Project Gutenberg's Nouvelles histoires extraordinaires, by Edgar Allan Poe

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Nouvelles histoires extraordinaires

Author: Edgar Allan Poe

Translator: Charles Baudelaire

Release Date: March 10, 2007 [EBook #20790]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***




Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com









Edgar Allan Poe

NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES

Traduction Charles Baudelaire--1857

Table des matires

NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE.

LE DMON DE LA PERVERSIT.

LE CHAT NOIR.

WILLIAM WILSON.

L'HOMME DES FOULES.

LE COEUR RVLATEUR.

BRNICE.

LA CHUTE DE LA MAISON USHER.

LE PUITS ET LE PENDULE.

HOP-FROG.

LA BARRIQUE D'AMONTILLADO.

LE MASQUE DE LA MORT ROUGE.

LE ROI PESTE.

LE DIABLE DANS LE BEFFROI.

LIONNERIE.

QUATRE BTES EN UNE.

PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE.

PUISSANCE DE LA PAROLE.

COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA.

CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION.

OMBRE.

SILENCE.

L'LE DE LA FE.

LE PORTRAIT OVALE.




NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE


I

_Littrature de dcadence!_--Paroles vides que nous entendons souvent
tomber, avec la sonorit d'un billement emphatique, de la bouche de ces
sphinx sans nigme qui veillent devant les portes saintes de
l'Esthtique classique.  chaque fois que l'irrfutable oracle retentit,
on peut affirmer qu'il s'agit d'un ouvrage plus amusant que l'_Iliade_.
Il est videmment question d'un pome ou d'un roman dont toutes les
parties sont habilement disposes pour la surprise, dont le style est
magnifiquement orn, o toutes les ressources du langage et de la
prosodie sont utilises par une main impeccable. Lorsque j'entends
ronfler l'anathme,--qui, pour le dire en passant, tombe gnralement
sur quelque pote prfr,--je suis toujours saisi de l'envie de
rpondre: Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous
capable de me divertir aussi tristement que vous faites? Des
comparaisons grotesques s'agitent alors dans mon cerveau; il me semble
que deux femmes me sont prsentes: l'une, matrone rustique, rpugnante
de sant et de vertu, sans allure et sans regard, bref, _ne devant rien
qu' la simple nature_; l'autre, une de ces beauts qui dominent et
oppriment le souvenir, unissant  son charme profond et originel toute
l'loquence de la toilette, matresse de sa dmarche, consciente et
reine d'elle-mme,--une voix parlant comme un instrument bien accord,
et des regards chargs de pense et n'en laissant couler que ce qu'ils
veulent. Mon choix ne saurait tre douteux, et cependant il y a des
sphinx pdagogiques qui me reprocheraient de manquer  l'honneur
classique.--Mais, pour laisser de ct les paraboles, je crois qu'il
m'est permis de demander  ces hommes sages qu'ils comprennent bien
toute la vanit, toute l'inutilit de leur sagesse. Le mot _littrature
de dcadence_ implique qu'il y a une chelle de littratures, une
vagissante, une purile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire,
suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un dcret
inluctable; et il est tout  fait injuste de nous reprocher d'accomplir
la loi mystrieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole
acadmique, c'est qu'il est honteux d'obir  cette loi avec plaisir, et
que nous sommes coupables de nous rjouir dans notre destine.--Ce
soleil qui, il y a quelques heures, crasait toutes choses de sa lumire
droite et blanche, va bientt inonder l'horizon occidental de couleurs
varies. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits
potiques trouveront des dlices nouvelles; ils y dcouvriront des
colonnades blouissantes, des cascades de mtal fondu, des paradis de
feu, une splendeur triste, la volupt du regret, toutes les magies du
rve, tous les souvenirs de l'opium. Et le coucher du soleil leur
apparatra en effet comme la merveilleuse allgorie d'une me charge de
vie, qui descend derrire l'horizon avec une magnifique provision de
penses et de rves.

Mais ce  quoi les professeurs jurs n'ont pas pens, c'est que, dans le
mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se
prsenter, tout  fait inattendue pour leur sagesse d'coliers. Et alors
leur langue insuffisante se trouve en dfaut, comme dans le
cas,--phnomne qui se multipliera peut-tre avec des variantes,--o une
nation commence par la dcadence, et dbute par o les autres finissent.

Que parmi les immenses colonies du sicle prsent des littratures
nouvelles se fassent, il s'y produira trs-certainement des accidents
spirituels d'une nature droutante pour l'esprit de l'cole. Jeune et
vieille  la fois, l'Amrique bavarde et radote avec une volubilit
tonnante. Qui pourrait compter ses potes? Ils sont innombrables. Ses
_bas-bleus_? Ils encombrent les revues. Ses critiques? Croyez qu'elle
possde des pdants qui valent bien les ntres pour rappeler sans cesse
l'artiste  la beaut antique, pour questionner un pote ou un romancier
sur la moralit de son but et la qualit de ses intentions. Il y a
l-bas comme ici, mais plus encore qu'ici, des littrateurs qui ne
savent pas l'orthographe; une activit purile, inutile; des
compilateurs  foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et
des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de mdiocrits, dans
ce monde pris des perfectionnements matriels,--scandale d'un nouveau
genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainants,--dans cette
socit avide d'tonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d'une vie
pleine d'excitations, un homme a paru qui a t grand, non-seulement par
sa subtilit mtaphysique, par la beaut sinistre ou ravissante de ses
conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non
moins grand comme _caricature_.--Il faut que je m'explique avec quelque
soin; car rcemment un critique imprudent se servait, pour dnigrer
Edgar Poe et pour infirmer la sincrit de mon admiration, du mot
_jongleur_ que j'avais moi-mme appliqu au noble pote presque comme un
loge.

Du sein d'un monde goulu, affam de matrialits, Poe s'est lanc dans
les rves. touff qu'il tait par l'atmosphre amricaine, il a crit
en tte d'_Eureka_: J'offre ce livre  ceux qui ont mis leur foi dans
les rves comme dans les seules ralits! Il fut donc une admirable
protestation; il la fut et il la fit  sa manire, _in his own way_.
L'auteur qui, dans le _Colloque entre Monos et Una_, lche  torrents
son mpris et son dgot sur la dmocratie, le progrs et la
_civilisation_, cet auteur est le mme qui, pour enlever la crdulit,
pour ravir la badauderie des siens, a le plus nergiquement pos la
souverainet humaine et le plus ingnieusement fabriqu les _canards_
les plus flatteurs pour l'orgueil de _l'homme moderne_. Pris sous ce
jour, Poe m'apparat comme un ilote qui veut faire rougir son matre.
Enfin, pour affirmer ma pense d'une manire encore plus nette, Poe fut
toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore
comme farceur.


II

Car il ne fut jamais dupe!--Je ne crois pas que le Virginien qui a
tranquillement crit, en plein dbordement dmocratique: Le peuple n'a
rien  faire avec les lois, si ce n'est de leur obir, ait jamais t
une victime de la sagesse moderne,--et: Le nez d'une populace, c'est
son imagination; c'est par ce nez qu'on pourra toujours facilement la
conduire,--et cent autres passages, o la raillerie pleut, drue comme
mitraille, mais cependant nonchalante et hautaine.--Les Swedenborgiens
le flicitent de sa _Rvlation magntique_, semblables  ces nafs
illumins qui jadis surveillaient dans l'auteur du _Diable amoureux_ un
rvlateur de leurs mystres; ils le remercient pour les grandes vrits
qu'il vient de proclamer,--car ils ont dcouvert ( vrificateurs de ce
qui ne peut pas tre vrifi!) que tout ce qu'il a nonc est absolument
vrai;--bien que d'abord, avouent ces braves gens, ils aient eu le
soupon que ce pouvait bien tre une simple fiction. Poe rpond que,
pour son compte, il n'en a jamais dout.--Faut-il encore citer ce petit
passage qui me saute aux yeux, tout en feuilletant pour la centime fois
ses amusants _Marginalia_, qui sont comme la chambre secrte de son
esprit: L'norme multiplication des livres dans toutes les branches de
connaissances est l'un des plus grands flaux de cet ge! Car elle est
un des plus srieux obstacles  l'acquisition de toute connaissance
positive. Aristocrate de nature plus encore que de naissance, le
Virginien, l'homme du Sud, le Byron gar dans un mauvais monde, a
toujours gard son impassibilit philosophique, et, soit qu'il dfinisse
le nez de la populace, soit qu'il raille les fabricateurs de religions,
soit qu'il bafoue les bibliothques, il reste ce que fut et ce que sera
toujours le vrai pote,--une vrit habille d'une manire bizarre, un
paradoxe apparent, qui ne veut pas tre coudoy par la foule, et qui
court  l'extrme orient quand le feu d'artifice se tire au couchant.

Mais voici plus important que tout: nous noterons que cet auteur,
produit d'un sicle infatu de lui-mme, enfant d'une nation plus
infatue d'elle-mme qu'aucune autre, a vu clairement, a
imperturbablement affirm la mchancet naturelle de l'Homme. Il y a
dans l'homme, dit-il, une force mystrieuse dont la philosophie moderne
ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innomme, sans
ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
inexpliques, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que _parce
qu'_ elles sont mauvaises, dangereuses; elles possdent l'attirance du
gouffre. Cette force primitive, irrsistible, est la Perversit
naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et  la fois homicide et
suicide, assassin et bourreau;--car, ajoute-t-il, avec une subtilit
remarquablement satanique, l'impossibilit de trouver un motif
raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et prilleuses
pourrait nous conduire  les considrer comme le rsultat des
suggestions du Diable, si l'exprience et l'histoire ne nous
enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'tablissement de l'ordre et
le chtiment des coquins;--_aprs s'tre servi des mmes coquins comme
de complices!_ tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit
comme un sous-entendu aussi perfide qu'invitable. Mais je ne veux, pour
le prsent, tenir compte que de la grande vrit oublie,--la perversit
primordiale de l'homme,--et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
que je vois quelques paves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays
d'o on ne les attendait pas. Il est agrable que quelques explosions de
vieille vrit sautent ainsi au visage de tous ces complimenteurs de
l'humanit, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui rptent sur toutes
les variations possibles de ton: Je suis n bon, et vous aussi, et nous
tous, nous sommes ns bons! oubliant, non! feignant d'oublier, ces
galitaires  contresens, que nous sommes tous ns marqus pour le mal!

De quel mensonge pouvait-il tre dupe, celui qui parfois,--douloureuse
ncessit des milieux,--les ajustait si bien? Quel mpris pour la
philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours o il tait, pour
ainsi dire, illumin! Ce pote, de qui plusieurs fictions semblent
faites  plaisir pour confirmer la prtendue omnipotence de l'homme, a
voulu quelquefois se purger lui-mme. Le jour o il crivait: Toute
certitude est dans les rves, il refoulait son propre amricanisme dans
la rgion des choses infrieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie
voie des potes, obissant sans doute  l'inluctable vrit qui nous
hante comme un dmon, il poussait les ardents soupirs de _l'ange tomb
qui se souvient des Cieux_; il envoyait ses regrets vers l'ge d'or et
l'den perdu; il pleurait toute cette magnificence de la Nature _se
recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux_; enfin, il
jetait ces admirables pages: _Colloque entre Monos et Una_, qui eussent
charm et troubl l'impeccable De Maistre.

C'est lui qui a dit,  propos du socialisme,  l'poque o celui-ci
n'avait pas encore un nom, o ce nom du moins n'tait pas tout  fait
vulgaris: Le monde est infest actuellement par une nouvelle secte de
philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte,
et qui consquemment n'ont pas adopt de nom. Ce sont les _Croyants 
toute vieillerie_ (comme qui dirait: prdicateurs en vieux). Le Grand
Prtre dans l'Est est Charles Fourier,--dans l'Ouest, Horace Greely; et
grands prtres ils sont  bon escient. Le seul lien commun parmi la
secte est la Crdulit;--appelons cela Dmence, et n'en parlons plus.
Demandez  l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est
consciencieux (les ignorants le sont gnralement), il vous fera une
rponse analogue  celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda
pourquoi il croyait  la Bible. J'y crois, dit-il, d'abord parce que je
suis vque d'Autun, et en second lieu _parce que je n'y entends
absolument rien._ Ce que ces philosophes-l appellent _argument_ est
une manire  eux _de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas_.

Le progrs, cette grande hrsie de la dcrpitude, ne pouvait pas non
plus lui chapper. Le lecteur verra, en diffrents passages, de quels
termes il se servait pour la caractriser. On dirait vraiment,  voir
l'ardeur qu'il y dpense, qu'il avait  s'en venger comme d'un embarras
public, comme d'un flau de la rue. Combien et-il ri, de ce rire
mprisant du pote qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il
tait tomb, comme cela m'est arriv rcemment, sur cette phrase
mirifique qui fait rver aux bouffonnes et volontaires absurdits des
paillasses, et que j'ai trouve se pavanant perfidement dans un journal
plus que grave: _Le progrs incessant de la science a permis tout
rcemment de retrouver le secret perdu et si longtemps cherch de..._
(feu grgeois, trempe du cuivre, n'importe quoi disparu), _dont les
applications les plus russies remontent  une poque barbare et
trs-ancienne!_--Voil une phrase qui peut s'appeler une vritable
trouvaille, une clatante dcouverte, mme dans un sicle de _progrs
incessants_; mais je crois que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqu
de demander, avec le ton doux et discret de la supriorit, si c'tait
aussi grce au progrs _incessant_,-- la loi fatale, irrsistible, du
progrs,--que ce fameux secret avait t perdu.--Aussi bien, pour
laisser l le ton de la farce, en un sujet qui contient autant de larmes
que de rire, n'est-ce pas une chose vritablement stupfiante de voir
une nation, plusieurs nations, toute l'humanit bientt, dire  ses
sages,  ses sorciers: je vous aimerai et je vous ferai grands, si vous
me persuadez que nous progressons sans le vouloir, invitablement,--en
dormant; dbarrassez-nous de la responsabilit, voilez pour nous
l'humiliation des comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez
vous appeler les sages des sages?--N'est-ce pas un sujet d'tonnement
que cette ide si simple n'clate pas dans tous les cerveaux: que le
Progrs (en tant que progrs il y ait) perfectionne la douleur  la
proportion qu'il raffine la volupt, et que, si l'piderme des peuples
va se dlicatisant, ils ne poursuivent videmment qu'une _Italiam
fugientem_, une conqute  chaque minute perdue, un progrs toujours
ngateur de lui-mme?

Mais ces illusions, intresses d'ailleurs, tirent leur origine d'un
fond de perversit et de mensonge,--mtores des marcages,--qui
poussent au ddain les mes amoureuses du feu ternel, comme Edgar Poe,
et exasprent les intelligences obscures, comme Jean-Jacques,  qui une
sensibilit blesse et prompte  la rvolte tient lieu de philosophie.
Que celui-ci et raison contre _l'Animal dprav_, cela est
incontestable; mais l'animal dprav a le droit de lui reprocher
d'invoquer la simple nature. La nature ne fait que des monstres, et
toute la question est de s'entendre sur le mot _sauvages_. Nul
philosophe n'osera proposer pour modles ces malheureuses hordes
pourries, victimes des lments, pture des btes, aussi incapables de
fabriquer des armes que de concevoir l'ide d'un pouvoir spirituel et
suprme. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilis,
avec l'homme sauvage, ou plutt une nation dite civilise avec une
nation dite sauvage, c'est--dire prive de toutes les ingnieuses
inventions qui dispensent l'individu d'hrosme, qui ne voit que tout
l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par ncessit mme, il est
encyclopdique, tandis que l'homme civilis se trouve confin dans les
rgions infiniment petites de la spcialit. L'homme civilis invente la
philosophie du progrs pour se consoler de son abdication et de sa
dchance; cependant que l'homme sauvage, poux redout et respect,
guerrier contraint  la bravoure personnelle, pote aux heures
mlancoliques o le soleil dclinant invite  chanter le pass et les
anctres, rase de plus prs la lisire de l'idal. Quelle lacune
oserons-nous lui reprocher? Il a le prtre, il a le sorcier et le
mdecin. Que dis-je? Il a le dandy, suprme incarnation de l'ide du
beau transporte dans la vie matrielle, celui qui dicte la forme et
rgle les manires. Ses vtements, ses parures, ses armes, son calumet
tmoignent d'une facult inventive qui nous a depuis longtemps dserts.
Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies  ces
yeux qui percent la brume,  ces oreilles _qui entendraient l'herbe qui
pousse?_ Et la sauvagesse,  l'me simple et enfantine, animal obissant
et clin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moiti
d'une destine, la dclarerons-nous infrieure  la dame amricaine dont
M. Bellegarigue (rdacteur du _Moniteur de l'picerie_) a cru faire
l'loge en disant qu'elle tait l'idal de la femme entretenue? Cette
mme femme dont les moeurs trop positives ont inspir  Edgar Poe,--lui
si galant, si respectueux de la beaut,--les tristes lignes suivantes:
Ces immenses bourses, semblables au concombre gant, qui sont  la mode
parmi nos belles, n'ont pas, comme on le croit, une origine parisienne;
elles sont parfaitement indignes. Pourquoi une pareille mode  Paris,
o une femme ne serre dans sa bourse que son argent? Mais la bourse
d'une Amricaine! Il faut que cette bourse soit assez vaste pour qu'elle
y puisse enfermer tout son argent,--plus toute son me!--Quant  la
religion, je ne parlerai pas de Vitzilipoutzli aussi lgrement que l'a
fait Alfred de Musset; j'avoue sans honte que je prfre de beaucoup le
culte de Teutats  celui de Mammon; et le prtre qui offre au cruel
extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent _honorablement_,
des victimes qui _veulent_ mourir, me parat un tre tout  fait doux et
humain, compar au financier qui n'immole les populations qu' son
intrt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et
j'ai trouv une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une
exclamation de tristesse philosophique qui rsume tout ce que je voulais
dire  ce sujet: Peuples civiliss qui jetez sans cesse la pierre aux
sauvages, bientt vous ne mriterez mme plus d'tre idoltres!

Un pareil milieu,--je l'ai dj dit, je ne puis rsister au dsir de le
rpter,--n'est gure fait pour les potes. Ce qu'un esprit franais,
supposez le plus dmocratique, entend par un tat, ne trouverait pas de
place dans un esprit amricain. Pour toute intelligence du vieux monde,
un tat politique a un centre de mouvement qui est son cerveau et son
soleil, des souvenirs anciens et glorieux, de longues annales potiques
et militaires, une aristocratie,  qui la pauvret, fille des
rvolutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais _Cela_! cette
cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans-nom, ce monstre sans tte, ce
dport derrire l'Ocan, un tat!--je le veux bien, si un vaste
cabaret, o le consommateur afflue et traite d'affaires sur des tables
souilles, au tintamarre des vilains propos, peut tre assimil  un
salon,  ce que nous appelions jadis un _salon_, rpublique de l'esprit
prside par la beaut!

Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement  la
fois, l'tat d'homme de lettres sans s'exposer  la diffamation,  la
calomnie des impuissants,  l'envie des riches,--cette envie qui est
leur chtiment!--aux vengeances de la mdiocrit bourgeoise. Mais ce qui
est difficile dans une monarchie tempre ou dans une rpublique
rgulire, devient presque impraticable dans une espce de capharnam,
o chacun, sergent de ville de l'opinion, fait la police au profit de
ses vices--ou de ses vertus, c'est tout un,--o un pote, un romancier
d'un pays  esclaves est un crivain dtestable aux yeux d'un critique
abolitionniste,--o l'on ne sait quel est le plus grand scandale,--le
dbraill du cynisme ou l'imperturbabilit de l'hypocrisie biblique.
Brler des ngres enchans, coupables d'avoir senti leur joue noire
fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de
thtre, tablir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les
Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore
souills de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute
pour consacrer le principe de la libert illimite, la gurison _des
maladies de neuf mois_, tels sont quelques-uns des traits saillants,
quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin,
l'inventeur de la morale de comptoir, le hros d'un sicle vou  la
matire. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de
brutalit, en un temps o l'amricanomanie est devenue presque une
passion de bon ton,  ce point qu'un archevque a pu nous promettre sans
rire que la Providence nous appellerait bientt  jouir de cet idal
transatlantique!


III

Un semblable milieu social engendre ncessairement des erreurs
littraires correspondantes. C'est contre ces erreurs que Poe a ragi
aussi souvent qu'il a pu et de toute sa force. Nous ne devons donc pas
nous tonner que les crivains amricains, tout en reconnaissant sa
puissance singulire comme pote et comme conteur, aient toujours voulu
infirmer sa valeur comme critique. Dans un pays o l'ide d'utilit, la
plus hostile du monde  l'ide de beaut, prime et domine toutes choses,
le parfait critique sera le plus _honorable_, c'est--dire celui dont
les tendances et les dsirs se rapprocheront le plus des tendances et
des dsirs de son public,--celui qui, confondant les facults et les
genres de production, assignera  toutes un but unique,--celui qui
cherchera dans un livre de posie les moyens de perfectionner la
conscience. Naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux des
beauts relles, positives, de la posie; il sera d'autant moins choqu
des imperfections et mme des fautes dans l'excution. Edgar Poe, au
contraire, divisant le monde de l'esprit en _Intellect pur, Gotet
_Sens moral_, appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse
appartenait  l'une de ces trois divisions. Il tait avant tout sensible
 la perfection du plan et  la correction de l'excution; dmontant les
oeuvres littraires comme des pices mcaniques dfectueuses (pour le
but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de
fabrication; et quand il passait au dtail de l'oeuvre,  son expression
plastique, au style en un mot, pluchant, sans omission, les fautes de
prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de scories,
qui, chez les crivains non artistes, souillent les meilleures
intentions et dforment les conceptions les plus nobles.

Pour lui, l'Imagination est la reine des facults; mais par ce mot il
entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun
des lecteurs. L'Imagination n'est pas la fantaisie; elle n'est pas non
plus la sensibilit, bien qu'il soit difficile de concevoir un homme
imaginatif qui ne serait pas sensible. L'Imagination est une facult
quasi divine qui peroit tout d'abord, en dehors des mthodes
philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu'il
confre  cette facult lui donnent une valeur telle (du moins quand on
a bien compris la pense de l'auteur), qu'un savant sans imagination
n'apparat plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un
savant incomplet.

Parmi les domaines littraires o l'imagination peut obtenir les plus
curieux rsultats, peut rcolter les trsors, non pas les plus riches,
les plus prcieux (ceux-l appartiennent  la posie), mais les plus
nombreux et les plus varis, il en est un que Poe affectionne
particulirement, c'est la _Nouvelle_. Elle a sur le roman  vastes
proportions cet immense avantage que sa brivet ajoute  l'intensit de
l'effet. Cette lecture, qui peut tre accomplie tout d'une haleine,
laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant qu'une lecture
brise, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des
intrts mondains. L'unit d'impression, la _totalit_ d'effet est un
avantage immense qui peut donner  ce genre de composition une
supriorit tout  fait particulire,  ce point qu'une nouvelle trop
courte (c'est sans doute un dfaut) vaut encore mieux qu'une nouvelle
trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera pas ses penses
aux incidents, mais, ayant conu dlibrment,  loisir, un effet 
produire, inventera les incidents, combinera les vnements les plus
propres  amener l'effet voulu. Si la premire phrase n'est pas crite
en vue de prparer cette impression finale, l'oeuvre est manque ds le
dbut. Dans la composition tout entire il ne doit pas se glisser un
seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou
indirectement,  parfaire le dessein prmdit.

Il est un point par lequel la nouvelle a une supriorit, mme sur le
pome. Le rythme est ncessaire au dveloppement de l'ide de beaut,
qui est le but le plus grand et le plus noble du pome. Or, les
artifices du rythme sont un obstacle insurmontable  ce dveloppement
minutieux de penses et d'expressions qui a pour objet la _vrit_. Car
la vrit peut tre souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement,
le meilleur outil pour la construction d'une nouvelle parfaite. C'est
pourquoi ce genre de composition qui n'est pas situ  une aussi grande
lvation que la posie pure, peut fournir des produits plus varis et
plus facilement apprciables pour le commun des lecteurs. De plus,
l'auteur d'une nouvelle a  sa disposition une multitude de tons, de
nuances de langage, le ton raisonneur, le sarcastique, l'humoristique,
que rpudie la posie, et qui sont comme des dissonances, des outrages 
l'ide de beaut pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur qui
poursuit dans une nouvelle un simple but de beaut ne travaille qu' son
grand dsavantage, priv qu'il est de l'instrument le plus utile, le
rythme. Je sais que dans toutes les littratures des efforts ont t
faits, souvent heureux, pour crer des contes purement potiques; Edgar
Poe lui-mme en a fait de trs-beaux. Mais ce sont des luttes et des
efforts qui ne servent qu' dmontrer la force des vrais moyens adapts
aux buts correspondants, et je ne serais pas loign de croire que chez
quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
hroques vinssent d'un dsespoir.


IV

_Genus irritabile vatum!_ Que les potes (nous servant du mot dans son
acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient
une race irritable, cela est bien entendu; mais le _pourquoi_ ne me
semble pas aussi gnralement compris. Un artiste n'est un artiste que
grce  son sens exquis du Beau,--sens qui lui procure des jouissances
enivrantes, mais qui en mme temps implique, enferme un sens galement
exquis de toute difformit et de toute disproportion. Ainsi un tort, une
injustice faite  un pote qui est vraiment un pote, l'exaspre  un
degr qui apparat,  un jugement ordinaire, en complte _disproportion_
avec l'injustice commise. Les potes voient l'injustice, _jamais_ l o
elle n'existe pas, mais fort souvent l o des yeux non potiques n'en
voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilit potique n'a pas de
rapport avec le _temprament_, compris dans le sens vulgaire, mais avec
une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et  l'injuste.
Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive
perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du Beau.
Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au
jugement du commun) _irritabilis_, n'est pas pote du tout.

Ainsi parle le pote lui-mme, prparant une excellente et irrfutable
apologie pour tous ceux de sa race. Cette sensibilit, Poe la portait
dans les affaires littraires, et l'extrme importance qu'il attachait
aux choses de la posie l'induisait souvent en un ton o, au jugement
des faibles, la supriorit se faisait trop sentir. J'ai dj remarqu,
je crois, que plusieurs des prjugs qu'il avait  combattre, des ides
fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui, ont
depuis longtemps infect la presse franaise. Il ne sera donc pas
inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus
importantes opinions relatives  la composition potique. Le
paralllisme de l'erreur en rendra l'application tout  fait facile.

Mais, avant toutes choses, je dois dire que la part tant faite au pote
naturel,  l'innit, Poe en faisait une  la science, au travail et 
l'analyse, qui paratra exorbitante aux orgueilleux non rudits.
Non-seulement il a dpens des efforts considrables pour soumettre  sa
volont le dmon fugitif des minutes heureuses, pour rappeler  son gr
ces sensations exquises, ces apptitions spirituelles, ces tats de
sant potique, si rares et si prcieux qu'on pourrait vraiment les
considrer comme des grces extrieures  l'homme et comme des
visitations; mais aussi il a soumis l'inspiration  la mthode, 
l'analyse la plus svre. Le choix des moyens! il y revient sans cesse,
il insiste avec une loquence savante sur l'appropriation du moyen 
l'effet, sur l'usage de la rime, sur le perfectionnement du refrain, sur
l'adaptation du rythme au sentiment. Il affirmait que celui qui ne sait
pas saisir l'intangible n'est pas pote; que celui-l seul est pote,
qui est le matre de sa mmoire, le souverain des mots, le registre de
ses propres sentiments toujours prt  se laisser feuilleter. Tout pour
le dnouement! rpte-t-il souvent. Un sonnet lui-mme a besoin d'un
plan, et la construction, l'armature pour ainsi dire, est la plus
importante garantie de la vie mystrieuse des oeuvres de l'esprit.

Je recours naturellement  l'article intitul: _The Poetic Principle_,
et j'y trouve, ds le commencement, une vigoureuse protestation contre
ce qu'on pourrait appeler, en matire de posie, l'hrsie de la
longueur ou de la dimension,--la valeur absurde attribue aux gros
pomes. Un long pome n'existe pas; ce qu'on entend par un long pome
est une parfaite contradiction de termes. En effet, un pome ne mrite
son titre qu'autant qu'il excite, qu'il enlve l'me, et la valeur
positive d'un pome est en raison de cette excitation, de cet
_enlvement_ de l'me. Mais, par ncessit psychologique, toutes les
excitations sont fugitives et transitoires. Cet tat singulier, dans
lequel l'me du lecteur a t, pour ainsi dire, tire de force, ne
durera certainement pas autant que la lecture de tel pome qui dpasse
la tnacit d'enthousiasme dont la nature humaine est capable.

Voil videmment le pome pique condamn. Car un ouvrage de cette
dimension ne peut tre considr comme potique qu'en tant qu'on
sacrifie la condition vitale de toute oeuvre d'art, l'Unit;--je ne veux
pas parler de l'unit dans la conception, mais de l'unit dans
l'impression, de la _totalit_ de l'effet, comme je l'ai dj dit quand
j'ai eu  comparer le roman avec la nouvelle. Le pome pique nous
apparat donc, esthtiquement parlant, comme un paradoxe. Il est
possible que les anciens ges aient produit des sries de pomes
lyriques, relies postrieurement par les compilateurs en pomes
piques; mais toute _intention pique_ rsulte videmment d'un sens
imparfait de l'art. Le temps de ces anomalies artistiques est pass, et
il est mme fort douteux qu'un long pome ait jamais pu tre vraiment
populaire dans toute la force du terme.

Il faut ajouter qu'un pome trop court, celui qui ne fournit pas un
_pabulum_ suffisant  l'excitation cre, celui qui n'est pas gal 
l'apptit naturel du lecteur, est aussi trs-dfectueux. Quelque
brillant et intense que soit l'effet, il n'est pas durable; la mmoire
ne le retient pas; c'est comme un cachet qui, pos trop lgrement et
trop  la hte, n'a pas eu le temps d'imposer son image  la cire.

Mais il est une autre hrsie, qui, grce  l'hypocrisie,  la lourdeur
et  la bassesse des esprits, est bien plus redoutable et a des chances
de dure plus grandes,--une erreur qui a la vie plus dure,--je veux
parler de l'hrsie de _l'enseignement_, laquelle comprend comme
corollaires invitables l'hrsie de la _passion_, de la _vrit_ et de
la _morale_. Une foule de gens se figurent que le but de la posie est
un enseignement quelconque, qu'elle doit tantt fortifier la conscience,
tantt perfectionner les moeurs, tantt enfin _dmontrer_ quoi que ce
soit d'utile. Edgar Poe prtend que les Amricains ont spcialement
patronn cette ide htrodoxe; hlas! il n'est pas besoin d'aller
jusqu' Boston pour rencontrer l'hrsie en question. Ici mme elle nous
assige, et tous les jours elle bat en brche la vritable posie. La
posie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-mme, interroger son
me, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but
qu'elle-mme; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun pome ne sera
si grand, si noble, si vritablement digne du nom de pome, que celui
qui aura t crit uniquement pour le plaisir d'crire un pome.

Je ne veux pas dire que la posie n'ennoblisse pas les moeurs,--qu'on me
comprenne bien,--que son rsultat final ne soit pas d'lever l'homme
au-dessus du niveau des intrts vulgaires; ce serait videmment une
absurdit. Je dis que si le pote a poursuivi un but moral, il a diminu
sa force potique; et il n'est pas imprudent de parier que son oeuvre
sera mauvaise. La posie ne peut pas, sous peine de mort ou de
dfaillance, s'assimiler  la science ou  la morale; elle n'a pas la
Vrit pour objet, elle n'a qu'Elle-mme. Les modes de dmonstration de
vrit sont autres et sont ailleurs. La Vrit n'a rien  faire avec les
chansons. Tout ce qui fait le charme, la grce, l'irrsistible d'une
chanson enlverait  la Vrit son autorit et son pouvoir. Froide,
calme, impassible, l'humeur dmonstrative repousse les diamants et les
fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur
potique.

L'intellect pur vise  la Vrit, le Got nous montre la Beaut, et le
Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
d'intimes connexions avec les deux extrmes, et il n'est spar du Sens
moral que par une si lgre diffrence qu'Aristote n'a pas hsit 
ranger parmi les vertus quelques-unes de ses dlicates oprations.
Aussi, ce qui exaspre surtout l'homme de got dans le spectacle du
vice, c'est sa difformit, sa disproportion. Le vice porte atteinte au
juste et au vrai, rvolte l'intellect et la conscience; mais, comme
outrage  l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus
particulirement certains esprits potiques; et je ne crois pas qu'il
soit scandalisant de considrer toute infraction  la morale, au beau
moral, comme une espce de faute contre le rythme et la prosodie
universels.

C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait
considrer la terre et ses spectacles comme un aperu, comme une
correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au del,
et que rvle la vie, est la preuve la plus vivante de notre
immortalit. C'est  la fois par la posie et _ travers_ la posie, par
et _ travers_la musique que l'me entrevoit les splendeurs situes
derrire le tombeau; et quand un pome exquis amne les larmes au bord
des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excs de jouissance,
elles sont bien plutt le tmoignage d'une mlancolie irrite, d'une
postulation des nerfs, d'une nature exile dans l'imparfait et qui
voudrait s'emparer immdiatement, sur cette terre mme, d'un paradis
rvl.

Ainsi le principe de la posie est, strictement et simplement,
l'aspiration humaine vers une beaut suprieure, et la manifestation de
ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de
l'me,--enthousiasme tout  fait indpendant de la passion qui est
l'ivresse du coeur, et de la vrit qui est la pture de la raison. Car
la passion est _naturelle_, trop naturelle pour ne pas introduire un ton
blessant, discordant, dans le domaine de la beaut pure, trop familire
et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Dsirs, les gracieuses
Mlancolies et les nobles Dsespoirs qui habitent les rgions
surnaturelles de la posie.

Cette extraordinaire lvation, cette exquise dlicatesse, cet accent
d'immortalit qu'Edgar Poe exige de la Muse, loin de le rendre moins
attentif aux pratiques d'excution, l'ont pouss  aiguiser sans cesse
son gnie de praticien. Bien des gens, de ceux surtout qui ont lu le
singulier pome intitul _Le Corbeau_, seraient scandaliss si
j'analysais l'article o notre pote a ingnument en apparence, mais
avec une lgre impertinence que je ne puis blmer, minutieusement
expliqu le mode de construction qu'il a employ, l'adaptation du
rythme, le choix d'un refrain,--le plus bref possible et le plus
susceptible d'applications varies, et en mme temps le plus
reprsentatif de mlancolie et de dsespoir, orn d'une rime la plus
sonore de toutes (_nevermore_, jamais plus),--le choix d'un oiseau
capable d'imiter la voix humaine, mais d'un oiseau,--le corbeau,--marqu
dans l'imagination populaire d'un caractre funeste et fatal,--le choix
du ton le plus potique de tous, le ton mlancolique,--du sentiment le
plus potique, l'amour pour une morte, etc.--Et je ne placerai pas,
dit-il, le hros de mon pome dans un milieu pauvre, parce que la
pauvret est triviale et contraire  l'ide de Beaut. Sa mlancolie
aura pour gte une chambre magnifiquement et potiquement meuble. Le
lecteur surprendra dans plusieurs des nouvelles de Poe des symptmes
curieux de ce got immodr pour les belles formes, surtout pour les
belles formes singulires, pour les milieux orns et les somptuosits
orientales.

J'ai dit que cet article me paraissait entach d'une lgre
impertinence. Les partisans de l'inspiration quand mme ne manqueraient
pas d'y trouver un blasphme et une profanation; mais je crois que c'est
pour eux que l'article a t spcialement crit. Autant certains
crivains affectent l'abandon, visant au chef-d'oeuvre les yeux ferms,
pleins de confiance dans le dsordre, et attendant que les caractres
jets au plafond retombent en pome sur le parquet, autant Edgar
Poe,--l'un des hommes les plus inspirs que je connaisse,--a mis
d'affectation  cacher la spontanit,  simuler le sang-froid et la
dlibration. Je crois pouvoir me vanter--dit-il avec un orgueil
amusant et que je ne trouve pas de mauvais got,--qu'aucun point de ma
composition n'a t abandonn au hasard, et que l'oeuvre entire a
march pas  pas vers son but avec la prcision et la logique rigoureuse
d'un problme mathmatique. Il n'y a, dis-je, que les amateurs de
hasard, les fatalistes de l'inspiration et les fanatiques du _vers
blanc_ qui puissent trouver bizarres ces _minuties_. Il n'y a pas de
minuties en matire d'art.

 propos de vers blancs, j'ajouterai que Poe attachait une importance
extrme  la rime, et que dans l'analyse qu'il a faite du plaisir
mathmatique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apport
autant de soin, autant de subtilit que dans tous les sujets se
rapportant au mtier potique. De mme qu'il avait dmontr que le
refrain est susceptible d'applications infiniment varies, il a aussi
cherch  rajeunir,  redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet
lment inattendu, _l'tranget_, qui est comme le condiment
indispensable de toute beaut. Il fait souvent un usage heureux des
rptitions du mme vers ou de plusieurs vers, retours obstins de
phrases qui simulent les obsessions de la mlancolie ou de l'ide
fixe,--du refrain pur et simple, mais amen en situation de plusieurs
manires diffrentes,--du refrain-variante qui joue l'indolence et la
distraction,--des rimes redoubles et triples, et aussi d'un genre de
rime qui introduit dans la posie moderne, mais avec plus de prcision
et d'intention, les surprises du vers lonin.

Il est vident que la valeur de tous ces moyens ne peut tre vrifie
que par l'application; et une traduction de posies aussi voulues, aussi
concentres, peut tre un rve caressant, mais ne peut tre qu'un rve.
Poe a fait peu de posies; il a quelquefois exprim le regret de ne
pouvoir se livrer, non pas plus souvent mais exclusivement,  ce genre
de travail qu'il considrait comme le plus noble. Mais sa posie est
toujours d'un puissant effet. Ce n'est pas l'effusion ardente de Byron,
ce n'est pas la mlancolie molle, harmonieuse, distingue de Tennyson,
pour lequel il avait d'ailleurs, soit dit en passant, une admiration
quasi fraternelle. C'est quelque chose de profond et de miroitant comme
le rve, de mystrieux et de parfait comme le cristal. Je n'ai pas
besoin, je prsume, d'ajouter que les critiques amricains ont souvent
dnigr cette posie; tout rcemment je trouvais dans un dictionnaire de
biographies amricaines un article o elle tait dcrte d'tranget,
o on avouait qu'il tait  craindre que cette muse  la toilette
savante ne ft cole dans le glorieux pays de la morale utile, et o
enfin on regrettait que Poe n'et pas appliqu ses talents 
l'expression des vrits morales au lieu de les dpenser  la recherche
d'un idal bizarre et de prodiguer dans ses vers une volupt
mystrieuse, il est vrai, mais sensuelle.

Nous connaissons cette loyale escrime. Les reproches que les mauvais
critiques font aux bons potes sont les mmes dans tous les pays. En
lisant cet article, il me semblait lire la traduction d'un de ces
nombreux rquisitoires dresss par les critiques parisiens contre ceux
de nos potes qui sont le plus amoureux de perfection. Nos prfrs sont
faciles  deviner, et toute me prise de posie pure me comprendra
quand je dirai que, parmi notre race antipotique, Victor Hugo serait
moins admir s'il tait parfait, et qu'il n'a pu se faire pardonner tout
son gnie lyrique qu'en introduisant de force et brutalement dans sa
posie ce qu'Edgar Poe considrait comme l'hrsie moderne
capitale,--_l'enseignement_.

C. B.




LE DMON DE LA PERVERSIT


Dans l'examen des facults et des penchants,--des mobiles primordiaux de
l'me humaine,--les phrnologistes ont oubli de faire une part  une
tendance qui, bien qu'existant visiblement comme sentiment primitif,
radical, irrductible, a t galement omise par tous les moralistes qui
les ont prcds. Dans la parfaite infatuation de notre raison, nous
l'avons tous omise. Nous avons permis que son existence chappt  notre
vue, uniquement par manque de croyance, de foi,--que ce soit la foi dans
la Rvlation ou la foi dans la Cabale. L'ide ne nous en est jamais
venue, simplement  cause de sa qualit surrogatoire. Nous n'avons pas
senti le besoin de constater cette impulsion,--cette tendance. Nous ne
pouvions pas en concevoir la ncessit. Nous ne pouvions pas saisir la
notion de ce _primum mobile_, et, quand mme elle se serait introduite
de force en nous, nous n'aurions jamais pu comprendre quel rle il
jouait dans l'conomie des choses humaines, temporelles ou ternelles.
Il est impossible de nier que la phrnologie et une bonne partie des
sciences mtaphysiques ont t brasses _a priori_. L'homme de la
mtaphysique ou de la logique, bien plutt que l'homme de l'intelligence
et de l'observation, prtend concevoir les desseins de Dieu,--lui dicter
des plans. Ayant ainsi approfondi  sa pleine satisfaction les
intentions de Jhovah, d'aprs ces dites intentions, il a bti ses
innombrables et capricieux systmes. En matire de phrnologie, par
exemple, nous avons d'abord tabli, assez naturellement d'ailleurs,
qu'il tait dans les desseins de la Divinit que l'homme manget. Puis
nous avons assign  l'homme un organe d'alimentivit, et cet organe est
le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme  manger, bon gr, mal gr.
En second lieu, ayant dcid que c'tait la volont de Dieu que l'homme
continut son espce, nous avons dcouvert tout de suite un organe
d'amativit. Et ainsi ceux de la combativit, de l'idalit, de la
causalit, de la constructivit,--bref, tout organe reprsentant un
penchant, un sentiment moral ou une facult de la pure intelligence. Et
dans cet emmnagement des principes de l'action humaine, des
Spurzheimistes,  tort ou  raison, en partie ou en totalit, n'ont fait
que suivre, en principe, les traces de leurs devanciers; dduisant et
tablissant chaque chose d'aprs la destine prconue de l'homme et
prenant pour base les intentions de son Crateur.

Il et t plus sage, il et t plus sr de baser notre classification
(puisqu'il nous faut absolument classifier) sur les actes que l'homme
accomplit habituellement et ceux qu'il accomplit occasionnellement,
toujours occasionnellement, plutt que sur l'hypothse que c'est la
Divinit elle-mme qui les lui fait accomplir. Si nous ne pouvons pas
comprendre Dieu dans ses oeuvres visibles, comment donc le
comprendrions-nous dans ses inconcevables penses, qui appellent ces
oeuvres  la Vie? Si nous ne pouvons le concevoir dans ses cratures
objectives, comment le concevrons-nous dans ses modes inconditionnels et
dans ses phases de cration?

L'induction _a posteriori_ aurait conduit la phrnologie  admettre
comme principe primitif et inn de l'action humaine un je ne sais quoi
paradoxal, que nous nommerons _perversit_, faute d'un terme plus
caractristique. Dans le sens que j'y attache, c'est, en ralit, un
mobile sans motif, un motif non motiv. Sous son influence, nous
agissons sans but intelligible; ou, si cela apparat comme une
contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition
jusqu' dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que
_nous ne le devrions pas_. En thorie, il ne peut pas y avoir de raison
plus draisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour
certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument
irrsistible. Ma vie n'est pas une chose plus certaine pour moi que
cette proposition: la certitude du pch ou de l'erreur inclus dans un
acte quelconque est souvent l'unique _force_ invincible qui nous pousse,
et seule nous pousse  son accomplissement. Et cette tendance accablante
 faire le mal pour l'amour du mal n'admettra aucune analyse, aucune
rsolution en lments ultrieurs. C'est un mouvement radical,
primitif,--lmentaire. On dira, je m'y attends, que, si nous persistons
dans certains actes parce que nous sentons que _nous ne devrions pas_ y
persister, notre conduite n'est qu'une modification de celle qui drive
ordinairement de la _combativit_ phrnologique. Mais un simple coup
d'oeil suffira pour dcouvrir la fausset de cette ide. La combativit
phrnologique a pour cause d'existence la ncessit de la dfense
personnelle. Elle est notre sauvegarde contre l'injustice. Son principe
regarde notre bien-tre; et ainsi, en mme temps qu'elle se dveloppe,
nous sentons s'exalter en nous le dsir du bien-tre. Il suivrait de l
que le dsir du bien-tre devrait tre simultanment excit avec tout
principe qui ne serait qu'une modification de la combativit; mais, dans
le cas de ce je ne sais quoi que je dfinis _perversit_, non-seulement
le dsir du bien-tre n'est pas veill, mais encore apparat un
sentiment singulirement contradictoire.

Tout homme, en faisant appel  son propre coeur, trouvera, aprs tout,
la meilleure rponse au sophisme dont il s'agit. Quiconque consultera
loyalement et interrogera soigneusement son me, n'osera pas nier
l'absolue radicalit du penchant en question. Il n'est pas moins
caractris qu'incomprhensible. Il n'existe pas d'homme, par exemple,
qui  un certain moment n'ait t dvor d'un ardent dsir de torturer
son auditeur par des circonlocutions. Celui qui parle sait bien qu'il
dplat; il a la meilleure intention de plaire; il est habituellement
bref, prcis et clair; le langage le plus laconique et le plus lumineux
s'agite et se dbat sur sa langue; ce n'est qu'avec peine qu'il se
contraint lui-mme  lui refuser le passage, il redoute et conjure la
mauvaise humeur de celui auquel il s'adresse. Cependant, cette pense le
frappe, que par certaines incises et parenthses il pourrait engendrer
cette colre. Cette simple pense suffit. Le mouvement devient une
vellit, la vellit se grossit en dsir, le dsir se change en un
besoin irrsistible, et le besoin se satisfait,--au profond regret et 
la mortification du parleur, et au mpris de toutes les consquences.

Nous avons devant nous une tche qu'il nous faut accomplir rapidement.
Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de
notre vie rclame avec la voix imprative d'une trompette l'action et
l'nergie immdiates. Nous brlons, nous sommes consums de l'impatience
de nous mettre  l'ouvrage; l'avant-got d'un glorieux rsultat met
toute notre me en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaque
aujourd'hui,--et cependant nous la renvoyons  demain;--et pourquoi? Il
n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est
_pervers_;--servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain
arrive, et en mme temps une plus impatiente anxit de faire notre
devoir; mais avec ce surcrot d'anxit arrive aussi un dsir ardent,
anonyme, de diffrer encore,--dsir positivement terrible, parce que sa
nature est impntrable. Plus le temps fuit, plus le dsir gagne de
force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est  nous.
Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous,--de la
bataille entre le positif et l'indfini, entre la substance et l'ombre.
Mais, si la lutte en est venue  ce point, c'est l'ombre qui
l'emporte,--nous nous dbattons en vain. L'horloge sonne, et c'est le
glas de notre bonheur. C'est en mme temps pour l'ombre qui nous a si
longtemps terroriss le chant rveille-matin, la diane du coq
victorieuse des fantmes. Elle s'envole,--elle disparat,--nous sommes
libres. La vieille nergie revient. Nous travaillerons _maintenant_.
Hlas! il est _trop tard_.

Nous sommes sur le bord d'un prcipice. Nous regardons dans
l'abme,--nous prouvons du malaise et du vertige. Notre premier
mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous
restons. Peu  peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se
confondent dans un sentiment nuageux et indfinissable. Graduellement,
insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la
bouteille d'o s'levait le gnie des _Mille et une Nuits_. Mais de
_notre_ nuage, sur le bord du prcipice, s'lve, de plus en plus
palpable, une forme mille fois plus terrible qu'aucun gnie, qu'aucun
dmon des fables; et cependant ce n'est qu'une pense, mais une pense
effroyable, une pense qui glace la moelle mme de nos os, et les
pntre des froces dlices de son horreur. C'est simplement cette ide:
Quelles seraient nos sensations durant le parcours d'une chute faite
d'une telle hauteur? Et cette chute,--cet anantissement
foudroyant,--par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la
plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses
images de mort et de souffrance qui se soient jamais prsentes  notre
imagination,--par cette simple raison, nous les dsirons alors plus
ardemment. Et parce que notre jugement nous loigne violemment du bord,
 _cause de cela mme_, nous nous en rapprochons plus imptueusement. Il
n'est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que
celle d'un homme qui, frissonnant sur l'arte d'un prcipice, rve de
s'y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c'est
tre invitablement perdu; car la rflexion nous commande de nous en
abstenir, et c'est _ cause de cela mme_, dis-je, que _nous ne le
pouvons pas_. S'il n'y a pas l un bras ami pour nous arrter, ou si
nous sommes incapables d'un soudain effort pour nous rejeter loin de
l'abme, nous nous lanons, nous sommes anantis.

Examinons ces actions et d'autres analogues, nous trouverons qu'elles
rsultent uniquement de l'esprit de _perversit_. Nous les perptrons
simplement  cause que nous sentons que _nous ne le devrions pas_. En
de ou au del, il n'y a pas de principe intelligible; et nous
pourrions, en vrit, considrer cette perversit comme une instigation
directe de l'Archidmon, s'il n'tait pas reconnu que parfois elle sert
 l'accomplissement du bien.

Si je vous en ai dit aussi long, c'tait pour rpondre en quelque sorte
 votre question,--pour vous expliquer pourquoi je suis ici,--pour avoir
 vous montrer un semblant de cause quelconque qui motive ces fers que
je porte et cette cellule de condamn que j'habite. Si je n'avais pas
t si prolixe, ou vous ne m'auriez pas du tout compris, ou, comme la
foule, vous m'auriez cru fou. Maintenant vous percevrez facilement que
je suis une des victimes innombrables du Dmon de la Perversit.

Il est impossible qu'une action ait jamais t manigance avec une plus
parfaite dlibration. Pendant des semaines, pendant des mois, je
mditai sur les moyens d'assassinat. Je rejetai mille plans, parce que
l'accomplissement de chacun impliquait une chance de rvlation.  la
longue, lisant un jour quelques mmoires franais, je trouvai l'histoire
d'une maladie presque mortelle qui arriva  madame Pilau, par le fait
d'une chandelle accidentellement empoisonne. L'ide frappa soudainement
mon imagination. Je savais que ma victime avait l'habitude de lire dans
son lit. Je savais aussi que sa chambre tait petite et mal are. Mais
je n'ai pas besoin de vous fatiguer de dtails oiseux. Je ne vous
raconterai pas les ruses faciles  l'aide desquelles je substituai, dans
le bougeoir de sa chambre  coucher, une bougie de ma composition 
celle que j'y trouvai. Le matin, on trouva l'homme mort dans son lit, et
le verdict du coroner fut: _Mort par la visitation de Dieu_[1].

J'hritai de sa fortune, et tout alla pour le mieux pendant plusieurs
annes. L'ide d'une rvlation n'entra pas une seule fois dans ma
cervelle. Quant aux restes de la fatale bougie, je les avais moi-mme
anantis. Je n'avais pas laiss l'ombre d'un fil qui pt servir  me
convaincre ou mme me faire souponner du crime. On ne saurait concevoir
quel magnifique sentiment de satisfaction s'levait dans mon sein quand
je rflchissais sur mon absolue scurit. Pendant une longue priode de
temps, je m'accoutumai  me dlecter dans ce sentiment. Il me donnait un
plus rel plaisir que tous les bnfices purement matriels rsultant de
mon crime. Mais  la longue arriva une poque  partir de laquelle le
sentiment de plaisir se transforma, par une gradation presque
imperceptible, en une pense qui me harassait. Elle me harassait parce
qu'elle me hantait.  peine pouvais-je m'en dlivrer pour un instant.
C'est une chose tout  fait ordinaire que d'avoir les oreilles
fatigues, ou plutt la mmoire obsde par une espce de tintouin, par
le refrain d'une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants
d'opra. Et la torture ne sera pas moindre, si la chanson est bonne en
elle-mme ou si l'air d'opra est estimable. C'est ainsi qu' la fin je
me surprenais sans cesse rvant  ma scurit, et rptant cette phrase
 voix basse: _Je suis sauv!_

Un jour, tout en flnant dans les rues, je me surpris moi-mme 
murmurer, presque  haute voix, ces syllabes accoutumes. Dans un accs
de ptulance, je les exprimais sous cette forme nouvelle: _Je suis
sauv,--je suis sauv;--oui,--pourvu que je ne sois pas assez sot pour
confesser moi-mme mon cas!_

 peine avais-je prononc ces paroles, que je sentis un froid de glace
filtrer jusqu' mon coeur. J'avais acquis quelque exprience de ces
accs de perversit (dont je n'ai pas sans peine expliqu la singulire
nature), et je me rappelais fort bien que dans aucun cas je n'avais su
rsister  ces victorieuses attaques. Et maintenant cette suggestion
fortuite, venant de moi-mme,--que je pourrais bien tre assez sot pour
confesser le meurtre dont je m'tais rendu coupable,--me confrontait
comme l'ombre mme de celui que j'ai assassin,--et m'appelait vers la
mort.

D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon me. Je
marchai vigoureusement,--plus vite,--toujours plus vite;-- la longue je
courus. J'prouvais un dsir enivrant de crier de toute ma force. Chaque
flot successif de ma pense m'accablait d'une nouvelle terreur; car,
hlas! je comprenais bien, trop bien, que penser, dans ma situation,
c'tait me perdre. J'acclrai encore ma course. Je bondissais comme un
fou  travers les rues encombres de monde.  la longue, la populace
prit l'alarme et courut aprs moi. Je sentis _alors_ la consommation de
ma destine. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'eusse fait;--mais
une voix rude rsonna dans mes oreilles,--une main plus rude encore
m'empoigna par l'paule. Je me retournai, j'ouvris la bouche pour
aspirer. Pendant un moment, j'prouvai toutes les angoisses de la
suffocation; je devins aveugle, sourd, ivre; et alors quelque dmon
invisible, pensai-je, me frappa dans le dos avec sa large main. Le
secret si longtemps emprisonn s'lana de mon me.

On dit que je parlai, que je m'nonai trs-distinctement, mais avec une
nergie marque et une ardente prcipitation, comme si je craignais
d'tre interrompu avant d'avoir achev les phrases brves, mais grosses
d'importance, qui me livraient au bourreau et  l'enfer.

Ayant relat tout ce qui tait ncessaire pour la pleine conviction de
la justice, je tombai terrass, vanoui.

Mais pourquoi en dirais-je plus? Aujourd'hui je porte ces chanes, et
suis _ici_! Demain, je serai libre!--_mais o_?




LE CHAT NOIR


Relativement  la trs-trange et pourtant trs-familire histoire que
je vais coucher par crit, je n'attends ni ne sollicite la crance.
Vraiment, je serais fou de m'y attendre, dans un cas o mes sens
eux-mmes rejettent leur propre tmoignage. Cependant, je ne suis pas
fou,--et trs-certainement je ne rve pas. Mais demain je meurs, et
aujourd'hui je voudrais dcharger mon me. Mon dessein immdiat est de
placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires,
une srie de simples vnements domestiques. Dans leurs consquences,
ces vnements m'ont terrifi,--m'ont tortur,--m'ont
ananti.--Cependant, je n'essaierai pas de les lucider. Pour moi, ils
ne m'ont gure prsent que de l'horreur;-- beaucoup de personnes ils
paratront moins terribles que _baroques_. Plus tard peut-tre il se
trouvera une intelligence qui rduira mon fantme  l'tat de lieu
commun,--quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup
moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances
que je raconte avec terreur qu'une succession ordinaire de causes et
d'effets trs-naturels.

Ds mon enfance, j'tais not pour la docilit et l'humanit de mon
caractre. Ma tendresse de coeur tait mme si remarquable qu'elle avait
fait de moi le jouet de mes camarades. J'tais particulirement fou des
animaux, et mes parents m'avaient permis de possder une grande varit
de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n'tais
jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette
particularit de mon caractre s'accrut avec ma croissance, et, quand je
devins homme, j'en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour
ceux qui ont vou une affection  un chien fidle et sagace, je n'ai pas
besoin d'expliquer la nature ou l'intensit des jouissances qu'on peut
en tirer. Il y a dans l'amour dsintress d'une bte, dans ce sacrifice
d'elle-mme, quelque chose qui va directement au coeur de celui qui a eu
frquemment l'occasion de vrifier la chtive amiti et la fidlit de
gaze de _l'homme naturel_.

Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme
une disposition sympathique  la mienne. Observant mon got pour ces
favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux
de l'espce la plus agrable. Nous emes des oiseaux, un poisson dor,
un beau chien, des lapins, un petit singe et _un chat_.

Ce dernier tait un animal remarquablement fort et beau, entirement
noir, et d'une sagacit merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma
femme, qui au fond n'tait pas peu pntre de superstition, faisait de
frquentes allusions  l'ancienne croyance populaire qui regardait tous
les chats noirs comme des sorcires dguises. Ce n'est pas qu'elle ft
toujours _srieuse_ sur ce point,--et, si je mentionne la chose, c'est
simplement parce que cela me revient, en ce moment mme,  la mmoire.

Pluton,--c'tait le nom du chat,--tait mon prfr, mon camarade. Moi
seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout o
j'allais. Ce n'tait mme pas sans peine que je parvenais  l'empcher
de me suivre dans les rues.

Notre amiti subsista ainsi plusieurs annes, durant lesquelles
l'ensemble de mon caractre et de mon temprament,--par l'opration du
Dmon Intemprance, je rougis de le confesser,--subit une altration
radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus
irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis
d'employer un langage brutal  l'gard de ma femme.  la longue, je lui
infligeai mme des violences personnelles. Mes pauvres favoris,
naturellement, durent ressentir le changement de mon caractre.
Non-seulement je les ngligeais, mais je les maltraitais. Quant 
Pluton, toutefois, j'avais encore pour lui une considration suffisante
qui m'empchait de le malmener, tandis que je n'prouvais aucun scrupule
 maltraiter les lapins, le singe et mme le chien, quand, par hasard ou
par amiti, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m'envahissait
de plus en plus,--car quel mal est comparable  l'Alcool!--et  la
longue Pluton lui-mme, qui maintenant se faisait vieux et qui
naturellement devenait quelque peu maussade,--Pluton lui-mme commena 
connatre les effets de mon mchant caractre.

Une nuit, comme je rentrais au logis trs-ivre, au sortir d'un de mes
repaires habituels des faubourgs, je m'imaginai que le chat vitait ma
prsence. Je le saisis;--mais lui, effray de ma violence, il me fit 
la main une lgre blessure avec les dents. Une fureur de dmon s'empara
soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon me originelle sembla
tout d'un coup s'envoler de mon corps, et une mchancet
hyperdiabolique, sature de gin, pntra chaque fibre de mon tre. Je
tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris; je saisis la
pauvre bte par la gorge, et, dlibrment, je fis sauter un de ses yeux
de son orbite! Je rougis, je brle, je frissonne en crivant cette
damnable atrocit!

Quand la raison me revint avec le matin,--quand j'eus cuv les vapeurs
de ma dbauche nocturne,--j'prouvai un sentiment moiti d'horreur,
moiti de remords, pour le crime dont je m'tais rendu coupable; mais
c'tait tout au plus un faible et quivoque sentiment, et l'me n'en
subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excs, et bientt je
noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.

Cependant le chat gurit lentement. L'orbite de l'oeil perdu prsentait,
il est vrai, un aspect effrayant; mais il n'en parut plus souffrir
dsormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais,
comme je devais m'y attendre, il fuyait avec une extrme terreur  mon
approche. Il me restait assez de mon ancien coeur pour me sentir d'abord
afflig de cette vidente antipathie de la part d'une crature qui jadis
m'avait tant aim. Mais ce sentiment fit bientt place  l'irritation.
Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrvocable, l'esprit de
PERVERSIT. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte.
Cependant, aussi sr que mon me existe, je crois que la perversit est
une des primitives impulsions du coeur humain,--une des indivisibles
premires facults ou sentiments qui donnent la direction au caractre
de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action
sotte ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir _ne pas_ la
commettre? N'avons-nous pas une perptuelle inclination, malgr
l'excellence de notre jugement,  violer ce qui est _la Loi_, simplement
parce que nous comprenons que c'est _la Loi_? Cet esprit de perversit,
dis-je, vint causer ma droute finale. C'est ce dsir ardent, insondable
de l'me _de se torturer elle-mme_,--de violenter sa propre nature,--de
faire le mal pour l'amour du mal seul,--qui me poussait  continuer, et
finalement consommer le supplice que j'avais inflig  la bte
inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un noeud coulant autour
de son cou, et je le pendis  la branche d'un arbre;--je le pendis avec
des larmes plein mes yeux,--avec le plus amer remords dans le coeur;--je
le pendis, _parce que_ je savais qu'il m'avait aim, et _parce que_ je
sentais qu'il ne m'avait donn aucun sujet de colre;--je le pendis,
_parce que_ je savais qu'en faisant ainsi je commettais un pch,--un
pch mortel qui compromettait mon me immortelle, au point de la
placer,--si une telle chose tait possible,--mme au del de la
misricorde infinie du Dieu Trs-Misricordieux et Trs-Terrible.

Dans la nuit qui suivit le jour o fut commise cette action cruelle, je
fus tir de mon sommeil par le cri: Au feu! Les rideaux de mon lit
taient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une
grande difficult que nous chappmes  l'incendie,--ma femme, un
domestique, et moi. La destruction fut complte. Toute ma fortune fut
engloutie, et je m'abandonnai ds lors au dsespoir.

Je ne cherche pas  tablir une liaison de cause  effet entre
l'atrocit et le dsastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je
rends compte d'une chane de faits,--et je ne veux pas ngliger un seul
anneau. Le jour qui suivit l'incendie, je visitai les ruines. Les
murailles taient tombes, une seule excepte; et cette seule exception
se trouva tre une cloison intrieure, peu paisse, situe  peu prs au
milieu de la maison, et contre laquelle s'appuyait le chevet de mon lit.
La maonnerie avait ici, en grande partie, rsist  l'action du
feu,--fait que j'attribuai  ce qu'elle avait t rcemment remise 
neuf. Autour de ce mur, une foule paisse tait rassemble, et plusieurs
personnes paraissaient en examiner une portion particulire avec une
minutieuse et vive attention. Les mots: trange! singulier! et autres
semblables expressions, excitrent ma curiosit. Je m'approchai, et je
vis, semblable  un bas-relief sculpt sur la surface blanche, la figure
d'un gigantesque _chat_. L'image tait rendue avec une exactitude
vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l'animal.

Tout d'abord, en voyant cette apparition,--car je ne pouvais gure
considrer cela que comme une apparition,--mon tonnement et ma terreur
furent extrmes. Mais, enfin, la rflexion vint  mon aide. Le chat, je
m'en souvenais, avait t pendu dans un jardin adjacent  la maison. Aux
cris d'alarme, ce jardin avait t immdiatement envahi par la foule, et
l'animal avait d tre dtach de l'arbre par quelqu'un, et jet dans ma
chambre  travers une fentre ouverte. Cela avait t fait, sans doute,
dans le but de m'arracher au sommeil. La chute des autres murailles
avait comprim la victime de ma cruaut dans la substance du pltre
frachement tendu; la chaux de ce mur, combine avec les flammes et
l'ammoniaque du cadavre, avait ainsi opr l'image telle que je la
voyais.

Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout  fait ma
conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il
n'en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant
plusieurs mois je ne pus me dbarrasser du fantme du chat; et durant
cette priode un demi-sentiment revint dans mon me, qui paraissait
tre, mais qui n'tait pas le remords. J'allai jusqu' dplorer la perte
de l'animal, et  chercher autour de moi, dans les bouges mprisables
que maintenant je frquentais habituellement, un autre favori de la mme
espce et d'une figure  peu prs semblable pour le suppler.

Une nuit, comme j'tais assis  moiti stupfi, dans un repaire plus
qu'infme, mon attention fut soudainement attire vers un objet noir,
reposant sur le haut d'un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui
composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques
minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me
surprenait maintenant c'tait de n'avoir pas encore aperu l'objet situ
dessus. Je m'en approchai, et je le touchai avec ma main. C'tait un
chat noir,--un trs-gros chat,--au moins aussi gros que Pluton, lui
ressemblant absolument, except en un point. Pluton n'avait pas un poil
blanc sur tout le corps; celui-ci portait une claboussure large et
blanche, mais d'une forme indcise, qui couvrait presque toute la rgion
de la poitrine.

 peine l'eus-je touch qu'il se leva subitement, ronronna fortement, se
frotta contre ma main, et parut enchant de mon attention. C'tait donc
l la vraie crature dont j'tais en qute. J'offris tout de suite au
propritaire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,--ne
le connaissait pas--, ne l'avait jamais vu auparavant.

Je continuai mes caresses, et, quand je me prparai  retourner chez
moi, l'animal se montra dispos  m'accompagner. Je lui permis de le
faire; me baissant de temps  autre, et le caressant en marchant. Quand
il fut arriv  la maison, il s'y trouva comme chez lui, et devint tout
de suite le grand ami de ma femme.

Pour ma part, je sentis bientt s'lever en moi une antipathie contre
lui. C'tait justement le contraire de ce que j'avais espr; mais,--je
ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,--son vidente tendresse
pour moi me dgotait presque et me fatiguait. Par de lents degrs, ces
sentiments de dgot et d'ennui s'levrent jusqu' l'amertume de la
haine. J'vitais la crature; une certaine sensation de honte et le
souvenir de mon premier acte de cruaut m'empchrent de la maltraiter.
Pendant quelques semaines, je m'abstins de battre le chat ou de le
malmener violemment, mais graduellement,--insensiblement,--j'en vins 
le considrer avec une indicible horreur, et  fuir silencieusement son
odieuse prsence, comme le souffle d'une peste.

Ce qui ajouta sans doute  ma haine contre l'animal fut la dcouverte
que je fis le matin, aprs l'avoir amen  la maison, que, comme Pluton,
lui aussi avait t priv d'un de ses yeux. Cette circonstance,
toutefois, ne fit que le rendre plus cher  ma femme, qui, comme je l'ai
dj dit, possdait  un haut degr cette tendresse de sentiment qui
jadis avait t mon trait caractristique et la source frquente de mes
plaisirs les plus simples et les plus purs.

Nanmoins, l'affection du chat pour moi paraissait s'accrotre en raison
de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opinitret
qu'il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que
je m'asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes
genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour
marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre,
ou bien, enfonant ses griffes longues et aigus dans mes habits,
grimpait de cette manire jusqu' ma poitrine. Dans ces moments-l,
quoique je dsirasse le tuer d'un bon coup, j'en tais empch, en
partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement,--je
dois le confesser tout de suite,--par une vritable _terreur_ de la
bte.

Cette terreur n'tait pas positivement la terreur d'un mal physique,--et
cependant je serais fort en peine de la dfinir autrement. Je suis
presque honteux d'avouer,--oui, mme dans cette cellule de malfaiteur,
je suis presque honteux d'avouer que la terreur et l'horreur que
m'inspirait l'animal avaient t accrues par une des plus parfaites
chimres qu'il ft possible de concevoir. Ma femme avait appel mon
attention plus d'une fois sur le caractre de la tache blanche dont j'ai
parl, et qui constituait l'unique diffrence visible entre l'trange
bte et celle que j'avais tue. Le lecteur se rappellera sans doute que
cette marque, quoique grande, tait primitivement indfinie dans sa
forme; mais, lentement, par degrs,--par des degrs imperceptibles, et
que ma raison s'effora longtemps de considrer comme imaginaires,--elle
avait  la longue pris une rigoureuse nettet de contours. Elle tait
maintenant l'image d'un objet que je frmis de nommer,--et c'tait l
surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en dgot, et
m'aurait pouss  m'en dlivrer, _si je l'avais os_;--c'tait
maintenant, dis-je, l'image d'une hideuse,--d'une sinistre
chose,--l'image du GIBET!--oh! lugubre et terrible machine! machine
d'Horreur et de Crime,--d'Agonie et de Mort!

Et, maintenant, j'tais en vrit misrable au del de la misre
possible de l'Humanit. Une bte brute,--dont j'avais avec mpris
dtruit le frre,--_une bte brute_ engendrer pour _moi_,--pour moi,
homme faonn  l'image du Dieu Trs-Haut,--une si grande et si
intolrable infortune! Hlas! je ne connaissais plus la batitude du
repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la crature ne me laissait
pas seul un moment; et, pendant la nuit,  chaque instant, quand je
sortais de mes rves pleins d'une intraduisible angoisse, c'tait pour
sentir la tide haleine de la _chose_ sur mon visage, et son immense
poids,--incarnation d'un Cauchemar que j'tais impuissant 
secouer,--ternellement pos sur mon _coeur_!

Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi
succomba. De mauvaises penses devinrent mes seules intimes,--les plus
sombres et les plus mauvaises de toutes les penses. La tristesse de mon
humeur habituelle s'accrut jusqu' la haine de toutes choses et de toute
humanit; cependant ma femme, qui ne se plaignait jamais, hlas! tait
mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines,
frquentes et indomptables ruptions d'une furie  laquelle je
m'abandonnai ds lors aveuglment.

Un jour, elle m'accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave
du vieux btiment o notre pauvret nous contraignait d'habiter. Le chat
me suivit sur les marches roides de l'escalier, et, m'ayant presque
culbut la tte la premire, m'exaspra jusqu' la folie. Levant une
hache, et oubliant dans ma rage la peur purile qui jusque-l avait
retenu ma main, j'adressai  l'animal un coup qui et t mortel, s'il
avait port comme je le voulais; mais ce coup fut arrt par la main de
ma femme. Cette intervention m'aiguillonna jusqu' une rage plus que
dmoniaque; je dbarrassai mon bras de son treinte et lui enfonai ma
hache dans le crne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un
gmissement.

Cet horrible meurtre accompli, je me mis immdiatement et
trs-dlibrment en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne
pouvais pas le faire disparatre de la maison, soit de jour, soit de
nuit, sans courir le danger d'tre observ par les voisins. Plusieurs
projets traversrent mon esprit. Un moment j'eus l'ide de couper le
cadavre par petits morceaux, et de les dtruire par le feu. Puis, je
rsolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai 
le jeter dans le puits de la cour,--puis  l'emballer dans une caisse
comme marchandise, avec les formes usites, et  charger un
commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m'arrtai
 un expdient que je considrai comme le meilleur de tous. Je me
dterminai  le murer dans la cave,--comme les moines du moyen ge
muraient, dit-on, leurs victimes.

La cave tait fort bien dispose pour un pareil dessein. Les murs
taient construits ngligemment, et avaient t rcemment enduits dans
toute leur tendue d'un gros pltre que l'humidit de l'atmosphre avait
empch de durcir. De plus, dans l'un des murs, il y avait une saillie
cause par une fausse chemine, ou espce d'tre, qui avait t comble
et maonne dans le mme genre que le reste de la cave. Je ne doutais
pas qu'il ne me ft facile de dplacer les briques  cet endroit, d'y
introduire le corps, et de murer le tout de la mme manire, de sorte
qu'aucun oeil n'y pt rien dcouvrir de suspect.

Et je ne fus pas du dans mon calcul.  l'aide d'une pince, je dlogeai
trs-aisment les briques, et, ayant soigneusement appliqu le corps
contre le mur intrieur, je le soutins dans cette position jusqu' ce
que j'eusse rtabli, sans trop de peine, toute la maonnerie dans son
tat primitif. M'tant procur du mortier, du sable et du poil avec
toutes les prcautions imaginables, je prparai un crpi qui ne pouvait
pas tre distingu de l'ancien, et j'en recouvris trs-soigneusement le
nouveau briquetage. Quand j'eus fini, je vis avec satisfaction que tout
tait pour le mieux. Le mur ne prsentait pas la plus lgre trace de
drangement. J'enlevai tous les gravats avec le plus grand soin,
j'pluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de
moi, et me dis  moi-mme: Ici, au moins, ma peine n'aura pas t
perdue!

Mon premier mouvement fut de chercher la bte qui avait t la cause
d'un si grand malheur; car,  la fin, j'avais rsolu fermement de la
mettre  mort. Si j'avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destine
tait claire; mais il parat que l'artificieux animal avait t alarm
par la violence de ma rcente colre, et qu'il prenait soin de ne pas se
montrer dans l'tat actuel de mon humeur. Il est impossible de dcrire
ou d'imaginer la profonde, la bate sensation de soulagement que
l'absence de la dtestable crature dtermina dans mon coeur. Elle ne se
prsenta pas de toute la nuit, et ainsi ce fut la premire bonne
nuit,--depuis son introduction dans la maison,--que je dormis solidement
et tranquillement; oui, je _dormis_ avec le poids de ce meurtre sur
l'me!

Le second et le troisime jour s'coulrent, et cependant mon bourreau
ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le
monstre, dans sa terreur, avait vid les lieux pour toujours! Je ne le
verrais donc plus jamais! Mon bonheur tait suprme! La criminalit de
ma tnbreuse action ne m'inquitait que fort peu. On avait bien fait
une espce d'enqute, mais elle s'tait satisfaite  bon march. Une
perquisition avait mme t ordonne,--mais naturellement on ne pouvait
rien dcouvrir. Je regardais ma flicit  venir comme assure.

Le quatrime jour depuis l'assassinat, une troupe d'agents de police
vint trs-inopinment  la maison, et procda de nouveau  une
rigoureuse investigation des lieux. Confiant, nanmoins, dans
l'impntrabilit de la cachette, je n'prouvai aucun embarras. Les
officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne
laissrent pas un coin, pas un angle inexplor.  la fin, pour la
troisime ou quatrime fois, ils descendirent dans la cave. Pas un
muscle en moi ne tressaillit. Mon coeur battait paisiblement, comme
celui d'un homme qui dort dans l'innocence. J'arpentais la cave d'un
bout  l'autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais 
et l avec aisance. La police tait pleinement satisfaite et se
prparait  dcamper. La jubilation de mon coeur tait trop forte pour
tre rprime. Je brlais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en
manire de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur
conviction de mon innocence.

--Gentlemen,--dis-je  la fin,--comme leur troupe remontait
l'escalier,--je suis enchant d'avoir apais vos soupons. Je vous
souhaite  tous une bonne sant et un peu plus de courtoisie. Soit dit
en passant, gentlemen, voil--voil une maison singulirement bien btie
(dans mon dsir enrag de dire quelque chose d'un air dlibr, je
savais  peine ce que je dbitais);--je puis dire que c'est une maison
_admirablement_ bien construite. Ces murs,--est-ce que vous partez,
gentlemen?--ces murs sont solidement maonns!

Et ici, par une bravade frntique, je frappai fortement avec une canne
que j'avais  la main juste sur la partie du briquetage derrire
laquelle se tenait le cadavre de l'pouse de mon coeur.

Ah! qu'au moins Dieu me protge et me dlivre des griffes de
l'Archidmon!-- peine l'cho de mes coups tait-il tomb dans le
silence, qu'une voix me rpondit du fond de la tombe!--une plainte,
d'abord voile et entrecoupe, comme le sanglotement d'un enfant, puis,
bientt, s'enflant en un cri prolong, sonore et continu, tout  fait
anormal et antihumain,--un hurlement,--un glapissement, moiti horreur
et moiti triomphe,--comme il en peut monter seulement de
l'Enfer,--affreuse harmonie jaillissant  la fois de la gorge des damns
dans leurs tortures, et des dmons exultant dans la damnation!

Vous dire mes penses, ce serait folie. Je me sentis dfaillir, et je
chancelai contre le mur oppos. Pendant un moment, les officiers placs
sur les marches restrent immobiles, stupfis par la terreur. Un
instant aprs, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur le mur.
Il tomba tout d'une pice. Le corps, dj grandement dlabr et souill
de sang grumel, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa
tte, avec la gueule rouge dilate et l'oeil unique flamboyant, tait
perche la hideuse bte dont l'astuce m'avait induit  l'assassinat, et
dont la voix rvlatrice m'avait livr au bourreau. J'avais mur le
monstre dans la tombe!




WILLIAM WILSON

  _Qu'en dira-t-elle? Que dira cette CONSCIENCE affreuse,_
  _Ce spectre qui marche dans mon chemin?_
   Chamberlayne.--_Pharronida._


Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson. La
page vierge tale devant moi ne doit pas tre souille par mon
vritable nom. Ce nom n'a t que trop souvent un objet de mpris et
d'horreur,--une abomination pour ma famille. Est-ce que les vents
indigns n'ont pas bruit jusque dans les plus lointaines rgions du
globe son incomparable infamie? Oh! de tous les proscrits, le proscrit
le plus abandonn!--n'es-tu pas mort  ce monde  jamais?  ses
honneurs,  ses fleurs,  ses aspirations dores?--et un nuage pais,
lugubre, illimit, n'est-il pas ternellement suspendu entre tes
esprances et le ciel?

Je ne voudrais pas, quand mme je le pourrais, enfermer aujourd'hui dans
ces pages le souvenir de mes dernires annes d'ineffable misre et
d'irrmissible crime. Cette priode rcente de ma vie a soudainement
comport une hauteur de turpitude dont je veux simplement dterminer
l'origine. C'est l pour le moment mon seul but. Les hommes, en gnral,
deviennent vils par degrs. Mais moi, toute vertu s'est dtache de moi,
en une minute, d'un seul coup, comme un manteau. D'une perversit
relativement ordinaire, j'ai pass, par une enjambe de gant,  des
normits plus qu'hliogabaliques. Permettez-moi de raconter tout au
long quel hasard, quel unique accident a amen cette maldiction. La
Mort approche, et l'ombre qui la devance a jet une influence
adoucissante sur mon coeur. Je soupire, en passant  travers la sombre
valle, aprs la sympathie--j'allais dire la piti--de mes semblables.
Je voudrais leur persuader que j'ai t en quelque sorte l'esclave de
circonstances qui dfiaient tout contrle humain. Je dsirerais qu'ils
dcouvrissent pour moi, dans les dtails que je vais leur donner,
quelque petite oasis de _fatalit_ dans un Saharah d'erreur. Je voudrais
qu'ils accordassent,--ce qu'ils ne peuvent pas se refuser 
accorder,--que, bien que ce monde ait connu de grandes tentations,
jamais l'homme n'a t jusqu'ici tent de cette faon,--et certainement
n'a jamais succomb de cette faon. Est-ce donc pour cela qu'il n'a
jamais connu les mmes souffrances? En vrit, n'ai-je pas vcu dans un
rve? Est-ce que je ne meurs pas victime de l'horreur et du mystre des
plus tranges de toutes les visions sublunaires?

Je suis le descendant d'une race qui s'est distingue en tout temps par
un temprament imaginatif et facilement excitable; et ma premire
enfance prouva que j'avais pleinement hrit du caractre de famille.
Quand j'avanai en ge, ce caractre se dessina plus fortement; il
devint, pour mille raisons, une cause d'inquitude srieuse pour mes
amis, et de prjudice positif pour moi-mme. Je devins volontaire,
adonn aux plus sauvages caprices; je fus la proie des plus indomptables
passions. Mes parents, qui taient d'un esprit faible, et que
tourmentaient des dfauts constitutionnels de mme nature, ne pouvaient
pas faire grand-chose pour arrter les tendances mauvaises qui me
distinguaient. Il y eut de leur ct quelques tentatives, faibles, mal
diriges, qui chourent compltement, et qui tournrent pour moi en
triomphe complet.  partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique;
et,  un ge o peu d'enfants ont quitt leurs lisires, je fus
abandonn  mon libre arbitre, et devins le matre de toutes mes
actions,--except de nom.

Mes premires impressions de la vie d'colier sont lies  une vaste et
extravagante maison du style d'lisabeth, dans un sombre village
d'Angleterre, dcor de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont
toutes les maisons taient excessivement anciennes. En vrit, c'tait
un lieu semblable  un rve et bien fait pour charmer l'esprit que cette
vnrable vieille ville. En ce moment mme je sens en imagination le
frisson rafrachissant de ses avenues profondment ombreuses, je respire
l'manation de ses mille taillis, et je tressaille encore, avec une
indfinissable volupt,  la note profonde et sourde de la cloche,
dchirant  chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la
quitude de l'atmosphre brune dans laquelle s'enfonait et s'endormait
le clocher gothique tout dentel.

Je trouve peut-tre autant de plaisir qu'il m'est donn d'en prouver
maintenant  m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de l'cole et de
ses rveries. Plong dans le malheur comme je le suis,--malheur, hlas!
qui n'est que trop rel,--on me pardonnera de chercher un soulagement,
bien lger et bien court, dans ces purils et divagants dtails.
D'ailleurs, quoique absolument vulgaires et risibles en eux-mmes, ils
prennent dans mon imagination une importance circonstancielle,  cause
de leur intime connexion avec les lieux et l'poque o je distingue
maintenant les premiers avertissements ambigus de la destine, qui
depuis lors m'a si profondment envelopp de son ombre. Laissez-moi donc
me souvenir.

La maison, je l'ai dit, tait vieille et irrgulire. Les terrains
taient vastes, et un haut et solide mur de briques, couronn d'une
couche de mortier et de verre cass, en faisait le circuit. Ce rempart
digne d'une prison formait la limite de notre domaine; nos regards
n'allaient au del que trois fois par semaine,--une fois chaque samedi,
dans l'aprs-midi, quand, accompagns de deux matres d'tude, on nous
permettait de faire de courtes promenades en commun  travers la
campagne voisine, et deux fois le dimanche, quand nous allions, avec la
rgularit des troupes  la parade, assister aux offices du soir et du
matin dans l'unique glise du village. Le principal de notre cole tait
pasteur de cette glise. Avec quel profond sentiment d'admiration et de
perplexit avais-je coutume de le contempler, de notre banc relgu dans
la tribune, quand il montait en chaire d'un pas solennel et lent! Ce
personnage vnrable, avec ce visage si modeste et si bnin, avec une
robe si bien lustre et si clricalement ondoyante, avec une perruque si
minutieusement poudre, si roide et si vaste, pouvait-il tre le mme
homme qui, tout  l'heure, avec un visage aigre et dans des vtements
souills de tabac, faisait excuter, frule en main, les lois
draconiennes de l'cole? Oh! gigantesque paradoxe, dont la monstruosit
exclut toute solution!

Dans un angle du mur massif rechignait une porte plus massive encore,
solidement ferme, garnie de verrous et surmonte d'un buisson de
ferrailles denticules. Quels sentiments profonds de crainte elle
inspirait! Elle ne s'ouvrait jamais que pour les trois sorties et
rentres priodiques dont j'ai dj parl; alors, dans chaque craquement
de ses gonds puissants nous trouvions une plnitude de mystre,--tout un
monde d'observations solennelles, ou de mditations plus solennelles
encore.

Le vaste enclos tait d'une forme irrgulire et divis en plusieurs
parties, dont trois ou quatre des plus grandes constituaient la cour de
rcration. Elle tait aplanie et recouverte d'un sable menu et rude. Je
me rappelle bien qu'elle ne contenait ni arbres ni bancs, ni quoi que ce
soit d'analogue. Naturellement elle tait situe derrire la maison.
Devant la faade s'tendait un petit parterre, plant de buis et
d'autres arbustes, mais nous ne traversions cette oasis sacre que dans
de bien rares occasions, telles que la premire arrive  l'cole ou le
dpart dfinitif, ou peut-tre quand un ami, un parent nous ayant fait
appeler, nous prenions joyeusement notre course vers le logis paternel,
aux vacances de Nol ou de la Saint-Jean.

Mais la maison!--quelle curieuse vieille btisse cela faisait!--Pour
moi, quel vritable palais d'enchantements! Il n'y avait rellement pas
de fin  ses dtours,-- ses incomprhensibles subdivisions. Il tait
difficile,  n'importe quel moment donn, de dire avec certitude si l'on
se trouvait au premier ou au second tage. D'une pice  l'autre on
tait toujours sr de trouver trois ou quatre marches  monter ou 
descendre. Puis les subdivisions latrales taient innombrables,
inconcevables, tournaient et retournaient si bien sur elles-mmes, que
nos ides les plus exactes relativement  l'ensemble du btiment
n'taient pas trs-diffrentes de celles  travers lesquelles nous
envisageons l'infini. Durant les cinq ans de ma rsidence, je n'ai
jamais t capable de dterminer avec prcision dans quelle localit
lointaine tait situ le petit dortoir qui m'tait assign en commun
avec dix-huit ou vingt autres coliers.

La salle d'tudes tait la plus vaste de toute la maison--et mme du
monde entier; du moins je ne pouvais m'empcher de la voir ainsi. Elle
tait trs-longue, trs-troite et lugubrement basse, avec des fentres
en ogive et un plafond en chne. Dans un angle loign, d'o manait la
terreur, tait une enceinte carre de huit ou dix pieds, reprsentant le
_sanctum_ de notre principal, le rvrend docteur Bransby, durant les
heures d'tude. C'tait une solide construction, avec une porte massive;
plutt que de l'ouvrir en l'absence du _Dominie_, nous aurions tous
prfr mourir de _la peine forte et dure_.  deux autres angles taient
deux autres loges analogues, objets d'une vnration beaucoup moins
grande, il est vrai, mais toutefois d'une terreur assez considrable;
l'une, la chaire du matre d'humanits,--l'autre, du matre d'anglais et
de mathmatiques. parpills  travers la salle, d'innombrables bancs et
des pupitres, effroyablement chargs de livres maculs par les doigts,
se croisaient dans une irrgularit sans fin,--noirs, anciens, ravags
par le temps, et si bien cicatriss de lettres initiales, de noms
entiers, de figures grotesques et d'autres nombreux chefs-d'oeuvre du
couteau, qu'ils avaient entirement perdu le peu de forme originelle qui
leur avait t rparti dans les jours trs-anciens.  une extrmit de
la salle, se trouvait un norme seau plein d'eau, et  l'autre, une
horloge d'une dimension prodigieuse.

Enferm dans les murs massifs de cette vnrable cole, je passai
toutefois sans ennui et sans dgot les annes du troisime lustre de ma
vie. Le cerveau fcond de l'enfance n'exige pas un monde extrieur
d'incidents pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie en apparence
lugubre de l'cole abondait en excitations plus intenses que toutes
celles que ma jeunesse plus mre a demandes  la volupt, ou ma
virilit au crime. Toutefois, je dois croire que mon premier
dveloppement intellectuel fut, en grande partie, peu ordinaire et mme
drgl. En gnral, les vnements de l'existence enfantine ne laissent
pas sur l'humanit, arrive  l'ge mr, une impression bien dfinie.
Tout est ombre grise, dbile et irrgulier souvenir, fouillis confus de
faibles plaisirs et de peines fantasmagoriques. Pour moi il n'en est pas
ainsi. Il faut que j'aie senti dans mon enfance, avec l'nergie d'un
homme fait, tout ce que je trouve encore aujourd'hui frapp sur ma
mmoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que
les exergues des mdailles carthaginoises.

Et cependant, dans le fait,--au point de vue ordinaire du monde,--qu'il
y avait l peu de choses pour le souvenir! Le rveil du matin, l'ordre
du coucher, les leons  apprendre, les rcitations, les demi-congs
priodiques et les promenades, la cour de rcration avec ses querelles,
ses passe-temps, ses intrigues,--tout cela, par une magie psychique
disparue, contenait en soi un dbordement de sensations, un monde riche
d'incidents, un univers d'motions varies et d'excitations des plus
passionnes et des plus enivrantes. _Oh! le bon temps, que ce sicle de
fer!_

En ralit, ma nature ardente, enthousiaste, imprieuse, fit bientt de
moi un caractre marqu parmi mes camarades, et, peu  peu, tout
naturellement, me donna un ascendant sur tous ceux qui n'taient gure
plus gs que moi,--sur tous, un seul except. C'tait un lve qui,
sans aucune parent avec moi, portait le mme nom de baptme et le mme
nom de famille;--circonstance peu remarquable en soi,--car le mien,
malgr la noblesse de mon origine, tait une de ces appellations
vulgaires qui semblent avoir t de temps immmorial, par droit de
prescription, la proprit commune de la foule. Dans ce rcit, je me
suis donc donn le nom de William Wilson,--nom fictif qui n'est pas
trs-loign du vrai. Mon homonyme seul, parmi ceux qui, selon la langue
de l'cole, composaient notre _classe_, osait rivaliser avec moi dans
les tudes de l'cole,--dans les jeux et les disputes de la
rcration,--refuser une crance aveugle  mes assertions et une
soumission complte  ma volont,--en somme, contrarier ma dictature
dans tous les cas possibles. Si jamais il y eut sur la terre un
despotisme suprme et sans rserve, c'est le despotisme d'un enfant de
gnie sur les mes moins nergiques de ses camarades.

La rbellion de Wilson tait pour moi la source du plus grand embarras;
d'autant plus qu'en dpit de la bravade avec laquelle je me faisais un
devoir de le traiter publiquement, lui et ses prtentions, je sentais au
fond que je le craignais, et je ne pouvais m'empcher de considrer
l'galit qu'il maintenait si facilement vis--vis de moi comme la
preuve d'une vraie supriorit,--puisque c'tait de ma part un effort
perptuel pour n'tre pas domin. Cependant, cette supriorit, ou
plutt cette galit, n'tait vraiment reconnue que par moi seul; nos
camarades, par un inexplicable aveuglement, ne paraissaient mme pas la
souponner. Et vraiment, sa rivalit, sa rsistance, et particulirement
son impertinente et hargneuse intervention dans tous mes desseins, ne
visaient pas au del d'une intention prive. Il paraissait galement
dpourvu de l'ambition qui me poussait  dominer et de l'nergie
passionne qui m'en donnait les moyens. On aurait pu le croire, dans
cette rivalit, dirig uniquement par un dsir fantasque de me
contrecarrer, de m'tonner, de me mortifier; bien qu'il y et des cas o
je ne pouvais m'empcher de remarquer avec un sentiment confus
d'bahissement, d'humiliation et de colre, qu'il mlait  ses outrages,
 ses impertinences et  ses contradictions, de certains airs
d'affectuosit les plus intempestifs, et, assurment, les plus
dplaisants du monde. Je ne pouvais me rendre compte d'une si trange
conduite qu'en la supposant le rsultat d'une parfaite suffisance se
permettant le ton vulgaire du patronage et de la protection.

Peut-tre tait-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui,
joint  notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entre
simultane  l'cole, rpandit parmi nos condisciples des classes
suprieures l'opinion que nous tions frres. Habituellement ils ne
s'enquirent pas avec beaucoup d'exactitude des affaires des plus
jeunes. J'ai dj dit, ou j'aurais d dire, que Wilson n'tait pas, mme
au degr le plus loign, apparent avec ma famille. Mais assurment, si
nous avions t frres, nous aurions t jumeaux; car, aprs avoir
quitt la maison du docteur Bransby, j'ai appris par hasard que mon
homonyme tait n le 19 janvier 1813,--et c'est l une concidence assez
remarquable, car ce jour est prcisment celui de ma naissance.

Il peut paratre trange qu'en dpit de la continuelle anxit que me
causait la rivalit de Wilson et son insupportable esprit de
contradiction, je ne fusse pas port  le har absolument. Nous avions,
 coup sr, presque tous les jours une querelle, dans laquelle,
m'accordant publiquement la palme de la victoire, il s'efforait en
quelque faon de me faire sentir que c'tait lui qui l'avait mrite;
cependant un sentiment d'orgueil de ma part, et de la sienne une
vritable dignit, nous maintenaient toujours dans des termes de stricte
convenance, pendant qu'il y avait des points assez nombreux de
conformit dans nos caractres pour veiller en moi un sentiment que
notre situation respective empchait seule peut-tre de mrir en amiti.
Il m'est difficile, en vrit, de dfinir ou mme de dcrire mes vrais
sentiments  son gard; ils formaient un amalgame bigarr et
htrogne,--une animosit ptulante qui n'tait pas encore de la haine,
de l'estime, encore plus de respect, beaucoup de crainte et une immense
et inquite curiosit. Il est superflu d'ajouter, pour le moraliste, que
Wilson et moi, nous tions les plus insparables des camarades.

Ce fut sans doute l'anomalie et l'ambigut de nos relations qui
coulrent toutes mes attaques contre lui--et, franches ou dissimules,
elles taient nombreuses,--dans le moule de l'ironie et de la charge (la
bouffonnerie ne fait-elle pas d'excellentes blessures?), plutt qu'en
une hostilit plus srieuse et plus dtermine. Mais mes efforts sur ce
point n'obtenaient pas rgulirement un parfait triomphe, mme quand mes
plans taient le plus ingnieusement machins; car mon homonyme avait
dans son caractre beaucoup de cette austrit pleine de rserve et de
calme, qui, tout en jouissant de la morsure de ses propres railleries,
ne montre jamais le talon d'Achille et se drobe absolument au ridicule.
Je ne pouvais trouver en lui qu'un seul point vulnrable, et c'tait
dans un dtail physique, qui, venant peut-tre d'une infirmit
constitutionnelle, aurait t pargn par tout antagoniste moins acharn
 ses fins que je ne l'tais;--mon rival avait une faiblesse dans
l'appareil vocal qui l'empchait de jamais lever la voix _au-dessus
d'un chuchotement trs-bas_. Je ne manquais pas de tirer de cette
imperfection tout le pauvre avantage qui tait en mon pouvoir.

Les reprsailles de Wilson taient de plus d'une sorte, et il avait
particulirement un genre de malice qui me troublait outre mesure.
Comment eut-il dans le principe la sagacit de dcouvrir qu'une chose
aussi minime pouvait me vexer, c'est une question que je n'ai jamais pu
rsoudre; mais une fois qu'il l'eut dcouvert, il pratiqua opinitrement
cette torture. Je m'tais toujours senti de l'aversion pour mon
malheureux nom de famille, si inlgant, et pour mon prnom, si trivial,
sinon tout  fait plbien. Ces syllabes taient un poison pour mes
oreilles; et quand, le jour mme de mon arrive, un second William
Wilson se prsenta dans l'cole, je lui en voulus de porter ce nom, et
je me dgotai doublement du nom parce qu'un tranger le portait,--un
tranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus
souvent,--qui serait constamment en ma prsence, et dont les affaires,
dans le train-train ordinaire des choses de collge, seraient souvent et
invitablement, en raison de cette dtestable concidence, confondues
avec les miennes.

Le sentiment d'irritation cr par cet incident devint plus vif  chaque
circonstance qui tendait  mettre en lumire toute ressemblance morale
ou physique entre mon rival et moi. Je n'avais pas encore dcouvert ce
trs-remarquable fait de parit dans notre ge; mais je voyais que nous
tions de la mme taille, et je m'apercevais que nous avions mme une
singulire ressemblance dans notre physionomie gnrale et dans nos
traits. J'tais galement exaspr par le bruit qui courait sur notre
parent, et qui avait gnralement crdit dans les classes
suprieures.--En un mot, rien ne pouvait plus srieusement me troubler
(quoique je cachasse avec le plus grand soin tout symptme de ce
trouble) qu'une allusion quelconque  une similitude entre nous,
relative  l'esprit,  la personne, ou  la naissance; mais vraiment je
n'avais aucune raison de croire que cette similitude ( l'exception du
fait de la parent, et de tout ce que savait voir Wilson lui-mme) et
jamais t un sujet de commentaires ou mme remarque par nos camarades
de classe. Que _lui_, il l'observt sous toutes ses faces, et avec
autant d'attention que moi-mme, cela tait clair; mais qu'il et pu
dcouvrir dans de pareilles circonstances une mine si riche de
contrarits, je ne peux l'attribuer, comme je l'ai dj dit, qu' sa
pntration plus qu'ordinaire.

Il me donnait la rplique avec une parfaite imitation de
moi-mme,--gestes et paroles,--et il jouait admirablement son rle. Mon
costume tait chose facile  copier; ma dmarche et mon allure gnrale,
il se les tait appropries sans difficult; en dpit de son dfaut
constitutionnel, ma voix elle-mme ne lui avait pas chapp.
Naturellement il n'essayait pas les tons levs, mais la clef tait
identique, _et sa voix, pourvu qu'il parlt bas, devenait le parfait
cho de la mienne._

 quel point ce curieux portrait (car je puis ne pas l'appeler
proprement une caricature) me tourmentait, je n'entreprendrai pas de le
dire. Je n'avais qu'une consolation,--c'tait que l'imitation,  ce
qu'il me semblait, n'tait remarque que par moi seul, et que j'avais
simplement  endurer les sourires mystrieux et trangement sarcastiques
de mon homonyme. Satisfait d'avoir produit sur mon coeur l'effet voulu,
il semblait s'panouir en secret sur la piqre qu'il m'avait inflige et
se montrer singulirement ddaigneux des applaudissements publics que le
succs de son ingniosit lui aurait si facilement conquis. Comment nos
camarades ne devinaient-ils pas son dessein, n'en voyaient-ils pas la
mise en oeuvre, et ne partageaient-ils pas sa joie moqueuse? ce fut
pendant plusieurs mois d'inquitude une nigme insoluble pour moi.
Peut-tre la lenteur gradue de son imitation la rendit-elle moins
voyante, ou plutt devais-je ma scurit  l'air de _matrise_ que
prenait si bien le copiste, qui ddaignait la _lettre_,--tout ce que les
esprits obtus peuvent saisir dans une peinture,--et ne donnait que le
parfait esprit de l'original pour ma plus grande admiration et mon plus
grand chagrin personnel.

J'ai dj parl plusieurs fois de l'air navrant de protection qu'il
avait pris vis--vis de moi, et de sa frquente et officieuse
intervention dans mes volonts. Cette intervention prenait souvent le
caractre dplaisant d'un avis; avis qui n'tait pas donn ouvertement,
mais suggr,--insinu. Je le recevais avec une rpugnance qui prenait
de la force  mesure que je prenais de l'ge. Cependant,  cette poque
dj lointaine, je veux lui rendre cette stricte justice de reconnatre
que je ne me rappelle pas un seul cas o les suggestions de mon rival
aient particip  ce caractre d'erreur et de folie, si naturel dans son
ge, gnralement dnu de maturit et d'exprience;--que son sens
moral, sinon ses talents et sa prudence mondaine, tait beaucoup plus
fin que le mien; et que je serais aujourd'hui un homme meilleur et
consquemment plus heureux, si j'avais rejet moins souvent les conseils
inclus dans ces chuchotements significatifs qui ne m'inspiraient alors
qu'une haine si cordiale et un mpris si amer.

Aussi je devins,  la longue, excessivement rebelle  son odieuse
surveillance, et je dtestai chaque jour plus ouvertement ce que je
considrais comme une intolrable arrogance. J'ai dit que, dans les
premires annes de notre camaraderie, mes sentiments vis--vis de lui
auraient facilement tourn en amiti; mais pendant les derniers mois de
mon sjour  l'cole, quoique l'importunit de ses faons habituelles
ft sans doute bien diminue, mes sentiments, dans une proportion
presque semblable, avaient inclin vers la haine positive. Dans une
certaine circonstance, il le vit bien, je prsume, et ds lors il
m'vita, ou affecta de m'viter.

Ce fut  peu prs vers la mme poque, si j'ai bonne mmoire, que, dans
une altercation violente que j'eus avec lui, o il avait perdu de sa
rserve habituelle, et parlait et agissait avec un laisser-aller presque
tranger  sa nature, je dcouvris ou m'imaginai dcouvrir dans son
accent, dans son air, dans sa physionomie gnrale, quelque chose qui
d'abord me fit tressaillir, puis m'intressa profondment, en apportant
 mon esprit des visions obscures de ma premire enfance,--des souvenirs
tranges, confus, presss, d'un temps o ma mmoire n'tait pas encore
ne. Je ne saurais mieux dfinir la sensation qui m'oppressait qu'en
disant qu'il m'tait difficile de me dbarrasser de l'ide que j'avais
dj connu l'tre plac devant moi,  une poque trs-ancienne,--dans un
pass mme extrmement recul. Cette illusion toutefois s'vanouit aussi
rapidement qu'elle tait venue; et je n'en tiens note que pour marquer
le jour du dernier entretien que j'eus avec mon singulier homonyme.

La vieille et vaste maison, dans ses innombrables subdivisions,
comprenait plusieurs grandes chambres qui communiquaient entre elles et
servaient de dortoirs au plus grand nombre des lves. Il y avait
nanmoins (comme cela devait arriver ncessairement dans un btiment
aussi malencontreusement dessin) une foule de coins et de recoins,--les
rognures et les bouts de la construction; et l'ingniosit conomique du
docteur Bransby les avait galement transforms en dortoirs; mais, comme
ce n'taient que de simples cabinets, ils ne pouvaient servir qu' un
seul individu. Une de ces petites chambres tait occupe par Wilson.

Une nuit, vers la fin de ma cinquime anne  l'cole, et immdiatement
aprs l'altercation dont j'ai parl, profitant de ce que tout le monde
tait plong dans le sommeil, je me levai de mon lit, et, une lampe  la
main, je me glissai,  travers un labyrinthe d'troits passages, de ma
chambre  coucher vers celle de mon rival. J'avais longuement machin 
ses dpens une de ces mchantes charges, une de ces malices dans
lesquelles j'avais si compltement chou jusqu'alors. J'avais l'ide de
mettre ds lors mon plan  excution, et je rsolus de lui faire sentir
toute la force de la mchancet dont j'tais rempli. J'arrivai jusqu'
son cabinet, j'entrai sans faire de bruit, laissant ma lampe  la porte
avec un abat-jour dessus. J'avanai d'un pas, et j'coutai le bruit de
sa respiration paisible. Certain qu'il tait bien endormi, je retournai
 la porte, je pris ma lampe, et je m'approchai de nouveau du lit. Les
rideaux taient ferms; je les ouvris doucement et lentement pour
l'excution de mon projet; mais une lumire vive tomba en plein sur le
dormeur, et en mme temps mes yeux s'arrtrent sur sa physionomie. Je
regardai;--et un engourdissement, une sensation de glace pntrrent
instantanment tout mon tre. Mon coeur palpita, mes genoux vacillrent,
toute mon me fut prise d'une horreur intolrable et inexplicable. Je
respirai convulsivement,--j'abaissai la lampe encore plus prs de sa
face. taient-ce,--taient-ce bien l les traits de William Wilson? Je
voyais bien que c'taient les siens, mais je tremblais, comme pris d'un
accs de fivre, en m'imaginant que ce n'taient pas les siens. Qu'y
avait-il donc en eux qui pt me confondre  ce point? Je le
contemplais,--et ma cervelle tournait sous l'action de mille penses
incohrentes. Il ne m'apparaissait pas _ainsi_,--non, certes, il ne
m'apparaissait pas _tel_, aux heures actives o il tait veill. Le
mme nom! les mmes traits! entrs le mme jour  l'cole! Et puis,
cette hargneuse et inexplicable imitation de ma dmarche, de ma voix, de
mon costume et de mes manires! tait-ce, en vrit, dans les limites du
possible humain, que _ce que je voyais maintenant_ ft le simple
rsultat de cette habitude d'imitation sarcastique? Frapp d'effroi,
pris de frisson, j'teignis ma lampe, je sortis silencieusement de la
chambre, et quittai une bonne fois l'enceinte de cette vieille cole
pour n'y jamais revenir.

Aprs un laps de quelques mois, que je passai chez mes parents dans la
pure fainantise, je fus plac au collge d'Eton. Ce court intervalle
avait t suffisant pour affaiblir en moi le souvenir des vnements de
l'cole Bransby, ou au moins pour oprer un changement notable dans la
nature des sentiments que ces souvenirs m'inspiraient. La ralit, le
ct tragique du drame, n'existait plus. Je trouvais maintenant quelques
motifs pour douter du tmoignage de mes sens, et je me rappelais
rarement l'aventure sans admirer jusqu'o peut aller la crdulit
humaine, et sans sourire de la force prodigieuse d'imagination que je
tenais de ma famille. Or, la vie que je menais  Eton n'tait gure de
nature  diminuer cette espce de scepticisme. Le tourbillon de folie o
je me plongeai immdiatement et sans rflexion balaya tout, except
l'cume de mes heures passes, absorba d'un seul coup toute impression
solide et srieuse, et ne laissa absolument dans mon souvenir que les
tourderies de mon existence prcdente.

Je n'ai pas l'intention, toutefois, de tracer ici le cours de mes
misrables drglements,--drglements qui dfiaient toute loi et
ludaient toute surveillance. Trois annes de folie, dpenses sans
profit, n'avaient pu me donner que des habitudes de vice enracines, et
avaient accru d'une manire presque anormale mon dveloppement physique.
Un jour, aprs une semaine entire de dissipation abrutissante,
j'invitai une socit d'tudiants des plus dissolus  une orgie secrte
dans ma chambre. Nous nous runmes  une heure avance de la nuit, car
notre dbauche devait se prolonger religieusement jusqu'au matin. Le vin
coulait librement, et d'autres sductions plus dangereuses peut-tre
n'avaient pas t ngliges; si bien que, comme l'aube plissait le ciel
 l'orient, notre dlire et nos extravagances taient  leur apoge.
Furieusement enflamm par les cartes et par l'ivresse, je m'obstinais 
porter un toast trangement indcent, quand mon attention fut
soudainement distraite par une porte qu'on entrebilla vivement et par
la voix prcipite d'un domestique. Il me dit qu'une personne qui avait
l'air fort presse demandait  me parler dans le vestibule.

Singulirement excit par le vin, cette interruption inattendue me causa
plus de plaisir que de surprise. Je me prcipitai en chancelant, et en
quelques pas je fus dans le vestibule de la maison. Dans cette salle
basse et troite il n'y avait aucune lampe, et elle ne recevait d'autre
lumire que celle de l'aube, excessivement faible, qui se glissait 
travers la fentre cintre. En mettant le pied sur le seuil, je
distinguai la personne d'un jeune homme, de ma taille  peu prs, et
vtu d'une robe de chambre de casimir blanc, coupe  la nouvelle mode,
comme celle que je portais en ce moment. Cette faible lueur me permit de
voir tout cela; mais les traits de la face, je ne pus les distinguer. 
peine fus-je entr qu'il se prcipita vers moi, et, me saisissant par le
bras avec un geste impratif d'impatience, me chuchota  l'oreille ces
mots: William Wilson!

En une seconde je fus dgris.

Il y avait dans la manire de l'tranger, dans le tremblement nerveux de
son doigt qu'il tenait lev entre mes yeux et la lumire, quelque chose
qui me remplit d'un complet tonnement; mais ce n'tait pas l ce qui
m'avait si violemment mu. C'tait l'importance, la solennit
d'admonition contenue dans cette parole singulire, basse, sifflante;
et, par-dessus tout, le caractre, le ton, la _clef_ de ces quelques
syllabes, simples, familires, et toutefois mystrieusement
_chuchotes_, qui vinrent, avec mille souvenirs accumuls des jours
passs, s'abattre sur mon me, comme une dcharge de pile voltaque.
Avant que j'eusse pu recouvrer mes sens, il avait disparu.

Quoique cet vnement et  coup sr produit un effet trs-vif sur mon
imagination drgle, cependant cet effet, si vif, alla bientt
s'vanouissant. Pendant plusieurs semaines,  la vrit, tantt je me
livrai  l'investigation la plus srieuse, tantt je restai envelopp
d'un nuage de mditation morbide. Je n'essayai pas de me dissimuler
l'identit du singulier individu qui s'immisait si opinitrement dans
mes affaires et me fatiguait de ses conseils officieux. Mais qui tait,
mais qu'tait ce Wilson?--Et d'o venait-il?--Et quel tait son but? Sur
aucun de ces points je ne pus me satisfaire;--je constatai seulement,
relativement  lui, qu'un accident soudain dans sa famille lui avait
fait quitter l'cole du docteur Bransby dans l'aprs-midi du jour o je
m'tais enfui. Mais aprs un certain temps, je cessai d'y rver, et mon
attention fut tout absorbe par un dpart projet pour Oxford. L, j'en
vins bientt,--la vanit prodigue de mes parents me permettant de mener
un train coteux et de me livrer  mon gr au luxe dj si cher  mon
coeur,-- rivaliser en prodigalits avec les plus superbes hritiers des
plus riches comts de la Grande-Bretagne.

Encourag au vice par de pareils moyens, ma nature clata avec une
ardeur double, et, dans le fol enivrement de mes dbauches, je foulai
aux pieds les vulgaires entraves de la dcence. Mais il serait absurde
de m'appesantir sur le dtail de mes extravagances. Il suffira de dire
que je dpassai Hrode en dissipations, et que, donnant un nom  une
multitude de folies nouvelles, j'ajoutai un copieux appendice au long
catalogue des vices qui rgnaient alors dans l'universit la plus
dissolue de l'Europe.

Il paratra difficile  croire que je fusse tellement dchu du rang de
gentilhomme, que je cherchasse  me familiariser avec les artifices les
plus vils du joueur de profession, et, devenu un adepte de cette science
misrable, que je la pratiquasse habituellement comme moyen d'accrotre
mon revenu, dj norme, aux dpens de ceux de mes camarades dont
l'esprit tait le plus faible. Et cependant tel tait le fait. Et
l'normit mme de cet attentat contre tous les sentiments de dignit et
d'honneur tait videmment la principale, sinon la seule raison de mon
impunit. Qui donc, parmi mes camarades les plus dpravs, n'aurait pas
contredit le plus clair tmoignage de ses sens, plutt que de souponner
d'une pareille conduite le joyeux, le franc, le gnreux William
Wilson,--le plus noble et le plus libral compagnon d'Oxford,--celui
dont les folies, disaient ses parasites, n'taient que les folies d'une
jeunesse et d'une imagination sans frein,--dont les erreurs n'taient
que d'inimitables caprices,--les vices les plus noirs, une insoucieuse
et superbe extravagance?

J'avais dj rempli deux annes de cette joyeuse faon, quand arriva 
l'universit un jeune homme de frache noblesse,--un nomm
Glendinning,--riche, disait la voix publique, comme Hrods Atticus, et
 qui sa richesse n'avait pas cot plus de peine. Je dcouvris bien
vite qu'il tait d'une intelligence faible, et naturellement je le
marquai comme une excellente victime de mes talents. Je l'engageai
frquemment  jouer, et m'appliquai, avec la ruse habituelle du joueur,
 lui laisser gagner des sommes considrables, pour l'enlacer plus
efficacement dans mes filets. Enfin mon plan tant bien mri, je me
rencontrai avec lui,--dans l'intention bien arrte d'en finir,--chez un
de nos camarades, M. Preston, galement li avec nous deux, mais
qui,--je dois lui rendre cette justice,--n'avait pas le moindre soupon
de mon dessein. Pour donner  tout cela une meilleure couleur, j'avais
eu soin d'inviter une socit de huit ou dix personnes, et je m'tais
particulirement appliqu  ce que l'introduction des cartes part tout
 fait accidentelle, et n'et lieu que sur la proposition de la dupe que
j'avais en vue. Pour abrger en un sujet aussi vil, je ne ngligeai
aucune des basses finesses, si banalement pratiques en pareille
occasion, que c'est merveille qu'il y ait toujours des gens assez sots
pour en tre les victimes.

Nous avions prolong notre veille assez avant dans la nuit, quand
j'oprai enfin de manire  prendre Glendinning pour mon unique
adversaire. Le jeu tait mon jeu favori, l'cart. Les autres personnes
de la socit, intresses par les proportions grandioses de notre jeu,
avaient laiss leurs cartes et faisaient galerie autour de nous. Notre
parvenu, que j'avais adroitement pouss dans la premire partie de la
soire  boire richement, mlait, donnait et jouait d'une manire
trangement nerveuse, dans laquelle son ivresse, pensais-je, tait pour
quelque chose, mais qu'elle n'expliquait pas entirement. En trs-peu de
temps il tait devenu mon dbiteur pour une forte somme, quand, ayant
aval une longue rasade d'oporto, il fit juste ce que j'avais froidement
prvu,--il proposa de doubler notre enjeu, dj fort extravagant. Avec
une heureuse affectation de rsistance, et seulement aprs que mon refus
ritr l'et entran  des paroles aigres qui donnrent  mon
consentement l'apparence d'une pique, finalement je m'excutai. Le
rsultat fut ce qu'il devait tre: la proie s'tait compltement
emptre dans mes filets; en moins d'une heure, il avait quadrupl sa
dette. Depuis quelque temps, sa physionomie avait perdu le teint fleuri
que lui prtait le vin; mais alors, je m'aperus avec tonnement qu'elle
tait arrive  une pleur vraiment terrible. Je dis: avec tonnement;
car j'avais pris sur Glendinning de soigneuses informations; on me
l'avait reprsent comme immensment riche, et les sommes qu'il avait
perdues jusqu'ici, quoique rellement fortes, ne pouvaient pas,--je le
supposais du moins,--le tracasser trs-srieusement, encore moins
l'affecter d'une manire aussi violente. L'ide qui se prsenta le plus
naturellement  mon esprit fut qu'il tait boulevers par le vin qu'il
venait de boire; et dans le but de sauvegarder mon caractre aux yeux de
mes camarades, plutt que par un motif de dsintressement, j'allais
insister premptoirement pour interrompre le jeu, quand quelques mots
prononcs  ct de moi parmi les personnes prsentes, et une
exclamation de Glendinning qui tmoignait du plus complet dsespoir, me
firent comprendre que j'avais opr sa ruine totale, dans des conditions
qui avaient fait de lui un objet de piti pour tous, et l'auraient
protg mme contre les mauvais offices d'un dmon.

Quelle conduite euss-je adopte dans cette circonstance, il me serait
difficile de le dire. La dplorable situation de ma dupe avait jet sur
tout le monde un air de gne et de tristesse; et il rgna un silence
profond de quelques minutes, pendant lequel je sentais en dpit de moi
mes joues fourmiller sous les regards brlants de mpris et de reproche
que m'adressaient les moins endurcis de la socit. J'avouerai mme que
mon coeur se trouva momentanment dcharg d'un intolrable poids
d'angoisse par la soudaine et extraordinaire interruption qui suivit.
Les lourds battants de la porte de la chambre s'ouvrirent tout grands,
d'un seul coup, avec une imptuosit si vigoureuse et si violente que
toutes les bougies s'teignirent comme par enchantement. Mais la lumire
mourante me permit d'apercevoir qu'un tranger s'tait introduit,--un
homme de ma taille  peu prs, et troitement envelopp d'un manteau.
Cependant les tnbres taient maintenant compltes, et nous pouvions
seulement _sentir_ qu'il se tenait au milieu de nous. Avant qu'aucun de
nous ft revenu de l'excessif tonnement o nous avait tous jets cette
violence, nous entendmes la voix de l'intrus:

--Gentlemen,--dit-il,--_d'une voix trs-basse_, mais distincte, d'une
voix inoubliable qui pntra la moelle de mes os,--gentlemen, je ne
cherche pas  excuser ma conduite, parce qu'en me conduisant ainsi, je
ne fais qu'accomplir un devoir. Vous n'tes sans doute pas au fait du
vrai caractre de la personne qui a gagn cette nuit une somme norme 
l'cart  lord Glendinning. Je vais donc vous proposer un moyen
expditif et dcisif pour vous procurer ces trs-importants
renseignements. Examinez, je vous prie, tout  votre aise, la doublure
du parement de sa manche gauche et les quelques petits paquets que l'on
trouvera dans les poches passablement vastes de sa robe de chambre
brode.

Pendant qu'il parlait, le silence tait si profond qu'on aurait entendu
tomber une pingle sur le tapis. Quand il eut fini, il partit tout d'un
coup, aussi brusquement qu'il tait entr. Puis-je dcrire, dcrirai-je
mes sensations? Faut-il dire que je sentis toutes les horreurs du damn?
J'avais certainement peu de temps pour la rflexion. Plusieurs bras
m'empoignrent rudement, et on se procura immdiatement de la lumire.
Une perquisition suivit. Dans la doublure de ma manche on trouva toutes
les figures essentielles de l'cart, et dans les poches de ma robe de
chambre un certain nombre de jeux de cartes exactement semblables  ceux
dont nous nous servions dans nos runions,  l'exception que les miennes
taient de celles qu'on appelle, proprement, _arrondies_, les honneurs
tant trs-lgrement convexes sur les petits cts, et les basses
cartes imperceptiblement convexes sur les grands. Grce  cette
disposition, la dupe qui coupe, comme d'habitude, dans la longueur du
paquet, coupe invariablement de manire  donner un honneur  son
adversaire; tandis que le grec, en coupant dans la largeur, ne donnera
jamais  sa victime rien qu'elle puisse marquer  son avantage.

Une tempte d'indignation m'aurait moins affect que le silence
mprisant et le calme sarcastique qui accueillirent cette dcouverte.

--Monsieur Wilson,--dit notre hte, en se baissant pour ramasser sous
ses pieds un magnifique manteau doubl d'une fourrure
prcieuse,--monsieur Wilson, ceci est  vous. (Le temps tait froid, et
en quittant ma chambre j'avais jet par-dessus mon vtement du matin un
manteau que j'tai en arrivant sur le thtre du jeu.) Je
prsume,--ajouta-t-il en regardant les plis du vtement avec un sourire
amer,--qu'il est bien superflu de chercher ici de nouvelles preuves de
votre savoir-faire. Vraiment, nous en avons assez. J'espre que vous
comprendrez la ncessit de quitter Oxford,--en tout cas, de sortir 
l'instant de chez moi.

Avili, humili ainsi jusqu' la boue, il est probable que j'eusse chti
ce langage insultant par une violence personnelle immdiate, si toute
mon attention n'avait pas t en ce moment arrte par un fait de la
nature la plus surprenante. Le manteau que j'avais apport tait d'une
fourrure suprieure,--d'une raret et d'un prix extravagant, il est
inutile de le dire. La coupe tait une coupe de fantaisie, de mon
invention; car dans ces matires frivoles j'tais difficile, et je
poussais les rages du dandysme jusqu' l'absurde. Donc, quand M. Preston
me tendit celui qu'il avait ramass par terre, auprs de la porte de la
chambre, ce fut avec un tonnement voisin de la terreur que je m'aperus
que j'avais dj le mien sur mon bras, o je l'avais sans doute plac
sans y penser, et que celui qu'il me prsentait en tait l'exacte
contrefaon dans tous ses plus minutieux dtails. L'tre singulier qui
m'avait si dsastreusement dvoil tait, je me le rappelais bien,
envelopp d'un manteau; et aucun des individus prsents, except moi,
n'en avait apport avec lui. Je conservai quelque prsence d'esprit, je
pris celui que m'offrait Preston; je le plaai, sans qu'on y prt garde,
sur le mien; je sortis de la chambre avec un dfi et une menace dans le
regard; et le matin mme, avant le point du jour, je m'enfuis
prcipitamment d'Oxford vers le continent, dans une vraie agonie
d'horreur et de honte.

_Je fuyais en vain_. Ma destine maudite m'a poursuivi, triomphante, et
me prouvant que son mystrieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de
commencer.  peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve
nouvelle du dtestable intrt que le Wilson prenait  mes affaires. Les
annes s'coulrent, et je n'eus point de rpit. Misrable!-- Rome,
avec quelle importune obsquiosit, avec quelle tendresse de spectre il
s'interposa entre moi et mon ambition!--Et  Vienne!--et  Berlin!--et 
Moscou! O donc ne trouvai-je pas quelque amre raison de le maudire du
fond de mon coeur? Frapp d'une panique, je pris enfin la fuite devant
son impntrable tyrannie, comme devant une peste, et jusqu'au bout du
monde j'ai fui, _j'ai fui en vain_.

Et toujours, et toujours interrogeant secrtement mon me, je rptais
mes questions: Qui est-il?--D'o vient-il?--Et quel est son
dessein?--Mais je ne trouvais pas de rponses. Et j'analysais alors avec
un soin minutieux les formes, la mthode et les traits caractristiques
de son insolente surveillance. Mais l encore, je ne trouvais pas
grand-chose qui pt servir de base  une conjecture. C'tait vraiment
une chose remarquable que, dans les cas nombreux o il avait rcemment
travers mon chemin, il ne l'et jamais fait que pour drouter des plans
ou dranger des oprations qui, s'ils avaient russi, n'auraient abouti
qu' une amre dconvenue. Pauvre justification, en vrit, que
celle-l, pour une autorit si imprieusement usurpe! Pauvre indemnit
pour ces droits naturels de libre arbitre si opinitrement, si
insolemment dnis!

J'avais aussi t forc de remarquer que mon bourreau, depuis un fort
long espace de temps, tout en exerant scrupuleusement et avec une
dextrit miraculeuse cette manie de toilette identique  la mienne,
s'tait toujours arrang,  chaque fois qu'il posait son intervention
dans ma volont, de manire que je ne pusse voir les traits de sa face.
Quoi que pt tre ce damn Wilson, certes un pareil mystre tait le
comble de l'affectation et de la sottise. Pouvait-il avoir suppos un
instant que dans mon donneur d'avis  Eton,--dans le destructeur de mon
honneur  Oxford,--dans celui qui avait contrecarr mon ambition  Rome,
ma vengeance  Paris, mon amour passionn  Naples, en gypte ce qu'il
appelait  tort ma cupidit,--que dans cet tre, mon grand ennemi et mon
mauvais gnie, je ne reconnatrais pas le William Wilson de mes annes
de collge,--l'homonyme, le camarade, le rival,--le rival excr et
redout de la maison Bransby?--Impossible!--Mais laissez-moi courir  la
terrible scne finale du drame.

Jusqu'alors, je m'tais soumis lchement  son imprieuse domination. Le
sentiment de profond respect avec lequel je m'tais accoutum 
considrer le caractre lev, la sagesse majestueuse, l'omniprsence et
l'omnipotence apparentes de Wilson, joint  je ne sais quelle sensation
de terreur que m'inspiraient certains autres traits de sa nature et
certains privilges, avait cr en moi l'ide de mon entire faiblesse
et de mon impuissance, et m'avaient conseill une soumission sans
rserve, quoique pleine d'amertume et de rpugnance,  son arbitraire
dictature. Mais, depuis ces derniers temps, je m'tais entirement
adonn au vin, et son influence exasprante sur mon temprament
hrditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrle. Je
commenai  murmurer,-- hsiter,-- rsister. Et fut-ce simplement mon
imagination qui m'induisit  croire que l'opinitret de mon bourreau
diminuerait en raison de ma propre fermet? Il est possible; mais, en
tout cas, je commenais  sentir l'inspiration d'une esprance ardente,
et je finis par nourrir dans le secret de mes penses la sombre et
dsespre rsolution de m'affranchir de cet esclavage.

C'tait  Rome, pendant le carnaval de 18...; j'tais  un bal masqu
dans le palais du duc Di Broglio, de Naples. J'avais fait abus du vin
encore plus que de coutume, et l'atmosphre touffante des salons
encombrs m'irritait insupportablement. La difficult de me frayer un
passage  travers la cohue ne contribua pas peu  exasprer mon humeur;
car je cherchais avec anxit (je ne dirai pas pour quel indigne motif)
la jeune, la joyeuse, la belle pouse du vieux et extravagant Di
Broglio. Avec une confiance passablement imprudente, elle m'avait confi
le secret du costume qu'elle devait porter; et comme je venais de
l'apercevoir au loin, j'avais hte d'arriver jusqu' elle. En ce moment,
je sentis une main qui se posa doucement sur mon paule,--et puis cet
inoubliable, ce profond, ce maudit _chuchotement_ dans mon oreille!

Pris d'une rage frntique, je me tournai brusquement vers celui qui
m'avait ainsi troubl, et je le saisis violemment au collet. Il portait,
comme je m'y attendais, un costume absolument semblable au mien: un
manteau espagnol de velours bleu, et autour de la taille une ceinture
cramoisie o se rattachait une rapire. Un masque de soie noire
recouvrait entirement sa face.

--Misrable!--m'criai-je d'une voix enroue par la rage, et chaque
syllabe qui m'chappait tait comme un aliment pour le feu de ma
colre,--misrable! imposteur! sclrat maudit! tu ne me suivras plus 
la piste,--tu ne me harcleras pas jusqu' la mort! Suis-moi, ou je
t'embroche sur place!

Et je m'ouvris un chemin de la salle de bal vers une petite antichambre
attenante, le tranant irrsistiblement avec moi.

En entrant, je le jetai furieusement loin de moi. Il alla chanceler
contre le mur; je fermai la porte en jurant, et lui ordonnai de
dgainer. Il hsita une seconde; puis, avec un lger soupir, il tira
silencieusement son pe et se mit en garde.

Le combat ne fut certes pas long. J'tais exaspr par les plus ardentes
excitations de tout genre, et je me sentais dans un seul bras l'nergie
et la puissance d'une multitude. En quelques secondes, je l'acculai par
la force du poignet contre la boiserie, et l, le tenant  ma
discrtion, je lui plongeai,  plusieurs reprises et coup sur coup, mon
pe dans la poitrine avec une frocit de brute.

En ce moment, quelqu'un toucha  la serrure de la porte. Je me htai de
prvenir une invasion importune, et je retournai immdiatement vers mon
adversaire mourant. Mais quelle langue humaine peut rendre suffisamment
cet tonnement, cette horreur qui s'emparrent de moi au spectacle que
virent alors mes yeux. Le court instant pendant lequel je m'tais
dtourn avait suffi pour produire, en apparence, un changement matriel
dans les dispositions locales  l'autre bout de la chambre. Une vaste
glace,--dans mon trouble, cela m'apparut d'abord ainsi,--se dressait l
o je n'en avais pas vu trace auparavant; et, comme je marchais frapp
de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face ple et
barbouille de sang, s'avana  ma rencontre d'un pas faible et
vacillant.

C'est ainsi que la chose m'apparut, dis-je, mais telle elle n'tait pas.
C'tait mon adversaire,--c'tait Wilson qui se tenait devant moi dans
son agonie. Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, l o il
les avait jets. Pas un fil dans son vtement,--pas une ligne dans toute
sa figure si caractrise et si singulire,--qui ne ft _mien_,--qui ne
ft _mienne_;--c'tait l'absolu dans l'identit!

C'tait Wilson, mais Wilson ne chuchotant plus ses paroles maintenant!
si bien que j'aurais pu croire que c'tait moi-mme qui parlais quand il
me dit:

_--Tu as vaincu, et je succombe. Mais dornavant tu es mort aussi,--mort
au Monde, au Ciel et  l'Esprance! En moi tu existais,--et vois dans ma
mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement
assassin toi-mme!_




L'HOMME DES FOULES

  _Ce grand malheur de ne pouvoir tre seul!_
   La Bruyre.


On a dit judicieusement d'un certain livre allemand: _Es loesst sich
nicht lesen_,--il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne
veulent pas tre dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits,
tordant les mains des spectres qui les confessent, et les regardant
pitoyablement dans les yeux;--des hommes meurent avec le dsespoir dans
le coeur et des convulsions dans le gosier  cause de l'horreur des
mystres qui _ne veulent pas_ tre rvls. Quelquefois, hlas! la
conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur qu'elle
ne peut s'en dcharger que dans le tombeau. Ainsi l'essence du crime
reste inexplique.

Il n'y a pas longtemps, sur la fin d'un soir d'automne, j'tais assis
devant la grande fentre cintre du caf D...,  Londres. Pendant
quelques mois j'avais t malade; mais j'tais alors convalescent, et,
la force me revenant, je me trouvais dans une de ces heureuses
dispositions qui sont prcisment le contraire de l'ennui,--dispositions
o l'apptence morale est merveilleusement aiguise, quand la taie qui
recouvrait la vision spirituelle est arrache, l'achlys h prin epen,--o
l'esprit lectris dpasse aussi prodigieusement sa puissance
journalire que la raison ardente et nave de Leibnitz l'emporte sur la
folle et molle rhtorique de Gorgias. Respirer seulement, c'tait une
jouissance, et je tirais un plaisir positif mme de plusieurs sources
trs-plausibles de peine. Chaque chose m'inspirait un intrt calme,
mais plein de curiosit. Un cigare  la bouche, un journal sur mes
genoux, je m'tais amus, pendant la plus grande partie de l'aprs-midi,
tantt  regarder attentivement les annonces, tantt  observer la
socit mle du salon, tantt  regarder dans la rue  travers les
vitres voiles par la fume.

Cette rue est une des principales artres de la ville, et elle avait t
pleine de monde toute la journe. Mais  la tombe de la nuit, la foule
s'accrut de minute en minute; et, quand tous les rverbres furent
allums, deux courants de population s'coulaient, pais et continus,
devant la porte. Je ne m'tais jamais senti dans une situation semblable
 celle o je me trouvais en ce moment particulier de la soire, et ce
tumultueux ocan de ttes humaines me remplissait d'une dlicieuse
motion toute nouvelle.  la longue, je ne fis plus aucune attention aux
choses qui se passaient dans l'htel, et m'absorbai dans la
contemplation de la scne du dehors.

Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et gnralisateur. Je
regardais les passants par masses, et ma pense ne les considrait que
dans leurs rapports collectifs. Bientt, cependant, je descendis au
dtail, et j'examinai avec un intrt minutieux les innombrables
varits de figure, de toilette, d'air, de dmarche, de visage et
d'expression physionomique.

Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu
et propre aux affaires, et ne semblaient occups qu' se frayer un
chemin  travers la foule. Ils fronaient les sourcils et roulaient les
yeux vivement; quand ils taient bousculs par quelques passants
voisins, ils ne montraient aucun symptme d'impatience, mais rajustaient
leurs vtements et se dpchaient. D'autres, une classe fort nombreuse
encore, taient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang  la
figure, se parlaient  eux-mmes et gesticulaient, comme s'ils se
sentaient seuls par le fait mme de la multitude innombrable qui les
entourait. Quand ils taient arrts dans leur marche, ces gens-l
cessaient tout  coup de marmotter, mais redoublaient leurs
gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exagr, le
passage des personnes qui leur faisaient obstacle. S'ils taient
pousss, ils saluaient abondamment les pousseurs, et paraissaient
accabls de confusion.--Dans ces deux vastes classes d'hommes, au del
de ce que je viens de noter, il n'y avait rien de bien caractristique.
Leurs vtements appartenaient  cet ordre qui est exactement dfini par
le terme: dcent. C'taient indubitablement des gentilshommes, des
marchands, des attorneys, des fournisseurs, des agioteurs,--les
eupatrides et l'ordinaire banal de la socit,--hommes de loisir et
hommes activement engags dans des affaires personnelles, et les
conduisant sous leur propre responsabilit. Ils n'excitrent pas chez
moi une trs-grande attention.

La race des commis sautait aux yeux, et l je distinguai deux divisions
remarquables. Il y avait les petits commis des maisons 
_esbrouffe_,--jeunes messieurs serrs dans leurs habits, les bottes
brillantes, les cheveux pommads et la lvre insolente. En mettant de
ct un certain je ne sais quoi de fringant dans les manires qu'on
pourrait dfinir _genre_ _calicot_, faute d'un meilleur mot, le genre de
ces individus me parut un exact _fac-simil_ de ce qui avait t la
perfection du bon ton douze ou dix-huit mois auparavant. Ils portaient
les grces de rebut de la _gentry_;--et cela, je crois, implique la
meilleure dfinition de cette classe.

Quant  la classe des premiers commis de maisons solides, ou des _steady
old fellows_, il tait impossible de s'y mprendre. On les reconnaissait
 leurs habits et pantalons noirs ou bruns, d'une tournure confortable,
 leurs cravates et  leurs gilets blancs,  leurs larges souliers
d'apparence solide, avec des bas pais ou des gutres. Ils avaient tous
la tte lgrement chauve, et l'oreille droite, accoutume ds longtemps
 tenir la plume, avait contract un singulier tic d'cartement.
J'observai qu'ils taient ou remettaient toujours leurs chapeaux avec
les deux mains, et qu'ils portaient des montres avec de courtes chanes
d'or d'un modle solide et ancien. Leur affectation, c'tait la
respectabilit,--si toutefois il peut y avoir une affectation aussi
honorable.

Il y avait bon nombre de ces individus d'une apparence brillante que je
reconnus facilement pour appartenir  la race des filous de la _haute
pgre_ dont toutes les grandes villes sont infestes. J'tudiai
trs-curieusement cette espce de _gentry_, et je trouvai difficile de
comprendre comment ils pouvaient tre pris pour des gentlemen par les
gentlemen eux-mmes. L'exagration de leurs manchettes, avec un air de
franchise excessive, devait les trahir du premier coup.

Les joueurs de profession,--et j'en dcouvris un grand nombre,--taient
encore plus aisment reconnaissables. Ils portaient toutes les espces
de toilettes, depuis celle du parfait _maquereau_, joueur de gobelets,
au gilet de velours,  la cravate de fantaisie, aux chanes de cuivre
dor, aux boutons de filigrane, jusqu' la toilette clricale, si
scrupuleusement simple que rien n'tait moins propre  veiller le
soupon. Tous cependant se distinguaient par un teint cuit et basan,
par je ne sais quel obscurcissement vaporeux de l'oeil, par la
compression et la pleur de la lvre. Il y avait, en outre, deux autres
traits qui me les faisaient toujours deviner:--un ton bas et rserv
dans la conversation, et une disposition plus qu'ordinaire du pouce 
s'tendre jusqu' faire angle droit avec les doigts.--Trs-souvent, en
compagnie de ces fripons, j'ai observ quelques hommes qui diffraient
un peu par leurs habitudes; cependant c'taient toujours des oiseaux de
mme plumage. On peut les dfinir: des gentlemen qui vivent de leur
esprit. Ils se divisent pour dvorer le public en deux bataillons,--le
genre dandy et le genre militaire. Dans la premire classe, les
caractres principaux sont longs cheveux et sourires; et dans la
seconde, longues redingotes et froncements de sourcils.

En descendant l'chelle de ce qu'on appelle _gentility_, je trouvai des
sujets de mditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs
juifs avec des yeux de faucon tincelants dans des physionomies dont le
reste n'tait qu'abjecte humilit; de hardis mendiants de profession
bousculant des pauvres d'un meilleur titre, que le dsespoir seul avait
jets dans les ombres de la nuit pour implorer la charit; des invalides
tout faibles et pareils  des spectres sur qui la mort avait plac une
main sre, et qui clopinaient et vacillaient  travers la foule,
regardant chacun au visage avec des yeux pleins de prires, comme en
qute de quelque consolation fortuite, de quelque esprance perdue; de
modestes jeunes filles qui revenaient d'un labeur prolong vers un
sombre logis, et reculaient plus plores qu'indignes devant les
oeillades des drles dont elles ne pouvaient mme pas viter le contact
direct; des prostitues de toute sorte et de _tout
ge_,--l'incontestable beaut dans la primeur de sa fminit, faisant
rver de la statue de Lucien dont la surface tait de marbre de Paros,
et l'intrieur rempli d'ordures,--la lpreuse en haillons, dgotante et
absolument dchue,--la vieille sorcire, ride, peinte, pltre, charge
de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse,--la pure
enfant  la forme non mre, mais dj faonne par une longue
camaraderie aux pouvantables coquetteries de son commerce, et brlant
de l'ambition dvorante d'tre range au niveau de ses anes dans le
vice; des ivrognes innombrables et indescriptibles, ceux-ci dguenills,
chancelants, dsarticuls, avec le visage meurtri et les yeux
ternes,--ceux-l avec leurs vtements entiers, mais sales, une crnerie
lgrement vacillante, de grosses lvres sensuelles, des faces
rubicondes et sincres,--d'autres vtus d'toffes qui jadis avaient t
bonnes, et qui maintenant encore taient scrupuleusement brosses,--des
hommes qui marchaient d'un pas plus ferme et plus lastique que nature,
mais dont les physionomies taient terriblement ples, les yeux
atrocement effars et rouges, et qui, tout en allant  grands pas 
travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets
qui se trouvaient  leur porte; et puis des ptissiers, des
commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs; des joueurs
d'orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui
vendaient avec ceux qui chantaient; des artisans dguenills et des
travailleurs de toutes sortes puiss  la peine,--et tous pleins d'une
activit bruyante et dsordonne qui affligeait l'oreille par ses
discordances et apportait  l'oeil une sensation douloureuse.

 mesure que la nuit devenait plus profonde, l'intrt de la scne
s'approfondissait aussi pour moi; car non-seulement le caractre gnral
de la foule tait altr (ses traits les plus nobles s'effaant avec la
retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les
plus grossiers venant plus vigoureusement en relief,  mesure que
l'heure plus avance tirait chaque espce d'infamie de sa tanire), mais
les rayons des becs de gaz, faibles d'abord quand ils luttaient avec le
jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes
choses une lumire tincelante et agite. Tout tait noir, mais
clatant--comme cette bne  laquelle on a compar le style de
Tertullien.

Les tranges effets de la lumire me forcrent  examiner les figures
des individus; et, bien que la rapidit avec laquelle ce monde de
lumire fuyait devant la fentre m'empcht de jeter plus d'un coup
d'oeil sur chaque visage, il me semblait toutefois que, grce  ma
singulire disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref
intervalle d'un coup d'oeil l'histoire de longues annes.

Le front coll  la vitre, j'tais ainsi occup  examiner la foule,
quand soudainement apparut une physionomie (celle d'un vieux homme
dcrpit de soixante-cinq  soixante-dix ans),--une physionomie qui tout
d'abord arrta et absorba toute mon attention, en raison de l'absolue
idiosyncrasie de son expression. Jusqu'alors je n'avais jamais rien vu
qui ressemblt  cette expression, mme  un degr trs-loign. Je me
rappelle bien que ma premire pense, en le voyant, fut que Retzch, s'il
l'avait contempl, l'aurait grandement prfr aux figures dans
lesquelles il a essay d'incarner le dmon. Comme je tchais, durant le
court instant de mon premier coup d'oeil, de former une analyse
quelconque du sentiment gnral qui m'tait communiqu, je sentis
s'lever confusment et paradoxalement dans mon esprit les ides de
vaste intelligence, de circonspection, de lsinerie, de cupidit, de
sang-froid, de mchancet, de soif sanguinaire, de triomphe,
d'allgresse, d'excessive terreur, d'intense et suprme dsespoir. Je me
sentis singulirement veill, saisi, fascin.--Quelle trange histoire,
me dis-je  moi-mme, est crite dans cette poitrine!--Il me vint alors
un dsir ardent de ne pas perdre l'homme de vue,--d'en savoir plus long
sur lui. Je mis prcipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma
canne, je me jetai dans la rue, et me poussai  travers la foule dans la
direction que je lui avais vu prendre; car il avait dj disparu. Avec
un peu de difficult je parvins enfin  le dcouvrir, je m'approchai de
lui et le suivis de trs-prs, mais avec de grandes prcautions, de
manire  ne pas attirer son attention.

Je pouvais maintenant tudier commodment sa personne. Il tait de
petite taille, trs-maigre et trs-faible en apparence. Ses habits
taient sales et dchirs; mais, comme il passait de temps  autre dans
le feu clatant d'un candlabre, je m'aperus que son linge, quoique
sale, tait d'une belle qualit; et, si mes yeux ne m'ont pas abus, 
travers une dchirure du manteau, videmment achet d'occasion, dont il
tait soigneusement envelopp, j'entrevis la lueur d'un diamant et d'un
poignard. Ces observations surexcitrent ma curiosit, et je rsolus de
suivre l'inconnu partout o il lui plairait d'aller.

Il faisait maintenant tout  fait nuit, et un brouillard humide et pais
s'abattait sur la ville, qui bientt se rsolut en une pluie lourde et
continue. Ce changement de temps eut un effet bizarre sur la foule, qui
fut agite tout entire d'un nouveau mouvement, et se droba sous un
monde de parapluies. L'ondulation, le coudoiement, le brouhaha,
devinrent dix fois plus forts. Pour ma part, je ne m'inquitai pas
beaucoup de la pluie,--j'avais encore dans le sang une vieille fivre
aux aguets, pour qui l'humidit tait une dangereuse volupt. Je nouai
un mouchoir autour de ma bouche, et je tins bon. Pendant une demi-heure,
le vieux homme se fraya son chemin avec difficult  travers la grande
artre, et je marchais presque sur ses talons dans la crainte de le
perdre de vue. Comme il ne tournait jamais la tte pour regarder
derrire lui, il ne fit pas attention  moi. Bientt il se jeta dans une
rue traversire, qui, bien que remplie de monde, n'tait pas aussi
encombre que la principale qu'il venait de quitter. Ici, il se fit un
changement vident dans son allure. Il marcha plus lentement, avec moins
de dcision que tout  l'heure,--avec plus d'hsitation. Il traversa et
retraversa la rue frquemment, sans but apparent; et la foule tait si
paisse, qu' chaque nouveau mouvement j'tais oblig de le suivre de
trs-prs. C'tait une rue troite et longue, et la promenade qu'il y
fit dura prs d'une heure, pendant laquelle la multitude des passants se
rduisit graduellement  la quantit de gens qu'on voit ordinairement 
Broadway, prs du parc, vers midi,--tant est grande la diffrence entre
une foule de Londres et celle de la cit amricaine la plus populeuse.
Un second crochet nous jeta sur une place brillamment claire et
dbordante de vie. La premire _manire_ de l'inconnu reparut. Son
menton tomba sur sa poitrine, et ses yeux roulrent trangement sous ses
sourcils froncs, dans tous les sens, vers tous ceux qui
l'enveloppaient. Il pressa le pas, rgulirement, sans interruption. Je
m'aperus toutefois avec surprise, quand il eut fait le tour de la
place, qu'il retournait sur ses pas. Je fus encore bien plus tonn de
lui voir recommencer la mme promenade plusieurs fois;--une fois, comme
il tournait avec un mouvement brusque, je faillis tre dcouvert.

 cet exercice il dpensa encore une heure,  la fin de laquelle nous
fmes beaucoup moins empchs par les passants qu'au commencement. La
pluie tombait dru, l'air devenait froid, et chacun rentrait chez soi.
Avec un geste d'impatience, l'homme errant passa dans une rue obscure,
comparativement dserte. Tout le long de celle-ci, un quart de mille 
peu prs, il courut avec une agilit que je n'aurais jamais souponne
dans un tre aussi vieux,--une agilit telle que j'eus beaucoup de peine
 le suivre. En quelques minutes, nous dbouchmes sur un vaste et
tumultueux bazar. L'inconnu avait l'air parfaitement au courant des
localits, et il reprit une fois encore son allure primitive, se frayant
un chemin  et l, sans but, parmi la foule des acheteurs et des
vendeurs.

Pendant une heure et demie,  peu prs, que nous passmes dans cet
endroit, il me fallut beaucoup de prudence pour ne pas le perdre de vue
sans attirer son attention. Par bonheur, je portais des claques en
caoutchouc, et je pouvais aller et venir sans faire le moindre bruit. Il
ne s'aperut pas un seul instant qu'il tait pi. Il entrait
successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait
pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effar, vide.
J'tais maintenant prodigieusement tonn de sa conduite, et je pris la
ferme rsolution de ne pas le quitter avant d'avoir satisfait en quelque
faon ma curiosit  son gard.

Une horloge au timbre clatant sonna onze heures, et tout le monde
dsertait le bazar en grande hte. Un boutiquier, en fermant un volet,
coudoya le vieux homme, et  l'instant mme je vis un violent frisson
parcourir tout son corps. Il se prcipita dans la rue, regarda un
instant avec anxit autour de lui, puis fila avec une incroyable
vlocit  travers plusieurs ruelles tortueuses et dsertes, jusqu' ce
que nous aboutmes de nouveau  la grande rue d'o nous tions
partis,--la rue de l'Htel D... Cependant elle n'avait plus le mme
aspect. Elle tait toujours brillante de gaz; mais la pluie tombait
furieusement, et l'on n'apercevait que de rares passants. L'inconnu
plit. Il fit quelques pas d'un air morne dans l'avenue nagure
populeuse; puis, avec un profond soupir, il tourna dans la direction de
la rivire, et, se plongeant  travers un labyrinthe de chemins
dtourns, arriva enfin devant un des principaux thtres. On tait au
moment de le fermer, et le public s'coulait par les portes. Je vis le
vieux homme ouvrir la bouche, comme pour respirer, et se jeter parmi la
foule; mais il me sembla que l'angoisse profonde de sa physionomie tait
en quelque sorte calme. Sa tte tomba de nouveau sur sa poitrine; il
apparut tel que je l'avais vu la premire fois. Je remarquai qu'il se
dirigeait maintenant du mme ct que la plus grande partie du
public,--mais, en somme, il m'tait impossible de rien comprendre  sa
bizarre obstination.

Pendant qu'il marchait, le public se dissminait; son malaise et ses
premires hsitations le reprirent. Pendant quelque temps, il suivit de
trs-prs un groupe de dix ou douze tapageurs; peu  peu, un  un, le
nombre s'claircit et se rduisit  trois individus qui restrent
ensemble, dans une ruelle troite, obscure et peu frquente. L'inconnu
fit une pause, et pendant un moment parut se perdre dans ses rflexions;
puis, avec une agitation trs-marque, il enfila rapidement une route
qui nous conduisit  l'extrmit de la ville, dans des rgions bien
diffrentes de celles que nous avions traverses jusqu' prsent.
C'tait le quartier le plus malsain de Londres, o chaque chose porte
l'affreuse empreinte de la plus dplorable pauvret et du vice
incurable.  la lueur accidentelle d'un sombre rverbre, on apercevait
des maisons de bois, hautes, antiques, vermoulues, menaant ruine, et
dans de si nombreuses et si capricieuses directions qu' peine
pouvait-on deviner au milieu d'elles l'apparence d'un passage. Les pavs
taient parpills  l'aventure, repousss de leurs alvoles par le
gazon victorieux. Une horrible salet croupissait dans les ruisseaux
obstrus. Toute l'atmosphre regorgeait de dsolation. Cependant, comme
nous avancions, les bruits de la vie humaine se ravivrent clairement et
par degrs; et enfin de vastes bandes d'hommes, les plus infmes parmi
la populace de Londres, se montrrent, oscillantes  et l. Le vieux
homme sentit de nouveau palpiter ses esprits, comme une lampe qui est
prs de son agonie. Une fois encore il s'lana en avant d'un pas
lastique. Tout  coup, nous tournmes un coin; une lumire flamboyante
clata  notre vue, et nous nous trouvmes devant un des normes temples
suburbains de l'Intemprance,--un des palais du dmon Gin.

C'tait presque le point du jour; mais une foule de misrables ivrognes
se pressaient encore en dedans et en dehors de la fastueuse porte.
Presque avec un cri de joie, le vieux homme se fraya un passage au
milieu, reprit sa physionomie primitive, et se mit  arpenter la cohue
dans tous les sens, sans but apparent. Toutefois il n'y avait pas
longtemps qu'il se livrait  cet exercice, quand un grand mouvement dans
les portes tmoigna que l'hte allait les fermer en raison de l'heure.
Ce que j'observai sur la physionomie du singulier tre que j'piais si
opinitrement fut quelque chose de plus intense que le dsespoir.
Cependant il n'hsita pas dans sa carrire, mais, avec une nergie
folle, il revint tout  coup sur ses pas, au coeur du puissant Londres.
Il courut vite et longtemps, et toujours je le suivais avec un
effroyable tonnement, rsolu  ne pas lcher une recherche dans
laquelle j'prouvais un intrt qui m'absorbait tout entier. Le soleil
se leva pendant que nous poursuivions notre course, et quand nous emes
une fois encore atteint le rendez-vous commercial de la populeuse cit,
la rue de l'Htel D..., celle-ci prsentait un aspect d'activit et de
mouvement humains presque gal  ce que j'avais vu dans la soire
prcdente. Et l encore, au milieu de la confusion toujours croissante,
longtemps je persistai dans ma poursuite de l'inconnu. Mais, comme
d'ordinaire, il allait et venait, et de la journe entire il ne sortit
pas du tourbillon de cette rue. Et comme les ombres du second soir
approchaient, je me sentais bris jusqu' la mort, et, m'arrtant tout
droit devant l'homme errant, je le regardai intrpidement en face. Il ne
fit pas attention  moi, mais reprit sa solennelle promenade, pendant
que, renonant  le poursuivre, je restais absorb dans cette
contemplation.

--Ce vieux homme,--me dis-je  la longue,--est le type et le gnie du
crime profond. Il refuse d'tre seul. _Il est l'homme des foules._ Il
serait vain de le suivre; car je n'apprendrai rien de plus de lui ni de
ses actions. Le pire coeur du monde est un livre plus rebutant que le
_Hortulus animae_[2], et peut-tre est-ce une des grandes
misricordes de Dieu que es loesst sich nicht lesen_,--qu'il ne se
laisse pas lire.




LE COEUR RVLATEUR


Vrai!--je suis trs-nerveux, pouvantablement nerveux,--je l'ai toujours
t; mais pourquoi prtendez-vous que je suis fou? La maladie a aiguis
mes sens,--elle ne les a pas dtruits,--elle ne les a pas mousss. Plus
que tous les autres, j'avais le sens de l'oue trs-fin. J'ai entendu
toutes choses du ciel et de la terre. J'ai entendu bien des choses de
l'enfer. Comment donc suis-je fou? Attention! Et observez avec quelle
sant,--avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire.

Il est impossible de dire comment l'ide entra primitivement dans ma
cervelle; mais, une fois conue, elle me hanta nuit et jour. D'objet, il
n'y en avait pas. La passion n'y tait pour rien. J'aimais le vieux
bonhomme. Il ne m'avait jamais fait de mal. Il ne m'avait jamais
insult. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'tait son
oeil! oui, c'tait cela! Un de ses yeux ressemblait  celui d'un
vautour,--un oeil bleu ple, avec une taie dessus. Chaque fois que cet
oeil tombait sur moi, mon sang se glaait; et ainsi, lentement,--par
degrs,--je me mis en tte d'arracher la vie du vieillard, et par ce
moyen de me dlivrer de l'oeil  tout jamais.

Maintenant, voici le hic! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de
rien. Mais si vous m'aviez vu! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je
procdai!--avec quelle prcaution--avec quelle prvoyance,--avec quelle
dissimulation je me mis  l'oeuvre! Je ne fus jamais plus aimable pour
le vieux que pendant la semaine entire qui prcda le meurtre. Et,
chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je
l'ouvrais,--oh! si doucement! Et alors, quand je l'avais srement
entrebille pour ma tte, j'introduisais une lanterne sourde, bien
ferme, bien ferme, ne laissant filtrer aucune lumire; puis je passais
la tte. Oh! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma
tte! Je la mouvais lentement,--trs, trs-lentement,--de manire  ne
pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour
introduire toute ma tte  travers l'ouverture, assez avant pour le voir
couch sur son lit. Ah! un fou aurait-il t aussi prudent?--Et alors,
quand ma tte tait bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec
prcaution,--oh! avec quelle prcaution, avec quelle prcaution!--car la
charnire criait.--Je l'ouvrais juste pour qu'un filet imperceptible de
lumire tombt sur l'oeil de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept
longues nuits,--chaque nuit juste  minuit;--mais je trouvai toujours
l'oeil ferm;--et ainsi il me fut impossible d'accomplir l'oeuvre; car
ce n'tait pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais oeil. Et,
chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans sa
chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton
cordial et m'informant comment il avait pass la nuit. Ainsi, vous voyez
qu'il et t un vieillard bien profond, en vrit, s'il avait souponn
que, chaque nuit, juste  minuit, je l'examinais pendant son sommeil.

La huitime nuit, je mis encore plus de prcaution  ouvrir la porte. La
petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.
Jamais, avant cette nuit, je n'avais senti toute l'tendue de mes
facults,--de ma sagacit. Je pouvais  peine contenir mes sensations de
triomphe. Penser que j'tais l, ouvrant la porte, petit  petit, et
qu'il ne rvait mme pas de mes actions ou de mes penses secrtes! 
cette ide, je lchai un petit rire; et peut-tre l'entendit-il, car il
remua soudainement sur son lit comme s'il se rveillait. Maintenant,
vous croyez peut-tre que je me retirai,--mais non. Sa chambre tait
aussi noire que de la poix, tant les tnbres taient paisses,--car les
volets taient soigneusement ferms, de crainte des voleurs,--et,
sachant qu'il ne pouvait pas voir l'entrebillement de la porte, je
continuai  la pousser davantage, toujours davantage.

J'avais pass ma tte, et j'tais au moment d'ouvrir la lanterne, quand
mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se
dressa sur son lit, criant:--Qui est l?

Je restai compltement immobile et ne dis rien. Pendant une heure
entire, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne
l'entendis pas se recoucher. Il tait toujours sur son sant, aux
coutes;--juste comme j'avais fait pendant des nuits entires, coutant
les horloges-de-mort dans le mur.

Mais voil que j'entendis un faible gmissement, et je reconnus que
c'tait le gmissement d'une terreur mortelle. Ce n'tait pas un
gmissement de douleur ou de chagrin;--oh! non,--c'tait le bruit sourd
et touff qui s'lve du fond d'une me surcharge d'effroi. Je
connaissais bien ce bruit. Bien des nuits,  minuit juste, pendant que
le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant
avec son terrible cho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je
le connaissais bien. Je savais ce qu'prouvait le vieux homme, et
j'avais piti de lui, quoique j'eusse le rire dans le coeur. Je savais
qu'il tait rest veill, depuis le premier petit bruit, quand il
s'tait retourn dans son lit. Ses craintes avaient toujours t
grossissant. Il avait tch de se persuader qu'elles taient sans cause,
mais il n'avait pas pu. Il s'tait dit  lui-mme:--Ce n'est rien, que
le vent dans la chemine;--ce n'est qu'une souris qui traverse le
parquet;--ou: c'est simplement un grillon qui a pouss son cri.--Oui, il
s'est efforc de se fortifier avec ces hypothses; mais tout cela a t
vain. _Tout a t vain_, parce que la Mort qui s'approchait avait pass
devant lui avec sa grande ombre noire, et qu'elle avait ainsi envelopp
sa victime. Et c'tait l'influence funbre de l'ombre inaperue qui lui
faisait sentir,--quoiqu'il ne vt et n'entendt rien,--qui lui faisait
_sentir_ la prsence de ma tte dans la chambre.

Quand j'eus attendu un long temps trs-patiemment, sans l'entendre se
recoucher, je me rsolus  entrouvrir un peu la lanterne,--mais si peu,
si peu que rien. Je l'ouvris donc,--si furtivement, si furtivement que
vous ne sauriez imaginer,--jusqu' ce qu'enfin un seul rayon ple, comme
un fil d'araigne, s'lant de la fente et s'abattt sur l'oeil de
vautour.

Il tait ouvert,--tout grand ouvert,--et j'entrai en fureur aussitt que
je l'eus regard. Je le vis avec une parfaite nettet,--tout entier d'un
bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui glaait la moelle dans mes
os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du
vieillard; car j'avais dirig le rayon, comme par instinct, prcisment
sur la place maudite.

Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la
folie n'est qu'une hyperacuit des sens?--Maintenant, je vous le dis, un
bruit sourd, touff, frquent vint  mes oreilles, semblable  celui
que fait une montre enveloppe dans du coton. Ce _son-l_, je le
reconnus bien aussi. C'tait le battement du coeur du vieux. Il accrut
ma fureur, comme le battement du tambour exaspre le courage du soldat.

Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais 
peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'appliquais  maintenir le
rayon droit sur l'oeil. En mme temps, la charge infernale du coeur
battait plus fort; elle devenait de plus en plus prcipite, et  chaque
instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard _devait_ tre
extrme! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort  chaque
minute!--Me suivez-vous bien? Je vous ai dit que j'tais nerveux; je le
suis en effet. Et maintenant, au plein coeur de la nuit, parmi le
silence redoutable de cette vieille maison, un si trange bruit jeta en
moi une terreur irrsistible. Pendant quelques minutes encore je me
contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort,
toujours plus fort! Je croyais que le coeur allait crever. Et voil
qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi:--le bruit pouvait tre entendu
par un voisin! L'heure du vieillard tait venue! Avec un grand hurlement
j'ouvris brusquement la lanterne et m'lanai dans la chambre. Il ne
poussa qu'un cri,--un seul. En un instant, je le prcipitai sur le
parquet, et je renversai sur lui tout le poids crasant du lit. Alors je
souris avec bonheur voyant ma besogne fort avance. Mais pendant
quelques minutes, le coeur battit avec un son voil. Cela toutefois ne
me tourmenta pas; on ne pouvait l'entendre  travers le mur.  la
longue, il cessa. Le vieux tait mort. Je relevai le lit, et j'examinai
le corps. Oui, il tait roide, roide mort. Je plaai ma main sur le
coeur, et l'y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il tait
roide mort. Son oeil dsormais ne me tourmenterait plus.

Si vous persistez  me croire fou, cette croyance s'vanouira quand je
vous dcrirai les sages prcautions que j'employai pour dissimuler le
cadavre. La nuit avanait, et je travaillai vivement, mais en silence.
Je coupai la tte, puis les bras, puis les jambes.

Puis j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je dposai
le tout entre les voliges. Puis je replaai les feuilles si habilement,
si adroitement, qu'aucun oeil humain--pas mme _le sien_!--n'aurait pu y
dcouvrir quelque chose de louche. Il n'y avait rien  laver,--pas une
souillure,--pas une tache de sang. J'avais t trop bien avis pour
cela. Un baquet avait tout absorb,--ha! ha!

Quand j'eus fini tous ces travaux, il tait quatre heures,--il faisait
toujours aussi noir qu' minuit. Pendant que le timbre sonnait l'heure,
on frappa  la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un coeur
lger,--car qu'avais-je  craindre _maintenant_? Trois hommes entrrent
qui se prsentrent, avec une parfaite suavit, comme officiers de
police. Un cri avait t entendu par un voisin pendant la nuit; cela
avait veill le soupon de quelque mauvais coup: une dnonciation avait
t transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers)
avaient t envoys pour visiter les lieux.

Je souris,--car qu'avais-je  craindre? Je souhaitai la bienvenue  ces
gentlemen.--Le cri, dis-je, c'tait moi qui l'avais pouss dans un rve.
Le vieux bonhomme, ajoutai-je, tait en voyage dans le pays. Je promenai
mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai  chercher,  _bien_
chercher.  la fin, je les conduisis dans _sa_ chambre. Je leur montrai
ses trsors, en parfaite sret, parfaitement en ordre. Dans
l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des siges dans la chambre,
et les priai de s'y reposer de leur fatigue, tandis que moi-mme, avec
la folle audace d'un triomphe parfait, j'installai ma propre chaise sur
l'endroit mme qui recouvrait le corps de la victime.

Les officiers taient satisfaits. Mes manires les avaient convaincus.
Je me sentais singulirement  l'aise. Ils s'assirent, et ils causrent
de choses familires auxquelles je rpondis gaiement. Mais, au bout de
peu de temps, je sentis que je devenais ple, et je souhaitai leur
dpart. Ma tte me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me
tintaient; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient.
Le tintement devint plus distinct;--il persista et devint encore plus
distinct; je bavardai plus abondamment pour me dbarrasser de cette
sensation; mais elle tint bon et prit un caractre tout  fait
dcid,--tant qu' la fin je dcouvris que le bruit n'tait pas dans mes
oreilles.

Sans doute je devins alors trs-ple;--mais je bavardais encore plus
couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours,--et que
pouvais-je faire? C'tait _un bruit sourd, touff, frquent,
ressemblant beaucoup  ce que ferait une montre enveloppe dans du
coton_. Je respirai laborieusement,--les officiels n'entendaient pas
encore. Je causai plus vite,--avec plus de vhmence; mais le bruit
croissait incessamment.--Je me levai, et je disputai sur des niaiseries,
dans un diapason trs-lev et avec une violente gesticulation; mais le
bruit montait, montait toujours.--Pourquoi ne _voulaient-ils pas_ s'en
aller?--J'arpentai  et l le plancher lourdement et  grands pas,
comme exaspr par les observations de mes contradicteurs;--mais le
bruit croissait rgulirement.  Dieu! que pouvais-je faire?
J'cumais,--je battais la campagne--je jurais! j'agitais la chaise sur
laquelle j'tais assis, et je la faisais crier sur le parquet; mais le
bruit dominait toujours, et croissait indfiniment. Il devenait plus
fort,--plus fort!--toujours plus fort! Et toujours les hommes causaient,
plaisantaient et souriaient. tait-il possible qu'ils n'entendissent
pas? Dieu tout-puissant!--Non, non! Ils entendaient!--ils
souponnaient!--ils _savaient_,--ils se faisaient un amusement de mon
effroi!--je le crus, et je le crois encore. Mais n'importe quoi tait
plus tolrable que cette drision! Je ne pouvais pas supporter plus
longtemps ces hypocrites sourires! Je sentis qu'il fallait crier ou
mourir!--et maintenant encore, l'entendez-vous?--coutez! plus
haut!--plus haut!--toujours plus haut!--_toujours plus haut!_

Misrables!--m'criai-je,--ne dissimulez pas plus longtemps! J'avoue la
chose!--arrachez ces planches! c'est l! c'est l!--, c'est le battement
de son affreux coeur!




BRNICE

  _Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicoe visitarem, curas meas
  aliquaritulum fore levatas._
   EBN ZAIAT.


Le malheur est divers. La misre sur terre est multiforme. Dominant le
vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi
varies,--aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues.
Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel! Comment d'un exemple de
beaut ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix
une similitude de la douleur? Mais comme, en thique, le mal est la
consquence du bien, de mme, dans la ralit, c'est de la joie qu'est
n le chagrin; soit que le souvenir du bonheur pass fasse l'angoisse
d'aujourd'hui, soit que les agonies qui _sont_ tirent leur origine des
extases qui _peuvent avoir t_.

J'ai  raconter une histoire dont l'essence est pleine d'horreur. Je la
supprimerais volontiers, si elle n'tait pas une chronique de sensations
plutt que de faits.

Mon nom de baptme est Egaeus; mon nom de famille, je le tairai. Il n'y
a pas de chteau dans le pays plus charg de gloire et d'annes que mon
mlancolique et vieux manoir hrditaire. Ds longtemps on appelait
notre famille une race de visionnaires; et le fait est que dans
plusieurs dtails frappants,--dans le caractre de notre maison
seigneuriale,--dans les fresques du grand salon,--dans les tapisseries
des chambres  coucher,--dans les ciselures des piliers de la salle
d'armes,--mais plus spcialement dans la galerie des vieux
tableaux,--dans la physionomie de la bibliothque,--et enfin dans la
nature toute particulire du contenu de cette bibliothque,--il y a
surabondamment de quoi justifier cette croyance.

Le souvenir de mes premires annes est li intimement  cette salle et
 ses volumes,--dont je ne dirai plus rien. C'est l que mourut ma mre.
C'est l que je suis n. Mais il serait bien oiseux de dire que je n'ai
pas vcu auparavant,--que l'me n'a pas une existence antrieure. Vous
le niez?--ne disputons pas sur cette matire. Je suis convaincu et ne
cherche point  convaincre. Il y a d'ailleurs une ressouvenance de
formes ariennes,--d'yeux intellectuels et parlants,--de sons mlodieux
mais mlancoliques; une ressouvenance qui ne veut pas s'en aller; une
sorte de mmoire semblable  une ombre,--vague, variable, indfinie,
vacillante; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me
dfaire, tant que luira le soleil de ma raison.

C'est dans cette chambre que je suis n. mergeant ainsi au milieu de la
longue nuit qui semblait tre, mais qui n'tait pas la non-existence,
pour tomber tout d'un coup dans un pays ferique,--dans un palais de
fantaisie,--dans les tranges domaines de la pense et de l'rudition
monastiques,--il n'est pas singulier que j'aie contempl autour de moi
avec un oeil effray et ardent,--que j'aie dpens mon enfance dans les
livres et prodigu ma jeunesse en rveries; mais ce qui est
singulier,--les annes ayant march, et le midi de ma virilit m'ayant
trouv vivant encore dans le manoir de mes anctres,--ce qui est
trange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma
vie,--c'est cette complte interversion qui s'opra dans le caractre de
mes penses les plus ordinaires. Les ralits du monde m'affectaient
comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les ides
folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pture de mon
existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entire
existence elle-mme.

       *       *       *       *       *

Brnice et moi, nous tions cousins, et nous grandmes ensemble dans le
manoir paternel. Mais nous grandmes diffremment,--moi, maladif et
enseveli dans ma mlancolie,--elle, agile, gracieuse et dbordante
d'nergie;  elle, le vagabondage sur la colline,-- moi, les tudes du
clotre; moi, vivant dans mon propre coeur, et me dvouant, corps et
me,  la plus intense et  la plus pnible mditation,--elle, errant
insoucieuse  travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou 
la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Brnice!--J'invoque
son nom,--Brnice!--et des ruines grises de ma mmoire se dressent  ce
son mille souvenirs tumultueux! Ah! son image est l vivante devant moi,
comme dans les premiers jours de son allgresse et de sa joie! Oh,
magnifique et pourtant fantastique beaut! Oh! sylphe parmi les bocages
d'Arnheim! Oh! naade parmi ses fontaines! Et puis,--et puis tout est
mystre et terreur, une histoire qui ne veut pas tre raconte. Un
mal,--un mal fatal s'abattit sur sa constitution comme le simoun; et
mme pendant que je la contemplais, l'esprit de mtamorphose passait sur
elle et l'enlevait, pntrant son esprit, ses habitudes, son caractre,
et, de la manire la plus subtile et la plus terrible, perturbant mme
son identit! Hlas! le destructeur venait et s'en allait;--mais la
victime,--la vraie Brnice,--qu'est-elle devenue? Je ne connaissais pas
celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Brnice.

Parmi la nombreuse srie de maladies amenes par cette fatale et
principale attaque, qui opra une si horrible rvolution dans l'tre
physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus
affligeante et la plus opinitre, une espce d'pilepsie qui souvent se
terminait en catalepsie,--catalepsie ressemblant parfaitement  la mort,
et dont elle se rveillait, dans quelques cas, d'une manire tout  fait
brusque et soudaine. En mme temps, mon propre mal,--car on m'a dit que
je ne pouvais pas l'appeler d'un autre nom,--mon propre mal grandissait
rapidement, et, ses symptmes s'aggravant par un usage immodr de
l'opium, il prit finalement le caractre d'une monomanie d'une forme
nouvelle et extraordinaire. D'heure en heure, de minute en minute, il
gagnait de l'nergie, et  la longue il usurpa sur moi la plus
singulire et la plus incomprhensible domination. Cette monomanie, s'il
faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilit
morbide des facults de l'esprit que la langue philosophique comprend
dans le mot: facults d'attention. Il est plus que probable que je ne
suis pas compris; mais je crains, en vrit, qu'il ne me soit absolument
impossible de donner au commun des lecteurs une ide exacte de cette
nerveuse _intensit d'intrt_ avec laquelle, dans mon cas, la facult
mditative,--pour viter la langue technique,--s'appliquait et se
plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.

Rflchir infatigablement de longues heures, l'attention rive  quelque
citation purile sur la marge ou dans le texte d'un livre,--rester
absorb, la plus grande partie d'une journe d't, dans une ombre
bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le
plancher,--m'oublier une nuit entire  surveiller la flamme droite
d'une lampe ou les braises du foyer,--rver des jours entiers sur le
parfum d'une fleur,--rpter, d'une manire monotone, quelque mot
vulgaire, jusqu' ce que le son,  force d'tre rpt, cesst de
prsenter  l'esprit une ide quelconque,--perdre tout sentiment de
mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinment
prolong,--telles taient quelques-unes des plus communes et des moins
pernicieuses aberrations de mes facults mentales, aberrations qui sans
doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui dfient certainement
toute explication et toute analyse.

Encore, je veux tre bien compris. L'anormale, intense et morbide
attention ainsi excite par des objets frivoles en eux-mmes est d'une
nature qui ne doit pas tre confondue avec ce penchant  la rverie
commun  toute l'humanit, et auquel se livrent surtout les personnes
d'une imagination ardente. Non-seulement elle n'tait pas, comme on
pourrait le supposer d'abord, un terme excessif et une exagration de ce
penchant, mais encore elle en tait originairement et essentiellement
distincte. Dans l'un de ces cas, le rveur, l'homme imaginatif, tant
intress par un objet gnralement non frivole, perd peu  peu son
objet de vue  travers une immensit de dductions et de suggestions qui
en jaillit, si bien qu' la fin d'une de ces songeries _souvent remplies
de volupt_ il trouve l'_incitamentum_, ou cause premire de ses
rflexions, entirement vanoui et oubli. Dans mon cas, le point de
dpart tait _invariablement frivole_, quoique revtant,  travers le
milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de
rfraction. Je faisais peu de dductions,--si toutefois j'en faisais; et
dans ce cas elles retournaient opinitrement  l'objet principe comme 
un centre. Les mditations n'taient _jamais_ agrables; et,  la fin de
la rverie, la cause premire, bien loin d'tre hors de vue, avait
atteint cet intrt surnaturellement exagr qui tait le trait dominant
de mon mal. En un mot, la facult de l'esprit plus particulirement
excite en moi tait, comme je l'ai dit, la facult de l'attention,
tandis que, chez le rveur ordinaire, c'est celle de la mditation.

Mes livres,  cette poque, s'ils ne servaient pas positivement 
irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur
nature imaginative et irrationnelle, des qualits caractristiques du
mal lui-mme. Je me rappelle fort bien, entre autres, le trait du noble
italien Coelius Secundus Curio, _De Amplitudine Beati Regni Dei_; le
grand ouvrage de saint Augustin, _la Cit de Dieu_, et le _De Carne
Christi_, de Tertullien, de qui l'inintelligible pense:--_Mortuus est
Dei Filius; credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrexit;
certum est quia impossibile est_,--absorba exclusivement tout mon temps,
pendant plusieurs semaines d'une laborieuse et infructueuse
investigation.

On jugera sans doute que, drange de son quilibre par des choses
insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche
marine dont parle Ptolme Hphestion, qui rsistait immuablement 
toutes les attaques des hommes et  la fureur plus terrible des eaux et
des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nomme
asphodle.  un penseur inattentif il paratra tout simple et hors de
doute que la terrible altration produite dans la condition _morale_ de
Brnice par sa dplorable maladie dt me fournir maint sujet d'exercer
cette intense et anormale mditation dont j'ai eu quelque peine 
expliquer la nature. Eh bien! il n'en tait absolument rien. Dans les
intervalles lucides de mon infirmit, son malheur me causait, il est
vrai, du chagrin; cette ruine totale de sa belle et douce vie me
touchait profondment le coeur; je mditais frquemment et amrement sur
les voies mystrieuses et tonnantes par lesquelles une si trange et si
soudaine rvolution avait pu se produire. Mais ces rflexions ne
participaient pas de l'idiosyncrasie de mon mal, et taient telles
qu'elles se seraient offertes dans des circonstances analogues  la
masse ordinaire des hommes. Quant  ma maladie, fidle  son caractre
propre, elle se faisait une pture des changements moins importants,
mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le systme _physique_
de Brnice,--dans la singulire et effrayante distorsion de son
identit personnelle.

Dans les jours les plus brillants de son incomparable beaut,
trs-srement je ne l'avais jamais aime. Dans l'trange anomalie de mon
existence, les sentiments ne me sont _jamais_ venus du coeur, et mes
passions sont _toujours_ venues de l'esprit.  travers les blancheurs du
crpuscule,-- midi, parmi les ombres treillisses de la fort,--et la
nuit dans le silence de ma bibliothque,--elle avait travers mes yeux,
et je l'avais vue,--non comme la Brnice vivante et respirante, mais
comme la Brnice d'un songe; non comme un tre de la terre, un tre
charnel, mais comme l'abstraction d'un tel tre; non comme une chose 
admirer, mais  analyser; non comme un objet d'amour, mais comme le
thme d'une mditation aussi abstruse qu'irrgulire. Et
_maintenant_,--maintenant je frissonnais en sa prsence, je plissais 
son approche; cependant, tout en me lamentant amrement sur sa
dplorable condition de dchance, je me rappelai qu'elle m'avait
longtemps aim, et dans un mauvais moment je lui parlai de mariage.

Enfin l'poque fixe pour nos noces approchait, quand, dans une
aprs-midi d'hiver,--dans une de ces journes intempestivement chaudes,
calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone,--je
m'assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothque. Mais en
levant les yeux, je vis Brnice debout devant moi.

Fut-ce mon imagination surexcite,--ou l'influence brumeuse de
l'atmosphre,--ou le crpuscule incertain de la chambre,--ou le vtement
obscur qui enveloppait sa taille,--qui lui prta ce contour si tremblant
et si indfini? Je ne pourrais le dire. Peut-tre avait-elle grandi
depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot; et moi, pour rien au monde,
je n'aurais prononc une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon
corps; une sensation d'insupportable angoisse m'oppressait; une
dvorante curiosit pntrait mon me; et, me renversant dans le
fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les
yeux clous sur sa personne. Hlas! son amaigrissement tait excessif,
et pas un vestige de l'tre primitif n'avait survcu et ne s'tait
rfugi dans un seul contour.  la fin, mes regards tombrent ardemment
sur sa figure.

Le front tait haut, trs-ple, et singulirement placide; et les
cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et
ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles, actuellement
d'un blond ardent, dont le caractre fantastique jurait cruellement avec
la mlancolie dominante de sa physionomie. Les yeux taient sans vie et
sans clat, en apparence sans pupilles, et involontairement je dtournai
ma vue de leur fixit vitreuse pour contempler les lvres amincies et
recroquevilles. Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singulirement
significatif _les dents_ de la nouvelle Brnice se rvlrent lentement
 ma vue. Plt  Dieu que je ne les eusse jamais regardes, ou que, les
ayant regardes, je fusse mort!

       *       *       *       *       *

Une porte en se fermant me troubla, et, levant les yeux, je vis que ma
cousine avait quitt la chambre. Mais la chambre drange de mon
cerveau, le _spectre_ blanc et terrible de ses dents ne l'avait pas
quitte et n'en voulait pas sortir. Pas une piqre sur leur
surface,--pas une nuance dans leur mail,--pas une pointe sur leurs
artes que ce passager sourire n'ait suffi  imprimer dans ma mmoire!
Je les vis _mme alors_ plus distinctement que je ne les avais vues
_tout  l'heure_.--Les dents!--les dents!--Elles taient l,--et puis
l,--et partout,--visibles, palpables devant moi; longues, troites et
excessivement blanches, avec les lvres ples se tordant autour,
affreusement distendues comme elles taient nagure. Alors arriva la
pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son
irrsistible et trange influence. Dans le nombre infini des objets du
monde extrieur, je n'avais de penses que pour les dents. J'prouvais 
leur endroit un dsir frntique. Tous les autres sujets, tous les
intrts divers furent absorbs dans cette unique contemplation.
Elles--elles seules,--taient prsentes  l'oeil de mon esprit, et leur
individualit exclusive devint l'essence de ma vie intellectuelle. Je
les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens.
J'tudiais leur caractre. J'observais leurs marques particulires. Je
mditais sur leur conformation. Je rflchissais  l'altration de leur
nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une
facult de sensation et de sentiment, et mme, sans le secours des
lvres, une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de
mademoiselle Sall que _tous ses pas taient des sentiments_, et de
Brnice je croyais plus srieusement que _toutes les dents taient des
ides. Des ides!_--ah! voil la pense absurde qui m'a perdu! _Des
ides!_--ah! _voil donc pourquoi_ je les convoitais si follement! Je
sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rtablir
ma raison.

Et le soir descendit ainsi sur moi,--et les tnbres vinrent,
s'installrent, et puis s'en allrent,--et un jour nouveau parut,--et
les brumes d'une seconde nuit s'amoncelrent autour de moi,--et toujours
je restais immobile dans cette chambre solitaire,--toujours assis,
toujours enseveli dans ma mditation,--et toujours le _fantme_ des
dents maintenait son influence terrible, au point qu'avec la plus
vivante et la plus hideuse nettet il flottait  et l  travers la
lumire et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes
rves, clata un grand cri d'horreur et d'pouvante, auquel succda,
aprs une pause, un bruit de voix dsoles, entrecoupes par de sourds
gmissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des
portes de la bibliothque, je trouvai dans l'antichambre une domestique
tout en larmes, qui me dit que Brnice n'existait plus! Elle avait t
prise d'pilepsie dans la matine; et maintenant,  la tombe de la
nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les prparatifs de
l'ensevelissement taient termins.

       *       *       *       *       *

Le coeur plein d'angoisse, et oppress par la crainte, je me dirigeai
avec rpugnance vers la chambre  coucher de la dfunte. La chambre
tait vaste et trs-sombre, et  chaque pas je me heurtais contre les
prparatifs de la spulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique,
taient ferms sur la bire, et dans cette bire, ajouta-t-il  voix
basse, gisait tout ce qui restait de Brnice.

Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps?--Je ne vis
remuer les lvres de personne; cependant la question avait t bien
faite, et l'cho des dernires syllabes tranait encore dans la chambre.
Il tait impossible de refuser, et, avec un sentiment d'oppression, je
me tranai  ct du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies
des courtines; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur
mes paules, et, me sparant du monde vivant, elles m'enfermrent dans
la plus troite communion avec la dfunte.

Toute l'atmosphre de la chambre sentait la mort; mais l'air particulier
de la bire me faisait mal, et je m'imaginais qu'une odeur dltre
s'exhalait dj du cadavre. J'aurais donn des mondes pour chapper,
pour fuir la pernicieuse influence de la mortalit, pour respirer une
fois encore l'air pur des cieux ternels. Mais je n'avais plus la
puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j'avais pris
racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide tendu tout de
son long dans la bire ouverte.

Dieu du ciel! est-ce possible? Mon cerveau s'est-il gar? ou le doigt
de la dfunte a-t-il remu dans la toile blanche qui l'enfermait?
Frissonnant d'une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour
voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des
mchoires; mais, je ne sais comment, il s'tait dnou. Les lvres
livides se tordaient en une espce de sourire, et  travers leur cadre
mlancolique les dents de Brnice, blanches, luisantes, terribles, me
_regardaient_ encore avec une trop vivante ralit. Je m'arrachai
convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m'lanai comme un
maniaque hors de cette chambre de mystre, d'horreur et de mort.

       *       *       *       *       *

Je me retrouvai dans la bibliothque; j'tais assis, j'tais seul. Il me
semblait que je sortais d'un rve confus et agit. Je m'aperus qu'il
tait minuit, et j'avais bien pris mes prcautions pour que Brnice ft
enterre aprs le coucher du soleil; mais je n'ai pas gard une
intelligence bien positive ni bien dfinie de ce qui s'est pass durant
ce lugubre intervalle. Cependant ma mmoire tait pleine
d'horreur,--horreur d'autant plus horrible qu'elle tait plus
vague,--d'une terreur que son ambigut rendait plus terrible. C'tait
comme une page effrayante du registre de mon existence, crite tout
entire avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je
m'efforai de les dchiffrer, mais en vain. De temps  autre, cependant,
semblable  l'me d'un son envol, un cri grle et perant,--une voix de
femme,--semblait tinter dans mes oreilles. J'avais accompli quelque
chose;--mais qu'tait-ce donc? Je m'adressais  moi-mme la question 
haute voix, et les chos de la chambre me chuchotaient en manire de
rponse:--_Qu'tait-ce donc?_

Sur la table,  ct de moi, brlait une lampe, et auprs tait une
petite bote d'bne. Ce n'tait pas une bote d'un style remarquable,
et je l'avais dj vue frquemment, car elle appartenait au mdecin de
la famille; mais comment tait-elle venue _l_, sur ma table, et
pourquoi frissonnai-je en la regardant? C'taient l des choses qui ne
valaient pas la peine d'y prendre garde; mais mes yeux tombrent  la
fin sur les pages ouvertes d'un livre, et sur une phrase souligne.
C'taient les mots singuliers, mais fort simples, du pote Ebn Zaiat:
_Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas
aliquantulum fore levatas._--D'o vient donc qu'en les lisant mes
cheveux se dressrent sur ma tte et que mon sang se glaa dans mes
veines?

On frappa un lger coup  la porte de la bibliothque, et, ple comme un
habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses
regards taient gars par la terreur, et il me parla d'une voix
trs-basse, tremblante, trangle. Que me dit-il?--J'entendis quelques
phrases par-ci par-l. Il me raconta, ce me semble, qu'un cri effroyable
avait troubl le silence de la nuit,--que tous les domestiques s'taient
runis,--qu'on avait cherch dans la direction du son,--et enfin sa voix
basse devint distincte  faire frmir quand il me parla d'une violation
de spulture,--d'un corps dfigur, dpouill de son linceul, mais
respirant encore,--palpitant encore,--_encore vivant_!

Il regarda mes vtements; ils taient grumeleux de boue et de sang. Sans
dire un mot, il me prit doucement par la main; elle portait des
stigmates d'ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet plac
contre le mur. Je le regardai quelques minutes: c'tait une bche. Avec
un cri je me jetai sur la table et me saisis de la bote d'bne. Mais
je n'eus pas la force de l'ouvrir; et, dans mon tremblement, elle
m'chappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux; et il
s'en chappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments
de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches,
semblables  de l'ivoire, qui s'parpillrent  et l sur le plancher.




LA CHUTE DE LA MAISON USHER

  Son coeur est un luth suspendu;
  Sitt qu'on le touche, il rsonne.
   DE BRANGER.


Pendant toute une journe d'automne, journe fuligineuse, sombre et
muette, o les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j'avais
travers seul et  cheval une tendue de pays singulirement lugubre, et
enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la
mlancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit,--mais, au
premier coup d'oeil que je jetai sur le btiment, un sentiment
d'insupportable tristesse pntra mon me. Je dis insupportable, car
cette tristesse n'tait nullement tempre par une parcelle de ce
sentiment dont l'essence potique fait presque une volupt, et dont
l'me est gnralement saisie en face des images naturelles les plus
sombres de la dsolation et de la terreur. Je regardais le tableau plac
devant moi, et, rien qu' voir la maison et la perspective
caractristique de ce domaine,--les murs qui avaient froid,--les
fentres semblables  des yeux distraits,--quelques bouquets de joncs
vigoureux,--quelques troncs d'arbres blancs et dpris,--j'prouvais cet
entier affaissement d'me qui, parmi les sensations terrestres, ne peut
se mieux comparer qu' l'arrire-rverie du mangeur d'opium,-- son
navrant retour  la vie journalire,-- l'horrible et lente retraite du
voile. C'tait une glace au coeur, un abattement, un malaise,--une
irrmdiable tristesse de pense qu'aucun aiguillon de l'imagination ne
pouvait raviver ni pousser au grand. Qu'tait donc,--je m'arrtai pour y
penser,--qu'tait donc ce je ne sais quoi qui m'nervait ainsi en
contemplant la Maison Usher? C'tait un mystre tout  fait insoluble,
et je ne pouvais pas lutter contre les penses tnbreuses qui
s'amoncelaient sur moi pendant que j'y rflchissais. Je fus forc de me
rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu'il existe des
combinaisons d'objets naturels trs-simples qui ont la puissance de nous
affecter de cette sorte, et que l'analyse de cette puissance gt dans
des considrations o nous perdrions pied. Il tait possible,
pensais-je, qu'une simple diffrence dans l'arrangement des matriaux de
la dcoration, des dtails du tableau, sufft pour modifier, pour
annihiler peut-tre cette puissance d'impression douloureuse; et,
agissant d'aprs cette ide, je conduisis mon cheval vers le bord
escarp d'un noir et lugubre tang, qui, miroir immobile, s'talait
devant le btiment; et je regardai--mais avec un frisson plus pntrant
encore que la premire fois--les images rpercutes et renverses des
joncs gristres, des troncs d'arbres sinistres, et des fentres
semblables  des yeux sans pense.

C'tait nanmoins dans cet habitacle de mlancolie que je me proposais
de sjourner pendant quelques semaines. Son propritaire, Roderick
Usher, avait t l'un de mes bons camarades d'enfance; mais plusieurs
annes s'taient coules depuis notre dernire entrevue. Une lettre
cependant m'tait parvenue rcemment dans une partie lointaine du
pays,--une lettre de lui,--dont la tournure follement pressante
n'admettait pas d'autre rponse que ma prsence mme. L'criture portait
la trace d'une agitation nerveuse. L'auteur de cette lettre me parlait
d'une maladie physique aigu,--d'une affection mentale qui
l'oppressait,--et d'un ardent dsir de me voir, comme tant son meilleur
et vritablement son seul ami,--esprant trouver dans la joie de ma
socit quelque soulagement  son mal. C'tait le ton dans lequel toutes
ces choses et bien d'autres encore taient dites,--c'tait cette
ouverture d'un coeur suppliant, qui ne me permettaient pas l'hsitation;
en consquence, j'obis immdiatement  ce que je considrais toutefois
comme une invitation des plus singulires.

Quoique dans notre enfance nous eussions t camarades intimes, en
ralit, je ne savais pourtant que fort peu de chose de mon ami. Une
rserve excessive avait toujours t dans ses habitudes. Je savais
toutefois qu'il appartenait  une famille trs-ancienne qui s'tait
distingue depuis un temps immmorial par une sensibilit particulire
de temprament. Cette sensibilit s'tait dploye,  travers les ges,
dans de nombreux ouvrages d'un art suprieur et s'tait manifeste, de
vieille date, par les actes rpts d'une charit aussi large que
discrte, ainsi que par un amour passionn pour les difficults plutt
peut-tre que pour les beauts orthodoxes, toujours si facilement
reconnaissables, de la science musicale. J'avais appris aussi ce fait
trs-remarquable que la souche de la race d'Usher, si glorieusement
ancienne qu'elle ft, n'avait jamais,  aucune poque, pouss de branche
durable; en d'autres termes, que la famille entire ne s'tait perptue
qu'en ligne directe,  quelques exceptions prs, trs-insignifiantes et
trs-passagres. C'tait cette absence,--pensai-je, tout en rvant au
parfait accord entre le caractre des lieux et le caractre proverbial
de la race, et en rflchissant  l'influence que dans une longue suite
de sicles l'un pouvait avoir exerce sur l'autre,--c'tait peut-tre
cette absence de branche collatrale et de transmission constante de
pre en fils du patrimoine et du nom qui avaient  la longue si bien
identifi les deux, que le nom primitif du domaine s'tait fondu dans la
bizarre et quivoque appellation de _Maison Usher_,--appellation usite
parmi les paysans, et qui semblait, dans leur esprit, enfermer la
famille et l'habitation de famille.

J'ai dit que le seul effet de mon exprience quelque peu
purile,--c'est--dire d'avoir regard dans l'tang,--avait t de
rendre plus profonde ma premire et si singulire impression. Je ne dois
pas douter que la conscience de ma superstition croissante--pourquoi ne
la dfinirais-je pas ainsi?--n'ait principalement contribu  acclrer
cet accroissement. Telle est, je le savais de vieille date, la loi
paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur pour base. Et ce
fut peut-tre l'unique raison qui fit que, quand mes yeux, laissant
l'image dans l'tang, se relevrent vers la maison elle-mme, une
trange ide me poussa dans l'esprit,--une ide si ridicule, en vrit,
que, si j'en fais mention, c'est seulement pour montrer la force vive
des sensations qui m'oppressaient. Mon imagination avait si bien
travaill, que je croyais rellement qu'autour de l'habitation et du
domaine planait une atmosphre qui lui tait particulire, ainsi qu'aux
environs les plus proches,--une atmosphre qui n'avait pas d'affinit
avec l'air du ciel, mais qui s'exhalait des arbres dpris, des
murailles gristres et de l'tang silencieux,--une vapeur mystrieuse et
pestilentielle,  peine visible, lourde, paresseuse et d'une couleur
plombe.

Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait tre qu'un rve, et
j'examinai avec plus d'attention l'aspect rel du btiment. Son
caractre dominant semblait tre celui d'une excessive antiquit. La
dcoloration produite par les sicles tait grande. De menues fongosits
recouvraient toute la face extrieure et la tapissaient,  partir du
toit, comme une fine toffe curieusement brode. Mais tout cela
n'impliquait aucune dtrioration extraordinaire. Aucune partie de la
maonnerie n'tait tombe, et il semblait qu'il y et une contradiction
trange entre la consistance gnrale intacte de toutes ses parties et
l'tat particulier des pierres miettes, qui me rappelaient
compltement la spcieuse intgrit de ces vieilles boiseries qu'on a
laisses longtemps pourrir dans quelque cave oublie, loin du souffle de
l'air extrieur.  part cet indice d'un vaste dlabrement, l'difice ne
donnait aucun symptme de fragilit. Peut-tre l'oeil d'un observateur
minutieux aurait-il dcouvert une fissure  peine visible, qui, partant
du toit de la faade, se frayait une route en zigzag  travers le mur et
allait se perdre dans les eaux funestes de l'tang.

Tout en remarquant ces dtails, je suivis  cheval une courte chausse
qui me menait  la maison. Un valet de chambre prit mon cheval, et
j'entrai sous la vote gothique du vestibule. Un domestique, au pas
furtif, me conduisit en silence  travers maint passage obscur et
compliqu vers le cabinet de son matre. Bien des choses que je
rencontrai dans cette promenade contriburent, je ne sais comment, 
renforcer les sensations vagues dont j'ai dj parl. Les objets qui
m'entouraient--les sculptures des plafonds, les sombres tapisseries des
murs, la noirceur d'bne des parquets et les fantasmagoriques trophes
armoriaux qui bruissaient, branls par ma marche prcipite, taient
choses bien connues de moi. Mon enfance avait t accoutume  des
spectacles analogues,--et, quoique je les reconnusse sans hsitation
pour des choses qui m'taient familires, j'admirais quelles penses
insolites ces images ordinaires voquaient en moi. Sur l'un des
escaliers, je rencontrai le mdecin de la famille. Sa physionomie,  ce
qu'il me sembla, portait une expression mle de malignit basse et de
perplexit. Il me croisa prcipitamment et passa. Le domestique ouvrit
alors une porte et m'introduisit en prsence de son matre.

La chambre dans laquelle je me trouvai tait trs-grande et trs-haute;
les fentres, longues, troites, et  une telle distance du noir
plancher de chne, qu'il tait absolument impossible d'y atteindre. De
faibles rayons d'une lumire cramoisie se frayaient un chemin  travers
les carreaux treillisss, et rendaient suffisamment distincts les
principaux objets environnants; l'oeil nanmoins s'efforait en vain
d'atteindre les angles lointains de la chambre ou les enfoncements du
plafond arrondi en vote et sculpt. De sombres draperies tapissaient
les murs. L'ameublement gnral tait extravagant, incommode, antique et
dlabr. Une masse de livres et d'instruments de musique gisait
parpille  et l, mais ne suffisait pas  donner une vitalit
quelconque au tableau. Je sentais que je respirais une atmosphre de
chagrin. Un air de mlancolie pre, profonde, incurable, planait sur
tout et pntrait tout.

 mon entre, Usher se leva d'un canap sur lequel il tait couch tout
de son long et m'accueillit avec une chaleureuse vivacit, qui
ressemblait fort,--telle fut, du moins, ma premire pense,-- une
cordialit emphatique,-- l'effort d'un homme du monde ennuy, qui obit
 une circonstance. Nanmoins, un coup d'oeil jet sur sa physionomie me
convainquit de sa parfaite sincrit. Nous nous assmes, et, pendant
quelques moments, comme il restait muet, je le contemplai avec un
sentiment moiti de piti et moiti d'effroi.  coup sr, jamais homme
n'avait aussi terriblement chang, et en aussi peu de temps, que
Roderick Usher! Ce n'tait qu'avec peine que je pouvais consentir 
admettre l'identit de l'homme plac en face de moi avec le compagnon de
mes premires annes. Le caractre de sa physionomie avait toujours t
remarquable. Un teint cadavreux,--un oeil large, liquide et lumineux au
del de toute comparaison,--des lvres un peu minces et trs-ples, mais
d'une courbe merveilleusement belle,--un nez d'un moule hbraque,
trs-dlicat, mais d'une ampleur de narines qui s'accorde rarement avec
une pareille forme,--un menton d'un modle charmant, mais qui, par un
manque de saillie, trahissait un manque d'nergie morale,--des cheveux
d'une douceur et d'une tnuit plus qu'arachnennes,--tous ces traits,
auxquels il faut ajouter un dveloppement frontal excessif, lui
faisaient une physionomie qu'il n'tait pas facile d'oublier. Mais
actuellement, dans la simple exagration du caractre de cette figure et
de l'expression qu'elle prsentait habituellement, il y avait un tel
changement, que je doutais de l'homme  qui je parlais. La pleur
maintenant spectrale de la peau et l'clat maintenant miraculeux de
l'oeil me saisissaient particulirement et m'pouvantaient. Puis il
avait laiss crotre indfiniment ses cheveux sans s'en apercevoir, et,
comme cet trange tourbillon araneux flottait plutt qu'il ne tombait
autour de sa face, je ne pouvais, mme avec de la bonne volont, trouver
dans leur tonnant style arabesque rien qui rappelt la simple humanit.

Je fus tout d'abord frapp d'une certaine incohrence,--d'une
inconsistance dans les manires de mon ami,--et je dcouvris bientt que
cela provenait d'un effort incessant, aussi faible que puril, pour
matriser une trpidation habituelle,--une excessive agitation nerveuse.
Je m'attendais bien  quelque chose dans ce genre, et j'y avais t
prpar non-seulement par sa lettre, mais aussi par le souvenir de
certains traits de son enfance, et par des conclusions dduites de sa
singulire conformation physique et de son temprament. Son action tait
alternativement vive et indolente. Sa voix passait rapidement d'une
indcision tremblante,--quand les esprits vitaux semblaient entirement
absents,-- cette espce de brivet nergique,-- cette nonciation
abrupte, solide, pause et sonnant le creux,-- ce parler guttural et
rude, parfaitement balanc et modul, qu'on peut observer chez le
parfait ivrogne ou l'incorrigible mangeur d'opium pendant les priodes
de leur plus intense excitation.

Ce fut dans ce ton qu'il parla de l'objet de ma visite, de son ardent
dsir de me voir, et de la consolation qu'il attendait de moi. Il
s'tendit assez longuement et s'expliqua  sa manire sur le caractre
de sa maladie. C'tait, disait-il, un mal de famille, un mal
constitutionnel, un mal pour lequel il dsesprait de trouver un
remde,--une simple affection nerveuse,--ajouta-t-il
immdiatement,--dont, sans doute, il serait bientt dlivr. Elle se
manifestait par une foule de sensations extranaturelles. Quelques-unes,
pendant qu'il me les dcrivait, m'intressrent et me confondirent; il
se peut cependant que les termes et le ton de son dbit y aient t pour
beaucoup. Il souffrait vivement d'une acuit morbide des sens; les
aliments les plus simples taient pour lui les seuls tolrables; il ne
pouvait porter, en fait de vtement, que certains tissus; toutes les
odeurs de fleurs le suffoquaient; une lumire, mme faible, lui
torturait les yeux; et il n'y avait que quelques sons particuliers,
c'est--dire ceux des instruments  cordes, qui ne lui inspirassent pas
d'horreur.

Je vis qu'il tait l'esclave subjugu d'une espce de terreur tout 
fait anormale.--Je mourrai,--dit-il,--il _faut_ que je meure de cette
dplorable folie. C'est ainsi, ainsi, et non pas autrement, que je
prirai. Je redoute les vnements  venir, non en eux-mmes, mais dans
leurs rsultats. Je frissonne  la pense d'un incident quelconque, du
genre le plus vulgaire, qui peut oprer sur cette intolrable agitation
de mon me. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, except dans son
effet positif,--la terreur. Dans cet tat d'nervation,--tat
pitoyable,--je sens que tt ou tard le moment viendra o la vie et la
raison m'abandonneront  la fois, dans quelque lutte ingale avec le
sinistre fantme,--LA PEUR!

J'appris aussi, par intervalles, et par des confidences haches, des
demi-mots et des sous-entendus, une autre particularit de sa situation
morale. Il tait domin par certaines impressions superstitieuses
relatives au manoir qu'il habitait, et d'o il n'avait pas os sortir
depuis plusieurs annes,--relatives  une influence dont il traduisait
la force suppose en des termes trop tnbreux pour tre rapports
ici,--une influence que quelques particularits dans la forme mme et
dans la matire du manoir hrditaire avaient, par l'usage de la
souffrance, disait-il, imprime sur son esprit,--un effet que le
_physique_ des murs gris, des tourelles et de l'tang noirtre o se
mirait tout le btiment, avait  la longue cr sur le _moral_ de son
existence.

Il admettait toutefois, mais non sans hsitation, qu'une bonne part de
la mlancolie singulire dont il tait afflig pouvait tre attribue 
une origine plus naturelle et beaucoup plus positive,-- la maladie
cruelle et dj ancienne,--enfin,  la mort videmment prochaine d'une
soeur tendrement aime,--sa seule socit depuis de longues annes,--sa
dernire et sa seule parente sur la terre.--Sa mort,--dit-il avec une
amertume que je n'oublierai jamais,--me laissera,--moi, le frle et le
dsespr,--dernier de l'antique race des Usher.--Pendant qu'il parlait,
lady Madeline,--c'est ainsi qu'elle se nommait,--passa lentement dans
une partie recule de la chambre, et disparut sans avoir pris garde  ma
prsence. Je la regardai avec un immense tonnement, o se mlait
quelque terreur; mais il me sembla impossible de me rendre compte de mes
sentiments. Une sensation de stupeur m'oppressait, pendant que mes yeux
suivaient ses pas qui s'loignaient. Lorsque enfin une porte se fut
ferme sur elle, mon regard chercha instinctivement et curieusement la
physionomie de son frre;--mais il avait plong sa face dans ses mains,
et je pus voir seulement qu'une pleur plus qu'ordinaire s'tait
rpandue sur les doigts amaigris,  travers lesquels filtrait une pluie
de larmes passionnes.

La maladie de lady Madeline avait longtemps bafou la science de ses
mdecins. Une apathie fixe, un puisement graduel de sa personne, et des
crises frquentes, quoique passagres, d'un caractre presque
cataleptique, en taient les diagnostics trs-singuliers. Jusque-l,
elle avait bravement port le poids de la maladie et ne s'tait pas
encore rsigne  se mettre au lit; mais, sur la fin du soir de mon
arrive au chteau, elle cdait--comme son frre me le dit dans la nuit
avec une inexprimable agitation,-- la puissance crasante du flau, et
j'appris que le coup d'oeil que j'avais jet sur elle serait
probablement le dernier,--que je ne verrais plus la dame, vivante du
moins.

Pendant les quelques jours qui suivirent, son nom ne fut prononc ni par
Usher ni par moi; et durant cette priode je m'puisai en efforts pour
allger la mlancolie de mon ami. Nous peignmes et nous lmes ensemble;
ou bien j'coutais, comme dans un rve, ses tranges improvisations sur
son loquente guitare. Et ainsi,  mesure qu'une intimit de plus en
plus troite m'ouvrait plus familirement les profondeurs de son me, je
reconnaissais plus amrement la vanit de tous mes efforts pour ramener
un esprit, d'o la nuit, comme une proprit qui lui aurait t
inhrente, dversait sur tous les objets de l'univers physique et moral
une irradiation incessante de tnbres.

Je garderai toujours le souvenir de maintes heures solennelles que j'ai
passes seul avec le matre de la Maison Usher. Mais j'essaierais
vainement de dfinir le caractre exact des tudes ou des occupations
dans lesquelles il m'entranait ou me montrait le chemin. Une idalit
ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumire
sulfureuse. Ses longues et funbres improvisations rsonneront
ternellement dans mes oreilles. Entre autres choses, je me rappelle
douloureusement une certaine paraphrase singulire,--une perversion de
l'air, dj fort trange, de la dernire valse de Von Weber. Quant aux
peintures que couvait sa laborieuse fantaisie, et qui arrivaient, touche
par touche,  un vague qui me donnait le frisson, un frisson d'autant
plus pntrant que je frissonnais sans savoir pourquoi,--quant  ces
peintures, si vivantes pour moi, que j'ai encore leurs images dans mes
yeux,--j'essaierais vainement d'en extraire un chantillon suffisant,
qui pt tenir dans le compas de la parole crite. Par l'absolue
simplicit, par la nudit de ses dessins, il arrtait, il subjuguait
l'attention. Si jamais mortel peignit une ide, ce mortel fut Roderick
Usher. Pour moi, du moins,--dans les circonstances qui
m'entouraient,--il s'levait, des pures abstractions que
l'hypocondriaque s'ingniait  jeter sur sa toile, une terreur intense,
irrsistible, dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation
des rveries de Fuseli lui-mme, clatantes sans doute, mais encore trop
concrtes.

Il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami o l'esprit
d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive, et qui peut tre
esquisse, quoique faiblement, par la parole. C'tait un petit tableau
reprsentant l'intrieur d'une cave ou d'un souterrain immensment long,
rectangulaire, avec des murs bas, polis, blancs, sans aucun ornement,
sans aucune interruption. Certains dtails accessoires de la composition
servaient  faire comprendre que cette galerie se trouvait  une
profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre. On
n'apercevait aucune issue dans son immense parcours; on ne distinguait
aucune torche, aucune source artificielle de lumire; et cependant une
effusion de rayons intenses roulait de l'un  l'autre bout et baignait
le tout d'une splendeur fantastique et incomprhensible.

J'ai dit un mot de l'tat morbide du nerf acoustique qui rendait pour le
malheureux toute musique intolrable, except certains effets des
instruments  cordes. C'taient peut-tre les troites limites dans
lesquelles il avait confin son talent sur la guitare qui avaient, en
grande partie, impos  ses compositions leur caractre fantastique.
Mais, quant  la brlante facilit de ses improvisations, on ne pouvait
s'en rendre compte de la mme manire. Il fallait videmment qu'elles
fussent et elles taient, en effet, dans les notes aussi bien que dans
les paroles de ses tranges fantaisies,--car il accompagnait souvent sa
musique de paroles improvises et rimes,--le rsultat de cet intense
recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se
manifestent, comme je l'ai dj dit, que dans les cas particuliers de la
plus haute excitation artificielle. D'une de ces rapsodies je me suis
rappel facilement les paroles. Peut-tre m'impressionna-t-elle plus
fortement, quand il me la montra, parce que, dans le sens intrieur et
mystrieux de l'oeuvre, je dcouvris pour la premire fois qu'Usher
avait pleine conscience de son tat,--qu'il sentait que sa sublime
raison chancelait sur son trne. Ces vers, qui avaient pour titre _Le
Palais hant_, taient,  trs-peu de chose prs, tels que je les cite:

_I_

_Dans la plus verte de nos valles,_
_Par les bons anges habite,_
_Autrefois un beau et majestueux palais,_
_--Un rayonnant palais--dressait son front._
_C'tait dans le domaine du monarque Pense,_
_C'tait l qu'il s'levait!_
_Jamais Sraphin ne dploya son aile_
_Sur un difice  moiti aussi beau._

_II_

_Des bannires blondes, superbes, dores,_
_ son dme flottaient et ondulaient;_
_(C'tait,--tout cela, c'tait dans le vieux,_
_Dans le trs-vieux temps,)_
_Et,  chaque douce brise qui se jouait_
_Dans ces suaves journes,_
_Le long des remparts chevelus et ples,_
_S'chappait un parfum ail._

_III_

_Les voyageurs, dans cette heureuse valle,_
_ travers deux fentres lumineuses, voyaient_
_Des esprits qui se mouvaient harmonieusement_
_Au commandement d'un luth bien accord,_
_Tout autour d'un trne, o, sigeant_
_--Un vrai Porphyrognte, celui-l!--_
_Dans un apparat digne de sa gloire,_
_Apparaissait le matre du royaume._

_IV_

_Et tout tincelante de nacre et de rubis_
_tait la porte du beau palais,_
_Par laquelle coulait  flots,  flots,  flots,_
_Et ptillait incessamment_
_Une troupe d'chos dont l'agrable fonction_
_tait simplement de chanter,_
_Avec des accents d'une exquise beaut,_
_L'esprit et la sagesse de leur roi._

_V_

_Mais des tres de malheur, en robes de deuil,_
_Ont assailli la haute autorit du monarque._
_--Ah! pleurons! car jamais l'aube d'un lendemain_
_Ne brillera sur lui, le dsol!--_
_Et, tout autour de sa demeure, la gloire_
_Qui s'empourprait et florissait_
_N'est plus qu'une histoire, souvenir tnbreux_
_Des vieux ges dfunts._

_VI_

_Et maintenant les voyageurs, dans cette valle,_
_ travers les fentres rougetres, voient_
_De vastes formes qui se meuvent fantastiquement_
_Aux sons d'une musique discordante;_
_Pendant que, comme une rivire rapide et lugubre,_
_ travers la porte ple,_
_Une hideuse multitude se rue ternellement,_
_Qui va clatant de rire,--ne pouvant plus sourire._

Je me rappelle fort bien que les inspirations naissant de cette ballade
nous jetrent dans un courant d'ides, au milieu duquel se manifesta une
opinion d'Usher que je cite, non pas tant en raison de sa
nouveaut,--car d'autres hommes[3] ont pens de mme,--qu' cause de
l'opinitret avec laquelle il la soutenait. Cette opinion, dans sa
forme gnrale, n'tait autre que la croyance  la sensitivit de tous
les tres vgtaux. Mais, dans son imagination drgle, l'ide avait
pris un caractre encore plus audacieux, et empitait, dans de certaines
conditions, jusque sur le rgne inorganique. Les mots me manquent pour
exprimer toute l'tendue, tout le srieux, tout _l'abandon_ de sa foi.
Cette croyance toutefois se rattachait--comme je l'ai dj donn 
entendre--aux pierres grises du manoir de ses anctres. Ici, les
conditions de sensitivit taient remplies,  ce qu'il imaginait, par la
mthode qui avait prsid  la construction,--par la disposition
respective des pierres, aussi bien que de toutes les fongosits dont
elles taient revtues, et des arbres ruins qui s'levaient 
l'entour,--mais surtout par l'immutabilit de cet arrangement et par sa
rpercussion dans les eaux dormantes de l'tang. La preuve,--la preuve
de cette sensitivit se faisait voir--disait-il, et je l'coutais alors
avec inquitude,--dans la condensation graduelle, mais positive,
au-dessus des eaux, autour des murs, d'une atmosphre qui leur tait
propre. Le rsultat,--ajoutait-il,--se dclarait dans cette influence
muette, mais importune et terrible, qui depuis des sicles avait pour
ainsi dire moul les destines de sa famille, et qui le faisait, _lui_,
tel que je le voyais maintenant,--tel qu'il tait. De pareilles opinions
n'ont pas besoin de commentaires, et je n'en ferai pas.

Nos livres,--les livres qui depuis des annes constituaient une grande
partie de l'existence spirituelle du malade,--taient, comme on le
suppose bien, en accord parfait avec ce caractre de visionnaire. Nous
analysions ensemble des ouvrages tels que le _Vert-Vert_ et _la
Chartreuse_, de Gresset; le _Belphgor_, de Machiavel; _les Merveilles
du Ciel et de l'enfer_, de Swedenborg; le _Voyage souterrain de Nicholas
Klimm_, par Holberg; _la Chiromancie_, de Robert Flud, de Jean
d'Indagin et de De La Chambre; le _Voyage dans le Bleu_, de Tieck, et
_la Cit du Soleil_, de Campanella. Un de ses volumes favoris tait une
petite dition in-octavo du _Directorium inquisitorium_, par le
dominicain Eymeric De Gironne; et il y avait des passages dans Pomponius
Mla,  propos des anciens Satyres africains et des gipans, sur
lesquels Usher rvassait pendant des heures. Il faisait nanmoins ses
principales dlices de la lecture d'un in-quarto gothique excessivement
rare et curieux,--le manuel d'une glise oublie,--les _Vigiliae
Mortuorum secundum Chorum Ecclesiae Maguntinae_.

Je songeais malgr moi  l'trange rituel contenu dans ce livre et  son
influence probable sur l'hypocondriaque, quand, un soir, m'ayant inform
brusquement que lady Madeline n'existait plus, il annona l'intention de
conserver le corps pendant une quinzaine--en attendant l'enterrement
dfinitif--dans un des nombreux caveaux situs sous les gros murs du
chteau. La raison humaine qu'il donnait de cette singulire manire
d'agir tait une de ces raisons que je ne me sentais pas le droit de
contredire. Comme frre--me disait-il,--il avait pris cette rsolution
en considration du caractre insolite de la maladie de la dfunte,
d'une certaine curiosit importune et indiscrte de la part des hommes
de science, et de la situation loigne et fort expose du caveau de
famille. J'avouerai que, quand je me rappelai la physionomie sinistre de
l'individu que j'avais rencontr sur l'escalier, le soir de mon arrive
au chteau, je n'eus pas envie de m'opposer  ce que je regardais comme
une prcaution bien innocente, sans doute, mais certainement fort
naturelle.

 la prire d'Usher, je l'aidai personnellement dans les prparatifs de
cette spulture temporaire. Nous mmes le corps dans la bire, et, 
nous deux, nous le portmes  son lieu de repos. Le caveau dans lequel
nous le dposmes,--et qui tait rest ferm depuis si longtemps, que
nos torches,  moiti touffes dans cette atmosphre suffocante, ne
nous permettaient gure d'examiner les lieux,--tait petit, humide, et
n'offrait aucune voie  la lumire du jour; il tait situ,  une grande
profondeur, juste au-dessous de cette partie du btiment o se trouvait
ma chambre  coucher. Il avait rempli probablement, dans les vieux temps
fodaux, l'horrible office d'oubliettes, et, dans les temps postrieurs,
de cave  serrer la poudre ou toute autre matire facilement
inflammable; car une partie du sol et toutes les parois d'un long
vestibule que nous traversmes pour y arriver taient soigneusement
revtues de cuivre. La porte, de fer massif, avait t l'objet des mmes
prcautions. Quand ce poids immense roulait sur ses gonds, il rendait un
son singulirement aigu et discordant.

Nous dposmes donc notre fardeau funbre sur des trteaux dans cette
rgion d'horreur; nous tournmes un peu de ct le couvercle de la bire
qui n'tait pas encore viss, et nous regardmes la face du cadavre. Une
ressemblance frappante entre le frre et la soeur fixa tout d'abord mon
attention; et Usher, devinant peut-tre mes penses, murmura quelques
paroles qui m'apprirent que la dfunte et lui taient jumeaux, et que
des sympathies d'une nature presque inexplicable avaient toujours exist
entre eux. Nos regards, nanmoins, ne restrent pas longtemps fixs sur
la morte,--car nous ne pouvions pas la contempler sans effroi. Le mal
qui avait mis au tombeau lady Madeline dans la plnitude de sa jeunesse
avait laiss, comme cela arrive ordinairement dans toutes les maladies
d'un caractre strictement cataleptique, l'ironie d'une faible
coloration sur le sein et sur la face, et sur la lvre ce sourire
quivoque et languissant qui est si terrible dans la mort. Nous
replames et nous vissmes le couvercle, et, aprs avoir assujetti la
porte de fer, nous reprmes avec lassitude notre chemin vers les
appartements suprieurs, qui n'taient gure moins mlancoliques.

Et alors, aprs un laps de quelques jours pleins du chagrin le plus
amer, il s'opra un changement visible dans les symptmes de la maladie
morale de mon ami. Ses manires ordinaires avaient disparu. Ses
occupations habituelles taient ngliges, oublies. Il errait de
chambre en chambre d'un pas prcipit, ingal et sans but. La pleur de
sa physionomie avait revtu une couleur peut-tre encore plus
spectrale;--mais la proprit lumineuse de son oeil avait entirement
disparu. Je n'entendais plus ce ton de voix pre qu'il prenait autrefois
 l'occasion; et un tremblement qu'on et dit caus par une extrme
terreur caractrisait habituellement sa prononciation. Il m'arrivait
quelquefois, en vrit, de me figurer que son esprit, incessamment
agit, tait travaill par quelque suffocant secret et qu'il ne pouvait
trouver le courage ncessaire pour le rvler. D'autres fois, j'tais
oblig de conclure simplement aux bizarreries inexplicables de la folie;
car je le voyais regardant dans le vide pendant de longues heures, dans
l'attitude de la plus profonde attention, comme s'il coutait un bruit
imaginaire. Il ne faut pas s'tonner que son tat m'effrayt,--qu'il
m'infectt mme. Je sentais se glisser en moi, par une gradation lente
mais sre, l'trange influence de ses superstitions fantastiques et
contagieuses.

Ce fut particulirement une nuit,--la septime ou la huitime depuis que
nous avions dpos lady Madeline dans le caveau,--fort tard, avant de me
mettre au lit, que j'prouvai toute la puissance de ces sensations. Le
sommeil ne voulait pas approcher de ma couche;--les heures, une  une,
tombaient, tombaient toujours. Je m'efforai de raisonner l'agitation
nerveuse qui me dominait. J'essayai de me persuader que je devais ce que
j'prouvais, en partie, sinon absolument,  l'influence prestigieuse du
mlancolique ameublement de la chambre,--des sombres draperies
dchires, qui, tourmentes par le souffle d'un orage naissant,
vacillaient  et l sur les murs, comme par accs, et bruissaient
douloureusement autour des ornements du lit.

Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur pntra
graduellement tout mon tre; et  la longue une angoisse sans motif, un
vrai cauchemar, vint s'asseoir sur mon coeur. Je respirai violemment, je
fis un effort, je parvins  le secouer; et, me soulevant sur les
oreillers et plongeant ardemment mon regard dans l'paisse obscurit de
la chambre, je prtai l'oreille--je ne saurais dire pourquoi, si ce
n'est que j'y fus pouss par une force instinctive,-- certains sons bas
et vagues qui partaient je ne sais d'o, et qui m'arrivaient  de longs
intervalles,  travers les accalmies de la tempte. Domin par une
sensation intense d'horreur, inexplicable et intolrable, je mis mes
habits  la hte,--car je sentais que je ne pourrais pas dormir de la
nuit,--et je m'efforai, en marchant  et l  grands pas dans la
chambre, de sortir de l'tat dplorable dans lequel j'tais tomb.

J'avais  peine fait ainsi quelques tours, quand un pas lger sur un
escalier voisin arrta mon attention. Je reconnus bientt que c'tait le
pas d'Usher. Une seconde aprs, il frappa doucement  ma porte, et
entra, une lampe  la main. Sa physionomie tait, comme d'habitude,
d'une pleur cadavreuse,--mais il y avait en outre dans ses yeux je ne
sais quelle hilarit insense,--et dans toutes ses manires une espce
d'hystrie videmment contenue. Son air m'pouvanta:--mais tout tait
prfrable  la solitude que j'avais endure si longtemps, et
j'accueillis sa prsence comme un soulagement.

--Et vous n'avez pas vu cela?--dit-il brusquement, aprs quelques
minutes de silence et aprs avoir promen autour de lui un regard
fixe,--vous n'avez donc pas vu cela?--Mais attendez! vous le
verrez!--Tout en parlant ainsi, et ayant soigneusement abrit sa lampe,
il se prcipita vers une des fentres, et l'ouvrit toute grande  la
tempte.

L'imptueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C'tait
vraiment une nuit d'orage affreusement belle, une nuit unique et trange
dans son horreur et sa beaut. Un tourbillon s'tait probablement
concentr dans notre voisinage; car il y avait des changements frquents
et violents dans la direction du vent, et l'excessive densit des
nuages, maintenant descendus si bas qu'ils pesaient presque sur les
tourelles du chteau, ne nous empchait pas d'apprcier la vlocit
vivante avec laquelle ils accouraient l'un contre l'autre de tous les
points de l'horizon, au lieu de se perdre dans l'espace. Leur excessive
densit ne nous empchait pas de voir ce phnomne; pourtant nous
n'apercevions pas un brin de lune ni d'toiles, et aucun clair ne
projetait sa lueur. Mais les surfaces infrieures de ces vastes masses
de vapeurs cahotes, aussi bien que tous les objets terrestres situs
dans notre troit horizon, rflchissaient la clart surnaturelle d'une
exhalaison gazeuse qui pesait sur la maison et l'enveloppait dans un
linceul presque lumineux et distinctement visible.

--Vous ne devez pas voir cela!--Vous ne contemplerez pas cela!--dis-je
en frissonnant  Usher; et je le ramenai avec une douce violence de la
fentre vers un fauteuil.--Ces spectacles qui vous mettent hors de vous
sont des phnomnes purement lectriques et fort ordinaires,--ou
peut-tre tirent-ils leur funeste origine des miasmes ftides de
l'tang. Fermons cette fentre;--l'air est glac et dangereux pour votre
constitution. Voici un de vos romans favoris. Je lirai, et vous
couterez;--et nous passerons ainsi cette terrible nuit ensemble.

L'antique bouquin sur lequel j'avais mis la main tait le _Mad Trist_,
de sir Launcelot Canning; mais je l'avais dcor du titre de livre
favori d'Usher par plaisanterie;--triste plaisanterie, car, en vrit,
dans sa niaise et baroque prolixit, il n'y avait pas grande pture pour
la haute spiritualit de mon ami. Mais c'tait le seul livre que j'eusse
immdiatement sous la main; et je me berais du vague espoir que
l'agitation qui tourmentait l'hypocondriaque trouverait du soulagement
(car l'histoire des maladies mentales est pleine d'anomalies de ce
genre) dans l'exagration mme des folies que j'allais lui lire.  en
juger par l'air d'intrt trangement tendu avec lequel il coutait ou
feignait d'couter les phrases du rcit, j'aurais pu me fliciter du
succs de ma ruse.

J'tais arriv  cette partie si connue de l'histoire o Ethelred, le
hros du livre, ayant en vain cherch  entrer  l'amiable dans la
demeure d'un ermite, se met en devoir de s'introduire par la force. Ici,
on s'en souvient, le narrateur s'exprime ainsi:

Et Ethelred, qui tait par nature un coeur vaillant, et qui maintenant
tait aussi trs-fort, en raison de l'efficacit du vin qu'il avait bu,
n'attendit pas plus longtemps pour parlementer avec l'ermite, qui avait,
en vrit, l'esprit tourn  l'obstination et  la malice, mais sentant
la pluie sur ses paules et craignant l'explosion de la tempte, il leva
bel et bien sa massue, et avec quelques coups fraya bien vite un chemin,
 travers les planches de la porte,  sa main gante de fer; et, tirant
avec sa main vigoureusement  lui, il fit craquer et se fendre, et
sauter le tout en morceaux, si bien que le bruit du bois sec et sonnant
le creux porta l'alarme et fut rpercut d'un bout  l'autre de la
fort.

 la fin de cette phrase, je tressaillis et je fis une pause; car il
m'avait sembl,--mais je conclus bien vite  une illusion de mon
imagination,--il m'avait sembl que d'une partie trs-recule du manoir
tait venu confusment  mon oreille un bruit qu'on et dit,  cause de
son exacte analogie, l'cho touff, amorti, de ce bruit de craquement
et d'arrachement si prcieusement dcrit par sir Launcelot. videmment,
c'tait la concidence seule qui avait arrt mon attention; car, parmi
le claquement des chssis des fentres et tous les bruits confus de la
tempte toujours croissante, le son en lui-mme n'avait rien vraiment
qui pt m'intriguer ou me troubler. Je continuai le rcit:

Mais Ethelred, le solide champion, passant alors la porte, fut
grandement furieux et merveill de n'apercevoir aucune trace du
malicieux ermite, mais en son lieu et place un dragon d'une apparence
monstrueuse et cailleuse, avec une langue de feu, qui se tenait en
sentinelle devant un palais d'or, dont le plancher tait d'argent; et
sur le mur tait suspendu un bouclier d'airain brillant, avec cette
lgende grave dessus:

_Celui-l qui entre ici a t le vainqueur;_
_Celui-l qui tue le dragon, il aura gagn le bouclier._

Et Ethelred leva sa massue et frappa sur la tte du dragon, qui tomba
devant lui et rendit son souffle empest avec un rugissement si
pouvantable, si pre et si perant  la fois, qu'Ethelred fut oblig de
se boucher les oreilles avec ses mains, pour se garantir de ce bruit
terrible, tel qu'il n'en avait jamais entendu de semblable.

Ici je fis brusquement une nouvelle pause, et cette fois avec un
sentiment de violent tonnement,--car il n'y avait pas lieu de douter
que je n'eusse rellement entendu (dans quelle direction, il m'tait
impossible de le deviner) un son affaibli et comme lointain, mais pre,
prolong, singulirement perant et grinant,--l'exacte contrepartie du
cri surnaturel du dragon dcrit par le romancier, et tel que mon
imagination se l'tait dj figur.

Oppress, comme je l'tais videmment lors de cette seconde et
trs-extraordinaire concidence, par mille sensations contradictoires,
parmi lesquelles dominaient un tonnement et une frayeur extrmes, je
gardai nanmoins assez de prsence d'esprit pour viter d'exciter par
une observation quelconque la sensibilit nerveuse de mon camarade. Je
n'tais pas du tout sr qu'il et remarqu les bruits en question,
quoique bien certainement une trange altration se ft depuis ces
dernires minutes manifeste dans son maintien. De sa position
primitive, juste vis--vis de moi, il avait peu  peu tourn son
fauteuil de manire  se trouver assis la face tourne vers la porte de
la chambre; en sorte que je ne pouvais pas voir ses traits d'ensemble,
quoique je m'aperusse bien que ses lvres tremblaient comme si elles
murmuraient quelque chose d'insaisissable. Sa tte tait tombe sur sa
poitrine;--cependant, je savais qu'il n'tait pas endormi;--l'oeil que
j'entrevoyais de profil tait bant et fixe. D'ailleurs, le mouvement de
son corps contredisait aussi cette ide,--car il se balanait d'un ct
 l'autre avec un mouvement trs-doux, mais constant et uniforme. Je
remarquai rapidement tout cela, et repris le rcit de sir Launcelot, qui
continuait ainsi:

Et maintenant, le brave champion, ayant chapp  la terrible furie du
dragon, se souvenant du bouclier d'airain, et que l'enchantement qui
tait dessus tait rompu, carta le cadavre de devant son chemin et
s'avana courageusement, sur le pav d'argent du chteau, vers l'endroit
du mur o pendait le bouclier, lequel, en vrit, n'attendit pas qu'il
ft arriv tout auprs, mais tomba  ses pieds sur le pav d'argent avec
un puissant et terrible retentissement.

 peine ces dernires syllabes avaient-elles fui mes lvres, que,--comme
si un bouclier d'airain tait pesamment tomb, en ce moment mme, sur un
plancher d'argent,--j'en entendis l'cho distinct, profond, mtallique,
retentissant, mais comme assourdi. J'tais compltement nerv; je
sautai sur mes pieds; mais Usher n'avait pas interrompu son balancement
rgulier. Je me prcipitai vers le fauteuil o il tait toujours assis.
Ses yeux taient braqus droit devant lui, et toute sa physionomie tait
tendue par une rigidit de pierre. Mais, quand je posai la main sur son
paule, un violent frisson parcourut tout son tre, un sourire malsain
trembla sur ses lvres, et je vis qu'il parlait bas, trs-bas,--un
murmure prcipit et inarticul,--comme s'il n'avait pas conscience de
ma prsence. Je me penchai tout  fait contre lui, et enfin je dvorai
l'horrible signification de ses paroles:

--Vous n'entendez pas?--Moi, j'entends, et _j'ai_ entendu pendant
longtemps,--longtemps, bien longtemps, bien des minutes, bien des
heures, bien des jours, j'ai entendu,--mais je n'osais pas--oh! piti
pour moi, misrable infortun que je suis! je n'osais pas,--_je n'osais
pas_ parler! _Nous l'avons mise vivante dans la tombe!_ Ne vous ai-je
pas dit que mes sens taient trs-fins? Je vous dis _maintenant_ que
j'ai entendu ses premiers faibles mouvements dans le fond de la bire.
Je les ai entendus,--il y a dj bien des jours, bien des jours,--mais
je n'osais pas,--_je n'osais pas parler!_ Et maintenant,--cette
nuit,--Ethelred,--ha! ha!--la porte de l'ermite enfonce, et le rle du
dragon et le retentissement du bouclier!--Dites plutt le bris de sa
bire, et le grincement des gonds de fer de sa prison, et son affreuse
lutte dans le vestibule de cuivre! Oh! o fuir? Ne sera-t-elle pas ici
tout  l'heure? N'arrive-t-elle pas pour me reprocher ma prcipitation?
N'ai-je pas entendu son pas sur l'escalier? Est-ce que je ne distingue
pas l'horrible et lourd battement de son coeur! Insens! Ici, il se
dressa furieusement sur ses pieds, et hurla ces syllabes, comme si dans
cet effort suprme il rendait son me:--_Insens! je vous dis qu'elle
est maintenant derrire la porte!_

 l'instant mme, comme si l'nergie surhumaine de sa parole et acquis
la toute puissance d'un charme, les vastes et antiques panneaux que
dsignait Usher entrouvrirent lentement leurs lourdes mchoires d'bne.
C'tait l'oeuvre d'un furieux coup de vent;--mais derrire cette porte
se tenait alors la haute figure de lady Madeline Usher, enveloppe de
son suaire. Il y avait du sang sur ses vtements blancs, et toute sa
personne amaigrie portait les traces videntes de quelque horrible
lutte. Pendant un moment, elle resta tremblante et vacillante sur le
seuil;--puis, avec un cri plaintif et profond, elle tomba lourdement en
avant sur son frre, et, dans sa violente et dfinitive agonie, elle
l'entrana  terre,--cadavre maintenant et victime de ses terreurs
anticipes.

Je m'enfuis de cette chambre et de ce manoir, frapp d'horreur. La
tempte tait encore dans toute sa rage quand je franchissais la vieille
avenue. Tout d'un coup, une lumire trange se projeta sur la route, et
je me retournai pour voir d'o pouvait jaillir une lueur si singulire,
car je n'avais derrire moi que le vaste chteau avec toutes ses ombres.
Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de
sang, et maintenant brillait vivement  travers cette fissure  peine
visible nagure, qui, comme je l'ai dit, parcourait en zigzag le
btiment depuis le toit jusqu' la base. Pendant que je regardais, cette
fissure s'largit rapidement;--il survint une reprise de vent, un
tourbillon furieux;--le disque entier de la plante clata tout  coup 
ma vue. La tte me tourna quand je vis les puissantes murailles
s'crouler en deux.--Il se fit un bruit prolong, un fracas tumultueux
comme la voix de mille cataractes,--et l'tang profond et croupi plac 
mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la
_Maison Usher_.




LE PUITS ET LE PENDULE

  _Impia tortorum longos hic turba furores,_
  _Sanguinis innocui non satiata, aluit._
  _Sospite nunc patria, fracto nunc funeris antro,_
  _Mors ubi dira fuit vita salusque patent._

Quatrain compos pour les portes d'un march qui devait s'lever sur
l'emplacement du club des Jacobins,  Paris[4].


J'tais bris,--bris jusqu' la mort par cette longue agonie; et, quand
enfin ils me dlirent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis
que mes sens m'abandonnaient. La sentence,--la terrible sentence de
mort,--fut la dernire phrase distinctement accentue qui frappa mes
oreilles. Aprs quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer
dans le bourdonnement indfini d'un rve. Ce bruit apportait dans mon
me l'ide d'une rotation,--peut-tre parce que dans mon imagination je
l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de
temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien. Toutefois, pendant
quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exagration! Je
voyais les lvres des juges en robe noire. Elles m'apparaissaient
blanches,--plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces
mots,--et minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensit de leur
expression de duret,--d'immuable rsolution,--de rigoureux mpris de la
douleur humaine. Je voyais que les dcrets de ce qui pour moi
reprsentait le Destin coulaient encore de ces lvres. Je les vis se
tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon
nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement.
Je vis aussi, pendant quelques moments d'horreur dlirante, la molle et
presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revtaient les
murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux
qui taient poss sur la table. D'abord, ils revtirent l'aspect de la
Charit, et m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient
me sauver; mais alors, et tout d'un coup, une nause mortelle envahit
mon me, et je sentis chaque fibre de mon tre frmir comme si j'avais
touch le fil d'une pile voltaque; et les formes angliques devenaient
des spectres insignifiants, avec des ttes de flamme, et je voyais bien
qu'il n'y avait aucun secours  esprer d'eux. Et alors se glissa dans
mon imagination comme une riche note musicale, l'ide du repos dlicieux
qui nous attend dans la tombe. L'ide vint doucement et furtivement, et
il me semble qu'il me fallut un long temps pour en avoir une
apprciation complte; mais, au moment mme o mon esprit commenait
enfin  bien sentir et  choyer cette ide, les figures des juges
s'vanouirent comme par magie; les grands flambeaux se rduisirent 
nant; leurs flammes s'teignirent entirement; le noir des tnbres
survint: toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon
fou et prcipit de l'me dans l'Hads. Et l'univers ne fut plus que
nuit, silence, immobilit.

J'tais vanoui; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute
conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essaierai pas de le dfinir, ni
mme de le dcrire; mais enfin tout n'tait pas perdu. Dans le plus
profond sommeil,--non! Dans le dlire,--non! Dans
l'vanouissement,--non! Dans la mort,--non! Mme dans le tombeau tout
n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalit pour
l'homme. En nous veillant du plus profond sommeil, nous dchirons la
toile araneuse de quelque rve. Cependant, une seconde aprs,--tant
tait frle peut-tre ce tissu,--nous ne nous souvenons pas d'avoir
rv. Dans le retour de l'vanouissement  la vie, il y a deux degrs:
le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le
second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que,
si, en arrivant au second degr, nous pouvions voquer les impressions
du premier, nous y retrouverions tous les loquents souvenirs du gouffre
transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins
distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les
impressions de ce que j'ai appel le premier degr ne reviennent pas 
l'appel de la volont, toutefois, aprs un long intervalle,
n'apparaissent-elles pas sans y tre invites, cependant que nous nous
merveillons d'o elles peuvent sortir? Celui-l qui ne s'est jamais
vanoui n'est pas celui qui dcouvre d'tranges palais et des visages
bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui
contemple, flottantes au milieu de l'air, les mlancoliques visions que
le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui mdite sur le
parfum de quelque fleur inconnue,--ce n'est pas lui dont le cerveau
s'gare dans le mystre de quelque mlodie qui jusqu'alors n'avait
jamais arrt son attention.

Au milieu de mes efforts rpts et intenses, de mon nergique
application  ramasser quelque vestige de cet tat de nant apparent
dans lequel avait gliss mon me, il y a eu des moments o je rvais que
je russissais; il y a eu de courts instants, de trs-courts instants o
j'ai conjur des souvenirs que ma raison lucide, dans une poque
postrieure, m'a affirm ne pouvoir se rapporter qu' cet tat o la
conscience parat annihile. Ces ombres de souvenirs me prsentent,
trs-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et
silencieusement me transportaient en bas,--et encore en bas,--toujours
plus bas,--jusqu'au moment o un vertige horrible m'oppressa  la simple
ide de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais
quelle vague horreur que j'prouvais au coeur, en raison mme du calme
surnaturel de ce coeur. Puis vient le sentiment d'une immobilit
soudaine dans tous les tres environnants; comme si ceux qui me
portaient,--un cortge de spectres!--avaient dpass dans leur descente
les limites de l'illimit, et s'taient arrts, vaincus par l'infini
ennui de leur besogne. Ensuite mon me retrouve une sensation de fadeur
et d'humidit; et puis tout n'est plus que folie,--la folie d'une
mmoire qui s'agite dans l'abominable.

Trs-soudainement revinrent dans mon me son et mouvement,--le mouvement
tumultueux du coeur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements.
Puis une pause dans laquelle tout disparat. Puis, de nouveau, le son,
le mouvement et le toucher,--comme une sensation vibrante pntrant mon
tre. Puis, la simple conscience de mon existence, sans
pense,--situation qui dura longtemps. Puis, trs-soudainement, la
_pense_, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre
au vrai mon tat. Puis un vif dsir de retomber dans l'insensibilit.
Puis brusque renaissance de l'me et tentative russie de mouvement. Et
alors le souvenir complet du procs, des draperies noires, de la
sentence, de ma faiblesse, de mon vanouissement. Quant  tout ce qui
suivit, l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par
l'application la plus nergique que je suis parvenu  me le rappeler
vaguement.

Jusque-l, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'tais couch
sur le dos et sans liens. J'tendis ma main, et elle tomba lourdement
sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant
quelques minutes, m'vertuant  deviner o je pouvais tre et _ce que_
j'tais devenu. J'tais impatient de me servir de mes yeux, mais je
n'osais pas. Je redoutais le premier coup d'oeil sur les objets
environnants. Ce n'tait pas que je craignisse de regarder des choses
horribles, mais j'tais pouvant de l'ide de ne rien voir.  la
longue, avec une folle angoisse de coeur, j'ouvris vivement les yeux.
Mon affreuse pense se trouvait donc confirme. La noirceur de
l'ternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me
semblait que l'intensit des tnbres m'oppressait et me suffoquait.
L'atmosphre tait intolrablement lourde. Je restai paisiblement
couch, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les
procds de l'Inquisition, et, partant de l, je m'appliquai  en
dduire ma position relle. La sentence avait t prononce, et il me
semblait que, depuis lors, il s'tait coul un long intervalle de
temps. Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse
rellement mort. Une telle ide, en dpit de toutes les fictions
littraires, est tout  fait incompatible avec l'existence relle;--mais
o tais-je, et dans quel tat? Les condamns  mort, je le savais,
mouraient ordinairement dans les _auto-da-f_. Une solennit de ce genre
avait t clbre le soir mme du jour de mon jugement. Avais-je t
rintgr dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne
devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d'abord que cela
ne pouvait pas tre. Le contingent des victimes avait t mis
immdiatement en rquisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes
les cellules des condamns  Tolde, tait pav de pierres, et la
lumire n'en tait pas tout  fait exclue.

Tout  coup une ide terrible chassa le sang par torrents vers mon
coeur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon
insensibilit. En revenant  moi, je me dressai d'un seul coup sur mes
pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'tendis follement
mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais
rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me
heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes
pores et s'arrtait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie
de l'incertitude devint  la longue intolrable, et je m'avanai avec
prcaution, tendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites,
dans l'esprance de surprendre quelque faible rayon de lumire. Je fis
plusieurs pas, mais tout tait noir et vide. Je respirai plus librement.
Enfin il me parut vident que la plus affreuse des destines n'tait pas
celle qu'on m'avait rserve.

Et alors, comme je continuais  m'avancer avec prcaution, mille vagues
rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolde vinrent se presser
ple-mle dans ma mmoire. Il se racontait sur ces cachots d'tranges
choses,--je les avais toujours considres comme des fables,--mais
cependant si tranges et si effrayantes, qu'on ne les pouvait rpter
qu' voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de
tnbres,--ou quelle destine, plus terrible encore peut-tre,
m'attendait? Que le rsultat ft la mort, et une mort d'une amertume
choisie, je connaissais trop bien le caractre de mes juges pour en
douter; le mode et l'heure taient tout ce qui m'occupait et me
tourmentait.

Mes mains tendues rencontrrent  la longue un obstacle solide. C'tait
un mur, qui semblait construit en pierres,--trs-lisse, humide et froid.
Je le suivis de prs, marchant avec la soigneuse mfiance que m'avaient
inspire certaines anciennes histoires. Cette opration nanmoins ne me
donnait aucun moyen de vrifier la dimension de mon cachot; car je
pouvais en faire le tour et revenir au point d'o j'tais parti sans
m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C'est
pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans ma poche quand on
m'avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes vtements ayant
t changs contre une robe de serge grossire. J'avais eu l'ide
d'enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maonnerie, afin de
bien constater mon point de dpart. La difficult cependant tait bien
vulgaire; mais d'abord, dans le dsordre de ma pense, elle me sembla
insurmontable. Je dchirai une partie de l'ourlet de ma robe, et je
plaai le morceau par terre, dans toute sa longueur et  angle droit
contre le mur. En suivant mon chemin  ttons autour de mon cachot, je
ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit.
Du moins, je le croyais; mais je n'avais pas tenu compte de l'tendue de
mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain tait humide et glissant.
J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trbuchai, je
tombai. Mon extrme fatigue me dcida  rester couch, et le sommeil me
surprit bientt dans cet tat.

En m'veillant et en tendant un bras, je trouvai  ct de moi un pain
et une cruche d'eau. J'tais trop puis pour rflchir sur cette
circonstance, mais je bus et mangeai avec avidit. Peu de temps aprs,
je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine
j'arrivai au lambeau de serge. Au moment o je tombai, j'avais dj
compt cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j'en comptai
encore quarante-huit,--quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout,
cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je
prsumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J'avais
toutefois rencontr beaucoup d'angles dans le mur, et ainsi il n'y avait
gure moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais
m'empcher de supposer que c'tait un caveau.

Je ne mettais pas un bien grand intrt dans ces recherches,-- coup
sr, pas d'espoir; mais une vague curiosit me poussa  les continuer.
Quittant le mur, je rsolus de traverser la superficie circonscrite.
D'abord, j'avanai avec une extrme prcaution; car le sol, quoique
paraissant fait d'une matire dure, tait tratre et gluant.  la longue
cependant, je pris courage, et je me mis  marcher avec assurance,
m'appliquant  traverser en ligne aussi droite que possible. Je m'tais
ainsi avanc de dix ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet
dchir de ma robe s'entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et
tombai violemment sur le visage.

Dans le dsordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une
circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes
aprs, et comme j'tais encore tendu, fixa mon attention. Voici: mon
menton posait sur le sol de la prison, mais mes lvres et la partie
suprieure de ma tte, quoique paraissant situes  une moindre
lvation que le menton, ne touchaient  rien. En mme temps, il me
sembla que mon front tait baign d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur
particulire de vieux champignons montait vers mes narines. J'tendis le
bras, et je frissonnai en dcouvrant que j'tais tomb sur le bord mme
d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de
mesurer l'tendue. En ttant la maonnerie juste au-dessous de la
margelle, je russis  dloger un petit fragment, et je le laissai
tomber dans l'abme. Pendant quelques secondes, je prtai l'oreille 
ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre;  la fin,
il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants chos. Au mme
instant, un bruit se fit au-dessus de ma tte, comme d'une porte presque
aussitt ferme qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de lumire
traversait soudainement l'obscurit et s'teignait presque en mme
temps.

Je vis clairement la destine qui m'avait t prpare, et je me
flicitai de l'accident opportun qui m'avait sauv. Un pas de plus, et
le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort vite  temps portait ce
mme caractre que j'avais regard comme fabuleux et absurde dans les
contes qui se faisaient sur l'Inquisition. Les victimes de sa tyrannie
n'avaient pas d'autre alternative que la mort avec ses plus cruelles
agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures
morales. J'avais t rserv pour cette dernire. Mes nerfs taient
dtendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de
ma propre voix, et j'tais devenu  tous gards un excellent sujet pour
l'espce de torture qui m'attendait.

Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin  ttons vers le
mur,--rsolu  m'y laisser mourir plutt que d'affronter l'horreur des
puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les tnbres de
mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage
d'en finir avec mes misres, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un
de ces abmes; mais maintenant j'tais le plus parfait des lches. Et
puis il m'tait impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces
puits,--que l'extinction _soudaine_ de la vie tait une possibilit
soigneusement exclue par l'infernal gnie qui en avait conu le plan.

L'agitation de mon esprit me tint veill pendant de longues heures;
mais  la fin je m'assoupis de nouveau. En m'veillant, je trouvai 
ct de moi, comme la premire fois, un pain et une cruche d'eau. Une
soif brlante me consumait, et je vidai la cruche tout d'un trait. Il
faut que cette eau ait t drogue,--car  peine l'eus-je bue que je
m'assoupis irrsistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi,--un
sommeil semblable  celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je
n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets
autour de moi taient visibles. Grce  une lueur singulire,
sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord dcouvrir l'origine, je pouvais
voir l'tendue et l'aspect de la prison.

Je m'tais grandement mpris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas
avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes
cette dcouverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien puril,
en vrit,--car, au milieu des circonstances terribles qui
m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les
dimensions de ma prison? Mais mon me mettait un intrt bizarre dans
des niaiseries, et je m'appliquai fortement  me rendre compte de
l'erreur que j'avais commise dans mes mesures.  la fin, la vrit
m'apparut comme un clair. Dans ma premire tentative d'exploration,
j'avais compt cinquante-deux pas, jusqu'au moment o je tombai; je
devais tre alors  un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait,
j'avais presque accompli le circuit du caveau. Je m'endormis alors,--et,
en m'veillant, il faut que je sois retourn sur mes pas,--crant ainsi
un circuit presque double du circuit rel. La confusion de mon cerveau
m'avait empch de remarquer que j'avais commenc mon tour avec le mur 
ma gauche, et que je finissais avec le mur  ma droite.

Je m'tais aussi tromp relativement  la forme de l'enceinte. En ttant
ma route, j'avais trouv beaucoup d'angles, et j'en avais dduit l'ide
d'une grande irrgularit; tant est puissant l'effet d'une totale
obscurit sur quelqu'un qui sort d'une lthargie ou d'un sommeil! Ces
angles taient simplement produits par quelques lgres dpressions ou
retraits  des intervalles ingaux. La forme gnrale de la prison tait
un carr. Ce que j'avais pris pour de la maonnerie semblait maintenant
du fer, ou tout autre mtal, en plaques normes, dont les sutures et les
joints occasionnaient les dpressions. La surface entire de cette
construction mtallique tait grossirement barbouille de tous les
emblmes hideux et rpulsifs auxquels la superstition spulcrale des
moines a donn naissance. Des figures de dmons, avec des airs de
menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur
plus relle souillaient les murs dans toute leur tendue. J'observai que
les contours de ces monstruosits taient suffisamment distincts, mais
que les couleurs taient fltries et altres, comme par l'effet d'une
atmosphre humide. Je remarquai alors le sol, qui tait en pierre. Au
centre billait le puits circulaire,  la gueule duquel j'avais chapp;
mais il n'y en avait qu'un seul dans le cachot.

Je vis tout cela indistinctement et non sans effort,--car ma situation
physique avait singulirement chang pendant mon sommeil. J'tais
maintenant couch sur le dos, tout de mon long, sur une espce de
charpente de bois trs-basse. J'y tais solidement attach avec une
longue bande qui ressemblait  une sangle. Elle s'enroulait plusieurs
fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de libert qu'
ma tte et  mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort
des plus pnibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat
de terre pos  ct de moi sur le sol. Je m'aperus avec terreur que la
cruche avait t enleve. Je dis: avec terreur, car j'tais dvor d'une
intolrable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan de mes
bourreaux d'exasprer cette soif,--car la nourriture contenue dans le
plat tait une viande cruellement assaisonne.

Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de la prison. Il tait  une
hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il
ressemblait beaucoup aux murs latraux. Dans un de ses panneaux, une
figure des plus singulires fixa toute mon attention. C'tait la figure
peinte du Temps, comme il est reprsent d'ordinaire, sauf qu'au lieu
d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'oeil je pris pour
l'image peinte d'un norme pendule, comme on en voit dans les horloges
antiques. Il y avait nanmoins dans l'aspect de cette machine quelque
chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais
directement, les yeux en l'air,--car elle tait place juste au-dessus
de moi,--je crus la voir remuer. Un instant aprs, mon ide fut
confirme. Son balancement tait court, et naturellement trs-lent. Je
l'piai pendant quelques minutes, non sans une certaine dfiance, mais
surtout avec tonnement. Fatigu  la longue de surveiller son mouvement
fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule.

Un lger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis
quelques rats normes qui le traversaient. Ils taient sortis par le
puits, que je pouvais apercevoir  ma droite. Au mme instant, comme je
les regardais, ils montrent par troupes, en toute hte, avec des yeux
voraces, affriands par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup
d'efforts et d'attention pour les en carter.

Il pouvait bien s'tre coul une demi-heure, peut-tre mme une
heure,--car je ne pouvais mesurer le temps que
trs-imparfaitement,--quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de
moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupfia. Le parcours du
pendule s'tait accru presque d'un yard; sa vlocit, consquence
naturelle, tait aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla
principalement fut l'ide qu'il tait visiblement _descendu_. J'observai
alors,--avec quel effroi, il est inutile de le dire,--que son extrmit
infrieure tait forme d'un croissant d'acier tincelant, ayant environ
un pied de long d'une corne  l'autre; les cornes diriges en haut, et
le tranchant infrieur videmment affil comme celui d'un rasoir. Comme
un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'panouissant,  partir
du fil, en une forme large et solide. Il tait ajust  une lourde verge
de cuivre, et le tout _sifflait_ en se balanant  travers l'espace.

Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m'avait t prpar
par l'atroce ingniosit monacale. Ma dcouverte du puits tait devine
par les agents de l'Inquisition,--le puits, dont les horreurs avaient
t rserves  un hrtique aussi tmraire que moi,--_le puits_,
figure de l'enfer, et considr par l'opinion comme l'_Ultima Thule_ de
tous leurs chtiments! J'avais vit le plongeon par le plus fortuit des
accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un pige et une
surprise formait une branche importante de tout ce fantastique systme
d'excutions secrtes. Or, ayant manqu ma chute dans l'abme, il
n'entrait pas dans le plan dmoniaque de m'y prcipiter; j'tais donc
vou--et cette fois sans alternative possible,-- une destruction
diffrente et plus douce.--Plus douce! J'ai presque souri dans mon
agonie en pensant  la singulire application que je faisais d'un pareil
mot.

Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que
mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de
l'acier? Pouce par pouce,--ligne par ligne,--il oprait une descente
gradue et seulement apprciable  des intervalles qui me paraissaient
des sicles,--et toujours il descendait,--toujours plus bas,--toujours
plus bas! Il s'coula des jours, il se peut que plusieurs jours se
soient couls, avant qu'il vnt se balancer assez prs de moi pour
m'venter avec son souffle cre. L'odeur de l'acier aiguis
s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel,--je le fatiguai de ma
prire,--de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou,
frntique, et je m'efforai de me soulever, d'aller  la rencontre de
ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un
grand calme,--et je restai tendu, souriant  cette mort tincelante,
comme un enfant  quelque prcieux joujou.

Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilit; intervalle
trs-court, car, en revenant  la vie, je ne trouvai pas que le pendule
ft descendu d'une quantit apprciable. Cependant, il se pourrait bien
que ce temps et t long,--car je savais qu'il y avait des dmons qui
avaient pris note de mon vanouissement, et qui pouvaient arrter la
vibration  leur gr. En revenant  moi, j'prouvai un malaise et une
faiblesse--oh! inexprimables,--comme par suite d'une longue inanition.
Mme au milieu des angoisses prsentes, la nature humaine implorait sa
nourriture. Avec un effort pnible, j'tendis mon bras gauche aussi loin
que mes liens me le permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que
les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie 
mes lvres, une pense informe de joie,--d'esprance,--traversa mon
esprit. Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'esprance?
C'tait, dis-je, une pense informe;--l'homme en a souvent de semblables
qui ne sont jamais compltes. Je sentis que c'tait une pense de
joie,--d'esprance; mais je sentis aussi qu'elle tait morte en
naissant. Vainement je m'efforai de la parfaire,--de la rattraper. Ma
longue souffrance avait presque annihil les facults ordinaires de mon
esprit. J'tais un imbcile,--un idiot.

La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec
ma longueur. Je vis que le croissant avait t dispos pour traverser la
rgion du coeur. Il raillerait la serge de ma robe,--puis il
reviendrait et rpterait son opration,--encore,--et encore. Malgr
l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme
trente pieds, peut-tre plus), et la sifflante nergie de sa descente,
qui aurait suffi pour couper mme ces murailles de fer, en somme tout ce
qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'tait d'railler ma robe.
Et sur cette pense je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin que
cette rflexion. Je m'appesantis l-dessus avec une attention opinitre,
comme si, par cette insistance, je pouvais arrter _l_ la descente de
l'acier. Je m'appliquai  mditer sur le son que produirait le croissant
en passant  travers mon vtement,--sur la sensation particulire et
pntrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je
mditai sur toutes ces futilits, jusqu' ce que mes dents fussent
agaces.

Plus bas,--plus bas encore,--il glissait toujours plus bas. Je prenais
un plaisir frntique  comparer sa vitesse de haut en bas avec sa
vitesse latrale.  droite,-- gauche,--et puis il fuyait loin, loin, et
puis il revenait,--avec le glapissement d'un esprit damn!--jusqu' mon
coeur, avec l'allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais
alternativement, selon que l'une ou l'autre ide prenait le dessus.

Plus bas,--invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait  trois
pouces de ma poitrine! Je m'efforai violemment--furieusement,--de
dlivrer mon bras gauche. Il tait libre seulement depuis le coude
jusqu' la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situ 
ct de moi jusqu' ma bouche, avec un grand effort,--et rien de plus.
Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j'aurais saisi le
pendule, et j'aurais essay de l'arrter. J'aurais aussi bien essay
d'arrter une avalanche!

Toujours plus bas!--incessamment,--invitablement plus bas! Je respirais
douloureusement, et je m'agitais  chaque vibration. Je me rapetissais
convulsivement  chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa vole
ascendante et descendante, avec l'ardeur du dsespoir le plus insens;
ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la
mort et t un soulagement,--oh! quel indicible soulagement! Et
cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il
suffirait que la machine descendt d'un cran pour prcipiter sur ma
poitrine, cette hache aiguise, tincelante. C'tait l'_esprance_ qui
faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon tre se replier. C'tait
l'esprance,--l'esprance qui triomphe mme sur le chevalet,--qui
chuchote  l'oreille des condamns  mort, mme dans les cachots de
l'Inquisition.

Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact
immdiat avec mon vtement,--et avec cette observation entra dans mon
esprit le calme aigu et condens du dsespoir. Pour la premire fois
depuis bien des heures,--depuis bien des jours peut-tre, je _pensai_.
Il me vint  l'esprit que le bandage, ou sangle, qui m'enveloppait tait
d'un seul morceau. J'tais attach par un lien continu. La premire
morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la
sangle, devait la dtacher suffisamment pour permettre  ma main gauche
de la drouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans
ce cas la proximit de l'acier. Et le rsultat de la plus lgre
secousse, mortel! tait-il vraisemblable, d'ailleurs, que les mignons du
bourreau n'eussent pas prvu et par cette possibilit? tait-il
probable que le bandage traverst ma poitrine dans le parcours du
pendule? Tremblant de me voir frustr de ma faible esprance,
vraisemblablement ma dernire, je haussai suffisamment ma tte pour voir
distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait troitement mes membres
et mon corps dans tous les sens,--_except dans le chemin du croissant
homicide_.

 peine avais-je laiss retomber ma tte dans sa position premire, que
je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux
dfinir que la moiti non forme de cette ide de dlivrance dont j'ai
dj parl, et dont une moiti seule avait flott vaguement dans ma
cervelle, lorsque je portai la nourriture  mes lvres brlantes. L'ide
tout entire tait maintenant prsente;--faible,  peine viable,  peine
dfinie,--mais enfin complte. Je me mis immdiatement, avec l'nergie
du dsespoir,  en tenter l'excution.

Depuis plusieurs heures, le voisinage immdiat du chssis sur lequel
j'tais couch fourmillait littralement de rats. Ils taient
tumultueux, hardis, voraces,--leurs yeux rouges dards sur moi, comme
s'ils n'attendaient que mon immobilit pour faire de moi leur proie.--
quelle nourriture,--pensai-je,--ont ils t accoutums dans ce puits?

Except un petit reste, ils avaient dvor, en dpit de tous mes efforts
pour les en empcher, le contenu du plat. Ma main avait contract une
habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et,  la longue,
l'uniformit machinale du mouvement lui avait enlev toute son
efficacit. Dans sa voracit cette vermine fixait souvent ses dents
aigus dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et pice
qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout o je pus
l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans
respirer.

D'abord les voraces animaux furent saisis et effrays du changement,--de
la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tournrent le dos;
plusieurs regagnrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
n'avais pas compt en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je
restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimprent sur le
chssis et flairrent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion
gnrale. Des troupes fraches se prcipitrent hors du puits. Ils
s'accrochrent au bois,--ils l'escaladrent et sautrent par centaines
sur mon corps. Le mouvement rgulier du pendule ne les troublait pas le
moins du monde. Ils vitaient son passage et travaillaient activement
sur le bandage huil. Ils se pressaient,--ils fourmillaient et
s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;
leurs lvres froides cherchaient les miennes; j'tais  moiti suffoqu
par leur poids multipli; un dgot, qui n'a pas de nom dans le monde,
soulevait ma poitrine et glaait mon coeur comme un pesant vomissement.
Encore une minute, et je sentais que l'horrible opration serait finie.
Je sentais positivement le relchement du bandage; je savais qu'il
devait tre dj coup en plus d'un endroit. Avec une rsolution
surhumaine, je restai _immobile_. Je ne m'tais pas tromp dans mes
calculs,--je n'avais pas souffert en vain.  la longue, je sentis que
j'tais _libre_. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais
le mouvement du pendule attaquait dj ma poitrine; il avait fendu la
serge de ma robe; il avait coup la chemise de dessous; il fit encore
deux oscillations,--et une sensation de douleur aigu traversa tous mes
nerfs. Mais l'instant du salut tait arriv.  un geste de ma main, mes
librateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et
rsolu,--prudent et oblique,--lentement et en m'aplatissant,--je me
glissai hors de l'treinte du bandage et des atteintes du cimeterre.
Pour le moment du moins, _j'tais libre_.

Libre!--et dans la griffe de l'Inquisition! J'tais  peine sorti de mon
grabat d'horreur, j'avais  peine fait quelques pas sur le pav de la
prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis
attire par une force invisible  travers le plafond. Ce fut une leon
qui me mit le dsespoir dans le coeur. Tous mes mouvements taient
indubitablement pis. Libre!--je n'avais chapp  la mort sous une
espce d'agonie que pour tre livr  quelque chose de pire que la mort
sous quelque autre espce.  cette pense, je roulai mes yeux
convulsivement sur les parois de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose
de singulier--un changement que d'abord je ne pus apprcier
distinctement--se produisit dans la chambre,--c'tait vident. Durant
quelques minutes d'une distraction pleine de rves et de frissons, je me
perdis dans de vaines et incohrentes conjectures. Pendant ce temps, je
m'aperus pour la premire fois de l'origine de la lumire sulfureuse
qui clairait la cellule. Elle provenait d'une fissure large  peu prs
d'un demi-pouce, qui s'tendait tout autour de la prison  la base des
murs, qui paraissaient ainsi et taient en effet compltement spars du
sol. Je tchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par
cette ouverture.

Comme je me relevais dcourag, le mystre de l'altration de la chambre
se dvoila tout d'un coup  mon intelligence. J'avais observ que, bien
que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les
couleurs semblaient altres et indcises. Ces couleurs venaient de
prendre et prenaient  chaque instant un clat saisissant et
trs-intense, qui donnait  ces images fantastiques et diaboliques un
aspect dont auraient frmi des nerfs plus solides que les miens. Des
yeux de dmons, d'une vivacit froce et sinistre, taient dards sur
moi de mille endroits, o primitivement je n'en souponnais aucun, et
brillaient de l'clat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais
en vain, regarder comme imaginaire.

_Imaginaire_!--Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes
narines la vapeur du fer chauff! Une odeur suffocante se rpandit dans
la prison! Une ardeur plus profonde se fixait  chaque instant dans les
yeux dards sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s'talait sur
ces horribles peintures de sang! J'tais haletant! Je respirais avec
effort! Il n'y avait pas  douter du dessein de mes bourreaux,--oh! les
plus impitoyables, oh! les plus dmoniaques des hommes! Je reculai loin
du mtal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction
par le feu, l'ide de la fracheur du puits surprit mon me comme un
baume. Je me prcipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards
vers le fond. L'clat de la vote enflamme illuminait ses plus secrtes
cavits. Toutefois, pendant un instant d'garement, mon esprit se refusa
 comprendre la signification de ce que je voyais.  la fin, cela entra
dans mon me,--de force, victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma
raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler!--Oh!
horreur--Oh! toutes les horreurs, except celle-l!--Avec un cri, je me
rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je
pleurai amrement.

La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux,
frissonnant comme dans un accs de fivre. Un second changement avait eu
lieu dans la cellule,--et maintenant ce changement tait videmment dans
la _forme_. Comme la premire fois, ce fut d'abord en vain que je
cherchai  apprcier ou  comprendre ce qui se passait. Mais on ne me
laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l'Inquisition
marchait grand train, droute deux fois par mon bonheur, et il n'y
avait pas  jouer plus longtemps avec le Roi des pouvantements. La
chambre avait t carre. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer
taient maintenant aigus,--deux consquemment obtus. Le terrible
contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gmissement
sourd. En un instant, la chambre avait chang sa forme en celle d'un
losange. Mais la transformation ne s'arrta pas l. Je ne dsirais pas,
je n'esprais pas qu'elle s'arrtt. J'aurais appliqu les murs rouges
contre ma poitrine, comme un vtement d'ternelle paix.--La mort,--me
dis-je,--n'importe quelle mort, except celle du puits!--Insens!
comment n'avais-je pas compris _qu'il fallait le puits_, que _ce puits
seul_ tait la raison du fer brlant qui m'assigeait? Pouvais-je
rsister  son ardeur? Et, mme en le supposant, pouvais-je me roidir
contre sa pression? Et maintenant, le losange s'aplatissait,
s'aplatissait avec une rapidit qui ne me laissait pas le temps de la
rflexion. Son centre, plac sur la ligne de sa plus grande largeur,
concidait juste avec le gouffre bant. J'essayai de reculer,--mais les
murs, en se resserrant, me pressaient irrsistiblement. Enfin, il vint
un moment o mon corps brl et contorsionn trouvait  peine sa place,
o il y avait  peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne
luttais plus, mais l'agonie de mon me s'exhala dans un grand et long
cri suprme de dsespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord,--je
dtournai les yeux...

Mais voil comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un
ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d'un millier
de tonnerres! Les murs de feu reculrent prcipitamment! Un bras tendu
saisit le mien comme je tombais, dfaillant, dans l'abme. C'tait le
bras du gnral Lasalle. L'arme franaise tait entre  Tolde.
L'Inquisition tait dans les mains de ses ennemis...




HOP-FROG


Je n'ai jamais connu personne qui et plus d'entrain et qui ft plus
port  la factie que ce brave roi. Il ne vivait que pour les farces.
Raconter une bonne histoire dans le genre bouffon, et la bien raconter,
c'tait le plus sr chemin pour arriver  sa faveur. C'est pourquoi ses
sept ministres taient tous gens distingus par leurs talents de
farceurs. Ils taient tous taills d'aprs le patron royal,--vaste
corpulence, adiposit, inimitable aptitude pour la bouffonnerie. Que les
gens engraissent par la farce ou qu'il y ait dans la graisse quelque
chose qui prdispose  la farce, c'est une question que je n'ai jamais
pu dcider; mais il est certain qu'un farceur maigre peut s'appeler
_rara avis in terris_.

Quant aux raffinements, ou _ombres_ de l'esprit, comme il les appelait
lui-mme, le roi s'en souciait mdiocrement. Il avait une admiration
spciale pour la _largeur_ dans la factie, et il la digrait mme en
_longueur_, pour l'amour d'elle. Les dlicatesses l'ennuyaient. Il
aurait prfr le _Gargantua_ de Rabelais au _Zadig_ de Voltaire, et
par-dessus tout les bouffonneries en action accommodaient son got, bien
mieux encore que les plaisanteries en paroles.

 l'poque o se passe cette histoire, les bouffons de profession
n'taient pas tout  fait passs de mode  la cour. Quelques-unes des
grandes _puissances_ continentales gardaient encore leurs _fous_;
c'taient des malheureux, bariols, orns de bonnets  sonnettes, et qui
devaient tre toujours prts  livrer,  la minute, des bons mots
subtils, en change des miettes qui tombaient de la table royale.

_Notre roi_, naturellement, avait son fou. Le fait est qu'il _sentait le
besoin_ de quelque chose dans le sens de la folie,--ne ft-ce que pour
contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui
servaient de ministres,--pour ne pas parler de lui.

Nanmoins, son fou, son bouffon de profession, n'tait pas seulement un
fou. Sa valeur tait triple aux yeux du roi par le fait qu'il tait en
mme temps nain et boiteux. Dans ce temps-l, les nains taient  la
cour aussi communs que les fous; et plusieurs monarques auraient trouv
difficile de passer leur temps,--le temps est plus long  la cour que
partout ailleurs,--sans un bouffon pour les faire rire, et un nain pour
en rire. Mais, comme je l'ai dj remarqu, tous ces bouffons, dans
quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, sont gras, ronds et massifs,--de
sorte que c'tait pour notre roi une ample source d'orgueil de possder
dans Hop-Frog--c'tait le nom du fou,--un triple trsor en une seule
personne.

Je crois que le nom de Hop-Frog n'tait pas celui dont l'avaient baptis
ses parrains, mais qu'il lui avait t confr par l'assentiment unanime
des sept ministres, en raison de son impuissance  marcher comme les
autres hommes[5]. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec
une sorte d'allure _interjectionnelle_,--quelque chose entre le saut et
le tortillement,--une espce de mouvement qui tait pour le roi une
rcration perptuelle et, naturellement, une jouissance; car,
nonobstant la prominence de sa panse et une bouffissure
constitutionnelle de la tte, le roi passait aux yeux de toute sa cour
pour un fort bel homme.

Mais, bien que Hop-Frog, grce  la distorsion de ses jambes, ne pt se
mouvoir que trs-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la
prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait dou ses bras,
comme pour compenser l'imperfection de ses membres infrieurs, le
rendait apte  accomplir maints traits d'une tonnante dextrit, quand
il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit o l'on pt
grimper. Dans ces exercices-l, il avait plutt l'air d'un cureuil ou
d'un petit singe que d'une grenouille.

Je ne saurais dire prcisment de quel pays Hop-Frog tait originaire.
Il venait sans doute de quelque rgion barbare, dont personne n'avait
entendu parler,-- une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog
et une jeune fille un peu moins naine que lui,--mais admirablement bien
proportionne et excellente danseuse,--avaient t enlevs  leurs
foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoys en prsent
au roi par un de ses gnraux chris de la victoire.

Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'tonnant  ce
qu'une troite intimit se ft tablie entre les deux petits captifs. En
ralit, ils devinrent bien vite deux amis jurs. Hop-Frog, qui, bien
qu'il se mt en grands frais de bouffonnerie, n'tait nullement
populaire, ne pouvait pas rendre  Tripetta de grands services; mais
elle, en raison de sa grce et de son exquise beaut--de naine,--elle
tait universellement admire et choye; elle possdait donc beaucoup
d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au
profit de son cher Hop-Frog.

Dans une grande occasion solennelle,--je ne sais plus laquelle,--le roi
rsolut de donner un bal masqu; et, chaque fois qu'une mascarade ou
toute autre fte de ce genre avait lieu  la cour, les talents de
Hop-Frog et de Tripetta taient  coup sr mis en rquisition. Hop-Frog,
particulirement, tait si inventif en matire de dcorations, de types
nouveaux, et de travestissements pour les bals masqus, qu'il semblait
que rien ne pt se faire sans son assistance.

La nuit marque par la fte tait arrive. Une salle splendide avait t
dispose, sous l'oeil de Tripetta, avec toute l'ingniosit possible
pour donner de l'clat  une mascarade. Toute la cour tait dans la
fivre de l'attente. Quant aux costumes et aux rles, chacun, on le
pense bien, avait fait son choix en cette matire. Beaucoup de personnes
avaient dtermin les rles qu'elles adopteraient, une semaine ou mme
un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indcision
nulle part,--except chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi
hsitaient-ils? je ne saurais le dire,-- moins que ce ne ft encore une
manire de farce. Plus vraisemblablement, il leur tait difficile
d'attraper leur ide,  cause qu'ils taient si gros! Quoi qu'il en
soit, le temps fuyait et, comme dernire ressource, ils envoyrent
chercher Tripetta et Hop-Frog.

Quand les deux petits amis obirent  l'ordre du roi, ils le trouvrent
prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil priv;
mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que
Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux
jusqu' la folie; et la folie n'est pas une manire de sentir bien
rjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir
 forcer Hop-Frog  boire, et,--suivant l'expression royale,-- _tre
gai_.

--Viens ici, Hop-Frog,--dit-il, comme le bouffon et son amie entraient
dans la chambre;--avale-moi cette rasade  la sant de vos amis absents
(ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons
besoin de types,--de _caractres_, mon brave!--de quelque chose de
nouveau--d'extraordinaire. Nous sommes fatigus de cette ternelle
monotonie. Allons, bois!--le vin allumera ton gnie!

Hop-Frog s'effora, comme d'habitude, de rpondre par un bon mot aux
avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'tait justement le jour
de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire _ ses amis absents_
fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amres
tombrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main
de son tyran.

--Ha! ha! ha!--rugit ce dernier, comme le nain puisait la coupe avec
rpugnance,--vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux
brillent dj!

Pauvre garon! Ses larges yeux tincelaient plutt qu'ils ne brillaient,
car l'effet du vin sur son excitable cervelle tait aussi puissant
qu'instantan. Il plaa nerveusement le gobelet sur la table, et promena
sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous
s'amuser prodigieusement du succs de la _farce_ royale.

--Et maintenant,  l'ouvrage!--dit le premier ministre, un trs-gros
homme.

--Oui,--dit le roi;--allons! Hop-Frog, prte-nous ton assistance. Des
types, mon beau garon! des caractres! nous avons besoin de
_caractre_!--nous en avons tous besoin!--ha! ha! ha!

Et, comme ceci visait srieusement au bon mot, ils firent, tous sept,
chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire
distrait.

--Allons! allons!--dit le roi impatient,--est-ce que tu ne trouves
rien?

--Je tche de trouver quelque chose de _nouveau_,--rpta le nain d'un
air perdu; car il tait tout  fait gar par le vin.

--Tu tches!--cria le tyran, frocement.--Qu'entends-tu par ce mot? Ah!
je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale
a!--et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au
boiteux, qui la regarda et respira comme essouffl.

--Bois, te dis-je!--cria le monstre,--ou par les dmons!...

Le nain hsitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans
souriaient cruellement. Tripetta, ple comme un cadavre, s'avana
jusqu'au sige du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le
supplia d'pargner son ami.

Le tyran la regarda pendant quelques instants, videmment stupfait
d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,--ni
comment exprimer son indignation d'une manire suffisante.  la fin,
sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et
lui jeta  la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.

La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas mme
soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.

Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on
aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu
par une espce de grincement sourd, mais rauque et prolong, qui sembla
jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.

--Pourquoi,--pourquoi,--pourquoi faites-vous ce bruit?--demanda le roi,
se retournant avec fureur vers le nain.

Ce dernier semblait tre revenu  peu prs de son ivresse, et, regardant
fixement, mais avec tranquillit, le tyran en face, il s'cria
simplement:

--Moi,--moi? Comment pourrait-ce tre moi?

--Le son m'a sembl venir du dehors,--observa l'un des
courtisans;--j'imagine que c'est le perroquet,  la fentre, qui aiguise
son bec aux barreaux de sa cage.

--C'est vrai,--rpliqua le monarque, comme trs-soulag par cette
ide;--mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais jur que c'tait le
grincement des dents de ce misrable.

L-dessus, le nain se mit  rire (le roi tait un farceur trop dtermin
pour trouver  redire au rire de qui que ce ft), et dploya une large,
puissante et pouvantable range de dents. Bien mieux, il dclara qu'il
tait tout dispos  boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque
s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorb une nouvelle rasade sans le moindre
inconvnient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la
mascarade.

--Je ne puis expliquer,--observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il
n'avait jamais got de vin de sa vie,--comment s'est faite cette
association d'ides; mais _juste_ aprs que Votre Majest eut frapp la
petite et lui eut jet le vin  la face,--_juste aprs_ que Votre
Majest eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier
bruit derrire la fentre, il m'est revenu  l'esprit un merveilleux
divertissement;--c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons
souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau.
Malheureusement ceci demande une socit de huit personnes, et...

--Eh! nous sommes huit!--s'cria le roi, riant de sa subtile
dcouverte;--huit, juste!--moi et mes sept ministres. Voyons! quel est
ce divertissement?

--Nous appelons cela,--dit le boiteux,--les _Huit Orangs-Outangs
Enchans_, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien
excut.

--_Nous_ l'excuterons,--dit le roi, en se redressant et abaissant les
paupires.

--La beaut du jeu,--continua Hop-Frog,--consiste dans l'effroi qu'il
cause parmi les femmes.

--Excellent!--rugirent en choeur le monarque et son ministre.

--_C'est moi_ qui vous habillerai en orangs-outangs,--continua le
nain;--fiez-vous  moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante
que tous les masques vous prendront pour de vritables btes,--et,
naturellement, ils seront aussi terrifis qu'tonns.

--Oh! c'est ravissant!--s'cria le roi.--Hop-Frog! nous ferons de toi un
homme!

--Les chanes ont pour but d'augmenter le dsordre par leur tintamarre.
Vous tes censs avoir chapp en masse  vos gardiens. Votre Majest ne
peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqu, par huit
orangs-outangs enchans, que la plupart des assistants prennent pour de
vritables btes, se prcipitant avec des cris sauvages  travers une
foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vtus. Le
contraste n'a pas son pareil.

--Cela sera!--dit le roi; et le conseil se leva en toute hte,--car il
se faisait tard,--pour mettre  excution le plan de Hop-Frog.

Sa manire d'arranger tout ce monde en orangs-outangs tait trs-simple,
mais trs-suffisante pour son dessein.  l'poque o se passe cette
histoire, on voyait rarement des animaux de cette espce dans les
diffrentes parties du monde civilis; et, comme les imitations faites
par le nain taient suffisamment bestiales et plus que suffisamment
hideuses, on crut pouvoir se fier  la ressemblance.

Le roi et ses ministres furent d'abord insinus dans des chemises et des
caleons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron.  cet
endroit de l'opration, quelqu'un de la bande suggra l'ide de plumes;
mais elle fut tout d'abord rejete par le nain, qui convainquit bien
vite les huit personnages, par une dmonstration oculaire, que le poil
d'un animal tel que l'orang-outang tait bien plus fidlement reprsent
par du lin. En consquence, on en tala une couche paisse par-dessus la
couche de goudron. On se procura alors une longue chane. D'abord on la
passa autour de la taille du roi, _et l'on s'y assujettit_; puis, autour
d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit galement; puis,
successivement autour de chacun et de la mme manire. Quand tout cet
arrangement de chane fut achev, en s'cartant l'un de l'autre aussi
loin que possible, ils formrent un cercle; et, pour achever la
vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chane  travers le
cercle, en deux diamtres,  angles droits, d'aprs la mthode adopte
aujourd'hui par les chasseurs de Borno qui prennent des chimpanzs ou
d'autres grosses espces.

La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu tait une pice
circulaire, trs-leve, et recevant la lumire du soleil par une
fentre unique, au plafond. La nuit (c'tait le temps o cette salle
trouvait sa destination spciale), elle tait principalement claire
par un vaste lustre, suspendu par une chane au centre du chssis, et
qui s'levait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais
pour ne pas nuire  l'lgance, ce dernier passait en dehors de la
coupole et par-dessus le toit.

La dcoration de la salle avait t abandonne  la surveillance de
Tripetta; mais dans quelques dtails elle avait probablement t guide
par le calme jugement de son ami le nain. C'tait d'aprs son conseil
que pour cette occasion le lustre avait t enlev. L'coulement de la
cire, qu'il et t impossible d'empcher dans une atmosphre aussi
chaude, aurait caus un srieux dommage aux riches toilettes des
invits, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous
viter le centre, c'est--dire la rgion du lustre. De nouveaux
candlabres furent ajusts dans diffrentes parties de la salle, hors de
l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'o s'chappait un parfum
agrable, fut plac dans la main droite de chacune des cariatides qui
s'levaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.

Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent
patiemment, pour faire leur entre, que la salle ft compltement
remplie de masques, c'est--dire jusqu' minuit. Mais l'horloge avait 
peine cess de sonner, qu'ils se prcipitrent ou plutt qu'ils
roulrent tous en masse,--car, empchs comme ils taient dans leurs
chanes, quelques-uns tombrent et tous trbuchrent en entrant.

La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le
coeur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invits fut grand,
qui supposrent que ces tres de mine froce taient de vritables btes
d'une certaine espce, sinon prcisment des orangs-outangs. Plusieurs
femmes s'vanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la
prcaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu
payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une droute gnrale
vers les portes; mais le roi avait donn l'ordre qu'on les fermt
aussitt aprs son entre, et, d'aprs le conseil du nain, les clefs
avaient t remises entre _ses_ mains.

Pendant que le tumulte tait  son comble, et que chaque masque ne
pensait qu' son propre salut,--car, en somme, dans cette panique et
cette cohue, il y avait un danger rel,--on aurait pu voir la chane qui
servait  suspendre le lustre, et qui avait t galement retire,
descendre, descendre jusqu' ce que son extrmit recourbe en crochet
ft arrive  trois pieds du sol.

Peu d'instants aprs, le roi et ses sept amis, ayant roul  travers la
salle dans toutes les directions, se trouvrent enfin au centre et en
contact immdiat avec la chane. Pendant qu'ils taient dans cette
position, le nain, qui avait toujours march sur leurs talons, les
engageant  prendre garde  la commotion, se saisit de leur chane 
l'intersection des deux parties diamtrales. Alors, avec la rapidit de
la pense, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire  suspendre le
lustre; et en un instant, retire comme par un agent invisible, la
chane remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute porte,
et consquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre
les autres, et face  face.

Les masques, pendant ce temps, taient  peu prs revenus de leur
alarme; et, comme ils commenaient  prendre tout cela pour une
plaisanterie adroitement concerte, ils poussrent un immense clat de
rire, en voyant la position des singes.

--Gardez-les _moi_!--cria alors Hop-Frog; et sa voix perante se faisait
entendre  travers le tumulte,--gardez-les-moi, je crois que je les
connais, _moi_. Si je peux seulement les bien voir, _moi_, je vous dirai
tout de suite qui ils sont.

Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les ttes de la foule, il
manoeuvra de manire  atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau 
l'une des cariatides, il retourna, comme il tait venu, vers le centre
de la salle,--bondit avec l'agilit d'un singe sur la tte du roi,--et
grimpa de quelques pieds aprs la chane,--abaissant la torche pour
examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:--Je
dcouvrirai bien vite qui ils sont!

Et alors, pendant que toute l'assemble,--y compris les singes,--se
tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la
chane remonta vivement de trente pieds environ,--tirant avec elle les
orangs-outangs terrifis qui se dbattaient, et les laissant suspendus
en l'air entre le chssis et le plancher. Hop-Frog, cramponn  la
chane, tait remont avec elle et gardait toujours sa position
relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux,
comme s'il s'efforait de dcouvrir qui ils pouvaient tre.

Toute l'assistance fut tellement stupfie par cette ascension, qu'il en
rsulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu
par un bruit sourd, une espce de grincement rauque, comme celui qui
avait dj attir l'attention du roi et de ses conseillers, quand
celui-ci avait jet le vin  la face de Tripetta. Mais, dans le cas
prsent, il n'y avait pas lieu de chercher d'o partait le bruit. Il
jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il
les broyait dans l'cume de sa bouche, et dardait des yeux tincelant
d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures
taient tournes vers lui.

--Ah! ah!--dit enfin le nain furibond,--ah! ah! je commence  voir qui
sont ces gens-l maintenant!

Alors, sous prtexte d'examiner le roi de plus prs, il approcha le
flambeau du vtement de lin dont celui-ci tait revtu, et qui se fondit
instantanment en une nappe de flamme clatante. En moins d'une
demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu
des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappe
d'horreur, et impuissante  leur porter le plus lger secours.

 la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de
violence, contraignirent le bouffon  grimper plus haut sur sa chane,
hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manoeuvre,
la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain
saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:

--Maintenant,--dit-il,--je vois _distinctement_ de quelle espce sont
ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privs, un roi
qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans dfense, et ses
sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocit. Quant  moi, je
suis simplement Hop-Frog le bouffon,--et _ceci est ma dernire
bouffonnerie!_

Grce  l'extrme combustibilit du chanvre et du goudron auquel il
tait coll, le nain avait  peine fini sa courte harangue que l'oeuvre
de vengeance tait accomplie. Les huit cadavres se balanaient sur leurs
chanes.--masse confuse, ftide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lana
sa torche sur eux, grimpa tout  loisir vers le plafond, et disparut 
travers le chssis.

On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait
servi de complice  son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils
s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.




LA BARRIQUE D'AMONTILLADO


J'avais support du mieux que j'avais pu les mille injustices de
Fortunato; mais, quand il en vint  l'insulte, je jurai de me venger.
Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon me, vous ne
supposerez pas que j'aie articul une seule menace.  la longue, je
devais tre veng; c'tait un point dfinitivement arrt;--mais la
perfection mme de ma rsolution excluait toute ide de pril. Je devais
non-seulement punir, mais punir impunment. Une injure n'est pas
redresse quand le chtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non
plus redresse quand le vengeur n'a pas soin de se faire connatre 
celui qui a commis l'injure.

Il faut qu'on sache que je n'avais donn  Fortunato aucune raison de
douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je
continuai, selon mon habitude,  lui sourire en face, et il ne devinait
pas que mon sourire dsormais ne traduisait que la pense de son
immolation.

Il avait un ct faible,--ce Fortunato,--bien qu'il ft  tous autres
gards un homme  respecter, et mme  craindre. Il se faisait gloire
d'tre connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le vritable esprit de
connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunt,
accommod au temps et  l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur
les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de
pierres prcieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, tait un
charlatan;--mais en matire de vieux vins il tait sincre.  cet gard,
je ne diffrais pas essentiellement de lui; j'tais moi-mme
trs-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considrablement
toutes les fois que je le pouvais.

Un soir,  la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon
ami. Il m'accosta avec une trs-chaude cordialit, car il avait beaucoup
bu. Mon homme tait dguis. Il portait un vtement collant et mi-parti,
et sa tte tait surmonte d'un bonnet conique avec des sonnettes.
J'tais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de
lui ptrir la main. Je lui dis:

--Mon cher Fortunato, je vous rencontre  propos.--Quelle excellente
mine vous avez aujourd'hui!--Mais j'ai reu une pipe d'amontillado, ou
du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.

--Comment?--dit-il,--de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!--Et au
milieu du carnaval!

--J'ai des doutes,--rpliquai-je,--et j'ai t assez bte pour payer le
prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous
trouver, et je tremblais de manquer une occasion.

--De l'amontillado!

--J'ai des doutes.

--De l'amontillado!

--Et je veux les tirer au clair.

--De l'amontillado!

--Puisque vous tes invit quelque part, je vais chercher Luchesi. Si
quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...

--Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xrs.

--Et cependant il y a des imbciles qui tiennent que son got est gal
au vtre.

--Venez, allons!

--O?

-- vos caves.

--Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bont. Je vois que vous
tes invit. Luchesi...

--Je ne suis pas invit;--partons!

--Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le
cruel froid dont je m'aperois que vous souffrez. Les caves sont
insupportablement humides; elles sont tapisses de nitre.

--N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado!
On vous en a impos.--Et quant  Luchesi, il est incapable de distinguer
le xrs de l'amontillado.

En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de
soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai
traner par lui jusqu' mon palais.

Il n'y avait pas de domestiques  la maison; ils s'taient cachs pour
faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne
rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donn l'ordre formel de
ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour
qu'ils dcampassent en toute hte, tous, jusqu'au dernier, aussitt que
j'aurais tourn le dos.

Je pris deux flambeaux  la glace, j'en donnai un  Fortunato, et je le
dirigeai complaisamment,  travers une enfilade de pices, jusqu'au
vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et
tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien
garde. Nous atteignmes enfin les derniers degrs, et nous nous
trouvmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrsors.

La dmarche de mon ami tait chancelante, et les clochettes de son
bonnet cliquetaient  chacune de ses enjambes.

--La pipe d'amontillado?--dit-il.

--C'est plus loin,--dis-je;--mais observez cette broderie blanche qui
tincelle sur les murs de ce caveau.

Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes
vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.

--Le nitre?--demanda-t-il  la fin.

--Le nitre,--rpliquai-je.--Depuis combien de temps avez-vous attrap
cette toux?

--Euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh!!!

Il fut impossible  mon pauvre ami de rpondre avant quelques minutes.

--Ce n'est rien,--dit-il enfin.

--Venez,--dis-je avec fermet,--allons-nous-en; votre sant est
prcieuse. Vous tes riche, respect, admir, aim; vous tes heureux,
comme je le fus autrefois; vous tes un homme qui laisserait un vide.
Pour moi, ce n'est pas la mme chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez
malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...

--Assez,--dit-il;--la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne
mourrai pas d'un rhume.

--C'est vrai,--c'est vrai,--rpliquai-je,--et en vrit je n'avais pas
l'intention de vous alarmer inutilement;--mais vous devriez prendre des
prcautions. Un coup de ce mdoc vous dfendra contre l'humidit.

Ici j'enlevai une bouteille  une longue range de ses compagnes qui
taient couches par terre, et je fis sauter le goulot.

--Buvez,--dis-je, en lui prsentant le vin.

Il porta la bouteille  ses lvres, en me regardant du coin de l'oeil.
Il fit une pause, me salua familirement (les grelots sonnrent), et
dit:

--Je bois aux dfunts qui reposent autour de nous!

--Et moi,  votre longue vie!

Il reprit mon bras, et nous nous remmes en route.

--Ces caveaux,--dit-il,--sont trs-vastes.

--Les Montrsors,--rpliquai-je,--taient une grande et nombreuse
famille.

--J'ai oubli vos armes.

--Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied crase un serpent rampant
dont les dents s'enfoncent dans le talon.

--Et la devise?

--_Nemo me impune lacessit._

--Fort beau!--dit-il. Le vin tincelait dans ses yeux, et les sonnettes
tintaient. Le mdoc m'avait aussi chauff les ides. Nous tions
arrivs  travers des murailles d'ossements empils, entremls de
barriques et de pices de vin, aux dernires profondeurs des catacombes.
Je m'arrtai de nouveau, et cette fois je pris la libert de saisir
Fortunato par un bras, au-dessus du coude.

--Le nitre!--dis-je;--voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse
le long des votes. Nous sommes sous le lit de la rivire. Les gouttes
d'humidit filtrent  travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il
soit trop tard. Votre toux...

--Ce n'est rien,--dit-il,--continuons. Mais, d'abord, encore un coup de
mdoc.

Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida
d'un trait. Ses yeux brillrent d'un feu ardent. Il se mit  rire, et
jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.

Je le regardai avec surprise. Il rpta le mouvement,--un mouvement
grotesque.

--Vous ne comprenez pas?--dit-il.

--Non,--rpliquai-je.

--Alors vous n'tes pas de la loge.

--Comment?

--Vous n'tes pas maon.

--Si! si!--dis-je,--si! si!

--Vous? impossible! vous maon?

--Oui, maon,--rpondis-je.

--Un signe!--dit-il.

--Voici,--rpliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon
manteau.

--Vous voulez rire,--s'cria-t-il, en reculant de quelques pas.--Mais
allons  l'amontillado.

--Soit,--dis-je, en replaant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant
de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continumes
notre route  la recherche de l'amontillado. Nous passmes sous une
range d'arceaux fort bas; nous descendmes; nous fmes quelques pas,
et, descendant encore, nous arrivmes  une crypte profonde, o
l'impuret de l'air faisait rougir plutt que briller nos flambeaux.

Tout au fond de cette crypte, on en dcouvrait une autre moins
spacieuse. Ses murs avaient t revtus avec les dbris humains, empils
dans les caves au-dessus de nous,  la manire des grandes catacombes de
Paris. Trois cts de cette seconde crypte taient encore dcors de
cette faon. Du quatrime les os avaient t arrachs et gisaient
confusment sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine
hauteur. Dans le mur, ainsi mis  nu par le dplacement des os, nous
apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ,
large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir t
construite pour un usage spcial, mais formait simplement l'intervalle
entre deux des piliers normes qui supportaient la vote des catacombes,
et s'appuyait  l'un des murs de granit massif qui dlimitaient
l'ensemble.

Ce fut en vain que Fortunato, levant sa torche malade, s'effora de
scruter la profondeur de la niche. La lumire affaiblie ne nous
permettait pas d'en apercevoir l'extrmit.

--Avancez,--dis-je,--c'est l qu'est l'amontillado. Quant  Luchesi...

--C'est un tre ignare!--interrompit mon ami, prenant les devants et
marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un
instant, il avait atteint l'extrmit de la niche, et, trouvant sa
marche arrte par le roc, il s'arrta stupidement bahi. Un moment
aprs, je l'avais enchan au granit. Sur la paroi il y avait deux
crampons de fer,  la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre,
dans le sens horizontal.  l'un des deux tait suspendue une courte
chane,  l'autre un cadenas. Ayant jet la chane autour de sa taille,
l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il tait trop tonn
pour rsister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la
niche.

--Passez votre main sur le mur,--dis-je;--vous ne pouvez pas ne pas
sentir le nitre. Vraiment, il est trs-humide. Laissez-moi vous
_supplier_ une fois encore de vous en aller.--Non?--Alors, il faut
positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les
petits soins qui sont en mon pouvoir.

--L'amontillado!--s'cria mon ami, qui n'tait pas encore revenu de son
tonnement.

--C'est vrai,--rpliquai-je,--l'amontillado.

Tout en prononant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai
dj parl. Je les jetai de ct, et je dcouvris bientt une bonne
quantit de moellons et de mortier. Avec ces matriaux, et  l'aide de
ma truelle, je commenai activement  murer l'entre de la niche.

J'avais  peine tabli la premire assise de ma maonnerie, que je
dcouvris que l'ivresse de Fortunato tait en grande partie dissipe. Le
premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un gmissement, qui sortit
du fond de la niche. _Ce n'tait pas le cri d'un homme ivre!_ Puis il y
eut un long et obstin silence. Je posai la seconde range, puis la
troisime, puis la quatrime; et alors j'entendis les furieuses
vibrations de la chane. Le bruit dura quelques minutes, pendant
lesquelles, pour m'en dlecter plus  l'aise, j'interrompis ma besogne
et m'accroupis sur les ossements.  la fin, quand le tapage s'apaisa, je
repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinquime, la
sixime et la septime range. Le mur tait alors presque  la hauteur
de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, levant les flambeaux
au-dessus de la maonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le
personnage inclus.

Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du
gosier de la figure enchane, et me rejeta pour ainsi dire violemment
en arrire. Pendant un instant j'hsitai,--je tremblai. Je tirai mon
pe, et je commenai  fourrager  travers la niche; mais un instant de
rflexion suffit  me tranquilliser. Je posai la main sur la maonnerie
massive du caveau, et je fus tout  fait rassur. Je me rapprochai du
mur. Je rpondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis cho et
accompagnement,--je les surpassai en volume et en force. Voil comme je
fis, et le braillard se tint tranquille.

Il tait alors minuit, et ma tche tirait  sa fin. J'avais complt ma
huitime, ma neuvime et ma dixime range. J'avais achev une partie de
la onzime et dernire; il ne restait plus qu'une seule pierre  ajuster
et  pltrer. Je la remuai avec effort; je la plaai  peu prs dans la
position voulue. Mais alors s'chappa de la niche un rire touff qui me
fit dresser les cheveux sur la tte.  ce rire succda une voix triste
que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.

La voix disait:

--Ha! ha! ha!--H! h!--Une trs-bonne plaisanterie, en vrit!--une
excellente farce! Nous en rirons de bon coeur au palais,--h! h!--de
notre bon vin!--h! h! h!

--De l'amontillado!--dis-je.

--H! h!--h! h!--oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard?
Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les
autres? Allons-nous-en.

--Oui,--dis-je,--allons-nous-en.

--_Pour l'amour de Dieu, Montrsor!_

--Oui,--dis-je,--pour l'amour de Dieu!

Mais  ces mots point de rponse; je tendis l'oreille en vain. Je
m'impatientai. J'appelai trs-haut:

--Fortunato!

Pas de rponse. J'appelai de nouveau:

--Fortunato!

Rien.--J'introduisis une torche  travers l'ouverture qui restait et la
laissai tomber en dedans. Je ne reus en manire de rplique qu'un
cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au coeur,--sans doute par suite
de l'humidit des catacombes. Je me htai de mettre fin  ma besogne. Je
fis un effort, et j'ajustai la dernire pierre; je la recouvris de
mortier. Contre la nouvelle maonnerie je rtablis l'ancien rempart
d'ossements. Depuis un demi-sicle aucun mortel ne les a drangs. _In
pace requiescat!_




LE MASQUE DE LA MORT ROUGE


La _Mort Rouge_ avait pendant longtemps dpeupl la contre. Jamais
peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'tait le sang,--la
rougeur et la hideur du sang. C'taient des douleurs aigus, un vertige
soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution
de l'tre. Des taches pourpres sur le corps, et spcialement sur le
visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanit, et lui
fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrs, le
rsultat de la maladie, tout cela tait l'affaire d'une demi-heure.

Mais le prince Prospero tait heureux, et intrpide, et sagace. Quand
ses domaines furent  moiti dpeupls, il convoqua un millier d'amis
vigoureux et allgres de coeur, choisis parmi les chevaliers et les
dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de
ses abbayes fortifies. C'tait un vaste et magnifique btiment, une
cration du prince, d'un got excentrique et cependant grandiose. Un mur
pais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer.
Les courtisans, une fois entrs, se servirent de fourneaux et de solides
marteaux pour souder les verrous. Ils rsolurent de se barricader contre
les impulsions soudaines du dsespoir extrieur et de fermer toute issue
aux frnsies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionne. Grce 
ces prcautions, les courtisans pouvaient jeter le dfi  la contagion.
Le monde extrieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant,
c'tait folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu  tous
les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des
improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous
toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces
belles choses et la scurit. Au-dehors, la _Mort Rouge_.

Ce fut vers la fin du cinquime ou sixime mois de sa retraite, et
pendant que le flau svissait au-dehors avec le plus de rage, que le
prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqu de la plus
insolite magnificence.

Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous
dcrire les salles o elle eut lieu. Il y en avait sept,--une enfilade
impriale. Dans beaucoup de palais, ces sries de salons forment de
longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont
rabattus sur les murs de chaque ct, de sorte que le regard s'enfonce
jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas tait fort diffrent, comme on
pouvait s'y attendre de la part du duc et de son got trs-vif pour le
bizarre. Les salles taient si irrgulirement disposes, que l'oeil
n'en pouvait gure embrasser plus d'une  la fois. Au bout d'un espace
de vingt  trente yards, il y avait un brusque dtour, et  chaque coude
un nouvel aspect.  droite et  gauche, au milieu de chaque mur, une
haute et troite fentre gothique donnait sur un corridor ferm qui
suivait les sinuosits de l'appartement. Chaque fentre tait faite de
verres coloris en harmonie avec le ton dominant dans les dcorations de
la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrmit
orientale, par exemple, tait tendue de bleu,--et les fentres taient
d'un bleu profond. La seconde pice tait orne et tendue de pourpre, et
les carreaux taient pourpres. La troisime, entirement verte, et
vertes les fentres. La quatrime, dcore d'orange, tait claire par
une fentre orange,--la cinquime, blanche,--la sixime, violette.

La septime salle tait rigoureusement ensevelie de tentures de velours
noir qui revtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en
lourdes nappes sur un tapis de mme toffe et de mme couleur. Mais,
dans cette chambre seulement, la couleur des fentres ne correspondait
pas  la dcoration. Les carreaux taient carlates,--d'une couleur
intense de sang.

Or, dans aucune des sept salles,  travers les ornements d'or parpills
 profusion  et l ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni
de candlabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumire de cette sorte dans
cette longue suite de pices. Mais, dans les corridors qui leur
servaient de ceinture, juste en face de chaque fentre, se dressait un
norme trpied, avec un brasier clatant, qui projetait ses rayons 
travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manire
blouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants
et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la
lumire du brasier qui ruisselait sur les tentures noires  travers les
carreaux sanglants tait pouvantablement sinistre, et donnait aux
physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement trange,
que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds
dans son enceinte magique.

C'tait aussi dans cette salle que s'levait, contre le mur de l'ouest,
une gigantesque horloge d'bne. Son pendule se balanait avec un
tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait
fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'levait des
poumons d'airain de la machine un son clair, clatant, profond et
excessivement musical, mais d'une note si particulire et d'une nergie
telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre taient
contraints d'interrompre un instant leurs accords pour couter la
musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcment leurs
volutions; un trouble momentan courrait dans toute la joyeuse
compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus
fous devenaient ples, et que les plus gs et les plus rassis passaient
leurs mains sur leurs fronts, comme dans une mditation ou une rverie
dlirante. Mais, quand l'cho s'tait tout  fait vanoui, une lgre
hilarit circulait par toute l'assemble; les musiciens
s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se
juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne
produirait pas en eux la mme motion; et puis, aprs la fuite des
soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de
l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge,
et c'tait le mme trouble, le mme frisson, les mmes rveries.

Mais, en dpit de tout cela, c'tait une joyeuse et magnifique orgie. Le
got du duc tait tout particulier. Il avait un oeil sr  l'endroit des
couleurs et des effets. Il mprisait le _dcorum_ de la mode. Ses plans
taient tmraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une
splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jug fou. Ses
courtisans sentaient bien qu'il ne l'tait pas. Mais il fallait
l'entendre, le voir, le toucher, pour tre sr qu'il ne l'tait pas.

Il avait,  l'occasion de cette grande fte, prsid en grande partie 
la dcoration mobilire des sept salons, et c'tait son got personnel
qui avait command le style des travestissements.  coup sr, c'taient
des conceptions grotesques. C'tait blouissant, tincelant; il y avait
du piquant et du fantastique,--beaucoup de ce qu'on a vu dans _Hernani_.
Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement quipes,
incongrment bties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y
avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantit, tant soit peu du
terrible, et du dgotant  foison. Bref, c'tait comme une multitude de
rves qui se pavanaient  et l dans les sept salons. Et ces rves se
contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on
et dit qu'ils excutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs
tranges de l'orchestre taient l'cho de leurs pas.

Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'bne de la salle de
velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrte, tout se tait, except
la voix de l'horloge. Les rves sont glacs, paralyss dans leurs
postures. Mais les chos de la sonnerie s'vanouissent,--ils n'ont dur
qu'un instant,--et  peine ont-ils fui, qu'une hilarit lgre et mal
contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rves
revivent, et ils se tordent  et l plus joyeusement que jamais,
refltant la couleur des fentres  travers lesquelles ruisselle le
rayonnement des trpieds. Mais, dans la chambre qui est l-bas tout 
l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance,
et une lumire plus rouge afflue  travers les carreaux couleur de sang,
et la noirceur des draperies funbres est effrayante; et  l'tourdi qui
met le pied sur le tapis funbre l'horloge d'bne envoie un carillon
plus lourd, plus solennellement nergique que celui qui frappe les
oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des
autres salles.

Quant  ces pices-l, elles fourmillaient de monde, et le coeur de la
vie y battait fivreusement. Et la fte tourbillonnait toujours lorsque
s'leva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit,
la musique s'arrta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se
fit partout, comme nagure, une anxieuse immobilit. Mais le timbre de
l'horloge avait cette fois douze coups  sonner; aussi, il se peut bien
que plus de pense se soit glisse dans les mditations de ceux qui
pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-tre aussi pour
cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers
chos du dernier coup fussent noys dans le silence, avaient eu le temps
de s'apercevoir de la prsence d'un masque qui jusque-l n'avait
aucunement attir l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion
s'tant rpandue en un chuchotement  la ronde, il s'leva de toute
l'assemble un bourdonnement, un murmure significatif d'tonnement et de
dsapprobation,--puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dgot.

Dans une runion de fantmes telle que je l'ai dcrite, il fallait sans
doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle
sensation. La licence carnavalesque de cette nuit tait, il est vrai, 
peu prs illimite; mais le personnage en question avait dpass
l'extravagance d'un Hrode, et franchi les bornes--cependant
complaisantes--du dcorum impos par le prince. Il y a dans les coeurs
des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans
motion. Mme chez les dpravs, chez ceux pour qui la vie et la mort
sont galement un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas
jouer. Toute l'assemble parut alors sentir profondment le mauvais got
et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'tranger. Le
personnage tait grand et dcharn, et envelopp d'un suaire de la tte
aux pieds. Le masque qui cachait le visage reprsentait si bien la
physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait
difficilement dcouvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient
peut-tre support, sinon approuv, cette laide plaisanterie. Mais le
masque avait t jusqu' adopter le type de la _Mort Rouge_. Son
vtement tait barbouill de sang,--et son large front, ainsi que tous
les traits de sa face, taient aspergs de l'pouvantable carlate.

Quand les yeux du prince Prospero tombrent sur cette figure de
spectre,--qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour
mieux soutenir son rle, se promenait  et l  travers les
danseurs,--on le vit d'abord convuls par un violent frisson de terreur
ou de dgot; mais, une seconde aprs, son front s'empourpra de rage.

--Qui ose,--demanda-t-il, d'une voix enroue, aux courtisans debout prs
de lui,--qui ose nous insulter par cette ironie blasphmatoires?
Emparez-vous de lui, et dmasquez-le,--que nous sachions qui nous aurons
 pendre aux crneaux, au lever du soleil!

C'tait dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le
prince Prospero, quand il pronona ces paroles. Elles retentirent
fortement et clairement  travers les sept salons,--car le prince tait
un homme imprieux et robuste, et la musique s'tait tue  un signe de
sa main.

C'tait dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de
ples courtisans  ses cts. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut
parmi le groupe un lger mouvement en avant dans la direction de
l'intrus, qui fut un instant presque  leur porte, et qui maintenant,
d'un pas dlibr et majestueux, se rapprochait de plus en plus du
prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indfinissable que
l'audace insense du masque avait inspire  toute la socit, il ne se
trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant
aucun obstacle, il passa  deux pas de la personne du prince; et pendant
que l'immense assemble, comme obissant  un seul mouvement, reculait
du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans
interruption, de ce mme pas solennel et mesur qui l'avait tout d'abord
caractris, de la chambre bleue  la chambre pourpre,--de la chambre
pourpre  la chambre verte,--de la verte  l'orange,--de celle-ci  la
blanche,--et de celle-l  la violette, avant qu'on et fait un
mouvement dcisif pour l'arrter.

Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspr par la rage et
la honte de sa lchet d'une minute, s'lana prcipitamment  travers
les six chambres, o nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'tait
empare de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'tait
approch imptueusement  une distance de trois ou quatre pieds du
fantme qui battait en retraite, quand ce dernier, arriv  l'extrmit
de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face  celui qui
le poursuivait. Un cri aigu partit,--et le poignard glissa avec un
clair sur le tapis funbre o le prince Prospero tombait mort une
seconde aprs.

Alors, invoquant le courage violent du dsespoir, une foule de masques
se prcipita  la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu,
qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre
de l'horloge d'bne, ils se sentirent suffoqus par une terreur sans
nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavreux, qu'ils
avaient empoigns avec une si violente nergie, ne logeait aucune forme
palpable.

On reconnut alors la prsence de la _Mort Rouge_. Elle tait venue comme
un voleur de nuit. Et tous les convives tombrent un  un dans les
salles de l'orgie inondes d'une rose sanglante, et chacun mourut dans
la posture dsespre de sa chute.

Et la vie de l'horloge d'bne disparut avec celle du dernier de ces
tres joyeux. Et les flammes des trpieds expirrent. Et les Tnbres,
et la Ruine, et la _Mort Rouge_ tablirent sur toutes choses leur empire
illimit.




LE ROI PESTE

HISTOIRE CONTENANT UNE ALLGORIE

  _Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses
  qui leur font horreur dans les chemins de la canaille._
   BUCKHURST, _Ferrex et Porrex._


Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le rgne
chevaleresque d'douard III, deux matelots appartenant  l'quipage du
_Free-and-Easy_, golette de commerce faisant le service entre l'cluse
(Belgique) et la Tamise, et qui tait alors  l'ancre dans cette
rivire, furent trs-merveills de se trouver assis dans la salle d'une
taverne de la paroisse Saint-Andr,  Londres,--laquelle taverne portait
pour enseigne la portraiture du _Joyeux Loup de mer_.

La salle, quoique mal construite, noircie par la fume, basse de
plafond, et ressemblant d'ailleurs  tous les cabarets de cette poque,
tait nanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs
dissmins  et l, suffisamment bien approprie  sa destination.

De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus
intressant, sinon le plus remarquable.

Celui qui paraissait tre l'an, et que son compagnon appelait du nom
caractristique de _Legs_ (jambes), tait aussi de beaucoup le plus
grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure
habituelle des paules semblait la consquence ncessaire d'une aussi
prodigieuse stature.--Son superflu en hauteur tait nanmoins plus que
compens par des dficits  d'autres gards. Il tait excessivement
maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer,
quand il tait ivre, une flamme de tte de mt, et  jeun le bout-dehors
du foc. Mais videmment ces plaisanteries et d'autres analogues
n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du
loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son
menton fuyant, sa mchoire infrieure dprime et ses normes yeux
blancs protubrants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte
d'une espce d'indiffrence bourrue pour toutes choses, n'en tait pas
moins solennelle et srieuse, au del de toute imitation et de toute
description.

Le plus jeune matelot tait, dans toute son apparence extrieure,
l'inverse et la rciproque de son camarade. Une paire de jambes arques
et trapues supportait sa personne lourde et ramasse, et ses bras
singulirement courts et pais, termins par des poings plus
qu'ordinaires, pendillaient et se balanaient  ses cts comme les
ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non prcise,
scintillaient, profondment enfoncs dans sa tte. Son nez restait
enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et
pourpre, et sa grosse lvre suprieure se reposait complaisamment sur
l'infrieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction
personnelle, augment par l'habitude qu'avait le propritaire desdites
lvres de les lcher de temps  autre. Il regardait videmment son grand
camarade de bord avec un sentiment moiti d'bahissement, moiti de
raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air
du soleil empourpr, contemplant, avant de se coucher, le haut des
rochers de Ben-Nevis.

Cependant les prgrinations du digne couple dans les diffrentes
tavernes du voisinage pendant les premires heures de la nuit avaient
t varies et pleines d'vnements. Mais les fonds, mme les plus
vastes, ne sont pas ternels, et c'tait avec des poches vides que nos
amis s'taient aventurs dans le cabaret en question.

Au moment prcis o commence proprement cette histoire, Legs et son
compagnon Hugh Tarpaulin taient assis, chacun les deux coudes appuys
sur la vaste table de chne, au milieu de la salle, et les joues entre
les mains.  l'abri d'un vaste flacon de _humming-stuffnon pay, ils
lorgnaient les mots sinistres: _Pas de craie_[6],--qui non sans
tonnement et sans indignation de leur part, taient crits sur la porte
en caractres de craie,--cette impudente craie qui osait se dclarer
absente! Non que la facult de dchiffrer les caractres
crits,--facult considre parmi le peuple de ce temps comme un peu
moins cabalistique que l'art de les tracer,--et pu, en stricte justice,
tre impute aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la
vrit, un certain tortillement dans la tournure des lettres,--et dans
l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embarde,--qui prsageaient,
dans l'opinion des deux marins, une sacre secousse et un sale temps, et
qui les dcidrent tout d'un coup, suivant le langage mtaphorique de
Legs,  veiller aux pompes,  serrer toute la toile et  fuir devant le
vent.

En consquence, ayant consomm ce qui restait d'ale, et solidement
agraf leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur lan vers la
rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la chemine, la
prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement,
et, une demi-heure aprs minuit, nos deux hros avaient par au grain et
filaient rondement  travers une ruelle sombre dans la direction de
l'escalier Saint-Andr, chaudement poursuivis par la tavernire du
_Joyeux Loup de mer._

Bien des annes avant et aprs l'poque o se passe cette dramatique
histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulirement la mtropole,
retentissait priodiquement du cri sinistre:--la Peste! La Cit tait en
grande partie dpeuple,--et, dans ces horribles quartiers avoisinant la
Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, troits et immondes,
que le dmon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu
de sa nativit, on ne pouvait rencontrer, se pavanant  l'aise, que
l'effroi, la terreur et la superstition.

Par ordre du roi, ces quartiers taient condamns, et il tait dfendu 
toute personne, sous peine de mort, de pntrer dans leurs affreuses
solitudes. Cependant, ni le dcret du monarque, ni les normes barrires
leves  l'entre des rues, ni la perspective de cette hideuse mort,
qui, presque  coup sr, engloutissait le misrable qu'aucun pril ne
pouvait dtourner de l'aventure, n'empchaient pas les habitations
dmeubles et inhabites d'tre dpouilles, par la main d'une rapine
nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article
pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.

Il fut particulirement constat,  chaque hiver,  l'ouverture annuelle
des barrires, que les serrures, les verrous et les caves secrtes
n'avaient protg que mdiocrement ces amples provisions de vins et
liqueurs, que, vu les risques et les embarras du dplacement, plusieurs
des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'taient
rsigns, durant la priode de l'exil,  confier  une aussi
insuffisante garantie.

Mais, parmi le peuple frapp de terreur, bien peu de gens attribuaient
ces faits  l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de
la peste, les dmons de la fivre, tels taient pour le populaire les
vrais suppts de malheur; et il se dbitait sans cesse l-dessus des
contes  glacer le sang, si bien que toute la masse des btiments
condamns fut  la longue enveloppe de terreur comme d'un suaire, et
que le voleur lui-mme, souvent pouvants par l'horreur superstitieuse
qu'avaient cre ses propres dprdations, laissait le vaste circuit du
quartier maudit aux tnbres, au silence,  la peste et  la mort.

Ce fut par l'une des redoutables barrires dont il a t parl, et qui
indiquait que la rgion situe au del tait condamne, que Legs et le
digne Hugh Tarpaulin, qui dgringolaient  travers une ruelle,
trouvrent leur course soudainement arrte. Il ne pouvait pas tre
question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps 
perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse taient presque sur leurs
talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente
grossirement faonne n'tait qu'un jeu; et, exasprs par la double
excitation de la course et des liqueurs, ils sautrent rsolument de
l'autre ct, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des
hurlements, s'garrent bientt dans ces profondeurs compliques et
malsaines.

S'ils n'avaient pas t ivres au point d'avoir perdu le sens moral,
leurs pas vacillants eussent t paralyss par les horreurs de leur
situation. L'air tait froid et brumeux. Parmi le gazon haut et
vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pavs dchausss
gisaient dans un affreux dsordre. Des maisons tombes bouchaient les
rues. Les miasmes les plus ftides et les plus dltres rgnaient
partout;--et grce  cette ple lumire qui, mme  minuit, mane
toujours d'une atmosphre vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu
discerner, gisant dans les alles et les ruelles, ou pourrissant dans
les habitations sans fentres, la charogne de maint voleur nocturne
arrt par la main de la peste dans la perptration de son exploit.

Mais il n'tait pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de
cette nature d'arrter la course de deux hommes, qui, naturellement
braves, et, cette nuit-l surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et
de _humming-stuff_, auraient intrpidement roul, aussi droit que
l'aurait permis leur tat, dans la gueule mme de la Mort. En
avant,--toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les
chos de ce dsert solennel de cris semblables au terrible hurlement de
guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin,
accroch au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore
les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des
mugissements de _basse_ tirs des profondeurs de ses poumons
stentoriens.

videmment, ils avaient atteint la place forte de la peste.  chaque pas
ou  chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte,
les chemins plus troits et plus embrouills. De grosses pierres et des
poutres tombant de temps en temps des toits dlabrs rendaient
tmoignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse
hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un
effort nergique pour se pratiquer un passage  travers les frquents
monceaux de gravats, il n'tait pas rare que leur main tombt sur un
squelette, ou s'emptrt dans les chairs dcomposes.

Tout  coup les marins trbuchrent contre l'entre d'un vaste btiment
d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier
de l'exaspr Legs, et il y fut rpondu de l'intrieur par une explosion
rapide, successive, de cris sauvages, dmoniaques, presque des clats de
rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des
poitrines moins irrparablement incendies, et s'abattirent au milieu
des choses avec une vole d'imprcations.

La salle dans laquelle ils tombrent se trouva tre le magasin d'un
entrepreneur des pompes funbres; mais une trappe ouverte, dans un coin
du plancher prs de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont
les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent,
taient bien approvisionnes de leur contenu traditionnel. Dans le
milieu de la salle une table tait dresse,--au milieu de la table, un
gigantesque bol plein de punch,  ce qu'il semblait. Des bouteilles de
vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des
flacons de toute forme et de toute espce, taient parpilles 
profusion sur la table. Tout autour, sur des trteaux funbres sigeait
une socit de six personnes. Je vais essayer de vous les dcrire une 
une.

En face de porte d'entre, et un peu plus haut que ses compagnons, tait
assis un personnage qui semblait tre le prsident de la fte. C'tait
un tre dcharn, d'une grande taille, et Legs fut stupfi de se
trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure tait aussi jaune
que du safran;--mais aucun trait,  l'exception d'un seul, n'tait assez
marqu pour mriter une description particulire. Ce trait unique
consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on
et dit un bonnet ou une couronne de chair ajoute  sa tte naturelle.
Sa bouche grimaante tait plisse par une expression d'affabilit
spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes
attables, brillaient du singulier vernis que font les fumes de
l'ivresse. Ce gentleman tait vtu des pieds  la tte d'un manteau de
velours de soie noire, richement brod, qui flottait ngligemment autour
de sa taille  la manire d'une cape espagnole. Sa tte tait
abondamment hrisse de plumes de corbillard, qu'il balanait de-ci
de-l avec un air d'affterie consomme; et dans sa main droite il
tenait un grand fmur humain, avec lequel il venait de frapper,  ce
qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une
chanson.

En face de lui, et le dos tourn  la porte, tait une dame dont la
physionomie extraordinaire ne lui cdait en rien. Quoique aussi grande
que le personnage que nous venons de dcrire, celle-ci n'avait aucun
droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en tait videmment
au dernier priode de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup
 celle de l'norme pice de _bire d'Octobre_ qui se dressait, dfonce
par le haut, juste  ct d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure
tait singulirement ronde, rouge et pleine; et la mme particularit,
ou plutt l'absence de particularit que j'ai dj mentionne dans le
cas du prsident, marquait sa physionomie,--c'est--dire qu'un seul
trait de sa face mritait une caractrisation spciale; le fait est que
le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la mme remarque pouvait
s'appliquer  toutes les personnes de la socit, chacune semblait avoir
accapar pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en
question, ce morceau, c'tait la bouche:--une bouche qui commenait 
l'oreille droite, et courait jusqu' la gauche en dessinant un abme
terrifique,--ses trs-courts pendants d'oreilles trempant  chaque
instant dans le gouffre. La dame nanmoins faisait tous ses efforts pour
garder cette bouche ferme et se donnait un air de dignit; sa toilette
consistait en un suaire frachement empes et repass, qui lui montait
jusque sous le menton, avec une collerette plisse en mousseline de
batiste.

 sa droite tait assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait
patronner. Cette dlicate petite crature laissait voir dans le
tremblement de ses doigts macis, dont le ton livide de ses lvres et
dans la lgre tache hectique plaque sur son teint d'ailleurs plomb,
des symptmes vidents d'une phtisie effrne. Un air de haute
distinction, nanmoins, tait rpandu sur toute sa personne; elle
portait d'une manire gracieuse et tout  fait dgage un vaste et beau
linceul en trs-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles
sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez,
extrmement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait
beaucoup plus bas que sa lvre infrieure; et cette trompe, malgr la
faon dlicate dont elle la dplaait de temps  autre et la mouvait 
droite et  gauche avec sa langue, donnait  sa physionomie une
expression tant soit peu quivoque.

De l'autre ct,  la gauche de la dame hydropique, tait assis un vieux
petit homme, enfl, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur
ses paules comme deux normes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras
croiss et l'une de ses jambes entoure de bandages et reposant sur la
table, il semblait se regarder comme ayant droit  quelque
considration. Il tirait videmment beaucoup d'orgueil de chaque pouce
de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus spcial 
attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce
surtout n'avait pas d lui coter peu d'argent, et qu'il tait de nature
 lui aller parfaitement bien;--il tait fait d'une de ces housses de
soie curieusement brodes, appartenant  ces glorieux cussons qu'on
suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible,
au-dessus des maisons des grandes familles absentes.

 ct de lui,  la droite du prsident, tait un gentleman avec des
grands bas blancs et un caleon de coton. Tout son tre tait secou
d'une manire risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait les
_affres_ de l'ivresse. Ses mchoires, frachement rases, taient
troitement serres dans un bandage de mousseline, et ses bras, lis de
la mme manire par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir
lui-mme trop librement des liqueurs de la table; prcaution rendue
ncessaire, dans l'opinion de Legs, par le caractre singulirement
abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles
prodigieuses, qu'il tait sans doute impossible d'enfermer, surgissaient
dans l'espace, et taient de temps en temps comme piques d'un spasme au
son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.

Sixime et dernier, et lui faisant face, tait plac un personnage qui
avait l'air singulirement raide, et qui, tant afflig de paralysie,
devait se sentir, pour parler srieusement, fort peu  l'aise dans ses
trs-incommodes vtements. Il tait habill (habillement peut-tre
unique dans son genre), d'une belle bire d'acajou toute neuve. Le haut
du couvercle portait sur le crne de l'homme comme un armet, et
l'enveloppait comme un capuchon, donnant  toute la face une physionomie
d'un intrt indescriptible. Des emmanchures avaient t pratiques des
deux cts, autant pour la commodit que pour l'lgance, mais cette
toilette toutefois empchait le malheureux qui en tait par de se tenir
droit sur son sige, comme ses camarades; et, comme il tait dpos
contre son trteau, et inclin suivant un angle de quarante-cinq degrs,
ses deux gros yeux  fleur de tte roulaient et dardaient vers le
plafond leurs terribles globes blanchtres, comme dans un absolu
tonnement de leur propre normit.

Devant chaque convive tait place une moiti de crne, dont il se
servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs ttes pendait un squelette
humain, au moyen d'une corde noue autour d'une des jambes et fixe  un
anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'tait pas retenue par un lien
semblable, jaillissait du corps  angle droit, faisant danser et
pirouetter toute la carcasse parse et frmissante, chaque fois qu'une
bouffe de vent se frayait un passage dans la salle. Le crne de
l'affreuse chose contenait une certaine quantit de charbon enflamm qui
jetait sur toute la scne une lueur vacillante mais vive; et les bires
et tout le matriel d'un entrepreneur de spultures, empils  une
grande hauteur autour de la chambre et contre les fentres, empchaient
tout rayon de lumire de se glisser dans la rue.

 la vue de cette extraordinaire assemble et de son attirail encore
plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le
dcorum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant
contre le mur auprs duquel il se trouvait, laissa tomber sa mchoire
infrieure encore plus bas que de coutume, et dploya ses vastes yeux
dans toute leur tendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au
point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur
ses genoux, clata en un rire immodr et intempestif, c'est--dire en
un long, bruyant, tourdissant rugissement.

Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement
grossire, le grand prsident sourit trs-gracieusement  nos
intrus,--leur fit, avec sa tte de plumes noires, un signe plein de
dignit,--et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers
un sige que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer 
son intention. Legs ne fit pas  tout cela la plus lgre rsistance, et
s'assit o on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son
trteau du haut bout de la table, porta son installation dans le
voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit  ct
d'elle en grande joie, et, se versant un crne de vin rouge, l'avala en
l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais,  cette prsomption, le
raide gentleman  la bire parut singulirement exaspr; et cela aurait
pu donner lieu  de srieuses consquences, si le prsident n'avait pas,
en frappant sur la table avec son spectre, ramen l'attention de tous
les assistants au discours suivant:

--L'heureuse occasion qui se prsente nous fait un devoir...

--Tiens bon l!--interrompit Legs, avec un air de grand srieux,--tiens
bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous tes
tous, et quelle besogne vous faites ici, quips comme de sales dmons,
et avalant le bon petit _tord-boyaux_ de notre honnte camarade, Will
Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrimes pour l'hiver!

 cet impardonnable chantillon de mauvaise ducation, toute l'trange
socit se dressa  moiti sur ses pieds, et profra rapidement une
foule de cris diaboliques, semblables  ceux qui avaient d'abord attir
l'attention des matelots. Le prsident, nanmoins, fut le premier 
recouvrer son sang-froid, et,  la longue, se tournant vers Legs avec
une grande dignit, il reprit:

--C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosit
raisonnable de la part d'htes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas
t invits. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que
je rgne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste Ier.

Cette salle, que vous supposez trs-injurieusement tre la boutique de
Will Wimble, l'entrepreneur de pompes funbres,--un homme que nous ne
connaissons pas, et, dont l'appellation plbienne n'avait jamais, avant
cette nuit, corch nos oreilles royales,--cette salle, dis-je, est la
Salle du Trne de notre Palais, consacre aux conseils de notre royaume
et  d'autres destinations d'un ordre sacr et suprieur.

La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre
Srnissime pouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez
sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale
dans leurs noms respectifs: Sa Grce l'Archiduc Pest-Ifre, Sa Grce le
Duc Pest-Ilentiel, Sa Grce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse
Srnissime l'Archiduchesse Ana-Peste.

En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux
affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de
rpondre qu'elles concernent notre intrt royal et priv, et, ne
concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-mmes.
Mais, en considration de ces gards que vous pourriez revendiquer en
votre qualit d'htes et d'trangers, nous daignerons encore vous
expliquer que nous sommes ici cette nuit,--prpars par de profondes
recherches et de soigneuses investigations,--pour examiner, analyser et
dterminer premptoirement l'esprit indfinissable, les
incomprhensibles qualits de la nature de ces inestimables trsors de
la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente mtropole; pour,
en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi
augmenter la vritable prosprit de ce souverain qui n'est pas de ce
monde, qui rgne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et
dont le nom est: La Mort!

--Dont le nom est Davy Jones!--s'cria Tarpaulin, servant  la dame 
ct de lui un plein crne de liqueur, et s'en versant un second 
lui-mme.

--Profane coquin!--dit le prsident, tournant alors son attention vers
le digne Hugh,--profane et excrable drle! Nous avons dit qu'en
considration de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin 
violer, mme dans ta sale personne, nous condescendions  rpondre  tes
grossires et intempestives questions? Nanmoins nous croyons que, vu
votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de
vous condamner, toi et ton compagnon, chacun  un gallon de
_black-strap_,--que vous boirez  la prosprit de notre royaume,--d'un
seul trait,--et  genoux;--aussitt aprs, vous serez libres l'un et
l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les
privilges de notre table, selon votre got personnel et respectif.

--Ce serait une chose d'une absolue impossibilit, rpliqua Legs,  qui
les grands airs et la dignit du Roi Peste Ier avaient videmment
inspir quelques sentiments de respect, et qui s'tait lev et appuy
contre la table pendant que celui-ci parlait;--ce serait, s'il plat 
Votre Majest, une chose d'une absolue impossibilit d'arrimer dans ma
cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre
Majest. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons
charges  notre bord dans la matine en matire de lest, et sans
mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarques ce
soir dans diffrents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison de
_humming-stuff_, prise et _dment paye_  l'enseigne du _Joyeux Loup de
mer_. Votre Majest voudra donc bien tre assez gracieuse pour prendre
la bonne volont pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune faon
avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau
de cale qui rpond au salut de _black-strap_.

--Amarre a!--interrompit Tarpaulin, non moins tonn de la longueur du
speech de son camarade que de la nature de son refus.--Amarre a,
matelot d'eau douce!--Lcheras-tu bientt le crachoir, que je dis, Legs!
Ma coque est encore lgre, bien que toi, je le confesse, tu me
paraisses un peu trop charg par le haut; et quand  ta part de
cargaison, eh bien! plutt que de faire lever un grain, je trouverai
pour elle de la place  mon bord, mais...

--Cet arrangement,--interrompit le prsident,--est en complet dsaccord
avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est
mdique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons
imposes seront remplies  la lettre, et cela sans une minute
d'hsitation,--faute de quoi nous dcrtons que vous serez attachs
ensemble par le cou et les talons, et dment noys comme rebelles dans
la pice de _bire d'Octobre_ que voil!

--Voil une sentence! Quelle sentence!--quitable, judicieuse
sentence!--Un glorieux dcret!--Une trs-digne, trs-irrprochable et
trs-sainte condamnation!--crirent  la fois tous les membres de la
famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le
vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul
de linon fit onduler son nez  droite et  gauche; le gentleman au
caleon convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme
un poisson  l'agonie; et l'homme  la bire d'acajou parut encore plus
raide et roula ses yeux vers le plafond.

--Hou! hou!--fit Tarpaulin, s'panouissant de rire, sans prendre garde 
l'agitation gnrale.--Hou! hou! hou!--Hou! hou! hou!--je disais, quand
M. le Roi Peste est venu fourrer son pissoir, que, pour quant  la
question de deux ou trois gallons de _black-strap_ de plus ou de moins,
c'tait une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il
n'tait pas trop charg,--mais quand il s'agit de boire  la sant du
Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre  genoux devant la
vilaine Majest que voil, aussi bien que je me connais pour un pcheur,
n'tre pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!--oh! pour cela, c'est
une tout autre affaire, et qui dpasse absolument mes moyens et mon
intelligence.

Il ne lui fut pas accord de finir tranquillement son discours. Au nom
de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs siges.

--Trahison!--hurla Sa Majest le Roi Peste Ier.

--Trahison!--dit le petit homme  la goutte.

--Trahison!--glapit l'archiduchesse Ana-Peste.

--Trahison!--marmotta le gentleman aux mchoires attaches.

--Trahison!--grogna l'homme  la bire.

--Trahison! trahison!--cria Sa Majest, la femme  la gueule; et,
saisissant par la partie postrieure de ses culottes l'infortun
Tarpaulin, qui commenait justement  remplir pour lui-mme un crne de
liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans
crmonie dans le vaste tonneau dfonc plein de son ale favorite.
Ballott  et l pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol
de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'cume que ses
efforts avaient naturellement soulev dans le liquide dj fort mousseux
par sa nature.

Toutefois le grand matelot ne vit pas avec rsignation la dconfiture de
son camarade. Prcipitant le Roi Peste  travers la trappe ouverte, le
vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut
vers le centre de la salle. L, arrachant le squelette suspendu
au-dessus de la table, il le tira  lui avec tant d'nergie et de bon
vouloir qu'il russit, en mme temps que les derniers rayons de lumire
s'teignaient dans la salle,  briser la cervelle du petit homme  la
goutte. Se prcipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau
plein d'_ale d'Octobre_ et de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un
instant et le fit rouler sur lui-mme. Il en jaillit un dluge de
liqueur si furieux, si imptueux,--si envahissant,--que la chambre fut
inonde d'un mur  l'autre,--la table renverse avec tout ce qu'elle
portait,--les trteaux jets sens dessus dessous,--le baquet de punch
dans la chemine,--et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles
d'articles funbres se dbattaient  et l. Les pots, les cruches, les
grosses bouteilles habilles de jonc se confondaient dans une affreuse
mle, et les flacons d'osier se heurtaient dsesprment contre les
gourdes cuirasses de corde. L'homme aux _affres_ fut noy sur
place,--le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa
bire,--et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame
au suaire, se prcipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit
dans la direction du _Free-and-Easy_, prenant bien le vent, et
remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant ternu trois ou quatre
fois, haletait et soufflait derrire lui en compagnie de l'Archiduchesse
Ana-Peste.




LE DIABLE DANS LE BEFFROI

  _Quelle heure est-il?_
   Vieille locution.


Chacun sait d'une manire vague que le plus bel endroit du monde est--ou
_tait_, hlas!--le bourg hollandais de Vondervotteimittiss. Cependant,
comme il est  quelque distance de toutes les grandes routes, dans une
situation pour ainsi dire extraordinaire, il n'y a peut-tre qu'un petit
nombre de mes lecteurs qui lui aient rendu visite. Pour l'agrment de
ceux qui n'ont pu le faire, je juge donc  propos d'entrer dans quelques
dtails  son sujet. Et c'est en vrit d'autant plus ncessaire que, si
je me propose de donner un rcit des vnements calamiteux qui ont fondu
tout rcemment sur son territoire, c'est avec l'espoir de conqurir 
ses habitants la sympathie publique. Aucun de ceux qui me connaissent ne
doutera que le devoir que je m'impose ne soit excut avec tout ce que
j'y peux mettre d'habilet, avec cette impartialit rigoureuse, cette
scrupuleuse vrification des faits et cette laborieuse collaboration des
autorits qui doivent toujours distinguer celui qui aspire au titre
d'historien.

Par le secours runi des mdailles, manuscrits et inscriptions, je suis
autoris  affirmer positivement que le bourg de Vondervotteimittiss a
toujours exist ds son origine prcisment dans la mme condition o on
le voit encore aujourd'hui. Mais, quant  la date de cette origine, il
m'est pnible de n'en pouvoir parler qu'avec cette _prcision_
_indfinie_ dont les mathmaticiens sont quelquefois obligs de
s'accommoder dans certaines formules algbriques. La date, il m'est
permis de m'exprimer ainsi eu gard  sa prodigieuse antiquit, ne peut
pas tre moindre qu'une quantit dterminable quelconque.

Relativement  l'tymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse,
non sans peine, galement en dfaut. Parmi une multitude d'opinions sur
ce point dlicat,--quelques-unes trs-subtiles, quelques-unes
trs-rudites, quelques-unes suffisamment inverses,--je n'en trouve
aucune qui puisse tre considre comme satisfaisante. Peut-tre l'ide
de Grogswigg--qui concide presque avec celle de
Kroutaplenttey,--doit-elle tre _prudemment_ prfre. Elle est ainsi
conue:--_Vondervotteimittiss,--Vonder, lege Donder,--Votteimittiss,
quasi und Bleitziz,--Bleitziz obsoletum pro Blitzen_. Cette tymologie,
pour dire la vrit, se trouve assez bien confirme par quelques traces
de fluide lectrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de
la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre
dans une thse d'une pareille importance, et je prierai le lecteur,
curieux d'informations, d'en rfrer aux _Oratiunculae de Rebus
Praeter-Veteris_, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, _De
Derivationibus_, de la page 27  la page 5010, in-folio, dition
gothique, caractres rouges et noirs, avec rclames et sans
signatures;--consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales
autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de
Gruntundguzzell.

Malgr l'obscurit qui enveloppe ainsi la date de la fondation de
Vondervotteimittiss et l'tymologie de son nom, on ne peut douter, comme
je l'ai dj dit, qu'il n'ait toujours exist tel que nous le voyons
prsentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus
lgre diffrence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et
en vrit la simple suggestion d'une telle possibilit y serait
considre comme une insulte. Le village est situ dans une valle
parfaitement circulaire, dont la circonfrence est d'un quart de mille 
peu prs, et compltement environne par de jolies collines dont les
habitants ne se sont jamais aviss de franchir les sommets. Ils donnent
d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne
croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre ct.

Autour de la lisire de la valle (qui est tout  fait unie et pave
dans toute son tendue de tuiles plates) s'tend un rang continu de
soixante petites maisons. Elles sont appuyes par derrire sur les
collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la
plaine, qui est juste  soixante yards de la porte de face de chaque
habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une alle
circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions
elles-mmes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de
distinguer l'une de l'autre.  cause de son extrme antiquit, le style
de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison mme,
il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de
petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de
sorte que les murs ressemblent  un chiquier dans de vastes
proportions. Les pignons sont tourns du ct de la faade, et il y a
des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des
toits et aux portes principales. Les fentres sont troites et
profondes, avec de tout petits carreaux et force chssis. Le toit est
recouvert d'une multitude de tuiles  oreillettes roules. La charpente
est partout d'une couleur sombre, trs-ouvrage, mais avec peu de
varit dans les dessins; car, de temps immmorial, les sculpteurs en
bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux
objets,--une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien,
et ils les prodiguent avec une singulire ingniosit, partout o ils
trouvent une place pour le ciseau.

Les habitations se ressemblent autant  l'intrieur qu'au dehors, et
l'ameublement est faonn d'aprs un seul modle. Le sol est pav de
tuiles carres, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des
pieds tors, grles, et amincis par le bas. Les chemines sont larges et
hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculpts sur la
face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la
tablette une vritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux
pots  fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi  chaque bout
en manire de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il
y a encore un petit magot chinois  grosse panse avec un grand trou au
milieu,  travers lequel apparat le cadran d'une montre.

Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et
contourns. Il y a constamment un grand feu et une norme marmite
dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison
surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux
yeux bleus et  la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable 
un pain de sucre, agrment de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa
robe est de tiretaine orange, trs-ample par derrire et trs-courte de
taille--et fort courte en vrit sous d'autres rapports, car elle ne
descend pas  mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu paisses, ainsi que
les chevilles, mais elles sont revtues d'une belle paire de bas verts.
Ses souliers--de cuir rose,--sont attachs par un noeud de rubans jaunes
panouis et frips en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une
lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande
cuiller pour la choucroute et le porc.  ct d'elle se tient un gros
chat mouchet, qui porte  sa queue une montre-joujou en cuivre dor, 
rptition, que les _garons_ lui ont ainsi attache en manire de
farce.

Quant aux garons eux-mmes, ils sont tous trois dans le jardin, et
veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des
chapeaux  trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque
sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges draps, de
lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes
avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe  la
bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouffe de
fume, un coup d'oeil  la montre--un coup d'oeil  la montre, une
bouffe de fume,--ils vont ainsi. Le cochon--qui est corpulent et
fainant--s'occupe tantt  glaner les feuilles paves qui sont tombes
des choux, tantt  ruer contre la montre dore que ces petits polissons
ont aussitt attache  la queue de ce personnage, dans le but de le
faire aussi beau que le chat.

Juste devant la porte d'entre, dans un fauteuil  grand dossier,  fond
de cuir, aux pieds tors et grles comme ceux des tables, est install le
vieux propritaire de la maison lui-mme. C'est un vieux petit monsieur
excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double.
Sa tenue ressemble  celle des petits garons,--et je n'ai pas besoin
d'en dire davantage. Toute la diffrence est que sa pipe est quelque peu
plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fume. Comme eux,
il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la
vrit, il a quelque chose de plus important  faire qu'une montre 
surveiller,--et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la
jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient
toujours au moins un de ses yeux rsolument braqu sur un certain objet
fort intressant au centre de la plaine.

Cet objet est situ dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres
du conseil sont tous hommes trs-petits, trs-ronds, trs-adipeux,
trs-intelligents, avec des yeux gros comme des saucires et de vastes
mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des
boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de
Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu
plusieurs sances extraordinaires, et ont adopt ces trois importantes
dcisions:

I

_C'est un crime de changer le bon vieux train des choses._

II

_Il n'existe rien de tolrable en dehors de Vondervotteimittiss._

III

_Nous jurons fidlit ternelle  nos horloges et  nos choux._

Au-dessus de la chambre des sances est le clocher, et dans le clocher
ou beffroi est et a t de temps immmorial l'orgueil et la merveille du
village,--la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est l
l'objet vers lequel sont tourns les yeux des vieux messieurs qui sont
assis dans les fauteuils  fond de cuir.

La grande horloge a sept cadrans--un sur chacun des sept pans du
clocher,--de sorte qu'on peut l'apercevoir aisment de tous les
quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et
noires. Au beffroi est attach un homme dont l'unique fonction est d'en
avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des
sincures,--car, de mmoire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss
n'avait jamais rclam son secours. Jusqu' ces derniers jours, la
simple supposition d'une pareille chose tait considre comme une
hrsie. Depuis l'poque la plus ancienne dont fassent mention les
archives, les heures avaient t rgulirement sonnes par la grosse
cloche. Et, en vrit, il en tait de mme pour toutes les autres
horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien
marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment
venu de dire: Midi! tous les obissants serviteurs ouvraient
simultanment leurs gosiers et rpondaient comme un mme cho. Bref, les
bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils taient fiers de
leurs horloges.

Tous les gens qui tiennent des sincures sont tenus en plus ou moins
grande vnration; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a
la plus parfaite des sincures, il est le plus parfaitement respect de
tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les
cochons eux-mmes le considrent avec un sentiment de rvrence. La
queue de son habit est _beaucoup_ plus longue,--sa pipe, ses boucles de
souliers, ses yeux et son estomac sont _beaucoup_ plus gros que ceux
d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant  son menton, il
n'est pas seulement double, il est triple.

J'ai peint l'tat heureux de Vondervotteimittiss; hlas! quelle grande
piti qu'un si ravissant tableau ft condamn  subir un jour un cruel
changement!

C'est depuis bien longtemps un dicton accrdit parmi les plus sages
habitants, que _rien de bon ne peut venir d'au del des collines_, et
vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de
prophtique. Il tait midi moins cinq,--avant-hier,--quand apparut un
objet d'un aspect bizarre au sommet de la crte--du ct de l'est. Un
tel vnement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux
petit monsieur assis dans son fauteuil  fond de cuir tourna l'un de ses
yeux, avec l'bahissement de l'effroi, sur le phnomne, gardant
toujours l'autre oeil fix sur l'horloge du clocher.

Il tait midi moins trois minutes, quand on s'aperut que le singulier
objet en question tait un jeune homme tout petit, et qui avait l'air
tranger. Il descendait la colline avec une trs-grande rapidit, de
sorte que chacun put bientt le voir tout  son aise. C'tait bien le
plus prcieux petit personnage qui se ft jamais fait voir dans
Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez
crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique
range de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une
oreille  l'autre. Ajoutez  cela des favoris et des moustaches; il n'y
avait, je crois, plus rien  voir de sa figure. Il avait la tte nue, et
sa chevelure avait t soigneusement arrange avec des papillotes. Sa
toilette se composait d'un habit noir collant termin en queue
d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de
mouchoir blanc,--de culottes de casimir noir, de bas noirs et
d'escarpins qui ressemblaient  des moitis de souliers, avec d'normes
bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras,
il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois
gros comme lui. Dans sa main gauche tait une tabatire en or, o il
puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde,
pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes
sortes de pas fantastiques. Bont divine!--c'tait l un spectacle pour
les honntes bourgeois de Vondervotteimittiss!

Pour parler nettement, le gredin avait, en dpit de son ricanement, un
audacieux et sinistre caractre dans la physionomie; et, pendant qu'il
galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqu de ses
escarpins suffit pour veiller maints soupons; et plus d'un bourgeois
qui le contempla ce jour-l aurait donn quelque chose pour jeter un
coup d'oeil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une faon
si irritante de la poche de son habit  queue d'hirondelle. Mais ce qui
occasionna principalement une juste indignation fut que ce misrable
freluquet, tout en brodant tantt un fandango, tantt une pirouette,
n'tait nullement _rgl_ dans sa danse, et ne possdait pas la plus
vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure[7].

Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps
d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi,
le gueux s'lana, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves
gens, fit ici un chass, l un balanc; puis, aprs une pirouette et un
pas de zphyr, partit comme  pigeon-vole vers le beffroi de la Maison
de Ville, o le gardien de l'horloge stupfait fumait dans une attitude
de dignit et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord
par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque
sur la tte, le lui enfona par-dessus les yeux et la bouche; puis,
levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement
que,--vu que le gardien tait si ballonn, et le violon si vaste et si
creux,--vous auriez jur que tout un rgiment de grosses caisses battait
le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de
Vondervotteimittiss.

On ne sait pas  quel acte dsespr de vengeance cette attaque
rvoltante aurait pu pousser les habitants, n'tait ce fait
trs-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il ft midi. La
cloche allait sonner, et c'tait une affaire d'absolue et suprieure
ncessit que chacun et l'oeil  sa montre. Il tait vident toutefois
que, juste en ce moment, le gaillard fourr dans le clocher en avait 
la cloche et se mlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle
commenait  sonner, personne n'avait le temps de surveiller les
manoeuvres du tratre, car chacun tait tout oreilles pour compter les
coups.

--Un!--dit la cloche.

--Hine!--rpliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss
dans chaque fauteuil  fond de cuir.--Hine!--dit sa montre; hine!--dit
la montre de sa _phme_, et--hine!--dirent les montres des garons et
les petits joujoux dors pendus aux queues du chat et du cochon.

--Deux!--continua la grosse cloche; et

--Teusse!--rptrent tous les chos mcaniques.

--Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!--dit la cloche.

--Droisse! gdre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!--rpondirent
les autres.

--Onze!--dit la grosse.

--Honsse!--approuva tout le petit personnel de l'horlogerie infrieure.

--Douze!--dit la cloche.

--Tousse!--rpondirent-ils, tous parfaitement difis et laissant tomber
leurs voix en cadence.

--Et il atre miti, tonc!--dirent tous les vieux petits messieurs,
rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore
fini avec eux.

--TREIZE!--dit-elle.

--Tarteifle!--anhlrent tous les vieux petits messieurs, devenant ples
et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites
de dessus leurs genoux gauches.

--Tarteifle!--gmirent-ils,--Draisse! Draisse!!

--Mein Gott, il atre draisse heires!!!

Dois-je essayer de dcrire la terrible scne qui s'ensuivit? Tout
Vondervotteimittiss clata d'un seul coup en un lamentable tumulte.

--Qu'arrife-d'-il tonc  mon phandre?--glapirent tous les petits
garons,--ch'ai vaim tbouis hine heire.

--Qu'arrife-d'-il tonc  mes joux?--crirent toutes les _phmes_;--ils
toiffent atre en pouillie tbouis hine heire!

--Qu'arrife-d'-il tonc  mon bibe?--jurrent tous les vieux petits
messieurs,--donnerre et glairs! il toit atre deint tbouis hine
heire!

Et ils rebourrrent leurs pipes en grande rage, et, s'enfonant dans
leurs fauteuils, ils soufflrent si vite et si frocement que toute la
valle fut immdiatement encombre d'un impntrable nuage.

Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que
le vieux Diable lui-mme et pris possession de tout ce qui avait forme
d'horloge. Les pendules sculptes sur les meubles se prenaient  danser
comme si elles taient ensorceles, pendant que celles qui taient sur
les chemines pouvaient  peine se contenir dans leur fureur, et
s'acharnaient dans une si opinitre sonnerie de:
Draisse!--Draisse!--Draisse!--et dans un tel trmoussement et remuement
de leurs balanciers, que c'tait rellement pouvantable 
voir.--Mais--pire que tout,--les chats et les cochons ne pouvaient plus
endurer l'inconduite des petites montres  rptition attaches  leurs
queues, et ils le faisaient bien voir en dtalant tous vers la
place,--gratignant et farfouillant,--criant et hurlant,--affreux sabbat
de miaulements et de grognements!--et s'lanant  la figure des gens,
et se fourrant sous les cotillons, et crant le plus pouvantable
charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible  une
personne raisonnable d'imaginer. Et le misrable petit vaurien install
dans le clocher faisait videmment tout son possible pour rendre les
choses encore plus navrantes. On a pu de temps  autre apercevoir le
sclrat  travers la fume. Il tait toujours l, dans le beffroi,
assis sur l'homme du beffroi, qui gisait  plat sur le dos. Dans ses
dents, l'infme tenait la corde de la cloche, qu'il secouait
incessamment, de droite et de gauche, avec sa tte, faisant un tel
vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses
genoux reposait l'norme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure,
avec les deux mains, faisant affreusement semblant--l'infme
paillasse!--de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!

Les affaires tant dans ce misrable tat, de dgot je quittai la
place, et maintenant je fais un appel  tous les amants de l'heure
exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et
restaurons l'ancien ordre de choses  Vondervotteimittiss en prcipitant
ce petit drle du clocher.




LIONNERIE

  _Tout le populaire se dressa_
  _Sur ses dix doigts de pied dans un trange bahissement._
   L'VQUE HALL.--_Satires_.


Je suis,--c'est--dire _j'tais_ un grand homme; mais je ne suis ni
l'auteur du _Junius_, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je
crois, Robert Jones, et je suis n quelque part dans la cit de
Fum-Fudge.

La premire action de ma vie fut d'empoigner mon nez  deux mains. Ma
mre vit cela et m'appela un gnie;--mon pre pleura de joie et me fit
cadeau d'un trait de nosologie. Je le possdais  fond avant de porter
des culottes.

Je commenai ds lors  pressentir ma voie dans la science, et je
compris bientt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment
marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver  la dignit de
Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures thories.
Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une
demi-douzaine de petits verres.

Quand je fus arriv  ma majorit, mon pre me demanda un jour si je
voulais le suivre dans son cabinet.

--Mon fils,--dit-il quand nous fmes assis,--quel est le but principal
de votre existence?

--Mon pre,--rpondis-je,--c'est l'tude de la nosologie.

--Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?

--Monsieur,--dis-je,--c'est la Science des Nez[8].

--Et pouvez-vous me dire,--demanda-t-il,--quel est le sens du mot nez?

--Un nez, mon pre,--rpliquai-je en baissant le ton,--a t dfini
diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est
maintenant midi, ou peu s'en faut,--nous avons donc le temps, d'ici 
minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:--Le nez, suivant
Bartholinus, est cette protubrance,--cette bosse,--cette
excroissance,--cette...

--Cela va bien, Robert,--interrompit le bon vieux gentleman.--Je suis
foudroy par l'immensit de vos connaissances,--positivement je le
suis,--oui, sur mon me! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son
coeur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre ducation peut
tre considre maintenant comme acheve,--il est grandement temps que
vous vous poussiez dans le monde,--et vous n'avez rien de mieux  faire
que de suivre simplement votre nez. Ainsi--ainsi... (alors, il me
conduisit  coups de pied tout le long des escaliers jusqu' la porte),
ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!

Comme je sentais en moi _l'afflatus_ divin, je considrai cet accident
presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel tait bon. Je
rsolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois,
et j'crivis incontinent une brochure sur la nosologie.

Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.

--tonnant gnie!--dit le _Quarterly_.

--Admirable physiologiste!--dit le _Westminster_.

--Habile gaillard!--dit le _Foreign_.

--Bel crivain!--dit l'_Edinburgh_.

--Profond penseur!--dit le _Dublin_.

--Grand homme!--dit Bentley.

--me divine!--dit Fraser.

--Un des ntres!--dit Blackwood.

--Qui peut-il tre?--dit mistress Bas-Bleu.

--Que peut-il tre?--dit la grosse miss Bas-Bleu.

--O peut-il tre?--dit la petite miss Bas-Bleu.

Mais je n'accordai aucune attention  toute cette populace,--j'allai
tout droit  l'atelier d'un artiste.

La duchesse de Dieu-me-Bnisse posait pour son portrait; le marquis de
Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de
Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son
Altesse Royale de _Noli-me-Tangere_ se penchait sur le dos de son
fauteuil.

Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.

--Oh! trs-beau!--soupira Sa Grce.

--Oh! au secours!--bgaya le marquis.

--Oh! choquant!--murmura le comte.

--Oh! abominable!--grogna Son Altesse Royale.

--Combien en voulez-vous?--demanda l'artiste.

--De son _nez_?--s'cria Sa Grce.

--Mille livres,--dis-je, en m'asseyant.

--Mille livres?--demanda l'artiste, d'un air rveur.

--Mille livres,--dis-je.

--C'est trs-beau!--dit-il, en extase.

--C'est mille livres,--dis-je.

--Le garantissez-vous?--demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.

--Je le garantis,--dis-je en le mouchant vigoureusement.

--Est-ce bien un original?--demanda-t-il, en le touchant avec respect.

--Hein?--dis-je, en le tortillant de ct.

--Il n'en a pas t fait de copie?--demanda-t-il, en l'tudiant au
microscope.

--Jamais!--dis-je, en le redressant.

--Admirable!--s'cria-t-il tout tourdi par la beaut de la manoeuvre.

--Mille livres,--dis-je.

--_Mille_ livres?--dit-il.

--Prcisment,--dis-je.

--Mille _livres_?--dit-il.

--Juste,--dis-je.

--Vous les aurez,--dit-il;--quel morceau capital!

Il me fit immdiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je
louai un appartement dans _Jermyn street_, et j'adressai  Sa Majest la
quatre-vingt-dix-neuvime dition de ma _Nosologie_, avec un portrait de
la trompe.

Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita  dner.

Nous tions tous Lions et gens du meilleur ton.

Il y avait l un no-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin,
Proclus, Hirocls, Maxime de Tyr, et Syrianus.

Il y avait un professeur de perfectibilit humaine. Il cita Turgot,
Price, Priestley, Condorcet, de Stal, et l'_Ambitious Student in Ill
Health_.

Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous taient
philosophes, et que tous les philosophes taient fous.

Il y avait sthticus Ethix. Il parla de feu, d'unit et d'atomes; d'me
double et prexistante; d'affinit et d'antipathie; d'intelligence
primitive et d'homoeomrie.

Il y avait Thologos Thologie. Il bavarda sur Eusbe et Arius; sur
l'hrsie et le Concile de Nice; sur le Puseyisme et le
Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.

Il y avait Fricasse, du Rocher de Cancale. Il parla de langue _
l'carlate_, de choux-fleurs  la sauce _veloute_, de veau  la
Sainte-Mnehould, de marinade  la Saint-Florentin, et de geles
d'orange _en mosaque_.

Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le
markbrnnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le
richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le loville et le
mdoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur
le laffite et sur le saint-pray. Il hocha la tte  l'endroit du
clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux ferms, le xrs de
l'amontillado.

Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabu,
Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des tnbres du Caravage, de la
suavit de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commres de Rubens
et des polissonneries de Jean Steen.

Il y avait le recteur de l'universit de Fum-Fudge. Il mit cette
opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en gypte,
Diane  Rome, et Artmis en Grce.

Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empcher de croire
que les anges taient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il
existait dans le sixime ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille
ttes, et que la terre tait supporte par une vache bleu de ciel orne
d'un nombre incalculable de cornes vertes.

Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'taient devenus les
quatre-vingt-trois tragdies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre
oraisons d'Isus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias,
les cent quatre-vingts traits de Thophraste, le huitime livre des
sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et
les quarante-cinq tragdies d'Homre le Jeune.

Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les
feux souterrains et les couches tertiaires; sur les ariformes, les
fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le
schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le
calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le
poudingue; sur le cyanite et le lpidolithe; sur l'hmatite et la
trmolite; sur l'antimoine et la calcdoine, sur le manganse et sur
tout ce qu'il vous plaira.

Il y avait MOI. Je parlai de moi,--de moi, de moi, et de moi;--de
nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de
moi.

--Heureux homme! homme miraculeux!--dit le Prince.

--Superbe!--dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grce de
Dieu-me-Bnisse me fit une visite.

--Viendrez-vous  Almack, mignonne crature?--dit-elle, en me donnant
une petite tape sous le menton.

--Oui, sur mon honneur!--dis-je.

--Avec tout votre nez, sans exception?--demanda-t-elle.

--Aussi vrai que je vis,--rpliquai-je.

--Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous
viendrez?

--Chre duchesse, de tout mon coeur!

--Qui vous parle de votre coeur!--mais avec votre nez, avec tout votre
nez, n'est-ce pas?

--Pas un brin de moins, mon amour,--dis-je.--Je le tortillai donc une ou
deux fois, et je me rendis  Almack.

Les salons taient pleins  touffer.

--Il arrive!--dit quelqu'un sur l'escalier.

--Il arrive!--dit un autre un peu plus haut.

--Il arrive!--dit un autre encore un peu plus haut.

--Il est arriv!--s'cria la duchesse;--il est arriv, le petit
amour!--Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me
baisa trois fois sur le nez.

Une sensation marque parcourut immdiatement l'assemble.

--_Diavolo_!--cria le comte de Capricornutti.

--_Dios guarda_!--murmura don Stiletto.

--_Mille tonnerres_!--jura le prince de Grenouille.

--_Mille tiaples_!--grogna l'lecteur de Bluddennuff.

Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fchai. Je me tournai
brusquement vers Bluddennuff.

--Monsieur!--lui dis-je,--vous tes un babouin.

--Monsieur!--rpliqua-t-il aprs une pause,--_Donnerre et glairs!_

Je n'en demandais pas davantage. Nous changemes nos cartes. 
Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,--et puis je me
prsentai chez mes amis.

--Bte!--dit le premier.

--Sot!--dit le second.

--Butor!--dit le troisime.

--ne!--dit le quatrime.

--Bent!--dit le cinquime.

--Nigaud!--dit le sixime.

--Sortez!--dit le septime.

Je me sentis trs-mortifi de tout cela, et j'allai voir mon pre.

--Mon pre,--lui demandai-je,--quel est le but principal de mon
existence?

--Mon fils,--rpliqua-t-il,--c'est toujours l'tude de la nosologie;
mais, en frappant l'lecteur au nez, vous avez dpass votre but. Vous
avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous
tes siffl, et il est devenu le hros du jour. Je vous accorde que,
dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionne  la dimension
de sa trompe;--mais, bont divine! il n'y a pas de rivalit possible
avec un lion qui n'en a pas du tout.




QUATRE BTES EN UNE

L'HOMME-CAMLOPARD

  _Chacun a ses vertus._
   Crbillon.--_Xerxs_.


Antiochus piphanes est gnralement considr comme le Gog du prophte
zchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement  Cambyse, le
fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caractre du monarque syrien n'a
vraiment aucun besoin d'enjolivures supplmentaires. Son avnement au
trne, ou plutt son usurpation de la souverainet, cent soixante et
onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de
Diane  phse; son implacable inimiti contre les Juifs; la violation
du saint des saints, et sa mort misrable  Taba, aprs un rgne
tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante,
et qui ont d gnralement attirer l'attention des historiens de son
temps, plus que les impies, lches, cruels, absurdes et fantasques
exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie prive et de
sa rputation.

       *       *       *       *       *

Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil
huit cent trente, et, pour quelques minutes, transports dans le plus
fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cit d'Antioche.
Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contres seize
villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spcialement  nous
occuper. Mais _la ntre_ est celle qu'on appelait Antiochia pidaphn, 
cause qu'elle tait tout proche du petit village de Daphn, o s'levait
un temple consacr  cette divinit. Elle fut btie (bien que la chose
soit controverse) par Sleucus Nicator, le premier roi du pays aprs
Alexandre le Grand, en mmoire de son pre Antiochus, et devint
immdiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps
prospres de l'empire romain, elle tait la rsidence ordinaire du
prfet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cit-reine
(parmi lesquels peuvent tre mentionns spcialement Vrus et Valens), y
passrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aperois que nous
sommes arrivs  la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos
yeux sur la ville et le pays circonvoisin.

--Quelle est cette large et rapide rivire qui se fraye un passage
accident d'innombrables cascades  travers le chaos des montagnes, et
enfin  travers le chaos des constructions?

--C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aperoive,  l'exception
de la Mditerrane, qui s'tend comme un vaste miroir jusqu' douze
milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Mditerrane; mais,
permettez-moi de vous le dire, trs-peu de gens ont joui du coup d'oeil
d'Antioche;--trs-peu de ceux-l, veux-je dire, qui, comme vous et moi,
ont eu en mme temps le bnfice d'une ducation moderne. Ainsi laissez
l la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons
qui s'tend  nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an
du monde trois mil huit cent trente. Si c'tait plus tard,--si c'tait,
par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous
serions privs de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvime sicle,
Antioche est--c'est--dire Antioche _sera_ dans un lamentable tat de
dlabrement. D'ici l, Antioche aura t compltement dtruite  trois
poques diffrentes par trois tremblements de terre successifs.  vrai
dire, le peu qui restera de sa premire condition se trouvera dans un
tel tat de dsolation et de ruine, que le patriarche aura transport
alors sa rsidence  Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon
conseil et que vous mettez votre temps  profit pour inspecter les
lieux, pour

    _...rassasier vos yeux_
    _Des souvenirs et des objets fameux_
    _Qui font la grande gloire de cette cit._

Je vous demande pardon; j'avais oubli que Shakespeare ne fleurira pas
avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'pidaphn ne
justifie-t-il pas cette pithte de _fantastique_ que je lui ai donne?

--Elle est bien fortifie;  cet gard elle doit autant  la nature qu'
l'art.

--Trs-juste.

--Il y a une quantit prodigieuse d'imposants palais.

--En effet.

--Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la
comparaison avec les plus clbres de l'antiquit.

--Je dois reconnatre tout cela. Cependant il y a une infinit de huttes
de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une
merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'tait la
toute-puissante fume de l'encens idoltre,  coup sr nous trouverions
une intolrable puanteur. Vtes-vous jamais des rues si
insupportablement troites, ou des maisons si miraculeusement hautes?
Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les
lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumes
toute la journe; autrement nous aurions ici les tnbres de l'gypte au
temps de sa dsolation.

--C'est certainement un trange lieu! Que signifie ce singulier
btiment, l-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'tend au loin
 l'est de celui que je crois tre le palais du roi!

--C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est ador en Syrie sous le nom
d'Elah Gabalah. Plus tard, un trs-fameux empereur romain instituera ce
culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous
affirmer que la vue de la divinit de ce temple vous plairait fort. Vous
n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majest le Soleil n'est pas
l,--du moins le Soleil ador par les Syriens. Cette dit se trouve
dans l'intrieur du btiment situ l-bas. Elle est adore sous la forme
d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cne ou
_pyramide_, par quoi est signifi le _pyr_, le Feu.

--coutez!--regardez!--Quels peuvent tre ces ridicules tres,  moiti
nus,  faces peintes, qui s'adressent  la canaille avec force gestes et
vocifrations?

--Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres
appartiennent plus particulirement  la race des philosophes. La
plupart, toutefois,--spcialement ceux qui travaillent la populace 
coups de bton,--sont les principaux courtisans du palais, qui
excutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente drlerie de
l'invention du Roi.

--Mais voil du nouveau! Ciel! la ville fourmille de btes froces! Quel
terrible spectacle!--quelle dangereuse singularit!

--Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse.
Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche
tranquillement derrire son matre. Quelques-uns, sans doute, sont mens
avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espces
plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le lopard sont
entirement libres. Ils ont t forms  leur prsente profession sans
aucune difficult, et suivent leurs propritaires respectifs en manire
de _valets de chambre_. Il est vrai qu'il y a des cas o la Nature
revendique son empire usurp;--mais un hraut d'armes dvor, un taureau
sacr trangl, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour
faire sensation dans pidaphn.

--Mais quel extraordinaire tumulte entends-je?  coup sr, voil un
grand bruit, mme pour Antioche! Cela dnote quelque incident d'un
intrt inusit.

--Oui, indubitablement. Le Roi a ordonn quelque nouveau
spectacle,--quelque exhibition de gladiateurs  l'Hippodrome,--ou
peut-tre le massacre des prisonniers Scythes,--ou l'incendie de son
nouveau palais,--ou la dmolition de quelque temple superbe,--ou bien,
ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des
clats d'hilarit montent vers le ciel. L'air est dchir par les
instruments  vent et par la clameur d'un million de gosiers.
Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par
ici,--prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on
appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce ct, et
il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se rpand  travers
l'avenue d'Hraclides, qui part directement du palais;--ainsi le Roi
fait trs-probablement partie de la bande. Oui,--j'entends les cris du
hraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phrasologie de l'Orient.
Nous aurons le coup d'oeil de sa personne quand il passera devant le
temple d'Ashimah. Mettons-nous  l'abri dans le vestibule du sanctuaire;
il sera ici tout  l'heure. Pendant ce temps-l considrons cette
figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez
bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a gure
plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces
caractres ont t,--pardon!--_seront_ attribus par les rudits des
sicles futurs  l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et
dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?

--Dieu me pardonne! c'est un singe!

--Oui, vraiment!--un babouin,--mais pas le moins du monde une dit. Son
nom est une drivation du grec _Simia_;--quels terribles sots que les
antiquaires! Mais voyez!--voyez l-bas courir ce petit polisson en
guenilles. O va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le
Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours;
qu'il vient,  l'instant mme, de mettre  mort, de sa propre main,
mille prisonniers isralites enchans! Pour cet exploit, le petit
misrable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens
tous semblablement attifs. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance
du roi, et le chantent en marchant:

_Mille, mille, mille,_
_Mille, mille, mille_
_Decollavimus, unus homo!_
_Mille, mille, mille, mille decollavimus!_
_Mille, mille, mille!_
_Vivat qui mille, mille occidit!_
_Tantum vini habet nemo_
_Quantum sanguinis effudit_[9].

Ce qui peut tre ainsi paraphras:

_Mille, mille, mille,_
_Mille, mille, mille,_
_Avec un seul guerrier, nous en avons gorg mille!_
_Mille, mille, mille, mille,_
_Chantons mille  jamais!_
_Hurrah!--Chantons_
_Longue vie  notre Roi,_
_Qui a abattu mille hommes si joliment!_
_Hurrah!--Crions  tue-tte_
_Qu'il nous a donn une plus copieuse_
_Vendange de sang_
_Que tout le vin que peut fournir la Syrie!_

--Entendez-vous cette fanfare de trompettes?

--Oui,--le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et
lve les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il
arrive!--il arrive!--le voil!

--Qui?--o?--le Roi!--Je ne le vois pas;--je vous jure que je ne
l'aperois pas.

--Il faut que vous soyez aveugle.

--C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule
tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant
un gigantesque camlopard, et qui s'vertuent  dposer un baiser sur
le sabot de l'animal. Voyez! la bte vient justement de cogner rudement
quelqu'un de la populace,--ah! encore un autre,--et un autre,--et un
autre. En vrit, je ne puis m'empcher d'admirer l'animal pour
l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.

--Populace, en vrit!--mais ce sont les nobles et libres citoyens
d'pidaphn! _La bte_, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un
vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais,
mon cher monsieur, ce camlopard n'est autre qu'Antiochus
piphanes,--Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de
tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le dcore quelquefois
du nom d'Antiochus pimanes,--Antiochus le Fou,--mais c'est  cause que
tout le monde n'est pas capable d'apprcier ses mrites. Il est bien
certain que, pour le moment, il est enferm dans la peau d'une bte, et
qu'il fait de son mieux pour jouer le rle d'un camlopard; mais c'est
 dessein de mieux soutenir sa dignit comme Roi. D'ailleurs le monarque
est d'une stature gigantesque, et l'habit, consquemment, ne lui va pas
mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que,
n'tait une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas revtu.
Ainsi, voici un cas,--convenez-en,--le massacre d'un millier de Juifs!
Avec quelle prodigieuse dignit le monarque se promne sur ses quatre
pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux
principales concubines, Ellin et Arglas; et tout son extrieur serait
excessivement prvenant, n'taient la protubrance de ses yeux, qui lui
sortiront certainement de la tte, et la couleur trange de sa face, qui
est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantit de vin
qu'il a engloutie. Suivons-le  l'Hippodrome, o il se dirige, et
coutons le chant de triomphe qu'il commence  entonner lui-mme:

_Qui est roi, si ce n'est piphanes?_

_Dites,--le savez-vous?_

_Qui est roi, si ce n'est piphanes?_

_Bravo!--bravo!_

_Il n'y a pas d'autre roi qu'piphanes,_

_Non,--pas d'autre!_

_Ainsi jetez  bas les temples_

_Et teignez le soleil!_

Bien et bravement chant! La populace le salue _Prince des Potes_ et
_Gloire de l'Orient_, puis Dlices _de l'Univers_, enfin le plus
_tonnant des Camlopards_. Ils lui font _bisser_ son chef-d'oeuvre,
et--entendez-vous?--il le recommence. Quand il arrivera  l'Hippodrome,
il recevra la couronne potique, comme avant-got de sa victoire aux
prochains Jeux Olympiques.

--Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derrire nous?

--Derrire nous, avez-vous dit?--Oh! oh!--je comprends. Mon ami, il est
heureux que vous ayez parl  temps. Mettons-nous en lieu sr, et le
plus vite possible. Ici!--rfugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et
je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourn,
comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce camlopard avec
sa tte d'homme, a, il faut croire, choqu les ides de logique et
d'harmonie acceptes par les animaux sauvages domestiques dans la ville.
Il en est rsult une meute; et, comme il arrive toujours en pareil
cas, tous les efforts humains pour rprimer le mouvement seront
impuissants. Quelques Syriens ont dj t dvors; mais les patriotes 
quatre pattes semblent tre d'un accord unanime pour manger le
camlopard. Le _Prince des Potes_ s'est donc dress sur ses pattes de
derrire, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laiss en plan,
et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. _Dlices de
l'Univers_, tu es dans une triste passe! _Gloire de l'Orient_, tu es en
danger d'tre croqu! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue;
elle tranera indubitablement dans la crotte;  cela il n'y a pas de
remde. Ne regarde donc pas derrire toi, et ne t'occupe pas de son
invitable dshonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des
jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus
piphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le _Prince des Potes_, la
_Gloire de l'Orient_, les _Dlices de l'Univers_ et _le plus tonnant
des Camlopards!_ Juste ciel! quelle puissance de vlocit tu dploies!
La caution des jambes, la meilleure, tu la possdes, celle-l! Cours,
Prince!--Bravo! piphanes!--Tu vas bien, Camlopard!--Glorieux
Antiochus! Il court!--il bondit!--il vole! Comme un trait dtach par
une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit!--il crie!--il
y est!--C'est heureux; car,  _Gloire de l'Orient_, si tu avais mis une
demi-seconde de plus  atteindre les portes de l'Amphithtre, il n'y
aurait pas eu dans pidaphn un seul petit ours qui n'et grignot sur
ta carcasse.--Allons-nous-en,--partons,--car nos oreilles modernes sont
trop dlicates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en
l'honneur de la dlivrance du Roi!--coutez! il a dj
commenc--Voyez!--toute la ville est sens dessus dessous.

--Voil certainement la plus pompeuse cit de l'Orient! Quel
fourmillement de peuple! quel ple-mle de tous les rangs et de tous les
ges! quelle multiplicit de sectes et de nations! quelle varit de
costumes! quelle Babel de langues! quels cris de btes! quel tintamarre
d'instruments! quel tas de philosophes!

--Venez, sauvons-nous!

--Encore un moment; je vois un vaste remue-mnage dans l'Hippodrome;
dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!

--Cela?--oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'pidaphn tant,
comme ils le dclarent, parfaitement satisfaits de la loyaut, de la
bravoure, de la sagesse et de la divinit de leur Roi, et, de plus,
ayant t tmoins de sa rcente agilit surhumaine, pensent qu'ils ne
font que leur devoir en dposant sur son front (en surcrot du laurier
potique) une nouvelle couronne, prix de la course  pied,--couronne
qu'il _faudra_ bien qu'il obtienne aux ftes de la prochaine Olympiade,
et que naturellement ils lui dcernent aujourd'hui par avance.




PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE


Le _symposium_ de la soire prcdente avait un peu fatigu mes nerfs.
J'avais une dplorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de
passer la soire dehors, comme j'en avais le dessein, il me vint donc 
l'esprit que je n'avais rien de plus sage  faire que de souper d'une
bouche, et de me mettre immdiatement au lit.

Un _lger_ souper, naturellement. J'adore les rties au fromage. En
manger plus d'une livre  la fois, cela peut n'tre pas toujours
raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d'objection matrielle au
chiffre deux. Et, en ralit, entre deux et trois, il n'y a que la
diffrence d'une simple unit. Je m'aventurai peut-tre jusqu' quatre.
Ma femme tient pour cinq;--mais videmment elle a confondu deux choses
bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis dispos  l'admettre;
mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de _Brown
Stout_, sans l'assaisonnement duquel la rtie au fromage est une chose 
viter.

Ayant ainsi achev un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la
sereine esprance d'en jouir jusqu'au lendemain midi au moins, je plaai
ma tte sur l'oreiller, et grce  une excellente conscience, je tombai
immdiatement dans un profond sommeil.

Mais quand les esprances de l'homme furent-elles remplies? Je n'avais
peut-tre pas achev mon troisime ronflement, quand une furieuse
sonnerie retentit  la porte de la rue, et puis d'impatients coups de
marteau me rveillrent en sursaut. Une minute aprs, et comme je me
frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de
mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait:

Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussitt que vous aurez
reu ceci. Venez partager notre joie.  la fin, grce  une opinitre
diplomatie, j'ai arrach l'assentiment des directeurs du _City Museum_
pour l'examen de ma momie,--vous savez de laquelle je veux parler. J'ai
la permission de la dmailloter, et mme de l'ouvrir, si je le juge 
propos. Quelques amis seulement, seront prsents;--vous en tes, cela va
sans dire. La momie est prsentement chez moi, et nous commencerons  la
drouler  onze heures de la nuit.

Tout  vous,

Ponnonner.

Avant d'arriver  la signature, je m'aperus que j'tais aussi veill
qu'un homme peut dsirer de l'tre. Je sautai de mon lit dans un tat de
dlire, bousculant tout ce qui me tombait sous la main; je m'habillai
avec une prestesse vraiment miraculeuse, et je me dirigeai de toute ma
vitesse vers la maison du docteur.

L, je trouvai runie une socit trs-anime. On m'avait attendu avec
beaucoup d'impatience; la momie tait tendue sur la table  manger, et,
au moment o j'entrai, l'examen tait commenc.

Cette momie tait une des deux qui furent rapportes, il y a quelques
annes, par le capitaine Arthur Sabretash, un cousin de Ponnonner. Il
les avait prises dans une tombe prs d'leithias, dans les montagnes de
la Libye,  une distance considrable au-dessus de Thbes sur le Nil.
Sur ce point, les caveaux, quoique moins magnifiques que les spultures
de Thbes, sont d'un plus haut intrt, en ce qu'ils offrent de plus
nombreuses _illustrations_ de la vie prive des gyptiens. La salle d'o
avait t tir notre chantillon passait pour trs-riche en documents de
cette nature;--les murs taient compltement recouverts de peintures 
fresque et de bas-reliefs; des statues, des vases et une mosaque d'un
dessin trs-riche tmoignaient de la puissante fortune des dfunts.

Cette raret avait t dpose au _Museum_ exactement dans le mme tat
o le capitaine Sabretash l'avait trouve, c'est--dire qu'on avait
laiss la bire intacte. Pendant huit ans, elle tait reste ainsi
expose  la curiosit publique, quant  l'extrieur seulement. Nous
avions donc la momie complte  notre disposition, et ceux qui savent
combien il est rare de voir des antiquits arriver dans nos contres
sans tre saccages jugeront que nous avions de fortes raisons de nous
fliciter de notre bonne fortune.

En approchant de la table, je vis une grande bote, ou caisse, longue
d'environ sept pieds, large de trois pieds peut-tre, et d'une
profondeur de deux pieds et demi. Elle tait oblongue,--mais pas en
forme de bire. Nous supposmes d'abord que la matire tait du bois de
sycomore; mais en l'entamant nous reconnmes que c'tait du carton, ou
plus proprement, une pte dure faite de papyrus. Elle tait
grossirement dcore de peintures reprsentant des scnes funbres et
divers sujets lugubres, parmi lesquels serpentait un semis de caractres
hiroglyphiques, disposs en tous sens, qui signifiaient videmment le
nom du dfunt. Par bonheur, M. Gliddon tait de la partie, et il nous
traduisit sans peine les signes, qui taient simplement phontiques et
composaient le mot _Allamistakeo_.

Nous emes quelque peine  ouvrir cette bote sans l'endommager; mais,
quand enfin nous y emes russi, nous en trouvmes une seconde, celle-ci
en forme de bire, et d'une dimension beaucoup moins considrable que la
caisse extrieure, mais lui ressemblant exactement sous tout autre
rapport. L'intervalle entre les deux tait combl de rsine, qui avait
jusqu' un certain point dtrior les couleurs de la bote intrieure.

Aprs avoir ouvert celle-ci,--ce que nous fmes trs-aisment,--nous
arrivmes  une troisime, galement en forme de bire, et ne diffrant
en rien de la seconde, si ce n'est par la matire, qui tait du cdre et
exhalait l'odeur fortement aromatique qui caractrise ce bois. Entre la
seconde et la troisime caisse, il n'y avait pas d'intervalle,--celle-ci
s'adaptant exactement  celle-l.

En dfaisant la troisime caisse, nous dcouvrmes enfin le corps, et
nous l'enlevmes. Nous nous attendions  le trouver envelopp comme
d'habitude de nombreux rubans, ou bandelettes de lin; mais, au lieu de
cela, nous trouvmes une espce de gaine, faite de papyrus, et revtue
d'une couche de pltre grossirement peinte et dore. Les peintures
reprsentaient des sujets ayant trait aux divers devoirs supposs de
l'me et  sa prsentation  diffrentes divinits, puis de nombreuses
figures humaines identiques,--sans doute des portraits des personnes
embaumes. De la tte aux pieds s'tendait une inscription columnaire,
ou verticale, en _hiroglyphes phontiques_, donnant de nouveau le nom
et les titres du dfunt et les noms et les titres de ses parents.

Autour du cou, que nous dbarrassmes du fourreau, tait un collier de
grains de verre cylindriques, de couleurs diffrentes, et disposs de
manire  figurer des images de divinits, l'image du Scarabe, et
d'autres, avec le globe ail. La taille, dans sa partie la plus mince,
tait cercle d'un collier ou ceinture semblable.

Ayant enlev le papyrus, nous trouvmes les chairs parfaitement
conserves, et sans aucune odeur sensible. La couleur tait rougetre;
la peau, ferme, lisse et brillante. Les dents et les cheveux
paraissaient en bon tat. Les yeux,  ce qu'il semblait, avaient t
enlevs, et on leur avait substitu des yeux de verre, fort beaux et
simulant merveilleusement la vie, sauf leur fixit un peu trop
prononce. Les doigts et les ongles taient brillamment dors.

De la couleur rougetre de l'piderme, M. Gliddon infra que
l'embaumement avait t pratiqu uniquement par l'asphalte; mais, ayant
gratt la surface avec un instrument d'acier et jet dans le feu les
grains de poudre ainsi obtenus, nous sentmes se dgager un parfum de
camphre et d'autres gommes aromatiques.

Nous visitmes soigneusement le corps pour trouver les incisions
habituelles par o on extrait les entrailles; mais,  notre grande
surprise, nous n'en pmes dcouvrir la trace. Aucune personne de la
socit ne savait alors qu'il n'est pas rare de trouver des momies
entires et non incises. Ordinairement, la cervelle se vidait par le
nez; les intestins, par une incision dans le flanc; le corps tait alors
ras, lav et sal; on le laissait ainsi reposer quelques semaines, puis
commenait,  proprement parler, l'opration de l'embaumement.

Comme on ne pouvait trouver aucune trace d'ouverture, le docteur
Ponnonner prparait ses instruments de dissection, quand je fis
remarquer qu'il tait dj deux heures passes. L-dessus, on s'accorda
 renvoyer l'examen interne  la nuit suivante; et nous tions au moment
de nous sparer, quand quelqu'un lana l'ide d'une ou deux expriences
avec la pile de Volta.

L'application de l'lectricit  une momie vieille au moins de trois ou
quatre mille ans tait une ide, sinon trs-sense, du moins
suffisamment originale, et nous la saismes au vol. Pour ce beau projet,
dans lequel il entrait un dixime de srieux et neuf bons diximes de
plaisanterie, nous disposmes une batterie dans le cabinet du docteur,
et nous y transportmes l'gyptien.

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous russmes  mettre  nu
une partie du muscle temporal, qui semblait tre d'une rigidit moins
marmorenne que le reste du corps, mais qui naturellement, comme nous
nous y attendions bien, ne donna aucun indice de susceptibilit
galvanique quand on le mit en contact avec le fil. Ce premier essai nous
parut dcisif; et, tout en riant de bon coeur de notre propre absurdit,
nous nous souhaitions rciproquement une bonne nuit, quand mes yeux,
tombant par hasard sur ceux de la momie, y restrent immdiatement
clous d'tonnement. De fait, le premier coup d'oeil m'avait suffi pour
m'assurer que les globes, que nous avions tous suppos tre de verre, et
qui primitivement se distinguaient par une certaine fixit singulire,
taient maintenant si bien recouverts par les paupires, qu'une petite
portion de la _tunica albuginea_ restait seule visible.

Je poussai un cri, et j'attirai l'attention sur ce fait, qui devint
immdiatement vident pour tout le monde.

Je ne dirai pas que j'tais _alarm_ par le phnomne, parce que le mot
alarm, dans mon cas, ne serait pas prcisment le mot propre. Il aurait
pu se faire toutefois que, sans ma provision de _Brown Stout_, je me
sentisse lgrement mu. Quant aux autres personnes de la socit, elle
ne firent vraiment aucun effort pour cacher leur nave terreur. Le
docteur Ponnonner tait un homme  faire piti. M. Gliddon, par je ne
sais quel procd particulier, s'tait rendu invisible. Je prsume que
M. Silk Buckingham n'aura pas l'audace de nier qu'il ne se soit fourr 
quatre pattes sous la table.

Aprs le premier choc de l'tonnement, nous rsolmes, cela va sans
dire, de tenter tout de suite une nouvelle exprience. Nos oprations
furent alors diriges contre le gros orteil du pied droit. Nous fmes
une incision au-dessus de la rgion de l'os _sesamoideum pollicis
pedis_, et nous arrivmes ainsi  la naissance du muscle _abductor_.
Rajustant la batterie, nous appliqumes de nouveau le fluide aux nerfs
mis  nu,--quand, avec un mouvement plus vif que la vie elle-mme, la
momie retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible
de l'abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable,
allongea au docteur Ponnonner une ruade qui eut pour effet de dcocher
ce gentleman, comme le projectile d'une catapulte, et de l'envoyer dans
la rue  travers une fentre.

Nous nous prcipitmes en masse pour rapporter les dbris mutils de
l'infortun; mais nous emes le bonheur de le rencontrer sur l'escalier,
remontant avec une inconcevable diligence, bouillant de la plus vive
ardeur philosophique, et plus que jamais frapp de la ncessit de
poursuivre nos expriences avec rigueur et avec zle.

Ce fut donc d'aprs son conseil que nous fmes sur-le-champ une incision
profonde dans le bout du nez du sujet; et le docteur, y jetant des mains
imptueuses, le fourra violemment en contact avec le fil mtallique.

Moralement et _physiquement_,--mtaphoriquement et
littralement,--l'effet fut _lectrique_. D'abord le cadavre ouvrit les
yeux et les cligna trs-rapidement pendant quelques minutes, comme M.
Barnes dans la pantomime; puis il ternua; en troisime lieu, il se
dressa sur son sant; en quatrime lieu, il mit son poing sous le nez du
docteur Ponnonner; enfin, se tournant vers MM. Gliddon et Buckingham, il
leur adressa dans l'gyptien le plus pur, le discours suivant:

--Je dois vous dire, gentlemen, que je suis aussi surpris que mortifi
de votre conduite. Du docteur Ponnonner, je n'avais rien de mieux 
attendre; c'est un pauvre petit gros sot qui ne sait rien de rien. J'ai
piti de lui et je lui pardonne. Mais vous, monsieur Gliddon,--et vous
Silk, qui avez voyag et rsid en gypte,  ce point qu'on pourrait
croire que vous tes n sur nos terres,--vous, dis-je, qui avez tant
vcu parmi nous, que vous parlez l'gyptien aussi bien, je crois, que
vous crivez votre langue maternelle,--vous que je m'tais accoutum 
regarder comme le plus ferme ami des momies,--j'attendais de vous une
conduite plus courtoise. Que dois-je penser de votre impassible
neutralit quand je suis trait aussi brutalement? Que dois-je supposer,
quand vous permettez  Pierre et  Paul de me dpouiller de mes bires
et de mes vtements sous cet affreux climat de glace?  quel point de
vue, pour en finir, dois-je considrer votre fait d'aider et
d'encourager ce misrable petit drle, ce docteur Ponnonner,  me tirer
par le nez?

On croira gnralement, sans aucun doute, qu'en entendant un pareil
discours, dans de telles circonstances, nous avons tous fil vers la
porte, ou que nous sommes tombs dans de violentes attaques de nerfs, ou
dans un vanouissement unanime. L'une de ces trois choses, dis-je, tait
probable. En vrit, chacune de ces trois lignes de conduite et toutes
les trois taient des plus lgitimes. Et, sur ma parole, je ne puis
comprendre comment il se fit que nous n'en suivmes aucune. Mais,
peut-tre, la vraie raison doit-elle tre cherche dans l'esprit de ce
sicle, qui procde entirement par la loi des contraires, considre
aujourd'hui comme solution de toutes les antinomies et fusion de toutes
les contradictions. Ou peut-tre, aprs tout, tait-ce seulement l'air
excessivement naturel et familier de la momie qui enlevait  ses paroles
toute puissance terrifique. Quoi qu'il en soit, les faits sont positifs,
et pas un membre de la socit ne trahit d'effroi bien caractris et ne
parut croire qu'il ne se ft pass quelque chose de particulirement
irrgulier.

Pour ma part, j'tais convaincu que tout cela tait fort naturel, et je
me rangeai simplement de ct, hors de la porte du poing de l'gyptien.
Le docteur Ponnonner fourra ses mains dans les poches de sa culotte,
regarda la momie d'un air bourru, et devint excessivement rouge. M.
Gliddon caressait ses favoris et redressait le col de sa chemise. M.
Buckingham baissa la tte et mit son pouce droit dans le coin gauche de
sa bouche.

L'gyptien le regarda avec une physionomie svre pendant quelques
minutes, et  la longue lui dit avec un ricanement:

--Pourquoi ne parlez-vous pas, monsieur Buckingham? Avez-vous entendu,
oui ou non, ce que je vous ai demand? Voulez-vous bien ter votre pouce
de votre bouche!

L-dessus, M. Buckingham fit un lger soubresaut, ta son pouce droit du
coin gauche de sa bouche, et, en manire de compensation, insra son
pouce gauche dans le coin droit de l'ouverture susdite.

Ne pouvant pas tirer une rponse de M. Buckingham, la momie se tourna
avec humeur vers M. Gliddon, et lui demanda d'un ton premptoire
d'expliquer en gros ce que nous voulions tous.

M. Gliddon rpliqua tout au long, en _phontique_ et, n'tait l'absence
de caractres _hiroglyphiques_ dans les imprimeries amricaines, c'et
t pour moi un grand plaisir de transcrire intgralement et en langue
originale son excellent speech.

Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que toute la
conversation subsquente  laquelle prit part la momie eut lieu en
gyptien primitif,--MM. Gliddon et Buckingham servant d'interprtes pour
moi et les autres personnes de la socit qui n'avaient pas voyag. Ces
messieurs parlaient la langue maternelle de la momie avec une grce et
une abondance inimitables; mais je ne pouvais pas m'empcher de
remarquer que les deux voyageurs,--sans doute  cause de l'introduction
d'images entirement modernes, et naturellement, tout  fait nouvelles
pour l'tranger,--taient quelquefois rduits  employer des formes
sensibles pour traduire  cet esprit d'un autre ge un sens particulier.
Il y eut un moment, par exemple, o M. Gliddon, ne pouvant pas faire
comprendre  l'gyptien le mot: _la Politique_, s'avisa heureusement de
dessiner sur le mur, avec un morceau de charbon, un petit monsieur au
nez bourgeonn, aux coudes trous, grimp sur un pidestal, la jambe
gauche tendue en arrire, le bras droit projet en avant, le poing
ferm, les yeux convulss vers le ciel, et la bouche ouverte sous un
angle de 90 degrs.

De mme, M. Buckingham n'aurait jamais russi  lui traduire l'ide
absolument moderne de _Whig_ (perruque), si,  une suggestion du docteur
Ponnonner, il n'tait devenu trs-ple et n'avait consenti  ter la
sienne.

Il tait tout naturel que le discours de M. Gliddon roult
principalement sur les immenses bnfices que la science pouvait tirer
du dmaillotement et du dboyautement des momies; moyen subtil de nous
justifier de tous les drangements que nous avions pu lui causer,  elle
en particulier, momie nomme Allamistakeo; il conclut en insinuant--car
ce ne fut qu'une insinuation--que, puisque toutes ces petites questions
taient maintenant claircies, on pouvait aussi bien procder  l'examen
projet. Ici, le docteur Ponnonner apprta ses instruments.

Relativement aux dernires suggestions de l'orateur, il parat
qu'Allamistakeo avait certains scrupules de conscience, sur la nature
desquels je n'ai pas t clairement renseign; mais il se montra
satisfait de notre justification et, descendant de la table, donna 
toute la compagnie des poignes de main  la ronde.

Quand cette crmonie fut termine, nous nous occupmes immdiatement de
rparer les dommages que le scalpel avait fait prouver au sujet. Nous
recousmes la blessure de sa tempe, nous bandmes son pied, et nous lui
appliqumes un pouce carr de taffetas noir sur le bout du nez.

On remarqua alors que le comte--tel tait,  ce qu'il parat, le titre
d'Allamistakeo--prouvait quelques lgers frissons,-- cause du climat,
sans aucun doute. Le docteur alla immdiatement  sa garde-robe, et
revint bientt avec un habit noir, de la meilleure coupe de Jennings, un
pantalon de tartan bleu de ciel  sous-pieds, une chemise rose de
guingamp, un gilet de brocart  revers, un paletot-sac blanc, une canne
 bec de corbin, un chapeau sans bords, des bottes en cuir brevet, des
gants de chevreau couleur paille, un lorgnon, une paire de favoris et
une cravate cascade. La diffrence de taille entre le comte et le
docteur,--la proportion tait comme deux  un,--fut cause que nous emes
quelque peu de mal  ajuster ces habillements  la personne de
l'gyptien; mais, quand tout fut arrang, au moins pouvait-il dire qu'il
tait bien mis. M. Gliddon lui donna donc le bras et le conduisit vers
un bon fauteuil, en face du feu; pendant ce temps-l, le docteur sonnait
et demandait le vin et les cigares.

La conversation s'anima bientt. On exprima, cela va sans dire, une
grande curiosit relativement au fait quelque peu singulier
d'Allamistakeo rest vivant.

--J'aurais pens,--dit M. Buckingham,--qu'il y avait dj beau temps que
vous tiez mort.

--Comment!--rpliqua le comte trs-tonn,--je n'ai gure plus de sept
cents ans! Mon pre en a vcu mille, et il ne radotait pas le moins du
monde quand il est mort.

Il s'ensuivit une srie tourdissante de questions et de calculs par
lesquels on dcouvrit que l'antiquit de la momie avait t
trs-grossirement estime. Il y avait cinq mille cinquante ans et
quelques mois qu'elle avait t dpose dans les catacombes d'leithias.

--Mais ma remarque,--reprit M. Buckingham,--n'avait pas trait  votre
ge  l'poque de votre ensevelissement (je ne demande pas mieux que
d'accorder que vous tes encore un jeune homme), et j'entendais parler
de l'immensit de temps pendant lequel, d'aprs votre propre
explication, vous tes rest confit dans l'asphalte.

--Dans quoi?--dit le comte.

--Dans l'asphalte,--persista M. Buckingham.

--Ah! oui; j'ai comme une ide vague de ce que vous voulez dire;--en
effet, cela pourrait russir,--mais, de mon temps, nous n'employions
gure autre chose que le bichlorure de mercure.

--Mais ce qu'il nous est particulirement impossible de comprendre,--dit
le docteur Ponnonner--, c'est comment il se fait qu'tant mort et ayant
t enseveli en gypte, il y a cinq mille ans, vous soyez aujourd'hui
parfaitement vivant, et avec un air de sant admirable.

--Si  cette poque j'tais mort, comme vous dites--rpliqua le
comte,--il est plus que probable que mort je serais rest; car je
m'aperois que vous en tes encore  l'enfance du galvanisme, et que
vous ne pouvez pas accomplir par cet agent ce qui, dans le vieux temps,
tait chez nous chose vulgaire. Mais le fait est que j'tais tomb en
catalepsie, et que mes meilleurs amis jugrent que j'tais mort, ou que
je devais tre mort; c'est pourquoi ils m'embaumrent tout de suite.--Je
prsume que vous connaissez le principe capital de l'embaumement?

--Mais pas le moins du monde.

--Ah! je conois;--dplorable condition de l'ignorance! Je ne puis donc
pour le moment entrer dans aucun dtail  ce sujet; mais il est
indispensable que je vous explique qu'en gypte embaumer,  proprement
parler, tait suspendre indfiniment toutes les fonctions animales
soumises au procd. Je me sers du terme animal dans son sens le plus
large, comme impliquant l'tre moral et vital aussi bien que l'tre
physique. Je rpte que le premier principe de l'embaumement consistait,
chez nous,  arrter immdiatement et  tenir perptuellement en suspens
toutes les fonctions animales soumises au procd. Enfin, pour tre
bref, dans quelque tat que se trouvt l'individu  l'poque de
l'embaumement, il restait dans cet tat. Maintenant, comme j'ai le
bonheur d'tre du sang du Scarabe, je fus embaum vivant, tel que vous
me voyez prsentement.

--Le sang du Scarabe!--s'cria le docteur Ponnonner.

--Oui. Le Scarabe tait l'emblme, les armes d'une famille patricienne
trs-distingue et peu nombreuse. tre du sang du Scarabe, c'est
simplement tre de la famille dont le Scarabe est l'emblme. Je parle
figurativement.

--Mais qu'a cela de commun avec le fait de votre existence actuelle?

--Eh bien, c'tait la coutume gnrale en gypte, avant d'embaumer un
cadavre, de lui enlever les intestins et la cervelle; la race des
Scarabes seule n'tait pas sujette  cette coutume. Si donc je n'avais
pas t un Scarabe, j'eusse t priv de mes boyaux et de ma cervelle,
et sans ces deux viscres, vivre n'est pas chose commode.

--Je comprends cela,--dit M. Buckingham, et je prsume que toutes les
momies qui nous parviennent _entires_ sont de la race des Scarabes.

--Sans aucun doute.

--Je croyais,--dit M. Gliddon trs-timidement, que le Scarabe tait un
des Dieux gyptiens.

--Un des _quoi_ gyptiens?--s'cria la momie, sautant sur ses pieds.

--Un des Dieux,--rpta le voyageur.

--Monsieur Gliddon, je suis rellement tonn de vous entendre parler de
la sorte,--dit le comte en se rasseyant.--Aucune nation sur la face de
la terre n'a jamais reconnu plus d'_un_ Dieu. Le Scarabe, l'Ibis, etc.,
taient pour nous (ce que d'autres cratures ont t pour d'autres
nations) les symboles, les intermdiaires par lesquels nous offrions le
culte au Crateur, trop auguste pour tre approch directement.

Ici, il se fit une pause.  la longue, l'entretien fut repris par le
docteur Ponnonner.

--Il n'est donc pas improbable, d'aprs vos
explications,--dit-il,--qu'il puisse exister, dans les catacombes qui
sont prs du Nil, d'autres momies de la race du Scarabe dans de
semblables conditions de vitalit?

--Cela ne peut pas faire l'objet d'une question,--rpliqua le
comte;--tous les Scarabes qui par accident ont t embaums vivants
sont vivants. Quelques-uns mme de ceux qui ont t ainsi embaums 
dessein peuvent avoir t oublis par leurs excuteurs testamentaires et
sont encore dans leurs tombes.

--Seriez-vous assez bon,--dis-je,--pour expliquer ce que vous entendez
par _embaums ainsi  dessein_?

--Avec le plus grand plaisir,--rpliqua la momie, aprs m'avoir
considr  loisir  travers son lorgnon; car c'tait la premire fois
que je me hasardais  lui adresser directement une question.

--Avec le plus grand plaisir,--dit-elle.--La dure ordinaire de la vie
humaine, de mon temps, tait de huit cents ans environ. Peu d'hommes
mouraient, sauf par suite d'accidents trs-extraordinaires, avant l'ge
de six cents; trs-peu vivaient plus de dix sicles; mais huit sicles
taient considrs comme le terme naturel. Aprs la dcouverte du
principe de l'embaumement, tel que je vous l'ai expliqu, il vint 
l'esprit de nos philosophes qu'on pourrait satisfaire une louable
curiosit, et en mme temps servir considrablement les intrts de la
science, en morcelant la dure moyenne et en vivant cette vie naturelle
par acomptes. Relativement  la science historique, l'exprience a
dmontr qu'il y avait quelque chose  faire dans ce sens, quelque chose
d'indispensable. Un historien, par exemple, ayant atteint l'ge de cinq
cents ans, crivait un livre avec le plus grand soin; puis il se faisait
soigneusement embaumer, laissant commission  ses excuteurs
testamentaires _pro tempore_ de le ressusciter aprs un certain laps de
temps,--mettons cinq ou six cents ans. Rentrant dans la vie 
l'expiration de cette poque, il trouvait invariablement son grand
ouvrage converti en une espce de cahier de notes accumules au
hasard,--c'est--dire en une sorte d'arne littraire ouverte aux
conjectures contradictoires, aux nigmes et aux chamailleries
personnelles de toutes les bandes de commentateurs exasprs. Ces
conjectures, ces nigmes qui passaient sous le nom d'annotations ou
corrections, avaient si compltement envelopp, tortur, cras le
texte, que l'auteur tait rduit  fureter partout dans ce fouillis avec
une lanterne pour dcouvrir son propre livre. Mais, une fois retrouv,
ce pauvre livre ne valait jamais les peines que l'auteur avait prises
pour le ravoir. Aprs l'avoir rcrit d'un bout  l'autre, il restait
encore une besogne pour l'historien, un devoir imprieux: c'tait de
corriger, d'aprs sa science et son exprience personnelles, les
traditions du jour concernant l'poque dans laquelle il avait
primitivement vcu. Or, ce procd de recomposition et de rectification
personnelle, poursuivi de temps  autre par diffrents sages, avait pour
rsultat d'empcher notre histoire de dgnrer en une pure fable.

--Je vous demande pardon,--dit alors le docteur Ponnonner,--posant
doucement sa main sur le bras de l'gyptien, je vous demande pardon,
monsieur, mais puis-je me permettre de vous interrompre pour un moment?

--Parfaitement, _monsieur_,--rpliqua le comte en s'cartant un peu.

--Je dsirais simplement vous faire une question,--dit le docteur.--Vous
avez parl de corrections personnelles de l'auteur relativement aux
traditions qui concernaient son poque. En moyenne, monsieur, je vous
prie, dans quelle proportion la vrit se trouvait-elle gnralement
mle  ce grimoire?

--On trouva gnralement que ce grimoire,--pour me servir de votre
excellente dfinition, monsieur,--tait exactement au pair avec les
faits rapports dans l'histoire elle-mme non rcrite,--c'est--dire
qu'on ne vit jamais dans aucune circonstance un simple iota de l'un ou
de l'autre qui ne ft absolument et radicalement faux.

--Mais, puisqu'il est parfaitement clair,--reprit le docteur,--que cinq
mille ans au moins se sont couls depuis votre enterrement, je tiens
pour sr que vos annales  cette poque, sinon vos traditions, taient
suffisamment explicites sur un sujet d'un intrt universel, la
Cration, qui eut lieu, comme vous le savez sans doute, seulement dix
sicles auparavant, ou peu s'en faut.

--Monsieur!--fit le comte Allamistakeo.

Le docteur rpta son observation, mais ce ne fut qu'aprs mainte
explication additionnelle qu'il parvint  se faire comprendre de
l'tranger.  la fin, celui-ci dit, non sans hsitation:

--Les ides que vous soulevez sont, je le confesse, entirement
nouvelles pour moi. De mon temps, je n'ai jamais connu personne qui et
t frapp d'une si singulire ide, que l'univers (ou ce monde, si vous
l'aimez mieux) pouvait avoir eu un commencement. Je me rappelle qu'une
fois, mais rien qu'une fois, un homme de grande science me parla d'une
tradition vague concernant la race humaine; et cet homme se servait
comme vous du mot Adam, ou terre rouge. Mais il l'employait dans un sens
gnrique, comme ayant trait  la germination spontane par le
limon,--juste comme un millier d'animalcules,-- la germination
spontane, dis-je, de cinq vastes hordes d'hommes, poussant
simultanment dans cinq parties distinctes du globe presque gales entre
elles.

Ici, la socit haussa gnralement les paules, et une ou deux
personnes se touchrent le front avec un air trs-significatif. M. Silk
Buckingham, jetant un lger coup d'oeil d'abord sur l'occiput, puis sur
le sinciput d'Allamistakeo, prit ainsi la parole:

--La longvit humaine dans votre temps, unie  cette pratique frquente
que vous nous avez explique, consistant  vivre sa vie par acomptes,
aurait d, en vrit, contribuer puissamment au dveloppement gnral et
 l'accumulation des connaissances. Je prsume donc que nous devons
attribuer l'infriorit marque des anciens gyptiens dans toutes les
parties de la science, quand on les compare avec les modernes et plus
spcialement avec les Yankees, uniquement  l'paisseur plus
considrable du crne gyptien.

--Je confesse de nouveau,--rpliqua le comte avec une parfaite
urbanit,--que je suis quelque peu en peine de vous comprendre;
dites-moi je vous prie, de quelles parties de la science voulez-vous
parler?

Ici toute la compagnie, d'une voix unanime, cita les affirmations de la
phrnologie et les merveilles du magntisme animal.

Nous ayant couts jusqu'au bout, le comte se mit  raconter quelques
anecdotes qui nous prouvrent clairement que les prototypes de Gall et
de Spurzheim avaient fleuri et dpri en gypte, mais dans une poque si
ancienne, qu'on en avait presque perdu le souvenir,--et que les procds
de Mesmer taient des tours misrables en comparaison des miracles
positifs oprs par les savants de Thbes, qui craient des poux et une
foule d'autres tres semblables.

Je demandai alors au comte si ses compatriotes taient capables de
calculer les clipses. Il sourit avec une nuance de ddain et m'affirma
que oui.

Ceci me troubla un peu; cependant, je commenais  lui faire d'autres
questions relativement  leurs connaissances astronomiques, quand
quelqu'un de la socit, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, me
souffla  l'oreille que, si j'avais besoin de renseignements sur ce
chapitre, je ferais mieux de consulter un certain monsieur Ptolme
aussi bien qu'un nomm Plutarque,  l'article _De facie lunae_.

Je questionnai alors la momie sur les verres ardents et lenticulaires,
et gnralement sur la fabrication du verre; mais je n'avais pas encore
fini mes questions que le camarade silencieux me poussait doucement par
le coude, et me priait, pour l'amour de Dieu, de jeter un coup d'oeil
sur Diodore de Sicile. Quant au comte, il me demanda simplement, en
manire de rplique, si, nous autres modernes, nous possdions des
microscopes qui nous permissent de graver des onyx avec la perfection
des gyptiens. Pendant que je cherchais la rponse  faire  cette
question, le petit docteur Ponnonner s'aventura dans une voie
trs-extraordinaire.

--Voyez notre architecture!--s'cria-t-il,-- la grande indignation des
deux voyageurs qui le pinaient jusqu'au bleu, mais sans russir  le
faire taire.

--Allez voir,--criait-il avec enthousiasme,--la fontaine du Jeu de boule
 New York! ou, si c'est une trop crasante contemplation, regardez un
instant le Capitole  Washington, D. C.!

Et le bon petit homme mdical alla jusqu' dtailler minutieusement les
proportions du btiment en question. Il expliqua que le portique seul
n'tait pas orn de moins de vingt-quatre colonnes, de cinq pieds de
diamtre, et situes  dix pieds de distance l'une de l'autre.

Le comte dit qu'il regrettait de ne pouvoir se rappeler pour le moment
la dimension prcise d'aucune des principales constructions de la cit
d'Aznac, dont les fondations plongeaient dans la nuit du temps, mais
dont les ruines taient encore debout,  l'poque de son enterrement,
dans une vaste plaine de sable  l'ouest de Thbes. Il se souvenait
nanmoins,  propos de portiques, qu'il y en avait un, appliqu  un
palais secondaire, dans une espce de faubourg appel Carnac, et form
de cent quarante-quatre colonnes de trente-sept pieds de circonfrence
chacune, et distantes de vingt-cinq pieds l'une de l'autre. On arrivait
du Nil  ce portique par une avenue de deux milles de long, forme par
des sphinx, des statues, des oblisques de vingt, de soixante et de cent
pieds de haut. Le palais lui-mme, autant qu'il pouvait se rappeler,
avait, dans un sens seulement, deux milles de long, et pouvait bien
avoir en tout sept milles de circuit. Ses murs taient richement dcors
en dedans et en dehors de peintures hiroglyphiques. Il ne prtendait
pas _affirmer_ qu'on aurait pu btir entre ses murs cinquante ou
soixante des Capitoles du docteur; mais il ne lui tait pas dmontr que
deux ou trois cents n'eussent pas pu y tre empils sans trop
d'embarras. Ce palais de Carnac tait une insignifiante petite btisse,
aprs tout. Le comte, nanmoins, ne pouvait pas, en stricte conscience,
se refuser  reconnatre le style ingnieux, la magnificence et la
supriorit de la fontaine du Jeu de boule, telle que le docteur l'avait
dcrite. Rien de semblable, il tait forc de l'avouer, n'avait jamais
t vu en gypte ni ailleurs.

Je demandai alors au comte ce qu'il pensait de nos chemins de fer.

--Rien de particulier,--dit-il.--Ils sont un peu faibles, assez mal
conus et grossirement assembls. Ils ne peuvent donc pas tre compars
aux vastes chausses  rainures de fer, horizontales et directes, sur
lesquelles les gyptiens transportaient des temples entiers et des
oblisques massifs de cent cinquante pieds de haut.

Je lui parlai de nos gigantesques forces mcaniques. Il convint que nous
savions faire quelque chose dans ce genre, mais il me demanda comment
nous nous y serions pris pour dresser les impostes sur les linteaux du
plus petit palais de Carnac.

Je jugeai  propos de ne pas entendre cette question, et je lui demandai
s'il avait quelque ide des puits artsiens; mais il releva simplement
les sourcils, pendant que M. Gliddon me faisait un clignement d'yeux
trs-prononc, et me disait  voix basse que les ingnieurs chargs de
forer le terrain pour trouver de l'eau dans la Grande Oasis en avaient
dcouvert un tout rcemment.

Alors, je citai nos aciers; mais l'tranger leva le nez, et me demanda
si notre acier aurait jamais pu excuter les sculptures si vives et si
nettes qui dcorent les oblisques, et qui avaient t entirement
excutes avec des outils de cuivre.

Cela nous dconcerta si fort, que nous jugemes  propos de faire une
diversion sur la mtaphysique. Nous envoymes chercher un exemplaire
d'un ouvrage qui s'appelle le _Dial_, et nous en lmes un chapitre ou
deux sur un sujet qui n'est pas trs-clair mais que les gens de Boston
dfinissent: le Grand Mouvement ou Progrs.

Le comte dit simplement que, de son temps, les grands mouvements taient
choses terriblement communes, et que, quant au progrs, il fut  une
certaine poque une vraie calamit, mais ne progressa jamais.

Nous parlmes alors de la grande beaut et de l'importance de la
Dmocratie, et nous emes beaucoup de peine  bien faire comprendre au
comte la nature positive des avantages dont nous jouissions en vivant
dans un pays o le suffrage tait _ad libitum_, et o il n'y avait pas
de roi.

Il nous couta avec un intrt marqu, et, en somme, il parut rellement
s'amuser. Quand nous emes fini, il nous dit qu'il s'tait pass l-bas,
il y avait dj bien longtemps, quelque chose de tout  fait semblable.
Treize provinces gyptiennes rsolurent tout d'un coup d'tre libres, et
de donner ainsi un magnifique exemple au reste de l'humanit. Elles
rassemblrent leurs sages, et brassrent la plus ingnieuse constitution
qu'il est possible d'imaginer. Pendant quelque temps, tout alla le mieux
du monde; seulement, il y avait l des habitudes de blague qui taient
quelque chose de prodigieux. La chose nanmoins finit ainsi: les treize
tats, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidrent
dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait
jamais ou parler sur la face du globe.

Je demandai quel tait le nom du tyran usurpateur.

Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait: _La
Canaille_.

Ne sachant que dire  cela, j'levai la voix, et je dplorai l'ignorance
des gyptiens relativement  la vapeur.

Le comte me regarda avec beaucoup d'tonnement, mais ne rpondit rien.
Le gentleman silencieux me donna toutefois un violent coup de coude dans
les ctes,--me dit que je m'tais suffisamment compromis pour une
fois,--et me demanda si j'tais rellement assez innocent pour ignorer
que la machine  vapeur moderne descendait de l'invention de Hro en
passant par Salomon de Caus.

Nous tions pour lors en grand danger d'tre battus; mais notre bonne
toile fit que le docteur Ponnonner, s'tant ralli, accourut  notre
secours, et demanda si la nation gyptienne prtendait srieusement
rivaliser avec les modernes dans l'article de la toilette, si important
et si compliqu.

 ce mot, le comte jeta un regard sur les sous-pieds de son pantalon;
puis, prenant par le bout une des basques de son habit, il l'examina
curieusement pendant quelques minutes.  la fin, il la laissa retomber,
et sa bouche s'tendit graduellement d'une oreille  l'autre; mais je ne
me rappelle pas qu'il ait dit quoi que ce soit en manire de rplique.

L-dessus, nous recouvrmes nos esprits, et le docteur, s'approchant de
la momie d'un air plein de dignit, la pria de dire avec candeur, sur
son honneur de gentleman, si les gyptiens avaient compris,  une poque
quelconque, la fabrication soit des pastilles de Ponnonner, soit des
pilules de Brandreth.

Nous attendions la rponse dans une profonde anxit,--mais bien
inutilement. Cette rponse n'arrivait pas. L'gyptien rougit et baissa
la tte. Jamais triomphe ne fut plus complet; jamais dfaite ne fut
supporte de plus mauvaise grce. Je ne pouvais vraiment pas endurer le
spectacle de l'humiliation de la pauvre momie. Je pris mon chapeau, je
la saluai avec un certain embarras, et je pris cong.

En rentrant chez moi, je m'aperus qu'il tait quatre heures passes, et
je me mis immdiatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin.
Je suis lev depuis sept, et j'cris ces notes pour l'instruction de ma
famille et de l'humanit. Quant  la premire, je ne la verrai plus. Ma
femme est une mgre. La vrit est que cette vie et gnralement tout
le dix-neuvime sicle me donnent des nauses. Je suis convaincu que
tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera lu
Prsident en 2045. C'est pourquoi, une fois ras et mon caf aval, je
vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de
sicles.




PUISSANCE DE LA PAROLE


OINOS.--Pardonne, Agathos,  la faiblesse d'un esprit frachement revtu
d'immortalit.

AGATHOS.--Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies  demander
pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas mme _ici_.
Quant  la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit
accorde!

OINOS.--Mais, pendant cette dernire existence, j'avais rv que
j'arriverais d'un seul coup  la connaissance de toutes choses, et du
mme coup au bonheur absolu.

AGATHOS.--Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans
l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'ternelle
batitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de dmon.

OINOS.--Mais le Trs-Haut ne connat-il pas toutes choses?

AGATHOS.--Et c'est la _chose unique_ (puisqu'il est le Trs-Heureux) qui
doit LUI rester inconnue  LUI-mme.

OINOS.--Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance,
n'est-il pas invitable que toutes choses nous soient connues _ la
fin?_

AGATHOS.--Plonge ton regard dans les lointains de l'abme! Que ton oeil
s'efforce de pntrer ces innombrables perspectives d'toiles, pendant
que nous glissons lentement  travers,--encore,--et encore,--et
toujours! La vision spirituelle elle-mme n'est-elle pas absolument
arrte par les murs d'or circulaires de l'univers,--ces murs faits de
myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unit?

OINOS.--Je perois clairement que l'infini de la matire n'est pas un
rve.

AGATHOS.--Il n'y a pas de rves dans le Ciel;--mais il nous est rvl
ici que l'_unique_ destination de cet infini de matire est de fournir
des sources infinies, o l'me puisse soulager cette soif de _connatre_
qui est en elle,--inextinguible  jamais, puisque l'teindre serait pour
l'me l'anantissement de soi-mme. Questionne-moi donc, mon Oinos,
librement et sans crainte. Viens! nous laisserons  gauche l'clatante
harmonie des Pliades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans
les prairies toiles, au del d'Orion, o, au lieu de penses, de
violettes et de penses sauvages, nous trouverons des couches de soleils
triples et de soleils tricolores.

OINOS.--Et maintenant, Agathos, tout en planant  travers l'espace,
instruis-moi!--Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas
compris ce que tu me donnais tout  l'heure  entendre, sur les modes et
les procds de Cration,--de ce que nous nommions Cration, dans le
temps que nous tions mortels. Veux-tu dire que le Crateur n'est pas
Dieu?

AGATHOS.--Je veux dire que la Divinit ne cre pas.

OINOS.--Explique-toi!

AGATHOS.--Au commencement _seulement_, elle a cr. Les cratures,--ce
qui apparat comme cr,--qui maintenant, d'un bout de l'univers 
l'autre, mergent infatigablement  l'existence, ne peuvent tre
considres que comme des rsultats mdiats ou indirects, et non comme
directs ou immdiats, de la Divine Puissance Cratrice.

OINOS.--Parmi les hommes, mon Agathos, cette ide et t considre
comme hrtique au suprme degr.

AGATHOS.--Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme
une vrit.

OINOS.--Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que
certaines oprations de l'tre que nous appelons Nature, ou lois
naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance  ce qui
porte l'_apparence_ complte de cration. Peu de temps avant la finale
destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre
d'expriences russies que quelques philosophes, avec une emphase
purile, dsignrent sous le nom de crations d'animalcules.

AGATHOS.--Les cas dont tu parles n'taient, en ralit, que des exemples
de cration secondaire,--de la seule espce de cration qui ait jamais
eu lieu depuis que la parole premire a profr la premire loi.

OINOS.--Les moindres toiles qui jaillissent du fond de l'abme du
non-tre et font  chaque minute explosion dans les cieux,--ces astres,
Agathos, ne sont-ils pas l'oeuvre immdiate de la main du Matre?

AGATHOS.--Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas  pas en face de
la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune
pense ne peut se perdre, de mme il n'est pas une seule action qui
n'ait un rsultat infime. En agitant nos mains, quand nous tions
habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosphre
ambiante. Cette vibration s'tendait indfiniment, jusqu' tant qu'elle
se ft communique  chaque molcule de l'atmosphre terrestre, qui, 
partir de ce moment _et pour toujours_, tait mise en mouvement par
cette seule action de la main. Les mathmaticiens de notre plante ont
bien connu ce fait. Les effets particuliers crs dans le fluide par des
impulsions particulires furent de leur part l'objet d'un calcul
exact,--en sorte qu'il devint facile de dterminer dans quelle priode
prcise une impulsion d'une porte donne pourrait faire le tour du
globe et influencer,--pour toujours,--chaque atome de l'atmosphre
ambiante. Par un calcul rtrograde, ils dterminrent sans peine,--tant
donn un effet dans des conditions connues,--la valeur de l'impulsion
originale. Alors, des mathmaticiens,--qui virent que les rsultats
d'une impulsion donne taient absolument sans fin,--qui virent qu'une
partie de ces rsultats pouvait tre rigoureusement suivie dans l'espace
et dans le temps au moyen de l'analyse algbrique,--qui comprirent aussi
la facilit du calcul rtrograde,--ces hommes, dis-je, comprirent du
mme coup que cette espce d'analyse contenait, elle aussi, une
puissance de progrs indfini,--qu'il n'existait pas de bornes
concevables  sa marche progressive et  son applicabilit, except
celles de l'esprit mme qui l'avait pousse ou applique. Mais, arrivs
 ce point, nos mathmaticiens s'arrtrent.

OINOS.--Et pourquoi, Agathos, auraient-ils t plus loin?

AGATHOS.--Parce qu'il y avait au del quelques considrations d'un
profond intrt. De ce qu'ils savaient ils pouvaient infrer qu'un tre
d'une intelligence infinie,--un tre  qui l'_absolu_ de l'analyse
algbrique serait dvoil,--n'prouverait aucune difficult  suivre
tout mouvement imprim  l'air,--et transmis par l'air 
l'ther,--jusque dans ses rpercussions les plus lointaines, et mme
dans une poque infiniment recule. Il est, en effet, dmontrable que
chaque mouvement de cette nature _imprim  l'air_ doit _ la fin_ agir
sur chaque tre individuel compris _dans les limites de l'univers_;--et
l'tre dou d'une intelligence infinie,--l'tre que nous avons
imagin,--pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,--les
suivre, au del et toujours au del, dans leurs influences sur toutes
les particules de la matire,--au del et toujours au del, dans les
modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,--ou, en d'autres
termes, dans _les crations neuves_ qu'elles enfantent--jusqu' ce qu'il
les vt se brisant enfin, et dsormais inefficaces, contre le trne de
la Divinit. Et non-seulement un tel tre pourrait faire cela, mais si,
 une poque quelconque, un rsultat donn lui tait prsent,--si une
de ces innombrables comtes, par exemple, tait soumise  son
examen,--il pourrait, sans aucune peine, dterminer par l'analyse
rtrograde  quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette
puissance d'analyse rtrograde, dans sa plnitude et son absolue
perfection--cette facult de rapporter dans _toutes_ les poques _tous_
les effets  _toutes_ les causes--est videmment la prrogative de la
Divinit seule;--mais cette puissance est exerce,  tous les degrs de
l'chelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population entire
des intelligences angliques.

OINOS.--Mais tu parles simplement des mouvements imprims  l'air.

AGATHOS.--En parlant de l'air, ma pense n'embrassait que le monde
terrestre; mais la proposition gnralise comprend les impulsions
cres dans l'ther,--qui, pntrant, et seul pntrant tout l'espace se
trouve tre ainsi le grand mdium de cration.

OINOS.--Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est
crateur?

AGATHOS.--Cela ne peut pas ne pas tre; mais une vraie philosophie nous
a ds longtemps appris que la source de tout mouvement est la
pense,--et que la source de toute pense est...

OINOS.--Dieu.

AGATHOS.--Je l'ai parl, Oinos--comme je devais parler  un enfant de
cette belle Terre qui a pri rcemment--des mouvements produits dans
l'atmosphre de la Terre...

OINOS.--Oui, cher Agathos.

AGATHOS.--Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton
esprit travers par quelque pense relative  la _puissance matrielle
des paroles?_ Chaque parole n'est-elle pas un mouvement cr dans l'air?

OINOS.--Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?--et pourquoi, oh! pourquoi
tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette
belle toile,--la plus verdoyante et cependant la plus terrible de
toutes celles que nous avons rencontres dans notre vol? Ses brillantes
fleurs semblent un rve ferique,--mais ses volcans farouches rappellent
les passions d'un coeur tumultueux.

AGATHOS.--_Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont_ rves et passions!
Cette trange toile,--il y a de cela trois sicles,--c'est moi qui, les
mains crispes et les yeux ruisselants,--aux pieds de ma
bien-aime,--l'ai profre  la vie avec quelques phrases passionnes.
Ses brillantes fleurs _sont_ les plus chers de tous les rves non
raliss, et ses volcans forcens _sont_ les passions du plus tumultueux
et du plus insult des coeurs!




COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA

  _Choses futures._
   Sophocle--_Antigone_.


UNA.--_Ressuscit?_

MONOS.--Oui, trs-belle et trs-adore Una, _ressuscit_. Tel tait le
mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps mdit, repoussant
les explications de la prtraille jusqu' tant que la mort elle-mme
vnt rsoudre l'nigme pour moi.

UNA.--La Mort!

MONOS.--Comme tu fais trangement cho  mes paroles, douce Una!
J'observe aussi une vacillation dans ta dmarche,--une joyeuse
inquitude dans tes yeux. Tu es trouble, oppresse par la majestueuse
nouveaut de la Vie ternelle. Oui, c'tait de la Mort que je parlais.
Et comme ce mot rsonne singulirement _ici_, ce mot qui jadis portait
l'angoisse dans tous les coeurs,--jetait une tache sur tous les
plaisirs!

UNA.--Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait  tous les festins! Que de
fois, Monos, nous nous sommes perdus en mditations sur sa nature! Comme
il se dressait, mystrieux contrleur, devant le bonheur humain, lui
disant: Jusque-l, et pas plus loin! Cet ardent amour mutuel, mon
Monos, qui brlait dans nos poitrines, comme vainement nous nous tions
flatts, nous sentant si heureux sitt qu'il prit naissance, de voir
notre bonheur grandir de sa force! Hlas! il grandit, cet amour, et avec
lui grandissait dans nos coeurs la terreur de l'heure fatale qui
accourait pour nous sparer  jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint
une douleur. Pour lors, la haine nous et t une misricorde.

MONOS.--Ne parle pas ici de ces peines, chre Una,--mienne maintenant,
mienne pour toujours!

UNA.--Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin pass qui fait la joie du
prsent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui
ne sont plus. Par-dessus tout, je brle de connatre les incidents de
ton voyage  travers l'Ombre et la noire Valle.

MONOS.--Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose
 son Monos? Je raconterai tout minutieusement;--mais  quel point doit
commencer le rcit mystrieux?

UNA.-- quel point?

MONOS.--Oui,  quel point?

UNA.--Je te comprends, Monos. La Mort nous a rvl  tous deux le
penchant de l'homme  dfinir l'indfinissable. Je ne dirai donc pas:
Commence au point o cesse la vie,--mais: Commence  ce triste, triste
moment o, la fivre t'ayant quitt, tu tombas dans une torpeur sans
souffle et sans mouvement, et o je fermai tes paupires plies avec les
doigts passionns de l'amour.

MONOS.--Un mot d'abord, mon Una, relativement  la condition gnrale de
l'homme  cette poque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos
anctres,--sages en fait, quoique non pas dans l'estime du
monde,--avaient os douter de la proprit du mot _Progrs_, appliqu 
la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six sicles qui
prcdrent notre mort vit,  un certain moment, s'lever quelque
vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont
l'vidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise
 son rang,--principes qui auraient d apprendre  notre race  se
laisser guider par les lois naturelles plutt qu' les vouloir
contrler.  de longs intervalles apparaissaient quelques esprits
souverains, pour qui tout progrs dans les sciences pratiques n'tait
qu'un recul dans l'ordre de la vritable utilit. Parfois l'esprit
potique,--cette facult, la plus sublime de toutes, nous savons cela
maintenant,--puisque des vrits de la plus haute importance ne
pouvaient nous tre rvles que par cette _Analogie_, dont l'loquence,
irrcusable pour l'imagination, ne dit rien  la raison infirme et
solitaire,--parfois, dis-je, cet esprit potique prit les devants sur
une philosophie ttonnire et entendit dans la parabole mystique de
l'arbre de la science et de son fruit dfendu, qui engendre la mort, un
avertissement clair,  savoir que la science n'tait pas bonne pour
l'homme pendant la minorit de son me. Et ces hommes,--les
potes,--vivant et mourant parmi le mpris des _utilitaires_, rudes
pdants qui usurpaient un titre dont les mpriss seuls taient dignes,
les potes reportrent leurs rveries et leurs sages regrets vers ces
anciens jours o nos besoins taient aussi simples que pntrantes nos
jouissances,--o le mot _gaiet_ tait inconnu, tant l'accent du bonheur
tait solennel et profond!--jours saints, augustes et bnis, o les
rivires azures coulaient  pleins bords entre des collines intactes et
s'enfonaient au loin dans les solitudes des forts primitives,
odorantes, invioles.

Cependant ces nobles exceptions  l'absurdit gnrale ne servirent qu'
la fortifier par l'opposition. Hlas! nous tions descendus dans les
pires jours de tous nos mauvais jours. Le _grand mouvement_,--tel tait
l'argot du temps,--marchait; perturbation morbide, morale et physique.
L'art,--les arts, veux-je dire, furent levs au rang suprme, et, une
fois installs sur le trne, ils jetrent des chanes sur l'intelligence
qui les avait levs au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas
reconnatre la majest de la Nature, chanta niaisement victoire 
l'occasion de ses conqutes toujours croissantes sur les lments de
cette mme Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le
Dieu, une imbcillit enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le
prvoir depuis l'origine de la maladie, il fut bientt infect de
systmes et d'abstractions; il s'emptra dans des gnralits. Entre
autres ides bizarres, celle de l'galit universelle avait gagn du
terrain; et  la face de l'Analogie et de Dieu,--en dpit de la voix
haute et salutaire des lois de _gradation_ qui pntrent si vivement
toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,--des efforts insenss furent
faits pour tablir une Dmocratie universelle. Ce mal surgit
ncessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en
mme temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables
cits s'levrent, normes et fumeuses. Les vertes feuilles se
recroquevillrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage
de la Nature fut dform comme par les ravages de quelque dgotante
maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, mme assoupi,
du forc et du cherch trop loin aurait d nous arrter  ce point. Mais
il parat qu'en pervertissant notre _got_, ou plutt en ngligeant de
le cultiver dans les coles, nous avions follement parachev notre
propre destruction. Car, en vrit, c'tait dans cette crise que le got
seul,--cette facult qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure
et le sens moral, n'a jamais pu tre mprise impunment,--c'tait alors
que le got seul pouvait nous ramener doucement vers la Beaut, la
Nature et la Vie. Mais, hlas! pur esprit contemplatif et majestueuse
intuition de Platon! Hlas! comprhensive _Mousik_, qu'il regardait 
juste titre comme une ducation suffisante pour l'me! Hlas! o
tiez-vous? C'tait quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli
et le mpris universels qu'on avait le plus dsesprment besoin de
vous!

Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, chre Una, a dit,--avec
quelle vrit!--que _tout raisonnement se rduit  cder au sentiment_;
et il n'et pas t impossible, si l'poque l'avait permis, que le
sentiment du naturel et repris son vieil ascendant sur la brutale
raison mathmatique des coles. Mais cela ne devait pas tre.
Prmaturment amene par des orgies de science, la dcrpitude du monde
approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanit, ou ce
que, vivant goulment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas
voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris 
attendre la ruine la plus complte comme prix de la plus haute
civilisation. J'avais puis dans la comparaison de la Chine, simple et
robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'gypte astrologue, avec la
Nubie plus subtile encore, mre turbulente de tous les arts, la
prescience de notre Destine. Dans l'histoire de ces contres j'avais
trouv un rayon de l'Avenir. Les spcialits industrielles de ces trois
dernires taient des maladies locales de la Terre, et la ruine de
chacune a t l'application du remde local; mais, pour le monde infect
en grand, je ne voyais de rgnration possible que dans la mort. Or,
l'homme ne pouvant pas, en tant que race, tre ananti, je vis qu'il lui
fallait _renatre_.

Et c'tait alors, ma trs-belle et ma trs-chre, que nous plongions
journellement notre esprit dans les rves. C'tait alors que nous
discourions,  l'heure du crpuscule, sur les jours  venir,--quand
l'piderme de la Terre cicatris par l'Industrie, ayant subi cette
purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires,
serait habill  neuf avec les verdures, les collines et les eaux
souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour
l'homme,--pour l'homme, purg par la Mort,--pour l'homme dont
l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la
science,--pour l'homme rachet, rgnr, batifi, dsormais immortel,
et cependant encore revtu de matire.

UNA.--Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais
l'poque du feu destructeur n'tait pas aussi proche que nous nous
l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait
certainement de le croire. Les hommes vcurent, et ils moururent
individuellement. Toi-mme, vaincu par la maladie, tu as pass par la
tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos
sens assoupis n'aient pas t torturs par l'impatience et n'aient pas
souffert de la longueur du sicle qui s'est coul depuis et dont la
rvolution finale nous a rendus l'un  l'autre, cependant, cher Monos,
cela a fait encore un sicle.

MONOS.--Dis plutt un point dans le vague infini. Incontestablement, ce
fut pendant la dcrpitude de la Terre que je mourus. Le coeur fatigu
d'angoisses qui tiraient leur origine du dsordre et de la dcadence
gnrale, je succombai  la cruelle fivre. Aprs un petit nombre de
jours de souffrance, aprs maints jours pleins de dlire, de rves et
d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant
que je ne souffrais que de mon impuissance  te dtromper,--aprs
quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une lthargie sans
souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'tait
_la Mort_.

Les mots sont choses vagues. Mon tat ne me privait pas de sentiment; il
ne me paraissait pas trs-diffrent de l'extrme quitude de quelqu'un
qui, ayant dormi longtemps et profondment, immobile, prostr dans
l'accablement de l'ardent solstice, commence  rentrer lentement dans la
conscience de lui-mme; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait
de l'insuffisance de son sommeil, et sans tre veill par le mouvement
extrieur.

Je ne respirais plus. Le pouls tait immobile. Le coeur avait cess de
battre. La volition n'avait point disparu, mais elle tait sans
efficacit. Mes sens jouissaient d'une activit insolite, quoique
l'exerant d'une manire irrgulire et usurpant rciproquement leurs
fonctions au hasard. Le got et l'odorat se mlaient dans une confusion
inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense.
L'eau de rose, dont ta tendresse avait humect mes lvres au moment
suprme, me donnait de douces ides de fleurs,--fleurs fantastiques
infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont
nous voyons aujourd'hui fleurir les modles autour de nous. Les
paupires, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument
obstacle  la vision. Comme la volition tait suspendue, les globes ne
pouvaient pas rouler dans leurs orbites,--mais tous les objets situs
dans la porte de l'hmisphre visuel taient perus plus ou moins
distinctement; les rayons qui tombaient sur la rtine externe, ou dans
le coin de l'oeil, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient
la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier
cas, cet effet tait si anormal que je l'apprciais seulement comme un
_son_,--un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se
prsentaient  mon ct taient lumineux ou revtus d'ombre,--arrondis
ou d'une forme anguleuse. En mme temps l'oue, quoique surexcite,
n'avait rien d'irrgulier dans son action, et elle apprciait les sons
rels avec une prcision non moins hyperbolique que sa sensibilit. Le
toucher avait subi une modification plus singulire. Il ne recevait ses
impressions que lentement, mais les retenait opinitrement, et il en
rsultait toujours un plaisir physique des plus prononcs. Ainsi la
pression de tes doigts, si doux sur mes paupires, ne fut d'abord perue
que par l'organe de la vision; mais,  la longue, et longtemps aprs
qu'ils se furent retirs, ils remplirent tout mon tre d'un dlice
sensuel inapprciable. Je dis: d'un dlice sensuel. _Toutes_ mes
perceptions taient purement sensuelles. Quant aux matriaux fournis par
les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile  les mettre
en oeuvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un
peu de douleur et beaucoup de volupt; mais de peine ou de plaisir
moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots imptueux flottaient dans mon
oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils taient apprcis
par elle dans toutes leurs variations de ton mlancolique; mais
c'taient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient 
la raison teinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient
naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui
tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants tmoignait d'un
coeur bris, pntrait simplement d'extase chaque fibre de mon tre. Et
en vrit, c'tait bien l la _Mort_, dont les tmoins parlaient  voix
basse et rvrencieusement,--et toi, ma douce Una, d'une voix
convulsive, pleine de sanglots et de cris.

On m'habilla pour la bire,--trois ou quatre figures sombres qui
voletaient  et l d'une manire affaire. Quand elles traversaient la
ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme _formes_: mais
quand elles passaient  mon ct, leurs images se traduisaient dans mon
cerveau en cris, gmissements, et autres expressions lugubres de
terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche,
ondoyante, dans quelque direction que ce ft, tu t'agitais toujours
musicalement autour de moi.

Le jour baissait; et, comme la lumire allait s'vanouissant, je fus
pris d'un vague malaise,--d'une anxit semblable  celle d'un homme qui
dort quand des sons rels et tristes tombent incessamment dans son
oreille,--des sons de cloche lointains, solennels,  des intervalles
longs mais gaux, et se mariant  des rves mlancoliques. La nuit vint,
et avec ses ombres une lourde dsolation. Elle oppressait mes organes
comme un poids norme, et elle tait palpable. Il y avait aussi un son
lugubre, assez semblable  l'cho lointain du ressac de la mer, mais
plus soutenu, qui, commenant ds le crpuscule, s'tait accru avec les
tnbres. Soudainement des lumires furent apportes dans la chambre et
aussitt cet cho prolong s'interrompit, se transforma en explosions
frquentes, ingales, du mme son, mais moins lugubre et moins distinct.
L'crasante oppression tait en grande partie allge; et je sentis,
jaillissant de la flamme de chaque lampe,--car il y en avait
plusieurs,--un chant d'une monotonie mlodieuse couler incessamment dans
mes oreilles. Et quand, approchant alors, chre Una, du lit sur lequel
j'tais tendu, tu t'assis gracieusement  mon ct, soufflant le parfum
de tes lvres exquises, et les appuyant sur mon front,--quelque chose
s'leva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les
sensations purement physiques engendres par les circonstances, quelque
chose d'analogue  la sensibilit elle-mme,--un sentiment qui
apprciait  moiti ton ardent amour et ta douleur, et leur rpondait 
moiti; mais cela ne prenait pas racine dans le coeur paralys; cela
semblait plutt une ombre qu'une ralit; cela s'vanouit promptement,
d'abord dans une extrme quitude, puis dans un plaisir purement sensuel
comme auparavant.

Et alors, du naufrage et du chaos des sens naturels parut s'lever en
moi un sixime sens, absolument parfait. Je trouvais dans son action un
trange dlice,--un dlice toujours physique toutefois, l'intelligence
n'y prenant aucune part. Le mouvement dans l'tre animal avait
absolument cess. Aucune fibre ne tremblait, aucun nerf ne vibrait,
aucune artre ne palpitait. Mais il me semblait que dans mon cerveau
tait n _ce quelque chose_ dont aucuns mots ne peuvent traduire  une
intelligence purement humaine une conception mme confuse. Permets-moi
de dfinir cela: vibration du pendule mental. C'tait la
personnification morale de l'ide humaine abstraite du _Temps_. C'est
par l'absolue galisation de ce mouvement,--ou de quelque autre
analogue,--que les cycles des globes clestes ont t rgls. C'est
ainsi que je mesurai les irrgularits de la pendule de la chemine et
des montres des personnes prsentes. Leurs tic-tac remplissaient mes
oreilles de leurs sonorits. Les plus lgres dviations de la mesure
juste--et ces dviations taient obsdantes,--m'affectaient exactement
comme parmi les vivants les violations de la vrit abstraite
affectaient mon sens moral. Quoiqu'il n'y et pas dans la chambre deux
mouvements qui marquassent ensemble exactement leurs secondes, je
n'prouvais aucune difficult  retenir imperturbablement dans mon
esprit le timbre de chacun et leurs diffrences relatives. Et ce
sentiment de la _dure_, vif, parfait, existant par lui-mme,
indpendamment d'une srie quelconque de faits (mode d'existence
inintelligible peut-tre pour l'homme),--cette ide,--ce sixime sens,
surgissant de mes ruines, tait le premier pas sensible, dcisif, de
l'me intemporelle sur le seuil de l'ternit.

Il tait minuit; et tu tais toujours assise  mon ct. Tous les autres
avaient quitt la chambre de Mort. Ils m'avaient dpos dans la bire.
Les lampes brlaient en vacillant; cela se traduisait en moi par le
tremblement des chants monotones. Mais tout  coup ces chants
diminurent de nettet et de volume. Finalement, ils cessrent. Le
parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affectrent plus ma
vision. Ma poitrine fut dgage de l'oppression des Tnbres. Une sourde
commotion, comme celle de l'lectricit, pntra mon corps et fut suivie
d'une disparition totale de l'ide du toucher. Tout ce qui restait de ce
que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entit
et dans l'unique et immuable sentiment de la dure. Le corps prissable
avait t enfin frapp par la main de l'irrmdiable Destruction.

Et pourtant toute sensibilit n'avait pas absolument disparu; car la
conscience et le sentiment subsistants supplaient quelques-unes de ses
fonctions par une intuition lthargique. J'apprciais l'affreux
changement qui commenait  s'oprer dans la chair; et, comme l'homme
qui rve a quelquefois conscience de la prsence corporelle d'une
personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours
sourdement que tu tais assise prs de moi. De mme aussi, quand vint la
douzime heure du second jour, je n'tais pas tout  fait inconscient
des mouvements qui suivirent; tu t'loignas de moi; on m'enferma dans la
bire; on me dposa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y
descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans
le noir et la pourriture,  mes tristes et solennels sommeils en
compagnie du ver.

Et l, dans cette prison qui a peu de secrets  rvler, se droulrent
les jours, et les semaines, et les mois; et l'me guettait
scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort
enregistrait sa fuite,--sans effort et sans objet.

Une anne s'coula. La conscience de _l'tre_ tait devenue
graduellement plus confuse, et celle de _localit_ avait en grande
partie usurp sa place. L'ide d'entit s'tait noye dans l'ide de
lieu. L'troit espace qui confinait ce qui avait t le corps devenait
maintenant le corps lui-mme.  la longue, comme il arrive souvent 
l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules
figurations de la _Mort_),  la longue, comme il arrivait sur la terre 
l'homme profondment endormi, quand un clair de lumire le faisait
tressaillir dans un demi-rveil, le laissant  moiti roul dans ses
rves,--de mme pour moi, dans l'troit embrassement de _l'Ombre_, vint
cette lumire qui seule peut-tre avait pouvoir de me faire
tressaillir,--la lumire de _l'Amour_ immortel! Des hommes vinrent
travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlevrent la
terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bire d'Una.

Et puis, une fois encore, tout fut nant. Cette lueur nbuleuse s'tait
teinte. Cet imperceptible frmissement s'tait vanoui dans
l'immobilit. Bien des lustres se sont couls. La poussire est
retourne  la poussire. Le ver n'avait plus rien  manger. Le
sentiment de l'tre avait  la longue entirement disparu, et  sa
place,-- la place de toutes choses,--rgnaient suprmes et ternels
autocrates, le _Lieu_ et le _Temps_. Pour _ce_ qui _n'tait pas_,--pour
ce qui n'avait pas de forme,--pour ce qui n'avait pas de pense,--pour
ce qui n'avait pas de sentiment,--pour ce qui tait sans me et ne
possdait plus un atome de matire,--pour tout ce nant et toute cette
immortalit, le tombeau tait encore un habitacle,--les heures
corrosives, une socit.




CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION

  _Je t'apporterai le feu._
   Euripide.--_Andromaque_.


EIROS.--Pourquoi m'appelles-tu Eiros?

CHARMION.--Ainsi t'appelleras-tu dsormais. Tu dois oublier aussi mon
nom terrestre et me nommer Charmion.

EIROS.--Ce n'est vraiment pas un rve!

CHARMION.--De rves, il n'y en a plus pour nous;--mais renvoyons 
tantt ces mystres. Je me rjouis de voir que tu as l'air de possder
toute ta vie et ta raison. La taie de l'ombre a dj disparu de tes
yeux. Prends courage, et ne crains rien. Les jours  donner  la stupeur
sont passs pour toi; et demain je veux moi-mme t'introduire dans les
joies parfaites et les merveilles de ta nouvelle existence.

EIROS.--Vraiment,--je n'prouve aucune stupeur,--aucune. L'trange
vertige et la terrible nuit m'ont quitte, et je n'entends plus ce bruit
insens, prcipit, horrible, pareil  _la voix des grandes eaux_.
Cependant mes sens sont effars, Charmion, par la pntrante perception
du _nouveau_.

CHARMION.--Peu de jours suffiront  chasser tout cela;--mais je te
comprends parfaitement, et je sens pour toi. Il y a maintenant dix
annes terrestres que j'ai prouv ce que tu prouves,--et pourtant ce
souvenir ne m'a pas encore quitte. Toutefois, voil ta dernire preuve
subie, la seule que tu eusses  souffrir dans le Ciel.

EIROS.--Dans le Ciel?

CHARMION.--Dans le ciel.

EIROS.--Oh! Dieu!--aie piti de moi, Charmion!--Je suis crase sous la
majest de toutes choses,--de l'inconnu maintenant rvl,--de l'Avenir,
cette conjecture, fondu dans le Prsent auguste et certain.

CHARMION.--Ne t'attaque pas pour le moment  de pareilles penses.
Demain nous parlerons de cela. Ton esprit qui vacille trouvera un
allgement  son agitation dans l'exercice du simple souvenir. Ne
regarde ni autour de toi ni devant toi,--regarde en arrire. Je brle
d'impatience d'entendre les dtails de ce prodigieux vnement qui t'a
jete parmi nous. Parle-moi de cela. Causons de choses familires, dans
le vieux langage familier de ce monde qui a si pouvantablement pri.

EIROS.--pouvantablement! pouvantablement! Et cela, en vrit, n'est
point un rve.

CHARMION.--Il n'y a plus de rves.--Fus-je bien pleure, mon Eiros?

EIROS.--Pleure, Charmion?--Oh! profondment. Jusqu' la dernire de nos
heures, un nuage d'intense mlancolie et de dvotieuse tristesse a pes
sur ta famille.

CHARMION.--Et cette heure dernire,--parle m'en. Rappelle-toi qu'en
dehors du simple fait de la catastrophe je ne sais rien. Quand, sortant
des rangs de l'humanit, j'entrai par la Tombe dans le domaine de la
Nuit,-- cette poque, si j'ai bonne mmoire, nul ne pressentait la
catastrophe qui vous a engloutis. Mais j'tais, il est vrai, peu au
courant de la philosophie spculative du temps.

EIROS.--Notre catastrophe tait, comme tu le dis, absolument inattendue;
mais des accidents analogues avaient t depuis longtemps un sujet de
discussion parmi les astronomes. Ai-je besoin de te dire, mon amie, que,
mme quand tu nous quittas, les hommes s'accordaient  interprter,
comme ayant trait seulement au globe de la terre, les passages des
Trs-Saintes critures qui parlent de la destruction finale de toutes
choses par le feu? Mais, relativement  l'agent immdiat de la ruine, la
pense humaine tait en dfaut depuis l'poque o la science
astronomique avait dpouill les comtes de leur effrayant caractre
incendiaire. La trs-mdiocre densit de ces corps avait t bien
dmontre. On les avait observs dans leur passage  travers les
satellites de Jupiter, et ils n'avaient caus aucune altration sensible
dans les masses ni dans les orbites de ces plantes secondaires. Nous
regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses crations
d'une inconcevable tnuit, incapables d'endommager notre globe massif,
mme dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'tait redout en
aucune faon; car les lments de toutes les comtes taient exactement
connus. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent ign de la
destruction prophtise, cela tait depuis de longues annes considr
comme une ide inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations
bizarres, avaient dans ces derniers jours, singulirement rgn parmi
l'humanit; et, quoiqu'une crainte vritable ne pt avoir de prise que
sur quelques ignorants, quand les astronomes annoncrent une _nouvelle_
comte, cette annonce fut gnralement reue avec je ne sais quelle
agitation et quelle mfiance.

Les lments de l'astre tranger furent immdiatement calculs, et
tous les observateurs reconnurent d'un mme accord que sa route,  son
prihlie, devait l'amener  une proximit presque immdiate de la
terre. Il se trouva deux ou trois astronomes, d'une rputation
secondaire, qui soutinrent rsolument qu'un contact tait invitable. Il
m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le
monde. Pendant quelques jours, on se refusa  croire  une assertion que
l'intelligence humaine, depuis longtemps applique  des considrations
mondaines, ne pouvait saisir d'aucune manire. Mais la vrit d'un fait
d'une importance vitale fait bientt son chemin dans les esprits mme
les plus pais. Finalement, tous les hommes virent que la science
astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la comte. D'abord, son
approche ne fut pas sensiblement rapide; son aspect n'eut pas un
caractre bien inusit. Elle tait d'un rouge sombre et avait une queue
peu apprciable. Pendant sept ou huit jours nous ne vmes pas
d'accroissement sensible dans son diamtre apparent; seulement sa
couleur varia lgrement. Cependant les affaires ordinaires furent
ngliges, et tous les intrts, absorbs par une discussion immense qui
s'ouvrit entre les savants relativement  la nature des comtes. Les
hommes le plus grossirement ignorants levrent leurs indolentes
facults vers ces hautes considrations. Les savants employrent _alors_
toute leur intelligence,--toute leur me,--non point  allger la
crainte, non plus  soutenir quelque thorie favorite. Oh! ils
cherchrent la vrit, rien que la vrit,--ils s'puisrent  la
chercher! Ils appelrent  grands cris la science parfaite! La _vrit_
se leva dans la puret de sa force et de son excessive majest, et les
sages s'inclinrent et adorrent.

Qu'un dommage matriel pour notre globe ou pour ses habitants pt
rsulter du contact redout, c'tait une opinion qui perdait
journellement du terrain parmi les sages; et les sages avaient cette
fois plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la
foule. Il fut dmontr que la densit du noyau de la comte tait
beaucoup moindre que celle de notre gaz le plus rare; et le passage
inoffensif d'une semblable visiteuse  travers les satellites de Jupiter
fut un point sur lequel on insista fortement, et qui ne servit pas peu 
diminuer la terreur. Les thologiens, avec un zle enflamm par la peur,
insistrent sur les prophties bibliques, et les expliqurent au peuple
avec une droiture et une simplicit dont ils n'avaient pas encore donn
l'exemple. La destruction finale de la terre devait s'oprer par le
feu,--c'est ce qu'ils avancrent avec une verve qui imposait partout la
conviction; mais les comtes n'taient pas d'une nature igne,--et
c'tait l une vrit que tous les hommes possdaient maintenant, et qui
les dlivrait, jusqu' un certain point, de l'apprhension de la grande
catastrophe prdite. Il est  remarquer que les prjugs populaires et
les vulgaires erreurs relatives aux pestes et aux guerres,--erreurs qui
reprenaient leur empire  chaque nouvelle comte,--furent cette fois
choses inconnues. Comme par un soudain effort convulsif, la raison avait
d'un seul coup culbut la superstition de son trne. La plus faible
intelligence avait puis de l'nergie dans l'excs de l'intrt actuel.

Quels dsastres d'une moindre gravit pouvaient rsulter du contact,
ce fut l le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de
lgres perturbations gologiques, d'altrations probables dans les
climats et consquemment dans la vgtation, de la possibilit
d'influences magntiques et lectriques. Beaucoup d'entre eux
soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se
produirait,--d'aucune faon. Pendant que ces discussions allaient leur
train, l'objet lui-mme s'avanait progressivement, largissant
visiblement son diamtre et augmentant son clat.  son approche,
l'Humanit plit. Toutes les oprations humaines furent suspendues.

Il y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment gnral; ce
fut quand la comte eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle
d'aucune apparition dont on et gard le souvenir. Le monde alors, priv
de cette esprance tranante, que les astronomes pouvaient se tromper,
sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son
caractre chimrique. Les coeurs des plus braves parmi notre race
battaient violemment dans les poitrines. Peu de jours suffirent
toutefois pour fondre ces premires preuves dans des sensations plus
intolrables encore. Nous ne pouvions dsormais appliquer au mtore
tranger aucunes notions _ordinaires_. Ses attributs _historiques_
avaient disparu. Il nous oppressait par la terrible _nouveaut_ de
l'motion. Nous le voyions, non pas comme un phnomne astronomique dans
les cieux, mais comme un cauchemar sur nos coeurs et une ombre sur nos
cerveaux. Il avait pris, avec une inconcevable rapidit, l'aspect d'un
gigantesque manteau de flamme claire, toujours tendu  tous les
horizons.

Encore un jour,--et les hommes respirrent avec une plus grande
libert. Il tait vident que nous tions dj sous l'influence de la
comte; et nous vivions cependant. Nous jouissions mme d'une lasticit
de membres et d'une vivacit d'esprit insolites. L'excessive tnuit de
l'objet de notre terreur tait apparente; car tous les corps clestes se
laissaient voir distinctement  travers. En mme temps, notre vgtation
tait sensiblement altre, et cette circonstance prdite augmenta notre
foi dans la prvoyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage,
entirement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les vgtaux.

Un jour encore se passa,--et le flau n'tait pas absolument sur nous.
Il tait maintenant vident que son noyau devait nous atteindre le
premier. Une trange altration s'tait empare de tous les hommes; et
la premire sensation de _douleur_ fut le terrible signal de la
lamentation et de l'horreur gnrales. Cette premire sensation de
douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et
des poumons et dans une insupportable scheresse de la peau. Il tait
impossible de nier que notre atmosphre ne ft radicalement affecte; la
composition de cette atmosphre et les modifications auxquelles elle
pouvait tre soumise furent ds lors les points de la discussion. Le
rsultat de l'examen lana un frisson lectrique de terreur, de la plus
intense terreur,  travers le coeur universel de l'homme.

On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait tait ainsi
compos: sur cent parties, vingt et une d'oxygne et soixante-dix-neuf
d'azote. L'oxygne, principe de la combustion et vhicule de la chaleur,
tait absolument ncessaire  l'entretien de la vie animale, et
reprsentait l'agent le plus puissant et le plus nergique de la nature.
L'azote, au contraire, tait impropre  entretenir la vie, ou combustion
animale. D'un excs anormal d'oxygne devait rsulter, cela avait t
vrifi, une lvation des esprits vitaux semblable  celle que nous
avions dj subie. C'tait l'ide continue, pousse  l'extrme; qui
avait cr la terreur. Quel devait tre le rsultat _d'une totale
extraction de l'azote?_ Une combustion irrsistible, dvorante,
toute-puissante, immdiate;--l'entier accomplissement, dans tous leurs
moindres et terribles dtails, des flamboyantes et terrifiantes
prophties du Saint Livre.

Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la frnsie alors dchane de
l'humanit? Cette tnuit de matire dans la comte, qui nous avait
d'abord inspir l'esprance, faisait maintenant toute l'amertume de
notre dsespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions
clairement la consommation de la Destine. Cependant, un jour encore
s'coula,--emportant avec lui la dernire ombre de l'Esprance. Nous
haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait
tumultueusement dans ses troits canaux. Un furieux dlire s'empara de
tous les hommes; et, les bras roidis vers les cieux menaants, ils
tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de l'exterminateur
tait maintenant sur nous;--mme ici, dans le Ciel, je n'en parle qu'en
frissonnant. Je serai brve,--brve comme la catastrophe. Pendant un
moment, ce fut seulement une lumire trange, lugubre, qui visitait et
pntrait toutes choses. Puis,--prosternons-nous, Charmion, devant
l'excessive majest du Dieu grand!--puis ce fut un son, clatant,
pntrant, comme si c'tait LUI qui l'et cri par sa bouche; et toute
la masse d'ther environnante, au sein de laquelle nous vivions, clata
d'un seul coup en une espce de flamme intense, dont la merveilleuse
clart et la chaleur dvorante n'ont pas de nom, mme parmi les Anges
dans le haut Ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses.




OMBRE

  En vrit, quoique je marche  travers de la valle de l'_Ombre..._
   _Psaumesde DAVID (XXIII)


Vous qui me lisez, vous tes encore parmi les vivants; mais moi qui
cris, je serai depuis longtemps parti pour la rgion des ombres. Car,
en vrit, d'tranges choses arriveront, bien des choses secrtes seront
rvles, et bien des sicles passeront avant que ces notes soient vues
par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas,
les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront matire 
mditation dans les caractres que je grave sur ces tablettes avec un
stylus de fer.

L'anne avait t une anne de terreur, pleine de sentiments plus
intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre.
Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous cts,
sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'taient
largement dployes. Ceux-l nanmoins qui taient savants dans les
toiles n'ignoraient pas que les cieux avaient un aspect de malheur; et
pour moi, entre autres, le Grec Oinos, il tait vident que nous
touchions au retour de cette sept cent quatre-vingt-quatorzime anne,
o,  l'entre du Blier, la plante Jupiter fait sa conjonction avec le
rouge anneau du terrible Saturne. L'esprit particulier des cieux, si je
ne me trompe grandement, manifestait sa puissance non-seulement sur le
globe physique de la terre, mais aussi sur les mes, les penses et les
mditations de l'humanit.

Une nuit, nous tions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre
cit appele Ptolmas, assis autour de quelques flacons d'un vin
pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait pas d'autre entre qu'une
haute porte d'airain; et la porte avait t faonne par l'artisan
Corinnos, et elle tait d'une rare main d'oeuvre, et fermait en dedans.
Pareillement, de noires draperies, protgeant cette chambre
mlancolique, nous pargnaient l'aspect de la lune, des toiles lugubres
et des rues dpeuples;--mais le pressentiment et le souvenir du Flau
n'avaient pas pu tre exclus aussi facilement. Il y avait autour de
nous, auprs de nous, des choses dont je ne puis rendre distinctement
compte,--des choses matrielles et spirituelles,--une pesanteur dans
l'atmosphre,--une sensation d'touffement, une angoisse,--et,
par-dessus tout, ce terrible mode de l'existence que subissent les gens
nerveux, quand les sens sont cruellement vivants et veills, et les
facults de l'esprit assoupies et mornes. Un poids mortel nous crasait.
Il s'tendait sur nos membres,--sur l'ameublement de la salle,--sur les
verres dans lesquels nous buvions; et toutes choses semblaient opprimes
et prostres dans cet accablement,--tout, except les flammes des sept
lampes de fer qui clairaient notre orgie. S'allongeant en minces filets
de lumire, elles restaient toutes ainsi, et brlaient ples et
immobiles; et, dans la table ronde d'bne autour de laquelle nous
tions assis, et que leur clat transformait en miroir, chacun des
convives contemplait la pleur de sa propre figure et l'clair inquiet
des yeux mornes de ses camarades. Cependant, nous poussions nos rires,
et nous tions gais  notre faon,--une faon hystrique; et nous
chantions les chansons d'Anacron,--qui ne sont que folie; et nous
buvions largement,--quoique la pourpre du vin nous rappelt la pourpre
du sang. Car il y avait dans la chambre un huitime personnage,--le
jeune Zolus. Mort, tendu tout de son long et enseveli, il tait le
gnie et le dmon de la scne. Hlas! il n'avait point sa part de notre
divertissement, sauf que sa figure, convulse par le mal, et ses yeux,
dans lesquels la Mort n'avait teint qu' moiti le feu de la peste,
semblaient prendre  notre joie autant d'intrt que les morts sont
capables d'en prendre  la joie de ceux qui doivent mourir. Mais, bien
que moi, Oinos, je sentisse les yeux du dfunt fixs sur moi, cependant
je m'efforais de ne pas comprendre l'amertume de leur expression, et,
regardant opinitrement dans les profondeurs du miroir d'bne, je
chantais d'une voix haute et sonore les chansons du pote de Tos. Mais
graduellement mon chant cessa, et les chos, roulant au loin parmi les
noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, et
s'vanouirent. Et voil que du fond de ces draperies noires o allait
mourir le bruit de la chanson s'leva une ombre, sombre, indfinie,--une
ombre semblable  celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel,
peut dessiner d'aprs le corps d'un homme; mais ce n'tait l'ombre ni
d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun tre connu. Et frissonnant un
instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la
surface de la porte d'airain. Mais l'ombre tait vague, sans forme,
indfinie; ce n'tait l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu,--ni d'un Dieu
de Grce, mi d'un Dieu de Chalde, ni d'aucun Dieu gyptien. Et l'ombre
reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintre, et
elle ne bougeait pas, et elle ne prononait pas une parole, mais elle se
fixait de plus en plus, et elle resta immobile. Et la porte sur laquelle
l'ombre reposait tait, si je m'en souviens bien, tout contre les pieds
du jeune Zolus enseveli. Mais nous, les sept compagnons, ayant vu
l'ombre, comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la
contempler fixement; mais nous baissions les yeux, et nous regardions
toujours dans les profondeurs du miroir d'bne. Et,  la longue, moi,
Oinos, je me hasardai  prononcer quelques mots  voix basse, et je
demandai  l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre rpondit:

--Je suis OMBRE, et ma demeure est  ct des Catacombes de Ptolmas,
et tout prs de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur
canal de Charon!

Et alors, tous les sept, nous nous dressmes d'horreur sur nos siges,
et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effars; car le timbre de
la voix de l'ombre n'tait pas le timbre d'un seul individu, mais d'une
multitude d'tres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en
syllabe, tombait confusment dans nos oreilles en imitant les accents
connus et familiers de mille et mille amis disparus!




SILENCE

  La crte des montagnes sommeille; la valle, le rocher et la caverne
  sont muets.
   ALCMAN.


coute-moi,--dit le Dmon, en plaant sa main sur ma tte.--La contre
dont je parle est une contre lugubre en Libye, sur les bords de la
rivire Zare. Et l, il n'y a ni repos ni silence.

Les eaux de la rivire sont d'une couleur safrane et malsaine; et elles
ne coulent pas vers la mer, mais palpitent ternellement, sous l'oeil
rouge du soleil, avec un mouvement tumultueux et convulsif. De chaque
ct de cette rivire au lit vaseux s'tend,  une distance de plusieurs
milles, un ple dsert de gigantesques nnuphars. Ils soupirent l'un
vers l'autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs
cous de spectres, et hochent de ct et d'autre leurs ttes
sempiternelles. Et il sort d'eux un murmure confus qui ressemble  celui
d'un torrent souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.

Mais il y a une frontire  leur empire, et cette frontire est une
haute fort, sombre, horrible. L, comme les vagues autour des Hbrides,
les petits arbres sont dans une perptuelle agitation. Et cependant il
n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent
ternellement de ct et d'autre avec un fracas puissant. Et de leurs
hauts sommets filtre, goutte  goutte, une ternelle rose. Et  leurs
pieds d'tranges fleurs vnneuses se tordent dans un sommeil agit. Et
sur leurs ttes, avec un frou-frou retentissant, les nuages gris se
prcipitent, toujours vers l'ouest, jusqu' ce qu'ils roulent en
cataracte derrire la muraille enflamme de l'horizon. Cependant il n'y
a pas de vent dans le ciel. Et sur les bords de la rivire Zare, il n'y
a ni calme ni silence.

C'tait la nuit, et la pluie tombait; et quand elle tombait, c'tait de
la pluie, mais quand elle tait tombe, c'tait du sang. Et je me tenais
dans le marcage parmi les grands nnuphars, et la pluie tombait sur ma
tte,--et les nnuphars soupiraient l'un vers l'autre dans la solennit
de leur dsolation.

Et tout d'un coup, la lune se leva  travers la trame lgre du
brouillard funbre, et elle tait d'une couleur cramoisie. Et mes yeux
tombrent sur un norme rocher gristre qui se dressait au bord de la
rivire, et qu'clairait la lueur de la lune. Et le rocher tait
gristre, sinistre et trs-haut,--et le rocher tait gristre. Sur son
front de pierre taient gravs des caractres; et je m'avanai  travers
le marcage de nnuphars, jusqu' ce que je fusse tout prs du rivage,
afin de lire les caractres gravs dans la pierre. Mais je ne pus pas
les dchiffrer. Et j'allais retourner vers le marcage, quand la lune
brilla d'un rouge plus vif; et je me retournai et je regardai de nouveau
vers le rocher et les caractres;--et ces caractres taient:
DSOLATION.

Et je regardai en haut, et sur le fate du rocher se tenait un homme; et
je me cachai parmi les nnuphars afin d'pier les actions de l'homme. Et
l'homme tait d'une forme grande et majestueuse, et, des paules
jusqu'aux pieds, envelopp dans la toge de l'ancienne Rome. Et le
contour de sa personne tait indistinct,--mais ses traits taient les
traits d'une divinit; car, malgr le manteau de la nuit, et du
brouillard, et de la lune, et de la rose, rayonnaient les traits de sa
face. Et son front tait haut et pensif, et son oeil tait effar par le
souci; et dans les sillons de sa joue je lus les lgendes du chagrin, de
la fatigue, du dgot de l'humanit, et une grande aspiration vers la
solitude.

Et l'homme s'assit sur le rocher, et appuya sa tte sur sa main, et
promena son regard sur la dsolation. Il regarda les arbrisseaux
toujours inquiets et les grands arbres primitifs; il regarda, plus haut,
le ciel plein de frlements, et la lune cramoisie. Et j'tais blotti 
l'abri des nnuphars, et j'observais les actions de l'homme. Et l'homme
tremblait dans la solitude;--cependant, la nuit avanait, et il restait
assis sur le rocher.

Et l'homme dtourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre
rivire Zare, et sur les eaux jaunes et lugubres, et sur les ples
lgions de nnuphars. Et l'homme coutait les soupirs des nnuphars et
le murmure qui sortait d'eux. Et j'tais blotti dans ma cachette, et
j'piais les actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la
solitude;--cependant, la nuit avanait, et il restait assis sur le
rocher.

Alors je m'enfonai dans les profondeurs lointaines du marcage, et je
marchai sur la fort pliante de nnuphars, et j'appelai les hippopotames
qui habitaient les profondeurs du marcage. Et les hippopotames
entendirent mon appel et vinrent avec les bhmoths jusqu'au pied du
rocher, et rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J'tais
toujours blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de
l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude.--cependant, la nuit
avanait, et il restait assis sur le rocher.

Alors je maudis les lments de la maldiction du tumulte; et une
effrayante tempte s'amassa dans le ciel, o nagure il n'y avait pas un
souffle. Et le ciel devint livide de la violence de la tempte,--et la
pluie battait la tte de l'homme,--et les flots de la rivire
dbordaient,--et la rivire torture jaillissait en cume,--et les
nnuphars criaient dans leurs lits, et la fort s'miettait au vent,--et
le tonnerre roulait,--et l'clair tombait,--et le roc vacillait sur ses
fondements. Et j'tais toujours blotti dans ma cachette pour pier les
actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude;--cependant,
la nuit avanait, et il restait assis sur le rocher.

Alors je fus irrit, et je maudis de la maldiction du _silence_ la
rivire et les nnuphars, et le vent, et la fort, et le ciel, et le
tonnerre, et les soupirs des nnuphars. Et ils furent frapps de la
maldiction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire
pniblement sa route dans le ciel,--et le tonnerre expira,--et l'clair
ne jaillit plus,--et les nuages pendirent immobiles,--et les eaux
redescendirent dans leur fit et y restrent,--et les arbres cessrent de
se balancer,--les nnuphars ne soupirrent plus,--et il ne s'leva plus
de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout le vaste
dsert sans limites. Et je regardai les caractres du rocher et ils
taient changs;--et maintenant ils formaient le mot: SILENCE.

Et mes yeux tombrent sur la figure de l'homme, et sa figure tait ple
de terreur. Et prcipitamment il leva sa tte de sa main, il se dressa
sur le rocher, et tendit l'oreille. Mais il n'y avait pas de voix dans
tout le vaste dsert sans limites, et les caractres gravs sur le
rocher taient: SILENCE. Et l'homme frissonna, et il fit volte-face, et
il s'enfuit loin, loin, prcipitamment, si bien que je ne le vis pas.

--Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,--dans les
mlancoliques livres des Mages, qui sont relis en fer. Il y a l,
dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la
puissante Mer,--et des Gnies qui ont rgn sur la mer, sur la terre et
sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les
paroles qui ont t dites par les Sybilles; et de saintes, saintes
choses ont t entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient
autour de Dodone;--mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens
cette fable que m'a conte le Dmon, quand il s'assit  ct de moi dans
l'ombre de la tombe, pour la plus tonnante de toutes! Et quand le Dmon
eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et
se mit  rire. Et je ne pus pas rire avec le Dmon, et il me maudit
parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe
pour l'ternit, en sortit, et il se coucha aux pieds du Dmon, et il le
regarda fixement dans les yeux.




L'LE DE LA FE

  _Nullus enim locus sine genio est._
    SERVIUS.


La _musique_,--dit Marmontel, dans ces _Contes Moraux_ que nos
traducteurs persistent  appeler _Moral Tales_, comme en drision de
leur esprit,--_la musique est le seul des talents qui jouisse de
lui-mme; tous les autres veulent des tmoins_. Il confond ici le
plaisir d'entendre des sons agrables avec la puissance de les crer.
Pas plus qu'aucun autre _talent_, la musique n'est capable de donner une
complte jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en
apprcier l'excution. Et cette puissance de produire des effets dont on
jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particulire; elle
est commune  tous les autres talents. L'ide que le conteur n'a pas pu
concevoir clairement, ou qu'il a sacrifie dans son expression  l'amour
national du _trait_, est sans doute l'ide trs-soutenable que la
musique du style le plus lev est la plus compltement sentie quand
nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera
admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la
lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours 
la porte de l'humanit dchue,--et c'est peut-tre l'unique,--qui doit
mme plus que la musique  la sensation accessoire de l'isolement. Je
veux parler du bonheur prouv dans la contemplation d'une scne de la
nature. En vrit l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu
sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du
moins, la prsence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie
sous toute autre forme que celle des tres verdoyants qui croissent sur
le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est
en guerre avec le gnie de la scne. Oui vraiment, j'aime  contempler
les sombres valles, et les roches gristres, et les eaux qui sourient
silencieusement, et les forts qui soupirent dans des sommeils anxieux,
et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en
haut.--J'aime  contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres
gigantesques d'un vaste tout, anim et sensitif,--un tout dont la forme
(celle de la sphre) est la plus parfaite et la plus comprhensive de
toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres
plantes; dont la trs-douce servante est la lune; dont le seigneur
mdiatis est le soleil; dont la vie est l'ternit; dont la pense est
celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destines
se perdent dans l'immensit; pour qui nous sommes une notion
correspondante  la notion que nous avons des animalcules qui infestent
le cerveau,--un tre que nous regardons consquemment comme inanim et
purement matriel,--apprciation trs-semblable  celle que ces
animalcules doivent faire de nous.

Nos tlescopes et nos recherches mathmatiques nous confirment de tout
point,--nonobstant la cafarderie de la plus ignorante prtraille,--que
l'espace, et consquemment le volume, est une importante considration
aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les
toiles sont le mieux appropris  l'volution, sans conflit, du plus
grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement
choisies pour contenir sous une surface donne la plus grande quantit
possible de matire;--et les surfaces elles-mmes sont disposes de
faon  recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les
mmes surfaces disposes autrement. Et, de ce que l'espace est infini,
on ne peut tirer aucun argument contre cette ide: que le volume a une
valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir
un infini de matire. Et puisque nous voyons clairement que douer la
matire de vitalit est un principe,--et mme, autant que nous en
pouvons juger, le principe capital dans les oprations de la
Divinit,--est-il logique de le supposer confin dans l'ordre de la
petitesse, o il se rvle journellement  nous, et de l'exclure des
rgions du grandiose? Comme nous dcouvrons des cercles dans des cercles
et toujours sans fin,--voluant tous cependant autour d'un centre unique
infiniment distant, qui est la Divinit,--ne pouvons-nous pas supposer,
analogiquement et de la mme manire, la vie dans la vie, la moindre
dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons
follement par fatuit, en nous figurant que l'homme, dans ses destines
temporelles ou futures, est d'une plus grande importance dans l'univers
que ce vaste _limon de la valle_ qu'il cultive et qu'il mprise, et 
laquelle il refuse une me par la raison peu profonde qu'il ne la voit
pas fonctionner[10].

Ces ides, et d'autres analogues, ont toujours donn  mes mditations
parmi les montagnes et les forts, prs des rivires et de l'ocan, une
teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueront pas d'appeler
fantastique. Mes promenades vagabondes au milieu de tableaux de ce genre
ont t nombreuses, singulirement curieuses, souvent solitaires; et
l'intrt avec lequel j'ai err  travers plus d'une valle profonde et
sombre, ou contempl le _ciel_ de maint lac limpide, a t un intrt
grandement accru par la pense que j'errais seul, que je contemplais
_seul_. Quel est le Franais bavard qui, faisant allusion  l'ouvrage
bien connu de Zimmerman, a dit: _La solitude est une belle chose, mais
il faut quelqu'un pour vous dire que la solitude est une belle chose?_
Comme pigramme, c'est parfait; mais, _il faut_! Cette ncessit est une
chose qui n'existe pas.

Ce fut dans un de mes voyages solitaires, dans une rgion fort
lointaine,--montagnes compliques par des montagnes, mandres de
rivires mlancoliques, lacs sombres et dormants,--que je tombai sur
certain petit ruisseau avec une le. J'y arrivai soudainement dans un
mois de juin, le mois du feuillage, et je me jetai sur le sol, sous les
branches d'un arbuste odorant qui m'tait inconnu, de manire 
m'assoupir en contemplant le tableau. Je sentis que je ne pourrais le
bien voir que de cette faon,--tant il portait le caractre d'une
vision.

De tous cts,--except  l'ouest, o le soleil allait bientt
plonger,--s'levaient les murailles verdoyantes de la fort. La petite
rivire qui faisait un brusque coude, et ainsi se drobait soudainement
 la vue, semblait ne pouvoir pas s'chapper de sa prison; mais on et
dit qu'elle tait absorbe vers l'est par la verdure profonde des
arbres;--et du ct oppos (cela m'apparaissait ainsi, couch comme je
l'tais, et les yeux au ciel), tombait dans la valle, sans
intermdiaire et sans bruit, une splendide cascade, or et pourpre, vomie
par les fontaines occidentales du ciel.

 peu prs au centre de l'troite perspective qu'embrassait mon regard
visionnaire, une petite le circulaire, magnifiquement verdoyante,
reposait sur le sein du ruisseau.

    _La rive et son image taient si bien fondues_
    _Que le tout semblait suspendu dans l'air._

L'eau transparente jouait si bien le miroir qu'il tait presque
impossible de deviner  quel endroit du talus d'meraude commenait son
domaine de cristal.

Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup d'oeil les deux
extrmits, est et ouest, de l'lot; et j'observai dans leurs aspects
une diffrence singulirement marque. L'ouest tait tout un radieux
harem de beauts de jardin. Il s'embrasait et rougissait sous l'oeil
oblique du soleil, et souriait extatiquement par toutes ses fleurs. Le
gazon tait court, lastique, odorant, et parsem d'asphodles. Les
arbres taient souples, gais, droits,--brillants, sveltes et
gracieux,--orientaux par la forme et le feuillage, avec une corce
polie, luisante et versicolore. On et dit qu'un sentiment profond de
vie et de joie circulait partout; et, quoique les Cieux ne soufflassent
aucune brise, tout cependant semblait agit par d'innombrables papillons
qu'on aurait pu prendre, dans leurs fuites gracieuses et leurs zigzags,
pour des tulipes ailes.

L'autre ct, le ct est de l'le, tait submerg dans l'ombre la plus
noire. L, une mlancolie sombre, mais pleine de calme et de beaut,
enveloppait toutes choses. Les arbres taient d'une couleur noirtre,
lugubres de forme et d'attitude,--se tordant en spectres moroses et
solennels, traduisant des ides de chagrin mortel et de mort prmature.
Le gazon y revtait la teinte profonde du cyprs, et ses brins
baissaient languissamment leurs pointes. L s'levaient parpills
plusieurs petits monticules maussades, bas, troits, pas trs-longs, qui
avaient des airs de tombeaux, mais qui n'en taient pas; quoique
au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin. L'ombre des
arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprgnant
de tnbres les profondeurs de l'lment. Je m'imaginais que chaque
ombre,  mesure que le soleil descendait plus bas, toujours plus bas, se
sparait  regret du tronc qui lui avait donn naissance et tait
absorbe par le ruisseau, pendant que d'autres ombres naissaient 
chaque instant des arbres, prenant la place de leurs anes dfuntes.

Cette ide, une fois qu'elle se fut empare de mon imagination, l'excita
fortement, et je me perdis immdiatement en rveries.--Si jamais le fut
enchante,--me disais-je,--celle-ci l'est, bien sr. C'est le
rendez-vous des quelques gracieuses Fes qui ont survcu  la
destruction de leur race. Ces vertes tombes sont-elles les leurs!
Rendent-elles leurs douces vies de la mme faon que l'humanit? Ou
plutt leur mort n'est-elle pas une espce de dprissement
mlancolique? Rendent-elles  Dieu leur existence petit  petit,
puisant lentement leur substance jusqu' la mort, comme ces arbres
rendent leurs ombres l'une aprs l'autre? Ce que l'arbre qui s'puise
est  l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie
qu'elle avale, la vie de la Fe ne pourrait-elle pas bien tre la mme
chose  la Mort qui l'engloutit?

Comme je rvais ainsi, les yeux  moiti clos, tandis que le soleil
descendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient
tout autour de l'le, portant sur leur sein de grandes, lumineuses et
blanches cailles, dtaches des troncs des sycomores,--cailles qu'une
imagination vive aurait pu, grce  leurs positions varies sur l'eau,
convertir en tels objets qu'il lui aurait plu,--pendant que je rvais
ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces mmes Fes dont j'avais
rv, se dtachant de la partie lumineuse et occidentale de l'le,
s'avanait lentement vers les tnbres.--Elle se tenait droite sur un
canot singulirement fragile, et le mouvait avec un fantme d'aviron.
Tant qu'elle fut sous l'influence des beaux rayons attards, son
attitude parut traduire la joie;--mais le chagrin altra sa physionomie
quand elle passa dans la rgion de l'ombre. Lentement elle glissa tout
le long, fit peu  peu le tour de l'le, et rentra dans la rgion de la
lumire.

--La rvolution qui vient d'tre accomplie par la Fe,--continuai-je,
toujours rvant,--est le cycle d'une brve anne de sa vie. Elle a
travers son hiver et son t. Elle s'est rapproche de la Mort d'une
anne; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurit, son
ombre se dtachait d'elle et tait engloutie par l'eau sombre, rendant
sa noirceur encore plus noire.

Et de nouveau le petit bateau apparut, avec la Fe; mais dans son
attitude il y avait plus de souci et d'indcision, et moins d'lastique
allgresse. Elle navigua de nouveau de la lumire vers l'obscurit,--qui
s'approfondissait  chaque minute,--et de nouveau son ombre se dtachant
tomba dans l'bne liquide et fut absorbe par les tnbres.--Et
plusieurs fois encore elle fit le circuit de l'le,--pendant que le
soleil se prcipitait vers son lit,--et  chaque fois qu'elle mergeait
dans la lumire, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle
devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte; et  chaque
fois qu'elle passait dans l'obscurit, il se dtachait d'elle un spectre
plus obscur qui tait submerg par une ombre plus noire. Mais  la fin,
quand le soleil eut totalement disparu, la Fe, maintenant pur fantme
d'elle-mme, entra avec son bateau, pauvre inconsolable! dans la rgion
du fleuve d'bne,--et si elle en sortit jamais, je ne puis le
dire,--car les tnbres tombrent sur toutes choses, et je ne vis plus
son enchanteresse figure.




LE PORTRAIT OVALE


Le chteau dans lequel mon domestique s'tait avis de pntrer de
force, plutt que de me permettre, dplorablement bless comme je
l'tais, de passer une nuit en plein air, tait un de ces btiments,
mlange de grandeur et de mlancolie, qui ont si longtemps dress leurs
fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la ralit
que dans l'imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il
avait t temporairement et tout rcemment abandonn. Nous nous
installmes dans une des chambres les plus petites et les moins
somptueusement meubles. Elle tait situe dans une tour carte du
btiment. Sa dcoration tait riche, mais antique et dlabre. Les murs
taient tendus de tapisseries et dcors de nombreux trophes
hraldiques de toute forme, ainsi que d'une quantit vraiment
prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches
cadres d'or d'un got arabesque. Je pris un profond intrt,--ce fut
peut-tre mon dlire qui commenait qui en fut cause,--je pris un
profond intrt  ces peintures qui taient suspendues non-seulement sur
les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que
la bizarre architecture du chteau rendait invitables; si bien que
j'ordonnai  Pedro de fermer les lourds volets de la chambre,--puisqu'il
faisait dj nuit,--d'allumer un grand candlabre  plusieurs branches
plac prs de mon chevet, et d'ouvrir tout grands les rideaux de velours
noir garnis de crpines qui entouraient le lit. Je dsirais que cela ft
ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me
consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la
lecture d'un petit volume que j'avais trouv sur l'oreiller et qui en
contenait l'apprciation et l'analyse.

Je lus longtemps,--longtemps;--je contemplai religieusement, dvotement;
les heures s'envolrent, rapides et glorieuses, et le profond minuit
arriva. La position du candlabre me dplaisait, et, tendant la main
avec difficult pour ne pas dranger mon valet assoupi, je plaai
l'objet de manire  jeter les rayons en plein sur le livre.

Mais l'action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des
nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombrent alors sur une
niche de la chambre que l'une des colonnes du lit avait jusque-l
couverte d'une ombre profonde. J'aperus dans une vive lumire une
peinture qui m'avait d'abord chapp. C'tait le portrait d'une jeune
fille dj mrissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup
d'oeil rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi,--je ne le compris pas
bien moi-mme tout d'abord. Mais pendant que mes paupires restaient
closes, j'analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi.
C'tait un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour
penser,--pour m'assurer que ma vue ne m'avait pas tromp,--pour calmer
et prparer mon esprit  une contemplation plus froide et plus sre. Au
bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.

Je ne pouvais pas douter, quand mme je l'aurais voulu, que je n'y visse
alors trs-nettement; car le premier clair du flambeau sur cette toile
avait dissip la stupeur rveuse dont mes sens taient possds, et
m'avait rappel tout d'un coup  la vie relle.

Le portrait, je l'ai dj dit, tait celui d'une jeune fille. C'tait
une simple tte, avec des paules, le tout dans ce style, qu'on appelle
en langage technique, style _de vignette_, beaucoup de la manire de
Sully dans ses ttes de prdilection. Les bras, le sein, et mme les
bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans
l'ombre vague mais profonde qui servait de fond  l'ensemble. Le cadre
tait ovale, magnifiquement dor et guilloch dans le got moresque.
Comme oeuvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la
peinture elle-mme. Mais il se peut bien que ce ne ft ni l'excution de
l'oeuvre, ni l'immortelle beaut de la physionomie, qui m'impressionna
si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon
imagination, sortant d'un demi-sommeil, et pris la tte pour celle
d'une personne vivante.--Je vis tout d'abord que les dtails du dessin,
le style de vignette, et l'aspect du cadre auraient immdiatement
dissip un pareil charme, et m'auraient prserv de toute illusion mme
momentane. Tout en faisant ces rflexions, et trs-vivement, je restai,
 demi tendu,  demi assis, une heure entire peut-tre, les yeux rivs
 ce portrait.  la longue, ayant dcouvert le vrai secret de son effet,
je me laissai retomber sur le lit. J'avais devin que le _charme_ de la
peinture tait une expression vitale absolument adquate  la vie
elle-mme, qui d'abord m'avait fait tressaillir, et finalement m'avait
confondu, subjugu, pouvant. Avec une terreur profonde et
respectueuse, je replaai le candlabre dans sa position premire. Ayant
ainsi drob  ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai
vivement le volume qui contenait l'analyse des tableaux et leur
histoire. Allant droit au numro qui dsignait le portrait ovale, j'y
lus le vague et singulier rcit qui suit:

--C'tait une jeune fille d'une trs-rare beaut, et qui n'tait pas
moins aimable que pleine de gaiet. Et maudite fut l'heure o elle vit,
et aima, et pousa le peintre. Lui, passionn, studieux, austre, et
ayant dj trouv une pouse dans son Art; elle, une jeune fille d'une
trs-rare beaut, et non moins aimable que pleine de gaiet: rien que
lumires et sourires, et la foltrerie d'un jeune faon; aimant et
chrissant toutes choses; ne hassant que l'art qui tait son rival; ne
redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments
fcheux qui la privaient de la figure de son ador. Ce fut une terrible
chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du dsir de
peindre mme sa jeune pouse. Mais elle tait humble et obissante, et
elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et
haute chambre de la tour, o la lumire filtrait sur la ple toile
seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans
son oeuvre, qui avanait d'heure en heure et de jour en jour.--Et
c'tait un homme passionn, et trange, et pensif, qui se perdait en
rveries; si bien qu'il ne _voulait_ pas voir que la lumire qui tombait
si lugubrement dans cette tour isole desschait la sant et les esprits
de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, except
pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se
plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom)
prenait un plaisir vif et brlant dans sa tche, et travaillait nuit et
jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour
en jour plus languissante et plus faible. Et, en vrit, ceux qui
contemplaient le portrait parlaient  voix basse de sa ressemblance,
comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande
de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il
peignait si miraculeusement bien.--Mais,  la longue, comme la besogne
approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour; car le
peintre tait devenu fou par l'ardeur de son travail, et il dtournait
rarement ses yeux de la toile, mme pour regarder la figure de sa femme.
Et il ne _voulait_ pas voir que les couleurs qu'il talait sur la toile
taient _tires_ des joues de celle qui tait assise prs de lui. Et
quand bien des semaines furent passes et qu'il ne restait plus que peu
de chose  faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur
l'oeil, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec
d'une lampe. Et alors la touche fut donne, et alors le glacis fut
plac; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le
travail qu'il avait travaill; mais une minute aprs, comme il
contemplait encore, il trembla et il devint trs-ple, et il fut frapp
d'effroi; et criant d'une voix clatante:--En vrit, c'est la _Vie_
elle-mme!--il se retourna brusquement pour regarder sa
bien-aime;--elle tait morte!


FOOTNOTES:

[Note 1: Formule anglaise:--mort subite.--C. B.]

[Note 2: _Hortulus animae, cum oratiunculis aliquibus superadditis_, de
Grnninger.--E. A. P.]

[Note 3: Watson, Percival, Spallanzani, et particulirement l'vque de
Landaff.--Voir les _Chemical Essays_, vol. V.--E. A. P.]

[Note 4: Ce march--march Saint-Honor,--n'a jamais eu ni portes ni
inscriptions. L'inscription a-t-elle exist en projet?--C. B.]

[Note 5: _Hop_, sautiller,--_frog_, grenouille.--C. B.]

[Note 6: Pas de crdit.--C. B.]

[Note 7: La mme expression signifie _tre  l'heure_ et _aller en
mesure_. Il n'y a donc qu'un mot, et ce mot explique l'indignation de
Vondervotteimittiss,--pays o l'on est toujours  l'heure.--C. B.]

[Note 8: _Nose_, nez.--_Naseaulogie_, nosologie.--C. B.]

[Note 9: Flavius Vopiscus dit que l'hymne intercal ici fut chant par la
populace, lors de la guerre des Sarmates, en l'honneur d'Aurlien, qui
avait tu de sa propre main neuf cent cinquante hommes  l'ennemi.--E.
A. P.]

[Note 10: En parlant des mares, Pomponius Mela dit, dans son trait _De
Situ Orbis_: Ou le monde est un _vaste animal_, ou, etc.--E. A. P.]





End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles histoires extraordinaires, by 
Edgar Allan Poe

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***

***** This file should be named 20790-8.txt or 20790-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/0/7/9/20790/

Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
