The Project Gutenberg EBook of L'A. B. C. du libertaire, by Jules Lermina

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Title: L'A. B. C. du libertaire

Author: Jules Lermina

Release Date: January 31, 2007 [EBook #20490]

Language: French

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PHILOSOPHIE LIBERTAIRE

Jules Lermina

L'A. B. C.

DU

LIBERTAIRE

PRIX: 10 CENTIMES

PUBLICATIONS PRIODIQUES

DE LA

COLONIE COMMUNISTE

D'AIGLEMONT

(ARDENNES)

FVRIER 1906

[Illustration: communisme exprimental L'ESSAI colonie d'Aiglemont.
(Ardennes)]


Au Lecteur,

_Les ides libertaires sont peu connues ou fausses  dessein par ceux
contre lesquels nous luttons et dont l'goste intrt maintient
l'erreur et l'ignorance au prix des pires mensonges._

_La srie de publications que nous commenons aujourd'hui avec l'aide de
camarades qui trouvent tout naturel d'exprimer ce qui leur semble juste
et vrai est un complment  l'oeuvre que nous avons commence 
Aiglemont._

_Nous estimons que la diffusion des principes anarchistes, que le libre
examen et la juste critique de ce qui est autour de nous ne peuvent que
favoriser le dveloppement intgral de ceux qui nous liront._

_Montrer combien l'autorit est irrationnelle et immorale, la combattre
sous toutes ses formes, lutter contre les prjugs, faire penser.
Permettre aux hommes de s'affranchir d'eux-mmes d'abord, des autres
ensuite; faire que ceux qui s'ignorent naissent  nouveau, prparer pour
tous ce qui est dj possible pour les quelques-uns que nous sommes, une
socit harmonieuse d'hommes conscients, prlude d'un monde de libert
et d'amour._

_Voil notre oeuvre; elle sera l'oeuvre de tous si tous veulent, anims
de l'esprit de vrit et de justice, marcher  la conqute d'un meilleur
devenir._

LA COLONIE D'AIGLEMONT.


Mon jeune Camarade, tu m'as demand, non sans quelque intention
ironique, de t'expliquer ce qu'est, ou plutt ce que doit tre un
libertaire; te sachant de bonne volont, quoique avec une tendance
atavique  railler ce que tu n'as pas encore compris, je vais tenter de
satisfaire ta curiosit.

Seulement garde-toi de croire que je me pose, vis--vis de toi, en
docteur et en prophte; et ds le premier moment, prpare-toi non 
accepter mes affirmations comme des dogmes contre lesquels rien ne
prvaut, mais au contraire  les discuter,  les passer au crible de ta
propre raison et  ne les admettre comme vrits que lorsque tu te seras
convaincu, par tes propres lumires, qu'elles ont droit  ce titre.

Il n'est d'ducation srieuse et profonde que celle qu'on se donne 
soi-mme. Chacun doit tre son propre matre et la mission de ceux qui
croient savoir est non pas d'imposer leurs opinions, mais de proposer 
autrui avec arguments raisonns, les ides-germes qui doivent fructifier
dans son propre cerveau.

Tout d'abord, remarque ceci: toutes les fois qu'un homme parle de
bonheur universel, de bien-tre gnral, de joie mondiale et de paix
terrestre, un cri s'lve contre lui, fait de colre et de mpris.

D'o vient cet importun, ce fou, qui croit  la possibilit du bonheur!
 quel titre se permet-il de rprouver la lutte froce des hommes les
uns contre les autres? Le bien est une utopie, il n'est de ralit que
le mal et le devoir de tout tre raisonnable est d'aggraver le mal en
livrant tous les biens terrestres  la concurrence,  la bataille, et en
appelant  son aide la brutalit et la mort.

Non seulement celui qui veut l'humanit heureuse est tax de folie, mais
bien vite on le qualifie de criminel, d'tre essentiellement dangereux,
on le poursuit, on le traque et, si l'on peut, on le tue.

Donc, mon jeune Camarade, commence par t'interroger, demande-toi si tu
te sens prt  subir toutes les avanies, toutes les perscutions, sans
te dcourager et sans reculer.

Sache bien que pour vouloir le bonheur d'autrui, tu seras trait en
ennemi, en paria, tu seras mis au ban de toutes les civilisations, tu
seras chass de frontire en frontire jusqu'au moment o des exasprs
t'abattront comme bte puante.

Si au contraire tu suis les errements ordinaires, si, t'emparant de
toutes les armes matrielles et immorales que la civilisation a forges,
tu te jettes rsolument dans la vie dite normale, si tu essaies
d'craser les autres pour te faire un pidestal de leurs corps, si tu
parviens  ruiner,  affamer le plus d'tres humains possibles pour te
constituer de leurs dpouilles une fortune opulente, si tu prends pour
objectif glorieux la guerre des hommes contre les hommes, si tu rves
victoire, gloire et domination, si tu rejettes tout scrupule, tout
enseignement de conscience, si tu pars de ce principe: Chacun pour
soi! et que tu le dveloppes jusqu' parfaites conclusions...

Alors tu deviendras riche--en face de la misre des autres--puissant par
l'abaissement et l'humiliation de tes congnres, tu jouiras de leurs
souffrances et vivras de leur mort, tu collectionneras les titres, les
privilges, tu te chamarreras de dcorations et tes complices te feront
de splendides funrailles...

Seulement tu seras un goste, un mchant, un vritable criminel...

Justement le contraire de ce qu'est et ce que doit-tre un libertaire.

* * *

Car le libertaire est un juste, c'est--dire un homme qui est au-dessus
et en dehors de la Socit, qui ne se paie pas des mots mensongers
d'honneur et de vertu, banalits qu'inventrent les civiliss pour
dissimuler leurs tares et leurs vices, qui renie tous les faux
enseignements des philosophes menteurs et des thoriciens hypocrites,
qui n'accepte aucun compromis, aucun march, aucune concession, qui en
un mot veut la justice, la seule justice, pour lui-mme et pour tous,
contre tous et contre lui-mme.

Dfie-toi de toi-mme, Camarade. Voici pourquoi.

Tu es venu sur cette terre avec les instincts de l'animalit dont tu
procdes; tu descends d'tres brutaux, ignorants, violents et ton
atavisme est fait de brutalit.

Chez ceux qui se croient les meilleurs, le fond est mauvais, d'abord
parce que l'homme est un animal en voie de perfectionnement, mais non
point parfait, mais encore et surtout parce que, ds ta naissance, tu as
respir l'air empoisonn des civilisations, que tes yeux  peine ouverts
ont vu le mal, que tes oreilles ont entendu l'injustice et que, malgr
toi, et sans que, jusqu'ici, on puisse te dclarer tout  fait
responsable, tu es pntr des vices sociaux, jusqu'au fond de tes
moelles.

On ne nat pas, on se fait libertaire.

Ne pas croire que soit facile ce travail de rgnration personnelle. On
ne s'lve pas  la notion de justice par une sorte d'inspiration
miraculeuse, par une rvlation d'en haut.

C'est par un effort constant, par une critique perptuelle de soi-mme,
par un examen toujours plus attentif des faits ambiants que peu  peu on
parvient  se dbarrasser de la gangue de prjugs et de mensonges
forme par l'alluvion des sicles.

Un jour vient alors o soudain jaillit devant les yeux la lueur
directrice.

Remarque bien ceci, Camarade, tu ne seras dans la bonne voie que lorsque
tu verras ta conscience. Cherche-la, trouve-la, ne te contente pas d'un
 peu prs et alors mme qu'elle te paratra pure et juste, aie le
courage de l'tudier toujours de plus prs; et tu constateras qu'il est
encore bien des dfauts  corriger, bien des fanges  nettoyer.

* * *

Dbarrasse-toi de l'gosme.

Certes il est bon de se sentir heureux, il est bon de jouir de la vie.

Mais aie toujours prsente  la pense cette vrit que nul ne peut tre
compltement heureux tant qu'il existe un seul tre malheureux.

C'est l un de ces prceptes qui provoquent les haussements d'paules
des philosophes sociaux; il semble que le bonheur individuel suffise 
satisfaire toutes les aspirations humaines. Meurent les autres, pourvu
que je vive.

Le raisonnement est  la fois inique et absurde.

Le malheur des uns constitue toujours un danger et une menace pour les
autres; une situation dsquilibre est gnratrice de raction et
l'tre le plus profondment, le plus insolemment goste doit compter
avec les revanches possibles et les retours offensifs des dshrits.

D'o une perptuelle inquitude, une sensation d'instabilit qui gte la
jouissance...

Sans parler du sentiment de compassion dont on cherche  se dfendre par
la charit mais qui subsiste au fond des consciences les plus fermes en
apparence aux motions gnreuses.

En ralit, dans l'tat social actuel, nul ne peut, en parfaite
sincrit, se tenir pour sr du lendemain; la lutte quotidienne produit
de terribles jeux de bascule et les plus hauts placs sont  la merci
des chutes les plus profondes.

Le libertaire veut un tat social o l'envie, la jalousie, les penses
de reprise n'aient plus de place, c'est--dire o tous, vivant dans la
plnitude de leur libert, dans l'panouissement total de leurs
facults, dans la satisfaction intgrale de leurs besoins, n'aient plus
 se disputer les uns aux autres les moyens de vivre.

Ceci, cher Camarade, est l'antithse absolue des doctrines autoritaires
et religieuses.

L'autorit n'est tablie que pour sauvegarder, dfendre et perptuer les
ingalits sociales; la lgislation propritaire, l'arme, la police, la
magistrature, les codes et les rglements n'ont t institues que pour
cautionner l'tat de dsquilibre qui a t impos aux hommes par la
Socit, pour enchaner la libert des uns au profit de celle des
autres, pour terniser les mesures de spoliation qui ont cr la misre
du plus grand nombre.

D'o cette conclusion que le libertaire, ne s'arrtant  aucune
considration de tradition, entend modifier de fond en comble le systme
social en dtruisant ces bases iniques qui s'appellent l'autorit et la
proprit, les autres rformes venant ensuite par surcrot en vertu de
consquences inluctables.

* * *

Si tu m'as bien compris, cher Camarade, tu vois dj poindre la lumire;
tu commences  savoir que ton premier effort, le plus utile de tous,
doit tre de rejeter tous les dogmes sociaux dont ta mmoire et te
conscience sont encombrs.

Aie d'abord la notion de l'insoumission aux maximes banales, aux
prceptes qui n'ont de la vrit que l'apparence menteuse.

Dlivre-toi de toute croyance irraisonne, de toute foi. Quelle que soit
l'ide qui est mise devant toi, quelque affirmation premptoire,
quelque impratif catgorique que tu lises dans les livres, ne t'arrte
ni  l'autorit de la tradition ni  la prtendue valeur d'un mot ou
d'un nom.

Prends le dogme et regarde-le de prs; et toujours tu le verras
s'amoindrir, s'effriter comme une pelote de neige que pressent les
doigts d'un enfant.

Ainsi du dogme de Dieu, encore aujourd'hui le plus vivace. En la
majorit, on pourrait presque dire en l'unanimit de ceux qui
s'intitulent libres penseurs, cette ide est si profondment imprime
que, se dclarant incrdules  tous les mystres, ddaigneux de tous les
rites, opposs  toutes les manifestations religieuses, ils mettent,
ds qu'on les presse dans leurs derniers retranchements, cette
restriction qu'ils n'admettent rien, mais qu'ils ne nient pas
expressment l'existence de Dieu.

Ils ne comprennent pas que cette simple acceptation suffit aux
exploiteurs de religions. Car Dieu, c'est l'autorit, c'est la
hirarchie, c'est la ncessit de la prire, c'est le temple, c'est le
prtre.

On ne cre pas un dieu de fantaisie, perdu dans les brumes de
l'inconnaissable, pour ne point, trs promptement, chercher  le
rapprocher de soi. Bien vite, on parlera de sa bont, de sa justice, et
comme tout autour de nous n'est que dsquilibre et injustice, le pas
sera vite franchi vers des compensations paradisiaques tenues en rserve
par son infinie misricorde.

Et toujours cette antienne:

Dites tout ce que vous voudrez, l'ide de Dieu est ncessaire.

En effet, elle est ncessaire pour tous ceux qui n'ont pas le courage
d'envisager la situation relle,  savoir que nous sommes le produit
d'une volution cosmique dont le secret jusqu'ici nous chappe, mais
qu'en mme temps, il est un fait certain, positif, c'est que, dans la
mesure de nos forces, la terre nous appartient et que notre devoir est
de tirer le meilleur profit possible de l'habitat qui nous a t dvolu,
de le transformer, par l'emploi de toutes nos nergies vitales, en un
sjour de bien-tre et de moindre souffrance possible.

Si tu te places  ce point de vue, le seul digne de ta raison,
immdiatement s'loigne et s'efface l'ide de Dieu.

En quoi un Dieu nous est-il ncessaire pour que nous dfrichions la
terre, pour que nous dveloppions ses productions, pour que la vie
devienne meilleure et plus facile?

Nous sommes en possession d'un appareil qui, en vertu de certaines
dispositions constitutives, peut fournir  nos besoins, et au-del. Nous
constatons scientifiquement que rien ne s'obtient sans travail; nous
savons que si l'homme ne fait effort, la terre reste inculte et cruelle
 ses fils. Elle les empoisonne par ses mphitismes, elle les crase
sous ses croulements, elle leur refuse le fruit de son sein qu'il faut
violer pour qu'il nous rconforte.

O intervient Dieu en cela?

On nous dira qu'il est la force latente. Alors, cette force ne
s'exerant, en dehors du travail de l'homme, que pour produire la peste
ou la famine, avouez toutefois qu'il n'est aucun motif de le vnrer.

Oui, cette force existe, c'est la pousse vitale. Nous la constatons,
mais en quoi est-il ncessaire de l'adorer, puisque nous avons  la
diriger et  l'amliorer. Il nous faut l'tudier en ses effets, en ses
causes immdiates et la contraindre  donner le maximum de rsultats
qu'elle contient en elle-mme.

Dieu te sert-il en ce labeur? En es-tu  croire que des prires amnent
la pluie et qu'un quartier de roc s'carte parce que tu le barres d'un
signe de croix? Tu sais bien que les prtendus miracles sont autant de
mensonges et  mesure que l'instruction se rpand,  mesure que
disparat la folie du mysticisme, pas un fait ne se produit qui soit
contraire aux lois de la gravitation ou des transformations chimiques.

Dieu est-il ncessaire pour que le bl pousse? Quand nous a-t-il prt
son aide pour dtourner un torrent? O est sa part dans la construction
des chemins de fer, des paquebots ou des appareils tlgraphiques?

Est-ce que, dans les actes quotidiens de la vie, tu prouves la
ncessit de l'existence d'un Dieu? Tu vis sans lui et en dehors de lui,
et n'y songerais jamais si certains n'avaient intrt  sans cesse te
rappeler son nom et  affirmer son existence.

Et ceux-l sont les exploiteurs de tes faiblesses et de tes lchets.

Oui, Dieu est ncessaire pour tablir le dogme de l'autorit et de la
hirarchie. C'est sur l'ide de son existence qu'est base toute
l'organisation anti-galitaire de la Socit.

L'ide de Dieu est le substratum de toute domination qui, ne pouvant se
justifier par aucun autre titre, s'en rfre  une sorte d'investiture
cleste.

Pour le roi, pour le chef, pour le possdant, pour l'accapareur, l'ide
de Dieu est ncessaire parce que c'est d'elle seule qu'ils tiennent
l'apparence d'un droit. Ils ont invent le matre pour pouvoir s'en
dclarer les dlgus et opprimer les masses en son nom.

Dieu est ncessaire pour le propritaire: car s'il n'avait pas invent
cette fiction d'un Dieu rpartiteur du sol, il n'aurait pu imaginer
cette sinistre fantaisie de l'appropriation perptuelle, fonde sur la
conqute, c'est--dire sur le vol. C'est la Force qu'ils ont acclame
Dieu, et toutes leurs nergies se sont concentres sur la dfense de ce
mensonge, qu'ils utilisrent  leur profit.

L'ide de Dieu n'est ncessaire que pour les oppresseurs, pour les
envahisseurs, pour les ngateurs du droit collectif.

Pour l'inculquer aux masses, on a eu l'infernale habilet de la
compliquer de l'ide de compensation. Qui a souffert sur la terre jouira
d'un bonheur ternel. Plus vous aurez t malheureux ici-bas, et plus
vous serez heureux dans le ciel.

D'o la rsignation, d'o l'abandon par l'homme du bien qui lui
appartient, la terre, au profit des brutaux et des aigrefins.

 ceux-l, l'ide de Dieu est ncessaire parce que, grce  elle, ils
ont pu, pendant des sicles, arrter les revendications du droit humain,
parce que les ignorants, les humbles, les faibles ont t courbs sous
la violence, et ont bais la main qui les frappait et les dpouillait,
dans l'espoir insens d'une revanche cleste.

Libre-toi de l'ide de Dieu, et, ne t'hypnotisant plus dans la
contemplation du ciel, regarde la terre. C'est l ton outil de
bien-tre. Tu n'admettras plus que quelques-uns dtiennent les biens qui
sont  tous, tu n'admettras plus d'tre soumis, pour toutes les
ncessits de la vie, aux spculations qui sont des meurtres organiss.

Tu sentiras que la charit qui est faite au nom de Dieu n'est en ralit
que la perptuation de la misre.

Tu sentiras la vrit de cette parole trop tt profre pour qu'elle ft
bien comprise:

Dieu, c'est le mal.

Car Dieu, c'est la tyrannie sous toutes ses formes, c'est la proprit
avec tous ses accaparements, c'est la divinisation de la souffrance,
c'est la ngation du droit au bien-tre, au bonheur,  la jouissance des
biens terrestres. C'est la souillure de nos aspirations physiques, de
l'amour, de la gnration. C'est la dshumanisation de l'humanit.

Et cette ide, qui ne produit que de la souffrance, de la haine, de
l'iniquit, serait ncessaire, fatale!

Ceux qui disent cela et se croient de pense libre sont des pusillanimes
qui n'osent point user de leur raison.

Il est au contraire ncessaire que l'ide de Dieu s'efface et
disparaisse. Alors seulement, l'homme sera matre de sa force crbrale
tout entire et appliquera son effort  la ralisation du bien-tre
gnral, par l'exploitation solidaire du seul domaine qui soit  sa
porte, la terre.

L'esprit dsobscurci du prjug religieux, l'homme exercera sa pense
rellement libre, et pour lui, la vie changera de face. Cette libert
reconquise, il en usera dans toutes les circonstances, les prjugs
engourdisseurs disparatront un  un et la vraie lumire clatera.

Voyons maintenant le penseur--dj libr du mensonge divin--aux prises
avec les autres faux axiomes qui n'en sont d'ailleurs que des
rsultantes.

* * *

Te voil au milieu des hommes, tes semblables, et en face de la terre
dont, eux et toi, vous devez tirer votre subsistance.

Les hommes sont tes gaux, tu es leur gal.

Ici je te demande un peu d'attention.

Quand tu parles d'galit, aussitt on te rabroue, en affirmant que
l'galit est une utopie, que la nature mme la dnie, que les hommes
viennent sur la terre avec des organismes dissemblables, les uns plus
forts, les autres plus dbiles; les uns, trs intelligents, les autres,
de faible cerveau, et de ces prmisses, on part pour justifier les
ingalits sociales, la misre en face de la richesse, le salariat et le
capitalisme, l'ignorance et l'ducation suprieure, et par suite, la
bataille humaine avec ses gorgements et ses pouvantes.

Et l'galitaire se trouve pris de court et hsite  rpondre.

C'est qu'en ce point, comme dans toutes les discussions sociales, nous
nous laissons tromper par une dfinition fausse, passe  l'tat de
dogme.

L'galit existe entre les hommes, au point de dpart, c'est--dire que
tous les hommes viennent sur la terre avec la volont de vivre, avec des
besoins matriels et moraux qui sont gaux en principe: l'homme qui a
faim est l'gal de l'homme qui a faim. Les ncessits primordiales de
l'existence sont les mmes, et il y a galit parfaite et complte dans
cette formule indiscutable:

--Tous les hommes, sans exception, ont la volont et le droit de
satisfaire leurs besoins et d'utiliser leurs facults, physiques et
morales.

La mesure individuelle de ces besoins et de ces facults est accessoire.
Le fait mathmatique--la volont et le droit de vivre--est gal pour
tous.

En cela et en cela seul consiste vraiment l'galit, et c'est elle qui
doit tre respecte par l'exercice--appartenant  tous--de ce droit de
vivre.

* * *

Ici, Camarade, tu trouves sous tes pieds un terrain solide: fils de la
nature, tu as--comme tous tes congnres, ni plus ni moins, mais autant
qu'eux--le droit de vivre et ce droit nul ne peut t'empcher--ni
empcher autrui--de l'exercer.

Or d'o peuvent te venir les moyens de vivre, sinon de la terre. Donc la
terre est  toi, comme  tous tes semblables. La facult de l'exploiter
et d'en tirer subsistance est inhrente  ton tre, et nul n'a droit de
la supprimer.

Donc quiconque s'approprie une partie de cet instrument collectif de
travail qu'est la terre commet un acte contraire au principe humain,
donc la proprit, c'est--dire la main-mise de qui que ce soit sur une
portion de terre, est un vol commis au prjudice de la collectivit.

Et voici que la proprit--sacro-sainte--t'apparat avec son vritable
caractre d'accaparement et de spoliation, voici que ce dogme intangible
se rvle en son vidence de brutalit et de crime antisocial.

La terre est l'instrument de travail--c'est--dire de vie--de tous les
hommes. Quiconque se l'approprie vole l'humanit, et quand il prtend
donner  ce vol la sanction de la perptuit, il commet un acte  la
fois si illogique et si monstrueux qu'on s'tonne  bon droit qu'il ait
pu tre perptr.

Mais pour autoriser, pour terniser cette iniquit, la Socit, depuis
des sicles, a cr cette autre iniquit, l'autorit, c'est--dire
l'appel  la force contre le droit, le recours  la violence contre les
justes revendications.

En s'appuyant sur l'ide de Dieu, crateur et propritaire universel,
elle a imagin, par un habile procd d'escroquerie, la concession faite
par cette puissance mystrieuse au profit de quelques-uns de la terre
divise en parcelles, et de cette injustice premire, toutes les
injustices ont dcoul.

Donc, Camarade, nie la proprit du sol comme tu as ni Dieu, comme tu
vas nier tout  l'heure toutes les fantaisies criminelles et
perscutrices dont la proprit est la source.

* * *

Par la proprit, la libert a disparu, depuis le droit d'aller et de
venir arrt par des murs et barrires que dfendent des gendarmes et
des magistrats, jusqu' la libert du travail, le propritaire tant
matre de laisser ses terres en friche et de refuser  quiconque la
facult d'en extraire les lments ncessaires  l'existence.

La proprit n'est pas seulement le vol, elle est le meurtre, car c'est
d'elle que procde l'exploitation de l'homme par l'homme, le droit
mensonger du possdant  ne concder le droit au travail qu' son
profit, en change d'un salaire drisoire; elle est la cratrice du
proltariat, la faiseuse de misre, la manifestation atroce et cruelle
de l'gosme, de l'avidit et du vice, elle est la grande tueuse
d'hommes.

La proprit est le meurtre, car c'est en vertu de ce droit prtendu,
appuy uniquement sur la spoliation, sur la conqute et par consquent
sur la force, que des groupes d'hommes se sont dclars seuls jouisseurs
d'une portion plus ou moins vaste du sol, s'en sont prtendus les
matres absolus, levant entre leurs territoires respectifs des
barrires sous le nom de frontires, et ont cr chez ces groupes,
dcors du nom de nations, des sentiments de haine, de rivalit qui se
traduisent perptuellement par les pires violences, assassinats en
nombre, incendies, viols et autres manifestations de la bestialit
humaine.

C'est le mensonge: car, alors qu'il est inscrit dans les constitutions
particularistes que nous subissons que le droit de proprit est sacr
et que nul n'en peut tre priv, des millions d'hommes sont dpouills
de leur droit  la terre, au profit d'une caste dominatrice et
exploiteuse.

La proprit est l'expression de l'gosme  sa plus haute puissance:
c'est l'usurpation brutale du bien de tous, de la terre qui appartient 
la collectivit et sous aucun prtexte lgitime ne peut tre fodalise
au profit de quelques-uns. C'est d'elle que naissent toutes les
injustices, tous les crimes, tous les forfaits dont l'histoire
s'ensanglante...

Elle se perptue par l'hritage qui n'est que la continuation dans le
temps d'une premire iniquit commise.

* * *

La proprit a double forme, elle s'impose encore sous le nom de
capital, et le capital est comme la proprit le vol, le meurtre et
l'injustice.

La terre appartenant  l'humanit toute entire,  la collectivit,
aussi  l'humanit et  la collectivit appartiennent ses produits.

C'est l'humanit, la collectivit qui mettent en valeur l'instrument
terrestre que nous tenons de la nature, et le produit du travail
ncessaire, gnral et collectif, appartient  tous les hommes, sans
individualisation possible. Sur les ressources--richesses de toute
nature--que fait jaillir du sol le travail humain, tous les hommes ont
un droit quivalent, pour la satisfaction aussi complte que possible de
leurs besoins matriels et moraux.

* * *

Tu auras beaucoup entendu parler, mon Camarade, de la prise au tas et de
bon bourgeois se seront esclaffs devant cette expression quelque peu
vulgaire.

Il faut que le tas--collectif--des richesses produites soit assez
considrable pour que tous y trouvent leur part lgitime. Or que se
passe-t-il aujourd'hui? Des gens, s'appuyant sur ce droit de proprit
et sur la constitution illgitime d'un capital, amassent pour eux--des
tas--dans lesquels ils puisent au gr de leurs caprices, tandis que des
millions d'hommes sont dnus de tout.

Ils sont entours d'une horde de parasites qui repoussent,  coups de
lois et  coups de fusil, ceux qui, mourant de faim, font mine de
toucher  ces provendes monstrueuses.

Ces capitalistes s'arrogent le droit de laisser pourrir des
denres--c'est leur pouvoir absolu--alors que des centaines d'hommes en
vivraient; ils sont les rois, ils sont les matres, leur caprice est
souverain, ils peuvent, quand ils le veulent,  l'heure choisie par eux,
dchaner la misre et la famine sur la collectivit.

Ce sont des propritaires qui, de par des coutumes admises appuyes sur
la force, dcident de la vie ou de la mort des masses proltariennes.

On a voulu nier que ce fussent les capitalistes et eux seuls qui
dchanent la guerre: quel intrt et le peuple allemand  la guerre de
1870? La victoire a augment ce qu'on appelle les forces industrielles
du pays, c'est--dire que se sont constitus un plus grand nombre de
groupes capitalistes, fondant d'immenses ateliers, des docks, des usines
o les matires ncessaires  la vie, pour ne parler que de celles-l,
sont l'objet de tripotages commerciaux qui en dcuplent le prix et en
rendent l'usage impossible aux proltaires, parce que l'usinier, le
grand industriel, loin de travailler pour la collectivit, ne songe qu'
s'enrichir lui-mme--lui et ses actionnaires--au dtriment des
consommateurs, c'est--dire de la grande masse.

Ces entreprises, nous dit-on, fournissent du travail  des millions
d'ouvriers: c'est rel, seulement ce travail mme auquel on est forc
d'avoir recours donne lieu  une rmunration calcule si avarement que
l'ouvrier y trouve  peine de quoi ne pas mourir. Que lui importe la
prosprit d'un pays qui ne se traduit que par des budgets impriaux ou
des bilans de fortunes particulires, alors que lui-mme est toujours
pauvre, misrable et sacrifi?

* * *

Qu'il se rvolte, qu'il s'empare des matires premires, des usines,
qu'il les emploie au bnfice de la collectivit, c'est la justice.

Mais la proprit, mais le capital ont de longue date pris leurs
prcautions.

Donnant au groupement des proprits le nom de patrie, ils ont su
inspirer  la foule une sorte de religieuse passion pour une entit
invisible qu'ils abritent sous un symbole ridicule, le drapeau.

Le troupeau humain, bte et sentimental, abruti depuis des sicles par
l'ide de providence et de droits acquis, s'est laiss prendre  cette
fantasmagorie de mensonges, et il admire les armes, brillantes,
bruyantes, violentes, qui ont pour mission de dfendre les proprits et
les capitaux des accapareurs contre d'autres accapareurs non moins
dshonntes qu'eux-mmes.

On invoque pour justifier l'ide de patrie et l'existence des armes la
ncessit de la dfense lgitime: le raisonnement serait juste si les
masses proltariennes taient appeles au service militaire pour
dfendre un bien-tre acquis et satisfaisant. Mais en est-il ainsi? Que
telle nation en crase une autre, le rgime propritaire et capitaliste
en sera-t-il modifi, et la collectivit recouvrera-t-elle ses droits
confisqus par les individus?

Point. Victorieuse ou vaincue, toute nation reste soumise au joug de
l'exploitation capitaliste, et les arcs de triomphe qu'lvent les
satisfaits ne sont pour la masse que les portes de l'enfer capitaliste.

Seule, la guerre sociale est juste.

Comprends bien, Camarade, je dis sociale--et non civile--parce que la
lutte de la justice contre l'iniquit ne se renferme pas dans les
limites d'un territoire dfini: les exploits du capital-- quelque
nation qu'ils appartiennent--sont les adversaires des capitalistes de
toutes les nations, sans exception.

La guerre qui a pour but la proprit d'une ville, d'une province, d'un
royaume est inique: est juste la guerre qui a pour but l'abolition des
privilges, des exploitations et des spculations, la reprise de la
terre et de ses produits pour la collectivit.

Des alliances peuvent et doivent tre conclues entre les exploits de
tous les pays--sans souci du nom gographique dont on les affuble--pour
jeter bas l'immense et formidable Bastille qui, sous des milliers de
formes diverses, symbolise la puissance propritaire; la patrie du
travailleur est partout o le droit rgne, elle n'est pas l o
l'iniquit est toute-puissante.

Il ne s'agit plus ici d'un territoire quelconque; la patrie a une
signification plus haute et profondment humaine. Car la patrie de
l'homme, c'est la terre toute entire et elle sera digne de ce titre,
c'est--dire paternelle  tous, quand,  la suite d'efforts dont le
succs ne rentre pas, quoi qu'on en ait dit, dans le domaine des
utopies, la terre toute entire sera rgie par la justice.

* * *

On te dira encore, Camarade, que tel pays est plus digne que tel autre
d'tre dfendu parce que dj on y a conquis de vaines liberts
politiques qui sont des instruments de progrs, ne te laisse pas
troubler par les grands mots.

De par l'organisation propritaire et capitaliste, les liberts sont
employes contre la masse comme outil d'asservissement, et l'habilet
des matres est telle qu'ils savent dfigurer les choses et les mots
pour leur attribuer une signification favorable uniquement  leurs
intrts.

Le suffrage universel! Est-ce que tu peux lui proposer le seul problme
dont la solution te touche, la reprise de la proprit et l'abolition du
capitalisme?

Dfie-toi de tous ces vocables ronflants: syndicalisme, retraites
ouvrires, fixation des heures de travail. En tout cela, il n'y a que
des palliatifs, destins  laisser subsister la grande iniquit sociale.

Syndicats--groupements des ouvriers qui dfendent leurs intrts contre
les patrons--pourquoi des patrons? Pourquoi des parasites? Un seul
syndicat, la collectivit travailleuse par elle-mme et pour elle-mme.

Les retraites ouvrires! C'est l'os qu'on jette aux travailleurs pour
que, satisfaits de ne plus mourir d'puisement et de misre, ils
acceptent de, pendant toute leur vie, rester  l'tat d'esclaves
attachs  la glbe industrielle. Pas de retraites, mais la rpartition
quitable et lgitime de toutes les ressources terrestres entre ceux qui
les produisent.

* * *

Peut-tre, Camarade, qui veux travailler au progrs, es-tu surpris de
cette franchise. Tu dis que ce qui est acquis est acquis, et que la
diminution de souffrance n'est pas  ddaigner.

D'accord, mais n'oublie pas que le libertaire conscient a une mission
plus large; assez d'autres opportunistes, qui ont intrt  la
perptuation de l'tat social actuel, sont tout prts  servir
inconsciemment de complices  la malice des politicailleurs.

Tu dois voir de plus haut et plus loin.

Un exemple: Suppose que les socialistes arrivent  obtenir la journe de
huit heures. Quelles batailles ne faudra-t-il pas livrer pour que la
question soit pose sur son vritable terrain, c'est--dire que, tout en
ne travaillant que huit heures, l'ouvrier gagne autant qu'aujourd'hui,
en ses dix, douze et quatorze heures de labeur.

Admettons mme que le capital, s'arrachant un lambeau de ses bnfices,
consente  ce sacrifice et organise le travail par quipes, augmentant
ainsi le nombre des salaris et diminuant,  son grand regret, celui des
meurt-de-faim...

Est-ce que pour cela le salariat sera plus lgitime, est-ce que plus
lgitime le bnfice prlev par un individu ou une socit sur la
collectivit des travailleurs, est-ce que plus lgitime l'opulence des
uns en face de la misre des autres, le gavage en face de la privation?

Songes-y bien, dt ton salaire se dcupler et ta fatigue diminuer dans
les mmes proportions, la situation n'en serait pas moins injuste, parce
qu'elle aurait toujours pour base premire le privilge des uns et la
soumission des autres.

Et toi, libertaire, tu ne peux tre que l'homme de la justice. Sinon, tu
n'as pas de raison d'tre, reste jacobin, radical, socialiste: tu seras
un des dfenseurs de l'ordre de choses existant et quand tu voudras le
critiquer et verser sur les vices de l'humanit des larmes de crocodile,
tu seras un hypocrite et un tartufe.

* * *

La proprit--fondement de l'autorit--a cr tous les vices.

Elle est productrice de paresse, car, sans parler des riches qui
s'abstiennent de tout travail et vivent de celui des autres, elle a
donn  la masse la haine de l'effort et la volont de s'y soustraire.

Ne le nie pas, Camarade. Tu ne travailles que parce que tu y es forc,
et tu cherches  tromper ton patron en lui fournissant le moins possible
d'huile de bras.

Pourquoi, sinon parce que, sans que tu en aies peut-tre la notion
positive, tu sens que ton effort profite  un goste et  un
exploiteur.

Il n'en serait pas de mme si tu travaillais pour la collectivit, car
tu comprendrais que, de ton effort entier, le bnfice revient  tous,
c'est--dire  toi-mme.

Que t'importe de btir des palais que tu n'habites pas et d'o les
laquais te chassent  coups de trique! Mais si tu apportais ta pierre
aux difices collectifs devant abriter tous les hommes et toi-mme, avec
quel amour tu consacrerais ton nergie  leur beaut,  leur spaciosit,
 leurs conditions hyginiques.

Travailler pour l'humanit avec la conscience qu'on fait partie des
bnficiaires de tout travail, c'est la justification et on pourrait
dire la purification de l'effort quel qu'il soit; et avec quelle
placidit chacun, sa tche accomplie, jouirait du bien-tre dont il a
t l'artisan.

* * *

La proprit a cr le vol: car elle est gnratrice de jalousie,
d'envie et de haine, avec volont de revanche.

Pourquoi celui-ci est-il favoris plutt que celui-l? Pourquoi, parce
que le grand-pre ou le pre de cet enfant ont amass des capitaux, le
nouveau venu se trouvera-t-il dli de l'obligation que la nature impose
 tout homme d'arracher  la terre les ressources ncessaires  sa vie?

Alors celui qui n'a pas rong son frein s'irrite  voir passer les
oisifs qui le narguent; l'blouissement que lui met aux yeux
l'tincellement des richesses auxquelles il n'a aucune part, se mue en
lueurs rouges dans son cerveau, et c'est lui que la Socit appelle
criminel, lorsqu'elle l'a incit, provoqu, brav!...

Sous tout crime, quel qu'il soit, il y a,  la base, une crime de la
socit, et pour qu'elle s'arroget le droit de punir, il faudrait tout
d'abord qu'elle se chtit elle-mme.

La proprit cre l'assassinat: le grand industriel est un dvoreur
d'hommes, et il se soucie de leur vie comme de leurs revendications.
Dans les hauts-fourneaux, dans les mines, le btail humain peine et
meurt; et chaque goutte de sueur qui tombe, chaque goutte de sang qui
coule est par lui monnaye et entasse dans ses coffres.

Elle cre l'assassinat: car  qui lui prend sa vie, le sacrifi rve de
lui prendre la sienne. C'est la proprit, c'est le capital qui ont
assassin le malheureux Watrin, c'est l'gosme et la frocit
capitalistes qui ont charg les fusils de Fourmies et de Limoges; et les
soldats tueurs ne sont que les excuteurs des dcrets de mort rendus par
le capital.

Supprimer la proprit individuelle, c'est rgnrer l'humanit, c'est
rendre impossibles--parce qu'inutiles--toutes les rvoltes dont les
manifestations sont qualifies de crimes: vols et meurtres.

Le jour o, la proprit tant collective, tout sera  tous, pourquoi
voler autrui, puisque c'est se voler soi-mme? Pourquoi exercer une
reprise individuelle par la violence, meurtre ou assassinat, puisque
cette reprise s'exercerait sur son propre bien?

Pourquoi envier autrui, puisque les ressources individuelles tant  la
disposition de tous, il suffira de vouloir pour avoir?

Et n'oublie pas, Camarade, que ces dsirs, ces passions dont l'explosion
est au principe de tous les crimes, sont rellement crs, dvelopps,
entretenus par l'tat de privation qui rsulte pour la majorit de
l'organisation propritaire de la Socit.

Suppose que tes besoins soient lgitimement satisfaits, que tu
aies--comme on dit--ton compte, crois-tu que ne diminueraient pas en toi
ces apptits, parfois excessifs, que cre la souffrance de la
perptuelle pnurie?

Celui qui n'a pas faim, qui ne subit pas l'angoisse quotidienne du
lendemain, celui qui est entour, non point de luxe--on y viendrait plus
tard--mais du confortable relatif sans lequel la vie est un supplice,
celui-l n'est plus un envieux, ni un haineux. Il jouit de la vie et est
heureux que les autres en jouissent comme lui.

* * *

La proprit cre la dpravation; ceci peut te paratre trange, parce
que tu n'as peut-tre jamais rflchi que l'amour est gangrn jusqu'au
fond par le sentiment propritaire.

L'orientation gnrale des ides est fausse  ce point que la Socit a
invent tout un code--de lois ou d'usages--en vertu duquel l'tre humain
n'est plus matre de lui-mme, de son corps, de ses dsirs.

L'homme, affol par le virus propritaire, en est arriv  ce degr
d'erreur qu'il admet le droit de proprit d'un tre sur un autre tre,
de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme; et la Socit dfend
l'union de ces deux tres si n'est intervenu un pacte de vente et
d'achat, qu'elle appelle contrat de mariage. Et de ceux qui l'ont sign,
chacun devient le propritaire de l'autre, avec interdiction sous peine
de prison--et mme de mort--contre celui qui prtend rester matre de sa
personne, de sa chair, de son coeur.

En dehors mme du mariage, l'amant s'affirme le matre de sa matresse
et la tue si, lasse de lui, elle entend se donner  un autre; la
matresse poignarde ou dfigure celui qui l'abandonne.

La Socit nouvelle, te dira-t-on, sera impuissante contre les crimes
passionnels. Non, Camarade. Elle les attnuera, jusqu'au jour o ils
disparatront tout  fait. Comment? En proclamant le principe de la
libert dans l'amour comme dans les autres actes de la vie.

C'est l'esprit d'gosme, exploit par les religions, qui a souill les
manifestations de l'amour en les entourant d'on ne sait quelle apparence
repoussante d'indcence et d'obscnit; ds que l'amour ne sera plus
class au nombre des choses dfendues, le prurit malsain que les
prohibitions dveloppent et surexcitent diminuera de lui-mme, et
l'amour redeviendra ce qu'il aurait d toujours tre, l'exercice normal
d'une facult lgitime. Les enfants ne seront plus la proprit des
parents--qui ont dguis leur tyrannie sous le nom de droit paternel,
maternel, familial,--mais seront les membres de la collectivit et par
consquent investis, de par leur naissance mme, du droit absolu  la
vie,  la richesse, au bien-tre universels.

* * *

Il n'est pas une seule des bases--c'est le mot consacr--de la Socit
qui ne soit taye sur un tuf d'illusion ou de mensonge.

Ne te dissimule pas qu' les saper on court des risques; les uns, par
conservatisme intress, les autres par incomprhension les dfendent
avec acharnement, avec brutalit.

Prtres, soldats, magistrats sont au service de ces ennemis de la
vrit, jusqu'ici tout-puissants. Demande-toi si tu possdes l'nergie
ncessaire pour leur tenir tte; garde-toi cependant de toute
rodomontade. Sois froid, sois calme, sache ce que tu veux et ce que tu
fais. Dfie-toi de la fausse posie de l'agitation strile. Sois prcis
dans tes desseins et dans tes actes. Que tes rsolutions, si tu en as 
prendre quelqu'une, soit le rsultat si net de tes mditations que rien
ne t'en puisse dtourner; garde-toi de l'enthousiasme qui n'est le plus
souvent qu'une fivre.

Libertaire, sois libre de passions, sois l'gal de ta raison.

Travaille pour toi-mme en travaillant pour tous.

* * *

Je ne te dis pas ce qui sera--car c'est l le secret de l'avenir et nul
aujourd'hui ne peut, sans ridicule forfanterie, prvoir la forme des
Socits futures--mais ce que tu dois tre toi-mme, pour que le progrs
ncessaire se ralise.

En tout temps, en tout lieu, soit le ngateur de l'autorit: donc
garde-toi bien toi-mme d'tre autoritaire. Sache vivre avec tes
semblables sans dsir de domination; sois d'me solidaire, communiste,
libertaire et prche d'exemple en toutes les circonstances de la vie.

tant oblig de vivre dans un milieu o toutes les ides de justice sont
bafoues, ou tout au moins tenues pour ngligeables, ne perds pas une
seule occasion de rappeler ce qui devrait tre  la place de ce qui est.

Te connaissant d'esprit moyen, mais de bon vouloir complet, je ne te
demande ni l'hrosme ni le martyre. Dbats-toi comme tu le pourras pour
vivre ta maigre vie, mais en mme temps agis en homme qui sait ce qu'il
fait, pourquoi il le fait et qui guette toutes les occasions de se
librer du carcan social, en aidant les autres  s'en librer avec lui.

Surtout ne croie pas  ta supriorit, rpte-toi cent fois le jour que
tu n'es qu'un apprenti de l'atelier social et que les progrs se
raliseront non par un individu, mais par le groupe sans cesse plus
tendu.

Cherche toute ta vie et ne suppose jamais que tu as trouv; ennemi de
toute autorit, n'en cre pas une au dedans de toi-mme, car celle-l
est la plus tyranique et la plus dangereuse.

coute tout, mme des plus sots ou des plus criminels, il y a toujours
quelque chose  apprendre, ne fut-ce que par le conflit avec la ralit.

* * *

Je conclus, cher Camarade, en te recommandant de ne pas te laisser aller
 considrer ce petit manuel comme un vangile. On est beaucoup trop
dispos  attribuer  la lettre imprime un caractre en quelque sorte
sacr.

Je n'ai voulu, en soulevant ces questions, que t'inciter  les tudier:
n'est un vritable libertaire que celui qui s'est fait lui-mme.

Je t'ai simplement montr l'outil de ta rnovation mentale; tous les
dogmes se rsument en un seul, c'est qu'il n'y a pas de dogmes.

Et l dessus, Camarade, je te souhaite la conscience bien quilibre, la
sant physique et le bien-tre conquis par toi en mme temps que celui
des autres.

Tout pour et par la justice.

       *       *       *       *       *




EN VENTE

 la Colonie d'AIGLEMONT (Ardennes)

Au Libertaire, 15 rue d'Orsel, PARIS 18e

* * *

=L'A. B. C. du Libertaire= (Jules Lermina) 0 10 (par la poste) 0 15 (les
100, franco) 7 (les 50, franco) 3 80 (les 25, franco) 2 25

=Cartes posta= les illustres de la Colonie d'Aiglemont _1re srie_ de
6 cartes 0 30 (par la poste) 0 40

=Cartes postales illustres= de la Colonie d'Aiglemont _2me srie_ de 6
cartes 0 30 (par la poste) 0 40


POUR PARATRE

_en Mars 1906:_

=L'Enseignement= (Sbastien Faure)

_en Avril:_

=Communisme= (Fortune Henry)

_en Mai:_

=La Colonie d'Aiglemont= (Andr Mounier)

=etc., etc.=

* * *

Prix annuel de l'ABONNEMENT: 2 francs.

Adresser Lettres et Communications, Demandes de Renseignements  la
Colonie l'ESSAI,  Aiglemont (Ardennes)

Le Grant: Fortun HENRY.

Imprimerie spciale de la Colonie d'Aiglemont (Ardennes)





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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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