The Project Gutenberg EBook of La foire aux vanits, Tome II, by 
William Makepeace Thackeray

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Title: La foire aux vanits, Tome II

Author: William Makepeace Thackeray

Translator: Georges Guiffrey

Release Date: March 20, 2007 [EBook #20864]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITS, TOME II ***




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LA FOIRE AUX VANITS

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M. W. THACKERAY

LA FOIRE AUX VANITS

ROMAN ANGLAIS

Traduit avec l'autorisation de l'auteur

PAR GEORGES GUIFFREY

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1884




LA FOIRE AUX VANITS.




CHAPITRE PREMIER.

Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chre demoiselle.


Tandis que l'arme anglaise s'loigne de la Belgique et se dirige vers
les frontires de la France pour y livrer de nouveaux combats, nous
ramnerons notre aimable lecteur vers d'autres personnages qui vivent
en Angleterre au sein du calme le plus profond et ont aussi leur rle
 jouer dans le cours de notre rcit.

La vieille miss Crawley tait toujours  Brighton, o elle ne se
tourmentait pas beaucoup des terribles combats livrs sur le
continent. Briggs toujours sous l'influence des tendres paroles de
Rebecca, ne manqua pas de lire  sa chre Mathilde la _Gazette_, o
l'on parlait avec loge de la valeur de Rawdon Crawley et de sa
promotion au grade de lieutenant-colonel.

Quel dommage, disait alors sa tante, que ce brave garon se soit
embourb dans une pareille ornire, c'est malheureusement une sottise
irrparable. Avec son rang et son mrite il aurait trouv  pouser au
moins la fille d'un marchand de bire qui lui aurait apport une dot
de 250 000 liv. sterling, comme miss Grain d'Orge, par exemple.
Peut-tre mme aurait-il pu songer  une alliance avec quelque
famille aristocratique de l'Angleterre. Un jour ou l'autre je lui
aurais laiss mon argent  lui ou  ses enfants, car je ne suis pas
encore fort presse de partir, entendez-vous, miss Briggs, quoique
vous soyez peut-tre plus presse d'tre dbarrasse de moi, et il
faut que tout cela manque; et pourquoi, je vous prie? Parce qu'il lui
a pris fantaisie d'pouser une mendiante de profession, une danseuse
d'opra.

--Mon excellente miss Crawley ne laissera donc pas tomber un regard de
misricorde sur ce jeune hros, dont le nom est dsormais inscrit sur
les tablettes de la gloire? reprenait miss Briggs, exalte par la
lecture des prodiges de Waterloo, et toujours dispose  saisir
l'occasion de se livrer  ses instincts romanesques. Le capitaine, je
veux dire le colonel, car dsormais tel est son grade, le colonel
n'a-t-il pas assur  jamais l'illustration du nom des Crawley?

--Vous tes une sotte, miss Briggs, rpondait la douce Mathilde, le
colonel Crawley a tran dans la boue le nom de sa famille. pouser la
fille d'un matre de dessin! pouser une demoiselle de compagnie; car
elle sort du mme sac que vous, miss Briggs; oh! mon Dieu, je n'en
fais point de diffrence; seulement, elle est plus jeune et possde
beaucoup plus de grce et d'astuce. Mais, par hasard, seriez-vous la
complice de cette misrable qui a attir Rawdon dans ses filets? C'est
que vous avez toujours la bouche empte de ses louanges. J'y vois
clair maintenant, j'y vois clair, vous tes de complicit avec elle.
Mais dans mon testament, vous pourrez bien trouver quelque chose qui
vous fera dchanter, je vous en avertis. Vite, crivez  M. Waxy que
je dsire le voir immdiatement.

Miss Crawley crivait alors  M. Waxy, son homme d'affaire, presque
tous les jours de la semaine. Le mariage de Rawdon avait compltement
boulevers ses dispositions testamentaires, et elle tait fort
embarrasse pour savoir comment rpartir son argent. Ces
proccupations n'taient point causes par l'apprhension d'une mort
prochaine; au contraire, la vieille demoiselle s'tait parfaitement
rtablie. Il tait facile d'en juger  la vivacit des pigrammes dont
elle accablait la pauvre Briggs. Sa malheureuse victime montrait une
douceur, une apathie, une rsignation o l'hypocrisie entrait pour
plus encore que la gnrosit. En un mot, elle s'tait faite  cette
soumission servile, indispensable aux femmes de son caractre et de
sa condition. Et quant  miss Crawley, comme toutes les personnes de
son sexe, elle savait avec un art cruel retourner dans la plaie la
pointe acre du mpris.

 mesure que la convalescente reprenait des forces, il semblait
qu'elle chercht  les essayer contre miss Briggs, la seule compagne
qu'elle admt dans son intimit. Les parents de miss Crawley ne
perdaient pas pour cela le souvenir de cette chre demoiselle; au
contraire, chacun s'efforait  l'envi de lui tmoigner par nombre de
cadeaux et de messages affectueux l'nergie d'une tendresse
inaltrable.

Nous citerons en premire ligne son neveu Rawdon Crawley. Quelques
semaines aprs la fameuse bataille de Waterloo, et les dtails donns
par la Gazette sur ses exploits et son avancement, il arriva 
Brighton, par le bateau de Dieppe, une bote  l'adresse de miss
Crawley. Cette bote contenait des prsents pour la vieille fille et
une lettre de son respectueux neveu le colonel; le paquet se composait
d'une paire d'paulettes franaises, d'une croix de la Lgion
d'honneur et d'une poigne d'pe, prcieux trophes de la bataille.

La lettre tait charmante de verve et d'entrain; elle donnait tout au
long l'histoire de la poigne d'pe enleve  un officier suprieur
de la garde, qui, aprs avoir nergiquement exprim que la garde meurt
et ne se rend pas, avait t fait prisonnier au mme instant par un
simple soldat. La baonnette du fantassin avait bris l'pe de
l'officier, et Rawdon s'tait saisi de ce tronon pour l'envoyer  sa
chre tante. Quant  la croix et aux paulettes, elles avaient t
prises  un colonel de cavalerie tomb dans la mle sous les coups de
l'aide de camp. Rawdon s'empressait de dposer aux pieds de sa
trs-affectionne tante ces dpouilles, cueillies dans les plaines de
Mars. Il lui demandait la permission de lui continuer sa
correspondance quand une fois il serait arriv  Paris, lui promettant
d'intressantes nouvelles sur cette capitale et ses vieux amis de
l'migration, auxquels elle avait tmoign une si bienveillante
sympathie pendant leurs jours d'preuves.

Briggs fut charge de la rponse. Elle devait adresser au colonel une
lettre de flicitations et l'encourager  de nouvelles communications
pistolaires. La premire missive tait assez spirituelle et assez
piquante pour faire bien augurer des suivantes.

Je sais trs-bien, disait miss Crawley  miss Briggs, que Rawdon est
aussi incapable que vous d'crire une lettre pareille, que cette
petite drlesse de Rebecca lui a dict jusqu' la dernire virgule;
mais je n'ai garde d'aller me priver des distractions qui peuvent me
venir de ce ct; faites donc comprendre  mon neveu que sa lettre m'a
mise de fort bonne humeur.

Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre  Becky,
elle ne savait peut-tre pas aussi bien que les dpouilles opimes
qu'on lui envoyait taient galement de l'invention de mistress
Rawdon. Cette dernire les avait eues pour quelques francs de l'un de
ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se
mirent  trafiquer ces tristes dbris. Quoi qu'il en soit la gracieuse
rponse de miss Crawley ranima les esprances de Rawdon et de sa
femme, qui tirrent les plus favorables augures de l'humeur radoucie
de leur tante.

Ds que Rawdon,  la suite des armes victorieuses, eut fait son
entre dans la capitale, sa vieille tante reut de Paris la
correspondance la plus rgulire et la plus divertissante.

La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance,
tait beaucoup moins gote par la vieille demoiselle. L'humeur
imprieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irrparable dans la
maison de sa belle-soeur, non-seulement elle tait dteste des
subalternes, mais encore elle tait  charge  miss Crawley. Si la
pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle et
trouv une joie ineffable  annoncer  mistress Bute, de la part de sa
chre Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que
mistress Bute n'y tait plus;  la prier, toujours au nom de miss
Crawley, de ne plus s'inquiter de sa sant et de ne pas quitter sa
famille pour venir la voir. Plus d'un coeur fminin et savour 
longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre
justice  miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie tait
en disgrce; il n'en fallait pas davantage pour mouvoir sa fibre
compatissante.

J'ai t bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai
t bien sotte d'annoncer mon arrive  miss Crawley dans la lettre
qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais d me
prsenter  l'improviste  cette vieille radoteuse, et l'enlever  ces
deux harpies Briggs et Firkin. Ah! Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous
fait en allant vous casser le cou!

Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!

Nous avons vu de quoi tait capable mistress Bute quand elle avait le
jeu pour elle; sous son autorit despotique, le rgne de la terreur
s'tait tabli dans la maison de miss Crawley, mais  la premire
occasion il y avait eu rvolte suivie de la disgrce la plus complte.
Tous les sots du presbytre prenaient texte de l pour se poser comme
les victimes de l'gosme le plus bas, de la trahison la plus
abominable; ces sacrifices, ce dvouement pour miss Crawley n'avaient
t pays que par la plus noire ingratitude.

L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise  l'ordre du jour avaient
aussi jet l'alarme dans ces mes si charitables et si chrtiennes. Sa
tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et
chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse crature qu'il
appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?

La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste
courroux, un sermon sur la vanit de la gloire militaire et la
prosprit des mchants, et son mari le lut  ses paroissiens, sans y
comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-l dans l'auditoire: il
s'tait rendu  l'glise avec ses deux soeurs pour remplacer le chef
de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort
rares apparitions.

Depuis le dpart de Becky Sharp, ce vieux mcrant se livrait sans
frein  ses instincts dpravs. Sa conduite tait devenue un scandale
pour le comt et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks
n'avait tal sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres
familles du voisinage avaient d renoncer  toute espce de relations
avec le chteau et son propritaire. Le baronnet allait boire chez ses
fermiers, trinquait avec eux  Mudbury, et les jours de march, il se
faisait conduire  Southampton dans sa grande voiture  quatre chevaux
avec miss Horrocks  sa droite.

M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir
annonc le mariage de son pre avec la susdite demoiselle. L'preuve
tait rude et pnible pour son amour-propre. Dans les assembles
religieuses dont il avait la prsidence, et o il parlait d'ordinaire
plusieurs heures de suite comment son loquence ne se serait-elle pas
glace sur ses lvres lorsqu'en se levant il entendait dans
l'auditoire les rflexions suivantes:

Eh! mais, ce monsieur qui se lve, c'est le fils de ce vieux rprouv
de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute  boire dans quelque
bouchon du voisinage.

Une fois il parlait de la triste situation du roi de Tombouctou et de
ses nombreuses pouses, plonges dans les plus paisses tnbres de
l'idoltrie; soudain un ivrogne, levant la voix dans la foule:

Combien, lui cria-t-il en compte-t-on dans le harem de Crawley?

Sous le coup de cette apostrophe, l'auditoire resta tout bahi, et il
n'en fallut pas davantage pour faire manquer l'effet du discours de M.
Pitt.

Quant aux deux hritires de Crawley-la-Reine, peu s'en manqua
qu'elles ne fussent livrs sans contrle  leurs inspirations
personnelles. Sir Pitt avait jur que, sous aucun prtexte il ne
laisserait rentrer de gouvernantes au chteau. Enfin, par bonheur pour
elles et grce  l'intervention de M. Crawley, le vieux gentilhomme se
dcida  les mettre en pension.

 travers les nuances diverses qui rsultaient dans les actes de
chacun de la diffrence des caractres, on pouvait nanmoins
reconnatre un redoublement d'attention  l'gard de miss Crawley de
la part de ses neveux et nices; tous tenaient  lui tmoigner leur
affection de la manire la plus vive; tous tenaient  lui donner des
gages non quivoques de leur tendresse.

Mistress Bute lui avait adress des canards de Barbarie, des
choux-fleurs d'une grosseur remarquable, une jolie bourse et une
pelote faite par ses aimables filles, avec prire  leur chre tante
de vouloir bien leur garder une petite place dans son coeur.

M. Pitt, plus magnifique encore dans ses envois, lui prodiguait les
bourriches de pches, de raisins et de gibier. La voiture de
Southampton  Brighton apportait  miss Crawley tous ces petits
cadeaux qui, sous mille formes diverses, prouvaient la tendresse de
ses proches. Quelquefois mme M. Pitt allait lui rendre visite; car
l'humeur acaritre et revche de son honorable pre mettait souvent sa
patience  bout, et le forait d'aller chercher au dehors l'oubli de
ses soucis domestiques.

Un autre motif attirait encore M. Pitt  Brighton, c'tait la prsence
de lady Jane de la Moutonnire. Nous avons mentionn plus haut les
projets de mariage qui existaient entre les deux jeunes gens. Lady
Jane habitait Brighton avec ses soeurs et sa mre la comtesse de
Southdown, la femme forte de l'vangile, avantageusement connue de
toutes les personnes graves et srieuses.

Quelques mots sont ncessaires sur cette respectable famille, mle
aux vnements de ce rcit par les liens qui vont la rattacher  la
famille Crawley.

La vie du chef de la famille Southdown, Clment William, quatrime
comte de Southdown, n'offre aucune particularit bien remarquable. Il
entra au parlement sous le patronage de M. Wilberforce; y rendit
quelques services  son parti, et on ne saurait mieux faire que de le
ranger dans la catgorie dite des hommes srieux.

Les paroles auraient peine  exprimer l'tonnement et la consternation
de la vertueuse comtesse de Southdown, lorsque, aprs le trpas de son
noble poux, elle apprit que l'hritier de la famille, son fils enfin,
tait membre de plusieurs clubs et avait perdu de grosses sommes au
jeu, chez Wattiers et au Cocotier, qu'il avait dj mang une partie
de son hritage, qu'il tait cribl de dettes, qu'il conduisait 
quatre chevaux, tait commissaire dans les assauts de boxe, qu'enfin
il avait une loge  l'Opra, o il paraissait au milieu de la socit
la plus mal fame. Son nom tait toujours accueilli par un murmure
rprobateur dans le cercle de la douairire. Lady milie comptait
quelques annes de plus que son frre; elle avait dj pris une
position minente parmi les gens srieux comme auteur de manuels de
pit, d'hymnes spirituelles et de posies religieuses. C'tait une
demoiselle d'un esprit mr et rassis qui avait jet bien loin toute
ide de mariage. Son amour pour les ngres suffisait,  lui seul, 
son ardente sensibilit. La rumeur publique lui attribue un magnifique
pome dont voici le dbut:

  Guidez-nous par del les abmes des mers,
  En ces les que brle un soleil implacable,
  O sourit d'un ciel pur l'azur inaltrable,
  O de pleurs ternels le noir mouille ses fers.
  Etc.... etc.... etc....

Elle tait en correspondance rgle avec les missionnaires des deux
Indes. On parlait mme de tendres sentiments qu'elle aurait prouvs
pour le rvrend Silas Pousse-Grain, tatou dans une de ses missions
par les sauvages des mers du Sud.

Quant  lady Jane, pour laquelle M. Pitt, comme nous l'avons dit,
brlait d'une si belle flamme, elle tait aimable et craintive,
parlait peu et rougissait beaucoup. Malgr les carts de son frre,
elle continuait  l'aimer sans pouvoir s'en empcher. De temps  autre
elle lui crivait de petites lettres  la hte, et les jetait  la
poste en cachette. Un jour, et c'tait le plus terrible secret qui
charget sa conscience, escorte de sa gouvernante, elle avait fait
une visite clandestine au jeune lord, qu'elle avait trouv--voyez 
quels excs vous conduisent la dbauche et le crime--en compagnie d'un
cigare et d'une bouteille de curaao! Elle admirait sa soeur, adorait
sa mre, et  ses yeux l'homme le plus aimable et plus accompli tait
M. Crawley, aprs son cher Southdown toutefois. Sa mre et sa soeur,
ces deux natures d'lite, se chargeaient de trancher pour elle en
toutes circonstances, et la regardaient avec ce superbe ddain que
toute femme qui se retire sur les hauteurs de l'intelligence dispense
toujours avec usure  ceux qu'elle voit au-dessous d'elle. Sa mre
commandait ses robes, ses livres, ses chapeaux, et allait mme jusqu'
penser pour elle. Suivant que milady Southdown se trouvait dans telle
ou telle disposition, sa fille montait  cheval, touchait du piano ou
prenait tout autre exercice. Milady aurait, sans aucun doute, laiss
sa fille en tabliers  manches jusqu' ses vingt-six ans qu'elle
venait d'atteindre, s'il n'avait fallu les quitter pour la
prsentation de lady Jane  la reine Charlotte.

Quand ces dames furent installes  Brighton, M. Crawley ne visita
d'abord qu'elles seules, se contentant de mettre une carte chez sa
tante et de demander tout simplement  M. Bowls ou  son camarade des
nouvelles de la malade. Un jour, s'tant trouv face  face avec miss
Briggs, qui revenait du cabinet de lecture, de gros paquets de romans
sous le bras, une rougeur extraordinaire couvrit la figure de M.
Crawley, tandis qu'il s'avanait vers la demoiselle de compagnie, pour
lui dire un bonjour plus amical. Aprs s'tre promen quelques
instants avec elle, il finit par emmener miss Briggs auprs de lady
Jane de la Moutonnire, et lui dit:

Lady Jane, permettez-moi de vous prsenter la meilleure amie de ma
tante et sa plus fidle compagne, miss Briggs, que vous connaissez
dj  un autre titre, comme auteur des _Harmonies du coeur_, ces
charmantes posies qui font vos dlices.

Lady Jane rougit beaucoup, tendit sa petite main  miss Briggs, lui
fit un compliment tout  la fois trs-poli et trs-inintelligible,
parla de son dsir d'aller voir miss Crawley, du bonheur qu'elle
aurait  connatre les parents et les amis de M. Pitt; puis, avec un
regard doux comme celui d'une colombe, elle prit cong de Briggs, 
laquelle M. Pitt fit un salut vraiment digne de ceux qu'il adressait 
la grande duchesse Poupernicle lorsqu'il tait attach comme envoy
extraordinaire  sa cour.

L'adroit diplomate avait bien profit des leons du machiavlique
Binkie. C'tait lui qui avait donn  lady Jane l'exemplaire
des posies de Briggs, qu'il avait ramass dans un coin 
Crawley-la-Reine, exemplaire enrichi d'une ddicace adresse par cette
huitime muse  la premire femme du baronnet. Il avait apport ce
volume  sa fiance, ayant d'abord eu le soin de le lire pendant la
route et de marquer au crayon les passages dont la douce lady Jane
devait se montrer le plus frappe.

M. Pitt fit briller aux yeux de lady Southdown les immenses avantages
qui pourraient rsulter d'une plus grande intimit de rapports avec
miss Crawley; il les lui montra surtout comme alliant  la fois
l'intrt de ce monde  celui du ciel. Miss Crawley vivait dsormais
seule et abandonne; ce rprouv de Rawdon, par ses carts monstrueux,
par son mariage, s'tait alin sans retour les affections de sa
tante. La tyrannie intresse de mistress Bute Crawley avait pouss la
vieille fille  se rvolter contre les prtentions envahissantes de sa
cupide parente. Quant  lui, bien qu'il se ft abstenu jusqu' ce jour
par un orgueil exagr peut-tre de toute marque de dfrence ou de
tendresse  l'gard de miss Crawley, il pensait que le moment tait
venu d'arriver par tous les moyens possibles  arracher cette me 
l'ennemi du genre humain, et  assurer  sa personne l'hritage de sa
chre parente, en sa qualit de chef de la maison Crawley.

Lady Southdown, la femme forte de l'criture, tomba d'accord sur tous
ces points avec son futur gendre; et dans l'ardeur de son zle, la
conversion de miss Crawley lui semblait l'affaire d'un tour de main.
Dans ses domaines de Southdown, cette gante de la vrit ne
daignait-elle pas elle-mme parcourir en calche les campagnes qu'elle
voulait initier  la grande lumire? N'envoyait-elle pas de tous cts
des missaires chargs d'inonder le pays d'une pluie de ses manuels?
Gros-Jean recevait ainsi l'ordre de se convertir sans dlai;
Petit-Pierre, de lire sa prose sans rsistance ni appel au clerg
rgulier.

Milord Southdown, nature pileptique et obtuse, approuvait et
ratifiait les faits et gestes de sa Mathilde. Les croyances de milady
se transformant sans cesse, ses opinions variaient  l'infini, par
suite de la multitude des docteurs dissidents admis dans son intimit.
N'importe quiconque tait dans sa dpendance, devait la suivre pas 
pas et les yeux ferms. Qu'elle s'adresst, suivant son caprice du
moment, au rvrend Saunders Mac Nitre, le divin cossais, ou au
rvrend Luke Waters, l'anglique Wesleyen, ou  Giles Jowis, le
savetier illumin, enfants, domestiques, fermiers, tout le monde tait
tenu d'aller,  la suite de milady, s'incliner devant eux et de dire
_Amen_  chacune des professions de foi de ces diffrents docteurs.

Pendant les exercices de pit, milord Southdown, usant du bnfice de
son temprament souffreteux, obtenait l'autorisation de rester dans sa
chambre  boire du vin chaud, tout en coutant lire son journal. Lady
Jane tait la prfre du vieux comte, mais aussi elle l'entourait des
soins les plus tendres et les plus sincres. Quant  lady milie,
auteur de la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, elle peignait sous
des couleurs si terribles les chtiments de l'autre monde, qu'elle
jetait l'pouvante dans l'esprit craintif de son vieux pre et que ses
accs d'pilepsie, d'aprs l'avis des mdecins, avaient pour
principale cause les sermons de cette enthousiaste prdicante.

--Eh bien! oui, j'irai la voir, rpondit lady Southdown  M. Pitt, en
se rendant  la logique puissante du prtendu de sa fille. Savez-vous
quel est le mdecin de miss Crawley?

M. Crawley nomma M. Creamer.

Un praticien des plus dangereux et des plus ignorants, mon cher Pitt.
La providence, dans ses adorables desseins, a permis que je lui serve
d'instrument pour en purger dj plusieurs maisons; deux ou trois
fois, malheureusement, je suis arrive trop tard; entre autres, chez
ce pauvre gnral Glanders qui allait mourir entre les mains de cet
ne fieff. Grce aux pilules de Podger, que je lui ai administres,
il y a eu quelques jours de mieux; mais hlas! il tait trop tard pour
que l'effet pt tre durable; sa mort du moins a t des plus douces;
et si la providence l'a retir de ce monde, c'est sans doute pour son
plus grand bien. Je reviens  Creamer, mon cher Pitt; il ne peut
rester auprs de votre tante.

Pitt se rangea tout  fait  cet avis. Lui aussi subissait, comme les
autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mre. Son
esprit et son estomac taient assez robustes pour supporter galement
bien les remdes spirituels et temporels de milady, les prdications
de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'lixir de Pokey
et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin
d'emporter sur lui une provision de ces drogues thologiques et
mdicales prpares par l'ignorance et dbites par le charlatanisme.

Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps
 perdre; entre les mains de Creamer elle peut trpasser d'un jour 
l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions
elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dpcher le
docteur Irons. Vite, Jane, crivez un mot au rvrend Bartholom
Irons;  la troisime personne, entendez-vous? Vous lui direz que je
l'engage  venir prendre le th ce soir  six heures et demie. Voil
un ardent aptre. Je suis sr qu'il ne laissera pas miss Crawley
s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, milie, ma chre,
prparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez:
_Une Voix dans les flammes_, _la Trompette de Jricho_, _la Marmite
casse_, joignez-y encore _l'Anthropophage converti_.

--Et _la blanchisseuse de Finchley-Common_, dit lady milie, il faut
marcher droit au but.

--Pardon, mesdames, dit Pitt  son tour s'inspirant de sa science
diplomatique, avec toute la dfrence que je dois  la chre lady
Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss
Crawley sur un terrain aussi grave et aussi srieux. Sa sant rclame
des mnagements, et, en outre, elle a bien peu mdit jusqu' ce jour,
sur ce qu'elle avait  faire, pour son ternit bienheureuse.

--Raison de plus pour se hter, mon cher Pitt, dit lady milie, en se
levant avec son arsenal de brochures.

--Une trop grande brusquerie ne russirait qu' l'effaroucher. Je
connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous
assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions
 d'autres rsultats que de la faire persister dans ses voies
funestes, loin d'arracher cette me au pril qui la menace. Pour se
soustraire  l'effroi,  l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera
vos livres par la fentre et nous fermera sa porte au nez.

--Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant
que miss Crawley, dit lady milie, en remportant ses prcieuses
brochures.

--Inutile de vous dire, chre lady Southdown, continua Pitt  voix
basse, sans s'arrter  cette interruption, combien un manque d'gards
ou de prudence pourrait causer de prjudice  nos esprances sur les
biens terrestres et prissables de miss Crawley. Sa fortune atteint 
un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus  son
grand ge,  son temprament nerveux et dlicat. Il existait un
testament en faveur de mon frre le colonel Crawley; elle l'a dtruit,
je le sais.... Beaucoup de douceur, voil ce qu'il faut employer pour
cette me souffrante et blesse; vitons donc par-dessus tout ce qui
tendrait  l'aigrir,  l'irriter. J'espre en consquence que vous
conclurez avec moi qu'il....

--Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant,
il est inutile d'crire ce billet au docteur Irons. Puisque la sant
de miss Crawley la met hors d'tat de supporter les fatigues de la
discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la
voir demain.

--Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton
caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente milie; elle pousse
trop loin le proslytisme: je vous engage plutt  prendre la douce et
tendre lady Jane.

--Certainement, certainement, milie bouleverserait tous nos plans,
repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette
observation.

Pour cette fois donc la comtesse renona  sa mthode ordinaire
d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traits la
victime que voulait frapper et rduire son ardeur convertissante,
c'est ainsi que dans les batailles la canonnade prcde toujours les
charges de cavalerie franaise. Quoi qu'il en soit, et sans que nous
puissions dire si ce fut par gard pour une sant chancelante et
affaiblie, dans le dsir de ne point compromettre la flicit
ternelle d'une me gare, ou peut-tre enfin, par suite de calculs
intresss, lady Southdown consentit  temporiser.

Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses
panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui
rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrtait en grande pompe
 la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une
mine grave et bate remit  M. Bowls, pour miss Crawley et miss
Briggs, les cartes de sa matresse. Aprs cette premire entre en
rapport, lady milie se donna, le jour mme, la satisfaction d'envoyer
sous bande  la demoiselle de compagnie les brochures cites plus
haut, et principalement _la Blanchisseuse_, avec quelques autres
traits  l'usage des domestiques, tels que: _les Miettes de l'Office_,
_la Pole et le Fourneau_, brochures dont le titre dit assez la haute
porte!




CHAPITRE II.

O Jim passe par la porte et sa pipe par la fentre.


Miss Briggs s'tait sentie singulirement flatte des prvenances de
M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta 
Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles
logieuses se pressrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs.
La comtesse avait laiss une carte pour elle! Il y avait l assurment
de quoi rendre bien fire cette pauvre dlaisse.

Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie,
miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien, observa miss
Crawley au nom de ses principes galitaires.

Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal 
ce qu'une dame de qualit accordt quelque attention  une honnte et
pauvre fille.

Cette carte fut conserve prcieusement dans sa bote  ouvrage, parmi
ses autres trsors du mme genre.

Elle raconta alors  miss Crawley sa rencontre de la veille avec M.
Pitt, en compagnie de sa cousine et future pouse. Elle s'tendit avec
une complaisance toute particulire sur l'amabilit et la modestie de
cette charmante demoiselle, sur la simplicit excessive de sa
toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles,
depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.

Miss Crawley ne dit point  Briggs que son bavardage lui brisait la
tte; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Ds
qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait  dsirer les
visites, et M. Creamer, son mdecin, ne voulant point lui permettre de
retourner  Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des
plaisirs, elle tait enchante de trouver  Brighton des lments de
socit. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire 
M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit  cette
invitation et amena mme avec lui lady Southdown et sa fille. La
comtesse douairire vita de parler de l'tat dplorable dans lequel
se trouvait l'me de miss Crawley, elle causa toujours avec une
discrtion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la
chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et
porta trs-haut les mrites singuliers de Podger, son apothicaire de
prdilection.

Ds cette premire visite, Pitt Crawley frappa un coup de matre en
dmontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas 
ses dbuts arrt sa carrire diplomatique, il n'y avait pas de raison
pour qu'il ne pt prtendre aux postes les plus levs. La comtesse
douairire de Southdown ayant pris  parti celui qu'elle appelait
l'aventurier Corse, ce monstre souill de tous les crimes imaginables,
ce misrable tyran indigne de voir la lumire du jour, etc., etc.,
etc. Pitt Crawley se mit  son tour  dfendre l'homme de la destine.
Il dpeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu  la paix
d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec
M. Fox, ce grand homme d'tat, devant le gnie duquel disparat toute
dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu' l'admiration la
plus fervente, ce politique achev qui avait toujours profess la plus
haute considration pour l'empereur Napolon; son indignation
s'exhala en termes les plus violents contre la conduite dloyale des
allis  l'gard de ce monarque dtrn. L'exil le plus honteux et le
plus cruel n'avait-il pas t la rcompense de sa foi en la parole
donne? Et pourquoi? pour substituer  son autorit la tyrannique
domination d'un papiste effrn.

Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait  M. Pitt une haute
position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration
pour Fox et Napolon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa
tante. L'amiti de cette dernire pour cet illustre dfunt a dj t
l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette
histoire. Whig de coeur et d'me, miss Crawley, pendant toute la dure
de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de
l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait
grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les
malheurs de l'exil n'aient point troubl le sommeil de ses nuits,
Pitt cependant la prenait par son faible, en louant  la fois ses deux
idoles. Cette courte mais nergique protestation avait suffi pour le
mettre fort avant dans les bonnes grces de sa tante.

Et vous, ma chre, que pensez-vous? dit miss Crawley en se tournant
vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste rveillait dj
toutes ses sympathies.

C'tait, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi 
premire vue; mais il faut rendre cette justice  son enthousiasme, il
tait aussi prompt  s'en aller qu' venir.

Lady Jane rougit beaucoup, et rpondit que, n'entendant rien  la
politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien.
Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mre, ce qui
n'tait rien  l'excellence des raisons de M. Crawley.

Quand ces dames se retirrent enfin pour prendre cong de miss
Crawley, celle-ci leur tmoigna l'esprance que lady Southdown serait
assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps  autre, si toutefois
cette dernire voulait bien venir consoler une pauvre recluse
abandonne.

La douairire s'y engagea de la meilleure grce du monde, et l'on se
quitta trs-bons amis.

Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille
demoiselle  sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte
prtention de toute votre ligne maternelle, dont le ciel me prserve
comme de la peste. Quant  cette bonne petite lady Jane, vous pourrez
me l'amener tant qu'il vous plaira.

Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la
comtesse Southdown. Il aurait t dsol d'ter  cette digne matrone
la conviction o elle tait qu'elle avait produit sur miss Crawley
l'impression la plus agrable et en mme temps la plus saisissante.

Lady Jane se rendit volontiers  la demande de miss Crawley;
intrieurement elle n'tait peut-tre pas fche d'chapper 
quelques-unes des mortelles visites du rvrend Bartholom Irons et de
tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse
comtesse sa mre. Lady Jane tenait fidle compagnie  miss Crawley,
elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrgeait par sa
prsence la longueur des soires. C'tait une si bonne et si douce
nature que Firkin elle-mme n'en tait point jalouse; miss Briggs
aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la
mnageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant  miss
Crawley, elle tmoignait  cette jeune fille une affection et une
bienveillance particulires. La vieille demoiselle lui faisait le
rcit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien
diffrent de celui qu'elle apportait dans ses confidences  cette
petite mcrante de Rebecca. Elle et regard comme un manque de
convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos
un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses gots voluptueux et
mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte  tant
d'innocence et de puret. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors
reu de tmoignage d'affection que de son pre, de son frre et de
miss Crawley, aussi rpondait-elle aux avances de cette dernire par
la confiance la plus ouverte et l'amiti la plus franche.

Dans les longues soires d'automne, alors que Rebecca tenait  Paris
le sceptre dans les runions des jeunes officiers de l'arme
conqurante, que la pauvre Amlia.... hlas! qu'tait devenue la
pauvre Amlia, au coeur si profondment bless? Dans les longues
soires d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait  miss Crawley
de simples cantiques, de douces romances, quand dj les feux du
soleil, s'teignant  l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des
clarts douteuses, et que la vague gmissante se brisait en mourant
sur la plage. Ds qu'elle s'arrtait, la vieille demoiselle
s'veillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans
son coin, versait des larmes d'une volupt ineffable, tout en
paraissant fort acharne  son tricot. Dlicieusement mue, elle
contemplait les splendeurs de l'Ocan, qui droulait devant elle ses
sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tte qui commenaient 
s'allumer  la vote cleste et  rpandre leur clat vacillant. Qui
pourrait dire les joies mystrieuses de cette me mditative et
sensible?

Pitt, renferm dans la salle  manger avec quelques brochures sur les
crales ou la _Revue des Missions_, se livrait  ce plaisir
traditionnel de tous les Anglais aprs dner. Il buvait du Madre, se
btissait des chteaux en Espagne, se comparait  Adonis, et trouvait
que son amour pour Jane atteignait un degr d'intensit qu'il n'avait
jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces rflexions le
conduisaient insensiblement  ronfler du meilleur de son coeur. 
l'heure o M. Bowls, apportant le caf, troublait par la lourdeur de
sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurit
naissante, affectait de paratre absorb dans la gravit de sa
lecture.

Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un
soir miss Crawley au moment o le domestique arrivait avec la lumire
et le caf; la pauvre Briggs n'est pas plus en tat de jouer qu'une
hutre, elle est si bouche maintenant. Cette vieille fille ne
manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs
de ses rflexions dsagrables. Il me semble qu'aprs un cent de
piquet mon sommeil en serait meilleur.

Lady Jane se mit  rougir jusqu' l'extrmit des oreilles et jusqu'au
bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut
ferme, elle se hasarda  dire:

Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec
mon pauvre pre.

--Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chre petite, s'cria
miss Crawley dans son ravissement.

Lorsque Pitt, toujours sa brochure  la main, remonta dans la pice o
se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant
toutes les facults de leur esprit  cette difiante occupation.

La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-l.

Aucune des manoeuvres de M. Pitt n'chappait  l'attention de ses
chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le
Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage;
elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et
mme plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt tait des mois entiers
sans venir au chteau, o son abominable pre se livrait sans rserve
 sa passion pour le rhum et  de dplorables familiarits avec les
Horrocks. Les progrs de Pitt auprs de sa tante portaient au comble
de la rage ses excellents parents du presbytre. Tout en se gardant
bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup
d'avoir t si arrogante avec Briggs, si avare  l'gard de Bowls et
de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en
trouvait plus un seul qui voult lui donner des renseignements.

Aussi c'est la faute  Bute, disait-elle, revenant toujours  son
argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela
n'tait point arriv, j'aurais encore cette vieille fille  merci. Ah!
monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes
vagabondes et nullement orthodoxes.

--Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez
effarouche, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous
conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractre; et
puis vous serrez trop bien votre argent.

--Si je ne serrais pas si bien le vtre, monsieur Bute, vous seriez
dj serr en prison.

--Eh bien oui! chre amie, reprit le recteur d'un ton clin, on rend
justice  votre habilet, mais vous tes trop regardante,
entendez-vous.

Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bire, comme un
supplment d'loquence; puis il reprit:

Quel agrment peut-elle avoir avec une poule mouille comme ce Pitt
Crawley; un garon qui prendrait ses jambes  son cou si une oie le
regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-l, le
poursuivait  coups de fouet autour de l'curie, Pitt se sauvait
appelant papa, maman,  son secours; un de mes garons n'aurait qu'
le toucher du doigt pour le faire tomber. Jim me disait encore
dernirement qu' Oxford on l'avait surnomm miss Crawley. Je dis
donc, Barbara.... continua le rvrend aprs un moment de silence.

--Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la
mesure sur la table.

--Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim  Brighton, pour essayer
s'il n'y a rien  faire auprs de cette vieille dente. Le voil bien
prs d'avoir pris ses grades  Oxford, et sauf ses deux checs.... Eh!
mon Dieu, j'ai bien t refus aussi moi, son pre, on peut dire que
c'est un garon lettr qui a reu le baptme classique. Il s'est li
avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez
joliment le bton; c'est un gaillard, en un mot, bon  lcher aux
trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de
son got, Jim n'aura qu' lui tordre le cou. Ha! ha! ha!

--Sans doute, Jim pourrait aller la voir, rpondit mistress Bute en
poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une
de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les
trouve trop laides.

Les jeunes filles en question, fort bien leves du reste, mais fort
disgracies de la nature, entendaient toute cette conversation de la
chambre voisine, o de leurs doigts noueux elles corchaient sur le
piano un morceau pniblement appris. Toute leur journe se passait
ainsi au milieu des exercices musicaux, gographiques, historiques et
instructifs. Mais ces talents d'agrment pouvaient-ils suffire  faire
passer sur la pauvret et la laideur, sur une taille petite et
difforme? Pour leur tablissement mistress Bute en tait rduite  ne
plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait
que pour une.

Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'curie; une pipe courte et noire
tait passe au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit  parler
avec son pre des paris engags aux dernires courses, et la
conversation des deux poux en resta l.

Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une dmarche de son
fils James auprs de leur vieille parente, pour elle, cette tentative
n'tait que le suprme effort du dsespoir. Le jeune envoy lui-mme
ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission
dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille
parente pourrait lui faire quelque bon cadeau qui lui permettrait de
payer les plus intraitables de ses cranciers.

Voil donc Jim parti par la voiture de Southampton et dbarqu le soir
mme  Brighton, avec son porte-manteau et _Chourineur_ son
boule-dogue favori. Il tait porteur, en outre, d'une immense
corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger
qu'il devait offrir  miss Crawley au nom de la famille du ministre.
Jugeant que l'heure tait trop avance pour se prsenter de suite chez
la malade, il descendit  l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez
miss Crawley qu'assez tard dans la matine.

Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet ge ingrat o la
voix varie, du ton grave aux notes aigus,  travers un enrouement
rauque et dsagrable, o les jeunes adolescents se rasent en cachette
avec les ciseaux de leurs soeurs, et o la vue des personnes d'un
autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indfinissables;
alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans
qu'on sache trop comment,  des vtements qui semblent tous les jours
se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la prsence des
mmes adolescents aprs dner effarouche les dames qui,  la faveur
des premires ombres du crpuscule, se disent tout bas leurs secrets 
l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort
contestable, empche entre les hommes l'change de ces grosses
plaisanteries qui ont la prtention d'tre spirituelles; alors que le
pre ne se gne pas encore pour dire  son fils: Allons, Jacques, mon
garon, va voir de l'autre ct si j'y suis; et que le jeune homme, 
moiti content de retrouver sa libert,  moiti bless de ne pas tre
trait en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.

 cette poque, James n'avait pu encore tre class dans un genre bien
dfini; mais maintenant c'tait un homme et un homme accompli. Grce 
son ducation classique, il possdait ce vernis inapprciable que
seule peut donner la vie universitaire. Cribl de dettes et refus 
tous ses examens, rien ne manquait  sa rputation de bon enfant;
c'tait du reste un assez beau garon. Lorsqu'il se rendit auprs de
sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie mme russirent assez bien
auprs de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces
symboles de sant et d'innocence.

Il dit  la vieille parente qu'il tait venu passer un ou deux jours 
Brighton pour voir un de ses camarades de collge et.... pour lui
prsenter ses respects, ainsi que ceux de son pre et de sa mre, qui
faisaient des voeux pour sa sant.

Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annona le
nouveau venu; il devint tout ple en entendant son nom. La vieille
dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un vritable
plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'effora de les redoubler. Elle
s'informa avec le plus grand intrt de tous les habitants de la cure,
et assura Jim que son intention tait d'aller y passer quelques jours.
Elle le flicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi,
tout en regrettant que ses soeurs ne fussent pas d'une aussi belle
venue que lui. Apprenant qu'il tait descendu  l'htel, elle ne
voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna  M. Bowls de faire
apporter immdiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.

Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilit, ayez soin
d'acquitter la note de M. James.

Elle lana  Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque
touffer de jalousie l'infortun diplomate. Jamais sa tante n'en avait
tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalit
sous son toit, et  premire vue elle accordait ce bon accueil  ce
goujat qui sentait le fumier.

Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avanant avec un profond salut; 
quel htel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?

--Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarm; je vais y
aller moi-mme.

--Le nom de l'htel? dit miss Crawley.

--_Au veau qui tette_, rpondit Jacques rougissant jusqu'au blanc des
yeux.

 ce nom, miss Crawley clata de rire; M. Bowls, profitant de ses
prrogatives comme familier de la famille, ne put s'empcher de
l'imiter, en ayant soin de porter sa main devant sa bouche pour
touffer le bruit; enfin le diplomate sourit du bout des lvres.

C'est que.... je.... je n'en connaissais pas de meilleur, dit Jacques
les yeux baisss; je ne suis jamais venu ici, et c'est le cocher qui
me l'a indiqu.

Or, voici la vrit: sur l'impriale de la voiture, matre Jim avait
trouv l'invincible Broacow, qui venait  Brighton faire assaut avec
le terrible Gatecautt, et, enchant de la conversation de son
compagnon de route, il avait pass la soire avec lui et sa socit 
l'auberge susdite.

Je vais y aller moi-mme, et payer ma note, continua Jacques, je ne
voudrais pas, madame, vous laisser la charge de cette dpense.

Cet acte de haute dlicatesse accrut encore la belle humeur de sa
tante.

Allez rgler ce compte, Bowls, fit-elle avec un geste impratif, et
puis vous me l'apporterez.

Pauvre chre dame, elle ne savait pas ce qui la menaait!

C'est que.... c'est qu'il y a aussi un petit chien, dit Jacques avec
un regard profondment contrit, et  cause de lui il est ncessaire
que j'y aille. Il s'en prend toujours aux jambes des laquais.

Ce dtail excita l'hilarit gnrale. Briggs et lady Jane, qui
s'taient jusqu'alors tenues silencieuses pendant cette entrevue,
firent tout comme les autres; et Bowls sortit de la pice sans ajouter
un mot de plus.

Toujours en vue de s'amuser des tortures de son autre neveu, miss
Crawley continua ses avances au jeune tudiant d'Oxford. Une fois
qu'elle se mettait en train rien ne pouvait plus arrter son amabilit
et ses louanges. Pitt tait invit pour ce soir-l  dner, elle
retint bien vite James pour la promenade, le fit asseoir  ct d'elle
dans sa voiture et le conduisit ainsi en triomphe sur toute la plage.
Pendant cette excursion elle lui dbita mille compliments, elle cita
des passages d'auteurs franais et italiens, le traita en rudit
profond, lui dclarant qu'elle tait convaincue qu'il aurait la
mdaille d'or et prendrait un rang distingu parmi les _Senior
Wranglers_[1].

                   [Note 1: _Senior Wranglers_, titre donn  ceux
                   qui sont sortis vainqueurs d'une grande
                   argumentation soutenue devant les professeurs de
                   l'universit.]

Oh! oh! fit avec un gros rire James, encourag par ces compliments,
des _Senior Wranglers_ il n'y en a que dans l'autre bazar.

--Qu'appelez-vous l'autre bazar, mon cher enfant? dit la vieille dame.

--Les _Senior Wranglers_ sont  Cambridge et non pas  Oxford, dit
l'tudiant avec un air de connaisseur.

Il se disposait  devenir plus aimable et plus communicatif encore,
lorsque soudain il aperut sur la plage, dans un char--banc tir par
une espce de rosse, ses amis de l'auberge habills en jaquettes de
flanelle rouge ornes de boutons de nacre, avec une recrue de trois
autres messieurs du mme numro. Ils salurent tous le pauvre Jim,
malgr ses efforts pour se dissimuler derrire sa tante. Cet incident
acheva de mettre la confusion dans l'esprit du timide jeune homme, et
de tout le reste de la promenade il ne fut plus en tat de rpondre ni
oui ni non.

En rentrant, il trouva sa chambre toute prte, ainsi que son
porte-manteau. Il put remarquer l'air grave et ddaigneux de M. Bowls,
en le conduisant  la pice o il devait coucher. Mais c'tait bien M.
Bowls qui proccupait sa pense! Il maudissait sa destine qui l'avait
jet dans une maison hante par de vieilles femmes qui dbitaient des
lambeaux de franais et d'italien et lui parlaient posie.

James arriva pour le dner,  moiti touff dans sa cravate blanche.
Il eut l'honneur de donner la main  lady Jane pour descendre
l'escalier, tandis que Crawley les suivait par derrire ayant au bras
sa vieille tante, qui, sous ses couvertures, ses chles et ses
coussins, avait l'air d'un ballot vivant. Briggs passa la moiti de
son dner  prparer les morceaux de la malade et  couper du poulet
pour l'pagneul.

James ne fit pas grands frais d'loquence, mais il se contenta
d'offrir du vin  toutes les dames et absorba la plus grande partie
d'une bouteille de Champagne qu'on avait mise sur la table en son
honneur. Quand les dames se furent retires et que les deux cousins se
trouvrent seuls, l'ex-diplomate devint trs-bon compagnon. Il
interrogea James sur ses occupations au collge, sur ses projets
d'avenir, et lui souhaita le succs avec une touchante effusion. Le
porto semblait avoir dli la langue de James; il raconta  son cousin
sa vie, ses esprances, ses dettes, ses embarras, ses farces 
l'universit, tout en vidant avec la plus grande prestesse les
bouteilles ranges devant lui et dgustant avec un plaisir gal le
porto et le madre.

Ma tante veut avant tout, dit M. Crawley, ne laissant jamais vide le
verre de son cousin, que l'on se trouve ici comme chez soi. Sa maison
est le temple de la libert, James, et vous ne pouvez pas faire de
plus grand plaisir  miss Crawley que d'en agir  votre fantaisie et
de vous faire servir  votre got. Je sais que vous m'en vouliez tous
dans le comt parce que j'tais un tory, Miss Crawley est assez
librale dans ses ides pour respecter toutes les convictions; elle
est rpublicaine par principe, et mprise toutes les distinctions de
rang et de naissance.

--Vous n'en allez pas moins pouser la fille d'un comte? reprit James.

--Que voulez-vous, mon cher? ce n'est pas la faute de lady Jane si
elle sort de bonne souche, rpliqua M. Pitt avec un air de suffisance;
elle aura beau faire, elle n'en sera pas moins noble, et, d'ailleurs,
je suis tory, vous savez bien.

--Je m'entends, dit Jim; le bon sang est toujours le bon sang. C'est
que, voyez-vous, je ne mange pas au mme rtelier que tous vos
rvolutionnaires. Que diable! on sait ce que c'est que d'tre
gentilhomme. Voyez dans les courses de bateaux, voyez dans les assauts
de boxe; c'est la race qui fait tout; voyez encore dans la chasse aux
rats: qu'est-ce qui l'emporte? ce sont les chiens de bonne race.
Passez-moi donc le porto, Bowls, mon vieux, que je dise un mot  cette
bouteille. O en tais-je?

--Je crois que vous en tiez aux chiens qui chassent les rats, fit
Pitt en tendant  son cousin le carafon auquel il voulait dire un mot.

-- la chasse aux rats? Eh bien, Pitt, aimez-vous ce spectacle?
Voulez-vous voir un chien qui sait s'y prendre pour tuer un rat? Vous
n'aurez qu' venir avec moi chez Tom Corduroy, et je vous
montrerai.... Mais, bte que je suis! s'cria Jacques en riant de sa
propre sottise, chien ou rat, peu vous importe; pour vous, ce sont des
niaiseries. Le diable m'trangle si vous tes en tat de distinguer un
caniche d'un canard.

--Oh! pas du tout, continua Pitt, de plus en plus prvenant. Vous
parliez du sang et des privilges attachs  une noble origine....
Tenez, voici une nouvelle bouteille.

--Oui, le sang, dit James, en faisant disparatre la liqueur vermeille
dans les profondeurs de son gosier; il n'y a rien de tel que le sang,
monsieur, chez les chevaux, les chiens et les hommes. Tenez, au
dernier trimestre, avant que j'aille m'installer  la campagne, un peu
avant ma rougeole, si je ne me trompe, eh bien! j'tais avec Ringwood
du collge du Christ, vous savez bien, Bob Ringwood, le fils de lord
Cinqbars, nous prenions notre bire  la _Cloche de Blenheim_, le
batelier de Banbury nous dfia l'un ou l'autre  la lutte, en pariant
un bol de punch, aux frais du battu. Je n'tais bon  rien, j'avais le
bras en charpe, j'tais oblig d'enrayer les roues, ma vieille rosse
de jument m'avait jet  bas deux jours auparavant. Ah! je me suis
bien cru un moment avec le bras cass.... J'tais donc hors d'tat
d'entrer en lutte avec lui; mais Bob s'en est charg: il a mis bas son
habit, et le voil camp en face du batelier. Ce n'a pas t long: en
trois minutes et en quatre tournes, il lui a donn son affaire. Comme
il vous l'a arrang! Et comment expliquez-vous cela, monsieur? Par le
sang, rien que par le sang, monsieur.

--Mais vous ne buvez pas, James, continua l'ex-attach d'ambassade; de
mon temps,  Oxford, on tait plus expditif qu'on ne parat l'tre
chez vous sur l'article de la bouteille.

--C'est bon, c'est bon, dit James en se grattant le nez et en tournant
vers son cousin de gros yeux qui nageaient dans leurs orbites, pas de
plaisanteries, l'ancien; vous voudriez essayer ma capacit, vous
voudriez me faire battre la campagne, mais suffit, mon matre; _in
vino veritas_, mon vieux. _Mars_, _Bacchus_, _Apollo_, _virorum_.
Qu'en dites-vous? La tante ferait bien d'envoyer quelques bouteilles
de ce vin-l  mon trs-honor pre. Savez-vous qu'il est fameux!

--Vous n'avez qu' le lui demander, continua le digne lve de
Machiavel, et commencez toujours par en faire votre profit, comme dit
le pote:

  Nunc vino pellite curas,
  Cras ingens iterabimus quor.

Aprs cette citation, faite avec une dignit toute parlementaire, Pitt
avala  peu prs un doigt de vin, ayant eu soin de trinquer son verre
avec grand fracas contre celui de son cousin.

Au rectorat, lorsqu'aprs dner on dbouchait une bouteille de vin de
Porto, on le remplaait, pour les demoiselles, par un petit verre de
cassis. Mistress Bute avait droit  un verre sur la bouteille et
l'honnte James  deux pour l'ordinaire, et le pre fronait le
sourcil si par hasard on cherchait  prlever une plus large
contribution sur son porto. En fils soumis, James mettait un frein 
ses dsirs et prenait son ddommagement soit en cassis, soit en
genivre; il avait sa rserve  l'curie, et l se remettait  boire
en compagnie du cocher et de sa pipe. Ce n'tait pas toujours bien
bon, mais au moins il se rattrapait sur la quantit. James, trouvant 
la fois chez sa tante la quantit et la qualit, montra qu'il
apprciait l'une et l'autre et qu'il n'avait pas besoin des
encouragements de son cousin pour se dcider  mettre  sec la seconde
bouteille que Bowls servit devant lui.

Lorsque le moment de prendre le caf fut venu, et qu'il fallut
rejoindre les dames dont il avait un si grand effroi, le jeune
tudiant perdit soudain son aimable franchise et sa verve joyeuse, et
retomba dans son silence et sa timidit ordinaires. Il rpondit par
oui et non, il fit une mine boudeuse  lady Jane, et renversa une
tasse de caf sur la robe de miss Briggs.

 dfaut de parler, il billa plusieurs fois  se dmettre la
mchoire. Sa prsence rpandit comme un air de tristesse et de gne au
milieu des distractions habituelles de cette petite socit: miss
Crawley et lady Jane en faisant leur piquet, miss Briggs en
travaillant  son ouvrage, se sentaient mal  l'aise et contraintes
sous ce regard fixe et avin.

Comme il est gauche et  bout de paroles! dit miss Crawley  M. Pitt.

--Avec les hommes il est beaucoup plus communicatif, rpliqua
schement notre Machiavel, fort dsappoint de voir que le vin de
Porto manquait son effet.

Jim passa une partie de la matine suivante  crire  sa mre le
rcit du brillant accueil que lui avait fait miss Crawley. Mais,
hlas! il ignorait les amres dceptions que lui prparait le jour
dont il voyait lever l'aurore; sa faveur devait tre un terrible
exemple de la fragilit des choses de ce monde. Jim avait oubli dans
sa relation un vnement bien vulgaire, mais dont la consquence ne
devait pas en tre moins fcheuse pour lui, un vnement qui avait eu
lieu  l'auberge du _Veau qui tette_, dans la nuit qui prcda
l'installation de Jim chez sa tante.

Voici le fait: James avait l'humeur trs-gnreuse et, comme on dit,
le coeur sur la main, surtout dans ses excursions aux vignes du
Seigneur. Pour charmer les longueurs de la nuit qu'il avait passe
avec l'invincible Broacow, le terrible Gatecautt et leurs amis, il
avait fait servir  ces messieurs, par deux ou trois fois diffrentes,
de l'eau et du genivre, ce qui, sur la note de James, prsentait un
total de dix-huit verres  huit sous le verre. Le mal n'tait point
dans la somme des huit sous multiplis par dix-huit, mais dans la
quantit de liquide que ce prix n'indiquait que trop et qui montrait
sous le jour le plus fcheux les inclinations du pauvre James. Que dut
penser la tante lorsque M. Bowls, d'aprs ses ordres, lui rapporta la
note acquitte?

L'aubergiste, dans la crainte qu'on lui chercht chicane sur
l'addition, affirma que le jeune homme avait tout consomm, tout,
jusqu' la dernire goutte; Bowls paya donc et,  son retour, montra
le curieux document  mistress Firkin, qui resta toute stupfaite
d'une si prodigieuse consommation de genivre; puis porta la susdite
note  miss Briggs, qui, en sa qualit d'intendante gnrale, crut
qu'il tait de son devoir de faire part  la trs-haute et
trs-puissante miss Crawley d'un fait si extraordinaire.

Jim aurait bu douze bouteilles de Bordeaux, que la vieille fille
aurait encore trouv dans les trsors de son indulgence les moyens de
lui pardonner: M. Fox et M. Sheridan buvaient du bordeaux;
l'aristocratie buvait du bordeaux. Mais dix-huit verres de genivre
engloutis dans un ignoble bouchon, hant par les boxeurs de bas tage,
c'tait un crime odieux, irrmissible. Bien d'autres charges allaient
peser sur l'infortun. En entrant au salon, il le remplit des parfums
de l'curie o il avait t faire sa visite  _Chourineur_. Dans sa
promenade avec son charmant favori, il avait rencontr miss Crawley et
son pagneul poussif. _Chourineur_ avait manqu ne faire qu'une
bouche de l'infortun quadrupde, si celui-ci, par ses cris de
dtresse, n'et attir  temps l'intervention de miss Briggs, tandis
que l'inhumain propritaire du boule-dogue se tenait les ctes  force
de rire des terreurs et des cris du petit animal. Enfin, l'imprudent
garon finit, ce soir-l, par secouer tout  fait sa retenue de la
veille. Au dner, il fut d'une gaiet folle, et dcocha deux ou trois
pigrammes contre Pitt Crawley. Aprs le dessert, il but autant que le
jour prcdent, et, rentr au salon, dbita aux dames, sans la
moindre pudeur, plusieurs histoires graveleuses de l'universit
d'Oxford, se mit sur le chapitre des boxeurs clbres, dtailla leurs
qualits musculaires, et proposa joyeusement  lady Jane de soutenir
un pari pour ou contre le terrible Gatecautt, en lui laissant
l'avantage du choix. Enfin, il couronna cette aimable plaisanterie en
offrant  son cousin Pitt Crawley un assaut avec ou sans gants.

On n'a rien de mieux  votre service, mon gaillard, lui dit-il avec
un gros rire et en lui tapant sur l'paule; c'est mon pre qui m'a
fort engag  vous proposer la lutte, et m'a dit qu'il se mettait de
moiti dans le pari. Ha! ha!

Tout en parlant ainsi, l'aimable champion jetait une oeillade
significative  la pauvre Briggs, et par-dessus l'paule faisait  sir
Pitt avec le pouce un geste moiti insultant, moiti railleur.

Tout en se sentant froiss de ce ton lger  son gard, Pitt n'tait
pas fch de l'aventure. Quant  Jim, sa gaiet ne connaissait plus de
frein, au moment des adieux pour aller se mettre au lit, il s'empara
du bougeoir de sa tante; et aprs avoir travers la pice d'un pas
chancelant, lui adressa, sur le seuil de la porte, le sourire le plus
agrable qu'un ivrogne trouve  sa disposition. Il rentra dans sa
chambre avec la douce conviction que l'argent de sa tante tait
dsormais assur  ses parents et  leurs hritiers.

Sa solitude semblait devoir au moins suspendre le cours de ses bvues;
mais sur cette pente fatale, rien ne devait l'arrter, et il trouva
encore le moyen d'aggraver sa situation. La lune, caressant la mer de
sa douce lumire, attira James  la fentre pour admirer le majestueux
spectacle du ciel et de l'Ocan. En ami des beauts de la nature, il
pensa qu'une bonne pipe ajouterait aux jouissances de ses rveries
contemplatives.

La fentre ouverte, la tte penche en avant, le grand air emportera
l'odeur d'une pipe, et on ne se doutera mme pas que j'ai fum.

Ce qui fut dit fut fait. Mais James, encore tout tourdi de ses
libations prolonges, oublia de fermer sa porte. Les rafales de la
brise s'engouffrant dans la chambre, tablirent un courant d'air qui
porta les bouffes de tabac  l'tage infrieur, contrairement aux
calculs de Jim. L'odeur de la pipe envahit toute la maison, et arriva
dans toute sa force chez miss Crawley et miss Briggs.

Ce fut l le coup de grce. Les Bute Crawley ne surent jamais combien
de mille livres leur cota cette pipe fume par Jim. Firkin descendit
auprs de Bowls, qui d'une voix caverneuse et spulcrale lisait  son
second _la Pole et le Fourneau_. L'air effar de Firkin fit d'abord
croire  M. Bowls et  son jeune auditeur que les voleurs taient dans
la maison, et que la femme de chambre avait aperu pour le moins leurs
pieds sous le lit de sa matresse. Quand il fut instruit de l'affaire,
en trois bonds il franchit l'escalier et se prsenta chez James, qui
ne se doutait de rien.

Monsieur James, monsieur James, lui cria-t-il d'une voix vivement
mue et qui ne manquait pas de pathtique, pour l'amour de Dieu,
monsieur, quittez cette pipe; ah! monsieur James, qu'avez-vous fait,
continua-t-il, en jetant par la fentre l'objet en question, ces dames
ne peuvent souffrir cette odeur.

--Eh bien! ces dames n'ont qu' ne pas fumer, rpondit Jacques avec
un rire de butor, et il pensait avoir fait une excellente
plaisanterie.

Les ides de M. James se modifirent singulirement  ce sujet quand
le lendemain le jeune subordonn de Bowls, en lui apportant ses bottes
et son eau chaude pour sa barbe, lui remit, comme il tait encore au
lit, un billet de la main de miss Briggs, dont voici le contenu:

Cher monsieur, y disait-on, miss Crawley a pass une trs-mauvaise
nuit qu'elle attribue  cette odeur rvoltante de tabac, dont vous
avez rempli sa maison. Miss Crawley se sentant par trop souffrante ce
matin, me charge de vous exprimer ses regrets de ne pas recevoir vos
adieux avant votre dpart, et elle regrette de vous avoir fait quitter
votre auberge, o, elle en a l'assurance, vous trouverez bien mieux
que chez elle tout ce qui peut vous tre agrable pendant le reste de
votre sjour  Brighton.

Ici se termina la carrire de l'honnte Jim, comme aspirant aux
faveurs de sa tante. Il venait de faire sans le savoir ce dont il
s'tait vant, il avait livr un assaut  son cousin Pitt, mais il
sortait battu de la lutte.

Qu'tait devenue pendant ce temps l'ancienne favorite de miss Crawley
et la premire engage dans cette course aux cus? Becky et Rawdon
s'tant retrouvs tous deux en bonne sant aprs la bataille de
Waterloo, allrent passer ensemble l'hiver de 1815  Paris, au milieu
de tous les raffinements du luxe et des plaisirs. Rebecca calculait 
merveille, et dans ses comptes l'argent qu'elle avait soutir au
pauvre Joseph Sedley pour ses deux chevaux devait fournir pendant une
anne au moins aux dpenses de sa maison. Du reste, il ne se prsenta
pas d'acheteur pour les pistolets de combat qui avaient envoy la mort
au capitaine Marker, pour le ncessaire en or et le manteau doubl de
fourrure. Becky avait transform ce dernier en une pelisse qu'elle
mettait pour aller  cheval au bois de Boulogne, o tous les
promeneurs s'arrtaient pour l'admirer.

Nous ne parlerons que pour souvenir de l'accueil enthousiaste que lui
fit son mari lorsqu'aprs l'avoir rejoint  Cambrai, elle se mit 
dcoudre toutes les doublures de ses robes, et qu'il en sortit
ple-mle montres, breloques, bijoux et valeurs de toute espce,
cachs par elle dans la ouate, pour le cas o il aurait fallu fuir de
Bruxelles. Tufto n'en revenait pas, Rawdon en pouffait de rire, et
jurait que de sa vie il n'avait vu jouer de tours pareils. Puis
c'tait un feu roulant de plaisanteries sans fin sur le compte du
pauvre Jos, le tout assaisonn par la verve piquante que l'on connat
 Rebecca. L'admiration du mari pour sa femme tait fort voisine de la
folie; sa foi en elle ne pouvait se comparer qu' celle des soldats
franais en leur empereur.

 Paris, Rebecca marcha de triomphe en triomphe. Les dames franaises
la trouvaient charmante; elle parlait leur langue dans la perfection;
les imitait  s'y mprendre dans leurs modes, leur vivacit et leurs
manires. Son mari,  la vrit, tait une espce de souche; mais
n'est-ce pas l le caractre de tous les maris anglais, avec une
variation du plus au moins? Et puis  Paris, comme on sait, il suffit
d'un mari ridicule pour rendre une femme intressante. Crawley
n'tait-il pas d'ailleurs l'hritier de la riche miss Crawley qui
avait donn asile, dans sa maison,  tant de nobles migrs franais?
C'tait donc la moindre chose que leurs htels s'ouvrissent en retour
 la femme du colonel.

Une grande dame,  laquelle miss Crawley avait achet, sans
marchander, ses dentelles et ses bijoux, qu'elle avait souvent reue
 sa table pendant la tempte rvolutionnaire, lui crivait les lignes
suivantes:

Que notre chre miss vienne donc voir  Paris son neveu, sa nice,
tous ceux enfin qui lui conservent une large place dans leurs tendres
souvenirs. On raffole ici de la charmante femme du colonel, de cette
jolie espigle qui nous rappelle la grce et l'esprit de notre
bien-aime miss Crawley. Le roi l'a remarque hier aux Tuileries, et
Monsieur lui a accord une attention qui a veill nos jalousies. Que
n'tiez-vous l, chre demoiselle, pour voir le dpit d'une certaine
milady Bareacres, qui promne dans toutes nos runions son nez crochu
et sa toque  panache, lorsque madame la duchesse d'Angoulme,
l'auguste fille de nos rois et la compagne de leur exil, s'est fait
prsenter mistress Crawley, votre nice et chre protge, pour la
remercier, au nom de la France, de l'intrt et des sympathies que nos
malheureux amis ont trouvs auprs de vous dans leur exil. Mistress
Crawley est de toutes les ftes et de tous les bals, bien qu'elle ne
prenne pas une part active  nos danses. On ne saurait vous exprimer
combien excite d'intrt cette charmante crature, entoure des
hommages les plus flatteurs et sur le point de devenir mre! Rien qu'
l'entendre parler de vous, de sa seconde mre, comme elle vous
appelle, le coeur le plus insensible et le plus dur verserait des
larmes. C'est une affection bien profonde et bien vraie, et nous ne
pouvons mieux faire que l'imiter dans sa tendresse pour l'aimable et
vnre miss Crawley!

Il tait  craindre que cette lettre de la grande dame parisienne ne
ft pas grand bien aux affaires de Becky auprs de son aimable et
vnre parente. Et en effet, la fureur de la vieille demoiselle ne
connut plus de bornes quand elle apprit la situation de Rebecca et cet
excs d'audace  se couvrir de son nom pour s'insinuer dans les salons
 la mode. La confusion de ses penses, son affaiblissement physique
ne lui laissant plus un esprit assez prsent pour pouvoir rpondre 
ses correspondants en franais, elle dicta  Briggs dans son propre
idiome une lettre furibonde o elle dsavouait toutes les paroles de
mistress Rawdon Crawley et la dnonait au public comme la personne la
plus dangereuse par ses artifices et ses intrigues.

Mais Mme la duchesse de *** ayant pass vingt ans en Angleterre, tait
bien excusable de ne pas comprendre l'anglais; elle se contenta de
dire  Rawdon, la premire fois qu'elle le rencontra, que la chre
miss lui avait crit une charmante lettre pleine de choses aimables
pour mistress Crawley. Ds lors cette dernire commena  esprer de
voir tomber sous peu les ressentiments de leur vieille parente.

Quoi qu'il en soit des colres de miss Crawley  ce sujet, mistress
Rawdon tait de l'autre ct du dtroit l'objet de tous les hommages
comme la plus spirituelle des Anglaises. Ses soires offraient
l'aspect d'un petit congrs europen: Prussiens, Cosaques, Espagnols,
Anglais et Franais se donnaient rendez-vous chez elle; car pendant ce
fameux hiver de 1815, Paris tait devenu le point du runion de tout
le monde civilis. Si le quartier aristocratique de Londres avait pu
voir tous les crachats, tous les cordons qui couvraient la poitrine
des nobles invits de Rebecca, il n'et pas manqu d'en prouver la
plus violente jalousie. Les plus fameux capitaines de l'poque
caracolaient autour de sa voiture au bois de Boulogne, ou se
pressaient dans sa petite loge  l'Opra. Le coeur de Rawdon dbordait
d'orgueil, et comme  Paris il n'avait  craindre l'importunit
d'aucun crancier, chaque jour ramenait quelque partie chez Vry ou
chez Beauvilliers. La moiti de sa vie se passait au jeu, et sa veine
se soutenait toujours. Tufto seul ne partageait pas l'allgresse
gnrale: mistress Tufto avait pris fantaisie de venir visiter Paris;
d'autre part plus de vingt gnraux faisaient cercle autour de la
chaise de Becky, et elle avait  choisir entre vingt bouquets
lorsqu'elle se rendait au thtre. Lady Bareacres et tout l'tat-major
fminin souffraient des tortures de l'envie  voir les triomphes de
cette petite parvenue, dont la langue  double tranchant laissait une
plaie cuisante dans l'me de ces chastes personnes. Mais il n'y avait
rien  faire contre elle. N'avait-elle pas tous les hommes de son
ct? Cette coalition fminine ne russissait point  drouter
l'indomptable courage de cette petite femme, et la mdisance mourait
dans le cercle mme qui la voyait natre.

L'hiver de 1815 s'coula au milieu de ces joies et de ces plaisirs
pour mistress Rawdon Crawley. Elle paraissait aussi familire  cette
vie de luxe et d'lgance que si depuis des sicles sa famille n'en
avait jamais connu d'autre. Du reste, son esprit, ses talents, son
nergie, la dsignaient pour la place d'honneur dans ce monde de
mensonges et de vanits.

Aux premiers jours du printemps de 1816, on lisait les lignes
suivantes dans les colonnes du _Galignani's Messenger_:

Le 26 mars, mistress Crawley, femme du lieutenant-colonel Crawley, du
***e rgiment des Life Guards, est accouche d'un fils.

Tous les journaux de Londres rptrent cette nouvelle, et un jour, 
djeuner, miss Briggs faisant  miss Crawley la lecture de la feuille
du matin, lui apprit par cette voie l'accroissement survenu dans sa
famille. Tout prvu qu'il tait, cet vnement donna lieu  une crise
terrible dans les rsolutions de miss Crawley. La fureur de la vieille
dame atteignit aux dernires limites; elle manda sur-le-champ son
neveu M. Pitt et Lady Southdown, et exigea immdiatement la
clbration de leur mariage, si longtemps projet. Elle leur annona
son intention de constituer aux jeunes poux une rente de mille livres
sterlings sa vie durant;  sa mort ses biens devaient revenir en toute
proprit  son neveu et  sa chre nice lady Jane Crawley. Waxy vint
rdiger les actes, lord Southdown conduisit sa soeur  l'autel, le
mariage fut clbr par un vque, au grand dsappointement du
rvrend Bartholom Irons.

Aprs la crmonie, Pitt aurait dsir partir avec sa jeune pouse,
suivant l'usage des personnes de son rang. Mais la tendresse de la
vieille fille pour lady Jane avait atteint un tel degr d'intensit,
qu'elle dclara catgoriquement ne pouvoir se sparer de sa favorite.
Pitt et sa femme vinrent donc s'tablir sous le mme toit que miss
Crawley. Le pauvre Pitt n'eut pas fort  se louer de tous ces
arrangements, car il se trouvait ainsi plac entre les boutades de sa
tante d'une part, et de sa belle-mre de l'autre. Lady Southdown tait
venue fixer ses quartiers dans le voisinage et de l prtendait
rgenter toute la famille. Il fallait avaler sans mot dire ses drogues
et ses brochures, et Creamer dut cder la place  Rodgers. Avant peu,
miss Crawley avait perdu jusqu' l'apparence de l'autorit, et elle
devint craintive au point de ne plus dire de sottises  Briggs; elle
s'attacha de plus en plus  sa nice et sentit ses terreurs
s'accrotre de jour en jour  l'approche de la mort. Esprons
toutefois que les tendres soins de lady Jane adoucirent les derniers
pas de sa vieille parente dans le chemin que nous avons  parcourir
ici-bas  travers la douleur et la lutte.




CHAPITRE III.

Veuve et mre.


On reut  la fois en Angleterre la nouvelle des deux succs remports
par l'arme anglaise aux Quatre-Bras et  Waterloo. Les Trois-Royaumes
tressaillirent d'orgueil et de douleur  l'annonce de ces glorieux
faits d'armes, car les chants de victoire ne pouvaient faire oublier
les pleurs que l'on devait aux blesss et aux morts. Dans chaque
village, dans chaque chaumire,  l'arrive des grandes nouvelles de
Flandre, c'taient des explosions de joie  ct des sanglots et des
larmes, les enivrements du triomphe mls au deuil et  l'affliction.
Pendant qu'on parcourait avec une anxieuse avidit la liste des
victimes de la guerre et qu'on apprenait par elle la mort ou le salut
d'un ami ou d'un parent, on passait successivement  travers les
angoisses les plus accablantes, les incertitudes de l'espoir et du
doute.

Cette liste sanglante se compltait chaque jour. On peut juger encore
 distance du supplice cruel de ceux qui devaient attendre jusqu'au
lendemain la suite de cette histoire de deuil, de l'empressement
sauvage avec lequel on se disputait les feuilles encore humides de
l'imprimerie. Si pour une seule bataille o nous n'avions que vingt
mille hommes engags, l'motion tait si forte dans tous les coeurs,
on peut se faire une ide de l'tat de l'Europe pendant vingt annes
de boucherie alors que chaque nation envoyait des millions d'hommes
sur les champs de bataille, et que chacun d'eux, en frappant son
adversaire, mettait une famille au dsespoir.

Les nouvelles apportes par la _Gazette_ tombrent comme un coup de
foudre dans la maison Osborne. Les jeunes filles ne cherchrent point
 dissimuler leur douleur. Le vieux pre, dj min par un noir
chagrin, s'affaissa davantage sous le poids de cette dernire
infortune. Il tenta de se persuader que la main de Dieu avait frapp
son fils, par suite de sa dsobissance. Il ne voulait pas encore
reconnatre la svrit de la sentence qu'il avait porte contre lui,
il ne voulait pas avouer ses regrets du trop rapide accomplissement de
ses menaces.

Parfois saisi d'une terreur subite, il frissonnait de tous ses
membres, comme si une voix accusatrice lui reprochait le malheur qu'il
avait appel sur la tte de son fils. Jusqu'alors la rconciliation
lui tait apparue comme une vague et lointaine esprance; la femme de
son fils pouvait mourir: l'enfant prodigue pouvait rentrer au foyer
domestique, et dire: Mon pre, j'ai pch. Mais maintenant plus
rien. Son fils tait  l'autre bord du gouffre que l'on franchit pour
l'ternit.

Plus il se rappelait le terrible accs de fivre auquel chacun avait
cru que son fils ne pourrait rsister, il le voyait encore sur son
lit, sans voix, sans mouvements, les yeux d'une fixit effrayante.
Comme il s'attachait alors aux pas du docteur, comme il interrogeait
ses moindres gestes avec une navrante anxit; et quelle joie dans son
coeur, aprs la fin de cette terrible crise, quand son fils eut repris
ses sens, quand il rouvrit les yeux pour voir son pre, pour le
reconnatre par un regard de tendresse. Tandis que maintenant, plus
rien, pas mme cette dernire esprance qui n'abandonne pas au chevet
du malade condamn; plus rien qu'un corps froid et inanim, dont il
n'avait plus  attendre les paroles de soumission que rclamait son
orgueil irrit, son autorit froisse et mconnue. Car, chose pnible
 dire, le coeur du vieil Osborne souffrait avant tout de la pense
que son fils l'avait quitt sans implorer son pardon, et que sa vanit
n'avait plus dsormais d'excuses  esprer de lui.

Le malheureux vieillard succombait sous le faix de cette grande
infortune, sans avoir personne  qui ouvrir son coeur. On ne
l'entendit pas prononcer une seule fois le nom de son fils; il ordonna
 l'ane de ses filles de faire prendre le deuil  toute la maison.
La demeure des Osborne, si joyeuse autrefois, ne devait plus de
longtemps retentir des cris de ftes et de plaisir. Il ne dit rien 
son futur gendre, pour le mariage duquel on avait dj pris jour;
celui-ci avait lu dans les traits de M. Osborne qu'il n'y avait point
 le questionner, ni  hter l'poque de la crmonie. On se
contentait d'en parler tout bas dans le salon, o le pre de famille
ne paraissait plus, comme s'il et craint de donner dans ces
panchements du coeur une marque de faiblesse ou d'y trouver une
condamnation de sa conduite. Du reste, le deuil fut observ avec la
plus rigoureuse exactitude.

Trois semaines environ aprs le 18 juin, un ami de la maison, sir
William Dobbin, se prsenta chez M. Osborne,  Russell Square. Sa
figure tait ple et dcompose: il demanda  voir le pre de George,
et fut introduit dans le cabinet du matre de la maison. Aprs un
change de paroles banales et inintelligibles, le visiteur finit par
tirer de son portefeuille une lettre scelle d'un grand cachet rouge.

Mon fils le major Dobbin, dit l'alderman aprs quelque hsitation,
m'a fait remettre une lettre par un officier du ***e arriv d'hier. La
lettre de mon fils en renfermait une pour vous, Osborne.

L'alderman dposa le paquet sur la table et Osborne, pendant une ou
deux minutes, arrta sur lui ses yeux mornes et fixes. Cette fixit de
regard porta le trouble dans l'me du visiteur, car, aprs coup d'oeil
de compassion donn  cet infortun, il se retira sans prononcer un
mot.

La lettre tait du l'criture ferme et dcide de George. Il l'avait
faite dans la matine du 16 juin, un peu avant de prendre cong
d'Amlia. Le grand cachet rouge portait les armoiries empruntes par
Osborne au Dictionnaire de la Pairie; on y lisait pour devise: _Pax in
bello_. Tout cela appartenait  la maison ducale avec laquelle le
vieillard s'efforait d'tablir ses liens de parent. La main qui
avait sign cette lettre ne devait plus dsormais tenir ni la plume ni
l'pe. Le lendemain de la bataille, ce cachet dont la cire portait
l'empreinte avait t drob au cadavre de George. Le pre l'ignorait,
et cependant il contemplait cette lettre avec des yeux hagards et
consterns, et lorsqu'il voulut l'ouvrir, il crut un moment qu'il n'en
pourrait venir  bout.

La lettre du pauvre George n'tait pas bien longue. Un sentiment de
fiert ne lui avait pas permis de s'abandonner aux doux panchements
du coeur. Il disait seulement qu'il n'avait point voulu partir pour la
bataille sans faire ses adieux  son pre, sans lui recommander, dans
ce moment solennel, la femme et le fils qu'il laissait derrire lui.
Il exprimait son repentir d'avoir dj, par ses folles dpenses, fait
une si large brche  son hritage maternel. Il remerciait son pre de
tout ce qu'il avait fait pour lui, et lui promettait, quel que ft le
sort que lui rservait la destine, de se montrer toujours digne du
nom qu'il portait.

Un sentiment d'orgueil, ou peut-tre un faux respect humain, l'avait
empch d'en dire plus long; et puis, d'ailleurs, son pre pouvait-il
voir les baisers dont il avait couvert l'adresse? L'me partage entre
d'amers regrets et des dsirs de vengeance, M. Osborne laissa chapper
la lettre de ses mains; il aimait toujours son fils, mais il ne lui
avait point pardonn.

Deux mois environ aprs la rception de cette lettre, les demoiselles
Osborne ayant accompagn leur pre  l'glise, le virent se mettre 
une autre stalle que celle qu'il occupait d'ordinaire pendant le
service divin; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixs
sur la partie du mur qui s'tendait au-dessus de leur tte. Les yeux
des jeunes filles prirent aussitt la mme direction, et elles
aperurent un bas-relief scell dans la muraille, o l'on voyait la
Grande-Bretagne en pleurs appuye sur une urne; une pe brise, un
lion couch indiquaient assez que c'tait quelque monument
commmoratif consacr au souvenir d'un guerrier frapp au champ
d'honneur. Les marbriers fabriquaient,  cette poque, quantit de ces
emblmes funbres qu'on peut voir, pour la plupart, sur les murs de
Saint-Paul, o l'orgueil humain tale jusque dans la mort l'orgueil de
sa vanit.

Au-dessous du marbre funraire on voyait sculptes les armes des
Osborne, et une inscription ainsi conue:

                          LA MMOIRE
                  DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE
            CAPITAINE AU ***e RGIMENT D'INFANTERIE
                         DE SA MAJEST,
                MORT  L'GE DE VINGT-HUIT ANS,
             EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,
              DANS LA FAMEUSE JOURNE DE WATERLOO,
                        LE 18 JUIN 1815.

             _Dulce et decorum est pro patria mori._

 cette vue, les deux jeunes soeurs prouvrent une telle motion que
miss Maria fut oblige de quitter l'glise. Les assistants
s'cartrent respectueusement pour donner passage  ces deux jeunes
filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion
que la douleur muette de leur vieux pre, immobile  sa place devant
le monument lev  la mmoire de son fils.

Peut-tre songe-t-il  pardonner  mistress George, se dirent les
deux filles aprs le premier dbordement de la douleur.

Les amis de la famille Osborne, qui s'taient d'abord entretenus de la
brouille entre le pre et le fils, par suite du mariage de ce dernier,
s'entretinrent alors des chances d'une rconciliation entre le pre de
George et la jeune veuve. Il y eut mme des paris engags  ce sujet
dans Russell-Square et jusque dans la Cit.

Si les deux soeurs redoutaient de voir la maison de leur pre se
rouvrir  la femme de George, leurs craintes  ce sujet durent
s'accrotre encore lorsqu' la fin de l'automne leur pre annona
qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne
s'expliquait point sur le but de son dpart, mais elles savaient qu'il
devait tourner ses pas du ct de la Belgique, et elles n'ignoraient
pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours  Bruxelles.
Lady Dobbin et ses filles leur avaient donn des nouvelles fort
dtailles sur la pauvre Amlia. L'honnte capitaine avait remplac le
second major du rgiment rest sur le champ de bataille, et le brave
O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'tait distingu par son
sang-froid et son courage, fut nomm colonel et chevalier du Bain.

Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement prouv dans les deux
journes meurtrires de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne 
Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois aprs ces
terribles luttes, la ville prsentait encore l'aspect d'un hpital
militaire.  mesure que les blessures se refermaient, les jardins et
les endroits publics se remplissaient de hros estropis qui, chapps
une fois de plus  la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour
tout comme si de rien n'tait. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva
plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnatre. Il savait en
outre les promotions et les changements comme s'il et fait partie du
rgiment. Tout ce qui tenait  ce corps,  ses officiers, veillait
son plus vif intrt. Le lendemain de son arrive  Bruxelles, en
sortant de son htel, il aperut un soldat revtu du susdit uniforme
et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout
mu  ct du convalescent.

tiez-vous dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il  cet
homme; puis il ajouta, aprs une pause: C'tait mon fils, monsieur.

Ce brave soldat tait d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux
vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de
tristesse et de respect.

C'tait un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que
le capitaine George, dit ensuite le soldat.

Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant  la
ville, et achevait de gurir d'un coup de feu reu  l'paule. Ce
sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il
pourrait dsirer sur.... sur le rgiment. Mais il avait vu sans doute
le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne,
qui se trouvait aussi  Bruxelles et dans un bien pitoyable tat,  ce
qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la
pauvre femme avait t comme folle. Mais pardon, fit en terminant le
soldat, monsieur doit savoir tous ces dtails.

Osborne mit une guine dans la main de cet homme et lui en promit une
seconde ds qu'il lui aurait amen,  l'htel du Parc, le sergent dont
il lui avait parl. Grce  cette promesse, M. Osborne ne tarda pas 
voir le sous-officier qu'il demandait. Quant  l'autre soldat, il alla
trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le pre du
capitaine Osborne, et la gnrosit de ce dernier, et ils se mirent 
boire ensemble et  se rjouir avec les guines qu'ils devaient  la
fastueuse libralit de cette affliction plus orgueilleuse encore que
sincre.

En compagnie du sergent dont la blessure tait presque cicatrise,
Osborne partit pour Waterloo et les Quatre-Bras. Les Anglais s'y
rendaient alors par caravanes; M. Osborne fit monter le sergent dans
sa voiture et parcourut le thtre du combat en recueillant de sa
bouche les dtails de ces sanglantes journes. Il vit l'endroit o, le
16, le ***e rgiment tait venu se mettre en ligne de bataille,
l'minence d'o il avait arrt la cavalerie franaise qui chassait
devant elle les Belges en droute. Ici c'tait la place o le brave
capitaine avait abattu l'officier franais qui voulait arracher le
drapeau aux mains du jeune enseigne, au moment o les sergents
prposs  la garde du drapeau venaient de tomber  ses cts. Le
jour suivant on avait fait un mouvement rtrograde, et on tait venu
bivouaquer derrire une minence, o une pluie battante avait fort
tourment l'arme pendant toute la nuit du 17.  la pointe du jour on
avait fait un mouvement en avant, et l'on avait pass de longues
heures  se reformer, au milieu des charges continuelles de la
cavalerie ennemie et sous le feu terrible des batteries franaises. Le
soir, toute la ligne anglaise avait reu l'ordre de s'branler, au
moment o l'ennemi battait en retraite, aprs avoir donn une dernire
fois. C'tait alors que le capitaine Osborne, excitant ses soldats du
geste et de la voix, et agitant son pe avec un noble enthousiasme,
avait t mortellement bless.

Le major Dobbin a fait transporter  Bruxelles le corps du capitaine,
dit le sergent  demi-voix, et lui a fait rendre les derniers
honneurs, comme Votre Seigneurie doit le savoir.

Tandis que le soldat faisait ce rcit, des paysans du voisinage, des
juifs, des colporteurs se pressaient autour d'eux et leur offraient
des tronons d'armes recueillis sur le champ de bataille, des croix,
des paulettes, des cuirasses brises, des aigles mutils, etc....

Aprs ce douloureux plerinage sur le thtre des derniers exploits du
capitaine, M. Osborne paya gnreusement son guide. Le malheureux pre
avait dj vu le lieu de la spulture de son fils; il s'y tait rendu
tout d'abord ds son arrive  Bruxelles. Le corps de George reposait
dans le petit cimetire de Laken, tout prs de la ville.

Un jour, le capitaine tant all en partie de plaisir dans les
environs de Bruxelles, avait dit, sans pressentir, hlas! une si
prochaine ralisation de ses voeux, qu'il choisissait cet endroit pour
s'y faire enterrer, et le capitaine Dobbin, conservant dans son coeur
le dsir exprim par son ami, avait transport le corps du jeune
officier dans le lieu de repos qu'il avait dsign lui-mme.

Au retour du champ de bataille de Waterloo, comme la voiture de M.
Osborne approchait des portes de la ville, elle se croisa avec une
calche dcouverte o taient assis deux femmes et un homme, et  la
portire de laquelle caracolait un officier  cheval. Osborne se
renfona le plus qu'il put comme pour viter une vue dsagrable. Le
sergent assis  ses cts le regarda d'un air surpris, tout en saluant
l'officier qui lui rendit machinalement son salut. Dans cette voiture
se trouvaient Amlia avec le jeune enseigne  ct d'elle, et la
fidle mistress O'Dowd vis--vis. Oui, Amlia elle-mme, mais non plus
frache et jolie comme l'avait connue M. Osborne; sa figure tait ple
et maigre, ses beaux cheveux chtains se cachaient sous le bonnet noir
du veuvage; pauvre petite! elle avait le regard fixe, et ses yeux
cependant ne s'arrtaient sur aucun objet; ils se portrent sur la
figure d'Osborne lorsque les voitures se croisrent, et pourtant elle
ne le reconnut point! Il ne l'avait pas reconnue, lui non plus,
jusqu'au moment o il avait aperu Dobbin  la portire. Oh! alors,
jamais son coeur n'avait autant senti l'tendue de sa haine pour cette
femme. La voiture une fois passe, il tourna ses regards vers le
sergent, et d'un oeil souponneux et courrouc sembla lui dire:

Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne savez donc pas que je la
dteste, que je l'abhorre? vous ne savez donc pas que c'est elle qui a
ruin mes esprances, rduit en fume tous mes rves d'orgueil?

Puis ensuite, se penchant vers le laquais plac sur le sige, il lui
cria avec un gros juron:

Dites donc  ce damn postillon de ne point s'endormir sur ses
chevaux!

Un instant aprs on entendit sur le pav le galop d'un cheval: c'tait
Dobbin qui courait aprs la voiture de M. Osborne. Revenant de la
distraction o il tait plong lorsque les voitures se croisrent, il
songea alors que la figure qu'il venait d'entrevoir dans cette voiture
tait celle du pre de George; il se pencha alors vers Amlia pour
juger de l'impression qu'avait faite sur elle la rencontre de son
beau-pre. La pauvre enfant n'avait rien vu. Alors William tira sa
montre, et, prtextant un rendez-vous qu'il avait oubli, fit
rebrousser chemin  sa monture. Cependant, d'ordinaire, il ne la
quittait point ainsi au milieu de la promenade. Mais elle ne s'aperut
de rien; elle tait tout absorbe dans la contemplation du magnifique
paysage, couronn  l'horizon par une verdoyante fort; ses yeux
restaient fixs dans la direction o elle avait vu disparatre George
avec son rgiment.

Monsieur Osborne! monsieur Osborne! criait Dobbin poussant son
cheval vers sa voiture et tendant la main au pre de son ami.

Osborne ne bougea pas, mais il cria plus fort, et avec un juron plus
nergique, de presser les chevaux.

Dobbin posa sa main sur la portire de la voiture.

Il faut absolument que je vous voie, monsieur, lui dit-il; j'ai un
message  vous remettre.

--De la part de cette femme? fit Osborne d'un air mprisant.

--Non, rpliqua Dobbin; de la part de votre fils.

Osborne retomba accabl dans le fond de sa voiture. Dobbin laissa
passer ce moment de douleur, et, se plaant derrire la calche,
traversa ainsi la ville jusqu' l'htel de M. Osborne, sans chercher 
lui parler davantage. Une fois arriv  l'htel, il suivit M. Osborne
dans son appartement. C'tait le mme qu'avaient occup les Crawley
pendant leur sjour  Bruxelles. Que de soires George avait passes
dans ces mmes pices!

Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin.... ah! je me
trompe, j'aurais d dire major Dobbin.... Quand les bons s'en vont, on
trouve toujours assez de gens disposs  se disputer leurs chausses,
dit M. Osborne de ce ton bourru qu'il aimait  prendre par moments.

--En effet, rpliqua Dobbin, beaucoup de braves gens sont morts, et
c'est prcisment de l'un d'eux que j'ai  vous entretenir.

--Faites vite, monsieur, dit l'autre avec un juron et un froncement de
sourcil.

--Je viens vous trouver en ma qualit de _son_ ami le plus intime,
comme l'excuteur de _ses_ dernires volonts. Avant de marcher au
combat, _il_ a fait son testament. Vous savez combien _ses_ ressources
taient modiques, mais vous ignorez peut-tre la dplorable situation
de _sa_ veuve.

--Je n'ai rien  dmler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne.
Qu'elle aille retrouver son pre.

Mais il avait un interlocuteur bien rsolu  ne point se fcher, et
Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa rflexion dplace.

Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le
terrible coup qui l'a frappe a port atteinte  la fois  sa sant et
 sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre.
Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher  la vie.
Bientt elle va devenir mre. Voulez-vous faire peser sur l'enfant la
rprobation dont vous avez frapp le pre? Non, non, pour l'amour de
George vous pardonnerez  cette innocente crature.

Osborne clata alors en mille imprcations contre son fils, tout en
ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses
rigueurs auprs de sa conscience, il s'efforait d'exagrer la
dsobissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les
Trois-Royaumes, un pre qui ait us d'une si grande patience contre
son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas mme
voulu avouer ses torts. Les consquences de son insoumission et de sa
folie devaient avoir leur cours. Quant  lui, M. Osborne, il n'avait
qu'une parole et s'y tenait. Il avait jur de ne jamais parler  cette
femme, de ne jamais la reconnatre comme pouse de son fils.

Et je vous autorise  lui rpter cela, dit-il en insistant sur ces
derniers mots; c'est une rsolution dans laquelle je resterai
inbranlable jusqu' mon dernier soupir.

Il fallait donc, de ce ct, renoncer  tout espoir. La veuve de
George n'avait plus  compter que sur ses faibles ressources et
l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.

Il n'y a pas  lui cacher ce triste rsultat, pensa Dobbin avec un
serrement de coeur; car maintenant elle est indiffrente  tout.

En effet, cette pauvre femme restait anantie sous le poids de son
malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, prive de sentiment; le
bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de
bienveillance et d'amiti qu'on s'efforait de lui prodiguer autour
d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espce d'assoupissement
moral o l'avait plong l'excs de sa douleur.

Aprs avoir dj surpris et racont quelques-unes des poignantes
motions qui dchirent ce tendre coeur, tirons le voile sur ce triste
spectacle. loignons-nous avec prcaution de cette couche d'amertume
o repose cette me afflige. Fermons doucement la porte de cette
chambre confidente de ses amres souffrances; laissons-la aux soins de
ces tres dvous qui veillrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au
moment o le ciel lui envoya ses consolations.

Il vint enfin ce jour o la veuve afflige put, dans sa joie mle de
regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel
revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chrubin.
Son premier cri fit sur elle l'effet d'une rsurrection! elle rit et
pleura de joie. L'amour, l'esprance, la prire vinrent ranimer le
coeur sur lequel reposait l'enfant. Amlia tait sauve! Les mdecins
qui la soignaient et avaient dclar sa vie, ou tout au moins sa
raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant
de craintes, comme le gage de son rtablissement. Ses amis furent bien
rcompenss de leurs inquitudes et de leurs soins lorsque ses yeux,
reprenant leur ancien clat, purent leur tmoigner dans un langage
muet sa reconnaissance de leur sollicitude.

L'me de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut
lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel,
lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du
colonel, quitta sa chre malade. Il y avait de quoi charmer tous les
coeurs honntes,  voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mre
reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit
nourrisson. William fut parrain du nouveau-n. Le bon major, dont nous
connaissons l'excellent coeur, apporta ds lors, chaque jour,  son
petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.

Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait dsormais devenir
l'unique et seule pense de sa mre. Pour tout au monde elle n'aurait
point consenti  confier son enfant  une nourrice,  le livrer  des
mains trangres. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au
major Dobbin, en sa qualit de parrain, c'tait, de temps  autre, de
bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant tait sa vie;
son bonheur devait consister dsormais  lui prodiguer ses plus
tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient
sur cette frle et innocente crature. Avec quels transports de joie
elle prsentait  son nourrisson ce sein o il venait puiser la vie.
Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes
maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a
rserv pour le coeur des femmes. Joies  la fois sublimes et trop
humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dvouements
admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.

William Dobbin se bornait  pier le coeur d'Amlia,  en suivre tous
les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pntration pour en
deviner les sentiments, il ne voyait, hlas! qu'avec trop d'vidence
qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son me douce et
patiente acceptait son sort tel qu'il lui tait fait, et pour beaucoup
il n'aurait pas voulu le changer.

Quant aux parents d'Amlia, ils pntraient dj sans doute les
intentions du major, et paraissaient assez disposs en sa faveur. Tous
les jours Dobbin allait les voir, et l passait des heures entires
avec eux, avec Amlia, avec l'honnte M. Clapp et sa famille. Sous un
prtexte ou un autre, il apportait des prsents  chacun d'eux, et
cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes
grces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amlia, et
qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite
fille remplissait les fonctions de matre des crmonies, et
introduisait notre ami auprs de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne
put s'empcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver  Fulham
et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une
trompette et autres joujoux non moins guerriers,  la destination du
petit George,  peine g de six mois. Ces prsents taient au moins
anticips.

L'enfant dormait.

Chut! fit Amlia, craignant qu'il ne se rveillt au bruit que
faisaient les bottes du major; elle souriait en mme temps de voir
Dobbin trop embarrass de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui
tendait.

Descendez, petite Marie, dit-il alors  l'enfant; j'ai  parler 
mistress Osborne.

Celle-ci leva sur lui des yeux tout tonns, puis aussitt les reporta
sur le berceau de son fils.

Je suis venu vous faire mes adieux, Amlia, lui dit-il en lui prenant
sa main blanche et dlicate.

--Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.

--Vous n'aurez qu' remettre vos lettres  mes correspondants,
continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'crirez, n'est-ce
pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.

--Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous
tes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne
dirait-on pas celle d'un ange?

Les petites mains roses de l'enfant se serrrent machinalement autour
du doigt de l'honnte soldat, et les yeux d'Amlia brillrent de tout
l'clat de l'orgueil maternel. Ce coup d'oeil, empreint de la
tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le dsespoir dans le
coeur du pauvre major. Il resta quelques minutes pench vers l'enfant
dans une muette contemplation; enfin, par un suprme effort, il put
trouver assez d'nergie pour dire d'une voix teinte:

Mon Dieu! veillez sur lui.

--Dieu vous protge aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amlia en relevant
la tte aprs avoir embrass son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle
effraye du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence!
vous pourriez veiller George!

Bientt le cabriolet s'loigna, bientt ses roues retentirent sur le
pav; mais Amlia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa
rverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.




CHAPITRE IV.

Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu.


Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent
autour de lui pour n'avoir pas mdit plus d'une fois sur les affaires
de son prochain, et ne pas s'tre demand comment ce mme prochain
parvient,  la fin de l'anne,  rejoindre les deux bouts ensemble.
Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en
quipage  deux chevaux, avec chasseur derrire; dans ses splendides
dners, trois laquais en livre s'empressent autour des convives (par
gard pour une maison o mon couvert est mis deux fois la semaine, je
tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont t
achets d'occasion, et que cette valetaille est paye  prix dbattu.
Les deux garons sont  Eton; les demoiselles reoivent des leons des
premiers matres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et
pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagn
d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?--Un petit
employ, aux appointements de douze cents livres sterling par
an.--Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?--Peuh! c'est la
fille d'un petit seigneur du comt de Buckingham. Pour une dinde dont
sa famille lui fait cadeau  Nol, elle loge et nourrit ses trois
soeurs pendant trois mois de l'anne, et ses frres descendent
toujours chez elle quand ils viennent  la ville.--Mais comment donc
ce brave M. un tel russit-il  mettre l'quilibre entre son passif et
son actif?--Je suis son ami, et  ce titre vous me dispenserez de vous
dire combien je suis tonn qu'il n'ait pas encore t excut  la
Bourse. Dans le public, on se demande comment, ds l'anne dernire,
il n'a pas t faire un tour  l'tranger.

Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou
moins dont on chercherait vainement  s'expliquer les moyens
d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se
demander en trinquant avec son hte, comment il pouvait payer ce vin
qu'il nous faisait boire?

En prsence de la vie confortable que, trois ou quatre ans aprs leur
retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un lgant htel de
Curzon-Street, dans May-fair, il n'tait pas un des convives admis 
leur table qui ne se post  leur sujet les questions que nous venons
d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par tat, ainsi que nous l'avons
dit plus haut, et, usant de ce privilge, nous pourrions bien
apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens
de vivre sans possder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les
habitudes de la presse priodique qui taille  droite et  gauche et
livre ensuite  ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses
rapines, je la prie ds  prsent de ne point publier mes calculs sur
ce sujet, dsirant, en ma qualit d'inventeur, m'en rserver la
proprit exclusive et tous les bnfices. Mon lecteur pourra, du
reste, par un commerce journalier avec des personnes de la mme
trempe, apprendre la mthode de se donner beaucoup de bien-tre sans
disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sr de ne point trop
approcher les gens de cette espce et de recevoir  ce sujet les
donnes de seconde main, comme pour les logarithmes, o s'il fallait
faire soi-mme le travail, ce serait une science achete bien cher.

Nous nous bornerons  donner un court aperu des annes que Crawley
et sa femme vcurent  Paris au milieu de toutes les jouissances du
luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette poque que Rawdon
quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Ds lors les seuls
vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les
moustaches qui ombrageaient sa lvre et le titre de colonel qui se
lisait sur ses cartes.

Nous avons dj dit que Rebecca, une fois  Paris, n'avait pas tard 
devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale;
quelques-uns mme des htels les plus renomms du faubourg
Saint-Germain ne ddaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les
Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un
empressement qui rvoltait leurs nobles pouses; elles suffoquaient de
voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adule
dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur  la
nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de
ses succs, se montrant fort dispose  regarder du haut de sa
grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait 
frquenter.

Le colonel billait  faire piti au milieu des duchesses et des
grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui 
l'cart l'tourdissaient tellement de leurs jrmiades lorsque par
hasard il leur gagnait une pice de cinq francs, que le colonel
Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir  une table
de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation tait du bien perdu
pour lui, car il ne comprenait rien au franais, et il se demandait
parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme  passer
ainsi la nuit  faire la courbette devant des princesses? En
consquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller  ces
rceptions, o elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son ct
les distractions qui allaient  ses gots avec les amis de son choix.

Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans
possder un sou de revenu, ces mots _sans un sou_ signifient que leurs
moyens d'existence sont problmatiques et qu'on ne sait pas comment
elles russissent  subvenir aux dpenses de leur maison. Notre ami le
colonel, par exemple, avait reu de la nature une vocation
particulire pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse
manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique
aussi rgulire lui avait bien vite donn, dans ces divers exercices,
une supriorit marque sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire
qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le
pinceau, le violon ou le fleuret, rclame une tude spciale et
approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et
pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une
application persvrante et soutenue. Crawley tait plus qu'un
amateur, il tait pass matre et matre consomm au billard; comme un
gnral qui sent son gnie grandir avec le danger, il savait,
lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se
dclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rtablir par les
ressources de son adresse et de son audace l'galit des chances, et
par des coups imprvus appeler de son ct la victoire, au grand
tonnement de tous ceux qui le voyaient pour la premire fois. Quant 
ceux qui savaient dj  quoi s'en tenir, ils y regardaient  deux
fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait
de ressources aussi brillantes et aussi irrsistibles.

Son habilet aux cartes n'tait pas moins grande. Bien souvent la
soire commenait pour lui par des pertes successives, et il faisait
si peu d'attention  son jeu, et commettait de telles bvues, que les
nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute ide de ses talents;
mais  mesure qu'il s'chauffait au jeu, rendu plus attentif par ses
revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie
prenait une tournure toute diffrente. Avant la fin de la nuit, il
avait fait rendre gorge  ses adversaires; et le fait est qu'on aurait
eu peine  en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagn
contre lui.

Un bonheur si opinitre finit, comme on devait le prvoir, par
provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de
Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Franais, ne
devait cette continuit de victoires qu' un enchanement surprenant
d'heureux succs, tait accus par eux d'avoir trich  Waterloo, afin
de s'assurer le gain de cette grande et dcisive partie. Il n'est donc
pas tonnant que pour expliquer la fidlit de la fortune  l'gard du
colonel Crawley, on levt quelques soupons sur sa bonne foi et sa
loyaut.

On mettait une telle fureur  rechercher  Paris les motions
enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus
 la fivre gnrale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans
les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour
assouvir cette aveugle passion. Dans les dlicieuses runions du
colonel, on se livrait d'ordinaire  ce dplorable amusement, au grand
dsespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait
qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les ds;
c'taient des plaintes  n'en plus finir auprs de tous ceux qui
venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais
toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du rgiment des
tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considrable, Rebecca, au
dire de sa femme de chambre en aurait pleur toute la nuit; toujours
d'aprs la mme source, elle aurait suppli son mari  genoux de ne
point exiger cet argent et de brler la reconnaissance. Mais comment
aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-mme la mme somme
contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de
Hanovre. Green aurait tous les dlais ncessaires pour payer, mais
quant  payer, il fallait qu'il s'y rsignt; demander qu'on brlt la
reconnaissance, c'tait tenir un langage d'enfant.

Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beaut de
mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se
retiraient  la fin de la soire aprs avoir pay au fatal tapis leur
part de tribut plus ou moins lourde. Une rputation assez fcheuse
commena  planer sur cette maison. Les vtrans avertissaient les
conscrits du danger qui les menaait. Sir Michel O'Dowd, colonel du
***, l'un des rgiments de l'arme d'occupation ayant prvenu le
lieutenant Spooney, officier du mme corps, de se tenir sur ses
gardes, une scne des plus violentes eut lieu au Caf de Paris entre
le colonel O'Dowd qui dnait avec sa femme et le colonel Crawley et
mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi  une autre table. C'tait
des dames qu'tait parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait
fait un signe de mpris  mistress Crawley et trait son mari
d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd,
chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle tant arriv jusqu'aux
oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel
Crawley qui prparait dj ses pistolets si funestes au capitaine
Marker, et lui tint un langage qui arrta tout court les suites de
cette affaire. Si Rebecca n'avait t se jeter aux pieds du gnral
Tufto, Crawley recevait immdiatement un ordre de dpart pour
l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le fora, pendant plusieurs
semaines,  chercher des adversaires en dehors de l'arme.

En dpit de l'habilet de Rawdon, de ses succs non interrompus,
Rebecca voyait, par suite de ces trs-fcheux dmls, leur position
empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais
payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de
se trouver rduit  zro.

Le jeu, mon cher, disait-elle  son mari, est fort bon pour accrotre
le revenu; mais par lui-mme il ne donne pas un revenu suffisant, et
puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous
restera-t-il alors?

Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques
nuits ses invits avaient l'air d'tre las de jouer avec lui, et les
charmes de Rebecca avaient  peine le pouvoir de les attirer encore.

L'existence que menait  Paris cet aimable couple tait fort agrable
sans doute, mais ce n'tait pas un avenir que ce dlicieux
enchanement de plaisirs et d'oisivet. Rebecca calcula que, dans son
pays, elle aurait plus de chance d'tablir la fortune de Rawdon sur de
solides et durables fondements. Peut-tre pourrait-elle russir  le
faire nommer  quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux
colonies. Elle rsolut, en consquence, de se replier sur l'Angleterre
ds que les voies lui seraient ouvertes de ce ct. Dans ce but, elle
commena par faire vendre  Crawley son brevet d'officier aux gardes
et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du
gnral Tufto, avait cess depuis longtemps, aussi Rebecca
s'amusait-elle maintenant, dans le monde,  rire aux dpens de cet
officier, de son toupet, de son corset, de son rtelier, de ses
prtentions sductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les
femmes devenaient folles d'amour pour lui  premire vue. C'tait
maintenant  mistress Brent, aux sourcils noirs et arqus, que le
gnral accordait toutes ses attentions. Elle tait devenue l'idole au
pied de laquelle il venait dposer dsormais ses bouquets, ses loges 
l'Opra, ses dners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.

La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagn; elle continuait 
passer ses longues soires toute seule avec ses filles, tandis que le
gnral, tout fris et tout parfum, se rendait au thtre, o l'on
pouvait l'apercevoir fort empress auprs de mistress Brent. Quant 
Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se
disputant  l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle
n'avait pas de peine  les faire rire aux dpens de la nouvelle
passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et lgante
finissait, nanmoins, par lui inspirer la satit et le dgot. Les
loges  l'Opra, les dners au restaurant n'avaient plus pour elle
aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en rserve d'une
anne  l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs
brods, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide
des plaisirs mondains, et soupirait dsormais aprs quelque chose de
plus positif.

Au milieu de cet tat de choses, il arriva de Londres des nouvelles
qui rpandirent l'allgresse et la joie parmi les cranciers du
colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune
tait depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin
tait  toute extrmit, et le colonel n'avait tout juste que le temps
d'aller recevoir son dernier soupir; sauf  revenir ensuite chercher
sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette
ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire
qu'il se dirigea de l sur Douvres; point du tout, il prit la
diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son sjour de
prdilection. C'est qu'en ralit il devait encore plus d'argent 
Londres qu' Paris, et prfrait tout naturellement la paisible
capitale de la Belgique  ces deux turbulentes cits.

Miss Crawley ayant quitt ce monde, mistress Crawley alla commander
pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus svre. Elle rptait
partout et bien haut que le colonel s'occupait  arranger les affaires
de succession. Rien dsormais ne l'empchait plus de prendre le
premier  la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'htel.
Aid des conseils du propritaire de l'htel, elle arrta les tentures
qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une
discussion tout  l'amiable,  l'occasion des tapis. Enfin on tomba
d'accord sur tout, except sur le prix. Aprs ces dispositions prises,
mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que
le matre d'htel voulut bien lui prter. L'hte et l'htesse lui
envoyrent un sourire d'adieu au moment o elle franchissait le seuil
de leur maison. Le gnral Tufto devint furieux en apprenant son
dpart, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du gnral. Le
lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au coeur, et le
matre d'htel prpara ses plus beaux appartements pour le retour de
cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de ct avec le plus
grand soin les malles qu'elle avait confies  sa garde. Mme Crawley
les lui avait recommandes d'une faon toute spciale: elles ne
renfermaient cependant rien de bien prcieux, ainsi qu'il put s'en
convaincre en les ouvrant quelque temps aprs.

Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley
fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le
continent, aux mains de la bonne franaise.

La sparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pnible ni pour
l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune hritier du
colonel n'avait pas t un sujet de grandes proccupations pour sa
mre. Suivant l'usage commode adopt parmi les mres franaises, elle
avait plac son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les
environs de Paris. C'est l que le petit Rawdon, au milieu d'une
nombreuse famille de frres de lait en sabots, avait pass d'une
manire assez agrable les premiers mois de son existence. Son pre
dirigeait presque toujours ses promenades  cheval de ce ct, et le
coeur sensible de Rawdon s'panouissait en voyant l'espoir de sa race,
rose et crasseux, criant  tourdir tous ceux qui l'approchaient et
faisant des pts de boue sous la surveillance de la femme du
vigneron, sa nourrice.

Rebecca ne montrait pas grand empressement  aller voir la chair de sa
chair et le sang de son sang. Le petit bandit lui avait une fois tach
une pelisse couleur gorge pigeon: et pour sa part, il aimait mieux les
caresses de sa nourrice que celles de sa maman. Aussi lorsqu'il fallut
quitter cette brave et joyeuse villageoise en qui il avait presque
trouv une seconde mre, il poussa pendant plusieurs heures des
hurlements terribles. Sa mre ne parvint  l'apaiser qu'en lui
promettant de le faire ramener le lendemain auprs de sa nourrice. On
avait galement dit  la villageoise, pour qu'elle ne se dsolt point
trop du dpart de l'enfant, que bientt on lui rendrait son
nourrisson, et cette brave femme l'attendit pendant quelque temps avec
la plus vive anxit.

Les Rawdon taient, pour ainsi dire, les prcurseurs de cette race de
hardis aventuriers anglais qui bientt envahirent tout le continent,
et signalrent leur passage  travers les capitales de l'Europe par
une suite d'escroqueries non interrompues. Dans ces annes fortunes
de 1817 et 1818, on avait encore la plus grande confiance dans la
solvabilit et la dlicatesse des sujets de la Grande-Bretagne, les
grandes cits de l'Europe n'ayant pas encore servi de thtre aux
oprations de ces chevaliers d'industrie. Maintenant, au contraire, il
n'est pas rare de voir dans une ville de France ou d'Italie quelqu'un
de ces nobles compatriotes se prsenter avec une tournure insolente et
dgage, cachet distinctif qu'ils portent partout avec eux. C'est 
qui d'entre eux mettra le plus au pillage les htels o ils
descendent, tirera le plus de faux billets sur des banquiers
imaginaires, volera aux carrossiers leurs voitures, aux orfvres leurs
bijoux, aux voyageurs leur argent, et jusqu'aux bibliothques
publiques leurs livres prcieux et leurs manuscrits. Il y a trente
ans, un milord anglais n'avait qu' se prsenter pour trouver du
crdit partout, et le noble tranger, au lieu d'tre dupeur, tait
dup. Que ces temps sont loin de nous!

Ce fut seulement quelques semaines aprs le dpart des Crawley, que le
matre de l'htel o ils avaient log pendant leur sjour  Paris,
comprit l'tendue des pertes qu'il allait raliser  cause d'eux. En
vain alors Mme Marabou, la marchande de modes, se prsenta plusieurs
fois pour rclamer le prix de ses fournitures  Mme Crawley; en vain
M. Didelot, de la _Boule-d'Or_ au Palais-Royal, vint demander 
plusieurs reprises si cette charmante milady,  laquelle il avait
vendu ses montres et ses bracelets, tait enfin de retour. La pauvre
femme du vigneron ne fut paye non plus que des six premiers mois pour
tout le lait qu'elle avait fourni de son propre sein au vigoureux
petit Rawdon. Cette pauvre femme ne reut jamais ce qui lui restait
d: les Crawley avaient en tte bien d'autres proccupations que de
pareilles bagatelles. Quant au matre d'htel, pendant tout le reste
de sa vie, il saisit toutes les occasions qui s'offraient  lui pour
accabler de ses maldictions tous les Anglais de la terre. Il
demandait  tous ses voyageurs s'ils ne connaissaient pas un certain
colonel lord Crawley, voyageant avec sa femme, une petite dame trs
spirituelle; et il ajoutait d'un ton mlancolique  fendre le coeur:
Ah! monsieur, ils m'ont affreusement vol!

Le voyage de Rebecca en Angleterre avait pour but d'arracher le plus
de concessions possibles aux cranciers de son mari; elle leur offrait
40 pour 100,  la condition que leur dbiteur pourrait rentrer 
Londres  l'abri de toute espce de poursuites. Nous n'avons point
l'intention d'entrer ici dans les dtails de cette difficile
transaction; qu'il nous suffise de constater que Rebecca russit 
leur dmontrer que la somme qu'elle tait autorise  leur offrir
tait tout le capital disponible de son mari, et  les convaincre que
le colonel aimerait mieux passer le reste de ses jours sur le
continent que de venir s'exposer  des rclamations importunes; qu'il
n'y avait aucune chance de lui voir refaire sa fortune ni d'obtenir
jamais une plus large rpartition que celle qui leur tait offerte. 
l'aide d'une si puissante logique elle dcida les cranciers du
colonel  accepter les offres qu'elle leur faisait. Pour quinze cents
livres d'argent comptant elle racheta un total de dettes montant 
plus de vingt fois cette valeur.

Mistress Crawley n'eut recours  l'intervention d'aucun homme de loi.
L'affaire tait si simple, c'tait  prendre ou  laisser, ainsi
qu'elle le faisait remarquer aux cranciers avec tant de justesse et
d'-propos; bref, le march fut conclu. M. Lvi, au nom de M. David,
et M. Mose, en celui de M. Manass, principaux cranciers du colonel,
flicitrent sa femme de la manire expditive dont elle savait rgler
les affaires et dclarrent que les gens mmes du mtier n'avaient
rien  lui apprendre.

Rebecca accepta ces compliments avec la plus parfaite modestie. Elle
fit venir, dans la mauvaise petite auberge o elle tait descendue
pendant la dure de ses ngociations, du xrs et des gteaux, afin de
faire politesse aux agens de ses adversaires. Et enfin, on se spara
aprs force poignes de main et les meilleurs amis du monde. Rebecca,
sans perdre de temps, repassa le dtroit pour rejoindre son mari et
son fils, et apprendre au colonel l'heureuse nouvelle de son entire
libration.

En ce qui concerne le petit garon, nous avons dit que Mlle Genevive
n'y avait pas fait grande attention en l'absence de sa mre. Un soldat
de la garnison de Calais lui ayant inspir un tendre attachement, ce
militaire l'avait fort distrait des devoirs de sa charge, et le petit
Rawdon avait failli, un beau jour, se noyer sur la plage de Calais, o
il s'tait gar faute de surveillance de la part de Mlle Genevive.

Aprs quelque temps de sjour  Bruxelles, o les deux poux vcurent
au milieu du luxe et de l'abondance, ayant chevaux et voitures, et
donnant des dners trs-fins  leur htel, le colonel et sa femme
quittrent cette ville pour fuir la calomnie qui s'y acharnait contre
eux comme  Paris, et ils y laissrent,  ce que dit la chronique,
pour une somme assez considrable de dettes. Telle est donc la mthode
que les gens sans un sou de revenu ont  leur service pour runir les
deux bouts  la fin de l'anne.

De Bruxelles, le colonel se rendit  Londres avec sa femme. Ce fut l
surtout, dans leur maison de Curzon-Street,  May-fair, qu'ils
donnrent le plus de preuves de leur habilet  mettre en pratique les
ressources ci-dessus mentionnes.




CHAPITRE V.

Continuation du mme sujet.


Nous devons d'abord indiquer comme un des points les plus essentiels
le talent de se procurer un gte sans dbourser un sou de loyer. Vous
pouvez louer une maison meuble ou non meuble: si vous vous arrtez 
ce dernier parti et que vous possdiez quelque crdit chez les
premiers fabricants de meubles et de tapis, vous pourrez avoir un
appartement dcor et meubl avec la dernire somptuosit, l'lgance
la plus recherche, et d'aprs tous les caprices de votre got; mais
en prenant l'appartement tout meubl vous aurez moins de tracas et
d'ennui. Crawley et sa femme usrent de cette dernire mthode.

M. Bowls n'avait pas toujours eu chez Miss Crawley la haute direction
de la cave et de l'office, un autre avant lui avait joui de la
confiance de la demoiselle, c'tait un garon du nom de Raggles, n
sur les terres de Crawley-la-Reine et fils cadet de l'un des
jardiniers. Sa bonne conduite, sa taille avantageuse, son air grave
et la rondeur de ses mollets lui valurent un avancement rapide, et il
passa successivement du grade de desservant d'office  celui de valet
de pied, et de celui de valet de pied aux fonctions de sommelier en
chef. Aprs avoir t un certain nombre d'annes  la tte de la
maison de miss Crawley, place excellente pour les gages, les profits
et les occasions d'pargne, il annona l'intention d'pouser
l'ancienne cuisinire de miss Crawley qui exerait alors avec un gal
succs la profession de blanchisseuse et celle de fruitire dans une
petite boutique du voisinage. La clbration clandestine de ce mariage
remontait dj  plusieurs annes lorsque la premire nouvelle en
arriva aux oreilles de miss Crawley. La prsence continuelle  la
cuisine d'un petit garon et d'une petite fille de sept  huit ans
avait fini par veiller l'attention de miss Briggs, qui avait t
reporter ses soupons  sa matresse.

Lorsque M. Raggles eut quitt le poste qu'il remplissait auprs de
miss Crawley, il reporta toute sa sollicitude sur sa boutique et sur
ses lgumes. Il ajouta encore aux objets de son dbit des oeufs, de la
crme, du lait, du porc frais, se bornant  vendre modestement les
produits de la campagne, tandis que les autres sommeliers retirs
tenaient caf et commerce de vins et liqueurs. Comme M. Raggles tait
dans les meilleurs termes avec tous les sommeliers du voisinage et
leur faisait les honneurs de son arrire boutique, dcore avec tout
le luxe d'un boudoir, il trouvait facilement le moyen de placer son
lait, sa crme et ses oeufs auprs de ses confrres, et  la fin de
chaque anne, en faisant son inventaire, il pouvait constater une
augmentation de bnfices.

Au sein de cette existence modeste et paisible, il tait parvenu, peu
 peu,  amasser quelque argent. Aussi, lorsque le joli logement de
garon, situ au no 201, Curzon-Street May-fair fut mis aux enchres,
par suite du dpart  l'tranger de l'honorable Frdric Deuceace,
pour tre vendu avec son riche mobilier provenant des premiers
artistes de Londres, nul autre, entendez-vous, nul autre que Charles
Raggles ne pouvait songer  se rendre adjudicataire de la maison et de
son ameublement. Il emprunta  la vrit, pour parfaire son petit
capital, de l'argent  un intrt assez lev,  un autre sommelier,
mais il paya la plus grosse part sur ses propres conomies. Mistress
Raggles ressentit un certain orgueil, lorsqu'un beau jour elle
s'endormit dans un lit d'acajou sculpt, sous des rideaux de soie,
ayant en face d'elle une glace sur chevalet, et une garde-robe si
considrable, qu'il y aurait eu de quoi en habiller tous les Raggles
de la terre.

Leur intention n'tait point de garder pour eux un si somptueux local;
Raggles n'avait achet cette maison que pour la louer. Ds qu'un
locataire se prsentait, il lui cdait aussitt la place et se
retirait dans sa boutique de verdurier. Nanmoins, il ne manquait
jamais d'aller chaque jour  Curzon-Street pour donner un coup d'oeil
 sa maison, dont les fentres taient garnies de graniums, dont le
marteau tait en bronze sculpt. Les laquais se montraient pleins de
dfrence  son gard; le cuisinier prenait les lgumes chez lui, et
l'appelait _monsieur_ gros comme le bras; et les locataires ne
pouvaient faire un pas, mander d'un plat  dner, sans que Raggles le
st aussitt si la fantaisie lui en prenait.

C'tait du reste un excellent homme et  la fois un heureux mortel. Sa
maison lui rapportait par an un fort joli revenu; il tenait  ce que
ses enfants eussent les meilleurs matres, et en consquence il ne
marchandait point sur le prix. Charles tait un des pensionnaires du
docteur Swishtail et la petite Mathilde allait chez miss Peckover,
Laurentinum-House.

Raggles avait un culte particulier pour tous les membres de la famille
Crawley. Cette famille n'avait-elle pas t pour lui l'origine de sa
vie d'aisance et de prosprit? En consquence, il conservait dans son
arrire-boutique une silhouette de sa matresse et un dessin de la
maison du portier de Crawley-la-Reine, faite  l'encre de Chine, de la
main mme de sa digne matresse. Le seul embellissement qu'il ait
apport  sa maison de Curzon-Street tait l'image de Crawley-la-Reine
au temps du baronnet Walpole Crawley. On voyait ce seigneur dans un
carrosse dor, tir par six chevaux blancs, ctoyant un tang couvert
de cygnes et de barques remplies de dames  jupes bouffantes et de
musiciens en perruques poudres. Dans l'opinion de Raggles, l'univers
entier n'avait pas  offrir un palais aussi magnifique, une famille
aussi digne de respect.

Le hasard voulut que la maison de Raggles ft  louer au moment o
Rawdon et sa femme revinrent  Londres. Le colonel connaissait  la
fois la maison et le propritaire. Les rapports de ce dernier avec la
famille Crawley n'avaient jamais t interrompus, car Raggles venait
aider M. Bowls toutes les fois que miss Crawley recevait ses amis. Ce
brave homme fut enchant de louer sa maison au colonel, et il s'offrit
mme pour remplir les fonctions de sommelier les jours de rception.
Dans ces grandes occasions, mistress Raggles s'tablissait  la
cuisine et y confectionnait des dners auxquels la vieille miss
Crawley elle-mme n'et pas t indiffrente. Voil de quelle manire
Crawley s'y prit pour monter sa maison sans qu'il lui en cott un
sou. C'tait sur Raggles que retombait le soin de payer les impts et
les rparations, les intrts de l'argent emprunt, la pension de ses
enfants, la nourriture des siens et mme quelquefois celle du colonel
Crawley; le lot du pauvre diable tait de se voir ruin de fond en
comble par le march qu'il venait de conclure, de voir ses enfants
jets sur la paille et lui-mme enferm dans la prison pour dettes. Il
faut bien toujours que quelqu'un finisse par payer pour les
industriels qui savent vivre sans un sou de revenu, et le hasard avait
dsign le malheureux Raggles pour suppler aux fonds qui manquaient 
l'appel dans la bourse du colonel Crawley.

Rawdon et sa femme donnrent gnreusement leur pratique aux anciens
fournisseurs de miss Crawley qui vinrent leur faire offre de services.
Les plus pauvres taient les plus exacts. Tous les samedis, la
blanchisseuse arrivait avec sa charrette pour rendre le linge  la
matresse du logis, et en change elle ne recevait jamais d'argent; on
la remettait toujours  la semaine suivante. M. Raggles lui-mme ne se
lassait point de fournir les lgumes. La note pour la bire de cuisine
 l'estaminet de la Gloire restera comme une curiosit parmi les
choses de ce genre. La plus grosse partie des gages tait due  tous
les domestiques, et ils se trouvaient par l intresss au maintien de
la maison. En somme, on ne payait personne, pas plus le serrurier qui
ouvrait les portes que le vitrier qui remettait les carreaux, que le
carrossier qui louait la voiture, que le cocher qui la conduisait, que
le boucher qui fournissait les gigots de mouton, que le charbonnier
qui envoyait de quoi les rtir, que le cuisinier qui les accommodait,
que les domestiques qui les mangeaient, et en cela, soyez-en sr, on
faisait comme beaucoup de gens qui savent mener grand train sans avoir
un sou de revenu.

Dans une petite ville, de semblables faits ne se passent point sans
tre remarqus. On sait la quantit de lait que le voisin prend tous
les matins, combien de livres de viande ou de pices de volaille
entrent chez lui pour son dner, tandis que dans Curzon-Street les nos
200 et 202 ne savaient trs-certainement pas ce qui se passait dans la
maison qui les sparait. Les domestiques se faisaient leur confidences
par les fentres de la cuisine; mais Crawley, sa femme et ses amis ne
s'en doutaient seulement pas, et lorsque vous alliez au 201, vous y
trouviez toujours bon accueil, aimable sourire, excellent dner, 
quoi s'ajoutait comme complment une amicale poigne de main de l'hte
et de l'htesse, sans distinction de personnes.

 les voir mener cette luxueuse existence, on et dit qu'ils avaient
au moins 3 ou 4.000 livres sterling de rente; s'ils ne les avaient pas
en espces sonnantes, ils les avaient assurment par la manire dont
ils savaient se faire servir. Ils ne payaient pas, dit-on, leur
mouton, mais ils en avaient toujours sur leur table. La note de leur
marchand de vin n'tait pas acquitte, qu'en savons nous? nulle part
on ne buvait de meilleur bordeaux que chez Rawdon; nulle part on ne
servait de dners aussi fins et aussi dlicats. Ses salons, dans leur
simplicit mme, taient les plus coquets que l'on pt imaginer; et
mille petites fantaisies que Rebecca avait rapportes de Paris
ajoutaient beaucoup  leur lgance. Lorsque, assise  son piano, la
matresse de cans en tirait les notes frmissantes dont elle
accompagnait les accents voluptueux de sa voix, chaque invit, cdant
 l'illusion, se croyait pour un moment ravi dans quelque petit
paradis, et s'avouait  lui-mme que si le mari tait une brute, la
femme du moins tait charmante et les dners du meilleur got.

Rebecca, par son esprit, par sa grce, par son adresse avait russi 
se mettre en vogue dans une certaine classe de la socit de Londres.
On pouvait voir  sa porte de trs-modestes voitures d'o il sortait
de trs-grands personnages. Son quipage au parc tait toujours
entour des lgants les plus  la mode.  l'Opra, c'tait une
succession de visites dans sa petite loge de seconde galerie; mais,
aveu pnible  faire, les dames tournaient le dos et fermaient leur
porte  la petite aventurire.

Les femmes dont mistress Crawley avait fait la connaissance sur le
continent, non-seulement n'allaient point lui rendre visite, mais
affectaient encore de ne pas la voir toutes les fois qu'elles se
croisaient avec elle. C'tait vraiment chose curieuse que le peu de
temps qu'il avait fallu  toutes ces grandes dames pour l'oublier, et
Rebecca en recevait chaque jour des preuves qui ne devaient pas la
flatter infiniment. Lady Bareacres se trouvant un soir en mme temps
qu'elle dans le vestibule de l'Opra, rappela ses filles  ses cts,
comme si le contact de mistress Crawley et eu quelque chose d'impur
et de contagieux, puis, battant d'un ou deux pas en retraite, elle se
porta  l'avance, et lana sur son ennemi des regards flamboyants.
Mais pour faire perdre contenance  Rebecca, il fallait des regards
plus flamboyants encore que ceux que pouvaient lancer les yeux teints
de cette vieille et glaciale lady. Une autre grande dame, lady de La
Mole, qui plus de vingt fois,  Bruxelles, avait t se promener 
cheval avec Becky, n'eut pas l'air de la voir lorsqu'elle la rencontra
 Hyde-Park, dans sa voiture dcouverte. Enfin, mistress Blenkinsop,
la femme du banquier, lui tournait le dos  l'glise; car, htons-nous
de le dire, Becky allait maintenant trs-rgulirement  l'glise.
C'tait un spectacle fort difiant de la voir arriver bras dessus bras
dessous avec Rawdon, qui portait les deux livres de prires dors sur
tranches, et assister  la crmonie avec un air plein de gravit et
de componction.

Rawdon ressentait trs-vivement les injures adresses  sa femme, et,
dans les accs de mauvaise humeur et d'emportement qu'il en concevait,
il ne parlait rien moins que de provoquer en duel les maris et les
frres de toutes ces impertinentes qui n'avaient pas pour Rebecca les
gards convenables. Ce n'tait qu' force de prires et par les
exhortations les plus pressantes, que celle-ci parvenait  le contenir
dans les bornes de la modration.

Voulez-vous donc faire ma place dans ce monde  coups de pistolet?
lui disait-elle en plaisantant; je ne suis, aprs tout, qu'une pauvre
gouvernante, et vous un pauvre diable auquel ses dettes, sa passion
pour les ds et ses autres imperfections ont donn le plus vilain
vernis. Patience, nous aurons un jour autant d'amis que nous en
voudrons; mais, en attendant, calmez-vous, et coutez les avis de
celle en qui vous avez confiance. Quand nous avons appris que votre
tante avait laiss tout son bien  Pitt et  sa femme, vous
rappelez-vous dans quelle fureur vous tes entr? Pour un peu vous
l'auriez dit  tout Paris, et si je n'avais pas t l pour calmer la
fougue de vos emportements, Dieu sait o vous en seriez maintenant! 
la prison pour dettes de Sainte-Plagie, peut-tre. Au lieu de cela,
vous voil  Londres, dans une maison trs-confortable o il ne vous
manque aucune de vos aises, et cependant vous pensiez alors que vous
alliez partir pour assommer votre frre, ni plus ni moins que Can.
Convenez-en, vous auriez t trop loin, si vous aviez suivi les
transports de votre colre; toutes vos fureurs auraient t
impuissantes  vous rendre l'argent de votre tante, et croyez-m'en, il
nous sera bien plus profitable de nous tenir dans de bons termes avec
votre frre que de nous mettre en hostilits avec lui comme ces
imbciles du presbytre. Quand votre pre n'y sera plus,
Crawley-la-Reine nous deviendra un sjour fort agrable pour passer la
saison d'hiver. Si d'ici l nous sommes ruins, on fera de vous un
cuyer tranchant et un premier piqueur, et moi je deviendrai la
gouvernante des enfants de lady Jane. Mais ruins! allons donc! Avant
de voir pareille chose vous aurez attrap quelque bonne place; ou bien
la mort, emportant Pitt et son petit garon, aura fait de vous un
baronnet et de moi une milady. Tant qu'il y a de la vie il y a de
l'espoir, mon trs-cher, et je ne dsespre pas de vous assurer un
avenir. Qui s'est charg, dites-moi, de vendre vos chevaux, de payer
vos dettes?

Rawdon, oblig de reconnatre que si ses affaires avaient tourn 
bien, c'tait  sa femme qu'il le devait, s'empressa de s'en remettre
encore  elle du soin de sa conduite.

Lorsque miss Crawley eut dit adieu  ce monde, et que son argent, si
vivement disput de son vivant par tous ses collatraux, fut enfin
devenu le partage de M. Pitt, Bute Crawley, qui ne recevait que cinq
mille livres au lieu des vingt mille qu'il esprait, entra dans une
violente colre  propos de ce qu'il regardait comme une spoliation,
et ne se gna point pour dire  son neveu, avec une grande brutalit
d'expression, tout ce qu'il pensait  cet gard. La querelle
s'aigrissant de plus en plus, avait fini par aboutir  une rupture
complte.

Rawdon Crawley, au contraire, dont la part se trouvait restreinte 
cent livres, avait tenu une conduite tout oppose, bien capable de
surprendre son frre et de charmer sa belle-soeur qui nourrissait les
dispositions les plus affectueuses  l'gard de toute la famille de
son mari. Il crivit de Paris  M. Pitt une lettre o respirait la
franchise et la bonne humeur.

Il savait bien, disait-il, que son mariage lui avait alin les
faveurs de sa tante, et sans chercher  dissimuler qu'il et t bien
aise de la voir se relcher un peu de ses rigueurs  son endroit, il
se consolait en voyant que cet argent restait du moins dans cette
branche de la famille, et il en flicitait sincrement son frre. Il
le priait de le rappeler au bon souvenir de sa belle-soeur dont il
rclamait la bienveillance pour mistress Crawley; la lettre se
terminait par quelques lignes de la main de Rebecca pour M. Pitt. Elle
joignait ses compliments  ceux de son mari; elle ne pouvait oublier
quelle bienveillance elle avait rencontre auprs de M. Crawley, alors
que, pauvre orpheline, dlaisse, elle tait tout simplement
l'institutrice de ses petites soeurs, pour lesquelles elle conservait
toujours la plus tendre affection. Elle lui souhaitait toutes les
joies de l'intrieur, et le priait de vouloir bien offrir pour elle
ses amitis  lady Jane, sur la bont de laquelle les loges ne
tarissaient pas. Elle esprait qu'un jour enfin elle pourrait
prsenter son petit garon  son oncle et  sa tante et elle rclamait
en sa faveur leur bienveillance et leur appui.

Pitt Crawley fit un excellent accueil  cette lettre. Jamais miss
Crawley n'avait si bien reu ces chefs-d'oeuvre produits par la
combinaison du style de Rebecca et de la main de Rawdon. Quant  lady
Jane, elle en fut si charme qu'elle engageait dj son mari 
partager sans retard l'hritage de sa tante en deux parts gales, dont
l'une serait pour son frre.

 la grande surprise de la jeune femme, Pitt n'accda point  ses
dsirs et garda pour lui les trente mille livres. Mais, en revanche,
il crivit  Rawdon qu'il aurait plaisir  lui donner une poigne de
main quand il se dciderait  faire le voyage d'Angleterre. Il
remercia mistress Crawley de la bonne opinion qu'elle avait de Jane et
de lui, et promit de la manire la plus aimable de ne laisser chapper
aucune occasion d'tre utile au petit bambin.

Ainsi donc la rconciliation tait complte et l'entente cordiale
rgnait entre les deux frres. Lorsque Rebecca vint  Londres, Pitt et
sa femme en taient partis. Plus d'une fois elle se rendit  Park-Lane
pour voir s'ils avaient pris possession de la maison de miss Crawley;
mais les nouveaux hritiers n'y avaient encore fait aucune apparition.
Raggles seul put lui fournir les renseignements suivants: les
domestiques de miss Crawley avaient t congdis aprs avoir reu
d'honntes gratifications; M. Pitt ne s'tait montr  Londres qu'une
seule fois, o il tait venu passer quelques jours pour arranger ses
affaires avec les hommes de loi; il avait vendu tous les romans
franais de miss Crawley  un libraire de Bond-Street.

Becky avait bien ses raisons pour s'enqurir ainsi et attendre
impatiemment la venue de sa nouvelle parente.

Quand lady Jane sera arrive, se disait-elle dans son for intrieur,
elle rpondra de moi auprs de la socit de Londres; et quant aux
femmes, bah! les femmes courront aprs moi quand elles me verront
recherche par les hommes.

       *       *       *       *       *

Dans une certaine position, il est un objet aussi indispensable  une
femme que sa voiture ou son bouquet, c'est une compagne. J'ai toujours
admir la sensibilit excessive de ces affectueuses cratures qui ne
sauraient se passer de concentrer toutes leurs tendresses sur un objet
de leur sexe dou d'une laideur raisonnable. Chez ces natures
privilgies, le principe aimant est si dvelopp qu'elles ont
toujours besoin d'avoir auprs d'elle un tre sur lequel elles
puissent rpandre cet excdant d'amour; aussi vous ne verrez jamais
une de ces femmes paratre en public sans traner aprs elle cette
compagne ncessaire en robe fane et reteinte, et toujours place sur
le second plan.

Rawdon, disait Becky  une heure fort avance de la nuit, devant un
cercle d'hommes rangs autour d'un feu ptillant, car les hommes
venaient chez elle finir leur nuit et trouvaient des glaces et du caf
provenant, ne vous en dplaise, des meilleures maisons de Londres,
Rawdon, il me faut un chien de berger.

--Un quoi? dit Rawdon de la table de jeu o il faisait sa partie.

--Un chien de berger! dit le jeune lord Southdown, ma chre mistress
Crawley, voil une singulire ide. Pourquoi n'auriez-vous pas plutt
un chien danois? J'en sais un en vrit qui est bien aussi grand
qu'une girafe, et on pourrait presque l'atteler  votre voiture; ou
bien encore un lvrier d'gypte, qu'en dites-vous? J'en tiens un 
votre disposition si vous en voulez; prenez, si vous aimez mieux, un
de ces petits carlins, qui entreraient dans la tabatire de lord
Steyne? J'ai vu  Bayswater un homme qui en offrait un au nez duquel
vous auriez pu.... Je marque le roi et je joue.... au nez duquel vous
auriez pu accrocher votre chapeau.

--Je marque la leve, dit Rawdon avec gravit.

Il ne s'occupait d'ordinaire que de son jeu et ne se mlait  la
conversation que lorsqu'on y parlait de chevaux ou de paris.

--Que voulez-vous donc faire d'un chien de berger? continua d'un ton
enjou le jeune Southdown.

--Je parle au figur, dit Becky en riant et en jetant un coup d'oeil 
lord Steyne.

--Nous expliquerez-vous cette nigme? fit  son tour Sa Seigneurie?

--Il me faut un chien pour me prserver des loups ravisseurs continua
Rebecca; j'ai besoin de compagnie.

--Pauvre innocente brebis; il ne vous manquait que cela, dit alors le
marquis avec une contraction de mchoire et une affreuse grimace qui
tait chez lui l'expression du rire, et, en mme temps, il faisait 
Rebecca des yeux en coulisses.

Le vieux lord Steyne tait debout prs de la chemine  savourer son
caf; une flamme claire et brillante rpandait dans la pice une douce
et agrable chaleur. Une douzaine de bougies disposes sur la chemine
dans des candlabres en porcelaine et bronze, illuminaient d'un vif
clat la figure de Becky, tendue sur un sofa couvert d'une riche
toffe. Becky portait une robe rose, et l'on et dit une fleur
rafrachie par la rose du matin. La transparence de son charpe de
tulle flottant comme une vapeur autour de son cou, laissait entrevoir
ses bras et ses paules d'une blancheur blouissante; ses cheveux
descendaient en boucles derrire ses oreilles, et son pied mignon
s'chappait avec coquetterie des plis d'une robe de soie dans tout le
lustre de sa nouveaut. C'tait le plus joli pied, la plus jolie
chaussure, le plus joli bas de soie que l'on pt trouver dans le monde
entier.

Les bougies clairaient aussi le crne luisant de lord Steyne, que
garnissait une frange demi-circulaire de cheveux rouges. Il avait des
sourcils touffus et pais, des petits yeux injects de sang et
encadrs de rides. Sa mchoire infrieure avanait d'une manire
formidable, et quand il voulait rire il mettait  dcouvert deux
ranges de crocs qui donnaient un aspect farouche aux contractions de
sa figure. Il avait dn ce jour-l  la table royale, et portait sa
jarretire et son ruban. Sa Seigneurie avait la taille petite,
l'encolure assez large et les jambes en cerceau; il paraissait
trs-fier de la petitesse de son pied et de la finesse de sa cheville,
et caressait sans cesse le genou qui portait sa jarretire.

Le berger ne suffit donc pas, dit le noble lord, pour dfendre son
tendre agneau?

--Le berger aime trop les cartes et le club, rpondit Rebecca en
riant.

--Voil un Corydon de moeurs fort drgles, reprit milord, et bien
peu fait pour tenir la houlette.

--Je marque trois contre vous deux, dit Rawdon  la table de jeu.

--Regardez notre Mlibe, murmura le marquis en ricanant, n'est-il pas
occup d'une faon trs-pastorale? il est en ce moment  tondre un
mouton du Southdown, une espce de mouton bien innocent, n'est-ce pas?
Mais, ma foi, c'est une fort belle toison.

--Milord s'y connat en fait de toison, dit Rebecca en lui lanant un
regard mprisant et sarcastique, car milord est chevalier de l'ordre.

Milord portait en effet  son cou le collier de la Toison d'or,
prsent qui lui venait des princes d'Espagne nouvellement rtablis sur
le trne.

La jeunesse de lord Steyne avait t clbre par ses intrigues
amoureuses et ses gains au jeu. Il tait rest deux jours et deux
nuits de suite  jouer contre M. Fox. Il avait gagn de l'argent aux
plus augustes personnages du royaume. Il devait, disait-on, son
marquisat  un coup de ds. Aussi n'tait-il pas bien aise lorsqu'on
faisait allusion  ses fredaines passes. Rebecca avait donc provoqu
l'orage et le voyait s'amonceler sous l'pais sourcil de milord.

Elle quitta la sofa, alla le dbarrasser de sa tasse  caf et le
gratifia de son sourire le plus gracieux.

Oui, reprit-elle, je veux un chien de garde; mais, soyez tranquille,
il n'aboiera pas aprs vous.

Passant alors dans l'autre pice, elle s'assit devant le piano et se
mit  chanter une romance franaise d'une voix si mue et si
caressante, que le noble lord, apprivois par la musique, ne tarda pas
 aller la rejoindre, et, plac derrire elle, marqua les mouvements
avec la tte.

Rawdon et son ami continurent  jouer  l'cart jusqu'au moment o
ils en eurent assez. Le colonel gagnait; mais quelque considrables et
frquents que fussent ses gains, ces soires, qui revenaient plusieurs
fois par semaine, ne laissaient pas que d'ennuyer  la longue
l'ex-dragon, qui, ne comprenant pas un mot  ce feu roulant de
plaisanteries, traits couverts et allusions changes dans ce cercle
o sa femme rgnait par son esprit et l'admiration qu'elle inspirait,
se voyait rduit la plupart du temps  se tenir immobile sur sa chaise
et silencieux comme une statue.

Comment se porte le mari de mistress Crawley? tel tait d'ordinaire
le bonjour dont le saluait lord Steyne.

Telle tait en effet sa profession reconnue dans le monde. Rawdon
n'tait plus le colonel Crawley, il tait le mari de mistress Crawley.

Quant au petit Rawdon, si nous n'en avons rien dit depuis longtemps,
c'est qu'il restait cach dans une mansarde situe sous les combles de
la maison, ou bien vivant  la cuisine au milieu des domestiques, sans
que sa mre s'en soucit le moins du monde. Tout le temps que la bonne
franaise resta au service de mistress Crawley, il passait ses
journes avec elle; et quand elle partit, le petit garon poussa de
tels hurlements dans sa chambre dserte, qu'une bonne qui couchait
dans une pice voisine alla le prendre, le mit dans son lit et parvint
ainsi  le consoler.

Rebecca, milord Steyne et une ou deux autres personnes se trouvaient
dans le salon  prendre le th au retour de l'Opra, lorsque les cris
aigus du pauvre marmot firent retentir toute la maison.

C'est mon petit chrubin qui pleure sa nourrice, dit mistress
Crawley, sans se dranger aucunement pour aller voir ce qu'avait
l'enfant.

--Et vous tes si bonne mre que vous ne voulez pas le voir pleurer,
dit lord Steyne d'un ton railleur.

--Bah! rpliqua mistress Crawley en rougissant lgrement, quand il
sera las de pleurer il se dcidera  dormir.

Puis on se remit  causer de la reprsentation de l'Opra.

Rawdon s'tait esquiv un moment pour connatre la cause du chagrin de
son fils, et il rejoignit bientt la compagnie lorsqu'il eut vu
l'enfant entre les mains de l'honnte Dolly qui s'efforait de le
consoler.

Le cabinet de toilette du colonel tait situ dans les hautes rgions
de la maison; c'tait l qu'avaient lieu les entrevues intimes du pre
et du fils; c'tait l qu'ils se voyaient tout  leur aise et sans
tmoins; tandis que Rawdon pre se faisait la barbe, Rawdon fils,
assis sur une malle, suivait les dtails de cette opration avec un
plaisir toujours croissant. La plus parfaite intelligence rgnait
entre eux; le pre apportait au fils quelques friandises du dessert
qu'il cachait dans un certain tui  paulettes o l'enfant savait
fort bien les retrouver, et c'taient des bonds et des cris de joie 
la dcouverte de chaque trsor nouveau; mais le petit Rawdon tait
oblig de modrer ses transports, car sa mre dormait  l'tage
infrieur et il ne fallait pas troubler son sommeil. Comme elle se
mettait au lit fort tard, elle ne se levait, par suite, que dans
l'aprs-midi.

Rawdon achetait pour son petit garon des livres d'images et
remplissait sa chambre de joujoux. Les murailles taient couvertes de
gravures colles par la main paternelle et payes par Rawdon argent
comptant. Quand il n'tait pas de service au parc pour escorter
mistress Crawley, il prenait son garon avec lui et faisait des
promenades qui duraient des heures entires. Le colonel mettait
l'enfant  cheval sur ses genoux, lui laissait tirer ses grandes
moustaches en guise de rnes, et la journe s'coulait ainsi au milieu
de ces jeux et de ces gambades enfantines.

La chambre du jeune Rawdon tait trs-basse, et une fois, en prenant
l'enfant pour le faire sauter en l'air, le pre lui heurta la tte
contre le plafond; le petit Rawdon avait alors cinq ans. M. Crawley
faillit presque laisser tomber son fils, tant il fut effray des
suites que pouvait avoir sa maladresse, et l'enfant, faisant une
grimace affreuse, se disposait  pousser les cris les plus
pouvantables que la violence du coup aurait du reste suffisamment
excuss, lorsque son pre l'arrta tout court en lui disant:

Pour l'amour de Dieu, n'allez pas veiller votre mre.

L'enfant regarda aussitt son pre d'un air piteux et lamentable,
mordit ses lvres, serra le poing, et on n'entendit pas mme un
soupir s'chapper de son petit coeur. Rawdon raconta cette histoire au
club,  ses anciens camarades,  toute la ville.

Ah! monsieur, si vous saviez, disait-il  tous ceux qu'il
rencontrait, c'est un fameux gaillard et rudement taill que mon
garon; il est d'une trempe solide! J'ai presque fait entrer la moiti
de sa tte dans le plafond, eh bien! il n'a pas cri de peur
d'veiller sa mre.

Une ou deux fois par semaine, cette excellente mre faisait son
ascension dans les lieux levs o son mari passait la plus grande
partie de sa vie. On et dit une poupe du _Magasin des modes_ sur
laquelle Promthe aurait souffl. Sur ses lvres brillait toujours un
sourire caressant; les toilettes les plus fraches, les charpes, les
dentelles les plus prcieuses, rehaussaient encore la souplesse de sa
taille et la vivacit de ses mouvements; ses gants et ses chaussures
faisaient aussi ressortir la finesse de sa main, la petitesse de son
pied; tous les jours c'tait un chapeau nouveau, sur lequel les fleurs
semblaient renatre et s'panouir, ou qu'ombrageaient des marabouts
d'un velout aussi moelleux que la blanche corolle du camlia.

Elle faisait  son fils deux ou trois signes de tte plus propres  le
tenir  distance que capables de provoquer sa tendresse; le jeune
Rawdon, tout frapp de cette merveilleuse apparition, interrompait son
dner ou quittait ses soldats de carton pour la contempler  son aise.
Quand elle avait quitt la chambre, il restait aprs elle une odeur de
rose, une espce de parfum cleste qui indiquait le passage d'une
divinit. Aux yeux de son fils, elle tait une crature surnaturelle,
bien suprieure  son pre, bien suprieure  toutes les autres
personnes qui l'approchaient, et  laquelle il fallait offrir  une
certaine distance ses adorations et son encens. Lorsqu'il allait en
voiture avec elle, il prouvait comme une sorte de terreur religieuse,
et toute la promenade se passait pour lui  regarder avec des yeux
bants la fe si merveilleusement habille qu'il avait en face de lui.

De beaux messieurs sur des chevaux fringants s'approchaient pour
changer avec elle un sourire et quelques paroles. Ses yeux avaient un
clair pour chacun d'eux; tandis que sa main leur envoyait au passage
de gracieux saluts. Pour sortir avec elle, l'enfant mettait son habit
rouge tout neuf; sa vieille jaquette couleur fonce tait bonne pour
rester  la maison. Parfois, en son absence, tandis que Dolly faisait
le mnage, le petit Rawdon s'avanait dans la chambre  coucher de sa
mre. C'tait pour lui comme une demeure cleste, un sjour mystrieux
o se runissaient toutes les splendeurs et toutes les merveilles. La
garde-robe offrait  ses regards bahis des robes roses, bleues et 
plusieurs reflets. Il restait dans le ravissement en face de cet crin
en bois de rose doubl d'argent, devant cette main de bronze couverte
de bagues tincelantes; un autre objet encore attirait son attention,
c'tait une glace sur chevalet, vritable chef-d'oeuvre, dans laquelle
il voyait tout juste sa petite figure tonne et l'image de Dolly,
chose bien singulire, qui, tout en paraissant suspendue au plafond,
continuait  retourner et  battre les oreillers et le traversin.
Pauvre petit tre nglig! le nom d'une mre est comme celui de Dieu
sur les lvres et dans le coeur de ces innocentes cratures, et cet
enfant n'adorait sous ce nom qu'un marbre froid et insensible!

Rawdon Crawley, tout en n'ayant pas du reste une nature d'lite,
possdait un certain fond de tendances affectueuses; il savait encore
trouver dans son coeur assez d'amour pour chrir tendrement sa femme
et son fils. Il aimait avec passion le petit Rawdon; Rebecca, bien
qu'elle s'en ft aperue, n'en disait rien  son mari: ce n'est pas
qu'elle lui en voult pour cela, oh! nullement, elle avait un si bon
caractre! elle n'en conut seulement que plus de mpris  son
endroit. Le colonel rougissait devant sa femme de cette tendresse
paternelle, la lui dissimulant autant qu'il le pouvait, et ne se
livrant  ses transports qu'autant qu'il tait tout seul avec son
fils.

D'ordinaire il allait faire avec lui une visite matinale  l'curie ou
bien une promenade au parc. Le jeune lord Southdown, un coeur d'or qui
aurait pour un peu donn le chapeau qu'il avait sur la tte, et dont
la principale occupation en ce monde tait d'acheter mille petites
bagatelles pour les donner ensuite, avait fait cadeau au petit Rawdon
d'un poney gros comme le poing, et sur ce coursier en miniature,
l'enfant allait caracoler dans le parc, suivi de son pre, qui ne le
quittait point. Le colonel aimait  aller revoir son ancienne caserne
et ses anciens camarades de Knightbridge. Parfois il se prenait 
regretter sa vie de garon. Les vieux soldats taient bien aises de
revoir leur ancien officier et de faire sauter dans leurs bras _leur
petit colonel_. C'tait une fte pour le colonel Crawley d'aller dner
 la caserne avec ses camarades.

Au diable! disait-il parfois, je ne suis pas assez fin pour elle, je
le sais bien.... Et puis il ajoutait: Ma femme ne s'apercevra mme pas
de mon absence.

Il avait bien raison, son absence passait inaperue.

Rebecca, du reste, ne boudait point son mari; bien au contraire, elle
lui faisait toujours bonne figure. Elle poussait mme les gards
jusqu' lui dissimuler le ddain qu'elle avait pour lui; peut-tre
l'aimait-elle mieux ainsi, lourd et bte, que s'il avait eu plus
d'esprit. De cette faon au moins elle pouvait le prendre pour son
domestique de confiance, son matre d'htel. Il faisait ses
commissions, excutait ses ordres sans la questionner, l'accompagnait
dans ses promenades en voiture, sans faire jamais la moindre
objection. Aprs l'avoir conduite  l'Opra, il allait se dlasser 
son club pendant la reprsentation, et tait fort exact  venir la
reprendre au sortir du spectacle. La seule chose qu'il aurait voulue,
c'et t de lui voir un peu plus de tendresse pour son fils; mais
enfin il avait fini par prendre son parti sur ce sujet.

Le diable m'emporte, disait-il, elle sait mieux que moi  quoi s'en
tenir, car pour moi je n'y entends rien.

En effet, il n'est pas besoin d'une haute porte d'esprit pour gagner
aux cartes et au billard, et hors de l Rawdon n'avait aucune espce
de prtention.

Lorsqu'enfin arriva  Rebecca le chien de berger qu'elle avait
demand, les fonctions de Rawdon furent singulirement allges par la
prsence de ce nouvel auxiliaire. Sa femme le poussait souvent  dner
dehors et le dispensait de venir la rechercher  l'Opra.

Vous ferez bien de ne pas rester ce soir  la maison, mon cher, lui
disait-elle; vous y dormiriez d'ennui. Il viendra des hommes que vous
ne pouvez sentir. Je ne les aurais point engags s'il n'y avait l une
question d'avenir pour vous; et maintenant que j'ai un chien de
berger, je n'ai pas peur de me trouver seule.

--Un chien de berger, un porte-respect, Becky Sharp avec un
porte-respect, voil une bonne plaisanterie, pensait mistress Crawley
en elle-mme.

Le fait est que c'tait, selon elle, une bonne plaisanterie qui
excitait au plus haut point sa gaiet et sa belle humeur.

Un dimanche matin, o Rawdon Crawley faisait sa promenade ordinaire
avec le petit Rawdon sur le poney, le colonel rencontra Clink, de son
rgiment, en train de causer avec un vieux monsieur qui tenait dans
ses bras un enfant de l'ge du petit Rawdon. Le bambin avait saisi la
mdaille de Waterloo que portait le caporal et paraissait l'examiner
avec un trs grand plaisir.

Bonjour, mon colonel, dit Clink en rponse au bonjour de Crawley.
Voici un jeune conscrit de l'ge de notre petit colonel, continua le
caporal.

--Son pre tait aussi  Waterloo, dit le vieux monsieur qui portait
l'enfant, n'est-ce pas Georgy?

En mme temps Georgy et l'autre enfant s'examinaient l'un l'autre avec
cet air solennel et scrutateur si familier aux enfants qui se trouvent
en prsence d'un visage nouveau.

Et dans un rgiment de ligne, ajouta Clink d'un air de suffisance.

--Il tait capitaine dans le ***, continua le vieux monsieur avec
emphase. Le capitaine George Osborne, monsieur, vous le connaissez
peut-tre. Il est mort sur le champ d'honneur, monsieur, en combattant
l'usurpateur.

La figure du colonel Crawley devint alors toute rouge.

Je le connaissais parfaitement, monsieur, reprit-il alors, et sa
femme, sa chre femme, comment va-t-elle, monsieur?

--C'est ma fille, monsieur, reprit le vieillard en dposant  terre
le petit garon et tirant avec un geste majestueux une carte de son
portefeuille il la prsenta au colonel. On y lisait l'indication
suivante:

                         M. SEDLEY

      Seul et unique agent de la compagnie du Diamant-Noir,
         pour l'exploitation des charbons incombustibles.

  S'adresser: Bunker's Wharf Thames street et Anna Maria Cottages,
                    sur la route de Fulham.

Pendant ce temps, le petit Georgy s'tait approch du cheval et le
regardait de fort prs.

Voulez-vous monter dessus, lui dit le petit Rawdon qui tait alors en
selle.

--Oui, dit Georgy.

Le colonel, qui,  la suite des explications prcdentes, se sentait
pris d'un certain intrt pour cet enfant, le souleva de terre et le
plaa sur le poney, derrire le jeune Rawdon.

Serrez bien, Georgy, lui dit-il; prenez bien mon petit garon par le
milieu du corps; il s'appelle Rawdon.

Les deux enfants partirent d'un clat de rire.

On aurait beau chercher partout, dit alors l'excellent caporal, on ne
trouverait pas deux plus jolies ttes.

En mme temps le colonel, le caporal et le vieux Sedley, avec son
parapluie sous le bras, commencrent  marcher  ct des enfants.




CHAPITRE VI.

Une famille dans la gne.


Suivons le petit George Osborne qui dirige sa promenade  cheval du
ct de Fulham; une fois arrivs dans ce faubourg de Londres, faisons
une halte pour nous informer des personnes de notre connaissance que
nous y avons laisses. Qu'est devenue mistress Amlia depuis le
terrible coup qui la frappa  Waterloo? Est-elle encore vivante,
est-elle console? Qu'est devenu le major Dobbin dont le cabriolet
tait toujours en route pour aller chez elle? Trouverons-nous l des
nouvelles du collecteur de Boggley Wollah?

Quelques mots suffiront pour nous mettre au courant de ce qui concerne
ce dernier: le gros Joseph Sedley tait retourn dans les Indes peu
aprs sa fuite de Bruxelles; soit que le temps de son cong ft fini,
soit qu'il craignit de rencontrer quelques-uns des tmoins de son
hrosme dans les journes de Waterloo. Toujours est-il qu'il repartit
pour le Bengale peu aprs l'installation de Napolon  Sainte-Hlne
et qu'il y rendit visite en passant  l'ex-empereur.  en juger par ce
que disait M. Sedley  bord de son navire, on aurait pu supposer que
ce n'tait point la premire fois qu'il se trouvait en face de
l'aventurier corse et que, pour le moins, ce belliqueux enfant
d'Albion avait pris par la barbe le gnral franais  l'affaire du
Mont-Saint-Jean. Il savait mille anecdotes sur ce fameux engagement,
indiquait la position stratgique des divers rgiments, et dtaillait
les pertes subies par chacun d'eux.  l'entendre, on aurait pu croire
qu'il avait contribu pour sa large part  cette mmorable victoire,
qu'il avait accompagn l'arme dans ses volutions prilleuses, et, au
fort de la mle, port les dpches du duc de Wellington. Il savait
mot pour mot, et minute par minute, tout ce que le duc avait fait ou
dit dans le cours de la glorieuse journe de Waterloo, et paraissait
tellement au courant des faits et gestes de Sa Grce qu'il tait
impossible de douter un seul instant qu'il n'et pass toute sa
journe  ct du vainqueur. Si son nom ne se trouvait point dans les
listes que donnrent les journaux  l'occasion de cette bataille,
c'est qu'il ne figurait point sur les cadres de l'arme. Peut-tre
avait-il fini par se persuader, mieux encore qu' ses auditeurs, que
les lignes anglaises lui devaient la plus grande part de leur succs.
Il n'en est pas moins certain qu'il fit aussi trs-grande sensation 
Calcutta, et que, pendant tout le reste de son sjour au Bengale, il
ne fut plus dsign que sous l'appellation honorifique de
Waterloo-Sedley.

Les billets qu'il avait souscrits pour solde des deux chevaux furent
pays sans la moindre difficult de sa part et de celle de ses agents.
On ne l'entendit jamais rien dire sur ce march, et quant au sort de
ces malheureux quadrupdes, on n'a aucune donne bien positive sur la
manire dont il s'en dbarrassa, ainsi que d'Isidore, le domestique
belge qu'on avait vu vendre un cheval gris fort semblable  celui que
Jos montait quelquefois  Valenciennes pendant l'automne de 1815.

Les agents de Jos avaient ordre de payer chaque anne  ses parents
une pension de cent vingt livres sterling. C'tait l, pour ces deux
vieillards, leur principal moyen d'existence, car les spculations
auxquelles se livrait M. Sedley depuis sa banqueroute n'taient point
de nature  rtablir la fortune dlabre du vieil agent de change. Il
essaya tour  tour de se faire marchand de vins, de charbon et
commissionnaire pour les loteries, etc., etc....  chaque nouveau
commerce dont il tentait les chances, il envoyait des prospectus 
ses amis, faisait mettre une nouvelle plaque de cuivre sur sa porte,
et parlait avec emphase de ses esprances de reconqurir son ancien
tat d'opulence et de prosprit. Mais la fortune ne revient jamais 
ceux qu'elle a une fois briss et renverss. Il avait vu tous ses amis
l'abandonner l'un aprs l'autre pour se soustraire  de nouvelles
offres de charbon incombustible et d'autres denres qui leur cotaient
assez cher. Sa femme seule,  force de le voir partir chaque matin
clopin-clopant pour aller faire la bourse  la Cit, conservait seule
encore quelques illusions sur les rsultats de ses oprations
commerciales.

Le soir, c'tait  grand'peine que, tranant la jambe, il regagnait
son humble toit. La soire se passait pour lui dans une mauvaise
petite taverne o, devant un auditoire attentif, il faisait la
rpartition des deniers de l'Angleterre, absolument comme s'ils
eussent t  sa libre disposition. C'tait merveille de l'entendre
parler de millions, d'affaires de Bourse et d'escompte, la bouche
toujours pleine du nom de Rothschild. Il parlait de si grosses sommes,
que les principaux habitus de la taverne, l'apothicaire,
l'entrepreneur des pompes funbres, le charpentier, le clerc de la
paroisse, et M Clapp, notre vieille connaissance, se sentaient saisis
de respect pour son loquence et ses capacits financires.

Autrefois, monsieur, ne manquait-il pas de dire  tous les nouveaux
visiteurs du caf, j'tais dans une brillante position; mon fils,
monsieur, est,  l'heure qu'il est le plus important magistrat de
Rangoon  la prsidence du Bengale, il est appoint  quatre mille
roupies par mois. Ma fille, si elle le voulait, serait femme d'un
colonel. Je pourrais tirer, s'il m'en prenait fantaisie, un billet de
deux mille livres sur mon fils, le premier magistrat de Rangoon, et le
premier banquier de Londres me l'escompterait argent sur table; mais,
monsieur, les Sedley ont toujours eu le sentiment de leur dignit.

Ne vous moquez point, ami lecteur, car il pourrait vous arriver
quelque beau matin de vous trouver en pareille situation. Combien ne
voyons-nous pas de nos amis rouler ainsi autour de nous dans l'abme.
La chance peut nous abandonner, nos facults nous trahir; nous pouvons
voir notre place enleve par de plus jeunes et de plus vigoureux
champions; et quand le tourbillon nous aura jets sur le bord de la
route, comme ces dbris chous sur la plage, les passants
continueront leur chemin sans jeter un regard de commisration, ou, ce
qui est pis encore, viendront nous tendre ddaigneusement un doigt et
prendre  notre gard des airs protecteurs. Puis, derrire nous, nous
entendrons nos amis murmurer  demi-voix:

C'est un pauvre diable que ses imprudences et ses folles entreprises
ont rduit  l'tat que vous voyez.

Mais du reste consolez-vous  la pense que ce n'est pas une voiture
ou trois mille livres de rentes qui nous mettront plus en tat
d'obtenir la rcompense qui est la fin de cette vie, ni d'affronter le
jugement de Dieu. Si les charlatans russissent, si les escrocs et les
coquins font leurs affaires, et si, par contre, les plus honntes gens
sont le jouet de la mauvaise fortune, je dis qu'il ne faut pas s'en
plaindre ni attacher aux plaisirs et aux joies de la Foire aux Vanits
plus de prix qu'ils ne mritent, car il est probable que.... Mais
laissons l cette digression pour revenir  notre histoire.

Si mistress Sedley avait eu un peu d'nergie, le dsastre de son mari
tait une occasion pour elle d'en faire preuve; elle aurait lou une
vaste maison pour y recevoir des locataires. Le vieux Sedley et
rempli le rle de mari de l'htesse, il et t le seigneur en titre,
avec les fonctions d'cuyer tranchant, de majordome, comme mari de la
reine du comptoir. Mais mistress Sedley n'avait pas assez d'nergie
pour savoir se crer des ressources dans le malheur, et restait inerte
et sans mouvement sur les cueils o la tempte l'avait jete.
L'infortune des deux vieillards tait donc irrparable et sans remde.

Ils vivaient, du reste, sans souffrir de cet abaissement; peut-tre
mme taient-ils plus fiers encore dans leur misre que dans leurs
jours de prosprit. Mistress Sedley restait toujours une grande dame
pour son htesse mistress Clapp, quand par hasard elle lui faisait
l'honneur de descendre dans sa cuisine bien proprette et bien
brillante. Les chapeaux et les rubans de la bonne Irlandaise, Betty
Flanagan, son insolence, sa paresse, sa prodigue consommation de
chandelles, de th et de sucre taient pour la vieille dame une
distraction presque aussi absorbante que la tenue de son ancienne
maison, lorsqu'elle avait  ses ordres son ngre, son cocher, son
groom, son valet de pied, son matre d'htel et toute une lgion de
femmes pour la servir. C'tait l, du reste, des souvenirs que la
brave dame trouvait le moyen d'introduire plus de vingt fois par jour
dans sa conversation. Avec Betty Flanagan toutes les bonnes du
voisinage tombaient sous la haute surveillance de mistress Sedley.
Elle savait ce que chaque locataire des maisons environnantes avait
pay ou devait encore sur son loyer. Elle disparaissait bien vite dans
le couloir de sa maison, ds qu'elle apercevait dans la rue mistress
Rougemont, l'actrice, entoure d'une famille plus que suspecte. Elle
hochait la tte avec un air de piti, lorsque mistress Pestler, la
femme de l'apothicaire, passait dans la carriole de son mari. Elle
avait de longs entretiens avec le fruitier sur la qualit des navets,
lgume favori de M. Sedley. Elle surveillait de fort prs la laitire
et le boulanger; allait elle-mme chez le boucher, qui avait plus vite
fait de vendre cent livres de viande  ses autres pratiques qu'une
paule de mouton  mistress Sedley; elle comptait les pommes de terre
ranges autour du gigot qu'on envoyait cuire, pour le repas du
dimanche, chez le boulanger, et mettait ce jour l ses plus belles
robes, allant deux fois  l'glise et lisant le soir les sermons de
Blair.

Le dimanche seulement, car dans le courant de la semaine ses graves
occupations ne lui permettaient aucune espce de distraction, le
dimanche le vieux Sedley conduisait son petit-fils Georgy dans les
parcs les plus proches ou dans les jardins de Kensington, pour voir le
bel uniforme des soldats et jeter du pain aux cygnes. Georgy avait une
passion pour les habits rouges; il ouvrait de grands yeux quand le
vieux Sedley lui racontait que son pre avait t un vaillant soldat;
le vieillard ne manquait pas de prsenter son petit-fils aux vieux
sergents qu'il rencontrait avec une mdaille de Waterloo sur la
poitrine; c'tait, leur disait-il le fils du capitaine Osborne, du
33e, mort glorieusement sur le champ de bataille; souvent mme il
rgalait ces braves gens d'un verre de bire. Dans ses premires
promenades il n'avait pas mnag les gteries au petit Georgy, et
avait impitoyablement bourr l'enfant de pommes et de pain d'pice, au
grand dtriment de sa sant; si bien qu'Amlia avait dclar d'une
manire formelle, qu'elle ne le laisserait plus sortir avec son
grand-pre si ce dernier ne s'engageait, par serment solennel,  ne
plus lui payer de gteaux, de drages et autres friandises prohibes.

Entre mistress Sedley et sa fille, il s'tait aussi lev quelques
petits nuages  l'occasion de l'enfant; c'tait comme un secret
sentiment de jalousie entre ces deux femmes,  propos de l'objet
commun de leurs affections. Un soir, dans le temps o George tait
encore tout petit, Amlia, occupe  travailler dans le petit salon,
s'aperut tout  coup que sa mre avait quitt la pice; pousse comme
par un instinct maternel, elle se rendit en toute hte dans la chambre
de son fils; l'enfant, qui jusqu'alors avait dormi d'un profond
sommeil, poussait des cris lamentables, et Amlia trouva mistress
Sedley occupe  lui administrer en cachette de l'lixir de Duffy.
Amlia, cette femme que nous avons toujours tenue pour si douce et si
inoffensive, en voyant son autorit maternelle ainsi menace
d'empitement, sentit un frisson de colre parcourir tous ses membres;
ses joues, ordinairement ples, se couvrirent d'une vive rougeur et
reprirent l'clat qu'elles avaient eu jadis lorsqu'elle avait t une
jolie petite fille de douze ans. Elle arracha l'enfant aux bras de sa
mre, saisit la bouteille, et, tandis que la vieille dame, muette de
colre, la regardait tout en brandissant la cuiller accusatrice.
Amlia jeta la bouteille dans la chemine o elle alla se briser en
mille morceaux.

Je n'entends point, ma mre, que vous empoisonniez cet enfant avec
vos drogues, criait Emmy dont l'motion se trahissait par l'agitation
convulsive avec laquelle elle berait son enfant dans ses bras et par
les regards flamboyants qu'elle lanait du ct de sa mre.

--Empoisonner! Amlia, reprenait la vieille dame; empoisonner!
songez-vous bien que vous parlez  votre mre.

--Georgy ne prend d'autres mdicaments que ceux qui sortent de chez
Pestler. M. Pestler m'a dit, du reste, que votre lixir tait du
poison.

--Courage; de mieux en mieux. Vous m'accusez, alors, de meurtre et
d'assassinat, rpliqua mistress Sedley, et c'est  votre mre que vous
n'avez point honte de tenir un pareil langage! Ah! j'ai pass par de
bien rudes preuves sur cette terre; je suis tombe bien bas sous les
coups de la fortune; aprs avoir eu une voiture j'ai pu me voir
rduite  aller  pied; mais c'est la premire fois que je m'entends
dire que je suis une empoisonneuse, et je vous suis fort oblige de me
l'avoir appris.

--Ma mre, dit la pauvre enfant, toujours prte  fondre en larmes,
vous tes bien svre  mon gard. Je n'ai pas voulu dire.... je
croyais.... Enfin, n'allez pas penser que j'aie voulu vous fcher 
cause de ce cher enfant; mais....

--Allez, allez, je n'en suis pas moins une empoisonneuse, et je ne
sais qui vous retient de me faire arrter de suite et conduire de ce
pas en prison. Je ne m'tais pas aperue, cependant, que je vous eusse
empoisonne alors que vous tiez enfant; au contraire, je vous avais
fait donner la meilleure ducation, par les meilleurs matres qu'on
puisse avoir en payant. De mes cinq enfants j'en ai perdu trois, et la
fille que j'aimais de prfrence aux autres, qui par mes soins a
chapp au croup,  la rougeole,  la coqueluche, qui a eu tous les
matres d'agrment possibles sans que le prix ft jamais question, que
j'avais entoure de toutes les jouissances du luxe que, pour ma part,
je n'ai jamais connues moi dans mon temps de jeune fille, alors que je
me bornais tout simplement  honorer mon pre et ma mre pour vivre
longuement,  les aider dans les soins du mnage au lieu de m'enfermer
toute la journe dans ma chambre comme une grande dame; eh bien! cet
enfant de mes tendresses toutes particulires vient me dire que je
suis une empoisonneuse! Ah! mistress Osborne! puissiez-vous ne jamais
rchauffer une vipre dans votre sein! c'est du moins ce que je vous
souhaite.

--Ma mre! ma mre! s'criait la pauvre fille toute hors d'elle,
tandis que l'enfant qu'elle tenait sur ses bras poussait  l'unisson
les cris les plus pouvantables.

--Une empoisonneuse, juste ciel! Allez prier Dieu, Amlia, qu'il vous
pardonne ce mouvement d'ingratitude, et purifie la noirceur de votre
coeur. Puissiez-vous obtenir son pardon comme je vous accorde le
mien.

Mistress Sedley sortit de la chambre en murmurant encore les mots de
meurtrire et d'empoisonneuse, comme pour mieux attester la sincrit
de sa prire au ciel et de ses dispositions charitables en faveur de
sa fille.

 partir de ce moment, il rgna toujours entre mistress Sedley et sa
fille une sorte de froideur qui ne fit que crotre et augmenter sans
qu'il y et jamais possibilit d'y porter remde. Le petit dml dont
nous venons de parler avait assur  la vieille dame une supriorit
dont en maintes occasions elle sut se prvaloir sur sa fille avec
cette adresse persvrante qui est le caractre distinctif de son
sexe. Elle fut plusieurs semaines sans adresser la parole  Amlia,
disant aux domestiques de ne plus toucher  l'enfant, parce que
mistress Osborne pourrait s'en trouver blesse.

Elle engagea sa fille  s'assurer par elle-mme qu'on ne mettait point
de poison dans les soupers prpars chaque jour pour son cher
nourrisson. Si par hasard les voisins lui demandaient des nouvelles du
petit Georgy, elle ne manquait pas de les renvoyer  mistress Osborne.
Elle se serait bien garde de demander des nouvelles du marmot. Pour
rien au monde elle n'aurait touch  l'enfant, bien qu'il ft son
petit-fils: comme elle _n'avait pas l'habitude_ des enfants, qui sait
si elle n'aurait pas pu le tuer. Lorsque M. Pestler venait faire sa
visite sanitaire, mistress Sedley accueillait le docteur avec un
sourire moqueur, une expression sarcastique, auxquels on pouvait 
peine comparer les airs de ddain de lady Thistlewood,  qui du moins
le docteur ne donnait pas ses soins gratis. De son ct, Emmy tait
jalouse de tous ceux qui approchaient son enfant comme aucune mre ne
l'a jamais t; il suffisait pour veiller ses susceptibilits qu'on
et chance d'obtenir quelque place dans les affections de l'enfant:
elle se sentait mal  l'aise toutes les fois qu'elle voyait quelqu'un
autour de son fils; mistress Clapp, la servante irlandaise, n'avait
plus la permission de l'habiller et de le soigner, elle les aurait
plutt laisss dbarbouiller le portrait de son mari suspendu
au-dessus de son lit, de ce mme lit qu'elle avait quitt jeune fille
pour devenir femme et auquel elle revenait maintenant avec de longues
annes devant elle pour pleurer dans le deuil et dans le silence. Mais
au moins elle tait mre et la tendresse maternelle lui assurait des
jours de bonheur et de consolation.

Cette chambre tait comme le sanctuaire de toutes les affections, de
tous les trsors d'Amlia. C'tait l qu'elle avait soign son fils,
qu'elle avait veill sur lui avec un amour tendre et inquiet pendant
les mille petites maladies de l'enfance. Dans ce cher objet de sa
sollicitude elle croyait voir revivre son mari; mais alors il se
prsentait  elle sans dfaut, comme une apparition cleste. Dans la
voix, dans le regard, dans les gestes, l'enfant lui rappelait son
pre; son coeur de mre tressaillait de joie toutes les fois qu'elle
serrait dans ses bras ce cher trsor, et l'enfant l'interrogeait
souvent sur la cause des larmes qu'elle versait. Elle lui disait alors
que c'tait parce qu'il lui rappelait son pre; puis elle se mettait
 lui parler de ce pre qu'il avait perdu, de ce George qu'il ne
connaissait pas, et l'innocente crature coutait avec un tonnement
recueilli les confidences de cette me douce et sensible.

Elle lui en disait plus long qu'elle n'en avait jamais dit  George, 
aucune des amies de sa jeunesse. Quant  ses parents, elle ne leur
parlait point de tout cela; pour rien au monde, elle ne voulait leur
dcouvrir les plaies de son coeur. Le petit George ne la comprenait-il
pas bien mieux qu'eux-mmes auraient pu le faire! C'tait lui seul,
lui seul, qu'elle mettait dans le secret des sentiments intimes de son
coeur: pour lui elle n'avait rien de cach. La joie de sa vie tait
dsormais dans l'amertume de ses regrets, dans les larmes qu'elle
versait. C'tait une me d'une dlicatesse si exquise, d'une nature si
leve que le romancier, plein de respect pour les mystres de la
conscience, s'arrte devant ces chastes et pures motions qu'il ne
veut point livrer  des regards indiscrets. Nous tenons du docteur
Pestler, mdecin de dames, maintenant fort  la mode, propritaire
d'un magnifique carrosse vert fonc avec une maison  Manchester-Square,
et  la veille de se voir nomm baronnet, que lorsqu'il fallut sevrer
cet enfant, ce fut pour Amlia une dsolation  amollir le coeur
d'Hrode.

Le docteur se montrait fort tendre et fort empress auprs de mistress
Osborne; sa femme en conut longtemps une jalousie mortelle. Peut-tre
en avait-elle, du reste, des motifs assez lgitimes, et dans le cercle
assez restreint des amies d'Amlia, plus d'une femme prouvait le mme
sentiment  son gard. C'tait  qui lui en voudrait de l'admiration
qu'elle inspirait  l'autre sexe, de cet amour spontan dont se
sentaient pris pour elle tous les hommes qui l'approchaient, et
cependant, si on leur en et demand le pourquoi, ils auraient t
fort en peine de le dire. Elle n'avait ni beaucoup d'clat ni beaucoup
d'esprit; elle ne possdait point une intelligence suprieure ni une
beaut extraordinaire; mais partout o elle se prsentait elle
touchait et charmait tous les hommes, tout comme elle excitait les
ddains et les hochements de tte de ses trs-charitables soeurs.

Sa faiblesse tait sans doute ce charme qui entranait tout le monde.
On rencontrait en elle une soumission, une douceur qui semblaient
implorer de chacun ses sympathies et sa protection. Au rgiment, il
lui avait suffi de parler  quelques-uns des camarades de George pour
que tous ces jeunes officiers fussent tout prts de mettre  son
service leurs bras et leurs pes.  Fulham, dans sa petite demeure,
dans son cercle si limit, elle avait su se concilier le coeur de
chacun. Elle aurait eu un chteau, une voiture et toute une arme de
domestiques, que les fournisseurs du voisinage ne lui auraient pas
tmoign plus de respect quand elle passait devant leur porte ou
qu'elle faisait les modestes emplettes dans leurs boutiques.

M. Pestler avait un rival, auprs de mistress Osborne, dans la
personne de M. Linton, son jeune aide, qui avait la clientle des
bonnes et des petits marchands du quartier. M. Linton tait du reste
un trs-gentil garon, encore mieux accueilli que son patron dans la
maison de mistress Sedley. Si quelque indisposition subite survenait
au petit George, il revenait deux ou trois fois dans la mme journe
pour voir ce qu'avait ce petit garon, et sans jamais rclamer rien
pour prix de ses visites. Il apportait de la pharmacie pastilles de
gomme, pte de jujube et autres objets de mme nature,  l'intention
du petit Georgy. Il prparait pour lui des potions et des lochs
comparables  l'ambroisie des dieux d'Homre, si bien que l'enfant se
faisait une fte d'tre malade.

L'aide et le patron passrent tous deux les nuits  veiller le petit
Georgy quand il fut pris de la rougeole. Sa mre prouva alors des
terreurs aussi grandes que si la rougeole et t un mal inconnu en ce
monde. Quel est l'enfant pour lequel ces deux hommes auraient consenti
 en faire autant? taient-ils alls passer les nuits au chteau
voisin, lorsque les futurs hritiers de ce splendide domaine payrent
comme tous les autres le tribut oblig  cette maladie de leur ge?
Les vit-on se dranger pour la petite Mary Clapp, la fille de l'ancien
commis, qui prit cette maladie du petit Georgy? Assurment non; ils
dormirent, au contraire, chez eux du sommeil le plus paisible,
dclarant que le cas n'tait point grave, et que la petite Mary se
gurirait toute seule. Tous leurs soins se bornrent  lui envoyer une
ou deux potions, deux ou trois doses de quinquina, sans prendre du
reste aucun souci du succs de leurs mdicaments.

Au nombre des soupirants se trouvait aussi un petit chevalier
franais, qui allait enseigner sa langue dans diffrentes coles du
voisinage et que l'on entendait toute la nuit raclant sur un violon
asthmatique et jouant de vieilles gavottes aussi uses que les cordes
de son instrument. Ce vieux dbris de l'ancienne cour ne manquait
jamais d'aller le dimanche promener sa perruque poudre  la chapelle
d'Hammersmith, et faisait par sa conduite, ses penses et sa mise, un
singulier et complet contraste avec les sauvages barbus de sa nation,
que l'on rencontre aujourd'hui dans nos promenades, fronant le
sourcil et envelopps de la fume de leurs cigares. Toutes les fois
que le chevalier de Talon-Rouge parlait de mistress Osborne, il
commenait d'abord par aspirer une prise de tabac, puis secouait du
bout des doigts, avec une grce toute aristocratique, les grains qui
dparaient la blancheur virginale de son jabot, et runissant enfin
ses doigts en faisceau, il les approchait de sa bouche, dcrivait un
demi-cercle en ouvrant la main et s'criait: Ah! la divine crature!
Il jurait sa parole d'honneur que lorsque Amlia se promenait dans les
jardins de Brompton, les fleurs naissaient sous ses pas. Il appelait
le petit George Cupidon et lui demandait des nouvelles de Vnus sa
mre; il disait  Betty Flanagan qui le regardait avec des yeux tout
surpris, qu'elle tait l'une des Grces, la suivante favorite de la
Reine des Amours.

Nous pourrions donner plus d'un exemple de cette popularit obtenue
sans effort et dont Emmy tait peut-tre la seule  ne pas se douter.
M. Binny, le mielleux et coquet ministre de l'endroit, faisait  la
jeune veuve des visites assidues. Pour gagner les bonnes grces de la
mre il faisait sauter l'enfant sur ses genoux, et s'offrait  lui
enseigner le latin. La soeur du ministre, qui avait la haute direction
dans sa maison, lui en voulait beaucoup de ces prvenances.

Que trouvez-vous donc de si sduisant dans cette petite femme? lui
disait cette auguste vestale; quand elle vient prendre le th ici elle
ne souffle mot de toute la soire; c'est une pauvre crature
insignifiante,  laquelle il manque un organe du ct gauche; ce qui
vous sduit en elle, messieurs, c'est sa jolie figure. Miss Grits, qui
a cinq mille livres comptant, et des esprances par-dessus le march,
miss Grits a dix fois plus de vivacit. Si j'tais homme, et que
j'eusse  choisir, c'est bien elle que je prfrerais; il faut avoir
un bandeau sur les yeux pour ne pas voir toutes ses perfections.

C'est au milieu de cette vie calme et peu mle d'incidents
dramatiques que notre hrone passa les sept annes qui suivirent la
naissance de son fils. Comme l'un des vnements les plus remarquables
 offrir au lecteur qui vinrent en rompre la monotonie, et rentrent
presque tous dans le genre de la petite vrole dont nous venons de
l'entretenir, nous citerons ici encore une autre circonstance, pour
remplir consciencieusement notre devoir d'historien. Un jour, le Rv.
M. Binny vint, au grand tonnement d'Amlia, lui proposer de changer
son nom d'Osborne contre celui de mistress Binny. Amlia, toute
rougissante, et les yeux pleins de larmes, le remercia de cette
dmarche; et tout en lui tmoignant sa gratitude pour les prvenances
dont il les entourait elle et son fils, elle lui dclara que son coeur
et ses penses appartiendraient toujours au mari qu'elle avait perdu.

Chaque anne, le 25 avril et le 18 juin, jours anniversaires de son
mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans
sa chambre pour pleurer tout  son aise sur cette affection dont la
perte tait pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la
nuit s'coulaient pour elle dans ces tristes mditations, tandis que
son enfant dormait prs de son lit dans son berceau. Dans le jour, au
moins, ses proccupations contribuaient un peu  la distraire. Elle
apprenait  George  lire,  crire et  dessiner. Elle lisait
elle-mme des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter.
 mesure que l'esprit de George se dveloppait, sa mre, avec une
ingnieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence
 la connaissance de son Crateur; soir et matin, la mre et l'enfant
unis dans cette touchante et sainte prosternation de la crature
devant son Dieu, invoquaient leur Pre cleste. La mre offrait comme
un chaste parfum ses prires au Tout-Puissant, que l'enfant rptait
aprs elle d'une voix encore mal assure. Ces deux tres priaient Dieu
pour le pre, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il et t l, dans
la mme chambre,  mler ses prires aux leurs. Doux et pieux
souvenirs de l'enfance, qui aprs de longues annes coules font
parfois tressaillir le coeur d'un bonheur indfinissable.

La principale occupation d'Amlia tait chaque jour la toilette de son
fils; elle l'habillait elle-mme, le prparait dans la matine pour sa
promenade avec son grand-pre, avant que celui-ci partit  ses
affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, en
runissant tous les chiffons et tous les dbris de sa garde-robe de
marie, dont elle s'vertuait  tirer tout le parti possible. Mistress
Osborne, au grand dplaisir de sa mre, qui depuis son dsastre tenait
encore plus  un certain talage de toilette, ne portait que des robes
noires et un petit chapeau de paille garni de rubans galement noirs.

Aprs les soins donns  son fils, elle consacrait tout le reste de
son temps  son pre et  sa mre. Elle avait mme t jusqu'
apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs o
il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire ds qu'il en
tmoignait le dsir, et c'tait fort bon signe pour l'tat de sa
sant, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premires
notes. Elle crivait sans cesse pour lui des mmoires, des lettres et
des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire  elle
lorsqu'il avait par exemple  informer ses vieilles connaissances qu'il
tait devenu l'agent de la socit du Diamant noir pour l'exploitation
des charbons incombustibles, et qu'il se mettait  la disposition de
quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures
de charbon suprieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les
circulaires en les ornant de toutes les lgances de son paraphe. Une
de ces lettres fut envoye au major Dobbin; mais le major, alors en
rsidence  Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois,
il reconnut bien vite l'criture du prospectus; ah! combien
n'aurait-il pas donn pour serrer la main qui avait trac ces lignes!
Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant
tabli leurs comptoirs  Oporto et  Bordeaux, ils taient  mme
d'offrir  tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance
l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux,
de Xrs et de Porto, le tout  des prix modrs; c'tait un bon
march aussi prcieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour
assurer le succs de cette rclame; il poursuivit avec l'insistance la
plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la
garnison et tous ceux qu'il connaissait  la prsidence, et enfin il
russit  obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considrable,
ce qui tonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui  eux deux
reprsentaient toute la raison sociale. Mais l s'arrta leur bonne
fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui dsespra
le vieil Osborne, qui dj s'tait mis en campagne pour se procurer
un rgiment de commis, avoir un entrept pour ses marchandises dans la
Cit et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le
vieux Sedley avait perdu son got fin et dlicat de gourmet en vins.
Dobbin fut en butte  toutes sortes de plaisanteries de la part de ses
camarades,  l'occasion du dtestable breuvage dont il s'tait fait
l'introducteur. Oblig d'en reprendre la majeure partie, il n'eut
d'autre ressource que de le faire vendre  la crie avec une trs
grande perte qui retomba  son compte.

Quant  Jos, nouvellement promu  un poste important dans
l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur pouvantable
lorsqu'il reut par la poste une liasse de ces prospectus oenophiles,
accompagns d'une lettre de recommandation de son pre. Cette lettre
tmoignait  Jos toutes les esprances que le vieillard fondait sur
lui pour faire russir cette affaire. Il lui envoyait en mme temps
une facture acquitte et une certaine quantit de vin dont il le
rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la mme somme
d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pt
supposer que son pre, le pre de Jos Sedley, fonctionnaire de
l'administration civile de Calcutta, tait marchand de vins et faisait
la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mpris, et
crivit au vieillard une lettre pleine de durets, o il lui dfendait
de jamais mler son nom  de pareilles affaires. La lettre de change
proteste revint  la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les
profits de l'affaire de Madras et toutes les pargnes d'Emmy y
passrent.

Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit 
cinq cents livres, qui, d'aprs les comptes de l'excuteur
testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du dcs de
George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualit
d'administrateur des biens, avait propos de le placer  huit pour
cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major
des vues dloyales sur cet argent, s'opposa nergiquement  cet
emploi; s'tant lui-mme rendu auprs de l'agent pour lui faire
connatre sa volont  cet gard, il apprit de lui,  sa grande
surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres,
et que les cinq cents livres en question taient une somme  part dont
le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu
qu'il tait sur la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se
mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui
demanda, d'un ton d'autorit, l'apurement des comptes de la
succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras
confirmrent les soupons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait
affaire  un coquin, il lui dit, sans plus de dtour, sa manire de
voir sur sa conduite, et lui dclara tout uniment qu'il l'accusait de
dtenir frauduleusement des deniers appartenant  son gendre.

Dobbin perdit patience en prsence de pareilles allgations et si la
vieillesse et le malheur de M. Sedley ne lui eussent inspir quelque
retenue, il en serait probablement venu avec lui  des voies de fait
dans le caf mme de Slaugther. Voici, du moins, les paroles qu'ils
changrent:

Vous allez me suivre l-haut, monsieur, lui cria le major; je tiens 
ce que vous m'accompagniez pour que vous puissiez vous assurer par
vous-mme quel est dans cette affaire, de ce pauvre George ou de moi,
celui qui supporte un sacrifice.

Entranant alors le vieillard dans le cabinet qui lui servait de
chambre  coucher, Dobbin tira de son pupitre les comptes d'Osborne,
auxquels se trouvait attache une liasse de billets  ordre que, pour
rendre justice au capitaine, il n'avait jamais laisss en souffrance.

Il a sold tous ses billets avant son dpart pour la Belgique, ajouta
Dobbin, mais il ne lui restait pas cent livres en tout au moment de sa
mort. Avec quelques-uns de ses camarades, nous avons runi une petite
somme provenant de nos conomies amasses  grand'peine, et pour
rcompense vous venez nous dire que nous avons voulu faire tort  la
veuve et  l'orphelin.

L'embarras fut alors du ct de Sedley qui se repentit, mais un peu
tard, de sa dmarche inconsidre. Dobbin nanmoins avait fait l un
gros mensonge. C'tait de sa propre poche qu'tait sorti jusqu'au
dernier shilling de la susdite somme, c'tait avec ses modiques
ressources qu'il avait pourvu aux frais d'enterrement de son ami,
c'tait lui qui avait pris  sa charge toutes les dpenses qui avaient
t la consquence force du malheur d'Amlia.

Jamais le vieil Osborne ne s'tait dout de tout cela. Jamais Amlia
n'en avait su plus que lui sur cette affaire; elle s'en rapportait au
major Dobbin pour tenir ses comptes, et avait accept et ratifi
toutes les critures qu'il lui avait plu de lui prsenter. Jamais, du
reste, elle n'aurait pens qu'elle lui tait redevable de quoi que ce
ft.

Fidle  sa promesse, elle lui crivait deux ou trois fois par an des
lettres qui roulaient tout entires sur le petit Georgy. Chacune de
ces lettres tait un trsor pour le major, et il les amassait en
vritable avare! Il rpondait avec une exactitude scrupuleuse  chaque
missive d'Amlia, mais jamais il n'allait plus loin; il lui adressait,
ainsi qu' son filleul, mille petits souvenirs de l'Inde, comme par
exemple une bote d'charpes et un jeu d'checs en ivoire, venant de
la Chine. Les pions taient des petits bonshommes verts et blancs avec
de vraies pes et de vrais boucliers; les cavaliers taient  cheval,
les tours taient supportes par des lphants.

Ce jeu d'chec faisait les dlices de Georgy, qui confectionna sa
premire lettre  son parrain pour le remercier de cet envoi. Dobbin
ajoutait aussi des conserves et des confitures que notre jeune
espigle allait dvaliser en cachette dans le buffet de la salle 
manger, et dont il se donnait souvent de terribles indigestions. Emmy
crivit  ce propos une lettre qui amusa beaucoup le major, et lui
donna surtout la satisfaction de voir qu'elle se relevait de son
premier abattement et qu'elle avait par moments quelques saillies de
gaiet. Dobbin expdia encore deux chles, dont un blanc pour elle et
un noir palm pour sa mre, plus deux chappes rouges  l'intention de
mistress Sedley et de George pour les prserver des rigueurs de
l'hiver. Mistress Sedley estima les chles  cinquante guines pour le
moins. Elle se pavana avec le sien  l'glise de Brompton, et reut, 
cette occasion, les compliments les plus flatteurs de toutes les
personnes de son sexe. Le chle d'Emmy allait aussi  merveille avec
sa modeste robe noire.

C'est bien dommage que tant de bons procds ne fassent rien sur
elle, disait parfois mistress Sedley  mistress Clapp et aux commres
de Brompton. Ce n'est pas Jos qui nous a jamais envoy de pareils
prsents, il s'y reprend toujours  deux fois avant de faire quelque
chose pour nous. L'amour du major pour elle crve les yeux, et toutes
les fois que je cherche  la mettre sur ce chapitre, elle se prend
aussitt  rougir et  sangloter, et se retire dans sa chambre, o
elle passe de longues heures en contemplation devant sa petite
miniature. Cette miniature finit par m'impatienter, et je voudrais
pour notre plus grand bien n'avoir jamais connu ces Osborne si bouffis
de leurs cus.

Les jeunes annes de George se passaient ainsi dans ce petit cercle
sans tre jamais troubles par de bien graves incidents. En
grandissant il devenait irascible, imprieux comme tous les enfants
gts par les femmes, il exerait un empire sans bornes sur sa faible
mre qu'il aimait de toutes les forces de son me. Il rgnait dans la
maison en vritable petit despote, tout le monde y subissait sa
dpendance, on tait tout surpris de le voir prendre avec l'ge les
manires hautaines et le ton dominateur de son pre. Dans les
questions qu'il faisait  tort et  travers suivant l'usage de tous
les enfants, son grand-pre admirait la profondeur de ses remarques et
la prcocit de son intelligence, et le soir,  sa taverne, il
racontait les merveilles de ce petit gnie en herbe. L'avis des
parents tait qu'on aurait vainement cherch son pareil dans
l'univers; le fils avait hrit de tous les superbes ddains du pre,
et peut-tre les trouvait-on justifis chez lui.

Lorsque l'enfant eut atteint ses six ans, Dobbin commena avec lui une
correspondance rgle. Le major voulut savoir si Georgy allait 
l'cole; il tmoignait, dans ce cas, l'esprance que son filleul ne
manquerait pas d'y prendre tout de suite une place honorable.
Peut-tre lui donnerait-on un prcepteur chez ses parents. Enfin il
tait d'ge  travailler comme un grand garon, et son parrain
annonait l'intention de prendre  sa charge tous les frais de son
ducation beaucoup trop lourds pour les minces ressources de sa mre.
Il tait facile de reconnatre que toutes les penses du major se
concentraient plus que jamais sur Amlia et son petit garon. Par
l'entremise de ses agents, Dobbin avait soin que Georgy ne manqut
point d'albums, de botes  couleurs, de pupitres et autres objets
ncessaires soit  ses plaisirs, soit  son instruction. Trois jours
avant le sixime anniversaire de la naissance de George, un monsieur
en cabriolet, escort d'un domestique, s'arrta devant la maison de M.
Sedley et demanda  voir matre George Osborne: c'tait M. Woolsey,
tailleur de l'arme, qui venait sur l'ordre du major prendre mesure
d'un habillement complet au petit George; il se rappelait fort bien
avoir eu l'honneur de travailler pour le capitaine, le pre du jeune
homme.

De temps  autre, les demoiselles Dobbin, sur la recommandation
pressante de leur frre, venaient prendre Amlia dans la grande
calche de famille et la conduisaient  la promenade, elle et son
petit garon. Ce qui gtait ces prvenances, c'taient les grands airs
protecteurs de ces dames. Amlia en tait bien un peu froisse; mais
elle en prenait son parti avec une rsignation parfaite, car sa nature
la portait  la patience et  la soumission, et, de plus, le petit
Georgy tait ravi d'aller dans le grand carrosse tran par les grands
chevaux. De loin en loin, ces demoiselles demandaient  Amlia que
l'enfant vnt passer une journe chez elles. Pour lui, c'tait une
fte toutes les fois qu'il lui arrivait pareille invitation, et il
tait toujours prt  aller se promener dans un beau jardin, o il se
trouvait de magnifiques raisins dans les serres et d'excellentes
pches sur les espaliers.

Un jour, Amlia les vit arriver toutes joyeuses. Elles apportaient,
disaient-elles, des nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui faire
plaisir, c'tait une chose qui intressait vivement ce cher William.

Qu'est-ce donc? demanda Amlia avec des yeux o brillait la joie.
Va-t-il donc revenir parmi nous?

Eh! mon Dieu, non, il s'agissait de bien autre chose; elles avaient de
fortes raisons pour croire qu'il allait enfin se marier avec une
parente d'une des bonnes amies d'Amlia, avec miss Glorvina O'Dowd,
soeur de messire Michel O'Dowd, laquelle avait t rejoindre lady
O'Dowd  Madras; c'tait une belle et charmante fille au rapport de
tout le monde.

Amlia poussa seulement un petit cri; puis elle dclara qu'elle tait
trs-heureuse, mais trs-heureuse de cette nouvelle. Glorvina ne
pouvait manquer de possder toutes les qualits de sa soeur; et.... en
vrit Amlia tait enchante, ravie de cet vnement. Amlia cdant 
une de ces impulsions involontaires dont il est toujours si difficile
d'expliquer la cause, prit George dans ses bras, le serra fortement
contre son coeur: il y avait je ne sais quoi de convulsif dans cette
caresse, et ses yeux taient tout humides de larmes quand elle remit
l'enfant  terre. Elle pronona  peine une parole pendant toute cette
promenade, et pourtant elle tait au comble de la satisfaction, oui,
au comble de la _satisfaction_.




CHAPITRE VII.

La nature prise sur le fait.


Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce
qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons
laisses dans l'Hampshire, de ces honntes personnes dont les
esprances furent si cruellement dues en ce qui concernait
l'hritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait
compt sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de
sa soeur: quel ne fut pas son dsappointement lorsque, au lieu de
cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, aprs
avoir servi  payer ses dettes et celles de son fils  l'Universit,
ne laissrent pas grand'chose  partager entre ses quatre filles.
Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais
convenir que son humeur acaritre et despotique avait t pour
beaucoup dans la fcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel
 tmoin qu'elle n'avait nglig rien de ce qu'il tait humainement
possible de faire pour s'assurer cet hritage. tait-ce sa faute si
elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu
Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne
crature lui souhaitait toutes sortes de prosprits possibles dans la
jouissance de ce bien mal acquis.

Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette
charitable dame  son mari. Vous pouvez bien tre assur que Pitt ne
le dpensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus
ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une
autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.

Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passs,
Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la
fortune dlabre  la tte de laquelle elle se trouvait. Elle adopta
un large systme de rforme et d'conomie, apprit  ses filles 
supporter leur pauvret avec une me patiente et rsigne, inventa
mille ingnieuses supercheries pour dissimuler son tat de gne, et
quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous
les bals et runions publiques du voisinage, avec un courage digne
d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalit n'avait t si brillante au
presbytre que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au
train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se
douter de la dception que la famille avait eu  subir dans ses
esprances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les
ftes des alentours, que chez elle elle tait dans la gne et presque
rduite  mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient tal un
tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des
runions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets
pour tous les bals donns  l'occasion des courses de chevaux ou des
rgates de Cowes. Leur voiture, trane par un attelage qui quittait
la calche pour la charrue, tait sans cesse  courir la grande route.
Comment ne pas croire, en prsence de pareils faits, que cette tante,
dont on ne prononait le nom en public qu'avec la plus tendre et la
plus respectueuse gratitude, n'et lgu aux quatre soeurs une fortune
colossale.

C'est l une manire de mentir fort commune en ce monde de vanits, et
ceux qui la pratiquent, loin d'en avoir la conscience plus charge, se
regardent au contraire comme ayant fait une action mritoire et digne
d'loges. Mistress Bute du moins le pensait ainsi.  ses yeux c'tait
le moyen le plus sr pour arriver  avoir un jour sa place dans le
calendrier. N'tait-il pas en effet fort difiant pour les trangers
de voir le bonheur qui rgnait dans cette heureuse famille! Ses filles
taient des jeunes personnes si naturelles, si aimantes, si bien
leves! Martha peignait les fleurs dans la perfection, et l'on voyait
de ses tableaux dans toutes les ventes de bienfaisance du comt. Emma
tait le rossignol de la famille, et ses vers, imprims dans la
_Vedette de l'Hampshire_, faisaient la gloire de la colonne rserve
aux potes. Fanny et Mathilde chantaient des duos que leur mre
accompagnait au piano, tandis que les deux autres soeurs, se tenant
enlaces par la taille, les coutaient avec le ravissement d'une vive
et pieuse tendresse. Mais personne n'assistait aux rptitions
particulires de ces duos, alors que leur mre forait impitoyablement
ses filles  tambouriner un certain nombre d'heures par jour sur le
piano. Bref, mistress Bute tchait de faire bonne contenance en
prsence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts hroques
russissait tout au moins  sauver les apparences.

Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et
excellente mre qui veut assurer l'tablissement de ses filles, et
certes il n'y avait l aucun reproche  lui adresser. Elle recevait
chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathdrale de
Winchester, et enfin les officiers du rgiment. Elle s'efforait aussi
d'attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait
fortement Jim  lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas
une mre pour le bien des chers objets de sa tendresse?

Entre une femme de si haute vertu et le baronnet rprouv, que
pouvait-il y avoir encore de commun? En consquence, il y eut rupture
complte entre les deux frres. Il est vrai de dire que tout le comt
tait brouill avec le baronnet, dont la vie n'tait plus qu'une
longue suite de scandales. L'aversion de sir Pitt pour la compagnie
des honntes gens n'avait fait que crotre avec les annes. La grille
du parc ne s'ouvrit plus  la voiture d'aucun homme digne d'estime et
de considration, aprs la visite de noces que M. Pitt et lady Jane
vinrent faire au baronnet.

Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux
souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu'avec un secret sentiment
d'horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et
lorsqu'il lui exprima cette volont, sa voix et sa figure avaient une
expression extraordinaire. Tous les renseignements qu'on a pu
recueillir  ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens 
elle, parvint  se mettre au courant de tous les dtails de la
rception faite par sir Pitt  son fils et  sa bru.

 peine la voiture des jeunes poux, dans tout l'clat de sa
fracheur, eut-elle franchi l'entre de la grande avenue, que M. Pitt
s'aperut, avec un sentiment de contrarit et presque de mauvaise
humeur, que d'immenses troues avaient t faites dans les deux
ranges d'arbres qui bordaient l'alle, et que, sans respect pour le
droit de proprit que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les
taillait et les coupait d'aprs les inspirations de son caprice. Tout
dans le parc offrait  l'oeil l'aspect de la ruine et de la
dsolation: les alles taient mal entretenues et semes d'ornires
profondes o la voiture, en s'enfonant, faisait jaillir la boue tout
autour d'elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron
taient couverts d'une mousse noirtre; les corbeilles de fleurs,
garnies autrefois des plantes les plus rares, taient maintenant
envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrs au souffle des
vents, en suivaient la direction sur toute la faade de la maison. Ce
ne fut qu'aprs plusieurs coups de sonnette dsesprs que la porte du
chteau s'ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espce de
dame en rubans gravissant l'escalier de chne noir au moment o
Horrocks introduisait l'hritier de Crawley-la-Reine et sa jeune
pouse dans la demeure de ses anctres. Il les conduisit au _cabinet_
de sir Pitt, comme on appelait cette pice. Lady Jane et sir Pitt, 
chaque pas qu'ils faisaient, se sentaient presque suffoqus par une
forte odeur de tabac. Sous forme d'excuses, matre Horrocks glissa en
passant que sir Pitt tait repris de ses douleurs et souffrait
beaucoup de ses reins.

Le susdit cabinet avait vue sur l'entre du parc. Sir Pitt, de l'une
des fentres qu'il venait d'ouvrir, avait engag un bruyant dialogue
avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de
dcharger les bagages.

Ne touchez pas  ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du
bout de la pipe qu'il tenait  la main. C'est une simple visite, ne le
voyez-vous pas, imbciles que vous tes. Hol! voil un cheval qui a
la jambe bien abme; conduisez-le  l'auberge de la _Tte couronne_,
pour qu'on la lui frotte un peu.

--Eh bien! Pitt, comment va cette sant, mon cher? H! h! vous venez
voir si la vieille carcasse de votre pre est encore debout.  la
bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus
gentille que les joues parchemines de votre respectable mre. Allons,
venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage.

Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hrisse
d'une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agrables pour la jeune
femme, qui ne savait o elle en tait. Elle se souvint heureusement
fort  propos que son frre Southdown portait des moustaches et fumait
des cigares, ce qui l'aida  supporter plus facilement les embrassades
du baronnet.

Allons, je vois que Pitt a pris du ventre, dit celui-ci aprs avoir
donn  lady Jane cette marque de tendresse dont elle se ft bien
passe; eh bien! ma chre, votre mari vous lit sans doute ses
sempiternels sermons? le centime psaume de l'hymne du soir, n'est-ce
pas cela, matre Pitt? Allez donc, Horrocks, vite un verre de
Malvoisie et un gteau pour lady Jane. Qu'avez-vous  rester l tout
bahi, comme un cochon dress pour le roussir. Je ne vous engage pas 
passer quelques jours avec moi; vous vous ennuieriez trop, et vous ne
m'amuseriez pas beaucoup; un vieux racorni comme moi a des habitudes
auxquelles il tient, et moi, je passe ma vie entre ma pipe et mon
trictrac.

--Je sais jouer aussi au trictrac, dit lady Jane avec un sourire; j'y
faisais la partie de mon pre et celle de miss Crawley. N'est-ce pas,
mistress Crawley?

--Lady Jane pourrait jouer avec vous  ce jeu qui semble avoir toutes
vos prdilections, repartit Pitt d'un ton toujours solennel.

--N'importe, ce n'est pas l une raison pour que vous vous installiez
ici; non, non. Allez  Mudbury, o mistress Riencer sera enchante de
vous recevoir, ou bien  la cure, o Bute vous offrira  dner. Il
sera ravi de vous voir, j'en suis sr; il vous a une si grande
obligation de lui avoir souffl l'hritage de la tante. Ah! ah! vous
aurez l de quoi boucher les trous du chteau quand j'aurai descendu
la garde.

--Je me suis aperu, monsieur, dit Pitt avec son arrogance habituelle,
que vos gens ont fait un assez gros abattis des arbres du parc.

--Oui, le temps est superbe et bien agrable pour la saison, rpondit
sir Pitt devenu sourd comme par enchantement. Je me fais bien vieux,
Pitt, si vous saviez. Le ciel vous accorde encore de longues annes,
mais vous n'tes pas loin vous-mme de la cinquantaine. Du reste, il
ne les porte pas mal, n'est-ce pas, ma gentille lady Jane. C'est
pieux, c'est sobre, enfin a mne une vie exemplaire. Regardez-moi, je
ne suis pas bien loin des quatre-vingts.

Il se mit  rire, prit une prise de tabac, fit des agaceries  lady
Jane et lui serra la main. Pitt chercha vainement  ramener la
conversation sur la coupe des arbres. Le baronnet devenait sourd au
mme instant.

Hlas! je me fais bien vieux, et mon _lombago_ m'a fait bien souffrir
cette anne. Je n'ai plus longtemps  passer ici-bas; je suis bien
aise que vous soyez venus me voir tous les deux. Votre figure me
plat, lady Jane; on ne trouve point dans vos traits les airs
ddaigneux et insolents des Binkie; je veux vous donner, pour quand
vous irez  la cour....

Il se dirigea en mme temps, non sans avoir d'abord prt l'oreille,
vers un chiffonnier dont il tira un crin renfermant des bijoux de
quelque valeur.

Prenez, ma chre, dit-il  lady Jane, cela a appartenu  ma mre et
n'a t port que par ma premire femme, la fille du quincaillier n'y
a jamais touch, aussi vrai que je vous le dis, mais prenez et cachez
vite.

Au moment o il mettait l'crin dans la main de sa bru et poussait le
tiroir du chiffonnier, Horrocks entrait portant un plateau de
rafrachissements.

Qu'avez-vous donn  la femme de Pitt, dit la femme aux rubans
lorsque Pitt et lady Jane eurent pris cong du vieillard.

Cette femme n'tait autre que miss Horrocks, la fille du sommelier,
objet de scandale pour tout le comt; en un mot, la chtelaine de
nouvelle cration tablie en souveraine  Crawley-la-Reine.

La faveur dont jouissait au chteau la dame aux rubans avait excit le
mcontentement et le blme de la famille et de tout le comt. La dame
aux rubans avait un compte ouvert  la succursale de la caisse
d'pargnes, situe  Mudbury; la dame aux rubans allait en voiture 
l'glise, se rservant pour elle seule l'usage des chevaux qui avaient
fait pendant longtemps le service des domestiques du chteau: un
simple mouvement de son caprice suffisait pour dcider du renvoi de
ceux-ci. Le jardinier cossais rest en possession du potager, se
montrait trs-fier de ses espaliers et de ses serres chaudes et se
faisait un assez joli revenu du produit de la vente des fruits et des
lgumes au march de Southampton; mais un beau matin, ayant trouv la
dame aux rubans occupe  dvorer ses pches sur ses espaliers, il
reut une paire de soufflets en rponse  quelques observations qu'il
prsentait au sujet de ces atteintes portes  sa proprit. Lui, sa
femme, ses enfants, tous les braves serviteurs de Crawley-la-Reine
n'eurent d'autre parti  prendre que de faire leurs paquets et
d'abandonner au pillage ces jardins jusqu'alors si bien entretenus;
les mauvaises herbes commencrent  crotre tout  leur aise. Le
parterre de la pauvre lady Crawley fut dvor par les ronces et les
pines. Il ne restait dans la vaste cuisine du chteau que deux ou
trois domestiques tout grelottant de froid. L'curie et l'office
transforms en une espce de solitude et ouverts  tous les vents,
tombrent en ruines. Sir Pitt passait ses nuits  se divertir avec
Horrocks son sommelier, et pendant le jour il se querellait avec ses
agents et dans ses lettres accablait d'injures ses fermiers, ou
s'occupait lui-mme de sa correspondance. Les gens de loi, les baillis
qui avaient  traiter avec lui ne trouvaient accs dans le sanctuaire
que par la faveur spciale de la dame aux rubans, qui leur servait
d'introductrice auprs du baronnet; c'est ainsi que mille soucis
venaient assiger sir Pitt; que les embarras les plus compliqus lui
surgissaient de toute part.

M. Pitt, l'homme d'ordre et d'tiquette par excellence, ne pouvait
voir qu'avec un sentiment d'horreur ce renversement de toutes les
convenances. La crainte d'apprendre que l'effroyable dame aux rubans
tait devenue sa belle-mre, ne lui laissait plus un jour de
tranquillit. Depuis la visite que nous venons de rapporter, la
comtesse de Southdown fit plusieurs tentatives pour introduire dans le
chteau les traits les plus mouvants et les plus capables de faire
blanchir de terreur la tte de ce vieux rprouv. Mistress Bute, au
milieu de la nuit, allait  sa croise pour voir si le ciel ne
s'illuminait pas des rouges clarts de l'incendie dans la direction du
chteau de Crawley. Sir G. Wapshot et sir H. Fuddleston, les vieux
amis du baronnet, ne voulaient plus siger avec lui aux assises et se
dtournaient de lui dans les rues de Southampton, quand ce vieux
suppt de la dbauche les rencontrait et leur tendait la main. Mais
rien n'y faisait, il rengainait sa poigne de main et s'en allait en
riant aux clats. Les brochures de lady Southdown avaient aussi le don
d'exciter au plus haut point son hilarit. Il se moquait de ses fils,
du monde, enfin de la dame aux rubans, quand par hasard elle se
fchait, ce qui arrivait encore assez souvent.

Miss Horrocks, une fois installe comme gouvernante dans le manoir de
Crawley-la-Reine, traita ses anciens compagnons de service avec un
despotisme intolrable. Tous les serviteurs l'appelaient _m'ame_ par
abrviation de _madame_. Une petite fille qu'elle-mme avait prise 
son service, s'obstinait seule  l'appeler _milady_, ce qui n'avait
aucunement l'air de formaliser la gouvernante.

Des ladies; eh! mon Dieu, il y en a de tous les numros, Esther,
disait miss Horrocks en rponse  cette flatterie de sa subalterne.

Elle exerait ainsi un pouvoir illimit en toute occasion et sur
toutes personnes, et renchrissait peut-tre encore  l'gard de son
pre, lui disant de ne point se laisser aller  tant de familiarit
dans ses rapports avec la _dame d'un baronnet_.

Elle tudiait souvent dans le jour son rle de chtelaine,  sa grande
satisfaction personnelle et au grand divertissement de sir Pitt qui se
tenait les ctes en voyant les airs et les grces qu'elle se donnait;
et en effet rien n'tait plus risible et plus voisin de la caricature
que ses mignardises aristocratiques. Le baronnet, pour qui ces
prtentions  l'lgance n'taient qu'une comdie des plus bouffonnes,
lui faisait mettre les habits de cour de la premire lady Crawley, et
lui affirmait, de manire  ne laisser aucun doute  miss Horrocks 
cet gard, que ce costume lui allait  ravir, et qu'il n'y avait plus
qu' aller la prsenter  la cour dans sa voiture  quatre chevaux.

Miss Horrocks s'tait empare de la dfroque des deux dfuntes, et
coupait et taillait dans ce monceau de chiffons, ce qu'elle croyait
pouvoir convenir  sa figure. Elle aurait bien voulu prendre aussi
possession des joyaux et des bijoux des dames qui l'avaient prcde;
mais le vieux baronnet les avait renferms dans un tiroir dont elle
n'avait pu obtenir la clef, en dpit de toutes ses caresses et de
toutes ses flatteries.

Quelque temps aprs le dpart de cette honnte personne, il trouva au
chteau un cahier de brouillon sur lequel elle s'exerait dans l'art
calligraphique en gnral et dans le trac de son nom en particulier;
sur chaque page on pouvait lire: LADY CRAWLEY, LADY BETSY HORROCKS,
LADY LISABETH CRAWLEY, etc., etc.

Bien que les dignes habitants du presbytre ne vinssent jamais 
Crawley-la-Reine, et semblassent fuir le vieux paen qui en rendait
les murs tmoins de ses forfaits, ils savaient nanmoins les moindres
dtails de ce qui s'y passait, et chaque jour s'attendaient  quelque
catastrophe dont miss Horrocks n'avait pas un moins vif pressentiment.
Mais, hlas! le diable s'en mla et lui enleva la rcompense que
mritaient un dvouement si dsintress, une vertu si immacule!

Un jour, le baronnet surprit _Sa Seigneurie_, comme il l'appelait par
drision, devant une vieille pinette enroue, reste ferme depuis le
temps o Becky Sharp y avait jou ses quadrilles. La dame aux rubans
tapait les touches avec une gravit imperturbable et hurlait de toute
la force de ses poumons, en croyant imiter les chants qu'elle avait
jadis entendus. La petite fille de cuisine, qu'elle avait fait entrer
dans la maison, se tenait auprs de sa matresse, ayant l'air de
prendre un trs-grand plaisir  cette opration musicale, et faisait
aller et venir sa tte en poussant de temps  autre des exclamations
admiratives.

Mon Dieu, m'ame, qu'c'est beau! que c'est bien!

Un flatteur de grande maison n'aurait pas mieux fait son mtier.

Ce petit tableau excita, comme d'habitude, l'hilarit du baronnet. Le
soir, il en parla plus de vingt fois dans son tte--tte avec son
majordome. Miss Horrocks, trs-loin d'tre charme de ce rcit,
tambourinait sur la table en guise d'pinette. Quant  sir Pitt, il
hurlait  faire crouler les murs pour donner une ide de la puissance
vocale de miss Horrocks; et comme une si belle voix ne devait point
rester inculte, il promettait  la modeste demoiselle des matres de
chant, chose qui paraissait toute naturelle  celle-ci. Sir Pitt se
montra, du reste, ce soir-l, fort gaillard et fort dispos. Il fit
avec son sommelier une norme consommation de grogs, et ne se retira
dans sa chambre qu' une heure fort avance.

Une demi-heure aprs, toute la maison tait en rvolution. On voyait
les lumires passer rapidement devant les fentres et illuminer
successivement les vastes salles du chteau dsert, dont le seigneur
n'occupait d'ordinaire que deux ou trois pices au plus. Pendant cette
agitation qu'il tait facile de constater du dehors, un homme  cheval
galopait sur la route de Mudbury pour aller y chercher le docteur. Et
pendant ce temps, ce qui prouve avec quel soin l'excellente mistress
Bute Crawley se tenait toujours au courant de ce qui se passait au
chteau, on pouvait voir, accourant du presbytre au chteau, le pre,
la mre et le fils.

Ils traversrent la cour d'honneur, la salle  manger aux antiques
boiseries, o se trouvaient sur une table trois grands verres et une
bouteille nagure encore pleine de rhum, et qui venait de servir  la
dernire orgie de sir Pitt. Franchissant rapidement cette enfilade de
pices, ils se dirigrent vers le cabinet dont nous avons parl, o
ils trouvrent miss Horrocks, qui, d'un air tout inquiet, cherchait au
milieu d'un gros trousseau de clefs celles qui allaient aux serrures
des bureaux et des commodes. Le trousseau tomba  terre, et la
demoiselle aux rubans poussa un cri de terreur quand elle vit se
dresser devant elle la petite mistress Bute, dont les yeux lanaient
des clairs de dessous les tnbres de sa capote.

Eh bien! James vous tes tmoin! vous tes tmoin, monsieur Crawley!
s'criait mistress Bute en dsignant du doigt la coupable, dont l'air
effar tmoignait assez des mauvaises intentions.

--Il me les a donnes! il me les a donnes! criait-elle de toutes ses
forces.

--Il vous les a donnes, misrable crature! reprenait mistress Bute
sur un ton non moins lev. Vous pourrez attester, messieurs, que nous
avons trouv cette femme, capable de toute espce de mal, en train de
crocheter les meubles de votre frre. Je vous l'avais toujours dit
qu'elle devait, tt ou tard, finir par la potence.

Betsy Horrocks, en proie  la plus vive terreur, s'affaissa sur
elle-mme et se mit  sangloter; mais ceux qui savent ce que vaut la
charit de certaines femmes n'ignorent point qu'elles ne sont point
presses de pardonner, et que l'humiliation de leur ennemie est un
vritable triomphe pour elles.

Sonnez, James, disait mistress Bute, sonnez jusqu' ce que l'on
vienne.

Les trois ou quatre domestiques qui restaient dans cette maison
dserte accoururent au bruit redoubl de la sonnette.

Mettez cette misrable au cachot, leur dit l'nergique petite femme,
nous l'avons surprise en flagrant dlit de vol. Vite, monsieur
Crawley, dressez le procs-verbal. Vous, Beddoes, ds demain vous la
conduirez  la prison de Southampton.

--Ma chre, dit le recteur transform en magistrat, je vous ferai
remarquer que....

--Est-ce qu'il n'y a point ici de menottes, continua mistress Bute
frappant du pied avec ses sabots. Autrefois il y avait ici des
menottes. O est l'abominable pre de cette plus abominable fille?

--Il me les a donnes, criait toujours la pauvre Betsy, n'est-ce pas,
Esther? oui!... sir Pitt, n'est-ce pas?... il me les a donnes....
vous savez.... le lendemain de la foire de Mudbury. Je n'en ai que
faire du reste; reprenez-les, si vous croyez qu'elles ne soient pas 
moi.

Cette malheureuse tira alors de sa poche une norme paire de boucles
de souliers; c'tait une imitation en faux et la chose qui avait le
plus excit sa convoitise parmi toutes les autres qu'elle avait
trouves dans le tiroir du secrtaire.

Juste ciel? Betsy, d'o avez-vous tir tous les mchants contes que
vous inventez l, rpondait Esther, sa crature; pourquoi vouloir en
imposer  Mme Crawley,  cette bonne et excellente Mme Crawley, et 
notre rvrend ministre. (Elle accompagna ces paroles d'un salut.) Ah!
vous pouvez fouiller dans mes poches, m'ame, vous n'y trouverez que
mes clefs; soyez tranquille, c'est que, voyez-vous, je suis une
honnte fille au moins, quoique ne de parents pauvres; ils vivent de
leur travail, savez-vous bien; si vous trouvez tant seulement sur moi
un pauvre petit morceau de dentelle ou de soie, je veux bien ne jamais
remettre les pieds  l'glise.

--Vos clefs, pcheresse endurcie, crature rprouve! hurlait la
vertueuse petite dame toujours abrite sous sa capote.

--Voici une chandelle, m'ame, voulez-vous venir voir dans ma chambre,
et visiter toutes les commodes dans celle de la gouvernante? c'est l
qu'il s'en trouve un tas d'affaires, reprit de plus belle la petite
Esther, continuant toujours ses saluts.

--Silence, je vous prie. Je connais parfaitement la chambre qu'occupe
cette crature. Mistress Brown, ayez l'obligeance de m'accompagner;
vous, Beddoes, vous m'en rpondez, et vous, monsieur Crawley, allez
vite l haut voir si on n'assassine pas votre malheureux frre.

Aprs ces dernires paroles, mistress Bute saisit le flambeau, et,
escorte de mistress Brown, se dirigea vers la susdite chambre,
qu'elle connaissait, en effet, fort bien. Quant  Bute, il monta
l'escalier et trouva le docteur de Mudbury occup, avec Horrocks au
comble de l'moi, autour du seigneur du chteau tendu sans mouvement
dans son fauteuil, et cherchant  le rappeler  la vie  l'aide d'une
saigne.

Le matin, de bonne heure, par les soins de la femme du ministre, une
estafette fut dpche  M. Pitt Crawley. Cette excellente dame
s'tait attribu la haute direction de toutes les mesures  prendre
dans les circonstances actuelles et avait veill le vieux baronnet
pendant toute la nuit. On tait parvenu, avec beaucoup de difficults,
 lui rendre comme un souffle de vie, il ne pouvait plus parler, mais
du moins il semblait reconnatre son monde. Mistress Bute restait 
son chevet avec un courage vraiment hroque. On et dit qu'elle tait
forte  pouvoir se passer de sommeil. Ses yeux noirs restaient tout
grands ouverts, tandis que le docteur ronflait du meilleur coeur dans
son fauteuil. Horrocks avait fait des efforts dsesprs pour
maintenir contre elle son autorit; mais mistress Bute le traita
d'ivrogne et de dbauch, lui enjoignit de dguerpir au plus vite de
la maison, et le menaa, s'il avait le malheur de s'y montrer de
nouveau, de le faire transporter  Botany-Bay avec son abominable
fille.

Intimid par la rsolution du ton et des gestes de mistress Bute, il
se glissa jusqu' la pice boise o M. James, aprs s'tre assur
qu'il n'y avait plus de liquide dans la bouteille place sur la table,
ordonna  M. Horrocks d'en apporter une autre avec des verres propres;
le ministre et son fils prirent alors place pour fter la nouvelle
venue, aprs quoi ils enjoignirent  Horrocks de leur remettre les
clefs et de gagner la porte par le plus court chemin.

En prsence d'un ordre aussi catgorique, Horrocks pensa que ce qu'il
avait de mieux  faire tait de remettre les clefs. Puis avec sa fille
il dlogea sans tambours ni trompettes, profitant des tnbres de la
nuit.

Telle fut la fin de la puissance et de la grandeur de ces deux
honntes personnes dans le chteau de Crawley-la-Reine.




CHAPITRE VIII.

Rentre de Rebecca dans le manoir de ses anctres.


L'hritier des Crawley arriva au chteau peu aprs cette premire
alerte, et l'on peut dire que ds lors il commenait y rgner en
matre. Le vieux baronnet survcut quelques mois encore  cette
attaque, mais sans recouvrer assez compltement l'usage de la pense
et de la parole pour que l'autorit ne ft pas ds lors dvolue tout
entire  son fils an. Sir Pitt, depuis longues annes, empruntait
sans cesse sur hypothques, c'tait autour de lui comme une arme de
gens d'affaires; chaque jour il avait avec ses fermiers des disputes
qui ne manquaient jamais d'aboutir  des procs; et quant  ces
derniers, il les comptait par centaines: procs avec la compagnie des
mines, procs avec la compagnie des Docks, procs avec tous ceux qui
avaient avec lui le plus petit rapport. Sortir de tous ces embarras,
voir clair dans ce chaos tait une tche vraiment digne de l'esprit
d'ordre et de persvrance de l'ex-attach  la cour de Poupernicle.
Il se mit donc  la besogne avec la plus louable nergie.

Toute sa famille vint s'tablir  Crawley-la-Reine, y compris mme
lady Southdown. Dans son ardeur de proslytisme, elle comptait
convertir tous les habitants de la cour  la barbe du ministre, et
lever  ct de lui une chaire  ses prdicateurs dissidents, en
dpit des fureurs de mistress Bute. Sir Pitt n'ayant point dispos de
la survivance  la cure de Crawley-la-Reine, lady Southdown comptait
bien, le ministre actuel une fois mort, en prendre la haute direction
et faire remplir la place vacante par un de ses jeunes protgs. Notre
diplomate la laissait faire  son aise tous ses petits arrangements,
et restait aussi impntrable que la statue du Silence.

Les terribles menaces de mistress Bute contre miss Betsy Horrocks en
restrent l; elle fut, ainsi que ses rubans, dispense d'aller faire
visite  la prison de Southampton. Elle quitta le chteau pour un
cabaret du village, _Aux armes des Crawley_, qu'Horrocks avait
prcdemment pris  loyer du baronnet. L'ex-sommelier ayant ensuite,
avec ses conomies, achet quelques immeubles, finit par avoir une
voix aux lections. Celle du ministre et de quatre voisins, se
joignant  celle-l, formaient le collge lectoral envoyant au
parlement les deux membres pour reprsenter Crawley-la-Reine.

Il s'tablit bientt une change de politesses entre les dames du
presbytre et celles du chteau. Il n'est ici question que de lady
Jane, car pour ce qui concerne lady Southdown, ses entrevues avec
mistress Bute dgnraient toujours en vraies batailles, si bien que
ces deux dames finirent par viter mutuellement de se rencontrer. Sa
seigneurie s'enfermait dans sa chambre quand la cure venait rendre
visite au chteau. M. Pitt n'tait peut-tre pas trop fch, au fond,
de se sentir de temps  autre soulag de la prsence de sa belle-mre.

La famille des Binkie tait sans aucun doute  ses yeux la plus
recommandable de l'Angleterre par sa noblesse et son bon sens; mais
les airs d'autorit qu'affectait lady Southdown, finissait par le
fatiguer et lui peser. Il tait sans doute trs-flatteur pour sa
personne de passer encore pour un jeune homme  quarante-six ans, mais
il n'en tait pas moins mortifiant de ne pas se sentir  cet ge plus
libre qu'un enfant. Quant  lady Jane, elle n'aurait point fait
rsistance  sa mre, et du reste l'amour de ses enfants absorbait
toutes ses facults. Fort heureusement pour elle, les nombreuses et
importantes affaires de lady Southdown, ses confrences avec les
ministres, sa correspondance avec les missionnaires de l'Afrique, de
l'Asie et de l'Australie, etc., occupaient  un tel point la vnrable
comtesse, qu'il ne lui restait point de temps pour songer 
l'ducation de la petite Mathilde et de son petit-fils matre Pitt
Crawley. Ce dernier tait d'une nature maladive, et s'il tait encore
en vie, lady Southdown l'attribuait aux doses redoubles de calomel
qu'elle lui faisait prendre.

Quant au vieux sir Pitt, il passait ses derniers jours de lutte avec
la vie dans les appartements o tait morte la dernire lady Crawley.
Il tait soign par la petite Esther, remplie pour lui des soins les
plus touchants et les plus infatigables. Qu'y a-t-il  comparer  la
tendre sollicitude d'une garde-malade dont on paye les services? Qui
saurait mieux qu'elle battre les coussins, prparer les soupes et les
tisanes? Ces femmes passent les nuits  veiller  votre chevet, elles
endurent patiemment vos plaintes et vos bourrades. Le soleil peut se
lever sur la campagne sans qu'elles aient jamais envie de sortir.
Elles dorment sur le canap, elles prennent leur repas sur le coin
d'une table. Elles passent de longues soires sans autre occupation
que d'entretenir le feu devant lequel on entend chanter la tisane du
malade. Elles lisent religieusement le journal de la premire  la
dernire ligne. Et puis, elles auront  essuyer vos gronderies et vos
querelles si des amis viennent par hasard leur rendre visite une fois
la semaine, si elles passent en contrebande un peu de genivre dans
leur cabas. Quelle nature humaine possde un fonds assez inpuisable
de tendresse pour trouver en elle le courage d'entourer de soins aussi
assidus l'objet mme de ses affections? Cependant lorsqu'on donne dix
livres sterling par trimestre  une garde-malade, on croit avoir t
fort gnreux  son endroit. M. Crawley ne donnait que la moiti 
miss Esther pour tre si empresse auprs du vieux baronnet; et encore
n'tait-ce pas sans se faire tirer l'oreille et sans crier beaucoup.

Ds qu'il faisait un rayon de soleil, on sortait le vieillard dans le
mme fauteuil qui avait servi  miss Crawley lors de son sjour 
Brighton, et qui en avait t rapport  Crawley-la-Reine avec une
quantit d'effets appartenant  lady Southdown. Lady Jane marchait
toujours aux cts du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes
les prfrences. Sa tte s'agitait, sa figure s'clairait d'un sourire
lorsqu'il la voyait entrer dans sa chambre; si, au contraire, elle
avait l'air de s'loigner, il en exprimait son mcontentement par des
sons inarticuls et confus.  peine lady Jane tait-elle hors de la
chambre, qu'aussitt il clatait en larmes et en sanglots: c'est qu'il
y avait alors changement complet et  vue. La figure d'Esther,
jusqu'alors souriante, devenait sombre et farouche, et  la place de
ses manires douces et empresses, elle montrait le poing au vieillard
et lui criait: Silence, vieil imbcile! Puis en dpit de ses
gmissements, elle cartait son fauteuil de la chemine dont la vue
faisait sa principale distraction. Tel tait le couronnement de
soixante-dix annes de mensonges, d'ivrognerie, d'gosme et de
dbauche: il ne restait plus de tout cela qu'un vieillard idiot et
pleurard, qu'il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme
un enfant!

La nature se chargea d'apporter un terme aux fonctions de la
garde-malade. Un jour, de grand matin, tandis que M. Pitt examinait
dans son cabinet diffrentes pices que lui avaient remises
l'intendant et le bailli, on frappa  la porte, et presque aussitt
apparut sur le seuil Esther qui, aprs un salut assez gauche, lui
annona la nouvelle suivante:

Pardon, monsieur.... monsieur est mort.... Ce matin, monsieur.... Je
faisais chauffer sa tisane, monsieur.... de l'eau de gruau,
monsieur.... qu'il prend tous les matins, monsieur....  six heures,
monsieur.... et j'ai entendu comme une espce de soupir, monsieur,
et.... et alors....

Elle fit  Pitt une nouvelle rvrence. La figure de celui-ci,
toujours si ple d'ordinaire, se couvrit d'un certain incarnat.
tait-ce parce qu'il se voyait enfin matre et seigneur de
Crawley-la-Reine, titulaire d'une place au parlement? parce qu'il
apercevait tout un avenir de grandeurs et dignits?

Rien dsormais ne m'empche maintenant, pensa-t-il en lui-mme,
d'acquitter les dettes qui surchargent mes biens.

Il eut bien vite fait le calcul des obstacles  vaincre, des
amliorations  apporter. Si jusqu'alors il avait laiss sans emploi
l'argent qui lui venait de sa tante, c'tait dans la crainte que sir
Pitt, se rtablissant, ce ne ft autant de perdu pour lui.

Les persiennes furent fermes au chteau et au presbytre; les cloches
sonnrent le glas funbre; l'glise fut tendue de noir. Bute Crawley,
par convenance, ne parut pas  un meeting qui eut lieu dans le comt 
l'occasion des courses de chevaux, mais il alla tranquillement dner
chez les Fuddleston, o, tout en dgustant le Porto, on causa du
dfunt et de son hritier. Miss Betsy, marie rcemment  un sellier
de Mudbury, poussa de grands hlas! M. Glauber le chirurgien vint
faire visite  la famille du mort, lui prsenter ses respectueux
compliments, et s'informer de la sant des dames. Ce dcs devint
l'objet de toutes les conversations  Mudbury et  l'auberge des
_Armes des Crawley_. Le matre du lieu s'tait rapatri avec le
ministre, qui, de temps  autre, visitait la salle des buveurs et
ftait l'ale de M. Horrocks.

Voulez-vous que j'crive  votre frre, ou bien vous chargez-vous de
ce soin? demanda lady Jane au nouveau baronnet.

--C'est  moi de lui crire, en ma qualit de chef de la famille, lui
rpondit sir Pitt. Je vais l'inviter pour l'enterrement, ainsi que le
veulent les convenances.

--Et.... quant  mistress Rawdon?... hasarda avec timidit lady Jane.

--Jane, Jane, fit lady Southdown, pensez-vous bien  ce que vous
dites?

--Bien entendu, mistress Rawdon est de moiti dans l'invitation,
reprit sir Pitt avec fermet.

--Une pareille chose ne se passera pas moi prsente dans cette maison,
reprit lady Southdown.

--Votre Seigneurie, rpliqua sir Pitt, aura l'obligeance de se
rappeler que je suis dsormais le chef de la famille. crivez, je vous
prie, lady Jane, une lettre  mistress Rawdon Crawley pour la prier
d'assister  cette douloureuse crmonie.

--Jane! s'cria la comtesse, je vous dfends de prendre la plume et
d'crire.

--Je prtends tre matre ici, reprit  son tour sir Pitt, et malgr
le regret mortel que j'aurais  voir Votre Seigneurie quitter ce
logis, je suis dcid, ne vous en dplaise,  y rgner  ma guise et
d'aprs mes inspirations personnelles.

Lady Southdown, se laissant emporter  un sublime mouvement
d'indignation, demanda sa voiture et ses chevaux. Condamne  l'exil
par son gendre et par sa fille, elle allait cacher ses chagrins dans
quelque lieu solitaire et ignor, et prier le ciel de les faire
revenir  rsipiscence.

Nous ne voulons nullement votre exil, chre maman, dit la timide Jane
d'une voix suppliante.

--C'est bien m'exiler que d'ouvrir cette maison  une socit que ne
peut souffrir une femme qui possde quelques sentiments orthodoxes.
Demain matin, je pars dans ma voiture.

--Vous allez me faire le plaisir d'crire sous ma dicte, Jane, lui
dit sir Pitt se levant; et il prit cette attitude d'autorit familire
aux portraits d'exposition. crivez:

                            Crawley-la-Reine, 14 septembre 1822.

          Mon cher frre.

En entendant ces paroles retentir  ses oreilles comme un arrt
dcisif et terrible, lady Southdown, qui avait compt sur quelque
faiblesse ou quelque hsitation de la part de son gendre, se leva
sur-le-champ et quitta le cabinet dans le paroxysme de l'agitation.
Lady Jane regarda son mari comme pour lui demander la permission de
suivre sa mre afin de la consoler; mais Pitt la retint du regard.

Rassurez-vous, elle restera; sa maison est loue  Brighton; plus de
la moiti de son revenu est dpens d'avance, et une comtesse qui vit
 l'auberge est une femme dconsidre. Il y avait longtemps, ma chre
amie, que j'attendais l'occasion de frapper ce coup ncessaire; et
maintenant, si vous voulez bien, nous allons reprendre notre dicte:

          Mon cher frre,

Vous deviez pressentir depuis longtemps la douloureuse nouvelle que
j'ai l'affliction de vous transmettre, etc., etc.

En un mot, Pitt, plac par un coup du sort, ou plutt grce  son
mrite, comme il en tait lui-mme convaincu,  la tte de la fortune
qui avait excit la convoitise de tous ses proches, Pitt tait rsolu
de traiter sa famille avec les plus grands gards et d'tre bon prince
avec elle. Il songeait  rtablir dans son antique splendeur la maison
des Crawley, et l'ide d'tre le chef de cette race illustre flattait
singulirement son amour-propre. Le premier emploi qu'il voulait faire
de l'immense crdit que ses qualits transcendantes et sa nouvelle
position allaient lui assurer dans le comt, devait tre de procurer 
son frre et aux cousins Bute un tablissement digne d'eux. Peut-tre
tait-il tourment par un secret remords  la pense qu'il runissait
sous sa main tous ces biens, qui pour tant de gens avaient t l'objet
de si belles esprances. Son rgne datait  peine de trois ou quatre
jours que dj il n'tait plus reconnaissable. Son plan de conduite
tait arrt. Il tait dtermin  se montrer juste et serviable, 
secouer le joug de lady Southdown, enfin  se maintenir dans les
meilleurs termes avec tous les membres de sa famille.

Telle tait la disposition d'esprit dans laquelle il avait crit sa
lettre  son frre Rawdon, lettre pleine de dignit et de mesure, o
les plus grands mots et les phrases les plus magnifiques enchssaient
les plus splendides penses. Il y avait assurment assez l de quoi
remplir d'admiration le petit secrtaire dont la plume courait sous la
dicte de sir Pitt.

Il sera quelque jour un des plus grands orateurs de la chambre des
Communes, pensait en elle-mme la jeune femme. Que de sagesse! que de
bont! C'est bien en vrit un homme de gnie! c'est, il est vrai, une
nature un peu froide! mais elle est si excellente! En vrit, il a le
gnie en partage.

Pitt Crawley avait d'abord compos sa lettre tout  loisir et pes
chaque expression, puis il l'avait ensuite apprise par coeur, avec
cette dissimulation dont les diplomates seuls sont capables, et enfin,
au moment voulu, il l'avait dbite  sa femme, toute stupfaite
d'admiration.

Cette lettre, entoure d'un large filet noir et cachete de cire de
mme couleur, fut expdie par sir Pitt  son frre le colonel. Rawdon
n'prouva qu'une demi-satisfaction  l'arrive de cette missive.

 quoi bon aller nous enfouir dans cette assommante demeure? se
disait-il en lui-mme; je ne puis souffrir de me trouver en
tte--tte avec Pitt aprs dner; et puis, rien que pour aller et
venir il va nous en coter vingt livres.

En allant porter dans la chambre de Becky le chocolat que chaque jour
il lui prparait de ses propres mains, Rawdon remit  sa femme la
lettre en question, pour agir d'aprs son avis, comme il avait coutume
de faire dans toutes les circonstances difficiles.

Il dposa le djeuner et la fatale missive sur la toilette devant
laquelle Becky tait occupe  passer le peigne dans sa blonde
chevelure. Cette petite femme, aprs avoir parcouru la lettre objet
des terreurs de Rawdon, se redressa de toute sa hauteur en agitant
cette lettre au-dessus de sa tte et criant:

Victoire! victoire!

--Et pourquoi victoire? rpta Rawdon tout surpris de voir cette
petite crature bondissant dans sa robe flottante et ses boucles
parses sur le cou. Le vieux ne nous laisse rien, Becky; il m'a dj
compt ma lgitime  ma majorit.

--N'aurez-vous donc jamais assez de bon sens pour tre majeur? lui
rpliqua Becky. Allons vite chez mistress Brunoy; il me faut des
vtements de deuil, et vous, vous ferez mettre un crpe  votre
chapeau et vous vous commanderez un habit noir, car je ne vous en
connais pas. Allez donc demander tout cela pour demain, et nous
partirons jeudi.

--Mais vous ne songez pas  aller l-bas, j'imagine? fit Rawdon tout
tonn.

--C'est bien, au contraire, mon intention, lui rpondit sa femme; je
compte sur lady Jane pour tre, l'anne prochaine, prsente  la
cour; et, par votre frre, vous aurez une place au Parlement. Ne
verrez-vous donc jamais plus loin que votre nez, mon gros bta? Lord
Steyne aura votre voix et celle de votre frre; vous deviendrez
secrtaire du vice-roi d'Irlande, gouverneur aux Indes, trsorier,
consul, que sais-je?

--En attendant toutes ces belles choses, la poste va nous coter
encore pas mal d'argent, grommela Rawdon de mauvaise humeur.

--Nous prendrons passage dans la voiture de Southdown, que sa qualit
de membre de la famille oblige  tre prsent aux funrailles. Mais
mieux encore que tout cela, n'avons-nous pas la diligence? Ce n'en
sera que plus modeste, et partant plus convenable.

--Et le petit viendra-t-il aussi avec nous? demanda le colonel.

-- quoi bon? pour payer une place de supplment; il est maintenant
trop grand pour voyager sur nos genoux. Nous le laisserons ici; Briggs
pendant ce temps lui fera une blouse noire. Allez vite et faites voir
comme vous savez obir. Dites en passant  Sparks que le vieux sir
Pitt est mort, et qu'il vous reviendra grosse part dans l'hritage
quand les affaires seront arranges. Il ira bien sr le rpter 
Raggles, qui nous tourmente si fort pour son argent, et il n'en faudra
pas davantage pour lui faire prendre patience.

Ces ordres donns et ces dispositions rgles, Becky se mit tout
tranquillement  prendre son chocolat. Le soir, lorsque lord Steyne
vint faire  Becky sa visite ordinaire, il la trouva avec sa compagne,
qui n'tait autre que notre amie Briggs, occupes  tailler, couper,
dcoudre et dchirer toutes les toffes noires dont elles pouvaient
faire quelque chose pour le besoin du moment.

Nous sommes, Briggs et moi, en proie  la plus vive douleur, dit
Rebecca  son visiteur. Sir Pitt Crawley, le chef de la famille, est
dcd; nous avons pass toute la matine  nous dchirer la
poitrine, et maintenant, de dsespoir, nous dchirons nos vieilles
guenilles.

--Oh! Rebecca, est-ce bien vous que j'entends?...

Briggs n'en put dire plus long, et ses yeux pleins de larmes
s'levrent vers le ciel.

Oh! Rebecca, est-ce bien vous?... reprit milord d'un ton
tragi-comique; ainsi donc, le vieux cuistre n'est plus de ce monde!
S'il avait mieux su mnager ses atouts, il aurait pu entrer  la
chambre des Lords; c'et t, je gage, du got de M. Pitt; mais
l'toffe n'y tait pas. On n'avait jamais vu pareil bltre.

--Un peu plus, je serais maintenant la veuve du vieux Silne, rpondit
alors Rebecca. Vous rappelez-vous cela, miss Briggs, ce certain jour
o vous me regardiez par le trou de la serrure, et o vous l'avez vu 
mes genoux?

Miss Briggs se mit  rougir sous le coup de cette apostrophe et
s'empressa d'accder au plus vite  l'invitation de lord Steyne, qui
la priait d'aller prparer le th.

Briggs tait ce chien de berger qui devait mettre  l'abri de tout
soupon injurieux la vertu et la rputation de Rebecca. Miss Crawley
en mourant lui avait assur une petite rente viagre, et son plus vif
dsir et t de rester auprs de lady Jane, si avenante pour elle
comme pour tout le monde; mais lady Southdown s'tait empresse de
congdier la pauvre Briggs  la premire occasion qui s'tait offerte
 elle sans blesser les convenances.

Elle alla alors dans sa famille essayer la vie de campagne, mais elle
ne put y tenir longtemps: elle y sentait le manque de cette socit
d'lite, dont dsormais il lui tait impossible de se passer; ses
parents taient des petits commerants de province qui se montrrent
plus pres aprs elle  cause de ses quatre cents livres que les
parents de miss Crawley ne l'avaient t auprs de la vieille
demoiselle pour tout l'hritage qu'ils devaient en avoir; si bien que
pour leur chapper elle n'eut d'autre parti  prendre que de s'enfuir
 Londres au plus vite, rsolue  chercher de nouveau les chanes de
l'esclavage, mille fois moins lourdes  ses yeux que la libert. Aprs
avoir fait annoncer par les journaux qu'une _demoiselle de compagnie,
offrant toutes les garanties possibles, dsirait_, etc., elle alla
chez M. Bowls attendre l'effet de ses insertions.

Or, par un beau jour o la pauvre Briggs rentrait  son htel,
harasss de ses courses  l'office de publicit afin de se faire
mettre dans le _Times_, le coquet quipage de mistress Rawdon, attel
de deux petits poneys, passa dans la rue. Rebecca le conduisait de ses
mains dlicates; elle avait dj apprci, comme nous avons pu nous en
convaincre, les excellentes qualits de la demoiselle de compagnie,
son caractre toujours gal, son humeur flexible et accommodante. Ds
qu'elle eut aperu Briggs, elle dirigea ses chevaux du ct du perron
de l'htel, passa les rnes au groom, et sautant de la voiture, elle
serrait dj les deux mains de la demoiselle de compagnie que cette
dernire n'tait pas encore revenue du premier moment de surprise et
d'motion.

Briggs se mit  pleurer, Becky  rire, et embrassa son ancienne amie
ds qu'elles furent entres dans le corridor; ces tendresses se
prolongrent jusque dans le salon de Bowls. Les rideaux taient de
damas rouge, et au-dessus de la croise se dessinait un aigle aux
ailes dployes, portant dans ses serres une banderole sur laquelle on
lisait en grosses lettres: APPARTEMENTS  LOUER.

Briggs entremla son rcit de ces sanglots et de ces transports si
communs aux natures molles et dbiles, toutes les fois qu'il s'agit
d'une reconnaissance. Miss Briggs raconta toute son histoire, et Becky
l'interrogea sur tous les dtails de sa vie avec cette candeur et
cette navet que nous lui connaissons.

Instruite de la situation de son amie et du petit legs qu'elle devait
 la gnrosit de miss Crawley, et bien convaincue que Briggs n'tait
point guide par des vues intresses, Becky forma aussitt sur elle
des projets qui n'avaient rien que de trs-flatteur. N'tait-ce pas la
compagne dont elle avait besoin? Sans plus de crmonie, elle l'invita
le soir mme  dner, pour lui faire voir son petit Rawdon.

Mistress Bowls se hasarda  faire remarquer  la trop sensible Briggs
qu'elle allait se fourrer dans la gueule du lion.

Il viendra un jour o vous vous en mordrez les doigts, miss Briggs;
souvenez-vous bien de ce que je vous dis, aussi vrai que je m'appelle
Bowls.

Briggs promit d'tre sur ses gardes: la semaine suivante, elle allait
s'installer chez mistress Rawdon, et six mois n'taient pas encore
couls qu'elle avait dj prt deux cents livres  Rawdon sur son
petit capital.




CHAPITRE IX.

Becky au manoir de ses anctres.


Ds que les poux Crawley furent, comme le page de Marlborough, tout
de noir habills, et qu'ils eurent prvenu sir Pitt Crawley de leur
arrive, le colonel et sa femme montrent dans cette mme diligence
qui jadis avait transport Rebecca et le dfunt baronnet, lors du
premier voyage de notre hrone  Crawley-la-Reine. Neuf annes
s'taient coules depuis, et Rebecca se rappela cependant, comme
s'ils eussent dat de la veille, les vnements qui avaient signal
son premier voyage.

Les poux Rawdon trouvrent  Mudbury un carrosse attel de deux
chevaux, avec un cocher en deuil; le tout envoy  leur rencontre.

Eh mais! c'est le vieux coffre de famille dit Rebecca  Rawdon, tout
en franchissant le marchepied de la voiture; les vers ont dj fait
d'assez fortes entailles au drap.

La voiture, aprs une course aussi rapide que le permettait la
maigreur des chevaux, arriva  la grille du parc.

Le chtelain,  ce qu'il parat, a jug  propos de faire des
coupes, dit Rawdon en jetant un coup d'oeil autour de lui; puis il
retomba dans son silence ordinaire.

Nos deux visiteurs prouvaient une certaine motion en se reportant
vers leur pass: Rawdon se voyait encore simple colier  Eton; il se
rappelait sa mre, une grande femme sche et glaciale; la soeur qu'il
avait perdue et pour laquelle il nourrissait la plus tendre affection;
puis il songeait aux roules qu'il avait administres autrefois 
Pitt: mais ses proccupations taient par-dessus tout pour son petit
garon, qu'il avait laiss  Londres. Rebecca, de son ct, repassait
les annes coules, la triste poque de son enfance fltrie dans sa
fleur, la manire dont elle tait entre dans la vie par la porte
drobe; et en mme temps se prsentait  son esprit miss Pinkerton,
Jos, Amlia.

L'alle d'honneur et la terrasse avaient dj t l'objet d'un
nettoyage particulier; un cusson aux armes de la famille tait
suspendu au-dessus de la porte principale. Deux grands laquais  la
tournure solennelle,  la taille majestueuse et en livre de deuil,
ouvrirent la porte  deux battants quand la voiture s'arrta devant
les marches du perron. Rawdon devint tout rouge, Becky devint toute
ple lorsqu'ils traversrent l'antichambre en se donnant le bras.
Mistress Rawdon pressa lgrement la main de son mari en entrant dans
le salon bois o sir Pitt et sa femme attendaient leurs htes. Sir
Pitt et lady Jane taient vtus de noir, et lady Southdown avait sur
la tte une espce d'chafaudage o le jais se mlait aux plumes. Rien
ne ressemblait plus  un panache de corbillard; c'taient les mmes
ondulations aux moindres mouvements de Sa Seigneurie.

Sir Pitt avait bien jug de l'importance qu'il fallait attacher  ses
menaces de dpart. Lady Southdown tait demeure au chteau; mais elle
se renfermait dans le silence le plus absolu lorsqu'elle se trouvait
en face du couple rebelle.

Les deux nouveaux arrivs ne se tourmentrent pas autrement de cette
froideur affecte. La douairire tait bien pour eux l'un des moindres
de leurs soucis; ce qui les proccupait beaucoup plus, c'tait la
rception qu'allaient leur faire le matre et la matresse du logis.

Pitt, avec une figure quelque peu mue, s'avana vers son frre et lui
serra la main; il fit mme politesse  Rebecca et la gratifia en outre
d'un profond salut. Lady Jane, prenant les deux mains de sa
belle-soeur, l'embrassa trs-tendrement, et ses caresses firent
presque venir des larmes aux yeux de notre aventurire, marque de
sensibilit d'autant plus prcieuse qu'elle tait plus rare chez elle.
Cet accueil cordial et ouvert avait t au coeur de Becky, quant 
Rawdon, encourag par ces tmoignages d'affection de la part de sa
belle-soeur, il frisa sa moustache et s'octroya la permission
d'embrasser lady Jane, ce qui fit singulirement rougir cette timide
jeune femme.

Lady Jane est un petite femme diablement gentille! telle fut
l'opinion qu'il exprima sur elle en se retrouvant seul avec sa femme;
Pitt a pris trop d'embonpoint, mais au moins il fait crnement les
choses.

--C'est que ses moyens le lui permettent, fit Rebecca, se rangeant 
l'avis de son mari. Quant  la belle-mre, on dirait une marchande de
vulnraire. Vos soeurs sont maintenant assez belles femmes.

Ces jeunes demoiselles avaient quitt la pension pour assister au
convoi de leur pre. Sir Pitt avait pens que, pour l'honneur du
chteau et de sa dignit personnelle, il devait faire paratre  cette
crmonie le plus grand nombre possible de personnes en habits de
deuil. Tous les gens de la maison, toutes les vieilles femmes de
l'hospice, auxquelles le dfunt, de son vivant, avait cherch toute
espce de mauvaises querelles au sujet des rentes qu'il leur payait,
la famille du vicaire, tous ceux enfin qui dpendaient de quelque
manire du chteau ou de la cure, furent obligs de prendre le costume
de deuil. Il y avait, en outre, les hommes des pompes funbres, au
nombre d'une vingtaine au moins, portant des branches de cyprs et des
brassards de soie noire, ce qui donnait un coup d'oeil satisfaisant 
tout l'ensemble du cortge. Mais ce ne sont l que des comparses, qui,
 ce titre, ne doivent point tenir dans notre drame une plus large
place.

Avec ses belles-soeurs, Rebecca n'eut point l'air d'oublier qu'elle
avait t leur gouvernante. Aprs le leur avoir rappel, elle leur
demanda, de son plus grand srieux, o elles en taient de leurs
tudes, les assura de son attachement pass et futur.  l'entendre, on
aurait pu croire, en vrit, que depuis leur sparation Rebecca
n'avait fait autre chose que de penser  elles. Ce fut l du moins ce
dont Lady Crawley resta bien persuade, ainsi que ses jeunes
belles-soeurs.

C'est  peine si elle est change, disait miss Rosalinde  miss
Violette, tandis que ces demoiselles s'apprtaient pour le dner.

--La couleur fauve de ses cheveux lui sied  ravir, rpliquait l'autre
soeur.

--Ils taient bien plus clairs que cela autrefois, et je la souponne
de les avoir teints, reprit miss Rosalinde; elle a aussi beaucoup
engraiss, ce qui ne la dpare nullement, continua Rosalinde, qui
avait des dispositions  l'obsit.

--Au moins elle ne fait pas la grande dame avec nous et elle se
souvient qu'elle a t notre gouvernante, dit miss Violette, dans
l'opinion de laquelle les gouvernantes ne devaient pas chercher 
sortir de leur place, oubliant que, si elle tait la petite-fille de
sir Walpole Crawley, elle avait aussi pour grand-pre le quincaillier
de Mudbury, et qu' la rigueur une enclume aurait fort bien pu figurer
dans son cusson.

--Nos cousines du presbytre ne me feront jamais croire que sa mre
ait t une danseuse de l'Opra.

--Nous n'avons pas  regarder  la naissance, rpondit Rosalinde avec
un esprit dgag de tout prjug; je partage sur ce point l'avis de
mon frre, qu'en sa qualit de membre de la famille elle a droit  nos
gards. D'ailleurs, c'est bien  ma tante Bute de parler ainsi, elle
qui veut marier Kate au jeune Hooper, le fils du marchand de vins;
elle a fait auprs de lui les plus vives instances pour le faire venir
au presbytre et le faire entrer dans les ordres.

--Je ne serais pas tonn de voir partir lady Southdown; elle lanait
 mistress Rawdon des regards furibonds.

--Pour ma part, j'en serais enchante; cela me dispenserait de lire la
_Blanchisseuse de Finchley-Common_.

En achevant ces mots, Violette passa devant un corridor qui conduisait
 une pice o se trouvait une bire place entre deux gardiens, au
milieu d'une chapelle ardente, et les deux jeunes filles rejoignirent
dans la salle  manger le reste de la socit, que la cloche du dner
y avait runie comme  l'ordinaire.

Pendant ce petit dialogue, lady Jane avait conduit Rebecca aux
appartements qu'elle devait occuper et o l'on retrouvait cet ordre et
ce confort que l'avnement du nouveau matre avait introduits dans
tout le chteau. Les modestes bagages de mistress Rawdon avaient dj
t apports dans la chambre  coucher. Lady Jane, aprs avoir aid sa
belle soeur  ter son petit chapeau blanc et son manteau, lui demanda
en quoi elle pouvait lui tre utile.

Ce que je dsire par-dessus tout maintenant, lui dit Rebecca, ce
serait de voir vos enfants.

Les deux mres changrent en mme temps un coup d'oeil qui rsumait
tous les mystres de la tendresse maternelle, puis elles sortirent de
la pice en se donnant le bras.

Becky s'extasia beaucoup sur la petite Mathilde, qui avait  peine
quatre ans, et qui tait un vritable amour. Elle rserva aussi une
part d'admiration pour le petit garon, qui, g de deux ans au plus,
tait ple de couleur, avait les yeux caves, la tte trs-grosse, et
auquel Becky donna un brevet de gentillesse et de beaut pour son ge.

Je voudrais bien que ma mre cesst de lui administrer ses mdecines,
fit lady Jane avec un soupir; leur suppression complte serait pour sa
sant une excellente chose.

Lady Jane entrait l dans une voie de confidence qui est un sujet
intarissable pour les jeunes mres de famille. Ces panchements
intimes contriburent singulirement  cimenter l'amiti des deux
jeunes femmes. Au bout d'une demi-heure, elles furent les meilleures
amies du monde, et le soir, lady Jane dclarait  sir Pitt que sa
belle-soeur tait la plus charmante et la plus aimable crature du
monde.

Une fois matresse de l'esprit de la fille, l'infatigable petite
intrigante combina ses efforts pour s'emparer de celui de la mre. Au
premier moment o elle se trouva seule avec Sa Seigneurie, Rebecca la
mit bien vite sur la question des soins  donner aux enfants; elle lui
dit qu'elle n'avait conserv son petit garon que pour lui avoir
administr le calomel  de trs-fortes doses, alors que les mdecins
de Paris le condamnaient tous. Elle ajouta qu'elle avait l'honneur de
connatre dj lady Southdown pour avoir entendu parler d'elle au
rvrend Lawrence Grills dans la chapelle de May-fair, o elle allait
faire ses dvotions; ses opinions  ce sujet, donnait-elle  entendre,
s'taient bien modifies en passant au creuset de l'infortune; elle
tmoigna le dsir de s'loigner de plus en plus de la dissipation et
de l'erreur au milieu desquelles elle avait vcu, pour se rgler sur
la conduite de personnes pieuses et exemplaires. Les instructions
religieuses de M. Crawley avaient fait, ajoutait-elle, une grande
impression sur son esprit, et elle s'tait sentie trs-difie en
lisant la _Blanchisseuse de Finchley-Common_. Elle demanda des
nouvelles de lady Emily, cette femme si suprieure devenue dsormais
lady Emily Cornmiouse et demeurant au Cap avec son mari, qui avait des
chances pour voir russir sa candidature  l'vch de Cafrerie.

Enfin elle acheva de se concilier les bonnes grces de lady Southdown,
en simulant une dfaillance et une attaque de nerfs aprs les
funrailles du baronnet, et en rclamant le ministre mdical de Sa
Seigneurie. Non-seulement la douairire vint elle-mme en camisole lui
apporter la drogue demande, mais elle y joignit encore un choix de
ses brochures favorites, et insista beaucoup pour que mistress Rawdon
acceptt ses deux prsents.

Becky prit les brochures avec empressement et eut l'air de trouver un
grand intrt  les parcourir; elle soutint mme avec la douairire
une discussion sur certains points de doctrine, sur les moyens
d'arriver au salut de son me, esprant de cette manire pargner 
son corps l'affreuse mdecine qui tait l toute prte. Mais, aprs
cette digression sur les principes du dogme, l'inexorable douairire
dclara qu'elle ne quitterait pas la chambre avant d'avoir vu Becky
avaler sa potion; et la pauvre Becky dut encore remercier son bourreau
du regard, sans avoir pu chapper  l'impitoyable comtesse, qui se
retira seulement alors en donnant sa bndiction  sa nouvelle
convertie.

Mistress Rawdon l'aurait bien dispense de tant de sollicitude, et
elle faisait assez piteuse mine lorsque Rawdon, entrant dans la
chambre, apprit d'elle ce qui s'tait pass. Il clata de rire au
rcit moiti tragique, moiti burlesque de cette aventure, que Becky
lui fit avec la plus franche gaiet, bien qu'elle et t victime de
la crdulit de lady Southdown. Lord Steyne et le petit Rawdon
s'amusrent beaucoup de cette histoire, quand Rawdon et sa femme
furent de retour  leur maison de May-fair et que Becky leur rpta la
scne que nous venons de raconter. Vtue de son peignoir de nuit, elle
nasillait un sermon du genre le plus srieux, numrant les vertus
prodigieuses de son spcifique avec une gravit si parfaite, qu'on
aurait jur voir la comtesse orne de son nez sonore et musical.

La reprsentation, la reprsentation de lady Southdown et de sa
mdecine noire!

Telle tait chaque soir la demande gnrale des habitants de May-fair.
Une fois dans sa vie, la comtesse douairire Southdown avait trouv le
moyen d'tre amusante.

Sir Pitt se souvenait des marques de dfrence et de respect que
Rebecca lui avait jadis donnes; aussi trouva-t-elle de ce ct les
dispositions les plus favorables. Si le mariage du colonel n'tait pas
en tous points satisfaisant, au moins avait-il eu pour excellent
rsultat de le dgrossir et de le transformer un peu; et d'ailleurs
sir Pitt, pour sa part, n'avait qu' s'en applaudir. L'habile
diplomate s'avouait, avec une joie intrieure, que c'tait ce mariage
qui avait fait sa fortune; ce n'tait donc pas  lui  y trouver 
redire. Les manires confiantes de Rebecca  son gard taient bien
de nature encore  accrotre ses bonnes dispositions pour elle.

Rebecca redoublait de prvenances pour sir Pitt; elle appelait  son
aide tout son arsenal de sductions. Sir Pitt, dj enclin  se
complaire dans l'admiration et la glorification de ses talents, tait
enchant de voir Rebecca lui pargner la peine d'en dcouvrir de
nouveaux. Rebecca russit bien vite  prouver  sa belle-soeur, par
des arguments victorieux, que mistress Bute Crawley tait l'auteur du
mariage contre lequel elle s'tait ensuite si nergiquement leve.
C'tait une tactique inspire par l'avarice  mistress Bute, qui avait
espr ainsi s'approprier toute la fortune de miss Crawley et spolier
Rawdon des libralits de sa tante. Il avait fallu son imagination
perverse pour forger tant de mchants propos sur le compte de la
pauvre Becky.

Elle a pu russir  nous plonger dans la gne, disait Rebecca d'un
air de rsignation vraiment anglique; mais comment en vouloir  la
femme  qui je dois la perle des maris? Son avarice d'ailleurs
n'a-t-elle pas t assez punie par la ruine de ses esprances, par la
perte des biens auxquels elle attachait un si haut prix? Eh! mon Dieu,
chre lady Jane, continuait-elle sur le mme ton, que me fait la
pauvret? Ds ma plus tendre enfance j'ai t leve  cette rude
cole, et ce m'est une large compensation  la gne o je me trouve de
voir que l'argent de la pauvre miss Crawley va servir  rtablir dans
son antique splendeur la noble famille dont je suis fire d'tre
membre. Nul doute que sir Pitt ne fasse de cet argent un bien meilleur
usage que s'il et t entre les mains de Rawdon.

Toutes ces paroles taient scrupuleusement reportes  sir Pitt par sa
trop confiante pouse, et ajoutaient encore  l'impression favorable
qu'il avait conue de Rebecca. Pour en donner une ide, nous dirons
que, le troisime jour aprs la runion de la famille pour la triste
crmonie, sir Pitt Crawley, tout en dcoupant une volaille, adressa
les paroles suivantes  mistress Rawdon:

Rebecca, vous offrirai-je cette aile?

Il n'en fallut pas davantage pour faire passer un clair de joie dans
les yeux de la petite femme.

Tandis que Rebecca en venait ainsi  ses fins; que Pitt Crawley
prenait les dispositions ncessaires pour la clbration des
funrailles, afin qu'elles fussent en harmonie avec ses vues de
grandeur et d'ambition; que lady Jane s'occupait des enfants, dans la
limite, du moins, o sa mre l'en laissait libre; que le soleil se
levait et se couchait suivant son habitude, et que la cloche du
chteau tintait ni plus ni moins  l'heure du dner et de la prire,
le corps du seigneur dfunt de Crawley-la-Reine gisait tendu sur un
lit de parade, dans la pice qu'il avait occupe de son vivant; auprs
de ces dpouilles mortelles se tenaient des mercenaires que l'on
payait pour ce service. Mais du reste, nulle plainte, nul regret,
except de la part de la malheureuse qui avait espr longtemps se
voir enfin l'pouse et la veuve de sir Pitt, et qui avait t
contrainte de fuir honteusement du chteau o, la veille encore, elle
rgnait en souveraine. Avec un vieux chien d'arrt pour lequel le
vieux baronnet, dans la dernire priode de son existence et jusqu'au
milieu de son affaiblissement intellectuel, avait conserv une
affection marque, elle tait le seul tre  qui la mort du matre et
caus un chagrin rel. Aussi devons-nous ajouter que, pendant sa vie,
le baronnet s'tait fort peu proccup du soin de se faire regretter
aprs sa mort. Il fut oubli, comme cela arrive par ceux mme dont la
vie a t le mieux remplie; seulement le fut-il peut-tre encore
quelques jours plus tt.

On peut suivre, pour s'difier et s'instruire, ce cercueil qui se rend
 la spulture de famille; contempler ce cortge si recueilli et si
rigoureusement vtu de noir, toute la famille du dfunt entasse dans
les voitures de deuil, ces mouchoirs dploys pour essuyer des larmes
qui ne couleront jamais, l'entrepreneur des pompes funbres qui
s'agite et se dmne avec ses hommes pour gagner son argent en
conscience, les tenanciers faisant au nouveau seigneur leur compliment
de condolance d'un ton lamentable et contrit, les voitures de tous
les hobereaux du voisinage marchant en file, au petit pas, et du reste
parfaitement vides, le ministre prononant la formule sacramentelle:
Le trs-cher frre que nous venons de perdre, etc.... enfin tout
l'talage de vanits rserv pour ce jour suprme, depuis les housses
de velours couvertes de larmes d'argent jusqu' la pierre qui couvre
la tombe et o l'on ne grave jamais que des mensonges.

Le vicaire de Bute, sortant tout frais moulu de l'universit
d'Oxford, composa, en collaboration avec sir Pitt, une pitaphe latine
de circonstance, qui fut grave sur la pierre tumulaire. Ce jeune
vicaire prcha en outre un sermon remarquable, o il exhortait les
survivants  savoir rprimer leur chagrin, et les avertissait, avec
tous les mnagements possibles, de se prparer, quand leur tour
viendrait,  franchir le seuil de ces portes terribles et mystrieuses
qui venaient de se reformer sur l'homme si regrettable qu'ils avaient
tant aim.

La crmonie finie, les fermiers remontrent sur leurs chevaux pour
rentrer  leurs fermes, les voitures des seigneurs voisins s'en
allrent comme elles taient venues, et les hommes des pompes
funbres, aprs avoir ramass leurs tentures, leurs velours, leurs
panaches et tout l'attirail mortuaire, grimprent sur le char
d'apparat et repartirent pour Southampton. Chacune de ces figures
contristes reprit son expression naturelle ds que les chevaux eurent
franchi la grille du parc, et, sur la route, on put voir  la porte de
plus d'un cabaret ces sombres escouades ranges en cercle autour d'un
pot de bire. Voil tout ce qui signala le dpart de sir Pitt du
chteau o il avait t le matre pendant plus de soixante ans.

Le gibier tait fort abondant dans les bois de Crawley, et l'on sait
que la chasse  la perdrix est un dlassement fort got de tout
gentilhomme anglais qui a des prtentions politiques; aussi, ds que
les premiers transports de la douleur de sir Pitt furent passs, on le
vit sortir avec un chapeau blanc garni d'un crpe, afin de faire
diversion aux ides noires qui l'assigeaient. Il voyait avec une joie
secrte et un orgueil intrieur ces champs qui dsormais lui
appartenaient. Quelquefois, avec un air de charmante bonhomie, il
faisait sa tourne en compagnie de Rawdon et de son tat-major de
piqueurs. Les revenus et les immeubles de Pitt produisaient une grande
impression sur l'esprit de son frre. Notre pauvre colonel  la bourse
plate prit le rle de complaisant et de flatteur du chef de la maison,
et oublia son ancien mpris pour _M. Pitt_. Rawdon prtait une oreille
attentive et complaisante aux projets de plantation et de dfrichement
que lui communiquait son an; de temps  autre, il hasardait un
conseil sur la manire de disposer l'table et l'curie: il alla
lui-mme  Mudbury pour acheter une jument  lady Jane, et s'offrit
ensuite pour la dresser. L'indomptable dragon d'autrefois tait
maintenant faonn au frein et se montrait le cadet le plus traitable.
Il recevait souvent des nouvelles de miss Briggs, reste  Londres
avec le petit Rawdon. Nous citerons ici une des ptres de l'enfant,
d'aprs laquelle on pourra se faire une ide des autres:

Je vais bien, j'espre que vous allez bien et maman aussi, le poney
va bien. Grey me met sur son dos et me conduit dans le parc; je
commence  galoper; j'ai rencontr le petit garon qui tait mont
derrire moi; il a cri en galopant et moi je ne crie pas.

Rawdon lisait ces lettres  son frre et  lady Jane, qui les trouvait
charmantes. Le baronnet promit de se charger de l'ducation de son
neveu, tandis que son excellente tante donnait une bank-note  Rebecca
pour acheter un joujou au petit bonhomme.

Les jours s'coulaient ainsi au milieu de ces distractions et de ces
plaisirs que procure la vie de chteau; les jeunes soeurs de sir Pitt
recevaient chaque matin de Rebecca une leon de piano. Aprs le
djeuner, on mettait des sabots et on allait se promener dans le parc
et dans le verger jusqu'au village voisin, o l'on faisait aux pauvres
gens une ample distribution des drogues et des mdicaments de lady
Southdown. Lady Southdown ne bougeait plus sans Rebecca, qui prenait
place  ct d'elle au fond de la voiture et l'coutait de l'air du
plus profond recueillement. Le soir, Becky excutait devant la famille
assemble des morceaux de Handel et de Haydn, ou travaillait  une
immense tapisserie.  la voir, on et dit qu'elle n'avait jamais connu
d'autre manire de vivre et qu'elle devait continuer de la sorte
jusqu'au jour o la mort viendrait l'enlever, dans une vieillesse
avance,  une famille nombreuse et inconsolable; les soucis, les
intrigues, les expdients, la pauvret, les cranciers semblaient ne
plus l'attendre de l'autre ct des murs du parc. Elle paraissait ne
devoir plus changer les dlices de ce sjour contre une vie plus
relle de luttes et de combats.

Il n'est pas bien difficile de faire la grande dame dans un chteau,
pensait Rebecca en elle-mme; je me chargerais trs-bien de ce rle,
si l'on voulait m'assurer cinq mille livres sterling de revenu. Ce
n'est pas bien fatigant d'aller donner un coup d'oeil aux enfants et
de compter les abricots sur les espaliers, au besoin mme j'irais
jusqu' ter les feuilles mortes des graniums, jusqu' demander aux
vieilles femmes comment vont leurs rhumatismes et faire distribuer des
bouillons aux pauvres. C'est l un mtier dont je m'accommoderais fort
bien moyennant cinq mille livres sterling de rente. On me verrait
aussi bien qu'une autre me rendre en voiture chez des voisins o je
serais invite  dner, et suivre les modes de l'anne prcdente. Je
paratrais avec avantage  l'glise, dans le banc seigneurial, ou
bien, mon voile baiss et dans l'embrasure de la boiserie,
j'apprendrais  dormir sans en rien laisser voir: tout cela s'acquiert
par l'usage. Avec de l'argent on paye ses dettes; avec de l'argent on
a le droit de faire les fiers et de nous mpriser nous autres pauvres
diables, parce que nous n'avons pas le sou. Ils s'imaginent avoir fait
acte de bien grande gnrosit pour une bank-note donne pompeusement
 notre fils, et, quant  nous qui n'en avons pas, nous ne sommes pas
bons  jeter aux chiens.

C'est ainsi que Becky se consolait des injustices du sort en
tablissant  sa manire la balance du bien et du mal.

Ces bois, ces prairies, ces charmilles, ces tangs, ces jardins, ces
salles du vieux manoir qu'elle revoyait aprs une absence de sept ans,
taient l'objet de ses visites les plus curieuses. Par rapport au
temps o elle se trouvait, c'tait l l'poque de sa jeunesse; car
autrement avait-elle connu ce temps si doux et si pur de la jeunesse?
En se rappelant les penses, les sentiments qu'elle avait eus alors,
elle les rapprochait de ceux qu'elle avait maintenant et qu'elle
devait aux frottements du monde depuis qu'elle avait vcu dans la
socit, qu'elle s'tait leve au-dessus de l'humble condition 
laquelle le sort semblait l'avoir condamne.

C'est  ma petite cervelle, se disait tout bas Becky, que je dois
d'en tre venue o je suis. Du reste, pour rendre justice 
l'humanit, il faut avouer qu'elle est bien bte. S'il m'en prenait
envie, je ne pourrais maintenant me mler  cette socit que je
frquentais jadis dans l'atelier de mon pre. Adieu, pauvres artistes,
avec vos blagues  tabac et vos pipes, je ne puis plus maintenant
recevoir que des lords tout chamarrs de crachats et de dcorations.
J'ai pour mari un gentilhomme, la fille d'un comte pour belle-soeur,
et l'on me traite  ce titre avec toute espce de considration dans
la mme maison o, quelques annes auparavant, j'tais tout juste un
peu plus qu'une servante. Mais, en vrit, ma condition prsente
est-elle si fort prfrable  celle de la fille du pauvre peintre,
qui, par ses clineries, arrachait de l'picier du coin un peu de
cassonade et de th? J'aurais pous le jeune peintre auquel j'avais
tourn la tte, que je ne vois gure en quoi je serais plus pauvre que
je ne suis maintenant. Ah! si cela se pouvait, je serais toute prte 
troquer ma condition et ma parent contre une bonne petite rente en
trois pour cent.

C'est ainsi que Becky commenait  se pntrer de la vanit des choses
humaines et cherchait des biens plus positifs et plus solides que tout
le clinquant qui les couvre.

Peut-tre ses mditations l'eussent-elles conduite  reconnatre que
l'on peut aussi bien arriver au bonheur par l'observation fidle de la
vertu, par l'accomplissement courageux de son devoir, que par la
sentier dtourn dans lequel elle se fourvoyait. Mais, ds que ces
penses s'levaient dans l'esprit de Becky, elle avait hte de s'y
soustraire, avec non moins d'empressement que les demoiselles de
Crawley-la-Reine en mettaient  viter la pice o reposaient les
dpouilles mortelles de leur pre. On serait, en vrit, tent de
croire que le remords est de tous les sentiments humains le plus
facile  assoupir lorsque parfois il se rveille. Ce qui nous
proccupe le plus, en effet, n'est point le regret d'avoir mal fait,
mais la crainte d'tre trouv en faute et d'avoir  encourir ou la
honte ou le chtiment.

Pendant son sjour  Crawley-la-Reine, Rebecca russit, par ses
manoeuvres et ses intrigues,  se faire des amis de tous ceux qui la
voyaient. Lady Jane et son mari lui firent les plus pathtiques
adieux. On se quitta en se promettant de se revoir bientt  l'htel
de Great-Gaunt-Street, ds que les rparations en seraient acheves.
Lady Southdown fit un paquet de drogues  l'intention de Rebecca et
lui remit une lettre pour le rvrend Lawrence Grills. Pitt
reconduisit ses deux htes jusqu' Mudbury dans sa voiture  quatre
chevaux, aprs avoir  l'avance expdi leur bagage dans une charrette
avec renfort de gibier.

C'est un bonheur pour vous d'aller retrouver votre charmant petit
garon, dit lady Crawley  sa belle-soeur au moment de la sparation.

--Un trs-grand bonheur, dit Rebecca en levant au ciel ses petits
yeux verts.

Et, en effet, elle se trouvait fort heureuse de quitter ce chteau,
dont elle ne s'loignait pourtant pas sans un certain regret. On
mourait d'ennui  Crawley-la-Reine, mais l'air y tait plus pur que
celui que l'on respirait  Londres. Les personnages qui l'habitaient
taient on ne peut plus monotones, mais ils tmoignaient  leurs
visiteurs toutes les prvenances dont ils taient capables.

Il n'y a rien de plus facile que d'tre aimable lorsqu'on a du trois
pour cent, se disait Rebecca, non sans quelque apparence de vrit.

Les rverbres de Londres illuminaient les rues de leurs rougetres
clarts lorsque la diligence entra dans Piccadilly. Briggs avait
allum un feu splendide pour fter le retour de Rawdon et de sa femme,
et le petit garon tait rest sur pied pour embrasser le soir mme
son pre et sa mre.




CHAPITRE X.

O l'on revient  la famille Osborne.


Voici bien longtemps que nous n'avons aucune nouvelle de notre
respectable ami M. Osborne de Russell-Square. Depuis que nous l'avons
quitt, les vnements qu'il avait traverss n'taient point de nature
 adoucir son caractre; tout, au contraire, semblait dsormais aller
 l'encontre de ses souhaits. La moindre rsistance avait toujours
exaspr ce vieillard, et l'ge, la goutte, l'abandon, la ruine de ses
esprances ne firent qu'augmenter chez lui cette disposition et aigrir
son humeur. Ses cheveux noirs et pais blanchirent rapidement aprs la
mort de son fils, sa figure se couperosa; sa main tremblante pouvait 
peine porter jusqu' sa bouche son verre de porto; ses bureaux taient
devenus un enfer pour ses commis, et le sjour de sa maison n'tait
gure plus tolrable.

Rebecca, qui priait le ciel avec tant de ferveur de lui envoyer des
rentes, n'aurait point  coup sr chang sa pauvret et les hasards
de sa vie d'expdients contre l'argent d'Osborne,  la condition de
prendre aussi ses tortures. Ce vieux grondeur avait demand pour lui
la main de miss Swartz, et avait essuy un humiliant refus de la part
des tuteurs de la jeune demoiselle, qui avaient fini par la marier au
jeune rejeton d'une noble famille cossaise. Le vieil Osborne aurait
consenti  pouser la femme de la plus basse extraction, pourvu qu'il
pt ensuite faire passer sur elle ses colres; mais, comme il ne
trouvait personne pour accepter ce rle peu enviable, il se mit 
perscuter la fille qui restait chez lui faute d'avoir trouv un mari.
Sa victime avait un splendide quipage, de magnifiques chevaux,
occupait la place d'honneur  une table couverte de vaisselle plate;
elle pouvait puiser  pleines mains dans la caisse, avait un grand
laquais pour l'escorter quand elle sortait, jouissait d'un crdit
illimit chez tous les premiers fournisseurs, qui la suivaient jusqu'
la porte de leurs salutations et de leurs politesses les plus
empresses. En un mot, elle tait entoure de tous les hommages dont
on accable une riche hritire, et avec tout cela il n'y avait point
de vie plus triste que la sienne.

Frdric Bullock, de la maison Hulker, Bullock et Comp., avait fini
par pouser Maria Osborne, non sans avoir pralablement fait  son
beau-pre des chicaneries et des objections sans nombre au sujet de la
dot. Puisque George tait mort et ray du testament, Frdric ne
voulait plus prendre sa bien-aime si le pre de Maria n'assurait  sa
fille la proprit de la moiti de sa fortune, et les retards qui
furent apports au mariage provenaient, comme il le disait, de ce
qu'il ne voulait pas se laisser _faire au mme_.

 cette argumentation, Osborne rpondait que Frdric avait consenti 
prendre sa fille pour vingt mille livres sterling, et qu'il tait bien
rsolu  ne pas lcher un rouge patard de plus: tout ce qu'il pouvait
ajouter, c'tait sa bndiction; si cela ne suffisait pas  Frdric,
il n'avait qu' s'en aller au diable. Frdric, qui s'tait berc des
plus flatteuses esprances au moment o George avait t dshrit,
accusait le vieux marchand de fraude et de mauvaise foi. Il songea un
instant  envoyer promener toute l'affaire. Osborne retira ses
capitaux de la maison Hulker et Bullock, et alla un jour  la Bourse
une cravache  la main, jurant qu'il voulait couper en deux la figure
d'un certain drle qu'il saurait bien trouver.

Cette rupture, du reste, ne fut que passagre; le pre de Frdric et
ses amis lui conseillrent de prendre Maria et de se contenter de ses
vingt mille livres sterling, dont la moiti tait paye comptant et le
reste devait tre touch  la mort de M. Osborne, avec une chance
ventuelle de partage pour le surplus. Frdric se rsigna en
consquence  mettre les pouces, comme il disait lgamment. M.
Osborne rechigna d'abord, puis consentit enfin; car Hulker et Bullock
tenaient une place leve dans l'aristocratie financire et avaient
des relations avec les plus gros bonnets de la banque. Quelle
satisfaction de pouvoir dire: Mon gendre est de la maison Hulker,
Bullock et Comp.! En prsence de telles considrations, la
clbration du mariage fut dcide.

Les jeunes poux eurent un htel non loin de Berkeley-Square et une
petite villa  Roehampton, rendez-vous champtre de presque toute la
finance. Auprs des femmes de sa famille, Frdric passait pour avoir
fait une msalliance; ces dames oubliaient que leur grand-pre sortait
de l'hospice des Enfants-Trouvs: leurs maris, il est vrai,
appartenaient  quelques-unes des plus nobles familles de
l'Angleterre. Maria comprit que le soin de sa dignit et les noms qui
figuraient sur la liste de ses visites lui imposaient l'obligation de
faire oublier autant que possible la bassesse de son extraction: elle
rsolut, en consquence, de voir son pre et sa soeur le moins
possible.

Elle avait, toutefois, trop de bon sens pour songer  mettre de ct
ce vieillard, dont elle pouvait encore esprer une vingtaine de mille
livres sterling. Frdric Bullock, d'ailleurs, ne l'aurait point
souffert. Mais, avec ses bonnes intentions, elle n'avait pas encore
assez d'usage et de pratique pour savoir bien dissimuler. Elle
n'invitait son pre et sa soeur qu' ses petites soires, et les
recevait avec une extrme froideur, se montrait fort rarement 
Russell-Square, priait son pre de quitter ce quartier, o l'on ne
voyait que des _gens du commun_, et par l se faisait un tort norme,
malgr les efforts de Frdric Bullock  rparer le mal par sa
diplomatie. Ces puriles et ridicules niaiseries finissaient par
compromettre gravement les droits de sa femme  la succession.

Voil Maria devenue trop grande dame pour daigner se montrer 
Russell-Square, disait le vieillard en revenant un soir avec sa fille
de chez mistress Frdric Bullock, o ils avaient dn tous deux. Elle
invite son pre et sa soeur  venir manger les restes de ses grands
galas, car le diable m'emporte si ces plats n'en taient pas  la
seconde apparition; et puis elle nous relguera avec les gens de la
cit ou quelque gratte-papier, en rservant les comtes, les lords et
les ladies, et toute sa clique aristocratique, pour une meilleure
occasion. Avec cela qu'elle est belle, son aristocratie!... tas de
courtisans, de parasites, de pique-assiettes que tous ces gens-l!
Allons, Jack, un coup de fouet aux chevaux; nous devrions dj tre
rentrs  Russell-Square!

Puis il se rejeta brusquement dans le fond de la voiture, avec un
ricanement convulsif.

Lorsque mistress Frdric accoucha de son premier enfant,
Frdric-Auguste-Howard-Stanley-Devereux Bullock, le vieil Osborne fut
pri d'assister au baptme et d'tre le parrain du nouveau-n; mais il
se contenta d'envoyer une timbale en or pour l'enfant et vingt guines
pour la nourrice.

Je voudrais bien savoir si un de leurs grands seigneurs en a jamais
autant donn, se disait-il  part lui.

Il refusa du reste d'assister  la crmonie.

Ce magnifique cadeau fit trs-grand plaisir aux Bullock. Maria en
conclut aussitt que son pre avait un faible pour elle, et Frdric
entrevit dj un splendide avenir pour son jeune hritier.

On peut difficilement se faire une ide des souffrances endures par
miss Osborne, lorsque dans sa solitude de Russell-Square elle voyait
dans le journal le nom de sa soeur cit parmi les lgantes du jour;
la description de la toilette qu'elle portait pour sa prsentation 
la cour par lady Frdrica Bullock. Hlas! en comparaison, la vie de
Jane s'coulait bien triste et bien maussade; elle ne connaissait ces
jouissances de l'amour-propre et de l'orgueil que pour en apprcier la
privation. Dans l'hiver, elle avait  se lever ds le matin pour
prparer le djeuner du vieillard grondeur et bourru, qui aurait mis
la maison sens dessus dessous si son th n'avait pas t prt pour
huit heures et demie.  neuf heures et demie, son tyran se levait et
partait pour la Cit.

Le temps qui s'coulait alors jusqu'au dner se passait pour elle 
inspecter la cuisine,  semoncer les domestiques,  faire sa promenade
en voiture, ses courses chez les fournisseurs, qui ne savaient lui
tmoigner assez d'gards. Elle profitait aussi de ses loisirs pour
mettre ses cartes et celles de son pre chez leurs respectables et
ennuyeux amis de la cit, pour rester dans le salon  attendre les
visites, pour confectionner une grande pice de tapisserie au coin du
feu. Quand par hasard, relevant la couverture en cuir de son vieux
piano, elle en tirait des notes mal assures, les chos troubls de la
maison lui renvoyaient des modulations plaintives qui semblaient
rpandre autour d'elle une tristesse plus grande encore. Le portrait
de George avait disparu; il avait t mont au grenier dans une salle
de dbarras. Le pre et la fille conservaient bien comme un secret
sentiment du fils et du frre qu'ils avaient perdu; mais ce souvenir
venait machinalement  leur pense; jamais on ne prononait le nom de
cet tre jadis si cher  leurs affections.

 cinq heures, M. Osborne rentrait pour le dner; il prenait ce repas
silencieusement, en tte--tte avec sa fille; il avait le plus
souvent l'air morne et abattu, except quand il lui arrivait de
tempter et jurer contre le cuisinier, si par hasard ses ragots et
ses sauces ne lui plaisaient pas. Deux fois par mois Osborne recevait
des amis de son ge et de sa condition, et aussi peu divertissants que
lui.

Ces invits rendaient  leur tour  M. Osborne des dners non moins
somptueux et non moins ennuyeux que les siens. Aprs avoir
suffisamment dgust le porto et le xrs, on allait crmonieusement
faire une partie de whist, et  dix heures et demie chacun partait
dans sa voiture.

Au milieu de cette morne existence, un secret planait sur la vie de
Jane, secret qui avait dvelopp chez son pre cette humeur morose et
farouche, dont le germe se trouvait dj dans son naturel orgueilleux
et vain. Miss Wirt, la demoiselle de compagnie, aurait pu donner plus
d'un dtail sur cette affaire. Elle avait pour cousin un artiste,
depuis trs-clbre comme peintre de portraits, mais qui  ses dbuts
avait t fort aise d'apprendre  dessiner aux femmes  la mode. M.
Smee a oubli depuis longtemps le chemin de Russell-Square; mais en
1818, lorsqu'il avait miss Osborne pour lve, il voyait avec bonheur
s'ouvrir pour lui la porte de cette maison.

Smee, autrefois lve de Sharp, artiste dbauch, flneur et
malheureux, mais plein d'adresse et de talent, tait cousin de miss
Wirt, ainsi que nous venons de le dire; celle-ci le prsenta  miss
Osborne, dont la main et le coeur se trouvaient encore en
disponibilit aprs plusieurs petites amourettes qui taient restes
en chemin. Le jeune peintre s'prit d'une vive passion pour cette
jeune demoiselle, et tout porte  croire qu'il fut pay de retour.
Miss Wirt tait la confidente de ces amours. Peut-tre esprait-elle
que son cousin, emportant d'assaut la fille du riche marchand, lui
donnerait une part dans la fortune qu'il serait venu  bout de
conqurir grce  elle. Mais la triste ralit vint mettre  nant
toutes ces ravissantes illusions. M. Osborne, ayant eu vent de cette
affaire, rentra un jour  l'improviste et parut dans la salle de
dessin sa canne de bambou  la main. Le matre et l'lve avaient la
figure fort rouge et fort anime. Cela dplut  M. Osborne, qui jeta
le jeune homme  la porte, en le menaant de lui casser sa canne sur
le dos si jamais il le trouvait sur son passage. Une demi-heure aprs,
miss Wirt tait congdie; et pour hter son dpart, M. Osborne, du
haut de l'escalier, dmnageait  coups de pied ses malles et ses
cartons, et menaait encore du poing le fiacre qui l'emportait.

Jane Osborne,  la suite de cette aventure, ne quitta pas sa chambre
de plusieurs jours, et depuis lors son pre ne lui permit plus les
demoiselles de compagnie. Il l'avertit en outre de ne pas compter sur
le moindre schelling de sa part si elle se mariait sans son
consentement. Il lui fallut donc refouler bien loin les esprances que
Cupidon avait souleves dans son coeur. En consquence, elle s'tait
rsigne, tant que vivrait son pre, au genre de vie que nous venons
de dcrire, et avait pris son parti de rester vieille fille. Pendant
ce temps, sa soeur continuait  avoir chaque anne un enfant auquel
elle donnait des noms de plus en plus beaux, sans que cette
augmentation de petits Bullock contribut au maintien de l'affection
entre les deux soeurs.

Jane et moi vivons dans une sphre tout  fait distincte, disait
mistress Bullock, mais elle n'en est pas moins une soeur pour moi!

Or, il ne faut pas beaucoup de pntration pour comprendre ce que
voulait dire ce: _Elle n'en est pas moins une soeur pour moi!_

Nous avons dit quelques mots de la vie que menaient avec leur pre les
demoiselles Dobbin dans leur belle villa de Denmark-Hill, o le petit
George Osborne se faisait fte d'aller cueillir des pches et des
raisins. Les demoiselles Dobbin allaient souvent  Brompton voir la
chre Amlia, et entretenaient des relations de visites avec leur
ancienne amie de Russell-Square, mistress Osborne. C'tait sans doute
par dfrence pour les dsirs de leur frre, le major, que ces
demoiselles montraient tant d'gards pour mistress Osborne. Le major
ne dsesprait pas de voir quelque jour le vieil Osborne revenir de
son enttement et reconnatre enfin pour son hritier le fils de
George. Les demoiselles Dobbin tenaient miss Osborne au courant des
affaires d'Amlia; miss Jane savait par elles tous les dtails de
l'existence de mistress Osborne avec son pre et sa mre; de cette
manire elle se trouvait renseigne sur la pauvret et le dnment de
cette malheureuse famille. Ces demoiselles s'tonnaient en commun que
des hommes comme le brave major, comme ce cher capitaine Osborne,
eussent pu s'amouracher d'une crature aussi insignifiante, qui du
reste n'avait point chang et tait toujours reste une minaudire et
une pimbche. Quant au petit garon, c'tait le plus franc dmon qui
ft au monde.

Il n'est pas une femme dont le coeur ne soit accessible aux grces
aimables de l'enfance; les humeurs les plus revches sont toujours
prtes  se drider en prsence de ces petits tres si charmants et si
mutins.

Amlia, cdant un jour aux vives instances des demoiselles Dobbin,
permit au petit George d'aller passer la journe  Denmark-Hill. En
l'absence de son fils, elle employa la plus grande partie de son temps
 crire au major Dobbin. Elle le complimenta sur les bonnes nouvelles
qu'elle avait apprises  son sujet par l'intermdiaire de ses soeurs,
lui envoya ses voeux pour son bonheur et celui de la femme qu'il avait
choisie, et le remercia de toutes les preuves d'amiti qu'elle avait
reues de lui dans son malheur. Elle lui donnait aussi des nouvelles
particulires du petit Georgy, lui annonant qu'il tait all passer
la journe  Denmark-Hill. Elle soulignait beaucoup de passages de la
lettre, et terminait en signant _Son amie affectionne, Amlia
Osborne_. Par un oubli qui ne lui tait pas ordinaire, elle ne le
chargeait de rien pour lady O'Dowd, dont elle dsignait la soeur par
ces seuls mois souligns la _fiance du major_, et adressait au ciel
des voeux et des prires pour son bonheur en mariage. La nouvelle de
ce mariage lui permit de secouer la rserve qu'elle avait jusqu'alors
observe vis--vis du major. Elle saisit avec empressement cette
occasion de lui exprimer avec toute la vivacit de la reconnaissance
la chaleur de ses sentiments; et quant  tre jalouse de Glorvina!...
Allons donc, Amlia s'en serait voulu  elle-mme d'en avoir eu
seulement l'ide.

Ce soir-l, George revint tout joyeux dans la voiture de sir William
Dobbin, conduite par le vieux cocher de la maison. George avait au cou
une jolie chane en or, au bout de laquelle pendait une montre. Il
raconta  sa mre que c'tait une vieille dame, un peu laide, qui la
lui avait donne, tout en le couvrant de ses larmes et de ses baisers.
Cette vieille dame ne lui plaisait pas beaucoup; il aimait encore
mieux les raisins; mais il prfrait par-dessus tout sa maman. Un
secret mouvement de terreur fit tressaillir Amlia; cette me timide
frmit sous l'atteinte d'un triste pressentiment en apprenant que son
fils avait vu quelqu'un de la famille Osborne.

Miss Osborne, car c'tait elle, rentra de son ct pour dner avec son
pre. Le vieillard avait fait ce jour-l une excellente affaire; aussi
se montrait-il presque de bonne humeur, ce qui contribua encore  lui
faire remarquer l'air troubl et attrist de sa fille.

Qu'y a-t-il donc, miss Osborne? daigna-t-il lui demander.

Celle-ci clata alors en sanglots:

Ah! monsieur, lui dit-elle, j'ai vu le petit George; il est beau
comme un ange! c'est tout son portrait!

Le vieillard, plac en face d'elle, ne rpondit pas, rougit beaucoup
et commena  trembler de tous ses membres.




CHAPITRE XI.

O le lecteur se trouve dans la ncessit de doubler le cap.


Il faut que le lecteur se transporte maintenant avec nous  plusieurs
milliers de lieues du pays qui jusqu'ici a servi de thtre aux
vnements de cette histoire. Nous franchissons les mers et nous nous
trouvons dans nos possessions anglaises de l'Inde,  la station
militaire de Bundlegunge. C'est l, en effet, que nous devons
retrouver nos anciens amis du brave ***, dsormais sous les ordres du
colonel sir Michel O'Dowd. Les annes n'avaient pas trop maltrait ce
robuste officier, comme il arrive d'ordinaire pour les hommes dous
d'un solide estomac, d'un heureux caractre et d'une quitude d'esprit
que ne sauraient troubler les oprations intellectuelles.

Peggy O'Dowd, l'hritire des Maloneys, est toujours telle que nous
l'avons jadis connue, le mme dsir d'obliger inspire ses penses et
ses paroles. Son humeur ardente, imprieuse et despotique, s'exerce
principalement sur son Mick bien-aim; en un mot, elle est le
grenadier des femmes de son rgiment. Quant au major, il n'est point
encore mari, et ce n'est point la faute de mistress O'Dowd, qui a
dcid dans sa sagesse que Glorvina serait la femme de notre ami
Dobbin, et n'a rien nglig pour faire russir ce mariage. En effet,
Glorvina ne rpondait-elle pas parfaitement aux prtentions que
pouvait lever le major? n'tait-elle pas une jolie fille aux couleurs
roses, aux cheveux d'bne, aux yeux clestes, une amazone aussi
capable de mener le cheval que le piano, et possdant en un mot tout
ce qui tait ncessaire au bonheur de Dobbin? Sans doute elle tait
bien plus faite pour lui convenir que cette pauvre et chtive Amlia,
dont il n'avait pas cess d'tre le fervent et fidle adorateur.

Il suffit de voir comme Glorvina dfile  la parade dans un salon,
disait mistress O'Dowd, pour se convaincre que cette pauvre petite
mistress Osborne n'est pas en tat de soutenir la comparaison. Elle a
la tournure d'une oie qui boite. Mon cher major, si vous m'en croyez,
Glorvina est la femme qu'il vous faut: vous tes une espce de marmot
qui avez besoin d'tre un peu secou; et puis Glorvina descend de
l'illustre race des Maloneys et des Molloys, et, croyez-moi, ce sont
l de nobles et anciennes familles avec lesquelles on doit s'estimer
toujours trs-fier de s'allier.

Avant de s'attaquer au major Dobbin, les charmes conqurants de
Glorvina s'taient dj essays contre bien d'autres. Elle avait eu
des amourettes avec tous les officiers  marier, avec tous les
clibataires ligibles.  Madras, un capitaine, puis un nabab, taient
venus accrotre le nombre de ses adorateurs, sans qu'aucun d'eux et
aspir  un plus grand bonheur. Dans les ftes de la prsidence,
Glorvina n'avait jamais manqu ni de danseurs ni de fidles, mais ils
s'en taient tous tenus l et aucun n'avait pouss jusqu'au mariage.

Malgr les querelles qui se renouvelaient sans cesse et  tout propos
entre lady O'Dowd et Glorvina, et qui vingt fois par jour auraient
fait perdre patience  Mick, s'il n'avait t un vritable saint de
bois, ces deux dames s'entendaient toujours ds qu'il s'agissait de
marier le major Dobbin, et elles taient rsolues  ne point le
laisser en paix qu'elles n'en fussent venues  leurs fins. Glorvina,
pousse par ses dfaites prcdentes au courage du dsespoir, soumit
Dobbin  un sige en rgle. Elle lui chantait sans relche des
ballades irlandaises, prenait son bras pour aller se promener sous les
frais ombrages des bosquets de citronniers. Sa voix tait si douce,
ses gestes si pittoresques, que l'homme le moins sensible n'aurait pu
y rsister.  chaque instant elle demandait  Dobbin si le chagrin
n'avait pas fan la fleur de ses jeunes annes, et elle paraissait
toujours prte  verser des larmes au rcit des dangers et des
expditions militaires du major.

Nous savons dj que l'honnte garon s'amusait  jouer de la flte
pour son agrment particulier. Glorvina voulut  toute force qu'il
l'accompagnt sur le piano, et lady O'Dowd se retirait discrtement et
sans avoir l'air de rien, quand elle voyait les jeunes gens dans le
feu de l'excution. Glorvina exigea que le major l'escortt tous les
matins  la promenade, et chacun pouvait assister  leur dpart et 
leur retour. Glorvina inondait le major de petits billets, lui
empruntait ses livres, marquant  grands coups de crayon les passages
o la passion s'exprimait avec le plus d'ardeur; elle se servait de
ses chevaux, de ses domestiques, de son argenterie, de son palanquin.
Comment ne pas expliquer de pareils faits par quelque secret
engagement? comment les deux soeurs du major, auxquelles il en
revenait toujours quelque chose, ne se seraient-elles pas imagin que
leur frre allait incessamment contracter les noeuds de l'hymen?

Mais ces ruses et ces manges ne faisaient rien sur l'impassible
Dobbin, qui conservait un sang-froid des plus dsolants. Il clatait
de rire si parfois un de ses camarades s'avisait de le railler sur
l'attention non quivoque que lui accordait miss Glorvina.

Vous ne voyez pas, disait-il, que ce qu'elle en fait, c'est
uniquement pour s'entretenir la main; elle s'exerce sur moi tout comme
sur le piano de mistress Tozer; elle prend ce qu'elle rencontre sous
sa main, et voil tout. Je suis trop vieux, trop dtraqu pour une
aussi jolie femme que Glorvina.

Et il n'en continuait pas moins  se promener  cheval avec elle, 
lui copier des romances,  lui transcrire des vers sur des albums et 
faire sa partie, le tout avec la plus extrme soumission; car, dans
les garnisons de l'Inde, les jeunes officiers n'ont point d'autre
occasion de s'occuper, lorsqu'ils ne se sentent pas de got pour la
chasse  la bcassine et au cochon, ou pour les distractions du jeu,
de la pipe ou de la bouteille.

Malgr les instances de sa femme et de sa belle-soeur, le colonel
O'Dowd se refusa catgoriquement  interroger le major sur ses
intentions dfinitives, pour le dterminer  mettre un terme aux
lamentables tortures d'une innocente jeune fille. Le vieux soldat
dclara trs-nettement qu'il n'entendait entrer pour rien dans le
complot.

H, ma foi, disait-il, le major  son ge sait ce qu'il doit faire;
s'il avait bien envie de vous avoir pour femme, il saurait bien vous
demander.

D'autres fois il le prenait sur le ton de la plaisanterie, et disait
que Dobbin, se trouvant encore trop jeune pour tre  la tte d'une
maison, avait crit  sa maman une lettre pour lui en demander la
permission. Loin de se prter, du reste, au mange et aux intentions
de ces dames, le brave Mick alla un jour jusqu' avertir
confidentiellement le major de prendre garde  lui et de se tenir sur
la dfensive.

Attention, Dobbin, lui dit-il, attention, mon garon; ces femmes-l
mitonnent quelque grand coup; j'ai vu ma femme qui tirait d'une malle
deux robes frachement arrives d'Europe; l'une des deux, en satin
rose, tait pour Glorvina. Tout cela, Dobbin, c'est pour vous forcer 
vous avouer vaincu, si toutefois les femmes et le satin peuvent avoir
raison de vous.

Mais ni la beaut des traits ni le luxe de la toilette n'taient
capables d'branler le major; la pense d'une seule femme occupait
tout l'esprit de l'honnte garon, et cette femme, nous pouvons le
dire, n'tait point miss Glorvina O'Dowd, malgr sa robe de satin
rose. C'tait la douce et modeste crature vtue de noir, qui ne
parlait gure que lorsqu'on s'adressait  elle, dont la voix n'avait
aucune ressemblance avec celle de Glorvina; c'tait la douce et tendre
mre assise auprs du berceau de son enfant et invitant le major par
un sourire  contempler avec elle ce cher trsor de sa tendresse;
c'tait la jeune fille aux joues roses entrant dans le salon de
Russell-Square avec une chanson sur les lvres ou suspendue au bras de
George, et la figure resplendissante d'amour et de bonheur. Cette
image ne quittait plus l'honnte major; elle l'accompagnait partout
dans le jour et le suivait dans son sommeil,  son chevet. Bien que le
major ne fatigut ni le public ni ses amis des confidences de son
amour, et bien qu'il n'en perdt ni le boire ni le manger, ses
sentiments du moins n'avaient ni chang ni vieilli, et, tandis que ses
annes s'accroissaient, que l'on pouvait apercevoir quelques fils
d'argent au milieu de sa brune et paisse chevelure, son amour
conservait toute la sve et la fracheur que gardent au coeur de
l'homme les souvenirs d'enfance.

Mistress Osborne, comme nous l'avons dit, avait crit au major pour le
complimenter avec la plus cordiale franchise de son prochain mariage
avec miss O'Dowd.

Votre soeur, lui disait Amlia, a eu la bont de venir me voir pour
m'apprendre _l'heureux vnement_ au sujet duquel je vous prie
d'accepter _mes plus sincres flicitations_. Je ne doute pas que la
jeune personne  laquelle vous allez _unir_ votre vie ne soit en tout
point digne de devenir la femme d'un homme aussi bon et aussi dvou
que vous. Que peut vous offrir une pauvre veuve, sinon les prires et
les voeux qu'elle forme du fond du coeur pour votre _prosprit_?
George embrasse bien _son cher parrain_; il espre que vous ne
l'oublierez pas. Je lui ai dit que vous alliez prendre de _nouveaux
engagements_ avec une personne qui mrite certainement toutes vos
affections; mais, bien que de tels engagements soient sans contredit
les plus forts, les plus sacrs, et dominent _tous les autres_, je
suis assure cependant que la veuve et l'orphelin dont vous avez t
jusqu'ici l'ami et le protecteur continueront _ avoir une petite
place dans votre coeur_.

Toute la lettre tait sur le mme ton et portait  chaque ligne comme
l'empreinte du parfait contentement de celle qui l'avait crite. Elle
arriva par le mme btiment qui apportait de Londres  lady O'Dowd son
arsenal de toilette.

Dobbin, comme en s'en doute, l'ouvrit de prfrence  toutes celles
qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle
produisit sur son esprit un si fcheux effet, qu'aprs cette lecture
il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la
touchait de prs ou de loin, et se mit  pester contre les commrages
fminins et contre le beau sexe en gnral. Ce jour-l, tout lui
apparut en noir:  l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et
son service lui sembla une odieuse corve. En vrit, tait-ce bien la
besogne d'un homme dou de raison que d'user sa vie  examiner des
batteries de fusil et  faire prendre l'alignement  des espces de
bches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que
jamais. Aprs tout, que lui importait  lui, qui arrivait grand train
 la quarantaine, le nombre de bcassines tues par le lieutenant
Smith, ou les mrites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait
pris de dgot pour les robustes plaisanteries que l'on faisait  la
table des officiers; il n'tait plus d'ge  rire des propos
drlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien
qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaiet du vieil O'Dowd  la
tte chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendt
rpter, toujours les mmes, depuis trente ans. Oblig  vivre entre
les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les
scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable,
et il ne pouvait y penser sans rougir.

Amlia, se disait-il alors, Amlia! pouvez-vous bien me faire des
reproches,  moi qui vous suis toujours rest fidle? si seulement
vous aviez voulu rpondre aux sentiments que j'prouvais pour vous, je
ne serais point ici  traner une misrable existence. Ne trouvez-vous
d'autres rcompenses pour tant de dvouement et de fidlit que des
souhaits et des flicitations sur mon mariage avec cette pimpante
Irlandaise?

Ah! le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste;
plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait
voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanits et les dceptions
dont elle est seme, tant la lutte lui paraissait dsespre et
douloureuse, tant l'horizon se montrait  lui sous de sombres aspects!
Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant
s'il se dciderait  partir pour l'Angleterre. Fidlit, amour,
constance, rien n'avait touch le coeur insensible d'Amlia; et on et
dit qu'elle fermait  dessein les yeux pour ne point voir tant
d'amour.

Amlia, s'criait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous
tes la seule que j'aie aime, que j'aime encore au monde, malgr
votre coeur de marbre, malgr votre indiffrence aprs les soins que
je vous ai donns dans des temps de douleur et de souffrance, malgr
ces sourires que vous aviez sur les lvres au moment de nos adieux et
qui semblaient me dire que vous ne pensiez dj plus  moi avant mme
que je vous eusse quitte.

Ah! sans doute Amlia aurait eu piti de lui, si elle l'avait vu dans
le triste tat o elle venait de le jeter. Le major crut trouver une
consolation, un adoucissement  ses tortures en relisant toutes les
lettres qui lui venaient d'Amlia, depuis ses lettres d'affaires
touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux
moindres billets d'invitation, au moindre carr de papier sur lequel
se trouvait un dli de sa main. Ces lettres taient toutes empreintes
d'une froideur qui ne laissait point de place  l'esprance.

S'il se ft trouv l une douce et aimable crature capable de lire
dans ce noble coeur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de
grandeur et de dlicatesse dans sa rserve, le prestige qui
environnait Amlia se serait peut-tre vanoui tout naturellement, et
l'amour de Dobbin aurait eu dsormais des destines calmes et
paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimit
que ceux auxquels s'efforait de le provoquer la fringante Glorvina,
la brillante Irlandaise aux boucles d'bne; et, il faut le dire,
cette altire beaut songeait bien moins  s'assurer l'amour du major
que ses adorations. Elle avait entrepris l une tche bien difficile
et bien ingrate,  en juger d'aprs les moyens auxquels elle tait
oblige d'avoir recours pour en venir  ses fins.

Peu aprs l'arrive des toilettes de Londres, et peut-tre en vue de
leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du
rgiment royal donnrent un bal aux rgiments de la compagnie des
Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au
milieu des pompes blouissantes de sa robe de satin rose, de cette
robe qui devait frapper le coup dcisif; le major, prsent  cette
fte, errait  l'aventure dans les salons du bal, et il n'et pas mme
su dire le lendemain quelle tait la couleur du satin. Glorvina, la
rage dans le coeur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la
garnison, esprant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en
parut point jaloux. Il ne tmoigna pas mme de mauvaise humeur lorsque
M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras  Glorvina pour la
conduire  la salle du souper. Ce n'tait ni les manges de la
coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles paules qui pouvaient
quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien
autre chose  offrir.

 eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanit des choses humaines;
ils dsiraient, chacun de leur ct, ce qu'il ne leur tait point
donn d'avoir. La dsolation et le dsespoir de Glorvina se
manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major,
disait-elle en sanglotant, avait t plus vive qu'aucune de celles
qu'elle avait ressenties pour les autres.

Ah! ma bonne Peggy, disait-elle  sa belle-soeur dans leurs moments
d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le
coeur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientt
plus qu'un squelette.

Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette
malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tchait mme pas d'en
devenir amoureux, un autre btiment arriva d'Europe, d'o il apportait
des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au
coeur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui
des missives apportes par le dernier navire, et elle venait de chez
lui. Dobbin reconnut aussitt l'criture de sa soeur, qui mettait le
plus grand soin  entasser dans sa correspondance toutes les plus
mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une
franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, tant
malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les
ptres de sa soeur, ne se pressait jamais beaucoup d'en rompre le
cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y
avait  peine quinze jours qu'il venait d'crire  sa soeur une lettre
de remontrances  propos des absurdes racontages dont elle avait t
entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait rponse  la
mre de George, afin de la dtromper sur les bruits mensongers qui
avaient circul sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait
point, quant  prsent, de changement probable dans sa position
actuelle.

Deux ou trois jours aprs l'arrive de ce second paquet de lettres, le
major tait all passer la soire chez lady O'Dowd, o il s'tait
montr fort aimable, et Glorvina s'tait persuade qu'il avait cout
avec plus d'attention qu' l'ordinaire l'_cho du Glacier_ ou
l'_Enfance du Mnestrel_, et une ou deux autres romances de choix
qu'elle rservait spcialement pour lui. En ralit, il n'avait pas
plus cout la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on
entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme
toujours, la pauvre fille aimait  se bercer d'une illusion qui lui
tait chre. Le major, aprs avoir jou une partie d'checs avec elle,
pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit cong
de ces dames  son heure ordinaire et regagna son gte.

Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa soeur, qui
renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la
prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa  passer
une heure dsagrable en tte--tte avec cette chre soeur, qui, 
une telle distance, trouvait encore le moyen de lui tre parfaitement
dplaisante. Une heure environ s'tait dj coule depuis que le
major avait quitt la maison du colonel. Matre Mick dormait du
sommeil inaltrable du juste, et Glorvina avait cach ses boucles
d'bne dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle
aussi, avait regagn la chambre nuptiale, situe au rez-de-chausse;
tout  coup la sentinelle, qui veillait  la porte de l'officier
suprieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure
bouleverse. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire
attention au planton, s'approcha des fentres de la chambre  coucher:

Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.

--Grand Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa
tte, qui ressemblait  une grappe de papillotes.

--Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garon? reprit le colonel, pensant
qu'il y avait au moins le feu  la caserne, ou qu'il tait arriv un
ordre du quartier gnral.

--Il me faut.... un cong pour.... pour retourner en Angleterre,
reprit Dobbin; j'y suis rappel immdiatement pour des affaires de
famille trs-urgentes.

--Juste ciel! qu'est-il arriv? se dit Glorvina communiquant son
tremblement  ses papillotes elles-mmes.

--Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ, continua Dobbin.

Le colonel se leva et vint changer quelques paroles avec lui.

En arrivant au _post-scriptum_ de la lettre de miss Dobbin, le major y
avait trouv la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous
venons de faire part au lecteur:

J'ai t voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa
famille. Vous savez dans quelle misrable demeure vivent ces pauvres
gens depuis la banqueroute du pre; M. Sedley a plac une plaque de
cuivre sur la porte de cette mchante habitation et se livre au
commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant
enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions  l'insolence et 
l'enttement. Nous nous occupons de lui suivant votre dsir, et nous
l'avons prsent  sa tante miss Osborne qui a t enchante de le
voir. Son grand-pre, je ne parle point du banqueroutier, mais de M.
Osborne, de Russell-Square, qui est presque tomb en enfance, semble
dispos  se radoucir  l'gard de l'enfant de votre ami et  oublier
les erreurs de la dsobissance du pre. Amlia serait assez dispose
 lui en faire l'abandon. Elle commence  se consoler de la mort de
son mari, et dans peu doit pouser le rvrend M. Binney, ministre 
Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence 
tre sur le retour; j'ai dj aperu quelques cheveux gris sur sa
tte; quant  son moral, il va infiniment mieux; et votre petit
filleul fait le diable  la maison. Ma mre me charge de vous
transmettre ses amitis, auxquelles je joins celles de votre dvoue
soeur.

                              Anna Dobbin.




CHAPITRE XII.

Entre Londres et l'Hampshire.


Le grand htel des Crawley, situ Great-Gaunt-Street, vit de nouveau
briller sur sa faade l'cusson de la famille, en signe de deuil et
comme tmoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt
Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblme
hraldique un clat inaccoutum qui, aussi bien l que dans tout le
reste de la maison, n'avait jamais exist du vivant du dernier
baronnet. La couche noirtre et antique qui donnait  la maison un
aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'carlate
des briques, qu'encadraient gaiement des filets de pltre. Le lion de
bronze servant de marteau, avait t redor  neuf et les grilles
repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de
Gaunt-Street, tait devenue la plus coquette de tout le quartier. La
transformation avait eu lieu avant mme que dans l'Hampshire les
premiers jets de la verdure eussent remplac les feuilles jauntres
qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa,
pour la dernire fois, l'avenue du chteau.

Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coup de mme
taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette
maison. Une vieille fille, escorte d'un petit garon, s'y rendait
aussi chaque jour; le petit garon et la vieille fille taient miss
Briggs et le petit Rawdon, chargs tous deux d'inspecter les
embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de
surveiller les ouvrires, de couper et coudre les rideaux et les
tentures, de passer en revue et secrtaires et commodes, et tous les
rduits o se trouvaient entasses les reliques poudreuses de la
famille, avec les faux bijoux qui avaient brill sur la tte de
plusieurs gnrations fminines, enfin de faire l'inventaire de la
porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les
tablettes de l'office.

Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute
main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son bon plaisir
dcidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait
ainsi l'occasion de faire preuve de bon got et elle en tait
enchante. Ces rparations avaient t dcides  la suite d'un voyage
de sir Pitt  Londres, o il tait venu voir ses hommes de loi, et
avait pass une semaine  Curzon-Street, dans la maison de son frre
et de sa belle-soeur.

Il s'tait fait d'abord descendre  l'htel; mais Becky, instruite de
l'arrive du baronnet, se transporta en personne auprs de lui, et une
heure aprs le ramenait en triomphe  Curzon-Street. Comment refuser
une hospitalit offerte avec tant de franchise et par une aussi
aimable petite crature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec
toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accept sa
proposition.

Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le
baronnet. Voil qui va rendre Rawdon bien joyeux.

Elle voulut s'assurer par elle-mme que rien ne manquait dans la
chambre de sir Pitt, que les domestiques avaient eu soin d'y porter
ses paquets; enfin elle y vint elle-mme avec le seau  charbon  la
main. Le feu flambait dj dans la chemine. On avait install Pitt
dans la chambre de miss Briggs, qui tait alle prendre ses quartiers
 l'tage suprieur.

--J'tais sre que vous ne pourriez me refuser de venir ici, lui
disait-elle avec des yeux rayonnant de plaisir.

Et, en effet, elle tait ravie de pouvoir lui donner l'hospitalit
chez elle. Becky s'arrangea de manire  ce que Rawdon ft oblig
d'aller prendre deux ou trois fois ses dners dehors. C'tait pour le
baronnet de dlicieuses soires que celles qu'il passait dans le
tte--tte avec Becky et avec Briggs. Becky surveillait elle-mme la
cuisine et la confection des plats qui avaient la prfrence de son
cher beau-frre.

--Comment trouvez-vous ce salmis? lui disait-elle; je l'ai fait
moi-mme  votre intention. Je sais encore bien d'autres friandises,
et ce sera pour quand vous viendrez encore me faire visite.

--Tout ce que vous touchez devient parfait entre vos mains, disait le
galant baronnet, et ce salmis est des meilleurs.

--Quand on est  la tte d'un pauvre mnage, reprenait alors Rebecca
avec une pointe de bonne humeur, on doit chercher tous les moyens de
se rendre utile.

 quoi son beau-frre rpondait alors qu'elle aurait t digne
d'pouser un empereur, et que cette habilet dans les soins
domestiques tait assurment des plus prcieuses chez une femme.

Sir Pitt tait naturellement port  faire,  part lui, une
comparaison fcheuse entre sa belle-soeur et sa femme; il ne pouvait
oublier une certaine ptisserie que lady Jane lui avait servie  dner
et qui tait la plus dtestable chose dont il et jamais got.

Pour assaisonner le salmis fait avec les faisans de lord Steyne, Becky
servit  son beau-frre une bouteille de petit vin blanc que Rawdon
lui avait apport de France et qu'il s'tait procur pour rien,  ce
que disait celle qui le versait. Ce vin, en effet, provenait des
fameuses caves du marquis de Steyne, et il ramena bien vite la chaleur
aux joues glaces du baronnet et ranima les forces de cette dbile
crature.

Lorsque la bouteille fut vide, Becky prit son beau-frre par la main
pour le conduire dans le salon. Aprs l'avoir fait asseoir sur le
sofa, au coin du feu, elle eut l'air de prendre le plus grand intrt
aux tirades qu'il se mit  lui dbiter. Quant  elle, pendant ce
temps, assise  ct de lui, elle ourlait une chemise pour son cher
petit garon. Mistress Rawdon ne manquait jamais de tirer cette
chemise de sa bote  ouvrage toutes les fois qu'elle voulait se
donner une contenance humble et vertueuse. Le petit Rawdon tait
devenu trop grand pour cette chemise longtemps avant qu'elle ft
termine.

Rebecca coutait sir Pitt, causait avec lui, chantait pour le
distraire, et savait si bien le flatter et le prendre qu'il tait
enchant lorsqu' la fin du jour, ayant fini avec ses hommes
d'affaires, il rentrait  Curzon-Street et y gotait les plaisirs du
coin du feu. Les hommes de loi y trouvaient aussi leur compte, car sir
Pitt commena ds lors  leur faire grce des discours jusqu'alors
interminables qu'il leur adressait. Le moment du dpart fut pour lui
fort douloureux et fort pnible; elle lui faisait signe de la main
avec une grce charmante, tandis que la voiture s'loignait, et lui,
de son ct, agitait son mouchoir. Quant  elle, ce fut encore une
occasion de faire croire qu'elle versait des larmes, tout au moins
elle essuya ses yeux. Ds que Pitt eut perdu de vue cette ravissante
petite femme, il rabaissa sa visire sur sa figure, s'enfona dans son
coin, et se mit  rflchir qu'elle l'avait entour de tous les gards
dont il tait digne sans contredit; que Rawdon tait un imbcile de
n'avoir pas su apprcier une pareille femme comme elle le mritait, et
qu'enfin sa femme  lui tait une niaise et une sotte auprs de cette
sduisante petite Becky. Becky avait peut-tre contribu pour beaucoup
 rveiller toutes ces ides dans son esprit, mais quand et comment,
on serait en peine de le dire, tant la petite enchanteresse mettait
toujours de grce et d'habilet dans sa manire de se conduire. Avant
le dpart de sir Pitt, il avait t convenu que les deux familles se
runiraient  la campagne pour clbrer la Nol.

Que n'avez-vous trouv le moyen de lui tirer un peu d'argent? dit
Rawdon d'un ton boudeur  sa femme, quand le baronnet fut parti; il
m'et t bien agrable de donner un petit -compte  ce pauvre
Raggles, en vrit, je vous le jure, car je m'en veux de laisser ainsi
ce pauvre diable  dcouvert de si fortes avances. Sans compter que
quelque beau matin il pourrait bien nous mettre dans la rue pour louer
 d'autres.

--Dites-lui, rpondit Becky, qu'aussitt les affaires de Pitt
arranges, on payera toutes les dettes. En attendant vous pouvez lui
remettre un petit -compte; c'est un billet que Pitt avait laiss pour
son neveu.

En mme temps elle tirait de sa poche et prsentait  son mari le
bank-note que son beau-frre avait laiss pour le jeune hritier de la
branche cadette des Crawleys. Nous devons cette justice  Rebecca,
qu'elle avait sond auprs de Pitt le terrain sur lequel son mari
aurait voulu la voir s'aventurer, mais qu'elle avait d s'arrter ds
les premiers pas dans cette exploration dlicate. En effet, la moindre
allusion  leurs embarras suffisait pour rembrunir aussitt la figure
de sir Pitt et lui donner un air gn; il s'tendait alors en longs
discours sur l'tat de pnurie o il se trouvait lui-mme, et ne
tarissait point en plaintes sur l'inexactitude de ses fermiers dans
leurs payements, sur la situation embarrasse des affaires de son
pre, sur les dpenses qu'avait occasionnes le dcs du vieillard,
sur l'obligation de purger toutes ses hypothques, sur les nombreux
emprunts qu'il avait dj faits  ses banquiers et  ses agents. Le
nouveau baronnet en sortit par un adroit dtour, il donna  sa
belle-soeur un bank-note pour son petit garon.

Pitt souponnait bien la dtresse  laquelle devait en tre rduite la
famille de son frre; un diplomate aussi consomm et aussi pntrant
que lui avait d deviner sur le champ que la famille Rawdon tait
dnue de toute ressource, et il se sentait en proie  de secrets
remords en songeant que c'tait lui qui avait accapar l'argent qui,
selon toutes les prvisions, aurait d revenir  son jeune frre. La
simple quit lui disait, qu'en bonne conscience, il tait tenu 
quelque compensation envers ses parents dpouills. Un homme au
courant des convenances, dou de bon sens, remplissant ses devoirs
religieux et ayant appris son catchisme, un homme enfin qui
s'appliquait  mener une vie rgulire en ce monde, ne pouvait se
dissimuler que l'hritage qui l'avait mis  la tte de toute la
fortune l'avait en mme temps constitu le dbiteur de son frre.

Mais de pareilles restitutions sont toujours pnibles  faire, et un
homme d'ordre et de sens souffre toujours de se voir rduit  corner
si largement son capital. On veut bien gaspiller son argent pour se
faire une rputation de libralit, pour se procurer tous les plaisirs
imaginables, tels qu'une loge  l'Opra, des chevaux, de grands dners
et mme la petite gloriole de faire la charit, pourvu que ce soit en
public; mais on dbattra le prix de la course avec un cocher de
fiacre, et on refusera une obole  un parent dans la dtresse. C'est
en consquence de ces dispositions innes dans l'humanit, que sir
Pitt, tout en reconnaissant que son devoir l'obligeait  faire quelque
chose pour son frre, remettait  un autre temps le soin d'y
rflchir.

Becky, de son ct, savait le fond que l'on doit faire sur les
instincts gnreux du prochain; elle se trouvait dj trs-satisfaite
des procds de Pitt  son gard; lui le chef de la famille, ne
l'avait-il pas reconnue pour sa belle-soeur; s'il ne lui donnait rien
maintenant, il lui vaudrait par la suite quelque chose qui
certainement est aussi prcieux que l'argent,  savoir, le crdit.
Raggles, tmoin de la bonne harmonie qui rgnait entre les deux
frres, se montrait dj plus coulant envers les poux Rawdon, et puis
ne venait-il pas de recevoir un lger -compte, et ne lui avait-on pas
fait entrevoir que, dans un assez bref dlai, il en recevrait un
nouveau, plus considrable encore.

En payant  miss Briggs les intrts chus  la Nol pour la petite
avance qu'elle avait faite  Rebecca, celle-ci lui dit en confidence
qu'elle avait consult sir Pitt, fort au courant des questions
financires, sur le meilleur placement que Briggs pourrait faire du
reste de son petit capital. Sir Pitt, aprs de mres rflexions, avait
trouv pour Briggs quelque chose de sr et d'avantageux; car sir Pitt
ne pouvait oublier que miss Briggs avait t l'amie de sa chre tante
Crawley et l'avait veille jusqu'au dernier soupir, et  ce titre elle
avait droit  l'affection de tous les membres de la famille. En
consquence, avant de quitter la ville, Pitt avait bien recommand que
Briggs tnt son argent tout prt, afin de saisir l'occasion qu'il
avait en vue. La pauvre Briggs ajouta une entire confiance  l'air
candide,  la joie avec laquelle Rebecca lui annona cette nouvelle.
Cette attention de sir Pitt la toucha au plus haut degr; c'tait pour
elle un bonheur inespr. Comment et-elle song autrement  retirer
son argent du trois pour cent; et puis c'tait surtout la manire
dlicate dont le service tait rendu. Briggs promit donc de voir le
jour mme son homme d'affaires, afin que son petit pcule ft prt au
moment opportun.

L'honnte fille fut si reconnaissante de tant d'intrt de la part de
Becky et de son digne mari le colonel, qu'elle consacra presque toute
la moiti de son revenu d'une anne  acheter une jaquette de velours
au petit Rawdon, qui, pour le dire en passant, n'tait plus d'ge ni
de taille  porter une jaquette de velours, mais bien  prendre le
pantalon et la veste.

C'tait un joli enfant  la figure ouverte et riante, aux yeux bleus
et anims,  la chevelure boucle et flottante, au coeur sensible et
gnreux, fort dispos  aimer tendrement tous ceux qui tmoignaient
de l'affection  lui,  son poney,  lord Southdown qui le lui avait
donn. Quand il voyait arriver cet excellent jeune homme, sa figure
devenait toute rouge de plaisir; il ne voulait pas non plus qu'on ft
de peine au groom qui soignait son poney,  la cuisinire qui lui
prparait des friandises pour son dner et lui racontait le soir des
histoires de revenants,  Briggs qu'il faisait enrager par ses
gamineries,  son pre surtout, dont nous signalons l'attachement pour
le petit homme comme chose surprenante et presque incroyable d'une
pareille nature. Lorsque le bambin eut atteint ses huit ans, il
n'avait plus de tendresse et d'affection que pour son pre; quant au
prestige sduisant  travers lequel sa mre lui tait d'abord apparue,
il s'vanouit bien vite  ses yeux.  peine lui adressait-elle la
parole une fois par hasard, elle l'avait pris en aversion; l'enfant
avait eu la rougeole et la coqueluche, il ne lui en fallait pas
davantage pour la dgoter de la maternit. Un jour, il tait descendu
de sa demeure arienne, attir par la voix de sa mre qui chantait
pour distraire lord Steyne. L'enfant s'tait gliss sur la pointe du
pied jusqu' la porte du salon; tout  coup la porte s'entr'ouvrit et
laissa apercevoir le petit espion qui coutait, plong dans l'extase
et le ravissement.

Sa mre s'lana sur lui, lui administra deux ou trois paires de
soufflets, au milieu des clats de rire du marquis, que cette scne de
brusquerie et de vivacit de la part de Rebecca eut l'air d'amuser
beaucoup. Le pauvre enfant s'enfuit auprs de ses amis de la cuisine,
o il alla cacher ses pleurs et ses sanglots.

Ce n'est pas parce qu'elle m'a battu, disait-il d'une voix
entrecoupe, mais.... c'est que....

Et alors les sanglots et les pleurs, recommenant de plus belle,
emportaient comme une avalanche le reste de ses paroles. C'tait le
coeur du pauvre enfant qui avait le plus souffert de ce rude accueil.

Pourquoi ne veut-elle pas que je l'coute chanter, puisqu'elle chante
bien pour ce vieux monsieur  tte chauve qui a de si grandes dents?

Ces paroles taient entrecoupes par des explosions de rage et de
douleur. La cuisinire regardait la femme de chambre, la femme de
chambre regardait le cocher d'un air goguenard et malicieux. Le
terrible et svre tribunal qui sige  la cuisine, et auquel rien
n'chappe dans aucune maison, se trouvait en ce moment assembl pour
prononcer sur le compte de Rebecca.

Aprs cette petite aventure, l'aversion de la mre pour le fils se
changea en haine. La prsence de l'enfant dans la maison tait devenue
un supplice pour elle, en accusant  tout moment son indiffrence pour
son fils; et, par un retour tout naturel et tout simple, la dfiance,
la crainte et l'esprit de rvolte s'emparrent ds lors du coeur de
l'enfant. Depuis le jour des soufflets, une antipathie profonde
s'leva entre ces deux tres pour crotre de plus en plus par la
suite.

Lord Steyne n'aimait pas davantage cet enfant: quand il le rencontrait
il avait toujours  son adresse ou un coup d'oeil menaant ou une
mordante raillerie; et le petit Rawdon, sans se laisser intimider, se
campait firement devant lui et se risquait mme jusqu' lui montrer
le poing par derrire. Il le regardait comme son ennemi, et de tous
ceux qu'il voyait chez sa mre, c'tait celui qui soulevait le plus sa
colre. Un jour, le valet de chambre le trouva dans l'antichambre,
crasant  coups de poing le chapeau de lord Steyne; le valet de
chambre raconta cette espiglerie au cocher de lord Steyne; le cocher
la rpta au valet de monsieur et  tous les domestiques de l'office.
 quelque temps de l, mistress Rawdon Crawley tant venue  une des
ftes donnes par milord, le portier, qui se tenait sur la porte de sa
loge, les domestiques, qui se croisaient dans la cour, les laquais, en
habits blancs, qui rptaient de salle en salle le nom du colonel et
de mistress Crawley, se faisaient de petits signes d'intelligence
comme des gens qui savent  quoi s'en tenir, ou du moins qui croient
le savoir. Le valet qui circulait avec le plateau de rafrachissements
s'avana vers elle pour lui en offrir, et se divertit ensuite  ses
dpens avec le gros matre d'htel en culotte courte qui
l'accompagnait pour recevoir les verres. C'est une bien terrible chose
que cette inquisition exerce par les domestiques, par ce tribunal
sans appel qui avait frapp Rebecca d'une sentence plus inflexible
encore qu'autrefois celles du _Vehmgericht_.

Nous dirons plus encore; ils eussent cru  l'innocence de Rebecca, que
sa rputation n'en n'aurait pas t moins compromise. Alors que l'on
voyait briller  la porte de l'enchanteresse les lanternes de la
voiture du marquis de Steyne jusqu' des minuit pass, comme disait
Raggles d'un ton dolent, cela accusait Rebecca bien plus hautement que
toutes ses coquetteries et ses intrigues.

Sans qu'il en cott rien  sa vertu, nous aimons  le croire, Rebecca
s'agitait et se donnait beaucoup de mal pour arriver  avoir ce qu'on
appelle une position dans le monde; mais il n'en est pas moins vrai
que dj les domestiques avaient prononc contre elle un verdict
rprobateur, et qu'elle tait sous le coup d'une fcheuse suspicion.
C'est ainsi que l'araigne, aprs avoir laborieusement tissu la toile
qui doit fournir  son existence, est emporte d'un coup de plumeau
avec le chef-d'oeuvre qu'elle vient de faire.

Un jour ou deux avant Nol, Becky partit avec son mari et son fils
pour aller passer les ftes  Crawley-la-Reine, dans le manoir de ses
anctres. Becky aurait volontiers laiss son petit bambin  la maison,
et c'est ce qui serait arriv  l'enfant, sans les vives instances de
lady Jane et les reproches qui lui venaient de Rawdon au sujet de son
insouciance et de sa froideur pour son fils.

C'est le plus bel enfant de l'Angleterre, disait Rawdon  sa femme
d'un ton de reproche, et votre pagneul semble avoir la prfrence
dans vos affections. Il ne sera pas pour vous un bien grand embarras 
Crawley, on l'enverra avec les bonnes, et pour le voyage, je le
prendrai sur la banquette  ct de moi.

--O vous ne serez pas fch d'aller vous-mme pour fumer vos affreux
cigares, rpliqua mistress Rawdon.

--Je me rappelle un temps o vous ne faisiez pas la petite bouche, lui
rpondit alors son mari.

Becky ce jour-l tait bien dispose.

C'est qu'alors je n'tais que surnumraire, entendez-vous, gros bta,
et maintenant je suis en titre; emmenez Rawdy, si cela vous plat: je
vous conseille mme de lui donner un cigare pendant que vous tes en
train.

M. Rawdon jugea avec sa pntration habituelle qu'un cigare n'tait
pas suffisant pour aider son bambin  supporter les froids de l'hiver;
en consquence, assist de Briggs, il l'emmaillotta soigneusement dans
des chles et des couvertures, puis on le hissa sur l'impriale de la
diligence, et nos voyageurs se mirent en route par une matine sombre
et brumeuse. L'enfant tait ravi de voir se lever l'aurore et d'aller
 la maison, comme disait encore son pre. C'tait pour le petit
Rawdon une vritable partie de plaisir. Les mille petits incidents de
la route taient pour lui l'occasion d'une intarissable gaiet; son
pre ne laissait aucune de ses questions sans rponse, et lui disait 
qui appartenait cette grande maison qu'on apercevait sur le bord de la
route et le parc qui l'avoisinait. Sa mre,  l'intrieur de la
voiture, o elle se trouvait avec sa femme de chambre, ses fourrures,
son manteau, son flacon d'essence, se donnait des airs  faire croire
que c'tait la premire fois qu'elle voyageait dans une voiture
publique; aucun de ses compagnons de route n'aurait pu s'imaginer que,
dix ans auparavant, elle avait t oblige de se mettre sur
l'impriale pour donner sa place  un voyageur payant.

Il faisait dj nuit lorsqu'on arriva  Mudbury; le petit Rawdon fut
transport  moiti endormi dans la voiture de son oncle. Il regarda
avec des yeux bahis les grilles de fer qui roulaient sur leurs gonds
 l'approche de la voiture, les piliers blanchis  la chaux et
surmonts de la colombe et du serpent. La voiture s'arrta enfin
devant le perron du chteau, qui brillait d'un air de fte en
l'honneur de la Nol. La porte d'entre s'ouvrit pour les nouveaux
arrivs. Un grand feu ptillait dans l'tre et un tapis couvrait les
dalles disposes en damier.

C'est le vieux tapis de Turquie, qui tait autrefois dans la grande
galerie, se disait Rebecca tout en embrassant lady Jane.

Puis elle changea avec sir Pitt un salut plein de gravit; quant 
Rawdon, qui avait fum tout le long de la route, il se tint  une
certaine distance de sa belle-soeur, dont les deux enfants s'taient
approchs de leur petit cousin. Mathilde l'avait dj pris par la main
aprs l'avoir embrass, et Pitt Binkie Southdown, hritier prsomptif
du nom et de la fortune, s'tait plant devant lui et le toisait du
haut en bas  la faon des roquets qui examinent un boule-dogue.

La matresse de la maison conduisit ses htes dans les chambres qui
leur taient destines et o ptillait dj un feu des plus
rjouissants.

Les demoiselles Crawley ne tardrent  arriver auprs de mistress
Rawdon, sous prtexte de venir voir si elles ne pourraient lui tre de
quelque utilit, mais en ralit pour avoir le plaisir de passer en
revue les toilettes que ses malles renfermaient, et qui, bien que
noires, taient du moins  la dernire mode de la capitale. Ces
demoiselles la mirent au courant de toutes les amliorations apportes
dans le chteau, du dpart de la vieille lady Southdown, de la
popularit de Pitt, de sa dignit enfin  porter le nom de Crawley. La
cloche du dner s'tant fait entendre, la famille se runit dans la
salle  manger. Le petit Rawdon fut plac  ct de sa tante que ses
gteries rendaient l'idole de tous les enfants. Sir Pitt fit mettre 
sa droite sa belle-soeur  laquelle il tmoignait des attentions
particulires.

Le petit Rawdon mangea de fort bon apptit et avec la gravit d'un
petit monsieur.

J'aime bien dner ici, dit-il  sa tante  la fin du repas, en
souriant  cette femme si bonne et si affectueuse; oui, j'aime bien
dner ici.

--Et pourquoi? fit la douce lady Jane.

--Parce que, chez nous, je dne  la cuisine ou bien avec Briggs,
rpondit le petit Rawdon.

Becky tait trop occupe  complimenter le baronnet de la beaut, de
l'esprit, de l'expression fine et vive du jeune Pitt Binkie, admis 
table au moment du dessert, et plac  ct de sir Pitt, pour entendre
les trop justes plaintes qui sortaient de la bouche de son enfant 
l'autre extrmit de la table.

En sa qualit de visiteur, et pour fter sa premire soire au
chteau, le petit Rawdon eut la permission d'attendre le th. Une fois
les tasses enleves, un livre  tranches dores fut plac devant sir
Pitt; tous les domestiques entrrent dans la pice, et sir Pitt lut 
haute voix la prire du soir. Cette pieuse crmonie tait, hlas!
pour le petit Rawdon chose toute nouvelle et inconnue.

La prsence du nouveau baronnet s'tait dj fait sentir dans le
chteau par de nombreuses amliorations. Becky, toutes les fois
qu'elle tait en compagnie de sir Pitt, ne manquait jamais de trouver
tout charmant et dlicieux. Quant au petit Rawdon, dont les deux
enfants s'taient empars pour le conduire partout, il se croyait, au
milieu de ses ravissements, transport dans un palais des Mille et une
Nuits. C'tait une suite sans fin de longues galeries, de chambres
d'apparat ornes de tableaux, de moulures et de porcelaines. Ils
montrrent au petit Rawdon la chambre o leur grand-pre tait mort,
et dont ils ne franchissaient jamais le seuil qu'avec un certain
effroi.

Qu'est-ce que c'tait donc que ce grand-pre-l? leur demanda le
petit Rawdon.

Les enfants lui racontrent que c'tait un homme qui tait
trs-vieux, trs-vieux, qu'on le tranait dans un fauteuil roulant,
et ils lui montrrent une fois ce fauteuil, qui tait rest dans une
serre du jardin depuis l'poque o leur grand-pre avait t emport
dans une glise bien loin, bien loin, et dont on voyait briller le
clocher au-dessus des ormes du parc.

Les deux frres occuprent plusieurs matines  aller rendre visite
aux changements qu'une entente conomique et intelligente des affaires
avait suggrs  sir Pitt. Tout en passant cette inspection, soit 
pied, soit  cheval, ils s'entretenaient de diffrentes choses qui les
intressaient fort tous les deux. Pitt eut soin de rpter sur tous
les tons  Rawdon que ces travaux avaient ncessit de sa part de gros
emprunts; qu'un propritaire rural en tait bien souvent rduit 
courir aprs vingt livres.

Vous voyez, disait sir Pitt avec un air de bonhomie, les rparations
qu'on vient de faire  la loge du concierge, eh bien! il me serait
aussi impossible de payer le maon avant le mois de janvier que de
prendre la lune avec les dents.

--Si vous voulez, je vous ferai cette avance, mon cher Pitt, dit
Rawdon d'un air dsappoint.

Les deux frres entrrent alors dans la loge, au-dessus de laquelle on
apercevait les armes de la famille nouvellement sculptes, et o la
vieille Lockise se trouvait pour la premire fois  l'abri du vent et
de l'eau, grce aux rparations qu'on venait d'y faire.




CHAPITRE XIII.

Entre l'Hampshire et Londres.


Pitt Crawley ne s'tait pas born, dans ses nouveaux domaines, 
boucher les trous des murs et  restaurer la loge du portier. En homme
de tte et de sens, il avait cherch  rtablir la popularit de son
nom, si gravement compromise, et  relever la rputation des Crawley
de l'abaissement o l'avait plonge la conduite honteuse du vieux
rprouv auquel il succdait. Peu aprs la mort de son pre, sir Pitt
fut nomm dput par les lecteurs de son bourg, et fit tous ses
efforts pour remplir dignement le mandat qui lui tait confi, en
souscrivant toujours pour une forte somme dans toutes les oeuvres de
bienfaisance du comt. Il alla rendre de frquentes visites aux gros
bonnets de la localit et n'omit aucun moyen pour prendre dans
l'Hampshire et dans le royaume le rang auquel il se croyait appel par
ses prodigieuses capacits. Lady Jane, d'aprs les instructions de
son mari, se lia d'intimit avec les Fuddleston, les Wapshot et autres
baronnets du voisinage. On pouvait maintenant voir leurs voitures se
presser vers l'avenue du chteau, et tous taient contents de
s'asseoir  la table du chteau, dont la cuisine tait trop bonne pour
ne pas tre un peu de la faon de lady Jane.

Pitt et sa femme allaient  leur tour dner chez leurs voisins avec un
courage qui surmontait et la distance et l'inclmence du ciel. Bien
que sir Pitt se ft point ce qu'on appelle un bon vivant, car il tait
d'un caractre froid et la faiblesse de son temprament s'opposait 
tout excs, il se regardait cependant comme oblig, par sa position, 
tre affable et accueillant pour tous; et lorsqu'une migraine ou un
mal de tte tait pour lui la consquence d'un dner trop prolong, il
se posait alors en martyr de son devoir. Il parlait agriculture, lois
sur les crales et politique avec la petite noblesse du comt. En
fait de braconnage, il professait maintenant une rigueur inflexible,
lui qui jadis aurait pu sur ce point passer pour avoir les ides
trs-librales. Ce n'tait pas qu'il chasst ou qu'il aimt la chasse;
ses gots calmes et paisibles le disposaient plutt aux tudes et aux
travaux de cabinet. Mais il pensait qu'il fallait travailler 
l'amlioration de la race chevaline dans le comt, et pour cela
veiller  la conservation des renards. Il tait de plus enchant de
procurer  son ami sir Huddlestone-Fuddlestone l'occasion de faire une
battue sur ses terres et de voir, comme par le pass, toutes les
meutes des environs se runir  Crawley-la-Reine.

Au grand dplaisir de lady Southdown, il manifestait chaque jour des
tendances de plus en plus anglicanes, ne prchant plus en public, et
ne paraissant plus dans les runions dissidentes, mais se rendant,
comme tout le reste des fidles,  l'glise reconnue. Il faisait
visite  l'vque, frquentait tout le clerg de Winchester, et il
poussait mme la condescendance jusqu' faire la partie de whist du
vnrable archidiacre Trumper. Quel supplice pour lady Southdown de le
voir suivre une voie en si grande opposition avec le vritable esprit
de Dieu! Ce fut bien pis encore lorsque, au retour d'une crmonie
religieuse qui eut lieu  Winchester, le baronnet annona  ses jeunes
soeurs que, l'anne suivante, il les conduirait aux bals du comt.
Elles lui auraient volontiers saut au cou pour l'embrasser. En cette
circonstance, lady Jane se renferma dans son rle de soumission.
Combien elle s'applaudissait intrieurement de n'avoir qu' obir! La
vieille douairire crivit sans retard au Cap  l'auteur de _la
Blanchisseuse de Finchley-Common_, et lui fit la plus lamentable
description des entranements de sa fille cadette vers les pompes de
Satan. Sa maison de Brighton se trouvant alors vacante, elle s'enfuit
dans cette retraite au bord de la mer, sans que son dpart laisst de
bien grands regrets  ses enfants.

Nous sommes assez bien informs pour savoir aussi que Rebecca crivit
une lettre respectueuse  milady, o elle se rappelait humblement 
son souvenir, et lui parlait de la vive impression que ses pieux
entretiens avec elle,  sa prcdente visite, avaient laisse dans son
coeur; elle s'tendait aussi trs-longuement sur les marques d'intrt
que milady lui avait donnes lors de sa courte indisposition, et
l'assurait que tout  Crawley-la-Reine lui rappelait son amie absente.

Les changements que l'on pouvait remarquer dans la conduite de sir
Pitt, et qui profitaient si bien  sa popularit, taient en grande
partie le rsultat des conseils de l'astucieuse petite femme de
Curzon-Street.

Non, sir Pitt, lui disait-elle pendant tout le temps qu'il fut chez
elle  Londres, vous ne vous confinerez point dans le rle de
gentilhomme campagnard; rappelez-vous bien ce que je vous dis, sir
Pitt, c'est moi qui vous le dis, il vous faut quelque chose de plus
lev; je vous parle comme une personne qui a mieux que vous le secret
de votre ambition, qui sait apprcier vos talents. Vous chercheriez en
vain  les mettre sous le boisseau, ils clatent aux yeux de tous ceux
qui vous approchent, comme ils ont clat aux miens. J'ai montr 
lord Steyne votre brochure sur les crales; il la connaissait dj 
fond, et m'a dit que le conseil des ministres tait unanime pour la
regarder comme le travail le plus srieux et le plus complet qui ait
paru sur cette matire. Le ministre a les yeux sur vous, et je sais
qu'il dsire vous voir prendre une part active aux affaires; votre
place est marque au parlement, vous passez pour l'homme le plus
loquent de l'Angleterre, on se souvient encore de vos discours 
Oxford. Allez, allez  la chambre reprsenter les intrts du comt,
et vous y serez matre souverain avec le vote et le bourg dont vous
disposez dj. J'ai tout vu, j'ai pntr les secrets de votre coeur,
sir Pitt, et si mon mari avait votre intelligence, comme il a votre
nom, je suis sre que j'aurais encore su me rendre digne de lui; mais,
ajoutait-elle avec un sourire, je suis du moins votre belle-soeur, et
 ce titre, malgr l'humilit de ma condition, je vous porte le plus
tendre intrt. Qui sait si la souris ne pourra pas un jour rendre
service au lion?

Ces paroles laissaient Pitt Crawley dans l'admiration et
l'enthousiasme.

Voil au moins, disait-il en lui-mme, une femme qui vous comprend:
ce n'est pas Jane qui aurait ouvert cette brochure sur les crales.
Elle qui n'a pas l'air de se douter de mon ambition et de mes talents.
Ah! ah! on se rappelle mes discours  Oxford; ah! messieurs, parce que
je dispose d'un bourg et que j'ai un sige au parlement, vous
commencez  penser  moi. Ce lord Steyne, qui l'anne dernire ne
daignait pas m'honorer d'un coup d'oeil  la cour, a fini par
dcouvrir qu'il pouvait bien y avoir quelque chose dans Pitt Crawley;
mais cependant c'est le mme homme, mes beaux messieurs, que vous
ngligiez nagure encore, l'occasion seule jusqu'ici avait manqu.
Allez, allez, on vous montrera qu'on sait parler et agir aussi bien
qu'on crit. Achille ne se rvla qu'aprs qu'on lui eut prsent des
armes; ces armes qui m'avaient manqu jusqu'ici, je les tiens
maintenant, et le monde aura bientt des nouvelles de Pitt Crawley.

On comprendra pourquoi notre diplomate, nagure si revche, se
montrait dsormais si facile et si affable; si assidu au service
religieux et aux assembles de bienfaisance, si empress auprs des
doyens et des chanoines, si dispos  donner et  accepter  dner; si
poli  l'gard des fermiers les jours de march; si proccup des
affaires du comt, pourquoi enfin aux ftes de Nol le chteau offrit
le spectacle d'une animation et d'une gaiet inusites depuis longues
annes.

On profita de cette solennit pour runir toute la famille: les
Crawley du rectorat furent invits au chteau. Rebecca mit autant
d'abandon et de franchise dans ses rapports avec mistress Bute que si
le moindre nuage ne s'tait jamais lev entre ces deux femmes.
Rebecca s'occupa de ses chres demoiselles avec le plus vif intrt,
et se montra tout merveille de leurs progrs en musique; elle les
pria avec instance de rpter un de leurs grands duos, et mistress
Bute fut naturellement contrainte de montrer toute espce d'gards 
la petite aventurire, sauf  critiquer ensuite avec ses filles la
dfrence ridicule que Pitt tmoignait  sa belle-soeur. Jim, plac 
table  ct d'elle, dclara que c'tait une vritable enchanteresse,
et toute la famille du recteur tomba d'accord que le petit Rawdon
tait un charmant enfant. On respectait en lui l'hritier ventuel au
titre de baronnet, car entre lui et ce titre il n'y avait qu'un enfant
malingre et souffreteux, le petit Pitt Binkie.

Quant aux enfants ils furent bientt les meilleurs amis du monde. Pitt
Binkie tait encore un trop petit roquet pour oser aller se frotter 
un mtin de la taille de Rawdon. Et Mathilde,  cause de son sexe,
tait l'objet des galanteries de son jeune cousin,  la veille d'avoir
ses huit ans et de porter des vestes. Par les prrogatives de l'ge et
de la taille, Rawdon obtint donc le commandement de la troupe des
marmots, et ses deux jeunes compagnons lui tmoignrent, dans leurs
jeux, toute espce de condescendance. Ce temps pass  la campagne fut
pour lui un vritable temps de ftes et de plaisirs. Le parterre le
charmait moins que la basse-cour; aussi son plus grand bonheur
tait-il de visiter le colombier, le poulailler et l'curie. Il se
dbattait toutes les fois que les demoiselles Crawley voulaient
l'embrasser; mais il se laissait faire plus volontiers par lady Jane.
Il aimait  partir avec elle au moment o les dames laissaient les
messieurs en tte--tte avec le bordeaux, et prfrait mme sa main 
celle de sa mre. Rebecca, s'apercevant que la tendresse maternelle
tait de mode au chteau, appela un soir son fils sur ses genoux et
l'embrassa devant toutes les autres dames.

Tout surpris de cette trange dmonstration, l'enfant se prit 
trembler et  rougir en regardant sa mre, comme il lui arrivait
lorsqu'il tait fortement mu.

Vous ne m'embrassez jamais comme a, maman, lui dit-il, quand nous
sommes chez nous.

Cette remarque fut suivie d'un profond silence. Chacun semblait mal 
son aise, et Becky lana  son fils un regard qui n'exprimait pas
prcisment la tendresse. Rawdon tait fort reconnaissant  sa
belle-soeur pour l'affection qu'elle tmoignait  son fils. Quant 
Lady Jane et  Becky, il n'y eut pas, cette fois, dans leurs rapports,
cette amiti et ce laisser aller qu'on avait pu remarquer  la
premire visite de Rebecca, alors qu'elle s'efforait de se concilier
les bonnes grces de tous. Les deux rflexions du petit Rawdon avaient
jet un peu de froid entre ces deux femmes; peut-tre aussi sir Pitt
se montrait-il trop plein d'attentions pour Becky?

Le petit Rawdon, du reste, comme il convenait  son ge et  sa
taille, prfrait la socit des hommes  celle des femmes, et ne se
lassait jamais d'accompagner son pre  l'curie, lorsque le colonel
allait y fumer son cigare et que Jim se joignait  lui pour partager
cette distraction. Rawdon tait aussi trs-intime avec le garde-chasse
du baronnet; leur got commun pour les _toutous_ fut le principe de
cette touchante liaison. Un jour, M. James, le colonel et le
garde-chasse tant alls tuer des faisans, emmenrent avec eux le
petit Rawdon. Une autre fois, ces quatre personnages se donnrent le
plaisir d'une chasse aux rats dans un grenier; ce fut pour le petit
Rawdon une distraction aussi neuve que divertissante. On boucha
certaines issues dans la grange; on introduisit les furets dans les
autres, et, au milieu du plus grand silence, chacun attendit  son
poste, le bton lev et prt  frapper. Le petit terrier de M. James,
le clbre Forceps, se tenait immobile et la patte en l'air, coutant
avec grande anxit les petits cris pousss par les rats dans leur
tanire. Enfin, avec le courage du dsespoir, ces victimes dvoues 
la mort s'lancrent de leur souterrain. Le terrier se chargea de
l'un, le garde-chasse assomma l'autre, et le petit Rawdon, dans son
ardeur  frapper, manqua le rat, mais tua  moiti un furet.

Mais la grande journe fut celle d'une chasse  courre pour laquelle
sir Huddlestone-Fuddlestone rassembla ses meutes  Crawley-la-Reine.
Le petit Rawdon tait dans l'extase de ce coup d'oeil.  dix heures et
demie, Tom Moody, le piqueur de sir Huddlestone-Fuddlestone, arrivait
au grand trot par l'avenue du chteau, escort d'une meute nombreuse.
Les tranards taient stimuls par deux valets en livre carlate,
deux robustes gaillards qui, de leur vigoureuse monture, lanaient
avec une adresse merveilleuse les coups de fouets aux rcalcitrants,
et savaient atteindre  l'endroit sensible ceux qui, s'cartant du
gros de la bande, donnaient aux livres et aux lapins qui leur
partaient sous le nez, une attention dplace.

Voici ensuite le petit Jack, fils de Tom Moody, pesant cinquante
livres et ayant quatre pieds de taille, hauteur qu'il ne doit jamais
dpasser. Il est perch sur un grand cheval de chasse auquel on peut
compter les ctes et qui est couvert d'une selle norme. C'est
l'animal favori de sir Huddlestone-Fuddlestone. D'autres chevaux
monts par de jeunes grooms arrivent dans toutes les directions et
prcdent leurs matres, qui ne tarderont pas  les rejoindre.

Tom Moody s'avance jusqu' la porte du chteau; l il est reu par le
sommelier, qui lui offre un coup, ce qu'il refuse. Puis, toujours  la
tte de sa meute, il va se placer dans un coin rserv de la pelouse,
o ses chiens se roulent sur l'herbe, jouent entre eux et se montrent
les dents, ce qui pourrait dgnrer en des luttes sanglantes, s'ils
n'taient rprims par la voix de Tom, dont les paroles sont soutenues
par l'argument irrsistible du fouet.

Les chevaux arrivent toujours portant sur leur dos de petits garons
de la taille de Jack; ils ne tardent pas  tre suivis des jeunes
seigneurs du voisinage, crotts jusqu'aux genoux et monts sur des
rosses efflanques.

Ils entrent dans le chteau pour boire une goutte d'eau-de-vie et
prsenter aux dames leurs hommages. Ceux qui sont d'une humeur moins
chevaleresque, ou qui ont plus l'usage des parties de chasse, se
dbarrassent de leurs bottes crottes, enfourchent leurs chevaux et se
rchauffent le sang par un galop prparatoire sur la pelouse. Puis
ensuite ils se rassemblent autour de la meute et causent avec Tom
Moody des vnements de la dernire partie, des mrites de Briffaut et
de Tartaro, de la position des fourrs et de la raret des renards.

Bientt apparat sir Huddlestone, mont sur un fringant coursier; il
se dirige vers le chteau, o il entre pour prsenter ses civilits
aux dames; puis comme il est trs-mnager de ses paroles, il s'occupe
aussitt des dispositions  prendre pour la chasse. On amne les
chiens devant le chteau; le petit Rawdon descend pour les voir de
plus prs. Les caresses qu'ils lui font lui causent un certain effroi,
il a peine  se dfendre contre leurs coups de queue, et manque 
chaque instant d'tre renvers au milieu de leurs luttes que Tom Moody
a toutes les peines du monde  rprimer du geste et de la voix.

Enfin, sir Huddlestone, avec toute la lourdeur dont il est capable, a
enfourch son coursier favori.

Allons, Tom, dit le baronnet, poussons une reconnaissance du ct de
la Croix du diable, le fermier Mangle m'a assur qu'il avait vu de ce
ct deux renards.

Tom Moody sonne alors une fanfare et s'lance au trot, suivi de la
meute, des piqueurs, des jeunes gens de Winchester, des fermiers du
voisinage et de tous les gens de la campagne, qui assistent  la
chasse en sabots, et pour qui ce jour est une vritable fte. Sir
Huddlestone forme l'arrire-garde avec le colonel, et tout le cortge
se droule dans les profondeurs de l'avenue.

Le rvrend Bute Crawley a trop le sentiment des convenances pour se
montrer en quipage de chasse sous les fentres de son neveu. Aussi,
au dtour d'une alle, il dbouche comme par hasard, mont sur son
vigoureux cheval noir, au moment o sir Huddlestone passe avec toute
la chasse; Bute se joint au digne baronnet, et le cortge a bientt
disparu aux yeux merveills du petit Rawdon, qui reste encore
quelques minutes tout bahi sur le perron.

Si l'on ne peut dire que, dans le cours de ce mmorable voyage, le
petit Rawdon ait conquis l'affection particulire de son oncle,
naturellement froid et svre, toujours enferm dans son cabinet,
plong dans les livres de lois, entour de baillis et de fermiers, du
moins il russit  se concilier les bonnes grces de ses trois tantes,
la chtelaine et les deux soeurs de Pitt, des deux enfants du chteau
et de Jim, dont sir Pitt encourageait les dmarches auprs de l'une de
ses jeunes soeurs, en lui faisant entendre d'une manire non quivoque
qu'il le prsenterait pour succder  son pre, quand _le fort
chasseur_ de renards viendrait  laisser la place vacante. Jim avait,
pour sa part, renonc  ce genre de divertissement; il se contentait
de chasser la bcassine et le canard sauvage, ou bien de faire la
guerre aux rats pendant les congs de Nol. Puis, lorsqu'il retournera
 l'universit, il tchera de s'y faire bien noter. Il a dj
dpouill les habits verts, les cravates rouges et toutes les parures
qui sentent le monde: on voit qu'il se prpare  changer de condition.
C'est ainsi que sir Pitt sait s'acquitter de ses devoirs de famille
d'une faon conomique et facile.

Avant la fin des ftes de Nol, le baronnet avait fini par prendre
l'hroque rsolution de donner  son frre un nouveau mandat sur ses
banquiers. Ce petit cadeau ne s'levait pas  moins de cent livres
sterling. Dans le premier moment, il en avait beaucoup cot  sir
Pitt pour se dcider  cet acte de gnrosit; mais une douce
satisfaction s'tait ensuite empare de lui  la pense qu'il tait le
plus magnifique et le plus libral des hommes. Rawdon et son fils
partirent le coeur bien gros. Les dames furent presque bien aises de
se quitter. Becky alla de nouveau se livrer  Londres aux occupations
au milieu desquelles nous l'avons trouve au commencement du chapitre
prcdent. Grce  son active surveillance, l'htel Crawley,
Great-Gaunt-Street, fut en quelque sorte rajeuni, et se trouva prt 
recevoir sir Pitt et sa famille, lorsque le baronnet arriva dans la
capitale pour y remplir ses devoirs parlementaires et prendre dans le
pays la haute position  laquelle le dsignait son vaste gnie.

Dans le cours de la premire session, ce vtran de la diplomatie ne
laissa rien transpirer de ses projets, et n'ouvrit les lvres que pour
prsenter une ptition des habitants de Mudbury; mais on le voyait
fort assidu aux sances, comme un homme qui veut se mettre au courant
de la routine et des affaires de la chambre. Chez lui, il s'absorbait
dans la lecture de toutes les brochures qui paraissaient. La pauvre
lady Jane tait dans des transes mortelles; elle craignait de voir son
mari perdre la sant par l'excs des veilles et du travail. Pitt se
lia avec les ministres et les chefs de son parti, bien rsolu 
prendre rang d'ici  peu d'annes parmi les sommits de la chambre.

Le caractre doux et timide de lady Jane avait inspir  Rebecca un
mpris que cette petite crature avait peine y dissimuler. La bont
simple et ouverte de lady Jane fatiguait notre amie Becky, et il tait
impossible qu'il n'en transpirt pas quelque chose et que l'on ne
fint pas par s'en apercevoir. Sa prsence tait aussi pour lady Jane
un motif de gne et de contrainte; son mari ne se lassait point de
causer avec Becky. Elle avait cru remarquer entre eux des signes
d'intelligence, tandis que Pitt n'avait jamais rien  lui dire et ne
traitait jamais avec elle de si hautes questions; il est vrai qu'elle
n'y comprenait rien, mais toujours est-il mortifiant d'en tre rduit
 se taire, de sentir que le mieux qu'on puisse faire, c'est de garder
le silence; et cela quand une petite intrigante comme mistress Rawdon
sait effleurer tous les sujets,  une rponse toujours prte, et ne
manque ni de finesse dans la raillerie ni d'-propos dans le trait. La
solitude et le dlaissement paraissent plus pnibles et plus cruels
encore par le spectacle de ce monde de flatteurs qui se presse autour
d'une rivale.

 la campagne, lorsque lady Jane racontait des histoires aux enfants
accouds sur ses genoux, y compris le petit Rawdon qui avait pour elle
une grande affection, Becky n'avait qu' entrer dans la chambre avec
son sourire satanique et son coup d'oeil mprisant, pour que la verve
conteuse de la pauvre lady Jane se trouvt aussitt tarie. Toutes ses
candides et naves ides se dispersaient alors sous une impression de
crainte, comme ces jolies fes des livres de l'enfance s'enfuient 
l'approche d'un mauvais gnie. Il lui tait impossible d'aller plus
loin en dpit des exhortations de Rebecca, qui, d'un ton moqueur,
l'engageait  continuer sa dlicieuse histoire. Les douces penses,
les joies pures et simples taient insupportables  mistress Becky et
antipathiques  son humeur. Elle dtestait les gens qui y trouvaient
leur plaisir; elle n'avait que ddain pour l'enfance et ceux qui
aiment l'enfance.

C'est bon pour ceux que cela amuse, de faire des contes bleus aux
enfants, disait-elle  lord Steyne en caricaturant lady Jane au milieu
de son cercle de bambins; mais je ne puis souffrir cet talage de
sensiblerie maternelle.

--Pas plus que le diable n'aime l'eau bnite, rpondit le noble lord
avec une grimace, qui, sur sa figure, tait l'expression du rire.

Aussi ces deux dames ne cherchaient pas beaucoup  se voir, si ce
n'tait quand la femme du frre cadet avait  mettre  contribution
celle du frre an. Elles ne se voyaient jamais sans se dire _mon
amour_ et mon coeur, mais elles s'vitaient le plus possible. Quant 
sir Pitt,  travers les occupations qui le surchargeaient, il savait
encore trouver quelques instants dans la journe pour se rencontrer
avec sa belle-soeur.

Avant de se rendre  l'un de ses premiers dners officiels, il s'tait
arrang de manire  se faire voir  sa belle-soeur sous l'uniforme et
avec les insignes diplomatiques qu'il portait  la lgation de
Poupernicle.

Becky trouva que son costume lui allait  merveille et l'admira
presque autant que sa femme et ses enfants, auxquels il avait donn
une reprsentation particulire. Il tait une fois de plus pour elle,
 ce qu'elle lui dit, la preuve vidente que, pour bien porter l'habit
et la culotte de cour, il fallait tre de race. Ne se sentant pas
d'aise de ces paroles, Pitt donna un coup d'oeil complaisant  ses
mollets, qui,  vrai dire, taient aussi minces que la courte pe qui
lui battait aux flancs, et il n'hsitait pas  croire qu'avec de tels
auxiliaires il n'tait pas un coeur qui pt lui rsister.

 peine eut-il le dos tourn que mistress Rawdon fit sa caricature
qu'elle montra  lord Steyne ds qu'il fut arriv. Le noble lord
emporta cette esquisse, tout merveill de sa ressemblance avec
l'original. Il avait fait  sir Pitt Crawley l'honneur de le
reconnatre chez mistress Becky; et avait trait de la manire la plus
gracieuse le nouveau baronnet, membre du parlement. Pitt fut frapp de
l'ascendant que sa belle-soeur exerait sur le noble pair, de la
manire facile et vive avec laquelle elle se mlait  la conversation,
du plaisir que les autres hommes de sa socit paraissaient prendre 
l'couter.

Lord Steyne n'avait-il pas dit au baronnet qu'il ne doutait pas qu'il
ft appel  fournir une brillante carrire dans la vie publique, et
qu'on attendait avec impatience son premier discours pour juger de ses
qualits oratoires. Great-Gaunt-Street tire son nom d'un palais des
lords Steyne, situ dans Gaunt-Square. Par suite de ce voisinage,
milord esprait que, ds son arrive  Londres, lady Steyne
s'empresserait d'tablir des rapports d'amiti avec lady Crawley. Au
bout de deux jours, il mit sa carte chez son voisin, bien que les deux
familles vcussent depuis plus d'un sicle dans le mme voisinage sans
que l'une daignt seulement s'enqurir de l'existence de l'autre.

Au milieu de ces intrigues, de ces runions lgantes de gens d'esprit
et de nobles personnages, Rawdon sentait chaque jour davantage le vide
et l'isolement dans lesquels il vivait. On le poussait de plus en plus
 aller au club,  faire des dners de garon avec ses anciens amis, 
aller et venir suivant son bon plaisir, sans que jamais on le soumt 
ce sujet  la moindre enqute. Il allait souvent  Gaunt-Street avec
son petit garon, et restait l avec lady Jane et ses enfants tout le
temps que sir Pitt restait  la chambre des Communes ou mettait  en
revenir.

L'ex-colonel passait des heures entires dans l'htel de son frre,
parlant peu, ne bougeant point, et pensant moins encore. On ne pouvait
lui faire plus grand plaisir que de le charger d'une commission, de
l'envoyer aux informations sur un domestique ou sur un cheval, de le
prier de dcouper les morceaux pour le dner des enfants. Le taureau
tait dompt et se pliait au joug; Dalila avait fait tomber la
chevelure de Samson et charg ses membres de chanes.  la place de
cet tourdi dont le sang brlait les veines, il n'y avait plus qu'un
gentilhomme lourd, pais et grisonnant.

La pauvre lady Jane savait que Rebecca avait attel sir Pitt  son
char, et cependant, toutes les fois qu'elle rencontrait mistress
Rawdon, ces deux femmes ne manquaient pas de s'appeler _ma chre_ ou
_mon coeur_.




CHAPITRE XIV.

Vie de misres et d'preuves.


Nos amis de Brompton ftaient aussi la Nol  leur manire,
c'est--dire d'une faon assez triste.

Sur les cent livres de rente qui formaient son modeste revenu, la
veuve d'Osborne tait dans l'habitude d'en abandonner les trois quarts
 son pre et  sa mre, pour couvrir ses dpenses et celles de son
petit garon. En y joignant cent vingt autres livres envoyes par Jos,
ces quatre personnes, servies par une bonne Irlandaise qui faisait en
mme temps le mnage de Clapp et de sa femme, parvenaient  passer
leur anne tant bien que mal, et pouvaient encore de temps  autre
offrir le th  un ami. Malgr les orages et les preuves qu'ils
avaient eus  traverser, cette consolation leur restait dans leur
dtresse, que rien du moins ne les empchait de marcher encore la tte
haute. Sedley n'avait rien perdu de son ascendant sur la famille de
Clapp, son ex-commis. Clapp se souvenait du temps o, reu dans la
salle  manger, on lui versait un verre de bire qu'il buvait  la
sant de mistress Sedley, de miss Emmy et de M. Joseph, absent dans
l'Inde. Les annes n'avaient fait qu'ajouter au prestige de ces
souvenirs, et toutes les fois qu'on l'appelait de la cuisine pour
prendre le th ou le grog avec M. Sedley, il disait avec un soupir:

C'tait le bon temps, monsieur, quand nous faisions ainsi.

Puis, avec un air de gravit respectueuse, il buvait  la sant des
dames comme aux jours de la plus grande prosprit;  son sens, il n'y
avait pas, en musique, de talent comparable  celui de _Mme M'lia_;
personne ne la valait pour la beaut; jamais il n'aurait consenti 
s'asseoir devant Sedley, mme au club; jamais il n'aurait souffert
qu'en sa prsence on parlt mal de son patron. Il avait vu, disait-il,
les plus grands personnages de Londres donner des poignes de main 
M. Sedley. Il l'avait connu dans le temps o, tous les jours, on
pouvait le voir  la Bourse, donnant le bras  Rothschild; enfin, pour
son compte, il lui tait redevable de tout.

Clapp avait pu, grce  sa belle criture et  la forme de ses
jambages, trouver un emploi peu aprs le dsastre de son matre.

Un petit poisson comme moi, disait-il, trouve toujours assez d'eau
pour son usage.

Un associ de la maison dont le vieux Sedley avait t oblig de se
retirer fut enchant d'employer M. Clapp et de reconnatre ses
services par de larges appointements. Tous les amis opulents de Sedley
s'taient discrtement clipss les uns aprs les autres; cet humble
et modeste serviteur lui resta seul fidle jusqu'au bout.

Il fallait toute l'conomie et le soin que la pauvre veuve y mettait,
pour suffire, avec la faible portion de revenu qu'elle se rservait, 
habiller son cher enfant comme il convenait de l'tre au fils de
George Osborne,  payer les mois de la petite pension o, aprs une
vive rpugnance et bien des craintes et des luttes secrtes, elle
s'tait enfin rsigne  envoyer le petit bonhomme. Plus d'une fois
elle avait veill bien avant dans la soire pour tudier les leons,
dchiffrer les grammaires et les livres de gographie, afin
d'enseigner ensuite  George ce qu'elle venait elle-mme d'apprendre.
Elle avait mme touch au latin, se berant de la douce illusion
qu'elle finirait par en savoir assez pour apprendre enfin cette langue
 George.

Vivre loin de lui toute la journe, le livrer  la frule d'un matre
d'cole, aux bourrades de ses camarades, c'tait, pour ainsi dire,
comme un second sevrage aux yeux de cette bonne mre si sensible, si
craintive, si faible. Pour lui, au contraire, il se faisait fte
d'aller  l'cole; c'tait chose nouvelle, et il n'en fallait pas plus
pour lui plaire. Cette insouciance du jeune ge blessait le coeur
maternel, qui souffrait cruellement de la sparation, et aurait voulu
voir son enfant un peu plus chagrin de la quitter; puis les remords la
prenaient; elle se reprochait de pousser l'gosme jusqu' dsirer de
voir son fils malheureux.

George fit de rapides progrs  l'cole que dirigeait le rvrend M.
Binney, l'ami et fidle admirateur de sa mre. Sans cesse il
rapportait  sa mre des prix et des tmoignages de son application.
Le soir, il avait  lui conter les mille histoires de l'cole: il lui
disait que Lyons tait un bon enfant; que Sniffin allait _cafarder_;
que le pre de Steel fournissait la viande  la maison; que la mre de
Golding venait le chercher le samedi en voiture; que Neat avait des
sous-pieds  son pantalon, et demandait alors quand on lui en mettrait
au sien; que l'an des Bute tait si vigoureux que, bien qu'il ft
seulement dans la classe des commenants, on le croyait en tat de
rouer de coups M. Ward, le matre surveillant. Amlia tait au fait de
tout le personnel de l'cole aussi bien que George lui-mme. Le soir,
elle l'aidait  faire ses devoirs, et elle se donnait autant de mal
pour ses leons que si elle avait eu le lendemain  comparatre en
personne devant la figure sourcilleuse du matre.

Une fois, aprs une bataille avec M. Smith, George revint chez sa mre
avec un oeil poch et lui fit, ainsi qu' son grand-pre, enthousiasm
de son courage, le plus pompeux rcit de la valeur qu'il avait
dploye en cette circonstance; mais, pour dire la vrit, son
hrosme n'avait rien d'extraordinaire, et le dsavantage lui tait
rest. Amlia, toutefois, n'a point encore pardonn au pauvre Smith,
qui est maintenant un paisible apothicaire dans Leicester-Square.

Tels taient les soins innocents, les tranquilles occupations au
milieu desquels se passait la vie de la tendre Amlia. Un ou deux
cheveux blancs sur sa tte, un lger sillon qui commenait  se
creuser sur ce front pur et noble taient les seuls indices des
progrs du temps. Elle souriait  ces marques des annes coules.

Qu'importe cela, disait-elle,  une vieille femme comme moi.

Toute son ambition tait de vivre assez pour voir son fils combl de
gloire et d'honneurs, comme cela ne pouvait manquer de lui arriver.
Elle conservait prcieusement ses cahiers, ses dessins, ses
compositions pour les montrer aux intimes de son petit cercle, comme
s'ils eussent port dj l'empreinte du gnie. Elle confia
quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre aux demoiselles Dobbin, pour les
montrer  miss Osborne, la tante de George, qui devait les faire voir
 M. Osborne lui-mme, afin d'arracher au vieillard quelques remords
de son excs de svrit  l'gard de celui qui n'tait plus.

Pour elle, toutes les fautes, toutes les coupables faiblesses de son
mari taient dsormais ensevelies avec lui dans la tombe. Elle ne se
souvenait plus que de l'amant passionn qui l'avait pouse au prix de
tant du sacrifices, que du noble et vaillant guerrier qui la serrait
dans ses bras au moment de partir pour le champ de bataille et d'aller
mourir pour son roi. Du haut du ciel, le hros devait sourire 
l'enfant qu'il avait laiss prs d'elle pour la consoler et lui rendre
le courage.

Nous avons vu dj l'un des grands-pres de George, M. Osborne,
enfonc dans son large fauteuil de Russell-Square, devenir chaque jour
plus violent et plus fantasque; nous avons vu aussi comment sa fille,
avec de beaux chevaux, une belle voiture, avec tout l'argent qu'elle
dsirait pour s'inscrire en tte de toutes les oeuvres charitables,
tait cependant la femme la plus dlaisse, la plus malheureuse et la
plus perscute. Ses penses la reportaient toujours vers le fils de
son frre, charmante vision trop vite vanouie. Elle aurait voulu
pouvoir se rendre dans son bel quipage  la maison qu'il habitait,
et, en allant faire tous les jours sa promenade solitaire au Parc,
elle regardait dans toutes les alles comme pour voir si elle ne
l'apercevrait pas.

Sa soeur, la femme du banquier, daignait de temps  autre lui faire
une visite  Russell-Square. Elle amenait avec elle deux enfants
souffreteux confis  une bonne qui prenait des airs de grande dame.
Mistress Bullock dtaillait  sa soeur, du ton le plus futile et le
plus lger la liste de ses nobles et illustres connaissances, en
accommodant le tout avec le caquetage insignifiant qui a cours dans
les salons du monde. Son petit Frdric tait l'image vivante de lord
Claude Dollypood; sa petite Maria avait attir l'attention de la
baronne de..., dans une promenade que les enfants avaient faite 
Roehampton. Sa soeur devrait bien dcider leur pre  faire quelque
chose pour ces petits chrubins. Le petit Frdric avait dj sa place
marque dans les Horse Guards, mais il fallait lui constituer un
majorat, et M. Bullock suait sang et eau pour arriver  acheter une
terre. Restait encore  pourvoir  l'tablissement de la fille.

Je compte sur vous, ma chre, disait  sa soeur mistress Bullock, car
ce qui me reviendra de la fortune de notre pre devra passer 
l'hritier du nom, suivant l'usage. Cette chre Rhoda Macmull,
aussitt que son beau pre, lord Casteltoddy, sera mort, et il ne peut
aller bien loin avec ses attaques d'pilepsie, cette chre Rhoda se
propose de purger d'hypothques tous les biens des Casteltoddy, et de
constituer un majorat au petit Macduff Macmull; notre petit Frdric
aura aussi son majorat. Dites donc  notre pre qu'il mette chez nous
l'argent qu'il a plac  Lombard-Street; ce n'est pas bien  lui de
s'adresser  Stumpy et  Rowdy.

Aprs ces beaux discours, o la bassesse et la vanit, si
singulirement accouples, faisaient presque tous les frais, mistress
Frdric Bullock donnait  sa soeur un baiser o l'affection n'entrait
pas pour grand'chose; puis, entranant  sa suite ses deux poupons
maladifs, elle remontait en voiture.

Les visites de cette reine de la mode  Russell-Square ne faisaient
que gter un peu plus ses affaires.  chaque fois son pre mettait de
nouvelles sommes chez Stumpy et Rowdy. Elle se donnait des airs
protecteurs devenus vraiment intolrables. D'un autre ct, la pauvre
veuve qui, dans son humble habitation de Brompton, veillait sur son
cher trsor, ne se doutait pas de quelle convoitise il tait ailleurs
l'objet.

Le soir o Jane Osborne raconta  son pre qu'elle avait vu son
petit-fils, le vieillard ne dit pas un mot, mais au moins ne montra
pas de colre, et, au moment de se sparer, il lui souhaita le bon
soir d'une voix un peu plus tendre qu' l'ordinaire. Il rflchit sans
doute sur ce qu'elle lui avait dit et prit des informations sur sa
visite chez les Dobbin, car environ quinze jours aprs il lui demanda
ce qu'elle avait fait de la petite montre franaise et de la chane
qu'elle portait d'habitude  son cou.

Mais, monsieur, elle tait  moi, je l'avais paye de mon argent,
dit-elle avec un premier mouvement d'effroi.

--Allez en commander une autre, une plus belle encore s'il se peut,
dit le vieillard; et il retomba dans son silence accoutum.

Les demoiselles Dobbin redoublaient d'instance auprs d'Amlia pour
que George vnt plus souvent passer ses journes auprs d'elles. Sa
tante manifestait pour lui une vive tendresse; peut-tre son
grand-pre lui-mme finirait-il par se laisser attendrir en faveur de
l'enfant. Amlia ne devait point contrarier les chances si favorables
qui se prsentaient pour son fils. Non sans doute, mais elle
n'accueillait toutes ces belles esprances qu'avec un coeur dfiant et
souponneux; les absences de son enfant taient pour elle un temps
bien pnible  passer, et  son retour elle le ftait comme s'il
venait d'chapper  quelque grand danger. S'il lui rapportait de
l'argent, des jouets, sa mre regardait tous ces prsents d'un oeil
inquiet et jaloux; elle le questionnait toujours pour savoir quels
hommes il avait vus.

Je n'ai vu, disait l'enfant, que le vieux cocher qui m'a conduit dans
la voiture  quatre chevaux, et M. Dobbin, qui avait un beau cheval
bai, un habit vert, une cravate rouge et un fouet  pomme d'or. Il m'a
promis de me conduire  la Tour de Londres et de me mener voir avec
lui les chasses de Surrey.

Enfin, un jour le petit George raconta  sa mre qu'il tait venu un
vieux monsieur aux pais sourcils, au large chapeau, avec une grande
chane d'or et des breloques; qu'il tait arriv pendant que le cocher
faisait faire  George le tour de la pelouse sur le poney gris, et
qu'aprs dner ce monsieur lui avait fait raconter son histoire, et
qu'alors sa tante s'tait mise  pleurer.

Car elle pleure toujours, ma tante, ajouta le petit bonhomme.

Tel fut ce soir-l le rcit de George  sa mre. Amlia avait
dsormais la certitude que l'enfant avait vu son grand-pre. Ds lors
elle attendit avec les plus poignantes angoisses la proposition
qu'elle pressentait dj, et qui, en effet, ne tarda pas  venir. M.
Osborne offrait de prendre l'enfant chez lui, et,  cette condition,
il lui lguerait toute la fortune dont son pre aurait d hriter. Il
proposait en outre de faire une rente  mistress George Osborne pour
lui assurer une vie honorable; et dans le cas o mistress George
viendrait  se remarier, suivant le projet qu'on lui en prtait, il ne
lui retirerait point cette rente. L'enfant, bien entendu, vivrait avec
son grand-pre  Russell-Square ou partout o il plairait  ce dernier
de le conduire; de temps  autre on enverrait le petit George chez
mistress Osborne, pour ne pas la priver tout  fait de son fils. Ces
propositions furent remises  mistress Osborne, dans une lettre qu'on
lui apporta un jour o sa mre tait sortie et o son pre s'tait
rendu  la Cit, comme  son ordinaire.

Il n'est gure possible de citer dans toute sa vie que deux ou trois
circonstances o elle se mit en colre, mais l'homme d'affaires de M.
Osborne put voir ce qu'elle tait alors. Quand elle eut parcouru la
lettre dont M. Poe tait porteur, elle se leva dans un tat
d'exaltation nerveuse, dchira le papier en mille morceaux et le foula
aux pieds.

Me remarier!... vendre mon enfant!... Mais peut-on bien avoir
l'audace de m'insulter  ce point! Dites  M. Osborne que sa lettre
est une infamie, entendez-vous, monsieur, une infamie.... Voil ma
seule rponse, et vous pouvez la reporter  qui vous envoie.

Et aprs un profond salut elle sortit de la chambre, en laissant
l'homme de loi tout stupfait.

 leur retour, ses parents ne remarqurent point son trouble et son
motion, et jamais elle ne leur ouvrit la bouche sur cette entrevue.
Ils avaient  se proccuper, d'ailleurs, de bien d'autres affaires
auxquelles l'affectueuse et tendre Amlia prenait aussi le plus vif
intrt. Son vieux pre s'adonnait toujours  ses manies de
spculation. Nous avons dj vu quel avait t entre ses mains le sort
de la Socit OEnophile; ses courses dans la Cit n'en continuaient
pas moins avec une infatigable persvrance. Il germait toujours dans
cette malheureuse tte quelque projet d'entreprise nouvelle dont
l'auteur augurait un si heureux succs qu'il s'y embarquait en dpit
des remontrances de M. Clapp; il n'avouait jamais  son fidle commis
la gravit et l'tendue de ses engagements qu'aprs l'insuccs de
l'affaire. C'tait aussi pour M. Sedley un principe inflexible que les
affaires d'argent ne devaient point tre traites devant les femmes;
aussi mistress Sedley et mistress Osborne n'avaient aucun soupon des
misres qui s'accumulaient sur leur tte, jusqu'au moment o le
malheureux vieillard fut conduit par la ncessit  leur faire des
aveux successifs.

Les dpenses de ce modeste mnage, payes d'abord rgulirement toutes
les semaines, ne furent plus soldes et formrent bien vite un total
effrayant. Le vieux Sedley dclara enfin  sa femme, avec une figure
bouleverse, que les valeurs qu'il attendait de l'Inde lui avaient
fait dfaut. Comme celle-ci avait par le pass acquitt ses factures
avec une rigoureuse exactitude, deux fournisseurs auxquels cette
pauvre femme demandait un dlai en tmoignrent durement leur
dplaisir, bien qu'ils se montrassent beaucoup plus patients envers
des pratiques moins rgulires. La petite contribution qu'Emmy payait
de si bon coeur sans jamais en demander l'emploi, permit du moins 
cette pauvre famille de se soutenir tant bien que mal au milieu des
privations et de la misre. Les six premiers mois se passrent ainsi
sans trop de peine, le vieux Sedley prsentant toujours une
perspective de gains immanquables, et qui devaient remettre ses
affaires  flot.

Au bout de six mois l'argent n'arrivait point, et les affaires
s'embrouillaient de plus en plus. Mistress Sedley, devenue infirme
avec l'ge, tait tombe dans la tristesse et l'abattement et passait
ses journes  la cuisine, auprs de mistress Clapp,  ne rien dire ou
 pleurer. Le boucher devenait intraitable; l'picier prenait des airs
d'insolence; le petit George se plaignait des dners. Amlia se serait
bien contente pour elle d'un morceau de pain, mais elle ne pouvait
supporter l'ide que son fils manquait de quelque chose, et elle lui
achetait mille petites friandises sur ses conomies personnelles, afin
que l'enfant ne ptt point.

Enfin, c'taient tous les jours de nouvelles histoires telles que les
gens dans l'embarras en ont toujours  leur disposition. Une fois,
ayant t recevoir sa pension, Amlia demanda  ses parents de lui
abandonner un petit supplment sur la somme qu'elle leur comptait afin
de pouvoir payer le prix des nouveaux habits qu'elle faisait faire au
petit George.

On lui annona alors que l'on n'avait point encore reu la rente que
Jos tait dans l'usage de payer; qu'il rgnait dans la maison un tat
de gne dont Amlia aurait d s'apercevoir depuis longtemps, comme le
lui dit schement sa mre, si ses proccupations n'eussent pas t
uniquement pour M. Georgy. Elle ne rpondit pas un seul mot  ses
reproches, mais remit tout son argent  sa mre et resta dans sa
chambre, o elle versa un torrent de larmes. Son coeur saigna bien
cruellement, lorsqu'il lui fallut, ce jour mme, dcommander les
vtements de son fils, dont elle se promettait un si bel effet pour la
Nol, et dont elle avait discut la coupe et dcid la forme dans
maintes confrences tenues  ce sujet avec une petite modiste de ses
amies.

Mais il lui fut surtout pnible d'annoncer cette rsolution au petit
George, qui en poussa des cris de dsespoir. Ses camarades avaient
tous des habits neufs  la Nol, et ils ne manqueraient pas de se
moquer de lui; il voulait avoir des habits neufs; elle les lui avait
promis. La pauvre veuve, pour toute rponse, le couvrit de baisers et
se mit  raccommoder les habits rps de l'enfant, en les arrosant de
ses larmes. Une inspiration lui vint: peut-tre par la vente de
quelques-uns des bien modeste bijoux qu'elle possdait encore,
pourrait-elle trouver le moyen de se procurer les prcieux habits. Il
lui restait son chle de l'Inde que Dobbin lui avait envoy, et elle
se souvint d'une boutique o l'on tenait des articles de l'Inde et o
elle en avait achet autrefois avec sa mre, dans ses jours de
grandeur et d'opulence. Ses joues reprirent leur incarnat, ses yeux
brillrent de joie ds qu'elle eut dcouvert cette ressource
inespre. Ce matin-l elle fut heureuse en embrassant George.
Lorsqu'il partit pour la pension, elle le suivit des yeux avec un
sourire de fiert et l'enfant devina que ce regard cachait pour lui de
bonnes nouvelles.

Elle enveloppa le chle dans un mouchoir, qui lui venait galement du
major, dissimula le paquet sous sa pelisse, et partit d'un pas lger
et joyeux pour sa petite expdition. Rien ne pouvait arrter sa course
rapide, et les passants se retournaient tout tonns de voir cette
petite dame, au teint rose et frais, marcher en si grande hte. Amlia
calculait dj l'emploi du prix de son chle! Avec les vtements elle
pourrait encore donner  George les livres qu'il dsirait depuis
longtemps et payer le semestre de sa pension; elle achterait aussi un
manteau pour son pre en remplacement de sa grande redingote, si
vieille et si use. Elle ne s'tait point trompe sur la valeur du
cadeau du major; le tissu en tait des plus beaux et des plus fins, et
le marchand trouva qu'il y gagnait en lui donnant vingt guines.

Folle de joie et de bonheur, elle se rendit bien vite avec ses
richesses dans une des meilleures librairies de Londres, et y fit les
emplettes qui devaient combler les dsirs de George; puis elle rentra
 Brompton en proie aux plus doux transports. Sur la premire page des
volumes, elle mit de son criture la plus soigne: _Donn  George
Osborne, le jour de Nol, par sa mre bien affectionne._ Les livres
subsistent encore avec cette touchante inscription.

Elle voulut placer elle-mme les livres sur le pupitre de son fils,
afin qu'il pt les voir  sa rentre de l'cole; mais, en sortant de
sa chambre, elle rencontra dans le couloir sa mre, dont les regards
furent attirs par la dorure de ces charmants petits volumes, relis
avec le plus grand luxe.

Qu'est-ce que cela? dit-elle.

--Des livres pour George, rpondit Amlia en rougissant; je.... les
lui avais promis pour sa Nol.

--Des livres? s'cria la vieille femme avec indignation, des livres,
quand nous manquons ici de pain! des livres, quand, pour assurer notre
nourriture et celle de votre fils, pour pargner  votre pre
l'ignominie de la prison, j'ai vendu jusqu'au moindre bijou, j'ai t
mon chle de mes paules, j'ai fait argent de tout, et mme de nos
couverts! Aucun sacrifice ne m'a cot pour que nos fournisseurs au
moins n'aient pas le droit de nous insulter! Et il fallait payer le
loyer  M. Clapp, un si honnte homme, si poli, si prvenant, et qui
d'ailleurs, lui aussi, a ses charges  supporter! Amlia! Amlia! vous
me brisez le coeur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez
caus la misre pour ne pas consentir  vous en sparer! Dieu veuille,
Amlia, que vous soyez plus heureuse mme que je ne l'ai t moi-mme!
Voil Jos qui abandonne son pre dans ses chagrins et dans sa
vieillesse; voil George, dont l'avenir pourrait tre assur, qui, un
jour, pourrait se voir trs-riche.... qui va  l'cole avec une montre
d'or et une chane autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n'a
pas un shilling dans sa poche!

Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des
pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivrent aux
oreilles des autres femmes, qui n'avaient pas perdu un mot de tout cet
entretien.

Oh ma mre! ma mre! s'cria la pauvre Amlia, vous ne m'aviez rien
dit de tout cela.... je lui avais promis ces livres.... j'ai vendu mon
chle ce matin mme. Tenez, voici l'argent; prenez tout!...

En mme temps, d'une main tremblante, elle tirait de sa poche ses
prcieuses pices d'or, qu'elle mettait dans les mains de sa mre,
d'o plusieurs s'chapprent pour rouler jusque sur les marches de
l'escalier.

Amlia rentra ensuite dans sa chambre, et l s'abandonna au plus
violent dsespoir en prsence de sa misre, dont elle concevait
maintenant toute l'tendue. Ah! elle le voyait bien maintenant, son
gosme causait seul la ruine de son fils. Son obstination l'empchait
seule d'avoir la richesse, l'ducation, le rang auxquels il pouvait
prtendre, auxquels l'appelait sa naissance. Dj, par amour pour
elle, le pre s'tait prcipit dans l'abme; voudrait-elle y retenir
le fils, maintenant qu'elle avait un seul mot  dire pour ramener
l'aisance dans sa famille, pour lever son fils  la fortune? Ah!
c'tait l une ralit bien poignante pour son pauvre coeur bless!




CHAPITRE XV.

Gaunt-House.


Tout le monde sait que l'htel de lord Steyne  Londres est situ
Gaunt-Square, sur cette place o vient aboutir Great-Gaunt-Street,
cette mme rue dans laquelle nous avons conduit Rebecca  sa premire
visite en qualit d'institutrice chez le baronnet maintenant dfunt.
En regardant par-dessus les grilles, qui entourent les sombres
feuillages du jardin situ au milieu du Square, vous apercevrez les
malheureuses gouvernantes des enfants tiols qui s'amusent autour du
rond de verdure au centre duquel s'lve la statue de lord Gaunt, ce
hros qui succomba  la bataille de Minden et qui se trouve l pour
sa gloire reprsent en bronze avec une perruque  trois marteaux et
un costume  la romaine. Gaunt-House occupe tout un ct du Square, et
sur ses trois autres faces s'tendent de spacieuses et sombres
demeures dont les croises sont tailles dans la pierre ou encadres
dans des briques rouges. On dirait que le jour a regret de pntrer
dans ces tristes et incommodes habitations. Les moeurs hospitalires
semblent les avoir aussi dsertes avec ces laquais tout habills d'or
et de soie, ces coureurs arms de torches qu'ils plaaient dans les
mains de fer que l'on aperoit encore sur les cts du perron.

Les noms gravs sur des plaques de cuivre ont fait invasion jusque
dans le Square: ce sont ceux de docteurs, de banquiers, d'industriels
de tout genre. C'est l un spectacle aussi peu rjouissant que la vue
de l'htel de milord Steyne.

Tout ce que je connais de ce vaste manoir, c'est sa faade avec sa
grande porte de fer et ses colonnes ronges par le temps. Quelquefois
apparat sur le seuil la face rouge et rechigne d'un robuste et gros
concierge. Au-dessus du mur d'enceinte se dessinent les mansardes et
les chemines, dont on ne voit maintenant sortir la fume qu' de bien
rares intervalles. En effet, lord Steyne passe sa vie  Naples, et
prfre la vue du golfe de Capre et celle du Vsuve au sinistre
aspect des murailles de Gaunt-Square.

 vingt pas de l, dans New-Gaunt-Street, il existe une petite porte
btarde qui sert d'entre aux curies de Gaunt-House. Son extrieur
n'a rien assurment de bien propre  la faire distinguer des autres
portes d'curie; mais plus d'un coup mystrieux s'est arrt  cette
porte, s'il faut en croire le petit Tom Eaves, vritable gazette de
tous les commrages de la ville.

Le prince de Galles et la Perdita ont souvent pass par cette porte,
mon cher monsieur, me disait-il souvent; elle s'est aussi plus d'une
fois ouverte pour le duc de *** et Marianne Clarke. C'est par l que
l'on arrive aux fameux petits appartements de lord Steyne. Une des
pices est tout ivoire et satin blanc, une autre est tout bne et
velours noir. Il y a une petite salle  manger copie sur celle de
Salluste,  Pompe, et peinte par Cosway; il y a une charmante petite
cuisine avec une batterie en argent et des broches en or.
Philippe-galit s'amusa  y rtir des perdrix une certaine nuit o il
gagna au jeu cent mille livres sterling  un trs-clbre personnage.
La moiti de cet argent servit  attiser le volcan rvolutionnaire, et
l'autre  acheter le marquisat de lord Gaunt et son ordre de la
Jarretire; quant au surplus....

Mais il n'entre point dans notre cadre de dire  quoi fut employ le
surplus, bien que le petit Tom Eaves, qui a mis son nez partout,
puisse nous donner le dtail du surplus par livre, sou, maille et
denier.

Outre cet htel  la ville, le marquis avait des chteaux et des
palais dans tous les coins des Trois Royaumes. On en peut voir la
description dans le _Guide du Voyageur en Angleterre_: le chteau de
Strongbow, avec bois et forts, dans le Shanon-Shore; le Gaunt-Castle,
dans le Cammarthewshire, qui servit de prison d'tat  Richard II; le
chteau de Gauntley, dans l'Yorkshire, o se trouvent, dit-on, cent
tasses  th, toutes en argent, pour le djeuner des htes de la
maison, et tout le reste  l'avenant; Stillbrook, dans l'Hampshire,
modeste mtairie dont l'ameublement faisait l'admiration de tous les
visiteurs, et qui a t vendue, aprs dcs,  la crie.

La marquise de Steyne descendait de l'ancienne et illustre famille des
Caerlyon, marquis de Camelot, rests toujours fidles  leur religion
depuis la conversion du vnrable druide dont ils sont issus, et dont
les tables gnalogiques remontent  l'arrive du roi Bruce dans notre
le. De temps immmorial les mles de cette race s'appellent Arthur,
Uthers et Caradocs. La plupart ont conspir, comme c'tait leur
devoir, et ont pri sur l'chafaud. La reine lisabeth fit mourir du
dernier supplice l'Arthur de son poque, qui, aprs avoir t
chambellan de Marie Stuart, portait les missives de la reine captive
aux Guises ses oncles. Le cadet servait sous le Balafr. Pendant la
captivit de Marie, les membres de cette famille furent de tous les
complots. La fortune de la maison fut grandement entame par
l'armement qu'elle fit contre les Espagnols du temps de l'_invincible
Armada_; par les amendes et les confiscations dont il frappa lisabeth
pour avoir donn asile aux prtres rfractaires et s'tre obstinment
refuse  abjurer l'hrsie papiste. Sous le rgne de Charles Ier, le
chef de la famille flchit devant les arguments thologiques du prince
convertisseur; sa fortune profita de cette faiblesse d'un moment et
recouvra sa splendeur passe; mais, sous le rgne de Charles II, le
comte de Camelot revint  la foi de ses anctres, et leur sang et
leur fortune s'puisrent au service de cette sainte cause, tant qu'il
resta un Stuart pour se mettre  la tte des gnreux courtisans du
malheur.

Lady Marie Caerlyon fut leve dans un couvent de Paris, o elle eut
pour marraine la dauphine Marie-Antoinette. Dans tout l'clat de sa
beaut on l'avait marie ou plutt vendue  lord Gaunt qui, tant venu
pour se distraire  Paris, avait gagn des sommes considrables au
milieu des orgies auxquelles on se livrait dans le palais de
Philippe-galit. Le fameux duel du comte de Gaunt avec le comte de La
Marche, des mousquetaires gris, tait attribu, par la rumeur
publique, aux prtentions que cet officier, d'abord page et ensuite
favori de la reine, avait leves  la main de la belle lady Mary
Caerlyon. Elle pousa le comte de Gaunt  peine remis de sa blessure,
et vint habiter Gaunt-House et figurer pour quelque temps  la cour du
prince de Galles. Fox en fut amoureux; Morris et Sheridan lui
ddirent des vers; Malmesbury la poursuivit de prvenances; Walpole
la dclara charmante, et la duchesse de Devonshire en tomba jalouse.
Mais bientt elle renona aux plaisirs et aux joies du monde, au
tourbillon par lequel elle s'tait d'abord laiss emporter. Aprs la
naissance de son second fils, elle voua sa vie aux pratiques austres
de la dvotion. Cela explique comment lord Steyne, qui aimait
par-dessus tout le plaisir et ses folies, ne resta pas longtemps aprs
son mariage auprs d'une femme toujours plonge dans les larmes et le
silence.

Tom Eaves, dj cit, et dont le nom ne se mle  cette histoire que
pour les renseignements qu'il a pu nous procurer sur l'histoire
secrte des habitants de Londres, Tom Eaves m'a communiqu, sur le
compte de milady Steyne, des dtails particuliers que je livre, sous
toute rserve,  l'apprciation du lecteur.

Les humiliations (c'est lui qui parle), les humiliations que cette
femme a d essuyer dans son intrieur sont de nature  faire dresser
les cheveux sur la tte. C'est--dire qu'on me mettrait plutt en
morceaux avant que de me faire consentir  admettre dans la socit de
mistress Eaves les femmes que lord Steyne recevait  sa table.

Tom Eaves mentait; Tom Eaves aurait sacrifi sa dignit et sa femme
pour obtenir un salut, voire mme un dner de ces dames.

Or, vous devez bien penser, ajoutait Tom Eaves, qu'il y avait un
motif pour qu'une femme aussi fire qu'une reine, et auprs de qui les
Steyne ne sont en noblesse que de petits garons, se plit sans
murmurer au joug que lui imposait son mari; eh bien! moi je vais vous
drouler tout ce mystre. Je vous dirai donc que, pendant
l'migration, un certain abb de La Marche, qui se trouvait ici et qui
prit part  l'affaire de Quiberon avec Puisaye et Tintniac, tait le
mme colonel des mousquetaires gris qui se battit en 86 avec le
marquis de Steyne; que la marquise et lui se revirent  la suite de ce
duel, et qu'en apprenant sa mort au dbarquement de Quiberon, lady
Steyne s'adonna  ces pratiques de dvotion excessive qu'elle n'a plus
quittes depuis. Toute cette histoire est fort dramatique, et
rappelez-vous bien ce que je vous dis, fit Tom Eaves avec un
branlement de tte, le ciel n'envoie point tant de malheurs  qui n'a
rien  se reprocher. Si cette femme courbe ainsi la tte, c'est que le
bt la blesse quelque part.

Ainsi donc, si M. Eaves est aussi bien renseign qu'il le prtend,
voil une femme oblige de drober au public, sous la srnit de sa
figure, les tortures morales et les secrtes angoisses qui lui
dchirent le coeur. Ah! mes amis, si nos noms ne sont point inscrits
au livre d'or de la noblesse, consolons-nous en pensant que dans notre
noble et humble condition la Providence au moins n'a point suspendu
au-dessus de nos ttes de pareils chtiments qui, sous la forme d'un
recors, d'une maladie hrditaire ou d'un secret de famille, font
payer bien chrement cette vaisselle d'or et ces coussins de satin.

En comparant sa condition avec celle de trs-haute et trs-puissante
dame de Caerlyon, marquise de Gaunt, le dernier des malheureux doit,
toujours suivant M. Eaves, trouver des motifs de remercier le ciel de
son sort. Pres ou fils qui n'avez l'hritage ni  lguer ni 
recueillir, vous ne pouvez manquer d'tre en bons termes avec votre
famille, tandis que l'hritier d'un grand nom comme celui de milord
Steyne, par exemple, doit, par un sentiment bien naturel, voir avec
des regrets mls de haine celui qui dtient des biens dont il
voudrait dj pouvoir disposer.

Ces rflexions ont conduit Tom Eaves  mettre toute sa fortune en
viager; de cette manire il vite  ses neveux et nices de mauvaises
penses  son endroit; et n'ayant plus aucun motif de dfiance contre
eux, il tche de dner chez eux le plus souvent possible.

La diffrence de religion mettait encore dans cette famille un cruel
obstacle aux panchements si doux qui, d'ordinaire, resserrent les
liens de l'affection entre les mres et les enfants. Son amour pour
ses fils redoublait chez lady Gaunt ses craintes et ses inquitudes.
L'abme qui la sparait d'eux tait infranchissable. Il lui tait
dfendu de leur tendre sa faible main pour les attirer dans cette
croyance hors de laquelle elle ne voyait point de salut. La pauvre
mre esprait que le plus jeune au moins, l'enfant et ses
prdilections, finirait par se rconcilier avec l'glise catholique;
mais, hlas! de cruelles et dures preuves taient rserves  cette
pauvre femme, qui les accepta comme le juste chtiment de son mariage
avec un protestant.

Milord Gaunt pousa, comme le savent tous ceux qui ont mis le nez dans
un dictionnaire de la Pairie, lady Blanche Thistlewood, fille de la
noble famille de Bareacres, dj nomme dans cette trs-vridique
histoire. Une aile de Gaunt-House fut affecte au jeune couple, car le
chef de famille tenait  exercer son autorit et  l'exercer
souverainement. Le fils, hritier futur de la fortune et des titres,
vivait peu dans son intrieur et faisait assez mauvais mnage avec sa
femme; il souscrivait tous les billets qu'on lui prsentait, se
souciait peu de grever l'hritage qu'il devait recueillir un jour, et
ne cherchait qu' accrotre par tous les moyens possibles le trop
modeste revenu que lui faisait son pre.

Au grand dsespoir de lord Gaunt et pour la plus douce satisfaction de
son ennemi naturel, nous voulons dire de son pre, lady Gaunt ne lui
donna point d'enfants. On songea en consquence,  faire revenir lord
George Gaunt, qui s'occupait  Vienne de valse et de diplomatie, et on
le maria avec l'honorable Jeanne, fille unique de John Jones, baron du
Vide-Gousset, et  la tte de l'importante maison de banque sous la
raison sociale Jones, Brown et Robinson. De cette union il naquit
plusieurs fils et filles qui n'ont rien  faire dans cette histoire.

Les premiers temps de cette union furent assez fortuns. Milord
George Gaunt non-seulement lisait couramment, mais crivait d'une
faon passable; il parlait le franais avec une facilit merveilleuse
et passait pour l'un des plus fins valseurs de l'Europe. Ses talents
personnels, l'intrt qu'il avait dans la maison de banque de son
pre, semblaient devoir en outre lui donner accs aux honneurs et aux
postes les plus levs. Sa femme ne demandait pas mieux que de vivre
au milieu des cours et sa fortune la mettait en tat de charmer, par
la splendeur et l'clat de ces rceptions, les capitales o la
conduiraient les fonctions diplomatiques de son mari. On avait pens 
lui pour en faire un ministre plnipotentiaire; avant peu il allait
tre nomm ambassadeur, et dj les paris taient engags  ce sujet
au Caf des trangers, lorsque soudain les bruits les plus bizarres
commencrent  circuler sur le compte du secrtaire d'ambassade.  un
grand dner diplomatique chez son ambassadeur, il se leva sur sa
chaise au milieu du repas en s'criant que le pt de foie gras tait
empoisonn;  un bal donn  l'htel de l'envoy de Bavire, le comte
de Springbook-Hohenlaufen, il arriva la tte rase et en habit de
capucin; et ce n'tait pourtant point un bal masqu, ainsi que
quelques personnes ont voulu le faire croire. C'est singulier, se
disait-on tout bas; on a remarqu les mmes symptmes chez le
grand-pre: c'est dans le sang,  ce qu'il parat.

Sa femme revint en Angleterre et se fixa  Gaunt-House. Lord George
abandonna son poste diplomatique sur le continent, et peu aprs on put
lire dans la gazette sa nomination au Brsil; mais des gens bien
informs prtendent qu'il n'est jamais revenu de cette expdition au
Brsil, parce qu'il n'y est jamais all. Le fait est qu'il avait
disparu de la surface du globe, et qu' en croire les propos de
quelques mauvaises langues, le Brsil aurait t pour lui une maison
de sant, Rio-Janeiro, un cabanon form par quatre murailles, et
George Gaunt, confi au soin d'un gardien, aurait t cr par lui
chevalier de la camisole de force.

Deux ou trois fois par semaine sa mre, en expiation de ses fautes,
allait de grand matin rendre visite au pauvre idiot. Parfois il
clatait de rire  son approche, et son rire faisait encore plus de
mal que ses cris. D'autres fuis elle trouvait le brillant diplomate du
congrs de Vienne s'amusant avec un jouet d'enfant ou berant dans ses
bras la poupe de la fille de son gardien. Dans ses moments lucides
il reconnaissait sa mre, mais le plus souvent il fixait sur elle un
regard vague et douteux, et alors on et dit que sa mre tait aussi
bien efface de son souvenir que sa femme, ses enfants, ses projets de
gloire, d'ambition, de vanit.

C'tait l un mystrieux hritage, une terrible transmission du sang;
et dj, chez plusieurs membres de la famille, ce terrible mal avait
rvl sa prsence. Cette race antique tait frappe dans son orgueil
comme les Pharaons dans leur premier n. Le sceau funeste de la
rprobation et du malheur avait t imprim sur le seuil de cette
maison sans que la couronne et l'cusson gravs sur la porte aient pu
l'en dfendre.

Les enfants d'un pre qu'ils ne devaient plus revoir se dveloppaient
et grandissaient sans avoir conscience de la fatalit qui pesait sur
eux. Dans leurs jeunes annes, ils parlaient de leur pre et faisaient
mille projets pour l'poque de son retour; ensuite le nom de cet homme
mort de son vivant se trouva moins souvent sur leurs lvres, et finit
par ne plus tre prononc. Un accablement terrible s'emparait de cette
vieille et malheureuse femme lorsqu'elle venait  penser que le pre
de ces enfants pouvait, avec ses dignits, leur avoir transmis
l'opprobre de son sang, et elle vivait toujours au milieu de la
crainte de voir se manifester en eux les indices de l'horrible
maldiction qui avait frapp ses anctres.

Ce sinistre pressentiment poursuivait aussi lord Steyne. Il
s'efforait de repousser l'affreux fantme qui assigeait son chevet,
de s'tourdir par les fumes du vin et les bruits de l'orgie.
Quelquefois il parvenait  perdre de vue cette vision terrible au
milieu des tourbillons du plaisir et des dissipations du monde; mais,
vains efforts! le fantme reparaissait ds qu'il se trouvait seul, et
devenait plus menaant avec les annes.

J'ai tendu ma main sur ton fils, disait-il, pourquoi ne te
frapperais-je pas aussi. Demain mon seul caprice peut t'ouvrir une
prison comme il a fait pour ton fils George. Que demain je te marque
au front, et il faudra dire adieu  tes plaisirs et  tes dignits, 
tes amis et  tes flatteurs,  tous ces raffinements du luxe entasss
autour de toi. Et tu changeras tout cela contre quatre murailles, un
gardien et une paillasse, comme il est arriv pour George Gaunt.

Milord ne sachant comment se soustraire aux menaces de cet ennemi
invisible, et gmissant sous le poids de cette main de fer appesantie
sur lui, cherchait  la dfier du moins par les hommages du monde et
ses plaisirs bruyants.

L'opulence et la splendeur rgnaient dans sa maison; mais sous ces
vastes lambris dors, couverts d'cussons et de sculptures, on aurait
en vain cherch le bonheur. C'tait l'htel o se donnaient les plus
belles ftes de Londres; mais en mme temps o il se trouvait le moins
de contentement, si ce n'est pour les joyeux convives, qui
s'asseyaient  la table de mylord. Peut-tre, s'il n'et pas t un si
grand personnage, aurait-on fui sa socit; mais, dans la Foire aux
Vanits, le tarif des fautes varie suivant les rangs. On s'y prend 
deux fois avant de condamner un homme d'une position aussi leve que
lord Steyne. Les censeurs les plus mdisants, les sages les plus
austres, pouvaient se scandaliser tout bas du genre de vie de milord
Steyne; mais tous s'empressaient de rpondre aux invitations qu'il
leur adressait.

C'est un bien vilain homme que ce lord Steyne, disait lady
Slingstone; mais tout le monde y va; je n'aurai qu' veiller d'un peu
plus prs sur mes filles.

--Je dois tout  sa seigneurie, disait le rvrend docteur Trail, qui,
dj vque, songeait encore  monter plus haut.

Mistress Trail et ses filles auraient plutt manqu d'aller  l'glise
qu'aux soires de sa Seigneurie.

Sa morale est un peu relche, disait le petit Southdown  sa soeur,
qui l'interrogeait timidement sur Gaunt-House, d'aprs les terribles
rcits qu'elle en avait entendu faire  sa mre; mais que diable
voulez-vous? il a dans sa cave le meilleur Champagne de toute
l'Europe.

Quant au baronnet sir Pitt Crawley, le rigoureux observateur des
biensances, le prsident des meetings apostoliques, eh bien! il ne
lui serait jamais venu  l'ide de ne point aller chez lord Steyne.

Jane, disait le baronnet  sa femme, soyez sre que nous ne pouvons
mal faire en nous montrant dans des maisons o l'on rencontre des
personnes comme l'vque d'Ealing et la comtesse de Slingstone. Le
lord lieutenant d'un comt, ma chre, est un homme parfaitement digne
de considration. D'ailleurs, George Gaunt a t mon camarade
d'enfance; il tait attach avec moi  l'ambassade de Poupernicle.

Tout le monde, en un mot, venait payer son tribut d'hommages  ce haut
et puissant seigneur; tous ceux du moins qu'on y appelait. Eh! mon
Dieu! cher lecteur, ne vous en dfendez pas; vous et moi y serions
alls si nous avions reu un billet d'invitation.




CHAPITRE XVI.

O le lecteur se trouve introduit dans la meilleure socit.


Les gards de Becky pour le chef de la famille devaient enfin trouver
leur rcompense, qui, sans avoir une valeur matrielle et apprciable
par poids et par mesure, tait nanmoins, de la part de Becky, l'objet
d'une convoitise bien plus ardente que des avantages qui s'estiment en
nature. Becky ne tenait pas absolument  mener une vie honnte et
irrprochable; mais ce  quoi elle tenait, c'tait  jouir de la
considration qui en est la suite et qui ne s'obtient, comme on le
sait, dans le grand monde qu' la condition de s'tre fait prsenter 
la cour en robe tranante avec plumes et diamants. Du moment o le
lord chambellan vous a marque au poinon de la vertu, vous pouvez
tre mise en circulation dans le monde comme une femme de bon aloi.
Comme ces marchandises mises en quarantaine qu'on ne laisse sortir
qu'aprs les avoir arroses de vinaigre aromatique, de mme il suffit,
pour plus d'une femme de rputation quivoque, de traverser
l'atmosphre royale pour se trouver par l mme purifie de tout
principe dltre et malsain.

C'est bon pour milady Bareacres, milady Tufto, mistress Bute Crawley
et toutes autres qui ont eu des rapports avec mistress Rawdon-Crawley
de se rcrier  la pense que cette petite aventurire a t faire sa
rvrence au souverain. Qu'elles soutiennent tant qu'elles voudront
que du vivant de l'excellente reine Charlotte on n'aurait point vu
chose pareille; mais du moment o mistress Rawdon a reu son brevet de
bonne vie et moeurs du prince le plus gentilhomme de l'Europe, on
serait mal reu  douter un moment de la ralit de sa vertu.

Ce fut un jour de triomphe pour mistress Rawdon-Crawley que celui o
le paradis royal ouvrit enfin ses portes  ses angliques vertus,
alors que sous le patronage de sa belle-soeur elle fit son entre dans
ce sjour aprs lequel elle soupirait depuis si longtemps. Au jour
pris et  l'heure dite, sir Pitt et sa femme, dans leur grande voiture
d'apparat tout frachement remise  neuf pour l'installation du
baronnet comme grand shrif de son comt, s'arrtrent devant la
petite maison de Curzon-Street. Raggles observait tout de sa boutique
avec un sentiment de satisfaction, depuis les magnifiques plumes dont
il apercevait les ondulations  travers les vitres de la voiture,
jusqu'aux normes bouquets qui s'panouissaient sur la poitrine des
laquais en livre neuve.

Sir Pitt, en brillant uniforme et une pe au ct qui lui battait
dans les jambes, descendit en personne de voiture. Le petit Rawdon, la
figure colle  la fentre, souriait et faisait des signes
d'intelligence  sa tante, qui attendait dans le carrosse. Pitt
ressortit bientt de la maison, conduisant par la main une dame
empanache,  demi voile dans une charpe blanche, et relevant d'une
manire pleine de grce une robe de brocart  queue tranante; elle
monte dans la voiture avec une aisance toute princire et comme une
personne qui avait l'habitude d'aller  la cour. Elle jeta un sourire
sur celui qui tenait la portire, puis sir Pitt monta aussitt aprs
elle.

Rawdon enfin ne tarda pas  paratre. Il avait endoss son ancien
uniforme, qui n'avait que trop souffert des injures du temps et
pouvait  peine renfermer l'excdant de son embonpoint. Un moment
Rawdon faillit tre oblig de se rendre en voiture de place au palais
de son souverain; mais, grce  l'insistance de son excellente
belle-soeur, on finit par l'admettre dans la voiture. Les banquettes
taient trs-larges; les dames n'avaient pas besoin d'une bien grande
place, elles en seraient quittes pour serrer un peu leurs robes sur
leurs genoux. Ils partirent donc trs-fraternellement tous quatre
ensemble et bientt rejoignirent la file des voitures qui se
pressaient dans la direction du vieux palais de briques o la fidle
noblesse du royaume de la Grande-Bretagne allait dposer ses hommages
au pied du trne sur lequel brillait l'astre bienfaisant que nous
avait donn les Brunswick.

Pour un peu Becky, s'adressant  ce peuple qui formait la haie des
deux cts des voitures, lui aurait envoy ses bndictions par la
portire, tant son esprit s'exaltait  la pense de la haute position
qu'elle venait de conqurir dans le monde. Becky avait aussi ses
faiblesses, comme on le voit; Becky tait de la nature de ces tres
qui tiennent plus aux qualits qu'on est en droit de leur contester
qu' celles qu'ils possdent en ralit. Becky tenait surtout  passer
pour une femme honorable et  tre honore, et voil le but qu'elle
poursuivait avec une persvrance qui allait jusqu' l'obstination et
qui, comma nous venons de le voir, tait enfin couronne par le
succs.

Il y avait des moments o, domine par cette pense, et prenant au
srieux son rle de grande dame, elle oubliait que ses tiroirs taient
vides, que les cranciers assigeaient sa porte, que les fournisseurs
se mettaient du concert, et qu'il n'y avait pas un endroit o elle pt
reposer sa tte  l'abri de toute rclamation. Plus la voiture
approchait du palais, plus Becky prenait des airs majestueux,
imposants, rsolus; ce fut au point que lady Jane ne put s'empcher
d'en sourire. Sa dmarche d'impratrice nous donnerait tout lieu de
croire que si le hasard lui et plac un diadme sur la tte, notre
petite aventurire aurait jou son rle tout comme une autre.

Le costume de cour que portait mistress Rawdon le jour de sa rception
 Saint-James pourrait fournir matire  la plus dlicieuse et  la
plus lgante description. Tandis que c'est chose commune de voir,
parmi la population fminine qui se presse dans les salons de
Saint-James aux jours de rception, de vnrables matrones qui ont
besoin des brouillards de novembre et des clarts vacillantes du
lustre pour produire leurs charmes douteux et leurs appas fards, la
beaut de Rebecca n'avait nul besoin de ces lumires discrtement
mnages; la fracheur de son teint ne redoutait point l'clat du
soleil; sa toilette, que maintenant on trouverait peut-tre ridicule
et suranne, faisait, il y a une trentaine d'annes, l'admiration de
la foule, et lui valut un triomphe complet le jour de sa prsentation.
La bonne petite lady Jane elle-mme avait t force de reconnatre ce
succs et d'avouer avec le plus vif chagrin, en regardant sa parente,
qu'elle n'avait point autant de got que mistress Becky.

Elle ne se doutait gure, cette simple et nave femme, de l'tude, de
la mditation, nous dirons mme du gnie que mistress Rawdon avait
apports dans la confection de cette toilette. Rebecca pouvait
rivaliser pour le got avec la premire modiste de l'Europe; elle
avait autant d'adresse  son service qu'il en manquait  lady Jane.

Tandis que cette dernire ouvrait des yeux tout grands pour mieux voir
la magnifique robe de brocart et les merveilleuses dentelles qui lui
servaient de garniture, Becky disait d'une voix ngligente que ce
brocart tait un vieux reste, que cette dentelle provenait d'une
occasion, et qu'elle avait tout cela depuis un sicle.

Mais, ma chre mistress Crawley, c'est toute une fortune que vous
avez l sur vous, rpondit lady Jane en portant les yeux sur sa
dentelle, qui n'tait pas,  beaucoup prs, aussi belle que celle de
Rebecca.

Elle fut un moment tente de lui dire qu'elle ne comprenait pas
comment elle trouvait le moyen d'avoir de si belles toilettes; mais
elle arrta tout court cette pense sur ses lvres, parce qu'elle la
trouva dsobligeante.

Il est fort probable, cependant, que lady Jane aurait drog, en cette
circonstance,  la douceur ordinaire de son caractre si elle avait su
l'histoire mystrieuse de la robe, que voici dans toute sa ralit:
Alors que mistress Rawdon avait plein pouvoir de sir Pitt pour tout
ranger dans la maison, elle avait, en examinant diffrents tiroirs,
dcouvert de la dentelle et des robes de brocart provenant des
chtelaines dfuntes; les trouvant  sa convenance, elle les avait
emportes chez elle et fait mettre  la taille de sa petite personne.
Briggs avait bien vu tout cela, mais elle s'tait garde de lui
adresser aucune question et ne l'avait point trahie par d'indiscrets
rapports. Il y a mme lieu de croire qu'elle approuvait sa conduite,
comme aurait fait  sa place toute fille dvoue.

O donc vous tes-vous procur ces diamants, Becky? lui demanda son
mari en admirant les pierreries qui tincelaient avec profusion  son
cou, et qu'il voyait pour la premire fois.

Becky rougit un peu et prit un air maussade; Pitt Crawley rougit aussi
de son ct et regarda par la portire. C'tait de lui, en effet,
qu'elle tenait une partie de ces brillants; le baronnet avait du reste
compltement oubli d'en donner avis  sa femme.

Becky regarda son mari, puis ensuite sir Pitt, d'un air insolent et
triomphateur qui semblait dire: Voyez, si je voulais vous trahir, il
ne tiendrait pourtant qu' moi.

Je vous le donne  deviner, se dcida-t-elle enfin  dire  son mari.
Dites un peu, o pensez-vous que je me les sois procurs? 
l'exception toutefois de l'pingle que m'a donne depuis longtemps
dj une personne qui m'est bien chre, puisque vous voulez le savoir,
je les ai lous  M. Polonius. Vous ne vous imaginez pas, je pense,
que tous ces diamants qu'on voit  la cour appartiennent  ceux qui
les portent, comme il en est pour ces magnifiques pierreries que lady
Jane a sur elle, et qui, j'en suis sre, ont infiniment plus de prix
que celles que vous voyez  mon cou.

--Ce sont des bijoux de famille, dit sir Pitt toujours fort mal 
l'aise.

Cette conversation continua sur le mme ton jusqu'au moment o la
voiture s'arrta enfin  la porte du palais, o le souverain recevait
ses sujets en grand crmonial.

Les diamants qui avaient excit l'admiration de Rawdon ne retournrent
jamais chez M. Polonius; jamais on n'alla les rendre  l'honnte
marchand; ils furent enfouis dans une petite cachette dont Becky seule
avait le secret, dans un vieux pupitre que lui avait donn Amlia, et
o elle tenait en rserve une foule de petits objets soit utiles, soit
prcieux, et dont son mari ignorait entirement l'existence. Ne rien
savoir ou au plus ne savoir qu' demi, tel est le rle de presque tous
les maris, tandis que celui des femmes est de leur cacher le plus
qu'elles peuvent. Ah! mesdames, mesdames, combien n'avez-vous pas de
comptes secrets chez les modistes, de robes et de bracelets que vous
ne mettez qu'en tremblant! Et pour que vos maris n'y voient que du
feu, vous les tourdissez de vos caresses, vous les endormez par vos
sourires, si bien qu'ils ne reconnaissent plus la robe neuve de la
veille, et qu'ils sont loin de se douter que cette charpe jaune que
vous prtendez tre reteinte leur cote plus de cinquante guines.

Rawdon ignorait donc l'histoire des pendants d'oreille de sa femme
aussi bien que de la magnifique rivire qui scintillait sur ses
paules; mais lord Steyne, l'un des grands dignitaires de la couronne,
l'un des illustres dfenseurs du trne d'Angleterre, que l'on voyait
dans la royale demeure avec son ordre de la Jarretire, ses plaques,
ses colliers et ses cordons, qui entourait cette petite femme de
prvenances toutes particulires, savait trs-bien l'origine de ces
diamants et aurait pu indiquer d'une manire prcise celui qui les
avait pays.

En s'approchant d'elle pour la saluer, il se mit  sourire et lui cita
un vers de la _boucle de cheveux_ sur les diamants de Belinde:

  Que le juif convoite et l'infidle adore!

Mais j'espre que Sa Seigneurie ne se compte pas parmi les
infidles? fit la petite dame avec un hochement de tte significatif.

Les dames qui se trouvaient dans le voisinage se mirent  chuchoter
tout bas; plusieurs messieurs s'en mlrent aussi en voyant
l'attention particulire que le noble lord accordait  la petite
aventurire.

Ce n'est point  une plume aussi dbile et aussi novice que la ntre
qu'il appartient de retracer les merveilles de l'entrevue de Rebecca
Crawley, ne Sharp, avec son gracieux et puissant souverain. Un
sentiment de respect et de convenance nous dfend de porter des
regards scrutateurs et indiscrets dans cette pice honore par la
prsence du monarque. Passons, passons rapidement et en silence, aprs
nous tre inclins comme nous devons le faire, devant ce matre
auguste et respect.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aprs cette entrevue, il ne se
trouvait pas  Londres de coeur plus dvou  la personne du roi que
celui de Becky. Elle avait sans cesse le nom du roi  la bouche; sans
cesse elle parlait de son extrieur gracieux et bienveillant. Elle se
rendit chez Colnaghi et lui demanda  voir ce qu'il avait de plus
beau, quelque chef-d'oeuvre de l'art, peu lui importait le prix. Elle
s'arrta enfin  un portrait o notre gracieux monarque est reprsent
avec un manteau garni de fourrures, une culotte et des bas de soie.
Elle avait aussi un autre portrait peint sur une broche; ses amis
taient tourdis de ses loges perptuels sur l'urbanit et la beaut
du monarque. Qui sait? Peut-tre apercevait-elle le rle d'une
Maintenon ou d'une Pompadour!

Aprs sa prsentation, ce fut surtout chose divertissante que de voir
ses airs prudes et d'entendre le langage prcieux qu'elle affectait.
Elle avait t jusqu'alors en rapport avec plusieurs personnes d'une
rputation quivoque; mais une fois range au nombre des femmes
honntes, elle rompit toute relation avec ces vertus suspectes; elle
n'eut plus l'air de reconnatre lady Crackenbury lorsque celle-ci la
saluait de sa loge, et elle dtournait la tte en apercevant  la
promenade mistress Washington-White.

C'est  chacun de savoir tenir son rang dans le monde, disait-elle
souvent; c'est un grand tort que de frquenter des personnes dont la
rputation n'est pas parfaitement intacte. Mon Dieu! je plains de tout
mon coeur cette pauvre lady Crackenbury; mistress Washington-White est
une excellente personne et si vous aimez  faire votre whist, allez
dner chez elle; mais pour moi, je ne le puis.... il y a des
convenances. Smith rpondra que je suis sortie, si ces dames viennent
 se prsenter.

Tous les journaux rendirent compte de la toilette de Becky; ce n'tait
que plumes, dentelles et diamants. Mistress Crackenbury se mordit les
lvres en lisant cet article, et au milieu de son petit cercle
adulateur se rpandit en sarcasmes contre les grands airs de sa
rivale. Mistress Bute Crawley fit venir de la ville un numro du
_Morning-Post_ et donna avec ses filles un libre cours aux gnreux
transports de son indignation.

Il ne vous manque que des cheveux rougetres, des yeux verts et une
danseuse de corde pour mre, disait mistress Bute  l'ane de ses
demoiselles qui avait une chevelure couleur de suie, une toute petite
taille et un long nez, pour avoir de magnifiques diamants et pour tre
prsente  la cour par votre cousine lady Jane. C'est un malheur pour
vous d'appartenir  une honnte famille, ma chre enfant. Tchez de
vous en consoler en pensant au noble sang qui coule dans vos veines et
aux principes de vertu et de probit qu'on a pris soin de vous
inculquer. Moi, la femme du frre cadet d'un baronnet, je n'ai jamais
lev mes prtentions jusqu' me faire prsenter  la cour.... Il y en
a bien d'autres qui n'y auraient jamais t si cette bonne reine
Charlotte n'tait pas morte!

C'est ainsi que ladite femme du recteur s'efforait de donner le
change  son chagrin. Quant  ses filles, de gros soupirs
s'chappaient de leur poitrine, et elles rvrent toute la nuit
prsentation et pairie.

Peu de jours aprs ce grand vnement, un nouvel hommage non moins
flatteur fut rendu  la vertu de Rebecca. La voiture de lady Steyne
s'arrta devant la porte de M. Rawdon Crawley, et le laquais, aprs
avoir fait retentir la porte sous un redoutable coup de marteau,
remit deux cartes sur lesquelles on lisait les noms de la marquise de
Steyne et de la comtesse de Gaunt. Ces deux petits morceaux de carton
auraient t couverts des dessins des plus grands matres ou enrouls
chacun de cent mtres de malines, que Becky ne les eut pas contempls
avec une plus vive satisfaction.

Les cartes de lady Steyne et de lady Bareacres! Rebecca marchait ds
lors de pair avec toutes les ladies du royaume!

Deux heures aprs environ, milord Steyne tait chez Rebecca. Il se mit
 tout inspecter, suivant son habitude, et il trouva les cartes de sa
femme s'talant avec orgueil dans la coupe du salon. On aurait pu
alors remarquer sur sa figure cette grimace ddaigneuse qui lui tait
familire toutes les fois qu'il dcouvrait quelques nouvelles
petitesses de l'humaine nature. Becky ne tarda pas  le rejoindre.
Pour recevoir les visites de sa seigneurie, sa toilette tait toujours
irrprochable, ses cheveux taient parfaitement lisses; elle ne
ngligeait aucune des ressources de la coquetterie fminine,
mouchoirs, tabliers, charpes et pantoufles de maroquin, tout tait
mis en oeuvre et elle savait avec un art tudi prendre les airs les
plus enivrants, les poses les plus voluptueuses. Quand par hasard elle
tait surprise, elle s'enfuyait dans sa chambre  coucher, jetait un
coup d'oeil  son miroir et ne tardait pas  reparatre au salon.

En voyant milord Steyne examiner d'un air sardonique le contenu du
vase de Chine, elle ne put s'empcher de rougir.

Ah! bonjour, monseigneur, lui dit-elle; vous le voyez, ces dames ont
pass par ici. Vous tes bien aimable d'tre venu; je vous demande
pardon de vous avoir fait attendre.... J'tais occupe dans la cuisine
 confectionner un pudding.

--Je le savais dj, lui rpliqua son noble visiteur; je vous avais
aperue  travers les barreaux de la fentre, quand la voiture s'est
arrte  la porte.

--On ne peut rien vous cacher, monseigneur, lui dit-elle.

--Allons donc! reprit son interlocuteur en souriant; mais cette
fois-ci, du moins, j'ai eu bonne vue, petite hypocrite que vous tes!
Croyez-vous donc que je ne vous ai pas entendu descendre de l-haut
o, j'en suis sr, vous tiez  vous mettre du rouge sur les joues;
c'est une recette que vous ferez bien de donner  milady Gaunt, qui a
toujours le teint si ple. Vous avez beau mentir, je vous ai entendu
ouvrir la porte de votre chambre  coucher, et aussitt vous tes
descendue.

--Me ferez-vous donc un crime de ne vouloir paratre  vos feux
qu'avec tous mes avantages? rpondit mistress Rawdon d'une voix
dolente.

En mme temps elle passait son mouchoir sur ses joues pour montrer
que, si elles taient rouges, c'tait des couleurs de la pudeur et de
l'innocence. Toutefois il ne faudrait pas en jurer, car il existe de
certains vermillons qui ne disparaissent point sous le frottement du
mouchoir et rsistent aux larmes elles-mmes.

Eh bien! lui dit alors le vieux gentilhomme, vous tenez absolument 
devenir une dame de grand ton. Vous ne me laisserez ni paix ni cesse
que je ne vous aie pousse dans le monde. Mais, insense que vous
tes, quel rang y pouvez-vous tenir? vous n'avez pas un sou vaillant!

--Vous nous ferez avoir une place, repartit Becky avec la promptitude
de l'-propos.

--Vous n'avez pas d'argent, et vous voulez lutter contre ceux qui en
regorgent. Pauvre pot de terre, prenez garde au courant o vous
pourriez trouver des pots de fer pour vous heurter et vous briser.
Mais les femmes sont toutes de mme, ou plutt chacune soupire et se
tourmente pour des choses qui sont loin d'en valoir la peine. Ainsi
donc, c'est bien dcid, vous tenez  avoir vos entres  Gaunt-House,
et vous serez toujours aprs moi tant que je ne vous en aurai pas
ouvert la porte. N'allez pas croire toutefois qu'on s'y amuse autant
qu'ici;  peine y aurez-vous mis le pied que vous y billerez dj,
j'en suis sr. Ma femme est aussi gaie qu'une lady Macbeth et mes
filles que des statues spulcrales. J'ai peur tous les soirs en
m'endormant dans ce qu'ils appellent ma chambre  coucher: on dirait
un grand catafalque avec de grandes peintures faites pour pouvanter
les gens. Je couche dans un petit lit de fer avec un matelas de crin
comme un vritable anachorte. Ne me trouvez-vous pas la tournure d'un
anachorte? Allons, voyons, on vous invitera la semaine prochaine.
Mais gare aux femmes et tenez-vous bien; autrement vous serez forc
d'en essuyer de dures.

C'tait l un discours de bien longue haleine pour un homme de la
trempe de lord Steyne; et cependant il en avait dj dbit bien
d'autres ce jour-l mme, et toujours au profit de mistress Rawdon.

Briggs, assise  une table  ouvrage, levait de temps  autre les yeux
au ciel, et poussait de profonds soupirs en entendant traiter son sexe
avec tant de lgret.

Si vous ne me dbarrassez pas de cet odieux cerbre, murmurait 
demi-voix lord Steyne en lanant par-dessus son paule un regard
farouche du ct de la demoiselle de compagnie, eh bien! je me charge
de l'empoisonner.

--Mon chien mange toujours dans la mme assiette que moi, dit Rebecca
avec un sourire malicieux et s'amusant beaucoup des airs furibonds de
milord et de sa colre contre la pauvre Briggs, qui le gnait dans son
tte--tte avec la jolie femme du colonel. Enfin mistress Rawdon eut
piti de son adorateur, et, s'adressant  Briggs, l'engagea  profiter
du beau temps pour mener promener le petit George.

--Il m'est impossible de la congdier, dit alors Becky  lord Steyne
aprs un moment de silence et d'une voix pleine de tristesse.

Ses yeux, en mme temps, se remplirent de larmes, et elle dtourna la
tte.

Je vois ce que c'est, dit le noble milord; vous lui devez des gages?

--Si ce n'tait que cela, dit Becky en baissant les yeux; mais je l'ai
ruine.

--Ruine? eh bien! reprit alors son interlocuteur, elle n'est plus
bonne qu' mettre  la porte.

--Voil ce que vous feriez, vous autres hommes, dit Becky d'une voix
lamentable; mais les femmes n'ont pas des coeurs de roc comme les
vtres. L'an dernier, lorsqu'il n'y avait plus qu'une guine dans la
maison, elle nous a donn toutes ses conomies. Elle ne sortira d'ici
que lorsque notre ruine complte, ce qui ne sera plus bien long, nous
aura mis dans l'impossibilit de la nourrir, ou bien lorsque nous lui
aurons rendu tout ce que nous avons reu d'elle.

--Et cela monte  combien? dit le noble lord avec un pouvantable
blasphme.

Becky, rflchissant  l'opulence et  la gnrosit de son
interlocuteur, lui indiqua le double en sus de la somme qu'elle avait
emprunte  Briggs.

 cette dclaration, la colre de lord Steyne se traduisit en une
nouvelle expression non moins nergique, sur quoi Rebecca pencha un
peu plus sa tte de ct et redoubla de sanglots.

--Il n'y avait plus rien  faire; il a bien fallu s'y rsigner. Je
n'ai point os le dire  mon mari. Il m'en coterait la vie s'il
l'apprenait. Ce secret que vous venez de m'arracher, je l'avais
jusqu'ici cach  tout le monde. Que devenir maintenant? Ah! milord!
je suis bien malheureuse!

Lord Steyne, pour toute rponse, se contenta de battre sur les vitres
et de se ronger les ongles; enfin, il enfona son chapeau sur sa tte
et sortit brusquement de la chambre. Rebecca ne quitta son attitude de
femme malheureuse et dsole que lorsque la porte se fut referme et
qu'elle eut entendu s'loigner la voiture de lord Steyne. Alors elle
se redressa avec une joie triomphante, et une expression malicieuse
brillait dans ses petits yeux verts. Elle fut prise d'un grand accs
de rire qu'elle eut toutes les peines du monde  calmer, et enfin elle
s'assit  son piano, sur lequel elle fit courir ses doigts avec une si
merveilleuse agilit que les passants s'arrtrent sous ses fentres
pour couter cette ravissante harmonie.

Le soir mme on apporta  Becky deux billets de Gaunt-House. L'un
contenait une invitation  dner faite au nom de lord et de lady
Steyne, pour le vendredi suivant, tandis que dans l'autre se trouvait
un petit carr de papier gris avec la signature de lord Steyne, et 
l'adresse de MM. Jones Brown et Robinson, banquiers.

 diverses reprises, pendant la nuit Becky eut des mouvements
d'hilarit qu'elle expliqua  Rawdon par le plaisir d'avoir enfin ses
entres dans Gaunt-House, et de se trouver face  face avec les
matresses de l'endroit. Mais en vrit, c'tait bien autre chose qui
fermentait dans cette petite tte. Devait-elle se librer envers
Briggs et lui donner son cong? Devait-elle, au grand tonnement de
Raggles, aller lui payer sa note? La tte repose sur l'oreiller, elle
agita successivement toutes ces graves questions, et le jour suivant,
tandis que Rawdon allait faire sa visite matinale  son club, mistress
Rawdon, avec un voile et une robe des plus simples, se rendit en
fiacre  la Cit et se prsenta  la caisse de MM. Jones et Robinson.
Elle fit passer par le guichet le billet dont nous avons parl, et on
lui demanda alors comment elle voulait en toucher la valeur.

Elle rpondit de sa plus douce voix qu'elle dsirait avoir cent
cinquante livres sterling en plusieurs billets, et le reste en un
seul. En passant  son retour prs de l'glise Saint-Paul, elle
s'arrta pour acheter une magnifique robe de soie noire pour Briggs,
cadeau qu'elle accompagna d'un baiser et d'aimables paroles.

De l elle se rendit chez M. Raggles, s'informa de ses enfants avec un
intrt tout particulier, et enfin lui donna cinquante livres 
compte. Puis elle alla trouver le carrossier chez lequel elle louait
ses voitures, et en lui remettant une somme semblable:

J'espre, lui dit-elle, que vous profiterez de la leon, et qu'au
prochain jour de rception vous ne nous mettrez pas dans la fcheuse
ncessit de nous entasser quatre dans la voiture de mon beau-frre
pour nous rendre  la cour, parce qu'il vous aura plu de ne pas
m'envoyer _ma_ voiture.

Il y avait eu,  ce qu'il parait _malentendu_ pour la dernire
rception, ce qui avait failli rduire le colonel  l'affront de se
prsenter en cabriolet bourgeois au palais de son souverain.

Une fois ces affaires termines, Becky rentra dans sa chambre et fit
visite au certain pupitre qu'Amlia lui avait donn autrefois, et qui
renfermait toutes sortes d'objets utiles ou prcieux. Ce fut dans
cette petite rserve qu'elle plaa l'autre billet qu'elle venait de
toucher chez MM. Jones et Robinson.




CHAPITRE XVII.

Grand dner  trois services.


Dans la mme matine o nous venons de voir Rebecca vaquer si
discrtement  ses affaires, lord Steyne, qui d'ordinaire ne voyait
les dames de la maison qu'aux jours de rception ou lorsqu'il les
rencontrait par hasard dans la cour, lord Steyne, disons-nous, se
prsenta chez elles, comme elles prenaient leur th avec les enfants,
et combattit vaillamment pour la cause de Rebecca.

Milady Steyne, dit-il, montrez-moi votre liste d'invitations  dner
pour vendredi. C'est fort bien; vous allez maintenant, s'il vous
plat, m'crire un billet pour le colonel et mistress Crawley.

--Blanche, crivez, dit lady Steyne toute suffoque; lady Gaunt,
crivez....

--Non, jamais je n'crirai  cette femme, dit lady Gaunt, grande et
orgueilleuse personne qui, aprs avoir lev les yeux au ciel, les
rabaissa ensuite vers le parquet.

Il tait, en effet, difficile de soutenir le regard de lord Steyne
lorsqu'il lui arrivait de rencontrer de la rsistance quelque part:

Qu'on emmne les enfants, dit-il en tirant le cordon de la sonnette.

Les pauvres enfants avaient une telle peur de lui qu'ils
s'empressrent d'obtemprer  cet ordre. Leur mre aussi se disposait
 les suivre.

Vous pouvez rester, lui dit alors l'inexorable despote. Milady
Steyne, continua-t-il, voulez-vous avoir l'obligeance d'aller vous
mettre  votre bureau et d'crire cette lettre d'invitation pour
vendredi.

--Pour moi, je n'assisterai point  ce dner, dit lady Gaunt; Je
retournerai chez mes parents.

--Je ne demande pas mieux, pourvu que vous n'en reveniez plus. Vous
trouverez, du reste,  Bareacres, une socit fort aimable dans celle
des huissiers et des recors, et de la sorte, je me verrai dbarrass
d'un seul coup et des aumnes que je suis oblig de faire  vos
parents et de vos grands airs tragiques. C'est bien  vous, en vrit,
 prendre ici le ton du commandement;  vous, aussi pauvre d'esprit
que vous l'tes d'argent. On vous a pris pour faire des enfants, et
vous n'tes pas mme bonne  cela. Gaunt a de vous par-dessus la tte;
et il n'est personne ici, except vous, qui ne dsire vous voir dans
l'autre monde. Si vous veniez  trpasser, Gaunt ne serait pas long
avant d'en prendre une autre.

--Plt au ciel que j'eusse cess de vivre! rpondit milady, les yeux
troubls  la fois par les larmes et la colre.

--J'admire, en vrit, ces scrupules de vertu et de pudeur, alors que
ma femme, dont tout le monde connat l'existence immacule, n'lve
aucune objection contre la prsentation de ma jeune protge mistress
Crawley. Milady Steyne peut vous le dire; la plus honnte femme a
souvent les apparences contre elle, et la calomnie se charge du
reste; c'est toujours  l'innocence qu'elle s'attaque. Du reste, si
vous le dsirez, madame, je pourrais retrouver quelques petites
anecdotes sur milady Bareacres qui vous prouveraient que vous auriez
mauvaise grce  y regarder de trop prs.

--Frappez-moi plutt, si tel est votre bon plaisir, monsieur; les
coups me seront moins sensibles que de telles injures, reprit lady
Gaunt.

Milord Steyne trouvait une satisfaction sans gale toutes les fois
qu'il pouvait trouver l'occasion de torturer ainsi sa femme et sa
fille.

Ma toute belle, reprit-il, je suis gentilhomme, et,  ce titre, je ne
porterai jamais la main sur une femme, si ce n'est toutefois pour la
caresser. Je voulais seulement redresser certains petits travers de
votre nature. Mesdames, vous tes trop orgueilleuses et pchez
singulirement contre l'humilit chrtienne. Qu'est-ce que signifient
tous ces grands airs? de la douceur, de la modestie, s'il vous plat,
mes chres brebis. Demandez  lady Steyne, elle peut vous le dire,
cette aimable mistress Crawley, si calomnie de toutes parts, est une
femme parfaitement innocente, un modle de vertu, entendez-vous? Son
mari n'a peut-tre pas une fort bonne rputation; mais, aprs tout,
celle des Bareacres vaut-elle donc mieux? Que direz-vous d'un homme
qui ne paye jamais quand il perd, qui vous a dpouille de l'hritage
que vous deviez avoir, et qui vous a laisse sans le sou et  ma
charge? La naissance de mistress Crawley n'est pas brillante, mais il
ne faudrait peut-tre pas remonter bien loin pour trouver la nuit des
temps dans laquelle se perdent les anctres de certaines personnes.

--Mais, milord, s'cria lady George, la fortune que j'ai apporte dans
votre famille....

--Eh bien! reprit le marquis avec un regard hautain et dur, c'est le
prix auquel vous avez achet une succession ventuelle: que Gaunt
vienne  mourir et votre mari hritera de tous ses droits, vos enfants
aprs lui, et qui sait o cela peut s'arrter? Ainsi donc, mesdames,
ayez pour votre usage de la vertu, de la fiert tant qu'il vous
plaira, mais, je vous prie, faites-moi grce de ces airs-l. Quant 
la rputation de mistress Crawley, je ne veux pas me faire,  moi, 
cette irrprochable personne, l'injure de laisser supposer qu'il y a
lieu de la dfendre, vous aurez donc l'obligeance de lui faire
l'accueil le plus cordial, ainsi qu' toutes les personnes que je
trouve  propos d'amener dans l'htel. Et qu'est-ce donc que cet
htel? fit-il avec un rire satanique accompagn d'un blasphme, quel
en est le matre? et qu'y trouve-t-on donc? Ce temple de la pudeur
n'est-il pas  moi? et s'il me prenait fantaisie d'y amener toute la
population de Newgate ou de Bedlam, je vous jure, entendez-vous, qu'il
faudrait vous rsigner  lui faire bon accueil.

Aprs cette rigoureuse semonce, comme lord Steyne tait dans
l'habitude d'en faire pour remettre son harem au pas, suivant son
expression, lorsqu'il manifestait quelques vellits d'insubordination,
les pauvres femmes, obliges de courber la tte, n'eurent plus qu' se
ranger au parti de l'obissance. Lady Gaunt crivit l'invitation
qu'exigeait d'elle le noble lord; puis, avec sa belle-mre, et sous le
poids de la plus profonde humiliation, elles allrent dposer leurs
cartes chez mistress Rawdon, ce qui causa un vif plaisir  l'innocente
crature.

Nous pourrions citer des familles de Londres qui auraient sacrifi une
anne de leurs revenus pour jouir d'une si haute faveur. Mistress
Frdrick Bullock, par exemple, se serait bien trane sur les genoux,
de May-fair  Lombard-Street, si elle et t sre d'entendre sortir
de la bouche de lady Gaunt et de lady Steyne ces magiques paroles:
Nous vous invitons pour vendredi prochain. En effet, ce n'tait
point une de ces cohues, de ces grands bals de Gaunt-House o la foule
se mle et se confond; mais c'tait une petite runion bien intime,
bien mystrieuse, o les privilgis ont l'honneur d'tre admis,
honneur dont ils doivent se fliciter tout le reste de leur vie.

Lady Gaunt avait droit, par sa beaut, ses ddains, sa chastet,  une
place leve parmi les plus vains de ce monde. L'exquise courtoisie
avec laquelle lord Steyne la traitait en public charmait tous ceux qui
en taient tmoins, et les plus difficiles taient obligs de
reconnatre que l'illustre lord tait un gentilhomme accompli et avait
le coeur bien plac.

Les dames de Gaunt-House demandrent du renfort  lady Bareacres
contre l'ennemi commun. Lady Gaunt envoya chercher sa mre par une de
ses voitures, car tous les quipages de la noble comtesse avaient t
saisis par les baillis. Ses bijoux, sa garde-robe taient devenus la
proie des impitoyables enfants d'Isral. Le chteau de Bareacres
tait en leur pouvoir avec ses peintures de prix, son splendide
ameublement et tous les magnifiques chefs-d'oeuvre de Van Dyck, de
Reynold, de Lawrence; la nymphe dansante de Canova, faite  la
ressemblance de lady Bareacres, mais de lady Bareacres dans tout
l'clat de la jeunesse et de la beaut, tandis que maintenant il ne
restait plus d'elle qu'une pauvre vieille dente et chauve: la robe
fane aprs les jours de fte. Son seigneur et matre, peint jadis par
Lawrence, vers la mme poque, en uniforme des hussards de
Thistlewood, avec un grand sabre dans les jambes et le chteau de
Bareacres dans le lointain, n'tait plus maintenant qu'un pauvre
diable rp sur toutes les coutures et cachant sous une perruque
presque aussi dpouille que sa tte les fltrissures des annes. Le
matin il se faufilait dans quelque mauvaise taverne, et le soir il
allait tout seul prendre son dner au club. Il n'tait plus
trs-empress de dner chez lord Steyne. Autrefois rival heureux de ce
dernier dans la carrire du plaisir, il voyait dsormais les rles
intervertis. Le petit lord Gaunt de 1785 tait maintenant un gros
personnage, tandis que Bareacres n'offrait plus que le triste
spectacle de sa ruine et de sa dcrpitude. Il devait trop d'argent 
lord Steyne pour oser se prsenter devant son vieux camarade, et
lorsque celui-ci se sentait en verve de belle humeur, il ne manquait
jamais de demander malicieusement  lady Gaunt pourquoi son pre ne
venait plus la voir.

Voici quatre mois qu'il n'a mis les pieds ici, lui disait lord
Steyne. Je puis compter par mon livre de dpense chacune des visites
de Bareacres. Il s'est bien charg de faire sortir tout l'argent que
l'autre beau-pre a apport dans la maison.

       *       *       *       *       *

Le narrateur du prsent rcit n'en a pas bien long  dire sur les
illustres personnages que Becky eut l'honneur de rencontrer  son
entre dans la haute socit. Nous citerons cependant le prince de
Peterwaradin et sa femme. Son Excellence a la taille prise dans une
ceinture troitement serre. Sur sa poitrine, bien dessine par
l'uniforme militaire, tincelle une plaque charge de pierreries. Le
boyard porte autour du cou le collier rouge de la Toison d'or, et
possde d'innombrables troupeaux.

Regardez-le bien, dit Rebecca  l'oreille de lord Steyne; le chef de
sa race devait tre un mouton.

En effet, son air solennel, sa dmarche mesure, sa figure blafarde et
son collier, donnaient  Son Excellence tout l'air d'un vnrable
mouton  clochettes.

Nous citerons encore M. John Paul Jefferson Jones, attach 
l'ambassade amricaine et correspondant du _Dmagogue de New-York_.
Esprant se faire bien venir des matres de la maison, il profita d'un
moment de silence pendant le dner pour demander si son cher ami
George Gaunt se plaisait toujours beaucoup au Brsil.

Toutes les fois que le colonel se trouvait, comme en cette
circonstance, au milieu d'une socit dlicate et choisie, il se
mettait  rougir ni plus ni moins qu'un garon de seize ans au milieu
des compagnes de sa soeur. L'honnte Rawdon manquait compltement de
cette habitude du monde que l'on n'acquiert que dans la socit des
femmes. Au club,  la caserne il n'avait pas besoin de se gner. L il
entrait, sortait, fumait et jouait au billard tout  son aise. Ce
n'est pas que dans son temps aussi il ne se soit trouv en rapport
avec le beau sexe, mais il y avait dj longtemps de cela, et les
habitudes que l'on peut contracter dans les boudoirs en question ne
prparent nullement  celles qu'il faut avoir pour faire bonne
contenance dans un salon. Le colonel tait alors dans ses
quarante-cinq ans. En cherchant bien, sa mmoire pouvait lui fournir
le souvenir d'une demi-douzaine de femmes qu'il avait connues avant
l'incomparable crature  laquelle il s'tait uni par les liens de
l'hymne. Mais,  l'exception de cette dernire et de son excellente
belle-soeur lady Jane, dont l'aimable caractre l'avait sduit et
entran, le colonel tait au supplice auprs de toutes les autres
femmes.  Gaunt-House, il ne desserra les dents de tout le dner que
pour faire remarquer que le temps tait  l'orage. Becky avait bien
song  le laisser  la maison; mais les convenances exigeaient qu'
son entre dans le grand monde son mari ft  ses cts, comme le
bouclier et le rempart de sa vertu et de son innocence.

Au moment o l'on annonait mistress Crawley et son mari, lord Steyne
tait all  sa rencontre, lui avait fait un grand salut et l'avait
prsente  lady Steyne et  ses belles-filles. Ces dernires lui
avaient fait une rvrence des plus profondes et des plus
crmonieuses. Quant  la mre, elle avait tendu la main  la nouvelle
arrive; mais cette main tait aussi glaciale que le marbre d'un
tombeau.

Becky la prit nanmoins avec un air d'humilit et de reconnaissance,
et avec un salut qui aurait pu faire honneur au meilleur des matres
de danse, elle s'inclina presque jusqu' terre, puis elle rappela avec
une prsence d'esprit admirable que milord Steyne avait t autrefois
l'ami et le protecteur de son pre, et que ds son enfance elle avait
t leve  rvrer et  bnir le nom des cette famille. En effet,
lord Steyne pouvait bien avoir achet deux tableaux au malheureux
Sharp, et l'orpheline avait l'me trop sensible  la reconnaissance
pour oublier jamais un pareil bienfait.

Il fallut aussi renouveler connaissance avec lady Bareacres. La femme
du colonel lui fit une profonde rvrence,  laquelle l'orgueilleuse
comtesse ne rpondit que par une froideur pleine de ddain.

Il y a bientt dix ans, lui dit Becky, en femme qui sait ne rien
perdre de ses avantages, que j'ai eu l'honneur de faire  Bruxelles la
connaissance de Votre Seigneurie; c'tait, je crois, au bal de la
duchesse de Richmond, la veille de la bataille. J'ai vu Votre
Seigneurie ailleurs encore, c'tait avec lady Blanche, sous la porte
cochre de l'htel o vous vous tiez mises dans votre voiture en
attendant des chevaux. J'espre que vous avez sauv tous vos
diamants?

Tout le monde se regarda. Ces fameux diamants avaient t saisis par
les cranciers,  ce qu'il parat, et Becky probablement n'en savait
rien. Rawdon Crawley se retira dans l'embrasure d'une fentre avec
lord Southdown, et celui-ci ne tarda pas  pouffer de rire au rcit
que lui fit Rawdon de lady Bareacres trpignant dans sa voiture et
puisant les promesses et les prires auprs de mistress Crawley pour
en obtenir des chevaux.

Maintenant, pensa Becky, cette femme n'est plus  craindre pour moi.

Lady Bareacres changea avec sa fille des regards o se mlaient la
terreur et la colre, et se dirigea vers une table o elle se mit 
regarder un album dont elle tourna les feuillets avec la plus grande
rapidit.

Lorsque le noble habitant des bords du Danube fut arriv, on se mit 
parler franais. Lady Bareacres ainsi que les jeunes dames virent, 
leur grande mortification, que mistress Crawley possdait cette langue
bien mieux qu'elles, et la parlait avec bien plus de grce et de
facilit. Becky avait connu, en 1816 et 1817, des magnats hongrois qui
faisaient partie de l'arme allie; elle s'enquit de ses amis
d'autrefois avec le plus touchant intrt. Le noble tranger s'imagina
de suite que c'tait quelque femme d'une haute distinction. En passant
du salon  la salle  manger, le prince et la princesse demandrent 
lord Steyne et  la marquise le nom de cette petite dame qui parlait
si bien le franais.

Ces quatre personnes conduisant la tte de la colonne, toute la
socit se rendit dans la salle du banquet. En tte de ce chapitre,
nous avons annonc un dner  trois services; dans le dsir qu'il soit
tout  fait selon le got du lecteur, nous laisserons  son
imagination le soin d'en composer le menu.

Becky avait bien compris que pour elle le moment critique serait celui
o les dames se trouveraient seules aprs dner, car alors il lui
faudrait soutenir tout l'effort du combat. La position de la petite
femme, en effet, devenait alors trs-difficile, et elle put
reconnatre combien lord Steyne avait eu raison en lui disant que la
socit de ces femmes d'un rang suprieur au sien ne lui offrirait
rien de bien agrable. Je ne connais rien de plus impitoyable qu'une
femme dans ses haines  l'gard d'une autre personne de son sexe.
Becky allait l'prouver. Lorsque la pauvre petite Becky se trouva
toute seule en tte--tte avec ces grandes dames, elle voulut
s'approcher de la chemine et rejoindre le reste de la socit, mais
ces dames battirent aussitt en retraite et allrent prendre position
autour d'une table couverte de gravures; Becky ayant dirig ses pas de
ce ct, elles se replirent vers la chemine. Elle voulut parler 
l'un des enfants et se livrer  un de ces transports de tendresse
comme il lui en prenait subitement de temps  autre et seulement en
public: la mre rappela au plus vite son enfant. Enfin on traita
l'intruse avec tant de duret que lady Steyne la prit en compassion et
alla causer avec la pauvre rebute.

Lord Steyne, lui dit-elle, tandis qu'une rougeur passagre colorait
la pleur de ses joues, lord Steyne m'a dit que vous chantez  ravir;
voudriez-vous bien nous faire entendre votre talent?

--Je ne dsirais que l'occasion de pouvoir vous tre agrable soit 
vous, soit  milord Steyne, dit Rebecca avec une sincre
reconnaissance; et en mme temps elle s'assit au piano et se mit 
chanter.

Elle joua les mlodies religieuses de Mozart, que lady Steyne
affectionnait particulirement, et avec une telle douceur et un
sentiment si vif de l'harmonie, que cette dame s'approchant du piano
vint s'asseoir  ct d'elle et que de grosses larmes lui coulrent
des yeux en l'coutant. Il est vrai qu'en compensation,  l'autre
extrmit de la pice, on ne se gnait pas pour rire tout haut et
causer d'une manire bruyante. Mais lady Steyne n'y prenait pas garde,
sa pense l'emportait ailleurs; elle la ramenait aux jours de son
enfance et la faisait remonter  travers quarante annes de douleurs
et d'isolement, au temps o elle tait encore dans son couvent, quand
l'orgue de la chapelle faisait retentir les mmes notes  son oreille.
C'tait l'organiste, c'tait la soeur de la communaut qu'elle aimait
le plus, qui lui avait appris ces airs dans des jours de flicit trop
vite couls. Pendant une heure elle avait pu se croire au temps de sa
jeunesse, pendant une heure elle avait reconquis le bonheur si pur et
si doux du premier ge. Elle sortit de ce rve en sursaut lorsque les
deux battants de la porte s'tant ouverts elle entendit les clats de
rire de lord Steyne et la bruyante gaiet des hommes qui revenaient au
salon.

D'un regard le matre de la maison devina ce qui s'tait pass en son
absence, et, pour la premire fois de sa vie, prouva un mouvement de
bienveillance pour sa femme. Il alla lui parler et l'appela par son
nom de baptme, ce qui fit de nouveau rougir cette ple et triste
figure.

Ma femme vient de m'apprendre que vous avez chant comme un ange,
dit milord Steyne  Becky.

Mais il existe deux espces d'anges, et chacun a, dit-on, sa manire
particulire de charmer les coeurs et les esprits. Le reste de la
soire fut un vritable triomphe pour Becky; elle chanta  ravir, et
les hommes firent cercle autour du piano. Ses ennemies furent laisses
dans leur coin. M. Paul Jefferson s'approcha seul de lady Gaunt, et
pour lui tre agrable ne trouva rien de mieux  lui dire, sinon que
son amie avait une voix ravissante et qu'elle possdait un talent
unique.




CHAPITRE XVIII.

Le coeur d'une mre.


La muse anonyme qui nous dicte ce rcit va quitter maintenant les
hautes rgions dans lesquelles elle vient de s'lever pour pntrer
sous l'humble toit que John Sedley occupe  Brompton, et dcrire des
vnements qui montrent sous un autre jour les misres de la nature
humaine. L aussi se sont glisss les soucis, la dfiance, le
dsespoir. Mistress Clapp, au fond de sa cuisine, boude en cachette
son mari qui ne sait pas se faire payer ses loyers et excite ce brave
homme  user de toute la rigueur de ses droits contre son ancien ami
et patron. Mistress Sedley ne va plus visiter sa propritaire dans
cette retraite; c'est qu'aussi elle n'est plus en position de
patronner mistress Clapp. D'ailleurs comment montrer de la
condescendance envers une femme  qui l'on doit environ quarante
livres, et qui vous rappelle sans cesse vos dettes? La servante
irlandaise est toujours dans les mmes dispositions de respect et de
prvenance, mais mistress Sedley ne veut plus voir en elle
qu'insolence et ingratitude; et comme le voleur qui croit voir 
chaque coin de rue un agent de la force publique, elle s'imagine
trouver dans les moindres gestes et les moindres paroles de cette
jeune fille des intentions railleuses et satiriques provoques par sa
triste situation de fortune.

Miss Clapp, devenue avec le temps une grande et belle fille, tait, au
dire de cette vieille femme aigrie par le malheur, une petite
effronte d'une impudence sans bornes. Mistress Sedley ne pouvait
comprendre cette tendresse qu'avait pour elle Amlia et les motifs qui
l'engageaient  s'enfermer avec elle dans sa chambre et la prendre
pour la promenade. Tel tait l'effet de la pauvret sur le caractre
de cette femme autrefois si douce et si gale dans son humeur. Elle ne
savait aucun gr  Amlia des gards dont sa fille ne cessait de
l'entourer, et elle n'y rpondait que par des brusqueries et des
rebuffades. Le grand reproche qu'elle lui faisait, c'tait son amour,
son orgueil maternel pour son fils, qui lui faisait ngliger les
auteurs de ses jours. La maison, du reste, avait un aspect morne et
sombre, depuis que Jos n'envoyait plus  ses parents la pension qu'il
leur faisait autrefois. Dj mme l'indigence et la faim commenaient
 s'y faire sentir.

En prsence de cette vie de privations continuelles, Amlia se creuse
la cervelle pour dcouvrir quelque moyen d'adoucir tant de souffrance
et de douleur. Donnera-t-elle des leons? se mettra-t-elle  faire de
l'enluminage ou de la lingerie? Mais qu'y a-t-il dans le travail d'une
femme, c'est tout au plus si au bout du jour elle peut arriver 
gagner quatre sous. Enfin, elle se dcide. Elle achte deux cartons de
Bristol tout encadrs de dorures; sur l'un, elle dessine un berger en
veste rouge  la face rose et souriante, qui se dtache sur un paysage
 la mine de plomb; sur l'autre carton elle fait une bergre qui
traverse un petit pont; son chien la suit par derrire. Elle ombre le
tout de son mieux; puis alors elle retourne chez le marchand qui lui a
vendu le papier, esprant qu'elle le trouvera plus dispos qu'un autre
 lui racheter les peintures qu'elle vient d'y faire. Mais  la vue de
ces dessins, le marchand a grand peine  comprimer un sourire
ddaigneux qu'attirent sur ses lvres ces bauches informes d'une main
inexprimente. Du coin de l'oeil il regarde la pauvre veuve qui
attend dans la boutique, puis bientt remet les cartons dans leur
enveloppe de papier gris et les rend  celle qui les lui a apports,
au grand tonnement de miss Clapp qui, de sa vie, n'a jamais vu de
pareils chefs-d'oeuvre, et qui croyait bien qu'on allait offrir au
moins une guine de chaque dessin. Elles font ainsi toutes les
boutiques de Londres, et,  chaque visite, c'est une nouvelle
dception, un nouveau serrement de coeur. En gnral on les conduit
avec politesse; cependant; dans quelques maisons, on les repousse avec
brutalit. Voil donc encore une dpense inutile, une dpense dont
l'argent est autant de pris sur le ncessaire. Les dessins restent 
miss Clapp, qui en orne sa chambre et les tient toujours pour des
merveilles.

Aprs de grands efforts de rflexion, Amlia parvient enfin  tracer
de sa plus jolie criture la rclame suivante:

Une dame sachant l'anglais, le franais, la gographie, l'histoire et
la musique, dsirerait donner des leons  de jeunes demoiselles.
S'adresser dans la maison de M. Brown.

Elle remet cette affiche au marchand de couleurs qui lui avait vendu
son papier de Bristol et qui consent  la mettre en vidence dans sa
boutique. La poussire et les mouches ont bien vite jauni le papier.
Amlia, dans l'espoir d'une bonne nouvelle, passe souvent devant la
porte, mais le marchand ne lui fait aucun signe d'entrer, et
lorsqu'elle va lui faire de petites emplettes, il n'a jamais rien 
lui dire. Faible et sensible crature, tu n'es point faite pour le
tumulte et les luttes de ce monde de vanits!

Chaque jour Amlia devient plus soucieuse et plus triste; ses yeux
inquiets ne quittent plus son enfant, qui ne sait comment interprter
la singulire expression des regards de sa mre. Elle se lve au
milieu de la nuit et se glisse furtivement dans la chambre de Georgy
pour voir si on ne le lui a point enlev. C'est  peine si elle ferme
l'oeil. Une pense unique l'obsde et l'pouvante. Les longues nuits
se passent pour elle dans les larmes et les prires; elle s'efforce
d'carter la pense qui l'accable et la torture,  savoir qu'il lui
faut se sparer de son enfant, qu'elle seule fait obstacle  sa
fortune et  son bonheur. Mais un pareil sacrifice est au-dessus de
ses forces, quant  prsent du moins! elle verra plus tard. Si cette
perspective est dj si pnible, que sera la ralit!

Une pense assige bien son esprit, une pense qui la bouleverse et la
fait rougir; elle pourrait bien abandonner son revenu  ses parents en
pousant le ministre qui l'attend toujours, se retirer chez lui avec
son fils; mais son amour et un sentiment de pudeur s'opposent  ce
sacrifice; elle repousse cette ide comme un sacrilge; cette me si
pure et si candide voit presque un crime dans cette pnible pense.

Ce combat intrieur que nous venons de dcrire en quelques mots, livra
pendant plusieurs semaines l'me d'Amlia aux plus cruels
dchirements. Pendant tout ce temps, elle touffa ses douleurs en
elle-mme, car  qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se
refust de toutes ses forces  reconnatre la ncessit de cder,
cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte
dsespre, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de
nouveaux progrs. Ces tristes vrits qui pressaient son coeur en
silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant 
la pauvret et  la misre qui les environnaient dj de toutes parts,
au besoin et  l'humiliation auxquels elle livrait ses parents, elle
se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait
voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprs d'elle le cher
trsor de son amour.

Sous le coup de ces terribles preuves, de ces cruelles anxits, elle
avait crit  son frre pour le conjurer de rendre  ses parents la
petite pension qu'il leur avait servie jusque-l; elle lui peignait
avec toute l'loquence de la vrit le dnment et l'abandon auxquels
ils en taient rduits. Hlas! la pauvre femme ignorait tout ce que la
ralit avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cess
d'envoyer exactement la mme somme  ses parents; mais elle allait
dsormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cit. Le vieux
Sedley avait vendu ses droits  cette rente pour se procurer un petit
capital et se livrer  de nouvelles entreprises chimriques. Emmy
calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'couler avant
qu'elle ret une rponse. Quant au bon major qui se trouvait alors 
Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses
soucis. Elle ne lui avait plus crit depuis la lettre o elle le
flicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec
un sentiment de dsespoir que le seul ami qu'elle avait toujours
trouv fidle et dvou se trouvait prcisment loin d'elle  l'heure
de la dtresse.

Un jour enfin, o l'horizon paraissait plus menaant encore, o les
cranciers se montraient plus pressants que jamais, o sa mre se
livrait aux boutades de son humeur revche, o son pre paraissait
plus triste et plus sombre qu' l'ordinaire, o chacun des habitants
de la maison se fuyait et s'vitait comme pour se soustraire  la
triste et douloureuse ralit, le pre et la fille se trouvrent seuls
un moment. Amlia espra ranimer le courage de son pre en lui parlant
de la lettre qu'elle avait crite  Jos, de la rponse qu'elle
attendait d'ici  trois ou quatre mois. Malgr son insouciance, Jos
avait le coeur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser
quand il saurait dans quelle dplorable situation se trouvait sa
famille.

Alors le malheureux vieillard avoua  sa fille toute la vrit, la
rente n'avait pas cess d'tre paye par son fils, mais il avait eu
l'imprudence de l'aliner; le coeur lui avait manqu pour annoncer
plus tt cette nouvelle  Amlia. En voyant,  cet aveu, la figure
consterne de sa fille, le pauvre vieillard pensa qu'il devait y voir
un reproche sur sa dissimulation trop prolonge.

Hlas! lui dit-il, d'une voix suppliante et les yeux attachs sur le
sol, vous n'aimerez plus maintenant votre vieux pre.

--Oh! mon pre, s'cria Amlia en lui passant les bras autour du cou
et en le couvrant de ses baisers, oh! mon pre, une pareille pense
a-t-elle pu se prsenter  votre esprit! Je ne puis avoir devant les
yeux que votre bont et votre tendresse, et si vous avez agi de la
sorte, c'tait sans doute pour notre plus grand bien. Ah! si je vous
en parle, ce n'est pas  cause de l'argent, mais c'est.... Mon Dieu,
mon Dieu, ayez piti de moi, et donnez-moi la force de supporter cette
preuve!

Puis, au milieu de ses sanglots, elle couvrit son pre de baisers, et
finit par sortir de la pice. Son pre n'entendit rien  ces paroles
vagues et incohrentes,  cette explosion de douleur,  cette brusque
sortie.

Elle se rsignait; elle acceptait son arrt; l'enfant allait la
quitter pour passer en d'autres mains, o peut-tre il ne serait pas
longtemps avant de l'avoir oublie. L'objet de son amour, son cher
trsor, sa joie, son esprance, sa vie, son orgueil, son idole, elle
allait perdre tout cela, et alors elle n'aurait plus qu' rejoindre
George dans le ciel, et de l  veiller avec lui sur cet enfant et
attendre le jour o il se runirait  eux.

Tout hors d'elle-mme, et sans presque savoir ce qu'elle faisait,
Amlia mit son chapeau, et partit au-devant de George par la route
qu'il suivait d'habitude pour revenir de l'cole et o sa mre allait
souvent  sa rencontre. C'tait un jour de demi-cong, on tait alors
au mois de mai; les feuilles commenaient  couvrir les arbres, le
ciel tait pur et transparent. L'enfant, ds qu'il aperut sa mre,
courut au-devant d'elle pour l'embrasser; un air de sant et de joie
tait rpandu sur sa figure; son paquet de livres pendait  son ct,
retenu par une courroie. En un clin d'oeil, il fut suspendu  son cou,
la serrant troitement dans ses bras. Oh! alors elle sentit toute sa
rsolution faiblir. Quel coeur assez barbare aurait pu songer 
sparer ces deux tres?

Qu'avez-vous donc, ma mre, lui demanda-t-il, vous tes toute ple?

--Ce n'est rien, mon enfant, rpondit-elle en l'embrassant.

Ce soir-l, Amlia fit lire  haute voix, par son fils, l'histoire de
Samuel que sa mre Anne porta au grand prtre lie pour qu'il ft
consacr au Seigneur. Il lut aussi le cantique d'actions de grce
qu'Anne chanta dans le temple en l'honneur de _celui qui fait les
riches et les pauvres, qui exalte ou qui humilie_, o _Dieu promet au
malheureux de le tirer de son abaissement et menace le riche dans sa
puissance_. Il lut ensuite le chapitre o l'on voit la mre de Samuel
faisant un vtement pour son fils et le lui apportant chaque anne au
temple en venant sacrifier, et la mre de George laissant parler son
coeur, fit  George, avec ses naves inspirations, le commentaire de
cette touchante histoire. Anne aimait tendrement son fils, mais fidle
au voeu qu'elle avait fait, elle le consacra au Seigneur, et certes,
elle ne l'oubliait pas, puisque dans sa retraite elle lui filait une
tunique de laine; et Samuel non plus, n'oubliait pas sa mre; et
celle-ci fut bien heureuse lorsqu'au bout de quelques annes, et les
annes passent rapidement, elle put se retrouver avec son fils, grandi
en sagesse et en vertu.

Amlia adressa  l'enfant cette petite instruction d'une voix douce et
solennelle et parvint assez longtemps  rprimer ses larmes; mais
lorsqu'elle en fut venue  parler de leur runion, alors elle clata
en sanglots, alors la douleur l'touffa, alors elle serra l'enfant
contre son sein, l'entourant de ses bras et versant sur lui de saintes
et prcieuses larmes.

Dsormais sa rsolution tait arrte, elle prit en consquence les
dispositions ncessaires pour l'excuter. Miss Osborne recevait 
quelques jours de l une lettre d'Amlia. Il y avait bien longtemps
que cette adresse ne s'tait trouve sous la plume d'Amlia, et en
traant ce nom, elle se rappelait sa jeunesse, ses amours, son bonheur
vanoui. Miss Osborne rougit beaucoup et regarda son pre qui, dans
son fauteuil  l'autre extrmit de la table tait plong dans une
morne tristesse.

Amlia lui exposait avec simplicit les motifs qui l'avaient
dtermine  changer de rsolution  l'gard de son fils; de nouveaux
malheurs taient venus fondre sur son pre et avaient achev sa ruine.
Ses propres ressources taient si modestes qu'elles suffisaient 
peine pour soutenir ses parents et par suite taient loin de procurer
au petit George les avantages d'ducation auxquels il pouvait
prtendre. Malgr ce qui lui en cotait  se sparer de lui, elle s'y
rsignait cependant avec l'aide de Dieu et pour le bien de son fils.
Elle savait d'ailleurs que les personnes auxquelles elle allait le
confier ne ngligeraient rien pour son bonheur. Puis elle dpeignait
son caractre tel qu'elle le voyait avec ses yeux de mre: c'tait,
disait-elle, une nature ardente, toujours prte  se rvolter contre
la svrit et la contradiction, et facile  conduire par la douceur
et la bont. Enfin elle demandait, en _post-scriptum_, qu'on lui
assurt par lettre la possibilit de voir son fils aussi souvent
qu'elle le dsirait, c'tait la seule condition  laquelle elle
consentirait  se sparer de son fils.

Elle courbe donc enfin la tte, madame l'orgueilleuse, dit le vieil
Osborne, quand sa fille, d'une voix tremblante, eut achev la lecture
de cette lettre. C'est vident, elle crve de faim; eh! mon Dieu,
j'tais bien sr qu'elle finirait par l.

Afin de ne rien perdre de sa dignit dans la joie du triomphe, il prit
son journal suivant son habitude, mais sans rien lire de ce qu'il
avait devant les yeux. Il grommelait et jurait en lui-mme; enfin il
jeta cette feuille de ct, et fronant le sourcil, il alla dans son
cabinet d'o il revint au bout d'un instant, et jetant alors  miss
Osborne une clef qu'il venait de prendre:

Allons, vite, prparez, lui dit-il, la chambre qui est au-dessus de
la mienne.

--Oui, monsieur, rpondit-elle toute tremblante.

C'tait la chambre de George, qu'on n'avait pas ouverte depuis dix
ans. On y trouva encore les papiers, les habits, les mouchoirs, les
cravaches, tout l'attirail de pche et de chasse de celui qui l'avait
prcdemment occupe; un manuel de la manoeuvre des troupes tait sur
la table avec le nom de George sur la couverture; il y avait aussi un
petit dictionnaire, dont il se servait pour crire; une Bible que sa
mre lui avait donne, tout cela ple-mle avec une paire d'perons et
un encrier dessch et couvert de la poussire de dix annes. Que de
changements dans les personnes et dans les choses pendant ces dix
annes qui venaient de s'couler. On voyait encore un cahier de
brouillon tout couvert des traces capricieuses de son criture.

Miss Osborne se sentit tout mue en entrant dans cette pice, suivie
des domestiques; elle se laissa tomber, toute ple et presque sans
connaissance, sur le lit qui avait servi autrefois  George.

Cela va bien, mon doux Seigneur, disait  demi-voix la femme de
charge; voil le bon vieux temps qui revient. Ah! madame, ce pauvre
petit chrubin va-t-y tre bien ici! Ce n'est pas, madame, qu'il n'y
ait des gens  qui a n'arrondira pas la figure.

En mme temps elle souleva l'espagnolette, ouvrit la fentre, et l'air
du dehors entra  pleines bouffes dans la chambre.

Il faudra qu'on porte de l'argent  cette femme, dit M. Osborne avant
de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord
cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds
ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se
trouve  Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir 
l'abri du besoin, et de veiller  ce que tout se passe pour le mieux.

Aprs ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se
rendre, suivant son habitude, dans la Cit.

Le soir de ce jour-l, Amlia, en embrassant son pre, lui remit entre
les mains un billet de cent livres.

Tenez, voici de l'argent, mon cher pre, lui dit-elle; puis se
tournait vers sa mre qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure
avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....

Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence
dans sa chambre. Fermons discrtement la porte sur cette me accable
par le chagrin qui cherche un refuge dans la prire. En prsence de
tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun 
ses propres penses.

Le lendemain, miss Osborne vint voir Amlia comme elle lui avait
annonc dans sa rponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de
cordialit; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour
prouver  la pauvre veuve que de ce ct, du moins, il n'y avait pas 
craindre qu'on chercht  la supplanter dans le coeur de son fils.
Malgr sa froideur, miss Osborne avait le coeur sensible et bon. Sa
mre n'et peut-tre pas t aussi tranquille si elle avait vu sa
place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus
affectueuse, plus communicative. Miss Osborne, de son ct, en se
reportant  ses souvenirs sur le pass, se sentait vivement mue de
l'air morne et triste de cette pauvre mre qu'elle voyait ainsi
courbe sous l'affliction. Les deux belles-soeurs arrtrent d'un
commun accord les prliminaires du trait.

Le lendemain,  son retour de l'cole, George trouva sa tante  la
maison; Amlia les laissa ensemble et se retira dans sa chambre. Elle
voulut essayer ce que seraient pour elle les douleurs de la
sparation, comme Jane Grey qui, dit-on, passa le doigt sur le
tranchant de la hache qui allait couper le fil de ses jours. Le temps
s'coula en pourparlers, en visites, en prparatifs; la pauvre veuve
usa des plus grandes prcautions pour instruire George du changement
qui allait s'oprer dans sa manire de vivre; elle pensait qu'en
apprenant cette nouvelle, il allait se livrer  la dsolation, il eut
plutt l'air de s'en rjouir; la pauvre mre alla cacher ses douleurs
dans sa chambre. Quant au bambin, il fit grand tapage auprs de ses
camarades d'cole de son lvation prochaine, il leur annona qu'il
allait vivre avec son grand'pre, le pre de son pre, non point celui
qui venait le chercher quelquefois  sa pension; qu'il irait  une
bien plus belle cole, enfin quand il allait tre riche il se
proposait d'acheter des botes de couleurs et des tartes aux pommes.
Oui, cet enfant tait bien tout le portrait de son pre, comme se le
disait sa mre dans sa tendresse, sans croire cependant juger aussi
vrai.

Par affection et par gard pour notre chre Amlia, nous ne ferons
point l'histoire des derniers jours que George passa chez ses parents
de Brompton.

Il brilla enfin ce jour o un splendide quipage s'arrtant devant la
modeste maison des Sedley, prit les paquets du petit George au milieu
desquels figuraient maints souvenirs de tendresse maternelle; tout
tait dj prt depuis longtemps et attendait dans la cour. George
portait des habits pour lesquels le tailleur tait venu lui prendre
mesure quelques jours auparavant. Il s'tait lev avec l'aube pour
revtir ses beaux vtements neufs et sa mre l'avait entendu de sa
chambre  coucher. Pauvre femme! elle avait pleur toute la nuit dans
le silence de l'insomnie. Les jours prcdents elle avait tout prpar
elle-mme pour ce pnible moment, avait achet mille petits objets 
l'usage de son fils, avait mis son nom sur ses livres et son linge,
enfin elle s'tait efforce par ses paroles de lui adoucir cette
sparation. Pauvre mre! elle tenait  se persuader que son enfant
avait besoin d'tre consol au moment de la sparation.

Quant  Georgy il ne songeait qu'au plaisir du changement, peu lui
importait le reste! Par mille petites remarques blessantes pour le
coeur maternel, il montrait  la pauvre veuve combien peu il
s'affligeait de la quitter. Il lui disait qu'il viendrait la voir sur
son poney, qu'il la prendrait avec lui en voiture qu'il la conduirait
au parc et qu'elle ne manquerait plus de rien. Force fut bien  la
pauvre Amlia de se contenter de ces dmonstrations de tendresse o
perait surtout l'gosme; elle tcha d'y voir cependant le tmoignage
d'une vive affection de la part de son fils. Certainement il l'aimait
bien; tous les enfants d'ailleurs en sont l: la nouveaut les
entrane, ce n'tait point de l'gosme de sa part, c'tait tout au
plus du caprice. Du reste, il tait si naturel que son fils et envie
de goter des joies et de l'orgueil du monde. Elle-mme par gosme,
par une tendresse aveugle, ne l'avait-elle pas jusqu'ici priv des
avantages et des jouissances auxquels il pouvait prtendre?

C'est ainsi que la pauvre Amlia se prparait par une douleur
silencieuse et contenue au dpart de son enfant bien-aim. Que de
longues heures elle avait passes  tout mettre en ordre pour ce
terrible moment; George la regardait faire comme s'il et t tranger
 tout cela. Des pleurs avaient coul sur ses malles, des cornes
avaient t faites  certains passages de ses livres. Ses vieux
joujoux, ses souvenirs, ses trsors d'enfant avaient t empaquets
avec un soin tout particulier, et le bambin ne montrait que la plus
complte indiffrence. Il souriait, l'ingrat, tandis que sa mre avait
le coeur bris. Ah! c'est quelque chose de bien merveilleux et de
presque divin que ces trsors inpuisables de tendresse qu'ont les
mres pour leurs enfants!

Encore quelques jours, et Amlia a consomm le sacrifice; le Seigneur
n'a point envoy un ange pour arracher la victime  l'autel, l'enfant
maintenant jouit des grandeurs de la fortune, tandis que la veuve n'a
plus d'autre compagne que sa tristesse.

Rassurez-vous cependant, l'enfant la visite souvent. Il vint la voir
sur un poney, et un domestique l'accompagne; son grand-pre est tout
fier de le voir caracoler  ct de sa voiture. Amlia voit toujours
George avec tendresse, mais il lui semble que ce n'est plus son fils
comme autrefois. Quant  lui, il passe souvent  cheval devant la
porte de son ancienne pension, pour que ses camarades n'ignorent point
l'opulence de sa nouvelle position. Au bout de deux jours, il avait
toute la morgue des gens  cus. Il est n pour commander, se disait
sa mre, c'est l'image vivante de son pre.

Nous sommes maintenant dans la belle saison. Le soir, lorsqu'il ne
vient pas voir sa mre, celle-ci se rend dans la Cit; la longueur de
la route ne l'effraye pas. Assise sur un banc qui fait face  la
maison de M. Osborne, elle regarde  travers les grilles qui entourent
le jardin. Cette place a pour elle un charme tout particulier: elle
peut voir de l les croises du salon resplendissantes de lumire;
vers neuf heures, elle aperoit de la lumire dans la chambre de
George: elle la connat bien, il la lui a indique. Quand la lumire
disparat, alors Amlia se met en prire; elle lve vers Dieu son me
humble et aimante; puis elle rentre chez elle dans le silence et
l'abattement. Ces longues courses la fatiguent beaucoup, mais
peut-tre en dormira-t-elle mieux, car alors elle pourra rver  son
petit Georgy.

Un dimanche, elle s'tait rendue, comme d'habitude  Russell-Square;
l elle avait devant elle la maison de M. Osborne, et les cloches
faisaient entendre dans les airs de joyeux carillons. George sortit
avec sa tante pour aller  l'glise. Un petit balayeur lui demanda
l'aumne: le laquais qui portait les livres de prires voulut
repousser l'enfant; mais George s'arrta et lui donna une pice
d'argent. Dieu bnisse le petit Georgy! Emmy fit le tour du square et
s'approchant du pauvre balayeur lui donna aussi son denier, puis elle
se mit  suivre miss Osborne et son fils jusqu' l'hospice des
Enfants-Trouvs o elle entra avec eux. Elle s'assit dans la chapelle
 une place d'o elle pouvait apercevoir la tte de George au dessous
du monument funraire de son mari. Plusieurs centaines d'enfants
unissaient leurs voix fraches et pures, et chantaient les louanges du
Tout-Puissant; cette hymne de gloire et d'adoration faisait
tressaillir d'une joie candide et douce l'me du petit George. Sa mre
fut quelque temps sans le voir au milieu des larmes qui voilaient sa
vue.




CHAPITRE XIX.

Charade en action qu'on donne  deviner au lecteur.


Une fois que Becky eut russi  se faire admettre aux soires de
milord Steyne, cette estimable crature obtint ds lors, dans les
salons, toute la vogue  laquelle elle aspirait depuis longtemps. Les
maisons les plus rputes et les plus considrables lui furent
ouvertes; et elle alla en si hauts lieux, que l'crivain et le lecteur
de ce roman doivent renoncer  y pntrer avec elle.

L'admission de Becky chez lord Steyne eut pour rsultat immdiat que
Son Excellence le prince de Peterwaradin s'empressa de renouveler
connaissance avec le capitaine Crawley, lorsque, le lendemain, il le
rencontra au club, et que, passant auprs de la voiture de Becky, 
Hyde-Park, il lui fit un profond salut. Mistress Crawley ne tarda pas
non plus beaucoup  tre invite, avec son mari, aux petites runions
que le prince avait  l'htel du Levant, qu'il occupait en l'absence
du propritaire. Le marquis de Steyne s'y trouvait aussi, et il voyait
avec satisfaction le succs de sa protge.

 l'htel du Levant, Becky se trouvait en contact avec les plus nobles
personnages et les plus grands politiques de l'Europe contemporaine.
Parmi tant d'autres, nous citerons le duc de La Jabotire, ambassadeur
du roi trs-chrtien, et qui est devenu depuis ministre de ce
monarque. Le noble duc n'eut pas plus tt fait la connaissance de
Becky, qu'elle devint la commensale ordinaire de l'ambassade
franaise, o il n'y eut plus de bonnes parties sans l'aimable et
ravissante mistress Rawdon Crawley.

M. de Truffigny, de Prigord, et M. Champignac, tous deux attachs 
l'ambassade franaise, s'enflammrent  premire vue pour la
sduisante pouse du colonel; et  leur retour en France, suivant
l'usage de leur nation, comme ont fait tous les Franais qui les
avaient prcds en Angleterre, et comme le feront tous ceux qui les
suivront, ils racontaient qu'ils y avaient laiss une foule de
malheureuses, parmi lesquelles la charmante Mme Rawdon, avec laquelle
ils taient au mieux.

Mais nous avons des motifs pour ne pas croire aveuglment  cette
assertion. Champignac aimait avec passion l'cart, et faisait, dans
le cours de la soire, une srie de parties avec le colonel, tandis
que Becky, dans la pice voisine, chantait des romances  lord Steyne.
Quant  Truffigny, il n'osait se montrer  l'htel des trangers, par
suite des affaires d'argent qu'il avait avec le matre de l'endroit.
Et puis, quelle raison Becky aurait-elle eue d'abaisser ses regards
sur l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens, et de leur accorder des
faveurs spciales. Elle les laissait faire ses commissions, acheter
ses gants et ses bouquets, lui offrir des loges  l'Opra, et
multiplier autour d'elle les soins et les attentions: c'tait fort
bien, mais elle ne s'en amusait pas moins  leurs dpens lorsqu'ils
s'avisaient de lui parler anglais devant lord Steyne. Alors elle se
moquait d'eux  leur barbe, en les complimentant avec le plus grand
sang-froid sur leurs progrs dans la langue anglaise, ce qui ne
manquait jamais de faire sourire son noble protecteur. Truffigny fit
cadeau d'un chle  Briggs pour gagner  sa cause la confidente de
Becky, et la chargea d'une lettre, que la trop nave demoiselle remit
 sa matresse en prsence d'une nombreuse assistance. Becky fit
circuler le poulet dans toutes les mains, et le contenu amusa beaucoup
ceux qui en prirent connaissance. Tout le monde le vit,  l'exception
de Rawdon, qu'il tait inutile de mettre au courant de tout ce qui se
passait dans la petite maison de May-Fair.

Avant peu Becky vit accourir chez elle non-seulement _ce qu'il y avait
de plus comme il faut_, pour nous servir d'une expression usite parmi
les trangers en tourne  Londres, mais encore ce que l'Angleterre
possdait de plus hupp; et par ce mot nous n'avons point en vue des
gens plus ou moins vertueux, plus ou moins spirituels, plus ou moins
btes, plus ou moins riches, plus ou moins nobles, mais tous ceux que
l'on peut comprendre dans cette expression _comme il faut_, et sur le
compte desquels ce seul mot dit tout.

Lady Fitz-Willis, lady Slowbore et autres personnes du mme calibre
avaient fait chez lord Steyne les avances les plus bienveillantes 
mistress Crawley. Le soir mme tout Londres le savait, et ceux qui
autrefois criaient haro sur cette honnte personne restaient dsormais
bouche close. Wenham, lgiste et bel esprit, me damne de lord
Steyne, allait partout redisant les louanges de Rebecca. L'impulsion
une fois donne, les plus hsitants finirent par aller au-devant
d'elle, et ds lors sa position se trouvait prise parmi _les gens
comme il faut_. Mais, mes chers lecteurs, ne vous pressez pas trop
d'envier le sort de Rebecca: la gloire de ce monde, comme on dit, est
bien passagre. L'exprience a dmontr depuis longtemps que les plus
heureux sont toujours les plus loigns du soleil; Becky, qui avait
pntr dans les boudoirs de la mode; Becky, qui s'tait trouve face
 face avec le grand George IV, Becky avouait par la suite que tout
ici-bas n'est que fume et vanit.

Nous passerons rapidement sur cette partie de son histoire; car il
nous serait aussi impossible de la raconter qu' un profane de
dvoiler les rites de la franc-maonnerie, et de crainte de faire du
grand monde un portrait peu ressemblant, nous aimons mieux n'en rien
dire du tout et garder nos opinions pour nous.

Becky, par la suite, a souvent entretenu ses amis de cette poque de
sa vie de ce temps o elle frquentait  Londres les salons de la mode
et de l'aristocratie. Elle s'enivra d'abord des fumes de l'orgueil,
des applaudissements du triomphe, mais elle se lassa bien vite de
cette monotonie du succs. Ce fut d'abord pour elle une occupation des
plus attrayantes que la prparation de ces jolies toilettes, de ces
parures sduisantes. Ce n'tait du reste que par un sublime effort
d'intelligence qu'elle pouvait tablir l'quilibre entre ses faibles
ressources et les imprieuses ncessits de la coquetterie; qu'elle
pouvait se procurer les toilettes indispensables pour se montrer  ces
grands dners,  ces runions lgantes, pour se mler  cette socit
d'lite avec laquelle elle se retrouvait tous les jours. Il s'agissait
de marcher de pair  gal avec ces jeunes gens  la cravate
irrprochable, aux bottes vernies, aux gants jaunes, avec ces hommes 
la belle prestance, aux boutons dors,  l'air noble, aux manires
tout  la fois polies et hautaines; avec ces jeunes filles blondes,
roses et timides; avec ces respectables matrones  la taille leve et
majestueuse, belles encore malgr les annes et toutes ruisselantes de
diamants. Les anciennes amies de Becky la voyaient d'un oeil d'envie
et de haine, tandis que la pauvre femme s'avouait dj tout bas 
elle-mme qu'elle en avait bien assez.

Je donnerais bien maintenant quelque chose pour tre dlivre de tout
ce monde, se disait-elle quand elle se trouvait seule. J'aimerais
mieux, je crois, en vrit, tre la femme d'un ministre et faire
l'cole gratuite du dimanche, ou mme tre une simple cantinire
voyageant au milieu des bagages du rgiment, que de parader ainsi dans
ces salons. Il serait infiniment plus gai d'avoir une jupe courte et
un maillot et de danser sur des trteaux  la foire.

--Et je suis sr qu'il y aurait foule pour vous voir, lui disait lord
Steyne en riant.

Car Becky avait coutume de confier au noble lord, avec sa franchise
ordinaire, les ennuis et les dgots de sa nouvelle situation, et pour
sa part il y trouvait un sujet de divertissement.

Rawdon, continuait Becky, en s'abandonnant  sa veine mditative,
Rawdon remplirait parfaitement le rle d'cuyer ou de matre de
crmonie; vous m'entendez, je veux dire celui qui est au milieu du
mange, en grandes bottes, avec un habit boutonn, et qui fait claquer
le fouet. Ce rle irait trs-bien  sa lourdeur,  son ampleur,  ses
allures militaires. Je me souviens encore d'une fois o mon pre
m'avait, dans ma jeunesse, conduite  la foire de Brookgreen; au
retour, je me fabriquai une paire d'chasses et me mis  danser dans
l'atelier, aux grands applaudissements de tous les lves.

--J'aurais bien voulu voir cela, lui dit lord Steyne.

--Et moi, je ne demanderais pas mieux que de recommencer, rpondit
Becky, c'est pour le coup que lady Blinkey ouvrirait des yeux tout
grands et que lady Grizzel la prude nous ferait voir toutes ses
ranges de dents! Mais, silence, voici Pasta qui chante.

Becky s'tait fait la loi de se montrer toujours pleine d'attention
pour les artistes que l'on appelait dans ces soires aristocratiques;
elle allait les chercher jusque dans le coin o ils se retiraient en
silence, leur serrait la main, leur faisait fte en prsence de tout
le monde. N'tait-elle pas une artiste, elle aussi, comme elle disait
avec tant de vrit. Enfin, grce  sa franchise et  ses airs de
camaraderie avec eux, elle finissait toujours par en arriver  ses
fins, et ils n'avaient jamais mal  la gorge quand il s'agissait de
chanter chez elle, ou de lui donner des leons gratis.

Vous avez beau en paratre surpris, la petite maison de Curzon-Street
avait ses soires musicales.  de certains jours de la semaine une
longue file de voitures avec leurs lanternes blouissantes encombrait
la rue, au grand dsespoir du no 100, dont le sommeil tait
incessamment troubl par le tapage des roues et le bruit du marteau.
De gigantesques laquais accompagnaient ces voitures, et l'antichambre
de Becky suffisait  peine pour les contenir, la plupart taient
obligs d'aller prendre domicile dans les cabarets voisins, d'o les
appelaient ensuite de petits gamins lorsque leurs matres les
demandaient pour partir. Les plus grands lgants de Londres se
marchaient sur les pieds en gravissant l'troit escalier de Becky,
tout en souriant en eux-mmes de l'ide qu'ils avaient de venir
s'garer jusque-l. Plusieurs dames du grand ton, d'une vertu  toute
preuve et d'une svrit sans gale, venaient se faire voir dans ce
petit salon et entendre les artistes qui, donnant  leur voix le
dveloppement ordinaire, chantaient  faire crouler la maison. Le
lendemain on lisait dans le _Morning-Post_,  l'article des _Causeries
des salons_, le passage suivant:

Le colonel Crawley et sa femme ont reu hier  dner une socit
d'lite. On y remarquait Leurs Excellences le prince et la princesse
Peterwaradin; Sa Hautesse Papouchi-Pacha, ambassadeur turc, accompagn
de Kibob-Bey, drogman de l'ambassade. La marquise de Steyne, le comte
de Southdown, M. Pitt et Lady Jane Crawley, M. Wagg, etc.... Aprs
dner il y a eu grande soire,  laquelle ont assist la duchesse
douairire de Stilton, le duc de La Gruyre, la marquise de Chester,
le comte de Brie, le comte Alexandre de Strachino, etc., etc., etc.
Nous laissons  l'imagination du lecteur le soin de complter comme il
lui plaira celle liste aristocratique.

Dans ses rapports avec les gens de haute vole, notre petite
enchanteresse montrait une franchise et une humilit adroite qui ne
tardait pas  lui concilier les personnes qui avaient d'abord conu
pour elle la plus vive prvention. Une fois dans un des premiers
htels de Londres, o elle mettait peut-tre trop d'affectation 
parler franais avec un tnor de cette nation, lady Grizzel Macbeth
jeta sur les deux causeurs un regard ddaigneux et sarcastique.

Vous parlez le franais dans la perfection, lui dit d'un air pinc
lady Grizzel, qui se piquait de parler fort bien cette langue, mais
qui ne pouvait se dfaire d'un accent cossais des plus dsagrables.

--Pourrais-je ne pas le savoir, dit Becky d'un ton modeste et en
baissant les yeux vers la terre; je l'ai appris en pension, et de plus
ma mre tait Franaise.

Lady Grizzel fut attendrie par l'humilit de cette petite femme. Tout
en dplorant les fatales tendances d'un sicle galitaire qui laissait
arriver des personnes de toute condition dans les rangs suprieurs de
la socit, elle reconnaissait du moins que mistress Rawdon avait le
tact ncessaire pour se conduire et ne pas sortir de la place que sa
naissance lui avait assigne. Cette noble dame avait du reste une
excellente nature, faisait de larges aumnes aux malheureux, mais dans
son esprit born et mesquin, elle s'tait persuade, mon cher lecteur,
qu'elle tait d'une pte bien prfrable  vous et moi.

Lady Steyne, elle-mme depuis la scne du piano, avait aussi subi
l'ascendant de Becky, et peut-tre au fond n'prouvait-elle pas pour
elle une trop vive rpugnance. Les jeunes dames de la maison de Gaunt
avaient aussi fini par se radoucir; deux ou trois fois, mais
inutilement, elles avaient cherch  susciter des affaires  Becky.
Quand Becky se voyait attaque, elle prenait un air ingnu et candide
 la faveur duquel elle ripostait par les plus cruelles mchancets,
qui laissaient tout tourdis ceux qui d'abord avaient pens l'humilier
et la rduire au silence.

M. Wagg, le bel esprit, le boute-en-train de la maison, l'cuyer
tranchant de milord Steyne, reut des dames de la maison la mission
dlicate de faire contre Becky une charge  fond de train. Ce vaillant
champion de la petite coterie fminine, jetait  ses protectrices un
regard souriant et vainqueur, et il clignait de l'oeil comme pour leur
dire: Attention! nous allons bien nous amuser. En effet, il ouvrit le
feu contre Becky qui mangeait tranquillement sa soupe. La petite femme
prise  l'improviste, mais toujours quipe pour le combat, se mit en
garde sur-le-champ, et riposta avec une vigueur qui fit rougir de
honte M. Wagg; puis elle se remit  manger son potage avec un calme et
un sourire placide.

Le protecteur de M. Wagg, lord Steyne, qui le recevait  sa table et
lui prtait de temps  autre un peu d'argent, lana au pauvre diable
un regard  le faire rentrer sous terre, et qui manqua presque de lui
tirer des larmes. En vain, pendant tout le reste du dner, il tourna
vers milord des regards piteux et suppliants, celui-ci ne lui adressa
plus la parole de tout le repas, tandis que les dames, se dtournant
de lui, avaient l'air de le dsavouer. Becky, par commisration, fit
tout ce qu'elle put pour lui offrir les moyens de se mler  la
conversation gnrale. Et ensuite il passa de la sorte six semaines
sans tre invit  dner, et Fiche, l'homme de confiance de milord,
auprs duquel M. Wagg se montrait fort empress, lui annona que
celui-ci tait bien rsolu dans le cas o pareil fait se
renouvellerait,  remettre certains billets entre les mains de ses
hommes d'affaires et  en faire poursuivre l'excution immdiatement.
Wagg pleurnicha auprs de M. Fiche, rclama son intercession auprs de
son matre et composa, en l'honneur de mistress Rebecca Crawley, un
magnifique pome qui parut dans la revue intitule: _le Bilboquet des
beaux esprits_, dont il tait le rdacteur en chef. Enfin, dans tous
les lieux o il rencontrait son hrone, il s'efforait par mille
attentions diverses, de regagner ses bonnes grces. Au club, il
flattait et cajolait Rawdon, et enfin il obtint de nouveau
l'autorisation de revenir  Gaunt-House. Becky lui fit bon visage, et
n'eut point l'air de lui garder rancune du pass.

Le grand visir de Sa Seigneurie, son confident intime, M. Wenham, qui
avait un sige au parlement et une place  la table de milord, se
montra beaucoup plus prudent et beaucoup plus avis que M. Wagg 
l'gard de la nouvelle favorite, malgr son antipathie inne pour tous
les parvenus. M. Wenham tait un tory forcen, un aristocrate de
vieille roche, bien qu'il et pour pre un petit marchand du nord de
l'Angleterre. M. Wenham l'accabla de prvenances et de politesses, et
lui tmoigna une dfrence excessive qui causait  Becky un bien plus
grand embarras que des attaques franches et ouvertes.

On se demandait aussi dans la socit lgante d'o venaient aux
Crawley tout cet argent qu'ils dpensaient en toilettes et en ftes;
ce mystre provoquait de temps  autre de petits chuchotements et
devenait un texte de mauvais propos pour plus d'un commentateur
satirique. Les uns affirmaient que sir Pitt avait abandonn  son
frre une portion de revenu considrable, il fallait avouer en ce cas
que Rebecca avait pris sur le baronnet un grand ascendant ou que ce
dernier avait bien chang avec les annes. De mauvaises langues
cherchaient  faire croire que Rebecca tait dans l'habitude de lever
des contributions forces sur les amis de son mari; qu'elle se
prsentait chez celui-ci les larmes aux yeux et lui racontait qu'on
venait de saisir ses meubles, ou bien qu'elle se jetait aux genoux
d'un autre, lui dclarant qu'elle et son mari n'avaient plus  opter
qu'entre la prison ou la mort s'ils ne trouvaient pas sur-le-champ de
quoi payer leurs billets chus. Le bruit courait qu'elle avait fait de
nombreuses dupes avec ce genre de comdie; sans vouloir en dresser ici
la liste, nous pouvons dire que si elle avait tout l'argent qu'on
l'accusait d'avoir emprunt, extorqu ou drob, elle aurait dispos
d'un capital suffisant pour mener une vie honnte et pour.... mais
n'anticipons pas sur la suite de cette histoire.

Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la pauvre Becky, sur laquelle
on faisait courir de si vilains bruits, se conduisait, aprs tout, en
bonne mnagre, et qu' force d'intelligence, elle parvenait  n'avoir
 sa charge, les jours de rception, que l'clairage de son
appartement. Les bois de Stillbrook et les serres de Crawley-la-Reine
lui fournissaient tout le gibier et tous les fruits dont elle avait
besoin. Les caves de lord Steyne taient  sa disposition, et les
cuisiniers du noble lord venaient les jours de gala, s'installer dans
sa petite cuisine, o arrivait  profusion, d'aprs l'ordre de leur
matre, tout ce qui pouvait flatter le palais le plus dlicat. Y
avait-il donc l matire  rpandre ces mauvais bruits sur le compte
de la pauvre Becky?

Si l'on voulait bannir du monde tous ceux qui font des dettes ou qui
ne les payent pas; si on voulait entrer dans les dtails de la vie
intime de chacun, faire le compte de son voisin et lui tourner le dos
parce qu'on n'approuve pas l'emploi qu'il fait de ses revenus, la
Foire aux Vanits deviendrait bientt une affreuse solitude, un sjour
inhabitable! Tous les hommes seraient en guerre perptuelle, et les
bienfaits de la civilisation seraient bien vite mis  nant!

Non, non, ce n'est point ainsi qu'il faut vivre; il faut montrer les
uns pour les autres beaucoup de charit et de tolrance, c'est le
seul moyen de rendre la vie supportable. Dites du mal de votre voisin
tant qu'il vous plaira, traitez-le de fripon et de coquin; mais ne
l'envoyez pas  la potence pour cela, et, au contraire, tendez-lui la
main si vous le rencontrez dans la rue. Il a un bon cuisinier, cela
suffit. N'en voil-t-il pas assez pour oublier tous ses torts? C'est 
ces seules conditions que le commerce peut prosprer, la civilisation
fleurir, la paix se consolider, les tailleurs inventer de nouvelles
coupes et de nouvelles broderies, et le propritaire du clos Laffite
trouver un honnte bnfice sur la vente de ses vins.

 cette poque, les charades en action, genre d'amusement emprunt 
la France, faisait fortune en Angleterre; c'tait le grand plaisir du
moment. Elles fournissaient  bien des femmes l'occasion de produire
leur beaut, et  un nombre beaucoup plus restreint de se signaler par
leur esprit. Lord Steyne,  l'instigation de Becky qui se
reconnaissait peut-tre en possession des qualits que nous venons
d'indiquer, lord Steyne disons-nous, rsolut de donner  son htel une
fte o ces miniatures dramatiques devaient avoir les honneurs de la
soire.

Nous demanderons au lecteur la permission de l'introduire dans cette
brillante runion, et ce ne sera point sans une certaine tristesse,
car nous craignons bien, hlas! que ce ne soit pour la dernire fois.

Une des extrmits de la magnifique galerie de tableaux de Gaunt-House
avait t dispose en amphithtre. Elle avait, du reste, dj servi 
cet usage au temps du roi George III, et l'on pouvait voir encore un
portrait du marquis de Gaunt, en perruque poudre et en rubans roses,
vtu d'une tunique romaine, remplissant le rle de Caton dans la
tragdie du mme nom par M. Addison, reprsente devant LL. AA. RR. le
prince de Galles, l'vque d'Osnabruch et le prince William-Henry,
tous trois enfants, comme les acteurs. Deux ou trois vieilles
dcorations furent descendues du grenier et remises  neuf pour la
circonstance prsente.

Le jeune Bedwin Sands, qui revenait d'un voyage en Orient, fut charg
du soin d'organiser la reprsentation. Savez-vous bien qu'il ne faut
pas badiner avec un homme qui a voyag en Orient, qui a publi un
in-quarto et pass plusieurs semaines sous une tente, dans le dsert.
L'in-quarto contenait plusieurs gravures reprsentant Sands en
costumes orientaux; l'auteur avait ramen des pays de l'aurore un
ngre aussi effrayant par sa mine que celui de Brian de Bois-Guilbert.
Lui, son ngre et ses costumes reurent  Gaunt-House un excellent
accueil, comme une trs-bonne acquisition dans la circonstance
actuelle.

Voici d'abord la premire charade: Un officier turc (on suppose que
les janissaires existent encore, et que le turban, cette ancienne et
majestueuse coiffure des vrais croyants n'a point t remplace par un
bonnet sans caractre), un officier turc est couch sur un divan, o
il fume une narguil. (Par gard pour les dames, on s'est content de
mettre dans le fourreau une pastille du srail.) Le seigneur turc
bille  se dmonter la mchoire, et donne mille autres signes non
quivoques d'ennui et de paresse. Il frappe des mains, et aussitt
apparat Mesrour, le chef des eunuques, les bras nus, des anneaux aux
oreilles, un yatagan  la ceinture, enfin tout l'attirail oriental
dans ce qu'il y a de plus magnifique et de plus terrible. Il s'incline
avec respect et en silence devant son seigneur et matre.

Un frmissement d'effroi et de plaisir s'tend sur toute l'assemble.
Les dames se parlent bas  l'oreille. Cet esclave noir tait un cadeau
fait  Bedwin Sands par un pacha d'gypte, en change de trois
douzaines de bouteilles de marasquin. Il avait eu autrefois  coudre
maintes odalisques dans des sacs de cuir, pour les prcipiter dans le
Nil.

Qu'on fasse entrer le marchand d'esclaves, dit le voluptueux enfant
de Mahomet.

Mesrour introduit le marchand d'esclaves. Le marchand conduit une
femme voile; il lve le voile. Un murmure approbateur circule dans la
salle: sous un brillant costume oriental, on a reconnu la charmante
mistress Winkworth  la longue chevelure, aux yeux fendus en amande.
Ses boucles d'bne sont entremles de diamants et de pierreries;
elle porte pour bracelets et pour colliers des piastres attaches
l'une  l'autre. Le musulman exprime par un affreux sourire qu'il est
satisfait de la beaut de l'esclave. Celle-ci alors se jette  ses
genoux, le supplie de la rendre aux montagnes qui l'ont vue natre, o
l'attend son fianc, o il pleure sans doute sa Zuleika. Vaines
prires qui n'ont aucun empire sur le coeur endurci d'Hassan; il rit
en pensant au dsespoir du fianc. Zuleika se couvre la face de ses
deux mains et s'affaisse sur elle-mme avec toute l'loquence du
dsespoir; tout semble perdu pour elle, lorsque soudain apparat
Kislar-Aga.

Kislar-Aga apporte une lettre du sultan. Hassan reoit de la main de
l'envoy le firman redoutable et le porte  son front. Une pleur
mortelle monte  sa figure tandis qu'une joie froce clate sur celle
du ngre, qui, pour ce second rle, a revtu un autre costume.

Piti! piti! s'crie le pacha.

Mais Kislar-Aga, en faisant une affreuse grimace, lui prsente le
cordon de soie. La toile tombe au moment o Hassan a dj autour du
cou le terrible cordon.

Hassan dans la coulisse crie alors aux assistants.

Premire partie en deux syllabes.

Mistress Rawdon Crawley, qui va jouer dans la charade, s'approche de
mistress Winkworth et lui fait compliment du got exquis et de la
beaut de son costume.

Bientt commence la seconde partie. La scne est toujours en Orient.
(Hassan a quitt son costume du Levant pour l'habit d'Europe. Il est
dans la salle auprs de Zuleika dans une attitude qui tmoigne de la
bonne intelligence qui rgne entre eux, et quant  Kislar-Aga, il
s'est transform en un esclave noir des plus pacifiques.) Nous voici
maintenant dans le dsert, le soleil se lve et les Turcs se tournent
du ct de l'Orient et impriment leur front sur le sable. Comme on n'a
pu se procurer de dromadaire, l'orchestre tourne victorieusement la
difficult en jouant l'ouverture de la _Caravane_. Sur la scne est
une norme tte gyptienne;  la grande surprise des voyageurs, elle
fait entendre une certaine harmonie; elle chante des chansons comiques
de la composition de M. Wagg. Les voyageurs orientaux disparaissent en
formant une sarabande.

Seconde et dernire partie, deux syllabes, cria la tte gyptienne.

Enfin la toile se lve de nouveau et le dernier acte commence. Cette
fois le thtre reprsente une tente grecque. Sur un lit est tendu un
vaillant guerrier. Au-dessus de sa tte sont accrochs son casque et
son bouclier: ils peuvent se reposer maintenant: Ilion est dtruit,
Iphignie immole, Cassandre prisonnire dans le palais. Le pasteur
des peuples, reprsent par le colonel Crawley, qui n'a jamais su de
sa vie ce que c'tait que la prise d'Ilion et la captivit de
Cassandre, ronfle sur son lit  Argos. Une lampe suspendue au plafond
projette sur le guerrier assoupi ses clarts vacillantes; l'pe et le
bouclier renvoient aussi une lueur lugubre; l'orchestre joue le
terrible morceau de l'opra de _Don Juan_ au moment de l'entre du
commandeur.

gisthe, la figure ple et bouleverse, arrive sur la pointe des
pieds. Quelle est cette sinistre apparition qui suit ses mouvements 
travers les tnbres et semble le tenir sous sa funeste influence?
gisthe lve le bras pour frapper la noble victime qui prsente  ses
coups homicides sa poitrine  dcouvert; il va frapper, mais non, sa
main n'ose s'abaisser sur le roi des rois, sur le vainqueur d'Ilion.
Clytemnestre alors se glisse dans la chambre comme un fantme, ses
bras sont d'une blancheur blouissante, ses longs cheveux flottent en
dsordre sur ses paules, sa figure est couverte d'une pleur
mortelle, ses yeux jettent un clat sinistre et terrible qui fait
tressaillir tous ceux qui la regardent.

Un frisson glacial a parcouru tous les assistants.

Mon Dieu! dit-on tout bas, c'est mistress Rawdon Crawley.

Avec un geste de mpris sublime, elle arrache le poignard aux mains
d'gisthe, s'avance vers le lit, et aux reflets de la lampe on voit le
poignard lev sur la tte du guerrier qui sommeille; la lampe s'teint
alors, un gmissement inarticul se fait entendre, un silence de mort
rgne sur la scne.

L'obscurit mle  la terreur de cette scne a vivement impressionn
le public. Rebecca a jou son rle avec une vrit si effrayante que
les spectateurs restent comme frapps de stupeur  leur place jusqu'au
moment o les lampes se rallument au milieu des applaudissements
partis de tous les points de la salle.

Brava! brava! crie le vieux Steyne d'une voix stridente qui domine
toutes les autres. Morbleu! murmurait-il entre ses dents, elle aurait
bien t capable de jouer le rle au srieux.

Les spectateurs redemandent tous les acteurs; les cris de: _l'auteur!
Clytemnestre!_ se font entendre par-dessus les autres. Agamemnon,
n'osant s'aventurer sur la scne avec la tunique classique, reste dans
les coulisses avec gisthe et les autres acteurs de ce petit drame. M.
Bedwin Sands s'avance alors conduisant par la main Zuleika et
Clytemnestre. Un grand personnage veut  toute force tre prsent 
la charmante Clytemnestre.

Et maintenant, qu'elle lui a plant le poignard dans le coeur, il lui
faut un autre mari? observe avec beaucoup d'-propos Son Altesse
Royale.

--Mistress Rawdon Crawley  t saisissante dans son rle, ajoute
lord Steyne.

Becky le regarde en riant avec un air joyeux et moqueur qu'elle
accompagne de ses plus gracieuses rvrences. Les domestiques arrivent
avec des plateaux couverts de rafrachissements, et les acteurs
disparaissent de nouveau pour se prparer  une seconde charade.

Les trois syllabes de celle-ci sont joues de la manire suivante:

Pour la premire syllabe on voit le colonel Crawley, chevalier du
Bain, qui sort de l'curie avec un chapeau  grands bords, un bton,
un long manteau et une lanterne. Il traverse la scne en criant
l'heure qu'il est. Dans une chambre on aperoit deux vieilles ttes
qui jouent leur cent de piquet, et il est  croire que ces deux
bonshommes ne s'amusent pas beaucoup, car ils billent sans
interruption. Un petit groom leur passe leur robe de chambre, et une
bonne pour tout faire, reprsente par l'honorable lord Southdown,
apporte deux chandeliers et une bassinoire. Quand la bonne s'est
acquitte de ses fonctions et qu'elle est repartie, les deux vieux
mettent alors leur bonnet de nuit, le groom vient fermer les volets,
on entend grincer le pne dans la serrure. Toutes les lumires
s'teignent, et la musique joue: _Dormez, dormez, chers amours._

Premire syllabe[2]! crie une voix dans la coulisse.

                   [Note 2: Le mot de la charade est: Nightingale
                   (rossignol), qui se dcompose ainsi: _Night_, nuit;
                   _inn_, auberge; _gale_, coup de vent.]

Seconde syllabe: Les lampes se rallument comme par enchantement, la
musique joue l'air connu de _Jean de Paris_: _Ah! quel plaisir d'tre en
voyage!_ La dcoration n'a pas chang, si ce n'est que sur la faade
de la maison on aperoit un cusson aux armes des Steyne; les
sonnettes font un bruit infernal; au rez-de-chausse on voit un homme
qui prsente  un autre une longue pancarte de papier; celui-ci tape
du pied, montre le poing et manifeste par des gestes non quivoques
qu'il trouve l'addition trop forte. Garon, ma voiture! crie un
autre sur le seuil de la porte; et en mme temps il caresse le menton
de la fille d'auberge, reprsente par l'honorable lord Southdown, et
cette fille semble ne pouvoir pas plus se consoler de son dpart, que
jadis Calypso ne se consolait du dpart d'Ulysse. Clic clac! clic
clac! on entend le galop des chevaux et le fouet des postillons.
Htelier, fille d'auberge et garons, tous se prcipitent  la porte;
mais au moment o l'tranger de distinction va faire son entre dans
la maison, la toile baisse, et une voix invisible crie aux assistants:

Seconde syllabe!

Pendant que tout se dispose pour la reprsentation de la troisime
syllabe, l'orchestre excute une symphonie nautique: _Sur les dunes_,
_Mon beau navire_, _Quand les flots courroucs_. La nature de la
musique annonce qu'on va tre tmoin d'un pisode maritime. Au moment
o le rideau se lve, on entend le tintement d'une cloche: Mettez le
cap  la cte, crie une voix; les passagers se montrent d'un air fort
soucieux les nuages, qui sont reprsents par un rideau noir; tous les
marins branlent la tte, comme pour tmoigner de leur inquitude. Lady
Langouste, reprsente par l'honorable lord Southdown, avec son
pagneul sous un bras, son sac de nuit sous l'autre et son mari assis
prs d'elle, s'efforce de se retenir  un cordage. Plus de doute, on
est sur un vaisseau.

Le capitaine, sous les traits duquel on reconnat le colonel Crawley,
chevalier du Bain, porte un chapeau  cornes et un tlescope. Il
retient avec la main son chapeau sur la tte, et ses vtements
s'agitent autour de lui comme s'ils taient soulevs par le vent. Au
moment o il laisse son chapeau afin de regarder au large avec le
tlescope, le chapeau est emport par le vent, aux grands
applaudissements de toute la salle. La bise est forte,  ce qu'il
parat. La musique l'exprime par des sifflements et des roulements de
plus en plus menaants; les matelots ne passent sur le pont qu'en
trbuchant, pour indiquer la violence du roulis. Le surveillant du
navire traverse la scne en portant six baquets; il se hte d'en
placer un  la porte de lady Langouste; lady Langouste pince son
chien, qui se met  hurler d'une faon vraiment lamentable; elle tire
de sa poche son mouchoir pour le porter  sa bouche et s'lance du
ct de sa cabine; la musique fait entendre des accords de plus en
plus prcipits qui expriment la violence de l'ouragan. Ainsi
s'achve la troisime syllabe.

Il existait alors un ballet nomm le _Rossignol_, dans lequel Montessu
et Noblet s'taient fait une rputation, et que M. Wagg avait
transport sur la scne anglaise en le mtamorphosant en opra, et en
adaptant aux airs du ballet des vers de sa faon, comme il savait les
faire. Ce ballet fut excut avec les costumes franais  l'ancienne
mode; le petit lord Southdown arriva sur la scne avec l'accoutrement
d'une vieille femme et s'appuyant sur la canne de rigueur.

Une frache et pure mlodie sortait d'une cabane de carton entoure de
roses et de treillage.

Philomle, Philomle, s'crie la vieille, et Philomle apparat
aussitt.

Tonnerre d'applaudissements! Philomle n'est autre que mistress
Rawdon, qui, les cheveux poudrs et des mouches sur la figure, a l'air
de la plus ravissante petite marquise que l'on puisse imaginer.

Philomle arrive toute rayonnante de joie, et fredonne un air des plus
vifs avec cette innocence qui caractrise les vierges de thtre;
Philomle fait une rvrence.

Pourquoi, mon enfant, lui dit sa mre, tes-vous donc toujours  rire
et  chanter?

Aussitt elle rpond par de nouveaux accords:

  LA ROSE SUR LE BALCON.

      Sur le balcon voyez ma rose,
      Ma jeune rose qui rougit:
      Sous les pleurs dont le ciel l'arrose
      En s'veillant elle sourit.
      Les vents d'hiver l'ont effeuille;
      Mais le printemps qu'elle invoquait
      Rend  sa tige dpouille
      Sa rouge fleur, son vert bouquet.
  D'o vient  son calice une si frache haleine?
  D'o vient  son beau front cette pourpre soudaine?
  C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux,
  C'est qu'on entend dans l'air la chanson des oiseaux.

      Le rossignol, qui du bocage
      Charme l'cho mlodieux,
      Avait cess son doux ramage,
      Et dans les bois silencieux
      Nagure on n'entendait sous l'ombre
      Que la bise aux sifflets aigus,
      Qui va battant d'une aile sombre
      Le tronc plaintif des arbres nus.
  D'o vient, me dites-vous, que l'oiseau du bocage
  Aux chos attentifs a rendu son ramage?
  C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux;
  C'est que les arbres nus poussent de verts rameaux.

      Dans ce concert de la nature,
      Tout suit son penchant et ses lois;
      L'arbre reprend sa chevelure,
      La fleur son teint, l'oiseau sa voix;
      Et moi, quand partout la jeunesse
      Revt ses riantes couleurs,
      Quand de ses feux le ciel caresse
      L'oiseau, la verdure et les fleurs,
  De ses plus gais rayons le soleil me pntre;
  Un bonheur inconnu s'veille dans mon tre;
  Je sens s'ouvrir mon me  des transports nouveaux,
  Et je mle ma voix  l'hymne des oiseaux.

Pendant les repos entre chaque couplet de cette petite romance, la
vieille femme  laquelle s'adresse la petite chanteuse, et dont les
pais favoris sont encadrs dans un bonnet de femme, semble
trs-dsireuse de manifester sa tendresse maternelle  l'ingnue
crature qui remplit le rle de la jeune fille.  chaque baiser qu'il
parvient  lui prendre, les joyeux clats de rire de l'assemble
l'encouragent  une nouvelle tentative, et tandis que l'orchestre
excute une symphonie qui prtend imiter le ramage de plusieurs
oiseaux, un cri gnral s'lve de toute la salle; on demande _bis_ de
toutes parts. Les applaudissements redoubls et une pluie de bouquets
tmoignent assez du succs remport ce soir-l par le _rossignol_
(NIGHTINGALE). La voix de lady Steyne domine tous les bravos. Becky,
le rossignol, ramasse toutes les fleurs qu'on lui a jetes et fait aux
spectateurs un gracieux salut, digne de l'actrice la plus renomme.

Lord Steyne tait au paroxysme de l'admiration, l'enthousiasme de ses
htes galait, du reste, le sien. On ne songeait gure maintenant  la
sduisante houri aux yeux noirs, dont l'apparition dans la premire
charade avait t accueillie avec un si vif plaisir! Elle tait deux
fois plus belle que Becky, et cependant cette dernire l'avait
compltement clipse. De toutes parts on se confondait en loges sur
mistress Rawdon; on la comparait aux actrices les plus en renom et
l'on s'accordait  dire avec quelque raison que si elle avait embrass
la carrire thtrale elle serait arrive certainement au premier
rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix
mue et vibrante s'teignirent au milieu d'une tempte de bravos et de
trpignements.

Aux plaisirs de la scne succda le bal, et chacun  l'envi se disputa
l'honneur de danser avec Rebecca; elle tait ce soir-l le point de
mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu'il
la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manires
son entretien. L'me de Becky dbordait d'orgueil; elle voyait dj se
presser devant elle la fortune, les distinctions, la renomme. Elle
pouvait dsormais disposer de lord Steyne comme d'un esclave, il ne
quittait plus ses pas, daignait  peine adresser la parole  ses
autres invits et rservait pour elle seule tous ses compliments,
toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et
dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrtaire de M. le duc de La
Jabotire. Si M. le duc s'abstint de danser avec elle, ce ne fut que
par un sentiment de sa dignit personnelle et par gard pour son
caractre diplomatique; toutefois, il dclara  qui voulait
l'entendre, qu'une femme qui savait parler et danser comme mistress
Rawdon, aurait pu se prsenter comme ambassadrice dans toutes les
cours de l'Europe.

Appuye sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin
et attach  son ambassade, elle s'lana au milieu du tourbillon de
la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect
de l'tiquette aussi loin que le diplomate franais, le prince voulut
aussi faire un tour de valse avec cette charmante crature; le voil
donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les
glands de ses bottes  revers et les diamants suspendus  sa veste de
hussard voltigent autour de lui, jusqu'au moment o Son Excellence,
tout hors d'haleine, se voit force de demander grce. Papouchi-Pacha
lui-mme n'et pas mieux demand que de danser avec Becky, si la valse
et t un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on
faisait cercle pour la voir danser, et Taglioni n'aurait pas obtenu
des applaudissements plus frntiques. L'enivrement tait gnral.
Rebecca le partageait bien, soyez-en sr. Elle crasait ses rivales de
ses airs hautains et triomphateurs. Quant aux beaux yeux de la pauvre
Zuleika, ils ne pouvaient lui servir qu' une seule chose,  pleurer
sa dfaite et  la pleurer dans la solitude et l'abandon.

Le vritable, le grand triomphe de Becky fut au souper, o sa place
tait marque  la table du prince royal, si enthousiaste d'elle, et
au milieu des plus minents personnages de cette runion. Le service
s'y faisait dans de la vaisselle d'or, et Becky n'aurait eu qu' en
exprimer le dsir pour voir, comme une autre Clopatre, les perles
mles  son vin de Champagne. Le prince de Peterwaradin lui et donn
la moiti des pierreries qui couvraient son uniforme pour un seul
regard de ces yeux si pleins d'clairs. La Jabotire parla d'elle 
son gouvernement. Quant aux dames qui souprent aux autres tables dans
de la vaisselle d'argent, et qui avaient remarqu les attentions que
lord Steyne prodiguait  Becky, elles bouillaient de rage et de dpit.

Rawdon Crawley n'tait pas autrement satisfait de tous ces triomphes,
et il prouvait un sentiment pnible  reconnatre  sa femme tant de
supriorit sur lui.

Quand l'heure du dpart fut venue, tous les jeunes gens firent cortge
 Becky jusqu' sa voiture. Le nom de mistress Rawdon, rpt 
travers les flots de la foule qui stationnait aux abords de l'htel,
parvint jusqu' son cocher, qui ne tarda pas  arriver au trot dans la
cour splendidement claire, et s'arrta au pied du perron. Rawdon fit
monter sa femme en voiture; il aima mieux, quant  lui, s'en aller 
pied avec M. Wenham, qui lui avait offert un cigare.

Aprs avoir pris du feu  l'un des gamins qui se pressaient  la porte
de l'htel, Rawdon partit au bras de son ami Wenham. Deux personnes se
dtachrent alors de la foule, et suivirent  distance les deux
promeneurs. Au bout d'une cinquantaine de pas, l'un de ces hommes,
s'approchant de Rawdon, lui frappa sur l'paula et lui dit:

Pardon, colonel, j'aurais un mot  vous dire en particulier.

Pendant ce temps, l'autre individu donnait un coup de sifflet, et, 
ce signal, un des fiacres qui stationnaient  la porte de Gaunt-House
s'avana en criant sur son essieu; en mme temps, celui qui avait
donn le coup de sifflet, faisant un demi-tour, se campait droit en
face du colonel.

Le brave officier comprit que toute rsistance tait inutile et qu'il
tombait aux mains des recors; il recula d'un pas et sentit s'abaisser
sur lui la main de l'homme qui lui avait d'abord frapp sur l'paule.

Nous sommes trois contre un, ainsi donc suivez-nous, lui dit celui
qui lui fermait la retraite.

--Ah! c'est vous, Moss, fit le colonel, qui paraissait reconnatre son
interlocuteur. Combien vous faut-il?

--Une bagatelle, dit M. Moss, auxiliaire ordinaire du shriff de
Middlesex, cent soixante-six livres sterling huit pences,  la requte
de M. Nathan.

--Pour l'amour de Dieu, Wenham, prtez-moi seulement cent livres, dit
le pauvre Rawdon, j'en ai une soixantaine chez moi.

--Je n'ai pas seulement dix livres vaillant, lui rpondit le pauvre
Wenham; adieu et au revoir, mon bon ami.

--Adieu, fit Rawdon avec tristesse.

Wenham disparut dans les tnbres, et Rawdon Crawley continua son
cigare dans la voiture qui le conduisait  Templebar.




CHAPITRE XX.

O l'on voit au grand jour l'amabilit de lord Steyne.


Dans ses moments de gnrosit, lord Steyne ne faisait point les
choses  demi, et les Crawley avaient pu en juger mieux que tous
autres. Sa Seigneurie avait pouss la sollicitude jusqu' se
proccuper de l'avenir du petit Rawdon, et avait fait entendre  ses
parents qu'il tait temps de l'envoyer  l'cole.  cet ge, qu'y
avait-il de plus profitable que l'mulation d'lve  lve, et ce
premier frottement qui dveloppe et le corps et l'esprit? Le pre
objecta que ses moyens ne lui permettaient pas de faire entrer son
fils dans une bonne pension; la mre ajouta que Briggs tait pour lui
le meilleur matre qu'il pt avoir, et qu'elle l'avait pouss dj
assez loin dans l'anglais, le latin et les autres connaissances que
l'on pouvait exiger  cet ge-l; mais les propositions librales du
marquis de Steyne ne laissaient point de place  la rplique. Sa
Seigneurie tait administrateur du fameux collge de Whitefriars,
autrefois couvent de moines de l'ordre de Cteaux.

Bien que Rawdon n'et jamais tudi d'autre livre que l'Almanach des
Courses, et qu'il n'et conserv d'autres souvenirs de ses humanits
que celui des coups de frule qu'il avait reus dans sa jeunesse 
Eton, il prouvait nanmoins pour les tudes classiques ce respect
qu'il convient  tout gentilhomme anglais de ressentir, et se
rjouissait  la pense que son fils allait se bourrer de science et
mriter de trouver place quelque jour dans la famille des savants.
Malgr sa tendresse excessive pour son fils, malgr les mille liens
qui l'attachaient  Rawdy et lui faisaient trouver en lui une
consolation et une socit, le colonel cependant consentit en bon
pre,  se sparer de lui et  faire le sacrifice de ses affections,
de son bonheur, au bien-tre et aux intrts de son fils. Hlas! il ne
mesura l'tendue du sacrifice qu'au moment de la sparation.

Aprs le dpart du petit garon, il fut pris d'une tristesse et d'un
abattement qu'il aurait vainement cherch  dissimuler, et dont
n'approchait point le chagrin de l'enfant, ravi de ce changement
d'existence et des nouvelles amitis qu'il se permettait de faire.
Becky se mit  rire quand le colonel, dans son langage inculte et
dcousu, voulut exprimer la douleur que lui causait le dpart de
l'enfant. Le pauvre garon en ressentit plus vivement encore la perte
qu'il faisait; plus d'une fois il lui arriva de jeter un regard de
tristesse sur le lit abandonn o couchait le petit garon. C'tait le
matin surtout qu'il souffrait le plus de la privation de son fils. En
vain il essayait d'aller faire tout seul la promenade qu'il faisait
jadis avec le petit Rawdy: il tait vivement affect de cet isolement.
Son seul plaisir fut alors dans la frquentation des gens qui avaient
les mmes sentiments de tendresse que lui pour son fils. Il allait
passer de longues heures auprs de l'excellente lady Jane, et causait
avec elle de la bonne mine et des mille qualits de cet enfant
bien-aim.

La tante aimait beaucoup le neveu, comme nous avons dj eu l'occasion
de le dire, et sa fille n'aimait pas moins son cousin; aussi
pleura-t-elle beaucoup lorsqu'il fallut se sparer. Le colonel sut un
gr infini  la mre et  la fille de ces marques de tendresse, et
leur sympathie l'encouragea  s'abandonner, en leur prsence,  la
vivacit de ses affections paternelles. Dans ses conversations
intimes, il mettait  dcouvert les meilleurs et les plus honntes
mouvements de son me. Avec l'affection de lady Jane, il gagnait
encore son estime par les sentiments qu'il lui manifestait et qu'il
tait oblig d'touffer en prsence de sa femme. Dsormais, les deux
belles-soeurs se voyaient le moins possible. Les affectueuses
dispositions de lady Jane ne russissaient qu' faire sourire Rebecca,
tandis que la nature douce et bienveillante de cette dernire ne
pouvait que se rvolter d'une scheresse de coeur aussi grande.

Les mmes causes tendaient  oprer une scission semblable entre
Rawdon et sa femme, bien qu'il ft tous ses efforts pour se faire
illusion  ce sujet. Rebecca, du reste, s'inquitait fort peu de
l'loignement qu'elle inspirait  son mari. Existait-il au monde un
tre ou une chose capable de la toucher ou de l'mouvoir? Son mari
tait  ses yeux un esclave, ou au moins son trs-humble serviteur;
aprs cela, qu'il ft triste ou chagrin, elle s'en proccupait fort
peu et l'accueillait toujours avec le ddain sur les lvres. Sa pense
dominante tait de se grandir dans l'opinion du monde et de jouir des
plaisirs qu'il peut procurer; elle tait bien du reste d'un
temprament  y prendre une position leve.

L'honnte Briggs fut charge de prparer le trousseau du petit Rawdon.
Molly, la femme de chambre, sanglotait en disant adieu au petit
bambin, Molly, toujours bonne et fidle, bien que depuis longtemps on
ne lui payt plus de gages. Mistress Becky ne voulut point prter sa
voiture  Rawdon pour accompagner son fils  la pension. Un quipage
dans la Cit, par exemple! un fiacre tait bien assez bon. Becky ne
chercha point son fils pour lui donner une dernire caresse avant le
dpart, et Rawdy ne chercha pas davantage sa mre pour l'embrasser. Et
pourtant il donna un baiser  sa vieille Briggs,  l'gard de laquelle
il se montrait trs-conome de caresses, et il s'effora de la
consoler de son mieux en lui promettant de venir tous les dimanches 
la maison pour qu'elle pt le voir tout  son aise. Tandis que le
fiacre se dirigeait du ct de la Cit, l'quipage de Becky arrivait
au grand trot au Parc, dans les alles duquel l'lgante petite femme
se mit  se promener, entoure d'une douzaine de jeunes lgants,
tandis que le pre et le fils franchissaient le seuil de l'ancien
collge, et que Rawdon, aprs y avoir laiss l'objet de ses plus
chres affections, revenait accabl de la tristesse la plus lgitime
et la plus honnte que le pauvre garon et prouve depuis son jeune
ge. Il rentra chez lui la tte basse et la mort dans le coeur; il
dna tout seul avec Briggs, qu'il traita fort bien et  laquelle il
montra beaucoup de reconnaissance pour les soins et l'affection
qu'elle tmoignait au petit garon. Et puis il s'en voulait, au fond
de sa conscience, pour les emprunts faits  Briggs et pour la part
qu'il avait eue dans les fourberies de sa femme. Ils causrent
longuement du petit Rawdon, car Becky ne rentra que pour s'habiller et
ensuite aller dner en ville. Rawdon, de son ct, partit tout chagrin
pour aller prendre le th avec lady Jane et lui rendre compte de la
manire dont il s'tait excut, du courage et de la rsolution du
petit Rawdon dans cette conjoncture.

Comme protg de lord Steyne, comme neveu d'un membre des Communes,
comme fils d'un colonel chevalier du Bain, dont le nom se lisait
souvent dans le _Morning-Post_  l'article _Causeries des salons_, les
hauts fonctionnaires du collge se montrrent fort disposs  traiter
l'enfant avec bienveillance. Il avait les poches remplies d'argent et
le dpensait  rgaler ses camarades de tartes  la groseille et
autres friandises. Les samedis il venait chez son pre, pour qui
c'tait le plus beau jour de la semaine. Quand il tait libre, Rawdon
conduisait l'enfant au thtre, ou l'y envoyait avec le domestique.
Rawdon tait ravi de lui entendre raconter ses histoires de pension,
ses batailles avec ses camarades. Avant peu, il finit par savoir le
nom de tous les matres et de la plupart des enfants aussi bien que le
petit Rawdon lui-mme; et il s'efforait de ne point paratre non plus
trop tranger  la grammaire latine, lorsque son fils lui faisait part
du point o il en tait arriv.

Travaille, mon garon, lui disait-il, en prenant un air de gravit;
en ce monde, un homme ne vaut que par son travail; c'est par le
travail seul qu'on arrive.

Les ddains de mistress Crawley  l'gard de son mari devenaient de
jour en jour plus visibles.

Faites ce qu'il vous plaira.... allez dner o bon vous semble....
allez prendre votre bire ou votre absinthe au caf comme il vous
plaira, si mieux n'aimez aller geindre auprs de lady Jane; seulement
n'attendez pas que j'aille me faire du mauvais sang  cause de cet
enfant. Il faut bien que je prenne soin de vos affaires, puisque vous
ne savez pas en prendre soin vous-mme. O seriez-vous maintenant, je
vous le demande, si je vous avais abandonn  vos propres forces?
quelle mine feriez-vous dans le monde, si je n'avais toujours t l
pour vous diriger?

Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans tous les salons o allait
Becky, on s'inquitait peu du pauvre Rawdon, et que mme maintenant on
invitait la femme sans le mari. Quant  mistress Rawdon, il semblait
dsormais qu'elle n'et jamais vcu en dehors du grand monde, et,
lorsque la cour prenait le deuil, elle se mettait en noir de la tte
aux pieds.

Une fois qu'il eut t pourvu  l'avenir du petit Rawdon, lord Steyne,
qui portait aux affaires de Crawley le mme intrt que si elles
eussent t les siennes, trouva que le dpart de Briggs serait une
rforme utile au budget des dpenses; Becky tait d'ailleurs assez
entendue pour tenir elle-mme sa maison. Il a t dit dans un
prcdent chapitre que le noble lord avait fourni  sa protge les
moyens de payer l'emprunt fait  Briggs, et celle-ci n'en continuait
pas moins  rester  Curzon-Street. Milord en tira la fcheuse
conclusion que mistress Crawley avait employ son argent  quelque
autre usage que celui pour lequel il le lui avait si libralement
donn. Lord Steyne ne poussa pas la simplicit jusqu' demander 
Becky une explication  ce sujet: il tait sr d'avance qu'elle aurait
mille excellentes raisons  lui opposer pour justifier l'emploi de cet
argent; mais il rsolut toutefois d'en avoir le coeur net, et
conduisit cette affaire avec une dlicatesse et une habilet
merveilleuses.

Un jour o mistress Rawdon tait  la promenade, milord se prsenta au
petit htel de Curzon-Street. Il demanda  Briggs une tasse de caf,
lui raconta qu'il avait de bonnes nouvelles du petit collgien; enfin
il manoeuvra si bien qu'au bout de cinq minutes il sut d'elle que tout
ce qu'elle avait reu de mistress Rawdon se bornait  une robe de
soie, cadeau qui avait fait tressaillir son coeur de reconnaissance.

Milord souriait en coutant ce rcit candide et naf; la vertueuse
Rebecca lui avait en effet dpeint dans le plus grand dtail la
satisfaction que Briggs avait prouve en recevant son argent, qui se
montait  une somme de onze cent vingt-cinq livres. Becky lui avait en
outre indiqu le placement de cette somme, lui avait exprim sa
douleur d'avoir eu  se sparer d'un aussi joli capital.

Qui sait, avait pens la petite enchanteresse, si milord ne se
laissera point aller  ajouter quelque chose encore?

Mais milord s'tait abstenu d'une pareille gnrosit, persuad, sans
aucun doute, qu'il s'tait dj montr assez libral.

Ces premires confidences excitrent la curiosit de milord, qui
demanda alors  miss Briggs des dtails sur l'tat de ses affaires, et
la candide crature fit au noble lord un expos fidle de sa
situation. Elle ne lui fit grce d'aucun dtail, depuis le legs que
lui avait laiss miss Crawley. Ce qui lui donnait, pour cette partie
de son avoir, une entire scurit, c'est que M. et mistress Rawdon
avaient bien voulu faire des dmarches auprs de sir Pitt pour
assurer, par son entremise, un placement des plus avantageux. Milord
demanda  Briggs quel tait le chiffre de la somme qu'elle avait ainsi
confie aux mains du colonel; elle lui dit qu'elle montait  six cents
et quelques livres.

Mais  peine l'honnte Briggs eut-elle donn tous ces dtails  lord
Steyne, qu'elle se repentit de son indiscrte franchise et pria milord
de n'en rien dire  M. Crawley. Le colonel tait si bon pour elle, M.
Crawley pourrait se trouver offens de son bavardage et lui rendre son
argent; et o trouver alors un placement aussi sr et aussi
avantageux?

Lord Steyne lui promit en riant de ne point abuser de ces
communications, et, lorsqu'il la quitta, il paraissait d'une bonne
humeur qui ne lui tait pas ordinaire.

Quel dmon! se disait-il en lui-mme; quelle merveilleuse nature pour
la comdie et l'intrigue! Il s'en est fallu de bien peu que l'autre
jour encore, avec ses cajoleries, elle n'ait russi  m'arracher de
nouveaux subsides. Elle rendrait des points  toutes les femmes de son
espce que j'ai rencontres dans ma vie, et cependant j'en ai vu de
bien des sortes; mais toutes taient bien novices  ct d'elle, et
moi-mme je ne suis qu'un enfant, qu'un jouet entre ses mains, une
tte folle qui, avec elle, ne sait plus ce qu'elle fait. Pour
l'intrigue et le mensonge, il n'y a personne qu'on puisse lui
comparer!

Cette nouvelle preuve d'adresse accrut considrablement l'admiration
que Becky inspirait au noble lord: faire donner de l'argent, ce
n'tait rien; mais en faire donner deux fois plus qu'on n'en a besoin
et ne payer personne, c'tait l le beau, le sublime de la chose.
Crawley lui-mme, pensait milord, n'est pas aussi bte qu'il en a
l'air, il a fort bien jou son rle dans cette intrigue. 
l'expression de sa figure,  sa manire d'tre, qui aurait pu croire
qu'il tait pour quelque chose dans tout ce trafic d'argent? et
cependant c'est lui qui a fait tirer  sa femme les marrons du feu
pour en profiter ensuite.

Pour nous, qui sommes dans le secret, nous avons pu voir que, sous ce
rapport, milord se trompait singulirement. Cette croyance, du reste,
modifia singulirement la manire d'tre de milord  l'gard du
colonel, il supprima dsormais tous ces semblants d'gards qu'il avait
eus jusque-l pour le mari de Becky. Jamais le protecteur de mistress
Crawley n'aurait t s'imaginer que cette petite dame avait gard
l'argent pour elle; et quant au colonel Crawley, il le jugeait d'aprs
les autres maris qu'il avait rencontrs dans le cours de son
existence, si mle d'aventures amoureuses. Milord avait achet tant
d'hommes dans sa vie, qu'on pouvait bien lui pardonner de croire que
le colonel tait aussi vnal que les autres.

 la premire occasion o lord Steyne se trouva seul avec Becky, il
s'empressa d'un ton de belle humeur de lui faire compliment de la
manire adroite et fine dont elle savait se procurer l'argent dont
elle avait besoin. Bien que Becky ft prise au dpourvu, son embarras
ne fut pas long; cette estimable crature n'avait recours au mensonge
que lorsqu'elle n'avait pas d'autre voie pour se tirer d'affaire; mais
alors elle s'en acquittait avec le plus parfait aplomb. Au bout d'une
seconde, elle avait trouv une histoire trs-plausible et des mieux
appropries  la circonstance, qu'elle se mit  dbiter  lord Steyne:
elle lui avoua que dans ses dclarations prcdentes elle l'avait
tromp, indignement tromp, mais  qui la faute?

Ah! milord, continua-t-elle, vous ne saurez jamais toutes les
tortures, toutes les souffrances qui ont assig mon sommeil dans le
secret de mes nuits. Devant vous, je suis gaie et joyeuse; mais qui
vous dira tout ce qu'il me faut endurer lorsque vous n'tes plus l
pour me protger? Mon mari, par les menaces et les traitements les
plus barbares, m'a force de vous demander cette somme, et, dans la
prvision de vos questions  ce sujet, il m'a dict d'avance ce que
j'aurais  vous rpondre; il a pris cet argent que vous m'avez remis,
me disant qu'il se chargeait de payer Briggs; m'tait-il permis de
douter de sa parole? Pardonnez  un homme aux abois le tort qu'il vous
a fait, et prenez en piti la plus malheureuse des femmes.

En prononant cette tirade pathtique, mistress Rawdon fondait en
larmes. Jamais la vertu perscute n'avait tal une douleur aussi
sduisante.

Le protecteur et la protge, pendant une promenade en voiture qu'ils
firent ensuite  Regent's-Park, eurent ensemble une longue
conversation dont il est inutile de rapporter ici les dtails. Ce
qu'il suffit de savoir, c'est qu'en rentrant chez elle, Becky courut 
sa chre Briggs avec une figure rayonnante, et lui annona qu'elle lui
apportait de bonnes nouvelles. Lord Steyne tait bien le plus noble et
le plus gnreux des hommes; il ne cherchait que les occasions et les
moyens de faire le bien. Maintenant que le petit Rawdon tait plac au
collge, elle avait dsormais moins besoin d'un aide et d'une
compagne. Son coeur saignait  la pense de se sparer de sa chre
Briggs, mais l'conomie la plus stricte lui tait impose par les
difficults de sa position. Ce qui adoucissait ses regrets, c'tait la
pense que sa chre Briggs allait, grce  la gnrosit de lord
Steyne, se trouver dans une position bien prfrable  celle qu'elle
pouvait lui offrir dans sa modeste demeure. Mistress Pilkington,
l'intendante de Gauntley-Hall, tait, par suite des annes et des
rhumatismes, dans un tat de faiblesse qui ne lui permettait plus
d'exercer la surveillance ncessaire dans un aussi vaste chteau. Il
fallait donc songer  la remplacer; c'tait une position magnifique.
La famille allait tout au plus une fois en deux ans  Gauntley.
Pendant tout le reste du temps, l'intendante tait reine et matresse
dans ce magnifique domaine; elle tenait table ouverte et recevait la
visite du clerg des environs et des personnes recommandables de tout
le comt; en fait, elle tait la dame chtelaine de Gauntley. Les deux
intendantes qui avaient prcd mistress Pilkington avaient pous les
vicaires de Gauntley, et s'il n'en tait pas advenu de mme pour
mistress Pilkington, c'est qu'elle tait la tante du vicaire actuel.
En attendant sa nomination dfinitive, elle n'avait qu' aller voir
mistress Pilkington et s'assurer par elle-mme que c'tait une
position qui lui conviendrait.

Les mots nous manquent pour dcrire avec quels transports de
reconnaissance Briggs accueillit cette nouvelle. La seule condition
qu'elle mit  son acceptation fut que le petit Rawdon viendrait la
voir au chteau; cette promesse ne cotait pas beaucoup  Becky.
Lorsque Rawdon rentra, elle courut lui annoncer cette bonne nouvelle;
Rawdon fut ravi, enchant: il se sentait dbarrass d'un grand souci,
celui du remboursement de Briggs. Toutefois, son esprit n'tait pas
encore parfaitement satisfait. Il raconta au petit Southdown ce que
lord Steyne avait fait, et le petit Southdown le regarda d'un air qui
veilla dans son esprit de nouveaux soupons.

Il fit part  lady Jane de cette nouvelle marque de bont que venait
de lui donner lord Steyne; en apprenant cela, lady Jane prit une
physionomie toute singulire, et il en fut de mme de sir Pitt.

Elle est trop vive, trop.... gaie, dirent-ils  Rawdon; vous avez
tort de la laisser courir ainsi toute seule les ftes et les runions.
Il faudrait l'accompagner partout o elle va, ou au moins mettre
quelqu'un auprs d'elle, quand ce ne serait qu'une des soeurs de
Crawley-la-Reine, et encore, pour une femme comme elle, il n'y aurait
pas l de quoi la retenir beaucoup.

Sans doute il tait ncessaire que quelqu'un ft auprs de Becky. Mais
l'honnte Briggs ne devait pas pour cela laisser chapper l'offre
brillante qui lui tait faite. Elle prpara donc ses paquets et se
disposa  se mettre en route. Voil comment les deux postes avancs du
mnage de Rawdon tombrent aux mains de l'ennemi.

Sir Pitt alla un jour chez sa belle-soeur pour dmler les motifs du
dpart de Briggs et s'clairer galement sur quelques autres points
non moins dlicats. Vainement elle tenta de lui faire comprendre
combien tait ncessaire pour son mari la protection de lord Steyne,
combien il serait cruel de priver Briggs des avantages qu'on lui
offrait; les cajoleries, les sourires, les caresses de Becky ne purent
avoir raison de sir Pitt, et il eut quelque chose de fort semblable 
une querelle avec Becky, pour laquelle il professait nagure encore
une si haute admiration.

Il lui parla de l'honneur de la famille, de la rputation immacule
des Crawley. Il lui reprocha avec indignation l'accueil trop facile
qu'elle faisait  tous ces jeunes Franais,  tous ces jeunes tourdis
 la mode, enfin  lord Steyne lui-mme dont la voiture semblait avoir
pris racine  sa porte et qui passait chaque jour des heures entires
en tte--tte avec elle. On commenait  jaser dans le monde de
l'assiduit de ces visites. Comme chef de la famille, il la suppliait
d'tre plus rserve dans sa conduite. Mille bruits fcheux
circulaient dj sur son compte. Lord Steyne, malgr sa haute position
et la supriorit de son talent, tait un homme dont les attentions ne
pouvaient que compromettre une femme. Il la priait, la conjurait, et,
s'il le fallait, lui commandait, en sa qualit de beau-frre,
d'apporter la plus grande retenue dans ses rapports avec le noble
lord.

Becky promit tout ce que lui demanda sir Pitt; mais lord Steyne
continua  lui rendre d'aussi frquentes visites que par le pass, et
la colre de sir Pitt en redoubla. Je ne sais trop si lady Jane fut
bien aise ou fche de cette brouille survenue entre son mari et sa
belle-soeur. Lord Steyne continua ses visites, sir Pitt cessa les
siennes, et sa femme fut aussi d'avis de couper court  tout rapport
avec le noble lord et de refuser pour la soire des charades
l'invitation que lui avait adresse la marquise; mais sir Pitt jugea
qu'il convenait de s'y rendre, Son Altesse Royale devant s'y trouver.

Sir Pitt se retira du moins de trs-bonne heure, et sa femme
s'applaudit intrieurement de ce prompt dpart. Becky avait  peine
dit quelques mots  son beau-frre et n'avait pas mme daign
reconnatre sa belle-soeur. Pitt Crawley dclara que c'tait une
petite impertinente, et fltrit avec une grande nergie d'expression
l'inconvenance de ces jeux scniques et de ces travestissements
burlesques dans lesquels sa belle-soeur avait figur. Les charades une
fois termines, il prit  part son frre Rawdon, et le tana vertement
d'avoir t se compromettre dans de pareilles mascarades et d'avoir
permis  sa femme de se produire dans ces honteuses bouffonneries.

Rawdon l'assura qu'il se tiendrait pour averti  l'avenir. Dj, sous
l'influence des avis de son frre et sa belle-soeur, il tait presque
devenu le modle et l'exemple des vertus domestiques. Il avait
abandonn le club et le billard et ne quittait plus la maison; il
accompagnait Becky dans toutes ses promenades en voitures et, cote
que cote, il la suivait dans tous les salons. Toutes les fois que
lord Steyne faisait sa visite  Curson-Street, il tait sr d'y
rencontrer le colonel. Quand Becky voulait sortir seule, ou qu'elle
recevait des invitations sans qu'il y en et pour son mari, celui-ci y
mettait un veto absolu; et dans ces occasions la voix du colonel
prenait une expression qui commandait l'obissance. La petite Becky
paraissait charme de ce redoublement de galanterie de la part de
Rawdon, et, si parfois il tait grondeur, elle ne lui rendait point la
pareille. Dans le monde, comme dans le tte--tte, elle avait
toujours pour lui un sourire sur les lvres et veillait  tout ce qui
pouvait contribuer  son plaisir ou  son divertissement. La lune de
miel tait passe depuis longtemps, et cependant c'tait toujours de
la part de Becky mmes prvenances, mme gaiet, mme franchise et
mme confiance.

Que je suis contente, lui disait-elle  la promenade, de vous avoir
ici  mes cts au lieu de cette vieille folle de Briggs! Sortons
toujours ainsi ensemble, mon cher Rawdon, que ce serait gentil et que
nous serions heureux, si nous avions seulement un peu de fortune!

S'il s'endormait aprs dner dans son fauteuil, il ne trouvait point
en face de lui,  son rveil, une figure boudeuse, maussade et portant
l'expression du reproche; sa femme, au contraire, lui envoyait ses
plus frais et ses plus caressants sourires, puis le couvrait de
baisers et de tendresses. Alors il ne s'expliquait plus les soupons
qui avaient pu natre dans son coeur. Des soupons? oh, jamais! ces
doutes absurdes, ces craintes aveugles n'taient que les fantmes
d'une jalousie ridicule. Elle l'aimait avec ce mme amour passionn
qu'elle lui avait toujours tmoign, et, si elle marchait au milieu
des triomphes du monde, il ne fallait en accuser que la nature, qui
l'avait faite pour attirer les coeurs partout o elle se prsentait. Y
avait-il une femme capable de causer, de chanter ou de faire quoi que
ce soit comme elle? Ah! si seulement, se disait alors Rawdon, elle
avait un peu de tendresse pour son fils! Mais la mre et le fils
n'avaient point une inclination bien vive l'un pour l'autre.

Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces anxits que survint
l'incident mentionn au dernier chapitre, et que l'infortun colonel
se trouva retenu prisonnier loin de chez lui.




CHAPITRE XXI.

Dlivrance et catastrophe.


Nous avons laiss l'ami Rawdon dans un fiacre, se rendant, en
compagnie de M. Moss,  cette maison trop hospitalire, dont les
portes s'ouvrent spontanment  bien des gens qui s'en passeraient
volontiers. Les premiers rayons de l'aube commenaient  dorer le
fate des chemines de Chancery-Lane, lorsque le roulement du fiacre
veilla les chos d'alentour. Un petit juif,  la chevelure aussi
rutilante que le soleil levant, introduisit la compagnie dans
l'intrieur de la maison. M. Moss fit  Rawdon les honneurs de ce
manoir, et lui demanda obligeamment s'il ne dsirait pas quelque chose
de chaud aprs cette course matinale.

Le colonel tait loin d'tre aussi constern de l'aventure que bien
d'autres l'eussent t  sa place, en se trouvant dans une maison de
dtention, sous les grilles et les verrous, au sortir d'un palais
rempli des femmes les plus sduisantes. Rawdon, il est vrai, avait
dj t plusieurs fois le pensionnaire de M. Moss. Si nous n'avons
pas cru ncessaire de mentionner dans le cours de ce rcit ces petites
misres de la vie domestique, c'est qu'il n'y a l rien que de
trs-vulgaire pour un gentleman qui mne grand train sans un sou de
revenu.

Lors de sa premire visite  M. Moss, le colonel tait encore garon,
et avait d sa dlivrance  la gnrosit de sa tante. La seconde
fois, la petite Becky l'avait tir des griffes des recors, grces aux
ressources de son esprit et de son bon coeur ordinaire. Elle avait
emprunt une partie de l'argent au petit lord Southdown, et,  force
de cajoleries, avait obtenu du marchand de chles, bijoux, robes et
lingerie, qu'il se contenterait pour le reste d'un billet  longue
chance, souscrit par Rawdon. Dans ces deux circonstances, Rawdon
avait t pris et relch avec toute espce d'gards, et il avait t
l'objet de la plus stricte politesse. Aussi Moss et le colonel
taient-ils dans les meilleurs termes l'un  l'gard de l'autre.

Vous allez retrouver, colonel, votre ancienne chambre, et tout le
reste en parfait tat, disait, en homme qui sait vivre, le recors 
son prisonnier. On a toujours eu soin de la tenir bien are et de n'y
mettre que des gens comme il faut. L'avant-dernire nuit elle tait
occupe par l'honorable capitaine Famish, du 5e dragons. Au bout de
quinze jours sa tante l'en a fait sortir; c'tait, disait-elle, pour
le mettre  la raison qu'elle l'avait fourr ici. Mais, en attendant,
il mettait drlement, je vous le promets, mon champagne  la raison;
tous les soirs il y avait gala; on arrivait de tous les clubs de la
capitale et on faisait sauter crnement les bouchons de champagne; et
il venait de bons diables, je vous en rponds, et auxquels un verre de
vin ne fait pas peur. Mistress Moss tient toujours sa table d'hte 
cinq heures et demie; on fait ensuite de la musique ou l'on joue aux
cartes.... Dans le cas o vous voudriez bien nous faire l'honneur de
votre prsence....

--C'est bon, je sonnerai si j'ai besoin de vous, dit Rawdon; et il
alla tranquillement se coucher.

Comme vieux soldat, il ne se laissait point abattre par les revers de
la fortune. Un homme d'un caractre moins aguerri, et par consquent
de moins de sang-froid, aurait envoy une lettre  sa femme au moment
mme o on lui mettait la main sur le collet.

Mais, pensa Rawdon,  quoi bon aller troubler son sommeil? elle ne
s'apercevra seulement pas si je suis ou non rentr; il sera assez tt
de la prvenir lorsqu'elle aura dormi et moi aussi. De quoi s'agit-il?
De cent soixante-dix livres? Ce serait bien le diable si elle ne
trouvait pas  dcrocher quelque part cette bagatelle.

Ce fut au milieu de ces rflexions et aprs avoir donn sa dernire
pense au petit Rawdon, que le colonel s'endormit dans ce lit dont le
capitaine Famish avait t le dernier occupant. Il tait dix heures
environ lorsqu'il se rveilla. Le petit garon aux cheveux rouges lui
apporta avec une sorte de fiert enfantine un ncessaire en argent
pour se faire la barbe. Le manoir de M. Moss, bien qu'ayant un aspect
un peu sombre, ne manquait pas cependant d'un certain air de
splendeur. On remarquait sur les tagres de vieux plateaux en argent
qui avaient leur clat, des porte-liqueurs auxquels on pouvait faire
le mme reproche, des boiseries jadis dores et sur lesquelles
pendaient des rideaux de satin d'un jaune fan, qui servaient  cacher
 l'oeil les barreaux des fentres. Sur les murailles, de grands
cadres corns et ddors entouraient des paysages et des sujets de
saintet. Le djeuner du colonel lui fut apport dans cette argenterie
noire et splendide dont nous venons de parler. Miss Moss, jeune fille
aux yeux vifs et encore tout empapillote, demanda avec un sourire au
colonel, en lui prsentant la thire, s'il avait pass une bonne
nuit. Elle lui donna aussi le _Morning-Post_ o se trouvaient les noms
de tous les grands personnages qui avaient figur la nuit prcdente 
la fte de lord Steyne. On y faisait un brillant loge de cette fte
et du succs qu'avait obtenu la belle et charmante mistress Rawdon
Crawley dans les diffrents rles qu'elle avait remplis.

Le colonel se mit  jaser de la faon la plus intime avec sa gelire,
qui s'tait assise sur le bord de la table dans une pose pleine de
grce et de nonchalance; elle portait  ses pieds de vieux souliers de
satin culs et des bas qui lui tombaient sur les talons. Le colonel
Crawley finit par demander une plume, de l'encre et du papier, et
bientt miss Moss arriva, portant entre l'index et le pouce la feuille
de papier dsire. Combien de pauvres diables avaient trac  la hte
sur ces petits carrs blancs les formules de supplication les plus
ardentes, et, se promenant de long en large dans ce dtestable
repaire, avaient attendu avec impatience le messager charg de la
parole de dlivrance! Qui n'a reu de ces lettres dont le pain 
cacheter est encore humide, dont chaque mot est l'expression d'une me
mortifie et malheureuse? Rawdon, du reste, n'prouvait aucune
inquitude sur le sort de sa missive.

Chre Becky, crivait-il, _j'espre que vous avez bien dormi_. Ne
vous _tourmentez_ pas si je ne vous ai pas apport votre caf ce
matin; la nuit dernire, comme je m'en revenais avec mon cigare, il
m'est arriv un _accident_. J'ai t _coffr_ par Moss de
Cursitor-Street, et c'est sous _les lambris dors de son splendide
salon_ que je vous cris la prsente, de ce mme salon o je me suis
trouv dans la mme position il y a deux ans. Miss Moss m'a apport le
th. Elle a pris beaucoup d'embonpoint. Suivant son ordinaire, _elle a
toujours ses bas sur les talons_.

Il s'agit du billet de Nathan; il y en a pour cent cinquante livres
sterling, cent soixante-dix avec les frais. Envoyez-moi mon ncessaire
et des habits; je suis en chaussons de bal et en bas de soie blancs,
c'est--dire dans le mme tat que ceux de miss Moss. Vous trouverez
dans les tiroirs du secrtaire soixante-dix livres; vous n'aurez qu'
aller en offrir soixante-cinq  Nathan, en lui demandant _un
renouvellement_. Promettez-lui de prendre du vin; nous en trouverons
bien toujours le placement dans nos dners. Mais point de tableaux,
surtout; il les vend trop cher.

S'il ne veut pas se prter  cette combinaison, cherchez dans vos
hardes ce que vous pouvez vendre; il faut absolument avoir runi cette
somme ce soir: d'abord parce qu'il n'est pas fort agrable de demeurer
ici; et puis, ensuite, parce que c'est demain dimanche, sans compter
que les lits ne sont pas _trs-propres_, et qu'en outre cela pourrait
donner des ides aux autres cranciers. Je suis bien aise que cette
aventure ne soit pas tombe le samedi de sortie de Rawdon. Je vous
embrasse bien.

                                        Tout  vous,
                                           R. C.

  P. S. Ne tardez pas trop  venir.

Cette lettre crite et cachete fut porte par un de ces messagers qui
sont toujours  attendre dans le voisinage de l'tablissement de M.
Moss. Tranquille dsormais de ce ct, Rawdon descendit dans le prau,
o il fuma son cigare avec un grand calme d'esprit.

Il calcula qu'il fallait bien trois heures  Becky pour mener  bonne
fin cette ngociation et faire ouvrir les portes de sa prison; ce
temps s'coula pour lui de la manire la plus agrable,  fumer, 
lire le journal et  boire  la cantine avec un de ses amis, le
capitaine Walker, qui se trouvait dans le mme cas que lui; ces deux
messieurs se livrrent aux cartes un terrible assaut, dans lequel les
chances restrent gales des deux cts.

Les heures se passaient pourtant sans que Rawdon vt revenir son
ambassadeur, et Becky n'arrivait pas davantage.

 l'heure ordinaire de cinq heures et demie, la table d'hte de M.
Moss fut servie pour ceux des locataires de la maison qui avaient de
quoi payer leur cot. Ils se runirent dans le splendide salon dont
nous avons dj parl, et avec lequel communiquait la chambre
temporairement occupe par M. Rawdon. Miss Moss, qui alors s'tait
dbarrasse de ses papillotes, fit les honneurs d'un gigot de mouton
bouilli aux navets, et le colonel en mangea de trs-bon apptit. On
lui proposa ensuite, pour fter sa bienvenue, de faire sauter le
bouchon d'une bouteille de champagne; il s'y prta de trs-bonne
grce: les dames burent  sa sant, et miss Moss lui lana une
oeillade des plus gracieuses.

Au milieu du repas, on entendit retentir la sonnette de la porte; le
jeune garon aux cheveux rouges se leva pour aller rpondre, et il
annona en revenant que l'ambassadeur de Rawdon lui avait rapport un
paquet avec une lettre qu'il remit  son adresse.

Ne vous gnez pas, colonel, je vous prie, dit M. Moss en
accompagnant ces paroles d'un signe de la main.

Le colonel ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'tait un charmant
petit billet sur papier rose parfum, avec un joli cachet de cire
verte.

_Mon pauvre bichon_, crivait mistress Crawley, je n'ai pu _fermer
l'oeil_ de la nuit, ne sachant ce qu'tait devenu _mon vieux monstre_.
Je n'ai pu prendre un peu de repos qu'aprs avoir envoy chercher ce
matin M. Blench, car je grelottais la fivre. Il m'a prescrit une
potion, et a dfendu  Finette qu'on me dranget _sous quelque
prtexte que ce ft_. C'est ainsi, mon bon mari, que votre messager,
qui a _bien mauvaise mine_,  ce que dit Finette, et qui _sent le
genivre_, a t oblig d'attendre dans l'antichambre jusqu'au moment
o j'ai sonn. Jugez, mon pauvre mari, dans quel tat m'a mise votre
lettre presque indchiffrable.

Toute malade que j'tais, j'ai envoy aussitt chercher une voiture,
et,  peine habille, sans avoir le courage de prendre mon chocolat
(car je n'ai de plaisir  le prendre que lorsque c'est mon vieux
monstre qui me l'apporte), je me suis fait conduire au galop chez
Nathan. Je l'ai vu; j'ai eu beau pleurer, gmir, me jeter  ses pieds,
rien n'a pu attendrir cet homme excrable. Il lui fallait tout son
argent, disait-il, ou autrement il tait dcid  retenir mon vieux
monstre en prison. Alors je suis rentre avec l'intention d'aller
faire une _triste visite  ma tante_, pour aller mettre entre les
mains de _cette chre tante_, avec ce qui s'y trouve dj, les hardes
et les bijoux qu'il me serait possible de runir. Le blier de
Bulgarie tait chez moi avec milord; ils venaient me complimenter du
talent que j'avais montr dans mon rle. Paddington n'a pas tard 
les suivre, puis Champignac, puis son ambassadeur, chacun m'apportant
ses compliments et ses fadeurs. J'tais  la torture, soupirant aprs
le moment o je serais dbarrasse de ces importuns, et comptant les
minutes qui prolongeaient la captivit de mon pauvre prisonnier.

Quand ils ont t partis, je me suis jete aux pieds de milord, je
lui ai dit que nous allions tout engager et l'ai suppli de me prter
deux cents livres. Il s'est mis  jurer et  tempter comme un
furieux, et m'a dit de ne pas faire la sottise de rien mettre en gage,
en m'assurant qu'il aviserait  me venir en aide. L-dessus il est
parti, en me promettant qu'il m'enverrait demain matin ce dont j'avais
besoin. J'attends l'excution de sa promesse pour aller trouver mon
vieux monstre et lui porter un baiser bien tendre

                                   De son affectionne,
                                         BECKY.

  P. S. J'cris dans mon lit, car j'ai la tte et le coeur bien
  malades.

Lorsque Rawdon eut termin cette lettre, sa figure se couvrit d'une
telle rougeur, ses regards devinrent si farouches, que le reste des
convives ne douta pas un moment que cette missive renfermt de
mauvaises nouvelles. Tous les soupons contre lesquels il avait lutt
jusqu'alors vinrent de nouveau assaillir son esprit. Elle n'avait pas
su aller vendre ses bijoux, et elle trouvait le temps de faire des
gorges chaudes sur les compliments et les flatteries qu'elle recevait
pendant qu'il tait en prison. En cherchant bien, ne pourrait-il pas
dcouvrir quelle main l'avait pouss sous les verrous? Wenham tait
avec lui au moment de son arrestation, et alors.... Il frmissait de
s'arrter  de pareils soupons. Il quitta la salle  manger, l'esprit
tout en dsordre, et courut s'enfermer dans sa chambre; il ouvrit son
pupitre, fit courir sa plume sur le papier sans trop savoir ce qu'il
crivait, et envoya ces quelques lignes  sir Pitt ou lady Crawley, et
chargea le mme commissionnaire de les porter sur-le-champ 
Gaunt-Street, de prendre un cabriolet au besoin; il y avait une guine
pour lui s'il lui rapportait la rponse avant une heure.

Dans ce billet, il suppliait son frre et sa soeur, pour l'amour de
Dieu, au nom de son fils et de son honneur, de le tirer de la triste
situation dans laquelle il tait tomb; il tait en prison, il avait
besoin de cent livres pour recouvrer sa libert, il les suppliait de
venir le dlivrer.

Aprs avoir expdi sa lettre, il revint prendre sa place  table et
demanda du vin. Sa conversation bruyante, ses clats de rire stridents
avaient quelque chose d'trange et de sinistre.  plusieurs reprises
il partit d'un ricanement convulsif en songeant  ses terreurs. Cette
heure se passa pour lui  boire et  faire le guet, cherchant  saisir
le moindre bruit qui lui annont la voiture qui allait lui rapporter
sa destine.

 l'expiration du temps fix, il entendit un bruit de roues devant la
porte, et le jeune garon aux cheveux rouges sortit avec son trousseau
de clefs. Une dame attendait dans le salon des visiteurs.

Le colonel Crawley? demanda-t-elle d'une voix toute tremblante.

Aprs lui avoir fait un signe d'intelligence, le garon referma la
porte extrieure sur elle, puis il revint dans la salle  manger, o
il dit  Crawley:

Colonel, on vous demande.

Rawdon quitta la pice d'un bond et descendit au parloir, laissant
tous les autres convives occups gaiement  sabler le champagne; un
faible rayon de lumire tombait  travers la fente de la porte sur
cette dame, qui paraissait fort agite.

C'est moi, Rawdon, lui dit-elle d'une voix tremblante dont elle
cherchait  dguiser l'motion; c'est moi, Jane.

Rawdon en croyait  peine ses yeux et ses oreilles. Il s'lana vers
elle, la serra dans ses bras, articula quelques remercments
inintelligibles, puis, s'appuyant sur son paule, donna un libre cours
 ses sanglots. Quant  elle, elle ne comprenait rien  cette motion.

Il ne fut pas difficile d'obtenir la quittance de M. Moss. Ce brave
homme prouva cependant un certain dplaisir; il avait bien compt
avoir le colonel pour convive pendant toute la journe du dimanche.
Jane, toute rayonnante de joie et de bonheur, fit sortir Rawdon de la
prison de dettes et l'emmena dans la voiture qu'elle avait prise pour
hter le moment de sa dlivrance.

Mon cher Rawdon, lui dit-elle, Pitt tait parti pour un dner
politique lorsque votre lettre est arrive, et alors je n'ai pas
hsit; je suis venue vous chercher moi-mme.

En mme temps elle lui serrait la main. Peut-tre fut-il trs-heureux
pour Rawdon que sir Pitt ait eu ce jour-l ce devoir ministriel 
remplir. Rawdon ne trouvait pas de paroles assez nergiques pour
tmoigner  sa belle-soeur toute sa reconnaissance. Cette vivacit de
sentiments troublait un peu la pauvre petite lady Jane.

Ah! lui disait-il dans un transport de candeur, vous ne savez pas
combien je suis chang depuis que je vous connais et que j'ai mon
petit Rawdy. Il a bien fallu que je changeasse un peu, parce que,
voyez-vous, je sens l-dessous quelque chose.... J'prouve....
enfin....

Il laissa sa phrase inacheve, mais lady Jane le comprit nanmoins, et
le soir mme, aprs son dpart, assise auprs du berceau de son
enfant, elle pria humblement le ciel pour le pauvre pcheur accabl du
poids de ses garements.

En sortant de chez elle, Rawdon se dirigea au pas de course vers
Curzon-Street. Il tait alors neuf heures du soir; il traversa comme
un fou les rues, les carrefours, jusqu'au moment o il s'arrta enfin
tout haletant devant la porte de sa maison. Il recula d'un pas pour
s'appuyer sur la grille; puis, levant avec angoisse les yeux du ct
des croises, il vit le salon tout resplendissant de lumire; et
pourtant ne lui avait-elle pas crit qu'elle tait au lit et malade?
Il resta immobile pendant quelque temps, et la lumire descendant des
fentres clairait sa figure ple et dcompose.

Il tourna sa clef dans la serrure et entra dans la maison. Des clats
de rire partaient de l'tage suprieur. Rawdon portait encore le
costume qu'il avait le matin mme au moment de son arrestation. Il
monta l'escalier sur la pointe du pied; arriv  la dernire marche,
il s'appuya un moment sur la rampe. Point de bruit dans la maison, on
avait donn cong  tous les domestiques. Rawdon prta de nouveau
l'oreille: il entendit des clats de rire se confondant avec une voix
qui chantait. C'tait Becky qui redisait la romance de la nuit
prcdente. Une voix rauque criait: Brava! brava! Cette voix tait
celle de lord Steyne.

Rawdon ouvrit la porte et entra. Il vit au milieu de la pice une
petite table dresse, un souper servi, des vins, de l'argenterie. Lord
Steyne tait tendu sur le sofa, et Becky assise  ct de lui.
L'pouse coupable portait une toilette ravissante de coquetterie et de
volupt; sur ses bras,  ses doigts, tincelaient les bracelets et les
bagues;  son corsage brillaient les diamants que lord Steyne lui
avait donns. Le noble lord tenait une de ses mains dans la sienne, et
se penchait pour y dposer un baiser. Mais dj Becky tait debout;
car, glace de terreur, elle venait de voir devant elle la ple figure
de Rawdon.

Puis aussitt elle essaya de sourire comme pour fter la venue de son
mari; mais ce fut seulement une horrible contraction dans les traits
de son visage. Lord Steyne se leva aussi en grinant des dents, la
face livide, les regards bouleverss, la fureur dans les yeux.

Lui aussi essaya de rire; il fit un pas en avant et tendit la main 
Rawdon.

Ah! vous voil de retour! eh! comment vous portez-vous, colonel?

La figure de lord Steyne tait affreusement contracte, bien qu'il
s'effort de faire bon visage  l'indiscret qui troublait la fte.

En voyant l'expression peinte sur la figure de Rawdon, Becky s'tait
lance au-devant de lui.

Je suis innocente, Rawdon! s'criait-elle; devant Dieu, je vous le
jure, je suis innocente!

En mme temps elle se suspendait  ses mains, aux pans de son habit,
et ses bagues et ses bracelets tincelaient  l'clat des lumires.

Je suis innocente! je suis innocente!... Dites-lui donc que je suis
innocente! s'criait-elle de nouveau en se tournant vers lord Steyne.

Mais lui, pensant qu'il tait victime d'un guet-apens, tait aussi
furieux contre la femme que contre le mari.

Vous innocente! hurlait-il avec d'pouvantables jurements; vous
innocente! lorsque tous ces bijoux que vous avez sur le corps, je les
ai pays jusqu'au dernier! vous innocente! lorsque je vous ai compt
plusieurs milliers de livres sterling que ce misrable partageait avec
vous, et dont il a dj mang sa part! Innocente! oui,  la faon de
votre mre, cette vertu d'Opra, ou de votre escroc de mari. Ne croyez
pas m'intimider, comme cela vous a russi auprs de beaucoup d'autres.
Allons, monsieur, laissez-moi passer!

Lord Steyne saisit en mme temps son chapeau; ses yeux lanaient des
clairs et jetaient  son ennemi des regards insultants. Il se dirigea
en mme temps vers Rawdon, ne doutant pas que ce dernier ne se htt
de lui livrer passage.

Mais Rawdon, se prcipitant sur lui, le saisit par la cravate, et lord
Steyne  moiti suffoqu s'affaissa sur lui-mme, sous la pression de
cette vigoureuse treinte.

Vous mentez comme un chien, lui dit Rawdon; vous mentez comme un
lche et un infme!

Et en mme temps, du revers de sa main, il frappa le noble pair sur
les deux joues, et l'envoya,  quelques pas de lui, retomber tout
sanglant sur le plancher. Tout ceci s'tait fait avant mme que
Rebecca et le temps de s'interposer. Malgr la crainte qui faisait
flchir tous ses membres, elle admirait cependant son mari dans sa
vigueur, dans son nergie et dans son triomphe.

Approchez, lui dit Rawdon.

Aussitt elle obit.

Retirez tout ceci.

Elle se mit  dfaire les bracelets qu'elle avait aux bras, les bagues
qui garnissaient ses doigts; sa main pouvait  peine les contenir;
alors elle leva les yeux vers son juge comme pour l'interroger du
regard.

Jetez-moi par terre tous ces bijoux du diable, lui dit-il.

Elle les laissa tomber  ses pieds. Rawdon lui arracha encore la
broche qu'elle portait au corsage, et la lana  la tte de lord
Steyne. La broche fit au front du noble lord une large entaille dont
il conserva la marque jusqu' sa mort.

Suivez-moi, dit Rawdon  sa femme.

--Ah! ne me tuez pas, Rawdon, lui dit-elle d'une voix suppliante.

Il se mit  ricaner d'un rire trange et sauvage.

Je veux savoir si cet homme en a menti pour ce qu'il a dit de
l'argent comme pour ce qu'il a dit de moi. Parlez, en avez-vous reu
de lui?

--Non, dit Rebecca, c'est--dire....

--Vos clefs! reprit Rawdon.

Et ils sortirent ensemble.

Rebecca lui avait donn ses clefs,  l'exception d'une seule, esprant
qu'il n'y ferait pas attention. C'tait la clef du petit pupitre
qu'Amlia lui avait donn autrefois et qu'elle tenait soigneusement
cach. Rawdon ouvrit toutes ses botes, bouleversa toute sa
garde-robe, jeta ple-mle sur le plancher tous les chiffons qui s'y
trouvaient renferms. Enfin il trouva le pupitre, et fora sa femme 
l'ouvrir. Ce pupitre renfermait ses papiers,  elle, des lettres
d'amour dj anciennes, toutes sortes de petits bijoux et d'objets 
l'usage des femmes. Il contenait aussi un portefeuille rempli de
bank-notes dont la date remontait dj, pour quelques-uns,  une
dizaine d'annes; mais dans le nombre il s'en trouvait un tout rcent,
le billet de mille livres que lord Steyne lui avait donn.

C'est lui qui vous l'a donn? demanda Rawdon.

--Oui, rpondit Becky.

--Il l'aura aujourd'hui mme, fit Rawdon; car dj le jour commenait
 poindre, plusieurs heures s'tant coules dans ces recherches
minutieuses. Avec le reste je m'arrangerai pour payer Briggs, qui a
montr tant de tendresse  l'enfant, et pour acquitter les autres
dettes. Quant au surplus, vous me ferez savoir o il faudra vous
l'adresser. Il me semble, Becky, que vous auriez bien pu prendre sur
cette rserve cent livres sterling pour me tirer de prison, moi qui ai
toujours partag avec vous.

--Je suis innocente, rptait Becky.

Mais, sans daigner ajouter un mot, Rawdon la laissa seule.

Les premiers feux du soleil pntraient alors dans la chambre, o
cette femme se trouvait comme frappe d'immobilit; ils clairaient
ces malles ouvertes, ces hardes disperses dans tous les coins de la
pice; ces robes, ces plumes, ces charpes, ces bijoux, monceau de
vanits qui n'offrait plus qu'un triste spectacle de ruines et de
dbris! La chevelure de Becky tombait en dsordre sur ses paules, sa
robe tait arrache  la place qu'occupait sa broche de diamants. Elle
avait entendu Rawdon descendre les escaliers, elle l'avait entendu
refermer la porte sur lui. Elle savait qu'il ne reviendrait plus,
qu'il tait parti pour toujours. Songeait-il  commettre un suicide?
Non, pas du moins tant qu'il ne se serait pas battu avec lord Steyne.
Alors les penses de cette malheureuse se reportrent sur sa vie
passe, sur les vicissitudes qu'elle avait traverses. Que de misres
et de luttes pour aboutir  l'abandon et au dsespoir! Il ne lui
restait plus que le poison pour en finir avec toutes ses esprances,
ses intrigues, ses dettes, ses triomphes. Ce fut au milieu de ces
rflexions que la trouva sa femme de chambre, crature que lord Steyne
avait place auprs d'elle.

Mon Dieu, madame, qu'est-il donc arriv? fit-elle en la voyant les
yeux secs et les mains crispes au milieu de cette scne de
dsolation.

Et nous le demanderons comme elle. Qu'tait-il donc arriv? tait-elle
coupable? tait-elle innocente? Innocente, elle l'tait,  l'en
croire, du moins. Mais comment supposer que la vrit pt se trouver
sur de pareilles lvres? Comment croire, en cette circonstance,  la
puret de ce coeur si dprav? Sa femme de chambre tira ses rideaux et
insista avec un air d'intrt et de sollicitude pour qu'elle se mt au
lit, ce qu'elle finit par faire; puis cette femme passa dans l'autre
pice, et rassembla tous les bijoux qui jonchaient le sol depuis le
moment o Rebecca s'en tait dpouille sur l'ordre de son mari, et o
lord Steyne s'tait chapp de la maison.




CHAPITRE XXII.

Le lendemain de la bataille.


La maison qu'habitait sir Pitt Crawley, dans Great-Gaunt-Street, tait
au milieu de ses prparatifs du dimanche, lorsque Rawdon, toujours
dans le mme costume de bal qu'il n'avait pas quitt depuis deux
jours, heurta en passant la femme qui balayait l'escalier, et entra
prcipitamment dans le cabinet de son frre. Lady Jane, en peignoir du
matin, tait  l'tage suprieur dans la chambre des enfants, occupe
 surveiller leur toilette; puis, prenant ces petits tres sur ses
genoux, elle leur faisait rciter leur prire. Elle ne ngligeait
jamais de leur faire remplir rgulirement ce pieux devoir, avant la
prire en commun, prside par sir Pitt lui-mme, et  laquelle
assistaient tous les gens de la maison. Rawdon s'assit prs du bureau
du baronnet, o se trouvaient des brochures, des lettres disposes
avec un ordre parfait, des paperasses, des imprims soigneusement
tiquets, des cartons pour les factures et les correspondances. On
voyait encore sur le bureau une Bible, le _Quaterly Rewiew_,
_l'Annuaire de la Cour_. On s'apercevait que tout cela avait pass
sous l'oeil du matre.

Au premier coup de neuf heures que sonna la grande pendule en marbre
noir, sir Pitt apparut sur le seuil de la porte de son cabinet, frais
comme une rose, le menton bien ras; on et dit une figure de cire
plante sur une cravate  l'empois. Ses cheveux taient peigns,
pommads et parfums; il avait achev ses ongles tout en descendant
l'escalier d'un pas majestueux, et sous sa robe de chambre couleur
cendre il possdait tout  fait la mise d'un gentilhomme anglais de
vieille roche. Il fit un mouvement de surprise en apercevant dans son
cabinet le pauvre Rawdon avec les vtements en dsordre, les yeux
injects de sang, les cheveux tout hrisss. Il pensa d'abord que son
frre tait ivre et que c'taient l les traces d'une orgie.

Mon Dieu! Rawdon, lui dit-il, que voulez-vous avec cette figure toute
dcompose? qui vous amne de si bonne heure? pourquoi n'tes-vous
point chez vous?

--Chez moi! dit Rawdon avec un rire sauvage; n'ayez pas peur, Pitt,
j'ai mon sang-froid. Fermez la porte, j'ai  vous parler.

Pitt ferma la porte et revint  son bureau, se plaa dans un fauteuil
 ct de son frre, et se mit  limer ses ongles avec une dextrit
sans gale.

Pitt, reprit alors le colonel aprs une pause, c'en est fait de moi:
je suis perdu sans ressources.

--C'est la fin que je vous avais toujours prdite, s'cria le baronnet
d'un ton bourru et en battant le rappel avec ses ongles, dont le poli
lui paraissait dsormais satisfaisant. Vous ne viendrez pas me dire
que je ne vous ai pas averti. Il m'est impossible de rien faire pour
vous: tout mon argent est engag, les cent livres  l'aide desquelles
Jane vous a tir de prison, je les avais promises pour demain  mon
homme d'affaires, et leur absence va me jeter dans un grand embarras.
Ce n'est pas qu'en ce qui dpend de moi je refuse de vous venir en
aide; mais pour ce qui est de payer vos cranciers, c'est tout comme
si je m'engageais  acquitter la dette publique; ce serait une folie,
une folie sans nom. Tchez de vous arranger avec eux. C'est triste,
j'en conviens, pour une famille, mais cela se voit tous les jours. La
semaine dernire, Georges Kiteley, fils de lord Bugland, a fait une
convention de ce genre, et le voil, comme on dit, blanchi  neuf, et
cela sans bourse dlier pour son pre. Ainsi donc....

--Ce n'est point d'argent qu'il s'agit, fit Rawdon d'une voix rauque;
je ne viens point vous parler de moi, et vous ne pouvez douter du
motif qui m'amne.

--Qu'y a-t-il donc? dit Pitt en respirant plus librement.

--C'est pour mon fils que je viens rclamer votre appui, fit Rawdon
d'une voix mue. Promettez-moi d'avoir soin de lui quand je n'y serai
plus. Votre chre femme a toujours t bien bonne pour lui et il
l'aime plus que sa.... Damnation sur cette femme! Tenez, Pitt, vous
savez que j'tais destin  avoir un jour l'hritage de miss Crawley;
mais on m'a encourag dans mes extravagances et dans ma paresse, et
sans cela j'aurais t un homme tout autre. Au rgiment, je ne me suis
pas encore acquitt trop mal de mon affaire; et quant  cet hritage,
vous savez comment je l'ai perdu et o il est pass.

--Aprs les sacrifices que j'ai faits pour vous, l'assistance que je
vous ai donne, rpliqua sir Pitt, une pareille allusion me semble
dplace dans votre bouche. C'est  vous et non  moi qu'il faut vous
en prendre.

--Tout est fini de ce ct, dit Rawdon, tout est fini maintenant.

Il pronona ces paroles avec un sourd frmissement qui fit tressaillir
son frre.

Mon Dieu! Y a-t-il quelqu'un de mort? demanda Pitt avec un accent de
piti et d'inquitude.

--J'en aurais termin avec la vie, continua Rawdon sans prendre garde
 ces paroles, si ce n'avait t mon petit Rawdy. Je me serais dj
coup la gorge aprs avoir tu ce misrable gueux.

Toute la vrit se dvoila alors  sir Pitt, et il comprit que c'tait
 la vie de lord Steyne que Rawdon en voulait. Le colonel fit alors 
son frre, d'une voix brve et mue, le rcit de toute cette affaire.

C'tait, lui dit-il, un complot tram entre elle et lui. Les recors
auxquels j'tais signal m'ont arrt au moment o je sortais de chez
lui. Alors je lui ai crit de m'envoyer de l'argent; elle m'a rpondu
qu'elle tait malade, au lit, et m'a engag  attendre jusqu'au
lendemain; et en rentrant  l'improviste, je l'ai trouve couverte de
diamants de la tte aux pieds, en compagnie de cet infme.

Alors il lui dpeignit, au milieu de l'agitation la plus vive, sa
lutte avec lord Steyne, et montra  son frre qu'aprs ce qui s'tait
pass il ne restait pas deux partis  prendre; par consquent, il
devait se tenir prt pour la rencontre qui ne pouvait manquer d'avoir
lieu.

Et comme le dnoment peut m'tre fatal, fit Rawdon d'une voix mue,
et que mon fils n'a point de mre, c'est sous votre garde, c'est sous
celle de Jane que je le remets, et assurment vous le traiterez comme
s'il tait votre enfant.

Le frre an se sentit profondment touch; il serra la main de
Rawdon avec une cordialit qui ne lui tait pas ordinaire, et Rawdon
essuya du revers de sa main ses paupires humides.

Merci, frre, lui dit-il; j'ai maintenant votre parole, et cela me
suffit.

--C'est un engagement d'honneur, rpondit le baronnet.

Rawdon tira alors de sa poche le petit portefeuille qu'il avait trouv
dans le pupitre de Becky, et dont il sortit un paquet de billets de
banque.

Tenez, dit-il  son frre avec un amer sourire, voici six cents
livres pour Briggs, qui a toujours t si bonne pour l'enfant; vous ne
me croyiez pas si riche, n'est-ce pas? C'est l'argent qu'elle nous
avait prt; je me suis toujours senti mal  l'aise en recevant
l'argent de cette pauvre femme. Quant au surplus, que j'ai emport
dans le premier moment, on peut le rendre  Becky pour qu'elle se tire
d'affaire avec....

Tout en parlant ainsi, il prenait dans le portefeuille les autres
billets pour les remettre  son frre; mais ses mains tremblaient si
fort, il tait si mu que le portefeuille lui chappa, et qu'il en
sortit le billet de mille livres, la plus terrible et la dernire des
pices accusatrices qui dposaient contre Becky.

Pitt se baissa pour le ramasser, tout tonn de l'importance de la
somme.

Celui-l me regarde, dit Rawdon; je compte bien loger une balle dans
la tte du propritaire de ce chiffon.

Il gotait une joie intrieure en pensant  la satisfaction qu'il
aurait  mettre ce billet en guise de bourre par-dessus la balle avec
laquelle il voulait tuer le marquis.

Ensuite les deux frres se serrrent une dernire fois la main et se
sparrent. Lady Jane, ayant appris que le colonel se trouvait dans le
cabinet de son mari, attendait dans la pice voisine l'issue de leur
entretien avec la plus vive anxit. La porte de la salle  manger
ayant t laisse entr'ouverte comme par hasard, elle put voir les
deux frres sortir du cabinet.  ce moment, elle s'avana, tendit la
main  Rawdon, et lui dit que c'tait bien  lui de venir leur
demander  djeuner, bien qu' sa longue barbe,  sa figure
bouleverse, aux sombres regards de son ami, elle pt juger que ce
n'tait point de djeuner qu'il avait t question entre eux. Rawdon
s'excusa sur un engagement antrieur; il serra fortement la petite
main que sa timide belle-soeur lui tendait, et Jane le suivit d'un
regard plein de compassion, en voyant  ses traits qu'il s'agissait de
quelque grand malheur. Mais il partit sans prononcer un mot, et sir
Pitt n'entra avec elle dans aucune explication.

En quittant Great-Gaunt-Street, toujours en proie  la mme agitation,
Rawdon se dirigea vers Gaunt-House, et fit gmir le lourd marteau qui
tale sur la porte cochre sa tte de Mduse;  ses coups redoubls
accourut une espce de Silne  la face enlumine,  la veste rouge
galonne d'argent, qui remplissait dans l'htel les fonctions de
portier. Cet homme, pouvant du dsordre qui rgnait dans la tenue du
colonel, lui barra le passage comme s'il et craint que cet trange
visiteur ne voult forcer l'entre. Mais le colonel lui prsenta une
de ses cartes, et lui ordonna de la remettre  lord Steyne, en lui
faisant remarquer qu'elle portait son adresse et en lui disant qu'il
serait toute la journe,  partir d'une heure,  Regent-Club, et que
c'tait l, et non chez lui, qu'il fallait aller le chercher quand on
voulait le trouver. Cet homme,  la face rubiconde, regarda partir le
colonel avec des grands yeux surpris et tonns, comme firent les
passants qui, dans leurs habits de dimanche, commenaient  remplir
les rues ds cette heure matinale. Le gamin, avec son air mutin et
joyeux, l'picier qui billait sur sa porte, le cabaretier qui fermait
ses volets pendant la dure du service, croyaient voir quelque fou
chapp de Bedlam, et les quolibets pleuvaient sur l'infortun au
moment o, arrivant enfin  la station des voitures, il se dcida 
prendre un fiacre et dit au cocher de le conduire  la caserne de
Knightsbridge.

Les cloches se rpondaient de tous les points de la capitale, lorsque
Rawdon arriva au terme de sa course; et, s'il s'tait rendu compte de
ce qui se passait autour de lui, il aurait reconnu Amlia, qu'il avait
vue autrefois, se dirigeant de Brompton vers la paroisse de
Russell-Square. Les coliers se rendaient en rangs  l'glise, et dans
les faubourgs, les rues et les voitures taient remplies de gens qui
allaient chacun du ct o les appelait le plaisir. Le colonel tait
en proie  de trop vives proccupations pour remarquer ce mouvement.
En arrivant  Knightsbridge, il alla droit  la chambre de son vieil
ami et camarade le capitaine Macmurdo, et fut fort satisfait de le
trouver  la caserne.

Le capitaine Macmurdo tait un ancien officier qui avait eu sa part de
gloire  la journe de Waterloo; son rgiment l'aimait beaucoup, et la
mdiocrit de sa fortune l'avait seule empch d'arriver aux grades
suprieurs. Il mditait tranquillement sur les douceurs du lit en
savourant sa grasse matine.

Lorsque Rawdon ouvrit la porte, ce vnrable guerrier aux cheveux gras
et grisonnants portait sur la tte un foulard de soie, au-dessus de la
lvre une moustache teinte et un nez bourgeonnant.

Rawdon ayant annonc au capitaine qu'il venait lui demander un service
d'ami, il ne fut pas besoin d'une plus longue explication pour que
celui-ci comprt parfaitement de quoi il s'agissait. Il avait dj
conduit plusieurs affaires du mme genre avec une grande prudence et
une grande habilet. Son Altesse Royale, de si regrettable mmoire,
lorsqu'elle commandait en chef, professait  ce sujet la plus grande
estime pour le capitaine Macmurdo; enfin, c'tait  lui qu'avait
recours tout homme d'honneur lorsqu'il se trouvait dans une passe
difficile.

Et le motif, mon vieux Crawley? lui dit son ancien camarade. Est-ce
encore pour quelque affaire de jeu comme celle o nous avons fait
mordre la poussire au capitaine Marker?

--Il s'agit de.... de ma femme, rpondit Crawley en baissant les yeux
et en devenant tout rouge.

Le capitaine fit claquer sa langue.

J'ai toujours pens, reprit-il, qu'elle finirait par vous jouer
quelque tour.

En effet, au rgiment et dans les clubs, il y avait eu plus d'un pari
engag sur le sort probable rserv au colonel Crawley. Ces
suppositions taient une consquence naturelle de la lgret que
mistress Rawdon talait dans sa conduite; mais, au sombre regard par
lequel Rawdon accueillit cette observation, Macmurdo comprit qu'il ne
fallait pas insister davantage sur ce sujet.

N'y aurait-il donc pas moyen d'en sortir autrement, mon vieux? reprit
le capitaine avec plus de gravit. Sont-ce seulement des soupons,
dites, ou bien avez-vous des lettres? Ne pourriez-vous pas tenir cela
secret et cach? En pareille circonstance, le mieux est ne point faire
de bruit quand c'est possible.... Il a fallu y mettre de la
complaisance pour ne s'en apercevoir que maintenant, continua le
capitaine en se parlant  lui-mme, et il se rappelait les mille
propos tenus  la table des officiers, d'o la rputation de mistress
Crawley tait bien souvent sortie en morceaux.

--Pour des gens comme nous, reprit Rawdon, il n'y a pas deux manires
de terminer cette affaire, entendez-vous? Ils avaient eu soin de se
dbarrasser de moi, de me faire arrter; je me suis chapp, et je les
ai retrouvs seuls en tte--tte. Je l'ai appel lche et menteur;
enfin, je l'ai frapp et envoy  terre.

--Il a eu ce qu'il mritait, rpondit Macmurdo; mais vous ne m'avez
pas encore dit son nom?

--C'est lord Steyne, rpliqua Rawdon.

--Ah! diable! un marquis! on disait qu'il.... c'est--dire, c'tait
vous qui....

--Quel galimatias est-ce l? cria Rawdon; voulez-vous dire qu'on
aurait exprim des doutes en votre prsence sur la vertu de ma femme?
Pourquoi alors ne m'en avez-vous rien dit, Mac?

--Le monde est si mdisant, mon pauvre vieux! rpliqua l'autre;  quoi
bon aller vous rpter des propos d'cervels sur votre compte?

--Vous avez manqu aux devoirs de l'amiti, lui dit Rawdon; et, ne
pouvant plus matriser son motion, il se couvrit la figure de ses
deux mains et donna un libre cours  sa douleur.

Ce spectacle toucha profondment son vieux compagnon d'armes.

Allons, courage, mon vieux, dit le vieux Mac; grand ou petit, il aura
une balle dans la tte, ce gibier du diable. Et quant  votre femme,
que voulez-vous? c'est toujours la mme histoire.

--Ah! vous ne savez pas combien je l'aimais, dit Rawdon d'une voix
sourde. Je la suivais comme un petit chien. Je lui donnais tout ce que
j'avais. Je me suis condamn  l'indigence pour l'pouser; j'ai engag
jusqu' ma montre pour satisfaire  ses moindres fantaisies. Pendant
ce temps, elle faisait bourse  part, et enfin elle m'a refus cent
livres pour me tirer de prison.

Il raconta alors  Macmurdo, dans un langage plein de dignit, malgr
ce qu'il avait de confus, tous les dtails de cette histoire. Macmurdo
tait tout surpris de cette agitation extraordinaire, qu'il
s'efforait de calmer par ses rflexions adoucissantes.

Elle peut tre innocente, aprs tout, lui disait-il; n'est-ce pas l
ce qu'elle soutient? Ce n'est pas la premire fois qu'elle se trouvait
seule chez elle avec lord Steyne.

--Sans doute, rpondait Rawdon avec tristesse, mais voici qui ne
prouve pas en faveur de son innocence. Et il montrait au capitaine le
billet de mille livres qu'il avait trouv dans le portefeuille de
Becky. Voil ce qu'il a donn, et elle ne m'en a rien dit, et c'est
lorsqu'elle avait cet argent-l entre les mains qu'elle a refus de
venir me tirer de la prison o j'tais enferm.

Le capitaine fut oblig de convenir qu'il y avait l quelque chose qui
n'tait pas trs-clair.

Pendant cet entretien, Rawdon avait envoy le domestique du capitaine
Macmurdo  Curzon-Street, avec ordre de se faire donner des habits et
du linge, dont le capitaine avait grand besoin. Pendant l'absence de
cet homme, Rawdon et son ami avait compos  grand'peine et  coups de
dictionnaire une lettre destine  lord Steyne. Le capitaine Macmurdo,
au nom du colonel Crawley, avait l'honneur de se mettre aux ordres du
marquis de Steyne, et lui annonait qu'il avait reu plein pouvoir de
lui pour arrter les conditions du combat que Sa Seigneurie, il n'en
faisait aucun doute, serait la premire  rclamer, et qui, d'aprs la
manire dont les choses s'taient passes, lui paraissait invitable.
Le capitaine Macmurdo, usant toujours des formes les plus polies,
priait lord Steyne de lui dsigner un de ses amis avec lequel, lui, le
capitaine Macmurdo, pourrait s'entendre. Il finissait en exprimant le
dsir que le duel et lieu dans le plus bref dlai possible.

Le capitaine ajoutait en _post-scriptum_ qu'il avait entre les mains
un billet de banque d'une valeur considrable, que le colonel Crawley
avait de fortes raisons pour supposer qu'il appartenait au marquis de
Steyne, et qu'il dsirait l'envoyer  l'adresse de son propritaire.

Pendant que cette lettre s'laborait, le domestique du capitaine tait
de retour de sa commission  la maison du colonel; mais il ne
rapportait ni le sac de nuit ni le porte-manteau qu'on l'avait envoy
chercher, et sa figure exprimait une stupfaction comique.

Ils ne veulent rien donner, dit-il alors; la maison est au pillage,
ils ont tout mis sens dessus dessous; le propritaire veut retenir
tous les effets pour sa garantie. Les domestiques boivent le vin dans
le salon; et on dit que.... que vous tes parti en emportant
l'argenterie, colonel. Puis, aprs une pause, il ajouta: Il y a dj
un domestique qui a disparu. Simpson, qui a l'air fort excit par la
boisson, crie bien fort que rien ne sortira de la maison qu'on ne lui
ait pay ses gages.

Le rcit de cette petite insurrection domestique surprit Rawdon, et le
fit sourire par la diversion qu'elle apportait  ses tristes
proccupations. Les deux officiers s'amusrent beaucoup de cet orage
qui s'levait autour des dbris de cette fortune renverse.

Je suis bien aise au moins que le petit ne soit plus chez moi, dit
Rawdon en se rongeant les ongles. Vous le rappelez-vous, Mac,
lorsqu'il venait au mange et qu'on lui faisait monter le sauteur?
comme il se tenait bien dessus!

--C'est vrai qu'il avait un petit air crne, reprit l'excellent
capitaine.

Le petit Rawdon se trouvait pour le moment dans la chapelle de
Whitefriars, au milieu d'une range de petits garons en robe comme
lui; et certes il n'coutait pas le sermon avec grande attention; mais
il pensait bien plutt  sa sortie du samedi suivant, calculant que
son pre viendrait le chercher comme d'habitude et le mnerait
peut-tre au spectacle.

Ce sera un fameux gaillard que ce garon-l, continua Rawdon en
pensant toujours  son fils. Vous me promettez, Mac, que, si cela
tourne mal pour moi, si j'y laisse ma peau, je puis compter que....
que vous irez le voir, n'est-ce pas? Ah! je puis dire que j'aimais
bien cet enfant-l. Que voulez-vous, mon pauvre vieux! Tenez, vous lui
donnerez ces boutons d'or de ma part, c'est tout ce qui me reste.

Il se couvrit la face de ses deux larges mains, et les larmes en
tombant sur ses joues y traaient un sillon brlant. M. Macmurdo, que
l'motion gagnait aussi, ta son foulard de soie et s'en servit pour
essuyer ses yeux.

Descendez et faites-nous prparer  djeuner, dit-il  son
domestique. Que voulez-vous, Crawley? des oignons et des sardines?
Commandez. Clay, vous allez donner des habits au colonel; nous avons
toujours t tous les deux de la mme taille. Mon vieux Rawdon, il n'y
avait pas d'aussi fins cavaliers que nous, lorsque nous sommes entrs
au rgiment.

Macmurdo se tourna alors contre le mur, et, reprenant la lecture de
son journal, laissa Rawdon  sa toilette, pour commencer la sienne
lorsque son ami aurait termin.

Comme il s'agissait d'un lord, le capitaine Macmurdo apporta un soin
particulier  cette opration. Il cira ses moustaches, leur donna le
brillant des jours de fte, mit une cravate empese et son plus beau
ceinturon de buffle. Les jeunes officiers, en le voyant arriver pour
le djeuner dans un si brillant costume, lui en firent leur
compliment, et lui demandrent s'il allait se marier et si Crawley
tait son tmoin.




CHAPITRE XXIII.

Mme sujet.


Becky n'tait point encore revenue de la stupeur et de l'abattement o
l'avaient jete les vnements de la nuit prcdente, que dj les
cloches des glises voisines annonaient le service du matin; alors
sortant avec peine de son lit, elle alla tirer le cordon de la
sonnette pour appeler sa femme de chambre franaise que nous avons vue
auprs d'elle quelques heures auparavant.

Mistress Rawdon Crawley agita vainement la sonnette. Personne ne
rpondit  son appel, et bien que le cordon finit par cder  la
violence de ses secousses, Mlle Fifine ne fit point son apparition. En
vain sa matresse, en camisole de nuit, le cordon  la main et les
cheveux en dsordre, s'aventura jusque sur le palier, et appela 
plusieurs reprises Mlle Fifine, celle-ci ne se prsenta point.

En effet, elle n'tait plus dans la maison depuis plusieurs heures,
et, suivant l'expression franaise, elle avait brl la politesse 
ses matres. Aprs avoir rassembl tous les bijoux qui couvraient le
parquet du salon, Mlle Fifine tait monte dans sa chambre, avait fait
ses paquets, les avait ficels, tait sortie pour aller chercher un
fiacre, avait descendu elle-mme ses bagages sans demander
l'assistance des autres domestiques, qui la lui auraient probablement
refuse, car ils la dtestaient cordialement, et, sans dire adieu 
personne, elle s'tait loigne de Curzon-Street.

Dans la conviction intime de Mlle Fifine, le mnage de ses matres
tait une maison dmonte, o il ne lui restait plus rien  faire.
Beaucoup de gens, en pareille circonstance, auraient fait leurs
paquets et pris un fiacre comme Mlle Fifine, mais, moins prvoyants ou
moins heureux qu'elle, ils n'auraient peut-tre pas, comme elle, su
mettre en lieu sr non-seulement leurs biens propres, mais encore
quelques dbris de ceux de leur matresse, si toutefois l'on peut dire
que cette dernire ait jamais eu quelque chose  elle.

Non-seulement Mlle Fifine emporta les bijoux ci-dessus mentionns,
mais, de plus, certaines robes sur lesquelles elle avait depuis
longtemps jet son dvolu; item quatre candlabres Louis XIV richement
dcors; item six albums ou keepsakes dors sur tranche; item une
tabatire en or qui avait appartenu  la Dubarry; item un charmant
petit buvard garni de perles, sur lequel Becky composait d'ordinaire
de charmants petits billets roses. Tout cela s'tait envol de
Curzon-Street avec Mlle Fifine, avec le service en argenterie dispos
sur la table pour le souper que Rawdon tait venu interrompre si mal 
propos. Mlle Fifine n'avait laiss derrire elle, comme tant trop peu
portatifs, que les pelles et les pincettes, les glaces de chemines et
le piano en bois de rose.

Peu de temps aprs, on put voir dans une boutique de modiste de la rue
du Helder,  Paris, une femme qui avait toute l'apparence extrieure
de Mlle Fifine. Sa maison, l'une des mieux achalandes de la capitale,
tait place sous la protection de milord Steyne. Cette femme parlait
toujours de l'Angleterre comme d'un pays livr  la plus insigne
mauvaise foi; elle disait  ses demoiselles de magasin qu'elle avait
t affreusement vole par les naturels de cette le. Un sentiment
compatissant pour de si touchantes infortunes, avait sans doute
dtermin le marquis de Steyne  traiter avec gnrosit Mme de
Sainte-Amaranthe: nous souhaitons qu'elle ait tout le succs que
mrite sa vertu.

Mistress Crawley, indigne de ne point voir ses domestiques rpondre 
ses coups de sonnette, et entendant un grand tumulte et un grand
tapage  l'tage infrieur, s'enveloppa dans sa robe du matin, et d'un
pas majestueux s'avana vers le salon d'o partait le bruit.

La cuisinire, la figure noircie par la fume de ses fourneaux,
s'tait installe dans un magnifique sopha couvert d'toffe perse 
ct de mistress Raggles,  laquelle elle versait du marasquin. Le
groom qui portait les billets doux de Becky, et grimpait derrire sa
voiture avec une si grande lgret, fourrait en ce moment ses doigts
dans un plat de crme, tandis que le laquais causait avec Raggles,
dont la figure exprimait la douleur et le dsespoir. Bien que la porte
ft ouverte, et que Becky,  quelque pas de l, crit de toute la
force de ses poumons, personne ne rpondait  son appel.

Allons, mistress Raggles, encore une petite goutte, disait la
cuisinire au moment o Becky arrivait sur la porte, enveloppe de sa
robe de chambre de cachemire blanc.

--Simpson! Trotter! criait la matresse de la maison au comble de la
fureur, vous restez l les bras croiss, pendant que je vous appelle?
Vous avez l'impudence de vous asseoir devant moi sur mon sopha? O est
la femme de chambre?

Effray par cette apostrophe imprvue, le groom retira ses doigts de
sa bouche; mais la cuisinire, saisissant le verre de marasquin, dont
mistress Raggles dclarait avoir assez, en avala le contenu tout en
jetant  Becky des regards provocateurs par-dessus les bords dors du
verre. Ce supplment de liqueur sembla redoubler encore l'insolence de
l'insurge.

Votre sopha! Ah! par exemple, dit le cordon bleu rvolt, votre
sopha! vous voulez dire celui de mistress Raggles. C'est le sopha de
milord et de mistress Raggles, entendez-vous? Ils l'ont pay  beaux
deniers comptants, et il leur cote assez cher, allez! S'il me prenait
fantaisie d'y rester jusqu' ce qu'on me payt mes gages, je pourrais
y demeurer longtemps; et, aprs tout, pourquoi pas? Ah! ah! ah!

L-dessus elle se versa un verre de liqueur, et l'avala avec une
grimace insolente et moqueuse.

Trotter! Simpson! jetez-moi cette ivrognesse  la porte! hurla
mistress Crawley.

--Mettez l'y vous-mme si vous voulez, rpondit Trotter le laquais;
payez-moi mes gages, et je vous laisserai bien libre de m'y envoyer
aussi. Je vous assure que nous ne serons pas longs  dguerpir.

--Croyez-vous donc que vous tes ici pour m'insulter tous les uns
aprs les autres! s'cria Becky furieuse; quand le colonel Crawley va
rentrer, je lui....

Cette menace, loin d'effrayer les domestiques, ne fit que provoquer de
bruyants clats de rire de leur part. Raggles toutefois ne s'en mla
point, tout absorb qu'il tait par ses tristes proccupations.

Il ne reviendra pas, rpliqua milord Trotter; il a envoy chercher
ses affaires; mais je n'ai point voulu les livrer malgr le
consentement qu'y donnait M. Raggles. Il n'est pas plus colonel que
moi, voyez-vous; et maintenant qu'il a pris la clef des champs, vous
voudriez faire comme lui.  vous deux, vous faites la paire; vous
voulez escroquer le pauvre monde, mais il faut en rabattre, ma belle
dame; payez-nous nos gages, vous dis-je, payez-nous nos gages.

Il tait vident,  la tournure chancelante de M. Trotter,  sa
prononciation pteuse, qu'il avait demand  la bouteille son courage
et ses inspirations.

Monsieur Raggles, dit alors Becky au comble de l'exaspration, me
laisserez-vous insulter de la sorte par cet ivrogne?

--Voyons, Trotter, pas tant de tapage, dit le petit Simpson.
Entendez-vous, Trotter?

Il souffrait de l'humiliation de sa matresse, et il russit  lui
viter les injures qu'allait lui attirer l'pithte d'ivrogne
applique au laquais.

Ah! madame, disait Raggles, j'aurais pu vivre bien longtemps sans
croire qu'un pareil malheur ft possible. Je connais la famille
Crawley depuis que je suis n. Je suis rest pendant trente ans chez
miss Crawley en qualit de sommelier, et je n'aurais jamais pens que
ce serait un des membres de cette famille-l qui me mettrait sur la
paille. (Le pauvre diable, en disant ces mots, avait les yeux remplis
de larmes.) Pouvez-vous seulement me donner un shilling pour tout ce
que vous me devez; voil quatre ans que vous demeurez dans cette
maison; c'est moi qui ai fourni  l'entretien de votre table, c'est
moi qui vous ai donn la vaisselle et le linge, vous avez chez moi une
note de lait et de beurre qui monte  deux cents livres; c'est moi qui
vous ai fourni tous les oeufs pour vos omelettes, toute la crme pour
votre pagneul.

--Et  ct de a, reprit la cuisinire, elle se moquait pas mal que
son enfant, qui est son sang et sa chair, ait de quoi seulement manger
 sa faim. Il y a beaux jours que sans moi le pauvre martyr serait
mort de faim.

--On l'lvera pour l'amour de Dieu, dit alors M. Trotter avec un
hoquet bachique.

L'honnte Raggles, continua d'une voix lamentable  numrer ses
griefs. Il ne disait que trop vrai, Becky et son mari l'avait ruin.
Il avait des billets  payer la semaine suivante, et pas un shilling
en caisse; on allait le dclarer en faillite, le chasser de sa
boutique, le chasser de sa maison, par ce qu'il avait eu la faiblesse
de se fier  la parole d'un Crawley. Ses larmes et ses gmissements
ajoutrent encore  l'arrogance de Becky.

C'est donc un complot contre moi, s'cria-t-elle d'un ton d'aigreur.
Que prtendez-vous? Si je ne vous paye pas aujourd'hui, vous n'avez
qu' repasser demain, et tout sera sold. Je croyais que le colonel
avait rgl vos comptes; mais vous pouvez tre srs qu'il le fera
demain. Je vous le dclare sur l'honneur, il est parti ce matin
emportant quinze cents livres dans sa poche. Il ne m'a rien laiss.
Allez lui faire vos jrmiades. Donnez-moi mon chapeau et mon chle,
et je vais aller le trouver. Ce matin nous avons eu une dispute; vous
avez l'air, du reste, d'en savoir aussi long que moi  ce sujet; mais,
je vous le jure, vous serez tous pays. Il vient d'obtenir une
excellente place, laissez-moi seulement aller le trouver.

L'audacieux sang-froid de Rebecca laissa Raggles et ses compagnons
tout surpris et comme ptrifis, et ils se regardrent les uns les
autres sans plus savoir o ils en taient. Pendant ce temps, Rebecca
tant remonte dans sa chambre, s'habillait elle-mme sans avoir le
moins du monde besoin de l'assistance de sa femme de chambre. Elle se
rendit ensuite dans la chambre de Rawdon, y trouva les paquets tout
faits avec l'ordre, au crayon, de les livrer lorsqu'on viendrait pour
les prendre. Elle se dirigea de l dans la mansarde de la femme de
chambre: le pillage tait complet et les tiroirs parfaitement vides.
Elle se ressouvint alors des bijoux rests sur le parquet, et ne douta
plus un instant que cette femme ne les et emports dans sa fuite.

Mon Dieu, s'cria-t-elle alors, fut-il jamais malheur pareil au mien?
Tout perdre, lorsqu'on est  la veille de tout gagner! Tout espoir
est-il donc vanoui pour moi sans retour? Non, non! j'entrevois encore
une dernire chance de salut.

Aprs avoir achev sa toilette, elle sortit seule, mais sans avoir 
essuyer les injures qui l'avaient assaillie le matin. Il tait alors
quatre heures: elle se dirigea  pied  travers les rues de Londres,
car elle n'avait pas d'argent pour payer une voiture, et elle ne
s'arrta que devant la porte de sir Pitt Crawley. Avant d'entrer, elle
demanda si lady Jane tait chez elle, et elle apprit avec satisfaction
qu'elle se trouvait alors  l'glise. Sir Pitt tait renferm dans son
cabinet et avait dfendu sa porte. Mais rien ne put l'arrter: en
dpit de l'obstacle que lui opposait le cerbre en livre, elle
s'lana vers le cabinet de sir Pitt, o le baronnet resta pendant
quelques secondes, tout surpris de cette apparition soudaine. Il
devint tout rouge  sa vue, et fit un mouvement en arrire en lui
jetant un regard qui exprimait  la fois la crainte et la rpulsion.

Ah! ne me regardez pas ainsi, Pitt, lui dit-elle; au nom de votre
ancienne amiti. Non, je ne suis point coupable; devant Dieu, je ne
suis point coupable. Oui, malgr ces apparences qui sont contre moi,
malgr ce concours de circonstances qui dposent contre moi, c'est au
moment o j'allais voir toutes mes esprances ralises que tout vient
 s'crouler autour de moi.

--C'est donc vrai, ce que j'ai vu dans le journal, dit sir Pitt, qu'un
article du mme jour avait grandement surpris.

--Rien de plus vrai. Lord Steyne m'en a donn la premire nouvelle
vendredi soir,  ce bal de funeste mmoire. Depuis six mois on le
remettait toujours de promesses en promesses. M. Martyr, le secrtaire
d'tat des colonies, lui avait annonc la veille que la nomination
tait signe; et sur ces entrefaites est arrive cette malheureuse
arrestation, et puis cette dplorable bataille. Tout mon crime est
d'avoir t trop dvoue aux intrts de Rawdon. Il m'est arriv plus
de cent fois de recevoir lord Steyne tout seul. Quant  cet argent
dont Rawdon ignorait l'existence, je ne l'avais mis en rserve que
parce que je n'osais point le confier  Rawdon, car vous savez combien
il est dissipateur.

Elle continua sur le mme ton  lui dbiter une histoire qui
tmoignait de son art parfait, et qui agita profondment les fibres
sensibles de son tendre et cher beau-frre. Voici en quelques mots le
rsum de l'histoire qu'elle lui fit: Becky reconnaissait avec la plus
touchante franchise et la plus parfaite contrition, que s'tant
aperue des sentiments qu'elle avait inspirs  lord Steyne (et nous
disons en passant que cet aveu fit beaucoup rougir sir Pitt), elle
avait rsolu, tout en sauvegardant sa vertu, de tirer profit, pour
elle et sa famille, de la passion naissante du noble pair.

Ainsi, pour vous je voyais dj la pairie, dit-elle  son beau-frre
dont la rougeur redoubla encore; nous avions mme dj eu avec lord
Steyne quelques conversations  ce sujet. Vos talents et l'intrt que
vous porte le noble lord, rendaient plus que probable le succs de
mes dmarches, lorsque ce coup pnible est venu renverser toutes nos
esprances; et, je ne crains pas de l'avouer, mon but principal tait
de mettre mon bien-aim  l'abri de toutes poursuites, mon mari, que
j'aime en dpit de tous ses soupons, de ses durs traitements, mon
mari que je voulais affranchir de la pauvret et de la ruine
suspendues sur nos ttes. Sachant quels taient les sentiments de lord
Steyne pour moi, continua-t-elle en baissant les yeux, j'avoue que je
fis tout ce qui tait en mon pouvoir pour lui plaire, bien entendu
dans les limites permises  une honnte femme, afin de me mettre en
crdit auprs de lui. Vendredi matin seulement est arrive la nouvelle
de la mort du gouverneur de Coventry-Island, et aussitt milord s'est
empress de faire donner la place  mon mari. Je lui rservais cette
surprise, il en aurait lu la nouvelle dans les journaux de ce matin.
Au lieu de cela, au moment mme o milord s'offrait gnreusement 
dsintresser les cranciers de mon mari, Rawdon est rentr  la
maison et aveugl par ses soupons, il s'est livr contre lord Steyne
 toute la violence de son caractre. Mon Dieu! mon Dieu! vous savez
ce qui est arriv. Ah! mon cher Pitt, ayez piti de moi, c'est vous
qui aurez le mrite de me rconcilier avec mon mari.

Alors Becky, se jetant  genoux, accompagnait ses paroles de larmes et
de sanglots, et prenant la main de sir Pitt, la couvrait des baisers
les plus passionns.

Ce fut dans cette situation que lady Jane trouva le baronnet et sa
belle-soeur lorsqu'au retour de l'glise elle accourut tout droit au
cabinet en apprenant que mistress Rawdon y tait enferme avec son
mari.

Je m'tonne que cette femme ait l'audace de passer le seuil de cette
maison, dit lady Jane ple d'indignation et tremblante de colre.

Lady Jane, aussitt aprs le djeuner, avait envoy aux renseignements
sa femme de chambre qui avait eu des dtails par Raggles et les autres
gens de la maison. Ceux-ci lui en avaient racont bien plus long
encore qu'ils n'en savaient sur cette histoire ainsi que sur beaucoup
d'autres.

Mistress Crawley, continua lady Jane, s'est sans doute trompe de
maison, car sous ce toit demeure une honnte famille.

Sir Pitt tressaillit, tout surpris de l'nergique apostrophe de sa
femme; et Becky, toujours  genoux, serrait d'autant plus fort la main
de son beau-frre.

Dites-lui, continuait-elle en s'adressant  lui, dites-lui qu'elle ne
sait point ce qui s'est pass, dites-lui que je suis innocente, mon
cher Pitt.

--Je vous assure, ma chrie, que vous tes injuste envers mistress
Crawley.--Cette parole de sir Pitt permit  Rebecca de respirer plus
librement.--Et en vrit je crois qu'elle est....

--Que voulez-vous dire? s'cria lady Jane dont la voix tait mue par
l'indignation et dont le coeur battait avec violence. Vous avez devant
vous la plus mprisable des femmes; une mre sans coeur, une pouse
sans foi! jamais elle n'a eu la moindre tendresse pour son enfant qui
venait se rfugier auprs de moi et me raconter les mauvais
traitements qu'il avait  subir de sa mre. Jamais elle ne s'est
prsente dans une famille sans y porter avec elle le trouble et la
dsolation, sans chercher  branler les affections les plus saintes
par ses pernicieuses sductions et ses impudents mensonges. Elle a
tromp son mari comme elle a tromp tout le monde; c'est une me
souille par la vanit, la dbauche et les crimes de toute espce. Son
contact me fait horreur. Je tiens mes enfants hors de sa vue....

--En vrit, lady Jane, s'cria sir Pitt en se levant, un pareil
langage....

--Sir Pitt, continua lady Jane, sans que sa voix perdt de sa fermet,
j'ai rempli envers vous mes devoirs de fidle pouse. Je vous ai gard
la foi du mariage comme si je l'avais jure  Dieu lui-mme; j'ai t
une femme soumise comme toute femme doit l'tre  son mari; mais la
soumission la plus lgitime a des bornes, et je vous dclare que je ne
permettrai pas que cette femme trouve asile sous le toit que j'habite.
Si elle y reste plus longtemps, je pars de suite avec mes enfants;
elle n'est pas digne que l'on pratique  son gard les prescriptions
de la charit chrtienne. C'est  vous, c'est  vous de choisir entre
elle et moi.

Aprs ces nergiques paroles, lady Jane se retira puise de la sortie
qu'elle venait de faire et laissa Rebecca et sir Pitt tout surpris de
tant de fermet. Becky, loin de regretter ce qui venait de se passer,
en tait, au contraire, satisfaite.

Tout cela vient de la broche en diamants que vous m'avez donne,
dit-elle  sir Pitt en lui laissant aller la main.

Peu de temps aprs, lady Jane, qui piait  la fentre de son cabinet
de toilette, la vit sortir de chez le baronnet, mais elle avait obtenu
de lui qu'il irait voir son frre et tcherait de l'amener  une
rconciliation.

Rawdon trouva les jeunes officiers assis dj  la table commune; ils
l'eurent bien vite dcid  partager leur repas, et il finit par fter
aussi bien que les autres les cuisses de poulet et l'eau de Seltz
destines  refaire l'estomac dlicat des jeunes guerriers. La
conversation fut telle qu'elle devait tre au milieu de cette vive
jeunesse, elle roula sur les principaux incidents du jour. On parla du
prochain tir au pigeon et des paris engags  cette occasion; de Mlle
Ariane, de l'Opra franais, abandonne comme son homonyme et console
par un jeune lion. On parla d'un combat de boxe entre l'invincible
Boucher et le redoutable Broacow. Le jeune Tandyman, hros de
dix-sept ans, qui,  force de pommade et de soins, esprait faire
germer une magnifique paire de moustaches, avait t tmoin du combat
et parlait de la manire la plus pertinente de la vigueur des
combattants, de la souplesse de leurs muscles. Il n'y avait environ
qu'une anne que le jeune cornette tait si fort sur les questions de
boxe; auparavant, il mangeait encore de la bouillie et recevait le
fouet  Eton.

On parla ainsi de danseuses, de demi-vertus et de parties fines
jusqu'au moment o Macmurdo vint se joindre  la conversation. Il
semblait avoir oubli le proverbe latin qui recommande de respecter
l'innocence de la jeunesse, et se mit  dbiter les histoires les plus
grillardes avec aussi peu de retenue que le plus mauvais sujet. Rien
ne l'arrtait, ni ses cheveux gris, ni les jeunes oreilles de son
auditoire. Mac tait renomm comme conteur; mais ce n'tait pas
prcisment un homme fait pour la socit des dames, ou, si l'on veut,
ses jeunes camarades le prsentaient  leurs matresses plutt encore
qu' leurs mres. Il tait difficile de mener une existence plus
modeste que la sienne, mais il s'en contentait, et, en toutes
circonstances, il rpondait  l'appel de ses amis avec sa bonne et
joyeuse nature, toujours simple et sans ambition.

Avant que Mac et termin son copieux djeuner, la plupart de ses
jeunes compagnons s'taient levs de table. Le jeune lord Wainas
fumait une immense pipe d'cume de mer, le capitaine Hugues
s'poumonait  faire brler son cigare, et le fougueux petit Tandyman,
retenant son terrier entre ses jambes, faisait une partie de cartes
avec le capitaine Deuceace. Il ne passait pas un instant sans tre 
gagner ou  perdre avec quelqu'un. Mac et Rawdon partirent pour le
club sans que personne et pu souponner leurs proccupations, et mme
ils avaient pris comme les autres leur part de ces folles et rieuses
conversations. Et pourquoi en auraient-ils agi autrement? est-ce que
tous les jours, dans la vie, ce ne sont pas des ftes, des clats de
rire, des orgies  ct des plus tristes vnements? La foule sortait
des glises au moment o Rawdon et son ami traversrent
Saint-James-Street et arrivrent au club.

Les vieux barbons qui, d'ordinaire dans les clubs, se postent sur le
balcon et de l lorgnent et grimacent en regardant les passants, qui
s'amusent de leur mine bizarre, ne garnissaient point encore leur
rampe de velours. La salle de lecture tait presque vide, et il ne s'y
trouvait encore qu'un habitu inconnu de Rawdon, et un autre envers
lequel il restait dbiteur d'une petite somme perdue au whist; aussi
n'tait-il pas bien press d'engager la conversation avec lui; un
troisime personnage lisait _le Royaliste_, feuille clbre par sa
mdisance et son attachement au roi et  l'glise. Ce lecteur,
replaant le journal sur la table, et levant les yeux sur Crawley, lui
dit d'un air affectueux:

Crawley, recevez nos sincres flicitations.

--Que voulez-vous dire? fit le colonel tonn.

--_L'Observateur_ en parle tout aussi bien que _le Royaliste_.

--De quoi? s'cria Rawdon rouge jusqu'aux oreilles et croyant dj la
presse au courant de ses affaires avec lord Steyne.

Smith regarda avec un sourire de surprise la figure terrifie du
colonel, qui, prenant la feuille, se mit  parcourir le passage qu'on
lui indiquait. M. Smith et M. Brown, le joueur de whist, avec lequel
Rawdon tait en compte, venaient justement du colonel quelques minutes
avant son arrive.

Cela lui arrive fort  propos, avait dit Smith, car je crois que
Crawley n'a plus un shilling vaillant.

--C'est une rose bienfaisante dont tout le monde ressentira les
effets, dit Brown, car je compte bien qu'il va s'acquitter envers moi.

-- quelle somme s'lve le traitement? demanda Smith.

-- deux ou trois mille livres, rpondit son interlocuteur, mais on
n'a pas  en jouir longtemps, c'est un climat qui dvore son monde.
Liverseege y est mort au bout de dix-huit mois, et en six semaines
celui qui l'avait prcd avait eu son affaire.

--Son frre est, dit-on, un habile homme; moi, je ne l'ai jamais
trouv qu'un homme insupportable.... vaniteux.... tout rempli de
lui-mme; selon la rumeur publique, ce serait lui qui aurait fait
avoir la place au colonel.

--Lui! reprit M. Brown en ricanant, allons donc, c'est lord Steyne qui
lui vaut cela.

--Que voulez-vous dire par l?

--Une femme vertueuse est le plus beau prsent que le ciel puisse
faire  un mari, rpondit l'autre interlocuteur par une phrase 
double entente; puis il se remit  lire les journaux.

Mais revenons  Rawdon. Nous l'avons laiss lisant _le Royaliste_, et
tout surpris d'y trouver les lignes suivantes:

                              Gouvernement de Coventry-Island.

     Les dernires dpches que nous a apportes de cette le le
     brick _Yellow-Jack_ de la marine royale, capitaine Yaunders,
     contiennent la nouvelle de la mort de sir Thomas Liverseege. Il a
     succomb aux fivres qui svissent  Swamptown. Sa perte sera
     vivement regrette par tous les habitants de cette florissante
     colonie. Nous apprenons que ce gouvernement a t offert au
     colonel Rawdon Crawley, chevalier du Bain et l'un des officiers
     les plus distingus de notre arme. L'intrt de nos possessions
     lointaines rclame la prsence d'hommes qui joignent  une
     bravoure prouve des talents administratifs, et nous ne doutons
     point que celui qui a t choisi par le secrtaire d'tat au
     dpartement des colonies, pour remplir le poste devenu vacant par
     une mort si regrettable, ne runisse toutes les qualits
     ncessaires pour s'acquitter dignement de ses nouvelles
     fonctions.

Coventry-Island! O placez-vous cela? Qui vous a dsign  ce
gouvernement? Dites donc, vous m'emmnerez comme secrtaire, mon vieux
camarade, dit le capitaine Macmurdo en riant.

Tandis que Crawley et son ami, en proie  la mme surprise,
cherchaient  s'expliquer le mystre de cette affaire, le garon du
club apporta au colonel une carte sur laquelle se trouvait le nom de
M. Wenham. Il demandait  voir le colonel Crawley. Le colonel et son
second passrent dans une autre pice pour recevoir celui qu'ils
considraient  juste titre comme l'envoy de lord Steyne.

Ah! mon cher monsieur Crawley, que je suis aise de vous voir, dit M.
Wenham avec un sourire caressant, comment vous portez-vous?

Et il serra la main de Crawley d'une faon toute cordiale.

Vous venez, je pense, de la part de....

--Prcisment, dit M. Wenham.

--Alors voici mon ami, le capitaine Macmurdo, des life-guards.

--Enchant, en vrit, de faire la connaissance du capitaine
Macmurdo, reprit M. Wenham.

Et il fit un nouveau sourire et tendit de nouveau sa main au capitaine
Mac, qui se contenta de prsenter un doigt recouvert d'un gant de peau
de buffle, et  faire  M. Wenham un salut trs-froid, peu capable de
dranger l'conomie de sa cravate. Il tait sans doute vex d'avoir 
traiter avec un _pkin_, et trouvait que lord Steyne aurait bien pu
lui envoyer pour le moins un colonel.

Je laisse  Macmurdo tout pouvoir pour agir en mon nom, dit alors
Crawley; il connat mes intentions, et je me retire afin que vous
soyez plus  votre aise pour traiter de cette affaire.

--C'est fort bien, dit Macmurdo.

--Pourquoi vous en aller, mon cher colonel, reprit  son tour M.
Wenham; puisque c'est  vous,  vous en personne que je demande
l'honneur d'un entretien auquel la prsence du capitaine Macmurdo ne
peut qu'ajouter un nouvel attrait. Pour ma part, capitaine, j'espre
que notre conversation se terminera tout  l'amiable et d'une manire
fort diffrente de celle que le colonel Crawley semble lui assigner
d'avance.

--Hum! fit le capitaine Macmurdo, et il ajouta en lui-mme: Au diable
tous ces pkins! ils sont toujours pour les arrangements  l'amiable
et les fleurs de rhtorique.

M. Wenham s'empara d'un fauteuil, sans attendre qu'on le lui offrit,
puis il tira un morceau de papier de sa poche et continua.

Vous avez certainement lu, colonel, la nouvelle que rptent tous les
journaux de ce matin. Le gouvernement fait par l l'acquisition d'un
homme dvou, et si vous acceptez cette place, comme il n'y a pas 
hsiter  le faire, vous aurez un excellent traitement. Trois mille
livres par an, un climat dlicieux, un palais magnifique, une
souveraine puissance dans la colonie, et la certitude d'un avancement
prochain. Recevez, je vous prie, mes sincres flicitations. Vous
connaissez sans doute, messieurs, le puissant protecteur auquel mon
excellent ami est redevable de cette haute marque de bienveillance?

--Du diable si je le sais, dit le capitaine, tandis que Rawdon
rougissait jusqu'aux oreilles.

--C'est  l'homme le plus gnreux, le plus serviable qui soit au
monde, en mme temps qu'il est un des personnages les plus influents
de ce pays; c'est  mon excellent ami le marquis de Steyne.

--Nous nous verrons en face et  quinze pas de distance, avant que je
prenne sa place, fit Rawdon en murmurant entre ses dents un gros
juron.

--Vous en voulez  mon noble ami, dit M. Wenham avec un calme
imperturbable; mais au nom du bon sens et de la justice je vous
demanderai pourquoi.

--Pourquoi! s'cria Rawdon tout surpris.

--Pourquoi! fit le capitaine en frappant le parquet de sa canne.

--En vrit, messieurs, fit Wenham avec le plus agrable sourire,
considrez, je vous prie, la chose comme des gens du monde, comme des
honntes gens doivent la voir, et dites alors si les torts ne sont pas
de votre ct. Aprs une absence de quelque temps, vous rentrez chez
vous, et vous y trouvez, qui? lord Steyne soupant avec mistress
Crawley. Qu'y a-t-il l de si trange et de si propre  vous drouter
ainsi? Mais c'est l une chose qui s'est prsente dj plus de cent
fois. En me et conscience, je vous le jure (et ici M. Wenham posa sa
main sur sa poitrine en se donnant des airs parlementaires), vos
soupons n'ont rien de fond, et je les qualifierai  la fois de
draisonnables et d'injurieux pour le noble personnage qui vous a
toujours combl de ses bienfaits, pour la plus pure et la plus chaste
des pouses.

--Ainsi, selon vous, il n'y aurait eu que mprise de la part de
Crawley? demanda Macmurdo.

-- mon sens, reprit M. Wenham avec un redoublement d'nergie, je
crois  la vertu de mistress Crawley comme  celle de mistress Wenham.
Je crois qu'aveugl par une dtestable jalousie, notre ami s'est
laiss emporter, en cette circonstance,  des violences impardonnables
envers un homme que son ge autant que son rang devait dsigner  son
respect, envers un homme qui n'a eu pour lui que des bienfaits. Je dis
de plus que, par sa conduite, il a compromis l'honneur de sa femme, ce
bien le plus cher pour un mari, le nom que doit porter son fils, enfin
son propre avenir.... Je veux que vous sachiez toute cette histoire,
reprit alors M. Wenham avec un ton tragique et solennel. Ce matin,
milord Steyne m'a fait venir, et je l'ai trouv dans un tat
dplorable mais facile  expliquer aprs cette prise de corps qu'il a
eue  son ge et malgr sa faiblesse avec le colonel Crawley. Mais,
monsieur, aux tortures physiques de mon noble ami, il s'enjoint de
morales qui sont bien plus poignantes encore. Figurez-vous un homme,
monsieur, qu'il avait accabl de ses bienfaits, pour lequel son amiti
ne connaissait pas de bornes! eh bien! cet homme dans un moment de
dmence l'a trait avec l'ingratitude la plus indigne. Cette
nomination que le journal de ce matin enregistrait dans ses colonnes
ne tmoignait-elle pas  nouveau de sa bont pour lui? et ce matin
lorsque je me suis prsent chez Sa Seigneurie, je l'ai trouve dans
un tat  faire mal  voir, et aussi dsireux que vous-mme de laver
dans le sang l'insulte qu'il avait reue. Et vous n'ignorez pas sans
doute qu'il a fait ses preuves, colonel Crawley!

--Eh! bon Dieu, qui lui conteste la qualit d'excellent tireur?
repartit le colonel.

--Dans le premier mouvement de sa juste indignation, il m'a ordonn de
vous crire pour vous proposer un cartel, colonel Crawley. Aprs
l'insulte de la nuit dernire, disait-il, l'un de nous doit cesser de
vivre.

Crawley fit un signe d'assentiment.

Enfin, vous arrivez au fait, Wenham, lui dit-il.

--J'ai alors essay de tout mon pouvoir de modrer l'exaltation de
lord Steyne. Mon Dieu, monsieur, lui disais-je, je m'en veux bien
maintenant de ne m'tre pas rendu avec mistress Wenham  l'invitation
que nous avait envoye mistress Crawley.

--Elle vous avait aussi invits  souper? demanda le capitaine
Macmurdo.

--Certainement; le rendez-vous tait chez elle, au sortir de l'Opra.
Attendez, je vais vous montrer l'invitation.... Non.... ce n'est pas
encore ce papier-l; je croyais pourtant l'avoir pris avec moi. Mais,
enfin, peu importe, car, pour le fait, je vous le garantis sur
l'honneur. Si donc nous nous tions rendus  cette invitation, et cela
n'a tenu qu' une migraine de mistress Wenham, qui y est fort sujette,
surtout pendant la belle saison; si nous nous tions rendus  cette
invitation, il n'y aurait eu ni querelle, ni insultes, ni soupons; et
la migraine de ma pauvre femme va tre cause que deux hommes d'honneur
vont aller se couper la gorge, et que, par suite, deux des meilleures
et des plus anciennes familles de l'Angleterre vont se trouver
plonges dans le deuil et la douleur.

M. Macmurdo regarda son ami de l'air d'un homme qui ne sait plus dans
quel sens arrter ses convictions. Quant  Rawdon, il prouvait un
sentiment de rage en pensant que sa proie allait lui chapper. Il ne
croyait pas un mot de toute cette histoire dbite avec tant d'aplomb
et de sang-froid, et il n'avait aucun moyen d'en dmontrer la fausset
et le mensonge.

M. Wenham continua avec cette volubilit de paroles pour laquelle il
tait rput auprs de ses collgues de parlement.

Je suis rest prs d'une heure au chevet de milord Steyne, le
suppliant et le conjurant d'abandonner tout projet de duel. Je lui ai
fait remarquer que, dans l'tat actuel, les apparences taient bien de
nature  donner des soupons, et les soupons les plus graves. Je lui
ai fait remarquer que tout homme  votre place s'y serait laiss
prendre tout aussi bien que vous. J'ai beaucoup insist pour lui faire
remarquer que dans les garements de la jalousie un homme n'est plus
matre de lui et qu'on doit en quelque sorte le considrer comme fou;
que ce duel serait pour vous, pour vos familles la chose la plus
dsastreuse; que dans la position de Sa Seigneurie et dans les temps
actuels on tait tenu d'viter tout scandale public, alors que les
doctrines les plus rvolutionnaires, les principes les plus niveleurs
sont prchs dans tous les carrefours et font fermenter toutes les
ttes; qu'enfin, en dpit de son innocence, il passerait pour coupable
aux yeux de la populace; et, en somme, je l'ai suppli de ne point
envoyer de cartel.

--Il n'y a pas un mot de vrai dans toute cette histoire, fit Rawdon en
grinant des dents; tout ceci n'est qu'un infme mensonge dont vous
vous faites le complice, monsieur Wenham, et si lord Steyne est assez
lche pour ne pas envoyer lui-mme la provocation, je lui promets de
la lui adresser de ma main.

M. Wenham devint ple comme la mort en entendant cette brusque et
nergique interruption, et en mme temps il regarda du ct de la
porte. Le capitaine Macmurdo prit alors fait et cause pour M. Wenham,
et, se levant avec un gros juron, rprimanda vertement son ami de
l'intemprance de sa langue.

Vous m'avez mis cette affaire entre les mains, vous me la laisserez
conduire comme je l'entends, et vous n'en ferez point  votre tte.
Vous n'avez aucun motif pour insulter ainsi M. Wenham, et maintenant
vous devez des excuses  M. Wenham. Quant  votre cartel avec milord
Steyne, vous en chercherez un autre que moi pour le porter, je ne m'en
charge pas. Si aprs avoir t maltrait, milord prfre se tenir
tranquille,  quoi bon aller le dranger? En ce qui concerne mistress
Crawley, mon opinion  moi est qu'il n'y a rien de prouv du tout, et
que votre femme est innocente, aussi innocente que le prtend M.
Wenham. Enfin vous ferez la plus grande sottise en refusant cette
place et en ne vous tenant pas en paix.

--Capitaine Macmurdo, s'cria M. Wenham, auquel ces paroles avaient
rendu toute son nergie, vous parlez en homme de sens, et pour ma part
je veux oublier les expressions dont le colonel s'est servi  mon
gard dans un moment d'emportement.

--J'en tais sr, dit Rawdon avec un air de mpris.

--Vous tairez-vous, vieil entt, reprit le capitaine d'une voix
radoucie, M. Wenham n'est pas un bretteur, et tout ce qu'il a dit est
fort bien dit.

--Que tout ceci, continua l'missaire de lord Steyne, reste enseveli
dans le plus profond silence, et que jamais un seul mot de cette
affaire ne transpire au dehors. Ceci est autant dans l'intrt de mon
noble ami que dans celui du colonel Crawley qui a le tort de vouloir
toujours me traiter en ennemi.

--Je pense que lord Steyne n'a pas l'intention d'bruiter cette
affaire, reprit le capitaine Macmurdo, et je ne vois point pour nous
l'intrt que nous aurions  le faire. De toute faon c'est une
affaire dsagrable, et le moins qu'on en pourra dire sera le mieux.
Vous tes la partie offense, si en consquence vous vous dclarez
satisfait, je ne vois pas pourquoi nous ne le serions pas aussi.

L dessus M. Wenham prit son chapeau; le capitaine Macmurdo, l'ayant
reconduit jusqu' la porte, sortit avec lui, laissant Rawdon tout seul
en proie  une fureur concentre. Lorsqu'ils se trouvrent tous les
deux face  face, le capitaine Macmurdo, toisant alors d'un air
ddaigneux l'ambassadeur du marquis, lui dit d'un ton de souverain
mpris:

Vous tes fort habile  faire des contes, monsieur Wenham.

--Vous me flattez, capitaine, rpondit l'autre avec un sourire, en
honneur et conscience mistress Crawley nous avait invits  souper
aprs l'Opra.

--Voyez un peu comme la migraine de mistress Wenham est venue mal 
propos dranger tout cela.... J'ai  vous remettre un billet de mille
livres sterling contre un reu de vous, s'il vous plat, le voici sous
enveloppe  l'adresse du marquis de Steyne. Dites-lui de se
tranquilliser, il n'aura point  se battre, et quant  son argent nous
n'en voulons point.

--Dans toute cette affaire il n'y a qu'un malentendu, mon cher
monsieur, un malentendu d'un bout  l'autre, reprit son interlocuteur
avec le ton de la plus parfaite innocence.

Le capitaine Macmurdo lui rendait son dernier salut au bas de
l'escalier au moment o sir Pitt Crawley mettait le pied sur la
premire marche. Le baronnet et le capitaine se connaissaient dj un
peu. Le capitaine conduisit le baronnet dans la pice o se trouvait
Rawdon, et, chemin faisant, lui confia qu'il venait d'arranger
l'affaire avec lord Steyne de la faon la plus satisfaisante.

Cette nouvelle fit grand plaisir  sir Pitt; il flicita beaucoup son
frre de ce dnoment pacifique, lui adressa quelques observations
morales appropries  la circonstance sur le duel et sur les tristes
satisfactions qu'il procure  la suite d'une offense.

Aprs cette exorde, sir Pitt appela toute son loquence  son aide en
vue d'amener une rconciliation entre Rawdon et sa femme. Il retraa
les faits tels que Becky les lui avait prsents, insista sur leur
vraisemblance, et dclara qu'il avait une foi entire  l'innocence de
sa belle-soeur. Rawdon ne voulut rien entendre.

Voil dix ans, rpondit-il, qu'elle amasse de l'argent en cachette.
La nuit dernire encore elle me jurait n'avoir rien reu de lord
Steyne. Elle esprait que je ne dcouvrirais pas son trsor, mais j'ai
mis la main dessus. En admettant qu'elle ne soit pas coupable, Pitt,
son gosme est du moins inexcusable; je ne veux plus la revoir, je ne
la reverrai plus.

En prononant ces derniers mots, Rawdon laissa retomber sa tte sur sa
poitrine et resta quelques instants comme accabl sous le poids d'une
grande douleur.

Pauvre ami! murmura Macmurdo en secouant tristement la tte.

Rawdon Crawley rsista quelque temps  l'ide de prendre une place
qu'il devait  un pareil protecteur. Il voulait aussi faire sortir son
fils de l'cole o le crdit de lord Steyne l'avait seul fait entrer.
Toutefois, les reprsentations de son frre et de Macmurdo le
dcidrent  ne point se priver de ces avantages; ce dernier le
dtermina surtout en lui faisant entrevoir la rage de lord Steyne  la
pense que personne plus que lui n'aurait travaill  la fortune de
son ennemi.

Peu de temps aprs, lorsque le marquis de Steyne commena  recevoir,
aprs l'accident qui lui tait arriv, le secrtaire d'tat au
dpartement des colonies vint le remercier de l'excellente acquisition
dont l'administration lui tait redevable. On aurait peine  se
figurer combien lord Steyne lui sut gr de ces flicitations.

Pour nous servir de l'expression de Wenham, on ensevelit toute cette
histoire dans le plus profond silence. Nanmoins, malgr ces
prcautions, il y avait plus de cinquante maisons dans Londres o l'on
en parlait le soir mme, et cette aventure fit pendant plus de trois
semaines le texte de toutes les conversations de la ville. Si les
journaux n'en dirent rien  l'tranger, ce fut grce aux dmarches que
M. Wagg fit  l'instigation de M. Wenham.

Les huissiers oprrent une saisie  Curzon-Street, dans la maison du
pauvre Raggles. Qu'tait alors devenue la belle divinit qui nagure
encore brillait dans ce temple? qui prenait encore souci d'elle? qui
demandait quel tait son sort? qui s'informait davantage si elle tait
coupable ou non? Dieu sait quelle est la charit de l'espce humaine
et quelles sont ses excellentes dispositions  transformer le doute en
certitude. Les uns disaient que Rebecca tait partie pour Naples  la
poursuite de lord Steyne et que Sa Seigneurie, en apprenant son
arrive, avait couru se rfugier  Palerme; d'autres qu'elle vivait 
Bierstad, o elle tait devenue une dame d'honneur de la reine de
Bulgarie; d'autres disaient qu'elle s'tait rfugie  Boulogne, et
d'autres, enfin, qu'elle tait dans une pension de Cheltenham.

Rawdon lui constitua un revenu raisonnable et nous savons par
exprience qu'avec fort peu d'argent elle savait faire grande figure.
Rawdon n'aurait pas mieux demand que de payer ses dettes avant de
quitter l'Angleterre, si une compagnie d'assurance sur la vie avait
voulu s'en charger pour l'abandon de ses moluments annuels, mais le
climat de l'le de Coventry avait une trop mauvaise rputation.

Toutefois, il fit passer rgulirement une partie de ses appointements
 son frre, et  chaque occasion qui se prsentait il ne manquait pas
d'crire au petit Rawdon. Il expdia des cigares  Macmurdo, des
cargaisons de poivre de Cayenne, de confitures de goyaves, des fruits
et des denres coloniales  lady Jane. Il envoyait  son frre la
_Gazette de Swamptown_, o le nouveau gouverneur tait l'objet des
plus pompeux loges, tandis que la _Sentinelle de Swamptown_ (Rawdon
n'avait point invit au palais du gouverneur la femme du rdacteur en
chef) traitait Son Excellence de tyran, auprs duquel Nron aurait
mrit une place comme bienfaiteur de l'humanit. Le petit Rawdon
tait au comble de la joie toutes les fois qu'il pouvait mettre la
main sur un de ces journaux et lire ce qui concernait Son Excellence.

Sa mre ne fit jamais la moindre tentative pour le voir; il allait
chez sa tante passer les dimanches et les jours de fte. Il n'tait
pas, dans le parc de Crawley-la-Reine, un nid qu'il ne connt
parfaitement; il sortait  cheval avec les meutes de sir Huddlestone,
qui avaient excit son admiration  un si haut point lors de sa
premire visite dans l'Hampshire.




CHAPITRE XXIV.

Georgy devient un grand personnage.


Georgy Osborne menait une vie de prince dans la maison de son
grand-pre  Russell-Square. En qualit d'hritier prsomptif de tout
ce luxe dont il tait environn, il occupait la chambre que son pre
avait eue autrefois. Sa bonne tournure, ses airs de grand seigneur,
ses prtentions  l'lgance lui avaient concili les affections de
son grand-pre. M. Osborne tait aussi fier du fils qu'il l'avait
t du pre.

L'enfant vivait au milieu d'un luxe et d'une opulence ignors de ses
pre et mre. Pendant ces dernires annes, le commerce de M. Osborne
s'tait soutenu dans une voie de trs-grande prosprit. Son crdit et
sa considration dans la Cit n'avaient fait que s'accrotre. Jadis il
s'tait estim heureux de pouvoir mettre George dans un bon
pensionnat, et il avait ensuite fait grand bruit du grade qu'il avait
obtenu pour lui dans l'arme.

Dans ses projets d'avenir pour le petit George, il visait encore plus
haut, il voulait en faire un _gentleman_, c'tait l son ide fixe. Il
le voyait dj en imagination membre du parlement, et qui sait, baron
peut-tre; tout ce que dsirait le vieillard avant de mourir c'tait
de voir son petit-fils marcher dj sur la route des honneurs.

Quelques annes auparavant on aurait pu l'entendre traiter avec des
paroles de mpris et de ddain tous ces rongeurs de livres et ces
gratte-papier, troupeaux de cuistres et de pdants qui n'taient bons
qu' abrutir la jeunesse  l'aide du grec et du latin, et qu'avec
toutes leurs tournures doctorales un marchand anglais pouvait acheter
 la douzaine. Dsormais il dplorait du ton le plus pathtique le peu
de soin avec lequel on lui avait fait faire son ducation, et dans de
magnifiques tirades il faisait  George l'loge le plus pompeux des
tudes classiques.

Au dner, le grand-pre tait dans l'habitude de demander au
petit-fils quel avait t pendant le jour le sujet de ses lectures. Il
prenait le plus vif intrt aux dtails qu'il recevait du petit
bonhomme sur ses tudes; il voulait  toute force paratre au courant
de toutes les questions d'enseignement, et commettait des normits
qui attestaient assez son ignorance en ces matires et n'ajoutaient
pas beaucoup au respect que l'enfant avait pour son aeul. Avec sa
petite pntration, et grce  l'ducation qu'il recevait, le bambin
ne tarda pas  s'apercevoir que son grand-pre n'tait qu'un ne et un
sot, et, en consquence, il le soumit  toutes ses volonts et ne le
tint pas en grande estime, car, tout humble et toute modeste qu'avait
t l'ducation premire de Georgy, elle avait plus fait pour lui
donner la suffisance de soi-mme et le mpris des autres que n'y
contribuaient les rves et les projets de son grand-pre. N'avait-il
pas t lev par une douce et tendre femme dont tout l'orgueil se
rsumait en lui, et dont la vie tait un sacrifice  l'humeur goste,
aux petites volonts de son fils?

Georgy avait dj conquis tout pouvoir sur cette nature douce et
soumise, et il lui fut encore plus facile de gouverner l'paisse
suffisance d'un parvenu dont la vanit n'avait d'gale que la btise.
L'enfant comprit bien vite que l aussi il pouvait rgner en petit
despote. Car, ft-il n sur le trne, la flatterie n'aurait pas mis
plus d'empressement  combler ses instincts prsomptueux.

Tandis que sa mre passait les longues heures du jour en proie  un
amer chagrin et soupirait dans la triste solitude des nuits sur
l'absence de son fils, le bambin, au milieu des plaisirs et des
distractions qu'on lui prodiguait, ne se sentait pas autrement priv
de la prsence de sa mre. Si vous avez vu des enfants pleurer pour se
rendre  l'cole, n'attribuez point cette sensibilit  un motif de
tendresse et d'affection; s'ils pleurent, c'est qu'ils voient devant
eux l'ennui de la classe et du travail.

Ainsi donc matre George s'enivrait du luxe et de l'opulence dont
l'entouraient  plaisir l'orgueil et les cus du vieil Osborne. Ce
dernier avait donn l'ordre  son cocher d'acheter pour le bambin le
plus joli poney qu'il trouverait, sans regarder  l'argent. George
apprit d'abord  monter  cheval, puis, lorsqu'il se fut bien affermi
sur ses triers et qu'il sauta la barre sans broncher, il alla
caracoler dans Regent's-Park, dans Hyde-Park, suivi  distance du
cocher Martin. Le vieil Osborne, qui descendait moins souvent dans la
Cit et laissait  ses plus jeunes associs la direction des affaires,
se faisait souvent conduire avec sa fille dans les promenades  la
mode; tandis que le petit George, bien camp sur ses triers et avec
un air de gentleman, faisait caracoler son cheval autour de la
voiture, le grand-pre, le montrant  miss Osborne, lui disait:

Voyez un peu, je vous prie.

Puis il se mettait  rire, et sa face devenait toute rouge de
contentement, et il ne pouvait s'empcher de passer la main par la
portire pour applaudir aux volutions du petit bonhomme. L aussi,
chaque jour, venait se promener son autre tante, mistress Frdrick
Bullock, dans une voiture aux panneaux et aux harnais armoris. Aux
portires on pouvait apercevoir trois petits Bullock  la figure de
papier mch et presque ensevelis sous les plumes et les rubans,
tandis qu'au fond de la voiture, leur mre lanait des regards de
haine  leur jeune cousin, qui passait  cheval auprs d'eux le
chapeau sur l'oreille, et aussi fier qu'un membre du parlement.

Bien qu'il et  peine ses onze ans, matre George portait des bottes
 revers ni plus ni moins qu'un homme vritable. Il avait des perons
dors, un fouet  pomme d'or, une pingle de diamant sur sa cravate
longue et des gants de chevreau de la meilleure fabrique. Sa mre lui
avait fait cadeau de deux cravates, et lui avait ourl et marqu de
charmantes petites chemises; mais quand monsieur le fashionable vint
revoir la pauvre veuve, elles taient remplaces par du linge beaucoup
plus fin et beaucoup plus beau. George portait des boutons en
brillants  ses devants de chemise; et quant au modeste prsent de sa
mre, on s'en tait dbarrass; miss Osborne les avait donnes, je
crois, au petit garon du cocher. Amlia s'effora de se persuader
qu'elle tait bien aise de cette substitution, et, en fait, elle tait
heureuse et ravie de voir  son fils si bonne mine et si bonne
tournure.

Elle possdait une petite silhouette de lui qu'elle avait paye un
shilling; elle l'avait suspendue  son chevet  ct d'un autre
portrait que nous connaissons dj. Un jour, le petit bonhomme vint
lui faire sa visite accoutume faisant retentir du galop de son cheval
toute la rue de Brompton, et attirant tout le monde aux fentres pour
faire admirer sa bonne grce et son brillant costume. Arriv auprs
de sa mre, il tira de sa poche un crin de maroquin et le lui
prsenta avec une joie mle de fiert.

C'est moi qui l'ai achet de mon argent, chre maman, lui dit-il,
parce que j'ai pens que a vous ferait plaisir.

Amlia ouvrit l'crin et poussa un petit cri de surprise et de
bonheur. Puis elle prit l'enfant entre ses bras et le couvrit de mille
baisers. C'tait le portrait de son fils en miniature, charmant petit
chef-d'oeuvre qui dans la pense de la veuve toutefois ne valait pas
l'original. Le grand-pre avait tenu  avoir le portrait de l'enfant
de la main d'un artiste dont les tableaux exposs chez un marchand de
peinture avaient attir son attention. George qui avait toujours les
poches remplies d'argent demanda au peintre combien il lui prendrait
pour lui faire un second portrait, disant que c'tait un cadeau qu'il
voulait faire  sa mre et qu'il le payerait de son propre argent. Le
peintre touch de cette bonne pense lui fit la copie pour un prix
trs-modique. Le vieil Osborne en apprenant cette petite histoire fut
transport d'admiration pour son petit-fils et lui donna deux fois
autant d'argent que lui avait cot la miniature.

Mais l'admiration du grand-pre pouvait-elle se comparer au
ravissement qu'prouvait Amlia? Cette preuve d'affection de la part
de l'enfant la charmait au point qu'elle ne croyait pas que son fils
et son pareil pour la bont et pour le coeur. Elle fut heureuse de
cette marque d'affection pendant bien des semaines de suites. Elle
s'endormit plus contente avec ce portrait sous son oreiller. De
combien de baisers et de larmes ne le couvrait-elle pas chaque jour;
combien de prires n'adressait-elle pas au ciel en le tenant dans ses
mains. Il fallait de la part de ceux qu'elle aimait si peu de chose
pour pntrer son coeur de la plus vive reconnaissance! Jamais
pareille joie ne lui tait arrive depuis sa sparation d'avec George.

Dans sa nouvelle condition matre George se conduisait en vrai
gentleman.  dner il offrait du vin  ses voisines avec un srieux
magnifique, et buvait son champagne avec un aplomb qui enthousiasmait
son grand-pre.

Regardez-le, disait le vieillard, en poussant du coude son voisin,
avez-vous jamais vu un gaillard de cette espce; Dieu me pardonne, il
ne lui manque plus qu'un lavabo et des rasoirs pour se raser les
favoris; je suis sr que monsieur ne demanderait pas mieux.

Les amis de M. Osborne n'admiraient peut-tre pas autant que lui les
espigleries du petit bonhomme. M. Coffin n'tait pas bien aise de se
voir toujours interrompu  l'endroit le plus pathtique de ses
narrations par les saillies de matre George. Le colonel Fogey
n'prouvait aucun plaisir  le voir trbucher  moiti tourdi par les
fumes du vin. Mistress Toffy ne lui savait aucun gr des coups de
coude qu'il lui donnait pour lui faire rpandre son verre de porto sur
sa robe de satin jaune, et des clats de rire que poussait ensuite le
garnement  la vue des taches qu'il venait de faire. Elle en voulut
surtout  George d'avoir ross un jour son troisime petit garon qui
avait un an de plus que lui, et qu'elle avait amen un jour de cong 
Russell-Square. M. Osborne fut au contraire trs-fier de cette
victoire, et il donna deux souverains  son petit-fils en lui en
promettant autant pour l'encourager chaque fois qu'il rosserait plus
grand et plus g que lui. Nous aurions peine  dterminer ce que le
vieillard trouvait de si louable dans ces luttes  coups de poing,
mais il lui semblait, sans toutefois qu'il se rendt compte de cette
opinion, que les enfants acquirent par l une certaine hardiesse, et
que l'un des premiers principes de l'ducation est d'apprendre 
imposer sa volont aux autres. Tel est l'esprit dans lequel on a de
tout temps, il est fcheux de le dire, lev la jeunesse anglaise.

Tout bouffi des loges que lui avait valus sa victoire sur matre
Toffy, George dsira tout naturellement rcolter de nouveaux lauriers.
Un jour que dans une promenade des plus frquentes, il talait des
habits  la dernire mode, un garon boulanger se mit  le poursuivre
de ses railleries et de ses sarcasmes. Notre jeune lgant se
dbarrasse aussitt de son bel habit, le remet aux mains de son
compagnon, matre Todd, fils du plus jeune associ de la maison
Osborne, et rempli d'un noble courage, se dispose  rosser le jeune
mitron. Mais, cette fois, les chances lui furent contraires; George
fut ross, et il rentra l'oeil noir, la chemise dchire et le nez
tout en sang. Il raconta  son grand-pre qu'il avait livr combat 
un colosse, et fit trembler sa pauvre mre au rcit dtaill et
apocryphe de ce terrible engagement.

Le jeune Todd tait l'ami intime, le grand admirateur de matre
George. Tous deux avaient le mme got pour le thtre et les
tartelettes; pour les glissades des jardins de Regent's-Park lorsque
le temps le permettait, ou pour aller au sortir du spectacle, o les
accompagnait Rawson, le valet de pied de matre George, prendre des
sorbets au caf voisin.

Ils allaient  tous les thtres de la capitale, savaient les noms de
chacune des actrices, et en prsence de leurs jeunes amis, donnaient
sur leurs thtres de carton la reprsentation des pices qu'ils
avaient vues. Quelquefois Rawson, qui avait l'me gnreuse, rgalait
ses jeunes matres de quelques douzaines d'hutres aprs le thtre,
avec un petit verre de liqueur pour mieux faire dormir les enfants.
Rawson, du reste, trouvait son compte  toutes ces complaisances, et
en tait largement rcompens par la gnrosit de son jeune matre.

Un des plus fameux tailleurs de la haute aristocratie avait la haute
mission d'habiller matre George; M. Osborne pouvait bien se contenter
des ravaudeurs de la Cit, comme il disait, mais ils taient indignes
de faire les vtements de matre George; peu importait la dpense, tel
tait l'ordre donn au grand tailleur, et au bout de quelques jours,
il envoyait  matre George une garde-robe des mieux montes en
habits, vestes et culottes. Il s'y trouvait des vestes en casimir
blanc pour les soires, des vestes en velours pour les dners, une
robe de chambre en cachemire pour l'appartement. George paraissait
tous les jours au dner tir  quatre pingles comme un vrai
gentilhomme, suivant l'expression de son grand-pre. Un domestique,
attach  sa personne, lui aidait  faire sa toilette, accourait  son
coup de sonnette et lui apportait ses lettres sur un plateau d'argent.

Aprs le djeuner, Georgy se prlassait dans le grand fauteuil de la
salle  manger et y lisait le _Morning-Post_ comme un homme de taille
ordinaire.

Comme il jure et sacre bien, se disaient entre eux les domestiques
merveills de sa prcocit.

Ceux qui se souvenaient du capitaine son pre disaient qu'il lui
ressemblait trait pour trait. Son humeur vive, imprieuse et enjoue
mettait en branle toute la maison.

La soin de l'ducation de George fut confi  un pdant du voisinage
qui tenait une _maison o la jeune noblesse tait prpare aux
universits, au parlement et aux professions librales; dont le
systme excluait ces chtiments corporels qui dgradent la nature
humaine et qui sont encore en usage dans les tablissements de
l'ancien rgime, et dans laquelle, enfin, les jeunes gens taient
assurs de trouver les traditions de la socit et toute la
sollicitude que l'on peut rencontrer dans la famille_. Telle tait la
mthode que le rvrend Lawrence Veal de Bloomsbury, chapelain
particulier du comte de Bareacres, appliquait, de concert avec sa
femme, aux lves qu'on lui confiait.

 force de rclames et de dmarches, le chapelain particulier et sa
femme parvenaient  runir chez eux un ou deux coliers; le prix de la
pension tait fort lev et l'on supposait qu'il tait en rapport avec
la manire dont en traitait les lves. Il s'y trouvait un jeune
Indien au teint cuivr,  la tte laineuse,  la mise recherche que
personne ne venait jamais voir. Nous pourrions citer encore un garon
de vingt-trois ans, vrai lourdaud, dont l'ducation avait t fort
nglige, et auquel M. et mistress Veal cherchaient  faire faire son
entre dans la haute socit; item, les deux fils du colonel Rangles,
au service de la compagnie des Indes. Ces quatre pensionnaires
formaient les convives habituels de la table de M. Veal lorsque Georgy
entra dans la maison.

Georgy venait seulement passer la journe dans cette pension. Le
matin, il arrivait sous l'escorte de son ami M. Rawson, et lorsqu'il
faisait beau dans l'aprs-midi, on lui amenait son cheval et il allait
se promener, accompagn de son groom. Dans cette pension, on
attribuait au grand-pre de George une fortune fabuleuse, et le
rvrend M. Veal saisissait toutes les occasions d'y faire allusion,
disant  Georgy qu'il tait destin  occuper dans le monde une haute
position; que par son application et sa docilit il devait se prparer
aux graves devoirs qui allaient peser sur lui dans un ge plus avanc;
que l'obissance dans un jeune homme tait la meilleure prparation 
l'exercice du commandement dans la virilit, et qu'en consquence il
suppliait Georgy de ne plus apporter de pain d'pice  la pension, ce
qui ne pouvait que ruiner l'estomac de MM. Rangles, qui trouvaient une
nourriture abondante  la table de mistress Veal.

Au point de vue scolaire, _l'gide de Pallas_ (c'tait le nom que M.
Veal donnait  son institution), prsentait un heureux mlange de
varit et de profondeur. On y traitait dans leur vaste ensemble de
toutes les sciences connues. M. Veal avait un plantaire, une machine
lectrique, un tour, un thtre dans la buanderie, un cabinet de
chimie, une bibliothque compose des meilleurs auteurs anciens et
modernes dans les diverses langues. Il conduisait ses jeunes gens au
British-Museum et dissertait devant eux sur les antiquits et les
pices d'histoire naturelle qui s'y trouvaient rassembles, si bien
que les auditeurs se pressaient autour de lui,  ce qu'il disait, et
que tout Bloomsbury l'admirait et le prnait comme un puits de
science.

En parlant, ce qui lui arrivait assez souvent, il affectait une
trs-grande recherche dans ses phrases, et demandait au dictionnaire
les mots les plus pompeux et les plus recherchs; il avait pour
maxime, qu'il n'en cote pas plus d'employer une pithte toffe,
magnifique et ronflante, que d'en prendre une dont se servirait le
premier venu.

Ainsi, par exemple, il disait  George, quand celui-ci arrivait en
classe:

J'ai remarqu, en rentrant dans mon domicile, au retour d'une sance
o j'ai eu  appliquer les facults intuitives de mon intelligence 
une exgse scientifique chez mon excellent ami le docteur Rocaille,
archologue par essence, messieurs, archologue par essence, j'ai
remarqu, dis-je, que les fentres de la demeure de votre respectable
aeul resplendissaient d'une clart qui rvle la solennit d'un jour
de fte. Puis-je, sans m'carter de la vrit, conclure de ces
symptmes que M. Osborne a runi, la nuit dernire, sous ses somptueux
lambris, la fine fleur des esprits prcellents de notre poque?

Le petit Georgy, plein de malice et d'espiglerie, et qui savait 
merveille contrefaire M. Veal, rpondait que M. Veal avait une
puissance de pntration avec les lumires de laquelle il tait
impossible de s'carter de la voie de la vrit.

Eh bien! les commenaux qui ont eu l'honneur de rompre le pain de
l'hospitalit  la table de M. Osborne, n'ont eu lieu, j'en suis sr,
qu' s'applaudir de la succulence des mets. J'ai le droit de
m'exprimer ainsi, moi qui, pour ma part, ai t combl d'une semblable
faveur. Au fait, monsieur Osborne, vous arrivez un peu tard ce matin,
et vous vous tes plus d'une fois expos aux mmes reproches. Je
disais donc, messieurs, que M. Osborne ne m'a pas jug indigne de
m'inviter  m'asseoir  ses somptueux banquets, et bien que j'aie eu
pour amphytrions les plus nobles et les plus grands personnages de la
terre, et je pourrais dans le nombre vous citer mon ami et mon patron,
le trs-honorable George, comte de Bareacres, je dois vous dclarer en
conscience que la table du marchand anglais offrait  l'oeil un
spectacle aussi resplendissant que celle d'un noble lord, et que son
accueil n'tait ni moins magnifique ni moins hospitalier. M. Bluck,
voulez-vous reprendre le passage d'Eutrope que nous lucidions lorsque
nous avons t interrompus par l'arrive de matre Osborne.

Voil le grand homme auquel on avait confi l'ducation de notre ami
George. Amlia ne comprenait rien  ses belles phrases, mais elle n'en
tenait pas moins M. Veal pour un prodige de science. La pauvre veuve
s'tait empresse de se faire une amie de mistress Veal. C'tait un
bonheur pour elle de se trouver dans la maison  l'arrive de Georgy,
c'tait un bonheur pour elle d'tre invite aux _conversazioni_ de
mistress Veal, qui avaient lieu une fois par mois, comme en
avertissaient des billets roses en tte desquels on lisait [Greek:
ATHN], et o le professeur invitait ses lves et leurs amis  venir
prendre leur part d'un th fort clair et d'une conversation non moins
scientifique. La pauvre petite Amlia ne manquait pas une seule de ces
runions et s'y trouvait fort heureuse, puisqu'elles lui procuraient
la satisfaction de voir George de plus prs. N'importe par quel temps,
elle se rendait de Brompton  ces soires, et en embrassant mistress
Veal, elle avait presque les larmes aux yeux de reconnaissance pour
les dlicieux moments qu'elle lui faisait ainsi passer. Puis, lorsque
tout le monde se sparait, que George s'en allait avec son escorte
oblige, M. Rawson, la pauvre mistress Osborne mettait ses socques et
son chle et regagnait seule sa demeure.

Sous la direction d'un homme qui possdait ainsi la clef de toutes les
sciences, l'instruction de George devait prendre un dveloppement
vaste et rapide, et ses progrs taient remarquables,  en juger du
moins par les bulletins de la semaine rgulirement adresss  M.
Osborne. On y lisait une vingtaine de dnominations appliques 
chacune des branches les plus essentielles de l'enseignement, et le
professeur notait en regard les progrs de George dans chacune de ces
sciences. En grec, George tait marqu [Greek: aristos]; en latin,
_optimus_; en franais, _trs-bien_; il en tait de mme pour le
reste.  la fin de l'anne, il avait des prix dans toutes les
facults, ainsi que M. Swartz, le jeune crole  la tte laineuse, et
beau-frre de l'honorable Mac-Mull, que M. Bluck,  l'esprit inculte
et strile, qu'un certain cancre appel M. Todd, dont nous avons dj
eu  citer le nom. Chacun de ces messieurs recevait de petits livres
dors et cartonns qui portaient le mot sacramentel [Greek: ATHN],
et en outre, une pigraphe latine de la composition du professeur.

La famille Todd tait en quelque sorte vassale de la maison Osborne.
De Todd, d'abord son commis, le vieil Osborne avait fait son jeune
associ. M. Osborne tait le parrain du jeune Todd, qui plus tard,
prit le nom de M. Osborne Todd, et devint un des lions  la mode. Miss
Osborne avait tenu miss Maria Todd sur les fonts baptismaux, et
donnait tous les ans, comme marque d'affection pour son petit protg,
des livres de prires, des brochures, de la posie d'glise qui
pouvait passer pour de la posie de cuisine, et autres cadeaux non
moins prcieux. De temps  autre, miss Osborne menait promener les
Todds dans sa voiture. Lorsqu'ils taient malades, son valet de pied
leur portait de Russel-Square des geles et des petites douceurs.
Mistress Todd dployait un trs-joli talent  faire des dcoupures en
papier pour servir de manches aux gigots, pour tailler, dans des
navets ou des carottes, des fleurs, rosaces et autres objets d'un
effet non moins pittoresque. Tous ces dons naturels, elle les mettait
 la disposition de miss Osborne les jours de grands dners, sans
qu'il lui soit jamais venu  l'esprit de demander place au festin. Si
un convive manquait au dernier moment, Todd remplissait les fonctions
de bouche-trou.

Le soir, mistress Todd et sa Maria revenaient dans leurs plus beaux
atours, et attendaient dans le salon que miss Osborne y ft sa rentre
 la tte de sa lgion fminine. Aussitt commenait un feu roulant de
duos jusqu'au retour des messieurs. Pauvre Maria Todd! pauvre jeune
fille! quelle peine, quel travail lui avaient cot ces duos et ces
sonates avant de les soumettre  l'preuve de la publicit!

Il semblait que Georgy dt faire peser tout le poids de sa volont sur
quiconque l'approchait, qu'amis, parents, domestiques dussent tous
plier le genou devant le petit tyran. L'enfant, du reste,
s'accommodait trs-bien de ce rle, ni plus ni moins que beaucoup de
monde. George aimait  commander, et peut-tre, dans cette
disposition, y avait-il chez lui quelque chose d'hrditaire.

 Russell-Square, tout le monde tait le trs-humble serviteur de M.
Osborne, et M. Osborne tait le trs-humble serviteur de Georgy. Ses
manires dgages, son ton de suffisance  traiter les livres de
science et les matires d'enseignement, sa ressemblance avec son pre,
mort  Bruxelles avant la rconciliation, tout cela inspirait au
vieillard une certaine terreur et assurait la puissance et la
domination de son petit-fils.  certains gestes,  certaines
inflexions de voix, le vieillard tressaillait malgr lui et
s'imaginait avoir devant les yeux le pre de George.  force
d'indulgence pour le fils, il s'efforait de faire oublier sa duret
pour le pre. On tait tout surpris de le voir se plier avec tant de
facilit aux moindres dsirs de l'enfant. Il bougonnait et jurait
suivant son habitude contre miss Osborne, mais il accueillait toujours
par un sourire le petit George, alors mme qu'il arrivait trop tard
pour le djeuner.

La tante de George, mistress Osborne, fltrie par cette existence
d'ennuis et de rebuffades, tait passe  l'tat malheureux de vieille
fille. Pour un garon un peu mutin, il n'tait pas bien difficile d'en
avoir raison. Si George avait envie d'obtenir d'elle quelque chose, de
lui arracher un pot de confiture cel dans ses armoires, un pain de
couleur tout sec et tout gerc de la bote qu'elle s'efforait de
conserver dans la mme fracheur que dans le temps o elle tait
l'lve de M. Smee, Georgy n'tait pas long  se procurer l'objet de
ses dsirs, et une fois qu'il en tait le matre, il ne songeait plus
 sa tante.

En fait d'amis, il avait son vieux matre de pension, bien empes et
bien solennel, qui le flattait  plaisir, un camarade plus g que lui
qu'il pouvait maltraiter  son aise. Mistress Todd ne manquait jamais
de laisser matre Georgy en tte  tte avec sa fille Rosa Jemima,
ravissante personne de huit ans.

Ils sont faits l'un pour l'autre, disait-elle (partout ailleurs, bien
entendu, qu' Russell-Square), qui sait ce qui pourrait arriver? Ce
serait un couple charmant! continuait  penser la mre dans l'ivresse
de ses rveries.

Le grand-pre maternel, le pauvre vieillard bris par le malheur,
courbait aussi la tte sous la tyrannie du petit despote; comment ne
pas se sentir pris de respect pour un jeune gentleman qui portait de
si beaux habits et avait un groom  sa suite. Georgy, d'ailleurs,
n'entendait-il pas  tous moments les propos les plus durs, les
sarcasmes les plus grossiers sortir  l'adresse de John Sedley de la
bouche de son implacable ennemi, M. Osborne. M. Osborne avait coutume
de le dsigner par l'appellation de vieux gueux, de vieux charbonnier,
de vieux banqueroutier, et autres amnits de mme nature. Au milieu
de pareilles injures, comment le petit Georgy aurait-il appris 
respecter un homme que l'on mettait si bas  ses yeux? Quelques mois
aprs l'entre de George chez son aeul paternel, mistress Sedley vint
 mourir. Il n'avait jamais exist entre la grand'mre et le
petit-fils une bien vive tendresse, et l'enfant ne manifesta pas grand
chagrin de cette mort. Il vint, dans des habits de deuil tout neufs,
voir sa mre,  laquelle il fit part de son regret de ne pouvoir aller
au spectacle, dont il avait grande envie.

La dernire maladie de sa vieille mre devint une oeuvre de dvouement
pour Amlia. Ah! les hommes ne se doutent jamais des souffrances et
des sacrifices qui font la vie des femmes. Avec notre prtendue
supriorit d'esprit, nous ne pourrions suffire  endurer la centime
partie des preuves que traversent chaque jour ces anges de
rsignation. Soumission continuelle et sans espoir de rcompense;
bont et douceur qui ne se dmentent point en prsence d'une duret
inflexible. Amour, patience, sollicitude, soins empresss que notre
ingratitude et notre indiffrence ne savent mme pas reconnatre par
une bonne parole. Combien s'en trouve-t-il, dans le nombre, qui ont
l'me brise par la douleur, tandis que leur figure respire le calme
et la joie. Faibles et tendres esclaves, elles sont obliges de cacher
leurs tortures sous les apparences empruntes du bonheur.

De son fauteuil de valtudinaire, la mre d'Amlia avait pass dans
son lit, d'o elle ne devait plus se relever. Mistress Osborne ne la
quittait que pour aller voir son cher George. Et encore la vieille
dame lui reprochait ces biens rares absences. Elle avait t une mre
si bonne, si indulgente, si tendre, au temps de son bonheur et de sa
prosprit, et tait maintenant aigrie par le malheur et la pauvret.
Ces accs de mauvaise humeur et ce refroidissement d'affection ne
diminuaient en rien le dvouement filial d'Amlia. C'tait en quelque
sorte une diversion  ses autres souffrances; sa pense tait
distraite de ces cruelles proccupations par les exigences
continuelles de la maladie. Amlia supportait les impatiences de sa
mre avec une douceur inaltrable, relevait l'oreiller que celle-ci
trouvait toujours mal plac, avait une rponse de consolation  toutes
ses plaintes et  tous ses reproches; adoucissait ses souffrances par
ces bonnes paroles dont les coeurs simples et religieux connaissent
seuls le secret. Enfin elle ferma ces yeux qui, pendant de longues
annes, avaient eu pour elle de si tendres regards.

Alors elle reporta toute sa tendresse sur son malheureux pre, abattu
par le dernier coup qui venait de le frapper, et lui consacra tout son
temps,  lui qui dsormais se trouvait entirement seul au monde. Sa
femme, son honneur, sa fortune, tout avait disparu autour de lui.
Amlia pouvait seule se faire le soutien et l'appui de ce vieillard
chancelant et bris. Cette histoire, une imagination sensible la
trouvera tout entire en elle-mme, pour les autres il est inutile de
l'crire.

Un jour que les jeunes lves de M. Veal taient runis dans la
classe, et que l'honorable chapelain du comte de Bareacres se livrait
 ses divagations ordinaires, un brillant quipage s'arrta devant la
porte o se dressait la statue d'[Greek: ATHN] (Minerve) et deux
messieurs en sortirent. Les deux messieurs Rangles se prcipitrent
vers la fentre, pensant que c'tait leur pre qui arrivait de Bombay;
l'colier de vingt-trois ans qui suait sang et eau sur un passage
d'Eutrope, alla aussi appliquer son grand nez au carreau et regarder
la voiture, dont un garon de place ouvrait la portire et abaissait
le marchepied.

Tiens, observa M. Bluck, il y en a un gros et un maigre.

Pendant ce temps le marteau retombait sur la porte comme un coup de
tonnerre. Les deux trangers excitaient la plus vive curiosit dans ce
jeune auditoire, le chapelain en particulier voyait en eux les pres
de quelques futurs lves, matre George lui-mme ne fut pas non plus
fch de saisir ce prtexte pour fermer son livre.

Le domestique de la maison, avec son habit rp et ses boutons de
cuivre qui commenaient  rougir, car il lui tait bien recommand de
mettre sa livre avant d'aller ouvrir, vint annoncer dans l'tude que
deux messieurs demandaient  voir matre Osborne. Le professeur avait
eu le matin mme une petite altercation avec son lve  propos de
ptards que celui-ci avait fait partir pendant la classe. Mais cette
visite inattendue rendit  sa figure sa srnit et sa bonne humeur
habituelle.

Je vous permets, monsieur Osborne, d'aller voir ces messieurs qui
viennent d'arriver en voiture. Prsentez-leur mes compliments
respectueux, ainsi que ceux de mistress Veal.

Georgy se rendit au parloir, o il trouva les deux trangers, qu'il
toisa des pieds  la tte, comme  son ordinaire, sans se sentir le
moins du monde intimid. L'un tait gras et portait d'paisses
moustaches; l'autre tait maigre et long, avait un habit bleu, la
figure noircie par le soleil et les cheveux grisonnants.

Quelle ressemblance! fit le monsieur long et maigre avec un mouvement
de surprise. Eh bien! George, nous reconnaissez-vous?

La figure du petit garon se couvrit de rougeur, comme lorsqu'il
prouvait une vive motion, ses yeux brillrent d'un clair
d'intelligence.

Je ne connais pas l'autre, dit-il alors, mais vous, je crois que vous
tes le major Dobbin.

C'tait, en effet, notre ancien ami. Tout mu du plaisir de se voir
reconnu, il attira l'enfant vers lui.

Votre mre vous a donc quelquefois parl de moi? lui demanda-t-il.

--Ah! je crois bien, rpondit George, et bien souvent, encore!




CHAPITRE XXV.

Des rivages du Levant.


C'tait un vritable triomphe pour l'gosme et l'orgueil du vieil
Osborne, de voir l'infortun Sedley, son ancien rival, son ennemi, son
bienfaiteur, dans l'humiliation de la dtresse et rduit  la fin 
recevoir des secours pcuniaires de l'homme qui l'avait le plus
outrag. L'heureux du monde, tout en accablant de sa haine l'infortun
vieillard, lui faisait de temps  autre passer quelques secours. Tout
en remettant  George de l'argent pour sa mre, il faisait comprendre
 l'enfant, par des allusions grossires et brutales, que son
grand-pre maternel n'tait qu'un misrable banqueroutier qu'il tenait
 merci, et que John Sedley tait encore en reste de reconnaissance
avec l'homme auquel il devait dj tant d'argent. George reportait 
sa mre ces insultantes paroles, et les redisait au pauvre infirme
abandonn, auquel Amlia consacrait dsormais toute sa vie, et le
bambin affectait des airs protecteurs  l'gard de ce faible vieillard
du dans toutes ses esprances.

Il en est peut-tre qui reprocheront  Amlia de manquer  un lgitime
sentiment d'amour-propre en acceptant des secours d'argent de l'ennemi
de son pre. Mais cette pauvre crature avait-elle jamais connu ce que
c'tait que l'amour-propre? elle avait pour cela trop de simplicit
dans l'me, trop besoin d'un appui pour la soutenir. Depuis son
mariage avec George Osborne, sa part en ce monde avait t la
pauvret, les humiliations, les privations quotidiennes, de dures
paroles, un dvouement sans rcompense. Il faut bien qu'il y ait des
pauvres et des riches, comme disent ceux qui ont pour partage de boire
 la coupe du bonheur. Assurment! mais au moins, sans chercher 
sonder les mystres de la justice divine, rappelez-vous qu'en vous
faisant natre dans la pourpre et la soie, la Providence vous a
command la charit pour ceux qui vivent dans les haillons et la
misre.

Amlia recueillait donc sans se plaindre, et presque avec un sentiment
de gratitude, les miettes tombes de la table de son beau-pre, et qui
lui servaient au moins  nourrir l'auteur de ses jours. Elle avait
compris que l tait son devoir, et il tait dans sa nature de faire
de sa vie un perptuel sacrifice  ceux qu'elle entourait de son
affection. Dans le temps o le petit Georgy tait encore auprs
d'elle, que de longues nuits n'avait-elle pas passes  travailler
pour lui sans qu'il s'en doutt, sans qu'il l'en ait seulement jamais
remercie; que de rebuts, que de dgots, que de privations, que de
misres n'avait-elle pas endurs pour assurer un peu plus de bien-tre
 son pre et  sa mre. Au milieu de ses sacrifices, de ses
dvouements, dont sa solitude avait seule le secret, elle n'avait pour
son amour-propre pas plus d'gards que le monde. C'est que l'humble
crature pensait, dans son coeur, que sa position dans sa vie tait
encore au-dessus de ses mrites  elle, pauvre roseau pliant et
mpris.

La vie d'Amlia, qui s'tait annonce d'abord sous de favorables
augures, se terminait, on le voit d'une bien triste manire, dans la
dpendance et l'humiliation. Les visites du petit George faisaient du
moins pntrer dans sa prison comme des lueurs d'esprance.
Russell-Square tait pour elle la terre promise; toutes les fois
qu'elle pouvait s'chapper, c'tait l le but de ses promenades; mais
il fallait rentrer le soir dans son cachot pour y remplir ses pnibles
devoirs, pour veiller sur des malades qui ne lui avaient aucune
reconnaissance de ses soins, et l il lui fallait subir les
lamentations et les exigences despotiques de vieillards aigris par les
malheurs et les annes.

La mre d'Amlia fut enterre dans le cimetire de Brompton. Le convoi
eut lieu par un jour de pluie et de brouillard, qui rappela  Amlia
celui de son mariage; son petit garon, en magnifiques habits de
deuil, tait assis  ct d'elle. En cette triste circonstance, ses
penses l'entranrent bien loin de la crmonie qui s'accomplissait
alors sous ses yeux; tout en serrant la main de George dans la sienne,
elle souhaitait presque d'tre  la place de.... Mais non, comme  son
ordinaire, elle se sentit toute honteuse de son gosme, et demanda 
Dieu de lui donner des forces pour accomplir son devoir jusqu'au bout.

Elle rsolut de runir toutes ses forces, toutes ses penses vers un
seul but, qui tait de rpandre encore le bonheur et la joie sur les
dernires annes de son pre. Elle se dvoua  son service, et se mit
 travailler,  coudre auprs de lui,  chanter,  faire sa partie de
trictrac pour le distraire,  lire le journal,  prparer des plats de
son got,  le mener  sa promenade de Kensington-Gardens.

Elle coutait ses histoires avec un sourire de complaisance, un
plaisir simul; ou bien, assise  ses cts, elle se laissait aller 
ses penses,  ses souvenirs, tandis que le pauvre infirme se
rchauffait au soleil et se livrait  ses plaintes et  ses
rcriminations. Triste existence pour la pauvre veuve! Les enfants qui
couraient et jouaient dans les alles du jardin lui rappelaient George
qu'on lui avait enlev. L'autre George aussi lui avait t enlev!...
Dans ces deux occasions, son amour goste et coupable avait reu un
rude chtiment; elle faisait tous ses efforts pour se persuader
qu'elle subissait une punition mrite, qu'elle tait une malheureuse
pcheresse, et ainsi s'expliquait pour elle l'isolement o elle se
trouvait.

Aprs la mort de sa femme, le vieux Sedley s'attacha de plus en plus 
sa fille, et en cela du moins Amlia trouva un adoucissement dans ce
qu'il y avait de pnible  accomplir ses devoirs.

Mais depuis assez longtemps ces deux personnages sont plongs dans une
triste condition; de meilleurs jours vont luire enfin pour eux, jours
de bonheur  la guise du monde. Le lecteur aura sans doute dj devin
quel tait le gros et gras personnage qui tait all trouver Georgy 
son cole, en compagnie de notre vieil ami le major Dobbin. C'tait
une de nos vieilles connaissances dont le retour en Angleterre allait
ramener le bien-tre dans l'honnte famille dont nous avons suivi les
vicissitudes.

Le major Dobbin avait facilement obtenu un cong de son brave
commandant, et de la sorte avait pu immdiatement se rendre  Madras,
d'o il devait s'embarquer pour l'Europe, o l'appelaient les affaires
les plus urgentes. Il voyagea jour et nuit jusqu' sa destination.
Aussi, il arriva  Madras en proie  une fivre dvorante. Les
domestiques qui l'accompagnaient le transportrent dans un tat fort
alarmant chez un de ses amis, dans la maison duquel il devait demeurer
jusqu'au moment de son embarquement pour l'Europe, et pendant
plusieurs jours, on eut tout lieu de croire qu'il n'irait pas plus
loin que le cimetire de Madras, o il aurait sa place au milieu des
tombeaux de tant de braves officiers morts loin de leur patrie.

Tandis que le pauvre malheureux tait ainsi consum par le feu de la
fivre, ceux qui veillaient  son chevet purent distinguer,  travers
les paroles confuses qu'il prononait dans son dlire, le nom
d'Amlia.  ces transports d'exaltation fbrile succdait, dans les
moments lucides, une prostration complte en pensant qu'il ne la
reverrait plus. Croyant sa dernire heure arrive, il faisait ses
prparatifs pour passer dans l'autre monde, mettait ses affaires en
rgle, et disposait de sa fortune en faveur de ceux qu'il dsirait le
plus en voir profiter. L'ami dans la maison duquel il logeait servit
de tmoin  son testament. Il demandait  tre enseveli avec la petite
chane de cheveux qu'il portait  son cou. Nous devons dire, pour ne
point trahir la vrit, qu'il se l'tait procure par l'entremise de
la femme de chambre d'Amlia, lorsqu' Bruxelles il avait fallu couper
les cheveux de la jeune veuve pendant la fivre qu'elle avait eue  la
suite de la mort de son mari.

Il parvint enfin  se rtablir, en dpit des saignes et des
purgations auxquelles il n'chappa que grce  la force de sa
constitution. Il tait presque rduit  l'tat de squelette, lorsqu'il
s'embarqua enfin sur le _Ramchunder_ de la compagnie des
Indes-Orientales, venant de Calcutta et relchant  Madras. Le pauvre
Dobbin tait si faible, si puis, que son ami, qui l'avait soign
pendant le cours de sa maladie, augurait fort mal des rsultats de ce
voyage pour l'honnte major, et lui prdisait que quelque beau matin
on serait oblig de le faire passer, proprement empaquet dans son
hamac, par-dessus le bord du navire, emportant au fond de la mer la
relique qu'il avait toujours sur le coeur. Mais, malgr le prophte et
ses prophties, l'air bienfaisant de la mer, ou peut-tre mieux encore
l'esprance qui renaissait plus vivace au coeur du convalescent, 
mesure que le navire traait son sillage d'cume sur les flots, rendit
la vie et la sant  notre ami, et il tait parfaitement guri avant
que l'on toucht le Cap.

Allons, disait-il en riant, Kirk n'aura pas encore cette fois ses
paulettes de major, lui qui pensait les trouver toutes prtes  son
arrive  Londres avec le rgiment.

Il faut qu'on sache que dans le temps que le major tait malade, 
Madras, de la prcipitation de son voyage, son rgiment avait reu son
ordre de retour, et que le major aurait pu revenir avec ses camarades
s'il avait eu la patience de les attendre dans cette ville.

Peut-tre ne voulait-il pas se livrer aux tentatives de Glorvina dans
cet tat de faiblesse et de dlabrement.

Je voudrais bien savoir ce que miss O'Dowd aurait fait de moi,
disait-il en riant  son compagnon de traverse, si elle avait t 
notre bord. Aprs m'avoir vu disparatre, elle se serait rejete sur
vous, et, soyez-en sr, mon vieux Jos, elle vous aurait tran en
triomphe  sa remorque jusqu' Southampton.

Le compagnon de route de Dobbin,  bord du _Ramchunder_, n'tait
autre, en effet, que notre gros et gras ami, qui rentrait en
Angleterre aprs dix annes passes au Bengale. Un rgime de dners,
de ptisseries, de grogs, de bordeaux, enfin l'eau-de-vie et le rhum
avaient fini par rendre fort ncessaire  Waterloo-Sedley ce voyage en
Europe. Il avait fait son temps de service dans la compagnie des
Indes, o il avait touch d'assez beaux moluments pour mettre de ct
une somme des plus rondes. Rien ne l'empchait plus dsormais de
rentrer dans sa patrie pour y jouir de la pension  laquelle il avait
droit, si mieux il n'aimait s'engager de nouveau et remplir le rang
lev auquel le dsignaient son anciennet et ses immenses talents.

Il tait peut-tre un peu moins gros que lorsque nous l'avons connu
autrefois, mais sa dmarche avait quelque chose de plus solennel et de
plus majestueux. Il avait laiss repousser les moustaches, avec
lesquelles il s'tait si bien comport  Waterloo; il se pavanait sur
le pont, ombrag de son magnifique chapeau de velours  franges d'or.
Il portait  profusion sur sa personne des bijoux et des pingles en
diamants. Il se faisait servir  djeuner dans sa cabine, et mettait
autant de recherche dans sa toilette pour paratre sur le gaillard
d'arrire, que s'il s'tait agi d'aller dans les promenades les plus
en renom de Calcutta. Il emmenait avec lui un domestique indigne qui
le servait et bourrait sa pipe. Cet enfant de l'Orient menait une
existence peu fortune sous le despotisme de Jos Sedley. Jos tait
aussi vain de sa personne qu'une petite matresse de la sienne, et
mettait autant de temps  sa toilette que la beaut la plus farde.
Les jeunes passagers, pour tromper la longueur de la traverse,
faisaient toujours cercle autour de Sedley, le priant de leur raconter
ses merveilleux exploits contre les tigres et Napolon. Il fut sublime
 la visite qu'il rendit  la tombe de l'empereur  Longwood,
lorsqu'au milieu de tous les passagers et de tous les jeunes officiers
du navire  l'exception du major Dobbin qui tait rest  bord, il
leur raconta toute la bataille de Waterloo, et leur dmontra que sans
lui, Jos Sedley, Napolon n'aurait jamais perdu la bataille, ni par
suite t exil  Sainte-Hlne.

Lorsque le navire eut remis  la voile de Sainte-Hlne, Jos
s'empressa de distribuer, avec une gnrosit vraiment royale, ses
provisions de bordeaux, de conserves, d'eau gazeuse qu'il avait prises
pour charmer les ennuis de la route. Comme il n'y avait point de dames
 bord, et que le major avait cd le pas  l'employ civil, celui-ci
avait  table la place d'honneur; aussi, le capitaine et les officiers
du _Ramchunder_ l'entouraient-ils de tous les gards auxquels son rang
lui donnait droit. Il ne parut point toutefois pendant deux jours de
tourmente o la mer venait dferler sur le pont, mais il resta dans sa
cabine  lire la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, laisse  bord
par l'honorable lady Emily Cornemiouse, femme du rvrend Silas
Cornemiouse, en se rendant  leur vch du Cap. Pour lecture
ordinaire, il portait avec lui un ballot de romans et de pices de
thtre, qu'il prtait aux autres passagers; enfin, son affabilit et
ses prvenances l'avaient mis fort bien avec tout le monde.

Que de fois, par une belle et chaude soire, tandis que le vaisseau
traait sa ligne d'cume sur la mer mugissante, que la lune et les
toiles brillaient  la vote cleste, que les tintements ingaux de
la cloche de quart troublaient seuls le silence de la nuit, Sedley et
le major, assis sur la dunette, et fumant l'un son cigare, l'autre son
hookah bourr par son domestique indien, avaient parl du sol natal.

Dans ces entretiens intimes, le major Dobbin ne manquait jamais de
faire tomber, avec une adresse merveilleuse, la conversation sur
Amlia et son fils, tandis que Jos parlait, sans beaucoup de
mnagement, des malheurs de son pre et du sans-gne du vieillard  le
mettre  contribution. Le major s'efforait alors de le ramener  de
meilleurs sentiments en lui faisant sentir quels gards taient dus
au malheur et aux annes. Sans doute Joseph ne pouvait partager le
genre de vie des deux vieillards, et s'arranger de leurs habitudes et
de leurs manies, aprs avoir vcu dans une socit toute diffrente, 
quoi Jos donnait un signe de tte approbatif. Le major reprenait alors
Joseph en sous-oeuvre, lui faisait sentir quel avantage pour lui
d'avoir  Londres un train de maison complet, et de ne plus se
contenter d'un appartement de garon. Sa soeur Amlia tait la
personne qu'il lui fallait pour diriger son intrieur. C'tait le bon
got, la bont personnifie, la perfection sous tous les rapports. Il
lui rappelait avec quel succs mistress George Osborne avait autrefois
paru  Bruxelles et  Londres, o elle tait admire et choye dans la
meilleure socit. Puis il lui insinuait qu'il tait de son devoir
d'envoyer Georgy  une des meilleures coles, et d'en faire un homme,
car sa mre et ses grands parents n'taient bons que pour le gter. En
un mot, l'adroit major avait fini par tirer de Joseph la promesse
qu'il se ferait le protecteur d'Amlia et de son fils. Il ignorait les
vnements survenus dans la famille Sedley. La mort de mistress
Sedley, la sparation d'Amlia et de son fils, la grande fortune de ce
dernier. Toujours est-il que tous les jours, et  toute heure du jour,
le brave garon, dans le coeur duquel l'amour avait fait de si
profonds ravages, ne pensait qu' mistress Osborne et aux moyens de
lui venir en aide. Il avait pour Jos Sedley des compliments et des
flatteries qui ne tarissaient point. Il ressentait pour lui une
tendresse dont celui-ci ne se rendait pas trs-bien compte. Mais nos
lecteurs qui ont des soeurs ou des filles, doivent avoir remarqu
combien sont aimables et empresss auprs d'eux les hommes qui font la
cour aux femmes de leur famille, et peut-tre le major tait-il digne
de prendre rang parmi ces adeptes de l'hypocrisie.

Le fait est que le major Dobbin, en s'embarquant  bord du
_Ramchunder_, se trouvait dans un tat dsespr, et qu'il ne commena
 se remettre et ne fit bonne figure  son vieil ami M. Sedley
qu'aprs une conversation qu'ils eurent ensemble sur le pont, o l'on
avait port le major presque dfaillant. Dobbin avait alors dit 
Joseph qu'il ne lui restait plus qu' se soumettre  sa destine;
qu'il laissait quelque chose  son filleul dans son testament, et
qu'il esprait que mistress Osborne lui garderait un bon souvenir;
qu'enfin il dsirait qu'elle ft heureuse avec le nouvel poux
qu'elle allait prendre.

Un mariage! avait dit Joseph; mais il n'est point question de cela,
elle ne m'a jamais parl de mariage dans ses lettres; seulement elle
avait annonc de son ct,  son frre, que le major Dobbin allait se
marier, et elle faisait des voeux bien sincres pour son bonheur.

Mais qu'elle tait enfin la date de ces lettres? Sedley les rechercha.
Elles taient de deux mois postrieures  celles qu'avait reues le
major.

 partir de ce jour, le chirurgien du navire n'eut qu' s'applaudir du
nouveau rgime qu'il avait prescrit au malade que le mdecin de Madras
lui avait remis dans un tat  peu prs dsespr. En effet, depuis
que le major avait chang de potion, un mieux sensible s'tait
manifest. Voil de quelle manire le capitaine Kirk manqua ses
paulettes de major.

La gaiet et la force revinrent au major Dobbin, toujours en
augmentant; ses compagnons de traverse ne pouvaient s'expliquer une
mtamorphose si subite. Dobbin plaisantait maintenant avec les
officiers, tirait le bton avec les matelots, courait sur les cordages
comme le plus agile des mousses, et chantait le soir des chansonnettes
au grand divertissement de tout l'quipage assembl pour prendre le
grog. Enfin, il tait devenu si aimable, si gai, si enjou que le
capitaine, qui jusqu'alors l'avait regard comme un pauvre sire et un
tre presque nul, avait fini par s'avouer  lui-mme que le major,
malgr sa rserve, tait un officier fort instruit et fort capable.

Il n'a pas des manires trs-distingues, disait le capitaine  son
second, et peut-tre reprsenterait-il assez mal au palais du
gouverneur, o Sa Seigneurie et lady Williams m'ont honor de leurs
attentions particulires, et me prenant la main devant toute la
compagnie, m'ont invit  prendre un verre de bire avec eux devant le
commandant en chef; mais s'il ne possde pas d'excellentes manires,
il y a au moins de a dans cet homme-l.

Le capitaine du _Ramchunder_ prouvait par l qu'il tait aussi capable
de sonder les mystres de la nature humaine que de commander une
manoeuvre.

 dix jours environ des ctes de l'Angleterre, le btiment fut arrt
par un calme plat. Dobbin se livra alors  des accs d'impatience et
de mauvaise humeur qui surprirent tous ses camarades, charms
jusque-l de sa bonhomie et de son entrain; mais, lorsque la brise
vint de nouveau, on le vit se livrer  tous les transports d'une joie
enfantine. Ah! son coeur battit bien fort lorsque le pilote du port
monta  bord du navire, lorsqu'il aperut les deux tours amies du
clocher de Southampton!




CHAPITRE XXVI.

Notre ami le major.


Notre ami le major s'tait rendu si populaire  bord, qu'au moment o
lui et M. Sedley descendirent dans le canot qui vint les prendre pour
les dbarquer, tout l'quipage, matelots et officiers,  commencer par
le capitaine, l'accompagnrent de hourras d'adieux qui firent rougir
le major, et il secoua la tte en signe de remercments. Jos, persuad
que ces acclamations taient pour lui, ta son chapeau  galon d'or et
l'agita avec une grce pleine de majest. En quelques coups de rames
le canot fut au rivage; nos deux voyageurs descendirent sur le port et
se dirigrent vers l'htel du Roi-George.

La vue de la rjouissante tranche de boeuf, du pot d'argent couronn
d'cume qui, dans les magnifiques salons du Roi-George, accueillent le
voyageur au retour de ses courses lointaines, n'eurent point assez
d'empire sur Dobbin pour le dcider  passer plusieurs jours au milieu
de ces douceurs et de ce bien-tre. Ds son arrive, il demanda des
chevaux de poste, et  peine  Southampton, il aurait voulu tre dj
sur la route de Londres. Jos se refusa obstinment  quitter le soir
mme cette nouvelle Capoue.  quoi bon passer la nuit au milieu des
cahots de la route alors que la plume et l'dredon vous invitent  une
douce et moelleuse paresse, au lieu et place de cet affreux lit de
Procuste, sur lequel les voyageurs qui reviennent du Bengale sont
obligs de s'tendre dans leur troite et incommode cabine? Jos ne
comprenait pas que l'on pt songer  partir avant d'avoir retrouv son
bagage, que l'on pt se remettre en route avant d'avoir au moins pris
un bain.

Le major se vit donc forc d'attendre encore pour cette nuit, et
d'annoncer tout simplement par lettre son arrive  sa famille. Dobbin
supplia Jos d'crire de son ct  ses amis; Jos promit, mais ne tint
pas sa promesse. Le capitaine, le chirurgien et un des deux passagers
vinrent dner  l'htel avec nos deux amis. Jos dploya toute sa
science  commander un dner. Il promit qu'il partirait le lendemain
avec le major pour Londres. L'htelier racontait depuis que c'tait
plaisir de voir avec quelle satisfaction M. Sedley huma sa premire
pinte de bire, comme doit faire tout bon Anglais qui, aprs une
longue absence, remet le pied sur le sol britannique.

Le lendemain matin, de trs-bonne heure, suivant son habitude, le
major Dobbin tait sur pied, tout ras et tout habill. Personne
n'tait lev dans l'auberge,  l'exception de celui qui fait les
souliers et qui semble tre une crature pour laquelle le sommeil est
un mythe. Le major pouvait entendre les gens de la maison ronfler en
choeur, tandis que lui errait  l'aventure dans les corridors dserts.
 ce moment le dcrotteur, dont les yeux ne se ferment jamais, allait
de porte en porte faire sa distribution de bottes  revers, bottes 
haute tige, demi-bottes, etc., etc.... Le domestique indigne de Jos
se leva enfin, prpara le hookah de son matre et disposa son
formidable attirail de toilette. Les filles d'auberge commenaient
alors  sortir de leurs soupentes, et, rencontrant le ngre dans les
couloirs, elles furent tout effrayes, pensant se trouver en face du
diable. Lui et Dobbin faillirent plus d'une fois se laisser tomber au
milieu des seaux qui obstruaient le passage et dont elles se servaient
pour laver l'htel du Roi-George. Enfin l'un des garons vint ouvrir
la porte et tira les verrous. Le major crut qu'enfin l'heure du dpart
tait sonne, et il demanda sur-le-champ une chaise de poste pour se
mettre en route.

Puis il se rendit  la chambre de Sedley, et cartant les rideaux d'un
lit immense o Jos s'vertuait  ronfler:

Debout! debout! lui cria le major; il est temps de partir; la voiture
sera  la porte de l'htel avant une demi-heure.

Jos se mit  grogner contre le malencontreux interrupteur de son
sommeil et demanda quelle heure il tait. Quand le major qui ne savait
point mentir, quelque avantage qu'il en pt tirer, lui eut avou en
rougissant la vrit sans dtour, Jos fit pleuvoir sur lui une grle
d'imprcations que nous ne consignerons point ici, mais qui n'auraient
point laiss de doute  Dobbin au sujet de la damnation ternelle de
son ami, s'il avait d comparatre incontinent devant le juge suprme.
Il envoya le major  tous les diables, il lui dclara qu'il ne
voyagerait pas avec lui; que c'tait le comble de la cruaut, de
l'inconvenance, que de venir troubler ainsi le sommeil d'un honnte
homme. Le major dut battre en retraite devant l'ouragan qu'il venait
de soulever et laissa Jos reprendre le fil de son sommeil.

Pendant ce temps, la chaise de poste tait amene devant l'auberge; le
major monta dedans et partit sans plus de retard.

Il et t un grand seigneur anglais voyageant pour son plaisir, ou
bien le courrier d'un homme de bourse, car ceux du gouvernement ont
d'ordinaire des allures plus pacifiques, qu'il n'aurait pas couru la
grande route avec plus de clrit. Les postillons, en voyant les
pourboires qu'il leur jetait, prenaient Dobbin pour un prince dguis.

Comme elle lui paraissait verte et souriante, cette campagne qui, dans
la rapidit de sa course, semblait fuir bien loin derrire lui! comme
elles lui paraissaient aimables et animes ces petites villes o les
bateliers venaient  sa rencontre avec de gais sourires et de profonds
saluts! Il passait comme un ouragan devant ces auberges places au
bord de la route, dont les enseignes pendaient aux arbres, o chevaux
et charretiers s'arrtaient pour se rafrachir sous un ombrage pais;
devant les vieux chteaux avec leurs parcs; devant les chaumires
groupes autour d'une antique glise; enfin il foulait le sol anglais;
enfin il respirait l'air natal. Est-il au monde une joie que l'on
puisse comparer  celle-l? Tout prend un air de fte aux yeux du
voyageur qui revient dans sa patrie; tout, sur son passage, semble le
saluer et lui souhaiter sa bienvenue; et pourtant le major Dobbin, sur
la route de Southampton  Londres, ne voyait rien autre chose que le
chiffre dcroissant des bornes milliaires. Ah! n'en doutez pas, c'est
qu'il tait press de revoir sa famille, d'embrasser sa mre et ses
soeurs!

Une fois  Piccadilly, il compta les secondes qu'il lui fallut pour se
rendre  son ancien logis, chez Slaughter, auquel il ne voulut point
faire d'infidlit. Dix annes s'taient coules depuis qu'il y avait
fait sa dernire visite, depuis que George et lui, ils taient jeunes
alors, y avaient donn de joyeux djeuners, y avaient fait maintes
parties. Ils taient maintenant passs dans la catgorie des vieux
garons. Ses cheveux grisonnaient; les passions, les sentiments de sa
jeunesse s'taient refroidis aux glaces de l'ge. Il retrouva sur la
porte la mme garon, de dix ans plus vieux, mais dans le mme habit
bien gras, toujours avec la mme quantit de cachets en breloques,
avec la mme manire de remuer son argent dans ses poches. Il reut le
major absolument comme s'il tait de retour d'une absence de huit
jours.

Les effets du major au numro 23, dit John sans tmoigner la moindre
surprise, c'est la chambre qu'on lui donne d'habitude. Que voulez-vous
pour votre dner? Du poulet rti, je pense. Eh bien! tes-vous mari
maintenant?... Le bruit courait que vous tiez mari.... Le chirurgien
cossais de votre rgiment.... non, c'tait le capitaine Humby du 33e,
en garnison avec le vtre  Unjee, qui racontait cela....
Prendrez-vous un grog?... Pourquoi tes-vous venu en poste?... la
diligence ne vous aurait-elle pas aussi bien amen?...

L-dessus le fidle John, dont la mmoire ne perdait le souvenir
d'aucun des officiers qui frquentaient sa maison, qui savait tous les
gards qu'il leur devait et avec qui dix annes ne faisaient pas plus
d'effet qu'un jour, conduisit Dobbin  son ancienne chambre, o le
major retrouva son grand lit aux rideaux de serge, son vieux tapis
peut-tre encore plus rapic et l'ancien mobilier en bois noir
recouvert d'une toffe fonce telle que le major se rappelait l'avoir
vue au temps de sa jeunesse.

Il se figurait voir encore George arpenter  grands pas cette chambre
la veille de son mariage, se ronger les ongles et jurer qu'il faudrait
bien que son pre finisse par mettre les pouces, et que si, en
dfinitive, il ne cdait pas, alors il s'arrangerait pour pouvoir se
passer de lui. Tous ces dtails lui revinrent aussi clairs, aussi
prcis que si c'et t hier.

Vous n'avez pas rajeuni, dit John en examinant son ancienne
connaissance.

Dobbin se mit  rire.

Dix annes et la fivre ne sont pas faits pour vous ter des annes,
mon garon, dit-il  John. Quant  vous, vous tes toujours jeune, ou
plutt non, vous tes toujours vieux.

--Qu'est devenue la veuve du capitaine Osborne, reprit John; c'tait
un bon garon, celui-l, un gaillard qui ne comptait pas avec
l'argent. Il n'est pas revenu depuis le jour o il a t se marier en
quittant d'ici. Il me doit encore trois guines. Regardez, c'est
inscrit sur mon livre: 10 avril 1815, le capitaine Osborne, trois
livres sterling. Si jamais j'en reois le payement de son pre, cela
m'tonnera bien.

En disant ces mots, John remit dans sa poche son carnet de maroquin o
se trouvait inscrite la dette du capitaine sur une page sale et
crasseuse qui restait entire au milieu d'une foule d'autres notes
griffonnes portant galement le montant des dettes des autres
habitus de la maison.

Aprs avoir install son client dans la chambre qui lui tait
destine, John se retira avec un calme parfait. Le major Dobbin,
moiti rouge, moiti souriant des sottises de ce vieux radoteur, tira
de sa valise le plus beau et le plus lgant costume de ville qu'il
et en sa possession. Il fut pris d'un mouvement de gaiet en voyant
dans une petite glace place au-dessus de sa toilette sa figure brle
par le soleil et ses cheveux grisonnant par l'ge.

C'est de bon augure, pensa-t-il, que le vieux John se soit souvenu de
moi; elle me reconnatra peut-tre aussi, je l'espre.

Et il sortit de l'htel en prenant comme autrefois le chemin de
Brompton.

Tout en marchant, il retrouvait les moindres incidents de sa dernire
entrevue avec Amlia, aussi prsents  sa mmoire que si c'et t la
veille. L'Arc-de-Triomphe et la statue d'Achille, levs dans
Piccadilly depuis qu'il y tait venu, ne frapprent que
trs-faiblement ses yeux et son esprit. Mais il fut pris comme d'un
frisson gnral en entrant dans un passage qui conduisait  la rue de
Brompton o se trouvait la demeure d'Amlia. tait-elle ou non marie?
S'il la rencontrait avec son petit garon, qu'allait-il lui dire? Il
aperut une femme qui se dirigeait de son ct, menant  la main un
enfant de cinq ans; c'tait elle, peut-tre? Il ne lui en fallut pas
davantage pour le faire trembler comme une feuille. Quand il fut enfin
devant sa maison, quand il se vit en face de la porte, il saisit la
sonnette et s'arrta un moment. Il aurait presque pu entendre les
battements de son coeur contre sa poitrine.

Quoi qu'il en soit, se dit-il enfin en lui-mme, que le Seigneur
tout-puissant rpande sur elle ses bndictions. Allons, ajouta-t-il,
comme pour se donner du courage, peut-tre est-elle sortie en ce
moment.

Cette rflexion tait bien faite pour le dcider  entrer. La fentre
de la pice o elle se tenait d'ordinaire tait ouverte et personne
n'tait dans la chambre. Le major crut apercevoir le piano et le
tableau plac au-dessus qui occupait toujours la mme place
qu'autrefois. Alors les mmes inquitudes vinrent l'assaillir. Mais la
plaque de cuivre indiquait bien la porte de M. Clapp, et Dobbin,
soulevant le marteau, le laissa retomber de tout son poids.

Une jeune fille de seize ans  l'air mutin, aux yeux vifs, aux joues
roses, accourut  cet appel et regarda fixement le major qui se
soutenait contre le mur. Il tait ple et dfait comme un mort, et il
eut grand'peine  retrouver assez de force pour murmurer ces mots:

Mistress Osborne demeure-t-elle encore ici?

La jeune fille poursuivit son examen pendant quelques minutes encore,
puis plissant  son tour:

Ah! mon Dieu, s'cria-t-elle, c'est le major Dobbin: et elle lui
tendit la main. Vous ne vous souvenez plus de moi, lui dit-elle, je
vous appelais le major sucre d'orge.

Aussitt, et c'tait la premire fois de sa vie qu'il se livrait  un
pareil transport, le major serra troitement la jeune fille et
l'embrassa. Pour elle, elle se mit  rire,  se livrer aux transports
d'une folle gaiet,  pousser des cris de joie,  appeler son pre et
sa mre de toute la force de ses poumons. Le digne couple ne tarda pas
 paratre, dj ils avaient aperu le major  travers la fentre de
la cuisine, et n'avaient pas t peu surpris de voir leur jeune fille
entre les bras d'un grand gaillard en habit bleu et en pantalon blanc.

Vous ne reconnaissez donc pas votre vieil ami? leur dit-il non sans
rougir un peu. Vous ne vous souvenez donc plus de moi, mistress Clapp,
et de ces bons gteaux que vous tiez dans l'usage de me faire pour le
th? Regardez-moi bien, Clapp, je suis le parrain de George: me voici
tout frais dbarqu de l'Inde.

On se donna aussitt de bonnes poignes de main, mistress Clapp parut
 la fois fort attendrie et fort charme, et elle prit plusieurs fois
le ciel  tmoin de sa joie.

Le matre et la matresse du logis conduisirent le digne major auprs
de John Sedley; il reconnut jusqu'aux moindres parties de
l'ameublement, depuis le vieux piano, qui avait bien eu aussi son
mrite dans son temps, jusqu'aux crans et au petit porte-montre en
albtre dont le disque blanchtre encadrait la montre d'or du vieux
Sedley. Dobbin se plaa dans le fauteuil vacant de son ancien ami. Le
pre, la mre et la fille, en entremlant leur rcit des exclamations
les plus pathtiques, informrent le major des faits que nous
connaissons dj, mais qu'il ignorait pour sa part compltement, tels
que la mort de mistress Sedley, l'installation de George chez son
grand-pre Osborne, la sparation qui avait t si cruelle pour sa
mre enfin, et tous les autres dtails de la vie d'Amlia. Deux ou
trois fois il fut sur le point d'entamer la question de mariage, et
deux ou trois fois il s'arrta tout court pour ne point exposer 
leurs yeux les secrets de son coeur. On lui apprit enfin que mistress
Osborne tait alle se promener avec son pre  Kensington-Gardens o
elle accompagnait toujours ce vieillard dsormais si faible et si
dbile, ce qui rendait bien triste et bien pnible l'existence de
cette pauvre femme qui se conduisait comme un ange  l'gard de son
pre.

Je suis fort  court de temps, dit alors le major, et je suis pris ce
soir par des affaires d'importance; je serais pourtant bien aise de
voir mistress Osborne. Miss Polly pourrait-elle m'accompagner et me
montrer le chemin?

Miss Polly fut  la fois charme et surprise de cette proposition;
elle connaissait le chemin et ne demandait pas mieux que de le montrer
au major Dobbin; elle allait, elle aussi, fort souvent, avec M. Sedley
les jours o mistress Osborne se rendait  Russell-Square; elle
connaissait le banc favori du vieillard. Elle alla donc bien vite
s'apprter, et au bout de quelques minutes elle redescendit avec son
plus beau chapeau, le chle jaune de sa mre, une grande broche en
caillou d'Irlande, qu'elle avait pris galement  sa mre, afin de
faire meilleure mine au bras du digne major.

Dobbin, en habit bleu et en gants de peau de daim, offrit son bras 
la jeune fille, et ils partirent comme un couple joyeux. Le major
n'tait pas fch de sentir quelqu'un prs de lui pendant cette
entrevue qui lui inspirait une certaine terreur. Il fit  sa compagne
mille questions sur Amlia. L'excellent coeur du major saignait  la
pense que la pauvre mre avait eu  se sparer de son fils. Comment
avait-elle support cette dure extrmit? Le voyait-elle souvent? M.
Sedley avait-il au moins les moyens de mener une vieillesse douce et
facile? Polly s'efforait de satisfaire de son mieux  toutes les
questions du major.

Au milieu de leur course, il survint un petit incident qui fut la
source d'un trs-vif plaisir pour notre ami. Ils rencontrrent un
jeune homme aux ples couleurs, aux favoris clair-sems,  la cravate
blanche et roide, et qui se promenait _en sandwich_[3], c'est--dire
ayant une femme  chaque bras. L'une des deux tait grande et maigre,
d'un ge moyen, avec une expression et les allures frappantes par leur
conformit avec celles du ministre anglican  ct de qui elle
s'avanait. L'autre tait une petite femme  la mine terreuse, orne
d'un magnifique chapeau neuf couvert de rubans blancs, enroule dans
une pelisse splendide dont l'adroit ajustement laissait entrevoir sur
sa poitrine le large disque d'une montre en or. Le monsieur flanqu de
ces deux dames portait en outre un parasol, un chle et un panier, si
bien qu'il avait les deux mains compltement embarrasses et qu'il ne
put lever son chapeau pour rpondre au salut dont le gratifia miss
Mary Clapp.

                   [Note 3: On sait qu'un sandwich est une tranche
                   de jambon entre deux tranches de pain.]

Il lui fit toutefois un gracieux mouvement de tte, tandis que les
deux dames se bornaient  un petit salut protecteur et jetaient des
regards svres et souponneux sur ce monsieur en vtement bleu, en
canne de bambou, qui accompagnait miss Polly.

Quelles sont ces personnes? demanda le major fort diverti _par ce
trio burlesque_, lorsqu'il fut assez loin pour ne pouvoir plus en tre
entendu.

Mary le regarda avec un petit air malicieux.

C'est notre ministre le rvrend M. Binney--le major
tressaillit--avec sa soeur miss Binney. Dieu merci, elle nous a assez
tourments avec son cole du dimanche; et l'autre petite dame qui a
une paille dans la vue et une si belle montre sur l'estomac, c'est
mistress Binney, autrefois miss Grits. Son pre tait picier, et
tenait une boutique _ la Cloche d'or_, Kensington-Gravel. Ils se
sont maris le mois dernier, et les voil de retour de Margate. Elle
possde cinq cents livres sterling de revenu; mais la brouille s'est
mise entre elle et miss Binney, qui a conduit tout ce mariage.

Le major fut presque tent de faire des sauts de joie; il frappa le
sol de sa canne d'une manire si bizarre que miss Clapp ne put retenir
une exclamation et s'empcher de rire; puis il resta quelques moments
silencieux, la bouche bante, suivant des yeux le couple qui
s'loignait, tandis que miss Mary lui donnait tous les dtails qui les
concernait; mais la seule chose qu'il et entendue, c'est que le
ministre avait pous une autre femme qu'Amlia, et cela lui suffisait
pour ouvrir son coeur  la joie. Aprs cette rencontre, on pressa le
pas pour arriver plus vite  destination, et ils arrivrent encore
trop tt, car le major frissonnait d'autant plus  l'ide de cette
entrevue, qu'il n'avait pas t un seul jour sans dsirer dans le
cours des dix dernires annes. Enfin, ils atteignirent l'antique
portail formant l'entre de Kensington-Gardens.

Nous y voici, dit miss Polly; et elle sentit de nouveau le bras de
Dobbin tressaillir sous le sien. Elle savait, du reste,  quoi s'en
tenir: sa jeune mmoire avait conserv le souvenir de toutes les
confidences passes.

Allez devant, lui dit le major, pour l'avertir.

Polly partit comme un trait, et son chle flottait derrire elle au
souffle du vent.

Le vieux Sedley tait assis sur son banc, son mouchoir plac  ct de
lui; il redisait, suivant son habitude, pour la centime fois, quelque
vieille histoire du temps de sa jeunesse  la pauvre Amlia, qui la
savait dj par coeur et qui avait encore un sourire rsign pour le
rcit du vieillard. Toutefois,  force d'entendre les racontages de
son vieux pre, elle pouvait dsormais sourire en toute scurit, sans
mme prter l'oreille, et penser  ses propres affaires. Voyant Mary
arriver en courant, Amlia se leva tout effare de son banc. Sa
premire pense fut qu'il tait arriv quelque malheur  Georgy. Mais
la figure empresse et joyeuse de la messagre eut bien vite dissip
les craintes qui s'levaient dans le coeur de cette tendre mre.

Bonne nouvelle, bonne nouvelle, criait l'claireur de Dobbin; il est
arriv! il est arriv!

--Qui cela? dit Emmy pensant toujours  son fils.

--Regardez par l, rpondit miss Clapp en faisant un demi-tour et en
tendant la main dans la direction qu'elle indiquait.

Amlia aperut alors la ple figure de Dobbin et les immenses contours
de son ombre qui se dessinaient sur l'herbe. Ce fut  son tour de
tressaillir, de rougir et de pleurer. Dans les grandes circonstances,
les larmes taient toujours le suprme recours de cette douce et
simple crature.

Les yeux de Dobbin s'arrtrent avec tendresse sur Amlia; elle tait
bien toujours la mme: seulement ses joues taient un peu ples, sa
figure un peu plus pleine, ses yeux comme autrefois exprimaient la
bont et la confiance. Quelques fils d'argent se mlaient  sa noire
chevelure. Elle tendit les deux mains  Dobbin avec un sourire voil
par les larmes. Et lui, saisissant ces deux mains amies les serra
quelques instants dans les siennes, au milieu d'une contemplation
muette. Que ne la serrait-il dans ses bras? Que ne lui jurait-il que,
dornavant, il resterait pour toujours auprs d'elle? Certainement il
n'et trouv alors aucune rsistance de sa part.

J'ai.... j'ai  vous annoncer l'arrive d'un autre personnage, fit-il
aprs un moment de silence.

--De mistress Dobbin? demanda Amlia avec un mouvement involontaire.

Ah! c'tait bien le moment de lui dire le secret qui lui pesait sur le
coeur.

Non, non, rpondit-il en lui lchant les mains; qui a pu vous faire
un pareil mensonge? Nous avons fait la traverse avec Jos sur le mme
btiment, et il revient pour vous donner l'aisance et le bonheur.

--Mon pre! mon pre! s'cria Emmy, coutez ces bonnes nouvelles: mon
frre est en Angleterre. Il vient prendre soin de vous. Voici le major
Dobbin.

M. Sedley releva la tte comme un homme qui est pris  l'improviste et
qui cherche  recueillir ses penses; il fit au major un profond salut
 l'ancienne mode, en lui demandant si son digne pre, sir William,
tait toujours en bonne sant, ajoutant qu'il se proposait d'aller lui
rendre prochainement la dernire visite qu'il en avait reue. Il y
avait huit ans que sir William n'tait venu voir le pauvre Sedley, et
c'tait cette visite que le bon vieillard songeait  rendre.

Il n'a plus sa tte bien prsente, dit tout bas Emmy  Dobbin au
moment o ce dernier serrait cordialement la main du vieillard.

Malgr les importantes affaires que Dobbin prtextait avoir  Londres
ce soir-l, le major, sur l'invitation de M. Sedley, consentit 
prendre le th. Amlia, donnant le bras  sa jeune amie, ouvrit la
marche avec elle, tandis que M. Sedley restait en partage  Dobbin. Le
vieillard marchait trs-doucement, et il en profita pour raconter 
son compagnon une foule d'anciennes histoires sur lui, sur sa pauvre
chre pouse, sur sa prosprit passe, et enfin sur sa banqueroute.
Ses penses, comme cela arrive toujours pour les vieillards dont la
mmoire faiblit, se reportaient toutes au premier temps de la vie, et
le pass pour lui se rsumait  peu de chose prs dans la catastrophe
qu'il avait subie. Le major le laissait parler tout  son aise; ses
yeux, pendant ce temps, ne quittaient point l'tre ador qui marchait
devant lui, cette chre petite image toujours prsente  son
imagination, toujours associe  ses prires, divine apparition qui
venait embellir tous ses rves.

Ce soir-l, le bonheur, la joie intrieure d'Amlia clataient dans
ses traits et dans ses mouvements. Elle s'acquitta de ses devoirs de
matresse de maison avec une grce et une dlicatesse parfaites. Tel
fut, du moins, l'avis de Dobbin, qui la suivait des yeux  travers la
demi-obscurit du jour sur son dclin. Il tait donc enfin arriv pour
lui ce moment aprs lequel il soupirait depuis si longtemps; combien
de fois sur les rives lointaines, sous les brlantes ardeurs du soleil
de l'Inde, au milieu de marches forces, sa pense, traversant les
mers, ne s'tait-elle pas transporte auprs d'elle; alors elle lui
tait apparue telle qu'il la voyait maintenant, comme un ange
consolateur pour la vieillesse et l'infirmit, et rehaussant son
indigence de toute la grandeur de sa rsignation.

Le major trouvait le th d'autant meilleur qu'il le recevait de la
main d'Amlia, et Amlia lui servait tasse sur tasse, se faisant un
malin plaisir d'encourager cette disposition.  vrai dire, elle
ignorait que le major n'avait point encore dn, et que son couvert
l'attendait chez Slaughter,  cette mme place o George et Dobbin
avaient fait ensemble de joyeux repas dans le temps o Amlia n'tait
encore qu'une enfant, une lve  peine sortie de la maison de miss
Pinkerton.

La premire chose que mistress Osborne fit voir au major fut la
miniature de Georgy; ce fut la premire chose qu'elle monta chercher
en arrivant  la maison. L'enfant, bien entendu, tait dix fois plus
joli, mais n'tait-ce pas d'un noble coeur d'avoir pens  l'apporter
 sa mre? Jusqu'au moment o son pre alla se coucher, elle ne parla
pas beaucoup de Georgy. Il tait trop douloureux pour lui d'entendre
parler de M. Osborne de Russell-Square; il ne se doutait point
assurment que depuis quelques mois il ne vivait que des bienfaits de
son rival, et ce nom prononc en sa prsence et excit de sa part la
plus vive colre.

Dobbin raconta  Amlia ce qui s'tait pass  bord du _Ramchunder_ et
exagra peut-tre encore les bienveillantes dispositions de Jos 
l'gard de son pre. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le major,
par son insistance pendant le voyage  reprsenter  son compagnon les
devoirs que sa position lui imposait vis--vis de son pre, avait fini
par arracher de lui la promesse qu'il se chargerait de sa soeur et de
son neveu. L'irritation de Jos,  propos des billets que le vieillard
avait tirs sur lui, s'tait un peu calme au rcit que Dobbin lui
avait fait de ses petites misres personnelles, du fameux envoi de
vins dont le vieillard l'avait favoris. Enfin, par ses mnagements,
il avait amen M. Jos qui, aprs tout, n'tait pas d'un caractre
intraitable, quand on savait le prendre par la douceur et la
flatterie,  manifester des dispositions trs-favorables pour la
famille qu'il allait retrouver en Europe.

En un mot, s'il faut le dire, le major donna une entorse  la vrit
au point d'affirmer au vieux M. Sedley que la cause du retour de Jos
en Europe tait l'unique dsir de le revoir.

 son heure ordinaire, le vieux M. Sedley commena  ronfler dans son
fauteuil, et Amlia put alors entamer cette conversation qu'elle
dsirait si ardemment, puisque Georgy devait en tre l'objet exclusif.
Elle ne dit rien  Dobbin des souffrances que lui avait cotes la
sparation, car bien que cette blessure ft pour elle ouverte et
toujours saignante, elle regardait comme un sentiment condamnable son
regret de ne plus l'avoir prs d'elle. Mais elle avait mille choses 
lui dire sur tout ce qui tenait  son fils, sur ses qualits, ses
talents, son avenir. Elle lui dpeignit sa beaut anglique, lui cita
mille exemples de sa gnrosit, de la noblesse de son coeur. Quand
il tait encore avec elle, une princesse de sang royal l'avait arrt
pour l'admirer dans Kensington-Gardens; maintenant il coulait ses
jours au milieu de tous les raffinements du luxe et de l'opulence. Il
avait un groom, un poney. Sa gentillesse et sa vivacit taient
incomparables; enfin le rvrend Lawrence Veal, le matre de George,
tait un homme prodigieux pour son rudition et l'agrment de sa
conversation.

Il sait tout, disait Amlia; il a des runions charmantes. Allons,
monsieur, avec votre instruction, les hautes connaissances que vous
possdez et toutes vos perfections en esprit et en science.... Vous
avez beau branler la tte pour dire non..., il me le disait bien
souvent..., vous aurez un vritable plaisir  venir aux runions de M.
Veal. C'est le dernier mardi de chaque mois. Il prtend qu'au barreau
et dans la politique il n'y a point de place  laquelle George ne
puisse prtendre. Regardez-moi ceci.

Ouvrant alors un tiroir de table, elle prsenta au major un travail de
la faon de George. Voici le texte de ce chef-d'oeuvre qui se trouve
encore en la possession de la mre de George:


L'GOSME.

De tous les vices qui dgradent la nature humaine, l'gosme est le
plus odieux et le plus mprisable. Un amour exagr de soi-mme
conduit aux crimes les plus monstrueux et occasionne les plus grands
malheurs dans les tats comme dans les familles. Un homme goste
appauvrit sa famille et cause souvent sa ruine, tout comme un monarque
goste cause la ruine de son peuple en le prcipitant dans la guerre.

Exemple: L'gosme d'Achille, comme l'a remarqu Homre, causa aux
Grecs des maux sans nombre: [Greek: myri' Achaiois alge' ethke].
(Hom., _Il._, A, 2.) L'gosme de feu Napolon Bonaparte plongea
l'Europe dans des guerres sans fin, et le fit prir sur un misrable
rocher de l'ocan Atlantique,  Sainte-Hlne.

Nous voyons, par ces exemples, que nous ne devons point consulter
notre ambition ou notre intrt personnel, mais prendre en
considration l'intrt des autres aussi bien que le ntre.

                              George SEDLEY OSBORNE.

  Athn-House, 24 avril 1827.

Eh bien! que dites-vous de ce style et de ces citations grecques 
son ge? disait la mre en extase. Oh! William, ajoutait-elle en
prenant la main du major, quel trsor m'est venu du ciel lorsqu'il m'a
donn ce fils. C'est la joie et la consolation de ma vie, c'est
l'image vivante de.... de celui qui n'est plus.

--Puis-je lui en vouloir de sa fidlit? se disait Dobbin  lui-mme.
Puis-je tre jaloux d'un ami qui maintenant repose dans la tombe, ou
me trouver bless si un coeur comme celui d'Amlia ressent un amour
ternel. George, George, vous n'avez pas su apprcier le trsor que
vous aviez l.

Ces rflexions traversrent l'esprit de William en moins de temps que
nous n'en mettons  les dire, tandis qu'il tenait la main d'Amlia, et
que celle-ci passait son mouchoir sur ses yeux.

Mon bon ami, lui disait-elle en lui serrant la main qu'elle tenait
dans la sienne, vous avez toujours t pour moi d'une bont, d'un
dvouement exemplaires.... Ah! voici mon pre qui s'veille. Vous irez
voir George demain, n'est-ce pas?

--Demain, je ne pourrai pas, rpondit le bon Dobbin; demain, j'ai
beaucoup  faire.

Il ne voulait pas lui avouer qu'il n'avait pas encore t voir sa
famille, embrasser sa soeur ane! Il se dcida enfin  prendre cong
d'elle et  lui laisser son adresse pour Jos lorsqu'il serait arriv.

Ainsi s'coula sa premire journe, cette journe o il la revoyait
pour la premire fois.

Quand il rentra chez Slaughter, il trouva sa volaille froide et la
mangea sans y prendre garde. Comme il savait qu'on se couchait de
bonne heure dans sa famille, il ne jugea pas  propos de les dranger
 une heure si avance; aussi, aprs cette sage rflexion, se
dcida-t-il  aller prendre une contre-marque au thtre d'Haymarket,
o, nous l'esprons bien, il passa une soire agrable.




CHAPITRE XXVII.

Le vieux piano.


La visite du major laissa John Sedley dans un tat de trs-grande
surexcitation pendant toute la soire. Sa fille ne put lui faire
reprendre ses occupations, ses distractions ordinaires. Il se mit 
bouleverser tiroirs et cartons,  fouiller dans ses paperasses, 
arranger tous ses dossiers pour l'arrive de Jos. Il classa avec le
plus grand soin ses reus et ses lettres d'affaires, tous les
documents relatifs  la socit vinicole qui, aprs les plus
magnifiques dbuts, avait manqu tout  coup sans qu'on pt en
expliquer le motif; les prospectus de la socit houillre, que
l'absence des capitaux avait seule empch de devenir une magnifique
affaire. Un brevet d'invention pour une scierie mcanique destine 
fabriquer de la poudre  l'usage de ceux qui crivent (sans garantie
du gouvernement). Le vieillard passa toute la soire jusqu' une heure
fort avance de la nuit  runir toutes ces pices, allant et venant
d'une chambre  l'autre et portant d'une main tremblante une lumire 
moiti teinte. Il fit un paquet pour la scierie et un autre pour les
vins, un autre pour les charbons, etc., etc....

Il va me trouver parfaitement en rgle, Emmy, disait le vieillard
d'un air satisfait.

Emmy lui rpondit par un sourire.

Je crains bien que Jos ne regarde pas ces papiers.

--Vous n'y entendez rien, ma chre, lui rpondit son pre en hochant
la tte avec un air d'importance.

Certes, il avait raison, Emmy n'y entendait rien, et il est  dplorer
que tant d'autres y soient au contraire si entendus. Toutes ces
paperasses, bonnes pour l'picier, une fois disposes sur son bureau,
le vieux Sedley les couvrit soigneusement d'un mouchoir de couleur;
c'tait un cadeau de l'Inde envoy par le major Dobbin, puis il
enjoignit, du ton le plus solennel,  la fille et  la dame de la
maison, de ne point toucher  tout cela; c'taient des papiers qu'il
avait prpars et mis en ordre pour l'arrive de M. Jos Sedley le
lendemain matin, de M. Jos Sedley de la compagnie des Indes
orientales, division du Bengale!

Le lendemain matin, Amlia trouva son pre sur pied; il s'tait lev
de trs-bonne heure. Jamais elle n'avait remarqu en lui une aussi
grande agitation de corps et d'esprit.

Je n'ai pu fermer l'oeil, ma chre Emmy, dit-il  sa fille. Je
pensais  ma pauvre Bessy. Je pensais que si elle avait t encore de
ce monde, elle serait venue se promener avec moi dans la voiture de
Jos. Elle a eu aussi la sienne autrefois, et elle y faisait fort bonne
mine.

Ses yeux, en mme temps, se remplissaient de larmes qui s'amassaient
sur le bord de ses paupires et roulaient lentement le long de ses
joues. Amlia les essuya et l'embrassa avec un doux sourire; puis elle
fit  la cravate du vieillard un noeud des plus magnifiques; elle lui
mit ensuite son pingle en or, triste reste de sa grandeur passe.
Install de la sorte dans son vieux fauteuil, ds six heures du matin,
en grand costume des dimanches, il attendit l'arrive de son fils.

Dans la grande rue de Southampton, de splendides talages de tailleur
provoquent par leur lgance l'admiration de tous les passants;
derrire des glaces de toute hauteur se laissent apercevoir des habits
dont la coupe gracieuse est faite pour charmer l'oeil et tenter
l'acheteur; la soie et le velours, l'or et le satin y rivalisent
d'clat et de magnificence. Sur des gravures qui n'ont point leurs
pareilles dans la ralit, de merveilleux dandys avec une vitre 
l'oeil donnent la main  de petits enfants qui ont tous de grands yeux
et des cheveux friss; ou bien encore ce sont des amazones caracolant
autour de l'Achille d'Apsley-House. Bien que la garde-robe de Jos ft
garnie des plus splendides vtements qui soient sortis des ateliers de
Calcutta, il pensa qu'avant de se prsenter  la ville pour y faire
une entre convenable, il devait se munir de quelques-unes de ces
galantes nouveauts. Il choisit en consquence un gilet de satin
cramoisi parsem de papillons d'or, un autre gilet en velours rouge 
carreaux blancs avec un collet rabattu, et complta son costume par
une cravate bleu de ciel et une pingle en or surmonte d'un cavalier
en mail rose franchissant une barrire. Aprs ces emplettes
seulement, il se crut en tat de paratre dignement dans la grande
Cit. L'ancienne gaucherie de Jos et sa funeste maladie de rougir 
tout propos semblaient avoir cd dsormais devant la conscience de sa
valeur personnelle, et s'il prouvait encore sous le regard des
femmes, aux bals du gouverneur, un certain malaise suivi de quelque
rougeur, si leurs oeillades le faisaient fuir avec un reste d'effroi,
c'tait uniquement parce qu'il avait peur d'inspirer une trop forte
passion dont il n'aurait su que faire avec sa rsolution bien arrte
de ne jamais se marier, et cependant tout Calcutta ne possdait
personne qui pt y faire aussi bonne figure que Waterloo Sedley.
C'tait lui qui avait le train de maison le plus splendide, c'tait
lui qui donnait les meilleurs djeuners de garon, c'tait lui qui
avait la cuisine la mieux monte.

Pour faire un habit  un homme de sa circonfrence et de son
importance, le tailleur demanda au moins un jour, qui fut employ par
Sedley  chercher un domestique pour le servir lui et son ngre, 
aller retirer ses bagages, ses botes et les livres qu'il n'avait
jamais lus, ses caisses de provisions, ses chles destins il ne
savait pas encore bien  qui, et enfin tout le reste de ses richesses
indiennes.

Le troisime jour, Jos se dcida enfin  partir pour Londres dans tout
l'clat de sa nouvelle toilette. Le ngre install sur le sige  ct
du domestique europen claquait des dents et grelottait de froid sous
le tartan qui l'enveloppait. Jos fumait dans la voiture et de temps 
autre lchait une bouffe de tabac par la portire. Il avait un
extrieur si majestueux et si solennel que les gamins accouraient pour
le voir passer et le prenaient tout au moins pour le gouverneur
gnral. Quant  lui, on peut en tre assur, il se rendait volontiers
aux invitations empresses des hteliers de la route; il ne manqua pas
une seule fois de se rafrachir dans toutes les petites villes qu'il
traversa.

Par prcaution, il avait pris avant le dpart un copieux djeuner 
Southampton, compos  la fois de riz, de poisson et d'omelette;
l'estomac ainsi garni, il avait pu aller jusqu' Winchester, o un
verre de xrs lui avait paru ncessaire.  Alton, il tait descendu
pour goter  la bire, en grand renom dans la localit.  Farnham, il
s'tait arrt pour visiter le chteau de l'vque et prendre une
lgre collation compose d'anguilles, de ctelettes, de haricots de
Soissons, le tout arros d'une bouteille de bordeaux. Se sentant un
peu impressionn par le froid, au relais de Bagshot, et voyant son
ngre claquer de plus en plus des dents, il avait aval un grog pour
se rchauffer. Si bien qu'en dbarquant  Londres, il avait l'estomac
garni de vin, de bire, de viande, de xrs, de poisson et de tabac,
ni plus ni moins que la cabine aux provisions d'un bateau  vapeur. Il
commenait dj  se faire nuit lorsque la voiture arriva avec un
bruit de tonnerre devant la petite porte de Brompton, o, par un
sentiment de tendresse filiale, il avait voulu descendre avant d'aller
au logement que M. Dobbin avait d arrter pour lui chez Slaughter.

Les habitants de la rue taient tous  leurs fentres; la petite bonne
de la maison accourut  la porte grille du jardin; les dames Clapp
regardrent par le soupirail de la cuisine. Emmy tait fort occupe au
milieu de ses chiffons, tandis que le vieux Sedley, dans le petit
salon, battait la campagne plus que jamais. Jos descendit de sa
berline, s'avana avec un air majestueux  travers le jardin en
faisant crier le gravier sous ses pas. Il tait escort du nouveau
domestique qu'il avait engag  Southampton, et de son ngre, transi
de froid, et dont la figure noire, sous l'impression de la
temprature, tait devenue couleur caf au lait. Le pauvre gel
produisit une sensation immense sur mistress et miss Clapp, qui, tant
sorties de leur retraite pour couter peut-tre  la porte du salon,
trouvrent Loll Jewab tendu sur un banc, tremblant de tous ses
membres, au milieu de lamentations pitoyables, et dont les grandes
prunelles jaunes et les dents d'une blancheur blouissante se
dtachaient sur l'bne de sa figure.

Car, mon cher lecteur, vous avez d remarquer que nous avons
adroitement ferm la porte sur Jos, son vieux pre, sa douce et
aimable soeur, pour laisser passer les premiers panchements de la
tendresse. Le vieillard fut trs-mu, sa fille ne le fut pas moins,
comme on peut se l'imaginer, et Jos cda aussi quelque peu 
l'attendrissement gnral. Aprs dix annes d'absence, quel est
l'goste assez endurci pour que les souvenirs du pass, les liens de
la famille n'aient aucun pouvoir sur lui? La sparation semble
consacrer les affections du jeune ge, et lorsqu'on reporte sa pense
sur les plaisirs vanouis, les chagrins dont ils furent entours
disparaissent dans l'loignement pour ne plus laisser voir que ce
qu'ils ont eu de doux et d'aimable. Jos avait rellement du plaisir 
serrer la main de son pre, malgr le refroidissement passager
qu'avaient amen entre eux les entreprises commerciales. Il tait
enchant de voir sa soeur, si charmante dans le temps o le chagrin
n'avait pas encore chass le sourire de ses lvres, et il suivait avec
peine les rides profondes que l'indigence, le malheur et les annes
avaient marques dans les traits de ce vieillard, travers par de si
cruelles preuves. Emmy, allant au-devant de son frre jusqu' la
porte, lui avait gliss quelques mots  l'oreille pour lui apprendre
la mort de leur mre et lui recommander de n'en point parler devant le
vieux Sedley. Prcaution inutile! ce fut l le premier sujet par
lequel dbuta le vieux Sedley, et il versa d'abondantes larmes.
L'motion fut contagieuse pour le fonctionnaire de la compagnie des
Indes, et ce spectacle lui inspira de plus srieuses rflexions qu'il
n'tait habitu  en faire.

Le rsultat de cette entrevue fut on ne peut plus satisfaisant sans
doute, car lorsque Joseph fut remont dans sa chaise de poste pour se
faire conduire  son htel, Emmy embrassa tendrement son pre et lui
demanda avec un air de triomphe si elle n'avait pas eu raison de lui
soutenir que son frre avait un excellent coeur.

Jos Sedley, touch en effet de la misrable position de ses parents,
leur dclara, au milieu des premiers panchements du coeur, qu'il
voulait sans plus de retard les soustraire  la gne et au besoin, que
pendant tout le temps qu'il allait passer en Angleterre, et il ne
prvoyait pas qu'il dt en partir de sitt, il mettait  leur
disposition et sa maison et ce qu'il possdait. Amlia ferait 
merveille les honneurs de sa table jusqu'au moment o elle deviendrait
en son propre nom matresse de maison.

En entendant ces paroles, la pauvre femme laissa tristement tomber sa
tte sur sa poitrine, puis les larmes commencrent  arriver en
abondance; elle avait bien saisi le sens cach sous ces paroles. Elle
avait caus longuement  ce sujet avec sa jeune confidente miss Mary,
le mme soir de la visite du major. L'indiscrte Polly avait fait une
dcouverte qu'elle ne put garder pour elle, et dont elle s'empressa de
faire part  Amlia. Elle lui raconta le tressaillement, le frisson de
joie qui avaient trahi Dobbin au moment o, M. Binney passant  ct
d'eux avec sa jeune pouse, le major avait reconnu qu'il n'avait plus
de rival  craindre.

N'avez-vous pas remarqu, disait-elle  Emmy, comme il tait tout
hors de lui quand vous lui avez demand s'il tait mari, et avec
quelle vivacit il vous a rpondu: O avez-vous entendu un pareil
mensonge? Ah! madame, madame, ses yeux ne vous ont pas quitte un seul
instant, et je crois en vrit que ses cheveux ne sont devenus gris
qu' force de penser  vous.

Amlia, levant alors les yeux, regarda les portraits de son mari et de
son fils suspendus au-dessus de son lit. Puis, elle ordonna  sa
petite protge de ne plus jamais, au grand jamais, lui parler de
semblables choses. Le major Dobbin avait t l'ami intime de son mari,
son protecteur affectueux et dvou, celui de son fils; elle l'aimait
comme un frre, mais une femme qui avait eu le bonheur d'avoir un
poux comme le sien, et  cette pense ses yeux se tournaient vers le
mur, ne pouvait songer  un nouvel hymne.

La pauvre Polly soupira et pensa au jeune chirurgien Tom Kins, qui, 
l'glise, avait toujours tourn les yeux de son ct, et qui, par les
oeillades incendiaires qu'il lui lanait, avait presque amen son
pauvre petit coeur  capitulation; elle savait dj le parti qu'elle
prendrait si le hasard voulait qu'il mourt. Elle craignait qu'il ne
ft poitrinaire, ses joues taient si rouges et sa taille si mince.

Ce n'est point qu'Emmy, instruite de la passion du bon major, en
prouva de l'aversion ou du ddain. Quelle femme aurait pu se fcher
de l'attachement d'un coeur aussi loyal et aussi sincre? Sans
encourager son admirateur, Emmy avait pour lui cette estime et cette
amiti que mritait bien un si complet dvouement, et tant qu'il
renfermerait en lui-mme ses secrets sentiments de tendresse, oh!
alors elle ne demandait pas mieux que de lui faire un accueil franc et
cordial; mais s'il venait  lui faire ses propositions, alors elle
prendrait la parole pour mettre un terme  des esprances qui ne
pouvaient jamais devenir une ralit.

Ce soir-l, aprs sa conversation avec miss Polly, elle dormit d'un
sommeil plus profond. Elle prouvait une joie qu'elle n'avait pas
gote depuis longtemps.

Je suis bien aise, pensait-elle, qu'il n'aille pas pouser cette
miss O'Dowd. La soeur du colonel O'Dowd n'a pas la dlicatesse de
sentiments qu'il faut  la femme du major William.

Mais parmi les femmes qu'elle connaissait, laquelle aurait bien fait
l'affaire? Ce n'tait point miss Binney, elle tait trop vieille et
avait trop mauvais caractre. La petite Polly tait trop jeune.
Mistress Osborne, avant de s'endormir, ne russit  trouver personne
qui aurait pu convenir au major.

Jos se trouvait si commodment install  Saint-Martin-Lane, y gotait
avec tant de charmes les douceurs de son hookah, et se trouvait si
bien  porte de tous les thtres, qu'il serait indfiniment rest
chez Slaughter, s'il n'avait t harcel par les vives instances du
major. Notre digne ami ne laissa ni paix ni trve  matre Jos que
celui-ci n'et excut sa promesse de prendre chez lui Amlia et son
pre. Jos tait une pte molle que le premier venu ptrissait  sa
guise; et quant  Dobbin, il prenait plus  coeur ce qui intressait
les autres que ce qui le touchait personnellement. L'employ civil
devint donc le point de mire de toutes les manoeuvres si louables
d'ailleurs de l'excellent Dobbin. Il ne faisait jamais la moindre
objection toutes les fois que son ami lui disait de vendre, d'acheter
ou de cder quelque chose. Loll Jewab, l'Indien, aprs avoir t
quelque temps poursuivi des hues de l'impitoyable jeunesse de
Saint-Martin-Lane toutes les fois qu'il montrait dans la rue sa figure
basane, fut renvoy  Calcutta sur un btiment quip en partie par
le pre de Dobbin; toutefois, avant de quitter son matre, il lui
apprit  prparer un pilaw et un curry et  bourrer une pipe. La
principale occupation de Jos et son plus grand plaisir tait de
surveiller la confection d'une jolie voiture qu'il avait commande
avec le major chez un carrossier voisin. Il avait fait emplette d'une
paire de chevaux avec lesquels on le voyait se promener au parc ou
faire visite aux amis qu'il avait connus dans l'Inde. Il sortit
frquemment avec Amlia, et lorsqu'il en tait ainsi, on pouvait
presque toujours voir le major Dobbin sur la banquette de derrire.
D'autres fois, le vieux Sedley accompagnait sa fille, et miss Clapp,
qu'Amlia emmenait quelquefois avec elle, tait enchante de se faire
voir avec son chle jaune et dans cette splendide voiture  son jeune
chirurgien dont elle apercevait parfaitement la figure  travers les
fentes de la croise.

Peu aprs la premire visite de Jos  Brompton, il se passa dans
cette humble demeure o les Sedley avaient vcu dix annes de leur
vie, une scne des plus touchantes. La voiture de Jos, non pas celle
d'apparat, une autre qu'il avait loue temporairement, pour attendre
qu'on et fini de construire celle dont nous avons parl, vint prendre
un matin le vieux Sedley et sa fille pour ne plus les ramener dans
cette demeure. Les larmes que le matre et la matresse du logis et
leur fille versrent en cette occasion furent aussi sincres qu'aucune
de celles qui ont t verses dans le cours de cette histoire. Pendant
cette longue dure de rapports journaliers et intimes, ils ne
pouvaient se rappeler une dure parole sortie de la bouche d'Amlia. En
toute occasion mme douceur et mme bont; mme galit de caractre,
jusque dans les circonstances o miss Clapp s'tait montre la plus
exigeante et avait rclam son loyer avec une certaine aigreur.
Lorsque cette excellente et bonne crature fut sur le point de la
quitter pour tout  fait, la matresse de la maison se reprocha son
excessive duret. Elle avait les larmes aux yeux en fixant sur le
volet, avec des pains  cacheter, l'criteau qui annonait la vacance
de ses petites chambres; jamais, jamais elle ne pouvait esprer de
revoir de pareils locataires, et la suite ne confirma que trop ce
funeste pressentiment. Miss Clapp se vengea de la perversit de
l'espce humaine en levant sur ses locataires de trs-lourdes
contributions pour le th et les rties; le plus souvent ils faisaient
la moue et grognaient beaucoup, quelques-uns ne payaient pas, et aucun
d'eux ne restait. La matresse du logis se prenait alors  regretter
ses vieux et fidles amis.

Quant  miss Mary, le jour du dpart d'Amlia, son chagrin fut tel,
que nous renonons  le dpeindre. Depuis son enfance, elle ne l'avait
pas quitte un seul jour, et avait pour elle une passion si vive et si
tendre, que lorsque la voiture vint chercher Amlia, la jeune fille
s'vanouit presque dans les bras de son amie, dont l'motion n'tait
pas moins grande que la sienne. Amlia aimait miss Clapp comme sa
fille; pendant onze ans elle l'avait eue pour confidente de ses
penses et de ses peines. La sparation fut donc des plus dchirantes
pour toutes les deux. Il fut du moins convenu que Mary irait voir
souvent miss Osborne dans la grande maison qu'elle allait occuper, et
o Mary tait sre qu'elle ne serait jamais aussi heureuse que sous
l'humble toit qu'elle quittait.

Esprons qu'elle se trompait dans cette apprciation de l'avenir, car
cet humble asile avait donn bien peu de jours de bonheur  la pauvre
Emmy. La fatalit semblait s'y tre applique  l'y perscuter, et
elle prouva un sentiment pnible toutes les fois qu'elle fut oblige
de revenir dans cette maison et de se trouver en face de la femme qui
l'avait tyrannise, dont elle avait eu  essuyer les bourrades et les
reproches, et mme la brusque familiarit, chose qui ne lui tait pas
moins pnible. Les serviles protestations de bons offices qu'Amlia en
reut lorsqu'elle se trouva en pleine voie de prosprit furent loin
d'tre beaucoup plus agrables  cette dernire. Sa voix n'avait pas
assez d'inflexions diverses pour tmoigner de son admiration pour
cette nouvelle maison et pour l'ameublement qui la dcorait. Elle
ttait avec les doigts toutes les robes de mistress Osborne et en
estimait la valeur; elle protestait bien haut et bien fort que rien
n'tait trop beau pour une si excellente dame. En recevant ces banales
flatteries, Emmy ne pouvait s'empcher de se souvenir que c'tait la
mme bouche dont les grossires et cruelles paroles lui avaient caus
de si vives souffrances; que c'tait la mme personne qui la recevait
si mal lorsqu'il lui tait arriv de lui demander des dlais pour
payer son terme; qui la taxait de folles dpenses lorsque par hasard
elle achetait quelques petites douceurs pour son pre et sa mre
souffrants, qui enfin avait pris plaisir  lui faire avaler jusqu' la
lie le calice de l'humiliation.

Personne ne saura jamais tous les chagrins qui ont jou un si grand
rle dans la vie de cette pauvre femme; elle ne voulut point les
laisser voir  son pre dont l'imprvoyance tait la cause principale
de ses afflictions, et supportait sans se plaindre les consquences
d'une faute  laquelle elle tait trangre. Par sa nature humble et
douce, elle semblait prdestine au rle sublime de l'immolation.

Il n'est pas de malheur qui n'ait, dit-on, son bon ct. En effet, la
pauvre Marie prouva un si violent accs de douleur du dpart de son
amie, qu'il fallut la confier aux mains du jeune aide en chirurgie
dont les soins la rtablirent au bout de quelque temps. Emmy, en
quittant Brompton, laissa en souvenir  Marie tous les meubles que
cette maison renfermait. Elle enleva seulement les tableaux placs
au-dessus du chevet de son lit ainsi que son vieux piano, son vieux
piano dont les sons taient un peu sourds et casss  cause de son
grand ge, mais pour lequel elle conservait toujours une affection
particulire. Elle tait encore enfant lorsqu'elle s'en servit pour la
premire fois, c'tait un cadeau que lui avaient fait ses parents; et
lorsque la ruine la plus complte vint s'abattre sur sa famille il
avait t sauv du naufrage et lui avait t donn comme une seconde
fois.

Le major prouva un vif plaisir lorsqu'en veillant  l'installation de
Jos dans la nouvelle maison, qu'il avait choisie avec lui, il vit
arriver de Brompton au milieu des effets et des malles, le vieux piano
qu'il connaissait bien. Amlia voulut  toute force le placer dans sa
chambre, jolie petite pice du second tage qui touchait  celle de
son pre et o le vieillard passait ses soires.

Lorsque les commissionnaires se prsentrent avec cette pinette, et
que d'aprs l'ordre d'Amlia ils l'eurent place dans la pice
dsigne, Dobbin, ne se possdant plus, lui dit d'un ton
trs-sentimental:

Je suis bien heureux de voir que vous l'avez si soigneusement
conserv. Je craignais que maintenant vous n'en eussiez plus nul
souci.

--C'est peut-tre la chose  laquelle je tiens le plus au monde,
rpondit alors mistress Osborne.

--En vrit, Amlia? fit le major.

Le major qui l'avait achet, bien qu'il n'en et jamais rien dit, ne
pouvait supposer qu'Emmy se trompt au point de croire qu'elle le
devait  un autre et d'ignorer quel en tait le donateur.

Il allait hasarder la question que depuis si longtemps il avait sur
ses lvres, lorsque soudain elle reprit:

Qu'y a-t-il d'extraordinaire  cela; n'est-ce pas lui qui me l'avait
donn?

--Ah! j'ignorais, fit le pauvre Dobbin perdant tout  fait
contenance.

Emmy ne fit d'abord aucune attention  l'air embarrass du pauvre
Dobbin ni  l'expression piteuse que prit sa figure; mais par la suite
tout cela lui revint  l'esprit et en y rflchissant elle acquit la
triste et douloureuse certitude que c'tait William et non point
George, comme elle se l'tait imagin, qui lui avait donn ce piano.
Ce qu'elle avait aim et conserv comme une relique de George, son
plus cher trsor enfin, ne venait point de celui qu'elle avait si
tendrement chri. Seule devant son piano, combien de fois elle s'tait
oublie  penser  George, que de fois assise devant lui pendant de
longues heures elle en avait tir des notes mlancoliques tout en
versant des larmes silencieuses et secrtes. Puisque le piano ne
venait plus de George, ds lors il perdait tout son prix: aussi
lorsqu'aprs cette dcouverte le vieux Sedley lui demanda d'en jouer,
elle lui rpondit que l'instrument tait faux  dchirer les oreilles,
qu'elle avait mal  la tte et qu'elle tait incapable d'y mettre les
mains.

Puis ensuite, suivant son habitude, elle se reprocha son gosme et
son ingratitude, et rsolut de faire rparation  l'honnte William du
ddain qu'elle ne lui avait pas tmoign, mais qu'elle avait ressenti
pour son piano. Comme on tait quelques jours aprs dans le salon, et
tandis que Jos, selon son ordinaire, se laissait aller aux douceurs du
sommeil, Amlia, d'une voix dfaillante, dit au major Dobbin:

J'ai  vous demander pardon.

--Et  propos de quoi? rpliqua celui-ci.

--Mais....  propos de ce petit piano.... Je ne vous ai jamais
remerci de me l'avoir donn; il y a bien des annes de cela.... avant
mon mariage.... Je croyais qu'il me venait d'un autre.... Je vous
remercie, William.

En mme temps, elle tendit la main, mais le coeur de la pauvre femme
tait bien gros et ses yeux se remplirent bientt de larmes.

William ne put y tenir davantage.

Amlia, Amlia, lui dit-il, j'avais achet ce piano pour vous, je
vous aimais alors comme je vous aime encore maintenant, car il faut
bien que je finisse par vous le dire. Je crois que mon amour a
commenc ds le premier jour o je vous ai vue, lorsque George me
conduisit chez vous pour me faire voir la femme  laquelle il avait
engag sa foi. Vous tiez alors une jeune fille en robe blanche, en
longues boucles. Vous tes arrive en chantant, il me semble vous voir
encore. Le soir, nous sommes alls au Vauxhall; ds lors, je n'ai plus
pens qu' une femme au monde, et cette femme c'tait vous. Pendant
ces douze annes qui viennent de s'couler, je crois n'avoir pas t
une heure entire chaque jour sans penser  vous. J'tais venu pour
vous le dire avant mon dpart pour l'Inde, mais alors vous m'avez paru
si indiffrente et si froide que je ne n'ai pas eu le courage de vous
faire cet aveu. Ma prsence ou mon dpart, peu vous importait alors.

--Ah! je suis une ingrate, reprit alors Amlia.

--Non, non, mais une indiffrente, continua Dobbin sur le ton du
dsespoir. Et d'ailleurs, de quel droit puis-je prtendre inspirer
d'autres sentiments  une femme? Je sais maintenant  quoi m'en tenir.
Votre dcouverte sur le piano vous a bris le coeur, vous regrettez
qu'il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez  un moment
d'oubli sans lequel je n'aurais jamais parl comme je viens de le
faire,  un garement d'une minute et  la folle pense qui m'a fait
croire qu'un dvouement et une constance de plusieurs annes pouvaient
plaider en ma faveur.

--C'est vous qui tes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amlia en
s'animant  son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme
dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui?
Encore maintenant je lui appartiens comme la premire fois o vous
m'avez vue, mon cher William. C'est lui qui m'a appris  connatre
tout ce qu'il y avait de bon et de gnreux en vous,  vous aimer
comme un frre. Et depuis lors n'avez-vous pas fait tout au monde pour
moi, pour mon enfant? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus
dvou! Ah! si vous tiez venu quelques mois plus tt, vous m'auriez
pargn peut-tre cette cruelle et pnible sparation. J'ai manqu en
mourir, mais, hlas! vous n'tiez point l, quoique mes voeux, mes
prires vous appelassent alors, et on m'a spar de mon enfant, on l'a
enlev  sa mre! William, c'est un noble coeur que celui de Georgy.
Soyez son ami et restez encore le mien....

Sa voix s'teignit avec ces dernires paroles, et Amlia pencha la
tte sur l'paule de Dobbin. Le major, l'entourant de ses bras,
l'attira vers lui comme un enfant et dposa un baiser sur son front.

Vous me trouverez toujours le mme, chre Amlia, lui dit-il; je ne
vous demande que votre affection; je ne veux rien de plus.
Permettez-moi seulement de rester prs de vous et de vous voir
souvent.

--Oui, souvent, rpondit Amlia.

C'est ainsi qu'il fut permis  Dobbin de la voir en toute libert et
d'esprer dans l'avenir, comme le petit colier qui, n'ayant pas
d'argent dans sa poche, peut du moins soupirer tout  son aise devant
la boutique du ptissier.




CHAPITRE XXVIII.

O l'on revient  une existence plus douce.


La fortune commence enfin  sourire  Amlia. Nous sommes heureux de
la sortir de cette humble et modeste condition qui, depuis si
longtemps, tait son partage. Elle va rentrer enfin dans une sphre
plus brillante et plus leve. Ce ne sera point toutefois dans une
socit d'un aussi grand ton et de manires aussi raffines que celle
o mistress Becky avait trouv le moyen de pntrer. C'est nanmoins
dans un monde qui a des prtentions  suivre la mode et  possder les
allures aristocratiques. Joseph avait des amis parmi les
ex-fonctionnaires des trois prsidences de l'Inde. Aussi avait-il pris
son logement dans le quartier anglo-indien, qui a pour centre
Moira-Place. Ses revenus n'taient pas assez considrables pour lui
permettre l'habiter sur la place mme.

Jos s'tait content d'une maison de second ou troisime ordre dans
Gillespie-Street. Il avait fait emplette de tapis, de glaces
magnifiques, d'un ameublement presque entirement neuf, provenant
d'une vente  la suite d'une saisie opre sur un pauvre diable qu'une
faillite de son banquier venait de jeter sur la paille. Son nom fut
inscrit  la quatrime page du journal, son mobilier disput par les
acheteurs, sous la surveillance du vendeur public, et puis il n'en fut
plus question.

Les fournisseurs de ce malheureux, pays jusqu'au dernier shilling, se
prsentrent chez Jos pour le prier de leur continuer la pratique. Les
marmitons en veste blanche, qui avaient prpar les dners du matre
prcdent, continurent  exercer leur profession au profit de Jos;
l'picier, le fruitier, la laitire chacun de leur ct, vinrent se
recommander  l'intendant et tchrent de gagner ses bonnes grces,
tout le monde enfin, jusqu'au petit groom  la livre couverte de
passementerie et de boutons, dont le devoir tait d'accompagner
mistress Amlia partout o il lui plaisait d'aller.

C'tait du reste un train de maison fort modeste. L'intendant de Jos,
qui remplissait en mme temps les fonctions de valet de pied, ne fut
jamais vu plus ivre qu'il ne convient  l'intendant d'un mnage bien
tenu.

Emmy eut pour son service une femme de chambre originaire d'une
proprit du pre Dobbin, et dont les prvenances et l'humilit
dsarmrent mistress Osborne, d'abord pouvante de l'ide d'avoir une
domestique attache  son service. Cette fille se rendit trs-utile
par les soins entendus qu'elle donna au vieux Sedley qui ne sortait
plus beaucoup de son appartement et ne paraissait jamais dans les
ftes qui se donnaient dans la maison.

Mistress Osborne commena  recevoir beaucoup de visites. Lady Dobbin
et ses filles la flicitrent de son changement de position et se
montrrent fort empresses auprs d'elle; miss Osborne vint lui faire
visite dans sa grande voiture armorie. La rumeur publique attribuait
 Jos d'immenses richesses, et pour le vieil Osborne rien n'tait plus
naturel que Georgy hritt de la fortune de son oncle, comme il devait
hriter de la sienne.

Morbleu! disait-il, pourquoi matre George ne deviendrait-il pas un
grand personnage? J'entends qu'il entre au parlement avant ma mort.
Vous pouvez allez voir sa mre, miss Osborne, quoique, pour ma part,
je sois bien rsolu  ne jamais me rencontrer avec elle.

Miss Osborne alla lui faire visite. Emmy en fut enchante, comme vous
pouvez le croire. Elle entrevoyait dans ce rapprochement de plus
frquents rapports avec Georgy; on permit au bambin de venir plus
souvent chez elle. Il dnait deux ou trois fois par semaine 
Gillespie-Street. Il y exerait dans cette maison la mme domination
qu' Russell-Square.

La prsence du major Dobbin lui inspirait toutefois un certain respect
et une certaine retenue; l'enfant savait trs-bien son monde, et le
major Dobbin lui en imposait. George ne pouvait s'empcher d'admirer
la simplicit de son ami, son galit d'humeur, la varit de son
instruction, dont il faisait un usage si calme et si sens, son amour
inaltrable pour la vrit et la justice. Personne, dans sa petite
apprciation d'enfant, n'tait comparable au major, et il prouvait 
son endroit une tendresse spontane et instinctive. On le voyait
toujours accroch  l'habit de son parrain, n'ayant pas de plus grand
plaisir que d'aller se promener au parc avec lui et d'couter ses
histoires. William parlait  George de son pre, de l'Inde, de
Waterloo, de tout except de lui. Quand George se laissait aller  ses
caprices et  ses petites colres, le major le relevait par quelque
raillerie que mistress Osborne trouvait toujours fort dure. Un jour
Dobbin vint le prendre pour aller au spectacle, l'enfant refusa
d'aller au parterre, trouvant que c'tait bon pour la canaille;
Dobbin, en consquence, lui fit ouvrir une loge, l'y laissa et alla au
parterre. Le major se trouvait  peine depuis quelques minutes  sa
place lorsqu'il sentit un bras se glisser sous le sien, et une petite
main bien gante chercher la sienne et la serrer. George avait reconnu
le ridicule de sa conduite et tait venu s'asseoir humblement  ct
de son ami. Un sourire bienveillant claira la figure de Dobbin, et ce
fut avec un regard affectueux qu'il accueillit l'enfant prodigue.
Dobbin aimait cet enfant comme il aimait tout ce qui tenait  Amlia;
quant  elle, elle prouva une joie ineffable en entendant raconter ce
bon mouvement de son fils. Ses yeux regardaient Dobbin avec une
tendresse qu'ils n'avaient jamais eue jusque-l.

George ne se lassait point de faire l'loge du major  sa mre.

Je l'aime, ma chre maman, lui disait-il, parce qu'il est au courant
de toutes choses, et qu'il ne ressemble point au vieux Veal qui passe
son temps  se vanter et  nous faire des phrases d'une demi-lieue. 
la pension, nous l'appelons M. le barboteur. C'est moi qui lui ai
donn ce joli nom; n'est-ce pas qu'il ne lui va pas mal, chre maman?
Dobbin lit le latin comme l'anglais, et le franais de mme, et
lorsque nous sortons ensemble, il me raconte des histoires sur papa et
jamais sur lui. Cependant, le colonel Buckler, que j'ai entendu chez
grand-papa, nous disait que c'tait le plus brave officier de l'arme,
et qu'il s'est distingu en maintes circonstances. Alors, bon papa,
tout surpris, a dit: Comment, ce garon-l? je l'aurais pris pour la
plus grande poule mouille de la terre. Mais ce n'est pas vrai a,
n'est-ce pas, maman?

Emmy se mettait  rire et pensait comme son petit garon, que Dobbin
n'tait point une poule mouille.

Ainsi s'tablissait entre George et le major une affection rciproque
et beaucoup plus grande, il faut l'avouer, que celle qui existait
entre l'oncle et le neveu. George avait attrap une certaine manire
de gonfler ses joues, de mettre les mains dans les poches de sa veste
et de rpter les expressions et les allures favorites de Jos d'une
manire si exacte, qu'on clatait de rire rien qu' le voir. Les
domestiques avaient toutes les peines du monde  se contenir lorsque
le petit garnement, demandant quelque chose qui n'tait point sur la
table, contrefaisait son oncle  s'y mprendre. Dobbin tait tout prt
lui-mme  touffer en voyant la pantomime de l'enfant; et George en
aurait fait autant  la barbe et au nez de son oncle sans les
rprimandes de Dobbin et les supplications d'Amlia.

Le digne fonctionnaire civil s'tait fort bien aperu que l'enfant le
tournait en drision, aussi prouvait-il une grande gne en sa
prsence, et s'efforait-il de se rendre plus imposant par la
solennit de sa tournure toutes les fois qu'il se trouvait en la
prsence de matre George. Mais s'il pouvait tre prvenu d'avance de
la venue du petit bonhomme  Gillespie-Street, M. Jos ne manquait pas
alors d'avoir une partie arrange  son club. Peut-tre cette absence
n'tait-elle pas trs-regrette. Ces jours-l seulement, M. Sedley
consentait  descendre de sa retraite et  se mler  une de ces
bonnes et intimes runions de famille dont le major se trouvait
presque toujours faire partie. D'ailleurs n'tait-il pas,  plus d'un
titre, l'ami de la maison, l'ami de tous les membres de la famille.

Il aurait fait aussi bien de rester  Madras pour le temps qu'il
passe avec nous, disait miss Anna en parlant de son frre.

--Mais, mon Dieu, miss Anna! le major ne songe point  vous pouser!

Jos Sedley menait une existence noblement oisive, ainsi qu'il
convenait  une personne de sa haute importance. Sa premire dmarche
avait t pour se faire recevoir au Club-Oriental o il passait toutes
ses matines en compagnie de ses amis des Indes, o il dnait, o il
prenait des convives qu'il amenait chez lui.

Il tait convenu qu'Amlia ferait les honneurs  ces messieurs et 
leurs femmes; et comme de juste, dans ces dners, on ne parlait gure
que de l'Inde. Ne vous imaginez pas, toutefois, que ce sujet prsente
quelque chose de bien neuf et de bien original; la comdie humaine est
toujours  peu prs la mme partout!

Avant peu, Amlia eut un carnet de visite, et une grande partie de sa
journe se passa rgulirement  aller voir les femmes des hauts
dignitaires qui avaient exerc dans les prsidences de Bombay, de
Calcutta et de Madras. Nous nous habituons bien vite, en gnral, aux
changements qui surviennent dans notre existence. C'est ainsi
qu'Amlia fut bientt rompue  cette vie. La voiture allait tous les
jours faire sa tourne ordinaire, et le petit groom en livre ne
faisait que quitter le sige et y remonter, dposant  chaque porte
les cartes de Jos et d'Amlia.  de certaines heures, Emmy allait
prendre Jos  son club pour aller ensuite se promener au grand air, ou
bien elle emmenait le vieux Sedley et le conduisait  Regent-Park. Au
bout de quelque temps, elle avait aussi bien pris son parti de sa
femme de chambre et de sa voiture, de son carnet et de son groom, que
nagure de l'humble existence qu'elle menait  Brompton, et elle
s'accommodait aussi bien de l'un que de l'autre. Sa destine lui
aurait donn une couronne de duchesse qu'elle ne se serait pas moins
bien tire du rle qu'elle aurait eu  jouer.

Parmi les femmes de la socit de Jos, chacune s'accordait  dire que
c'tait une charmante jeune femme qui n'avait peut-tre pas beaucoup
de ressources en elle, mais qui, au demeurant, tait charmante. Qui
aurait pu dire autrement?

Les hommes aimaient en elle sa bont simple et naturelle, sa candeur
et la franchise de ses manires. Les jeunes lgants qui venaient
passer  Londres le temps de leur cong, les lions de la mode, aux
chanes d'or tincelantes, aux moustaches retrousses, qui sur la
banquette de leur cab blouissaient les passants, qui hantaient les
plus riches htels du quartier aristocratique; eh bien! ces lions de
la mode admiraient mistress Osborne, aimaient galoper dans le parc aux
portires de sa voiture ou  tre admis  l'honneur de lui dire une
visite du matin. Swankey, officier dans les gardes du corps, un
lovelace de la plus dangereuse espce, le plus grand garnement de
toute l'arme des Indes, fut un jour surpris par le major Dobbin 
faire en tte  tte  Amlia une description de la chasse aux cochons
sauvages.  partir de ce moment, cet officier allait toujours disant
du mal d'un grand diable des armes royales, aussi maigre que long,
qui ne pouvait souffrir l'esprit des autres dans la conversation.

Tout autre que le major n'aurait pas manqu de ressentir de la
jalousie  l'occasion de ce capitaine du Bengale; mais Dobbin tait
d'une nature trop gnreuse, d'une me trop confiante pour concevoir
jamais aucun soupon sur Amlia. Il se sentait heureux des hommages et
de l'admiration qu'avaient pour elle tous ceux qui l'approchaient.
Depuis qu'elle tait femme n'avait-elle pas toujours t perscute et
mconnue? Il ressentait donc une vritable joie  voir cette me si
bien doue s'panouir au souffle du bonheur et sa gaiet lui revenir
avec les jours de prosprit. Tous ceux qui avaient du coeur et de
l'esprit complimentaient le major du bon sens dont il faisait la
preuve par un tel choix, s'il est vrai de dire que l'on conserve son
bon sens au milieu des illusions de l'amour.

Jos s'tait fait prsenter  la cour, comme doit faire tout bon sujet
de notre gracieux souverain; mais Jos avait eu soin de se rendre
d'abord  son club dans sa grande tenue en attendant Dobbin, qui
devait venir l'y chercher dans un vieil uniforme rp.  partir de ce
moment, Jos, qui avait eu auparavant des tendances librales, devint
un effrn tory et l'une des colonnes de l'tat, si bien qu'il ne se
tint pour content qu'aprs avoir fait prsenter Amlia  la cour. Il
s'tait persuad qu'il entrait pour quelque chose dans le salut du
royaume et que le souverain ne pouvait tre parfaitement heureux que
lorsqu'il aurait vu Jos Sedley et sa famille se ranger sur les marches
du trne.

Emmy s'amusait beaucoup de cette ide de prsentation.

Faudra-t-il mettre les diamants de la famille? demandait elle  Jos.

--Des diamants, pensait en lui-mme le major; ah! si j'avais jamais le
droit de vous en offrir, je voudrais vous prouver qu'il n'y en a point
de trop beaux pour vous!




CHAPITRE XXIX.

Deux lampes qui s'teignent.


La dure du deuil pour mistress Sedley tait  peine arrive  son
terme, et Jos venait  peine de quitter ses habits noirs pour paratre
sous le brillant costume qu'il aimait tant  revtir, que dj il fut
facile de prvoir,  tous ceux qui entouraient M. Sedley, qu'un
vnement de mme nature allait bientt avoir lieu, et que le
vieillard ne tarderait pas  rejoindre celle qui l'avait prcd dans
sa triste et dernire demeure.

L'tat de sant de mon pre, rptait souvent Jos Sedley  son club,
m'empche de vous traiter comme je l'aurais voulu, ou du moins, il
faut remettre cela  l'anne prochaine; mais venez chez moi  six
heures et demie, mon garon, sans crmonie, vous y trouverez la
fortune du pot, et pour convives deux ou trois de nos vieux camarades,
et cela tant qu'il vous plaira, et, toutes les fois, vous me ferez
plaisir.

C'est ainsi que Jos vidait avec ses amis la bouteille de bordeaux en
petit comit et  petit bruit, tandis qu' l'tage suprieur les
dernires tincelles de la vie s'teignaient insensiblement chez son
vieux pre. Aprs avoir bien bu pendant le dner, on se mettait 
faire un rob en quittant la table. Quelquefois, le major Dobbin
prenait aussi les cartes, et mistress Osborne faisait de temps  autre
quelques courtes apparitions aprs avoir assist au coucher de son
malade, et lorsqu'il tait en proie  un de ces sommes lgers et
inquiets qui visitent parfois la vieillesse  ses derniers jours.

Le vieillard demandait toujours sa fille et ne se trouvait heureux que
lorsqu'il la sentait auprs de lui, et ne voulait recevoir que de sa
main ses potions et ses tisanes; et quant  elle, elle ne se proposa
plus d'autre tche que d'adoucir les derniers moments de son pre.
Elle avait fait placer son lit tout  ct de la porte qui donnait
dans la chambre du vieillard, et accourait aussitt au moindre bruit,
au moindre mouvement que faisait le pauvre invalide sur sa couche de
souffrance. Nous lui devons toutefois cette justice, c'est que bien
souvent il passait dans le silence de longues et pnibles insomnies,
afin de ne point troubler le repos de sa bonne et vigilante
garde-malade.

Il prouvait alors pour sa fille une tendresse bien plus vive que
celle qu'il avait ressentie pour elle jusque-l. C'tait dans
l'accomplissement de ces prvenances et de ces soins, inspirs par la
pit filiale, qu'clatait le dvouement de cette douce et simple
crature.

Ne dirait-on pas un rayon de soleil qui pntre silencieux dans la
chambre du malade? se disait en lui-mme M. Dobbin lorsqu'il la
voyait monter auprs de son pre.

Une expression ineffable de douceur brillait sur sa figure tandis
qu'elle se livrait, pleine de grce et de lgret, aux mille petits
soins de la garde-malade. Ah! il faut tre aveugle ou insensible pour
ne pas trouver  la femme qui allaite son enfant ou qui est assise au
chevet d'un vieillard comme un reflet d'amour et de compassion rpandu
sur les traits de sa figure!

Alors se ferma dans le coeur du pauvre Sedley une secrte blessure qui
y saignait depuis plusieurs annes, alors il se livra  toutes les
douceurs d'une tendresse sans arrire-pense. Le vieillard, touch 
ses derniers moments de tant d'affection et d'amour filial, oublia les
reproches secrets qu'il nourrissait contre sa fille, les torts dont il
l'avait, de concert avec sa femme, accuse plus d'une fois pendant
leurs longues heures d'insomnie; alors qu'ils lui faisaient un crime
de tout sacrifier  son fils, de fermer les yeux sur la vieillesse et
l'infortune de ses parents pour ne plus voir que son enfant, de s'tre
livr  des transports insenss, absurdes, exagrs lorsqu'on l'avait
spar de Georgy. Le vieux Sedley en approchant du moment suprme
reconnut combien ces griefs taient peu fonds, et rendit justice 
cette victime patiente et rsigne. Un soir o, comme d'habitude, elle
rentrait dans sa chambre sur la pointe du pied, elle trouva le
vieillard veill, et il lui fit l'aveu du secret qui lui pesait si
fort sur le coeur.

Ah! Emmy, lui dit-il en finissant, j'ai t bien injuste, bien ingrat
 votre gard; et en mme temps il lui tendait une froide et dbile
main.

Pendant cela, Emmy, agenouille au pied du lit, levait son me 
Dieu, tandis que le vieillard priait avec elle serrant toujours sa
main dans la sienne. Ami lecteur, puissions-nous dans un moment
semblable trouver un coeur comme celui-l pour s'unir  nos dernires
prires!

Peut-tre alors toute sa vie passe vint-elle se prsenter  son
esprit, peut-tre, se reportant aux dbuts de sa carrire, vit-il ses
premiers efforts couronns d'heureux succs, suivis de prosprit et
de grandeurs pour faire place enfin au dsastre qui avait ruin ses
dernires annes sans lui laisser d'autre espoir que la mort, qui
venait maintenant frapper  sa porte. Il n'y avait plus  nourrir
aucun projet de revanche contre la fortune, qui, aprs avoir mis 
nant ce qu'il y avait de fort et d'nergique en lui, ne lui avait
laiss que l'indigence et le dshonneur. Sa vie aboutissait au nant
de toutes ses vanits, de toutes ses esprances, et il ne restait plus
devant lui que ses dceptions passes et la mort. Dites-moi, cher
lecteur, quel sort trouvez-vous prfrable ici-bas, ou de mourir au
sein de la prosprit et de la gloire, ou de succomber dans la
pauvret et l'humiliation? d'tre riche et de subir la loi commune, ou
de quitter la vie aprs avoir perdu la partie? Quel singulier
sentiment doit alors prouver celui qui arrive  ce jour de la vie o
il n'a plus qu' se dire: Demain, succs ou dfaite peu importe!
demain le soleil se lvera comme  l'ordinaire et des milliers de
mortels se rendront ou  leurs plaisirs ou  leurs travaux accoutums,
sans s'apercevoir seulement que je suis sorti de la mle.

Et il se leva ce jour o le monde continua  se laisser emporter au
courant de ses plaisirs et de ses affaires, sans s'apercevoir
toutefois que le vieux Sedley manquait dans la foule. Dsormais il
n'avait plus de luttes  soutenir contre la fortune, d'esprances 
concevoir, de projets  former. Il ne lui restait plus qu' aller
prendre sa place dans un coin solitaire et inconnu du cimetire de
Brompton,  ct de sa fidle pouse.

Jos, Georgy et le major Dobbin accompagnrent ses restes au champ de
repos dans une voiture de deuil. Jos revint pour les funrailles de
l'_Htel de la Jarretire_  Richmond, o il avait t passer quelques
jours aprs ce douloureux vnement. Il ne se souciait pas beaucoup de
rester  la maison auprs de lui aprs un si triste vnement. Emmy
accomplit, comme toujours, son devoir jusqu'au bout. Elle tait triste
plutt qu'abattue et son chagrin avait quelque chose de solennel.
Elle demandait  Dieu de lui envoyer une fin aussi calme et aussi
sereine que celle du vieillard, autant de soumission aux dcrets de la
Providence qu'il en avait montr dans ses dernires paroles o
respiraient la foi, la rsignation, la confiance la plus complte dans
son juge souverain.

Le vieux Sedley,  ce moment suprme, tout en serrant la main de sa
fille faisait un triste retour sur ses douleurs passes, et il
trouvait moins de regret  quitter la vie et moins d'amertume dans la
mort.

Si, vers le mme temps, nous nous transportons  Russell-Square, nous
y verrons le vieil Osborne disant  Georgy:

Voulez-vous savoir ce que peuvent le mrite, le travail,
l'intelligence des affaires, regardez-moi! Comparez d'une part ce que
j'ai fait, mon crdit chez le banquier; et voyez de l'autre les belles
spculations de M. Sedley qui n'ont abouti qu' une faillite. Et
pourtant, il y a vingt ans, il tait dans une meilleure position que
moi et avait dix mille livres sterling de plus.

 l'exception des membres de cette famille et des Clapp qui vinrent de
Brompton faire leur visite de condolance, personne au monde ne
s'inquita du vieux Sedley, on ne se souvint pas qu'il avait exist un
homme qui portait ce nom.

Le vieil Osborne, en entendant le colonel Buckler traiter le major
Dobbin comme un officier distingu, ainsi que nous l'a appris une
conversation de Georgy, montra d'abord une incrdulit ddaigneuse, et
tmoigna combien il avait de rpugnance  accorder quelques moyens ou
quelque considration  un garon de cette trempe. Mais d'autres
personnes de sa socit rptrent le mme loge, et sir William
Dobbin, qui avait une haute opinion du mrite de son fils, raconta
plusieurs histoires, toutes  l'honneur du savoir et de la valeur du
major et de l'estime qu'on faisait de lui dans le monde. Enfin son nom
se trouva port par le journal sur la liste des personnes reues dans
les salons aristocratiques. Cette dernire particularit produisit un
effet prodigieux sur le vieil aristocrate de Russell-Square.

La position du major comme subrog tuteur de George, depuis que
celui-ci avait t confi aux mains de son grand-pre, mettait ces
deux hommes dans la ncessit de se voir de temps  autre. Ce fut
dans une de ces entrevues que le vieil Osborne, en examinant les
comptes que le major lui prsentait pour les dpenses de l'enfant et
de la mre, conut un soupon qui le proccupa, et fit natre en lui
un mlange tout  la fois de joie et de plaisir. Il crut reconnatre
que Dobbin avait tir de sa poche la majeure partie de l'argent avec
lequel la pauvre veuve avait vcu ainsi que son fils.

Press de s'expliquer, Dobbin, qui ne savait pas mentir, rougit,
balbutia, et finit par tout avouer.

Ce mariage, dit-il au vieil Osborne, a t pour ainsi dire mon
ouvrage.  ces mots, la figure du vieillard se rembrunit, mais Dobbin
n'en continua pas moins: J'ai pens que mon ami s'tait trop avanc
pour pouvoir reculer sans honte, ce qui et d'ailleurs t la mort
pour mistress Osborne. Par suite, lorsqu'elle s'est trouve sans
ressources, mon devoir me disait de lui venir en aide avec mes
conomies.

--Major Dobbin, dit M. Osborne en fronant le sourcil et en devenant
tout rouge, vous m'avez fait bien du mal, mais permettez-moi de vous
dire que vous n'en tes pas moins un brave garon. Voici ma main,
monsieur. Dieu sait si j'aurais t me douter que ma chair et mon sang
ne vivaient que par vous.

Dobbin, tout confus de voir dcouvertes ses ruses charitables, serra
la main qu'on lui tendait. Puis il chercha alors  radoucir le
vieillard,  dtruire ses prjugs sur le compte de son fils.

C'tait un noble coeur, lui disait-il; nous l'aimions tous au
rgiment, et nous tions prts  faire tout pour lui. Pour ma part,
j'tais trs-fier de ses prfrences pour moi, et lorsque j'allais
promener avec lui je n'aurais pas t plus heureux de sortir avec le
commandant en chef. Je n'ai jamais, en sang-froid et en courage,
rencontr son gal. En un mot, il avait toutes les qualits du
soldat.

Dobbin raconta alors au vieillard certaines histoires qui mettaient en
relief la valeur et la perfection de son fils; le major terminait en
disant:

Georgy est tout son portrait.

--C'est au point, reprenait le grand-pre, que quelquefois cela me
fait trembler.

Le major fut invit  dner une ou deux fois chez M. Osborne, c'tait
dans le courant de la maladie de M. Sedley. Aprs le dner, leur
conversation roulait toute la soire sur leur hros de prdilection.
Le pre, suivant son habitude, vantait bien haut les faits et gestes
de son fils, et se glorifiait de l'clat qui en rejaillissait sur la
famille; jamais il ne s'tait montr d'humeur plus facile et si
accommodante en ce qui concernait le pauvre garon; le coeur
charitable du major s'en rjouissait comme s'il y trouvait l'heureux
prsage du pardon et de l'oubli.  la seconde sance, le vieil Osborne
appela Dobbin par son nom de baptme, tout comme il avait coutume de
faire quand George et Dobbin taient camarades. Le brave garon fut
sensible  cette marque d'amiti, toujours dans l'esprance d'une
rconciliation prochaine.

Le lendemain  djeuner, lorsque miss Osborne, avec l'aigreur
naturelle  son ge et  son caractre, hasarda quelques remarques peu
obligeantes sur l'air et la tournure du major. Le matre de la maison
l'interrompit:

Vous le trouveriez encore assez bon pour vous, miss Osborne, si les
raisins n'taient pas trop verts. Allez; vous avez beau dire, le major
n'est pas aussi laid qu'on pourrait le croire,  vous entendre.

--Fort bien, bon papa, dit Georgy en appuyant d'un air approbateur.

Et s'approchant du vieillard d'un air clin, il lui sourit avec
tendresse et l'embrassa. Puis il raconta le soir mme l'histoire  sa
mre, qui trouva que le petit garon avait trs-bien agi.

Oui, c'est un excellent coeur, lui dit-elle, votre pre en faisait
grand cas; c'est un homme plein de dlicatesse et de dvouement.

Dobbin survint aprs cette conversation, ce qui fit un peu rougir
Amlia, et le petit vaurien augmenta encore son trouble et sa
confusion en racontant  Dobbin le reste de l'histoire et en lui
disant:

Vous ne savez pas, mon vieux Dob, je connais une demoiselle, comme il
n'y en a pas beaucoup, qui s'accommoderait assez de vous pour mari.
Elle a du teint, elle ne manque pas de front et elle grogne du soir au
matin aprs les domestiques.

--Quelle est-elle? demanda Dobbin.

--C'est ma tante Osborne, rpliqua le petit garon; c'est bon papa
qui le lui a dit. Ce sera fameux, Dob, quand vous allez vous trouver
mon oncle.

La voix dfaillante du vieux Sedley, qui de la chambre voisine
appelait Amlia, vint couper court  la plaisanterie.

Il tait impossible d'en douter, une modification s'oprait dans
l'esprit du vieil Osborne. Il demandait souvent  George des nouvelles
de son oncle, et riait de la manire dont le petit bonhomme
russissait  contrefaire la voix de Jos et sa gloutonnerie  avaler
sa soupe; puis il finissait toujours par lui dire:

Allons, monsieur, il n'est pas bien que les enfants se moquent ainsi
de leurs parents. Miss Osborne, un de ces jours, en allant vous
promener en voiture, vous mettrez ma carte chez M. Sedley,
entendez-vous? Jamais nous n'avons t mal ensemble.

 la carte dpose, il fut rpondu par une autre carte, et un beau
jour Jos et le major furent invits ensemble chez le vieil Osborne. Ce
fut le dner  la fois le plus splendide et le plus ennuyeux qui ait
t donn dans cette maison. Toute l'argenterie fut mise en branle, et
la meilleure socit fut convie. M. Jos offrit le bras  miss Osborne
pour passer dans la salle  manger, et, en retour, cette demoiselle se
montra pleine d'amabilit avec lui.  peine adressa-t-elle la parole
au major, plac entre elle et M. Osborne, et que sa timidit gna fort
pendant tout le dner. Jos, de son accent le plus solennel, dclara
qu'il n'avait jamais mang d'aussi bonne soupe  la tortue, et demanda
 M. Osborne o il s'tait procur son madre.

C'est du vin qui provient de la vente de M. Sedley, dit tout bas le
sommelier  son matre.

--Je l'ai depuis longtemps et il m'a cot gros, dit M. Osborne  son
convive. Puis il glissa  l'oreille de son autre voisin: Cela sort de
la cave de son vieux bonhomme de pre.

 plusieurs reprises, M. Osborne questionna le major sur mistress
George Osborne, sujet sur lequel l'loquence du major ne se trouvait
jamais  court. Dobbin parla  M. Osborne des souffrances de cette
pauvre femme, de son attachement sans borne  son mari dont la mmoire
tait encore pour elle l'objet d'un culte sacr, de la tendresse et de
la pit avec laquelle elle avait assist ses parents, enfin de la
manire touchante dont elle suivait en tout les inspirations de son
coeur.

Vous auriez peine  vous faire une ide des tortures qu'elle a
endures, disait l'honnte Dobbin avec un tremblement dans la voix;
pour ma part, j'ai la ferme confiance que vous reviendrez enfin sur
vos injustes prventions. Si elle vous a enlev votre fils, elle vous
a donn le sien, et quelle qu'ait t votre tendresse pour votre
George, jamais elle n'a pu galer celle qu'elle ressent pour son fils.

--Vous tes un brave garon William, lui dit M. Osborne pour toute
rponse.

Jamais auparavant il n'tait venu  l'ide du vieil Osborne que la
pauvre veuve avait pu prouver quelque peine  se sparer de son fils,
et que du moment qu'elle le voyait en brillante position, elle ne
dirait pas se trouver parfaitement satisfaite. Une rconciliation
semblait donc prochaine et  peu prs assure, et le coeur d'Amlia
commenait dj  battre avec violence  la terrible pense d'une
entrevue avec le pre de George.

Mais toute probable qu'elle paraissait, cette entrevue ne devait point
avoir lieu. La maladie du vieux Sedley, et sa mort qui survint peu
aprs, l'ajourna pour quelque temps. Cet vnement et d'autres de mme
nature avaient fait une vive impression sur l'esprit de M. Osborne,
chez lequel l'affaiblissement des forces morales semblait suivre le
dclin des annes. Il avait fait venir ses hommes d'affaires pour
modifier sans doute quelque chose  son testament. Son mdecin qui, en
l'examinant attentivement, le trouva fort chang et fort malade,
dclara qu'une saigne et un voyage  la mer taient de toute
ncessit; mais le vieillard ne se soumit ni  l'une ni  l'autre de
ces prescriptions.

Un jour, comme il ne descendait point pour le djeuner, son domestique
monta  son cabinet de toilette, et le trouva tendu sur le parquet en
proie  une violente attaque. On s'empressa d'en informer miss
Osborne, les mdecins furent appels, on eut recours  la saigne et
aux ventouses. Osborne recouvra un peu sa connaissance, mais il ne put
jamais reprendre l'usage de la parole, malgr tous les efforts qu'il
fit  plusieurs reprises; il mourut enfin au bout de quatre jours. Les
mdecins cdrent la place aux entrepreneurs des pompes funbres.
Toutes les fentres de la faade restrent closes, et Bullock accourut
de la Cit en toute prcipitation.

Combien a-t-il laiss  cette petite peste, demanda-t-il; bien sr,
il ne lui aura pas donn la moiti de sa fortune; il aura certainement
fait un partage en trois portions gales.

Il y avait bien l, en effet, un sujet de trs-vive proccupation;
mais qu'avait voulu dire le moribond, lorsqu' deux ou trois reprises
diffrentes, il avait inutilement cherch  parler? Il dsirait sans
doute revoir Amlia, et avant de quitter ce monde, faire sa paix avec
l'pouse fidle et dvoue de son fils. Oh! sans doute, car son
testament tait la preuve qu'il avait enfin cart cette haine qui, si
longtemps, avait rempli son coeur.

On trouva, aprs sa mort, dans sa robe de chambre, la lettre au grand
cachet rouge que son fils lui avait crite la veille de la bataille de
Waterloo. Il avait aussi pass en revue d'autres papiers relatifs 
toute cette affaire, car la clef du coffre o il les tenait serrs
tait encore dans sa poche, et les cachets des enveloppes qui les
avaient renferms taient briss de frache date; probablement cela
s'tait pass la nuit qui avait prcd son attaque, et o le
sommelier en lui apportant son th, l'avait trouv  lire dans son
cabinet la grande Bible rouge de famille.

 l'ouverture du testament, on trouva que la moiti de sa fortune
avait t laisse  George, et que le reste tait partag entre les
deux soeurs. M. Bullock pouvait,  son choix, continuer les affaires
au profit commun ou bien retirer sa part de la maison commerciale. Une
rente de cinq cents louis, imputable sur la part de George tait
constitue  sa mre, la veuve de mon bien-aim fils George,
Osborne, avait crit le vieillard, Amlia tait de plus autorise 
reprendre son fils avec elle.

Le vieillard dsignait le major Dobbin, l'ami de son fils bien-aim,
pour excuteur testamentaire. En reconnaissance de la noble
assistance qu'il a prte  mon petit-fils et  sa mre en leur venant
en aide avec ses propres ressources, je le prie d'accepter, avec
l'expression de ma gratitude, la somme ncessaire pour acheter un
brevet de lieutenant-colonel, si mieux il n'aime en disposer
autrement.

En apprenant que son beau-pre avait ainsi,  ses derniers moments,
dpos toutes ses prventions contre elle, Amlia se laissa aller 
toutes les douceurs de la reconnaissance pour les dernires
dispositions qu'il avait faites en sa faveur; mais ses transports ne
connurent plus de bornes lorsqu'elle eut appris que Georgy allait lui
tre rendu, et qu'elle le devait  William; que c'tait enfin la
gnreuse assistance du major qui l'avait soutenue dans les dures
preuves de la pauvret; oh! alors, elle tomba  genoux, et, par une
fervente prire, appela les bndictions du ciel sur ce noble et
gnreux ami. Elle prouva une joie ineffable  se prosterner, 
s'humilier devant ce prodige d'affection et de dvouement.

N'avait-elle donc que de la reconnaissance pour payer un dvouement si
complet, si dsintress?  peine une pense plus tendre se
prsentait-elle  son esprit, qu'aussitt l'ombre de George,
paraissant sortir de la tombe, se dressait devant elle pour lui dire:
Vous m'appartenez, vous m'appartenez  moi seul, et maintenant et
toujours. William, hlas! ne connaissait que trop les sentiments
qu'elle prouvait; sa vie entire ne s'tait-elle pas passe ainsi 
les deviner?

Lorsque le monde connut le testament laiss par M. Osborne, ce fut un
spectacle vraiment touchant de voir quel mouvement de hausse se fit 
l'gard de mistress George Osborne parmi les personnes de sa socit.
Les domestiques de Jos, qui, auparavant, s'y reprenaient  deux fois
avant d'excuter ses ordres ou bien avaient coutume de lui rpondre:
_Nous en parlerons  monsieur_, comme s'il et t le juge souverain
de tout ce qu'ils avaient  faire, les domestiques, disons-nous, ne
songrent plus,  l'avenir,  la soumettre  ce contrle. La
cuisinire se dispensa dornavant de plaisanter sur les vieilles robes
fanes de madame qui assurment se trouvaient clipses par les
toilettes bouriffantes que faisait le dimanche le cordon bleu pour se
rendre  l'glise. On ne murmurait plus  l'office en entendant
retentir sa sonnette, et l'on ne se faisait plus tirer l'oreille pour
rpondre  son appel; le cocher cessa de dire qu'on voulait rendre ses
chevaux poussifs et transformer sa voiture en hpital en lui faisant
tous les jours charrier le vieux moribond avec mistress Osborne. Au
contraire, il tait maintenant toujours prt  la conduire, et il
n'avait plus qu'une crainte, celle de se voir supplant par celui de
M. Osborne; il rptait  qui voulait l'entendre que les cochers de
Russell-Square ne connaissaient pas les rues de la Cit et qu'ils
n'avaient point du tout bonne tournure sur le sige d'une voiture o
se trouvait une noble lady.

Les amis de Jos, aussi bien les hommes que les femmes, commencrent 
prendre comme un subit intrt  la pauvre Emmy jusque-l si
ddaigne, et leurs lettres de condolance montrent bien vite en tas
sur sa table. Jos lui-mme, qui la traitait auparavant comme une
crature sans porte envers laquelle il exerait la charit, et qui la
nourrissait et la protgeait comme par devoir, Jos se mit  avoir pour
elle ainsi que pour son riche neveu les plus grands gards. Son unique
souci tait dsormais de la promener de plaisirs en plaisirs pour
faire oublier  cette pauvre chre enfant, comme il disait, ses
temps de peines et de chagrins. Il tait dsormais fort ponctuel aux
heures des repas, et ne manquait pas de lui demander quels taient ses
projets pour le reste du jour.

En qualit de tutrice de Georgy, et avec l'assentiment du major, comme
subrog tuteur, elle engagea miss Osborne  rester  Russell-Square
aussi longtemps qu'elle le voudrait. Cette demoiselle lui en fit de
grands remercments et lui dclara qu'elle ne se sentait pas le
courage de vivre dans cette triste et solitaire maison: elle se retira
donc  Cheltenham avec deux anciens domestiques. Quant au reste de la
maison, il fut congdi avec de larges gratifications. Mistress
Osborne aurait volontiers conserv le vieux sommelier, qui prfra
monter  son compte un petit htel avec ses conomies. Esprons que la
chance lui aura t favorable! Miss Osborne, comme nous venons de le
dire, n'avait point accept l'offre de rsider  Russell-Square.
Mistress Osborne, aprs y avoir mrement rflchi, ne voulut point non
plus aller de suite s'installer dans cette sombre et triste
habitation. En consquence, la maison fut dmeuble; le riche
mobilier, les candlabres massifs, les glaces de Venise furent
emballs et serrs avec soin, le meuble de salon en bois de rose fut
soigneusement entour de paille, les tapis rouls et ficels; des
livres de choix et bien relis trouvrent place dans des caisses pour
y attendre la majorit de George; enfin toute la lourde et massive
vaisselle fut envoye chez les banquiers de la maison pour attendre la
mme poque.

Un jour Emmy, accompagne de George, vint faire une visite dans cette
maison maintenant dserte et o elle n'tait pas entre depuis
l'poque qui avait prcd son mariage. Dans la cour tait encore une
partie de la paille qui avait servi  serrer et  emballer les
meubles. Ils pntrrent dans ces grandes salles aux murailles
dnudes, couvertes encore des crochets qui avaient servi  suspendre
les glaces et les tableaux. Ils montrent ensuite  l'tage suprieur
par le grand escalier silencieux et solitaire; dans ces chambres o,
comme George le disait tout bas  sa mre, son bon papa tait mort.
Ils montrent encore un tage et arrivrent  la chambre de George.
L'enfant tait toujours auprs d'Amlia, se serrant  ses cts, mais
elle, elle pensait alors  un autre George, qui, lui aussi, avait
habit dans cette mme chambre.

Elle s'avana prs d'une des fentres, qui se trouvait ouverte, et 
laquelle, aprs la sparation, elle tait venue souvent regarder son
fils avec un coeur bris et saignant. Elle aperut alors par-dessus
les arbres de Russell-Square la vieille maison o elle tait ne et o
sa jeunesse s'tait coule sans nuages et sans peines. Tout son pass
se reprsentait alors  son esprit avec ces heureux jours de fte, ces
figures o brillait toujours un sourire, ces temps d'insouciance et de
joie, suivis trop tt de chagrins et d'preuves, et, au milieu de tant
d'autres penses, elle songeait aussi  l'homme en qui elle avait
toujours trouv un protecteur et un bon gnie, qui, dans l'adversit,
avait t son seul bienfaiteur comme son seul ami.

Regardez ma mre, dit alors le petit George, ce G et cet O gravs sur
la glace avec un diamant; je ne les avais pas encore remarqus, car ce
n'est pas moi qui les ai faits.

--C'tait la chambre de votre pre longtemps avant que vous fussiez de
ce monde, mon cher George, lui dit sa mre, et, tout en rougissant,
elle l'embrassa.

En revenant de Russell-Square  Richmond, o elle avait lou une
maison pour pouvoir mettre ordre  ses affaires, elle ne pronona pas
une seule parole. C'tait dans cette retraite que les gens de loi, qui
s'efforaient de prendre avec elle un air gracieux, venait l'assaillir
de leurs paperasses; ces visites, comme on en peut tre sr, taient
toutes comptes sur leurs notes.  Richmond, se trouvait aussi un
cabinet pour le major Dobbin, qui venait y faire de longues sances,
afin de rgler les affaires de son jeune pupille.

 l'occasion de cette mort, Georgy fut retir pour un temps illimit
de la pension de M. Veal, et l'on pria ce digne et savant homme de
faire une inscription funbre pour tre place au-dessous du monument
du capitaine George Osborne, dans la chapelle des Enfants-Trouvs.

Mistress Bullock, la tante de Georgy, prive, par les dispositions
prises en faveur de ce petit monstre, d'une partie de la somme qu'elle
esprait avoir sur l'hritage de son pre, montra nanmoins l'esprit
le plus bienveillant  l'gard de la mre et de l'enfant, et fut la
premire  provoquer un rapprochement. De Roehampton, qui est tout
prs de Richmond, on vit un jour arriver la voiture armorie o se
trouvait mistress Bullock avec ses enfants maladifs et souffreteux. La
famille Bullock fit irruption dans le jardin o lisait Amlia, o
Joseph, sous un berceau de feuillage, tait tranquillement occup 
prparer des framboises  l'eau-de-vie, et o le major, en jaquette de
l'Inde, jouait au cheval fondu avec Georgy, qui lui faisait tendre le
dos. Il sautait en ce moment par-dessus la tte du major, et alla
tomber  quelques pas des Bullocks, qui venaient d'ouvrir la porte.
Les enfants avaient la tte surmonte d'immenses panaches noirs avec
des petites vestes en velours noir, et faisaient escorte  leur mre,
qui, elle aussi, observait le deuil le plus svre.

Il est tout juste d'un ge convenable pour Rosa, pensa cette tendre
mre en jetant un coup d'oeil  sa petite-fille, qui pouvait bien
avoir sept ans. Allons, Rosa, allez embrasser votre cousin, dit tout
haut mistress Frdrick; vous ne me reconnaissez donc pas, mon cher
George? Mais je suis votre tante!

--Je vous connais bien de reste, rpondit George; mais je ne veux pas
tre embrass, moi! et il battit en retraite devant les caresses que
son obissante cousine s'apprtait  lui faire.

--Allons, petit espigle, conduisez-moi  votre maman, fit alors
mistress Frdrick.

Ce fut ainsi que ces deux dames se retrouvrent en face l'une de
l'autre, aprs une absence de prs de quinze ans. Pendant tout le
temps qu'Emmy avait t dans la peine et la pauvret, sa belle-soeur
n'avait jamais song  venir la visiter; mais maintenant qu'elle se
trouvait dans une position brillante et prospre, elle avait hte de
revenir  elle.

Quantit d'autres personnes firent de mme. Notre ancienne amie,
ci-devant miss Swartz, vint avec son mari et des laquais en livre
jaune-orange, faire visite  Amlia, pour laquelle elle retrouva tout
le feu de ses affections passes. Swartz certainement n'aurait pas
cess de l'aimer si elle avait continu  la voir, il faut tre juste;
mais que voulez-vous? dans une si vaste capitale que Londres, comment
trouver assez de temps pour voir tous ses amis? Quand ils
disparaissent de la sphre o vous vivez, il faut bien continuer  y
vivre, sans s'en inquiter davantage. N'est-ce pas ainsi qu'il doit en
tre dans la Foire aux Vanits?

Le temps que l'tiquette impose d'ordinaire aux douleurs humaines
tait  peine rvolu pour mistress Osborne, que dj elle voyait se
presser autour d'elle cette socit lgante et choisie qui ne
comprend pas qu'il puisse exister des malheureux. Chacune de ces dames
avait au moins dans sa parent l'un des pairs du royaume, bien que
leurs maris fussent tous des rogneliards de la Cit. Quelques-unes
taient de vritables bas-bleus possdant une haute instruction;
d'autres taient de svres observatrices de la loi vanglique, et
patronnaient certains ministres. Emmy, il faut l'avouer, se trouvait
fort dpayse au milieu de toutes ces grandes dames, et elle fut au
supplice pour deux fois qu'elle eut  accepter les invitations de
mistress Frdrick Bullock.

Cette dame tenait  toute force  la patronner et s'tait arrog le
soin de la former aux manires du grand monde. Elle imposa  Amlia
ses marchandes de modes, et rglementa la tenue de sa maison et sa
manire de se conduire. Sa voiture tait constamment sur la route de
Roehampton  Richmond, et elle tenait son amie au courant des
commrages du monde lgant et des bruits de la cour. Jos prenait
plaisir  ce bavardage; mais le major s'en allait en grondant ds
qu'il la voyait arriver avec ses prtentions gentilhommires.

Le major s'endormit un soir chez Frdrick Bullock, aprs un splendide
dner donn par le banquier et grce auquel Frdrick esprait faire
passer dans sa banque les fonds placs chez M. Rowdy, le banquier
d'Osborne. Amlia, qui n'entendait rien au latin et ne savait point
quel tait le rdacteur de la dernire chronique de la _Revue
d'dimbourg_; Amlia, qui ne dplorait pas autrement les hsitations
de M. Peel au sujet du fameux bill de l'mancipation catholique;
Amlia, disons-nous, restait silencieuse au milieu de toutes les dames
runies dans le grand salon, et promenait ses regards errants sur la
pelouse verdoyante, sur les alles sablonneuses du parc, et enfin sur
les serres au vitrage tincelant des derniers feux du soir.

C'est une excellente personne, mais des plus insignifiantes, remarqua
l'une de ces dames, le major en parat terriblement pris.

--Il aurait fallu la styler ds son enfance, reprit une autre commre,
mais maintenant c'est peine perdue, on ne russira jamais  en faire
quelque chose.

--Mesdames, reprit alors mistress Frdrick Bullock, c'est la veuve de
mon frre, et  ce titre je rclame pour elle des gards et des
mnagements; aprs ce qui m'est arriv vous ne pouvez supposer que mes
paroles soient inspires par des vues d'intrt.

--Cette pauvre mistress Bullock, dit Rowdy  Hollyoch, le soir en se
retirant, est toujours  tramer quelque intrigue; elle voudrait bien
maintenant tirer de notre maison l'argent qu'y a plac mistress
Osborne, pour le faire entrer dans la sienne. Et puis, quoi de plus
ridicule que la manire dont elle cajole le petit Georgy, et dont elle
a soin de le mettre toujours auprs de la petite Rosa aux yeux rouges
et raills.

       *       *       *       *       *

Cette socit goste et vnale, sous ses dehors polis et lgants, ne
pouvait convenir  la douce Emmy, aussi sa joie fut-elle grande
lorsqu'on lui proposa un voyage  l'tranger.




CHAPITRE XXX.

Sur les bords du Rhin.


Nous sommes maintenant  quelques semaines des vnements retracs
dans le prcdent chapitre. Par une belle matine d't, aprs la
clture du parlement, alors que toute la haute socit de Londres
s'enfuit de la ville, les uns pour leurs plaisirs, les autres pour
leur sant, le paquebot pour la Hollande vient de quitter sa station
aux marches de la Tour, emportant avec lui une socit choisie de
fugitifs anglais. Le pont, la dunette et le gaillard d'arrire sont
couverts d'une troupe d'enfants aux joues fleuries, de nourrices
bruyantes, de dames en chapeaux roses et en toilettes d't, de
messieurs en casquettes de voyage et en veste de toile, dont les
moustaches, qui commencent  poindre, vont leur donner un air plus
respectable  l'tranger. Joignez  cela des voyageurs mrites aux
cravates empeses, aux chapeaux bien brosss, tels qu'on en voit par
toute l'Europe, depuis la conclusion de la paix, et qui vont faire
retentir le _goddam_ national dans toutes les capitales du monde
civilis.

Le rgiment des tuis  chapeaux, des malles et des coffres  linge
prsente un front de bataille des plus formidables. On voit dans le
nombre d'lgants tudiants de Cambridge qui partent avec leurs
gouverneurs pour aller visiter les universits allemandes. Il s'y
trouve aussi de jeunes Irlandais, encadrs dans de magnifiques favoris
et tout resplendissants de bijoux. Ils ne cessent de parler et se
montrent d'une exquise politesse  l'gard des passagres, que les
tudiants de Cambridge ont au contraire le soin d'viter avec une
gaucherie toute virginale. On rencontre aussi sur le pont de vieux
habitus de Pall-Mall qui se rendent  Ems ou  Wiesbaden pour y
purifier leur sang paissi par les dners de l'hiver, et pour raviver
leur temprament affaibli aux motions de la roulette et du trente et
quarante. Voyez encore, l-bas, ce vieux Mathusalem, accompagn de sa
jeune femme dont un officier aux gardes porte l'ombrelle.

Reconnaissons, en traversant cette foule, la noble famille des
Bareacres. Installs prs de la roue du bateau, ces impertinents
personnages lorgnent tout le monde et ne parlent  personne. Voil
bien leur voiture, avec ses armoiries et sa couronne; elle est charge
de malles sur l'impriale et place  l'avant du navire au milieu
d'une douzaine d'autres semblables. Il faut un courage hroque pour
affronter cette barrire de roues, et les malheureux, relgus sur
l'avant du navire, ont  peine assez d'espace pour se retourner. Il se
trouvait l, aux secondes places, des enfants de Juda et d'Isral,
portant avec eux leurs provisions, et assez riches pour acheter chacun
tous les passagers du premier salon.

Les laquais, aprs s'tre un peu affermis sur le navire et avoir
install leurs matres respectifs dans leurs cabines ou sur le pont,
se runissent en groupe et se mettent  causer tout en fumant; les
juifs se rapprochent d'eux, non sans donner un coup d'oeil aux
voitures. Il est facile de reconnatre la voiture de milord
Mathusalem, l'quipage, le briska et le fourgon de milord Ranauer, que
le propritaire aurait avec empressement troqu contre de l'argent. O
milord avait-il pu trouver des ressources suffisantes pour subvenir
aux frais de ce voyage? Les enfants d'Isral pourraient bien nous
l'apprendre, et nous dire aussi combien milord a d'argent en poche, 
quel taux et qui le lui a procur. Restait encore une voiture de
voyage, trs-propre, trs-commode qui devint,  son tour, le sujet des
investigations de ces messieurs.

 qui cette voiture-l? demanda l'un des laquais, qui avait des
bottes  revers et des boucles d'oreille,  un autre qui avait des
boucles d'oreille et des bottes  revers.

--C'est  Kirsch, je bense; je l'ai bu tout  l'heure qui brenait des
sangviches dans la boiture, dit le laquais avec un accent
franco-teutonique.

Kirsch, qui tait en ce moment dans le voisinage  donner des
instructions mles de jurons polyglottes aux hommes de l'quipage,
sur la manire de ranger les bagages des passagers, arriva pour mettre
au fait ses confrres de l'curie. Il leur apprit que la voiture
appartenait  un nabab de Calcutta et de la Jamaque, excessivement
riche, et au service duquel il avait entrepris ce voyage. En ce
moment, un tout jeune homme, qui venait d'escalader la muraille forme
par les caisses et les coffres, tait grimp de l sur la voiture de
lord Mathusalem et,  travers cette route prilleuse, avait fini par
arriver, de voiture en voiture, jusqu' la sienne, o il avait pntr
par la portire aux grands applaudissements des spectateurs.

Nous allons avoir une fort belle traverse, monsieur George, dit
Kirsch en lui faisant une aimable grimace et en tortillant son chapeau
galonn.

--Allez au diable avec votre franais, dit le jeune homme, et
dites-moi plutt o sont les biscuits?

L-dessus Kirsch lui rpondit en Anglais, ou tout au moins dans un
idiome approchant, car bien qu'il possdt une teinture de toutes les
langues, Kirsch cependant n'en possdait aucune assez bien pour
pouvoir la parler avec facilit et correction.

Ce jeune homme  la voix imprative et dont l'estomac criait si fort
la faim, malgr un copieux djeuner qu'il venait de faire trois heures
auparavant  Richmond, ce jeune homme, disons-nous, n'tait autre que
notre ami George Osborne; son oncle Joseph, sa mre et un autre
monsieur qui ne les quittait plus taient sur le gaillard d'arrire,
et tous quatre commenaient leur tourne d't.

Jos, assis sous la tente qu'on venait de lui dresser sur le pont, se
trouvait juste en face du comte de Bareacres et de sa famille, dont le
moindre geste occupait toute l'attention du hros de Waterloo. Le
noble couple lui parut rajeuni depuis cette fameuse anne du 1815 o
Jos se rappelait de les avoir vus  Bruxelles, et depuis lors, il n'en
parlait plus que comme de ses intimes connaissances. Les cheveux de
cette vieille marquise de Carabas, autrefois d'un noir fonc, taient
maintenant d'un blond cendr qui blouissait l'oeil, et les favoris du
marquis, qui, jadis, avaient t du plus beau rouge, taient
maintenant d'un noir magnifique avec de merveilleuses gammes de
nuances et de reflets tincelants. Malgr ces transformations, le
noble couple attirait toute l'attention de Jos, qui, lorsqu'il avait
un lord devant lui, ne voyait plus rien autre.

Voil des gens auxquels vous avez l'air de vous intresser vivement,
lui dit Dobbin d'un air railleur, qui fit sourire Amlia.

Mistress Osborne portait un petit chapeau de paille avec des rubans
noirs et une robe de deuil. Le mouvement du bateau, les plaisirs du
voyage, en la distrayant du souvenir de ses peines, rpandaient sur sa
figure l'expression du contentement.

Le beau ciel! dit alors Emmy d'une voix mue et touchante; j'espre
que la traverse sera bonne.

Jos fit un geste magistral, et jetant un coup d'oeil dans la direction
des nobles personnages qu'il avait en face de lui:

Vous ne feriez gure attention au temps, rpondit-il, si vous aviez
fait les mmes voyages que nous.

Mais, en dpit de son temprament aguerri aux voyages, notre ami Jos
resta toute la nuit trs-malade dans sa voiture, o son domestique lui
administra force grogs pour le remettre.

Aprs une heureuse traverse, le navire aborda  Rotterdam, o nos
voyageurs s'embarqurent sur un autre paquebot qui les transporta 
Cologne, et l ils prirent terre dans un tat de parfaite sant. Jos
Sedley ne fut pas mdiocrement charm de se voir annonc dans les
journaux de Cologne sous le titre pompeux de: Sa Seigneurie lord de
Sedley.

Il avait eu, du reste, la prcaution d'emporter son habit de cour
avec lui, et fait tout au monde auprs de Dobbin pour que celui-ci ne
ngliget point de prendre les insignes de son grade. Son intention
bien formelle tait de se prsenter dans les cours trangres et
d'aller offrir ses devoirs aux souverains des pays qu'il devait
honorer de sa visite.

Dans tous les pays o s'arrtait la petite caravane, M. Jos
s'empressait de dposer sa carte et celle du major chez le consul
anglais, et on eut toutes les peines du monde  l'empcher de mettre
son chapeau  corne et  ganses d'or pour aller dner chez le
reprsentant de la nation britannique dans la ville libre de
Judenstadt, par qui nos voyageurs avaient t invits  dner. Jos
tenait un journal exact de son voyage et y consignait, avec une
scrupuleuse exactitude, les dfauts ou les qualits des htels dans
lesquels il descendait et le menu des dners qu'il y avait pris.

Quant  Emmy, elle gotait un bonheur pur et sans mlange, Dobbin
portait son pliant, son album, et avait toujours de l'admiration au
service de ses dessins. Quelle diffrence pour elle, qui jusqu'alors
n'avait point su ce que c'tait que les loges et l'admiration! Assise
sur le pont du navire, elle esquissait les rochers ou les chteaux qui
s'talaient sur les deux rives du fleuve, ou bien,  dos de mulet,
allait visiter de vieilles forteresses en ruine, escorte de ses deux
aides de camp, Georgy et Dobbin. Elle riait avec le major de la
singulire figure qu'il faisait sur sa monture avec ses deux jambes
pendantes de chaque ct jusqu' terre. Le bon major servait
d'interprte  la petite troupe, car il savait de la langue allemande
ce qui tait ncessaire  sa profession de soldat. Il refaisait, avec
George, ravi de toutes ces excursions, les campagnes du Rhin et du
Palatinat. Grce  ses conversations soutenues avec meinherr Kirsch
sur le sige de la voiture, matre George fit de rapides progrs dans
la connaissance de l'allemand; il parlait cette langue avec les
garons d'auberge et les postillons d'une faon qui charmait sa mre
et amusait son tuteur.

Quant  M. Jos, tandis que ses compagnons se livraient  ces
fatigantes excursions de l'aprs-midi, il allait, son dner fini,
goter les douceurs du sommeil, ou, assis sous des berceaux de verdure
dans les jardins de l'htel, il se chauffait aux rayons du soleil.
Jardins enchants qui bordez le noble fleuve, sjour splendide de paix
et de lumire, monts orgueilleux dont la tte couronne d'un rayon de
soleil se rflchit dans les ondes majestueuses qui baignent vos
pieds, qui peut jamais vous avoir contempls sans emporter un souvenir
reconnaissant de cette splendeur et de ce calme qui rcre et repose
les yeux de l'homme?

Laissons un moment la plume et rvons aux magnificences des bords du
Rhin, qui sont pour l'me comme la source d'une joie secrte.  cette
poque, par une belle soire d't, les vaches descendent par
troupeaux du haut des collines, mlant leurs longs mugissements au
bruit aigu de leurs clochettes; dans le lointain, on aperoit quelque
vieille cit avec ses fosss, ses poternes et ses tours fodales, avec
de vastes alles de marronniers en dehors des remparts, projetant sur
l'herbe une ombre bleutre; le ciel rpand  la surface du fleuve ses
teintes de poudre et d'or; la lune s'lve  l'horizon, ple et
dcolore,  l'oppos des feux du couchant. Enfin, le soleil a disparu
derrire ces hautes montagnes hrisses de chteaux forts; la nuit a
soudainement tendu ses voiles sur le ciel, et le fleuve s'assombrit
de plus en plus. Quelques faibles lumires errantes sur les remparts
s'agitent de loin en loin  la surface des eaux paisibles et
majestueuses, ou bien les clarts isoles de quelque pauvre chaumire
scintillent comme un feu follet  l'autre versant du fleuve.

Insensible  toutes ces merveilles, Jos se livre au sommeil; envelopp
dans son foulard, il se met  son aise, ou bien encore il parcourt les
nouvelles anglaises contenues dans les colonnes du _Galignani_,
feuille bnie de tous les Anglais qui voyagent loin du sol natal. Du
reste que Jos dormt ou non, ses amis ne s'apercevaient que fort peu
de son absence.

Ce fut l qu'Emmy apprit  goter des plaisirs jusqu'alors inconnus
pour elle; ce fut l que, pour la premire fois, elle fut initie aux
merveilles de Mozart et de Cimarosa. Nous avons dj entretenu nos
lecteurs des prdilections du major pour la musique et de l'ardeur
avec laquelle il se livrait  l'tude de la flte; mais son plus grand
bonheur tait de voir le ravissement que ces opras causaient  Emmy.
Un nouveau monde se rvlait  elle au milieu de ces suaves et
mlodieuses harmonies. Les chefs-d'oeuvre de Mozart pouvaient-ils
laisser insensible une me aussi exquise et aussi dlicate? La
tendresse de certains passages de _Don Juan_ avait caress son me de
si dlicieuses motions, que parfois elle se demandait le soir, dans
le recueillement de la prire, si ce n'tait point pcher que
d'prouver une si vive jouissance  entendre ces pures harmonies. Le
major, aux lumires thologiques duquel elle avait recours en ces
circonstances, dont l'me tait d'ailleurs si pieuse et si noble, lui
disait que, pour sa part, ce bonheur intrieur, qui lui venait des
chefs-d'oeuvre de l'art ou de la nature, ne pouvait que lui inspirer
de la reconnaissance envers Dieu; et que, pour lui, le plaisir
d'couter de la belle musique ressemblait  celui qu'il prouvait en
contemplant les toiles du ciel ou la vgtation de la terre.

Nous prenons plaisir  nous arrter  cette priode de la vie
d'Amlia, parce que ce fut pour elle une poque de joie pure et sans
mlange. On a pu remarquer jusqu'ici que les nobles inspirations de
son intelligence ont toujours t touffes par le dlaissement et le
ddain, comme c'est, hlas! le sort d'une femme ici-bas; car chacune
des personnes de ce sexe aimable trouvant une rivale dans toutes ses
semblables, est sre d'avance de voir traiter, avec un charitable
empressement, sa rserve de gaucherie, sa candeur de sottise; et ce
silence, qui n'est qu'une protestation timide contre la malveillance
de ceux qui tiennent le monde  leur discrtion, est loin de trouver
grce devant le tribunal de l'inquisition fminine.

Telle avait t  peu prs jusqu'alors la socit de cette pauvre et
chre Emmy, qui enfin se trouvait place en compagnie d'un galant
homme. Or, c'est l une espce plus rare qu'on ne pense, dans la
socit, o l'on trouve beaucoup de petits matres qui ont des habits
de la dernire coupe, mais peu de gens qui savent unir la bont  la
gnrosit des sentiments, et poussent l'ignorance des petites
intrigues jusqu' la simplicit. Pour moi, si j'avais  faire une
liste des gens de cette espce, elle serait bientt termine.
Toutefois, je mettrais d'abord en tte notre cher ami le major. Ses
jambes sont dmesures, sa figure est jaune, ses lvres minces, ce qui
au premier abord forme un ensemble assez ridicule, c'est vrai; mais il
a l'esprit juste, le coeur bon, une vie irrprochable, une me tout 
la fois candide et dvoue. Sa tournure avait plus d'une fois prt
matire aux railleries des deux George, et il en tait peut-tre bien
rsult quelque doute et quelque incertitude dans l'esprit de la
petite Emmy sur la valeur et les mrites du major. Mais qui de nous
n'a pas aussi ses heures de mprise? qui de nous n'a pas maintes fois
chang d'opinion sur son hros? Emmy, dans ces jours de bonheur
qu'elle gotait maintenant, sentit ses ides se modifier
singulirement sur le compte du major.

Ce temps fut peut-tre le plus heureux de la vie d'Emmy. Toutefois,
qui de nous peut se faire une juste ide de son bonheur? qui de nous
peut s'arrter et dire: Je suis maintenant au comble de mes voeux; je
touche au fate des flicits humaines? Quoi qu'il en soit, chacun de
nos deux voyageurs gotait, dans cette tourne d't, une joie aussi
complte qu'aucun des couples qui, cette anne, taient partis de
l'Angleterre. Georgy ne les quittait point; mais c'tait le major qui
portait le chle d'Emmy, qui prenait soin de ses affaires, dans leurs
excursions vagabondes, pendant que notre jeune espigle courait
toujours en avant et grimpait sur les arbres ou les ruines des vieux
chteaux. Nos deux paisibles touristes s'asseyaient sur l'herbe, et le
major fumait son cigare avec un sang-froid imperturbable, tandis
qu'Emmy dessinait un paysage ou de vieilles ruines. Ce fut pendant ce
voyage que l'auteur de la prsente histoire eut l'avantage de faire la
connaissance de ses hros.

On tait alors dans la charmante petite capitale du grand-duch de
Poupernicle, la mme ville o sir Pitt Crawley avait rempli avec tant
de distinction l'office d'attach.

Le major et sa socit taient descendus avec les domestiques 
l'htel _des Princes_, le meilleur de toute la ville, et le soir, les
voyageurs dnrent  la table d'hte. Tout le monde remarqua l'air
majestueux et grave que Jos mettait  sabler ou plutt  dguster le
johannisberg qu'il avait demand. On put aussi constater que l'enfant
tait dou d'un excellent apptit, et qu'il engloutissait boeuf
grill, ctelettes, salades, puddings, volailles rties et plats
sucrs avec une rsolution qui faisait honneur aux mchoires de son
pays. Aprs avoir ainsi tenu bon devant une quinzaine de plats, il
ferma la marche par l'absorption de quelques friandises, en ayant soin
par prvoyance de remplir en mme temps ses poches. Plusieurs des
convives charms de ses manires ouvertes et aimables l'aidrent
eux-mmes  dvaliser les assiettes de macarons qu'il grignota en se
rendant au thtre o tous les bons et flegmatiques allemands allaient
ponctuellement passer leur soire. Sa mre, toujours en grand deuil,
riait et rougissait  la fois des espigleries de son fils pendant le
dner, sans en paratre la moins du monde fche. Le colonel, car
notre ami Dobbin avait obtenu ce grade  peu prs vers cette poque,
le colonel raillait l'enfant avec le plus grand srieux du monde et
lui prsentait tous les plats auxquels il n'avait point touch, en le
suppliant de ne point faire jener ainsi son estomac et lui offrant,
mme si besoin tait, de faire venir un supplment.

Il y avait ce soir-l reprsentation _par ordre_ au thtre
grand-ducal de la cour de Poupernicle. Mme Schroeder Devrient, alors
dans l'clat de la beaut et du talent, remplissait le rle principal
dans le merveilleux opra de _Fidelio_. De nos stalles d'orchestre, il
nous tait facile d'apercevoir nos quatre compagnons de la table
d'hte, remplissant la loge que le propritaire de l'htel _des
Princes_ tenait  la disposition de ses plus riches visiteurs. Je ne
pus m'empcher de remarquer l'effet que produisirent sur mistress
Osborne ces notes harmonieuses et pures auxquelles venait se joindre
tout le pathtique que dployait l'actrice dans son jeu. La figure de
M. Osborne brillait d'une telle expression d'admiration et de bonheur,
que le petit Fripps, attach d'ambassade,  la voix grasseyante et aux
prtentions d'homme blas, ne put s'empcher de s'crier:

Vai Dieu, cela fait plaisi de vo une femme dans de paeils tanspots
d'essaltation!

Le lendemain on donnait une pice de Beethoven: _die Schlacht bei
Vittoria_ (la bataille de Vittoria). Au lever du rideau, Marlborough
s'avance au milieu d'un morceau d'ensemble de tous les instruments;
c'est une confusion du bruit des tambours, des notes aigus des
trompettes, du roulement de l'artillerie et des cris des mourants, qui
se termine par le chant national et triomphateur du _God save the
King_.

Il se trouvait environ une vingtaine d'Anglais dans la salle, qui, ds
les premires notes de cette musique si connue et si chre, clatrent
en applaudissements redoubls. Les jeunes gens de l'orchestre, sir
John et lady Bullminster, qui taient venus s'tablir  Poupernicle
pour y suivre l'ducation de leurs neuf enfants; le gros monsieur 
moustaches, le major en culotte blanche, l'enfant pour lequel il se
montrait si bienveillant, la dame en noir, et jusqu' Kirch lui-mme,
se levrent lectriss par l'air national, comme pour protester de
leur entier dvouement  leur chre patrie. Quant  Tapeworm, le
secrtaire de l'ambassade, il monta sur son banc et se mit  saluer de
tous cts, comme si en lui se ft trouve la personnification de tout
le Royaume-Uni. Tapeworm tait le neveu et l'hritier du vieux
marchal Tiptoff, dont le nom a t dj prononc dans cette histoire,
quelque temps avant la bataille de Waterloo. Il tait alors colonel du
***e, o le major Dobbin servait en qualit de capitaine, et il mourut
la mme anne des suites de ses blessures et d'une indigestion d'oeufs
de pluvier. C'tait ainsi que le colonel sir Michel O'Dowd, chevalier
du Bain, avait t, par une faveur toute spciale de Sa Majest, mis 
la tte dudit rgiment, qui, sous sa conduite, s'tait couvert d'clat
en maintes circonstances.

Tapeworm s'tait rencontr avec le colonel Dobbin chez son oncle le
marchal, et il le reconnut ce soir-l au thtre. Avec une affabilit
des plus touchantes, le ministre quitta sa loge, et alla publiquement
donner une poigne de main  l'ancien ami qu'il venait de retrouver.

Bon, voil cet enrag Tapeworm qui va promener ses gants jaunes
auprs de cette jolie femme des premires, murmura Fripps entre les
dents tout en suivant les mouvements de son suprieur. Il suffit qu'il
y ait une jolie femme quelque part pour qu'on soit sr de l'y voir
fourrer son nez.

Mais, en vrit,  quoi serviraient les diplomates si ce n'tait 
cela?

N'est-ce pas  mistress Dobbin que j'ai l'honneur de parler? demanda
le secrtaire avec sa plus gracieuse grimace.

--Ah! la bonne charge! s'cria Georgy en touffant de rire.

La rougeur monta au front d'Emmy et  celui du major. Que notre
lecteur n'oublie pas que nous nous trouvions aux stalles, d'o il nous
tait facile de suivre leurs moindres mouvements.

Voici mistress George Osborne, rpondit le major, et voici son frre
M. Sedley, un des fonctionnaires les plus distingus qui soient au
service de la compagnie du Bengale; permettez-moi de le prsenter 
Votre Seigneurie.

Milord fit un sourire si agrable, que Jos, transport d'aise, se
sentit presque faiblir sous lui.

Vous proposez-vous de passer quelque temps dans la principaut de
Poupernicle? demanda-t-il. L'existence y est un peu monotone; il nous
faudrait de la socit. Nous ferons, du reste, tout au monde pour vous
rendre ce petit rduit agrable. Ah! monsieur, ah!... madame, j'aurai
l'honneur d'aller demain  votre htel vous prsenter mes civilits.

En mme temps il se retira en lanant un sourire et un regard
semblables  la flche que le Parthe dcoche dans sa fuite, et il
croyait qu'il n'en avait pas besoin de plus pour mettre mistress
Osborne  sa discrtion.

La pice termine, les jeunes gens se mirent  parcourir les couloirs
pour jeter un dernier coup d'oeil aux dames, qui se disposaient  se
retirer. La duchesse douairire partit dans une vieille calche toute
disloque sur ses essieux; elle tait escorte de deux vieilles
demoiselles d'honneur toutes rides; un vieux gentilhomme au bout du
nez duquel se formaient des stalactites de tabac, l'attendait dans le
vestibule avec un maintien des plus respectueux; il avait une culotte
brune, un gilet vert, et la poitrine chamarre de dcorations parmi
lesquelles l'toile et le grand cordon jaune de l'ordre de
Saint-Michel de Poupernicle attiraient surtout les regards. Les
tambours battirent aux champs, la garde porta les armes, et la voiture
s'loigna.

Vint ensuite le duc et la famille du duc avec les grands officiers
d'tat et les hauts fonctionnaires de sa maison. Il salua tout le
monde d'un air fort majestueux; tandis que la garde lui portait les
armes, ses laquais en livre carlate et arms de torches allumes
prirent les devants, et ses voitures regagnrent le vieux chteau
ducal dont les tourelles et les crneaux dominaient la ville. 
Poupernicle tout le monde se connat; aussi, ds qu'une figure
trangre se montre dans le pays, le ministre des relations
extrieures ou un autre fonctionnaire de moindre importance se
transporte  l'htel des Princes pour y prendre les noms des nouveaux
venus.

De notre poste d'observation, nous continumes  assister au dfil du
thtre. Tapeworm venait de sortir envelopp de son manteau, qu'un
chasseur gigantesque tait charg de lui tenir tout prt partout o il
allait, ce qui donnait au secrtaire une vritable tournure de Don
Juan. La femme du premier ministre tait monte pendant ce temps dans
sa chaise  porteurs, et sa fille, la charmante Ida, venait de mettre
son chle et ses claques. Nous vmes ensuite le major qui prenait le
plus grand soin  bien envelopper mistress Osborne dans son chle. M.
Sedley avait un air fort imposant sous son tricorne galonn et avec sa
main  demi cache dans un immense gilet blanc qui couvrait sa
poitrine.

La voiture que M. Kirsch avait eu la prvoyance d'aller chercher
reconduisit la petite socit  l'htel. Jos prfra s'en aller  pied
pour fumer en chemin son cigare; les trois autres personnes partirent
donc sans M. Sedley. Kirsch suivit son matre en portant l'tui 
cigares.

Comme notre intention tait aussi de rentrer  pied, nous primes le
parti d'accoster matre Jos, nous nous mimes  causer des agrments
trs-rels que la localit offrait aux Anglais. On y chassait, on s'y
promenait, on y dansait, car cette cour hospitalire avait pris le
soin de runir dans sa petite enceinte tous les plaisirs qui pouvaient
attirer et retenir les trangers. La socit tait des plus choisies,
le thtre excellent, et on y vivait  bon march.

Notre ministre plnipotentiaire m'a fait l'effet d'un homme fort
accueillant et trs-affable, nous dit notre nouvel ami; avec un
rsident comme lui et un bon mdecin, ce sjour doit tre des plus
agrables. Bien le bon soir, messieurs, je vous souhaite.

Et l-dessus matre Jos regagna sa chambre en faisant craquer ses
bottes sur les marches de l'escalier. Kirsch l'escortait tenant  la
main son flambeau. Et nous nous livrmes au sommeil avec l'espoir que
cette jolie femme consentirait  passer quelque temps dans la
principaut de Poupernicle.




CHAPITRE XXXI.

O nous nous retrouvons avec une vieille connaissance.


L'excessive politesse de lord Tapeworm produisit sur l'esprit de M.
Jos la plus favorable impression, et le lendemain matin,  djeuner,
il dclara qu' son avis Poupernicle tait bien le plus charmant pays
du monde. Il tait toujours trs-facile de saisir les finesses de Jos,
et Dobbin riait en lui-mme en entendant le digne fonctionnaire parler
sur le ton d'un homme qui s'y connat, du chteau de Tapeworm et du
lignage de cette noble famille. Dobbin eut par l la preuve que son
digne compagnon s'tait lev de grand matin afin de consulter le
_Dictionnaire de la Pairie_, qu'il ne quittait jamais, pas mme en
voyage. Jos,  ce qu'il disait, affirmait avoir dj vu le
trs-honorable comte de Bagwig, le pre de sa seigneurie...,  la
cour.... au petit lever...; il en appelait aux souvenirs de Dob.

Le diplomate, fidle  sa promesse, tant venu visiter nos voyageurs,
et ayant fait  Jos de grands saluts et de profondes rvrences, ce
dernier se sentit ds lors tout port pour lui.

Ds l'arrive de son excellence, Jos jeta un coup d'oeil  Kirsch qui,
prvenu  l'avance, alla disposer une petite collation de viandes
froides, de geles et autres friandises,  laquelle le noble visiteur
fut oblig de prendre part pour mettre un terme aux obsessions de Jos.

Tapeworm ne laissait chapper aucune occasion de tmoigner son
admiration pour les beaux yeux de mistress Osborne, dont la fracheur
et la beaut semblaient gagner chaque jour un nouvel clat; aussi
paraissait-il fort satisfait de toutes les invitations qui lui
procuraient le moyen de venir passer quelques heures chez M. Sedley.
Il lui adressa deux ou trois questions un peu gaillardes sur l'Inde et
sur les jolies filles que l'on y rencontre; il demanda  Amlia si ce
bel enfant qu'elle avait avec elle tait le sien, et il tonna
grandement la petite femme en la complimentant de la sensation qu'elle
avait produite au thtre; enfin il acheva la conqute de Dobbin en
lui parlant des exploits en Belgique, du contingent de Poupernicle,
command par le prince hrditaire, maintenant duc de Poupernicle.

La galanterie tait, chez les Tapeworm, une vertu de famille; aussi,
leur digne reprsentant se persuadait-il que toutes les femmes sur
lesquelles il daignait laisser tomber un regard devenaient aussitt
amoureuses de lui. Il quitta Emmy bien convaincu qu'elle tait
dsormais fascine par la force de son esprit et de ses sductions, et
il se hta de rentrer chez lui pour lui crire un poulet des mieux
tourns. Emmy,  vrai dire, ne se sentait nullement gagne par
l'admiration; les grimaces, le babillage, le mouchoir parfum, les
bottes vernies et  haute tige de Tapeworm l'avaient d'abord tourdie,
puis, enfin, lui avaient donn la migraine. Elle n'avait rien entendu
 la moiti de ses beaux compliments. Avec le peu d'exprience qu'elle
avait du monde, elle ignorait encore compltement ce que c'tait qu'un
homme  bonnes fortunes, et milord lui paraissait plus curieux encore
qu'amusant. S'il n'excitait pas son admiration, il veillait du moins
sa surprise. Quant  Jos, il tait plong dans l'enchantement.

Voil un grand seigneur fort poli, disait-il. Voyez un peu jusqu'
quel point il pousse la prvenance! Sa seigneurie n'a-t-elle pas t
jusqu' m'offrir de m'envoyer son mdecin. Kirsch, vous allez de ce
pas porter nos cartes chez le comte de Schlsselback, j'aurais, ainsi
que le major, un vritable plaisir  aller lui faire ma cour le plus
tt possible. Kirsch, sortez mon uniforme, nos deux uniformes, nous
les mettrons pour cette visite; c'est une marque de politesse 
laquelle ne doit pas manquer un Anglais en voyage vis--vis du
souverain dont il traverse les tats, et des reprsentants de sa
nation.

Le docteur de lord Tapeworm, M. Von Glauber, mdecin ordinaire de son
altesse le grand-duc, ne manqua pas de venir faire sa visite. Il n'eut
pas de peine  persuader  Jos que les eaux minrales de Poupernicle
et qu'un rgime particulier auquel il offrait de le mettre ne
pouvaient manquer de rendre au fonctionnaire du Bengale la vigueur et
les roses de la jeunesse.

Il est arif ici, lui dit-il, l'an ternier, le chnral Bulkeley, un
chnral anclais teux fois cros comme fou. Eh pien! monsieu, au pou
de troa moa, che l'ai renfoy tout  fait maigre, et au pou de teux
mois, il af pu tanser afec la paronne de Glauber.

Il n'y avait plus  hsiter, les sources, le docteur, la cour, le
charg d'affaires parlaient  son esprit avec une loquence
irrsistible. Il rsolut, en consquence, de passer l'automne dans
cette dlicieuse rsidence. Fidle  sa parole, le charg d'affaires
prsenta Jos et le major  Victor Aurlius XVII. Ce fut le comte de
Schlsselback, marchal du palais, qui les introduisit  l'audience du
souverain.

Bientt ils reurent une invitation  dner  la cour, et lorsqu'ils
eurent annonc leur intention de s'arrter dans cette ville, les dames
les plus huppes de l'endroit allrent rendre visite  mistress
Osborne, et comme chacune de ces dames, quelque pauvre qu'elle pt
tre, tait pour le moins baronne, l'excellent Jos ne se sentait pas
d'aise. Il crivit  un de ses amis du club qu'on savait en Allemagne
traiter avec les plus justes gards l'importante Compagnie des Indes;
qu'il allait apprendre  son ami le comte de Schlsselback la manire
indienne de chasser le sanglier, et qu'enfin ses augustes amis le duc
et la duchesse taient tout ce qu'il y avait de plus aimable et de
plus poli au monde.

Emmy fut galement prsente  cette auguste famille, et comme le
deuil est contraire  l'tiquette de cour, elle se rendit au palais
avec une robe en crpe rose, une garniture de diamants au corsage et
donnant le bras  son frre. La toilette lui allait si bien, que le
duc et sa cour ne se lassrent point de l'admirer. Nous ne parlons
point de Dobbin, qui n'avait presque jamais vu Amlia en toilette de
bal; aussi jurait-il alors qu'on ne lui aurait pas donn plus de
vingt-cinq ans.

Elle dansa une polonaise avec le major Dobbin, tandis que M. Jos avait
l'honneur d'tre le cavalier de la comtesse de Schlsselback, vieille
dame qui portait une touffe de plumes sur le chignon, mais qui
comptait seize quartiers de noblesse et des alliances avec presque
toutes les maisons royales de l'Allemagne.

Poupernicle est situ au fond d'une heureuse valle, baigne par les
eaux fertilisantes de la Rump, qui s'y droule en mille replis
tortueux avant d'aller se jeter dans le Rhin,  un endroit que je ne
puis indiquer, faute d'avoir la carte sous les yeux. Dans certains
points la rivire est assez forte pour supporter un bac, et dans
d'autres pour faire tourner un moulin. Dans Poupernicle mme, le grand
et fameux Victor Aurlius XIV a construit un pont magnifique, sur
lequel s'lve sa statue, entoure de naades, qui portent les
emblmes de la victoire, des cornes d'abondance et le rameau
d'olivier. Il a le pied sur la tte d'un Turc prostern devant lui. Le
prince fait aux passants un gracieux sourire et dsigne de son glaive
la place Aurlius, o il avait commenc  difier un nouveau palais,
qui et t la merveille de son sicle, si ce prince magnanime avait
eu l'argent ncessaire pour le terminer. Mais il ne put tre achev
faute d'argent comptant. Le parc et le jardin, tombs dsormais dans
un tat de dprissement dplorable, pourraient contenir dix cours et
dix souverains comme ceux que possde Poupernicle.

Les jardins renferment des terrasses et des bassins allgoriques pour
le moins dignes de ceux de Versailles et qui exciteraient l'admiration
des trangers, s'ils n'taient en rparation continuelle pour les
conduits.

Le gouvernement est despotique, pour le plus grand bien des sujets,
mais tempr par une chambre lective ou non  volont. Pendant tout
le temps de mon sjour  Poupernicle, je n'ai point entendu dire
qu'elle se ft runie. L'arme se composait d'un fort bel tat-major,
mais d'un trs-petit nombre de soldats; pour la cavalerie, on compte
environ trois ou quatre cavaliers qui font le service des dpches;
chacun d'eux a un uniforme diffrent pour reprsenter les diffrents
corps.

La noblesse se visite rgulirement. Chaque marquise, comtesse ou
baronne a son jour de rception; ce qui fait que la semaine se trouve
toute remplie pour le mortel fortun qui jouit des grandes et petites
entres dans la haute socit de Poupernicle.

Malgr son peu d'tendue, la capitale de ce petit royaume a t
cependant le thtre des querelles les plus vives. La politique fait
rage  Poupernicle, et les partis y sont trs-ardents. Deux factions y
rgnent: l'une tenant pour mistress Strumpff et l'autre pour mistress
Lederburg. L'une est soutenue par le ministre anglais, l'autre par le
charg d'affaires franais, M. de Macabau. Du moment o notre ministre
plnipotentiaire se dclarait pour mistress Strumpff, de beaucoup la
meilleure chanteuse, car elle compte trois notes de plus dans la
voix, il n'en fallait pas davantage pour que le ministre franais se
jett dans l'autre parti et se montrt toujours en opposition avec
notre envoy.

Tout le monde dans la ville tait oblig de se ranger de l'un ou de
l'autre ct.

Nous avions pour nous le ministre de la maison du grand-duc, son
premier cuyer, son secrtaire particulier et le prcepteur du jeune
prince. Le parti franais se recrutait du ministre des affaires
trangres, de la femme du gnral en chef qui avait servi sous
Napolon, du marchal du palais et de sa femme, qui, enchante de
suivre les modes de Paris, avait toute espce de renseignements  ce
sujet par l'entremise du courrier d'ambassade de M. de Macabau. Le
secrtaire de chancellerie tait un petit de Grignac malin comme
Satan, et qui avait dessin la caricature de Tapeworm sur tous les
albums de la localit.

Leur quartier gnral et leur table d'hte taient  l'htel de
l'lphant, qui, avec celui des Princes, composait tout ce que
Poupernicle avait d'tablissements en ce genre. Tout en observant en
public les plus strictes convenances, ces messieurs n'avaient garde,
cependant, de s'pargner les pigrammes les plus mordantes. Tels on
voit des lutteurs se couvrir de meurtrissures et de plaies sans que
jamais l'expression de leur figure trahisse la souffrance physique.

Tapeworm et Macabau ne manquaient jamais d'assaisonner les dpches
qu'ils adressaient  leur gouvernement, d'attaques ou de
rcriminations contre un odieux rival. Notre rsident, par exemple,
crivait  son gouvernement les lignes suivantes:

L'intrt de la Grande-Bretagne, dans ce pays comme dans le reste de
l'Allemagne, restera compromis aussi longtemps que l'envoy franais
qui se trouve ici sera maintenu  son poste. C'est un homme infme,
abominable, qui ne recule devant aucune sclratesse, et commettrait
tous les crimes pour arriver  ses fins. Par de perfides insinuations,
il cherche  pervertir l'esprit de la cour  l'gard des ministres de
la Grande-Bretagne; il s'efforce de prsenter la conduite de notre
gouvernement sous le jour le plus atroce et le plus odieux, et il est
malheureusement approuv par un ministre dont l'ignorance est aussi
notoire que son influence est fatale.

Dans une autre correspondance on crivait:

M. de Tapeworm n'a rien rabattu de son arrogance britannique et de
son systme de dnigrement ridicule  l'gard de la plus grande nation
de la terre. On l'a surpris l'autre jour  parler fort lgrement de
la cour de France, et hier on l'a entendu accuser son altesse royale
le duc d'Orlans, qui sait si bien ce qu'il doit  sa famille et
surtout  lui-mme, de conspirer contre le trne de notre auguste
souverain. Il prodigue l'or  pleines mains, si par hasard ses menaces
n'ont pas tout le succs qu'il en attend.  force de bassesses, il est
parvenu  se faire un assez grand nombre de cratures  la cour. En
rsum, Poupernicle ne peut esprer de repos, l'Allemagne de
tranquillit; la France ne peut prtendre  un lgitime respect et
l'Europe  la satisfaction qui lui est due, tant qu'on n'aura point
commenc par craser cette bte venimeuse.

Que le lecteur se figure plusieurs pages crites ainsi dans le mme
style. En outre, lorsque de part ou d'autre on envoyait quelque
dpche confidentielle, le contenu ne manquait jamais d'en transpirer
toujours au dehors.

La saison d'hiver tait  peine commence qu'Emmy avait dj choisi un
jour de rception et se distinguait par la manire aussi gracieuse que
modeste dont elle faisait les honneurs de chez elle. Elle prit un
matre de franais qui lui fit compliment de la puret de son accent
et de la facilit qu'elle montrait  apprendre, ce qui s'expliquait du
reste par l'tude particulire qu'elle avait faite de la grammaire
dans le temps o elle s'essayait  donner des leons  George. Mme
Strumpff lui donnait des leons de chant, et Emmy s'en acquittait
d'une faon si agrable et d'une voix si douce, que le major, qui
avait pris un appartement en face d'elle, laissait ses fentres
ouvertes pour entendre la leon. Les dames allemandes, si
sentimentales et si simples dans leurs gots, se prirent d'une belle
passion pour elle, et se mirent  l'appeler leur _chre amie_. Ces
dtails paratront peut-tre minutieux et vulgaires, mais nous nous
faisons un devoir de les citer, parce qu'ils se rattachent  des temps
heureux. Quant au major, il tait devenu l'instituteur de George; il
lisait avec lui les _Commentaires de Csar_, et lui faisait repasser
les mathmatiques, en supplment des leons que lui donnait un matre
particulier. Tous les soirs on allait se promener  cheval  ct de
la voiture d'Emmy, trop timide pour se risquer de mme, et toujours
prte  pousser un cri au moindre mouvement de la monture de George.
Elle causait dans un coin de la voiture avec quelque blonde Allemande,
tandis que Jos faisait un somme dans l'encoignure voisine.

Jos fut atteint de sentiments fort tendres pour la comtesse Fanny de
Butterbrod, douce et tendre crature dont les parchemins tablissaient
parfaitement les droits aux titres de chanoinesse et de comtesse, mais
qui, pour tout revenu, ne possdait qu'une somme de 250 livres par an.
Fanny disait,  qui voulait l'entendre, qu'elle demandait au ciel,
comme le plus grand bonheur, de devenir la soeur d'Amlia.

Jos aurait pu, de cette faon, mettre sur les panneaux de sa voiture
et sur son argenterie la couronne et l'cusson de la comtesse.
Lorsqu'au milieu de tous ces projets, survinrent de grandes
rjouissances  l'occasion du mariage du prince hrditaire de
Poupernicle avec la princesse Amlie de Hombourg-Schlippen-Schloppen.

La splendeur de ces ftes rappela les prodigalits du rgne de Victor
XIV. Les princes, les princesses et les grands personnages du
voisinage furent invits  y prendre part. Les lits montrent au prix
fabuleux,  Poupernicle, de 3 francs par nuit, et l'arme eut peine 
suffire  tous les postes d'honneur qu'il fallut tablir aux portes
des excellences et des altesses qui arrivaient de tous cts. La
princesse avait t pouse par procuration,  la rsidence de son
pre, par le comte de Schlsselback. Quantit de tabatires furent
donnes  cette occasion, ainsi que je l'ai appris d'un joaillier de
la cour, qui, aprs s'tre charg de les vendre, se chargea aussi de
les racheter. On envoya la plaque de l'ordre de Saint-Michel de
Poupernicle  tous les grands dignitaires de la cour de la demoiselle;
tandis que les cordons et les croix de Ste-Catherine de
Schlippen-Schloppen brillaient sur toutes les poitrines les plus
considrables de Poupernicle. L'envoy franais reut les deux
dcorations.

Le voil couvert de rubans comme un cheval de corbillard, disait
Tapeworm, auquel, d'aprs les principes de son gouvernement, il tait
interdit de recevoir aucune dcoration;  lui les cordons, mais  nous
la victoire.

Le fait est que le parti britannique triomphait. Le parti franais
avait propos une princesse de la maison de Polztausend-Donnerwerter,
et aussitt le parti anglais s'tait mis en campagne pour trouver une
autre alliance.

Tout le monde fut convi  ces ftes. Des guirlandes de fleurs et des
arcs de triomphe furent disposs sur la route par laquelle devait
arriver la jeune marie. De la grande fontaine de la place
Saint-Michel jaillissait un vin passablement aigre, tandis que celle
de la place d'Armes versait des flots de bire. Les grandes eaux
jourent aussi pour cette solennit; des mts de cocagne furent
dresss dans le parc et dans les jardins, et  leur sommet des
montres, des couverts d'argent, et des saucisses entoures de rubans
roses, provoquaient la convoitise des amateurs. Georgy, aux grands
applaudissements des spectateurs, eut l'ide de grimper  l'un de ces
mts, puis ensuite il se laissa glisser avec la rapidit de l'clair.
Mais cette prouesse tait uniquement pour la gloire, et il donna son
saucisson  un paysan qui, ayant tent l'ascension avant lui, se
dsolait au pied du mt de son peu de succs.

La chancellerie franaise comptait six lampions de plus que la
lgation britannique, mais la lgation britannique avait un
transparent sur lequel on voyait,  l'approche du jeune couple, la
discorde prendre la fuite; la discorde ressemblait, traits pour
traits,  l'ambassadeur franais; la France eut donc le dessous, et il
n'y a aucun doute pour nous que l'avancement du Tapeworm et la croix
de chevalier du Bain n'aient t la rcompense de cette manifestation
clatante.

Les trangers arrivrent en foule pour les ftes, les Anglais ne
manqurent pas  l'appel. Il y eut des bals  la cour, bals dans tous
les lieux publics; on installa mme des tapis verts pour le trente et
quarante et la roulette, mais seulement pour les huit jours que
durrent les ftes.

Georgy, qui avait toujours les poches pleines d'cus, et dont les
parents taient invits aux ftes de la cour, se rendit au bal de la
Cit en compagnie de l'interprte de son oncle, M. Kirsch. Jusqu'alors
il n'avait fait que passer dans la salle de jeu de Baden o, conduit
par le bon Dobbin, il n'avait t autoris qu'au simple rle de
spectateur. Georgy tait donc enchant de pouvoir se rendre sans
contrle et sans entraves dans les salons o croupiers et spectateurs
agitaient sans rien voir le rteau fatal. Des femmes taient aussi
assises  la table de jeu, mais elles portaient des masques; c'tait
une licence accorde pendant ces temps de fte et de plaisir.

Une femme aux cheveux d'un blond clair,  la toilette fane, et qui
prsentait, par sa couleur, un singulier contraste avec la fracheur
qu'elle pouvait avoir eue autrefois, laissait apercevoir  travers son
masque noir l'clat trange de ses yeux qui suivaient sur le tapis les
vicissitudes du jeu, puis se reportaient sur une carte o elle
marquait chaque coup avec une rigoureuse exactitude,  mesure que le
croupier appelait un nombre ou une couleur; elle n'aventurait son
argent que lorsque la sortie rpte du rouge ou du noir lui faisait
esprer le gain. Sa vue produisait sur ceux qui l'entouraient une
singulire sensation.

Mais, en dpit de tant de soin et d'attention, le sort s'tait dcid
contre elle, et son dernier florin venait de disparatre sous le
rteau du croupier. Au moment o celui-ci proclamait, de sa voix
inexorable, la couleur et le nombre gagnants, elle poussa un soupir,
haussa de blanches paules qui dj s'aventuraient peut-tre hors de
sa robe avec trop de complaisance, puis elle piqua son pingle sur sa
carte et la pera  plusieurs reprises avec une sorte d'impatience
fivreuse.  ce moment elle aperut, en levant les yeux, l'honnte
figure de George, qui la contemplait d'un air tout bahi. Que diable
aussi ce petit drle avait-il  faire dans ce repaire!

Monsieur n'est pas joueur? demanda-t-elle en franais  l'enfant, en
lui jetant  travers les ouvertures de son masque le coup d'oeil
fascinateur de la bte froce prte  s'abattre sur sa proie.

--Non, madame, rpondit l'enfant dans la mme langue. Mais son accent
ayant trahi son origine britannique, elle reprit avec une
prononciation lgrement trangre:

N'auriez-vous donc jamais jou? En ce cas, rendez-moi un petit
service.

--Et lequel? fit Georgy en rougissant de nouveau.

M. Kirsch tait alors tout absorb dans une partie de rouge et noire,
et ne faisait nulle attention  ce que devenait son jeune matre.

Jouez pour moi, je vous prie, et placez cette pice sur un numro, le
premier qui vous passera par la tte.

En mme temps elle tirait une bourse de sa poche, y puisait une pice
d'or, la seule qui lui restt, et la mettait dans la main de
l'enfant. Celui-ci fit en riant ce qu'elle lui demandait. L'enfant
gagna. Ce sont l des jeux de la fortune: aux innocents les mains
pleines, dit le proverbe.

Merci, lui fit-elle en attirant l'argent  elle; merci. Quel est
votre nom?

--Je m'appelle Osborne. rpondit George.

En mme temps il plongeait les mains dans ses poches, et se disposait
 tenter la fortune  ses risques et prils, lorsque le major en
uniforme et Jos en marquis firent leur entre dans la salle; ils
arrivaient du bal de la cour. D'autres personnes, trouvant que l'on
s'ennuyait au chteau, avaient abandonn plus tt qu'eux encore
l'tiquette princire pour les plaisirs bourgeois. Quant au major et 
Jos, il est probable qu'en rentrant chez eux, et en ne trouvant point
le petit bonhomme, ils s'taient aussitt mus de son absence et
avaient t  sa recherche. Le major alla droit  Georgy, le prit par
le bras, et le tira brusquement  lui au moment o, sous l'empire de
la tentation, l'enfant tendait dj la main sur le tapis vert;
ensuite, en regardant autour de lui, il aperut Kirsch occup,  une
autre table, de la manire que nous avons dite. Il se dirigea vers
lui, et lui demanda comment il avait os conduire M. George dans un
pareil endroit.

Laissez-moi tranquille, dit M. Kirsch sous la double excitation du
jeu et du vin; il faut s'amuser, parbleu! et d'ailleurs je ne suis pas
au service de monsieur.

En voyant dans quel tat matre Kirsch se trouvait, le major jugea
qu'il tait inutile de discuter avec lui, et il se contenta d'emmener
George, aprs avoir demand  Jos s'il voulait rentrer. Jos s'tait
mis  ct de la dame masque,  qui la veine semblait tre revenue,
et qui commenait  gagner. Jos paraissait prendre un trs-vif intrt
 son jeu.

Allons, Jos, dit le major, je vous engage  rentrer avec George et
moi, c'est ce que vous avez de mieux  faire.

--Tout  l'heure, dit Jos, je rentrerai avec ce drle, continua-t-il
en dsignant matre Kirsch.

Les gards que l'on doit  de jeunes oreilles pargnrent  Jos une
remontrance de Dobbin, et le major partit seul avec George, laissant
son ami dans le salon de jeu.

Avez-vous jou? demanda le major  Georgy, ds qu'ils furent hors de
la salle.

--Non, rpondit l'enfant.

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez de votre vie.

--Et pourquoi, s'il vous plat? cela m'a l'air fort amusant.

Le major lui exposa alors, avec toute l'nergie d'une profonde
conviction, les motifs qui l'engageaient  lui tenir ce langage. Si,
par une rserve des plus louables, le major ne s'tait impos le
devoir d'carter avec soin tout ce qui pouvait porter atteinte  la
mmoire d'un ami, il aurait pu citer  Georgy les funestes rsultats
du jeu pour son pre. Lorsqu'il fut rentr  son htel, le major vit
s'teindre la lumire qui se trouvait dans la petite chambre voisine
d'Amlia, et peu aprs, celle qui se trouvait dans la chambre d'Amlia
s'vanouit galement, et tout rentra dans l'obscurit la plus
profonde. On voit que le major tait bon observateur de ce qui se
passait autour de lui.

Mais revenons  Jos, qui s'tait approch de la table de jeu, et
derrire une haie de pointeurs considrait les vicissitudes du tapis
vert. Il n'tait pas joueur, mais il ne ddaignait pas les motions
que de temps  autre pouvait lui procurer ce genre de distraction. Au
fond des poches du gilet dont il venait d'taler les magnificences 
la cour se trouvaient quelques napolons. tendant le bras par-dessus
les jolies paules de la joueuse masque qu'il avait devant lui, il
jeta une pice d'or et gagna. Elle fit aussitt un petit mouvement
pour lui mnager une place  ct d'elle, et ramenant les plis
bouffants de sa robe elle dgagea la chaise la plus voisine.

Venez, lui dit-elle, vous me porterez bonheur.

Elle pronona ces paroles avec un accent tranger fort diffrent de
cette puret de langage avec laquelle elle avait  plusieurs reprises
remerci le petit Georgy du coup qu'il avait tent en sa faveur. Le
gras et majestueux Joseph jeta un coup d'oeil autour de lui pour
s'assurer qu'il n'tait observ de personne, puis aprs cet examen
pralable, il s'assit auprs de la belle inconnue et lui dit 
demi-voix.

En vrit, par mon me, je suis trs-bien comme cela.... J'ai
beaucoup de chance, allez; et je vais vous porter bonheur. Puis il se
confondit en une suite de compliments non moins embrouills.

Jouez-vous gros jeu? demanda la dame masque.

--Je vais risquer un ou deux napolons, fit Jos avec un air magnifique
en jetant sur le tapis sa pice d'or.

--Oui, vous pouvez jouer un napolon comme un autre jouerait un
shilling, continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda
tout effar; le masque poursuivit avec un accent franais qui mouvait
le coeur: Oh! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que
moi. Je joue pour m'tourdir, pour oublier, mais je n'en puis venir 
bout. Le temps pass, monsieur, ne peut plus s'effacer de mon coeur.
Votre petit neveu est le portrait vivant de son pre, et vous.... vous
n'tes point chang.... mais si, car tout le monde change ici-bas,
tout le monde oublie. Tous les coeurs....

--Mon Dieu,  qui ai-je l'honneur de parler, murmura Jos, ne sachant
plus o il en tait.

--Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d'une
voix mlancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son
interlocuteur sous la fixit de son regard. Vous aussi vous m'avez
oublie!

--Juste ciel! Mistress Crawley, s'cria Jos sans pouvoir revenir de sa
surprise.

--Oui, Rebecca, dit cette femme en lui prenant la main.

Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n'avait
point cependant cess de suivre les retours du jeu.

Je suis  l'htel de l'lphant, continua-t-elle. Demandez madame
Rawdon. J'ai aperu aujourd'hui cette chre Amlia, elle est bien
jolie et parat bien heureuse; et vous aussi, M. Jos. Hlas! mon cher
monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus dsormais que
pour moi seule.

En mme temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un
mouvement machinal, tout en faisant semblant d'essuyer ses yeux avec
un mouchoir de poche garni d'une dentelle en lambeaux.

Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup.

Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu' mon htel. Ne
sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley?

M. Kirsch qui, de son ct, avait perdu tout l'argent qu'il avait sur
lui, suivit de loin son matre aux clarts argentes de la lune, dont
la splendeur clipsait les derniers reflets des illuminations
mourantes.




CHAPITRE XXXII.

 l'aventure.


Par un motif dont on nous saura gr, nous sommes oblig de jeter le
voile sur une certaine partie de l'existence de mistress Rebecca
Crawley. C'est une de ces concessions qu'il convient de faire  ce
monde moral qui, sans dclarer une guerre acharne au vice, prouve
cependant une rpugnance insurmontable  l'entendre appeler par son
nom. Dans la Foire aux Vanits il est des choses qui se font tous les
jours, que personne n'ignore, et dont cependant on ne parle jamais, 
la mode de ces sectateurs d'Arhiman, qui veulent bien adorer le
diable, mais  la condition de n'en jamais prononcer le nom. Un public
dlicat et poli ne pourra souffrir qu'on lui prsente une description
du vice dans sa laideur native, tout comme une Amricaine ou une
Anglaise aux principes svres et inflexibles se rcriera toutes les
fois que le mot _culotte_ viendra blesser ses chastes et candides
oreilles; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vtement si
indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit
autrement offusque. Si l'on en tait rduit  rougir toutes les fois
qu'on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d'une terrible
provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s'alarme,
votre pudeur ne se croit outrage que lorsque ce nom est prononc
devant vous.

L'crivain du prsent rcit, dsirant donner la preuve de sa dfrence
aux susceptibilits du l'usage, ne fera voir la dpravation que sous
son jour lger, coquet, aimable et sduisant, de manire  ne blesser
la dlicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait
jusqu'ici accuser Becky, qui certainement n'est pas un dragon de
vertu, d'avoir froiss en rien la biensance dans ses formes
extrieures, et l'crivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une
seule fois il lui est arriv de manquer aux convenances, et si dans la
description de cette syrne  la voix enchanteresse, aux sourires
trompeurs, aux irrsistibles sductions, aux artifices pleins de grce
et de coquetterie, nous avons fait paratre  la surface de l'eau les
cailles hideuses du monstre? Non, non; jamais. C'est aux gens avides
de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de
l'onde pour contempler  leur aise les contorsions et les replis de
cette queue visqueuse et gluante qui s'enroule autour des os broys et
des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu
paratre  la clart du jour rien qui puisse blesser les lois les plus
svres de la dcence, du got, des bonnes moeurs? Le Tartufe le plus
cafard de la Foire aux Vanits a-t-il jamais eu le droit de crier au
scandale? Quoi! la syrne disparut et se plonge dans l'lment liquide
pour aller se repatre de cadavres, l'eau s'agite alors et se trouble
sans que l'oeil le plus curieux parvienne malgr de vains efforts, 
distinguer les mystres que cache cette fange. C'est bien assez de
contempler ces cratures redoutables lorsque sur leur rocher elles
s'accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit
donner la mort. Mais lorsqu'elles s'enfoncent et plongent dans
l'lment qui les a vues natre, croyez-moi, il n'est pas bon
d'examiner leurs volutions sous-marines et d'assister  ces horribles
festins, o ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de
membres en lambeaux. De mme Becky a disparu  nos regards pour
quelque temps.  merveille, et nous ne perdons pas grand'chose 
n'avoir pas  parler de ses faits et gestes pendant cette priode.

Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux annes qui
suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-tre certaines
personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer  la
biensance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que
mritent presque toutes les personnes qui sacrifient  de vains
plaisirs les nobles inspirations du coeur et du devoir, reproches
encore plus lgitimes lorsque cette personne est une femme dans
laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma
part, je penche  croire que mistress Becky, inaccessible aux remords,
se trouva pour un temps en proie  un sombre dsespoir, et, prenant en
quelque sorte sa personne en dgot, n'eut plus aucun souci de sa
rputation.

Ce n'est jamais du premier bond que l'on arrive au dernier degr de
l'infamie et de la dgradation; mais on y descend par une pente
insensible en dpit de tous les efforts pour se retenir. C'est
l'histoire du naufrag qui, cramponn longtemps  un dbris du navire
comme  une dernire chance de salut, sent peu  peu ses forces
l'abandonner et finit par lcher tout et se laisse aller au fond de
l'abme qui se referme sur lui.

Becky errait  l'aventure dans la ville de Londres, tandis que son
mari prenait toutes ses dispositions pour se rendre au poste qui
venait de lui tre dsign; elle fit, comme on n'en peut douter, plus
d'une tentative pour revoir son beau frre et rchauffer des
sentiments auxquels elle s'tait, en quelque sorte, acquis des droits
rels auprs de lui. Un jour o sir Pitt, en compagnie de M. Wenham,
se rendait  la chambre des communes, ce dernier dcouvrit mistress
Rawdon qui, cache sous un voile noir, faisait le guet aux abords du
Palais lgislatif. Elle s'esquiva comme une couleuvre quand ses yeux
rencontrrent ceux de M. Wenham; ses projets chourent donc en ce qui
concernait le baronnet.

Peut-tre aussi lady Jane y tait-elle bien pour quelque chose. On
nous a racont que son mari fut tout tonn de l'nergique vigueur
qu'elle dploya en cette occurrence et de la rsolution avec laquelle
elle se dclara contre mistress Becky. Elle engagea spontanment
Rawdon  venir demeurer  Gaunt-Street jusqu' son dpart pour
Coventry-Island. Dans son opinion, un pareil hte ne pouvait manquer
d'carter Becky de sa porte. Toutes les adresses des lettres qui
arrivaient pour son mari passaient rigoureusement par son inspection,
dans la crainte que sa belle-soeur ne ft en correspondance avec sir
Pitt. Mais pour crire, il aurait fallu  Becky cette prsence
d'esprit que nous lui avons connue jadis. Or elle ne fit aucune
tentative pour voir Pitt ou lui crire chez lui, et obtempra  ses
dsirs en ne lui faisant remettre de correspondance touchant ses
dbats matrimoniaux que par des gens d'affaire.

Le fait est que l'on n'avait rien nglig pour indisposer contre elle
l'esprit de son beau-frre. Peu aprs l'arrive de lord Steyne, Wenham
avait eu une confrence avec le baronnet et lui avait communiqu sur
mistress Becky des dtails biographiques qui avaient fort tonn le
dput de Crawley-la-Reine. M. Wenham en savait long sur son compte;
il n'ignorait ni ce qu'tait son pre, ni l'anne o sa mre avait
dbut  l'Opra, ni les dtails de la vie antrieure de Becky et de
sa conduite pendant son mariage. Comme nous sommes persuad que la
plupart de ces rcits taient accrdits par la malveillance, nous ne
voulons point nous en faire ici l'cho. Mais ce qu'il y a de certain,
c'est que Becky avait singulirement baiss dans l'estime de son noble
parent, qui jadis la voyait avec des yeux fort prvenus en sa faveur.

Bien que les moluments de gouverneur  Coventry-Island ne soient pas
fort considrables, une partie fut mise de ct par son excellence
pour servir  acquitter certaines dettes ou tre place en rentes
viagres; les charges de cette position entranaient d'ailleurs des
dpenses considrables. Aprs avoir tabli la balance de son budget,
Rawdon constitua  sa femme une rente de trois cents livres sterling,
qu'il s'engageait  lui faire tenir,  la condition expresse qu'il
n'entendrait plus jamais parler d'elle. Autrement il se montrerait
dcid  ne point reculer devant le scandale d'une sparation
judiciaire. Mais, en somme, M. Wenham, lord Steyne, Rawdon lui-mme,
tout le monde enfin avait intrt  touffer cette malheureuse affaire
et  faciliter  cette femme les moyens de sortir de la
Grande-Bretagne.

Ce fut sans aucun doute le tracas des arrangements avec les hommes
d'affaires qui empcha mistress Rawdon de rien faire pour son fils, ou
mme d'aller le voir et lui dire adieu. L'enfant tait sous le
patronage immdiat de son oncle et de sa tante, qui avait russi 
entrer fort avant dans la confiance et la tendresse de leur neveu.
Rebecca crivit  l'enfant une lettre date de Boulogne; elle l'y
exhortait  bien travailler, et lui annonait qu'elle allait visiter
le continent, que l elle se proposait bien de lui crire encore plus
d'une fois; mais une anne se passa sans qu'elle donnt aucun signe de
vie, et elle ne se dcida  crire que lorsque le fils de sir Pitt,
aprs une existence maladive, mourut enfin d'une complication de
rougeole et de coqueluche. La mre de Rawdon crivit alors  son cher
fils une lettre des plus tendres; cette mort, en effet, le rendait
hritier de Crawley-la-Reine, et son excellente tante, qui tait dj
comme une mre pour Rawdon, reporta sur lui toute l'affection qu'elle
prouvait pour l'enfant qui venait de lui tre enlev si cruellement.
Le petit Rawdon Crawley tait maintenant un beau et grand garon, et
il rougit beaucoup  la rception de cette lettre.

Ma tante Jane, lui dit-il, ma vritable mre, c'est vous, et.... non
pas elle.

Il n'en rpondit pas moins par une lettre fort respectueuse  mistress
Rebecca, qui se trouvait alors dans un htel de Florence. Mais
n'anticipons point sur les vnements.

Dans son premier vol, l'intressante Becky n'avait pas t s'abattre
bien loin. Aprs avoir travers le dtroit, elle s'tait arrte 
Boulogne, asile ouvert  toutes les innocentes cratures mconnues par
d'injustes concitoyens; l, elle prit une femme de chambre et deux
pices dans un htel et mena une existence assez agrable en se
faisant passer pour veuve.  la table d'hte elle s'tait acquis une
rputation d'amabilit, et racontait  ses voisins des histoires sur
son frre sir Pitt et sur les hauts personnages qu'elle connaissait 
Londres. Elle avait cette parole lgante et facile dont l'effet est
immanquable sur les gens d'un rang infrieur.

Au milieu de cette socit de second ordre, elle passait pour une
personne qu'il ne fallait point traiter comme tout le monde; elle
invitait  venir prendre le th dans sa chambre, et partageait tout
comme les autres les innocentes distractions que cette localit offre
 ses visiteurs, telles que les bains de mer, les courses en char 
banc, les promenades sur la plage, les parties de spectacle. Mistress
Burjoice, la femme de l'imprimeur, qui tait venue se fixer  l'htel
pour la saison d't, et auprs de laquelle M. Burjoice se rendait
trs-exactement le samedi soir pour passer avec elle la journe du
dimanche; mistress Burjoice chantait partout les louanges de Becky.
Mais ses loges cessrent un beau jour o Burjoice avait montr
beaucoup trop de prvenances  l'gard de Becky. Les torts, n'en
doutez point, taient du ct de mistress Burjoice, car le seul
reproche qu'on pt faire  Becky, c'tait de se montrer peut-tre trop
accueillante et trop aimable, surtout  l'gard des hommes.

On tait alors dans la belle saison,  cette poque de l'anne qui,
pour tous les Anglais, est le signal de dserter le sol natal et de se
disperser sur la surface du globe habit. Becky put, de cette manire,
juger plus d'une fois de quelle faon sa conduite tait apprcie dans
la haute socit de Londres, au milieu de laquelle elle avait t
nagure introduite. Un jour qu'elle se promenait sur la jete de
Boulogne, elle se trouva face  face avec lady Tartlet et ses filles,
qui contemplaient les blanches falaises d'Albion se dessinant dans le
lointain sur l'azur du ciel et des eaux.  sa vue, lady Tartlet se
retrancha derrire son ombrelle, et, rassemblant autour d'elle ses
filles en bataillon carr, elle battit en retraite en foudroyant du
regard notre pauvre Becky, qui se trouva dans un complet isolement.

Une autre fois, tant alle assister au dbarquement du paquebot, un
matin o il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait  considrer
les ravages causs par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady
Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait normment
souffert de la traverse. Ses jambes pouvaient  peine la soutenir
pour traverser la planche qui conduisait du navire  la jete; mais
elle retrouva toute son nergie en apercevant Becky qui, sous son
chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La
noble dame y rpondit par un air de souverain mpris, et d'un pas
rsolu se dirigea vers le btiment de la douane, sans avoir besoin de
soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle
ft au fond fort contente. Dsormais repousse de tous, en apercevant
de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il
lui tait interdit pour toujours d'y rentrer.

Les hommes aussi avaient singulirement chang dans leur manire
d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des
airs de familiarit qui lui dplaisaient fort. Le petit Bob Suckling,
qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait
fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le
passage de sa voiture, tant un jour  causer sur la jete avec le
jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment o Becky passait, la
salua  peine de la tte avec un petit air de connaissance et sans se
dranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut
l'impertinence de se prsenter chez elle avec un cigare  la bouche;
elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un
regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants.
C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.

S'il avait t ici, se disait-elle, ces lches n'auraient jamais os
m'insulter.

Elle se mettait alors  penser avec une tristesse mle de regrets 
l'honnte homme confiant et fidle, de la part duquel elle avait
toujours trouv une soumission absolue, une humeur des plus gales,
un dvouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait 
pleurer, car ces jours-l sa figure tait plus anime et plus rouge
que de coutume quand elle descendait pour le dner.

Les outrages du sexe le plus noble ne lui taient peut-tre pas encore
aussi intolrables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes 
son gard. Deux de ces cratures qu'elle avait ddaignes  Londres,
en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de
condolance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui
causrent un accs de rage. Ces dames, aprs l'avoir embrasse, la
quittrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur
cavalier servant, pousser sur l'escalier des clats de rire dont il
n'tait que trop facile de comprendre le sens.

Aprs cette visite, Becky qui avait exactement pay sa note de chaque
semaine, qui tait d'une politesse exquise avec la matresse de
l'htel, et qui, par tous les moyens, s'tait efforce de se faire
bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront
d'entendre le matre de la maison l'engager  chercher un autre
logement, vu qu'il lui tait impossible de la recevoir dans un htel
frquent par des femmes honntes; elle se vit donc rduite  prendre
gte ailleurs et  s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de
plus en plus odieux.

En dpit de tous ces rebuts, elle essaya toutefois de se faire une
rputation et d'avoir raison de la mdisance. Elle se rendit 
l'glise exactement, y chanta plus haut que personne, se mit  la tte
d'une bonne oeuvre pour les veuves et les matelots naufrags, donna
des dessins et des broderies pour la mission de Quashyboo; fut dame
patronesse de plusieurs oeuvres charitables et renona compltement 
la valse. En un mot, elle se couvrit des dehors les plus respectables,
et c'est prcisment le motif qui nous engage  nous arrter plus
longtemps sur cette partie de sa vie, car les autres ne seraient
peut-tre pas aussi bonnes  rapporter. Mais les sourires des uns, les
airs de mpris des autres ne lui chappaient pas, et cependant vous
n'auriez pu deviner  l'expression de ses traits quels taient ses
supplices intrieurs.

Sa vie, du reste, tait un mystre, les opinions  ce sujet taient
partages. Parmi cette espce de gens qui trouvent toujours du plaisir
 se mler des affaires d'autrui, les uns dclaraient qu'elle tait
coupable, tandis que les autres la proclamaient aussi blanche qu'un
agneau et rejetaient tous les torts sur son affreux mari. Elle s'tait
fait plus d'un partisan par les larmes abondantes qu'elle versait
toutes les fois qu'il tait question de son enfant, par le luxe de
douleur qu'elle talait toutes les fois que ce nom revenait dans la
conversation ou qu'elle voyait quelqu'un lui tmoigner de la sympathie
 ce sujet. C'est ainsi qu'elle avait gagn le coeur de la bonne
mistress Alderney qui tenait le sceptre dans la socit anglaise de
Boulogne et qui donnait  elle seule plus de bals et de dners que
toutes les autorits runies. Pour cela il lui avait suffi de rpandre
des larmes lorsque le petit Alderney, pensionnaire du docteur
Swishtail, tait venu passer ses jours de cong auprs de sa mre.

Mon Rawdon a le mme ge, et je crois l'avoir sous les yeux, avait
dit Becky en touffant ces dernires paroles dans un soupir.

Or, il y avait tout simplement cinq annes de diffrence et les deux
enfants se ressemblaient tout autant que l'aimable lecteur  son
trs-humble et trs-obissant serviteur. Mais Wenham tant venu 
passer par Boulogne, pour aller rejoindre lord Steyne, renversa tout
cet chafaudage sentimental. Il apprit  mistress Alderney comme quoi
il pouvait lui dpeindre le petit Rawdon beaucoup mieux que sa mre
qui le dtestait au vu et su de tout le monde, et avait toujours
cherch  le voir le moins possible. Il lui dit que le petit Rawdon
n'avait que neuf ans; qu'il tait blond tandis qu'Alderney tait brun,
et enfin il laissa  l'excellente dame le regret d'une sympathie mal
employe.

Partout o Becky portait ses pas errants elle russissait ainsi, 
force de peine et de travail,  gagner les bonnes grces de tout son
entourage; puis arrivait quelqu'un qui, d'un mot, faisait vanouir
cette bienveillance si pniblement acquise, et il fallait aller
recommencer ailleurs la mme besogne. C'tait l une existence bien
pnible et bien dure qui, montrant  Becky l'tendue de l'abandon o
elle se trouvait, la poussait peu  peu au dsespoir.

Une certaine mistress Newbright prit pendant quelque temps parti pour
elle. Elle avait t sduite par la douceur de son chant dans les
cantiques chants  l'glise et par la profondeur de ses vues sur
quelques points d'une haute gravit, dans lesquels mistress Becky
avait acquis une certaine force lors de son premier sjour 
Crawley-la-Reine. Non-seulement elle avait lu mais encore tudi
certaines brochures dogmatiques; elle faisait, en outre, des gilets de
flanelle pour les sauvages de Quashyboo, des bonnets de coton pour les
Indiens de Cocoanut; elle peignait des crans pour l'oeuvre de la
conversion du pape et des juifs, et assistait  tous les sermons et 
tous les offices de sa chapelle; mais, hlas! tant de zle devait
finir par tre sans rsultats pour elle. Mistress Newbright ayant eu
occasion de correspondre avec la comtesse de Southdown, au sujet de la
fondation de la socit de la Bassinoire, pour la conversion des
insulaires de Freejoe, elle reut,  propos de certains loges qu'elle
donnait dans une lettre de sa chre amie mistress Rawdon Crawley, une
rponse de la comtesse douairire, o celle-ci lui communiqua des
dtails qui firent cesser toute espce de rapports entre mistress
Newbright et mistress Crawley. Toutes les personnes graves de
Tours,--ce fut l que Becky eut  essuyer ces dsagrments!--vitrent
ds lors comme la peste la socit de cette rprouve.

Nulle part Becky ne russissait  former un tablissement durable. Ses
efforts avaient toujours le mme et triste sort. De Boulogne, elle
avait t  Dieppe, de Dieppe  Caen, de Caen  Tours. Partout elle
avait tent de s'entourer de considration, et partout il lui avait
fallu un beau matin dguerpir et prendre la fuite devant les vautours
acharns  sa ruine.

Au milieu de ses courses aventureuses, Becky avait fait la
connaissance d'une certaine mistress Hook Eagles, qui jouissait d'une
rputation irrprochable et d'une maison dans Portman-Square. Elle
habitait un htel de Dieppe au moment o Becky tait venue y chercher
un refuge. Ce fut  la mer que ces deux dames se virent pour la
premire fois. Aprs avoir nag cte  cte, elles se retrouvrent
dans la mme position  la table d'hte de l'htel. Comme tout le
monde, mistress Eagles avait entendu parler de l'affaire de lord
Steyne, et en cela elle en tait au mme point que tout le monde. Mais
 la suite d'une conversation avec Becky, elle dclara que mistress
Crawley tait un ange, son mari un gredin, lord Steyne un vieux
dbauch, sans foi ni loi, comme c'tait, du reste, connu de tout le
monde, et qu'enfin toute cette affaire n'tait qu'une infme
conspiration de ce tratre de Wenham contre l'innocence et la vertu
de mistress Crawley.

Si vous aviez pour deux liards de coeur, monsieur Eagles, disait-elle
 son mari, vous tiendriez une paire de soufflets toute prte pour ce
drle la premire fois que vous le rencontreriez au club.

Mais M. Eagles tait dj d'un certain ge et d'une humeur peu
belliqueuse; par tat mari de mistress Eagles, par got gologue, et
d'une taille peu pyramidale, il ne voulait prendre qui que ce ft par
les oreilles.

Mistress Eagles, aprs avoir ainsi plac mistress Rawdon sous sa haute
protection, voulut qu'elle l'accompagnt  Paris et se fcha contre la
femme de l'ambassadeur, qui refusait de recevoir sa protge; en un
mot elle ne ngligea rien de ce qui tait humainement possible pour
attirer  Becky tout la respect que mrite une personne vertueuse.

Becky eut pendant quelque temps la tournure d'une personne fort range
et fort respectable; mais cette ncessit d'observer si rigoureusement
les convenances lui devint bientt d'un ennui mortel. Les journes se
ressemblaient avec une monotonie dsesprante: c'tait un bien-tre
fastidieux  force de rgularit; chaque jour, mme promenade en
voiture dans le mme bois, aux environs de Boulogne; mme socit tous
les soirs; mme sermon de Blair tous les dimanches: on et dit une
comdie qu'on s'empressait de recommencer sitt qu'elle tait finie.
Becky en avait par-dessus la tte. Par bonheur, arriva de Cambridge le
jeune Eagles; mais sa mre s'tant bientt aperue de l'impression
produite sur lui par sa jeune amie, notifia  Becky que rien dsormais
ne la retenait plus.

Elle songea alors  tenir une maison avec une autre personne de son
sexe; mais leur temps se passa  se quereller ou  faire des dettes.
Puis ensuite Becky essaya de la pension bourgeoise; elle entra dans la
fameuse maison tenue par Mme de Saint-Amour, rue Royale,  Paris; et
l elle commena  faire l'essai de ses grces et de leur puissance
sductrice sur les dandys un peu rps et les beauts quivoques qui
frquentaient les salons de la matresse de la maison. Becky aimait la
socit; elle en avait besoin  tout prix, comme un fumeur d'opium ne
peut se passer de sa pipe, et en somme elle fut assez satisfaite du
temps qui s'coula pour elle dans cette pension bourgeoise.

Pendant quelque temps, Becky sut obtenir le sceptre dans les salons de
la comtesse. Mais  la fin, ses anciens cranciers de 1815, ayant sans
doute dcouvert son gte, la forcrent de quitter Paris, et la pauvre
crature n'eut que tout juste le temps de se diriger en toute hte sur
Bruxelles.

Elle avait conserv de cette ville un souvenir parfaitement exact;
elle ne put retenir un sourire de satisfaction en se retrouvant 
l'entre-sol jadis occup par elle et d'o elle avait pu contempler la
famille Bareacres demandant  grands cris des chevaux pour fuir tandis
que la voiture restait stationnaire sous la porte cochre de l'htel.
Elle visita Waterloo et Lacken, et, reconnaissant dans ce dernier
endroit le monument lev  George Osborne, elle s'amusa  en prendre
une esquisse.

Ce pauvre Cupidon, murmura-t-elle tout bas, il m'aimait  en mourir.
Cette tte-l n'tait pas sans un grain de folie. Et la pauvre Emmy,
est-elle encore de ce monde? C'tait l une bonne petite crature. Je
n'oublierai jamais son gros gaillard de frre; je crois avoir quelque
part, dans mes papiers, la caricature de sa grosse personne. En somme,
c'taient d'assez braves gens, mais un peu nafs.

Becky arrivait  Bruxelles recommande par Mme de Saint-Amour  son
amie, la comtesse de Borodino, veuve d'un gnral de Napolon, le
fameux comte de Borodino, auquel son illustre matre n'avait laiss en
mourant d'autres ressources que la table d'hte et l'cart. Des
lgants de bas tage, des rous de second ordre, des veuves qui n'ont
jamais eu de maris, des Anglais qui se figurent avec leur candeur
native que ces salons leur reprsentent la meilleure socit du
continent et se font un plaisir d'y dpenser leur argent, tel tait le
personnel qui garnissait la table d'hte de Mme Borodino. De jeunes
dupes rgalaient tour  tour la compagnie de vin de Champagne,
allaient au bois avec ces dames, louaient des voitures pour les
parties de campagne et des loges  l'Opra pour la soire, puis se
pressaient au-dessus de ces blanches paules, pour parier autour des
tables d'cart, et crivaient  leurs parents des lettres o ils se
flicitaient d'avoir leur entre dans les maisons les plus distingues
de la capitale.

L, aussi bien qu' Paris, Becky tait l'me de toutes ces ftes, et
charmait les maisons o elle allait. Elle acceptait le champagne, les
promenades  la campagne, les bouquets, les loges au thtre, mais ce
qu'elle mettait au-dessus de tout, c'tait le jeu, et elle s'y livrait
avec une folle audace. Elle risqua d'abord une mise fort modeste, puis
vint ensuite la pice de cinq francs, puis les napolons puis les
billets de banque. Si parfois elle se sentait gne pour payer ses
mois de pension, elle s'adressait  quelque jeune homme qui lui
prtait de l'argent, et lorsqu'elle se trouvait en fonds elle traitait
avec la dernire insolence mistress Borodino que la veille elle avait
cherch  amadouer par ses cajoleries. Il y avait des jours o elle
n'aventurait que dix sous sur le tapis, c'est qu'alors ses finances
taient  sec; d'autres fois au contraire, elle risquait tout un
quartier de ses revenus et se disait toute prte  s'acquitter envers
Mme Borodino. Ces jours-l elle aurait tenu contre tous les chevaliers
d'industrie de la terre.

Un beau jour, Becky quitta Bruxelles, devant, il faut bien le dire,
trois mois de pension  Mme de Borodino, qui, pour s'en venger, ne
manquait jamais de raconter  tout Anglais qui venait chez elle quel
tait l'amour de Becky pour le jeu et la boisson; par quelle habile
comdie elle avait su soutirer de l'argent  M. Muff, ministre de
l'glise rforme; les audiences particulires qu'elle avait donnes
dans sa chambre  milord Noodle, fils de sir Noodle et lve de M.
Muff, et enfin cent autres coquineries au courant desquelles la
comtesse de Borodino ne manquait pas de mettre ses visiteurs.

C'est ainsi que notre voyageuse promenait sa tente  travers les
diffrentes capitales de l'Europe, et menait une existence aussi
vagabonde que celle d'Ulysse ou du Juif-Errant. Ses dispositions 
l'intrigue ne faisaient chaque jour que crotre et embellir, et elle
devint bientt une vraie bohmienne dans toute la force du terme, ne
frquentant plus que les gens dont la rputation ne rpand pas
prcisment un parfum d'honntet.

Il n'existe point de ville un peu importante en Europe, o les
industriels anglais n'aient tabli une succursale, et dont le public
ne puisse voir les noms affichs dans la cour du shriff. Ce sont
souvent des jeunes gens de trs-bonne famille rpudis par leur
famille, vrais piliers d'estaminets et maquignons ambulants, sous les
auspices desquels ont lieu les courses de chevaux  l'tranger, et
s'ouvrent les maisons de jeu. C'est parmi cette espce de gens que se
recrute surtout la population des prisons pour dettes. Ils aiment le
vin et le tapage, les duels et les rixes; et quelque beau matin on
apprend qu'ils ont disparu sans avoir pay leur note. Au jeu ils se
feraient scrupule de ne point tricher; lorsqu'ils ont plum quelque
innocent pigeon, on les voit s'taler  Baden-Baden dans d'lgantes
briskas; ont-ils la poche vide, on les aperoit rdant avec un air
piteux et des habits rps autour des tables de jeu, jusqu'au moment
o ils parviennent  glisser une fausse lettre de change  quelque
juif avide ou  dpouiller une nouvelle dupe. Ces alternatives de
grandeur et de misre prsentent de singulires bizarreries. C'est une
vie de fivre continuelle et parfaitement conforme, du reste, aux
gots et aux dispositions de Becky. Elle errait ainsi de ville en
ville, s'adressant partout  ces socits de bohmiens. Dans toutes
les maisons de jeu de l'Allemagne, le bonheur de Mme de Rawdon tait
devenu proverbial; avec Mme de Cruche-Casse elle ouvrit une maison 
Florence, et l'un de mes amis, M. Frdric Pigeon, me raconta que,
chez elle,  Lausanne, aprs s'tre gris  un souper, il avait perdu
huit cents louis contre le major Loder et l'honorable M. Deuceace.
Nous sommes oblig d'esquisser rapidement la biographie de Becky, mais
 en juger par ces traits rassembls au hasard, moins on en dira et
mieux cela vaudra.

Quand la fortune tenait mistress Rebecca au bas de la roue, elle avait
alors recours aux concerts et aux leons de musique. Une matine
musicale fut donne  Wildbad par une certaine Mme Rawdon, avec le
concours du premier pianiste de l'hospodar de Valachie, M. Spoft. Mon
jeune ami, M. Eaves, qui connat tout ce monde et a visit tous les
pays, m'a affirm qu'tant  Strasbourg, en 1830, il assista aux
dbuts d'une Mme Rebecque dans l'opra de la _Dame blanche_, et que
son apparition sur le thtre souleva une pouvantable tempte. Elle
fut siffle  outrance par toute la salle, en partie pour son peu
d'habitude de la scne et en partie  cause des sympathies maladroites
que lui avaient tmoignes de l'orchestre quelques officiers de la
garnison. Eaves tait certainement convaincu que l'infortune
dbutante n'tait autre que la malheureuse Rawdon-Crawley.

Elle en tait ainsi rduite  l'tat de ces tres nomades pour qui la
vie s'coule au jour le jour. Ds qu'elle avait de l'argent, elle le
jouait; quand elle l'avait jou, elle ne reculait devant aucun
expdient pour s'en procurer, et Dieu sait par quels moyens elle y
parvenait! On la vit quelque temps  Saint-Ptersbourg, mais elle
reut bientt un ordre de la police de quitter cette capitale, ce qui
prouve la fausset de la chronique qui, plus tard, la reprsente comme
rsidant  Toeplitz et  Vienne, en qualit d'espion de la Russie. On
m'a racont aussi qu' Paris, elle retrouva une de ses parentes, sa
grand'mre maternelle, qui, loin d'tre une Montmorency, remplissait
les fonctions d'ouvreuse de loges dans l'un des plus crasseux thtres
des boulevards.

Leur entrevue, comme me l'ont donn  entendre des tmoins oculaires,
fut trs-touchante et trs-pathtique; mais les dtails  ce sujet
n'ont point un caractre assez authentique pour que l'historien se
hasarde  les rpter.

Il arriva qu' Rome, mistress Rawdon eut  toucher un semestre de sa
pension chez le principal banquier de la ville, et comme tous ceux qui
avaient chez ce prince des usuriers un compte ouvert de plus de cinq
cents scudi taient invits au bal qu'il donnait pendant l'hiver,
Rebecca reut une invitation et parut  l'une des splendides soires
du prince et de la princesse Polonia. La princesse tait de la maison
des Pompili, qui descendent en ligne directe du second roi de Rome et
d'grie de la maison d'Olympus. Le grand-pre du prince Alexandre
Polonia vendait des pains de savons, des essences, du tabac, des
mouchoirs de poche, se chargeait de maintes commissions dlicates
moyennant salaire et prtait de l'argent  la petite semaine. Toute la
haute socit de Rome se pressait dans ses salons. Princes, ducs,
ambassadeurs, artistes, vieux ou jeunes gens de tout rang et de toutes
conditions, tout le monde y accourait. Des flots de lumire
clairaient ses somptueux portiques; les murs taient couverts de
boiseries dores et de toiles d'une authenticit suspecte. Une vaste
couronne d'or surmontait l'cusson princier du propritaire. Un norme
champignon d'or sur champ de gueule avec une fontaine d'argent
reprsentant les armes de la famille Pompili, brillait  tous les
chambranles des portes et sur toutes les boiseries, et enfin sur le
dais qui ombrageait l'estrade tapisse de velours et destine 
recevoir les papes et les empereurs.

Becky tait arrive par la diligence de Florence et tait descendue
dans un htel d'une apparence fort mesquine; elle reut nanmoins une
invitation pour la fte du prince Polonia. Sa femme de chambre
l'habilla avec un soin tout particulier; puis Becky se rendit  ce bal
au bras du major Loder, en compagnie duquel elle voyageait alors.
C'tait le mme major qui, l'anne suivante, tua en duel le prince de
Ravioli  Naples, et fut rou  coups de canne par sir John Buckskin
pour avoir mis par mgarde, en jouant  l'cart, quatre rois dans son
chapeau en sus de ceux qui se trouvaient dans le jeu. Ces deux
honntes personnes se rendirent donc ensemble au bal, et Becky y
reconnut une foule de visages qu'elle avait rencontrs dans des temps
plus heureux, alors que, sans tre plus vertueuse, elle jouissait du
moins de la rputation qui s'attache  cette qualit. Le major Loder y
retrouva une foule d'trangers  la mine quivoque, aux moustaches
effiles, portant  la boutonnire des rubans froisss et fans, et
laissant voir le moins de linge possible. Quant aux Anglais, ils se
dtournaient  l'approche du major. Becky y rencontra aussi quelques
dames de sa connaissance: des veuves franaises, des comtesses
italiennes d'une provenance douteuse, victimes, comme toujours, des
brutalits de leurs maris.

Pour nous, qui frquentons la meilleure compagnie de la Foire aux
vanits, quittons vite cet gout o s'agite tout ce que ce bas monde
renferme de plus impur. Jouons, si nous y trouvons du plaisir, mais
que ce soit au moins avec des cartes propres et non avec des cartes
grasses. Mais, hlas! il suffit d'avoir un peu voyag pour s'tre
trouv en prsence de quelques-uns de ces escrocs qui portent les
couleurs du roi, montrent une commission parfaitement en rgle, et
font profession de dvaliser leurs semblables jusqu'au moment o, sans
autre forme de procs, on les prend  quelque coin de rue.

Becky, toujours au bras du major Loder, parcourait les salons du
prince Polonia, et figurait d'une manire fort mritante dans les
nombreux assauts donns au buffet et au champagne par une arme
irrgulire d'avides invits. Quand notre couple se sentit
suffisamment rafrachi, il dirigea ses pas vers un petit salon de
velours rose, o venait aboutir cette longue suite d'appartements. L,
au milieu de la pice, on voyait la statue de Vnus, mille fois
rpte par les glaces de Venise qui garnissaient les lambris. Le
prince avait fait servir dans cette pice un petit souper fin pour les
htes qu'il honorait d'une distinction particulire. Parmi ces
convives d'lite assis  cette table privilgie se trouvait lord
Steyne. Becky l'eut bien vite reconnu.

La blessure faite par la broche avait laiss une cicatrice rougetre
sur ce front lisse et blanc; les favoris d'un rouge clair avaient reu
une teinte plus fonce, ce qui ajoutait encore  la pleur de sa
figure. Il portait son collier, ses ordres, son ruban bleu et sa
jarretire. C'tait le plus important personnage de la runion, bien
qu'on y comptt cependant un duc rgnant et une Altesse royale. Sa
Seigneurie avait  ct d'elle la belle comtesse de Belladonna, dont
le mari, le comte Paolo della Belladonna, clbre par ses collections
entomologiques, tait en ce moment en mission auprs de l'empereur de
Maroc.

Becky, en apercevant l'illustre tte  laquelle se rattachaient tant
de souvenirs, dut tre plus vivement choque de la vulgarit du major
Loder, et de l'odeur infecte de tabac que rpandait le capitaine Rook.
Elle chercha sans doute  retrouver les grands airs,  reprendre les
allures et les sentiments qu'elle talait avec tant de supriorit
dans sa petite maison de May-Fair.

Cette femme parat sotte et capricieuse, pensa-t-elle tout bas; je
suis sre qu'elle ne sait comment s'y prendre pour le distraire; il
doit en avoir dj par-dessus la tte, ce qui ne lui est jamais arriv
avec moi!

La crainte, l'espoir, les souvenirs firent battre ce petit coeur, et
Becky, avec des yeux o brillait un clat surnaturel augment encore
par le rouge qui entourait sa paupire, contemplait fixement le noble
personnage auquel ses plaques rserves pour les grandes occasions,
donnaient encore une nouvelle majest. Comment ne pas admirer ces
manires faciles et pleines d'une familiarit imposante? Ah! c'tait
bien l le type du grand seigneur  l'esprit ptillant,  la
conversation aimable, aux manires empreintes d'une exquise
distinction; et pour le remplacer, elle avait un troupier qui puait le
cigare et l'eau-de-vie; un capitaine Rook, dont les bons mots
sentaient l'curie, qui ne parlait que courses et que chevaux, et
autres sujets de la mme espce.

Je voudrais bien savoir s'il me reconnatrait, pensait Rebecca en
elle-mme.

Au mme instant, lord Steyne, qui causait avec une grande dame place
 ses cts, leva les yeux et aperut Becky. Ses jambes tremblrent
sous elle  la rencontre de leurs yeux; toutefois, elle eut assez
d'empire sur elle-mme pour adresser au noble lord un de ses plus
gracieux sourires accompagn d'un petit salut bien timide et bien
suppliant. Pendant une minute, lord Steyne la regarda d'un oeil tout
effar, et il resta les yeux fixes et la bouche bante, comme Macbeth
 la vue du spectre de Banquo, jusqu'au moment o l'affreux major
Loder entrana Becky d'un autre ct.

Gagnons le souper, lui avait dit son cavalier;  voir manger tous ces
gros personnages, cela donne apptit. Dpchons-nous d'aller dire un
mot au champagne du gouverneur.

Becky trouvait que le major lui en avait dj dit beaucoup trop long.

Le lendemain, elle alla se promener au _Corso_, ce rendez-vous des
oisifs de Rome, esprant y retrouver lord Steyne; mais elle n'y vit
que M. Fenouil, l'homme de confiance de Sa Seigneurie qui, l'abordant
avec un salut assez familier, lui adressa les paroles suivantes:

Je savais, madame, vous trouver ici; car je vous suis depuis le
moment o vous avez quitt votre htel, et j'ai  vous faire une
communication qui vous intresse.

--De la part du marquis de Steyne? demanda Becky en s'efforant de
prendre un air de dignit qui dguisait mal l'agitation o la jetaient
la crainte et l'esprance.

--Non, reprit l'homme de service, mais de ma part. Le climat de Rome
est un climat fort malsain.

--Oh! pas encore, monsieur Fenouil; attendez  Pques pour cela.

--Je vous rpte, madame, qu'il est des gens auxquels il ne convient
en aucune saison; il y rgne une _mal'aria_ dont le souffle empoisonn
fait des victimes en tout temps. Moi, je vous ai toujours considre
comme une brave femme, et, parole d'honneur, je serais fch qu'il
vous arrivt malheur. Vous voil avertie; c'est  vous maintenant de
quitter Rome,  moins que vous ne soyez fatigue de la vie.

Becky s'efforait de rire, mais elle tait au comble de la rage et de
la fureur.

Vous plaisantez, monsieur Fenouil.... On irait assassiner une pauvre
femme; voil qui ressemble fort  du roman. Milord Steyne a donc des
bravi pour cochers et des stylets plein ses voitures? Je reste,
entendez-vous? ne serait-ce que pour le faire enrager, et, d'ailleurs,
j'ai plus d'un dfenseur.

M. Fenouil se mit  rire  son tour.

Des dfenseurs! et qui donc? le major? le capitaine? tous ces
chevaliers du tapis vert qui forment le cortge oblig de madame et
qui, pour cent louis, se chargeraient de la dbarrasser du fardeau de
la vie. Nous en savons fort long sur le major Loder, qui n'est pas
plus major que je ne suis marquis, et, au besoin, l'on pourrait
l'envoyer aux galres. Allez, allez, nous sommes bien informs, et
nous avons des amis partout. Nous savons parfaitement vos rencontres
de Paris, et quelle parent vous y avez retrouve. Madame a beau
ouvrir de grands yeux, c'est comme j'ai l'honneur de le dire. Comment
se fait-il qu'aucun de nos ambassadeurs sur le continent n'ait
consenti  recevoir madame, c'est qu'elle a offens quelqu'un qui ne
lui pardonnera jamais, et dont la fureur s'est rveille  son aspect.
La nuit dernire, en rentrant chez lui, milord tait dans une
agitation qui tenait de la dmence; Mme de Belladonna lui a fait une
scne  cause de vous; jamais on ne l'avait vue dans un pareil accs
de fureur.

--C'est pour le compte de Mme de Belladonna que vous faites alors
cette dmarche, dit Becky se remettant un peu du trouble o l'avait
jete cette conversation.

--Nullement; elle n'est pour rien dans tout ceci. La jalousie est son
tat normal, et, puisqu'il faut vous le dire, c'est de la part de
monseigneur. Vous auriez le plus grand tort de vous montrer  lui; et
si vous restez ici, vous pourrez bien vous en repentir. Rappelez-vous
le conseil que je viens de vous donner; partez vite. Mais voici la
voiture de milord....

En mme temps, M. Fenouil, saisissant Becky par le bras, l'entrana
dans une autre alle du jardin, au moment o la voiture de milord
Steyne, toute charge d'armes et de devises, dbouchait comme un
ouragan  l'entre de l'avenue, trane par des chevaux du plus grand
prix. Mme de Belladonna tait assise dans le fond de la voiture; elle
avait un air sombre et maussade, portait un king-Charles sur ses
genoux, et s'abritait derrire une ombrelle blanche. Lord Steyne tait
tendu  ct d'elle, la face livide et les yeux  moiti morts. La
haine, la colre, le dsir, pouvaient de temps  autre leur rendre un
clat passager, mais d'ordinaire ils semblaient teints et ferms pour
un monde dont ce vieux dbauch avait puis tous les plaisirs et
toutes les illusions.

Son Excellence n'est pas encore remise de la crise de cette nuit,
murmura M. Fenouil  l'oreille de mistress Crawley, tandis que la
voiture disparaissait dans un tourbillon de poussire.

Et alors seulement elle sortit de derrire les buissons qui l'avaient
drobe aux regards du noble lord.

--Tant mieux, pensa Becky qui prit cela comme consolation.

Milord nourrissait-il en ralit des projets d'assassinat contre
mistress Rawdon, ainsi que M. Fenouil le lui avait donn  entendre,
ou avait-il seulement mission de l'effrayer pour la forcer  quitter
la ville o Sa Seigneurie se proposait de passer l'hiver et o elle
n'et pas t bien aise de se retrouver face  face avec son ancienne
connaissance, c'est l un point qui n'a jamais t fort bien clairci.
En ce qui concerne ce digne serviteur, nous dirons seulement qu'aprs
la mort de son matre il retourna dans son pays natal, o il vcut
respect de tous jusqu' la fin de ses jours sous le titre de baron
Finelli qu'il avait achet de son souverain. Quant  Becky, cette
menace eut tout l'effet qu'on en attendait, si l'on cherchait
seulement  se dlivrer par l de la prsence de cette petite
aventurire.

Pour ce qui est du marquis de Steyne, chacun sait la triste fin de ce
noble personnage, qui succomba  Naples, deux mois aprs la rvolution
de 1830. On lisait  ce propos dans les journaux: L'honorable George
Gustave, marquis de Steyne, comte de Gaunt-Castle, pair d'Irlande,
vicomte d'Hellborough, baron de Pitobley et de Grilleby, chevalier de
l'ordre de la Jarretire, de la Toison d'or d'Espagne, de l'ordre
russe de Saint-Nicolas de premire classe, de l'ordre turc du
Croissant; premier lord du cabinet des poudres, valet de chambre
ordinaire de Sa Majest britannique, colonel du rgiment de Gaunt,
conservateur du Muse britannique, administrateur du collge de la
Trinit, gouverneur de Grey-Friars, est mort de la douleur que lui a
cause le triomphe de la faction orlaniste.

Cette loquente numration de titres parut successivement dans tous
les journaux de la semaine o l'on fit les plus pompeux loges de ses
vertus, de sa libralit, de ses talents, de ses bonnes actions. Son
corps fut enseveli  Naples et son coeur, qui n'avait jamais battu que
pour de nobles et gnreuses inspirations, fut transport 
Castle-Gaunt dans une urne d'argent.

Les arts et les malheureux, crivit M. Wagg, ont perdu en lui un
protecteur clair, la socit un de ses plus beaux ornements,
l'Angleterre un de ses plus grands citoyens.

Son testament ouvrit le champ  un grand nombre de dbats, et l'on
chercha quantit de chicanes  Mme de Belladonna pour l'obliger 
restituer un magnifique diamant que Sa Seigneurie portait toujours au
petit doigt, et qu'on accusait cette dame d'avoir dtourn aprs le
regrettable trpas de lord Steyne. Mais l'homme de confiance de
milord, M. Fenouil, prouva que cette bague avait t offerte  ladite
Mme de Belladonna, par le marquis, deux jours avant sa mort, ainsi que
les billets de banque, les bijoux, les valeurs franaises et
napolitaines, qu'on l'accusait d'avoir pris dans le secrtaire de Sa
Seigneurie, et que les hritiers n'eurent pas honte de rclamer 
cette femme aussi honnte que calomnie.




CHAPITRE XXXIII.

Peines et plaisirs.


Le lendemain de la rencontre dont nous avons prcdemment parl, Jos
apporta  sa toilette une recherche et un luxe inaccoutums, et, sans
faire part  ses compagnons des vnements de la nuit ni les avertir
de sa sortie, il descendit de grand matin dans la rue, et on put le
voir prendre des renseignements  la porte de l'htel de l'lphant.
Les ftes avaient rempli la maison de voyageurs; les tables, au
dehors, taient dj garnies de personnes qui fumaient en buvant de la
bire;  l'intrieur flottait un nuage de fume qui empchait de rien
distinguer. M. Jos, aprs avoir avec sa solennit ordinaire, et dans
un allemand qu'il maniait assez mal, poursuivi ses investigations
touchant la personne qu'il cherchait, recueillit des indications qui
le conduisirent enfin dans la partie la plus leve de la maison;
au-dessus des tages successifs occups par des gens de profession
nomade, il arriva  de petites chambres situes sous les combles, o,
parmi des tudiants, des commissionnaires, des marchands forains et
des paysans, il dnicha enfin l'humble rduit o Rebecca avait t
enfouir ses appts sducteurs, et qui tait assurment le plus modeste
qui ait jamais reu la beaut.

Cette atmosphre convenait  Becky; elle se sentait  son aise au
milieu de cette tourbe de bohmiens, d'tudiants, de joueurs, de
saltimbanques. Son pre et sa mre, tous deux bohmiens par got et
par ncessit, lui avaient lgu cette nature aventureuse et remuante
qui,  dfaut de la conversation d'un lord, lui faisait trouver du
charme  celle d'un laquais. Le bruit, le mouvement, l'odeur de la
pipe et du vin, les refrains des tudiants, le langage original des
faiseurs de tours, le jargon des juifs, enfin tout ce qu'il y avait
d'imprvu et d'irrgulier dans ce dsordre enchantait et ravissait
cette petite femme, alors mme que la fortune capricieuse lui refusait
de quoi payer sa note  l'htel. Et depuis que sa bourse s'tait
arrondie de tout l'argent que le petit Georgy lui avait fait gagner la
veille, elle trouvait un nouveau charme  cette vie de tumulte et de
hasards.

En atteignant la dernire marche, et tout essouffl de cette
ascension, Jos s'arrta sur le palier et chercha  dcouvrir le no 92.
En face du no 92, qui tait la chambre qu'on lui avait indique comme
tant celle de la personne qu'il demandait, se trouvait le no 94, dont
la porte entr'ouverte laissait voir un tudiant en bottes  hautes
liges, en tunique boutonne et crott, jusqu' l'chine. Il tait
couch sur son lit et fumait sa pipe, tandis qu'un autre tudiant, aux
cheveux blonds et flottants, portant une tunique  brandebourgs fort
rpe et fort crotte, se tenait un genou en terre et l'oeil coll sur
la serrure du 92. Par cette voie de correspondance, il adressait les
supplications les plus pressantes  la personne qui occupait la
chambre.

Laissez-moi, rpondait une voix bien connue qui fit tressaillir notre
ami Jos; j'attends quelqu'un, j'attends mon grand-pre, et je ne
voudrais pas qu'il vous trouvt chez moi.

--Ange de la verte Erin, continuait l'tudiant aux cheveux dors et
aux grandes boucles d'oreilles, prenez-nous en compassion,
laissez-vous flchir  nos prires et venez dner avec moi et Fritz
dans un des restaurants du Parc. Nous aurons des faisans rtis, de la
bire, du plum-pudding et du vin de France. Ne nous refusez pas, si
vous ne voulez avoir  vous reprocher notre mort.

--Oui, notre mort! reprit l'autre sans se dranger seulement de son
lit.

Jos entendit tout ce colloque, mais il n'y comprit rien, attendu qu'il
n'avait jamais fait aucun effort pour savoir la langue qui se parlait
autour de lui.

Nioumero quatre-vinn-doze, si vous plat? demanda Jos d'une voix
solennelle, lorsqu'il se sentit assez remis pour pouvoir parler.

--Quouatre-fan-touce! dit l'tudiant en se relevant. En mme temps il
s'lana dans la chambre, qu'il ferma au verrou, et Jos put distinguer
les clats de rire qu'il faisait avec son camarade.

L'ex-fonctionnaire du Bengale tait tout dconcert de cet accueil,
lorsque la porte du 92, s'ouvrant d'elle-mme, laissa passer la petite
figure de Becky, sur laquelle se trahissait une expression  la fois
railleuse et sournoise; elle courut au-devant de Joseph.

C'est vous, lui dit-elle; ah! si vous saviez avec quelle impatience
je vous attendais; arrtez.... tout  l'heure.... dans une minute,
vous pourrez entrer.

Cette minute fut employe par elle  cacher sous sa couverture son pot
de rouge, une bouteille d'eau-de-vie et une assiette avec un reste de
pt; puis elle donna un coup de peigne  sa chevelure, et alors
seulement elle introduisit son visiteur.

En guise de robe du matin, elle avait un domino rose, vieille guenille
couverte de taches et de souillures, et portant  plusieurs endroits
des traces de pommade. Mais de ses larges manches sortaient des bras
blouissants de blancheur et de beaut, et sa robe serre autour de sa
taille svelte et mince laissait deviner d'une manire assez
avantageuse la dlicatesse des formes qu'elle dessinait  demi. Elle
introduisit matre Jos dans sa mansarde.

Entrez, lui dit-elle, et causons un peu. Tenez, voici une chaise.

Et accompagnant la voix du geste, elle imprima un lger mouvement 
la main de son visiteur et l'obligea de force  s'asseoir sur sa seule
et unique chaise. Quant  elle, elle se plaa sur le lit, prenant bien
garde  la bouteille et  l'assiette qu'il recelait, et vitant de
s'asseoir dessus, ce que Jos n'aurait pas manqu de faire si elle lui
avait permis de prendre cette place. Aprs cette installation, la
conversation s'engagea entre elle et son ancien admirateur.

Les annes n'ont pas eu grande prise sur vous, lui dit-elle avec un
regard de tendre intrt. Je vous aurais reconnu n'importe o. Qu'on
est heureux, en pays tranger, de se retrouver en face d'un ami loyal
et dvou!

 dire vrai, en ce moment, l'ami loyal et dvou n'avait rien, dans
l'expression de sa figure, qui justifit ces deux pithtes: on y
remarquait plutt l'embarras et la stupfaction. Jos jetait un regard
inquisiteur sur le singulier local qu'occupait son ancienne passion.
Une de ses robes tait jete sur un des montants de son lit, une autre
accroche  une patre plante sur la porte. Un chapeau couvrait 
moiti un miroir cass,  ct duquel tait place une jolie petite
paire de bottines couleur bronze. Un roman franais se promenait sur
la table de nuit,  ct d'un bout de chandelle que Becky avait aussi
pens  fourrer sous la couverture; mais elle n'avait excut que la
moiti de ce projet et avait seulement enfoui dans cette cachette le
petit cornet avec lequel elle teignait sa chandelle au moment de se
livrer au sommeil.

Je vous aurais reconnu n'importe o, continua-t-elle; il est des
choses qu'une femme n'oublie jamais, et vous tes le premier homme
que.... que j'aie distingu.

--En vrit, dit Jos; mais, par mon me, vous ne m'en aviez encore
rien dit.

--Lorsque j'ai quitt Chiswick avec votre soeur, j'tais presque
encore une enfant.... Au fait, comment va-t-elle, cette chre
Amlie?... Elle avait un bien vilain mari, et tout naturellement
c'tait de moi qu'elle tait jalouse, cette chre petite, comme si je
m'tais soucie de lui, alors qu'il y avait quelqu'un au monde....
Mais, hlas! ne revenons pas sur le pass.

Elle essuya en mme temps ses paupires avec un mouchoir garni d'une
dentelle dchire.

Vous tes surpris de me voir ici, reprit-elle ensuite, et,  la
vrit, je me trouve dans un monde fort diffrent de celui que j'ai
frquent jusqu'ici. Ah! si vous saviez combien il m'a fallu supporter
de chagrins et de soucis. Voyez-vous, avec les tourments que j'ai
soufferts, il y a eu de quoi me rendre folle. Maintenant, mon humeur
inquite me promne de pays en pays; et au milieu de cette vie agite
et malheureuse, j'espre en vain m'affranchir du chagrin qui me
poursuit. Tous mes amis m'ont trahie, tous! entendez-vous bien? Non,
non, la terre tout entire ne porte pas un homme d'honneur. Ce qui du
moins fait ma force, c'est que ma conscience ne me reproche rien; car
si j'ai pous mon mari, c'tait parce que, dans mon dpit, je voyais
qu'un autre.... Mais laissons cela. Ma conduite a toujours t celle
de l'honneur et de la droiture, et, en retour, je n'ai trouv que
mpris et abandon. On n'a rien respect, pas mme mes affections
maternelles: l'enfant de mon amour, qui faisait mon espoir, ma joie,
ma vie, mon orgueil, l'unique objet de mes plus secrtes prires, eh
bien! on a eu la cruaut de me l'enlever, de venir le prendre presque
dans mes bras.

En mme temps, elle accompagnait ces paroles des signes du plus
violent dsespoir; elle portait la main sur son coeur et se frappait
la tte contre le traversin. La bouteille  l'eau-de-vie qui s'tait
gare dans ces parages, tinta contre l'assiette o se trouvaient les
restes du pt, ce qui produisit un cliquetis des plus propres 
produire la piti. C'tait sans doute l'motion qui les gagnait au
spectacle de cette grande douleur. Max et Fritz coutaient  la porte,
tout surpris des sanglots et des pleurs de mistress Becky; Jos aussi
tait  la fois effray et mu en voyant l'ancien objet de ses flammes
dans cet tat de grande exaltation.  la faveur de la compassion
qu'elle avait russi  faire natre, Rebecca se mit  raconter son
histoire avec une simplicit, une navet, un abandon qui portaient la
persuasion dans le coeur de son auditeur. Comment, aprs un rcit
aussi vridique, hsiter  la prendre pour un ange descendu du ciel
pour tre sur cette terre la victime des infernales machinations de
ces vilains diables que l'on y rencontre. Oui, c'tait bien une
crature immacule, une martyre inbranlable au milieu des
perscutions, que cette femme que Jos voyait assise sur le lit  ct
de la bouteille d'eau-de-vie.

Leur entretien se prolongea encore fort longtemps et fut des plus
tendres et des plus confidentiels. Ce fut au milieu de ces touchants
panchements que Jos apprit, d'une manire qui ne pouvait blesser sa
pudique nature, que la vue de sa sduisante personne avait t pour
Becky la premire rvlation des douceurs ineffables que l'on trouve
dans l'amour. En vain George Osborne avait eu le tort impardonnable de
lui faire la cour, d'exciter ainsi la jalousie d'Amlia et d'amener
quelques nuages entre elle et lui; jamais Becky n'avait donn le
moindre encouragement au malheureux officier, car depuis le jour o
elle avait vu Jos toutes ses penses avaient t ds lors pour lui.
Sans doute, ses devoirs d'pouse lui avaient t durs  remplir; mais
jusqu'ici elle les avait rigoureusement accomplis et voulait les
accomplir jusqu' son dernier jour, jusqu'au moment o le climat fatal
dans lequel vivait le capitaine Crawley viendrait la dlivrer d'un
joug que ses durs traitements lui avaient rendu insupportable.

En se retirant, Jos emporta la conviction qu'il venait de voir la
femme la plus vertueuse et la plus aimable que le monde possdt, et
il se mit  ruminer dans son esprit mille projets inspirs par le plus
tendre intrt et le dsir de rparer  son gard les injustices du
sort. Ses tortures si prolonges devaient avoir leur terme; elle
devait enfin rentrer dans le monde dont elle avait fait si longtemps
le plus bel ornement. Jos veillerait  tout ce qu'il y avait  faire.
Pour arriver  ce but, la premire chose tait de la retirer de ce
misrable taudis pour la mettre dans un logement plus convenable; il
se proposait de charger Amlia de cette ngociation et de la prier
d'aller voir son amie et de la traiter comme par le pass. En sortant,
il allait de suite s'en entendre avec le major. Rebecca versa des
larmes d'attendrissement et de reconnaissance en reconduisant son gros
visiteur, et lui serra la main comme il s'inclinait pour dposer un
baiser sur la sienne.

Becky fit  Jos un salut aussi gracieux que si le galetas dont elle
venait de lui faire les honneurs et t tout au moins un palais.
Lorsque cette masse pesante eut disparu dans les profondeurs de
l'escalier, Hans et Fritz, la pipe  la bouche, vinrent trouver leur
voisine dans sa chambre, et elle les divertit beaucoup en faisant 
leurs yeux la caricature de Jos. Elle n'oublia pas le pt dans la
cachette o elle l'avait mis, non plus que sa chre bouteille
d'eau-de-vie,  laquelle elle fit de nombreuses accolades.

Pendant ce temps, Jos se dirigeait vers la demeure de Dobbin. Il prit
un air grave et solennel pour lui redire la touchante histoire qu'il
venait d'entendre; mais il eut soin d'omettre l'aventure de la nuit
prcdente. Tandis que nos deux amis discutaient ainsi sur ce qu'il y
avait  faire pour mistress Becky, celle-ci achevait le djeuner  la
fourchette si brusquement interrompu par la visite de Jos.

Comment expliquer sa prsence dans cette ville, l'abandon o elle se
trouvait, ses courses vagabondes? Le motif s'en trouve dans un des
premiers classiques que l'on met aux mains des coliers: _Facilis
lescensus Averni_, a dit le pote. Jetons le voile sur cette partie de
son histoire. Si Becky tait alors encore un peu plus dprave qu'au
temps de ses grandeurs, la faute en tait  la fortune qui l'avait
fait descendre si bas.

Quant  Amlia, dont l'excessive douceur dgnrait presque en
faiblesse, il lui suffisait d'apprendre que quelqu'un tait malheureux
pour que son coeur fut aussitt touch d'une belle piti en faveur de
celui qui souffrait. L'ide du malheur d'autrui, alors mme qu'il
tait mrit, lui tait insupportable. Selon elle, il aurait fallu
abolir les prisons, le Code pnal, les menottes, le fouet, la
pauvret, la maladie et la faim. Il y avait tant de bont dans ce
coeur, qu'il tait toujours prt  oublier mme une injure mortelle.

En apprenant l'aventure sentimentale arrive  Jos, l'impression du
major ne fut pas tout  fait conforme  celle de l'ex-fonctionnaire du
Bengale, et mme son premier mouvement fut peu favorable aux
infortunes de notre aventurire.

La voil donc revenue sur l'eau, cette petite drlesse, rpondit-il
tout d'abord  Jos.

Il n'avait jamais prouv pour Rebecca la plus lgre sympathie; loin
de l, elle ne lui avait inspir que de la dfiance depuis le moment
o les petits yeux perants et verts de cette jeune intrigante
s'taient arrts sur les siens pour s'en dtourner ensuite avec une
pruderie affecte.

Cette infernale crature porte le malheur  sa suite et le rpand
partout o elle va, dit-il, sans autres gards pour mistress Rawdon;
qui sait le genre de vie qu'elle a men depuis que nous l'avons perdue
de vue? Que vient-elle faire ici, toute seule, en pays tranger? 
d'autres ces histoires de perscution et de tortures! une honnte
femme ne manque jamais d'inspirer la sympathie, et d'ailleurs ne
quitte point ainsi sa famille. Pourquoi a-t-elle plant l son mari?
Je sais qu'il ne valait pas grand'chose et que sa rputation n'tait
pas meilleure que lui; je n'ai pas oubli les manoeuvres de ce
chevalier d'industrie pour arriver  dpouiller ce pauvre George. Et
puis, lorsqu'ils se sont spars, n'y a-t-il pas eu  ce propos du
bruit et du scandale? Il est venu comme une rumeur de cela  mes
oreilles.

Le major Dobbin, s'chauffant de plus en plus, accablait de ses
fcheux souvenirs la pauvre Rebecca, tandis que Jos faisait de son
mieux pour le convaincre qu'elle tait digne de tout respect et qu'il
fallait voir en elle la plus vertueuse comme la plus perscute des
femmes.

Je le veux bien, dit le major on diplomate consomm, nous nous en
rapporterons  mistress George. Allons de ce pas la consulter. Vous
m'accorderez, j'espre, que nous ne pouvons tomber sur un meilleur
juge en cette matire.

--Peuh! Emmy! fit Joseph, qui n'tait pas alors dans ses moments de
tendresse pour sa soeur.

--Eh bien quoi? reprit le major avec vivacit, morbleu! monsieur,
c'est la femme qui possde le jugement le plus sens et le plus fin
que j'aie rencontr de ma vie. Je vous le rpte, allons de ce pas la
trouver; nous lui demanderons ce qu'elle pense d'un rapprochement avec
cette femme, et, quelle que soit sa dcision, je m'engage  m'y
soumettre.

Ce fourbe abominable de Dobbin croyait dans son for intrieur tre sr
d'avance de l'arrt. Il se rappelait qu'autrefois Emmy avait t, et
avec de trop justes motifs, jalouse de Rebecca, et elle ne prononait
jamais son nom qu'avec un frmissement de terreur. Or, une femme
jalouse ne pardonne jamais, pensa Dobbin. Ce fut au milieu de ces
rflexions que les deux amis arrivrent auprs de mistress George, qui
roucoulait en ce moment de toute la force de son gosier, sous la
direction de Mme Strumpff. Quand la matresse de chant se fut retire,
Joseph entama la conversation avec le ton solennel qui le quittait
rarement:

Amlia, ma chre, lui dit-il, par mon me, je viens de faire la plus
extraordinaire, oui, la plus extraordinaire rencontre que vous
puissiez imaginer: une de vos anciennes amies, une de vos bonnes amies
est nouvellement arrive ici, et je serais bien aise que vous
allassiez lui faire visite.

--Faire visite, et  qui donc? demanda Amlia. Prenez garde, Dobbin,
vous allez casser mes ciseaux.

Le major s'tait empar des susdits ciseaux par la petite chane 
laquelle les dames les suspendent d'ordinaire  leur ceinture, et leur
imprimait un mouvement de rotation qui inquitait vivement Amlia sur
leur sort.

C'est une femme que je ne puis sentir, dit le major d'un ton
hargneux, et que vous n'avez aucun sujet d'aimer beaucoup.

--C'est Rebecca, Rebecca, n'est-ce pas? fit Amlia toute rouge et
paraissant fort agite.

--Vous avez devin; c'est prcisment cela, rpondit Dobbin.

Bruxelles, Waterloo, avec leurs souvenirs si amers et si douloureux,
se prsentrent  l'esprit de la pauvre femme et soulevrent dans
cette me sensible une terrible agitation.

Ne me demandez point  la voir, continua Emmy; il m'est impossible de
la voir.

--Je vous l'avais bien dit, fit Dobbin en se retournant vers Jos.

--Ah si vous saviez comme elle est malheureuse, reprit Jos avec une
nouvelle insistance. Elle est plonge dans l'indigence la plus
complte, sans amis pour la secourir, et elle a t malade  toute
extrmit, et enfin son indigne mari a eu l'infamie de l'abandonner.

Amlia poussa un soupir.

Elle n'a plus un seul ami au monde, entendez-vous? continua Jos avec
une habilet qui avait de quoi surprendre de sa part, elle m'a dit que
sa dernire esprance reposait tout entire sur vous. Ah! elle est
bien  plaindre, Emmy; sa douleur va presque  la folie, et son
histoire m'a vivement touch; oui, je vous le jure sur l'honneur,
jamais si cruelle perscution n'a trouv victime aussi rsigne. Sa
famille a t bien dure et bien cruelle  son gard.

--Pauvre crature! fit Amlia.

--Faute de trouver un ami qui lui tende la main, elle dit qu'il ne lui
reste plus qu' mourir; et Jos, d'une voix mue et tremblante,
continua sur le mme ton: Par mon me, vous savez sans doute qu'elle a
dj essay de se donner la mort! Elle porte toujours du laudanum avec
elle; elle en a une bouteille dans sa chambre.... Une pauvre petite
chambre, bien misrable.... dans une maison plus misrable encore....
l'htel de l'lphant. Elle loge dans les combles; j'ai voulu y aller
moi-mme.

Cette dernire particularit n'eut pas l'air de faire grande
impression sur Emmy; elle fit mme un lger sourire. Peut-tre
voyait-elle en esprit Jos tout essouffl gravir les tages successifs.

Elle est seule, seule en face de son chagrin, reprit-il: le rcit des
tortures qu'elle a endures a vraiment de quoi fendre l'me. Elle a un
petit garon du mme ge que Georgy.

--Oui, en effet, reprit Emmy, je crois m'en souvenir; eh bien! aprs.

--Le plus joli petit ange qu'on puisse voir, reprit Jos dont la
sensibilit tait en raison de la grosseur, et qui avait t fort mu
par l'histoire de Becky; un petit ange qui adorait sa mre, et ces
bourreaux ont eu la barbarie de l'arracher  ses bras, et ne lui ont
plus jamais permis de le revoir.

--Cher Joseph, s'cria Emmy clatant en sanglots, courons sur-le-champ
auprs d'elle.

Elle s'lana aussitt vers sa chambre  coucher, mit son chapeau en
toute hte et revint avec son chle sur le bras, en priant Dobbin de
l'accompagner. Le major arrangea le chle sur les paules d'Amlia,
c'tait un cachemire blanc qu'il lui avait rapport des Indes. Il vit
bien alors qu'il ne lui restait d'autre parti que celui de
l'obissance, et, offrant son bras, il sortit avec elle.

C'est au no 92, au quatrime tage, leur avait dit Jos, qui ne se
souciait peut-tre plus beaucoup de tenter une nouvelle ascension.
Content du succs qu'il venait de remporter, il alla se placer  la
fentre du salon qui dominait la place o tait situ l'htel de
l'lphant, et il put voir Amlia au bras du major, se dirigeant vers
la demeure de Becky. Fort heureusement pour elle, elle les aperut de
sa mansarde o elle tait  causer et  rire avec les deux tudiants
et o l'on ne mnageait pas ses railleries au grand-papa de Becky. Par
suite de la remarque qu'elle venait de faire, elle s'empressa de
congdier les deux compagnons et de mettre un peu d'ordre dans son
petit rduit avant l'arrive du propritaire de l'htel qui, sachant
que mistress Osborne tait en grande faveur  la cour du grand-duc, se
confondit auprs d'elle en saluts de toutes sortes et voulut
l'accompagner jusqu' l'tage suprieur, s'excusant de la roideur de
l'escalier et de l'lvation des marches.

Ouvrez, s'il vous plat, ma charmante lady, fit le propritaire de
l'htel en frappant  la porte de Becky  laquelle, la veille encore,
il n'accordait qu'un _madame_ tout sec, et qu'il avait traite
jusqu'alors avec fort peu de politesse.

--Qu'est-ce? demanda Becky en passant la tte  demi, puis elle
poussa un petit cri.

Elle avait devant elle Emmy tremblant de tous ses membres et Dobbin
avec sa grande taille appuy sur sa canne. Il tait l en observateur
et prenait le plus grand intrt  la scne qui allait se passer. Emmy
s'lana les bras ouverts au-devant de Rebecca. Elle venait de lui
pardonner le pass, l'embrassant avec toute l'effusion du coeur. Et
toi, pauvre crature, souille, depuis quand avais-tu t l'objet
d'aussi pures, d'aussi saintes caresses!




CHAPITRE XXXIV.

Amantium ir.


Tant de franchise et de bont d'me ne pouvaient point laisser
insensible, quelque pervertie qu'elle ft, celle qui en tait l'objet.
Elle rpondit aux caresses et aux douces paroles d'Emmy par quelque
chose qui ressemblait  de la gratitude et par une motion qui, si
elle ne fut pas durable, tait du moins sincre. C'tait cet adroit
mensonge du fils arrach aux bras de sa mre, c'tait l'ide de ce
dchirant spectacle qui avait rendu  Becky le coeur d'Amlia; ce fut
aussi le premier sujet dont s'entretinrent tout naturellement les deux
amies.

Ainsi donc ils vous ont pris votre enfant chri, disait d'une voix
mue la trop candide Amlia; ah! Rebecca, je comprends vos
souffrances, je sais ce que c'est que d'tre prive de son enfant;
aussi je compatis bien  la douleur des mres qui sont affliges d'une
aussi pnible sparation. Mais le ciel, qui veille sur nous, vous
rendra aussi le vtre, comme une providence misricordieuse m'a fait
retrouver le mien.

--Mon fils, mon enfant?... Ah! au fait, j'ai eu le coeur dchir par
de bien cruelles angoisses, rpondit Becky tourmente peut-tre par
un secret remords.

Becky se sentait mal  l'aise en amassant mensonge sur mensonge en
prsence de tant de confiance et de simplicit; tel est souvent le
triste sort de ceux qui se sont carts une seule fois du sentier de
la vrit. Une premire fausset en entrane une autre, et l'on roule
ainsi de faussets en faussets avec la crainte de voir  la fin tant
d'impostures dcouvertes.

Mes tortures, continua Becky, ont t pouvantables lorsqu'on m'a
arrach mon fils. (Il est  regretter qu' ce moment un cliquetis de
la bouteille ne soit pas venu mler ses gmissements aux siens.) J'ai
failli en mourir; j'ai eu une congestion crbrale, et mon docteur
m'avait condamne; hlas! si j'en ai rchapp, c'tait pour me trouver
dans l'indigence et le dlaissement.

--Quel ge a-t-il? demanda Emmy.

--Onze ans, rpondit l'autre.

--Onze ans! reprit la mre de George toute surprise; mais il est de
l'ge de Georgy, qui a....

--Ah! c'est pourtant vrai, s'cria Becky qui avait parfaitement oubli
toutes les particularits de l'ge du petit Rawdon. Si vous saviez
comme le chagrin a boulevers ma pauvre tte, chre Amlia! Ah, je ne
suis plus la mme. Il y a des moments o je ne me souviens plus de
rien. Rawdy avait onze ans lorsqu'on me l'a enlev; il tait joli
comme un ange. Mon Dieu! ayez piti de moi, je ne le reverrai donc
plus?

--tait-il blond ou brun? demanda cette petite niaise d'Emmy. Vous
devez avoir conserv de ses cheveux; montrez-les moi, je vous prie.

Becky eut presque un sourire pour tant de simplicit.

Un autre jour, chre amie, quand mes bagages seront arrivs de
Leipsick que j'ai quitt pour venir ici. J'ai aussi son portrait en
mdaillon; je l'avais fait faire hlas! dans des temps plus heureux.

--Pauvre Becky! disait Emmy, combien je dois tre reconnaissante
envers Dieu! Et elle se laissa aller  ses rflexions ordinaires sur
la beaut, l'esprit, les qualits de son fils qui n'avait pas d'gal
au monde; je vous ferai voir mon fils, continua-t-elle.

Dans sa pense elle ne pouvait offrir de plus grande consolation 
Rebecca, si quelque chose ici-bas pouvait la consoler.

La conversation se prolongea encore plus d'une heure entre ces deux
femmes, et Becky en profita pour faire  son amie un rcit
circonstanci de son existence depuis qu'elles s'taient quittes
jusqu' cette poque. Elle lui raconta comme quoi son mariage avec
Rawdon avait toujours soulev dans la famille de son mari les
animosits les plus violentes; comme quoi sa belle-soeur, femme
artificieuse et passionne, avait vers contre elle le fiel et le
poison dans l'me de son mari; comme quoi il avait form de coupables
relations qui l'avaient amen  dlaisser compltement sa femme.
Tandis qu'elle avait tout support, la pauvret, le mpris, la
froideur de l'homme qu'elle avait le plus aim, et tout cela pour
l'amour de son fils; enfin, par suite des outrages les plus graves,
elle avait t oblige de demander une sparation! Son mari n'avait-il
pas eu l'infamie de lui proposer de sacrifier son honneur, afin
d'obtenir du marquis de Steyne l'avancement que lui faisait entrevoir
 ce prix ce seigneur aussi puissant que corrompu.

Becky dbita cette partie dramatique de son histoire avec un accent de
pudeur outrage et de vertueuse indignation.  la suite de cette
insulte, force de fuir le domicile conjugal, elle s'tait vue
poursuivie par la haine de ce monstre qui avait eu la cruaut de ravir
un enfant  sa mre. C'est ainsi que Becky se trouvait pauvre,
errante, abandonne, sans appui, sans ressources.

Emmy accepta sans la moindre dfiance l'histoire qui lui fut raconte
avec toutes sortes de dtails imaginaires. Elle frmissait
d'indignation au rcit de la conduite du misrable Rawdon, de l'infme
Steyne, et ses yeux exprimaient toute sa sympathie pour Rebecca 
chaque nouveau trait des perscutions auxquelles elle avait t en
butte de la part de cette noble famille et de son mari. Becky n'en
disait point de mal, et ses paroles tmoignaient plus de douleur que
de colre. Elle avait aim Rawdon de toutes les forces de son me,
trop passionnment, peut-tre, mais enfin il tait le pre de son
enfant. En entendant Becky raconter la scne de l'enlvement de son
fils, Emmy tira son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les yeux  la
drobe, et notre petite tragdienne put jouir de l'effet produit sur
celle qui l'coutait par le petit drame qu'elle venait d'inventer.

Le major, fatigu d'attendre la fin de cette conversation dans cet
troit couloir o il heurte sans cesse son chapeau contre les poutres
du toit, et ne voulant pas cependant l'interrompre, descend au
rez-de-chausse dans la grande salle commune  tous les habitants de
l'htel. L'atmosphre de cette pice est un pais nuage de fume au
milieu duquel, dans la journe, se vide plus d'un verre de bire. Sur
une table grasse et noirtre sont placs des chandeliers de cuivre,
garnis d'un bton de suif et rangs au-dessous des clous qui portent
la clef des voyageurs. Emmy avait pass en rougissant  travers ces
brouillards flottants, au milieu desquels on trouvait rassembl un
ramassis de gens les plus divers, des colporteurs avec leurs balles,
des tudiants qui mordaient aprs des tartines de beurre et de gros
morceaux de viande, des oisifs qui jouaient aux cartes ou aux dominos
sur des tables humides de bire, des jongleurs ambulants qui se
rafrachissaient dans l'intervalle de leurs exercices. Tel tait le
public de cet endroit qui, les jours de fte, se presse dans toutes
les auberges allemandes, au milieu de la fume et du tapage. Le garon
apporta un pot de bire au major qui, tirant un cigare de sa poche,
chercha dans la combustion de ce sournois vgtal et dans la lecture
du journal les moyens de prendre patience jusqu'au moment o il serait
rappel  ses devoirs de cavalier servant.

Hans et Fritz descendirent au mme instant le chapeau sur l'oreille,
faisant retentir leurs perons sur les dalles de pierre. Ils avaient
des pipes magnifiques ornes de trophes d'armes sculpts. Ils
accrochrent leur clef au no 90, aprs quoi demandant du beurre, du
jambon et de la bire, ils s'assirent  ct du major et se mirent 
causer des duels et des dfis  boire de l'universit de
Schoppenhausen, fort renomme par la force des tudes, et d'o ils
arrivaient avec Becky, comme le faisait assez voir leur conversation,
afin d'assister aux ftes du mariage donnes  Poupernicle.

La petite fierge d'Erin barait edre en bays de gonnaissance, dit Hans
qui savait un peu le franais; quand le crand baba s'est en all il
est venu une btite combadriote  elle, et je les ai entendues
pavarder et chacasser ensemble.

--Il faudra prendre des billets pour son concert. As-tu de l'argent,
Hans?

--Son concert, son concert; il est dans les brouillards, son concert.
Max m'a dit qu'elle en avait annonc un de mme  Leipsick; toute la
ville avait pris des billets, et elle est partie sans chanter. Hier,
elle racontait dans la voiture que son pianiste tait tomb malade 
Dresde. D'ailleurs, on ne me fera jamais croire qu'elle soit capable
de chanter; sa voix est aussi enroue que la tienne,  toi le plus
clbre gosier de l'Allemagne comme entonnoir  bire.

--Enroue! allons donc! je l'ai entendue fredonner  sa fentre une
dlicieuse petite ballade anglaise, _la Rose sur le balcon_, et elle
n'avait pas l'air d'tre enroue du tout.

--Les soifeurs et les chanteurs ne passent point par la mme porte,
dit Fritz, dont le nez rouge tmoignait assez qu'il aimait mieux faire
entrer du liquide dans son gosier qu'en tirer des notes musicales.
_Ergo_, tu feras mieux de ne pas prendre de billets; d'ailleurs, elle
a fait d'excellentes affaires au trente-et-quarante la nuit dernire;
je l'ai vue qui faisait jouer un petit garon pour elle. Nous
dpenserons notre argent ici, au spectacle, o nous pourrons encore la
rgaler de vin franais et de cognac dans les jardins d'Aurlius; mais
quant  lui prendre des billets, je lui en souhaite. N'est-ce pas l
ton avis? Garon! un autre pot de bire!

Aprs avoir  plusieurs reprises tremp leurs blondes moustaches dans
l'cume de la liqueur dore, puis ensuite les avoir retrousses d'une
faon trs-crne, ils allrent se mler aux flots de la populace qui
inondait le champ de foire.

Le major qui les avait vus accrocher leur clef au no 90, et n'avait
pas perdu un mot de leur conversation, n'eut pas de peine  comprendre
qu'il s'agissait entre eux de Becky.

Voil cette infernale petite femme, pensa-t-il tout bas, qui se remet
 faire des siennes.

Il se prit  rire en se rappelant ses agaceries d'autrefois et l'essai
comique de ses tentatives auprs de matre Jos. Il en avait ri bien
souvent avec George, au moment o ce dernier tomba lui-mme dans les
filets de cette petite Circ quelques semaines aprs son mariage, et
eut avec elle des relations que son camarade souponnait, mais qu'il
voulut toujours ignorer. William tait  la fois, et trop affect et
trop honteux de la conduite de son ami pour chercher  pntrer ce
triste mystre, bien que George y et fait allusion comme quiconque
est tourment par la voix du remords. Le matin de la bataille de
Waterloo, alors que les deux jeunes officiers, sous une pluie
battante,  la tte de leurs compagnies ranges en bataille, suivaient
les mouvements des colonnes franaises qui occupaient les hauteurs
opposes, George avait dit  Dobbin:

Je suis bien aise qu'on nous ait enfin donn l'ordre du dpart, car
je me trouve engag avec cette femme dans la plus sotte intrigue qui
existe. Si je meurs, j'espre qu'Emmy ne saura jamais un mot de cette
affaire, et je voudrais pour tout au monde n'avoir pas fait le premier
pas.

William prouvait une vritable satisfaction  penser que plus d'une
fois il avait adouci les regrets de la veuve de George, en lui
rappelant qu'Osborne, un peu avant de quitter la vie, aprs la
premire journe des Quatre-Bras, lui avait parl de sa femme et de
son pre dans des termes pleins de gravit et de tendresse.

Dans ses conversations avec le vieil Osborne, William tait revenu
souvent sur ces dtails, et c'est ainsi qu'il avait russi 
rconcilier le vieillard avec la mmoire de son fils au moment o il
allait lui-mme sortir de cette vie.

Oui, se disait Dobbin, cette infernale crature va encore nous tramer
quelque intrigue de sa faon. Je voudrais la voir  mille lieues
d'ici. Elle porte toujours le malheur  ses trousses.

Il se livrait ainsi  ses pressentiments et  ses inquitudes, la tte
appuye sur sa main, la gazette de Poupernicle  la hauteur de son
nez, lorsqu'il se sentit frapper sur l'paule avec une ombrelle, et
levant les yeux, il aperut Amlia devant lui.

Cette femme possdait le secret de rduire Dobbin  ses volonts,
comme il arrive pour les plus faibles qui finissent toujours par
trouver quelqu'un qui leur sert de victime, et elle lui ordonnait
d'aller, de venir, le chargeait de ses commissions, enfin il n'tait
pas au monde de caniche mieux dress ni plus obissant. Je crois en
vrit qu'il se serait jet  l'eau si par un beau jour il lui avait
pris fantaisie de lui dire: Tiens, Dobbin, va chercher!

Eh bien! monsieur, lui dit-elle avec un petit mouvement de tte et un
salut railleur, c'est comme cela que vous m'avez attendue pour
descendre les escaliers.

--Il m'tait impossible de me tenir debout dans ce couloir, lui dit
le major d'un air piteux qui avait quelque chose de risible.

Il se leva en mme temps, ravi de lui offrir son bras et de trouver
l'occasion de sortir de cette atmosphre empeste. Il allait mme
partir sans penser  payer le garon, lorsque celui-ci courut aprs
lui et, l'arrtant sur le seuil de la porte, lui rclama le prix de la
bire qu'il n'avait pas consomme. Emmy se mit  rire; elle l'appella
mauvais payeur, l'accusa de fuir devant ses cranciers et l'accabla de
mille petites railleries autorises par les circonstances. Jamais elle
n'avait t si anime ni si joyeuse, et elle eut rapidement travers
la place du march. Il lui fallait son frre  l'instant mme, et le
major riait de cette tendresse subite, car  vrai dire il y avait
longtemps qu'il ne l'avait vue si presse de courir aprs son cher
Jos.

L'ex-fonctionnaire civil tait dans le salon du premier tage o il se
promenait dans la chambre, rongeait ses ongles et allait sans cesse 
la fentre pour examiner s'il ne sortait personne de l'htel de
l'lphant, tandis qu'Emmy tait renferme avec son amie, et que le
major battait la gnrale sur les tables graisseuses de la salle
commune. Si donc mistress Osborne tait presse de revoir son frre,
ce dsir tait bien partag.

Eh bien? lui demanda-t-il du plus loin qu'il l'aperut.

--Hlas! rpondit Emmy, elle a eu beaucoup  souffrir.

--Par mon me, je le crois bien, dit Jos, dont les joues frmissaient
ni plus ni moins qu'une gele au rhum.

--On pourrait lui donner la chambre de Paym, reprit Emmy, et Paym ira
coucher  l'tage suprieur.

Paym tait une gouvernante anglaise, d'un certain ge, spcialement
attache au service de mistress Sedley,  laquelle M. Kirsch, comme le
lui prescrivaient son devoir et sa position, avait le soin de faire sa
cour, et que George s'amusait  effrayer par des histoires de voleurs
et de revenants. Toutes ses journes se passaient  grogner, et tous
les matins en habillant sa matresse elle lui signifiait sa rsolution
irrvocable de partir le lendemain pour son village natal de Clapham.

Elle prendra la chambre de Paym, dit Emmy.

--Eh quoi! vous songeriez  loger cette femme sous le mme toit que
vous? s'cria le major en bondissant.

--Mais sans doute, dit Amlia de l'air le plus candide du monde; ce
n'est pas la peine de vous fcher, major Dobbin, et de vous en prendre
 notre mobilier. Il est tout naturel que nous la prenions avec nous.

--Tout naturel, mon cher, dit Joseph  son tour.

--La pauvre crature a pass par tant d'preuves! continua Emmy: son
banquier, qui fait faillite et disparat; son mari, ce misrable, ce
monstre qui l'abandonne et lui enlve encore son enfant,--en mme
temps Emmy avanait le poing avec une expression menaante et rsolue
qui enthousiasma le major;--enfin cette pauvre crature, dlaisse, en
est rduite maintenant  donner des leons de chant pour gagner sa
subsistance, et nous aurions la cruaut de ne pas la prendre avec
nous?...

--Prenez de ses leons tant qu'il vous plaira, reprit le major avec la
mme animation; mais ne la recevez pas dans votre appartement. Je vous
en supplie, ne le faites point.

--Peuh! fit Jos en haussant les paules.

--Comment! vous, toujours si bon, si gnreux, toujours si dvou en
toute occasion; je ne vous comprends pas, William, reprit Amlia
s'animant  son tour. N'est-ce pas le moment de lui tendre la main
alors que le malheur l'accable et de lui rendre service. Elle serait
ma plus ancienne amie, et je ne....

--Elle n'a pas toujours t votre amie, dit le major Dobbin, irrit
de cette rsistance.

Cette allusion tait trop dure; Emmy lana au major un regard plein de
dignit.

C'est mal, c'est bien mal, lui dit-elle, ce que vous faites l, major
Dobbin.

Puis, aprs ces paroles, elle se retira d'un pas ferme et majestueux,
et alla cacher dans sa chambre l'offense dont elle se croyait blesse.

Me rappeler un pareil souvenir! dit-elle lorsqu'elle eut ferm la
porte; il y a de la cruaut de sa part  rouvrir une blessure qui m'a
tant fait souffrir. Ah! c'est bien mal  lui! Si je l'avais oubli,
devait-il m'en faire souvenir? Non, non, certainement. En mme temps,
elle regardait le portrait de son mari suspendu, comme  l'ordinaire,
 son chevet, et au-dessous celui de son fils. Et quand j'y pense,
c'est lui-mme qui a tout fait pour me prouver que ma jalousie tait
injuste et aveugle et que vous tiez au-dessus de tout reproche, 
vous qui maintenant me regardez du haut du ciel!

Suffoque d'indignation, elle parcourait  grands pas sa chambre et
fut enfin s'appuyer sur le bois du lit au-dessus duquel tait
suspendue la petite miniature de son mari. Elle resta pendant
longtemps  le contempler sans en dtacher ses regards, et dans les
yeux du portrait elle croyait voir une expression de reproche qui lui
paraissait redoubler  mesure qu'elle le contemplait davantage. Tous
les vieux souvenirs de ce premier amour se pressaient en foule dans
son esprit et sa blessure  peine cicatrise se rouvrait avec des
douleurs plus vives. Le courage manquait  Emmy pour supporter les
reproches qui semblaient lui venir de la peinture; c'tait trop pour
ses forces, c'tait plus que n'en pouvait supporter cette me timore.

Pauvre Dobbin! pauvre William! une seule parole a renvers l'ouvrage
de bien des annes. L'difice pniblement lev par tant de constance
et de dvouement a t dtruit par un seul mot; un seul mot a dissip
ses esprances et lui enlve ce coeur qui tait la conqute et la
rcompense d'une vie d'abngation.

Bien que William et pu lire dans les regards d'Amlia qu'une crise
allait avoir lieu, il n'en continua pas moins  supplier Sedley de se
tenir sur ses gardes  l'gard de Rebecca, et, avec une nergie sans
gale, il insista pour que Jos ne donnt point asile  Rebecca. Jos
devait commencer par prendre quelques renseignements sur son compte,
et le major lui dit  cette occasion de quelle manire il avait appris
l'existence qu'elle menait au milieu de joueurs et de gens mal fams,
et rappela le mal qu'elle avait fait jadis. N'tait-ce pas elle qui,
de concert avec Crawley, avait prcipit le pauvre George  sa ruine?
De son propre aveu, elle tait spare de son mari et peut-tre pour
d'autres motifs que ceux qu'elle mettait en avant; en somme, ce serait
une fcheuse socit pour sa soeur, qui n'entendait rien aux affaires
du monde. William, en consquence, avec toute l'loquence dont il
tait capable et avec une nergie inaccoutume, suppliait Jos de
fermer sa porte  Rebecca.

Avec moins d'emportement et plus d'habilet, Dobbin et peut-tre
russi auprs de Jos; mais le fonctionnaire civil se sentait
profondment froiss des allures dominatrices que le major prenait 
son gard. Il tait d'ailleurs confirm dans cette manire de voir par
son laquais, M. Kirsch, que le major contrariait singulirement en
contrlant ses dpenses et qui se trouvait ainsi tout naturellement
port  prendre le parti de son matre.  la tirade de Dobbin, Jos
opposa une vigoureuse rplique et lui donna  entendre qu'il
s'entendait mieux que tout autre au soin de dfendre son honneur,
qu'il dsirait qu'on ne se mlt point de ses affaires, et qu'il tait
rsolu  s'affranchir enfin du joug que le major faisait peser sur
lui. Cet entretien fut long et orageux, et se termina de la manire la
plus simple par l'entre de mistress Becky qui arrivait  l'htel de
l'lphant avec son bagage, port par un commissionnaire.

Elle exprima  Jos une tendre et respectueuse gratitude, et jeta au
major Dobbin un coup d'oeil poli quoique dfiant, car une voix secrte
lui disait qu'elle avait en lui un ennemi et qu'il venait d'lever la
voix contre elle. En entendant la voix de Becky dans le salon, Amlia
sortit de sa chambre et alla embrasser sa protge avec la plus vive
effusion. Elle ne fit attention au major que pour lui lancer un regard
de colre. Jamais peut-tre on n'avait surpris une expression  la
fois plus injuste et plus ddaigneuse sur les traits de cette petite
femme. Mais, par des motifs  elle connus, elle tenait  laisser voir
sa mauvaise humeur contre Dobbin. Le major, plus indign de cette
injustice que de sa disgrce, se retira aprs un salut non moins
provocateur que l'adieu qu'il obtint pour rponse.

Dbarrasse de sa prsence, Emmy se livra sans contrainte  ses accs
de tendresse pour Rebecca; et avec un entrain qui surprenait dans sa
personne, s'occupa  installer son amie dans la chambre qu'elle lui
destinait. Lorsqu'une nature faible et chancelante est sur le point de
commettre une injustice, elle est plus que toute autre presse d'en
avoir fini. Emmy pensait qu'elle venait de faire preuve d'une grande
fermet et de tmoigner de son respect pour la mmoire du capitaine
Osborne.

Georgy rentra de la fte pour l'heure du dner, et trouva quatre
couverts mis comme d'habitude; mais  la place qu'occupait d'ordinaire
le major Dobbin se trouvait une dame.

Et Dobbin? demanda l'enfant avec la candeur de son ge.

--Le major dne probablement en ville, lui rpondit sa mre en
l'attirant vers elle et en le couvrant de baisers. Puis aprs avoir
cart les cheveux qui lui tombaient sur le front, elle le prsenta 
mistress Crawley.

--Voici mon fils, Rebecca, lui dit-elle.

Cette seule parole dans la bouche de mistress Osborne semblait dire:
Trouvez-moi dans tout l'univers une semblable merveille. Becky regarda
l'enfant avec admiration et lui serra tendrement la main.

Cher enfant, dit-elle tout haut, comme il ressemble ....

L'motion coupa sa phrase, mais Amlia la comprit comme si elle l'et
acheve. La vue de Georgy lui avait rappel son enfant chri. Fort
heureusement, la joie d'avoir retrouv une amie aida mistress Crawley
 supporter le poids de cette douleur, car elle mangea d'un excellent
apptit.

Pendant le repas, Becky eut occasion de parler  plusieurs reprises,
et George l'coutait et la regardait avec une attention toute
particulire. Au dessert, Emmy tant alle donner un coup d'oeil  ses
arrangements intrieurs, et Jos s'tant mis  ronfler en parcourant
les colonnes du _Galignani_, Georgy, assis  ct de la nouvelle
arrive, continua  l'examiner comme une personne qu'il croyait
reconnatre.

Je parie.... dit-il enfin.

--Eh bien, que pariez-vous? fit Becky en riant.

--Que vous tes la mme femme que j'ai vue hier jouant au rouge ou
noir.

--Silence, petit espigle, dit Becky en lui prenant la main et en la
couvrant de baisers; votre oncle s'y trouvait aussi, et votre maman
n'en doit rien savoir.

--Soyez tranquille, rpondit l'enfant.

--Vous voyez que nous sommes dj comme une vritable paire d'amis,
dit Becky  Amlia, qui rentrait en ce moment.

Mistress Osborne avait, en vrit, fort bien choisi la personne 
laquelle elle accordait l'hospitalit de son toit.

William, transport d'indignation, bien qu'il ft loin de se douter
encore de la catastrophe qui le menaait, arpentait la ville comme un
fou jusqu'au moment o il rencontra le secrtaire de lgation, M.
Tapeworm, qui l'invita  dner. Tout en dressant le menu de leur
repas, il demanda au diplomate quelques renseignements touchant une
certaine mistress Rawdon Crawley qui avait fait, disait-on, quelque
bruit  Londres. Tapeworm, qui tait au courant des commrages de la
grande Cit, et qui, de plus, avait des liens de parent avec lady
Gaunt, donna au major tous les dtails qu'il dsirait sur Becky. Le
major ouvrit de grandes oreilles au rcit de Tapeworm, qui lui fit les
rvlations les plus tourdissantes sur le compte de Becky, de Tufto
et de Steyne, au point que les oreilles simples et candides du major
ne tardrent pas  en rougir. Lorsque Dobbin lui raconta que Rebecca
devenait la commensale de mistress Osborne et de M. Jos Sedley,
Tapeworm poussa un clat de rire qui acheva de rendre le major tout
stupfait. Mieux valait, selon Tapeworm, envoyer chercher de suite 
la prison un de ces messieurs  la tte rase, portant veste jaune, et
enchans deux  deux, avec fonction de balayer les rues de
Poupernicle, pour en faire ses htes et leur confier Georgy, que
d'admettre chez soi cette petite intrigante.

Ces renseignements causrent au major un certain trouble ml
d'inquitude. Le matin mme il avait t dcid, avant l'entrevue avec
Rebecca, qu'Amlia irait le soir mme au bal de la cour. Le major,
esprant l'y rencontrer pour lui faire part de tout ce qu'il venait
d'apprendre, endossa son uniforme et se rendit au palais dans
l'esprance d'y rencontrer mistress Osborne; mais malheureusement elle
n'y vint point, et, en rentrant chez lui, il s'assura que
l'appartement des Sedley tait plong dans l'obscurit. Il tait donc
trop tard pour voir mistress Osborne avant le lendemain matin. Dieu
sait si Dobbin ferma l'oeil de toute la nuit, agit par les terribles
confidences qu'il avait reues la veille.

Le lendemain de bonne heure, il envoya son domestique porter 
mistress Osborne un billet dans lequel il lui tmoignait le dsir
d'avoir avec elle un entretien particulier. Il lui fut rpondu que
mistress Osborne, se trouvant fort souffrante, tait dans la ncessit
de garder la chambre.

Elle aussi n'avait point ferm l'oeil de la nuit. Elle aussi avait t
tourmente par une pense qui, depuis longtemps dj, portait le
trouble dans son coeur. Cent fois elle avait failli cder et toujours
le sacrifice lui avait paru au-dessus de ses forces. Tant d'amour, de
constance, de dvouement, de respect, de gratitude ne pouvaient
triompher d'un sentiment secret inexplicable qui la poussait  la
rsistance; aucune considration n'avait d'empire sur Amlia, tous les
prtextes lui taient bons pour s'enfoncer dans cette ligne de
conduite o la poussait son aveuglement.

Lorsqu'enfin, dans l'aprs-midi, le major eut obtenu la permission de
se prsenter chez elle, au lieu de l'accueil cordial et ouvert auquel
elle l'avait habitu depuis si longtemps, il ne reut d'elle qu'un
salut froid et crmonieux; on lui prsenta une petite main gante
qu'on retira presque aussitt de la sienne.

Rebecca, qui se trouvait dans la mme pice, s'avana vers Dobbin avec
un sourire caressant et lui tendit la main. Dobbin retira la sienne,
en proie  une agitation que trahissait sa figure.

Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il, il est de mon devoir de vous
dclarer que si je me trouve ici, ce n'est nullement un sentiment
d'amiti pour vous qui m'y amne.

--Que diable, s'il vous plat, laissons tout cela de ct, fit Jos
dsirant viter une scne.

--Je ne sais trop ce que le major Dobbin pourrait avoir  dire contre
Rebecca? fit Amlia d'une voix nette, quoique lgrement mue. Et elle
jeta sur lui un regard trs-rsolu.

--Je ne veux point de toutes ces discussions-l chez moi, reprit de
nouveau Joseph, entendez-vous, Dobbin? je vous en prie, restons-en
l.

Puis, aprs avoir jet un regard autour de lui et pouss un gros
soupir, il se dirigea tout rouge et tout tremblant vers la porte de sa
chambre.

Ma chre amie, dit Rebecca avec une douceur anglique, je vous prie,
ne vous refusez pas  entendre les accusations que le major Dobbin
vient porter contre moi.

--Quant  moi, je ne veux rien entendre, s'cria Jos sur un ton de
fausset, et, s'enveloppant dans sa robe de chambre, il s'lana hors
de la pice.

--Maintenant que vous n'avez plus devant vous que des femmes, il n'y a
plus rien qui puisse retenir vos paroles, monsieur, lui dit Amlia.

--Amlia, rpondit le major d'un ton de dignit blesse, pouvez-vous
bien parler ainsi, et surtout  moi,  moi qui suis sr de n'avoir 
me reprocher aucun mauvais procd  l'gard d'une femme; et en cette
circonstance, ce n'est point un plaisir qui m'amne auprs de vous,
c'est un devoir que je viens y remplir.

--Dpchez-vous alors, major Dobbin, rpondit Amlia qui s'animait de
plus en plus.

Comme elle prononait ces paroles avec un accent imprieux dans la
voix, la figure de Dobbin prit une expression dure et svre.

Eh bien? je viens vous dire....--vous pouvez rester, mistress
Crawley, car il n'y a rien que je ne puisse dire devant vous,--je
viens vous dire que je ne trouve point convenable qu'une famille que
j'aime et j'estime, donne asile  une femme spare de son mari, qui
voyage sous un nom emprunt et frquente les maisons de jeu....

--J'tais au bal, s'cria Becky.

--Et que ce n'est point la compagne qu'il faut  mistress Osborne et 
son fils. J'ajouterai, continua Dobbin en sa tournant vers Rebecca,
que j'ai trouv ici des gens qui vous connaissent parfaitement, madame,
et qui m'ont donn sur votre conduite des dtails que je craindrais de
rpter en prsence de mistress Osborne.

--Major Dobbin, rpliqua Rebecca, vous vous servez d'une manire de
calomnier les gens pleine de rserve et de convenance, et vous avez
l'adresse de les mettre sous le poids d'une mystrieuse accusation
sans avoir le courage de la formuler; prtendez-vous faire allusion 
des infidlits de ma part  l'gard de mon mari; je mets au dfi qui
que ce soit, et vous tout le premier, d'en produire aucune preuve. Mon
honneur est intact, entendez-vous, et aussi intact, pour le moins, que
celui du plus cruel ennemi qui ait jamais cherch  y porter atteinte.
Aprs quoi, vous vous en prendrez  ma pauvret,  mon malheur,  mon
tat d'isolement. Voil ce qu'on peut surtout me reprocher; voil les
crimes dont chaque jour je subis la douloureuse expiation. Je m'en
vais, Emmy, je m'en vais, oubliez que vous m'avez retrouve, mais ne
croyez pas que je sois plus coupable maintenant que lorsque vous
m'avez connue autrefois. Pour moi, ces quelques heures de bonheur
seront un rve, et, comme un pauvre plerin, je reprendrai ma route
sans jeter un regard en arrire. Vous rappelez-vous cette romance que
nous chantions autrefois? hlas! ce temps a dj fui bien loin. Et
depuis lors ma vie a t un long plerinage, pendant lequel je me suis
vue mprise partout parce que j'tais pauvre, outrage parce que
j'tais seule. Adieu, je me retire puisque mon sjour ici drange les
plans de votre ami.

--C'est la seule chose, madame, qui vous reste  faire, rpliqua le
major, et si je possde quelque autorit dans cette maison....

--De l'autorit, vous n'en exercez aucune, s'cria Amlia furieuse.
Rebecca, vous resterez avec moi; non, non, ne craignez point que je
vous abandonne, parce qu'on vous perscute et qu'on vous insulte,
parce qu'il prend au major Dobbin la fantaisie de vous faire une
scne. Venez avec moi, ma chre.

Les deux femmes se dirigrent en mme temps vers la porte. William
s'avana pour l'ouvrir, et comme elles quittaient la pice, le major
prit la main d'Amlia et lui dit:

Veuillez rester, je vous prie, j'ai  vous parler.

--C'est pour vous parler contre moi lorsque je n'y serai plus pour me
dfendre, fit Becky prenant un air de victime.

Amlia pour toute rponse lui serra la main.

Sur l'honneur, il ne s'agit point de vous, dit Dobbin, restez, je
vous prie, Amlia.

Amlia resta et Dobbin fit un profond salut  mistress Crawley comme
elle tirait la porte sur elle. Amlia fixa ses regards sur le major
tout en s'appuyant contre la chemine. Ses lvres et sa figure taient
toutes ples.

J'ai  vous faire des excuses, lui dit le major, pour la manire dont
je viens de vous parler. C'est  tort que j'ai employ le mot
d'autorit.

--Ah! c'est heureux que vous le reconnaissiez, dit Amlia dont les
dents claquaient les unes contre les autres.

--Vous me laisserez au moins le droit de m'expliquer, continua le
major Dobbin.

--C'est une manire adroite et gnreuse de me rappeler les
obligations que je vous ai, fit Amlia.

--Les droits que je rclame, rpondit William, sont ceux que m'a
laisss le pre de George.

--Vous n'avez pas craint d'insulter  sa mmoire hier encore; vous
savez bien ce que je veux dire; soyez-en sr, je ne l'oublierai
jamais, non, jamais.

Amlia pronona ces derniers mots avec le petit tremblement convulsif
que donnent d'ordinaire la colre et l'motion.

Y pensez-vous, Amlia? fit Dobbin avec un retour de tristesse;
croyez-vous que ces mots prononcs dans l'emportement de la colre
soient assez forts pour ne plus rien laisser de toute une vie de
dvouement. La mmoire de George n'a point  s'offenser de la manire
dont je me conduis par gard pour elle, et si je mrite des reproches,
je n'aurai jamais  en recevoir de sa veuve et de la mre de son fils.
Pensez-y, pensez-y dans le calme de la rflexion, et je suis convaincu
qu'en me et conscience vous serez oblige de m'absoudre d'une
pareille accusation; et dj, maintenant, vous n'aurez pas le courage
de me condamner.

Amlia laissa tomber sa tte sur sa poitrine.

Ce ne sont point mes paroles d'hier, Amlia, qui vous ont ainsi
anime contre moi. Ce n'est l qu'un prtexte, ou bien j'aurais perdu
ma peine  vous aimer pendant quinze ans,  veiller avec tendresse sur
votre coeur. Et croyez-vous donc que, depuis de si longues annes, je
n'aie pas appris  lire dans votre me, dans vos penses. Je sais ce
dont votre coeur est capable; il peut s'attacher avec fidlit  un
souvenir, chrir une image; mais il ne peut ressentir un attachement
assez fort pour rpondre  celui que j'prouve pour vous, enfin tel
que j'aurais voulu le rencontrer dans une me mieux trempe que la
vtre. Non, vous n'tes pas digne de l'amour que je vous avais vou;
je l'ai reconnu depuis longtemps, le but que je proposais  mon
existence n'tait pas digne des efforts que j'ai tents pour
l'atteindre. Insens, je me suis berc de vaines chimres, et, dans
mon fol abandon, je me sentais toujours prt  changer la franchise
et l'ardeur de mon me contre la faible tincelle d'amour assoupie
dans la vtre; mais maintenant je renonce  un pareil march, je me
retire et sans qu'il y ait reproche ou ressentiment de ma part. Oh!
nullement; avec une bonne nature, vous avez fait tout ce qu'on pouvait
attendre de vous; mais la hauteur de l'attachement que je vous portais
est trop leve pour vous, et pour y atteindre, pour avoir part 
cette gnreuse tendresse, il fallait un coeur plus grand que le
vtre. Adieu, Amlia; aprs avoir suivi toutes les vicissitudes du
combat qui se livrait en vous, je reconnais qu'il est temps d'y mettre
fin; nous sommes tous deux  bout de nos forces.

Amlia, consterne et silencieuse, coutait William qui secouait tout
 coup la chane qui jusqu'alors les tenait unis et regagnait  la
fois son indpendance et sa supriorit. Depuis longtemps cette
petite crature le sentant prostern  ses pieds, avait cru qu'il ne
saurait jamais se relever. Elle ne voulait point l'pouser, mais le
tenir  sa discrtion, elle voulait tout de lui, sans lui faire aucune
concession. C'tait un de ces marchs tels qu'on en voit souvent en
amour.

Cette vhmente apostrophe de William l'avait compltement renverse
et mise en droute. tonne dsormais de la position offensive qu'elle
avait prise d'abord, elle ne songeait plus qu' battre en retraite.

Si je vous comprends bien, vous allez partir, William? lui
demanda-t-elle.

William sourit tristement.

Une fois dj je vous ai quitte, lui dit-il, et je suis revenu aprs
douze annes; alors nous tions jeunes tous les deux, mais la vie
s'use enfin  jouer ainsi avec l'esprance.

Pendant cet entretien la porte de la chambre de mistress Osborne
s'tait doucement entrebille, et Becky, tournant le bouton au moment
mme o Dobbin l'avait lch, n'avait point perdu un mot de toute
cette conversation.

C'est un noble coeur, pensa-t-elle en elle-mme, et c'est bien mal 
cette femme de se jouer ainsi de lui.

Elle admirait Dobbin sans lui conserver aucune rancune pour s'tre
dclar aussi ouvertement contre elle. C'tait l une partie joue
avec loyaut et  armes gales de part et d'autre.

Ah! pensait-elle, si j'avais trouv un homme comme celui-l, un homme
qui aurait eu comme lui du coeur et de la tte, je n'aurais point
regard  ses grands pieds.

Elle alla alors s'enfermer dans sa chambre, se recueillit pendant un
instant, et crivit un billet  Dobbin, o elle l'engageait  attendre
quelques jours avant de partir, lui promettant de tout faire pour lui
auprs d'Amlia.

Sa sparation consomme, le pauvre Dobbin se dirigea vers la porte et
sortit. La petite aventurire de qui venait cette brouillerie tait
enfin matresse du champ de bataille, c'tait  elle maintenant de
savoir tirer de la victoire le meilleur parti possible.

Matre George rentrant comme d'habitude  l'heure du dner, avait
remarqu l'absence de son vieux Dobbin. Le silence le plus profond
rgna pendant tout ce repas; Jos n'avait rien perdu de son apptit,
mais Emmy ne mangeait pas.

Aprs le dner, Georgy s'tendit sur un canap tout proche de la
fentre, ayant vue sur la place du march. Georgy regardait ce qui se
passait dehors, tandis que sa mre s'occupait  ranger d'un autre
ct, tout  coup il s'aperut qu'il y avait grand mouvement dans
l'htel occup par le major.

Hlas! dit-il, voil le voiturin de Dobbin que l'on sort de la
remise. Ce voiturin avait t achet par Dobbin, moyennant six livres
sterling, et lui avait valu de la part de ses amis un feu roulant de
plaisanteries.

Emmy tressaillit sans rien dire.

H! h! continua George, voici Franois qui sort avec le
porte-manteau, et Kunz, le postillon borgne, qui traverse le march
avec ses trois rosses; le voil avec ses grandes bottes et sa veste
jaune. Il y a donc quelqu'un qui s'en va? Mais ils mettent les chevaux
 la voiture de Dobbin: le major va donc partir?

--Oui, dit Emmy, il part en voyage.

--En voyage! et quand reviendra-t-il?

--Jamais, rpondit Emmy.

--Non, il ne partira pas! s'cria le petit Georgy en s'agitant sur le
canap.

--Allez-vous vous tenir tranquille, monsieur! lui cria Jos.

--Je vous dfends de sortir, Georgy, lui dit sa mre avec une
expression de tristesse.

L'enfant s'arrta, frappa du pied, puis, sautant et s'agitant sur le
canap, il donna tous les signes de l'impatience et de la curiosit.

Les chevaux furent attels, les bagages chargs sur la voiture;
Franois apporta l'pe, la canne et le parapluie de son matre, tout
cela li ensemble; il les plaa dans le filet, mit  ct de lui sur
le sige le ncessaire de voyage et l'tui du chapeau  cornes.
Franois sortit encore le vieux manteau de drap bleu doubl de serge
rouge qui, depuis quinze ans, tenait fidle compagnie  son
propritaire; il tait tout neuf  la campagne de Waterloo, et avait
couvert George et William la nuit qui avait suivi l'affaire des
Quatre-Bras.

Le propritaire de l'htel vint  son tour donner un coup d'oeil  la
voiture. Franois apporta ensuite le reste des bagages; Dobbin parut
enfin. Le matre de l'htel pleurait presque de le voir partir; le
major tait ador de tous ceux avec qui il tait en rapport. Ce ne
fut qu' grand'peine qu'il parvint  se soustraire  l'attendrissement
de ces adieux.

Moi, je veux aller lui dire adieu, s'cria George en frappant du
pied.

--Vous lui donnerez ceci, dit Becky, qui semblait fort mue.

Et elle remit  l'enfant un petit morceau de papier. Descendre
l'escalier, traverser la rue fut pour George l'affaire d'une seconde;
dj le postillon jaune commenait  faire claquer son fouet. William
tait dans la voiture. George monta sur le marchepied, et entourant le
cou du major de ses deux bras, comme on pouvait le voir de la fentre,
lui adressa des questions sans fin; puis il lui donna le petit billet
que sa mre l'avait charg de lui remettre. William le saisit avec
empressement et il tremblait pour l'ouvrir; mais tout  coup ses
traits s'altrrent, il dchira ce papier et en jeta les morceaux par
la portire; puis il embrassa George sur le front, et l'enfant
redescendit avec l'aide de Franois en se frottant les yeux. Georgy
resta encore quelques moments  regarder la voiture. Le postillon
agita de nouveau son fouet, Franois s'lana sur le sige, les trois
chevaux s'branlrent. En mme temps, la tte de Dobbin s'inclina sur
sa poitrine; il ne leva point les yeux quand la voiture passa sous les
fentres d'Amlia, et Georgy resta seul dans la rue clatant en larmes
et en sanglots au milieu des passants attroups.

La femme de chambre d'Emmy entendit l'enfant pleurer pendant toute la
nuit; elle lui porta des bonbons pour essayer de le consoler et mla
ses regrets aux siens, car tous ceux qui connaissaient cet honnte et
brave major ne pouvaient s'empcher de se laisser prendre d'affection
pour lui.

Quant  Emmy, n'avait-elle pas rempli son devoir? n'avait-elle pas
pour se consoler la miniature de George?




CHAPITRE XXXV.

Naissances, mariages et dcs.


Tout en prenant la rsolution de servir l'amour si sincre de Dobbin,
Rebecca jugea qu' cet gard le mieux tait de garder le silence le
plus absolu. Pour elle la question d'intrt personnel passait avant
toute autre; aussi tout ce qui pouvait assurer le bonheur de Dobbin ne
venait-il dans son esprit qu'aprs une foule de choses qui la
touchaient en propre.

En consquence des vnements que nous venons de mentionner, elle se
trouva contre tout espoir transporte au milieu de l'aisance et du
bien-tre; en un mot, au milieu d'amis au coeur simple et affectueux,
socit qui n'avait pas exist pour elle depuis longtemps. En dpit de
ses inclinations naturelles pour une existence vagabonde, elle se
prenait par moments  dsirer,  chrir le repos; c'est ainsi qu'aprs
une longue course  travers le dsert, sur le dos d'un dromadaire,
l'Arabe aime  se reposer au pied d'un dattier,  y goter la
fracheur d'une source pure, ou bien  revenir pour quelque temps dans
les lieux habits par les hommes et  se promener dans les bazars, 
se rafrachir dans les bains publics,  dire sa prire  la mosque,
pour aller s'lancer de nouveau dans des courses errantes et
prilleuses. Notre petite Ismalite avait trouv de son got les
tentes et le pilau de Jos. Aprs avoir attach son coursier et
suspendu ses armes, elle se rchauffait  ce foyer hospitalier. Cette
halte d'un moment la prparait ensuite  trouver plus de charme aux
agitations de la vie inquite et errante.

Cette existence faisait son bonheur, et avec l'adresse que nous lui
connaissons elle russissait  la rendre agrable  ceux contre
lesquels elle exerait son pouvoir sducteur. Dj la petite entrevue
dans la mansarde de l'auberge de l'lphant lui avait suffi pour
raviver chez Jos tout le feu de ses anciennes ardeurs. Au bout d'une
semaine l'ex-fonctionnaire civil lui appartenait tout entier comme
l'esclave le plus soumis, comme l'admirateur le plus passionn. Aprs
dner, il n'allait plus se coucher comme  son habitude, lorsqu'il en
tait rduit  la socit de la trop paisible Amlia; il allait avec
Becky se promener en voiture dcouverte; lui proposait mille
distractions et inventait en son honneur mille parties de plaisir.
Tapeworm, le secrtaire de lgation, qui l'avait si peu mnage en
paroles, vint dner quelques jours aprs avec Joseph et ds lors il se
montra fort exact  venir prsenter ses devoirs  Rebecca.

La pauvre Emmy, dont la conversation n'tait pas trs-anime, et dont
la parole semblait encore plus glace depuis le dpart de Dobbin,
vivait oublie et dlaisse depuis l'apparition de cette crature
suprieure et dominatrice. Le ministre franais talait pour elle plus
d'enthousiasme encore que son rival. Les Allemandes, si chatouilleuses
sur les questions de morale lorsqu'il s'agit des Anglaises,
raffolaient de la vivacit d'esprit de l'adorable amie de mistress
Osborne, et bien que Becky n'et point cherch  se faire prsenter 
la cour, Leurs Illustrissimes Altesses, entendant faire le pompeux
loge des sductions et du charme de sa personne, tmoignrent le plus
vif dsir de la connatre. Aussitt que le bruit se fut rpandu
qu'elle tait noble, qu'elle descendait d'une ancienne famille
anglaise, que son mari tait colonel aux gardes et gouverneur d'une
le, qu'ils ne s'taient spars que pour une querelle de mnage des
plus futiles, toute la haute socit du petit duch ne songea plus
qu' lui ouvrir ses portes, et les dames l'appelrent _ma chre_ et
lui jurrent une amiti ternelle, tout comme prcdemment pour
Amlia. Les nafs enfants de la Germanie comprennent l'amour et la
libert d'une manire qui n'entre point dans les ides de nos honntes
habitants des comts d'York et de Sommerset. Dans ces villes de
civilisation et de philosophie, une femme peut avoir divorc avec
plusieurs maris successifs sans qu'une pareille conduite lui te rien
de sa considration dans le monde. Rebecca, par sa prsence, avait
donn  la maison de Jos un charme et un attrait sans pareils. Elle
chantait et jouait du piano, tait d'une gaiet folle, parlait deux ou
trois langues, attirait la foule dans les salons de M. Sedley, et lui
persuadait que c'tait lui qui, par son esprit et ses talents,
attirait tout ce monde autour de lui.

Emmy, dont les prrogatives comme matresse de maison semblaient
dsormais se borner au soin d'acquitter les notes des fournisseurs,
Emmy fut conquise et gagne comme tous les autres par l'adresse de
Rebecca; elle lui parlait du major Dobbin, que ses affaires leur
avaient enlev si prcipitamment. Elle n'hsitait pas  proclamer bien
haut son admiration pour cet excellent, ce noble coeur, et  reprocher
 Emmy de s'tre montre trop dure et trop cruelle  son gard. Emmy
se dfendait faiblement et cherchait  prouver  son amie que sa
conduite tait dicte par les inspirations les plus pures et les plus
sacres. Elle lui disait qu'une femme qui avait pous un ange, et
surtout un ange comme celui qu'elle avait eu le bonheur de rencontrer,
tait marie pour toujours; elle trouvait du reste parfaitement justes
les loges que Becky prodiguait au major, et ramenait elle-mme la
conversation sur son compte plus de vingt fois par jour.

Il ne lui avait pas fallu grand'peine pour se concilier la faveur de
Georgy et des domestiques. La femme de chambre d'Amlia, qui tait
pour le gnreux major, en voulut d'abord  Becky d'avoir t la cause
de son loignement; mais bientt elle se rconcilia avec mistress
Crawley, en voyant l'admiration ardente et passionne qu'elle
exprimait pour William en toute occasion. Dans les conseils secrets
tenus par les deux amies au retour des soires et des bals, alors que
miss Paym mettait en papillotes les blondes boucles de l'une et les
tours bruns de l'autre, la digne chambrire ne manquait jamais 
placer son mot en faveur du major, et ce petit plaidoyer n'tait pas
plus dsagrable  Amlia que l'admiration de Rebecca  la mme
adresse. Amlia avait soin de faire trs-souvent crire au major par
George, et veillait  ce qu'il n'oublit pas de mettre en
_post-scriptum_ que sa maman lui disait bien des choses affectueuses.
Et, tous les soirs, en regardant le portrait de son mari, elle ne lui
trouvait plus un air de reproche, ou bien plutt, au contraire, elle
trouvait qu'il lui reprochait d'avoir laiss partir William.

Cet hroque sacrifice tait loin d'avoir assur le bonheur d'Emmy.
Depuis lors elle paraissait distraite, agite, mcontente; jamais on
ne l'avait trouve d'une humeur si irritable. On la voyait ple et
souffrante; on l'entendait rpter sans cesse certaines romances de
Weber, et c'tait celles que le major affectionnait; et puis parfois 
la tombe du jour se surprenant ainsi  les fredonner dans le salon,
elle s'arrtait tout court au milieu de ses chants et allait se
rfugier dans la pice voisine; on et dit qu'elle voulait se mettre
sous la protection du portrait de son mari.

Aprs le dpart de Dobbin il resta quelques livres sur lesquels se
trouvait son nom. Emmy les mit de ct sur son secrtaire,  ct de
sa bote  ouvrage, de son buvard, de sa Bible, de son livre de
prires, au-dessous des portraits des deux George. En partant, le
major avait oubli ses gants, et peu aprs Georgy, furetant dans les
affaires de sa mre, les trouva soigneusement envelopps dans un coin
du tiroir  secret de son ncessaire.

Emmy n'aimait pas beaucoup le monde, et n'y trouvait que de l'ennui;
aussi, pendant les belles soires d't, son principal plaisir tait
d'aller faire de longues promenades avec Georgy, tandis que Rebecca
restait  la maison pour ne pas laisser M. Jos tout seul. La mre et
le fils causaient ensemble du major, et la manire dont en parlait
Amlia faisait souvent sourire Georgy. Elle lui disait que le major
avait un coeur d'or, que c'tait l'homme le plus aimable, le plus
brave et en mme temps le plus modeste qu'elle connt. Elle lui
rptait sans cesse que tout ce qu'ils avaient, ils le devaient aux
bons soins de cet excellent ami; que son amiti avait veill sur eux
dans le malheur et la pauvret alors qu'ils taient abandonns de
tous. Ses camarades taient pleins d'admiration pour lui, bien qu'on
ne l'entendit jamais parler de ses actions d'clat; il avait t l'ami
intime du pre de George, qui n'avait jamais vari dans son amiti
pour le bon Dobbin.

Votre pre, lui disait-elle, m'a souvent racont comment, tant
enfant, William avait pris sa dfense contre le petit tyran de la
pension, et, depuis ce moment, il s'est form entre eux une amiti qui
n'a point vari jusqu' la mort de votre pre.

--Dobbin a tu sans doute l'homme qui a tu papa? demanda Georgy, ou
bien il l'aurait fait s'il avait pu l'attraper, n'est-ce pas, maman?
Quand je serai  l'arme, je tuerai tous les Franais, soyez
tranquille.

Ces conversations entre la mre et le fils occupaient une grande
partie du temps qu'ils passaient ensemble; cette nave femme avait
fait de son fils le confident de ses secrets; il est vrai que parmi
ceux qui connaissaient William, il tait celui qui aimait davantage le
major.

Mistress Becky, elle aussi, avait sa miniature pour ne pas tre en
reste de sentiment; elle l'accrocha dans sa chambre,  la grande
surprise et au grand divertissement de beaucoup de gens, mais surtout
 la grande satisfaction de l'original qui n'tait autre que notre ami
Jos.  son arrive chez les Sedley, notre petite intrigante n'avait
apport avec elle qu'un bagage fort mince et fort piteux; et, honteuse
sans doute de l'exigut de ses paquets et du petit nombre de ses
cartons, elle parlait sans cesse du bagage qu'elle avait laiss
derrire  Leipsick, et qui devait lui arriver d'un moment  l'autre.
Dfiez-vous d'un voyageur qui n'a d'autre bagage que celui qu'il dit
avoir laiss en route; c'est presque toujours un imposteur.

Joseph et Emmy ignoraient malheureusement cette haute vrit. Peu leur
importait que Becky possdt une provision de splendides toilettes
dans des botes invisibles; ils ne voyaient qu'une chose, c'est que
les robes qu'elle portait taient fort uses. En consquence, Emmy se
transporta chez la meilleure modiste de la ville, y choisit tout ce
qui tait ncessaire pour reconstituer  son amie une garde-robe
complte. On ne lui vit plus ces fichus dchirs et ces robes de soie
taches qui lui couvraient  peine les paules. En changeant d'habit,
Becky changea aussi de genre de vie. Le pot de rouge fut laiss dans
un coin; et l'autre spcifique puissant auquel elle demandait
autrefois ses consolations, fut galement mis de ct, ou tout au
moins, elle ne s'en permit plus l'usage que dans le secret de ses
mditations solitaires, ou bien lorsque Jos, par une belle soire
d't, alors qu'Emmy et son fils taient  la promenade, la forait 
prendre avec lui de l'eau-de-vie tendue d'eau.

Enfin arrivrent de Leipsick les malles et les paquets si vants; mais
ce bagage se composait au total de trois ou quatre botes qui
n'taient pas des plus magnifiques et taient loin de contenir les
somptueuses toilettes annonces avec tant de soin par Becky. De l'une
de ces botes, au milieu d'une masse de papiers qui n'taient autres
que ceux au milieu desquels Rawdon Crawley avait, dans ses transports
furieux, dcouvert les bank-notes tenus en rserve par Becky, celle-ci
tira toute joyeuse un tableau qu'elle accrocha aux murs de sa chambre,
aprs quoi elle alla qurir matre Jos. Ce dessin  la mine de plomb
reprsentait un monsieur  la figure rose, qui, mont sur un lphant,
sortait d'une touffe de cacaoyers. Dans le fond on apercevait une
pagode. La scne tait videmment dans les Indes.

Par mon me, c'est mon portrait, s'cria Jos en apercevant la toile
que Becky lui mettait sous les yeux.

En effet, c'tait bien lui, tout panoui de jeunesse et de beaut, et
portant une jaquette de nankin  la mode de 1804. C'tait le mme
tableau qui avait jadis orn les murs de Russell-Square.

Je l'ai achet, dit Becky d'une voix toute tremblante d'motion, un
jour o j'tais alle voir comment je pourrais rendre quelque service
 mes bons et excellents amis. Depuis il ne m'a jamais quitte et ne
me quittera jamais.

--En vrit, s'cria Jos dans un ravissement inexprimable, en vrit,
serait-ce  cause de moi que vous y attachez tant de prix?

--Hlas! dit Becky, vous le savez aussi bien que moi; mais  quoi bon
tous ces regrets, ces souvenirs, ces paroles? il est trop tard
maintenant.

Cette conversation avait enivr Jos d'une flicit ineffable. Emmy
rentra souffrante et fatigue, et, se retirant dans sa chambre pour se
coucher, elle laissa Jos et sa charmante compagne continuer leur
dlicieux tte--tte. Toutefois, trop agite pour fermer l'oeil, elle
put entendre de la chambre voisine Rebecca chanter  Jos des romances
de 1815; et, chose qu'on aura peine  croire, c'est que Jos fut, comme
Amlia, tourment par l'insomnie.

On se trouvait alors au mois de juin, la saison du luxe et de
l'lgance pour cette bonne cit de Londres. Jos, qui n'aurait pas
omis un seul jour de lire les merveilleuses colonnes du _Galignani_,
cette excellente feuille qui rend la patrie au voyageur exil sur la
terre trangre, Jos, disons-nous, gratifiait ses deux compagnes,
pendant le djeuner, des passages les plus saillants de cette feuille.
Ce journal donne, entre autres choses, un aperu hebdomadaire des
mouvements qui se font dans l'arme, et cette partie intressait fort
un homme qui avait jou, comme Jos, un rle si important dans le
service actif. Il lut donc un jour la nouvelle suivante:

                              ARRIVE DU ***e RGIMENT.

                                        Gravesend, le 20 juin.

_Le Ramchunder_, appartenant  la Compagnie des Indes-Orientales, est
entr ce matin dans le port, ramenant en Angleterre quatorze
officiers et cent trente-deux soldats de ce corps si clbre par sa
valeur. Aprs une absence de quatorze annes, ce rgiment revient en
Angleterre, couvert de la gloire qu'il s'est acquise dans la guerre
des Birmans. Le colonel O'Dowd, chevalier du Bain, a dbarqu hier
avec sa femme et sa soeur, suivi des capitaines Posky, Stubble,
Mac-Raw et Malony, des lieutenants Smith, Jones, Thompson et Fr.
Thomson, des enseignes Hicks et Grady. La musique faisait retentir sur
la jete l'hymne national, et la foule a fait entendre des
acclamations prolonges au moment o ces braves soldats descendaient 
l'htel de Wayte, o les attendait un somptueux banquet servi en
l'honneur des vaillants dfenseurs de la vieille Angleterre. Pendant
ce repas, pour lequel Wayte s'tait efforc de se surpasser lui-mme,
la foule n'a cess de faire entendre les cris d'un enthousiasme si
vif, que lady O'Dowd et le colonel ont d se montrer sur le balcon, o
ils ont bu,  la sant de leurs compatriotes, le meilleur bordeaux de
Wayte.

 quelques jours de l, la mme feuille annonait que le major Dobbin
avait rejoint le rgiment  Chatham et donnait en mme temps le compte
rendu de la prsentation  la cour du colonel sir Michel O'Dowd,
chevalier du Bain, de lady O'Dowd et de miss Glorvina O'Dowd. Venaient
ensuite les noms de lieutenants-colonels de nouvelle promotion, au
nombre desquels se trouvait celui de Dobbin. Le vieux marchal Tiptoff
tait mort pendant la traverse du ***e de Madras en Angleterre, et le
souverain avait lev le colonel sir Michel O'Dowd au rang de major
gnral, tout en lui conservant le titre honorifique de colonel du
rgiment qu'il avait command pendant de longues annes avec tant de
distinction.

Amlia savait tous ces changements grce  la correspondance soutenue
que George ne cessait d'entretenir avec son tuteur. William lui avait
mme crit deux ou trois lettres depuis son dpart, mais il y rgnait
une telle froideur que la pauvre femme sentait bien qu'elle avait
perdu tout son empire sur Dobbin, et comme il le lui avait dit, il la
laissait parfaitement libre. Cet abandon la rendait bien malheureuse;
elle se rappelait maintenant les services, les tendres et affectueux
services du major, et ce souvenir torturait jour et nuit son esprit.
Suivant son habitude, elle se consumait dans ses douloureuses penses
et reconnaissait toute la puret et la noblesse d'un attachement dont
elle n'avait fait qu'un jeu. Ah! combien elle se reprochait d'avoir
laiss un pareil trsor lui chapper des mains!

C'en tait fait, la patience de William avait t pousse  bout. Il
ne pouvait plus l'aimer, du moins elle le pensait, comme il l'avait
aime autrefois, c'en tait fait et pour toujours. Ce dvouement,
cette fidlit de plusieurs annes, elle les avait uss par ses
ddains et s'en tait fait un jeu. Toutefois cet amour laissait encore
de profondes cicatrices dans le coeur de Dobbin. En vain ce petit
despote avait-il fait tout ce qu'il fallait pour dtruire l'amour du
major, ses penses l'y ramenaient sans cesse.

C'est moi, se disait-il souvent, qui me suis berc d'illusions, qui
me suis complu  les caresser. Si elle avait t digne de l'amour que
j'avais pour elle, il y a longtemps qu'elle y aurait rpondu. C'tait
l une erreur chre  mon coeur. Eh! mon Dieu, la vie entire ne se
perd-elle pas  des rves? Peut-tre en l'pousant aurais-je vu
s'enfuir le lendemain de ma victoire toutes ces charmantes images.
Pourquoi gmir alors et avoir honte de ma dfaite?

Plus il arrtait sa pense sur cette longue priode de son existence,
et plus il reconnaissait la vanit de ses illusions.

Je vais reprendre le harnais, se disait-il en suivant le cours des
mmes rflexions, et je consacrerai le reste de mes forces  remplir
les devoirs de la profession o il a plu au ciel de me placer; le
reste de mes jours s'coulera  inspecter les boutons de nos conscrits
et  contrler les comptes de nos sergents. Je dnerai  la table des
officiers et j'entendrai pour la centime fois les histoires du
chirurgien, et quand une fois vieux et bris je prendrai ma retraite,
je me rsignerai  entendre mes soeurs me poursuivre de leurs
gronderies jusqu'au moment o j'arriverai  la dernire goutte de la
vie, comme dit le pote, voil qui est bien rsolu. Paye la note,
Francis, et donne-moi un cigare; tu iras voir ensuite ce qu'on donne
ce soir au thtre. Demain nous traverserons la mer  bord du
_Batave_.

Dobbin se tenait ce petit discours, dont Francis n'entendit que les
deux dernires phrases, sur le port de Rotterdam. _Le Batave_ tait
mouill  quelque distance de l, et Dobbin pouvait encore apercevoir,
sur le gaillard d'arrire, la mme place o il avait fait pour venir
une si heureuse traverse  ct d'Emmy. Mais  tout cela il ne
fallait plus penser; demain on allait remettre  la voile pour
retourner en Angleterre et y reprendre du service.

Aprs le mois de juin et selon les usages germaniques, la petite
socit de la cour de Poupernicle est dans l'habitude de se dissminer
sur la surface du globe pour aller boire aux sources mdicales de cent
pays divers, se distraire en jouant  la roulette si la bourse le
permet et si le got y dispose, se livrer aux douceurs de la
gastronomie en compagnie d'une socit aussi cosmopolite que choisie,
et dissiper son t dans les joies de l'oisivet.

Les diplomates anglais se rendirent, partie  Toeplilz, partie 
Kissingen, et leurs rivaux de France, aprs avoir donn un double tour
de clef  la porte de la chancellerie, se mirent en route pour leur
cher boulevard de Gand. L'illustrissime famille du prince rgnant de
Poupernicle suivait la foule aux eaux, ou bien se retirait dans
quelqu'une de ses champtres habitations. Pour peu que l'on levt des
prtentions au bon ton, il fallait prendre sa vole comme les autres,
et le docteur Glauber, mdecin attitr de la cour, cda avec la
baronne au mouvement gnral. La saison des bains n'tait pas la moins
fructueuse dans les revenus du docteur, qui savait concilier les
affaires avec le plaisir. Le thtre favori de ses exploits tait
Ostende, le rendez-vous gnral de tous les enfants de la Germanie.

Son intressant malade, M. Jos, tait pour le docteur une vritable
vache  lait. Il n'avait pas eu grand'peine  persuader 
l'ex-fonctionnaire que sa sant et celle de son aimable soeur, dont,
en ralit, l'tat tait assez inquitant, exigeait qu'il allt passer
la saison d't dans cet abominable port de mer. Peu importait
l'endroit  Emmy; quant  George, il sautait dj de joie  l'ide
d'un changement. Et Becky devait tout naturellement occuper la
quatrime place dans le magnifique quipage que monsieur Jos avait
achet. Les deux domestiques avaient leur place dsigne sur le sige.
Il n'tait peut-tre pas trs-prudent  Rebecca de s'exposer ainsi aux
mauvais propos des personnes de connaissance qu'elle pourrait
rencontrer: mais, bah! n'tait-elle pas assez forte pour tenir tte
aux attaques? Elle avait si bien jet le grappin sur Jos qu'elle
mettait au dfi tous les orages conjurs contre elle. La comdie du
_Tableau_ avait achev de lui assurer sur lui une puissance  toute
preuve, Becky ne manqua pas d'emballer avec le plus grand soin son
lphant dans la bote qu'Emmy lui avait donne il y avait de longues
annes; Emmy aussi emporta ses petits trsors, ses deux mdaillons; et
la petite colonie alla s'installer  Ostende, dans un htel fort cher
et assez mal tenu.

Amlia commena  prendre des bains et en ressentit tout le bien qu'on
pouvait en attendre. Les gens de la connaissance de Becky, qui
l'apercevaient de loin, s'empressaient de lui tourner le dos. Mistress
Osborne, qui l'accompagnait dans ses promenades et ne connaissait
personne, ne s'apercevait mme pas des affronts essuys par son amie,
et Becky regardait comme inutile de la mettre au courant de ces
dtails.

Mistress Rawdon Crawley retrouva mme  Ostende des connaissances qui
avaient conserv pour elle des sentiments dont elle les aurait
parfaitement dispenss. De ce nombre tait le major Loder, en
disponibilit, et le capitaine Rook, que tous les jours on rencontrait
sur la jete fumant leurs cigares et regardant les femmes avec
insolence. Ils n'eurent pas de peine  s'introduire chez M. Joseph
Sedley et  se faire donner place  sa table hospitalire. Ce n'tait
pas l de ces gens qu'un refus dcourage et rebute; ils entraient dans
la maison, que Becky s'y trouvt ou non, s'installaient dans le salon
de mistress Osborne qu'ils parfumaient de l'odeur du tabac, appelaient
Jos _vieux drille_, faisaient invasion  l'heure du dner et passaient
de longues heures  boire et rire.

Qu'est-ce que cela signifie, maman? disait  sa mre le petit Georgy,
qui n'entendait rien au langage figur de ces messieurs. Hier, le
major disait  mistress Crawley: Non, non, a ne peut pas aller comme
cela; vous ne garderez pas le _vieux drille_ pour vous toute seule.
Nous voulons aussi notre part de la _grenouille_, ou, le diable
m'emporte, _nous vendons la mche_. Qu'a voulu dire le major par ces
mots, chre maman?

--Le major.... ne lui donnez point ce nom, rpondit Emmy; je puis du
reste vous assurer que j'ignore compltement ce que cela signifiait.

La prsence de ces deux hommes inspirait  Amlia un sentiment profond
d'horreur et de dgot. Pendant les repas, ils lui prodiguaient des
compliments avins ou parfois lui riaient au nez. Le capitaine lui
faisait des agaceries qui la mettaient fort mal  l'aise, et elle
s'arrangeait toujours, lorsque ces deux hommes venaient, pour avoir
George auprs d'elle.

Rebecca, il faut lui rendre cette justice, vitait de laisser l'un de
ces hommes en tte  tte avec Amlia. Le major, qui tait libre de la
personne, jurait qu'il aurait raison de cette petite mijaure; ces
deux matres coquins se disputaient ainsi cette innocente crature, et
jouaient,  sa propre table,  qui l'aurait. Sans se douter en aucune
manire des vues criminelles de ces misrables, elle ne les voyait
cependant qu'avec une impression de terreur et de gne et aurait voulu
fuir bien loin de l.

Elle suppliait, conjurait Jos de retourner en Angleterre, mais il
faisait la sourde oreille et ne voulait pas s'loigner de son docteur,
c'tait l un lien puissant pour lui et auquel du reste venaient s'en
joindre d'autres. Tout au moins pouvons-nous dire que Becky n'tait
pas fort presse de retourner en Angleterre.

Enfin Amlia prit un grand parti, une nergique rsolution; elle
crivit  un de ses amis qui se trouvait de l'autre ct du dtroit,
n'en parla  personne, et porta elle-mme la lettre  la poste afin
d'tre encore plus sre de son secret; elle montra seulement une
certaine motion en revenant auprs de George, et elle passa une
grande partie de la nuit  s'entretenir avec lui. Depuis son retour de
la promenade, elle ne quitta plus sa chambre. Becky pensa que c'tait
le major et le capitaine qui lui faisaient peur.

Elle ne peut rester plus longtemps ici, se disait Becky en elle-mme.
Il faut qu'elle parte, cette petite sotte. A-t-on jamais vu avoir un
tel chagrin pour un mari mort depuis quinze ans, et Dieu sait comme il
mritait de tels regrets. Quant  pouser l'un ou l'autre de ces deux
misrables, c'est impossible; que ferait-elle d'un Loder ou d'un Rook?
Elle se mariera avec sa grande perche, et je vais arranger tout cela
ce soir mme.

Sous prtexte de lui porter une tasse de th, Becky alla dans la
chambre d'Amlia. Elle l'y trouva en compagnie de ses deux portraits
et en proie  une surexcitation nerveuse des plus vives; elle posa
devant elle la tasse de th.

Merci! lui dit Amlia.

--coutez-moi, Amlia, dit Becky se promenant en long et en large et
l'examinant avec un air d'intrt presque mprisant. J'ai  causer
avec vous; vous ne pouvez demeurer ici plus longtemps; il faut vous
soustraire  l'impertinence de ces deux hommes; je n'entends point
qu'ils vous rendent la vie aussi dure, et je crains toujours pour vous
quelque insulte de leur insolence; ce que je puis vous dire, c'est que
ce sont des misrables qui mriteraient d'tre envoys aux galres.
Peu vous importe comment je les connais, toujours est-il que je sais
parfaitement  quoi m'en tenir sur leur compte. Joseph n'est pas dans
le cas de vous protger. Son paisseur et la faiblesse de son
caractre seraient plutt de nature  lui rendre ncessaire  lui-mme
un protecteur. Et vous n'tes pas plus faite pour vivre  ct de
pareilles gens que ne le serait un enfant  la lisire. Il faut vous
marier si mieux vous n'aimez vous exposer, vous et votre enfant,  une
ruine certaine. Il vous faut un mari, entendez-vous, faible arbrisseau
que vous tes, trop frle pour vous passer de soutien. Ce mari, il
s'est offert  vous dans la personne du plus galant homme que je
connaisse, et vous l'avez repouss, me inconsquente et ingrate!

--J'ai fait tous mes efforts,  Rebecca! rpondit Emmy d'un air
suppliant, mais je n'ai pu oublier.... et au lieu de finir sa phrase
elle jeta un regard  son portrait.

--Oublier qui? lui?... s'cria Becky, l'gosme en chair et en os, la
fatuit dans ce qu'elle a de plus pais, une vritable poupe de
coiffeur, un homme sans esprit, sans distinction, sans coeur. En
vrit, il n'y a pas plus de ressemblance entre lui et votre ami le
major qu'entre vous et la reine lisabeth. Mais cet homme tait las de
vous, mais il vous aurait plante l, sans le major Dobbin qui l'a
forc malgr lui d'tre fidle  ses engagements. Voil ce qu'il me
rptait tous les jours, me disant qu'il ne se souciait point de vous,
et ne m'en parlant que par manire de drision;  peine tiez-vous sa
femme depuis une semaine, qu'il me faisait dj la cour.

--C'est faux! c'est faux! Rebecca, s'cria Amlia se redressant  ces
paroles.

--Regardez donc, folle que vous tes, reprit Becky avec une
impitoyable gaiet.

En mme temps elle tira de son sein un petit papier qu'elle s'empressa
de dployer et de mettre sous les yeux d'Emmy.

Reconnaissez-vous cette criture? c'est bien de sa main, n'est-ce
pas? Eh bien! lisez cette lettre: vous y verrez qu'il me propose un
enlvement; et il me l'a donne sous vos yeux, la veille du jour o
il fut tu. Ce qu'il n'a pas vol, continua Becky.

Emmy n'entendait plus rien; ses yeux taient fixs sur la lettre.
C'tait bien celle que George avait mise dans le bouquet qu'il avait
donn  Rebecca dans la nuit du bal de la duchesse de Richmond. Becky
ne disait que trop vrai, George lui proposait un enlvement.

Emmy laissa retomber sa tte sur sa poitrine. Ce sera la dernire fois
que nous la verrons pleurer dans le cours de cette histoire; mais du
moins elle versa d'abondantes larmes. La tte cache entre les mains,
elle se livra  la vivacit de ses motions, et Becky se contenta
d'tre pendant quelque temps le tmoin impassible de cette scne. Quel
homme assez initi aux secrets des coeurs pourra nous dire si ces
larmes lui furent douces ou amres? Sa douleur lui venait-elle des
regrets qu'elle prouvait  voir ainsi renverse l'idole de sa vie, ou
bien s'indignait-elle en pensant aux ddains dont son amour avait t
l'objet, ou enfin se rjouissait-elle de voir supprime la barrire
que sa pudeur de femme avait place entre elle et une nouvelle et
sincre affection?

Aucun lien ne me retient plus maintenant, se disait-elle  elle-mme;
je puis l'aimer dsormais de toutes les forces de mon coeur. Pourvu
seulement qu'il y consente et qu'il me pardonne.

Je crois que ce dernier sentiment avait fini par dominer tous les
autres, et qu'il tait la principale cause du trouble que ressentait
cette me tendre et timide. L'clat de cette douleur ne fut pas aussi
bruyante que Becky s'y attendait. Cette dernire embrassa tendrement
son amie: c'tait l un bien beau mouvement de la part de mistress
Becky. Elle traita, du reste, Emmy en enfant, et, lui prenant la tte
avec ses deux mains pour y dposer un baiser.

Allons vite, maintenant, une plume, de l'encre, et crivez-lui
sur-le-champ.

--Je lui ai crit ce matin, rpondit Emmy, dont la figure se couvrit
de rougeur.

Becky accueillit cet aveu par un clat de rire, et en mme temps, elle
se mit  fredonner les paroles de la Rosine d'une voix qui rveilla
tous les chos de la maison: _Un Biglietto, eccolo qua!_

Deux jours aprs cette petite scne, par un temps pluvieux et
maussade, Amlia, qui avait pass la nuit  couter les mugissements
de la tempte et  plaindre les pauvres voyageurs qui se trouvaient
alors en route sur terre ou sur mer, Amlia se leva de bonne heure et
voulut  toute force aller faire avec Georgy une promenade sur la
jete. Elle semblait dfier la pluie qui venait par rafales lui
fouetter la figure, et tenait ses yeux fixs sur la ligne noire qui, 
l'horizon, marquait les limites de la mer; ensuite elle contemplait
les vagues bondissantes qui venaient en mugissant se briser sur le
rivage, et n'ouvrait la bouche que pour rpondre aux paroles
encourageantes ou sympathiques que lui adressait de temps  autre son
jeune protecteur.

J'espre qu'il ne se sera pas risqu  faire la traverse d'un temps
pareil, disait Emmy.

--Et moi, je parie le contraire, et dix contre un, lui rpondit le
petit bambin; tenez, ma mre, voyez de ce ct, distinguez-vous la
fume du paquebot?

L'enfant ne se trompait pas; le bateau s'annonait par une longue
trane de fume; mais qui pouvait rpondre que Dobbin ft  bord,
qu'il et reu la lettre, et que l'ayant reue il se ft dcid 
venir; mille craintes assaillaient ce pauvre petit coeur, aussi
tumultueuses que les vagues qui se brisaient en cume contre les
pierres de la jete.

Bientt il fut possible d'apercevoir le paquebot lui-mme, George
avait une longue-vue avec laquelle il russit, avec assez d'adresse, 
dcouvrir le btiment. Il se mit, avec l'aplomb d'un marin
expriment,  commenter la marche du navire qu'on voyait s'enfoncer,
puis se redresser sur les vagues de la mer. On hissa au haut du mt de
la jete le signal qui indiquait qu'un navire anglais tait en vue; le
coeur d'Amlia fut en ce moment saisi de la plus vive anxit.

Emmy voulut,  son tour, regarder dans le tlescope, en l'appuyant sur
l'paule de Georgy; mais elle ne distinguait rien du tout. Elle
n'apercevait qu'un grand point noir qu'elle voyait monter et
descendre, George reprit la lunette et eut bien vite retrouv le
navire.

Ils sont joliment secous, disait-il, voil une vague qui les prend
en flanc. Il n'y a que deux personnes sur le pont avec les gens de
l'quipage. L'un d'eux est couch, l'autre est debout; il a.... un
chapeau d'uniforme.... un manteau.... et.... eh! parbleu, c'est
Dobbin!

Abaissant alors son tlescope, il courut vers sa mre et la serra dans
ses bras; quant  elle, nous ne pouvons mieux dfinir son tat qu'en
lui appliquant les paroles du pote: [Greek: dakrysen gelasasa][4].
Dsormais elle tait bien sre que c'tait William, ce ne pouvait tre
un autre. En exprimant tout  l'heure le dsir que Dobbin ne se ft
pas mis en route par un temps pareil, Amlia n'tait pas sincre.
Qu'avait-il de mieux  faire que de venir la retrouver? Oh! dsormais,
elle tait bien sre que c'tait lui.

                   [Note 4: Elle souriait au milieu des larmes.
                   (HOM., _Adieux d'Hector et d'Andromaque_.)]

Le navire approchait de plus en plus. Au moment o il aborda sur le
quai pour effectuer le dbarquement, les genoux d'Emmy tremblaient
avec une telle violence qu'elle se mit  genoux pour adresser au ciel
les plus vives actions de grce. Il ne lui restait pas trop du reste
de sa vie pour tmoigner au ciel sa gratitude!

Il faisait si vilain temps qu'il n'tait point venu de flneurs sur le
quai pour assister  l'arrive du bateau; c'est  peine s'il s'y
trouvait un commissionnaire pour se charger des bagages des quelques
voyageurs qu'amenait le paquebot. Le petit George lui-mme s'tait
clips pour un moment, et lorsque le passager, couvert d'un manteau
doubl de serge rouge, descendit sur le port, c'est  peine s'il s'y
trouvait l un spectateur de la scne dont nous esquissons rapidement
le tableau.

Une femme en chapeau blanc et en chle s'avana vers le passager en
tendant les bras et elle disparut un moment dans les vastes plis du
vieux manteau; et, tandis qu'elle couvrait de baisers une des mains de
l'officier, lui sans doute la pressait sur son coeur et la soutenait
pour l'empcher de s'affaisser sur elle-mme.  travers les paroles
confuses qu'elle murmurait, on pouvait cependant distinguer ces mots:

Pardonnez-moi, cher William, mon cher, mon bien bon ami,
embrassez-moi, embrassez-moi encore.

Lorsqu'enfin ce dlire fut un peu calm, Amlia se dgagea de dessous
le manteau, et tout en conservant une des mains de William dans les
siennes, elle arrta sur sa figure un regard d'indfinissable
tendresse, elle y lut  la fois un mlange d'amour, de dvouement et
de compassion; elle comprit le reproche, et laissa tomber sa tte sur
sa poitrine.

--Il tait temps que vous me rappelassiez, chre Amlia, lui dit-il.

--Vous ne seriez donc jamais revenu, William.

--Jamais! rpondit notre ami.

Et il pressait contre son coeur cette charmante et douce crature.

Comme ils sortaient de la douane, George s'lana  leur rencontre,
son tlescope coll sur son oeil, et leur faisant le plus joyeux
accueil. Il dansait autour d'eux et gambadait comme un fou tout en les
accompagnant  la maison. Jos n'tait pas encore lev, Becky n'tait
pas encore visible, bien qu'elle les et fort bien aperus  travers
les fentes des persiennes. Georgy alla voir  la cuisine si l'on
prparait le djeuner. Emmy, qui avait remis dans l'antichambre son
chle et son chapeau aux mains de mistress Paym, rentra pour
dbarrasser le major de son manteau, et.... et si vous le voulez bien,
nous irons avec Georgy donner un coup d'oeil  la confection du
djeuner du colonel.

La tourterelle est enfin en cage, elle vient se poser sur l'paule de
son ami, elle chante maintenant et gazouille pour lui seul, elle agite
doucement ses ailes avec un frmissement de joie; et il possde le
trsor aprs lequel, depuis dix-huit ans, il soupirait jour et nuit.
Maintenant ses voeux sont remplis. Ici notre plume s'arrte, car c'est
ici le terme de notre oeuvre et la dernire page de cette histoire.
Adieu colonel, Dieu veille sur vous, brave et honnte William! adieu,
chre et tendre Amlia! Attachez maintenant vos rameaux verts, pauvre
lierre fragile, autour de ce chne vigoureux, et que dsormais vos
branches vivent enlaces et confondues!

Soit qu'elle ne voult point jeter de nuage sur le bonheur de la
simple et douce crature qui avait si bien pris sa dfense, ou bien
qu'elle et horreur de tout ce qui avait l'air de tourner au
sentiment, Rebecca, enchante des rsultats de sa ngociation, ne
chercha point  se retrouver avec le colonel Dobbin et l'amie qu'elle
lui avait fait pouser. Sous prtexte d'affaires personnelles, elle se
rendit  Bruges, et Georgy, avec son oncle, assista seul  la
crmonie du mariage. Aprs quoi Georgy alla vivre chez le colonel
auprs de sa mre, et mistress Becky revint quelques jours aprs tenir
compagnie au pauvre Joseph qui se voyait par l plong dans
l'isolement du clibat. Ses gots, disait-il, le portaient  vivre sur
le continent; et il remercia sa soeur et son beau-frre du logement
qu'ils lui offraient chez eux.

Emmy se flicitait du fond de son coeur d'avoir crit  Dobbin avant
d'avoir connu la lettre de George.

Je connais tout cela, rpondit William, mais je ne pouvais me
rsoudre  employer de pareilles armes contre la mmoire d'un ami, et
vous ne pouvez vous imaginer combien j'ai souffert le jour o....

--Ne parlons plus jamais de cela, s'cria Emmy avec une expression si
humble et si confuse que William s'empressa de dtourner la
conversation en lui parlant de Glorvina et de cette chre Peggy
O'Dowd, auprs desquelles il se trouvait quand il avait reu sa lettre
de rappel. Si vous ne m'aviez pas crit, ajouta-t-il en souriant, qui
sait quel serait aujourd'hui le nom de Glorvina?

Maintenant, Glorvina s'appelle Glorvina Posky ou plutt mistress la
major Posky. Elle pousa le major  la mort de sa premire femme, car
elle tait dcide  ne point prendre de mari en dehors du rgiment.
Lady O'Dowd a, de son ct, un si grand attachement pour ce rgiment,
qu'elle rpte  qui veut l'entendre que dans le cas o il arriverait
malheur  son bon Mick, elle n'hsiterait pas  reprendre un nouveau
mari parmi les officiers du mme rgiment. Mais, grce  Dieu, le
major gnral est dou d'une constitution robuste, et il vit en grand
seigneur  O'Dowd's-Town, au milieu d'une meute de bassets. Quant 
lady O'Dowd, elle continue  danser des gigues, et, au dernier bal du
lord lieutenant, elle a mis sur les dents le matre de cavalerie. Elle
allait rptant avec Glorvina que Dobbin s'tait conduit  en tre
honteux, jusqu'au moment o Posky est venu fort  propos consoler
Glorvina de ses esprances trompes, et un magnifique turban, venu de
Paris, a apais les colres de trs-haute et trs-puissante lady
O'Dowd.

Le colonel Dobbin, en quittant le service immdiatement aprs son
mariage, alla s'tablir dans une jolie petite maison de campagne de
l'Hampshire, non loin de Crawley-la-Reine, o, depuis le bill de
rforme, sir Pitt et sa femme avaient fix leur rsidence dfinitive.
Toutes les prtentions du baronnet  la pairie taient maintenant
dissipes, sir Pitt ayant perdu ses deux siges au parlement. Cette
catastrophe avait boulevers  la fois sa fortune et sa tte; sa sant
mme en tait atteinte, et il ne cessait de prophtiser la chute
prochaine du Royaume-Uni.

Lady Jane et mistress Dobbin taient les meilleures amies du monde.
Les voitures taient toujours en route pour le chteau ou pour
Ever-Greens, rsidence du colonel. Lady Jane fut la marraine de
l'enfant de mistress Dobbin; elle lui donna son nom, et il fut baptis
par le rvrend James Crawley, qui avait succd  son pre dans sa
cure de Crawley. Une trs-troite amiti se forma entre George et
Rawdon, qui chassrent ensemble pendant les vacances et entrrent en
mme temps au collge de Cambridge. Il s'leva entre eux, comme cela
ne pouvait manquer, une rivalit d'amour  l'occasion de la fille de
lady Jane. Depuis longtemps les deux mres caressaient un projet de
mariage entre George et la jeune fille, bien que les prfrences de
cette dernire penchassent du ct de son cousin.

Jamais le nom de mistress Crawley n'tait prononc dans ces deux
familles: on en comprend facilement la raison. Rebecca ne quittait
plus M. Joseph Sedley et le suivait dans toutes ses excursions. Et
quant  ce gros et gras personnage, il s'tait mis entirement  la
discrtion de cette femme. Les hommes de loi du colonel l'avertirent
que son beau-frre avait plac des sommes considrables dans une
tontine, et qu'il avait sans doute pris ce moyen afin d'avoir de
l'argent pour payer ses dettes. Jos demanda une prolongation de cong
 la Compagnie des Indes, et il allait du reste dprissant de jour en
jour.

Amlia,  la nouvelle de ces placements, en conut de vives
inquitudes et pria son mari de faire le voyage de Bruxelles, o se
trouvait Joseph, pour l'interroger sur l'tat de ses affaires. Le
colonel partit avec une certaine rpugnance, car il tait alors tout
occup par son histoire du Punjb, qui l'occupe encore, et fort
inquiet de la sant de sa petite-fille, alors en convalescence d'une
rougeole. Il partit nanmoins pour Bruxelles et y trouva Jos, qui
vivait dans un des plus somptueux htels de la ville. Mistress
Crawley, qui occupait un autre appartement dans le mme htel, avait
voiture, donnait des ftes et menait une existence de luxe et de
prodigalits.

Le colonel n'avait nulle envie de voir cette dame. Et pensant qu'il
tait inutile de faire connatre son arrive  Bruxelles  tout autre
qu' Joseph, il lui en fit secrtement porter la nouvelle par son
domestique. Jos pria le colonel de venir le voir le soir mme.
Mistress Crawley avait ft ce jour-l; de cette manire ils
pourraient passer leur soire en tte  tte. Le colonel trouva son
beau-frre dans un tat de sant dplorable.  travers les loges
qu'il prodiguait  Rebecca, on pouvait reconnatre la terreur qu'elle
lui inspirait. Elle l'avait soign, disait-il, avec un dvouement
admirable dans une succession de maladies toutes plus extraordinaires
les unes que les autres; elle avait t pour lui comme une fille.
Mais, pour l'amour du ciel, continuait l'infortun, venez 
Bruxelles, venez vivre prs de moi, venez me voir de temps  autre.

La figure du colonel s'assombrit  cette prire.

C'est impossible, Jos; dans l'tat o se trouvent les choses, Amlia
ne peut venir vous voir.

--Je vous le jure! je vous le jure sur la Bible! reprenait alors
Joseph d'une voix suppliante et en prenant ledit livre pour
l'embrasser. Cette femme est aussi pure que la vtre, aussi innocente
qu'un enfant!

--Je veux le croire, rpondait le colonel avec une expression de
tristesse et de piti; mais Emmy ne peut venir vous voir. Soyez homme,
Joseph, et rompez avec ces liaisons coupables, revenez au milieu de
votre famille. On m'a dit que vos affaires sont embarrasses.

--Embarrasses! s'cria Joseph. Qui s'est permis de pareilles
calomnies? Tous mes capitaux sont placs d'une faon fort avantageuse.
Mistress Crawley.... c'est--dire.... enfin mon argent me rapporte de
gros intrts.

--Et ces dettes dont on parle, et cette assurance sur votre vie?

--Je pensais que.... je lui devais un petit prsent.... dans le cas o
il m'arriverait quelque malheur. Et puis, vous le savez, j'ai une
sant si dlicate.... c'est une affaire de reconnaissance. Mon
intention est de vous laisser toute ma fortune. Il m'est bien permis
d'conomiser ce placement sur mon revenu, continuait le beau-frre de
William, trop faible pour secouer les chanes qui pesaient sur lui.

Le colonel insista auprs de Jos pour qu'il se dbarrasst de ce
joug, pour qu'il retournt dans les Indes, o certainement mistress
Crawley ne le suivrait pas, pour qu'il rompt enfin une liaison qui
pourrait avoir pour lui les plus funestes rsultats.

Joseph, se tordant les mains, s'criait qu'il ne demandait pas mieux
que de retourner dans les Indes, que de faire tout ce qu'on voudrait;
seulement il lui fallait le temps, et surtout n'en rien dire 
mistress Crawley.

Elle me tuerait, si elle savait cela, ajoutait l'infortun; ah! vous
ne savez pas quelle terrible femme elle fait!

--Eh bien! venez avec moi, lui rpondit Dobbin.

Jos ne s'en sentait pas le courage. Il promit de revoir Dobbin le
lendemain matin, jurant de ne point parler de leur entrevue. Et
maintenant Dobbin n'avait plus qu' se dpcher de partir, car Rebecca
pouvait revenir. Dobbin, en quittant Jos, s'en alla rempli des plus
tristes pressentiments.

Il ne revit plus Joseph. Trois mois aprs, M. Sedley mourait 
Aix-la-Chapelle. Toute sa fortune se trouvait compromise dans de
fcheuses spculations, et n'tait plus reprsente que par des effets
sans valeur provenant de mille entreprises fort hasardeuses. En fait
de valeurs relles, il ne restait que les deux mille livres sterling
sur lesquelles sa vie tait assure et qui devaient tre galement
partages entre sa chre soeur Amlia, femme de.... etc., et l'amie
qui l'avait soign avec un dvouement si exemplaire pendant sa
maladie, Rebecca, femme du lieutenant-colonel Crawley, chevalier du
Bain; et il la dsignait pour excutrice de ses dernires volonts.

Le conseil de la compagnie d'assurance jura qu'aucune affaire ne lui
avait paru aussi louche que celle-l. Il parla d'envoyer  Aix une
commission pour examiner les circonstances de la mort, et la compagnie
se refusa aux versements qu'elle devait faire d'aprs ses conventions.
Mais mistress, ou plutt lady Crawley, car elle se faisait appeler
ainsi, se rendit elle-mme  Londres, s'entendit avec les hommes
d'affaires et somma la compagnie de remplir ses engagements, et, aprs
avoir t dclarant partout qu'elle tait victime d'infmes intrigues
qui l'avaient poursuivie toute sa vie, elle finit par triompher. Les
sommes furent payes, sa rputation sortit intacte de cette preuve.
Mais le colonel Dobbin lui renvoya la part qui revenait  sa femme et
ne voulut avoir aucune espce de rapports avec Rebecca.

Malgr sa persistance  se faire appeler lady, elle n'eut jamais aucun
droit  ce titre. S. Ex. le colonel Rawdon mourut de la fivre jaune 
Coventry-Island, gnralement regrett de tous les habitants de son
le. Sir Pitt tait mort six semaines auparavant, et, par suite de ce
dcs, comme il ne laissait pas d'hritier mle, les biens de la
famille passrent au jeune Rawdon Crawley, aujourd'hui baronnet.

Lui aussi s'est toujours refus  voir sa mre,  laquelle il fait
toucher cependant une pension, et qui se trouve du reste dans un tat
de fortune des plus prospres. Le jeune baronnet est retir 
Crawley-la-Reine avec lady Jane et sa fille; tandis que Rebecca ou
lady Crawley, comme on voudra, a choisi Bath et Cheltenham pour
thtre de ses exploits, et se pose, auprs des honntes gens qu'elle
y trouve, en victime innocente et perscute. Elle a des ennemis. Qui
n'en a pas en ce monde? Sa vie, du reste, rpond pour elle. Elle
s'abandonne maintenant tout entire aux oeuvres de pit, va 
l'glise et ne sort jamais sans tre escorte d'un domestique. Son nom
se trouve sur toutes les souscriptions de bienfaisance. Les
bouquetires dlaisses, les blanchisseuses abandonnes, et tous les
garnements de la terre ont trouv en elle une gnreuse protectrice.
Elle loue toujours plusieurs stalles aux reprsentations
extraordinaires donnes au bnfice de ces infortunes cratures.

Emmy, ses enfants et le colonel, qui reviennent de temps en temps 
Londres, se sont trouvs par hasard en face d'elle  l'une des
susdites reprsentations. Elle a baiss modestement les yeux et souri
amrement lorsque ceux-ci se sont dtourns d'elle: Emmy en saisissant
le bras de George, qui maintenant est un beau et grand garon, et le
colonel en prenant avec lui sa petite Jane, qu'il aime par-dessus tout
au monde, plus mme encore que son histoire du Punjb.

Je crois qu'il l'aime plus encore que moi, se dit parfois Emmy en
soupirant.

Le colonel est du reste plein d'gards et d'attentions pour sa femme,
qui ne manifeste pas un dsir qu'il ne reoive aussitt son excution.

Et maintenant, disons-le bien haut: _Vanitas vanitatum!_ qui de nous
est heureux en ce monde? qui de nous arrive enfin au terme de ses
dsirs, ou, quand il y parvient, se trouve satisfait? Adieu, adieu,
ami lecteur; rentre maintenant dans la vie relle o tu verras se
drouler sous tes yeux l'histoire que je viens de te raconter.




TABLE DES CHAPITRES

CONTENUS DANS LE DEUXIME VOLUME


    I. Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chre
       demoiselle

    II. O Jim passe par la porte et sa pipe par la fentre

    III. Veuve et mre

    IV. Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu

    V. Continuation du mme sujet

    VI. Une famille dans la gne

    VII. La nature prise sur le fait

    VIII. Rentre de Rebecca dans le manoir de ses anctres

    IX. Becky au manoir de ses anctres

    X. O l'on revient  la famille Osborne

    XI. O le lecteur se trouve dans la ncessit de doubler le cap

    XII. Entre Londres et l'Hampshire

    XIII. Entre l'Hampshire et Londres

    XIV. Vie de misres et d'preuves

    XV. Gaunt-House

    XVI. O le lecteur se trouve introduit dans la meilleure socit

    XVII. Grand dner  trois services

    XVIII. Le coeur d'une mre

    XIX. Charade en action qu'on donne  deviner au lecteur

    XX. O l'on voit au grand jour l'amabilit de lord Steyne

    XXI. Dlivrance et catastrophe

    XXII. Le lendemain de la bataille

    XXIII. Mme sujet

    XXIV. Georgy devient un grand personnage

    XXV. Des rivages du Levant

    XXVI. Notre ami le major

    XXVII. Le vieux piano

    XXVIII. O l'on revient  une existence plus douce

    XXIX. Deux lampes qui s'teignent

    XXX. Sur les bords du Rhin

    XXXI. O nous nous retrouvons avec une vieille connaissance

    XXXII.  l'aventure

    XXXIII. Peines et plaisirs

    XXXIV. Amantium ir

    XXXV. Naissances, mariages et dcs

FIN DE LA TABLE


COULOMMIERS.--TYPOGRAPHIE P. BRODARD ET Cie.





End of the Project Gutenberg EBook of La foire aux vanits, Tome II, by 
William Makepeace Thackeray

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITS, TOME II ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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