Project Gutenberg's Une fte de Nol sous Jacques Cartier, by Ernest Myrand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Une fte de Nol sous Jacques Cartier

Author: Ernest Myrand

Release Date: February 21, 2007 [EBook #20635]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FTE DE NOL SOUS ***




Produced by Rnald Lvesque






                                  UNE
                             FTE DE NOL
                                 SOUS
                           JACQUES CARTIER

                                  PAR

                            ERNEST MYRAND


                                QUBEC
                 IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS & FRRE
                       30, RUE DE LA FABRIQUE

                                ----

                                1888




                              PRFACE

                                ----

Il y a quelques annes le bibliothcaire de l'Institut Canadien de
Qubec, donnant son rapport  l'assemble gnrale des membres de cette
institution littraire, faisait cette dclaration remarquable:

    Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les
    dix-neuf vingtimes au moins des 7,000 volumes qui ont circul
    parmi nos membres durant l'anne qui vient de finir (1879-80),
    sont des ouvrages de littrature lgre. C'est un vritable
    vnement lorsque quelqu'un demande un livre srieux. Nous
    comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur
    les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale,
    mais presque personne ne vient secouer la poussire que s'y
    accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert
    qu' dlasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir
    l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple rcration
    dont il ne faut pas abuser.

Quatre ans plus tard, le bibliothcaire en exercice de la mme
institution confirmait le diagnostic du mal signal par son
prdcesseur.

    Dans le cours de la prsente anne, disait-il (1883-1884), la
    circulation de nos livres s'est leve  plus de 8,130 volumes.

    Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre
    d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue
    qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de
    direction  augmenter la partie scientifique de notre
    bibliothque qui a t fort nglige jusqu'aujourd'hui.
    Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le
    got des romans n'est que trop prononc et le meilleur moyen de
    combattre la propagation de ces lectures, pour le moins
    frivoles, serait d'offrir  nos membres des ouvrages
    scientifiques qui les instruisent et les intressent. N'est-ce
    pas l la mission de notre Institut, mler "l'utile 
    l'agrable".

De cet tat de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutt
que srieux, un fait consolant se dgage. La statistique prouve avec
clat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu
lgrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux
lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naf,
comme toutes les vrits dcouvertes par La Palisse. Le mieux est
toujours et partout possible. Le point essentiel existe: _la jeunesse de
Qubec lit_; elle aime passionnment  lire, et chez elle ce dlassement
intellectuel prime de trs haut dans le choix restreint de ses
amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel
demeure.

Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse prfre le
dessert aux entres du repas, la friandise et le bonbon  la soupe et au
bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-l. Le moyen de faire
goter  la soupe et manger le rti ne serait pas,  mon sens, de
retrancher absolument le dessert, mais plutt de servir une soupe
excellente, un rtit parfait.

Ce procd d'art culinaire a t merveilleusement appliqu aux tables de
lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres
essentiellement littraires. Ains, pour n'en nommer que deux clbres,
Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gards de proscrire ou
d'anathmatiser le _Roman_. Loin de l; c'est  la faveur, au prestige,
 l'influence bien exploite de ce tout puissant, qu'ils doivent la
meilleure part de leurs succs. a t la suprme habilet de ces bons
courtisans de flatter de la sorte le Matre Souverain de notre
littrature contemporaine et, avec lui, l'innombrable lgion de ses
fidles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le
signalent, qu'on l'idoltre comme un ftiche, ou qu'on l'excre et le
fuie comme un pouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent
rencontrer de front la popularit irrsistible de l'ennemi, popularit
qui saisit, crase, emporte et jette  l'abme l'imprudent
contradicteur. On ne dtrne pas impunment un tel monarque, et mieux
vaut, pour l'ennemi, entrer en claireur qu'en gurilla dans son
royaume.

Jules Verne, Flammarion n'auraient pas russi  faire accepter leurs
ouvrages par une telle universalit de lecteurs si leurs cours
scientifiques dguiss en _romans_, n'eussent revtu l'clatante livre,
parl le langage charmeur, confess le dogme infaillible de
l'Imagination, cette vrit ternelle de l'ternel Roman.

                                   *
                                  * *

J'en appelle au plus froid critique, le _Tour du Monde en Quatre-vingt
jours_ et-il jamais valu  son auteur fortune et renomme, si Verne
l'et intitul simplement: _Gographie Universelle?_ De mme, son fameux
roman-trilogie: _Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les
mers, l'le mystrieuse_, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inou
succs de vogue, si l'diteur et svrement publi une _Histoire
naturelle_ en trois volumes? Et le _Voyage au centre de la Terre_,
n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux _Cours de
Physique et de Gologie_? Essayez d'couler  la faveur de ce dernier
titre, un millier seulement de copies exactes du mme ouvrage, et vous
m'en viendrez dire des nouvelles.

Aussi Jules Verne, ce lecteur srieux popularisant chez les liseurs de
romans les notions premires des sciences positives et les donnes
mathmatiques des arts, se garde bien de prvenir, voire mme d'veiller,
au cours du rcit merveilleux, l'attention de son public. Public
dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile  retenir et 
fixer, public capricieux, changeant, mobile  l'extrme, s'abattant sur
un _livre nouveau_ avec la ptulance gourmande d'une vole de moineaux,
s'enlevant de mme  grands bruits d'ailes et des cris colres, sitt
que l'un des rongeurs s'est cri: "_livre d'tudes!_"

L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrme ce volage et farouche
lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut gurir, il ne dit pas:
"_Voici le remde_"; mais clinement: "_Qui veut du bonbon?_" Tout
aussitt le lecteur mord  l'amorce, se prend  l'hameon et se noierait
au bout de la ligne plutt que de lcher l'appas. A travers l'intrigue
du rcit, comme avec un filet  mailles inextricables, l'auteur amne
doucement, doucement, mais srement aussi, le lecteur frivole  sa
barque, c'est--dire,  son avis. Jules Verne blouit, captive, capture
son lecteur avec l'clat de style, tout comme l'autre, le pcheur de
poissons, amorce sa clientle avec des _mouches_  corselet d'or et 
plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui chappe... qu'au
dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement  son
prochain roman scientifique.

Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et
l'excellence de leurs rsultats est par trop vidente pour tre
signale. _Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,_ sont de vritables
professeurs de gographie, d'histoire naturelle, de physique, dguiss
grims convenablement en hros de romans. L'intrigue mme du rcit n'est
le plus souvent qu'une thse scientifique, expose, dveloppe,
soutenue, tablie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale
et racont en un trs beau style, qui fleurit, comme un jardin de
rhtorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austres o
les savants de toutes les langues parlent le mot exact du thorme et de
l'quation.

Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, allch par la description
brillante mais prcise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intress
par le dtail indit, mais toujours exact, des religions, des
gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries,
des arts professs par les peuples de latitudes diffrentes, s'en est
all complter (en mme temps que vrifier) dans les ouvrages classiques
de la science, les connaissances acquises  la lecture de Jules Verne.
Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pdagogues et
leurs sermons, un _lecteur srieux_ d'un _lecteur frivole_ et reconquis 
l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure.

Alors, dans les bibliothques publiques comme au foyer de la famille,
les livres srieux occuperont une place d'honneur et de prsance, la
seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme
instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec  propos le langage
excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Qubec, ce ne sera
plus un vritable vnement quand quelqu'un demandera au conservateur
d'une bibliothque publique l'usage d'un livre srieux.

                                 *
                                * *

Ce que Jules Verne a tent avec un clatant succs pour l'enseignement
populaire de la gographie universelle; ce que Flammarion ralise avec
un triomphe  en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la
_Bibliothque des Merveilles_ poursuit, en vulgarisant dans les foules
les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer
en faveur des archives de notre Histoire du Canada.

A part ce que nous avons appris _de force_ au collge, que savons-nous
de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de
complter les notions rudimentaires des _Abrgs_ suivis en classe, par
la lecture entire de Ferland ou de Garneau? Quels rares tudiants, les
rudits de l'avenir, sont alls vrifier aprs coup, dans les archives
nationales, les donnes mmes de l'histoire, ont remont le cours des
faits et retrouv les sources, analys ces eaux de vrit o les auteurs
disaient avoir puis la science, de crainte que le Mensonge ne les eut
empoisonnes d'infmes calomnies?

Et cependant, ce ne sont pas les archives prcieuses, uniques,
originales, qui manquant  Qubec. L'inestimable bibliothque de
l'Universit Laval, vaut, elle seule, en trsors archologiques toutes
les collections particulires ou publiques du pays.

Le travail archologique se rduit maintenant  la peine de lire.

En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada,
Fribault, Jacques Viger, Laverdire, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine,
parmi les morts, les abbs Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault,
Messieurs Joseph Charles Tach, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James
Lemoine, parmi les vivants, ont taill toute la besogne, parachev la
tche avant mme que nous jeunes gens, fussions sortis du collge.

Le vnrable doyen de notre littrature canadienne-franaise,
l'Honorable M. Chauveau, a publi, dans son _Introduction aux Jugements
et Dlibrations du Conseil Souverain de la Nouvelle France_, une
nomenclature aussi complte qu'intressante des principales archives
releves au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province
de Qubec.

Hlas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses
archives, imprimes sur papier de luxe avec du caractre antique,
relies  grands frais, tranches d'or ou de carmin, continuent
aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothques publiques, le sommeil
de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussire des greniers ou
l'humidit des caves, alors qu'elles taient seulement de vieux
manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants,
livrs  la merci des mnagres qui les utilisaient  allumer le feu.
[1]

     [Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite 
     bois que l'on dcouvrit un des volumes du _Journal des
     Jsuites_, le seul qui ait chapp au mme usage. L'autre ou
     les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou
     mler leurs cendres vnrables aux tisons moins historiques
     d'une bche d'rable ou d'un rondin de merisier!

     Pour attnuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il
     convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les
     archologues se plaignent amrement de ces dsastreuses
     ngligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste clbre:

        Que de prcieux documents ont allum la pipe d'un
        goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels tait
        la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves
        de femmes de prfets, bonnes mnagres qui les faisaient
        prendre dans les greniers de la prfecture... Je n'en
        dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas
        besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais
        allusion, et que je connais, pour montrer que les
        parchemins qui ont servi  faire des gargousses, et par
        cela mme,  faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu
        la destine la plus triste.

     Pierre Margry, _Dcouvertes franaises_, 40 et 41.]

Une poussire d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur
elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous
l'paisseur tnbreuse d'un linceul et menace de les cacher  jamais aux
regards des hommes, de les faire disparatre, comme des cadavres de
voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'galit fatale de la
steppe.

Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles tudes
n'ont-elles pas cot aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux
archologues, aux historiens qui ont eu l'hroque courage, la
patriotique vaillance de publier en ditions d'honneur, les manuscrits
originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien
apparaissent mesquins dsesprants, ironiques, misrablement petits, les
rsultats obtenus compars  l'effort gigantesque apport au
parachvement d'une aussi monumentale entreprise!

Nos archives nationales! Elles ont cependant port bonheur aux
littrateurs de la gnration prcdente. Elles ont port bonheur au
regrett Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du _Canada sous l'Union_
(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit _Franois de
Bienville_, son meilleur ouvrage; elles ont port bonheur  notre rudit
compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux _Le
Chien d'Or_, merveilleuse lgende canadienne franaise que les crivains
de la Province de Qubec ont laiss chapper de leur rpertoire... faute
d'tudes archologiques.

                                   *
                                  * *

Ce procd, qui donne  l'histoire le coloris de la lgende et
l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le _Cinq Mars_ d'Alfred de Vigny en
est un frappant exemple. Son autre clbre ouvrage, _Stello_, n'est rien
que la trilogie biographique des potes Gilbert, Chatterton et Andr
Chnier. Mais, dans cette littrature apparemment lgre par le titre et
le mcanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs
historiques!

Ce procd, les nouvellistes de notre littrature canadienne franaise
l'ont employ avec un succs relativement considrable et de vogue et
d'argent. L'histoire du Canada en a retir un tonnant profit de
vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGasp, de Bourassa, de
Kirby, de Leprohon de John Lesprance, lui ont valu un peu de cette
popularit que l'on envie,  juste titre, aux oeuvres artistiques,
scientifiquement littraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille
Flammarion et autres lettrs, partisans dguiss des sciences exactes
auprs de la jeunesse frivole qui passe en badinant  travers un cours
d'tudes.

Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et
martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac ft demeure aussi
inconnue qu'trangre sans la lecture de _Bienville_? C'est un portrait
color, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique,
saisissant de vrit photographique, lumineux de gloire comme l'poque 
laquelle il appartient.

Combien encore, sans le roman-feuilleton du mme auteur--l'_Intendant
Bigot_,--combien, dis-je, des 14,000 abonns du dfunt _Opinion Publique_
n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique rcit de la
premire bataille des plaines d'Abraham?

Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de
la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagne
dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les
remparts mmes de Qubec avec son point stratgique lgendaire,
l'immortel moulin Dumont; o l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez
Garneau, Ferland, Laverdire?--Non pas; mais dans _Les Anciens
Canadiens_ de cet octognaire littrateur Philippe Aubert DeGasp,
publis en feuilletons dans la _Revue Canadienne_ de 1860. Notre premier
cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman trs
canadien-franais, et, disons-le  la gloire de son incontestable mrite,
trs historique, absolument historique.

                                   *
                                  * *

Dans _Les Plaideurs_ de Racine, _Petit Jean_ exposant son cas, dit, au
troisime acte de la comdie:

         "_Ce que je say le mieux, c'est mon commencement_."

a, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant
de notre Histoire du Canada? Pour tre aussi vrais que sincres ne
conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en
toute humilit de coeur et d'esprit:

          "_Ce que je say le moins, c'est mon commencement_."

Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de
prfrence?

J'ai connu, quelque part, dans un sminaire classique, un colier,
vritable bourreau de travail, qui vous dfilait toute la srie
chronologique des anciens rois de l'gypte, de Mesram (2,200 ans avant
Jsus-Christ),  Nchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse
mmoire se faisait un jeu de rpter ce tour de force pour chacune des
nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse,
de Macdoine, toutes tiquetes par ordre de millsimes. Or, ce
bachelier virtuose, cette vivante encyclopdie ne savait mme pas
l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois,
Lieutenants-Gnraux, Gouverneurs, Grands Matres des Eaux et Forts,
Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la
Nouvelle-France, en Gographie comme en Histoire. Chacun son got; mais,
au mien, j'aime mieux savoir le rle d'quipage de la flottille de
Jacques Cartier allant  la dcouverte du Canada, que les noms et
prnoms des Argonautes partis avec Jason,  la conqute de la Toison
d'Or.--Que vous servira, en dfinitive, de connatre que Nemrod fonda
Babylone; Ccorps, Athnes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si
vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Qubec; Laviolette,
Trois-Rivires; De Maisonneuve, Montral; De Tracy, Sorel; Frontenac,
Kingston; De la Motte-Cadillac, Dtroit; De la Galissonnire,
Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De
Bienville, la Nouvelle-Orlans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un
meilleur -propos: _Quid prodest?_

Il tait donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les
archives canadiennes-franaises de commencer ce travail de
vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la _Relation du second Voyage
de Jacques Cartier_ est sans contredit notre premier document historique
puisque l'on y raconte la dcouverte du Canada. Il tait difficile, le
lecteur en conviendra, d'tudier un document authentique  la fois plus
prcieux et plus vnrable d'antiquit.

Non travail ne sera donc,  proprement parler, que la paraphrase
littraire du _Second Voyage de Jacques Cartier._

Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on
veut, composition fantaisiste o cependant la _folle du logis_ n'est
qu'une esclave de la vrit historique. A ce point, qu'elle accepte les
noms de personnes, les mots anciens de la gographie, et consent 
suivre les vnements, les faits, les circonstances dans leur ordre.
Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promne au milieu
d'eux, les interroge, les critique, les admire,  la manire d'un
voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste tudiant les curiosits
d'un muse ou les monuments d'une ville trangre. Le travail d'_Une
Fte de Nol sous Jacques Cartier_ se compose d'une srie de tableaux
historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain,
photographies  la faveur de la lumire que peuvent concentrer  cette
distance (sept demi-sicles) les meilleurs instruments des archivistes et
des archologues.

Aussi le public instruit qui jugera _l'preuve_ sera-t-il d'autant plus
svre pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer
la copie  l'original. Car, la raison essentielle de ce travail tant de
faire CONNATRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le _rcit littraire_ du
texte de la relation primitive[2] non pas tant pour dmontrer, par la
vrit des vnements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour
multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce _brief rcit et
succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine
Jacques Cartier aux les de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres[3]_.
Occasion rare et prcieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne
fortune de pouvoir dguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau
franais du 16ime sicle, un franais vieux, ou plutt jeune comme
l'ge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fracheur
ternelle de l'esprit.

Forcment, l'attention des plus lgers liseurs s'arrtera sur ces
passages emprunts  l'original unique--imprims  dessein avec
d'anciens caractres typographiques--- extraits bizarres, tranges comme
un grimoire, o l'orthographe primitive des mots, le surann des
expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de
haute valeur archologique.

     [Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la
     "Rimpression figure de l'dition originale rarissime de
     1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothque
     impriale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi
     consult l'dition canadienne des _Voyages de Jacques
     Cartier_ publie en 1843 sous les auspices de la _Socit
     Littraire et Historique_ de Qubec.]

     [Note 3: D'Avezac. _Introduction historique_  la Relation du
     Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.]

Et de mme que la lecture des romans de Jules Verne a dvelopp le got
des tudes scientifiques, de mme _la paraphrase littraire d'un
document archologique_ veillera-t-elle peut-tre, chez plusieurs
jeunes gens instruits, l'ide de consulter nos archives, de les lire, et
de se prendre, eux aussi,  leur savante et fascinante tude. Ce sera du
mme coup dvelopper chez les lettrs le got de l'histoire par
excellence, celle de notre pays.

Tout le travail archologique proprement dit est termin maintenant, les
manuscrits dchiffrs, copis, collationns, imprims, se rangent
aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothques.
Il n'y a plus qu' ouvrir le livre... et  le lire! Et on ne lirait pas?
Je ne puis croire  cet excs d'indiffrence ou de paresse!

                                   *
                                  * *

"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GR SE
LIVRER A L'TUDE," tel est l'objet entier de ce livre.

Encore l'imagination de celui qui invente  conditions pareilles aux
miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement
rduite, affreusement bride, dans le champ mme de ses volutions, le
terrain par excellence de ses manoeuvres, la _description_. Son action
restreinte demeure troitement lie aux _causeries_ d'quipages que
dfraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais
vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les
vnements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste
hivernage. Qui plus est, ces _causeries de matelot_ se rattachent  trs
peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en
voquant la vrit des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien
admettre, mais aussi, communs  tous les hommes: sentiments de regrets
amers, angoisses lancinantes, d'illusions blouies, croises
presqu'aussitt de dsespoirs extrmes, tous _sentiments personnels_ 
ces Franais, acteurs d'une hroque aventure, encore plus rongs de
nostalgie que de scorbut.

Aussi, ai-je cru devoir introduire ds le dpart de l'action, un
interprte qui l'accompagne  travers l'intrigue, jusqu' la fin du
rcit. Cet interprte n'est pas mis l uniquement pour traduire les
penses ou les sentiments des principaux rles, la seule clart du
langage devant suffire  cela, mais pour complter chez le lecteur la
connaissance historique de ces mmes personnages, de l'poque et du pays
o ils ont vcu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.

Pour crer le type de ce personnage je n'ai eu qu' me souvenir. Car
j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'colier, au Sminaire de
Qubec, Monsieur l'abb Charles Honor Laverdire, l'rudit archologue,
l'minent prtre historien; et nul autre que lui ne m'a sembl plus apte
 remplir vaillamment ce premier rle.

J'ai dit _interprte_, j'aurais mieux fait d'crire _coryphe_; car mon
cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble tonnamment. Avec
cette diffrent toutefois que le coryphe des tragdies grecques donne
la rplique aux acteurs en scne, cause, discute approuve, censure,
pleure, se lamente s'inquite, se rjouit, se glorifie, s'exalte avec
eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la rplique 
l'auditoire, c'est--dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux,
discute, approuve, condamne les ides, les sentiments, les esprances,
les dsespoirs, les ambitions, les tonnements, les rves des compagnons
de Jacques Cartier. Il profite consquemment de l'occasion
continuellement prsente de donner  ses auditeurs un _Cours quasi
complet d'Histoire du Canada_. Un nom d'homme ou de ville, une parole,
une action, une place, un monument, cits aux dialogues, ou mentionns
dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison
de prendre la parole.

Ajoutez encore, comme prtextes de causerie, les analogies d'vnements
ou de circonstances, les concidences heureuses ou bizarres, les
antithses surprenantes d'une vie toute seme d'aventures singulires,
les parallles glorieux, ou les fcheux contrastes providentiellement
tablis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant
d'-propos, autant d'excuses, pour ce coryphe historique de reprendre
la parole, de la garder plus longtemps mme que les personnages en
scne, sa qualit de cicerone officiel lui permettant d'tre prolixe,
voire mme bavard sas trop d'inconvnient pour l'auteur du livre, qui
cause  sa place.

Et de mme que, dans les choeurs de la tragdie antique, le coryphe
parlait quelquefois au nom de la foule, de mme Laverdire parlera, de
sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme
autoris en sera l'interprte accompli, et sa parole sera si vraie, si
juste, que chacun, en l'coutant, croira entendre un cho de ses propres
penses.

Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction
entre Laverdire, prononant le jugement de la postrit, l'opinion
publique actuellement reue, quelques heures de sage rflexions ne
tarderont pas  lui faire reconnatre et accepter la sentence du prtre
historien. Car Laverdire ne tergiverse jamais et jamais n'hsite entre
l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme,
telle poque ou tel vnement historique.

                                    *
                                   * *

C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdire se prsente.
Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et
de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de
comdiens, c'est l'quipage d'une marine franaise qui donne  bord de
trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la premire scne
de cet immortel drame historique jou au Canada par la France Catholique
royale, pendant trois sicles conscutifs, et sans chute de rideau.
Laverdire n'est que le coryphe du spectacle; consquemment il lui
appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prte, la critique
qu'il en peut faire est rversible, et les lecteurs de ce livre ont le
droit de l'applaudir ou de le siffler.

_Un rle d'quipage_ pour canevas! J'avoue la dsesprante aridit de
mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon
travail n'empchent de choisir. D'autre part, le mot _Nol_, pour qui le
mdite profondment, nous ouvre tout un horizon de l'histoire
canadienne-franaise. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur
 cet essai littraire? Mes esprances veulent rpondre oui; mais je me
souviens  temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, tant donn
l'ingratitude et le fardeau d'une pareille tude, je n'en estimerai mon
succs que meilleur, si toutefois le succs... arrive.

S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux
attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au
soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les mchants,
que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de
tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une
vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient 
son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succs, lui,
n'est pas tenu d'arriver. Voil ce qui inquite. A tout vnement, l'on
me tiendra peut-tre compte de n'avoir pas apport  l'appui de ma thse
un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.

ERNEST MYRAND

Qubec, 25 dcembre 1887.




COLE NORMALE-LAVAL
Qubec, 4 avril 1887.

L'honorable G. OUIMET.
Surintendant de l'Instruction Publique.

MONSIEUR LE SURINTENDANT.

J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, _Une fte de Nol
sous Jacques Cartier_. L'impression qui m'est reste de cette lecture
est des plus favorables.

Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien 
reprendre; au contraire, tout y est difiant, moral, rempli de cette foi
nave et ardente qui animait nos pieux anctres Bretons et Normands.

Au point de vue historique ce travail ne mrite que des loges.
L'auteur, pntr de respect et d'affection pour les vnrables
monuments de notre histoire a pris pour base de son rcit nos plus
anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs
sceptiques ou incrdules en mettant toujours en note le texte primitif
des documents sur lesquels il s'appuie.

Cet ouvrage, qui a d coter  son auteur beaucoup de recherches, me
parat propre  faire aimer notre histoire et  faire tudier nos
vieilles archives, mine prcieuse qui gt depuis si longtemps dans la
poussire de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses
inexplores. Chaque fois que l'occasion s'en est prsente, le brillant
crivain  travaill  grouper habilement une foule de faits
historiques,  les lier en faisceaux et  en former comme une gerbe de
lumire propre  clairer la marche et  soulager la mmoire de
l'tudiant; la vrit est partout respecte et l'on s'instruit en
s'amusant  une saine lecture.

C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consigne dans
nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgaris la science, en la
prsentant sous une forme attrayante et  la porte de tous les esprits.
Tout Canadien aimera  lire _Une fte de Nol sous Jacques Cartier_ et
en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.

Le style de cet ouvrage m'a paru lgant, facile, plein de chaleur et de
mouvement, propre  en assurer le succs dans toutes les classes de la
socit.

Veuillez agrer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincre et
respectueux dvouement.

L. N. BGIN, Ptre.




                        ARGUMENT ANALYTIQUE

                               ---

PROLOGUE

UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.

Le 24 Dcembre 1885,  Qubec, l'auteur d'_Une Fte de Nol sous Jacques
Cartier_ rencontre, sur la _Grande Alle_, le personnage de
Laverdire.--La conversation s'engage et l'archologue en profite pour
donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante
mmoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre _trois_, le
nombre _treize_ et la journe du _vendredi_.--Quelle ville regardait
Laverdire. Carillons de Nol.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule
accourait  Notre-Dame.

CHAPITRE I

LA NEF-GNRALE: "_Grande Hermine._"

Laverdire propose  son compagnon de route d'entrer  l'glise... et le
transporte,  350 ans de distance, au minuit du 25 Dcembre 1535.--La
Fort de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut
voir dans un profil de rivire.--Les trois vaisseaux de Jacques
Cartier.--Une chambre de batterie dans _La Grande Hermine_.--Office
divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumniers de Jacques
Cartier pontifie en prsence du Capitaine Dcouvreur, des officiers de la
flottille et de tout le personnel valide des trois quipages.--Etude sur
les noms inscrits au rle d'quipage.--Le dcor de la Nef-Gnrale.--Les
trois voilures des navires identifies par Laverdire.--Notre-Dame de
Roc-Amadour.--_Adeste fideles_.--Foi ardente du Dcouvreur.

CHAPITRE II

LA CARAVELLE; "_Petite Hermine_"

Un vaisseau-hpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom
Anthoine.--Le rcit d'Yvon LeGal.--Les prires de la Nativit.--Ce que
chante la Liturgie Catholique dans l Province de Qubec.--Hymnes
d'glise; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la _Petit
Hermine_.

CHAPITRE III

LA GALIOTE: "_Emrillon_".

Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hpital, jettent un coup d'oeil
sur le _Fort Jacques Cartier_, et se rendent  l'embouchure du ruisseau
Saint-Michel.--Ils y dcouvrent l'_Emrillon_ enlis dans la neige.--Le
cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a t dpos  bord
de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Squart
et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprs du cercueil de leur
camarade la veille des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra
Stadacon? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme
le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crnels,
des murailles, des tours, une citadelle pour diadme?--La mmoire de
Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux  Rougemont.--Les
dernires prires.

CHAPITRE IV

UN NOL BRETON.

Rflexions de Laverdire sur les _Nols_ de la Nouvelle-France.--Ce que
les gars de Saint-Malo pensaient des aurores borales.--Qui les aurait
bien expliques.--La bche de Nol--Feu de joie.--Invocations de Jacques
Cartier.

PILOGUE

Comment s'en alla Laverdire.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de
Jacques Cartier.




                                  UNE
                              FTE DE NOL
                                 SOUS
                            JACQUES CARTIER

                        ======================




                          CHAPITRE PREMIER

                                 ---

                              PROLOGUE

                                 ---

                       UN CAUSEUR D'AUTREFOIS

                                 ---

L'un de vos amis, me disait Laverdire, quelque littrateur 
imagination brillante, crira sans doute merveilles sur "_Qubec en l'an
2,000_". Que prouvera son succs? Pour l'avoir trait avec un clatant
mrite, ce sujet en demeurera-t-il moins lger, capricieux, fantaisiste?
Il me rappelle, par sa facilit d'excution, ces dentelles amusantes,
ces broderies au crochet, que l'on peut,  loisir, commencer, continuer,
abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points,
ni mme regarder aux dessins du patron.

C'est le genre prfr des talents faciles et paresseux. Pas d'tudes
pour ceux-l, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques
ou d'obstacles d'archologie; il leur suffit de s'abandonner  la
drive,  la grce du style et de l'imagination, au fil de la plume...
le fil de l'eau, l'aval de la rivire. Et le tour est fait.

Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes,
les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-l qui remontent les rapides
_ la perche_, refoulent les courants  coups d'aviron, font les
portages longs et pnibles, reprennent enfin les explorations
d'avant-garde hardiment risqus par les pionniers de la civilisation
chrtienne, sur une route encore lumineuse, aprs trois cents ans, du
passage de la gloire catholique franaise,--pour ceux-l, ce n'est pas le
Qubec chimrique et fantaisiste du vingtime sicle qu'ils cherchent,
mais le Qubec des ges hroques, celui du 31 Dcembre 1775, ou celui
du 13 Septembre 1759; le Qubec provoquant et fier du 16 Octobre 1690,
ou le Qubec affol des nuits d'Octobre 1660; le Qubec puritain du 20
Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Chteau
St. Louis, ou le _Kbec_ Fond du 3 juillet 1608, le _Kbecq_ se Samuel
de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le _Stadacon_ de Donnacona,
la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade
algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins,
sous une aile d'oiseau, [4] le _Canada_[5] de Jacques Cartier,
l'immortel dcouvreur de notre beau pays, aperut, au matin du 14
septembre 1535,  sept demi-sicles de notre poque.

     [Note 4: "Suivant M. Richer Laflche, ancien missionnaire
     (l'vque actuel du diocse des Trois-Rivires) _Stadacon_
     dans la langue des Sauteurs signifie _aile_. La pointe de
     Qubec ressemble par sa forme  une aile d'oiseau." Ferland,
     Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.]

     [Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: _Canada_".
     Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.]

Ces retours au pass historique du Canada ne sont pas seulement un
plaisir de l'esprit, un exercice de la mmoire, une satisfaction
d'orgueil national, ils demeurent encore la proccupation continue des
mes grandes, des coeurs bien ns dans la poitrine  la hauteur des
faveurs reues, et qui se font un devoir sacr, une religion svre de
leur souvenir; dans la crainte que les aeux, que les anctres ne soient
hlas! pour l'avenir, contraints de complter la mesure de leurs
inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.

C'tait le matre-s-arts, Charles Honor Laverdire qui me
parlait ainsi,  Qubec, la nuit du vingt-quatre Dcembre,
mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait tre onze heures et demie du
soir; consquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du
chemin de fer, nous n'tions plus qu' trente minutes de Nol;--trente
minutes, un temps gal  la distance qui nous sparait tous deux de la
ville o nous allions rentrer.

Aussi fallait-il marcher trs vite pour arriver  Notre-Dame au temps de
la Messe de Minuit. Car nous tions encore loin, trs loin mme sur la
route, la _Grande Alle_, la rue fashionable par excellence du quartier
 la mode de notre actuelle cit, l'antique _chemin du Cap Rouge_, trois
fois centenaire comme la mmoire de Jacques Cartier. L'incomparable
beaut de la nuit, le besoin d'tre seul, de penser librement,
longuement, l'ide et la raison d'un livre m'avaient engag  refaire
une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du
belvdre.

Or, Laverdire tait mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date prcise
de son dcs et le quantime de son enterrement, n'tait plus facile 
relever dans les rgistres de l'tat civil. Je dis bien aux rgistres de
l'tat civil, car, dans la chapelle du Sminaire des Missions
Etrangres[6], o le saint prtre dormait enterr depuis douze ans, il
n'y avait point de mausole, de marbre funraire, pas mme une
pitaphe grave  son nom, qui rappelt  la mmoire distraite des
vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il
n'tait pas plus maltrait par l'ingratitude des hommes que son frre
illustre d'tudes et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland,
couch, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Qubec,
moins oubli mme que Messieurs de Frontenac, de Callires, de
Vaudreuil, de la Jonquire [7], quatre des plus fameux gouverneurs de
notre Canada Franais, obscurment enfouis  la Basilique, sous je ne
sais plus quelle chapelle latrale [8].

     [Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Sminaire de
     Qubec, le Sminaire des Missions Etrangres  Qubec.]

     [Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte
     de Frontenac, du chevalier de Callires, du marquis de
     Vaudreuil et du marquis de la Jonquire, furent transportes
     de l'glise incendie des Rcollets  la Cathdrale de
     Qubec.

        On agita l'ide d'lever dans la cathdrale un modeste
        marbre funraire  chacun de ces grands noms et de ces
        grands chefs de notre race. La chose fut mis  l'tude,
        et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans aprs
        la translation de ces ossements tout est encore 
        faire! Frontenac, Callires, Vaudreuil, La Jonquire
        dorment dans la ville qui a t le sige de leur
        gouvernement sans avoir mme une pitaphe pour rappeler
        aux vivants o ils sont, et ce qu'ils taient! Il est
        vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas
        encore de monument et que le chevalier de Msy, autre
        gouverneur de la Nouvelle France, gt ignor dans le
        cimetire des pauvres de l'Htel-Dieu de Qubec!

     Faucher de Saint Maurice--_Relation des Fouilles faites au
     Collge des Jsuites, page 11_.]

     [Note 8: Trs probablement la chapelle Notre-Dame de Piti.
     L'_Histoire du Canada_ par Smith, publie  Qubec en 1815,
     nous a conserv les inscriptions graves sur les cercueils de
     ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:

     I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur
     Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Gnral de la
     Nouvelle France, mort  Qubec, le 28 Novembre 1698.

     II. M. DE CALLIRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur
     Hector de Callires, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et
     Lieutenant Gnral de la Nouvelle France, dcd le 26 mai
     1703.

     III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur
     Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de
     l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant
     Gnral de toute la Nouvelle France, dcd le dixime
     octobre 1525.

     IV. M. DE LA JONQUIRE.--Cy repose le corps de Messire
     Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquire, Baron
     de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux,
     Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef
     d'Escadre des armes Navales, Gouverneur et Lieutenant
     Gnral pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et
     passes de la Louisiane. Dcd  Qubec le 17 may 1752,  six
     heures et demie du soir, g de 67 ans.]

En vrit j'aurais d me rappeler que Laverdire tait mort, et mort
depuis douze ans, quand son fantme m'adressa la parole, la nuit de Nol
1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences
surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe?
Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdire tait-il l? Encore
aujourd'hui ma mmoire ne donne  ces questions rtrospectives que de
flottantes et tardives rponses. Par contre, ce dont je me souviens
parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite,
que, dans la joie premire de notre mutuelle surprise, cette pense de
lui demander d'o il venait me manqua absolument.

Ce mot _joie_ en tonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans
vantardise, l'ide mme d'avoir peur ne me vint pas, non par excs de
courage, mais pour cette autre raison non moins singulire et rare que
j'oubliai de me rappeler... que Laverdire tait mort! Je n'ai pas
encore eu de pire distraction.

La prsence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres,
l'habitude constante de les tudier, une discussion historique toute
rcente, o l'on avait longtemps et bien parl de lui, m'avaient sans
doute, et  mon insu, prpar doucement  cette rencontre, terrifiante 
tous gards, mais qui, dans l'tat actuel de mon esprit, me parut alors
aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facults
de l'me ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on
veut, de la capricieuse mmoire, mais suffisantes cependant, et de
mesure  expliquer autant qu' produire ce bizarre phnomne crbral.

Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la prsence du revenant
chez le prtre archologue: ni le vtement flottant sur la charpente du
squelette, ni la dmarche solennelle de silence glacial eu de sinistre
gravit, ni l'accent spulcral de la voix creuse, ni la pleur jauntre
du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantme et les lumires
oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes lectriques n'en
traversaient pas le spectre  la manire du jour pntrant une vitre,
mais projetaient, au contraire sur la blancheur immacule de la neige,
l'ombre intense de son corps palpable.

Devinez d'o je viens? me dit-il

Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.

Je suis all  Sillery, voir le monument que les citoyens de cette
localit ont lev  la mmoire du fondateur de leur paroisse[9] et au
premier missionnaire[10] de la Nouvelle-France.[11]

Puis Laverdire me raconta le dtail attachant de cette dcouverte
historique dont il avait partag l'honneur avec son frre d'tudes et de
sacerdoce, l'abb Raymond Casgrain.

De celle-ci il passa  une autre, puis  une autre, et de cette autre 
une quatrime, toujours en remontant  travers les dates,--de Brlart de
Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de
Jrusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny,  Brasdefer de
Chasteaufort[12];--de Chasteaufort,  Samuel de Champlain; de Champlain,
 M. De Monts;--de M. De Monts,  M. De Chates;--De M. de Chates, 
Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, 
Roberval;--de Roberval,  Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au
florentin Jean Verrazzano.

     [Note 9: Nol Brlart de Sillery, fondateur de la rsidence de
     Saint Joseph. Il a donn son nom  la paroisse actuelle de
     Sillery.]

     [Note 10: Ennemond Mass, premier missionnaire jsuite au
     Canada.]

     [Note 11: Ce fut  son voyage de 1524, que Jean Verrazzano,
     florentin au service de Franois Ier, prit possession du
     Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de
     _Nouvelle France.--Relation abrge de quelques missions des
     Pres de la Compagnie de Jsus dans la Nouvelle France_ par
     Bressani--annote par le Pre Martin.--Appendice, page 295.]

     [Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort,
     _administrateur_ jusqu'au 11 Juin 1636.]

Aux clarts rayonnantes de cette intelligence d'lite, ces grands
personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des
acteurs rentrs tout  coup en scne et jouant, sur le thtre mme de
leurs fameux exploits, les premiers rles comme les premiers actes de
notre hroque pope. Seulement, ils avaient tous la voix,
l'harmonieuse voix de Laverdire; ce qui, selon moi, ne gtait en rien
l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fires
penses.

Contraste tonnant! Plus l'vnement tait vieux, plus il s'en allait 
la drive, au recul de cette irrsistible entranement que nous appelons
le pass--l'irrvocable Pass--et mieux la vaillante mmoire de
l'archologue historien l'arrtait dans sa fuite lointaine, le fixait
clatant de sa propre lumire, le rajeunissait d'actualit, le
sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'paisseur des ses propres
tnbres.

Laverdire s'arrtait longuement, avec une complaisance d'artiste, 
regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre
belle patrie. Il les faisait  plaisir dfiler sous mon regard en une
procession interminable.

Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels
figurants! Que serait devenue sans eux l'action mme des premiers rles?
Qui l'aurait appuye dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme
au thtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue
cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt
pnibles travaux, d'obissances obscures, fidles, passives?

Vous mprisez les figurants! De toute vidence vous avez le prjug des
auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frntiques,
les ovations dlirantes valent mieux pour le succs d'une pice, que le
travail cach des machinistes ou la voix discrte du souffleur.
Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donn une tragdie
devant une salle vide, sans auditoire, c'est--dire sans tmoins. Nous
avons jou pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, _
la franaise_. Une bonne manire, croyez-m'en! N'en cherchez pas de
meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas  cette
reprsentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scne,
figurants comme premiers rles.

Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de
Jacques Cartier; et, sans une seule hsitation des lvres du de la
mmoire, il ne rcitait, avec la volubilit du petit colier qui apprend
par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits 
St. Malo, sur le rle d'quipage, le trente-unime jour de Mars 1535.

Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un
attachant intrt d'tienne Brl, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de
Rouen, _le petit roi de Tadoussac_, de Jean Nicollet, de Franois
Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de
Fcamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprtes du
Fondateur de Qubec,[13] et qui lui avaient rendu l'inestimable service
d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.

     [Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des
     Canadiens-Franais--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du
     Canada--Tome Ier, page 275.]

A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel
Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder  leur mmoire un
culte d'ternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes
et de vaisseaux, leurs frres de courages surhumains et d'hroques
misres ne mritent-ils pas eux, l'aumne d'un souvenir?

Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jsuites aient seuls en
ce pays donn des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas
justice  tous les tmoins du Divin Matre! Ce n'est pas amoindrir la
gloire immortelle de Brbeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une
part  Hbert,  Antoine de la Mesle,  Louys Guimont,  Pierre
Rencontre,  Mathurin Franchetot,[14] cinq paysans, cinq confesseurs de
la Foi, cinq aptres, qui Lui donnrent le tmoignage du sang. Cette
terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre
les missionnaires qui l'vanglisent et les laboureurs qui
l'ensemencent, l'honneur ternel du sacerdoce et le triomphe suprme du
martyre!

     [Note 14: Relations des Jsuites--anne 1661--pages 35 et 36.]

Dites-moi, ami, croiriez-vous chapper  une accusation mrite
d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le
hros de Montral, sauva la Nouvelle France en 1660?

Dollard ne mourut pas seul: ils taient dix-sept  la tche glorieuse;
nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Franais pour nous en
souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens,
faciles  retenir pour des mmoires jeunes aussi, vivaces et
sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient ais comme un jeu de
l'esprit. Voyez plutt:

Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expdition, Jacques
Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetire, le serrurier
Nicolas Tillemont, Laurent Hbert dit LaRivire, le chaufournier Aloni
de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jure, Jacques Boisseau dit Cognac,
Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Rn
Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, Franois Crusson dit Pilote.[15]
Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compt? J'ai bien mes dix-sept?

     [Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, cur de
     Ville-Marie, furent insrs, avant la fin de l'anne 1660, au
     rgistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les
     ait conservs.]

J'oubliai de lui rpondre tant j'tais absorb par la pense accablante
de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage
pour amener la Mmoire, cette grande Rebelle de l'intelligence,  un
aussi merveilleux degr de souplesse et de docilit. Et devant ce
miracle d'inflexible nergie, il me venait aux yeux, en regardant
Laverdire, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec
le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux
enlever toute issue aux dfaillances de la chair, rendre humainement
impossibles la fuite ou le secours extrieur, complter sciemment
l'immense pril pour contraindre son coeur  ramasser tout son courage,
proccuper l'me  ce point que la pense mme de la peur ne lui vienne
pas au suprme lan du combat.

Laverdire continua: En justice pour tous les hros de cette expdition
fameuse, il convient d'ajouter  l'immortel _Palmare_ de notre histoire
le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le
courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnat pas
seulement  la couleur du sang ou  la nationalit d'un drapeau!

Laverdire dit encore: Je devrais ajouter, pour tre complet, les noms
de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres
frres d'armes de Dollard qui prirent au dbut de l'expdition.

L'trange mmoire que la mienne! remarqua le matre-s-arts en se
frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs
consonances singulires que la frappent, mais l'agencement, le nombre
des chiffres. Ainsi, dans le cas prsent, ce n'est point l'originalit
de ce nom de famille Blaise _Juillet_ qui l'meut, l'impressionne,
l'veille, mais l'hiroglyphe mme, le profil serpent du chiffre
_trois_, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dnoue, qui
remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les
anneaux d'un reptile.

Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agrables cette pense
du chiffre _trois_ fait lever dans mon intelligence. D'o provient ce
phnomne? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent
peut-tre  une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrme
plaisir  chanter des _chansons de marche_. Vous savez les belles
chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels
lans de voix et de gaiet les disaient eux-mmes,  l'ge d'or des
vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.[16]

     [Note 16: Prtres du Sminaire de Qubec. Le dernier, Patrice
     Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une
     amabilit inaltrable, tait le boute-en-train de toutes les
     ftes, l'me de tous les plaisirs, la meilleure application
     du vers immortel du pote: Eia age, nunc salta, non ita musa
     diu!

     L'abb Doherty a certes bien fait d'couter Virgile, il est
     mort  34 ans!]

Quand c'tait mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au
refrain. Or, vous avez d remarquer, et cela comme malgr vous, combien
de fois le chiffre _trois_ entre en scne (si je puis m'exprimer ainsi)
dans l'action ou le dcor de nos _chansons de marche_. Ainsi par
exemple:

                   M'en revenant de la Vende
                   Dans mon chemin j'ai rencontr
                   _Trois_ cavaliers fort bien monts.

Voil pour le couplet

                   J'ai vu _le loup, le renard, le livre_
                   J'ai vu le loup, le renard passer.

Voil pour le refrain

_Trois_ personnages encore!

Autre exemple:

                   Mon pre a fait btir maison
                   L'a fait btir  _trois_ pignons
                   Sont _trois_ charpentiers qui la font.

C'est le premier couplet du fameux _Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand
bonnet-te!_

Le cinquime couplet demande:

                   Que portes-tu dans ton jupon?

Et le sixime couplet, son premier serre-file, lui rpond tout de site:

                   C'est un pt de _trois_ pigeons!

_Trois_! toujours _trois_, le chiffre fatidique!

Et que me direz-vous des: _Trois p'tits tambours revenant de le guerre_?
Une clbre celle-l!

Et l'immortelle:

                   En roulant ma boule, roulant

                   Derrire chez nous est un tang
                   En roulant ma boule,
                   _Trois_ beaux canards s'en font baignant!
                   Toutes leurs plumes s'en vont au vent!
                   _Trois_ dames s'en vont les ramassant!

Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant  la fontaine, pour emplir
son cruchon:

                   Par ici-t-il y passe _trois_ chevaliers-barons!

Ailleurs encore,  St. Malo, beau port de mer:

                   _Trois_ beaux navires sont arrivs
                   Chargs d'avoine, chargs de bl.
                   _Trois_ dames s'en vont les marchander.
                   Marchand, marchand, combien ton bl?
                   _Trois_ francs l'avoine, six francs le bl!

Enfin, pour en finir avec le dlicieux Nol canadien-franais _D'o
viens-tu, bergre_, je vous rappelle son dernier couplet:

                   Y a _trois_ petits anges
                   Descendus du ciel,
                   Chantant les louanges
                   Du Pre ternel.

Ces chansons-l ont berc le sommeil de ma premire enfance, ma bonne,
mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, rjoui la jeunesse de ma
vie d'colier. Et l'on s'tonne aprs cela que la figure arabe du
chiffre trois me soit reste prsente aux yeux du corps et de l'esprit,
comme un visage aim de camarade, que les dates historiques o sa
combinaison se rencontre demeurent ineffaablement graves dans ma
mmoire, ou que ce nombre m'aide  grouper les personnages aussi bien
que les vnements d'une poque!

A preuve: ce fut le 3 Aot 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en
Espagne, et s'en alla dcouvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3
Juillet 1534 que Jacques Cartier aperut, pour la premire fois la terre
du Canada, et que ses vaisseaux entrrent dans la Baie de Gasp[17]. Et
de mme que _trois_ caravelles la _Santa Maria_, la _Pinta_, la _Nina_
avaient dcouvert le Nouveau Monde, de mme _trois_ navires, la _Grande
Hermine_, le _Courlieu_, l'_Emrillon_ du hardi Capitaine Jacques
Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-mme tait
divis en _trois_ royaumes sauvages, le _Saguenay_, le _Canada_,
l'_Hochelaga_. Les premiers missionnaires du Canada taient au nombre de
_trois_, les prtres-rcollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron
qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques
au Canada redevenu franais[18]. Ce fut le _trois_ Juillet 1608 que
Samuel de Champlain fonda Qubec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit
de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue  la couronne de Louis XIII
par le trait de St. Germain en Laye. Ce furent encore _trois_
vaisseaux, le _Saint Pierre_, le _Saint Jean_, le _Don de Dieu_,[19] que
ramenrent Champlain et reconquirent  la France Qubec, aujourd'hui
irrmdiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la
flottille mouilla devant la ville.

     [Note 17: Gasp le nom franais du nom sauvage _Honguedo_ que
     signifie _le bout de la terre_.]

     [Note 18: Le trait de Saint-Germain en Laye qui rendit le
     Canada  la France, fut sign, le 29 mars 1632.]

     [Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.]

Que voulez-vous, me dit en riant Laverdire, reprenant haleine, que
voulez-vous, j'ai la passion du nombre _trois_! et je parierais sur lui
tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit  la roulette.
D'autre ont le culte du chiffre _sept_. Leur religion vaut la mienne, et
vous savez comme moi qu'affaires de got, de modes ou de ridicules ne se
discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.

D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant,
j'avais la superstition du nombre 13 excessivement dveloppe dans
l'imaginative.

Cela m'tonne!

En vrit? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison
historique!

Historique?

coutes, j'en appelle  vos souvenirs d'tudes. Ce fut le 26 (deux fois
treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13
Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commena le
bombardement de Qubec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la
premire bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre
1759 fut mortellement bless le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui
et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le _treizime_ article du Trait
de Paris, sign le 10 fvrier 1763, que le roi Louis XV, de dshonorante
mmoire, cda honteusement le Canada Franais et son immense territoire
 Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Rvolution de 1837 fit
monter treize canadiens franais  l'chafaud.[20]

     [Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une
     cour martiale; 89 furent condamns  mort, 47  la
     dportation, et tous leurs biens furent confisqus. _Treize_
     condamns, le Chevalier de Lorimier  leur tte, prirent sur
     l'chafaud. Ces mesures svres furent fortement blmes en
     Angleterre, mme par des personnages puissants, entre autres
     par le duc de Wellington. Laverdire: _Histoire du Canada_,
     page 221.]

Je pourrais, continua Laverdire, multiplier les exemples: je ne vous
donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent
mieux en mmoire. Remarquez, s'il vous plat, que cette fatalit du
chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race,
ou ne s'attache pas  tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme
nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques nfastes,
frappes du mme chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'hroque
vaincu de la Monongahla, le brave gnral Braddock, mourut de ses
blessures.[21] Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand hros,
James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet
1632 que Thomas Kertk remit l'_Abitation de Kbecq_ et le Chteau
Saint-Louis entre les mains d'Emery de Can et du sieur DuPlessis
Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le mme jour, la
garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne.
Croyez-moi, le _Treize_ est une mauvaise carte; nous autres,
Canadiens-Franais, l'avons eue  la dernire main, et voil pourquoi
nous avons perdu la partie, la terrible partie joue sur le tapis vert
du champ de bataille.

     [Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tus sous lui pendant
     l'action.]

Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus
logiquement que vous avez _la peur du vendredi_. Ces deux superstitions
se compltent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs
mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le
cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est
bless  mort un _treize_, il expire un _vendredi_, et on l'enterre un
_vendredi_. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matire de
fatalit? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus
excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.

Que me chantez-vous l, interrompit Laverdire? Auriez-vous peur du
vendredi par hasard? Vous m'tonnez!

Je lui renvoyai mot  mot sa rponse de tout  l'heure: En vrit! Vous
le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.

Historiques? Allons donc? je vous coute tous de mme.

Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le
28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos gnraux mourut un
vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement
de Qubec tait un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donn cette
date-l vous-mme, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevs 
Grand Pr le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5
aot 1689, eut lieu l'pouvantable _massacre de Lachine_, une hcatombe
humaine, une boucherie si horrible, que l'anantissement successif des
bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont
que de ples chauffoures compares  ce froce coup de main de la
Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de
ces tueries abominables de nos anctres blancs par les sauvages; 1646,
1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,[22] sont
autant de millsimes ensanglants qui se suivent comme les chos
rapides, dsesprs, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par
toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant,
1689 seule demeure l'anne terrible, l'anne sinistre par excellence.
_L'anne du massacre_, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et
c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer,  votre
manire, par un pisode du Rgne de la Terreur, ce fut un vendredi, le
15 fvrier 1839, que Franois Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta
sur l'chafaud!

     [Note 22: 1646. Assassinats du Pre Jogues et de Lalande.
     1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.
     1648. 700 personnes massacres  la Mission St. Joseph.
     1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis.
     Martyres de Brbeuf et de Lalemant.
     1650. Premire bourgade de la tribu des Neutres enleve par les
     Iroquois.
     1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enleve par les
     Iroquois.
     1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 franais.
     1653. Attaques iroquoises contre Qubec, Trois-Rivires et Montral.
     1654. Destruction de la Nation des _Eris_ ou _Chats_.
     1656. Massacre des Hurons par les Iroquois,  l'le d'Orlans.
     Assassinat du Pre Garreau.
     1660. Mort hroque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons
     martyrs.]

Je crois donc fermement que ces _raisons historiques_ justifient, et
amplement, mes prjugs  l'gard du vendredi.

tes-vous srieux, me rpondit gravement Laverdire, et croyez-vous
rellement qu'il y ait des jours heureux ou nfastes, des chiffres
talismans, des quantimes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre
ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalit du
nombre 13 que la male-main du Vendredi.

Vous n'avez donc pas lu Daniel de Fo; ou la philosophie de son rire
vous aurait-elle chapp? Le spirituel railleur inspire  _Robinson
Cruso_ l'heureuse et neuve ide de nommer _vendredi_ le froce
cannibale qu'il vient de dcouvrir dans son le-prison de San Juan
Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour o Selkirk rencontra ce
moricaud la premire fois? Apparemment, oui, mais en ralit, nullement.
Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces
malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et
rapportent fatalement  l'influence hostile du vendredi toutes les
mauvaises rencontres, tous les dsastreux hasards et toutes les
catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage _Vendredi_ est gai comme
un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh!
vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que
Molire, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement),
avait l'me triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a
rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!

La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les
mauvais prtres qui aient cette pouvante-l.

Quant  la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous tes
catholique, moi je suis prtre. Job blasphma-t-il, lorsqu'il regretta
sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa
dlivrance mriterait-il la libert? N'en disons pas davantage sur ce
propos.

Ce fut un vendredi, le 3 aot 1492, que les caravelles du Gnois
quittrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12
Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de _la Pinta_!
Cette dcouverte fut le plus grand vnement de l'ge moderne. Les
sicles  venir n'en produiront jamais un plus fameux!

Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hbert,
laboura pour la premire fois le sol fcond de notre bien-aime
patrie.[23] Aprs trois sicles de rcollets dbordantes et d'exubrantes
moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore puise que je
sache. Dites-moi la date o elle deviendra strile? Prenez garde, jeune
homme, que ce ne soit un vendredi!

     [Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrive (27 juillet
     1606), le Sieur de Poutrincourt affectionn de cette
     entreprise (_l'tablissement de Port Royal en Acadie_) comme
     pour soi-mme, mit une partie de ses gens en besogne, au
     labourage et culture de la terre, tandis que les autres
     s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller
     ce qui tait de son mtier. Ce coup de charrue est le vrai
     commencement de la colonie franaise en Acadie."--LESCARBOT.
     "Louis Hbert, apothicaire de Paris, avait accompagn
     Poutrincourt ds 1604, et c'est probablement lui qui dirigea
     les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous
     retrouvons Hbert en Acadie et plus tard  Qubec, car il fut
     le premier laboureur de ces deux contres, et les Acadiens
     comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs
     races." Benjamin Sulte: _Histoire des Canadiens-Franais_,
     Tome Ier, chapitre III, page 63.

     Louis Hbert parat tre n  Paris, o il avait pous Marie
     Rollet. En 1606, il passa  l'Acadie et Lescarbot en parle
     dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit
     cultiver un parc de terre pour y semen du bl  l'aide de
     notre apothicaire, Louis Hbert, homme qui, outre
     l'exprience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au
     labourage de la terre." Ferland: _Notes sur les Rgistres de
     Notre-Dame de Qubec_, page 9.]

Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le _Saint-tienne_ partit de
Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois
premiers missionnaires du Canada.

Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la premire messe fut dite 
Qubec. [24]

     [Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant
     l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par
     les aumniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le
     Breton.]

Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que Franois de Montmorency Laval,
notre premier vque, arriva  Qubec.

Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures
de la Canardire les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les fora
de se rembarquer, dans le dsordre d'une folle panique, sur les
vaisseaux de l'amiral Phips.

Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le hros de la Baie
d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.

J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur
dates, j'accumulerais phmrides sur phmrides, je couvrirais trois
fois d'vnements heureux, le nombre de vos jours nfastes et de vos
quantime fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de
vos jours nfastes et de vos quantimes fatidiques, que je ne prouverais
rien du tout, soit  l'encontre de votre utopie, soit  l'appui de la
mienne. tudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions
dcisives, politiques ou militaires, les irrmdiables dsastres, les
catastrophes finales, chappent absolument  la prtendue funeste
influence du jour qui nous occupe. La premire bataille des Plaines
d'Abraham [25] fut livre un _jeudi_.

     [Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit  jamais
     clbre n'a qu'un rapport trs loign avec le pre des
     Hbreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui
     possdait autrefois une partie de cette tendue de
     terre.--Abraham Martin, dit _l'cossais_, pilote, acquit, par
     donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Fvrier 1652, vingt
     arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la
     Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents."
     Lemoine, _Album du Touriste._ Note E de l'Appendice.]

Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous tes, si le combat
avait eu lieu le lendemain! Qubec capitula un _mardi_, le 18 septembre
1759; Montral, un _dimanche_, le 7 septembre 1760; le _Trait de
Paris_, qui livrait sans retour le Canada  l'Angleterre fut sign un
_jeudi_, le 10 fvrier 1763; ce fut encore un _dimanche_ que Montgomery
fut tue en risquant l'audacieux assaut de Qubec, le matin du 31
dcembre 1775. _Et reliqua_.

Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les
marquaient chez les anciens.

[26]Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare
et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sme les
autres avec prodigalit dans le sable de tous les rivages. On en trouve
partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux
recherches avides et  l'esprance ternelle de l'homme.

     [Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.]

Laverdire eut tout  coup un accs de gaiet, un rire subit, qui sonna
clair, comme l'cho d'une joie enfantine.

Quels grands bbs nous sommes! s'cria-t-il. Voil que nous discutons
des quantimes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se
disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Aprs tut,
c'est encore une manire (je ne dirai pas la meilleure) d'tudier notre
histoire du Canada et de rafrachir notre mmoire  la glorieuse lumire
de ses phmrides!

Nos phmrides canadiennes-franaises, savez-vous bien qu'il y avait l
matire  trs bel almanach? C'est un travail que j'avais commenc. a,
n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a rat,
magistralement rat... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le
matre-s-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on
est venu me chercher si brusquement.[27]

     [Note 27: M. l'abb Laverdire mourut aprs 48 heures de
     maladie seulement.]

Qui donc? lui demandai-je sans dfiance; et Laverdire me rpondit:

La Mort!

Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce
mot terrible qu'il prononait avec la tendresse d'un nom ami.

La mort! trange phnomne, ce mot formidable, qui et arrach un
lthargique  son sommeil fatal, ne rveilla pas ma mmoire. Et je
continuai de marcher sans pouvante  la droite de ce fantme, croyant
toujours  la prsence d'un homme vivant.

Causant de la sorte, nous arrivmes  la hauteur de la rue _Grande
Alle_. Il existe  cet endroit prcis, un renflement considrable du
sol, qui ressemble  mprise, au profil d'un flot de ressac norme, prt
 dferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la
banlieue et  entraner, dans son irrsistible lan, toutes les villas
des environs.

Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde
sur cette lvation de rocher. On dirait une sentinelle que le
Gouvernement Imprial a oublie de relever, quand il rappela ses
troupes, au lendemain de la Confdration Canadienne. Bien qu'elle
appartienne  la stratgie, et soit une fortification essentiellement
militaire, elle en a peu la physionomie menaante et conserve, en dpit
de son mtier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie,
l'air paisible et bourgeois de l'honnte artisan qu'elle abrite. Pas de
soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois,
point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrires
soigneusement fermes de volets, comme la fentre d'une maison de
campagne. On dirait un vtran, un invalide, assis-l, autant pour
reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes
batailles, un balafr des ges hroques s'oubliant  regarder, l-bas
dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lvis, Murray, Arnold ou Montgomery
passer la revue de leurs historiques rgiments.

     [Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la
     direction du gnral Brock, les quatre tours Martello, qui
     compltent les fortifications sud de Qubec.]

La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on
regarde la ville neuve attife de sa plus frache toilette et l'lgante
richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde 
contempler,  l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la
campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de
l'Aube-Rivire[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les
villas de Mont Plaisant, caches comme des nids, dans la feuill des
bosquets ou la verdure des champs, enfin, la dlicieuse valle de la
rivire St. Charles.

     [Note 29: Le quartier Montcalm.]

     [Note 30: Ainsi nomme en mmoire du cinquime vque de
     Qubec, Mgr. Franois-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivire.]

Comme la ville est change! remarqua Laverdire.

Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'tes pas flatteur!

L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la mme
ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple,
je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la faade de votre
Htel-de-Ville[31]; la rsidence de l'aide-major Jean Hugues Pan[32] au
lieu et place de la demeure actuelle du paie-matre Forest; les
quartiers-gnraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Vran dans
le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abb Vignal, aux
Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-mme pouvez
regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier Franois Gobert, au
numro 72 de la rue St. Louis. [35]

     [Note 31: "A quelques mtres de la maison de Gobert (ou
     Gaubert) s'lve l'Htel-de-Ville de Qubec, sur le site
     mme o tait en 1759 la rsidence du chirurgien Arnoux."
     _Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la
     publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait,
     parat-il repris son opinion  ce propos. Il croit maintenant
     que la rsidence du chirurgien Arnoux devait tre la maison
     actuelle du charretier Campbell, c'est--dire les numros 45
     et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux
     suppositions? la parole est aux archologues.]

     [Note 32: Le mari de la fameuse matresse de l'Intendant
     Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat
     de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement
     l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine:
     _Histoire des Fortifications et des Rues de Qubec_, page
     18.]

     [Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur
     la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36
     sur la mme rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la
     boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs)
     sont actuellement les trois plus vieilles maisons franaises
     (antrieures  la conqute) encore debout. Elles offrent un
     triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues,
     trs hautes, perces de lucarnes ouvrant au ras des
     gouttires, comme des yeux  fleur de tte, et dessinant sur
     le ciel un profil excessivement aigu.]

     [Note 34: L'abb Vignal, avant d'tre sulpicien, logeait 
     l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait
     un terrain qu'il avait dfrich et en donnait le produit au
     soutien du monastre des Ursulines. Plus tard, il quitta
     l'office de chapelain du clotre pour s'affilier au Sminaire
     de St. Sulpice. Il fut tu, rti et mang par les sauvages 
     Laprairie de la Magdeleine, vis--vis de Montral, le 27
     octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et
     des rues de Qubec", page 18.]

     [Note 35: On y dpose, le matin du 31 dcembre 1775, le
     cadavre de l'audacieux gnral Richard Montgomery.]

Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les ranges
parallles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille
capitale franaise. Les gens de mon espce sont rares, je 'avoue;
mais confessez,  votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns
 tous ges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les
connaissait bien ceux-l, qu'il appelait dans "L'art Potique"
_laudatores temporis acti_. Il en est un clbre qui a pass par votre
ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oubli lord
Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux
frais de l'tat, les portes militaires du vieux Qubec, que la btise
ignorante de son Conseil Municipal avait rases? Ce remarquable
diplomate tait un vritable _laudator temporis acti_, dans toute la
large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en
flicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi
des Indes, j'en suis rduit  rebtir, de mmoire et d'imagination, les
monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi
pourquoi je regarde,  travers la pierre de vos demeures modernes, les
vieilles maisons franaises qu'elles ont remplaces? pourquoi les
terrains vagues de la cit sont pour moi remplis de chapelles
monastiques, de casernes ou de collges? pourquoi, tremp de pluie ou
poudr de neige, je reste l,  quelque coin de vos rues historiques,
m'extasiant  voir passer les personnages fumeux de notre pope
canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutt mieux, je me
console avec mes souvenirs. La mmoire! c'est le regard que voit lorsque
les yeux de la chair s'aveuglent; la mmoire! c'est l'oreille qui coute
lorsque la tte devient sourde et pesante; la mmoire! c'est la voix
intrieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, 
mesure que les bruits de ce monde s'teignent et meurent, et que le
silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'me comme une vague
irrsistible.

Tout en causant de la sorte, mon trange interlocuteur s'tait mis 
marcher et moi  le suivre machinalement. Nous avions quitt la ure
St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place
du Vieux March de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui
de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carr
born, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique,  l'est, par la
Basilique Mineure de Notre-Dame de Qubec, au sud, par les maisons de la
rue Buade, [36]  l'ouest, par l'emplacement dsert du Collge des
Jsuites[37] servant alors de quartiers-gnraux aux tailleurs de pierre
du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert  tous les vents,
sillonn par une multitude de petits chemins de traverse courant dans
toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairs de toutes
le besognes.

     [Note 36: Ainsi nomm en mmoire de Louis de Buade, comte de
     Frontenac.]

     [Note 37: Le Collge des Jsuites, fond par le marquis de
     Gamache, fut bti en 1637.]

En ce moment, les quatre grandes glises paroissiales de la ville,
Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38]
carillonnrent  haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait
tre onze heures et trois quarts. Presqu'aussitt le sonneur de la
Cathdrale Anglicane se mit  monter et redescendre sans relche son
ternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, aprs cinq ou six accords
plaqus de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il
commena lentement  jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil
Autrefois_ de la vieille cosse, une mlodie immortalise par
l'immortelle posie de Burns.

     [Note 38: Ainsi nomm en mmoire de M. le Sueur de
     Saint-Sauveur, ancien cur de Saint-Sauveur de Thury
     (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en
     Normandie, prtre sculier, qui demeurait  Qubec en 1635.
     Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.]

Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des
nations chrtiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette
religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons
de l'ancienne capitale mis en branle, pntrait comme un subtil
parfum, la froide et silencieuse atmosphre de la nuit. Soit fantaisie
de l'odorat, soit caprice de l'imagination, chos flottants de la
mmoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brle dans
les temples, ou bien encore, la senteur rsineuse, vivifiante et forte
du sapin et du cdre, composant, de leurs branches entrelaces, la
verdure et la feuille symboliques de nos _Crches de Nol_. L'me se
sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave,
exquise, comparable, par le spectacle,  la srnit lumineuse d'un ciel
toil, et, par analogie de sensation, au bien-tre indicible que les
sens prouvent  la premire influence du narcotique qui les endort.

Et cependant, je le dois avouer, j'coutais mal cette magistrale
symphonie chante, l-haut dans le ciel, par tous les clochers de la
grande ville. Mon esprit troubl par l'trange et bizarre rencontre de
tout  l'heure, ne suivait plus qu' travers un brut de penses
distraites l'extatique mlodie des carillons; ce qui gtait affreusement
l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante
impression,  de la musique de matre coute dans les tapageuses
causeries d'un auditoire de sots.

Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdire.

Et comme je lui demandais laquelle tait absente, le matre-s-arts leva
la main sur le terrain vague o nagure s'levait le vieux Collge des
Jsuites.

C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient dmoli. Le _collge des
Jsuites_, voyez-vous, tait la maison paternelle des missionnaires, le
_chez nous_ dlicieux de ces aptre incomparables, qui, _pour l'amour du
bon Dieu_, avaient dsert leurs familles et laiss vacantes leurs
places au foyer domestique. Le _Collge des Jsuites_; c'tait la seule
tape, l'unique relais de ces conqurants vangliques, lesquels, 
l'exemple des expditions militaires de la stratgie moderne,
s'avanaient,  marches forces, au coeur des pays infidles, prfrant
emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutt que les assiger.
Ces haltes taient singulirement courtes: le temps prcis de panser les
plaie, fermer les blessures, laisser plir les cicatrices, le stricte
repos absolument command par le corps n'en pouvant plus de douleurs et
de tortures. Encore ce dlassement n'tait-il que fictif et drisoire,
car le corps entrait de moiti dans les fatigues prolonges de l'tude
et les veilles interminables de la prire.

Le _Collge des Jsuites_, comme on aurait d l'aimer! Et vous en avez
fait une caserne![39] Aprs tout, cette mtamorphose n'tait pas pour le
sminaire un incomparable outrage; de plus beaux difices et de plus
sacrs ont prouv pires destins. L'histoire de la rvolution franaise
est l pour rappeler le souvenir de cathdrales profanes, transformes
en curies! Le _Collge des Jsuites_ aurait pu devenir une grange; et
vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servt d'table!

     [Note 39: Le Pre Jean Joseph Casot, n le 5 Octobre 1728,
     mourut la premire anne de notre sicle, le 16 mars 1800.
     C'tait le premier jsuite de la Nouvelle France. Ce jour-l
     le gouvernement prit officiellement possession des biens de
     la Socit de Jsus.]

Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de
sminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de
courage? Dites-moi, quels hommes dpasseront jamais en bravoure ces
stoques martyrs de la Colonie, ces illustres violents de la Mort,
Brbeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel,
Charles Garnier, Chabanel? Aprs quatre vingts ans de caserne il n'est
pas sorti de l un rgiment anglais comparable  cette phalange de
Macchabes.

Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collge des
Jsuites._ Pourquoi l'avoir livr aux dmolisseurs? C'tait une oeuvre
de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui
avait reu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 cus d'or comme
obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite
est all chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les
pioches avaient t impuissants  atteindre. Les pierres bnites de
fondations, la pierre angulaire du collge, ont t traites comme un
dtritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a combl
les fosss de nos fortifications militaires, les quais de notre
Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la
Rive Nord.[40] L'on n'a pas mme song  sauver de la catastrophe finale
son clocher rglementaire et  le replacer sur quelque chapelle de
mission, btie l-bas, aux frontires avances de la Colonisation
canadienne franaise, dans la valle du Lac St. Jean, par exemple, o
les mes rjouies du Pre DeQuen, son dcouvreur, et du Pre Labrosse,
son aptre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il et
port bonheur  la future paroisse. N'est-ce pas le vtre?

     [Note 40: D'aprs M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes
     du march Montcalm aurait t jete tout d'une pice dans le
     quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais.
     _Relations des fouilles excutes par Ordre du Gouvernement_
     dans les Fondations du Collge des Jsuites  Qubec, page
     9.]

Phnomne bizarre,  mesure que Laverdire parlait, l'allgresses des
carillons tout  l'heure tourdissante comme leurs voles semblait
maintenant s'teindre, s'vanouir, se confondre par transitions rapides
avec le glas svre de quelques grandes funrailles. Les cloches
partageaient-elles la mlancolie du matre-s-arts? ou subissais-je
moi-mme, et  mon insu, sa magntique influence? Je ne sais trop.
J'prouvais une angoisse comparable en intensit  cette tristesse qui
dchire l'me quand,  votre place et  leur tour, des voix trangres
chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse
est morte, le rve teint, les illusions perdues, les esprances en
cendres, toute la vie brise comme un verre, tout l'avenir gch sans
retour par quelque irrparable catastrophe.

Mais cet accs de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque
se ft vanouie comme un songe, fondue comme une bue dans une flambe
de soleil,  cette chaude et contagieuse allgresse dont la plus haute
clameur n'tait cependant qu'un cho affaibli de cette autre joie
intrieure exubrante qui possdait les mes chrtienne en ce saint
jour. C'tait vraiment un gai spectacle que le dfil interminable des
braves gens marchant  l'glise par toutes les rues de la ville. Et rien
ne rafrachissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une
population en liesse.

Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord,
la solennit mme de Nol, la plus universellement clbre de nos ftes
religieuses. Venait ensuite, immdiatement aprs, cette autre sduction
puissante des qubecquois, la musique; car l'on avait prpar,  cette
occasion, un programme exquis, une vritable agape artistique, un menu
superfin qui promettait aux invits du banquet des surprises ravissantes
et des merveilles _inoues_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs,
pour s'en convaincre, d'couter du la rue les dilettantes (y compris
ceux qui prtendent l'tre), discuter _fortissimo_ les mrites et
dmrites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs
parlaient beaux-arts avec cette chaleur moustille qui rappelle assez
naturellement l'habitude du champagne... et ses consquences.

Aussi spcialement sduite par les promesses de ce _Christmas Festival_
et le spectacle clatant de notre faste liturgique, l'lite protestante
de la cit accourait-elle de partout ses quartiers lgants et mme de
la banlieue. _La Banlieue de Qubec_ n'est pas prcisment aux confins
de la terre, mais s'aperoit  une honnte distance, en de des lignes
d'horizon. Aussi, les belles dames des quipages, toutes emmitoufles de
fourrures au fond de leurs traneaux, comme les modestes pitons
marchant allgrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de
Mont-Plaisant, de l'Avenue des rables, de Sillery, de Bergerville,
voire mme de Ste-Foye, auraient consenti volontiers  ce que la ville
se ft trouve, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine,
pour mieux contempler la ferique beaut d'une nuit d'hiver canadien.
C'tait, en effet, goter un dlice de nageur que prolonger ce bain de
lumire sidrale pntrant,  la fois, le corps et l'me, vibrant aux
yeux avec une telle puissance d'mission que le spectateur bloui ne
savait plus vraiment d'o elle partait: du disque argent de la lune, ou
de la neige immacule.

Les toitures, les mansardes, les ttes originales des chemines
estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec
une telle nettet de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans
la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Dor,
agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en taient si
intensment noires, si brusquement dcoupes, tranches dans la neige,
qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses
que gigantesques.

Dans le firmament bleu--un azur de ciel d't--les fumes molles des
innombrables chemines de la ville montaient verticales. Parfois, de
lgers coups de vent, des brises gares, cherchant leur chemin d'une
aile inquite, couchaient comme des flammes de bougies ces fumes
paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans
l'atmosphre. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en
braises, flottantes comme des bues sur l'air pur et lumineux de la
nuit, devenaient panaches lastiques comme de la vapeur chappe des
soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers
qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinit de petits
nuages floconneux courant  la vitesse du vent, avec des allures
d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.

L'atmosphre tait  ce point diaphane qu'un spectateur, plac,  cette
heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait
embrass, comme ne plein jour, le ferique panorama qu'elle commande, et
saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux
profil des Laurentides, encore nettement accentues  sept lieues de
distance.

Aussi, _toute la ville tait dans la rue_, suivant le mot d'une femme
clbre; tout Qubec tait dehors, y compris le _tout-Qubec oblig_ de
tels journalistes encore plus grecs par le mtier que par le style. Il
aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue
La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs,
foule compacte, serre comme les arbres d'une fort de sapin, solide,
impntrable comme un carr d'infanterie anglaise, et que marchait sur
l'glise avec l'allure provocante de rgiments qui vont se battre.

Quelle foule! remarqua Laverdire avec tonnement, quelle foule! Et son
regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine
envahissant,  la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du
Vieux March, nagure encore dsert, silencieux, endormi comme un
cimetire.

Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'troite enceinte
de 'glise, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous
le portique, avec l'impatiente colre d'une eau courante, longtemps
retarde par un barrage, et qui rentre tout  coup dans le creux naturel
de son lit. Des portes bantes s'chappait, en bouffes de blanche
vapeur, la chaude atmosphre intrieure de l'glise. Et de la place du
Vieux march[41] o nous tions jusque l demeurs, Laverdire et moi,
l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet cho nous arrivait sans
doute par l'entrebillement continu des portes, ou peut-tre aussi, de
la seule vibration des grandes fentres du portail. L'orgue chantait
avec joie, avec lan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allgro
militaire:

                   Nouvelle agrable!
                   Un Sauveur Enfant nous est n!
                   C'est dans une table
                   Qu'il nous est donn!

     [Note 41: Consulter les gravures de Qubec en 1832.]

Si nous entrions  l'glise? proposa le matre-s-arts, d'une voix
insinuante.

A vos ordres, lui dis-je.

Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai  Notre-Dame.




                          CHAPITRE DEUXIME

                                 ----

                          LA GRANDE HERMINE.

                                 ----

Je renonce  vous peindre ou  comparer l'tonnement qui me saisit au
fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pntra, comme
la peur, d'un froid intense. J'eusse t, certes excusable de
m'pouvanter devant l'inattendu d'un spectacle trange comme la
fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrire moi,  ma droite,
sur ma gauche, se tenait debout une immense fort de chnes, superbes de
tailles et de ramure.

Si flegmatique que soit le caractre, cela produit une bizarre et
singulire impression de tomber, de la sorte, sans transition
apprciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu,
alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnte citoyen
payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au
centre prcis d'une ville btie de douze mille maisons habites par
soixante mille mes (corps inclus). Ce changement  vue, suprieur, et
de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie thtrale
moderne, vous reporte naturellement aux temps lgendaires de ces
voyageurs arabes qui sautaient,  volont, de Trbizonde  Bagdad, ou de
La Mecque  l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement vol.

Rien ne troublait le silence farouche et l'ternelle immobilit de cette
sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,[42] serrs
les uns prs des autres comme les soldats d'un rgiment marchant 
l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient  l'avance rangs en
bataille contre les armes  venir du dfricheur et du bcheron.

     [Note 42: Auprs d'icluy lieu (_l'embouchure de la Rivire St.
     Charles_) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona
     et y est sa demeurance qui se nomme Stadacon que est aussi
     bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien
     fructifrente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et
     sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs
     (ifs), cdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi
     gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz
     croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient
     sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques
     Cartier, 1535-36, feuillet 14, dition 1545.]

Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de
sentinelles attentives  ne pas laisser chapper l'ennemi. Ils nous
cernaient de toutes parts, et si troitement, que leurs cercles compacts
semblaient se refermer, se rtrcir,  mesure que nous les regardions.

Nous occupions alors, Laverdire et moi, le centre d'une petite
clairire taille dans l'paisseur du bois par un feu de tonnerre o les
cendres mal teintes d'un campement abandonn. Dans tous les cas,
quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte
raison de cet embrasement, car la superficie du plateau dcouvert ne
mesurait gure plus d'un arpent.

Sans la blancheur de la neige rverbrant la lumire rarfie,
l'obscurit de la fort et t complte. Et cependant, toute cette
haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait tre dans une
excellente condition de lumire. Aussi je m'tonnai fort que la lune,
alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas 
l'inonder de ses molles et pensives clarts.

Instinctivement, je relevai la tte pour l'apercevoir; concevez, si
possible, ma stupfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du
firmament. Le soleil s'tait-il teint, notre satellite s'tait-il
clips? ou bien encore un pote incompris l'avait-il escamot au profit
de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tte le
ciel astronomique des mois de dcembre, les constellations tincelantes
de nos superbes nuits d'hiver. Au znith, le _gamma_ d'Andromde; 
l'est, le _Grand Chien_, les _Gmeaux_, le _Cocher_; au sud, le gant
_Orion_, le _Taureau_, sa _Pliade_ d'toiles sur l'paule (cette mme
constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les
_Danseuses_[43]), puis le _Blier, l'Eridan, Pgase, le Dauphin, le
Verseau_;  l'ouest, le _Cigne, la Lyre, l'Aigle_; au nord, _Cphe,
Cassiope,_ les deux _ourses, Hercule_ et le _Dragon_. Ce spectacle
ternellement beau, ternellement jeune, ternellement grand de l'Infini
rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que
j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel toil!
Ce merveilleux dcor, aprs six mille ans de mise en scne, fascine
encore jusqu' l'extase l'oeil humain insatiable de sa ferique
splendeur!

     [Note 43: Les principaux groupes d'toiles avaient t
     observs par les sauvages et avaient mme reu des noms. Chez
     les Iroquois les _Pliades_ taient les _Danseurs_ et les
     _Danseuses_, la voie lacte portait le nom de _chemin des
     mes_, la _Grande Ourse_ tait dsigne par un mot sauvage
     qui avait la mme signification. "Ils nous raillent, dit le
     Pre Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue  la
     figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que
     les trois toiles qui composent la queue de la _Grande Ourse_
     sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces
     toiles en a une fort petite, laquelle est prs d'elle, celle
     l est la chaudire du second de ces chasseurs qui porte le
     bagage et la provision des autres." L'toile polaire tait
     dsign comme _l'toile qui ne marche pas_.

     Ferland, _Histoire du Canada_ Tome Ier, pages 139 et 140.

     Voici l'origine des _Pliades_ suivant la lgende iroquoise:

     Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le
     soir le mas qu'ils avaient rcolt pour en former un
     monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des
     leurs plac sur le sommet. Un jour, ils rsolurent de faire
     une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents
     refusrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela;
     alors ils se mirent  causer sans avoir soup. Un d'eux
     chantait. Devenus de plus en plus lgers  mesure qu'ils
     bondissaient, ils commencrent  s'lever de terre; les
     parents s'alarmrent, mais il tait trop tard. La ronde
     tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit
     bientt plus que six toiles brillants, la septime, celle du
     chanteur, ayant perdu de l'clat par suite du dsir qu'il
     avait prouv de retourner vers la terre.]

Et devant cette muraille d'horizon incruste d'toiles tincelantes,
comme le feu des pierres prcieuses dans les ors d'un bijou, je me
rappelai que Jean de Brbeuf, le martyr, avait autrefois contempl la
splendeur du mme spectacle, telle nuit d'hiver de l'anne 1640 o, dans
le ciel, aux mmes clarts rayonnantes, une croix miraculeuse lui tait
apparue, leve tout--coup sur le pays des Nations Iroquoises. [44]

     [Note 44: "L'anne 1640 qu'il (Jean de Brbeuf) passa, tout
     l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix
     luy apparut, qui venoit du cost des Nations Iroquoises. Il
     le dit au Pre qui l'accompagnoit; lequel luy demandant
     quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il
     ne luy rpondit autre chose, sinon que cette croix toit si
     grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non
     seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce
     pays." _Relations des Jsuites_, anne 1649, ch. V, page 17.]

Elle tait si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y
clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entire population de
la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutt de mmoire historique, je
m'amusais  reconstruire ces prophtiques _labarum_, cherchant  deviner
quels groupes d'toiles, constellations ou nbuleuses, ses bras immenses
avaient traverss.

Comment cette rminiscence, particulire  Jean de Brbeuf, me vint 
l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi,
que la suite naturelle de la pense premire de Iroquois, laquelle
m'tait venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique
expliquant, avec un rare bonheur de posie, l'origine des _Pliades_.
Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la
victime, alors surtout que le supplici fut illustre. Cherchez partout,
dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'glise et nommez m'en
un plus fameux que ce premier aptre des Hurons, le plus stoque
confesseur de l'vangile au Canada, comme le plus fier tmoin du courage
humain sur la Terre.[45]

     [Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de
     Brbeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brbeuf, fut
     prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et
     ne fit pas entendre la plus lgre plainte; aussi les
     Sauvages, aussitt aprs sa mort, ouvrirent son cadavre et
     burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagrent
     entre les jeunes gens, dans l'ide, qu'en le mangeant, ils
     auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du
     Pre Jean de Brbeuf, ch. V, page 256.]

Je m'arrtai longtemps  contempler toutes ces toiles clatantes:
Sirius, Rigel, Procyon, Btelgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux,
Bellatrix, Altair, le _delta, l'epsilon_ et le _dzta d'Orion_ ces
_Trois Rois Mages_, que le Christianisme a cru reconnatre dans cette
page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de
l'uranographie. Cette pense de l'piphanie me ramena, par analogie de
circonstance et de synchronisme,  ces nuits de Nol d'autrefois si
radieuses, o je m'amusais, colier,  reconnatre, par ces mmes astres,
les constellations dont ils taient les sentinelles respectives.

Sans la fort profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais
cru revenu  mon ancien poste d'observation, au promontoire de Qubec,
sur le plateau mme de la cit proprement dite, tant les toiles me
paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, 
moins d'tre la victime d'une mystification inoue, sur le terrain
prcis du Vieux March. Je n'avais donc pas mme chang de place;
consquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcel. Rflexion
faite, je trouvai ma situation consolante.

Sommes-nous  Qubec? demandai-je  Laverdire.

Vous l'avez dit.

Quelle heure est-il?

Minuit sonne.

Quel jour?

Le vingt-cinq dcembre.

Cette anne? Allons donc! vous plaisantez!

Non pas, c'est aujourd'hui la fte de Nol, l'an du Seigneur 1535. Nous
sommes  350 ans d'hier!

1535! Il parat que je criai cette date-l un peu haut, car mon
interlocuteur et un froncement de sourcils et dit en me frappant du
coude: "Plus bas, s'il vous plat, nous sommes en pays hostile." Il
ajouta presqu'aussitt:

C'est la fort primitive, la fort paenne du Canada sauvage, le royaume
de Donnacona! [46] Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir
et vous livrer du mme coup  un ennemi aussi froce qu'invisible. [47]
Sentinelle, prenez garde  vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie
Dieu qu'il vous le conserve vibrant  l'oreille. Sachez, pour ne
l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou
peut lui-mme devenir un poteau de torture[48]. Le sol indien prte
tonnamment  ce genre de mtamorphoses horribles.

     [Note 46: Le lendemain (de la premire exploration de l'Ile
     d'Orlans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nomm
     _Donnacona_ en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna,
     vint avecques douze barques accompaign de plusieurs gens
     devant nos navires. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36,
     feuillet 13.--dition 1545.]

     [Note 47: Aux amis qui lui reprsentaient les dangers d'un
     tablissement  Montral, avec un trop petit nombre de
     soldats, sur cette le occupe par une tribu considrable
     d'Indiens, M. de Maisonneuve rpondait: "Je ne suis pas venu
     pour dlibrer, mais pour agir. Y et-il,  Hochelaga, autant
     d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de
     Qubec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y tablir
     une colonie." Ces fires paroles mritent d'tre conserves
     vivaces dans la mmoire. Elles rajeunissent le sang et le
     courage.]

     [Note 48: Les Algonquins de l'poque de Jacques Cartier
     n'taient pas prcisment des agneaux et ne valaient gure
     mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie
     comme en frocit. A preuve cet pisode de la _Relation_ de
     1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstr les peaulx de
     cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de
     parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'toient des
     Trudamans (probablement les anctres des Iroquois) devers le
     Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de
     Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--dition 1545.]

Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aim que Laverdire
m'et signal la prsence d'un tigre aux environs. Cela m'et paru moins
terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un
fauve plus redoutable que l'homme retourn  la barbarie. Mes yeux
sortaient littralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort
les moindres sinuosit de la route, sondant du regard la noirceur des
buissons, piant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher,
prouvant enfin un sentiment analogue aux motions de ces voleurs
novices qui grelottent d'pouvante en regardant dormir le malheureux
qu'ils pillent.

A ma droite,  ma gauche, devant et derrire moi, l'immense fort
multipliait ses chnes. A qui m'et demand ce que je voyais dans ce
bois infini, j'aurais pu rpondre navement: _des arbres, des arbres,
des arbres_,  la tragique manire de ce Danois clbre qui lisait, lui,
_des mots, des mots, des mots_. Seulement, ma rponse et t de
beaucoup plus inquite que sarcastique.

Marchons vite, me dit le matre-s-arts, il est tard la fte est
peut-tre commence.

Et sur ce, Laverdire partit au pas gymnastique, suivant  travers le
bois un chemin demeur pour moi invisible. La neige, durcie au froid,
offrait au pied une rsistance lastique, ce qui me permettait de suivre
aisment mon infatigable guide.

O allons-nous? demandai-je

Au Fort Jacques Cartier, rpondit-il, sans tourner la tte.

Puis il ajouta, aprs trois ou quatre enjambes gigantesques par-dessus
des troncs morts: entendre la messe  la _Grande Hermine_.

Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en consquence,
c'est--dire, _prestissimo_.

C'tait merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait,
par ses mandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du trac
cadastral actuel de nos rues dans la cit. Sans la prsence des arbres
qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais pari que je descendais
la rue La Fabrique; puis, tournant  gauche, au premier coude du chemin,
je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route dcrivait
alors une courbe trs accentue. La ligne se redressait ensuite pour se
casser encore  angle droit, tournant cette fois  droite. videmment je
quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,[49] (la rue de Palais,
de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un
affaissement de terrain trs rapide; puis, toujours descendant, le
sentier dcrivait, de droite  gauche et de gauche  droite, un grand
arc de cercle lequel, trac sur la neige, et donn la figure
typographique d'un S majuscule parfait.

     [Note 49: _Histoire des Fortifications et des Rues de Qubec_,
     par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue
     Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du
     Saint-Charles, s'appela plus tard la _Rue des Pauvres_, parce
     qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu tait
     affect aux pauvres de l'Htel-Dieu".]

A cet endroit Laverdire s'arrta court, prta l'oreille, et frappant du
pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais  temps,
prenons la rivire. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait
gele sur toute l'tendue de sa surface; et sa glace vive, bleutre et
transparente, d'o le vent colre du nord-est chassait la neige,
tincelait dans les tnbres de la nuit comme une armure d'acier.

Je demandai au matre-s-arts, le nom de cette rivire.

Il me regarda tonn. Comment, s'cria-t-il, dj gar?--Les Algonquins
de Jacques Cartier nommaient cette rivire _Cabir-Coubat_,  cause de
ses nombreux mandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend
cette ide. Le Dcouvreur du Canada la baptisa _Sainte-Croix_, en
mmoire de l'_Exaltation de la Sainte-Croix_ dont on clbrait la fte
le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535.
Quatre-vingt-quatre ans plus tare,[50] les Pres Rcollets l'appelrent
_Saint-Charles_, en souvenir de Messire Charles des Boues,
ecclsiastique d'une haute pit, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur
de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prvalu
dans l'histoire, comme sur les cartes gographiques du pays. Rare et
prcieux exemple de la reconnaissance humaine!

     [Note 50: En 1619. Les Rcollets arrivrent  Qubec au mois
     de Juin de cette anne.]

Voici l'embouchure de la rivire, me dit encore Laverdire, allongeant
le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre
que vous voyez l-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant
quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide bant de quelque
gouffre gigantesque. La neige immacule du rivage accentuait encore
l'intensit de ces eaux tnbreuses, qui n'avaient pour correctif que
les blancheurs livides de longs glaons flottant  leur surface, comme
des noys revenus de l'abme, et s'en allant  la drive, de toute la
rapidit du courant quadruple par la vitesse de la mare basse.

Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu' l'intervalle
rgulier d'un glas qui tinte, l'cho agonisant d'une cloche m'arriva, si
faible, si dilu, si grle, si flottant, qu'on et dit le timbre d'une
pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute
vidence, ce clocher, cette glise, devait tre prodigieusement loign
de nous.

J'tais surpris, tout de mme, qu'il y et aux seizime sicle une
chapelle catholique au franc milieu de cette fort paenne. Je
m'tonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires
jsuites l'eussent oublie. J'allais m'en ouvrir  Laverdire quant
deux hommes, surgis je ne sais d'o, passrent entre lui et moi,
silencieusement, comme des fantmes.

C'taient deux sauvages d'une haute stature. Ils taient chausss de
mocassins et vtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs
ttes, rases comme un crne de chartreux, il y avait un panache de
plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du
rouge. Leurs bras nus[51] taient piqus de tatouages tranges: profils
d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles
d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gchis incroyable.

     [Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes
     qu'enfants plus durs que bstes au froid. Car de la plus
     grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse
     et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les
     jours  nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est
     chose fort (difficile)  croire qui ne la veu." Voyages de
     Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, dition de
     1545.]

Laverdire rpondit  ma surprise par un mot qui la centupla:

Les interprtes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!

Bien que je fusse  leurs cts, les deux Algonquins ne me jetrent pas
mme un coup d'oeil. On et dit qu'ils ne voyaient personne. Il
tranaient aprs eux sur la neige une longue tabagane[52] charge de la
royale dpouille d'un caribou tu  coups de flches.

     [Note 52: Traneau plat bien connu dans le Canada sous le nom
     de trane sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
     page 113.]

Ils marchaient trs vite, dans une direction qui faisait angle droit
avec le cours naturel de la rivire.

O vont-ils? demandai-je  mon guide.

A Stadacon, cela est vident.

Bien que cela part vident  Laverdire, je me permis de lui dire:
Comment le savez-vous?

Je l'ai appris...  tudier, me rpondit le prtre-archologue, avec un
sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une corce de
bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit  lire sur elle,
ou plutt  rciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page
27:

"Les sauvages qui avaient t rencontrs par Jacques Cartier au Cap
Tourmente revinrent en assez grand nombre  Stadacon, rsidence
ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'tait un village compos de
cabanes d'corce de bouleau, et bti sur une pointe de terre qui a la
forme d'une aile d'oiseau; elle s'tend entre le Grand Fleuve et la
rivire Sainte Croix;  cette circonstance est d probablement le nom de
_Stadacon_ qui signifie _aile_ en langue algonquine.

"Il est probable que Stadacon tait situ dans l'espace compris entre
la rue La Fabrique et le Cteau de Ste Genevive prs de la cte
d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les
sauvages n'aiment pas  aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en
abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique;
il allait tomber dans la rivire Saint-Charles prs du lieu o se trouve
actuellement L'Htel-dieu. A l'extrmit du terrain un autre ruisseau
descendait le long du Cteau Sainte Genevive."

Rappelez-vous encore le _succinct et brief_ rcit du Second Voyage de
Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadacon, le
futur emplacement de Qubec.

"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute laboure,
aussi bonne terre que jamais homme veist et l est la ville et
demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient t pris le
premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprtes) laquelle
demeurance se nomme Stadacon." [53]

     [Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du
     feuillet 32, dition de 1545.

     "Le village sauvage de Stadacon devait tre situ sur la
     partie du Cteau Ste Genevive o se trouve maintenant le
     faubourg St-Jean-Baptiste de Qubec."

     _Mmoires de la Socit Littraire et Historique de Qubec._]

Le matre-s-arts ajouta, par manire de rflexion souligne de
reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que
l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un
intrt de curiosit... ou mme d'estime,  connatre quelle tait au
Canada l'historique devancire du Qubec historique.[54]

     [Note 54: On ne sait rien de prcis sur le site de la capitale de
     Donnacona si ce n'est qu'il tait  une demi-lieue de la
     rivire Lairet et qu'il en tait spar par la rivire
     St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.

     Au bout de l'Ile d'Orlans se trouvait un endroit convenable
     pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y
     arrta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la
     Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivire
     St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprs tait Stadacon,
     rsidence royale du chef du Canada, remplace maintenant par
     la ville de Qubec, dont le faubourg Saint-Jean est assis
     prcisment  l'endroit o gisait l'ancienne capitale des
     sauvages. D'Avezac--Brve et succincte Introduction
     Historique  la Relation du Second voyage de Jacques Cartier,
     xij.]

Ce disant, Laverdire, dchirait avec la lenteur gourmande d'un
connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'corce que,
la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce dbris,
que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil
 ces annales essentielles,  ces documents primordiaux,  ces archives
inestimables de notre pays, aujourd'hui plus gars et disparus que ce
bouleau fragile; non pas rduits, comme lui,  des lambeaux
reconstructibles aprs tout, mais tombs pour jamais en alls pour
toujours en une poussire fatalement morte, sur laquelle vainement
prophtiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les
ntres, les promesses d'un rveil, ni la certitude d'une rsurrection.

Oh! j'oubliais, s'cria tout--coup Laverdire, en se frappant le front.
A propos de documents, j'ai quelque chose  vous montrer. O donc ai-je
mis cela?

Puis il se mit  se fouiller avec frnsie.

C'tait un spectacle comique que celui de monsieur Laverdire voluant
de droite  gauche et de bbord  tribord dans les poches phnomnales de
sa soutane o ses petits bras disparaissaient jusqu'aux paules.

Finalement l'archologue retrouva son papier... dans sa veste.

Et tout aussitt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:

Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vrit vous me
rpondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde,
et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant
d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait
de Jacques Cartier.

L'historien me prsenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement.
C'tait une petite carte gographique qui n'tait pas mme carreaute
d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle tait trac le cours
entier d'un petit ruisseau, depuis les premires eaux de la source,
figures par un rseau de petites lignes microscopiques, courant en
pattes d'insectes sur la blancheur immacule du papier, jusqu'es aux
coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les
plus petites vagues moires de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus
accentue des courants vers l'embouchure  laquelle le dessinateur avait
prt la largeur d'un brin d'herbe.

a, le portrait de Jacques Cartier! m'criai-je avec un clat de rire
incrdule. Allons donc, mais c'est le profil gographique de la rivire
Lairet![55]

     [Note 55: La rivire Lairet tire son nom de _Franois Lairet_,
     un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait prs
     de la petite Rivire. "_Paroisse de Charlesbourg_", ouvrage
     de M. l'abb Chs. Trudelle, page 11.]

Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil
gographique de la rivire Lairet est l'exact profil de la figure
historique de Jacques Cartier. a, vous y tes?

Et comme je n'y tais pas du tout: _Oculos habent et non vident_,
s'cria le bon prtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.

Et, pointant, l'un aprs l'autre, les capricieux mandres de la sinueuse
petite rivire Lairet:

Voici le bret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la
bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!

Muet d'tonnement, ptrifi de surprise, je demeurais bahis, clou sur
place, devant la stupfiante vrit de cette dcouverte.

Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdire, si l'on dessinait un
oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et
quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosits prte
tonnamment bien  ce travail. Tenez, comme ceci.

Et Laverdire se mit  brosser fivreusement l un oeil, l une
moustache, et l un buisson pour la barbe.

C'tait bien la mme petite carte gographique, avec, au milieu, le
profil de la rivire Lairet, courant  avers la blancheur du papier,
comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.

Et cependant, malgr le plus nergique effort de ma mmoire, ce profil
gographique de la rivire m'chappait absolument. Il venait de
s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain
o la sincrit des contours, la rectitude, la vrit des lignes,
l'expression saisissante de la vie particulire aux images
photographiques, concouraient tonnamment  donner la nettet lumineuse
et le relief hardi des cames.

[Illustration: Profil de la rivire Lairet.]

[Illustration: Profil de Jacques Cartier.]

Eh bien! eh bien! disait Laverdire, avec un doux accent de voix
moqueuse, _mon Cartier_ vous parat-il suffisamment russi? C'est un
portrait d'aprs _Nature_! Un bon vieil auteur que je vous garantis
classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire
cette boutade narquoise comme la gaiet et fine comme l'esprit de notre
belle langue franaise.

Il y eut t souverainement malhonnte de contredire l'archologue.
Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de
la nature ne m'avait encore t signal. Oui, trop intelligent pour
n'tre pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de
croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homre,
avait eu, comme les prophtes et les plus magnifiques gnies,
l'intuition clatante, le miraculeux pressentiment de la Vrit
Historique. Et qu'ainsi,  mille ans d'avenir,  cette lointaine et
sculaire distance de la conqute du Canada par l'Europe, la Nature
avait frapp cette terre  l'effigie de son dcouvreur. Le merveilleux
came! La colossale estompe! Pice unique d'antiquit, inestimable
monnaie chiffre d'un millsime centenaire comme les ges gologiques de
notre plante. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle
mdaille commmorative? [56]

     [Note 56: Le profil gographique de la Rivire Lairet a t
     relev sur la carte officielle du comt de Qubec, publie
     sous la direction du Dpartement des Terres de la Couronne.
     C'est la page ou plutt la planche No. 37, _Paroisse St. Roch
     Nord_, de l'Atlas intitul: "Atlas of the City and County of
     Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans
     deposited in the office of the Department of Crown Lands by
     and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer.
     Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac,
     manager, 1879.

     Cette rfrence au document original permettra aux incrdules
     de constater  la fois et la vrit de ce profil gographique
     et la fidlit de sa copie.]

Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout  coup
j'aperus,  ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt
toises. On et dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un
groupe de hardis pionniers dans l'paisseur de l'immense fort. C'tait
un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivire Saint-Charles.

Ce qui me frappa le plus particulirement dans la physionomie de ce
ruisseau fut l'lvation de sa rive gauche s'avanant sur la grve, et
jusque dans la rivire, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs
rectangulaires taient nus et verticaux comme des pans de muraille.
videmment, la main de l'homme avait essart le sol  cet endroit,
abattu les sous-bois, brl les buissons d'pines et ras les
broussailles du rivage.[57] Au sommet de l'minence, sur le plateau mme
de la berge, une large troue avait t pratique dans les arbres de
haute futaie. Le rayon d'abatis tait  ce point rgulier, qu'il
dessinait  travers la fort un demi cercle parfait. Le compas europen
avait d prendre l des mesures. La coupe symtrique de ce dboisement
attestait indniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les
cyclones, malgr leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont
pas encore acquis une telle prcision gomtrique. Bourgade indienne ou
colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait
certainement  cet endroit une habitation d'hommes, car l-haut, sur le
fond clair-obscur du ciel toil se dessinait une palissade aigue, faite
de pieux taills en dents de scie, un rempart vritable que les
blancheurs de ses poutres quarries signalaient au loin, et que
couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.

     [Note 57: On aperoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche
     de la petite rivire Lairet,  l'endroit o elle tombe dans
     la rivire St. Charles, des traces visibles de larges fosss
     ou espces de retranchements. _Voyages de Jacques Cartier_
     1535. Edition publie par la Socit Littraire et Historique
     de Qubec, en 1843, page 109.]

Avec quelques pices d'artillerie, cette petite place forte et
facilement command les deux rivires, leurs alentours, et rsist
victorieusement peut-tre  toute la puissance du pays. J'eus la pense
que je me trouvais alors en prsence du Fort Jacques Cartier et j'allais
m'en ouvrir  Laverdire quand celui-ci m'imposa silence d'un geste.
Nous avions doubl la pointe de terre qui drobait  nos regards
l'entre de la Rivire Lairet.[58] Le matre-s-arts s'arrta brusquement
devant elle, lui tendit les bras avec un lan d'amour passionn, puis
d'une voix claire, vibrante de joie comme l'clat d'une fanfare
militaire, il s'cria: "_Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!_"
Parole d'honneur! Dumas n'et pas mieux dit: _Mes Trois Mousquetaires!_

     [Note 58: Plus proche du dict Qubecq y a une petite rivire
     (_la rivire St-Charles actuelle_) qui vient dedans les
     terres d'un lac distant de notre habitation (_celle de
     Qubec_) de six  sept lieues. Je tines que dans cette
     rivire qui est au Nort et un quart de Norouest de notre
     habitation, ce fut le lieu o Jacques Quartier yverna,
     d'autant qu'il y a encore  une lieue dans la rivire des
     vestiges comme d'une chemine dont on a trouv le fondement
     et apparence d'y avoir eu des fosss autour de leur logement,
     qui estoit petit. Nous trouvmes aussi de grandes pices de
     bois escarres (quarries) vermoulues, et quelque trois ou
     quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent
     videmment que a t une habitation, laquelle a est fonde
     par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que
     c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun
     aye yvern ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier
     au temps de ses descouvertures et falloit  mon jugement que
     ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nomm, etc.,
     etc.

     Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV,
     anne 1608.

     AUTRES RFRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
     page 26.

     Oeuvres de Champlain--dition de 1632: Livre Ier, chap. II.
     Le Pre F. Martin--Le Pre Isaac Jogues--ch. II, page 24.]

Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil
pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien,
absolument rien; sur le ciel toil pas une silhouette de mture, au
rivage blanc pas mme un dbris de carne enlise dans la neige, avec
ses varangues fixes  la quille, comme la gigantesque pine dorsale
d'un monstre marin.

Je remarquai seulement sur la glace  la gauche de la rivire, deux
constructions de charpentier parallles au rivage, attenantes l'une 
l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'tait apparemment,
deux hangars,  toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un
d'eux, au centre, il y avait une chemine. On apercevait aussi, 
l'extrmit nord de cette mme couverture, un clocheton de chantier, et
dans ce clocheton une petite cloche, la mme peut-tre que nous avions
entendu sonner.

Ils taient btis sur la grve, troitement adosss  cette muraille
naturelle,  cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques
Cartier avait utilis toute la valeur stratgique en la fortifiant d'un
triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fosss
larges et profonds. [59] Immdiatement placs sous le canon du Fort ils
n'avaient pas  redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages
pouvaient tenter contre les Franais par les rivires. Car l'hiver, sur
la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin tait grand ouvert 
l'ennemi.

     [Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils
     ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de
     gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer
     le Fort tout  l'entour de _gros fosss larges et parfonds_,
     avecque porte  pont-lvis et renfort pour le guet de la
     nuit, pour le temps  venir, cinquante hommes  quatre quarts
     et  chacun changement des dits quarts les trompettes
     sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. _Voyage
     de Jacques Cartier_, dition publie en 1843 par la _Socit
     Littraire et Historique de Qubec_, page 52, chapitre XII.]

Ces btiments, construits en planches grossirement rabotes, avaient
une physionomie rude et misrable et suintaient trop le travail
crucifiant, ingrat, acharn, pour ne pas abriter sous leur toit un
secret de grande et profonde preuve. Il en est de certaines masures
perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines
qu'il nous advient de rencontrer gares dans la foule: elles ont, quant
vous les regardes bien en face, une expression si dchirante de douleur
inconsolable ou de misre horrible qu'il vous en vient  la bouche un
got de larmes avec une irrsistible besoin de pleurer.

J'en tais l de mes rflexions quand Charles Laverdire m'veilla de
nouveau en criant avec enthousiasme: _Les Trois Vaisseaux de Jacques
Cartier!!! Ici, les caravelles, l-bas, le galion!_

Et comme j'hsitais  les reconnatre, Laverdire repartit: Je parie
qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mture complte avec
appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?

Trs possible, monsieur le matre-s-arts.

Je ne crois pas absolument ce que je dis l, se hta d'ajouter
l'archologue, comme pour donner un correctif  la vivacit du mot
lch. Seulement votre mmoire est ingrate... ou mal cultive.
Rappelez-vous que l'hiver de l'anne 1535 fut, au Canada, l'un des plus
rigoureux du pays, et ce, de mmoire d'homme. L froid y fut terrible et
la neige si abondante qu'elle dpassait de quatre pieds les gaillards
des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivire Sainte Croix mesura
deux brasses d'paisseur, les boissons gelrent dans les futailles, et
le bordage des navires, sur toute sa hauteur, tait lam d'une glace
paisse de quatre doigts.[60]

     [Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzime d'avril
     avons t continuellement enferms dans les glaces,
     lesquelles avaient plus de deux brasses d'paisseur. Et
     dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et
     plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de
     nos navires: lesquelles on dur jusques au dict temps, en
     sorte que nos breuvages taient tous gellez dedans les
     futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de
     hault estait la glace contre les bortz  quatre doigtz
     d'paisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que
     l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga
     gell."

     Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et
     37. dition 1545.]

Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage rsolu,
fit enlever les agrs des trois navires pour mieux les protger contre
les intempries de cette formidable saison de l'anne.

Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires
ensevelis dans la neige  quatre pieds au-dessous de son
niveau;--d'autant plus impossible  l'heure prsente, que les
charpentiers des quipages ont dsarm leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux
chouquets les huniers des mts, abrit enfin sous ces hangars les
gaillards les ponts, les embelles[61], les dunettes, et les chteaux de
poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protger, les
conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des
influences dsastreuses du froid sur la ferrure aussi friable  la gele
qu'une lame de verre au premier choc.

Laverdire m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Gnrale,[62] me
dit-il en entrant, la _Grande Hermine_.

     [Note 61: Voir Bouillet au mot _gaillard_: Dictionnaire des
     Sciences des Lettres et Arts.]

     [Note 62: Probablement ainsi nomme parce qu'elle portait 
     son bord le _Capitaine-Gnral_. "Et depuis nous tre
     entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons t avec la _Nef
     generalle_ par la mer de tous vents contraires jusqu'au
     septime jour de Juillet que nous arrivasmes  la dite
     _Terre-Neuve_ et prismes terre  Isle-s-Oiseaulx (Funk
     Island,  l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27.
     Second Voyage de Jacques Cartier, dition de 1843--et
     chapitre Ier, verso du feuillet 6, dition 1545.]

Oh! qu'il tait petit le navire des dcouvreurs de mon pays! Mais, en
revanche, comme il tait grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux
compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et
tout ce que l'hroque tmrit franaise peut contenir d'audaces, de
bravoures et de gloires.

Cent-vingt--soixante--quarante[63] tonneaux additionns ensemble ne
donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on
part pour l'Europe cigare et sourire aux lvres, gants et badine  la
main. Ce n'est pas que le courage ait dcupl dans les mes... mais,
voyez-vous, le paquebot ocanique jauge maintenant six mille
tonneaux.[64] N'empche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la
partance, des nafs flneurs qui s'bahissent d'admiration pour cette
morgue de commis voyageurs,  qui le coeur va descendre au creux du
ventre avec le premier bercement de tangage.

     [Note 63: _La Grande Hermine_ jaugeait 120 tonneaux, _La
     Petite Hermine_, 60 tonneaux et _l'Emrillon_ 40 tonneaux;
     soit en tout 220 tonneaux.]

     [Note 64: Le steamer _Parisian_, de la ligne Allan, jauge
     5,400 tonneaux. Actuellement, la mme compagnie
     transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot _La
     Numide (Numidian)_ qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirass
     _Bellerophon_, en rade de Qubec, pendant l't de 1887,
     jaugeait 7,550 tonneaux.]

Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus
dserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui tait-il demeur
moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si
forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile,
qu'ils semblent amoindrir d'autant les quipages qui les montent, et de
taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison
pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi
larges sur le tillac d'un cuirass moderne, qu'autrefois ceux des
canadiens-franais sur les chaloupes pontes d'Iberville! Mais la
fortune de Csar n'a-t-elle t de beaucoup agrandie par la petitesse de
la barque, et la galiote  quarante tonneaux, le vieil et caduc
Esmerillon[65], n'a-t-elle pas un peu rendu le mme service  la renomme
d'audace de notre immortel dcouvreur?

     [Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le
     petit gallion appel _L'Esmerillon_ que de prsent il
     (Jacques Cartier) a de nous, lequel est dj _vieil et caduc_
     pour servir  l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront
     besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant
     suite aux _Voyages de Jacques Cartier_ en 1534.]

A sa fameuse et unique expdition de 1598, le Marquis de la Roche,
vice-roy de "_Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes_"
montait un vaisseau si petit "_que du pont_, dit la chronique du temps,
_on pouvait se laver les mains dans la mer_." C'tait un navire
dcouvert, c'est--dire, pont  l'avant et  l'arrire, mais ouvert au
centre, comme une chaloupe. La prceinte suprieure tait si peu leve
au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu' se
pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique.
Traverser l'Ocan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette
belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle tmrit avec
laquelle les gabiers de la marine franaise risquaient, le plus souvent,
et le succs et la gloire de leurs expditions nationales les plus
importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrpidit
du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable
Providence fermant l'abme, par douze cents lieues de chemin, sous un
esquif si misrable et si fragile que le premier paquet de mer l'et
fait sombrer en un clin d'oeil.

Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64),
l'crivain mile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche
avec celui du Dcouvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un
archologue minent, M. Joseph charles Tach, que j'avais consult  ce
propos et qui me fit l'honneur de la rponse suivante:

M. mile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et
 celui-ci ce qui t dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses
barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons"
(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'dition Cadieux et Derme. Je
ne me remets plus o j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des
crits du 17ime sicle, qui font mention de l'expdition du Marquis de
la Roche. Bien sr que vous ne trouverez dans aucun mmoire du temps
qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. mile
Chevalier a fait du _dfricheur_  ce propos, comme sur bien d'autres,
si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai
pas vrifi.

Si vous tenez encore  trouver l'origine de cette chronique vous aurez 
consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thvet,
Jean de Lat, Gurin, et d'autres peut-tre; mais toujours  propos du
Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.

Sans les lumires rondes des hublots,  couleur verte et glauque comme
un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-gnrale tait
abandonne, tant il rgnait  son bord un silence absolu. C'tait un
silence mystrieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une troue
d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.

Moins pour obtenir une satisfaisante rponse de Laverdire que pour me
rassurer au bruit de ma propre voix, je dis  l'historien:

O sont donc les Franais? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent
ainsi des lampes allumes dans le navire sans personne pour faire garde?
Si le feu prenait  la caravelle durant leur absence?

Laverdire sourit: Vous croyez le vaisseau abandonn? dit-il.

Franchement, oui.

Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes  son bord.

Cinquante hommes?

Tout aussitt, comme si la _Grande Hermine_ et voulu donner raison 
Laverdire et confirmer sa parole, il s'leva un grand bruit de
pitinement. Cela ressemblait,  mprise, au tapage que fait  l'glise
un auditoire qui se lve aprs tre demeur longtemps assis ou  genoux.

Le tumulte d'apaisa tout  coup et je n'entendis plus qu'une voix claire
et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.

Venez vite, me dit Laverdire.

L'on arrivait de plein pied  bord de la caravelle car sur le rivage, o
les Franais avaient hl la _Grande Hermine_ pour l'atterrir
solidement, la neige tait tombe avec une telle abondance que sa hauteur
dpassait le niveau des bastingages.

Ouvrez l'coutille, commanda Laverdire. En un clin d'oeil j'enlevai le
panneau.

Tout aussitt une bouffe d'air, chaude et parfume comme une atmosphre
d'glise, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement
demand aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet
arme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie
distillant ses roses et ses hliotropes) composait de hasard,  temps
perdu, avec des senteurs de rsine, de la fume d'encens et une bonne
odeur de cierges teints! Le bouquet en tait  la fois si pntrant, si
suave, si subtil, que l'imagination se refusant  la croire naturel, le
dliait encore, l'idalisait jusqu'au divin en le voulant man des
paroles vangliques, vibrantes, accentues, qui nous arrivaient
maintenant nettes et prcises par le carr de l'coutille.

"_Et pastores erant in regione edem vigilantes et custodientes vigilias
noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et
claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis
Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod
erit omni populo quia natus est vobie hodi Salvator qui est Christus
Dominus in civitate David._" [66]

   [Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient
   pendant la nuit  la garde de leur troupeau. Et voil qu'un Ange
   du Seigneur se tint prs d'eux et la Lumire de Dieu les
   environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande
   crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte
   la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour
   le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous
   est n un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."]

C'tait l'vangile de la premire des messes de Nol.

Celui qui lit, me dit tout bas  l'oreille Charles Laverdire, celui
qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumniers de Jacques
Cartier.

Nus descendmes  pas de loup l'escalier de l'coutille--un escalier
roide comme une chelle--et nous entrmes dans la chambre des batteries.

Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un blouissement merveilleux.
Tout d'abord je ne vis rien, aveugl que j'tais par un rayonnement de
lumire vibrant avec une extrme intensit d'clat. Mais cette commotion
soudaine du nerf optique n'et que la dure d'un choc.

Tout aussitt mon esprit et mes yeux s'arrtrent sur un tableau dont la
beaut subjuguait  la fois comme une fascination d'extase, sens et
facults.

Regardez bien, regardez bien, me rptait Laverdire avec instance. J'en
sais plusieurs qui me paieraient un trsor la faveur de ce spectacle.
Ils sont rares, en effet ceux-l qui ont eu comme vous, le privilge de
voir les _Compagnons de Jacques Cartier_.

Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau,
Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels
labeurs,  la fatigue de quelles veilles,  la constance de quelles
tudes ils l'ont achete! Je vous la procure pour rien; c'est beau,
n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!

Je regardais avec des yeux dmesurment ouverts ces premiers Franais,
ces audacieux gars de St. Malo, ces _maistres compaignons mariniers,
pillotes et charpentiers de navires_ hardiment venus aux _terres neuves_
du Nouveau Monde partager  la fois, l'hroque aventure, l'audacieux
courage, et la gloire immortelle du Dcouvreur de mon pays. Il gonflait
le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie
intense, inexprimable, exubrant comme une sve, que s'empara de moi et
me possda tout entier  la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces
bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.

Mon enthousiasme et mon tonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire:
Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hbtement premier de cette
brusque surprise, je me sentais partir irrsistiblement,  la manire
d'un ressort qui se dtend,  rpter machinalement: Jacques Cartier!
Jacques Cartier!!

Et Lui, le Hros, le Grand Capitaine, le Dcouvreur de mon pays, comme
je fus prompt  le reconnatre!

N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Matre-s-arts.

En vrit, il rpondait tellement au portrait que j'avais vu de lui
autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Qubec, [67] que je crus
n instant que le personnage reprsent dans cette peinture clbre avait
quitt sa toile, tait sorti furtivement de son cadre, pour venir
commander, aprs sept demi-sicles d'absence, le bord de sa
nef-gnrale, tenir une dernire fois parole aux quipages runis de sa
flottille historique.

     [Note 67: Un minent peintre Canadien-Franais, M. Thophile
     Hamel, de Qubec, a copi sur l'original conserv  St-Malo
     (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques
     privilgis d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de
     faire la comparaison entre cette copie et le prcieux
     original, sont unanimes  dclarer que le travail du peintre
     canadien est excellent et reproduit avec une saisissante
     vrit la figure du Dcouvreur. La gravure s'est depuis
     empare de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularise dans tout
     le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.]

Je ne pouvais dtacher mes regards fascins de cette figure expressive et
sympathique o l'intelligence de l'me, l'nergie du caractre
semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements
de la physionomie. Une physionomie tonnamment mobile, lisible 
premire vue, reflet ncessaire, reflet exact d'un temprament
essentiellement impressionnable et nerveux.

L'oeil, grand ouvert, tait d'une couleur et d'une limpidit
admirables; on et cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges
dilates, palpitaient  la lumire. Bien que les rtines demeurassent
intensment fixes, les paupires, fatigues sans doute par l'excs mme
de cette fixit, taient prises de battements nerveux, de
papillotements rapides, inconscients, involontaires.

Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne
l'obscurcissaient. Seulement cette immobilit du regard dnotait bien la
vieille habitude des marins accoutums aux longues vigies, aux coups
d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein
scintillement de la mer au soleil, dans l'blouissement d'une lumire
rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fume cre d'un
bois de chauffage.

Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie,
les penses toujours actives, toujours inquites de cette intelligence
d'lite, moiraient d'ombres et de lumires le front du Dcouvreur--un
front admirable qui et arrt le regard blas des sculpteurs clbres
et ravis les phrnologistes par l'harmonieuse beaut de ses lignes.

Nez long et droit,  narines dilates, palpitantes elles aussi comme les
paupires, humant l'cre parfum, les senteurs violentes des fortes
brises, flairant le vent, comme l-bas, au dsert, les fauves d'Afrique
aspirent  pleins naseaux l'odeur chaude du sang.

Avec cela, l'attitude d'une personne qui coute; le cou tendu, l'oeil
sec, le corps pench en avant, de toute la hauteur de la taille,  la
faon quotidienne des vieux matelots cherchant  deviner dans les
premire clameur du vent les colres aveugles de la mer.

A premire vue, il semblait difficile de rattacher  leurs motifs
vritables l'inquitude de la pose et du regard. Pur cet intrpide
audacieux la dcouverte du Canada n'tait-elle pas  la fois
l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idalit atteinte,
tangible palpable d'un incomparable rve historique, le plus enivrant
comme le plus ambitieux des songes scientifiques, aprs celui de
Christophe Colomb?

Et cependant, la dcouverte du Canada, si grand vnement qu'elle dt
apparatre aux sicles  venir, n'tait qu'un incident heureux de
l'expdition bretonne-franaise. Pour Cartier et les autres aventuriers
conqurants de son poque, la _Route de la Chine_ demeurait l'ide fixe,
le cauchemar permanent, le problme ternel, insoluble et fatal comme
les nigmes du Sphinx.

C'tait  ce magique chemin des Indes Occidentales,  ce Ouest
insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons
de l'Atlantique devant la Gographie triomphante,  ces les fortunes
de Cathay[68] et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'pice, que
Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent
arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et
si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des
_hommes blancs vtus de drap de laine!_ [69]

     [Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier europen qui
     soit entr en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier galement
     il fait connatre les provinces maritimes de l'Inde. Il parle
     du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur
     une le nomme Zipangu qui doit tre le Japon. Pierre Margry:
     Dcouvertes Franaises: Les Deux Indes au XVe sicle, page
     81.]

     [Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de
     souponner un devancier europen, ainsi que l'atteste ce
     passage de la _Relation de son Second Voyage_: Car il
     (_Donnacona_) nous a certifi avoir t  la terre du
     Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres
     richesses. Et y sont des _hommes blancs_ comme en France et
     accoutrs de drap de layne. _Second Voyage de Jacques
     Cartier_ 1535-36, _verso de la page_ 40. Sur la foi de ce
     document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir
     visit le royaume du Saguenay o il avait vu de l'or, des
     rubis, et des _hommes blancs comme les Franais_, vtus de
     drap de layne." Ferland: _Histoire du Canada._ Tome Ier, page
     36.]

A regarder cette bouche imprieuse, et peut-tre colre,  lvres
minces, troitement fermes, tous les vieux termes de commandements
navals militaires vous revenaient  la mmoire; des mots secs, des mots
brefs, durs et tranchants comme les frapps d'une hache d'abordage, les
monosyllabes si courts, des onomatopes si aigues, que jetes  pleine
voix dans un fracas de tempte, ces ordres de manoeuvres ressemblent
plus  des cris d'oiseaux de mer ou  des craquements de mture qu' des
intonations de voix humaine parlant un langage humain.

La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque,
ajoutait encore  la spirituelle expression du visage. La barbe
proprement dite, noire et luisante comme un bois d'bne, soigneusement
entretenue, couvrait,  demi longueur, le menton et le bas des joues.
Elle tait scrupuleusement taille  la royale mode du temps; la coupe
en tait si naturellement exacte que Samson Ripault[70] rasant son
capitaine et matre devait encore moins regarder au miroir qu'au
portrait auguste du grand Franois Ier.

Le capitaine-gnral, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo,
avaient, pour la circonstance, revtu le costume de gala dans la
splendeur duquel ils taient apparus aux regards merveills des
sauvages d'Hochelaga.[71]

     [Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter _Documents
     Indits sur Jacques Cartier et le Canada_, faisant suite  la
     _Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier_ en 1534,
     pages 10, 11, et 12, dition de 1598.]

     [Note 71: Dans cette solennelle et premire rencontre de la
     race blanche et de la race cuivre en Amrique du Nord, les
     Franais apparurent grands et beaux comme des dieux aux
     regards blouis des indiens. Ils les considraient videmment
     comme des tres suprieurs, car l'on apporta devant Jacques
     Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour
     lui demander qu'il leur rendit la sant. Consulter le Voyage
     de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26,
     dition 1545.]

A la droite de Jacques Cartier, capitaine-gnral et pilote du roi, se
tenait Marc Jallobert, son beau-frre, de St-Malo, capitaine et pilote
du _Courlieu_;  sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo,
capitaine et pilote de l'_Emrillon_.

Venaient aprs, au second rang, les trois _Maistres de nef_, Thomas
Fourmont, de la _Grande Hermine_, Guillaume Le Mari, de la ville de
St-Malo, de la _Petite Hermine_, et Jacques Maingard, de l'_Emrillon_,
l'un des quatre fils du parrain[72] de Jacques Cartier. Charles Guillot,
le secrtaire du capitaine-gnral, se trouvait  la gauche de ce
dernier matre de nef.

     [Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume
     Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 dcembre 1494. Il
     tait donc g de 40 ans quand il dcouvrit le Canada.]

Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et mme ligne--les
gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de
Montcevelles, chanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de
la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.

Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Nol, Anthoine
des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la
liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expdition.

Ce groupe, y compris l'apothicaire, Franoys Guitault, et Pierres
Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au
grand complet le personnel valide des officiers aux carrs des trois
vaisseaux.

Derrire lui se tenaient debout les matres compaignons mariniers et les
charpentiers de navires, lesquels constituaient les quipages proprement
dits.

Les matelots que vous voyez l, me dit Laverdire, reprsentent
seulement le personnel valide des trois quipages.

En effet, je me rappelai que les archives nationales consultes  St.
Malo estimaient  cent dix hommes la seconde expdition de Jacques
Cartier.

Les mariniers taient rangs, cinq de front sur dix de profondeur, au
centre prcis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante
hommes prsents, le carr des officiers et le personnel des
gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la
chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les
deux cts, de tribord et  bbord, un petite espace laiss libre, un
troit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la
longueur du navire.

Suivez-moi, me dit Laverdire, je vais vous les nommer  la file.

Ce qu'il fit. Et nous nous engagemes, lui me prcdant, dans la
coursive de gauche, au ras du vaigrage de bbord.

Ce rle d'quipage, le voici:

Pierres Emery dict Talbot, Michel Herv, Lucas Fammys, Franoys Guillot,
Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume
Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache
Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Franoys Duault,
Herv Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques
Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset
Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonche, De
Goyelle, Charles Gaillot.--Tous taient compagnons mariniers.

Puis, quatre des charpentiers de navires:

Guillaume Squart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin
le barbier, Samson Ripault.

Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connatre,
tant ils portaient des noms contemporains, familiers  mon oreille. Et
tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de
_Le Mari_, le matre de la _Petite Hermine_, de Guillaume _Le Breton
Bastille_, le capitaine et pilote de l'_Emrillon_, de Charles _Guillot_
le secrtaire du capitaine-gnral, des gentils hommes Claude de
_Pontbriand_, fils du seigneur de Montcevelles, Jean _Poullet_, Garnier
et Jean _de Chambeaux_, de Thomas _Fourmont_, le maistre de la _Grande
Hermine_, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du _Courlieu_,
de Dom Guillaume _Le Breton_, le premier des aumniers de Cartier; enfin
les noms populaires de Jehan _Hamel_, Jacques _Duboys_ (Dubois), Goulset
_Riou_ (Rioux), _Legendre_ Estienne _Leblanc_, Geoffroy _Ollivier_,
Guillaume _Esnault_ (Hnault) Franoys _Duault_, Julien _Golet_ (pour
Goulet) Franoys _Guillot_, Jehan _Fleury_ Estienne _Nouel_ (les Nol
actuels), Michel _Herv_, Pierres Esmery dit _Talbot_, Guillaume
_Guilbert_ (pour Gilbert), Franoys Guitault, Philippes _Thomas_, Jehan
_Pierres_, etc., etc.

Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hrisses,
pousses longues pour mieux protger la gorge et les poumons contre le
froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui rduisait aux
seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ
lamentablement restreint pour un observateur.

Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus,
renfoncs dans les orbites,  regards vifs, tincelants
d'intelligence... et de fivre; mme pleur cadavrique au front,
accentue davantage par une abondante chevelure rousse, paisse comme
une fourrure, serre comme une herbe de cimetire, pousse droit sur le
crne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.

La vareuse,  col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir
une poitrine bombe, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair
de phtisique, une poitrine d'o le hle tait disparu et qui semblait
avoir pris,  l'excs mme du froid, cette pleur glaciale de la neige.

Chacun de ces hommes portait un cierge allum, comme autrefois, aux
ftes de la Chandeleur, le clerg et le peuple dans les glises. Cela
rpandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle
ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumire parfume, bnie,
produisaient un effet tonnant, immense, la meilleure impression
religieuse et artistique de cet imposant spectacle.

N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdire. Combien la liturgie du
catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille
tradition monastique soit tombe en dsutude! Que voulez vous, tout
meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvime sicle!
Il n'empche que les canonistes n'ont pas retrouv depuis, une crmonie
symbolique plus clatante de _Grande Lumire surgie pour clairer tout
homme venant en ce monde!_

vnement bizarre! la ncessit, capricieuse comme une artiste, a voulu,
cette nuit, que Jacques Cartier rtablit  son insu cette antique
observance du crmonial breton.

Quelle ncessit? demandai-je au matre-s-arts; je ne vous comprends
pas.

La ncessit de chauffer le navire, ncessit imprieuse, urgente 
l'extrme, le vingt-cinq Dcembre, au Canada! La flamme de ces cinquante
cierges suffit  ce besoin et supple avec avantage au systme aussi
dfectueux qu'insupportable des rchauds et des chaudires  feu.[73]

     [Note 73: Ces rchauds et chaudires  feu taient en grand
     usage dans les glises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y
     avait quatre chandelles dans l'glise dans des petits
     chandeliers de fer en faon de gondole et cela suffit. Il y
     avait en outre deux _grandes chaudires_ fournies du magasin,
     pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des
     Jsuites), elles furent allumes auparavant sur le pont. On
     avait donn ordre de les ter aprs la messe (de minuit).
     Mais cela ayant t nglig, le feu prit la nuit au plancher
     qui tait au dessoubs de l'une des chaudires dans laquelle
     il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." _Journal des
     Jsuites_--anne 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25
     dcembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de rchau sur l'autel
     pendant toutes les messes (de Nol)." _Journal des
     Jsuites_--anne 1646--page 74.]

Causant de la sorte, Laverdire et moi tions demeurs  l'arrire de
la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du chteau
de poupe, rserve au logement particulier du Capitaine, Pilote du
Roi. Poste excellent, en vrit, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme
des spectateurs au bas d'une glise, l'entire physionomie de l'difice.
Avec cela que nous avions profit des moindres accidents de terrain,
c'est--dire que nous avions escalad, pour mieux voir, un gigantesque
amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chanes d'ancres,
balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros cbles;
bitords, courtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans
oublier le fil de caret, entasss, accumuls enchevtrs dans un
fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade
improvise que j'aperus enfin les dcorations de la chambre des
batteries; toute mon attention avait t jusque l captive par
l'historique quipage de la _Grande Hermine_.

L'ornementation, bien que modeste, tait trs lgante. Le peu de
travail qu'elle avait d coter, prouvait que le matre de cans
connaissait la prcieuse valeur du temps et le savait appliquer  des
travaux plus srieux qu'oeuvres de dcor. J'oubliais d'ailleurs, qu'
cette heure mme une terrible surcharge venait d'cheoir aux matelots
valides de ce vaillant quipage; que dj vingt-cinq camarades, atteints
du scorbut, ncessitaient de leurs frres d'entre-pont des soins actifs
et continus; que le personnel des hommes sains, divis en deux sections
gales, se relevait  tour de rle pour les gardes du jour et les
veilles de la nuit. Ce surcrot d'ouvrages et de peines ajout aux
besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau crasant,
intolrable.

Des festons de verdure, croise de branchettes de sapin et de mousses
courantes taient clous aux baux de la caravelle avec des poignards
piqus dans le bois des poutres. Ainsi relevs,  intervalles gaux, ces
festons dcrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de
cercle, flexibles et parfums comme des lianes.

Les embrasures des sabords encadrs de verdures plates (un feuillage de
cdre), renfermaient chacune une lettre gothique, crite avec des grains
de porcelaine du pays, enfils les uns dans les autres comme les
coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot
FRANCE, dont chacune lettre espace d'un faisceau d'armes blanches,
attach sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le
vaigrage de bbord tait crit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement
travaille appartenait videmment aux indignes du Canada. Ceux-ci, je
m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage
(l'_esurgny_ des naturels d'Hochelaga), des chanettes, des bracelets,
des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient
probablement troqus avec les Franais, contre de menus articles de
quincaillerie, de verroterie, d'orfvrerie, couteaux, hachettes,
plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.[74]

En face de moi, tout auprs, sous le tillac du gaillard d'arrire, tait
dress l'autel. Il se trouvait plac au pied du mt d'artimon. Imaginez
une table,  nappe de lin, s'appuyant  quatre angles sur des faisceaux
d'avirons troitement lis ensemble.

La similitude du dcor me rappelait cet autre tabernacle historique,
appuy aussi lui, sur des avirons, o, le matin du 30 septembre 1670
Dollier de Casson clbra la messe en prsence des corps
expditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac ri.[75]

     [Note 74: La plus prcieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au
     monde est _esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques
     Cartier_, page 44, dition 1843.

     Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de
     monnaie, de parures et de gages dans les traits de paix. Ces
     grains taient faits de la nacre de certains coquillages
     marins. Cartier appelle ces coquillages _esurgny_, les
     sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient _wampum_.
     Ferland _Histoire du Canada_; Tome Ier, page 30.]

     [Note 75: On the last of September (1670) the priests made an
     altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked
     sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers
     received the sacrament, as did also those of his late
     colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their
     party descending the Grand River towards Lake ri, etc.
     Parkman: _La Salle and the Discovery of the Great West_.
     Chapitre II, page 18.]

A l'arrire de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, compose de
toutes les armes des quipages, se dployait en ventail. Dagues 
rouelle[76] pleines d'clairs bleus, poignards  manche de cuivre,
tincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes
et aiguises comme des rasoirs, et boucles sur le demi-cercle dans des
tuis en cuir fauve, mousquets aux canons vass, tromblons aux gueules
paisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte
des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos rgiments de
cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdire, ne me faisant
grce d'une seule pice, me les nommait une  une, avec la sollicitude
gourmande d'un viveur, dtaillant  loisir le menu de sa carte. Tous ces
engins tranges des dernires guerres de l'ge fodal projetaient en
rayons de gloires et de soleils couchants la lumire chatoyante,
onduleuse et mouvemente des cierges. Et c'tait pour les yeux une
vritable joie que suivre sur cette panoplie caractristique d'arme
rutilantes, les feux croiss de ces _btons de guerre_ dont la vue seule
frappait d'pouvante les sauvages Algonquins.[77]

     [Note 76: _Dague  rouelle_: "Long poignard espagnol garni
     d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire
     des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot _dague_.]

     [Note 77: Et aprs se tre entre saluez, se avana le dit
     Taiguragny de parler et dit  nostre cappitaine que le dit
     seigneur Donnacona estoit marry (mcontent) dont le dict
     cappitaine et ses gens portoient tant de _btons de guerre
     (arquebuse)_ parce que de leur part n'en portoient nuls
     (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour
     leur marrisson (_en dpit de leur mcontentement_) ne
     laisseraient  les porter et que c'estoit la coutume de
     France et qu'il le savait bien. _Voyage de Jacques Cartier_,
     1535-36, verso du feuillet 15, dition 1545.]

Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingnieusement fabriqu,
de toutes pices, avec les agrs de la flottille. La hauteur du pont
tait si petite cependant, que l'artiste-dcorateur avait t contraint
de remplacer le dme du baldaquin par le _ciel_ du dais, figur,
au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide
comme une banne. Au centre prs de cette banne il y avait, comme une
fleur d'architecture dans une vote d'glise, le mot _Saint Malo_ crit
en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles,
rattaches  cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes,
fermaient comme des draperies, le fond et les deux cts de ce baldaquin
improvis. Celles de droite et de gauche au lieu d'tre releves, en
rideaux de fentres, par une patre, retombaient lches et flasques sur
le parquet de la chambre, en voilures de navires schant  la brise et
pendues, comme le linge des buanderies,  toutes les vergues de la
mture.

Ils ont eu l une excellente ide, remarqua Laverdire, de remplacer les
lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, trs
naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la
prcipitation de la manoeuvre et les joies dlirantes de la dcouverte,
les matelots eussent mal cargu les voiles, emprisonn, par mgarde,
dans leurs plis, un peu de vent souffl l-bas, en plein Atlantique,
par la dernire brise de mer.

Laverdire ajouta: Les bonnettes appartiennent  la _Grande Hermine_
ainsi que la grande voile qui fait draperie  la gauche du baldaquin.
Celle de droite, est la misaine de l'_Emrillon_. La toile du fond,
celle qui tombe  l'arrire de la panoplie et sur laquelle les armes se
dtachent en ventail appartient au _Courlieu_.

Je le regardais avec tonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?

Rien de plus simple, s'cria le matre-s-arts, les trois voilures sont
marques, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres,
aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un
symbole, une lgende qui tiennent lieu de signature.

Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.

Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors
Laverdire, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupde dpeint
 l'encre et qui ressemble  une martre? C'est une hermine. Regardez ici
maintenant, on le retrouve encore prs de ce ris de la voilure, juste au
centre de la draperie gauche du baldaquin. videmment ces morceaux de
voilure appartiennent  la nef-gnrale, la _Grande Hermine_. L'hermine
est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal hraldique de la
Bretagne. Voil sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses
ducs et les quartiers de son royal cu.

Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessin sur la voile.

Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.

Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint,
d'un noir si intense qu'il se dtachait, comme un relief de la blancheur
de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure,
dmesurment dploye, l'artiste inconnu avait mis une telle expression
d'essor, une si naturelle et forte image de l'envole, que j'aurais
jur, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdire l'avait fait
lever de la panoplie.

On et dit une alouette, mais une alouette gigantesque, norme,
regarde comme  travers la lentille d'un tlescope. Le caractre
distinctif de la livre, la gentillesse des profils, sveltes et
gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord
classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon
opinion aux remarques rectifiantes de l'archologue. Ainsi, me
disait-il, en manire de correctif, le bec, de la'alouette, droit
comme une pe, est dmesurment long chez cet oiseau-ci, et de plus se
recourbe comme un sabre,  la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, 
tarses effiles et grles trahissent videmment (videmment pour
Laverdire, car je n'ai pas l'honneur d'tre ornithologiste) trahissent
videmment la patte caractristique de l'chassier.

C'est un _courlis_, me dit l'archologue, un _courlieu_, pour parler le
vieux franais du seizime sicle. Aussi, cette voilure marque 
l'effigie de cet oiseau, appartient-elle  la _Petite Hermine_. Vous
savez, n'est-ce-as, que le nom de _Courlieu_ fut chang en celui de la
_Petite Hermine_, prcisment  l'occasion du second voyage de Jacques
Cartier? N'empche que la caravelle porte  toutes ses voiles et  la
lgende de son chteau de poupe la symbolique image de son premier
nom.[78]

     [Note 78: La _Petite Hermine_ portait auparavant (avant 1535)
     le nom de _Courlieu_, chang pour ce voyage (celui de 1535).
     Ferland: Tome I, page 21.]

Cette singularit ne vous fait-elle pas songer  l'aventure heureuse
d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fes, ralisant son
rve dans un mariage aussi brillant u'imprvu, et qui emporterait dans
la prcipitation du dpart, avec son royal trousseau de noces, sa
garde-robe marque aux seules initiales de son nom de _demoiselle_?

Laverdire attira une dernire fois non attention sur la misaine de
l'_Emrillon_, balafre comme un visage de vtran, comptant, celle-l,
plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lzardes, une voile
toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'coute, le dessin
d'un petit oiseau excut  l'encre comme deux de l'hermine et du
courlis. Seulement l'image en tait si plie, si efface par l'usure de
la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle
n'tait lisible que pour des yeux trs vifs et trs exercs. L'oiseau,
dpeint  sa grosseur naturelle, tait de la taille d'un merle ou d'un
geai bleu. Le dessinateur l'avait reprsent au repos, perch sur une
branche.

Ce petit oiseau, me dit Laverdire, est le faucon-pervier des
naturalistes. Il appartient  la famille des oiseaux de proie. Il se
nomme _mrillon_, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accept
pour symbole. Un juste emblme du caractre franais, ce petit fauve,
gai, vif, hardi, tourdi presqu'autant.

Ce fut  ce moment que j'aperus,  la gauche de l'autel, une petite
crdence attife de linge blanc, de fleurs artificielles, et de
lampions, aligns par alternance de couleurs verte et rouge, devant un
vieux tableau reprsentant la Vierge tenant l'Enfant Jsus dans ses
bras. C'tait une peinture ancienne, une trs ancienne peinture sur
bois, que les fissures du chne, les griffades du temps, les stries
innombrables de la matire colorante, avaient gche affreusement et de
faon irrparable, C'tait videmment un panneau de salle, ou bien
encore, une boiserie de pilastre conserve comme relique-souvenir de
quelque glise centenaire de Bretagne, encore plus ruine de vieillesse
que tombe sous les pioches des dmolisseurs.

L'glise existe encore, me dit Laverdire, lequel, suivant sa louable
habitude s'amusait  m'couter penser, cette boiserie vient du
sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.[79]

Roquemado?

Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour[80], tait au temps
de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de plerinage
clbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renomme
extraordinaire, et les miracles qui s'y opraient galrent ceux des
meilleurs thaumaturges. _Notre-Dame de Roquemado_, Jacques Cartier lui
fit voeu de plerin avec tout son quipage, promettant _y aller si Dieu
lui donnait grce de retourner en France._

     [Note 79: "Notre cappitaine voyant la piti et maladie ainsi
     esmeue fist mettre le monde en prires et oraisons et feist
     porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un
     arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des
     neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on
     dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient
     cheminer tant sans que malades yroient  la procession
     chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant
     la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il
     eust piti de nous. La messe dicte et clbre devant le dict
     ymage, se feist le cappitaine plerin  Notre Dame de
     Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grce de
     retourner en France." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36,
     feuillet 35. dition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour
     mieux dire _Roque Amadou_, c'est--dire des Amans. C'est un
     bourg en Querci, o il y a force plerins." Lescarbot.]

     [Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc 
     St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil.
     N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement  32 kil N. de
     Cahors. Rocamadour est adoss  des rochers  pic. 1,600
     habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition
     contient les reliques de S. Amadour, et but de plerinage;
     antique glise o l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal,
     pe du paladin Roland. Bouillet. _Dictionnaire universel
     d'Histoire et de Gographie_, 1874, pages 1618-16, au mot
     _Rocamadour_.

     Rocamadour est encore un lieu de plerinage.

     A M. l'abb Bgin, qui a visit attentivement la Bretagne, je
     dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donn l'nigme
     du mot ancien _Roquemado_.]

Cette boiserie peinte appartenait  la premire glise de rocamadour,
btie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donne au
capitaine-gnral,  son premier dpart de St-Malo, comme porte-bonheur
et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti  son matre.

Elle tait bien la contemporaine de Charlemagne la vieille _ymage en
remembrance de la vierge Marie_, avec sa figure caille, racornie,
envahie  toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une
moisissure fine, blanche et dlie. Cela venait autant de l'humidit de
la caravelle que du salin de la mer; car la prcieuse et sainte relique
n'avait pas quitt l bord de la _Grande Hermine_ depuis la course
fameuse du hardi navigateur sur l'Ocan. Elle tait bien de son poque
et encore plus en ressemblance des hommes et des _artistes_ de ce temps.
Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument 
cette caricature badigeonne de couleurs voyantes, heurtes, mal
assorties, traces en lignes roides et grossires, o l'expression du
Beau ternel Divin tait traduite par la diabolique hideur de l'Idole.

Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive bauche de l'art
chrtien, plus entnbre que les fresques des Catacombes, tait
demeure pendant sept cents ans, et pour des milliers d'mes, le modle,
l'idal, le Divin regard en plein clat de rayonnement. Cette nave et
rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, _le plus beau des
Enfants des hommes_, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'
l'extase les visionnaires, les asctes, les contemplatifs religieux qui
la voyaient, eux,  la lumire de leurs ferveurs et de leur foi ardente.
Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls,
une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid  tous autres,
et qui apparat qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les
regardons dans l'aurole permanente d'une action grande et noble?

J'en tais l de mes rflexions quand une voix mle, un peu rude 
l'oreille, comme  la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une
suave et pntrante expression religieuse:

                   _Adeste, fideles, laeti, triumphantes;_
                   _Venite, venite in Bethleem,_
                   _Natum videte Regem Angelorum._

C'tait l'Invitatoire de la Fte de Nol, la vieille hymne liturgique,
le vieux _nol_ par excellence, un _lied_ centenaire comme le
Catholicisme, immortel comme lui, une posie si belle, que l-haut, dans
le Ciel, pendant l'ternit, _les hommes de bonne volont_ la chanteront
en souvenir de la Terre.

L'quipage rptait en choeur le refrain du divin cantique.

                   _Venite, adoremus Dominum._

Et le solo de reprendre:

                   _En, grege relicto, humiles ad cunas_
                   _Vocati pastores approperant;_
                   _Et nos ovanti gradu festinemus._

Celui qui chante, me dit Laverdire, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un
hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connat sa mture comme
sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le
bout.

La jeunesse immortelle de l'hymne dguisait mal cependant, au chorus la
caducit des voix chantantes, rouilles par la mer comme le zinc de nos
clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir
trop cir sans doute,  travers les colres du vent, les commandements
de la manoeuvre.

Toutefois, ces voix rudes de matelots disant  l'Enfant-Dieu la plus
suave des berceuses taient exquises. A les entendre les yeux croyaient
regarder de mmoire ces naves peintures, signes par toutes les coles
de l'Art Moderne, o un invalide, un chevronn de cent victoires,
chante en sourdine,  travers sa fauve moustache, une dodelinette  bb
qui s'endort.

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait  l'audition
de ce chant caractristique, s'appuyant aux quantits de la prosodie,
aux mesures de la mlodie, avec cette lourdeur accoutume des marins
pesant sur leurs rames et cadenant  leur bruit le rhythme du verset.

A certains moments, ces voix pres de matelots, entranes par la
chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle
vrit que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace,
semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude
mme des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au
moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un
vaisseau qui travaille  la mer, au bruit d'une planche que fendille, au
crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient
d'instinct aux sabords ferms du vaigrage, comme si,  travers des
volets de chne pais de cent lignes et bards de fer comme une
cuirasse, il et encore t possible de voir dferler les vagues et
blanchir l'Atlantique.

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire,  la faon
des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu  peu le
colosse, ces mmes regards s'arrtaient aux lumires paisibles et douces
des quatre cierges brlant  l'autel avec une bonne odeur de cire
d'abeilles. Par attendrissement des penses heureuses, des larmes chaudes
tombaient furtives sur ces barbes hrisses. Des sourires
indfinissables, des rictus tranges contractaient ces bouches nerveuses
dont les lvres bgayantes tremblotaient comme de petits visages
d'enfants prts  pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de
l'hroque marine franaise, encore plus contemporains, au mpris et en
dpit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de
Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires
rencontrs en mer, la premire nuit de leur dpart, et voguant (les
heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres
s'en allaient loin d'elle,  la recherche d'une terre aussi douteuse
qu'inconnue.

Dans ces petites lumires irradiantes, toiles, des cierges, empruntant
au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques
compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques
soeurs ancres au fond d'une crique armoricaine; et plus loin,  terre,
tout au sommet de la falaise, les petites fentres de la chaumire
bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues,
scintillantes comme des astres.

Oui, ce que les matelots dcouvreurs apercevaient, en regardant l'autel
du bord et les lumires votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'tait la
vision ravissante du _chez-nous_ dans la patrie, un _at home_ hlas!
loin de douze cents lieues.

Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aim
de ses rves dans le cadre magique de leurs horizons de manire  ce
qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumire enivrante de
l'extase. Mais lorsque l'image voque reprsente la Patrie Absente,
toutes les tendresses du coeur stimules par tous les enthousiasmes de
l'esprit se dilatent au centuple, grandissent  mesure que les rivages
s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en
plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abme entre
le sol natal et le proscrit!

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent
silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais o
l'oeil noy de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement
l'abattement, le deuil de ces ttes inclines, la pleur de ces fronts
que rvent au chemin de la mre-patrie, sachant que pour eux le
reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique
le sillage effac de leurs trois vaisseaux.

Chez des hommes pour qui les preuves, les amertumes de l'existence, ne
sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les
vertus mles du courage, ces regards atones, cette prostration de la
taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste,
cet nervement lthargique des facults de l'me, tout ce spectacle et
broy mme un coeur de bronze sous l'treinte de son dsespoir.

Oui, par un jour de si grande allgresse, me disait encore Laverdire,
c'est une scne pnible, trs pnible, de voir ainsi des hommes pleurer!
Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans
les chaumires de la Normandie. A St. Malo,  Nantes,  Fcamp, 
Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de
marins des fiances de marins qui prient  chaudes larmes, dans les
glises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aims; et qui
demandent  Dieu,  Notre Dame de Roc-Amadour,  Notre Dame de la Garde,
 la Mer elle-mme, cette implacable aveugle, ternellement sourde,
ternellement inflexible, de leur rendre demain et l'quipage et le
navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grve appartiendra,
peut-tre, au premier jour de l'Autre Monde.

Nous allions quitter la nef-gnrale lorsqu'un grand bruit clata, comme
une rumeur, dans la chambre des batteries. C'tait l'quipage agenouill
qui se levait debout, au dernier vangile de la premire messe.
L'aumnier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et
repose.

_In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum.
Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine
ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat
lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non
comprehenderunt..._

_Dans le principe tait le Verbe, et le Verbe tait en Dieu et le Verbe
tait Dieu. Il tait dans le principe en Dieu. Toutes choses ont t
faites par Lui; et rien de ce qui a t fait n'a t fait sans Lui. En
Lui tait la vie, et la vie tait la lumire des hommes, et la lumire
luit dans les tnbres, et les tnbres ne l'ont point comprise..._

a, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous
rappellent-elles pas quelque chose?

Et Laverdire, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux
lvres.

A ma grande confusion il me fallut hlas! avouer que ce beau latin-l...
ne me rappelait rien.

Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'universit dictant
un cours  ses lves:

Voyage de Jacques Cartier, s'cria-t-il, expdition de 1535--recto du
feuillet vingt-sixime de la relation:

"Nostre cappitaine voyant la piti et foy de ce dict peuple
(d'Hochelaga) dist l'vangile Saint Jehan, savoir: l'_In principio_,
faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
donnast cognoissance de nostre saincte foy et grce de recouvrer
chrestient et baptme. Puis le dict cappitaine print (_prit_) une paire
d'heures et tout hauttement leut de mot  mot la Passion de Nostre
Seigneur. Sy que (_de telle sorte que_) tous les assistants le peurent
ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent
merveilleusement bien entendibles (_attentifs_)."

Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdire le
rcitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre  la page
de l'dition rarissime le mot  mot de la dicte aussi bizarre que
l'orthographe.

Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commence,
Laverdire passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la
voix du grammairien  la fougue d'un orateur mis en verve par quelque
apostrophe victorieusement riposte des hauteurs de la tribune.

Cortreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de
Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pense
grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en
gloire humaine, dcouvreurs comme lui de continents, fondateurs de
rpubliques ou d'empires, le navigateur franais estima qu'il valait
mieux chercher _tout d'abord le chemin du ciel_ avant de trouver _la
route de la Chine_. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre
se disputaient  prix d'or,  coups de canons et  courses de voiles les
primeurs et la primaut des _terres neuves_ d'Amrique, Jacques
Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jsus-Christ, lisait, en
guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant,
en son me et conscience, ne pas trahir son matre temporel en
reconnaissant  Dieu la domination premire absolue, l'empire ternel
d'un pays plus grand que l'Europe.

Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce
sauvage pays l'art infernal des _traiteurs_, l'amour maudit de l'argent,
jamais il apportait,  l'encontre de la rapacit portugaise, l'abngation
vanglique; en retour du froce esclavage espagnol, l'incomparable
libert chrtienne; et opposait au lucre ignoble du commerce europen de
l'poque, l'apostolat, gnreux dans tous les temps, des missionnaires
catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de
l'vangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu
la dcouverte du Nouveau Monde.

Cette premire entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigne de
l'Amrique du Nord rvle tonnamment le souci, l'anxit crucifiante du
Dcouvreur pour le salut des mes, intrt dgag de toute arrire
pense de gains ou de conqutes. Ainsi, devant la population sauvage
tout entire runi  la bourgade d'Hochelaga,[81] Jacques Cartier ne
parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-mme, ni qu'i il est,
ni d'o il vient, ni o il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de
parler de son matre, il dit invariablement Jsus-Christ. En l'autorit
de Franois Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays,
il ne dit pas la France, mais _la Terre_, parce que la Terre, pour
l'vangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et mme pays.

     [Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages
     du _royaume d'Hochelaga_ eut lieu le 3 octobre 1535.]

Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivre, aux
bords du St. Laurent, fait naturellement penser  l'aventure d'un
sauveteur qui repcherait en haute mer un naufrag sur une pave. Avant
que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le
misrable lui demandera le sien pour embarquer  son bord. Quelque chose
presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et
si l'abandonn n'est pas encore descendu  la dernire phase de
l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauv!!

En vrit l'allgorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du
Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait
grand'soif de connatre le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe,
tait le Verbe, et le Verbe tait en Dieu et Le Verbe tait Dieu. En lui
tait la vie et la vie tait la lumire des hommes. Quelle aurore! quel
soleil levs tout--coup sur ce pays o la nuit paenne avait t longue,
si longue que pendant quinze sicles complets toutes ses gnrations
d'hommes taient demeures assises  l'ombre de la Mort!

A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vrit, l'origine
de la Lumire, l'origine du Temps, pour que plus tard le catchumne
puisse saisir davantage la formidable valeur du mot _ternel_.

Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet
vangile merveilleusement appropri  la personne,  l'poque et  la
circonstance de cette rencontre mmorable? Nul autre que Celui qui
parlait autrefois  Mose dans la voix du Buisson Ardent, celui mme qui
tait, bien avant sa mission dans la Jude, la Sagesse de ses
Patriarches et la Science de ses Prophtes. Celui mme qui demeure
l'Esprit Saint des Aptres dans l'glise. Jacques Cartier, cet homme qui
n'tait aprs tout qu'un marin, apparat soudainement transfigur,
revtu de toute la majest d'un sacerdoce. Si bien que les aumniers de
l'quipage, ne sent plus dans la solennit de cet vnement capital que
les ombres plies, les figures teintes, les personnages effacs d'un
ministre suprme que Jacques Cartier seul exerce!

Concidence providentielle!  soixante-treize ans de distance, il se
trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fire
tradition du capitaine Malouin sur la prsance de l'autorit
chrtienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la premire ville du
Canada, l'historique cit de Qubec, avait coutume de dire que le salut
d'une me valait mieux que la conqute d'un empire et que les rois ne
doivent songer  tendre leur domination dans les pays infidles que
pour y faire rgner Jsus-Christ.[82]

N'est-ce pas que le _Pre de la Nouvelle-France_ continuait  la fois le
rle et la mission de son Dcouvreur?

Ce fut sur cette rflexion consolante que je quittai avec Laverdire le
bord de la nef-gnrale: _Grande Hermine_.

     [Note 82: Hubert Larue: _Histoire Populaire du Canada_, page
     50. Et le Pre Marquette, l'immortel explorateur du
     Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'me baptise d'un petit
     enfant une rcompense surabondante  ses travaux
     apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forts o
     il avait dcouvert le _Pre des Eaux_, crivait dans sa
     relation:

     _Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une me,
     j'estimerais toutes mes peines bien rcompenses, et c'est ce
     que j'ay sujet de prsumer, car lorsque je retournai nous
     passmes par les Illinois, je fus trois jours  leur publier
     les mystres de notre foy dans toutes leurs cabanes, aprs
     quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de
     l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il
     mourt par une providence admirable pour le salut de cette
     me innocente_.]




                         CHAPITRE TROISIME

                                ----

                         LA PETITE HERMINE

                                ----

Nous traversmes l'espace qui sparait le _Courlieu_ de la _Grande
Hermine_, puis, aprs avoir soigneusement referm sur nous l'coutille
de la _Petite Hermine_, nous entrmes dans la chambre de ses batteries.

Je me crus transport dans une salle d'hpital, tant le spectacle qui
m'y attendait me parut tre la photographie saisissante des infirmeries
plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Htel-Dieu. Trois lampes
d'habitacle suspendues par des chanettes aux baux de la caravelle
clairaient mal cette chambre de batterie o des grabats remplaaient
les canons.[83] Les volets blancs des sabords, soigneusement ferms et
calfeutrs d'touppe contre le froid du dehors et les courants d'air,
simulent  se mprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites
fentres perces dans une muraille d'hospice. Sur les deux cts de la
caravelle, la tte au flanc du navire, taient rangs des lits, et sur
ces lits, des moribonds couchs de file comme les morts d'un champ de
bataille au fond de la tranche profonde. Cette comparaison sinistre
m'arrivait naturellement  l'esprit en regardant ces grabats misrables
ces matelas crevs  tous les angles, ces draps en toile  voile, gris
de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jets en guise
de courtepointes sur les paules des malades. Le joli linge! la dlicate
attention!

   [Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier  Hochelaga, un
   retranchement avait t lev autour des navires et arm de
   pices de canon, de manire  tre aisment dfendu contre toutes
   les forces du pays. Cette prcaution tait dicte par une sage
   prvoyance, car, pendant l'hiver, il s'leva quelques nuages,
   passagers il est vrai, entre les habitants de Stadacon et les
   Franais alors rduite  un dplorable tat de faiblesse.
   Ferland, _Histoire du Canada_, page 33.]

Quelque chose de particulirement triste  regarder taient les
mouvement nerveux, impatients et colres de tous ces corps tendus dans
des poses accables, plus encore fatigus de leurs insomnies que de leur
mal et, si rapprochs les uns des autres, que les somnolents heurtant
les endormis les veillaient  leur tour. Et les malades brusquement
arrachs  leurs rves auxquels je les entendais rpondre avec des
paroles paisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une
convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui trangle au bout
de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller
d'une main inconsciente, se rendormaient fivreux. Partout, et dans
chacun de ces corps, l'me dj inquite, s'agitait, se tournait et
retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un
recoin o elle pt se retrancher avec avantage contre la terrible
ennemie, et, finalement, ne point partir!

Comme ils sont entasss! m'criai-je.

Il a fallu, me rpondit Laverdire, transporter sur le _Courlieu_ les
malades de la _Grande Hermine_, afin de prparer le bord e la
nef-gnrale pour la fte de Nol et la clbration des Messes de
Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait
intolrable. Devinez combien ils sont?

Au moins vingt-quatre.

Bien touch, vous avez fait mouche.

Une belle dmonstration n'est-ce pas du dicton populaire: _tasss comme
harengs en caque_?

Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie
pidmique?

Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du Csar. Regardez
ces malheureux  la bouche.

Et pour ne pas tre entendu des marins que j'coutais geindre, il me
dit, trs bas,  l'oreille: "Le scorbut!"

Je m'expliquai de suite l'odeur nausabonde flottant sur cette
atmosphre toute paissie par les exhalaisons de l'huile rance et la
fume aveuglante de grandes chaudires allumes au-dessous de nous, dans
la cale, pour chauffer le navire.

C'est une hideuse maladie, chuchotait le matre-s-arts. Les gencives
enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcres.
Puis des vgtations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme
de champignons, se dveloppent  la surface des plaies vives. La bouche
devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si ftide qu'il
empoisonne le malade. Les hmorrhagies passives, les ecchymoses
pullulantes, les atroces douleurs cancreuses de la tte prcipitent la
catastrophe finale.

A ce propos, Laverdire me racontait qu'il y avait des scorbutiques
tellement exasprs par l'intensit de leur mal qu'ils ne voulaient rien
entendre aux consolations de l'aumnier et pourraient leur dsespoir
jusqu'au blasphme.

Alors Dom Anthoine (c'tait le second des aumniers de Cartier),
s'arrtait au chevet de leur lit, se mettait  genoux, guettait avec
anxit la minute de prostration ncessaire  ces crises d'extrme
violence. L'instant venu, il levait son crucifix dans une bonne lumire
 la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entranante du
missionnaire trouvant dans sa ferveur d'aptre l'art de bien dire des
rhtoriciens:

Regardes donc Celui-ci, s'criait-il avec une motion irrsistible. Il
est toujours clou!

L'on ne connaissait pas encore de parade  ce coup droit de l'loquence
naturelle; aussi frappait-il invitablement au coeur. L'me blesse,
harcele sans relche par les atroces douleurs du corps lui-mme irrit
comme une plaie vive, se rassrnait tout  coup. Ses mauvaises raisons
de colre lui chappaient, comme la suite d'un rve dans la mmoire d'un
homme qui s'veille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait
en larmes attendries et repentantes. Toute la gnrosit de ces loyales
et fires natures, un instant refroidie au contact d'une longue misre,
se rchauffait  cette ardente parole de charit chrtienne.

Ce spectacle vous meut, me dit Laverdire, voil un mois qu'il dure et
l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien
longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq[84] partiront par
le sabord.

   [Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536)
   nous dcda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et
   principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques
   Cartier, 1535-36, feuillet 37, dition 1545.]

Le matre-s-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord
de chasse,  tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas
Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les
autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier.
Toute cette bande et les prcdents, appartiennent  l'quipage de
l'_Emrillon_.

Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant
toujours, et moi toujours coutant. Nous suivions l'troite alle
laisse libre au milieu de navire. J'avais dpass le grand mt de la
caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une cl dbarrant une serrure me
fit tressaillir. L'on et bien dit un tromblon que l'on arme. Presque
aussitt une porte s'ouvrit, et j'aperus par son embrasure, au fond
d'un appartement particulier, un gros cierge allum sur un haut
candlabre (un chandelier d'glise probablement), et dont la lumire
brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries
du cadre de la porte. Cette cabine tait situe,  l'arrire du mt
d'artimon, au centre prcis du chteau de la poupe. Quel personnage
l'occupait? Je ne fus pas longtemps  me le demander, car tout aussitt
je vis sortir un prtre revtu d'un surplis dont la blancheur semblait,
 elle seule, clairer le recoin tnbreux o gisaient les scorbutiques.
Le fil d'or de son tole scintillait  la lumire et dessinait en rayons
les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de
got artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien
l'tincelle dore des paulettes militaires, et ce petit dtail faisait
penser que la chamarre de l'homme de guerre et bien drap ce soldat de
la paix.

Dom Anthoine, me dit Laverdire, le second des aumniers de Jacques
Cartier; celui dont je vous ai parl tout  l'heure  propos du
crucifix.

C'tait un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la
flche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle
expression de jeunesse que le regard s'tonnait de la blancheur prcoce
des cheveux comme des rides profondes du visage.

Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade
endormi, puis, avec une voix caressante comme la clinerie d'une mre
qui veille un enfant paresseux:--tienne, tienne, dit-il.

Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.

--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.

Laquelle donc?

Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit mme sur la
Terre pour souffrir encore plus que vous!

Pourquoi m'veiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!

Et le marin, retournant  son rve, se rendormit en balbutiant:
"Landerneau! Ah! mon village!"

L'aumnier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir
veill de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfona la
figure dans l'oreiller et se prit  sangloter amrement.

L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdire, se nomme tienne
Reumevel.[85] A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grce 
Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels
reproches se ferait Dom Anthoine  l'gard de ce malheureux, si la
navrante pense lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le
premier jour de l'anne prochaine. L'on n'veille pas les condamns 
mort la nuit de leur excution; l'on attend au matin pour cela.

   [Note 85: ou Princevel.]

Les paroles de mon interlocuteur donnrent-elles  Dom Anthoine le
pressentiment de la sinistre vrit? Je ne sais trop, mais je remarquai
de suite que l'aumnier, demeur debout, immobile, au chevet d'tienne
Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui
aurait manqu l'occasion de son crime, et s'loigna sans n'oser plus
regarder personne.

Ceux qu'il passe sans arrter, je les connais me dit encore Laverdire.
Le premier voisin de Reumevel,  gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le
suivant Louys Douayrer, le troisime. Bertrand Apvril; tout auprs
Gilles Staffin[86] tous du bord de la _Grande Hermine_. Ils ne font que
semblant de dormir, ceux-l, car ils ont tous ensemble remu dans leurs
lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutt, le gars
de Morbihen qui tourne la tte; comme il suit l'aumnier du regard! Un
oeil d'espion!

   [Note 86: ou Stuffin.]

J'aperus en effet, au ras de la couverture, ramene sur la bouche comme
un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fivre et d'intelligence, et
qui laissaient chapper, par mgarde sans doute, sur la courtepointe en
toile  voile, deux grosses larmes.

Cette nuit, remarqua Laverdire, cette nuit tous les gars des quipages
sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphin, de la
Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'o les mes
et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie
grimpe l haut dans les hunier criait tout  coup: _Bretagne!
Bretagne!_ toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique
de l'vangile, ramasserait son grabat.

Je regardais toujours l'aumnier venir  nous. Il s'avanait,  pas
teints, levant timidement les yeux  la tte des lits, comme s'il et
redout maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout
auprs de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son sant, par un
mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'viter, tant il
crut qu'il se levait debout.

Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archologue, est non
seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumnier. Ils
sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons
voisines sur la mme rue, celle de la _Mouette_. Ce marin porte un nom
trange, Yvon LeGal.[87]

   [Note 87: Quelque trange que soit ce nom, je l'ai retrouv sur le
   rle d'quipage du _Henri IV_, l'un des paquebots de la ligne
   Bossire, compagnie franaise transatlantique. Ce steamer tant
   venu en collision, dans le port de Qubec, le 3 juillet 1887,
   avec la barque _Wylo_, il s'en suivit un procs clbre devant la
   Cour d'Amiraut. O, l'un des tmoins entendus en faveur du _Henri
   IV_, se nommait _Le Galle_;--Augustin Le Galle de St-Brieuc,
   France, marin, g de 39 ans.]

Ce brave matelot aurait sans doute t fort tonn si on lui et appris
qu'un de ses anctres a dcouvert le Canada et qu'il dort peut-tre son
dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivire Lairet, avec
vingt-quatre autres bons _compagnons de mer_, rests chez nous  cause
du scorbut.

Quelle heure est-il demanda le scorbutique.

Vingt minutes  l'Horloge Virante,[88] lui rpondit l'aumnier, avec un
beau sourire.

   [Note 88: _Orloge Virante_, c'est--dire, _minuit_. Le temps tait
   mesur avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 aot,
   jusques  l'_orloge virante_, fmes courir environ quinze lieues
   jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommmes les
   Isles _Sainct Germain_." _Voyage de Jacques-Cartier_, 1535-36,
   page 28, ch. Ier, dition de 1843; verso du feuillet 7, dition
   de 1545.]

--Aujourd'hui la Fte de Nol! _Le jour est friau,--Na, unau, nau!
Da-oui!_ C'est un bon cri de joie l-bas! mais ici, comme il fait mal 
la bouche! Te souviens-tu d'un Nol d'il y a dix ans, d'un blanc Nol
d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe  St. Brieuc cette nuit
l, et, comme a promettait d'tre plus solennel que d'habitude, le pre
avait sonn le dpart pour la cathdrale trois gros quarts d'heure avant
le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de
la ville. Mon petit frre Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur,
soutanelle rouge et surplis  ailes, tout frang de dentelures, servait
d'acolyte avec Mrault, _de la Grve_. Je me tenais moi, dans le bon
coin, entre le pre et la mre. Devant moi, mes soeurs bessonnes, 
genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrs, dormaient, tandis
que tu prchais trop longtemps  l'vangile. A droite, Simonne, la
fiance de Bertrand Samboste;  gauche Isabelle la mienne. _Terr-i-ben_!
Je vois tout cela d'ici.

Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait  son ct, sur le grabat
voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie,
une dmangeaison de l'veiller, rien que pour lui demander s'il rve 
a!

Ecoute encore. Aprs la messe,  la sortie, une querelle terrible, une
prise de bec pouvantable entre le pre et Pierres Soubeyrol,  propos
d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, parat-il, vol
 l'glise, en se prosternant sur le fanal du pre,  l'_lvation_. Oh!
la bonne farce!

Toutes les histoires des grand'pres, des grand'grand'pres, et des
arrire grand'grand'pres ressasses en plein vent, des mauvaises
paroles, grosses comme la tte, des clats de rire qui sonnaient fort
comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un
beau grand rond autour de nos deux querelleurs. _Da-oui!_ l'on se serait
cru  la foire devant les saltimbanques qui se dsossent ou les bouviers
de Roc-Amadour qui se battent.

Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Matre Genhic fit
le coup. C'tait un bon aptre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A
tous les recoins de la rue une bourrasque endiable soufflait le
lumignon. Fallait rallumer, c'est--dire, battre le briquet. Et tandis
que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le
damn fanal, Mrault, le galant le plus veill de St-Brieuc, parlait 
mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! _Terr-i-ben!_ comme je le
regardais. Je n'entendais pas un tratre mot, ce qui ne m'empchait pas
de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le
briquet avec rage... sur la tte du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends
donc garde, a cent ans! Mon brave homme de pre cachait alors le bijou
sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher 
l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tte.

Finalement, un matre coup; les vitres que cassent, le briquet qui
s'gare, au fond de mes poches, le pre que se trompe de porte, et toute
notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le
_rveillon_. O la bonne farce! _Da-oui!_ En a-t-il fallu manger de
vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en
scorbut!

Et tandis que la gaiet de cette pense gauloise s'effaait dans
l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lvres malades, le
Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision
prsente de ces choses lointaines se fut joue, avec un vol silencieux
de phalne, dans le rayonnement de sa lumire.

LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps
passe vite! Voil neuf ans que tu es missionnaire et voil sept ans que
je suis marin. Les bessonnes ont quitt la maison: L'ane en Picardie,
la cadette en Lorraine, maries toutes deux  des paysans qui n'ont pas
sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle
dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc,
est soldat. Moi, je me suis amus  courir les grves de Bretagne, 
voir partir les grands vaisseaux,  me demander o ils allaient quand on
les regardait  l'horizon disparatre. Tu sais o cela m'a men?

Des quatre enfants que nous tions  la maison paternelle, pas un cette
nuit avec la vieille mre!

Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la mme en dpit de Mrault,
de Mrault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mre  toi; mais
des femmes ensemble, c'est encore pis, a s'encourage  pleurer. Elles
doivent tre  cette heure  la maison, ou bien peut-tre  l'glise,
rcitant leur chapelet, le visage  l'Ocan; car, sans injustice, elles
doivent penser davantage  ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus.
Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop
loin, mme pour un exil! Comme le bon Dieu a souffl sur nous avec
colre! Il n'y a pas de feuilles mortes plus disperses que les ntres,
et dans les arbres de cette sauvage fort canadienne il n'y a pas de
nids plus vides que le _chez-nous_ de St. Brieuc!

Pauvre pre Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre
porte, nous nous en allions dans la rue, la mre, les soeurs, Genhic et
moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin,
inconsolables, dsesprs et nous disant les uns aux autres qu'il n'y
aurait jamais  la maison de pire dpart que celui-l. Et voil qu'il
advient que le pre est aujourd'hui celui qui nous a le moins quitts!
Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa
promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est
pas moins  St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il
s'attarde  l'glise; il est si bien, l, sous son banc,  dix pas du
lutrin, en pleine nef de cathdrale. Il assiste en ce moment avec les
autres,  la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de
s'veiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les
vieux nols de la Bretagne.

Pauvre pre Yvon! lui si ponctuel, si exact, si rgulier, comme il doit
tre heureux de se voir mis l. Le voici bien, cette fois, rendu le
premier  l'glise, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal 
allumer, plus de rafales  craindre de la part de cet excrable
nord-ouest qui souffle en tempte, plus de chamaillis avec Pierres
Soubeyrol; le bout de chandelle brl jusqu'aux bobches, la lanterne
teinte maintenant, et pour toujours.

Yvon le Gal eut le sourire forc d'un homme qui plaisante 
contre-coeur.

Tu sais, dit-il brusquement  Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!

L'aumnier le regarda bahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!

Lui! le pre, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que
c'tait un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la
chambre des batteries; mais quand j'aperus les petites vitres, les
losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui
qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.

Qu'il tait bien lui-mme avec son costume de pche, son chapeau en
toile goudronne, sa vareuse bleue, flottant  grands plis dans le dos,
comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage,
hautes jusqu' la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins
de Vannes aprs la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir
silencieusement la lumire de la lanterne sur chaque visage endormi. Il
identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait  un
interlocuteur invisible: Louys Bodic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume
de Guernez; puis quatre _Jehan_ du bord de la _Grande Hermine_: _Jehan_
Go, un _pays_ de Quiberon; le charpentier _Jehan_ Aismery, de Vannes;
_Jehan_ Maryen, de Nantes; et _Jehan_ Jacques Morbihen, _Da-oui!_ il
savait bien sa cte de Bretagne! rien d'tonnant, il l'avait encore plus
courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc,
Colas Barbe, de la rue Gout; puis,  la suite, Bertrand Samboste, de la
rue du Guesclin.

Samboste est mon voisin de lit. C'tait  moi le tour. _Terr-i-ben!_ Je
crus que a serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un
mort.

Il n'en fut rien toutefois. Le pre me dit simplement, lentement,
tendrement, avec une expression navre de dsespoir qui acheva de men
fondre le coeur dans la poitrine:

Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!

Il ajouta: Ta mre, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont  la
cathdrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!

Le pre dit encore:

Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, l-bas, la mer tait mauvaise,
provocante, irascible. Elle crevait mchamment nos pauvres petits
bateaux sur les rcifs. Cela gtait le coeur, il devenait haineux.
Encore, si elle s'tait contente de prendre la barque! Mais emporter le
matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se
changeait en blasphme et toutes les chaumires criaient avec lui:
"Maldiction!"

Le spectre cessa tout--coup de parler, comme s'il et eu peur d'tre
entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix
craintive d'un forat qui complote, il me dit dans un rle: L-bas!
Yvon, l-bas, mon enfant, toute colre s'expie!

Et le pre levait la main dans une direction, dur un point, qu'il
n'osait pas mme regarder.

Aussitt, je me rappelai les missionnaires prchant les retraites  St.
Malo,  Brest,  Nantes,  Rouen, et qui comparaient toujours l'ternit
 un rivage, la vie humaine  un brouillard pais, la Mort  un pilote
guidant,  l'insu de l'quipage, la marche du navire, et l'amenant
fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir,  St. Brieuc, dans la
cathdrale, noire de ttes, le frre-prcheur, disait qu'il y avait, en
vue du ciel, (il appelait cela l'_entre du port_, pour les caboteurs)
qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret svre o tous les navires,
grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres
du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.

Au sortir de l'glise personne ne demandait ce que le missionnaire avait
voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.[89]
Chacun s'en allait tte basse, comptant les morts dans sa famille et se
disait, en regardant la lumire rougetre des chaumires chelonnes l
haut sur les falaises de Bretagne: _Les feux du Purgatoire!_

   [Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier
   enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui
   proviendrait des pestifrs, auxquels il interdit, sous peine de
   mort, l'entre de la Lombardie. (1383). Les Vnitiens, pour
   concilier l'intrt de leur commerce dans le Levant avec les
   prcautions commandes par le soin de la sant publique, btirent
   dans l'le de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on
   appela _lazarets_, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot
   _Quarantaine_.]

Ce que je te dis maintenant est long  couter; cela prendrait, sans
doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empche que tout cela passa
dans ma mmoire avec la rapidit de l'clair.

Le vieux tait toujours l, au chevet du lit, muet, impassible,
attendant ma rponse,--une rponse qu'il ne me demandait plus maintenant
que par une pouvantable fixit des yeux.

Aussi moi, je demeurais clou sur mon grabat, silencieux, stupide,
m'asschant la gorge  me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne
trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mmoire
paralyse.

Alors le spectre s'loigna, marchant  reculons jusqu' l'chelle
d'coutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il et voulu me
donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Pre, j'ai
souvenir, je prie!"

Soudain le fantme rapparut sur l'escalier, leva la lanterne  la
hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.

Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient
de tomber en poussire et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tte
de mort, blanche, hideuse, un crne grimaant me regardait sans dvier!

Je me suis veill  mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a d
tre pouvantable.

Non, rpondit l'aumnier.

C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que
l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne rsonnent que dans
la poitrine.

C'est un mauvais rve, tout de mme, remarqua le prtre.

Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais
encore mieux tre endormi.

Pourquoi? demanda l'aumnier.

Le rve, vois-tu, le rve, nous n'avons plus que lui maintenant pour
retourner en France. Un rve! mais je donnerais toutes les flottes du
royaume pour les deux ailes d'un rve!

Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fivre; je vais appeler
l'apothicaire.

LeGal haussa les paules avec ddain--Franoys Guitault? l'homme  la
tisane! ricana-t-il. C'tait bien la peine assurment de trainer une
pharmacie jusqu' ce chien de canada! Un gradu de l'Universit e
Montpellier, un docteur s-sciences qui s'en va chez les moricauds, des
Algonquins, de sales sauvages plus barbouills que des volets d'auberge,
apprendre  infuser des corces,  chauder des pinettes blanches![90]

   [Note 90: L'interprte Domagaya avait lui-mme t atteint du
   scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se gurit en
   employant, comme remde, les feuilles et l'corce d'un arbre
   qu'il dsigna. Cet arbre, nomm _anedda_ par les sauvages, tait
   vraisemblablement l'pinette blanche. Le traitement indiqu fut
   essay avec succs; et les gurisons furent si rapides et si
   compltes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur
   pied en huit jours. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page
   35.

   La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue gala son
   succs. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de
   Jacques Cartier:

   ...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire s
   malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le
   dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure
   d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils
   eurent l'advantage qui se trouva tre un vray et vident miracle.
   Cart de toutes maladies de quoy ils taient entachez, aprs en
   avoir beu deux ou trois foys, recouvrrent sant et guarison.
   Aprs ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte
   mdecine que on si voulait tuer  qui premier en aurait. De sorte
   que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en
   France a est employ es six jours; lequel  faict telle
   opration, que si tous les mdecins de Louvain et de Montpellier
   y eussent est avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en
   eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six
   jours. Car il nous a tellement profit, que tous ceux qui en on
   voullu user ont recouvert sant et guarison, la grce  Dieu.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36--Ch. XV, dition 1545.]

_Da-oui!_ elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les
empltres du sieur Guitault. Faudra remporter a... au retour!

Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau
matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans mme savoir o l'on va.
Puis arriv (si l'on arrive) l'on sait encore moins le _pourquoi_ de
l'arrive et le _comment_ du retour. Cette btise l, cette colossale
quippe, a s'appelle _la Gloire_... avant de partir.

Quand il m'arrive de songer  cette excrable aventure, non sang
fermente, non pas de fivre ou de dlire comme tu penses, mais de
colre, ou d'une rage blanche, froce, aveugle, qui voudrait avoir une
mchoire de tigre pour mordre sans lcher dans quelqu'un ou dans quelque
chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette
terre de Can? [91] Le sais-tu toi, Anthoine?

   [Note 91: Voici ce qu'crivait Jacques Cartier explorant la cte
   du Labrador: "Si la terre correspondoit  la bont des ports ce
   seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains
   (_mais_) plutt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres
   aux btes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le
   Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans
   un benneau: et l toutefois je descendis en plusieurs lieux; et
   en l'Isle de _Blanc Sablon_ n'y a autre chose que mousse et
   petites pines et buissons a et l schez et demi-morts. Et, en
   somme, je pense que _cette terre est celle que Dieu donna 
   Can_." _Premier Voyage de Jacques Cartier_ (1534), ch. 8, pages
   5 et 6.]

Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle tait son
exaspration qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatigue 
cet excs de paroles, saignait par tous ses ulcres.

Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguis comme une
lame de scalpel. Puis il dit:

Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette
nuit mme Jsus-Christ, Notre Seigneur, a voulu natre sur la terre pour
y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'tait vraiment pas la peine de
naviguer si longtemps pour annoncer  des Sauvages une nouvelle qu'il
aurait fallu apprendre, avant le dpart de St. Malo, aux marins d'une
flotte franaise,  des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette
pense-l, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir o ils vont, les
console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour
diffrable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la
raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-l?

Tu es encore meilleur qu'elle, s'cria Yvon LeGal avec chaleur.

C'tait une me grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon
LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'ide, la morsure sarcastique
des mots et jusqu' l'aigreur de la voix railleuse.

Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gte; a nous
rend gostes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela;
d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! _le
chez-nous! le chez-nous!!_ il faut encore plus de courage pour le
quitter que pour le dfendre!

_Malo! Malo!!_[92] bien parl, camarade, crirent en mme temps plusieurs
voix, a nous fait comme cela nous autres!

   [Note 92: _Malo! Malo!!_ cri breton rpondant  l'exclamation
   franaise: _Vive! Vive!!_]

Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperus,  la droite,  la
gauche, en face d'Yvon LeGal dix  douze frres de caravelle, couchs
sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, coutant le causeur
avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait
long sur l'intrt vivace du rcit. Les yeux brillaient autant de
curiosit que de peur, et c'tait amusant de voir tinceler ces
prunelles tout  l'heure teintes, en apparence, sous des paupires
lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!

Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons!
dit-il.

C'en tait parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Plormel;
Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan
Ravy, de Trguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de
Dol; Jacques Poinsault, de Quimperl; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan
Coumyn, de St. Pol de Lon; Richard Le Bay, de St. Cast.

Alors Yvon LeGal se leva:

Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse
fte du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la
vieille Armorique, je propose trois _Nols_ en son honneur! a, mes
gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!

Cette explosion de joie veilla tout le dortoir, jusqu' Bertrand
Samboste, ronfleur incomparable, qui s'tira paresseusement en baillant
de tous ses membres. _Dame!_ qu'il dit, c'est comme cela, vous autres;
vous laissez dormir les amis quand on parle de l-bas! Ce n'est pas
gnreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Trguier, bonjour Landerneau!
Quelle bonne nouvelle?

Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village
n'taient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien
Plantirnet,--Trguier, landerneau, st. Pol de Lon sont trois bons
voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grves septentrionales
de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de
la Mer.

Bertrand Samboste rpta:

Quelle nouvelle?

Une grande et bonne nouvelle, rpondit Dom Anthoine. Je vous apprends la
Naissance du Christ, venu cette nuit mme sur la terre pour y souffrir
encore plus que vous.

Bertrand Samboste leva sur l'aumnier un regard froid, silencieux, puis
il porta la main  sa bouche malade et dit avec un sourire triste:

Cela n'est pas possible, messire aumnier, cela n'est pas possible!

Tous les voisins de Bertrand Samboste penchrent la tte en signe
d'assentiment, et ces dsesprs de la douleur rptrent  l'unisson le
mot amer du timonier: Messire aumnier, cela n'est pas possible!

Alors le missionnaire rpondait: Vous tes couchs dans un cadre, et Il
dormait dans une crche, sur la paille d'une table. Vous vous plaignez?
A Bethlem Il ne s'est pas mme gard une place dans l'htellerie et il
vous a paternellement mnag la vtre,  douze cents lieues de la
patrie, sur ce navire que sa Providence a sauv de la Mer et du Feu.

Les dlicats, continuait le prtre avec un accent de raillerie douce,
les dlicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a tabli
leur maison dans une caravelle vice-royale portant  la corne de son mat
d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!

Durant que l'aumnier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur
son sant, regardait avec inquitude  tous les coins et recoins de la
chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperut le premier.

Que cherchez-vous dit-il?

Samboste rpondit: _Terr-i-ben!_ Vous me faites peur!

Qui? Moi?

Non pas, messire aumnier, mais votre surplis, votre tole, la _toilette
de Philippe!_ Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le
chemin, _le chemin de Rougemont!_

Vous avez le cerveau hant, mon excellent ami, dit le prtre. Je
n'apporte  personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la
_Grande Hermine_ le signal de l'_lvation_ de la messe pour rciter
avec vous tous les Prires de la Nativit.

Cette rponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu
dire par _la toilette de Philippe_. Quel tait ce pauvre Philippe dont
il parlait si mlancoliquement? Et _le chemin de Rougemont_, o
menait-il? Un horrible soupon me traversa l'esprit et j'eus, tout de
suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vrit. Cette route
inconnue devait courir droit au cimetire, et le _pauvre Philippe_ ne
devait tre autre chose que le cadavre d'un matelot jet  la mer par un
sabord, cette porte basse de l'ternit pour les marins surpris en
route. J'allais interroger mon guide  ce propos, quand une dtonation
formidable branla l'atmosphre.

Le canon! dit l'aumnier, l'_lvation_ de la messe! A vos rangs
matelots!

En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve
d'honneur.[93] L'clair des pices et le fracas de la poudre branlaient
 ce point le navire que l'on aurait pari que la batterie manoeuvrait
sur le pont de la _Petite Hermine._

   [Note 93: Je n'ai fait suivre  l'quipage de Jacques Cartier
   qu'un vieil usage pass  l'tat de traditionnelle coutume de la
   Nouvelle-France aux ftes de Nol Les extraits suivants du
   _Journal des Jsuites_ le prouvent surabondamment:

   "M. le Gouverneur avait donn ordre de tirer  l'lvation (_de
   la messe de minuit_) plusieurs coups de canon lorsque notre F.
   sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on
   ne tira point." _Journal des Jsuites_, page 21. (25 Dcembre
   1645.) "On tira cinq coups de canon  l'lvation de la messe de
   minuit." _Journal des Jsuites_, page 74. (25 Dcembre 1646.) Le
   Fort tira cinq coups au _Te Deum_ de la messe de minuit. _Journal
   des Jsuites_, page 97. (25 Dcembre 1647.)]

Alors il se passe une scne incomparable de grandeur. Tous les invalides
du bord se levrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de
parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un
paralllogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carr, et, le visage
dans la direction de la _Grande Hermine_, rcita d'une voix grave et
douce les belles prires de la Nativit. Puis il entonna, et avec lui
toute l'infirmerie poursuivit, la prose clbre de la fte de Nol:

                   Votis Pater annuit,
                   Justum pluunt sidera:
                   Salvatorem penuit,
                   Intacta puerpera:
                   Homo Deus nascitur.

                   Tu, lumen de lumine,
                   Ante solem funderis;
                   Tu, numen de numine,
                   Ab aeterno gigneris,
                   Patri par prognies.

                   Tantus es! et superis,
                   Quae te praemit caritas!
                   Sedibhus delaberis:
                   Ut surgat infirmitas,
                   Infirmus humi jaces.

J'tais stupfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec
un irrsistible lan de ferveur cette vieille hymne de la Foi
Catholique.

Les braves gens! m'criai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!

Laverdire eut un clat de rire sarcastique, et me dit: En vrit,
monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en flicite! Ce latin-l,
voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathdrale. Le
paradoxe a raison, en toilette comme en musique: _Rien de neuf comme le
vieux._ Il ajoute presque aussitt, avec un accent de doux reproche: Ah!
mon ami, si vous _coutiez_ au lieu d'_entendre_! Oui, si vous coutiez
attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles glises
du Bas-Canada! Quelles grandes popes, quels hroques pomes racontent
ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes rcitent avec un
art merveilleux les pages les mieux crites de l'histoire du pays!

a, avouez-le moi, en bonne sincrit, vous est-il possible de n'tre
pas mu jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave crmonie religieuse,
on chante  Qubec, sous les votes centenaires de Notre-Dame,
l'invocation solennelle et magistrale du _Veni Creator Spiritus_? elle
me causait  moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est
plus l'oreille, mais le coeur qui coute, qui vibre  l'unisson des voix
et de l'orgue.

_Veni Creator Spiritus!_ d'est lui que chantaient les trois quipages de
Jacques Cartier, dans l'glise cathdrale de St. Malo, le 16 mai 1535,
un jour de Pentecte! Comme l'Esprit-Saint a bien rpondu  l'appel, et
que son souffle se reconnat  la brise favorable qui s'leva sur la
Mer, semblable au bruit du vent que les aptres entendirent!

_Veni Creator Spiritus!_ Samuel de Champlain,  Qubec,[94] La Violette,
 Trois-Rivires,[95] Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, 
Montral,[96] l'ont chant tour  tour; et aprs eux, le Collge des
Jsuites, aux ordinations de ses prtres et  ses concours de
philosophie. [97] _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantait Laval
au Sminaire des Missions trangres, et c'est encore lui que rptent,
dans la chapelle sculaire de sa maison, les prtres-professeurs de son
Universit. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient les
avant-postes de la civilisation chrtienne, ces pionniers incomparables
de l'vangile, les Jsuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs
bourgades clbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St.
Jean-Baptiste, St. Michel. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que
chantaient ces hardis expditionnaires du lac Gannentaha, la plus
hroque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la
course la plus tmraire, la plus divinement insense  cette mission
flottante que la Relation, et aprs elle l'Histoire du Canada, nommrent
avec tant de justesse la _Mission des Martyrs_.

   [Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Qubec.]

   [Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivires.]

   [Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montral.]

   [Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collge des
   Jsuites, les premires thses publiques sur la philosophie en
   prsence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.

   "Le 2 Juillet 1666 les premires disputes de Philosophie se font
   dans la Congrgation avec succs. Toutes les puissances s'y
   trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argument trs bien.
   Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont trs bien
   rpondu de toute la Logique."

   "Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville
   soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne
   compagnie." _Le Journal des Jsuites_, pages 345 et 355. Ferland:
   _Histoire du Canada_, Tome II, page 63.]

_Veni Creator Spiritus!_ les trois pouvoirs civils de la Nouvelle
France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le
chantaient aux sances solennelles du _Conseil Suprieur_  Qubec, et a
l'arrive des nouveaux vice-rois.

Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collges,
fondations d'institutions politiques, toutes ont prospr, toutes sont
demeures debout, fortes, vivantes, progressives, exubrantes de sve et
d'avenir. Le village est devenu cit, la mission s'est fait paroisse, le
collge, universit, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et
le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix
ferventes des choristes, posie des strophes, beauts de l'harmonie,
rien ne change, tout demeure, comme la Vrit dont il est le premier
cho. _Veni Creator Spiritus!_

Et, se grisant  l'enthousiasme de son propre langage, Laverdire
levait la voix, comme s'il et adress la parole  quelque immense
auditoire, grandissait sa petite taille, et dclamait avec une chaleur
de gestes gale au feu sacr qui le brlait comme une Sybille.

Aussi, cout  travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la
_Petite Hermine_ me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant
un rcitatif d'opra. Les scorbutiques chantaient toujours:

                   Coelum cui regia,
                   Stabulum non respuis;
                   Qui donas imperia,
                   Servi formam induis:
                   Sic teris superbiam.

Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdire mis en verve par la
musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis
comme les anciens, j'aime  parler,  m'appuyer sur mes ides favorites,
comme ceux-l, quant ils marchent, sur les paules solides ou les bras
vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voil mes meilleurs btons de
vieillesse!

Je vous ai donn tout  l'heure le dveloppement historique,
l'amplification littraire des ides religieuses et nationales que
m'inspire la prire du _Veni Creator_ chante dans nos glises. A vous
maintenant, cher ami, de rpter l'exprience, de la reprendre sur
d'autres hymnes liturgique, avec le _Te Deum_, par exemple, un beau
sujet, facile et tout exubrant d'imagination. Je vous le donne: allons,
marchez!

Et, comme s'il se ft dout que je n'en ferais rien, il poursuivit avec
cet accent d'enthousiasme qui lui tait familier: Rappelez-vous le _Te
Deum_ chant  St-Malo, au retour de la clbre expdition de l'anne
1535, par l'quipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de
la dcouverte du Canada; et le _Te Deum_ chant  Qubec, par Samuel de
Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grce  Dieu de la recouvrance du
pays; le _Te Deum_, chant, celui-l, dans toutes les glises de la
colonie, en mmoire de l'hroque triomphe de Dollard des Ormeaux sur
les froces Iroquois; plus tard, le _Te Deum_ chant,  Notre Dame de
Qubec,  la nouvelle de la dcouverte du Mississipi; le _Te Deum_
chant, par Louis Henepin, au lancement du _Griffon_ sur la rivire
Niagara; puis les _Te Deum_ militaires, portant, comme des drapeaux de
rgiments, le chiffre de leurs glorieux millsimes: 1690, 1711, 1758;
celui de Frontenac,  Notre Dame de Qubec, avec le pavillon-amiral de
sir William Phips suspendu comme trophe  la vote sonore; celui de
Vaudreuil,  la chapelle de _Notre Dame des Victoires_, pour remercier
Dieu d'avoir prvenu par une catastrophe effroyable la flotte de
l'amiral Walker, et sauv le Canada d'une conqute certaine; celui de
Montcalm enfin, chant comme  Bouvines, par les aumniers de l'arme
canadienne-franaise en plein champ de bataille, sous le rempart de
Carillon!

Ce _Te Deum_ est sans conteste la plus brillante de toutes ces
rptitions d'actions de grces. Que son clat cependant ne vous fasse
pas oublier le _Te Deum_ que Marie de l'Incarnation rcitait avec ses
religieuses,  genoux sur la neige, dans la nuit du 30 dcembre 1650
pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que
devant une pareille grandeur d'me la Providence dut elle-mme trouver
son preuve petite? Rappelez-vous encore cet autre _Te Deum_ que les
Jsuites chantaient  la chapelle de leur sminaire chaque fois que l'on
apportait au Collge _la bonne nouvelle_ qu'un pre missionnaire avait
t assassin au pays des Hurons, ou bien encore, martyris dans les
terribles bourgades iroquoises.

_Bonnes nouvelles!_ comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut
d'abord celle du Pre Jogues; presque aussitt celle du pre Daniel. Un
an plus tard il en vint deux  la fois, les deux meilleures:
souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brbeuf et de Gabriel
Lalemant. Puis,  leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de
Chabanel, de Buteux, de Lonard Garreau. Tant et tant, qu' la fin, la
population de la petite ville de Qubec en tait arrive  pleurer moins
au carillon des cloches en sonnant un glas qu' la voix des Jsuites
chantant un _Te Deum_!

Le matre-s-arts me dit encore: coute!--Mais Laverdire ne parla plus.
L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:

                   Nobis ultro similem,
                   Te praebes in omnibus;
                   Debilibus debilem,
                   Mortalem mortalibus;
                   His trahis nos vinculis.

                   Com aegris confunderis,
                   Morbi labem nesciens;
                   Pro peccatis pateris,
                   Peccatum non faciens:
                   Hoc uno dissimilis.

Quelles paroles! s'cria le matre-s-arts! En savez-vous de plus
intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de
mieux appropries au divin caractre de cette fte et  la situation
dsespre de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes
l'allgresse anniversaire de la Grande Dlivrance?

Etudiez cette hymne de nol en elle-mme: la mlodie de son thme et
l'adorable simplicit de son rcit semblent faites, comme les joies
d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspire traduit
tout  la fois et le bonheur extatique de l'pouse du Christ, pleurant
de joie devant la beaut ternelle de son Bien-Aim, et l'amertume
inconsolable de la Mre du Christ, sanglotant de tristesse devant la
pauvret volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.

Tel est mon sentiment artistique  son gard, et je vous le donne pour
ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mlope grgorienne se
centuple pour moi, s'idalise, quand, au lieu de lui prter l'oreille
svre du critique musical, il m'arrive (et cela trs souvent) de
l'couter avec ma seule mmoire reconnaissante de prtre-historien.
Comme ils chantent alors dans mon me ravie, les nols captifs, les
nols d'exil, les nols douloureux de la patrie absente--25 Dcembre
1629--25 Dcembre 1630--25 Dcembre 1631--Alors je me souviens de
Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust[98], de
Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,[99] runis avec leurs familles dans
la chapelle dserte de notre Vieux Chteau St Louis, et rcitant 
chaudes larmes la prire du matin.[100] Connaissez-vous spectacle plus
navrant que cet autel sans prtre et cette communion des fidles sans
hostie?[101] Cela ne rappelle-t-il pas le djeuner d'un Premier l'an; o
des orphelins regardent  travers leurs sanglots les chaises vacantes de
la table familiale, attendant en vain cette bndiction maternelle que
seule donnera maintenant  leur foyer l'invisible main de la Providence?

   [Note 98: Guillaume Huboust pousa la veuve de notre premier
   paysan Louis Hbert, mort le 27 Janvier 1627,  la suite d'un
   accident. _Dictionnaire Gnalogique_ de l'abb Tanguay.]

   [Note 99: Les cinq seuls paysans franais demeurs au Canada aprs
   la prise de Qubec par les Kertk.]

   [Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Qubec fut remis entre les mains
   d'mery de Can et du Sieur Du Plessis Bochart: et le mme jour,
   les Anglais firent voile sur deux navires chargs de pelleteries
   et de marchandises. Il y avait dj prs de trois ans qu'ils
   s'taient empars du Canada. Les Franais rests dans le pays
   avaient trouv ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de
   joie, lorsqu' la place du pavillon anglais ils virent flotter le
   drapeau blanc. Leur satisfaction fut complte quand ils purent
   assister au saint sacrifice de la messe qui fut clbre dans la
   demeure de Louis Hbert. Depuis le dpart de Champlain (24
   Juillet 1629) ils avaient t privs de ce bonheur." Ferland:
   _Histoire du Canada_, Tome I, page 252.]

   [Note 101: Une sinistre prire du matin est celle que le Chevalier
   de Lorimier rcita lui-mme dans la chapelle de la prison de
   Montral le jour de son excution. "Aussitt que sa toilette fut
   termine De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant  tous les
   prisonniers leur demanda de dire en commun la prire du matin. Ce
   fut lui-mme qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien
   accentue." L. O. David: _Les patriotes de 1837-38_. page 245.]

Mais la Providence, poursuivit le matre-s-arts avec un renouveau de
chaleur loquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en
gnrosit. Sa rcompense dpassa l'preuve de si haut qu'elle faillit
tuer de joie ces stoques paysans qui avaient eu l'immense courage de
croire en elle jusqu' la fin!

La rcompense! demandez ce qu'elle fut  ces femmes et  ces enfants de
laboureurs  genoux sur la petite grve de la Basse-Ville; demandes ce
qu'elle fut  ces _habitants_ hroques,  ces robustes patriotes, qui
criaient, pleuraient, riaient, tout  la fois, au spectacle de trois
grands navires portant  leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri
IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, _le
petit roi de Vimeux_, [102] de Pontgrav, le _marchand-corsaire_, [103] de
Jacques Cartier, le hardi capitaine Dcouvreur!

Les trois grands navires se nommaient le _Saint-Pierre_, le
_Saint-Jean_, le _Don de Dieu_. Ils portaient la fortune d'un homme plus
heureux que Csar, et qui rentrait en possession de toute sa conqute,
une conqute suprieure  celle des Gaules, un pays plus vaste que sa
Rpublique, une terre plus large que la frontire du vieil Empire
Romain.[104]

   [Note 102: Franois de la Roque, sieur de Roberval que Franois Ier
   appelait le _Petit Roi de Vimeux_  cause du crdit illimit dont
   ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: _Histoire du
   Canada_, Tome Ier, page 38.]

   [Note 103: "Pontgrav, dit mile Souvestre, tait un de ces
   navigateurs moiti-marchands, moiti-corsaires, qui lorsqu'on les
   hlait sur l'Ocan, arboraient le pavillon de leur maison de
   commerce, criaient _Malouin_ et passaient sous la protection de
   leur courage."]

   [Note 104: L'tendue du Canada est value  3,610,257 milles
   carrs. C'est la plus grande des possessions britanniques.

   L'Angleterre et l'Irlande runies n'ont que 121,115 milles carrs
   d'tendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que
   le Royaume-Uni.

   L'tendue de l'Europe entire n'est que de 3,751,002 milles
   carrs, et par consquent, il ne s'en manque que de 145,745
   milles carrs que le Canada  lui seul soit aussi grand que toute
   l'Europe.

   La surface du monde entier est value par les gographes 
   52,511,004 milles carrs, et par consquent le Canada,  lui
   seul, forme un quatorzime de l'tendue du monde entier.]

Le _Saint-Pierre_! le _Saint-Jean_!! le _Don de Dieu_!!! Dites-moi quel
prophte et mieux trouv les allgoriques lgendes de ces trois
vaisseaux? _Pierre!_ l'aptre de la Foi. Quel homme plus que Champlain
avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le
salut d'une me prfrable  la conqute d'un empire? _Jean!_ l'aptre
de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aim le Canada
Franais, cette colonie ne de lui, de son coeur et de son me, plus
troitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui
que l'Histoire appellera jusqu' la fin des Temps: _Pre de la Nouvelle
France_? Le _Don de Dieu!_ Aprs le paradis, en connaissez-vous un plus
magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvre?[105]

   [Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu  la Trs Sainte
   vierge, s'il recouvrait jamais le Canada  la France, de lui
   btir une glise. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant
   qu'en mmoire de cette faveur inestimable que le Pre de la
   Nouvelle France leva, sur le site actuel de notre Basilique, une
   glise sous le vocable caractristique de _Notre-Dame de
   Recouvrance_.]

Ici le matre-s-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de
rpondre  mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il
me parut avoir grand et urgent besoin.

L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Nol, et disait _Amen_
 la belle et sainte aspiration du dernier verset:

                   Cujus igne coelitus,
                   Caritas accenditur,
                   Ades alme Spiritus:
                   Qui pro nobis nascitur,
                   Da Jesum diligere.

Je vous le confesse  ma honte, ajouta Laverdire, en manire de
proraison, je vous le confesse  honte, ces rminiscences historiques
me hantent obstinment la mmoire, mme  l'glise. Je m'y arrte
complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes
magistrales de _Veni Creator_ du _Te Deum_, du _Vexilla Regis
prodeunt_,[106] de l'_Ave Maris Stella_, du _Pange lingua gloriosi_
m'entranent irrsistiblement  la suite des glorieux cortges qu
marchent  leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonn ces fautes de
recueillement, ces dfaillances de l'esprit, ces distractions mondaines,
car toutes ces escapades de mon imagination fatigue d'tudes, se
fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude
exalte pour cet _tendard du Monarque ternel dploy, pour ce mystre
de la crois clatant aux yeux de l'univers_, et qui valait  mon pays, 
cette adore terre du Canada catholique et franais d'inestimables
bienfaits et un honneur immortel!

   [Note 106: Le chant du _Vexilla Regis_ se rattache  deux
   vnements historiques galement fameux et de circonstance
   presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de
   possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France
   Louis XIV, du lac Huron, du lac Suprieur, de la Grande Ile de
   Manitoulin et de toutes les terres dcouvertes et  dcouvrir
   entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril
   1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Rn Robert
   Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du mme Roi de France, Louis
   XIV.

   Le chant du _Vexilla Regis Prodeunt_ rappelle encore les tortures
   du Pre Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et
   mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la
   perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un
   coeur ferme, chantant le _Vexilla_ et je me souviens que je
   riteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: _Impleta
   sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus,
   regnaavit a ligno Deus._" _Relations des Jsuites_, anne 1653,
   ch. IV, page 12.

   Le chant du _Pange linguam gloriosi_ rappelle une gale
   tristesse, peut-tre mme un plus long courage:

   "Mon cher amy,"

   "Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si
   j'cris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay
   bien pri Dieu aussi. Nous sommes trois Franois icy qui avons
   t tourments ensemble, et nous nous estions accordez, que
   pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres
   prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous
   nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient
   Dieu, celuy qui seroit tourment chanteroit les Litanies de la
   Sainte Vierge, ou bien l'_Ave Maris Stelle_, ou bien le _Pange
   lingua_, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en
   moquoient, et faisoient de grandes hues, quand ils nous
   entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de
   le faire." _Lettre d'un Franais  un sien ami de Trois-Rivires.
   Relations des Jsuites_, 1661, page 35.]

Tout--coup Guillaume Le Mari, le matre du _Courlieu_, apparut sur
l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la _Grande
Hermine_. Il entra prcipitamment dans le carr form par l'quipage et
dit:

"A la gloire de Dieu!  l'honneur de la _Petite Hermine_, en ma qualit
de _maistre de la nef_, je demande deux trompettes pour rpondre sur le
pont aux sonneries du vaisseau-amiral."

L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter
la diane.[107]

   [Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie
   en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je
   rponds de la manire suivante:

   "Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga,
   hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda _sonner les
   trompettes et autres instruments de musique_, desquels le dit
   peuple fust fort rjoui." _Voyage de Jacques Cartier_. 1535-36,
   verso du feuillet 26, dition 1545.]

Guillaume Le Mari n'avait pas achev sa phrase que dix hommes sortirent
des rangs et coururent au vaigrage de tribord o deux bugles taient
suspendus  leurs glands de soie verte. C'tait une vritable curiosit
pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes
de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de
mains insatiables. Puis deux hommes se prcipitrent sur le pont par
l'chelle d'coutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les
bravi de cet hroque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand
Samboste, les deux gars de St-Brieuc.

A vos rangs! commanda le _maistre de nef_.

L'quipage ou plutt les invalides reformrent le carr.

Presque aussitt une fanfare clatante joua sur le pont. C'tait une
musique trange, triste comme le dernier appel du cor de Roland,
fantastique autant que l'_hallali_ du _Froce chasseur_ passant  la
vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les
nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractre
harmonique pour l'quipage de la _Petite Hermine_: l'orgueil de la
caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanment
la tte  ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.

Les bugles avaient  peine sonn les dernires mesures de la diane, que
tout  coup, in dtonnant vivat partit du bord de la _Grande Hermine_.
C'taient les gaillards de la nef-gnrale que acclamaient leurs frres
d'armes et d'aventure, les invalides du _Courlieu. Per jou!_[108] il ne
fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allt s'teindre sans
rponse dans les tnbreuses profondeurs de la solitude. Au mpris de la
discipline, malgr la voix terrible du matre de la nef que le rappelait
 la consigne, l'quipage en dlire brisa les rangs, courut 
l'coutille et s'engouffra dans son carr avec la violence d'une foule
prise de terreur panique et qui s'crase aux portes. En un clin d'oeil,
les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe
d'aplomb, emportant, comme un ftu, les bois et les ferrures des
bastingages.

   [Note 108: _Per jou_, abrviation de _Per Jovem_, c'est--dire: par
   Jupiter!]

Et tandis que les matelots de la flotille changeaient l haut,
au-dessus de nos ttes des _Nols_[109] interminables, je m'approchai avec
Laverdire d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les hroques
trompettes redescendus  la chambre des batteries.

   [Note 109: _Nol!_ le cri de joie du Moyen-Age.]

Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche
s'taient rouvertes!

Qu'importe! ils leur avaient fameusement jou la Diane!

Allons toi, dit tout  coup Yvon LeGal, o donc as-tu pris ce courage?

L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait
tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphre sonore et le vent
souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait
dans cette direction... vers l'est... arriverait...

Bertrand Samboste n'acheva pas

Arrte lui crie LeGal, pas avant moi.

Alors ces deux hommes se rencontrrent du regard--un regard aveugl de
larmes--puis ils marchrent prcipitamment l'un sur l'autre, se
saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'prouvent, dans une
treinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes
leurs phalanges. Un instant ils demeurrent immobiles, comme les
personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'motion
dirent ensemble: En France! En France! si, l-bas, on nous avait
entendus!

Alors je m'expliquai leur courage!

Que leur importait, aprs tout,  ces croyants de l'amour natal, les
principes ou les utopies de la physique? L'illusion des mes ferventes
supple  toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.

Coquin va! bgayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les
yeux!

_Da-oui!_ rpondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.

Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassrent!

Croyez-moi, disait Laverdire, m'entranant loin du bord de la _Petite
Hermine_, croyez-moi, compatriote, le _mal du pays_ en tuera plus ici
que le _mal de terre_. [110]

   [Note 110: _Mal de terre_ ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de
   Cartier  Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la
   maladie qui dcima ses hommes. C'tait une espce de scorbut
   appel plus tard _mal de terre_ mais que l'on pourrait qualifier
   plus proprement de _mal de mer_, parce que, selon toute vidence,
   il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux.
   Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraches que pouvait
   produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente
   hommes des leurs, ceux-l mme qui probablement manquent  la
   liste que nous possdons, car les trois quipages s'levaient 
   cent dix hommes. Les autres malades furent guris par les
   sauvages qui leur firent boire  cette effet une dcoction
   d'pinette blanche." Benjamin Sulte: _Histoire des
   Canadiens-Franais_, Tome Ier, page 130.

   L'pidmie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans
   l'hiver de l'anne 1604 et 1605:

   "M. de Monts passa environ un mois  faire avec Champlain
   l'exploration des ctes de la presqu'le et de la baie Franaise
   (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie  l'entre de la rivire
   des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite le qui fut aussi
   nomme le de Sainte-Croix. Cette le, n'ayant qu'une demi-lieue
   de circuit, fut bientt dfriche, on eut mme le temps de
   commencer des jardinages  la terre ferme. Mais l'hiver venu on
   se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientt rduit
   aux viandes sales, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et
   enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdire:
   _Histoire du Canada_, page 21.]

Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de
sourde colre  tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine
des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne
s'occupe pas;  ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats,
marins, hros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles
acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homriques
aventures, dans les tnbres de la vie quotidienne comme des figurants
s'effacent dans les coulisses  la fin du Drame, eux, les acteurs
principaux, eux les premiers rles!

Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irrparable,
si de pareils dvouements de telles abngations ne se trahiraient pas un
jour, et ne vaudraient pas  leurs auteurs l'clat de cette vaine
gloire, passagre comme son nom, fausse comme son lustre: la
reconnaissance humaine!




                          CHAPITRE QUATRIME

                                 ----

                             L'MRILLON

                                 ----

Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-tre indicible qui me
pntra tout entier  la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphre
horrible de cette infirmerie improvise, les manations pestilentielles,
les miasmes nausabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches
putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec dlices le plein air
vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et
immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire
o dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadacon; au coeur de
cette fort primitive, sauvage, impntrable, que des milliards
d'toiles, aperues par les -jours d'un fouillis de branches
colossales, semblaient poudrer d'un givre tincelant. Ce plein air froid
et sec, une voluptueuse caresse pour les lvres, vaporisait la
respiration et mettait  la bouche comme une fume de cigarette.

Le silence absolu de cette immense fort faisait penser au recueillement
des mes contemplatives. Les senteurs rsineuses des conifres normes,
pins, sapins, mlzes et cdres, continuaient cette comparaison
religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,[111] je
croyais reconnatre cet _encens d'agrable odeur_ que l'criture Sainte
voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prire de l'me. Muet et
sublime hommage d'une grandiose Nature seule  connatre Dieu dans un
pays peupl d'hommes crs  son image et seule  l'annoncer par
l'incomparable beaut de son spectacle.

   [Note 111: "Les arbres y estoyent trs beaux et de grande odeur."
   Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.

   "Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour
   nous y arrivmes (embouchure de la rivire St. Charles). Auprs
   d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est
   sa demeurance qui se nomme Stadacon qui est aussi bonne terre
   qu'il soit possible de voir et bien fructifrente, pleine de
   _fort beaulx arbres_ de la nature et sorte de France, comme
   chesnes, ormes, noyers, yfs, cdres, vignes aubspines qui
   portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres
   arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet
   14.]

La nuit est dlicieuse, me dit Laverdire, et il n'est pas tard:  peine
deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela
prend une minute  s'y rendre et autant  le regarder, car il est tout
petit. Allons en route!

C'tait un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chnes,
pins, merisiers, droits comme des fts de colonnes, aussi solidement
enfoncs dans la terre qu'troitement serrs les uns contre les autres,
et relis ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguiss de la
tte, rappelaient aux yeux des cltures de vergers toutes hrisses de
longs clous et de fiches aiges, prcautions menaantes et narquoises
s'il en fut jamais, dsespoir du braconnage et de la maraude.

Des couleuvrines, des caronades, disposes  intervalles gaux sur toute
la circonfrence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du
parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en
arrt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.

Vous savez, me disait Laverdire qu'en l'absence de Jacques Cartier,
(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons
mariniers et charpentiers de navires, demeurs au havre de Ste-Croix,
construisirent auprs des deux caravelles une palissade fortifie qu'ils
garnirent d'artillerie.[112]

   [Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict
   hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les
   maistres mariniers qui toient demourez, avaient faict ung fort
   devant les dictes navires, tout cloz de grosses pices de boys,
   plantez debout joignans les unes et autres, etc. _Relation du
   Second Voyage de Jacques-Cartier_, verso du feuillet 28, dition
   de 1545.

   Et tout  lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre
   pour soy deffendre contre toute la puissance du pas." _Voyages
   de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 28.]

Je fis le tour de cette trange fortification. Sa physionomie indienne,
profondment accentue, rpondait si parfaitement aux ides prconues
que je m'tais faites d'une bourgade palissade, telle que dcrite par
les historiens du pays, qu'au mpris de tout ce que me disait
Laverdire, et contre ma propre exprience, je me surprenais  guetter
entre les couleuvrines ou derrire les -jours des pieux dentels, la
silhouette fantastique, la tte emplume de quelque farouche algonquin.

Mais une porte barde de fer comme un bouclier du moyen-ge, une porte
taille dans l'paisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit
reconnatre tout de suite  son travail la main d'oeuvre europenne. Les
gonds, les pentures, les ttes de clous forgs les lames de fer de cette
porte massive taient normes. Les -jours des pices laissaient
apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en
apparence du moins, l'action de la serrure.

Laverdire sonda la porte: elle tait barre. Je la secouai  mon tour,
mais le meilleur de mes efforts ne russit qu' me faire constater le
jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de
tempte pour la remuer, l'branler, tant elle tait pesamment empale
sur ses gonds.

D'un coup d'oeil  travers les interstices des pieux je saisis tout
l'amnagement intrieur du Fort Jacques Cartier.

Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement btie,
appuye  des poutres de gros diamtre, elles-mmes soutenues par des
piliers de large carrure. L'extrme force de la galerie s'expliquait par
le fait qu'elle avait  supporter tout le poids des caronades et des
couleuvrines, y compris la charge de leurs affts et de leurs
projectiles.

En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit
annona,  voix de _trompettes sonnantes_, un changement de quart.

Tout aussitt des aboiements furieux clatrent dans la montagne. Les
chiens sauvages de Stadacon rpondaient  leur manire au "Qui vive!"
des sentinelles franaises.

Ces aboiements colres en provoqurent d'autres qui partirent, cette
fois, de notre ct, et se rptrent en chos interminables dans la
fort boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de
Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardire, des deux Lorette.
C'taient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques
que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'taient plus
des chiens mais des loups qui hurlaient.

Et Laverdire me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La
Fort, le Peau-Rouge et le Blanc.

Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige paisse et
molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, o le bruit des pas
s'touffait. Et je pensais avec un charme dlicieux  tous ces
compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, couts de
mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma
mmoire, avec cette loquacit naturelle au caractre breton.

Je me demandais seulement, avec une certaine inquitude, comment il se
pouvait que je fusse devenu tout  coup le contemporain du dcouvreur du
Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mmoire du point
de dpart, et cette rflexion me causait la fatigue oppressante d'un
homme pris de cauchemar et qui rverait rver.

Mais le matre-s-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me
cria-t-il?

Cette question m'veilla net.

--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.

J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre lgitime
curiosit historique, j'tablis du mme coup la vrit de l'une de mes
thses favorites, savoir: _que les pires angoisses de l'incertitude ne
sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines ralit horribles_.
Le spectacle des scorbutiques de la _Petite Hermine_ en demeure pour
vous une mmorable et saisissante dmonstration.

Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc
parler, il entre dans mes habitudes.

Trs-bien, donnez m'en la raison s'il vous plat.

Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clart aveugle.
La mre de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel,
tous les parents, tous les amis prochains ou loigns de ces hardis
matelots vous eussent pay, au poids de l'or la faveur de cette vision,
au cot du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on
croyait mort! quel rveil pour l'esprance! Comme elle accourt, comme
elle s'installe, cette radieuse infirmire! Nommez-moi une garde-malade
attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable
vaillante! Elle croit  la gurison comme  dogme, elle lui garde la foi
jure comme l'amour  une fiance, elle espre jusqu' la fin, comme une
me! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans
l'agonie du bien-aim; elle ne meurt qu'avec lui.

Le matre-s-arts ne me rpondit pas tout d'abord; seulement il leva les
paules avec l'air ennuy d'un homme qui se rsigne  couter sans
vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me
glaa comme un attouchement cadavrique.

Mais, dit-il, si le bien-aim tait mort, ne vaudrait-il pas mieux pour
la mre, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la
vie, qu'en acqurir la certitude une seule minute devant son cercueil?

_Si le bien-aim tait mort!_ Il me disait cela d'un ton railleur,
mchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout  l'heure lui
revint aux lvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se
perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.

Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la _rive du
bois_, comme chantent les _dodelinettes_ et les complaintes canadiennes
franaises que ont berc pour nous tous le sommeil de notre premire
enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont
les sinuosit multiples semblaient calques sur les mandres de la
rivire. Tout  coup nous arrivmes  une clairire,  une baie coupe
en demi-lune, comme  la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et
qui ressemblait  l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste.
Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles
chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques
Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'anne, et
particulirement  la saison d'hiver, avait balay la neige  cet
endroit sur un espace considrable, et la surface plane de la glace
transparente tincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperus au fond
de la crique, enlis jusqu' sa ligne de flottaison dans un immense banc
de neige, un petit btiment de la mture et de la taille de nos
golettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Qubec et les
paroisses ripuaires du bas St. Laurent.

Laverdire leva la main dans la direction de la galiote:

L'_Emrillon!_ s'cria-t-il.

Puis, faisant cho  sa propre voix, l'archologue rpta dans un clat
de rire: L'_Emrillon!_ Cette fois il semblait se parler  lui-mme.

tant donn que l'on connt au pralable la passion grande du
matre-s-arts pour les sports nautiques, cette gaiet singulire
s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure hro-comique. _La
chaloupe de Laverdire_! mail elle avait plus couru d'aventures  elle
seule que tous les yachts runis de notre rade.

Donc, l'mulation, l'amour de la gloire, les motions de la lutte,
quelque diable enfin le poussant, Laverdire construisit un yacht
superbe,  seule fin d'arracher la victoire  la _Mouette_ du Dr. Wells,
une triomphante, s'il en ft jamais. Et bon historien national qu'il
tait notre prtre-matelot donna  son lger navire un beau nom de
baptme, et l'appela _Emrillon_. Ce qui n'empcha pas l'_Emrillon_
d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour
(l'unique jour) qu'il disputa la palme  sa glorieuse rivale. Cela
n'tait pas trs illustre pour L'_Emrillon_, mais en revanche trs
historique.

Il y avait d'ailleurs une grandeur d'me incomparable, une abngation
absolument artistique,  perdre ainsi, de gaiet de coeur, trois mille
piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde
bataille d'Actium. Ce fut un vritable sinistre maritime... et
financier. Le souvenir en flotta sur la mmoire de Laverdire encore
plus lgrement que l'_Emrillon_ dans l'entre-quai de la Douane; car la
conscience du marin n'tait pas engage dans la responsabilit de la
catastrophe, le modle, au dire des connaisseurs, ayant t reconnu
chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgr que l'_Emrillon_, assis
dans l'eau, prenait la bande  tribord. La faute tait-elle ...?
Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivire St. Charles en
gardent encore le formidable secret.

Toute la gaiet de cette anecdote me revenait au coeur et aux lvres en
coutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec
un bel accent martial, en mme temps qu'i enjambait lestement le
bastingage du galion.

En un clin d'oeil nous emes enlev le panneau de l'coutille et nous
nous trouvmes sous le tillac, dans la chambre du chteau de proue. Une
lampe suspendue par une chanette de cuivre clairait mal cet
appartement o le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter
la flamme de lumignon. Ce courant d'air tait provoqu par deux
sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les
vaisseaux de guerre du temps--que j'aperus grand ouverts. Ce qui
m'tonna beaucoup.

Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf
frachement travaill, provenant sans doute d'une grande bote, en bois
de sapin, dont les planches rudes, varlopes  la diable, taient
cribles de noeuds suintant un gomme parfume, couleur d'ambre et qui
revtait dans la lumire tourmente du lumignon les scintillements et
les reflets de l'or. Cette bote, longue de sept pieds, haute et large
de deux, reposait sur des trteaux et son couvercle s'appuyait debout au
vaigrage de la galiote.

Tout auprs, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le
casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands
clous forgs.

Que renfermait cette bote? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne
fus pas longtemps  me le demander, car Laverdire prvenant ma
curiosit, me dit aussitt: venez voir.

Il dtacha la lampe du bau o elle tait suspendue et fit tomber sa
lumire au fond du mystrieux colis.

Je reculai d'pouvante: cette bote tait un cercueil; son contenu, le
cadavre d'un homme!

Vous aurez mal referm l'coutille, me dit Laverdire, _Elle_ est
entre!

Je le regardai avec stupeur. Les lvres nerveuses de l'archiviste,
convulsivement contractes, dessinaient un sourire trange, d'une
expression indfinissable.

_Elle_ est entre, rpta le prtre.

Qui, elle?--bgayai-je absolument ahuri, drout par le mysticisme de
mon interlocuteur.

Le matre-s-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix
creuse comme la tombe.

Et pour achever de m'pouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre
farce d'un clat de rire effrayant.

Eh! regardez donc derrire vous, ricana-t-il mchamment, je parie que
vous verrez quelqu'un.

J'avoue que je n'osai pas tourner la tte!

Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, _Elle_ est
entr, pas la mort, mais _Elle_, la folle, la _pauvre folle du logis!_
Ah! jeune homme, jeune homme, quels piges vous tend l'imagination. Et
comme on y tombe!

Cette plaisante mystification eut le mrite de me fcher rouge. Je la
trouvai mauvaise, inconvenante, excrable, prcisment parce qu'elle
tait bonne, excellente mme, et m'avait fait grelotter de peur.

Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai prcipitamment
l'chelle de l'coutille.

Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!

A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du
lumignon comme pour l'teindre.

Laverdire ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?

Je luis rpondis avec humeur: videmment vous tenez  me l'apprendre;
moi je ne tiens pas  le savoir: voil la diffrence.

Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mmoire, une grande
joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de
l'quipage, Philippe Rougemont.[113]

   [Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif
   d'Amboise, de l'ge de environ vingt deux ans." _Voyage de
   Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul
   mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son _Histoire du
   Canada_, en nomme un autre: _De Goyelle_. Ce sont les deux seuls
   scorbutiques dcds dont nous sachions les noms.]

Toute ma mauvaise humeur tomba  cette parole. Je compris alors o
menait _le chemin de Rougemont_, et ce que Bertrand Samboste entendait
par _la toilette de Philippe_. La toilette de Philippe, c'tait
l'agonisant port dans la chambre du matre de la nef et couch sur un
lit de camp; c'tait l'aumnier, Dom Anthoine, revtant le surplis et
l'tole; c'tait la petit table du Viatique avec sa garniture de linge
couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles
et silencieuses des cierges jaune auprs du crucifix; c'taient les
matelots des trois quipages  genoux dans la batterie de la caravelle,
et rcitant les dernires prires pour le camarade qui allait recevoir
les derniers sacrements; c'tait le dcor du cinquime acte, tous les
acteurs en scne, comme au thtre.

Et, me rappelant les regards effrays de Bertrand Samboste encore mal
revenu des motions profondes du drame, je me disais qu'il avait d se
passer quelque chose de terrible  la fin,  la chute du rideau. Qui
sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage
color des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-tre pas
voulu s'en aller _avaler sa gaffe_. Cela se voit  vingt ans! En vrit
le navrant spectacle que celui d'une me qui part ainsi dans un cri de
dsespoir!

C'tait le corps d'un marin apparemment trs jeune, car sa figure
accusait  peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il
en tait vtu de pied en cap; rien ne manquait, pas mme le chapeau
goudronn. Il n'avait pas de linceul, mais il tait couch dans sa
bire, sur un lit pais de branches de sapin. La tte reposait sur un
oreiller o le duvet tait remplac par des rameaux de cdre, un bon
dredon pour le dormeur de tel somme. C'tait vraiment une aubaine, car
il tait, celui-l, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous
la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!

Et la pense me vint que ce malheureux avait une mre; qu'elle tait, 
cette heure mme, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la
Bretagne ou de la Normandie,  genoux devant une de ces naves _tables
de Bethlem_, toutes toiles de lumires et peuples en mme temps de
bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille frache de son
berceau, l'Enfant Jsus souriait  cette pauvre femme, lui tendait ses
petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, _cet
autre_, le premier-n de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de
sa chaumire, piant, avec une dlicieuse impatience, la premire joie
de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu' l'veiller par une
dlirante caresse. Vingt ans avaient pass sur ce bonheur suprme sans
rien enlever  l'ivresse et  la vivacit du souvenir.

Revenue de l'glise je revoyais cette femme mettre le couvert du cher
absent  la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis  la
drobe du pre et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune
marin, dposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brlant.

Enfin, elle-mme endormie, rvait que les trois vaisseaux de Cartier,
voiles hautes et mts pavoiss, entraient dans le port de St. Malo, au
bruit des cloches et des salves, avec tous les quipages de la
flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais
et les vivats des quipages des navires en rade, il y avait pour elle,
une voix grle, une voix enfantine criant: Mre! mre, me voici, il n'y
a plus d'exil!

Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entire livre au
ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-mme, le remerciant de
lui faire oublier sa prire, de peur qu'elle ne lui demandt le retour
de son fils comme une grce. Autrement sa Providence m'et paru odieuse!

N'est-ce pas? rpondit tout haut mon trange interlocuteur, qui
m'coutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre,
comme la Divine Providence prpare de loin, comme elle rsigne 
l'avance cette tendre mre  la terrible preuve. Elle retarde de six
mois la fatale nouvelle, et met  douze cents lieues le cadavre du
bien-aim. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de sant
et de force, on t rapports morts  leurs demeures, le soir mme de
leur dpart! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de
fausses manoeuvres. Pour toute prparation les mres, les femmes, les
soeurs de ces misrables n'auront eu que le retard de la civire porte
par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutil,
sanglant de la victime. La misricorde du bon Dieu n'a pas cri "Gare!"
 ces pauvresses, mais elle leur a broy le coeur d'un seul coup,  la
premire treinte. Et cependant, c'est cette main-l qu'il faut bnir.

Ici, l'esprance va s'teindre avec lenteur, s'vanouir doucement dedans
le coeur maternel, comme la belle lumire d'un jour d't.

La pense de son fils demeure dans cette me  la manire des parfums
pntrants que embaument les cassolettes longtemps aprs que l'aromate a
disparu.

Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Dcouvreur,
va revenir en France. Un matin[114] toute la population de St-Malo
envahira, comme un flot irrsistible, les quais, les mles, les jetes,
les phares, tous les postes avancs du rivage Une caravelle, toutes
voiles dehors et pavoise  ses trois mts, entre dans la rade.
L'artillerie gronde  la citadelle de St-Malo et les sabords du grand
navire sont pleins d'clairs et de fume. L'quipage crie avec
enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "_Canada! Canada!!_" Et la
foule en dlire de rpondre: "_Cartier! Cartier!_ la _Grande Hermine!_"
La mre de Rougemont sera l, venue D'Amboise,[115]  genoux, elle aussi,
sur la grve, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiances
des marins, grce  Dieu, revenus!

   [Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un
   hable nomm Rougnoze o prinsmes eaues et boys pour traverser la
   mer et l laissmes l'une de nos barques et appareillasmes du
   dict hable le lundi 19ime jour du dict mois (de Juin). Et avec
   bon temps avons navigu par la Mer, tellement que le 6ime jour
   de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo,
   (par) grce du Crateur. Lequel prions faisant fin  notre
   navigation, nous donner sa grce et paradis  la fin. _Amen_."
   _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, feuillet 46 et verso.]

   [Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." _Voyage de
   Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35.]

Ce sera un grand et cruel crve-coeur lorsqu'on dira  cette femme que
son Philippe n'est pas  bord du vaisseau-amiral. Son beau rve, bless
 l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitt
plus loin au large. L'envergure rpondra, croyez m'en,  la distance.
_Ils taient trois vaisseaux_. Pour sr Philippe revient sur le
_Courlieu_. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles
d'parpiller  fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace
pour cela.

L'_Emrillon_ arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois
vaisseaux. Pauvre mre! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis,
voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des
_principaux et bons maistres compagnons mariniers_ sont rests l-bas,
sous la terre,  cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup
dans la poitrine de la crucifie, l'espoir exubrant, vivace, le rve,
le divin rve sont bien malades. Le pauvre oisillon volte encore, mais
 fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau bless qui
se rase au creux d'un sillon.

Il taient trois vaisseaux! La _Petite Hermine_ retarde encore. Oh!
lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le
courage de lui dire que le _Courlieu_ a t abandonn  Stadacon...
faute de bras pour la manoeuvre?[116] Cette fois, l'illusion ne sera plus
possible.

Malgr cette grande preuve de la foi, admirez la tendresse de la
Providence que amne par degrs, au coeur de cette femme, la certitude
de la catastrophe, qui multiplie les tapes du chemin, attnue la
roideur de l'ascension au calvaire.

Puis, le sacrifice accompli, accept, un soir de grande solitude et de
silencieuse douleur pour la chaumire des Rougemont, voici l'aumnier de
Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprs de St. Malo, qui se prsente
 Amboise, et qui raconte  cette mre en deuil la mort sainte de
Philippe; non pas une agonie d'abandonn, de lpreux, au fond d'une
cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Franais, une
mort en prsence des _pays_ des trois quipages,  bord d'une caravelle
o l'on avait parl d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant
l'agonie. Puis les dernires paroles, les derniers messages, le dernier
-Dieu, rapports avec une prcision sacramentelle. Enfin l'heure du
dpart... la Mort venue  quatre heures du soir, la veille de Nol.[117]

   [Note 116: La _Petite Hermine_ avait t abandonne  Qubec, au
   printemps de 1536--On en a retrouv la carcasse en 1843, 
   l'embouchure du ruisseau St Michel.]

   [Note 117: Cette mort est anti-date--Philippe Rougemont, d'aprs
   les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de
   Fvrier 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination
   cet anachronisme procurait  l'auteur.]

Mort la veille de Nol! quelle rvlation! Oh! comme je m'explique
maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit,
irrsistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force,  la vue de
l'table de Bethlem;--pourquoi les triangles de lumires semblaient
avoir la pleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi
elle trouvait au Jsus de la Crche la figure souriante de son Philippe,
petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses  la table familiale, sur
la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gteau,
rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit
vide;--pourquoi ce rve de galions voils en course entrant dans le port
de St. Malo.--Ah! sa maison tait alors visite, bnie, sanctifie par
l'me prsente de son enfant, me bienheureuse, me confirme en grces
et en joies ternelles, me revenue elle aussi! Dites-moi, en toute
sincrit, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'chapper
d'un plus funbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles
antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses ngateurs
l'appellent _Hasard!_ Cela me fait penser au blasphme d'un mauvais fils
qui dit: "martre"  sa mre!

A ce moment un bruit de bottes ferres retentit sur le pont de la
galiote, droit au-dessus de nos ttes. Presque aussitt les panneaux de
l'coutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la
chambre.

Les croque-morts! me souffla Laverdire  l'oreille.

Les ouvriers de la dernire heure et de la dernire besogne! Ce
face--face imprvu, cette confrontation instantane, me glaa d'effroi.
J'avoue que la prsence du cercueil de Rougemont aurait d m'y prparer.
Je n'en subis pas moins cependant cette pousse de recul que provoque
l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.

Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume
Squart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui
charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un matre
compagnon marinier.[118] Laverdire me les avait tous signals  bord de
la _Grande Hermine_.

   [Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rle d'quipage
   de l'aviso franais _le Bouvet_ ancr en rade de Qubec pendant
   l't de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, _Grossin,
   enseigne de vaisseau_. Consulter _Le Canadien_ du 2 septembre
   1887.]

Un moment les croque-morts regardrent silencieusement le cadavre au
visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et
le frappa au front,  petits coups rapides,  la manire d'un visiteur
s'annonant discrtement  une porte. La tte rendit un sont mat comme
le marbre d'une statue.

Il est parfaitement gel dit Squart, fermons la bote.

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient t laisss
grands ouverts.

C'est une singulire ide, tout de mme, dit Eustache Grossin, c'est une
singulire ide de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer.
M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont,
lui qui nous faisait promettre de le ramener  Amboise! Come nous lui
tenons bien parole!

a, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le
compagnon.

La fort, rpondit Jehan Duvert, la fort est infeste de chiens
sauvages, de renards et de loups. Au printemps,  la fonte des neiges,
l'odeur du cadavre pourrait en trahir la prsence. Ces animaux, dont
l'audace et la frocit se dcuplent par l'excs du froid et de la faim,
ont un flair merveilleux, et seraient prompts  dcouvreur le corps du
camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Gnral espre qu'il n'y aura plus
 craindre que les restes mortels d'un chrtien, les cendres baptises
d'un homme deviennent la pture des fauves, comme une charogne d'animal.

Trs bien! O les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout prs d'ici,  l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace
mme de la rivire. On calcule qu'il faudra creuser  douze pieds pour
l'atteindre, car la neige,  cet endroit, est amoncele  telle
paisseur.

Mais c'est trange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au
rivage? lui donner une fosse bnie, avec une croix de bois  la tte,
comme  la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, rpondit Squart avec un long soupir, dans un mois
d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce
nombre seront en tat de creuser le sol  six pieds de profondeur? Si le
flau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous
neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si
le scorbut doit nous dvorer l'un aprs l'autre [119] jusqu'au dernier, ne
vaut-il pas mieux mille fois s'en aller  l'Atlantique par le St.
Laurent, sur les glaces flottantes de la rivire, que de savoir nos
ossements, nos pauvres corps jets  la voirie, abandonns  la grve en
pture aux chiens, aux renards et aux loups?

   [Note 119: Et tellement se esprint (_se dclara_) la dicte maladie
   (_le scorbut_)  nos trois navires que  la my-Fvrier de _cent
   dix_ hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en
   sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose
   piteuse  veoir, considr le lieu o nous estions. Car les gens
   du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens
   voyent, et ja (_dj_) y en avait _huict_ de morts et plus de
   _cinquante_ en qui on ne esprait plus de vie. _Voyage de Jacques
   Cartier_, 1535-36, feuillet 35.

   Et depuis jour en aultre s'est tellement continue la dicte
   maladie, que telle heure a est que par tous les trois navires
   n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits
   navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour
   tirer  boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour
   l'heure y en avait dj plusieurs morts. Lesquels ils nous
   convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous
   estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit
   gelle, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 36.

   Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on esprait
   plus de vie et le parsus (et par dessus le march) tous malades
   que nul n'en estoit exempt except trois ou quatre. Mais Dieu,
   par sa saincte grce nous regarda en piti et nous envoya la
   congnoissance et remde de nostre guarison et sant. _Voyage de
   Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 37.]

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussire Au fond de la terre,
ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au mme limon.
Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je prfre m'en
aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Ocan! voil le cimetire par excellence du matelot, le vritable
champ du sommeil, labour, celui-l, avec des proues de navires, mieux
ue tous les autres avec les socs de charrues. L, mes gaillards, toutes
les tombes creuses d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est
un avantage pour ceux qui ont un ct pour dormir. Pas de fossoyeurs 
payer, choix absolu des places, et libert complte de changer de coin
si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs
de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de
varechs ou de mousses, il y en a pour tous les gots. Ainsi couchs
comme des flneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'ternit,
sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du
dernier jugement  regarder passer d'en bas,  la surface lumineuse de
la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur
l'ocan; compter, la nuit, les falots dans les mtures et les lueurs des
feux de grve, tout comme autrefois  St. Malo, sur les remparts de la
ville!

Jehan Duvert ne parut pas goter la bonne humeur et les plaisanteries du
charpentier.

Tu oublies l'me. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un
squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'me qui l'habitait,
s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'ternit,  regretter l'Ocan?
Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux  sa
manire, voient au del ce monde de plus belles choses que les ttes de
mort avales par les requins, ou les crnes rouls par la Mer avec les
galets du rivage.

Non, Squart, l'Ocan ne vaut pas les cimetires bretons, et ton _De
Profundis_ n'est pas meilleur que celui qu'on rcite, aux croix de
chemins, dans nos villages. Tous les soirs, l-bas, la visite des
anciens,  des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre
les tombes. Puis, tout auprs, au pied de la falaise, tu sais, la plage
de St-Malo, la mer ternelle qui chante.

Le charpentier se mit  rire: _La mer ternelle qui chante_,
s'cria-t-il, on l'entendrait encore aprs la mort? Eh! ce n'est pas la
peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crnes
qui voient la lumire du ciel du profond de l'abme, toi qui veux que
les dormeurs de nos cimetires bretons coutent, dans leurs cercueils
bruire le vent et l'Atlantique? La lumire du ciel aperue!
l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux tnbres de la
tombe. Car, ne vous tes-vous demands jamais quelles seront l'paisseur
touffante et l'horreur palpable de la dernire nuit sous la fosse
ferme? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pense du
soleil, le souvenir de cette lumire du ciel se reposant toujours sur
quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Squart, il n'y a pas dans la marine de France un
galion, si petit qu'il ft, qui ne voult pas sombrer en plein ocan, en
franche tempte, toutes voiles dehors et l'quipage sur le pont, plutt
que s'en aller mourir de vieillesse sur la grve, brler comme un fagot
de broussailles  mare basse, et voir des brocanteurs se battre  qui
possdera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop  une carcasse de
poisson dvore par des chiens. J'ai les ides de mon navire. Hlas! ne
se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-mme, Squart, ne regrette pas l'abme rpondit Jehan
Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgr ce que tu puisses en
dire, camarade. Le bon Dieu n' pas cr l'Ocan avant la Providence.
Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits
orphelins diraient-ils encore: Notre Pre?

C'est possible, trs possible, ami Jehan, j'ai tort probablement;
l'gosme a fauss mes ides. Je n'ai pas connu mon pre, ni ma mre, je
n'ai pas eu de frres ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitu
 n'tre aim de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel,
la maison accoutume. Je ne crois tre chez-nous qu'en route. Voil
pourquoi  bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime,
lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur
la haute mer, qu'il a coul  pic, comme une sonde, dans cent brasses
d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manire de prir, glorieuse
faon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau  la corne, tous les
gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme  la parade. Cela me
fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'me la grande
image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Squart rpondit: Franchement, non; mme si l'on me donnait 
choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont,
trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Squart, cela reprsente un
fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-tre une grande
ville, debout, l-bas, sur ce rocher.[120] Comment l'appelleront-ils dans
l'histoire: Canada? Stadacon? Donnacona?[121] Cartierbourg? St.
Malo-ville?[122] Elle sera peut-tre la capitale du pays que nous venons
de dcouvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en
aurons jamais eu connaissance?

   [Note 120: Samuel de Champlain avait nomm notre citadelle, le
   _mont Dugas_. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du
   Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Gnral du Roi en la
   Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain taient
   amis intimes et firent ensemble, pendant les annes 1606 et 1607
   la dcouverte de presque toutes les ctes de l'Acadie. Consulter
   aussi le fac-simil d'une carte donnant l'ancienne topographie de
   Qubec et de ses environs. Ce fac-simil se trouve dans l'dition
   des _Voyages de Champlain_ publi  Paris en 1613.]

   [Note 121: Il est certain que le mot _Qubec_ ou mieux _Kebbek_,
   suivant sa primitive orthographe, tait inconnu aux compagnons de
   Jacques Cartier. M. l'abb Ferland, dans unes des notes
   explicatives publies au pied de la page 90, tome Ier, de son
   _Histoire du Canada_, parlant de la fondation de Qubec et du
   voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur,
   "aprs avoir reconnu l'Ile aux Livres, la Malbaie et l'Ile aux
   Coudres, arriva  un cap fort lev qu'il nomma Cap Tourmente
   parce que les flots y sont toujours agits. Traversant ensuite
   vers le ct oppos il remonta le chenal qui est entre l'Ile
   d'Orlans et la terre du sud; il s'arrta au pied d'un cap
   couronn de noyers et de vignes et situ entre une petite rivire
   (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages
   nommaient ce lieu Kebbek, c'est--dire passage rtrci, parce
   qu'ici le St-Laurent est resserr entre deux ctes leves. Le
   nom de Stadacon avait disparu." Il convient aussi de consulter,
   dans ce mme ouvrage, la note 3 de cette mme page 90. Ailleurs,
    la page 45, (_Histoire du Canada_, Tome Ier.) Ferland dit
   encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent aprs le
   dpart des Franais? (c'est--dire aprs le dernier voyage de
   Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les
   traditions sauvages s'altrant et se perdant bien vite, Lescarbot
   et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchrent  les
   recueillir, n'y purent russir  leur satisfaction. Lorsque les
   Franais revinrent pour fonder Qubec, soixante-cinq ans plus
   tard, _ils ne trouvrent plus le peuple de langue huronne ou
   iroquoise_ qui avait si bien accueilli Cartier  Hochelaga.
   Press par les nations algonquines qui habitaient la rivire des
   Outaouais et la partie infrieure du St-Laurent il s'tait
   peut-tre retir vers le midi ou l'ouest."]

   [Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donn e nom de
   _St. Malo-Ville_  une vaste superficie de terrains situs dans
   le voisinage immdiat de l'Hpital du Sacr-Coeur,  Qubec, et
   qu'il offre en vente comme lots  btir.]

Squart cessa tout--coup de parler pour sourire longuement  une pense
trange.

Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses
qui disent la vrit quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le
diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadacon:
"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne rpondit: "Douze mille",
cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, 
quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites
dans la ville future?[123]

   [Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cit de
   Qubec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de
   l'_Almanach des Adresses_.]

Eustache Grossin le regarda stupfait.

Eh! Squart, dit-il, comment cette ide singulire t'est-elle venue?

Je l'ignore, rpondit l'autre, cela m'est arriv tout--l'heure 
l'esprit,  l'improviste, comme je regardais la fort dormir debout  la
cime du Cap. J'en demeure moi-mme tonn.

J'ai aussi pens, poursuivit le rveur, j'ai aussi pens, en regardant
la rivire, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans
d'ici, comme la Seine  Paris, la Loire  Nantes, la Garonne  Bordeaux,
la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordes de
quais runis par des ponts suspendus; que l'on y btirait des entrepts,
des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la
construction des navires.

Un jour, ceux-l d'entre nous rests ici sous la terre  cause du
scorbut, seront veills par un bruit de pioches et de pelles. Des
ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une
mle, ou bien encore  l'inclinaison d'un lit de vaisseau, dcouvriront
nos cercueils rangs, comme  la parade, en ligne d'exercice. Et tandis
que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les
antiquaires, les archologues, les chercheurs d'histoires, se battront 
coup de livres sur l'authenticit de nos crnes, nous nous en irons tous
ensemble, camarades regarder sur le talus,  la hauteur de la berge,
cette montagne  qui nous avions autrefois demand: "Combien as-tu
d'arbres?"

Et nous aurons peut-tre devant les yeux le spectacle d'une grande
ville, faisant flamboyer au soleil ses flches, ses coqs et ses croix de
clochers, le cristal des vitres et le mtal des toits. Chacun de ces
arbres sera devenu maison, les sentiers de la fort des rue paves,
comme chez nous,  St. Malo,  St. Brieuc,  Nantes. Le roc du cap sera
converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle,
hriss de crneaux, de mchicoulis et de tours. Il y aura peut-tre
aussi un Parlement comme  Rouen, notre bonne ville.

Alors les flottes de la marine marchande feront escale  Stadacon, dans
leur marche au long cours au pays de la Chine. [124] Le St. Laurent sera
le gigantesque routier d'un ngoce colossal. Quelle joie dans le
spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombre de navires
portant  leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalits
du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matines du dimanche,
cent quipages descendus  terre, parlant  la fois dans les rues de
Canada, de Stadacon, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville[125]--que sais-je
moi--, toutes les langues du bonde! _Terr-i-ben!_ il fera bon alors
d'tre matelot!

   [Note 124: La route de la Chine est reste forcment, jusqu' nos
   jours, l'ide fixe d'un grand nombre de personnages minents.
   Nous avons eu l'expdition (celle de Robert Cavelier de la Salle)
   en 16690 qui alla chouer  son dbut dans l'le de Montral, et
   que l'esprit caustique de nos pres commmora en nommant le lieu
   de la dbandade: _La Chine!_ Sulte. _Histoire des
   Canadiens-Franais_, ch. Ier page 22.]

   [Note 125: On doit btir, et tout prochainement parat-il, une
   glise paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce
   nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de
   suggrer  l'autorit comptente celui de _Saint-Malo_? Ce titre
   rappellerait, avec une heureuse prcision gographique, le point
   de dpart de notre histoire. Car, vritablement, elle commence au
   16 mai 1635, le matin de cette Pentecte mmorable o les trois
   quipages de Jacques Cartier runis dans la cathdrale de St.
   Malo remirent  l'Esprit-Saint tout le soin de leur prilleuse
   entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs
   vaisseaux, le succs de leur hardie expdition aux terres neuves
   d'Amrique.]

Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.

S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un srieux comique, et un
enthousiasme bien renchri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes
et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! _Nom de nom!_ Et
tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en
l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!

a, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manire de philosophie, ne
pas oublier que nous serons morts en ce temps-l!

Qu'est-ce  dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altrs ne
sont pas toujours les vivants! Car, parat-il, il y aura, l-bas, dans
l'autre monde, une _Baie des Chaleurs_, tout comme ici.

Tu me consoles, toi; en vrit, a me fait aimer l'hiver.--A propos, a
se ferme, les dimanches.

Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, _la Baie des Chaleurs_?

Pas a, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant
qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les
places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par
nous mmes si le visage de la statue lui ressemble.[126] Eh! pourquoi
ris-tu Squart?

   [Note 126: Il existe  Qubec une statue de Jacques Cartier, celle
   qu'un architecte trs estimable M. Franois-Xavier Berlinguet, a
   leve sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est
   entoure de chemines qui lui prodiguent,  l'envie, les fumes
   de la gloire. Faute de laurier on l'a couronne d'un
   paratonnerre, e qui la met  l'abri des compagnies d'assurance et
   de leurs agents.

   Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne
   ville de Qubec ne fait pas payer la taxe d'enseigne  la statue
   de Jacques Cartier.]

Pourquoi je ris? coute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer
sur l'vangile, que dans quatre sicles d'ici Jacques Cartier aura une
statue au Canada. Les dcouvreurs de notre poque ne sont pas heureux en
gloire.

Allons donc, rpartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner 
la France un pays grand comme elle!

Squart dit encore:

Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, dcouvrait le
Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce,
lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le gnie de cet homme
avait vu dans l'Ouest,  quinze cent lieues plus loin que l'horizon de
la Mer. C'tait bien le moins cependant que l'enfant portt le nom de
son pre!

Tu as raison, Squart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une
criante injustice.[127]

   [Note 127: M. de Humbolt a lav de toute culpabilit la mmoire
   d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation
   ternellement dirige contre lui d'avoir tent d'usurper la
   gloire de Colomb. Margry: _Dcouvertes Franaises_, page 258.]

Voil pour la gloire historique, conclus Squart. Que promet d'tre
maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb
est mort. Celui qui avait donn  l'Espagne les grandes Indes
Occidentales et des les si opulentes que tous les trsors runis de
l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort 
Sville de misre et de faim? Voil pour la gloriole mondaine!

Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour
de la faveur publique! O sont les statues de Christophe Colomb 
Madrid,  Sville,  Gnes?[128]

Et vous croyez que notre Capitaine-Gnral, notre Jacques Cartier, le
hardi gars de Bretagne, aura sa statue  Stadacon?

Il n'a dcouvert qu'un pays, qu'une route aux les du Zipangu, aux
terres de Cathay, contre l'autre une hmisphre entire. Jacques Cartier
n'aura pas plus de monument  Stadacon que de statue  St. Malo.[129]

   [Note 128: La statue commmorative de Christophe Colomb, leve sur
   un pidestal orn de rostres, fut inaugure  Gnes, le 12
   Octobre 1862, trois cent soixante-neuvime jour anniversaire de
   la dcouverte de l'Amrique. Comparativement aux Gnois nous ne
   sommes pas en retard de reconnaissance.]

   [Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls,  St. Malo,
   l'honneur d'une statue.

   M. l'abb Bgin qui a visit trs attentivement la Bretagne, en
   1864, me racontait avoir vu,  St. Malo,  l'_Htel de France_ o
   il logeait, quatre statuettes reprsentant Duguay-Trouin, Jean
   Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient
   le parterre de l'_Htel de France_. Ce dcor fait le plus grand
   honneur  l'intelligence du propritaire de cette maison. Il
   convient d'ajouter que la municipalit de la ville n'tait pour
   rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance
   patriotique.]

Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville
fonde. La premire oublie celui qui part, la seconde celui qui est
venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs ferms
des hommes sembleront l'avoir conspir d'un mutuel accord.

Seulement, dans trois ou quatre sicles d'ici, quant tous les envieux
seront morts, et avec eux, tous les chargs de reconnaissance, il
adviendra peut-tre qu'un dsoeuvr, en qute de plaisir, imaginera pour
se distraire le _centenaire_ de notre dcouverte. Ce sera
indubitablement l'occasion de ftes splendides, le moyen de s'amuser
encore une fois  nos dpens, cette prsente aventure ne comptant pas.

Duvert et Grossin se mirent  rire: Faudra venir voir a de l'autre
monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre  terre.

Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allgorie des
tats-majors et que les personnages du Capitaine-Gnral, des maistres
de nefs et des pilotes seront des mieux soigns. Mais, ajouta Squart,
pour les manoeuvres, les quipages, timoniers, rameurs ou parias du fond
de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse.
Le premier cent de matelots ramasss sur les quais de la ville suffira
probablement, et ils ne s'amuseront pas  trier. On leur paiera chacun
vingt sols pour leur rle de compagnons dans la procession historique
et... _Eh! Eh! vogue la gale_.

_Donnez-lui du vent!_

Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme
la mer, de nous savoir personnifis dans ces vachers de la terre ferme,
des rebuts de cabotage, des paves d'auberge, le dshonneur de la
profession!

Doucement, camarade, doucement _Per Jou!_ voil de la haute fantaisie.

Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou
cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots franais.
Notre marine sera une gloire ou l'Ocan sera tari. Je te le dis,
Squart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait
le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession
historique. _Da-oui!_ a vaudra la peine de constater par nous-mmes si
les gars du vingtime sicle auront un bon mouvement de tangage dans les
jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les
ntres. Dites donc, entendre parler franais, aprs quatre cents ans de
latin dans le Paradis, quel dessert!

Squart et Duvert s'crirent ensemble: Eh! l'on parle latin l-haut?
Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?

_Da-oui!_ C'est mon cur qui prtend a.

Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprs
pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le
bas-breton et le franais. N'est-ce pas, vous autres?

_Terr-i-ben!_ rpondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas mme
certain de comprendre le franais de mes enfants dans quatre cents ans
d'ici.

_As pas peur_, rpliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli
pour que la terre, en franais, ne s'appelle plus la terre; la mer, la
mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous
comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une
rame, un poignard, un cordage, une futaille!

Changeront-ils aussi le mot _patrie_?

Ils le conserveront, mme malgr eux, car, vois-tu, ce mot l est
imprissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde.
Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!

Traduire quoi? demanda Squart, je ne comprends pas.

Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-tre
plus le mot France pour rpondre au mot patrie.

Hein? Qu'est-ce que tu dis-l?

Ce pays que nous avons l'intention de nommer _Nouvelle France_ sur nos
cartes gographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera
peut-tre alors _Nouvelle Espagne_ ou _Nouvelle Angleterre_. A tous les
ges du monde, amis, les conqurants ont eu cette manire de traduire.

Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il
faudrait que l'empire de la mer appartint  l'Angleterre ou  l'Espagne.
Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que
l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les
caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont
conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es franais!

Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui rpondit
simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton!
Avant que la France s'appelt Gaule, la Bretagne se nommait Armorique!
Nous ne sommes franais que d'hier,[130] camarade, et le courage date de
plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualit
franaise, C'est plus qu'un caractre national, c'est une vertu humaine.
Seulement,  la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les
peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.

   [Note 130: La Bretagne ne fut dfinitivement rattache au royaume
   de France qu'en 1532.]

Et voil pourquoi tu dsespres de la colonie, pourquoi tu oses croire 
sa ruine, le jour mme de sa dcouverte? dit Grossin avec colre.

Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un vnement
que d'y penser. Mme avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais
tuer pour notre conqute.

Trs-bien, cela.

Ce qui ne m'empche pas de croire et de dire que les futurs habitants de
la grande ville que nous croyons voir cette nuit,  travers les tnbres
de quatre sicles d'avenir, ne nous ressembleront peut-tre en aucune
sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.

Alors, dit Grossin, il faudra couter attentivement carillonner les
glises pour ne pas s'y trouver tout--fait trangers.

Comment cela? dit Squart.

Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous,
sont les dernires  perdre l'accent du pays!

A moins, ajouta Squart, qui aussi lui paraissait tourment par
l'horreur d'un pressentiment invincible,  moins qu'on ne les ait
fondues pour couler des boulets. Pendant un long sige les canons, comme
le hommes, finissent par avoir faim.

Dieu aimera trop la colonie pour la rduire  ce dsespoir. Non,
impossible; avant qua d'en venir l, tous les Franais de l-bas seront
morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un
dix-cors, mais on n'affame pas un Franais. Quand on l'assige trop
longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre
de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, 
dcouvert, debout en pleine lumire. Puis, quand l'ennemi enterre les
corps mutils au fond de la tranche bante, il voit avec terreur les
ttes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche tait
encore possible et que la mmoire de chacun de ces morts et un nom, un
visage  retenir, pour les colres de l'autre monde.

Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la
garnison tue jusqu' son dernier homme, qui empchera la ville d'tre
emporte d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire
facile. Avec les pices d'artillerie trouves sur les remparts, sans
affts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches
d'glises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons
clatants, les _Te Deum_ anniversaires de leur triomphe!

Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il rpondit avec une voix
grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'veiller, garder pour
nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous
efface de la mmoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu' la
fin! couter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les
entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous
aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.

Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit
l-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitt l'coutille s'ouvrit
brusquement et je vis, par son chelle, neuf personnages descendre au
milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle,
de la _Grande Hermine_, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du
_Courlieu_, Guillaume LeMari, matre de la _Petite Hermine_, Guillaume
LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'_Emrillon_ avec le matre
de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean
Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois
gentilshommes de St-Malo.

La messe vient de finir  bord de la _Grande Hermine_, dit Marc
Jallobert  Squart. Nous venons rciter la dernire prire. Tous les
gars de St. Malo sont-ils prsents?

Prsents, rpondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il
faut se hter, la _bndiction du feu_ a lieu dans un quart d'heure et
le Capitaine Gnral nous y attend.--tes-vous prt, Grossin?

Le matelot baissa silencieusement la tte et s'en alla chercher le
couvercle du cercueil.

Squart, de son ct, ramassa le marteau et Duvert se mit  choisir les
clous dans le fond du coffre d'outils.

Ces derniers prparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent
pouvantables.

Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?

Non, dit Jacques Maingard, le matre de l'_Emrillon_, seulement aprs
la prire; a nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion
de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins
parti!

Les douze Malouins s'agenouillrent alors auprs du cercueil.--Jallobert
alluma un cierge qu'il avait apport de la nef-amirale et le plaa entre
les doigts du mort. Puis il dit:

Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualit de capitaine et pilote de
l'_Emrillon_, la parole vous appartient, rcitez le _De Profundis_.

Cet honneur vous revient, Jallobert, rpondit l'officier en se rcusant,
vous tes  mon bord sans doute, mais vous reprsentez le
Capitaine-Gnral, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le _Notre Pre_.

Alors commencrent les alternances lugubres du _De profundis_; et quand
l'auditoire eut rpondu _Amen_  Marc Jallobert qui rcitait l'oraison,
Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixs dur le ple visage du jeune
Marin, commena le _Notre Pre_ lentement, lentement, comme pour donner
 cet incomparable graveur que nous appelons la Mmoire, le temps de
fixer dans son coeur et dans son me une image ternelle de l'ternel
absent.

Enfin, les dernires invocations dites, celles-l, par le matre de la
galiote.

Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui
rpondait:--Priez pour lui.

Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui
rpondait:--Priez pour lui.

Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui
rpondait:--Priez pour lui.

Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine dfila devant
le cercueil.

Marc Jallobert passa le premier. Il teignit le cierge de Philippe
Rougemont, et le donnant  Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le
rapporteras  Amboise, tu sais, c'est pout la mre." Et il dposa sur le
front glac du camarade le baiser de l'adieu suprme. Puis vint
guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le
Mari et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux
et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle
s'approchrent les derniers. Et comme personne n'attendait aprs eux,
ils embrassrent Rougemont longuement,  leur aise.

Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Squart se
trouvrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupon de la
dernire manoeuvre, et pour ne pas couter le sinistre marteau frapper
les clous, je m'enfuis dehors par l'chelle d'coutille.

Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l'
entrebillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle
du cercueil et Guillaume Squart crier  Rougemont avec une vois sourde
de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"




                          CHAPITRE CINQUIME

                                 ----

                            UN NOL BRETON

                                 ----

Quel beau Nol! Quel vrai Nol! Drame, acteurs, dcors, superbes,
superbes, superbes! Comme ce spectacle rafrachit le sang! Une ferie
quoi!

C'tait mon cicerone, Charles Honor Laverdire, qui dclamait ainsi ces
paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'
battre des mains, comme si la reprsentation et encore march devant
lui et que les personnages fussent demeurs en scne.

Cette joie, stupide  mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.

Mais la gaiet tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement
aigri le caractre et agac les nerfs que je demeurai sottement l,
bouche be,  le regarder de la plus idiote faon, ne trouvant rien 
lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et ptulante,
ce pas allgre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'me et la
conscience chantent en nous-mme  voix gales.

Tout  coup Laverdire fit volte-face, et, marchant sur moi: a donc,
dit-il, il ne vous amuse pas _mon Nol_?

Je m'en veux, monsieur l'abb, je m'en veux! Il est si gai _votre Nol!_
Parole! je voudrais tre croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en
raffoler  mon aise et vous rendre justice!

Gai! Gai! s'cria l'historien avec colre, ils en veulent tous des Nols
gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de
l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils
jamais clbrer autrement la solennit des ftes chrtiennes? C'est leur
ignoble et seule faon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de
chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous
croyez que Nol soit un jour ncessairement heureux, un jour fri o
personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne
ne meurt.

Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voil pour l'homme une
saisissante image de la vie. La croix! Le crucifi en descend-il, au
jour de Nol, pour se reposer dans sa Crche?--S'en dtache-t-il, 
l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pques enfin, n'est-ce pas la
croix du Vendredi-Saint avec son crucifi qui rayonne aux splendeurs de
la rsurrection?--_Il est toujours clou!_ Voil le dernier mot de la
vie! et la dernire raison de l'aumnier!

Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagrer, par tristesse de caractre, la
mlancolie de ce nol historique, hlas dj trop lugubre. Vous me
reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira
davantage le Nol de 1635. Oui, frre, dans cent ans d'ici,  la mme
heure,  pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit
matelot dcouvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort
viendra chercher, au Chteau des Gouverneurs Franais, Samuel de
Champlain, le pre de la Nouvelle France.[131] Oseriez-vous comparer la
douleur de l'quipage au deuil de la Colonie?[132]

   [Note 131: Samuel de Champlain mourut  Qubec le 25 dcembre
   1635.]

   [Note 132: Parlerai-je des Nols passs  l'Ile de sable (25
   Dcembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces _Nols du
   dsespoir_ que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonns
   de Chdotel, clbraient,  leur abominable faon, par le meurtre
   et le blasphme? L'intrt de ce fait historique est petit et
   l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se rduit  une
   curiosit de la mmoire pour qui tudie l'Histoire du Canada.
   Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua
   avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays,
   fit descente  l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de
   les rejoindre aussitt qu'il aurait trouv en Acadie un lieu
   propice  l'tablissement d'une colonie. Mais les temptes
   rompirent toutes ses mesures et il se vit oblig de repasser la
   mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurrent cinq ans
   retenus dans la dite Il, se mutinrent et se couprent la gorge,
   en bandits qu'ils taient. Henri IV, tant  Rouen, commanda 
   Chdotel, ou _Chef-d'hostel_ d'aller recueillir ces pauvres
   diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils taient,
   l'ancien pilote de l'expdition de 1598 n'en ramena que onze. Le
   roi se les fit prsenter dans leurs habits de peaux de
   loups-marins, leur fit grce de toutes les condamnations qui
   pesaient sur eux et fit remettre  chacun d'eux cinquante cus.
   Les Rgistres d'Audience du Parlement de Rouen, anne 1603, nous
   ont conserv leurs noms: Jacques Simon dit la Rivire, Olivier
   Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles,
   Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, Franois Prevostel, Loys
   Deschamps, Geoffroy Viret et Franois Delestre.]

Serez-vous encore tonn, et trouverez-vous trange l'glise Catholique
que chante le _De profundis_ aux grandes vpres de la Nativit? _De
profundis_, _De profundis_ Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites,
absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume
historique, et de caractre absolument humain. _De profundis_ voil bien
le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!

A ce moment nous rejoignmes nos compagnons de marche qui jusque l nous
avaient prcds d'assez loin sur la rivire. Non point que la
conversation anime de mon interlocuteur nous et fait hter le pas 
notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'taient arrts. Je
m'expliquais peu cette halte, car demeurs et demeurant invisibles 
leurs yeux, elle n'tait point faite videmment pour nous attendre.
L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel,
au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose
avec de grands gestes de mains et de bras.

a le point du jour? s'criait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se
lve pas au ple!

Et cependant il revtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumire
vague, incertaine, aux blancheurs lactes comme la tache agrandie d'une
nbuleuse norme, poudre comme elle d'toiles microscopiques et dont
les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants,
dansant la farandole  travers la bue d'un marais. Ce nuage
phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon  une hauteur
atteignant dix degrs, et son contour, rigoureusement inclin en arc de
cercle, faisait croire  L'ombre prochaine de quelque astre inconnu,
immdiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une
vitesse effroyable.

Soudain, la nue se frangea d'une lumire clatante: on et dit un
gigantesque ventail s'ouvrant tout  coup aux doigts magiques d'une
sultane, d'une odalisque, exile par la beaut jalouse de quelque aime
rivale et dployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du
Soleil, cet ventail merveilleux, incrust, comme un diadme, non plus
de rubis et de saphirs, mais de milliards d'toiles paillet de
constellations et ruisselant la lumire lectrique par toutes ses lames.

Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble
s'chappa de toutes les poitrines: _L'aurore borale!_

Et vritablement son spectacle tait merveilleux. La peinture, la
photographie mme, eussent t impuissantes  fixer la magique splendeur
de ce phnomne, l'un des plus beaux, l'un des plus stupfiants que la
Nature sache offrir aux regards blouis de l'homme.

Plus l'mission de la lumire polaire se faisait intense, et plus vifs
se coloraient les rayons lectromagntiques lancs comme des flches, 
de prodigieuses hauteurs sidrales et qui frappaient le znith comme une
cible. Des figures bizarres, apparues Tout  coup dans le firmament,
disparaissaient de mme, pour se reformer encore, capricieuses,
fantastiques, imprvues, avec la vitesse instantane de la foudre, et
consterner par leur ferie les rves les plus extravagants de
l'imagination. Quelquefois le grand arc tincelant paraissait agit par
une sorte d'effervescence comparable au dgagement des bulles d'air  la
surface d'un liquide que entre en bullition; autres fois les lueurs
palpitantes de l'aurore borale imageaient bien pour l'oeil ces
battements prcipits du coeur dans la poitrine,  la suite des
violentes motions de la colre ou de la peur; quelquefois encore le
grand arc lumineux variant  l'infini d'clat, de nuances et de formes,
semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumire,
longtemps et fixement regardes, finissaient par apporter  l'oreille
d'tranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables
rayons, runis en faisceaux, s'levaient simultanment  divers points
de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques
formes de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du
firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi
du Nord, Odin, le Pre du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son
palais ses trophes de dpouilles opimes, quand il recevait au Valhalla
les mes des braves morts dans les batailles. C'tait vritablement en
la prsence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'cosse,
avait chant ses posies: car maintenant j'apprciais,  la grandeur,
l'enthousiasme de sa lyre.

Nous demeurmes longtemps immobiles, silencieux,  contempler avec un
ravissement d'extase l'intraduisible beaut de ce spectacle.

J'ai beaucoup voyag, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des
aurores polaires, en Sude, en Norvge, en Islande; mais, parole de
marin, elles ne valaient pas celle-ci.

On dit, remarqua navement Eustache Grossin, que les aurores borales
sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce
vrai?

Le pilote de l'_Emrillon_ eut une belle expression de nonne
scandalise.

Prenez garde! s'cria-t-il avec un srieux de prophte, c'est un pch
grave de croire aux lgendes paennes. Celle-ci nous vient des gens de
la Sibrie. C'tait, en effet, une superstition commune  plusieurs
autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'vangile. A
propos, savez-vous ce que pensent les pcheurs du Gronland des aurores
borales?

a peut-il se savoir sans pch? demanda le malicieux Eustache,
reprenant l'offensive.

D'aprs les Gronlandais, continua Bastille, sans paratre mu de la
plaisanterie, les aurores borales seraient produites par les mes des
morts qui viennent  la surface du ciel revoir sur la terre les patries
qu'elles ont aimes. Lgende pour lgende, je choisirais celle des
Gronlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle
est trop belle d'ailleurs pour n'tre pas chrtienne. Elle nous suggre
 tous une consolante et salutaire pense.

Je ne vois pas bien la raison de cette prfrence insinua narquoisement
Grossin, lequel videmment poussait  la querelle. Votre superstition
nous vient des Esquimaux, des paens, des idoltres tout comme vos gens
de Sibrie. Prenez garde au pch grave.

Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop
abtis pour imaginer une aussi gracieuse lgende. C'est une tradition
venue d'hommes baptiss qu leur ont transmise les pcheurs danois,
sudois, norvgiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a
pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont
loigns de cette terre de dsolation, condamne, livre sans retour aux
glaces ternelles.[133]

   [Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibrie, les
   Tongouta, prtendent que les aurores borales sont des esprits
   qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de
   Boscherelle, au mot "aurore" page 291.

   Le Gronland (_green land_)(_terre verte_) ainsi nomm  cause de
   son aspect verdoyant fut dcouvert par l'Islandais Eric Randa en
   982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.]

Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse tait avec nous, comme
il expliquerait bien ces grandes lumires!

Je demandai  Laverdire quel tait ce _Jean Alphonse_, et le
matre-s-arts me rpondit qu'il n'tait autre que le fameux Jean
Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois,
celui-l mme qui devait commander, sept ans plus tard, en qualit de
premier pilote, l'expdition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER
clbre de 1542 _o est reprsent le cours du fleuve St-Laurent, depuis
le Dtroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada_.

Tu as raison, camarade, rpartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un
grand voyageur. Il est all si loin vers la terre du Nord, que le jour
lui a dur trois mois compts par la rverbration du soleil![134]

Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussrent un
grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote,
pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de
Cognac.[135]

   [Note 134: "Toutesfois j'ay est en ung lieu l o le jour m'a dur
   trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas
   voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint."
   _Cosmographie de Jean Alfonse._--Voir _Les Dcouvertes Franaises
   et la Rvolution Maritime du 14ime au 16ime sicle_ par Pierre
   Margry--V. _L'Hydrographie d'un Dcouvreur du canada et les
   Pilotes de Pantagruel_, page 317.]

   [Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, prs de la
   ville de Cognac.--Pays ici est l'quivalent de _bourg_, d'aprs
   le mot latin _pagus_. Saint-Onge est du canton de Segonzac.
   Pierre Margry: _Dcouvertes Franaises_, page 226.]

En vrit, continua Le Breton Bastille, en vrit, c'est un vieux loups,
un gaillard d'avant, un hardi de la mture. Voil quarante ans qu'il
navigue trois ocans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru
l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! _Per
jou!_ mes gars, il fait honneur  la marine de France! Or, parlons-en.

Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres
tranges, verdoyant au printemps comme les ntres, mais qui, l'automne
venu, opraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout  coup
en poissons et tout  coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient  la
surface de l'eau, dans les rivires, ou bien  la surface du sol, dans
les terres laboures, au gr du vent. [136]

Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva 
Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre,
marques chacune, au dedans de leur chair,  la figure d'un crucifix!
[137]

A ce mot grave de _crucifix_ les compagnons mariniers si signrent
dvotement, comme  l'glise, quand le prdicateur nommait Notre
Seigneur au sermon.

Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, l-bas, au del de
l'quinoxial, [138] des hommes  visage de chiens, et d'autres  pieds de
chvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du
front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient
plus vite que lvriers et ne mangeaient que des couleuvres et des
lzards.

   [Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manire d'arbres
   que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en
   poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau."
   Cosmographie de Jean Alfonse: _Dcouvertes Franaises_ etc.
   Pierre Margry, page 236.]

   [Note 137: _Pommes de paradis en Babylone_ "dans lesquelles quand
   on les spare en chacune partie apparait la figure de crucifix."
   Cosmographie de Jean Alfonse: _Dcouvertes Franaises_ etc.
   Pierre Margry, page 236.]

   [Note 138: "_Hommes qui sont au del de l'quinoxial_ (l'quateur)
    qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de
   teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste
   d'un homme, et aultres qui ont pieds de chvres et aultres qui
   n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et
   courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que
   couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse:
   _Dcouvertes Franaises_ etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.]

Les petits enfants qui coutent raconter _Chat Bott, Barbe Bleue,
Cendrillon, Peau d'Ane_, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs
bahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien
des yeux, dmesurment carquills, u peu plus mme que ceux du Loup
quand il avala la mre-grand de _Chaperon Rouge_!

Mais le beau de l'histoire tait que le matre du galion, se grisant 
son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux
blagues normes qu'il dbitait.

Un autre sujet comique d'observation tait la complaisance manifeste du
glorieux Bastille s'coutant parler devant la bate assistance, et
ramenant  lui la meilleure part dans l'admiration nave de ses
auditeurs pour les aventures du Saintongeois.

Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un
renouveau d'loquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des
phnix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouv des
agates et des pierres d'hynes; en cosse on lui a montr, oui, mes trs
chers enfants, on lui a montr en cosse le vritable trou de Saint
Patrice[139] que l'on dit tre un purgatoire!

Ah!

   [Note 139: Pour le dtail et l'explication de ces merveilles
   imaginaires, lire la _Cosmographie de Jean Alfonse_ telle que
   reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des _Dcouvertes
   Franaises_--librairie Tross, dition de 1867, pages 235  238.

   "Nous trouverons en cosse ce mme homme (_Jean Alfonse_) en face
   d'une autre merveille que les crivains placent en Irlande, dans
   une des les du lac de Derg, le trou de _Saint Patris_ que l'on
   dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parl et qu'il y
   ait mme des pomes  ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on
   descend dans ce trou, car _ainsi que dient aulcuns, c'est secret
   de Dieu dont il ne se fault trop enqurir_." Margry: _Dcouvertes
   Franaises_, page 235.

   M'est avis que Jean Alfonse s'inquite  contre sens  propos de
   ce purgatoire; la difficult n'est pas d'y entrer... mais d'en
   sortir.]

Laverdire riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les
compagnons de mer n'taient pas srieux et que l'illustre et
incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'tait pas grave, mes
lecteurs, vous vous trompez moult.

Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en cosse, avec
le trou Saint Patrice pardessus le march, tait plus qu'en mesure de
s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris
les aurores borales.

Aussi, mieux peut-tre encore que les gentilshommes, compagnons
mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous
faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.

Bastille essaya d'y suppler par une interprtation personnelle,
beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui tait le caractre
propre de l'instruction au moyen-ge. J'avoir qu'elle me parut
ingnieuse, bien trouve, aussi belle que touchante chez cet homme qui
n'avait eu qu'un petit catchisme pour seul livre d'tudes.

Avez-vous remarqu, continua le pilote de l'_Emrillon_, avez-vous
remarqu combien cette lumire est douce et paisible? Je ne crois pas
qu'elle appartienne au soleil.--Une ide me vient, nous sommes aux
premires heures du jour de Nol, cette clart ne serait-elle pas un
reflet de l'autre _grande lumire_ que les Bergers de Bethlem
aperurent  la naissance du Sauveur?

Les physionomies expressives des matelots bretons s'clairrent d'un
beau sourire, et je compris,  leurs regards d'admiration fervente,
combien la pense du matre de la nef traduisait avec bonheur leurs
propres sentiments.

Eh bien! me dit Laverdire,  qui revient, selon vous, la meilleure part
de posie dans la contemplation de ce spectacle:  la candide simplicit
de ces mes croyantes ou  la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit
cultiv? Et vous mme, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la
creuse satisfaction de vanit que vous pourrait obtenir la dmonstration
savante de ce phnomne d'lectricit atmosphrique, contre le sentiment
dlicieusement chrtien de ces matelots nafs cherchant dans les
allgories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant 
eux-mmes leurs causes les plus mystrieuses de leur vrit par
l'motion de leur foi vive?

Je m'tonne mme que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer
entendre chanter les anges: _Gloire  Dieu au-dessus des plus hautes
toiles!_ Cela verserait bien dans leur rve!

Rappelez-vous les paroles de l'vangile de ce grand jour. _Et claritas
Dei circumfulsit illos_. Savez-vous que ce serait une ide capitale que
d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore borale, le sens
divin de ces cinq petits mots latins-l. Le superbe canevas pour un
artiste! Je ne sache pas de glossateur qui st apporter au texte un plus
blouissant commentaire. Je m'tonne que les imagiers clbres de notre
poque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette ide de
peintres s'en est alle nicher dans une tte de matelot! J'avoue que de
prime abord cette singularit frappe l'imagination; mais elle cesse de
nous paratre trange devant un peu de rflexion. Les penses heureuses,
voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre
pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La
Providence inspire souvent l'me nave d'un berger plutt que
l'intelligence hautaine d'un penseur.

Quels hommes de Foi! s'criait Laverdire avec admiration. Tous les
mmes, ces dcouvreurs; depuis Colomb jusqu' Champlain, l'ide du ciel
les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout
du monde comme  la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans
toutes leurs hardies dcouvertes; la route mme de la Chine n'est qu'un
prtexte pour retrouver celui-l.

Le Paradis! voil pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une
terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les les
merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux
de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'ternit un rivage.[140]

   [Note 140: Lors de son troisime voyage (1498-1500) Christophe
   Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre
   l'Amrique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres
   rveries du moyen-ge, _pense en son me et conscience qu'il
   tait prs du Paradis_. Les cosmographes du moyen-ge, Saint
   Isidore, Bda, le matre de l'histoire scolastique, saint
   Ambroise, Scott, et les autres savants thologiens plaaient tous
   le Paradis  la fin de l'Orient et en faisant driver les quatre
   grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il
   voyait lui paraissait des indices de ce lieu o il ne croyait pas
   toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission
   expresse de Dieu. Pierre Margry: _Dcouvertes Franaises_, page
   172.]

Et cependant, comme ils commandent  d'ignares et superstitieux
quipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils
pas infligs  Christophe Colomb,  Jacques Cartier,  Jean Alphonse!
Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers
d'Amerigho Vespucci croyaient inspirs par le Dmon les gographes qui
dterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres
navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur 
propos: _Et in tenebris spero lucem_?[141]

   [Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe sicle,
   croyaient encore inspirs par un dmon ceux qui dterminaient les
   longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet
   homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour
   grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: _Dcouvertes
   Franaises_, page 258.]

Tout  coup une grande lueur sanglante apparut _la rive_ du bois et nous
fmes envelopps d'un reflet rouge comme des personnages d'une ferie
aperus dans la lumire d'un feu de Bengale.

A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient
une clatante fanfare.

A l'encontre des prvisions de Laverdire, cette musique, bien loin de
complter le rve des gars de St-Malo fut pour eux un rveil instantan,
un rveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces rveils
qui glacent le corps d'un tel froid que l'me en est elle-mme transie
jusqu' la peur.

Les Franais laissrent chapper un grand cri, vous savez le cri des
cataleptiques et des somnambules que l'a nomms tout haut par mgarde,
et qui s'veillent tout  coup avec un sursaut formidable. Puis, comme
une bande de chevreuils affols par un feu de carabine, les Malouins
s'lancrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.

Il nous fallut bien emboter ce pas forcen, sous peine de manquer leur
trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la
glace de la rivire, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux
hanches dans les bancs de neige, plutt que de les tourner. Nous filions
de l'avant avec une vitesse de yacht voil en course qu'un vent de
tempte emporterait.

trange, en vrit, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la
distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non
pas  la grve, mais sur la glace de la rivire, au centre prcis de sa
largeur, j'aperus un immense bcher flamboyant de la base  la pointe,
et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde,
cinquante hommes environ dansant une sarabande effrne.

Les Franais! me dit Laverdire.

Et comme j'hsitais  les reconnatre: Venez, ajouta-t-il, nous allons
les identifier.

Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces
hommes civiliss, tant la joie qui les possdait manifestait un
caractre sauvage. C'tait une sauterie hideuse,  cabrioles grotesques,
entremles de cris froces et de gambades ressemblant aux rondes
infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre lis au
poteau de la torture.[142]

   [Note 142: Ces retours de la civilisation  la barbarie sont trs
   rares. Ils existent cependant, mme dans notre histoire. L'un des
   plus clbres est celui rapport par l'immortel dcouvreur de la
   Louisiane. Au mois d'Aot de l'anne 1680, Cavelier De La Salle,
   dans son voyage  la recherche de Tonti au pays des Illinois,
   raconte que les hommes qu'il avait chargs de reconstruire le
   _Griffon_ et de garder le fort Crve-Coeur, avaient dsert et
   s'alliant aux sauvages taient devenus aussi sauvages
   qu'eux-mmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage:
   _The discovery of the Great West_, raconte ainsi ce terrible
   pisode de la vie tourmente du dcouvreur. "La Salle and his men
   pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort
   Crve-Coeur which they found, as they expected, demolished by the
   deserters. The vessel on the stocks (_le nouveau Griffon_) was
   still left entire, though the Iroquois had found means to draw
   out the iron nails and spikes. On one of the planks were written
   the words: _Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680_, the works, no
   doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort."
   Page 195.]

Chacun de ces hommes portait un flambeau  la main, celle-ci tenue  la
hauteur de la tte. C'tait une espce de torche, grossirement
fabrique d'corces de bouleau gommes de rsine, comme le prouvaient
d'ailleurs, surabondamment, l'odeur cre de leur rouge fume et le
ptillement de la flamme. Les marins vtus de peaux de btes[143] taient
en outre coiffs de fourrures, ce qui leur prtait,  distance,
l'apparence de vritables indiens. Les uns taient habills de peaux
d'ours grossirement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres,
s'taient emmitoufls de robes de castors, d'lans, ce caribous,
d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient  l'infini:
bonnets de visons, d'cureuils, de blaireaux ou de rats musqus, casques
de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturs  fantaisie 
toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se ft
aisment cru transport en plein muse d'histoire naturelle,  la
section des animaux  fourrure.[144]

   [Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et
   neiges, une grande quantit de btes sauvages, comme daims,
   cerfs, hours (ours), livres, martres, regnards et autres.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 verso du feuillet 31.]

   [Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres
   btes. Il y a force livres, connins (lapins), martres, renards,
   loutres, lyevres (livres), cureuils, rats--lesquels sont gros 
   merveille, et autres sauvagiens. _Voyage de Jacques Cartier_,
   1535-36 verso du feuillet 33, dition 1545.]

C'tait une rclame vivante, norme, incomparable, un prodigieux
_humbug_, un _puff_ homrique que se fussent disputs  prix d'or les
agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la
Rpublique voisine si... en ce temps-l la Baie d'Hudson et t
dcouverte et les Yankees mis au monde.

Seulement,  la vue de ces visages ples, macis par l'angoisse, la
maladie, la misre, en prsence de ces corps frissonnants de froid et de
fivre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisration
envahissait l'me entire, faisait oublier aussitt et le ridicule et
l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet
tat de dtresse effroyable o se trouvaient rduits les hardis
dcouvreurs du Canada.

Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers
criaient avec un clat de voix et d'allgresse extraordinaires:

                   "_Le jour est friau._
                   _Na, unau, nau!_"

Les matelots se grisaient eux-mmes, et trs vite,  cette clameur
enthousiaste. Ils trpignaient de joie, s'embrassaient, lanaient en
l'air leurs bonnets de fourrure, excutaient des moulinets fantastiques
avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs ttes, les
brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs
volutions rapides, pleuvaient Des tincelles comme les grosses pices
d'un feu d'artifice  la ferique apoge de son spectacle.

Je demandai au matre-s-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet
ternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "_Na, unau, nau!_" un
vritable aboiement de loup en famine.

Et Laverdire me rpondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri
paen, qui veut dire, en bon franais et en bon chrtien: _Nol! Nol!!
Nol!!!_

a, n'en soyez pas scandalis. L'idoltrie s'utilise comme toute autre
chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme,
les saints faisaient charrier la pierre des glises par le dmon, sans
contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numraire. Ce
fut aussi le diable qui donna le plan de la cathdrale de Cologne; cette
fois encore Satan ne fut pas pay: on plaida contre lui en sa qualit
d'hrtique. Mais Belzbuth se rattrapa largement et prit sur l'vque
de Cologne, Engelbert, une revanche clatante. Il joua contre lui les
mes de tous ses ouvriers maons, et n'en perdit que trois! Que
voulez-vous, l'vque tait D'une faiblesse lamentable au brelan. Il
s'excusa du mieux qu'il put auprs du bon Dieu, disant que les cartes
taient neuves et que son terrible adversaire trichait  son tour de
battre. Mais il ne brla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents,
les moines et les esprits malins continurent  perdre ou gagner les
mes... des autres! tout ceci est encore moins difiant qu'authentique!

Et Laverdire riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'coutant, 
la gaiet de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi
lui, aux frais et dpens du Moyen-Age.

L'archologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons tre
tmoins de l'un des plus beaux nols pittoresques et caractristiques de
la vieille France.

C'tait, en effet, un spectacle trange, que la clbration de cette
fte historique religieuse, croise, comme un tissu, de superstitions
paennes et de catholiques lgendes: solennit merveilleuse par
excellence o les mystres de la liturgie druidique alternaient, au
crmonial, avec la pompe du rite chrtien de symboles, la posie des
usages normands, des coutumes provenales et des sculaires traditions
bretonnes.

Je vis alors le premier des aumniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume
LeBreton, s'avancer tout auprs du feu et lire sur lui,--comme autrefois
les exorcistes dur la tte des possds--l'vangile de la messe de Nol.

Cela m'tonna fort et j'en demandai la raison  Laverdire.

C'est un _feu nouveau_, me rpondit le matre-s-arts, et l'usage veut
qu'il soit bni.

Et Laverdire me raconta qu'il existait en France, au seizime sicle,
dans chacune des chaumires de hameaux une tradition immmoriale
prescrivant d'allumer  la lampe du sanctuaire de l'glise voisine le
feu qui devait consumer la bche de Nol.

Les Franais-Bretons, me dit-il ont suppl d'autant  l'impossibilit
de brler la _tronche de naus_ dans un feu de rameaux bnis, l-bas, 
St-Malo, le jour de la Pque Fleuries.

Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont
tous trois apports de la muraille de leurs demeures aux murailles de
leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrtiens
contre les dangers de la mer et les prilleux hasards de leur
entreprise.

C'est une pense heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est
potiquement trouv. Je ne lui sais de suprieur dans l'histoire de
notre pays, que cet autre ingnieux stratagme des missionnaires
jsuites qui plaaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire
trop pauvre hlas! pour brler toute une nuit devant l'autel du
Saint-Sacrement.

C'tait un bcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de
hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cne plein, o entrait
videmment tout le bois d'un chne. D'habiles espaces avaient t
mnags aux courants d'air, et les interstices multiplis entre les
pices rugueuses taient profondment calfeutrs d'corces de bouleau,
de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles
sches, de vieilles toupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse
trempes, comme des ponges, de threbinthe et de goudron. Tout ce cumul
de matire inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements
formidable de la flamme active par le vent furieux d'une tempte qui
commenait  souffler, les bois de chne, les branches sches, les
corces torsives, les rsines et les noeuds francs rpondaient par des
explosions de colre et des crpitements d'armes  feu, sonores, serrs
soutenus, comme autant de feux croiss de mousqueterie.

"En ce temps-l, disait la belle voix repose de Dom Guillaume Le
Breton, en ce temps-l, Csar-Auguste rendit un dit pour le
dnombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dnombrement
se fit par les soins de Cyrinus, prfet de Syrie. Tous allrent donc se
faire inscrire, chacun dans la ville d'o il tait. Et comme Joseph
tait de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth,
ville de Galile, et vint en Jude dans une ville de David appele
Bethlem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son pouse, qui tait
enceinte. Et comme ils y taient, le terme arriva o elle devait
enfanter, et elle enfanta de son fils premier-n; elle l'enveloppa de
langes, et le coucha dans une crche, parce qu'il n'y avait point de
place pour eux dans l'htellerie. Or, il y avait dans ce pays des
bergers qui veillaient pendant la nuit  la garde de leur troupeau. Et
voil qu'un Ange du Seigneur se tint prs d'eux, et la lumire de Dieu
les environna des ses rayons..."

A ce moment prcis o l'aumnier prononait cette parole de l'vangile:
_Et claritas Dei circumfulsit eos_, il se produisit un phnomne
tonnant de concidence. Le bcher, comme s'il et t dvor par un feu
intelligent, s'affaissa tout  coup avec une telle recrudescence de
chaleur et de lumire que les marins reculrent et rompirent brusquement
leur cercle pour ne pas eux-mmes tre rtis vifs par le brasier que
dferlait sur la glace comme une mer de feu!

Cet vnement, consquence ordinaire d'une cause trs naturelle, fut
cependant accept comme un prodige par ces tmoins  imaginations vives,
ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de
cette merveille, crirent-ils  pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"

L'aumnier, et avec lui le Capitaine-Gnral, les officiers de marine et
les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut
solennellement bni par Dom Guillaume Le Breton.[145]

Tout aussitt Jacques Cartier demanda: O est Benjamin?

Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelt _Benjamin_ dans les
trois quipages et j'en fis de suite la remarque  Laverdire qui me
rpondit:

Le capitaine dcouvreur demande quel est le plus jeune matelot de la
flottille, car une vieille coutume, particulire  la Bretagne, et
universellement respecte en France, veut que le plus jeune enfant de la
famille prside  la bndiction du feu.[146]

   [Note 145: "Mais avant de s'asseoir  table on procde  la
   bndiction du feu." La Rousse: _Grand Dictionnaire_, au mot
   _Nol_, page 1046.

   "Le cur avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix
   et sa bannire (_celle de la paroisse_) fait trois fois le tour
   du feu." Vicomte Walsh: _Tableau Potique des Ftes Chrtiennes:
   la St-Jean-Baptiste_, page 329, dition de 1850.

   "Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures
   et demie du soir: M. le Gouverneur (_Montmagny_) envoya M.
   Tronquet pour savoir si nous (les jsuites) irions; nous allmes
   le trouver, le pre Vimont et moi (_Jrme Lalement_) dans le
   fort. Nous allmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et
   lorsqu' l'y mettait je chant (sic) l'_Ut queant laxis_ et puis
   l'oraison." Journal des Jsuites, page 53, anne 1646--page 89,
   alle 1647--page 111, anne 1648--page 127 anne 1649--page 141,
   anne 1650.

   "Le 23 (Juin 1666) la solennit du feu de la St-Jean se fit avec
   toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'vesque
   (_Laval_) revestu pontificalement avec tout le clerg, nos pres
   (les jsuites) en surplis, etc., etc. Il (_Laval_) prsenta le
   flambeau de cire blanche  Monsieur de Tracy (_le Gouverneur_)
   qui le lui rend et l'oblige  mettre le feu le premier, etc."
   _Journal des Jsuites_, page 345, anne 1666.

   Comme on le voit, ce rcit imaginaire suit, observe, avec une
   rigoureuse exactitude, le prcis de la tradition.]

   [Note 146: Voir _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustr_, anne
   1884.]

Jacques Cartier dit pour la seconde fois: O est Benjamin? Et presque
aussitt: O donc est Philippe?

Ce Philippe qu'il voulait n'tait autre que Rougemont.

Jacques Maingard, le matre de la galiote, sortit alors des rangs de
l'tat-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main  son
bonnet de fourrure, rpondit simplement:

Devant le bon Dieu, capitaine!

Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise
instinctif, naturel aux gens bien ns qui blessent par mgarde un
sentiment ou un souvenir.

Le prcdent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.

Rien de prcis comme le crmonial d'un rite superstitieux, car,
voyez-vous, la plus lgre mprise et compromis, pour ces crdules
Bretons, les chances de l'avenir, provoqu fatalement d'innarrables
catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons
mariniers se consultrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin
LeTort tait bien le plus jeune marin de la flotille, aprs Philippe
Rougemont.

On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'quipage
s'agenouilla devant le feu.

O feu! s'cria-t-il, rchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des
petits orphelins et des vieillards infirmes!

O feu! rpand ta clart et ta chaleur chez les pauvres!

O feu! ne dvore jamais l'taule[147] du laboureur ni la barque du marin!

Ainsi prononant ces paroles sculaires Robin Letort versa la gourde de
vin cuit dans les flammes crpitantes du brasier.

Tout  coup cinq hommes, tirant aprs eux une tabagane pesamment
charge, entrrent dans le cercle des matelots chantant  pleine voix
avec un bel entrain:

                   _Le jour est friau_
                   _Na, unau, nau!_[148]

   [Note 147: C'est l (devant le foyer, l'tre) que s'accomplit avant
   toute choses, la bndiction du feu. Le plus jeune enfant de la
   famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son
   pre lui a appris: "O feu! rchauffe pendant l'hiver les pieds
   frileux des orphelins et des vieillards infirmes, rpands ta
   clart et ta chaleur sur les pauvres et ne dvore jamais l'taule
   (l'table) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononant
   ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de
   vin cuit. _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustr_, anne
   18585.]

   [Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en
   l'honneur du Christ (les nols, monuments de la posie populaire
   et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait  la
   guillanne (_au gui l'an neuf_) et qu'il s'opra ainsi une
   singulire fusion entre le culte des druides et la religion
   chrtienne. Le refrain d'un des plus vieux _nols_ cit par
   Rabelais, _Le jour est priau, Na, unau, nau_, reproduit
   prcisment la consonance que, de corruption en corruption, le
   patois des provinces tait arriv  donner au cri druidique _neu,
   nau_ et _neau_, en Poitou, et _nei_ et _no_ en Bourgogne.]

C'tait les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les
trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Squart, Eustache
Grossin.

Leur traneau tait videmment de fabrique indienne, car, sur l'avant,
recourb comme la pince d'un canot d'corce, il y avait une hideuse tte
d'idole grossirement peinte  l'ocre rouge.[149]

   [Note 149: "Ils (_les sauvages_) appellent leur dieu Cudragny."
   _Voyages de Jacques Cartier_, 1534 page 12. _Voyages de Jacques
   Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 47.]

Mais ce qui m'tonna davantage fut l'norme _tronche_ d'arbre qui
chargeait la voiture;  ce point qu'elle paraissait crase, encave
dans la glace par la pression accablante du fardeau.

Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son tat-major, faire gaiement le
tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.

Puis il s'cria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bche,
enfants?

Et tous de rpondre avec enthousiasme: Oui, pre grand, promptement,
promptement, posons la bche!

Comme ils parlent! me dit Laverdire. Cela rafrachit le sang rien qu'
les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable
cordialit. Le matelot qui dit au Capitaine _pre grand_ parce qu' ses
yeux l'amiral reprsente le chef de la maison, l'aeul, l'anctre. Et le
Capitaine-Gnral, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de
joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires
comme le rire d'une franche et jeune gaiet, chaudes comme l'treinte
d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit  chacun
d'eux: _Je suis le foyer domestique._

coutez encore le galion, le galion qui pend la parole  son tour, et
qui dit: _Je suis la maison paternelle!_ Je vous ai suivi dans l'exil,
je me suis avec vous arrach du sol natal, je vous ai traverss la Mer
et sauvs de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est
moi qui vous ramnerai en Bretagne!

Il n'est pas jusqu' cette terre sauvage, trangre, ennemie, qui
n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne
faire pardonner les austres rigueurs de son climat et de sa solitude;
que ne rappelle, aux dj venus d'entre ces aventuriers hroques, que
l'exil et la neige n'y sont pas ternels, que le sol glac de son
immense domaine s'chauffe, tressaille, palpite au retour du soleil,
comme un coeur d'homme, qu'il germe le bl et la vigne Comme la terre de
France, qu'il est fcond, gnreux, reconnaissant pour qui le cultive,
l'habite et l'appelle vaillamment patrie!

Laverdire me disait ces choses avec une loquence passionne, un lan
o vibraient  l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands
sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant  un
tranger--et devant elle--l'loge de sa terre; l'amour d'un bon fils
pour sa mre, la remerciant devant tout le monde de la vie belle,
heureuse honorable qu'elle lui a donne.

Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la _Cosse de Nau_ et
versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et
vibrante:[150]

_Allgresse! Allgresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allgresse!_

   [Note 150: Puis il bnit le feu, c'est--dire qu'il l'arrose d'une
   libation de vin cuit  laquelle le _carigui_ rpond par des
   crpitations joyeuses.

   Dans les familles on bnissait aussi la _bche de nol_ et on
   versait du vin dessus en disant: "Au nom du Pre!" Larousse:
   _Grand Dictionnaire_, page 1046, au mot _nol_.]

Et les marins crirent en choeur:

_Allgresse! Allgresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allgresse!_[151]

Jacques Cartier poursuivit:

Et si une autre anne nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne
soyons pas moins!

Une dernire fois l'quipage s'cria avec un lan de joie suprme:

_Allgresse! Allgresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allgresse!_

Allgresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine  regarder ces
hommes crier _allgresse!_ Comme la bouche mentait au visage, et comme
ces lvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour
ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brlants tombs des yeux.

Alors robin LeTort et Franois Duault (le plus jeune et l'an de
l'quipage valide) vinrent se placer  chacune des extrmits de la
tronche.[152]

   [Note 151: _Mireo: Mireille_ pome de Mistral--voir le _Monde
   Illustr_ de Paris, alle 1884. "Allgresse, le vieillard s'crie
   allgresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allgresse,
   et si une autre anne nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne
   soyons pas moins. Et remplissant le verre de _clarette_ devant la
   troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."]

   [Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un ct, le vieillard de
   l'autre, et frres et soeurs entre les deux ils lui font faire
   ensuite _trois fois_ le tour des lumires et le tour de la
   maison. _Mireille_ pome de Mistral. Voir le _Monde Illustr_ de
   Paris, 1884.]

Mais cette pice d'arbre tait d'un poids norme, immobile pour deux
hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du
cortge, vinrent  la rescousse, enlevrent la bche de Nol, la
chargrent sur leurs paules et firent trois fois le tour du feu.

Je demandai  Laverdire quel tait le symbolisme des trois cercles.[153]

C'est, me rpondit le cicerone, un touchant usage qui ne relve ni de la
superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Nol, on fait
trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la
tronche consacre.[154] Cette crmonie conserva aux demeures du paysan et
du marin la bndiction du ciel. Les gars de St. Malo, rptent cette
tradition familiale.

   [Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la
   _Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier_: "Et
   aprs qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chant et dans) fit
   le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung ct et _fit un
   cerne sur le sable_ et y fit mettre notre cappitaine (Jacques
   Cartier) et ses gens." _Faire un cerne sur le sable_, n'est-ce
   pas gentil? _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du
   feuillet 16.

   Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage 
   Hochelaga, Jacques Cartier crit encore: _Une plaine d'eau_.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 20.

   Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprte Taiguragny
   que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des
   Franais taient des _btons de guerre_!]

   [Note 154: "Ils lui font faire ( la bche de Nol) trois fois le
   tour des lumires et le tour de la maison." _Mireille_, pome de
   Mistral.]

Tandis que Laverdire et moi causions de la sorte, les huit porteurs de
la _tronche_ de Nol s'taient loigns du feu de joie  la distance
d'environ cinquante pas.

Je demandai  mon guide-interprte o ces braves gens prtendaient aller
avec une pareille charge aux paules.

Mais avant qu'il et ouvert la bouche pour me rpondre, un cri sec,
bref, sans cho, rapide comme un coup de fleuret, clata en plein
silence.

Et tout aussitt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, Franois Duault
partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.

_Allgresse! allgresse_, s'crirent ensemble tous les matelots,
_allgresse, allgresse, que Notre Seigneur nous remplisse
d'allgresse!_

Elle tait vraiment originale, caractristique, entranante, cette
course au bcher, avec ses balancements de tangage, ses pousses
irrsistibles, comme le travail d'un navire trop charg de l'avant et
les chocs en recul, les arcs-bouts des matelots se cabrant, mordant la
glace de tous les clous de leurs talons pour mieux rsister au terrible
entranement de cette masse inerte dcuplant avec sa pesanteur la force
acquise de l'lan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.

Le coureurs n'taient plus qu' dix pieds du feu de joie.

Soudain retentit ce cri sec et bref, sans cho, rapide comme un coup de
fleuret, le mme entendu tout  l'heure.

Instantanment, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un
puissant effort, levrent  hauteur de bras la colossale pice de chne.
La bche de Nol, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber
au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussire
blouissante d'tincelles.

Et tous les matelots se mirent  danser alentour du feu de joie,
brandissant leurs torches empanaches de fumes et de flammes, criant
avec allgresse, avec dlire: _Malo! Malo!! Nol! Nol!!_

Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier,
s'cria: Bche bnie! rallume le feu!

Et le Capitaine-Gnral ajouta les paroles traditionnelles.

O feu sacr! que la sant revienne  tous.

Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.

Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.

Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frres de France,
vivent jusqu' notre retour.

Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, Franois Ier, notre matre, votre
serviteur.

toile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.

O Providence! marchez devant nous sur les eaux tnbreuses de
l'Atlantique.

O feu sacr! que la clart de ta lointaine lumire ait un reflet  nos
foyers; que la joie de tes tincelles, le rire clair de tes flammes,
soit pour les mes oublieuses et les mmoires distraites un cho des
gaiets anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la
jeunesse.

O feu sacr! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitis glaces
par l'absence, l'exil, la mort.

O feu sacr! brille avec joie, avec clat, avec ardeur pour ceux-l
d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres
heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lve
devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent 
ta lumire confidente les ombres tardives des anctres portant dans
leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps  regarder leur
cortge; et que le cortge lui-mme se repose et s'arrte  leur
sourire.

Sol tranger, terre paenne! garde aux trpasss de notre quipage le
rafrachissement, le repos, la lumire, la paix des cimetires bnis de
la Bretagne. Que jamais il n'advienne  nos chers morts d'tre encore
plus ensevelis dans notre mmoire que sous tes neiges ternelles!...




                               PILOGUE

                                 ----

Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?

Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi
longtemps, je crois, que je demeurai l, sur la neige, immobile et
songeur, m'amusant  suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie,
de merveilleux effets de coruscation.

Le seul souvenir prcis qui me revienne maintenant  la surface de ma
mmoire,  travers le vague de ses ides confuses, est celui des trois
veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Squart, roulant
sur la glace, pour les teindre, les tronons calcins de la Bche de
Nol.

Je me rappelle aussi avoir demand  mon fidle interprte la raison
d'un aussi singulier travail.

Encore une tradition sacramentelle, rpondit l'archologue, un vieil
usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une anne  l'autre, les
dbris de la _Cosse de Nau_. On les places d'ordinaire sous le lit du
matre de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un
morceau dans le foyer, afin de protger la famille contre _le feu du
temps_.[155]

   [Note 155: Le _feu du temps_ pour le tonnerre, archasme trs
   gracieux. La langue franaise de l'poque de Jacques Cartier,
   abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont trs
   jolies,  preuve: _muer le sang_, pour _se mettre en
   colre_;--_oindre le musel_, pour _souffleter_;--_l'aube creve_,
   pour _le point du jour_;--_rire clair_, pour _rire
   agrablement_;--_peler la figue_, pour tromper;--_parer une
   chteigne_, pour _tramer un complot_;--_avoir mauvaise robe_,
   pour _ne pas russir_;--_clamer ses coulpes_, pour _accuser ses
   pchs_;--_parler en pardon_, pour _parler inutilement_;--_avoir
   le cri_, pour _tre accus_;--_perdre son ge_, pour
   _mourir_;--_cueillir en hane_, pour _prendre en
   aversion_;--_voir son pied_, pour _sortir de prison_; etc., etc.
   1873--_Dictionnaire de la Langue Franaise_, par C. Hippeau.

   Je viens de signaler quelques archasmes de la langue franaise
   au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-tre 
   connatre aussi certains mots de la langue sauvage parle, 
   cette mme poque, par les Algonquins du Canada. En voici
   quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:

   Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent,
   cahoha; le feu, azista; l'eau, me; la terre, damga; le bl
   osizy; le pain, carraconny; la fume quea; la mer agosasy; les
   vagues de la mer, coda; le bois (la fort), conda; les feuilles,
   hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit
   enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc.,
   etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du
   mot chien, est particulirement heureuse: agayo, on croirait
   entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36
   feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.]

C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Squart ont
partag en trois parts gales les dbris de la tronche de chne. Elles
seront, chacune, places au fond de la cale des navires. De la sorte,
les trois quipages et leurs vaisseaux seront  l'abri de la foudre
pendant l'orage.

Laverdire ajouta presque aussitt d'une voix brve et sche comme un
commandement de manoeuvre:

Regarde vite, le jour vient.

Ces paroles que je ne compris pas, ds l'abord, me laissrent stupfait.

Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu;
Jacques Cartier, les aumniers, les officiers de son tat-major, les
compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu,
comme par magie, escamots comme des monnaies dans les manchettes d'un
prestidigitateur.

Cet isolement subit me glaa d'effroi et je reportai vivement les yeux
sur les trois croque-morts de l'_merillon_ qui chargeaient maintenant
le bois carbonis sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Squart qui
disait  ses camarades:

Pauvre petit Rougemont! a lui aurait fait grand heur tout de mme de
voir la fte!

Il regarde mieux que cela, rpondit Duvert accompagnant cette rflexion
d'un geste nergique de la tte qui montrait bien le ciel  ses
auditeurs.

N'empche, ajouta Eustache Grossin, en manire de rflexion mentale,
n'empche qu'on ne s'habitue pas  voir mourir la jeunesse, et que a
peine d'y songer!

Pour la seconde fois Charles Laverdire me dit d'un ton impratif:

Regarde vite, vite... le jour arrive!

Phnomne trange! (le propre du rve et sa caractristique dominante),
plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles.
Par contre, il me suffisait de fermer nergiquement las paupires pour
ramener fixe, distincte, prcise et de nettet photographique absolue,
la vision des choses nagure troubles et flottantes. Je ne savais trop
comment expliquer cet vnement bizarre, sinon que les lueurs expirantes
du brasier faisaient vaciller, sauter  leur lumire, tous les profils
du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie
tourmente. Je regardai derrire moi pour m'en convaincre. A ma grande
stupfaction, je m'aperus que le feu de joie tait mort, bien mort sous
ses braises teintes et ses charbons noirs. De ses cendres paisses,
encore tides, s'levait une lente spirale de pesante fume, fume
blafarde, fume grise comme le matin d'un jour de pluie.

tais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tte, Grossin,
Squart et Duvert avaient disparu,  la magique faon des autres, les
matres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je
pouvais regarder  la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa
circonfrence, il m'tait impossible d'apercevoir aucune silhouette
humaine.

Le matre-s-arts, seulement, demeurait auprs de moi.

A ce moment prcis le vent m'apporta de grandes bouffes d'orgue et de
voix chantantes, comme de la musique chappe par l'entrebillement
d'une porte ouverte et close presque aussitt.

Je voulus demander  mon guide d'o venait cette trange mlodie, cette
musique d'glise orchestre, savante, comme le chant moderne de nos
matrises. Mais la mtamorphose que lui-mme, Laverdire, subissait, me
rendit muet d'pouvante. Je n'avais plus de lumire suffisante pour
l'apercevoir, et sa silhouette indcise semblait appartenir maintenant
aux tnbres extrieures, s'y fondre par degrs. Cette effacement
fantasmagorique rappelait, par l'identit des effets, ces accidents de
lanterne magique o, la lumire venant tout  coup  manquer, la flamme
du lampadaire  s'affaisser dans son brleur de cuivre, la lame de verre
colori ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image
vacillante, indtermine. Ainsi m'apparaissait Charles Honor
Laverdire. Son ombre n'tait plus maintenant qu'un fantme affreusement
pli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si lger, si
ondulant, si subtil, que la brise l'entranait dj dans sa course
inconsciente, que je le voyais enfin s'vanouir, et pour jamais, comme
une bue de marcage dans l'atmosphre diaphane de l'aurore.

Je courus  lui avec l'nergique imptuosit du dsespoir, craignant, 
tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur
horrible. Mais gale se maintenait la fatale et infranchissable
distance.

Cette course affole dura longtemps. Soudain, je lchai un cri terrible,
tendis les bras en avant, et demeurai stupfait... Un rayon de soleil
venait de fondre de sa lumire le spectre du prtre-archologue.

Seulement, une voix grle, dilue, flottante, et dont le timbre me
restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mmoire, vint expirer,
en lointain cho, ces paroles ailes, faibles comme un souffle, timides
comme un aveu:

"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"

Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord
longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles,
des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des
strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot
d'harmonie, comme un ressac sur une grve sonore, des cuivres soutenant
les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral crit par
quelque auteur clbre.

J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien veills, que les
lumires blouissantes des gazeliers aveuglrent... et je me retrouvai
scandaleusement assis, au fond de mon banc,  l'glise, au franc milieu
de la Basilique Notre-Dame de Qubec, tandis que mes voisins, tandis que
mes voisines, pieusement agenouills, priaient avec ferveur.

L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'_Agnus Dei_ et
l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons
un dlicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet
irrsistible sur des auditeurs bien disposs et bien assis.

Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa _Messe Solennelle de Nol_)[156]
avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre
soutenaient une mlodie identique au _Kyrie_ et  l'_Agnus Dei_. La
berceuse, qui m'avait endormi avec les premires stances musicales du
_Kyrie_, m'veillait maintenant au rhythme somnolent de ces mmes
mesures. Cette singularit confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une
vieille exprience physiologique sur les phnomnes natures du sommeil,
savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre
d'une voix familire, le nom du dormeur prononc, mme  voix basse,
l'veillent plus vite que l'clat d'un grand bruit.

   [Note 156: La Messe Solennelle de Nol de Fauconnier, fut excute
    la Basilique de Notre-Dame de Qubec, le 25 Dcembre 1885.]

Vous savez maintenant, lecteurs, quel rve historique a travers cette
nuit-l mon sommeil, pourquoi et comment _Une Fte de Nol sous Jacques
Cartier_ est devenue le sujet et le titre de mon premier essai
littraire.




                               APPENDICE

                                 -----

_Rponse de Son Excellence l'honorable Auguste Ral Angers,  une
adresse de flicitations prsente par l'Institut Canadien Franais de
Qubec, le 17 janvier 1888  l'occasion de son lvation  la charge de
Lieutenant Gouverneur de la province de Qubec._

Monsieur le prsident de l'Institut Canadien de Qubec,

Messieurs,

Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su runir  cette
fte de l'esprit l'lite de la socit franaise de Qubec.

Avec un rare succs vous avez inspir  la jeunesse le got de
s'instruire,  l'ge mr le dsir de se perfectionner; got qui absorbe
les entranements premiers de l'adolescent, dsir qui captive l'ambition
de l'homme fait.

C'est par vos soins que nous voyons rangs dans votre bibliothque et
classs dans votre catalogue, les plus beaux produits du gnie de
l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail
de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prs en fleurs, les
meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez
combl vos rayons de livres prcieux, honntes et charmants, miel dont
se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser  toute les
heures.

Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient,
comme si je ne les avais depuis longtemps dlaisss. Comme je me sens
tent d'entreprendre avec vous, monsieur le prsident, un voyage autour
de cette bibliothque. Il nous faudrait passer  travers l'histoire
contemporaine, nous arrtant aux hauts faits de nos incomparables
annales canadiennes; voyager au moyen-ge o resplendit l'hroque
pope de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps
anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813,
se prononce Chateauguay.

Dans un si long retour vers des temps envols, nous nous verrions
dlaisss des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au
prsent, jamais au pass.

Puis, conduits par l'ordre alphabtique du catalogue, nous arriverions
devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du
matre-s-sciences. Dans le catalogue, la posie est sa voisine.
Similitude des choses de la vie relle, c'est auprs de buissons
inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La posie est une fe qui
connat tous les accents. Dans son domaine,  ct des plus riches
moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos
parures, mesdames; mais la discrtion de l'ge me soupire  l'oreille:
passez, passez!

Comment viter ce secrtaire en bois de santal incrust de filigranes
d'argent, ce sachet capitonn de soie bleue o repose l'art pistolaire?
ces lettres dont l'criture courante reconstruit le traits, le regard,
le sourire des chers absents, voque l'image, la personnalit entire
d'tres aims. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles
sont comme ces mdailles d'un autre ge, ces portraits dur ivoire, qui,
par la dlicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des
figures, font revivre des causeries  coeur ouvert et remettent sous la
main le velout des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand
nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur,
cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-tre
tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amiti.

Votre catalogue rvle le choix judicieux des livres qu'il contient et
ne me laisse rien  dire de ceux qu'il faut viter. Vous inviter 
l'tude et  la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.

Le got des lettres nous pntre dans cette salle avec l'atmosphre
qu'on y respire, et nous en voyons les brillants rsultats au dehors. Au
printemps dernier, un phare allum aux terres d'vangline a perc les
brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue
nouvelle, _Le Canada-Franais_, rajeunira de jets de lumire bien des
feuilles dtaches et oublies de nos annales; la religion, les sciences
et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au
nombre des ouvriers de la pense qui lui ont promis leur concours, je
trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'anne
1887 par la "Lgende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts
et que le secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise a salue d'un
carillon joyeux. _1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre
livre, fils du talent d'un des vtres. Il est de noble ligne; sa source
remonte  nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Nol 1535 sous Jacques
Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnatrez, j'espre,  son tat,
il est roman-histoire; roman par la grce du style, la mise en scne et
l'intrt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates.
Il a les yeux azurs, et le timbre de sa voix est patriotique._

Voil, entre plusieurs, des fruits que le got littraire que vous avez
inspir  faire crotre.

Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au dbut de cette
soire, je dois restreindre ma rponse et taire le sentiment filial que
vous avez touch en moi en rappelant votre troisime prsident. Vous
m'avez remis en mmoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire
votre nom sur le budget de l'tat au nombre des institutions bien
mritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehausses de l'clat de
votre loyaut, je vous remercie. Revtu du titre insigne de membre
honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fiert vos progrs
croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon
concours vous est acquis.

Qubec, 17 janvier 1888.

                                  ---

PRFACE

La plupart des archives important de notre histoire ont t releves en
moins de 40 ans.

Tout d'abord, ds 1843, la Socit Littraire et Historique de Qubec
dita la _Relation des Voyages de Jacques Cartier_. Onze ans plus tard
(1854) le Gouvernement du Canada (ministre McNab-Morin) publiait une
nouvelle dition des _Edits et Ordonnances du Conseil Suprieur de la
Nouvelle-France_.[157] Subsquemment (1858) le Gouvernement du Canada
(administration McNab-Tach) dita les fameuses archives nationales
_Relations des Jsuites_. Deux archologues minents, MM. les abbs Bois
et Laverdire, dirigrent l'impression de ce travail gigantesque,
laquelle fut excute par l'tablissement typographique A. Ct & Cie.

   [Note 157: Cette dition tait de beaucoup plus complte que la
   premire publie en 1803.]

En 1868, la maison Desbarats publiait  Ottawa les _Oeuvres de
Champlain_, monument imprissable lev  la mmoire du fondateur de
notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdire et Casgrain.
Ce qui n'excuse pas la cit d'oublier qu'elle doit une statue  cet
illustre _Pre de la Nouvelle-France_.

La premire impression typographique de cet ouvrage clbre a t
excute sous la surveillance de M. l'abb Laverdire, dans l'ancien
Secrtariat de l'vque de Qubec, au Sminaire de Qubec.

En 1871, aux ateliers de M. Lger Brousseau, diteur propritaire du
_Courrier du Canada_. Laverdire et Casgrain publirent encore _Le
journal des Jsuites_.

En 1883, la Lgislature de Qubec prit sous ses auspices la publication
d'une collection de manuscrits relatifs  l'_Histoire de la
Nouvelle-France_. Ce travail reprsentant quatre volumes in-octavo et
plus de 2,000 pages est un vritable Eden, une Terre Promise aux
chercheurs, aux archologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du
moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a t
termine en 1885. [158]

   [Note 158: Collection de Manuscrits contenant Lettre, Mmoires et
   autres documents historiques relatifs  la Nouvelle-France,
   recueillis aux Archives de la Province du Qubec ou copis 
   l'tranger.--Qubec--Imprimerie A. Ct et Cie.]

En 1886, et sous le patronage de cette mme Assemble Lgislative, le
gouvernement due Qubec dita les _Jugements et Dlibrations du Conseil
Suprieur de la Nouvelle-France_. en mme temps, la Socit Historique
de Montral publiait le _Livre d'Ordres du Chevalier de Lvis_, ouvrage
prcieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une _Relation de la Guerre
de Sept ans en Amrique_ crite par ce mme chevalier de Lvis,
l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archologique,
actuellement en la possession de M. l'abb Verreau, appartenait  la
collection Viger de fameuse et savante mmoire.[159]

Telles sont, runies  un petit nombre de titres clatants, les quelques
archives ncessaires aux chercheurs, archologues, bibliophiles ou
crivains.

   [Note 159: La Socit Historique de Montral a publi plusieurs
   autres documents de grande valeur, entre autres: _Les Vritables
   motifs des Messieurs et Dames de Notre-Dame de Montral, pour la
   conversion des Sauvages de la Nouvelle-France_; un traduction du
   _Voyage de Kalm au Canada_, etc.

   M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait
    Londres,  Paris et  Rome des recherches importantes et qui
   ont permis d'augmenter considrablement la collection des
   archives historiques. Le rapport qui vient d'tre publi par M.
   Brymner (_Rapport sur les Archives Canadiennes, par Douglas
   Brymner, archiviste, 1885_) contient l'analyse de l'immense
   collection _Haldimand_ copie au _British Museum_ et dont une
   partie avait dj t obtenue par les soins de M. l'app. Verreau
   et appartient maintenant  la Socit Historique de Montral.

   M. G. B. Faribault, avocat de Qubec, bibliophile minent,
   publiait en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de
   l'Amrique et en particulier sur celle du Canada, de la Louisiane
   et de l'Acadie. Le nombre des ouvrages ainsi catalogus s'levait
    969. Cette statistique nous donne une ide approximative des
   richesses archologiques du Canada  cette poque. Les
   inestimables travaux de l'illustre rudit furent irrparablement
   anantis par l'incendie du parlement  Montral, la nuit du 25
   avril 1849 par les meutiers protestants orangistes. "En un
   instant ce bel difice devint la proie des flammes avec les
   archives de la province, les deux bibliothques qui renfermaient
   _vingt-deux mille volumes_. Le Canada perdit dans cette
   conflagration des livres rares et prcieux de la belle collection
   d'ouvrages sur l'Amrique (seize cents volumes) forme par M.
   Faribault aprs les plus pnibles efforts. Les pertes furent
   estimes  plus de $400,000.00." Louis P. Turcotte: Le Canada
   sous l'Union, page 112 tome Ier.]

                                   ---

CHAPITRE PREMIER

Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, g de 25 ans.

Jacques Brassier, g de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve
en 1653.)

Jean Tavernier, dit La Hochetire, armurier, g de 28 ans (venu aussi
de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.)

Nicolas Tillemont, serrurier, g de 25 ans.

Laurent Hbert, dit La Rivire, g de 27 ans.

Aloni de Lestres, chaufournier, g de 31 ans.

Nicolas Josselin, g de 25 ans. (Il tait de Solesmes, arrondissement
de la Flche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.)

Robert Jure, g de 24 ans.

Jacques Boisseau, dit Cognac, g de 23 ans.

Louis Martin, g de 21 ans.

Christophe Augier, dit Desjardins, g de 26 ans.

tienne Robin dit Desforges, g de 27 ans (parti de France, en 1653,
avec M. de Maisonneuve).

Jean Valets, g de 27 ans de la paroisse de Teill, arrondissement du
Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653.

Rn Doussin (sieur de Sainte-Ccile), soldat de la garnison, g de 30
ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).

Jean Lecompte, g de 26 ans (de la paroisse de Chemir, arrondissement
du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653).

Simon Grenet, g de 25 ans.

Franois Crusson, dit Pilote, g de 24 ans (parti de France, en 1653,
avec M. de Maisonneuve).[160]

   [Note 160: Rgistre de la paroisse de Ville-Marie. Spultures. 3
   juin 1660.]

A ces dix-sept hros chrtiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef
des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois
autres braves de sa nation, qui tous demeurrent fidles et moururent au
champ d'honneur; enfin les trois Franais qui prirent ds le dbut de
l'expdition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet.

                                   ---

CHAPITRE DEUXIME

On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit o hivernrent les
navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la
rivire _Lairet_.

La seule difficult, et c'en est une considrable, est de savoir si le
Fort Jacques Cartier fut bti sur la rive _droite_ ou la rive _gauche_
de la rivire _Lairet_.

Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant  dire que la rive
_gauche_ du _Lairet_ fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A
mon sens, le monument commmoratif, que le Cercle Catholique de Qubec
fait lever au Dcouvreur, sera historiquement bien plac.

Consulter  ce propos ce que les anciens historiens ont crit
_relativement  la Rivire Ste-Croix o Jacques Cartier se fortifia et
mis ses navires en hivernements_ en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112,
113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la
relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--dition
canadienne de 1843.

"La maison principale des Missionnaires Jsuites tait  _Notre Dame des
Anges_,  deux kilomtres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bti
(Qubec). _Notre Dame des Anges_, sur les bords de la rivire Lairet,
prs de Qubec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la rsidence
des Pres Jsuites. C'est l qu'en 1535 le grand explorateur du Canada,
Jacques Cartier, leva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis
marins. Avant de quitter ces rives, o une partie de sa troupe fut
dcime par le scorbut, et o il se vit forc d'abandonner un de ses
vaisseaux, il planta une grande croix avec un cusson aux armes de
France et l'inscription: _Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex,
regnat_. Franois Ier, par la grce de Dieu roi de France, rgne." _Le
Pre Isaac Jogues_, premier aptre des Iroquois, par le Rv. P. F.
Martin, chapitre II, page 24.

"En 1626, les Jsuites avaient form l ( Notre Dame des Anges) leur
premire rsidence,  2 milles de Qubec, sur la rive _droite_ de la
petite rivire Lairet,  l'endroit o elle tombe dans la rivire St.
Charles. C'tait l'extrmit du terrain que leur avait donn le duc de
Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien
portait encore le nom de _Fort Jacques Quartier_ parce qu'en 1535, il
avait t oblig d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques
ruines de l'ancienne maison des jsuites." _Biographie de Pre
Franois-Joseph Bressani_ par le Rv. Pre F. Martin de la Compagnie de
Jsus. Premire annotation de la page 15, dition de 1852.

Le commentateur de l'dition canadienne des Voyages de Jacques Cartier,
publis sous la direction de la Socit Historique de Qubec, dit  la
note 22 de la page 114 de l'appendice:

"Les Rcollets arrivrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jsuites
ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pres commencrent un tablissement
sur la rive _droite_ de la petite rivire Lairet  l'endroit o elle
tombe dans la rivire St. Charles."

Ce mme commentateur dit encore  la note 2 de la page 109 de
l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier:

"On aperoit encore aujourd'hui, (cela tait crit en 1843), sur la rive
_gauche_ de la petite rivire Lairet,  l'endroit o elle tombe dans la
rivire St. Charles, des traces visibles de larges fosss, ou espces de
retranchements."

L'opinion vidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier
occupait la rive _gauche_ du Lairet, et la rsidence des Jsuites, la
rive _droite_.

                                   ---

L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient
venus  Qubec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur
la rive gauche de la petite rivire Lairet, prs de l'endroit o
celle-ci se jette dans ra rivire St-Charles, vis--vis la
Pointe-aux-Livres. Ils hivernrent dans cet endroit,  l'abris de deux
de leurs vaisseaux, la _Grande Hermine_ et la _Petite Hermine_, et de
leur retranchement.

Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter,  ce mme endroit, une
grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de
laquelle il fit attacher un cusson aux armes de France avec
l'inscription suivante: _Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex,
regnat_.

Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des
Franais sur la terre canadienne devint celui du premier monastre des
missionnaires Jsuites. Ceux-ci en prirent possession dans une crmonie
solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin,
portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mmoire de ce navigateur
clbre qui l'avait illustr quatre-vingt-dix ans auparavant par son
courage et sa pit... Il tait situ tout prs du couvent (des
Rcollets), mais de l'autre ct de la rivire St-Charles, au point o
le Lairet lui verse le tribut de ses eaux.

"Ainsi, un triple souvenir s'attache  la pointe de terre situe au
confluent de la rivire St-Charles et de la rivire Lairet.

"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du
Canada.

"C'est le lieu o Cartier fit arborer le signe de la Rdemption, en face
de l'antique Stadacon.[161]

"C'est le coin du sol canadien d'o partirent les premiers hros de
cette grande pope qui s'appelle les Missions des Jsuites dans la
Nouvelle-France".[162]

   [Note 161: Lors de son premier voyage, Cartier avait plant une
   croix  l'entre du Bassin de Gasp (le 24 juillet 1534). L'anne
   suivante, en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxime
   croix sur une des les de l'embouchure de la Rivire St-Maurice
   (le 7 octobre 1535). Ce ne fut que le 3 mai 1536, fte de
   l'Invention de la Ste-Croix, trois jours avant son dpart de
   Stadacon, au confluent des rivires St-Charles et Lairet.]

   [Note 162: Extrait d'une _Chronique_ publie, par M. Ernest Gagnon,
   dans _Les Nouvelles Soires Canadiennes_, livraison du mois
   d'aot 1882.]

C'est  cet endroit mme que le comit littraire et historique du
Cercle Catholique de Qubec, doit, avec l'aide d'une souscription
nationale, faire lever un monument  la France colonisatrice et
chrtienne, au Dcouvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce
monument est presque achev. Il est de M. Eugne Tach, l'artiste
instruit et inspir qui a dj dot Qubec de si beaux monuments
architectoniques.

"Les journaux de la province de Qubec vous ont fait connatre le projet
d'rection d'un double monument  l'endroit prcis o Jacques Cartier et
ses hardis compagnons passrent l'hiver de 1535-36 et o,
quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pres Jean de Brbeuf, Ennemond
Masse et Charles Lalemant jetrent les bases de la premire rsidence
des missionnaires Jsuites dans la Nouvelle-France.

"L'emplacement appel Fort Jacques Cartier a dj t achet par le
Cercle Catholique de Qubec. Il occupe une pointe de terre, au confluent
des rivires St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site
admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent.

"Le comit littraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui 
votre gnrosit et  votre patriotisme, et il vous invite  contribuer,
par votre souscription,  la ralisation de son projet, qui a dj reu
l'adhsion des principaux organes de la presse franaise et anglaise de
la province.

"Ce projet consiste:"

"1. A faire lever un _fac-simile_, en fonte, de la croix plante par
Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivire St. Charles,
avec l'cusson fleurdelis et l'inscription _Franciscus Primus, Dei
gratia Francorum rex, regnat_. Cette croix sera fixe dans un socle en
granit, et aurait 35 pieds de hauteur."

"2. A faire construire une sorte de tumulus  la mmoire des premiers
missionnaires de la Nouvelle-France."

"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits
dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adress au Maire de St. Malo
(en France), et l'autre remis au Maire de Qubec, pour tre conserv
dans les archives de ces deux filles." [163]

   [Note 163: Extrait de la _Circulaire_ publie par le _Cercle
   Catholique de Qubec_, en fvrier 1887.]

                                 ---

M. de Voutron, en 1716, commandant le _Saint-Franois_, crivait de La
Rochelle mme, o avait habit Jean Alfonse le clbre pilote
saintongeois, contemporain de Jacques Cartier:

"J'ay est sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tir, j'ose
assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donn plus de cheveux
blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs.

"Dans tous les endroits o l'on navigue ordinairement, on ne souffre
point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel
de corps et d'esprit.

"J'y ay profit de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit
pas compter sur la science".

Si les difficults de la navigation du Canada taient telles encore
aprs un sicle de frquentation continue, quelles ne devaient-elles
tre au dbut, lorsque Jean Alphonse en crivait le routier dna le plus
grand dtail?

Nous ne pouvons donc trop faire attention  ces paroles d'un capitaine
de vaisseau, dites prs de deux sicles aprs l'ouverture de la
navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier.

Pierre Margry: _Les Navigations Franaises_ et la _Rvolution Maritime_
du 14ime sicle IV _Le chemin de la Chine et les Pilotes de
Pantagruel_: pages 324 et 325.

"On ne peut se dfendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel
tact, quel jugement admirable, et en mme temps avec quel courage,
Jacques Cartier pntra dans des pays ignors, sans accident, quoique
avec de trs faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve
pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un
observateur puissant, un matre accompli dans l'art de se prparer les
voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de prs
cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que,
la question d'humanit laisse de ct, quoiqu'elle vaille assurment la
peine d'tre prise en considration, ce n'est pas  ceux-ci qu'est
l'avantage."

Lon Gurin: _Les Navigateurs Franais_, page 80.

"L'expdition--(celle de 1535)--tait accompagne de deux chapelains
_Dom_ Guillaume Le Breton et de _Dom_ Anthoine."

Ferland: _Histoire du Canada_, ch. Ier, page 22.

Ce titre de _Dom_ fait prsumer que ces deux prtres taient des
religieux bndictins.

"Le 26 Juin 1615 le Pre Rcollet Jean Dolbeau clbrait  Qubec, au
son de la petite artillerie de l'_habitation_ la premire messe qui ait
t _dite depuis l'poque de Jacques Cartier._"

Laverdire: _Histoire du Canada_, Ch. II, page 37.

L'abb Faillon, dans une longue et savante dissertation, rpond dans
l'affirmative  ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des
aumniers lors de son _second_ voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs
sont inscrits sur le rle d'quipage que Jehan Poullet prsenta  la
Communaut de la Ville de St-Malo,  sa runion du 31 mars 1535.

Les extraits suivants de la Relation du _Second Voyage de Jacques
Cartier, confirment absolument cette opinion._

"Le septime jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 aot 1535,
samedi)--aprs avoir _ou la messe_, nous partmes de la dite Isle--(Il
aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve."

Page 33 de l'dition de 1843; verso du feuillet 12 de l'dition de 1545.

"Ils--(_les interprtes_)--rpondirent que leur dieu nomm Cudragny
avait parl  Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(_ci-haut
mentionns_)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles
qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous.
Desquelles paroles nous prismes tous  rire, et leur dire que leur dieu
Cudragny n'tait que ung sot et qu'il ne savait ce qu'il disait et
qu'ils le disent  ses messagiers et que Jsus les garderait bien du
froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son
compagnon demandrent au dict Capitaine s'il avait parl  Jsus, et il
respondist _que ses prtres_ y avaient parl et qu'il ferait beau
temps"--(pour aller  Hochelaga).

Pages 39 de l'dition de 1843 et feuillet 19 de l'dition de 1545.

"Notre cappitaine voyant la piti et maladie ainsi esmeue, feist mettre
le monde en prire et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance
de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict
d'arc les travers--(_ travers_)--les neiges et glaces. Et ordonne que
le dimenche en suyvant _l'on dirait au dict lieu la messe_. Et que tous
ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient  la
procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et
priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust
piti nous. _La messe dicte et clbre_ devant la dicte ymage, se feist
le capitaine plerin  Notre-Dame de Roquemado--(_Roc-Amadour_)
promettant y aller si Dieu luy donnait grce de retourner en France."
Cette messe fut clbre en Fvrier 1536.

Page 57 de l'dition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'dition
de 1545.

                                   ---

La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle tait la proccupation
dominante, l'ide fixe, unique, obstine de tous les dcouvreurs. La
crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses
dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver
premier aux contres du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient 
ce point dtraqu les cerveaux que Christophe Colomb lui-mme s'
ingniait  retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les
domaines du grand qun du Katay signals dans une carte de Toscanelli.
Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve
clatante de cette illusion gographique: _Brief rcit et succincte
narration de la navigation faicte S YSLES de Canada, Hochelaga et
Saguenay et autres, avec particulire meurs, langaige et crmonies des
habitans d'icelles; fort dlectable  voir._ L'espoir du lucre,
l'ternel _auri sacra fames_, avait provoqu ces expditions hroques
lgendaires des trois premier sicles de l'_ge moderne_, expditions
dont les prils n'avaient d'gal que l'audace des quipages.

Voici les noms des prdcesseurs de Jacques Cartier dans les
explorations tentes au Nord de l'Amrique  la recherche d'un passage
vers l'Ouest:

Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du prcdent, 1498;
Gaspard Cortreal, 1500; Michel Cortreal, 1502; Jean Gonalves, Jean et
Franois Fernands, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et
Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint
Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525;
Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541
et 1543.

J'ai prpar cette liste sur l'_Introduction historique aux ouvrages de
Jacques Cartier_ pa M. D'Avezac.

                                 ---

Sur le rcit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi
(Franois Ier) ordonna d'armer et d'quiper pour quinze mois trois
navires dont il lui confra le commandement par une commission date du
15 octobre 1534. Cette fois (expdition de 1535) il (Jacques Cartier)
joignit au titre de _capitaine_ celui de _pilote du roi_.

_Nouvelle Biographie Gnrale par Firmin Didot Frres, dition de 1855
tome 8 page 906_ au nom de _Cartier (Jacques)_.

_L'Histoire des Canadiens-Franais_ de M. Benjamin Sulte donne le mot
_Mac_ au lieu de _Marc_, ce qui est conforme au texte de l'dition
rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet
32.

Marc ou Mac Jallobert avait pous Allizon DesGranches, soeur de la
femme de Jacques Cartier.

Sulte: _Histoire des Canadiens-Franais_, Tome Ier, page 12.

Jacques Cartier avait pous Catherine DesGranches, fille de Jacques
DesGranches, conntable de la ville et cit de St. Malo.

_Brve et succincte narration historique_ par M. D'Avezac, verso du
feuillet XIV, prcdant la narration du Voyage de Jacques Cartier,
1535-36.

Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de
_Jehan Poullet_. On le retrouve seulement dans la _Relation du Second
Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 recto du feuillet 22, dition 1545.

Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard,
dont les noms apparaissent au rle d'quipage, sont les quatre fils de
Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier.

                                  ---

_Rle d'Equipage_ de l'Expdition de 1535, prsent par Jehan Poullet 
la runion de la Communaut de la ville de Saint-Malo,  la Baie Sainct
Jehan, mercredi, le trente-unime jour de mars 1535.

L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes
s'ensuyvent:

Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef;
Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques
Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du
_Correlieu_; Guillaume Le Mari, maistre du _Courlieu_; Laurens Boulain,
tienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Herv, tienne
Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas
Fammys, Franoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume
Squart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Franoys
Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan
Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot,
Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens
Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard,
Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier,
Guillaume de Guernez, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy,
Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard,
Franoys Duault, Herv Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas,
Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes
Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan
Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier;
Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen,
Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn,
Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres
Jonche.

Ce rle d'quipage est textuellement copi des _Documents indits sur
Jacques Cartier et le Canada_, communiqus par M. Alfred Ram, de Rennes
et faisant suite  la Relation du _Premier Voyage de Jacques Cartier_ en
1534 d'aprs l'dition de 1598, pages 10, 11 et 12.

Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865.

Les noms de _Charles Gaillot_ et de _De Goyelle_ n'apparaissent pas sur
le rle d'quipage sign le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste
publie par M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des Canadiens-Franais_
Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine,
_Picturesque Quebec_,[164] ces deux noms et cinq autres, auraient t
ajouts aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'quipage de Jacques
Cartier, conserve dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur
le _fac-simile_ par M. l'abb C. H. Laverdire. Voici quels sont ces
sept noms:

Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la
Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle.

   [Note 164: "The subsequent seven signatures were added in the
   answer to the Quebec Prize Historical Questions submitted in
   1879: Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles
   de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle"
   _Picturesque Quebec_, appendix, page 483.]

Les quipages runis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris
leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de
l'expdition, donnaient un effectif de _cent dix_ hommes. Or, le rle
d'quipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on
y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du
Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles
de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean
Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt
personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de _Philippe Rougemont_, le
seul de vingt-cinq  trente victimes du scorbut nomm par la relation de
Jacques Cartier, celui de _De Goyelle_, un autre mort du mal _de terre_
que Charlevoix nomme dans son _Histoire du Canada_, enfin celui de
Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des
Canadiens-Franais_, nous dit tre le secrtaire de Jacques Cartier, il
se fait que le grand total des expditionnaires connus s'arrte  83. Il
nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110.

Comment expliquer cette lacune? On a cherch  s'en rendre compte en
disant que ce _rle d'quipage_ n'est qu'une liste de matelots rdige
_au retour_ de l'expdition de 1535. Malheureusement, cette
explication est une contradiction flagrante des _Documents indits_ que
nous possdons sur _Jacques Cartier_. Ce _rle d'quipage_ fut prsent
par Jean Poullet,  la Communaut de Ville de St. Malo,  sa runion du
31 mars 1535. Les archives publies en 1865 par M. Alfred Ram, de
Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des _Documents
indits_ publis  la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier
en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu' cette sance
mmorable de la Communaut de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en
produisant le _rle d'quipage_, lequel portait alors _soixante et
quatorze_ signatures, se rserva le droit de rcuser jusqu' trente des
mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.

"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict
Cartier a prins pour la dicte navigation, et a est (mis entre nos
mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protest de en
dynyer du nombre de XXV  trante et de prendre d'autres  son chouaix."

_Document indits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite  la
relation du voyage de Jacques Cartier en 1534_, dition de 1598 et
collection de Ramusio.

On remarquera que ce rle d'quipage porte la date du 31 mars 1535 et
qu'il s'coula plus de six semaines entre le jour de sa prsentation 
la Communaut de Ville et le dpart de la flottille qui mit  voile et
quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas  prsumer que, durant cet
intervalle de temps, le _rle d'quipage_ fut modifi en quelque faon,
et, tour  tour, amplifi ou amoindri? Il est encore probable que Jean
Poullet n'abusa pas de son privilge et qu'il ne l'appliqua qu' moiti,
c'est--dire que, loin de rcuser aucun des matelots inscrits sur le
rle d'quipage il se contenta d'ajouter de vingt- trente mariniers de
son choix aux 74 bons compagnons dj accepts. Cette supposition, qui
est mienne, expliquerait suffisamment,  mon sens, ce chiffre de _cent
dix hommes_ composant l'expdition.

Le _rle d'quipage_ prsent par Jean Poullet le 31 mars 1535,  la
runion de la Communaut de ville est demeur de record dans les
archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en
engagea aucune) ne le signrent pas. Et pour cause; car il n'est pas
permis d'altrer en aucune manire un document officiel qui demeure de
record. N'empche qu'elles durent signer un double de ce rle d'quipage
que l'on tint ouvert jusqu'au dpart, probablement  bord de la _Grande
Hermine_. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.

                                 ---

En lisant les noms des personnes prsentes  la _Runion de la
Communaut de la ville de St. Malo_, le lundi huictime de feubvrier,
l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait
emprunts  l'_Almanach de Adresses Cherrier_ tant ils ont une
orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres
Gosselin, Franoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert,
Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume
Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des
bourgeois congrgs (_runis_) et assembls comme dict est.

Le Gouverneur et Lieutenant-Gnral pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr
le Dauphin de Normandie se nommait _Philippes Chabot_.

Je lis encore, au procs-verbal de la _Runion de la Communaut de Ville
de St. Malo_, tenue le 31 mars 1535--sance  laquelle fut prsent le
rle d'quipage de l'expdition de Jacques Cartier--les noms suivants
des _bourgeois_ du temps.

Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne:

Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume
Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc.

Extrait de _l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents
indits_, vol. Ier, Alfred Ram, page 5, 6, 7, 8 et 9.

                                ---

CHAPITRE TROISIME

Les _Te Deum_ militaires portant, comme des drapeaux de rgiments, le
chiffre de leurs glorieux millsimes: 1690, 1711, 1758; celui de
Frontenac,  Notre Dame de Qubec, avec le pavillon-amiral de Sir
William Phips, suspendu comme trophe  la vote sonore, etc., etc.

Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout  Paris, o l'on
admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de
Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une
mdaille pour perptuer le souvenir de cet exploit. L'Universit Laval
en possde un trs beau spcimen dans son muse de numismatique. Ce
spcimen est unique au pays.

En voici la description:

On y voit la ville de Qubec assise sur un rocher, tayant  ses pieds
des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prs
d'elle un animal qu'on appelle _Castor_, et qui est fort commun en
Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuy sur une
urne. La lgende, _Francia in Novo Orbe Victrix_, signifie: _La France
Victorieuse dans le Nouveau Monde_. L'exergue, _Kebeca Liberata M. DC.
XC_: _Qubec dlivr 1690_.

_Mdailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723._

                                ---

CHAPITRE QUATRIME

Commentaire sur cette parole du charpentier Squart:

_Et vous croyez que notre Capitaine-Gnral, notre Jacques Cartier, le
hardi gars de Bretagne, aura sa statue  Stadacon?... Jacques Cartier
n'aura pas plus de monument  Stadacon que de statue  St. Malo,_ etc.

Qu'ont-ils fait, l-bas, les Franais d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur
la terre de Bretagne pour garder immortelle la mmoire de Jacques
Cartier? O est le monument de leur dcouvreur par excellence? Et sur
laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs
paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires
historique, saluer sa statue, acclamer son nom crit en bronze sur un
flamboyant pidestal? La parole est  la ville de St. Malo,  la
Bretagne,  la France elle-mme.

Il y a vingt ans, le 19 fvrier 1868, le romancier mile chevalier
publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.

"Saluez avec moi, s'criait-il dans la ddicace de son roman historique,
saluez avec moi... le premier Dcouvreur Franais, un Breton, homme de
forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait bais cette
terre d'Amrique!"

Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chtif: un
de nos gnies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a t rige
chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de
la reconnaissance gnrale! O Athniens! Athniens! En France, il ne se
trouve peut-tre pas cent mille personnes sachant qu'il a exist un
Jacques Cartier.

Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe
Colomb  nous Franais, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos
annales historiques, l'un des plus ignors pourtant, ce que je demande,
c'est un monument lev soit  Saint-Malo, soit  Rennes, soit mme 
Paris,--pourquoi non?--qui transmette dsormais  la postrit le
souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes
compatriotes, et _au nom d'un million de Franais reconnaissants qui, de
l'Atlantique, bniront notre oeuvre_, c'est que l'on se mette  la tte
d'un mouvement ayant pour but de rendre  l'un de nos plus illustres, de
nos plus vertueux citoyens,  Jacques Cartier, l'hommage que la
lgret, plus encore que l'ingratitude, a nglig de lui rendre jusqu'
ce jour.

Une statue  Jacques Cartier, au Dcouvreur du Canada!

Hlas! trois fois hlas! comme pleure la Tragdie Grecque, le roman
patriotique du patriote mile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la
centime dition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux
livres scandaleux et obscnes. Vingt annes ont pass sur le livre du
courageux crivain qui a rdit _Sagard_ et son _Histoire du Canada_,
vingt ans d'oubli, d'indiffrence, et de silence fatal. Le livre est
perdu, l'enthousiasme teint, le rve vanoui. Nulle part il n'y a de
monument! Pas de statue  St. Malo, pas de statue  Rennes, pas de
statue  Paris!

Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins
pleurs par le pote:

_Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mmoire_?

Ainsi, nous avons un collge lectoral qui porte le nom de _Jacques
Cartier_. Il y a,  Montral, une place _Jacques Cartier_. Il existe
encore, dans notre mtropole commerciale, un carr _Jacques Cartier_,
une banque _Jacques Cartier_ une rue _Jacques Cartier_.[165]

   [Note 165: Montral aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car
   elle lui doit son nom.

   "Aprs que nous feusmes yssus (_sortis_) de la dicte ville,
   (_Hochelaga_) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre
   sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nomme, _Mont
   royal_, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous
   estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus
   de trente lieues  l'environ (_ l'entour_) d'icelle."

   _Relation_ du second _Voyage de Jacques Cartier_, verso du
   feuillet 26 et recto du feuillet 27.]

A Qubec, nous avons une division municipale qui porte le nom de
quartier _Jacques Cartier_, un march _Jacques Cartier_ une rue _Jacques
Cartier_, trs bien nomme celle-l, parce qu'elle traverse dans toute
sa longueur la presqu'le de la _Pointe-aux-Livres et nous mne, par le
pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Dcouvreur
en 1535-36_.

Nous avons encore dans le collge lectoral de _Qubec_ une paroisse que
porte le nom de St. Gabriel de Val-_Cartier_. Puis encore, dans le mme
comt, le grand lac et le petit lac _Jacques Cartier_ qui donne son nom
 la valle qu'elle arrose, elle coule dans trois comts, Montmorency,
Qubec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint
prs de la paroisse de Cap Sant.

Mais toute cette nomenclature gographique et cadastrale ne suffit pas 
la renomme historique du Dcouvreur.

Aussi, l'an prochain (1889) sur la faade du Palais Lgislatif, dans une
des ouvertures du Campanile ddi  Jacques Cartier, le Gouvernement de
la Province de Qubec placera la statue, grandeur hroque, de
l'Illustre Dcouvreur. Certes, le pidestal sera digne de l'oeuvre de
notre minent artiste sculpteur Hbert, car elle dominera  cette
hauteur, prs de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivire St.
Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux,
le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoiss aux
couleurs de France, qui portaient l'vangile et l'avenir du Canada!

L'an prochain donc, nous aurons chez nous  Qubec, la statue que le
patriotique crivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de
St. Malo, de Rennes et de Paris.[166]

   [Note 166: Je sais, de source certaine, que la dcoration
   historique du Palais Lgislatif de la Province de Qubec a t
   accorde  notre ami M. Eugne Hamel par le Gouvernement de
   Qubec. Cet artiste distingu a dj prpar les esquisses de
   deux tableaux reprsentant, le premier, _Christophe Colomb reu
   par Ferdinand et Isabelle_, aprs la dcouverte de l'Amrique, le
   second, _Jacques Cartier  Hochelaga_. Ces deux tableaux seront
   excuts dans les panneaux dominant, aux salles de l'_Assemble
   Lgislative_ et du _Conseil Lgislatif_, les fauteuils des
   Prsidents de ces deux chambres.]



                                ----

                         TABLE DES MATIRES

                                ----

Prface
Critique
Argument analytique.

CHAPITRE PREMIER

_Prologue_:-Un causeur d'autrefois.

CHAPITRE DEUXIME

La _Grande Hermine_.

CHAPITRE TROISIME

La _Petite Hermine_.

CHAPITRE QUATRIME

L'Emrillon.

CHAPITRE CINQUIME

Un Nol Breton
_pilogue_.

APPENDICE












End of the Project Gutenberg EBook of Une fte de Nol sous Jacques Cartier, by 
Ernest Myrand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FTE DE NOL SOUS ***

***** This file should be named 20635-8.txt or 20635-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/2/0/6/3/20635/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
