nous les
oiseaux? Un rien, un monde. Nous aimons, nous couvons nos oeufs, nous
nourrissons nos petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle.
Et tout, dans l'univers, est utile,  moins que tout ne soit qu'illusion
et vanit; ces deux ides sont galement philosophiques. Mais les
oiseaux croient que les oiseaux sont ncessaires et ils agissent en
consquence.

Voil le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je l'ai entendu en
passant devant une glise de village, le matin de Pques. Il m'a paru
trs religieux.

Dans tous les pays et dans tous les sicles, le solstice du printemps a
ml ainsi, dans une solennit joyeuse, les esprances du mystique 
l'allgresse de la nature. Le christianisme ne s'est pas dgag, dans
ses feries pascales de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos
campagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix de pierre.

M. Camille Flammarion me contait un jour que dans le Bassigny, son pays
natal, les paysans clbrent encore le renouveau, comme au temps de
Jeanne d'Arc, en associant aux crmonies du culte catholique des rites
plus anciens, qui tmoignent d'un naturalisme candide. Et partout la
rencontre de Marie avec le mystrieux jardinier devient le symbole des
joies de la terre en mme temps que des esprances clestes. _Dic
nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?... Je la
retrouvais l'autre jour, cette parole liturgique, dans une revue de
littrature et d'art, au dbut d'un de ces articles de critique morale
qui trahissent le mysticisme de la gnration nouvelle. Marie, qu'as-tu
vu sur la route? rptait avec anxit M. Paul Desjardins, ce jour de
Pques, en commenant d'crire sur un des matres en qui la jeunesse a
mis de grandes esprances[5].

Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si gnreux,
tmoignaient d'une telle inquitude que j'en fus un peu troubl. Le _Dic
nobis, Maria_ y devenait la devise d'une palingnsie confuse, d'une
religion indcise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va natre. Cet
article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de
l'esprit nouveau.

Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce
mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans
celle humeur bienveillante qui nous pntrait au moment d'crire ces
lignes. Nous nous attacherons  discerner la direction que prennent les
jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer
de conduire et d'clairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie
intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me
dbrouiller parmi ces nouveauts indcises. Je le dois, il le faut,
puisqu'enfin j'cris, ce qui est terrible, quand on y songe.

Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si
forte, est plus qu' demi perdue. Nous tions persuads qu'avec de
bonnes mthodes exprimentales et des observations bien faites nous
arriverions assez vite  crer le rationalisme universel. Et nous
n'tions pas loigns de croire que du XVIIIe sicle datait une re
nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnatre que les
choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est
pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre matre,
qui plus que tout autre a cru, a espr en la science, avoue lui-mme,
sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion  penser qu'une
socit pt aujourd'hui se fonder tout entire sur le rationalisme et
sur l'exprience.

La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette
science que nous apportions comme la rvlation suprme, il faut bien
que nous sachions pourquoi on la repousse.

On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est
pas fonde; vous avez constitu des sciences, ce qui est bien diffrent.
Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plat? Des lunettes,
ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus
pntrante et vous permettent d'examiner certains phnomnes plus
exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez
observ quelques mirages de plus dans cet abme d'apparences qui est
l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les
lois du monde qu'il importerait de connatre? Et croyez-vous que vos
dcouvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une
seule vrit morale?

Votre science ne peut aspirer  nous gouverner parce qu'elle est
d'elle-mme sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en
tirer seraient immoraux.

Elle est inhumaine; sa cruaut nous blesse; elle nous anantit dans la
nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant
ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est--dire tout: les organes, la
joie, la douleur et mme la pense. Elle nous montre perdus avec eux sur
un grain de sable et elle proclame insolemment que les destines de
l'humanit tout entire ne sont pas quelque chose d'apprciable dans
l'univers.

En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous
apprend que la terre n'est pas mme un globule dans cette veine
d'Ouranos, que nous nommons la voie lacte; elle nous fait rougir de
honte et de confusion au souvenir du temps o nous nous croyions le
centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en ralit,
tournons gauchement autour d'une mdiocre toile, un million de fois
plus petite que Sirius.

Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que
nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de
systmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'clat,
vu des systmes les plus voisins. Il est rougetre, ce qui est signe
qu'il ne brle plus avec l'nergie des jeunes toiles toutes blanches;
bientt, dans quelques millions de sicles seulement, il ne montrera
plus qu'un disque fuligineux, tach de larges scories noires; et ce sera
la fin, et le grain de poussire, qui se nomme la Terre et qui n'aura
plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit ternelle.

L'humanit aura pri, sans doute, bien avant cette poque. En attendant,
on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation
d'Hercule; notre poussire y parviendra un jour dans l'ombre et le
silence: c'est l tout ce que la science peut nous rvler des destines
de l'humanit.

Nous faisons le voyage en compagnie de quelques plantes dont les unes
se perdent pour nous dans la lumire du soleil, comme Vnus et Mercure
et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On
croit avoir remarqu que Vnus ne prsente jamais qu'une face au soleil.
Mais on n'en est pas encore bien sr. La seule plante dont nous ayons
pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingu des
terres, des mers, des nuages, de la neige au ple, et M. Flammarion en a
dessin la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an pass. Ces
canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont l des ouvrages
de l'industrie martienne, il faut reconnatre que les ingnieurs de
cette plante sont infiniment suprieurs aux ntres. Mais on ne sait pas
si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et
plus agit que la face de la terre. Sa figure change  toute heure. Il
est infiniment probable qu'il est habit; mais nous ne saurons jamais
quelles formes y revt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi
pnible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est l du moins
une consolation que la science ne nous enlve pas.

Et quant  l'homme mme, qu'en a fait la science? Elle l'a destitu de
toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beaut. Elle lui a
enseign que tout en lui comme autour de lui tait dtermin par des
lois fatales, que la volont tait une illusion et qu'il n'tait qu'une
machine ignorante de son propre mcanisme. Elle a supprim jusqu'au
sentiment de son identit, sur lequel il fondait de si fires
esprances. Elle lui a montr deux existences distinctes, deux mes dans
un mme individu.

La gnration nouvelle fait ainsi le procs  la science et la dclare
dchue du droit de gouverner l'humanit.

Que veut-elle mettre  la place des connaissances positives? C'est ce
que nous avons le devoir de rechercher.




CSAR BORGIA[6]


Il fallait qu'il y et des Borgia, pour qu'on st tout ce que fait la
bte humaine quand elle est robuste et dchane. Ces Espagnols
romaniss n'taient point ns qu'on sache avec un autre coeur, avec une
autre me que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas
dracins tout  fait de l'humanit,  laquelle ils tiennent encore par
des fibres saignantes. Les sentiments naturels clatent en eux avec
violence. Le pape Alexandre a des entrailles de pre: devant le cadavre
de son premier-n, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa
fille Lucrce est capable d'attachement et donne des larmes sincres 
la mmoire de son second mari et  celle de son frre. Et si le plus
dnatur des Borgia, Csar, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de
piti ni un clair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre
et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse
et de mesure qui atteste du moins une certaine beaut intellectuelle.
Non, les Borgia n'taient pas des monstres au sens propre du mot. Leur
personne morale n'tait atteinte,  ce qu'il semble, d'aucun vice
constitutionnel: ils ne diffraient point, par leurs ides ou leurs
sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils taient
entours. C'taient des tres violents, en pleine possession de la vie.
Ils dsiraient tout, et en cela ils taient hommes; ils pouvaient tout:
c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de
se le dissimuler: les socits humaines contiennent beaucoup de Borgias,
je veux dire beaucoup de gens possds d'une furieuse envie de
s'accrotre et de jouir.

Notre socit en renferme encore un trs grand nombre. Ils sont de
temprament mdiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la
civilisation d'affaiblir peu  peu les nergies naturelles. Mais le
fonds humain ne change pas, et ce fonds est pre, goste, jaloux,
sensuel, froce.

Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie,
dans ses quatre murs tapisss de papier vert, toutes les convoitises et
toutes les haines qui s'allumrent dans le Vatican, sous la papaut
espagnole. Mais la bte humaine y est moins vigoureuse, moins ardente,
moins fire; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond,
l'affaire est la mme: il s'agit de vivre, et cela seul est dj froce.

Csar tait encore adolescent quand son pre, le cardinal Rodriguez
Borgia s'leva par la simonie au sige pontifical. C'tait un vieil
homme dur et rus qui gardait pour la luxure et la domination des
capacits normes. Chez lui l'instinct tait merveilleux, comme chez les
btes. Son cynisme tait magnifique. Il assit  son ct, dans la chaire
de Pierre, celle belle Julie Farnse que le peuple de Rome appelait,
pour galer le blasphme au scandale, la femme de Jsus-Christ, _sposa
del Christo_. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt
le frre de Julie, ce Farnse, qu'Alexandre avait revtu de la pourpre:
C'est le cardinal _della Gonella_, le cardinal du cotillon. Le Romain
riait et laissait dire. En ces jours-l, chez les petits comme chez les
grands, dans tout le peuple, la chair dbride faisait rage. Ce vieux
pontife obse tait grand d'impuret, quand, aux noces de Lucrce, il
versait des drages dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, aprs
souper, assis  ct de sa fille, il faisait danser des courtisanes
nues, qu'clairaient les flambeaux de la table poss  terre. Cependant
le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque
jour quelqu'un dont on apprenait la mort en mme temps que la maladie.
Le saint-pre avait des moyens srs de se dfaire de ses ennemis.  cela
prs, bon chrtien, car il n'erra jamais en matire de foi et se montra
fort dsireux d'accrotre le domaine de saint Pierre. Mais,  vrai dire,
il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs
jusqu' nommer sa fille Lucrce garde du sceau pontifical, rgente du
Vatican et gouverneur de Spolte.

 quinze ans, Csar tait archevque de Pampelune;  dix-sept, cardinal
de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison
du Transtevre. Aprs une de ces visites, il crivit dans une dpche,
les quelques mots que voici:

Il allait partir pour la chasse: il tait vtu de soie, l'arme au ct.
 peine un petit cercle rappelait le simple tonsur. Nous cheminmes
ensemble  cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand
esprit, trs suprieur, et d'un caractre exquis. Il est d'une grande
modestie. Les contemporains vantaient volontiers la modestie de Csar
et celle de sa soeur Lucrce. Il reste  savoir ce qu'ils entendaient par
modestie, et si ce n'tait pas l'lgante sobrit du geste et de la
parole.

En ce cas, Csar mritait cette louange. Bien qu'instruit dans les
sciences sacres et les sciences profanes, thologien, humaniste et mme
pote, il demeurait silencieux et taciturne. C'tait, disent ceux qui
l'ont approch, un seigneur fort solitaire et secret, _molto solitario e
segreto_. Amoureux des toffes somptueuses, des bijoux ingnieux et des
pierreries tincelantes, il passait magnifiquement vtu, roulant entre
ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tte dj pleine
de ces grands desseins que Machiavel devait bientt admirer. Sous un
ciel et dans un temps o c'tait une gloire que d'tre beau, Csar tait
d'une beaut clatante.

Cette race des Borgia, que l'obsit envahissait avec l'ge, tait
superbe dans la premire sve de la jeunesse. Ce prince blond et
charmant, _biondo e bello_, songeait  rejeter la pourpre qui
l'embarrassait et  ceindre l'pe. Mais l'pe qu'il convoitait, l'pe
de capitaine gnral des milices pontificales devant laquelle
s'inclinait le gonfalon de l'glise, son frre, le fils an du pape, le
duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.

 vingt ans, Csar commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre
des crimes. Les deux frres dnaient dans la maison de Madona Vanozza,
leur mre, proche Saint-Pierre aux Liens. Dner d'adieu; ils devaient
tous deux quitter Rome le lendemain, Csar pour assister au couronnement
du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles
possessions que lui avait donnes le pape. On se spara assez avant dans
la nuit. Csar sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent
ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se sparrent devant le
palais du cardinal Sforza. L, le duc de Gandia prit cong de son frre
et s'engagea dans une ruelle.

Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux
jours; ce fut en vain. Le troisime jour on envoya trois cents mariniers
fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du
duc de Gandia, perc de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur
du pre fut horrible et dmesure. Cet homme sensuel, dchir dans ses
entrailles, ne cessait point de gmir et de pleurer. Son orgueil s'tait
croul avec sa joie. Il demandait pardon  Dieu, cependant il poussait
l'enqute, anxieux de connatre la vrit, impatient de lumire. Chaque
jour apportait quelque indice. Des tmoins avaient vu les assassins
soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve.
On allait dcouvrir les coupables. Tout  coup le pape arrta l'enqute.
Il craignait d'en savoir dj trop. Il ne voulait plus connatre le
meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entire
prononait tout bas.

Sa Saintet ne cherche plus, dit un tmoin, et tous ceux qui
l'entourent ont la mme opinion, il doit savoir la vrit. Trois
semaines plus tard, Csar tait de retour  Rome. Le Sacr Collge se
rendit au Vatican, o le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner
sa bndiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le
meurtre. Arriv au pied du trne, Csar s'inclina. Son pre ouvrit les
bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son
sige. _Eo deosculato, descendit de solio_. En posant ses lvres sur le
front de Can, ce malheureux pre a got sans doute toute l'amertume
humaine, et son silence est plein d'une dsolation infinie. Mais c'est
un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, mme les
plus fortes, sont fugitives. Bientt il oubliera le cadavre sanglant que
le Tibre a roul. Il admirera malgr lui ce fils audacieux qui n'a
craint ni Dieu ni son pre. Il reconnatra son sang. Il dbarrassera
Csar de la pourpre qui va mal  un tel audacieux et il l'enrichira des
dpouilles de la victime. C'est  Csar qu'il remettra le gonfalon de
l'glise. Et quand Csar aura conquis les Romagnes et rendu  saint
Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du pre
tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard,  la nouvelle
que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc
des crmonies, il est fivreux, agit; il pleure, il rit en mme temps.

Ces sentiments ne tmoignent-ils pas d'une humanit terriblement rude et
simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'me des hommes
des cavernes.

En fait de crimes, Csar ne fit jamais plus grand que l'assassinat de
Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de
Bisceglie, le second mari de Lucrce, portent ce mme caractre
d'utilit pratique. Csar tua toujours froidement, sans fantaisie, par
pur intrt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidit dans le
crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un gnie dmesur et des
ardeurs surhumaines. Ce blond Csar, danseur gracieux, qui conduisait,
entre deux assauts, des ballets symboliques, tait un Hercule.

Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'anne 1500, on avait organis
des courses de taureaux  Rome, derrire la basilique de Saint-Pierre,
selon la mode apporte  Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. Csar
descendit,  visage dcouvert, dans l'arne, combattit  pied,
simplement revtu d'un pourpoint, avec l'pe courte et la _muleta_ et,
dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit
tous  mort. Il abattit mme le dernier d'un seul coup d'espadon, aux
cris d'une foule en dlire.

Aux ftes du troisime mariage de Lucrce Borgia, le 2 janvier 1502, il
y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette
fois, Csar descendit  cheval dans l'arne. Il salua l'assistance  la
mode espagnole et, fonant droit sur la bte, l'attaqua  la lance. Puis
il se montra  pied au milieu du _cuadrilla_ de dix Espagnols.

Il est croyable, que, dans sa vie brlante, il ne connut pas de plus
grande joie que celle d'employer la force inpuisable de ses muscles. On
le voyait sans cesse occup  tordre une barre d'acier,  rompre un fer
 cheval ou une corde neuve.

Les historiens nous le montrent  Csena, aprs la conqute, entour de
ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la
colline o les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur
adresse, et l prenant part, sans tre reconnu, aux jeux en usage chez
ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous
les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les
rustres.

Il mprisait profondment les femmes. Ayant pous Charlotte d'Albret,
fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours aprs son mariage
et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans
les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vnitiens, la
trouva belle et la fit enlever.  Capoue, il garda pour lui les plus
belles prisonnires. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une
grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M.
Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas mme le nom de la mre
des deux btards qu'il laissa aprs lui. En somme, il ne donna jamais
une pense  une femme. Mais cet homme fort perdit, prs d'une femme, en
un jour, sa sant et sa beaut.  vingt-cinq ans son visage se couvrit
subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu' sa
mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible ds lors.

On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de Csar et
comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer
 tous droits sur les tats qu'il avait conquis. On sait que, deux ans,
prisonnier de Ferdinand le Catholique, Csar russit  s'vader du
chteau de Medina del Campo et, s'tant mis au service du roi de
Navarre, son beau-frre, se fit tuer en furieux  Viana. Dans sa vie si
courte, il tonna moins encore par la froideur de sa sclratesse que
par l'clat de son intelligence. C'tait un capitaine excellent et un
politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours  la
vrit effective de choses.

Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et
magnifique et, dans la carrire des armes, telle est son audace, que les
plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; ds qu'il s'agit
d'acqurir de la gloire et d'agrandir ses tats, il ne connat ni repos,
ni fatigue, ni danger.  peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend
son dpart. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les
meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes 
une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.

Nul doute que Csar Borgia n'ait t un des plus habiles hommes de son
temps.

Des tmoignages irrcusables nous le montrent doux  ses peuples,
attentif  ne point les surcharger d'impts, et, en marche dans les
campagnes  la tte de ses troupes, libral pour tous ceux qui venaient
au-devant de lui demander des grces, solliciter sa gnrosit, rclamer
la libert de quelque parent prisonnier ou exil, ou de quelque soldat
rfractaire. Csar ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait
impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il tait assez habile pour
se montrer juste et humain quand il le fallait.

Il eut, avec l'me la plus noire, une brillante et vaste intelligence.
Irons-nous jusqu' dire qu'il eut un grand gnie? Non, car, en
dfinitive, il ne fonda rien et le dmon dont il tait possd prcipita
furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon
et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance
cratrice est toujours le partage de la grandeur morale.

Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le
livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes
suivent le texte de trs prs.

Ce livre est aussi intressant que possible. Il est visible que M.
Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir  l'crire. C'est un grand
curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de _Csar Borgia_, trs
tudie dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai
particulirement  cet gard les chapitres sur la captivit et la mort
du hros, ainsi que quelques pages sur l'pe que Csar se fit faire en
1498 avec cette devise: _Cum Numine Cesaris Omen_.




JAMES DARMESTETER[7]


J'aime beaucoup le Collge de France et cela pour diverses raisons. On y
professe  la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus
nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert  rien; aussi garde-t-il
une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs
et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et
comme ils veulent. L, M. mile Deschanel parle ingnieusement du
romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de
vaincre la vieillesse.

Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte  toutes les
nouveauts. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignt le reste.
Je voudrais qu'on y crt une chaire de tlpathie pour quelque lve du
docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait
le titulaire. J'oserais rclamer aussi une chaire d'astronomie physique,
afin d'tudier de plus prs les canaux de la plante Mars, qui
m'inquitent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant
qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de
plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de
l'enfance, et je voudrais que le Collge de France ouvrt  toutes son
sein indulgent. Cet tablissement unit en lui des vieux procds et les
nouvelles mthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux
oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y
dploie toutes les ressources de l'rudition moderne. C'est une abbaye
de Thlme o chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On
souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y
sommeille quelquefois. On doit y tre heureux. Chaque matre a ses
auditeurs. L'un est cout par de jeunes savants, l'autre par des femmes
lgantes, un troisime par quelques vieillards frileux. Et chacun a une
belle affiche blanche  la porte de sa maison. M. Renan administre le
Collge de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi
dans les choses de la science qui inspire toutes ses penses et toutes
ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix,
l'indpendance et la justice. Il rappelle ces grands abbs d'autrefois
qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, dployaient dans le
gouvernement de leur monastre la plus douce nergie et cachaient leur
zle sous leur sourire.

Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collge de France qui ne me charment par
une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non
point d'une antiquit profonde. Leurs premiers fondements datent de deux
sicles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les
lamentations de Ramus, se plaignant d'tre rduit  professer dans la
rue, en sorte que ses leons, disait-il, taient sans cesse importunes
et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandires. Mais les
murs du Collge de France, qui commencrent  s'lever sous Louis XIII,
ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande,
Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a
dit: Nous tions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.

Quand on va au Collge de France, pour bien faire, il faut aller par la
rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pave, troite et tortueuse, mais
noble et pleine de gloire. Car c'est l que furent tablies, au temps du
roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois sicles,
cette voie fut honore par d'illustres et doctes libraires, et
maintenant, ruine et dchue, elle est encore borde d'talages de
bouquins latins et grecs. L, sous un ciel gris, dans l'ombre humide,
sur le pav gras, bouscul par les voitures, le pauvre pote qui aime le
livre parce que le livre est le rve, s'arrte instinctivement devant
les botes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de
mine pitoyable et tout tach d'encre. Il lit et voit bientt--
magie!--des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit
Antigone sous les lauriers sacrs. Et il s'en va poursuivant, les pieds
dans la boue, l'essaim des ombres hroques et charmantes.

Je l'avoue, jadis,  l'ge o l'on attrape les vers de Sophocle aux
talages des bouquinistes, j'allais au Collge de France par cette
troite, montueuse, raboteuse, sale et vnrable rue Saint-Jacques, o
l'on acquiert le mpris des faux biens avec la certitude que les seules
richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la
libert de vous conduire aujourd'hui--par la rue Saint-Jacques-- la
vieille maison que fonda Franois Ier, c'est pour vous faire entendre un
des plus jeunes et des plus estims professeurs du Collge de France, M.
James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom
de Darmesteter est deux fois cher  la science. Le frre de James,
Arsne, est mort jeune, mais non pas sans avoir laiss des travaux
considrables sur la langue franaise. Il tait excellent par la
mthode, la rectitude et la facult de construire. Son livre de la _Vie
des mots_ est d'une logique suprieure. Arsne a fait, en collaboration
avec le vnr M. Hatzfeld, un dictionnaire franais qui, je l'espre,
sera bientt publi et qui sera le premier o l'on trouvera les divers
sens de chaque mot drivant logiquement les uns des autres et
s'expliquant par leur succession mme. C'tait l'homme le plus simple,
le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont frquent dans sa
modeste maison de Vaugirard peuvent tmoigner de la saintet de sa vie.
Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre,
son air d'humilit fire et d'intelligente candeur. J'entends encore sa
parole nette comme sa pense, gale, douce et pntrante. Son jeune
frre, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de
mre, donnait d'aussi grandes esprances, fondes sur d'autres qualits.
Plus spontan, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James tait
admirable pour la hardiesse et la varit des vues. Il abondait en ides
gnrales, et l'on devinait ds lors que son activit dvorerait une
large part de science et de posie. Il n'avait ni la srnit ni la
prudence intellectuelle de son frre. Sa parole haletante, brve,
image, annonce un tout autre gnie; son regard fivreux trahit le
pote, et en vrit il est pote autant que savant. Je voudrais vous
peindre ce noir regard d'arabe sur son ple visage aux traits accentus,
qui porte les traces d'une extrme dlicatesse de temprament. Je
voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette
enveloppe frle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses
livres, dans son style clatant et bris, dans ses ides emportes, dans
son imptueuse imagination.

James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'me, cette me
opinitre et patiente qui n'a jamais cd. Il est juif avec une sorte de
fidlit qui est encore de la foi. Assurment, il est affranchi de toute
religion positive. Il a fait sa principale tude des mythes, et il s'est
appliqu  reconnatre  la fois le mcanisme des langues et le
mcanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Isral se sont
labores. Mais dans un certain sens il a gard sa crance  la Bible
des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il
est rest attach  l'esprit des critures. Bien plus, par un tour
original de la pense, il fait entrer les plus belles parties du
christianisme dans le judasme et ramenant l'glise  la synagogue, il
rconcilie la mre et la fille, dans une Jrusalem idale. Mais c'est la
fille, comme de raison, qui reconnat ses torts et confesse ses erreurs.
Il trouve que le christianisme a beaucoup de judasme. Et voici comme il
s'exprime dans ses _Essais orientaux_:

Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judasme
vit et vivra. Le rgne de la Bible et des vangiles, _en tant qu'ils
s'inspirent d'elle_, ne pourra que s'affermir  mesure que les religions
positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes
religions survivent  leurs autels et  leurs prtres: l'hellnisme
aboli a moins d'incrdules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et
d'Anaxagore: les dieux d'Homre se mouraient quand Phidias les taillait
dans le paros; c'est  prsent qu'ils trnent vraiment dans
l'immortalit, dans la pense et le coeur de l'Europe. La croix a beau
tomber en poussire: il est quelques paroles, prononces  son ombre en
Galile, dont l'cho vibrera  toute ternit dans la conscience
humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'vanouirait, race et
culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son
empreinte serait au plus profond du coeur des gnrations qui n'en
sauront rien, peut-tre, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles.
L'humanit, telle que la rvent ceux qui voudraient qu'on les appelt
des libres penseurs, pourra renier des lvres la Bible et son oeuvre;
elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-mme ce qu'elle a
de meilleur en elle, la foi en l'unit et l'esprance en la justice,
sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente
sicles en arrire.

En ralit, c'est dans le crpuscule des dieux que M. James Darmesteter
rconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifi. Un pieux
athisme le dispose  toutes les conciliations. Son syncrtisme est
d'autant plus large qu'il embrasse des ides pures. Il a raison; quand
ils n'ont plus de prtres, les dieux deviennent trs faciles  vivre.
Cela se voit dans les muses. Et si les htes de M. Guimet changent,
sur leurs socles d'bne ou de bronze, des regards irrits ou surpris,
ils se tolrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux
vnrables se prolongera  jamais dans une paix auguste.

Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jsus avec
eux, dans les admirables pomes en prose de son livre de _la Lgende
divine_. Il a montr en eux les formes diverses de la conscience
humaine.

Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pense profonde, portent cette
ddicace: _Mari sacrum_. Il est permis de reconnatre sur cette
inscription votive le nom de la compagne du pote et du savant, car ce
nom appartient  la posie et  l'art.

Mary Robinson, aujourd'hui madame Darmesteter, est un pote anglais
d'une exquise dlicatesse; ses mains gracieuses savent assembler des
images, grandes et vivantes qui nous enveloppent et ne nous quittent
plus.

Et ce pote est aussi un historien. Mary Robinson a dit: Les sirnes
aiment la mer et moi j'aime le pass. Elle aime le pass et elle crit
en ce moment une histoire des rpubliques italiennes.

C'est dans l'intimit de ce charmant et noble esprit que M. James
Darmesteter poursuit ses travaux, prpare ses cours et publie les
monuments et les souvenirs qu'il a rapports de l'Inde.




CONTES ET CHANSONS POPULAIRES[8]

JEAN-FRANOIS BLAD




I


Je ne pensais pas retourner sitt, mme en esprit dans cette aimable
ville d'Agen, o, le mois dernier, grce aux flibres, je reus un si
bon accueil, et que je crois voir encore couche au pied de sa colline,
sans magnificence, mais non sans grce, avec sa tour romaine, ses rues 
arcades, son fleuve aux grandes eaux argentes et ses filles du peuple,
qui, coiffes d'un bandeau clair, portent tranquillement leur beaut
comme un hritage antique.

J'avais dit  la petite Vnus du muse, si gracile et si fine, un adieu
que je croyais long pour ne pas dire ternel. Et voici que dj elle me
fait signe et me rappelle dans le tide et doux Agenais. Elle me dit:
Reviens en imagination sur les bords de ma Garonne et lis les contes et
les posies de Gascogne recueillis par Jean-Franois Blad. Ne t'y
trompe pas: Blad est un savant, mais il a le got, il a la grce, le
charme. Ses livres sont de doctes livres; pourtant j'y ai laiss traner
un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au parfum.

Et la petite Vnus agenaise ne m'a pas tromp. M. Blad a recueilli les
contes et les chansons de la Gascogne, et ce ne fut pas seulement de sa
part une oeuvre d'rudit; il y a mis avec de la mthode et du savoir,
quelque chose d'infiniment prcieux: l'amour et cette grce, cette
vnust qui place son livre sous le vocable de la petite desse que nous
admirions tant, Paul Arne et moi, parmi les pierres gallo-romaines du
muse d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espre vous le faire sentir.
J'en veux parler sans hte et tranquillement, et si je n'ai pas tout dit
aujourd'hui, j'y reviendrai la prochaine fois: ces heures d'automne sont
les plus douces de l'anne et l'on y peut causer  loisir dans le calme
des soires grandissantes.

Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rustiques, de
proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les aime. On les aime comme
les croix de Jeannette, les pannires, les botes  sel, les armoires
normandes au fronton desquelles deux colombes se baisent, les soupires
d'tain o l'on mettait la rtie de la marie, la vaisselle  fleurs et
les plats sur lesquels taient peints un saint patron en habit d'vque
ou bien une sainte Catherine, une sainte Marguerite, une sainte
Dorothe, portant la couronne et les attributs de leur mort
bienheureuse. Ce sont l les reliques des humbles aeux de qui nous
sortons. La mode s'en est mle et a failli tout gter. En vieilles
chansons comme en vieille vaisselle la fraude est venue servir la
vanit. Mais dans toutes choses il faut considrer le vrai.

M. Blad a mis plus de vingt-cinq ans  recueillir les contes et les
chansons avec lesquels de vieilles servantes avaient berc son enfance.
Comment il s'y prit, c'est ce qu'il a expliqu dans deux prfaces
charmantes. Il interrogea les bonnes gens du pays, les femmes, les
vieillards qui savaient les histoires du temps pass. D'autres, sans
doute, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exemple,  qui l'on
doit un recueil des _Chansons populaires de l'Ain_, a patiemment
interrog les paysans de la Bresse.

Le mtier n'est pas facile: Le paysan, dit M. Gabriel Vicaire,
s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; dfiant  l'excs, il ne se
livre qu' son corps dfendant. Voulez-vous l'amener  vos fins? Il faut
avoir su l'apprivoiser de longue date. Et mme alors que de dceptions!
Pour quelques trouvailles de haut prix, que de couplets sans valeur, que
de refrains insignifiants, emprunts au rpertoire des cafs-concerts!
Je ne parle pas des interpolations, des enchevtrements sans nombre, o
il est presque impossible de se reconnatre. Si vous demandez
l'explication de quelque mot abracadabrant: C'est ainsi, vous
rpondra-t-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage.
Puis le chanteur, pour tre en possession de tous ses moyens, a besoin
de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence
d'outrepasser la dose, sa langue s'empte, ses ides s'embrouillent. Il
est dsormais impossible d'en rien tirer.

Tous ces contretemps, toutes ces difficults, tous ces obstacles, M.
Blad les a connus, et il en a triomph.

Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un cur, et veuve Cadette
Saint-Avit, de Cazeneuve, lui furent d'un grand secours; elles savaient
autant de contes qu'en sut jamais ma mre l'Oie. Cazaux de Lectoure,
pareillement, tait un conteur excellent. Mais sa dfiance tait
extrme. Il est mort plein d'annes, Dieu ait son me! Je tiens pour
certain, dit M. Blad, que Cazaux s'est tu sur bien des choses et qu'il
est mort sans me juger digne de noter la moiti de ce qu'il savait. M.
Blad nota les dits de ces savants de village. Il fut, selon sa propre
expression, le scribe intgre et pieux. Ce n'tait pas trop de sa
prudence, de son exprience, de son savoir, de ses mthodes pour viter
les mprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais collecteur risque de
recueillir ou des inepties imagines  son service par l'illettr qu'il
consulte ou des pastiches introduits dans le pays par un lettr qui
s'amuse. Ces pastiches furent de tous temps assez communs.

On sait que les vaux-de-vire, attribus  Olivier Basselin, sont de
l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas tout uniment de M. Julien
Travers. Quant  ceux de Basselin, ils sont perdus; et, comme dit la
chanson, nous n'en orrons plus de nouvelles. La chanson de M. de
Charrette,

     Prends ton fusil, Grgoire,

qui tait trs gote dans les chteaux aprs 1848, avait t compose
vers ce temps-l, sur un vieil air, par Paul Fval. Elle n'tait pas mal
tourne, et, hors une _vierge d'ivoire_ assez trangement place dans le
sac d'un chouan, elle avait l'air suffisamment breton.

Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la rigueur que
comporte la mythologie compare. C'en est une branche.

M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'intressait dj aux
chansons de village alors qu'on n'y pensait gure, sait mieux que
personne qu'en cette matire, comme en toute autre, le faux se mle au
vrai et qu'il importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en
feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce titre: _Trs
ancienne chanson dont on n'a pu retrouver la suite_ un couplet factieux
de sa connaissance. Ce couplet, nous dit-il, avait t fait devant moi,
il y a vingt-cinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer
quelques pantomimes  Paris, et eut un certain succs dans les ateliers
d'artistes.

Une aventure plus singulire arriva  M. Paul Arne. On sait que ce
parfait conteur, ce pote vritable, fut en 1870 capitaine de
francs-tireurs et qu'il mena cent Provenaux  la guerre. Il avait
compos, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes
chantaient en marchant:

     Le Midi bouge,
     Tout est rouge.

Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de
braves gens qu'ils taient. Aussi bien leur capitaine tait-il un
vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa
prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit
mme, mais je n'en crois rien, que notre excellent confrre M.
Francisque Sarcey n'a jamais parl de Paul Arne que comme torero. Quoi
qu'il en soit, aprs la guerre, Paul Arne dposa le kpi et le
ceinturon. Vers 1875, se trouvant  Paris, qu'il aime parce que c'est
une ville o il y a beaucoup d'arbres, il fut invit  une soire chez
une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une
chanson vraiment naturelle, celle-l, dont on n'avait jamais connu le
pre et qui avait t recueillie chez des bergers.

Paul Arne se rendit  l'invitation. On chanta

     Le Midi bouge,
     Tout est rouge.

Et quand ce fut fini, tout le monde d'admirer et d'applaudir.

Il n'y avait point  s'y tromper. C'tait bien la posie naturelle ne
de l'amour et forme sans tude; sa beaut le disait assez. Comme on
entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix de ces hros
paysans qui ont donn leur vie sans dire leur nom. L'art se trahit
toujours par quelque chose de froid ou d'emphatique, de bizarre ou de
convenu. Quel pote aurait trouv ce ton si juste, ces accents si vrais
de colre et de bonne haine? Non, certes, ce n'tait pas un artiste, un
pote de mtier qui avait conu _le Midi rouge_!

M. Paul Arne coutait ces propos de l'air que nous lui connaissons, et
de ce visage immobile, qui semble avoir t taill dans le buis d'un
bois sacr par un chevrier aim des dieux, au temps des faunes et des
dryades. Il couta et se tut. Un autre, de moins d'esprit, se serait plu
 rassembler sur soi les louanges gares. Il et troubl les
enthousiasmes. M. Arne aima mieux en jouir. Et il y trouva un plaisir
plus dlicat. Il approuva d'un signe de tte. Peut-tre mme se
donnait-il la joie de partager l'illusion gnrale et de considrer pour
un moment sa chanson comme une chanson populaire, comme un chant de
l'alouette franaise, jet un matin sur le bord du sillon ensanglant.
Et aprs tout il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il
n'tait plus seulement Paul Arne, il tait le peuple de France, il
tait tous ceux qui allaient, le fusil sur l'paule, se battre pour la
patrie. Sa chanson tait devenue une chanson populaire. Elle courait les
routes, faisant halte le dimanche dans les cabarets du village. Il en
est de celle-l comme des autres. Il a bien fallu quelqu'un pour les
faire et le pote n'tait pas toujours berger: c'tait, j'imagine,
quelquefois un monsieur. Pourquoi un monsieur ne ferait-il pas,
d'aventure, aussi bien qu'un paysan, des couplets de guerre ou d'amour?




II


M. Blad a recueilli les contes que les paysans de Gascogne disent, dans
les soirs d'automne, aprs souper, sur l'aire des mtairies, en
dpouillant le mas. Nous avons peine  croire, nous qui vivons dans les
villes, que parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs il
puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces lvres, scelles par
la solitude, la prudence et la mditation du gain, sortent,  certaines
heures, des paroles abondantes comme une rhapsodie d'Homre. Pourtant il
y avait nagure, et il subsiste encore dans les villages des femmes, des
vieillards pour drouler, d'une voix rythmique, dans leur idiome natal,
les contes qu'ils ont appris des aeux. Tels taient cette Cadette
Saint-Avit, de Cazeneuve, ce Cazaux, de Lectoure, et tant d'autres que
M. Blad a interrogs pendant plus de vingt-cinq ans. Le vieux Cazaux
dit un jour  M. Blad: J'ai ou-dire que vous parliez le franais
aussi bien que les avocats d'Auch et mme d'Agen. Pourtant, vous n'tes
pas un _francimant_, et il n'y a pas de mtayer qui sache le patois
mieux que vous.

C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente
du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagn la
confiance des conteurs rustiques et pntr dans la tradition plus avant
qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connat,
me l'a bien dit, quand nous dnions ensemble, aux ftes de Jasmin), M.
Blad a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnatre
et suivre la veine pique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses
traductions, le caractre, c'est--dire la chose qui, en art, importe le
plus.

Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de
l'Agenais est un monde de ferie, dont les personnages et les scnes
nous sont dj connus pour la plupart. Nous ne devons pas tre surpris
d'y retrouver _Peau d'ne_, la _Belle et la Bte_ et _Barbe-Bleue_. La
mythologie compare nous a montr partout les mmes mythes. Nous savons
que l'humanit tout entire s'amuse, depuis son enfance, d'un trs petit
nombre de contes dont elle varie infiniment les dtails sans jamais en
changer le fonds puril et sacr. Aujourd'hui, dit M. Blad, dans les
chansons comme dans les lgendes en prose, l'unit de bien des thmes
populaires s'accuse nettement. Mais ces vieilles, ces ternelles
histoires, en passant dans chaque contre s'y colorent des teintes du
ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprgnent des senteurs de la
terre. C'est l justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum;
elles prennent, comme le miel, un got de terroir. Quelque chose des
mes par lesquelles elles ont pass est rest en elles, et c'est
pourquoi elles nous sont chres.

On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y
voit le roi vaillant comme une pe et honnte comme l'or, qui fait de
grandes aumnes  la porte de son chteau, et le jeune homme fort comme
un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une
sainte et riche comme la mer. Et il se dit  lui-mme: Il faut que
cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de
grands malheurs. Parfois, ce jeune homme se trouve tre le btard du
roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marque sur la
langue. Il sert dans les dragons et,  cela prs qu'il est un peu vif,
c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable
que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. Laide comme le pch
et mchante comme l'enfer, dit couramment le conteur, qui est bon
chrtien et qui veut que le pch soit toujours laid.

Tous ces personnages sont trs simples, et ils ont des aventures
extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposs, ainsi
qu'Oedipe  sa naissance, et qui, aprs avoir travers mille prils,
rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le
serpent couronn d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui
chante; de jeunes princesses, qui, semblablement  Mlusine prirent
cong de leur amant, pour avoir t regardes malgr leur dfense;
d'hommes ravis dans les airs et d'hommes mtamorphoss. On voit bien que
ces contes sont du temps o les btes parlaient. On y entend la mre des
puces, le roi des corbeaux, la reine des vipres et le prtre des loups,
qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est trs riche en
animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or cach
sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le
front est charg d'une couronne d'empereur et les sirnes qui peignent
avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces
vieilles et tranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup,
poisson ou grand'bte  tte d'homme, qui, frapps mortellement,
rvlent  leur vainqueur les proprits merveilleuses de leur chair et
de leur sang. Il y a aussi les hommes-btes, comme l'homme vert, matre
de toutes les btes volantes, et les hommes qui se changent en btes
comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous
n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie
merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hants,
comme les bords du Rhin, par des fes et par des nains  longue barbe.
Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bcats, qui ont un oeil
unique au milieu du front.

Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits
esprits occups surtout  tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a
vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu
voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rdent le soir, autour des
mtairies et derrire les meules de paille.

La nuit, les morts se promnent. Ils sont la plupart d'humeur fcheuse.
Une propritaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut
l'imprudence d'inviter l'un d'eux  souper. Au coup de minuit, un
squelette frappa  la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le
matre fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre
sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetire.
Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus
heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons
aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et
dcouvre des trsors au voyageur qui lui a donn la spulture.

C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chalden d'o
les Juifs ont tir l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par
Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans
la tte d'un paysan gascon, il faut ajouter  ces fantmes,  ces
spectres et, comme ils disent,  ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses
sorcelleries, les envotements et la messe de saint Scaire. M. Blad
nous avertit que c'est une superstition encore fort rpandue en
Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a cont  ce sujet, il y a peu
d'annes, le cur d'une petite paroisse situe dans la Gironde, entre
Cadillac et Langoiran.

Du temps qu'il tait vicaire  Saint-Serin de Bordeaux, ce prtre reut
un jour  la sacristie de son glise la visite d'un paysan qui lui
demanda de dire la messe de saint Scaire. L'homme voulait _scher_ un
voisin qui avait envot sa vache et sa fille! La bte est morte,
dit-il; l'enfant ne vaut gure mieux. Il n'est que temps de scher
l'envoteur en disant  son intention la messe de saint Scaire. Je
payerai ce qu'il faudra.

Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait
pas pu. Il faut la savoir et tous les prtres ne la savent pas. Et puis,
le rite en est svre. On ne la clbre que dans une glise en ruines ou
profane. Sur le coup de onze heures, le clbrant approche de l'autel,
suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence
l'office par la fin et continue tout  rebours pour terminer juste 
minuit. L'hostie est noire et  trois pointes. Le vin est remplac par
l'eau d'une fontaine o l'on a jet le corps d'un enfant mort sans
baptme. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche.
Les crapauds chantent. Mon cur de village est un homme simple et
jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour
argent, chant la messe de saint Scaire.

Le diable apparat quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et
du Tarn. Mais  Lectoure comme  Papefiguire, il est aussi sot que
mchant et toujours dup. On le retrouve dans le recueil de M. Blad tel
qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu
premirement dans mon enfance par les contes angevins que mon pre, il
m'en souvient, me disait, pench le soir sur mon petit lit  galerie o
j'avais des rves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape
que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrs et aux
ruses commres. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se
distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu
d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et
suivi de saint Pierre, il court les chemins. Un jour, comme ils
chevauchaient tous deux, ils rencontrrent une charrette de foin verse.
 genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait:

--Mon Dieu! ayez piti de moi! Relevez ma charrette. Ayez piti de moi!

--Bon Dieu, dit saint Pierre; n'aurez-vous pas piti de ce pauvre homme?

--Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide pas ne mrite pas
d'tre aid.

Un peu plus loin, ils rencontrrent une autre charrette de foin verse.
Le bouvier faisait son possible pour la remettre sur ses roues et
criait:  l'ouvrage, f...! Ha! Mascaret, ha! Mulet! (c'taient les noms
de ses boeufs). Ho! Hardi! mille dieux!

--Bon Dieu, passons vite, dit saint Pierre. Ce bouvier jure comme un
paen; il ne mrite aucune piti.

Mais le bon Dieu lui rpondit:

--Tais-toi, saint Pierre. Celui qui s'aide mrite d'tre aid.

Il mit pied  terre et tira le bouvier d'embarras.

M. Blad a runi sparment, sous le titre de _Traditions
grco-latines_, quatre contes dont le sujet se retrouve, en effet, dans
les mythes des deux antiquits. Il n'a peut-tre pas eu beaucoup raison
de faire cette runion, car il semble indiquer de la sorte que ces
contes viennent du latin ou du grec, ce qui n'est ni prouv ni probable.

Le premier de ces rcits est une des nombreuses variantes de la fable de
Psych. Comme l'pouse d'ros, la reine du conte laisse tomber une
goutte de cire brlante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour
avoir voulu le connatre. Et c'est l un des plus beaux symboles que
l'imagination humaine ait jamais crs. Un autre conte nous montre le
sphinx ou, pour mieux dire, la sphinx (car c'tait une vierge) guettant
les voyageurs dans un dfil des Pyrnes. Le got des devinettes est
trs vif chez les paysans et particulirement en Gascogne, et la sphinx
pyrnenne trouva bientt son Oedipe: c'tait un jeune villageois.
L'vque d'Auch lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour la
tuer. Monseigneur a caus la mort de la vierge aile. Aussi bien c'tait
une bte cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, parce que, dit
le conte, les btes n'ont pas d'me. Est-il possible que ce soit un de
ces contes o les btes parlent qui dise cela? Le plus beau morceau de
cette srie grco-latine est intitul le _Retour du seigneur_. Pendant
que le seigneur est en terre sainte, trois frres, forts comme des
taureaux, se sont faits matres chez lui sans que sa femme et son fils
aient trouv un parent, un ami pour les dfendre. C'est l'histoire
d'Ulysse de Pnlope et des prtendants.

Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre, dans sa maison, sous les
haillons d'un pauvre, et n'est point reconnu. Il dlivre sa femme des
prtendants. En un moment, les trois frres gisaient  terre, saigns
comme des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit:

--Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en
payement?

--Pauvre, je te donnerai la moiti de mon bien.

--Madame, ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.

--Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.

--Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et
je vous saigne aussi, vous et votre enfant.

-- la volont du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu de ces trois galants.
Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.

--Madame, j'aurais tort, car vous tes ma femme et cet enfant est mon
fils.

--Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu
as dit vrai.

--Femme, voici la moiti de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
(Ils avaient coup le contrat en deux au moment du dpart.).

--C'est vrai. Vous tes mon mari.

Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent 
table et souprent de bon apptit.

Le retour du voyageur auprs de sa femme, son dguisement, et la
reconnaissance finale, c'est le fond mme de l'_Odysse_, et c'est en
mme temps, dit M. Andrew Lang, une des formules les plus connues du
traditionnisme. En effet, on la rencontre dans des chansons du pays
messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pnlope du
Cleste Empire est d'une vertu dfiante: elle ne reconnat pas encore
son mari, quand dj tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le
doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous
fait remarquer qu'au surplus l'_Odysse_ n'est qu'un assemblage de
contes populaires artistement traits et faonns en un tout
symtrique. Un conte de la collection du recueil Blad nous fournit une
variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus
grossires de celles qui sont entres dans l'pope homrique.
L'imagination grecque elle-mme fut incapable de la polir suffisamment
pour enlever les traces de sa rudesse primitive. C'est M. Andrew Lang
qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son
esprit m'est particulirement agrable. M. Lang, dont on vient de
publier les _tudes traditionnistes_, prcdes d'une excellente prface
de M. mile Blmont, est savant avec brivet et hardi avec tact. Si
j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a
quelque agrment  converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais
vous le faire mieux connatre; mais je ne puis que vous signaler en
passant sa dissertation intressante et rapide sur les _Contes
populaires_ dans Homre. On y voit (ce que nous avions dj, pour notre
part, tout au moins entrevu) que l'pope homrique est forme de contes
populaires aussi nafs que ceux que la tradition orale a conservs dans
nos campagnes. On y voit aussi comment ces lments grossiers ont t
polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais
l'instinctive et sre beaut de cette jeune posie des Grecs. Encore
faut-il la voir comme elle est, frache et chantante, fluide et coulant
de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes
les Muses populaires, et mme les plus humbles, sont de sa famille et de
sa proche parent.

Shakespeare aussi n'est pas dgag de tout lien avec la posie orale des
peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans
l'histoire. Voici prcisment, collig et traduit par M. Blad, le conte
de la _Reine chtie_, dans lequel on retrouve le thme de cette
histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalis.
Ce conte, que cette seule circonstance rend intressant, est par
lui-mme d'un trs beau style et d'une tournure vraiment pique. M.
Blad sait bien que c'est le plus riche joyau de son crin. Je vais
essayer d'en donner quelque ide en citant textuellement une ou deux
scnes. Le roi, qui tait bon justicier, mourut.

     On l'enterra le lendemain.

     Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumnes et les
     prires. Au retour du cimetire, il dit aux gens du chteau:

     --Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre pre.

     --Roi, vous serez obi.

     Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre pre. Il se
     mit  genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta,
     tout vtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le
     rveilla. Un fantme le regardait sans rien dire.

     Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, 
     l'autre bout de chteau. L, il ouvrit une cachette et montra du
     doigt une fiole  moiti pleine:

     --Ta mre m'a empoisonn. Tu es roi. Fais-moi justice!

      cette nouvelle, le jeune roi descend  l'curie, selle son
     meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge un de ses
     amis de dire  sa fiance qu'elle ne le verra plus et qu'elle doit
     entrer dans un couvent, et il se retire parmi les aigles, sur une
     montagne, o il boit l'eau des sources et mange des baies sauvages.
     L, son pre lui apparat et, pour la deuxime et pour la troisime
     fois, le somme de le venger.

     --Pre, vous serez obi.

     Au coucher du soleil, il frappait  la porte de son chteau.

     --Bonsoir, ma mre, ma pauvre mre.

     --Bonsoir, mon fils. D'o viens-tu? Je veux le savoir.

     --Ma mre, ma pauvre mre, je vous le dirai  souper. Je vous le
     dirai quand nous serons seuls.  table! J'ai faim.

     Ils s'attablrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit:

     --Ma mre, ma pauvre mre, vous voulez savoir d'o je viens. Je
     viens de voir du pays. Je viens d'pouser ma matresse. Demain,
     vous l'aurez ici.

Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'ide d'avoir une bru 
qui elle cdera son pouvoir est depuis longtemps intolrable  la
mchante reine.

     La reine coutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment
     aprs.

     --Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons  sa sant.

     Alors le roi tira son pe et la posa sur la table.

     --coutez, ma mre, ma pauvre mre. Vous voulez m'empoisonner. Je
     vous pardonne. Mais mon pre, lui, ne vous pardonne pas. Par trois
     fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: Ta mre m'a
     empoisonn. Tu es roi. Fais-moi justice. Hier j'ai rpondu: Pre,
     vous serez obi. Ma mre, ma pauvre mre, priez Dieu qu'il ait
     piti de votre me. Regardez cette pe; regardez-la bien. Le temps
     de dire un _Pater_ et je vous tranche la tte, si vous n'avez pas
     bu le poison que vous m'avez vers. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma
     mre, ma pauvre mre.

     La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes aprs, elle
     tait verte comme l'herbe.

     --Pardonnez-moi, ma mre, ma pauvre mre.

     --Non.

     La reine tomba sous la table. Elle tait morte. Alors le roi
     s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement 
     l'curie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la
     nuit noire.

     On ne l'a revu jamais, jamais.

Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du
sentiment, le conte touche  l'pope et que ce rcit des veilles de
Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.

Les contes populaires de Gascogne fournissent une trs faible
contribution  l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les
traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des
paysans contiennent gnralement de souvenirs historiques. Henri IV
figure en plusieurs rencontres dans ces rcits, tant de fois rpts
autour de son chteau. Mais les actions qu'on lui prte ne lui
appartiennent pas: ce sont des facties traditionnelles. Voici ce qu'il
est dit de ce prince dans le conte des _Deux Prsents_: Henri IV tait
un roi haut d'une toise, gros  proportion, fort comme un boeuf et hardi
comme Csar. Il faisait beaucoup d'aumnes et n'aimait pas les
intrigants. Avant d'aller s'tablir  Paris ce roi demeurait  Nrac; et
il avait toujours prs de lui Roquelaure, qui tait l'homme le plus
farceur de France. On conviendra que c'est l un souvenir bien altr.
Celui de Napolon demeure plus net dans le beau conte des _Sept Belles
Demoiselles_. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire 
la conscription. Il a siffl son chien et s'en est all avec son fusil
dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la
Saint-Jean, il entendit, cach dans un saule creux, les sept belles
Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: Napolon a fini de
faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont
emmen prisonnier dans une le de la mer... La paix est faite.  Paris,
le roi de France est retourn dans son Louvre.

Ayant ou de telles nouvelles, le dserteur sortit du saule creux, passa
son fusil en bandoulire, siffla son chien et retourna tranquillement
chez ses parents.

Avec Henri IV et Napolon, je ne vois gure que Rascat, dont le nom soit
conserv dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'tait ni
empereur ni roi. Bourreau de la snchausse de Lectoure avant la
Rvolution, il devint excuteur des arrts criminels  Auch et
guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit
en paix dans sa ville natale. M. Blad nous apprend qu'il vivait d'une
trs petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement
de Juillet. Il tait aussi salari par la ville comme percepteur, sur le
march, des droits d'talage.

Henri IV, Napolon, Rascat, voil les trois noms que le peuple n'a pas
oublis!




III


Voil ce que c'est que d'aller au bois o sont les fes! On s'arrte 
tous les buissons fleuris du sentier, et c'est une promenade qui n'en
finit plus. La ntre aura dur trois semaines. N'en faisons point de
plainte. O peut-on mieux se perdre et s'oublier que dans la fort
chantante des traditions populaires? Je vous ai donn quelque ide des
contes des veilles de Gascogne. Le scribe pieux a recueilli aussi les
posies rustiques de la Gascogne et de l'Agenais. Quand on a got de ce
miel sauvage de la Garonne, il faut bientt y revenir, tant le parfum en
semble pntrant et fin. Ce qui surprend et charme dans ces chansons de
village, c'est le bon style et cette puret de forme qui se devine dans
la traduction littrale. La Garonne marque la frontire de ces bouviers
antiques qui chantaient la mort de Daphnis et qu'entendirent Thocrite
et Moschus. Je ne sais pas parler la langue de Jasmin et ne le saurai
jamais. Mais je suis bien sr que telle chanson recueillie par M. Blad
est d'un style pur comme le diamant. Et cette posie est vivante,
associe  la vie des hommes. Elle est domestique et religieuse. Elle
chante sur les berceaux, aux festins de noces, dans les travaux des
champs, dans les repas funbres qu'on nomme, aux bords de la Garonne,
les noces tristes; elle chante dans toutes les feries joyeuses ou
lugubres de l'glise qui n'ont remplac lentement, insensiblement les
crmonies des paens que parce qu'elles correspondaient, comme l'ancien
culte, aux tats de la nature et aux sentiments de l'me. C'est dans le
recueil de M. Blad que j'ai trouv les nols les plus charmants. Ils
ont la grce antique, et, quand ils se rencontrent par le sentiment avec
les nols de notre France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y
a-t-il, par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatrains sur
l'enfant Jsus  Bethlem?

     Il est dans la crche,
     Couch tout du long.
     Dans le ciel les anges
     Jouent du violon.

     Le boeuf et la mule
     Lui respirent dessus.
     Voil le rchauffement
     Du divin Jsus.

Ces posies populaires de la Gascogne sont infiniment varies de ton et
de manire. Les unes gardent la scheresse gracieuse d'une pigramme de
l'_Anthologie_, les autres, d'un mysticisme  la fois puril et raffin,
n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernires nous
offrent cet intrt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer
l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est prcisment l'idal de la
posie symbolique, le but de l'art nouveau et futur,  ce que j'ai pu
comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas
toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette
posie instinctive le petit _Pater_ que rcitent les femmes d'Agen,
pour gagner le ciel:

     Notre Seigneur s'est lev,
     Par neuf chambres il est pass,
     Neuf Maries il a trouv.
     --Neuf Maries, que faites-vous?
     --Nous baptisons le fils de Dieu.
     --Neuf Maries, que portez-vous?
     --De l'huile, du chrme et le saint rosier.
     Sous cet arbre, les fleurettes
               N'ont ni ombre
               Ni couleurs
               Sombres.
     Notre Seigneur est mont sur l'escalier de Dieu,
     Pleur sur terre des morts et des vivants.
            Un angelot de Dieu.

Ce petit _Pater_ a t condamn par l'glise comme entach de
superstition et d'idoltrie. Il ne m'appartient pas de le dfendre au
point de vue de l'orthodoxie. Mais j'en aime la douce posie, le candide
mystre et, si j'ose dire, l'obscurit blanche. Il me semble qu'un
mysticisme htrodoxe autant que sincre n'a rien inspir de plus
aimable au symboliste fervent, au jeune mage,  l'auteur des _Lis
noirs_, M. Albert Jhouney.

Je ne puis me dfendre de suivre un moment encore cette veine mystique,
et il faut que je cite une _Complainte de Marie-Madeleine_, la perle de
ce bijou de village, de ce saint-Esprit, dont M. Blad a mont les
pierres, comme un bon joaillier.

     --Marie-Madeleine,
     Pcheresse de Dieu,
     Pourquoi avez-vous pch?
     --Jsus, mon Dieu Jsus,
     Je ne me connais aucun pch.

     --Marie-Madeleine,
     Sept ans dans les montagnes
     Vous irez demeurer...
     Au bout de sept annes,
     Elle se retira.

     Marie-Madeleine
     S'en va dans les montagnes.
     Sept ans elle y a demeur.
     Au bout de sept annes,
     Proche d'un ruisseau elle s'en va.

     Marie-Madeleine,
     Les mains au courant de l'eau,
     Les mains s'en va se laver.
     Quand elle se les a laves,
     Elle les admire.

     --Marie-Madeleine,
     Sept ans dans les montagnes
     Vous reviendrez demeurer.
     --Jsus, mon Dieu Jsus.
     Tant que vous voudrez.

     Marie-Madeleine,
     Au bout de sept annes,
     Jsus l'alla trouver:
     --Marie-Madeleine,
     Au ciel il faut aller.

Il y aurait beaucoup  dire sur cette belle adorante qui lave ses mains
blanches dans les ruisseaux des saintes solitudes. On la retrouve en
Provence, en Catalogne, en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Sude,
en Norvge, en Allemagne et chez les Tchques. Je reois en ce moment
mme un savant et lgant travail de M. George Doncieux sur le cycle de
Marie-Madeleine[9] et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre
d'un ouvrage indit, que nous aurons plaisir  lire et  tudier. Il
faut prendre cong de M. Jean-Franois Blad et nous confier  un
nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui nous attend  l'autre bout de la
France, dans les sombres Ardennes.




IV

ALBERT MEYRAC


M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige  Charleville le _Petit
Ardennais_. C'est l, sur la Meuse, qu'aprs avoir lu les livres de M.
Paul Sbillot touchant le folk-lore breton, il rsolut de recueillir le
premier les traditions, les coutumes et les lgendes du dpartement o
la politique l'avait attach. Il se mit  l'oeuvre ardemment, avec cette
agilit d'esprit que dveloppe la pratique du journalisme quotidien. Il
alla dans les villages, interrogeant les anciens et les anciennes. Ce
n'tait pas assez. Il fit appel  toutes les bonnes volonts, et sa
feuille porta cet appel dans toutes les localits du dpartement. Les
instituteurs surtout furent empresss  rpondre. Leur secours lui fut
sans doute trs utile. Mais, en gnral, l'instituteur n'est pas l'homme
qu'il faut pour recueillir les traditions populaires. Il manque de
simplicit, il est enclin  embellir,  corriger. Quelque soin qu'il ait
pris pour se dfendre contre le zle de ses collaborateurs, M. Albert
Meyrac a admis dans son recueil plus d'un rcit dont le style rappelle
moins le paysan que le magister.

Dans telle et telle lgende, l'arrangement est visible. C'est un
inconvnient que les plus habiles collecteurs des traditions orales
n'vitent pas toujours. Il n'est mme pas si facile qu'on croit
d'obtenir une copie fidle d'un vieux texte. M. Amlineau en sait
quelque chose. tant all chercher dans les couvents grecs de l'gypte
des documents sur l'histoire des solitaires de la Thbade et de Nitrie,
ce savant y fit de belles et abondantes dcouvertes. Il trouva notamment
dans un monastre un texte ancien et prcieux qu'un jeune Copte se
chargea de copier sans rien omettre. Ce Copte tait trs intelligent;
son travail termin, il le remit  M. Amlineau:

--Matre, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous serez content de
mon oeuvre. J'ai fait mieux encore que je n'avais promis. J'ai corrig
dans le style tout ce qu'il y avait de rude et de vieux. J'ai remplac,
autant que je l'ai pu, les sentences antiques par d'autres plus
ingnieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre nouveau.

M. Meyrac, qui a la premire vertu du traditionniste, je veux dire la
dfiance, sait mieux que personne le danger des intermdiaires. Mais il
en avait besoin. Sans collaborateurs son livre n'aurait pas t achev
en deux ans.

Nous pourrions l'attendre encore dix ou vingt bonnes annes, et ce
serait dommage, car, tel qu'il est, il est trs utile et trs
intressant. Je l'ai lu, pour ma part, avec le plus grand plaisir.

Ce vaste plateau, couvert de landes et de forts, coup de gorges
profondes, o les dents rouilles des rochers percent le feuillage
sombre, ces ossements nus de la terre, les _rizes_ de Rocroi, ces
grandes eaux dormantes qu'ils appellent des _fagnes_, toute l'Ardenne,
enfin, disparaissait autrefois sous les taillis de cette immense et
noire fort, tendue de l'Escaut au Rhin. Sa nature a form ses
lgendes; ses traditions sont des traditions sylvestres. On y voit
passer des chasses fantmes; on y entend le _taaut, taaut_, du piqueur
diabolique. Diane y rgnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise
n'avait pas la svelte majest que l'art de la Grce et de l'Italie sut
donner  la soeur d'Apollon.

Elle tait sauvage comme ses fidles. Les dieux ont coutume de
ressembler  ceux qui les adorent. Dans le village d'Eposium,
aujourd'hui Carignan, son image se dressait norme et monstrueuse. Elle
tait encore debout au temps des fils de Clotaire, quand un diacre
lombard, nomm Vulfa ou Valfroy, vint vangliser la contre.

C'tait un homme d'une grande vertu. Ayant vu les gens d'Eposium
suspendre des guirlandes au pied de l'image sacre et danser des rondes
en chantant des hymnes, il entra dans une grande colre. Ces hymnes
surtout lui parurent abominables. On ne les connat pas. Mais on peut
croire qu'il les jugeait avec trop de passion. Quoi qu'il en soit, il
s'leva avec force contre le culte de la Vierge ardennaise. Il tait
loquent. D'ailleurs, il y avait dj beaucoup de chrtiens  Eposium;
il dcida une petite troupe d'hommes rsolus  venir avec lui renverser
l'idole. Ils la tirrent  terre pniblement par des cordes, en faisant
des prires. Elle s'croula. Et, comme il tait plein de foi, il connut
que c'taient les prires et non les cordes qui avaient opr. Saint
Valfroy se fit ermite aprs son apostolat et rsolut de mener une vie
singulire.  l'exemple de saint Simon Stylite, il fit dresser une
colonne sur laquelle il demeura pieds nus tout l'hiver, en sorte que ses
ongles tombrent plusieurs fois. Ainsi prit la Diane ardennaise. Saint
Hubert devint aprs elle le patron de la fort. Hubert tait un chasseur
infatigable. Comme il chassait le vendredi de la semaine sainte, il vit
un grand cerf qui portait entre ses bois une croix d'or. La bte
miraculeuse parla et lui dit:

--Hubert! Hubert! poursuivras-tu toujours les btes de la fort. Et le
plaisir de la chasse te fera-t-il oublier le soin de ton salut?

Voil le merveilleux tel qu'il est sorti de la fort. L'tang, le marais
ou _fagne_, a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils 
des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs gars et les
entranent dans les joncs, o ils se noient. Les Ardennes ont aussi des
fes. Ce sont des fes villageoises, qui filent la toile, font la
galette et lavent le linge au bord de la rivire comme des paysannes. Il
rsulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie tait fort
pratique dans la contre et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les
sorcires y allaient, selon l'usage gnral, sur un manche  balai ou
changes en poules noires. L, comme ailleurs, les sorciers n'avaient
qu' se frotter d'une certaine pommade en prononant des paroles
magiques pour se mtamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a not les
superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours
son antique confiance  la _sagneuse_ qui gurit par des signes de
croix, et il n'est pas prs de renoncer aux remdes des rebouteux et des
sorciers. Il n'a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui
peuplaient l'Ardenne lgendaire. Il lui souvient particulirement du
mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lzard. Cach dans
la Meuse, il n'en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot
en 1870.

Je m'arrte  regret. J'aurais beaucoup  philosopher sur le livre de M.
Albert Meyrac, s'il m'en restait le loisir. Mais la nature de ces
causeries ne souffre pas qu'on puise les sujets. Nous avons dj
beaucoup devis de chansons rustiques et de contes populaires.  ceux
qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions rpondre par
ces belles paroles d'un pote:

La littrature qui se spare ddaigneusement du peuple est comme une
plante dracine...

C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la
posie et l'art, pour rester verts et florissants. L est leur fontaine
de Jouvence.

Ainsi parle M. mile Blmont dans son esthtique de la tradition, petit
livre fort loquent et plein de philosophie. Et c'est bien parler.
Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l'art classique.
L'_Odysse_ d'Homre, nous l'avons vu, est faite de contes bleus.




LE R. P. DIDON ET SON LIVRE SUR JSUS-CHRIST


Restaurs en France, sous la monarchie de Juillet, par un romantique,
les dominicains passent chez nous pour les plus artistes des moines et
l'on veut,  tort ou  raison, qu'ils aient hrit du pre Lacordaire le
sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le got des
nouveauts et mme une sympathie apparente avec l'esprit moderne. C'est
l, sans doute, une impression vague, forme du dehors et du lointain,
qui n'est ni tout  fait juste, ni tout  fait fausse. Au fond, rien de
plus impntrable et de plus inintelligible que l'me d'un moine. La
pense de ces cnobites qui vivent en commun pour mieux goter la
solitude est singulire comme leur vie. Et quand un religieux est ml
aux affaires du temps, ce qui est le cas de presque tous les grands
religieux, le psychologue se trouve en prsence d'une des plus rares
curiosits morales que l'humanit puisse offrir.

Quel merveilleux sujet d'tude que l'tat mental d'un Lacordaire menant
de front les soucis de l'opposition librale et les travaux de la
pnitence, inspirant des journaux politiques et se faisant attacher sur
une croix! J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jusqu'au
pre Didon, les moines m'tonnent. Et s'il faut dfinir la physionomie
des dominicains restaurs, cela est particulirement dlicat. Il n'est
d'abord pas supposable qu'ils procdent tous galement de leur pre
spirituel par le libralisme de l'esprit, par le romantisme du langage
et par le got des volupts asctiques de la flagellation et du
crucifiement. J'ai approch quelques-uns de ces fils de Dominique et de
Lacordaire. Ils ne m'ont pas ouvert leur me: le moine ne se livre
jamais; il ne s'appartient pas; mais ceux-l ne se sont montrs ni
dfiants ni dissimuls. C'taient, selon, toute apparence, d'excellents
moines.

Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est toujours gai;
l'allgresse est une des vertus de son tat et les hagiographes ont soin
de rapporter que le grand saint Antoine avait gard dans sa vieillesse
la joie innocente d'un enfant.

Pour ce qui est de l'esprit, ces frres prcheurs m'ont paru plus
nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacordaire. D'ailleurs, nous
avons entendu assez le pre Monsabr  Notre-Dame pour savoir que son
loquence, toute scolastique, ne doit rien  la science ni  la
philosophie modernes, et que la _Somme_ en est l'unique source. Les
dominicains qu'il m'a t donn d'approcher ressemblent tous au pre
Monsabr, hors un seul, plus ingnieux, plus tendre et plus troubl, que
je ne nommerai pas. Ce sont avant tout des moines, c'est--dire des
hommes obissants, dont la pte un peu paisse a t mise dans le moule
traditionnel tant de fois sculaire. Et pourtant, comme nous le disions
tout  l'heure, les frres prcheurs ont gard en France quelques-uns
des caractres que leur a imprims leur second fondateur, le nouveau
Dominique, et la foule des croyants attend instinctivement de ces
hommes, vtus du blanc scapulaire et portant le chapelet  la ceinture,
des paroles neuves, des actes hardis, et elle leur accorde un peu de
cette amiti que jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de
Dominique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de saint
Franois. Sans rechercher pourquoi cette esprance est absolument vaine
et sera due, il faut reconnatre qu'un homme tel que le pre Didon est
de force  la soutenir et  la prolonger quelque peu.

Ce moine est un athlte. Il a le charme incomparable de la douceur dans
la force. Un oeil vif et noir claire son mle visage olivtre. La
poitrine large et le geste libre, il inspire la sympathie et la
confiance; il est orateur mme avant que d'avoir parl. Issu d'une forte
race de montagnards, nourri dans l'pre et belle valle du Grsivaudan,
on a cru reconnatre en lui ce vieux gnie dauphinois, si tenace, si
positif, si laborieux, si courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa
vie est fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il
aborda la chaire de Saint-Philippe-du-Roule, et l, dans toute la fougue
de la jeunesse et de l'loquence, il mut un auditoire qui apportait
jusqu'au pied des autels des parfums profanes. Il toucha, remua, changea
les coeurs et vit  ses pieds les plus belles pnitentes. Soit que sa
parole et sembl trop hardie sur un sacrement qui touche aux secrets
profonds des sens (il parlait sur le mariage), soit que ses suprieurs
craignissent qu'il ne s'enivrt lui-mme de sa parole enivrante, il fut
brusquement tir de sa chaire et envoy dans les rochers de la Corse, au
couvent de Corbara qui domine, du haut d'un promontoire, l'le et la
mer. Il obit. Tout religieux et sans doute obi de mme. Mais le
caractre du pre Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-tre
quelque prix  son obissance. Il est loquent, un peu glorieux,
impatient de se jeter dans le mouvement des opinions et des ides et
trs heureux de commercer avec les hommes de science et de pense. J'ai
mme des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du papier
frachement imprim qu'on respire dans l'atelier de typographie et chez
l'diteur. Eh bien! cet loquent sut se taire, ce glorieux se cacha, cet
homme qui pouvait s'crier avec Lacordaire: Je serai entendu de ce
sicle, dont j'ai tout aim, entra, sans hsiter dans le silence et
dans la solitude. Je ne voudrais pas insister sur les mrites d'un bon
religieux, ne me reconnaissant pas trs propre  dcerner de telles
louanges. Mais l'obissance du prtre et du soldat n'est pas sans
beaut.  cette poque, plusieurs, dans le public, croyaient discerner
dans le pre Didon un autre pre Hyacinthe et prsageaient une rupture,
un schisme, une rvolte. L'vnement a dmenti ces prsages. Le pre
Didon, qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a pas t
tent de fonder une nouvelle glise, de s'riger en antipape et de
gouverner, comme tel autre papacule, une catholicit de quatorze mes.
Le pre Didon alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu'il
ne se dfende pas toujours du plaisir de les inquiter. Un de ses
compatriotes, qui appartient au parti catholique, reconnaissant l un
des traits du caractre dauphinois, a dit,  propos de notre loquent
pre: Le montagnard ctoie volontiers les prcipices et prend plaisir 
l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine; mais il a le pas sr; il
ne tombe pas..

Un des traits les plus intressants du caractre de ce solitaire est
prcisment le got de l'effet, l'art de la mise en scne, le talent de
se produire. Est-ce en lui le don naturel, instinctif, d'une personne
oratoire? Est-ce le penchant d'un esprit  la fois mystique et pratique?
Est-ce la fatalit attache au grand scapulaire blanc et qui
s'appesantit sur certains frres prcheurs en dpit de l'humilit
chrtienne? Je ne sais. Mais les livres du R. P. s'annoncent avec un
bruit et un clat que leur mrite seul ne suffit point  expliquer et
voici que l'apparition d'une nouvelle vie de Jsus, crite dans un
monastre de Bourgogne, devient un vnement parisien. Tous les journaux
parlent depuis un an du livre et de l'auteur et il est de cet ouvrage
comme de Cyrus qui fut nomm longtemps avant que de natre. On nous
promettait un livre d'une grande originalit et le pre Didon confirmait
lui-mme cette promesse quand il rpondait  un reporter:

--Dans quel but voudriez-vous que j'eusse fait la vie de Jsus, si ce
n'avait t dans le but d'y mettre des nouveauts?

Et, pour peu que l'on presst l'crivain, on apprenait de sa bouche que
la plus grande de ces nouveauts, celle qui renfermait toutes les
autres, tait la conciliation du dogme catholique et de l'exgse
moderne.

C'est l le but que le R. P. s'est propos en composant les deux gros
volumes qui viennent de paratre. Afin de russir dans son dessein, il
est all apprendre l'allemand dans une universit allemande. Il a tudi
les travaux critiques auxquels les diverses coles protestantes ont
soumis les textes vangliques et les monuments littraires des premiers
ges chrtiens. Son livre veut tre un livre d'histoire positive. Il dit
expressment dans sa prface: Il faut que la vie de Jsus soit raconte
suivant les exigences de l'histoire. C'est  ce besoin profond qu'essaye
de rpondre le prsent ouvrage.

Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des textes et donne
une ombre de satisfaction  l'exgse moderne, en faisant natre Jsus
l'an 750 de Rome, quelques annes avant l'an premier de l're
chrtienne, et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont
antrieurs  Luc, et que Jean est postrieur aux trois synoptiques.

Mais il ne fait qu'effleurer cet examen, et, sans mme exposer l'tat de
la question sur les points les plus importants, il se hte de conclure
dans le sens canonique. Et, comme s'il lui restait une pouvante de
cette course rapide, ou plutt de cette fuite  travers la critique
indpendante, il court se cacher sous le manteau de l'glise; il dclare
que l'glise, en matire d'exgse, a l'autorit souveraine et qu'elle
seule est habile  commenter les textes canoniques. De quel droit,
dit-il, les traiter comme un simple papyrus dcouvert dans le tombeau de
quelque momie ou comme un vieux parchemin oubli dans les archives d'une
ville dvaste?... Le premier grand tort de la critique moderne a t de
traiter ces documents comme une lettre morte. Elle a sciemment oubli
qu'ils n'taient point des livres tombs dans le domaine public, mais la
proprit inalinable de l'glise catholique (pp. XXXIX, XLV). Ce
langage n'a rien qui puisse surprendre dans la bouche d'un croyant; il
est trs convenable  un prtre et  un moine. Personne ne blmera le
pre Didon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'est pas d'exgse en dehors de
l'glise catholique, pourquoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher?
Ces noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains ornements? Et
que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de matire sujette  la critique?
Le pre Didon croit et professe que les livres des deux testaments sont
d'inspiration divine. Des textes de cette nature ne sauraient tre
corrigs. Aussi s'est-il gard de toute revision srieuse et l'exgse
n'est-elle chez lui qu'une faon neuve et hardie d'embellir l'apologie.
Il n'a appel la critique rationnelle sur le terrain sacr que pour
l'immoler plus solennellement. Cette imprudence gnreuse l'a entran 
des dsastres. Car c'est un coup dsastreux que celui qu'il tente pour
concilier les deux gnalogies de Jsus. Il distingue entre la
gnalogie lgale et la gnalogie naturelle de Joseph qui sont, dit-il,
l'une et l'autre tout  la fois la gnalogie lgale et naturelle de
Marie et de Jsus, puisque Joseph tait le pre ou tout au moins le
neveu d'Anne, mre de Marie, comme l'a dclar Cornlius  Lapide, qui
tait Belge. Et le pre Didon se montre satisfait de ce petit
arrangement, tant il est d'un naturel heureux! Que Pascal est d'une
humeur contraire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se moquait du
monde. Il a dit, prcisment au sujet qui nous occupe: Les faiblesses
les plus apparentes sont des forces  ceux qui prennent bien les choses.
Par exemple les deux gnalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il
est visible que cela n'a pas t fait de concert.

 la bonne heure! voil un apologiste qui ne s'embarrasse pas dans les
difficults de l'exgse! Le pre Rigolet lui-mme ne raisonnait pas
avec plus de subtilit quand il disait  l'empereur de la Chine que
l'glise avait choisi les quatre vangiles qui se contredisaient le plus
afin que la vrit part avec plus d'vidence.

Si j'tais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes comme
Pascal et Rigolet, mais je sais bien que des docteurs tels que le pre
Didon me feraient trembler. Celui-ci n'a-t-il pas eu la malheureuse ide
de disputer avec Mommsen au sujet du recensement de Quirinus? Il en sort
cras. Pourquoi, juste ciel! s'efforce-t-il de traiter rationnellement
quelques parties d'une affaire qu'il dclare lui-mme inconcevable et
merveilleuse?

Le pre Didon croit au surnaturel. Loin de l'en blmer, il faut le louer
de confesser sa foi. La mienne est contraire; je crois bien faire en
l'avouant hautement, et j'y ai sans doute moins de mrite puisqu'elle
est plus gnralement admise parmi ceux de nos contemporains dont
l'opinion peut tre compte. Mais l'erreur du pre Didon est de penser
qu'on peut faire de l'histoire en acceptant le surnaturel, tandis que
l'histoire n'est que la recherche de la suite naturelle des faits. Et
comment pourrait-il tre historien, quand son dessein arrt est de
soustraire l'objet mme dont il traite, c'est--dire les origines
chrtiennes, aux lois gnrales de l'histoire?

Et, puisque nous parlons ici du miracle, j'avoue que, sans l'admettre 
quelque degr que ce soit, je comprends mal les raisons des savants qui
le nient. Nos savants disent gnralement qu'ils ne croient pas aux
miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a t formellement constat.
Mon illustre matre, M. Ernest Renan, a plusieurs fois prsent cet
argument avec une parfaite nettet. Les miracles, a-t-il dit, sont de
ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crdules seuls croient en
voir; on n'en peut citer un seul qui se soit pass devant des tmoins
capables de le constater; aucune intervention particulire de la
divinit, ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque vnement
que ce soit, n'a t prouve. En fait, cela est incontestable; mais, en
thorie, ces raisons, qui sont celles des plus excellents hommes de
notre temps, me semblent faibles, parce qu'elles supposent que les lois
naturelles nous sont connues et que si, par impossible, il survenait une
drogation  ces lois, un savant, ou mieux un corps acadmique, aurait
qualit pour la constater. C'est l, j'ose dire, beaucoup trop accorder
 la science constitue et supposer gratuitement que nous connaissons
toutes les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre physique paratra
peut-tre dans cinq ou six sicles  nos arrire-neveux aussi grossire
et barbare que nous semble barbare et grossire la physique des
universits du moyen ge, qui taient pourtant des corps savants. S'en
remettre  la science du discernement des faits de nature et des faits
surnaturels, c'est la traiter comme si elle tait juge infaillible de
l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle est seul arbitre de la
vrit et de l'erreur et rien n'est acquis  la connaissance sans avoir
pass par son examen. Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'
elle-mme. Mais encore ne faut-il pas citer indiffremment dans les
mmes formes tous les phnomnes  son tribunal; il se peut qu'il y ait
des phnomnes singuliers, rares, subtils, d'une production incertaine.
La science officielle risquera de les manquer si elle les attend dans
ses commissions; c'est  cet gard que l'argument prsent par M. Ernest
Renan me semble dangereux, du moins dans ses tendances. Il va, si l'on
n'y prend garde, jusqu' tenir pour non avenu tout ce qui ne s'est pas
produit dans un laboratoire. Les savants sont naturellement enclins 
nier les faits isols, qui ne rentrent dans aucune loi connue. J'ai peur
enfin qu'on ne rejette les manifestations insolites en mme temps que
les manifestations miraculeuses et avec cette mme fin de non-recevoir:
On n'a jamais vu cela.. Quant au miracle, si c'est une drogation aux
lois naturelles, on ne sait ce que c'est, car personne ne connat les
lois de la nature. Non seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle,
mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thaumaturges perdraient
leur temps,  drouler devant lui les apparences les plus
extraordinaires. En observant tous ces faits merveilleux, il ne
s'occuperait que d'en chercher la loi et, s'il ne la dcouvrait point,
il dirait seulement: Nos rpertoires de physique et de chimie sont bien
incomplets. Ainsi donc il n'y a jamais eu de miracle, au vrai sens du
mot, ou, s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, puisque,
ignorant la nature, nous ignorons galement ce qui n'est pas elle.

Mais revenons au livre du pre Didon. Il abonde en descriptions.
L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait le voyage d'Orient, et il en
a rapport des paysages qui, sans avoir certes la suavit de ces beaux
tableaux de Nazareth et du lac de Tibriade que M. Renan a peints sur
nature, ne manquent ni de richesse ni d'clat. On croit voir avec le
pieux voyageur, les eaux d'opale du lac de Gnzareth et la dsolation
de la mer Morte. J'ai not quelques lignes charmantes sur la Samarie. La
grande nouveaut du livre, consiste en somme dans un orientalisme
pittoresque qui s'associe, pour la premire fois, d'une matire assez
bizarre,  l'orthodoxie la plus exacte. Ainsi le pre Didon croit 
l'adoration des Mages, mais il les appelle des cheikhs. Son Jsus est
fils de Dieu, mais nous le voyons adolescent, portant au front et aux
bras les courroies de la prire qu'il a reues au Sabbat Tephilin, dans
la synagogue de Nazareth. Et toutes les scnes de l'vangile sont ainsi
teintes de couleur locale et de romantisme.

Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de scnes plastiques.
L'auteur s'est efforc de constituer la psychologie de Jsus et c'est la
partie la plus malheureuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire,
que Jsus avait la science parfaite de sa vocation messianique, que
rien ne lui manquait de ce qui peut donner  la parole l'efficacit et
le prestige, qu'aucun orateur populaire ne peut lui tre compar,
qu'il respectait l'initiative de la conscience, que l'chec de sa
mission  Jrusalem lui causa la plus grande douleur que puisse
prouver un homme appel  un rle public. Cet essai de psychologie
humano-divine fait songer involontairement  Barbey d'Aurevilly qui
adorait Jsus comme Dieu, mais qui, comme homme, lui prfrait Hannibal.

Je n'ai pas qualit pour juger une telle oeuvre au point de vue de
l'orthodoxie, et il faut bien penser que les thologiens n'y ont rien
trouv de rprhensible, puisqu'ils l'ont approuve. Je serai curieux
pourtant de savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que
dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les pres jsuites, et
que je connais fort bien, car ils ont eu la bont de me l'envoyer un
jour qu'ils m'y maltraitaient beaucoup, mais non pas autant toutefois
que le pre Gratry et que le pre Lacordaire. Ou je me trompe fort, ou
les petits Pres ne goteront pas beaucoup cette histoire romantique et
cette psychologie moderne[10]. Pour ma part, je voudrais comparer le
_Jsus-Christ_ du R. P. Didon  ce panorama de Jrusalem qu'on montre en
ce moment aux Champs-lyses et o l'on voit, d'un ct, le Temple, la
tour Antonia, le palais et les portes de la ville restitus d'aprs les
travaux des archologues, et, d'une autre part, un calvaire traditionnel
comme une peinture d'glise. Mais je craindrais que cette comparaison ne
donnt  l'excs l'ide d'un art frivole, tout en surface et peu solide.
Je craindrais aussi de ne pas rendre l'effet de ces pages disparates, si
trangement mles de descriptions, de discussions, d'homlies, de
morceaux de thologie, de psychologie et de morale, inspirs tantt de
saint Thomas d'Aquin et tantt de Paul Bourget, o l'on passe
brusquement de saint Luc et de saint Matthieu  Joanne et  Bdecker, o
l'me de madame de Gasparin semble flotter sur l'vangile, o l'on tombe
tout  coup d'une psychologie oratoire dans une dmonologie qui rappelle
 la fois le pre Sinistrari, nos amis Papus et Lermina, l'cole de
Nancy et M. Charcot. Pages d'un aspect plus confus que les quais
encombrs de cette petite ville de Capharnaum si bien dcrite par le R.
P. Didon lui-mme.




CLOPTRE[11]




I


M. Paul Stapfer nous enseigne, dans son livre sur _Shakespeare et
l'antiquit_, que Cloptre a fourni le sujet de deux tragdies latines,
seize franaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais
fort embarrass de nommer seulement les seize tragdies franaises, et
il me parat suffisant d'indiquer la _Cloptre captive_ de Jodelle
(1552), _les Dlicieuses Amours de Marc-Antoine et de Cloptre_ de
Belliard (1578), _la Cloptre_ de Nicolas Montreux (1594), la
_Cloptre_ de Benserade (1636), le _Marc-Antoine_ de La Thorillre
(1677), la _Mort de Cloptre_ de Chapelle (1680), la _Cloptre_ de
Marmontel (1750), la _Cloptre_ d'Alexandre Soumet (1824) et la
_Cloptre_ de madame de Girardin (1847); en attendant la _Cloptre_ de
Victorien Sardou et sans compter la _Mort de Pompe_ du grand Corneille,
o l'on voit Cloptre vertueuse, aspirant  la main de Csar, mais
prenant par gnrosit la dfense du vaincu de Pharsale. Sa confidente,
Charmion, instruite de ses beaux sentiments, lui dit:

     L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.

 quoi Cloptre rpond:

     Les princes ont cela de leur haute naissance.

On ne conoit pas d'abord comment Corneille a pu crire quelque chose
d'aussi ridicule. Mais on voit, si l'on y rflchit, que c'est
uniquement parce qu'il avait un gnie sublime. Sans tre comme
Shakespeare un divinateur infaillible des mes, notre vieux pote ne
manquait pas de tout discernement; il savait bien au dedans de lui-mme
que Cloptre n'avait jamais ni parl ni pens de la sorte, mais il se
flattait de l'embellir, de la rendre digne de la scne tragique, de la
conformer aux convenances exiges par Aristote, et surtout de l'arranger
 son propre got, qui tait noble. Il abondait en belles maximes. Les
grands sentiments ne lui cotaient gure, et l'on voit trop que le
bonhomme les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se
mettre aujourd'hui dans l'tat d'esprit o il tait quand il crivait
une tragdie dans sa petite chambre, entre deux procs, car, avocat et
Normand, il aimait  plaider. Les grandeurs de ce monde, les grandeurs
de chair le pntraient d'un respect profond. Il se faisait sur les
princesses des ides qui ne s'accordent pas bien avec la physiologie.
Shakespeare avait un autre gnie et sa Cloptre est vivante. M.
Victorien Sardou admire infiniment Corneille et non sans raison, car,
aprs tout, c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore son
admiration dans une lettre publique o, tout en se dfendant de
mconnatre le gnie du grand Will, il estime que la place occupe par
le pote d'_Hamlet_ sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur
de _Polyeucte_. Certes, le bronze de Corneille ne ferait pas mauvaise
figure  Paris, et tous ceux qui ont le culte de nos gloires nationales
salueraient avec respect son visage svre et mme un peu renfrogn.
Quant  Shakespeare, c'est le pote de l'humanit. Sa place est partout
o il y a des hommes capables de sentir le beau et le vrai. Il est,
comme Homre, au-dessus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se
plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann. Il doit seulement
tre fch que le sculpteur lui ait fait de si vilaines jambes.

Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a le got artiste et
comme les formes mal venues offensent la dlicatesse de son got. Une
figure si disgracieuse doit lui tre dsagrable  voir. J'en souffre
moi-mme chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et
monotone. Et il m'est arriv plus d'une fois de plaindre le culottier
anglais qui a sa boutique derrire cette statue, en songeant que les
connaissances professionnelles de ce spcialiste doivent lui rendre
particulirement sensible la difformit dont son illustre compatriote a
t gratuitement afflig par un statuaire malhabile.

Voil assurment un Shakespeare mal chauss! Mais M. Victorien Sardou a
prcisment crit sa lettre pour se dfendre d'avoir jamais mpris
Shakespeare. On prtendait qu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun
talent. Il ne l'a point dit. C'et t une sottise, et ceux qui ont
caus avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point. Il a l'esprit le plus
riche et le plus fin. Sa tte est un magasin de curiosits, un muse
d'art, une bibliothque universelle. Il s'intresse  la vie, aux moeurs,
aux usages, aux singularits des temps et des lieux. Je ne connais pas
sa _Cloptre_, mais je suis bien sr qu'elle sera documente, et qu'il
n'y manquera rien de ces intimits, de ces particularits, de ces
singularits qui font revivre le pass mystrieux.

C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine et de Cloptre, et
si mouvante et d'une telle somptuosit voluptueuse, et tragique, que
l'art n'y peut rien ajouter, pas mme l'art d'un Shakespeare. Il faut la
lire dans Plutarque. Ce vieux Plutarque est un merveilleux narrateur. Je
vous recommande aussi l'tude de M. Henry Houssaye, judicieuse avec
lgance, et qui est un excellent rcit.

Cloptre n'tait pas trs belle. Elle ne l'emportait ni en beaut ni en
jeunesse sur cette chaste Octavie,  qui elle prit Antoine pour la vie
et la mort. Sa beaut, dit Amyot, qui traduit, Plutarque avec une grce
fine, sa beaut seule n'tait point si incomparable qu'il n'y en eust pu
bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle qu'elle ravit incontinent
ceux qui la regardaient; mais sa conversation,  la hanter, toit si
aimable qu'il toit impossible d'en viter la prise, et avec sa beaut,
la bonne grce qu'elle avoit  deviser, la douceur et la gentillesse de
son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle disoit ou faisoit, toit
un aiguillon qui poignoit au vif; et il y avoit outre cela grand plaisir
au son de sa voix seulement et  sa prononciation, parce que sa langue
toit comme un instrument de musique  plusieurs jeux et registres,
qu'elle tournoit aisment un tel langage comme il lui plaisoit,
tellement qu'elle parloit  peu de nations barbares par truchement, mais
leur rendoit par elle-mme rponse, au moins  la plus grande partie,
comme aux gyptiens, Arabes, Troglodytes, Hbreux, Syriens, Mdois et
Parthes, et  beaucoup d'autres dont elle avoit appris les langues.
Elle avait l'esprit raffin,  la faon des Alexandrins. Elle reut
d'Antoine, comme un prsent agrable, la bibliothque de Pergame,
compose de deux cent mille volumes. Elle n'a t un monstre que dans
l'imagination ampoule des potes amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se
prostituait aux esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donn pour
amants Cnius Pompe, Csar, Dellius, Antoine et aussi Hrode, roi des
Juifs, qui tait trs beau. Mais il n'y a de certain que ses relations
avec Csar et avec Antoine. Le reste n'est pas prouv, et l'aventure
d'Hrode a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josphe.
Cloptre tait une femme dangereuse. Et l'on peut penser d'elle ce que
pensait le vieux professeur de Henri Heine. Mon vieux professeur, dit
Heine, n'aimait pas Cloptre; il nous faisait expressment observer
qu'en se livrant  cette femme, Antoine ruina toute sa carrire
publique, s'attira des dsagrments privs et finit par tomber dans le
malheur. Rien n'est plus vrai. Elle a perdu Antoine et contribu
peut-tre  la perte de Csar, et le vieux professeur parlait d'or. Ce
n'est peut-tre pas assez toutefois pour l'appeler, comme Properce, la
reine courtisane, _meretrix regina_. Ces Romains hassaient
l'gyptienne; elle leur avait fait peur. Horace et Properce avouent que
Rome tremblait avant la journe d'Actium. Cloptre morte, il y eut de
grandes rjouissances dans la Ville ternelle. C'est maintenant qu'il
faut boire! Il n'tait pas permis de tirer le ccube du cellier des
aeux, quand une reine prparait au Capitole des ruines insenses et des
funrailles  l'Empire. Elle osait opposer  notre Jupiter le museau de
chien de l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des sons
aigres du sistre gyptien. Elle voulait planter sur le Capitole ses
tentes au milieu des images et des trophes de Marius! Enfin le monstre
tait mort: Il fallait boire, danser, offrir des mets aux dieux!

Et c'tait une femme, une petite femme qui avait fait trembler le Snat
et le peuple romain. Quand nous disons qu'elle tait petite, nous n'en
savons rien. Nous l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour chapper
aux embches de l'eunuque Pothin, elle se fit porter  Csar dans un
sac. C'tait un de ces grands sacs d'toffe grossire, teints de
plusieurs couleurs, qui servaient aux voyageurs  serrer les matelas et
les couvertures. Elle en sortit aux yeux du romain charm. Il nous
semble qu'tant mince et de petite taille elle avait meilleure grce, et
qu'une stature de desse n'est pas ce qu'il faut pour plaire au sortir
d'un sac. M. Grome a reprsent cette scne dans un de ses plus jolis
tableaux anecdotiques et je crois bien me rappeler que sa Cloptre
tait trs mignonne. M. Grome est admirable pour l'abondance et le
choix de ses documents. En ce cas pourtant, il avait t laiss  son
inspiration. Nous n'avons point de portrait authentique de Cloptre et
le visage de la reine n'a pas laiss le moindre reflet sur cette vaste
terre o il causa tant de deuils et de malheurs. Cloptre est
reprsente plusieurs fois, il est vrai, avec son fils, Ptolme
Csarion, sur les bas-reliefs du temple de Denderah. Mais ce sont l des
figures hiratiques, d'un art traditionnel, dont le type, fix longtemps
d'avance, ne laissait gure de place  l'imitation de la nature. Dans
cette desse Hathor, dans cette desse Isis aux cheveux natts, debout,
rigide, la tunique colle au corps, comment reconnatre la folle
amoureuse qui courait la nuit avec Antoine les bouges de Rhakotis et se
mlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli moulage que l'on voit
souvent dans les ateliers, M. H. Houssaye nous avertit bien de ne pas y
chercher le profil de la belle Lagide. Ce bas-relief, nous dit-il,
dcouvert, je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un
gyptologue s'amusa  y graver le cartouche de Cloptre, et c'est ainsi
qu'on le vend partout, depuis, comme l'image authentique de la dernire
reine d'gypte.

Cette supercherie me rappelle une mprise de peu de temps postrieure.
Vers 1866, un Italien montrait  Paris, dans un appartement dmeubl de
la rue Jacob, quelques antiquits gyptiennes et romaines et une
peinture  l'encaustique, d'un mauvais dessin et d'un style mdiocre,
reprsentant une femme assez belle, la face large, avec un serpent qui
lui pique le sein. L'Italien jurait la Vierge et les saints que c'tait
le portrait authentique de Cloptre, celui-l mme qui fut port  Rome
devant le char triomphal d'Octave. Cet homme tait d'une ardeur vraiment
excessive pour les antiquits. Il faisait des bonds de tigre devant
cette peinture et la contemplait d'un oeil sombre en lui envoyant des
baisers. Quelle est belle! s'criait-il. Il tait venu la vendre 
Paris, et il poussait des hurlements horribles et s'arrachait les
cheveux quand on lui disait qu'en ralit c'tait un mchant ouvrage de
peinture, d  quelque seigneur cavalier, acadmicien de Rome ou de
Venise, florissant vers 1800 ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.

Il y a des mdailles de Cloptre; les numismates en comptent quinze de
type diffrent. Elles sont pour la plupart d'une mauvaise gravure.
Toutes reprsentent Cloptre avec des traits gros et durs, un nez
extrmement long. On sait le mot profond de Pascal: Le nez de
Cloptre, s'il avait t plus court, toute la face de la terre aurait
t change. Ce nez tait dmesur, si l'on en croit les mdailles,
mais nous ne les en croirons pas. En vain, on nous mettra sous les yeux
tous les mdailliers du British Musum et du Cabinet de Vienne. Nous
dirons que c'est l comme une de ces illusions de ferie, o tous les
nez s'allongent  la fois sur tous les portraits, et nous nous moquerons
de la numismatique qui se moque de nous. Le visage qui fit oublier 
Csar l'empire du monde n'tait point gt par un nez ridicule.

Il est certain que Csar aima Cloptre. Le divin Jules avait plus de
cinquante ans. Il avait puis toute la gloire et tous les plaisirs et
tir de la vie tout ce qu'elle peut donner d'motions violentes et de
joies fortes. Son lgant visage avait pris la pleur tranquille du
marbre. Il semblait qu'un tel homme ne dt plus vivre que par
l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il aima
l'gyptienne jusqu' la folie. Car c'tait une folie que de l'amener 
Rome, et une plus grande folie que d'lever dans le temple de Vnus une
statue  la divinit de Cloptre.

La Lagide habitait,  Rome, avec son fils et sa suite la villa et les
jardins de Csar qui s'tendaient sur la rive droite du Tibre. Le
dictateur demeurait dans un des btiments publics de la voie Sacre,
mais il faisait de frquentes visites  la villa, qui tait aussi le
rendez-vous de ses amis. C'est l que Marc-Antoine vit Cloptre pour la
premire fois. Elle recevait aussi Atticus et Cicron qui s'tait
rconcili avec Csar. Cicron tait grand amateur de livres et
d'antiquits.

Ces trsors taient rares  Rome et ils abondaient  Alexandrie. Cicron
demanda  Cloptre de lui faire venir quelques manuscrits et des vases
canopes. Elle le lui promit bien volontiers et elle chargea de la
commission un de ses officiers, nomm Ammonius. Mais les livres ne
vinrent pas et l'orateur en garda rancune  la reine. Dans ces heures
romaines, Cloptre nous apparat sous un aspect inattendu. Discrte,
paisible, ayant banni le luxe asiatique, tout occupe des lgants
travaux de l'esprit, c'est une belle Grecque, qui converse sous les
trbinthes avec Cicron. Le poignard de Brutus dissipa d'un coup cet
enchantement de la villa du Tibre. Csar assassin, Cloptre s'enfuit
au milieu des scnes sanglantes des jours parricides et regagne
l'gypte.

C'est alors que va commencer la plus folle et la plus terrible des
aventures d'amour, le roman d'Antoine et de Cloptre.




II


Sarah nous l'a montre (et avec quel charme! avec quelle magie!) sous
les traits d'une gyptienne. Mais c'tait une Grecque. Elle l'tait de
naissance et de gnie. leve dans les moeurs et dans les arts
hellniques, elle avait la grce, le bien dire, l'lgante familiarit,
l'audace ingnieuse de sa race. Ni les dieux de l'gypte, ni les
monstres de l'Afrique n'envahirent jamais son me riante. Jamais elle ne
s'endormit dans la morne majest des reines orientales. Elle tait
Grecque encore par son got exquis et par sa merveilleuse souplesse.
Tout le temps qu'elle vcut  Rome, elle observa toutes les convenances,
et quand, aprs sa mort, les amis d'Auguste outragrent sa mmoire avec
la brutalit latine, ils ne purent rien lui reprocher qui et trait 
son sjour dans la villa de Csar. Elle avait donc t parfaite sous les
pins et les trbinthes des jardins du Tibre.

Elle tait Grecque, mais elle tait reine; reine et, par l, hors de la
mesure et de l'harmonie, hors de cette fortune mdiocre qui fut toujours
dans les voeux des Grecs et qui n'entra dans ceux des potes latins que
littrairement et par servile imitation. Elle tait reine et reine
orientale, c'est--dire un monstre; elle en fut chtie par cette
Nmsis des dieux que les Grecs mettaient au-dessus de Zeus lui-mme,
parce qu'elle est en effet le sentiment du rel et du possible,
l'entente des ncessits de la vie humaine. Faite pour les arts secrets
du dsir et de l'amour, amante et reine,  la fois dans la nature et
dans la monstruosit, c'tait une Chlo qui n'tait point bergre.

Que des mouvements d'une chair exquise, que du souffle d'une bouche
charmante dpende le sort du monde, c'est cela qui n'est point grec,
c'est cela que la Nmsis des dieux ne permet point. La mort de la
dernire Lagide expia le crime d'Alexandre le Macdonien, ce Grec  demi
barbare, ce Grec dmesur qui, soldat ivre, ouvrit  l'hellnisme
l'Orient lascif et cruel. Ce n'est point que cette dlicate Cloptre
manqut par elle-mme du sentiment de la mesure et de l'harmonie. Elle
garda mme l'instinct du vrai, du beau, du possible autant que le lui
permit sa toute-puissance, le crime hrditaire dans sa maison et
l'ivresse du monde plong autour d'elle dans cette orgie voluptueuse et
sclrate o l'hellnisme coudoyait la barbarie. Son malheur singulier,
sa gloire effroyable fut d'tre charmante tant souveraine, d'tre
Lesbie, Dlie ou Leucono et de ne pouvoir ouvrir ses bras adorables
sans allumer des guerres.

La morale d'une Lagide tait large, sans doute, et les doux antiquaires
ont quelque peine  la mesurer sur les textes grecs et latins qu'ils
tudient avec mthode. Pour ma part, je ne rechercherai pas ce que
Cloptre jugeait permis ou dfendu. Je pense qu'elle estimait que
beaucoup de choses lui taient permises. Mais j'imiterai, dans sa
sagesse, M. Henry Houssaye, qui ne croit pas pouvoir donner la liste des
amants de la reine. Aussi bien, pour dresser avec confiance des
catalogues de cette nature, il faut tre un bibliothcaire entt comme
l'antique lien ou le bonhomme Peignot, qui croyaient plus que de raison
 l'autorit des textes. Ce qui est certain, c'est que quand Antoine
l'aima d'un amour orageux, elle opposa  la foudre les clairs d'un
regard qui n'tait point terni et les ardeurs d'une chair que la
dbauche n'avait point fatigue. Nous savons qu'elle aima le soldat de
Pharsale et de Philippes; nous savons qu'elle l'aima jusqu' la mort. Le
reste est  jamais effac comme les travaux obscurs de tant de milliards
d'tres qui naquirent, qui souffrirent et qui moururent sur cette
plante, comme les troubles de tant d'amantes qui, dans le cours infini
des ges, servirent ou trahirent l'amour sans laisser mme, ainsi que la
jeune fille de Pompi, l'empreinte de leur sein dans la cendre.

Avant Antoine, il semble bien que cette femme intelligente, ambitieuse,
vindicative et fire ait t plus reine qu'amante. Grand constructeur,
comme les Pharaons et comme les Ptolmes, elle couvrait Alexandrie de
monuments magnifiques[12]. Elle tint tte fermement aux intrigues des
eunuques, aux sditions domestiques et populaires et rentra par une ruse
audacieuse dans sa ville et dans son palais, dont elle avait t
chasse. Elle russit  tenir en suspens les droits de Rome sur son
empire, et s'il est vrai qu'elle y employa sa beaut et son charme, il
faut songer que cette beaut n'tait point incomparable et que ce
charme, dont Csar prouva la puissance, n'et pas suffi sans beaucoup
d'intelligence et de politique. Ce charme habilement dirig lui assura
Antoine aprs Csar. Mais cette fois, elle se trouva l'associe d'un
soldat condamn  possder seul le monde ou  n'avoir plus une pierre o
poser sa tte. La partie tait grande et douteuse. Pour la bien jouer,
il fallait du sang-froid. Marc-Antoine n'en n'avait jamais montr
beaucoup. Elle lui ta le peu qu'il en possdait; elle le rendit tout 
fait fou, elle devint aussi folle que lui, et tous deux ils luttrent
pour l'empire et la vie dans les intervalles lucides que leur laissait
cette dmence que les Grecs ont bien connue, puisqu'ils l'ont dcrite
comme une maladie des sens et de l'me, comparable au mal sacr par la
violence des accs et par la profondeur de la mlancolie.

Le premier tort d'Antoine et de Cloptre fut de mpriser leur ennemi,
cet adolescent malingre, bgue, poltron, cruel et plus froid, plus
insensible, quand il rasait sa premire barbe, que les plus graves
politiques blanchis dans les affaires. Il fallut combattre. Ce fut la
guerre du renard et du lion. Le lion avait la part du lion, toutes les
provinces de l'Orient jusqu' l'Illyrie, et le petit renard, l'enfant
rus, Octave, ne possdait que l'Italie ruine et consterne, et
l'Espagne, la Gaule, la Sicile, l'Afrique en armes contre lui. Tant de
javelots tourns contre un lche! Mais ce lche tait un ambitieux
patient, c'est--dire la plus grande force du monde.

Marc-Antoine, dans la maturit de l'ge, tait le premier soldat de
l'empire, depuis la mort de Csar. Il avait, pour ses dbuts, cras les
juifs rvolts. Il avait second le grand Jules en Gaule, dans la
Haute-Italie, en Illyrie. Il commandait l'aile droite des csariens 
Pharsale. Battu  Modne, il avait remport la victoire dcisive de
Philippes. Bien qu'il n'et ni la prudence ni la vue claire de Csar,
Csar l'estimait comme son meilleur lieutenant. Seul et livr 
lui-mme, Antoine pchait par la mthode. Un soir que nous lisions
ensemble, dans Plutarque, le rcit pittoresque de la guerre des Parthes,
un officier d'artillerie du plus grand savoir, le capitaine Marin,
commentant le texte ancien, nous montra sans peine les fautes d'Antoine,
le dcousu du plan et l'incurable lgret d'un chef qui, ayant fait la
guerre avec Csar, se laisse surprendre par l'ennemi. Antoine n'en
possdait pas moins certaines belles parties de l'homme de guerre. Il
avait la grande psychologie militaire, la connaissance de l'me du
soldat. Il se faisait aimer, il se faisait suivre. Il tait imptueux,
entranant, irrsistible. La confiance qu'il avait en lui-mme, il
l'inspirait  ses hommes. Grandement joyeux, il leur communiquait cette
gaiet qui fait oublier les souffrances, les dangers, et qui double les
forces. Il buvait et mangeait avec eux; il disait des mots qui les
faisaient rire. Les lgionnaires l'adoraient. Il ne faut pas juger
Antoine par les Philippiques que Cicron pronona contre lui; Cicron
tait avocat et, de plus, c'tait en politique un modr de l'espce la
plus violente.  cela prs un honnte homme et un grand lettr. Antoine
n'tait pas le grossier soldat, le belluaire insolent, j'allais dire la
trogne  pe que l'orateur nous montre. Il avait de l'esprit,
prcisment dans le sens o nous prenons le terme aujourd'hui, de
l'esprit de mots, car, pour ce qui est de l'esprit de conduite, il en
manqua toujours, et Cloptre ne lui en donna pas. Loin d'tre un homme
inculte, il avait tudi l'loquence en Grce. Sa parole n'avait pas
l'lgante correction de celle de Csar: elle tait image et
disproportionne. C'tait ce que nous appellerions maintenant une
loquence romantique. Il aimait, dit Plutarque, ce style asiatique,
alors fort recherch et qui rpondait  sa vie; fastueuse, pleine
d'ostentation, sujette  d'effroyables ingalits.

Plutarque dit bien: en tout, Antoine aimait  la folie le style
asiatique et la pompe orientale. Son front bas et sa barbe paisse, sa
mle et forte structure lui donnaient quelque ressemblance avec les
images du fabuleux Hercule de qui il prtendait descendre, mais c'est
surtout Bacchus, le Bacchus indien qu'il se plaisait  rappeler par ses
riches cortges et par ses chars attels de lions. Il entra dans phse
prcd de femmes vtues, en Bacchantes et d'adolescents; portant la
nbride des Pans et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que
thyrses couronns de lierre, on n'entendait que le son des fltes et des
syrinx et les cris qui saluaient le nouveau Bacchus bienfaisant et plein
de douceur.

Certes, la large humanit de Csar fut toujours trangre au collgue
d'Octave et de Lpide. Antoine eut sa part de l'atroce frocit commune
aux Romains de ces temps sclrats. Mais il ne se montra jamais, comme
Octave, froidement cruel. Il tait libral, magnifique et capable de
sentiments dlicats et gnreux. En Grce, ses ennemis l'avouent, il
rendit la justice avec une grande douceur et il se montra jaloux d'tre
nomm l'ami des Grecs et plus encore des Athniens. Aprs, la victoire
de Philippes, il posa sa propre cuirasse sur le cadavre sanglant de
Brutus, afin d'honorer en soldat les funrailles du vaincu. Quand, dans
les jours sombres, hnobarbus, son vieux compagnon, l'abandonna la
veille de la bataille, pour passer  Octave, il renvoya  celui qui
avait t si longtemps son ami ses quipages et tout ce qui lui
appartenait, et l'on dit qu'accabl par cette gnrosit hnobarbus
mourut de douleur et de honte.

Cet homme tait l'esclave des femmes. Son fastueux amour pour la
courtisane Cytheris avait indign les Romains. L'cre et violente Fulvie
faisait trembler cet Hercule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra
sensible  la chaste beaut d'Octavie. Il les aimait avec violence et il
les aimait en mme temps avec esprit, ce qui est infiniment plus rare.
Il avait, dit Plutarque, de la grce et de la gaiet dans ses amours.
Voil l'homme qui cita Cloptre devant son tribunal  Tarse. C'tait
lui l'Asiatique et l'Oriental. Sans tre capable de grands projets
longuement suivis, il rvait vaguement l'empire d'Orient avec quelque
immense ville barbare pour capitale. Il aimait tout de l'Orient, ses
trsors, ses monstres, ses volupts, ses splendeurs, ses parfums, sa
posie. Cloptre parut. Il la vit ou plutt il la revit, car il l'avait
connue sans doute  Rome, mais discrte, mais rserve, svre, comme
une dame romaine. Cette fois, c'tait la reine d'gypte qui paraissait
devant lui dans la pompe hiratique d'une nouvelle Isis. Il adora la
Grecque arrange en idole.

Cette galre de Cloptre sur le Cydnus est reste dans le monde l'image
de la volupt splendide.

Hier nous l'avons, vue dans l'illusion du thtre[13]. Nous avons vu
couche, sous les voiles de pourpre, l'actrice charmante qui fait
revivre en elle la couleuvre du Nil. Ce n'est pourtant point de ce jour
que date ma vision blouie. Ce n'est pas non plus du jour o j'ai
entendu M. Jos Maria de Heredia rciter son suave et brillant sonnet du
Cydnus:

     Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
     La trirme d'argent blanchit le fleuve noir,
     Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir,
     Avec des chants de flte et des frissons de soie.

      la proue clatante o l'pervier s'ploie,
     Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
     Cloptre, debout dans la splendeur du soir,
     Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

     Voici Tarse o l'attend le guerrier dsarm;
     Et la brune Lagide ouvre dans l'air charm
     Ses bras d'ambre o la pourpre a mis ses reflets roses;

     Et ses yeux n'ont pas vu, prsages de son sort,
     Auprs d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
     Les deux enfants divins, le Dsir et la Mort.

Mon trouble vient de plus loin. Il remonte  ces annes d'adolescence et
de prime jeunesse dont je suis trop enclin, je le sens,  rappeler le
souvenir. C'tait au collge, l'anne de ma rhtorique, l'hiver, un
vendredi pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti plus
pniblement les vulgarits et les inlgances de la vie: une coeurante
odeur de friture tide emplissait le rfectoire; un courant d'air froid
saisissait les pieds  travers les chaussures humides; les murs
suintaient et l'on voyait, derrire le grillage des fentres, une pluie
fine tomber du ciel gris. Les lves, assis devant les tables d'un
marbre noir et gras, faisaient avec leurs fourchettes un bruit agaant,
tandis qu'un de nos camarades, assis dans une haute chaire, au milieu de
la grande salle, lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire
ancienne de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette mal essuye,
ma timbale au fond de laquelle l'abondance avait dpos quelque chose
comme du bois pourri, et puis je suivais de l'oeil les domestiques, qui
nous prsentaient des grands plats de pruneaux cuits, dont le jus leur
lavait les pouces. Tout m'tait  dgot. Dans le tintement de la
vaisselle la voix du lecteur, par intervalles, m'arrivait aux oreilles.
Tout  coup j'entendis le nom de Cloptre et quelques lambeaux de
phrases charmantes: _Elle allait paratre devant Antoine dans un ge o
les femmes joignent  la fleur de leur beaut toute la force de
l'esprit... Sa personne plus puissante que toutes les parures... Elle
entra dans le Cydnus... La poupe de son vaisseau tait tout clatante
d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent._ Puis les noms
caressants des _fltes_, de _parfums_, de _Nrides_ et d'_Amours_.
Alors une vision dlicieuse emplit mes yeux. Le sang me battit aux
tempes ces grands coups qui annoncent la prsence de la gloire ou de la
beaut. Je tombai dans une extase profonde. Le prfet des tudes, qui
tait un homme injurieux et laid, m'en tira brusquement en me donnant un
pensum pour ne m'tre pas lev au signal. Mais, en dpit du cuistre,
j'avais vu Cloptre!

Le bon Plutarque n'a pas d se tromper: Marc-Antoine avait de l'agrment
et de la gaiet dans ses amours. C'est lui qui imagina les folies de la
vie inimitable, les dguisements de nuit, les parties de pche sur le
Nil, les ftes prodigieuses. Oui, certes, c'tait lui l'Oriental,
c'tait lui l'gyptien. Elle ne voulait que ce qu'il voulait,
l'incomparable amante! Et, craignant seulement de le perdre, elle
prenait les gots et les habitudes d'un soldat pour tre toujours  son
ct. Elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait avec
lui aux manoeuvres[14]. Plutarque nous dit: Ils avaient form une
association sous le nom d'Amimtobies; et ils se traitaient mutuellement
tous les jours. Huit sangliers taient toujours  la broche et,  toute
heure, il s'en trouvait un cuit  point. La vie inimitable fut
interrompue par la guerre de Prouse et le mariage d'Antoine et
d'Octavie. Elle reprit plus ardente et plus frntique aprs trois ans
d'absence.

Puis ce fut la guerre: Actium et cette fuite soudaine de Cloptre au
milieu de la bataille, cette fuite, inexplique encore, que l'amiral
Jurien de la Gravire considre comme une manoeuvre habile et que M.
Victorien Sardou nous rend si dramatique quand il nous montre, au
contraire, la reine amoureuse consommant par sa fuite la dfaite et la
honte de son amant pour le garder tout  elle. Ainsi l'amiral veut que
Cloptre soit un bon marin et le dramaturge veut qu'elle soit trs
pathtique: ils l'aiment tous deux, surtout le marin. Je l'aime aussi
depuis le collge. Mais je croirais plutt qu'elle s'est sauve, saisie
d'une peur folle.

Antoine voit fuir la galre aux voiles de pourpre, l'Antoniade, qui
porte Cloptre; il la poursuit, abandonnant le combat par une tonnante
lchet qui, chez un tel soldat, devient hroque; il accoste
l'Antoniade, il y monte et va s'asseoir seul  la proue, la tte dans
ses mains.  Alexandrie, Antoine, dshonor et perdu, montre encore un
esprit d'une fantaisie extraordinaire. Il se btit, sur une jete, dans
la mer, une cabane qu'il nomme son Timonium et o il veut vivre seul, 
l'exemple de Timon d'Athnes. Il se dit misanthrope et c'est un
misanthrope pittoresque et romantique, le misanthrope de la passion.
Puis sa cabane et la solitude l'ennuient. Il revoit la reine et forme
avec elle une socit plus mlancolique, mais non pas moins fastueuse
que celle des Inimitables: la compagnie de ceux qui veulent mourir
ensemble, les Synapothanumnes. C'est un grand artiste, cet Antoine!

Que la reine l'ait aim jusqu' la mort et par del la mort, cela n'est
point douteux. Qu'elle ait cependant essay de sduire Octave, cela non
plus ne fait pas de doute; et cela prouve seulement que Cloptre
n'tait pas sre. Nous en avions, en vrit, quelque soupon. Si elle ne
parvint point  se faire aimer du froid Octave, du moins elle sut
tromper cet homme dfiant. Elle lui fit croire qu'elle voulait vivre
encore; mais elle tait rsolue  se donner la mort. Elle mourut
royalement. Quand les soldats d'Octave entrrent dans sa chambre, ils la
trouveront revtue de ses habits de reine et de desse et couche sans
vie sur un lit d'or. Iras, l'une de ses femmes, tait morte  ses pieds.
L'autre, Charmion, se soutenant  peine, lui arrangeait d'une main
dfaillante, le diadme autour de la tte. Un des soldats d'Octave lui
cria avec fureur:

--Voil qui est beau, Charmion!

--Trs beau, en effet, rpondit-elle, et digne de la fille de tant de
rois!

Et elle tomba morte au pied du lit.

Cette scne est si noblement tragique qu'on ne peut se la reprsenter
sans un frmissement d'admiration. Il faut savoir gr  celle qui en
prpara le spectacle et qui en lgua la mmoire aux artistes et aux
potes. On aimait Cloptre dans Alexandrie et ses statues ne furent
point renverses aprs sa mort. C'est donc qu'elle tait moins mchante
que n'ont dit ses ennemis. Et puis il ne faut pas oublier que la beaut
est une des vertus de ce monde.




JUDITH GAUTIER[15]




I


C'est la fille du pote. Dans cette petite maison de la rue de Longchamp
o, comme il est dit des princesses dans les contes de fes, elle
grandissait chaque jour en sagesse et en beaut, Judith apprit ds
l'enfance  comprendre et  goter les formes d'art les plus exquises,
les plus rares, les plus tranges. Son pre, en parlant comme en
crivant, tait un incomparable assembleur de merveilles. Au milieu de
ses causeries familires, il faisait, sans y songer, des vocations
magiques. Cette maisonnette, baigne l'hiver des brumes de la Seine et
des vapeurs du Bois, s'emplissait,  la voix du matre, de toutes les
posies de l'Orient rv.

Il me souvient d'avoir vu l, un soir, sur une des tablettes de la
bibliothque, le masque d'or d'une momie gyptienne qui brillait dans
l'ombre, et je n'oublierai jamais l'impression d'harmonie que me donna
cette figure sacre, aux longs yeux ouverts, dans le cabinet de travail
du pote qui composa le _Roman de la momie_ et son incomparable
prologue. C'est l qu'enfant Judith Gautier se nourrit de posie et
apprit  aimer la beaut exotique. Pour que son ducation d'artiste ft
complte, il ne lui manqua rien, sinon peut-tre le commun et
l'ordinaire.

Et la fille du pote tait si merveilleusement doue qu'elle crivit,
n'ayant pas vingt ans, un livre parfaitement beau dont le style
resplendit d'une pure lumire. Les connaisseurs savent que je veux
parler du _Livre de Jade_, recueil de pomes en prose, inspirs, si l'on
en croit l'auteur, des lyriques de la Chine. Judith Gautier avait appris
le chinois  l'ge o les petites demoiselles n'tudient ordinairement
que le piano, le crochet et l'histoire sainte. Je doute pourtant qu'elle
ait trouv dans Thou-Fou, Tch-Tsi ou Li-Ta-P tous les dtails des
fins tableaux contenus dans le _Livre de Jade_; je doute que les potes
du pays de la porcelaine aient connu avant elle cette grce, cette fleur
qui vous charmera dans tel de ces morceaux achevs, qu'on peut mettre 
ct des pomes en prose d'Aloysius Bertrand et de Charles Baudelaire,
dans le petit tableau de l'_Empereur_, par exemple:

     L'EMPEREUR

     Sur un trne d'or neuf, le Fils du Ciel, blouissant de pierreries,
     est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environn
     d'toiles.

     Les mandarins parlent gravement de graves choses; mais la pense de
     l'empereur s'est enfuie par la fentre ouverte.

     Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur clatante entoure
     de feuillage, l'impratrice est assise au milieu de ses femmes.

     Elle songe que son bien-aim demeure trop longtemps au conseil et,
     avec ennui, elle agite son ventail.

     Une bouffe de parfums caresse le visage de l'empereur.

     Ma bien-aime, d'un coup de son ventail m'envoie le parfum de sa
     bouche. Et l'empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers
     le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les
     mandarins tonns.

Ds lors, Judith Gautier avait trouv sa forme; elle avait un style 
elle, un style tranquille et sr, riche et placide, comme celui de
Thophile Gautier, moins robuste, moins nourri, mais bien autrement
fluide et lger.

Elle avait son style, parce qu'elle avait son monde d'ides et de rves.
Ce monde, c'tait l'Extrme Orient, non point tel que nous le dcrivent
les voyageurs, mme quand ils sont, comme Loti, des potes, mais tel
qu'il s'tait cr dans l'me de la jeune fille, une me silencieuse,
une sorte de mine profonde o le diamant se forme dans les tnbres.
Elle n'eut jamais pleine conscience d'elle-mme, cette divine enfant.
Gautier, qui l'admirait de toute son me, disait plaisamment: Elle a
son cerveau dans une assiette. Judith Gautier a invent un Orient
immense pour y loger ses rves. Et c'est bien du gnie, cela!

Sans tre grand critique de soi-mme, elle a quelque soupon de ce
qu'elle a fait, s'il est vrai, comme on le dit, qu'elle ait toujours
montr la plus grande rpugnance  voyager en Orient. Elle n'a pas vu la
Chine et le Japon; elle a fait mieux: elle les a rvs et elle les a
peupls des enfants charmants de sa pense et de son amour.

Son premier roman, je devrais dire son premier pome (car ce sont l
vraiment des pomes) est le _Dragon imprial_, un livre tout brod de
soie et d'or, et d'un style limpide dans son clat. Je ne parle pas des
descriptions qui sont merveilleuses. Mais la figure principale, qui se
dtache sur un fond d'une richesse inoue, le pote Ko-Li-Tsin, a dj
ce caractre de fiert sauvage, d'hrosme juvnile, de chevalerie
trange, que Judith Gautier sait imprimer  ses principales crations et
qui les rend si originales. L'imagination de la jeune femme est cruelle
et violente dans cette premire oeuvre, mais elle a dj et
dfinitivement cette chastet fire et cette puret romanesque qui
l'honorent.

Peu aprs le _Dragon imprial_ vint l'_Usurpateur_, qui ds son
apparition fut emport dans une grande faillite de librairie. Le public
ne le connut gure. Et pourtant c'est une pure merveille, le
chef-d'oeuvre de madame Judith Gautier, et un chef-d'oeuvre de notre
langue. Il reparut plus tard, sous un titre qui convient mieux  la
splendeur charmante du livre, il s'appela la _Soeur du Soleil_. Je ne
sais rien de comparable  ces pages trempes de lumire et de joie, o
toutes les formes sont rares et belles, tous les sentiments fiers ou
tendres, o la cruaut des hommes jaunes s'efface  demi dans la gloire
de cet ge hroque o le Nippon eut sa chevalerie et la fleur de ses
guerriers. Il y a des mois que je n'ai lu la _Soeur du Soleil_, ou pour
mieux dire l'_Usurpateur_, car je vois encore ce titre sur la couverture
verte de l'dition originale qui tait orne d'un dessin de l'auteur. Il
y a mme des annes, et pourtant je puis citer de mmoire, sans crainte
de me tromper, une phrase entire de ce livre, une de ces phrases comme
on en trouve dans Chateaubriand et dans Flaubert, qui feraient croire
que la prose franaise, manie par un grand artiste, est plus belle que
les plus beaux vers. Voici cette phrase, dtache de tout ce qui
l'entoure:

     Le ciel ressemble  une grande feuille de rose. C'est le dernier
     ptale du jour qui s'effeuille, du jour qui tombe dans le pass,
     mais dont notre esprit gardera le souvenir, comme d'un jour de joie
     et de paix, le dernier peut-tre.

Je n'ai pas le livre sous la main. J'en suis fch, moins encore parce
que je ne puis collationner ces lignes d'un sentiment  la fois si
gracieux et si mlancolique, que parce qu'il me semble que c'est tre
priv d'une des dlicatesses de la vie que de n'avoir pas sous la main
un livre comme la _Soeur du Soleil_.

Il faut citer, avec ces deux ouvrages, _Iskender_, qui est l'histoire
lgendaire d'Alexandre d'aprs les traditions de la Perse. Ces trois
livres sont les trois plus beaux joyaux de cette reine de l'imagination.
On aurait voulu peut-tre que la pense magnifique de madame Judith
Gautier, comme la Malabaraise de Baudelaire, ne vnt jamais dans nos
climats humides et gris, qui ne sont point faits pour sa beaut rare.
L'observation a t faite cent fois: cette danseuse, qui tout  l'heure,
sur la scne, donnait  ses mouvements une grce lgre, un rythme, une
volupt d'art qui tait la posie mme et le rve, voyez-la maintenant
dans la rue: elle marche lourdement et son allure n'a rien qui la
distingue de la foule obscure. Quand le pote du _Dragon imprial_ et
d'_Iskender_ quitte le monde ferique de l'Orient qu'elle a rv, de son
Orient o elle a mis son me, quand elle entre dans les ralits de la
vie moderne, elle perd dans nos brouillards sa grce divine. Elle est
encore un habile et rare conteur, mais adieu la posie, adieu le charme!
_Lucienne_ et _Isoline_, malgr tout leur mrite, sont bien loin de
valoir la _Soeur du Soleil_ et cette jolie _Marchande de sourires_, qu'on
tait si content d'admirer  l'Odon.




II


On retrouve dans la _Conqute du Paradis_ cette imagination hroque et
pure, ce je ne sais quoi de noble et de divinement enfantin qui fait le
charme des romans de Judith Gautier.

Je parle comme d'un livre nouveau de la _Conqute du Paradis_ que M.
Armand Colin vient de publier dans sa Bibliothque de romans
historiques. Je n'ignore pas que le livre date de plusieurs annes; mais
il est tellement chang et accru dans cette dernire dition qu'on peut
dire que c'est aujourd'hui seulement qu'il a sa forme parfaite.

C'est un roman historique, puisque l'action nous fait assister  la
prise de Madras en 1746, aux dmls de Dupleix et de la Bourdonnais, 
la dfense victorieuse de Pondichry contre l'arme et la flotte
anglaises et  l'acquisition que fit cet habile Dupleix pour la France
de 900 kilomtres de ctes entre la Krishna et le cap Comorin. C'est un
roman historique, puisque le hros en est ce Charles Joseph Patissier,
marquis de Bussy-Castelnau, qui dfendit Pondichry avec autant de
courage que d'intelligence, et c'est si bien un roman fait sur
l'histoire, que l'auteur, aprs avoir racont la prise admirable de
Gengi, se donne la joie patriotique d'crire en note, au risque de
troubler l'harmonie de sa fiction: Il est inutile de faire remarquer
que le rcit de ce fait d'armes extraordinaire, presque invraisemblable,
n'est qu'un mot  mot historique, rigoureusement exact.

Sans doute, c'est un roman historique. Au fond, madame Judith Gautier
entend l'histoire  la manire d'Alexandre Dumas pre, et je ne dis pas
que, pour un romancier, ce soit une mauvaise manire. Elle aime les
messages apports mystrieusement au milieu des ftes et qui changent
soudain les nuits joyeuses en veilles d'armes. Elle aime les grands
coups d'pe et les rendez-vous d'amour, quand ils sont trs prilleux.
Son Bussy est d'une bravoure charmante. On ne sait pas comment il n'est
pas mille fois tu. Il chappe par miracle  des dangers dont la seule
ide donne le frisson, et c'est ce qu'il faut dans un roman de cape et
d'pe. Ce jeune Bussy est un cadet qui pour tre de Soissons ne le cde
en aventureux courage  aucun cadet de Gascogne, pas mme  d'Artagnan.

Il aime Ourvaci, la reine de Bangalore, qui est une de ces figures de
rve que madame Judith Gautier excelle  peindre. Dans sa magnificence
trange et sa grce exotique, dans sa fureur sauvage et dans sa
tendresse hroque, Ourvaci, la divine Ourvaci ne pouvait tre conue
que par la fille de Thophile Gautier. Qu'elle passe  cheval comme une
divinit chasseresse et guerrire, ou que, sur la terrasse de son
palais, elle sorte d'un nuage de colombes familires et se montre
enveloppe d'une gaze d'or, ou bien encore qu'au fond de sa chambre
d'ivoire, couche sur des coussins dans des voiles qui baignent comme
une vapeur ses jeunes formes, elle offre  l'amant audacieux un baiser
unique qu'il payera de sa vie, Ourvaci apparat (c'est Judith Gautier
elle-mme qui parle), comme l'incarnation de cet Hindoustan splendide
et perfide, o les fleurs, au parfum trop fort, font perdre la raison et
tuent quelquefois.

L'amour n'a pas la mme figure dans tous les pays. Pour M. de Bussy, qui
est capitaine de volontaires, c'tait sans doute l'enfant ail, tout
blanc dans les grands parcs franais; le petit archer chant par
Anacron et par l'abb de Chaulieu. La reine Ourvaci avait dans ses
jardins une image du dieu de l'amour et cette image tait beaucoup plus
barbare et beaucoup plus hindoue que Bussy ne pouvait le concevoir.
C'est pourquoi, sans doute, ils eurent tant de peine  s'entendre et
faillirent vingt fois se tuer avant de s'aimer. C'est l'effet des
prjugs. Il n'y a pas de chose qui, en tout temps et en tout pays, y
soit aussi sujette que l'amour. Voici comment madame Judith Gautier nous
dcrit l'idole de l'amour telle qu'elle tait dans les jardins de la
reine de Bangalore:

     L'asoka pourpre, qui semble couvert de corail en perles, faisait
     une ombelle au dieu de l'amour. Il apparaissait, en marbre, peint
     et dor, chevauchant un perroquet gant, et souriant sous sa mitre
      jour, en tendant son arc, fait de bois de canne  sucre, avec une
     corde d'abeilles d'or. Les cinq flches, dont il blesse chaque
     sens, dpassaient le carquois, armes chacune d'une fleur
     diffrente: au trait qui vise les yeux, la tchampaka royale, si
     belle qu'elle blouit;  celui destin  l'oue, la fleur du
     manguier, aime des oiseaux chanteurs; pour l'odorat le ketaka,
     dont le parfum enivre; pour le toucher le ksara, aux ptales
     soyeux comme la joue d'une jeune fille; pour le got, le bilva, qui
     porte un fruit suave autant qu'un baiser.

     Prs de l'Amour on voyait son compagnon, le Printemps, et devant
     lui, agenouilles, ses deux pouses, Rati, la Volupt, et Prti,
     l'Affection.

J'aurais voulu mettre plus d'ordre et de clart dans ces simples notes
sur un des talents les plus originaux de la littrature contemporaine.
J'aurais voulu du moins vous montrer ce spectacle assez rare et digne
d'tre considr d'une femme parfaitement belle, faite pour charmer,
insoucieuse de sa beaut, fuyant le monde et n'ayant de got qu'au
travail et qu' la solitude.

Ce je ne sais quoi de ddaigneux et de sauvage qu'on devine dans tout ce
qu'elle crit, madame Judith Gautier le porte au fond de son me. Elle
vit volontiers toute dans le cortge de ses rves, et il est vrai
qu'aucune cour ne pourrait lui faire une suite aussi magnifique. Elle a
le sens de tous les arts. Elle est profondment musicienne. Personne ne
connut mieux qu'elle l'oubli des heures, dans le monde indtermin des
ides musicales. Elle a crit sur Wagner un petit livre qui tmoigne de
sa longue familiarit avec ce grand gnie. Elle a le got et le
sentiment de la peinture. Les murs de son salon sont couverts d'animaux
bizarres peints par elle, dans la manire des kakmonos japonais, et qui
trahissent  la fois son got enfantin des images et son intelligence
mystique de la nature.

Quant  son talent naturel de sculpteur, il tonnait ses amis, bien
avant qu'elle signt avec M. H. Bouillon, le buste de Thophile Gautier,
qui vient d'tre inaugur  Tarbes. Je me rappelle avoir vu la maquette
d'une pendule, dans laquelle madame Judith Gautier avait dploy, ce me
semble, une habilet merveilleuse  grouper les figures. C'tait une
sphre terrestre, sur laquelle les douze heures du jour et les douze
heures de la nuit, figures par des femmes, se livraient  tous les
travaux de la vie. Il y en avait qui buvaient et qui mangeaient,
d'autres lisaient ou mditaient, s'appliquaient  quelque travail,
d'autres dormaient, d'autres songeaient aux choses de l'amour. Chacune
de ces petites figures tait charmante d'attitude, et le groupement en
tait parfaitement harmonieux. Je ne sais ce qu'est devenue celle jolie
maquette, ou plutt je devine trop qu'elle n'existe plus. Quand je l'ai
vue, dj l'auteur la laissait ddaigneusement prir, et les petites
Heures n'agitaient plus que des bras mutils sur un globe sillonn de
crevasses profondes. C'tait la fin d'un univers, rejet par son
crateur. Je regrette, pour ma part, cette chose ingnieuse qui fut
dtruite  peine forme.

On a dj signal avec raison l'indiffrence presque hostile de madame
Judith Gautier, non seulement pour ses oeuvres d'art, mais mme pour ses
plus belles oeuvres littraires. M. Edmond de Goncourt raconte qu'il
trouva un jour dans la maisonnette de la rue de Longchamp la jeune
Judith qui sculptait l'_Anglique_ d'Ingres dans un navet. Le fragile
chef-d'oeuvre prit en peu de jours. Ce n'tait qu'un amusement, le jeu
d'une jeune fe; mais ceux qui connaissent le ddain de madame Judith
Gautier pour la gloire sont tents d'y voir un trait de caractre.
L'auteur de ces magnifiques livres, crits avec amour, n'a nul souci de
la destine de ses ouvrages. Comme elle a sculpt Anglique dans un
navet, elle tracerait volontiers ses plus nobles penses sur des
feuilles de roses et dans des corolles de lis, que le vent emporterait
loin des yeux des hommes. Elle crit comme Berthe filait, parce que
c'est l'occupation qui lui est la plus naturelle. Mais quand le livre
est fini, elle ne s'y intresse plus et elle demeure parfaitement
indiffrente  tout ce que l'on en pense,  tout ce que l'on en dit.
Jamais femme, je crois, ne laissa voir un si naturel mpris du succs et
fut si peu femme de lettres. Et jamais pote n'eut plus que la fille de
Thophile Gautier le droit de dire avec le berger de l'Anthologie: J'ai
chant pour les Muses et pour moi.




JEAN MORAS[16]


L'auteur des _Syrtes_ et des _Cantilnes_ publie aujourd'hui mme, chez
le bibliopole Lon Vanier, un nouveau recueil de vers, dont
l'apparition sera hautement clbre dans le pays latin, o M. Jean
Moras marche suivi, dit-on, de cinquante potes, comme un jeune Homre
conduisant ses jeunes homrides. On cite le caf o chaque soir l'ade
du symbolisme enseigne les rhapsodes de l'avenir.

M. Jean Moras est n  Athnes, il y a trente-quatre ans  peine. Il a
dit lui-mme, dans un rythme rare qui lui est cher:

     Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe
     En douceur le saphir oriental. Des lys
     Y poussent dans le sable.............

Il descend, si j'en crois ses biographes, du navarque Tombazis, que les
marins de l'Archipel nomment encore dans leurs chansons, et de
Papadiamontopoulos, qui mourut en hros dans Missolonghi. Mais, par son
ducation intellectuelle, par son sentiment de l'art, il est tout
Franais.

Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie et il semble ne vouloir
connatre les dieux de la Grce antique que sous les formes affines
qu'ils prirent sur les bords de la Seine et de la Loire, au temps o
brillait la Pliade. Il fut lev  Marseille et, sans doute, il ranime,
en les transformant, les premiers souvenirs de son enfance quand il nous
peint, dans le pome initial du _Plerin passionn_, un port du Levant,
tout  fait dans le got des marines de Vernet et o l'on voit de
grands vieillards, qui travaillent aux felouques, le long des mles et
des quais. Mais Marseille, colonie grecque et port du Levant, ce
n'tait pas encore pour M. Jean Moras la patrie adoptive, la terre
d'lection. Son vrai pays d'esprit est plus au nord; il commence l o
l'on voit des ardoises bleues sous un ciel d'un gris tendre et o
s'lvent ces joyaux de pierre sur lesquels la Renaissance a mis des
figures symboliques et des devises subtiles.

M. Jean Moras est une des sept toiles de la nouvelle pliade. Je le
tiens pour le Ronsard du symbolisme.

Il en voulut tre aussi le du Bellay et lana, en 1885, un manifeste qui
rappelle quelque peu la _Deffense et illustration de la langue
franoise_, de 1549. Il y montra plus de curiosit d'art et de got de
forme que d'esprit critique et de philosophie. L'esthte de l'cole,
c'est bien plutt M. Charles Morice en qui je devine quelque profondeur,
bien que je ne l'entende pas toujours. Car il est nuageux. Mais il faut
souffrir quelque obscurit chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir
leurs livres. Quant  M. Jean Moras, tout difficile et (comme ils
disent) abscons qu'il soit par endroits, il est pote assurment, pote
en sa manire et trs artiste  sa faon. Son nouveau livre surtout, son
_Plerin passionn_ vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve 
et l de l'aimable et mme de l'exquis et aussi parce que c'est
l'occasion pour le critique de s'expliquer sur quelques questions qui
intressent l'art de la posie. M. Jean Moras et son cole ont rejet
les rgles de la vieille prosodie. Ils se sont dbarrasss de la fausse
csure que les romantiques, dans le vers bris, et les parnassiens
gardaient encore. Ils repoussent l'alternance systmatique des rimes
fminines et des rimes masculines. Ce n'est pas tout: ils riment
richement quand il leur plat, et se contentent, quand il leur plat, de
la simple assonance. Ils se permettent l'hiatus; ils lident parfois
l'_e_ muet devant une consonne et enfin ils font des vers de toutes
mesures, de ces vers, comme l'a dit finement M. Flix-Fnon, encore
suspects, dont les six pieds et demi inquitent l'oreille, et de ces
vers plus longs encore o la syntaxe se joue avec facilit. Qu'on
m'excuse d'entrer ainsi dans la technique de l'art: il s'agit de posie,
et il n'est pas vain de rechercher si ces nouveauts sont heureuses et
permises.

Il est certain qu'elles ont l'inconvnient de nous troubler dans nos
habitudes. Mais c'est un inconvnient commun  tous les changements. Il
faut savoir le souffrir  propos. Si l'on vit, il faut consentir  voir
tout changer autour de soi. On ne dure qu' ce prix, et si la mobilit
des choses nous attriste parfois, elle nous amuse aussi. Le
conservatisme  outrance est aussi ridicule en art qu'en politique, et
je ne sais lequel est le plus vain,  cette heure, de rclamer le
rtablissement du cens en matire lectorale ou de la csure au milieu
du vers alexandrin.

L'incessante mtamorphose de tout ne surprend ni n'effraye. Elle est
naturelle. Les formes d'art changent comme les formes de la vie. La
prosodie de Boileau et des classiques est morte. Pourquoi la prosodie de
Victor Hugo et des romantiques serait-elle ternelle? Je ne vois gure
que les vieux lions de 1830, s'il en est encore, pour gmir de ce qui se
passe aujourd'hui en posie. Les rvolutionnaires s'tonnent seuls qu'on
fasse des rvolutions aprs eux.

Oh! si notre prosodie tait soumise  des lois naturelles il y faudrait
bien obir,  ces lois. Mais visiblement elle est fonde sur l'usage et
non sur la nature. Pour peu qu'on examine les rgles on en voit
l'arbitraire. Nous sommes un peuple mdiocrement musical et qui ne
chante pas volontiers. Les commencements de notre vers sont d'une si
rude barbarie qu'aucun pote n'oserait y regarder s'il avait le malheur
de les connatre. La rime fut originairement un grossier artifice de
mnmotechnie et le vers un aide-mmoire pour des gens qui ne savaient
pas lire. Et si l'on avait quelque peine  croire qu'un moyen
mnmotechnique se soit transform avec le temps en un bel effet d'art,
il suffirait de songer que, dans l'architecture des Grecs, une poutre
pose sur des piliers de bois devint l'architrave et que chaque bout de
la charpente du toit se changea en un triglyphe de marbre.

Quand on entre dans le dtail de la versification on voit que toutes les
prescriptions auxquelles obissent les potes sont arbitraires et
rcentes. Elles durent peu. Elles dureraient moins encore si le
sentiment de l'imitation n'tait trs fort chez les hommes et surtout
chez les artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beaucoup plus
qu'une gnration de potes. Pour peu qu'on tudie les changements
nouvellement introduits dans le vers franais, on trouvera des raisons
suffisantes, je crois, de se rsigner et de dire: C'tait fatal. La
suppression de la csure n'est qu'un pas de plus dans une voie ds
longtemps suivie. Le vers bris de nos vieux romantiques est aujourd'hui
tenu pour exemplaire et admis par tous les lettrs. Les rformes
prosodiques de 1830 sont acceptes par tout barbacole capable de brocher
au hasard des morceaux choisis pour les classes, par l'anthologiste le
plus machinal, par le plus mcanique collecteur de posies, par un
Merlet. Or le vers bris devait conduire au vers  csure mobile et
multiple: c'tait ncessaire. Et Malherbe nous enseigne qu'il ne faut
pas chercher de remde aux maux irrmdiables.

J'aurai peu de chose  dire de l'alternance des rimes. C'est une
obligation assez nouvelle, qui n'existait pas encore dans toute sa
rigueur du temps de Ronsard. J'avoue que je suis choqu quand un pote y
manque par mgarde; l'impression pnible que j'prouve provient moins,
peut-tre, d'une dlicatesse de l'oreille, que du sentiment d'une
irrgularit qui me trouble dans mes habitudes. Tout au moins je sais
bien que je n'prouve plus de malaise quand la non-alternance est
cherche et voulue. L'effet, incontestablement, en peut tre agrable.
C'est le sentiment de M. Thodore de Banville, le plus habile des potes
 manier les rythmes.

M. Jean Moras et ses amis prennent en outre avec la rime quelques
liberts qu'on peut aussi dfendre. J'ai jadis rcit dvotement, en bon
parnassien, les litanies de Sainte-Beuve  Notre Dame la Rime, rime,
tranchant aviron, frein d'or, agrafe de Vnus, anneau de diamant, cl de
l'arche. Je ne renie pas ma foi. Mais je puis, sans apostasie,
reconnatre que la prosodie qui s'en va tait bien livresque quand elle
exigeait que la rime ft aussi exacte pour les yeux que pour l'oreille.
Le pote,  ce coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est
homme de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il est plus
grammairien que chanteur. C'est le malheur de notre posie d'tre trop
littraire, trop crite; il ne faut pas exagrer cela. Et si les
symbolistes retranchent quelque chose sur la symtrie graphique de la
rime, je ne leur en ferai pas un grief trop lourd. Autre question.
Faut-il les blmer de se permettre l'hiatus quand l'oreille le permet?
Non pas: ils ne font l que ce que faisait le bon Ronsard. Il est
pitoyable, quand on y songe, que les potes franais se soient interdit
pendant deux cents ans de mettre dans leurs vers _tu as_ ou _tu es_.
Cela seul est une grande preuve de la rgularit de ce peuple et de son
obissance aux lois.

Faut-il crier  la barbarie parce que M. Jean Moras a mis dans un vers:

     Dieu ait piti de mon me!

Qui ne sent au contraire que certains hiatus plaisent  l'oreille? Ces
chocs de cristal que font les voyelles dans les noms de _Nre_ ou de
_Leucono_ et qui ne sont en somme que des hiatus charmants au dedans
d'un mot, par quel sortilge deviendraient-ils inharmonieux en sonnant
aux bords voisins de deux mots d'un vers? Mais il suffit d'avoir lu
Ronsard pour savoir comment l'hiatus peut entrer dans la mlodie
potique.  tout prendre, les nouveauts des symbolistes sont plutt des
retours aux usages anciens. C'est ainsi qu'ils comptent dans un vers de
cinq pieds, _nomme Mab_ pour quatre syllabes, comme on faisait
autrefois. On en verra plus loin l'exemple. Et cependant, ils se
permettent parfois mais rarement, comme dans les chansons populaires,
d'lider  leur fantaisie la muette devant une consonne. Ils disent:
_nomm Mab_. La licence est grande, mais sans cette licence ou la
prcdente il est impossible de mettre _prie-Dieu_ dans un vers. J'ai,
je crois, numr toutes les audaces du _Plerin passionn_ et,  tout
prendre, il n'en est pas une seule qui n'ait t appele et souhaite et
d'avance bnie par Banville, notre pre, qui a dit: L'hiatus, la
diphtongue faisant syllabe dans le vers, toutes les autres choses qui
ont t interdites et surtout l'emploi facultatif des rimes masculines
et fminines, fournissaient au pote de gnie mille moyens d'effets
dlicats, toujours varis, inattendus, inpuisables. Et Banville,
laissant flotter les rnes, n'a-t-il pas dit encore: J'aurais voulu que
le pote, dlivr de toutes les conventions empiriques, n'et d'autre
matre que son oreille dlicate, subtilise par les plus douces caresses
de la musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la science,
l'inspiration, la vie toujours renouvele et varie  une loi mcanique
et immobile.

Les rves, les dsirs du plus chantant de nos potes, les symbolistes
ont essay de les raliser. Ils ont assez et trop fait pour lui plaire.
On dit que le matre s'tonne et s'effraye aujourd'hui des nouveauts
qu'il appelait nagure. Cela est bien naturel. On ne serait point
artiste si l'on n'aimait point par-dessus tout et d'un amour jaloux les
formes dans lesquelles on a soi-mme enferm le beau. On en devine, on
en pressent de nouvelles; mais celles-ci, ds qu'elles se montrent, sont
importunes et font dire: J'ai assez vcu! Hlas! le critique ne doit
pas cder aux charmes des regrets; il lui faut suivre l'art dans toutes
ses volutions et craindre de prendre pour incorrection et barbarie ce
qui est recherche nouvelle et nouvelle dlicatesse.

Pour ma part, la prosodie de M. Jean Moras dconcerte un peu mon got
sans le trop blesser. Elle contente assez ma raison:

     Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.

Quant  sa langue,  dire vrai, il faut l'apprendre. Elle est insolite
et parfois insolente. Elle abonde en archasmes. Mais sur ce point
encore, qui est le grand point, je ne voudrais pas tre plus
conservateur que de raison et me brouiller avec l'avenir. L'exprience
montre que la langue change comme la prosodie. Elle s'use mme plus
vite, puisqu'elle sert davantage. Dans les temps d'activit
intellectuelle, elle fait chaque anne, et pour ainsi dire chaque jour,
de grands gains et de grandes pertes.

Je ne sais si aujourd'hui nous pensons bien; j'en doute un peu; mais,
certes, nous pensons beaucoup ou du moins nous pensons  beaucoup de
choses et nous faisons un horrible gchis de mots. M. Jean Moras, qui
est philologue et curieux de langage, n'invente pas un grand nombre de
termes; mais il en restaure beaucoup, en sorte que ses vers, pleins de
vocables pris dans les vieux auteurs, ressemblent  la maison
gallo-romaine de Garnier, o l'on voyait des fts de colonnes antiques
et des dbris d'architraves. Il en rsulte un ensemble amusant et
bizarre. Paul Verlaine l'a appel:

     Routier de l'poque insigne,
     Violant des vilanelles.

Et il est vrai qu'il est de l'poque insigne et qu'il semble toujours
habill d'un pourpoint de velours. Je lui ferai une querelle. Il est
obscur. Et l'on sent bien qu'il n'est pas obscur naturellement. Tout de
suite, au contraire il met la main sur le terme exact, sur l'image
nette, sur la forme prcise. Et pourtant, il est obscur. Il l'est parce
qu'il veut l'tre; et s'il le veut, c'est que son esthtique le veut. Au
reste, tout est relatif; pour un symboliste, il est limpide.

Mais ne vous y trompez pas: avec tous les dfauts et tous les travers de
son cole, il est artiste, il est pote; il a un tour  lui, un style,
un got, une faon de voir et de sentir.  et l, il est exquis, comme,
par exemple, dans le petit pome que voici, et qui s'entend fort bien de
lui-mme. Il faut seulement vous rappeler que _coulomb_ tait, dans
l'ancienne langue, le nom du pigeon, et qu'il est rest dans le parler
vulgaire, bien que d'un usage assez rare. Voici:

     Que faudra-t-il  ce coeur qui s'obstine;
     Coeur sans souci, ah, qui le ferait battre?
     Il lui faudrait la reine Cloptre,
     Il lui faudrait Hlne et Mlusine,
     Et celle-l nomme Mab, et celle
     Que le soudan emporte en sa nacelle.

         Puisque Suzon s'en vient, allons;
     Sous la feuille o s'aiment les coulombs.

     Que faudra-t-il  ce coeur qui se joue;
     Ce belliqueux, ah, qui ferait qu'il plie?

     Il lui faudrait la princesse Aurlie,
     Il lui faudrait Ismne dont la joue
     Passe la neige et la couleur rosine
     Que le matin laisse sur la colline.

         Puisqu'Alison s'en vient, allons
     Sous la feuille ou s'aiment les coulombs.

Petit air de viole, mais convenez que cela, comme dit Verlaine, est
gentiment viol. Pour le surplus, je vous renvoie au _Plerin
passionn_. On y trouve des pices plus originales pour le tour et pour
l'image, dont,  vrai dire, je ne pourrai pas citer beaucoup de vers
sans glose, commentaire et lexique.

Car, en dfinitive, M. Jean Moras est plutt un auteur difficile. Du
moins il n'est point banal, cet Athnien mignard, pris d'archasme et
de nouveauts, qui combine trangement dans ses vers le savoir lgant
de la Renaissance et le vague inquitant de la posie dcadente. On dit
qu'il va, par le pays latin, suivi de cinquante potes, ses disciples.
Je n'en suis pas surpris. Il a, pour les attacher  son cole,
l'rudition d'un vieil humaniste, un esprit subtil, le got des belles
et longues disputes et des combats d'esprit.




APOLOGIE POUR LE PLAGIAT

LE FOU ET L'OBSTACLE


_Le Fou_ et _l'Obstacle_. On dirait le titre d'une fable. Mais il s'agit
d'une accusation de plagiat. Nos contemporains se montrent fort dlicats
 cet endroit, et c'est une grande chance si, de nos jours, un crivain
clbre n'est pas trait,  tout le moins une fois l'an, de voleur
d'ides.

Cette msaventure, qui ne fut pargne ni  M. mile Zola ni  M.
Victorien Sardou, advint dernirement  M. Alphonse Daudet. Un jeune
pote, M. Maurice Montgut, s'est avis que la situation capitale de
l'_Obstacle_ tait tire d'un sien drame, en vers, le _Fou_, qui fut
imprim en 1880, et il en crivit aux journaux. Il est vrai qu'il se
trouve dans le _Fou_ comme dans l'_Obstacle_ une mre qui sacrifie son
honneur au bonheur de son enfant, qui, veuve d'un fou, rvle une faute
imaginaire pour pargner  son fils la menace de l'hrdit morbide et
pour carter l'obstacle qui spare ce fils de la jeune fille qu'il aime.
Nul doute sur ce point. Mais la recherche du plagiat mne toujours plus
loin qu'on ne croit et qu'on ne veut. Cette situation que M. Maurice
Montgut croyait, de bonne foi, son bien propre, on l'a retrouve dans
une nouvelle de M. Armand de Pontmartin, dont j'ignore le titre; dans
l'_Hritage fatal_ de M. Jules Dornay; dans le _Dernier duc d'Hallali_
de M. Xavier de Montpin et dans un roman de M. Georges Pradel. Il ne
faut pas en tre surpris; il serait tonnant, au contraire, qu'une
situation quelconque ne se trouvt pas chez M. Pradel et chez M. de
Montpin.

La vrit est que les situations sont  tout le monde. La prtention de
ceux qui veulent se rserver certaines provinces du sentiment me
rappelle une histoire qui m'a t conte rcemment: Vous connaissez un
paysagiste qui, dans sa vieillesse robuste, ressemble aux chnes qu'il
peint. Il se nomme Harpignies, et c'est le Michel-Ange des arbres. Un
jour, il rencontra, dans quelque village de Sologne, un jeune peintre
amateur qui lui dit d'un ton  la fois timide et pressant:

--Vous savez, matre; je me suis rserv cette contre.

Le bon Harpignies ne rpondit rien et sourit du sourire d'Hercule.

M. Maurice Montgut n'est point comparable assurment  ce jeune
peintre. Mais il devrait bien se dire qu'une situation appartient non
pas  qui l'a trouve le premier, mais bien  qui l'a fixe fortement
dans la mmoire des hommes.

Nos littrateurs contemporains se sont mis dans la tte qu'une ide peut
appartenir en propre  quelqu'un. On n'imaginait rien de tel autrefois,
et le plagiat n'tait pas jadis ce qu'il est aujourd'hui. Au XVIIe
sicle, on en dissertait dans les chaires de philosophie, de dialectique
et d'loquence. Matre Jacobus Thomasius, professeur en l'cole
Saint-Nicolas de Leipzig, composa, vers 1684, un trait _De plagio
litterario_ o l'on voit, dit Furetire, la licence de s'emparer du
bien d'autrui en fait d'ouvrages d'esprit.  la vrit je n'ai pas lu
le trait de matre Jacobus Thomasius; je ne l'ai vu de ma vie et ne le
verrai, je pense, jamais; si j'en parle, c'est affectation pure et
seulement parce qu'il est cit dans un vieil in-folio, dont les tranches
d'un rouge bruni et le vieux cuir largement corn m'inspirent beaucoup
de vnration. Il est ouvert sur ma table,  la lumire de la lampe, et
son aspect de grimoire me donne, par cette nuit tranquille, l'impression
que, dans mon fauteuil, sous l'amas de mes livres et de mes papiers, je
suis une espce de docteur Faust et que, si je feuilletais ces pages
jaunies, j'y trouverais peut-tre le signe magique par lequel les
alchimistes faisaient paratre dans leur laboratoire l'antique Hlne
comme un rayon de lumire blanche. Une rverie m'emporte. Je tourne
lentement les feuillets qu'ont tourns avant moi des mains aujourd'hui
tombes en poussire, et si je n'y dcouvre pas le pentacle mystrieux,
du moins j'y rencontre une branche sche de romarin, qui a t mise l
par un amoureux mort depuis longtemps. Je dplie avec prcaution une
mince bande de papier enroule  la tige et je lis ces mots tracs d'une
encre plie: _J'aime bien Marie, le 26e de juin de l'an 1695_. Et cela
me retient dans l'ide qu'il y a dans les sentiments des hommes un vieux
fonds sur lequel les potes mettent des broderies dlicates et lgres,
et qu'il ne faut pas crier au voleur ds qu'on entend dire _j'aime bien
Marie_, aprs qu'on l'a dit soi-mme. Nous disions que le plagiat
n'tait pas considr jadis tout  fait comme il l'est aujourd'hui. Et
je crois que les vieilles ides,  cet gard, valaient mieux que les
nouvelles, tant plus dsintresses, plus hautes et plus conformes aux
intrts de la rpublique des lettres.

En droit romain (je trouve cela encore dans mon in-folio reli en veau
granit avec ces tranches d'un rouge adouci qui m'enchante), en droit
romain, au sens propre du mot, le plagiaire, c'tait l'homme oblique qui
dtournait les enfants d'autrui, qui dbauchait et volait les esclaves.
Au figur, c'tait un larron de penses. Nos pres tenaient, en ce
second sens, le plagiat pour abominable. Aussi y regardaient-ils  deux
fois avant de l'imputer  un homme de bien. Pierre Bayle donne dans son
_Dictionnaire_ une dfinition qui n'est pas sans fantaisie mais qui ne
s'en fait que mieux comprendre: Plagier, dit-il, c'est enlever les
meubles de la maison et les balayures, prendre le grain, la paille, la
balle et la poussire en mme temps. Vous entendez bien, pour Pierre
Bayle comme pour les lettrs de son ge, le plagiaire est l'homme qui
pille sans got et sans discernement les demeures idales. Un tel
grimaud est indigne d'crire et de vivre. Mais quant  l'crivain qui ne
prend chez les autres que ce qui lui est convenable et profitable, et
qui sait choisir, c'est un honnte homme.

Ajoutons que c'est l aussi une question de mesure. Un bel esprit, La
Mothe Le Vayer a dit environ le mme temps: L'on peut drober  la
faon des abeilles sans faire tort  personne; mais le vol de la fourmi,
qui enlve le grain entier ne doit jamais tre imit. La Mothe Le Vayer
avait un illustre ami qui pensait comme lui et faisait comme l'abeille.
C'est Molire. Ce grand homme a pris  tout le monde. Aux modernes comme
aux anciens, aux Latins, aux Espagnols, aux Italiens et mme aux
Franais. Il fourragea tout  son aise dans Cyrano, dans Bois-Robert,
chez le pauvre Scarron et chez Arlequin. On ne lui en fit jamais un
reproche, et l'on eut raison. Que nos auteurs  la mode pillent  et
l. Je le veux bien. Ils auront toujours moins pill que La Fontaine et
que Molire. Je doute fort que la svrit de leurs accusateurs soit
fonde sur une connaissance exacte de l'art d'crire. Cette rigueur
s'explique par des raisons d'un autre ordre, et dont la premire est une
raison d'argent.

Il faut considrer, en effet, que ce qu'on appelle en littrature une
ide est maintenant une valeur vnale. Il n'en tait pas de mme
autrefois. On s'intresse dsormais  la proprit d'une situation
dramatique, d'une combinaison romanesque, qui peut rapporter trente
mille francs, cent mille francs et plus,  l'auteur, mme mdiocre, qui
la met en oeuvre.

Par malheur, le nombre de ces situations et de ces combinaisons est plus
limit qu'on ne pense. Les rencontres sont frquentes, invitables.
Peut-il en tre autrement quand on spcule sur les passions humaines?
Elles sont peu nombreuses. C'est la faim et l'amour qui mnent le monde
et, quoi qu'on fasse, il n'y a encore que deux sexes. Plus l'art est
grand, sincre, haut et vrai, plus les combinaisons qu'il admet
deviennent simples et, par elles-mmes, banales, indiffrentes. Elles
n'ont de prix que celui que le gnie leur donne. Prendre  un pote ses
sujets, c'est seulement tirer  soi une matire vile et commune  tous.
Je suis galement persuad de la sincrit de M. Montgut qui se croit
vol et de la surprise de M. Daudet, qui ne sait de quoi on l'accuse. M.
Montgut se plaint. Le plaignant doit tre cout. Il trouvera des
juges. Pour ma part, je me rcuse, n'ayant point les pices sous les
yeux. Mais, si j'eusse t que lui, je n'aurais pas souffl mot. Il
accuse M. Daudet; M. de Pontmartin, me dit-on, s'il tait encore vivant,
pourrait l'accuser  son tour, et il serait bien extraordinaire qu'on ne
dnicht pas quelques douzaines de vieux conteurs obscurs pour montrer
que M. de Pontmartin tait lui-mme un plagiaire. Je ne demande pas
quarante-huit heures pour dcouvrir la situation de la mre gnreuse
qui s'accuse faussement dans vingt auteurs, depuis les plus vieux contes
hindous jusqu' Madame Cottin, o elle est--j'en suis sr. En attendant,
notre brillant confrre, M. Aurlien Scholl vient de la retrouver tout
entire dans l'_Hritage fatal_, drame en trois actes de Boul et Eugne
Fillion, reprsent pour la premire fois sur le thtre de l'Ambigu le
28 dcembre 1839.

Il y a quelques annes M. Jean Richepin fut accus d'avoir vol une
ballade au pote allemand Rckert. Mais M. Richepin prouva sans peine
qu'il ne devait rien  Rckert, qu'il avait seulement puis au mme
fonds que le pote et fouill dans un vieux recueil de contes orientaux
dont les inventeurs sont aussi inconnus que ceux de _Peau d'ne_ et du
_Chat bott_.

Je vous conterai  ce sujet l'aventure vritable de M. Pierre Lebrun, de
l'Acadmie franaise. M. Lebrun avait, en ses beaux jours, vers 1820,
tir convenablement de la _Marie Stuart_ de Schiller une tragdie
exacte. C'tait un honnte acadmicien et un trs galant homme. Il
aimait les arts. Un soir de sa quatre-vingtime anne, il lui prit envie
d'entendre madame Ristori, qui, de passage  Paris, donnait des
reprsentations dans la salle Ventadour. La grande artiste jouait ce
soir-l le rle de Marie Stuart dans une traduction italienne du drame
allemand. Tout en coutant les vers, M. Lebrun, au fond de la loge,
passait sa main sur son front et, aprs chaque scne, il murmurait entre
ses dernires dents:

--Je connais cela! Je connais cela!

Il y avait soixante ans qu'il avait fait sa tragdie, et il ne se la
rappelait plus gure; mais il se rappelait bien moins encore le drame de
Schiller. Et dans l'intervalle des actes il se disait:

--Voil qui est bien; mais o donc ai-je vu cela?

Enfin, au spectacle de Marie Stuart faisant ses adieux  ses femmes, la
mmoire lui revint, et il souffla dans l'oreille de son voisin:

--Pardieu! ces gens-l m'ont vol ma tragdie!

Puis il ajouta que c'tait une bagatelle et qu'il n'en fallait point
parler, car il tait homme du monde et ne craignait rien tant que de
faire un clat.

Que l'exemple de M. Pierre Lebrun nous profite,  nous tous qui avons le
malheur de barbouiller du papier avec les images de nos rves! Quand
nous voyons qu'on nous vole nos ides, recherchons avant de crier si
elles taient bien  nous. Je ne dis cela pour personne en particulier,
mais je n'aime point le bruit inutile.

Un esprit soucieux uniquement des lettres ne s'intresse pas  de telles
contestations. Il sait qu'aucun homme ne peut se flatter raisonnablement
de penser quelque chose qu'un autre homme n'ait pas dj pens avant
lui. Il sait que les ides sont  tout le monde et qu'on ne peut dire:
Celle-ci est mienne, comme les pauvres enfants dont parle Pascal
disaient: Ce chien est  moi. Il sait enfin qu'une ide ne vaut que
par la forme et que donner une forme nouvelle  une vieille ide, c'est
tout l'art, et la seule cration possible  l'humanit.

La littrature contemporaine n'est ni sans richesse ni sans agrment.
Mais sa splendeur naturelle est altre par deux pchs capitaux,
l'avarice et l'orgueil. Avouons-le. Nous nous mourons d'orgueil. Nous
sommes intelligents, adroits, curieux, inquiets, hardis. Nous savons
encore crire et, si nous raisonnons moins bien que nos anciens, nous
sentons peut-tre plus vivement. Mais l'orgueil nous tue. Nous voulons
tonner et c'est tout ce que nous voulons. Une seule louange nous
touche, celle qui constate notre originalit, comme si l'originalit
tait quelque chose de dsirable en soi et comme s'il n'y avait pas de
mauvaises comme de bonnes originalits. Nous nous attribuons follement
des vertus cratrices que les plus beaux gnies n'eurent jamais; car ce
qu'ils ont ajout d'eux-mmes au trsor commun, bien qu'infiniment
prcieux, est peu de chose au prix de ce qu'ils ont reu des hommes.
L'individualisme dvelopp au point o nous le voyons est un mal
dangereux. On songe, malgr soi,  ces temps o l'art n'tait pas
personnel, o l'artiste sans nom n'avait que le souci de bien faire, o
chacun travaillait  l'immense cathdrale, sans autre dsir que d'lever
harmonieusement vers le ciel la pense unanime du sicle.

En ce temps-l, M. Montgut n'aurait point port de plainte, dans la
confrrie, si M. Alphonse Daudet, son matre compagnon, lui avait
emprunt, pour achever une figure de pierre, quelque pli de draperie.
Mais aussi, dans ce temps-l, que d'insipides chansons, que de plats
fabliaux et comme notre art individuel est, avec tous ses dfauts, plus
pntrant, plus subtil, plus divers, plus ingnieux et plus aimable! Nos
petites querelles d'auteurs sont agaantes, mais, pour un esprit
curieux, jamais temps ne fut plus intressant que le ntre, hormis
peut-tre l'poque d'Hadrien.




APOLOGIE POUR LE PLAGIAT

MOLIRE ET SCARRON


Nous disions,  propos du _Fou_ et de l'_Obstacle_, que la recherche du
plagiat conduit toujours plus loin qu'on ne croyait aller et qu'on
dcouvre le plus souvent que le prtendu vol tait lui-mme un voleur.
(J'entends voleur innocent et bien souvent voleur sans le savoir.) Un
rudit tourangeau, M. P. d'Anglosse, nous en fournit  point un
excellent exemple dans une notice que je viens de recevoir. C'est de
Molire et de Scarron qu'il s'agit. Et, comme je trouve dans cette
notice de quoi complter et corriger ce que je disais tantt, comme
l'une des oeuvres en cause est cette merveilleuse comdie du _Tartufe_
dont on ne cesse de disputer passionnment depuis plus de deux sicles,
comme enfin les moindres particularits des chefs-d'oeuvre intressent,
nous remonterons, en suivant les indices qui nous sont fournis,
jusqu'aux vritables sources o le grand comique puisa l'ide de la
sixime scne de son troisime acte, cette scne si forte dans laquelle
l'imposteur, pour dtruire l'effet d'une juste accusation, s'accuse
lui-mme, loin de se dfendre, et feint de ne voir dans la rvlation de
son infamie qu'une preuve que Dieu lui envoie et dont il bnit
l'humiliation salutaire. Les spectateurs de 1664 avaient bien quelque
ide d'avoir dj vu cela quelque part, chez Scarron, sans doute. 
cette date de 1664, le pauvre Scarron avait fini de souffrir et de se
moquer. Lui qui n'avait pu dormir de sa vie, il dormait depuis quatre
ans dans une petite chapelle trs propre de l'glise Saint-Gervais. Ses
livres faisaient, aprs sa mort, les dlices des laquais, des
chambrires et des gentilshommes de province. Ils taient fort mpriss
des honntes gens, mais il y avait bien  la ville et mme  la cour un
petit nombre de curieux qui avouaient avoir lu dans certain recueil de
nouvelles tragi-comiques, que le cul-de-jatte avait donn de son vivant,
une histoire espagnole des _Hypocrites_, o un Montufar agissait et
parlait prcisment comme Tartufe, notamment dans ce que Scarron appelle
si bien un acte d'humilit contrefaite.

Et il n'tait point jusqu'au nom qui n'et une sorte de ressemblance,
Tartufe sonnant un peu comme Montufar. Ce Montufar tait un dangereux
fripon. Associ  une vieille femme galante, il prenait la mine d'un
dvot personnage et, sous le nom de frre Martin, faisait de nombreuses
dupes  Sville. D'aventure, un gentilhomme de Madrid, qui le
connaissait pour ce qu'il tait, le rencontra un jour au sortir d'une
glise. Montufar et la coquine, qui ne le quittait point, taient
entours d'une foule de personnes qui baisaient leurs vtements et les
suppliaient de ne les point oublier dans leurs prires. Le gentilhomme,
ne pouvant souffrir que ces mchantes personnes abusassent de la
crdulit de toute une ville, fendit la presse et, donnant un coup de
poing  Montufar:

--Malheureux fourbes, lui cria-t-il, ne craignez-vous ni Dieu ni les
hommes?

Je cite ce qui suit textuellement:

     Il en voulut dire davantage, mais sa bonne intention  dire la
     vrit, un peu trop prcipite, n'eut point tout le succs qu'elle
     mritait. Tout le peuple se jeta sur lui, qu'ils croyaient avoir
     fait un sacrilge en outrageant ainsi leur saint. Il fut port par
     terre, rou de coups, et y aurait perdu la vie, si Montufar, par
     une prsence d'esprit admirable, n'et pris sa protection, le
     couvrant de son corps, cartant les plus chauffs  le battre et
     s'exposant mme  leurs coups.

     Mes frres, s'criait-il de toute sa force, laissez-le en paix
     pour l'amour du Seigneur; apaisez-vous, pour l'amour de la sainte
     Vierge.

     Ce peu de paroles apaisa cette grande tempte, et le peuple fit
     place  frre Martin qui s'approcha du malheureux gentilhomme, bien
     aise en son me de le voir si maltrait, mais faisant paratre sur
     son visage qu'il en avait un extrme dplaisir; il le releva de
     terre o on l'avait jet, l'embrassa et le baisa, tout plein qu'il
     tait de sang et de boue, et fit une rude rprimande au peuple.

     Je suis le mchant, disait-il  ceux qui le voulurent entendre; je
     suis le pcheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agrable
     aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continuait-il, parce que vous me
     voyez vtu en homme de bien que je n'aie pas t toute ma vie un
     larron, le scandale des autres et la perdition de moi-mme? Vous
     vous tes tromps, mes frres; faites-moi le but de vos injures et
     de vos pierres, et tirez sur moi vos pes.

     Aprs avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla
     jeter avec un zle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et,
     les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi,
     il alla ramasser son pe, son manteau et son chapeau, qui
     s'taient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et,
     l'ayant ramen par la main jusqu'au bout de la rue, se spara de
     lui aprs lui avoir donn plusieurs embrassements et autant de
     bndictions. Le pauvre homme tait comme enchant et de ce qu'il
     avait vu et de ce qu'on lui avait fait, et si plein de confusion
     qu'on ne le vit pas paratre dans les rues, tant que ses affaires
     le retinrent  Sville. Montufar cependant y avait gagn les coeurs
     de tout le monde par cet acte d'humilit contrefaite. Le peuple le
     regardait avec admiration, et les enfants criaient aprs lui: _Au
     Saint! au Saint!_ comme ils eussent cri: _au renard!_ aprs son
     ennemi, s'ils l'eussent rencontr dans les rues.

Voil bien, ce semble, l'original de la scne VI du troisime acte de
_Tartufe_:

     Ah! laissez-le parler, vous l'accusez  tort,
     Et vous feriez bien mieux de croire son rapport.
     Pourquoi, sur un tel fait, m'tre si favorable?
     Savez-vous, aprs tout, de quoi je suis capable?
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,
     D'infme, de perdu, de voleur, d'homicide;
     Accablez-moi de noms encore plus dtests;
     Je n'y contredis point, je les ai mrits.
     Et j'en veux  genoux souffrir l'ignominie
     Comme une honte due aux crimes de ma vie.

La ressemblance, tant manifeste, fut signale dans le _Molire_ de la
_Collection des grands crivains_ qui, commenc par le regrett E.
Despois, se continue et s'achve par les soins du plus consciencieux des
diteurs, M. Paul Mesnard. Cet habile homme,  qui rien n'chappe, ne
pouvait ngliger un rapprochement dj signal par divers critiques et,
si je ne me trompe, par M. Charles Louandre, dans ses _Conteurs
franais_.

On pouvait se demander toutefois si Paul Scarron tait bien l'auteur de
la nouvelle des _Hypocrites_ et s'il ne l'avait pas prise  un conteur
d'au del des monts, comme c'tait assez son habitude. Scarron, dit
l'abb de Longuerue, copiait beaucoup les auteurs espagnols, mais ils
gagnaient beaucoup  passer par ses mains.  l'origine, le volume qui
contient les _Hypocrites_ avait pour titre,  ce que l'on m'assure,
_Nouvelles tragi-comiques, tires des plus fameux auteurs espagnols_.
Cette mention fut retranche depuis, et j'ai sous les yeux une dition
de 1717, chez Michel David, o l'on ne lit rien de semblable. Mais cela
n'importe gure. Si l'indication concernant la publication originale est
exacte (ce qu'il est trs facile de vrifier), Scarron avouait lui-mme
ses emprunts, sous une forme vague qui ne nous contenterait pas
aujourd'hui, mais qui tait trs convenable pour un temps o l'auteur
d'un livre inspirait moins de curiosit que le livre lui-mme. Il se
dclarait redevable de ces nouvelles  des conteurs espagnols qu'il ne
nommait point et que le lecteur ne se souciait point de connatre par
leurs noms. Il semble bien qu'on n'ait point pris garde  cet aveu, qui
pourtant tait bon  retenir.

Les _Hypocrites_ passrent pour une oeuvre originale de Scarron, jusqu'au
jour o M. P. d'Anglosse, de Blois, montra que ce conte tait tir tout
entier d'une nouvelle de Alonzo Geronimo de Salas Barbadillo, intitule
la _Fille de Clestine_ (la _Hija de Celestina_), qui fut imprime pour
la premire fois  Saragosse, chez la veuve de Lucas Sanchez, en 1612.

De la sorte, Molire prit  Scarron un bien qui n'appartenait pas 
celui-ci. Cela est certain. Mais il reste  savoir si le grand comique
fourragea chez Scarron ou chez Barbadillo lui-mme. Les potes franais
du XVIIe sicle tiraient quelque vanit des larcins qu'ils faisaient en
Espagne, et il y avait plus d'honneur, sans doute,  mettre 
contribution le seigneur Barbadillo que ce pauvre diable de Scarron.
Corneille ne disait-il pas avec une prciosit superbe: J'ai cru que,
nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'tait permis de trafiquer
en Espagne. Si cette sorte de commerce tait un crime, il y a longtemps
que je serais coupable. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette
intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez
eux.

Molire, dans le cas que nous examinons, pilla-t-il en Espagne ou chez
le cul-de-jatte de la rue des Deux-Portes? C'est ce qu'il n'est pas trs
facile de discerner tout d'abord. On peut croire qu'il lisait l'espagnol
comme la plupart des crivains franais de son temps. Un de ses ennemis
disait:

                ... Sa muse en campagne
     Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne.

Et remarquez en passant qu'on lui reproche, dans ce vers, non de voler,
mais de voler des sottises. C'est l le plagiat comme on l'entendait au
XVIIe sicle: prendre le mauvais avec le bon, la balle avec le grain.

Quoi qu'on puisse penser de cette censure,  tout le moins impertinente,
qui vise surtout les _Plaisirs de l'le enchante_, imits d'une
pastorale de Moreto, on voit que Molire passait, de son temps, pour un
auteur trs vers dans la littrature espagnole. Il est trs possible
qu'il ait connu la _Hija de Celestina_.

Et c'est une supposition dans laquelle on est confirm quand on a lu
l'opuscule de M. P. d'Anglosse. Il y a, en effet, dans la nouvelle de
Barbadillo un trait que Scarron a rendu trs inexactement par cette
phrase: Il (Montufar) ne bougeait des prisons.

L'original dit: Il (Montufar) demandait l'aumne pour les pauvres
prisonniers. Ce qui correspond exactement  ces vers de _Tartufe_:

           Je vais aux prisonniers
     Des aumnes que j'ai partager les deniers.

On a not aussi dans le texte espagnol un trait excellent qui n'est pas
dans la copie franaise, et que Molire semble avoir connu. Aprs avoir
rapport l'pisode du gentilhomme madrilne qui pense tre charp par
la foule pour avoir dmasqu le tratre, Barbadillo ajoute:

Ce gentilhomme resta confondu et si plein de dpit de cette aventure
que, sans terminer les affaires qui l'avaient appel  Sville, il
repartit le soir mme pour Madrid, persuad que le diable seul pouvait
lui avoir jou ce tour et se repentant beaucoup de s'tre fi aux
apparences. Car, ne pouvant pas concevoir que de pareils sentiments
d'humilit se fussent logs dans l'me de Montufar, il demeura convaincu
qu'il avait t la dupe de ses yeux, le sens de la vue tant, comme tous
les autres, fort sujet  l'erreur.

Il y a l une ironie forte, qui passait de beaucoup le gnie du pauvre
Scarron. On est tent de voir dans ces dernires lignes l'original des
deux vers dits avec un si plaisant srieux par madame Pernelle:

     Mon Dieu, le plus souvent l'apparence doit;
     Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
                         (Acte V, sc. III.)

Par contre, Scarron, qui traduit trs librement, a ajout au caractre
de l'hypocrite un trait qui manquait  l'original. Il dit que Montufar
baissait les yeux  la rencontre des femmes, et on pourrait dire,  la
rigueur, que c'est au cul-de-jatte que Molire a pris le mouchoir dont
Tartufe veut couvrir le sein de Dorine. Mais il n'en faudrait point
jurer.

Il est vrai qu'on retrouve encore une nouvelle de Scarron dans les
sources de l'_Avare_ de Molire. C'est un conte picaresque intitul le
_Chtiment de l'avarice_. Je ne doute pas qu'un savant vers sur la
littrature espagnole, M. Morel-Fatio, par exemple, n'en connaisse
l'original. M. Paul Mesnard, qui a relev dans son excellente dition
les emprunts faits par Molire aux anciens et aux modernes ne nomme pas
mme le _Chtiment de l'avarice_. C'est ddain et non point ignorance,
la nouvelle dont je parle tant assez connue. M. Charles Louandre l'a
insre, dans ses vieux conteurs franais. Le texte que j'en ai sous les
yeux date de 1678, c'est--dire de l'anne mme o parut l'_Avare_.

Que Molire ait connu cette nouvelle ou l'original dont elle est la
traduction, cela est trs probable. On y rencontre, ce qui ne se trouve
point dans la _Marmite_ de Plaute et ce qui est le sujet mme de la
pice de Molire, le risible amour d'un thsauriseur barbon.

L'avare de Scarron se nomme don Marcos et passe  Madrid pour
gentilhomme. Il a coutume de dire qu'une femme ne peut tre belle si
elle aime  prendre, ni laide si elle donne.

En dpit de ces maximes, il tombe dans le panneau que des coquins lui
tendent. Un Gamara, courtier de toutes marchandises, le vient voir et
lui vante la beaut, la sagesse et les grands biens de dame Isidore, qui
n'est en ralit qu'une vieille courtisane dente, plus pauvre que Job.
L'avare consent  la voir et s'prend d'elle dans un festin qu'elle lui
donne.

      l'issue du festin, don Marcos (je cite littralement mon auteur)
     avoua  Gamara, qui l'accompagna chez lui, que la belle veuve lui
     donnait dans la vue et que de bon coeur il aurait donn un doigt de
     sa main pour tre dj mari avec elle, parce qu'il n'avait jamais
     trouv de femme qui ft plus son fait que celle-l, quoiqu' la
     vrit il prtendit qu'aprs le mariage elle ne vivrait pas avec
     tant d'ostentation et de luxe.

     Elle vit plutt en princesse qu'en femme d'un particulier, disait
     le prudent don Marcos au dissimul Gamara, et elle ne considre pas
     que les meubles qu'elle a, mis en argent, et que cet argent joint 
     celui que j'ai nous peuvent faire une bonne rente que nous pourrons
     mettre en rserve, et, par l'industrie que Dieu m'a donne, en
     faire un fonds considrable pour les enfants que Dieu nous donnera.

     Don Marcos entretenait Gamara de ces discours ou de semblables,
     quand il se trouva devant sa porte. Gamara prit cong de lui aprs
     lui avoir donn parole que, ds le lendemain, il conclurait son
     mariage avec Isidore,  cause, lui dit-il, que les affaires de
     cette nature-l se rompaient autant par retardement que par la mort
     de l'une des parties.

     Don Marcos embrassa son cher entremetteur, qui alla rendre compte 
     Isidore de l'tat auquel il venait de laisser son amant. Et
     cependant notre amoureux cuyer tira de sa poche un bout de bougie,
     le piqua au bout de son pe, et, l'ayant allum  une lampe qui
     brlait devant le crucifix public d'une place voisine, non sans
     faire une manire d'oraison jaculatoire, pour la russite de son
     mariage, il ouvrit avec un passe-partout la porte de la maison o
     il couchait et s'alla mettre dans son mchant lit plutt pour
     songer  son amour que pour dormir.

Il se rend le lendemain chez sa future pouse et lui dclare comment il
entend vivre:

     --Je suis bien aise qu'on se couche de bonne heure dans ma maison
     et que la nuit elle soit bien ferme. Les maisons o il se trouve
     quelque chose ne peuvent tre trop  couvert des larrons. Et pour
     moi, je ne me consolerai jamais si un fainant de larron, sans
     autre peine que celle qu'il y a  prendre ce qu'on trouve, m'tait
     en un instant ce qu'un grand travail ne m'a donn qu'en beaucoup
     d'annes.

L'avare de Scarron, c'est dj l'avare de Molire, l'avare amoureux et
riche. Ce coquin de Gamara, c'est exactement cette coquine de Frosine.
Don Marcos pouse Isidore, qui peu aprs s'enfuit avec ses complices,
emportant l'argent et les meubles du pauvre homme.

Lui aussi, il pleure sa cassette. Mais le reste n'a plus la moindre
ressemblance avec la comdie de Molire. C'est une suite d'aventures
burlesques ou tragiques, auxquelles manque l'agrment avec la
vraisemblance.

Ces recherches, que j'ai rsumes de mon mieux, tendaient  rendre au
malheureux Scarron le bien que Molire lui avait pris. Mais on s'est
aperu que Scarron, lorsqu'il fut dpouill, portait le bagage des
autres. Il y a grande chance que le _Chtiment de l'avarice_ ne lui
appartienne pas plus que les _Hypocrites_. Quant  Molire, tout ce
qu'il prend lui appartient aussitt, parce qu'il y met sa marque.




JULES TELLIER[17]

(1863-1889)


C'tait un grand garon de vingt-deux ans, maigre et ple, aux yeux
caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque
chose de hagard et dans l'allure quelque chose d'abandonn.

Ainsi Jules Tellier se figurait ce Tristan Nol, tudiant de la Facult
de Rouen[18],  qui il a prt ses propres doutes et ses propres
tristesses. Tel il apparaissait lui-mme  ses amis. Face longue, yeux
ardents et sombres, dit l'un; front obstin, dit l'autre, regard enfonc
et droit, sourire rare. Tel je le vis un matin, l'air mlancolique,
mais plein d'ides et trs aimable. Il m'apportait son livre sur les
potes vivants, un mince petit livre crit avec finesse, peut-tre trop
schement, et conu sans grand effort critique. Au reste, il me parut
peu occup de son ouvrage et de lui-mme. Les habitudes ngliges de sa
personne et de son vtement, son allure courbe, son regard vague, sa
parole sourde et comme intrieure, tout en lui trahissait l'homme
songeur et mditatif. C'est la posie qui l'amenait. Je lui parlai tout
de suite des potes, je lui nommai tel ou tel de ceux dont le talent
certain n'est connu que des dlicats et dont le nom sert de mot de passe
aux initis. Il me rpondit en rcitant quelques-uns des vers dont sa
mmoire tait pleine. C'tait un intime et violent amant de la posie.
Je n'ai connu que Frdric Plessis qui gott  ce point le vers pour
lui-mme, pour sa mlodie mystrieuse, pour sa beaut secrte. Tellier
convenait lui-mme, de bonne grce, qu'il poussait jusqu' la
superstition le culte de la posie et des potes.

J'ai t, disait-il, l'enfant que fut Ovide, lisant les potes de Rome
et songeant  eux avec vnration et les imaginant pareils aux dieux:

     _Quotque aderant vates, tot rebar esse deos_[19].

Et l'homme ne s'est pas dpouill tout  fait des illusions de l'enfant.
En vrit, quiconque a fait seulement tenir sur pied dix bons vers,
celui-l, n'et-il d'ailleurs, comme il arrive, ni de bon sens, ni
d'ides, ni d'esprit, m'apparat encore parfois comme un tre
privilgi, aux cheveux ceints d'une aurole et au front marqu d'un
signe.

Cette rencontre date de l't de 1888. Jules Tellier tait alors
prcepteur des enfants de M. le comte de Martel-Janville, 
Neuilly-sur-Seine. N au Havre, en 1863, il avait grandi dans sa ville
natale. Il avait pass sa licence et enseign la rhtorique en province.
Il crivait dans le _Parti national_. Comme tant d'autres, il quittait
l'Universit pour le journalisme et la littrature. Il se sentait matre
de sa pense et de sa forme; il tait entour d'admirations intimes et
jeunes. Il avait cette joie de contempler sa vie dmure et la voie
ouverte. Il pouvait se permettre, on le croyait du moins, les longs
espoirs et les vastes penses. Au retour d'une promenade en Algrie, il
fut atteint  Toulouse par la fivre typhode. Il y mourut, aprs douze
jours de maladie, le 29 mai 1889, dans sa vingt-septime anne.

Ses amis ont recueilli la prose et les vers qu'il a laisss en un petit
volume intitul _Reliques de Jules Tellier_. M. Paul Guigou a mis en
tte de ce recueil une prface qui tmoigne d'une exquise dlicatesse de
coeur et d'un sentiment trs haut des choses de l'art. M. Raymond de la
Tailhde a lev,  la manire des lettrs de la Renaissance, un tombeau
potique  son ami.

     Et voil que tes yeux profonds se sont ferms!
     Mais ton me, o vivaient les sages d'Hellnie,
     Garde toujours, dans une ternelle harmonie,
     Les potes pareils  des dieux bien-aims.

 ce recueil posthume ont aussi donn leurs soins MM. Le Goffic, de la
Villeherv, Pouvillon, Paul Margueritte et M. Charles Maurras, qui
crivait au lendemain de la mort de Jules Tellier: Un des premiers et
des plus raffins crivains d'aujourd'hui a t retir d'au milieu de
nous.

Les _Reliques_ de Jules Tellier sont de sorte  nous donner de cuisants
regrets.

Ce jeune homme, si tt disparu, tait assurment un philosophe et un
pote, surtout un rare crivain. Par une dlicatesse extrme, avec la
pudeur d'une amiti jalouse, qui craignait de livrer les reliques de
l'absent aux indiffrents et aux profanes, MM. Paul Guigou et Raymond de
la Tailhde ont fait imprimer les oeuvres posthumes de Jules Tellier pour
les seuls souscripteurs, qui n'taient pas bien nombreux, et ils ont
dcid que le livre ne serait point mis en vente. De la sorte, ces pages
restent indites aprs l'impression. Je prendrai soin d'en citer tout 
l'heure quelques lignes. Mais il faudrait tout lire, car l'intrt de ce
petit livre, c'est qu'une me s'y rvle. Une me d'abord inquite et
dsole, mais fire, et qui bientt conquit le calme avec la
rsignation. Dans maint endroit, dat des mauvais jours, Tellier gmit
d'une souffrance indicible. Il est en proie  cette tristesse noire,
ranon des mes exquises. Son mal, il est facile de le reconnatre tout
de suite, c'est le mal des chimres, c'est le supplice des jeunes hommes
qui ont lu trop de livres et fait trop de rves.

Il est dangereux, en effet, pour les jeunes hommes d'une imagination
ardente, de souper trop souvent avec les philosophes et les courtisanes
dans tous les temps et dans tous les pays, de vivre trop de vies, d'tre
tour  tour Snque et Nron; d'avoir possd tous les trsors de
Crsus, des satrapes et du juif Issachar, quand on est trs pauvre, et,
courb sur une table de bois blanc, dans une chambre d'tudiant, de
prolonger jusqu' l'aube les orgies frntiques des dcadences. Au
sortir de ces banquets du savoir et de la beaut, quand tombent les
couronnes imaginaires, on s'aperoit que la ralit est troite et
triste. On souffre plus que de raison de la mdiocrit des hommes et de
la monotonie des choses. On regarde la nature avec des yeux mornes et
vides, comme au lendemain de l'ivresse. On ne voit plus la beaut du
monde, parce qu'on a puis dans le rve le trsor des illusions, qui
est notre meilleure richesse. Et, comme ce Tristan Nol, qui ressemble
tant  Jules Tellier lui-mme, on veut mourir.

Mais, par bonheur, on ne meurt pas toujours, et cela passe. La vie
elle-mme,  la longue, se charge de vous gurir du mal des illusions.
Et ce mal serait encore supportable, presque doux, du moins trs cher,
s'il ne s'y mlait pas d'ordinaire, chez ces adolescents imaginatifs,
les troubles des sens et les peines du coeur. Le rve dispose  la molle
tendresse et  la volupt, et vraiment c'est une chose cruelle, quand on
a vu de si prs l'ombre de Cloptre et l'ombre de Ninon, d'tre rebut
par une jeune modiste qui n'a point de littrature.

Tellier nous apprend que pareille msaventure advint  l'colier Juan de
Pontevedra, que Carmen n'aimait point et qu'elle n'aimerait jamais
parce qu'il tait farouche et gauche et qu'il ne savait que ses
livres. L'colier Juan aurait d s'en consoler. Il ne s'en consola
point, parce que, s'tant promen sous les myrtes de Virgile, il lui en
restait une langueur mortelle. M. Nicole soutenait que les potes sont
des empoisonneurs publics, et il avait raison jusqu' un certain point.
Mais ils n'empoisonnent que les potes. Ils n'empoisonnrent jamais M.
Nicole.

Les potes et les philosophes mmement avaient beaucoup troubl la
jeunesse de Jules Tellier. Aprs avoir dsespr de ce monde, il
dsespra de l'autre. Il connut l'illusion des paradis aprs avoir connu
l'illusion des paysages (car il tait logicien), et il lui vint le dsir
et la peur de la mort.

Dans les pages qu'il a laisses on trouve les traces de sa lassitude et
de son ennui et l'on s'aperoit que, plus d'un jour, il trouva  la vie
un got plus amer que la cendre. Mais on se ferait une ide bien fausse
de ce jeune homme en voyant en lui un dsespr qui veut  toutes forces
mourir. Connaissons mieux l'ennui dor des potes. Les potes souffrent
du mal des chimres. Tous en sont atteints, mais ils gurissent tous.
Tellier, comme les autres, gurissait  l'air de Paris, au milieu de ses
amis, dans le travail rapide et fcond.

Il n'tait pas devenu sans doute un homme hilare, un convive factieux,
un jovial compagnon. Mais c'tait un galant homme de lettres, un lgant
rhteur, prt  goter doucement les plaisirs de l'esprit et  converser
avec grce parmi les honntes gens. M. Maurice Barrs avec qui il tait
li d'une troite amiti nous le montre poli dans ses propos, facile,
amne et sage.

Il ressentait violemment, dit M. Barrs, les insuffisances de la vie,
mais il les acceptait, et nul moins que lui ne fut un rvolt. Nous
rendions en commun un culte  Snque, qui fut peut-tre le thme le
plus frquent de nos entretiens. La constitution dlicate, l'inquitude
et l'indulgence de ce grand calomni nous enchantaient. Bien suprieur 
ces stociens dont il affectait de se rclamer, Snque accepte la vie
de son sicle sans rien en bouder; simplement toutes ses relations avec
les choses et avec les hommes taient commandes par le sentiment
intense qu'il faudra mourir et que nous vivons au milieu de choses qui
doivent prir. Mieux qu'aucun, Snque enseigne la rsignation. Mais
chez lui jamais elle ne prend de lasses attitudes. Son asctisme trs
rel n'est pas de se priver, mais de msestimer ce dont il use. Il fut
le matre de Jules Tellier.

Voil donc Jules Tellier devenu, dans le particulier, un doux stocien,
sachant pardonner  l'homme et  la nature, ce qui est la science la
plus ncessaire, et montrant  tous un visage pacifique et bienveillant.

C'est exactement ce visage qu'il laissait voir au public quand il
travaillait pour les journaux. Tellier s'annonait comme un excellent
critique. Il avait  un trs haut point l'esprit de finesse et une
pntration singulire. M. Jules Lematre, qu'il avait connu de bonne
heure, avait eu sur lui l'aimable autorit d'un jeune ancien. Et
peut-tre Tellier devait-il, pour une certaine part, au matre qui fut
son camarade, cette manire souple et facile qu'il eut ds le dbut, et
qui n'est point ordinaire  la jeunesse. Il s'essaya dans une petite
revue obscure, les _Chroniques_, que ses deux amis, Maurice Barrs et
Charles Le Goffic, avaient fonde un peu  son intention. Il y donna les
_Notes de Tristan Nol_ et les _Deux paradis d'Abd-er Rhaman_, mais
c'est dans le _Parti national_, o il crivit de 1887  1889, qu'il se
rpandit aisment en fantaisies, en chroniques, en varits littraires,
en notes de voyage. Il y a des crivains qui croient que leur
supriorit seule les empche d'crire dans les journaux. Peut-tre
dcouvriraient-ils quelques autres causes  cet empchement, s'ils
s'appliquaient  les rechercher. Il faut, pour parler au public dans
l'intimit frquente du journal, s'intresser d'un esprit agile et
bienveillant  beaucoup de choses. Il faut avoir l'esprit largement
ouvert sur la vie et sur les ides. Il faut enfin avoir ce don de
sympathie qui est rare et que Tellier possdait si pleinement.

Dans le journal, il tait trs  l'aise et tout  fait aimable, un peu
bizarre parfois, et ttu, mais sincre, mais bon, point banal, point
ddaigneux et corrigeant  propos la tristesse par l'ironie.

Il est impossible de mesurer sur ce qu'il laisse la grandeur de son
esprit, mais on peut dire que lorsqu'il mourut un bel instrument de
pense et de rve fut bris.

Il laisse des vers, dont quelques-uns seront placs dans les
anthologies,  ct de ceux de Frdric Plessis, qu'il admirait. Et
Jules Tellier sera accueilli parmi les petits potes qui ont des
qualits que les grands n'ont point. Si les _minores_ de l'antiquit
taient perdus, la couronne de la muse hellnique serait dpouille de
ses fleurs les plus fines. Les grands potes sont pour tout le monde;
les petits potes jouissent d'un sort bien enviable encore: ils sont
destins au plaisir des dlicats. Il ne me convient pas d'tre tranchant
en matire de got. Mais il me semble que la _Prire_ de Jules
Tellier[20]  la mort est un pome que nos anthologistes pourraient ds
aujourd'hui recueillir. Ils seraient bien aviss,  mon gr, de ne point
oublier non plus le sonnet que voici:

     LE BANQUET

     Au banquet de Platon, aprs que tour  tour,
     Coupe en main, loin des yeux du vulgaire profane,
     Diotime, Agathon, Socrate, Aristophane,
     Ont dissert sur la nature de l'amour,

     Apparat entour comme un roi de sa cour,
     De joueuses de fltes en robe diaphane,
     Ivre  demi, sous sa couronne qui se fane,
     Alcibiade, jeune et beau comme le jour.

     --Ma vie est un banquet fini, qui se prolonge,
     Seul, parmi les causeurs assoupis, comme en songe,
     J'ouvre et promne encor un regard tonn;

     Les fronts sur les coussins ont fait de lourdes chutes:
     Verrai-je survenir, de roses couronn,
     Alcibiade avec ses joueuses de fltes?

Cela est d'un tour facile et gracieux, avec un air de mlancolie riante
qui me plat beaucoup. Mais je n'hsite pas  mettre, d'accord avec M.
Paul Guigou, la prose de Jules Tellier bien au-dessus de ses vers. En
prose sa phrase est forte et souple. Elle a le nombre, et Tellier
lui-mme s'oublie  dire une fois qu'il la cadenait suivant un rythme
plus subtil que celui des vers. On en jugera par le fragment que voici,
intitul _Nocturne_:

     Nous quittmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia un
     soir d'automne,  la tombe de la nuit.

     Et cette nuit-l et la suivante, je restai seul veill sur le
     pont, tantt coutant gmir le vent sur la mer et songeant  des
     regrets, et tantt aussi contemplant les flots nocturnes et me
     perdant en d'autres rves.

     Car c'est la mer sacre, la mer mystrieuse o il y a trente
     sicles le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs;
     le subtil Ulysse qui, dlivr des prils marins, devait encore,
     d'aprs Tirsias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame
     sur l'paule, jusqu' ce qu'il rencontrt des hommes si ignorants
     de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin
      vent[21].

     C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galres et les trirmes
     les vieux potes et les vieux sages; et comme ils se tenaient
     debout  la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive
     elle-mme, elle a cout, en des nuits pareilles, les chansons
     d'Homre et les paroles de Solon.

     Et c'est aussi la mer o, dans les premiers sicles de l'erreur
     chrtienne, alors que le rgne de la sainte nature finissait et que
     commenait celui de l'asctisme cruel, le patron d'une barque
     africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles
     l'appeler par son nom et lui dire: Le grand Pan est mort! Va-t'en
     parmi les hommes et annonce-leur que le grand Pan est mort!

     Et par la mystrieuse nuit sans toiles, sur le chaos noir de la
     mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de
     triste et d'trange  songer que peut-tre l'endroit innom,
     mouvant et obscur que traversait notre vaisseau avait vu passer
     tous ces fantmes et qu'il n'en avait rien gard!

     Et c'est parce que cette pense me vint, et qu'elle me parut
     trange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de rhteur
     ennuy, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oublies,
     d'voquer ces lointaines heures noires o je rvais seul sur le
     pont du navire parti de Massalia, un soir d'automne,  la tombe de
     la nuit.

Puisque les _Reliques_ de Jules Tellier ne se trouvent pas chez
l'diteur, nous avons d donner cette page  la suite de notre article,
_en preuve_, comme on dit dans les ouvrages d'rudition.




LA RAME D'ULYSSE


Nous avons cit ( la fin du prcdent article) une belle page intitule
_Nocturne_, dans laquelle le regrett Jules Tellier retraait les
rveries dont il s'tait envelopp nagure sur le pont d'un navire parti
de Marseille et qui gagnait le large  la tombe de la nuit. Tandis
qu'il glissait dans l'ombre sur cette petite mer qui semblait si grande
aux anciens, le pote ressentait dans son imagination d'humaniste
enthousiaste les tonnements de la jeune me hellnique devant la mer
aux bruits sans nombre, et il se prit  songer  Ulysse. Pour nos
esprits forms aux tudes classiques, la Mditerrane, c'est la coupe
d'Homre. Nous entendrons toujours, sur ces perfides eaux bleues,
chanter les Sirnes. Donc, Tellier invoquait la figure d'Ulysse, le
marin. Il tait trop intelligent pour ne pas sentir combien elle est
singulire, mystrieuse, effrayante. L'_Iliade_ et l'_Odysse_ ne nous
ont pas tout dit de cet homme-l. Soyez certains que les pcheurs de
Dulichium, les pirates de Zacinthe les bonnes vieilles occupes 
raccommoder les filets sur les rivages d'pire, en savaient sur le
compte d'Ulysse bien plus long qu'Homre. Il y avait bel ge que tout ce
petit monde des les et de la cte tait familier avec les aventures du
roi d'Ithaque, quand les rapsodes en firent des chansons piques.
L'Ulysse de la lgende, l'Ulysse primitif tait charmant et terrible
comme la mer o il avait si longtemps err. Ses aventures, rapportes
dans des contes, des chansons, des devinettes, taient innombrables et
merveilleuses. Elles formaient un cycle norme dont l'pope n'a gard
que peu de chose. Entrevu dans l'ombre des traditions prhomriques, ce
voyageur, qu'un bonnet en forme de cne protge contre le vent, la
pluie, le soleil et l'embrun, apparat d'une tonnante grandeur. On le
devine tel que l'ont rv ces marins et ces pcheurs habitus  entendre
pleurer dans l'ombre le Vieillard des mers; on l'imagine ingnieux,
impie, luttant de ruse et d'audace avec les dieux, partageant, dans des
les, le lit des femmes trangres, ayant vu ce qu'on ne doit pas voir,
horrible, poursuivi par une inexorable fatalit, condamn  errer sans
fin sur cette mer dont il a viol la divinit mystrieuse, destin  des
volupts indicibles et  ces rencontres qui font dresser les cheveux sur
la tte, l'homme enfin le plus digne d'envie et de piti, le vieux roi
des pirates, le pre des navigateurs. Tel est, ce semble, l'Ulysse
primitif form par l'imagination populaire.

La colre divine est sur ce contempteur des dieux, que les hommes aiment
pour son audace et pour sa ruse merveilleuse. Comme l'Isaac Laquedem des
chrtiens, c'est un rprouv, c'est un maudit. Je ne crois pas me
tromper en disant que, dans cette rverie dont je parlais tout 
l'heure, Jules Tellier avait du roi d'Ithaque une vision qui se
rapproche beaucoup de celle que je tente de prciser. Aussi bien
l'aventure, qu'il a soin de rappeler prfrablement  toutes les autres,
porte-t-elle les caractres d'une antiquit enfantine et profonde. On me
permettra de remettre sous les yeux du lecteur, pour plus de clart,
l'endroit dont il est question.

     Nous quittmes (c'est Tellier qui parle) la Gaule sur un vaisseau
     qui partait de Massalia, un soir d'automne,  la tombe de la nuit.

     Et cette nuit-l et la suivante je restai seul veill sur le pont,
     tantt coutant gmir le vent sur la mer et songeant  des regrets,
     et tantt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en
     d'autres rves.

     Car c'est la mer sacre, la mer mystrieuse o, il y a trente
     sicles, le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs;
     le subtil Ulysse qui, dlivr des prils marins devait encore,
     d'aprs Tirsias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame
     sur l'paule, jusqu' ce qu'il rencontrt des hommes si ignorants
     de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin
      vent.

Je n'apprendrai rien  personne en disant que Jules Tellier rappelle ici
la prdiction que le devin Tirsias fit  Ulysse, chez les Cimmriens,
toujours envelopps de brumes et de nues. On la trouve dans le XIe
chant de l'_Odysse_, et ce morceau, si l'on en peut juger par la
pauvret du sens moral et par la gaucherie enfantine du rcit, semble un
des plus anciens et partant un des plus vnrables de ce beau recueil de
contes populaires qui nous est parvenu sous le nom du fleuve des potes.

Ce XIe chant que dans l'antiquit on nommait la Nkuia, c'est--dire le
sacrifice aux morts, nous fait assister  une scne de magie sauvage
emprunte sans doute aux traditions d'une humanit toute primitive.
Ulysse, chapp aux charmes de Circ et parvenu au bord de l'Ocan sur
un rivage couvert de tnbres ternelles, voque les ombres des morts
selon des rites d'une simplicit barbare. Il creuse dans la terre, avec
son pe, un trou sur lequel il fait des libations de lait, de vin et
d'eau. Il y jette une poigne de farine blanche. Puis il gorge au bord
de la fosse qu'il a creuse un blier et une brebis noire.

Ainsi voques, les mes des morts sortent en foule de la terre et se
jettent avidement sur le sang qui dgoutte des victimes gorges. Toutes
s'efforcent de boire de ce sang, car c'est seulement aprs y avoir
tremp leurs lvres qu'elles auront la force de parler et de rpondre
aux questions de l'vocateur. La mre du roi d'Ithaque, la vnrable
Anticle, s'lve dans cette nue d'ombres. Ulysse la reconnat et
pleure. Mais il l'carte avec son pe pour l'empcher de boire. Car il
veut entendre, avant toutes les autres mes, celle de Tirsias, qui doit
lui rvler l'avenir et lui enseigner des choses utiles  connatre.
Celle brutalit ne contribue pas peu au sentiment de rudesse rpandu sur
toute cette scne de ncromancie. Mais, en bonne critique, il ne faut
pas en faire un trait significatif du caractre d'Ulysse. Nous sommes
ici en prsence d'un conte populaire entr probablement sans beaucoup de
retouches dans l'pope. Tous les hros des vieux contes montrent, dans
des circonstances analogues, une semblable duret. Ils sont tous
extrmement positifs et aussi loigns que possible de tout ce que nous
appelons les sentiments naturels et qui sont au contraire des sentiments
cultivs. D'ailleurs, le rcit est tout  fait incohrent. Et il semble,
par ce qui suit, qu'Anticle tait reste muette et qu'Ulysse ne savait
pas comment faire parler cette ombre vnrable.

Bientt Tirsias parat, un sceptre d'or  la main. Il boit le sang noir
qui le ranime et lui dlie la langue. Il prdit  Ulysse l'arrive
prochaine du hros dans l'le de Thrinacrie, o paissent les boeufs du
Soleil, le retour  Ithaque et le meurtre des prtendants. Puis,
dvoilant un avenir plus lointain, il annonce des aventures tranges,
dont l'_Odysse_ ne parle pas, et qui se rapportent  des traditions 
jamais perdues. C'est cette partie de la prophtie que Jules Tellier
rappelle dans le passage que nous avons cit plus haut. Voici  peu prs
comment s'exprime Tirsias:

     Lorsque tu auras tu les prtendants en ta maison, tu devras partir
     de nouveau, portant une rame sur l'paule, jusqu' ce que tu
     rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer, qui ne
     mangent point de mets sals et qui n'ont jamais vu les navires aux
     proues rouges ni les rames qui sont les ailes des navires. Et je te
     donnerai un signe manifeste, qui ne t'chappera pas. Quand tu
     verras venir  toi un autre voyageur qui croira que tu portes un
     flau ([Grec: hathrloigon]) sur l'paule, alors, plante ta rame
     en terre, offre  Poseidon un blier, un taureau et un verrat. Et
     il te sera donn de retourner dans ta maison.

Tirsias termine en rvlant qu'Ulysse vivra un long ge d'homme et que
la douce mort lui viendra de la mer. Paroles ambigus par lesquelles le
devin annonce que le fils qu'Ulysse eut de la terrible Circ viendra de
la mer et tuera son pre sans le connatre. Ce qui signifie peut-tre
que l'avenir est fait du pass, que nous tissons chaque jour notre
destine comme le filet qui nous enveloppera, que les consquences de
nos actes sont inluctables et que les baisers des magiciennes
rapparaissent comme des fantmes au lit de mort des vieux rois  la
barbe de neige.

Dante, dont le noir gnie assombrit encore l'Ulysse antique, ne connut
point ce fils de la magicienne. Il suivit une tradition barbare d'aprs
laquelle le fils de Laerte, trs vieux, naviguait dans l'Ocan, sous les
toiles du ciel austral, quand tout  coup la mer, s'tant entrouverte,
engloutit le vaisseau de l'audacieux. L'me d'Ulysse fut plonge dans
l'enfer o elle souffre les tourments rservs aux chevaliers flons et
aux hommes impies. Mais je m'loigne beaucoup de mon sujet, qui est de
considrer seulement l'trange rencontre du voyageur qui n'a jamais vu
la mer et qui ne sait ce que c'est qu'un navire. Ce terrien destin
merveilleusement  marquer  l'aventureux voyageur la fin de ses
erreurs, de ses travaux et de ses peines, prend ingnument la rame
qu'Ulysse porte sur ses paules pour un instrument  battre le bl.  la
seule vue de cet homme, le terrible goland des rochers d'Ithaque, le
vieux pirate, est purifi, lav de ses crimes, pardonn, sauv.
Rencontre qui, dans sa fantaisie nave, semble enseigner aux hommes
qu'ils trouveront dans la vie pastorale la paix et l'innocence, tandis
qu'on offense les dieux  courir la mer. C'est dans ce sens idyllique
que Chateaubriand, qui a emmagasin toute l'antiquit classique dans ses
_Martyrs_, prend cette fable quand il fait dire  un de ses personnages:
Arcadiens, qu'est devenu le temps o les Atrides taient obligs de
vous prter des vaisseaux pour aller  Troie et o vous preniez la rame
d'Ulysse pour le van de la blonde Crs?

Donc le terrien croit voir un van ou un flau. C'est par ce mot de
_flau_ que nous avons traduit provisoirement le mot [Grec:
hathrloigos], lequel signifie, en effet, _van_ ou _flau_, ou plutt
quelque chose d'approchant. C'est un terme potique et compos qui
renferme proprement l'ide de dtruire les barbes de l'pi.

Si Jules Tellier a substitu  l'[Grec: hathrloigos] dont parle
Tirsias une aile de moulin  vent, c'est peut-tre par mgarde et parce
qu'il n'avait pas le texte de l'_Odysse_ sous les yeux. C'est peut-tre
aussi par envie d'imaginer un objet qui ressemblt  une rame. Un flau
se compose de deux btons de longueur ingale, lis l'un au bout l'un de
l'autre avec des courroies. Cela n'a pas beaucoup la figure d'une rame
ou d'un aviron. Si, comme Chateaubriand, nous mettons un van au lieu
d'un aviron, c'est pis encore. Un van est une corbeille d'osier. Qui
pourrait prendre une rame pour une corbeille?

Il y a une difficult. J'avoue qu'elle est petite et que, pour ma part,
je n'y songeais gure quand j'ai reu une lettre de M. Paul Arne o
cette difficult semble rsolue. Cette lettre est charmante et d'un
rustique parfum. Je la veux placer dans mon vieil Homre in-folio, en
regard des vers qu'elle commente avec une ingnuit gracieuse et un sens
de la nature qu'on rencontre rarement et que, d'ailleurs, on ne cherche
gure (il faut en convenir) chez les grammairiens de profession.

Puisque cette lettre est aimable et qu'on y parle d'Homre et de
Mistral, je me permets de l'imprimer bien qu'elle soit familire et
prive. Paul Arne, quand il l'crivit, ne se doutait pas de l'usage que
j'en ferais. Je sens que je suis indiscret. Surtout, ne lui dites pas
que je l'ai cite. La voici tout entire et mot pour mot:

     Paris, 11 fvrier 1891.

     Mon cher ami,

     Je comptais vous rencontrer l'autre jour pour confrer sur une
     affaire d'importance.

     Il n'y a pas de Tellier qui tienne, et Homre n'est pas un
     imbcile. Homre n'et jamais imagin qu'on pt prendre une rame
     pour une aile de moulin  vent--lesquels moulins  vent
     n'existaient pas d'ailleurs au temps d'Homre.

     En Provence--et ceci prouve que vous devriez y venir pour tre tout
      fait Grec--en Provence, aprs la moisson, nous jetons le bl au
     van avec des pelles qui, en effet, ressemblent pas mal  des rames.

     Il est donc naturel que des populations montagnardes, ne
     connaissant ni la mer, ni les choses de la mer, aient pris pour nos
     pelles  vanner la rame qu'Ulysse portait sur le dos.

     Il est doux d'illuminer Homre  travers les brouillards des
     commentateurs ingnus.--D'ailleurs, c'est  Mistral que revient
     l'honneur de la _contribution_. Nous trouvmes la chose en riant,
     comme des paysans, un jour que nous rcitions l'_Odysse_ sous les
     cyprs noirs de Maillanne.

     Les dieux vous tiennent en joie!

     Votre,

     PAUL ARNE.

La glose, on en conviendra, est du moins lgante et frache. Je n'en
savais qu'une seule qui et cette rusticit vivante. C'est un paysage de
George Sand que le regrett M. E. Benoist a mis en note, dans son
Virgile, pour expliquer un endroit des _glogues_.

Je ddie la lettre de Paul Arne aux commentateurs d'_Homre_. Il a
raison, mon pote. Il n'y a pas de Tellier qui tienne, Homre est divin.
Si, comme je le crois, l'_Iliade_ et surtout l'_Odysse_ sont un
assemblage de contes populaires, de mythes enfantins, et, pour parler le
langage des traditionnistes, de _Mrchen_, si, pour le fond, ces deux
pomes relvent du folk-lore, ils n'en sont pas moins les monuments les
plus sacrs de la posie de nos races. Les traditions orales du peuple y
sont traites avec une noblesse gracieuse, une sagesse souveraine et
dans un grand style qui procdent d'un puissant instinct du beau. Ces
pomes, o le merveilleux grossier des mythologies primitives
s'humanise, s'harmonise et s'pure, attestent, comme l'a si bien dit M.
Andrew Lang, l'inconsciente dlicatesse et le tact infaillible du
gnie hellnique  sa naissance. Rien n'est plus beau au monde.

Vous en savez quelque chose, mon cher Paul Arne, puisque vous tes
pote et Provenal, et que la Provence, c'est la Grce encore. Vous ne
m'avez pas laiss le temps de vous le dire. Dans votre belle joie
d'avoir retrouv l'[Grec: hathrloigos] d'Homre au pied des Alpilles,
vous me faites songer  Mistral qui, lorsqu'on lui vantait un jour
l'ayoli provenal, rpondit simplement:

--Les Grecs en faisaient manger aux soldats pour leur donner du courage.

Je vous promets bien, cher ami, d'aller visiter un jour avec vous vos
campagnes lysennes, vos champs d'asphodles, vos bois de pins, de
chercher le Cythron dans les rochers de la Grau et de contempler

     Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrasine.

En attendant, je pense comme vous que les ges homriques n'ont pas
connu les moulins  vents.

M. Encausse, chef de clinique  la Charit, et qui se nomme Papus chez
les mages, a crit un livre pour tablir que toutes les inventions
modernes, mme le tlgraphe, le tlphone et le phonographe, taient
connues des anciens. Je crois toutefois avec vous, mon cher Arne, que
Tellier a eu tort de mettre des ailes de moulin  vent dans
l'imagination d'un voyageur expos  rencontrer sur son chemin Ulysse
coiff de son bonnet de matelot et portant une rame sur l'paule. Et
quelle rencontre! songez y! Se trouver face  face avec l'homme qui
avait vu les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, et les Lestrygons,
que les magiciennes avaient reu dans leur lit et qui avait voqu les
morts! Vous avez raison, mon pote: Il n'y a pas de Tellier qui tienne.
Ce sont les Arabes qui ont invent les moulins  vent. Du moins les
dictionnaires le disent. Ils disent aussi que les moulins ne furent
connus en Europe qu'aprs les Croisades. J'ajouterai mme, par
pdantisme pur, qu'un de vos compatriotes, M. Fraissinet, auteur d'un
petit livre publi en 1825 sous le titre de _Panorama_, affirme que le
premier moulin  vent fut construit en France dans l'anne 1251. Il se
peut que cette affirmation ne soit pas aussi exacte qu'elle est prcise.
Mais cela ne touche en rien  notre grande affaire. Le point important,
c'est que l'[Grec: hathrloigos] homrique est maintenant expliqu, 
supposer qu'il ne l'tait point dj par quelque commentateur, car
j'avoue que je n'y suis pas all voir. Ce n'est prcisment ni un flau,
ni un van, c'est une pelle  vanner qui ressemble  une rame. Les
moissonneurs des campagnes de la Grce et des les s'en servaient il y a
quarante sicles et la voil retrouve aux mains des paysans de cette
Grce franaise qui est la Provence. Frdric Mistral et Paul Arne
l'ont reconnue, et ils ont rcit des vers de l'_Odysse_ sous les
cyprs de Maillanne. Quelle aimable scolie  mettre en marge du XIe
chant de l'Odysse!

Imprime dans le journal le _Temps_, cette causerie sur la rame
d'Ulysse, qui n'avait de mrite assurment que celui d'encadrer le
billet exquis de M. Paul Arne, a amus beaucoup plus de lecteurs que je
n'aurais cru. Il y a encore en France des esprits amoureux des lettres
antiques. L'[Grec: athrloigos] m'a valu quelques lettres
intressantes. Je crois devoir le donner ici.

     Monsieur,

     Permettez  un de vos lecteurs trs assidus, qui fait du grec par
     mtier, de rclamer pour ses anciens matres au sujet de la
     signification  donner au mot [Grec: hathrloigos] dans le chant
     XI de l'_Odysse_, vers 128. Ce ne peut tre qu'une mauvaise
     tradition franaise qui a fourni le sens de _flau_ ou de _van_ 
     vos amis et  vous-mme; et depuis fort longtemps, dans les
     ditions savantes des pomes homriques, on a dtermin la
     vritable signification de ce terme, telle que la propose M. Paul
     Arne dans la jolie lettre qu'il vous crit. Voici ce que vous
     trouverez, par exemple, dans l'dition classique de la maison
     Hachette, par Alexis Pierron. _Odysse_, tome I, p. 467, note 128.
     [Grec: Hathrloigon], _une pelle  vanner le grain_. Le voyageur,
     qui n'a jamais vu de rame, prend pour un [Grec: ptuon] la rame
     qu'Ulysse porte sur son paule. La question prouve  Ulysse une
     complte ignorance des choses de la mer.--Le mot [Grec:
     hathrloigos] signifie destruction des barbes de l'pi, et non
     destruction de la paille. Ce n'est donc pas du _flau_ qu'il
     s'agit. Homre ne connat pas le flau. D'ailleurs un flau ne
     ressemble pas  une rame. Il s'agit donc de la pelle avec laquelle
     on jetait en l'air le grain dpiqu, mais encore ml de balle...
     etc..

     Cette dition de M. Pierron date de 1875. Du reste, Pierron ne
     pouvait mme pas s'attribuer l'honneur de cette explication, car
     elle date de l'antiquit elle-mme. Dans les scolies homriques on
     trouve sous le nom d'Hrodien (voir Pierron, mme note) [Grec:
     Hathrloigon hoxutons. Dloi de to ptuon.] Maintenant ouvrez un
     dictionnaire grec-franais, comme celui d'Alexandre que j'ai entre
     les mains, et vous trouverez: [Grec: Ptuon], _pelle  vanner_. Vous
     voyez que la scolie que vous demandiez  mettre en marge existe
     dj.

     Ces observations d'ailleurs n'enlvent rien au mrite de votre
     exgte provenal. On ne s'tonnera pas qu' dfaut de savoir
     livresque un pote du midi ait eu l'intuition de ce qu'avait voulu
     dire le vieil ade ionien. Mais il faut bien aussi laisser quelque
     chose aux pauvres rudits qui depuis si longtemps plissent et
     vieillissent sur ces pages ternellement jeunes.

     Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments trs
     distingus.

     E. POTTIER.

     14 fvrier 1891.

       *       *       *       *       *

     Poitiers, 15 fvrier 1891.

     Monsieur,

     L'interprtation du mot [Grec: hathrloigos] dans le vers

     [Grec: ph hathrloigon hechein hana phaidim m]

     (_Od._ XI, 128), propose par M. Arne et adopte par vous est
     ingnieuse et gracieuse, mais fort suspecte,  mon sens. Il est
     certain qu'il y a cinquante ou soixante ans on vannait encore les
     bls battus avec de larges pelles en bois; j'ai vu cet usage
     pratiqu dans ma jeunesse, mme dans la Beauce; il n'est pas moins
     certain que dans quelques-unes de nos provinces, on se sert, pour
     nager dans les rivires de longues rames dont l'extrmit
     infrieure, qui plonge dans l'eau, est trs large et ressemble 
     une pelle. Un habitant de l'intrieur des terres pourrait donc
     confondre une rame de cette forme, avec une pelle  vanner. Mais il
     faut remarquer que cette forme de rame n'est ni pratique, ni
     praticable en mer, o l'on se sert de l'aviron allong qui ne
     s'aplatit que doucement et lgrement vers son extrmit. Or Ulysse
     est un marin qui a battu toute la Mditerrane, et les rames de ses
     navires n'ont jamais pu avoir la forme d'une pelle, mme aux yeux
     du plus ignorant des garons de ferme. De plus traduire [Grec:
     hathr () loigos] par pelle  vanner, c'est faire une trop grande
     violence au sens naturel du mot. [Grec: hathr] signifie _pi de
     bl_; [Grec: loigos], _destruction_; G. Curtius le rattache  la R.
     sanskr. Rug. Rug--mi, frango.--C'est clairement un instrument qui
     sert  dtruire,  briser,  broyer l'pi, un instrument  battre
     le bl. Le van, quelle qu'en soit la forme ne sert qu' le monder
     une fois qu'il a t battu,  dbarrasser le grain de la paille
     broye de l'pi et de son enveloppe brise: c'est un flau. Or il y
     avait, j'en ai vu dans le Maine et l'Anjou, il y a peut-tre
     encore, dans les petites closeries, des flaux qui peuvent prendre
     la forme de la rame allonge. Le battoir n'est pas rond, mais trs
     aplati  peu prs comme l'aviron ordinaire; et lorsque les batteurs
     s'en vont  la grange, le battoir repli et attach sur le manche,
     l'ensemble,  distance, parat  tous les yeux trs semblable  une
     rame.

     Pardonnez, monsieur,  un vieil hellniste--l'espce en devient
     rare--cette intervention peut-tre inopportune, dont vous ferez
     l'usage qui vous conviendra, et avec mes remerciements pour le
     plaisir que me font toujours vos articles, mme quand je ne partage
     pas vos opinions, agrez l'assurance de ma considration la plus
     distingue.

     A.-ED. CUAIGNET,

     Recteur honoraire de l'Acadmie de Poitiers, correspondant de
     l'Institut.

       *       *       *       *       *

     Monsieur,

     La dmonstration, que l'aile de moulin ou le flau dont Tirsias
     parle  Ulysse au chant XI de l'_Odysse_ n'est qu'une pelle 
     vanner, est dcisive. Mais quand on vous a annonc qu'Homre avait
     d attendre les commentaires du scoliaste Mistral et du scoliaste
     Paul Arne, pour devenir intelligible, n'avez-vous pas prouv
     quelques doutes?

     Il n'y a pas de Mistral qui tienne. Il n'y a pas de Paul Arne qui
     tienne. Ces Messieurs arrivent trop tard.

     Il me paraissait bien tonnant que l'rudition allemande, que
     l'rudition franaise (sans parler de l'rudition anglaise) se
     fussent laiss devancer par l'cole du plein air. J'ai eu
     immdiatement la preuve du contraire en ouvrant une traduction de
     l'_Odysse_ qui cependant n'est pas d'un hellniste de marque, mais
     d'un homme consciencieux.

     Vous trouverez page 201 de la traduction de l'_Odysse_ par Eugne
     Bareste, illustre par Theod. de Lemud et Titeux (Paris, Lavigne,
     1842, in-8) la note qui se termine ainsi:

     ... _Celui dont il est question est tout simplement une pelle en
     bois_ pour jeter le bl en l'aire et en dtacher la menue paille.
     On conoit trs bien qu'une rame puisse tre prise pour cet
     instrument par des hommes qui n'avaient aucune ide de navigation;
     car, disaient les anciens, _le van de la mer c'est la rame, et la
     rame de la terre, c'est le van_.

     Vous voyez que malgr la meilleure volont du monde, cette scolie
     qui a t pour vous l'occasion et le prtexte de dveloppements...,
     n'est pas  mettre en marge du XIe chant de l'_Odysse_, du moins
     dans la traduction de Bareste, et sous peine de faire double emploi
     avec la note que j'ai transcrite  votre intention.

     Veuillez agrer, monsieur, l'expression de ma considration la plus
     distingue.

     P. LALANNE.

     Erchen (Somme) 15 fvrier 1891.

       *       *       *       *       *

     Dijon, 16 fvrier 1891.

     Et moi aussi, monsieur, je lis Homre! Voil trente ans que cela
     dure sans que j'en sois encore rassasi. Que voulez-vous, nous
     avons les manies tenaces en province!--Vous devez comprendre par
     cet aveu le plaisir que j'ai ressenti  voir que des matres comme
     vous et l'aimable Arne trouvaient encore le temps,  Paris, de
     s'amuser aux vers du vieux chanteur.

     Excusez-moi donc si je me mle  la conversation, et permettez-moi
     un peu de pdantisme.

     J'ai t lev  la campagne; aussi quand j'ai lu pour la premire
     fois ce passage de l'_Odysse_ o Tirsias prdit  Ulysse qu'un
     voyageur lui demandera, en montrant sa rame, pourquoi il porte un
     van sur son paule, j'ai t furieusement choqu, indign aussi
     contre le traducteur, car mon dieu ne pouvant faillir, il avait d
     tre bien trahi par son prtre!--Lorsque plus tard, je pus lire le
     texte, je revins  cette prdiction de Tirsias et je fus assez
     heureux pour claircir tout seul la pense mal traduite.

     Je m'aperus d'abord qu'[Grec: hathrloigos] ne veut pas dire van;
     ce n'est pas l son sens exact; c'est [Grec: ptuon], qui signifie
     _van_, l'ustensile d'osier  deux anses, secou par un homme, comme
     Homre, d'ailleurs, nous le montre dans ce passage du XIIIe chant
     de l'_Iliade_ (vers 588 et suivants).

     [Grec: hd ot hapo plateos ptuo phin megaln kat haln thrs ksin
     kuamoi melanochroes,  erebinthoi, pnoi upo ligur kai lixmtros
     er.]

     _Comme dans une aire tendue les noires fves ou les pois
     s'lancent du large van sous le souffle bruyant et l'effort du
     vanneur._

     Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs, il est
     donc clair que les deux mots [Grec: hathrloigos] et [Grec: ptuon]
     dsignent des instruments diffrents, tous deux connus du pote,
     qui sait ce qu'il dit. Le van est le premier, [Grec: ptuon].--Je
     dcouvris promptement le second, [Grec: hathrloigos]: c'est la
     pelle de grenier, la pelle en bois, large et longue, semblable  la
     rame assez pour qu'un homme ignorant la navigation s'y trompe, la
     pelle avec laquelle on remue souvent le bl entass, afin de
     l'arer pour qu'il ne s'chauffe pas, et aussi pour le dbarrasser
     de la poussire.

     C'est l un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu aprs cette
     premire dcouverte, j'eus la joie d'en contrler l'exactitude en
     en faisant une seconde, qui fut de constater que nos paysans de
     Bourgogne appelaient fort bien van cette pelle de grenier, tout
     comme le vritable van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme
     Homre, un pour chacun des ustensiles.

     Sauf pour quelques vers manifestement tronqus par des copistes
     ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obscurit dans le pur
     texte d'Homre. Il est vrai que pour bien le comprendre, il faut
     connatre  fond la vie agricole, la vie du paysan, qui n'a pas
     chang depuis l'_Odysse_ jusqu'au milieu de notre sicle, et qui a
     toujours t la mme par tous les pays.

     Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette longue
     indiscrtion et croyez bien aux sentiments, etc.

     CUNISSET-CARNOT.

       *       *       *       *       *

     Monsieur,

     Permettez  un grammairien de profession de vous communiquer une
     observation  propos du mot [Grec: hathrloigos]. Le mot par
     lui-mme est trs vague (_ce qui fait disparatre les barbes du
     bl_), et n'indique pas la forme de l'instrument. Aussi le
     trouve-t-on traduit par _van_ dans le dictionnaire d'Alexandre, et
     par _flau_ dans la traduction de l'_Odysse_ de Leconte de Lisle,
     sens qui n'est pas satisfaisant. Je crois que la traduction de MM.
     Paul Arne et Mistral est la bonne. Seulement, elle n'est pas
     nouvelle. Le dictionnaire grec-allemand Le Pape, rpandu mme en
     France, traduit trs bien [Grec: hathrloigos] par pelle  vanner
     (_Worsschaufel_).

     Quant  l'usage de vanner compltement le bl  la pelle, et non
     pas seulement de se servir de la pelle pour le jeter dans le van,
     vous le trouverez dcrit et figur dans un livre classique, traduit
     en franais depuis longtemps, le dictionnaire des antiquits
     romaines et grecques d'Antony Rich, article _pala_ n2. Par un
     hasard curieux,  la mme page (_pala_ n1), vous pouvez voir
     figur un travailleur cheminant sa bche sur l'paule. Il ne faut
     pas un grand effort d'imagination pour voir dans cette bche une
     rame, et cette figure pourrait presque reprsenter Ulysse, sa rame
     sur l'paule.

     O M. Paul Arne a encore bien raison, c'est quand il conseille de
     faire le voyage de Provence pour comprendre les auteurs anciens.
     Pour moi, je vous assure que toutes les pithtes homriques de la
     mer, qui m'avaient paru vagues et quelquefois tranges, lorsque
     j'expliquais Homre tant lve, m'ont paru trs claires et trs
     vraies lorsque j'ai vcu sur les ctes de Provence. Tel rocher
     isol, prs de la presqu'le de Giens, m'a fait comprendre le
     Philoctte de Sophocle mieux que les commentaires des ditions les
     plus savantes.

     Veuillez agrer, monsieur, l'assurance de mes sentiments
     distingus.

     P. CLAIRIN, Professeur au lyce Louis-le-Grand.

     Paris, 17 fvrier 1891.

       *       *       *       *       *

     Paris, 21 fvrier 1891.

     Monsieur,

     Ayant lu avec un trs vif intrt votre dernier article de la vie
     littraire (le _Temps_, 15 fvrier 1891), je prends la libert de
     vous crire au sujet de la phrase des _Martyrs_, que vous avez
     cite.

      Pleudihen et au Minihic-sur-Rance, les paysans se servent de
     pelles qui ressemblent pas mal  des rames, en guise de vans. Je
     dis bien: ils vannent, ils nettoient leur bl avec des pelles. Les
     paysans munis de pelles se placent la figure contre le vent et
     lancent le grain en demi-cercle devant eux. C'est ce qui a sans
     aucun doute, permis  Chateaubriand d'crire la phrase dont il
     s'agit et dans laquelle le mot van est la traduction littrale
     d'[Grec: hathrloigos].

     Votre trs assidu,

     GUSTAVE FRITEAU.




BLAISE PASCAL ET M. JOSEPH BERTRAND[22]


Une tude sur Blaise Pascal par M. Joseph Bertrand ne pouvait manquer
d'intresser. On tait curieux de savoir la pense du savant  qui les
mathmatiques doivent leurs derniers progrs sur le gnie qui contribua
 crer le calcul des probabilits et qui rsolut de difficiles
problmes sur le cyclode.

Ceux qui sont assez heureux pour pouvoir juger des travaux de M. Joseph
Bertrand en physique mathmatique et dans ce mme calcul des
probabilits, dont Huyghens et Pascal marqurent les beaux
commencements, s'accordent  louer la fcondit gniale du secrtaire
perptuel de notre Acadmie des sciences. Cela ne m'est pas permis; je
dois m'arrter, plein de regret, au seuil du sanctuaire o les initis
recherchent les seules vrits qu'il soit donn  l'homme d'atteindre
absolument, et je ne puis que gmir d'tre exclu des temples de la
certitude. Mais il suffit d'une vue gnrale sur l'histoire des
mathmatiques pour reconnatre la grande place qu'y tient l'oeuvre de M.
Joseph Bertrand et savoir que ce matre a port dans l'analyse cette
clart rapide, cette lgante concision qui donnent la grce 
l'vidence et montrent la vrit avec tous les rayons de sa couronne.
L'algbre et la gomtrie ont leur style, comme la musique et la posie,
et c'est au grand style qu'on reconnat le gnie dans les sciences comme
dans les arts.

La supriorit certaine de M. Joseph Bertrand dans la science des
nombres et des figures nous rend infiniment prcieux tout ce qu'il nous
dit des dcouvertes et des expriences que Pascal nous a laisses. Soit
qu'il dfinisse la part de Blaise dans l'tablissement du calcul des
probabilits, soit qu'il montre par quelles incertitudes ce gnie a
pass avant de constituer la thorie de la pesanteur de l'air, soit
qu'il nous conte cette histoire du cyclode o l'ennemi des jsuites
montra plus de zle pour la vrit que d'indulgence pour ceux qui la
cherchaient avec lui, soit qu'il nous donne pour un incomparable
chef-d'oeuvre la thorie de la presse hydraulique, je m'instruis et
j'admire de confiance; mais il y a un point qui touchera tout le monde.
C'est cette simple phrase: Pascal fit  seize ans sa premire
dcouverte sur les sections coniques. Car on ne pourra oublier que
celui qui rapporte cet exemple de prcocit merveilleuse fut aussi,
voil presque soixante ans, un enfant prodigieux. Joseph Bertrand
concourut  onze ans avec les jeunes gens qui se prsentaient  l'cole
polytechnique et satisfit  toutes les preuves. Ce souvenir suffira, je
pense,  rendre assez touchante la page qui commence par ces mots: Les
courbes tudies par Pascal taient les sections du cne  base
circulaire, c'est--dire la perspective d'un cercle.

En rsum, et pour ne pas tourner plus longtemps autour d'un sujet dans
lequel je ne saurais entrer, voici de quelle manire M. Joseph Bertrand
juge Pascal comme gomtre et comme physicien, en le comparant 
l'esprit le plus tendu et le plus embrassant des temps modernes:

     Pour Pascal, comme pour Leibniz, dans l'histoire des sciences, la
     renomme est suprieure  l'oeuvre, et c'est justice; car le gnie
     est suprieur  la renomme; l'abondance chez eux n'gale pas la
     richesse. Les mathmatiques furent pour eux un divertissement, et
     un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit et moins
     encore le but de leur vie.

     Avec mme profondeur et gale aptitude, leurs esprits taient
     dissemblables. Leibniz, curieux de tout, except des dtails,
     proposait des mthodes nouvelles, laissant  d'autres le soin et
     l'honneur de les appliquer. Pascal, au contraire, veut tout
     prciser; les rsultats seuls l'intressent. Leibniz dcouvre
     l'arbre, le dcrit et s'loigne. Pascal montre les fruits sans dire
     leur origine. Si les difficiles problmes rsolus par Pascal
     s'taient offerts  l'esprit de Leibniz, aprs en avoir rsolu
     quelques-uns, les plus simples sans doute, il n'aurait pas manqu
     d'y signaler un grand pas accompli dans le calcul intgral. Pascal
     promet les solutions, les donne sans rien cacher, mais sans faire
     valoir sa mthode, souvent sans la laisser paratre.

     Si Pascal, dont le gnie n'a pas eu de suprieurs, avait rencontr
     comme Leibniz le principe des diffrentielles, sans parler de
     rvolution dans la science, il aurait choisi, pour les produire,
     les consquences prcises les moins voisines de l'vidence, s'il
     n'avait prfr, comme il l'a fait souvent, laisser disparatre
     avec lui la trace de ses mditations. On pourrait comparer Leibniz
      une montagne sur laquelle les pluies ne s'arrtent pas, Pascal 
     une valle qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-tre, que la
     montagne est immense, la valle profonde et cache.

Il s'en faut de beaucoup que M. Joseph Bertrand ait considr surtout,
dans son tude, Pascal comme gomtre et comme physicien. Ces
considrations n'emplissent que peu de pages; au contraire de longs
chapitres sont consacrs  l'homme, au polmiste, au penseur, 
l'crivain, et personne ne sera surpris que l'auteur des belles
biographies de Poinsot, de Gariel, de Michel Chasles, d'lie de
Beaumont, de Foucault, pour ne citer que celles-l, ait voulu puiser
tout son sujet, ce sujet ft-il Pascal. M. Joseph Bertrand a l'esprit
ouvert sur toutes choses et sa curiosit s'tend sur les secrets de la
nature. Il a bien soin de nous dire que la gomtrie n'exclut rien. Et
c'est ce qu'on lui accordera sans peine. La gomtrie est  la base de
tout, ou plutt elle est dans tout comme le squelette dans l'animal.
Elle est l'abstraction et elle est la ralit. Le monde visible la
recouvre. Mais dans le jeu infiniment vari des formes sous lesquelles
l'univers apparat  notre me tonne, ses lois, toujours certaines,
gouvernent la matire qui sommeille et la matire qui s'anime, le
cristal et l'homme, la terre et les astres. Elle rgne dans la beaut
des femmes, dans l'harmonie des musiques, dans le rythme des posies et
dans l'ordre des penses. Elle est la mesure de tout. En elle est le
mouvement; en elle la stabilit. Heureux qui suit longtemps le bel ordre
de ses figures, qui en dcouvre les proprits immuables, et qui sait
l'art

     De poursuivre une sphre en ses cercles nombreux!

Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous gomtres en quelque manire?
Sans la gomtrie, l'enfant pourrait-il marcher, l'abeille faire son
miel?

Non certes, la gomtrie n'exclut rien, pas mme les potes que M.
Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des ides sur toutes choses. On
croit, je ne sais sur quels fondements, qu'il n'est point oppos, tout
savant qu'il est,  quelqu'une des religions rvles qui se partagent
aujourd'hui la foi de l'humanit. Je me hte de dire que, pour
surprendre cet tat d'me dans son livre sur Pascal, il faut une
subtilit d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre penseur ou
catholique, il promet, en commenant, qu'on n'en saura rien; il est
aussi discret que Fortunio. Je confesse qu'aprs l'avoir lu je n'en sais
pas plus qu'il n'a voulu et que je n'ai pas devin sa pense de derrire
la tte. Il avait pourtant de belles occasions de se trahir en traitant
de la vie, des ides, de l'oeuvre de Pascal.

Vie, oeuvre, ides, tel est en effet le sujet qu'il s'est propos. Et il
l'a trait sans doute, mais  sa fantaisie, sans souci des proportions,
sans nulle envie de former un ensemble. La ngligence est voulue, et ce
n'est point une faiblesse. Il n'achve pas la biographie qu'il avait
commence; il court et bondit ds qu'il lui en prend envie; il s'arrte
quand il lui plat. Il est merveilleusement agile et capricieux. Son
esprit, accoutum aux mthodes transcendantes, se rit de nos trop
simples procds d'exposition et de critique.  l'occasion il est
admirable dans la casuistique; il y prend got, il s'y attarde pour son
plaisir et pour le ntre. Il n'en sort plus. Il est l dedans comme le
livre dans le serpolet. Mais en deux bonds il remplit le reste de sa
carrire et touche le but. Car La Fontaine a beau dire: le livre arrive
toujours avant la tortue, comme le gnie l'emporte toujours sur la bonne
volont.

Ce que c'est que d'avoir calcul le nombre des valeurs qu'acquiert une
fonction quand on permute les lettres! Aprs cela, ds qu'on s'en donne
la peine, on se montre plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je
vous assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour dcider des cas
difficiles. Il a pour confrres  l'Acadmie deux grands directeurs de
consciences. M. Alexandre Dumas, qui est svre, et M. Ernest Renan, qui
est indulgent. Si M. Bertrand se mle comme eux de guider les mes, je
lui prdis qu'il y russira parfaitement, aujourd'hui surtout qu'il y a
beaucoup d'inquitude et toutes sortes de scrupules chez les pcheurs.
Il est subtil. C'est ce qu'on veut.

Je le dis maintenant sans sourire, il a dploy dans l'examen des
_Provinciales_ les plus rares facults d'analyse. Et il est visible
aprs cela que les _Petites lettres_ ne sont qu'une oeuvre de parti. Ce
n'est point que Pascal ait altr les textes, dont il ne connaissait
d'ailleurs que les extraits que ces messieurs lui donnaient: il n'avait
rien lu. Ses citations, au contraire, ont t trouves gnralement
exactes. Mais M. Bertrand nous montre qu'il et rencontr dans saint
Thomas beaucoup de dcisions qu'il reproche aux jsuites. Ordinairement,
il fait un grief  la Compagnie tout entire de ce qui appartient  un
seul membre et a t parfois combattu par un autre. Enfin, il est homme
de parti.

 la vrit, nous n'en doutions gure. Et il ne faudrait pas dire que M.
Joseph Bertrand a montr la partialit de Louis de Montalte pour faire
plaisir aux jsuites; on risquerait fort de dire une sottise.

Ces querelles de la grce sont aussi mortes que celles des ralistes et
des nominaux. Les distinctions anciennes d'esprit et de doctrine ne
subsistent plus dans le clerg, qui est devenu tout entier romain. Les
jsuites d'aujourd'hui ne ressemblent point aux jsuites d'autrefois.
Ils ont peut-tre une morale plus svre; ils sont, je le sais, moins
polis. Je doute qu'ils s'inquitent beaucoup de ce que Pascal a dit de
leurs prdcesseurs oublis.

D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier  montrer la
partialit de Pascal. Dans un livre clbre, qui date de 1768, vous
trouverez sur les _Provinciales_ le jugement que voici:

Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On
attribuait adroitement  toute la socit des opinions extravagantes de
plusieurs jsuites espagnols et flamands. On les aurait dterres aussi
bien chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'est aux
seuls jsuites qu'on en voulait. On tchait, dans ces lettres, de
prouver qu'ils avaient un dessein form de corrompre les moeurs des
hommes, dessein qu'aucune secte, aucune socit n'a jamais eu et ne peut
avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de
divertir le public.

Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillet. C'est de Voltaire, dans
le _Sicle de Louis XIV_.

Il y a dans un roman de Tourgunef un personnage  qui l'on dit: Il
faut tre juste, et qui rpond: Je n'en vois pas la ncessit. Cet
homme montrait une espce de franchise. Mais, sans nous l'avouer 
nous-mmes, nous avons grand'peine  rendre justice  nos ennemis. Les
fanatiques y ont plus de difficult que les autres. Et Pascal tait un
fanatique. Il accabla de moqueries et de soupons injurieux le jsuite
Laloure, qui mritait un meilleur traitement, pour s'tre appliqu 
rsoudre des problmes ardus sur le cyclode. Mais il en et trop cot
 Pascal de convenir qu'un jsuite peut tre bon gomtre. C'est une
extrmit qu'il vita par l'injure et la calomnie.

Il ne fut jamais au monde un plus puissant gnie que celui de Pascal. Il
n'en fut jamais de plus misrable. Gomtre il est l'gal des plus
grands, bien qu'il ait dtourn son esprit le plus possible de la
gomtrie. Il fait d'importantes dcouvertes en physique, sans la
moindre curiosit de pntrer les secrets de la nature. Il ne
s'intresse qu' ceux qu'il dcouvre et ne se soucie nullement de ceux
que les autres ont dcouverts. Il crit, d'aprs les extraits que ses
amis lui font, un livre de circonstance qui ne devait pas survivre  la
querelle de moines dont il traite et que la perfection de l'art rend
immortel. Et il mprise tous les arts, mme celui d'crire, et il n'est
pas un seul genre de beaut qui ne lui fasse horreur, comme un principe
de concupiscence. Malade, sans sommeil, il jette, la nuit, sur des
chiffons de papiers des notes pour une apologie de la religion
chrtienne; et ces notes qu'on publie aprs sa mort, suspectes aux
catholiques, font depuis deux cents ans les dlices des penseurs libres
et des sceptiques. Si bien que cet apologiste est surtout publi et
comment par ses adversaires: Condorcet (1776), Voltaire (1778), Bossuet
(1779), Cousin et Faugre (1842-1844), Havet (1852). Et c'est l, il
faut en convenir, un trange gnie et une bizarre destine.

Il faut prendre garde d'abord que cet homme prodigieux tait un malade
et un hallucin. De l'ge de dix-huit ans  celui de trente-neuf auquel
il mourut, il ne passa pas un jour sans souffrir. Les quatre dernires
annes de sa vie, nous dit madame Prier, n'ont t qu'une continuelle
langueur. Son mal dont il sentait les effets dans la tte, intressait
les nerfs et produisait des troubles graves dans les fonctions des sens.
Il croyait toujours voir un abme  son ct gauche et il semble par
l'trange amulette qu'on trouva cousue dans son habit qu'il vit parfois
des flammes danser devant ses yeux.

Et si l'on songe que ce malade tait le fils d'un homme qui croyait aux
sorciers et en qui le sentiment religieux tait trs exalt, on ne sera
pas surpris du caractre profond et sombre de sa foi. Elle tait
lugubre; elle lui inspirait l'horreur de la nature et en fit l'ennemi de
lui-mme et du genre humain.

Il vivait dans l'ordure et s'opposait  ce qu'on balayt sa chambre. Il
se reprochait niaisement le plaisir qu'il pouvait trouver  manger d'un
plat, et, n'tant point indulgent, il ne pardonnait pas aux autres ce
qu'il ne se pardonnait point  lui-mme. Lorsqu'il arrivait que
quelqu'un admirait la bont de quelque viande en sa prsence, dit madame
Prier, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela tre sensuel.

L'excs de sa puret le conduisait  des ides horribles. Si madame
Prier, sa soeur, lui disait: J'ai vu une belle femme, il se fchait et
l'avertissait de retenir un tel propos devant des laquais et des jeunes
gens, de peur de leur faire venir des penses coupables. Il ne pouvait
souffrir que les enfants fissent des caresses  leur mre. Redoutant les
amitis les plus innocentes, il ne tmoignait que de l'loignement  ses
deux soeurs Jacqueline et Gilberte, afin de ne point occuper un coeur qui
devait tre  Dieu seul. Pour la mme raison, loin de s'affliger de la
mort de ses proches, il s'en rjouissait quand cette mort tait
chrtienne. Il gronda madame Prier de pleurer sa soeur, Jacqueline, et
de garder quelque sentiment humain.

Certes, Pascal tait sincre. Il pensait comme il parlait. Il observait
les leons qu'il donnait, mais ces leons ne sont-elles pas
littralement celles que recevait Orgon du dvot retir dans sa maison?

Je pense que, pour beaucoup de raisons, Molire n'a pas song  peindre
les jsuites dans son _Tartufe_. La meilleure est qu'il et fch le
roi,  qui il tait trs empress de plaire. Mais qu'il ait song aux
jansnistes, en faisant sa comdie, c'est ce que je suis bien tent de
croire, et chaque jour davantage.

On dira que du moins Pascal considrait les pauvres comme les membres de
Jsus-Christ et qu'il faisait de grandes aumnes. Oui, sans doute, il
aimait les pauvres, et il en logeait chez lui. Mais faites attention
qu'il les aimait comme les libertins aiment les femmes, pour l'avantage
qu'il esprait en tirer; car c'est en aimant les pauvres qu'on gagne le
ciel et qu'on fait son salut. Il trouvait la pauvret trop bonne pour
vouloir la supprimer. Il l'aimait du mme amour dont il aimait la
vermine et les ulcres.

On a dit que ce chrtien avait t tourment par le doute. C'est l une
imagination de quelques esprits troubls du XIXe sicle qui ont voulu
mirer leur me dans celle du grand Pascal.

M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sr pour croire aux
doutes de Pascal. Sur ce point il est trs assur. Et dans le mme temps
que paraissait le livre du secrtaire perptuel de l'Acadmie des
sciences, M. Sully-Prudhomme, son confrre de l'Acadmie franaise,
publiait, dans la _Revue des Deux Mondes_, une tude parfaitement
dduite dans laquelle il montrait aisment que Pascal avait plac sa foi
dans des rgions que le raisonnement ne peut atteindre. Si quelqu'un ne
mit jamais sa foi en dlibration, c'est bien Pascal. Il l'a rpt
vingt fois: la raison ne conduit pas  Dieu; le sentiment seul y mne.

S'il y a un Dieu, il est infiniment incomprhensible. Nous sommes
incapables de connatre ce qu'il est ni s'il est.

Et ailleurs:

Voil ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non  la raison.

Et M. Sully-Prudhomme conclut excellemment:

Pour lui, la preuve de l'existence de Dieu n'est pas confie  la
facult de comprendre, mais  celle de sentir,  l'intuition du coeur, en
un mot  un acte de foi.

 propos, je crois, d'un philosophe contemporain qui unit  une rare
puissance spculative la foi du charbonnier, on a dit qu'il y avait des
cerveaux  cloisons tanches. Le fluide le plus subtil qui remplit un
des compartiments ne pntre point dans les autres.

Et comme un rationaliste ardent s'tonnait devant M. Thodule Ribot
qu'il y et des ttes ainsi faites, le matre de la philosophie
exprimentale lui rpondit avec un doux sourire:

--Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce pas, au contraire, une
conception bien spiritualiste que celle qui veut tablir l'unit dans
une intelligence humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme soit
double, triple, quadruple?

Il n'y a pas mme besoin pour expliquer la foi de Pascal de recourir au
cerveau  cloisons tanches et  l'homme double. Pascal raisonnait tout
ce qui lui semblait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne fit
de la raison un plus violent usage. Il ne raisonnait pas de Dieu, ayant
tout de suite connu que Dieu n'est pas sujet au raisonnement. Il ne
donna pas sa crance  Dieu. Cela lui et t bien impossible. Il lui
donna sa foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison: les
mystiques et les amoureux le savent; il lui donna son coeur. Il le lui
donna comme le coeur se donne, sans raisonner, sans savoir, sans vouloir
ni pouvoir aucunement savoir. Les oeuvres des mystiques, et tout
particulirement les mditations de sainte Thrse, clairciraient assez
ces difficults psychologiques. Mais, par une singularit dont je
parlais tout  l'heure, les commentateurs de Pascal sont le plus souvent
des philosophes qui n'tudient gure les mystiques. Aussi le croient-ils
unique et singulier, faute de pouvoir le runir  sa grande famille
spirituelle.

En dfinitive, ce ne sont pas les moins bien aviss, ces fidles qui,
comme Pascal, n'appellent jamais leur raison au secours de leur foi. Une
telle aide est toujours prilleuse. Chez Pascal, la raison, qui tait
formidable, et, d'un seul coup, tout dtruit dans le sanctuaire; mais
elle n'y entra jamais.

Cette bonne et douce madame Prier, qui a crit avec de si belles et
discrtes faons la vie de son frre Blaise, y rapporte une pratique du
grand homme qui m'a toujours donn beaucoup  penser. Pascal, retir du
monde, recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu toutes les
personnes qui venaient l'entretenir sur la religion. Les unes lui
confiaient leurs projets de retraite. Les autres lui soumettaient leurs
doutes sur les matires de la foi.  celles-l, par charit chrtienne,
il ne refusait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas 
ses premires raisons, il fallait en venir  une dispute en rgle.
Pascal n'aimait gure ces colloques dans lesquels on lui opposait la
raison  la foi. Pour soutenir de telles discussions, il prenait soin de
mettre sous ses vtements une ceinture de fer garnie de clous dont les
pointes taient tournes en dedans.  chaque raison de son
contradicteur, il enfonait les pointes dans sa chair. Par ce moyen, il
vitait tout pril et servait le prochain sans crainte de nuire 
soi-mme.

Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et sa grande
apprhension tait que la raison n'entrt par surprise dans les choses
de la foi.




MAURICE BARRS

LE JARDIN DE BRNICE[23]


Vous connaissez sans doute la _Vita nuova_ de Dante Alighieri. C'est un
petit roman allgorique, o se sentent la nudit grle et la fine
maigreur du premier art florentin. Sous les formes sches et comme
acides des figures se cachent des symboles nombreux et compliqus. Cette
_Vita nuova_, du moins par sa subtilit, peut,  la rigueur, donner
quelque ide de la manire de M. Maurice Barrs qui est, en littrature,
un prraphalite. Et c'est grce, sans doute,  ce tour de style et
d'me qu'il a sduit M. Paul Bourget ainsi que plusieurs de nos
raffins.

L'inertie expressive des figures, la raideur un peu gauche des scnes
qui ne sont point lies, les petits paysages exquis tendus comme des
tapisseries, c'est ce que j'appelle le prraphalisme et le
florentinisme de M. Maurice Barrs. Mais il ne faut pas trop insister.
Le _Jardin de Brnice_ est aussi loign de la symtrie nave de la
_Vita nuova_ que la mtaphysique de M. Barrs est distante de la
scolastique du XIIIe sicle. Loin d'tre arrang avec exactitude et
dduit selon les rgles du syllogisme, le livre nouveau est flottant et
indtermin. C'est un livre amorphe. Et l'indcision de l'ensemble fait
un curieux contraste avec la sobrit prcise des dtails.

Les ouvrages de notre jeune contemporain trahissent, comme la toile de
l'antique Pnlope, l'effroi mystrieux de la chose finie. M. Barrs ne
dfait pas la nuit la tche du jour. Mais il met partout de l'inachev
et de l'inachevable. Car il sait que c'est un charme, et il est fertile
en artifices. Ses deux premiers livres, _Sous l'oeil des barbares_ et _un
Homme libre_, taient conus dans cette manire. Par malheur, ils
taient d'un symbolisme compliqu et difficile. Aussi ne furent-ils
gots que par les jeunes gens. La jeunesse a cela de beau qu'elle peut
admirer sans comprendre. En avanant dans la vie, on veut saisir
quelques rapports des choses, et c'est une grande incommodit. Le
_Jardin de Brnice_, qui est une suite  ces deux ouvrages, et comme le
troisime panneau du triptyque, semblera bien suprieur aux autres par
la finesse du ton et la grce du sentiment. Toutefois, j'avertis les
personnes austres qui voudraient lire ce petit livre qu'elles risquent
d'en tre choques de diverses faons. Car beaucoup de sentiments qui
passent pour respectables parmi les hommes y sont moqus avec douceur,
et M. Maurice Barrs est incomparable pour la politesse avec laquelle il
offense nos pudeurs; je le tiens un rare esprit et un habile crivain,
mais je ne me fais pas du tout son garant auprs du chaste lecteur.

J'eus pour professeur, en mon temps, un prtre trs honnte, mais un peu
farouche, qui punissait les fautes des coliers non pour elles-mmes,
mais pour le degr de malice qu'il jugeait qu'on y mettait. Il tait
indulgent  l'endroit des instincts et des mouvements obscurs de l'me
et du corps, et il y avait parmi nous des brutes  qui il passait  peu
prs tout. Au contraire, s'il dcouvrait un pch commis avec industrie
et curiosit, il se montrait impitoyable. L'lgance dans le mal, voil
ce qu'il appelait malice et ce qu'il poursuivait rigoureusement. Si
jamais M. Maurice Barrs prouve le besoin de se confesser, comme dj
M. Paul Bourget le lui conseille, et qu'il tombe sur mon thologien, je
lui prdis une pnitence  faire dresser les cheveux sur la tte. Jamais
crivain ne pcha plus tranquillement, avec plus d'lgance, plus
d'industrie et de curiosit, par plus pure malice que l'auteur du
_Jardin de Brnice_.

Il n'a point d'instincts, point de passions. Il est tout intellectuel,
et c'est un idaliste pervers.

Retournant un mot fameux de Thophile Gautier, il a dit de lui-mme: Je
suis un homme pour qui le monde extrieur n'existe pas. Ce qui doit
s'entendre au sens mtaphysique, et si on lui fait remarquer qu'il a
trac  et l de bien jolis paysages, il rpondra qu'il les a vus en
lui et qu'ils marquaient les tats de son me. Il a dit encore: La
beaut du dehors jamais ne m'mut vraiment. Et c'est un aveu de
perversit intellectuelle. Car il y a de la malice  ne point aimer les
choses visibles et  vivre exempt de toute tendresse envers la nature,
de toute belle idoltrie devant la splendeur du monde. M. Maurice Barrs
nous rpond encore: Il n'y a de ralit pour moi que la pense pure.
Les mes sont seules intressantes. Ce jeune ddaigneux qui a mpris
l'instinct et le sentiment, est-il donc un spiritualiste, un mystique
exalt? Quelle philosophie ou quelle religion lui ouvre les demeures des
mes? Ni religion ni philosophie aucune. Il ne croit ni n'espre. Il
entre dans l'empire spirituel sans appui moral. Voil encore de la
perversit. Son jeune matre, M. Paul Bourget, qui tente de le
catchiser un peu, lui disait nagure: Anxieux uniquement des choses de
l'me, vous n'acceptez pas la foi, qui seule donne une interprtation
ample et profonde aux choses de l'me. Et M. Paul Bourget prche
d'exemple: il se spiritualise beaucoup en ce moment, me dit-on, au
soleil de cette blonde Sicile qui n'est plus paenne.

Cependant, il ne faut pas s'imaginer que M. Maurice Barrs erre
absolument sans rgle et sans guide dans les corridors de la
psychologie. Cet homme curieux n'est pas tout  fait impie, encore qu'il
le soit beaucoup. Je disais qu'il n'a point de religion. J'avais tort.
Il en a une, la religion du MOI, le culte de la personne intime, la
contemplation de soi-mme, le divin _gotisme_. Il s'admire vivre, et
c'est un bouddha littraire et politique d'une incomparable distinction.
Il nous enseigne la sagesse mondaine et le dtachement lgant des
choses. Il nous instruit  chercher en nous seuls l'internelle
consolation et  garder notre _moi_ comme un trsor. Et il veut que
cela passe pour de l'asctisme, et qu'il y ait de la vertu  dfendre le
_moi_ avec un soin jaloux contre les entreprises de la nature. Un
Franais qui fut lev en Allemagne et qui y resta homme d'esprit,
Chamisso, a crit un conte d'un sens profond. On y voit qu'il est
criminel de vendre non pas seulement sa pense, mais mme son ombre. M.
Maurice Barrs est pntr de la vrit de ce symbole: il nous avertit
qu'il faut se garder, s'appartenir, demeurer stable dans l'coulement
des choses, se raliser soi-mme obstinment dans la diversit des
phnomnes, et, ft-on seulement une vaine ombre, ne vendre cette ombre
ni  Dieu, ni au diable, ni aux femmes.

C'est l une morale, et une morale considrable, une vieille morale.
Guillaume de Humboldt la professait et la pratiquait. Selon lui, le
principe des moeurs est que l'homme _doit_ vivre pour lui-mme,
c'est--dire pour le dveloppement complet de ses facults.

Je crois avoir assez bien compris l'vangile du jeune aptre. M. Barrs
semble nous dire: Homme, je suis le rveur du rve universel. Le monde
est le grain d'opium que je fume dans ma petite pipe d'argent. Tout ce
que je vous montre n'est que la fume de mes songes. Je suis le meilleur
et le plus heureux de tous. La sagesse de mes frres d'Occident est
vraiment incertaine et courte. Ils se croient sceptiques, lorsqu'ils
sont au contraire d'une crdulit nave. On m'appelle mademoiselle
Renan. Je suis effray du poids des lourdes croyances qui psent sur
l'me de mon pre spirituel. M. Renan, que d'ailleurs j'ai beaucoup
invent pour ma part, est opprim sous toutes sortes de fidlits, et de
confessions, et de professions, et de symboles. Moi, je ne crois qu'
MOI. Cela seul m'embarrasse, que le _moi_ suppose le _non moi_, car
enfin, si le monde se reflte en moi, il faut bien que le monde ait tout
de mme une espce de vague ralit. Mais qu'il existe, c'est son
affaire et non la mienne. Je suis bien assez occup d'entretenir la
ralit de mon _moi_, qui tente sans cesse  se dissoudre.

Il a raison, M. Maurice Barrs. Son _Moi_ a une tendance singulire  se
rpandre dans l'infini. Il est exquis, ce moi, mais d'une dlicatesse,
d'une subtilit, d'un vague extrmes. Il est fait d'affaissements, de
troubles, d'hsitations et si compliqu, que c'est un hroque travail
de le contenir. Une perptuelle ironie le subtilise et le dvore. C'est
un moi fluide et charmant, d'une inquitante tnuit. Ce moi pensant a
l'clat des nbuleuses et fait songer  ces astres frles,  ces comtes
pour lesquelles la sollicitude des astronomes redoute sans cesse quelque
terrible aventure cleste. Et ces craintes ne sont point vaines.
Plusieurs de ces astres subtils se sont perdus dans leur course
hyperbolique, d'autres ont t coups en deux. Ils ont maintenant deux
_Moi_ qui ne peuvent se rejoindre.

Pour conjurer une semblable disgrce, M. Maurice Barrs a recours 
divers procds. Il ne se contente pas de concentrer son _moi_ dans
d'lgants romans psychiques tels que l'_Homme libre_ et le _Jardin de
Brnice_. Il agit, il institue des expriences. Je ne crois pas le
fcher en disant que sa candidature heureuse  la dputation fut une de
ces expriences de scepticisme pratique, et que le dput de Nancy est
un essayiste en action.

Doutons de tout, je le veux bien. Mais le doute ne change pas les
conditions de la vie.

Sceptiques et croyants, nous sommes soumis imprieusement aux mmes
ncessits, qui sont les ncessits de l'existence. Cette nuit mme, une
des premires nuits douces de l'anne, en finissant de lire votre livre,
mon cher Barrs, j'ouvris ma fentre, je regardai les toiles qui
tremblaient dans le ciel allg de ses brumes d'hiver. Et le mystre de
ces brillantes inconnues me troubla une fois de plus et aussi amrement
que jamais, car je venais de faire une lecture qui n'tait pas
consolante. Et je songeai: peut-tre que la vie telle que nous la voyons
et telle que nous la concevons ici-bas, la vie organique, celle des
btes et des hommes, n'est qu'un accident tout  fait particulier  ce
petit monde insignifiant que nous appelons la terre. Peut-tre que cette
infime plante s'est gte, pourrie, et que tout ce que nous y voyons et
nous-mmes n'est que l'effet de la maladie qui a corrompu ce mauvais
fruit. Le sens de l'univers nous chappe totalement; nous sommes
peut-tre des bacilles et des vibrions en horreur  l'ordre universel.
Peut-tre... Mais, comme dit Martin, qui tait un sage, cultivons notre
jardin. Il ne s'agit point d'exprimenter la vie. Il faut la vivre.
Ayons le coeur simple et soyons des hommes de bonne volont. Et la paix
divine sera sur nous.

M. Maurice Barrs a plus d'une fois fait froncer le sourcil aux
personnes graves. Mais il a exerc sur beaucoup de jeunes gens une sorte
de fascination. Il ne faut pas s'en tonner. Cet esprit si troubl, si
malade, si perverti et gt, comme nous l'avons dit, par ce que les
thologiens appellent la malice, n'est certes ni sans grce ni sans
richesse. Il a prsent artistement une relle dtresse morale. Et cela
lui a gagn des sympathies dans la jeunesse, cela lui a valu une sorte
d'admiration tendre et mouille. Un pote de son ge qui a crit un bien
joli livre de critique, M. Le Goffic, constate cette influence profonde
de M. Maurice Barrs et il l'explique en bons termes. C'est qu'en
effet, dit-il, ces livres maladifs d'art et de passion mettent dans le
jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrme
civilisation, clairseme dans la foule assurment, mais qui, si l'on en
runissait les membres pars, apparatrait plus compacte qu'on ne
croit.

Et puis enfin (aucun lettr ne s'y trompera) M. Maurice Barrs possde
l'arme dangereuse et pntrante: le style. Sa langue souple,  la fois
prcise et fuyante, a des ressources merveilleuses. Tel paysage du
_Jardin de Brnice_, d'un trait rapide et d'une perspective infinie,
est inoubliable.




THODORE DE BANVILLE


Il tait charmant! Nous ne le rencontrerons plus, les jours d't, sous
les platanes du Luxembourg, qui lui parlaient de sa jeunesse chevelue;
nous ne le verrons plus ple, glabre, l'oeil agile et noir, marchant 
pas menus au soleil, roulant sa cigarette et vous disant bonjour avec
des petits mouvements courts et si gentils qu'on ne croyait pas tout 
fait que ce fussent des mouvements humains et que ceux qui aiment les
marionnettes y trouvaient quelque chose de la grce qu'on rverait 
d'idales figurines de la comdie italienne; nous ne le verrons plus se
coulant sans bruit, discret et tranquille, et pourtant laissant deviner
dans toute sa personne je ne sais quoi de rare et d'exquis, de
chimrique aussi, qui faisait de ce vieux monsieur un personnage de
fantaisie, chapp d'une fte  Venise, au temps de Tiepolo.

Nous ne l'entendrons plus conter des histoires avec l'esprit le plus fin
et le plus vif, parlant, les dents un peu serres, d'une voix qui
montait  la fin des phrases et amusait trangement l'oreille. Nous ne
l'entendrons plus nous dire avec une gaiet tincelante et dlicate des
aventures anciennes de lettres, d'amour et de thtre et rappeler en
longs propos, pleins de lyriques hyperboles, les funambules et Pierrot
qu'il aimait plus que tout au monde. Les jeunes potes n'iront plus,
dans ce beau jardin de la rue de l'peron o fleurissaient en tout temps
les camlias bleus, saluer le vieux matre si poli, dont l'me tait
fleurie comme son jardin. Il tait charmant et c'est le plus chantant
des potes de son ge.

On a remarqu que le mot qu'il employait le plus souvent et qui trahit
par consquent son tat d'esprit habituel est le mot _lyre_. C'est qu'il
fut beaucoup lyrique en effet. Il s'est rendu tmoignage  lui-mme
quand il a dit, dans l'_envoi_ d'une ballade:

     Prince, voil tous mes secrets,
     Je ne m'entends qu' la mtrique.
     Fils du Dieu qui lance les traits,
     Je suis un pote lyrique.

Baudelaire qui fut son contemporain et son ami a trs bien dit que les
posies de l'auteur des _Cariatides_ et des _Stalactites_ tmoignent de
cette intensit de vie o l'me chante, o elle est contrainte de
chanter, comme l'arbre, l'oiseau et la mer. tat d'me merveilleux et
rare dans lequel, par un singulier privilge, M. de Banville demeura
sans effort durant un demi-sicle. Dieu, dans sa bont, l'avait fait
natre avec une me de rossignol. On nous dit qu' la Font-Georges, prs
de Moulins, o s'coula son enfance, quand il tait fatigu de jouer, il
accompagnait sur un violon rouge le ramage des oiseaux. Il grandit,
heureux, sous l'oeil d'une soeur ane, dans cet den dont il a rappel
depuis le souvenir en strophes renouveles des potes de la Renaissance.

      champs pleins de silence,
     O mon heureuse enfance
     Avait des jours encor
         Tout fils d'or!

      ma vieille Font-Georges,
     Vers qui les rouges-gorges
     Et le doux rossignol
         Prenaient leur vol!

     Maison blanche o la vigne
     Tordait en longue ligne
     Son feuillage qui boit
         Les pleurs du toit!

Mais ce qui est merveilleux c'est que le violon rouge de la
Font-Georges, Thodore de Banville en ait jou jusqu' son dernier
soupir. Pendant prs de cinquante ans, le pote nous a fait entendre le
violon carlate,  l'me sonore, qui ne sait de la vie que la joie. Le
plus habile critique du symbolisme a dit excellemment du chanteur qui
vient de mourir: Pote il a la joie, la joie des ides, la joie de la
couleur et des sons, la joie suprme des rimes et de l'ode. Et l'on
peut ajouter  une telle louange, dcerne par M. Charles Morice, que
jamais la rflexion n'a troubl cette joie d'enfant et d'oiseau
chanteur.

Thodore de Banville est peut-tre de tous les potes celui qui a le
moins song  la nature des choses et  la condition des tres. Fait
d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme tait
inaltrable et parfait. Pas un moment le got amer de la vie et de la
mort ne monta aux lvres de ce gentil assembleur de paroles.

Sans doute il aima, il chercha, il trouva le beau. Mais le beau ne
rsultait pas pour lui de la structure intime des tres et de l'harmonie
des ides, c'tait  son sens un voile ingnieux  jeter sur la ralit,
une housse, une nappe brillante pour couvrir le lit et la table de
Cyble. Sa jolie infirmit fut de toujours nuer, nacrer, iriser
l'univers et de porter sur la nature un regard ferique qui l'inondait
d'azur et de rose tendre. Il faut croire qu'un jour du temps jadis, dans
un parc cher aux amants, un petit Cupidon, blotti sous un myrte o se
becquetaient des colombes, avait frott du bout de son aile les lunettes
dont la Providence devait chausser ensuite le nez de M. de Banville; car
sans cela M. de Banville n'aurait pas vu en ce monde seulement des
choses agrables; certains spectacles lui auraient donn l'ide du mal
et de la souffrance qu'il ignora toujours; sans ces lunettes galantes,
M. de Banville n'aurait pas vu l'oeuvre formidable des sept jours sous
l'aspect gracieux qu'il lui dcouvre sans cesse; il ne l'aurait pas vue
brillante et lgre comme le ballet d'Armide. Si, dans son ciel
biblique, l'antique Iaveh prend jamais la fantaisie de lire les vers
descriptifs de M. de Banville, il ne reconnatra pas, sous tant
d'ornements, sa rude cration, nourrie de sang et de larmes. Il fermera
le livre  la dixime page et s'criera: Par Lucifer! je n'ai pas cr
la terre si aimable. Ce pote, qui chante mieux que mes sraphins,
exagre visiblement l'lgance de mes ouvrages. Je vous ai parl
souvent de mon professeur de rhtorique, et c'est un ridicule o je
tombe gnralement aprs quelque songerie un peu prolonge. Il faut que
j'aie rv en crivant ces notes ncrologiques. Car voici que je me
rappelle avec exactitude que mon professeur de rhtorique, homme
instruit et fort sens, nous lut un jour en classe un endroit du _Gnie
du Christianisme_ dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois oeufs
bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrta au milieu de sa
lecture pour nous demander, avec cette bonne foi qui faisait le fond de
son caractre, si les oeufs de merle nous paraissaient bleus.

-- mes yeux, ajouta-t-il, ils sont gris.

Il resta pensif un moment, rpta plusieurs fois:

--Ils sont gris, ils sont gris!...

Puis il reprit avec un soupir:

--Chateaubriand tait bien heureux de les voir bleus!

Mon professeur avait raison: les potes sont heureux; ils vivent dans un
univers enchant; ils voient tout en bleu et en rose. Autant et plus
qu'un autre, M. de Banville eut ce bonheur-l.

En ce monde, o s'agitent tant de formes lamentables ou vulgaires, M.
Thodore de Banville distingua surtout des dieux et des desses. Les
Vnus qu'il sut voir ont des chevelures aux fines lueurs d'or, et leurs
beaux seins aigus montrent des veines d'un ple azur.

Ce ne sont point des Grecques. La Vnus des Hellnes est trop ple. Et
puis elle a le tort d'tre gomtre et mtaphysicienne. La pense roule
dans sa belle tte avec l'exactitude d'un astre lumineux parcourant son
zodiaque. Elle mdite sur la force qui cre les mondes et en maintient
l'harmonie. Les Vnus de M. de Banville sont vnitiennes. Elles ne
savent pas un mot de mythologie. Ce sont de ces figures dont les
peintres disent qu'elles plafonnent.

L'olympe du pote est un Olympe de salle de ftes. En habit de carnaval
hroque, les dames et les cavaliers vont par couples et dansent avec
grce sous la coupole peinte, au son d'une molle musique. Et c'est l le
monde potique de M. Thodore de Banville.

Rien n'y parle au coeur; rien n'y trouble l'me. Aucune amertume n'y
corrompt la douceur qu'on y boit par les yeux et par les oreilles.
Parfois la fte se donne dans la Cythre de Watteau, parfois  la
Closerie des lilas, et il y vient des funambules et des danseuses de
corde; parfois mme elle se donne dans la baraque de la foire. C'est l
qu'aprs mille tours merveilleux

     Enfin, de son vil chafaud
     Le clown sauta si haut, si haut,
     Qu'il creva le plafond de toile,
     Au son du cor et du tambour,
     Et le coeur dvor d'amour,
     Alla rouler dans les toiles.

Thodore de Banville, qui plaait ainsi un clown dans le ciel comme une
constellation nouvelle,  ct d'Andromde et de Perse, estimait en ces
virtuoses de la dislocation des qualits de souplesse et de fantaisie
qu'il possdait lui-mme au plus haut degr, comme pote funambule. Car
ce lyrique fut en posie, quand il lui plut, un clown sans gal. Notre
vieux Scarron n'est,  ct de lui, qu'un grossier matassin. Que
Thodore de Banville ait invent le comique particulier du rythme et de
la rime, on l'a ni, et sans doute avec raison. D'ailleurs, personne
n'invente jamais rien. Mais que ce rare pote ait si heureusement et si
abondamment pratiqu cet art de bouffonnerie lyrique, c'est ce qu'on ne
saurait contester. Et la vrit est que cette manire oublie qui, dans
notre vieille littrature s'appelait le burlesque, il l'a renouvele,
transforme, embellie, faite sienne de toutes les manires, si bien
qu'on peut dire qu'il a cr un genre. Les _Odes funambulesques_ et les
_Occidentales_ sont peut-tre ce qu'il y a de plus original dans l'oeuvre
de Thodore de Banville. Qui ne connat parmi les lettrs, qui n'essaye
encore de goter cette satire innocente, aimable, riante qui prte de la
grce  la caricature et du style  la frivolit, cette folie qui garde
aprs vingt et trente ans un air de jeunesse, cette muse qui est bien
encore un peu celle des choeurs d'Aristophane et qui, tout en s'amusant 
des espigleries d'colire dploie des ailes de Victoire?

Quand Thodore de Banville n'est pas le pote funambule, il est le pote
virtuose par excellence. On a dit justement qu'il fut le dernier des
romantiques et le premier des parnassiens. Il prit le vers de Hugo,
l'assouplit, le rompit encore, l'tira  l'excs et y alluma des rimes
clatantes.

Dans la seconde partie de sa vie et de son oeuvre, M. de Banville s'est
attach  restaurer les vieux pomes  forme fixe, rondeau, ballade,
chant royal, lai et virelai. Il a dploy dans ces restitutions une
adresse peu commune et toute l'habilet de main d'un Viollet-le-Duc
potique. Rien n'empcherait de philosopher longtemps sur les tentatives
de ce genre. Ce n'est peut-tre qu'un amusement. Mais on ne peut nier
qu'il soit dlicat.

Il a expos ses thories potiques dans un petit manuel de posie qu'on
lit avec agrment, mais qui ne tmoigne pas de beaucoup de savoir ni de
rflexion. C'est de la mtaphysique de rossignol. Au demeurant, la
thorie du vers franais est obscure et difficile et ce n'est peut-tre
pas affaire aux potes  la constituer.

Il ne serait pas permis, mme dans ces notes ncrologiques, d'oublier
que M. de Banville a donn au thtre des pices qui ont t applaudies.
_Gringoire_ est rest au rpertoire de la Comdie-Franaise.

Il importe de dire aussi que M. de Banville a crit des contes en prose
et mme tout rcemment un petit roman _Marcelle Rabe_. Je trouve 
propos dans un lgant recueil de critique, qui vient de paratre,
_Profils et Portraits_, quelques remarques fort justes sur ces _Contes
hroques_ et _feriques_, de Thodore de Banville. Dans ces contes,
dit M. Marcel Fouquier, il arrive que la pense soit trop bien mise,
avec une lgance un peu tapageuse. Le clinquant des broderies ou la
richesse de l'toffe, fait qu'on ne distingue plus la trame fine et
forte du rcit. Mais cette trame existe quand mme, et la psychologie de
ces contes, quand ils ne sont pas seulement de modernes contes de fes,
est parfois d'un dramatique curieux ou d'un intrt nuanc. J'ajouterai
que cette psychologie en est parfois trangement draisonnable. Mais ce
n'est point un reproche  la mmoire de Thodore de Banville qui fut une
si belle crature de Dieu, qu'il n'avait pas besoin d'avoir raison pour
tre aimable. Il est mort jeune  soixante-huit ans: c'tait un pote.
Que sa tombe soit blanche et riante, qu'on y sculpte une lyre et qu'on y
plante un jeune laurier!




M. GASTON BOISSIER

L'GLISE ET LES LETTRES AU IVe SICLE[24]


Aprs avoir tudi, dans une suite d'ouvrages justement estims, le
monde romain depuis Csar et Cicron jusqu' Marc-Aurle et Fronton[25],
M. Gaston Boissier a t amen naturellement  considrer le mouvement
des esprits dans la priode agite qui va de Constantin  la chute de
l'empire. C'est le sujet de son nouveau livre, la _Fin du paganisme_,
qui ne le cde aux prcdents ni pour l'intrt des questions qui y sont
traites, ni pour le bon sens ingnieux des ides, ni pour l'agrable
facilit du style, et qui offre au grand public des lettrs et des
curieux beaucoup de parties nouvelles. Prenant l'glise chrtienne  son
triomphe, c'est--dire au point  peu prs o M. Renan l'avait laisse
dans le septime et dernier tome des _Origines_, M. Gaston Boissier la
suit dans ses rapports avec le vieil empire auquel elle s'est enfin
impose, dans sa lutte avec le paganisme qui prit non sans majest, et
surtout dans l'accommodation, qui s'opra alors, des ides anciennes au
culte nouveau. Il a laiss volontairement dans l'ombre les vnements
politiques, renvoyant, pour la suite des faits, aux histoires de M. le
duc de Broglie et de M. Victor Duruy; par contre, il s'est attach 
montrer les relations de l'glise et de l'cole,  marquer, si je puis
dire, la latinisation des galilens. Pour mener  bien cette enqute
importante et, dans son ensemble, nouvelle, il a interrog surtout les
crivains qui pouvaient le mieux le renseigner, potes chrtiens ou
paens, philosophes, polmistes, apologistes, et demand selon son
expression,  la littrature des leons d'histoire. Il l'a fait avec une
adroite curiosit. Chez lui l'humaniste prcde l'historien et apporte
avec bonheur  l'histoire la contribution des lettres. C'est par
l'examen des livres qu'il pntre dans le vif des moeurs, des ides et
des sentiments. Il excelle  tirer des crits qu'il analyse le secret
des mes. Faire ainsi sortir la vie de ces pages qui semblaient mortes,
c'est charmant cela! Et si ensuite on s'aperoit que ces fines analyses
ne sont pas relies entre elles par des liens trs solides, si l'on sent
parfois le manque de suite et de continuit, si l'on reconnat  la
longue qu'on ne voyage pas sur un large continent, mais que plutt on
saute d'le en le, il faudra reconnatre encore que M. Gaston Boissier
a si bien jet ses cyclades, les a semes avec tant de raison et de
got, que le voyage n'en est ni moins instructif ni moins agrable.
Voil une louange que tout le monde lui donnera. Il en mrite une autre
encore plus grande et plus haute. Il est tolrant et modr; mais c'est
ce dont les modrs et les tolrants sauront seuls le fliciter. Pour ma
part, je gote infiniment la bienveillante fermet de son esprit. Il
n'est en histoire, ni paen ni chrtien, et n'a d'autre parti que celui
de la sagesse et de la modration. Sans lui donner toujours raison, je
le trouve toujours raisonnable, et la grande marque qu'il est un
historien honnte homme, c'est qu'on s'en veut presque  soi-mme de
n'tre pas toujours de son avis. Je ne puis m'empcher pourtant de
trouver qu'il est trop indulgent pour Constantin, bien qu'il le soit
moins que M. le duc de Broglie. Au contraire, il m'a sembl dur pour
Julien. C'est un sujet sur lequel je ne puis trop m'tendre.

J'y reviendrai, car il me tient au coeur. Il y a aussi les manichens
pour lesquels M. Boissier montre, en passant, un mpris excessif, sans
doute parce qu'ils soutenaient  et l quelques absurdits trop
sensibles. Il ne considre pas assez qu'ils taient thologiens. Il
s'tonne que saint Augustin ait pu tre manichen, comme s'il n'y avait
pas dans le manichisme de quoi sduire un rhteur africain d'un esprit
barbare et subtil, jamais plus heureux que quand il lui fallait
raisonner en dpit de toute raison, au reste le plus fier gnie de son
temps et l'une des plus grandes mes de toute l'humanit. Mais laissons
les manichens qui n'ont gure affaire ici. Si M. Gaston Boissier use de
mnagements  l'endroit de Constantin, on voit bien pourtant que
Constantin n'est pas un prince selon son coeur; on voit bien qu'il
n'approuve pas les mesures violentes qui ont suivi l'dit de Milan.
L'empereur dont la politique a toutes ses prfrences c'est Valentinien
Ier qui assura la paix religieuse  l'empire. Valentinien tait un
chrtien zl, un homme ignorant et dur, qui vivait, dit-on, dans la
compagnie de deux ourses domestiques. Mais il ne perscuta point ses
sujets pour leur foi, hors peut-tre les ariens. La paix qu'imposa la
sagesse de ce prince dura dix-huit annes, pendant lesquelles chrtiens
et paens avaient galement accs aux grands emplois. Collgues dans les
mmes magistratures, associs aux mmes affaires, assis dans les mmes
conseils, ils apprenaient  se souffrir les uns les autres et ils
oubliaient leurs querelles religieuses. La tolrance avait trs vite
ramen la concorde. Cette trve de Valentinien a inspir  M. Gaston
Boissier des rflexions excellentes qu'il faut citer tout entires.

     Le conseil de Valentinien devait ressembler  celui de beaucoup de
     princes de nos jours. On y voyait siger ensemble des personnes de
     religion diffrente, occupant des magistratures semblables,
     associes aux mmes affaires. Nous regardons comme une grande
     victoire du bon sens, qui a cot des sicles de combats, qu'on ait
     fini par ne plus demander compte  ceux qu'on admet aux emplois
     publics du culte qu'ils professent et par croire qu'ils peuvent
     tre spars sur tout le reste, pourvu qu'ils soient unis par le
     dsir d'tre utiles  leur pays. Les Romains du IVe sicle y
     taient arrivs du premier coup. La ncessit leur avait fait
     trouver une sorte de terrain commun sur lequel les gens de tous les
     partis pouvaient se runir: c'tait le service de l'tat, auquel
     les paens rsolus, comme Symmaque ou Ricomer, et des chrtiens
     pieux, comme Probus ou Mallius Theodorus, consacraient leur vie
     avec un dvouement, une fidlit qui ne se sont jamais dmentis.

     Au fond, ces grands personnages ne s'aimaient gure; mais
     l'habitude de se frquenter, d'tre assis dans les mmes conseils,
     de travailler  la mme oeuvre, avait amen entre eux une sorte
     d'accord et de tolrance rciproque dont l'empire aurait tir un
     grand profit, s'il avait su s'en servir. On a cru longtemps qu'un
     pays ne peut subsister dans sa force et dans son unit que si tous
     les citoyens partagent les mmes croyances. On pense aujourd'hui
     que, mme diviss entre des religions diffrentes, ils peuvent
     s'entendre et s'unir quand il s'agit du bien commun et que la
     diversit des cultes n'est pas une cause ncessaire
     d'affaiblissement pour le sentiment national. C'est la condition de
     la plupart des tats modernes; elle ne nuit pas  leur prosprit
     et il n'y avait pas de raison pour que l'empire romain s'en trouvt
     plus mal qu'eux.

L'esprit de tolrance dont tmoigne cette page anime tout le livre. Mais
M. Gaston Boissier est visiblement satisfait quand cet esprit l'incline
du ct des chrtiens. Car, tout cicronien qu'il est, il les aime et
c'est peut-tre eux qu'en secret il prfre,  condition toutefois
qu'ils ne manquent pas trop de grammaire et de prosodie.

Les grands vques patriciens et lettrs du IVe sicle,  qui ne faisait
dfaut ni la politesse ni la politique, lui plaisent entre tous, et il
en fait d'excellents portraits. S'tant avis que l'un deux, saint
Ambroise, soutint un jour, d'aventure, la libert de conscience, il ne
manque pas de mettre cette attitude en relief, d'une manire d'ailleurs
assez piquante. C'tait dans la fameuse polmique avec Symmaque au sujet
de cette statue de la Victoire que l'empereur avait fait enlever du
Snat. Les snateurs paens qui avaient coutume de brler de l'encens
sur un autel plac devant la desse, demandaient le rtablissement de la
statue. Ils taient nombreux et mme ils formaient parfois la majorit.

Saint Ambroise, trs honnte homme mais un peu iconoclaste  mon sens,
dclarait au contraire que, si l'idole avait t enleve, c'tait au nom
de la libert des croyances que le pouvoir avait pris cette mesure
quitable. tait-il juste en effet, disait-il, que les snateurs
chrtiens fussent forcs d'assister  des crmonies dont ils avaient
horreur? Pourquoi voulait-on  toute force les en rendre tmoins, si ce
n'tait pour les en faire complices?

Et, aprs avoir cit ces paroles, notre historien prend plaisir 
montrer que l'vque de Milan invoque l une raison qui a t beaucoup
reprise de nos jours par nos libres penseurs qui ne souffrent point
d'emblmes religieux en dehors des glises, sous prtexte qu'ils sont
une injure pour ceux qui professent d'autres croyances ou mme qui n'en
professent aucune. Et il met ainsi saint Ambroise un peu malicieusement
du ct des dfenseurs les plus modernes et les plus imptueux de la
libert de conscience.

On voit, par ces exemples, que M. Gaston Boissier ne craint pas ces
rapprochements du prsent et du pass qui abondent dans les livres
historiques de M. Ernest Renan et qui sont permis mme aux archologues
les plus svres, car on en retrouve plusieurs jusque dans le
_Mithridate_ de M. Thodore Reinach.

Nous avons indiqu l'esprit du livre. Il est temps d'en prciser le
sujet principal, qui est, autant qu'on peut l'noncer en si peu de mots,
l'appropriation de la culture antique et paenne aux besoins de la
chrtient triomphante. Les premires gnrations chrtiennes n'avaient
de culture d'aucune sorte. La foi au Crucifi s'tait rpandue d'abord
parmi les humbles et les simples, parmi de trs petites gens que
ddaignait une socit vieille et fire. Ces ignorants possdaient, il
est vrai, de petits livres exquis. Les vangiles canoniques ont une
saveur dlicieuse dont nous sommes trs friands aujourd'hui, mais qui
et soulev le coeur d'un Pline ou d'un Snque. L'aristocratie du monde
romain forme  l'cole, experte en rhtorique, nourrie des
chefs-d'oeuvre de l'antiquit, n'aurait pas entendu sans dgot le
langage barbare et bas d'un Luc ou d'un Matthieu. Cela nous parat bien
trange. Pourtant, si nous recherchions depuis combien de temps on a
reconnu le mrite littraire des vangiles, il nous arriverait peut-tre
de dcouvrir que c'est depuis quatre-vingt-dix ans environ. Au moyen
ge, on ne prenait pas garde  cette sorte de mrite. Et l'on aurait
bien surpris un homme pieux du XVIIe sicle ou du XVIIIe, si on lui
avait dit que ces livres sacrs taient aussi des monuments littraires
de quelque valeur. Le beau monde mprisait ces pauvres gens qui
gotaient en secret le rafrachissement du Christ et attendaient le
rgne de Dieu sur la terre. Il y a, disait Celse, une nouvelle race
d'hommes, ns d'hier, sans patrie ni traditions antiques, ligus contre
toutes les institutions civiles et religieuses, poursuivis par la
justice, gnralement nots d'infamie et se faisant gloire de
l'excration commune: ce sont les chrtiens. Des malheureux ainsi
traits ne pouvaient pas beaucoup souffrir de l'humilit de leur
littrature. Mais quand le christianisme eut pntr dans les hautes
classes de la socit et fait des proslytes parmi les avocats et les
rhteurs, ceux qui le dirigeaient se trouvrent dans un grand embarras.
Le nouveau culte n'avait point d'coles et il n'en pouvait avoir.
Comment instruire la jeunesse chrtienne? L'envoyer aux coles des
paens? On y commentait des livres tout pleins de l'histoire abominable
des dieux. Mais laisser les fils des riches familles chrtiennes dans
l'ignorance des lettres profanes, c'tait les abaisser au niveau de la
plbe, leur ter l'espoir de parvenir aux dignits, les abattre du rang
o les plaait leur naissance et remettre ainsi aux paens l'avantage
des emplois et du pouvoir. Une telle conduite et t insense. Aucun
docteur, pas mme Tertullien, ne conseilla de la tenir. Les petits
chrtiens riches allrent  l'cole, et ils y apprirent, sous la frule
du matre,  ct des petits paens, les mensonges des potes. On
imagine difficilement ce qu'tait alors l'cole, et l'importance que la
belle socit romaine attachait  la grammaire,  la rhtorique et  la
posie. Ces Romains de la dcadence, qui taient en ralit beaucoup
plus polis, plus honntes, plus candides, plus vertueux que nous ne
croyons, gardaient avec une sorte de pit le trsor intellectuel qu'ils
ne pouvaient plus accrotre. Ils taient trs littraires et croyaient
de bonne foi qu'il n'y a pas d'occupation plus digne d'un honnte homme
que de faire de longues phrases ou de petits vers. Au IVe sicle, le
beau style et la rhtorique menaient  tout, mme  l'empire. On n'y
pouvait rsister quand on tait honnte homme, et prcisment les
chrtiens taient devenus honntes gens. L'glise, toute-puissante (je
cite M. Boissier), ne fit aucune tentative pour crer une ducation
nouvelle qui ft entirement conforme  ses doctrines.

Sortis des coles paennes, les chrtiens n'eurent point une faon
particulire d'crire, et, hors le cas o ils affectaient un langage
populaire pour tre entendus des ignorants, ils continurent comme les
paens la vieille littrature de Rome. Ils imitrent Cicron dans leurs
dialogues et Virgile dans leurs pomes. Au IIIe sicle, il est vrai, un
chrtien, peut-tre un vque, le pote Commodien, avait compos des
ouvrages populaires en vers o le rythme remplaait la mesure et qui ne
devaient rien  l'cole. Mais il ne fut pas suivi et la posie
chrtienne se coula dans le moule antique, comme M. Boissier le montre
par l'exemple de saint Paulin de Nole et de Prudence.

On peut dire que l'glise triomphante fut vaincue par l'cole. Cette
victoire des lettres et du gnie antique eut des consquences
incalculables. Elle sauva une part prcieuse des richesses de l'esprit
humain. Elle n'empcha pas la barbarie et la longue rudesse des socits
nouvelles. Mais, en conservant la tradition, elle assura la revanche des
Muses pour le jour o l'antique Apollon devait l'emporter, une fois
encore, sur le Galilen dans l'Italie,  Rome et jusque dans le palais
du pape, converti lui-mme au paganisme des arts. Elle rendit possibles
la Renaissance italienne et la Renaissance franaise, et les
chefs-d'oeuvre de ce sicle classique o un vque conta les aventures du
fils d'Ulysse.

Qu'est-ce donc que cette beaut antique que rien n'a pu vaincre et qui
n'est qu'endormie quand on la croit morte? On raconte qu' Rome, le 18
avril 1485, des ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie
Appienne, dcouvrirent un tombeau de marbre blanc. Le couvercle tant
soulev, on trouva une jeune vierge qui, par l'effet des aromates ou par
un prodige de la magie antique reposait toute frache dans cette couche
fidle. Ses joues taient roses et souriaient, sa chevelure coulait 
longs flots sur sa blanche poitrine. Le peuple, mu d'enthousiasme et
d'amour, porta la vierge dans son lit de marbre au Capitole o la ville
entire vint la contempler longuement en silence, car, dit le
chroniqueur, sa beaut tait plus grande mille fois que celle des femmes
de nos temps. Enfin, Rome fut si fort agite  la vue de cette vierge,
dont la forme divine triomphait de la mort, que le pape en prit de
l'inquitude; et, craignant qu'un culte paen et impie ne vnt  natre
aux pieds de la belle exhume, il la fit drober nuitamment et ensevelir
en secret. Mais ce n'tait pas en vain que les hommes avaient un moment
contempl son visage.

Elle tait la beaut antique: pour l'avoir seulement entrevue, le monde
se mit  refleurir. Et aussitt commena la renaissance des lettres et
des arts. M. Gaston Boissier, qui est avant tout un humaniste, me
pardonnera si ce beau symbole a pass dans mon esprit encore tout occup
de la _Fin du paganisme_.




L'EMPEREUR JULIEN[26]


Nous avons, la dernire fois, considr dans son ensemble le livre de M.
Gaston Boissier. Je voudrais aujourd'hui rouvrir cet excellent ouvrage
et m'arrter un peu sur les pages consacres par l'historien humaniste 
l'oeuvre politique et religieuse de l'empereur Julien. Julien est un
homme vraiment extraordinaire. Il tait tout enfant quand mourut
Constantin, son oncle; chapp seul avec Gallus, son frre, au massacre
de toute sa famille, il grandit dans la triste et molle prison de
Csare, o le retenait Constance qui ne pouvait se rsoudre ni  le
laisser vivre ni  le faire prir. Cette existence de prince oriental
aurait d le rendre imbcile et cruel. Gallus n'y rsista pas: il en fut
abti. Julien en sortit intelligent et bon, actif et chaste comme s'il
avait t nourri parmi des stociens. Rien de plus capricieux que le
despotisme. Constance permit  Julien, parvenu  l'ge d'homme,
d'tudier  Athnes et  Constantinople. Mais la vie du jeune prince
tait sans cesse menace: il devait s'attendre  tout moment  recevoir
la mort ou la pourpre. C'est la pourpre qu'il reut. Il la dut 
l'impratrice, la belle et sage Eusbie, qui l'aimait. Elle sut obtenir
pour lui du faible Constance le titre de Csar et le gouvernement des
Gaules. La nature du sentiment qui unissait Eusbie et Julien n'est
gure douteuse. Mais de tous les hommes qui durent leur fortune 
l'amour, Julien est peut-tre celui qui prit le moins de soin de plaire
aux femmes. Il fallait qu'Eusbie et des gots assez rares dans son
sexe pour s'attacher  un jeune homme si austre. Julien, petit et
trapu, n'tait pas beau, et il affectait, par sa ngligence volontaire,
de rendre sa personne plus disgracieuse qu'elle n'tait naturellement.
Il portait une barbe de bouc o le peigne ne passait jamais. Sa
faiblesse tait de croire qu'une barbe est philosophique quand elle est
sale. Il ngligeait de se faire tailler les cheveux. Il avait les ongles
noirs et les mains taches d'encre, et il s'en vantait. Son affectation,
aprs tout innocente, tait de paratre rude, gauche et rustique. Il se
comparait lui-mme complaisamment au bourru de la comdie. Comme sa
famille tait originaire de Msie, il aimait  dire qu'il tait un
sauvage, un vrai paysan de l'Ister. Tel qu'il tait, Eusbie l'aima.
C'est  elle qu'il dut la vie et le pouvoir. Et quand il partit pour les
Gaules, elle lui fit un prsent dont il fut plus satisfait que de la
pourpre. Elle lui donna des livres, toute une vaste bibliothque de
potes et de philosophes. Julien lui en fut reconnaissant et lorsqu'il
composa le pangyrique de l'impratrice, il n'et garde d'oublier une
libralit qui lui avait t si douce. Eusbie, dit-il, me donna une
telle quantit de livres que j'eus de quoi satisfaire pleinement mon
dsir, quelque insatiable que ft mon avidit pour ce commerce de
l'esprit, et qu'ainsi, la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un
muse de lettres hellniques. Sans cesse attach  ce trsor, je ne
saurais oublier la main qui me l'a donn. Quand je suis en expdition,
un de ces livres ne manque point de me suivre comme partie de mon bagage
militaire.

Ce jeune Csar, bibliothcaire et philosophe, qui n'avait quitt qu'
regret le manteau court des Athniens, faisait d'abord un plaisant
soldat. Marchant courb, les yeux  terre comme un colier, il avait
grand'peine  marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis que,
ceint de la cuirasse, il s'exerait au mtier militaire, il murmurait
entre les dents: Voil qui me va comme une selle  un boeuf! Et, par
intervalles, il soupirait:  Platon! Enfin, c'tait, comme le dit le
bon Ammien Marcellin, un jeune lve des Muses, nourri, nouvel Erechte,
dans le giron de Minerve, sous les pacifiques ombrages de l'Acadmie.
Mais il avait l'me ingnieuse et forte; aprs quelques semaines, il
devint un dur soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie
sont dignes d'un Trajan. En quatre annes, Julien passa trois fois le
Rhin, dlivra vingt mille prisonniers romains, rduisit quarante villes
fortes et se rendit matre de tout le pays. Cependant il restait
l'colier d'Athnes, le disciple des philosophes. Il allait de ville en
ville montrant aux barbares sa douceur et sa simplicit. Dans sa chre
Lutce, o il avait tabli ses quartiers, il menait cette vie de
mditations et d'austrits qui, selon ses matres noplatoniciens, est
la vie excellente. Il jenait et priait pour tre digne d'avoir commerce
avec les dieux, et, en effet, il eut des visions qu'Ammien Marcellin a
rapportes. C'est l, dans le palais des Thermes, dont les ruines
entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons des tudiants, que
Julien fut proclam Auguste par ses soldats.  dfaut de couronne mieux
approprie, ils offrirent  Julien un diadme de femme, qu'il repoussa
avec le doux mpris d'un philosophe. On lui tendit ensuite un frontail
de cheval, dont il ne voulut pas non plus. Les soldats taient fort
embarrasss, quand un hastiaire, dtachant son collier de porte-dragon,
le mit sur la tte du nouvel Auguste.

La mort de Constance tant survenue  propos pour viter la guerre
civile, Julien, reconnu par tout l'empire, n'eut pas  combattre
l'Auguste, mais  l'ensevelir.

On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oubli le nom, tandis
que Julien, nouvellement revtu de la pourpre, traversait les rues au
milieu des acclamations du peuple, une vieille femme aveugle, levant le
bras vers le jeune Csar, s'tait crie d'une voix prophtique: Voil
celui qui rtablira les temples des dieux! Alors Julien tait chrtien
comme son pre. Par les ordres de Constance, il avait t form ds
l'enfance  la pit galilenne; mme il avait reu les ordres mineurs
et lu l'vangile au peuple, dans l'glise de Csare. Pourtant, cette
femme avait raison, et quelque pieux ennemi des chrtiens, Libanius ou
Maxime d'phse, pouvait la proclamer inspire du ciel, ou croire que
Minerve elle-mme, comme au temps d'Homre, avait pris le visage d'une
mortelle pour encourager son ami  la sagesse. Julien, lev  l'empire,
devait accomplir dans son illustre rgne de quelques mois ce qu'avait
annonc la vieille aveugle. Il n'avait jamais t galilen que par force
et, tout jeune, il dtestait le christianisme comme la religion de ses
oppresseurs et des meurtriers de toute sa famille. Tandis qu'il
frquentait  Nicomdie les tombeaux des martyrs, il mditait sur les
mystres de la bonne desse et sur la divinit du Soleil. Chrtien en
apparence, il tait hellniste dans son coeur. C'tait, dit Libanius, au
contraire de la fable, le lion qui prenait la peau de l'ne. Et
Libanius dit encore que Julien, devenu Auguste, brisa comme un lion
furieux tous les liens qui l'attachaient au christianisme.

Il n'est pas possible de faire le dnombrement exact des chrtiens et
des paens de l'empire  l'avnement de Julien. On peut croire qu'en
gypte et dans toute la province d'Afrique les forces numriques des
galilens et celles des hellnisants taient  peu prs gales. Il est
certain qu'en Asie, au contraire, la population des villes tait
chrtienne en grande majorit. En Syrie, dans le Pont, en Cappadoce, en
Galatie, les paysans eux-mmes taient chrtiens. En Europe, le
christianisme n'avait gure pntr dans les campagnes; l, le _pagus_,
le village, demeur idoltre, devait donner son dernier nom  la vieille
religion abolie. Mais les cultes rustiques de l'Italie et de la Gaule
n'avaient rien de commun avec le mysticisme savant des rhteurs et des
philosophes hellnisants. Quant aux villes d'Occident, celles de langue
grecque taient plutt galilennes et celles de langue latine plutt
paennes. Mais c'est l une distinction qu'on n'oserait pas maintenir
avec beaucoup de rigueur. En rsum, les chrtiens l'emportaient sans
doute par le nombre sur les hellnistes et les paens runis.

Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cdant aux hellnistes
que dans l'cole qui tait, il est vrai, une grande puissance dans la
socit du IVe sicle. En l'tat des choses, un politique n'et pas
relev les autels renverss par Constantin. Mais Julien n'tait pas un
politique. C'tait un croyant et mme un illumin. Il rtablit le culte
et les sacrifices pour l'amour des dieux et non point en considration
des hommes. Thologien profond et moraliste austre, il agit d'aprs les
suggestions de sa conscience et les mouvements d'une foi exalte par le
jene et l'insomnie. Il ne dormait pas. La nuit,  peine tendu sur sa
natte grossire, il se relevait pour crire ou pour mditer. On frmit 
la pense d'un empereur qui ne dort jamais. Ses crits tmoignent de son
exaltation mystique. Voici ce qu'il nous dit dans un de ses petits
traits de thologie:

Ds mon enfance, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de
l'astre divin. Tout jeune, j'levais mon esprit vers la lumire thre;
et non seulement je dsirais fixer sur elle mes regards pendant le jour,
mais la nuit mme, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour
aller admirer les beauts clestes. Absorb dans cette contemplation, je
n'entendais plus ceux qui me parlaient et je perdais conscience de
moi-mme.

Personne ne contestera la sincrit de ces effusions. Julien tait un
homme religieux. Cela ne fait point de doute. On s'accorde moins bien
sur le caractre de la religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y
veut voir un culte nouveau, artificiel, dont Julien tait l'inventeur et
qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cerveau chauff. Mais
on ne conoit pas comment un culte de ce genre aurait pu tre instaur
en quelques mois. Je crois, au contraire, que Julien rtablit la vieille
religion dans les formes qu'elle avait prises alors.

Cette religion n'tait point le paganisme si l'on entend par ce mot
l'idoltrie populaire; ce n'tait pas non plus le polythisme, depuis
longtemps remplac, dans l'esprit des Romains lettrs, par la notion du
dieu unique et de la providence divine. C'tait l'hellnisme, pour la
dsigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien tait un thologien
subtil;  l'exemple de ses matres, il interprtait ingnieusement les
mythes anciens. Il n'tait pas novateur le moins du monde. Ses ides sur
le Soleil et sur la mre des dieux sont tires de Porphyre et de
Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses crits son dessein de
ne point s'carter des doctrines de Jamblique. Suivons, dit-il, les
traces rcentes d'un homme, qu'aprs les dieux je rvre et j'admire 
l'gal d'Aristote et de Platon. Et ailleurs: Prends les crits du
divin Jamblique et tu y trouveras le comble de la sagesse humaine. Or
Porphyre et Jamblique n'taient pas seulement des philosophes
noplatoniciens, c'taient aussi des thaumaturges et des mages. Quand
ils priaient, leur corps s'levait du sol  plus de dix coudes, et leur
visage comme leurs vtements prenaient une clatante couleur d'or. Ces
noplatoniciens donnrent aux religions de la Grce leur dernire forme
savante et bizarre. C'est cette forme que rtablit Julien. Il la
restitua, mais ne l'inventa pas. On est amen  reconnatre qu' ce
moment de l'humanit un esprit religieux tait contraint de choisir
entre le mysticisme des noplatoniciens et le dogmatisme chrtien. Et si
l'on compare ces deux manires d'envisager le divin, on s'aperoit bien
vite qu'elles ne diffrent pas autant que les thologiens l'ont cru.
Sans prtendre, avec l'habile et singulier mile Lam, que Julien ait
t plus chrtien que les chrtiens, il faut reconnatre que l'apostat
se rapprochait beaucoup par la doctrine et par les moeurs de l'glise
qu'il voulut dtruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze
sicles, l'anathme  sa mmoire. Il n'est pas vrai que Julien ait
laiss aux chrtiens, comme dit M. Boissier, l'avantage de ce dieu
unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction
et sans prfrence. Le dieu un et triple de Julien ressemble, au
contraire, beaucoup  la trinit de saint Athanase et des chrtiens
hellnisants. Julien et Libanius taient platoniciens; les Basile et les
Athanase l'taient aussi. Que fit, en somme, cet honnte entt de
Julien sinon remplacer la trinit chrtienne par la triade alexandrine,
le dieu unique des chrtiens par le dieu unique des philosophes, le
Logos ou Verbe fils par le roi soleil, l'criture et la rvlation par
l'explication des mythes, le baptme par l'initiation aux mystres, la
batitude ternelle des saints par l'immortalit des hros et des sages?
Ces ides vues  distance sont comme des soeurs qui se ressemblent et ne
se reconnaissent pas. Et si l'on regarde  la morale de Julien, on est
encore plus frapp de voir qu'un mme idal de pauvret, de chastet et
d'asctisme coule des sources alexandrines et des sources galilennes.
L'apostat vcut comme un saint. Ammien Marcellin, tmoin de toute sa
vie, nous apprend qu'aprs la mort de sa femme Hlne, il resta tranger
 tout commerce charnel. Cette continence, ajoute le doux Ammien, tait
grandement favorise par les privations de nourriture et de sommeil
qu'il s'imposait et qu'il observait dans son palais avec la mme rigueur
que dans les camps.

Comme un pre de l'glise, Julien fit profession de har et de fuir les
jeux du cirque. Il tenait pour honteux de regarder danser des femmes et
des jeunes garons beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte,
ainsi qu'un ascte, et jusqu' la ngligence o il laissait sa barbe et
ses ongles sent en lui la vertu chrtienne.

Pourtant l'hellnisme, souple dans ses dogmes, ingnieux dans sa
philosophie, potique dans ses traditions, et color peut-tre l'me
humaine de teintes varies et douces, et c'est une grande question de
savoir ce qu'et t le monde moderne s'il avait vcu sous le manteau de
la bonne desse et non  l'ombre de la croix. Par malheur, cette
question est insoluble. Julien n'a pas russi. Son oeuvre a pri avec
lui. Avec lui sont tombes les esprances que Libanius exprimait avec un
noble et candide enthousiasme, alors qu'il s'criait:

Nous voil vraiment rendus  la vie; un souffle de bonheur court par
toute la terre, maintenant qu'un dieu vritable, sous l'apparence d'un
homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que
l'air est purifi par la fume des sacrifices.

Il serait permis du moins de rechercher si la tentative de Julien tait
aussi insense qu'on a dit. Il semble qu'elle n'eut pas de commencements
malheureux. L'enthousiasme tait grand dans les villes et l'empereur fut
oblig d'interdire par dit les applaudissements qui accueillaient son
entre dans les temples. Comme sous Constantin, mais en sens contraire,
il y eut de nombreuses conversions et entre autres celle de Pgase,
vque d'Ilion. Ces rsultats furent obtenus dans un rgne si court
qu'il en faut compter le temps non par annes, mais par mois. Il est
certain, par contre, que des difficults nouvelles surgissaient de jour
en jour et que la situation tait  la mort de Julien moins bonne qu'
son avnement. Mais il ne faut pas affirmer que la tentative tait
impossible. Nous n'en savons rien. tait-elle d'ailleurs si inopportune
dans une socit qui sentait le besoin imprieux d'une religion
universelle et que les disputes incessantes des sectes chrtiennes
commenaient  lasser?

Si Julien s'est tromp (et il s'est tromp en dfinitive, puisqu'il n'a
pas russi), du moins s'est-il tromp comme un honnte homme. Nous avons
vu qu'il tait sincre. Il unissait la tolrance  la foi et c'est une
rare et belle alliance. Il est vrai que cette modration lui a t
conteste. M. le duc de Broglie a voulu faire de Julien un perscuteur;
mais l'embarras qu'il y prouve est l'indice, chez un historien si
habile, d'une situation fausse. Julien s'est toujours montr contraire
aux mesures violentes et  cet gard il est unique dans le monde romain.

J'ai rsolu, dit-il, d'user de douceur et d'humanit envers les
galilens; je dfends qu'on ait recours  aucune violence et que
personne soit tran dans un temple ou force  commettre aucune autre
action contraire  sa volont.

Il n'a jamais dmenti ces belles paroles et il disait encore peu de
temps avant sa fin:

C'est par la raison qu'il faut convaincre et instruire les hommes, non
par les coups, les outrages et les supplices. J'engage donc et toujours
ceux qui ont le zle de la vraie religion  ne faire aucun tort  la
secte des galilens,  ne se permettre contre eux ni voies de fait ni
violences. Il faut avoir plus de piti que de haine envers des gens
assez malheureux pour se tromper dans des choses si importantes.

Et ce qu'il y a d'intressant chez Julien, c'est qu'il est  la fois un
croyant exalt et un philosophe plein d'humanit. Il a donn au monde ce
spectacle unique d'un fanatique tolrant.

Partial et dbonnaire, cet empereur recourt pour dfendre l'orthodoxie
aux subtilits du raisonnement et  l'ironie philosophique. Il raille
ceux qu'il pourrait mettre  mort et, comme il se moque avec esprit, on
dit qu'il est intolrant. Nourri dans la violence romaine et dans la
cruaut byzantine, il semble n'avoir appris que le respect de la vie
humaine et le culte de la pense. Il est empereur, et pour punir ses
sujets qui l'ont offens, lui et les dieux, il crit contre eux une
satire dans le got des traits de Lucien. Et c'est un adversaire trs
dangereux, car tout mystique qu'il est et, malgr son astrologie, il a
l'esprit acr.

Au dbut de son principat, sa clmence ingnieuse rappelle les vques
exils par Constance. Ce sont des ariens qu'il dchane sur l'glise.
Car il savait, dit Ammien, que les chrtiens sont pires que des btes
froces quand ils disputent entre eux. Sans perscuter les chrtiens,
il leur fit beaucoup de mal en leur retirant le droit d'enseigner la
rhtorique. Qu'ils laissent aux hellnistes, disait-il, le soin
d'expliquer Homre et Platon et qu'ils aillent dans les glises des
galilens interprter Luc et Matthieu. Il eut l'ide, un peu trop
piquante, de relever le temple de Jrusalem pour faire mentir les
prophties de Jsus-Christ. Il mourut chez les Perses sans avoir ralis
ce projet. Il avait soumis l'Armnie, la Msopotamie, pass le Tigre et
pris Ctsiphon quand il fut frapp mortellement d'une flche au foie.
Ammien Marcellin, tmoin de sa mort, a conserv ses dernires paroles.
Il n'est pas probable que Julien les ait prononces telles que
l'historien les rapporte, et le discours est peut-tre entirement
suppos. Il n'en exprime pas moins les penses vritables de Julien que
son biographe avait surprises dans une longue et constante intimit.
C'est le testament de cet homme extraordinaire. Il lui fait trop
d'honneur pour que je ne le cite pas tout entier.

Mes amis et mes compagnons; la nature me redemande ce qu'elle m'avait
prt; je le lui rends avec la joie d'un dbiteur qui s'acquitte et non
point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient
insparables de l'tat o je suis. La philosophie m'a convaincu que
l'me n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens
du corps et qu'on doit plutt se rjouir que s'affliger lorsque la plus
noble partie de nous-mmes se dgage de celle qui la dgrade et qui
l'avilit. Je fais aussi rflexion que les dieux ont souvent envoy la
mort aux gens de bien comme la plus grande rcompense dont ils pussent
couronner leur vertu. Je la reois  titre de grce; ils veulent
m'pargner des difficults qui m'auraient fait succomber, peut-tre, ou
commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce
que j'ai vcu sans crime, soit dans les temps de ma disgrce, lorsqu'on
m'loignait de la cour et qu'on me retenait dans des retraites obscures
et cartes, soit depuis que j'ai t lev  l'empire. J'ai regard le
pouvoir dont j'tais revtu comme une manation de la puissance divine;
je crois l'avoir conserve pure et sans tache, en gouvernant avec
douceur les peuples confis  mes soins, et ne dclarant ni ne soutenant
la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas russi, c'est que le
succs dpend de la volont des dieux. Persuad que le bonheur des
peuples est la fin unique de tout gouvernement quitable, j'ai dtest
le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des moeurs et des
tats. J'ai toujours aim la paix; mais ds que la patrie m'a appel et
m'a command de prendre les armes, j'ai obi avec la soumission d'un
fils aux ordres absolus d'une mre. J'ai regard le pril en face, je
l'ai affront avec allgresse. Je ne vous cacherai point qu'on m'avait
prdit, il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. C'est
pourquoi je remercie le Dieu ternel de n'avoir pas permis que je
prisse ni sous les coups des conspirateurs, ni dans les souffrances
d'une longue maladie, ni par la cruaut d'un tyran. J'adore sa bont sur
moi de ce qu'il m'enlve de ce monde par une mort glorieuse au milieu
d'une glorieuse entreprise. Aussi bien,  juger sainement des choses,
c'est une lchet gale de souhaiter la mort lorsqu'il serait  propos
de vivre et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir.

Ne croit-on pas entendre Marc-Aurle? Si j'ai tent cette trop rapide
apologie de Julien, c'est qu'il me semble que l'Apostat, aprs avoir t
fort maltrait par les auteurs ecclsiastiques, n'a pas trouv beaucoup
de faveur chez les crivains philosophes de notre temps. Auguste Comte
est trs dur pour lui. J'entendais un soir M. Renan dire _sous la rose_:
Julien! c'tait un ractionnaire! Peut-tre, mais ce fut certainement
un empereur honnte homme et un thologien homme d'esprit. Il eut tort,
j'y consens, de vouloir retenir ce qui tait vou  une destruction
irrparable, mais n'a-t-il pas dploy les plus rares qualits dans la
dfense d'une cause dsespre? Enfin, n'est-ce donc rien que d'avoir
runi sous la pourpre les vertus du philosophe, du pontife et du soldat?




GYP[27]


_Passionnette_. Le mot n'est pas dans le Littr. Il n'est pas non plus
dans le dictionnaire de l'Acadmie. Du moins, je l'ai cherch sans le
trouver dans l'dition de l'an VI, qui est celle que je prfre, parce
qu'elle a une jolie vignette, de style Louis XIV, o l'on voit un
cartouche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu d'un paysage
historique, et le cartouche porte cette inscription en lettres
capitales:  l'Immortalit. Je n'ai pas sous la main les ditions plus
rcentes, mais je gagerais hardiment que _Passionnette_ ne s'y trouve
pas. Pourtant le mot est franais et bien franais. Pourquoi la
Compagnie ne l'accueillerait-elle pas dans la prochaine dition de ce
dictionnaire o elle obit  l'usage, grand professeur de langue, notre
matre et le sien? Je prsenterais volontiers  ce sujet une humble
requte  M. Camille Doucet, secrtaire perptuel, qui, comme pote
comique, ne peut manquer de sentir combien ce mot de _passionnette_ est
clair, expressif, charmant. Je confesse qu'il est jeune. Ni le Trvoux
ni Furetire ne le connaissaient. Mon vieux Furetire, qui fait mes
frquentes dlices, donne seulement _passion_. Et aprs avoir cit cet
exemple de M. Nicole: Les effets extraordinaires des passions ne
peuvent tre imits par la raison, il ajoute, avec cette ingnuit si
touchante chez un savant: Les philosophes ne s'accordent pas sur le
nombre des passions. Il leur serait galement difficile de s'accorder
sur le nombre des passionnettes. Et ce ne serait pas un labeur indigne
des Quarante que de dfinir exactement _passionnette_. Je propose, en
attendant, la dfinition que voici:

     _Passionnette_, s. f., petite passion, se dit du vif sentiment
     d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible piqre d'aiguille au
     coeur. Gyp croit qu'une femme de bien doit en mourir.

On l'avait bien dit,  madame de Gueldre, qu'elle aurait sa
passionnette. Elle viendra, lui rptait une belle et savante amie,
elle viendra la passionnette, et peut-tre trangement banale, sans que
vous sachiez pourquoi ni comment vous vous prendrez du premier venu
qui, probablement, ne sera capable ni de vous comprendre, ni mme de
vous aimer. Et ces fortes expressions, par lesquelles une mondaine
exagrait la fragilit des femmes, devaient tre pour madame de Gueldre
si prcises et si littrales!

C'tait, une charmante femme que la comtesse de Gueldre. Elle se
nommait, de son nom de baptme, Aurliane, mais ses amis l'appelaient
Liane, lui donnant de la sorte le nom qui convenait  sa grce flexible.
Blonde aux cheveux lgers, petite, svelte, merveilleusement souple, elle
tait toujours habille de blanc, portant l'hiver de la peluche et du
velours, l't de la mousseline ou du crpe de Chine. Elle avait gard,
aprs son mariage, une innocence imprudente qui s'tait change peu 
peu en tristesse revtue de gaiet courageuse. Moqueuse et brusque, mais
tendre et bonne, elle avait grand piti des hommes et des btes. Elle ne
pouvait voir souffrir une fleur. Trs artiste, elle peignait des saintes
pour les glises de village et elle chantait avec sentiment de vieux
airs quand elle tait seule. Elle tait simple, droite, vraie.

On disait de madame de La Fayette que c'tait une femme vraie. Mais elle
tait tout ensemble vraie et secrte. Elle tait vraie, mais ses amis ne
savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait.
Madame de Gueldre n'tait point secrte  la manire de madame de La
Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse mondaine, de cet esprit
de crainte qui est la plus apparente vertu des dames. Trop peu soucieuse
de l'opinion, elle mettait sa pudeur  cacher sa vertu.

Il n'en tait point d'elle comme de cette dame (je ne sais plus o j'ai
lu cela) qui disait aussi: Je suis franche. Elle le dit un jour 
quelqu'un qui savait bien qu'elle ne pouvait pas l'tre tout  fait, et
qui lui demanda:

--Qu'appelez-vous tre franche?

--Mon Dieu, mon ami! rpondit-elle, une femme franche est une femme qui
ne ment pas sans ncessit.

Madame de Gueldre avait pass de quelques annes la trentaine sans
s'tre mise une seule fois dans la ncessit de mentir. Bien que tout 
fait dtache d'un mari qui s'tait dtach d'elle trs vite et l'avait
trompe sans dlicatesse, elle n'avait jamais ni distingu, ni remarqu
personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle y prt plaisir.
Elle n'avait pas le got du flirt et n'aimait pas les dclarations. La
seule ide d'en entendre une la rendait malheureuse. Si la dclaration
venait d'un fat ou d'un sot, elle en tait irrite et blesse, ce qui
prouve la dlicate fiert de son me. On conte qu'une femme d'esprit qui
a beaucoup l'habitude de ces mprisables hommages, car sa magnifique
beaut est trs en vue dans le monde, se trouva rcemment obsde par un
sducteur de profession, qui, aprs les dtours ordinaires, en vint 
lui confier qu'il l'aimait.

--Je m'en tais aperue depuis un bon moment, lui rpondit-elle en
riant.

-- quoi?

-- ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.

Madame de Gueldre tait femme  rpondre de la sorte. Mais, si la
dclaration venait d'un homme sincre et vraiment mu, elle en
ressentait une vritable peine, craignant plus que tout au monde de
paratre coquette ou mauvaise et de faire souffrir. C'tait une belle et
rare crature. Elle fut tout  fait attriste le jour o M. de Mons lui
dit d'un accent qui ne trompait point: Je vous aime.

lgant sans tre ridicule, spirituel sans tre impertinent, instruit
sans tre ennuyeux, montant bien  cheval, tirant  merveille, Bernard
de Mons tait de plus un mauvais sujet: il avait donc tout ce qu'il faut
pour plaire  une femme. Mais Liane ne l'aimait point, bien qu'il ft
aimable, parce que les convenances ne forment point l'amour et parce que
son heure n'tait point venue. Cette heure sonna au moment prcis o le
vicomte de Guibray vint en buggy avec un trs beau cheval alezan au
chteau de Kildare o madame de Gueldre passait l't. M. de Guibray
prenait, quand il lui plaisait, la voix cline et l'oeil caressant. Mais
son front restait troit et ttu. C'tait un provincial trs mondain qui
avait l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur parlait, et
d'appeler madame de Gueldre marquise. M. Robert de Bonnires pourrait
nous dire exactement ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M.
de Guibray avait,  mon sens, des torts encore moins pardonnables.

Content de lui, lger, insensible, d'un gosme odieux, il tait
beaucoup moins aimable que Bernard de Mons, qui gaspillait en toute
rencontre son temps, son argent, sa sant, mais non point son coeur,
Bernard, grand enfant prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant
entre deux beaux bras misricordieux. Jean de Guibray n'tait pas
aimable; il fut aim. Comment s'y prit-il pour sduire cette fine et
fire crature, cette Liane, exquise et jusque-l assoupie dans une
chastet facile? Il n'y mit point d'art ni d'tude. Il n'y mit pas mme
de rflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une partie de
campagne, dans la nuit, en landau, il risqua une caresse qui tait une
insulte. Liane, offense et charme, sentit qu'elle tait toute  lui et
qu'il la prendrait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pourtant,
c'tait une petite personne courageuse et clairvoyante. Elle le voyait
tel qu'il tait, pitoyablement frivole, incapable d'aimer, plutt
mchant que bon. Sa tte n'tait pas prise. C'est prcisment pour cela
qu'elle allait  sa perte infaillible. Elle n'avait pas mme la
ressource du dialogue intrieur, du soliloque efficace. Elle ne pouvait
rien pour elle-mme. Que rpondre aux suggestions muettes? Qu'opposer 
ces forces aveugles qui nous travaillent dans le secret de l'tre? Elle
se considrait avec l'extrme sincrit qu'elle apportait en toutes
choses; elle se trouvait profondment bte et ridicule...

Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait  peine la veille, tenait
maintenant la premire place dans sa vie! Et comment avait-il pris celle
place?... tait-ce en l'blouissant par son esprit ou en lui rvlant
une me exquise?... C'tait tout simplement en faisant ce qu'il et fait
avec une fille.

Enfin, elle l'aimait. Elle voulait le voir, tout le reste lui tait
gal.

M. de Guibray, de son ct, poussait trs mollement l'aventure, se
contentant  et l de quelques privauts furtives, et surtout fort peu
dsireux de conclure. Les embarras d'une liaison l'effrayaient d'avance,
et il s'occupait en ce moment mme de se marier et de se bien marier. En
vrit, madame de Gueldre avait mal plac le trsor de son amour. Une
femme peut-elle se tromper  ce point? C'est presque un lieu commun
d'admirer l'instinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes 
bonnes fortunes quand ils se mlent, par hasard, d'avoir des ides
gnrales, dclarent volontiers que les femmes ne se trompent gure dans
leurs choix. Ils songent videmment  celles qui les ont choisis. Mais,
sans invoquer le tmoignage de cette vieille dame qui avouait, de bonne
grce, qu'elle avait t bigrement vole dans sa vie, il est croyable
que les femmes n'ont pas toujours la main gauche heureuse, dans un pays
o on les recherche par vanit autant que par got. Et la France est
prcisment ce pays-l. Enfin, elles peuvent mal choisir dans tous les
pays du monde parce que dans tous les pays l'homme est le plus souvent
lger, vain et trop goste pour consentir seulement  s'aimer lui-mme
en elles. On ne tombe jamais bien, dit Alexandre Dumas. On peut tomber
aussi mal, mais non plus mal que madame de Gueldre. Cette jolie petite
crature ptrie de grce, de courage et de bont, pour prix de tout son
tre abondamment offert, ne reut pas mme un peu de tendresse hypocrite
ou de sensualisme vrai, ou d'estime indiffrente. Car cet homme ne
l'aimait pas, ne la voulait pas et il la croyait lgre; il ne se gnait
pas pour le lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en
dissuader. Elle songeait:  quoi bon? Il ne me croirait pas. Et
peut-tre lui plairais-je encore moins, s'il savait qu'il n'y a rien
dans ma vie. Elle avait vu jouer la _Visite de noces_ et elle le savait
un peu snob.

Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien demand; elle
n'esprait rien de cette liaison bizarre et inacheve. Elle ne
regrettait rien non plus... Malgr sa conviction absolue de n'tre pas
aime de Jean, elle prouvait un dsir fou d'tre  lui tout de mme; un
besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore.

Liane vcut ainsi quelques semaines, attendant de rares visites ou des
lettres qui ne venaient point, s'offrant en vain, sans mme se sentir
humilie: elle n'avait plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour,
anxieuse, perdue, brle de fivre et de larmes. Et ce fut l sa
passionnette. Elle n'avait demand qu'une seule grce  M. de Guibray:
Promettez-moi, lui avait-elle dit de m'avertir quand vous vous
marierez. Il ne lui fit pas cette faveur, et c'est par le journal
qu'elle apprit le mariage de M. Marie-Franois-Jean, vicomte de Guibray,
avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Ds lors elle rsolut
de mourir et ne s'occupa plus que de mourir en femme de got, le plus
naturellement possible. Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait 
M. de Gueldre d'viter un scandale posthume. On ne manquera pas de dire:
Quoi? se tuer pour si peu! se tuer pour rien! Aprs tout, elle n'a pas
perdu M. de Guibray, qui n'a jamais t  elle. Quels liens s'taient
donc rompus pour que sa vie entire s'coult comme d'une blessure et
pour que ce jeune front sut la sueur d'agonie? On dira encore: Les
femmes qui sont communment instinctives et dociles  la nature, qui
obissent facilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se tuent
point pour un rve. Ce n'est pas l'usage. Moi-mme j'ai quelque doute
sur ce point; mais je ne suis pas assez grand clerc pour en dcider. Je
crois ce qu'on me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que
Gyp pourrait rpondre: Pourquoi voulez-vous que Liane soit morte
d'amour? Elle s'est tue de dgot et parce que la vie, ce n'tait donc
que a! Elle s'est condamne parce qu'aprs ce qu'elle avait fait et
subi, le bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne pouvait
plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de repos. C'tait une
Bretonne; elle aimait la mort.

Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette sotte et tragique
aventure. En effet, Liane tait Bretonne, c'est--dire qu'elle avait
l'me grande, abandonne et simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu,
elle s'arrangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait dur sa
passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son coeur. 
Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neuvaine pour que M. de Guibray
l'aimt.  Paris, dans les jours dsols d'une sparation sans
souvenirs, elle allait chaque matin  Saint-Roch brler un cierge. Elle
est agrable  Dieu, pensait-elle, cette jolie colonne blanche,
lgante comme une tige de lis, qui se consume silencieusement en
levant vers le ciel sa flamme claire. Le matin du jour qu'elle avait
choisi pour mourir, elle fit allumer tous les cierges que pouvait
contenir sur ses pointes aigus l'if de la chapelle. Un moment, elle les
regarda brler, puis elle rentra chez elle, se vtit de sa plus belle
robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle se coucha sur son lit et,
pleine d'espoir en Dieu, s'endormit du dernier sommeil. Ce n'tait
peut-tre pas trs logique. Un thologien verrait bien vite que Liane
raisonnait mal. C'est que Liane n'tait pas thologienne et qu'elle
n'avait aucune ide d'un Dieu tout  fait rgulier. On a remarqu que,
depuis les temps les plus reculs, les dieux des femmes ne sont point
dogmatiques et qu'ils ont une inpuisable indulgence pour les faiblesses
du coeur et des sens. Et pendant que Liane tait tendue toute blanche
sur son lit, la ple et chaste flamme, nourrie de cire d'abeilles,
montait dans l'glise vers le dieu qui doit  cette femme la part
d'amour et de bonheur qu'elle n'a point eue en cette terre.

Voil l'histoire de Liane. Je l'ai gte en la contant. Il fallait n'y
pas toucher, n'en altrer en rien la charmante simplicit. J'ai montr
une fois de plus que les scoliastes ne devraient point griffonner en
marge des livres d'amour. Mais les scoliastes sont incorrigibles; il
faut qu'ils barbouillent de leur prose les plus touchantes histoires.
Si, du moins, j'avais pu vous donner quelque ide du charme de
_Passionnette_. On sait que ce petit nom de Gyp est le pseudonyme d'une
arrire-petite-nice du grand Mirabeau, madame la comtesse de
Martel-Janville, qui nous a accoutums  des dialogues d'une ironie
lgre et sre, o la vie mondaine se peint d'elle-mme dans sa
brillante frivolit. J'ai mdit nagure en moraliste, quelques-uns de
ces sveltes chefs-d'oeuvre d'esprit, de finesse et de gaiet.
_Passionnette_ nous rvle un aspect nouveau du talent de cet crivain,
et nous savons aujourd'hui que Gyp est un conteur vrai, dlicat et
touchant. Et puis il court dans ce petit livre un souffle de gnrosit
et de courage; il y rgne une sensibilit profonde et contenue; on y
sent une bonne foi, une franchise qui, s'alliant trangement 
l'inconscience la plus fminine, inspirent une sorte trs rare
d'admiration et de sympathie.




J.-J. WEISS


Sa destine fut diverse comme son me. Les contrarits de son esprit
gnrent sa fortune. Dou d'une intelligence toute spculative, il
nourrit les ambitions d'un homme d'tat. Il se croyait form pour les
affaires, et, en vrit, ce qui le tentait, c'tait le roman des
affaires. S'il avait crit ses mmoires, la littrature franaise
possderait un grand chef-d'oeuvre de plus et l'on s'merveillerait de
voir dans notre dmocratie un Retz universitaire, un Saint-Simon
plbien.

Jean-Jacques Weiss naquit  Bayonne, dans la caserne, sous les plis du
drapeau blanc qui devait trois ans plus tard faire place aux trois
couleurs. Sa mre rva pour lui, sur son berceau, le hausse-col du
capitaine. Son pre, musicien gagiste dans un rgiment de ligne, le fit
inscrire au corps comme enfant de troupe, et jusqu' l'ge de douze ans,
il mena, de garnison en garnison, une vie saine et pittoresque.
Cinquante ans plus tard, sous le pressentiment de sa mort prochaine, se
rappelant son enfance, il en a fait la peinture la plus frache et la
plus vive:

     J'ai toujours devant l'esprit, a-t-il dit, ma petite chambre du
     grand quartier  Givet, entre le roc abrupt de Charlemont et la
     Meuse au flot pre; le fort Saint-Jean, o le mugissement de la
     vague berait mes nuits; Vincennes, de qui le donjon, aux rayons
     d'une pleine lune de juin, me versait la mlancolie des sicles. Un
     beau jour, le sapeur de planton chez le colonel arrivait  la
     caserne avec un pli cachet pour l'adjudant-major de service:
     Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans dix jours. Chaque
     anne me dcouvrait un nouveau coin de la France et me livrait une
     nouvelle impression de ce pays multiple, bien plus divers en son
     unit artificielle que l'Allemagne aux trente-six tats. Nous
     tions dans les monts du Jura; en route pour la Durance et la
     fontaine de Vaucluse! La soif de voir et de regarder tait chez moi
     inextinguible.  trois heures et demie du matin, le tambour, par
     les rues, battait la marche du rgiment; la colonne de marche se
     formait sur la place principale du lieu; je prenais rang 
     l'arrire-garde; quand les jambes me manquaient, ce qui n'tait pas
     frquent, je me hissais parmi les bagages sur la charrette loue
     jusqu' l'tape prochaine par le bataillon; et devant moi dfilait
     la France, monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres chteaux
     crnels des temps lointains et riantes villas bties de la veille.

Victor Hugo, lui aussi, fut, dans son enfance, pupille d'un rgiment, et
il a pu dire:

     Moi qui fus un soldat quand j'tais un enfant.

Immatricul par son pre, alors colonel, sur les contrles de
Royal-Corse, cr en 1806 dans le royaume de Naples pour aider Joseph 
combattre les partisans de la Pouille et des Calabres, il parcourut de
ses petites jambes, au pas militaire, les routes d'Italie, d'Espagne et
de France et vit une suite infinie de paysages qui devaient rester
peints dans ses yeux, les plus puissants du monde.

     Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie
     J'errai, je parcourus la terre avant la vie.

Voil les premires sources o s'alimenta le gnie de Victor Hugo. J.-J.
Weiss tira aussi le meilleur profit de ces belles promenades qu'il
faisait d'un bout de la France  l'autre, quand la patrie, en bonne
mre, le nourrissait de pain noir et d'air pur. Il y prit un sens large
de la nature, le got de la chose vivante et de la chose humaine,
l'intelligence et l'amour de la terre natale. Pour les enfants bien
dous, il n'est pas d'cole qui vaille l'cole buissonnire. Car les
buissons des routes, la fume des toits et les champs et les villes, et
le ciel ou riant ou sombre, rvlent aux mes naissantes qui
s'entr'ouvrent des secrets plus prcieux mille fois que ceux qui sont
claircis dans les livres. Et l'cole buissonnire devient de tout point
excellente quand la discipline militaire en tempre la fantaisie.

Il ne faut pas croire aussi que J.-J. Weiss n'ait lu, jusqu' l'ge de
onze ans, que dans les feuilles des arbres et dans les nuages du ciel.
Il y avait dans le fourgon,  ct des instruments du musicien gagiste,
quelques volumes dpareills dont l'enfant faisait ses dlices.
C'taient les fables de Florian, avec les deux idylles de _Ruth_ et de
_Tobie_, le _Tlmaque_, _Robinson_, les histoires de Rollin et
l'_Odysse_, si amusante et si facile dans les vieilles traductions. On
le voit, le choix tait bon, et le pupille du rgiment trouvait dans
cette petite bibliothque de campagne tout le romanesque ingnu et toute
la raison orne qu'il tait en tat de comprendre.

Et puis parfois, dans les villes de garnison, il allait au thtre et
voyait jouer quelque drame bien sombre ou un joli vaudeville du
rpertoire de Madame. Si bien qu'tant entr  douze ans au collge de
Dijon, il brla deux classes en dix mois et devint tout de suite un
humaniste excellent.

En mme temps qu'il tudiait Homre et Virgile, il apprenait  danser.
La chose est en elle-mme de peu de consquence, et je n'ai entendu dire
 aucun de ceux qui ont connu J.-J. Weiss qu'il se soit pouss dans le
monde par son art  conduire le cotillon. Il convenait lui-mme de bonne
grce que ses leons de danse lui avaient fort peu profit et qu'il
n'tait point un Bassompierre. Il le regrettait peut-tre un peu dans le
fond de son coeur, car, tout nglig qu'il tait dans ses habits, il
s'entendait aux grandes lgances, ayant beaucoup frquent les cours
avec madame de Motteville, Saint-Simon, madame de Caylus et madame de
Stal. Quoiqu'il en soit, je ne dirais rien de son matre  danser, s'il
n'avait rendu le bonhomme immortel en une page qu'on ne trouve dans
aucun de ses livres et qui est un chef-d'oeuvre d'esprit, de sens et de
bon langage. Donc c'tait en l'an 1839, le jeune Weiss prenait des
leons de danse et de maintien d'un vieux Dijonnais, nomm Mercier,
professeur de la bonne cole et classique s'il en fut jamais. On me
saura gr, pour le surplus, de citer littralement:

     Il [Mercier] jouait lui-mme sur le violon les pas qu'il nous
     faisait danser. On enfilait la rue Cond qui est l'artre centrale
     de Dijon; on tournait  gauche, en venant de la place d'Armes, dans
     une petite rue sombre; on traversait une boutique, on descendait
     trois marches, et c'tait l. L, dans une arrire-salle claire
     en plein jour par de fumeux quinquets, trnait le pre Mercier,
     professeur de violon, de danse, de maintien et de salut  la
     franaise, clbre dans Dijon par lui-mme et par son fils, un
     grand violoniste, qui aurait acquis une gloire europenne, s'il
     avait consenti  changer le sjour de sa ville natale, qu'il
     aimait autant qu'elle est aimable, contre le sjour de Paris qu'il
     n'aimait pas. La figure du pre Mercier respirait la srnit
     rbarbative d'un digne homme qui a vcu cinquante ans sous l'oeil de
     ses concitoyens, sans qu'aucun d'eux puisse lui reprocher d'avoir
     manqu une seule fois aux bons principes ni sur la danse, ni sur le
     violon, ni autrement. En matire de danse, surtout, ses principes
     taient terribles. En voil un qui pouvait se vanter de ne pas
     concevoir la danse comme un amusement! J'avais dj lu dans les
     livres que cet art est un art amollissant. Les auteurs inconsidrs
     qui donnaient des dfinitions pareilles n'avaient jamais pioch les
     cinq positions, les battements et les plis sous le pre Mercier,
     au mois de juillet, par trente degrs de chaleur.

     Un jour qu'il me tenait dans la cinquime position--croiser les
     deux pieds de manire que la pointe de l'un et le talon de l'autre
     se correspondent--j'osai lui dire que je ne comprenais pas bien les
     avantages de cette position, peu habituelle dans le monde et pas
     mal gnante, et je poussai la hardiesse jusqu' lui demander quand
     est-ce qu'il m'apprendrait enfin la valse? Si vous aviez vu sa
     surprise et sa suffocation! Il posa d'abord ses lunettes, puis son
     violon; il me regarda en silence avec svrit; quand il jugea que
     j'tais suffisamment couvert de confusion, il me tint ce discours
     froce: Jeune homme, respectez mon ge. Je n'enseigne pas le
     bastringue. Votre honor pre peut vous ter de mon cours quand il
     lui plaira. Tant que vous y resterez par sa volont, retenez bien
     mes deux principes. _Primo_, la grande maxime, en quelque art que
     ce soit, est de ne jamais adoucir les difficults de la chose au
     commenant. _Secundo_, qu'est-ce que M. Matrejean vous enseigne au
     collge royal? Des langues que vous ne parlerez jamais. Eh bien!
     donc, ici, vous n'apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le
     menuet, la gavotte, l'anglaise, etc. Et se rengorgeant: Je suis
     professeur de danses mortes! Je rattrapai tant bien que mal la
     cinquime position.

Et, faisant, au dclin de sa vie, ce retour vers le caveau du pre
Mercier, J.-J. Weiss dclarait que le professeur de danses mortes tait
dans la bonne doctrine et que son lve le tenait pour oblig de ses
fortes leons. Il est vident, disait-il, qu'il n'a pas russi  me
communiquer l'lgance d'Alcibiade. J'ai cependant une petite ide que
je n'ai pas perdu ma peine avec les cinq positions. Je dois au pre
Mercier le besoin et le sentiment de l'agilit dans le style. Au temps
du pre Mercier, J.-J. Weiss,  Dijon, partageait son admiration entre
Homre, Thocrite, Virgile et Paul de Kock, qu'il lisait d'une me
lgre et innocente. Ces bigarrures de sentiment et de got sont
ordinaires  la jeunesse. Mais elles taient si naturelles  J.-J.
Weiss, qu'il en resta quelque peu arlequin jusqu' la fin. La _Laitire
de Montfermeil_ lui rappela toujours les _Syracusaines_ de Thocrite. Et
il tait dj vieux quand il crivait: Je ne puis prononcer le nom de
Paul de Kock, sans voquer un essaim de Nausicaas au lavoir et de
Galathes fuyant  ne vers les saules!

De tels rapprochements peuvent choquer un froid esthte! Mais peut-tre
serait-on mieux avis de s'y plaire comme aux jeux d'un esprit aimable
et aux fantaisies d'une intelligence merveilleusement agile. J.-J. Weiss
termina ses tudes  Paris, au collge Louis-le-Grand.  vrai dire, il
frquentait les thtres avec autant d'assiduit que les classes. On a
son tmoignage sur ce point: J'ai fait mes classes moiti 
Louis-le-Grand, moiti  Feydeau et  l'Odon. Quand il n'avait pas
mieux, il avait le Petit-Lazari, o le parterre cotait cinq sous. Par
cette raison et pour beaucoup d'autres, il remporta le prix d'honneur en
philosophie. Aprs quoi il entra  l'cole normale et fit partie de la
promotion orageuse de 1847. Paris, ses thtres, ses clubs, ses pavs
soulevs par l'meute, ses cabinets de lecture, ses cafs politiques et
littraires, les promenades dans le jardin du Luxembourg, sous les
platanes, les jeunes conversations devant le Vellda de la Ppinire,
les longs espoirs, les grandes ambitions, les ardeurs, le bruit, il
fallut quitter tout cela pour le silence de la province, pour la vie
troite et monotone du professeur. J.-J. Weiss fut envoy au lyce de La
Rochelle, o il fit la classe d'histoire.

Aux ennuis du mtier s'ajoutaient alors les dgots dont l'Universit,
qu'avaient abattue la loi du 15 mars 1850 et le dcret du 19 mars 1852,
tait abreuve par une administration jalouse, haineuse et dure. On sait
que le ministre Fortoul a laiss dans la mmoire des vieux
universitaires un pnible souvenir. En 1855, l'inspecteur d'acadmie
ayant adress aux professeurs du lyce de La Rochelle une circulaire
rdige de telle sorte qu'ils en furent offenss, J.-J. Weiss rpondit,
au nom de ses collgues, par une lettre qui valut au signataire sa mise
en non-disponibilit immdiate. Mais cette disgrce fut courte et se
termina heureusement. L'anne suivante, J.-J. Weiss remplaait
Prvost-Paradol comme professeur de littrature franaise  la Facult
d'Aix. Il y passa un an, l'anne la plus dlicieuse peut-tre de toute
sa vie. Il en garda toujours un souvenir charm.

     La ville d'Aix en 1857, a-t-il dit, n'tait plus qu'un mausole du
     XVIIe et du XVIIIe sicle. En sa contexture lapidaire, le mausole
     avait tout  fait grand air; sous le soleil ternel et le ciel bleu
     inaltrable dont ils taient baigns, les difices, les palais et
     les htels des grands seigneurs d'antan, les promenades, les
     fontaines disaient magnifiquement l'lgance, la sobrit, la
     simplicit et la grce, qualits essentielles des temps o la
     ville, qu'on ne voyait plus maintenant qu' l'tat amorti et sous
     quelque moisissure, avait t reluisante de nouveaut et de vie...
     Vers 1855, dans le coin recul et isol du pays de France,
     palpitait encore, au fond des esprits, un peu de pure France
     classique. Je serais bien embarrass aujourd'hui de dfinir au
     juste ce que j'entends par classique.  la Facult d'Aix, et sous
     ce climat particulier, sec et limpide, je n'tais pas embarrass de
     le sentir. Un cours de facult, un cours d'loquence et de
     posie... n'est possible, il n'chappe  l'ennui de la trivialit
     vide, il n'a de substance et de prix que s'il est l'oeuvre commune
     de l'auditoire et du matre...

     Mon auditoire d'Aix-en-Provence m'a rendu pour toujours classique.
     C'tait environ deux cents personnes de tout ge, depuis seize ans
     jusqu' soixante, la plupart de condition moyenne, un fonds
     d'tudiants..., des conseillers  la cour et des magistrats de tout
     grade, des intendants et des officiers d'intendance..., un certain
     nombre de femmes... Tout cela formait un auditoire attentif et
     redoutable, en qui la nourriture tait riche et solide, dont le
     got surgissait par clairs, prompt et fin. Le jeudi, vers quatre
     heures de l'aprs-midi, je traversais le Cours, principale artre
     de la ville, pour me rendre au coin retir et silencieux o
     s'abritait la salle des confrences de la Facult. Le soleil
     dardait encore; ses rayons expiraient, mais violemment, et je
     pouvais quelquefois me demander si l'excs de la chaleur n'aurait
     pas retenu une partie de mon public. Mais ils taient tous l, mes
     fidles auditeurs, si appropris aux choses dont j'allais les
     entretenir, si munis pour m'y approprier moi-mme par toute la
     curiosit intelligente qui s'chappait de leurs physionomies!
     Au-dessus de nos ttes, entre eux et moi, une muse flottait,
     invisible et transparente sous son ther, semant le feu potique
     qui allume les mes et qui les transporte ou les tient au niveau
     des hauts et profonds potes ou des potes dgags, qui nous met 
     l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux et de leurs ris,
     qui nous fait crer  nouveau les belles oeuvres dans le moment que
     nous les lisons, les sentons et les expliquons. Cet tat d'esprit
     apparaissait alors libre et disciplin tout ensemble, cohrent, et,
     de plus, dans une runion de deux cents personnes de toute
     condition et de tout ge, il n'est pas commun. Je ne me flattais
     pas de l'avoir veill... Il tait le produit d'un esprit plus
     gnral cr et entretenu par l'ducation qu'avait donne pendant
     quarante ans l'Universit aux enfants des classes aises ou
     cultives de la nation, aux enfants de tous ceux qui cherchaient 
     s'lever vers l'aisance ou la culture par le travail continu et
     l'pargne acharne.

Ce cours dans lequel J.-J. Weiss traita de la comdie en France eut un
vif succs. Je n'imagine pas ce que pouvait tre la parole du jeune
professeur, car il est impossible de la retrouver dans la conversation
attriste, voile, mais clatante encore, du vieillard que j'ai eu deux
ou trois fois l'honneur d'entendre dans l'intimit. Du moins, on peut
juger de l'originalit solide et brillante de ses ides par les dbris
de ce cours qui ont t recueillis dans le livre intitul: _Essai sur
l'histoire de la littrature franaise_. J.-J. Weiss s'y montre
infiniment ingnieux, vari, neuf, abondant en vues profondes et vives.
Il alla, l'anne suivante, professer  la Facult de Dijon. Puis il
renona  l'enseignement. Il tait dans sa destine d'tre tout en
fuses. M. Bertin lui ayant offert la rdaction du bulletin politique
des _Dbats_, Weiss accepta et le professeur devint journaliste. Ds
lors il ne m'appartient plus, ou du moins il ne m'appartient que dans
les intervalles o, brusquement, il sort de la politique pour rentrer
dans les lettres qui l'ont  demi consol des chagrins et des mcomptes
de la vie publique.

Je rappellerai seulement, pour ne pas briser tout  fait la chane des
faits, que, fondateur, avec M. Herv, du _Journal de Paris_, en dcembre
1868, il fut condamn par la 6e chambre pour manoeuvres  l'intrieur, 
l'occasion de la souscription Baudin, dont il avait t un des
promoteurs. Il se dfendit lui-mme et, dans une plaidoirie sobre et
forte, il rappela que Cremutius Cordus avait t accus de lse-majest,
sur l'ordre de Tibre, pour avoir crit une apologie de Brutus et de
Cassius. Le mouvement parut beau. Il l'tait en effet. C'tait le temps
o Rogeard crivait les _Propos de Labienus_; c'tait le temps des
derniers humanistes franais. Notre gnration est spare de la leur
par un abme. Un an aprs, par un de ces coups brusques plus frquents
sous les gouvernements absolus que sous les rpubliques, le condamn de
la 6e chambre, ralli  l'empire, entra aux affaires avec le cabinet
Ollivier et fut nomm secrtaire gnral du ministre des beaux-arts,
puis conseiller d'tat en service ordinaire hors section. Six mois plus
tard l'empire s'croulait, emportant, parmi d'incalculables ruines, la
fortune politique de J.-J. Weiss. Cet homme de tant d'esprit n'avait pas
le sens de l'-propos. Sa grande erreur fut de croire qu'il tait apte
aux affaires parce qu'il avait la curiosit et la pntration de
l'histoire. L'intelligence de l'historien est divergente et rayonne
largement. Celle du politique, tout au contraire, est convergente et
runit ses feux sur le point convenable. Or, jamais intelligence ne fut
plus divergente que celle de J.-J. Weiss. Aprs la guerre de 1870, il
tait, au dedans de lui-mme et  lui seul, aussi divis sur une
restauration monarchique que toute la majorit de l'Assemble. C'est
pourquoi, sans doute, l'Assemble le replaa en 1873, au conseil d'tat
dont il fut exclu presque aussitt. Quand il forma le ministre du 14
novembre 1881, Gambetta appela J.-J. Weiss aux fonctions de directeur
politique et des archives au ministre des affaires trangres. Mais 
la chute du grand ministre il dut donner sa dmission. Je n'ai pas 
juger, je le rpte, le personnage politique que fit J.-J. Weiss. Je
n'ai pas mme  dire que, dans sa mouvante fortune, il resta toujours un
parfait honnte homme: personne n'en a jamais dout. Prcipit de ses
ambitions et de ses illusions,  cinquante-cinq ans, il redevint
journaliste littraire et, par son talent, il honora grandement notre
profession. Il aimait les lettres, les lettres, disait-il, entretien
innocent des heures, dlices et noblesse de la vie! et les lettres du
moins n'ont pas trahi son amour.  cinquante-cinq ans il retrouva en
elles la jeunesse et la force. Ses feuilletons dramatiques, des _Dbats_
sont de merveilleux ouvrages, remplis de sens et d'agrment.

Ainsi que M. Taine, J.-J. Weiss conut la critique littraire comme une
des formes de l'histoire. Il comprit que le grand intrt d'une oeuvre
d'art, pome, roman ou comdie, est de nous faire comprendre, sentir,
goter dlicieusement la vie avec le got particulier qu'elle avait au
temps o cette oeuvre fut conue et dans la socit dont elle est
l'expression la plus subtile, et qu'enfin il n'est pas de monument plus
prcieux des moeurs d'autrefois, pas de tmoignages plus srs des vieux
tats d'me que tel conte ou telle chanson,  les bien entendre. Dans
cette voie o M. Taine s'avana avec une lente et sre mthode, J.-J.
Weiss ne fit jamais que de folles et toujours heureuses chappes. Il
avait l'esprit vagabond et se plaisait  courir  l'aventure. 
l'aventure, il dcouvrit maintes fois les transformations du peuple
franais dans les divers types littraires que ce peuple a crs.
J'avoue que sa critique me plat encore et surtout pour ce qu'elle a
d'enthousiaste et d'amoureux. J.-J. Weiss adorait cet esprit franais
dont il avait,  son insu, plus que sa part. Et sa grande connaissance
de la littrature allemande lui faisait mieux juger combien cet esprit
est rare, original, unique. De l'esprit franais il aimait l'exactitude.
Il disait excellemment: La justesse toute seule est aussi du gnie. Il
aimait, il prisait dans l'esprit franais le talent d'analyse, l'art de
dcomposer les sentiments et les ides, la science profonde du coeur
humain, la science dlicate de la vie et du jeu des passions. Il aimait
l'esprit franais pour sa politesse, pour ses faons honntes, pour sa
grce facile. Il adorait le gnie franais jusque dans les petits potes
du XVIIIe sicle. Ce n'est, disait-il, qu'un filet d'eau, mais qu'il
est limpide! c'est une source qui tiendrait dans le creux de votre main,
mais qu'elle a de fracheur! Sans doute il n'avait pas de mesure dans
ses admirations. C'tait un berger du Mnale qui, gris de cytises et de
sureaux en fleurs, oubliait de compter ses troupeaux.

Qu'importe! le got trouvait toujours son compte  ses fautes de got.
Et puis il pouvait bien se plaire  et l  quelque oeuvre un peu ple
et maigre qu'il nourrissait et colorait merveilleusement dans son
imagination!

Il avait l'me si pittoresque! Que n'a-t-il donc crit ses Mmoires!...
J'y reviens; c'est mon regret cuisant. Mais aprs tout, ses Mmoires, il
les a crits par fragments au hasard de mille articles pars dans les
journaux et qu'il faudra runir.




MADAME DE LA FAYETTE[28]


Il y a trois ans environ, nous avons eu lieu de parler de _la Princesse
de Clves_[29]. Le lecteur nous permettra de l'entretenir encore une
fois de madame de La Fayette. Le sujet est aimable et l'occasion est
belle. En effet, M. le comte d'Haussonville vient de publier, dans la
Collection des grands crivains, une tude lgante et judicieuse sur
madame de La Fayette, et, par une rare fortune, il a dcouvert des
sources inconnues qui, bien employes, donnent  son ouvrage l'intrt
de la nouveaut. Ces sources sont: 1 Des lettres de madame de La
Fayette  Mnage, qui, dj signales par Victor Cousin dans son
introduction  la _Jeunesse de madame de Longueville_, sont actuellement
aux mains des hritiers de M. Feuillet de Conches. On sait que les
documents provenant du cabinet de M. Feuillet de Conches ne doivent pas
tre accepts sans examen. Mais ces lettres de madame de La Fayette, qui
proviennent de la vente Tarb, sont d'une authenticit non douteuse; 2
les papiers de l'abb, fils an de madame de La Fayette, conservs
aujourd'hui dans le trsor du duc de la Trmolle. Ce sont des
inventaires, des contrats, des papiers d'affaires. M. d'Haussonville les
a examins avec un intrt auquel se mlait une sorte d'motion que
comprendront tous ceux qui se sont plu  voquer dans la poussire des
archives quelques figures du pass.

Leur scheresse, dit-il, et leur aridit mme donnent, en effet, une
vie singulire aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant
mls, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie... Personne, je
crois, ne les avait manis avant moi, car sur plus d'une page la poudre
tait encore colle  l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai
fait tomber et que j'ai ajout une destruction de plus  toutes celles
qui sont l'ouvrage de la vie.

Culte charmant du souvenir! Aussi bien M. d'Haussonville a fait dans le
trsor de M. de la Trmolle des dcouvertes fort intressantes et tout
 fait inattendues sur la vie domestique de madame de La Fayette. On
savait que Marie-Madeleine de la Vergne pousa,  l'ge de vingt-trois
ans, en 1655, Jean-Franois Motier de La Fayette, qui descendait d'une
trs ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire que
ce gentilhomme n'avait pas t beaucoup aim, et qu'aussi il n'tait pas
trs aimable. S'il faut en croire une chanson du temps,  la premire
entrevue avec mademoiselle de la Vergne, il ne souffla mot et fut agr
tout de mme.

     La belle consulte
     Sur son futur poux,
     Dit dans cette assemble
     Qu'il paraissait si doux
     Et d'un air fort honnte,
     Quoique peut-tre bte.
     Mais qu'aprs tout, pour elle, un tel mari
     tait un bon parti.

Mademoiselle de la Vergne, avec beaucoup d'esprit et tout le latin que
lui avait enseign Mnage, n'tait pas d'un tablissement facile. Son
bien tait petit. Elle avait perdu son pre. Sa mre, fort cervele et
quelque peu intrigante, n'avait pas une trs bonne rputation. Elle
n'avait pas su garder sa fille  l'abri de la mdisance. D'ailleurs,
elle venait de se remarier. Marie-Madeleine, qui tait raisonnable, fit
un mariage de raison, et s'en alla tranquillement en Auvergne.

Dans une lettre qui date des premires annes du mariage, elle fait part
 son matre, Gilles Mnage, du genre de vie qu'elle mne en province et
du paisible contentement qu'elle y gote. Cette lettre a t publie
pour la premire fois par M. d'Haussonville. Il faut la citer tout
entire:

     Depuis que je vous ait crit, j'ai toujours t hors de chez moi 
     faire des visites. M. de Bayard en a t une et quand je vous
     dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant. Ce sont gens
     que vous avez le bonheur de ne pas connatre et que j'ai le malheur
     d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer  la honte de ma
     dlicatesse que je ne m'ennuie pas avec ces gens-l, quoique je ne
     m'y divertisse gure; mais j'ai pris un certain chemin de leur
     parler des choses qu'ils savent, qui m'empche de m'ennuyer. Il est
     vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien
     de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, 
     beaucoup prs, si raisonnables, mais aussi elles ne font gure de
     visites; par consquent on n'en est pas incommod. Pour moi, j'aime
     bien mieux ne voir gure de gens que d'en voir de fcheux, et la
     solitude que je trouve ici m'est plutt agrable qu'ennuyeuse. Le
     soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et
     comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon poux m'adore,
     que je l'aime fort, que je suis matresse absolue, je vous assure
     que la vie que je mne est fort heureuse et que je ne demande 
     Dieu que la continuation. Quand on croit tre heureuse, vous savez
     que cela suffit pour l'tre; et comme je suis persuade que je le
     suis, je vis plus contente que ne le sont peut-tre toutes les
     reines de l'Europe.

La jeune femme laisse assez entendre que le bonheur si ple qu'elle
gote est le pur effet de sa raison. Elle s'en flicite comme de son
ouvrage. On sent bien que ce mari qui l'adore n'y est pour rien et que
si elle l'aime fort, c'est avec rsignation et parce qu'elle est une
personne tout  fait raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses terres
de Naddes et d'Espinasse. Il parat avoir t assez processif, dit M.
d'Haussonville,  en juger par d'assez nombreuses difficults qu'il eut
avec ses voisins.

Aprs quelques annes de mariage, nous retrouvons la comtesse de La
Fayette  la cour de Madame et dans ce petit htel de la rue de
Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, o il y avait un jardin avec un
jet d'eau et un petit cabinet couvert. C'tait, dit madame de Svign,
le plus joli lieu du monde pour respirer  Paris. M. de la
Rochefoucauld y venait tous les jours.

De M. de La Fayette, point de nouvelles. Madame de Svign n'en dit mot.
Tous les biographes en ont conclu qu'il tait mort, et c'tait l'opinion
unanime que madame de La Fayette tait devenue veuve aprs quelques
annes de mariage. Or, il n'en est rien. M. de La Fayette tait vivant
et vivait sur ses terres. Il survcut de trois ans  M. de la
Rochefoucauld mort en 1680. M. d'Haussonville (qui de nous n'enviera son
bonheur?) a trouv dans les archives du comte de la Trmolle un acte
tablissant que Franois Motier, comte de La Fayette, dcda le 26 juin
1683. Madame de La Fayette fut en ralit marie pendant vingt-huit ans,
et elle n'tait pas veuve quand elle souffrait les assiduits du duc.
Madame de Svign ne s'en scandalisait nullement. M. d'Haussonville se
montrerait plus svre. Il ne cache point que madame de La Fayette lui
plairait moins si elle avait trahi la foi jadis promise  l'excellent
gentilhomme qui chassait dans les forts d'Auvergne pendant qu'elle
crivait des romans  Paris dans le petit cabinet couvert. Il la veut
toute pure. Heureusement qu'il est sr que sa liaison avec M. de la
Rochefoucauld fut innocente. Elle aima le duc; elle en fut aime; mais
elle lui rsista. Il le veut ainsi. Au fond, il n'en sait rien. Je n'en
sais pas davantage, et, si je le contredisais, j'aurais pour moi la
vraisemblance. Mais la politesse resterait de son ct et ce serait pour
moi un grand dsavantage. Aussi je veux tout ce qu'il veut. Mais je
confesse qu'il me faut pour cela faire un grand effort sur ma raison.
Madame de La Fayette avait vingt-cinq ans, le duc en avait quarante-six.
On se demandera comment, de l'humeur qu'il tait, elle put l'attacher
sans se donner  lui. Il ne vivait que pour elle, et prs d'elle. Il ne
la quittait pas. Cela donne  penser, quoi qu'on veuille. M.
d'Haussonville ne croit pas lui-mme  la continence volontaire de M. de
la Rochefoucauld, et je doute, malgr moi, de la pit de madame de La
Fayette. L'me de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau
m'appliquer  la comprendre, elle reste pour moi tout  fait obscure.

 mon sens, cette personne vraie tait impntrable. Prude, dvote et
bien en cour, je la souponnerais presque d'avoir dout de la vertu, peu
cru en Dieu, et, ce qui est plus tonnant pour l'poque, ha le roi. Ses
plus intimes amis ne l'ont point connue. Ils la croyaient indolente.
Elle-mme se disait _baigne de paresse_, et elle menait les affaires
avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche; mais
je ne crois pas que jamais femme ft plus secrte.

Le livre de M. d'Haussonville est prcieux pour la biographie de madame
de La Fayette. Ce n'est pas son seul mrite. On y trouve une tude
judicieuse des oeuvres de cette illustre dame. M. d'Haussonville estime 
sa valeur la dlicate histoire d'Henriette. Il ne gote qu' demi
_Zade_, histoire espagnole o l'on rencontre des enlvements, des
pirates, des solitudes affreuses, et o de parfaits amants soupirent
dans des palais orns de peintures allgoriques. Et il garde trs
justement le meilleur de son admiration pour _la Princesse de Clves_.

Avec _la Princesse de Clves_, qui parut en 1678, madame de La Fayette
entrait harmonieusement dans le concert des classiques,  la suite de
Molire et de la Fontaine, de Boileau et de Racine.

Mais il faut bien prendre garde que, si _la Princesse de Clves_ atteste
par l'lgant naturel du style et de la pense que Racine est venu,
madame de La Fayette n'en appartient pas moins, par l'esprit mme de son
oeuvre,  la gnration de la Fronde, et  cette jeunesse nourrie de
Corneille. Elle demeure hroque dans sa simplicit et garde de la vie
un idal superbe. Par le fond mme de son caractre son hrone est,
comme milie, une adorable furie, furie de la pudeur, sans doute; mais
je distingue dans sa chevelure blonde quelques ttes de serpent.

Madame de Clves, la plus belle personne de la cour, est aime de M. de
Nemours, l'homme le mieux fait de tout le royaume. M. de Nemours, qui
avait jusque-l montr dans de nombreuses galanteries une audace
heureuse, devient timide ds qu'il est amoureux. Il cache sa passion;
mais madame de Clves la devine et, bien involontairement, la partage.
Pour se fortifier contre le pril o son coeur l'entrane, elle ne craint
pas d'avouer  son mari qu'elle aime M. de Nemours, qu'elle le craint et
se craint elle-mme. Celui-ci la rassure d'abord. Mais par l'effet d'une
imprudence et d'une indiscrtion du duc de Nemours, il se croit trahi et
meurt de chagrin.

Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de madame de Clves,
c'est sans doute cet aveu qu'elle fait  son mari d'un amour qui n'est
pas pour lui. Sa vertu s'y montre, mais  considrer la simple humanit,
elle n'a pas lieu, il faut bien le reconnatre, de s'en fliciter
beaucoup. Cet aveu est la premire cause de la mort de M. de Clves. Si
elle n'avait point parl, M. de Clves ne serait pas mort; il aurait
vcu tranquille, heureux dans une douce illusion. Mais il fallait tre
vraie  tout prix. Ce fut aussi l'avis d'une dame clbre qui renouvela
cent ans plus tard cette scne d'aveux. Madame Roland prouva sur les
quarante ans ce qu'elle appelle, en fille de Rousseau et de la nature,
les vives affections d'une me forte commandant  un corps robuste.
L'homme qu'elle aimait avait comme elle un sentiment exalt du devoir.
C'tait le dput Buzot. Ils s'aimrent sans tre l'un  l'autre. Madame
Roland avait un mari plus g qu'elle de vingt ans, honnte homme, mais
caduc et dcrpit. Elle crut devoir,  l'exemple de madame de Clves,
avouer  ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour pour un autre que lui.
L'aveu fait  un mari si amorti ne pouvait tourner au tragique, et, 
cet gard, madame Roland semblera peut-tre moins imprudente que madame
de Clves. Pourtant les effets en furent lamentables. Mon mari,
dit-elle dans ses _Mmoires_, excessivement sensible et d'affection et
d'amour-propre, n'a pu supporter l'ide de la moindre altration dans
son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irrite; le
bonheur a fui loin de nous. Il m'adorait, je m'immolais  lui, et nous
tions malheureux.

Madame de Clves n'eut pas, dans sa cruelle franchise, que je sache,
d'autre imitatrice que madame Roland. Encore faut-il considrer qu'en
agissant comme madame de Clves madame Roland n'avait pas de si bonnes
raisons. Madame de Clves en se confiant  son mari lui demandait
secours dans sa dtresse. Elle implorait un appui. Madame Roland ne
voulait qu'taler sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.




CHARLES LE GOFFIC[30]


M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans rvolus, et pourtant
il touche par son origine au temps jadis; il naquit contemporain des
vieux ges, car il vit le jour et fut nourri dans la petite ville de
Lannion, qui tait encore, il y a un quart de sicle, une ville du moyen
ge. Il coula de longues heures  voir, sur les quais, les eaux
paresseuses du Leguer caresser mollement les coques noires des cotres et
des chasse-mare. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, 
l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptes et peintes en
rouge, aux murs que les ardoises revtent comme d'une cotte d'armes
azure et sombre. Il courut sur le pont  dos d'ne et  perons qui,
prs du moulin, ouvrait nagure encore la route de Plouaret. D'origine
italienne par sa mre, l'enfant tait, par Jean-Franois, son pre, de
vieille souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit
forgeron. Jean-Franois Le Goffic tait libraire  Lannion, mais c'tait
un libraire d'une espce rare et singulire, c'tait le libraire-diteur
des bardes. Dans ce pays, o, dit Franois-Marie Luzel, le barde chante
sur le seuil de sa porte, o, dit mile Souvestre, les couplets se
rpondent de roche en roche, o les vers voltigent dans l'air comme les
insectes du soir, o le vent vous les fouette au visage par bouffes,
avec les parfums du bl noir et du serpolet, Jean-Franois Le Goffic
imprimait en ttes de clous les gwerz hroques et les snes gracieux,
et sans doute il avait beaucoup  faire, tant l'diteur attitr des
disciples de Taliesin et de Hyvarnion, des modernes Kloers et de toute
la confrrie du bon saint Herv. M. Charles Maurras nous apprend que
laques et clercs, mendiants et lettrs, tous les jouglars du pays se
runissaient une fois l'an dans la maison de Jean-Franois  un banquet
o l'on chantait toute la nuit sur vingt tonneaux de cidre dfoncs.
Conu dans ces ftes de la posie populaire, Charles Le Goffic naquit
pote. Par la suite, il tudia, il alla faire ses classes  Rennes et
devint un monsieur. En bon Breton qu'il tait, il eut un duel  dix-huit
ans. Destin au professorat, il vint achever ses tudes  Paris. L, sur
la montagne Sainte-Genevive, il lui souvint des ftes paternelles et
des femmes de Lannion. Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire,
les femmes de Lannion sont d'une exquise beaut. Leur teint ple, leur
dmarche austre, le bandeau qui couvre  demi leurs cheveux les font
ressemblera des nonnes; mais, brunes aux yeux bleus, elles ont aux
lvres un sourire mystrieux qui prend le coeur. Au sortir des tudes,
Charles Le Goffic fit des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour
tait breton. Il tait tout breton, puisque celle qui l'inspirait avait
grandi dans la lande, et que celui qui l'prouvait y mlait du vague et
le got de la mort. Le pote nous apprend que sa bien-aime, paysanne
comme la Marie de Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.

     Elle est ne au pays de lande,
      Lomikel, o dbarqua,
     Dans une belle auge en mica,
     Monsieur saint Efflam, roi d'Irlande.

C'tait, en effet, la coutume des vieux saints irlandais d'aborder la
cte armoricaine dans une auge, et Charles Le Goffic devait connatre
par le menu l'histoire de saint Efflam et de son pouse nora, pour
l'avoir vu jouer en mystre, dans son enfance,  la Saint-Michel, 
Lannion.

     Elle est sous l'invocation
     De madame Marie et d'Anne,
     Lis de candeur, urnes de manne,
     Double vaisseau d'lection.

     Elle aura dix-huit ans le jour,
     Le jour de la fte votive
     Du bienheureux monsieur saint Yve,
     Patron des juges sans dtour.

Or, la fte de saint Yves Hlouri tombe le 19 mai. Et le pote lui-mme
nous dit ailleurs que Anne-Marie est ne un joli dimanche de printemps
et que, selon l'usage, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient
l'une au lit de la mre, l'autre sur le berceau de l'enfant.

Le pote ne nous a pas cont ses amours par le menu. Il nous apprend
seulement qu'il a retrouv sa payse  Paris, sauvage encore, navement
jolie, ayant gard sa grce rustique, sa voix lente; mais, on peut le
souponner, gare et dchue.

     Hlas! tu n'es plus une paysanne:
     Le mal des cits a pli ton front,
     Mais tu peux aller de Paimpol  Vanne,
     Les gens du pays te reconnatront.

     Car ton corps n'a point de grces serviles,
     Tu n'as pas chang ton pas nonchalant,
     Et ta voix rebelle au parler des villes
     A gard son timbre augural et lent.

     Et je ne sais quoi dans ton amour mme,
     Un geste fuyant, des regards gns,
     voque en mon coeur le pays que j'aime,
     Le pays trs chaste o nous sommes ns.

Qu'est devenue Anne-Marie  Paris? Nous l'ignorons, et cela ne laisse
pas de nous inquiter. On ne peut s'empcher de voir vaguement, dans
l'ombre du soir, tourner sur la tte de la jeune Bretonne les ailes
enflammes du Moulin-Rouge, tandis que l'tudiant rveur lui arrange des
triolets avec une infinie douceur d'me:

     Puisque je sais que vous m'aimez,
     Je n'ai pas besoin d'autre chose.
     Mes maux seront bientt calms,
     Puisque je sais que vous m'aimez
     Et que j'aurai les yeux ferms
     Par vos doigts de lis et de rose.
     Puisque je sais que vous m'aimez,
     Je n'ai pas besoin d'autre chose.

     Je voudrais mourir  prsent,
     Pour vous avoir prs de ma couche,
     Allant, venant, riant, causant.
     Je voudrais mourir  prsent,
     Pour sentir en agonisant
     Le souffle exquis de votre bouche.
     Je voudrais mourir  prsent
     Pour vous avoir prs de ma couche.

     Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
     Ou roses blanches de l'cosse,
     Fleurs d'glantier, fleur de cdrat,
     Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
     Dites-moi les fleurs qu'il faudra,
     Les fleurs qu'il faut pour notre noce,
     Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
     Ou roses blanches de l'cosse.

     Sur les lacs et dans les forts.
     Pieds nus, la nuit, cote que cote,
     J'irai les cueillir tout exprs,
     Sur les lacs et dans les forts.
     Hlas! et peut-tre j'aurais
     Le bonheur de mourir en route.
     Sur les lacs et dans les forts,
     Pieds nus, la nuit, cote que cote.

Le pote semble bien croire l que, si l'amour est bon, la mort est
meilleure. Il est sincre, mais il se ravise presque aussitt pour nous
dire sur un ton leste avec Jean-Paul que l'amour, comme les cailles,
vient et s'en va aux temps chauds. Au reste, je n'essayerai pas de
chercher l'ordre et la suite de ces petites pices dtaches qui
composent l'_Amour breton_ ni de rtablir le lien que le pote a
volontairement rompu. C'est  dessein qu'il a ml l'ironie  la
tendresse, la brutalit  l'idalisme. Il a voulu qu'on devint le
joyeux garon  ct du rveur et le buveur auprs de l'amant. Il en est
de l'amour breton, comme de ces ftes que Jean-Franois donnait aux
bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn, les enchanteurs et les
fes, mais on y dfonait des foudres de cidre. _Amour breton_
embarrassait dj les commentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient
dans l'intimit du pote. L'un d'eux ayant interrog M. Quellien, qui
est barde, en tira cette rponse prcieuse: Nous autres Bretons, nous
aimons que dans un livre il y ait de l'me. Pour ce qui est du coeur,
nous nous en passons. Pourtant il y a aussi du coeur dans _Amour
breton_. On sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies larmes
dans le pome du _Premier soir_.

     Toi qui fuis  pas inquiets,
     Je t'avais pardonn ta faute.
     Pourquoi t'en vas-tu? Je croyais
     Qu'on devait vivre cte  cte.

      nuits,  douces nuits d'antan,
     O sont nos haltes et nos courses;
     Le vieux saule prs de l'tang,
     Et les gents au bord des sources?

Mais, pour la bien sentir, il faudrait citer la pice tout entire.
Comme art, le pome de M. Le Goffic est rare, pur, achev. Ces vers, a
dit M. Paul Bourget, donnent une impression unique de grce triste et
souffrante. Cela est  la fois trs simple et trs savant... Il n'y a
que Gabriel Vicaire et lui  toucher certaines cordes de cet archet-l,
celui d'un mntrier de campagne qui serait un grand violoniste aussi.
On ne saurait mieux dire, et si, en effet, le jeune pote breton
rappelle un autre pote, c'est celui de la Bresse, c'est Gabriel Vicaire
et sa rusticit exquise.

M. Jules Simon, qui est rest Breton  Paris, au milieu de sa gloire,
disait un jour bien joliment: Je ne sors jamais de l'Opra sans penser
que je serais bien heureux d'entendre un air de biniou.

Je ne suis pas Breton et je n'ai vu la Bretagne que dans ces promenades
rapides et tonnes qui ressemblent  de beaux rves. Mais en entendant
le biniou de Le Goffic, je crois revoir la grve dsole, la fleur d'or
de la lande, les chnes plants dans le granit, la sombre verdure qui
borde les rivires et sur les chemins bords d'ajoncs, au pied des
calvaires, des paysannes graves comme des religieuses.




ALBERT GLATIGNY


La petite ville de Lillebonne, doucement couche dans sa verte valle,
avec ses ruines romaines et son chteau normand, ses filatures et ses
blanchisseries, tait toute pavoise en l'honneur d'un de ses fils qui
fut, de son vivant, comdien errant et rimeur trs magnifique. Il se
nommait Albert Glatigny.

Devant le buste qu'on venait de dcouvrir au bruit des fanfares,
mademoiselle Nau rcita des strophes qui furent trs applaudies:

      vagabond! frre des dieux,
     Qui, pour l'amour de la Chimre,
     Grimpas vingt ans la cte amre,
     Les pieds saignants, l'oeil radieux;...

     Pote errant ou bateleur
      qui l'hte ferme la porte,
     Tu dormais en plein champ? Qu'importe
     Lorsque la luzerne est en fleur!...

     Tu buvais l'eau des sources vives,
     Tu t'attablais aux noisetiers;
     Maigre festin; mais vous tiez,
     La fauvette et toi, les convives.

     Si, rousse et rouge, te bouda
     La maritorne de l'auberge,
     Tu voyais en leur neige vierge
     Les trois desses de l'Ida!...

C'est Catulle Mends qui invoquait avec ce lyrisme fraternel le pote
dont il fut le confrre et l'ami au temps ancien du Parnasse et des
parnassiens.

Albert Glatigny n'est mort que depuis dix-huit ans, mais son existence
semble recule dans un pass profond, et il semble plus proche de Destin
et de l'toile que des comdiens qui donnent aujourd'hui des
reprsentations en province. Ses aventures rappellent les comdiens
pittoresques de Le Sage et de Scarron, dont la race est maintenant
teinte.

C'tait un grand et maigre garon  longues jambes termines par de
longs pieds. Ses mains, mal emmanches, taient normes. Sur sa face
imberbe et osseuse s'panouissait une grosse bouche, largement fendue,
hardie, affectueuse. Ses yeux, retrousss au-dessus des pommettes rouges
et saillantes, restaient gais dans la fivre. M. Louis Labat, qui a
recueilli des souvenirs conservs  Bayonne depuis 1867, dit qu'il tait
taill  coups de serpe, en faon d'pouvantail. Quand je le vis, quatre
ans plus tard, il tait tout  fait dcharn. Sa peau, que la bise et la
fivre avaient travaille, s'corchait sur une charpente robuste et
grotesque. Avec son innocente effronterie, ses apptits jamais
satisfaits et toujours en veil, son grand besoin de vivre, d'aimer et
de chanter, il reprsentait fort bien Panurge. C'tait Panurge, mais
Panurge dans la lune. Cet trange garon avait la tte pleine de
visions. Tous les hros et toutes les dames romantiques, en robe de
brocart, en habit Louis XIII, se logrent dans sa cervelle, y vcurent,
y chantrent, y dansrent; ce fut une sarabande perptuelle. Il ne vit,
n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais
que trs vaguement  sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais
aucun avantage et n'y sut-il viter aucun danger. Pendant qu'il tranait
en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le
ruinaient, il vivait dans un rve enchant. Il se voyait vtu de velours
et de drap d'or, buvant dans des coupes ciseles par Benvenuto Cellini 
des duchesses d'Este et de Ferrare, qui l'aimaient.

Il avait coutume de dire qu'il tait fils d'un gendarme et mme il se
plaisait  conter que, s'en tant all avec des comdiens errants, il
avait emport les bottes de son pre. Il lui advint mme de traverser
les landes  pied avec l'ingnue dont les chaussures trop fines se
dchirrent dans le sable. mu de piti, Glatigny lui donna les bottes
du gendarme. Toutefois, l'extrait de naissance du pote, publi par M.
Lon Braquehais, est ainsi rdig: Joseph-Albert-Alexandre Glatigny, n
 Lillebonne, le 21 mai 1849, de l'union de Joseph-Snateur Glatigny,
ouvrier charpentier, en cette ville, et de Rose-Alexandrine Masson,
couturire audit lieu.

Il rsulte de ce document que Joseph-Snateur Glatigny, de Lillebonne,
tait charpentier quand un fils lui vint, qui devait tre pote. Il
n'tait pas gendarme alors. Mais, comme le fait observer M. Lon
Braquehais, il le devint plus tard. Et, s'il en faut croire Thodore de
Banville, ce gendarme tait brave comme un lion et cultivait des roses.

Son fils Albert devint petit clerc d'huissier, puis apprenti typographe.
Il travaillait dans une imprimerie  Pont-Audemer, quand une troupe de
comdiens ambulants vint donner des reprsentations dans cette ville. Il
prit sa place au parterre. Que vit-il  la lumire des quinquets? De
pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurt-de-faim en bottes
molles, des loques, des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de
splendeurs et de magnificences. Les paysages tachs d'huile, les ciels
crevs, lui rvlaient la nature. Ces grands mots mal dits lui
enseignaient la passion; ses yeux taient dessills; il voyait, il
croyait, il adorait. C'est avec l'ardeur d'un nophyte qu'il reut le
baptme de la balle et qu'il entra dans la confrrie. MM. les comdiens
furent bons princes et estimrent que l'apprenti imprimeur saurait les
souffler aussi bien qu'un autre. Ils lui permirent mme de s'essayer au
besoin dans le comique et dans le tragique. Son ambition n'tait pas de
s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil
de fer et de recevoir agrablement des coups de pied, mais bien de
porter le feutre  plume, de se draper dans la cape espagnole et de
traner la rapire funeste aux tratres. Or, sa face de carme, son
corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le
prcdaient de longtemps sur la scne, faisaient de lui un personnage
tout  fait incongru sous le velours et la soie. Et quand vous saurez
que, dou du plus pur accent normand, du parler tranant de Bernay, il
tait en outre affect d'un bredouillement qui lui faisait manger la
moiti des mots, vous reconnatrez qu'il fut siffl et hu en toute
justice, bien que pote lyrique. Car, chemin faisant, dans Alenon, il
s'aperut qu'il tait pote, aprs avoir lu les _Odes funambulesques_,
et tout de suite il fit des vers exquis et superbes. Des vers avec leur
musique, dit son bon matre Thodore de Banville. Et, ce qui rendit sa
vie impossible et chimrique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressource
que de composer des vers excellents et de jouer fort mal la comdie, il
voulait manger cependant, voir le soleil de Dieu et jouir des bienfaits
de la civilisation dans une certaine mesure. Afin que son roman ft
complet, en plein hiver, habill tout le long de nankin, il s'prit
d'amour pour une princesse de thtre, qui malheureusement n'entendait
rien aux sentiments potiques. Abm de dsespoir, il voulut se plonger
son canif dans le coeur et se fendit le pouce. Il ne faut pas croire
pourtant qu'il fut trs malheureux. Sa misre tait grande, mais il ne
la sentait pas. Il aimait sa vie vagabonde et il y exerait largement
cette verve picaresque qui anime sa posie. On en peut juger par le joli
sonnet irrgulier que voici:

     La route est gaie. On est descendu. Les chevaux
     Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture
     Des objets singuliers jets  l'aventure;
     Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.

     Une femme, en riant, coute les propos
     Amoureux d'un grand drle  la maigre structure.
     Le pre noble boit et le conducteur jure.
     Le village s'meut de ces profils nouveaux.

     En route! et l'on repart. L'un sur l'impriale
     Laisse pendre une jambe exagre. Au loin
     Le soleil luit, et l'air est plein d'odeur de foin.

     Destin rve,  demi couch sur une malle,
     Et le roman comique au coin de la fort
     Tourne un chemin rapide et creux, et disparat.

En relisant une notice dj bien ancienne que j'ai faite sur Albert
Glatigny, j'y retrouve quelques historiettes qui couraient au lendemain
de sa mort. Je ne les donne pas pour littralement vraies; mais si elles
sont lgendaires, elles appartiennent  la lgende de la premire heure,
qui contient toujours beaucoup de vrit. Et puis, elles sont amusantes.
C'est une raison pour les conter. Il faut bien, de temps  autre,
divertir les honntes gens.

Je vous dirai donc, sur la foi des meilleurs auteurs, que, se trouvant 
Paris, Glatigny obtint du directeur des Bouffes le rle du Passant dans
les _Deux Aveugles_.

C'est un rle muet. Ce passant met un sou dans le chapeau d'un aveugle
et ne dit rien. On affirme, et je le crois sans peine, qu'un soir
Glatigny n'avait pas un centime. En cette conjoncture, il retourna ses
goussets et dit: Je n'ai rien  vous donner aujourd'hui, mon brave
homme. Cette phrase lui valut une forte amende, mais le comdien avait
trouv un effet et il en concevait un juste orgueil.

Vers le mme temps il joua, au Thtre-Lyrique, dans l'_Othello_
d'Alfred de Vigny, le troisime snateur. Il avait  dire un vers et
demi et touchait deux francs par soire.

Mais voici le trait le plus mmorable de sa vie dramatique. C'tait dans
je ne sais quelle sous-prfecture. On jouait _Andromaque_, pour le
malheur de Racine. Glatigny tenait le rle modeste de Pylade et il n'y
brillait pas. Mcontent de son succs et persuad, en bon romantique,
que le texte de Racine tait insuffisant, il y ajouta une beaut. Dans
la scne II de l'acte III, annonant l'entre d'Hermione (je ne sais
quelle tait cette Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les
bas de sa famille!) le Pylade de basse Normandie rcita les trois vers
crits par l'auteur d'_Andromaque_ et en ajouta deux autres tout  fait
trangers au texte: Gardez, dit-il,

     Gardez qu'avant le coup votre dessein n'clate; Oubliez jusque-l
     qu'Hermione est ingrate; Oubliez votre amour. Elle vient, je la
     _vois_ Et si _celle_ du sang n'est point une chimre, Tombe aux
     pieds de ce sexe  qui tu dois ta mre.

L'effet de ces deux derniers vers, souds au texte de Racine, fut
merveilleux. Les lettrs de la petite ville se sentirent transports
d'admiration, et le sous-prfet lui-mme donna le signal des
applaudissements.

Albert Glatigny avait un coeur d'or. Les jours o il dnait, il
partageait son repas avec Toupinel, qui tait un petit griffon errant et
maigre comme son matre. M. Louis Labat a conserv dans le _Bulletin de
la Socit des sciences et arts de Bayonne_ le souvenir de Toupinel.

Les jours de paye, nous dit-il, taient jours d'orgie pour Glatigny et
celui qu'il avait lev au rang d'ami intime. L'un suivant l'autre, ils
s'en allaient, rasant les murs de la ville, droit au caf Farni,--lui
en une sorte d'extase, le coeur plein des soixante-dix bienheureux francs
qu'il venait de toucher. Gravement, il s'asseyait devant une table
solitaire, Toupinel lui faisant face, et commandait deux ctelettes. Les
deux ctelettes servies, toutes fumantes, c'tait un spectacle
ridiculement drle,  la fois, et touchant de voir ce grand garon naf
dcouper en menues tranches la part de son camarade, lui en offrir avec
des tendresses toutes maternelles chaque bouche et, mlancolique,
regarder s'envoler en claires spirales la fume de son assiette,
cependant que le griffon, post sur son sige, dgustait en gourmet la
moindre bribe de ce festin. Du coup, c'tait pour un mois qu'il en
fallait prendre. Toupinel, sans doute, en avait conscience: aussi se
gardait-il de perdre une minute. Par rare occurrence, ces aubaines se
renouvelaient parfois, mais  des priodes essentiellement variables.

Je n'ai pas connu Toupinel, qui dut terminer sa vie errante vers 1868.
Mais j'ai connu Cosette, qu'un sonnet a rendue immortelle. Cosette tait
de race douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit
et de coeur. Durant plusieurs annes, on ne put voir Glatigny sans
Cosette. Dans une lettre o le pauvre comdien raconte avec une gaiet
courageuse les souffrances et les mauvais traitements qu'il a endurs,
il ajoute: Ma pauvre petite chienne a reu un coup de pied dans le
ventre qui a failli la tuer. Pour le coup, j'ai pleur. Les
circonstances dans lesquelles Cosette fut traite avec cette brutalit
sont singulires. Elles ont t racontes tout au long dans le _Temps_
du 17 janvier 1891, en premire page. Je les rappellerai trs
sommairement d'aprs la version que le pote en a donne lui-mme dans
un petit livret aujourd'hui introuvable, qui s'appelle le _Jour de l'an
d'un vagabond_.

Le 1er janvier 1869, aprs bien des aventures de grands chemins,
Glatigny, qui se trouvait alors  Bocognano, en Corse, fut arrt par un
gendarme et mis au cachot o il resta enferm quatre jours sous
l'inculpation d'avoir assassin un magistrat. Le gendarme l'avait pris
pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne trouvait nulle part, pour
la raison suffisante qu'il n'existait pas. Le gendarme de Bocognano
tait comme les chiens de garde, il n'aimait pas les gens mal habills
et ses soupons s'veillrent au seul aspect des braies et de la veste
sordides du pote-comdien. C'est du moins ce que rvle le
procs-verbal d'arrestation dans lequel on lit ceci:

Nous avons remarqu cet individu dont son aspect nous a paru fugitif.

Et, ce qui est singulier, il se trouva un juge supplant pour rpondre:
Oui, oui, effectivement, effectivement  cette observation de la
gendarmerie, et faire mettre Glatigny aux fers, dans un cachot o
Cosette dfendit courageusement son matre contre les rats qui voulaient
le dvorer. Il tait dj atteint de la phtisie dont il devait mourir,
et son tat s'aggrava dans la prison malsaine de Bocognano.

De retour au pays normand en 1870, il y trouva une jeune fille qui y
fuyait l'invasion allemande, mademoiselle Emma Dennie. Elle l'aima pour
son bon coeur, pour son talent de pote, et surtout parce qu'il tait
malheureux. Elle consentit  l'pouser et, atteinte du mme mal, elle se
fit sa garde-malade. Cette charmante femme donna un foyer au pauvre
vagabond, revenu, hlas! de toutes ses courses. Aprs la guerre, ils
allrent tous deux habiter  Svres, prs Paris, une petite maison au
pied du coteau, sur le bord d'un chemin en pente, ravin par les pluies.

C'est l qu'Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873, dans sa
trente-cinquime anne. Il avait crit:

     ... Que l'on m'enterre un matin
     De soleil, pour que nul n'essuie,
     Suivant mon cortge incertain,
     De vent, de bourrasque ou de pluie;
     Car n'ayant jamais fait de mal
      quiconque ici, je dsire,
     Quand mon cadavre spulcral
     Aura la pleur de la cire,
     Ne pas, en m'en allant, occire
     Des suites d'un rhume fcheux
     Quelque pauvre dvou sire
     Qui suivra mon corps de faucheux.

Ses amis le conduisirent au cimetire de Svres (il m'en souvient) par
une de ces matines de printemps, mles de pluie et de soleil, qui
ressemblent  un sourire dans des larmes.

Il laissait les vers brillants des _Vignes folles_ et des _Flches
d'or_. Comme pote, Glatigny procde de Banville, avec une nuance
d'originalit. Et en art il faut saisir la nuance. L'oeuvre de ce pote a
son prix et sa valeur, et la municipalit de Lillebonne a t bien
inspire en honorant la mmoire de son enfant qui fut pauvre et qui,
dans sa vie innocente, oublia tous ses maux en chantant des chansons.




M. MARCEL SCHWOB[31]


Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles que pour les
romans, par cette raison suffisante que seuls les dlicats savent goter
une nouvelle exquise, tandis que les gloutons dvorent indistinctement
les romans bons, mdiocres ou mauvais. Il n'est pas de feuilleton, si
fade ou si coriace, qui ne soit aval jusqu' la dernire tranche par
quelque pauvre d'esprit affam de grosse littrature.

Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqu o l'on mange. Pour neuf
lecteurs sur dix, un roman est un plat dont ils s'empiffrent et dont ils
veulent avoir par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires
du public ont-ils un tour de main incomparable pour fabriquer des romans
compacts et lourds comme des pts. Ils vous bourrent leur clientle,
ils vous la gavent jusqu' la rendre stupide. Ils connaissent leur
monde. Le vrai liseur de romans demande seulement qu'on l'abtisse.

Celui-l lit un roman dans sa soire et il serait bien incapable de lire
autre chose qu'un roman. Il lit trs vite, car rien ne l'arrte, et
quand il a fini il ne sait plus ce qu'il a lu. Ce genre de lecteur n'est
pas rare, et c'est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.

Il n'y aurait pas grand mal  cela si, pour grossir leur clientle, des
crivains de talent ne s'obstinaient  produire roman sur roman et ne
s'tudiaient  dire en quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en
vingt. Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans art pour les
illettrs. Tout innombrables qu'ils sont, ils ne comptent pas. Je me
plains de voir paratre tant de romans mdiocres, crits par des gens de
quelque valeur et lus par un public cultiv. On en publie, de ceux-l,
jusqu' trois et quatre par semaine et c'est un flot montant qui nous
noie. J'admire que des gens de bon sens, intelligents et qui ne sont pas
sans lecture, se flattent d'avoir tous les ans  faire au public un
rcit en un volume in-18 jsus, et qu'ils se livrent de gaiet de coeur 
ce genre de travail sans songer que notre sicle, en le supposant  cet
gard plus heureux que les prcdents, laissera aprs lui tout au plus
une vingtaine de romans lisibles. C'est pourtant, si l'on y songe, une
excessive prtention que de vouloir imposer une fois l'an au monde trois
cent cinquante pages de choses imaginaires! Que le conte ou la nouvelle
est de meilleur got! Que c'est un moyen plus dlicat, plus discret et
plus sr de plaire aux gens d'esprit, dont la vie est occupe et qui
savent le prix des heures! La premire politesse de l'crivain, n'est-ce
point d'tre bref? La nouvelle suffit  tout. On y peut renfermer
beaucoup de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le rgal
des connaisseurs et le contentement des difficiles. C'est l'lixir de la
quintessence. C'est l'onguent prcieux. J'admire infiniment Balzac; je
le tiens pour le plus grand historien de la France moderne qui vit tout
entire dans son oeuvre immense. Mais  la _Cousine Bette_ et au _Pre
Goriot_ je prfre encore, pour l'art et le tour, telle simple nouvelle:
la _Grenadire_, par exemple, ou la _Femme abandonne_. Aussi je ne
crois pas donner une mdiocre louange  M. Marcel Schwob en disant qu'il
vient de publier un excellent recueil de nouvelles. M. Marcel Schwob a
intitul son livre _Coeur double_, et je n'en conois pas trs bien les
raisons, mme aprs qu'il les a dduites dans sa prface. Cette prface
me plat, parce qu'on y parle d'Euripide et de Shakespeare et qu'elle
respire un amour fervent des lettres. Mais je n'ose me flatter de
l'avoir bien comprise. M. Marcel Schwob, comme un nouvel Apule, affecte
volontiers le ton d'un myste littraire. Il ne lui dplat pas qu'au
banquet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois mme qu'il
serait un peu fch si j'avais pntr trop facilement les mystres de
son thique et les silencieuses orgies de son esthtique.

Il est trs occup d'Aristote qui voulait que le pote tragique
corriget la terreur par la piti, et il se flatte d'avoir observ dans
son _Coeur double_ ce prcepte du Stagirite. Il peut avoir raison, mais
c'est une raison qui ne me frappe pas, et je ne sais pas dmler le lien
mystrieux qui, dans sa pense, unit ses contes et en fait un tout
indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob. On me dit qu'il est
trs jeune, et,  ce compte, sa prface peut passer pour une folie
charmante de jeunesse.

 son ge, je n'tais pas content quand je n'avais pas expliqu
l'univers dans ma matine, sous les platanes du Luxembourg. En ce
temps-l j'aurais t capable, je crois, de faire une prface comme
celle de M. Marcel Schwob, le talent mis  part, bien entendu. Je ne
parle que de la gnrosit tumultueuse des ides gnrales. Mais il n'y
a que M. Marcel Schwob pour crire tout jeune des rcits d'un ton si
ferme, d'une marche si sre, d'un sentiment si puissant. Il nous avait
promis la Terreur et la Piti. Je n'ai gure vu la Piti. Mais j'ai
senti la Terreur. M. Marcel Schwob est ds aujourd'hui un matre dans
l'art de soulever tous les fantmes de la peur et de donner  qui
l'coute un frisson nouveau. Bien qu'il procde parfois d'Edgar Po et
de Dickens (l'influence de Dickens est sensible dans un _Squelette_),
bien qu'il montre une aptitude naturelle et mthodique  calquer les
formes d'art les plus diverses, bien que tel de ses contes soit du
Ptrone trs russi, que tel autre rappelle les apologues orientaux de
l'abb Blanchet et que tel autre semble tir d'un livre bouddhiste, il
est original, il a une manire composite qui lui est propre, et il a
trouv un genre de fantastique sincre et personnel. Il serait assez
difficile de dfinir ce fantastique et d'en montrer les ressorts. M.
Marcel Schwob semble peu crdule. Il ne donne point dans le merveilleux
de ce temps-ci. Il est tout  fait brouill avec les spirites et, loin
de revtir leurs pratiques de posie et de passion, comme l'a fait M.
Gilbert-Augustin Thierry dans sa _Rediviva_, il se moque de M. Medium
avec une massive et terrible gaiet qui sent un peu l'ale et le gin.
Quant aux mages, si nombreux aujourd'hui et si vaillants  crire de
gros traits, il doute de l'efficacit de leur science,  juger par ce
qu'il dit (dans le conte des _Oeufs_) de Nbuloniste, magicien d'un
certain roi de ferie. C'tait un lve des mages de la Perse; il avait
digr tous les prceptes de Zoroastre et de Cakymouni, il tait
remont au berceau de toutes les religions et s'tait pntr de la
morale suprieure des gymnosophites. Mais il ne servait ordinairement au
roi qu' lui tirer les cartes. C'est tout ce que j'ai pu dcouvrir de
magie dans le _Coeur double_, et l'on n'y voit point, comme chez M.
Josphin Peladan, un vieux docteur allemand, pris d'esthtique, visiter
la nuit en corps astral la jolie femme qui avait eu l'imprudence de
remettre sa jarretire sous la fentre o il prenait le frais en
songeant  l'Aphrodite des Cnidiens. M. Marcel Schwob n'est point tent
par les nouvelles hypothses sur l'au del. Les anciennes le laissent
aussi incrdule. Son fantastique est tout intrieur; il rsulte soit de
la construction bizarre des cerveaux qu'il tudie, soit du pittoresque
des superstitions qui hantent ses personnages, ou tout simplement d'une
ide violente chez des gens trs simples. Il ne nous montre ni spectres
ni fantmes; il nous montre des hallucins. Et leurs hallucinations
suffisent  nous pouvanter. Rien de plus effrayant que ce riche
affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a vu des stryges dvorer un
cadavre:

     Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle glac du
     vent matinal froissa les cimes des peupliers. J'tais appuy au
     mur; par la fentre, je voyais le ciel d'un gris plus clair et une
     trane blanche et rose du ct de l'Orient. Je me frottai les
     yeux, et lorsque je regardai ma matresse, que les dieux
     m'assistent! je vis que son corps tait couvert de meurtrissures
     noires, de taches d'un bleu sombre, grandes comme un as--oui, comme
     un as--et parsemes sur toute la peau. Alors je criai et je courus
     vers le lit; la figure tait un masque de cire sous lequel on vit
     la chair hideusement ronge; plus de nez, plus de lvres, ni de
     joues, plus d'yeux; les oiseaux de nuit les avaient enfils  leur
     bec acr, comme des prunes. Et chaque tache bleue tait un trou en
     entonnoir, o luisait au fond une plaque de sang caill; et il n'y
     avait plus ni coeur, ni poumons, ni aucun viscre; car la poitrine
     et le ventre taient farcis avec des bouchons de paille.

Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui poursuivent en mer
le galion du capitaine Jean Florin. Ce galion, charg des trsors de
Montezuma, ne dbarquait jamais. L encore, dans cette histoire de
vaisseau fantme, la terreur est produite par une superstition grossire
et potique que le conteur nous oblige  partager avec les trois marins.

On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d'Ulysse, qu'il est subtil et
qu'il connat les moeurs diverses des hommes. Il y a dans ses contes des
tableaux de tous les temps, depuis l'poque de la pierre polie jusqu'
nos jours. Mais M. Marcel Schwob a un got spcial, une prdilection
pour les tres trs simples, hros ou criminels, en qui les ides se
projettent sans nuances en tons vifs et crus.

Je ne sais s'il est Breton, son nom ne semble pas l'indiquer, mais ses
figures les mieux dessines, du trait le plus pittoresque et le plus
sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir _Poder_, les
_Noces d'Ary_, _Pour Milo_, les _Trois Gabelous_.)

En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien.
Il emploie la langue verte, autant que j'en puis juger, avec une
lgance que M. Victor Meusy lui-mme pourrait envier.

Il aime le crime pour ce qu'il a de pittoresque. Il a fait de la
dernire nuit de Cartouche  la Courtille un tableau  la manire de
Jeaurat, le peintre ordinaire de mam'selle Javotte et de mam'selle
Manon, avec je ne sais quoi d'exquis que n'a pas Jeaurat. El dans ses
tudes de nos boulevards extrieurs, M. Marcel Schwob rappelle les
croquis de Raffaelli, qu'il passe en posie mlancolique et perverse.

Que dire enfin? Il y a prs de quarante contes ou nouvelles dans _Coeur
double_. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d'un sentiment
trange, avec une sorte de magie de style et d'art. Cinq ou six, les
_Stryges_, le _Dom_, la _Vendeuse d'ambre_, la _Dernire Nuit_, _Poder_,
_Fleur de cinq pierres_, sont en leur genre de vrais chefs-d'oeuvre.




MADAME DE LA SABLIRE

D'APRS DES DOCUMENTS INDITS


I

On m'a communiqu cinquante-trois lettres, adresses par madame de la
Sablire  l'abb de Ranc, du mois de mars 1687 au mois de janvier
1693. Cette correspondance est tout  fait indite. Je la crois assez
prcieuse pour tre offerte au public, du moins dans ses parties les
plus touchantes.

Madame de la Sablire est surtout connue pour avoir accord  La
Fontaine une hospitalit gracieuse; sa mmoire, associe  celle du
pote, mrite un souvenir fidle. Au reste, cette dame est par elle-mme
trs intressante. Elle avait un esprit agile et curieux, une me
inquite, un coeur enflamm. Elle fit de sa vie, comme tant d'autres
femmes, deux parts consacres, la premire  l'amour profane, la seconde
 l'amour divin. Sa pnitence souleva quelque admiration dans cette
socit accoutume  voir les dames faire de pareilles fins. Jamais
conversion ne fut plus sincre que celle de madame de la Sablire. Mais,
en changeant d'existence, elle ne changea point de coeur et l'on peut
bien dire qu'elle aima Dieu comme elle avait aim M. de la Fare. Les
lettres dont je parle furent crites aprs la conversion. Ce sont des
entretiens spirituels d'une extrme ardeur et dont la monotonie
fatiguerait, si l'on ne sentait sous le vague du langage les lans de
l'me.

Marguerite Hessin, ne d'une famille bourgeoise et rforme, pousa, 
vingt-quatre ans, en 1654, Antoine de Rambouillet de la Sablire, fils
du financier Rambouillet qui, titulaire d'une des cinq grosses fermes,
avait trac  grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des jardins
magnifiques, qu'on nommait les Folies-Rambouillet. Antoine de la
Sablire tait conseiller du roi et des finances, rgisseur des domaines
de la couronne et assez riche pour prter un jour quarante mille cus au
prince de Cond. Ils eurent trois enfants en trois ans: Nicolas, l'an,
en 1656, Anne, la cadette, en 1657, Marguerite, la troisime, en 1658.

Il y avait alors des femmes savantes. Madame de la Sablire fut de
celles-l et fit figure dans le groupe des libertins et des libertines.
Le libertinage,  l'entendre comme on l'entendait alors, tait une
disposition d'esprit  ne croire  rien, sans le dire trop haut. Les
libertins formaient une petite socit trs brillante. Le roi tolrait
leur discrte impit de table et de ruelle, bien moins dangereuse pour
la paix de l'glise que les fires disputes des solitaires de
Port-Royal.

Pendant que M. de la Sablire, qui tait aimable, faisait de petits vers
aux dames, sa femme se jeta avec ardeur dans la philosophie et dans les
sciences. Le vieux mathmaticien Roberval lui donnait des leons.
Saint-vremond tait en correspondance avec elle. Bernier logeait chez
elle, Bernier, qu'on nommait le joli philosophe, qui avait parcouru la
Syrie, l'gypte, l'Inde, la Perse, et servi de mdecin  Aureng-Zeb, et
qui, tant all partout, revenu de tout, avait beaucoup  dire, tudiait
sans cesse et ne croyait gure. Il fit pour madame de la Sablire un
abrg du systme de Gassendi, son matre; et c'est un abrg qui n'a
pas moins de huit volumes.

La maison de madame de la Sablire tait l'htellerie des savants. Elle
y recueillit mme un gomtre, le jeune Sauveur, qui devint par la suite
un des plus grands mathmaticiens franais. Passant Armande en zle pour
les belles connaissances, elle allait le matin chez Dalanc faire des
expriences au microscope et le soir assistait chez le mdecin Verney 
une dissection.  trente ans, elle tait illustre. Le roi Sobieski, de
passage  Paris, l'alla voir. Pour tout dire, c'tait Vnus Uranie sur
la terre. Elle s'tait jete dans la science avec une curiosit
dvorante, et toute l'ardeur d'une me qui ne quittait les choses
qu'aprs les avoir puises. Point prcieuse, pdante moins encore, quoi
qu'en ait pens Boileau aprs qu'elle eut bless son amour-propre de
rimeur.

Boileau tait un bon humaniste, d'un esprit judicieux, sans grande
curiosit. Il s'enferma toute sa vie dans le cercle des belles-lettres
et resta toujours tranger aux sciences physiques et naturelles. Aussi
lui arrivait-il parfois d'employer dans ses vers des termes savants dont
il ignorait le sens. Quand madame de la Sablire lut les ptres, elle
s'arrta, dans la cinquime,  ces vers:

     Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher
     Si le soleil est fixe et tourne sur son axe,
     Si Saturne  ses yeux peut faire un parallaxe...

Elle marqua de l'ongle cet endroit du livre et se moqua du pote qui
parlait de l'astrolabe sans savoir ce que c'tait, qui disait un
parallaxe quand il fallait dire avec tous les savants une parallaxe et
qui semblait enfin ne pas se faire une ide bien exacte du cours des
plantes. Le rgent du Parnasse, pris en faute comme un colier et
corrig par une femme, en eut du dpit. Elle le jugeait trop ignorant;
il la jugea trop savante et lui garda rancune. Son jugement tait droit
et son coeur honnte; mais, cultivant la satire, il tait vindicatif par
profession. Mditant une potique vengeance, il polit et repolit dans sa
tte quelques vers destins  prendre place dans sa satire des femmes.
Je ne saurais dire au coin de quel bois, selon son usage, il en attrapa
les rimes; contentons-nous d'affirmer que l'ombre du bonhomme Chrysale,
lui tenant lieu de muse, en fournit l'inspiration. Le pote y dsignait,
sans la nommer

                                   cette savante,
     Qu'estime Roberval et que Sauveur frquente.

Et, dans son envie de piquer la savante  l'endroit sensible, il s'avisa
de dire que l'astronomie lui fatiguait les yeux et lui gtait le teint.
D'o vient, s'criait-il dans un mouvement d'enthousiasme calcul,

     D'o vient qu'elle a l'oeil trouble et le teint si terni?
     C'est que, sur le calcul, dit-on, de Cassini,
     Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttire,
      suivre Jupiter pass la nuit entire.

On voit que l'astrolabe lui tenait au coeur et qu'il tait assez content
de faire voir qu'il en connaissait enfin le vritable usage. On ne sait
si le trait et port et si madame de la Sablire en et t blesse.
L'irrprochable Boileau, satisfait d'avoir pu se venger, ne se vengea
pas. _Satis est potuisse videri._ Il garda ses vers en manuscrit.

Pote de bonne compagnie, il ne se ft pas pardonn d'avoir offens une
femme. Il n'aurait pas eu, du reste, tous les rieurs de son ct, et
quelques gentilshommes auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin
d'une rue, d'une vole de bois vert. En ce temps-l, c'tait assez
l'usage. Madame de la Sablire, sans beaucoup de beaut, ce semble, ni
de sant, tait charmante et savait plaire. Sa maison n'tait pas
ouverte qu'aux savants et aux potes. Les gens de cour y soupaient, et
ces soupers devaient tre fort gais; l'abb de Chaulieu y donnait le
ton. En lui commenait l'espce des abbs d'alcve qui devait bientt
pulluler autour des femmes de condition. Chapelle lui avait appris au
cabaret  rimer des chansons. Il se servait de ce petit talent aux
soupers de madame de la Sablire, o se runissaient Rochefort, Brancas,
le duc de Foy, Lauzun et quelques autres cervels. La Grande
Mademoiselle, qui avait des droits sur le coeur de Lauzun, trouvant qu'il
frquentait trop assidment les Folies-Rambouillet, en prit de
l'ombrage. On tenta de donner le change  sa jalousie. La Grande
Mademoiselle, lui disait-on, doit-elle s'inquiter de cette petite femme
de la ville nomme la Sablire? Mais la petite-fille de Henri IV
n'tait rassure qu' demi.

Certainement madame de la Sablire avait une trs mauvaise rputation.
Il est dlicat de rechercher en quoi elle pouvait la mriter. Mais il
semble bien qu'elle ait manqu surtout de prudence qu'elle n'ait pas
assez sacrifi  l'opinion et, pour parler le langage du temps, pris
trop peu de soin de sa gloire. Au fond, elle tait plus passionne que
voluptueuse. Et Bernier, qui vivait chez elle, lui trouvait des
prjugs. Il est vrai qu'il en trouvait aussi  Ninon. Causant un jour
avec Saint-vremond de la mortification des sens, il lui dit:

Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas  madame de la
Sablire,  mademoiselle de Lenclos mme, que je tiens d'un ordre
suprieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me
parat un grand pch.

Et ce propos nous apprend que madame de la Sablire n'tait point aussi
avance dans la philosophie picurienne que la grande Ninon, qui avait
elle-mme, au gr de Bernier, encore quelques progrs  faire.
L'vnement devait donner raison  Bernier. Madame de la Sablire aima
La Fare, et rien n'est plus contraire que l'amour  la sagesse
d'picure. La Fare tait un joli homme qui avait l'esprit agrable et
froid, un dbauch fort sage. Il se laissa d'abord aimer, et pendant
quelque temps montra mme de l'empressement. Ses compagnons de table,
qu'il ngligeait, se moquaient de lui. Chaulieu vint lui dire:

--On vous met  la place de la tourterelle pour tre le symbole de la
fidlit.

Au printemps de 1677, il vendit sa charge de sous-lieutenant des
gendarmes-Dauphin. Il a donn lui-mme les raisons qui l'avaient pouss
 quitter le service.  la demande d'un avancement mrit, Louvois avait
rpondu par un refus brutal. Cette rponse, dit La Fare, jointe au
mauvais tat de mes affaires,  ma paresse et  l'amour d'une femme qui
le mritait, tout cela me fit prendre le parti de me dfaire de ma
charge. On voit que madame de la Sablire n'est que pour un quart tout
au plus dans cette dtermination. Le sentiment de La Fare, qui semble
avoir t d'abord assez vif, se tempra trs vite. Madame de la Sablire
le vit de jour en jour moins assidu, plus distrait. Les tourments de la
pauvre femme ne cessrent plus; il lui fallut essuyer sans relche les
mauvaises excuses, les justifications embarrasses, les conversations
peu naturelles, les impatiences de sortir.

Ce refroidissement n'chappait pas  la malignit du monde. Quelques-uns
accusaient d'inconstance madame de la Sablire. D'autres, mieux aviss,
prenaient sa dfense:

Non, non, rpondaient-ils, elle aime toujours son cher Philadelphe; il
est vrai qu'ils ne se voient pas du tout si souvent, afin de faire vie
qui dure, et qu'au lieu de douze heures, par exemple, il n'est plus chez
elle que sept ou huit. Mais la tendresse, la passion, la distinction, et
la parfaite fidlit sont toujours dans le coeur de la belle, et
quiconque dira le contraire aura menti.

Cependant La Fare relchait des liens qui commenaient  l'impatienter.
Ennemi de toute contrainte, il reprit peu  peu sa chre libert.
Maintenant, il soupait comme devant; la Champmesl lui donnait quelque
occupation. De plus, s'il faut en croire l'effront petit abb de
Chaulieu, La Fare versa un soir avec Louison devant la porte de madame
de la Sablire, qui eut bientt une nouvelle rivale plus redoutable que
les autres, la bassette.

Ce jeu de cartes, introduit en France par l'ambassadeur de Venise, y
tait alors dans toute sa nouveaut. Fontenelle, dans les _Lettres du
chevalier d'Her..._, reprochait  ce jeu de nuire  la galanterie.
Cette maudite bassette, crivait-il, est venue pour dpeupler l'empire
d'amour, et c'est le plus grand flau que la colre du ciel pt envoyer.
On peut appeler ce jeu-l l'art de vieillir en peu de temps. Sauveur
fit une table de probabilits pour montrer qu'il y avait dans le jeu des
coups plus avantageux les uns que les autres. On crut dans le public que
cette table enseignait les moyens de jouer  coup sr, et la rage des
joueurs en redoubla. En dpit de cette modration renouvele d'Horace
dont il se piquait, La Fare devint un des plus obstins joueurs. Il
passait les jours et les nuits  Saint-Germain, devant des cartes, avec
un visage enflamm. Il perdait assez, car le bruit de sa dveine parvint
jusqu' La Fontaine, alors  l'ombre et au vert dans son pays natal.

Pendant qu'il jouait, madame de la Sablire se consumait d'angoisse et
de dpit, schait dans la fivre et dans les larmes. M. de la Sablire,
de son ct, dprissait de chagrin. Aprs la mort subite de
mademoiselle Manon de Vaughangel qu'il aimait, il s'affaissa, languit
pendant un an et s'teignit le 3 mai 1679, g de cinquante-cinq ans,
aprs vingt-cinq annes de mariage.

Au bout de deux ans, M. de La Fare laissa paratre une telle ngligence
que tout le monde vit que c'tait fini. Et cette ngligence parut
blmable. On peut dire mme qu'elle fit scandale. Madame de Coulanges se
faisait remarquer parmi les belles indignes. Elle ne saluait plus M. de
La Fare et disait joliment:

--Il m'a trompe!

Madame de la Sablire, bien qu'elle aimt toujours, ne put garder
d'illusions. Elle tait dans l'ge o les femmes ont besoin d'tre
aimes pour rester jolies. Puisqu'on l'abandonnait, elle sentit qu'elle
n'avait plus rien  faire en ce monde. Trahie, dsespre, vieillie,
assaillie d'images funbres, elle alla porter  Dieu sa sant ruine, sa
beaut perdue et son coeur encore brlant.




II


Dans l'agreste quartier du Luxembourg,  la jonction des rues de Svres
et du Bac, s'levait alors, au milieu de jardins marachers, un vaste
btiment dont la faade s'tendait sur une longueur de dix toises de
France, ou deux cent cinquante pas environ. L'intrieur renfermait onze
cours, deux potagers, huit puits, un cimetire et une glise surmonte
d'un clocher. C'tait l'hpital tabli en 1637, par le cardinal de la
Rochefoucauld. On y recevait les hommes, et les femmes qui, selon
l'expression de l'ordonnance de fondation, tant privs de fortune et
de secours, n'avaient pas mme la consolation d'entrevoir un terme aux
maux dont ils taient affligs. Le peuple disait simplement: C'est
l'hospice des Incurables, donnant ainsi le nom qui a prvalu. Madame de
la Sablire vint, dans cette maison, partager avec les soeurs grises le
service des malades. Madame de Svign, qui reut aux Rochers la
nouvelle de cette retraite, en fit part  sa fille, le 21 juin 1680,
avec cette riante abondance de paroles qui lui tait naturelle.

Madame de la Sablire, dit-elle, est dans ses Incurables, fort bien
gurie d'un mal que l'on croit incurable pendant quelque temps et dont
la gurison rjouit plus que nulle autre. Elle est dans ce bienheureux
tat; elle est dvote et vraiment dvote. Et voil l'crivante marquise
louant Dieu, citant saint Augustin et conciliant,  sa faon lgre, la
grce avec le libre arbitre.

Madame de la Sablire tait veuve. Ses deux filles taient maries. Son
fils restait attach  la religion rforme. Cette mme anne 1680, il
publia chez Barbin, en un petit volume in-12, les madrigaux de son pre.
Rien ne la retenait plus dans ce monde qu'elle hassait pour en avoir
trop attendu. Pourtant, elle n'avait pas rompu tout  fait avec la
socit dans laquelle elle avait vcu ses plus belles annes. Elle avait
gard sa maison et ses gens. Elle habitait alors un bel htel de la rue
Saint-Honor, dont les jardins s'tendaient jusqu' ceux des Feuillants,
des dames de la Conception et des Tuileries. Elle y logeait La Fontaine
qui tait  elle depuis sept ou huit ans. Elle pourvoyait  ses
besoins, dit l'abb d'Olivet, persuade qu'il n'tait gure capable d'y
pourvoir lui-mme. C'est de ce bel htel et de ces beaux ombrages
qu'elle partait pour aller au bout de la sauvage rue du Bac soigner les
malades. Bien que dvote et pnitente, elle recevait et rendait des
visites. Elle s'intressait encore aux ouvrages de son pote domestique,
ou, du moins, elle feignait, par bont, de s'y plaire, puisque, ayant
envoy de Chteau-Thierry des vers  Racine, La Fontaine priait son ami
de ne les montrer  personne, madame de la Sablire ne les ayant pas
encore vus. Et il est  remarquer que cet envoi est de 1686, et qu'alors
madame de la Sablire s'tait beaucoup enfonce dans la retraite.

C'est peu de temps aprs qu'elle se mit sous la direction spirituelle de
Ranc. Armand-Jean Le Bouthillier, abb de Ranc, tait alors dans la
soixante et unime anne de son ge et dans la douzime de sa retraite.
Restaurateur de la Trappe, il achevait dans la pnitence une vie
commence avec scandale. Jeune, il avait t, comme Retz, un prlat
ambitieux et galant. La mort de madame de Montbazon, qu'il aimait, avait
chang son me et retourn sa vie. Mais il gardait dans sa nouvelle
existence l'indomptable nergie de son me et l'infatigable activit de
son esprit. De sa cellule monacale il disputait avec les bndictins
qu'effrayait sa fureur asctique et correspondait avec les plus grands
docteurs. Sa connaissance du monde dont il avait puis les plaisirs et
les honneurs, jointe  l'inflexibilit d'un caractre qui n'hsitait
jamais, le rendait trs propre  ce que l'glise appelle les directions
spirituelles. Il tait excellent en particulier pour les pcheresses de
condition. La princesse Palatine l'avait consult plusieurs fois sur des
difficults de conscience, et ils avaient tous deux entretenu un
commerce de lettres qui n'avait fini qu' la mort de cette illustre
pnitente.

Madame de la Sablire obtint que la main qui avait crit des maximes
pour Anne de Gonzague lui trat des rgles de vie. Elle en fut pntre
de reconnaissance et d'amour. On m'a communiqu cinquante-trois lettres
crites du 14 mars 1687, au (?) janvier 1693. Je n'ai point vu les
originaux, et l'on a tout lieu de croire qu'ils sont perdus. Mais j'ai
sous les yeux une copie faite au XVIIe sicle, dans un cahier in-4.
J'en vais publier quelques extraits, avec le regret de ne pouvoir faire
davantage, car ces lettres me semblent un beau monument de littrature
mystique.

Je citerai d'abord quelques lignes de la premire lettre en avouant une
ignorance qui ne serait point pardonnable  un diteur, mais qu'on
excusera peut-tre dans une simple causerie. Je ne sais pas le nom du
confesseur dont parle madame de la Sablire. J'avais d'abord song que
ce pouvait tre le P. Rapin. Le P. Rapin avait connu La Fare. Bien que
ce ne soit pas l une raison, je songeais  Rapin. Mais Rapin est mort
en 1687, et le confesseur de madame de la Sablire a quitt ce monde 
la fin de 1688, ainsi que nous l'apprend une des lettres  Ranc que
j'ai sous les yeux. Nous savons du moins que ce n'tait pas un
jansniste, puisqu'il lui tait donn par l'abb de la Trappe, assez
ennemi de Port-Royal.

     14 mars 1687.

     Vous savs, mon trs rvrend pre, comme je tiens de vous celuy
     qui me dirige. J'ai eu des peines  subir cette loi qu'il n'y a que
     Dieu qui sache. Je lui ay fait une confession gnrale dont je
     pensai mourir  ses pieds. J'ai t fort longtemps depuis sans le
     pouvoir regarder et ne l'abordant qu'avec une motion que je ne
     puis reprsenter. Tout cela, dans mon esprit et dans la nature, me
     paraissoit assez naturel, mais il y a plus de six mois que je suis
      lui avec une trs grande satisfaction d'y tre, car, quoique je
     me sois fait une loi inviolable de ne point raisonner sur un homme
     entre les mains de qui je suis par l'ordre de Dieu, puisque j'y
     suis par le vtre, je vous dirai pourtant que je suis convaincue
     que c'est ce qu'il me falloit. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     . . . . . . . . . . . . . . . Pour vous abrger dans ma dernire
     confession, je me trouvois dans un tel tat  ses pieds que le sang
     me monta  la tte. Il me prit un saignement de nez et je souffris
     ce que je ne puis vous reprsenter.

     ... Je suis hors de moi ds que je l'aborde. Je n'ose lui dire cet
     tat au point o il est, quoique je lui en aye dit quelque chose,
     par [ce] que je crains que cela ne lui fasse de la peine. J'ai
     recours  votre charit que j'ai prouve sans bornes. Je sens
     qu'un mot de vous me calmera pourvu qu'il me dtermine comme s'il
     venait de Dieu mesme. Le respect que j'ai pour vous et ce que j'en
     ai ressenti me fait croire sans en douter que je vous dois mon
     salut.

Au fond, son confesseur ne lui plaisait gure. Elle le trouvait trop
facile, trop doux, trop enclin aux tempraments dont elle s'irritait
dans l'ardeur de son me.

Il l'obligeait  ne rompre avec le monde que lentement et peu  peu, 
ne pas quitter tout de suite l'tat qu'elle y avait. Il n'tait mme pas
bien d'avis qu'elle se dft de son htel de la rue Saint-Honor.

     3 mars mercredi dcembre [1688]

     Il y a longtemps que je dsire de quitter la maison que j'ai dans
     la rue Saint-Honor. Mais comme celui entre les mains de qui vous
     m'avez mis me le permettoit plutt qu'il ne l'approuvoit j'ai
     apport une nonchalance sur cela qui m'a souvent fait croire que je
     ne bougerais de ma place. Cependant il s'est trouv tout d'un coup
     des gens qui ont pris mon bail pour Pques. Ainsi je suis sans
     autre maison que celle-ci, et une petite o je mets le peu de gens
     que j'ai. Comme je ne suis ni approuve ni soutenue dans ceci j'ai
     repris pour la Saint-Jean une maison bien moins chre que celle que
     j'avois pour aller passer l'hiver qui vient, dans ce quartier-l.
     Et cependant je voudrais bien passer huit mois ici, ce qui me
     parot tonner le rvrend pre  qui je suis.

     Je vous avoue que je ne puis m'tonner assez de voir combien les
     gens retirs ont peu l'esprit de retraite... Voici mon tat. Je ne
     quitte rien, dans le monde que je regrette ou que je voulusse avec
     quelques circonstances que ce puisse tre. Je me trouve cependant
     dans un certain dlaissement et abandonnement qui me fait peur 
     moi mesme. Quand je m'veille la nuit il me prend des palpitations
     de coeur sans rflexion que de me trouver, ce me semble, seule dans
     le monde. Et en cet tat je ne songe jamais qu' vous et  votre
     maison dont je n'envie le bonheur que parce que je vois que ceux
     qui l'habitent sont avec paix dans le dnuement o je vous fais
     voir tant de trouble... Il est certain que de ma vie je n'ay tant
     dsir tre  Dieu. Tout ce que je vois et j'entends de ce sicle
     cy, malgr moi, car je ne m'informe de rien, fait que je voudrais
     estre dans un dsert.

On a remarqu dans cette lettre l'endroit o madame de la Sablire parle
de la maison o elle met le peu de gens qu'elle a. Il est probable
qu'elle comprend La Fontaine dans ce peu de gens. On sait qu'elle ne le
renvoya point et qu'il tait encore chez elle quand elle mourut. Je
crois intressant de rapprocher de ce passage quelques lignes d'une
lettre qu'elle crivit  Ranc le 1er avril 1689:

      l'esgard de mes domestiques, je tasche, par douceur et par une
     conduite oppose au mauvais exemple que je leur ai donn, de les
     faire rentrer dans le devoir envers Dieu. Car, pour leur parler
     positivement, j'y suis peu propre, et ma vie passe me revient
     tellement dans l'esprit d'abord que je suis preste  blmer
     quelqu'un, que je me fais toujours la rponse que l'on me feroit.
     Cependant, il n'y a point de drglement positif.

Parmi ces domestiques qu'elle n'ose reprendre aprs les avoir
scandaliss et qu'elle tche seulement d'difier par l'exemple, et qui
d'ailleurs ne mnent pas positivement une vie drgle, elle comprend
sans doute encore La Fontaine. C'est ce dont on se persuadera
facilement,  bien prendre ici le mot domestique dans le vieux sens et
selon la dfinition qui subsiste dans le _Trvoux_ de 1771, Domestique,
y est-il dit, comprend tous ceux qui sont subordonns  quelqu'un, qui
composent sa maison, qui demeurent chez lui, ou qui sont censs y
demeurer, comme Intendants, Secrtaires, Commis, Gens d'affaires:
quelquefois domestique dit encore plus et s'tend jusqu' la femme et
aux enfants.

Son confesseur tant mort, elle en eut un autre qui la mortifia beaucoup
plus cruellement que le premier, en ne croyant point qu'elle et la
vocation de la vie religieuse et qu'elle pt faire son salut dans la
retraite. Elle en fit des plaintes  Ranc.

     Le ... 1688.

     ... J'ay senti une grande amertume sur ce que je vas vous exposer,
     sur quoi je ne vous consulte pas si je dois souffrir, car j'en suis
     assure et j'y suis rsolue, mais seulement la manire dont vous
     voulez que j'agisse.

     L'homme  qui j'ay affaire est tellement tonn de la vie que
     j'entreprens qu'il me le tmoigna la dernire fois que je le vis
     avec des paroles qui me firent voir qu'il en toit bless 
     l'excs. Je lui rpondis avec le plus de douceur que je pus, mais
     cependant avec fermet. Le lendemain il m'crivit dans les termes
     que voici:

     Je ne sais o j'en suis avec vous et je me trouve si
     rigoureusement charge de votre me que je crois perdue. Et je lui
     rpondis comme de moi une chose que vous m'avez fait l'honneur de
     me dire dans une de vos lettres, que quand il y aurait quelque
     imperfection dans le divorce que je fais avec le monde, j'esprais
     que Dieu ne me l'imputeroit pas. Je n'ose vous envoyer le reste de
     sa lettre qui n'est qu'un verbiage qui ne vous feroit pas mieux
     comprendre la situation de cet esprit l  quoi je ne conois
     rien... Si je lui parle du got que j'ay pour la retraite et des
     raisons qui m'y portent il ne me dit pas un mot; si je lui dis: Si
     je m'ennuie, mon pre, je vous le dirai, mais cela ne m'est pas
     encore arriv. Il me rpond: Je vous en tirerai bien vite... Ce
     n'est pas pour me plaindre  vous de ce que je n'espre aucun
     secours de ce ct-l... J'ay donc recours  votre charit, mon
     trs rvrend pre, pour vous supplier de m'assister, parce que
     vous seul le pouvez; je le sens  un point qui ne peut tre connu
     de vous comme il est, mais Dieu le sait...

On voit, par la suite des lettres, que Ranc la soutint dans le dsir
qu'elle avait de faire une entire retraite et l'assura qu'en effet la
solitude lui tait convenable.

Enfin elle put contenter cette austre envie. Selon un usage suivi par
plusieurs veuves riches et pieuses de ce temps, elle prit logement aux
Incurables, avec une seule servante.

Celle que nagure courtisaient Brancas et de Foix, celle que La Fontaine
et Chaulieu nommaient Iris et chantaient dans leurs vers, celle qui fut
avec Ninon de ce souper o Molire et Boileau composrent le latin du
_Malade imaginaire_, maintenant, cherchant le bonheur par des voies
nouvelles, renfermait sa vie dans une salle d'hpital et dans une froide
glise qu'ornaient seulement les peintures austres de Philippe de
Champaigne; elle priait, jenait, mditait saint Dorothe, et, pour
divertissement, brodait des parements d'autel. Hlas! l'ge et la
maladie ne l'avaient que trop mrie pour la dvotion.

     Ce 29 juillet 1692.

     Il y a longtemps, mon trs-rvrend pre, que je me suis donn
     l'honneur de vous crire. Je ne crains pas que vous souponniez que
     ce soit par oubly. C'est souvent par discrtion que je m'en prive.
     Cette fois cy c'est par scrupule. Je ne voulois pas vous dire une
     chose que je suis persuade qui vous fera de la peine et j'en ay
     encore davantage  vous la laisser ignorer. Quelques jours devant
     la Pentecoste, je m'apereus d'une duret au sein, du cost droit,
     asss douloureuse. J'eus envie de n'en point du tout parler, mais
     aprs avoir souffert quelques jours, je crus que le chirurgien de
     lans (_Elle veut parler du chirurgien des Incurables, parmi
     lesquels se trouvaient beaucoup de cancreux_), tant expriment
     plus qu'aucun sur ces sortes de maux, je ferois mieux de lui faire
     voir. Il me dit d'abord qu'il falloit qu'il y et plus de deux ans
     que je portasse ce mal, qu'il trouva d'une qualit trs maligne. Je
     lui dis comme je vivois depuis longtems. Il me dit que, bien loin
     que cette nourriture (_les oeufs et le laitage_) me ft nuisible, il
     croyoit que Dieu avoit permis ce genre de vie pour rendre le mal
     moindre. Ce que je vous dis pour vous oster ce qui pourroit vous
     peiner sur cela (_c'est Ranc qui lui avait prescrit ce genre de
     vie_). Qui que ce soit au monde ne sait ce que je me donne
     l'honneur de vous dire, que celuy que je vous dis et vous. Je ne
     croy pas que vous desapprouviez ma conduite sur cela. Vous voys
     que je ferois des raisonnemens inutiles, et l'incommodit relle
     que je recevrois de ceux qui, me voyant encore, redoubleroient
     leurs soins, qui sont de vritables accablemens pour moy. Car sy je
     ne pouvois plus voir qui que ce soit sur la terre, l'tat o je me
     trouve seroit un vray paradis pour moy. Tant que j'ay vcu dans le
     monde, j'ay toujours craint ce mal avec les horreurs que la nature
     en donne.

     Depuis ma conversion, je n'y avois pas pens. Quand je m'en
     aperus, je me prosternay devant N. Sgr. avec larmes et lui
     demanday avec un sentiment trs vif de me l'oster ou de me donner
     la patience de le supporter. Je puis vous protester que, depuis ce
     moment, je n'ay pas form un dsir sur cela, Dieu m'ayant fait la
     grce d'ajouter  la tranquillit que j'avois devant un calme que
     je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un effet de
     l'amour de Dieu envers moy qui a tellement augment celuy que
     j'avois dans le coeur, que j'en suis beaucoup plus remplie. Ce qui
     me fait peine est une certaine molesse, il me semble, quelquefois
     de me coucher plus tost ou de me lever plus tard. Je pourrois
     peut-estre et mesme je croy avoir sur cela plus d'exactitude. Car
     je sens aussy que cela attire mon attention par la douleur. Enfin
     il est impossible, et je m'en aperois  tout moment, que mes
     journes ne soient remplies d'infidlits. C'est la seule peine que
     j'aye et qui n'est pas prte  finir, puisque j'ay bien peur de
     n'en voir la fin qu'avec ma vie, dont les souvenirs me font
     trembler. C'est la vrit et, sy ce que je sens quelquefois sur
     cela n'toit trouvers de l'esprance, j'en serois accable. Ce
     qu'il y a dans ce mal-cy d'inconcevable, c'est qu'il porte avec luy
     le sentiment d'un trs grand nombre de maux que l'on n'a point,
     puisque, en effet, il semble qu'il soit unique. Cependant, je puis
     vous dire avec vrit que je ne suis pas une heure avec une douleur
     semblable, quoy que j'en aye toujours. Je n'avois jamais conu que
     cela se pt, moy qui ay asss senty de maux en ma vie, mais chacun
     portoit sa douleur particulire. Je croy donc, mon trs rvrend
     pre, si vous me le permetts, qu'il faut demeurer comme il plat 
     Dieu me mettre. Je n'ay, par sa misricorde, nulle impatience d'en
     estre dlivre, ny inquitude de souffrir; n'est-ce pas beaucoup?
     Aprs cette exposition, je n'auray plus besoin de vous importuner
     la mesme chose pour sy longtems. Je me feray, ce me semble, fort
     bien entendre en parlant en gnral de ma sant, dont pourtant je
     prendray la libert de vous rendre un compte fidle, puisque j'ay
     franchy de vous dire ce qu'il me faisoit tant de peine de ne vous
     pas dire. Je sens la joye et la consolation que je recevray de ce
     que vous aurs la charit de me dire, par celle que je sens de vous
     entretenir. Je vois quelquefois M. D. Elle va ce me semble bien
     droit  Dieu, et avec un dgagement qu'il lui met au coeur, pourvu
     que personne n'entortille n'y n'obscurcisse ses lumires.

     Elle n'auroit pas besoin de tant d'attirail qu'on luy en veut
     donner. Mais je crains qu'on ne l'attriste et il luy faudroit tout
     le contraire, car son mal est asss pour elle. Sy elle avoit t
     convertie en parfaite sant, N. Seigneur luy auroit donn le tems
     d'acqurir ces forces pour le jour de l'adversit. Mais elle a
     beaucoup  souffrir, elle est naturelle, elle a un tour aimable
     dans l'esprit; elle va  Dieu par son coeur. Vous achevers, mon
     trs R. P., ce qui reste  faire. Elle vous verra bientost. Voil
     ce que j'envierois, si j'osois dsirer quelque chose. Il faut finir
     cette lettre en vous demandant trs-humblement pardon de sa
     longueur et en vous assurant de mes respects et d'un attachement
     pour vous dont je ne croy personne aussi capable que je le suis...

     Le mal dont je vous parle n'est pas ouvert, mais il y a  craindre
     qu'il ne s'ouvre, ce qui seroit le pis qui pt arriver  ce que
     croit l'homme qui l'a veu.

Voil donc cette dame de la Sablire, agile  promener son me des
curiosits de la science aux troubles de l'amour, la voil n'ayant plus
 offrir  Dieu, son dernier amant, que les soupirs d'un sein dcompos!
Heureuse encore de s'tre fait une nature nouvelle et convenable  son
horrible situation! Heureuse et belle de rsignation, de patience et de
paix! Heureuse, oh! bienheureuse dans les tortures et les dgots d'un
mal dvorant, de dployer une me anglique! On peut dire de celle qui a
crit cette admirable lettre, comme d'Elisabeth Ranquet que, marchant
sur la terre, elle tait dans les cieux.

Le mal fit des progrs rapides. Cinq mois plus tard, quelques jours,
quelques heures peut-tre avant sa mort, madame de la Sablire crivait
 Ranc ces lignes qu'on ne peut lire sans songer  ce que dit Pascal
des misres de l'homme et de ses grandeurs:

     Ce ... janvier 1693.

     La maladie que j'ay augmente tous les jours, mon trs R. P. Il y a
     apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous supplie trs humblement
     que le mal que j'ay ne soit jamais su de personne pas plus aprs ma
     mort que pendant ma vie. Dieu vous rcompensera sans doute de tous
     les biens que vous m'avs faits. Et je l'en prie de tout mon coeur.
     Je me sens toujours la mesme tranquillit et le mesme repos,
     attendant l'accomplissement de la volont de Dieu sur moy. Je ne
     dsire autre chose.

Elle dcda le sixime janvier 1693, et fut enterre le septime par
le clerg de Saint-Sulpice[32].




M. THODORE REINACH

ET

MITHRIDATE[33]


Des trois frres Reinach, l'an, Joseph, a marqu dans la politique,
comme publiciste et comme dput; le second, Salomon, est un archologue
justement estim pour l'ardeur et l'exactitude de son esprit; le plus
jeune, Thodore, aprs avoir promen sa curiosit en divers domaines,
s'est tabli dans l'histoire. Je ne rappellerai pas les tonnantes
victoires scolaires qu'il remporta dans les annes 1875, 1876 et 1877.
De tels succs, bien qu'ils rvlent sans doute une intelligence prcoce
et facile, ne me semblent point enviables. Ils ont l'inconvnient de
mettre l'adolescent dans une lumire trop forte et de lui crer une
supriorit insoutenable.

C'est un danger que de se montrer d'abord prodigieux, puisqu'il n'est
donn  personne de le rester constamment. Il y a l une situation
difficile. Mais on en souffre peu si l'on est un savant, c'est--dire un
homme laborieux et modeste. Il est impossible au vrai savant de n'tre
point modeste: plus il fait, et mieux il voit ce qu'il reste  faire. Et
je crois reconnatre en M. Thodore Reinach une me voue tout entire 
la science.

Ses couronnes scolaires taient encore toutes fraches quand il
entreprit de traduire _Hamlet_ en employant alternativement,  l'exemple
de Shakespeare, la prose et le vers.

L'ide semble excellente et naturelle. Je ne crois pas qu'elle ait t
ralise de la manire la plus heureuse par M. Thodore Reinach. Je
doute mme qu'elle soit ralisable. On pourrait essayer peut-tre, pour
une tude de ce genre, d'un vers trs souple et sans entraves, alternant
avec une prose rythmique comme celle de la _Princesse Maleine_. Mais
cela mme est-il bien possible? Est-il possible de repenser un pote
assez vivement pour le transcrire avec son chant et toutes ses
harmonies? Au reste, ce n'est point la question. Si j'ai rappel cet
essai de M. Thodore Reinach, c'est parce que le savant s'y rvle dj
par le bon tablissement du texte, par la prcision des notes et par la
sret d'information dont tmoigne l'intressante introduction qui
prcde l'ouvrage.  cet gard, peu de traducteurs, en France, ont aussi
bien compris leur devoir que M. Thodore Reinach, et il serait heureux
que son exemple ft suivi.

Il a donn, un peu plus tard, une _Histoire des Isralites depuis la
dispersion jusqu' nos jours_, ainsi que plusieurs mmoires dans la
_Revue des tudes juives_. Il s'est beaucoup occup d'antiquits
hellniques et d'antiquits orientales. Il a tudi dans un ouvrage
spcial, _Trois royaumes de l'Asie Mineure_ (1888), la numismatique des
rois de Cappadoce, de Bithynie et de Pont. Et cet ouvrage doit tre
particulirement signal ici, parce qu'il fut pour l'auteur une sorte de
prparation  l'_Histoire de Mithridate_ et, si je puis dire,
l'chafaudage du monument.

Mettons, pour tre tout  fait exact, un des chafaudages, car il en
fallait d'autres. Les sources de l'histoire de Mithridate sont de trois
sortes: 1 Les mdailles, qui, tudies dans le livre que je viens de
citer, ont fourni  l'auteur les lments d'une chronologie. Elles lui
ont donn, en outre, quelques indices sur l'tat des moeurs et des arts,
ainsi que sur le gouvernement des provinces. Enfin, c'est sur quelques
beaux ttradrachmes frapps dans le Pont,  Pergame ou en Grce, qu'on
trouve le portrait de Mithridate. 2 Les inscriptions. M. Thodore
Reinach en a runi vingt et une, tant grecques que latines. 3 Les
auteurs. Cette source est de beaucoup la plus abondante. Mais les
documents qu'elle fournit devaient tre soumis  une critique
rigoureuse. On sait que les ouvrages des crivains qui ont racont
l'histoire de Mithridate  proximit des vnements ne nous sont point
parvenus.

Nous n'avons ni les Mmoires de Sylla, ni ceux de Rutilius Rufus, ni
l'ouvrage de Sisena, ni les histoires de Salluste, ni le pome
d'Archias, ni les parties de Tite-Live concernant la guerre
mithridatique. On en est rduit  consulter des ouvrages postrieurs de
cent cinquante  trois cents ans au rgne de Mithridate et qui, par
consquent, empruntent toute leur autorit historique aux documents
d'aprs lesquels ils ont t composs. Mais les anciens n'indiquaient
gure les sources o ils puisaient, et c'est par des recherches trs
attentives et des observations trs dlicates que Thodore Reinach est
parvenu  reconnatre les textes que Plutarque, Appien, Dion Cassius
avaient sous les yeux quand ils composaient leurs rcits. Je n'entrerai
point dans le dtail de ces procds, qui ne relvent que de la critique
rudite. Le peu que j'en viens de dire m'a t inspir par ce got
naturel qui porte chacun de nous  s'intresser aux bonnes mthodes de
travail.

Les ouvrages de pure rudition ne sont point de ma comptence et ne
peuvent faire la substance d'une de ces causeries littraires qui
veulent des sujets faciles et varis. Le spcial et le particulier ne
sont point notre fait. Par bonheur, il n'est pas rare qu'un vritable
savant soit amen par le progrs de ses recherches  ces gnralisations
dont les esprits curieux peuvent tirer tout de suite agrment et profit.
Je ne manque point alors de me pntrer des ides de ce savant et de
rapporter ce que j'en ai pu saisir. Je ne suis jamais si heureux que
lorsqu'il m'est donn d'entretenir des travaux d'un Renan ou d'un
Darmesteter, d'un Gaston Paris ou d'un Paul Meyer, d'un Oppert ou d'un
Maspero. Or, si le _Mithridate_ de M. Thodore Reinach relve de
l'rudition pour la mthode, il appartient  la littrature historique
par la grandeur du sujet, l'intrt du rcit et l'abondance des vues.
C'est un beau livre, d'une lecture facile dans presque toutes les
parties et, par endroits, attachante et passionnante plus que je ne
saurais dire. C'est qu'en effet M. Thodore Reinach a bien choisi son
sujet. Il l'a pris neuf et fcond. L'histoire de Mithridate, qui n'avait
jamais t traite  part, est, entre toutes, grande et tragique.

De nos jours encore, les paysans et les pcheurs d'Ini-Kal montrent,
prs de Kertch, l'antique Panticape, un rocher qui se dresse en forme
de chaise sur le bord de la mer. C'est, disent-ils, le trne de
Mithridate! L'homme que la lgende a mis comme un colosse sur ce sige
norme et sauvage garde aussi dans l'histoire une grandeur farouche.

Perse d'origine, issu de ces Mithridate qui mouraient au del du terme
ordinaire de la vie humaine, laissant dans leur harem des enfants en bas
ge, Mithridate, qui fut nomm depuis Eupator et Dionysos, tait nourri
dans Sinope, sa ville natale, et touchait  sa treizime anne quand son
pre, Mithridate Evergte, prit dans une de ces tragiques et ordinaires
intrigues de srail qui rglrent de tout temps la succession des
despotes de l'Orient. Sa mre, la Syrienne Laodice, qui, dans l'ennui du
gynce, avait song qu'Evergte durait trop, devint sultane par le
droit oriental du meurtre. Le jeune Mithridate, victime d'inexplicables
accidents de chasse et flairant sur sa table des mets suspects,
s'aperut bientt que sa mre trouvait qu'il grandissait trop vite. Il
s'enfuit dans les forts paisses du Paryadris, o il mena, seul,
inconnu, la rude vie du chasseur et du bandit. On raconte que, semblable
aux gants de pierre sculpts dans le palais de Sargon, il touffait des
lionceaux entre ses bras. Aprs sept ans passs nuit et jour dans les
bois et dans les rochers, il reparut  Sinope, o on le croyait mort,
rclama son hritage, l'arracha de force et de ruse  la Syrienne, qui
l'avait aux trois quarts dissip, territoires et trsors. Rapidement, il
se refit un royaume et soumit  sa domination, ou tout au moins  son
influence, tout le bassin de la mer Noire.

Ce n'tait pas un empire, mais une multitude de peuples. On y parlait
vingt-deux ou vingt-cinq langues diffrentes. Royaume de la mer, le
Pont-Euxin, qui lui donnait son nom, lui donnait aussi son unit.

On sait le reste, que je ne puis rappeler ici, mme brivement, puisque
c'est, comme dit Racine, une partie considrable de l'histoire
romaine. On sait la rupture avec Rome, que Mithridate avait d'abord
mnage; la conqute de l'Asie Mineure, suivie du massacre de
quatre-vingt mille Romains; le protectorat de la Grce et ce grand
dessein, imit d'Alexandre, de l'union du monde hellnique et du monde
oriental, qui finit cruellement  Chrone et  Orchomne; et, aprs la
guerre de Sylla, les guerres de Lucullus et de Pompe qui font voir,
selon la parole de Montesquieu non pas des princes dj vaincus par les
dlices et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte,
comme Philippe, Perse et Jugurtha; mais un roi magnanime, qui, dans les
adversits, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en tait que
plus indign (_Grand. et dc._, chap. VII).

On sait enfin (et c'est l que je m'arrterai un instant) qu'aprs la
dfaite de Nicopolis, o ses cavaliers furent gorgs, dans la nuit,
jusqu'au dernier par les lgionnaires de Pompe, le vieux roi s'chappa
seul  cheval, avec sa concubine Hypsicrate, vtue comme un de ces
guerriers barbares, dont elle avait le coeur. Il courut le long du
Caucase et, parvenu en fugitif dans le Bosphore rvolt, il le
reconquit. Ce fut son dernier royaume. L, contraint d'abandonner l'Asie
 l'ennemi qu'il combattait depuis quarante ans avec une invincible
haine, il conut le projet de marcher sur l'Occident par la Thrace, la
Macdoine et la Pannonie, d'entraner avec lui les Scythes des steppes
sarmates et les Celtes du Danube, et de se jeter sur l'Italie avec un
torrent de peuples.

Ce plan gigantesque, Mithridate l'expose, au troisime acte de la
tragdie de Racine, dans un discours imit d'Appien:

     C'est  Rome, mes fils, que je prtends marcher.

Et il ajoute un peu plus loin:

     Ne vous figurez point que de cette contre
     Par d'ternels remparts Rome soit spare.
     Je sais tous les chemins par o je dois passer,
     Et si la mort bientt ne me vient traverser,
     Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
     Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
     Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
     Aux lieux o le Danube y vient finir son cours?

J'en doute! s'cria le prince Eugne de Savoie, qui avait fait la
guerre contre les Turcs. Et le vainqueur inspir de Zentha doutait avec
raison qu'une flotte de guerre pt traverser en deux jours l'espace de
mer qui spare Kertch des bouches du Danube et qu'il sufft de trois
mois  une arme nombreuse pour se rendre,  travers sept cents lieues
de terres, de la Bulgarie  Rome. Mais ces mauvais calculs sont
imputables seulement  Jean Racine, qui, apparemment, n'tait pas un
grand homme de guerre. C'est lui qui les a faits, dans sa maison, sur sa
table, avec beaucoup d'innocence. Aucun tmoignage antique ne permet
d'en rapporter la faute  Mithridate lui-mme, qui n'est pas responsable
des beauts dont un pote se plut  orner ses plans. On sait seulement
que le vieux roi se proposait de longer la rive septentrionale de
l'Euxin, entranant sur sa route les Sarmates et les Bastarnes, puis de
remonter la valle du Danube, o les tribus gauloises, dont il avait
soigneusement cultiv l'amiti, accouraient en foule sous ses tendards.
Ainsi devenu le gnralissime de la barbarie du Nord, il traversait la
Pannonie et descendait comme une avalanche du sommet des Alpes sur
l'Italie dgarnie de troupes, affaiblie par ses querelles politiques et
sociales. Ce projet, dont la grandeur faisait l'tonnement des anciens,
n'a pas t beaucoup admir par les historiens modernes. Michelet, qui
est enthousiaste, s'est un peu mu en l'exposant; mais M. Mommsen, dont
le dfaut n'est point l'enthousiasme, n'a vu l qu'une pitoyable folie.
L'invasion projete des Orientaux en Italie, a-t-il dit, tait
simplement risible. Ce n'tait qu'une fantaisie du dsespoir
impuissant. M. Thodore Reinach ne le croit pas. Il rappelle que les
Cimbres avaient dmontr, quarante ans auparavant, que la muraille des
Alpes n'tait point infranchissable et il estime qu'une invasion
fondant, en l'an 63 avant l're chrtienne, sur l'Italie, dchire par
la guerre civile, pouvait faire prouver  Rome les deuils et les hontes
qu'Alaric devait lui infliger cinq sicles plus tard. Cette opinion est
soutenable. Mais la dispute sur ce point ne sera jamais termine. Trahi
par son fils, abandonn par ses peuples, Mithridate s'est donn la mort
dans la citadelle de Panticape, au milieu des prparatifs de sa grande
entreprise. Toutefois, cela seul condamne cette entreprise qu'elle se
soit, ds l'abord, renverse sur son auteur. Il n'importe! C'tait un
grand ennemi et qui savait har. Il possdait les dons respectables de
la haine, dit Mommsen, et M. Thodore Reinach ajoute: Dans ce cerveau
surexcit, la haine atteignait au gnie. Les Romains, qui le
craignaient, se rjouirent de sa mort. Les soldats qui vinrent
l'annoncer  Pompe portaient des lauriers comme les messagers des
victoires.

L'embarras fut de reconnatre le corps du terrible sultan. Il tait si
dfigur qu'on ne put le reconnatre qu'aux vieilles cicatrices dont il
tait couvert. Pompe le fit coucher dans la ncropole royale de Sinope.
Mais c'est surtout par les clats de leur joie que les Romains rendirent
les honneurs suprmes  Mithridate Eupator.

Quelques annes plus tard, Rome fit de nouvelles rjouissances pour la
mort d'un ennemi. Cette fois l'ennemi tait une femme. Il y eut dans la
Ville-ternelle, des danses et des sacrifices  la mort de Cloptre
comme  la mort de Mithridate. C'est qu'avec Cloptre prissait enfin
cet Orient guerrier qui avait disput l'empire  Rome, cot  l'Italie
tant de travaux et la vie de tant de soldats et de citoyens. Il est
visible que M. Thodore Reinach ressent pour Mithridate ce genre
d'intrt dont un peintre attentif ne se dfend gure  l'endroit d'un
modle longuement tudi. Il suit le roi de Pont dans toutes ses
entreprises avec un mlange d'admiration et d'horreur. Il s'tonne, non
sans raison, de cette volont si souple et si forte, de cette
infatigable nergie, de cet esprit de ruse et d'audace, de cette me
indomptable qui puise dans la dfaite des ressources nouvelles et que
les anciens ont compare au serpent, qui, la tte crase, dresse sa
queue menaante. Pourtant, quand il se recueille pour porter un jugement
d'ensemble, il se garde d'exalter son hros aux dpens de la justice et
de la vrit. Voici la page o se trouve rsume, non sans force, la
pense de l'historien sur le despote extraordinaire dont il a cont la
vie:

     Malgr ses talents multiples, malgr son activit infatigable,
     malgr sa fin hroque, il a manqu quelque chose  Mithridate pour
     tre rang parmi les vrais grands hommes de l'histoire: je veux
     dire un idal suprieur, conu avec sincrit, poursuivi avec
     constance. Que reprsente celui qu'on a appel le Pierre le Grand
     de l'antiquit? La cause de la libert, de la civilisation
     hellnique ou, au contraire, la raction de l'Orient despotique et
     fanatique contre l'Occident libral et clair? On ne le sait,
     lui-mme l'ignore. Nous l'avons vu, dans la premire partie de son
     rgne, se porter en champion de l'hellnisme, copier Alexandre,
     conserver la tunique, coucher dans le gte du conqurant
     macdonien. Un moment mme, il a sembl qu'il et ralis son rve
     ou, du moins, ramen les beaux jours du royaume de Pergame: l'Asie
     affranchie, la vieille Grce elle-mme soulevaient sur leurs
     paules, dans un lan de fivre joyeuse, le sauveur providentiel
     descendu des bords lointains de l'Euxin. Mais la fin du rgne va
     nous offrir un tableau bien diffrent. Sous le masque hellnique,
     qui bientt crve de toutes parts, nous trouverons un hros encore,
     mais un hros barbare, rpudiant une civilisation d'emprunt,
     dtruisant de ses propres mains les villes qu'il a fondes,
     adressant un appel dsespr au fanatisme religieux et national des
     vieux peuples de l'Asie et des hordes nomades du Nord, dont il
     semble incarner dsormais la haine irrconciliable non seulement
     contre le conqurant romain, mais encore contre la civilisation
     mditerranenne. Quel est le vritable Mithridate? Celui de
     Chersonse et de Pergame ou celui d'Artaxata et de Panticape? Je
     crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et que, dans ces deux
     rles, o il parat successivement pass matre, Mithridate n'ait
     t, en effet, qu'un prodige d'ambition et d'gosme, un royal
     tragdien, jouant de l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs
     d'Alexandre et des reliques de Darius, du despotisme et de la
     dmagogie, de la barbarie et de la civilisation comme d'autant
     d'instruments de rgne, autant de moyens de sduire et d'entraner
     les hommes, sans jamais partager, au fond, les passions qu'il
     exploite et restant calme au milieu des temptes qu'il dchane.

M. Thodore Reinach nous a fait voir Mithridate souverain d'un royaume
mouvant, plusieurs fois perdu et reconquis, changeant sans cesse de
configuration et de place. Il nous a montr ce matre de tant de vies
humaines conduisant, avec une ardeur toujours gale, des guerres mles
d'tonnantes victoires et d'tonnantes dfaites. Il a montr le sultan
de Pont tour  tour conqurant, diplomate, fondateur de villes,
organisateur de provinces, colon, protecteur du commerce, des arts et
des lettres, et destructeur des peuples.

Ce n'est pas tout. Il s'est plu encore  nous montrer, autant qu'il
tait possible, Mithridate dans l'intimit de sa vie, couch sur un lit
d'or  ces banquets o il runissait les orateurs et les rhteurs
hellnes  ces officiers barbares qui portaient le titre envi d'Amis et
de Premiers-Amis du roi. Et ce ne sont pas l les tableaux les moins
intressants du livre. Mithridate n'tait pas sans doute un lumineux
gnie. Mommsen lui refuse mme l'tendue de l'intelligence, et M.
Thodore Reinach reconnat que ce n'tait pas un vritable grand homme.
Mais,  coup sr, c'tait ce qu'on nomme un caractre. Sa figure est
trange et d'un relief puissant.  l'approcher, on admire une bte
humaine de cette stature et de ce temprament, si ruse et si forte, si
ingnieuse et si barbare, et doue de si pouvantables vertus.

On a son profil sur les ttradrachmes. Il tait beau, les traits grands,
la chevelure boucle. C'tait une espce de gant. La grandeur de ses
armes tonna Pompe. Et ses armures, suspendues aux temples de Delphes
et de Nme, devant lesquelles s'merveillaient les visiteurs,
semblaient les dpouilles d'un Titan. Ceint d'une tiare tincelante,
vtu,  l'orientale, de robes prcieuses, portant le large pantalon
perse, il apparaissait, dans le feu des pierreries, comme l'image, sur
la terre, des dieux-astres, Ormuzd et Amria, auxquels il allumait en
offrande une fort sur une montagne. Sous ces dehors d'idole orientale,
c'tait le plus agile cavalier de son arme, et il n'avait pas d'gal
pour lancer le javelot.

Habituellement sobre, il lui prit envie, un jour,  table, de lutter
avec un athlte pour la capacit du boire et du manger, et de cette
lutte il sortit vainqueur. Ce colosse avait une certaine dlicatesse de
got. Il recherchait la belle vaisselle d'or et d'argent, ce qui tait,
 vrai dire, un luxe commun alors  tous les grands personnages. Il
avait form un riche cabinet de pierres graves. Il aimait les beaux
discours, et lui-mme il parlait avec loquence en plusieurs langues.
Enfin, ses connaissances en mdecine semblent avoir t assez tendues
et profondes, bien qu'il mlt  ses recettes beaucoup de formules de
sorcellerie.

Comme tous les dynastes d'Orient, il avait une grande habitude du
meurtre domestique. Quatre de ses fils prirent par son ordre:
Ariarathe, Mithridate, Machars et Xiphars. Mais il faut voir
l'enchanement des crimes dans cette maison et se rappeler que sa mre
avait tent de le faire tuer et qu'enfin un fils qu'il avait pargn,
Pharnace, fut cause de sa mort.

Il semble avoir beaucoup aim sa fille Drypetina, un monstre qui avait
une double range de dents  chaque mchoire, et, s'il la fit poignarder
par un eunuque, ce fut pour qu'elle ne tombt pas vivante aux mains des
Romains.

Deux autres de ses filles, Mithridatis et Mysa, moururent avec lui 
Panticape pour la mme raison. Rien alors de plus ordinaire, aprs une
dfaite, que le massacre de tout un srail. Avant de battre en retraite,
on tuait les femmes  l'approche de l'ennemi, comme aujourd'hui on
dtruit le matriel embarrassant. Aprs la dfaite inflige,  Cabira,
par Lucullus  l'arme pontique, Mithridate, en fuite sur Comana,
dpcha l'eunuque Bacchids  Pharnacie avec ordre de faire mourir
toutes les femmes du srail. Parmi elles se trouvaient deux soeurs du
roi, Roxane et Statira, ges de quarante ans, qui n'avaient point t
maries, et deux de ses femmes, Ioniennes l'une et l'autre, Brnice de
Chios et Monime de Stratonice. Monime avait refus quinze mille pices
d'or dont Mithridate croyait l'acheter. Il fallut que le roi de Pont lui
envoyt le bandeau royal. C'tait d'ailleurs un prsent qui cotait peu
 ce grand faiseur de reines.

On trouva plus tard, dans les archives du Chteau neuf, prs Cabira, une
correspondance change entre Monime et Mithridate, dont le ton
licencieux choqua la pudeur des Romains. Mais, enferme loin de la
Grce, dans un srail, sous la garde de soldats barbares, la fire
Ionienne regrettait amrement sa patrie et la libert. Bacchids portait
aux femmes l'ordre de mourir de la manire que chacune d'elles croirait
la plus prompte et la moins douloureuse. Brnice se fit apporter une
coupe de poison. Sa mre, qui tait prs d'elle, lui demanda de la
partager. Elles burent toutes deux. La mre mourut la premire. Et,
comme Brnice se tordait dans une horrible agonie, Bacchids l'acheva
en l'touffant. Roxane et Statira choisirent aussi le poison. La
premire le prit en maudissant son frre. Mais Roxane, au contraire, le
loua de ce qu'au milieu des dangers qu'il courait lui-mme il ne les
avait pas oublies et leur avait assur une mort libre, abrite des
outrages. Monime, en mmoire peut-tre des reines tragiques de ses
potes, dtacha de son front le bandeau royal, le noua autour de son cou
et se pendit, comme Phdre,  une cheville de la chambre. Mais le faible
tissu se rompit.

Plutarque a conserv ou trouv les douloureuses paroles que, selon lui,
pronona alors la jeune femme: Fatal diadme, s'cria-t-elle, tu ne me
rendras pas mme ce service! Et elle prsenta la gorge  l'eunuque.
Ainsi prit, aprs de longs dgots, dans le srail de Pharnacie, Monime
de Stratonice.

Il y a sans doute quelque brusquerie  quitter sur cette tragdie
domestique l'histoire du grand Asiatique contre qui s'illustrrent
Sylla, Lucullus et Pompe. Mais cette scne de femmes empoisonnes,
touffes, gorges par un eunuque rvle mieux peut-tre que tous les
rcits de guerre le vrai Mithridate, le vieux sultan de Pont, le
despote, l'Oriental.

FIN




NOTES


[1: Toute licence sauf contre l'amour, 1892, in-18.]

[2: Par Guy de Maupassant.]

[3: Par Paul Bourget.]

[4: _Souvenirs du baron de Barante_, de l'Acadmie franaise, 1782-1866,
publis par son petit-fils, CLAUDE DE BARANTE; in-8; tome Ier.]

[5: Le vicomte Eugne Melchior de Vog.]

[6: _Csar Borgia_, sa vie, sa captivit, sa mort, d'aprs de nouveaux
documents des dpts des Romagnes, de Simancas et des Navarres, par
Charles Yriarte, 2 vol. in-8.]

[7: _Essais orientaux_, 1 vol. in-8.--_Lettres sur l'Inde_, 1 vol.
in-18.--_La Lgende divine_, 1 vol. in-18.]

[8: _Posies et contes populaires de la Gascogne_, par Jean-Franois
Blad, correspondant de l'Institut (dans la collection des _Littratures
populaires_, de Maisonneuve et Leclerc), 6 vol.--_Traditions, coutumes,
lgendes et contes des Ardennes_, par Albert Meyrac, avec prface par
Paul Sbillot, 1 vol.--_Esthtique de la tradition_, par mile Blmont,
et _tudes traditionnistes_, par Andrew Lang (dans la _Collection
internationale de la tradition_, de MM. mile Blmont et Henry Carnoy),
2 vol.]

[9: Vannes, 1891, in-8. (Extrait de la _Revue des traditions
populaires_.)]

[10: Je parlais ici des _tudes_, revue dirige par les pres de la
Compagnie de Jsus. On ne m'y a point mnag, mais il n'est pas au
pouvoir des Pres de me rendre injurieux et de mauvaise foi. Je n'ai
point cess de reconnatre et de dire que leur revue est rdige par des
crivains habiles et judicieux. Je prvoyais bien que le livre du pre
Didon leur paratrait d'un got douteux et qu'ils estimeraient pour le
moins imprudent l'essai tent par l'loquent dominicain d'une
psychologie de Jsus, selon les mthodes de Taine et de Bourget. Mes
pressentiments ne me trompaient pas. Quelques jours aprs avoir publi
mon article, je reus les _tudes religieuses_ de novembre 1890, et j'y
lus avec grand plaisir un morceau trs solide sur le _Jsus-Christ_ du
pre Didon, o il est dit: N'a-t-il pas trop accord au dsir de placer
Jsus dans son milieu? Certaines phrases sur l'influence de ce milieu
sonnent d'une faon trange,  propos du Verbe incarn. Ainsi, parmi des
dtails d'une longueur un peu exagre sur l'ducation qu'a d
recevoir Jsus adolescent, et aprs cette observation que, dans les
assembles publiques,  la synagogue (de Nazareth), il connut aussi, par
exprience, les misres, les travers, les aberrations et la vaine
science des docteurs de son temps..., vient cette rflexion au moins
inutile: Les premires impressions de l'adolescence ne s'effacent pas;
_en Jsus, comme en nous, elles aident  comprendre les volonts, les
paroles, les actes de l'ge mr_. (T. I, pp. 84-85.) La description
trs potique de Nazareth est prcde de ces lignes encore plus
singulires: On ne comprendrait pas sa physionomie (celle de Jsus) et
son caractre, si, dans l'tude de son adolescence et de sa jeunesse, on
ngligeait le milieu extrieur, la nature au sein de laquelle il a
grandi. L'homme tient par des attaches trop troites au sol qui l'a vu
natre, pour n'en pas recevoir l'empreinte... (P. 86.) Nous n'aimons
pas non plus lire que la pense (du supplice auquel Jsus se savait et
se sentait vou) tendait sur tout son tre un voile de tristesse. (I,
p. 270); ou que _souvent_, dans sa vie, Jsus a laiss voir
l'accablement o le jetait la vue seule du calice qu'il devait boire.
(P. 166.)--Ces observations excellentes sont du R. P. J. Brucker, qui
est, avec le R. P. P. Brucker, un des rdacteurs les plus distingus des
_tudes_.]

[11:  propos du drame de MM. Victorien Sardou et Moreau.--Consultez
Henry Houssaye; Cloptre, dans _Aspasie, Cloptre, Thodora_, 1 vol.]

[12: Consultez sur ce point une note de M. Maspero dans l'tude de M.
Henry Houssaye cite plus haut.]

[13: Il est sans doute utile de rappeler que ces deux articles sont
crits, l'un avant, l'autre aprs la premire reprsentation du drame de
MM. Victorien Sardou et Moreau,  la porte Saint-Martin.]

[14: H. Houssaye _loc. cit_., note n11.]


[15: _La Conqute du Paradis_, par Judith Gautier (dans la bibliothque
des romans historiques. Armand Colin, diteur). 1 vol.]

[16: Le _Plerin passionn_, 1 vol. in-18.]

[17: _Reliques de Jules Tellier_, 1 vol.]

[18: On sait qu'il n'y a pas de facults  Rouen. Tellier place un
tudiant imaginaire dans une facult imaginaire.]

[19: Tellier avait mis _quotquot erant vantes_. J'ai rtabli le texte
d'Ovide, mais le sens n'est plus tout  fait le mme. Ovide ne dit pas
que tout pote indistinctement lui semblait un dieu. Il fait allusion au
trouble dont il tait saisi dans ses premires rencontres avec un
pote.]

[20: Voici la pice entire.

     PRIRE

     Fantme qui nous dois dans la tombe enfermer,
     Mort dont le nom rpugne et dont l'image effraie,
     Mais qu' force de crainte on finit par aimer,
     Puisque la vie est vaine et que toi seule es vraie;

      Mort, qui fais qu'on vit sans but et qu'on est las,
     Et qu'on rejette au loin la coupe non gote,
     Mort qu'on maudit d'abord et dont on ne veut pas,
     Mais qu'on appelle enfin quand on t'a mdite;

      la peur et l'espoir des mes, bonne Mort
     Dont le souci nous trouble un temps, et puis nous aide,
     Mystrieux cueil o se blottit un port,
     Et poison merveilleux o se cache un remde;

      trs bonne aux vaincus et trs bonne aux vainqueurs
     Qui sur leurs fronts  tous baises leurs cicatrices,
      des douleurs des corps ou de celles des coeurs
     La sre gurisseuse et la consolatrice!

     Puisque tant de ferveur pour toi s'lve en lui,
     Qu'il veut te prfrera tout, mme  l'Aime,
     Sois clmente  l'enfant qui t'invoque aujourd'hui,
     Bien qu'il t'ait mconnue et qu'il t'ait blasphme.

     Ma haine s'est change en un amour profond:
     Voici crotre en mon coeur guri de ses chimres
     L'ennui des volupts dont on touche le fond
     Et le morne ddain des choses phmres.

     Vivre dans l'instant n'est que trembler et souffrir.
     Songe  l'horrible attente et fais-toi moins tardive!
     Il suffit que tu sois pour qu'on veuille mourir:
     Le temps laiss par toi ne vaut pas qu'on le vive.

     Donne-moi le Repos et l'Oubli, les seuls biens!
     Endors-moi dans la paix de ta couche glace!
     Mais avant le moment o tu clras les miens,
     Ferme les yeux par qui mon me fut blesse!

     Prisse avant moi l'tre phmre et charmant,
     Apparence flottant parmi les apparences,
     Dont la grce a troubl mon coeur profondment,
     Et par qui j'ai connu de si dures souffrances!

     Car, dt-elle aussitt disparatre  son tour
     De ce monde o tout n'est que mirage et que leurre,
     Quand mme pour la vie elle n'aurait qu'un jour,
     Et quand pour le plaisir elle n'aurait qu'une heure,

     Cette heure-l, rien que cette heure, en vrit,
     Quand j'y songe un instant, m'est  ce point cruelle,
     Que je n'en conois plus mme la vanit,
     Et qu' mon coeur jaloux elle semble ternelle,

     Janvier 1888.
]

[21: Voir sur cette phrase l'article suivant intitul _la Rame
d'Ulysse_.]

[22: _Blaise Pascal_, par Joseph Bertrand, de l'Acadmie franaise,
secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, 1 vol. in-8.--_Le
dogmatisme et la foi dans Pascal_, par Sully-Prudhomme (dans la _Revue
des Deux Mondes_ du 15 octobre 1891).]

[23: 1 vol. in-18. Perrin dit.]

[24: _La fin du paganisme, tude sur les dernires luttes religieuses en
Occident au quatrime sicle_, par Gaston Boissier, 2 volumes
in-8.--Hachette, dit.]

[25: _Cicron et ses amis_, 1 vol.; _Promenades archologiques, Rome et
Pomp_, 1 vol.; _Nouvelles Promenades archologiques, Horace et
Virgile_, 1 vol.; l'_Opposition sous les Csars_, 1 vol.; la _Religion
romaine, d'Auguste aux Antonins_, 2 vol.]

[26:  propos du livre tudi dans le prcdent article: _La Fin du
paganisme. tude sur les dernires luttes religieuses en Occident, au
IVe sicle_, par Gaston Boissier, 2 vol. in-8.]

[27: _Une Passionnette_, 1 vol. in-8, Calmann Lvy, diteur.]

[28: Les grands crivains: _Madame de La Fayette_, par le comte
d'Haussonville. 1 vol. in-18. Hachette diteur.]

[29: Dans la prface de l'dition Conquet, in-8.]

[30: Un pote breton. Charles Le Goffic. (_Amour breton_), 1 vol.
in-18.]

[31: _Coeur double_, avec une prface, 1 volume.]

[32: Cette date est prise dans l'acte de dcs que Jal a publi dans son
dictionnaire. Il y est dit que madame de la Sablire dcda rue aux
Vaches, dite aussi rue aux Vachers et actuellement la rue Rousselet.
Mais d'une tude destine au journal le _Temps_ et dont l'auteur, M.
Georges Villain, a bien voulu me communiquer les preuves, il rsulte
que madame de la Sablire est morte dans l'appartement qu'elle occupait
aux Incurables, tout contre la chapelle.]

[33: _Mithridate Eupator, roi de Pont_, par Thodore Reinach, 1 vol.
in-8.]





End of the Project Gutenberg EBook of La vie littraire, by Anatole France

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