The Project Gutenberg EBook of Biographie des Sagamos illustres  de
l'Amrique Septentrionale (1848), by Maximilien Bibaud

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Title: Biographie des Sagamos illustres  de l'Amrique Septentrionale (1848)

Author: Maximilien Bibaud

Release Date: May 20, 2007 [EBook #21544]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                              BIOGRAPHIE
                                 DES
                          SAGAMOS ILLUSTRES
                                 DE
                      L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE


      PRCDE D'UN INDEX DE L'HISTOIRE FABULEUSE DE CE CONTINENT.

                                 PAR

                       F. M. MAXIMILIEN BIBAUD.

         CORRESPONDANT DES INSTITUTS DE MONTRAL ET DE QUBEC.

                ______________________________________

Where our Chiefs of Old; where our heroes of mighty name?
The fields of their battles are silent--scarce their mossy tombs remain!
                                                           OSSIAK
                ______________________________________



                              MONTRAL
         DE L'IMPRIMERIE DE LOVELL ET GIBSON, RUE SAINT NICOLAS

                                1848




                         PETIT DICTIONNAIRE
                                DE LA
                       MYTHOLOGIE AMRICAINE.

                                ----

AMRIQUE, ainsi nomme d'Amerigo Vespucci. On la peint comme une femme
au teint olivtre, coiffe de plumes et arme de flches. A ses pieds,
une tte perce d'une flche, dnote qu'elle a des habitans
antropophages. A ses cts est le calumet, dont les ailes du caduce de
Mercure annoncent l'usage. La pche et la chasse, principale occupation
des Amricains, sont dsigns par deux enfans changs l'un de poisson,
l'autre de gibier. Le caman et le bananier achvent de la caractriser.
Lebrun l'a exprime par une femme d'une carnation olivtre, qui a
quelque chose de barbare. Elle est assise sur une tortue, et tient d'une
main une javeline, et de l'autre un arc. Sa coiffure est compose de
plumes de diverses couleurs; elle est revtue d'une espce de jupe qui
ne la couvre que de la ceinture aux genoux.

ARESKOVI, AREOUSKI, dieu de la guerre, que les Hurons invoquaient avant
de se prparer au combat, par cette prire que prononait leur Chef: Je
t'invoque pour que tu sois favorable  mon entreprise; et vous, esprits,
bons ou mauvais, vous tous qui tes dans les cieux, sur terre et sous
terre, je vous invoque aussi. Pressez votre puissance, et faites en
sortir tous les flaux vengeurs, qui versent la destruction sur nos
ennemis. Rendez-les victimes de notre colre, et ramenez-nous dans notre
pays couverts des ornemens de la victoire; que la gloire nous porte sur
ses ailes jusque dans les pays les plus loigns. Et toi! mort, aiguise
ta faux tranchante: fais baiser la poussire de nos pieds  ces tribus
qui nous veulent la guerre.

ATAHUATA, nom du crateur du monde dans l'opinion de certains sauvages
riverains du St. Laurent. _V. Otkee_.

ATLANTIDE, le fabuleuse, que Platon place dans l'Ocan prs des
colonnes d'Hercule, et qu'il suppose avoir t engloutie. Je ne la
mentionne que parce que M. Garneau, de Qubec, qui publie une nouvelle
histoire du Canada, semble tre d'opinion que des auteurs ont cru que
l'Atlantide tait l'Amrique.--Diodore, sicule, place dans cette le le
berceau de toute les mythologies.

CHOUN, divinit adore dans le Prou, avant l'origine des Incas. Les
Pruviens racontaient qu'il vint chez eux, des parties septentrionales
du monde, un homme extraordinaire, qui avait un corps sans os et sans
muscles; qu'il abaissait les montagnes, comblait les valles, et se
frayait un chemin en des lieux inaccessibles. Ce choun, lgislateur du
Prou, tablit ce pays, auparavant inhabit. Les parties septentrionales
dnotent clairement le nord de l'Europe.

COSMOGONIE. Les peuples qui habitaient les rives du Mississipi, et
certains d'entre ceux du Canada s'imaginaient que le ciel, la terre et
les hommes ont t faits par une femme qui gouverne le monde avec son
fils. Le fils est le principe du bien, et la mre, celui du mal. Voici
comment ils expliquent la cration. Une femme descendit du ciel, et
voltigea quelques temps en l'air, se sachant o poser le pied. La tortue
lui offrit son dos: elle l'accepta, et y fit sa demeure. Dans la suite,
les immondices de la mer se ramassrent autour de la tortue, et y
formrent insensiblement une grande tendue de terre. Un esprit, qui
savait que la solitude n'tait point du got de cette femme, descendit
aussi, et ils eurent deux jumeaux, qui s'occuprent de la chasse. La
jalousie les brouilla, et il y en eut un qui fut enlev au ciel.
L'esprit donna  la femme une fille qui peupla l'Amrique mridionale.

La femme, chasse du ciel, selon les Hurons et les Iroquois, pour
l'avoir souill par son commerce avec Hougoaho, s'appelait Atehentsick.

Le Chippeouais croient que le globe n'tait d'abord qu'un vaste Ocan,
et qu'il n'y avait d'tre vivant qu'un puissant oiseau, dont les yeux
taient de feu, les regards des clairs, et le mouvement des ailes un
tonnerre clatant. Il descendit sur l'Ocan, et aussitt qu'il le
toucha, la terre s'lana au-dessus des eaux, et y demeura en quilibre.
L'ancienne cole de gologie, qui se forma en Europe au seizime sicle,
s'expliquait  peu prs comme les Chippeouais,  part le puissant oiseau
de ces derniers.

D'autre croient que l'tre suprme port sur les eaux avec tous les
esprits qui composaient sa cour, forma le monde d'un grain de sable
qu'il tira de l'Ocan.

CUNTUR, oiseau fameux au Prou, o il tait ador comme une divinit.
Les Espagnols l'appellent condor. Les naturalistes pensent que c'est le
mme que le _rouch_ de Arabes.

CUPAY, selon les Floridiens, prside dans le _bas monde_ o les mchans
sont punis aprs leur mort. C'est leur Pluton.

DABAIBA, desse des habitans de Panama, ne de race mortelle, fut
difie aprs sa mort, et appele la mre des dieux. Quand il tonne,
c'est au dire des habitans, Dabaiba, qui est en colre.

DLUGE. Les Brsiliens racontent qu'un tranger fort puissant, et qui
hassait extrmement leurs anctres, les fit tous prir par une violente
inondation, except deux, qu'il conserva pour faire de nouveaux hommes.

Les Mexicains prtendent que Dieu avait fait de terre un homme et une
femme, et que ces deux modles de la race humaine tant all se baigner,
perdirent leur forme dans l'eau. Dieu la leur rendit par le moyen d'un
mlange de mtaux. Leurs descendans, tant tombs dans l'oubli de leur
devoir, en furent punis par un dluge, qui les dtruisit,  l'exception
d'un prtre nomm Tezpi, qui s'tait mis avec sa femme et ses enfans
dans un grand coffre de bois, o il avait aussi rassembl quantit
d'animaux et d'excellentes semences. Aprs l'abaissement des eaux, il
avait lch un oiseau nomm _Aura_, et plusieurs autres successivement.
Le plus petit, et celui que les Mexicains estiment le plus par la
varit de ses couleurs, revint avec une branche dans son bec.--_V. 
l'article de Passaconaoua un rcit diffrent d'aprs les livres peints._

ESPRITS. Les Chrystinaux s'imaginaient que lorsqu'un homme est enterr
sans qu'on place  ct de lui tout ce qui lui a appartenu, son esprit
revt une forme humaine, et se montre sur les arbres les plus voisins de
sa cabane, ne prenant de repos qu'aprs que les objets qu'il rclame ont
t dposs dans sa tombe.

TERNIT. Les Virginiens regardaient le cours perptuel des fleuves
comme le symbole de l'ternit de Dieu, et dans cette ide, leur
offraient des sacrifices.

JONGLEURS. Les Illinois et les peuples du sud ont des prtres fort
habiles, et d'autant plus redouts que l'on croit qu'ils peuvent faire
mourir un homme, ft-il  200 lieues de distance. Ces fourbes font une
figure d'homme qui reprsente leur ennemi, et lui dcochent une flche
dans le coeur: l'homme reprsent par cette image, a infailliblement,
selon eux, ressenti l'effet de dette blessure. Le mme prjug rgnait
en Europe au moyen ge: j'en trouve un exemple remarquable dans
l'histoire d'Angleterre.

JOUANAS, prtres de Floride. Voyez ce que je dis d'Iarva au chapitre des
Paraoustis.

JOUKESKA, le premier des bons gnies, ou le soleil, selon les sauvages
du Nord.

JUBIL. Les Mexicains avaient une espce de jubil, de quatre en quatre
ans, durant lequel ils croyaient obtenir le pardon de leurs fautes. Des
jeunes gens des plus lestes et des plus vigoureux se dfiaient  la
course. Il s'agissait de monter sans reprendre haleine, au sommet d'une
montagne, o tait bti le Temple de Tescalipuca, dieu de la pnitence.
Celui qui arrivait le premier recevait les plus grands honneurs, et le
privilge d'enlever les viandes sacres.

KICHTAN, l'tre suprme, selon les premiers sauvages de la Nouvelle
Angleterre, a cr le monde et tout ce qu'il contient. Aprs la mort,
les hommes vont frapper  la porte de son palais. Il reoit les bons;
mais il dit aux mchans: Retirez-vous, il n'y a point ici de place pour
vous.

KITCHI-MANITOU, dit des sauvages du Canada,  laquelle ils
attribuaient tout le bien. _V. Matchi-Manitou._

KIWASA, dieu des Virginiens. Ils le reprsentaient avec un calumet,
auquel ils mettaient le feu. Un prtre, cach derrire l'idole, aspirait
le tabac,  la faveur de l'obscurit dont il s'environnait. Kiwase
apparaissait quelque fois, en personne,  ses adorateurs, sous la figure
d'un bel homme, avec, sur un ct de la tte, une touffe de cheveux qui
lui descendait jusques aux pieds. Il se rendait au Temple, y fesait
quelques tours dans une grande agitation, et retournait au ciel, quand
on lui avait envoy huit prtres pour savoir sa volont.

KUPAY, nom du dmon chez les Pruviens. Quand ils prononaient ce nom,
ils crachaient  terre en signe d'excration.

LACA, nom de fe au Prou. Elle tait bienfaisante, au lieu que la
plupart des magiciens se plaisaient  faire du mal.

LUGUBRE, oiseau du Brzil dont le cri funbre ne se fait entendre que la
nuit, ce qui le fait respecter des naturels, qui s'imaginent qu'il est
charg de leur porter des nouvelles des morts. Lry, voyageur franais,
raconte, que passant par un village, et ayant ri de l'attention avec
laquelle ils coutaient les cris de cet oiseau, un ancien lui dit
rudement: Tais-toi, et ne nous empche point d'entendre les nouvelles
que nous font annoncer nos grands-pres.

LUNE. Les Pruviens regardaient la lune comme la mre de leurs Incas.
Ils prtendaient aussi que les marques noires que l'on aperois en elle,
lui ont t faite par une renard, devenu amoureux d'elle, et qui, ayant
mont ciel, l'embrassa si troitement, qu'il lui fit ces taches  force
de la serrer.

MAMACOCHA, sous ce nom les Pruviens adoraient l'Ocan. _Acosta apud
Nol_.

MANCO-CAPAC, lgislateur et dieu de ces peuples. Manco et sa femme
taient les enfans du soleil. Cet astre les ayant chargs d'instruire et
d'humaniser les Pruviens, ils se mirent en route, et se guidrent au
moyen d'une verge d'or. Arrivs dans la valle de Cusco, la verge
s'abyma en terre, d'o ils conclurent que ce lieu devait tre le sige
de l'empire. _V. Pacha-camac._

MATCHI-MANITOU, esprit malfaisant des sauvages du Nord. Plusieurs
croyaient que les orages sont causs par l'esprit de la lune qui s'agite
dans les eaux. Ils jetaient alors dans la mer ce qu'ils avaient de plus
prcieux dans leurs canots, croyant l'apaiser par ce sacrifice.

MATCOMECH, dieu de l'hiver chez les Iroquois.

MATILALCUIA, desse des eaux chez les Mexicains. Elle tait revtue
d'une chemise bleue cleste.

MESSOU, dit qui rpara les dsastres causs par le dluge. Ce Messou
allant  la chasse, ses chiens se perdirent dans un grand lac, qui,
venant  se dborder, couvrit la terre en peu de temps; mais ce Dieu
changea d'autres animaux en hommes, et repeupla le monde.

OIROU, objet du culte des anciens Iroquois. C'tait la premire
bagatelle qu'ils voyaient en songe, un calumet, une plante, etc., etc.

OTKEE, selon les sauvages de Virginie, Otkon suivant les Iroquois, tait
le nom du crateur du monde.

OUAHICHE, gnie dont les prtres iroquois prtendaient savoir le pass,
le prsent et l'avenir.

OUIKKA, l'Eole des Esquimaux, fait natre les temptes, renverse les
barques, et rend inutiles les plus gnreux efforts de ceux qui
conduisent les pirogues. Ceux qui dcouvrirent les premiers l'Amrique
n'avaient point avec eux de Camons. Dans la Susiade, par ce grand
pote, lorsque Vasco de Gama est prs de doubler le Cap des Temptes,
tout--coup, on aperoit un personnage formidable qui s'lve du fond
des mers, sa tte souche les nues, les vents, les tonnerres sont autour
de lui, ses bras s'tendent sur la surface des eaux. Ce gnie est le
gardien de cet Ocan, dont nul vaisseau n'avait encore fendu les ondes.
Il menace la flotte, il se plaint de l'audace des Portugais qui viennent
lui disputer l'empire de ces mers, et leur annonce toutes les calamits
qui doivent traverser leurs entreprises. Cette fiction est une des plus
belles que l'on puisse opposer aux anciens.

PACHACAMAC, celui qui anime le monde, nom de l'tre suprme au Prou. La
terre tait adore sous le nom de Pachacamama.

PARADIS. Les mexicains pensaient que le ciel est plac prs du soleil.
Dans ce sjour, les dfenseurs de la patrie occupent le premier rang, et
les victimes immoles aux dieux, le second.

Les Floridiens apalaches croient que les mes des bons prennent rang
parmi les toiles.

PAWORANCE, c'est le nom que les Virginiens donnaient  leurs autels.
Avant l'arrive des Anglais, le principal Temple tait bti dans un lieu
appel Ultamus Sak. On y voyait trois grands btimens de soixante pieds
chacun et tout remplis d'images. On conservait les corps des rois dans
ces maisons religieuses o les prtres seule et les princes avaient le
privilge d'entrer. Le Paworance tait d'un crystal solide et si
transparent, que l'on pouvait voir au travers le grain de la peau d'un
homme. Les Virginiens respectaient beaucoup un petit oiseau qui rpte
sans cesse le mot Paworance. Ils disaient que cet oiseau tait l'an
d'un de leurs princes.

QUITZALCOAT, dieu du commerce chez les Mexicains. C'tait leur Mercure.
On l'honorait particulirement  Cholula, ville que l'on croyait qu'il
avait fonde.

SERMENT. Lorsque les Arkansas, sauvages de la Louisiane, juraient ou
fesaient quelque serment, ils prenaient un casse-tte, avec lequel ils
frappaient sur un poteau, en rappellant les beaux coups qu'ils avaient
faits  la guerre, et en promettant de tenir leur parole--(_Nol
d'aprs_ Bossu).

SOLEIL. On peut ranger parmi les adorateurs du soleil les Floridiens
apalaches. Ils attribuaient  cet astre la cration de l'Univers, et
racontaient, qu'ayant cess de paratre durant vingt-quatre heures, son
absence occasionna un affreux dluge. Les eaux du grand lac Thomi ayant
dbord couvrirent la terre et jusques aux plus hautes montagnes,
except celle d'Olaimy, sur laquelle se soleil s'tait lui-mme bti un
temple.

Les Natchez et les peuples du Mississipi regardaient le soleil comme un
des aeux de leurs Chefs.

Les femmes, dans le Canada, haranguaient l'astre du jour  son lever, et
lui prsentaient leurs enfans.

SOULBIECHE, nom de l'tre suprme chez les Allibamons, peuplade de la
Louisiane.

TATUSIO, dieu des Magnacicas, peuplade du Paraguay, garde jour et nuit
un pont de bois jet sur un grand fleuve, o se rendent les mes au
sortir du corps. Ce dieu les purifie avant de les laisser passer pour
aller en paradis, et si elles font la moindre rsistance, il les
prcipite dans le fleuve--(_Le P. Charlevoix, Hist. du Paraguay._)

TAZI, mre commune, nom que les Mexicains donnaient  la terre.

TEPHRAMANCIE, espce de divination dans laquelle on se servait de la
cendre du feu qui avait consum les victimes. On prtend que les
Algonquins et les Abnaquis la pratiquaient.

TESCALIPUCA, dieu de la pnitence au Mexique. Son idole tait d'une
pierre noire et polie comme le marbre. Elle avait  la lvre infrieure
des anneaux d'or avec un petit tuyau de crystal, d'o sortait une plume
verte ou bleue; la tresse de ses cheveux tait dore, et supportait une
oreille d'or, symbole de l'attention. Elle avait sur la poitrine un
lingot d'or; ses bras taient couverts de chanes du mme mtal; une
meraude formait son ombilic, et elle avait  la main gauche une plaque
d'or unie comme un miroir, d'o sortaient en forme d'ventail, des
plumes de diverses couleurs.

TLALOCATETULTHLI, dieu des eaux, le Neptune des Mexicains.

TOIA, dieu de la guerre chez les Floridiens.

TORI, grand'mre, nom donn  une ancienne reine des Mexicains, qu'ils
avaient divinise, et qui tait comme leur Cybelle.

TOUPAN, nom sous lequel les peuples du Brsil honorent le tonnerre. Ils
sont saisis de la plus grande frayeur en l'entendant gronder, et quand
on leur dit qu'il faut adorer le vrai Dieu, qui est le matre du tonner:
chose trange! disent-ils, que Dieu qui est si bon, pouvante ainsi les
hommes.

TUPARAN ou WAC, selon les Edues peuplade de la Californie, se rvolta
autrefois contre _Niparaya_, crateur du ciel et de la terre, et osa lui
livrer bataille. Mais Niparaya le dfit, le dpouilla de sa puissance,
le chassa du ciel, et le confina dans une caverne souterraine, qu'il
donna en garde aus baleines. Ce dieu bienfaisant n'aime pas que les
hommes se battent, et ceux qui meurent d'un coup de flche ou d'pe ne
vont point au ciel. Au contraire Tuparan aime la guerre, parce qu'elle
peuple sa caverne.

UCUPACHA, bas monde, un des noms que les Pruviens donnent  leur
principal dieu Pacha-camac.

VEU PACHA, centre de la terre. Les Amautas, docteurs et philosophes du
Prou, appellaient ainsi l'enfer. Ils pensaient  peu prs comme le
clbre thologien Lessius, qui place aussi l'enfer au centre de la
terre; mais ils n'y mettaient pas comme lui de l'huile bouillante, et ne
fesaient consister ses tourmens que dans les maux ordinaires de la vie,
sans aucun mlange de bonheur ni de consolation.

VICTIMES. Quelques peuplades du Mexique ayant t battues par Ferdinand
Cortez lui envoyrent des dputs avec trois sortes de prsens.
Seigneur, lui dirent-ils, voil cinq esclaves que nous t'offrons; si tu
es un dieu qui se nourrisse de chair et de sang, sacrifie les; si tu es
un dieu dbonnaire, voil de l'encens et des plumes; si tu es un homme,
prends ces oiseaux et ces fruits.

VITZILIPUTZILI, le plus fameux des dieux du Mexique, y conduisit les
Mexicains comme Jehovah conduisit les Hbreux. Les Mexicains, ainsi
appells de Mexi leur gnral, taient d'abord des peuplades vagabondes.
Ils firent une irruption sur les terres de certains peuples appells
Navatelcas, assurs du succs de leur dieu, qui marchait lui-mme  leur
tte, port par quatre prtres, dans un coffre tissu de roseaux. Les
Mexicains avaient une immense tendue de pays  parcourir avant
d'arriver  cette terre promise; mais enfin, Viziliputzili ordonna 
Mexi d'asseoir son camp dans un endroit o l'on trouva un figuier plant
dans un rocher, sur les branches duquel tait perch un aigle tenant
entre ses griffes un petit oiseau.




                         EXTRAIT DU PROSPECTUS.

                                 ----

M. D. disait dans le tome VIIIe de la Bibliothque Canadienne: Une
Biographie des Amricains Naturels, ou une Histoire des principaux
Guerriers et Orateurs Sauvages de l'Amrique du Nord, sans y comprendre
mme le Mexique, ne serait pas un ouvrage dpourvu d'intrt. En effet,
c'est bien d'une telle histoire que M. Dainville pouvait dire avec
vrit, qu'elle est singulirement riche en beauts effrayantes; que des
guerres sans fin, des moeurs fortes, naves, farouches, qui montrent 
nu les traits primitifs de l'me humaine, lui donnent un intrt
romanesque.

Le sort dplorable qui semble rserv  la plupart des tribus, prte 
cette histoire un intrt d'un autre genre: aussi longtemps qu'il en
restera une seule sur ce vaste continent, elle sera mprise et
pourchasse; mais la dernire famille n'aura pas plutt disparu, que les
sentimens des hommes seront changs. Le philosophe regrettera de ne
pouvoir converser avec une race d'hommes qu'il jugera la plus
intressante du globe; et le dessinateur, de ne pouvoir nous retracer
des traits qui se sont effacs dans l'oubli. Adam Kidd a chant en vers
le Chef Huron. On offre maintenant une histoire; mais la nature l'a
faite riche de la posie des choses.




                           PREMIRE PARTIE

                                 ----




                             INTRODUCTION

                                 ----

Les anciens historiens font mention d'un grand nombre de peuples qui
avaient habit une partie de l'ancien monde, et qui disparurent ce qui
donna lieu de croire qu'ils n'existaient plus, qu'ils s'taient teints,
comme Pline le jeune le suppose. La dcouverte du nouveau monde
reproduit ces nations: il resterait  fixer leur origine tudie par les
_Grotiue_, les _Lafitau_, les _Robertson_, les _Malte-Brun_, les
_Chneider_, et autres savans.

_Grotiue_ prtend, non sans raisons, que des peuples qui habitrent
l'_Amrique_ durent venir, en grande partie, de la _Tartarie_ et de la
_Scytie_. En effet, la ressemblance vidente de moeurs entre quelques
peuples du nouveau monde et des anciens _Scythes_ et _Tartares_, appuie
fortement ce savant, et Pline nous assure qu'une grande partie de la
nation scythe abandonna autrefois sa demeure en _Asie_, fuyant la
cruaut de ses ennemis. Et pour les _Tartares_, le livre des
Transactions de la Socit Littraire et Historique, que j'ai sous la
main, suppose une invasion de ces peuples qui aurait trouv un libre
cours par le _Kamschatka_: elle aurait laiss des traces de forteresses
entre le lac _Ontario_ et le golfe du _Mexique_. Les huttes, les
mariages, les spultures des Tartares, comme nous les dpeignent MM.
_Pallas_ et _Gmelin_, de la socit impriale de _St. Ptersbourg_, se
retrouvent  la lettre en Amrique, comme aussi le culte du soleil et de
la lune.

D'autres savans pensent que le continent amricain n'tait pas inconnu
aux Carthaginois, aux anciens Scandinaves et aux Gallois. _Hanon_[1]
aurait visit une partie de l'Amrique cinq cents ou milles ans, comme
l'on voudra, avant notre re, car les chronologues sont partags sur
l'poque  laquelle il faut placer le priple de ce navigateur.

[Note 1: C'est l'opinion de l'historien de la Nouvelle-Ecosse.]

Quoique la connaissance de notre hmisphre ait t justement attribu
aux scandinaves, leurs premires dcouvertes ne sont pas bien
connues[2], et la plus ancienne qu'ils aient faite, sans que l'on en
puisse douter, est celle du Gronland, en 970 [3]. C'est postrieurement
 cette dcouverte qu'il faut placer le voyage de _Leif_. Cet homme,
fils d'_Eric-Raude_, nous dit M. _Reinhold Forster_, quipe un vaisseau,
prent avec lui _Biorn_, fils d'un islandais herjolf. Il part avec trente
hommes pour aller  la dcouverte. Ils arrivent dans un pays pierreux,
strile, qu'ils appellent _Helleland_: un autre o ils dcouvrent des
bois est appel _Markland_. Deux jours plus tard, ils voient un nouveau
payse, et  sa partie septentrionale, une le o il y avait un fleuve
qu'ils remontent. Les buissons portaient des baies d'une saveur douce.
Enfin, ils arrivent  un lac d'o le fleuve sortait. Dans les plus
courts jours' ils n'y virent le soleil que huit heures sur l'horizon. Ce
pays devait donc tre situ au 49e degr latitude septentrionale, au sud
du _Gronland_, et ainsi, la baie des _Exploits_ ou une autre cte de la
rivire _St. Laurent. Leif_ appella ce pays _Vinland_, parce qu'il y
trouva du raisin. Le printems suivant, il retourna au _Gronland.
Thowald_, frre de _Leif_, revint dans le _Vinland_, et il y mourut des
blessures qu'il reut dans un combat contre les naturels. _Thorstin_,
troisime fils d'_Eric-Raude_, vint la mme anne, avec sa femme, ses
enfans et ses domestiques, en tout vingt-cinq personnes. Il mourut, et
sa veuve pousa un illustre Islandais qui mena soixante-cinq hommes te
cinq femmes, et fonda une colonie. Il commena  trafiquer avec les
_Skallingers_, habitans du lieu, ainsi appels  cause le leur petite
taille. Ce sont sans doute les Esquimaux, mme race que ceux du
_Gronland_. Les descendans de ces _Normands_, qui se fixrent en
Amrique, s'y sont maintenus longtems, bien que depuis le voyage de
l'vque Islandais--_Eric_, en 1121, on n'en ait plus ou parler. M.
_Filson_ appuie cette lgende, et il ajoute que des troubles survenus en
_Danemark_ firent oublier le _Vinland_. Voyons les annales du Nord: j'y
trouve qu'en effet, environ ce temps, le prince _Magnus_ prit part aux
troubles qui agitaient la Sude, et qui s'tendirent au Danemark et  la
_Norwge_.

[Note 2: La Socit des Antiquaires du Nord vient de publier 
Copenhague, sous ce titre Antiquitates American d'anciens manuscrits
qui peuvent fixer ces dcouvertes, si tant est que l'on doive s'en
rapporter  eux.]

[Note 3: On l'attribue  Eric-le-Rouge.]

Il est vrai que les Gronlandais ressemblent parfaitement aux Esquimaux,
et c'est ce qui a fait conclure que ceux-ci en sont une branche.
Cependant le docteur _Powell_, dans sa chronique du Pays de Galles,
assure que vers la fin du douzime sicle, _Madoc_, prince de ce petit
tat, fatigu de la guerre que se fesaient ses frres, au sujet de la
succession de leur pre, Ownen-Gwinned, abandonna la querelle et alla 
la recherche de nouvelles terres. Il aurait dcouvert du ct de
l'ouest, une contre fertile, o il aurait laiss une colonie. Il fit
voile une seconde fois, dit la lgende, et ne reparut plus. On a pens
que ce _Madoc_ pourrait bien tre plutt le pre des Esquimaux et la
singulire facilit avec laquelle cette famille entend le langage
gallois rent moins invraisemblable cette riante hypothse, qui a inspir
 Southey, l'mule de lord Byron, des vers si enchanteurs.

On a cherch une autre tige aux Hurons et aux Iroquois. Quelques
coutumes des Lyciens ont amen le P. _Lafitau_  conjecturer que ces
deux familles pouvaient tirer leur origine de cet ancien peuple. Les
Lyciens s'tant amollis, les femmes tablirent leur autorit par une loi
immuable[4]. Depuis ce temps, ces peuples s'taient faits  cette forme
de gouvernement gyncocratique, et la trouvaient la plus douce et la
plus commode. Les reines avaient un conseil de vieillards qui les
assistaient de leurs avis. Les hommes proposaient les lois, mais les
femmes les fesaient excuter. Si une femme de la noblesse pousait un
plben, ses enfans taient nobles[5], plbens, au contraire, si un
noble s'alliait  une plbenne.

[Note 4: Les Lyciennes eurent des imitatrices. Les femmes de Lemnos,
dit Mela, ayant toutes tu leurs maris rgnrent en souveraines dans
cette le. Hypsipile ayant voulu pargner le sien, elle fut vendue 
des pyrates. Eustharte, d'aprs Denys Prigte, nous apprends que les
femmes de l'le Man, en Bretagne, en chassrent les hommes. Enfin, les
Amazones ont occup les savans.]

[Note 5: Partus sequitur ventrem.]

Chez les Iroquois, les femmes jouissaient aussi en quelque sorte de la
supriorit. Les enfans suivaient la caste de leur mre. Le pays, les
champs, les moissons taient confis aux soins des femmes, qui rglaient
aussi les alliances[6].

[Note 6: Il n'est aucune peuplade de sauvages chez laquelle le sexe
jouisse d'un sort plus doux qu'au Canada. Peut-tre mme la
considration dont il y est en possession, aurait-elle quelque chose
d'extraordinaire dans notre Europe police. A proprement parler, elles
(les femmes) y ordonnent. Aprs avoir dlibr entre elles, sur les
objets les plus importans du gouvernement de la nation, elles envoient
au conseil des hommes, o leur voix est presque toujours prpondrante.
(EMMANUEL KANT, _Trait du Sublime et du beau_)]

Pour dire quelque chose de plus gnral sur la premire habitation de
notre continent, D. Ulloa[7] croit  peine, dit M. Lefebvre de
Villebrune, que le Nord-Est de l'Asie ait pu fournir des habitans 
l'Amrique. Les voyages du clbre Cook, et la fuite d'une colonie
sauvage amricaine qui, pour viter sa destruction totale, se sauva sur
le continent asiatique, prouvent qu'il est mal fond dans son opinion.
Le passage est aujourd'hui connu. Il l'tait mme des anciens, si l'on
peut s'en rapporter  Pline,  qui l'on rend avec raison plus de justice
que par le pass. Ses prtendues fables deviendront peu  peu des
vrits certaines. Ce qui me donne  penser que, s'il ne faut pas croire
sans preuves, il ne faut pas non plus rejetter lgrement. Cet habile
naturaliste nous dit donc qu'il avait paru dans les mers de la Germanie
des vaisseaux venus des Indes par le Nord. Pourquoi, ajoute-t-on, ces
vaisseaux n'auraient-ils pu faire ce voyage, puisque dans le dixime et
l'onzime sicle, les habitans du Nord allaient par mer en Amrique, et
en revenaient sans s'garer? L'hypothse de la population de l'Amrique
par l'_Asie_ est encore celle qui sourit le plus au corps des
thologiens[8]. Malgr sa probabilit, je n'ai voulu que rapporter les
opinions des savans, sans me prononcer ouvertement sur aucune; mieux
vaut peut-tre imiter la modestie d'un ancien, qui a dit: Quam bellum
est velle confiteri potius nescire quod nescias[9].

[Note 7: Lieutenant-gnral des armes navales de l'Espagne, membre des
socits royales de Londres, de Madrid et de Stockholm. Il raisonne sur
le sujet en fanatique plutt qu'en savant.]

[Note 8: I faut remarquer que l'Amrique n'est spare de l'Asie au
Nord que par le Dtroit de Brhing, qui est souvent entirement pris par
la glace, et permet aux ours d'Amrique de passer en Asie. Ce fait
explique comment l'Amrique a pu tre peuple au moyen de colonies
errantes dans le nord de l'Asie--(DESDOUITS, _Liv. de la Nature_).]

[Note 9: Cicron, De Nat. Deorum.]

Plaons  la suite quelques aperus sur les pays qui sont le thtre des
vnements de cette histoire. Ainsi Raynal dcrit l'Amrique: Les
premiers qui y allrent fonder des colonies, y trouvrent d'immenses
forts. Les gros arbres que la nature y avait pousss jusques aux nues,
taient embarrasss de plantes rampantes qui en interdisaient
l'approche. Des btes froces rendaient ces forts inaccessibles. On y
rencontrait  peine quelques sauvages hrisss de poil et de la
dpouille de ces animaux. Les Humains pars se fuyaient, ou ne se
cherchaient que pour se dtruire. La terre y semblait inutile  l'homme,
et s'occuper moins  la nourrir qu' se peupler d'animaux plus dociles
aux lois de la nature. Elle produisait  son gr sans aide et sans
matre, elle entassait toutes ses productions avec une profusion
indpendante, ne voulant tre riche et fconde que pour elle-mme, non
pour l'agrment et la commodit d'une seule espce d'tres. Les fleuves
tantt coulaient librement au milieu des forts, tantt dormaient et
s'tendaient tranquillement au sein de vastes marais d'o, se rpandant
par diverses issues, ils enchanaient des les dans une multitude de
bras. Le printems renaissait des dbris de l'automne. Des troncs creuss
par le temps servaient de retraite  d'innombrables oiseaux. La mer
bondissant sur les ctes et dans les golfes, qu'elle se plaisait 
ronger,  crneler, y vomissait par bandes des monstres amphibies,
d'normes ctaces.... qui venaient se jouer sur des rives dsertes.
C'est l que la nature exerait sa force cratrice en reproduisant sans
cesse ses grandes espces qu'elle couve dans les abmes de l'Ocan. La
mer et la terre taient libres. Tout--coup, l'homme parut, (ajoute
l'historien des Indes Occidentales), et l'Amrique se couvrit de Cits.

Qui ne lit que ce tableau un peu pdant, ne sait pas assez. Sans
rappeler que les Espagnols trouvrent ailleurs le florissant empire
pruvien et les fiers Incas, nos plages septentrionales, o l'on voyait
le royaume du Mexique, n'taient pas non plus si dsertes, ni leurs
habitans si froces. Six familles principales occupaient les pays
qu'occuprent depuis les Anglais et les Franais. Les savans les ont
classes comme suit: La famille Canadoise, qui disparut bientt aprs
l'arrive des Europens. La famille Mobile-Natchez ou de Floride, qui
comprenait un grand nombre de peuplades. Les Chickasas, les Choctas, et
les Seminoles, font encore partie de cette confdration, avec les
Muscogules qui, selon M. Gallatin, offriraient la plus grande
confdration sur le territoire des tats-Unis. Elle occupe les fertiles
valles de l'Alabama et de la Gorgie. La famille Gaspsienne, fort
nombreuse au temps de la dcouverte. Il parat que C'est  une tribu de
cette famille qui habitait sur la rive droite du Saint-Laurent, que l'on
doit attribuer tout ce qui a t dit des sauvages que l'on y vit, si
remarquables par leurs moeurs polices et le culte qu'ils rendaient au
soleil. Ils connaissaient quelques toiles[10] et traaient d'assez
bonnes cartes de leur pays. Grand nombre vnraient la croix avant
l'arrive des Franais, et conservaient une tradition curieuse sur un
homme d'un caractre sacr, qui leur apporta ce signe, et les dlivra
d'une terrible pidmie. Je pense avec Malte-Brun que ce devait tre
l'vque du Gronland. La famille nomme par Vater, Chippeouai-Delaware
ou Algonquino-Mohicans comprenant les Algonquins, peuple qui fut quelque
temps la terreur des Iroquois, les Chaouanis, les Mohicans, les Saukis
et les Outagamis. La famille dite Mohweke-Huronne, compose des Hurons
et des Iroquois. Ces deux peuples, qui eurent une mme origine, se
formrent en rpublique. Ils se sparrent vers la fin du seizime
sicle. Les Iroquois formrent alors les Cinq Cantons, qui ressemblaient
 la rpublique des Suisses[11], et ils se montrrent encore plus
remuans. La famille Sioux-Osage,  laquelle se rattachaient un grand
nombre de peuples qui ne s'isolrent que peu  peu. Les principaux
taient les Sioux ou Dacotahs, les Assiniboins, qui s'allirent avec les
Chippeouais, les Omahas[12] et les Mandans, peuplade remarquable par la
blancheur de ses individus[13]. On peut encore comprendre dans cette
famille les Ouassas, peuple doux et de bon sens. Comme les Romains au
temps de Romulus, ils commenaient leur anne vers l'quinoxe du
printems. Ils ne connaissaient point de semaines, non plus que la
plupart des Amricains, et ne comptaient les jours que par sommeils ou
nuits, comme les Anglo-Saxons.

[Note 10: Je ferai assez voir par des exemples que D. Ulloa a eu tort
d'assurer dans ses Mmoires Philosophiques que les Amricains ne
comptaient point par lunes.]

[Note 11: On se souvient encore du trouble que les anciens Helvtiens
causrent aux Romains et aux peuples qui avoisinaient leur petit
territoire.]

[Note 12: Ce peuple a des noms particuliers pour dsigner l'toile
polaire. Vnus, la Grande Ourse, les Pleyades, la Voie Lacte et la
Ceinture de l'Orion, etc.]

[Note 13: M. Gallatin pense que c'est la seule peuplade qui ait pu
donner lieu au rcit des Amricains Gallois.]

Le lecteur voit dans cette classification des Algonquins, les Mohicans
et les Chippeouais confondus dans une mme race; je leur joindrai les
Outaouais. Ces peuples ne furent spars que par les Sioux, qui
migrrent en masse[14] et chassrent devant eux cette confdration.
Les hurons et les Iroquois vinrent sans doute comme les Sioux. Ceux-ci
demeurrent cantonns sur le vaste territoire qu'ils avaient conquis, et
ils n'eurent gure que les Chippeouais  contenir: des guerres
intestines contriburent aussi  les tenir Renferms chez eux, et  les
faire oublier. Les Iroquois et Les Hurons poursuivirent leur marche
victorieuse, chassant devant eux les peuplades prcites, pour s'tendre
jusqu'aux extrmits o les Franais commenaient  paratre.

Raynal rend justice  l'aspect du sol, qui attirait ces conqurans: il
rend hommage  sa richesse. On trouva ces vastes rgions couvertes de
forts et dans l'tat de nature: cependant leur aspect tait des plus
varis, et le arbres et les plantes, en nombre infini, annonaient une
heureuse fertilit. Granganimo, Sachem de Roanoake, offre  ses htes
des melons, des concombres, et d'autres fruits. La vigne sauvage tait
abondante, mais ce n'tait qu'une des moindres richesses du pays. O
dcouvrit un fruit qui pouvait remplacer le pain, et ce trsor ne
demandait que d'tre rendu plus abondant par les soins de l'homme. Sans
parler des sauts et des chtes qui ont excit l'admiration des
voyageurs, les environs du Saint-Laurent taient ds lors charmans.
_Ladauanna_ tait le nom que les naturels donnaient  ce fleuve
majestueux qui coule des grands lacs, immenses rservoirs purs comme le
crystal, et o l'on admire le mirage des nues qui flottent dans l'air,
ainsi que des branches de grands pins qui sont  demi penchs sur Le
sein de la mer. Le Saint-Laurent sort de ces eaux pour aller se jeter
dans celles de l'Ottawa. La jonction de ces deux grandes rivires forme
le plu beau spectacle. D'un ct les eaux impatientes de notre beau
fleuve roulent au-dessus des rocs, et de l'autre la sombre majest de
l'Ottawa traverse silencieuse d'immenses forts jusques  la runion
dans la grande valle d'Hochelaga.

[Note 14: En admettant cette migration trs probable d'au del des
Montagnes Rocheuses, on ne croira pas que les Espagnols anantirent
douze millions d'hommes, comme on l'a suppos.]

Les Sioux et les Iroquois n'avaient pas plutt jet les yeux sur cette
terre, que les Europens l'envahirent  main arme. Ils trouvrent dans
ses possesseurs des peuples sans dfiance, doux et agricoles, comme les
habitans de Stadacon, et le peuple charmant de Roanoake, tant admir
par chevaliers de la reine Elizabeth. Je ne vois plus ces quelques
barbares de Raynal, hrisss du poil des animaux froces, mais une race
hospitalire capable de faire honte  l'avar gosme de nos nations
civilises.

Dans le cours de son voyage Verazani rangeant la cte  vue, fut oblig
d'armer sa chaloupe, pour faire de l'eau; mais les vagues taient dans
une telle fureur qu'elle ne put jamais prendre terre. Cependant, les
sauvages dont la rive tait garnie, invitaient par toutes sortes de
dmonstrations les Franais  s'approcher. Un jeune matelot, bon nageur,
hasarda de se jetter  l'eau. Il n'tait plus loign que d'une porte
de mousquet, et il n'avait d'eau que jusques  la ceinture, lorsque,
perdant la tte, il se mit  jeter aux sauvages les prsens qu'il
portait, et voulut regagner la chaloupe; mais  l'instant mme, une
vague venant du large, le jeta sur la cte avec une telle violence,
qu'il resta tendu comme mort sur le sable. Sans forces, sans
connaissance, il prissait, lorsque les indignes accoururent  lui, et
le mirent hors de la porte des vagues. Il demeura quelque temps vanoui
entre leurs bras, reprit ensuite connaissance, et, saisi de frayeur, il
poussa de grands cris, auxquels ils rpondirent par des hurlemens
destins  le rassurer, mais qui ne firent qu'augmenter son effroi. Ils
le firent asseoir au pied d'une colline, le dos tourn vers le soleil,
et allumrent encore un grand feu. Il crut que l'on allait l'immoler au
soleil, et l'quipage, toujours repouss par le vent, le crut aussi.
Mais au lieu de lui faire aucun mal, on schait ses habits au feu, et on
ne l'approchait lui-mme qu'autant qu'il fallait pour le refaire. Il se
rassura alors, rpondit aux caresses des sauvages, et russit  s'en
faire comprendre par signes. Aprs lui avoir rendu ses habits, et lui
avoir fait prendre de la nourriture, ils le tinrent longtems et
troitement embrass avant que de lui permettre de se confier  la mer.
Puis ils s'loignrent un peu, pour le laisser en libert. Lorsqu'ils le
virent nager, ils montrent sur la colline, et ne cessrent de le suivre
des yeux qu'il n'et atteint le vaisseau. L'intressant Donnacona reut
aussi cordialement Cartier, et lorsque les Anglais parurent sur la cte
de Virginie, _Paspiha_, lieutenant de _Pohatan_, leur offrit des
rafrachissements et des terres[15]. _Anadabijou, Cananacus, Ensenore_
et _Niantonimo_ ne fournissaient pas de moins beaux traits  cette
histoire. Cette gnreuse bont, dit l'auteur des _Beauts de
l'Histoire du Canada_, dit plus en faveur du coeur humain que vingt
traits philosophiques sur la vertu. La loi de la nature, empreinte par
la divinit dans le coeur de tous les hommes, leur fait distinguer ce
qui est noble; elle inspire le sauvage de mme que l'homme polic.
Serait-ce que les Amricains ne fussent absolument mus que par cet
instinct naturel?--Non, sans doute, et c''est avec tort qu'un crivain
trop partial[16] a affirm qu'ils n'avaient presque point d'ides
religieuses. La plupart croyaient en un tre ternel et tout puissant
qui a tout cr. Ils admettaient encore un nombre de divinits
infrieures, les petits esprits, comme les gnies des anciens. Ils
rendaient un culte au soleil, et avaient une singulire vnration pour
le feu; ce qui ne fortifie pas peu l'opinion qui leur attribue une
origine asiatique. En un mot, leur religion ou leur croyance, qui
n'tait pas exempte de ftichisme, n'tait pas non plus trangre au
sabisme et au dualisme, car un mauvais esprit partage avec le grand
esprit le domaine de la nature. Les Sioux, les Saukis, les Chippeouais,
les Iroquois, les Mnomnes et les Ouinebagos on toux cette croyance, et
j'y dcouvre le secret des vices du sauvage, qui sacrifie tour  tour au
bon et au mauvais esprit. En rsultat, on trouve les Amricains tour 
tour vertueux et vicieux, gnreux et cruels, fidles et perfides.

[Note 15: History of the United States.]

[Note 16: Dom Ulloa s'est tudi  faire une peinture hideuse des
naturels des Deux parties de ce continent. Il ne voit chez eux que
lchet et perfidie, et nul hrosme.]

Le dogme de l'immortalit de l'me a t retrouv chez toutes ces
peuplades[17]. Ecoutons le chant des funrailles: Vous qui tes
suspendus au-dessus des vivans, apprenez nous  mourir et  vivre. Le
matre de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a procur une heureuse
chasse dans l'autre monde. La vie est comme cette couleur brillante du
serpent qui parat et disparat plus vite que la flche ne vole; elle
est comme cet arc au'amne la tempte au-dessus du torrent, comme
l'ombre d'un nuage qui passe. Les Chrystinaux croyaient voir les mes
de leurs anctres dans les nuages qui couvraient leurs pays: cela
rappelle les anciens bardes de l'Ecosse[18].

[Note 17: Le nier n'appartenait qu' une secte mprisable de prtendus
philosophes, de philosophastes.]

[Note 18: Vers l'an 140 de notre re, Tramnor, anctre de Fingal,
s'tant rendu roi du nord de l'Ecosse en runissant tous les clans de
Morwn, dtruisit le culte des Druides et celui d'Odin: Il ne resta que
les bardes. Leur culte tait presque celui des nuages. Les Caldoniens,
dans leurs les brumeuses, croyaient entendre dans les rafales des vents
les voix de leurs amis morts Dans les combats; il leur semblait les voir
dans les temptes traverser les rideaux nbuleux qui s'levaient de
leurs valles semes de lacs.]

La rcompense ou les maux de l'autre vie se trouvent encore plus
explicitement dans la croyance de quelques peuplades. Les bons, aprs
leur mort, vont dans un lieu de dlices o l'on jouit d'un printems
ternel, o ils retrouvent leurs enfans et leurs femmes, o les rivires
sont poissonneuses, et les plaines couvertes de leurs chers bisons. Pour
les mchans, ils sont transports sur une terre strile[19], couverte
d'une neige ternelle, o le froid les glacera  la vue des flammes qui
brilleront  quelque distance. Une fort impntrable spare ces
malheureux de leurs frres fortuns qui foulent les champs toujours
verts de la flicit, l'Eden sauvage, d'o la postrit du premier homme
a aussi mrit d'tre exclue, car voici bien dans la tradition iroquoise
sa chute quelque peut dnature. Au commencement, disent-ils, il y
avait six hommes. Il n'y avait pas de femmes, et ils craignaient que
leur race ne s'teignt avec eux, lorsqu'enfin ils apprirent qu'il y en
avait une au ciel. On tint conseil, et il fut convenu que Hougoaho
monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui
prtrent le secours de leurs ailes, et le portrent dans les airs. Il
apprit que la femme avait accoutum de venir puiser de l'eau  une
fontaine auprs d'un arbre[20], au pied duquel il attendit qu'elle vint;
et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un
prsent de graisse d'ours. Une femme causeuse, et qui reoit des
prsens, n'est pas longtems victorieuse, observe judicieusement Lafitau:
celle-ci fut faible dans le ciel mme. Dieu s'en aperut, et dans sa
colre, il la prcipita en bas. Mais une tortue la reut sur son dos, o
la loutre et d'autres poissons apportrent du limon du fond de la mer,
et formrent une petite le qui s'tendit peu  peu et forma tout le
globe.

[Note 19: Un vieux insulaire disait  Colomb: Tu nous a tonn par ta
hardiesse; mais souviens-toi que les mes ont deux routes aprs la mort:
l'une est obscure, tnbreuse, et c'est celle que prennent ceux qui ont
molest les autres. L'autre est claire, brillante, et elle est destine
 ceux qui ont procur la paix et le repos.]

[Note 20: Cette lgende est un exemple frappant de l'enfance dans
laquelle la nature a laiss l'esprit du sauvage: elle ne peut
qu'inspirer pour lui un intrt plus vif.]

Avec ces traditions marche de pair le code moral d'une race, une rgle
des actions chez le sauvage. Cette rgle est circonscrite dans des
bornes fort troites. Le courage, la bonne foi, l'amour de la vrit,
l'obissance  ses chefs, l'amour de sa famille, voil les seules
qualits qui doivent le conduire au bonheur. Il manque de ce qu'il lui
faut pour appliquer ces quelques principes confus dans sa tte, et se
livre au vice avec plus d'ardeur que l'homme civilis, de mme  la
vertu.

Quoique l'on ait crit, il est galement difficile d'avancer ou de nier
que le sauvage est intelligent, que son jugement est correct, et qu'il
se dirige  une fin par des moyens srs. Mais son imagination est vive,
sa mmoire admirable, et sa parole facile. Il y a chez lui une loquence
naturelle forte, mle et figure qui s'lve souvent aux plus grands
effets oratoires. Dans tous les temps il semble que l'homme du dsert
ait eu la parole plus nergique que l'homme polic, et Strabon nous
apprend que cette loquence des barbares l'emportait sur le savoir et la
grce des orateurs d'Athnes. L'illustre prsident Jefferson, enhardi
par ce tmoignage, mettait quelques harangues improvises de nos grands
chefs  ct des plus beaux passages de Cicron et de Dmosthnes.
J'serai marcher sur les traces de ce clbre patriote, mais en
m'empressant toutefois d'ajouter que je ne crois pas que lee naturels de
ce continent eussent pu, comme ces anciens, composer des discours de
longue haleine, n'ayant point comme eux le secours de l'criture. Comme
les Grecs au temps de la guerre de Troie, les hommes nergiques du
nouveau monde ont eu leurs Phoenixs et leurs Nestors. J'aime bien mieux
un ancien de la nation des sioux dans son laconisme que ce petit roi de
Pylos[21]. A l'ouest de l'Amrique du Nord, vers ces dserts qui
s'tendent sans fin aux pieds des Montagnes Rocheuses, o le gnie de
Fenimore Cooper a plac les magnifiques scnes de plusieurs romans
enchanteurs[22], un vieillard prononce entre deux grands chefs:
Pourquoi la discorde a-t-elle clat dans le ouigwam des Dacotahs,
dit-il; pourquoi deux Sachems se sont-ils pris de querelle comme deux
faucons se disputant leur proie? Le jeune tigre dans son antre
tourne-t-il sa dent contre le frre qui gt  ct de lui sous le ventre
fauve de leur mre commune? Qu'ils parlent, et la sagesse des Dacotahs
jugera leur querelle? Homre n'a pas fait son orateur si imposant....
Quel orateur parla jamais avec plus d'loquence que ce chef que l'on
voulait loigner de sa tribu? Voici la terre o nous sommes ns, l
sont ensevelis nos anctres. Dirons nous  leurs ossemens, levez-vous et
nous suivez dans une terre trangre![23] Souvent les chefs ou les
vieillards s'arrtant au bord d'un prcipice, au milieu d'un bois, sur
un rocher, racontent, debout,  ceux qui les entourent, les vnemens
qui se sont passs dans ces lieux, et ainsi l'histoire se perptue d'une
gnration  l'autre.

[Note 21: Nestor voulant calmer la colre d'Agamemnon et d'Achille, ne
semble qu'un vieillard proccup de se faire valoir.]

[Note 22: Dont le seul dfaut, comme tels, est de ne contenir presque du
vrai.]

[Note 23: Un crivain de Dublin, parlant sur l'amour de la patrie, a
cit les paroles de cet orateur sauvage.]

Je ne veux pas terminer ce discours sans faire un dernier reproche 
l'abb Raynal. Il me semble qu'il a encore amplifi sur les animaux
froces de notre continent. Les naturalistes placent  peine dans cette
classe le lion et le tigre d'Amrique. On trouve l'ours et le serpent 
sonnettes. Les animaux utiles y sont en grand nombre, sans parler du
bison et du chevreuil, ainsi que des autres espces qui fournissent au
commerce des pelleteries, cette source fconde de richesse, les marais
et les lacs dcouvrent les plus beaux castors. Accoutum  camper sur le
bord des eaux, cet animal intressant cherche d'ordinaire un tang, et
s'il n'en trouve point, il sait en former un dans l'eau courante des
fleuves,  la faveur d'une chausse. Une petite rivire descend-elle
dans un lac, il en barricade l'embouchure comme le ferait un rgiment du
gnie. Aucune difficult n'arrte la nation ouvrire, qui laisse mme
l'arbre abattu par le vent pour choisir elle-mme ses matriaux[24].
Elle commence  construire des demeures solides[25]. Les cabanes ont
deux tages. Le premier, construit sous l'eau, contient les magasins, et
le second sert au coucher. Il a t pratiqu sous terre une multitude
d'issues par lesquelles un castor peut voyager  l'insu du sauvage le
plus vigilant. La rpublique a ses lois. Chaque tribu garde son
territoire, et quelque maraudeur est-il surpris chez l'tranger, il est
priv de sa queue, ce qui est le plus grand dshonneur. Enfin ces
animaux paraissent si extraordinaires aux sauvages, qu'ils les prennent
pour des hommes que le Grand Esprit a ainsi transforms; et en les
tuant, ils croient les restituer  leur premier tat. La chasse favorite
des naturels est cependant celle du bison et de l'ours. Ils se frottent
de sa graisse comme les gladiateurs De l'antiquit, et se couvrent de sa
peau. La plus magnifique varit d'oiseaux vient encore ajouter aux
charmes de la vie sauvage.

[Note 24: On pourrait presser les philosophes de dfinir ce que signifie
ce mot banal _l'instinct_; mais peut-tre diront-ils: on le comprend 
cette quasi-ncessit que la divinit impose au castor de rpt
toujours les mmes manoeuvres, sans savoir mme saisir l'opportunit de
s'abrger le travail.]

[Note 25: Les castors ont gal le meilleur ciment des
Romains.--(BELTRAMI.)]




                             CHAPITRE I

                                ----

                              ARGUMENT

De la tradition chez les Amricains du Nort--Tashtassack--Sauvages du
Canada--Chefs du pays: Donnacona--Ses rapports avec les Franais--Agona,
Membertou.

Si l'on excepte les traditions religieuses, la tradition orale est  peu
prs nulle chez les sauvages de cette partie, et comment pouvait-il en
tre autrement? Les vnemens se succdent comme les flots, ils
s'altrent de bouche en bouche, et aprs quelques gnrations, la
mmoire en est teinte. Les Europens,  leur arrive, n'en trouvrent
qu'une qui ft bien rpandue, et encore tait-elle rcente. Elle
regardait un grand Sachem ou Sagamo[26] Narraghansett, Tashtassack,
conqurant comme Nimrod. Qu'il suffise de le mentionner ici, pour
observer l'ordre des temps, sauf  en parler encore, lorsque les autres
Chefs de sa nation tomberont dans le chanon chronologique. Consacrons
ce chapitre aux Agohannas[27] des contres qui reurent le nom de
Canada.

[Note 26: Sachem et Sagamo me semblent un mme mot diversement prononc.
Il rpond assez bien, je crois, au nom de Duc chez les barbares.]

[Note 27: Nom qui rpond  Sachem.]

Quoique Gaboto, amiral de Henri VII, et parcouru  vue le Labrador: que
les compatriotes du citoyen de Bristol eussent, dit-on, dcouvert le
Norembgue, et que Velasco et, peut-tre, remont le St. Laurent,
Vrazani, capitaine de Franois Ier, parait avoir t le premier qui
prit possession de quelques terres dans cette partie de l'Amrique. J'ai
parl de l'hospitalit des naturels qu'il rencontra. Aprs lui, Cartier
parat. Ce hardi navigateur, reconnaissant l'le de Terre-Neuve, et
longeant le Labrador, dcouvre la baie de Gasp, et traverse le golfe
St. Laurent dans un premier voyage. Ce fut alors qu'il enleva sur la
cte deux sauvages considrables venus de Canada[28]. Ils se nommaient
Taiguragny et Domagaya. Paris vie en eux les prmices d'une race
nouvelle, que l'on s'anima de plus en plus  aller reconnatre. Guid
par ces deux chefs, Cartier put pntrer plus avant dans un second
voyage. Il rencontre les pcheurs du pays  l'embouchure du Saguenay,
et, poursuivant sa route, il dcouvrit la ville de Stadacon sur un
vaste amphithtre. Un peuple doux et sans mfiance se prsenta  lui,
et fixa les regards bahis des Franais. Donnacona, qui tait le
principal chef du pays, fit une harangue de bienvenue, et ses sujets
allrent en grande amiti avec les Europens. S'il m'tait permis
d'oublier Colomb, je verrais dans Cartier ce Typhis[29] dont parle le
pote; je lui dcernerais l'honneur d'avoir li L'Europe et l'Amrique
par un commerce que le temps devait tendre insensiblement.

[Note 28: On peut croire avec M. Andrew Stuart, dans ses recherches
mises devant la Socit Littraire, en 1835, que Canada, nom de
bourgade, prononc uniformment par tous les sauvages de la Province,
fut pris par les Franais pour le nom du pays.]

[Note 29:

          .............Venient annis
          Scula, seris, quibus Oceanus
          Vincula rerum laxet, et ingens
          Pateat tellus; Typhis que novos
          Detegat orbes, nec sit terris
          Ultima Thule.[30].--(SNQUE.)]

[Note 30: La Thule des anciens tait une des Orcades ou une des
Shetland.]

Pour revenir  Donnacona, s'tant avanc vers le vaisseau de Cartier
avec douze embarcations charges de ses sujets, par une dlicatesse qui
nous tonne, il en laissa dix en arrire, et ne s'approcha qu'avec les
deux autres. Il Demanda les bras du capitaine  baiser en signe
d'amiti, et l'on se fta aussi cordialement que des voyageurs qui se
revoient aprs une longue sparation.

Les sauvages avec lesquels on tait ainsi en rapport, avaient guerre
avec ceux d'Hochelaga, grosse bourgade, situe  peu prs o l'on a bti
depuis notre superbe capitale Cartier qui connaissait dj ce peuple par
ce que lui en avait dit Taiguragny et Domagaya, s'ennuya bientt du
sjour de Stadacon, ou plutt de Ste. Croix, o il avait assis son
petit camp, et voulut aller  la dcouverte. Donnacona fit tout pour le
retenir. Il alla aux vaisseaux avec plus de cinq cents personnes, fit 
Cartier mille protestations d'amiti, et lui donna en prsent une jeune
fille et deux petits garons, dont l'un tait fils de Taiguragny. Le
capitaine lui donna  son tour deux pes et deux bassins d'airain, dont
il parut fort satisfait, sans oublier nanmoins le principal but de sa
visite, qui tait de prvenir le voyage. Il dclara qu'il attendait
qu'en reconnaissance du sacrifice qu'il fesait des trois enfans nobles,
les Franais n'iraient point  Hochelaga. Cartier, ne voulant pas se
dsister, pensa  les lui rendre; mais Donnacona le pressa De les
garder, et il prit cong des Europens qui le salurent d'une vole de
canon et de mousquet.

Ce ne fut pas le dernier effort de l'Agohanna, et il imagina un
expdient qui aurait eu le meilleur succs parmi les siens, mais qui ne
devait pas en imposer  des Franais. Il fit dguiser trois sauvages en
sorciers. Vtus de peaux de chiens noires et blanches, avec des cornes
plus longues que le bras, et le visage peint en noir, ils allrent se
cacher dans une barque. On les donna pour des dputs du dieu Codoagny,
qui venaient prvenir les Franais, qu'ils seraient engloutis par les
glaces, s'ils persistaient  aller  Hochelaga. Les mariniers se prirent
 rire, et ils eurent assez peu de respect pour dire ouvertement que le
dieu Cudoagny n'tait qu'un sot et ne savait ce qu'il disait.

Cartier partit, et cette dmarche le brouilla avec Donnacona. Les
habitans d'Hochelaga vinrent au-devant des Franais, et leur firent
crit-il aussi bon accueil que jamais pre fit  enfant[31]. Les
femmes apportrent des nattes en guise de tapis, et bientt aprs parut
port par quatre guerriers, l'Agohanna du pays. Ce seigneur n'tait pas
mieux accoutr que ses vassaux, si ce n'est qu'il portait un bandeau de
plumes comme manire de diadme. Il n'en cdait pas pour les belles
manires  son confrre de Stadacon, quoiqu'il ft trs infirme, et
l'on peut dire qu'il se distingua par une hospitalit vraiment
princire.

[Note 31: Quoi de plus doux que ce mot Aguiaze que les sauvages
rptaient sans cesse, et que l'on crut signifier: soyez les
bien-venus.]

Pour Cartier, aprs avoir mont sur la montagne, d'o il eut vue et
connaissance de plus de trente lieues  la ronde, il rebroussa chemin,
quoiqu'il dsirt beaucoup de connatre les peuples qui vivaient
au-del. Parmi ceux du Canada,  cette poque, les Esquimaux taient le
plus au nord; au sud du golfe St. Laurent se trouvait les Mic-macs ou
Souriquois; les Montagnais en remontant le fleuve, puis les Algonquins,
revenus de la terreur que leur avaient inspir les Iroquois. En
atteignant les grands lacs, on apercevait ces derniers, ainsi que les
Hurons ou Yendats. C'taient apparemment les premiers dont ceux de
Stadacon parlrent aux Franais comme d'une nation qui tait Agojuda,
ou d'hommes mchans, habitant amont le fleuve et arme jusques aux
doigts.

Lorsque Cartier fut de retour, Donnacona le vint visiter, et le pria de
venir  sa demeure. Le capitaine se rendit  son dsir, et fit le tour
des habitations. On parut se festoyer aussi cordialement que jamais;
cependant, Taiguragny,  qui le commerce des Europens avait donn de la
politique, russit  prvenir contre eux l'Agohanna. Les mfiances se
dvoilrent. Cartier arma son camps d'une enceinte e pieux debout et de
portes  pont-lvis; prcaution inutile, si les sauvages eussent connu
le ravage que causait le scorbut parmi les Franais. Donnacona fit de
son ct de grands prparatifs, et les couvrit du prtexte de certaines
menes sditieuses de la part d'un homme influent nomm Agona. Au
printems de cette anne, les habitations se remplirent d'hommes de
guerre. C'taient des jeunes gens beaux et puissans[32]. Un missaire
franais en trouva le canton si peupl, qu' peine on se pouvait tourner
dans les maisons ou cabanes. On s'aperut que c'tait un espion, et il
fut reconduit  mi-chemin. Cartier conut alors le dessein de s'emparer
de l'Agohanna qui, quoique prvenu par Taiguragny, ne se montra pas plus
prudent, et se rendit aux navires, o il tait invit  diner. Il monta
sur la grand Hermine malgr les remontrances de son plus habile
conseiller. Cartier voyant que les femmes fuyaient, et que les hommes
demeuraient en grand nombre auprs du navire, ordonna de saisir
l'Agohanna, avec Taiguragny et Domagaya. On vit alors se prcipiter dans
les canots et  travers les bois ce peuple que le dsir d'tre ft
avait rendu stupide, au point d'aller sans armes, et d'oublier le danger
de son matre.

[Note 32: Les premiers sauvages, comme aujourd'hui ceux qui vivent loin
des villes, taient taills dans les plus magnifiques proportions. Ceux
que l'on a trouvs le long du Mississipi de dans le Canada ont une haute
taille et un beau corsage.--(D. ULLOA.)]

Cependant l'attentat des Franais fut le sujet d'une grande tristesse,
et durant toute la nuit les sauvages appellaient  grands cris
Donnacona. Celui-ci, persuad par Cartier, se montra sur le pont, et
leur dit, qu'il allait au-del de la mer, d'o il reviendrait charg de
prsens aprs douze lunes; puis par gnrosit, ou un patriotisme
au-dessus de l'loge, il nomma Agona, son ennemi, rgent en son absence.
Quatre de ses femmes s'approchrent alors du navire, et remirent aux
Franais un grand nombre de colliers d'esurgni objet, pour les
Canadois, le plus prcieux du monde. On mit  la voile le 16 mai, et
l'on rencontra  l'le aux Coudres, plusieurs canots venant du Saguenay.
Les sauvages ne furent pas peu tonns du sort de leur chef; mais
celui-ci les consola, et ils lui remirent avec dee grandes marques de
joie trois paquets de peaux de castor, avec un grand couteau de cuivre
rouge[33]. On fut  St. Malo, aprs une traverse de deux mois.
Taiguragny voyait le France pour la seconde fois. Donnacona, qui n'tait
jamais sorti de son pays, mourut peu de temps aprs son arrive. Ce
Chef, disent les relations du temps, n'tait pas seulement un ancien,
qui n'avait cess d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par
fleuves et rivires que par terre: c'tait encore un homme politique et
factieux, qui voulait loigner de sa demeurance, un homme suspect, ou
rire de sa crdulit. en cela, il ne fut pas heureux. Il avait dpeint
le Saguenay comme peupl d'hommes vtus de laine et reclant une
quantit prodigieuse d'or et de pierres prcieuses. Peut-tre le
principal motif de Cartier, en le conduisant en France, fut-il de lui
faire raconter ces merveilles. En effet, Donnacona tint le mme langage
dans l'audience qu'il eut de Franois Ier, qui donna dans ses rver, et
se persuada que le Saguenay tait un pays rempli de richesses.

[Note 33: Ce couteau de cuivre sert  prouver que l'on a eu tort de
croire, que l'usage du fer ft entirement inconnu dans cette partie de
l'Amrique: voir aussi les Addenda.]

Taiguragny et Domagaya vcurent en France comme de grands seigneurs, si
Jacques Cartier n'en imposa pas aux Canadois, en 1540.

Agona n'eut pas plutt vent de son retour, qu'il vint au devant de lui
en grande retenue, et parut, dit-on, heureux d'apprendre qu'il devenait
Agohanna du pays. Lorsque Cartier eut termin son discours de bienvenue,
Agona, prenant l'espce de diadme qu'il portait sur sa tte, et les
bracelets qu'il avait aux bras, les lui mit, et lui donna l'accolage en
signe d'alliance. J'ignore si ces dmonstrations taient sincres.
Quoiqu'il en soit, lorsque Cartier moulut visiter la bourgade d'Achelay,
il sut que le Chef en tait sorti, pour concerter un plan de guerre
contre lui avec le nouvel Agohanna. Durant tout l'hiver, les Franais
furent en effet harcels et forcs mme d'abandonner le camp de
Charlebourg-Royal. C'est la dernire fois qu'il est parl d'Agona. Ce
chef devait tre un homme habile,  en juger par les mesures prudentes
qu'il adopta vis--vis des Franais. Le choix de Donnacona fait
d'ailleurs son loge.

Il parat qu'aprs lui, l'intressant peuple de Stadacon disparut
bientt, soit par une pidmie, maladie qui devint commune chez les
sauvages et que le Comte Carlo-Carli, croit leur avoir t apporte par
les Europens[34]; soit qu'ils eussent t disperss par les Iroquois.

[Note 34: D'autres croient que ce sont les Amricains qui ont donn
cette maladie aux Europens.]

Les Canadois, disent en substance Cartier et Roberval, sont d'une haute
stature. Ils sont presque nus en t, et se couvrent de peaux durant
l'hiver. Ils portent les cheveux relevs en forme de tresse.
Quoiqu'errans par le pays pour la pche, ils ont des demeures fixes, et
aprs la rivire Saguenay, on dcouvre la Province de Canada, o il y a
plusieurs peuples. Ils ont chacun un roi auquel ils sont
merveilleusement soumis, et font honneur en leur manire et faon.

J'ajouterai  la louange de ces peuples qu'ils n'taient pas simplement
chasseurs; ils taient agricoles, et je ne doute pas que leur culture,
si simple cependant, ne ft suprieure  ce qu'et t, sans les ordres
monastiques[35], celle de l'Europe durant la longue agitation du moyen
ge. Et l'historien du Canada n'a pas craint de dire que les Canadois
taient en tat d'enseigner l'agriculture  ceux qui cherchaient alors 
s'tablir sur leurs terres[36].

[Note 35: Sir Isaac Newton a rendu cette justice aux institutions
claustrales ou religieuses.]

[Note 36: Les Armouchiquois, disent en substance de Champlain et
Lescarbot, ont des terres dfriches et en dfrichent tous les jours.
Pour ce faire, ils coupent les arbres  la hauteur de trois pieds, puis
brlent les branchages sur les troncs, et par succession de temps tent
les racines. Au lieu de charrues, ils ont un instrument de bois fort dur
fait en faon de bche. Ils arrachent toutes les mauvaises herbes, et
engraissent la terre de coquillages de poissons. Ils plantent parmi leur
bl, des fves rioles de toutes couleurs. La moisson faite, ils serrent
le bl dans des fosses qu'ils font en quelque pente de colline ou
tertre, pour l'got des eaux.]

Il s'levait ds lors un autre Sachem canadois, Membertou. Il
appartenait  cette intressante famille gaspsienne, dont j'ai parl
plus haut. Nous le verrons Chef des Souriquois.




                             CHAPITRE II

                                 ----

                               ARGUMENT

Dcouverte de la Floride--Des Chefs qui rgissent ce pays: Andusta
Satouriona, Oua-Outina--Amiti d'Andusta pour les Franais--Puissance
d'Outina et richesse de ses domaines--Les Franais recherchent son
alliance--Mauvais procds de ces derniers envers Satouriona--Ambassade
envoye au grand Olata--Description d'une marche
guerrire--Incidens--Pnurie des colons--Rupture de l'alliance; Outina
est pris et dlivr--Les Franais sont massacrs par les
Espagnols--Reprsailles--Rflexions.

Sans examiner ici, si Madoc, prince gallois, put dbarquer en Floride,
je mentionnerai seulement que les amiraux de Henri VII avaient aperu ce
pays, en 1497. Ce ne fut que trente ans aprs que Pamphile Narvaez,
capitaine espagnol, aborda sur les ctes. Il pntra  la tte de 300
hommes jusqu'aux Apalaches, mais on manque de dtails sur son
expdition.

Les guerres entre la France et l'Espagne, suscitrent depuis des
navigateurs hardis, qui harcelrent cette dernire puissance jusque dans
ses possessions lointaines. Un des plus clbres fut le capitaine
Robaut, dont le voyage fournit des documens assez tendus sur les
peuples de la Floride.

Ils taient alors gouverns par des Chefs appels Paraoustis, comme si
l'on disait Sachem ou Agohanna. Il fallait un appui aux nouveaux venus
contre les Espagnols, dj en force dans le pays: Andusta fut le premier
qui fit amiti avec eux. C'tait un Paraousti considrable, et son
alliance valut  Ribaut celle de plusieurs chefs puissans, entre autres,
Mahon, Hoya, Touppa, Covecxis, Ouad et Stabane. Satouriona, autre
puissant Paraousti, se joignit  eux. Il avait besoin des Franais
contre Olata Oua Outina, le plus formidable prince de ces rgions, qui
vivait dans l'intrieur des terres. Mais il arriva que les Franais,
instruits des richesses que reclait le pays de ce dernier, ne voulurent
rien entreprendre contre lui, mais se livrrent  l'espoir d'une
alliance qui leur tournerait  profit. Ces plans taient destins 
prouver des retards  leur excution. Ribaut fut oblig de partir pour
l'Europe. Le capitaine Albert, son lieutenant, homme brusque jusques 
l'excs, s'attira la haine de la garnison, qu'il vit se consumer par la
maladie et les rixes. Dans cette situation, il fallut abandonner le
pays. Ce fut au grand regret des sauvages dont les habitations taient
plus prs de lamer. Ils taient aussi hospitaliers que ceux du Canada,
et l'on vit le Paraousti Andusta, et Mahon, son alli approvisionner le
vaisseau pour le voyage, et fournir tout ce qu'il fallait pour les
cordages. Ce sauvage gnreux, prit dans un combat contre Oua-Outina.

Ce dernier, qui se fesait appeler le Grand Olata, rgnait sur un
peuple qui pouvait mettre en campagne cinq mille combattans. Il avait
une cour nombreuse, et se fesait suivre par des devins comme les rois
latins et Grecs. Un pays sem de mines d'or et d'argent, jettait encore
sur ses peuples, un lustre plus grand; car il est naturel que des
Europens avides fissent plus de cas de guerriers qui, comme dit Marc
Lescarbot, fermaient l'estomac, bras, cuisses, jambes et front avec
larges platines d'or, tellement que Glaucus rencontrant Diomde dans la
mle, ne me parat pas avoir d possder une plus belle armure. Aussi,
ds que les Franais revinrent dans les mmes parages en 1564, M. de
Laudonire, leur chef, ne perdit pas de vue cette alliance.

Satouriona accueillit cet officier  son dbarquement, et le conduisit 
un petit monument lev par les gens de Ribaut, et que les sauvages
avaient environn de lauriers[37]. Il donna aux nouveaux venus un lingot
d'or en signe d'alliance, et assura que cette matire se prenait  la
guerre contre un puissant Paraousti, nomm Thimogana. Laudonire se
ligua avec Satouriona, et lui ft toujours demeur fidle, s'il et pu
lui donner de l'or  souhait; mais il fallait courir les chances de la
guerre. Olata tait plus important, et se trouvait  la source des
richesses: on alla jusques  refuser au fidle Satouriona le secours de
quelques Franais contre ses ennemis. Le valeureux Chef combattit seul,
et remporta sur Thimogona, une signale victoire, second de son fils
Athore, et de ses lieutenans Arpalou et Tocadecourou. Il vint en
triomphe, menant avec lui vingt-quatre prisonniers, et, selon la coutume
du pays, les guerriers rigrent un trophe. Les Franais qui ne les
avaient pas voulu suivre, voulurent cependant avoir part dans le
rsultat: ils demandrent deux des captifs, et ne les ayant pas obtenus,
ils les enlevrent de force. C'tait afin de mieux faire leur cour au
grand Olata, auquel ils les envoyrent avec une ambassade dont le sieur
d'Arlac, et les capitaines Vasseur et d'Ottigny taient chefs. Le
Paraousti Molona les reut sur la frontire de l'empire sauvage, et
dbita une harangue dans laquelle il s'effora de donner une haute ide
de la puissance de son matre, et proposa une ligue offensive contre les
Paraoustis Satouriona, Potavou, Onastheaqua et Oustaqua. Nos
ambassadeurs, qui avaient ordre de ne rien refuser  l'intrt,
rpondirent qu'on leur avait command de suivre le monarque partout o
il les conduirait. Ils furent alors conduits  la rsidence d'Olata, qui
les reut assez bien, mais parut plus empress de profiter de leur
secours, que de les fter. Les officiers s'tant mis  sa disposition
avec vingt-cinq arquebusiers, il partit brusquement avec sa suite et ses
gardes, envoyant des coureurs pour assembler les guerriers sur sa route.
Voici l'ordre dans lequel on marcha: Olata se trouvant  la tte de
seize cents guerriers, sans compter les arquebusiers, qui taient comme
les soldats de Xnophon dans l'arme du jeune Cyrus, cent sauvages se
rangrent en cercle autour de sa personne. Deux cents hommes,  une
petite distance, formaient un second cercle, trois cents en fesaient un
troisime, et ainsi de suite. Cette arme avanait dans cet ordre et
sans se dranger, prcde par des troupes d'claireurs. On fit un
prisonnier. Olata se voyant dcouvert voulut consulter son devin, Iarva,
sur la position et la force de l'ennemi. Ce jongleur, vieillard accabl
d'annes, s'agenouilla, traa sur le sable quelques caractres informes,
murmura des mots entrecoups[38], se fatigua par de violentes
convulsions, et, reprenant haleine, il dclara le nombre des ennemis et
le lieu o ils taient camps. Olata, apprenant que Potavou et ses
allis l'attendaient de pied ferme, avec deux mille guerriers, parut
dispos au retour, mais M. d'Ottigny releva par des complimens l'ardeur
martiale de sa hautesse, et l'on continua d'avancer. La victoire fut
complte, mais les sauvages ne la poursuivent pas. Le vainqueur
rebroussa, tranant  sa suite une multitude considrable de captifs. Il
dpcha des coureurs  tous les Paraoustis pour les prvenir de le venir
trouver sur son passage. Il en vint un trs grand nombre, et l'on
clbra la victoire avec somptuosit. S'il y avait eu des chevaux et des
chars, les Franais eussent t tmoins des mmes jeux qu'Achille donna
 ses soldats prs des vaisseaux Grecs.

[Note 37: Cet arbre a t regard comme mystrieux par tous les peuples.
Les lauriers de la valle de Temp servirent  btir le temple de
Delphes. La ville de Laurente prit son nom d'un laurier plant par le
roi Latinus. Pyrrhus gorge le famille de Priam rfugie prs d'un
laurier. Le fait cit suffit pour l'Amrique.]

[Note 38: Tel tait aussi le stratagme de la Pythie de Delphes imit
par les Bersekars de la Sude.]

Olata donna  d'Arlac deux lingots d'or, et lui promit un secours de 300
archers si les Franais taient attaqus.

Cette bonne harmonie ne fut pas de longue dure. Les Franais ne
suivirent pas les conseils du sage De Coligny, amiral de France, et
refusrent de se livrer  l'agriculture, genre d'occupation qui leur
paraissait peu digne d'hommes de guerre. En cela ils taient plus
barbares que les sauvages.

M. de Laudonire rduit  l'extrmit, et press par ses soldats,
rsolut de s'emparer de sa personne, pensant bien que ses sujets
livreraient leurs moissons pour le dlivrer. Il excuta lui-mme ce coup
de main  la tte de cinquante hommes, au moment o le Paraousti n'tait
pas entour. Les sauvages apportrent d'eux-mmes une grande quantit de
bl, mais voyant avec chagrin qu'on ne leur rendait pas leur roi, ils se
rangrent sous l'autorit de son fils, et dclarrent la guerre, en
plantant en terre un grand nombre de flches surmontes de chevelures.
Potavou inform de la prise de son ennemi, entra sur ses terres  la
tte de 500 guerriers; mais il fut repouss malgr l'aide des Franais,
et retraita aprs avoir caus quelque dgt.

Cependant Olata fesait de grandes promesses pour se dgager. Les grains
entraient en maturit. Il fit entendre que ces belles moissons
n'appartiendraient jamais  ceux qui le retenaient captif, et que ses
sujets aimeraient mieux les dtruire que de les laisser  leur merci.
Laudonire se laissa prendre, et le renvoya sous escorte. Mais il ne ft
pas plutt arriv dans son pays qu'il s'apprta  combattre. Il dclara
au commandant qu'il ne pouvait arrter les progrs de la guerre, mais
que pour lui, il pouvait s'en retourner sans crainte, en vitant de
grands arbres que l'on avait abattus dans la rivire pour le retarder.
Puis il se mit lui-mme  la poursuite de M. d'Ottigny, qui tenait la
campagne avec un grand parti. Olata fit prendre un chemin dtourn  300
de ses gens, et alla lui-mme aux Franais avec un corps plus nombreux.
D'Ottigny se dfendit bien tant qu'il n'et affaire qu'au premier
dtachement, mais se voyant cern, il fut contraint de se frayer un
chemin au prix de vingt-quatre de ses plus braves compagnons, qui furent
tus ou pris.

Affaiblis par ces revers, les colons se virent bientt poursuivis jusque
dans l'enceinte de leurs forts. On avait eu l'imprvoyance de blesser
Satouriona. Ce chef, homme de tte et de main, sut dfendre ses
moissons, et faire respecter sa neutralit. La garnison fut bientt
affame, et l'on regarda comme un bonheur qu'une partie pt s'embarquer
sur un vaisseau que leur laissa le clbre Jean Hawkins, capitaine de la
reine Elizabeth. Laudonire se trouvant das une abondance momentane par
la gnrosit des Anglais, retarda son dpart, et ce fut ce qui le
perdit; car au mois de Septembre, Dom Pedro Menendez de Avila, parut
devant Caroline, o le capitaine Ribaut tait de retour. Les Espagnols
passrent tout au fil de l'pe.

Olata sut se faire craindre des barbares Espagnols. Pour Satouriona, il
eut besoin de dployer toutes ses forces pour conserver son
indpendance. Ses sujets furent exposs aux mauvais traitemens des
soldats jusques en 1567, que les Franais trouvrent un vengeur dans le
capitaine Gourgues. Ce gentilhomme ayant quip un escadre  ses frais,
vint aborder  quinze milles de Caroline, et dpcha aussitt un envoy
au Paraousti, qui le renvoya avec des prsens. Il y eut un grand conseil
de guerre. Gourgues y parut  la droite du Grand Che, et les Paraoustis
Athore, Tocadocourou, Almacaniz, Armanace et Elycopile, furent aussi
prsens. Le capitaine des Franais parla le premier; mais Satouriona
l'interrompant, fit un tableau fidle de la cruaut des Espagnols. On
rsolut de courir aux armes, et l'on se donna rendez-vous au-del d'une
rivire qui coulait  quatre milles de la place. Le Paraousti
Olotocara[39] eut ordre d'aller reconnatre l'ennemi avec un
dtachement. Le gros des assigeans, parti de Salinaca, parvint  la vue
du premier poste sans tre aperu, que d'un soldat; mais Olotocara eut
la bonne fortune de le tuer de sa lance. Villareal, commandant de la
place, avait une garnison de quatre cents hommes. Les Espagnols,
surpris, tombrent tous sous les coups des Franais ou des Sauvages: on
en tua soixante. Le capitaine Gourgues alla alors au second fort avec
vingt arquebusiers et les sauvages qui le joignirent  la nage. Les
assigs voulurent fuir dans les bois, mais Satouriona fondant sur eux,
en fit un horrible boucherie. L'ennemi avait encore un poste de cent
cinquante hommes. Les sauvages partirent de nuit, et allrent camper en
ct de la place, pour couper toutes les avenues, et intercepter les
fuyards, tandis que Gourgues taillait en pices quatre-vingt soldats
sortis avec du canon. Les autres Espagnols voulurent gagner les bois,
mais ils y rencontrrent Olotocara, qui les rejetta sur les Franais,
dont le Chef fut aussi cruel que l'avait t Menendez.

[Note 39: Il tait neveu de Satouriona, et parfait chevalier  sa
manire.]

Content de sa vengeance, Gourgues partit au grand regret des naturels
qui lui firent promettre de revenir aprs douze lunes. Mais il fut mal
reu  la cour de France intimide par les menaces de Philippe II, et la
France n'prouva depuis que des affronts au sujet de la Floride.

Dlivrs pour quelque temps du voisinage des farouches Espagnols, les
sujets de Satouriona durent prosprer davantage. Je ne laisserai point
ce Chef, ni Olata, sans hasarder quelques rflexions sur leur caractre.
Andusta, Potavou, paraissent avoir t des hommes remarquables:
Satouriona et le Grand Olata sont des hros. Ce dernier nous rappelle
les grands rois des premiers temps. Agamemnon, rduit  ses propres
forces, devait tre moins puissant, et il n'intresserait pas plus; mais
Homre a chant la guerre de Troie![40] Jamais prince ne fut mieux obi
de ses sujets que ce Paraousti de Floride, et nul ne fut plus redout de
ses ennemis. Lorsqu'il tomba entre les mains de Laudonire, Satouriona
offrit aux Franais de leur rendre son amiti, s'ils consentaient  le
lui livrer. Potavou conseilla de le tuer, et les plus grands Paraoustis
voulurent le contempler dans les fers. M. Roux-de-Rochelle[41] a parl
avec loge de ce sauvage qui, trahi par Laudonire, ne voulut pas
manquer envers lui de gnrosit.

[Note 40: M. le Prsident Hnaut fait la mme rflexion par rapport aux
gaulois. La Grce nous rappelle des ides plus agrables que la Suve
et la Pannonie. Troie et Carthage nous semblent plus grandes que Tolbiac
et Orlans, parce que l'Iliade et l'Eneide sont de plus beaux pomes que
ceux de Clovis et de la Pucelle.]

[Note 41: Envoy de France aux E.-U., a crit sur l'Amrique avec la
puret des beaux crivains du sicle de Louis XIV, et avec plus de
grce.]

Satouriona, moins lev en puissance, offre encore plus d'intrt. Comme
guerrier, il rclame un rang distingu parmi ses compatriotes. Ses
ennemis redoutaient son courage, et Molona, qui parat avoir t
l'orateur habitu d'Olata, le peignit aux ambassadeurs franais comme le
plus terrible ennemi de son matre. Comme politique, son habilet parat
par toute sa conduite. Arrs avoir tout fait pour s'acqurir l'amiti
des Franais, il sait punir leur ingratitude, et se fait craindre sans
se faire har.

Mais rien ne lui fait tant d'honneur que son humanit. Pierre de Broy,
jeune homme chapp au massacre de Caroline, trouve auprs de lui une
protection efficace, lorsque les siens ne sont pas en sret. Il re rend
sain et sauf au capitaine Gourgues.

Le caractre du Paraousti s'tend  tout son peuple. Les voyageurs ont
admir ses moeurs[42] et n'ont point mentionn sa cruaut: les
Espagnols, les Franais d'alors souffriraient  la comparaison. La
Floride fut depuis une proie disputes avec acharnement; elle fut le
thtre de cruauts inoues, d'exemples de la supercherie europenne les
plus frappans, en oeuvre contre les plus innocentes peuplades[43].
Rarement imitrent-elle ces barbaries. Elles aperurent trop tard la
ncessit de s'armer pour leur indpendance.

[Note 42: Les habitans de la Floride, dit Madame de Genlis, font tous
les ans une offrande solennelle au soleil. Ils remplissent d'herbes de
toute espce la peau d'un grand cerf; ensuite ils la parent de
guirlandes et des fruits de la saison, puis ils l'attachent au haut d'un
arbre. Ils dansent autour en chantant des hymnes.]

[Note 43: C'est le lieu d'appliquer la rflexion d'un des plus sages
princes: Quiconque, disait Thodoric, forme, pour dtruire une nation,
des projets iniques, tmoigne assez aux autres qu'il n'observera pas la
justice envers elle. Les sauvages l'ont prouv. On peut encore citer
les vers de Charles Churchill, le Juvnal anglais:

          Cast by a tempest on a savage coast,
          A roving buccaneer set up a post.
          A beam in proper form transversely laid,
          Of his Redeemer's cross the figure made.
          His Royal Master's name thereon engrav'd,
          Without more process the whole race enslav'd,
          Cut off that charter they form nature drew,
          And made them slaves to men they never knew.]




                              CHAPITRE III

                                  ----

                                ARGUMENT

Nouvelles dcouvertes des Anglais--Voyage d'Amidas et
Barlow--Granganimo: ses belles qualits--visite  sa
rsidence--Menatenon--Mort de Granganimo--- Ensenore--- Vingina succde
 son frre--Hostilits--Fin malheureuse de ce Sachem--Destruction des
Anglais.

ELIZABETH marchant sur les traces du Solomon de l'Angleterre, qui songea
le premier  fonder la richesse de sa nation, accorda, en 1578,  Sir
Humphrey Gilbert, des lettres patentes, en vertu desquelles il tait
autoris  faire le dcouverte et  prendre possession de toutes terres
inconnues ou habites par des tribus sauvages, mais non occupes par des
nations chrtiennes[44]. Ayant donc form un armement considrable, ce
gnral aborda  Terre-Neuve, o les naturels lui prsentrent des
minerais du pays; mais il ne sjourna pas en Amrique. Amidas et Barlow,
que l'auteur du pome de la Navigation[45] mentionne avec distinction
dans ses vers, naviguant aux frais de Sir Walter Rawleigh, prirent route
par les Canaries, en 1584, et aperurent le pays qu'ils cherchaient; ou
plutt, le rivage s'annona  eux par le doux parfum des plantes qui le
couvraient. Ayant dbarqu sur ce site dlicieux, ils en prirent
possession au nom de sa trs-excellent Majest, et du preux chevalier
qui les envoyait. On parcourut en tous sens un petit paradis terrestre
que l'on reconnut pour une le: elle s'appelait alors Ouococon, dans la
langue du pays, et aujourd'hui Oracook. Le pin y abondait avec la
dlicieux sassafras[46], et le cyprs rivalisant avec ceux qui, du haut
de l'Ida, se rflchissaient dans les eaux du Simos. Les daims se
montraient aussi en grandes troupes, mais ce sjour semblait tranger
aux humains.

[Note 44: Le style de cette immortelle princesse n'est ni aussi
ambitieux ni Aussi vain que celui de ses illustres confrres.]

[Note 45: Esmnart.]

[Note 46: On dit que c'est l'odeur du sassafras qui fit penser 
Christophe Colomb, que l'on tait prs des terres, et cet arbuste
contribua ainsi  la dcouverte de l'Amrique.--(Mad. de GENLIS.)]

Enfin, le quatrime jour, trois sauvages parurent dans un canot
d'corce, et s'approchrent des vaisseaux sans tmoigner aucune crainte.
On ne put se faire comprendre d'eux; mais quand on leur prsenta un
bonnet militaire, un habit et du vin, il parurent extrmement
satisfaits, et considrrent ces objets avec un tonnement auquel
succda la reconnaissance. Le sauvage ne se laisse jamais vaincre en
gnrosit: ceux-ci regagnrent le rivage  la hte, et en un moment,
ils revinrent avec leur canot charg de poisson. Ils en firent deux
parts, une pour le plus gros vaisseau, et une autre plus petite pour une
pinnace qui l'accompagnait. Il y avait l, ce semble, cette attention
qu'apporte en donnant l'enfant n avec l'instinct de la gnrosit, une
navet qui fait honneur  ces insulaires.

Le lendemain, Granganimo, Sachem des Ouingandacoa, parut sur le rivage
avec sa suite, compose d'environ cinquante personnes. Quoique les
Anglais fussent sous les armes, le prince sauvage, loin de montrer de la
dfiance, s'avana tout confiant, et pronona la harangue de bienvenue,
qui est essentielle dans la politesse sauvage, lorsque de grands
personnages se trouvent en prsence. Ceux qui l'accompagnaient
paraissaient si respectueux, que de n'oser s'asseoir en sa prsence,
quoique l'entrevue ft longue. On donna pour lui des prsens aux plus
apparens, qui paraissaient tre ses conseillers. Granganimo se les fit
montrer aussitt, et signifia avec beaucoup de dignit qu'il se les
rservait tous.

Dans une seconde entrevue, on lui prsenta un joli petit plat d'tain.
Le brave Sachem, par une sorte d'instinct singulier, que ses semblables
ont uniformment imit depuis, le pera aussitt, et le suspendit sur sa
poitrine comme une Manire de crachat, puis, avec une munificence de
grand prince, il fit dlivrer aux Anglais soixante-dix peaux de daims.
Il revint encore aux navires avec toute sa famille et son pre Ensenore,
qui avait apparemment rsign en sa faveur, selon un usage que l'on
trouva trs rpandu sur ce continent. Les officiers de la reine leur
donnrent un grand festin, et leur procurrent beaucoup de plaisir. Dans
tous ses rapports, le naturel du Sachem continua de se montrer  son
avantage. S'attachant avec un soin qui nous tonne,  mnager les
Anglais, il ne les visitait jamais sans les informer, par des feux qu'il
fesait allumer sur le rivage, du nombre de canots qu'il conduisait. Il
envoyait chaque jour en prsent deux daims, deux lapins, du poisson, des
melons et d'autres fruits, tels que des poires et des noix, richesses de
son domaine. Il persuada Amidas de l'aller voir  son village situ 
l'extrmit de l'le Roanoake. On dut trouver que les tats de sa
majest le roi de Ouingandacoa, s'ils taient riches de produits de la
nature, n'taient point trs formidables; car la capitale de l'empire
sauvage ne consistait qu'en neuf cabanes entoures de palissades. En
l'absence de Granganimo, sa compagne fit les honneurs de l'habitation
royale. Elle commanda aux sauvages de tirer le canot sur le rivage, et
de mettre les avirons  couvert; puis elle fit porter nos beaux Anglais
 travers le ressac. Aprs les avoirs introduits dans la maison, comme
ils taient las et transis, elle fit allumer un grand feu, lava
elle-mme leurs pieds, et servit le dner. La table consistait en
venaison bouillie et en poisson rti avec des melons et d'autres fruits.
Mais quelques guerriers arms tant entrs, les Anglais eurent peur, et
coururent  leur embarcation, au grand regret de cette reine des
sauvages, qui leur envoya encore des nattes pour les prserver de la
pluie, et un souper copieux. Homre lui-mme n'a rien imagin de
suprieur  l'hospitalit de cette femme, dans son pome de l'Odysse,
si rempli de beaux dtails, et l'on peut dire que l'pouse de Granganimo
surpasse la nourrice de Tlmaque.

Cependant Amidas et Barlow repassrent en Angleterre, et publirent une
relation de la beaut du pays, et de l'innocence de ses habitans.
Elizabeth fut charme de leur rcit, et dtermina Rawleigh  faire un
nouvel armement. Sir Richard Grenville fut mis  la tte d'une deuxime
escadre, compose de sept navires. Il aborda  Roanoake en 1585.
Granganimo vint le trouver  son bord, et l'on renouvella l'alliance;
mais ce fut la dernire visite du Sachem, qui fut atteint d'une maladie
dont il ne devait point relever.

Dans le mme temps, les Anglais lirent commerce avec un autre Sachem,
Menatenon, qui rgnait sur les Choouanocks, nation habitant le pays
situ entre les rivires Nottawa et Meherrin. On le disait fort
puissant. Il tait boiteux par suite d'une blessure reue  la guerre,
mais, dit un vieux chroniqueurs, il avait plus de bon sens que tous ses
confrres. Il amusa les colons, et en particulier, le Gouverneur Lane,
d'une mine de cuivre et d'une pche de perles quelque part sur la cte.
Il fit aussi un trange rcit de la rivire Moratue, o vivait un roi,
dont le pays bordait la mer, et qui en retirait une si grande quantit
de perles, que son logement, ses peaux et ses nattes en taient tout
garnis. M. Lane se montre fort dsireux d'en voir un chantillon, mais
le rus Sachem rpondit, sans se dconcerter aucunement, que le monarque
rservait exclusivement ces choses pour faire le commerce avec les
Anglais. Il reprsentait la rivire comme jaillissant d'un vaste roc,
qui se trouvait si prs de la mer que, durant la tempte, ses flots se
venaient battre contre lui. Quant au cuivre, que L'on recueillait dans
de grands vaisseaux couverts de peaux, lui seul et ses sujets savaient
o on le prenait. Il devinait sans peine le faible des Europens, que la
soif de l'or rendait stupides. Les anglais tombrent dans le pige. Ils
firent deux cent milles  la recherche des prtendus trsors, et ce ne
fut qu'avec peine qu'ils revinrent sur leurs pas, retards dans leur
marche par les guerriers de Ouingina.

Le pacifique, l'affectueux Granganimo n'tait plus; son frre lui avait
succd, guerrier redoutable et politique raffin. Il avait t prvenu
par Menatenon de toutes les manoeuvres des Anglais. Les voyant se jeter
dans le pril, il assembla ses sujets, et leur parla avec chaleur. Les
blancs en veulent  leur libert et  leur vie; plutt ils seront en
armes, plus leurs jours seront en sret. Le vieux Sachem Ensenore,
fidle aux Anglais jusques  l'hrosme, dtourna leur perte. Ouingina
faussement sr de son coup, et ne voyant pas revenir l'expdition, se
raillait du dieu des chrtiens, et le crdit du sage Ensenore
s'vanouissait; mais enfin, Lane arriva sans trop de dsastre, et les
vieillards redevinrent en respect. Un pidmie ne servit pas moins 
inspirer au Sachem des vues plus pacifiques et plus loyales, qui, au
reste, s'vanouirent bientt. Ensenore mourut. Ouingina arma six cents
guerriers sous prtexte de clbrer dignement les funrailles du
meilleur ami des blancs. Mais cet appareil voilait une terrible
conjuration. Un parti devait massacrer tous les colons qu'il trouverait
disperss sur la cte. Le Sachem lui-mme devait attaquer de nuit
Hatteras. Il voulut avant tout affamer la colonie, et tout change fut
prohib. Le plan tait bien conu, mais l'intrpidit du gouverneur le
fit manquer. Il conut le projet de s'emparer de la personne de
Ouingina. Il l'informa qu'il se rendait  Croatan, o il attendait une
escadre d'Angleterre, et ajoutait qu'il lui ferait plaisir en lui
envoyant quelques sauvages pour l'aider  la pche. Le Sachem, qui ne
voulait que gagner du temps, fit rpondre qu'il rencontrerait lui-mme
le gouverneur dans dix jours; mais ce dernier, qui n'avait pas de temps
 perdre, s'avana hardiment sur son territoire, tuant tout ce qui
s'offrait  lui, et fit sommer Ouingina de le venir trouver. Celui-ci
vint jusques  Dassomonpic avec quelques-uns des siens. Le gouverneur
fit tirer sur lui. Il tomba, mais se relevant aussitt, il disparaissait
dans la fort, lorsqu'un jeune Irlandais l'abattit d'un second coup. On
lui trancha la tte.

Le danger o se trouvaient les colons excuse-t-il entirement ce
meurtre? Ce n'tait pas sans raisons que Ouingina les hassait, car nous
voyons ces hommes qui prtendaient  une civilisation avance, brler un
village entier, et les moissons, parce que deux indignes avaient drob
une coupe d'argent. Ce n'tait pas le moyen de s'attacher ceux auxquels
on devait tout. Ces actes de vandalisme furent au reste bien punis.
Menatenon fondit sur les Anglais  la tte de deux peuples runis, et
fit une horrible Justice. Sir Richard Grenville ne dbarqua quinze
hommes  Roanoake que pour les voir massacrer impitoyablement.
Cent-dix-sept personnes prirent dans un massacre en 1587, et le
chevaleresque Rawleigh ne songea plus  fonder de colonie en Amrique.

A Stadacon, aux Florides et sur la rivire Choan, nous avons trouv des
peuples dont la douceur tait sans gale. Leurs envahisseurs
espagnols[47], franais ou anglais rivalisaient de cruaut et de
perfidie. Ne mritaient-ils pas d'tre extirps de ces rives encore
innocentes? Ouingina n'tait peut-tre pas un caractre estimable; mais
la nature sauvage et laisse  elle-mme avait produit des hros dans
Ensenore et Granganimo. Pour Menatenon, c'est un type particulier.
Beaucoup politique que ses semblables, il prend au pige des hommes
civiliss. Il se sert d'un ennemi pour russir dans ses desseins. Le
voit-il aux prises avec les colons, il l'abandonne, et profite de sa
mort et de l'excitation qui la suit, pour se grossir de son peuple et de
la dpouille des Anglais qu'il extermine. Il demeure le matre souverain
et sans contrle d'un vaste territoire, et son fils Shiko jouit de ces
acquisitions.

[Note 47: M. de Marmontel dans le roman des Incas exagre des horreurs
que les Espagnols poussrent assez loin.]




                             CHAPITRE IV

                                 ----

                               ARGUMENT

Nouvelle expdition franaise en Amrique--Des Sagamos qui commandent en
la Nouvelle-France--Guerre entre les Mic-macs et les
Armouchiquois--Conversion de Membertou et ses suites--Gnrosit de ce
Sachem--Origine des Abnaquis--Entrevue de M. de Champlain et
d'Anadabijou; traditions religieuses--Remarques sur la beaut du pays.

On n'avait pas renonc en France au projet de fonder un tablissement,
et mme un gouvernement en forme en Amrique. Au commencement de 1598,
le roi Henri IV, vainqueur de toutes les factions et tranquille
possesseur de son royaume, nomma son lieutenant-gnral en Labrador,
Terre-Neuve, Canada, Hochelaga, Saguenay et Norembgue, Trolus du
Mesgouets, marquis de La Roche et de Cotenmeal. Autant les titres de cet
envoy taient pompeux et vains, autant son voyage fut malheureux. M. de
Champlain eut plus de bonheur. Ce capitaine arriv en 1603, trouva la
condition du pays bien change. L'intressant peuple de Stadacon
n'tait plus. Celui d'Hochelaga avait disparu de mme[48]; et cela n'a
rien de problmatique, si l'on s'en rapporte  la tradition qui suppose
une invasion d'Iroquois. Les Algonquins, les Souriquois, les
Armouchiquois et les Montagnais se trouvaient alors runis dans la
partie reconnue de ces rgions, mais ils n'osaient ensemble rsister 
ces terribles ennemis, ni s'avancer jusques aux Trois-Rivires o M. de
Champlain voulait btir un fort, pour le bien de ces nations,  cause
des Iroquois qui tiennent toute la rivire du Canada borde. On venait
pourtant de remporter sur eux un avantage assez considrable, aids des
Etchemins, peuple qui habitait prs de la rivire de son nom, et de
l'Ouigoudy, dans le Nouveau-Brunswick. Les Armouchiquois tenaient le
prsent tat du Maine, et les Souriquois, ce peuple aux moeurs douces et
dcentes, la presqu'le acadienne. Les chefs de ces peuplades
s'appelaient Sagamos, ce qui veut dire seigneur souverain. Membertou
commandait alors aux Souriquois, Tessoat aux Algonquins, et Anadabijou
aux Montagnais.

[Note 48: Plus tard M. de Maison Neuve tant mont sur le Mont Royal
avec deux sauvages, ils lui dirent: Nous sommes de la tribu qui
habitait autrefois ce pays. Toutes les collines que tu vois  l'orient
et  l'occident taient couvertes de nos cabanes. Les Hurons nous ont
disperss.]

Le seul mrite leva Membertou au rang suprme. Il fit heureusement la
guerre aux Armouchiquois sous leurs Chefs Olmechin, Asticou et Bessabes.
M. De Poutrincourt, gouverneur de Port-Royal, conclut avec lui une
alliance en 1604, et procura par l  la colonie un ami fidle. Les
Franais l'invitaient  toutes leurs rjouissances, et regrettaient son
absence durant les chasses: c'est ce que nous dit Lescarbot de lui et de
son lieutenant, Shkoudun. Quelques europens l'accompagnaient-ils, il en
prenait un soin tout particulier, pensant bien que si un seul revenait
bless, on ne manquerait pas de l'accuser.

Dans une de ces chasses, le guerrier Pannoniac s'tant avanc bien avant
dans le pays, fut massacr par les Armouchiquois. Ce fut le signal de la
guerre. Membertou, quoique bien second par les Chefs Achtaudin et
Achtaudinek, mit plus de deux mois  rassembler quatre cents guerriers.
Il envoya prier M. de Poutrincourt de lui donner du bl et du vin pour
fter ses amis; car, lui fait dire Lescarbot, j'ai le bruit d'tre ton
ami; or, ce me serait un reproche si je ne montrais les effets de telle
chose. Il tait vraiment l'ami des Franais, mais Shkoudun, homme de
sens, et habituellement de bonne foi, ayant rpandu le bruit qu'il
tramait contre eux, ils l'invitrent  Port-Royal. Il y fut bien reu,
et l'on n'eut pas de peine  se persuader que ses prparatifs ne
regardaient pas la colonie. Il se mit donc en campagne avec ses fils et
Oagimon, homme de quelque renom  la guerre. On devait lui opposer
Asticou, homme grave et redout, que les Armouchiquois appellrent de
l'intrieur des terres pour les commander[49].

[Note 49: Il tait probablement Iroquois.]

Arriv  Chouacket en juillet, il trouva les ennemis prpars  le
recevoir. Il tcha de masquer ses forces, et feignit de dsirer un
pourparler. Les Armouchiquois prtendirent de leur ct le faire tomber
dans le pige, et voulurent l'attirer dans un endroit o ils avaient
cach leurs arcs et leurs flches; mais Membertou usa d'une
contre-finesse. Sous couleur de distribuer des prsens, il s'avana sans
armes, mais il fit prendre un chemin dtourn  deux cents guerriers qui
devaient prendre l'ennemi en queue au son d'une trompette, l'orgueil de
l'arme souriquoise. Elle sonna, et aussitt les Armouchiquois se virent
environns de toutes parts. Ils perdirent beaucoup de monde dans cette
premire confusion, mais parvenus en combattant  l'endroit o tait
leur dpt, ils renouvellrent le combat avec acharnement, et Membertou
fut en danger d'tre dfait; pouss jusques au rivage, il adressa 
propos  ses guerriers quelques paroles nergiques, et les reproches de
la mre de Pannoniac, qui parcourait les rangs  la manire des
anciennes persanes, leur rendirent le coeur. Le fier Asticou lcha pied,
et Membertou revint triomphant avec une multitude d'objets de trafic.
Lescarbot, dans une ptre au roi de France, a dcrit le combat de
Chouacket. Je ne citerai que le dbut:

          Je chante Membertou, et l'heureuse victoire
          Qui lui acquit nagure, une immortelle gloire,
          Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois
          Pour la cause venger du peuple souriquois.

Cependant, M. de Champlain crut avantageux de rconcilier les deux
Sagamos. Asticou ne refusa pas de se prter  la paix, pourvu qu'on lui
envoyt un homme de confiance pour la traiter. Oagimon lui fut dput,
et tout fut arrang  l'amiable.

Ce qui fit encore plus d'honneur  Membertou que sa victoire, ce fut sa
conversion au christianisme. Il fut le premier Sachem de l'Amrique du
Nord que l'embrassa, et fut baptis le 24 juin, 1610, par Messire Josu
Flche, V. G. M. de Poutrincourt le tint sur les fons, et l'appella
Henri, comme le roi de France. Cet vnement fournit matire  deux
ouvrages publis  Paris sous des titres fastueux[50]. Membertou ouvrit
la route aux missionnaires, et, familier avec leur langue, il fut leur
premier instituteur dans celles du pays. Il se dpouilla alors de la
dignit d'_autmoin_. En cette qualit, il fesait parler l'oracle, et le
rendait ordinairement douteux. On en eut un exemple ors de la mort de
Pannoniac. Les Souriquois s'inquitaient sur son sort: il dcida que
s'il ne revenait pas dans quinze jours, les Armouchiquois l'auraient
tu. La marque de la dignit de prtre tait un triangle suspendu sur la
poitrine, orn de figures mystrieuses.

[Note 50: Le premier avait pour titre: Lettre missive touchant la
conversion du grand Sagamo de la Nouvelle-France, qui en tait, avant
l'arrive des Franais, le Roi et le Souverain, Paris, 1670.]

On ne sait pas bien l'poque de la mort de Membertou, quoique sa perte
dt tre vivement sentie. Il avait beaucoup de douceur, et des vertus.
Gnreux et courtois, il voulut faire prsent au roi d'une mine de
cuivre qu'il possdait comme il convient entre Sagamos. Or jaait,
dit Lescarbot, que le prsent qu'il voulait faire  sa Majest ft chose
dont elle ne se soucie, nanmoins, cela lui partait de bon courage, et
doit tre estim comme si la chose tait plus grande, ainsi que ce roi
des Perses, qui reut d'aussi bonne volont une pleine main d'eau d'un
paysan, comme les plus grands prsens qu'on lui avait faits. Sa
personne et ses actions taient remplies de dignit. Il se mettait 
l'gal du roi de France. tant comme lui grand Sagamo, et il exigeait
que l'on tirt le canon toutes les fois qu'il paraissait  Port-Royal.
Le P. Biart nous a laiss des mmoires dans lesquels il entre dans de
grands dtails sur sa nation. Les Souriquois d'abord fort puissans,
diminuaient beaucoup ds le temps de M. de Monts. On doit s'tonner que
Membertou pt les maintenir dans l'alliance des Franais, persuads
qu'ils taient que les Europens les voulaient dtruire. Cette ide
n'tait pas absolument sans fondement, et l'on trouva souvent entre
leurs mains du sublim corrosif. Unis  leurs voisins, les souriquois
redevinrent formidables sols le nom de tribus abnaquises.

Parmi les contemporains de Membertou, Anadabijou, grand Sagamo des
Montagnais, se fesait remarquer par son esprit. M. de Champlain l'avait
vu  Tadoussac, revenant de combattre les Iroquois. Ils se rencontrrent
de nouveau en 1610. De Champlain, parfait homme de cour, trouva chez lui
une politesse  laquelle il ne se serait pas attendu. Le Sachem, qui
tait en festin, le reut cordialement, ainsi que Marc Lescarbot qui
l'accompagnait. Les guerriers Montagnais taient rangs sur deux haies.
Un d'eux commena, dit notre Anacharsis,  faire sa harangue de la bonne
rception qui lui avait t faite par le roi, et du bon traitement qu'il
avait eu, les assurant que le dit roi leur voulait du bien, et dsirait
peupler leurs terres et leur envoyer des guerriers pour vaincre leurs
ennemis. Il leur conta aussi les beaux chteaux, palais, maisons et
peuples qu'il avait vus, et notre manire de vivre.

Aprs qu'il eut termin sa harangue, Anadabijou fit passer le
calumet[51], et lorsque l'on eut bien fum, il pronona aussi son
discours parlant posment, s'arrtant quelquefois, et puis reprenant la
parole en leur disant que vritablement, ils devaient tre bien contens
d'avoir sa dite Majest pour amie. Ils rpondirent tous d'une voix: ho!
ho! ho! ce qui veut dire, oui! oui! oui! Pour lui, continuant toujours
de parler, il dit qu'il tait fort aise que sa Majest ft la guerre 
leurs ennemis. Enfin il leur fit comprendre tout le bien qu'ils devaient
attendre du roi.

[Note 51: Les Indiens du nord ont l'usage de leur calum, qui est une
pipe dont le tuyau a un vara de long: il sert en mme temps  tous ceux
d'une mme compagnie, et chacun tire la fume du tabac  son tour. Ce
calum est aussi chez eux un moyen dont ils se servent pour se saluer,
comme un verre de vin chez les Europens.--(D. ULLOA.)]

Lorsqu'il eut cess de parler, M. de Champlain et Lescarbot se
retirrent. Ce dernier nous dcrit le lieu o les Montagnais se
trouvaient camps. Le lieu de la pointe St. Mathieu o ils taient
cabans est assez plaisant. Ils taient au bas d'un petit cteau plein
d'arbres, sapins et cyprs. A la dite pointe, il y a une petite place
unie qui dcouvre de fort loin, et au-dessous du dit cteau est une
terre unie contenant une lieue de long, et demie de large, orne
d'arbres.

Le lendemain,  la pointe du jour, Anadabijou fit le tour de toutes les
cabanes, criant  haute voix qu'on et  dloger pour aller  Tadoussac,
_o taient les bons amis_; car, de mme que les Europens, les sauvages
rendent une visite reue.

Marc Lescarbot a crit quelques-uns de ses entretiens avec Anadabijou;
coutons ce sauvage parler thologie: Il y a, disait-il, un Dieu qui a
fait toutes choses. Aprs qu'il et fait toutes choses, il prit quantit
de flches et les mit en terre, d'o sortirent hommes et femmes, qui ont
multipli au monde jusques  prsent, et sont venus de cette faon. Il y
a un seul Dieu, un fils, une mre et le soleil, qui sont quatre.
Nantmoins Dieu est pardessus tout; le fils est bon et le soleil, 
cause du bien qu'ils reoivent, mais la mre ne vaut rien et les mange.
Le pre n'est pas trop bon. Anciennement il y eut cinq hommes qui s'en
allrent vers soleil couchant, lesquels rencontrrent Dieu, qui leur
demanda, o allez-vous?--Ils rpondirent: nous allons chercher notre
vie.--Dieu rpondit: vous la trouverez ici. Ils passrent outre, sans
faire tat de ce qu'il leur avait dit, lequel saisit une pierre, et en
toucha deux qui furent transmus en pierres; et il dit de rechef aux
autres: o allez-vous? Et ils rpondirent de mme que la premire fois.
Dieu leur dit: ne passez plus outre. Mais voyant qu'il ne leur venait
rien, ils passrent outre. Et Dieu prit deux ptons, et en toucha les
deux premiers, qui furent transmus en btons. Puis le cinquime
s'arrta sans passer plus outre. Dieu lui dit: o vas-tu?--Je vais
chercher ma vie.--Demeure, tu la trouveras ici. Il demeure, et Dieu lui
donna de la viande, qu'il mangea. Aprs avoir fait bonne chair, il alla
avec les autres sauvages, et leur raconta ce que dessus.

Une autre fois il y avait un homme qui avait beaucoup de tabac. Dieu
vint  cet homme, et lui demanda: o est ton calumet? L'homme prit son
calumet et le donna  Dieu, qui ptuna beaucoup. Aprs avoir bien
ptun, il le rompit en plusieurs morceaux, et l'homme lui demanda:
pourquoi as-tu rompu mon calumet, tu vois bien que je n'en ai point
d'autre. Et Dieu prit un calumet qu'il avait, et le lui offrit en lui
disant, en voici un que je te donne. Porte-le  ton Sagamo, pour qu'il
le garde, et s'il le garde bien, il ne manquera plus de chose
quelconque, ni tous ses compagnons. Le dit homme prit le calumet, qu'il
porta au grand Sagamo, lequel, tandis qu'il l'eut, les sauvages ne
manqurent jamais de rien, mais depuis, l'ayant perdu, c'est l'occasion
de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Lescarbot ayant
demand au Sagamo Montagnais s'il croyait toutes ces choses, il lui
rpondit que oui, et que c'tait la vrit.. Notre chroniqueur, qui
avait le mrite de bien connatre sa religion, lui rpliqua que Dieu
tait bon, et que sans doute, c'tait le mauvais esprit qui s'tait
montr  ces hommes-l. Il n'eut pas de peine, si on l'en croit,  faire
pencher de son ct ce sauvage estimable.

M. de Champlain, comme ceux qui l'avaient devanc, fait une description
magnifique du pays qu'il parcourait, et, dit l'auteur des Beauts de
l'Histoire du Canada, elle n'tait pas exagre. Ces forts
primitives, et ces vastes nappes d'eau, les unes toutes peuples de
daims et de chevreuils, les autres de castors et de poissons dlicieux,
devaient offrir des solitudes enchanteresses et d'admirables points de
vue. La nature devait y tre pleine d'une majest vnrable, et y
dployer une magnifique fcondit. Et Qubec[52] s'levait dj comme
un vaste amphithtre.

[Note 52: Je crois avec M. Andrew Stuart, que Qubec est un nom propre
franais. Le comte de Suffolk, un des lieutenans de Henri V, portait sur
son sceau le nom de Qubec, qui tait sans doute quelque lieu de
Normandie o il avait signal sa valeur.]




                              CHAPITRE V

                                 ----

                               ARGUMENT

Entrevue de M. de Champlain avec Tessoat--Visite chez les
Hurons--Rflexions.

CEPENDANT M. de Champlain voulut pntrer plus avant dans le pays. Il
fit armer deux canots, et partit avec quatre Franais, y compris Nicolas
Vignau, imprudent menteur, qui avait fait un trange et merveilleux
rcit de la mer du Nord, et du prtendu naufrage d'un vaisseau anglais.
On dcouvrit l'le de Ste. Croix, puis on arriva  une habitation de
sauvages qui recueillaient du mas[53]. Ils ne pouvaient comprendre
comment les trangers avaient pu surmonter les sauts et les mauvais
chemins qu'il y avait  franchir pour arriver  eux. Revenus de leur
surprise, ils menrent les Franais voir le grand Sagamo Tessoat, qui
demeurait  huit lieues de l. En voyant M. de Champlain, ce chef
s'cria que c'tait un songe, et qu'il n'en pouvait croire ses yeux. Ils
passrent ensemble dans une le voisine, o tait le gros des
Algonquins. Cette position tait forte, mais le terrein peu fertile. M.
de Champlain d'tonnait qu'ils s'amusassent  cultiver une terre si
ingale, tandis que le sault St. Louis, par exemple, leur offrait le
plus beau sol; mais on luy dit que l'pret des lieux servait de rempart
contre les Iroquois.

[Note 53: Un savant moderne a prsum par un passage d'Hrodote, Liv. I,
ch. cxciii, que le mas tait connu en Babylonie. Ce grain varie
beaucoup dans les espces, dit Linne, et Chabr en compte douze.]

Tessoat voulut donner un festin aux Franais: nous y gagnerons un
nouveau dtail de moeurs. Les convis, avec chacun son cuelle de bois
et sa cuillre, et tous sans ordre ni crmonie, s'assirent  terre.
Tessoat leur distribua une manire de bouillie, faite de mas cras
entre deux pierres, avec de la chair et du poisson coups par petits
morceaux, le tout cuit ensemble et sans sel. Il y avait aussi de la
chair rtie sur des charbons, et du poisson bouilli  part. Tessoat,
comme donnant le repas, entretint les convives sans manger lui-mme;
c'est l'tiquette du pays. Le repas tant fini, les jeunes gens qui
n'taient pas du conseil sortirent, et chacun des snateurs ayant rempli
son calumet, le passa  M. de Champlain. Une demi-heure fut employe 
ce crmonial, sans qu'il fut dit un seul mot; puis on ouvrit les
dlibrations. De Champlain exposa le but de sa visite: c'tait d'aller
 la recherche des merveilles qu'avait accrdites Vignau. Mais pour
atteindre cette nouvelle toison d'or, il demandait d'tre accompagn par
quatre canots algonquins. A cette dclaration on se remit  fumer; aprs
quoi Tessoat tmoigna que ce serait  regret que cette demande serait
accueillie, parce que l'entreprise allait tre accompagne de beaucoup
de dangers. Pour rfuter cette objection, Champlain eut recours au
tmoignage de Vignau; mais amen devant le grand Sagamo, cet imposteur
garda le plus profond silence, et ce ne fut qu' force de menaces qu'il
affirma de nouveau tout ce qu'il avait dit auparavant. Tessoat lui dit
alors: tu es un assur menteur; tous les soirs au temps que tu dis, tu
couchais  mes cts avec mes enfans, et si tu es all o tu prtends,
c'est en dormant. Comment as-tu pu hasarder la vie de ton matre parmi
tant de dangers? Tu es un homme perdu, et l'on te doit faire mourir plus
cruellement que nous ne fesons nos ennemis. M. de Champlain voyant le
Sagamo en colre, lui prsenta une carte, o Vignau avait trac les
choses qu'il disait avoir vues. Tessoat, jetant sur la carte un regard
intelligent, confondit encore le misrable qui,  sa contenance, ne
laissa plus douter de sa supercherie. Il n'y avait plus de rplique, et
il fallut renoncer au voyage.

Qui croirait que ce fut  regret? Le Chef des Franais ne put se
dsabuser entirement sur le rcit de Vignau. Il prit cependant le parti
de retourner  Ste. Hlne, et il fut tmoin, sur sa route, de
l'offrande du ptun[54].

[Note 54: Aprs qu'ils ont port leurs canots au bas du sault, dit-il
ils s'assemblent en un lieu o un d'entre eux, avec un plat de bois, va
faire la qute, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de ptun. La
qute faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent 
l'entour, chantant  leur mode: Puis un des capitaines fait une
harangue, laquelle finie, le harangueur prent le plat, et va jeter le
ptun au milieu de la chaudire, et tous ensemble font un cri. S'ils ne
fesaient pas cette offrande, en passant, ils croient que malheur leur
adviendrait.]

L'anne suivante les Hurons recherchrent son alliance. Ces peuples
appells aussi Yendats, occupaient un pays ayant pour bornes le lac Eri
au sud, le lac Huron  l'ouest, et l'Ontario  l'Est. M. de Champlain
ayant visit leur pays, en fit une relation. Aprs une longue
navigation, il atteignit le lac des Attigouantans, auquel il donne trois
cents lieues de long et cinquante de large: il l'appela Mer Douce. Par
la latitude o il arriva, le pays est pre et inhabitable; mais ayant
ctoy le rivage du Nord au Sud-est, il trouva un grand changement de
pays, celui o il tait alors tant fort beau et cultiv. Il tait sur
le territoire huron.

Il passa d'abord par quatre villages ou bourgades ouvertes, qu'il nomme
Otouache, Carmaron, Touagainchain et Teguemouquiage, o il fut reu avec
autant d'hospitalit et d'amiti que Jacques Cartier  Hochelaga.

Du dernier de ces villages, il se fit conduire  Carhagoua, bourg ferm
d'une triple palissade de bois de trente-cinq pieds de haut, puis il
avana  petites journes jusques  Caiagu, capitale de tout le pays.
Cette bourgade situe au 44e degr de latitude tait une vritable
ville, qui ne contenait pas moins de deux cents grandes maisons. Tous
les environs taient ensemencs de bl-d'inde, de citrouilles et
d'herbe au soleil, dont les naturels tiraient de l'huile dont ils se
frottaient les cheveux. On voyait une varit d'arbustes fruitiers, et
de toutes les espces d'arbres que l'on rencontre en Europe.

Le pays parut  Champlain peupl d'une infinit d'mes. Il ne vit pas
moins de dix-huit villages chez les seuls Attigouantans. Huit de ces
villages taient clos de palissades de bois  triple rang, entrelacs
les uns dans les autres, avec des galeries fournies de pierres et d'eau.
Il y avait dans ces dix-huit villages, deux mille hommes de guerre, sans
compter le commun qui pouvait faire vingt mille mes. M. Dainville porte
toute la nation  quarante mille[55], d'o il appert que M. Thatcher
fait une bvue en ne portant toute la nation iroquoise qu' sept mille
mes, d'aprs Douglas. Les maisons taient en forme de berceaux, longues
de vingt-cinq  trente pieds et larges de six, laissant par le milieu
une alle qui allait d'un bout  l'autre.

[Note 55: M. Garneau croit ce chiffre trop lev.]

On peut croire que M. de Champlain revit chez les Hurons les dbris
d'Hochelaga; car c'tait la mme manire de se vtir, de se loger et de
se fortifier; mme caractre, mmes moeurs, mais surtout mme bonhomie
au dire de Lat.

M. Dainville dit du pays des Hurons: Ce territoire a de fort beaux
cantons. On y voit de jolies rivires arroser de grandes prairies, qui
se droulent  l'oeil, entrecoupes de bois, et quelquefois de belles
forts remplies de cdres.

M. de Champlain regarde comme un mme peuple les Hurons et les Iroquois,
 meilleur droit que ne le croit M. Dainville: c'est l'opinion des
savans. L'crivain moderne donne aussi aux Hurons, le jugement le plus
solide parmi les peuples du Canada. Il a dit avec plus de vrit, qu'ils
ont plus d'esprit, un gnie fcond en expdiens et en ressources, de
l'loquence, de la bravoure: ils avaient aussi des vertus civiques, et
Boileau Despraux n'aurait pas d les faire si barbares, quand il disait
en parlant des mauvais critiques:

Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous, etc. etc.

Les Hurons se convertirent au christianisme avec Ahasistari[56]. Les
missionnaires reurent ds lors des invitations d'autres sauvages
jusques au la Suprieur, et l'on vit comme reluire de nouveau les jours
o les Clment, les Boniface, les Sifroi et les Feargal portrent les
douceurs de la foi aux races germaines. On vit une compagnie aussi
clbre par les sciences que par les conqutes spirituelles, parcourir
en tous sens ces rgions, clairer nos forts. Chez les Hurons fut
commenc le mme systme qui fut tabli au Paraguay, mais l'on peut
croire, sans s'loigner de la vraie philosophie, que ce gouvernement
religieux hta la ruine de la nation en lui tant son nergie[57]. A
l'appui de cet adage, que le _soldat le plus vertueux est toujours le
plus courageux_, l'on avait vu les chrtiens faire la force des
empereurs; mais le gnie des peuples n'est pas partout le mme, et sur
les plages de l'Amrique Septentrionale, une certaine frocit fesait le
caractre de la guerre. Durant la paix, les Amricains avaient des
vertus d'tre chrtiens.

[Note 56: V. _Infra._]

[Note 57: Il ne s'ensuit pas que l'on n'aurait pas d convier ces
peuplades au christianisme.]




                              CHAPITRE VI

                                 ----

                               ARGUMENT

Colonisation de la Virginie--Des sauvages de ce pays; confdration
Pohatane--Vahunsonaca; ses conqutes--Le capitaine Smith tombe entre ses
mains--Hrosme de Pocahontas--Visite et rception de Sir John
Newport--Le roi d'Angleterre envoie des prsens  Vahunsonaca--Son
couronnement--Blocus de Jamestown--Arrive de Lord Delaware--Chances
diverses de la guerre--Nouvelle alliance--Mort du Sachem; son
caractre--Ses enfans.

Les Anglais connaissaient dj depuis quelques annes la Virginie,
qu'ils avaient ainsi nomme pour faire honneur  la reine Elizabeth, que
s'tait pique de rgner sans matre qui partaget son autorit.

Le pays, alors, depuis le rivage de la mer jusques  l'Allegany, et
depuis l'extrmit sud des eaux connues sous le nom de James River,
jusques  la rivire Patuxent dans le Maryland, tait occup par trois
nations principales, divises chacune en tribus, bourgades, clans et
familles. C'taient les Pohatans, les Monacans, et les Monohacks. La
confdration pohatane, sans contredit la plus nombreuse, habitait
depuis l'Ocan jusques  la chte des rivires dans les rgions qui
touchent  la Caroline et au Maryland. Tout ce territoire comprenait
environ huit mille milles carrs. La nature l'avait dou de nombreux
avantages, et, bien diffrentes des contres situes plus vers le nord,
celles en question, taient peu exposes au froid, moins encore  la
famine. Les sauvages frquentaient, pour la pche, les rivires
Nansamond, Iork et Chickahomine, abondantes en poissons dlicieux. De
riches moissons taient le prix d'une culture rduite chez les
Amricains au plus simple travail: le sol avait  peine besoin d'tre
remu pour produire. Les forts fournissaient avec profusion le gibier
et les fruits. Transplants sur ce sol heureux, les Pohatans taient
cependant un peuple endurci aux fatigues de la guerre, et les Mnacans et
les Monohacks, bien que protgs par un pays de montagnes, avaient
besoin d'une solide union pour leur rsister. Se Sachem principal, ou
l'empereur, comme disent les chroniqueurs du temps, tait appell par
les Anglais, Pohatan[58], quoique son nom vritable fut Vahunsonaca.

[Note 58: Pohatans tait aussi le nom de la nation.]

N vers l'an 1560, il ne fut d'abord le chef que de dix tribus, qui
formaient en premier lieu la confdration pohatane. Mais, jeune encore,
il les conduisit  la guerre contre les peuples voisins, qu'il
s'assujettit par ses nombreux exploits, et forma un petit empire qui, 
l'arrive des Anglais, offrait une agglomration formidable de trente
tribus.

Notre monarque amricain; car voil bien un royaume sauvage, accueillit
Sir John Newport et sa colonie avec la plus gnreuse hospitalit. Un
grand Ouirohance[59] le reut sur le rivage, et lui offrit des
rafrachissemens et du terrein, ou, comme il s'exprimait, un grand lit
pour ses enfans. Ce fut dans cet endroit que fut fonde la ville de
Jamestown. Vahunsonaca ne prvoyait point que ces trangers, en qui il
ne voyait qu'une troupe de frres, qu'il fallait refaire des fatigues
d'un pnible voyage, dtruiraient un jour sa famille et sa nation.

[Note 59: Ouirohance signifie un homme trs noble, un grand.]

Les Anglais ne tardrent pas  tourner leurs armes contre ceux qui les
avaient accueillis avec tant de gnrosit. Le clbre capitaine Smith,
homme peu difficile sur le point d'honneur, commena la petite guerre
pour la subsistance de la colonie. Dans une de ses rencontres, il
s'empara d'une idole ou dieu sauvage[60]. Vahunsonaca paya sa ranon,
mais en mme temps, il se prpara  repousser la force par la force.
Smith surpris en explorant la rivire Chickahomine, fut pris, malgr son
intrpidit, et tran de tribu en tribu jusques  Ouirohocomo,
rsidence temporaire Du Sachem. C'tait un homme de belle taille, 
l'air grave et majestueux. Il tait assis devant un feu, sur un sige
recouvert de peaux, envellop lui-mme dans un immense manteau de
Rarowcum[61], peau prcieuse, dont les queues pendantes relevaient
encore sa richesse. A ses cts taient ses deux filles, Pocahontas et
Matanchanna, ainsi qu'une femme de distinction que l'on disait tre la
reine d'Appamatuck. Plus loin, et sur deux lignes, tait range la
noblesse, les hommes d'un ct et les femmes de l'autre. La reine
d'Appamatuck prsenta  Smith de l'eau pour se laver, et une de ses
suivantes apporta une touffe de plumes comme manire d'essuie-mains.
Aprs ce crmonial Vahunsonaca ouvrit le conseil, qui pronona la mort.
On sait des deux cts de l'Atlantique, que Smith dut son salut  la
clbre Pocahontas. L'indomptable Sachem, que les larmes seules de cette
tendre enfant pouvaient flchir, arrta la justice prte  frapper, et
renvoya le capitaine. Il lui donna mme son amiti, et le pria de lui
envoyer deux canons, lui promettant, en retour, de l'adopter pour son
fils, et de lui cder la terre de Cappahowsick.

[Note 60: On a avanc  tort que les peuples de la Virginie taient
dpourvus d'ides religieuses. Cette idole semble dj prouver le
contraire. Ils avaient un sacerdoce, et, nous dit Madame de Genlis, on
fesait faire aux prtres une manire de noviciat, sous un arbre. Des
hommes arms de boucliers formaient une barrire autour d'eux. D'autres
cherchaient  lancer contre eux des baguettes, mais on les garantissait.
Puis on abattait l'arbre, on allumait un feu, et l'on formait des
guirlandes et des couronnes pour les jeunes gens. Vahunsonaca btit un
Temple qui avait cent quarante pieds de long. Les quatre angles
portaient chacun une figure en bois. La premire reprsentait un homme,
la seconde un dragon, la troisime une panthre, et la quatrime un
aigle.]

[Note 61: Ainsi crit M. Thatcher, C'est, je suppose, le Racoon des
naturalistes. V. McLock's Natural Hist., Chneider, de Villebrune, etc.
etc.]

Sir John Newport, rassur par des procds si honorables, ne craignit
pas de s'engager lui-mme dans l'intrieur avec une escorte de trente
hommes. Il fut dfendu  toutes les tribus d'attaquer le chevalier sur
son passage, et Vahunsomaca le reut d'une manire digne de lui. Il y
eut un festin que se prolongea durant toute la nuit. Sir John donna au
Sachem un jeune anglais nomm Savadge, qui parut lui plaire beaucoup, et
il en reut en retour un petit sauvage appell Nemontack. Durant les
quatre jours que dura la visite, Vahunsonaca fit voir tant de dignit et
de discrtion que Smith et Newport ne purent s'empcher de l'admirer.
Sir John, suivant l'esprit de sa nation, conduisait avec lui une
multitude d'objets de trafic, au moyen desquels il esprait se procurer
une immense quantit de bl. Les sauvages du commun se pressaient autour
de lui, mais leur roi demeurait sur sa natte, orne de perles et de
coquillages. Le gouverneur s'avisa de l'engager  faire comme les
autres, mais Vahunsonaca lui dit avec dignit: Sachem, je suis un grand
Ouirohance, et je t'estime tel. Laisse  ma disposition toutes tes
marchandises; je prendrai celles qui me plaisent, et je te donnerai en
retour ce qui me paratra d'une valeur proportionne. Sir John se laissa
prendre; Vahunsonaca choisit froidement, et fit verser quatre boisseaux
de bl  ceux qui en avaient espr vingt muids. Mais comme le sauvage,
habile  tromper, se laisse aussi facilement jouer lui-mme, le
capitaine Smith eut sa revanche. Il montra divers petits objets, qu'il
mit au jour pour en faire ressortir le brillant. Ces oripeaux attirrent
les regards du Chef, qui donna trois cents boisseaux de bl pour deux
livres de grains bleux, lorsqu'on lui dit qu'ils taient d'une substance
fort rare, et faits pour tre ports exclusivement par les plus grands
monarques. Il devinrent en usage chez les plus grands chefs, auxquels
seuls il permit d'en porter, par un ordre qu'il donna en 1608, son
conseil assembl  cet effet.

Mais les objets de luxe n'taient point les seuls dont Vahunsonaca
chercht  se mettre en possession. Il avait t  mme d'observer la
supriorit que les armes  feu donnaient aux Anglais. Il mit tout en
oeuvre pour s'en procurer, et lorsque Sir John Newport se prpara 
faire un voyage en Angleterre, il lui envoya de grands prsens, et en
obtint vingt-cinq pes. N'ayant as trouv l'honorable Smith aussi
complaisant, il en fut si piqu, qu'il commanda  tous ses sujets de
saisir les armes des Anglais, partout o ils les trouveraient. Il s'en
suivit plusieurs escarmouches dans lesquelles les sauvages ne furent
point les plus forts. Le Sachem revenu de son emportement, envoya
Pocahontas  Jamestown, pour solliciter la mise en libert des captifs.
Smith, peu dlicat envers sa bienfaitrice, ne les lui remit qu'aprs les
avoir fait battre de verges.

Cependant Sir John Newport revint d'Angleterre avec de grands renforts.
Il tait porteur de magnifiques prsens du roi Jacques  son bien-aim
frre et alli, Pohatan. Ce prince lui envoyait, outre un grand nombre
d'objets prcieux, un bassin en argent avec une aiguire, un lit royal
et des habits de valeur. Il avait donn commission au chevalier, de
confirmer le droit divin de son alli en Virginie, par les crmonies
d'un couronnement; et il envoyait  cet effet un trne, la couronne, le
sceptre, et un manteau carlate et broch d'or.

Smith, envoy pour prvenir Pohatan de venir  Jamestown, pour recevoir
les insignes de la royaut, en reut cette rponse fire: Moi aussi je
suis Sachem, et c'est ici mon domaine, j'y resterai huit jours, pour
attendre les prsens dont tu me parles. Ton pre (Sir John Newport) doit
venir  moi. Quant aux Monacans, je sais venger mes injures. Et pour ce
que tu dis d'Appamatuck, il n'est pas situ o tu dis en disant ces
mots, il saisit une canne, et traa sur le sable la gographie de ce
lieu. Il fut inflexible, et il fallut que le reprsentant du roi des
Anglais vint trouver ce sauvage jusques  Ouirohocomo. Pohatan se laissa
revtir des habits royaux; mais lorsqu'on voulut le faire agenouiller
pour recevoir la couronne, il exera la patience de tous les officiers.
Enfin, l'un d'eux, s'appuyant fortement sur les paules royales, fit
plier sa sauvage Majest, tandis que trois autres lui mirent le riche
diadme sur la tte. Aussitt la garde salua le nouveau couronn d'une
telle vole de mousqueterie, qu'il fut saisi d'effroi; toute sa cour
d'enfuit dans ces paisses forts amricaines, comme tonnes
elles-mmes qu'on les rendt tmoins d'un crmonial si nouveau et si
effrayant. Cependant tout redevenait calme. Le monarque revenu de sa
frayeur, donna navement son manteau de peau et ses mocassins  Sir
John, qui ne se crut pas peu honor de possder les vieux insignes de la
royaut virginienne. Mais les _couronnans_ s'en allrent sans avoir
obtenu de secours contre les Monacans, ni mme que les restrictions sur
le commerce fussent leves.

Au mois de Dcembre, le Sachem invita Smith  le venir voir, et lui
promit un plein bateau de bl, pourvu qu'il l'aidt  btir un palais,
et qu'il lui procurt cinquante pes. Le chevaleresque anglais
s'aventura avec cinquante hommes. Pohatan fit travailler ses gens, puis
lui laissa voir qu'il l'avait jou. Le bouillant capitaine voulut
employer la force; mais il fallut retraiter  la fin, et le Sachem
retira tout le fruit de son adresse. Son gendre, Opechancana, ne put
retarder Smith, et en reut mme un affront, mais douze dputs envoys
sous main  Jamestown obtinrent, au nom du capitaine, cinquante pes et
trois cents haches. Ce ne fut pas assez pour les Anglais d'tre ainsi
dups; Pohatan, aprs avoir march trente lieues  la poursuite de
Smith, revint  Ouirohocomo, assembla toutes ses forces et fondit sur la
colonie. Il intercepta et fit prisonniers le capitaine Radcliffe et
quarante anglais, et assigea Jamestown. Au bout de six mois, les
assigs se virent rduits de six cents  soixante. Dans cette
extrmit, ils vacurent Jamestown, et s'embarqurent pour
l'tablissement des Bermudas.

Pohatan semblait redevenir matre sans contrle de la Virginie, lorsque
le sort voulut que les colons fugitifs rencontrassent le lord Delaware,
qui venait d'Angleterre avec une suite considrable. Ils rentrrent 
Jamestown. Le Sachem dut frmir de douleur en abandonnant ses dbris, et
les Anglais bruler du dsir de la vengeance  la vue des cendres d'un
tablissement nagure si florissant.

Sir Thomas Dale, qui succda bientt  lord Delaware, pntra jusques 
Appamatuck, rase les forts des Pohatans, et y fonda New-Bermudas.
Vahunsonaca vengea en quelque sorte cet affront par le drame sanglant de
Fort-Henry.

L'enlvement de Pocahontas, en 1612, vint mettre fin  la guerre.
Harasss de toutes parts, les Anglais parvinrent  se faire livrer la
princesse, en corrompant un Sachem, vassal de Pohatan. Peu contens de la
ranon qu'il leur offrait, il s'avancrent par eau, au nombre de cent
cinquante, jusques  Ouirohocomo. Le Sachem les reut avec intrpidit.
Il leur demanda le but de leur marche, en leur disant, que s'ils taient
venus pour combattre, ils prouveraient le sort de Radcliffe. Il y eut
une attaque, qui fut inutile; car les sauvages se cachrent dans les
bois, aprs avoir fait leurs bravades. Pohatan alla se fortifier 
Orapakes avec quatre cents guerriers. Il y reut de la part des Anglais
une dputation plus pacifique. Les envoys ne furent pas admis en sa
prsence, mais Opechancana les reut avec faveur. Un des dputs tait
le jeune Rolfe, que fut pas longtemps ddaign: il obtint la main de
Pocahontas, et cette alliance fut le gage de la paix, qui dura jusques 
la mort de Pohatan, qui arriva en 1618.

On a vant la haute stature, la bonne mine et la majest de ce sauvage,
remarquable sous des rapports bien plus importans. Pour parler de sa
puissance, son pouvoir, loin de dcheoir par le voisinage des Anglais,
s'tait accru, et, de l'est  l'ouest, depuis le rivage de la mer
jusques  l'Allegany, tout lui obissait. Les Monacans taient contenus,
ainsi que les Massahomis. Ces peuples, qui ne peuvent tre que les
Iroquois, commenaient  harceler sans relche les tribus de la
confdration situes plus au nord.

Pohatan marchait toujours accompagn d'une garde de cinquante hommes
choisis, et fesait observer  ses guerriers une discipline rgulire.
Ainsi nous voyons que lors d'une visite de Sir John Newport, il passe en
revue trois cents de ses sujets, et leur fait simuler un combat avec des
volutions trs compliques. Lorsque cet ordre devint inutile en
prsence des armes  feu, il employa mille expdiens pour s'en procurer,
et il y russit assez bien. Il employa plusieurs Allemands  discipliner
ses soldats, et  construire un arsenal, qui contenait les insignes
envoys par Jacques Ier, et des armes pour quipper mille combattans. Il
y avait aussi un trsor, et il tait considrable.

On rapporte que deux transfuges l'ayant laiss avec promesse de lui
livrer le capitaine Smith et un grand amas d'armes, il les fit excuter
sur le champs, lorsqu'il les vit revenir les mains vides; car, dit-il,
ceux qui avaient voulu trahir le capitaine, le pouvaient trahir
lui-mme. Pyrrhus ne trouva que dans un ancien Romain une grandeur d'me
au-dessus de celle de Pohatan.

Ce sauvage tait encore estimable comme homme social, je citerai 
l'appui un bel exemple. M. Hamer, envoy de Sir Thomas Dale, trouve le
Sachem entour d'une garde de deux cents hommes. Aprs avoir prsent le
calumet  l'ambassadeur, il s'informe de la sant de Sir Thomas, puis de
Madame Rolfe (Pocahontas). Hamer lui rpondant que la princesse est si
heureuse, que lors mme qu'elle serait libre, elle resterait 
Jamestown, il se rjouit avec sa candeur ordinaire du bonheur de sa
fille. Enfin, il demande le but de la visite. Hamer lui dit qu'il a des
choses particulires  lui communiquer, et alors le Sachem fesant
retirer tout le monde  l'exception de deux de ses femmes, l'on se met 
parler d'affaires. L'envoy tait charg de demander pour Sir Thomas, la
main de Matanchanna. A cette proposition Pohatan proteste de son amiti
pour les Anglais, et ne veut de preuve de la leur que leur parole; mais
il ne songe point  de nouvelles alliances. La politesse dploye dans
cette entrevue est admirable; mais ce qui l'est encore plus, c'est que
jusques  la mort du Sache, il n'y eut plus aucunes rixes entre ses
sujets et les colons.

Les vieux crivains sont partags sur mon hros. Stith, aprs l'avoir
appell un prince de talens et de grand sens le dit insidieux et
cruel. Quant aux grandes vertus morales, ajoute-t-il, comme la vrit,
la bonne foi, la magnanimit, il semble s'en tre peu souci. Burke
parle autrement. Ce prince, dit-il, dans un moment d'enthousiasme, sera
sans doute trait de barbare et de tyran par les peuples civiliss, mais
ses titres  la grandeur, quoiqu'il n'ait pas eu les mmes moyens, sont
aussi lgitimes que ceux d'un Gengis ou d'un Tamerlan. M. Thatcher cite
avec complaisance cette comparaison: je dirai pour ma part, qu'un homme
plac par le sort  la tte d'une confdration de peuplades incultes,
la plupart soumises par la terreur, les gouvernant en despote, et
maintenant son pouvoir malgr les Anglais, les Monacans et les Iroquois,
me semble digne de l'admiration des hommes. Pohatan laissa, outre ses
trois filles[62], deux fils, Opitchipan et Keketaugh, peu dignes de lui
succder.

[Note 62: Opechancana avait pous l'ane.]




                              CHAPITRE VII

                                  ----

                                ARGUMENT

Suite des Sachems pohatans--Sasapin et Mangopeomen--Ce dernier runit
les Chickahominis  la confdration--Ligue contre les Anglais; soixante
et dix forts sont dtruits ou abandonns--Bataille de Pamunky,
armistice--Mangopeomen est pris--Sa mort et son
caractre--Particularits intressantes de la vie de Pocahontas.

OPITCHIPAN, successeur de Pohatan, pris le nom de Sasapin[63]. Il n'eut
de Sachem que le nom, et s'associa son beau frre, Opechancana, que
rgna sous le nom de Mangopeomen. Grand chef de guerre sous son beau
pre, ce Sachem avait fait prisonnier le capitaine Smith. Moins heureux
plus tard, il en avait t terrass, et trait avec ignominie: il se
vengea en semant le carnage dans la journe de Fort-Henry. Ce sage
Ouirohance prit sur son beau frre tout l'ascendant que son gnie lui
promettait, et ouvrit son gouvernement par une manoeuvre d'une politique
adroite. Dissimul avec les Anglais, auxquels il ne pouvait pardonner la
prise d'Appamatuck, il renouvella l'ancienne alliance de 1619, pour
mieux voiler ses desseins. L'artifice par lequel il runit  la
confdration pohatane la nation des Chickahominis, justifie assez les
craintes que les habitans de Jamestown commenaient  concevoir. Cette
peuplade ayant refus de payer  la colonie un tribut annuel, le
prsident Yeardly entra sur son territoire avec des troupes; mais
Mangopeomen persuada les Chickahominis de le reconnatre pour Sachem, et
il engagea le gnral  retraiter. Cette annexe qu'il fit  sa
puissance, devait le servir dans l'excution du nouveau plan de dfense
que son intelligence voyait ncessit par l'accroissement journalier des
ressources de la colonie.

[Note 63: Cet usage de prendre un nom en arrivant  l'autorit suprme,
tait commun  toute l'Amrique. Ouingina prend le nom de Pemissapan,
comme Opitchipan celui de Sasapin. Vahunsonaca avait apparemment adopt
celui de Pohatan. Le mme usage ne fut pas moins rpandu dans l'ancien
monde, et c'est ainsi que tant de rois, en Irlande, portrent les noms
de Laogaire ou d'Eochaid; tant d'autres, celui de Donald, chez les
Caldoniens.]

Sir Thomas Wyatt succda  Yeardly, en 1621. Mangopeomen qui n'tait pas
prt  clater, envoya  Jamestown un orateur qui dbita une harangue de
compliment. Pour rendre la dception plus parfaite, il offrit de fournir
des guides pour conduire les Anglais dans des lieux o ils pensaient
trouver des mines de cuivre. Mais aprs avoir sond les dispositions de
Namenacus, Sachem de Patuxent, et des tribus de l'est, il rsolut enfin
de fondre sans plus tarder, sur la colonie.

Le 21 mars, 1622, jour nfaste dans les annales virginiennes, les
diverses tribus engages dans la ligue se trouvrent stationnes sur les
diffrens thtres du massacre, avec une clrit et une prcision qui
taient dues  Mangopeomen, l'me de ces masses, si difficiles 
contenir. Cette fois, quoique plusieurs partis eussent  traverser un
chemin immense parmi les forts, guids seulement par les astres, aucun
ne s'gara. Soudain les coups tombrent. Le terrible Sachem, semblable 
Mars parmi les siens, alimentait le carnage. Un massacre pouvantable
eut lieu, et trois cent quarante-sept personnes furent les premires
victimes de cette boucherie, qui eut des suites encore plus funestes.
Caanco, sauvage chrtien, avait cependant donn l'alarme; le danger fut
connu de toutes parts, et toute la colonie se mit sous les armes.
Frmissant de rage, Mangopeomen rallia, comme Attila arrt devant
Orlans, ses guerriers rpandis dans le pays, et il attendit de pied
ferme l'ennemi, que cette scne de dvastation dploye  ses yeux,
excitait  la vengeance. Une guerre  mort suivit, dans laquelle les
Anglais galrent en barbarie les Pohatans, qui leur donnrent ds-lors
le nom de Grands Couteaux. De quatre-vingts forts que les colons
possdaient, il n'en resta que huit sur pied, et la population totale se
trouva rduite  1700 mes, en 1624. Lorsque l'on envoya proposer la
paix, l'implacable sauvage fit une rponse pleine de fiert, et foula
aux pieds l'image du roi d'Angleterre, qu'on lui avait prsente. La
guerre la plus dvastatrice continua avec une furie toujours croissante.

En 1625, Sir Thomas Wyatt entra en personne sur le territoire des
Pohatans. Mangopeomen l'attendit  Pamunky,  la tte de neuf cents
guerriers. Un combat fut livr dans lequel les Anglais parurent d'abord
victorieux; mais ils ne purent pousser jusques  Matapony, principal
fort, qui n'tait qu' quatre milles du champ de bataille, et furent
contraints de retraiter. De nouvelles ouvertures de paix furent encore
rejetes; et ce ne fut qu'en 1632, que les sauvages se prtrent  une
trve.

Mangopeomen la rompit, lorsque  l'arrive d'un nouveau Gouverneur et
d'une nouvelle colonie, la guerre civile se mit entre les Europens.

Quoiqu'avanc en ge, il fesait, avec une extrme clrit, parvenir ses
ordres aux tribus les plus loignes. Il voulut faire lui-mme la
principale attaque  la tte des cinq tribus les plus considrables;
tandis que les efforts subordonns furent confis aux Chefs respectifs,
systme qui tendit le massacre des bouches de la Chesapeake jusqu'aux
extrmits des eaux qui s'y jettent. Cinq cents personnes furent tues,
et grand nombre tranes en captivit. Sir John Berkeley[64],  la tte
de toutes les forces de la colonie livra plusieurs combats dsesprs
qui le conduisirent jusque dans le centre du pays des sauvages.
Mangopeomen tait alors si dcrpit par l'ge et les infirmits, qu'il
tait rduit  se faire porter dans une espce de litire, d'o il
dirigeait la marche en avant, ou la retraite de ses guerriers. Poursuivi
chaudement par un parti de cavaliers, il fut pris et conduit 
Jamestown, o,  leur grand honneur, les Anglais le traitrent avec
gards, ensevelissant gnreusement le souvenir de leurs dfaites,  la
vue de l'infortune prsente de leur plus terrible ennemi. Il y eut un
Anglais qui fut inaccessible  ces nobles sentimens. Le Sachem vcut
plusieurs jours, entour de ses serviteurs, qui avaient eu la permission
de le suivre; mais il fut lchement assassin par un de ses gardes, sans
autre offense que le courage qu'il montrait dans le malheur. Quelques
jours avant sa mort, il entendit un grand remuement autour de sa
personne. Ayant fait lever ses paupires, ce qu'il ne pouvait plus faire
seul, il aperut un groupe de curieux. Il fit aussitt demander le
Gouverneur, et lorsqu'il parut, il dit avec dignit que si Mangopeomen
avait eu la fortune de faire prisonnier le Sachem des Anglais, il ne
l'aurait point donn en spectacle  ses sujets; trange leon d'un
soi-disant barbare  un chevalier.

[Note 64: Cet officier, qui fit ses premires armes contre les Pohatans,
s'illustra, je crois, dans les guerres civiles de son pays, et lors de
la Restauration, il proclama Charles II en Amrique.]

Aucun sauvage, sans en excepter Metanco, ou le roi Philippe, ne fit plus
de mal aux Anglais. Sa haine ne parut pas provoque comme celle du
vainqueur de Swanzey; mais il prvoyait sans doute la ruine de sa
nation, et le patriotisme parle en sa faveur.

Beverley nous apprend qu'il tait d'une haute stature, et qu'il avait le
port extrmement noble. Stith l'appelle un prince fier et politique.
Burk, l'Annibal de la Virginie. Locke l'a mentionn dans son immortel
ouvrage sur l'Entendement[65]. Sa mort fut le prlude de la dissolution
prochaine de la confdration pohatane.

[Note 65: Si Opechancana, roi de Virginie, et t lev en Angleterre,
peut-tre aurait-il t aussi bon thologien et mathmaticien que qui
que ce soit dans ce Royaume. Toute la diffrence qu'il y a entre ce roi
et un anglais, consiste simplement en ce que l'exercice de ses facults
a t born aux usages et aux ides de son pays.--(_Ess. sur l'ent.,
Tome 1, Liv I, Chap. III, p. 87, penes me._)]

Je terminerai ce chapitre par ce qu'offre de plus intressant la vie de
Pocahontas.

Ne en 1595, avec toute les qualits du coeur, cette enfant de la nature
est surtout clbre par l'acte extraordinaire d'humanit et de courage
qui sauva le romanesque capitaine Smith. Dj l'excuteur lve ha hache
de guerre sur le prisonnier, lorsque Pocahontas, g alors de douze ans,
s'lance entre lui et le capitaine. Tenant embrasse la tte de Smith,
elle conjure son pre de l'pargner. Elle tait plus que tous ceux de sa
famille en possession de ce coeur fier, et le toucha en faveur du
criminel.

Plus tard, Jamestown est visite par la famine. La fille de Pohatan y
fait parvenir des vivres, qui soutiennent les Anglais jusques au retour
de Sir John Newport.

Cependant les sauvages,  la vue de l'accroissement des Anglais, ont
conjur leur perte. Pocahontas s'vade au milieu de la nuit, et,
s'engageant dans les paisses forts de son pays, elle traverse mille
dangers pour avertir les colons de celui qui les menace. Des bienfaits
aussi signals eurent bientt port de l'autre ct de l'Ocan le nom de
l'hrone virginienne; mais quelle en fut la rcompense? Argall, le mme
qui porte le fer et le feu dans les tablissements de la marquise de
Guercheville, officier dont la vie est seme d'actions hroques, nobles
parfois, et aussi de faits dshonorans, parat sur la scne. Naviguant
sur la rivire Potomac, en 1612, il apprend que la princesse est dans
les environs. Il lui fait une visite, et l'invite  monter sur son
vaisseau, promettant de la remettre sur le rivage aprs une courte
promenade. Elle se laisse prendre; on la respecte, mais on ne lui tient
point parole.

Durant son sjour  Jamestown, la beaut de Pocahontas, sa simplicit
nave, et ces manires gracieuses qui accompagnent toujours l'innocence
du coeur, lui attirrent les regards du jeune Rolfe, colon distingu,
qui l'pousa avec la permission de Pohatan. Cet hymen fut le gage d'une
heureuse paix. Elle reut le baptme, et fut appelle Rebecca, mais
Pocahontas tait le plus beau nom qu'elle pt porter, et la postrit le
lui a conserv.

En 1616, elle dit adieu  son pays, et partit pour l'Angleterre, avec
son poux et Sir Thomas Dale. La renomme l'avait prcde  Londres,
une de ces immenses cits desquelles le bruit d'une victoire,
quelquefois, n'atteint pas l'enceinte; mais un rcit romanesque se fait
jour au milieu du tumulte qui y rgne. L'hrone amricaine devait y
attirer tous les regards. Le roi Jacques, que Stith appelle un pdent
couronn, monarque en tout singulier, et qui n'a eu son gal qu'en un
czar de Russie, trouva fort mauvais que le jeune Rolfe et eu la
prsomption d'pouser, sans son agrment, une princesse fille d'un roi
son alli; mais sa Majest se calma, et les deux poux furent
introduits  la cour par lord Delaware et l'honorable Smith. Un vieux
chroniqueur dit de la princesse virginienne, qu'elle tait plus
favorise de la nature, plus gracieuse et mieux proportionne que
plusieurs dames de la cour, au jugement mme des courtisans _et plus
beaux sirs_.

Aprs avoir joui quelque tems de la faveur de la bonne reine Anne, 
laquelle Smith avait prsent un mmoire sur ses belles actions,
Pocahontas se retira  Benford, fatigue du tumulte de la capitale.

Enfin, en 1617, des raisons particulires l'engageant  retourner en
Amrique, elle devait monter sur un vaisseau amiral  Gravesend,
lorsqu'elle mourut, ge de vingt-deux ans. Les derniers momens de sa
vie ne dmentirent pas sa plus tendre jeunesse. Elle laissait un jeune
enfant sous la tutelle de Sir Lewis Stewkely, mais ce seigneur ayant
perdu toute sa fortune dans le malheur de Rawleigh, il passa sous celle
de son oncle, John Rolfe, de Londres. Il; vint plus tard en Amrique,
hrita d'une grande partie du territoire de son aeul, et laissa une
fille qui fut marie au Colonel Bolling. Ce dernier maria deux de ses
filles aux Colonels Randolphe et Fleming. L'honorable Randolphe, de
Roanoake, est encore un descendant de Pocahontas au sixime degr, selon
M. Thatcher.

L'histoire n'offre rien qui gale l'hrosme dploy par cette femme
forte; et le roman n'a rien imagin de suprieur. Quelle hrone, en
effet, possda  un degr plus minent ces belles qualits qui ornent le
coeur humain, la candeur, l'amiti constante, et la compassion pour le
malheur. L'indpendance de son caractre, et la dignit de toutes ses
dmarches, ne parlent pas moins en sa faveur. Les auteurs du
Dictionnaire Historique on consacr un article  Pocahontas, digne de
figurer dans toutes les histoires.




                            CHAPITRE VIII

                                 ----

                               ARGUMENT

De quelques autre sachems pohatans--Tomocomo--Nemattanoi--Voyage du
premier en Angleterre--Bravoure du second--Extinction de la
confdration pohatane dans la personne de Topotomoi--Histoire de
Japazawa, Sachem des Potomacs.

PARMI les Amricains qui jouent un rle secondaire dans les annales de
la Virginie, se trouvent Tomocomo et Nemattanoi.

Tomocomo, gendre et premier conseiller de Pohatan, fut prfr  Sir
Thomas Dale, et obtint la main de Matanchanna. Il fut charg par son
beau-pre d'accompagner Pocahontas en Angleterre, et de compter tous les
Anglais. Le bon Tomocomo, arriv  Plymouth, prit une canne dont il
donnait un bout  chaque homme qu'il rencontrait; mais bientt l'horizon
du sauvage s'agrandit, et il jeta le dernier bout de son bton. De
retour en Virginie, o il revint avec le capitaine Argall, il ne put
rendre compte  son matre qu'en galant le nombre des Anglais aux
astres du firmament et aux feuilles de la fort. Pendant qu'il tait
encore  Londres, il vit l'honorable Smith, et le pria de lui faire voir
son Dieu et son roi. Pour la Divinit, le capitaine s'en excusa de son
mieux. Mais il lui prouva qu'il avait vu le roi et la reine. Oh! s'cria
alors Tomocomo, quand tu donnas au Sachem un petit chien blanc, il le
nourrit comme lui-mme; et moi, qui suis meilleur qu'un chien blanc, ton
roi ne m'a rien donn.

Nemattanoi tait un personnage d'un autre genre. C'tait l'Ajax
virginien, et il passa longtems pour le premier homme de guerre de sa
nation. Ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'tait qu'il se ft trouv
dans une multitude de rencontres avec les Anglais sans tre jamais
bless. Sa bonne fortune, jointe  son ambition le mit  mme de passer
pour invulnrable parmi les siens. Mais Opechancana le livra aux
Anglais, qui le fusillrent.

Topotomoi avait succd  Mangopeomen, sans hriter de sa gloire. Un
agent anglais rgna pour lui. L'assemble de Virginie passa un acte qui
lui assignait telles terres qu'il se choisirait sur la rivire Iork, et
elle nomma des commissaires qui l'amenrent  Jamestown, et le
reconduisirent dans son pays.

Plus tard une peuplade loigne s'tant avance pour s'tablir en
Virginie, Topotomoi alla au secours des Anglais avec cent guerriers, et
fut tu dans le combat. Le satirique auteur d'Hudibrias[66], a
immortalis par ces vers, le dernier des Pohatans:

               A precious brother having slain
               In time of peace an Indian
               The mighty Tottipotimoy
               Sent to our elders an envoy
               Complaining sorely of the breach.

[Note 66: Butler.]

La dynastie pohatane avait rgn prs d'un sicle depuis Vahunsonaca.

A une distance assez considrable des Pohatans vivaient les Potomacs.
Japazawa, leur Sachem, fit un trait avec le capitaine Smith, en 1608.
On prtend mme qu'il s'entendit avec Argall, et lui livra Pocahontas.
Quoiqu'il en soit, il parut  Jamestown, en 1619, et permit aux Anglais
d'envoyer deux navires sur la Potomac. Le capitaine Croshaw, chef de
cette croisire, entra si fort dans les faveurs du Sachem, qu'il fut
nomm Chef de guerre contre les Pazaticans, peuple froce, ennemi des
Potomacs.

Mangopeomen lui envoya un dput avec un prsent de deux corbeilles de
perles, et le fit prier de tuer le capitaine; mais il rpondit firement
que les Anglais taient ses allis, et Sasapin son frre.

Les complaisances de Japazawa ne furent pas bien rcompenses. Iago,
Sachem d'une tribu lointaine, s'tant rfugi chez lui, et n'ayant pu
obtenir du secours, le perdit dans l'esprit des Anglais. Isaac Madison,
envoy pour se joindre  Croshaw, l'arrta avec toute sa famille, et le
conduisit  Jamestown, o il languit dans une longue captivit. Quoique
les Anglais se montrassent bien injustes envers lui, il tait peu digne
que l'on plaignt son sort, malgr l'pithte de bon roi, que Smith
lui prodigue.




                              CHAPITRE IX

                                 ----

                               ARGUMENT

Digression concernant la dcouverte de la chte de Niagara--Entrevue de
Mayouck avec MM. Price et Willmington--Son rcit de la
cataracte--Excursion.

La nouvelle Angleterre venait  peine de fixer une retraite aux
mcontens des trois Royaumes, que l'on songea  y envoyer des
missionnaires qui, par dfaut de proslytes exploitaient les beauts des
rgions qu'ils parcouraient, suivant en cela le gnie du clerg de
l'Eglise d'Angleterre, presqu'entirement compos de savans. Price et
Willmington reurent l'ordre de pntrer vers le nord. S'tant reposs
dans le bourg naissant de Boston[67], ils dirigrent leur course vers le
but qui leur avait t indiqu. Dj ils avaient franchi une chane de
montagnes, lorsqu'ils tombrent dans un pays plat. Aprs avoir march
plusieurs jours sans rencontrer aucune crature humaine, ils aperurent
enfin dans une clairire et  travers les arbres, un groupe de sauvages
qui, s'approchant d'eux, leur parlrent un langage agrable, mais qu'ils
ne comprenaient pas. Les gestes de ces sauvages marquaient leur surprise
 la vue d'hommes si diffrens d'eux, et n'ayant pour arme que ce qui
leur semblait un bton poli. Au milieu de cet bahissement une bande
d'oies passa au-dessus de leurs ttes. Ils dcochrent leurs flches;
mais ce fut sans effet. Nos visiteurs tirrent en mme temps, et, au
grand tonnement de la troupe deux oies tombrent expirantes sur le sol.

[Note 67: V. l'histoire des E.-U.]

Le Chef, qui s'appellait Mayouck, pria les trangers de le suivre dans
on village, pour montrer  son peuple le merveilleux effet de leurs
btons. On arriva bientt  un nouveau groupe, occup  lever une
cabane d'corce. Mayouck fit entendre que ce n'tait l que le lieu de
chasse, et que le village tait encore loign dans la direction du
soleil, qui se drobait alors derrire les arbres. On le trouva enfin
sur la rive de la rivire Oneida. Price et Willmington voulurent passer
au-del, et demandrent des renseignements au Sagamo sur la route qu'ils
devaient suivre. Il leur donna  entendre que la rivire qu'ils avaient
traverse conduisait  un immense bassin, form par la dcharge de
plusieurs grandes rivires, mais que bien peu de guerriers de sa tribu
avaient jamais t jusque-l. Il y avait pourtant un ancien qui, dans sa
jeunesse, s'tait avanc avec son canot durant plusieurs soleil. Il
avait racont qu'il avait vu une norme rivire tombant dans une mer
d'eau douce, et qu'ayant dbarqu pour chasser, il avait entendu un
bruit terrible d'eaux qui tombaient. Ayant travers vis--vis les bois,
d'o le bruit semblait venir, il vit que le courant devenait si rapide
qu'il n'tait pas possible d'avancer. La crainte le fora de faire
rebrousser son canot, et depuis ce temps aucun sauvage n'osa
s'aventurer. Les deux ministres furent plus hardis, et ils engagrent
Mayouck  les accompagner. Aprs qu'ils eurent navigu plusieurs jours,
ils aperurent l'Ontario, dont la vue les frappa d'tonnement; car ce
fleuve leur parut une mer sans bornes. Comme ils rangeaient la cte, les
daims sortaient de leurs bosquets pour les voir, ou traversaient  la
nage les embouchures de rivires et de ruisseaux. Mais on s'occupait
plutt  admirer la beaut de la scne qui s'offrait  la vue, qu'
interrompre les jeux et les gambades des btes fauves. On avanait
toujours sans se douter de rien, lorsque un matin que l'on fit plusieurs
milles avant que le soleil n'et dissip la brume paisse qui couvrait
le lac, on entra dans une grande rivire qui vient se jeter dans
l'Ontario. On continua de naviguer, mais le courant devint si rapide,
que l'on fut oblig d'aller par terre. Le vent, qui soufflait
lgrement, fesait un murmure continuel parmi les arbres, ml  un
bruit sourd que Mayouck jugea venir de plus loin. Il ordonna  un jeune
guerrier, qui l'accompagnait, de monter sur un pin lev qui tait
proche. Le jeune homme fut  peint  la moiti de l'arbre, qu'il poussa
un cri de surprise, et, en ayant descendu, il dit qu'il avait vu des
nuages immenses d'cume au-dessus des arbres. Comme on continuait de
marcher, le bruit devenait plus distinct et plus fort  chaque instant,
et la vitesse du courant fit croire que l'on approchait d'un rapide
furieux; mais on sortit d'un bois pais, et l'on se trouva tout--coup
sur le bord d'un rocher nu, qui tait comme suspendu sur un vaste
gouffre, dans lequel deux courans et une rivire se prcipitaient avec
un bruit qui noyait toutes les acclamations de surprise, et qui
surpassait les mugissemens de lamer dans sa fureur. Se retirant avec
effroi, les voyageurs fixrent leurs regards tonns sur le torrent
bruyant et cumeux, sans faire attention que la partie du rocher sur
laquelle ils se trouvaient, il n'y avait qu'un instant, s'branlait et
se dtachait: cet immense bloc tomba, et le bruit de sa chute retentit
dans tous les bois d'alentour, plus fort que celui de la cataracte. Les
deux Anglais se retirrent comme malgr eux au milieu des arbres,
n'osant revenir vers le point d'o ils avaient vu crouler le rocher; et
dans cette position, ils purent contempler avec lus de sang froid le
grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux.

Comme ils taient ainsi occups, Mayouck jeta un cri, et dirigea leur
attention sur un grand daim, qui luttait vainement contre la force
irrsistible du courant prs de la chute: il tait entran vers sa
destruction. Il arriva dans un calme trompeur; ses regards devinrent
gars, ses narines s'largirent, son cou s'allongea, et il semblait
crier; mais sa voix tait touffe par le bruit de la cataracte, et il
fut prcipit dans l'abyme qui bouillonnait au-dessous. Le Sagamo
iroquois donna  la chute le nom de Niagara ou des Eaux Tonnantes. On
vint plus tard de toutes les parties du globe pour contempler la plus
grande merveille de la nature. Parmi ses plus illustres visiteurs, De
Larochefoucault Liancourt et De Castelnau ont crit des descriptions
magnifiques de ce qu'ils ont vu.




                              CHAPITRE X

                                 ----

                               ARGUMENT

Confdration des Pokanokets--Massassoit--Ambassades et liaisons--Sa
mort--Observations sur son caractre--Son successeur--Sauvages du
Massachusetts--Nanepashemet, Vonohoquaham et Metoouampas--Justice des
Anglais--Maladie contagieuse--Histoire de Chickatabot.

A l'poque de la fondation de Plymouth, on trouve la Nouvelle Angleterre
coupe par cinq Confdrations principales: les Pecquots  l'est du
Connecticut, les Narraghansetts dans le Rhode Island, les Patukets au
sud de New-Hampshire, les Massachusetts autour de la baie de ce nom, et
les Pokanokets dans le comt de Bristol. Ces derniers formaient neuf
tribus qui avaient chacune leur chef respectif; mais ils taient vassaux
d'un Sachem gnral rsidant  Montaup[68]. Massassoit gouvernait 
l'arrive des Anglais.

[Note 68: Nos voisins ont appel ce lieu Mount-Hope par corruption: je
l'ai ainsi crit dans mon article de Metanco, insr dans les Mlanges
Religieux de Montral.]

Dermet naviguant aux frais de Sir Francis Gorges, ayant dbarqu dans le
pays en 1620, guid par un sauvage nomm Squanto, le Sachem lui permit
de construire le fort de Plymouth. Il envoya son conseiller, Samoset,
vers les colons, et voulut aller  eux en personne. Edward Winslow,
gouverneur, le reut et dbita un long discours, dont la teneur tait,
que le roi Jacques saluait son frre le Sachem, et lui offrait son
amiti. Massassoit parut faire plus de cas de l'pe de Winslow que de
sa harangue. On songea  l'introduire dans l'intrieur du fort. Le
capitaine Standish l'escortait avec une garde de six hommes depuis un
ruisseau o l'on rigea un arc triomphal pour perptuer le souvenir de
cette entrevue. De l on le conduisit dans une des meilleures maisons,
o on lui donna un grand festin. Il est vrai que le Sachem et le
Gouverneur ne se sparrent qu'aprs s'tre embrasss et avoir contract
une alliance; mais il est faux que Massassoit reconnut Jacques pour son
souverain, puisque la copie du trait, encore existante, ne le mentionne
pas.

Je trouve que de toutes les colonies qui vinrent s'tablir en Amrique,
aucune ne se livra  l'agriculture. Edward Winslow se rendit  Montaup,
en 1621, pour tenter d'ouvrir une traite sur le bl. Massassoit revtu
d'un habit brillant et tout galonn d'or, entendit le message en homme
qui est de bonne humeur, et accorda tout ce que l'on voulut.

Sa fidlit ne tarda cependant pas  tre mise  l'preuve. Le transfuge
Squanto rpandit le bruit qu'il assemblait ses guerriers pour fondre sur
la colonie. Habanoc, autre sauvage, nia le fait, et conseilla d'envoyer
 Montaup pour s'en assurer. M. Winslow et Hampden, de Londres, y
trouvrent tout dans une parfaite tranquillit.

Massassoit tomba malade l'anne suivante. A la premire nouvelle,
Winslow lui fut envoy. Prvenu de son arrive, Massassoit lui saisit le
main, en disant: Es-tu Winslow?... O Winslow! Massassoit ne te verra
plus.--On le rtablit nanmoins avec quelques cordiaux. Il manifesta sa
reconnaissance en dvoilant une ligne des tribus du Massachusetts, et en
recommandant des mesures qui furent excutes par le capitaine Standish.

En 1632, les Narraghansetts s'avancrent jusqu' Montaup. Massassoit les
repoussa avec le secours de quelques Anglais. Il ne mourut que longtems
aprs.

On a peine  comprendre qu'un Chef aussi dvou aux Anglais, fut
tellement ennemi de leur religion que de leur faire promettre de ne
jamais convertir un seul de ses sujets. Les missionnaires catholiques
firent quelques progrs; mais les difficults taient partout les mmes.
Un jeun Huron disait au P. Brboeuf: tu nous dbites de fort belles
choses; mais cela est bon pour vous autres qui tes venus de l'autre
bord du grand lac. Ne vois-tu pas que nous, habitans d'un monde si
diffrent, ne pouvons arriver au Paradis par le mme chemin.

Massassoit ne se distingua gure comme guerrier. Il n'est que plus
tonnant qu'il ait pu maintenir son autorit sur une grande
confdration de peuples passionns pour la guerre; bien diffrent en
cela, et plus heureux que grand nombre de ses semblables, qui n'ont fait
que hter la ruine de leur race. Il rgna sous le nom d'Ousamequin. Son
fils an Vansutta, lui succda sous celui de Moanan. Ce n'est pas le
temps de raconter les malheurs de ce gnraux Sache, qui suscitrent un
vengeur aux hommes rouges dans Metanco ou le Roi Philippe. Mais je passe
aux Massachusetts, peuples voisin des Pokanokets.

La tradition nous apprend que quelques annes avant l'arrive des
Anglais, un grand Sachem, Nanepashemet, ayant rassembl autour de sa
personne un grand nombre de guerriers, que sa valeur lui tenait
attachs, tendit sa domination sur toutes les tribus qui habitaient le
Massachusetts, lorsqu'il fut tu par on ne sait quel ennemi. Des
voyageurs dcouvrirent un de ses forts en 2621. Construit dans une
valle, il tait environn d'un large foss et consistait en une forte
palissade en pieux, haute de trente pieds. Il n'tait accessible que
d'un ct par une espce de pont fort troit. Le tombeau du Sachem se
trouvait sous un grand btiment qui semblait avoir t la demeure de sa
famille. Un petit monument sur une colline, indiquait le lieu o il
tait tomb. Sa femme connue sous le nom de _Squaw-Sachem_, appele
quelquefois la reine du Massachusetts, ne l'tait point de fait; car
aprs la mort de son mari, chaque tribu se mie en devoir de reconqurir
sa libert. Elle fit la guerre, mais la terrible peste de 1622, qui
rduisit les guerriers de trois mille  quatre cents, l'empcha de
penser plus longtems  soutenir ses prtentions. Elle pousa le grand
prtre de sa tribu, Vacapovet, qui cda le territoire de Concord aux
Anglais.

Nanepashemet avait laiss deux fils, Vonohoquaham et Metovampas. Le
premier, Sachem de Ouinnesimet, fut un des plus fidles amis des
Anglais. On le connut toujours franc et poli. Lorsque les annales de ce
Continent me feront voir les Europens se soumettant  la justice envers
les sauvages, je m'empresserai de le consigner dans les pages de cette
histoire. Ainsi dans ces tems de barbarie et de cruaut, o les Anglais
massacraient sans remords, en citant de sang froid un passage de la
Bible contre les Philistins ou les Madianites, Sir Richard Salstonstale
et le gouvernement de Charleston se renfermaient dans des bornes que
l'honneur et l'humanit dfendent de franchir, et les deux races
vcurent dans une heureuse harmonie sur un petit point de la Nouvelle
Angleterre.

Metoouampas ou Metovampas, bien diffrent de son frre, tait un esprit
remuant. Il attaqua en 1631, les Tarradines, peuple froce, qui le
blessrent et emmenrent sa femme captive. La colonie ne crut pas devoir
venger un affront si bien mrit, et elle eu plusieurs fois  faire ce
discernement. Les deux frres moururent de la peste, en 1633.
Vonohoquaham laissa en mourant son fils Mattamo, sous la tutelle du R.
Docteur Wilson.

Le mme maladie enleva Chickatabot, ancien vassal de Nanepashemet.
C'tait un des meilleurs amis des Anglais. Le gouverneur Dudley
n'crivait pas moins  la comtesse de Lincoln: Il y avait alors un
marchand, M. Weston, qui envoya des planteurs sur la rivire
Ouesaguscus. Mais comme ils n'taient pas si bien intentionns que ceux
de Plymouth, ils ne russirent pas au mme point, et prirent presque
tous. Ceux qui survcurent furent retirs des mains de Chickatabot et
des sauvages, qui maltraitaient _ces faibles Anglais_. Il est digne de
remarque que l'on ne demanda jamais  Chickatabot d'autre raison de
cette affaire. Ses descendans jusques  la troisime gnration, ont
cultiv l'amiti des Anglo-amricains, et possd de grands domaines.




                             CHAPITRE XI

                                 ----

                               ARGUMENT

Aspinet Sachem de Nausett--Raisons de sa haine pour les
Anglais--Expdition de Standish--Mort du Sachem--Anecdotes--Sort
dplorable d'Ianough Sachem de Cummacuid--Sa dfense.

La vie d'Aspinet jette un grand jour sur l'histoire d'un tablissement
dont je viens de parler, les plantations de Weston. Autant Vonohoquaham
et Chickatabot furent amis des Anglais, autant Aspinet les eut en
aversion. Le massacre non provoqu de ses sujets par le capitaine
Hunt[69], en 1614, occasionna cette inimiti.

[Note 69: M. Winslow crivait: One thing was grievous unto us at this
place. There was an old woman, whom we judged to be no less than a
hundred years old, which came to see us, because she never saw English;
yet could not behold us without breaking forth into great passion,
weeping and crying excessively. We demanding the reason of it, they told
us she had three sons who, when Master Hunt was in these parts went
aboard his ship to trade with him, and he carried them captives in
Spain; by which means she was deprived of the comfort of her children in
her old ge.]

Six ans plus tard, les Anglais envoyrent une embarcation pour chercher
un endroit propre  la construction d'un fort. Aspinet fit attaquer le
parti et l'obligea de se retirer en grande hte.

La rumeur le fit en 1622, le chef principal d'une ligue contre
l'tablissement de Weston,  Weimouth. Le capitaine Standish eut ordre
de le prvenir, et d'entrer dans ses domaines  la tte d'un fort
dtachement de soldats. C'tait un homme expditif. Grand nombre de
sauvages furent tus, et, dit un crivain contemporain, sans doute
lecteur de Bible assidu, cette excution soudaine, jointe au jugement
de Dieu sur leurs consciences coupables, les abattit tellement, qu'ils
dsertrent leurs demeures, et se virent rduits  errer dans les bois
et dans les dfils, prissant de misre. Parmi ces malheureux fut le
Sachem de Nausett, et telle fut la fin d'un homme qui avait d'abord
rendu de grands services  ceux qui violrent son territoire et lui
donnrent la mort. Je citerai quelques faits qui font voir combien il
et t facile aux Anglais de conserver l'amiti de ce Sachem.

En 1621, un enfant ayant disparu, on devina facilement qu'il tait tomb
entre ses mains et l'on envoya une dputation pour obtenir sa
dlivrance. Aspinet avait su distinguer le petit innocent des coupables.
Lorsque le parti arriva sur la borne de son territoire, et s'y arrta,
Squanto alla seul informer le Sachem du but de la visite, et faire appel
aux sentimens de l'humanit en faveur de la faible crature. Aspinet
vint avec un grand train, fesant porter l'enfant  la traverse des
ruisseaux. Il s'arrta  distance avec cent guerriers, en dsarma
cinquante, et arriva avec eux aux Anglais. Il prit le petit garon qu'il
avait tout dcor de perles, le prsenta au commandant, et fit la paix
avec la colonie.

Aprs cette rencontre la bonne intelligence se prserva pendant plus
d'une anne. De grandes provisions de bl furent cdes aux Anglais
durant la famine, et le gouverneur Bradford fut reu par le Sachem avec
la plus honnte hospitalit. La chaloupe de cet officier ayant pris eau,
on fut oblig de dcharger une grande provision de bl, et de le laisser
sous la garde des sauvages. Le gouverneur retourna  pied au fort, et le
bl, laiss  Nausett en Novembre y fut retrouv intact en Janvier.
Aspinet avait accord des primes aux sauvages qui le garderaient
soigneusement, et il avait fait parvenir la chaloupe  Plymouth, dans le
meilleur tat.

En 1623, le capitaine Standish parut de nouveau  Nausett. Un sauvage
ayant saut dans la chaloupe des Anglais, et drob quelques objets, le
capitaine entra en armes chez Aspinet, et redemanda avec bravades les
objets vols. Le Sachem, sans s'offenser, lui offrit sa demeure, en
attendant qu'il pt retrouver les choses demandes; mais ses offres
gnreuses furent rejetes, et les Anglais passrent la nuit en armes
prs de leur embarcation. Le lendemain Aspinet parut sur le rivage avec
une grande suite: il venait rendre la justice. Saluant le capitaine 
l'anglaise[70] comme le lui avait montr le Chef Tisquantum, il ne se
contenta pas de rendre les objets; mais il fit porter dans l'embarcation
une grande quantit de pains.

[Note 70: La lgende dit que tous les sauvages de sa suite voulurent
suivre son exemple; mais que ce fut de si mauvaise grce, que tout
l'quipage se mit  rire.]

Le sort d'un autre Sachem du Massachusetts ne fut pas moins dplorable.
Ianough, Sachem de Cummacuid, surnomm le Courtois, justifia ce beau
titre par l'affabilit qu'il montra aux Anglais qui vcurent dans sa
familiarit.

Standish allant  Nausett, coucha la premire nuit de son voyage 
Cummacuid. Ianough apprenant qu'il tait  l'ancre prs de son domaine,
l'avait fait prier de l'y venir voir. On dpeint le Sachem comme un
jeune homme d'environ vingt-six ans, de belle taille et gentil de
figure, n'ayant du sauvage que l'habit. Il reut le capitaine  la tte
de tout son peuple. Les femmes se mirent  danser[71] et  chanter
autour de l'embarcation, et les hommes firent aussi de leur mieux pour
tmoigner leur allgresse. Ianough, en se sparant de Standish, lui
passa son collier autour du cou.

[Note 71: Deux illustres voyageurs nous dcrivent une de ces ftes, qui
se passait dans une le, sur les lacs du Canada. Les trois hommes les
plus gs, assis sous un arbre, taient les principaux musiciens. L'un
d'eux battait un petit tambour form d'une partie du tronc d'un arbre
creux, couvert d'une peau; les deux autres l'accompagnaient avec des
espces de castagnettes ou de calebasses remplies de pois. Ces trois
hommes chantaient, et les sons rauques et sauvages de leurs voix, mls
 ceux de leurs instrumens, fesaient un effet bizarre, mais agrable 
une certaine distance. Les danseuses chantaient aussi. Elles taient
vingt, qui formaient un cercle, en se tenant les mains autour du cou
l'une de l'autre. Fesant ainsi la chane, et le visage tourn vers le
feu, elles excutaient des petits pas de ct, courts, serrs et
rapides.]

Tous les documens accordent  ce Sachem le plus beau caractre; mais il
avait affaire  un monstre. Standish, passant une seconde fois 
Cummacuid, y fut reu aussi cordialement que la premire fois; mais
quelques perles ayant disparu, il rpta les violences qui lui avaient
si bien russi  Nausett, et ses bandits dirent tout haut, que ce coup
de fermet en avait tellement impos aux barbares, qu'ils n'avaient os
rien entreprendre; tant il est vrai que les Europens, qui avilissaient
ainsi le Christianisme, ne pouvaient croire aux vertus qui s'offraient 
eux sur ces plages o il n'avait pas t prch.

Cet affront ne fut pas le dernier. Ianough fut accus contre toutes
probabilits d'tre entr dans la ligue contre Weston. Le fidle
Massassoit, lui-mme, avait t sollicit: Ianough le fut de mme sans
que l'on pt en rien infrer. Cependant l'estimable Sachem de Cummacuid,
 la fleur de l'ge, insult, menac, pourchass, pour ainsi dire, par
un ennemi que rien ne pouvait assouvir, et qui suspectait galement ses
caresses et ses craintes, s'exila, constern, et mourut dans son
dsespoir.




                             CHAPITRE XII

                                 ----

                               ARGUMENT

Des cinq Cantons iroquois--Elmens de leur histoire
primitive--Territoire et population--Leurs conqutes--Premier Chef de
guerre connu, Oureouati.

J'ai dit dans la tradition iroquoise du premier homme, au discours
prliminaire, ce que ces peuples croyaient savoir du commencement du
monde[72]. J'ai insinu quelle devait tre leur origine. Si l'on s'en
rapporte aux conjectures de quelques savans, les Iroquois se seraient
forms en Rpublique ds le milieu du quinzime sicle: je rapporterai
cet vnement  la fin du seizime. Ils se rendirent fort redoutables.
Les Hurons, qui se sparrent d'eux, et les Algonquins, leur enlevrent
pour quelque temps cette supriorit, et les refoulrent jusques  leur
lacs, mais cet chec humiliant donna l'impulsion  cette carrire
incessante de succs qui s'ouvrit devant eux.

[Note 72: Il y a  prendre et  laisser dans le passage suivant du Comte
Carlo-Carli: Les peuples sauvages et chasseurs de ce vaste continent,
comme les Iroquois et les Hurons, avaient quelque faible ide de la
Divinit. Ils croyaient un bon principe [a] et un mauvais. Ils adoraient
le soleil [b], la lune, un bois ou un fleuve, et disaient que les mes
des valeureux guerriers jouissaient dans l'autre monde d'une vie
dlicieuse. Ces sauvages-chasseurs taient et son encore diviss par
hordes, comme les Scythes et les Tartares; toujours froces entre eux
toujours en guerre, sans forme de gouvernement, et ainsi sans culte
religieux.]

[Note 72a: Cette ide de deux principes a t commune  bien des
peuples, et s'explique par le dsordre de la nature. C'est par ce
raisonnement que les sauvages du Canada dcochrent toutes leurs flches
contre le sol en convulsion, en 1683.]

[Note 72b: V. sur les vierges du soleil les Lettres Pruviennes, par
Madame d'Harponcourt de Graffigny. Les Iroquois avaient aussi leurs
vestales.]

Les Franais les trouvrent en armes jusque dans les environs de Qubec.
Etaient-ce eux qui avaient dlog les paisibles Canadois?... Je le crois
avec Lescarbot. Il y a quelques annes, dit-il que les Iroquois
s'assemblrent jusqu' huit mille, et dfirent leurs ennemis, qu'ils
surprirent dans leurs enclos. Quoique l'crivain ne cite aucune
autorit sur ce grand vnement, il n'a pu que rapporter l'opinion du
temps, laquelle tait d'autant moins suspecte qu'il s'agissait d'un fait
rcent.

Les Iroquois descendaient dans la colonie par la rivire qui fut
appelle de leur nom, parce qu'ils l'infestaient de leurs partis.
L'arrive des Franais, loin de les dconcerter, ne fit que leur faire
apercevoir la ncessit de dtruire avant qu'il ne se grosst, un ennemi
auquel les armes  feu assuraient un immense avantage. Deux fois leurs
partis furent rejets loin du thtre de l'attaque: ils vinrent une
troisime fois et vainquirent. M. de Champlain trouva ces Romains du
Nord, retranchs dans une redoute bien construite, dont les avenues
taient obstrues par de forts abattis d'arbres. On essaya d'y mettre le
feu; mais les Iroquois avaient fait une grande provision d'eau, et
matrisrent les flammes. Les Franais dressrent alors une machine d'o
ils firent un feu bien nourri. Cependant M. de Champlain reut deux
blessures, les Hurons prirent l'pouvante en apprenant qu'il n'tait pas
invulnrable; et l'on retraita vingt-neuf lieues sas s'arrter.

Enhardis par ce succs, les Cantons envoyrent des partis jusque dans le
centre de la colonie. De Champlain n'avait pas de forces suffisantes
pour les contenir, et le Grand Cond n'tait pas  porte de communiquer
aux Iroquois la terreur de son nom. Ce prince cda sa vice-royaut en
Canada au Duc de Montmorency, qui envoya quelques secours.

Forcs de se tenir en respect aprs bien des ravages, les Agniers, ou
Mohacks tournrent leurs courses contre les Satanas, nation plus
rapproche de leurs lacs: ils la dfirent et l'expulsrent. Revenant
alors sur leurs pas, ils repoussrent au-del de Qubec ces mmes
Algonquins qui s'taient maintenus quelque temps sur l'Ontario.

Le pays des Iroquois avait t born jusqu'alors entre les 41e et 44e
degrs de latitude, comprenant dans la direction de l'orient d't au
couchant d'hiver environ quarante lieues, et quatre vingts de l'est 
l'ouest, en sorte qu'ils avaient pour bornes la Pensylvanie au midi, 
l'occident, le lac Ontario, le lac Eri au couchant d't, et celui de
St. Sacrement au septentrion: enfin la nouvelle Iork. Il tait divis en
cinq Cantons, c'est--dire, de l'est  l'ouest, les Mohacks, les Oneid,
les Onnondagu, les Cayougu et les Tsononthouans.

Ces cinq nations, subdivises en quinze tribus, formaient un co-tat,
dont chaque partie jouissait d'une certaine indpendance pour la paix et
la guerre.

Au temps ou je parle, le canton des Mohacks tait le plus populeux. Son
territoire tait fertile, et arros par une petite rivire qui serpente
l'espace de sept ou huit lieues entre deux prairies. Deux lieues
au-del, on trouve une source sulfureuse dont l'eau, naturellement
blanche, se rsout en sel sous le feu. Il y en a une autre chez les
Cayougu. Son eau, agite violemment, s'enflamme, et semble de la nature
de celle que l'on voit prs Grenoble. Depuis la rivire des Onnondagu
jusques  la rivire Niagara, le paysage est dlicieux. Un terrain
facile, agrablement bois, est entrecoup des lisires de sable peu
profondes, qui ajoutent par le contraste  la fracheur de la verdure.
Les forts sont magnifiques, et la chasse y est abondante. La belle
demeure de Sir William Johnson vint depuis ajouter un nouvel ornement 
ces beaux domaines.

On a dit que les Iroquois s'appellaient dans leur langue Agonnonsionni,
ou architectes par excellence, parce qu'ils se logeaient plus solidement
et plus lgamment que les autres. Le gouverneur Clinton, dans un
discours prononc devant la Socit Historique de New-Iork, les appelle
Agnuschion ou Peuple Uni. Agonnonsionni et Aganuschion se ressemblent
assez pour partager le critique. Quoiqu'il en soit, les Iroquois, chez
eux, s'appellaient encore plus communment Mingos.

Pour revenir  leurs victoires incroyables, les confdrs, en liaison
avec les Hollandais de Manhatte, furent  mme de mpriser l'art et la
science des Franais. Ils apprirent  tirer de l'arquebuse et  se
servir de toutes nos armes. Leurs capitaines reparurent dans les
plaines, et les Algonquins subirent de nouveaux affronts, qui furent le
prlude d'une srie d'envahissemens sans parallle dans les annales
amricaines. Les Eri furent les premiers anantis: ils avaient occup
le pays au sud de ce fleuve. Les Andastes et les Chouanis subirent  peu
prs le mme sort. Les Hurons et les Outaouais furent rejets au milieu
des Sioux, o ils se sparrent, rpandant partout la terreur du nom
Iroquois. Les Illinois et les Miamis reurent la loi. Les Nipicenans
retraitrent jusques  la baie d'Hudson. Le nom Mohack rpandait
l'pouvante chez tous les peuples de la Nouvelle-Angleterre,  la
moindre apparition de ces guerriers sur les collines du Connecticut ou
du Massachusetts. En dernier lieu les fureurs de la guerre envahirent
les Alleghanis. Depuis Qubec jusqu'au Mississipi, rien ne rsista. Les
Mingos rclamrent comme leur territoire douze cents milles quarrs.

Leurs exploits firent grand bruit de l'autre ct de l'Atlantique. En
France, on se servait de leur nom pour effrayer les enfans mutins, et le
Prsident Hnaut citait avec orgueil les lgers succs de quelques
gouverneurs contre ces redoutables peuplades[73].

[Note 73: V. Abrg chronologique.]

Malgr tant de conqutes nul de leurs capitaines ne nous a t connu
avant Oureouati. Les Outaouais prouvrent surtout sa valeur. Barbare 
l'excs dans les commencemens, il s'opposa au clbre Garrangul
(Garrakonthi), et traversa toutes ses dmarches. Il harcela avec fureur
les premiers habitans de Montral. Mais le commerce des Europens
l'adoucit beaucoup dans la suite; et aprs l'avoir vu semblable au tigre
en fureur, nous l'entendons discourir avec modration  la paix de
Kaihohague. Un mot de Garrangul suffira dans une autre occasion, pour
le faire rebrousser avec ses guerriers occups  ravager la colonie.
Oureouati fesait admirablement bien la petite guerre; on ne le trouve
pas  la tte de partis de guerre bien considrables.

Voyons maintenant les efforts que fesaient les Hurons pour conserver le
territoire dont ils taient naturellement les matres.




                             CHAPITRE XIII

                                 ----

                               ARGUMENT

[74]Ahasistari; ses qualits--Mauvaise politique des Hurons--Adresse des
Iroquois--Conversion d'Ahasistari--Pais de 1646--Renouvellement de la
guerre; dsastre des Hurons--Ahasistari sauve les dbris de son peuple.

[Note 74: Cet article se trouve un peu diffremment dans l'Encyclopdie
Canadienne, ainsi que ceux de Piscret, Garrakonthi, Oureouar,
Kondiaronk et Siquahyam.]

AHASISTARI, un des principaux Chefs de la nation huronne, naquit vers la
fin du seizime, ou au commencement du dix-septime sicle. Il fut dou
en naissant de toutes les qualits qui font les hros chez les indignes
de l'Amrique, et se rendit surtout redoutable aux Iroquois dont il
repoussa longtems avec succs les agressions continuelles. Vers 1640,
ces terribles ennemis ayant tomb sur une nation loigne, firent un
massacre pouvantable. Ceux qui furent assez heureux pour chapper,
trouvrent un refuge chez les Hurons. Ahasistari et les autres Chefs
n'eurent pas plutt appris leur dsastre, qu'ils envoyrent au-devant
d'eux avec des rafrachissemens, et les accueillirent avec un
bienveillance aui aurait fait honneur  une nation europenne, mais qui
dvoilait le peu de politique d'un peuple prsomptueux et dpourvu de
prudence. En effet, il achevait d'irriter des voisins dont il avait tout
 craindre.

Les Cantons agirent autrement, et pour ne pas s'attirer sur les bras
trop de forces runies, ils mirent tout en usage pour introduire la
msintelligence entre les Franais et leurs allis. Ils firent partir
trois cents guerriers qu'ils divisrent par petites troupes, et tous les
sauvages qui tombrent entre leurs mains furent traits avec la dernire
inhumanit, tandis que les Franais qui furent pris, ne reurent aucun
mal. Cette ruse ne fit pas prendre le change  Ahasistari, qui maintint
sa nation dans l'alliance des Franais. Plus de huit cents Iroquois
s'avancrent alors jusques au Trois-Rivires. Aprs quatre mois de
blocus, les Chefs offrirent la paix  condition que les Hurons et les
Algonquins n'y seraient point compris. M. de Montmagny[75],
gouverneur-gnral, monta de Qubec, pour s'aboucher avec eux, mais les
Iroquois ayant pill en sa prsence deux canots algonquins qui parurent
devant la place, la confrence fut rompue, et les huit cents guerriers,
aprs de nouveaux ravages, entrrent sur les terres des Hurons, qui se
dfendirent avec vigueur.

[Note 75: Les dputs Iroquois, croyant que les noms europens, comme
les leurs, devaient signifier quelque chose, demandrent ce que
signifiait celui du gouverneur. On leur dit que Montmagny voulait dire
Grande Montagne. Ils le traduisirent dans leur langue, et depuis ce
temps, tous les sauvages appellrent Ononthio les gouverneurs du
Canada.]

En 1641, les PP. Brboeuf et Lallemant virent leurs travaux couronns
d'un brillant succs, par la conversion et le baptme d'Ahasistari. La
nation suivit l'exemple de son Chef.

L'anne suivante, les Iroquois, que soutenait Wilhelm Kieft, gouverneur
de Manhatte ou Manhattan, se rpandirent dans tout le Canada. Les
rivires et les lacs furent infests de leurs partis, et le commerce ne
put plus se faire sans les plus grands risques. Les Hurons vinrent
dsoler leurs frontires, et la frayeur se mit dans le coeur de ce
peuple qui semblait inaccessible  la crainte. En 1643 les habitans de
trois villages furent disperss, et tout pliait; mais il parut que les
Iroquois n'taient pas encore prpars  frapper le dernier coup, car il
fut conclu en 1646, un trait de paix qui fut ratifi par les Agniers ou
Mohacks, d'une part; et de M. de Montmagny, Ahasistari, Piscret, Chef
des Algonquins et Megamabat, Chef des Montagnais, signrent les
articles[76]. Deux Franais, deux Hurons et deux Algonquins suivirent
les Iroquois comme tages, et ceux-ci laissrent trois des leurs dans la
colonie.

[Note 76: Chaque dput apposa au bas du trait le tabellionat ou blason
de sa tribu, c'est--dire le dessin d'un animal quelconque. Voil
l'origine des armoiries chez tous les peuples. Elle n'appartinrent pas
d'abord aux individus, mais aux communauts d'hommes. Le bourg d'Athnes
tait ainsi dsign par une chouette, Tyr, par le buccin, Sibaris, par
le boeuf, Argos, par le loup, la Toscane, par la grenouille ou tusc,
l'Egypte, par un crocodile, Paris, par un vaisseau. Plus tard, les
grands personnages eurent leur devise, qui se trouvait sur les
boucliers, selon Laplace, dans son Dictionnaire des Fiefs. On retrouve
les cus d'armes chez les Sioux.]

Les Iroquois rompirent bientt cette trve. Ahasistari,  la tte de
Hurons et des Andastes, peuple belliqueux et puissant, les battit
complettement en 1648, mais sa nation ne voulut profiter de la victoire
que pour obtenir une paix solide et durable,  laquelle, cependant, avec
plus de sagacit, elle n'aurait jamais d se fier. Elle fut la dupe de
sa prsomptueuse confiance. Tandis qu'Ahasistari traitait avec les
Onnondagus, les Mohacks et les Tsononthouans exterminrent deux partis
de chasse; il pntrrent dans les premires bourgades et massacrrent
sept cents personnes. Les fuyards se rfugirent  Caragu qui tait
comme la capitale de tout le pays. Le 26 mars, mille Iroquois turent
quatre cents Hurons. Trois guerriers chapps au massacre allrent
porter l'alarme  la bourgade de St. Louis: quatre-vingts guerriers
prirent encore dans la dfense de cette place. Deux cents Cayougu
tombrent dans une embuscade, mais ceux qui les avaient poursuivis
furent extermins par un parti de sept cents Mohacks. Ahasistari vita
la mort, bien qu'il payt de sa personne dans toutes les rencontres, et
il chercha un moyen de sauver son peuple. La bourgade principale n'avait
pas encore t attaque; mais on craignait de ne pouvoir s'y maintenir.
Les Jsuites proposrent de se retirer aux les Manitoulines[77] sur le
lac Huron. Cette proposition fut mal accueillie. La nation ne pouvait
consentir  abandonner le pays de ses anctres. La plus grande partie
migra cependant, et forma une bourgade de mille feux dans l'le St.
Joseph. On n'y fut pas plus en sret contre l'ennemi. Un petit nombre
de Hurons, trop attachs  leur pays, furent poursuivis avec
acharnement, pourchasss comme des btes fauves; d'autres s'enfoncrent
dans les forts de la Pensylvanie, sans doute guids par quelques Chefs
valeureux, et roccuprent plus tard leur premire patrie. Ahasistari,
aprs avoir fait tomber un parti d'Iroquois dans une embuscade, retraita
jusques  Qubec avec tous ceux Qu'il put persuader et runir. Il y
vivait encore en 1676, et les Hurons d'aujourd'hui, le regardent encore
comme un des plus grands hommes de guerre qu'ait produits leur nation.
Quelques Hurons parvinrent aussi chez les Sioux, et avec eux
quelques-uns de sa famille, car Alkwanwaught, un de ses descendans,
commanda et donna des Chefs  ces peuples, comme le supposent ces vers
d'Adam Kidd:

                 Alkwanwaught was a Sioux famed
                 In many battles honours claimed
                 And closely by his mother's side,
                 To Atsistari was related--
                 That hero, long the hero's pride,
                 Than whom was never yet created,
                 A nobler Chieftain for the field--
                 A lion heart, unknown to yield.

[Note 77: La Mythologie des sauvages avait plac dans ces les le sjour
des dieux ou des Manitoux.]




                             CHAPITRE XIV

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Pequots--Sassacus--Ses projets hostiles contre les Anglais--Massacre
du capitaine Stone--Trait de pais--Politique du Sachem--Expdition du
capitaine Endicott--- Sassacus conoit le dessin d'exterminer les
Anglais--Les colonies se runissent; bataille sanglante--Retraite et
mort de Sassacus.

Les Pequots, peuple redoutable, ainsi appels de Pekoath, leur premier
Sachem, s'emparrent du Connecticut vers l'an 1550. Il pouvaient armer
quatre mille archers. Ceux de Nipmuck et de Long-Island leur taient
soumis, et les Narraghansetts seuls balanaient leur fortune. Les
Anglais trouvrent Pekoath en progrs de conqutes: les tribus se
dispersaient  son approche, et il se vit le matre, avec ses terribles
_Mirmidons_, de la plus belle partie de la Nouvelle-Angleterre, sous le
ciel le plus tempr et le plus doux.

Ds l'anne 1631, Ouagimacut, un des vaincus, tait venu  Boston,
conduit par un autre sauvage qui avait t attach  la maison de Sir
Walter Rawleigh, en Angleterre. Il venait implorer du secours contre
Pekoath, qui mourut sur ces entrefaites.

Sassacus, nouveau Sachem, fut salu  son avnement par vingt-six
Sagamos, et fit parader devant lui sept cents archers. Il choisit pour
sa rsidence une colline commandant une des plus magnifiques vues sur la
baie et les contres qui l'avoisinent.

Les Pequots se montrrent invariablement ennemis des Anglais. Matres du
pays sans contrle, ils regardaient tous trangers comme envahisseurs:
ils trouvaient mauvais qu'on levt des forteresses sans le consulter.
Leur fiert ressemblait  celle des soldats du Porus.

En 1633, le capitaine Stone fut attaqu sur la rivire, et massacr avec
tout son quipage. Sassacus, voulant dissimuler aprs cette catastrophe,
envoya des dputs. Le gouvernement exigea que les assassins fussent
remis, et quoique le Sachem reprsentt que le capitaine avait enlev
deux sauvages; qu'il les avait forcs de lui servir de guides, et ne les
avait remis sur la cte que les mains lies derrire le dos, il fut
conclu un trait par lequel les assassins devaient tre rendus en effet,
et les colons avoir un vaisseau sur la rivire, afin de faire la traite.
Les Narraghansetts cherchrent en vain  prvenir cette convention en
envoyant trois cents guerriers, qui devaient attaquer l'ambassade 
Neponsett. Les Anglais s'opposrent  leur dessein.

Les choses demeurrent en cet tat jusqu'en 1636. Cette anne, un homme
du nom de Oldham ayant t massacr par les sauvages de Block-Island, le
capitaine Endicott ravagea leur pays. De l, il se porta sur la cte des
Pequots pour exiger l'excution du trait, et en outre une provision de
bl. Un sauvage parut dans un canot, et demanda ce que les Anglais
prtendaient. Le capitaine dlivra alors son message, et fit prvenir le
Chef le plus considrable, en l'absence de Sassacus, qui tait all 
Long-Island. Ne pouvant obtenir ce qu'il voulait, il dbarqua, tua deux
Pequots, et mit le fau aux moissons, se retirant aprs cet exploit
barbare.

Sassacus, de retour, conjura la perte des colons. Il destina  cet objet
toutes les forces de son pays, et dploya toute sa propre nergie. Les
forts furent attaqus dans toutes les directions. Au mois d'octobre,
cinq hommes de la garnison de Saybrook furent enlevs, un matre de
vaisseau tortur, et le fort si vivement press, que les canonniers ne
pouvaient laisser leur pices. Au mois de mars suivant, quatre soldats
furent tus et douze matelots furent pris sur la rivire, o aucun
navire n'osa plus se montrer. Ne voulant rien ngliger pour terminer son
ouvrage, Sassacus ngocia avec ses anciens ennemis les Narraghansetts,
auxquels il proposa une ligue offensive; projet digne de son gnie  la
fois politique et guerrier. Cananacus, leur Sachem, allait s'unir  lui;
mais le clbre Roger Williams le mit dans le parti Anglais. Les
colonies se runirent en mme temps pour dgager celle de Connecticut.
Les forces de cet tat, runies  celles de Plymouth et du
Massachusetts, repoussrent les assigeans, et suivirent les sauvages
dans leur pays. Les Narraghansetts, les Mohicans et les Niantics,
prirent part  cette lutte, et suivirent l'arme coloniale; ils
voulurent mme tre l'avant garde de cette croisade. Sassacus dut
entrevoir alors le jour des restitutions, o il allait se dessaisir
forcment de tant de dpouilles. Les tribus humilies contemplrent avec
une joie sauvage la chute de leurs vainqueurs: ceux-ci vendirent cher
leurs vies. Sassacus battu main point dfait mit ses forts en dfense.
Le Major Mason[78], ayant fait entourer le plus considrable par les
sauvages allis, monta  l'assaut avec ses soldats. La rsistance tait
bien prpare; cependant, en moins d'une heure, l'oeuvre de la
destruction fut acheve. Des tourbillons de flammes nourries par les
assigeans, et la rflexion de ces pyramides de feu sur les forts
voisines, le bruit des armes  feu, la fureur et les hurlemens des
Pequots, les cris des femmes et des enfans offraient un spectacle
horrible  voir. Six cents sauvages furent engloutis sous les ruines.
Sassacus parut si peu dcourag, ou plutt, ce dsastre le mit dans une
telle fureur, qu'il poursuivit les Anglais jusqu' six milles du champ
de bataille,  la tte de trois cents archers.

[Note 78: Qui croirait que cet officier mit en tte de la relation qu'il
crivit de cette expdition, de texte de l'criture: We have heard with
our ears,  God!... how thou did'st drive out the heathen with thy
hand. La plupart des contemporains du trs dvot Major taient aussi
peu clairs, et se croyaient arms de la main de Dieu contre les
matres naturels de ces vastes rgions.]

Il faillit tre au retour la victime de ses propres gardes, qui
l'accusaient de tous leurs malheurs. La plupart des guerriers
l'abandonnrent. Il acheva alors de dmolir son camp, et retraita avec
quatre-vingts braves vers la rivire d'Hudson. Son courage en ayant
ralli d'autres autour de lui, il fit halte  Fairfield; mais il y
perdit encore deux cents hommes et treize Sachems. Pouss de marais en
marais, trahi par ses propres sujets, il pensa tre assassin par un
tratre pay d'avance pour le tuer, mais qui ne se sentit pas assez de
courage pour l'attaquer. Dpassant enfin la borne de son pays, il se
jeta dans les bras des Mohacks. Des guerriers de ce Canton furent assez
lches pour le tuer par surprise. Sa tte fut envoye  Connecticut et
promene dans toutes les bourgades.

Lorsque Sassacus s'arma en faveur des hommes rouges, les colons de la
Nouvelle-Angleterre, encore faibles et impuissans, taient dj d'une
insolence inoue. La providence empcha qu'ils ne subissent le sort que
semblait leur prparer une si coupable prsomption: on doit seulement
regretter de voir si complet le triomphe d'envahisseurs aventuriers
vomis par l'Angleterre, qui n'avait pu les supporter.



                              CHAPITRE XV

                                 ----

                               ARGUMENT

Les Algonquins se rsolvent  faire la petite guerre--Piscret;
singulire ruse de ce Chef--Il entre seul dans le pays des
Iroquois--Intrpidit d'une jeune fille de la mme nation--Mort de
Piscret--Rflexions.

PISCARET, Algonquin, surnomm l'Achille du Canada, le plus grand
guerrier de son temps chez les tribus du Nord, dit M. Thatcher, se
signala dans tous les combats que sa nation livra aux Iroquois. Les
Algonquins, dj affaiblis, lui ayant confi le commandement de sept
cents guerriers qu'ils avaient assembls avec effort, il marcha contre
ses fiers ennemis; mais il les trouva sur leurs gardes, et il fut
contrait de s'en revenir sans avoir remport aucun avantage
considrable.

N'ayant pu faire triompher son peuple  la tte d'un si grand parti, il
voulut au moins venger la mort d'un Chef, qui avait t pris et brl
par les Iroquois. Il arma un canot d'une vingtaine de fusils, et s'y
embarqua avec quatre Chefs des plus braves. Ils partirent des
Trois-Rivires, ou du Cap de la Magdeleine, qui tait alors la rsidence
ordinaire des Algonquins, et se rendirent d'abord dans les les de
Richelieu,  l'extrmit sud-ouest du lac St. Pierre, et de l, 
l'entre de la rivire Sorel, ou, comme on a dit, la Rivire des
Iroquois. Aprs s'tre avancs jusqu' une certaine distance, ils
rencontrrent cinq canots iroquois portant chacun dix guerriers. Ceux-ci
firent le Sassakou ou cri de guerre, pour sommer les Algonquins de se
rendre. Piscret voulant les attirer au large, rebroussa, et les
Iroquois de le suivre avec la vitesse surprenante des rameurs sauvages.
L'Algonquin avait eu l'ide de faire passer dans les balles dont il
s'tait muni de gros fils d'archal d'environ dix pouces de longueur
arrts par les deux extrmits. Il avait dispos ces balles en
pelotons, afin que le fil s'tendant au sortir du fusil, fit un plus
grand escar. Par l, autant de coups ports dans un canot, taient
autant d'ouvertures qui devaient le couler  fond. En effet, lorsqu'il
fut temps de combattre, Piscret fit un mouvement pour se trouver
envelopp par les Iroquois, et ordonna de tirer sur leurs canots  fleur
d'eau sans s'occuper des guerriers qui y taient. Les ennemis
d'loignrent avec prcipitation et comme  l'envi les uns des autres
pour faire place au canot des Algonquins. Alors les cinq Chefs, feignant
de se rendre, entonnrent leur chant de mort; mais au grand tonnement
des Iroquois, ils firent une dcharge de leurs fusils, et la ritrrent
trois fois sans perdre de temps, en reprenant d'autres armes charges
d'avance. Les Iroquois culbutrent de leurs canots, qui coulrent bas,
et les Algonquins les turent  coups de casse-ttes,  l'exception d'un
Chef qu'ils prirent avec eux, et auquel ils firent prouver le sort
qu'avait subi le leur: c'est, avec quelque diffrence, la relation de M.
Bacqueville de la Poterie.

Piscret, combattit les Iroquois en combat rang en 1643, et les battit.
Il parut aux confrences de 1646, et ratifia la paix au nom de sa
nation, en disant: voici une pierre que je mets sur la spulture des
guerriers qui sont morts pendant la guerre, afin que nul n'aille remuer
leurs os, ni ne songe  les venger.

Aux nouvelles hostilits, il fit une expdition ou plutt un exploit qui
ressemble pas mal  celui d'Ulysse et de Diomde dans le camp de
Rhoesus. Comme il connaissait parfaitement le quartier des Iroquois, il
partit seul  la fonte des neiges, dans le dessein de les surprendre. Il
eut la prcaution de mettre ses raquettes le devant derrire, afin que,
si l'on dcouvrait ses traces, on crt qu'il tait retourn dans son
pays.

Aprs plusieurs jours de marche, se trouvant prs de la premire
bourgade, il se logea dans un arbre creux, pour y attendre la nuit.
Lorsque tout fut dans le silence, il sortit de sa retraite, et
s'introduisant sans bruit dans une cabane, il tua deux Iroquois, leur
enleva la chevelure, et retourna dans son arbre. La mme chose fut
rpte la nuit suivante. Les anciens s'assemblrent le troisime jour,
et l'on mit des gardes  toutes les huttes. Piscret sortit encore, et
entra une troisime fois dans le village. Il n'y avait personne dehors,
mais on veillait dans les maisons, comme il s'en aperut en regardant
par les ouvertures. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, il
se hasarda  entrouvrir la porte d'une cabane, et il y vit un
factionnaire sommeillant le calumet  la bouche. Il le tua et s'enfuit.
L'pouvante se rpandit dans la bourgade, et tous les guerriers
s'armrent la rage dans le coeur. Piscret avait pris les devans, et
comme il prenait, dit-on, les lans  la course, il redoutait peu la
poursuite de ses ennemis. Loin de continuer  fuir, il revint sur ses
pas, se cacha durant le jour dans un autre arbre, et fit prouver le
sort de Dolon aux Iroquois qui s'approchrent trop de son embuscade.

Les Cantons, pour forcer ce terrible ennemi  sortir du leur territoire,
furent obligs d'envoyer  sa recherche plusieurs centaines de
guerriers: il leur chappa pour les harceler encore.

Si ces exploits de Piscret nous semblent fabuleux, une gale
intrpidit nous tonnera encore plus dans une femme.

Oroboa, jeune algonquine, se rendit clbre par un hrosme bien
clatant. Prisonnire de guerre chez les Agniers ou Mohacks, elle fut
dpose dans une cabane pieds et mains lis, et demeura dix jours dans
cette position, sans prendre de nourriture, que ce qu'il fallait pour
l'empcher de mourir. La onzime nuit, pendant que ses gardes dormaient
auprs d'elle, elle parvint  dgager un de ses amis, et bientt aprs 
se dtacher tout--fait elle-mme. Son premier soin fut d'assurer sa
libert par la fuite; mais elle ne put se rsoudre  laisser ainsi
chapper l'occasion de la vengeance. Elle rentra dans la cabane qu'elle
venait de quitter, saisit une hache, assomma celui des Iroquois qui se
trouvait plus  sa porte, s'lana dehors, et se cacha dans le creux
d'un arbre qu'elle avait remarqu.

Cependant les Iroquois, veills par les gmissemens du mourant,
cherchrent l'assassin. Oroboa attendit qu'ils fussent loigns, et,
dirigeant sa course d'un autre ct, elle s'enfona dans les bois. Elle
y errait depuis deux jours lorsque, tout--coup, elle dcouvrit que ses
ennemis suivaient ses traces. Elle se plongea  l'instant dans un tang
couvert de roseaux, qui se trouvait auprs, et y resta dans une attitude
qui lui permettait de respirer sans tre aperue, jusqu' ce que les
Iroquois, lasss d'une recherche inutile, s'en retournrent dans leur
village.

Durant trente-cinq jours elle parcourut les forts et les dserts vivant
de racines et de fruits sauvages. Parvenue  une rivire large et
rapide, elle fit avec des osiers une espce de radeau qui lui servit 
la traverser. Enfin rencontre par des guerriers de sa nation, elle fut
reconduite en triomphe dans son village au milieu des chants de guerre.

Souvent chez les sauvages, les femmes accoutumes  tre victimes des
fureurs de la guerre, chrissent la vengeance[79], et ne manquent dans
l'occasion ni de force ni de courage pour l'assouvir.

[Note 79: On a compar en cela les Arabes  nos peuplades. Semblables
aux Indiens du nord de l'Amrique, chez qui l'amour de la vengeance est
une passion effrne, ils attendront pour la satisfaire, qu'une occasion
se prsente, quelque long que soit l'intervalle, et subiront toute
espce de privations sans jamais perdre de vue le but qu'ils se
proposent.--(Comte WILL. DE WILBERG.)]

Pour Piscret, il tait constamment trop brave pour tre toujours
prudent. Un jour qu'il revenait seul de la chasse, il fit rencontre,
vers le haut de la rivire Nicolet, de six claireurs Iroquois qui,
n'osant l'attaquer ouvertement, entonnrent son approche leur chanson de
paix. Il chanta aussi la sienne, et les invita  passer  son village,
qui n'tait loign que de trois ou quatre lieues, les prenant pour des
dputs qui allaient aux Trois-Rivires ou  Qubec Pour traiter de la
paix. Ils feignirent d'acquiescer avec plaisir  son invitation, mais il
y en eut un qui resta exprs derrire, sous prtexte de se reposer.
Piscret marchait avec eux sans les souponner, au, comptant sur sa
force et son adresse, lorsque le retardataire arriva tout--coup sur
lui, et le renversa mort sur le sol d'un grand coup de son tomahack sur
le derrire de la tte. Ainsi finit ce terrible Algonquin.

On admire ces hros d'Homre presque barbares; on se passionne pour ces
chants anacltiques d'Ossian, o paraissent une grandeur sage et une
sombre valeur. Les Sagamos de la nord Amrique ressemblent  ces
guerriers potiques. Mme passion, chez eux, pour la guerre, mme force
d'me, mme nergie. Mais, a dit un auteur distingu, il est vrai que
nous n'admirons la nature qu' travers le prisme de l'art. Les bois, les
forts, les cascades, tout cela nous charme dans un tableau. Homre a
bien pu nous faire admirer ses magnifiques inventions, ses hros qui
ressemblent  des dieux au milieu des combats: il pouvait donner l'essor
 son gnie pour les faire si grands qu'il le voulait. Mais les hommes
demeurent insensibles au rcit d'actions relles qui surpassent
quelquefois l'imagination des potes. On recherche encore les vives
peintures du Tasse, les exploits vrais ou faux de Renaud et de Tancred,
entremls d'amours. Gengis et Tamerlan n'intresseront pas ces esprits:
l'histoire de nos Sachems le ferait encore moins si elle n'tait pare
quelquefois d'ornemens trangers.




                             CHAPITRE XVI

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Narraghansetts; leur pays et leur puissance--Tashtassack--Cananacus
lui succde et associe Miantonimo au gouvernement--Incidens--Ligue
contre les Pequots--Inimiti du jeune Sachem et D'Uncas le Mohican--Mort
de Miantonimo.

J'ai  parler maintenant de la puissante confdration des
Narraghansetts, aujourd'hui teinte, mais qui habitait autrefois le
Rhode-Island. Les les de la baie qui porte leur nom leur taient
soumises, et les Chefs de Cavesit et de Niantic, taient comme les
vassaux de leur Sachem-gnral. Ils fesaient la guerre de temps
immmorial avec les Pokanokets au Nord, et les Pequots au Sud. On jugera
que les Chefs d'unetelle rpublique devaient tre des hommes d'un
courage lev. Le commun des guerriers avait ce caractre: il fallait un
hros pour les conduire.

Le premier Sachem connu des Anglais, Cananacus, descendait de
Tashtassack un de leurs plus grands hommes. Tout ce que nous savons de
ce dernier est traditionnel. Les anciens dirent aux colons qu'ils
avaient t commands par ce Sachem, infiniment suprieur aux autres en
valeur et en puissance. Il sut par l'influence de ses hautes qualits
guerrires et oratoires, jointes au gnie du commandement, runir  son
peuple un grand nombre de tribus qui en taient spares, et tendit son
autorit sur tout le territoire qui porta depuis le nom de Rhode-Island.
Il eut aussi  calmer des guerres intestines; car chez les sauvages
chaque chef veut se faire un parti, et s'lever au rang suprme. Il
maintint son autorit et la transmit  ses enfans. Il n'eut qu'un fils
et une fille. N'ayant pu les marier convenablement  sa dignit, il les
unit ensemble, et ils eurent quatre fils dont l'an fut Cananacus.

Le petit fils de Tashtassack s'associa pour gouverner, Miantonimo son
neveu, jeune Chef d'un courage noble. Les deux Sachems ne montrrent pas
aux Anglais une affection gale  celle des Andusta et des Granganimo.
Ds l'anne 1622, l'on comptait d'autant moins sur la paix, que l'on
recevait tous les jours des nouvelles moins rassurantes du pays des
sauvages. Cananacus envoya un hraut  Plymouth porter un carquois
rempli de flches, comme pour dclarer la guerre. Le gouverneur lui
rpondit en lui envoyant une peau de castor remplie de balles, et en le
fesant assurer que s'il avait envi de se battre, il aurait bonne
rception. Un message si rsolu eut son effet. Cananacus, superstitieux,
crut que les balles cachaient quelque enchantement. Il n'osa pas y
toucher, et les renvoya. La paix fut prserve avec les Anglais, mais en
1633, Miantonimo tomba sur les quartiers de Massassoit, qui fut rduit 
se rfugier dans une habitation anglaise  Sowams, jusqu' l'arrive des
soldats. Le capitaine Standish marchait  son secours, lorsque les
Narraghansetts, vacurent Montaup, en apprenant que les Pequots taient
sur leur territoire. Le jeune Sachem les chassa  la tte des
vainqueurs.

Nous avons vu comment Sassacus, voulant exterminer les Anglais, crut
faire entrer les deux Sachems dans sa cause. On prtend que Miantonimo
hsita entre le dsir de la vengeance te la perspective de la ruine des
blancs. Roger Williams, sectaire perscut pour ses doctrines
religieuses, eut assez de charit envers ceux qui le poursuivaient, pour
travailler en leur faveur. Il eut l'habilet de tourner contre les
Pequots l'orage qui allait fondre sur les colonies. Le gouverneur
Winthrop invita Miantonimo  une confrence. Le jeune Sachem parut 
Plymouth en 1636, avec les fils de Cananacus et une garde de vingt
guerriers. Arriv  une journe de marche, il envoya un hraut pour
annoncer qu'il arrivait. On envoya une compagnie de miliciens jusques 
Roxbury, et le gouverneur convoqua les conseillers et les magistrats. Un
festin prpar au palais du gouvernement, se termina par une alliance
offensive et dfensive. Les deux partis s'engagrent  ne pas traiter
sparment avec les Peckots et  leur faire une guerre  mort. On se fit
des prsens en foi d'alliance. Les Anglais donnrent vingt-six habits
galonns[80], et les Sachems, une main de Pequot, et des pelleteries.
Les troupes anglaises, en entrant sur les terres des Narraghansetts,
firent prvenir Cananacus de leur marche et du plan de la campagne. Le
lendemain Miantonimo parut avec deux cents guerriers[81]. Voyant le
petit nombre des soldats, il fit venir de nouveaux hommes, en disant que
les Anglais taient trop peu nombreux pour se mesurer avec les Pequots,
qui taient tous gens de grand courage; puis il se spara du Major Mason
en lui souhaitant le succs.

En Septembre, 1638, Miantonimo fit invit  Boston avec Uncas le
Mohican, son ennemi jur. Ce fut surtout dans cette confrence que les
colons commencrent  affecter la supriorit sur les sauvages. Ils se
firent reconnatre pour arbitres entre les deux Sachems, et leur firent
conclure une paix perptuelle. Miantonimo est accus de l'avoir rompue
le premier. Il remua toutes les tribus du Connecticut, et fit de grands
amas d'armes. Il alla mme jusqu' aposter un assassin pour tuer Uncas.
Ce misrable, qui tait Pequot, fit une tentative en 1649, et manqua son
coup. Il fut arrt  Boston, et mis en jugement; mais Miantonimo plaida
sa cause, et lui obtint sa libert en promettant de le renvoyer  Uncas.
Il ne le fit pas, mais tua lui-mme le coupable deux jours aprs. Un
autre incident hta la guerre. Sequassem, Sachem du Connecticut, ayant
tu un Mohican, et poursuivi Uncas  coups de pique, fut cit devant la
cour de Boston[82]. Il refusa de comparatre, et Uncas fut  la peine de
battre ses guerriers. Miantonimo se dclara alors, et poursuivit son
rival  la tte de neuf cents guerriers, qui se grossirent des vaincus.
Uncas n'avait que quatre cents hommes; il ne chercha pas moins le
combat, et les deux partis se rencontrrent dans une vaste plaine. Le
Mohican voyant la force plus que triple de son adversaire, usa de
stratagme, et fit part  ses guerriers de son dessein. Il feignit de
demander un pourparler. Les deux bandes firent halte, et les deux
Sachems s'avancrent en avant. Uncas dit  Miantonimo: Nous avons
chacun un grand nombre de valeureux guerriers; ils ne doivent pas prir
dans une querelle qui nous est personnelle. Viens donc, comme un digne
Chef, et battons nous seul  seul. Mes guerriers sont venus de loin
pour combattre, rpondit Miantonimo, et les Mohicans tomberont sous les
coups des Narraghansetts. Il continuait de parler, lorsqu'Uncas se jeta
 terre. Aussitt les Mohicans firent une dcharge inattendue de toutes
leurs armes, puis si jetrent sur leurs ennemis avec une furie qui les
fora de se disperser. La poursuite fut chaude, et les vaincus chasss
de roc en roc comme le gibier devant le chasseur. Miantonimo ne put
chapper. Quelques-uns des plus braves guerriers d'Uncas l'atteignirent;
mais soit qu'ils n'osassent point l'attaquer, ou qu'ils le rservassent
 son rival, ils se contentrent de le cerner. Uncas arriva, et se
prcipitant sur lui, avec une force vraiment athltique, il le saisit
par l'paule et le renversa. Miantonimo se dgagea, et s'assit
impassible, demeurant muet au milieu des injures des Mohicans. Uncas lui
offrait la vie, s'il voulait l'implorer; mais le petit neveu de
Tashtassack avait trop de fiert pour s'abaisser devant son vainqueur,
qui l'pargna pour le moment, et l'emmena en triomphe. Dans cette
extrmit, le clbre Samuel Gorton, qui avait obtenu de Cananacus de
vastes domaines, somma le Mohican de lui remettre son prisonnier sous
peine de s'attirer la haine des Anglais. Ce fut peut-tre ce qui pressa
la mort de Miantonimo. Son astucieux rival saisit l'expdient de le
livrer aux autorits, qui se dclarrent incomptentes. Mais le captif,
pour son malheur, voulut se soumettre de lui-mme  l'arbitrage des
colons, et se confier  leur gnrosit. Les colonies nommrent des
commissaires, qui eurent bientt dcid qu'il tait prouv que le Sachem
Narraghansett avait attent  la vie d'Uncas par assassins, poison et
sorcellerie; qu'il avait form une ligue gnrale contre les colonies,
et engag les Mohacks  combattre sous ses ordres. Ces choses dment
examines, disent-ils, la vie d'Uncas ne peut-tre en sret tant que
Miantonimo sera en vie. Il peut justement mettre  mort sur son
territoire un ennemi si faux et si sanguinaire.

[Note 80: Rien ne flattait plus un Sachem que l'habit militaire de nos
officiers.]

[Note 81:

          The news of this our march, fame doth transport
          With speed to Great Miaantinomoh's court;
          Nor had that pensive King, forgot the losses,
          He had sustained through Sassacus's forces.
          Cheer'd with the news, his Captains all as one,
          In humble manner do address the throne,
          And press the King to give them his commission
          To join the English in this Expedition.
          To their request the cheerful King assents.

                                              WOLCOTT.]

[Note 82: Les lgistes improviss des colonies mirent les sauvages dans
la jurisdiction de leurs cours.]

Uncas, appel  Hartford, entendit la sentence. Il conduisit son
prisonnier sur son territoire, et le fit excuter en prsence des
commissaires; ou plutt, il fut lui-mme le bourreau, et enterra
Miantonimo dans le lieu o il l'avait fait son prisonnier. Un monument
de pierres poses les unes sur les autres, en forme d'oblisque, se voit
encore  l'est de la ville de Norwich, dans un lieu que l'on a appel la
Plaine du Sachem.




                             CHAPITRE XVII

                                 ----

                               ARGUMENT

Mort de Cananacus--Examen de la sentence porte contre
Miantonimo--Quelques traits des deux Sachems Narraghansetts.

On ne connat aucun dtail bien intressant de la vie de Cananacus aprs
la mort de Miantonimo, si ce n'est que l'on a prtendu qu'il s'tait
soumis  Charles Ier, le 16 avril, 1644[83]. M. Whithrop le fait mourir
en 1647; d'autres, en 1649.

[Note 83: V. Report of Commissioners appointed in 1683, by Charles II,
to inquire into the claims and titles to the Narraghansett Country,
dans la Collection de la Soc. Hist. du Massachusett.]

Je n'ai encore fait aucune rflexion sur le malheureux sort de son
collgue: ce chapitre sera consacr  examiner le mrite de la sentence
qui le conduisit  la mort.

Si je juge de l'opinion par quelques feuilles anglaises de Montral, on
regarde comme inique, en Canada, le jugement rendu contre Miantonimo.
L'historien, aprs avoir pes les faits, ne va pas toujours aussi loin
que l'opinion[84], mais il expose ces faits et les raisons avec toute
l'impartialit dont il est capable, et met ainsi le lecteur  mme de
rformer son premier jugement, s'il a quelque chose d'outr.

[Note 84: M. de Voltaire parat peu justifiable lorsqu'il avance dans le
Sicle de Louis XIV, que l'Histoire n'es en grande partie que l'nonc
de l'opinion des hommes.]

Il parat hors de doute que Miantonimo, plutt que de demeurer en la
puissance de son rival, consentit  en passer par ce que les colons
dcideraient. Il suit de l que leur tribunal devint comptent  le
juger; car il y avait bien chez le Sachem le consentement, et l'on ne
supposera pas qu'il y et ce qu'on appelle la crainte _viri fortis_. Il
ne s'agit donc plus que de dterminer jusqu'o le tribunal se rendit
odieux par la sentence qu'il porta. Les juges disaient dans leur
manifeste: Ils (les Narraghansetts) doivent comprendre que cela a t
fait sans violation d'aucune convention rgle entre eux et nous; car
Uncas, notre alli, fidle observateur de ses engagemens, nous ayant
consults sur les dispositions sanguinaires et tratresses de
Miantonimo; considrant la justice de sa cause, le salut du pays et la
fidlit de notre alli, nous n'avons pu nous dispenser d'avouer que la
mort est juste. Cette dcision est conforme  la coutume des _Indiens_,
et quelque douloureuse que puisse leur paratre cette perte, eux et tout
ce continent en ressentiront les heureux fruits. Voyons par l'examen
des chefs d'accusation ce qu el'on doit penser de ce passage. Le
tribunal accuse Miantonimo: 1 d'avoir tu le Pequot qu'il devait
livrer; 2 d'avoir rompu la paix de 1638; 3 d'avoir soustrait des
prisonniers; et 4 d'avoir voulu se faire Sachem Universel. Je n'hsite
pas  rpondre  la premire accusation qu'il ne doit pas sembler
tonnant qu'un Sachem crt pouvoir ainsi satisfaire  ses engagemens: Un
Dey de Tunis ou d'Alger n'aurait pas eu d'ides plus avances. Quant 
celle d'avoir rompu la paix, Cananacus en accusait lui-mme les colons.
Je trouve une conversation de ce Sachem avec Roger Williams, qui jette
du jour sur cette prtention. Je n'ai jamais souffert, dit Cananacus,
et je ne souffrirai jamais qu'aucune injure soit faite aux Anglais.
S'ils ne mente point, je descendrai tranquillement dans la tombe, et les
Narraghansetts vivront en paix avec eux. Puis, prenant une canne qu'il
rompit en dix parties, il cita autant de circonstances, o il croyait
que les colons avaient forfait  leurs engagemens. Williams ne put le
rfuter que sur quelques points. La jalousie des Europens tait assez
patente. Quel message que celui du Gouvernement de Massachusetts  un
sachem de son alliance,  Miantonimo!... Il le somme de comparatre, ou
de se prparer  la guerre. Quelques dprdations commises par Janimoh,
Sachem de Niantic, alla rpondre pour son vassal; mais je ne sache pas
que le Gouverneur de Boston, lui ft jamais aucune satisfaction de la
mort d'un Narraghansett que quatre sclrats massacrrent et
dpouillrent. Jamais Miantonimo ne refuse de paratre  Boston pour y
rpondre aux accusations de ses ennemis. Il y vient en 1642, et se
prsente devant le conseil avec une contenance pleine d'une dignit, qui
se communique  ses discours. On a l'air de vouloir armer, et l'on
prpare des retraites pour les faibles: on dsarme les sauvages. Il
demande la raison de ces manoeuvres, et l'on ne peut la lui donner. Il
ne se spare cependant pas du Gouverneur sans lui donner la main, et,
comme s'il l'et oubli, il revient sur ses pas, et lui offre une
nouvelle poigne de main, en disant que celle-ci est pour les
conseillers. Comment donc rompit-il la paix. Ce ne put tre qu'en fesant
la guerre aux Mohicans sans consulter les Anglais. Il semble en effet
qu'il ne pouvait la leur faire, sans la dclarer au Gouvernement, et
l'on disait que ces hostilits n'taient le que de l'ambition et de la
haine. Cependant Uncas avait t l'agresseur en dtruisant les moissons
des Narraghansetts. J'ignore jusqu'o l'on pouvait tre fond  accuser
Miantonimo de vouloir se faire Sachem Universel. On le supposait
peut-tre sur ce que l'on croyait qu'il avait engag les Mohacks dans
son parti. Tout ce que l'on peut dire de cette prtendue alliance, selon
M. Thatcher, c'est que le Sachem tant retenu prisonnier, les Iroquois
s'attendaient qu'ils pourraient tomber plus impunment sur les
Narraghansetts ou les Anglais. Je diffre d'opinion avec ce biographe,
et, ce me semble, il fallait que ceux qui avaient tu Sassacus l'eussent
fait par complaisance pour les Anglais ou pour les Narraghansetts.
Quoiqu'il en soit, le projet attribu  Miantonimo tait digne de son
courage, et si cet expos ne suffit pas pour le disculper absolument, il
affaiblit du moins les griefs allgus contre lui.

Je termine ce chapitre par quelques anecdotes sui sont communes 
Cananacus et  Miantonimo.

L'amiti constante des deux Sachems pour Roger Williams est suffisante
pour prouver chez eux un naturel noble. Cananacus, que Roger avait
appel morosus aique ac barbarus senex, le reoit d'abord avec
dfiance; mais bientt il le fait son interprte et comme son ministre,
il lui donne des terres immenses. Le prix de l'argent ne put obtenir la
cession du Rhode-Island, dit le prdicant, mais elle eut lieu par
l'amiti, cette amiti et cette faveur dont l'honor Sir Henry Vane et
mois jouissions prs des deux Sachems.

Quoi de plus chevaleresque que cette recommandation qu'ils firent lors
de la guerre des Pequots! Ils demandrent que les femmes et les enfans
fussent pargns!

Williams nous donne encore une ide du respect de Miantonimo pour le
Christianisme. Un sauvage se moquait de la doctrine du ministre, et
disait que tous ceux qui mouraient allaient au sud-ouest. Comment donc,
interrompit le Sachem, as-tu jamais vu une me aller au sud-ouest? Le
sauvage rpliqua sans se dconcerter, qu'il ne paraissait pas plus
qu'aucune allt au Ciel. Ah! dit alors Miantonimo, ils ont des livres,
dont l'un vient de Dieu mme. Pourquoi fallut-il qu'un si grand et si
noble prt avec tant d'ignominie! Le nouvel diteur de la collection de
Winthrop qualifie sa condamnation de perfide et de cruelle, et nous
avons vu en effet que les accusations n'taient rien moins que prouves.
Il est cependant  propos de se reporter vers l'poque et  l'esprit qui
la caractrisait, ne pas absoudre ses bourreaux, mais modrer l'horreur
de leur conduite sur le motif de la grande excitation qui rgnait alors.

Un savant Gouverneur du Rhode-Island[85] s'crie, en racontant la mort
de Miantonimo: Telle fut la fin du plus puissant prince aborigne que
les habitans de la Nouvelle-Angleterre aient connu; et telle fut le
reconnaissance qu'on lui eut des secours qu'il avait donns contre les
Pequots. Vritablement, un citoyen du Rhode-Island peut bien pleurer son
malheureux sort, verser quelques larmes sur la cendre de Miantonimo qui,
avec Cananacus, son oncle, fut le meilleur ami des blancs... Par leurs
bienfaits ils s'attirrent la haine de ceux qui avancrent la mort du
jeune roi.

[Note 85: Hopkins.]

On trouve peu d'Anglo-Amricains de la trempe du Gouverneur Hopkins, et
s'il faut que quelque dshonneur rejaillisse sur quelqu'un, on ne dira
pas comme Shridan, dans une occasion diffrente[86], l'honneur anglais
a coul par tous les pores, et le blme retombera tout entier sur ces
colons, nagure le fardeau de l'Angleterre; sur ces enfans pervers dont
elle se purgea en les jetant sur ces plages.

[Note 86: L'affaire de Quiberon.]




                            CHAPITRE XVIII

                                 ----

                               ARGUMENT

Nouvelles hostilits des Iroquois--Traits du courage--Rflexions.

La guerre continuait avec fureur dans le Canada. Une troupe d'Iroquois
s'approcha d'un village pour y faire quelques captifs. Le trouvant sur
ses gardes, elle ne voulut pas s'en retourner sans avoir rien fait. Elle
se cacha dans un bois, et y demeura toute la nuit en embuscade. Mais un
Huron, plac en sentinelle, sur une espce de redoute, avertissait par
de hauts cris les Iroquois qu'il ne dormait point. Au point du jour, il
cessa ses hurlemens. Aussitt deux Iroquois se dtachent, et, s'tant
glisss jusques au pied de la palissade, ils demeurent quelque tems pour
voir s'ils n'entendront plus rien. Il voit deux hommes endormis, donne 
l'un un grand coup de hache sur la tte, enlve la chevelure[87] 
l'autre, et s'enfuit.

[Note 87: Carlo Carli, aprs avoir mentionn les cruauts des Lombards,
continue ainsi: Il y avait parmi les Hurons et les Iroquois un autre
usage non moins barbare, et mme encore plus cruel; c'tait de cerner le
tour du crne avec un instrument tranchant, pour enlever la peau et la
chevelure  un ennemi vaincu et vivant. Voil (dit-il) le plus glorieux
trophe de ces nations froces. Hrodote, Liv. IV, nous fait voir les
Scythes aussi barbares: Voici, dit-il, comment ils enlvent le cuir
chevelu. Ils le cernent tout autour jusqu'aux oreilles, secouant la tte
pour en dtacher ce cuir, l'amollissant en le ptrissant avec les mains,
pour s'en faire une sorte de serviette; et plus un des leurs a de
semblables cuirs, plus il est considr. C'est le lieu de faire justice
des Papiers Publics o ce Comte a lu que Bourgoing, aussi froce que
ces sauvages, leur promit, dans la dernire guerre, un ducat pour chaque
chevelure de colons qu'ils lui apporteraient. Se cette atrocit, qui
couvrit d'un opprobre ternel ce gnral Anglais, peut tre vrai,
continue-t-il, on peut assurer que le gnral Carleton s'est couvert de
gloire en s'y opposant de tout son pouvoir, au risque mme de perdre le
commandement de l'arme du Canada. Carleton (Lord Dorchester) mrite cet
loge du noble Comte; mais le gnral Bourgoing tait un trop brave
militaire pour ne pas abhorrer les horreurs dont l'accusaient sans doute
les rvolts amricains.]

Le village  son rveil vit ces deux hommes baigns dans leur sang. On
poursuivit, mais en vain, les Iroquois, qui avaient trop d'avance pour
qu'on pt les atteindre. Cependant on ne respirait que vengeance: trois
jeunes guerriers promirent de la satisfaire. Ils se mirent en marche, et
au bout de vingt jours, ils arrivrent  un village de Tsononthouans. Il
tait nuit, et tout le monde dormait profondment. Nos trois guerriers
percent une cabane par le milieu; ils allument du feu sans que personne
ne s'veille, et  la lueur de la flamme, ils choisissent leurs
victimes.

Voil, dit M. Dainville, l'expdition de Nisus et d'Euryale, un trait
aussi remarquable, au moins, que bien des exploits que des potes Grecs
ont consacrs par la magie de leurs vers. Une marche de vingt jours dans
un pays ennemi, des dangers sans nombre, pour une vengeance incertaine;
l'audace, la bravoure, la patience, rendent merveilleuse cette
entreprise hroque. Si Homre rapportait ce trait, il serait admir, et
les enfans le rciteraient dans nos coles; mais un fait moderne, dont
le thtre est une fort du Canada ne mrite (apparemment) pas qu'on y
prenne garde. Les hommes admirent comme ils dnigrent sur parole. Ils
suivent la foule moutonnire qu'emporte le torrent de la routine: il est
si ais de penser comme tout le monde, et si doux d'adopter l'opinion
ancienne![88]

[Note 88: Le Chevalier Temple, en Angleterre, et Boileau Despraux, en
France, ont exalt l'antiquit, apparemment pour se mettre eux-mmes
au-dessus de leur sicle.]




                             CHAPITRE XIX

                                 ----

                               ARGUMENT

De la Confdration Patucket en
New-Hampshire--Passaconaoua--Incidens--Rapports du Sachem avec le
clbre Elliot--Fte sauvage; Passaconaoua y dit adieu  son
peuple--Anecdotes.

Je porte mes regards sur un espace de pays qui n'a encore rien prsent
de mmorable. Mais le burin de l'Histoire a retrac le portrait de
Passaconaoua, Sachem de Pannuhog. Sa nation, une des plus guerrires de
la Nouvelle-Angleterre, rsistait courageusement aux Iroquois, et porta
mme la guerre chez les Mohacks. La tradition avait conserv le souvenir
d'un sanglant combat entre les deux peuples, sur la rivire Merrimack.
Les Agahuans, les Nancis, les Piscataquas et les Acamintas, qui y
avaient tous des guerriers se connaissaient sujets de Passaconaoua, et
les Sachems de Quamscot et de Patucket taient ses vassaux. Il tait
dj vieux lors de l'arrive des Anglais, qui, devenus farouches,  une
poque o ils prvoyaient les nombreux dsastres qui allaient leur
arriver, s'allirent avec le Sachem Saggahuo pour dsarmer le roi de
Pannuhog. Un coup de fusil tir au milieu de la nuit suffisait pour
faire lever tout un bourg, et les cris d'un malheureux gar dans les
bois, fesaient croire  une invasion de Mohacks: la Nouvelle-Angleterre
gala la timidit de l'enfance. Il tait permis au jeune Astianax d'tre
saisi de frayeur  la vue de l'norme panache de son pre, Hector; mais
les gouvernemens coloniaux durent chasser leurs craintes, et s'armer
d'un courage plus viril. Ils revinrent sur leurs pas et M. Winthrop
proposa d'offrir des rparations. Le parti envoy pour enlever
Passaconaoua n'avait pu saisir que sa femme et son fils. Le Chef
Ousamequin fut charg de ngocier un accommodement, et le vieux Sachem,
en bon diplomate, accepta l'amiti des Anglais.

Le clbre Elliot, auquel on a donn avec justice le nom d'Aptre des
Indiens, crivait en 1649: Le Grand Sagamo de ce lieu (Pannuhog) est
Passaconaoua, qui se donne  la prire avec ses enfans, et se montre
plein de respect pour la parole de Dieu. Il fut du petit nombre de ceux
qui montrrent de l'empressement pour le Christianisme. Il pressait le
bon missionnaire de le venir visiter, et lui fesait de trs beaux
raisonnemens. Ainsi, il lui disait que le ministre ne venant qu'une fois
l'an, il ne pouvait faire de grands fruits parce que les sauvages
oubliaient bientt ce qu'il leur disait. Il en tait comme si quelqu'un
jetait dans un cercle une belle chose, tous les sauvages se
prcipiteraient pour la saisir, et l'aimeraient bien parce qu'elle a une
belle apparence. Mais ils ne pourraient en voir l'intrieur, s'il y a
quelque chose ou rien, une pierre brute ou des perles. La prire pouvait
bien n'tre qu'un fardeau; il voulait qu'ou la lui ouvrt, c'est--dire,
qu'on la lui ft bien connatre.

En 1660, un monsieur fut invit  une danse sauvage. A la fin de cette
fte,  peu prs semblable  celles plus haut dcrites, Passaconaoua,
cass de vieillesse, fit son dernier adieu  son peuple. Il lui
recommanda de vivre en paix avec les Anglais, en disant, que s'il leur
fesait du mal, il ne pourrait que hter sa destruction. Vonolansett, son
fils, suivit ses sages conseils, et il migra avec la nation dans un
pays loign o il ne prit aucune part  la guerre de Philippe.

Passaconaoua avait commenc par tre devin, et ce fut en cette qualit
qu'il acquit son influence. Il devait tre bien propre  ce rle, car
les crivains de l'poque nous disent qu'il surpassait tous les siens en
sagesse et en duplicit. Il persuada aux sauvages qu'il pouvait faire
danser les arbres et se changer en flamme. Le jongleur devint diplomate,
Chef et Sachem. Il sut conserver son territoire par des civilits qui ne
diminuaient pas son importance parmi les siens, en leur procurant une
heureuse paix. En un mot, Passaconaoua n'tait peut-tre pas comparable
aux sages de la Grce, s'ils ont t aussi sages qu'on le dit, mais il
brilla autant parmi les siens.

On rapporte le trait suivant. Menataqua, Sachem de Saugus, lui ayant
demand sa fille, Guiasa, en mariage, il la lui accorda, et donna une
grande fte. Selon l'tiquette de son pays, il ordonna qu'un parti de
guerriers escorterait la marie jusques  la rsidence de son poux. Des
ftes non moins brillantes y eurent lieu, puis l'escorte revint 
Pemmacook, demeurance du beau-pre. Quelque tems aprs, la jeune pouse
ayant voulu visiter son pre, Menataqua la fit conduire par une troupe
choisie. Lorsqu'elle voulut s'en retourner, le vieux Sachem, au lieu de
la faire escorter, fit dire  l'poux de la venir chercher; mais
celui-ci qui tenait aux usages, lui envoya cette rponse: Lorsqu'elle
m'a quitt, j'ai envoy mes guerriers  sa suite;  prsent qu'elle veut
revenir  moi, j'attends que tu en agisses de mme. Le vieillard se
fcha, et l'hymen fut rompu.

Farmer et Moore, dans leur Collection, parlent d'un Chef nomm St.
Aspinquid, mort en 1662, et dont la tombe est Encore visible sur le mont
Agamenticus, dans le Maine. Ses funrailles furent clbres par une
infinit de Sachems, et la mmoire en fut perptue par une grand chasse
o l'on tua quatre-vingt-dix-neuf lans, trente-deux fouines et
quatre-vingt-deux chats sauvages. Peut-tre ce Sachem n'est-il pas autre
que Passaconaoua. Le mont Agamenticus peut bien tre le lieu o se
retira Vonolansett: la qualit de devin et l'estime du Christianisme
justifient l'pithte de Saint. Les vers suivans reproduisent la
tradition conserve par les sauvages sur ce personnage singulier:

              He said, that Sachem once to Dover came
              From Penacook, when eve was sitting in,
              With plumes his locks were dressed, his eyes shot flames.
              He struck his massy club with dreadful din
              That oft ha made the ranks of battle thin,
              Around his copper neck terrific hung
              A tied-together, bear and catamount skin,
              The curious fishbones o'er his bosom swung,
          And thrice the Sachem danced, ant thrice the Sachem sung.
              Strange man was he! 'Twas said he oft pursued
              The sable bear, and slew him in his den,
              That oft he howled through many a pathless wood
              And many a tangled wild, and poisonous fen,
              That ne'er was trod by other mortal men.
              ...........................................
              A wondrous wight! For o'er Siogee's ice
              With brindled wolves all harnessed three and three,
              High seated on a sledge made in a trice
              On mount Agiocoohook[89] of hickory.
              He lashed end reeled, and sung right jollily
              And once upon a car of flaming fire
              The dreadful Indian shook with fear, to see
              The King of Penacook, his Chief, his Sire,
              Ride flaming up towards heaven, than any mountain higher.

[Note 89: Nom sauvage des Montagnes Blanches. Les amricains avaient une
singulire vnration pour le sommet de ces monts, qu'ils regardaient
comme le sjour d'tres invisibles, et sur lesquels ils n'osaient jamais
monter. Ils disaient que le pays fut autrefois submerg avec tous ses
habitans, except Agiocohook et sa femme, qui trouvrent un refuge sur
ces montagnes, et repeuplrent la terre. Et Bartram raconte dans son
Histoire naturelle et politique de la Pensylvanie, que montrant  un
Amricain des fossiles et des productions marines qu'il avait trouvs
sur des monts moins levs, celui-ci lui dit que la parole ancienne, ou
la tradition, leur avait appris que la mer les avait tous environns.
C'est la tradition de tous les peuples de l'antiquit profane et sacre.
Ce dluge aura t le chtiment des hommes, comme l'ont pens nos
peuplades, et comme le croyait Ovide:

         Pna placet diversa; genus mortate sub undis perdere

dit ce pote. Selon les Mexicains les seuls Cortox et Quitequetzele
survcurent au dluge. Les Chinois l'ont mentionn dans leurs annales.
C'est ainsi encore que dans toutes les fausses religions, et des Indes
et du Nord, il existe une tradition d'un arbre ou fruit dfendu, que,
l'on retrouve en Amrique. Les pommes d'Iduna l'offraient dans la
religion des Scandinaves, un fruit diffrent dans la tradition
iroquoise.]




                             CHAPITRE XX

                                 ----

                               ARGUMENT

Metanco surnomm le roi Philippe--Origine de sa haine des colons--Sac de
Swanzey--Bataille de Pocasset--Dfaite du Sachem et sa mort--Suites
dsastreuses de cette guerre.

Seize annes aprs la fondation de Plymouth, la Nouvelle-Angleterre
contenait cent-vingt bourgs, et autant de milliers d'habitans. Les
forts disparaissaient peu  peu devant le laboureur aventurier et
hardi, et dj les naturels trouvaient leur gibier dispers et leurs
retraites envahies. C'tait la consquence des cessions de terres
continuelles que les peuplades fesaient aux migrs. Cependant
lorsqu'elles s'aperurent qu'on voulait leur arracher le sol qu'avaient
habit leurs anctres, l'amour de la patrie et de l'indpendance, la
plus forte passion qui anime l'homme des forts comme l'homme civilis,
se rveilla soudain. Il leur manquait un Chef que concentrt, et
diriget leurs efforts: Metanco ou Philippe de Pokanoket, fils de
Massassoit, accepta ce poste minent mais dangereux. Autant le pre
avait t l'ami des Anglais, autant le fils se montra leur ennemi
implacable, et cette haine qu'il ressentait dj dans sa jeunesse, elle
se changea en fureur vengeresse, quand ils furent cause de la mort de
son frre an, l'intressant Vansutta. Ce frre, suspect de tramer
contre eux, fut enlev, et jet dans un cachot. L'affront de se voir
injustement priv de sa libert lui fit contracter une fivre dont il
mourut. Metanco hrita de son autorit et de son noble courage. Il mit
en oeuvre tus les artifices de l'intrigue, et toutes les forces de la
persuasion, pour porter les tribus  unir leurs efforts pour l'entire
destruction des colonies. Informs de ses projets, les Anglais firent de
leur ct des prparatifs de dfense, bien qu'ils esprassent que cet
orage passerait comme tant d'autres. Mais les prtentions de Philippe et
de son parti grandirent tous les jours.

Au mois de juin, 1675, il pntra dans la petite ville de Swanzey,
dtruisant les bestiaux, brlant les maisons, et massacrant une partie
des habitans. Les milices de la colonie marchrent dans toutes les
directions, et furent jointes par un dtachement de celles du
Massachusetts. Les sauvages retraitrent, brlant sur leur route les
maisons et les bls, et fixant au haut de perches les mains et les ttes
de ceux qu'ils avaient tus. Tout le pays fut en alarme, et l'arme
coloniale mise sur un pied formidable. Ce grand dveloppement de forces
induisit Philippe  abandonner son quartier-gnral de Montaup: il alla
camper prs d'un marais,  Pocasset, maintenant Tiverton. Les Anglais
s'tant assembls une premire fois, vinrent l'attaquer, et furent
vaincus, avec perte de cent vingt hommes tus ou blesss. Ce combat du
reste peu sanglant, fut dcisif au-del de ce que Philippe aurait pu
l'esprer; car malgr la coopration du New-Hampshire et de plusieurs
autres colonies, les affaires de la Nouvelle-Angleterre se trouvrent
bientt dans le plus dplorable tat. Dans ces tems-l, la plupart des
tablissemens taient environns de forts, et les sauvages vivaient
avec les colons. Les premiers connaissaient les habitations, les chemins
et les lieux de refuge des derniers. Ils piaient leurs mouvemens, et
tombaient sur eux au moment o ils s'y attendaient le moins. Les une
tombaient le matin en ouvrant leurs portes, les autres en travaillant
dans les champs ou en visitant leurs voisins. En tout temps, en tout
lieu et dans tout emploi, la vie des colons tait en danger, et pas un
n'tait assur de n'tre point massacr le jour, dans son grenier, au
bois ou sur la route. Lorsque l'ennemi s'assemblait en force, on
envoyait des dtachemens  sa rencontre; s'ils taient moins nombreux,
ils retraitaient, ou l'attaquaient s'ils taient en plus grand nombre,
et ne le battaient pas toujours. Des villages taient soudainement
investis, les maisons brules, et les hommes, les femmes et les enfans
tus ou trans en captivit. Les colonies perdant de jour en jour leurs
dfenseurs, des familles et des plantations apprhendrent une prochaine
destruction. Un grand effort seul pouvait prvenir ce malheur, et on le
fit. Des dlgus de toutes les colonies se rencontrrent, et il fut
rsolu qu'un corps considrable attaquerait la principale position de
l'ennemi, tandis que de moindres dtachemens dirigeraient leur course
vers d'autres points. Josiah Winslow, Gouverneur de Plymouth, fut nomm
gnralissime, et une fte solennelle fut clbre par toute L
Nouvelle-Angleterre, pour invoquer l'aide du Tout-Puissant. Le 18
Dcembre, les diffrens corps firent leur jonction sur le territoire des
Narraghansett,  quinze milles du camp de Philippe. Quoique le temps ft
trs froid, les soldats furent obligs de passer la nuit  dcouvert. Au
point du jour, ils commencrent leur marche  travers de grands amas de
neige, et le 19,  une heure, ils arrivrent devant la position des
sauvages. Philippe avait tabli son camp au milieu d'un marais, sur un
terrain un peu lev, et l'avait entour d'un rang de palissades,
soutenu en dehors par un fort retranchement de broussailles. L fut
livr le combat le plus terrible et le plus acharn[90] dont fassent
mention les annales de la Nouvelle-Angleterre. On se battit durant trois
heures, et les Anglais remportrent une victoire complte. Philippe s'y
surpassa, et ne cda le champ de bataille qu'aprs avoir vu tomber mille
des ses guerriers tus sur la place, et six cents hommes, femmes et
enfans au pouvoir du vainqueur. Tranquille au milieu du dsordre, il
ramassa ses dbris, et opra sa retraite  travers les Anglais mmes,
qui, effrays de son audace et de leurs propres pertes, n'osrent le
poursuivre. Six capitaines fesant l'office d'officiers-gnraux, et
quatre-vingts soldats demeurrent sur place avec les vaincus; et cent
soixante furent blesss plus ou moins grivement. Les sauvages ligus ne
se relevrent point de ce dsastre, mais ils demeurrent nanmoins assez
forts pour harasser les colonies par des courses continuelles. Les
colons entretinrent des partis sur presque tous les principaux points de
leurs territoires, et la plupart furent victorieux. Le capitaine Church,
de Plymouth, et le capitaine Dennison, de Connecticut, remportrent
surtout de signales victoires.

[Note 90: On peut en excepter le combat de Strickland's Plains gagn par
les Hollandais, sous le capitaine Underhill, en 1643. Un sicle aprs le
sol tait encore blanchi par les ossemens des vaincus.]

Au milieu ce ces revers Philippe demeura ferme et inbranlable. Ses
officiers, sa femme[91] et sa famille taient morts ou captifs. A la
nouvelle de ces infortunes, il pleura avec amertume, car il possdait
les plus nobles des affections et des vertus humaines. Mais il ne voulut
entendre  aucune proposition de paix, et tua de sa main un lche que
sa parler de se rendre. Il remporta encore de temps  autres des
avantages assez considrables, jusqu' ce qu'enfin, aprs avoir t
pouss de marais en marais, il fut assassin par le frre de celui qu'il
avait tu. Le reste de ses partisans se soumit aux Anglais ou joignit
des tribus lointaines.

[Note 91: Elle avait un courage viril, et elle n'tait pas la seule.
Ouitamore et Aouashonks se rendirent clbres dans le cours de cette
guerre.]

Comme un autre Mithridate, ce sauvage extraordinaire, combattit jusqu'
sa fin les ennemis auxquels il avait vou une haine ternelle: il prit
aussi de la main d'un tratre.

L'illustre Racine dployant sur la scne tragique l'me du monarque de
l'Asie, lui prte ce langage:

          Mais au moins quelque joie en mourant me console;
          J'expire environn d'ennemis que j'immole.
          Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains,
          Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

et il lui fait dire plus loin:

          Tant de Romains sans vie, en cent lieux disperss,
          Suffisent  ma cendre, et l'honorent assez.

Ce langage convient aussi bien  notre hros. A sa mort, la paix
reparut, plus bienfaisante que jamais, parce que la lutte avait t plus
accablante. Le territoire de Plymouth avait vu en cendres la ville de
Swanzey, et pas moins de dix forts du Massachusetts avaient disparu. Les
tablissemens sur les rivires Custer et Piscataqua, en New-Hampshire,
avaient t attaqus et ravags. Les autres colonies souffrirent en
proportion; et celle qui perdit le moins fut celle de Connecticut. Mais
elle paya de ses soldats  l'attaque des Narraghansetts. Plus de mille
habitation avaient t dtruites, et des marchandises et des bestiaux
pour une valeur immense, avaient t pills. Une grande partie de la
population avait pri, et celle qui resta et qui survcut  la guerre
contracta une dette immense, qui devint un fardeau plus insupportable au
fur et  mesure que les ressources diminurent. En un mot, de tous le
Amricains fameux, Philippe de Pokanoket fut celui qui fit plus de mal
aux colonies.




                             CHAPITRE XXI

                                 ----

                               ARGUMENT

Quoique j'aie prfr dans cet article les historiens gnraux des
Etats-Unis aux crivains qui nous ont laiss des chroniques sur les
vnemens de la terrible guerre qui m'occupe, je trouve pourtant dans
ceux-ci quelques particularits fort intressantes. J'y vois comment le
terrible Sachem chappe tant de fois  ses ennemis. Aprs la bataille de
Narraghansett, il ne se sauve que'en s'aventurant avec quelques
guerriers intrpides sur la rivire Taunton: c'est l que Outamore,
femme courageuse prit  sa suite[92].

[Note 92: Parente de Philippe, et Sachem de Pocasset, se joignit  lui,
et se noya prs de Swansey. Sa tte fut expose  Taunton. Aouashonks
suivit aussi le parti de Philippe; mais le capitaine Church, avec qui
elle eut commerce la pacifia. Il nous a dcrit ses entrevues avec cette
amazone. Elle tait Sachem de Sogkomate, et dix sauvages de sa tribu
vivaient encore  Compton, en 1803.]

Un jour, un transfuge guide les Anglais vers sa retraite; il fuit,
laissant son diner sur le feu, et son oncle est tu avec vingt de ses
plus braves guerriers. Le lendemain mme, le capitaine Church aperoit
un guerrier assis tristement sur un arbre renvers; il dcharge son
fusil et le sauvage tourne la tte: c'tait Philippe pleurant sur ses
infortunes et sur celles de sa race. Il chappa encore, mais c'eut d
tre sans plus d'espoir. Sachem d'une race antique, il se voyait sans
sujets et sans domaines, trahi par ses propres allis, et poursuivi
comme une bte fauve. Uncaqpan, Samcama et Vocamet, ses principaux
conseillers, taient morts ou captifs. Passait-il la borne de son
territoire, il rencontrait encore des ennemis  combattre. Cach entre
Iork et Albany, il fut dcouvert par les Mohacks, ses ennemis
irrconciliables, et mis en droute. Refoul sur la rivire Connecticut,
il fut encore atteint par les Anglais, qui se jetrent sur son camps et
le ravagrent en poussant le cri de guerre des Iroquois. Il y perdit
trois cents guerriers.

S'attendrait-on  le retrouver deux jours aprs rassemblant ses dbris
sur les collines d'Ouasett: il descend avec la rapidit de l'aigle sur
Sudbury, et anantit le capitaine Wardsworth et son parti. Il cherche le
capitaine Church, et va l'intercepter. Il dtruit Brockfield soutenu par
les Sachems Apequinast, Quamansit et Mautamis. Il fait excuter le
transfuge Sassamon.

Philippe touchant  sa mort tait encore entour de quelques guerriers
fidles; mais un tratre, qui avait suivi le capitaine Church, le
dcouvrit. Il reut le coup fatal, et les Anglais poussrent trois
hourras pour bnir la fin de leurs maux. Church envoya sa tte 
Plymouth, d'o elle fut promene par toute la Nouvelle-Angleterre. Son
fils, g de neuf ans, fut vendu et port aux Bermudes, aprs que l'on
eut consult les thologiens. Le ministre Cotton prtendit que le fils
d'un tratre devait subir le mme sort que son pre, et le Docteur
Increase Mather compara cet enfant  Hadad dont Joab tua le pre. Les
colonies de Massachusetts et de Plymouth se disputrent Montaup, que le
roi Charles II assigna  la dernire. Les Pokanokets furent extermins,
les Narraghansetts presque dtruits, et les Nipmucks se rfugirent dans
le Canada. Le pays des sauvages fut dsert, et il ne resta de monuments
de cette grande catastrophe que le canon du fusil qui tua Philippe, dans
le cabinet de la Socit Historique du Massachusetts.

Nos voisins qui auraient t curieux de possder le portrait d'un
naturel si fameux, en prsentent plusieurs; mais il n'y en a pas deux
que se ressemblent, ce qui autorise  croire qu'aucun n'est le vrai.
L'historien de la Nouvelle-Angleterre, Josselyn, qui l'avait vu 
Boston, ne parle que de son accoutrement. Il portait un habit militaire
 l'anglaise avec des brodequins et un baudrier brods en perles. Une
famille de Swanzey possde encore quelques insignes du Sachem, que le
conseiller Anaouon livra au capitaine Church. Il y avait un tapis en
drap rouge orn de perles, et trois parures richement et dlicatement
travailles. La plus ample descendait sur les hanches; la seconde, qui
tait orne de perles disposes avec beaucoup d'art, restait sur la
poitrine rpondant aux crachats de nos gnraux; et l la troisime
tenait lieu de diadme: deux petits pavillons y taient attachs. Ces
ornemens ne servaient que dans les grandes occasions, et il tenait  ces
marques extrieures de majest. La mort de Sassamon tait une suite de
la haute ide qu'il concevait de son autorit. Il avait fallu que le
gouvernement protget contre sa colre un sauvage Nantucket qui avait
mal parl d'un de ses parens. Le sujet avait manqu de respect envers la
famille de son souverain, impardonnable injure, que les Anglais ne
firent oublier qu'avec une grosse somme d'argent.

Aussi ennemi du Christianisme que Massassoit, Philippe prit un jour un
des boutons de l'habit d'Elliot, en disant qu'il ne prisait pas plus sa
doctrine que cet objet.

On ne doit pas croire que ses minires fussent d'un barbare, non plus
que ses procds. Il est digne de remarque qu'il ne maltraita jamais un
prisonnier, mme dans le temps que les colons vendaient ses sujets comme
esclaves. Il se conduisit vis--vis de Madame Rowlandson, sa
prisonnire, comme l'aurait fait un prince civilis. L'ayant fait
appeler, ill'invite  s'asseoir, et lui demande obligeamment si elle a
accoutum de fumer. Il va lui-mme lui annoncer que dans deux jours elle
sera libre. La famille Leonard[93] vit en paix sous sa protection au
milieu des fureurs de la guerre; la ville de Taunton est pargne, et
cependant, les Anglais avaient massacr tous ses proches, ils avaient
mis sa tte  prix. Aprs cela questionnez nos voisins: ils appelleront
le Roi Philippe un barbare, et leurs cruels anctres, d'innocens et
inoffensifs planteurs.

[Note 93: Il dfendit  ses guerriers d'attaquer la maison qu'elle
occupait, et o sa tte fut depuis en dpt.]




                            CHAPITRE XXII

                                 ----

                               ARGUMENT

Des descendans de
Cananacus--Mexham--Pessacus--Ninigret--Pombamp--Exploits de
Conanchel--Sa mort--Rflexions.

MEXHAM, successeur de Cananacus, n'eut pas les qualits de son pre, et
vcut soumis aux Anglais. Aprs sa mort le sceptre Narraghansett tomba
en quenouille dans les mains de Quaapen, connue sous le nom de Magna,
sa veuve, qui joua un grand rle dans la guerre de Philippe.

Pessacus, frre de Miantonimo, hrite de son courage, et parat sur la
scne avec le clbre Ninigret, son oncle. Ce dernier envoya un corps
considrable contre les Pequots. M. Wolcott fait dire aux Anglais:

                    We lead those bands
          Armed in this manner, thus into your lands
          Without design to do you injury
          But only to invade the enemy.

Il se chargea avec Pessacus de la vengeance de Miantonimo, et sut la
satisfaire en dpit des colons. Les deux Sachems armrent huit cents
guerriers, et pressrent Uncas si vivement, que lui-mme eut peine 
s'chapper. Un affront que subit Pessacus, pensa ternir l'clat de cette
victoire. Le major Atherton tant entr sur son territoire, pntra
jusques  son wigwam, et le pistolet sur la gorge, le fora de payer une
forte contribution. Mais Ninigret se dfendit mieux et fora les Anglais
 la retraite.

Le voisinage des Hollandais rendait ce brave Sachem encore plus
redoutable aux colons. Un discours qu'il adressa au mme officier que
nous avons nomm jette du jour sur les motifs de la dfiance sans bornes
que lui montra toujours le gouvernement; le voici: Ninigret ignore tout
complot ourdi contre les Anglais. Il est pauvre; mais des fusils et des
balles ne l'engageront point  dclarer la guerre. Ninigret tait dans
sa cabane lorsque ses enfans vinrent lui dire qu'il tait venu un
vaisseau de cette nation (les Hollandais). Ces hommes dirent qu'il y
avait bataille entre eux et les Anglais de l'autre ct du grand lac, et
qu'ils viendraient en grand nombre pour combattre. Pour Ninigret, il n'a
point de raisons de faire la guerre  ses bons amis; ils sont ses
voisins, et les trangers sont loigns. Quand il voyageait pour sa
sant, et c'tait dans la saison des neiges, il frappa tout le jour  la
porte de la cabane o est leur Sachem, et il ne lui ouvrit pas. Ses amis
n'en agissent pas de la mme manire.

Ce langage tait sans doute destin  amuser les Anglais, car l'anne
suivante le Sachem attaque les sauvages de Long-Island; il engage les
Mohacks dans son parti, et, fort de leur secours, il fait aux colons,
toujours souponneux, cette fire rponse qui suffirait pour
l'immortaliser: Ninigret ne fera point la paix avec les meurtriers de
son fils et de soixante guerriers de son peuple. Je dsire que les
Anglais me laissent en repos, et ne me demandent point d'aller 
Hartford. Jonathan[94] m'a demand si j'y enverrais des dputs, et je
lui ai rpondu: si le fils de votre Sachem tait massacr,
demanderiez-vous conseil-un autre Sachem pour venger sa mort? Quant aux
Mohacks, ce sont mes allis, qui viennent pour ma dfense: je vengerai
avec eux mes injures. Le major Villard,  qui il parla de la sorte,
envahit aussitt ses terres. Il lui abandonna ses forts et se retira
dans la fort. Les Anglais trouvant tout dsert lui envoyrent une
dputation, mais il fit dire aux dputs, que ne sachant pas la raison
de cette nouvelle irruption, il ne pouvait se commettre avec eux. Six
nouveaux dlgus parvinrent cependant  conclure un arrangement, mais
le tribut fut firement refus, et le major fut condamn pour avoir fait
une paix honteuse. Un vaisseau envoy entre Nanticut et Long-Island fut
tmoin des nouveaux triomphes de Ninigret et de Pessacus contre les
Mohicans.

[Note 94: Son interprte.]

Il est remarquable que Ninigret ne prit aucune part  la guerre de
Philippe[95]. Pomham et Conanchel ne suivirent point son exemple. Pomham
tait un Sachem qui s'tait li avec les Anglais par jalousie contre
Miantonimo. Ce noble Sachem ayant donn un refuge au fameux
religionnaire Samuel Gorton, et lui ayant donn la terre de Shaomet,
Pomham, qui prtendait qu'elle lui appartenait, vint  Boston avec un
autre Chef nomm Samocomo, et se mit sous la protection du
gouvernement[96]. Il ne fut fidle aux Anglais qu'autant que ses
intrts le demandrent. Aprs avoir rig, sous prtexte du voisinage
des Narraghansetts, un fort de construction europenne, il se jeta dans
les bras de Philippe. Cette guerre fit sa rputation. Les Anglais le
comptaient parmi les plus redoutables Chefs et le rangeaient
immdiatement aprs le roi de Pokanoket et Conanchel. La confdration
Narraghansett fut d'abord neutre. Pour lui, il commena la guerre avec
Metanco, et ddaigna de ratifier un trait ngoci sur son territoire 
la pointe des bayonnettes. Ses guerriers furent taills en pices aprs
la plus belle rsistance, et il fut tu lui-mme en 1676. Ce fut dans le
voisinage de Delham, o il s'tait retir avec une centaine de braves.
Il aima mieux prir que de se rendre, et tels taient son courage et sa
force que, bless mortellement, et gisant sur le sol, il fracassa un
soldat qui ne lui fut arrach qu' force de bras.

[Note 95: Sa tribu qui n'tait qu'une annexe  la Confdration,
subsistait encore en 1738, lorsque l'on dcouvrait  peine un
Narraghansett sur le territoire du Rhode-Island. Nul Chef ne fut plus
souvent accus que Ninigret. Il avait cependant des titres  l'estime et
mme  l'admiration. Il tait noble de venger la mort de ses proches et
de ses sujets, et il le fit avec dignit. Il ne sacrifia jamais son
honneur  l'amiti des Anglais, et sut repousser leur arbitrage. S'il
demeura tranquille au milieu des combats que livraient ses semblables
pour leur libert, ce fut apparemment parce qu'il prvit le rsultat.]

[Note 96: Nos dvots protestans imposrent aux deux Sachems, comme
condition, d'observer les dix commandemens, que ces princes des forts
de l'Amrique traitrent assez cavalirement. Quand on leur demanda
s'ils voulaient adorer Dieu, ils rpondirent qu'ils le voulaient bien,
parce qu'il fesait plus de bien aux Anglais que ne leur en fesait le
leur. Ils dirent qu'ils ne savaient point ce que c'tait que de jurer;
et que pour le Dimanche, ils pourraient l'observer d'autant plus
facilement qu'ils n'avaient jamais beaucoup  faire.]

Nununtano, autre Sachem distingu, et Conanchel eurent bientt le mme
sort. Ce dernier, fils de Miantonimo, succda  Pessacus. Son courage
tait digne du sang qui coulait dans ses veines, et si ses oncles
conservrent de la dignit  la Confdration Narraghansett aprs la
mort de Miantonimo, digne descendant de tant de hros, et ne pouvant
prvenir la ruine de la nation, ce jeune Chef environna son tombeau
d'une gloire clatante. Trumbull nous dit qu'il hrita de l'orgueil de
son pre, et de sa haine pour les Anglais. Hubbard s'tend sur ce qu'il
appelle ses cruauts, et se glorifie de sa perte. Un auteur moderne,
plus judicieux, trouve dans ces accusations mme la preuve d'une
organisation d'me peu ordinaire.

Conanchel combattit dans la bataille livre par Josiah Winslow 
Philippe et  ses allis. Ce ne fut qu'aprs une lutte de gans que les
Anglais purent donner l'assaut aux ouvrages des sauvages. Le champ de
bataille fut envelopp en peu d'instans dans une conflagration gnrale.
Les hommes rouges, excits par le noble exemple des Chefs, se
dfendirent avec une fureur sans gale, et ne cdrent momentanment
qu'aprs avoir jonch de morts ces champs devenus clbres. Aprs la
prise de Lancaster par Metanco, son mule met  contribution la ville de
Medfield, bat le capitaine Pierce,  Providence, et saccage cet
tablissement, ainsi que Warwick et Sekonck: il s'avance jusques 
Boston. C'tait alors l'poque de la grande puissance de Philippe, et
ses dsastres commencrent avec la mort du fils de Miantonimo. En
embuscade dans les forts du Connecticut, Conanchel prenait encore une
part active  la guerre, lorsque la nourriture manqua  mille cinq cents
guerriers et  quatre mille femmes et enfans qui les suivaient. Ce hros
sauvage proposa, o surprise! de cultiver les terres nouvellement
conquises  l'est de la rivire. Il ne trouva que trente guerriers qui
voulussent l'accompagner; ces trente-et-un braves marchaient  la mort.
Le capitaine Dennison, qui tenait la campagne avec cinquante Anglais et
cent cinquante sauvages Niantics, Pequots et Mohicans, conduits par
Catapazet, Casinamon et Onecho, fut averti de l'arrive du Sachem par
deux femmes mohicanes. Conanchel se reposait. Sept de ses guerriers
formaient un cercle autour de lui, et il leur racontait les plus belles
particularits de sa victoire de Providence lorsque, tout--coup, il
interrompit son discours. L'oue dlicat du sauvage venait de distinguer
un bruit imperceptible. Deux claireurs furent envoys sur une colline
qui tait proche: un troisime les suivit; mais les ennemis les avaient
intercepts, et descendaient la hauteur. Conanchel voulut fuir, mais
Catapazet le dpassa avec ses plus agiles coureurs; il leur chappa
cependant, et il tait rserv aux Niantics de le faire prisonnier. Se
voyant entour, il jeta son habit galonn et gagna la rivire. Le pied
lui manqua sur une pierre et il tomba sur le rivage. Se relevant
aussitt, il s'assit immobile et attendit Menopoide, le guerrier Pequot,
qui n'eut pas le courage de l'attaquer. Le premier Anglais qui
l'approcha fut un jeune homme du nom de Robert Santon. Le Sachem lui dit
un peu ddaigneusement, et en mauvais anglais: You much chile, no
understand war; let your Chief come. Il se rendit  Dennison. Conduit 
Stomington, il y fut fusill. Les Mohicans tirrent, les Pequots
l'cartelrent, et les Niantics allumrent son bcher. Sa tte fut
prsente en plein conseil  Hartford.

Ainsi finit,  la fleur de l'ge, le dernier des Narraghansetts, le
petit neveu de Cananacus, et le fils de Miantonimo. Ses ennemis,
exasprs par leurs dsastres, le vourent  la mort. Ainsi les Romains
firent prir Jugurtha, qui mourut dans le cachot de Tullianum.
Aujourd'hui que la passion de l'poque est affaiblie, il est permis de
pleurer sur le sort de ce noble enfant de l'Amrique du Nord. L'histoire
indigne n'offre pas un plus bel exemple de cette gnrosit
chevaleresque avec laquelle l'intressant Conanchel accorda sa
protection aux faibles, sacrifia sa puissance et sa libert  l'honneur,
et fut fidle  la voix de ses anctres. J'admire ce beau patriotisme
qui le fit se dvouer pour ses dieux et son pays.




                            CHAPITRE XXIII

                                 ----

                               ARGUMENT

Nouveaux dtails sur Uncas--Sa soumission aux Anglais--Ses vices--Il
prend partit contre Philippe--Ses guerres--Sa postrit.

UNCAS est un nom clbre dans le beau roman de Cooper, le _Dernier des
Mohicans_. Il convient  plusieurs Sachems. Celui qui fait le sujet de
ce chapitre, et dont j'ai dj parl si souvent, tait Pequot de
naissance. Il descendait mme des Sachems par son pre et sa mre, qui
tait fille de Tatobam. A l'arrive des Anglais, il se rebella contre
Sassacus. Son adresse et son ambition le rendirent le Chef des Mohicans,
peuple qui semble n'tre qu'une fraction des Pequots: il devait bientt
occuper seul les forts du Connecticut.

Aucun aborigne ne fut plus qu'Uncas utile aux Anglais. Il les suit  la
guerre[97] contre son matre. S'tant embarqu sur la flottille de
Mason, avec ses guerriers, il se fatigua bientt de la manire de
naviguer des colons, et continua par terre. Ses sauvages fesaient force
belles fanfaronnades. Chaque guerrier vantait le noble courage qu'il
allait dployer, les nombreux ennemis auxquels il allait faire mordre la
poussire. Pour Uncas, comme le major lui demandait ce qu'il pensait que
ferait les sauvages, il rpondit froidement: Les Narraghansetts
abandonneront les Anglais, mais Uncas ne fuira point. Sa prdiction se
trouva vraie. Ils reculrent de terreur  la vue des guerriers de
Sassacus. Aprs le combat, Uncas alla avec cent guerriers contre
Pacatuck. Un petit havre au sud de la ville de Guilford, porte encore le
nom d'un de ses exploits. Ctoyant le rivage pour couper la retraite aux
vaincus, il y prit un Sachem et quelque Pequots, et coupa la tte au
premier. Depuis ce temps, le havre s'est appel _Sachem's Head_. Cent
prisonniers et une partie du territoire Pequot furent le prix de ses
services. Des guerriers de diffrentes tribus commencrent aussi ds
lors  se rallier autour de lui, et grossirent sa tribu.

[Note 97:

          He was that Sagamo whom great Sassacus's rage
          Had hitherto kept under vassalage,
          But weary of h is great severity,
          He now revolts, and to the English fly.
          With cheerful air our Captain him embraces
          And him and his Chiefmen wit titles graces.

                                                   WOLCOTT.]

J'ai dtaill ailleurs la victoire d'Uncas sur Miantonimo, et la manire
dont il le fit prir. Depuis cette catastrophe les Mohicans n'eurent
plus de repos. Sans cesse Pessacus et Ninigret se jettaient sur leurs
habitations. Assig jusques dans son fort, Uncas ne fut dlivr que par
les forces runies de Connecticut et de New-Haven. Les Mohacks le
rduisirent de nouveau  l'extrmit. Bloqu une troisime fois, il fut
sauv par un nomm Leffingweld, homme de tte et de main, qui s'aventura
sur la rivire Thames, et ravitailla la place. Si Miantonimo et
Sequassem ne purent faire assassiner l'adroit mohican, le poison, les
calomnies mmes n'eurent pas plus de succs. Sequassem, qui tenta
vainement de tuer le gouverneur Haynes, l'accusa de ce complot; mais
Ouatalibrock, sauvage Ouaranoke, claircit toute l'affaire, et le vrai
coupable s'enfuit chez les Mohacks. Uncas demeur le mignon des Anglais,
envoya son fils Onecho contre Philippe. Mais il ne se montra pas
favorable au Christianisme. Je crains fort, crivait un M. Gookin, que
le grand obstacle, qu'prouve le Rvrend Fitche ne vienne d'Uncas,
vieillard mchant et ttu, ivrogne et livr  tous les vices. Ce
jugement bien peu favorable des qualits morales du Sachem est confirm
par une multitude de faits. Obechiquod, Pequot, prouve qu'il a enlev sa
femme, et la recouvre. Sanops, un autre sauvage, l'accuse du mme crime.
Les preuves de ses fraudes sont encore plus abondantes. Miantonimo
prouve qu'il a soustrait des prisonniers sous couleur qu'ils sont
Mohicans. Il se dshonore par ses cruauts envers le Pequots soumis 
son autorit. Ainsi, ayant perdu un enfant, il affecta de faire un riche
prsent  sa femme pour la consoler, et fora ces malheureux d'en faire
autant. Accus de leur avoir quarante fois extorqu du bl, et d'avoir
voulu tuer leurs guerriers, il se dfend avec son habilet ordinaire,
par l'intermdiaire de Foxon, son orateur, en jetant le blme sur Ouque
son frre. Il disait que ce tratre, pour porter les Pequots  la
rvolte, leur annonait qu'il avait l'ordre de les faire passer par les
armes. Il ajoutait que s'il n'avait pas souffert que les Pequots
portassent leur bl aux colons, ce n'tait que parce que Tassaquamot,
frre de Sassacus, ne le fesait que par insubordination. Si ces raisons
ne parurent pas absolument spcieuses, et le Sachem Ouque tait bien
vraiment un homme turbulent. Il le prouva en dpouillant  la tte de
cinquante guerriers la tribu des Mopmets, allie du gouvernement. On se
borna  avertir Uncas de rprimer plus efficacement l'ardeur guerrire
de ses vassaux. Il n'en devint pas plus pacifique. Aprs avoir ravag le
pays des Roratucks, il se joignit  Ninigret contre les Sachems de
Long-Island, et dfit Arrahamet, Sachem de Mussauko. Voici une ruse dont
il se servit. Ayant pntr dans cette tribu, et tu quelques guerriers,
il y laissa la marque des Mohacks. Tandis que le Sachem se mettait  la
poursuite des prtendus Iroquois vers le Nord-ouest il rentra dans les
forts et dtruisit tout ce qui y tait. La source de cette trange srie
de rapines et de guerres, de fraudes et d'adultres, se trouve dans des
apptits vicieux qui ne connaissaient aucun frein. Miantonimo semble
craindre de combattre ses semblables, s'il va en personne contre
Sassacus. Uncas, plac vis--vis de ce Sachem,  peu prs comme un
d'Orlans vis--vis de Louis XVI, ne saurait laisser chapper un seul
Pequot. Sassacus n'a pas plutt pri, qu'il accuse Ninigret d'tre de
complot avec les Hollandais, et va jusqu' intercepter un canot o il
prtend en dcouvrir les preuves. Il fait mille attaques directes contre
Mexham. Massassoit avait t le protecteur des Anglais: Uncas se
contente d'tre leur courtisan et leur esclave, semblable  ces rois qui
paraissaient avec tant de honte devant le snat romain, baisant en
entrant le seuil de la porte. On s'explique la partialit des Bretons
pour un tel homme. Il leur cda tout son territoire hors le terrein
qu'habitait sa tribu, qui conserve encore trois cents acres de terre
prs de Norwich. Pour me rsumer, Uncas parat loquent et sagace, mais
plus astucieux encore. Chez lui point de patriotisme, point de
gnrosit, mais tous les vices. Je le comparerais  Ulysse mieux que M.
Dainville ne lui a compar Garrangul; mais le Grec avait moins de
dfauts. Uncas n'avait-il donc aucune qualit? il n'est point de coeur
si mchant qu'il n'en recle quelqu'une.

Isaiah Uncas, dernier Sachem des Mohicans, tudia sous le Docteur
Whelock, dans la clbre cole de Lebanon. L'pitaphe suivante prise par
le Prsident Stites, sur le monument qui se voit sur le territoire
sauvage, indique la fin de la gnalogie de cette clbre famille:

                Here lies the body of Sunseeto
                Own son to Uncas, grandson to Onecho
                Who were the famous Sachem of Mohegan,
          But now they are all dead, I think it is Wherheeghen![98]

[Note 98: Ce mot signifie cela vaut mieux.]




                             CHAPITRE XXIV

                                 ----

                               ARGUMENT

Si l'ordre chronologique ne m'a pas amen plutt  parler des Grands
Chefs Iroquois, le nom Mohack  sans cesse retenti jusque parmi les
tribus les plus loignes.

Garrangul (Garrakonthi), Chef Iroquois, de la tribu d'Onnondagu,
s'acquit un grand crdit auprs de ses compatriotes par ses belles
actions  la guerre et sa dextrit  manier les esprits, talent qu'il
possdait pardessus tus ses collgues. Mais il naquit surtout avec un
naturel meilleur, et montra beaucoup plus de douceur et de droiture que
n'en avaient les autres Iroquois.

Garrangul aimait sincrement les Franais, et il leur en donna des
preuves dans la guerre de 1660, en retirant un grand nombre d'entre eux
des mains des Mohacks. Il s'acquit par l la considration de M.
d'Argenson, et celle de son successeur le baron d'Avaugour, qui crut
pouvoir lui envoyer sans crainte le P. Lemoyne, jsuite en qualit
d'ambassadeur. Garrangul vint  sa rencontre jusqu' deux lieues de
distance, contrairement  la coutume des Cantons, qui ne permettait pas
d'aller plus d'un quart de lieue au-devant des ambassadeurs. Il fit
preuve en cette occasion d'une bien grande dlicatesse de politique; car
sans conduire d'abord les dputs  sa demeure, il alla les prsenter
aux diffrens Chefs qu'il croyait devoir amener  ses desseins ou  son
avis, qui tait de faire une paix durable, en la leur fesant envisager
comme leur ouvrage, prvoyant bien qu s'il paraissait en faire son
affaire propre plusieurs s'y opposeraient par jalousie.

Ayant atteint son but, il partit pour la capitale du Canada vers la
mi-Septembre, 1661, avec les dputs des Cayougus (Goyogouins) et des
Tsononthouans. Il rencontre sur sa route une troupe de guerriers de sa
nation conduits par Oureouati. Ils taient chargs de chevelures et de
dpouilles sanglantes. A cette vue Garrangul parut embarrass; ses
compagnons taient d'avis de rebrousser, ne pouvant se persuader qu'on
les ret comme ambassadeurs aprs ce qui s'tait pass. Mais rflexion
faite, et aprs avoir fait entendre aux dputs qu'il ne pouvait y avoir
de danger pour eux tandis qu'il y avait un ambassadeur franais 
Onnondagu, il adoucit Oureouati, et continua sa route. Il arriva 
Montral o on le reut avec distinction. Il y eut avec le
gouverneur-gnral des entretiens particuliers dans lesquels il fit
paratre beaucoup d'esprit et de jugement. Ayant pris connaissance des
propositions de M. d'Avaugour, il reprit le chemin de son Canton,
promettant d'tre de retour avant la fin du printems. Arriv dans son
pays, il fut assez surpris de trouver la plupart des Chefs dans des
dispositions toutes diffrentes de celles o il les avait laisss. Il
s'aperut mme que l'on fesait mine de vouloir se mettre en garde contre
lui; et sans son adresse et sa fermet il courait le risque de se voir
dsavou par ceux-l mme qui l'avaient dput auprs du gouvernement du
Canada. Il parvint cependant par son habilet  reprendre son premier
ascendant: la paix fut conclue et ratifie, et le P. Lemoyne retourna
dans la colonie avec les prisonniers.

La paix parut s'loigner de nouveau en 1663. Il y eut quelques actes
d'hostilit, mais la sagesse de Garrangul maintint ou tablit une si
heureuse harmonie. C'tait dans le temps mme que les Anglais, devenant
matre de la Nouvelle-Belgique, s'acquraient une grande influence chez
les Mohacks et les Oneid.

M. le marquis de Tracy venait d'tre nomm vice-roi du Canada en 1665.
Garrangul le vint visiter dans la capitale avec des orateurs
d'Onnondagu, de Tsononthouan et de Cayougu. Il fit de beaux prsens au
gnral, et l'assura de l'amiti sincre des trois cantons. Il parla
avec dignit et en mme temps avec modestie des services qu'il avait
rendus aux Franais, et pleura,  la manire de son pays, le P. Lemoyne,
mort depuis peu. Il dit  ce sujet, rapporte-t-on, des choses si
touchantes et si bien penses, que le reprsentant vice-royal et les
assistans en furent tout tonns. Il conclut en demandant la
confirmation de la paix et la mise ne libert des prisonniers faits par
les Franais depuis le dernier trait. M. de Tracy lui fit en public et
en particulier beaucoup d'amitis; il lui accorda ce qu'il demandait, et
le combla de prsens.

En 1669, Garrangul obtint aux PP. Bruyas et Garnier la permission de
s'tablie  Onnondagu pour y prcher l'Evangile; il les logea chez lui,
et leur fit btir une chapelle. Peu content de ces premires dmarches,
il vint  Qubec pour obtenir d'autres missionnaires, et l'on confia
encore  ses soins les PP. Carheil et Millet.

Environ ce temps les Iroquois et les Outaouais, recommencrent  se
poursuivre  outrance. M. de Courcelles, alors gouverneur, qui le
prenait toujours sur un ton fort haut avec les sauvages, prtendit leur
faire accepter sa mdiation, et en reut une rponse pleine de fiert.
Garrangul vint cependant  Qubec, et renouvella l'alliance avec le
gouverneur-gnral. Il choisit cette occasion solennelle pour se
dclarer chrtien. Il reut le baptme de la main de l'Evque de Ptre,
et il eut pour parrain M. de Courcelles, et pour marraine Mademoiselle
De Bouteroue, fille de l'Intendant _ad interim_. Tous les dputs des
nations furent prsens et l'on n'oublia rien pour clbrer avec pompe
cet vnement, qui devait en effet rpandre un grand lustre sur les
Cantons, si l'on considre qu'un Sagamo illustre, enfant des forts du
nouveau monde, fut rgnr par un prlat issu des Montmorency, sortis
eux-mmes des anciens rois de l'Heptarchie anglo-saxonne[99], et qu'il
s'allia avec le plus grand monarque, alors, de l'Europe.

[Note 99: V. de Sismondi, Histoire des Franais.]

On sait le mauvais pas o s'engagea le marquis de la Barre, en 1685,
pour avoir voulu chtier les Cayougu et les Tsononthouans. Les trois
autres Cantons se firent mdiateurs et envoyrent des dputs au-devant
du gnral. Garrangul trouva l'arme franaise aux abois dans une anse
qui, depuis, fut appele l'Anse de la Famine: elle s'appelait
Kaihohague, en iroquois. Je doute si l'on a pu dire avec exactitude,
comme je l'ai rpt moi-mme dans le No. 8 de l'Encyclopdie
Canadienne, que Garrangul parla comme de coutume, avec beaucoup de
modration; il faut ajouter, du moins, avec une grande fermet. Je
fesais alors deux personnages diffrens de Garrakonthi, comme disaient
les Franais, et de Garrangul, selon l'orthographe anglaise. C'est ce
qui me fesait dire qu'un Chef de la mme tribu, Garrangul, fit un
discours fort hardi, et sut se donner tout l'honneur du trait fameux,
par lequel le marquis de laBarre fut oblig de dcamper honteusement.

J'ajoutais le paragraphe suivant:

Garrakonthi entra dans la suite dans tous les plans du P. De
Lamberville, et parut favoriser les Franais, mme aprs l'indigne
trahison de Cataracouy (Cadaracui). Cependant quoiqu'il pt dire ou
faire, il ne put empcher le massacre de la Chine, fait par les Agniers
(Mohacks) principalement. Il semble qu'il perdit mme la confiance des
autres Cantons et de ses compatriotes d'Onnondagu, car la guerre
recommena, devint gnrale... Tout est ici fond sur l'erreur.
Garrangul cessa d'tre l'ami des Franais quand ils devinrent perfides,
et il soutint l'honneur de sa nation. Il mourut ver 1698.

On a parl de la conduite rgulire de cet illustre Iroquois dans la vie
prive, de la puret de ses moeurs avant mme qu'il ne ft chrtien.
C'est de lui qu'un de nos potes a dit:

                  Salut O! mortel distingu
                  Par la droiture et la franchise
                  Dont la candeur fut la devise,
                  Honneur d'Onnondagu:
          Ce que j'estime en toi, c'est bien moins l'loquence,
          L'art de ngocier, que la sincrit,
                  Que la vracit,
          Et des moeurs chez les tiens l'admirable dcence.




                            CHAPITRE XXV

                                ----

                              ARGUMENT

Houreouar, du Canton de Cayougu--Il est fait prisonnier et conduit en
France--Il revient avec le comte de Frontenac--Rend d'minens services 
la Colonie--Sa mort--Son caractre.

HOUREOUAR, n dans le Canton de Cayougu, partt avoir t le plus
marquant des Iroquois, que le perfide (ou trop obsquieux)[100]
Denonville fit saisir  Cadaracui. Il fut enchan et embarqu pour la
France, o les galres l'attendaient lui et ses malheureux compagnons de
voyage. Arriv sur ce sol o tout tait nouveau pour lui, il eut la
bonne fortune de rencontrer un protecteur dans Louis de Buade, comte de
Frontenac, duquel il se fit remarquer par sa bonne mine et son esprit.
Ce seigneur, qui se disposait  retourner en Amrique, lui procura sa
libert, et s'acquit son estime et son amiti. Houreouar se fit en peu
de tems aux habitudes europennes et  la politesse franaise, et ne fut
pas longtems sans rpondre aux grandes esprances que son patron fondait
sur lui. Louis XIV ayant rsolu la conqute de la Nouvelle-Iork,
rappella M. le Marquis de Denonville, et nomma De Frontenac, chef de
l'expdition, et gouverneur pour la seconde fois.

[Note 100: Louis XIV, monarque ignorant des droits de l'homme, crivait
 M. de Labarre: Comme il importe au bien de mon service de diminuer
autant qu'il se pourra le nombre des Iroquois, et que d'ailleurs, ces
sauvages, qui sont forts et robustes, serviront utilement sur mes
galres, je veux que vous fassiez tout ce qui sera possible pour en
faire un grand nombre prisonniers, et que vous les fassiez passer en
France.]

Houreouar le suivit avec les Iroquois qui vivaient encore en France. La
flotte arriva  Chedabouctou, le 12 Septembre, 1689, et alla de l 
l'le Perce, o l'on apprit des missionnaires la nouvelle de
l'irruption des Iroquois dans l'le de Montral. On prit incontinent la
route de Qubec. Le comte, et Houreouar en partirent le 20, et
arrivrent le 27  Montral, o ils furent tmoins du triste tat dans
lequel la vengeance des Cantons, et en particulier des Mohacks, avait
rduit les habitans. Les Iroquois, rassasis de sang, envoyrent
Sadekanatie (Gagniegaton) auprs du nouveau gouverneur qui, par le
conseil d'Houreouar, lui confia quatre des Chefs que l'on avait ramens
de France. A l'arrive des captifs, les cantons tinrent un grand
conseil, et envoyrent leur rponse par le mme ambassadeur, qui arriva
le 9 mars, 1695,  Montral o, dans une entrevue avec M. de Callires,
il affecta de dire qu'il avait tu quatre prisonniers franais par
reprsailles, et les avait mangs. N'ayant trouv ni M. de Frontenac ni
Houreouar, il descendit  Qubec, o le comte feignit de ne vouloir pas
traiter avec un homme qui parlait avec tant de rudesse. Houreouar
conduisit toute la ngociation, et parut mme agir en son propre nom. Il
remit  Gagniegaton huit colliers dont il donna l'explication selon
l'usage, et le chevalier d'Eau eut ordre de l'accompagner comme
ambassadeur; dmarche qui contribua  rendre encore plus difficiles les
Iroquois dj enorgueillis par l'vacuation et la dmolition de
Cadaracui, ordonnes par le prcdent gouverneur, et par les craintes
que manifestaient les Outaouais.

M. de Frontenac, chagrin de voir le mauvais succs de ses efforts pour
amener les Cantons  des dispositions plus pacifiques, voulut s'en
prendre  Houreouar, et lui dit qu'il avait cru que la reconnaissance
de ses bienfaits l'aurait port  faire ouvrir les yeux  ses
compatriotes, et qu'il fallait, ou qu'il ft bien insensible  ses
caresses, ou que sa nation ft bien peu de cas de lui, s'il n'avait pu
lui inspirer des sentimens plus conformes  ses vritables intrts.

Houreouar dut tre d'autant plus piqu de ces reproches qu'il les
mritait moins: il sut nanmoins se contenir, et sans laisser paratre
la moindre altration, il pria le gnral de vouloir bien se souvenir
qu' son retour d'Europe, il avait trouv les Cantons troitement allis
avec les Anglais, et tellement irrits contre les Franais, dont la
perfidie les avait, pour ainsi dire, forcs de contracter cette
alliance, qu'il tait devenu ncessaire d'attendre et du temps et des
circonstances, des dispositions plus pacifiques.

Cette rplique, pleine de raison et de sagesse, fit revenir le gnral
de sa mauvaise humeur: il rendit ses bonnes grces  Houreouar, et
travailla mme  se l'attacher de plus en plus. L'Iroquois se fit
chrtien, et suivit mme les Franais  la guerre contre ses
compatriotes. Il se trouva avec MM. de Vaudreuil et Crisasi,  l'affaire
de St. Sulpice, o l'on tua soixante Oneid (Onneyouths). Il commanda un
corps au combat disput de Laprairie de la Madeleine, o il fit des
prodiges de valeur. A peine sort de cette lutte, il se mit  la
poursuite d'un parti d'Iroquois qui venaient de fondre sur la colonie.
Il les atteignit  un endroit appel le Rapide Plat, sur le chemin de
Cadaracui, et leur enleva leurs prisonniers; puis il descendit  Qubec
o M. de Frontenac le combla d'loges et d'amitis. L'auteur de l'ode
des Grands Chefs l'excuse d'avoir fait la guerre contre les siens:

                  Avec les canadiens, parfois
                  Avec les enfans de la France
                  S'il porta l'pe ou la lance,
                      Contre les Iroquois,
          Ne le croyons point lche, et tratre  sa patrie
          Non, Oureouar chrit sa nation, etc.

Les potes ont des licences.

Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que les Iroquois aient bien voulu
le recevoir avec eux. Il profita d'une nouvelle dputation de sa tribu,
pour retourner dans son pays natal, et il y servit encore les Franais.
Au mois de Septembre 1696, il revint dans la colonie avec un nombre de
prisonniers qu'il avait dlivrs, et des dputs des Cantons de Cayougu
et d'Oneid. Quoique le comte de Frontenac et dsir d'avantage, la
considration qu'il avait pour Houreouar l'engagea  bien recevoir
l'ambassade. Il voulut que les Chefs du Nord et de l'Ouest qui se
trouvaient  Montral fussent prsens  l'audience qu'il lui donna.
Houreouar mourut  Qubec l'anne suivante, d'une pleursie qui
l'emporta en peu de jours. Le prtre lui parlant, durant sa courte
maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Notre
Seigneur, il entra, dit-on, dans un si grand mouvement d'indignation
contre les Juifs, qu'il s'cria: Que n'tais-je l, je les aurais bien
empchs de traiter ainsi mon Sauveur. Il fut enterr avec tous les
honneurs militaires, en prsence de son noble ami, qui fit aux sauvages
un loge touchant de celui qui avait eu une si grande part  ses
glorieux travaux.

Il fallait, dit Charlevoix, que ce Chef et dans le caractre quelque
chose de fort aimable; cart toutes les fois qu'il paraissait  Montral
ou  Qubec, le peuple lui donnait mille tmoignages de sympathie. Les
vers suivans contiennent le mme loge:

                Qui mrite d'tre admir,
            Par un coeur tendre, une me pure,
            Par tous les dons de la nature?
                C'est Oureouar;
          Qui se donnant aux siens comme exemple et modle,
          Oubliant Denonville et le fatal tillac,
                Devient de Frontenac
          L'admirateur, l'ami, le compagnon fidle.




                            CHAPITRE XXVI

                                 ----

                               ARGUMENT

La Chaudire-Noire[101]--Il bloque Michillimakinac, et tient tout le
Canada en chec; combat du Long-Sault--Descente  Lachenaye--Attitude
prise par les Onnondagus--Court rsum des actions du Sachem.

[Note 101: Ce Sachem n'tant connu que sous ce nom dans l'histoire, il
est inutile de lue en chercher un autre.]

La Chaudire-Noire, le plus habile peut-tre des capitaines Iroquois,
dut commander un parti lors de l'invasion qui causa le terrible massacre
de Lachine. Aprs la lutte indcise de Laprairie de la Madeleine, le
conseil de sa nation le chargea de bloquer Michillimakinac, et
d'intercepter tous les Franais qui voudraient aller ou revenir. Ce fut
alors qu' la tte de deux cents hommes de guerre, ce Chef tint pendant
plusieurs mois en chec tout le Canada. Il parat par les mmoires du
temps que l'on croyait ces guerriers plus nombreux et que l'on jugeait
de leur nombre par la terreur qu'ils inspiraient.

M. de Callires, qui attendait un grand convoi de l'Ouest, voulait, d'un
ct, envoyer au devant une grande escorte, et de l'autre, il avait
besoin de ses soldats pour protger les laboureurs. Le comte de
Frontenac lui vint en aide, et dpcha M. de St. Michel et quarante
Canadiens par terre, les fesant suivre par trois canots qui devaient
porter ses ordres  Michillimakinac. De St. Michel eut une terreur
panique  la vue des claireurs de La Chaudire-Noire, et rentra 
Montral par une porte comme le gouverneur-gnral y arrivait par une
autre, venant de la capitale. Le gnral le fit repartir avec un renfort
de soixante hommes, et le sit suivre de prs par M. Tilly de St. Pierre,
que portait ses ordres  M. de Louvign, bloqu par les Iroquois. M. de
St. Michel arriv au mme lieu o il tait parvenu la premire fois,
aperut La Chaudire-Noire, qui venait de mettre  l'eau, et fesait
mouvoir ses canots. Il retraita de nouveau, quoiqu'il eut cent quarante
hommes, en comptant ceux de M. de Tilly. Mais trois jours aprs, ayant
t joint par soixante sauvages, qui avaient chapp au terrible
Onnondagu en suivant la rivire du Livre, il retourna hardiment sur
ses pas. La Chaudire-Noire prit avec lui cent cinquante guerriers et
les mit en embuscade. Les Franais tant arrivs au Long-Sault, il leur
fallut faire un portage. Tandis qu'une partie montaient les canots 
vide, et que les autres, pour les couvrir, marchaient le long du rivage,
une grande dcharge de fusils faite par un ennemi inconnu, carta tous
les sauvages, et fit tomber plusieurs Franais. Les Iroquois fondant
alors avec le tomahack, dans la confusion d'une attaque si brusque, ce
qui ne fut pas pris fut tu ou noy: M. de la Gemeray chappa pourtant
avec quelques soldats. De St. Michel et les De Hertel se rendirent.
Aprs cette importante victoire remporte sur un ennemi suprieur, le
vainqueur feignit de reprendre le chemin des Cantons, et M. de
Frontenac, qui dirigeait avec si peu de succs cette singulire
campagne, retournait confiant  Qubec, pour y attendre les vaisseaux de
France, lorsque tout--coup, La Chaudire-Noire descendit  La Chenaye,
et enleva un grand nombre d'habitans. Au premier bruit de cette
irruption, M. de Callires dpcha cent soldats sous M.
Duplessis-Fabvert, et M. de Vaudreuil le suivit avec deux cents hommes
de la milice. L'ennemi apprenant par ses claireurs le grand nombre des
Franais, abandonna ses canots et ses bagages, et se jetta dans les
bois, emmenant tous les prisonniers  l'exception de MM. Villedonn et
Laplante, qui s'vadrent. Il ne fut point poursuive, et il eut le temps
de faire de nouveaux canots et de regagner la grande rivire.

Cependant M. de Callires, apprenant de M. Villedonn, que La
Chaudire-Noire avait cach au Long-Sault une grande quantit de
pelleteries, ordonna  M. de Vaudreuil d'aller  la recherche avec la
petite arms,  laquelle se joignirent cent vingt sauvages. La diligence
fut si grande que l'on atteignit l'ennemi au-dessus mme du Long-Sault.
Dix Iroquois tombrent  la premire dcharge, et dix-neuf captifs
furent dlivrs; une centaine de guerriers restant semblaient devoir
succomber et se rendre, mais l'Annibal iroquois se tira de ce mauvais
pas, je ne sais par quel expdient, car il n'avait pas ces taureaux qui,
la tte enflamme, semrent l'pouvante parmi les Romains. Il se fraya
un passage avec cent vingt guerriers  travers trois cents hommes. La
Chaudire-Noire n'tait point dfait. M. de Lusignan se laissa battre,
M. de Monclrie retraita, et il fut dfendu  tous les habitans de
s'loigner des habitations. M. de Frontenac rappela Scipion: pour
loigner son vainqueur, il s'avana dans le pays des Iroquois[102]. Les
Oneid demandrent la paix, mais ceux d'Onnondagu, guids par leur
redout sachem, suspendirent  un arbre deux paquets de joncs. Il y en
avait mille quatre cents, ce qui voulait dire qu'autant de guerriers
attendaient les Franais[103]. Le Comte avana, et La Chaudire-Noire
alla se poster dans les bois. On ne trouva dans le Canton qu'un
vieillard qui attendait et qui reut la mort avec la mme tranquillit
que ces anciens snateurs romains au sac de Rome par Brennus, roi des
Gaulois, et les bandes auxiliaires de Jughaine le Grand, son gendre, roi
d'Irlande et d'Albany[104]. Le comte ne voulut pas aller plus loin: il
ordonna la retraite. Je termine par ce que l'Anglo-amricain Thatcher
dit de mon hros.

[Note 102: L'arme du Comte de Frontenac, la plus grande qui et t
assemble en Canada, ressemblait  celle d'un roi. Il tait accompagn
de M. de Callires, et de MM. de Subercase, de Ramzay, de St. Martin, de
Grandpr, Deschambauts, de Grandville, de Kondiaronk, et du baron de
Bkancour. Il avait sa maison et son bagage, M. de Subercase fesait
l'office de Major-gnral, M. Levasseur tait Ingnieur-en-chef, et il y
avait un commissaire d'artillerie.]

[Note 103: En supposant que les autres Cantons fussent aussi populeux
que celui d'Onnondagu (celui des Mohacks l'tait plus), on trouvera que
la rpublique iroquoise avait sept mille guerriers.]

[Note 104: V. Ohalloran's History of Ireland.]

Le plus fameux guerrier iroquois de ces tems-l, fut celui que que les
Anglais appellaient La Chaudire-Noire. Golden[105] en parle comme d'un
hros, quoique peu de ses exploits nous soient connus. En 1691, il fit
une irruption dans les campagnes qui avoisinent Montral. Il envahit le
Canada (disent les annalistes franais) comme un torrent se prcipite
sur les terrains bas, quant il franchit ses bornes. Les troupes de ce
pays reurent l'ordre de garder la dfensive, et ce ne fut que lorsque
le vainqueur reprenait la route de son pays, que quatre cents hommes
marchrent  sa poursuite. On dit que La Chaudire-Noire n'en avait que
la moiti. Aprs avoir perdu vingt guerriers et quelques captifs, il se
jetta parmi les Franais, les rompit, et poursuivit sa marche.

[Note 105: Histoire des Cinq Cantons Iroquois.]

Ce paragraphe rsume assez bien mon article, et donne une haute ide de
celui qui en fait le sujet. On trouve quelques autres exploits de La
Chaudire-Noire, dans un petit crit de l'poque _modestement_ intitul
Histoire du Canada[106]. Ce grand chef n'tait sans doute pas un homme
ordinaire, si l'on en juge par ce que nous en voyons. Il fit voir ce que
j'oserai bien appeller une tactique militaire: Le Miami Mechecunaqua,
chez les Amricains modernes, gala les gnraux de ce Continent dans
l'art des campemens.

[Note 106: L'auteur, M. de Belmont, tait, je crois, suprieur des
Sulpiciens de Montral, entre 1704 et 1712.]




                            CHAPITRE XXVII

                                 ----

                               ARGUMENT

Des orateurs
Iroquois--Garrangul--Teganissor--Cannehoot--Sadekanatie--Adharatah
Rflexions.

On n'a gure connu jusqu'ici les Iroquois que par leur frocit  la
guerre, frocit qui, souvent cdait  des beaux sentimens, comme le
prouvrent assez Oureouati et ce Chef qui leva le blocus de Cadaracui,
en reconnaissance de ce que le gouverneur-gnral lui avait renvoy son
fils qui tait captif dans la colonie. Leur sagesse politique et leur
loquence galaient leur bravoure  la guerre. Le bocage du conseil
tait aussi frquent que le forum de Rome ancienne, ou que l'aropage
d'Athnes. Adolescens et vieillards s'y rendaient en foule, ceux-ci pour
faire des lois, et la jeunesse pour apprendre la sagesse. L'loquence
tait le partage de l'Onnondagu, comme la supriorit  la guerre tait
celui du Mohack. Garrangul est le premier Dmosthnes connu. Un
crivain en fait l'Ulysse de l'Amrique du Nord[107], mais avec plus de
droiture que ce Grec. Je citerai ici en entier le discours qu'il
pronona[108] lorsqu'il dicta la paix au marquis de la Barre. Aprs
qu'Oureouati a parl, l'Aigle d'Onnondagu se lve:

[Note 107: La comtesse d'Hautpoul, qui cite comme un modle d'loquence
le discours prt  Ulysse plaidant pour les armes d'Achille, aurait
admir de mme l'Ulysse du Canada, si elle l'avait connu.]

[Note 108: On ne doit pas douter de l'authenticit de ce discours,
puisque Colden, le gouverneur Clinton et le baron de Lahontan l'appuient
de leur autorit.]

Ononthio, je t'honore, et les guerriers qui m'accompagnent t'honorent
comme moi. Ton orateur a termin sa harangue, je commence la mienne:
Ononthio, prte l'oreille  ma voix impatiente de se faire entendre.

Lorsque tu es parti de Qubec, tu pensais que le soleil avait brul
toutes les forts qui rendent inaccessible aux Franais le pays des
Mingos; que les grands lacs ayant franchi leurs bornes, avaient
environn leurs forts, et qu'ils ne trouveraient point d'issue pour en
sortir. Oui! il fallait bien que tu rvas ces choses, et c'est la
curiosit de voir un si trange prodige qui t'a conduit dans ces forts
avec tes jeunes gens.

Te voil bien tromp, car moi Garrangul, et les anciens que
m'entourent, nous venons te dire que les Onnondagu, les Mohacks, les
Cayougu, les Tsononthouans et les Oneid sont ici.

Je te remercie ne leur nom de ce que tu as apport dans leur pays
l'arbre de la paix, et le calumet que ton prdcesseur a reu d'eux. Il
est heureux pour toi que tu aies cach dans la terre la hache que avais
en main: le tomahack des Mingos n'a-t-il pas t teint du sang des
Franais?

Ononthio, Garrangul ne dort point, et ses yeux sont ouverts. Le soleil
qui rpand sa lumire, lu dcouvre un grand capitaine avec ses
guerriers, mais qui parle comme s'il dormait. Tu dis que tu est venu ici
pour fumer le calumet de paix avec l'Onnondagu, et moi je dis que
c'tait pour lui casser la tte, si la faim n'et pas affaibli tes
jeunes gens.

Ecoute, Ononthio; si tes allis sont des esclaves, qu'ils t'obissent
en esclaves. Les cinq peuples parlent par ma bouche. Lorsqu'ils ont
enterr la hache de guerre au milieu de la forteresse de Cadaracui,
l'arbre de la paix y a t plant, afin que cette place fut un lieu de
trafic, et non une retraite de guerriers. Prends bien garde que tes
jeunes gens n'abattent cet arbre, car nos guerriers ne lveront la hache
de guerre que lorsque Corlar ou Ononthio envahiront ce grand lit que
nous ont laiss nos pres.

Le gouverneur Clinton met ce discours  ct de celui de Logan.
L'article que j'ai donn plus haut, fait voir que M. Thatcher a tort de
dire que toute la rputation de Garrangul se fonde sur cette harangue,
et que l'histoire ne dit rien des ses actions. M. Dainville lui accorde
un esprit suprieur, un tact de convenances plus europen que sauvage:
il tait encore plus grand qu'on ne l'a fait. Taganissor, Sadekanatie
et Cannehoot lui succdrent.

Entrons dans un grand conseil tenu  Onnondagu en 1690. Quatre-vingts
Sachems pleins de majest ordonnent qu'on admette les ambassadeurs
d'Ononthio (le C. de Frontenac). Sadekanatie (Gagniegaton), l'ennemi
particulier du gnral[109], se lve le premier, et s'adressant 
Corlar, il l'informe de l'arrive de quatre dputs, dont trois taient
des Chefs revenus de France, et le quatrime tait Sachem des Iroquois
prians, Adharatah[110]. Ils annoncent le retour d'Houreouar et des
douze Chefs captifs en France. Sadekanatie prenant un collier de Ouampum
envoy par le comte, et le tenant par le milieu, ajouta: Ce que je
viens de dire n'explique que la moiti de ce collier. L'autre partie
signifie que notre pre Ononthio dsire rallumer son feu  Cadaracui,
aux premires feuilles, et qu'il invite ses enfans, et Teganissor 
traiter avec lui.

[Note 109: Gagniegaton parut deux fois  Montral et  Qubec o il
dplut fort. Les caresses de M. de Callires l'adoucissaient un peu,
mais il ne prtendait pas moins donner aux Franais une leon d'humanit
en disant  ce gnral: Vous avez t plus cruels que moi, car vous avez
fusill douze Tsononthouans; c'est par reprsailles que j'ai mang
quatre des vtres.]

[Note 110: Par les Franais surnomm le Grand Agnier, tait Chef des
Iroquois tablis au Canada. C'tait un homme de tte et de main. Il
rendit aux Franais de signals services, et lorsque le marquis de
Denonville, ne voyant pas arriver de dputs Iroquois, dsesprait de
les amener  la paix, il s'offrit d'aller chez eux lui-mme. Comme il
traversait le lac Champlain, il rencontra un parti de soixante
guerriers, et leur persuada habilement de retourner chez eux. Il prit le
fort de Corlar avec d'Iberville et Ste-Hlne, en 1689, et se mit de
nouveau en marche l'anne suivante avec MM. de Brosse et Beauvais. Ils
furent d'abord assez heureux, et battirent l'ennemi prs Sorel; mais
ayant appris que sept cents Mahingans les attendaient, ils retraitrent
jusqu' la rivire au Saumon. Adharatah y fut tu dans une escarmouche.]

Adharatah se levant aprs lui, parla en faveur de la paix: Je conseille
 mes frres, dit-il, d'aller trouver Ononthio (prenant un collier).
Houreouar envoie ce collier afin que les Mingos apprennent son arrive
de l'autre ct du grand lac, et pour leur donner la paix.

Cannehoot, Sachem Tsononthouan, l'interrompit, et rendit compte d'un
trait conclu avec les Ouahongas, peuple frquentant la rivire des
Outaouais. Sept tribus avaient pris part aux ngociations qui devaient
tre ratifies dans cette sance. Les Ouahongas disaient par la bouche
de Cannehoot:

Les Ouahongas sont venus pour unir deux peuples comme un seul.

Ils sont venus pour apprendre la sagesse de Corlar et des
Tsononthouans, et leurs prsente un collier, qui a une grande vertu.

Par ce collier, ils essuient les larmes de ceux qui ont perdu leurs
amis dans les combats, et ils effacent les couleurs des guerriers peints
pour les batailles.

Ils enterrent la hache que leur a donne Ononthio.

Que le soleil claire sans cesse l'amiti des Ouahongas.

Que la pluie, venant du Ciel, efface toutes les haines, et que les amis
fument avec leurs amis.

Ononthio est mchant.

Les Ouahongas ont douze Tsononthouans captifs; ils les ramneront aux
premires feuilles du printems.

Cannehoot cessa de parler, et distribua aux cinq nations les prsens des
Ouahongas. Il y avait six colliers de Ouampum, un soleil de marbre
rouge, et un calumet de mme substance. Un collier envoy d'Albany fut
aussi divis, et les colonies, ensemble, ayant prsent le modle d'un
poisson, on le passa  tous les Sachems, puis il fut mis en rserve.
Aprs ce crmonial, Sadekanatie dit  l'assemble: Mes frres,
coutons Quider[111] et regardons Ononthio comme l'ennemi des Mingos.

[Note 111: Peter Schuyler.]

Le dput anglais fut alors pri de parler. Il proposa qu'aucune
proposition de paix ne ft entendue qu' Albany. Son discours occasionna
une longue consultation entre les Sachems, qui s'animrent sans sortir
de leur gravit. Enfin Sadekanatie fut charg d'annoncer le rsultat de
leur dlibration. Mingos, dit-il, notre feu brule  Albany, et nous
conservons l'ancienne alliance avec Corlar. Nous n'enverrons point
Teganissor  Cadaracui.

Kinshon[112], nous savons que tu te proposes d'envoyer des soldats
contre les Outaouais; mais ceux-ci ne sont que les banches, Ononthio est
le trne. Frappe-le, et ses enfans priront.

[Note 112: Les Iroquois appellaient ainsi les colonies anglaises.]

Ononthio, tu dsires nous parler  Cadaracui; ne sais-tu pas que ton
feu y est teint.

Les Mingos ont fait la paix avec les Ouahongas. Leurs guerriers
continueront de marcher contre toi jusqu' ce que leur frre Houreouar
soit parmi eux.

Sadekanatie ne fut effac que par Teganissor. Le comte de Frontenac
entretenait pour ce dernier une estime singulire, et il aurait dsir
qu'il succdt plutt  celui qui lui avait montr une franchise si
froce. Teganissor tait de haute taille, bien fait de sa personne, et
les traits de son visage ressemblaient, a-t-on dit  ceux qu'offrent les
bustes de Cicron. L'historien des cinq nations, Colden, qui l'avait
bien connu, et l'avait souvent entendu parler, dit qu'il s'nonait avec
une facilit admirable et que les grces de son locution auraient plu
partout. Il est  regretter dit M. Thatcher, qu'il ne nous soit parvenu
que de faibles chantillons de son loquence; cependant, le peu que nous
connaissons dmontre que le sentiment lev de l'honneur, la grandeur
d'me, l'imperturbabilit, la sagacit et l'urbanit taient chez lui de
qualit de l'orateur comme de l'homme priv.

En 1693, un conseil fut tenu pour la paix  Onnondagu, mais ni les
Anglais ni les Mohacks ne s'y trouvrent. Teganissor fut envoy 
Albany pour faire approuver le rsultat des dlibrations. C. Colden
regarde le discours qu'il pronona en cette occasion, comme un bel
exemple de son art  faire trouver bonne une mesure prise contre les
intrts des Anglais, et  faire valoir sa nation.

Cayenguirago[113], dit-il, Teganissor est venu t'annoncer que ses
enfans, les Oneid, ont envoy des dputs  Ononthio, et qu'ils ont
reu un collier.

Aussitt que Tareha[114] est arriv devant Ononthio, on lui a demand
o taient les six cents guerriers qui devaient frapper les Franais,
comme l'avait dit Carioki, le Mohack. Il a rpondu que les guerriers
n'taient pas arms.

[Note 113: Le colonel Fletcher. Ce nom signifie flche rapide, et lui
tait appliqu par les Iroquois,  cause du prompt secours qu'il leur
avait envoy lors d'une dmonstration contre leurs villages.]

[Note 114: Un des plus clbres Chefs et orateurs des Iroquois, tait
Cayougu. Il conduisait avec lui une femme Oneida, dont tout le but
tait de voir le Comte de Frontenac. Ce n'tait pas la reine de Saba,
observe Charlevoix: elle ne flatta pas moins la vanit de ce seigneur,
qui lui donna de quoi vivre. M. Isidore Lebrun croit qu'elle se fit
religieuse.]

On l'a conduit  Qubec, o il a dit: Ononthio, si tu veux planter
l'arbre de la paix, viens  Albany: les cinq nations ne feront rien sans
Cayenguirago. Ononthio s'est fch, et il a rpondu qu'il ne traiterait
point avec Cayenguirago, mais avec les Cinq-nations, parce que l'arbre
de la pais ne peut tre plant que de l'autre ct du grand lac. Il a
dit que les Mingos devaient tre bien dgnrs, puisqu'ils s'taient
joint un sixime pour le pour les gouverner. Si les Mingos m'appellent,
j'irai  Onnondagu, mais je n'irai point  Albany. Ils ont mal fait de
se soumettre  Corlar, mais s'ils envoient deux dputs des cinq peuples
avec Teganissor, le Grand Ononthio m'a dit d'enterrer la hache de
guerre.

Ibibigui a dit: Mes enfans des Cinq-Nations, j'ai compassion de vos
jeunes gens; ainsi donc, venez bientt me parler de paix, et laissez
venir Teganissor; car si le Mohack est seul, je ne l'couterai point.
Maintenant Tareha retourne, et dis aux anciens que j'attendrai leurs
orateurs, jusqu' ce que les arbres mrissent, et que les fruits en
soient enlevs. Je pars pour le grand lac, et je commande au Sachem que
je laisse ici de leur faire la guerre, s'ils n'enterrent la hache des
batailles. Je suis fch que Quider et Cayenguirago vous aient jous.
Autrefois vos Sachems parlaient  Ononthio, mais Corlar vous intimide.

Ici Teganissor prit occasion de s'excuser de son retard  se rendre 
Albany. Il rapporta ce qu'il avait rpondu  Ononthio.

Ononthio, tu m'as appel souvent, mais j'ai craint d'aller  toi 
cause de la grande chaudire de guerre que tu as suspendue sur ton feu.

Renverse ta chaudire, et qu'elle se brise ne clat.

Ecoute, Ononthio, tu viens de la part du Grand Ononthio, et
Cayenguirago est envoy par les Grands Sachems[115] de son pays. Le
Grand Esprit parle par ma bouche. Tu dis que tu ne parleras pas  notre
frre Cayenguirago, mais souviens-toi que l'Onnondagu et Corlar sont un
mme peuple; fidlit noble qui vient de l'imperturbabilit et non de
la crainte. Il veut demeurer l'ami des Anglais, mais en se sparant de
M. Schuyler, il dit que les Mingos sont libres et il a l'habilet de lui
faire trouver bon son voyage  Montral.

[Note 115: Guillaume et Marie.]

Pendant qu'il prenait la route du Canada, Sadekanatie parut  Albany, et
parla avec beaucoup d'loquence. Voici son discours:

Cayenguirago, quelques-uns de nos Sachems t'avaient promis de ne point
traiter avec Ononthio. Il est vrai qu'ils ont manqu  leur promesse.
Mais ils n'ont reu des ambassadeurs et envoy Teganissor que mus par
la crainte.

Tu voulais que l'arbre de la paix ft plant  Albany, et nous avons
coutume de ne nous assembler qu' Onnondagu. Nous l'avons enracin
profondment, ses branches s'tendent sur toutes les terres que tu
dcouvres sous l'horizon, et nous nous reposons sous son ombre. Laisse
nous cet arbre, et ne soyons point diviss.

Nous avons envoy des dputs  Canada parce qu'Ononthio est un
vieillard rempli de sagesse, et qui aime la paix.

Onnondagu en est le principal garant, et il a envoy neuf Sachems avec
neuf colliers  Canada. Je suis fch d'y voir tant de Chefs, et de ce
qu'il n'en reste que le mme nombre  Onnondagu; mais c'est pour
empcher qu'Ononthio n'assemble ses jeunes gens.

Mais, Corlar, nous ne nous sparerons point de toi: nous avons un mme
coeur et une mme me. Quant aux Chaouanis, laisse les venir  nous pour
peupler notre pays[116] car comment les Mingos refuseraient-ils la paix
 un ennemi humili?

[Note 116: Les Iroquois, ou les Romains du Nouveau-monde, avaient le
mme principe que ceux de l'ancien. Ceux-ci pardonnrent toujours et
s'incorporrent les Marses, les Asculans, les Frentans, les Vestins,
etc. Cela porta d'autres peuples  les joindre.--(V. MONTESQUIEU,
_Grandeur et Dc. des Romains._)]

Cependant Taganissor arrivait avec sa suite au Sault St. Louis. Il y
fut reu par le Suprieur des Jsuites, qui le conduisit jusqu' Qubec.
Il y parut dans un attirail qui aurait fait honneur  un ambassadeur
europen, portant un bel habit militaire  l'anglaise, et ses cheveux
blancs couverts d'un beau chapeau avec panache, que lui avait fait faire
le colonel Fletcher. Il dna tous les jours avec le comte de Frontenac,
et ne parut pas un instant embarrass dans ses manires. Mais ni les
festins, ni le crmonial ne purent distraire sa fermet. Je dois
omettre cependant le discours que Colden lui met dans la bouche, comme
ne pouvant soutenir la critique; car l'on ne doit pas croire que le
comte et fait un si grand cas de Teganissor aussi insolent. Le gnral
persistant  ne vouloir pas ngocier avec Corlar, le Sachem fidle 
l'amiti et  l'honneur, ne voulut traiter qu' la condition que les
Franais n'entreprendraient rien de l't contre la Nouvelle-Iork. Notre
glorieux pacificateur passa de Qubec  Albany, et il parut videmment
que ce politique iroquois voulait que les Cantons maintinssent la
balance entre les Anglais et les Franais. Au grand conseil tenu sous
lord Bellamont, il s'criait: Je ne comprends point comment mon frre
l'entend, de ne vouloir pas que nous coutions la voix de notre pre, et
de chanter la guerre lorsque tout nous invite  la paix; puis se
tournant vers l'orateur anglais: Tu diras  Corlar, mon frre, que je
vais descendre  Qubec, vers mon pre Ononthio, qui a plant l'arbre de
la paix. J'irai ensuite  Orange pour voir ce que mon frre me veut.
L'ambassade fut reue par Gennantaha avec des honneurs inusits, et fut
introduite  Montral au bruit d'une dcharge de botes. La paix fut
consentie par tous les ambassadeurs, le 8 Septembre, 1700, et chaque
tribu mit son blason ou ses armoiries au bas du trait. Les Onnondagus
et les Tsononthouans tracrent une araigne, les Cayougus, un calumet,
les Oneid, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu, et
les Mohack, un ours.

Nous voyons pour la dernire fois Teganissor  Montral. Chagrin de ne
pouvoir maintenir la paix entre les Anglais et les Franais, il dit au
gouverneur: l'Onnondagu ne prendra aucune part dans une guerre qu'il
n'approuve point. Les blancs ont l'esprit mal fait: ils font la paix, et
un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que
nous en usons, et il nous faut de graves raisons pour rompre un trait
que nous avons sign. Un autre Sachem que le Quintilien iroquois,
disait: Ne vous rappelez vous pas que nous sommes placs entre deux
nations puissantes, capables de nous exterminer, et intresses  le
faire quand elles n'auront plus besoin de nos secours? nous devons donc
faire en sorte que l'une ne prvale point sur l'autre.

C'est ainsi que parlaient les orateurs, ou autrement, les hommes d'tat
des cinq Cantons. Leurs sentences taient des leons de sagesse mme
pour les deux grandes nations qui les avoisinaient. Le fond n'en fesait
pas le seul mrite: l'orateur sauvage ne parle jamais sans prparation,
et parvient  une espce d'atticisme. Ce mrite prtait un nouveau
charme aux harangues de Garrangul et de Teganissor. Sadekanatie,
Haaskouam et Tareha leur en cdaient peu; et si quelque fois, le ton de
ces derniers nous semble empreint de frocit, c'est qu'ils taient les
Chefs d'une confdration de peuples que leur gnie fesait pencher vers
la civilisation, mais qui ne pouvaient encore l'tre qu' demi. La
Rpublique iroquoise renfermait dans son sein l'amour de la vraie
gloire, et le parfait hrosme: les bienfaits de la paix y taient
apprcis comme les trophes de la guerre. L'iroquois, dans son
particulier, vivait aussi plus  l'aise et plus commodment que ses
semblables. Malgr ces lueurs d'une civilisation naissante, le commun
des hommes n'a vu que des barbares dans ces Romains nouveaux, et l'on
n'a pas os croire tels ces soldats franais, ces bandes qui, sous Louis
XIV, mirent  feu et  sang la Hollande et le Palatinat, et commirent
mille autres horreurs que l'on se refuse  dcrire.




                            CHAPITRE XXVIII

                                 ----

                               ARGUMENT

Andario ou Kondiaronk--Il accompagna le marquis de Denonville contre
les Iroquois--Singulier stratagme qu'on lui attribue--Il dfait les
canots iroquois--Part qu'il prend aux ngociations pour la paix--Sa mort
et ses obsques--Son loge.

ADARIO, plus connu sous le nom de Kondiaronk, par les Canadiens surnomm
le Rat, c'est--dire le Rus, fut le plus illustre des Sachems hurons.
Ennemi jur des Iroquois, il suivit les guerriers de sa tribu dans un
grand nombre d'expditions, et se fit remarquer par une intrpidit
extraordinaire et maints faits glorieux, qui l'levrent au rang de
Grand Chef, et de capitaine au service du roi. Il accompagna le marquis
de Denonville avec quatre cents hommes de guerre en 1687, et l'aida 
ravager le pays des Iroquois. Dans le temps que Haaskouam[117], un de
leurs plus valeureux capitaines, et le gnral, convenaient d'une trve
 Montral, il continuait  les harceler  la tte d'un gros parti qu'il
mena  Cadaracui. Le commandant de ce poste, instruit des ngociations
que l'on avait entames, chercha  l'amener  des rsolutions
pacifiques, et lui signifia que ce qu'il avait de mieux  faire en cette
occasion, c'tait de reconduire ses guerriers  Michillimakinac;
ajoutant qu'il dsobligerait infiniment le gouverneur-gnral s'il
fesait le moindre mal aux Iroquois. L'adroit huron eut l'air un peu
surpris en apprenant cette nouvelle: il se contint pourtant, et, quoique
persuad que l'on sacrifiait son peuple et ses allis, il sut dissimuler
et ne laissa chapper aucune plainte. Il laissa Cadaracui, donnant 
croire aux Franais qu'il reprenait le chemin de son pays; mais ayant
appris que Teganissor tait en marche avec les dputs de sa nation, il
s'informa de la route qu'il devait suivre, et alla l'attendre 
Kaihohague, o il se mit en embuscade. Il l'aperut au bout de quelques
jours, et fondit sur ses gens comme ils dbarquaient de leurs canots.
Quoique surpris, Teganissor se dfendit avec tout le courage que l'on
devait attendre de lui; mais la partie n'tait pas gale, et il fut
forc de se rendre. Quand il demanda  Adario comment il avait pu
ignorer qu'il tait ambassadeur, ce dernier feignit d'tre plus tonn
que lui-mme, et protesta que c'taient les Franais qui l'envoyaient,
en l'assurant qu'il rencontrerait un parti d'Iroquois qu'il lui serait
facile de dfaire. Pour persuader Teganissor, il relcha toute sa suite
 l'exception d'un seul qu'il gardait, disait-il, pour remplacer un des
siens qui avait t tu dans le combat.

[Note 117: Ce chef, dont le peuple exprimait l'loquence par un surnom
vulgaire, s'tait mis  la poursuite des Franais avec mille deux cents
guerriers. Il parut en vainqueur  Montral, et fit valoir les
prtentions du chevalier Andros. Il parla avec emphase de la faiblesse
de la Nouvelle-France, de la puissance des Cantons, et de la facilit
qu'auraient les Iroquois de chasser les Franais de Canada.]

On prtend qu'il alla seul  Cadaracui aprs cette prouesse, et que
quelqu'un lui ayant demand d'o il venait, il rpondit, _de tuer la
pais_, expression dont on ne comprit pas d'abord le ses, mais dont on
eut l'explication par un des compagnons de Teganissor, qui s'tait
chapp au commencement du combat, et que l'on renvoya vers ses
compatriotes pour les convaincre que les Franais n'avaient point pris
de part  cette perfidie.

Adario retourna  Michillimakinac, et livra son prisonnier  M. de la
Durantaye. Ce commandant, qui ignorait peut-tre l'armistice; mais qui
aurait d connatre les lois de la guerre, ou du moins celles de
l'humanit, condamna ce malheureux  passer par les armes. En vain
protesta-t-il qu'il tait ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris
par trahison: Adario avait prvenu tout le monde que la tte lui avait
tourn, et que la peur le fesait extravaguer. Ds qu'il fut mort, le
rus Chef fit venir un vieux iroquois depuis longtems captif dans sa
tribu, lui donna sa libert, et lui recommanda, en le renvoyant,
d'informer ses compatriotes que, tout en les amusant par des
ngociations feintes, on fesait faire des prisonniers sur eux pour les
fusiller.

Si l'historien contemporain, dit l'auteur de l'Histoire du Canada sous
la domination franaise, n'a ni exagr, ni dfigur les faits, il doit
paratre un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas t plus mal vu des
Franais aprs leur avoir jou une aussi mauvaise pice; et que La
Durantaye n'ait pas t blm d'avoir fait fusiller un prisonnier de
guerre. En effet, il ne cessa pas de jour de leurs bonnes grces. Mais
il fit des prodiges de valeur au combat de la Madeleine, et en 1696,
lorsque le clbre Chef que les Franais avaient surnomm Le Baron,
partit pour Orange, il retint un grand nombre de familles huronnes qui
se disposaient  le suivre chez les Anglais. Ces services signals
pouvaient servir  pallier ses trots, si l'on veut regarder comme
fondes les particularits rapportes par Charlevoix et Lahontan, mais
rvoques en doute par l'historien du Canada.

Ces services furent suivis d'autres non moins considrables. Etant
parti, en 1697, avec cent cinquante guerriers, il s'avana sur le lac
Ontario et fit prisonniers quatre claireurs, qui lui apprirent que les
canots iroquois n'taient pas loin de l, et que leurs guerriers taient
au nombre de deux cent cinquante. Sur cet avis, il s'avana  leur
rencontre, et lorsqu'il en fut  une porte de fusil, il feignit de se
trouver surpris et de prendre la fuite. Une partie des Iroquois se
mirent  sa poursuite. Adario fit force de rames jusqu' ce qu'il fut 
deux lieues de terre; alors il s'arrta et essuya sans tirer la premire
dcharge de ses adversaires, qui ne lui tua que deux de ses gans, puis
sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux avec une telle
imptuosit, qu'en un moment tous leurs canots furent percs. Tous ceux
des Iroquois qui ne se noyrent pas furent tus ou pris. Ce terrible
chec, et bien plus encore la mort de La Chaudire-Noire, qui prit dans
un combat contre les Algonquins, fora les Cantons  se prter
franchement  la paix. Adario prit une belle part aux ngociations de
1700. Le gnreux vainqueur des Iroquois fit cesser les murmures des
allis, jaloux des honneurs avec lesquels on reut Teganissor, et
ratifia le trait provisoire du 8 Septembre en disant: J'ai toujours
cout la voix de mon pre, et je jette ma hache  ses pieds; je ne
doute point que les gens d'en haut n'en fasse de mme. Iroquois, imitez
mon exemple.[118] Une nouvelle confrence fut convoque pour l'anne
suivante, 1701. La ville de Montral se vit remplie de sauvages de
toutes les tribus, au nombre de plus de deux mille. M. de Callires,
alors gouverneur, fondait sa principale esprance pour se succs de ses
desseins sur le Chef huron,  qui l'on devait cette runion et ce
concert inou pour la paix gnrale. La premire audience eut lieu le
1er Aot. Adario se trouva mal au commencement de sa harangue. On le
secourut avec empressement, et lorsqu'il fut revenu  lui, on le fit
asseoir dans un fauteuil au milieu de l'assemble, et chacun s'approcha
pour l'entendre. Il fit avec modestie, et en mme temps avec dignit, le
rcit de tous les mouvemens qu'il s'tait donns pour mnager une paix
durable entre toutes les nations. Il s'tendit sur la ncessit de cette
paix, sur l'avantage qui en rsulterait pour tout le pays en gnral, et
pour chaque peuple en particulier et dmla avec une singulire sagacit
les intrts des uns et des autres. Sa voix s'affaiblissant de plus en
plus, il cessa de parler, se trouva plus mal  la fin de la sance, et
mourut le lendemain matin vers les deux heures. Son corps fut expos
quelque tems en habits militaires. Le gouverneur-gnral et l'intendant
allrent les premiers lui jeter de l'eau bnite, puis le sieur Joncaire,
suivi de soixante guerriers du Sault St. Louis, qui le pleurrent  la
manire des sauvages. Le Lendemain eurent lieu ses funrailles, qui
avaient quelque chose d'imposant et de magnifique. M. de St. Ours,
premier capitaine, ouvrait la marche avec soixante soldats. Venaient
ensuite seize guerriers hurons, marchant quatre  quatre, vtus de
longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le
bras. Le clerg prcdait le cercueil soutenu par six Chefs de guerre,
et couvert d'un pole sem de fleurs, sur lequel on avait plac un
chapeau, un hausse-col et une pe. Les frres et les enfans du dfunt
suivaient accompagns des chefs des nations, et M. de Vaudreuil,
gouverneur de Montral, fermait la marche avec l'tat-major. Il fut
enterr dans l'glise paroissiale, et l'on grava sur sa tombe cette
inscription, ci-gt le Rat Chef Huron, qui a le double dfaut de
n'exprimer pas la clbrit du dfunt, et de montrer combien la nature
grandiose de ces rgions avait peu d'inspirations pour les esprits
incultes des Franais qui nous gouvernaient alors. Ce seul mot
Kondiaronk, ou Adario, eut t un souvenir historique[119]. Aprs le
service, M. Joncaire mena les Iroquois de la Montagne faire leurs
condolances aux Hurons, auxquels ils prsentrent la figure d'un soleil
et un collier de porcelaine, en les exhortant  conserver l'esprit, et 
suivre les vues du grand homme qu'ils venaient de perdre.

[Note 118: On peut remarquer ici qu'Adario aurait pu difficilement
parler de la sorte si la supercherie qu'on lui attribuait et t
relle.]

[Note 119: Entrez dans l'Abbaye de Westminster, et vous y verrez des
inscriptions sublimes: ainsi l'on n'a mis sur la tombe du grand pote
que ce mot: Dryden.]

Adario tait toujours applaudi quant il parlait en public. Il ne
brillait pas moins, dit Charlevoix, dans ses conversations
particulires, et on prenait plaisir  l'agacer, afin d'entendre ses
reparties vives, pleines de sel, et ordinairement sans rpliques. Il
tait en cela le seul homme du Canada qui pt tenir tte au comte de
Frontenac, qui l'invitait souvent  sa table, afin de procurer  ses
officiers le plaisir de les entendre. C'est ce qu'expriment les vers
suivans toujours tirs de l'Ode des Grands-Chefs:

            Entre ces guerriers quel est donc
            Ce Chef  la mle figure,
            A la haute et noble stature?
                Ah! c'est Kondiaronk:
          Ce guerrier valeureux, ce rus politique,
          Ou pour dire le mot, ce grand homme d'tat,
                Cet illustre yendat,
          Presque digne du chant de la muse hroque.

            De quel esprit est-il dou,
            Quand deux fois par sa politique
            Et par son adroite rubrique,
                L'Iroquois est jou;
          Quand pour le mot plaisant, la fine repartie,
          Laissant loin en arrire et Voiture et Balzac,
                Du seul De Frontenac
          Peut avec lui lutter  pareille partie.




                            CHAPITRE XXIX

                                ----

                              ARGUMENT

Des Abnaquis--Taxous--Mataouando--Ouitelamon--Barbarie de ces
peuples--Exception frappante--Rflexions.

J'ai dit plus haut comment se forma la Confdration abnaquise. Nous
sommes arrivs  l'poque o elle se rendit terrible. Les Jumbeovich et
les Meskambiwit (ce dernier le bras droit de notre d'Iberville), se
distingurent comme volontaires dans nos armes coloniales. Taxous et
Mataouando se signalrent  la tte de corps nombreux. Mataouando
s'avanant dans la Nouvelle-Angleterre, y massacra deux cent cinquante
personnes, et rappela le massacre de Lachine; Taxous pntra jusqu'
Boston, dvastant tout sur son passage, et Ouitelamon entra dans Albany,
et y fit des captifs. Ces exploits clatans taient accompagns de
contineulles horreurs, et, il faut le dire, l'administration en Canada,
barbare  l'excs, ne craignait point d'offrir des primes aux guerriers
qui feraient plus de chevelures; bien diffrente de ces anciens Romains
qui dgradrent le soldat qui s'tait permis de sortir de son rang sans
l'ordre de son chef, elle nous rendait cruels en fesant de nous, comme
des Abnaquis, autant de Flibustiers qu'elle lanait contre les colonies
anglaises. L une voix s'leva en faveur de l'humanit, et Schuyler,
gouverneur d'Orange, crivit au marquis de Vaudreuil, une lettre que
fait honneur  l'humanit.

Parmi ces fureurs, quelques beaux traits venaient prouver que l'on
aurait pu adoucir ces sauvages, loin de les exasprer. Un jeune officier
anglais, press par deux Abnaquis, ne songeait plus qu' vendre
chrement sa vie. Au mme moment, un vieux Chef, arm d'un arc,
s'approche de lui, et s'apprte  le percer d'une flche; mais aprs
l'avoir ajust, tout--coup il baisse son arme, et court se jeter entre
l'Anglais et les deux guerriers qui le poursuivaient. Ceux-ci se
retirrent avec respect. Le vieillard prit le jeune officier par la
main, le rassura par ses caresses et le conduisit dans sa cabane. Il
n'en fit pas un esclave, mais son compagnon; lui apprit la langue de son
pays et ses arts grossiers. Une seule chose inquitait le jeune Anglais;
quelquefois le vieillard tournait sa vue sur lui, et aprs l'avoir
contempl, laissait tomber des larmes. Cependant aux premires feuilles
du printems, la tribu reprit les armes. Le vieux guerrier, assez robuste
encore pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec son
prisonnier. Les Abnaquis firent une marche de plus de deux cents lieues
 travers les forts. Enfin ils arrivrent dans une plaine o ils
dcouvrirent un camp d'Anglais. Le vieux Sachem le fit voir au jeune
homme en observant sa contenance... Voil tes frres, lui dit-il, les
voil qui nous attendent pour combattre. Ecoute, je t'ai sauv la vie;
je t'ai appris  faire un canot, un arc, des flches,  surprendre
l'orignal dans la fort,  manier le tomahack, et  enlever la chevelure
 l'ennemi. Qu'tais-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes
mains taient celles d'un enfant, ton me tait dans la nuit: tu ne
savais rien, tu me dois tout. Serais-tu si ingrat que de retourner  tes
frres?--L'Anglais protesta qu'il ne verserait jamais le sang d'un
Abnaquis. Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, en baissant
la tte; puis il regarda le jeune officier, et lui demanda: as-tu un
pre?--Il vivait encore quand je quittai ma patrie.--Oh! qu'il est
malheureux, s'cria le vieux sauvage; et aprs un moment de silence, il
ajouta: moi aussi j'ai t pre, mais je ne le suis plus. J'ai vu mon
fils tomber dans le combat,  ct de moi. Il est mort en homme; il
tait couvert de blessures, mon fils, quand il tomba. Mais je l'ai
veng, oui! je l'ai veng. Il pronona ces mots avec force: tout son
corps tremblait. Ses yeux taient gars, et ses larmes ne pouvaient
couler. Il se calma peu  peu, et se tournant du ct de l'orient, o le
soleil allait se lever, voit-tu ce beau ciel, dit-il au jeune homme,
as-tu du plaisir  le regarder?... Oui, j'ai du plaisir  le voir,
rpondit le jeune Anglais.--Eh bien! je n'en ai plus, s'cria le
vieillard. Puis, lui montrant un manglier en fleurs, vois-tu ce bel
arbre, aimes-tu sa vue?... Oui son aspect me rjouit... Il n'a pour moi
aucun charme, reprit l'Abnaquis, et li ajouta: pars, vas dans ton pays,
afin que ton pre ait encore du plaisir  voir le soleil, qui se lve,
et les fleurs du printems. Il n'y a pas plus bel exemple de l'amour
filial: l'amiti, chez le sauvage, produit des effets aussi frappans.

L'amiti est le plus grand bonheur de la vie, disaient les Scandinaves.
Ce sentiment, tous les peuples, pasteurs ou guerriers, lui ont rendu
leur culte; mais il agit avec plus de force sur l'enfant de la nature
que sur l'homme civilis. L'historien des Gaules nous montre deux jeunes
guerriers qui changent leurs armes sur la pierre du serment. La
trompette sonne et Teutates les appelle au combat: ils se font une
chane de leurs colliers, et vont comme un seul, unissant ou confondant
leurs efforts, leurs victoires, leur vie et leur mort. Ainsi chez nos
sauvages, un ami fera cent lieues dans les bois pour s'asseoir sur la
spulture de son ami.




                             CHAPITRE XXX

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                               ARGUMENT

Saguima, Chef Outaouais--Guerre des Outagamis--Memoussa.

La paix de 1701 avait procur la tranquillit  la Nouvelle-France, et
rompu le chanon des vnemens. Cependant ce repos n'empcha pas que les
sauvages eussent leurs illustres. La Pouteouatami Onangnic montra
beaucoup d'esprit et de sens, mais surtout un gnie vaste qui embrassait
merveilleusement tous les dtails du commerce de ces rgions.
L'Algonquin Makinac, digne successeur des Tessoat et des Piskarent et
l'Outaouais Onask, se signalrent par des exploits guerriers. Saguima,
de la mme nation, les surpassa. Il dfit les mascoutins en 1715, et en
fit un grand carnage. Au premier bruit de cette irruption, le fier
Pemoussa, qui tait comme le dictateur des Outagamis, nation nombreuse
et turbulente, allie aux Anglais, s'avana sur le Dtroit, causant
partout de funestes ravages. Le danger tait imminent: Hurons,
Outaouais, Sakes, Malhomnes, Illinois, Osages et Missourites, toutes les
tribus accoururent au secours des Franais. Sur la route, tous ces
sauvages se pressaient les uns sur les autres. Il n'y a pas de temps 
perdre disaient-ils, Ononthio est en danger, il nous aime; son coeur
nous est ouvert, son bras est tendu sur nous: dfendons-le, ou mourons
 ses pieds. Vois-tu cette fume, Saguima, disaient les Hurons, ce sont
trois femmes de la tribu que l'on brle, et la tienne est du nombre.
Trois femmes outaouaises taient en effet captives chez les Outagamis,
mais on n'en savait pas davantage, et les Hurons parlaient ainsi pour
enflammer son courage.

Cependant Pemoussa arriv  la vue de la place, et la voyant sur ses
gardes, assit ses retranchemens sur un terrein avantageux, et l'appuya
d'une maison fortifie dont il se rendit matre. M. Dubuisson,
gouverneur, sortit avec du canon et suivi de ses allis. Pemoussa
rpondit bravement  la premire attaque; mais se voyant press par le
feu bien nourri des Franais, il fit creuser de grands trous en terre
pour y mettre ses guerriers  couvert. On dressa alors deux chafauds de
vingt-cinq pieds de hauteur, d'o l'on battit vivement les assigs, qui
n'osrent plus sortir pour avoir de l'eau. Dans cette extrmit, anims
par leur redoutable Chef, et tirant des forces de leur dsespoir, ils
combattirent avec un courage qui rendit longtems la victoire douteuse.
Ils s'avisrent mme d'arborer sur leurs palissades des couvertures
rouges en guise de drapeaux, et crirent de toutes leurs forces: Corlar
est notre pre, son drapeau flotte sur nos ttes, et il protge nos
bras: il viendra nous secourir, ou il vengera notre mort. Mais press
de plus en plus, Pemoussa fit remplacer les couvertures rouges par un
drapeau blanc. Il se prsenta en dehors de son camp avec deux de ses
officiers, et fut introduit devant le gouverneur. Il remit plusieurs
captifs, et prsenta des colliers  Saguima, afin de l'adoucir, mais les
allis furent inexorables, et ne voulurent le recevoir qu' discrtion.
Rduit  se dfendre encore, il fit dcocher  la fois jusqu' trois
cent flches au bout desquelles il y avait un tondre allum, et 
quelques-unes des fuses de poudre, pour mettre le feu au camp des
Franais. Quelques maisons brulrent en effet, et pour empcher que
l'incendie ne gagnt plus loin, on fut oblig de couvrir tout ce qui
restait de peaux d'ours et de chevreuils, et de les arroser  chaque
instant.

Lasss d'une rsistance si opinitre et si habile, les confdrs
parurent dsesprer du succs, et M. Dubuisson fut Sur le point d'tre
abandonn et laiss  la merci de ceux envers qui l'on s'tait montr si
impitoyables. Il fallut qu'il employt tout ce que la raison et
l'loquence ont de plus persuasif. Ces bandes indisciplines
retournrent enfin  l'assaut, et les assigs, aux abois, demandrent
de nouveau  parlementer. Il y eut quelques discours assez semblables 
ceux des hros d'Homre; mais M. Dubuisson les fit cesser, et pressa la
ruine totale des Outagamis. Fort heureusement pour eux, un orage
dispersa les allis, et permit  Pemoussa d'oprer sa retraite. Il alla
se poster sur une le du lac Ste. Claire, o il fut forc aprs un
nouveau sige de quatre jours; le premier en avait dur dix-neuf. Le
Sachem perdit plus de mille guerriers, et ne parut que plus anim par ce
dsastre. Les Outagamis, souvent vaincus, demeurrent indomptables.

Je retrouve Pemoussa chez sa nation en 1728. Etant all en ambassade
chez les Kikapoux, en 1729, il fut assassin avec Chichippa, son
compagnon, par trente guerriers de cette tribu, une des plus perfides de
celles qui suivaient les Franais. Le sage Chouaenon, Chef du conseil,
voulut en vain le protger contre les tratres, aposts par le Sachem
Kausecou. Voil le rcit des infortunes de Pemoussa: ses belles actions
ne sont pas assez connues.




                            CHAPITRE XXXI

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                               ARGUMENT

Des Cherokis--Leurs rapports avec les Franais--Ceux-ci les excitent
contre les Anglais--Parti de la guerre et parti de la pais--Occonostata;
Attakullakulla--Guerre sanglante--Dfaite des Cherokis et retour de la
paix.--Anecdotes.

Les Cherokis, qui forment sans contredit la plus clbre Confdration,
aprs celle des cinq Cantons Iroquois, ne paraissent sur la scne qu'en
1730. Alors, le sort des colonies de l'Angleterre et de la France
demande une dcision, et les Franais, plus faibles cherchent partout
des dfenseurs: l'alliance de nombreuses tribus aait t tout le secret
de leur force.

Les Cherokis, camps dans l'Alabama et le Tenessee, vivaient en paix
avec les Anglais, mais un de leurs guerriers ayant t massacr par la
milice de Gorgie, soldatesque dont la cruaut et la barbarie commenait
 devenir proverbiale, la bonne harmonie cessa, et les Franais reurent
l'appui d'une diversion puissante. Ils trouvrent un parti de guerre
accrdit, duquel Occonostata tait l'me. Occonostata, ou le Grand
Capitaine, avait mrit ce beau surnom par ses prouesses  la guerre.
Inaccessible  la crainte, il s'criait: Quelle est la nation devant
laquelle le Grand Capitaine tremblera?... il ne craint pas les nombreux
guerriers que le Grand Sachem George peut envoyer dans ces montagnes.
Son loquence mle animait les jeunes gens, prcipitait leurs aveugles
dmarches. Le gouverneur de la Caroline du Sud crut devoir assembler
toutes ses forces  Congares, d'o il menaa tout le pays des Cherokis.
Occonostata n'tait pas prt  clater. Il s'aventura avec trente
dputs, et se rendit  Charleston, pour y ngocier un accommodement
devenu impraticable. Le gouverneur, aprs avoir numr les griefs de la
colonie, ddaigna de l'couter, et lui ordonna de suivre l'arme. Au
fort George, Occonostata fut confin, avec ses compagnons, dans une
misrable hutte  peine assez grande pour contenir la moiti des
dputs. Cependant, les milices se mcontentrent faute de paye, et le
gouverneur, n'osant s'aventurer plus loin, s'en revenait lentement,
tranant Occonostata  sa suite, lorsqu'Attakullakulla, Chef du parti
pacifique, se dvoua pour dlivrer son rival. Ce Sachem, l'homme le plus
loquent de sa nation, qui avait travers l'ocan, avait une singulire
amiti pour les Europens. Il opinait toujours pour la paix, mais la
puissance de sa parole succombait devant la fougue du Grand Capitaine,
et sa destine tait d'tre toujours le rparateur des fautes de sa
nation. Il eut une entrevue avec le commandant, et ngocia avec tant
d'habilet qu'il obtint la libert d'Occonostata et de Fiftoe et
Saloueh, Sachems de Keovi et d'Estato.

Cette marche infructueuse des Anglais avait cot 25,000, et en pure
perte, car Occonostata ne devint pas plus pacifique, et douze colons
furent massacrs par ses partisans. Il parat que Coytmore, commandant
du Fort George, avait provoqu ces hostilits. Le Grand Capitaine vint
l'assiger, mais dsesprant de pouvoir emporter la place, il fit une
embuscade dans un bois voisin, puis il envoya une femme prvenir le
gouverneur, qu'ayant quelque chose d'important  lui communiquer, il
dsirait le voir sur le bord de la rivire. L'imprudent Coytmore
s'avana vers le rivage avec les lieutenans Bell et Forster. Occonostata
paraissant sur la rive oppose lui dit qu'il allait  Charleston, pour
solliciter la libert des captifs, et qu'il dsirait avoir pour
sauve-garde quelques Anglais de la garnison; et montrant une bride qu'il
tenait  la main, il feignit d'aller chercher un cheval dans la fort,
mais  l'instant mme, il donna le signal convenu, qui tait de faire
tourner la bride autour de sa tte. Les sauvages se prcipitant du bois,
massacrrent le commandant et prirent les deux officiers. La garnison
exaspre, fit prir tous les prisonniers, qui taient dans le fort.

Occonostata venait d'allumer un vaste incendie, car il n'y eut pas de
famille qui ne perdt un proche dans ce massacre, et toute la nation
courut aux armes. Toutes les tribus descendirent de leurs montagnes,
semblables aux avalanches, qui absorbent tut ce qu'elles trouvent sur
leur passage. Elles dcimrent les habitans inoffensifs de la Caroline,
et ne virent mettre un frein  leurs fureurs, que par l'arrive de sept
compagnies de rguliers, qui furent cantonnes sur la frontire. La
Caroline du Nord et la Virginie armrent toutes leurs milices, et Sir
Jeffery Amherst, gnral en chef dans les colonies, fit de nouveau
partir douze compagnies pour le thtre de la guerre. L'arme runie
entra sur le territoire des Cherokis, et rasa sur son passage les deux
gros bourgs de Keovi et d'Estato. Les deux Sachems en avaient retir
les guerriers, et retraitaient devant les soldats Anglais, suivant le
plan du Grand Capitaine, qui abandonna le blocus du Fort George pour
marcher  la dfense de son pays. Il laissa les Anglais s'engager dans
des dfils dangereux. Ils s'avancrent jusqu' cinq milles d'Etcho 
travers les rivires et les montagnes. L tait une valle basse,
tellement couverte de buissons que les soldats pouvaient  peine s'y
battre un chemin. Un officier fut charg d'ouvrir une route avec une
compagnie de sapeurs. Ils tombrent dans une embuscade. Un feu bien
nourri d'armes  feu jeta sur le carreau le Chef anglais et plusieurs
soldats. Les grenadiers et l'infanterie lgre s'avancrent alors au pas
de charge, un feu rgulier s'ouvrit sur toute l'tendue des deux lignes,
et les bois voisins retentirent du bruit du canon et de la
mousquetterie, que rptaient les collines. Aprs une heure de combat
les Cherokis cdrent momentanment, et retraitrent emportant leurs
morts. Les soldats bretons rvrent aux armes disciplines qu'ils
avaient combattues en Europe, et leurs officiers contemplrent avec
tonnement le choix judicieux que le Sachem avait su faire du terrein.
On avait perdu cent vingt hommes; il fallut retraiter aussitt.
Occonostata suivit en vainqueur ces vieilles bandes formes par le duc
de Cumberland, il emporta le fort Loudon. Le capitaine Stuart capitula
avec vingt rguliers,  la condition d'tre conduit  Fort George. Il en
sortit presqu'aussitt, pensant reprendre son poste, mais il fut
contraint de se rendre  discrtion aprs avoir perdu trente hommes.

Attakullakulla ne prit aucune part  cette seconde campagne. Il voulut
jouer le rle de pacificateur; mais la gloire de son rival animait les
jeunes guerriers  poursuivre la guerre. Il eut cependant l'influence de
se faire livrer le Capitaine Stuart, et le logea dans sa cabane.
Occonostata, matre de tout le pays, tait bien rsolu  emporter Fort
George. Il se procura du canon, et ordonna au prisonnier d'en conduire
le service. Le malheureux capitaine ne voyant que l'alternative de
mourir ou de manquer  l'honneur, communiqua son trouble  son
librateur, qui le prit par la main en disant: Sois tranquille, mon
fils, le vieux guerrier est ton ami. Attakullakulla annona qu'il
partait pour la chasse, et voulut conduire avec lui son prisonnier. Il y
avait loin du point de dpart  la frontire, et la plus grande
diligence tait ncessaire pour viter toute surprise. Ils marchrent
neuf jours et neuf nuits  travers d'paisses forts, et sans autre
guide que les astres. Le dixime jour ils arrivrent heureusement sur la
rive de la rivire Holstein, et rencontrrent l'arme du colonel Bird.
Le vieux Sachem se spara de son prisonnier, et se renfona dans la
fort aussi composment que s'il et fait une action ordinaire.

Pour revenir aux vnemens de la guerre, les colonies firent de nouveaux
efforts, et levrent un rgiment colonial; des troupes arrivrent du
Nord, les Chickasas et les Catawbas s'armrent contre leurs semblable,
et trois mille hommes marchrent contre les Cherokis. M. de Latinac se
trouvait  Etcho. Au grand conseil de la nation, brandissant La hache
de guerre, il s'tait cri: Qui est-ce qui lvera le tomahack pour
venger Ononthio? Et le Sachem d'Estato, Saloueh, leva le sien, et
chanta la guerre. Occonostata rencontra les troupes coloniales dans le
mme endroit o il les avait repousse l'anne prcdente. Une colline
appuyait leur flanc. Les premiers Cherokis la montrent sans dfiance,
mais les Chickasas les ayant aperus, les dlogrent, soutenus par les
premiers rangs de soldats. Occonostata s'opinitra, et reprit la
position malgr les efforts du colonel Grant: la bataille devint alors
gnrale. Les troupes se trouvaient dans une situation dplorable,
extnues de fatigue et exposes  un orage furieux. Elles semblaient
tre le jouet des Cherokis, qui, protgs par leurs forts, se
dispersaient pour se rallier sans cesse. On les poussait sur un point,
ils revenaient sur un autre, et sans les sauvages allis, il est
probable Que les vieux grenadiers anglais n'auraient pu vaincre les
fiers montagnards. Comme le colonel Grant tait occup  les poursuivre
du t de la rivire, le Grand Capitaine tomba sur les bagages et les
dtruisit. On se battit depuis huit heures du matin jusqu' onze. Les
sauvages retraitrent alors emportant avec eux les corps de ceux qui
avaient t tus. La victoire fut cependant complette, et l'arme
employa un mois entier  ravager le pays. Un officier crivait: Le ciel
nous a favoriss, et nous avons achev notre ouvrage. Tous les bourgs,
au nombre de quinze, ont t ruins, mille quatre cents cres de bl
dtruits, et cinq mille[120] Cherokis pousss dans les montagnes.

[Note 120: M. Thatcher. Ce serait plutt cinquante mille.]

Occonostata ddaigna de demander grce, mais Attakullakulla, redevenu
l'espoir de sa nation, vint trouver le colonel Grant, et lui tint ce
discours: Vous vivez sur le rivage, et vous tes dans la lumire; pour
nous, qui habitons la fort, nous sommes dans les tnbres. Cependant il
n'y aura plus d'obscurit, car Attakullakulla a toujours cherch le
bien, et quoiqu'il soit bien vieux, il vient encore voir ce qu'il y a 
faire pour son peuple afflig. Ce qui est est l'ouvrage du Grand Esprit.
Les Cherokis ne sont pas de la mme couleur que les blancs, et ceux-ci
leur sont suprieurs, mais le mme esprit est le pre de tous; c'est
pourquoi le vieux Sachem espre que le pass sera enseveli dans l'oubli.
Le grand roi (George) lui a dit que les plaines et les forts
appartiennent aux deux peuples, et comme ils vivent sur un mme sol, il
faut qu'ils s'aiment comme une mme nation. M. Ramzay ajoute que la
paix fut conclue, et que les deux partis exprimrent le dsir qu'elle se
perptut aussi longtems que le soleil rpandrait sa lumire sur la
terre, et tant que les fleuves rouleraient leurs eaux majestueuses.
Attakullakulla se rendit  Charleston, o le gouverneur le reut avec
distinction, l'invita  sa table, et lui confia une copie du trait sous
le grand sceau de la Province.

M. Thatcher doute qu'Attakullakulla fut un des Chefs qui furent
prsents  George II, en 1730; mais le Sachem le dit indirectement dans
son discours au colonel Grant.

Je termine cet article par une entrevue qu'eut avec ce sauvage
intressant Bertram, l'agrable auteur des voyages dans le Sud.

Aprs avoir travers cette branche considrable de la Tanase, dit en
substance le voyageur, j'observai un groupe de sept _Indiens_ descendant
les hauteurs qui avoisinent le rivage. Je vis venir en avant un Chef de
guerre, et supposant bien que c'tait Attakullakulla, _Empereur_ des
Cherokis, par respect, je m'loignai du chemin, pour lui laisser le
passage. Sa _hautesse_ me rendit le compliment par un sourire; elle
s'approcha de moi, et, me serrant la main, elle me dit: Je suis
Attakullakulla, l'Anglais me connat-il? Je lui rpondis que le bon
esprit qui marchait devant moi, m'avait dj appris qu'il tait le Grand
Attakullakulla, et k'ajoutai que k'tais de la Pensylvanie, dont les
habitans, blancs et rouges se fesaient gloire d'tre les allis des
Cherokis. Il me demanda si je venais de Charleston, et si je connaissais
le capitaine Stuart que, me dit-il, il allait visiter. Sur mes rponses
satisfaisantes, et sur ce que je luis dis que j'allais moi-mme chez les
Cherokis, il m'assura que je serais le bienvenu, et me fit, en
s'loignant, un signe de politesse, que toute sa suite me rpta.




                           CHAPITRE XXXII

                                ----

                              ARGUMENT

Etat de la Confdration iroquoise--Alliance
anglaise--Talasson--Schinoniata--Les Cantons prennent part  l'invasion
du Canada.

L'illustre orateur Teganissor estimait assez sa nation pour la croire
en tat de tenir le balance entre les colonies franaises et anglaises;
mais les grandes entreprises que l'instinct de leur conservation fit
natre tout--coup au sein de ces dernires, prirent un immense
dveloppement, et ce torrent emporta tout sur son passage. Les cantons
iroquois se virent entrans. Leur constitution s'altra sous
l'influence de ce changement, et l'on vit cette rpublique formidable
diminuer d'importance en devenant moins indpendante. Sa population,
loin de dcrotre, s'tait accrue en 1712, lorsque les Tuscaroras,
nation puissante de la Caroline, dpossdes par le sort de la guerre,
vinrent former un sixime canton. Mais l'influence du gnral Johnson
acheva un ouvrage depuis longtems commenc. Les Sachems avaient plus
frquent Albany que Qubec: ils taient plus  porte des Anglais qui
paraissaient leur tendre une main librale. L'esprit conciliant des
Franais, soutenu par le courage, les avait tenus en suspens, mais la
fortune ne parut pas plutt fuir leur bannire, que les guerriers
n'eurent plus d'estime que pour Corlar. Sir William, tabli dans leur
pays en qualit d'agent, leur fit accepter, sans qu'ils s'en doutassent,
une dpendance entire des Anglais. Les moeurs s'altrrent par le
commerce avec les blancs. Ces peuples durent faire ds lors quelques
progrs vers la civilisation. Mais l'on ne vit plus cette suite non
interrompue de Chefs valeureux, dont Talasson sembla devoir fermer la
liste. Il fut, comme tant d'autres l'orgueil d'Onnondagu, et la terreur
des Outaouais. Ses successeurs ne parurent sur le champ de bataille que
comme des volontaires servant sous des capitaines trangers. Tel un
descendant d'Uncas le Mohican, portant ce nom lui-mme, se signala  la
bataille du lac George, et Hendrich, Grand-chef de guerre des
Mohacks[121], tomba devant Johnson comme un chevalier meurt aux pieds de
son roi.

[Note 121: Le gnral Johnson tenant conseil avec les Mohacks, ce Chef
lui dit: J'ai rv que tu me donnais un habit galonn, et il me semble
que c'est celui que tu portes maintenant. Eh bien! dit Sir William, il
est  toi; et il en revtit le Sachem, qui partit enchant. Le gnral
eut son tour. Je ne rve pas ordinairement, dit-il  son homme, dans une
autre occasion; cependant, depuis que je t'ai vu, j'au un songe vraiment
singulier.--Quel est ton songe, dit le Mohack?--J'ai rv que tu me
donnais une chane de terreins sur la rivire, pour y btir une
maison.--Hendrich jetant sur lui un regard perant: si dans la vrit de
ton me, tu as fait ce songe, tu l'auras. Quant  moi, je ne rverai
plus; je n'ai gagn qu'un beau vtement, et toi, je t'abandonne un grand
lit, sur lequel ont souvent dormi mes anctres. Ce lit avait trois
lieues.]

Schinoniata, Sachem Onnondagu, aurait t plus clbre  une autre
poque, lorsque l'indpendance de sa nation eut dvelopp son nergie.
La rvolution favorable aux Anglais, ne s'tait point opre sans
quelques efforts pour la prvenir de la part des Franais. M. de
Vaudreuil voulant faire revivre  tout prix l'influence de sa nation,
fit prvenir ce Chef, en 1757, qu'il allait envoyer aux Iroquois un
Sachem qui leur parlerait d'affaires sur leurs nattes. Ce Sachem devait
tre M. de Lvis, mais on eut besoin ailleurs de ce clbre gnral, et
M. Rigaud de Vaudreuil partit  sa place avec neuf canots chargs de
prsens. Schinoniata vint  sa rencontre avec vingt guerriers et le vit
prs d'Oswego. On se salua de trois dcharges de mousquetterie, l'on
dressa une tente, et nos deux grands hommes s'abouchrent ensemble.

Mon pre, dit Schinoniata, nous regardons ce jour comme heureux puisque
nous te voyons; mais avons appris ton arrive par ceux que tu nous as
envoys. Ils nous ont dit que tu dsirais que nous allassions au-devant
de toi: nous sommes venus.

Il continua tenant un collier de rassades: Tes envoys nous ont dit que
tu demandais dans quel lieu nous voulions que tu nous parlasses. Nous ne
voyons pas de meilleur lieu qu'Onnondagu o tu nous parlera sur nos
nattes, car les fredoches ne sont point propres au conseil.

M. de Vaudreuil rpondit assez bonnement: Mes frres, je vous remercie
de ce que vous tes venus au-devant de moi. Mon dessein tait toujours
d'aller  Onnondagu pour vous y porter la parole de mon pre. Vous tes
les matres du dpart, et d'en fixer l'heure et le jour.

Les Franais auraient eu l'imprudence de s'engager dans le pays des
Iroquois, mais Schinoniata, revenant sur ses pas, dit  M. Rigaud: Mon
pre, tu vois que nous souhaiterions de te voir dans nos villages, mais
nous sommes trop prs de Corlar; il est fort, et il nous a dit, qu'il
voulait sacrifier Ononthio. Tu pourrais tre insult. Nous allons
envoyer dire  Onnondagu que tu es ici, et que l'on vienne entendre la
parole de notre pre.

Enfin, le 6 aot, on tint un grand conseil dans la tente du gnral. Les
prsens taient rangs sur le bord du rivage. Les Iroquois les
acceptrent sans peine; ils firent force belles promesses, et M. de
Vaudreuil alla informer le marquis du succs apparent de sa mission.
Schinoniata ne devient pas plus mauvais ami de Sir William Johnson pour
avoir reu des prsens. Il le suivit dans son expdition contre Niagara,
et contribua  la dfaite des Franais. Un corps de mile guerriers
franchit les lacs avec le gnral Amherst, et fondit avec lui sur la
colonie. Les Mohacks virent tomber la jeune France avec les bandes
aguries du gnral de Lvis,  Montral.




                            SECONDE PARTIE

                                 ----

CES TRANGERS (disait le vieux prince Norwgien) sont arrivs ici comme
une vole d'oies sauvages; ils y ont amen leurs petits, et s'y sont mis
 couvert. Qu'on leur propose aujourd'hui de retourner dans leurs
montagnes ou dans leurs basses terres, aprs qu'ils ont got de nos
excellens poissons!!! Non, nous ne verrons plus les beaux jours de ces
les, les usages primitifs n'existent plus. Que sont devenus nos anciens
Chefs, nos Fea, nos Shlaghrenner? Ils ont fait place aux Mouat; eux dont
les noms prouvent assez qu'ils sont trangers  ces rivages. Dans un
sicle d'ici,  peine il restera un pouce de terre aux vrais habitans
norses, aux propritaires d'hritages norwgiens.

SIR WALTER SCOTT (Le Pirate).




                               CHAPITRE I

                                  ----

                                ARGUMENT.

Des Outaouais--Ponthiac, leur Chef--Ses premires armes--Entrevue avec
le major Rogers--Nianvana--Grands projets de Ponthiac--Prise de
Michillimakinac--Sige de Dtroit--Bataille de Bloody-Bridge--Paix
gnrale--Retraite de Ponthiac--Anecdotes et Rflexions.

Les Outaouais n'ont pas encore paru avec clat dans cette histoire. Le
grand Ponthiac va les tirer pour un moment de cette nullit, pour les
couvrir d'un lustre sans suprieur dans les annales aborignes: le Nord
va s'tonner de leurs exploits.

Lorsque le commerce de la Nouvelle-France commena  prendre quelque
dveloppement pour s'tendre jusques aux lacs, les Outaouais vivaient
dans leurs environs avec les Chippeouais et les Pouteouatamis, deux
peuples quel'on suppose avoir appartenu  la grande nation algonquine
qui, au temps de M. de Champlain, occupait la rive nord du St. Laurent,
entre Qubec et le lac St. Pierre. La tradition orale fait venir les
trois tribus jusqu'au lac Huron, o elle se sparent. Les Outaouais,
agriculteurs, se fixrent dans les environs de Michillimakinac: les deux
autres tribus poursuivirent leur marche.

Les Franais se firent des amis des Outaouais et des Chippeouais. Un
Chef de ces derniers disait nagure dans une ville des Etats-Unis:
lorsque les Franais parurent aux chtes, ils vinrent nous voir, et
nous baiser. Ils nos appelaient leurs enfans, et nous trouvmes en eux
des pres. Nous vivions comme des frres dans une mme cabane.

Ponthiac, Chef des Outaouais, avait contribu, en 1754,  la dfaite du
gnral Braddock, sous le Grand Chef Makinac. Dans une autre occasion,
il avait secouru le Dtroit. Ami sincre des Franais, il ne put voir
d'un oeil tranquille la conqute de 1760, et commena ds lors 
dployer toute l'nergie de son caractre. Les lacs venaient d'tre
livrs au gnral Amherst. Le major Rogers, qu'il envoya pour prendre
possession du pays des Outaouais, rencontra le Sachem sur le chemin du
Dtroit. Ponthiac s'tait fait prcder d'une dputation de Chefs de
tribus de sa dpendance. Ces ambassadeurs reprsentrent leur matre
comme le seul souverain du pays, et annoncrent qu'il venait faire la
paix avec les Anglais. Il parut en effet. Aprs les saluts, il demanda
hardiment au major comment il avait s entrer dans son pays, et quel
tait le but de cet empitement. Rogers, trop prudent pour s'mouvoir,
rpondit qu'il venait en ami, pour chasser une nation qui avait t un
obstacle  l'amiti des guerriers Outaouais pour le Grand Roi George;
puis il offrit aux dputs un prsent de Ouampum. Ponthiac l'accepta en
disant: je resterai ici jusqu' demain, et je ferai aussi un prsent aux
Anglais. C'tait me dire, crit Rogers, tu n'iras pas plus loin sans ma
permission. A l'approche de la nuit, il demanda au major si ses jeunes
gens n'avaient pas besoin de se procurer des fruits que produisait son
pays, et il envoya ses guerriers  la recherche. Dans une seconde
entrevue, il lui prsenta son calumet, et lui permit de traverser son
territoire. Il voulut mme l'accompagner jusqu'au Dtroit, et fora 
rebrousser, une tribu qui venait couper le passage.

Les Outaouais avaient un autre Chef, Minavana, que le clbre voyageur
Henry[122] rencontra dans l'le de La Cloche[123] sur le lac Huron, puis
 Michillimakinac. Ce lieutenant de Ponthiac, lui parla fort mal des
Anglais. C'tait, dit Henry, un personnage d'une apparence fort
remarquable, de haute stature,  la contenance belle et fire. Il entra
dans son appartement suivi de soixante guerriers arms de pied en cap.
Quand ils eurent dfil un  un, ils s'assirent, et se mirent  fumer.
Minavana parla sur un ton fort haut, et effraya beaucoup notre voyageur,
mais il ajouta que les Anglais taient indubitablement de braves
guerriers, puisqu'ils venaient ainsi au milieu de leurs ennemis, et qu
pour lui (M. Henry), il semblait tre l'ami des guerriers rouges, et
nourrir de bonnes intentions; puis il lui donna une poigne de mains, et
sortit avec ses guerriers. M. Thatcher, frapp du caractre lev de
Minavana, veut le confondre avec Ponthiac lui-mme; mais c'est une
assertion improbable.

[Note 122: Travels and adventures in Canada between the years 1760 and
1766.]

[Note 123: Ainsi nomme d'un rocher fendu qui rend le son d'une cloche
lorsqu'on le frappe.]

Pour revenir  celui qui fait le principal sujet de ce chapitre, ce fut
vers ce temps qu'il conut le vaste projet de runir les tribus de
l'Ouest et du Sud-Ouest dans un irruption qui devait expulser les
Anglais et, croyait-il peut-tre, ramener les Franais dans son
voisinage. Le plan qu'il adopta suppose chez ce sauvage un gnie
extraordinaire et un courage de premire force. C'tait une attaque
simultane et soudaine contre tous les postes que les Anglais occupaient
autour des tribus, aux deux extrmits du lac Ontario, ou midi et 
l'occident de l'Eri, autour du Michigan, sur l'Ohio, l'Ouabache et
l'Illinois. On tenait sur cette immense tendue Frontenac, Pittsburg,
Buffalo, Niagara, Sandoske, le Dtroit, Michillimakinac, etc. La plupart
de ces postes taient des entrepts de commerce plutt que des
forteresses, mais ils taient encore formidables contre les sauvages.
Ils commandaient les grandes avenue aux eaux du Nord et de l'Ouest.
Ponthiac, instruit qu'il tait de la gographie de ces rgions, comprit
que leur conqute lui ouvrirait tous les passages. Le drapeau
britannique devait tre abattu au mme instant dans tous les forts, et
pour procurer l'ensemble ncessaire, le Sachem ne se prpara qu'en
secret. Il ouvrit d'abord son plan aux Outaouais et le dveloppa avec
toute l'loquence sauvage. Il fit jouer les ressorts de l'ambition et de
la crainte, de l'esprance et de la cupidit, et rappella le souvenir
des Franais. Des Outaouais, l'ardeur se communiqua aux autres
peuplades, qui se runirent dans un grand conseil. Ponthiac y pntra
dans tous les replis de leur caractre, et il les fixa toutes en
dmlant leurs intrts divers, et en donnant son projet comme inspir
par le grand-esprit  un Chef Lenni-Lenape. Chippeouais, Outagamis,
Yendats, Pouteouatamis, Sakis, Menomenes, Lenni-Lenapes, Missisagues,
Shaouanis, et Miamis marchrent sus un mme drapeau. L'alliance des
Iroquois acheva le chef-d'oeuvre de la politique sauvage, qui combina ce
gigantesque plan d'attaque, embrassant tout depuis Niagara jusques  la
rivire Potomac. L'oeuvre de la destruction commena en mme temps sur
tous les points, et de onze postes, neuf succombrent. Presqu'le cda
aprs deux jours. Le capitaine Ecuyer fut secouru  Pittsburg  la
veille d'tre forc: les sauvages se ddommagrent de ce dsappointement
en ouvrant une scne de dvastation dans toute l'tendue de la
Pensylvanie, de la Virginie et de la Nouvelle-Iork.

Ponthiac arriva en personne devant Michillimakinac. Cette place, situe
entre les lacs Huron et Michigan, tait le principal entrept entre les
rgions hautes et basses. Quatre-vingt-dix hommes la dfendaient avec
deux pices de canon. Le Sachem envoya en avant Minavana, sous prtexte
de complimenter le commandant. Aprs que ce Chef eut dbit sa harangue
et protest de son amiti pour les Anglais, ses guerriers se mirent 
jouer de la balle, prs de l'enceinte du fort. Elle fut plusieurs fois
jete  dessein dans l'intrieur, et autant de fois les sauvages
entrrent pour la reprendre[124]. Par ce moyen, ils se rendirent matres
d'une des portes, et Ponthiac arrivant avec toutes ses forces, fora la
garnison de mettre bas les armes. Matre de Michillimakinac, il s'avana
aussitt contre le Dtroit. Le major Gladwin y commandait avec trois
cents hommes. Les sauvages passrent la nuit  danser et  chanter. Le
lendemain Ponthiac fit demander une audience, et fut introduit avec un
dtachement de ses guerriers. Ils devaient tomber sur les Anglais  un
signal convenu. La harangue du Sachem fut svre; il s'anima de plus en
plus, et il allait donner l'attaque lorsque Galdwin cria aux armes. Les
officiers tirrent leurs pes, et les canonniers furent  leurs pices.
A cette vue, Ponthiac affecta de se voir trahi, et sortit. Le 10 de mai,
il commena un sige en formes, et logea ses guerriers dans les
faubourgs. Ils furent dlogs le 11,  coups de canon. Cependant, le
major, inaccoutum  la guerre des sauvages, craignait un assaut; il
voulait retraiter  Niagara, et n'en fut empch que par les Canadiens.
Ponthiac, profitant se son ineptie, proposa une nouvelle entrevue qui
lui livra le capitaine Campbell et le lieutenant McDougall. Il eut un
nouveau sujet de triomphe dans la dfaite de Sir B. Devers, et d'un gros
dtachement. Le 30, une flottille parut  la vue de la place. La
garnison monta aussitt sur les bastions, et l'on entendit en mme temps
le cri de guerre des Outaouais. Ponthiac tait all se poster  la
Pointe Pele. Trente bateaux chargs de troupes furent attaqus et pris.
Les guerriers remontrent La rivire en triomphe, contraignant les
Anglais de ramer, et passrent devant la place. La garnison fut plus
heureuse au mois de Juin. Un vaisseau de guerre ayant paru devant le
fort, Ponthiac arma ses canots, et crut le prendre l'abordage, mais le
capitaine, qui avait fait cacher les soldats  fond de cale, les rangea
aussitt sur le pont, commanda une dcharge gnrale, et jeta les
assaillans sur le carreau. Le Sachem n'abandonna pas encore l'espoir du
triomphe. Il fit faire des radeaux avec des dbris de maisons, et les
chargea de matires combustibles en guise de brulots; mais ses guerriers
ne comprirent rien  cette nouvelle invention, qui n'eut pas d'effet, et
la place fut ravitaille. Au mois de Juillet, un Chef Outaouais ayant
t tu, le capitaine Campbell fut massacr, pour consoler les parens du
dfunt. Ponthiac eut la magnanimit de chercher l'assassin, qui s'enfuit
 Saginan. Le 22 du mme mois, trois cents hommes arrivrent au secours
de la place, et l'on rsolut  attaquer les sauvages. Leur terrible Chef
nit en sret les femmes et les enfant, et fit deux embuscades. Il
laissa les Anglais s'avancer jusques au pont qui a retenu depuis le nom
de Bloody-bridge, mais la petite arme n'y fut pas plutt arrive,
qu'elle se vit accueillie par un feu bien nourri. Le commandant tomba
mort, et les troupes furent mises en dsordre: elles se rallirent, et
tous les postes furent enlevs  la bayonnette. Ponthiac les reprit
cependant, et les Anglais rentrrent avec perte de cent dix hommes tus
ou blesss. Il ne se passa plus rien de remarquable jusqu'au 18 aot.
Mais alors les Hurons et les Pouteouatamis ayant laiss le camp, et
Ponthiac ayant eu vent des prparatifs du gnral Bradstreet, qui tait
arriv  Niagara avec trois mille hommes, le sige fut lev, et les
sauvages se retirrent en combattant avec le major Volkins. Le 3 avril,
1764, le Sault Ste. Marie fut tmoin d'un congrs gnral des sauvages.
Vingt-deux nations, quelques-unes inconnues jusqu'alors, y envoyrent
des dputs, et firent la paix avec le Grand Roi, reprsent par le
vieux gnral Johnson. Mais Ponthiac ddaigna de ngocier, et retraita
jusqu'aux Illinois. Il fit encore quelques tentatives en 1765,  la tte
des Miamis et des Mascoutins, et mourut en 1767, assassin par un
guerrier Peoria qui, dit-on, croyait faire sa cour aux Anglais, en les
dlivrant d'un si formidable ennemi.

[Note 124: Homre nous dcrit exactement au VIe livre de son Odysse, ce
jeu dont s'amusait Nausica sur le bord de la mer, dans l'le de Corfou,
lorsqu'Ulysse sortit du buisson o il s'tait cach aprs le naufrage.
La reine, dit-il, jeta la balle  une de ses femmes, qui la manqua: la
balle tomba dans les flots. Il nous rappelle encore ce jeu au VIIIe
livre; les joueurs taient Alius et Laodamas.]

Ponthiac, en s'emparant du Dtroit, voulait en faire le sige de sa
domination, qui aurait t redoutable aux nouveaux possesseurs du
Canada. Il morcela sans cesse leur conqute, dit M. Beltrami, et ne put
oublier les Franais. Le gouvernement, dans la vue de se l'attacher,
lui avait fait une pension annuelle considrable, ce qui ne l'avait pas
empch de manifester, en plusieurs occasions, un esprit de malveillance
et de haine contre ses anciens ennemis.

Nous n'avons encore vu qu'une partie de la grandeur de Ponthiac. Cet
incomprhensible sauvage chercha  mettre ses sujets en tat de
manufacturer le drap et les toffes Comme les Anglais, et offrit au
major Rogers une partie de son territoire, s'il voulait entretenir
quelques Outaouais dans les manufactures d'Angleterre. Il tudia la
tactique de nos troupes, et en raisonnait avec une sagacit peu
au-dessous de la science. Ce qui est plus tonnant encore, il tablit
durant la guerre une sorte de banque  sa faon. Elle donnait des
billets de crdit, qui portaient l'image de ce qu'il voulait qu'on lui
donnt, et son sceau qui tait la figure d'une loutre. Son autorit
parmi les siens tait celle d'un Dictateur.

On cite  sa louange plusieurs beaux traits. En 1765, le lieutenant
Frazer tant all aux Illinois avec un dtachement de soldats, sous
couleur de visiter un tablissement canadien, mais visiblement pour
l'observer, il le fit prisonnier avec sa troupe, et le relcha
gnreusement. Le major Rogers lui fait dire aprs sa retraite du
Dtroit: que pour lui il ne ferait la paix que lorsque'elle lui serait
utile ainsi qu'au grand roi. Le mme officier charg de le regagner,
lui envoya de l'eau-de-vie. Quelques guerriers qui l'entouraient
frmirent  la vue de cette liqueur, qu'ils croyaient empoisonne, et
voulurent le dissuader d'en boire: non! leur dit Ponthiac, celui qui
recherche mon amiti, ne peut songer  m'ter la vie; et il prit la
boisson avec l'intrpidit d'Alexandre prenant la potion de Philippe.

Le R. P. Thbaud, maintenant Recteur du Collge de Frodham aux
Etats-Unis, crivait en 1843: la France n'a pas assez connu et apprci
les efforts de ce grand homme. Je n'ai pu trouver son nom dans aucun
crivain de notre nation: il tait rserv aux Anglais et aux
Amricains, ses ennemis, de lui rendre justice. Aprs la mort du marquis
de Montcalm, aprs les victoires de l'anglais Wolfe sous les murs de
Qubec, et de l'amricain Washington devant le Fort Duquesne, quand les
affaires des Franais semblaient dsespres en Amrique, le Sachem
Outaouais forma le plan de surprendre  la fois par un coup de main onze
Postes militaires occups par la Grande-Bretagne. Trois seulement,
Niagara Pittsburg et Dtroit rsistrent. _Pontias_ assigea Dtroit, le
plus important de tous. Il sut, chose tonnante, retenir ses inconstans
compatriotes pendant une anne entire sous ses murs[125]. En vain la
nouvelle de la paix de 1763 arriva en Amrique. Il continua le sige
jusqu' l'abandonnement entier du Canada par la France. Alors, rest
seul sur le champ de bataille,  la tte de sa nation, n'ayant pas mme
pour sa protection personnelle le plus petit article d'un trait conclu
 deux mille lieues de son pays, il s'enfuit  travers les bois comme un
Indien ordinaire, et se rfugia chez les Illinois, parce qu'ils taient
les plus sincrement attachs aux restes du parti franais. Depuis il
succomba dans une querelle particulire avec un Peoria, et telle tait
l'admiration de ces peuples pour ses talens et sa bravoure, que toutes
les autres tribus s'unirent comme dans une croisade contre ceux qui
l'avaient laiss prir. Les Peoria furent presqu'extermins, et la
France, qui ddie des palais  toutes ses gloires, n'a pas lev de
monument  _Pontias._

[Note 125: Le sige ne fut que de quatre mois.]

M. Balbi[126] appelle Ponthiac le plus formidable sauvage que l'on
connaisse. S'il fut venu plus tard, il et t surnomm le Napolon de
l'Ouest, comme l'on dit aujourd'hui de Tecumseh. Je termine par quelques
mots du biographe Thatcher: Il est probable, dit-il, que son influence
et ses talens furent sans prcdens dans l'histoire de sa race. C'est de
l que sa mmoire est encore chrie des peuples du Nord. L'histoire,
loin d'ajouter  l'ide qu'ils s'en forment, le rduit  nos yeux aux
justes proportions; mais la tradition le mesure avec les Hercules de la
Grce.

[Note 126: M. Balbi, auteur d'un Systme de Gographie a vit la
plupart des erreurs reproches aux europens qui se mlent d'crire sur
l'Amrique.]




                              CHAPITRE II

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Lenni-Lenapes--Leur origine--Leur grandeur--Tamenund, ancien
Chef--Fte en son honneur aux Etats-Unis--Koguethagechton prserve la
paix--Son loquence--Ses efforts en faveur des Amricains.

Les Lenni-Lenapes, appells aussi Delawares, du nom d'un gouverneur de
la Virginie, vinrent selon la tradition d'au-del du Missouri avec les
Iroquois. Lenni-Lennape veut dire peuple primitif. Ils crasrent avec
les Iroquois, tout ce qui s'opposa  leur passage, puis les deux peuples
se sparrent, et les Delawares occuprent le pays situ entre les
rivires Hudson et Potomac. Quarante tribus les saluaient du nom de
Grand-Pre. Ils tenaient la Pensylvanie, lorsque William Penn vint
d'Albion leur donner des lois[127], et la mmoire de Miquo, comme ils
l'appelaient, est encore en vnration chez quelques restes de la
nation, qui subsistent sur la rive ouest du Mississipi. Le seul ancien
Chef que l'on connaisse, est Tamenund. Les Lenni-Lenapes le mettent au
premier rang de leurs grands hommes. Il tait selon la tradition,
guerrier valeureux, et parfait orateur. Ses vertus parlaient plu en sa
faveur que ses hauts faits, et son patriotisme tait pur. Plusieurs
gnrations s'taient coules, et sa mmoire tait cependant si
prsente, que lorsque le colonel Morgan, de New-Jersey, fut envoy comme
agent, les Lenni-Lenapes l'appellrent Tamenund pour honorer ses vertus.
Elle tait si vnre mme parmi les blancs, qu'ils en firent un saint.
Les habitans de Philadelphie inscrivirent son nom sur le calendrier, et
clbraient sa fte le 10 de mai. Les citoyens se rendaient en
procession dans un bosquet voisin de la ville. L on prononait le
pangyrique du Sachem. Un diner suivait, puis une danse sauvage. Il
reste encore des traces de cette socit.

[Note 127: Il y a une clbre gravure de l'entrevue du philantrope
anglais avec les Sachems Delawares, d'aprs Sir Thomas Lawrence, un des
grands matres de l'cole anglaise de peinture.]

Les anglais firent de grands efforts pour attirer les Lenni-Lenapes dans
leur parti, lors de la premire guerre amricaine. Ils rencontrrent de
l'opposition dans Koguethagechton, Chef des tribus de l'Ohio. Ce Sachem,
dont l'vque Keckewelder fait de magnifiques loges, s'attacha 
persuader  sa nation qu'elle n'avait rien  dmler dans la querelle.
Supposez, disait-il, qu'un pre ait un enfant dont il a piti parce
qu'il est petit: lorsqu'il commence  grandir, il pense  en tirer de
l'aide, fait un paquet, et le lui donne  porter. L'enfant s'en charge
gaiment, et marche  la suite de son pre. Celui-ci voyant l'enfant de
bonne volont, en est satisfait. Mais le voyant crotre de plus en plus
en force, il augmente le fardeau, et le fils ne murmure pas encore.
Cependant il devient un homme fait. Le pre ne laisse pas que de lui
donner encore un fardeau, et pendant qu'il le fait, passe un homme mal
intentionn qui lui conseille de le faire plus pesant. Le pre, plutt
que de suivre son propre jugement, coute le mauvais conseiller; maos
son fils se tournant vers lui: mon pre, dit-il, ce fardeau est trop
pesant. Le vieillard, dont le coeur s'est endurci, le menace de le
battre. Ainsi donc, reprit le fils, je vais tre battu si je ne fais
l'impossible, et je n'ai d'autre choix que de te rsister.--Je trouve
dans les recherches de M. Thatcher cette allgorie comme tant du Chef
Delaware, mais on peut croire que quelque souffleur amricain tait l
derrire.

Il vint  Pittsburg au commencement des hostilits pour y rencontrer les
Tsononthouans, et chercha  les dtourner de la guerre; mais on le
traita de vieille femme. Ce fut alors qu'il dit ces paroles nergiques:
Je sais bien que les Mingos regardent les Delawares comme un peuple
conquis. Ils ont, disent-ils, donn des jupes  nos guerriers. Eh bien!
qu'ils regardent Koguethagechton; n'est-il pas un guerrier robuste, et
n'en a-t-il pas les ornemens? Oui, c'est un guerrier, et tout ce pays
(en montrant les terres que baigne l'Allegany), lui appartient... Ce
discours fier effraya sa nation, qui le dsavoua par une ambassade.
Koguethagechton, quoiqu'humili par cette dmarche, continua de
travailler  la paix. Les Hurons de Sandoske rpondirent  un de ses
messages, en lui fesant dire de mettre de bons mocassins, afin de
pouvoir suivre les autres guerriers  la guerre. Le gouverneur de
Dtroit brisa  ses pieds un collier qu'il lui avait prsent, et lu
ordonna de laisser la place sous la demi-heure.

En 1778, quelques loyalistes s'tant rfugis parmi la nation, lui
persuadrent que toutes les tribus voisines allaient fondre sur elle si
elle ne marchait  la guerre. Koguethagechton entra dans le conseil. Si
vous marchez, dit-il aux guerriers, j'irai avec vous. J'ai recherch la
paix pour vous sauver de la destruction, mais puisque vous prfrez des
mchans  un guerrier et  un Chef, allez combattre les enfans de
Corlar. Koguethagechton ira aussi, mais non comme le chasseur qui n'a
qu' lcher ses chiens contre sa proie, car il ne saurait survivre  son
peuple, et il tombera au premier rang. Ce discours eut son effet, et
les guerriers consentirent  retarder leur dpart de dix jours. L'vque
Heckewelder tant entr au mme instant, est-il vrai, lui demanda le
Chef, que vos guerriers aient t taills en pices par Corlar? Est-il
vrai que le Sachem Washington est mort, qu'il n'y a plus de conseil, et
que le Grand Roi a conduit vos anciens au-del des eaux pour les
tuer?... Les rponses de l'vque achevrent de convaincre les timides
Delawares. Le lendemain Koguethagechton apprit la dfaite de Burgoyne,
et la clbra par un festin. Ayant ainsi triomph du parti de la guerre
chez les siens, il envoya des dputs aux Shaouanis, sur le Sciotto,
puis il partit avec le gnral McKintosh pour le pays des Tuscaroras, o
il mourut de la picotte.

Cet vnement fit un bruit inaccoutum, des messagers parcoururent cent
milles de pays, et les Cherokis envoyrent seize orateurs pour le
pleurer. On lui fit une pompe funbre  Goschoking, et lorsque l'on eut
dans la danse de mort, et dcharg les fusils, un Chef pronona ce bel
loge funbre: Un matin,  mon rveil, je regardai  la porte de ma
cabane pour contempler le ciel, et je vis un pais nuage derrire les
arbres de la fort; j'attendais qu'il dispart, mais non, il n'tait
point mobile comme les autres nuages. Le voyant tous les matins dans le
mme lieu, je prsageai quelque malheur, car le nuage planait au-dessus
du Grand-Pre, que j'allai voir aussitt. Il tait dsol, et se
frappait la tte: des larmes coulaient sur ses joues. Je regardai d'un
ct, et je vis une cabane d'o il ne sortait point de fume; je
regardai d'un autre, et j'aperus un morceau de terre frachement remue
et souleve au-dessus de la plaine. Je vis biens que c'tait l le
malheur de mon Grand-Pre: comment ne serait-il pas dsol, et
pourrait-il ne pas verser des larmes? Ainsi par l'orateur Cheroki
Nitati, et le Delaware Gilimund rpondit: Petits enfans, vous n'tes
pas venus en vain, et le peuple primitif a t consol.

Le grand mrite est dans l'imitation de la nature, que ces sauvages
rendaient si bien. En cela ils laissent loin derrire eux nos plus
grands modles.

Lorsque les colonies eurent secou l'autorit de leur mtropole, le
Congrs n'oublia point les services du Chef Delaware, et confia au
colonel Morgan l'ducation de son fils connu sous le nom de George.

Glickican, conseiller de Pakanke, Chef des Delawares de l'Ohio, succda
 l'autorit avec les Sachems Gilimund te Ouingimund. Mais aucun d'eux
n'eut l'influence de Koguethagechton. Ouingimund s'attacha au rle de
prophte, et ne fut pas aussi heureux que ne l'avait t le vnrable
Sachem Passaconaoua, ou que ne le fut plus tard le clbre Elsquataoua.




                             CHAPITRE III

                                 ----

                               ARGUMENT

Shikellimus, Chef iroquois moderne--Ses vertus--Infortunes de son
fils--Discours de ce Chef adress  Lord Dunmore--Rflexions--Les
cantons embrassent le parti de la Grande-Bretagne contre ses
colonies--Destruction de leurs villages.

SHIKELLIMUS tait un Iroquois vnrable du Canton de Cayougu, rsidant
 Shamoky, dans l'tat de Pensylvanie, comme agent des Six Nations. Il
donna un refuge  l'vque morave Zeisberger, et reut chez lui le comte
Zizendorf et son compagnon Conrad Weiser. Il leur donna un repas de
melons. Il tait heureux loign des vices que les blancs avaient
transmis  ses compatriotes, et lgua ses vertus  son immortel fils, si
connu sous le nom de Logan, que les colons lui imposrent mal 
propos[128].

[Note 128: Par aversion pour les noms sonores et harmonieux des Sachems,
nos voisins leur imposent cent noms ridicules. Cela seul est une preuve
que le bon got n'est pas encore n chez eux.]

Ce Chef passait pour le meilleur ami des blancs, et ceux-ci le firent
succomber sous le poids du malheur. Un vol ayant t commis sur l'Ohio,
en 1774, on en accusa les sauvages, et sans aucune preuve  l'appui de
cette prsomption, le colonel Crsap, homme dont la mmoire demeure
entache d'infamie, s'avana sur la Kenhaoua. Un canot conduit par un
seul homme, mais charg d'une femme et de plusieurs enfans, venait de la
rive oppose. Crsap se cacha dans les buissons avec sa bande, et
lorsque la troupe innocente fut descendue  terre, il commanda de faire
feu, et il n'y eut que le guerrier que le fer pargnt. La famille du
Chef Cayougu venait d'tre massacre. Il n'interrompit les transports
de sa douleur que pour venger son sang d'une si barbare cruaut. Il leva
la hache de guerre, conduisit sa tribu au combat avec les Shaouanis et
les Delawares, et engagea l'aile gauche de l'arme de lord Dunmore, sur
les bords de la Kenhaoua, le 10 octobre. Huit cents sauvages avaient en
tte mille Virginiens. Le colonel Lewis fut tu au premier choc, en
combattant  la tte de la milice d'Augusta, qui plia devant les
Delawares. Le colonel Fleming fut tu en fesant avancer les miliciens de
Bedford. En vain le colonel Field ramena-t-il  la charge la lgion
d'Augusta: il tomba aussi, et sa troupe perdit du terrein. Le capitaine
Shelby prit le commandement et poussa enfin les sauvages, mais en
retraitant, ils trouvrent un terrein avantageux, d'o l'on en put les
dloger, et la nuit seule mit fin au combat. Les virginiens eurent trois
colonels, quatre capitaines, dix officiers infrieurs et cinquante
soldats tus, sans compter les blesss. Lord Dunmore parla de paix, et
le hros de la Kenhaoua pronona  cette occasion le discours suivant,
que l'on regarde comme le chef-d'oeuvre de l'loquence sauvage[129].

[Note 129: A tort ou  droit.]

Je le demande aujourd'hui  tout homme blanc: s'il est entr press par
la faim, dans la cabane de Logan, Logan lui a-t-il refus des secours;
s'il est venu chez Logan nu et transi de froid, Logan ne lui a-t-il
point donn de quoi se couvrir? Pendant la dernire guerre si sanglante
et si longue, Logan est demeur sur sa natte dsirant tre l'avocat de
la paix. Non! jamais les blancs et ceux de ma tribu ne passaient devant
moi sans me montrer au doigt en disant: il est l'ami des blancs.

Logan pensait mme demeurer avec vous dans une mme cabane, avant
l'injure qu'un de vous m'a faite. Le printems dernier, Crsap, de sang
froid, et sans tre provoqu, a massacr tous les parens de Logan, sans
pargner ni sa femme ni ses enfans. Il ne coule plus une seule goutte de
son sang dans aucune crature. J'ai cherch ma vengeance, et je l'ai
satisfaite.

Je me rjouis de ce que la paix est rendue  ma nation; mais ne croyez
pas que ma joie soit la joie de la peur. Jamais la crainte ne fut connue
de Logan, qui n'a point tourn le dos pour sauver sa vie.

Qui reste-t-il pour pleurer Logan quand il ne sera plus?... personne!

Ce hros tait destin  devenir lui-mme la victime de cette cruaut
barbare, qui avait fait tout son malheur, et il fut massacr en
retournant du Dtroit dans son pays.

Campbell, dans Gertrude de Wyoming, prte ses sentimens  un hros de
son imagination:

                    He left of all my tribe
          Nor man, nor child, nor thing of living birth
          No! not the dog that watched my household earth,
          Escaped that night of blood upon our plains
          All perished! I alone am left on earth!
          To whom nor relative nor blood remains
          No! not a kindred drop that runs in human veins!

Je ne doute pas que le sort de Logan n'influent beaucoup les Iroquois
dans le parti qu'ils prirent contre la rvolution amricaine. La scne
de Wyoming irrita les indpendans, qui firent un effort pour mettre les
Cantons hors d'tat de leur nuire. Les Iroquois assemblrent mille huit
cents guerriers auxquels se joignirent deux cents royalistes; mais
l'arme de Sullivan tait de cinq mille hommes. Attaqus dans leurs
positions ils d'enfuirent dans les bois. Le gnral rpublicain, 
l'exemple du comte de Frontenac, dtruisit les villages, ou plutt les
villes, pourrais-je dire, dans l'tat de civilisation o taient
parvenus les Iroquois. Les habitations loignes les bls, les fruits et
les bestiaux, rein ne fut pargn, et d'une contre riante et
florissante, l'on fit une solitude dsole. Ce fut, dit un auteur
moderne, un affligeant spectacle pour l'humanit, que de voir ainsi
refoul vers la vie sauvage un grand nombre de peuplades qui
commenaient  jouir d'un meilleur sort. Si quelques gnreux dfenseurs
de la race proscrite levrent la voix en sa faveur, leurs accens de
piti ne furent point entendus, et l'on tendit sur une race entire la
punition encourue par quelques tribus. On prtendit que tous ces peuples
ne pourraient jamais tre amens  la civilisation, et l'on sa les
prsenter au monde comme dgrads de cette dignit morale et
intellectuelle dont le sceau fut empreint par la divinit sur le front
de tous les hommes.

Le discours suivant que le Sachem Konigatchie fit parvenir au gnral
Sir F. Haldimand, peint bien l'tat de dnuement dans lequel cette
guerre laissa les Iroquois nagure si puissans:

Mon pre, les Tsononthouans t'envoient un grand nombre de chevelures
afin que tu voies qu'ils ne sont point des allis inutiles.

Nous dsirons que tu les envoies par le grand lac, au Grand Roi, afin
qu'il les regarde et qu'il dise: ce n'est pas en vain que j'ai fait des
prsens  ce peuple.

Les ennemis du Grant Roi se grossissent, et ils sont devenus
redoutables. Ils taient d'abord semblables  de jeunes panthres, qui
ne peuvent mordre ni gratigner. Nous pouvions nous jouer avec eux
impunment. Mais ils sont devenus forts. Ils nous ont chasss de notre
pays, parce que nous avons combattu pour toi. Nous attendons que le
Grand Roi nous donne un autre lit, afin que nos enfans vivent auprs de
nous, et soient aussi ses allis.

Mon pre, tes marchands nous demandent plus que jamais pour leurs
marchandises, et, cependant la guerre a rduit notre chasse, en sorte
que nous n'avons point de peaux  leur donner. Aie piti de tes enfans
qui manquent de tout, quand tu es riche. Nous savons que tu nous
enverras des fusils et des balles, mais les jeunes gens sont sans
couvertures et transis de froid.




                              CHAPITRE IV

                                 ----

                               ARGUMENT

Buckonghahelas, grand chef de guerre Delaware--Parti qu'il prend dans la
guerre de l'indpendance--Sa dfaite--Anecdotes de ce clbre
sauvage--Sa mort et son caractre.

J'ignore si un crivain amricain a exagr, en regardant comme un
personnage plus important que Logan, Buckonghahelas, simple guerrier
Delaware, mais qui s'leva par ses prouesses  la dignit de premier
Chef de guerre de sa nation. Camp avec sa tribu sur les bords du Miami,
il Cultiva l'amiti des Anglais, et n'hsita point  prendre le parti du
Grand Roi contre les indpendans. Le discours suivant qu'il pronona au
conseil de sa nation, peut tre considr comme une rfutation de celui
de Koguethagechton.

Mes frres, prtez l'oreille  ma voix. Vous voyez une grande nation
divise, le pre levant la hache de guerre contre son fils, et le fils
contre son pre. Celui-ci appelle  son secours ses enfans les hommes
rouges, pour chtier Kinshon[130]. J'ai hsit un moment si je prendrais
la hache des mains de mon pre, car je ne voyais qu'une querelle de
famille. Cependant j'ai vu qu'il avait raison, et que Kinshon mritait
d'tre chti. Cet enfant mchant a massacr les hommes rouges, et
ravag le pays que le Grand Esprit leur a donn: il n'a rien pargn.
Oui! il a fait prir ceux mme qui l'aimaient le plus tendrement, jusque
dans les bras de son pre, qui s'tait mis en sentinelle  la porte de
la cabane.[131]

[Note 130: Nom que les sauvages donnaient aux colonies anglaises.]

[Note 131: Il entendait par cette cabane une prison o l'avait enferm
les prisonniers sauvages pour les soustraire  la fureur des miliciens.]

Buckonghahelas rendit de grands services durant cette guerre, et fut
toujours bien vu des Anglais. On le retrouve dans les confrences de
Fort Wayne et de Vincennes. Les Amricains y eurent sur lui un grand
avantage au moyen des Pouteouatamis qui lur taient dvous. Il
s'agissait de terres que les insatiables colons prtendaient leur
appartenir. M. Dawson dit que Buckonghahelas voyant sacrifier sa nation,
s'cria, interrompant le gouverneur, que rien de ce qui avait t fait
ne liait les Delawares, et qu'il avait  ct de lui un Chef, tmoin de
la cession que les Piamkisas avaient faite  sa nation de tout le pays
entre l'Ohio et les Eaux-Blanches. Puis il sortit indign. Les
Etats-Unis s'emparrent du terrain, mais ils n'abattirent point
l'indpendance d'un ennemi battu mais non dfait.

Buckonghahelas, dit M. Thatcher, n'tait rien moins que servile dans son
amiti pour les Anglais. Il tait leur alli, mais il ne le fut qu'aussi
longtems qu'ils le traitrent comme tel. Comme il combattait en quelque
sorte pour eux, il attendait leur secours. Le major Campbell, commandant
britannique sur le Miami, donna en effet des armes et des munitions, et
aprs la dfaite des sauvages par le gnral Wayne, il se plaignit avec
nergie  cet officier de la violation du territoire anglais. Mais il
avait dj trop fait en armant les sauvages: il leur ferma les portes de
son fort dans leur retraite. Buckonghahelas, indign, rsolut de faire
sa paix avec les Amricains, et dirigea ses canots du ct de Fort
Wayne. Quant il fut arriv au poste anglais, il fut pri de faire
loigner ses guerriers, et d'entrer lui-mme dans le fort. Apprenant de
l'envoy que le gouverneur voulait lui parler, il s'cria: qu'il vienne
lui-mme--Tu ne passeras pas devant la forteresse, dit l'envoy--Qui
donc m'en empchera? reprit Buckonghahelas, ces canons!... ils ont
laiss passer Kinshon, Buckonghahelas ne les craint point; et il passa
hardiment avec ses canots.

On a dit de ce Chef qu'il tait aussi scrupuleux  garder ses engagemens
que le plus parfait chevalier chrtien. On ne peut douter qu'il n'ait eu
les qualits du hros, et le trait suivant le caractrise en lui. Le
gnral Clark se trouvait, en 1785, au fort McKintosh avec Arthur Lee et
Richard Butler; Buckonghahelas, sans faire attention  ces derniers,
courut au gnral, et lui dit en lui serrant la main:

Je remercie le Grand-Esprit d'avoir runi en ce jour deux guerriers
tels que Buckonghahelas et Clark.




                              CHAPITRE V

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Miamis--Tetinchoua, leur premier Chef connu--Mechecunaqua--Il se
ligue contre les Amricains--Ses victoires--Sa dfaite et sa
disgrce--Sa mort--Son caractre.

Les Miamis taient autrefois une nation puissante. Perrot, envoy du
marquis de Courcelles les avait trouvs rpandus sur les bords du Lac
Michigan. Leur chef, Tetinchoua, tait le plus puissant et le plus
despotique du Canada, dit Charlevoix. Il ne marchait jamais sans tre
accompagn d'une garde de quarante guerriers, qui veillaient aussi
autour de sa cabane. Il communiquait rarement avec ses sujets, et se
contentait de leur faire intimer ses ordres. Quand il sut que le gnral
des Franais lui envoyait un ambassadeur, il voulut le recevoir en
guerrier, et envoya un dtachement  sa rencontre. Ses guerriers, la
tte orne de plumes, s'avancrent en ordre de bataille, et les
Pouteouatamis, qui escortaient Perrot, les reurent de la mme manire.
Les deux troupes tant en prsence, s'arrtrent pour prendre haleine,
puis, tout--coup, les Miamis se recourbant en arc, les Pouteouatamis se
trouvrent envelopps, et ce fut le signal d'un combat simul. Les
Miamis firent une dcharge de leurs fusils, et les Pouteouatamis leur
rpondirent, aprs quoi on se mla le casse-tte  la main, et l'on se
battit longtems. Tetinchoua ayant fait cesser cette parade, donna 
Perrot une garde d'honneur, et fit alliance avec les Franais. Les
Miamis ne fournissent plus rien  l'histoire jusques au temps de
Mechecunaqua.

Ce personnage, un des plus extraordinaires qui aient paru sur ce
continent, tait fils d'un Chef Miami et d'une Mohicane ordinaire. Il
tait ainsi plben selon le code sauvage, et semblait condamn 
l'oubli; mais les qualits qui en fesaient un enfant remarquable,
l'levrent trs jeune au rang de Chef. Ses premiers exploits furent
ceux d'un hros. Par la paix de 1783, l'Angleterre conservait plusieurs
postes qui pouvaient devenir un point de ralliement pour les tribus. Les
Amricains purent pacifier les Cris, mais rien ne pouvait adoucir les
Miamis et les peuplades de l'Ouabache. Les Hurons, les Delawares, les
Pouteouatamis, les Outaouais, les Shaouanis et les Chippeouais
dclarrent la guerre, et les Miamis vinrent former au milieu de cette
puissante ligue une espce de bataillon sacr, sous la conduite de notre
hros, qui tait comme l'me de ce grand mouvement. Il partit avec ses
guerriers, et Buckonghahelas le suivit. Le 13 Septembre, 1791, tout
espoir de pacification ayant disparu, le gnral Harmer, par ordre du
gouvernement fdral, partit de Fort Washington avec trois cent vingt
rguliers et mille deux cents miliciens. Ceux du Kentucky, sous le
colonel Hardin, formaient l'avant garde forte de six cents hommes. Ces
troupes attaqurent bravement, mais tous les rguliers de cette division
ayant t tus  l'exception de huit, la milice prit la fuite. Malgr ce
honteux chec, Harmer dtruisit le principal fort des sauvages, qui
avait t abandonn, et revint  Washington sans tre molest, mais tout
abattu. Il laissa la frontire sans aucune dfense, et la campagne se
termina par des dvastations. On n'avait pas encore rappell ce Chef
incapable; il voulut livrer un nouveau combat, et s'avana jusqu'
Chilicothe. Le colonel Hardin attaqua avec furie: Mechecunaqua harangua
ses guerriers qui combattirent  la vue de leurs villages en flammes et
de leurs morts sans spulture. Les leves prirent encore la fuite:
cinquante soldats et cent volontaires plus aguris vendirent chrement
leur vie, et les sauvages furent si maltraits, qu'ils ne purent
poursuivre l'arme battue. Les armes des Etats-Unis n'taient pas moins
dshonores, et une arme de deux mille hommes, fournie de canon,
n'avait pu se mesurer avec quelques centaines de naturels, conduits il
est vrai, par deux hros. Les Etats dtachrent, pour soulager les
troupes d'Harmer, deux dtachemens sous les gnraux Scott et Wilkinson.
Le dernier n'eut aucun succs, et Scott n'en eut que de tardifs. Le
gnral St. Clair, ayant t nomm pour commander en chef, arriva 
quinze milles des ennemis. Il rangea alors son arme, sa droite protge
par des abattis, et sa gauche par des piquets de cavalerie. Les
Kentuckiens, un peu plus accoutums  l'ennemi, taient encore en avant.
Mechecunaqua, et son mule Buckonghahelas, prvenus par leurs claireurs
montraient une force de mille  mille deux cents guerriers, et
observaient tous les mouvemens des Amricains. On fit un feu partiel
durant tout le jour, et on le prolongea mme jusque dans la nuit, tandis
que les sachems tenaient un conseil, o il marqurent l'ordre et le rang
que devaient observer les diverses tribus, avec cette belle prcision
que nous voyons au deuxime chant d'Homre. Les Hurons taient 
l'ouest, suivis des Delawares sous leur invincible Chef; puis venaient
les Tsononthouans, les Shaouanis, les Outaouais, et la ligne tait
termine par les Chippeouais. Mechecunaqua, semblable  Agamemnon, ne
conduisait aucun corps, mais animait toutes ces phalanges. Le combat
commena avec acharnement et se soutint jusqu' la nuit; mais alors le
feu des sauvages ayant cess instantanment, on crut qu'ils se
retiraient  la faveur des tnbres; toutefois la milice du Kentucky,
attaque inopinment, ne tint pas plus qu' l'ordinaire, et pouvanta
toute l'arme. Aprs trois heures, les troupes plirent de toutes parts,
et les efforts des officiers furent inutiles. Les sauvages tiraient avec
avantage, cachs par les bois, et lorsque l'artillerie cessait de
tonner, ils se jettaient, le tomahack en mains sur les soldats,
s'emparaient de leurs tentes, en taient chasss, et revenaient  la
charge. Le gnral St. Clair abandonna son camp avec douze pices de
canon, et les miliciens jetrent leurs armes pour fuir plus srement. Le
gnral C. Butler fut tu avec trente-huit officiers et cinq cent
quatre-vingt treize soldats, et l'on eut encore deux cent
soixante-quatre blesss, en sorte qu'aucune arme n'prouva un pareil
dsastre, mme au temps de Philippe et d'Opechancana. Ce qui suit
caractrise bien les vainqueurs. Le lendemain, le gnral Scott, arriv
trop tard pour prendre part au combat, les surprit disperss et ftant
leur triomphe par des chants et des danses. Il les balaya sans peine, et
recouvra neuf canons. Il compta cinq cents cadavres sur l'espace de
trois cent cinquante verges.

Mechecunaqua ouvrit le campagne en 1792, en s'avanant en personne sur
le territoire des Etats-Unis. Il dfit le major Adair et lui prit son
bagage. Il congrs dcourag[132] persuada les cinq Cantons iroquois
trangers  la guerre, de se faire mdiateurs pour la paix. On vit
reluire encore ce rayon de gloire sur cette clbre rpublique, que les
Etats-Unis ne ddaignrent pas de prendre pour arbitre. Un armistice
sembla promettre un terme  une boucherie qui avait fait tant de
victimes, et l'anne 1973 fut assez tranquille, mais les hostilits
recommencrent l'anne suivante. Mechecunaqua battit le major McMahon au
Fort Recovery: ce fut sa dernire victoire. La gnral Wayne tait
destin  renverser sa fortune. Elve de Washington, il tait plus que
tout autre fait pour conduire cette guerre, et les sauvages mme le
mettaient  ct du hros Miami, et au-dessus de Buckonghahelas. Le
succs rpondit  sa rputation. La difficult des chemins le retint
jusqu' l't, mais alors il pntra sur le Miami, et y construisit le
fort Defiance; puis il chercha l'ennemi avec ses propres force, qui
furent jointes par la brave division de Scott. Il avait cru pouvoir
arriver inaperu, et pour cela, il avait suivi des routes inconnues;
mais il apprit que Mechecunaqua et son collgue, ainsi que le clre
Blue-Jacket, Chef des Shouanis, l'attendaient aux Rapides, sous le canon
d'un fort anglais. Un soldat nomm Miller fut envoy pour proposer la
paix. Il trouva tous les Chefs en un groupe, et occups  dlibrer. Les
guerriers se rurent sur lui, mais les Sachems le protgrent, et aprs
s'tre consults, ils demandrent dix jours, durant lesquels Wayne ne
devait pas bouger du lieu o il tait camp. Cet officier habile savait
que le que le temps est prcieux. Il arriva aux Rapides le 18 aot. Le
19, il alla reconnatre l'ennemi, et construisit  sa vue le fort
Deposite. Le 20, il rangea son arme en bataille, et marcha pour
combattre. Le major Price fut battu avec la garde avance, mais le gros
des Amricains fora les vainqueurs  rentrer dans leur camp.

[Note 132: Quelques Sagamos tenant en chec,  la tte de leurs clans,
la rpublique entire des Etats-Unis, excitrent l'admiration
universelle. On se reporta vers l'poque o les Pictes et les Scots,
guids par Fingal et son fils Morni, donnrent tant d'occupation aux
empereurs romains, et obtinrent d'eux une paix glorieuse.]

Les sauvages moins nombreux de moiti taient trs avantageusement
posts  Presqu'le, ayant leur droite protge par des abattis, et leur
gauche par un rocher. Ils taient rangs sur trois lignes et occupaient
deux milles de terrain. Le gnral Wayne ordonna  Scott de faire un
circuit pour envelopper les ennemis, et se prpara  charger  la
bayonnette. Les sauvages cdrent au nombre, et les victorieux ne
s'arrtrent que sous le canon du Fort Maumee, occup par une garnison
britannique. Mechecunaqua ne voulait point livrer cette dernire
bataille. Nos guerriers ont vaincu trois Grand-Chefs. Les dix-sept
feux[133] en ont un maintenant qui ne dort pas, et nos jeunes gens ont
t incapables de le surprendre. Ainsi avait-il parl mais
Bickonghahelas et Blue-Jacket prvalurent. Le trait dit de Grenville,
mit fin  la guerre le 3 aot, 1795. Sept tribus envoyrent des dputs.
Lorsqu'ils furent runis, un Chef se leva et, aprs avoir tmoign de
vifs regrets de ce que la paix avait t rompu, il proposa de draciner
le grand chne qui tait devant eux, et d'enterre dessous la hache de
guerre.

[Note 133: Les Etats-Unis]

Un autre se leva  son tour et dit: que les arbres pouvant tre
dracins par les vents, il valait mieux enterrer la hache sous la haute
montagne qui tait derrire lui.

Quant  moi, reprit un troisime, je ne suis qu'un homme, et je n'ai
pas la force du Grand-Esprit, pour arracher les arbres des forts, ni
pour dplacer les montagnes afin d'y enterrer la hache de guerre; mais
je propose de la jeter au milieu de ce grand lac, o aucun guerrier
n'ira la chercher.

Les Etats-Unis aprs avoir fait de grandes pertes gagnrent une grande
tendue de pays. Mechecunaqua avait conseill la paix, mais il ne voulut
point consentir  cette cession. Il perdit toute son influence, et se
retira sur la Rivire Ed, o le Congrs, pour se l'attacher, lui btit
une trs belle rsidence. Il visita plusieurs fois Philadelphie et
Washington, et fut gratifi d'une forte pension. Il n'en fut pas plus
heureux. Accus d'avoir oubli sa race, il devint d'une humeur chagrine.
Une opposition systmatique aux vues du gouvernement le firent aussi
souponner des Amricains, qui le supposaient d'intelligence avec
l'agent britannique, George McKay. Il fut mieux vu en 1803. Il refusa de
se trouver  un conseil sous prtexte que n'tant pas populaire, sa
prsence serait plus nuisible qu'utile. Cette circonspection dtrompa
ses compatriotes, qui le choisirent pour mdiateur entre eux et le
gnral Harrison. Il s'opposa aux desseins de Tecumseh, et retint les
Miamis, mais un accs de goutte l'emporta le 14 juillet, 1812. Son corps
fut inhum au Fort Wayne avec les honneurs de la guerre. On pense qu'il
avait alors soixante-cinq ans rvolus, en sorte qu'il devait avoir
trente ans lors de la rvolution, et quarante-quatre ans, quand il dfit
le gnral St. Clair.

Il procura aux siens le bienfait de l'inoculation, lorsqu'il connut le
Dr. Waterhouse, le Jenner amricain, et administra lui-mme la vaccine
aux Miamis. Personne ne fit plus que lui, sur ce continent, pour abolir
les sacrifices humains, et, ce qui ne lui fait pas un moindre honneur,
il obtint de la lgislation du Kentucky une loi qui prohibait la vente
des liqueurs fortes. Celle de l'Ohio se montra bien au-dessous de ce
sauvage. Enfin Mechecunaqua, quoique n au milieu des forts de
l'Amrique, sera rang parmi les bienfaiteurs humains. Il consacra le
temps de la paix  l'tude des institutions europennes, et montra,
selon Gawson, un gnie capable de tour embrasser. Passant au Fort
Washington, en 1797, lorsque le capitaine, depuis gnral Harrison, en
tait gouverneur, il dit  cet officier qu'il avait vu bien des choses
ont il dsirait avoir l'explication, mais que le capitaine Welles, son
interprte, tant presque aussi ignorant que lui, ne pouvait le
satisfaire. Il ajouta poliment qu'il craignait de fatiguer le gouverneur
par un trop grand nombre de questions, et voulut savoir seulement quels
taient les pouvoirs respectifs du Prsident, des deux chambres du
Congrs, et des Secrtaires d'tat. Il dit ensuite au capitaine qu'il
avait vu  Philadelphie un guerrier dont le sort l'intressait
singulirement. Ce guerrier n'tait autre que le gnral Kosciusko. Ce
hros malheureux, apprenant que Mechecunaqua tant dans cette ville lui
demanda une entrevue. C'taient deux clbrits un peu diffrentes;
cependant ils s'estimrent en se voyant. Kosciusko donna  Mechecunaqua
une robe de loutre de mer de la valeur de trois cents piastres et une
belle paire de pistolets, et Mechecunaqua donna son plus riche calumet.
Le hros sauvage voulut savoir de Harrison, o Kosciusko avait reu ses
nombreuses blessures. Ce commandant lui montrant sur une carte la
situation de la Pologne, fit voir les usurpations de la Russie et de la
Prusse. En entendant les dtails, un peu exagrs de la bataille de
Raclawice, il brisa son calumet, et fit deux ou trois tours de la salle
en disant: que cette femme prenne garde  elle, car ce guerrier-l est
encore dangereux. Le capitaine Harrison avait fait mention des favoris
de Catherine, tels que Orloff et Potenkin: Mechecunaqua, redevenu plus
calme, lui observa que peut-tre Kosciusko aurait pu conserver la
libert de son pays s'il et eu un plus beau visage, et qu'il et fait
l'amour  l'impratrice.

Le Sachem possdait le talent des bons mots. Je n'en citerai qu'un
exemple. Le congrs voulant placer son portait dans le bureau de la
guerre, il posait chez le clbre Stewart, en mme temps qu'un
gentilhomme irlandais, et semblait proccup. L'hibernois prtendit que
c'tait de dpit de ce qu'il ne pouvait lutter avec lui pour la fine
repartie. Tu te trompes, repartit Mechecunaqua, _je songeais  nous
faire peindre face  face, pour te confondre jusqu' l'ternit._ Tel
tait ce Sachem, le plus grand Chef entre Ponthiac et Tecumseh. Il sera
mme bien au-dessus de ce dernier aux yeux de ceux qui ne mettent pas la
gloire exclusivement dans les armes, car quelques-uns se laisseront
aller  l'enthousiasme au rcit des exploits de Gengis-Khan, qui ne
prendront pas le mme intrt aux actions de Cang-Hi, qui fut  la fois
un hros et un bienfaiteur de ses peuples: leur got n'est point, ce me
semble, le plus dlicat.




                              CHAPITRE VI

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Shaouanis--Lgende amricaine--Premires annes de Tecumseh--Ses
frres Kunshaka et Elsquataoua--Confrence de Vincennes--Bataille de
Tippecane--Tecumseh se retire chez les Hurons--Il entre dans les vue
des Anglais--Bataille de Meigs--Mort de Tecumseh--Anecdotes--Caractre
des deux Sachems.

Avant de tracer l'histoire du Bonaparte de l'Ouest, il est  propos de
dire quelques mots de sa nation. Les Shouanis, venus du sud, ainsi que
l'indique leur nom, qui est un mot Delaware, taient un peuple peu
considrable, mais fort remuant; tellement que les Cherokis, les Choctas
et les Sminoles furent obligs de se runir pour les expulser de leur
voisinage. Mais les Shaouanis furent assez sages pour retraiter
d'eux-mmes vers l'Ohio. Ils passrent les Alleghanis et tombrent sur
les Delawares, qui furent contraints de leur cder des terres. Il
s'allirent aux Iroquois contre les Cherokis, et les forcrent
d'implorer la paix en 1765. Depuis ce temps la terreur de leur nom ne
ft que s'accrotre.

Une Deshoulires amricaines me fournit la lgende suivante sur la
naissance de Tecumseh, le plus grand Chef qu'ait produit cette tribu:

Le Shaouani Oneouequa tait l'ami des blancs. Il admirait leurs arts, et
s'efforait d'inspirer  son peuple l'ambition de les atteindre. Il
devait apprendre que le coeur le plus noir tait le partage de ses
voisins. Il tomba sous les coups d'un barbare, et son sang fut rpandu
sur l'autel ensanglant de cette haine exterminatrice qui poursuivait sa
race infortune. Un jour Oneouequa chassait dans la fort. Il rencontre
un parti de miliciens qui le reconnurent, et le sommrent de leur servir
de guide. Vos mains, leur dit-il, ne sont-elles pas teintes du sang de
mes semblables?--Insolent sauvage, s'cria le commandant, et il
dchargea sur lui sa carabine. Oneouequa tomba, et les Amricains le
laissrent dans le silence de la fort. Elohama, son pouse, se dirigea
inquite au-devant de lui. Oneouequa n'tait pas encore mort, mais il
tait baign dans son sang sous un arbre. Les cris d'Elohama et du petit
Tecumseh lui firent ouvrir les yeux. Il les vit, et dit d'une voix
distincte en regardant sa femme: vois la foi des blancs! Un instant
aprs Elohama voyant qu'il ne respirait plus, prit son fils, le leva
vers le ciel, et pria le Grand-Esprit de lui donner un vengeur dans
cette petite crature. Sa prire fut entendue.

Tecumseh lev au milieu des combats parut grand ds son enfance. Sa
sagesse croissait avec l'ge, et il avait en horreur le mensonge. On dit
que son premier exploit fut une victoire sur les milices du Kentucky. A
vingt-cinq ans, il tait l'Achille des bandes de Mechecunaqua. Aucun
guerrier ne pouvait se vanter d'avoir intercept plus de barques sur
l'Ohio, ou d'avoir vu fuir plus souvent les Amricains. Quelquefois
poursuivi, mais jamais il ne prenait sa part du butin: la passion de ses
guerriers tait le gain, la sienne tait la gloire.

Tecumseh avait deux frres, Kunshaka, peu clbre, et Elsquataoua. Ce
dernier, pour promouvoir les plans de son frre, entreprit de jour le
rle de prophte. Ils pensrent  runir toutes les tribus de l'Ouest
dans une ligue offensive contre les Etats-Unis. Elsquataoua commena par
insinuer La ncessit d'une rforme radicale, et fit ressortir les maux
survenus du commerce avec les blancs. Il insista mme sur des articles
peu importans en apparence, parce qu'ils ne laissaient pas que de
diminuer l'influence trangre. Il montra la profondeur d'un politique,
et son plan s'il et pu russir entirement, et rendu les sauvages
redoutables. On a dit que Tecumseh ne parlait de lui que comme de son
fou de frre; mais autant que je puisse faire un discernement, ils
taient d'intelligence, et le rle du prophte suppose un gnie aussi
vaste, dans son genre, que celui de Tecumseh. Il ne s'agissait plus de
se donner comme l'envoy du Grand-Esprit dans une seule tribu, mais de
tromper une multitude de peuplades. Il russit au-del de toute
croyance. Teteboxti, chez les Delawares et Chatekaronrah, chez les
Hurons, s'opposrent  ses desseins. Il devint alors un nouveau Mahomet.
Il donna des signes pour reconnatre les possds du malin esprit.
Teteboxti prit sur un bcher, et le prophte atteignit de mme le vieux
Chatekaronrah, par le moyen de Tarh, un autre Chef huron, son
proslyte. Un Chef de la tribu des Kikapoux fut cass. La puissance des
deux frres tait sans bornes. Elsquataoua dclara  toutes les tribus
que le temps tait venu pour elles de regagner sur ce continent leur
prpondrance primitive. Il vint fixer sa rsidence  Tippecane, et s'y
vit bientt entour de trente Shaouanis influens, et de cent cinquante
Pouteouatamis, Chippeouais Ouinebagos et Outaouais. C'tait sur le
terrain que les Miamis avaient cd aux Etats. Ils vinrent pour dloger
Elsquataoua; mais Tecumseh les dfit ainsi que les Delawares.

Cependant l'Union Amricaine fesait de grands prparatifs. Le prophte
parut  Vincennes, et masqua si bien ses desseins que l'on ne put rien
prouver contre lui. Il soutint sa mission du Grand-Esprit, et donna ses
liaisons avec les Anglais pour simple intrt de philantropie. Mais les
tribus se runissaient depuis les Illinois jusques au lac Michigan: le
Prsident donna ordre d'arrter les deux Sachems. Tecumseh voulut voir
ce que l'on serait, et vint avec trois cents hommes  Vincennes. Il fit
demander au gnral Harrison s'il paratrait en armes dans le conseil;
ce dernier lui fit rpondre qu'il se rglerait sur lui. Le lendemain, 28
juillet, 1810, le Sachem entra dans la salle avec deux cents guerriers
arms de fusils et de haches. Le gouverneur le reut  la tte d'un
corps de dragons, et mit de l'infanterie aux portes de la ville. Il
demanda justice des deux assassins Chippeouais, mais le fier Shaouani
prtendit qu'il serait injuste de leur ter la vie, quand, de son ct,
il avait pargn les Osages, fidles aux Etats. Il dsirait que les
choses restassent comme elles taient jusqu' ce qu' ce qu'il revient
d'une excursion dans le sud, aprs quoi il irait  Washington pour
traiter avec le Prsident. Il reprit la route de l'Ouabache et partit en
effet pour le sud.

Le gnral Harrison reut de M. Eustis, secrtaire de la guerre, l'ordre
d'entrer en campagne, et chemin fesant, il remporta quelques avantages.
Elsquataoua se retira dans son camp aprs avoir ravag les fermes de
l'Ouabache, et le 7 novembre, il attaqua Harrison avec huit cents
guerriers. M. Beltrami, auquel sa haine contre les Anglais fait dbiter
bien des sarcasmes, rapporte ainsi ce combat: Le gnral Harrison
accourut  la fin avec des forces majeures contre ces croiss, et, comme
un autre Saladin, il les vainquit; mais jamais bataille entre peuples
sauvages et peuples civiliss n'a t plus obstine, plus vaillamment
soutenue de part et d'autgre... Le prophte encourageait ses guerriers
au combat en dployant son tendard de ses manitoux; mais comme en sa
qualit de Grand-Prtre, il ne lui tait pas permis d'tre un sot, il se
tenait bien loin du danger, sur une petite hauteur, tandis que son frre
se battait comme un lion. Enfin il prit prudemment la fuite avec les
vaincus, et laissa le champ de bataille couvert de ses bons croyans,
ainsi que d'armes et de bagages de manufacture anglaise.

Il est probable que Tecumseh tait de retour du sud lors de la bataille,
et il put s'y trouver en effet. Aprs la retraite des Amricains, il fit
une dmonstration contre les premiers postes de l'Union, puis rebroussa
chez les Hurons qui, contrairement  leurs usages, lui confrrent la
dignit de Grand Chef, quoiqu'il n'eut que quarante ans, et qu'il fut
tranger. Les Anglais le firent gnral-major, et lui firent une
pension. Son appel runit trois mille sauvages au conseil tenu  Malden.
Ouinimac, Chef Pouteouatamis, se dclara pour la paix, mais toutes les
tribus levrent la hache de guerre. Tecumseh devint le gnralissime de
toutes ces bandes diverses par un consentement tacite aussi rare
qu'tonnant. Il possdait le secret de les amener  ce qu'il voulait,
par cet ascendant que donne le gnie, et par cette essence de persuasion
qui a pu lui faire appliquer ce mot du pote Ennius destin  Cethegus,
_Suada medulla_.

Si l'on excepte l'invasion des Iroquois contre les premires peuplades
du Canada, il n'y a point d'exemple de si grande multitude de sauvages
marchant  la fois sous un mme Chef. Ils partagrent les exploits de
l'immortel gnral Brock. En 1813, Tecumseh en runit deux mille cinq
cents au Dtroit. Aprs la bataille de Frenchtown, on le trouve avec
Proctor[134] poussant le gnral Harrison, qui avait cru reprendre le
Michigan. Le fort Meighs fut investi  sa vue. Le gnral Clay vint au
secours et culbuta d'abord les confdrs; mais Tecumseh rappella la
victoire  la tte de ses guerriers. Il tailla en pices le rgiment du
colonel Dudley, et l'on tua en tout quatre cents hommes. Le gnral
Harrison s'enfuit vers l'Ohio pour en ramener des renforts. Le Sachem se
spara alors de Proctor, et se rpandit sur la frontire des deux Etats
 la tte de deux mille guerriers. Aprs avoir atteint et battu une
seconde fois l'arrire garde d'Harrison, et lui avoir enlev mille btes
 cornes, il continua  observer ses mouvemens, et couvrit le sige de
Stephenson, sur la rivire Sandusky. Le major Croghan commandait une
garnison de cent soixante soldats. Ils n'auraient pu tenir contre cinq
cents Anglais et huit cents sauvages, mais la division se mit entre les
deux Chefs. Aprs une canonnade de deux jours, le gnral Proctor voulut
ordonner aux sauvages de monter  l'assaut: Tecumseh s'y opposa en
disant: Brock ne parlait point comme tu fais; tu dis, toi, allez
attaquer, mais lui, il disait, allons  le'ennemi. Il rebroussa sur
Malden, et Proctor fut contraint de le suivre. Le major Croghan reut
les remerciemens du Congrs avec le grade de lieutenant-colonel, et les
Dames de Chilicothe l'armrent d'une riche pe. Dans ce temps mme,
Perry se rendait matre de l'Eri par une victoire. Il devint ncessaire
qu l'arme de terre retraitt pour n'tre pas prise entredeux feux. La
difficult tait de faire trouver la chose bonne  Tecumseh.

[Note 134: Que M. Isidore Lebrun prend pour un Sachem: il le dit brave
comme Bayard.]

Les Chefs s'assemblrent  Amherstburg, et le gnral Proctor leur
proposa de l'accompagner dans son mouvement rtrograde. Notre Sachem
pronona un discours dont la traduction a t imprime. Les marques de
distinction que tu portes  tes paules, disait-il au gnral,
arrache-les, jette-les  tes pieds et marche. As-tu dj oubli les
promesses que tu nous as faites, en disant que toi et tes soldats vous
mleriez votre sang avec celui de mes guerriers pour la dfense de ces
forts. Il y a longtems que je m'aperois que tu ne mettais pas en moi
toute la confiance que tu devais; et ce n'est pas la premire fois que
je te connais menteur. Tu dois avoir enfin fini de m'tourdir les
oreilles en publiant que notre Pre en bas (Sir George Prvost) devait
envoyer ici des munitions et des troupes? Ta mfiance a-t-elle enfin
cess? Mais je n'ai pas oubli tes promesses, quand tu disais que tes
soldats seraient forts. Quoique sauvage, j'ai t accoutum  dire vrai,
et je veux te faire dire vrai  toi aussi: je veux que tes jeunes gens
mlent leur sang avec le ntre. Proctor l'interrompit ici, et lui dit
qu'il fallait retraiter, parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister
dans le pays. As-tu oubli, reprit Tecumseh, que mes jeunes gens t'ont
dit qu'il y avait des poissons au fond du lac? Si tu m'eusses cout,
quoique je ne sois qu'un sauvage, les choses iraient mieux qu'elles ne
vont. Mais le Grand-Esprit a donn  nos pres les terres que nous
possdons; et si c'est sa volont, nos os les blanchiront, mais nous ne
les quitterons pas. La seule alternative tait de le convaincre dans
une entrevue particulire. Le colonel Elliot l'ayant conduit chez le
gnral, on lui fit voir une carte du pays, la premire qu'il et jamais
vue. On lui eut bientt fait comprendre que l'on allait tre envelopp.
Malden fut vacu, et le 28 du mois de septembre, les gnraux Cass et
Harrison, et le gouverneur Shelby y entrrent avec l'arme amricaine.

Aprs une retraite longue et difficile, Proctor et Tecumseh firent halte
au village Moravien, rsolus de dfendre ce poste avantageux. Les
Anglais furent rangs dans un bois clair, et les sauvages  leur gauche,
dans un bois plus pais. Le plan de bataille fut montr  Tecumseh qui
en fut satisfait; et les dernires paroles qu'il adressa au gnral
furent celles-ci: Chef, recommande  tes jeunes gens de tenir ferme.
Les Anglais, dcourags par la retraite et extnus par les privations
qu'ils enduraient, plirent au commencement du combat, tandis que
Tecumseh fesait des progrs rapides, malgr la disproportion des forces.
Le fait le plus important de cette journe, crit le R. P. Thbault,
fut la mort de Tecumseh. Il parat certain que ce brave Sachem prit
dans un combat corps  corps avec le colonel Johnson. On dit qu'aprs la
dfaite des troupes anglaises, le rgiment des carabiniers du Kentucky
se replia sur les sauvages, qui n'avaient pas encore t entams. La
voix terrible de Tecumseh pouvait se distinguer Au milieu du bruit de
l'artillerie et des volutions militaires. Il s'attaqua de suite 
Johnson qui, mont sur un cheval blanc, menait les Kentuckiens  la
charge. Dj Tecumseh levait son casse-tte, quand Johnson le renversa
d'un coup de pistolet. Les historiens amricains s'accordent  regarder
le Sachem Shaouani comme un hros. Brave, loquent, gnreux, d'un port
majestueux, d'une taille leve, il sut gagner l'affection et la
confiance entire de ses compatriotes. Tant qu'ils l'eurent  leur tte,
ils ne dsesprrent de rien; ils se jetaient, sur sa parole, dans les
entreprises les plus hasardeuses, et si, dans les desseins de la
Providence, ils eussent d conserver leur nationalit et leur
territoire, Tecumseh semblait fait pour tre leur premier Roi.

Dans la bataille dcisive des villages moraviens, dit M. Thatcher, il
commandait l'aile droite (la gauche) de l'arme confdre, et se
trouvait  la tte du seul corps qui fut engag dans l'action.
Ddaignant de fuir lorsque tout fuyait autour de lui, il se prcipita
dans la mle, encourageant les guerriers pas sa voix, et brandissant sa
hache de guerre avec une force redoutable. On dit qu'il alla droit au
colonel Johnson... Soudain, les rangs s'ouvrirent; personne ne les
commandait plus. Qui eut l'honneur de tuer Tecumseh? Tout le monde sait
qu'il fut tu; il est possible que ce ft de la main de Johnson, qui fut
bless au mme endroit, mais on ne peut rien dire de plus.

Le tombeau dans lequel les Hurons dposrent les cendres de Tecumseh
aprs que l'arme amricaine se fut loigne, se voit encore prs des
bords d'un marais de saules, au nord du champ de bataille, sous un large
chne inclin. Les roses sauvages, et les saules l'environnent 
distance; mais le tertre o il se trouve ne laisse voir aucun
arbrisseau, grce aux frquentes visites des sauvages. Ainsi reposent
dans la solitude et le silence les restes du Bonaparte de nos tribus. Le
gouvernement britannique pensionna sa veuve et le prophte Elsquataoua;
les haut-canadiens ont ouvert une souscription pour riger un monument
au dfenseur de leur Province, et M. G. H. Cotton vient de publier aux
Etats-Unis: Tecumseh or the West thirty years since. On trouve aussi
sur ce hros un pome en trois chants dans le Canadian Review; et l'on
peut dire qu'ici, tout le monde veut crire sur Tecumseh[135], comme en
Europe chacun veut transmettre ses penses dur Napolon. Il y a sans
doute une grande distance entre le hros transatlantique et celui des
forts de l'Amrique septentrionale; mais celui-ci fut aussi dans son
genre un gnie extraordinaire, un homme colossal.

[Note 135: Une des plus belles terraces de notre capitale porte le nom
de Tecumseh Terrace; l'y voit des castors, des arcs des flches, etc.]

Dans le temps que l'on quipait la flottille du lac Eri, Tecumseh dna
souvent  la table du gnral Proctor, et il s'y montra toujours de
manire  ne pas donner le monder mcontentement  la dame la plus
dlicate. Cela fait contraste avec la rudesse de son loquence. Au
conseil que le gnral Harrison tint  Vincennes en 1811, les Chefs de
quelques tribus taient venus se plaindre de ce que l'on avait achet
quelques terres des Kikapoux. On sait qu'il ne fut rien dcid  cette
confrence, qui finit d'une manire abrupte, en consquence de ce que
Tecumseh traita le gnral de menteur. Ayant termin sa harangue, il
regarda autour de lui, et voyant que tout le monde tait assis, et qu'il
n'y avait point de sige, un dpit soudain se fit voir dans toute sa
contenance. Aussitt le gnral Harrison lui fit porter un fauteuil. Le
porteur lui dit en s'inclinant: Guerrier, votre pre, le gnral
Harrison vous prsente un sige. Les yeux noirs de Tecumseh parurent
tincellans; Mon pre!, s'cria-t-il avec indignation, en tendant ses
bras vers le ciel, le soleil est mon pre, et la terre est ma mre;
elle me nourrit, et je repose sur son sein. En achevant ces mots, il se
jetta  terre et s'y assit les jambes croises.

Tecumseh tait tout  la fois un Chef militaire accompli, un grand
orateur et un homme d'tat. Il avait des vues grandes et leves, et
pour les accomplir, des facults extraordinaires. Son esprit fier, sa
noble ambition, sa franchise, et l'inflexibilit hardie, mais prudente,
avec laquelle il poursuivait ses desseins, dcle en lui une me du
premier ordre. Et les vertus naves de l'enfant de la nature!... jamais
on ne put faire prendre de liqueur forte  Tecumseh. Il avait prvu
qu'il devait tre le premier de sa nation; il avait compris que le vice
de l'ivrognerie le rendrait indigne d'un tel rang, ou, pour parler son
langage, il avait reconnu que la boisson ne lui valait rien. Loin
d'tre brutal envers les femmes, il voulait que l'on et pour elles les
plus grands gards. Mais il n'estimait le sexe qu' proportion de sa
modestie. S'tant trouv dans une grande compagnie, un officier anglais
se mit  le railler au sujet du mariage, le pressant de prendre une
pouse, et lui recommandant une jeune veuve vtue dans tout le complet
du costume de bal. Le noble Shaouani, aprs avoir fix la dame, rpondit
avec un mouvement de tte significatif: non, elle montre trop de chair
pour moi. Il avait retrouv les Hurons dans ces mmes lieux d'o ils
avaient t chasss par les Iroquois: il rappela leur ancienne gloire.
Mais voici ce qui honore plus sa mmoire. Dans un conseil, il les
exhorta  ne pas transmettre  son fils, aprs sa mort, la dignit de
Grand-Chef, parce que, disait-il, il tait trop beau, et comme les
blancs. Comme un autre Epaminondas, il semblait ne reconnatre d'autre
postrit que sa gloire. Aprs lui, les efforts de sa race ont paru
impuissans, et c'est apparemment pour cela que l'auteur de l'Ode des
Grands Chefs termine par ces vers:

          Des tribus par la mort de ce Chef des guerriers
                   Se fanent les lauriers;
          Mon chalumeau se brise, et ma tche est remplie.




                             CHAPITRE VII

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Esquimaux--Keraboa--Sackheuse.

Les Esquimaux sont sans contredit une des plus intressantes familles
aborignes; mais malheureusement aussi, une de celles sur lesquelles on
possde moins de renseignemens. Elle n'a pu me fournir qu'un court
chapitre.

Les Beauts de l'Histoire d'Amrique font mention d'un jeune Esquimaux
du nom de Keraboa. En 1796, y est-il dit, un gentilhomme franais
(canadien)... pntra dans le Labrador, et dans ces rgions incultes
arroses par la baie  laquelle le pilote Hudson donna son nom. Il
visita les huttes de quelques cantons peupls d'Esquimaux, demeura
quelques jours au milieu d'eux, et s'en fit aimer par sa douceur et sa
complaisance. Il fit  ces sauvages une telle peinture du bonheur que
l'on gote chez les peuples civiliss qu'il parvint  mouvoir
l'imagination froide d'un jeune homme. Keraboa abandonna sa hutte, ses
filets, sont canot d'corce, et la Keralite qui partageait ses travaux,
et suivit l'tranger  Qubec.

A la vue d'une Cit rgulirement btie, de grands difices, et de tous
les prodiges de l'art europen, l'enfant de la nature est d'abord frapp
d'tonnement et d'admiration. Le luxe des maisons et de la table, une
foule d'objets dont il ne souponnait pas mme l'existence, ravissent
son esprit, et entretiennent sa surprise. Mais bientt il s'accoutume:
la vie molle des riches, l'esclavage des pauvres, cette bassesse et
cette corruption de tous, maintenant frappent ses regards. Il redemande
ses rivires poissonneuses, ses monts glacs, l'indpendance de sa vie
errante. Il court, il s'agite, il gravit les montagnes les plus
escarpes: l, durant tout le jour, ses regards cherchent le pays o il
a laiss ses frres, la compagne qu'il ne reverra plus, ses lacs son
ocan, sur lesquels il s'lanait dans un frle canot, malgr les
temptes. La nuit, il va s'tendre tristement au bord d'une rivire
glace, qui lui offre du moins une image de la patrie. Il verse d'amres
larmes; ses plaintes et ses soupirs troublent le silence des tnbres,
et le sommeil fuit loin de ses yeux creuss par la douleur. Enfin il
devient la victime du dsespoir; une funeste langueur dessche ses
viscres, et va tarir dans son coeur les sources de la vie. Sa poitrine
ne peut tre arrose des larmes de ceux qu'il a laisss, ni le sol natal
recevoir ses os. Keraboa meurt sans songer  cette dernire consolation;
mais la cruelle pense qu'il va s'endormir sous in ciel tranger
empoisonne ses derniers soupirs!

Sackheuse, autre Esquimaux clbre, peut embarrasser les chercheurs qui
voudraient philosopher sur les causes qu rendirent si dplorable le sort
de Keraboa. N en 1797, Sackheuse fut trouv par les Anglais dans les
rgions polaires, et conduit  Leith, en 1816. Il retourna dans son pays
en 1817, sur le vaisseau qui l'avait pris; mais voyant qu'une soeur, sa
seule parente, venait de mourir, il dit adieu  sa patrie, et retourna 
Leith, d'o il se rendit  Edimbourg, chez Nasmith, artiste minent, qui
dcouvrit en lui de grandes dispositions pour le dessin, et l'instruisit
dans cet art. L'amiraut anglaise attacha de l'importance  l'avoir pour
interprte dans les nouvelles expditions scientifiques qu'elle
projettait: elle tenta de lui donner une ducation librale. Il la
poursuivit et la perfectionna avec une ardeur et une capacit
tonnantes. Engag dans la premire expdition du capitaine Ross aux
rgions arctiques, en 1818, il rendit de signals services par son
courage, et son adresse  traiter avec les natifs. De retour  Londres,
et fatigu de la sensation qu'il y fesait, il fut envoy  Edimbourg
avec un officier de l'expdition. Il y fut surpris au milieu de l'tude,
par une inflammation qui l'emporta le 14 fvrier, 1819, malgr les
efforts des premiers mdecins de la capitale.

Sackheuse, dit M. E. Bellechambers, dans son Dictionnaire Historique, se
distingua par son courage et une intelligence qui jettent un grand
lustre sur sa race, en apparence si inculte et si rude.[136]. Ses
manires taient simples, et son naturel obligeant et fort tendre. Il
aimait la socit, et comme il intressait beaucoup par sa candeur,
jointe  une science acquise, il jouissait d'un cercle tendu et choisi.
Il avait cinq pieds et hui pouces, et possdait une grande force
musculaire. Il tait trs bien proportionn, et d'une fort belle
contenance. On ne dit pas qu'il se soit mari en Angleterre, et il est
bien probable que non, puisqu'il n'avait encore que vingt-trois ans
quand il mourut.

[Note 136: Le fait de Sackheuse, de Siquayam, de Kussick et de plusieurs
autres ne prouve-t-il pas que l'on dot prendre pour du pdentisme ce
passage d'un philosophe moderne: Il est prouv par un examen anatomique
que le cerveau des Carabes, des Esquimaux... a moins d'ampleur que le
ntre dans la partie frontale de ses hmisphres, et par consquent
moins d'aptitude aux connaissances d'acquisition, faute d'un espace o
elles puissent tre labores. L'opration, en quelque sorte, digestive
de la sensation s'y fesant mal, ou pas du tout, les organes des
relations extrieures dirigeant en vain vers ce centre le produit de
leurs recherches; leurs divers rapports s'y combinent peu. La masse de
l'encphale finit ainsi par perdre sa prpondrance, bien caractrise
dans l'homme sur le plexus solaire et sur le grand sympathique. Le reste
du systme nerveux la domine par le calibre de ses vaisseaux agrandis;
d'o il arrive que les dterminations instinctuelles acquirent un
surcroit de forces et mme d'intelligence apparente, ce qui rabaisse
l'tre vers l'animalit, tandis que celles du raisonnement
s'appauvrissent dans la proportion oppose... Ft-il fond, il ne
devrait pas attaquer les races primitives de ce continent. Le sauvage de
cette partie est de fait l'tre le mieux conform par la nature, de
laquelle il semble n'tre point sorti. Son intelligence me parat
au-dessus de la ntre, hors en ce  quoi la nature n'a pas permis
qu'elle ft applique: il suffit de se rappeler le mot de Locke sur
Opechancana, roi de Virginie.]




                            CHAPITRE VIII

                                 ----

                               ARGUMENT

Des Sioux--Leur origine--Leur histoire primitive--Leurs moeurs compares
avec celles des anciens peuples--Leurs grands hommes--Lgende.

Je n'ai pu plutt parler de ces peuples que l'on pourrait appeler, 
beaucoup d'gards lse Arabes de l'Amrique Septentrionale. Quelle fut
l'origine de cette famille remarquable?... M. Beltrami la croit venue du
Mexique, et j'incline vers ce sentiment; mais comme on dit qu'il ne faut
pas croire sans raison, j'analyserai ce qu'en dit l'Anacharsis italien.
Il parait, selon lui, que le pays qu'habitent aujourd'hui les Sioux
tait autrefois la proprit des Chippeouais, et les Montagnes
Rocheuses, qui sparent ces contres du Nouveau Mexique, taient
appeles Montagnes Chippeouaises. Eskibugicoge, Sachem Chippeouais,
disait en 1823,  ce voyageur, qu'il y avait plus de trois mille lunes
que son peuple tait en guerre avec les Sioux, et si l'on compte une
anne par douze lunes, on remonte  peu prs  la conqute du Mexique.
Les Sioux fuyant la cruaut des Espagnols, envahirent les terres des
Chippeouais qui, resserrs dans leurs foyers, jurrent une haine
ternelle aux agresseurs. Cela suppos, donnons un aperu de l'histoire
des Sioux aprs la conqute des terres qu'ils occupent aujourd'hui.

Les Sioux eurent leur Hlne comme les Grecs. Vers l'an 1650, selon
Balbi, Ozalapala, femme de Ouihanoappa, fut enleve par Ohatampa, qui
tua le mari, et les deux fils, qui venaient la redemander. La guerre
s'alluma entre ces deux familles, les plus puissantes de la nation. Les
parens, les amis, les partisans des deux cts prirent fait et cause:
une guerre civile divisa la nation en deux peuples distincts, les
Assiniboins, d'Achiniboina, faction du Paris Sioux, et les Dacotahs ou
Sioux proprement dits, de Siova, faction de Ouihanoappa.

Les Franais connurent trs peu les Sioux. Cependant, un de leurs Chefs
fut envoy comme ambassadeur au Comte de Frontenac. Il l'approcha d'un
air fort triste, lui appuya les deux mains sur les genoux[137] et lui
dit les larmes aux yeux: Toutes les autres nations ont leur pre; la
mienne seule est abandonne dans les bois, comme un enfant expos aux
serpens et aux tigres. Je n'imagine pas comment le grand homme ngligea
cette alliance, si ce n'est que rarement les hommes pourvoient  tout.

[Note 137: On voit dans Homre, Minerve supplier Jupiter dans cette
posture, et encore Priam, quand il redemande  Achille le corps
d'Hector.]

Ces peuples ne reconnaissent qu'un Dieu, Tangoouacoun, infini en sagesse
et en puissance. Tout le reste est un problme.

Ils parlent la langue Narcotah, une des quatre langues mres, et, dit
Beltrami, elle est une nouvelle preuve de leur origine mexicaine.

Je regrette de dire que les Sioux sont parmi les quelques peuplades qui
ont oubli la nature, envers le beau sexe. Voici comment se font leurs
mariages. Un sauvage prouve-t-il de l'amour pour une jeune fille, il la
demande  son pre. Elle vient frapper  sa porte, et, s'annonant par
son nom, elle demande si son fianc est prsent; on ouvre, et ses amis
la prsente  l'pouse, qui est debout au milieu de la loge. Il lui fait
ses complimens, et s'assied avec elle sur une natte. Les Romains
fesaient asseoir la fiance sur la toison d'une brebis, pour l'avertir
que c'est  elle de couvrir son mari. Chez les Sioux, l'poux prsente 
son pouse une botte de foin, pour lui signifier qu'elle ne soit se
mler que de porter son fardeau comme une bte de somme. Cette botte est
dit-on entremle d'herbes d'une odeur si dlicate, et arrange avec
tant d'art, qu'elle clipse le talent des fleuristes.

La femme malheureuse chez ce peuple enfante des hros. A quinze ans le
jeune Sioux devient un guerrier; il lui tarde de se montrer, il brule
d'impatience de tremper ses mains dans le sang ennemi. La danse de la
guerre anime son jeune courage.

Si la femme est esclave, la passion de l'amour n'est pas moins forte. Un
rocher qui se projette sur les eaux du lac Pepin, rappelle celui de
Leucade. La muse Mitilne s'y prcipita de dpit: Oholatha, plus belle
qu'heureuse, trancha le cours de sa vie, spare de son Anikigi, jeune
et beau guerrier Chippeouais.

On dclare la guerre en jettant un tomahack sur les terres de l'ennemi,
comme autrefois le _Fecialis_ des Romains jetait une javeline. Achille
immolait des jeunes Troyens  Patrole: les Sioux et les Mexicains
sacrifiaient leurs ennemis  leurs guerriers tus dans les combats.

Aprs le guerre, la chasse exerce l'enfance, la jeunesse et l'ge viril.
Avant que de partir, on se purifie devant le dieu de la nation. J'ai
cit plus haut quelques chasses clbres. Ce got du sauvage pour la
chasse rappelle les premiers hommes: les peuples primitifs taient
chasseurs. Ce qu'il y a de plus remarquable chez nos Sioux, c'est que
l'on dcouvre au milieu d'une superbe et vaste prairie, un grand block
de granit, figure de Tangoouacoun,  qui tous les chasseurs viennent
fair la rvrence. Il est peint comme on reprsentait le soleil avant
_Maria_, avec un nez, des yeux et une bouche.

On voit galement dans l'antiquit la musique naissante des Sioux. Les
Grecs primitifs avaient comme eux une espce de castagnettes faites d'os
ou de coquilles. Comme eux les Romains marquaient la cadence avec des
sonnettes qu'ils attachaient  leur pieds. Les Sioux ont le tambour de
basque, et le _mamuductor_ dans celui qui conduit la danse. La simphonie
chez les Grecs comme chez eux tait forme de l'union de la voix et des
instrumens. La musique de nos peuplades, bien que monotone, a quelque
chose d'anim et de touchant. Mars prside plutt  ces ftes que
Terpsichore, ignore des sauvages. Ils y paraissent en armes, et la tte
orne de plumes de Kilio[138], apanage exclusif des preux guerriers. Cet
oiseau est si rare que celui qui en tue un, reoit les complimens de tut
le camp, et acquiert le droit de porter une de ses plumes. Il en ajoute
une autre autant de fois qu'il tue un guerrier dans les combats. Ce
panache ne releva pas peu ces preux des forts, avec leur manteau qu'ils
adaptent  leur corps avec cette grce qu'avaient les Romains sous leur
_Pallium_. Leurs mocassins ressemblent aux _cothurni_: ils ajoutent en
hiver une espce de gutres sur les genoux; comme les Cimbres au temps
de Marius.

[Note 138: Je ne trouve rien sur cet oiseau dans les additions de
Chneider et de Lefebvre de Villebrune aux mmoires philosophiques et
physiques de Dom Ulloa.]

Leurs armes offensives sont l'arc et les flches, la pique, la hache et
la massue, comme les soldats de Tamerlan. Ils ont aussi adopt le fusil.
Le bouclier est leur seule arme dfensive. Ils le peignent de mme que
les anciens, quoique moins magnifiquement que celui d'Achille, qui tait
au reste l'ouvrage des dieux!

Si je viens  parler des illustres de la nation, M. Beltrami parle de
Tantangamani, pre de l'infortune Oholatha. Il retrouve dans
Ouamenitonka la fameuse statue d'Aristide dans le Museum de Naples, et
celle de Caton dans Cetamvacomani; mais quelqu'intrt que puisse leur
prter l'rudit italien, je ne trouve rien de si romanesque que
l'histoire d'Alleouemi et de Ouabisciuova.

Alleouemi descendait des anciens Chefs. Il vint aux Etats dans sa
jeunesse, et frquenta l'Universit de Washington, o son nom devint en
grande clbrit parmi les lves. A dix-sept ans il pousa, malgr les
efforts de quelques amoureux conduits, Miss Grighton, fille d'un riche
ngociant de la capitale, et reprit avec elle le chemin de sa tribu.
Ouabisciuova, le Lion des Dacotahs, les gurissait en Dictateur; mais le
jeune Chef fit valoir la noblesse de sa naissance, et supplanta ce
rival. Il conserva, par sa sagesse et sa fermet, le territoire que le
Congrs convoitait depuis longtems, et, confiant dans son influence, il
songea  devenir le lgislateur des Dacotahs. Ses vues leves et son
gnie alarmrent le gouvernement, et le major Sherbury, gouverneur du
fort St. Charles, eut ordre d'exciter contre lui son redoutable
adversaire. Il dputa en mme temps vers Alleouemi le capitaine Smith,
pour lui offrir un commandement dans l'arme de l'Union. Nos voisins
des villes, rpondit le jeune Chef, regrettent qu'il y ait au fond de la
prairie un peuple qui s'oppose  leurs continuels envahissemens. Ils
veulent enlever aux Sioux leur Chef, leur protecteur, leur ami; celui
que fait tous ses efforts pour leur conserver le pays strique que nous
ont laiss nos pres. Ils m'envoient une ancienne connaissance des
salons de Washington, pour m'blouir et me faire dserter la cause de
mon peuple. Eh! qui vous a dit que je pourrais renier mon pays et mes
anctres? Les peuplades que vous ddaignez si fort ne seraient elles
civilises que par la conqute; et pourquoi un Dacotah, aprs avoir
puis chez vous cette instruction dont vous tes si fiers, ne
chercherait-il pas  adoucir leurs moeurs, tout en dfendant leurs sol?
Vous avez encourag mon rival: les citadins ne devaient pas pas manquer
de faire jouer la trahison, tout en usant de belles promesses.

Cependant Ouabisciuova, peu soucieux des sduisans discours des
Amricains, attaqua la barque qui avait amen le capitaine Smith, et
Williams, touriste anglais. Quatre soldats furent tus et l'quipage
garrott. L'hroque Alleouemi se dvoua pour ceux qui cherchaient la
ruine de son peuple. Il entra dans le conseil des Dacotahs et, tout en
protestant de sa haine contre les Amricains, il essaya de faire
entendre qu'il fallait prendre quelque chose de leur tactique et de
leurs moeurs, pour leur rsister plus efficacement. Mais entran
bientt par ses penses, sa haute intelligence ne put se contenir dans
les bornes troites de l'esprit de ses compatriotes. Dans cet lan
patriotique, il oublia, ce jeune Chef, que l'astre du jour ne rpand que
par degrs ses rayons sur la terre. Il condamna les usages de ses
anctres, et leurs petits neveux le vourent  l'exil. Alleouemi partit
de nuit, aprs avoir dlivr les auteurs du drame qui va se dployer. A
peine fuyaient-ils que des cris affreux se firent entendre dans les
bois, des guerriers parurent sur le rivage, et des flches volrent,
sifflant  la surface de l'eau. Le jeune hros regarda quelques instans
la fureur impuissante des Sioux, puis il laissa tomber sa belle tte sur
sa poitrine, en murmurant ces paroles, cho du trouble de son coeur: Je
suis donc l'ennemi de mon peuple? Pour aggraver le malheur de sa
situation, Miss Brighton prit de lassitude prs de l'endroit o la
rivire Plate se jette dans le Missouri. Le lendemain, une lugubre et
solennelle crmonie s'accomplissait sur la cime de la montagne qui
spare les deux territoires. Les trangers s'loignrent pour ne pas
troubler les muets adieux de cet homme nergique, qui s'agenouilla sur
le sol, et demeura absorb dans sa douleur. Il se leva, et ses
compagnons le virent monter sur un rocher qui dominait toute la plaine,
et d'o il fit entendre un cri perant que les Sioux prirent pour une
insulte. Alleouemi leur fit signe de l'attendre, et des hurlemens
prolongs tmoignrent qu'ils l'avaient compris. En vain Smith et
Williams voulurent le retenir: il jeta un dernier regard sur la tombe de
sa compagne, salua tout le monde avec grce, et descendit la montagne.
Il est perdu, s'cria Smith, et tous les Amricains se prcipitrent
vers le rocher. Alleouemi venait de sortir du bois, et s'avanait d'un
pas grave et fier. On vit un instant d'hsitation parmi les Sioux. Ils
semblaient intimids par la contenance imprieuse du jeune Chef,
lorsque, du sein d'un massif de feuillage, s'lana un jet de feu et de
fume, et une lgre commotion se fit entendre dans la plaine. Alleouemi
tomba, et Ouabisciuova, qui l'avait frapp, sortit de sa retraite en
brandissant sa carabine: il enleva la chevelure  son rival, et s'en fit
un trophe.

Alleouemi avait une taille imposante, et un maintien majestueux. Son
corps robuste tait model dans les plus admirable proportions de la
stature. Son visage, quoiqu'il ft de la couleur cuivre des indignes,
avait cette beaut mle et fire qui rsulte de l'harmonie des lignes,
en mme temps que de la pense qui s'y reflte. Tout en lui tait noble,
et plein d'une grce naturelle. Williams dit de lui: J'ai trouv dans
le nouveau monde un homme qui runissait l'instinct merveilleux, les
sens parfaits du sauvage,  l'instruction et  l'intelligence de l'homme
civilis; la plus large, la plus belle expression de l'humanit.

Le sol des Dacotahs n'tait pas encore prt pour notre civilisation; il
vit renatre l'empire d'un vritable hros sauvage, de Ouabisciuova que,
envelopp dans sa large peau d'ours, cent chevelures suspendues  ses
jambes, et agitant son tomahack orn de cercles d'argent semblait plus
fait pour commander aux Sioux.




                              CHAPITRE IX

                                 ----

                               ARGUMENT

Saguova ou le dernier des Iroquois--Son premier triomphe oratoire; il
s'oppose  la vente des terres--Dclaration de guerre contre les
Anglais--Discours de Saguova--Sa disgrce et son rtablissement--Ses
entrevues avec Washington et Lafayette--Rflexions.

Au milieu de la torpeur gnrale qui succda  la mort de Tecumseh, un
homme pensa rtablir l'ancienne splendeur de la Rpublique des Cinq
Cantons, Saguova, appel Red-Jacket chez nos voisin. Il n'avait que
trente ans lorsque les Etats-Unis conclurent un trait avec les Iroquois
sur la belle lvation qui commande le lac Canandagua. Deux jours
s'taient passs en ngociations, et un correspondant du New-Iork
American, et l'on allait signer, lorsque le jeune Chef se leva. Avec la
grce et la dignit d'un snateur romain, il se couvrit de son manteau,
et, d'un oeil perant, regarda la multitude. Il s fit un parfait
silence, hors l'agitation des arbres sous lesquels taient ranges les
ambassadeurs. Aprs une pause solennelle, il commena  parler lentement
tt par sentences, autre Mirabeau des forts de l'Amrique; puis
s'animant graduellement avec son sujet, il fit une peinture naturelle de
la simplicit de du bonheur primitifs de sa race, et prsenta les maux
que lui ont causs le commerce des Europens, avec un pinceau si hardi
et si vrai cependant, que l'effet qu'il produisit ne saurait s'exprimer.
Les ambassadeurs des Cantons prouvrent le sentiment de la douleur ou
celui de la vengeance, et les dputs de la Rpublique, seuls dans un
pays ennemi, craignirent pour leur vie, lorsqu'un Chef favorable aux
Amricains fit cesser le conseil, et donna ainsi le temps aux esprits de
se refroidir. Les Mingos livrrent un grand lit de terres  leurs plus
cruels ennemis, mais le jeune Seneca eut ds lors des amis. Il grandit
rapidement aux yeux de ses compatriotes, qui lui confirent l'autorit
suprme. On peut dire que dans cette situation, Saguova russit au-del
de ce que l'on pouvait attendre, si l'on considre que, depuis plus d'un
demi-sicle, la Confdration, jadis si formidable, tait resserre sur
un petit espace de terre environn par la civilisation. L'ancien Forum
d'Onnondaga tait dsert, lorsque le jeune Chef rallia autour de lui
quelques hommes dignes des premiers Iroquois. Il rappella l'indpendance
nationale, dont il ne dvia jamais. Mais il ne fut compris qu' demi par
ses compatriotes auxquels la soif de l'or pouvait bien peut-tre faire
vendre les personnes aprs avoir alin le sol.

Si les Anglais, dans la dernire guerre, trouvrent les Iroquois assez
dchus pour ddaigner leur alliance, ils eurent tort de les forcer  se
jeter dans les bras de leurs ennemis, en saisissant la Grande Ile,
proprit des Cantons, sur la rivire Niagara. Toute la population ne
passait pas alors huit mille mes: elle arma cependant mille guerriers,
et ce fut  leur tte que Saguova, le 13 aot, 1812, dfit les troupes
anglaises au fort George avec le gnral Boyd.

Au retour de la paix, il reprit l'administration des affaires de sa
nation, et s'opposa aux progrs des missionnaires. Le discours suivant
est un des plus remarquables, et le seul que l'on ait de lui dans son
entier.

Ami (dit-il au ministre), le Grand-Esprit a voulu que nous nous
rencontrassions en ce jour. Il rgle sagement toutes choses, et il nous
accorde une belle journe, car les nuages se sont dissips devant le
soleil qui brille au-dessus de nous. Nous avons prt l'oreille  ta
harangue.

C'est pour toi que ce feu brule au milieu du conseil. Tu veux que nous
ti disions ouvertement la panse de notre me: nous nous en rjouissons,
car nous n'avons tous qu'une mme pense.

Tu dis que tu ne partiras pas que tu n'aies une rponse. Il est juste
que tu l'aies, car ta cabane est bien loin, et nous ne voulons pas te
retarder. Nous allons te dire ce que nous ont appris nos pres.

Au commencement nos anctres rgnaient seuls sur cette grande le: leur
domaine s'tendait de l'Orient  l'Occident. Le Grand-Esprit l'a fait
pour les hommes rouges[139]. Il cra le buffle et le daim pour les
nourrir, l'ours et le castor pour les garder du froid. Il dispersa ces
cratures par le pays, et nous montra la manire de les prendre. La
terre produisait aussi du mas, et le Grand-Esprit avait donn tout cela
 ses enfans rouges parce qu'il les aimait.

[Note 139: Quoique les sauvages n'y attachent pas d'importance, ils se
nomment, vers le nord, les hommes rouges, pour se distinguer.--(DON
ULLOA.)]

Vos pres traversrent les grandes eaux, et vinrent dans cette le,
mais en petit nombre. Ils ne trouvrent que des amis dans le peuple
rouge, qui leur donna un grand lit de terre, afin qu'ils pussent prier
le Grand-Esprit, sans crainte du Grand Roi. Ils taient au milieu de
nous, nous leur donnions  manger, et eux, ils nous donnaient du poison.
Les blancs connaissaient le chemin de notre le, et il en vint un plus
grand nombre. Ils nous appelrent frre, et nous leur donnmes nos
plaines et nos cteaux.

Alors nos domaines taient vastes; mais vous tes devenus un grand
peuple. Notre pays est dans vos mains et la prire y fait des progrs.

Ecoute, tu dis que tu viens nous apprendre  prier le Grand-Esprit,
afin que nous soyons heureux dans la suite. La prire est crite dans un
livre qui a t donn  vos pres, et le Grand-Esprit a parl au peuple
rouge.

Tu dis qu'il n'y a qu'une manire de prier le Grand-Esprit, parce que
elle est venue d'un homme vnrable; et nos anciens nous ont enseign
une religion qui leur fut donne par le Grand-Esprit. Elle nous enseigne
 le remercier de ses dns, et  vivre dans l'union avec nos frres.

Le Grand-Esprit, qui a fait tous les peuples, n'a pas fait les hommes
de ce pays-ci comme les autres. Il vous a donn les arts, que nous
ignorons. Il nous a aussi accord beaucoup de choses, et une prire
diffrente,  notre usage.

Nous te prenons par la main pour que tu retournes  tes amis.

Il est digne de remarque que ce discours ne contient pas un seul mot qui
sente la rudesse. Saguova tait vritablement affable. On en voit un
exemple dans une entrevue avec le colonel Snelling. Cet officier partant
pour Governor's Island, il vint lui dire adieu, et ajouta: J'apprends
que notre Grand-Pre t'envoie dans une le qui porte le nom de Sachem;
j'espre que tu deviendras aussi un Sachem. On dit que les blancs sont
glorieux du grand nombre de leurs enfans; que le Grand-Esprit t'en donne
mille.

Son opposition aux empitemens des Etats-Unis le firent disgracier en
1827; mais il se releva par son loquence, et il ne fut pas dit que
Saguova vct dans l'oubli de sa nation.

Il visita les villes de l'Atlantique[140] en 1829, et, au milieu de la
sensation qu'il y fit, il soutint la dignit de son rang et de sa
renomme. Washington l'avait voulu voir, et lui avait fait prsent d'une
mdaille d'or qu'il porta toujours depuis. Ce fut dans sa dernire
visite aux Etats-Unis, qu'il vit le Gnral Lafayette  Buffalo. Les
deux hros s'taient connus  Stanwix, en 1784. Il faut convenir que le
patriote franais se montra spirituel et poli comme ceux de sa nation.
O est le jeune Chef, dit le gnral, qui s'opposa avec tant
d'loquence  ce que l'on enterrt la hache de guerre? C'est Saguova,
rpondit froidement le Sachem, qui avait alors ravag les frontires de
la Nouvelle-Iork, du New-Jersey, de la Pensylvanie et de la Virginie. Le
gnral franais n'avait pas beaucoup vieilli. Saguova le remarqua, et
lui dit: Le temps a fait de moi un vieillard, mais toi, le Grand-Esprit
t'a laiss tes grands cheveux. Lafayette eut la bonne fortune de se
rappeler quelques mots Iroquois, qu'il rpta avec une complaisance qui
grandit beaucoup l'ide avantageuse que le Sachem avait dj conue de
lui.

[Note 140: Red-Jacket. This celebrated Indian Chief, who has recently
attracted so much attention at New-Iork and the Southern Cities, has
arrived in this City, and has accepted an invitation of the
Superintendent to visit the New-England Museum, this evening, March 21,
in his full Indian costume, attended by Captain Johnson his interpreter,
by whom those who wish it can be introduced to him.]

Saguova mourut le 19 janvier, 1830, et fut enterr le 21, prs de
Buffalo. Ses compatriotes regardrent avec indiffrence les crmonies
que firent les Amricains, et lorsqu'elles furent termines, plusieurs
orateurs parlrent successivement et rappelrent ses exploits et ses
grandes qualits. Ils n'oublirent pas son appel prophtique: Quel est
celui qui me succdera au milieu de mon peuple. Ils pleurrent une
gloire dj passe, et entrevirent la ruine de leur nation. La mort de
Saguova rappelle celle d'Alexandre.

Un Amricain bel esprit, mais singulier dans ses ides, a dit: L'ouest
ne doit pas peu aux conseils d'un sauvage qui, pour le gnie,
l'hrosme, la vertu, et tout ce qui peut faire resplendir un diadme,
laisse loin derrire lui non seulement George IV et Louis le Dsir,
mais l'empereur de Germanie et le czar de Moscovie. Il est vrai que
bien des modernes qui ont voulu rpublicaniser ont eu l'esprit
curieusement tourn.

La licence entre mieux dans la posie: peut-tre mme ne se fait elle
pas sentir dans les vers suivans:

                           Though no poet's magic
       Could make Red-Jacket grace an English rhyme,
       .............................................
       Yet it is music in the language spoken
       Of thine own land; and on her herald-roll,
       As nobly fought for, and as proud a token
       As Coeur-de-Lion of a warrior's soul

William Weir a laiss un magnifique portrait de Saguova, dans la
collection de James Ward, cuer, ami disting des beaux arts.




                              CHAPITRE X

                                 ----

                               ARGUMENT

Chetabao, roi des Omahas--Ses artifices et ceux de son grand-mdecin--Il
se dfait de tous ses ennemis--Sa mollesse--Il meurt de la
peste--Rflexions.

Ce Sachem, mort en 1832, a t un homme remarquable. Il s'acquit une
grande popularit parmi ses compatriotes par mille travaux glorieux;
mais la distinction dont il se montra plus avide fut un pouvoir sans
limites. Il tait efficacement aid dans ses desseins par un prophte ou
grand mdecin, dont les ordonnances artificieuses et les pratiques de
magicien en imposaient aux esprits superstitieux de la tribu.

Chetabao ayant donn de ses talens, toutes les preuves requises, on lui
confra le rang suprme; mais pouss par ses vue ambitieuses, il tait
peu satisfait d'une autorit toute patriarcale, et fonde sur les
principes dmocratiques. En vain, pour atteindre son but, avait-il
dploy tour--tour le prestige des exploits guerriers, et le pouvoir
d'une loquence barbare mais nergique: il se formait dans la nation un
parti de guerriers rigides, jaloux de leur libert. Chetabao traitait ce
parti de faction sditieuse, de serpens  sonnettes, et l'on mprisait
ses reproches. Impatient de la contrainte qui lui tait oppose, il
rsolut de s'y soustraire  quelque prix que ce ft. Mais jugeant en
profond politique que la vengeance est souvent nuisible  son auteur,
quand il y arrive par la violence, il aima mieux recourir aux ruses du
renard. Plusieurs fois par an un colporteur arrive du pays civilis,
pour changer des marchandises contre des fourrures ou d'autres objets 
sa convenance. Ce fut  un de ces marchands que Chetabao s'adressa pour
avoir un remde efficace afin, disait-il, de dtruire les bandes de
loups qui infestaient les prairies. Le colporteur lui procura de
l'arsenic pur. Ds qu'il se vit en possession de cette arme terrible, il
n'eut rien de plus press que d'en prouver la puissance. Son pre et
ses deux frres, dont il redoutait l'influence, furent les premires
victimes de ses essais, et leur mort ne rveilla aucuns soupons.
Certain dsormais de l'efficacit du poison, il invita tous les
mcontens  venir se rgaler d'une soupe au chien. Il reut les convis
de l'air amical qu'il avait coutume de prendre, leur tmoigna un trs
ardent dsir de calmer toutes leurs dissensions, et parla hautement de
la ncessit de la runion de tous les partis. Il sut si bien s'insinuer
dans les coeurs, que soixante de ses plus redoutables ennemis s'assirent
avec lui autour de la large gamelle o fumait l'apptissante soupe.
Tous, pour reconnatre dignement l'hospitalit de leur hte, mangrent
copieusement du plat favori, et firent l'loge de son got dlicat. Pour
dessert, on fit circuler les calumets, et lorsque la vapeur aromatique
du tabac eut tendu sa molle influence sur le cercle des guerriers,
Chetabaqo se leva pour parler. Il rappela aux assistans, eux, disait-il,
qu'il chrissait comme ses enfans, les menes sditieuses dont ils
s'taient rendus coupables envers l'autorit lgitime, qu'il tenait du
Grand-Esprit, et de laquelle il tait impie de se jouer comme ils
l'avaient fait. En tmoignage de son assertion, il en appela au jugement
de son grand mdecin, qui fit un signe de tte affirmatif, puis levant
la voix d'un air inspir: Au reste, continua-t-il, les Omahas
n'oublieront plus  l'avenir que Chetabao est l'arbitre souverain de
leurs destines; chiens que vous tes! vous serez morts jusqu'au dernier
avant le lever du soleil. A ces mots d'un sinistre augure, les convives
se levrent en dsordre, et se prcipitrent en hurlant hors de la
cabane. Les soixante expirrent la mme nuit au milieu d'atroces
douleurs.

Durant tout le reste de sa vie, jamais la tyrannie du Sachem ne
rencontra la plus lgre opposition. Lorsque  son voyage annuel au pays
des Omahas, le marchand arrivait avec sa pacotille, sa majest prenait
tut ce qui tait  sa convenance et  celle de son auguste famille, en
fesait le compte, et les guerriers recevaient l'ordre de trouver le
nombre demand de peaux de castor, d'cureuil ou de marte. Amolli par
une longue prosprit, ce roi sauvage renona peu  peu  la vie active.
Il se fesait prescrire par son grand mdecin le repos le plus absolu, et
fesait rgulirement sieste aprs diner, comme un Grand d'Espagne. Par
une recherche toute oriental, il avait pouss la jouissance de ce court
sommeil jusqu'au dernier raffinement. Ses femmes, au nombre de six, se
relevaient deux par deux, et lui chatouillaient l'pine dorsale avec de
longues plumes de paon. Si pendant qu'il dormait, il devenait urgent de
le consulter sur les affaires de l'Etat, une seule personne pouvait se
hasarder  troubler le repos du monarque, et ce personnage tait le
grand mdecin, son premier ministre. Il se mettait  quatre pattes,
s'approchait sans bruit, puis avec une plume, il lui chatouillait
agrablement la plante des pieds. Si le roi tendait le bras
horizontalement, il fallait se retirer en silence; mais se frottait-il
le nez avec l'index, c'tait dire que l'on pouvait parler  sa majest.

Cependant la petite vrole apparut parmi les Omahas, et, semant la
dsolation dans leurs deux bourgs, elle enleva aussi le ministre: la
mort mit fin  ses simagres, et il alla rejoindre ceux qu'il avait tus
par ses remdes homicides. On croyait que la dictature garantirait
Chetabao; mais ayant voulu assister aux funrailles de son complice et
de son favori, l'accomplissement de ce devoir lui fut fatal. Il eut le
temps nanmoins de prendre ses mesures pour faire le plus commodment
possible son voyage dans l'autre monde. Il commanda que l'on mt  ct
de lui dans sa tombe des armes et des munitions pour se dfendre cintre
ses ennemis; car il songeait, sans doute,  ses victimes, et redoutait
leur vengeance. Ses funrailles furent pompeuses. Il fut assis droit sur
son plus vite coursier de chasse, et, suivi de toute la nation, on le
conduisit  sa tombe, que l'on avait creuse sur les bords du Missouri.
On fit descendre dans la fosse le cheval charg de son matre, et on
l'enterra tout vivant, non sans avoir dpos devant lui une portion de
mas. Quant  sa majest, on enfouit  ses cts de la viande sche, un
calumet, une carabine, des balles de de la poudre, un arc, un carquois
rempli de flches, et des couleurs pour dcorer sa personne tant  la
guerre que durant la paix.

L'histoire transmet les vices aussi bien que les vertus: elle rapporte
les actions de Denys le tyran comme celles d'Aristide et de Scipion.
Mais l'admiration n'est due qu' la vertu. Miantonimo et Conanchel
excitent un vif intrt. Le dernier Sachem des Omahas intresse aussi un
instant par ses artifices, et la manire dont il sut tromper et asservir
son peuple; mais la postrit n'aura pour lui aucune estime.




                              CHAPITRE XI

                                 ----

                               ARGUMENT

Lueurs de civilisation--Cadmus Cheroki--Cussick--Mashulatuba.

Que ce continent ait joui autrefois d'une civilisation avance, et en
particulier la partie septentrionale, comment en douter  la vue des
vestiges que l'on rencontre depuis le bord mridional du lac Eri
jusques au golfe du Mexique; et le long du Missouri jusques aux
Montagnes Rocheuses?

Ce sont des fortifications, des _tumuli_, des murs souterrains, des
rochers couverts d'inscriptions, des idoles ou des momies. On est tonn
de la vaste tendue de quelques ouvrages militaires. Ceux que l'on voit
prs de Chilicothe occupent plus de cent acres de superficie: c'est une
muraille en terre de vingt pieds d'paisseur  sa base, et douze de
hauteur, et entoure de tous cts, except vers la rivire, d'une
tranch large d'environ vingt pieds. Les plus considrables de ces
fortifications sont de forme rectangulaire. Elles ont plus de six cents
pieds de long sur sept cents de large. Dans le district de Pompy dans
l'tat du New-Iork, se voient les restes d'une grande ville d'une
superficie de cinq cents acres. Trois forts circulaires la renferment
comme dans un triangle. L'ancienne fortification dcouverte par le
capitaine Carver, proche du Mississipi, dans le district Huron, a prs
d'un mille d'tendue: elle est aussi rgulire que si Vauban ou le
gnral Pasley en eussent trac le plan. On peut encore citer celles de
l'Ohio.[141]

[Note 141: Voir dans l'Encyclopdie Canadienne les recherches de MM.
Bartram et de Humbolt.]

Je ne dirai qu'un mot des tumuli, monticules de terre de forme conique,
comme celles que l'on voit en Russie et dans la Scandinavie. A St.
Louis, dans le Missouri, l'on voit un de ces _tumuli_ qui a les mmes
dimensions que la pyramide en briques du roi Asychis, c'est--dire, deux
mille quatre cent pieds de circonfrence  sa base, et cent d'lvation.
Devons nous attribuer ces monuments aux anctres des familles qui
habitent encore ces rgions, ou  une immigration plus ancienne? c'est
une question qui embarrasserait les plus savans.

Les indignes de cette partie du continent amricain, dit le gographe
Darby, avaient peu d'arts lorsqu'ils furent connus des Europens. Les
arts mcaniques ne lur taient point connus. Ils n'avaient point trouv
la charrue ou la roue, ni fait la conqute des animaux ruminans, premier
objet de la civilisation: le chie tait le seul animal que le sauvage
s'associt. Une cabane tait la demeure ambulante de l'espce humaine
sur une tendue de plus de quatre-vingt millions de milles quarrs.

Malgr ce que dit M. Darby, ds l'arrive de nos pres, le sauvage
savait peindre grossirement toutes sortes d'objets; on trouvait mme
des peintures dlicates selon M. Dainville. Sa teinture est surtout
remarquable[142]. On est dans l'admiration de voir dployes sur les
ornemens dont il se pare, des couleurs biens suprieures  celles
qu'emploient les nations civilises, tant pour l'clat que pour la
dure. L'estimable Dr. Mitchell, de la Socit Historique de New-Iork,
admire surtout les teintes appliques aux cuirs. L'art de prparer le
cuir et de l'empreindre de ces couleurs aussi durables que le cuir mme,
est familier depuis le territoire des Panis sur la Rivire Rouge,
jusqu'aux extrmits du Nord-ouest. Les matriaux des couleurs sont
indignes, et il n'y a que les sauvages qui les connaissent. Ils ont
toujours un grand soin de ne donner aucuns renseignemens sur leurs
teintures. Les couleurs principales sont le jaune, le bleu, le rouge et
le noir. Les Hitans qui vivent au-del des Panis, et qui ont trs bien
apprivois le cheval, font des brides travailles avec beaucoup de got,
et remarquables par la force des couleurs bleue et jaunes dont sont
teints le cuir et les autres parties.

[Note 142: J'ose assurer que l'art de la teinture avait t pouss en
Amrique  un bien plus haut degr de perfection qu'il ne l'est mme
actuellement en Europe, malgr toutes nos connaissances en chimie. Nous
savons  peine donner une teinte solide aux matires vgtales telles
que le coton, le lin, le chanvre. Oviedo a dit: Les peuples de
terre-ferme teignent le coton en couleur tanne, verte azur, rouge,
jaune, et au plus haut degr de perfection.--(COMTE CARLO CARLI.)]

Mais toutes les peuplades n'taient pas aussi avances lors de la
dcouverte, quoique gnralement nos pres aient trouvs les indignes
doux et agriculteurs sur les ctes et sur le bord des fleuves. Dans
l'intrieur des forts, l'on a trouv des peuples vagabonds, qui ont
travers deux sicles sans entendre la voix de la civilisation qui
convie tous les hommes. Mais les peuplades jadis les plus intressantes
se sont disperses ou abruties, et les peuples chasseurs ont tout--coup
pris leur place. Les Chrokis, les Chickasas et les Choctas n'avaient
point connu les ressources des Hitans et des Panis, mais la grande
lueur est venue de leur ct. Les Chrokis ont donn l'lan  la
civilisation de la race rouge. Darby crivait: L'usage du cheval, et
l'introduction des armes  feu, est venu amliorer quelque peu la
position du sauvage. Les relations politiques ont fait quelques progrs,
aprs trois cents ans d'absolue nullit. Les lettres, partagent de la
proprit foncire et de la rsidence fixe, sont encore inconnues.
Mais, chose admirable, un nouveau Cadmus est sorti du sein d'un peuple
rput froce, habitant un pays de montagnes!

Une ambassade  Washington, fournit  Siquayam une occasion heureuse
d'observer une civilisation et des arts, que son gnie naturel tait
fait pour comprendre et apprcier. Les plus sages d'entre les Chrokis
attribuaient un pouvoir surnaturel aux instrumens  l'aide desquels nous
fabriquons ces feuilles parlantes[143], pour eux incomprhensible
merveille. Tout ce que l'on en disait n'excitait pas moins leur surprise
que leur admiration: c'tait depuis longtems l'objet des mditations de
Siquayam. Son esprit moins crdule et plus rflchi que celui de ses
compatriotes, entreprit de percer ce mystre. Ses efforts furent
couronns d'un entier succs. Un longue indisposition l'ayant forc de
garder la cabane pendant une saison entire, la solitude dans laquelle
il se trouve, et l'inaction  laquelle il se vit rduit, le servirent
admirablement bien dans cette occasion, en lui permettant de se livrer
avec toute la tranquilit dsirable,  la recherche des moyens de
procurer  sa nation le bienfait de l'criture. Il commena par
distinguer soigneusement tous les sons de sa langue. Cette premire
opration devenait difficile par les diffrentes nuances de
prononciation, qui sont si nombreuses dans tout idiome qui n'est point
fix. Pour l'excuter avec le plus de perfection possible, il soumit ses
enfans  des preuves ritres. Quand il se crut assur de la justesse
de ses observations, il s'occupa du moyen de reprsenter ces sons par
des signes. Il choisit d'abord des figures d'oiseaux et de divers
animaux, et affecta  chacune l'ide d'un son. Main bientt, trouvant
dans cette mthode trop de difficult, il abandonna ces images, et
inventa d'autres signes. Il en cra d'abord deux cents, puis voyant que
ce nombre rendrait l'criture trop compliques, il les rduisit 
quatre-vingt-deux, aid de sa fille, qui le seconda merveilleusement
dans ce travail. Il ne s'occupa plus qu' perfectionner les signes qu'il
avait invents, afin de les rendre faciles  tracer et  distinguer. Il
n'avait d'abord, pour graver ses caractres sur l'corce, d'autres
instrumens qu'un couteau et un clou; mais il connut plus tard l'encre et
les plumes, et les choses devinrent ds lors plus faciles.

[Note 143: Dans les premiers temps de la dcouverte de l'Amrique, les
simples habitans de cette partie du monde, ignorant tous nos arts,
croyaient que le papier parlait. Un indien charg d'un panier de figues,
et d'une lettre de son matre  son ami, mangea une partie des figues.
L'ami l'accusa d'avoir mang celles qui manquaient en l'assurant que la
lettre le lui disait. Mais l'indien le nia en maudissant le papier.
Charg depuis d'une semblable commission, il mangea encore la moiti des
fruits, avec la prcaution de cacher la lettre sous une grosse pierre,
croyant que si elle ne le voyait pas, elle ne saurait rien tmoigner;
mais encore accus et avec dtails, il avoua tout, et reconnut dans le
papier une vertu divine.--(MAD. DE GENLIS.)]

La seule difficult qui subsistt, tait de faire adopter son invention
par ses compatriotes. Sa profonde retraite avait inspir de la mfiance
aux Chrokis; ils le regardaient comme un magicien occup d'un art
diabolique, et mme comme nourrissant de mauvais desseins contre ses
compatriotes. Sans se laisser dcourager, le philosophe s'adressa aux
plus tlairs et aux plus influens de sa nation. Il leur annona la
dcouverte du grand mystre de fixer la parole par l'criture comme font
les blancs, et les pria de prendre connaissance de son procd. En leur
prsence, sa fille qui, jusque-l avait t sa seule lve, crivit les
mots qu'ils prononcrent, et ils furent tous dans l'tonnement lorsque
ensuite cette jeune personne lut tout ce qu'ils avaient dit. Siquayam
demanda alors que l'on choisit cinq ou six jeunes gens, pour qu'il leur
enseignt l'art d'crire; et quoique tous les soupons ne fussent pas
encore dissips, on lui confia quelques lves. Au bot de quelques mois,
il annona qu'ils taient en tat de subir l'examen public. On les prit
chacun  part, et l'on acquit la preuve irrcusable de leur capacit. La
joie de la nation fut soudaine et vive, comme toutes les affections du
sauvage. Une grande fte fut ordonne; Siquayam en fut le hros, et les
Chrokis furent fiers de possder un homme que le Grand-Esprit
paraissait avoir dou de ses qualits divines.

Siquahyam ne se borna point  la dcouverte de son alphabet: il inventa
aussi des signes pour les nombres, et il fallt qu'il imagint en mme
temps les quatres premires rgles qui font la base de l'arithmtique,
et qu'il crt des noms pour les dsigner. Il se mit aussi  crire des
lettres, et il tablit bientt une correspondance soutenue entre les
Chrokis de Will's Valley, et leurs compatriotes d'au-del du
Mississipi,  cinq cent soixante milles de distance. L'intrt excit
par cette invention s'accrut au point que de jeunes Chrokis
entreprirent un si long voyage pour tre au fait de cette mthode facile
de lire, d'crire et de compter. Ds 1827 ses lves commencrent 
former des coles qui, en 1829, comptaient dj cinq cents coliers. Le
fameux journal, Phoenix Cheroki, dit par Siquahyam et le clbre John
Ross, parut au mois de Fvrier, 1828. Le premier numro contenait une
partie de la Constitution rdige et promulgue dans le mme temps, par
laquelle le gouvernement des Chrokis se composait d'un pouvoir
lgislatif, d'un pouvoir excutif et d'un pouvoir judiciaire. La petite
ville d'Etcho (New-Echota) eut en 1829, outre son imprimerie, un muse
et une bibliothque.

Siquahyam tait aussi devenu peintre par son gnie. Il s'tait fait des
pinceaux du poil d'animaux sauvages, sans avoir jamais vu un pinceau.
Ses dessins taient grossiers comme ceux, je suppose, des premiers
peintres de l'antiquit, mais il annonait des dispositions. Les arts
mcaniques ne lui taient pas non plus trangers. Il tait forgeron dans
sa tribu, et il devait orfvre. On conoit facilement tout ce que le
sjour de Washington a d apprendre  un gnie si extraordinaire.
Bienfaiteur de sa nation, il l'a leve au premier rang parmi les races
indignes.

Les Choctas ont suivi ce noble lan et, au milieu de l'avilissement des
Iroquois contemporains, le clbre Kissick, de la tribu des Tuscaroras,
retir sur le sol britannique, est devenu l'historien de leur ancienne
grandeur[144].

[Note 144: Esquisse de l'Histoire ancienne des Cinq Nations,
comprenant: 1 le rcit fabuleux ou traditionnel de la fondation de la
Grande-Ile, maintenant l'Amrique Septentrionale, de la cration du
monde, et de la naissance des deux enfans; 2 l'tablissement de
l'Amrique Septentrionale et la dispersion de ses premiers habitans; 3
l'origine des Cinq Cantons Iroquois, leurs guerres, les animaux du pays,
etc., etc., Lewiston, 1829.]

Sawenowane entreprenait, il y a quelques annes, de traduire le Chef
Huron, d'Adam Kidd; et l'on peut croire que Mushulatuba et t digne
par son exprience et sa sagesse, d'obtenir l'objet de ses voeux, un
sige au Congrs des Etats-Unis.




                             CHAPITRE XII

                                 ----

Coup-d'oeil rapide sur l'tat prsent des tribus.

Des Sagamos non moins nobles que leurs devanciers, les Tsaouawanhi, les
Omaha et les Skenandow; le voyage de Sawenowane et de Sonatsiowane 
travers l'Atlantique[145], et les vertus de Ouiaralihto m'auraient
fourni la matire d'un nouveau Chapitre. Ouiaralihto, vnrable Chef
huron, petit fils de Tsaaralihto, Chef de guerre de sa nation dans la
lutte de 1759, suivit l'expdition du gnral Burgoyne, qui lui donna un
festin de guerre. Adam Kidd, le barde canadien, l'ayant visit en 1829,
il lui raconta avec une mmoire prodigieuse les exploits des hros, et
les traditions des tribus, avec la mme intrt que les lairds de
l'Ecosse mettent encore dans le rcit des belles lgendes d'Ossia.
Tapooka[146] ferait honneur au moman, et serait une aussi belle hrone
qu'Atala, immortalise par le gnie.

[Note 145: Sawenowane et Sonatsiowane, Chefs des Mohacks du Sault St.
Louis, Seigneurs de St. Rgis et de Cognaouaga, passrent  Londres en
1829, pour rclamer un lot de terre vendu comme fesant partie des biens
des Jsuites, mais qui tenait plutt  leur Seigneurie. Sir George
Murray leur promit de recommander leur ptition  Sir J. Kempt, et il
leur fut permis d'avoir  Londres un charg d'affaires.]

[Note 146: Jeune fille  laquelle les Hurons comparent tout ce qui est
beau.]

On a trouv sur les bords de la Rivire Columbia des peuples aussi
intressans que les premiers Canadois, et M. Franchre, notre
compatriote, cite  l'appui, de trs riantes traditions[147] qu'il reut
de la bouche d'un vieillard vnrable[148]. Le Grand Sagamo du
Nord-ouest, Netam, dfenseur gnreux de l'Honorable Compagnie Anglaise,
a mrit le monument que ce corps, reconnaissant, lui a lev au Fort
William, et dans le temps que j'cris, Assaskinac, dont l'vque de
Tabraca fait l'loge, est encore dans le Canada Suprieur, la gloire de
cette race que l'on a si grand tort de ddaigner[149]. Enfin, peut-tre,
quelques-uns croiront, que j'aurais du redire les vertus des Tegackouita
et des Sakannadharoy, et dcrire l'tat prsent des villages dans la
Province[150]. Mais il est aussi permis  l'historien de s'animer 
l'approche d'un sinistre qu'il apprhende: il passe alors rapidement sur
les faits secondaires, et se rserve tout entier pour l'vnement qui le
proccupe.

[Note 147: Ekannum, y est-il dit, divinit bienfaisante, ayant vu les
hommes dans leur premier tat, prit une pierre aigu, et leur pera la
bouche et les yeux.]

[Note 148: Comcoml, Chef tes Tchinouques.]

[Note 149: Il est, dit M. Isidore Lebrun, des sauvages qui, par la
lecture qu'ils font des gazettes, connaissent mieux les vnements
politiques de l'Europe que les paysans de Vende ou des campagnes de
Rome. Un de leurs enfans traait des dessins sur le mur de la cabane:
une scne de massacre reprsentait, selon lui, la bataille de Waterloo.]

[Note 150: Les Sachems des Iroquois et des Algonquins crivaient au Pape
en 1831. Ils lui envoyaient une tole et une maire de mules en verre
souffl. Les feuilles de Rome observrent que ces objets taient dignes
de l'attention des savans.]

Il y a dix-neuf ans cette race proscrite leva encore la tte, l'esprit
de guerre se ralluma, et les Outaouais, jadis si puissans, et les
Saukis, se mirent  la tte de ce mouvement. L'Epervier Noir (Black
Hawk) parut pour quelque tems digne successeur de Ponthiac et de
Tecumseh; mais la discorde se mit bientt parmi ses allis. Abandonn de
presque tus les siens, il combattit en dsespr jusqu' ce qu'il tomba
entre les mains de ses ennemis. Prisonnier de guerre, il fut trait avec
humanit, et mme avec distinction; mais on le promena de ville en
ville, dans les tats qui bordent l'Ocan Atlantique, afin de le
convaincre de l'inutilit de ses efforts en faveur de la suprmatie de
ss race; puis on le renvoya au-del du Mississipi. Les Saukis, les
Outaouais et les Aionais, riverains de ce Pre des Eaux[151], se
soumirent alors, comme les Miamis, les Shaouanis, les Hurons des bords
de l'Ohio, de l'Ouabache et des lacs, s'taient soumis ds longtems Des
traits particuliers cdrent aux Etats-Unis l'immense et fertile
territoire des deux rives du haut Mississipi, et les mines de plomb les
plus riches du monde[152]. Les territoires d'Aionay et d'Ouisconsin
furent alors partie de la Rpublique Unie.

[Note 151: Meschasseb.]

[Note 152: Les Indiens des Etats actuels de New-Iork, de la Pensylvanie
et du New-Jersey exploitent des mines de cuivre. Ainsi les Scythes de
l'Oural recueillaient et faonnaient le cuivre et l'or.--(M. LEBRUN.)]

Les Sminoles, peuplades naturellement inoffensives, qui ont donn lieu
 des tableaux de moeurs qui feraient honneur  des nations
civilises[153] succdrent aux Saukis. Nicanopy s'est illustr dans sa
lutte longue et rgulire avec le gnral Jessup, Neothlockmata a t le
Bayard de sa race, et les feuilles amricaines font un loge pompeux
d'Osceola, mort depuis peu. Cette guerre a reproduit l'hrosme de
Pocahontas.

[Note 153: V. Sjour chez les Cris, par le gnral Milfort, Paris,
1902.]

J'crivais en 1842, d'aprs le _Courrier_ des Etats: Des bruits sourds,
avant-coureurs d'une tempte, se font entendre vers l'Ouest. On signale
une mystrieuse, une alarmante agitation au sein des peuplades, lasses
enfin de cder pied  pied, le sol  la civilisation. Aujourd'hui ces
tribus, autrefois puissantes, se rapprochent: elles s'unissent contre
l'ennemi commun. Les Sminoles, les Choctas, les Osages, les Chickasas,
les Sioux, les Cherokis et les Miamis, promettent de se runir en
congrs  Etcho. Ils doivent prendre le saint engagement de courir  la
dfense des champs o ils ont trouv un dernier asile.--Ce projet s'est
vanoui faute d'ensemble. Les Miamis ont descendu l'Ouabache, les
Pouteouatamis ont travers les savanes des Illinois, et les derniers
Hurons ont quitt les plaines de Sandusky, et crois l'Ohio, fuyant les
Cits qui s'lvent pour dominer la fort. Ce sont les petits neveux de
ceux qui, disperss par les Iroquois, se retrouvent plus tard en
possession de leur ancienne et belle patrie, redevenus terribles sous
l'gide de Tecumseh. Il y a l une sorte de phnomne, irrcusable
monument d'une ancienne grandeur. Intressante tribu! elle disparat
sans retour. Dans ce malheur devenu gnral, prolonge et poignante est
la complainte du sauvage. Son loquence dfie nos idimes uss, tmoin
ce Chef Delaware sous le pinceau duquel, la noire perfidie des Europens
parat si au naturel: Il n'y a pas de confiance  mettre dans la parole
de l'homme blanc. Il n'est pas comme le sauvage, qui n'est ennemi que
durant la guerre, et qui aime les blancs durant la paix: il va dire  un
Delaware, mon ami, mon frre, et au mme instant il le tuera. Ecoutons
le gnral Jackson, dans son message de 1829 au Congrs assembl au
Capitole: Professant le dsir de les civiliser, et de les tablir, nous
n'avons cependant pas perdu de vue le moyen de nous emparer de leurs
terres, et de les repousser plus avant dans la fort. Par l ils ont t
rduit non seulement  errer, mais ils ont t autoriss  nous regarder
comme injustes, et comme indiffrens  leur sort. Leur condition
prsente, si diffrente de ce qu'elle tait autrefois, fait un loquent
appel  notre sympathie. Nos anctres les trouvrent lgitimes
possesseurs de ces vastes rgions. Ils ont t contraints par la force
de se retirer de rivire en rivire, et de montagne en montagne; des
tribus sont teintes; d'autres conserveront pour quelque temps encore
leur nom jadis terrible. Le sort des Mohicans, des Delawares, et des
Narraghansetts menace les Choctas, les Cris et les Cherokis. L'humanit
et l'honneur national demandent que les gnreux efforts soient runis
pour dtourner un aussi grand malheur. L'opinion a fltri la mmoire du
vainqueur de Tallustatchie et de Tolladga: le temps n'est peut-tre pas
venu pour l'historien.

Paw, en Allemagne, Morre, en Irlande, et Don Ulloa, en Espagne; en
France, aim Martin, et de ce bord-ci de l'Atlantique un de nos
crivains les plus distingus, M. Parent, n'ont point voulu se montrer
gnreux envers cette race, qu'ils appellent cependant une race noble.
Ils n'ont gure envisag que ses gmonies. On a dit avec emphase _que le
sol est donn  celui qui travaille._ Les Cherokis on travaill, ils se
sont rigs en gouvernement, et en gouvernement constitutionnel; mais
les Amricains libres on dcrt: Les Cherokis ne sont pas libres!
Mushulatuba leur a demand du travail, et ils lui ont refus, parce que
les sang des Sagamos coulait dans ses veines. M. Prent s'est dclar
l'ennemi de la noblesse, et l'ami du progrs; il a approuv
indirectement les envahissemens gigantesques de nos voisins, _admirant_
que les tribus repoussent leur civilisation, cette civilisation devant
laquelle elles fondent comme la neige frappe des feux du jour, crit
une femme bel esprit[154], et Washington Irving: Ils ont vu (les
indignes) s'avancer contre eux comme un monstre  plusieurs ttes,
vomissant chacune quelque espce de misre, la socit que prcdaient
la peste, la famine, la guerre; et  sa suite venait un flau plus
destructeur, le commerce. Multipliant les besoins de ces peuples, sans
augmenter leurs moyens de les satisfaire, il a nerv leur vigueur,
accru leurs maladies, affaibli leurs facults intellectuelles. Ils sont
vagabonds dans leurs pays devenus des colonies europennes, et la fort
qui, jadis fournissait  leur nourriture, est tombe... La solitude est
fleurie comme un jardin. Ainsi s'est exprim le plus brillant crivain
de l'Union: risquerais-je quelque chose en ajoutant: chez nos voisins,
civiliser, c'est dtruire?

[Note 154: Mis Wright.]

M. Parent n'a point donn le secret que cherchait Sir Francis B. Head.
Il se trouve dans le caractre de la rpublique qui nous avoisine. Cela
me rappelle le mot du clbre Franklin, qui disait assez ingnument: Il
me semble que nous avons mal choisi pour emblme l'aigle, qui n'est bon
qu'au brigandage; je prfrerais mme de dindon qui, pour n'tre pas un
oiseau noble, possde au moins un naturel plus honnte. Le bon
philosophe n'avait-il pas raison? nul doute que oui: il suffit de
comparer, en Canada, si les sauvages ne se multiplient pas, o s'ils se
multiplient peu, on peut du moins prouver qu'ils ne diminuent pas. Ils
trouvent sur le sol britannique une commune et paternelle protection, et
leurs dputs, confis  l'Ocan, trois fois ont prouv la gracieuset
de nos rois.

Mais le barde de l'Erin, et le philosophe ami gnreux du beau sexe, se
sont prononcs[155]: empressons nous donc d'opposer  leur autorit, une
autorit encore plus grande celle du grand penseur germanique[156].
Parmi tant de races qui n'ont pas encore eu le bonheur de participer 
la civilisation, dit Emmanuel Kant, celle de l'Amrique Septentrionale,
sans contredit, se prsente avec le caractre le plus lev. Le
sentiment de l'honneur est si puissant chez ces peuples, que, sans autre
projet que celui d'acqurir de la gloire dans des aventures toujours
prilleuse, ils entreprennent des voyages de cent milles. Tombs aux
mains de leurs plus cruels ennemis, ils veillent sur eux-mmes avec le
soin le plus attentif, de peur que la force des tourmens ne leur arrache
quelque plainte ou quelque soupir touff, dont le vainqueur puisse se
prvaloir contre la fermet de leur me. Le sauvage du Canada est au
reste vridique et rempli de droiture. Son amiti, susceptible d'une
vive exaltation, se teint d'une couleur romanesque, qui pourrait
rveiller quelquefois le souvenir de l'antiquit fabuleuse. Fier 
l'excs, il sait ce que vaut la libert, et ne souffrirait, ft-ce mme
pour s'instruire aucune des sujtions qui pourraient lui porter la plus
lgre atteinte. On serait tent de croire qu'un Lycurge aurait pass
par l. L'entreprise des argonautes diffre peu des expditions
guerrires des Canadiens (Canadois), et Jason n'a d'autre avantage sur
Attakullakulla[157] que l'honneur de porter un nom grec. Avec Kant se
sont rangs le Comte Carlo Carli et le savant Lefebvre de Villebrune.
Oublierais-je un nom illustre?... Le noble Comte qui gouverne ces
heureuses Provinces, a choisi l'occasion la plus solennelle pour rendre
hommage, en prsence du snat canadien,  la noble gnrosit d'une
tribu qui, en fesant aux Irlandais mourans de faim, un don considrable
en argent, s'excusait avec la plus charmante ingnuit, de ne pas donner
plus. Voil ceux qui combattaient avec nous  Queenstown et 
Chateauguay! Puissiez-vous,  l'ombre de la protection que vous accorde
notre souveraine, vous multiplier comme les feuilles de vos forts, et
les auteurs de vos dsastres, plir  la vue de vos guerriers! Un pote
canadien[158] vous disait comme  tous les sujet de l'empire:

                Be Britons, and bid the usurper defiance!

C'est sublime, mais c'est illusoire. Vous disparatrez: ils s'en vont,
disait-on nagure, et Lord Kaimes l'a dit en d'autres termes. Vous
disparatrez, le dernier guerrier de votre sang s'teindra, et alors
surgiront de plus brillans dfenseurs que moi de votre gloire passe.
Elle revivra aussi clatante et plus relle que celle qui se rattache
aux gigantesques crations d'Homre.


[Note 155: Il y a eu deux hommes au coeur bien fait, Legouv et Aim
Martin. Si ce dernier a censur nos peuplades, c'est que, peut-tre il
n'avait ou parler que des Chippeouais ou des Sioux, ou qu'il
s'imaginait que les habitans de nos forts devaient bien tre aussi
barbares que des Franais. Il s'est heureusement tromp. Si Aim Martin
et lu le gnral Milfort, son compatriote, que les Sminoles firent
Sachem, son coeur n'aurait pas ici chagrin comme il a du l'tre quand
il citait le Prigord, o la femme croupit dans un tat de salet et
d'abjection qui ragit sur toute la famille, la Picardie et le Limousin
o, repousses au dernier rang comme une race infrieure, les femmes
servent leur mari  table sans jamais prendre place  son tt, la
Bresse, o elles sont manoeuvres, btes de somme et de labour, la
Basse-Bretagne enfin, o l'homme, la femme et les enfans mangent le bl
dans la mme auge avec leurs pourceaux. Paris est un peu plus civilis
que la France. L tout semble se rapporter aux femmes, mais ce n'est
qu'une apparence; et sous ce rapport on a regrett _que les lis ne
filassent pas._ J'aime bien mieux nos tribus. Un peu plus familires
avec la nature que les Europens elles tenaient que l'enfant suit la
caste de sa mre. Chez les Pequots, les Narraghansetts, les Pohatans et
les Massachusetts, les femmes parvenaient au rang suprme, et, chez les
Hurons et les Iroquois, elles taient entoures d'un respect plus rel
qu' Paris.]

[Note 156: V. Emmanuel Kant, Essai sur le Sublime et le Beau.]

[Note 157: Don Ulloa n'y a vu que les marques d'une complette
insensibilit tenant  un abrutissement avanc. Il es vrai que l'Espagne
n'a point produit de philosophes!]

[Note 158: V. Supra, Chapitre XXXI]




                                ADDENDA
                                 A LA
                   BIOGRAPHIE DES SAGAMOS ILLUSTRES
                                  DE
                       L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE

                                 ----

Relativement aux expditions scandinaves en Amrique, il n'est pas
aussi avr, quoiqu'en dise M. Marmier, que l'Islande ait d'abord t
dcouverte par les Irlandais, qui en auraient t chasss par les
Scandinaves; de mme que ce qu'il raconte d'une partie de l'Amrique
appele la Grande Irlande, et des aventures de Gudleif, lequel, se
rendant d'Irlande en Islande, aurait t dtourn de sa route par des
vents contraires, et jet sur une cte mridionale, comme serait la
Floride ou les Carolines, o il trouve Biorn exil d'Irlande  cause de
ses relations avec Thuride de Frodo, soeur de Snorre Gode, prfait de
Hellgaffel. Les naturels voulaient faire un mauvais parti  Gudleif, dit
la lgende, quand arriva un vieillard  barbe blanche, entour de tous
les signes du commandement. Gudleif lui ayant dit qu'il venait de
l'Irlande, le vieux Chef lui demanda des nouvelles de presque tous les
personnages distingus de cette le, et en particulier de Snorre Gode,
de Thuride sa soeur, et de Klartan, fils de celle-ci. Il dlivra ensuite
les Irlandais, mais en leur conseillant qu'ils s'loignassent au plus
vite.

Cette lgende est du moins tire d'un mmoire de M. Rafu, secrtaire de
la Socit des Antiquaires du Nord. On y ajoute que le vieillard se
spara de Gudleif en lui donnant un anneau d'or pour Thuride, et une
pe pour Klartan. Gudleif passa l'hiver  Dublin, puis retourna en
Islande. Tout ce rcit se rattache  la domination des Danois en
Irlande.

On parlait dj, au sicle dernier, dit M. Lefebvre de Villebrune[159],
d'une colonie galloise partie d'Angleterre, pour se fixer en Amrique,
sous la conduite de Madoc, fils d'Owen Gwynned. Cette migration tait
connue par des notices historiques assez certaines dans le pays de
Galles, et entre autres, par quatre vers gallois que Powell a publis
dans sa Chronique. La reine Elizabeth chargea mme Rawleigh de chercher
ces migrans auxquels on avait entendu dire sur la cte de Virginie,
_haa, hooui, iach_, comment vous portez vous, ce qui est le salut mme
de nos Celtes de la Basse-Bretagne. Rawleigh, malheureux, ne put les
dcouvrir... Voyons d'abord ce qu'en dit M. Filson dans son excellente
Histoire du Kentucky: je donnerai ensuite la preuve de ce qu'il avance.

[Note 159: Villebrune, John Baptist Lefebvre de, a learned Hellenist and
Orientalist, born at Senlis, about 1732... Oriental professor at the
College of France... succeeded Chamfort as keeper of the National
library--BELLCHAMBERS BIOGRAPHY.]

L'an 1170, Madoc, fils d'Owen-Gwynned, prince de Galles, mcontent de
la situation des affaires de son pays, abandonna sa patrie, comme le
rapportent les historiens gallois. Laissant l'Irlande au nord, il avana
 l'ouest, jusqu' ce qu'il rencontra une contre fertile, o ayant
laiss une colonie, il retourna chez lui, persuada  plusieurs de le
suivre, et partit de nouveau avec dix navires, sans qu'on ait entendu
parler de lui depuis cette poque. Ce rcit a plusieurs fois excit
l'attention des savans. Mais comme on n'a point trouv de vestiges de
ces migrans, on a conclu, peut-tre trop lgrement, que c'tait une
fable, ou au moins, qu'il n'existait aucune trace de cette colonie. En
dernier lieu, nanmoins, les habitans de l'Ouest ont entendu parler
d'une nation qui habite  une grande distance sur le Missouri, semblable
aux autres Indiens pour les moeurs et l'extrieur, mais parlant la
langue galloise, et conservant quelques crmonies de la religion
chrtienne: ce qui,  la fin, a t regard comme un fait constant.

M. Filson cite ensuite d'anciennes ruines, des restes de fortifications,
des tombeaux d'une structure toute diffrente de ceux des sauvages. Il
croit d'autant plus volontiers que ce sont des restes d'ouvrages
gallois, que les sauvages n'ont pas l'usage du fer: raisonnement peu
concluant et fond sur une erreur de fait. Ce qui suit a plus
d'autorit.

Benjamin Beatty, ministre de l'Eglise anglicane, lui-mme Gallois, se
trouvant en Virginie, et voulant repasser dans la Caroline, fut
rencontr par une troupe de sauvages. Ceux-ci l'ayant reconnu Anglais,
l'arrtrent avec ses compagnons, les attachrent  des arbres, et se
disposaient  le percer de flches. Prs de mourir, il se recommanda 
Dieu, et dit son _Pater_ tout haut dans sa langue. Ces sauvages tonns
qu'il parlt leur langue, accoururent  lui, l'appelrent frre, le
dlirent lui et les autres, et les menrent  leur village. Il y vit
une peuplade toute galloise, o se conservait la tradition du passage de
Madoc. On le conduisit ensuite  l'Oratoire, o on lui mit en main un
rouleau de peau, dans lequel tait soigneusement conserv un manuscrit
de la Bible en langue galloise. Beatty revint  Londres avec quatre de
ces Gallois, pour demander des ministres de la religion, et publia cet
vnement dans un petit ouvrage intitul: Journal of two months.

M. Le Brigant, le savant Celte, dit  M. de Villebrune, qu'il s'tait
trouv  Londres peu de temps aprs, et qu'il s'en tait procur un
exemplaire. Il y est parl d'un nomm Sutton qui, ayant t fait
prisonnier par ces sauvages, eut occasion de voir la peuplade. Les
habitations y taient Bien mieux construites que celles de tous les
autres sauvages; on y voyait partout de l'art, et un peuple n'ayant rien
de commun avec ses voisins par la manire de vivre.

Pour laisser parler de nouveau M. de Villebrune' Je ne fais que
rappeler, dit-il, que le clbre Cook, a trouv au nord de la Californie
une partie de l'ancienne colonie Galloise, refoule par les autres
sauvages, comme la masse de la peuplade, a t force de quitter son
ancien local, lorsque les Espagnols s'emparrent du Mexique, et je passe
 un monument publi  Londres en 1777, in-8vo, par M. Owen, le jeune,
dans un recueil d'antiquits bretonnes, p. 103: j'en traduira
littralement l'essentiel.

Ces prsentes attesteront  toute personne quelconque, qu'en 1669,
tant alors chapelain du major-gnral Bennet, M. William Berkeley
envoya deux vaisseaux, pour dcouvrir le lieu qu'on appelait alors
Port-Royal, mais maintenant Sud-Caroline, qui est  soixante lieurs au
sud du Cap Fair, et j'y fus envoy avec eux pour en tre le ministre.

Nous partmes le 3 avril pour la Virginie, et arrivmes  l'embouchure
du Port-Royal, le 19 du mme mois. Les petits vaisseaux qui taient avec
nous remontrent la rivire jusqu' l'endroit appel Oyster Point. Nous
nous y arrtmes sept  huit mois, c'est--dire, jusqu'au 10 novembre
suivant. Epuiss, pour ainsi dire, par une faim pressante, faute de
vivres ncessaires, moi et cinq autres nous allmes battre les champs,
voyageant dans un dsert, et nous vnmes enfin dans la contre de
Tuscaroras, o les Indiens du pays nous arrtrent, et nous firent
prisonniers, parce que nous leur dmes que nos vaisseaux taient chargs
pour Roanoake: or, ils taient en guerre avec les Anglais  Roanoake.
Ils nous conduisirent donc dans leur peuplade cette nuit-l, et nous
enfermrent seuls dans une maison. Le jour suivant ils tinrent un
Machcomoco ou conseil  notre sujet, et aprs la dlibration,
l'interprte vint nous dire de nous prparer  mourir le lendemain.
Constern de cette dcision, je m'criai dans ma langue bretonne:
n'ai-je donc vit tant de dangers que pour mourir assomm comme un
chien? A ces mots un Indien vint  moi (il me parut tre un des
capitaines de guerre du Chef des Dogs, dont l'origine me semble devoir
rapportse aux Gallois). Cet Indien me prit par le milieu du corps, et
me dit en breton: non, tu ne mourras pas. Sur le champ, il alla trouver
le Chef des Tuscaroras, pour traiter de ma ranon. Aprs cela, ils nous
conduisirent  leur ville, et nous traitrent avec humanit pendant
quatre mois. Je parlai avec eux de nombre de choses en langue bretonne,
et je leur fis trois prches par semaine. Ils se fesaient un plaisir de
me communiquer leurs affaires les plus difficultueuses, et quand nous
les quittmes, ils agirent  notre gard avec beaucoup de civilit et de
bont. Ces sauvages ont leur habitation prs de la rivire Pantigo, non
loin du Cap Atros. Tel est le rcit de mon voyage chez les Indiens
Dogs.

                              A New-Iork, 10 mars, 1685-6, Morgan
                              Jones, fils de John Jones, de Basleg,
                              prs de Newport, dans la province de
                              Monmouth.

P. S. Je suis prt  conduire tout Gallois ou autres qui dsireront une
plus ample instruction.

Trs honorable cousin,

Telle est la copie que mon cher cousin T. R. m'envoya de New-Iork, en
Amrique. Je vous avais promis de vous en donner copie, d'autant plus
que vous dsiriez la montrer  l'vque de St. Asaph. Ma longue absence
m'a empch de vous satisfaire, mais pour vous claircir un peu les
choses, ainsi qu' ce docte antiquaire, permettez-moi de vous prsenter
quelques dtails  ce sujet.

Mon frre et moi, nous entretnmes il y a quelques annes une
correspondance sur ce sujet avec le cousin Thomas Price de Llawilling,
et il nous dit qu'un homme de Brecknoc se trouvant, il y a environ
trente ans, plus ou moins sur les ctes de l'Amrique et sur un vaisseau
hollandais, l'quipage voulut descendre  terre pour prendre des
rafrachissemens. Les naturels s'approchrent, et voulaient les prendre
de force, lorsque cet homme dit aux matelots qu'il entendait le langage
du pays. Les Hollandais lui dirent de parler aux sauvages, qui devinrent
ds lors trs honntes, et fournirent tout ce qui tait  leur
disposition. Ils dirent entre autres choses  celui qui les comprenait,
qu'ils taient venus d'une contre appele Gwynned en Prydam Fawr. Voil
en substance ce que je me rappelle de cette circonstance: c'tait je
pense entre la Virginie et la Floride. Mais pour laisser de ct des
rapports incertains et des conjectures, je dirai que Thomas Herbert
touche en passant ce sujet au dernier feuillet de son livre de Voyages
aux Indes. Il cite mme la chronique du Docteur Powl, ou plutt son
commentateur Lloyd de Denbigh, pour confirmer ce fait. L'un ou l'autre,
ou tous les deux, ont extrait leur rcit de la vie d'Owen Gwynned ou de
son fils David, crite par Gytto de Glyn; car je n'ai pas ce livre sous
la main, l'ayant laiss dans la contre de Hereford.

(Suit la lgende de Madoc, que je me dispense de citer une troisime
fois.)

Mon frre ayant appris ce rcit, et rencontrant ce Jones  New-York, le
pria de lui crire chez lui-mme. Ce fut Pour m'obliger ainsi que mon
cousin Thomas Price, qu'il m'en envoya l'original. Ce Jones avait sa
demeure  douze milles de New-York, et avait t en mme tems que moi 
Oxford. Il tait du collge de Jsus, et se nommait Jones Senior, pour
tre mieux distingu. Les noms propres ne sont pas crits selon
l'orthographe moderne, mais j'ai dit  mon copiste de les crire comme
ils y taient tracs: l'vque de St. Asaph saura les corriger.

Si je puis dire mon sentiment sur ces noms, les Indiens Dogs n'ont eu
ce nom que de la syllable finale du mot Madog ou Madoc. Le Cap Atros
doit tre le cap Hatteras prs du cap Fair dans la Caroline. Car
observez qu'il dit que ces Indiens Bretons habitaient sur la rivire
Pantigo prs du cap Atros. Il nomme Port-Royal, qui est actuellement
dans la Caroline. En outre il dit qu'il s'chappa vers la Virginie. Les
Indiens Dogs et Tuscaroras sont placs l dans les nouvelles cartes des
domaines britanniques.

                     CHARLES LLOYD.
                    A Colobran M jour 3
                               8  14  4

_Rcit du Docteur Plott sur le mme sujet._

L'auteur de la lettre (Morgan Jones) n'ayant pas imagin, ni fait
prsumer comment la colonie galloise peut avoir t porte dans une
contre si loigne, je pense que ce serait obliger la socit que
d'claircir ce problme. Voici donc ce que je puis offrir au public  ce
sujet, soumettant tout  l'examen le plus impartial. Ainsi j'espre
procurer quelque satisfaction, ou au moins prsenter quelques degrs de
probabilit.

Je trouve dans les Annales Bretonnes que le Prince Madoc, fils d'Owen
Gwynned, fils de Griffith, fils de Conan rendait hommage  Guillaume le
Conqurant pour certaines terres d'Angleterre. Fatigu de la lutte qui
s'tait allume entre ses frres David, Howell et Jorwerth, chacun d'eux
prtendant avoir part dans les domaines de leur pre, selon la coutume
de Gavel Keing[160]. Il s'apert en mme temps que les Normands, leurs
nouveaux voisins, taient prs de leur enlever tout. Ne pouvant rtablir
la paix, il rsolut de chercher un asile dans quelque terre loigne du
globe, tant pour lui que pour sa postrit. Il fit ses prparatifs et
partit en 1170, le seizime de Henri II. Ayant mis  la voile par un
vent favorable, il passa en quelques semaines du pays de galles dans une
nouvelle terre qu'il dcouvrit vers l'Ouest. A son arriv, il y trouva
tous les vivres dont il avait besoin, un air frais et salubre, de l'eau
douce, jusqu' de l'or, et tout ce qu'il pouvait raisonnablement
dsirer. Il s'y arrta, y tablit ceux qu'il avait amens. (Vers la
Floride et le Canada, comme mes auteurs le pensent).

[Note 160: Vide Blackstone.]

Aprs y avoir pass quelque temps pour y mettre tout en ordre, et lever
les fortifications ncessaires  une dfense assure, il se dcida 
retourner dans sa patrie, pour en amener un plus grand nombre de colons.
Il partit donc laissant 120 hommes  sa nouvelle habitation, comme
l'attestent Cynvrick fils de Grono, Meredith fils de Rice, Gaton et
Owen. Dirig par la Providence, qui est la meilleure boussole, et par la
vue de l'toile polaire, il arriva heureusement aprs un long voyage,
raconta les succs qu'il avait eux, la fertilit du sol, la simplicit
des sauvages, l'abondance qu'il y avait trouve, et combien il tait
facile de faire la conqute de ce pays. Il engagea donc nombre de ses
compatriotes  partir avec lui. Ils se hasardrent sur des barques
charges de provisions, et arrivrent heureusement  la colonie. Madoc
n'y retrouva en vie qu'un petit nombre de ceux qu'il avait laisss. Les
uns taient morts par leur excs dans le manger, d'autres par la
perfidie des barbares; mais les nouveaux venus ayant considrablement
fortifi la peuplade, il disposa tout de manire  n'avoir plus 
craindre aucun ennemi. L'abondance, la scurit, un contentement parfait
firent bientt oublier l'ancienne patrie. Personne n'y retourna, et
aprs quelques gnrations, ce fut un fait totalement oubli.

D'ailleurs les crits qui constatent ce voyage, les vers des potes
Gallois, et les gnologistes dcident la question. La vrit est encore
plus sensible quand on sait combien il reste de noms Bretons dans ces
contres. Tels sont par exemple _Pengouin_, tte blanche, nom donn  un
oiseau qui a la tte blanche: ou aux pointes nues des rochers,
_gwyn-dwr_, blanche eau, _bara_, pain, _mam_, mre, _tad_, pre,
_clugar_, coq de bruyre, _ilinog_, un renard, _wy_, oeuf, _calaf_,
tuyau de plume, _trwyn_, nez, _neaf_, le ciel, mots connus galement en
Armorique.

Mais la lettre de Jones est un monument incontestable. Un homme qui a
t quatre mois parmi les sauvages, qui a prch trois fois par semaines
dans sa langue, que ces gens entendaient,  qui ils fesaient part de
leurs affaires dans sa langue, taient certainement de la mme nation,
quelque lger changement que le temps et opr dans l'idiome.

Sur l'autorit de ces pices traduites servilement par M. Lefebvre de
Villebrune, je dirai que le voyage de Madoc n'est plus une chimre, et
qu'il a eu lieu sans presque nul doute. Mais fut-ce sans boussole. Ne
doit-on pas prendre pour l'oeuvre de demi-savans ces petits
dictionnaires d'inventions que l'on publie, partout en France? Ils
attribueront  Marco Paulo la dcouverte de la boussole: il la prit tout
au plus de l'Orient. Il parat mme que les Chinois la connaissaient 
une poque fort ancienne. Bien plus, Albert le Grand dont M. de
Villebrune cite le trait des mtaux, florissait  peu prs dans le mme
temps que Madoc. Or, il parle de la boussole, comme d'une chose connue,
et fait aussi dire  Aristote, que les marins se servaient d'un fer
aimant, qui se tournait vers le pole septentrional. Flavio, Seigneur de
Goa, ne dcouvrit pas plus ce que les troubadours chantaient avant lui.
Il est au reste  peine croyable que les Normands songeassent
srieusement  leurs colonies de Gronland et de Vinland, sans boussole;
et si on l'accorde ainsi, on croira qu'ils durent la communiquer
l'Angleterre, et que Madoc en fit usage. Il put aussi avoir eu quelque
vent des expditions des Scandinaves, dont les Normands devaient avoir
encore quelque souvenir.

Mais ce qu'il est plus difficile de connatre, c'est le lieu ou dbarqua
rellement Madoc. On a vu figurer tour  tour La Caroline, la Floride et
le Canada. Il est plus commode de croire que plusieurs des nations que
l'on a trouves sur ce continent descendaient de la colonie galloise.
Cela est probable pour les Tuscaroras peuple puissant et fort
intressant. Les Anglais le dtruisirent en parti dans trois combats
sanglans, et ses restes vinrent former en 1712, un sixime Canton
Iroquois. Le clbre Kussick appartient  cette tribu, et l'on peut dire
qu'il est originaire de l'antique Albion. Mais le peuple le plus
certainement descendu des Gallois (c'est l'opinion de Filson et de
Gallatin) tait celui des Mandans, remarquable par la blancheur de ses
individus. Une peste a ananti, en 1832, les deux bourgs qu'ils
possdaient sur le Missouri.

                                 ----




                    CHANT DES SAUVAGES DU CANADA

                (Tir de l'Encyclopdie Canadienne.)

Un jour le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, Dans le monde
des esprits, parce que, depuis longtems, il n'tait venu sur la terre,
et qu'il ne savait pas ce qu'taient devenus les cratures sorties de
ses mains cratrices. Le Grand Manitou est bon et puissant; il avait
fait la lune, le soleil, les toiles, la terre, les plantes, les btes,
pour qu'ils fussent heureux; mais il se dfiait de l'esprit noir, qui
n'aime que le mal.

Pour s'assurer par ses yeux de la vrit, il descendit sur la terre, au
bord d'un tant; il vit dans les ondes transparentes une carpe qui se
promenait sur le sable dor. Aussitt il se change en carpe, et se
laisse glisser dans l'eau.

Eh bien! ma chre amie, dit-il  la carpe, tu dois tre trs heureuse
ici, car les eaux que tu habites sont limpides, et tu trouves
abondamment de vermisseaux pour vivre.

Moi heureuse! rpondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'tre quand je
vois sans cesse  ma poursuite le rochet prt  me dvorer?

Manitou poussa un soupir, et sortit de l'eau. Il aperut un bison qui
paissait dans une savane: il se changea en bison, et l'aborda.

Mon ami, lui dit-il, tu dois tre heureux, car tu habites une savane o
l'herbe tendre te vient jusques au ventre, et tu es assez fort pour te
dfendre de tes ennemis.

Comment serais-je heureux, rpondit-il, quand mes yeux sont constamment
tourns vers la fort, pour en voir sortir avec fracas le mammouth,
gant qui se prcipite sur mes frres et les dvore?

Manitou soupira, et entra dans la fort, o il rencontra un cureuil. Il
se changea en cureuil, et grimpa sur l'arbre o le petit animal avait
tabli son nid.

Tu dois tre heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu
te nourries, et ton agilit te sauve des btes froces.

Comment serais-je heureux quand les arbres dfeuills sont couvert de
frimats, et que la volverenne ou le lynx viennent dvorer ma famille
jusque sur les arbres les plus levs?

Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant
l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.

Tu dois tre heureuse, car tu aimes ton enfant, et tu en es aime.

Je serais moins malheureuse, rpondit la vache marine, si les linxs, les
volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'taient sans
cesse cachs dans les joncs pour surprendre mes enfans. L'hiver, quand
les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en
patience?

Manitou devint triste. Il se disposait  remonter vers le ciel,
lorsqu'il aperut plusieurs animaux fort occups dans la petite le d'un
lac: c'taient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux,
et leur dit:

Eh bien! vous tes sans doute malheureux aussi vous autres, car je vous
vois obligs de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abritent
contre l'intemprie des saisons.

Nous malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le Grand-Esprit
nous a dous de sagesse et de prudence.

Manitou fut consol et dit: puisque la sagesse et la prudence font le
bonheur, je veux faire des cratures tout--fait heureuses. Alors il
agrandit la cabane des castors, changea ceux-ci en hommes, augmenta leur
dose de sagesse et de prudence, leur apprit  chasser les ours et les
lans, et leur dit: allez. Ensuite Manitou remonta dans le monde des
esprits, et dit: je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait.

                                ----




                   GNALOGIE D'UNCAS LE MOHICAN

D'aprs un document en la possession de la Socit Historique du
Massachusetts, Uncas tait du sang royal des Pequots. Tatobam et
Sassacus ne sont qu'un seul personnage. Uncas pousa sa fille, et se
rvolta environ dix ans avant la ruine des Pequots. Mohegan ou Mohica
tait le lieu de la spulture des sachems.

Le pre de Tatobam tait le Sachem Wopegwosit. Le pre d'Uncas tait
Noncho. Sa mre et sa grand-mre s'appelaient toutes deux Mukkunump; la
dernire tait fille de Oueroum, puissant Sachem des Narraghansetts, et
de Kiskechoowatmakunk, princesse Pequot. Un de ses aeux, Sachem des
Pequots, se nommait Nucquuntdovaus. Le fils d'Uncas s'appelait
Onechocomme, son grand-pre et ses descendans se sont appels Ben-Uncas.

                                ----




                        DISCOURS DE MINAVANA
             SACHEM CHIPPEOUAIS, LIEUTENANT DE PONTHIAC

Anglais, c'est  toi que je parle, et je demande ton attention. Anglais,
tu sais que le grand Ononthio est notre pre. Il nous a promis de
l'tre, et en retour, nous lui avons promis d'tre ses enfans; nous
tenons notre parole.

Anglais, c'est toi qui as fait la guerre  notre pre; tu es son ennemi.
Comment donc as-tu s venir au milieu de ses enfans?

Anglais, nous savons que notre pre est vieux et infirme; qu'tant
fatigu de faire la guerre  ta nation, il s'est laiss tomber assoupi.
Durant son sommeil, tu l'as battu et tu as mis en fuite ses jeunes gens;
mais il va s'veiller. Je crois le voir se remuer dj, et s'informer de
ses enfans: il s'veille, et qu'allez vous devenir!

Anglais, quoique tu aies vaincu Ononthio, ses enfans ne dorment point;
ils ne sont pas tes esclaves. Ces lacs, ces montagnes et ces bois nous
ont t laisss par nos anctres, et nous ne les partagerons avec
personne. L'Anglais croit que nous ne pouvons vivre sans pain et sans
viande: ignore-t-il donc que le matre de la vie nous a donn de la
nourriture dans ces lacs spacieux?

Anglais, notre pre employait nos jeunes gens  faire la guerre contre
ta nation. Plusieurs ont t tus, et c'est notre coutume d'apaiser les
morts. Ils peuvent tre satisfaits de deux manires, ou par le sang de
la nation qui les a tus, ou en les couvrant, pour essuyer les larmes de
leurs amis.

Anglais, ton roi ne nous a fait aucuns prsens, il n'a fait aucune
alliance avec nous; nous n'avons d'autre pre que le Grand Ononthio.
Pour toi, nous savons que tu es venu ici croyant que nous ne te ferions
pas de mal. Tu viens nous apporter les choses dont nous avons grand
besoin. Nous te regardons donc comme un de nos frres, et comme une
marque de notre amiti, nous te prsentons le calumet  fumer.

                                 ----




J'ai parl plus haut de Netam, Grand-Chef du Nord-ouest, vainqueur des
Sioux et dfenseur des Anglais. Son fils ne fut pas moins en faveur
auprs de la compagnie. Il pronona un discours trs remarquable durant
les troubles de 1814.

Le Chef entre dans la salle d'assemble tenant un collier de rassades.

Ngocians, mes enfans, ds que j'appris l'embarras o vous tiez ici,
mon coeur devint afflig et des larmes coulrent sur mes joues.

Mais je m'aperus qu'il ne fallait pas donner le temps  la douleur. Nos
ngocians, nos amis, nos protecteurs, taient environns de dangers. Je
poussai le cri de guerre, et voyez qu'il fut entendu, car mes jeunes
gens sont tous avec moi.

Nous sommes  prsent comme entours par ce collier. C'est ainsi que
nous avons en haut les Sioux  contenir, et en bas, il parat, des
jardiniers  combattre. Que sont donc ces jardiniers? Quel motif les a
fait venir ici? Qui leur a donn nos terres, et pourquoi veulent-ils
empcher nos ngocians d'acheter tout ce que nous pouvons leur livrer
sur nos domaines?... Mais il semble que ces trangers se regardent comme
les vritables possesseurs de ce grand lit, et qu' la faveur de cette
prtention extraordinaire, ils veulent vous empcher de demeurer ici, et
vous enlever ces provisions que vous avez trafiques sur notre rivire,
dans l'espoir sans doute d'asservir le pays et mes jeune gens, une fois
qu'ils seront privs de leurs protecteurs.--Quant  ces nouveaux venus
nous ne pourrons jamais les regarder comme tels.

L't dernier, vous m'appelates avec mes jeunes gens, et je vins vous
joindre dans votre grande cabane. Mais je vis que vous n'aviez pas
besoin de mes guerriers; je laissai nanmoins ma massue dans la cabane
en cas d'un nouvel appel. Certes! je ne me serais point dout que
j'eusse  combattre des blancs sur ces terres, contre des blancs surtout
qui viennent du mme pays que vous, et vous tous, aussi bien que les
sauvages, obissant  un mme Pre.

Mais je vois que les jardiniers sont draisonnables. Notre rsolution
commune est donc de renverser toutes les barrires: c'est le voeu de mes
jeunes gens. C'est aussi notre intrt, car si vous mourez, qui aura
piti de nos femmes et de nos enfans.

Vous dites nanmoins que pour le moment vous en tes venus  un
accommodement avec ces gans-la--j'en suis bien aise, et je remercie le
matre de la vie de ce que mon collier de rassade ne sera pas teint du
sang des blancs sur ces terres-ci. Je dsirerais vous aimer tous; mais
ma vie et mon coeur sont  ceux qui gardent les ossemens de mon pre. Si
donc vous ne pouviez vivre en paix avec ces jardiniers, nous les
chasserions de la rivire Assiniboane.

Je vois dj un grand changement sur ces terres. Quand nous venions
camper autour des forts de nos ngocians, mes enfans taient
habituellement nourris de bonne viande broye dans la graisse, mais ce
printems-ci, la disette et la faim nous ont forcs de laisser le fort
plutt que je ne me l'tais propos; car j'aurais dsir n'en partir
qu'aprs que les nuages noirs qui paraissent suspendus sur le fort
auraient t dissips.

Quelques uns des ngocians ont peut-tre pens alors que je voulais
abandonner la partie. Main non, je n'avais pas une pareille intention.
Voyant que vous n'aviez pas une bouche de vivres  donner  vos propres
enfans, je fus oblig d'aller chercher quelque chose pour les mines. Ce
ne fut pas le bruit de quelques mauvais oiseaux qui me fit loigner. Mon
empressement  me rendre ici pour soutenir votre cause, doit tre la
preuve de mon attachement aux ngocians.--Voil ce que j'ai dit, et je
n'ai, moi, qu'une parole.




                         LETTRE DE MUSHULATUBA
     CHEF DE VINGT-CINQ MILLE CHOCTAS AUX ELECTEURS DU MISSISSIPI.

Concitoyens,--J'ai combattu pour vous, et par un acte de votre propre
volont, je suis devenu citoyen de l'tat: ja suis propritaire, je suis
enfant de la nature. On m'a dit que le titre de citoyen romain servait
autrefois de passeport pour parcourir de l'univers. Je suis d'aprs vos
lois citoyen amricain, citoyen de la rpublique reprsentative la plus
pure et la plus grande qui ait jamais exist. J'ai t chasseur dans ma
jeunesse; guerrier dans l'ge mr: j'ai toujours combattu pour
l'avantage de la rpublique. Je n'ai plus assez de force pour soutenir
les fatigues de la chasse, et mon bras est trop faible pour supporter le
poids de l'arc et des flches. Lorsque je vivais dans l'tat de nature,
je n'aspirais qu' me reposer dans l'ombre, et je n'avais d'autre espoir
que celui d'tre enseveli sous la mme terre qui couvre mes anctres;
mais vous avez veill en mois de nouvelles esprances, et vos lois ont
fait luire  mes yeux une perspective brillante. Je ne connais pas
d'homme qui puisse avoir souffert plus que moi: que ce soit vous ou moi,
le temps devra le rvler. Mes frres blancs m'ont assur que le burin
de l'histoire est impartial, et que dans la suite des temps, notre race
abandonne obtiendra justice et sera pargne. Ceci, concitoyens, est un
langage simple. Ecoutez, car je vous parle avec candeur. Je crois,
d'aprs vos lois, tre qualifi pour occuper une place dans le conseil
de cette puissante rpublique, dont le Mississipi forme une partie
inhrente; et je ne le cde  aucun autre citoyen en ce qui concerne la
dvotion aux lois et  la constitution du pays. Si aprs avoir pes mes
prtentions et les avoir compares avec celles des candidats qui me
seront opposs, vous vous prononcez en ma faveur, je vous servirai. Je
n'ai d'animosit contre aucun de mes frres blancs qui entreront dans
les rangs avec moi, mais je vous dclare sincrement que je dsire
runir vos suffrages  l'lection prochaine d'un reprsentant au
Congrs.

                                          (Sign,) MUSHULATUBA.
                                    Nation des Choctas, 1 Avril, 1930.




                      ANECDOTE D'UN CHEF PANI

Il y a peu d'annes, les Panis taient en guerre avec une tribu
loigne. Dans une incursion, un parti de leurs guerriers enleva une
jeune fille, et les anciens la condamnrent au feu. Le bucher fut allum
dans une vaste plaine prs des villages. La flamme s'levait dj vers
le ciel, lorsque Petaleshar, le jeune Chef de guerre, parut menant deux
chevaux, et s'lana vers le bucher. Il rompit les liens de la victime
toute tremblante, la mit sur un de ses chevaux, et s'loigna avec elle
avant que ses compatriotes ne revinssent de leur stupeur. Il remit la
jeune fille sur le territoire de sa tribu, et vint  Washington o les
Dames de la ville le ftrent, et le surnommrent le Brave Pani.
L'artiste Neale a peint le portrait du pre de cet intressant jeune
homme; il se trouve dit-on dans un un des volumes de l'Histoire
Naturelle de M. Godman.

                                 ----

Lors de la visite de Lord Elgin et de sa noble pouse  Toronto, leurs
Excellences reurent la visite de Shinguaconse, Grand Chef des
Chippeouais riverains des lacs Suprieur et Ontario. Il tait accompagn
de son fils, de deux autre Chefs, et du Rvrend William McMurray, et
prsenta au lieu de lettres de crance, un petit livre rempli de
figures, qui sont les armes de quarante-quatre Chefs, qu'il reprsente
dans cette ambassade. L'objet de la dputation est de demander le
payement des terres de Saugeen, cdes sous Sir F. B. Head. Il n'y a pas
 douter que cette visite n'ait t parfaitement du got du comte
d'Elgin. Son Excellence a donn un concert au Sachem, qui a t aussi
satisfait de sa dernire rception, qu'il l'avait t de celle que lui
fit il y a quelques annes le Lord Seaton. Shinguaconse parat dj bien
vieux, il est de taille moyenne, et a une fort grosse tte. Il fait
preuve d'une intelligence peu ordinaire.




                           ETIWANDO--A BALLAD
                             BY JOHN TOMLIN
                               (Extracts.)

                                   I

     Down in the darkful vale of death, forgotten years gone by,
     Ah! who into that secret womb, in memory will fly?
     Back to forgotten memory, a hundred years ago,
     A hundred years ago, or more, thy legends now show?
     A hundred years ago, or more, in silent solitude
     By Etiwando's raging flood, young Etiwando stood!
     Disdain was in his swelling heart, as flashed the meteor o'er.
     His dark black eyes, in liquid fire, a strong resemblance bore!

                                   II

     All motionless as rock he stood, as firm as granite stone,
     By Etiwando's silent tide, in silence all alone;
     His bosom heaving as the tide of Etiwando's flood,
     His forehead swollen by the veins, big with revengeful blood;
     His dark eyes quivered with a light--O God! how strongly fix'd
     They were on time, on space, and seemed as with a devil mix'd;
     As motionless he stood as gazed upon the rising day,
     And seem to speak, and did not speak, but yet his heard did say:

                                   III

     Ho! mandates of the living God, how tyrants little reck!
     Ho! mandates of an earthly king, how galling to the neck!
     How much of evil and of good together here are mix'd
     How much of evil here we find with good to it affix'd!
     Now by the healing blood of Christ will Etiwando swear,
     God help him now to keep the vow--no tyrant now shall swear,
     Nor kingly crown, nor purple robe within a land like this.
     ............................................................

                                   VII

     In council as a prophet, seer, young Etiwando stood,
     None deemed less divine than man, some thought quite a god!
     In councils wise, in battles brave, his countrymen did say,
     That none did more of honor, save Marion in his day.
     ..........................................................

                                   IX

     It was on holy Christmas eve, the moon was shining bright,
     And on old Etiwando shed a flood of ivory light:
     The sentinel was heard at post, a-pacing to and fro--
     ..........................................................

                                  XIV

     Ho! Carolina's Huguenots! rejected sons of France,
     On Briton and on Hessian too, in chivalry advance!
     Ho for your altars and your hearths! arouse, the thought inspires!
     ..........................................................
     Ho Carolina's Huguenots! the battle is begun,
     If lost to give the slavery, or freedom if 'tis won!
     ....................................................

                                  XVII

     Young Etiwando, prophet, seer, young Etiwando stood,
     A sprit quenchless in its fire, a spirit brooding good!
     The Sachem of a perished race, he stood the white man's friend,
     And blest the cause of Liberty, of Freedom to the end!
     In Freedom's cause, on Eutaw's plains, how gloriously he fell,
     The annals of his country point, and will forever tell![161]

[Note 161: Cette ballade contient un pisode des campagnes de la
Caroline lors de la guerre de l'indpendance. Le pote loue Etiwando,
qui suivait le parti des insurgs. Quoique le Sachem n'eut qu'un bien
faux intrt  agir de la sorte, on ne saurait blmer le barde d'exalter
le dfenseur d'une cause qu'il croit sainte.]

                                 ----




                         NARRAGHANSETT WAR SONG

                         BY MRS. FRANCES GREEN


                    Wake Narraghansetts! wake!
                    The foe is in our borders!
                    Come forth for hill and lake;
                    Repel the bold marauders!
                        Disgrace and pains
                        And servile chains
                    Shall Indians languish under?
                        No, we disdain
                        The yengee's chain,
                    And mock his booming thunder!

                    Come forth from vale and plain,
                    From river, wood and fountain;
                    Come, like the hurricane,
                    When storms sweep o'er the mountain!
                        Our cry shall be,
                        For liberty!
                    The strong arm we are baring;
                        For child and sire,
                        And council fire,
                    The foe shall rue our daring!

























End of the Project Gutenberg EBook of Biographie des Sagamos illustres  de
l'Amrique Septentrionale (1848), by Maximilien Bibaud

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