The Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles
Philippines, by Paul De La Gironiere

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Title: Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles Philippines

Author: Paul De La Gironiere

Release Date: June 11, 2007 [EBook #21804]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'UN GENTILHOMME ***




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                               AVENTURES

                                  D'UN

                           GENTILHOMME BRETON

                          AUX ILES PHILIPPINES


  Avec un aperu sur la gologie et la nature du sol de ces les, sur
   ses habitants; sur le rgne minral, le rgne vgtal et le rgne
 animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel;

                         Par P. de la Gironire

          Illustrations d'aprs documents et croquis originaux

                    Par Henri Valentin (des Vosges)


  Paris au comptoir des Imprimeurs-Unis, Lacroix-Comon Quai Malaquais,
              15 et chez L'auteur, 85, Rue de la Victoire

                                  1855

    L'auteur et l'diteur se rservent le droit de traduction et de
                       reproduction  l'tranger.








A MADAME
ANNA BOURGEREL, NE DE MALVILAIN.


Je te ddie mes souvenirs, chre nice. Qui, plus que toi, a des
droits  mon amiti et  ma reconnaissance! Tu entoures mes chers
enfants de toute la sollicitude d'une mre, et remplaces dignement
celle que le sort funeste leur a enleve ds leur bas ge.

L'hommage de ce livre est sans doute un bien faible tmoignage de
ma gratitude; mais j'espre qu'il sera pour ces chers enfants un
souvenir. Il leur rappellera toujours que pour eux tu as fait autant
qu'et pu faire la meilleure et la plus tendre des mres.


Ton oncle et ami,

P. de la Gironire.




INTRODUCTION.


Au rcit de quelques aventures qui m'taient arrives dans mes longs
voyages, plusieurs de mes amis m'avaient souvent engag  en publier
la relation peut-tre intressante.

Rien ne vous sera plus facile, me disaient-ils, puisque vous avez
toujours tenu un journal depuis votre dpart de France.

Cependant j'hsitais  suivre leurs conseils et  cder  leurs
instances, lorsqu'un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des
feuilletons du _Constitutionnel_.

M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de _Mille-et-un Fantmes_,
un _roman_ dans lequel un des principaux personnages, en voyageant aux
les Philippines, m'aurait connu lorsque j'habitais,  _Jala-Jala_,
la colonie que j'y ai fonde.

Je dus croire que le spirituel romancier m'avait rang dans la
catgorie de ses _Mille-et-un Fantmes_; et, pour prouver au public
que j'existe bien rellement, je me suis dcid  prendre la plume,
pensant que des faits de la plus exacte vrit qui pourraient tre
attests par quelques centaines de personnes prsenteraient quelque
intrt, et seraient lus sans trop d'ennui par celui surtout qui
dsirera connatre les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles
j'ai sjourn.




NOTE DE L'DITEUR.


Nous croyons devoir faire prcder ce volume d'un article insr
dans un journal amricain, article sign par M. G.-R. Russel, qui
a longtemps t tmoin de la vie de M. de la Gironire aux les
Philippines.


Les Iles Philippines, Par M. de la Gironire.


A L'DITEUR DE LA TRADUCTION.


Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage
intitul _Vingt annes aux Philippines_, traduit du franais, et qui
a t dernirement publi par MM. Hasper et frres.

L'auteur, M. de la Gironire, m'a envoy le volume franais avec une
lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir,
non-seulement parce qu'elle venait de lui, mais  cause d'une foule
de souvenirs qui se sont reprsents  mon esprit, souvenirs bien
doux et bien agrables d'annes passes.

Le livre de M. de la Gironire a t bien accueilli en Angleterre,
et je crois qu'il a t en partie publi dans l'_Evening Post_
de New-York. Bien des personnes qui l'ont lu m'ont demand avec
intrt des renseignements sur les incidents raconts par M. de la
Gironire. Je considre qu'il est de mon devoir et de toute justice
de vous offrir mon tmoignage et de dire quelques mots en faveur d'un
vieil et estimable ami...

A l'poque dont parle M. de la Gironire, j'habitais les les
Philippines: il tait dj ancien colon  _Jala-Jala_. Quand j'arrivai
 Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs annes je me
suis toujours empress d'aller passer mes moments de loisir dans cette
belle et sauvage habitation. Son hospitalit tait bien plus grande
qu'il ne le dit. Toutes les personnes qui sont alles a _Jala-Jala_,
et elles taient nombreuses, ont t accueillies avec une rare bont,
non-seulement par M. de la Gironire, mais aussi par sa femme, qui
tait la meilleure des femmes, et par son frre, autre lui-mme. Je
les ai connus, et je les ai beaucoup aims. Comme personne n'a t
mieux plac que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me
consulter sur n'importe quel point qui pourrait nuire  la vracit
de Don Pablo, ainsi qu'il tait nomm.

En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes
sur la vracit des incidents, ou supposer qu'il y a de l'exagration
ou de la fiction; on pourrait croire qu'un homme qui parle avec tant
de sans-gne est ptri d'amour-propre, dfaut qui transforme souvent
des vnements ordinaires en prils et dangers imaginaires. Si M. de
la Gironire et t pour moi un tranger, j'avoue que j'aurais
eu des doutes: la lecture de son livre m'et peut-tre laiss une
impression d'incrdulit; mais, connaissant son caractre et sa
position et ce dont il est capable, je suis prt  constater les
vnements. Je suis sr qu'il donne une histoire fidle de sa vie 
Luon; mme personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont
connues. Tout ce qu'il a racont des moeurs des habitants est peint
avec vrit et prcision. Ces dtails m'ont fait une impression bien
vive,  cause du souvenir de mes jours passs au milieu des montagnes
et des broussailles de _Jala-Jala_.

Don Pablo tait un homme remarquable dans cette petite principaut. On
dit que la monarchie pure serait la perfection d'un gouvernement, si
l'on tait sr que les rois sont les plus intelligents et les plus
sages; les sujets placs sous la domination de M. de la Gironire
avaient raison d'tre satisfaits de son pouvoir despotique, qu'il
eut le bon sens d'exercer avec une bienveillance et une justice
qui lui attiraient le respect et la confiance d'un peuple qui sait
distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que
les punitions. Il exerait un pouvoir qui lui tait indispensable
pour vivre parmi ces hommes  demi barbares; il tait trs-courageux,
toujours prt  braver le danger. Son courage n'tait pas bouillant,
mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, mme
en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mrites, mais
il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait
autant. Les environs de sa demeure taient peupls par les hommes les
plus froces, et il s'en inquitait peu. Quand ils devaient l'attaquer,
il allait  leur rencontre, et mme dans leurs repaires. Pourtant sa
maison ne fut jamais envahie pendant son sjour par les brigands. On
le connaissait et l'estimait trop bien pour l'attaquer: mais  peine
l'eut-il quitte, que son successeur fut attaqu et pill. Malgr son
grand courage, il tait modeste; il avait des manires distingues et
trs-bienveillantes; il tait bon pour tous ceux qui l'entouraient,
et les Indiens qui dpendaient de lui lui taient trs-attachs. Son
dpart fut un triste jour pour eux.

Dans sa manire de vivre il y avait un charme inou. On ne peut
comprendre comment il a pu quitter un pays o il tait libre de ses
actions, pour revenir au milieu de la socit. Il avait vaincu ce
dsert et ses sauvages habitants. Quand il a jet un dernier regard
sur le bien-tre et les riches cultures qu'il avait cres autour de
lui  _Jala-Jala_, son coeur a d faiblir. Mais hlas! il tait seul,
rien ne lui restait de ce qui lui tait cher; tous ceux qui l'avaient
soutenu au milieu de ses rudes travaux n'taient plus. Son frre, qu'il
aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne
pouvait rester au milieu d'objets qui  chaque instant lui rappelaient
tant de douleur. La description des vnements extraordinaires de
sa vie dans un pays si peu connu et en mme temps si ravissant est
exacte; et, en attestant que ce sont des faits rels et non des fables,
je ne fais que rendre hommage  un digne ami.


G.-R. Russel.

Juin 1854.

Jamaca-Plaine, prs Boston (tats-Unis).







CHAPITRE PREMIER.

    Naissance de l'auteur.--Premier dpart pour l'Inde.--Deuxime,
    troisime et quatrime voyage.


Mon pre, n  Nantes d'une maison noble, tait capitaine dans le
rgiment d'Auvergne. La rvolution lui fit perdre son grade et sa
fortune; il ne lui resta pour toute ressource que _la Planche_, petite
proprit appartenant  ma mre, et situe  deux lieues de Nantes,
dans la commune de Vertoux.

Au commencement de l'empire il voulut reprendre du service; mais,
 cette poque, son nom et ses sentiments taient un obstacle, et il
choua dans toutes les tentatives qu'il fit pour obtenir le simple
grade de lieutenant.

Sans ressources et presque sans moyens d'existence, il se retira 
_la Planche_ avec toute sa famille.

Il y vcut quelques annes, dans les ennuis et les chagrins que lui
causaient le passage subit de l'opulence  la gne et l'impossibilit
de pourvoir  tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie
de courte dure termina sa triste existence, et ses restes mortels
furent dposs dans le cimetire de Vertoux.

Ma mre, modle de courage et de dvouement, resta veuve avec six
enfants, deux filles et quatre garons; elle continua  habiter la
campagne, et nous donna elle-mme les premiers lments d'instruction.

La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous
livrions, mes frres ans et moi, contriburent  m'endurcir le
corps, et  me rendre capable de rsister  toute espce de fatigues
et de privations.

Cette vie de campagne, de libert, et je puis dire de bonheur, pendant
mes jeunes annes, passa bien vite; et bientt arriva l'poque o les
besoins de mon ducation m'obligrent  aller tous les jours tudier
dans un collge de Nantes: c'taient quatre lieues que j'avais 
faire journellement.

Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je
rentrais  la maison, j'y retrouvais les caresses de notre bonne mre
et les petits soins de deux soeurs, que j'aimais tendrement.

On me destina  la mdecine.

J'tudiai quelques annes  l'Htel-Dieu de Nantes, et je fus
reu chirurgien de marine  un ge o un jeune homme est encore
ordinairement renferm entre les quatre murs d'un collge pour y
terminer ses tudes.

Il serait difficile de se faire une ide de ma joie lorsque je me
vis possesseur de mon diplme de chirurgien.

Ds lors je me considrai comme un tre important qui allait tenir sa
place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-tre
me rendait encore plus joyeux, c'est que je pourrais alors pourvoir
 mon existence et venir en aide  ma mre et  mes soeurs.

J'tais aussi travaill par la maladie de la locomotion et le dsir
de voir des contres lointaines et un nouveau monde.

Vingt-quatre heures aprs ma nomination de chirurgien, j'allai
offrir mes services  un armateur qui expdiait un navire aux
Grandes-Indes. Nous tombmes bientt d'accord sur les conditions. Pour
quarante francs par mois, je m'engageai  faire le voyage.

_La Victorine_, joli trois-mts, tait prte  mettre  la voile pour
les les Maurice et Bourbon.

J'eus bientt fait mes prparatifs de voyage; mais il n'en fut pas
de mme de mes adieux.

Ce premier dpart de la terre natale, cette premire sparation
d'une mre chrie, de frres et de soeurs que j'aimais avec toute la
force de mon jeune coeur, me firent prouver toutes les angoisses et
l'agitation que ressent celui qui sort de l'atmosphre d'affection
et de tendresse o se sont coules ses premires annes.

Les dangers d'une longue navigation et toutes les privations que
j'allais supporter ne me proccupaient pas.

J'tais entirement absorb par la pense de mes parents: une
anne s'coulerait sans les voir, et peut-tre sans avoir de leurs
nouvelles! Une anne, pour moi qui  peine entrais dans la vie, me
paraissait un sicle. Que de malheurs et que d'accidents pouvaient
arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La
crainte de ne pas les retrouver tous  mon retour bouleversait mon
tre; et j'avoue qu'il me fallut plus que du courage pour comprimer
ma douleur, dvorer mes larmes, et, le coeur tout gonfl d'angoisses,
de craintes et d'esprances, m'arracher des bras de ma mre et de
mes soeurs.

Le lendemain de mes tristes adieux, _la Victorine_ m'emportait vers
un autre hmisphre.

J'avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frre
Prudent tait embarqu avec moi. Il tait dj fait  la mer. Ds sa
tendre enfance il avait navigu sur nos vaisseaux de guerre.

Appuy sur les bords du navire, les yeux fixs sur cette terre qui
renfermait toutes mes affections, je conservai la mme attitude
jusqu'au moment o, comme un gros nuage pouss par la bourrasque,
elle disparut  l'horizon.

La mer tait houleuse; de grosses lames ballottaient _la Victorine_
comme un simple esquif.

Ce mouvement que j'prouvais pour la premire fois me produisit bien
vite les symptmes avant-coureurs du mal de mer. Je commenais dj 
prouver de vritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire,
homme d'un caractre factieux, m'adressa la parole:

Docteur, me dit-il, vous commencez  plir; dans quelques minutes
vous donnerez  manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de
votre science et de votre pharmacie? C'est pourtant le moment d'en
user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de
mer. Ce n'est pas comme nous, vieux marins, qui avons l'exprience. Si
je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun
mdicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous gurir.

Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins 
faire de mauvaises plaisanteries  ceux qui, pour la premire fois,
mettent le pied sur un navire. Je lui rpondis navement:

Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possdez un tel
secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne
me manquera pas pour le mettre  excution.

Il s'agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d'une petite
promenade arienne. Prenez les enflchures du grand mt _sous le vent_,
et montez jusqu'aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou
trois heures, si vous n'avez pas peur; et lorsque vous descendrez
vous serez entirement aguerri, et compltement dlivr du mal de mer.

Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutt _sous le
vent_; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j'aurais
eu beaucoup plus de difficults que si j'tais mont au vent. Je le
remerciai cependant d'avoir bien voulu me donner son secret, et je
commenai mon ascension.

Je n'tais pas encore rendu  la grande hune, que deux matelots,
beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et
m'amarrrent dans les enflchures. Je leur demandai si leur intention
tait de m'empcher de me gurir du mal de mer.

Non srement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la
premire fois au mt doit payer son tribut; et si vous nous promettez
de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer
votre promenade.

J'avais trop grande hte de me gurir pour les refuser; et, aprs
leur avoir donn ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre
d'une pice de cinq francs, ils me laissrent en libert.

Malgr tout le danger que court celui qui se livre pour la premire
fois, par un gros temps,  un pareil exercice, j'arrivai aux barres
de perroquet, et je m'y cramponnai le mieux qu'il me fut possible.

Si les premiers balancements de _la Victorine_ avaient produit sur moi
ce malaise prcurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que
j'prouvais en haut du mt m'eurent bientt rendu tout  fait malade,
et  tel point, que je ne conois pas que j'eusse le courage de passer
trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles.

Mais j'tais de si bonne foi, j'avais tellement peur que par lchet
l'exprience que je faisais ne manqut son effet, que ce ne fut
qu'aprs trois heures que, le corps bris, l'estomac compltement vide,
et le coeur toujours sur les lvres, je descendis.

Je n'en pouvais plus, et j'allai me coucher. La position horizontale,
le mouvement du navire, qui n'tait plus  comparer  celui que
je venais d'prouver, me remirent un peu; je m'endormis, et ne me
rveillai que le lendemain, tourment par un dvorant apptit. Un
copieux djeuner me restaura compltement.

Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n'ai ressenti le mal
de mer. Dois-je ce bienfait  mes trois heures passes sur les barres
de perroquet? Cela peut tre; en tous cas, je ne voudrais conseiller
 personne d'en faire l'exprience.

La premire terre que nous dcouvrmes fut, sur la cte d'Afrique, les
les Canaries. Nous vmes au-dessus des nuages le pic de Tnriffe,
et passmes si prs de l'le de Feu, que pendant quelque temps nous
nous trouvmes dans une atmosphre aussi parfume qu'elle pourrait
l'tre au milieu d'un bois d'orangers en fleurs.

Tout l'quipage tait en parfaite sant. Nous jouissions d'un temps
et d'un climat superbes: chacun de nous s'tait cr des occupations,
et, malgr la monotonie qui rgne toujours  bord d'un navire en
pleine mer, les journes s'coulaient rapidement.

Une seule chose me tourmentait, c'tait mon frre. Son modeste grade
de pilotin l'obligeait d'excuter des travaux pnibles et souvent
dangereux. J'aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me
l'et permis; mais  bord d'un navire la discipline exige que chacun
garde son rang et sa position.

Mon frre, d'un caractre gai, courageux, et d'une capacit au-dessus
de son ge, avait un si grand dsir de devenir un bon marin, que rien
ne lui cotait pour atteindre ce but.

Nous arrivmes au passage de l'quateur. La crmonie du baptme, qui
a t dcrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se clbra 
bord de _la Victorine_ avec toute la pompe possible. Le _bonhomme la
Ligne_, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque nophyte reut
le baptme, et pronona le serment exig par les marins lis _par la
foi conjugale_.

Nous passmes, trop rapidement pour que je m'y arrte, _l'le de
l'Ascension_ et _le cap de Bonne-Esprance_, si connus.

_La Victorine_, aprs un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis.

Le lendemain, je descendis  terre: j'avais hte de parcourir une ville
situe  trois mille lieues de ma patrie, et qui, selon l'ide que
je m'tais forme, devait entirement diffrer de nos cits d'Europe.

Je fus, je l'avoue, bien dsappoint.

Le Port-Louis, capitale de l'le Maurice, me fit l'effet d'une de
nos villes de France; j'y retrouvai  peu prs les mmes costumes,
les mmes usages, les mmes hommes,  cela prs de quelques ngres
esclaves qui singeaient les blancs, et de quelques mtisses qui
jouaient les grandes dames.

On y donnait des bals, on y jouait l'opra, et l'on s'y battait en
duel comme  Paris, et peut-tre plus qu' Paris.

Les hautes montagnes de _Piterbott_, _le Pouce_, et les fruits,
taient seuls diffrents; on y mangeait cependant des pches qui,
pour le got, ne diffraient en rien de celles d'Europe.

Aprs six mois passs  Maurice et  Bourbon, _la Victorine_ remit
 la voile.

Trois mois aprs, elle rentrait dans le golfe de Gascogne, et bientt
nous dcouvrmes la terre de France, o j'allais enfin retrouver les
personnes dont je m'tais spar si pniblement.

L, si mon dpart m'avait fait prouver les sensations douloureuses
que j'ai si faiblement dcrites, mon arrive m'en fit supporter
sans doute une de moins longue dure, mais peut-tre plus cruelle et
plus poignante.

Nous approchions  vue d'oeil de notre destination, et dans quelques
heures nous allions tre au port. Mais avec quelle lenteur marchait
_la Victorine_! Que les minutes me paraissaient longues! J'tais
agit par une impatience, par un mouvement fbrile indfinissable,
et surexcit sans doute par les mortelles inquitudes o je me
trouvais. Pendant mon sjour  Maurice, je n'avais reu qu'une seule
fois des nouvelles de ma famille. Depuis lors, six mois s'taient
couls: trouverai je tout le monde  mon arrive, ou n'aurai-je
point  dplorer d'affreux malheurs? Telles taient mes penses,
tels taient mes tourments, lorsque _la Victorine_ laissa tomber
l'ancre dans le port de Saint-Nazaire,  l'entre de la Loire.

L, dans une agitation toujours croissante, il me fallut attendre la
visite de la douane et rester en proie  mes mortelles inquitudes,
perdre toute une nuit qui fut employe  remonter le fleuve jusqu'
Nantes, o enfin je dbarquai.

J'aurais voulu courir, voler chez un parent dont la demeure tait la
plus rapproche du lieu de mon dbarquement; mais je tremblais comme la
feuille, et mon agitation tait si grande, que mes jambes, si agiles
 cette poque, me refusaient le service; je marchais en chancelant,
et la tte me tournait comme si j'avais t ivre. Sur ma route,
je rencontrai un de mes oncles. Je me prcipitai dans ses bras sans
pouvoir prononcer un seul mot; puis, tout  coup je m'en loignai de
quelques pas et le regardai fixement pour examiner sa physionomie, car
je n'osais pas l'interroger. Il me comprit, et en souriant il me dit:

Tout le monde t'attend avec impatience.

Jamais de plus douces paroles n'avaient rsonn  mes oreilles, et
il s'opra en moi un changement subit. Mes jambes avaient recouvr
leur force et leur agilit, ma tte ne tournait plus.

Un instant aprs, j'embrassais ma bonne mre et mes soeurs. Mes
deux frres ans taient absents. Henri tait  quelques lieues de
Nantes, dans une petite ville de Bretagne; et Robert s'tait tabli
 Porto-Rico, o il exerait la mdecine.

Je n'ai point voulu fatiguer mon lecteur par la narration de tout ce
qui me fut particulier pendant un sjour de six mois aux les Maurice
et Bourbon, et donner des dtails sur des pays trop connus et trop
souvent dcrits par tous nos voyageurs.

Maintenant j'indiquerai trs-sommairement les deux autres voyages
qui suivirent celui-ci, pour arriver brivement aux Philippines.

Je restai un mois  terre, entour de l'affection de ma mre et de mes
soeurs; malgr leurs soins assidus, l'ennui ne tarda pas  s'emparer
de moi.

Je fis un second voyage  Maurice, et ensuite un troisime aux
Philippines.

Je passai trois mois dans le port de Cavite, temps tout  fait
insuffisant pour m'initier aux coutumes et aux usages de ce pays,
qui me paraissait si diffrent de tout ce que j'avais vu jusqu'alors,
mais assez cependant pour apprcier l'admirable et belle vgtation
que j'avais dj remarque  Sumatra et  Java, et entendu raconter,
par les naturels, mille anecdotes sur des races de sauvages qui
habitent l'intrieur des montagnes.

Tous ces rcits et cette belle et riche nature enflammaient mon
imagination et me faisaient vivement dsirer d'avoir mon entire
libert, pour parcourir un pays qui avait dj pour moi tant d'attraits
et de merveilles.

De retour en France, je ne rvais plus qu' faire un second voyage
 Manille.

L'occasion ne tarda pas  se prsenter. Un trois-mts fut annonc pour
les Philippines; j'obtins facilement  m'y embarquer comme mdecin.

Je me sparai alors de mon pauvre frre Prudent. Nous nous fmes nos
derniers adieux;--nous ne devions plus nous revoir.

Enfin, aprs avoir pass six fois le cap de Bonne-Esprance,
j'entrepris ce quatrime voyage, qui devait m'loigner pour vingt
ans de ma patrie.

Le 9 octobre 1819, je m'embarquai sur _le Cultivateur_, vieux
trois-mts  moiti pourri, command par un vieux capitaine qui
n'avait pas navigu depuis de longues annes.

Ainsi, vieux capitaine et vieux navire, telles taient les conditions
dans lesquelles j'entrepris ce voyage; je dois ajouter que j'avais
obtenu une augmentation de solde.

Nous relchmes  Bourbon; nous parcourmes toute la cte de Sumatra,
une partie de Java, les les du dtroit de la Sonde, celles de Banca;
et enfin, le 4 juillet 1820, plus de huit mois aprs notre dpart de
Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille.

_Le Cultivateur_ alla mouiller prs de la petite ville de Cavite.

J'obtins la permission de m'installer  terre, et je pris un petit
logement  Cavite mme, distante de Manille de cinq  six lieues.

La libert que je venais d'obtenir de m'installer  Cavite ne
m'affranchit pas de mes engagements envers mes armateurs; je conservai
mon emploi  bord du _Cultivateur_, et continuai  donner mes soins
 son quipage.

Dans les annes 1819 et 1820, notre commerce avait fait de nombreuses
expditions aux Philippines; plusieurs navires franais taient dans
le port de Cavite; parmi leurs officiers je fis quelques connaissances,
et me liai d'amiti avec MM. de Malvilain, dont je parlerai plus loin,
Drouand, qui commandait un brick de Marseille, et enfin avec le docteur
Charles Benot, mdecin de _l'Alexandre_, grand trois-mts de Bordeaux.

Benot eut quelques difficults avec son capitaine; il dbarqua 
Cavite et vint s'installer chez moi.

Nous faisions donc mnage ensemble, vrai mnage de garon. Notre
personnel se composait d'un vieil Indien, qui remplissait les fonctions
de cuisinier, et d'un trs-jeune, cumulant les fonctions de valet de
chambre, de palefrenier, de laquais, etc.

Le temps s'coulait pour nous rapidement, et dans toute l'insouciance
du jeune ge qui jouit du prsent sans penser  l'avenir, lorsqu'un
incident imprvu vint nous sparer.

Un dimanche, je passais la soire chez le gouverneur de Cavite;
Benot s'y prsenta, les vtements en dsordre et les traits aussi
altrs que s'il venait d'tre frapp d'un grand malheur.

Nous sommes vols, dit-il, pills, dvaliss; nous ne possdons
plus rien; notre valet de chambre a bris nos malles, s'est empar
de notre argent, de nos vtements, de tout ce que nous possdions,
puis il a pris la fuite.

La physionomie de Benot m'avait fait croire  une bien plus grande
catastrophe que le malheur qu'il venait de m'annoncer, ce qui me fit
lui rpondre presque en souriant:

Est-ce pour si peu de chose que vous tes ainsi boulevers? Cela
n'en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlev une fortune,
car vous et moi nous ne possdions pas grand'chose; et si, comme vous
le dites, nous avons tout perdu, nos navires, o nous sont assurs
un gte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous,
et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s'il est possible
d'aller  sa poursuite.

Nous nous rendmes  notre demeure, o bientt j'eus la conviction
que mon ami Benot avait raison pour ce qui le concernait; Santiago
s'tait littralement empar de tout ce qui lui appartenait, mais il
avait scrupuleusement respect tout ce qui tait  moi.

Cette dfrence de Santiago pour moi tait une nigme; quelques jours
aprs, mon vieux cuisinier me l'expliqua ainsi:

Votre compatriote, me dit-il, n'est pas un bon chrtien, c'est un
_judio_ (_juif_). Jamais il ne prie pendant l'_Anglus_; tout au
contraire, lorsque la cloche annonce aux fidles de se recueillir,
il prend son flageolet et se met  jouer, comme s'il voulait tourner
en drision la prire.

C'tait la vrit, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une
oeuvre mritoire en dpouillant un mcrant.

Aprs avoir fait mon inventaire, je fus touch de l'affliction de mon
ami; je lui proposai de nous mettre  la poursuite de Santiago. Nous
montmes  cheval, et prmes la direction qu'il avait d suivre.

La nuit tait trs-obscure; nous avions de la peine  diriger
nos chevaux;  peu de distance du bourg de _San-Roque_, nous nous
jetmes dans des sables mouvants, o nos montures enfonaient jusqu'
mi-jambes; Benot, qui n'tait pas bon cavalier, fit une chute qui
le dmoralisa compltement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le
lendemain il partit pour la capitale, o il esprait que s'tait
rfugi son voleur; ce ne fut que plusieurs mois aprs que je le
revis  Manille.

Benot parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limit
pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur
l'paule, je me mis  parcourir le pays dans tous les sens.

Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais
de longues courses dans les campagnes, moins occup  chasser qu'
admirer cette magnifique nature.

Je savais dj un peu d'espagnol, auquel je pus bientt ajouter
quelques mots _tagalocs_.

tait-ce comme une excitation potique? tait-ce un dsir vague
d'affronter des dangers? J'aimais surtout  frquenter les lieux
retirs que l'on disait infests de bandits; plus d'une fois j'en
rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en
respect, et je n'en avais pas peur.

Je puis dire qu' cette poque (et ce n'tait sans doute pas bravoure)
j'avais si peu le sentiment du pril que j'tais toujours prt  me
mettre en avant lorsqu'il y avait un danger  courir.

Je voulais tout voir, tout exprimenter par moi-mme: non-seulement
la belle vgtation qui se dveloppe si majestueuse sur le sol des
Philippines fixait mon attention, mais aussi les moeurs, les habitudes
des naturels, si diffrentes de tout ce que j'avais vu jusqu'alors,
excitaient  un haut degr ma curiosit.

J'allais de nuit  des ftes indiennes dans un grand bourg prs de
_Cavite_, _San-Roque_, dont les habitants, tous marins ou ouvriers,
sont connus pour les hommes les plus mchants et les plus pervers
des _Philippines_.

Dans ces ftes, plusieurs fois j'avais assist  des rixes sanglantes,
et vu tirer les poignards pour une futilit; souvent mme je m'tais
interpos avec succs comme mdiateur dans ces dbats.

Une nuit, j'tais rest plus tard que de coutume  un bal; je me
rendais seul du bourg  la ville, en traversant la presqu'le qui les
spare, lieu dsert et renomm pour les nombreux assassinats qui s'y
commettent;  peu de distance de moi j'entendis des voix confuses,
entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un
bruit sourd, tel que les sanglots d'une personne qu'on touffe.

Deux heures du matin, une nuit obscure taient trop favorables  des
malfaiteurs pour ne pas me faire prsumer que c'tait un crime qui
s'accomplissait; sans trop rflchir, je m'avanai vers l'endroit
d'o le bruit continuait  se faire entendre.

Je n'avais fait que quelques pas, lorsque j'aperus un groupe d'Indiens
qui me parurent entraner une personne vers le bord de la mer; je
compris de suite leur intention, et, quelques minutes plus tard,
ils allaient sans doute prcipiter une victime dans les flots.

Je m'avanai rsolment  son secours, et, levant la voix le plus
qu'il m'tait possible, dans l'espoir d'tre entendu par quelques
passants attards, je criai:

Que faites-vous? Vous tes au moins six contre un. Lchez cet homme
que vous maltraitez, ou nous allons voir!

Soit surprise de s'entendre apostrophs dans un moment si inattendu,
soit par crainte, ils s'arrtrent, et me rpondirent:

Laissez-nous, nous savons ce que nous faisons; c'est un Anglais qui
nous doit une piastre, et qui ne veut pas nous payer.

Un Anglais n'a jamais refus de payer ses dettes, il y a sans doute
un malentendu; lchez-le sans rpliquer, et je rponds pour lui.

L'assurance avec laquelle je leur parlais leur fit croire que je
n'tais pas seul; ils lchrent l'Anglais, qui d'un bond sauta jusqu'
moi, et, libre du billon qui l'empchait un instant avant de crier, il
se mit  jurer comme un dsespr. Les Indiens m'entourrent, et tous
 la fois cherchrent  me donner des explications presque en forme
de menaces, car ils voyaient bien alors que j'tais seul. Je ne voulus
pas les couter, et, m'adressant  l'Anglais dans une langue que sans
doute il ne comprenait pas, mais familire aux Indiens, je lui dis:

Vous avez tort, ces braves gens vous ont rendu un service, et vous
ne voulez pas le reconnatre; ils vous rclament une piastre, je la
paye pour vous. Que tout soit fini, suivez-moi; et vous, mes amis,
voil votre salaire, retirez-vous.

La piastre accepte, toute explication devenait inutile. Les Indiens
nous accompagnrent jusqu' l'extrmit de la ville; l ils nous
quittrent, en me faisant de fortes protestations de dvouement et
de reconnaissance, de leur avoir vit, comme ils le disaient, la
ncessit de se venger d'un mauvais dbiteur.

L'Anglais, matelot ou novice d'un navire qui tait en rade, aprs
m'avoir remerci, retourna  son bord, et je n'en entendis plus parler.

Peu de jours aprs cette petite anecdote, je fus oblig d'interrompre
mes promenades et mes excursions favorites. Le _cholra_, ce terrible
flau, venait de se dclarer  Manille.




CHAPITRE II.

    Cholra  Manille.--Massacre des Europens.


Ce fut au mois de septembre 1820 que le cholra fit irruption pour
la premire fois  Manille [1].

Jusqu' cette poque, ce terrible flau n'tait point encore sorti
du continent indien, lorsqu'un navire charg d'toffes de coton,
parti de Madras, pouss par une tempte, arriva  Manille, lieu de
sa destination.

Il avait prouv des avaries. Plusieurs ballots d'toffe avaient
t mouills d'eau de mer. Le consignataire les fit remettre  des
blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, _Sanpaloc_.

A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se dclara
parmi eux; et, quelques jours aprs, elle svissait dans toute la
population du faubourg.

De l elle passa  Manille, et bientt envahit toute l'le de Luon.

Ds son dbut, cette pidmie moissonnait des milliers d'Indiens.

Les rues de Manille taient sillonnes, la nuit et le jour, de chariots
remplis de cadavres.

Les habitants, renferms chez eux, employrent divers moyens pour se
prserver de la contagion.

Dans quelques maisons on brlait des herbes aromatiques, on enfumait
toutes les chambres;

Dans d'autres, on inondait les appartements de vinaigre.

Mais rien n'arrtait la mortalit; la consternation tait
gnrale. Aussi plus d'affaires, plus de promenades, plus de
distraction.

Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants,
prosterns devant l'image du Christ, imploraient  haute voix sa
misricorde.

Quelques mdecins espagnols s'taient enfuis de la capitale; et ceux
qui restrent, avec deux Franais, MM. Godefroy et Charles Benot, ne
suffisaient point aux nombreux malades qui rclamaient leur assistance.

Les Indiens, qui n'avaient jamais vu pareille mortalit, s'imaginrent
que les trangers empoisonnaient les fontaines et les rivires,
pour dtruire la population et s'emparer du territoire.

Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientt
de bouche en bouche.

Le gnral qui gouvernait l'le en fut prvenu. C'tait alors
M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime.

Soit qu'il ne vt aucun danger pour les trangers, soit qu'il ft
trop proccup lui-mme des effets dsastreux de l'pidmie, il ne
prit aucune prcaution pour la scurit de ses htes.

Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon dpart de France, commena un
pouvantable massacre  Manille et  Cavite.

M. Victor Godefroy le mdecin, et son frre le naturaliste, arrivs
depuis peu  Manille, logeaient avec quatre Franais, tous officiers
de la marine du commerce, dans le faubourg de _Santa-Cruz_.

Ce jour-l, le mdecin sortit de trs-bonne heure pour voir un malade.

Dans la rue, quelques Indiens commencrent  lui crier qu'il tait
un empoisonneur.

Peu  peu le nombre augmenta, et bientt il se vit entour d'un
groupe menaant.

Des alguazils arrivrent, s'emparrent de lui, et, comme un coupable,
le conduisirent  la maison communale.

Au moment o ils allaient lui passer la tte dans un _bloc_ [2] pour
le tenir prisonnier, Godefroy, qui n'avait jamais vu une pareille
machine, se figura qu'elle tait un instrument de supplice, et qu'on
voulait s'en servir pour l'trangler.

Dans l'espoir de conserver sa vie, il sauta par une croise,
et s'enfuit.

Les Indiens coururent aprs lui, l'atteignirent, et, aprs lui avoir
assn deux coups de sabre sur la tte en guise de correction, ils lui
lirent les mains et le conduisirent chez le corrgidor de _Tondoc_,
M. Varela, crole de Manille, homme superstitieux et sans instruction,
qui tremblait pour lui-mme et croyait autant aux empoisonneurs que
les Indiens.

Il fit venir Godefroy en sa prsence, lui adressa quelques paroles
et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une
fiole contenant quelques onces de laudanum.

Le corrgidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre
Godefroy en consquence, et l'envoya en prison.

Pendant l'interrogatoire qu'avait subi le prtendu empoisonneur,
quelques milliers d'Indiens s'taient runis sous les fentres du
corrgidor, demandant qu'on leur livrt le prisonnier. Le corrgidor,
pour les calmer, se prsenta  son balcon, et  haute voix leur dit:

_Hijos_ (_enfants_), l'empoisonneur est en sret dans la prison,
et il sera puni selon la gravit de son crime. Nous allons bien
voir s'il est coupable: voici un flacon trouv sur lui, contenant
un liquide qui me parat bien suspect; mais il faut nous assurer si
c'est bien du poison. Ainsi, que deux d'entre vous m'amnent un chien,
et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.

Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui prsentrent un petit
chien; l'un lui ouvrit la gueule, tandis que l'autre lui versa dans
le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que
cette grande quantit de narcotique produisit son effet; le chien
fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui
annonait sa mort.

Le corrgidor et les Indiens n'eurent alors plus de doute;
l'exprience qu'ils venaient de faire tait une preuve vidente du
crime d'empoisonnement.

Le premier fit instruire le procs de son prisonnier, tandis que la
foule des Indiens se dirigea vers la maison o se trouvait Godefroy
le naturaliste, avec ses amis.

Runis sous les croises, ils n'osrent d'abord pas les attaquer; ils
se contentrent de jeter des pierres dans les fentres, et de crier:
_Mort aux empoisonneurs_!

Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix
soldats pour protger la demeure des trangers. Ceux-ci, effrays par
les menaces et les clameurs des Indiens, s'taient runis dans leur
salon, avaient charg quelques paires de pistolets, et s'apprtaient
 faire feu sur celui qui aurait os franchir le seuil de la porte.

Le sergent et sa petite troupe montrent l'escalier et se prsentrent
 la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu'ils venaient les attaquer,
firent feu sur eux: aussitt les soldats, sans attendre aucun ordre
de leur chef, dchargrent leurs armes sur les malheureux Franais,
qui tous tombrent percs de balles.

Le sergent, effray de la mprise que sa troupe venait de commettre,
se retira.

Les Indiens alors les remplacrent, poignardrent les blesss,
pillrent, brisrent les meubles, et ne se retirrent qu'aprs avoir
accompli leur oeuvre de meurtre et de dvastation.

L'un d'eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de
la foule qui encombrait la rue, lve la voix et dit:

Mes frres, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les
empoisonneurs qui veulent nous faire tous prir; n'attendons pas que
les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mmes!

Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et
superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent
diverses directions pour se rendre dans les quartiers o demeuraient
les trangers.

Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrcargue
Pasquier; Grosbon, fils du gnral du mme nom, et un matelot,
demeuraient dans le faubourg _San-Gabriel_.

Ils furent prvenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils
fermrent leurs portes. Mais quelle rsistance pouvaient opposer de
faibles portes  une troupe d'assassins dj ivres de sang et du dsir
du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientt envahie. La mort leur
paraissant invitable, ils se dcidrent  fuir, chacun du ct o
il esprait trouver une issue.

Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais  peine s'y tait-il
rfugi, que les agresseurs, le sabre et le poignard  la main, se
prcipitrent sur lui et le percrent de mille coups, lui arrachrent
les membres, et les jetrent tout palpitants par les croises.

Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s'accomplissait, Pasquier,
Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient
travers une petite cour, escalad un mur, et avaient t reus dans
un jardin par madame _Escarella_, femme d'un courage hroque.

Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais  peine
venait-elle d'en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang
de l'infortun Dibard, se prsentrent devant elle et lui demandrent
la proie qui venait de leur chapper.

Les Franais, rpondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde,
et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte,
vous commencerez par m'assassiner moi-mme. Vous tes des lches;
retirez-vous, ou le gouverneur que j'ai envoy prvenir ne tardera
pas  vous faire chtier comme vous le mritez.

L'nergie et la rsolution de cette courageuse femme imposrent assez
aux assassins pour les obliger  se retirer, et ils allrent chercher
dans un autre quartier des victimes moins bien dfendues.

A peu de distance du lieu o venait de se commettre le meurtre du
capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux
_l'Alexandre_. Il avait avec lui six personnes de son bord.

Tous taient  table lorsque les Indiens envahirent leur maison 
l'improviste, se prcipitrent sur eux et les gorgrent, sans qu'un
seul chappt.

Au mme instant, trois Anglais, dans une maison contigu, subissaient
le mme sort que les malheureux Franais.

M. Darbel, grant d'une habitation sur les bords du _Pasig_, pour
se soustraire  la fureur de ses ouvriers, s'tait jet dans une
pirogue qu'il dirigeait vers Manille, o il esprait se mettre sous
la protection des Espagnols.

Poursuivi, prs d'tre atteint dans sa frle embarcation, il sauta 
terre; mais bientt il se voit entour par les Indiens, et, considrant
sa perte comme invitable, il se rsignait  mourir. Adoss  un mur,
il avait dj reu trois coups de sabre, lorsqu'un mtis, tmoin de
la cruaut de ses compatriotes, s'lana hors de sa maison, carta
la foule, s'empara de Darbel dj presque vanoui, l'entrana, et
l'emporta, pour ainsi dire, jusqu' sa demeure.

Cet acte de courage et de dvouement sauva la vie  Darbel et fut
cause de la mort du gnreux mtis. L'motion qu'il avait ressentie et
l'effort qu'il avait fait lui produisirent de violentes palpitations
de coeur, qui se terminrent par la rupture d'un anvrisme.

Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les
crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur
des personnes isoles et surprises sans dfense. Je terminerai ce
dplorable tableau par le rcit d'un dernier drame auquel un de nos
compatriotes, qui habite Paris, chappa comme par miracle.

M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine
de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, taient
dans un htel tenu par un Allemand nomm Antelmann.

La foule des Indiens arms et leurs clameurs les avertirent du
danger qu'ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite
tant impossible, ils se rfugirent dans une chambre  coucher,
et fermrent la porte.

L'officier se mit  la croise, s'en retira aussitt, et dit 
Gautherin:

Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu,
que faire?

Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.

Me cacher sous le lit,  quoi cela m'avancerait-il?

A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-tre 
gagner du temps jusqu' ce qu'on vienne  notre secours. Je voudrais
bien avoir la mme facilit que vous pour me cacher; mais vous voyez
mon embonpoint.

Pendant ce court dialogue, les Indiens taient arrivs  la porte et
y frappaient  grands coups. Il n'y avait plus un moment  perdre; les
deux amis s'embrassrent, se firent leurs derniers adieux. L'officier
se cacha sous le lit. Gautherin, rest seul, se blottit derrire un
coffre, et se recouvrit la partie suprieure du corps avec une natte.

A peine tait-il dans sa cachette que la porte fut enfonce, et une
foule d'Indiens se prcipita dans la chambre.

Ds leur entre, ils aperurent le malheureux officier de hussards:
ils le tirrent par les pieds, divisrent son corps par morceaux,
dchirrent ses membres et les jetrent par les croises  leurs
amis, qui n'avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de
notre compatriote.

Gautherin, de sa cachette, avait assist malgr lui  cette horrible
scne, et le sang de son ami avait inond la natte qui le recouvrait.

Quelle motion et quelle angoisse ne devait-il pas prouver? et quel
courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilit? Le moindre
mouvement, un souffle, pouvait le faire dcouvrir! Heureusement la
Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver
la vie.

Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes  sacrifier, tournrent
leur rage contre les meubles, et se mirent  les briser. Pendant cette
oeuvre de destruction, l'un d'eux tira la natte qui drobait Gautherin
 leur vue. Celui-ci, ds qu'il se vit dcouvert, se leva subitement.

Cette apparition inattendue d'un homme de la force et de la stature
de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et
d'hsitation. Gautherin en profita pour leur dire:

Je suis chrtien comme vous, ne me tuez pas!

Mais  peine avait-il prononc ces mots, que deux coups de sabre
lui faisaient deux profondes blessures  la tte; ces deux coups de
sabre produisirent sur lui une raction, un mouvement de rage contre
les assaillants.

Soutenu par le dsir de conserver son existence ou de prir en se
dfendant, il passa sa main sur ses yeux inonds du sang qui coulait
de ses blessures, et se prcipita au milieu de ses ennemis, les
culbutant, les renversant  coups de poing et  coups de coude. Il
parvint  retrouver l'escalier, renversa tout ce qui s'opposait 
son passage. Ce ne fut pas nanmoins sans un rude coup de lance dans
le ct; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux
autres, ne l'arrta pas.

Arriv au rez-de-chausse, toujours poursuivi par ses ennemis, il
entra dans une salle de billard: aprs en avoir fait le tour, il
se disposait  se prcipiter par la porte qui donnait sur une rue,
lorsqu'il vit un Indien arm d'un norme sabre et qui l'attendait
au passage, brandissant son arme, tout prpar  lui enlever la tte
d'un seul coup.

Gautherin crut alors sa mort invitable; cependant son courage ne
l'abandonna point encore, et, au moment o il allait recevoir le
dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit
dvier la lame du sabre, qui vint lui frapper  plat sur la figure,
mais avec tant de force, qu'tourdi par ce coup, il tomba vanoui
dans la rue.

Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d'un poste voisin,
attirs par la curiosit, le transportrent  leur corps de garde. Ils
le jetrent sur un lit de camp.

L'intrpide Gautherin tait revenu  lui, ses blessures le faisaient
horriblement souffrir, celle du ct surtout; il tait dvor d'une
soif ardente, il demanda un peu d'eau pour l'tancher.

Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prt  mourir,
ne faisaient pas attention  sa demande.

Cependant un cur indien, que le hasard avait amen au corps de garde,
s'approcha et lui dit:

tes-vous chrtien?

Oui, je suis chrtien comme vous, lui rpondit Gautherin.

Eh bien, puisque vous tes chrtien, je vais vous confesser, et vous
administrer les sacrements.

Hlas! me confesser, cela m'est impossible; je me meurs, et vous
voyez qu' peine je puis dire une parole.

En ce cas, dit le bon cur, l'absolution sera suffisante pour mourir
dans la grce de Dieu.

Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.

Aprs cette funbre crmonie, accomplie sans cierges, sans appareil,
et en prsence seulement de quelques soldats, le bon cur pria le
sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu
d'eau au mourant et de faire bander ses plaies.

Ce premier pansement, l'eau que Gautherin venait de boire avec tant
d'avidit, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de
consolation que lui avait adresses le ministre de Dieu lui rendirent
l'esprance et ranimrent son courage.

Tous les vnements que je viens de raconter s'taient accomplis
dans l'espace de huit heures. L'obscurit avait ramen le calme,
les assassins s'taient retirs dans leurs demeures.

La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait
ferm ses portes et tait reste trangre  tous les crimes commis
dans les faubourgs, les rouvrit ds que la nuit fut venue, pour donner
passage  quelques personnes charitables qui voulaient secourir les
malheureux trangers chapps aux assassins.

Le colonel Manuel Ola, accompagn de quelques soldats, parcourut
tous les faubourgs, recueillit les blesss et ceux qui, par miracle,
s'taient soustraits au poignard des Indiens.

Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous
 la citadelle, o non-seulement ils furent en sret, mais o ils
trouvrent aussi le commandant don Alexandro _Pareo_ et toute sa
famille, qui entourrent nos malheureux compatriotes des soins et
attentions que mritait leur position.

Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et
parcoururent de nouveau les faubourgs, esprant y trouver encore
quelques victimes.

Le gnral Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une
rvolte gnrale, et n'osa pas encore prendre les mesures de rigueur,
seules capables d'arrter les crimes de ces forcens.

L'archevque, revtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement 
la main, accompagn de tout son clerg, parcourut la grande rue d'_el
Rosario  Binondoc_, priant et exhortant les Indiens  rentrer dans
l'ordre, et  se repentir des crimes qu'ils avaient commis la veille
sur d'innocentes victimes.

Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prlat, ne
trouvant plus d'trangers europens  gorger, ils tournrent leur
rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux
massacres.

Alors les principales autorits de Manille se runirent chez le
gouverneur, et lui firent comprendre la ncessit d'arrter par la
force le dsordre et les crimes qui se commettaient.

Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des
mesures qui lui taient presque imposes par les hommes les plus
honorables de Manille.

Des troupes furent envoyes dans les faubourgs, des canons furent
braqus  toutes les embouchures de rues, et ordre fut donn de tirer
sur tous les groupes forms de plus de trois personnes.

Les Indiens, effrays de ces mesures svres, rentrrent chez eux;
le bon ordre fut rtabli, et la justice espagnole punit du dernier
supplice tous les coupables qu'elle put dcouvrir [3].

Je fus aussi traqu dans Cavite, mais je parvins  m'chapper; je me
jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me rfugier 
bord du _Cultivateur_.

Il n'y avait pas dix minutes que j'tais sur le trois-mts, lorsqu'on
vint me chercher pour donner des soins au second d'un navire amricain,
qui venait d'tre poignard  son bord par des gardes de la douane.

Je terminais le pansement, quand des officiers de diffrents navires
franais me prvinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire
de Marseille, tait rest  terre, et qu'il tait peut-tre encore
temps de le sauver.

Il n'y avait pas un moment  perdre; la nuit approchait; il fallait
profiter de la dernire demi-heure de jour; je partis dans un canot,
et en arrivant  terre je donnai l'ordre  mes matelots de se tenir
assez loin du rivage pour viter une surprise de la part des Indiens,
mais assez prs cependant pour aborder promptement si le capitaine
ou moi leur faisions un signal.

Je me mis aussitt  la recherche de Drouant.

Arriv  une petite place appele _Puerta Baga_, j'aperus un groupe
de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que
c'tait de ce ct que je devais diriger mes recherches.

Je m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortun Drouant,
ple comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans
la poitrine; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine,
et je les repousse assez violemment l'un et l'autre pour les sparer.

Sauvez-vous! criai-je en franais au capitaine: un canot vous attend.

La stupfaction des Indiens avait t telle, qu'il put s'chapper
sans qu'on songet  le poursuivre.

Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas o je m'tais
engag. Quatre cents Indiens m'entouraient: il fallait payer d'audace.

Je dis en tagaloc  celui qui avait voulu frapper le capitaine,
qu'il tait un lche. L'Indien bondit jusqu' moi; il lve son arme:
je lui applique sur la tte un coup d'une petite canne que je tenais
 la main; il demeure un instant tonn, et se retourne vers ses
compagnons pour les exciter.

De tous cts les poignards sont tirs; la foule forme autour de moi
un cercle qui va toujours en se rtrcissant.

trange fascination du blanc sur l'homme de couleur! De ces quatre
cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me
frapper tous ensemble.

Tout  coup, un soldat indien arm d'un fusil fend la foule; il donne
un coup de crosse  mon adversaire, lui arrache son poignard, et,
prenant son fusil par la baonnette, il le fait tourner au-dessus
de sa tte, et excute un moulinet qui agrandit le cercle d'abord,
et disperse ensuite une partie de mes ennemis.

Fuyez, Monsieur! me dit mon librateur; maintenant que je suis l,
personne ne touchera un de vos cheveux. En effet, la foule se spare
et me laisse le passage libre; j'tais sauv sans savoir par qui et
pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:

Vous avez soign ma femme qui tait malade, et vous ne m'avez pas
demand d'argent; j'acquitte ma dette.

Le capitaine Drouant devait tre parti dans le canot; il ne m'tait
plus possible de me rendre  bord du _Cultivateur_.

Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant
de l'obscurit, lorsqu'au dtour d'une rue je tombai au milieu d'une
bande d'ouvriers de l'arsenal, tous arms de haches, et se disposant
 aller attaquer les navires franais qui taient en rade.

L encore je dus mon salut  une connaissance  qui j'avais rendu
quelques services dans la pratique de mon art; un mtis m'avait
pouss dans l'encoignure d'une maison, et m'avait dit, me couvrant
de son corps:

Ne bougez pas, docteur Pablo [4]!

Quand la foule fut coule, mon protecteur m'engagea  me cacher,
et surtout  ne point me rendre  bord; puis il reprit sa course pour
rejoindre ses camarades.

Mais tout n'tait pas fini;  peine tais-je chez moi, que j'entendis
frapper  ma porte.

--Docteur Pablo, dit une voix qui ne m'tait pas inconnue.

J'ouvris, et j'aperus, ple comme un mort, un Chinois qui tenait,
au rez-de-chausse, un magasin de ths.

--Qu'y a-t-il, Yang-P?

--Sauvez-vous, docteur!

--Et pourquoi me sauver?

--Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont
rsolu.

--Tu crains pour ta boutique, Yang-P?

--Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c'est fait de
vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que
de vengeance.

Les apprhensions de Yang-P, je le vis bien, n'taient que trop
fondes; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre tait encore
le plus sr.

--Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.

--Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?

--Maintenant, Yang-P, un service: allez dire  ces Indiens que j'ai
l,  leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais
faire usage.

Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de ngociant tourment
par l'ide que l'attaque contre le docteur pourrait bien se terminer
par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte  l'aide de
quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j'teignis ma lumire.

Il tait huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire
que le moment tait venu o la Providence seule pourrait me sauver:
ma fatigue tait si grande que, malgr l'motion bien naturelle en
pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie
de cder au sommeil.

Vers onze heures, quelqu'un heurta  ma porte. Je m'emparai de mes
pistolets et prtai l'oreille:  un second coup, je m'approchai sur
la pointe du pied.

--Qui est l, demandai-je.

Une voix me rpondit:

Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus
le petit toit; nous vous attendons de l'autre ct, dans la rue du
_Campanario_.

Puis deux ou trois personnes descendirent prcipitamment; j'avais
reconnu la voix d'un mtis dont les bonnes intentions  mon gard
n'taient point douteuses.

Il tait temps; car, au moment o je passais par une fentre qui
clairait l'escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se
faisaient dj entendre de l'autre ct de la rue; quelques minutes
plus tard ils taient chez moi, brisant et pillant le peu que je
possdais.

J'eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue
du _Campanario_, o m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me
conduisirent chez eux.

L, un profond sommeil me fit bientt oublier les dangers que j'avais
courus.

Le lendemain, mes amis avaient prpar une petite pirogue pour me
conduire  bord du _Cultivateur_, o, suivant toute apparence, je
devais tre plus en sret qu' terre.

J'tais sur le point de m'embarquer, lorsqu'un de mes htes me remit
une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'tait adresse. Elle
tait signe de tous les capitaines de navires en rade. Ils
m'apprenaient que, se voyant  chaque instant exposs  une attaque
de la part des Indiens, ils s'taient tous dcids  appareiller et
 prendre le large; mais que deux d'entre eux, Drouant et Perroux,
avaient t contraints de laisser  terre une partie de leurs vivres,
toute leur voilure et leur eau.

On me suppliait de venir  leur aide; un canot devait se tenir au
large et se mettre  mes ordres.

Je communiquai cette lettre  mes amis, et leur dclarai que je ne
retournerais pas  bord sans avoir essay de satisfaire au dsir de
mes compatriotes: il s'agissait de sauver la vie  deux quipages,
et il n'y avait pas d'hsitation possible.

Ils firent tous leurs efforts pour branler ma rsolution.

Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils,
vous tes perdu. Quand bien mme les Indiens ne vous tueraient pas, ils
ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confis.

Je restai inbranlable, et leur fis observer que c'tait une affaire
d'honneur et d'humanit.

Allez donc seul, s'cria le mtis qui avait le plus contribu 
mon vasion; mais aucun de nous ne vous suivra: nous ne voulons pas
qu'il soit dit que nous avons aid  la perte de notre hte.

Je remerciai mes amis, et aprs leur avoir serr la main je cheminai
dans les rues de Cavite, mes deux pistolets  la ceinture, songeant
au moyen de mener  bonne fin ma prilleuse mission.

Cependant je connaissais dj assez le caractre des Indiens pour
tre convaincu que l'excs de mon audace les calmerait, au lieu de
les irriter.

Je me rendis sur la plage voisine du port de dbarquement o la veille
j'avais chapp  un si grand pril. Elle tait couverte d'Indiens
en observation devant les navires en rade.

Quand je fus  quelques pas, tous les regards se portrent vers moi;
mais, ainsi que je l'avais prvu, la physionomie de ces hommes,
que la nuit avait d'ailleurs calms, annonait plus d'tonnement que
de colre.

Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront
travailler avec moi auront chacun une piastre  la fin de la journe.

Un moment de silence suivit mes paroles; puis l'un d'eux me dit:

Vous n'avez donc pas peur de nous?

Regarde si j'ai peur, lui rpondis-je en lui montrant mes pistolets:
avec cela je joue une seule vie contre deux; tout l'avantage est de
mon ct.

Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:

Replacez vos pistolets  votre ceinture, vous tes fort par le coeur;
vous mritez d'tre en sret au milieu de nous. Parlez, que faut-il
faire? nous vous suivrons.

Je vis le moment o ces hommes, qui voulaient me tuer la veille,
allaient me porter en triomphe.

Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'oprer le
dmnagement de diffrents objets appartenant  mes compatriotes,
et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient
le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m'avait interpell
de prendre avec lui deux cents hommes,  peu prs le double de ce
qui tait ncessaire: pendant qu'il choisissait son monde, je fis
signe au canot d'approcher de terre et remis un mot crit au crayon,
afin que toutes les chaloupes des navires franais vinssent assez
prs pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait
transporter sur le rivage.

Un instant aprs je marchais  la tte de ma colonne, compose de
deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les
biscuits et les vins furent bientt  bord des chaloupes.

Ce qui m'embarrassait le plus, c'tait le transport d'une norme
somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.

Si les Indiens avaient souponn de telles richesses, l'appt des
piastres les et fait manquer  leur parole. Je pris donc le parti
de remplir mes poches d'argent, et de faire une vingtaine de voyages
de la maison  la chaloupe.

L, cach par les matelots, je dposai l'argent pice par pice,
pour ne faire aucun bruit.

En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance
fcheuse faillit m'tre fatale: quelques jours avant l'poque du
massacre, un matelot franais qui travaillait  la voilure tait mort
du cholra. Ses camarades, effrays, avaient envelopp son cadavre
dans une voile, et s'taient sauvs  bord du navire.

Mes Indiens dcouvrirent ce cadavre, qui dj entrait en
putrfaction. Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi
passrent  la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent
sur moi.--Vos amis, s'criaient-ils, ont abandonn ce cadavre
avec intention, pour qu'il empoisonne l'air et redouble la fureur
de l'pidmie.

Quoi! vous avez peur d'un pauvre diable mort du cholra? leur dis-je
en affectant la plus grande tranquillit. Qu' cela ne tienne, je
vais vous en dbarrasser.

Et, malgr l'horreur que j'prouvais, j'enveloppai le corps dans une
petite voile et le portai au bord de la mer. L, je fis creuser une
fosse et l'y dposai; aprs quoi je plaai sur ce tertre improvis deux
morceaux de bois en croix, qui indiqurent pendant quelques jours la
dernire demeure du malheureux, qui n'eut sans doute d'autre prire
que la mienne.

Toute la journe se passa en motions diverses; vers le soir,
cependant, j'avais fini ma tche et les navires taient pourvus.

Je m'empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la
largesse d'un baril d'eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse,
j'tais le seul Franais  terre; la nuit venue, je m'embarquai dans
une lourde chaloupe qui tranait,  la remorque, une douzaine de
tonneaux d'eau douce.

Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture, j'tais
bris de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la
chaloupe.

Mais bientt un froid mortel glaa mes membres, et je tombai en
dfaillance. Cet tat dura plus d'une heure.

Enfin la chaloupe aborda le _Cultivateur_, on me hissa  bord, et,
 force de frictions d'eau-de-vie et de cordiaux, je revins  moi.

Quelque nourriture et du repos suffirent pour rparer mes forces,
et le lendemain j'tais tranquille au milieu de mes compatriotes.

Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les
vnements accomplis depuis deux jours l'avaient singulirement
simplifie. J'avais tout perdu.

Une petite pacotille, conomie de plusieurs voyages, confie au
capitaine pour tre vendue  Manille, avait t entirement pille,
ainsi que tout ce que je possdais  Cavite; il ne me restait que ce
que j'avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient
me servir qu' bord, et trente-deux piastres. Je n'tais gure plus
riche que Bias.

J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais
soign en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la
circonstance, c'tait une fortune.

Le capitaine en question, par crainte des Indiens, tait all
mouiller  _Maribls_,  l'entre de la baie,  dix lieues  peu
prs de Cavite.

Pour tre pay, il fallait me rendre  son bord.

J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je
partis. J'arrivai  la brune.

Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors
de toute poursuite, rpondit qu'il ne savait pas ce que je voulais
lui dire. J'insistai pour tre pay, il se mit  rire, je le traitai
de fripon. Il me menaa de me faire jeter  la mer. Bref, aprs une
inutile discussion, et au moment o le capitaine avait fait venir
sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace 
excution, je me retirai vers mon canot.

La nuit tait noire, un vent violent et contraire venait de s'lever;
il me fut impossible de regagner le navire.

Je passai toute la nuit ballott par les vagues, sans trop savoir
o j'allais.

Le lendemain matin, je m'aperus que j'avais fait du chemin bien
inutilement. Cavite tait loin derrire moi. Le vent s'tant un peu
calm, nous reprmes les rames, et  deux heures aprs midi nous
tions enfin de retour.

Cependant le calme tait rtabli  Cavite et  Manille.

L'autorit espagnole avait pris des mesures pour que les scnes
dplorables dont nous avions t les tmoins ne se renouvelassent plus;
le cur du faubourg de Cavite avait mme pris la peine de lancer une
excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attent 
ma vie. J'attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle 
la profession que j'exerais; j'tais en effet le seul Esculape de
l'endroit, et, depuis mon dpart, les malades se voyaient obligs
d'avoir recours  la science trs-conjecturale des sorciers indiens.

Un matin, j'tais  peu prs dcid  retourner  terre, lorsque _le
Cultivateur_ fut abord par une jolie pirogue monte par un Indien
que j'avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer
de m'emmener  son habitation situe  dix lieues de Cavite, auprs
des montagnes de _Marigondon_.

La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eut bientt
dcid.

J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute
ma fortune, et je me livrai  cet ami improvis que je connaissais
 peine.

Sa petite maison, ombrage par de belles pamplemousses et des
ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur rpand au loin un parfum,
tait abrite dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables
enfants, contribuaient encore  embellir ce paradis terrestre.

Le bon Indien tint la parole donne; je fus entour par lui et sa
famille de petits soins et d'attentions inconnus  l'hospitalit
europenne.

La chasse tait mon plus grand amusement, surtout celle du cerf,
qui exige un violent exercice.

J'ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j'aurai occasion
de parler plus tard, et j'avais souvent demand  mon hte de m'y
conduire; mais il s'y refusait toujours, allguant qu'elle tait
trop dangereuse.

Les jours s'coulaient comme des heures dans ces agrables occupations.

Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans
aucune nouvelle de Manille, quand un exprs m'apporta une lettre du
second du navire, qui en avait pris le commandement aprs l'assassinat
du malheureux Dibard.

Il m'annonait que _le Cultivateur_ allait faire voile pour la France,
et que je devais me hter si je voulais quitter un pays qui nous
avait t  tous si fatal. La lettre avait dj quelques jours de date.

Malgr la peine que j'prouvais  me sparer de mon Indien et de sa
famille, qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalit,
je me rsignai  partir. Je fis cadeau de mon fusil au matre de la
maison. Je n'avais rien  donner aux jeunes filles, car leur offrir
de l'argent et t une insulte.




CHAPITRE III.

    Dpart du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille
    et ses faubourgs. --Binondoc.--Crmonies
    religieuses.--Processions.--Douane chinoise.


Le lendemain j'arrivai  Manille, en songeant encore aux blanches
colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma premire pense fut
de me rendre sur le port; mais, hlas! j'eus la douleur de voir le
Cultivateur bien loin  l'horizon.

Pouss par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie.

Je proposai aussitt  des gondoliers indiens de me conduire au
navire. Ils me dirent que la chose tait peut-tre faisable, si la
brise ne frachissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse
pralablement douze piastres; il ne m'en restait plus que vingt-cinq.

Je rflchis un instant: Si je ne russis pas  aborder le vaisseau,
pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville o je ne connais
personne, rduit  treize piastres et sans vtements? Quelle figure
ferai-je avec une garde-robe compose d'une veste blanche, pantalon
de mme couleur, et d'une chemise raye?

Une ide subite me traversa le cerveau: je songeai  rester  Manille,
et  gagner ma vie par la pratique de mon art.

Jeune, sans exprience, j'avais la prtention de me croire le premier
mdecin et chirurgien des les Philippines.

Qui n'a pas, comme moi, cd  cette orgueilleuse confiance que donne
la jeunesse?

Je tournai le dos au navire et me mis rsolment en route vers la
ville de guerre.

Mais, avant de poursuivre ce rcit, disons un mot de la capitale
des Philippines.

Manille et ses faubourgs ont une population d'environ cent cinquante
mille mes, dont les Espagnols et leurs croles ne forment gure
que la dixime partie; le reste se compose entirement de Tagalocs,
de mtis et de Chinois.

Elle est divise en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs.

La premire, entoure de hautes murailles, est borde d'un ct par les
flots, et de l'autre par une vaste plaine, espce de Champ-de-Mars
destin  l'exercice des troupes. C'est l que chaque soir les
nonchalantes croles, paresseusement couches dans leurs quipages,
viennent taler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la
mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrpides, les calches
 l'europenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-lyses de
l'archipel indien.

L'autre partie de la ville de guerre est spare de la ville marchande
par la rivire de Pasig, qui est sillonne toute la journe par des
milliers de pirogues charges d'approvisionnements et de charmantes
gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers
des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires.

La ville de guerre communique  la ville marchande par le pont de
_Binondoc_. Habite principalement par les Espagnols qui occupent des
emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues,
parfaitement alignes, sont bordes de vastes trottoirs en granit.

En gnral, la chausse macadamise est entretenue avec le plus grand
soin. La mollesse des habitants est telle, qu'ils ne supporteraient
pas le bruit des voitures sur des dalles.

Les maisons, vastes et spacieuses, vritables htels, sont bties dans
des conditions particulires pour pouvoir rsister aux tremblements de
terre et aux ouragans, si frquents dans cette partie du monde. Elles
sont toutes d'un seul tage, avec un rez-de-chausse.

Le premier, habitation ordinaire de la famille, est entour d'une
spacieuse galerie, s'ouvrant ou se fermant  l'aide de grands panneaux
 coulisse, dont les vitraux sont en nacre trs-mince. La nacre permet
 la lumire d'arriver dans les appartements sans y laisser pntrer
la chaleur du soleil.

C'est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines
et de religieux de divers ordres, l'archevch, les administrations,
la douane europenne et les hpitaux, le palais du gouverneur et la
citadelle, qui domine les deux villes.

On entre  Manille par trois portes principales: _puerta Santa-Lucia,
puerta Ral, et puerta Parian_. A minuit les ponts-levis sont levs et
les portes impitoyablement fermes; l'habitant attard est contraint
de chercher un gte dans le faubourg.

Les processions sont clbres avec pompe  Manille. Elles ont
gnralement lieu aux flambeaux,  l'heure o les derniers rayons du
jour font place  l'obscurit.

Cependant il en est quelques-unes qui ont lieu en plein jour,
particulirement celle du _Corpus_, dont je vais donner un aperu.

Le jour de la _Fte-Dieu_,  dix heures du matin, les cloches de
toutes les glises sont mises en branle  toute vole, pour annoncer
aux fidles que les portes de la cathdrale vont s'ouvrir, et que le
saint cortge va se mettre en marche.

Les Indiens, accourus de dix lieues  la ronde, vtus de leurs plus
beaux habits de fte, encombrent les rues de la ville. Celles de ces
rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et
pavoises des plus beaux et des plus clatants damas de la Chine. Le
sol est jonch de fleurs et d'herbes aromatiques. De distance
en distance sont chelonns d'immenses reposoirs o des draperies
magnifiques se mlent  l'or et  l'argent,  des ornements de verdure
naturelle, et aux plus belles fleurs closes sous les tropiques.

Toute l'arme en grande tenue, avec guidons et drapeaux dploys, forme
une double haie sur toute l'tendue des rues o doit passer le cortge.

Les ordres religieux [5] et les nombreuses personnes qui veulent
assister  la crmonie, le cierge en main, marchent sur deux
lignes. Au milieu la musique de tous les rgiments, le chapitre
avec les musiques, les croix et les bannires des communes
environnantes. Vient ensuite l'archevque, revtu de ses splendides
habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement;
et derrire lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous
les corps constitus.

Ce long cortge, salu des balcons par une pluie de fleurs, chante
des hymnes  la gloire du Rdempteur, tandis que la musique excute
des symphonies religieuses et que l'artillerie tonne sur les remparts.

Toutes les fois que l'archevque arrive  la tte d'un bataillon,
les drapeaux sont jets sur le sol, et le vnrable prlat les foule
aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force
s'inclinent devant le Tout-Puissant qu'il reprsente.

Enfin cette immense file de prtres, de religieux et d'assistants,
aprs une longue et sainte promenade, rentre  pas lents dans
la cathdrale. Ds que son extrmit a dpass un bataillon, il se
reforme  l'arrire en ordre de bataille, et toute l'arme runie
termine la crmonie par un long dfil.

La Fte-Dieu, clbre avec tant de pompe et de magnificence,
n'est cependant pas la procession qui attire le plus l'attention des
fidles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont
un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se clbrent alors
que Manille et ses faubourgs sont plongs dans le plus profond silence
[6], lorsque tous les fidles prient et attendent la rsurrection
du Sauveur. Ces crmonies ont un aspect de tristesse et de grandeur
tout  fait en harmonie avec ces jours de deuil.

Aprs que l'_Angelus_ a sonn [7], le clerg, les ordres religieux
et une longue suite d'assistants, chacun un flambeau  la main,
accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui reprsentent les
tortures qu'a supportes pour nous le divin Rdempteur. Ces effigies,
de grandeur naturelle, sont richement vtues et places sur des
chars, ou portes sur des brancards recouverts de draperies. Celle
qui est en tte est la Mort, reprsente par un squelette. Viennent
ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin
des Olives, Jsus-Christ attach par les Juifs, la flagellation,
la couronne d'pines, enfin Jsus portant sa croix, entour de ses
bourreaux. Aprs le Christ, suivent sainte Vronique, _la Salom_,
la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil.

Les saintes sont trs-richement vtues, et couvertes de pierreries,
de perles et de diamants [8].

L'ordre qui rgne dans les ftes religieuses, surtout dans celles qui
ont lieu la nuit, produit un effet irrsistible: cette belle musique
sacre, les voix harmonieuses qui lvent des hymnes au Seigneur,
ces innombrables lumires artificielles, donnent  ces crmonies un
aspect imposant qui lve l'me vers notre Crateur.

Ces solennits ne se passent pas tout  fait de la mme manire dans
les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de
l'glise  employer des moyens qu'ils savent d'un grand effet sur leurs
ouailles. Ainsi, j'ai vu frquemment des saints reprsents au naturel
par des Indiens dans leurs habits de fte, et le coq de saint Pierre
par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arnes.

Dans le bourg de _Pangil_,  la procession de la semaine sainte,
le saint spulcre est expos et tran sur un char. Deux Indiens
le prcdent, l'un vtu en saint Michel, l'autre en diable, et se
livrent un combat qui dure pendant toute la crmonie. Le saint est,
bien entendu, toujours vainqueur.

Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les ftes
religieuses. Par exemple, il est une procession qui se clbre tous les
ans dans le bourg de _Paquil_,  laquelle tous les malades et infirmes
assistent en dansant, croyant qu'ils seront ainsi infailliblement
guris de leurs souffrances. De vingt lieues  la ronde, tous les
estropis et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou
se font porter  Paquil pour assister  la fte. Pendant tout le
temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les
assistants, en chantant: _Toromba la Virgen, la Virgen toromba!_
C'est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire
des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver
jusqu' la rentre de la Vierge dans l'glise. Alors ces infortuns 
bout de force et haletants se jettent  terre, et restent tendus sans
mouvement pendant des heures entires. Ceux qui avaient des maladies
graves expirent de fatigue, tandis que d'autres recouvrent la sant
ou aggravent leurs maux.

Cette procession a pour origine la lgende que voici: Un Armnien,
surpris au milieu du lac par une tempte, tait au moment de faire
naufrage. Pendant la tourmente, il fit le voeu, s'il parvenait 
aborder une plage, de faire clbrer au bourg le plus voisin une
procession  la sainte Vierge, qu'il suivrait en dansant. Il accomplit
son voeu, et, tout en excutant sa danse au-devant de la Madone,
il prononait le mot toromba, dont personne n'a jamais pu donner
la signification.

Le faubourg ou ville marchande, nomme _Binondoc_, offre un aspect
plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de
rgularit dans les rues, les difices n'ont point la majest un
peu roide qui distingue particulirement les monuments de Manille
proprement dite; mais c'est dans Binondoc qu'est le mouvement, c'est
l qu'est la vie.

Une multitude de canaux chargs de pirogues, de gondoles et
d'embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la
rsidence des riches ngociants espagnols, anglais, indiens, chinois
et mtis.

C'est surtout sur la rive du Pasig que sont situes les plus fraches
et les plus coquettes habitations.

Dans ces maisons si simples  l'extrieur, resplendit tout ce qu'a
invent le luxe des Indes et de l'Europe. Les vases prcieux de
la Chine, les normes potiches du Japon, l'or, l'argent, la soie
surprennent et blouissent les yeux quand on pntre dans ces fraches
habitations.

Chaque maison possde sur la rivire un dbarcadre, et un petit
palais en bambou qui sert de salle de bains, et o les habitants
viennent plusieurs fois le jour se dlasser de la fatigue cause par
la chaleur du climat.

La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze 
vingt mille ouvriers et employs, est galement situ dans Binondoc,
ainsi que la douane chinoise [9], et tous les grands tablissements
industriels de Manille.

Pendant la journe, les belles Espagnoles, revtues de riches et
transparentes toffes de l'Inde et de la Chine, courent de magasin
en magasin et mettent  l'preuve la patience du vendeur chinois,
qui dplie, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise
humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus
souvent ne regarde toutes ces magnificences que pour se distraire,
et n'achte pas un demi-mtre d'toffe.

Les bals et les ftes offerts  leurs invits par les mtis de Binondoc
sont clbres dans toutes les Philippines. Les contredanses d'Europe
succdent aux danses indiennes; et pendant que femmes et jeunes gens
excutent le fandango espagnol, le bolro, la cachucha, ou le pas
lascif des bayadres, l'entreprenant mtis, l'insouciant Espagnol
et le positif Chinois, retirs dans le salon des jeux, tentent la
fortune des cartes, des ds, ou du _tay-po_ [10].

La fureur du jeu est pouss  un tel point, que des commerants
perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommes de 50,000 piastres
(250,000 fr.)

Les mtis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour
les combats de coqs; ces combats ont lieu dans de vastes arnes. J'ai
vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait cot 4000; au bout
de quelques minutes, ce coteux champion tombait frapp  mort par
son adversaire.

Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe
et de l'activit, c'est aussi la ville des intrigues amoureuses et
des galantes aventures.

Le soir venu, Espagnols, Anglais et Franais vont sur les promenades
jouer de la prunelle avec les belles et faciles mtis, dont les
vtements diaphanes rvlent des formes splendides.

Ce qui distingue la mtis chinoise tagale, ou espagnole tagale, c'est
une physionomie piquante et singulirement expressive. Sa chevelure,
releve  la chinoise, est soutenue par de longues broches en or,
et surtout d'une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tte, tout
ouvert comme un voile, un mouchoir en fil d'ananas, plus fin que notre
plus belle batiste; son col est orn d'un rosaire en corail,  gros
grains, termin par une large mdaille en or. Une petite chemisette,
transparente, de la mme toffe que le mouchoir, et qui ne descend que
jusqu' la ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine, que n'a
jamais emprisonne le corset. Au-dessous, et  deux ou trois doigts
du bord de la chemisette, est attach un jupon bariol de couleurs
clatantes imitant le madras; par-dessus ce jupon, une large ceinture
en soie brillante enveloppe et serre le corps de manire  en laisser
voir les formes, depuis la ceinture jusqu'au genou. Son pied blanc
et dlicat, toujours nu, est chauss d'une petite pantoufle brode,
qui ne recouvre absolument que l'extrmit des doigts.

Rien de charmant, de coquet et de provocateur comme ce costume,
qui excite, au plus haut point, l'admiration des trangers.

Aussi les mtis tagales et chinoises savent si bien l'effet que produit
sur les Europens cette toilette dshabille, que pour rien au monde
elles ne consentiraient  la modifier.

Deux mots en passant sur le costume des hommes. L'Indien et le mtis
portent pour coiffure un vaste chapeau de paille noir ou blanc, ou une
espce de chapeau chinois, nomm _salacote;_ sur l'paule, le mouchoir
d'ananas brod; au col, un rosaire en corail. Leur chemise est en
fil d'ananas, ou en soie vgtale; un pantalon de couleur en soie,
brod au bas, et une ceinture rouge en crpe de chine, compltent
cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chausss de souliers
 l'europenne.

La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un
aspect plus anim: c'est l'heure o, de toutes les maisons, sortent
les magnifiques quipages, invariablement conduits _ la d'Aumont_.

Les habitants, proprement dits, vont se mler aux promeneurs de
Binondoc.

Ensuite viennent les visites, les bals, ou les runions plus intimes:
dans ces runions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout
on mche le _btel_ [11]; on boit des verres d'eau sucre  la glace,
et l'on mange des sucreries de toute espce.

Vers minuit on se retire,  moins qu'on ne veuille prendre part
au souper de famille, qui, toujours servi avec luxe, se prolonge
ordinairement jusqu' deux heures du matin.

Telle est la vie que mnent les classes opulentes sous ces latitudes
favorises du ciel.

Maintenant, que le lecteur me permette de revenir  mes aventures.




CHAPITRE IV.

    Sjour  Manille.--Le capitaine don Juan Porras.-- La marquise
    de las Salinas.


Pendant que je causais sur le rivage avec les Indiens, j'avais
remarqu,  quelques pas de moi, un jeune Europen; je le rencontrai
prcisment sur ma route en me dirigeant vers Manille, et je pris le
parti de l'accoster.

Ce jeune homme tait un mdecin qui se prparait  partir pour
l'Europe. Je lui fis part du projet que je venais de former, et je
lui demandai quelques dtails sur la ville o je voulais me fixer
dsormais.

Il s'empressa de me satisfaire, et m'encouragea dans ma rsolution
d'exercer la mdecine aux Philippines.

Lui-mme avait conu la mme pense que moi, mais des affaires de
famille l'obligeaient  retourner dans son pays.

Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu'il
me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que
modeste dont j'tais revtu.

Qu' cela ne tienne, me rpondit-il; j'ai tout ce qu'il vous faut:
un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; je vous vendrai
ces objets au prix cotant de France: c'est un march d'or.

L'affaire fut bientt conclue. Il me conduisit  son htel, et j'en
sortis affubl d'un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et
beaucoup trop large.

Malgr cela, il y avait si longtemps que je ne m'tais vu si bien mis,
que je ne me lassais pas d'admirer ma nouvelle acquisition.

J'avais cach dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je
marchais plus fier qu'Artaban sur la chausse de Manille. Je possdais
un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune
qu'une piastre: cette pense temprant un peu la joie que me faisait
prouver la vue de mon brillant costume, je songeais o j'irais passer
la nuit, et comment je trouverais  subsister le lendemain et les
jours suivants, si les malades se faisaient attendre...

En rflchissant ainsi, j'errais lentement de Binondoc  la ville de
guerre, et de la ville de guerre  Binondoc,--lorsque tout  coup
une ide triomphante illumina mon cerveau: j'avais entendu parler,
 Cavite, d'un capitaine espagnol nomm don Juan Porras, qu'une
imprudence avait presque rendu aveugle.

Je rsolus d'aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne
s'agissait plus que de savoir o il demeurait. Je m'adressai  cent
personnes, mais chacun rpondait qu'il ne le connaissait pas et
passait son chemin.

Un Indien qui tenait une petite boutique, et  qui je m'adressai,
me tira de peine.

Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre excellence
trouvera son adresse  la premire caserne venue.

Je remerciai l'Indien, et m'empressai de suivre son conseil.

A la caserne d'infanterie o je me prsentai, l'officier de garde me
donna un soldat pour me conduire  la demeure du capitaine: il tait
temps; la nuit tait dj close.

Don Juan Porras tait un Andalous, bon homme, et d'un caractre
extrmement gai. Je le trouvai la tte enveloppe de madras, et occup
 assujettir deux normes cataplasmes qui lui couvraient entirement
les yeux.

--_Seor capitan_, lui dis-je, je suis mdecin et savant oculiste; je
viens ici pour vous soigner, et j'ai la ferme confiance de vous gurir.

--_Basta_ (C'est assez), me rpondit-il. Tous les mdecins de Manille
sont des nes.

Cette rponse plus que sceptique ne me dcouragea pas, et je rsolus
d'en tirer parti.

C'est aussi mon opinion, repris-je aussitt; et c'est parce que je
suis trs-fortement convaincu de l'ignorance des docteurs indignes,
que j'ai pris la rsolution de venir pratiquer aux Philippines.

--De quelle nation tes-vous, monsieur? me demanda le capitaine.

--Je suis Franais.

--Un mdecin franais! s'cria don Juan. Oh! c'est bien diffrent; je
vous demande pardon d'avoir parl avec tant d'irrvrence des hommes de
votre art. Un mdecin franais! Je me fie compltement  vous: prenez
mes yeux, monsieur le docteur, et faites-en ce que vous voudrez.

La conversation prenant une bonne tournure, je m'empressai d'aborder
la question principale.

--Vos yeux sont bien malades, seigneur capitaine, lui dis-je;
il faudrait, pour arriver  une prompte gurison, que je ne vous
quittasse pas d'une minute.

--Voudriez-vous consentir  demeurer quelque temps chez moi, monsieur
le docteur?

La question tait rsolue.

--J'y consens, rpondis-je, mais  une condition: c'est que je vous
payerai mon logement et ma pension.

--Qu' cela ne tienne! vous tes libre, me dit le bon homme: c'est une
affaire conclue. J'ai une jolie chambre et un bon lit tout prpar,
il ne vous reste plus qu' envoyer chercher vos bagages. Je vais
appeler mon domestique.

Ce terrible mot de bagages rsonna comme un glas  mon oreille;
je jetai un regard mlancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette
malle improvise qui contenait toutes mes hardes... je veux dire ma
petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prt pour
quelque matelot dserteur, cherchant  le duper.

Cependant il n'y avait pas  reculer; je m'armai de tout mon courage,
et je lui racontai brivement la triste situation o je me trouvais,
en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu' la fin du mois,
si j'tais assez heureux pour dcouvrir quelques malades.

Don Juan Porras m'avait tranquillement cout. Quand mon rcit fut
termin, il partit d'un grand clat de rire qui me fit frmir des
pieds  la tte.

--Eh bien! s'cria-t-il, j'aime mieux cela; vous tes pauvre, donc
vous aurez plus de temps  donner  ma maladie, et plus d'intrt 
me gurir. Comment trouvez-vous le syllogisme?

--Excellent, seigneur capitaine; et vous verrez avant peu, j'espre,
que je ne suis pas homme  compromettre un logicien aussi distingu
que vous. Ds demain matin j'examine vos yeux, et je ne les abandonne
plus que je ne les aie guris radicalement.

Nous causmes encore longtemps sur ce ton joyeux, aprs quoi je
me retirai dans ma chambre et m'endormis au milieu des songes les
plus riants.

Le lendemain, j'endossai de bonne heure mon habit doctoral et j'entrai
chez mon hte.

Je me mis  examiner ses yeux; ils taient dans un tat dplorable. Le
droit tait non-seulement perdu, mais il menaait la vie du malade. Un
_cancer_ s'y tait dclar, et le volume norme qu'il avait acquis
pouvait faire douter de la russite d'une opration. L'oeil gauche
contenait plusieurs dpts, mais on pouvait esprer de le gurir.

Je parlai franchement  don Juan de mes craintes et de mes esprances,
et j'insistai sur la ncessit d'enlever compltement l'oeil droit.

Le capitaine, tonn d'abord, se dcida courageusement  subir
cette opration, que je lui fis le jour suivant et qui eut un
plein succs. Peu de temps aprs, les symptmes d'inflammation se
dissiprent, et je pus garantir  mon hte une gurison complte.

Je donnai donc tous mes soins  l'oeil gauche. Je dsirais d'autant
plus vivement rendre la vue  don Juan, que j'tais convaincu du
bon effet que produirait  Manille sa gurison. C'tait pour moi la
rputation et la fortune.

Du reste, j'avais dj acquis en quelques jours une petite clientle,
et je fus en position de payer ma pension  la fin du mois.

Au bout de six semaines de traitement, don Juan tait parfaitement
guri, et pouvait se servir de son oeil gauche presque aussi bien
qu'avant sa maladie.

Cependant le capitaine continuait  se claquemurer,  mon grand regret;
sa rapparition dans le monde, qu'il avait abandonn depuis plus d'un
an, eut produit une immense sensation, et et fait de moi le premier
docteur des Philippines.

Un jour, j'abordai cette question dlicate.

--Seigneur capitaine, lui dis-je,  quoi pensez-vous de rester
toujours entre quatre murs? et pourquoi ne reprenez-vous pas vos
anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...

Docteur, interrompit don Juan, comment voulez-vous que je me montre
sur les promenades avec un oeil de moins? Quand je passerais dans les
rues, les femmes diraient en me voyant: Voil don Juan le Borgne. Non,
non, avant de quitter la chambre j'attendrai que vous me fassiez
venir un oeil d'mail de Paris.

--Y pensez-vous? l'oeil ne sera pas arriv avant dix-huit mois.

Va donc pour dix-huit mois de rclusion, rpondit don Juan.

J'insistai pendant plus d'une heure, mais le capitaine fut intraitable;
il poussait si loin la coquetterie, que, bien que je lui eusse
recouvert l'orbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets
aussitt que quelqu'un venait lui faire visite; en sorte que, le
voyant toujours plong dans la mme obscurit, personne ne voulait
croire  sa gurison.

J'tais vivement contrari, comme on le pense bien, de l'enttement de
don Juan; je n'avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois le
pied de grue  la porte de la fortune; aussi je rsolus de fabriquer
moi-mme cet oeil, sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se
faire voir.

Je pris des morceaux de verre, un chalumeau, et me mis  l'oeuvre.

Aprs bien des essais infructueux, je parvins enfin  obtenir une
forme parfaite du globe de l'oeil; ce n'tait pas tout: il fallait
lui donner les couleurs et l'apparence de l'oeil gauche. Je fis
venir chez moi un pauvre peintre en voitures, qui imita  peu prs
l'oeil qui restait  don Juan. Il tait ncessaire de prserver cette
peinture du contact des larmes, qui l'auraient bientt dtruite. Pour
y russir, je fis excuter par un orfvre un globe en argent plus
petit que le globe de verre, et je l'appliquai avec un peu de cire
 cacheter dans l'intrieur du premier. Je polis soigneusement les
bords sur une pierre, et aprs huit jours de travail j'obtins un
rsultat satisfaisant.

L'oeil que je venais de fabriquer n'tait, toute modestie  part,
vraiment pas trop mal. Je m'empressai de le placer dans son orbite. Il
gnait bien un peu le seigneur don Juan; mais je lui persuadai si
bien qu'avec le temps il s'y habituerait, qu'il consentit  le garder.

Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la
glace et se trouva si bon air, qu'il se dcida  commencer ses visites
ds le lendemain.

Ainsi que je l'avais prvu, la rapparition dans le monde du capitaine
Juan Porras fit grand bruit, et bientt, par contre-coup, il ne fut
plus question dans Manille que du seor don Pablo, grand mdecin
franais et surtout oculiste trs-distingu.

De tous cts les malades m'arrivrent.

Malgr ma jeunesse et mon peu d'exprience, mon premier succs m'avait
inspir une confiance telle, que je fis coup sur coup plusieurs
oprations de cataractes qui, par bonheur, russirent compltement.

Je ne suffisais plus  ma clientle, et je passai, en quelques jours,
de la plus profonde dtresse  une vritable opulence. J'avais voiture,
et quatre chevaux dans mon curie. Je ne pus cependant, malgr ce
changement de fortune, me rsigner  quitter la maison de don Juan,
par reconnaissance pour l'hospitalit qu'il m'avait si libralement
offerte.

Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie, et m'amusait par
le rcit de ses histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait
dj prs de six mois que j'habitais avec lui, lorsqu'une circonstance
qui fait poque dans ma vie vint changer mon existence, et m'obligea
de me sparer du joyeux capitaine.

Un Amricain de mes amis m'avait souvent fait remarquer sur les
promenades une jeune femme en deuil qui passait pour l'une des plus
jolies seoras de la ville.

Chaque fois que nous la rencontrions, l'Amricain ne manquait jamais
de me vanter la beaut de _la marquesa de las Salinas_. Elle avait
de dix-huit  dix-neuf ans, des traits doux et rguliers, de beaux
cheveux noirs, et de grands yeux  l'espagnole; elle tait veuve d'un
colonel aux gardes, qui l'avait pouse presque enfant.

La vue de cette jeune femme avait produit sur moi une impression
profonde, et je me mis  courir les salons de Binondoc pour tcher
de la rencontrer ailleurs qu' la promenade.

Dmarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne; je dsesprais
presque de pouvoir jamais trouver une occasion de lui parler, lorsqu'un
matin un Indien vint me chercher pour aller visiter son matre.

Je montai en voiture et partis, sans m'informer du nom du malade;
la voiture s'arrta dans l'une des plus belles maisons du faubourg
de Santa-Cruz.

Aprs avoir examin le malade et caus quelques instants avec lui,
je m'tais assis devant un guridon pour griffonner une ordonnance.

Dans ce moment j'entendis derrire moi le frlement d'une robe; je
tournai la tte, la plume me tomba des mains... J'avais devant les
yeux cette mme femme que j'avais vainement poursuivie pendant si
longtemps, et qui surgissait tout  coup comme dans un rve!

Ma surprise fut si grande, que je balbutiai quelques mots
inintelligibles, en la saluant avec une gaucherie qui excita son
sourire.

Elle m'adressa la parole simplement pour s'informer de l'tat de
sant de son neveu, puis elle se retira presque aussitt.

Quant  moi, au lieu de continuer le cours ordinaire de mes visites,
je rentrai au logis; je fis  don Juan force interrogations sur madame
de las Salinas; celui-ci satisfit compltement ma curiosit.

Il avait connu toute la famille de la jeune femme, qui jouissait dans
la colonie de la plus grande considration.

Le lendemain et les jours suivants, je retournai chez la charmante
veuve, qui voulut bien m'accueillir avec faveur. J'abrge tous ces
dtails, qui me sont trop exclusivement personnels... Six mois aprs
ma premire entrevue avec madame de las Salinas, j'avais demand et
obtenu sa main.

J'avais donc trouv  plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur
et la richesse. Il avait t convenu entre ma femme et moi que nous
irions en France aussitt que sa fortune, dont la plus grande partie
se trouvait au Mexique, serait ralise.

En attendant, ma maison tait le rendez-vous des trangers et surtout
des Franais, qui taient dj assez nombreux  Manille.

A cette poque le gouvernement espagnol m'avait nomm chirurgien-major
du premier rgiment lger et des miliciens du bataillon de la Panpanga.

Tout m'avait russi en si peu de temps, que je ne doutais pas que la
fortune ne m'offrt toujours ses plus riantes faveurs. Dj j'avais
tout prpar pour mon retour en France, car nous attendions d'un moment
 l'autre l'arrive des gallions qui faisaient le service d'Acapulco
 Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette
fortune se montait au chiffre honnte de sept cent mille francs.

Un soir,  l'heure o nous prenions le th, on vint nous annoncer
que les navires d'Acapulco avaient t signals par le tlgraphe,
et que le lendemain ils seraient en rade; nos piastres devaient tre
 bord: je laisse  penser si nous fmes au comble de nos voeux.

Mais quel rveil nous attendait! les navires ne rapportaient pas une
seule piastre; voici ce qui tait arriv: Cinq  six millions avaient
t expdis par terre de Mexico  San Blas, lieu d'embarquement,
et le gouvernement mexicain avait fait escorter le convoi par un
rgiment de ligne command par le colonel Yturbid.

Dans le trajet, celui-ci s'tait empar du convoi, et tait pass
avec son rgiment aux indpendants.

On sait qu'Yturbid dans la suite fut proclam empereur du Mexique,
puis chass et enfin fusill, aprs une expdition qui offre plus
d'une analogie avec celle de Murat.

Le jour mme de l'arrive des navires, nous avions donc la certitude
que notre fortune tait entirement perdue, sans espoir d'en retrouver
jamais une faible partie.

Ma femme et moi nous supportmes ce coup avec assez de philosophie. Ce
que nous regrettions le plus, ce n'tait pas la perte des piastres,
mais la ncessit  laquelle nous tions contraints d'abandonner,
ou tout au moins d'ajourner, notre voyage en France.

Je continuai  tenir le mme train de maison que par le pass.

Ma clientle et les diffrentes places que j'occupais me permettaient
de mener l'existence  grandes guides des colonies espagnoles, et il
est probable que j'aurais fait ma fortune en peu d'annes si j'avais
continu l'tat de mdecin; mais le dsir d'une libert sans limites
me fit abandonner tous ces avantages pour une vie toute de hasards
et d'motions.

Toutefois n'anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire
encore quelques pages sur Manille, et divers vnements o j'ai figur
comme acteur ou tmoin avant de quitter la vie du sybarite citadin.




CHAPITRE V.

    Le capitaine Novals.--Insurrection militaire.--Novals,
    empereur des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits.


J'tais, comme je l'ai dit, chirurgien-major du bataillon de ligne le
1er lger, et j'avais des relations intimes avec tout l'tat-major,
particulirement avec le capitaine Novals, crole d'origine, et d'un
caractre brave et aventureux.

Il fut souponn de vouloir soulever, en faveur de l'indpendance,
le rgiment auquel il appartenait. On fit  ce sujet une enqute qui
ne donna aucune preuve: cependant le gouverneur, conservant toujours
ses soupons ordonna qu'il ft envoy dans une province du sud sous
la surveillance de l'alcade.

Le matin du jour fix pour son dpart, Novals vint me voir, et, aprs
s'tre plaint amrement de l'injustice du gouverneur  son gard, il
ajouta qu'on se repentirait de n'avoir pas confiance en son honneur,
et qu'il ne tarderait pas  revenir.

J'essayai de le calmer; nous changemes une poigne de main, et
le soir il partait sur un petit btiment charg de le conduire 
sa destination.

Au milieu de la nuit qui suivit le dpart de Novals, je fus rveill
en sursaut par des dtonations d'armes  feu. Je me revtis aussitt
de mon uniforme, et m'empressai de me diriger vers la caserne de
mon rgiment.

Les rues taient dsertes; seulement, de cinquante pas en cinquante
pas, taient chelonnes des sentinelles.

Je compris qu'un vnement extraordinaire se passait sur quelque
point de la ville. Quand j'arrivai  la caserne, je ne fus pas peu
surpris de trouver les grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat
dans l'intrieur.

Je montai  l'infirmerie que j'avais fait tablir pour le service
spcial des cholriques, et l un sergent m'apprit que le mauvais temps
avait forc l'embarcation qui conduisait Novals en exil de rentrer
dans le port; que vers une heure du matin, Novals, accompagn du
lieutenant Ruiz, tait venu  la caserne, et qu'aprs s'tre assur
du concours de tous les sous-officiers croles, il avait fait mettre
le rgiment sous les armes, s'tait empar des portes de Manille,
et enfin s'tait proclam empereur des Philippines.

Ces nouvelles extraordinaires me jetrent dans une certaine perplexit.

Mon rgiment tait en pleine insurrection: si j'allais le rejoindre et
qu'il succombt, j'tais considr comme tratre, et comme tel fusill;
si, au contraire, je me battais contre lui et qu'il triompht, je
connaissais assez Novals pour tre convaincu d'avance qu'il ne me
ferait pas quartier.

Cependant je n'avais pas  hsiter, le devoir me liait  l'Espagne,
qui m'avait si bien trait; c'tait elle que je devais dfendre.

Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard.

Bientt je me trouvai en face du quartier d'artillerie; un officier
se tenait en observation derrire la grille; je m'approchai de lui,
et lui demandai s'il tenait pour l'Espagne.

Sur sa rponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir, en lui
dclarant que je voulais me rallier  son corps, auquel je pouvais
peut-tre rendre quelques services comme chirurgien.

J'entrai et allai prendre les ordres du commandant, qui me mit bien
vite au courant des vnements.

Pendant la nuit, Ruiz s'tait rendu, au nom de Novals, chez le gnral
Folgueras qui commandait en l'absence du gouverneur Martins, retenu
 sa campagne, peu distante de Manille. Il avait surpris la garde et
s'tait empar des clefs de la ville, aprs avoir poignard Folgueras;
de l, il tait all aux prisons, avait donn la libert aux dtenus,
et avait mis  leur place les principaux fonctionnaires de la colonie.

Le 1er lger tait sur la place du Gouvernement, prt  livrer
bataille; deux fois il avait essay de surprendre l'artillerie et la
citadelle, mais il avait t repouss.

On attendait des secours du dehors et les ordres du gnral Martins
pour attaquer les rvolts.

Bientt nous entendmes quelques dcharges d'artillerie: c'tait
le gnral Martins qui,  la tte du rgiment de la Reine, faisait
enfoncer la porte Sainte-Lucie et pntrait dans la ville de guerre.

Le corps d'artillerie se joignit au gnral gouverneur, et nous
marchmes vers la place du Gouvernement.

Les insurgs avaient plac deux canons  l'issue de chaque rue.

A peine approchions-nous du palais, que nous essuymes une terrible
dcharge de mousqueterie. L'aumnier particulier du gnral fut la
premire victime.

Nous tions alors engags dans une rue qui longe les fortifications,
et par laquelle il tait impossible d'attaquer l'ennemi avec avantage.

Le gnral Martins changea la direction de l'attaque, et nous revnmes
 la charge par la rue Sainte-Isabelle.

Les troupes, formes sur deux lignes, suivaient les deux cts de
la rue et laissaient le milieu libre; d'un autre ct, le rgiment
de Panpangas avait travers la rivire et arrivait par une des rues
opposes: les insurgs taient pris entre deux feux.

Cependant ils se dfendaient avec acharnement, et leurs tirailleurs
nous causaient beaucoup de mal. Novals tait partout, animant
ses soldats de la voix, du geste et de l'exemple, pendant que le
lieutenant Ruiz s'occupait de pointer un des canons qui balayait le
milieu de la rue o nous avancions.

Enfin, aprs trois heures de combat, le sauve-qui-peut commena. On
fit main-basse sur tout ce qu'on rencontra, et Novals fut amen
prisonnier au gouverneur.

Quant  Ruiz, quoique atteint au bras d'une balle, il fut assez
heureux pour franchir les fortifications et pour parvenir  s'vader;
ce ne fut que trois jours aprs qu'il fut pris.

A peine le combat fut-il termin, qu'on forma sur-le-champ un conseil
de guerre. Novals fut le premier jug.

A minuit, il tait proscrit;  deux heures du matin, proclam empereur;
et  cinq heures du soir, fusill par derrire.

Ces revirements de fortune sont assez frquents dans les colonies
espagnoles.

Le conseil de guerre jugea sans dsemparer, jusqu'au lendemain  midi,
tous les prisonniers arrts les armes  la main.

La dixime partie du rgiment fut envoye aux galres, et tous les
sous-officiers furent condamns  mort.

J'avais reu l'ordre de me rendre  quatre heures sur la place
du Gouvernement, o devait avoir lieu l'excution,  laquelle
assistaient deux compagnies de chaque bataillon de la garnison et
tout l'tat-major.

Vers cinq heures, les portes de l'htel de ville s'ouvrirent, et au
milieu d'une haie de soldats on fit dfiler dix-sept sous-officiers,
assists chacun de deux moines et des frres de la Misricorde.

Un silence solennel rgnait sur la place; on n'entendait, par
intervalle, que le roulement funbre des tambours, et les prires
des agonisants psalmodies par les moines.

Le cortge, qui dfilait  pas lents, s'arrta devant la faade du
palais; les dix-sept sous-officiers reurent l'ordre de s'agenouiller,
le visage tourn contre le mur.

A un roulement prolong de tambours les moines se sparrent des
victimes, et  un second roulement une dcharge retentit: les dix-sept
jeunes gens tombrent la face contre terre.

L'un d'eux cependant n'avait pas t atteint; il s'tait laiss tomber,
en conservant une complte immobilit. Un instant aprs, les frres
allaient jeter leurs voiles noirs sur les victimes; elles n'auraient
plus alors appartenu qu' la justice divine.

J'avais vu ce qui venait de se passer.

J'tais plac  quelques pas de celui qui jouait si bien son rle
de mort, et mon coeur battait  fendre ma poitrine... J'aurais voulu
pousser les frres vers ce malheureux, qui devait prouver les plus
terribles angoisses; mais, au moment o le voile noir tait prt
 recouvrir le pauvre malheureux jeune homme pargn par miracle,
un officier prvint le commandant qu'un coupable avait chapp au
chtiment: les frres furent arrts dans leur pieux ministre, et
deux soldats reurent l'ordre de tirer sur l'infortun sous-officier
 bout portant.

J'tais indign.

Je m'avanai vers le dlateur, et lui reprochai sa cruaut; il voulut
me rpondre, je le traitai de lche et lui tournai le dos [12].

Un ordre prcis de mon colonel m'avait oblig  sortir de chez moi
pour assister  la terrible excution que je viens de raconter,
et cependant des inquitudes bien vives auraient d m'y retenir,
ainsi qu'on va le voir.

La veille, lorsque le combat avait t termin, les insurgs mis
en droute, les tourments que devait prouver ma chre Anna taient
revenus  mon esprit.

Il tait une heure de l'aprs-midi, et je l'avais laisse sans
nouvelles de moi depuis trois heures de la nuit: ne pouvait-elle pas
me croire mort, ou au milieu des rvolts?

Ah! si mon devoir avait pu me faire oublier un instant celle que
j'aimais plus que ma vie, le danger tant pass, son image revint 
ma pense.

Bonne Anna! je la vis ple, agite, mue, se demandant si chaque coup
de feu qui partait ne la rendait pas veuve; et, l'me toute chagrine,
je courus chez moi pour la rassurer.

Arriv  ma demeure, je montai prcipitamment l'escalier; le coeur
me battait avec violence; je m'arrtai un instant devant la porte de
sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j'entrai.

Anna tait agenouille, elle priait; en entendant mon pas, elle leva
la tte et vint se jeter dans mes bras, sans profrer une seule parole.

J'attribuai d'abord ce silence  l'motion; mais, hlas! en examinant
ce charmant visage je vis que l'oeil tait hagard, la figure
contracte; je tressaillis... J'avais reconnu tous les symptmes
d'une congestion crbrale.

Je craignis que ma femme n'et perdu la raison, et cette crainte me
causa de vives alarmes.

Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-mme
lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit, et lui
administrai tous les secours que rclamait son tat.

Elle tait assez calme, les quelques mots qu'elle prononait taient
incohrents; son ide fixe, c'tait qu'on voulait l'empoisonner et
m'assassiner. Toute sa confiance tait en moi. Pendant trois jours,
les remdes que je prescrivis et que j'administrai furent inutiles;
la malade n'prouvait aucun soulagement.

Je rsolus alors de consulter les mdecins de Manille, bien que je
n'eusse pas confiance en leur mrite. Ils me conseillrent quelques
mdicaments insignifiants, et m'avourent que tout espoir tait perdu,
ajoutant  leur dire, en forme de consolation philosophique, que la
mort tait prfrable  la perte de la raison.

Je n'tais pas de l'avis de ces messieurs: j'eusse prfr la folie 
la mort, car j'avais toujours l'esprance de voir la folie se calmer,
puis disparatre.

Que de fous n'a-t-on pas guris et ne gurit-on pas tous les
jours? tandis que la mort c'est le dernier mot de l'humanit; et,
comme l'a bien dit un jeune pote:


                    La pierre de la tombe,
        Entre le monde et Dieu c'est un rideau qui tombe!


Je rsolus de lutter contre la mort et de dfendre Anna, en essayant
tous les calculs si problmatiques de la science.

Je regardai mes confrres comme plus ignorants encore que je ne les
avais jugs; et, fort de mon amour, de mon attachement, de ma volont,
je commenai le combat avec le destin, qui se montrait  moi sous
des couleurs aussi sombres.

Je m'enfermai dans la chambre de la malade, et ne la quittai
plus. J'avais beaucoup de mal pour lui faire prendre les mdicaments
que je croyais lui tre ncessaires; il me fallait tout l'empire que
j'avais conserv sur elle pour lui persuader que les boissons que je
lui prsentais n'taient pas empoisonnes.

Sans dormir, elle tait cependant dans une somnolence qui dnotait
un grand branlement du cerveau.

Cet tat affreux dura pendant neuf jours; neuf jours pendant lesquels
je ne savais si je gardais une morte ou une vivante, et je priais
Dieu  tous les instants du jour de faire un miracle.

Un matin, je vis la malade fermer les yeux... j'eus une peur
effrayante, et que je ne saurais dcrire... Le sommeil qui venait
de s'emparer d'elle aurait-il un rveil? Je me penchai vers elle,
j'coutai sa respiration, elle tait gale et s'exhalait sans bruit; je
ttai le pouls, les pulsations taient plus calmes et plus rgulires;
un peu de mieux s'annonait. J'attendis dans une terrible anxit.

Au bout d'une demi-heure le calme et le sommeil continuaient, et je
ne doutai pas qu'une crise salutaire ne rament ma pauvre malade 
la vie et  la raison.

Je m'assis  son chevet, j'y restai dix-huit heures, observant ses
moindres mouvements. Enfin, aprs une attente remplie de trouble
et de poignante incertitude, la malade se rveilla et sembla sortir
d'un songe.

Tu veilles depuis longtemps, me dit-elle en me tendant la main: j'ai
donc t bien malade? Que de soins tu as pris de moi! Heureusement
que tu vas pouvoir te reposer, je sens que je suis gurie...

Je crois avoir ressenti dans ma vie les motions les plus fortes,
soit de bonheur, soit de chagrin, que l'homme puisse prouver; mais
jamais ma joie n'a t plus vive, plus profonde qu'en entendant ces
paroles d'Anna.

On se rendra facilement compte de la situation de mon esprit en
pensant aux tourments qui m'avaient agit depuis dix jours, et l'on
comprendra la fivre morale que je devais prouver.

Depuis quelque temps j'avais assist  des spectacles si tranges,
qu'il et t plus naturel que ce ft moi qui perdt la raison.

J'avais t acteur dans un combat acharn; autour de moi j'avais vu
tomber des blesss et entendu rler des mourants; aprs une excution
terrible, rentr chez ma femme, les plus grands chagrins taient venus
m'accabler; j'tais rest auprs d'une personne adore, ignorant s'il
me faudrait la perdre pour toujours ou la garder insense; puis, tout
 coup, comme par miracle, cette chre compagne de ma vie revenait
 la sant et se jetait dans mes bras...

Je mlai mes pleurs aux siens; mes yeux, secs et brlants par les
veilles et les angoisses, retrouvrent des larmes, mais ce furent
des larmes de joie et de bonheur.

Nous reprmes tous deux plus de calme; dans une douce causerie nous
nous racontmes tout ce que nous avions souffert. O sympathie des
coeurs aimants! Nos peines avaient t les mmes, nous avions ressenti
les mmes alarmes, elle pour moi, moi pour elle!

Remise comme par enchantement aprs ce sommeil rparateur, Anna se
leva, fit sa toilette comme  l'ordinaire; et les personnes qui la
virent ne voulurent pas croire qu'elle avait pass dix jours entre
la mort et la folie, ces deux abmes, dont l'amour et la foi avaient
su l'un et l'autre nous prserver.

J'tais heureux; ma profonde tristesse fut promptement remplace par
une joie expansive qui se peignait sur mon visage. Hlas! cette joie
fut passagre comme toutes les joies: l'homme est ici-bas la proie
du malheur!

Au bout d'un mois, ma femme retomba dans le mme tat maladif; les
mmes symptmes se produisirent avec les mmes effets pendant le
mme laps de temps; je restai encore neuf jours au chevet de son lit,
et le dixime jour un sommeil bienfaisant la rendit  la raison.

Mais cette fois j'avais pour moi l'exprience, cette matresse
impitoyable qui vous donne des leons qu'on ne devrait jamais oublier;
et je ne me rjouis pas comme je l'avais fait un mois plus tt.

Je craignis que ce changement subit ne ft une gurison factice, et
que tous les mois la pauvre malade n'et une rechute jusqu' ce que
son cerveau, compltement affaibli, se dranget enfin pour toujours.

Cette fatale ide me brisait le coeur, et me causait une tristesse
que je ne pouvais dissimuler devant celle qui me l'inspirait.

J'avais puis toutes les ressources de la mdecine, et toutes ces
ressources avaient t inutiles.

Je pensai que peut-tre, en loignant la malade des lieux o s'taient
passs les vnements cause de son affection, sa gurison deviendrait
plus facile; que peut-tre les bains, les promenades  la campagne par
la belle saison, contribueraient  la gurir; ds lors j'invitai une de
ses parentes  nous accompagner, et nous partmes pour _Tierra-Alta_,
lieu enchanteur, vritable oasis o tout tait runi pour faire aimer
la vie en la rendant agrable.

Les premiers jours de notre installation  cette belle campagne furent
pour nous remplis de joie, d'esprance, de flicit. Anna se remettait
chaque jour davantage, sa sant tait devenue florissante.

Nous nous promenions dans de magnifiques jardins,  l'ombre des
orangers et des mangliers, qui formaient des massifs tellement pais,
que pendant les plus fortes chaleurs on tait  l'abri et au frais
sous leurs ombrages.

Une jolie rivire,  l'eau limpide et bleue, passait au milieu de
notre verger. J'y avais fait tablir des bains  l'indienne.

Quand nous voulions jouir de promenades ravissantes, une jolie calche
attele de quatre bons chevaux nous conduisait sur des routes bordes
de flexibles bambous, et semes de toutes les fleurs varies des
tropiques.

Ainsi qu'on en peut juger par ce court rcit, rien ne manquait 
_Tierra-Alta_ de tout ce qu'on peut souhaiter  la campagne: c'tait
un den pour une convalescente. Mais on a bien eu raison de dire qu'il
n'y a pas de bonheur parfait sur la terre! J'tais avec une femme que
j'adorais, et qui m'aimait avec toute la sincrit d'un coeur jeune
et pur. Nous vivions dans un paradis, loin du monde, du bruit, des
tracas d'une ville, et surtout loin des jaloux et des envieux. L'air
que nous respirions tait parfum, l'eau qui baignait nos pieds tait
pure, et refltait un ciel chaud et parfois tout brillant d'toiles
scintillantes... La sant d'Anna semblait se remettre, j'tais heureux
de son bonheur.

Qui donc pouvait nous troubler dans notre charmante retraite?... Une
troupe de bandits!

Ces bandits s'taient tablis dans les parages enchants de
_Tierra-Alta_, et dsolaient le pays et tous les environs par les
vols et les meurtres qu'ils commettaient. Un rgiment tait  leur
poursuite, mais cela les inquitait fort peu; ils taient nombreux,
adroits, audacieux, et, quelle que ft la vigilance du gouvernement,
la bande continuait ses brigandages et ses assassinats.

Dans la maison que j'occupais alors et que je quittai plus tard, le
commandant de cavalerie Aguilar, qui m'avait remplac, fut surpris,
et prit perc de vingt coups de poignards.

Plusieurs annes aprs cette poque, le gouvernement fut oblig de
capituler avec ces bandits; et un jour on vit entrer dans Manille
une vingtaine d'hommes, tous arms de carabines et de poignards.

Leur chef les conduisait; ils marchaient la tte haute, d'un air fier
et assur, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua,
leur fit dposer leurs armes, et les envoya chez l'archevque pour
qu'il les exhortt.

L'archevque, dans un discours profondment religieux, les invita
 se repentir de leurs crimes,  devenir d'honntes citoyens, et 
retourner dans leurs villages.

Ces hommes, qui s'taient souills du sang de leurs semblables, et
qui avaient cherch dans le crime, ou, pour dire mieux, dans tous
les crimes, l'or qu'ils convoitaient, coutrent religieusement le
ministre de Dieu, changrent compltement de conduite, et devinrent
par suite de bons et paisibles cultivateurs.

Mais revenons  mon sjour  _Tierra-Alta_,  l'poque o les bandits
n'taient pas encore _convertis_, et auraient pu troubler ma douce
quitude et ma scurit.

Nanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez
lequel j'avais pass quelque temps aprs les ravages occasionns
par le cholra, et dont l'influence dans le pays m'tait connue,
je ne craignais nullement les bandits.

Cet Indien vivait  quelques lieues de _Tierra-Alta_, dans les
montagnes de _Marigondon;_ il tait venu me voir plusieurs fois, et
m'avait dit  diffrentes reprises: Ne craignez rien des bandits,
seor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul
suffira pour les empcher de s'attaquer  vous, car ils auraient trop
peur de me dplaire et de se faire de moi un ennemi.

Ces paroles m'avaient tout  fait rassur, et j'eus bientt l'occasion
de voir que l'Indien m'avait pris sous sa protection.

Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j'cris mes souvenirs,
taient pris, comme je fus, du dsir de visiter les cascades de
_Tierra-Alta_, qu'ils aillent  l'endroit appel _Ylang-Ylang;_ c'tait
prs de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur.

A cet endroit la rivire, trs-resserre dans son lit, se prcipite,
d'un seul jet d'une hauteur de trente  quarante pieds, dans un
norme bassin d'o les eaux s'coulent paisiblement pour aller 
quelques pas de l former trois nouvelles chutes moins leves, mais
embrassant toute la largeur de la rivire, et formant trois nappes
d'eau claire et transparente comme du cristal.

C'est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des
hommes par la main puissante du Crateur; et j'ai eu bien souvent
 remarquer combien les travaux de la nature sont suprieurs  ceux
que les hommes se fatiguent  lever et  inventer!

Un matin, nous nous tions rendus aux cascades et nous allions mettre
pied  terre  _Ylang-Ylang_, quand tout  coup notre calche fut
entoure de brigands fuyant devant les soldats de la ligne.

Le chef (ou du moins supposmes-nous d'abord que c'tait lui) dit 
ses compagnons, sans s'occuper de nous et sans nous adresser la parole:

Il faut tuer les chevaux!

Je compris qu'il craignait que ses ennemis ne se servissent des
chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne
m'abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou prilleuses,
je lui dis: N'aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas 
tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi  ma parole.

Le chef porta la main  son salacot, et dit  ses camarades:

S'il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas
de mal aujourd'hui, et nous n'en ferons pas non plus  notre
tour. Suivez-moi!

Ils partirent au pas de course.

Un instant aprs je mis mes chevaux au galop dans une direction tout
 fait oppose  celle o j'aurais pu rencontrer les soldats.

Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je
tenais la parole que je leur avais donne porta son fruit.

Non-seulement je vcus plusieurs mois en scurit  _Tierra-Alta_,
mais quelques annes aprs, lorsque j'habitais _Jala-Jala_ et qu'en ma
qualit de commandant de la gendarmerie territoriale de la province
de la Lagune, j'tais l'ennemi naturel des bandits, je reus le
billet suivant:


    Monsieur,

    Dfiez-vous de Pedro Tumbaga! Nous sommes invits par
    lui  nous rendre  votre habitation, et  vous attaquer
    par surprise; nous nous sommes souvenus du matin o nous
    vous avons parl aux cascades, et de la sincrit de
    votre parole. Vous tes un homme d'honneur. Si nous nous
    trouvons face  face avec vous, et qu'il le faille, nous
    vous combattrons, mais loyalement, et jamais aprs vous avoir
    tendu une embche. Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez
    Pedro Tumbaga; c'est un lche, capable de se cacher pour vous
    tirer un coup de fusil...


On conviendra que j'avais affaire  des bandits bien honntes.

Je leur rpondis:


    Vous tes des braves. Je vous remercie de votre avis, mais
    je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je ne conois pas que vous
    gardiez parmi vous un homme capable de se cacher pour tuer son
    ennemi; si j'avais un soldat comme lui, j'en aurais bientt
    fait justice, et cela sans avoir recours aux tribunaux...


Quinze jours aprs ma rponse, Tumbaga n'existait plus; la balle d'un
bandit m'en avait dbarrass.

Je reviens  mon premier rcit.

Lorsque je fus loign des bandits  _Ylang-Ylang_, j'arrtai mes
chevaux, et je pensai  Anna, car je craignais pour elle l'impression
qu'avait produite la rencontre peu agrable que nous venions de faire.

Mais heureusement mes craintes taient vaines, ma femme n'prouvait
aucune terreur; et lorsque je m'informai si elle avait eu peur,
elle me rpondit:

Peur! ne suis-je pas avec toi?

J'eus plus tard, dans bien des circonstances prilleuses, la preuve
certaine qu'elle m'avait dit l'exacte vrit, car elle conserva
toujours le mme sang-froid.

Lorsque je jugeai qu'il n'y avait plus de danger, je revins sur mes
pas et nous rentrmes chez moi, satisfaits de la conduite des bandits
envers nous, et trouvant dans cette conduite la certitude qu'ils ne
nous voulaient point de mal.

Je remerciai mentalement mon ami l'Indien, car je ne doutais pas
que je lui dusse la tranquillit dont nos turbulents voisins nous
laissaient jouir.

L'poque fatale o ma femme devait ressentir une nouvelle crise
approchait; bientt elle allait prouver une attaque de la terrible
maladie cause par la rvolte de Novals.

J'avais espr que l'air de la campagne, les bains, les distractions
de tout genre guriraient ma pauvre malade; mon espoir fut du,
et, comme le mois prcdent, j'eus la douleur d'assister  toute une
priode de souffrances physiques et morales.

Je fus dsespr: je ne savais plus quel parti prendre; je me
dcidai cependant  rester  _Tierra-Alta_. L, ma chre compagne
tait heureuse les jours o sa sant lui revenait; les autres jours,
je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par
tout ce que l'art et l'imagination peuvent inventer.

Enfin,  force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronns
d'un plein succs, et,  l'poque o le mal devait revenir, j'eus
le bonheur de ne pas le voir paratre et la certitude d'une gurison
dfinitive.

Ds lors j'prouvai toute la joie que l'on ressent aprs avoir
longtemps craint de perdre une personne tendrement aime, quand on
la voit revenir  la vie, et je me livrai sans crainte aux plaisirs
multiplis qu'offrait _Tierra-Alta_.

J'aimais la chasse, et j'allais fort souvent dans les montagnes de
_Marigondon_, chez mon ami l'Indien.

Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent
dans ce pays,  tel point que l'on a  choisir entre quinze  vingt
espces de colombes, de poules et de canards sauvages, et qu'il m'est
arriv souvent d'en abattre cinq ou six d'un seul coup.

La chasse aux poules sauvages, espce de faisans, m'amusait beaucoup.

Nous chassions dans de grandes plaines parsemes de petits bois,
avec de bons et beaux chevaux dresss exprs; les chiens faisaient
partir le gibier, nous tions arms de fouets, et nous tchions de
l'abattre d'un seul coup, ce qui n'tait pas aussi difficile que l'on
pourrait le croire.

Lorsqu'une compagnie de poules pouvantes partait d'un petit massif,
nous mettions nos chevaux au galop, et c'tait une vritable course
au clocher que les gentlemen-riders eussent bien dsir faire.

Je chassais aussi le cerf  cheval et  la lance; cet exercice est
trs-amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents.

Voici comment: Les chevaux dont on se sert sont si bien dresss
pour cette chasse, que ds qu'ils aperoivent le cerf il n'est plus
ncessaire ni mme possible de les guider; ils le poursuivent de
toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstacles
qui se trouvent devant eux.

Le cavalier, qui porte  la main une lance dont la hampe a de deux 
trois mtres, la tient en arrt; et aussitt qu'il se croit  porte
de l'animal, il la jette contre lui.

S'il manque son coup, la lance va se ficher en terre; alors il faut
une grande adresse pour viter le bout oppos, qui souvent blesse le
chasseur dans la poitrine, ou le cheval.

Je ne parle pas des chutes que l'on est expos  faire en allant au
grand galop dans des terrains inconnus et ingaux.

J'avais fait ces chasses lors de mon premier sjour chez l'Indien;
et, bien que je m'en fusse tir  mon honneur, je n'avais pu obtenir
de lui qu'il me fit assister  une chasse bien plus dangereuse et
que j'appellerai presque un combat: celle du buffle sauvage.

A chacune de mes questions, mon hte me rpondait:

Cette chasse est trop  craindre, je ne veux pas vous exposer 
un malheur.

Il vitait mme de me conduire dans une partie de la plaine qui
avoisine les montagnes de _Marigondon_, et o se trouvent d'ordinaire
les buffles sauvages.




CHAPITRE VI.

    Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour  Manille.


Pourtant, aprs bien des instances ritres, je parvins  obtenir ce
que je dsirais si impatiemment; seulement, l'Indien voulut savoir
si j'tais bon cavalier, si j'avais de l'adresse; et lorsqu'il fut
rassur sur ces deux points, nous partmes par une belle matine,
escorts de neuf chasseurs et d'une petite meute.

Dans cette partie des Philippines o nous nous trouvions, la chasse
aux buffles se fait  cheval avec un lacet, les Indiens n'tant pas
assez habitus  se servir du fusil; dans d'autres parties elle se
fait  l'aide des armes  feu, ainsi que j'aurai plus tard l'occasion
de le raconter; mais, quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont
galement dangereux.

Pour l'un, il faut tre bon cavalier et fort adroit; pour l'autre,
il faut tre dou d'un grand sang-froid et possder une bonne arme.

Le buffle sauvage est tout  fait diffrent du buffle domestique,
c'est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitt qu'il
l'aperoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aigus,
il lui fait promptement expier sa tmrit.

Mon fidle Indien veillait  ma conservation bien plus qu' la
sienne. Il s'opposa  ce que je prisse une arme  feu, et mme un
lacet; il n'avait pas assez de confiance en mon adresse, et prfra
que je restasse  cheval, libre de mes mouvements.

Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard  ma ceinture.

Nous nous divismes par trois, parcourant la plaine au petit pas,
mais ayant bien soin de nous carter de la lisire des bois, pour
n'tre pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre.

Aprs avoir march pendant une heure, nous entendmes enfin les
aboiements des chiens, et comprmes que le gibier que nous chassions
tait dbusqu.

Alors nous regardmes avec la plus grande attention l'endroit o nous
pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour se montrer;
enfin, tout  coup les bois craqurent, les branches furent rompues,
les jeunes arbres renverss, et un superbe buffle parut  environ
cent cinquante pas de nous.

Ce buffle tait d'un beau noir, ses cornes taient d'une trs-grande
dimension. Il portait la tte haute, et flairait o taient ses
ennemis...

Tout  coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi
puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, form de trois Indiens.

Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allrent former
un triangle.

L'animal choisit l'un d'eux, et fondit imptueusement sur lui.

Pendant ce temps, un autre, qu'il avait dj dpass, tourna bride
et lana le lacet qu'il tenait  la main; mais il ne fut pas adroit,
et manqua son coup.

Le buffle changea de direction, et poursuivit l'imprudent qui venait
de l'attaquer et qui revenait droit vers nous.

Un second groupe de trois chasseurs alla  sa rencontre. Un d'eux
passa prs de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux
que son camarade.

Trois autres chasseurs tentrent le mme coup; aucun d'eux ne russit.

Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces volutions, ces
fuites, ces poursuites, excutes avec autant d'ordre et de courage
que de prcision, et qui me paraissaient extraordinaires.

J'avais souvent assist  des combats de taureaux, et souvent j'avais
frmi en voyant les toradors observer le mme ordre pour dtourner
le furieux animal lorsqu'il menace le picador.

Mais, cette fois, il n'y avait pas de comparaison possible  tablir
entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre
un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.

Vous, Espagnols au sang vif et ptillant, fiers Castillans qui
recherchez les motions, les spectacles mouvants et dangereux,
allez chasser le buffle dans les campagnes _Marigondon_!

Aprs bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers,
un chasseur adroit couronna l'animal de son lacet.

Le buffle ralentit sa marche et secoua la tte en tous sens, s'arrtant
de temps en temps pour se dbarrasser de l'obstacle qui le gnait
dans sa course.

Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lana son lacet
avec la mme vitesse et le mme bonheur.

L'animal furieux labourait avec ses cornes aigus la terre qu'il
faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa
force, et le parti qu'il et fait  celui d'entre nous qui se serait
laiss surprendre.

Avec beaucoup de soins et de prcaution, les Indiens firent passer
leur capture au milieu d'un petit bois dans un fourr, d'o nous
emes bientt le plaisir de le voir sortir.

Tous les chasseurs poussrent un cri de joie; moi, je jetai un cri
d'admiration.

L'animal tait vaincu, il n'y avait plus que quelques prcautions de
plus  prendre pour se rendre tout  fait matre de lui.

Je fus fort tonn qu'on l'excitt de la voix et du geste, au
point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel et t
notre sort si, par impossible, les lacets se fussent dtachs ou
briss?... Heureusement il n'y avait aucun danger.

Un Indien tait descendu de cheval, et avec beaucoup d'agilit il
avait fix  un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient
le buffle furieux.

Puis il donna le signal pour avertir que son opration tait termine,
et se retira.

Deux chasseurs s'approchrent, et jetrent aussi leur lacet  l'animal;
puis avec des pieux ils fixrent les deux bouts  terre, et bientt
notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.

Nous pmes alors nous approcher impunment. A grands coups de coutelas
les Indiens abattirent ses cornes, qui l'eussent si bien veng s'il
et pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percrent
les membranes qui sparent les deux naseaux, pour y passer un rotin
qu'ils tressrent en forme d'anneau.

Ainsi martyris, on l'attacha fortement derrire deux buffles
domestiques, et on le conduisit jusqu'au prochain village.

Alors commena la cure.

On tua l'animal, et les chasseurs se partagrent la viande, qui est
aussi bonne que celle du boeuf.

J'avais t heureux pour mon dbut, car toutes les chasses au buffle
ne se font pas aussi facilement que s'tait faite celle-l.

Quelques jours aprs nous en fmes une seconde qui fut interrompue
par un accident, hlas! assez frquent.

Un Indien avait t surpris par un buffle au moment o il sortait
du bois.

D'un coup de corne son cheval avait t travers et jet 
terre. L'Indien s'tait blotti auprs de sa monture tue prs de
lui, et, grce  une ingalit de terrain, il esprait chapper  son
redoutable ennemi; mais celui-ci, d'un second mouvement de tte, avait
renvers le cheval sur son cavalier, et portait  ce dernier des coups
qui l'eussent infailliblement tu s'ils l'eussent tout d'abord atteint.

Heureusement d'autres chasseurs dtournrent l'animal et le forcrent
 abandonner sa victime. Il tait temps!

Nous trouvmes le pauvre Indien  demi mort; les cornes du buffle
lui avaient fait d'horribles blessures.

Nous parvnmes  arrter le sang qu'il perdait  flots, et sur un
brancard improvis nous le transportmes au village.

Ce ne fut qu'aprs de longs soins qu'il parvint  gurir; et mon ami
l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistasse  une chasse
aussi dangereuse.

Anna tait tout  fait rtablie. Je ne craignais plus de voir
reparatre sa cruelle maladie.

J'avais en plusieurs mois got tous les plaisirs et tous les agrments
qu'offrait _Tierra-Alta_; les emplois que j'occupais  Manille
rclamaient ma prsence; je le compris, et nous partmes pour la ville.

Aussitt de retour, il me fallut,  mon grand regret, reprendre ma
vie habituelle, c'est--dire visiter des malades du matin au soir et
du soir au matin.

Mon tat ne convenait rellement pas  mon caractre. Je n'tais pas
assez philosophe pour voir endurer, sans m'affliger, des souffrances
que j'tais impuissant  gurir, et surtout pour voir mourir des
pres, des mres utiles  leurs familles, ou des tres jeunes, aims
et aimants.

En un mot, je n'agissais pas en mdecin, car je n'envoyais de note
 personne; on me payait quand et comme on voulait.

Je dois dire  la louange de l'humanit que j'ai peu souvent trouv
des oublieux.

Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de
mener une vie somptueuse, d'avoir huit chevaux dans mon curie,
table ouverte  mes amis et aux trangers.

Ce que mes amis appelrent alors un _coup de tte_ me fit bientt
perdre tous ces avantages.

Je passais tous les mois un conseil de rvision dans le rgiment o
je servais.

Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire rformer; tout
allait bien: mais un mdecin franais, M. Charles Benot [13], qui
me jalousait, fut dsign par le gouverneur pour faire une enqute
et contrler ma dclaration.

Naturellement il mit dans son rapport que je m'tais tromp, que la
maladie dont je parlais tait imaginaire; et il fit si bien que le
gouverneur, irrit, me condamna  une amende de six piastres.

Le mois suivant, je prsentai de nouveau le mme soldat pour qu'il ft
rform, comme n'tant pas apte  faire son service; une commission
de huit mdecins fut nomme; leur dcision fut que j'avais raison,
et cela  l'unanimit. Le soldat fut licenci.

Cette rparation ne me suffisant pas, je prsentai une rclamation au
gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prtexte trange
que la dcision du comit mdical ne pouvait infirmer la sienne.

J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en
admettant toutefois que c'en ft un, me parut spcieux. Comment
admettre que l'innocent ft puni et que l'ignorant qui m'avait
contredit et s'tait tromp ne ret aucun blme.

Cette injustice me rvolta. Je suis Breton et j'ai vcu avec les
Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit.

Je fus tellement affect de la conduite du gouverneur  mon gard,
que je me rendis chez lui, non pour rclamer encore, mais pour lui
donner ma dmission des places importantes que j'occupais.

Il me reut en souriant, et me dit qu'aprs un peu de rflexion je
reviendrais sur mon ide.

Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j'allai au
ministre des finances et j'achetai la proprit de _Jala-Jala_.

Mon parti tait pris, ma rsolution inbranlable.

Bien que ma dmission ne ft pas encore accepte, je commenai  agir
comme si j'tais entirement libre. J'avais, au pralable, prvenu
Anna, et lui avais demand si elle voudrait vivre  _Jala-Jala?_

Avec toi, je serai heureuse partout!

Telle avait t sa rponse. J'tais donc le matre d'agir au gr de
ma volont, et je pouvais me laisser aller o m'entranait ma destine.

C'est ce que je fis.

Je voulus aller visiter les terres que je venais d'acqurir.




CHAPITRE VII.

    Jala-Jala.--Lac de Bay.--Lgende chinoise. --Alila
    (Mabutin-Tajo).


Pour l'excution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidle
sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon
cocher, homme dvou, discret et courageux.

Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frtai, 
_Lapindan_, petit village prs du bourg de _Santa-Anna_, une petite
pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans
faire part de mon projet  mes amis, sans m'informer si le gouverneur
m'avait remplac, je partis pour prendre possession de mes domaines,
respirant l'air vivifiant et pur de la libert.

Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette
lgre, la jolie rivire de _Pasig_ qui sort du lac de _Bay_, et va
se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.

Les bords de cette rivire sont plants de touffes de bambous et
parsems de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de
Pasig, elle reoit les eaux de la rivire de _San-Mateo_  l'endroit
o cette rivire se runit au fleuve de _Pasig_.

Sur la rive gauche, on aperoit encore les ruines de la chapelle
et du presbytre de Saint-Nicolas, levs par les Chinois, dit la
lgende que je vais essayer de vous raconter.

A une poque recule, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et
naviguait, soit sur la rivire de _Pasig_, soit sur celle de San-Mateo,
aperut tout  coup un caman qui se dirigea vers sa frle embarcation,
et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber  l'eau,
l'infortun Chinois, qui avait pour perspective de servir de pture au
froce animal, appela  son secours saint Nicolas. Vous ne l'eussiez
peut-tre pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l'ide
tait bonne.

Le grand saint Nicolas entendit les cris de dtresse du naufrag,
lui apparut, et d'un coup de baguette, comme et pu le faire une
fe bienveillante, changea le caman importun en un rocher..... le
Chinois fut sauv.

Ne croyez pas que la lgende s'arrte l: les Chinois ne sont pas
ingrats; la Chine est le pays de la terre  porcelaine, du th,
et de la reconnaissance.

Le Chinois chapp au sort cruel qui l'attendait voulut consacrer
le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frres de Manille,
il leva une jolie chapelle et un presbytre au grand saint Nicolas.

Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans,
 la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se runissaient,
au nombre de plusieurs milliers, pour donner des ftes qui duraient
quinze jours.

Mais il arriva qu'un archevque de Manille trouva que ce culte de la
reconnaissance chinoise tait du paganisme, et fit enlever le toit
du presbytre et celui de la chapelle.

Ces mesures brutales n'eurent aucun rsultat, si ce n'est de laisser
l'eau du ciel pntrer dans les btiments.

Mais pour le culte vou  saint Nicolas, il dura toujours, et dure
encore. Peut-tre est-ce bien parce qu'on a voulu l'interdire!

De nos jours,  l'poque o cette fte a lieu, c'est--dire vers le
6 novembre de chaque anne, on peut jouir d'un coup d'oeil ravissant.

Le _Pasig_  Saint-Nicolas offre la nuit une dlicieuse perspective:
on y voit de grandes embarcations amenes  grand frais de Manille,
sur lesquelles sont btis de vritables palais  plusieurs tages,
termins en pyramides, et clairs depuis la base jusqu'au sommet.

Toutes ces lumires se refltent dans les eaux paisibles de la rivire,
et semblent augmenter le nombre des toiles qui tremblent en se mirant
 la surface des flots: c'est Venise improvise.

Dans ces palais, on joue, on fume de l'opium, on fait de la musique.

Le _pvt_, encens chinois, brle partout et continuellement en
l'honneur de saint Nicolas, que l'on invoque chaque matin, en jetant
dans la rivire des petits carrs de papier de diverses couleurs. Saint
Nicolas ne parat pas; la fte dure deux semaines, au bout desquelles
les fidles se retirent jusqu' l'anne suivante.

Maintenant que le lecteur connat la lgende du caman, du Chinois
et du grand saint Nicolas, je reviens  mon voyage.

Je naviguais paisiblement sur le _Pasig_, allant  la conqute de
mes nouveaux domaines et faisant des rves dors.

Je suivais la fume lgre de ma cigarette, sans penser que mes songes,
mes chteaux en Espagne devaient s'envoler comme elle!...

Bientt je me trouvai dans le lac de _Bay_. Ce lac, le plus
grand de l'le de Luon, a de quarante-cinq  cinquante lieues de
circonfrence. Il est de tous cts entour de hautes montagnes de
formation volcanique, o prennent leur source quinze rivires qui
viennent toutes se jeter dans cet immense rservoir. Il n'a d'issue
 la mer que par le fleuve de _Pasig_. Ce fleuve, aprs avoir coul
entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va dboucher
dans la baie, qui est loigne de sept  huit lieues du lac.

Vingt-neuf grands bourgs sont situs sur les bords du lac, 
l'embouchure des rivires [14].

Cette belle nappe d'eau, dont la plus grande profondeur est de 30
mtres, est parseme de jolies les toujours couvertes d'une admirable
vgtation. La plus grande de ces les, celle de _Talim_, forme avec la
terre de Luon le dtroit de _Quinabutasan_, et avec _Jala-Jala_, qui
est situ paralllement en face, la partie du lac nomme _Rinconada_.

Les eaux de _Bay_ sont douces et potables. Cependant, avant de
les boire, il faut qu'elles reposent quelques heures pour laisser
prcipiter au fond une grande quantit de corps trangers qu'elles
tiennent en suspension. Si cette prcaution tait nglige, elles
pourraient se trouver dans des conditions tout  fait nuisibles; elles
produiraient de fortes coliques et de graves drangements d'estomac.

Ce fait est assez curieux pour l'expliquer. Lorsque le soleil est 
l'horizon et que le vent souffle de la partie oppose  la plage o
l'on se trouve, on ne peut impunment boire de l'eau puise sur cette
plage qu'aprs avoir mis le vase qui la contient pendant une grande
heure  l'ombre. Si dans les mmes conditions on se baigne dans le lac,
le corps se couvre de gros boutons, et l'on est tourment pendant
plusieurs heures par d'intolrables dmangeaisons. Ce phnomne,
particulier au lac de _Bay_, est sans nul doute produit par des
millions d'insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil
donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les
plages opposes au vent. Les pcheurs, pour se prserver de cet effet
nuisible, ont le soin de s'enduire le corps avec de l'huile de coco.

Le lac de _Bay_ abonde en excellents poissons. Trois espces seulement
sont les mmes qu'en Europe: le mulet, l'anguille et la crevette. Ces
deux dernires sont d'une grosseur remarquable. Les anguilles de 15
 20 kilogrammes sont trs-communes, ainsi que les crevettes de la
grosseur de nos langoustes, c'est--dire du poids d'un kilogramme 
un kilogramme et demi.

Deux poissons de mer se sont acclimats dans les eaux douces du lac:
le _requin_ et la _scie_. Le premier est heureusement assez rare,
mais le second est trs-abondant.

On trouve aussi dans ce beau lac une espce de tortue d'une forme
diffrente de celle de mer et d'un got plus agrable, une grande
quantit d'excellents poissons qu'il serait trop long d'numrer,
et enfin de monstrueux _aligators_, dont j'aurai l'occasion de parler
plus tard, ainsi que d'innombrables oiseaux aquatiques.

Enfin, j'arrivai  _Quinabutasan_. Ce mot est _tagal_, et signifie
_qui est trou_.

Nous nous arrtmes pendant une heure dans la seule case indienne qu'il
y et dans l'endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas.

Cette case tait habite par un vieux pcheur et sa femme,
fort gs. Cependant ils pourvoyaient encore  leurs besoins en
pchant. Plus tard, j'aurai occasion de parler du pre _Relempago_
ou _la Foudre_, et de raconter son histoire.

Lorsque je fus au milieu de la nappe d'eau qui spare _Talim_
de la presqu'le de _Jala-Jala_, j'aperus le nouveau domaine que
j'avais acquis si lgrement, et je pus juger d'un coup d'oeil de
mon acquisition.

_Jala-Jala_ est une longue presqu'le qui s'tend du nord au sud,
au milieu du lac de _Bay_.

Cette presqu'le est divise, dans sa longueur, par une chane de
montagnes qui vont en dclinant, pour ne plus former que des collines
pendant l'espace de trois lieues.

Ces montagnes, d'un accs facile, ont en gnral un versant couvert
de forts, et l'autre de beaux pturages, o croissent,  la hauteur
d'un ou deux mtres, des gramines flexibles et onduleux, qui,
sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu'elles
sont agites.

Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides
et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche
vgtation, puis vont se jeter dans le lac.

Ces pturages font de _Jala-Jala_ le lieu le plus giboyeux de
l'le. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules,
les cailles, les bcassines, les colombes de quinze  vingt sortes,
les perroquets, enfin toutes les espces d'oiseaux, y abondent.

Le lac est galement peupl d'oiseaux aquatiques, et particulirement
de canards.

Malgr son tendue, l'le ne produit pas d'animaux nuisibles et
carnivores; on a seulement  craindre la civette, petit animal de
la grosseur d'un chat, qui ne fait la chasse qu'aux oiseaux; et les
singes, qui sortent par bandes des forts et vont ravager les champs
de cannes  sucre et de mas.

Le lac, qui renferme d'excellents poissons, est moins favoris que la
terre; on y trouve beaucoup de camans, alligators d'une si grande
dimension, qu'un seul de ces animaux divise, en peu d'instants,
un cheval par morceaux et l'engloutit dans son vaste estomac. Les
accidents qu'ils occasionnent sont frquents et terribles, et j'ai
vu plus d'un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai
plus tard.

J'aurais sans doute d commencer par parler ici des hommes qui peuplent
les forts de _Jala-Jala_; mais je suis chasseur et l'on m'excusera
d'avoir commenc par le gibier.

A l'poque o je l'achetai, _Jala-Jala_ tait habit par quelques
Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient
quelques coins de terre.

La nuit, ils faisaient sur le lac le mtier de pirates et donnaient
asile  tous les bandits des provinces environnantes.

A Manille, on m'avait peint cette contre sous les couleurs les
plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y
sjourner longtemps sans devenir la victime des bandits.

Mon caractre aventureux faisait que tous ces rcits, loin de
m'loigner de mon projet, augmentaient mon dsir de visiter ces hommes,
qui vivaient presque  l'tat sauvage.

Ds que j'eus achet _Jala-Jala_, je me formai un plan de conduite
ayant pour but de m'attacher les habitants les plus  craindre;
je rsolus de me faire l'ami des bandits, et pour cela je compris
qu'il fallait arriver chez eux, non comme un propritaire exigeant
et sordide, mais bien comme un pre.

Tout dpendait, pour l'excution de mon entreprise, de la premire
impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes
vassaux.

Lorsque j'eus abord, je me dirigeai, en suivant le bord du lac,
vers un petit hameau compos de quelques cabanes. J'tais accompagn
de mon fidle cocher; nous tions arms tous les deux d'un bon fusil
 deux coups, d'une paire de pistolets, et d'un sabre.

J'avais eu soin de me renseigner auprs de quelques pcheurs pour
savoir quel tait l'Indien auquel je devais m'adresser de prfrence.

Cet homme, le plus respect de ses compatriotes, s'appelait en langue
tagale _Mabutin-Tajo_, surnom que je traduirais en franais par _le
Brave-le-vaillant_.

C'tait un vritable brigand, un vrai chef de pirates. Il et fort
bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule
excursion; mais il tait brave, et la bravoure est pour les peuples
primitifs une qualit devant laquelle ils s'inclinent avec respect.

Ma conversation avec _Mabutin-Tajo_ ne fut pas longue; quelques paroles
me suffirent pour m'attirer sa bonne grce, et me faire de lui un
fidle serviteur pendant tout le temps que je demeurai  _Jala-Jala_.

Voici les termes dans lesquels je lui parlai:

Tu es un grand sclrat, lui dis-je. Je suis le seigneur de
_Jala-Jala;_ je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je
te ferai expier tous tes mfaits. J'ai besoin d'une garde; veux-tu
me donner ta parole d'honneur de devenir honnte homme, et je te fais
mon lieutenant?

Aprs ces courtes paroles, _Alila_ (c'tait le nom du bandit) resta
un instant sans me rpondre. Je vis sur son visage toutes les marques
d'une profonde rflexion. J'attendis qu'il parlt; j'tais dans une
certaine anxit; qu'allait-il me rpondre?

Matre, me dit-il avec lan, en me prsentant la main et mettant un
genou  terre,

Je vous serai fidle jusqu' la mort!

J'tais heureux de sa rponse, mais je ne lui laissai pas voir mon
contentement.

Trs-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j'ai confiance en toi,
prends cette arme, et ne t'en sers que contre des ennemis.

Je lui prsentai un sabre tagal sur lequel tait crit en gros
caractres espagnols: _No me sacas sin rason ni me envainas sin
honor_, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le
fourreau sans honneur.

Je traduisis cette lgende en langage tagaloc; _Alila_ la trouva
sublime, et jura de ne pas s'en carter.

Quand j'irai  Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des paulettes
et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour runir
les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde.

Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable
de t'obir comme sergent.

Nous allmes  quelques kilomtres de sa cabane, chez un de ses amis
qui l'accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie.

Quelques mots semblables  ceux que j'avais dit  mon futur lieutenant
exercrent sur son camarade la mme influence, et le dterminrent
 accepter le grade que je lui offrais.

Nous passmes la journe  aller recruter dans les diverses cases,
et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de
dix hommes d'effectif, nombre que je ne voulais pas dpasser.

Je pris le commandement en qualit de capitaine.

Ainsi que l'on en peut juger, je menais les choses avec promptitude.

Le lendemain je runis la population de la presqu'le, et, entour de
ma garde improvise, je choisis l'emplacement o je voulais fonder un
village, et le lieu o je voulais que l'on construisit mon habitation.

Je donnai l'ordre aux pres de famille de construire leurs cases sur
un alignement que j'indiquai, et je chargeai mon lieutenant d'employer
le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois
de charpente, et tout prparer enfin pour ma maison.

Mes ordres tant donns, je partis pour Manille, en promettant de
revenir bientt.

Lorsque j'arrivai chez moi on tait inquiet, car, n'ayant pas eu
de mes nouvelles, on me croyait la proie des camans ou la victime
des pirates.

Le rcit de mon voyage, la description que je fis de _Jala-Jala_,
loin d'loigner ma femme de l'ide que j'avais conue d'habiter ces
contres, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre
proprit et de s'y tablir. C'tait cependant un adieu qu'elle
faisait  la capitale,  ses ftes,  ses runions,  ses plaisirs!

J'allai voir le gouverneur. Ma dmission avait t considre comme
non avenue; il m'avait conserv toutes mes places. Cet acte de
bont me toucha; je le remerciai sincrement, et lui dis que je ne
plaisantais pas, que ma dtermination tait irrvocablement arrte,
et qu'il pouvait disposer de mes emplois.

J'ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander
toute la gendarmerie locale de la province de la _Lagune_, avec la
facult d'avoir une garde personnelle que je formerais moi-mme.

Cette faveur me fut accorde  l'instant mme, et peu de jours aprs
je reus ma commission.

Ce n'tait point l'ambition qui m'avait suggr l'ide de demander
cette place importante, c'tait la raison.

Mon but avait t de me crer une puissance  _Jala-Jala_, et de
pouvoir punir moi-mme mes Indiens sans avoir recours  la justice
de l'alcade, qui demeurait  dix lieues de mes domaines.

Voulant tre commodment dans ma nouvelle rsidence, je fis le plan
de ma maison.

Cette maison se composait d'un premier tage avec cinq chambres 
coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des
chambres de bains.

Je traitai avec un matre maon et un matre charpentier pour les
travaux de construction; j'emportai des armes et des uniformes pour
ma garde, et je repartis.

A mon arrive, je fus reu avec joie par mes Indiens.

Mon lieutenant avait ponctuellement excut mes ordres; une grande
quantit de matriaux taient prpars, et plusieurs cases indiennes
taient dj construites.

Cette activit me fit plaisir, elle me prouva que l'on tenait 
m'tre agrable.

Je mis tout de suite mes ouvriers  l'oeuvre, ordonnant que l'on
dfricht les bois voisins; et bientt je vis jeter, sous mes yeux,
les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille.

Les travaux durrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai
continuellement de Manille  _Jala-Jala_, et de _Jala-Jala_  Manille.

J'eus de la peine, mais j'en fus bien rcompens quand je vis un
village sortir de terre.

Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j'avais
indiqus; ils avaient rserv la place d'une glise, et en attendant
qu'elle ft leve, on devait clbrer la messe dans le vestibule de
ma maison.

Enfin, aprs bien des alles et des venues qui inquitaient beaucoup
ma femme, je pus lui annoncer que le castel de _Jala-Jala_ n'attendait
plus que sa chtelaine.

Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientt ne plus
tre spars!

Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles;
je frtai une embarcation pour transporter  _Jala-Jala_ ce qui m'tait
ncessaire, et aprs avoir pris cong de mes amis, je partis cette
fois, le 20 octobre 1825, avec l'intention de ne revenir  Manille
que pour une absolue ncessit.

Notre voyage fut heureux.

A notre arrive nous trouvmes sur le rivage mes Indiens, qui salurent
avec des cris d'allgresse la bienvenue de la _reine de Jala-Jala_.

C'est ainsi qu'ils appelaient ma femme.

Nous consacrmes les premiers jours de notre arrive  notre
installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et
agrable; c'est ce que nous fmes.

Aujourd'hui que les annes sont passes, que je suis loin de ce temps
d'indpendance et de libert parfaites, je pense  la bizarrerie de
ma destine.

Nous tions, ma femme et moi, seuls blancs et civiliss, au milieu
d'une population bronze et presque sauvage, et cependant je n'avais
aucune crainte.

Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des
gens de ma garde. Anna ne connaissait qu'une partie des dangers que
nous courions, et sa confiance en moi tait si grande qu' mes cts
elle ignorait ce que c'tait que la peur.

Lorsque je fus bien tabli dans ma maison, j'entrepris un travail
difficile et dangereux, celui de mettre de l'ordre parmi mes Indiens,
et d'organiser mon bourg comme c'est l'usage aux Philippines.




CHAPITRE VIII.

    Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractre des Indiens.


Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout  fait
patriarcales.

Chaque bourg est rig, pour ainsi dire, en petite rpublique.

On y lit tous les ans un chef dpendant, pour les affaires
importantes, du gouverneur de la province; lequel chef,  son tour,
dpend du gouverneur des Philippines.

J'avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m'a toujours
sembl tre le plus convenable et le plus propre  la civilisation. Les
Espagnols l'ont trouv tout tabli dans l'le de Luon lors de leur
conqute, et n'y ont apport que quelques amliorations.

Je vais entrer ici dans quelques dtails.

Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble
et la classe populaire.

La premire se compose de tous les Indiens qui sont ou ont t
_cabessas de barangay_, ce qui veut dire collecteurs des contributions;
cette place est honorifique.

Les contributions tablies par les Espagnols sont personnelles.

Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes,
une somme annuelle de _trois francs;_ cette taxe est la mme pour le
riche comme pour le pauvre.

A une certaine poque de l'anne, douze des _cabessas de barangay_
sont lecteurs.

Ils se runissent avec quelques anciens habitants du bourg, et
lisent, au scrutin, trois d'entre eux, dont les noms sont adresss
au gouverneur des Philippines.

Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu'il veut, et lui confie,
pendant une anne, les fonctions de _gobernadorcillo_, ou petit
gouverneur.

Pour se distinguer des autres Indiens, le _gobernadorcillo_ porte
une baguette en rotin,  pomme d'or, avec laquelle il a le droit de
frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de lgres fautes.

Ses fonctions tiennent  la fois de celles des maires, des juges de
paix et des juges d'instruction.

Il veille au bon ordre,  la tranquillit publique; il juge sans
appel les diffrends et les procs dont l'importance ne dpasse pas
16 piastres (ou 80 francs).

Les dimanches, aprs les offices, le _gobernadorcillo_ runit  la
maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour
discuter et arrter avec eux toutes les affaires administratives. C'est
aussi le dimanche, en conseil, qu'il consulte les anciens pour tous les
procs dans lesquels il ne se croit pas suffisamment clair. C'est
alors un vritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans
partialit.

Il instruit aussi les procs criminels de haute importance: seulement
l s'arrte son pouvoir.

Les dossiers de ces procs sont envoys par lui au gouverneur de la
province, qui les remet,  son tour,  la cour royale de Manille.

La cour rend son arrt, et l'alcade le fait excuter.

Lors de l'lection du _gobernadorcillo_, les lecteurs runis
choisissent toutes les autorits qui doivent lui tre soumises.

Ces autorits sont: des _alguazils_, dont le nombre est proportionn
 la population; deux _tmoins_ ou _adjoints_, qui sont chargs de
sanctionner tous les actes du _gobernadorcillo_, car sans leur sanction
et leur prsence ces actes seraient considrs comme nuls; un _jous de
palma_, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champtre;
un vaccinateur, oblig d'avoir toujours du vaccin pour les enfants
nouveau-ns; puis un matre d'cole charg de l'instruction publique;
enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et
l'entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les
campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde
civique qui veille  la conservation du village: cette garde indique
les heures de la nuit au moyen de coups frapps sur un gros morceau
de bois creux.

Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la dsigne sous le
nom de _casa ral_. C'est l que demeure le _gobernadorcillo_.

Il doit l'hospitalit  tous les voyageurs qui passent dans le bourg,
et cette hospitalit est semblable  celle des montagnards cossais:
_elle se donne et ne se vend jamais_.

Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans
lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois,
des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles
ncessaires  sa nourriture.

Si mme  son dpart il rclame des chevaux et des guides pour
continuer sa route, on les lui procure.

Quant au payement des vivres, afin d'viter les abus si frquents chez
nous, dans chaque _casa ral_ on affiche sur une grande pancarte les
prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc.

Dans n'importe quelle circonstance, le _gobernadorcillo_ ne peut rien
exiger pour les peines qu'il se donne [15].

Telles taient les mesures que je voulais adopter; ces mesures
offraient, il est vrai, des avantages et des inconvnients.

Le plus grand, sans contredit, c'tait de me mettre presque sous la
dpendance du _gobernadorcillo_, auquel ses fonctions donnaient un
certain droit; car j'tais son administr.

Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie
de la province me mettait  l'abri des injustices que l'on et pu
commettre  mon gard.

Je savais fort bien qu'en dehors du service militaire, je ne
pouvais infliger  mes hommes aucune punition sans l'intervention du
_gobernadorcillo_; mais j'avais assez tudi le caractre indien pour
comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice
et une svrit bien entendue.

Quelles que fussent les difficults que je prvoyais, sans redouter
les peines et les dangers de toute espce qu'il faudrait surmonter,
je marchai droit vers le but que je m'tais trac: le chemin tait
aride, hriss d'cueils; j'y entrai avec courage, et j'arrivai
 prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite,
ils obissaient  ma voix comme  celle d'un pre.

Le Tagaloc a un caractre extrmement difficile  dfinir. Lavater
et Gall auraient t fort embarrasss, car la physionomie et la
crnologie se trouveraient peut-tre bien en dfaut aux Philippines.

La nature indienne est un mlange de vices et de vertus, de bonnes et
de mauvaises qualits. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs:
Ce sont de grands enfants qu'il faut traiter comme s'ils taient
petits.

Le portrait moral d'un naturel des Philippines est vraiment curieux
 tracer, et plus curieux  lire.

L'Indien tient  sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; il
a en horreur la colre, qu'il compare  la dmence, et il prfre
l'ivresse, qu'il mprise cependant.

Pour se venger d'une injustice, il ne craint pas de se servir du
poignard.

Ce qu'il supporte le moins, c'est l'injure, mme lorsqu'elle est
mrite.

Aprs une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet,
il les reoit sans se plaindre; mais une injure le rvolte.

Il est brave, fataliste, gnreux.

Le mtier de bandit, qu'il exerce volontiers, lui plat  cause de
la vie d'motion et de libert qu'on y mne, et non parce qu'on peut
s'enrichir en le faisant.

Gnralement les Tagalocs sont bons pres, bons poux, ces deux
qualits inhrentes l'une  l'autre.

Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de
l'honneur des filles; peu leur importe si l'Indienne qu'ils pousent
a commis des fautes avant son union.

Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une,
et font des cadeaux aux parents de leur fiance.

Le lche est mal vu par eux, mais ils s'attachent volontiers  l'homme
assez brave pour aller au-devant du danger.

Leur passion dominante, c'est le jeu.

Ils applaudissent aux combats d'animaux, surtout  celui des coqs.

Voil succinctement un aperu du caractre des hommes que j'avais
 conduire.

Mon premier soin fut de me matriser.

Je pris la ferme rsolution de ne jamais laisser clater  leurs yeux
un mouvement d'impatience, mme dans les moments les plus difficiles,
et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables.

J'appris bientt qu'il serait dangereux d'couter les rapports qui
me seraient faits, cela pouvait m'exposer  commettre des injustices,
ainsi qu'il m'arriva ds le dbut. Voici dans quelle circonstance:

Deux Indiens vinrent un jour dposer une plainte contre un de leurs
camarades, demeurant  quelques lieues de _Jala-Jala_. Ces dlateurs
l'accusaient particulirement d'un vol de bestiaux.

Aprs les avoir couts, je partis avec ma garde pour m'emparer de
l'accus; je l'amenai  mon habitation.

L, je cherchai  lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit
innocent.

J'eus beau lui promettre, s'il disait la vrit, de lui accorder son
pardon; il persista, mme devant les accusateurs.

Persuad qu'il mentait, mcontent de sa persistance  nier un fait qui
m'tait attest avec toute l'apparence de la sincrit, j'ordonnai
qu'on l'attacht sur un banc et qu'on lui appliqut douze coups
de fouet.

Mes ordres furent excuts; le coupable nia comme il avait fait
prcdemment. Cette opinitret m'irrita, et je lui fis administrer
une nouvelle correction semblable  la premire.

Le malheureux endurait avec un vritable courage cette cruelle
punition.

Tout  coup, au milieu de ses souffrances, il s'cria avec un accent
pntrant:

Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne
voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur
fidle, et bientt vous acquerrez la preuve que je suis victime d'une
infme calomnie.

Ces paroles me touchrent.

Je rflchis que cet infortun n'tait peut-tre pas coupable. J'eus
peur de m'tre tromp, d'avoir t injuste sans le savoir. Je pensai
qu'une haine particulire avait pu pousser les deux tmoins  me
faire une fausse dclaration et m'exposer  punir un innocent.

Je le fis dlier.

L'preuve que tu demandes, lui dis-je, est facile  tenter.

Si tu es un honnte homme, je serai pour toi un pre; mais si tu
me trompes, n'attends de moi aucune piti. A dater de ce moment,
tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.

Il me remercia avec effusion, et son visage s'claira d'une joie
subite. On l'incorpora dans ma garde.

O justice humaine, combien tu es fragile et souvent
inintelligente!... J'appris, quelque temps aprs cette scne, que
Bazilio de la Cruz (c'tait le nom du patient) tait innocent.

Les deux misrables qui l'avaient dnonc s'taient sauvs, pour
chapper au chtiment qu'ils mritaient.

Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai  _Jala-Jala_,
il me servit fidlement et sans rancune.

Ce fait m'impressionna vivement.

Je jurai qu' l'avenir je n'infligerais point de punition sans tre
bien sr de la vrit des faits noncs. J'ai tenu religieusement ma
promesse, du moins je le pense. Je n'ai jamais fait appliquer un seul
coup de fouet sans qu'au pralable le coupable n'et avou sa faute
[16].

Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des
Philippines.

Courageux et d'une forte constitution, ils aiment  supporter les
plus grandes fatigues et  affronter les dangers; leur intelligence
les rend suprieurs aux autres marins de l'Inde.

Un matelot tagaloc peut remplir,  bord d'un navire, toutes les
fonctions ncessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat,
on l'emploie avec la certitude qu'il fera bien tout ce qui lui sera
command.

Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employs comme marins
que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner.

Les Anglais ne les admettent qu'en trs-petit nombre  bord de leurs
btiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras
ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dpass  bord
de chaque navire assur par elles.

Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les quipages
ont t assassins par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se
sont empars du vaisseau.

L'pisode que je vais raconter fera bien connatre l'utilit de
cette prcaution.

En 1838, un joli brick de Calcutta tait sorti depuis quelques jours
du port de Canton, o il avait ralis en bonnes piastres un riche
chargement d'opium.

La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient esprer au
capitaine un prompt retour  Calcutta, son port d'armement.

Plus de trois millions de francs, rsultat de sa vente, lui assuraient
une bonne rception de ses commettants; mais le destin en avait
dispos autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une
partie de son quipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange.

L'quipage tait compos de trente hommes: le capitaine, un second,
un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots
des Philippines, nomms _Antonio_ et _Cayetano_.

Un soir, _Cayetano_ fut accus par un matelot anglais d'avoir drob
une bouteille de rhum.

Le capitaine, svre comme tous les officiers de la marine anglaise qui
commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir _Cayetano_, et,
sans tenir compte des preuves qu'il voulait donner de son innocence, le
fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde.

Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l'affront
que venait de subir _Cayetano_ pour un chtiment non mrit.

Seulement, au moment o il fut renvoy par le capitaine, il lui lana
un coup d'oeil de vengeance plus expressif que tous les reproches
qu'il et pu lui faire, et il descendit dans sa cabine.

A dix heures du soir, _Antonio_ et _Cayetano_ taient de quart.

Tous les deux, appuys sur le bossoir de bbord, restrent un long
intervalle sans s'adresser la parole; _Antonio_ rompit le silence,
et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:

Frre, tu as bien souffert?

Si j'ai souffert, _Antonio_, je souffre encore. Ne comprends-tu
pas toute la douleur qu'a au coeur celui qui vient de subir, sans le
mriter, un infme chtiment?

Oh! si, frre! et je souffre moi-mme de la cruaut et de l'injustice
de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.

Eh bien! _Antonio_, si ton coeur est aussi malade, vengeons-nous!

Vengeons-nous, rpondit _Antonio_. Demain, nous prenons le quart de
minuit; il n'y a pas de lune, l'obscurit sera profonde: choisissons
cet instant pour la vengeance.

Quelques paroles qu'ils changrent suffirent pour arrter entre
eux tout un plan de destruction; ils se sparrent, pour ne pas tre
remarqus des matelots anglais.

Le lendemain, ils firent leur service comme  l'ordinaire. A six
heures, c'tait leur tour de dormir; ils se retirrent dans leur
cabine, avec la certitude qu'ils n'avaient aucune surveillance 
redouter, et qu'on ne souponnait rien de leur fatal projet.

A minuit, ils reprirent le quart: le temps tait beau; le brick,
sous toutes ses voiles, sillonnait lgrement une mer paisible et
unie; la nuit n'tait claire que par de brillantes toiles, et
un vent fixe n'exigeait d'autre surveillance que celle du timonier;
tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.

_Antonio_ tait  la barre;  quelques pas de lui, sur son banc
de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d'avant, deux
matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que
quelques manoeuvres imprvues les obligeassent  interrompre un
instant leur repos. _Cayetano_, le coeur palpitant de vengeance,
se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait
avec impatience le moment propice de mettre  excution son projet.

Quelques instants s'taient  peine couls, qu'il s'approcha
d'_Antonio_, et lui dit:

Ton poignard est-il prt?

Ne crains pas, _Cayetano_, il coupe; ma main ne tremble pas.

Bien! dit _Cayetano_; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu
m'entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expdie le
capitaine et le second, et moi je ferai le reste.

Quelques instants aprs, le lieutenant s'affaissait sur son banc de
quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait t assn d'une
main si sre, qu'il ne poussa mme pas un cri. _Cayetano_, de son ct,
avec la mme prcision, avait expdi les deux matelots anglais et un
Lascar; dans l'impossibilit de donner un seul coup mortel au second
Lascar, qui dormait appuy sur la lisse, il l'avait prcipit  la mer;
ensuite il tait descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard
il avait tu les trois matelots anglais surpris dans leur profond
sommeil. Il remonta de suite sur le pont, o il trouva _Antonio_ qui,
de son ct, venait d'accomplir son oeuvre de destruction avec le mme
bonheur que son complice: le capitaine et le second n'existaient plus.

Assez, lui dit _Cayetano_, assez de sang! il ne reste plus  bord
que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas mme
des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frres; ils sont ns
sous le mme climat que nous.

_Antonio_ et _Cayetano_ taient matres du navire; pas un Anglais
n'avait chapp  leurs poignards. Ils fermrent l'coutille pour
empcher les Lascars de monter sur le pont.

_Antonio_ reprit la barre pour donner une direction au brick, qui
avait t abandonn au gr des vents pendant que son camarade et
lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de
suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue
vers le sud-sud-est.

Au moment o le navire oprait son volution, _Cayetano_ entendit
une espce de gmissement; il appela _Antonio_ pour s'assurer
d'o partaient ces gmissements. Ce dernier aperut, cramponn aux
sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu'il avait jet 
la mer; il le rassura en lui promettant qu'il ne lui sera pas fait
de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d'en avoir
t quitte pour la peur.

Au jour, huit cadavres furent jets  la mer; et le lendemain,
_Antonio_ et _Cayetano_ dbarquaient les dix-neuf Lascars sur l'une
des les _Paracels_; ils leur laissrent des vivres pour plusieurs
semaines, et reprirent leur route vers Luon, leur pays natal.

Un vent favorable les fit aborder le douzime jour sur la cte ouest
de Luon, dans un petit port inhabit de la province d'_Illocos_;
ils prirent en or et en argent ce qu'ils pouvaient porter sur eux,
sabordrent le joli brick, dirigrent la proue au large, et dans une
frle embarcation dbarqurent au port sans que personne les et vus.

A quelques milles, le brick, rempli d'eau, s'enfonait dans l'abme,
disparaissait avec les richesses qu'il renfermait, et ne laissait
plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et
heureux de s'tre vengs, se livrrent  toutes les jouissances que
leur procuraient les piastres et l'or dont ils s'taient chargs en
abandonnant le brick.

Ils vivaient dans la plus grande scurit; personne ne pouvait les
accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.

Mais la Providence n'avait point pardonn aux deux assassins.

Un navire anglais recueillit  son bord les dix-neuf Lascars abandonns
sur une des _Paracels_, et les conduisit  Canton.

Le consul anglais crivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit
des recherches: le brick avait disparu, on n'en avait aucune nouvelle.

Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur scurit et leur
imprvoyance, dpensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes
si considrables, appelrent l'attention de la police; ils furent
mis en prison, et ne tardrent point  faire un aveu complet de leur
crime et  en raconter les dtails.

Tous deux furent condamns au dernier supplice, et le jugement ajouta
en outre que leurs ttes seraient exposes  l'entre du port de
Manille, pour servir d'exemple. Tous deux entendirent leur sentence
de mort avec le mme sang-froid que s'il se ft agi d'une lgre
correction; _Antonio_ fumait paisiblement sa cigarette, et _Cayetano_
mchait du btel.

Le jour suivant, j'allai les voir en chapelle; ils causrent avec moi,
sans tre mus ou affligs du sort qui les attendait le lendemain.

Ils me racontrent eux-mmes la manire dont ils s'taient dbarrasss
des Anglais, et ils appuyrent fortement sur le bonheur qu'ils avaient
eu de se venger.

Je ne pus m'empcher de leur demander si la mort ne les effrayait
pas? Que voulez-vous, me dit _Cayetano_, c'est notre sort, il faut
bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?

Le lendemain, la justice eut son cours; les deux ttes furent exposes
comme le jugement l'ordonnait.

Un mois aprs, lorsque je me prparais  revenir en France, un soir,
en passant prs des fourches patibulaires, je dcrochai la tte de
_Cayetano_, et l'emportai chez moi. C'est de cette tte que j'ai fait
don au muse d'anatomie du jardin des Plantes.

Tels taient les hommes que j'allais avoir  gouverner.




CHAPITRE IX.

    Jala-Jala.--glise.--Le pre Miguel de
    San-Francisco.--Bandits. --Rglement.--Chasse aux buffles.


J'ai dit plus haut que j'avais tmoign le dsir que l'on construist
une glise dans mon village, non-seulement par esprit religieux,
mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement 
avoir un cur  _Jala-Jala_. A cet effet, je demandai  l'archevque,
monseigneur Hilarion, dont j'avais t le mdecin et avec lequel
j'tais li d'amiti, qu'il me donnt un ecclsiastique que je
connaissais, et qui tait alors sans emploi.

J'eus beaucoup de peine  obtenir cette nomination.

Le pre Miguel de San-Francisco, me rpondit l'archevque, est un
homme violent, fort entt; il vous sera impossible de vivre avec lui.

Je persistai; et comme la persistance amne toujours un rsultat,
j'obtins enfin qu'il ft nomm cur  _Jala-Jala_.

Le pre Miguel tait d'origine japonaise et malaise. Il tait jeune,
fort, courageux, et trs-capable de m'aider dans les circonstances
difficiles qui se seraient prsentes, comme, par exemple, s'il et
fallu se dfendre contre des bandits.

Je dois dclarer que, malgr les prvisions et, je pourrais dire,
les prventions de mon honorable ami l'archevque, je le conservai
tout le temps de mon sjour  _Jala-Jala_, et n'eus pas la moindre
discussion avec lui.

Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'tait de
ne pas assez prcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu'une
fois l'an, encore son discours tait-il toujours le mme, et divis
en deux parties: la premire en langue espagnole,  notre intention,
et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai
rencontrs depuis qui eussent d imiter le bon cur de _Jala-Jala_!

Aux observations que je lui faisais parfois, Laissez-moi faire,
et ne craignez rien, rpondait-il: il ne faut pas tant de paroles
pour faire un bon chrtien. Peut-tre disait-il vrai!...

Depuis mon dpart, le bon prtre est mort, emportant dans la tombe
les regrets de tous ses paroissiens!

Comme on le voit, j'tais au commencement de mon oeuvre de
civilisation. Il tait ncessaire, pour acqurir sur mes Indiens
l'influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des
engagements qui leur assurassent les privilges que je leur accordais
en qualit de propritaire, et de leur part les charges auxquelles
ils s'obligeaient envers moi.

Ces conventions entre le matre et le fermier, dbattues avec les
anciens du bourg et adoptes  l'unanimit, me paraissent assez
curieuses pour les indiquer ici en abrg.

On verra que les clauses de cette espce de _charte constitutionnelle_
protgeaient bien plus les Indiens que mes propres intrts:

Les habitants de _Jala-Jala_, sans exception, sont gouverns par
leur chef, le _gobernadorcillo_.

Celui-ci est lu tous les ans, selon l'usage, par les anciens et
les _cabessas de barangay_.

Lui seul peut administrer la justice,  moins que les parties
plaignantes ou l'accus ne demandent  tre jugs par le seigneur
de _Jala-Jala_.

Le _gobernadorcillo_ est charg de l'administration du bourg.

Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrs, et faire
religieusement excuter les engagements stipuls entre le seigneur
de _Jala-Jala_ et ses colons.

Tout tranger qui viendra s'tablir  _Jala-Jala_ jouira
immdiatement, quelle que soit sa religion, des mmes droits et
prrogatives que les autres habitants. Toutefois, s'il n'appartient
pas  la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions
municipales. C'est la seule exception que lui imposera la diffrence
de religion.

Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de
fte, aprs les offices divins, sans aucune redevance au seigneur
de _Jala-Jala_.

Tous les jeux de hasard sont prohibs et seront svrement punis. Ils
seront cependant permis pendant trois jours dans l'anne, savoir:
le jour de la fte patronale du bourg, le jour de la fte du seigneur
de _Jala-Jala_, et le jour de la fte de sa femme.

Tout homme valide et les enfants en ge de rendre des services devront
travailler. Les paresseux seront svrement punis, et pourront tre
renvoys de l'habitation.

Le travail est entirement libre. Chaque habitant a le droit de
travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un
salaire qui sera pralablement convenu  l'amiable.

Tout pre de famille est oblig d'avoir une maison d'une grandeur
convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissad,
et plant d'arbres fruitiers, de lgumes et de fleurs. Il jouira 
perptuit du terrain occup par son jardin et sa maison, moyennant
le payement au seigneur de _Jala-Jala_ d'une redevance annuelle d'une
poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra,
sous  aucun prtexte, tre augmente par le seigneur.

Chaque pre de famille possdant une maison a le droit de dfricher
les terres qui lui conviennent dans les domaines de _Jala-Jala_, 
la charge d'en obtenir par avance l'indication du seigneur. Pendant
les trois premires annes aucune redevance ne sera exigible de la
part du seigneur; mais, la quatrime anne et les annes suivantes,
il aura droit au prlvement de dix pour cent sur chaque rcolte. Cette
redevance ne pourra, dans aucun cas, tre augmente.

Chaque habitant peut possder, sans payer aucune redevance, les
buffles et les chevaux qui lui sont ncessaires.

Le seigneur de _Jala-Jala_ s'engage  fournir des buffles  tous
ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour
les charrois des bois de construction et des bois  brler.

Chaque habitant a le droit de couper dans les forts, sans payer
aucune redevance, le bois de construction et de chauffage ncessaire 
son usage. Mais lorsqu'il le vendra  l'extrieur, le quart du produit
de la vente sera allou au seigneur, pour l'indemniser de la valeur
du bois et du travail de ses buffles.

La pche est entirement libre sur toutes les plages. Celui qui
tablira une pcherie  poste fixe jouira du terrain sur lequel la
pcherie sera tablie, dans un rayon de 500 barres (500 mtres). Nul
autre que lui ne pourra tablir, dans ce rayon, une autre pcherie.

La chasse est entirement libre dans tout le domaine de _Jala-Jala_;
mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier
au seigneur.

Tous les jeunes gens de douze  dix-huit ans seront diviss par
escouades de quatre. Chaque escouade,  tour de rle, sera tenue de
servir le cur, pendant quinze jours, sans aucune rtribution que
la nourriture.

L'glise est  la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir
avec propret et l'orner de fleurs.

Les jeunes filles au-dessus de douze ans se runiront  la maison de
l'habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler
et prparer le riz ncessaire  la maison du seigneur. Elles seront
payes de ce travail par mesure, selon l'usage du pays.

Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait
de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout
de les graver dans leur mmoire.

Aprs avoir fait accepter les conventions que je viens d'indiquer, je
remarquai immdiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens,
et une plus grande facilit  les associer  mes travaux.

Anna m'aidait de tout son coeur et de toute son intelligence. Aucune
fatigue ne la dcourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles
qui venaient deux fois par semaine piler le riz  la maison, elle
leur enseignait  aimer la vertu, qu'elle pratiquait si bien. Elle
leur fournissait des vtements; car  cette poque les jeunes filles
de dix  douze ans taient encore nues comme des sauvages.

Le pre Miguel de San-Francisco tait charg de la mission plus
spcialement en rapport avec son caractre; et c'tait pour rpandre
plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mre bienfaisante
qui mne  la conqute de la civilisation, que les jeunes gens taient
diviss par escouades de quatre, et qu' tour de rle chaque escouade
allait passer quinze jours au presbytre.

L, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol et se formaient
aux usages du monde, qui leur taient tout  fait inconnus.

Moi, je surveillais tout en gnral. Je m'occupais des travaux de
culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient
les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pturages.

J'tais aussi le mdiateur des diffrends qui s'levaient entre mes
colons. Ils aimaient mieux s'adresser  moi qu'au _gobernadorcillo_;
j'tais parvenu  prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir.

Une partie de mon temps, et ce n'tait pas la moins occupe, se
passait  chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.

Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors
je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dvoue; son
accueil me rcompensait des fatigues de la journe. O flicits
presque parfaites, je ne vous ai jamais oublies! Temps heureux,
qui as laiss d'ineffaables traces dans ma mmoire, tu es toujours
prsent  ma pense! J'ai vieilli, mais mon coeur est toujours rest
jeune pour se ressouvenir!...

Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des
travaux du jour et de tout ce qui nous tait arriv. C'tait l'instant
des douces confidences. Heures trop tt envoles, hlas! heures
fugitives, vous ne reviendrez plus!...

C'tait l'heure aussi de mes audiences, vritable lit de justice
renouvel de saint Louis, et ouvert  mes sujets.

La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque
chose  me communiquer.

Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'coutais,
en prenant le th, toutes les demandes qui m'taient faites, toutes
les rclamations qui m'taient adresses.

C'tait pendant ces audiences que je rendais mes arrts.

Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme
ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises.

J'avais toujours prsent  la mmoire mon erreur lors du jugement de
mon pauvre _Bazilio_, et j'tais trs-circonspect.

J'coutais d'abord les tmoins; mais je ne condamnais qu'aprs avoir
entendu le coupable dire:

--Que voulez-vous, matre, c'tait ma destine; je ne pouvais pas
m'empcher de faire ce que j'ai fait!...

--Toute faute mrite un chtiment, lui rpondais-je alors. Choisis,
veux-tu que ce soit le _gobernadorcillo_ ou moi qui te chtie?

La rponse tait toujours la mme:

--Tuez-moi, matre, disait l'Indien; mais ne me remettez pas aux
mains d'un de mes semblables.

J'infligeais la punition. Anna, prsente  mes arrts, intercdait
pour le coupable. C'tait un motif que je saisissais toujours pour
pardonner, ou faire remise d'une partie du chtiment. J'tais humain
sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le mritait.

Mes gardes taient chargs d'appliquer la punition. Lorsque l'excution
tait termine, l'Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare,
signe du pardon; je l'engageais  ne plus commettre de nouveaux
mfaits. Anna l'exhortait  suivre mes conseils, et il partait avec
la certitude que sa faute tait oublie. Loin de m'en vouloir, il
tmoignait souvent sa satisfaction  ses camarades dans des termes
analogues  ceux que prononait l'un d'eux, aprs une punition svre:
J'ai reu, disait-il, le chtiment qu'un pre donne  son fils. Je
suis heureux que ma faute soit oublie, et de fixer maintenant sans
aucun trouble le visage de mon matre.

L'ordre et la discipline que j'avais tablis taient pour moi d'un
grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence
positive sur eux.

Mon calme, ma fermet, ma justice, ces trois grandes qualits sans
lesquelles il n'est pas de gouvernement possible, satisfaisaient
beaucoup ces natures encore vierges et indomptes.

Mais une chose les inquitait cependant. tais-je brave?

Voil ce qu'ils ignoraient, et ce qu'ils se demandaient souvent.

Ils rpugnaient  l'ide d'tre commands par un homme qui n'aurait
pas t intrpide devant le danger.

J'avais bien fait quelques expditions contre les bandits, mais ces
expditions avaient t sans rsultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient
pas me servir  faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.

Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion dfinitive sur moi
en raison de ma conduite dans la premire occasion prilleuse que nous
viendrions  rencontrer; j'tais donc dcid  tout entreprendre pour
galer au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout
tait l! Je comprenais l'imprieuse ncessit dans laquelle j'tais
de me montrer, non-seulement gal, mais suprieur pendant la lutte,
si je voulais conserver mon commandement.

L'occasion se prsenta enfin de subir l'preuve que dsiraient mes
vassaux.

Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse
de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils
prfreraient se trouver la poitrine  nu  vingt pas du canon d'une
carabine, que de se trouver  cette distance d'un buffle sauvage.

La diffrence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut
blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.

Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et
je leur dclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fut
possible, mon intention formelle de le chasser.

Alors ils employrent toute leur loquence pour me faire renoncer
 mon projet; ils me firent un tableau trs-pittoresque et fort peu
encourageant des dangers, des difficults que je pouvais rencontrer,
moi surtout qui n'tais pas habitu  cette sorte de guerre; car un
pareil combat est en effet une espce de guerre  mort.

Je ne voulus rien couter.

J'avais parl; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non
avenus tous leurs conseils.

Bien m'en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants
des dangers que je voulais courir n'taient donns et tracs que pour
me tendre un pige: ils s'taient concerts entre eux afin de juger
de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.

J'ordonnai la chasse; ce fut ma rponse.

J'vitai avec le plus grand soin que ma femme ft informe de notre
excursion, et je partis accompagn d'une dizaine d'Indiens, presque
tous arms de fusils.

La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans
les plaines.

En plaine, on n'a besoin que d'un bon cheval, de beaucoup d'adresse
et d'agilit pour lancer le lacet.

Mais dans les montagnes c'est diffrent; il faut plus que cela,
il faut un sang-froid extraordinaire.

Voici ce que l'on fait: on s'arme d'un fusil dont on est sr, et
l'on va se placer de faon  ce que le buffle, en sortant du bois,
vous aperoive.

Du plus loin qu'il vous voit, il s'lance sur vous de toute la vitesse
de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui
fait obstacle  son passage; il fond sur vous comme s'il allait vous
craser; puis, arriv  quelques pas, il s'arrte quelques secondes,
et prsente ses cornes aigus et menaantes.

C'est pendant ce temps d'arrt que le chasseur doit lcher son coup
de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.

Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait dfaut,
que la main tremble, que le coup dvie, il est perdu; la Providence
seule pourra le sauver!

Voil peut-tre le sort qui m'attendait; mais j'tais dcid  tenter
cette cruelle preuve, et je marchais avec intrpidit... peut-tre
 la mort.

Nous arrivmes sur la lisire d'un grand bois o nous pressentions
qu'il y avait des buffles; nous nous arrtmes.

J'tais sr de mon fusil, je croyais l'tre assez de mon sang-froid;
je voulus alors que la chasse ft faite comme si j'eusse t un
simple Indien.

Je me fis placer  l'endroit o tout faisait prsumer que l'animal
viendrait  passer, et je dfendis  qui que ce soit de rester auprs
de moi.

J'exigeai que chacun prt sa place, et ds lors je restai seul en rase
campagne,  deux cents pas de la lisire de la fort,  attendre un
ennemi qui ne devait pas me faire de grce si je le manquais.

Je l'avoue, c'est un moment solennel que celui o l'on est plac entre
la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un
fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.

Quand chacun fut  son poste, deux piqueurs entrrent dans la
fort. Ils s'taient au pralable dbarrasss d'une partie de leurs
vtements,  l'effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de
danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les
accompagnaient.

Pendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence.

Chacun de nous coutait si quelque bruit n'arriverait pas  son oreille
inquite; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort
longtemps sans donner signe de vie.

Au bout de la demi-heure nous entendmes les aboiements ritrs des
chiens, les cris des piqueurs: la bte tait dpiste.

Elle se dfendait des chiens jusqu'au moment o, devenue furieuse,
elle s'lancerait d'un trait vers la lisire du bois.

Au bout de quelques instants j'entendis le craquement des branches
et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec
une effrayante rapidit. Cette course ne pouvait se comparer qu'au
galop de plusieurs chevaux, au bruit prcurseur d'un monstre, et je
dirai presque d'un tre fantastique:--c'tait comme une avalanche
qui s'avanait.

En ce moment, je l'avoue, j'prouvais une motion si vive, que mon
coeur battait avec une rapidit extraordinaire. N'tait-ce pas la mort,
et une mort affreuse peut-tre, qui m'arrivait l?

Soudain le buffle apparut...

Il fit un mouvement d'arrt, promena ses regards effrays autour de
lui, huma l'air de la plaine qui s'tendait au loin; puis, le museau
au vent, les cornes couches pour ainsi dire sur le dos, se dirigea
vers moi furieux et terrible...

Le moment tait venu.

Si j'avais attendu l'occasion de montrer aux Indiens mon courage et
mon sang-froid, en revanche le moment que j'avais choisi tait grave,
et demandait bien en effet ces deux prcieuses qualits.

J'tais l, je puis le dire, face  face avec le danger: le dilemme
tait, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus prcis: vainqueur
ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous tions
tous deux galement disposs  nous bien dfendre.

Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d'abord
en moi pendant le court espace que le buffle mit  traverser la
distance qui nous sparait.

Mon coeur, si vivement agit pendant la course de l'animal  travers
la fort, ne battait plus alors... Mes yeux taient arrts sur lui,
mes regards fixs  son front, tellement que je ne voyais rien autour
de moi.

Il se fit dans mon esprit un silence profond... J'tais trop absorb
d'ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient
toujours, en suivant leur proie  une courte distance.

Enfin, le buffle baissa sa tte en prsentant ses cornes aigus,
fit un temps d'arrt; puis, prenant son lan, s'lana pour se jeter
sur moi; je fis feu.

Ma balle alla lui labourer l'intrieur du crne: j'tais  demi sauv.

L'animal vint s'abattre  un pas au-devant de moi: on et dit un
quartier de roche qui se dtachait, tant sa chute fut lourde et
bruyante tout  la fois.

Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m'apprtais  lcher
mon second coup, lorsqu'un beuglement sourd et prolong m'avertit
que ma victoire tait complte: l'animal avait rendu le dernier soupir.

Mes Indiens arrivrent.

Leur joie tourna  l'admiration; ils taient enchants; j'tais pour
eux tel qu'ils me dsiraient.

Tous leurs doutes s'taient envols avec la fume de mon fusil lorsque
j'avais ajust et tir le buffle. J'tais brave, j'avais toute leur
confiance: mes preuves taient faites.

Ma victime fut coupe en morceaux, et porte en triomphe au
village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds
de long; je les ai depuis dposes au Musum de Nantes.

Les Indiens, ces imagistes, ces _donneurs_ de surnom, me nommrent
ds lors _Malamit-Oulou_, mots tagals qui signifient: _Tte froide_.

J'avouerai, sans amour-propre, que l'preuve  laquelle mes Indiens
m'avaient soumis tait assez srieuse pour leur donner une opinion
dfinitive de mon courage, et leur prouver qu'un Franais tait aussi
brave qu'eux.

L'habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l'on
courait moins de dangers lorsque l'arme dont on se servait tait bonne,
et que le sang-froid ne manquait pas.

Une fois par mois environ, je me livrais  cet exercice qui donne de
si vives motions, et j'avais reconnu la facilit avec laquelle on
pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces
de diamtre,  quelques pas de soi.

Mais il n'en est pas moins vrai que les premires chasses taient
trs-dangereuses.

Une seule fois, je permis  un Espagnol nomm Ocampo de nous
accompagner.

J'avais eu le soin de placer deux Indiens  ses cts; mais lorsque
je l'eus quitt pour aller prendre mon poste, l'imprudent renvoya les
deux hommes, et bientt le buffle dbusqua du bois, et se dirigea
sur lui. Il lcha ses deux coups de feu et manqua l'animal; nous
entendmes les dtonations, nous accourmes en toute hte: mais il
tait trop tard! Ocampo n'existait plus. Le buffle l'avait travers
de part en part, son corps tait sillonn par d'affreuses blessures.

Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus.

Quand des trangers vinrent pour assister  une pareille chasse, je les
fis monter sur un arbre ou sur la crte d'une montagne, d'o ils purent
rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans tre exposs.

Maintenant que j'ai dcrit la chasse aux buffles dans les montagnes,
je reviens  mes travaux de colonisation.




CHAPITRE X.

    Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de
    terre. --Combats de coqs.


Ainsi que je l'ai dit plus haut, la maison que j'avais fait construire
renfermait tout le confort dsirable. Elle tait btie en bonnes
pierres de taille, et pouvait me servir de petite forteresse en
cas d'attaque.

Une de ses faades donnait sur le lac, dont les eaux claires et
limpides baignaient la plage verdoyante  cent pas de ma demeure.

L'autre, oppose, donnait sur les bois et les montagnes, o la
vgtation tait riche et plantureuse.

De nos fentres, nous jouissions d'un spectacle grandiose et
majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois.

Par une nuit obscure, la crte des montagnes s'clairait tout  coup
d'une lueur blafarde; cette lueur augmentait par degrs, puis peu 
peu la lune resplendissante apparaissait et embrasait le sommet des
montagnes, comme et fait un vaste incendie; puis, calme, limpide,
sereine, elle refltait sa lumire potique et douce dans les eaux
du lac, calmes, limpides et sereines comme elle! C'tait un coup
d'oeil blouissant.

Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa
splendeur imposante, et faisait descendre au fond des mes un secret
effroi. Tout accusait l'influence sacre du Dieu crateur.

A une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne
dont la base tait dans le lac et le sommet dans les cieux. Cette
montagne servait de paratonnerre  _Jala-Jala_: elle attirait sur
elle la foudre.

Souvent de gros nuages noirs, chargs d'lectricit, s'amoncelaient sur
ce point culminant; on et dit d'autres monts cherchant  renverser
celui-l. Un orage se formait, le tonnerre grondait avec fureur, la
pluie tombait  torrents, des dtonations terribles se succdaient de
minute en minute, et l'obscurit profonde tait  peine interrompue
par la foudre qui sillonnait l'espace en longs serpents de feu pour
aller frapper, sur le sommet et le flanc de la montagne, d'normes
blocs de rochers qu'elle prcipitait dans le lac avec fracas.

C'tait une des admirables colres de Dieu!

Bientt tout se calmait; la pluie ne tombait plus, les nuages
disparaissaient, l'air embaum apportait tous les parfums des fleurs
et des plantes aromatiques sur ses ailes encore humides, et la nature
reprenait sa tranquillit ordinaire!

Plus tard, j'aurai l'occasion de parler d'un autre spectacle que
nous avions aussi  certaines poques, et qui tait d'autant plus
effrayant qu'il durait douze heures. C'taient les coups de vent
appels _Tay-Foung_ dans les mers de la Chine.

A diverses poques de l'anne, particulirement dans celle o s'opre
le changement de _mousson_ [17], nous subissions des phnomnes plus
terribles encore que nos orages; je veux parler des tremblements
de terre.

Ces tremblements affreux prsentent un aspect bien diffrent  la
campagne de ce qu'ils sont dans les cits.

Dans les villes, la terre commence-t-elle  trembler? partout on
entend un bruit pouvantable; les difices craquent, et sont prts 
s'crouler; les habitants se prcipitent hors des maisons, courent
par les rues qu'ils encombrent, et cherchent  se sauver. Les cris
des enfants effrays, des femmes plores se mlent  ceux des hommes
perdus; chacun est  genoux, les mains jointes, les regards levs
vers le ciel, et l'implore avec des larmes dans la voix. Tout s'meut,
tout s'agite, tout redoute la mort, et l'effroi devient gnral.

A la campagne, c'est tout le contraire, et c'est cent fois plus
imposant et plus terrible.

A _Jala-Jala_, par exemple,  l'approche d'un de ces phnomnes,
un calme profond, lugubre mme, s'empare de la nature.

Le vent ne souffle pas; il n'y a ni brise, ni zphyr. Le soleil, sans
tre couvert de nuages, s'obscurcit, et rpand une clart spulcrale.

L'atmosphre est charge de vapeurs qui la rendent lourde et
touffante. La terre est en travail.

Les animaux, inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le
cataclysme qu'ils pressentent.

Le sol tressaille; tout  coup il tremble sous les pieds. Les arbres
s'agitent, les montagnes s'branlent sur leurs bases, et leurs sommets
paraissent prts  s'crouler.

Les eaux du lac sortent de leur lit, et se rpandent avec imptuosit
dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le
tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s'en ressent
 la fois.

Mais ds lors le phnomne est accompli, tout reprend l'existence.

Les montagnes se consolident sur leurs bases, et redeviennent
immobiles; les eaux du lac rentrent peu  peu dans leur bassin naturel,
le ciel s'pure et reprend sa brillante clart, la brise souffle;
les animaux sortent des tanires dans lesquelles ils s'taient cachs;
la terre a repris sa tranquillit, et la nature son calme imposant.

Je n'ai pas cherch  faire des descriptions souvent fort ennuyeuses
pour le lecteur; j'ai voulu seulement donner une ide des divers
panoramas qui se droulaient tour  tour sous nos yeux  _Jala-Jala_.

Je reviens  prsent au rcit de ma vie habituelle.

J'avais tu un buffle  la chasse, j'avais ds lors fait mes preuves,
et mes Indiens m'taient dvous, car ils avaient confiance en moi.

Rien plus ne me proccupait, et j'employais mon temps  faire excuter
des travaux dans la campagne.

Bientt les bois, les forts avoisinant mon domaine tombrent sous la
cogne, et furent remplacs par des champs immenses d'indigo et de riz.

Je peuplai les montagnes de btes  cornes, et d'une belle troupe de
chevaux aux pieds fins et  l'oeil fier.

Je parvins peu  peu  loigner les bandits de _Jala-Jala_. Je dois
dire qu'un grand nombre d'entre eux avaient abandonn leur vie errante
et criminelle; je les avais recueillis sur mes terres, et j'en avais
fait de bons cultivateurs.

Comment tais-je arriv  faire de pareilles recrues?

J'avoue que le moyen tait un peu bizarre, et mrite qu'on le raconte;
on verra combien l'Indien se laisse influencer et conduire lorsqu'il
a confiance dans un homme qu'il regarde comme lui tant suprieur.

Je me promenais trs-souvent dans les forts, seul, et tenant mon fusil
sous mon bras. Tout  coup un bandit, sorti comme par enchantement de
derrire un arbre, m'apparaissait arm de pied en cap, et s'avanait
sur moi.

Matre, me disait-il en mettant un genou en terre, je veux tre un
honnte homme, prenez-moi sous votre protection!

Je m'informais alors de son nom; s'il tait signal par la haute cour
de justice, je lui rpondais svrement:

Retire-toi, et ne te prsente jamais devant moi; je ne peux pas te
pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse
mon devoir.

S'il m'tait inconnu, je lui disais avec bienveillance:

Suis-moi.

Je l'emmenais  mon habitation.

L, je lui faisais dposer ses armes; puis, aprs l'avoir sermonn
en l'engageant  persister dans sa rsolution, je lui indiquais le
lieu du village o je voulais qu'il construist sa case, et, pour
l'encourager, je lui faisais quelques avances, afin qu'il pt se
nourrir en attendant que de bandit il devnt cultivateur.

Je m'applaudissais chaque jour d'avoir laiss une porte ouverte
au repentir, puisque je rendais par mes soins,  la vie honnte et
laborieuse, des gens gars et pervertis.

Je m'attachais aussi  habituer les Indiens  quitter leurs coutumes
vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop de svrit  leur
gard : je savais qu'avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se
relcher un peu.

Les Indiens sont passionns pour les jeux de cartes et les combats
de coqs , ainsi que je l'ai dit plus haut.

Pour ne pas les priver tout  fait de ces plaisirs, je leur permettais
le jeu de caries trois fois par an, ainsi que je l'ai dit.

Hors ces trois poques, malheur  celui qui tait pris en flagrant
dlit! il tait puni svrement.

Quant aux combats de coqs, j'avais permis qu'ils eussent lieu les
dimanches et ftes, aprs les offices.

A cet effet, j'avais fait construire des arnes publiques.

Dans ces arnes, en prsence de deux juges dont les arrts taient
sans appel, les spectateurs engageaient de forts paris.

Rien n'est plus curieux  voir qu'un combat de coqs.

Les deux fiers animaux , choisis et levs exprs pour le jour de la
lutte, arrivent sur le champ de bataille, arms de longs et tranchants
perons d'acier.

Leur tenue est superbe, leur dmarche hardie et guerrire  ils portent
haut la tte, et battent leurs flancs de leurs ailes, dont les plumes
simulent l'ventail orgueilleux du paon.

C'est avec un regard fier qu'ils parcourent l'arne, levant leurs
pattes avec prcaution, et se mesurant de l'oeil avec colre.

On dirait deux anciens chevaliers arms en guerre, prts  combattre
sous les yeux de la cour assemble.

Leur impatience est vive, leur courage imptueux.

Tout  couples deux adversaires fondent l'un sur l'autre, et
s'attaquent avec une gale furie; les armes tranchantes qu'ils portent
leur font d'horribles blessures, mais ces intrpides  lutteurs ne
semblent pas en ressentir les cruels effets.

Le sang coule, les champions n'en paraissent que plus acharns.

Celui qui faiblit ranime son courage  l'ide de la victoire; s'il
recule , c'est pour prendre plus d'lan et se jeter avec plus d'ardeur
sur l'ennemi qu'il voudrait terrasser.

Enfin, lorsque le sort s'est prononc, lorsque , couvert de blessures
et de sang, l'un des hros succombe ou s'enfuit, il est dclar
vaincu, et c'est alors que l'on peut dire:  Et le  combat finit,
faute de combattants ! 

Les Indiens assistent avec une joie froce  ce genre d'exercice.
Ils ne parlent pas, tant leur attention est captive; ils suivent
avec un soin particulier la lutte dans ses moindres dtails.

Ils lvent presque tous un coq pendant quelques annes avec une
tendresse vraiment comique, surtout lorsqu'on rflchit  que cet
animal, choy comme le serait un enfant, est destin par eux  prir
au  premier jour o il ira combattre.

J'avais aussi compris qu'il fallait un amusement qui rentrt dans
les gots, les moeurs et les habitudes de mes anciens bandits, dont
la vie avait t pendant longtemps errante et vagabonde.

 cet effet, j'avais permis la chasse dans toule l'tendue de ma
proprit,  la condition toutefois que je prlverais comme dme assez
naturelle un quartier du cerf ou du sanglier  que l'on aurait tu.

Jamais, je le crois, un chasseur, un de ces hommes ramens  du chemin
du vice dans celui de la vertu, n'a manqu   cet engagement, et
n'a cherch  me drober du gibier. J'ai souvent reu sept  huit
quartiers de cerf dans la journe,  et ceux qui me les apportaient
taient enchants de pouvoir me les offrir.

L'glise dont j'avais fait jeter les fondations s'levait  vue d'oeil
; la population du bourg s'accroissait chaque jour, et tout allait
au gr de mes dsirs.

J'avais bien toujours des difficults avec les bandits endurcis  qui
m'environnaient; mais je les poursuivais sans relche,  car il tait
de mon intrt de les loigner de mon habitation.

Trs-souvent ils me causaient de vives alarmes et des alertes.

Ces hommes rsolus et dtermins arrivaient par bandes pour faire le
sige de notre maison; nous tions cerns.

Mes gardes se rangeaient autour de moi, et nous livrions des
combats trs-frquents, mais qui se terminaient pour nous toujours
avantageusement.

La Providence a des secrets inous. Jamais la balle d'un bandit
ne m'a frapp. Je porte la trace de dix-sept blessures, mais ces
blessures ont toutes t faites avec des armes blanches. On pourrait
dire de moi, comme dans je ne sais plus quelle ballade cossaise:
N'a-t-on pas vu les soldats du diable passer  travers les balles,
au lieu que ce soient les balles qui passassent au travers d'eux?
En effet, j'ai reu bien des coups de fusil, quelques-uns  bout
portant; j'ai souvent vu le canon d'un fusil dirig sur ma poitrine
 quelques pas de moi, mes vtements ont t trous par le plomb;
mais mon corps a toujours t respect.

Un matin, on vint m'avertir que des bandits taient runis  quelques
lieues de ma demeure, et qu'ils se disposaient  venir l'attaquer.

A cette nouvelle, j'armai mes gens et je partis  la rencontre de la
troupe qui devait m'assaillir, pour prvenir son attaque.

A l'endroit qui m'avait t indiqu, je ne trouvai personne, et
je passai ma journe  battre les environs, dans l'espoir de faire
quelque rencontre; toutes mes recherches furent inutiles.

Tout  coup la pense me vint qu'un ennemi secret m'avait pu donner
le change, et qu'au moment o j'allais au-devant d'un danger sans
doute imaginaire, ma maison, que j'avais abandonne, tait peut-tre
attaque.

Je tressaillis, un frisson parcourut tout mon corps. Je partis au
galop, et j'arrivai chez moi au milieu de la nuit.

Mes craintes n'taient que trop fondes. J'tais tomb dans un
pige. Je trouvai mes domestiques arms, et ma femme veillant  leur
tte. --Que fais-tu l? m'criai-je en allant vers elle.--Je veille,
rpondit-elle avec le plus grand sang-froid. J'ai t prvenue
que l'avis qu'on t'a adress tait faux; que tu ne trouverais pas
les bandits l o ils devaient tre, et que pendant ton absence ils
viendraient ici. J'ai ds lors pris mes prcautions, et voil pourquoi
tu nous trouves disposs  nous dfendre.

Ce trait de courage, qui s'est renouvel bien des fois, me prouva
combien Dieu a mis de force et d'nergie dans la femme en apparence
la plus dlicate.

Les bandits ne nous attaqurent pas: un ange ne veillait-il pas sur
ma demeure?

Il y avait plus d'une anne que nous tions  _Jala-Jala_ sans avoir
vu un Europen.

On aurait dit que nous tions retirs du monde civilis pour toujours,
et que nous ne devions plus vivre qu'avec les Indiens.

Nos montagnes avaient une si triste rputation, que personne ne voulait
s'exposer aux mille dangers qu'on craignait de rencontrer chez nous.

Nous tions donc seuls, et nous tions cependant fort heureux. C'est
peut-tre le temps le plus agrable que j'aie pass dans ma vie. Je
vivais avec une femme aime et aimante; l'oeuvre que j'avais entreprise
s'accomplissait sous mes yeux; le bien-tre et le bonheur, qui en est
la consquence, rgnaient chez mes vassaux, qui s'attachaient de plus
en plus  moi.

Comment aurais-je pu regretter les plaisirs et les ftes d'une
ville o ces ftes et ces plaisirs sont achets par le mensonge,
l'hypocrisie et la fausset, ces trois vices de la socit civilise?

Cependant l'effroi que rpandaient les bandits ne fut pas assez
grand pour loigner tout  fait les Europens; et un matin nous vmes
arriver, armes jusqu'aux dents, quelques personnes assez folles pour
oser aller visiter un fou [18]. C'est ainsi que l'on m'appelait 
Manille, depuis mon dpart pour la campagne.

La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se dcrire lorsqu'ils
nous trouvrent, en arrivant  _Jala-Jala_, calmes, tranquilles,
et dans une scurit presque parfaite.

Cette surprise augmenta lorsqu'ils virent en entier notre colonie; et,
 leur retour  la ville, ils firent un tel rcit de notre retraite
et des divertissements qu'on y trouvait, que bientt nous remes
d'autres visites, et j'eus  donner l'hospitalit, non-seulement 
des amis, mais  des trangers [19].

Si parfois nos affaires nous foraient d'aller  Manille, nous
revenions tout de suite  nos montagnes et  nos forts; car l,
seulement, Anna et moi nous nous trouvions heureux.

Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher  notre douce
retraite; une circonstance bien simple cependant nous la fit quitter
momentanment.

J'appris qu'un de mes amis, qui m'avait servi de tmoin  mon mariage,
tait gravement malade [20].

Ce que le plaisir le plus vif, la joie la plus grande, la fte la plus
splendide n'aurait pu obtenir de moi, l'amiti sut me le persuader.

A cette fcheuse nouvelle, je rsolus d'aller  Manille donner mes
soins au malade, dont la famille me faisait demander; et comme mon
absence pouvait se prolonger, je fis mes paquets, et nous partmes,
le coeur doublement attrist de quitter _Jala-Jala_ pour une semblable
cause.

A mon arrive, j'appris que mon ami avait t transport de Manille
 _Boulacan_, province au nord de cette ville; on esprait que l'air
de la campagne amnerait sa gurison.

Je laissai Anna chez ses soeurs, et j'allai rejoindre don Simon, que
je trouvai en pleine convalescence; ma prsence tait inutile ou 
peu prs, et le voyage que j'avais fait sans rsultats, si ce n'tait
celui de serrer affectueusement la main d'un excellent camarade, que je
ne voulais pas quitter sans tre certain que sa gurison ft parfaite.




CHAPITRE XI.

    Voyage chez les _Tinguians_.


Je me proposais d'utiliser mon temps et de faire un voyage au nord,
dans la province d'_Ilocos_ et de _Pangasinan_.

J'avais mon projet; je voulais, s'il tait possible, faire une
excursion chez les _Tinguians_ et les _Igorrots_, populations
sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connatre, et que
je dsirais tudier par moi-mme.

Je me gardai bien de confier cette ide  personne; c'est alors que
l'on n'aurait plus su quel nom me donner!

Je fis mes prparatifs, et je partis avec mon fidle lieutenant Alila,
qui ne me quittait jamais, et qu'on avait bien eu raison de surnommer
_Mabouti-Tajo_.

Nous tions monts sur de bons chevaux qui nous emportrent comme des
gazelles  _Vigan_, chef-lieu de la province d'_Ilocos-Sud_, o nous
les laissmes. L nous primes un guide qui nous conduisit dans l'est,
auprs d'une petite rivire nomme _Abra_ (ouverture).

Cette rivire est la seule issue par laquelle on peut pntrer chez
les _Tinguians_. Elle serpente entre de hautes montagnes de basalte;
ses bords sont escarps, son lit est encombr d'normes blocs de
rochers qui sont tombs du flanc des montagnes. Il est impossible de
ctoyer ses bords.

Pour arriver chez les _Tinguians_, il faut avoir recours  une
embarcation lgre qui puisse facilement franchir le courant et les
endroits peu profonds.

Mon guide et mon lieutenant eurent bientt fabriqu un petit radeau
de bambous. Le radeau construit, nous nous embarqumes, Alila et moi,
notre guide refusant de nous accompagner.

Aprs beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent 
l'eau pour traner notre radeau, nous franchmes enfin la premire
ligne des montagnes, et nous apermes, dans une petite plaine,
le premier village _tinguian_.

Arrivs l, nous mmes pied  terre pour nous diriger vers les huttes
que nous distinguions de loin.

Je conviens que c'tait bien un peu agir en fou que d'aller nous
aventurer ainsi au milieu d'une peuplade d'hommes froces et cruels,
dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon
toile! J'ajouterai que j'avais pris divers objets pour les offrir
en cadeaux, esprant rencontrer quelque habitant parlant la langue
tagaloc.

Je marchais donc sans m'inquiter de ce qui nous adviendrait.

Aprs quelques instants nous arrivmes enfin aux premires cases,
et les habitants nous firent tout d'abord une rception peu
agrable. Effrays de notre approche, ils s'avancrent vers nous
arms de haches et de lances; nous les attendmes sans reculer. Je
rsolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des
colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions
en amis. Ils se concertrent entre eux, et lorsqu'ils eurent tenu
conseil, ils nous firent signe de les suivre.

Nous obmes.

On nous conduisit devant un vieux chef.

Ma gnrosit fut plus grande envers lui qu'elle ne l'avait t avec
ses sujets. Il parut si enchant de mes prsents, qu'il nous rassura,
nous faisant comprendre que nous n'avions rien  craindre, et qu'il
nous prenait sous sa haute protection.

Ce bon accueil m'avait donn la certitude que nous tions traits en
amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis.

Je me mis alors  examiner avec attention les hommes, les femmes et
les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi tonns
que nous l'tions nous-mmes.

Ma surprise fut trs-grande lorsque je vis des hommes d'une
belle stature, lgrement bronzs, aux cheveux plats, au profil
rgulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et
gracieuses. tais-je bien chez des sauvages?

J'aurais plutt pu croire que j'tais chez des habitants du midi de
la France, si ce n'et t le costume et le langage.

Les hommes portaient pour tout vtement une ceinture, et une espce de
turban fait d'corce de figuier. Ils taient arms, comme ils le sont
toujours, d'une longue lance, d'une petite hache, et d'un bouclier.

Les femmes portaient galement une ceinture, mais elles avaient en
outre un petit tablier trs-troit qui leur descendait jusqu'aux
genoux. Leur tte tait orne de perles, de grains de corail et d'or,
mls avec leurs cheveux; la partie suprieure de leurs mains tait
peinte en bleu, leurs poignets taient garnis de bracelets en tissu,
parsems de verroterie: ces bracelets montaient jusqu'au coude,
et formaient comme des demi-manches tresses.

J'appris,  ce sujet, une particularit assez singulire. Ces bracelets
en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont
encore toutes jeunes, et ils empchent le dveloppement des chairs au
profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent
horriblement gros: c'est un signe de beaut chez les _Tinguians_,
comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les
Europennes.

Dans les jours de grande fte, quelques favoriss du sort, hommes et
femmes, ajoutent  la primitive ceinture de figuier une petite veste
trs-troite en toffe de coton, ainsi qu'une espce d'charpe qui,
selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban,
de ceinture, ou de vritable charpe jete sur une paule et passant
sous le bras oppos.

Les veuves, pendant les funrailles de leurs maris, portent aussi un
large voile blanc qui les couvre de la tte aux pieds.

Ces toffes sont tisses par eux-mmes d'une manire tout  fait
primitive: ils attachent un certain nombre de fils  un pieu ou 
un arbre, l'autre extrmit  leur corps; ensuite, en tournant sur
eux-mmes, ils enroulent les fils  leur ceinture, en s'approchant
jusqu' la longueur du bras, de l'extrmit attache  l'arbre;
une petite navette et un peigne forment le reste du mtier. Au fur
et  mesure qu'ils ont ourdi une certaine longueur d'toffe, ils
s'loignent du point de dpart en tournant en sens inverse, pour
drouler de leur ceinture le fil ncessaire  la trame. Avec cette
mthode, ils ne parviennent  faire que des toffes n'ayant qu'une
largeur de 20  30 centimtres.

J'tais tout tonn de me trouver entour de cette population, qui
n'avait vritablement rien d'effrayant.

Une seule chose m'importunait, c'tait l'odeur que ces peuplades
rpandaient autour d'elles, et que l'on sentait mme d'assez
loin. Cependant les hommes et les femmes sont trs-propres, ils ont
l'habitude de se baigner deux fois par jour. J'attribuai cette odeur
dsagrable  leur ceinture et  leur turban, qu'ils ne quittent pas
et qu'ils laissent tomber en lambeaux.

Je remarquai que l'accueil qui m'avait t fait par le chef attirait
sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j'acceptai sans
crainte l'hospitalit qui nous fut offerte.

C'tait le seul moyen de bien tudier les moeurs et les habitudes de
mes nouveaux htes.

Le territoire occup par les _Tinguians_ est situ par le 17
de latitude nord, et le 27 de longitude ouest; il est divis en
dix-sept villages.

Chaque famille possde deux habitations, une pour le jour, l'autre
pour la nuit.

L'habitation du jour est une petite case en bambou et en paille,
dans le genre de toutes les cases indiennes.

Celle de nuit est plus petite et perche sur de grands pieux, ou au
sommet d'un arbre,  soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol.

Cette hauteur m'tonna; mais je compris cette prcaution lorsque je sus
que, rfugis dans cette case de nuit, les _Tinguians_ se prservent
ainsi des attaques nocturnes des _Guinans_, leurs ennemis mortels,
et s'en dfendent avec des pierres qu'ils lancent du sommet des arbres
[21].

Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux
runions, aux ftes et aux crmonies publiques.

Il y avait dj deux jours que j'tais au village de _Palan_ (c'est
ainsi que s'appelait le lieu o je m'tais arrt), lorsque les
chefs reurent un message de la bourgade de _Laganguilan y Madalag_,
une des plus loignes dans l'est. Par ce message, les chefs taient
prvenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat,
et qu'ils en taient sortis victorieux.

A cette nouvelle, les habitants de _Palan_ poussrent des cris de
joie qui se changrent en vritable tumulte, lorsqu'on apprit qu'une
fte allait tre clbre en commmoration du succs  _Laganguilan
y Madalag_. Chacun dsirait y assister; hommes, femmes, enfants,
tous voulurent partir.

Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, quelques
femmes, plusieurs jeunes filles, et l'on se prpara au dpart.

L'occasion s'offrait trop belle pour que je n'en profitasse pas, et
je priai instamment mes htes de me permettre de les accompagner. Ils
consentirent, et la nuit mme nous nous mmes en marche au nombre
de trente.

Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache,
qu'ils nomment _aligua_, de la lance aigu en bambou, et du bouclier;
les femmes taient affubles de leurs plus beaux ornements.

Nous marchions les uns derrire les autres, suivant la coutume des
sauvages.

Nous passmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient
comme nous  la fte; nous traversmes des montagnes, des forts, des
torrents; et enfin,  la pointe du jour, nous arrivmes  _Laganguilan
y Madalag_.

Toute la bourgade tait en fte.

On entendait de tous cts les sons de la conge et du tam-tam. Le
premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en
forme de cne aigu, recouvert  la base d'une peau de cerf. C'tait
un vrai tohu-bohu.

Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la population,
se dirigrent vers le grand hangar. L, chacun prit sa place sur le
sol; chaque bourgade, ayant son chef  sa tte, occupait une place
dsigne  l'avance.

Au milieu d'un cercle form par les chefs des combattants, il y avait
de grands vases pleins d'une boisson faite avec du jus de canne 
sucre, et quatre hideuses ttes de _Guinans_ entirement dfigures:
c'taient les trophes de la victoire.

Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de
_Laganguilan y Madalag_ prit une des ttes et la prsenta aux chefs
de la bourgade, qui la montrrent  tous les assistants en faisant
un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs.

Ce discours achev, le guerrier reprit la tte, la divisa  coups de
hache, et en retira la cervelle.

Pendant cette opration peu agrable  voir, un autre guerrier prit
une seconde tte, la prsenta aux chefs; le mme discours fut prononc,
puis le guerrier brisa le crne, ta la cervelle.

Il en fut ainsi pour les quatre dpouilles sanglantes des ennemis
vaincus.

Quand les cervelles furent retires, les jeunes filles les broyrent
avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne
fermente. Elles remurent le tout, puis les vases furent rapprochs
des chefs; ceux-ci plongrent dedans de petites coupes en osier
qui laissaient chapper par leurs fissures la partie trop liquide;
ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase
et sensualit.

J'prouvai un affreux mal de coeur  ce spectacle, nouveau pour moi.

Aprs le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur
furent prsents, et chacun y puisa avec dlices l'affreux breuvage,
au bruit des chants sauvages.

Il y avait vraiment dans ce sacrifice  la victoire quelque chose
d'infernal....

Nous tions rangs en cercle, et les vases promens  la ronde. Je
compris que nous allions avoir une preuve bien dgotante  subir.

En effet, hlas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers
s'arrtrent devant moi, et me prsentrent le basi [22] et l'affreuse
coupe.

Tous les regards se fixrent sur moi. L'invitation tait bien directe;
la refuser, c'tait s'exposer peut-tre  la mort!

Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre...

J'eusse prfr la carabine d'un bandit  cinq pas de ma poitrine,
ou attendre, ainsi que je l'avais dj fait, que le buffle sauvage
sortt du bois.

Quelle perplexit! Je n'oublierai jamais cet horrible moment; il me
glaa d'effroi et de dgot.

Cependant je me contins, rien ne trahit mon motion; j'imitai les
sauvages, et, trempant la coupe d'osier dans la boisson, je l'approchai
de mes lvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put viter
l'infernale boisson.

Le sacrifice tait accompli.

Les libations cessrent, mais il n'en fut pas de mme des chants.

Le basi est une liqueur trs-spiritueuse et trs-enivrante, et les
assistants, qui avaient us outre mesure de cet infernal breuvage,
chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant
que les guerriers divisaient les crnes humains en petits morceaux,
destins  tre envoys comme cadeaux  toutes les bourgades amies.

La distribution se fit sance tenante, puis les chefs dclarrent la
crmonie termine.

On se mit alors  danser. Les sauvages se divisrent en deux lignes,
et, hurlant comme s'ils eussent t enrags ou fous furieux, ils se
mirent  sauter en appliquant leur main droite sur l'paule de leur
vis--vis, et  changer de place avec lui.

Ces danses durrent toute la journe; enfin la nuit vint, chaque
habitant se retira avec sa famille et quelques htes dans sa demeure
arienne, et tout rentra dans l'ordre.

Il y a lieu de s'tonner, quand on est en Europe, couch dans un bon
lit, sous un chaud dredon, la tte mollement appuye sur de bons
oreillers, de penser au singulier gte que choisissent ces sauvages
dans les forts.

Combien de fois je me suis reprsent ces familles juches 
quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et
cependant je sais qu'elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites
ouvertes  tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien
silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur
les branches  leurs cts? N'ont-elles pas pour mre la nature, cette
admirable gardienne de ce qu'elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs
paupires sous le regard tutlaire du Pre suprme, du Matre ternel?

Mon fidle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas tage
pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis
notre sjour chez les _Tinguians_.

Pour plus de sret, nous avions pris l'habitude de veiller
mutuellement l'un sur l'autre: jamais nous ne dormions tous les deux
 la fois. Sans tre peureux, ne doit-on pas tre prudent?

Cette nuit-l, c'tait  mon tour de commencer  dormir; je me
couchai, mais les impressions de la journe avaient t trop vives;
je ne ressentis pas la moindre vellit de sommeil.

J'offris alors  mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable
tait comme moi: les ttes des _Guinans_ dansaient devant ses
yeux. Il les voyait ples, sanglantes, hideuses, puis dchires,
broyes, brises; puis l'affreux breuvage des cervelles, qu'il avait
aussi courageusement aval, lui revenait au coeur et  l'esprit,
et il souffrait vraiment de notre visite  la bourgade victorieuse.

Matre, me disait-il avec un air dsol, pourquoi sommes-nous venus
parmi tous ces dmons? Ah! nous aurions mieux fait de rester  notre
bon pays de _Jala-Jala_.

Il n'avait peut-tre pas tort; mais mon dsir de voir des choses
extraordinaires me donnait un courage et une volont qu'il ne
partageait pas.

Il faut, lui rpondis-je, que l'homme connaisse tout, et voie tout
ce qu'il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir,
et que nous sommes les matres ici quant  prsent, faisons une
visite de nuit; peut-tre trouverons-nous des choses qui nous sont
inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.

Le pauvre lieutenant obit sans rpondre. Il frotta deux morceaux de
bambou l'un contre l'autre, et je l'entendis murmurer entre ses dents:

Quelle maudite ide a donc le matre? Qu'allons-nous voir dans cette
malheureuse case? Si ce n'est le _Tic balan_ [23], ou _Assuan_ [24],
nous ne trouverons rien.

Pendant ces rflexions de l'Indien, le feu prit. J'allumai, sans
rien dire, une mche de coton enduite de gomme-lmie que je portais
toujours sur moi dans mes voyages, et je commenai ma visite.

Je parcourus tout l'intrieur de l'habitation sans rien trouver,
pas mme le _Tic balan_ ou _Assuan_, comme le pensait mon lieutenant.

Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l'ide me prit de descendre
au rez-de-chausse de la case; car toutes les cases sont leves de
huit  dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, ferm
avec des bambous, sert de magasin.

Je descendis. Quelqu'un qui et pu me voir, moi, blanc, Europen,
enfant d'un autre hmisphre, errer la nuit, une mche  la main,
dans la case d'un _Tinguians_, et t vraiment surpris de mon
audace et je dirais presque de mon enttement  chercher le danger,
 courir aprs le merveilleux et l'inconnu.

Mais je marchais sans rflchir  la singularit de mon action. Comme
disent les Indiens, je suivais ma destine.

Lorsque j'eus atteint le sol, j'aperus, au milieu du carr form
par l'entourage des bambous, une espce de trappe, et je m'arrtai
satisfait. Alila me regardait avec tonnement. Je soulevai la trappe,
et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumire,
mais je ne pus dcouvrir le fond; seulement, sur les cts,  une
profondeur de quatre  cinq mtres environ, je crus distinguer des
ouvertures que je pris pour les entres de galeries souterraines... Que
venais-je de dcouvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pntrer chez
un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou
bien trouverais-je, comme dans les contes des _Mille et une nuits_,
quelques belles jeunes filles prisonnires d'un mauvais gnie? En
vrit, ma curiosit augmentait au fur et  mesure de mes dcouvertes.

Il y a ici quelque chose d'trange, dis-je  mon lieutenant. Allume
une seconde mche, je vais descendre au fond de ce puits.

En entendant cet ordre, mon fidle Alila fit un geste d'pouvante,
et se hasarda  me dire, d'un ton chagrin:

--Comment, matre, vous n'tes pas content de voir ce qu'il y a sur
terre, vous voulez encore voir ce qu'il y a dedans?

Cette observation nave me fit sourire. Il continua:

--Vous voulez me laisser seul ici! Et si l'me du _Guinans_ dont
j'ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne
serez plus l pour me dfendre!

Mon lieutenant n'et pas craint vingt bandits, il aurait lutt seul
contre eux jusqu' la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix tait
mue, sa figure effraye,  l'ide de rester seul dans cette case,
expos  la vue de l'me du _Guinans_ qui viendrait lui demander
sa cervelle!

Pendant qu'il m'adressait ses plaintes, j'avais appuy mon dos d'un
ct du puits, mes genoux de l'autre, et je descendais.

J'avais franchi deux  trois mtres environ, lorsque je sentis des
gravois qui tombaient sur moi; je levai la tte, et je vis Alila qui
descendait aussi. Le pauvre garon n'avait pas voulu rester seul.

Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras rcompens, va;
nous verrons de fort belles choses...  Et je continuai mon voyage
sous terre.

Aprs avoir franchi cinq mtres environ, j'arrivai  l'ouverture que
j'avais remarque d'en haut, et je m'y arrtai; je plaai ma lumire
en avant, et je vis une espce de niche au fond de laquelle tait
assis un corps _tinguian_ dessch, noir,  l'tat de momie.

Je ne dis rien, j'attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa
surprise. Lorsqu'il fut  ct de moi:

Tiens, lui dis-je, vois!... 

Il resta stupfait...

Matre, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou
maudit! Menez-moi pour combattre les _Tinguians_ du village, je suis
prt. Mais ne restons pas l avec des morts! Que voulez-vous que nous
fassions de nos armes, s'ils nous apparaissent tout  coup pour nous
demander pourquoi nous sommes l?

--Rassure-toi, lui rpondis-je, nous n'irons pas plus loin.

J'avais compris que ce puits tait une tombe, et que plus bas je
verrais encore des Tinguians conservs.

Je respectai l'asile des morts, et je remontai,  la grande
satisfaction d'Alila.

Nous remmes tout en place, nous regagnmes l'tage de la case, et je
m'endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer mme  se reposer:
la momie et le basi le tenaient veill.

Le lendemain, avant le jour, nos htes commencrent  descendre de
leurs rgions leves, et nous quittmes notre gte pour aller faire
nos prparatifs de dpart.

J'avais assez sjourn  _Laganguilan y Madalag_; je dsirais me rendre
 _Manabo_, grand village situ  peu de distance de _Laganguilan_. Je
profitai des gens de Manabo qui taient venus assister  la _crmonie
des cervelles_ (c'est ainsi que j'avais surnomm la fte sauvage),
et je partis avec eux.

Dans la troupe, il s'en trouvait un qui avait habit quelque temps
parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possdais
assez bien.

Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je
causai avec le sauvage, l'interrogeant sur les usages, les coutumes,
les moeurs de ses compatriotes.

Un point surtout me proccupait. J'ignorais quelle tait la religion
de ces peuplades si curieuses  tudier. Jusqu'alors je n'avais vu
aucun temple, rien qui ressemblt  une idole; j'ignorais quel tait
leur dieu.

Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et
promptement.

Les _Tinguians_, me dit-il, n'ont aucune vnration pour les astres;
ils n'adorent ni le soleil, ni la lune, ni les toiles. Ils croient
 l'existence de l'me, et prtendent qu'elle se dtache du corps et
reste dans la famille aprs la mort.

Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de
douce philosophie. On regrette moins la vie, si l'on pense laisser
quelque chose de soi  ceux que l'on quitte! Quant au dieu qu'ils
adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les
circonstances. Voici pourquoi:

Lorsqu'un chef _tinguians_ a trouv dans la campagne un rocher ou
un tronc d'arbre de forme bizarre, c'est--dire reprsentant assez
bien un chien, une vache, un buffle, il le dit  la bourgade; et
le rocher ou le tronc d'arbre est aussitt considr comme un dieu,
c'est--dire comme une chose suprieure  l'homme.

Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqu,
emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants.

Arrivs l, ils lvent au-dessus de l'idole nouvelle un toit en
paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rtir les
porcs; puis, au son des instruments, ils excutent des danses jusqu'
ce qu'ils n'aient plus de provisions.

Quand tout a t bu et mang, on met le feu au toit de paille, et
l'idole est oublie jusqu' ce que le chef, en ayant dcouvert une
autre, ordonne une nouvelle crmonie.

Relativement aux moeurs, voici ce que j'ai appris:

Le _Tinguians_ a ordinairement une femme lgitime et plusieurs
concubines; mais la femme lgitime habite seule la maison conjugale,
et les matresses ont chacune une case spare.

Le mariage est une convention entre les deux familles des poux. Le
jour de la crmonie, l'homme et la femme apportent leur dot en
nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries,
de grains de corail, et quelquefois d'un peu de poudre d'or. Elle ne
profite en rien aux poux, car on la distribue  leurs parents.

Cet usage, me disait mon guide en forme d'observation, a t tabli
pour empcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu'en restituant
intgralement tous les objets qui ont t apports par celui qui
le demanderait.

Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c'est agir en gens
civiliss. En effet, les parents ont tous intrt  empcher la
sparation, puisqu'ils devront restituer les cadeaux reus; et si
l'un des poux persistait  la demander, ils l'en empcheraient par
la disparition d'un seul objet donn, tel qu'un grain de corail ou un
vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est  penser qu'avec
des concubines, un mari divorcerait trs-souvent.

Mon compagnon de voyage m'instruisait sur tout ce que je voulais
savoir.

Le gouvernement, me dit-il aprs s'tre repos quelques instants,
est tout  fait paternel. C'est le doyen d'ge qui commande.

C'est comme  Lacdmone, pensais-je; on y honore la vieillesse.

Les lois sont conserves par tradition, les _Tinguians_ n'ayant
aucune ide de l'criture.

Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l'arrt fatal
a t prononc, il faut que le _Tinguians_ qui l'a mrit s'chappe
s'il veut l'viter, et aille vivre dans les forts; car les vieillards
ayant parl, tous les habitants sont tenus d'excuter leur jugement.

La socit se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs:
la noblesse et le peuple.

Quiconque possde est noble, et pour possder il suffit de pouvoir
prsenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces
vases constituent toute la richesse des _Tinguians_.

Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous
arrivmes  _Manabo_.

Depuis _Laganguilan_, mon guide, mon cicrone, n'avait presque pas
gard le silence.

Mes regards furent attirs par les flammes qui s'chappaient de
dessous une case, o un grand feu tait allum. Autour du feu, je
vis plusieurs personnes rassembles, qui hurlaient comme des loups.

--Ah! ah! me dit mon guide d'un air satisfait, voici un
enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces crmonies; mais
vous jugerez par vous-mme de ce qu'elles sont. Il sera encore temps
demain. Vous devez tre fatigu, je vais vous conduire  ma case
de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des _Guinans_,
car l'enterrement oblige beaucoup de monde  veiller cette nuit.

J'acceptai l'offre qui m'tait faite, et nous allmes prendre
possession de la case du _Tinguians_.

J'tais de _premier quart_, et mon pauvre Alila, un peu rassur,
s'endormit profondment. Bientt je l'imitai, et nous ne nous
veillmes qu'au grand jour.

Nous venions  peine de terminer notre repas du matin, compos de
patates, de palmier et de viande de cerf boucane, lorsque mon guide
de la veille vint me prendre pour me conduire o se clbraient les
funrailles du dfunt. Je le suivis, et nous prmes place  quelques
pas du cortge.

J'assistai  un trange spectacle.

Le dfunt tait assis au milieu de sa case sur une espce d'escabeau;
au-dessous de lui et  ses cts, il y avait dans d'normes rchauds
des feux trs-ardents;  une certaine distance, une trentaine
d'assistants taient assis en cercle.

Une dizaine de femmes formaient galement un cercle; elles taient
plus rapproches du corps, auprs duquel tait la veuve, que l'on
reconnaissait  une longue toile blanche qui l'enveloppait des pieds
 la tte.

Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les
srosits que le feu faisait sortir du cadavre, qui rtissait petit
 petit.

De temps en temps, un des _Tinguians_ prenait la parole, et
prononait, sur un ton lent et cadenc, un discours qu'il terminait
par une sorte d'hilarit bruyante, imite de tous les assistants.

Aprs quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucane,
on buvait du _basi_, et l'on excutait une danse en rptant les
dernires paroles de l'orateur.

J'endurai--c'est le mot--ce spectacle pendant une heure environ;
mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus
longtemps. L'odeur qu'exhalait le cadavre tait insupportable. Je
sortis prendre l'air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire
ce qui s'tait fait depuis le commencement de la maladie du trpass.

--Volontiers, me rpondit-il.

Heureux de respirer librement, j'coutai avec intrt le rcit suivant:

--Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l'apporta sur
la grande place pour lui appliquer les grands remdes; c'est--dire
que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la
conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses
autour du malade. Mais ce grand remde fut sans effet, le mal tait
incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison,
et on ne s'occupa plus de lui. Sa mort tait certaine, puisqu'il
n'avait pas voulu danser avec ses compatriotes.

Je ris du remde et du raisonnement, mais je n'interrompis pas le
narrateur.

--Pendant deux jours Dalayapo fut dans un tat de souffrance, puis,
au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... et lorsqu'on s'en
aperut, on le mit tout de suite sur le banc o nous l'avons vu tout
 l'heure.

Ds lors, toutes les provisions qu'il possdait ont t runies pour
nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononc
un discours  sa louange; ses parents les plus proches ont commenc les
premiers, et son corps a t entour de feu pour le faire desscher.

Quand les provisions seront finies, les trangers quitteront la case,
et il n'y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront
que le corps soit bien rduit et bien sec.

Enfin, aprs quinze jours on le descendra dans un grand trou qui
est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles
o sont dj ses dfunts parents, et ce sera fini.

Ce trou, pensai-je, est semblable  celui dans lequel je suis descendu
l'autre nuit  _Laganguilan_.

L'explication qui venait de m'tre donne me satisfit compltement,
et je ne demandai pas  assister de nouveau  la crmonie.

Je rsolus, puisque j'tais fort bien assis  l'ombre d'un _balet_,
d'abuser de l'obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant
tout  coup de conversation, comment les tribus s'y prenaient pour
faire la guerre aux _Guinans_, ces mortels ennemis?

Les _Guinans_, me dit-il sans me faire attendre, portent les
mmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits,
ni plus vigoureux.

Nous avons deux manires de les combattre. Parfois nous leur livrons
de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face 
face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous
nous approchons en silence des endroits qu'ils habitent; et alors si
nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tte
et nous l'emportons, pour avoir une fte semblable  celle que vous
avez vue dj.

Ce mot de fte me rappela l'orgie sanglante  laquelle j'avais assist,
et surtout la part que j'y avais prise, et je me sentis rougir et
plir tour  tour. L'Indien ne s'en aperut pas, et continua.

Dans les grands combats, tous les hommes d'un village sont forcs
de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c'est
ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux
armes.

Aussitt qu'elles s'aperoivent, des cris, des hurlements clatent
de toutes parts. Chacun s'lance sur son ennemi.

De ce premier choc dpend la victoire, car l'une des armes a
toujours peur et prend la fuite; l'autre alors la poursuit, et tue
tout ce qu'elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper
les ttes et de les rapporter [25].

C'est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont
cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon ide en ajoutant:

En gnral, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le
mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout  coup sur
eux en criant.

Mon guide se tut. Le combat n'offrait pas d'autre intrt. Puis,
voyant que je ne l'interrogeais plus, il me quitta; et je retournai
 mon habitation rejoindre Alila, qui s'ennuyait beaucoup  _Manabo_.

De mon ct, j'avais assez vu les _Tinguians_; je crus d'ailleurs
remarquer que le long sjour que je faisais chez eux semblait leur
porter ombrage; je pensai  la fte des _cervelles humaines_, et me
dcidai  partir.

J'allai prendre cong des vieillards.

Malheureusement, je n'avais rien  leur donner; mais je leur promis
beaucoup de prsents quand je serais de retour chez les chrtiens,
et je les quittai.

La satisfaction de mon lieutenant tait  son comble lorsque nous
nous mmes en route.

Je ne voulus pas repasser par o j'tais venu, et me dcidai  prendre
plus  l'est en traversant les montagnes et me laissant diriger par
le soleil.

Cette route me semblait d'autant prfrable que j'allais parcourir un
pays habit par quelques _Igorrots_, cette autre espce de sauvages
que je ne connaissais pas.

Les montagnes que nous traversions taient couvertes de magnifiques
forts. De temps en temps, de riches valles se droulaient sous nos
pieds; les herbes y taient si hautes et si touffues, que nous avions
de la peine  les carter pour nous frayer un passage.

Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait  tuer quelque gibier qui
servirait  nous nourrir; quant  moi, j'tais trop en contemplation
devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de
cette nature vierge, fconde, qui s'panouissait devant nous, pour
songer  chasser.

Mon fidle Alila tait moins enthousiaste, mais il tait en revanche
plus prudent.

Au dclin du jour de notre dpart, il tira un cerf. Nous fmes halte
auprs d'un ruisseau, nous coupmes du palmier pour remplacer le
riz et le pain, et nous nous mmes  manger le foie de l'animal 
la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis 
une bonne table, devant des mets succulents et recherchs, dans des
salles  manger dont l'atmosphre tait tide et parfume par l'arme
des plats, ai-je regrett mon souper pris avec Alila dans le bois,
aprs une journe de course dans les montagnes! Quel est donc le
mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?




CHAPITRE  XII.

    Les Igorrots.


Aprs cette collation, quelques branches d'arbres abattues et runies
sur le sol trs-humide au fond de grands bois furent notre lit,
et nous y dormmes jusqu'au lendemain sans crainte, et surtout sans
faire de sombres rves.

A l'aube naissante, nous reprmes notre route. La nature s'veillait
comme nous; elle tait belle et calme.

Les vapeurs qui s'chappaient de son sein la couvraient d'un voile
comme une jeune vierge  son lever; puis, peu  peu ce voile se
dchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balancs mollement par la
brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les cimes
des arbres ou aux sommets des rochers.

Nous marchmes longtemps; vers le milieu du jour, nous arrivmes dans
une petite plaine habite par les _Igorrots_.

Il y avait en tout trois cabanes. La population n'tait pas nombreuse.

Sur le seuil d'une de ces cabanes, je vis un homme d'une soixantaine
d'annes et quelques femmes.

Nous tions arrivs par derrire les huttes, et nous avions surpris
les sauvages; ils n'eurent pas le temps de s'enfuir  notre approche:
nous tions au milieu d'eux.

Je recommenai ce que j'avais fait en arrivant  _Palan_; seulement
je n'avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j'offris
de notre cerf, et je leur fis comprendre par mes gestes que nous
venions avec d'excellentes intentions.

Ds lors il s'tablit entre nous une conversation mimique assez
curieuse, et pendant laquelle je pus observer tout  mon aise la
nouvelle race que je voyais.

Je remarquai que la toilette des _Igorrots_ tait  peu prs la mme
que celle des _Tinguians_, moins les ornements, mais que leurs traits
et leur physionomie taient tout  fait diffrents.

L'homme tait plus petit, sa poitrine tait excessivement large, sa
tte dmesurment grosse, ses membres dvelopps, sa force herculenne;
ses formes taient moins belles que celles des sauvages que je
quittais; sa couleur tait d'un bronze fonc, trs-fonc mme. Il
avait le nez moins aquilin, et les yeux jaunes et entirement fendus,
 la chinoise.

Les femmes avaient aussi des formes trs-marques, une couleur fonce,
et des cheveux longs relevs  la chinoise.

Malheureusement il m'tait impossible en mimant d'arriver  obtenir
les renseignements que je dsirais avoir, et je me bornai  visiter
la case.

C'tait bien une vritable hutte. Point d'tage. L'entourage tait
ferm par des pieux d'une grosse dimension, surmonts d'un toit en
forme de ruche; il n'y avait qu'une petite ouverture, de laquelle on
ne pouvait gure profiter qu'en se tranant sur le ventre.

Malgr cette difficult, je voulus voir l'intrieur, et fis signe 
mon lieutenant de veiller; puis je m'introduisis dans la cabane.

Les _Igorrots_ furent trs-surpris de mon action, mais ils ne
cherchrent pas  m'empcher de l'accomplir.

J'entrai dans une espce de bouge infect. Une petite ouverture
au sommet du toit donnait un peu de jour, et laissait la fume de
l'tre s'chapper. Le sol tait jonch de poussire: c'est sur cette
douce couche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus
distinguer quelques lances de bambou, quelques noix de coco divises
et servant de vase, un petit tas de cailloux ronds qui taient l
pour servir de dfense en cas d'attaque, et quelques morceaux de bois
grossirement travaills qui servaient d'oreillers.

Je sortis promptement de cette tanire, l'odeur infecte qu'on y
respirait m'en chassa; d'ailleurs j'avais tout vu.

Je demandai par signes  l'_Igorrot_ quelle route je devais suivre
pour rejoindre les chrtiens; il me comprit, m'indiqua le chemin avec
son doigt, et nous partmes pour continuer notre voyage.

Je remarquai, en passant, quelques champs de patates et de cannes 
sucre; c'tait sans doute la seule culture de ces malheureux sauvages.

Aprs avoir chemin pendant une heure, nous faillmes courir un grand
danger. A notre entre dans une vaste plaine, nous vmes un _Igorrot_
qui s'enfuyait  toutes jambes; il nous avait aperus, et j'attribuais
cette fuite  la peur, lorsque tout  coup nous entendmes le bruit
du tam-tam et de la conge, et vmes vingt hommes arms de lances qui
venaient vers nous.

Je compris que nous allions avoir  combattre, et je dis  mon
lieutenant de faire feu sur le groupe, en ayant bien soin de
n'atteindre personne.

Alila tira; sa balle passa par-dessus les ttes des sauvages, qui
furent si tonns du bruit caus par la dtonation, qu'ils s'arrtrent
subitement et nous examinrent attentivement.

Je profitai prudemment de leur surprise; et une immense fort s'offrant
 notre droite, nous y entrmes en laissant le village  gauche;
les sauvages heureusement ne nous suivirent pas.

Mon lieutenant n'avait pas souffl le mot pendant toute cette scne.

J'avais dj remarqu plusieurs fois qu'il devenait muet pendant le
danger.--Quand nous emes perdu de vue les _Igorrots_, la parole
lui tant revenue:

Matre, me dit-il d'un ton mcontent, combien j'ai de regret de
n'avoir pas tir juste au milieu de ces mcrants!...

--Pourquoi cela? lui demandai-je.

--Parce que je suis sr que j'en aurais tu un.

--Eh bien?

--Eh bien, matre, au moins notre voyage ne se serait pas termin
sans que nous eussions envoy au diable un sauvage.

--Ah! Alila, lui dis-je, tu es donc devenu mchant?

--Non, matre, rpondit-il; mais je ne sais pas pourquoi vous tes
si bon pour cette race maudite... vous qui poursuivez les _Tulisans_
[26], qui valent cent fois mieux, et qui sont chrtiens.

--Comment, m'criai-je, des bandits, des voleurs, des assassins,
valent mieux que de pauvres tres primitifs qui n'ont personne pour
les guider dans le bien?

--Oh! matre, rpondit mon lieutenant d'un ton sentencieux cette
fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous
pensez... Le _Tulisan_ n'est pas un assassin. Quand il tue, c'est
qu'il est oblig de dfendre sa vie... et s'il le fait, c'est toujours
de bon coeur...

--Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu a?

--S'il vole, c'est seulement pour prendre un peu du superflu des
riches et le donner aux pauvres; voil tout. Savez-vous l'emploi que
fait le _Tulisan_ de ce qu'il drobe?

--Non, matre Alila, rpondis-je en souriant.

--Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec
orgueil. D'abord il en donne une partie au prtre, pour lui faire
dire des messes.

--Ah! c'est difiant. Ensuite?

--Ensuite il en donne une autre  sa matresse, car il l'aime et
veut toujours la voir pare... Puis, le reste, il le dpense avec
ses amis. Vous le voyez, matre, le _Tulisan_ prend du superflu
d'une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d'tre aussi
mchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous
mangent la cervelle...

Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa
conversation m'intressait tellement, son systme tait si curieux,
et lui-mme tait de si bonne foi en l'expliquant, qu' l'couter
j'oubliais presque mes _Igorrots_.

Nous continumes notre route  travers le bois, en nous dirigeant
le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province
de Boulacan, o je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui
s'inquitait sans doute de ma longue absence.

Lors de mon dpart, je n'avais rien laiss connatre de mon projet;
il est  penser que si on l'et su, j'eusse pass pour mort.

Le souvenir de ma femme que j'avais laisse  Manille, et qui tait
loin de me croire chez les _Igorrots_, me faisait dsirer de revenir
le plus tt possible dans ma famille.

Absorb dans mes penses, entran par mes rflexions, je marchais
silencieusement, sans jeter cette fois les yeux sur la vgtation
qui talait ses riches trsors  nos cts.

Il fallait que je fusse bien proccup, car une fort vierge entre
les tropiques, et surtout aux Philippines, n'est en rien comparable
 nos forts d'Europe.

Le bruit d'un torrent vint me rappeler le lieu o je me trouvais,
et je saluai la nature dans ses gigantesques productions.

Je regardai au-dessus de moi, et j'aperus un immense _balt_,
figuier extraordinaire qui crot dans les sombres et mystrieuses
forts des Philippines. Je m'arrtai pour admirer le balt.

Cet arbre immense provient d'une graine semblable  celle de la figue
ordinaire; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d'annes
une croissance extraordinaire.

La nature, qui a tout prvu, qui permet au jeune agneau de laisser
sa laine aux buissons du chemin pour que l'oiseau timide puisse la
drober et en former un nid, s'est montre dans tout son gnie en
faisant grandir le figuier des Philippines.

Les branches de cet arbre partent gnralement de son tronc,
s'tendent horizontalement, et forment un coude pour s'lever ensuite
perpendiculairement; mais, ainsi que je l'ai dit dj, l'arbre est
spongieux, facile  se rompre; et lorsque la branche, en formant sa
courbe, est trop faible, elle se casserait infailliblement, si un
fil que les Indiens appellent goutte d'eau ne s'chappait de l'arbre
pour aller prendre racine en terre, et, grossissant en raison de la
branche, lui former un tai vivant.

Ensuite, autour du tronc s'tendent,  une trs-grande distance du
sol, des supports naturels qui vont se terminer en pointe vers le
milieu du tronc. Le grand architecte de l'univers a tout prvu.

Le coup d'oeil qu'offre le _balt_ est souvent d'un pittoresque
indescriptible.

Aussi, le croirait-on? dans un espace de quelques centaines de pas de
diamtre, espace qu'occupent d'ordinaire ces gigantesques figuiers,
on voit tour  tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui
souvent sont meubles de siges naturels forms par des racines.

Nulle vgtation n'est plus varie ni plus extraordinaire.

Cet arbre pousse parfois sur un rocher o il n'y a pas un pouce
de terre; ses longues racines s'tendent sur le sol du rocher, le
contournent, et vont se plonger dans le ruisseau voisin. C'est un
chef-d'oeuvre, bien commun cependant dans les forts vierges des
Philippines.

--Voici un bon endroit pour passer la nuit, dis-je  mon lieutenant.

Il recula de plusieurs pas.

--Comment, dit-il, est-ce que vous voulez vous arrter ici, matre?

--Certainement, rpondis-je.

--Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous y sommes beaucoup plus
en danger qu'au milieu des _Igorrots_?... 

--Pourquoi donc sommes-nous en danger? demandai-je...

--Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc pas que c'est dans les
grands _balts_ qu'habite le _Tic balan_ [27]? Si nous restons ici,
vous tes bien sr que je ne dormirai pas un instant, et que toute
la nuit nous serons tourments... 

Je souris; mon lieutenant vit mon sourire.

--Oh! matre, dit-il tristement, que voulez-vous que nous fassions
sur un esprit qui ne craint ni la balle, ni le poignard?

L'effroi du pauvre Tagal tait trop grand pour que je lui rsistasse;
je cdai, et nous allmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins
 mon got, mais bien plus  celui d'Alila.

Notre nuit se passa comme toutes les autres, c'est--dire parfaitement
bien; nous nous rveillmes pour reprendre notre course dans la fort.

Il y avait deux heures que nous marchions, lorsqu'au sortir du
bois pour entrer en plaine nous nous trouvmes face  face avec un
_Igorrot_, mont sur un buffle.

La rencontre tait assez curieuse. Je prsentai le canon de mon
fusil au sauvage, mon lieutenant saisit la monture par la longe,
et je fis signe  l'_Igorrot_ de ne pas bouger; puis, toujours en
mimant, je m'informai s'il tait seul.

Je compris qu'il n'avait pas de compagnon de route et qu'il se rendait
au nord,  l'oppos de nous.

Alila, qui dcidment en voulait aux sauvages, dsirait tirer un coup
de fusil  celui-l et lui loger une balle dans la tte; je m'opposai
vigoureusement  ce projet, et lui dis de lcher le buffle.

--Matre, dit-il, voyons au moins ce que renferment les vases
que voici!

L'_Igorrot_ avait attach sur le col de son buffle trois ou quatre
vases, recouverts de feuilles de bananier.

Mon lieutenant, sans attendre ma rponse, y porta le nez et reconnut,
 sa grande satisfaction, qu'ils contenaient un ragot de cerf qui
jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il dtacha
le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle
qu'il lcha, et dit:

--_Ve-te, Judio!_ (Va, vilain Juif!)

L'_Igorrot_, se voyant libre, s'enfuit de toute la vitesse de son
buffle; et nous, nous rentrmes dans les bois en vitant les endroits
dcouverts, de crainte d'tre surpris par un trop grand nombre de
sauvages.

Vers les quatre heures, nous fmes halte pour prendre notre repas.

Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du
sauvage rpandait une suave odeur.

Enfin, l'instant dsir arriva; nous nous assmes sur la pelouse:
je plongeai mon poignard dans le vase qu'Alila avait approch du feu,
et j'en retirai... une main tout entire [28].

Mon pauvre lieutenant fut aussi stupfait que moi, et nous restmes
quelques minutes sans nous adresser la parole.

Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa;
la chair humaine qu'il contenait s'parpilla sur le sol. Je tenais
toujours la main fatale au bout de mon poignard...

Cette main me faisait horreur; je l'examinai avec soin, elle me parut
avoir appartenu  un enfant ou  un _Ajetas_, race de sauvages qui
habite les montagnes de _Nueva-Exica_ et de _Maribles_, de laquelle
j'aurai occasion de parler dans le cours de ce rcit.

Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m'imita,
et nous repartmes, assez mcontents, chercher un gte pour la nuit.

Deux heures aprs le lever du soleil, nous sortmes de la fort pour
entrer dans la plaine.

De distance en distance nous trouvions des champs de riz cultivs 
la manire tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie nave:

--Matre, nous sommes sur la terre des chrtiens!

En effet, la route devenait plus facile. Nous suivmes un petit
sentier, et vers le soir nous arrivmes devant une cabane indienne.

Au seuil de cette cabane une jeune fille tait assise; des larmes
coulaient avec abondance sur son visage attrist. Je m'approchai,
et lui demandai la cause de son chagrin.

En entendant mes questions elle se leva, et sans y rpondre nous
conduisit au fond de son habitation.

L nous vmes le corps inanim d'une vieille femme, et nous apprmes
que cette morte tait la mre de la jeune fille.

Son frre tait all jusqu'au village chercher les parents de la
dfunte, pour qu'ils l'aidassent  transporter son corps.

Cette scne m'attendrit. Je cherchai  consoler la jeune dsole,
et lui demandai l'hospitalit, qui nous fut accorde aussitt.

La compagnie d'une morte ne m'effrayait pas; mais je pensai  Alila,
si superstitieux et si craintif quand il s'agissait des revenants et
des esprits malins.

--Eh bien! lui dis-je, n'as-tu pas peur de passer la nuit auprs
d'une morte?

--Non, matre, me rpondit-il hardiment. Cette morte c'est une me
chrtienne, qui, loin de nous vouloir du mal, veillera sur nous.

Je m'tonnai de la rponse du Tagaloc, de son calme, de sa scurit. Le
coquin avait des motifs pour me parler ainsi.

Les cases indiennes, dans les campagnes, ne se composent jamais que
d'une chambre; celle o nous tions tait  peine assez grande pour
nous loger tous quatre.

Chacun de nous s'y arrangea le mieux qu'il lui fut possible.

La morte occupait le fond; une petite lampe place  sa tte jetait
une faible clart; auprs d'elle tait couche sa pauvre fille.

Je m'tais plac  une petite distance de ce lit funraire, et mon
lieutenant tait le plus rapproch de la porte, que nous avions
laisse ouverte pour viter la chaleur et le mauvais air.

Vers les deux heures de la nuit je fus rveill par une voix
dchirante, et je sentis au mme instant que quelqu'un passait
par-dessus moi en poussant des cris qui retentirent bientt en dehors
de la cabane.

Je portai aussitt la main du ct o tait couch Alila; sa place
tait vide, la lampe tait teinte, l'obscurit complte...

Cela m'inquita.

J'appelai la jeune fille; elle me rpondit qu'elle avait entendu
comme moi des cris et du bruit, mais qu'elle en ignorait la cause.

Je pris mon fusil et je sortis, en appelant mon lieutenant. Personne
ne rpondait, tout restait silencieux.

Alors je me mis  parcourir la campagne au hasard, appelant de temps
en temps Alila...

J'avais fait environ une centaine de pas, lorsque j'entendis sortir
d'un arbre auprs duquel je passais ces mots timidement prononcs:

--Je suis ici, matre!

C'tait Alila. Je m'approchai, et vis mon lieutenant blotti derrire
le tronc de l'arbre, et tremblant comme une de ses feuilles.

--Que t'est-il donc arriv? lui demandai-je, et que fais-tu l?

--O matre! me dit-il, pardonnez-moi: il m'est arriv de mauvaises
penses; la jeune Indienne me les a inspires, mais le dmon seul me
les a souffles... Je me suis approch cette nuit de la couche de la
jeune fille; j'ai teint la lampe quand je vous ai vu bien endormi.

--Et puis? dis-je impatient.

--Et puis... j'ai voulu embrasser la jeune femme; mais, au moment
o je me suis approch, la morte a pris la place de sa fille; je
n'ai plus trouv qu'une figure froide et glace; et, au mme instant,
deux grands bras se sont allongs pour me saisir... Alors j'ai pouss
un cri... je me suis enfui... Mais la vieille femme m'a suivi, la
morte a march derrire moi, et elle n'a disparu que tout  l'heure,
en entendant votre voix: c'est alors que je me suis abrit derrire
cet arbre, o vous me voyez maintenant.

La frayeur du Tagaloc et sa mprise me donnrent envie de rire; mais
je lui adressai une rprimande svre sur la mauvaise intention qu'il
avait eue d'abuser de l'hospitalit qu'on nous avait si gracieusement
offerte.

Il se repentit, et me pria de l'excuser. Il tait, je crois, assez
puni par sa frayeur.

Je voulus le ramener  la cabane, ce fut impossible. Je lui laissai
mon fusil, et je rentrai dans la case.

La pauvre fille tait aussi tout effraye.

Je la mis au courant de l'aventure, je la remerciai de l'accueil
qu'elle nous avait fait; et, la nuit tant avance, j'allai rejoindre
Alila, qui m'attendait avec impatience.

L'espoir de revoir bientt nos parents, notre pays, doubla nos forces;
et avant le coucher du soleil nous atteignmes un village indien,
sans qu'il nous ft survenu rien de remarquable. C'tait notre
dernire tape.

Aprs ce long et intressant voyage, j'arrivai  _Quingua_, bourg de
la province de Boulacan, o j'avais laiss mon ami en convalescence.

Mon absence prolonge avait caus de grandes inquitudes; ma femme,
tant heureusement reste  Manille, ignorait le voyage que j'avais
entrepris et excut.

Mon malade s'tait cart du rgime prescrit, son mal s'tait aggrav,
et il m'attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il,
dans sa maison: ses voeux furent satisfaits.

Nous partmes quelques jours aprs mon retour, et nous arrivmes le
lendemain  Manille, o mon ami rendit le dernier soupir au milieu
de sa famille.

Cet vnement attrista le plaisir que j'prouvais de revoir ma femme.

Quelques jours aprs le dcs de notre ami, nous nous embarqumes et
fmes voile pour _Jala-Jala_.

Nous voyagemes fort agrablement sur le lac, jusqu' la sortie du
dtroit de _Quinabutasan_; mais, arrivs l, nous trouvmes un vent
d'est tellement violent, les eaux du lac si tourmentes, que nous
dmes rentrer dans le dtroit, et aller mouiller prs de la cabane
du vieux pcheur _Re-Lampago_, dont j'ai dj parl.

Nos matelots mirent pied  terre pour prparer leur souper: quant
 nous, nous restmes nonchalamment couchs dans notre embarcation,
pendant que le vieux pcheur, accroupi  quelques pas de nous  la
manire indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous
racontant des histoires de bandits.




CHAPITRE XIII.

    Aventures de Re-Lampago.


Je l'interrompis tout  coup, et lui dis:

Re-Lampago, je prfrerais entendre le rcit des aventures qui te
sont arrives; conte-nous donc plutt tes malheurs.

Le vieux pcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me dsobliger,
il commena sa narration en ces termes potiques, si familiers  la
langue tagale, et qu'il est presque impossible de reproduire dans
une traduction:

--La lagune n'est pas mon pays, dit-il; je suis n sur l'le de
_Zbu_. J'tais  vingt ans ce que l'on appelle un beau garon; mais,
croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques,
et je prfrais tre le premier pcheur de mon village. Mes compagnons
me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient
avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver  leur got.

Je souris de l'aveu naf du vieillard. Il s'en aperut.

Je vous dis ces choses-l, monsieur, reprit-il, parce qu' mon
ge on peut en parler sans crainte de paratre ridicule. Il y
a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c'est pour vous faire
un rcit exact que je rapporte ces particularits, et non par
vanit! D'ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m'adresser
lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement.

J'aimais Thrsa, monsieur; je l'aimais avec passion, j'tais
aim d'elle: tout autre regard que le sien m'tait bien
indiffrent. Ah! c'est que Thrsa tait la plus jolie fille
du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien
chang. Les annes sont un poids norme qui vous courbe malgr vous,
et contre lequel il n'y a pas  lutter.

Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux
jours de ma jeunesse,  la force, au courage que nous puisions
dans notre mutuelle affection, je rpands des larmes de regret et
d'attendrissement.

O sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents pres
et terribles qui amnent les orages. La vie a son aube comme le jour,
et comme le jour aussi elle a son dclin... 

Le pcheur s'arrta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de
mditation. Il s'tablit alors un profond silence, qui dura quelques
instants.

Tout  coup _Re-Lampago_ sembla sortir d'un songe, il passa la main sur
son front, nous regarda comme pour s'excuser de ce moment d'absence,
et continua:

Nous avions t levs ensemble, dit-il, et nous nous tions fiancs
aussitt que nous avions grandi. Thrsa serait morte plutt que
d'appartenir  un autre, et, ainsi que je le prouverai bientt,
j'eusse accept toutes les conditions, mme les plus dfavorables,
pour ne pas quitter l'amie de mon coeur.

Hlas! dans la vie c'est presque toujours avec ses larmes que l'on
trace son pnible chemin.

Les parents de Thrsa s'opposaient  notre union; ils allguaient
toujours de vains prtextes, et, quels que fussent mes efforts pour les
dcider  m'accorder la main de ma fiance, je ne pouvais y parvenir.

Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne
pouvions vivre l'un sans l'autre, et que nous sparer c'et t nous
faire mourir! Mais nos pleurs, nos prires, nos douleurs ne trouvaient
que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprt
nos souffrances.

Je commenais  me dcourager, lorsqu'un matin la pense pieuse
me vint d'offrir  l'enfant Jsus de l'glise de _Zbu_ la premire
perle que je pcherais.

Je me rendis plus tt que je n'avais coutume de le faire aux bords
de la mer, et j'invoquai tout haut le Seigneur pour qu'il me protget
et que l'on m'unt  ma Thrsa.

Le soleil commenait  lancer ses feux sur la terre. Il dorait la
surface argente des eaux; la nature s'veillait, et chaque tre
vivant chantait dans son langage un hymne au Crateur.

Le coeur mu, je commenai  plonger pour retirer du fond de la mer
la perle que je dsirais si ardemment; mes recherches furent d'abord
infructueuses.

Si quelqu'un et t  ct de moi en ce moment, il et vu sur ma
physionomie mon dsappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je
recommenai, mais sans tre plus heureux.

O Seigneur! m'criai-je, vous n'entendez donc pas ma prire? Vous
ne voulez donc pas pour votre fils bien-aim l'offrande que je lui
destine [29]?

Je plongeai pour la sixime fois, et je rapportai du fond de la mer
deux normes hutres; mon coeur bondit de joie.

J'ouvris l'une, et j'y trouvai une perle si belle, que de ma vie
je n'en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis 
danser dans ma pirogue, comme si j'avais perdu la raison. Le Seigneur
daignait me protger, puisqu'il me mettait  mme d'accomplir mon voeu.

Le coeur tout joyeux, je m'en retournai chez moi, et, ne voulant
pas manquer  ma parole, je portai chez M. le cur de _Zbu_ cette
belle perle.

--M. le cur, reprit le vieux pcheur, fut enchant de mon
prsent. Cette perle vaut 5,000 piastres [30], et vous avez d
l'admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l'glise,
car l'enfant Jsus la tient toujours  la main. Le cur me remercia,
et me flicita de ma bonne pense.

--Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce
dsintressement et de cette bonne action, et tt ou tard tes voeux
seront exaucs.

Je sortis de chez le saint homme l'me toute contente, et je courus
dire  Thrsa les bonnes paroles du pasteur.

Nous nous rjoumes, comme deux enfants que nous tions.

Ah! la jeunesse a reu de Dieu tous les privilges: elle a reu
surtout l'esprance. A vingt ans, si le coeur croit devoir esprer,
tous les chagrins s'envolent; et comme la brise du matin boit les
gouttes d'eau laisses par l'orage dans le calice des fleurs, de mme
l'espoir sche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les
soupirs qui gonflent la poitrine et l'oppressent.

Nous tions tellement srs que bientt nos chagrins seraient finis,
que nous ne pensions dj plus  nos douleurs passes. Au printemps de
la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l'Indien
agile n'en laisse sur le sable quand le vent de la mer a souffl!

Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre
sort, et les parents de Thrsa ne trouvaient plus de prtextes pour
empcher notre mariage.

Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balance
par un vent doux; nous chantions l'hymne du retour, sans penser,
hlas! que nous allions nous briser contre un cueil!

Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le _grain_ qui doit les
atteindre le soir; le buffle ne sait pas viter le lacet, et souvent
il s'lance au-devant du danger pour lui chapper. J'allais comme
un insens, regardant le soleil, sans songer au prcipice qui tait
cach dans l'ombre. Le malheur me surprit d'autant plus que je ne
l'attendais pas.

Un soir, au retour de la pche, au moment o je revenais me reposer
de mes fatigues auprs de Thrsa, je vis arriver au-devant de moi
un de mes voisins qui m'avait toujours tmoign une grande affection.

A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon coeur
s'arrtrent. Son visage tait ple et tout chang. Ses yeux hagards
lanaient des clairs de terreur, sa voix tait tremblante et agite:

--_Les Moros_ [31] sont dbarqus sur la cte, me dit-il...

--Ciel! m'criai-je en mettant la main sur ma figure.

--Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenes
prisonnires.

--Et Thrsa? m'criai-je.

--Thrsa a t enleve, rpondit-il.

Je n'entendis plus rien  cette rvlation, et pendant quelques
minutes, tel que le guerrier frapp au coeur par la flche empoisonne,
je fus priv de tout sentiment.

Lorsque je revins  moi, des larmes inondrent mon visage et vinrent
me soulager.

Subitement je repris courage, et je compris qu'il ne fallait pas
perdre de temps.

Je courus  la plage, o j'avais laiss ma pirogue. Je la dtachai,
et m'lanai  force de rames  la poursuite des Malais, non dans
l'espoir de leur arracher Thrsa, mais pour partager sa captivit
et ses malheurs. On souffre moins  deux les maux qu'il faut souffrir.

Celui qui m'avait apport la fatale nouvelle me vit partir, et crut
que j'tais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de
l'alination mentale.

Je semblais inspir par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les
eaux agites de la mer, comme si elle et eu des ailes. On et dit
que j'avais vingt rameurs  mes ordres; je fendais les flots avec la
mme rapidit que le vol de l'alcyon emport par la tempte.

Aprs quelques instants de navigation pnible et douloureuse,
j'aperus enfin les corsaires qui emmenaient mon trsor. Leur vue
doubla mes forces, et je les rejoignis bientt.

Lorsque je fus auprs d'eux, je leur dis, avec des accents touchants
et qui venaient de mon me, que Thrsa tait ma femme, et que je
prfrais tre esclave avec elle que de l'abandonner.

Les pirates coutrent ma voix touffe par les larmes, et me prirent
 leur bord, non par commisration, mais par cruaut.

J'tais un esclave de plus! Pourquoi m'eussent-ils repouss?

Quelques jours aprs cette soire fatale, nous arrivmes  _Jolo_.

L, on fit le partage des captifs, et le matre que le sort nous
donna nous emmena chez lui.

tait-ce donc pour avoir un sort pareil que j'tais all pcher de
grand matin, et que j'avais fait le voeu de donner  l'enfant Jsus
de _Zbu_ la premire perle que je prendrais?...

Malgr mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas
mon offrande. Le Seigneur tait le matre, sa volont devait tre
faite!...

_Re-Lampago_ s'arrta pour regarder le ciel avec rsignation, et
nous pmes voir sur son visage les traces laisses par les peines
profondes que la vie amne avec elle.

Le vent soufflait toujours avec violence, et balanait notre
embarcation; nos matelots avaient achev leur repas, et, pour entendre
le rcit du pcheur, ils taient venus s'asseoir  ses cts. Leurs
figures portaient l'empreinte de l'attention la plus nave.

Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes:

--Notre captivit dura deux ans, pendant lesquels nous emes 
supporter de grandes souffrances. Souvent mes matres m'emmenaient avec
eux sur les bords d'un lac de l'intrieur de l'le, et ces absences
duraient des mois entiers, pendant lesquels j'tais spar de ma
Thrsa, de ma femme; car, ne pouvant tre unis par les hommes, nous
nous tions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour,
je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidle et dvoue;
sou courage soutenait le mien.

Une circonstance me dcida  prendre une rsolution
audacieuse. Thrsa devint enceinte...

Quelle et t ma joie si nous eussions t  _Zbu_ au milieu
de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j'eusse prouv 
l'ide d'tre pre! Hlas! dans l'esclavage, cette pense me glaa de
terreur, et je rsolus d'arracher la mre et son enfant aux tortures
de la captivit.

Je m'tais fait une plaie  la jambe dans une excursion prcdente,
et cette blessure me fut d'un grand secours.

Mes matres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac,
et, me sachant bless, me laissrent  _Jolo_.

Je profitai de cette occasion pour mettre  excution un projet que
j'avais form depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thrsa.

L'oeuvre tait hardie, mais le dsir d'tre libre double les forces
et augmente le courage; je n'hsitai pas un seul instant.

Lorsque la nuit fut venue, Thrsa prit par une route que je lui
indiquai, je pris par une autre, et nous arrivmes tous les deux 
peu de distance du bord de la mer. L, nous nous jetmes dans une
petite pirogue, et nous nous mmes sous la protection du ciel.

Toute la nuit, nous fmes force de rames; je n'oublierai de ma vie
cette fuite mystrieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence,
la nuit tait noire, et les toiles perdaient peu  peu leur vif clat.

Nous croyions toujours entendre derrire nous le bruit caus par
les gens chargs de nous poursuivre, et nos coeurs battaient si
violemment qu'on et pu les entendre au milieu du silence qui rgnait
dans la nature!

Enfin, le jour arriva; peu  peu nous distingumes, dans les brumes
du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pmes voir assez
dans le lointain pour reconnatre que nous n'tions pas poursuivis!

L'me remplie d'un saint espoir, nous continumes  ramer avec
courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans
une le chrtienne.

J'avais pris avec nous quelques cocos, mais ils taient d'une faible
ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans
rien prendre, lorsque, extnus de fatigue, nous tombmes  genoux
en invoquant l'enfant Jsus de _Zbu_.

Aprs cette fervente prire, nos forces taient tout  fait
puises. Nous laissmes tomber nos rames de nos mains affaiblies,
et nous nous couchmes au fond de la pirogue, dcids  prir dans
une treinte affectueuse.

Notre dfaillance augmenta insensiblement, et nous perdmes tout 
fait connaissance...

La pirogue alla au gr des flots!

Lorsque nous revnmes  nous,--j'ignore au bout de combien de
temps,--nous nous retrouvmes entours de soins par des chrtiens
qui nous avaient aperus dans notre frle embarcation, et qui nous
avaient charitablement recueillis.

A peine fmes-nous  terre, que ma chre Thrsa se sentit prise
par de violentes douleurs, et qu'elle mit au monde un enfant chtif
et souffreteux.

Je m'agenouillai devant cette innocente crature chappe de
l'esclavage. C'tait un garon...

Le pcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses
deux mains amaigries.

Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.

--Notre convalescence fut longue, dit _Re-Lampago;_ enfin nous
reprmes assez de sant pour quitter l'le de _Ngros_, o l'enfant
Jsus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vnmes nous
tablir ici, au bord de ce grand lac, qui, situ dans l'intrieur
de l'le de Luon, me facilitait les moyens de continuer mon tat
de pcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous
reprendre  _Zbu_.

Mon premier soin fut, en arrivant, de faire clbrer mon mariage
dans l'glise de _Moron_. Je l'avais promis  Dieu, et je ne voulus
pas manquer  la promesse que j'avais faite  Celui qui lit au fond
de nos coeurs.

Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commenai 
vivre tranquille avec ma famille.

La pche tait abondante, j'tais encore jeune; je trouvais facilement
 vendre mon poisson aux embarcations qui passaient par le dtroit.

Mon fils tait devenu un beau garon...

--Il tenait de son pre, dis-je, me souvenant du commencement du
rcit du vieillard.

Mais mon observation ne put lui arracher un sourire.

--C'tait un bon pcheur, reprit-il, et nous vivions heureux tous
les trois, lorsqu'un malheur terrible vint nous atteindre.

L'enfant Jsus nous abandonna sans doute, ou Dieu fut mcontent
de nous. Je ne murmure pas, mais il nous a punis bien svrement,
puisqu'il nous a frapps d'un chagrin que nous emporterons dans
le tombeau!

Et les pleurs du vieillard coulrent plus abondants et plus amers.

Ah! combien le pote italien a eu raison de dire:


        Rien ne dure ici-bas que les larmes!


Les yeux puiss des vieillards ne peuvent plus y voir, qu'ils
peuvent toujours pleurer!

La voix de _Re-Lampago_ tait touffe par les sanglots; cependant
il fit un effort, et continua:

--Une nuit, par un beau clair de lune, nous avions jet nos filets
dans un endroit du dtroit; et comme nous prouvions de la difficult
pour les retirer, l'enfant plongea au fond de l'eau pour voir quel
tait l'obstacle qui les retenait.

J'tais dans ma pirogue, et, pench sur le bord, j'attendais qu'il
remontt, quand je crus voir, aux rayons argents de l'astre qui
nous regardait, une large tache de sang qui s'tendait  la surface
de l'eau.

J'eus peur, et retirai promptement mon filet.

Mon malheureux enfant s'y tait cramponn; mais, hlas! quand je
l'aperus, il avait cess de vivre!...

--Quoi! votre fils, m'criai-je...?

--Mon pauvre _Jos-Maria_, dit-il, avait eu la tte coupe par un
caman qui s'tait pris dans les filets!...

Depuis cette nuit fatale, Thrsa et moi prions Dieu de nous rappeler
 lui, car rien ne nous attache  la terre.

Celui de nous deux qui partira le premier sera enterr par le
survivant auprs de notre fils chri, l... sous ce petit tertre
surmont d'une croix de bois devant l'entre de la cabane... et le
dernier qui partira pour les rejoindre trouvera bien sans doute un
chrtien charitable qui le placera  ct de ceux qu'il aura aims
pendant sa triste vie...

_Re-Lampago_ s'arrta, et, pour donner un libre cours  ses regrets
et  sa douleur, il se leva et nous fit un signe d'adieu, que nous
lui rendmes, le coeur chagrin.

Les vents s'taient calms;

Les matelots attentifs attendaient nos ordres.

Quelques instants aprs, nous voguions vers _Jala-Jala_, o nous
arrivmes avant le coucher du soleil.




CHAPITRE XIV.

    Jala-Jala.--Arrive de mon frre Henri.--Le bandit Cajoui.--
    Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay.


Ds le lendemain de mon arrive, je m'occupai de mon petit
gouvernement.

Mon absence ne lui avait pas t favorable, et j'eus  rprimer
plusieurs abus qui s'y taient glisss.

Quelques lgres corrections, une surveillance active, rtablirent
bientt l'ordre et la discipline, et ds lors je pus donner mes soins
 la culture de mes terres.

Nous tions au commencement de l'hivernage, poque des pluies
torrentielles et des coups de vent.

Aucun tranger n'avait os traverser le lac pour venir nous voir.

Seuls, ma femme et moi, nos journes s'coulaient paisibles et
heureuses; nous ne connaissions point l'ennui. L'affection que nous
avions l'un pour l'autre tait trop vive et trop positive pour ne
pas nous suffire  nous-mmes.

Cette douce solitude fut bientt interrompue par un vnement heureux
et imprvu.

Chose assez rare  _Jala-Jala_, je reus de Manille une lettre
qui m'annonait que mon frre an, Henri, venait d'arriver; qu'il
avait t reu par mon beau-frre, et qu'il m'attendait avec toute
l'impatience que l'on peut se figurer.

Je n'avais point su qu'il et quitt la France pour venir me trouver;
aussi cette nouvelle, cette arrive subite, me causrent-elles autant
de surprise que de joie.

J'allais donc revoir un des miens, un frre pour lequel j'avais
toujours eu une tendre amiti. Oh! celui qui jamais ne s'est loign
de ses dieux pnates, de sa famille, de ses premires affections,
comprendra difficilement toute l'motion que produisit en moi cette
heureuse lettre.

Les premiers transports de ma joie un peu calms, je ne voulus pas
perdre un instant pour me rendre  Manille.

Mes prparatifs de dpart furent bientt faits; je choisis ma pirogue
la plus lgre et mes deux plus vigoureux Indiens, et, quelques
instants aprs avoir embrass ma chre Anna, je voguais sur les eaux
du lac, trop lentement, hlas! pour mon impatience; car j'aurais
voulu pouvoir donner des ailes  ma frle embarcation, et parcourir,
aussi vite que ma pense, l'espace qui me sparait de mon frre.

Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes
rameurs, anims par mon impatience, employaient toute leur force 
seconder mes dsirs.

J'arrivai enfin, et me rendis de suite chez mon beau-frre; je me
jetai dans les bras de Henri.

L'motion que nous ressentmes tous les deux nous priva longtemps
de l'usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment,
attestaient seules la joie de nos coeurs.

Cette premire motion passe, que de questions ne lui adressai-je pas!

Aucune personne de la famille ne fut oublie. Les moindres petits
dtails qui avaient rapport  ces tres chris taient pour moi d'un
grand intrt.

Nous passmes le reste de la journe et toute la nuit suivante dans
une continuelle et intressante conversation; le lendemain, nous
partmes pour _Jala-Jala_.

Henri avait hte de connatre sa belle-soeur, et moi de faire partager
 cette chre compagne tout mon bonheur.

Bonne Anna, ma joie tait de la joie pour toi; mon bonheur, pour toi
du bonheur! Tu reus Henri comme un frre, et cette amiti fraternelle
fut toujours chez toi aussi sincre que ton affection pour moi.

Aprs quelques jours couls dans de douces causeries sur la France et
tout ce qu'elle renfermait de cher  nos coeurs, quelques sentiments
de tristesse que j'avais peine  rprimer vinrent se mler  ma joie.

Je pensais  notre nombreuse famille, si loigne et dissmine sur
le globe.

Le plus jeune de mes frres, hlas! tait mort  Madagascar.

Robert, le cadet, habitait Porto-Rico, et mes deux beaux-frres,
tous deux capitaines au long cours, faisaient continuellement des
voyages aux grandes Indes.

Pauvre mre! pauvres soeurs! seules, sans appui, sans soutien, que
de douloureux moments de crainte et d'inquitude ne deviez-vous pas
passer dans votre solitude! J'aurais voulu vous avoir prs de moi;
mais, hlas! un monde entier nous sparait, et l'espoir seulement de
vous revoir un jour dissipait les nuages qui obscurcissaient parfois
ces jours heureux embellis par la prsence de mon frre.

Aprs quelque temps de repos, Henri voulut partager mes travaux; je
l'eus bientt mis au courant de mon exploitation, et il se chargea
du dtail des plantations et des rcoltes.

Moi, je me rservai le gouvernement de mes Indiens, le soin des
troupeaux, et celui de poursuivre les bandits  outrance.

J'avais souvent maille  partir avec ces turbulents Indiens; avec eux
j'tais continuellement en lutte, mais je ne me vantais pas de tous
les petits combats o j'tais souvent oblig de prendre la part la
plus active.

Je recommandais au contraire svrement le silence  mes gardes; je ne
voulais pas donner de l'inquitude  ma bonne Anna, et  mon frre le
dsir de m'accompagner; je n'aurais pas voulu l'exposer aux dangers
que je courais moi-mme; je n'avais point la mme confiance pour lui
que pour moi; je me fiais  mon toile, et, modestie  part, jusqu'
un certain point je crois que les balles des bandits me respectaient.

Lorsqu'il s'agissait de petits combats en rase campagne, de quelques
escarmouches, le danger n'tait pas grand. Mais c'tait bien autre
chose lorsqu'il fallait lutter corps  corps, ce qui m'est arriv
plus d'une fois; et je cde au plaisir de rappeler ici l'une de ces
circonstances qui tout  l'heure me faisaient dire que les balles
des bandits me respectaient.

Un jour, seul avec mon lieutenant, n'ayant tous deux pour toute arme
que nos poignards, nous revenions  l'habitation en traversant une
paisse fort situe au fond du lac. Alila me dit:

Matre, nous sommes dans les parages frquents par _Cajoui_.

Or, _Cajoui_ tait un chef de brigands des plus redoutables.

Dans ses nombreux mfaits, il s'tait amus  noyer, le mme jour,
une vingtaine de ses compatriotes.

J'avais  coeur de purger le pays d'un pareil assassin, et l'avis de
mon lieutenant me fit prendre un petit sentier qui nous conduisit 
une case cache au milieu des bois.

Je dis  Alila de rester en bas, et de veiller pendant que j'irais
reconnatre les personnes qui l'habitaient. Je montai par la petite
chelle qui conduit  l'intrieur des cabanes tagales; une Indienne
y tait seule, occupe  tresser une natte. Je lui demandai du feu
pour allumer mon cigare, et je revins trouver mon lieutenant.

Ayant jet les yeux par hasard sur l'extrieur de la case, elle me
sembla beaucoup plus grande qu'elle ne m'avait paru dans l'intrieur.

Je remontai prcipitamment, je regardai tout autour de la chambre o
tait la jeune fille, et j'aperus au fond une petite porte masque
par une natte: je la poussai brusquement, et au mme instant _Cajoui_,
qui m'attendait derrire avec sa carabine, me lcha son coup  bout
portant.

Le feu, la fume, m'aveuglrent, et, par un hasard inconcevable,
la balle effleura mon vtement sans me blesser.

Alila, qui savait que je n'avais pas d'arme  feu, entendant la
dtonation, me crut mort.

Il se prcipita au haut de l'escalier, me trouva entour d'un nuage
de fume, le poignard  la main, cherchant mon ennemi, qui, me voyant
encore sur pied aprs son coup de feu, crut sans doute que j'avais sur
moi de l'_anten-anten_, certaine oraison diabolique qui, d'aprs la
croyance indienne, rend l'homme invulnrable  toutes les armes  feu.

La peur alors s'tait empare du bandit; il s'tait prcipit par
une fentre, et se sauvait  toutes jambes  travers la fort.

Alila ne pouvait pas croire  ce qui venait de m'arriver; il me ttait
par tout le corps pour s'assurer que la balle ne m'avait pas travers.

Aprs s'tre bien convaincu que je n'avais aucune blessure, il me dit:

Matre, si vous n'aviez pas de l'_anten-anten_, vous seriez mort!

Mes Indiens ont toujours cru que j'tais possesseur de ce secret et
de bien d'autres.

Par exemple, comme ils me voyaient souvent passer vingt-quatre, mme
trente-six heures sans boire et sans manger, ils taient persuads
que je pouvais vivre ainsi indfiniment; et un jour, un bon cur
tagal, chez lequel je me trouvais, se mit presque  genoux pour que
je lui communiquasse la facult que j'avais, disait-il, de vivre
sans aliments.

Les Tagals ont conserv toutes leurs vieilles superstitions.

Cependant, grce aux Espagnols, ils sont tous chrtiens; mais ils
comprennent cette religion  peu prs comme des enfants, et croient que
d'assister, les ftes et dimanches, aux offices divins, se confesser
et communier une fois l'anne, cela suffit pour la rmission de tous
leurs pchs.

Une petite anecdote qui m'est arrive suffira pour faire connatre
comment ils comprennent la charit vanglique.

Deux jeunes Indiens avaient un jour vol des volailles  un de leurs
voisins, et ils taient venus les vendre  mon majordome pour une
douzaine de sous.

Je les fis venir devant moi, pour leur faire une rprimande et
les punir.

Dans leur navet, ils me rpondirent:

C'est vrai, matre, nous avons mal fait, mais nous ne pouvions pas
faire autrement; nous communions demain, et nous n'avions pas d'argent
pour prendre une tasse de chocolat.

C'est un usage que la tasse de chocolat aprs la communion, et c'tait
pour eux un plus grand pch d'y manquer que de commettre le petit
larcin dont ils s'taient rendus coupables.

Deux divinits malfaisantes jouent un grand rle parmi eux; ils y
croyaient avant la conqute des Philippines.

L'un de ces dieux funestes est le _Tic-Balan_, dont j'ai dj parl,
qui habite les forts dans l'intrieur des grands figuiers.

Cette divinit peut faire tout le mal possible  celui qui ne la
respecte pas, ou qui ne porte pas sur lui certaines herbes; toutes
les fois qu'il passe sous l'un de ces figuiers, il fait un signe
de la main en prononant: _Tavit-po_, mots tagals qui veulent dire:
_Avec votre permission, Seigneur_.

Le seigneur du lieu est le _Tic-Balan_.

L'autre divinit s'appelle _Azuan_.

Elle prside surtout aux accouchements d'une manire malfaisante,
et l'on voit souvent un Indien, pendant que sa femme est dans le
travail de l'enfantement, perch  califourchon sur le toit de sa
case, un sabre  la main, frappant dans l'air d'estoc et de taille
pour chasser, dit-il, l'_Azuan_.

Quelquefois il continue cette manoeuvre pendant plusieurs heures,
jusqu' ce que l'accouchement soit termin.

Une de leurs croyances, que pourraient envier les Europens, c'est
que lorsqu'un enfant au-dessous de l'ge de raison vient  mourir,
c'est un bonheur pour toute la famille: c'est un ange qui va dans
le ciel, pour y tre le protecteur de tous ses parents. Aussi, le
jour de l'enterrement est-il une grande fte; parents et amis y sont
invits: on boit, on chante et l'on danse toute la nuit dans la case
o l'enfant est mort.

Mais je m'aperois que les superstitions des Indiens m'loignent trop
de mon sujet.

J'aurai plus tard et plus utilement l'occasion de dcrire les moeurs
et les usages de ces singuliers hommes.

Je reprends mon rcit au moment o mon lieutenant venait de m'assurer
que j'avais de l'_anten-anten_, et que par consquent je ne pouvais
pas tre bless par un coup de feu.

Il s'adressa ensuite  la jeune fille qui tait reste dans son coin,
plus morte que vive.

--Ah! maudite crature, lui dit-il, tu es la concubine de _Cajoui_;
 prsent, c'est  toi que nous allons avoir affaire!

Et au mme instant il s'avana vers elle avec son poignard  la main;
je me prcipitai entre lui et cette pauvre fille, car je le savais
homme  tuer quelqu'un, surtout lorsque j'avais t attaqu de manire
 courir un danger.

--Malheureux! lui dis-je, que vas-tu faire?

--Pas grand'chose, matre: couper les cheveux et les oreilles  cette
vilaine femme, et l'envoyer dire  _Cajoui_ que nous le rejoindrons
bientt.

J'eus beaucoup de peine  l'empcher d'excuter son projet.

Il me fallut pour cela user de toute mon autorit et lui permettre
de brler la case, aprs que la jeune fille tout effraye se fut,
grce  ma protection, sauve dans la fort.

Mon lieutenant avait raison de faire dire  _Cajoui_ que nous le
rejoindrions.

Quelques mois aprs,  plusieurs lieues de l'endroit o nous
avions mis le feu  sa case, un jour que trois hommes de ma garde
m'accompagnaient, nous dcouvrmes, dans une partie des plus paisses
du bois, une petite cabane.

Mes Indiens allrent tout de suite la cerner au pas de course; mais
presque tout autour se trouvait une espce de marais recouvert d'herbes
et de broussailles, o tous les trois enfoncrent jusqu' la ceinture.

Comme je courais moins vite qu'eux, je m'aperus du danger, et tournai
le marais pour aborder la case par le seul endroit accessible.

Tout  coup je me trouvai face  face avec _Cajoui_, pouvant presque
le toucher.

J'avais mon poignard  la main, lui aussi avait le sien; la lutte
s'engagea.

Pendant quelques secondes nous nous portmes des coups multiplis,
que chacun de nous vitait comme il le pouvait; je crois cependant
que la chance tournait contre moi; la pointe du poignard de _Cajoui_
m'tait dj entre assez profondment dans le bras droit, lorsque
de la main gauche je pus prendre  ma ceinture un pistolet d'assez
fort calibre; je le lui dchargeai en pleine poitrine: la balle et
la bourre lui traversrent le corps.

Pendant quelques secondes, _Cajoui_ chercha encore  se dfendre;
mais je le poussai vigoureusement, je le fis tomber  mes pieds,
et lui arrachai alors son poignard, que je conserve encore.

Mes gens, tant sortis de leur bourbier, vinrent me rejoindre.

La compassion remplaa bientt l'animosit que nous avions contre
_Cajoui_.

Nous fmes un brancard, je bandai sa plaie, et pendant plus de six
lieues nous le transportmes ainsi jusqu' mon habitation, o je lui
fis donner tous les soins que rclamait son tat.

D'un moment  l'autre je croyais qu'il allait rendre l'me; de quart
d'heure en quart d'heure mes gens venaient me donner de ses nouvelles,
et toujours ils me disaient:

Matre, il ne peut pas mourir, parce qu'il a sur lui de
l'_anten-anten_; et c'est bien heureux que ce soit vous, qui en avez
aussi, qui lui ayez tir le coup de pistolet, parce que nos armes
n'eussent rien fait contre lui.

Je riais de leur superstition, et m'attendais bien  apprendre,
d'un instant  l'autre, que le bless avait rendu le dernier soupir,
lorsque mon lieutenant tout joyeux m'apporta un petit manuscrit,
 peu prs de deux pouces carrs, en me disant:

Voil, matre, l'_anten-anten_ que j'ai pu trouver sur le corps
de _Cajoui_.

Au mme instant, un autre de mes gens vint me prvenir qu'il n'existait
plus.

Voyez, me disait Alila, si je ne lui avais pas pris son _anten-anten_,
il vivrait encore.

J'avais feuillet le petit livre: des prires, des invocations qui
n'avaient pas beaucoup de sens, taient crites en langue tagale.

Un bon moine qui tait prsent me le prit des mains; je croyais qu'il
prouvait la mme curiosit que moi, mais pas du tout: il se leva,
passa  la cuisine, et un instant aprs vint me dire qu'il en avait
fait un auto-da-f.

Mon pauvre lieutenant en pleura presque de chagrin, car il considrait
le petit livre comme sa proprit, et pensait que sa possession devait
le rendre invulnrable.

J'aurais aussi voulu le conserver, comme un document curieux de la
superstition indienne.

Le lendemain, j'eus beaucoup de peine  dcider mon gros cur, le pre
Miguel,  enterrer _Cajoui_ dans le cimetire; il prtendait qu'un
homme qui tait mort ayant sur lui de l'_anten-anten_ ne pouvait pas
tre enterr en lieu saint.

Il fallut, pour le convaincre, lui dire que l'_anten-anten_ avait
t t  _Cajoui_ avant sa mort, et qu'il avait eu le temps de
se repentir.

Quelques jours aprs la mort de _Cajoui_, ce fut au tour de mon fidle
Alila d'affronter un danger non moins imminent que celui auquel je
m'tais expos lors de mon combat avec ce chef de bandits.

Mais Alila tait brave, et, quoiqu'il n'et pas d'_anten-anten_,
une arme  feu ne lui faisait pas peur.

De grandes embarcations, vritables arches de No, charges de
marchands forains, partaient toutes les semaines du bourg de Pasig
pour se rendre  celui de Santa-Cruz, o, le jeudi, se tenait un
grand march.

Huit bandits entreprenants et dtermins s'embarqurent sur un de ces
bateaux; ils cachrent leurs armes dans des ballots de marchandises.

A peine l'embarcation avait-elle pris le large, qu'ils les saisirent,
et commencrent une horrible scne de carnage.

Tous ceux qui voulurent leur rsister furent gorgs, le pilote
lui-mme fut jet  l'eau; enfin, ne trouvant plus de rsistance,
ils dvalisrent tous les passagers de l'argent qu'ils avaient sur
eux, leur prirent tout ce qu'ils trouvrent d'objets prcieux, et,
chargs de butin, ils conduisirent l'embarcation sur une plage dserte,
o ils dbarqurent.

J'avais t prvenu de cette audacieuse entreprise, et m'tais rendu
 la hte  l'endroit o ils avaient mis pied  terre.

Malheureusement j'tais arriv trop tard, et ils fuyaient dj vers
les montagnes, aprs s'tre partag leur butin.

Malgr le peu d'espoir que j'avais de les atteindre, je me mis
cependant  leur poursuite, et, aprs une assez longue marche, un
Indien que je rencontrai me prvint que l'un de ces bandits, moins
bon marcheur que les autres, n'tait pas trs-loign, et que si mes
gardes et moi nous courions bien, nous pourrions l'atteindre.

Alila tait mon meilleur coureur, il avait toute la lgret du cerf;
aussi lui dis-je:

Pars, Alila, et, mort ou vif, amne-moi ce fuyard.

Mon brave lieutenant, pour moins d'embarras dans sa course, nous
laissa son fusil, prit une lance, et partit.

Peu d'instants aprs l'avoir perdu de vue, nous entendmes la
dtonation d'une arme  feu; ce ne pouvait tre que le bandit qui
avait tir sur Alila, et nous pensmes tous qu'il tait mort ou bless.

Nous htmes le pas, dans l'espoir d'arriver encore  temps pour
le secourir; mais bientt nous l'apermes revenant tranquillement
vers nous.

Il avait la figure et ses vtements couverts de sang, dans la main
droite sa lance, et dans la gauche la hideuse tte du bandit, qu'il
tenait par les cheveux, comme Judith autrefois celle d'Holopherne.

Mais mon pauvre Alila tait bless, et mon premier soin fut d'examiner
si la blessure tait grave. Aprs m'tre assur qu'elle n'offrait
aucun danger, je lui demandai quelques dtails sur son combat:

--Matre, me dit-il, peu de temps aprs vous avoir quitt,
j'aperus le bandit; il me vit aussi, lui, et se mit  se sauver
le plus bravement possible; mais je courais mieux que lui, et je
le serrais de prs. Lorsqu'il eut perdu l'espoir de m'chapper, il
se retourna vers moi et me prsenta un pistolet. Je n'eus pas peur,
et m'avanai quand mme... Le coup partit, et je me sentis bless 
la figure; cette blessure ne m'arrta pas: je fonai sur lui et lui
traversai le corps avec ma lance, et comme il tait trop lourd pour
vous l'apporter, je lui ai coup la tte, que voici!

Aprs avoir flicit Alila de son succs, j'examinai sa blessure: un
fragment d'une balle coupe en quatre l'avait atteint sur la pommette
de la joue, et s'tait aplati sur l'os; j'en fis l'extraction, et la
gurison ne se fit pas longtemps attendre.

Maintenant que j'ai presque termin, pour ne plus y revenir, mes
nombreuses expditions contre les bandits, je reprends la suite de
ma vie habituelle  _Jala-Jala_.




CHAPITRE XV.

    Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin
    Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.-- Ile de
    Talim.--Guerre civile.


A cette poque, un malheur vint mettre le deuil dans ma maison.

Des lettres de ma famille m'annonaient que mon frre Robert tait
revenu de Porto-Rico, mais que bientt une maladie grave l'avait
conduit au tombeau.

Il tait mort entre les bras de ma mre et de mes soeurs dans la
petite maison de la Planche, o, comme je l'ai dit, nous avons tous
t levs.

Ma bonne Anna pleura avec nous, et employa mille soins et les plus
douces attentions pour allger la douleur que mon frre Henri et moi
nous ressentions d'une perte si cruelle.

Quelques mois aprs, un nouveau chagrin vint encore nous affliger.

Nous avions une petite socit  _Jala-Jala_, qui se composait de ma
belle-soeur, de Delaunay, jeune homme de Saint-Malo, venu de Bourbon
pour tablir  Manille des usines pour la cuisson des sucres; de
Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond,
Nantais comme moi [32].

Il tait venu aux Philippines sur _le Fils de France_, avait pass
quelques annes dans l'Amrique du Sud, et y avait occup plusieurs
emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant;
enfin, aprs bien des aventures et des vicissitudes, il tait arriv 
Manille avec une petite fortune, avait achet un navire, et s'tait
rendu dans l'ocan Pacifique pour y faire la pche du _balat_,
ou ver de mer.

A peine arriv  l'le de _Tongatabou_, son navire s'tait bris sur
les rochers qui entourent cette le. Lafond s'tait sauv  la nage,
et avait tout perdu.

De l, il s'tait rendu aux les Mariannes, o le chagrin et la
mauvaise nourriture l'avaient fait tomber malade; il tait revenu 
Manille, affect d'une affreuse dysenterie.

Je l'avais conduit  mon habitation, et l je lui donnais tous les
soins que mritait un compatriote, un bon ami, dou de qualits
solides et aimables.

Nos soires se passaient en conversations amusantes et instructives.

Chacun de nous, ayant beaucoup voyag, avait quelque chose  raconter;
dans la journe, les malades tenaient compagnie aux dames, pendant
que mon frre et moi nous vaquions  nos occupations ordinaires.

Mais bientt, hlas!... un malheureux accident vint troubler le calme
qui rgnait  _Jala-Jala_.

Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent
pour m'ter tout espoir de lui sauver la vie. Jamais je n'oublierai la
nuit fatale dans laquelle nous tions tous runis au salon, la douleur
et la consternation sur tous les visages et dans tous les coeurs; 
quelques pas de nous, dans une chambre voisine, nous entendions le rle
de la mort: le pauvre Bermigan n'avait plus que peu d'instants  vivre.

Mon bon ami Lafond, que la maladie avait aussi rduit  un tat
presque dsespr, rompit le silence et dit:

--Allons, aujourd'hui Bermigan, et dans quelques jours, peut-tre
demain, ce sera mon tour. Vois, mon cher don Pablo: je puis dire
que je n'existe plus. Regarde mes jambes, mon corps, je ne suis plus
qu'un squelette, je ne peux plus prendre aucune nourriture. Ah! il
vaut mieux mourir que de vivre comme cela!

J'tais si persuad que son pressentiment ne tarderait pas 
se vrifier, que j'osais  peine lui donner quelques paroles de
consolation et d'esprance.

Qui m'et dit alors que lui seul et moi survivrions  tous ceux qui
nous entouraient, tous si pleins de vie et de sant!

Mais, hlas! n'anticipons pas sur l'avenir.

Le pauvre Bermigan rendit le dernier soupir.

La maison de _Jala-Jala_ n'tait plus vierge; une crature humaine
venait d'y expirer, et le lendemain, tristes et silencieux, nous nous
rendions tous au cimetire pour y dposer notre ami et lui rendre
les derniers devoirs.

Son corps fut plac au pied d'une grande croix qui occupait le centre
du cimetire, et pendant plusieurs jours la tristesse et le silence
rgnrent dans la maison de _Jala-Jala_.

Quelque temps aprs, j'eus le bonheur de voir mes efforts couronns
de succs pour mon ami Lafond.

A la suite de violents remdes que je lui administrai, sa sant revint
tout  coup, et peu de temps aprs l'apptit.

Bientt il fut en tat de s'embarquer pour la France.

Maintenant tabli  Paris, mari  une femme orne de toutes les
qualits faites pour rendre un homme heureux, pre de beaux enfants,
jouissant d'une position honorable et de l'estime publique, il n'a
point oubli les six mois passs  _Jala-Jala_, et l'ingratitude ne
souilla jamais un coeur noble, aimant et dvou.

Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincre
attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu'il est et sera
toujours mon meilleur ami.

Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont sjourn quelque
temps  _Jala-Jala_, je ne passerai pas sous silence un de mes colons,
Joaquin Balthazar, Marseillais d'origine, homme excentrique comme je
n'en ai jamais connu.

Joaquin, trs-jeune, s'tait embarqu par-dessus le bord  Marseille.

tant arriv  Bourbon sans tre port sur le rle d'quipage, il
avait t pris et mis  bord de _l'Astrolabe_, qui faisait le voyage
du tour du monde.

Il avait dsert aux les Mariannes, tait arriv dans le plus grand
dnment aux Philippines, s'tait adress  de bons moines pour faire,
disait-il, sa conversion et son salut.

Il avait vcu parmi eux et  leurs dpens prs de deux annes;
ensuite il avait ouvert un caf  Manille, et absorb en plaisirs
et en dbauches une assez forte somme qu'un Franais et moi lui
avions avance.

Enfin il tait venu faire construire sur mon habitation un grand
difice en paille, qui avait plutt l'air d'un grand magasin que
d'une maison.

L, il entretenait toujours une espce de srail, adoptait tous les
enfants qu'on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient
ressembler sa maison  une cole mutuelle.

Le jour o il tait fatigu d'une de ses femmes, il faisait venir un
de ses ouvriers, et, avec un grand srieux, il lui disait:

Voil une femme que je te donne; sois bon mari, traite-la bien. Et
toi, femme, voil ton mari; sois-lui fidle. Allez, que Dieu vous
bnisse! dcampez, et que je ne vous revoie plus.

Il tait toujours sans le sou, ou tout  coup se voyait riche de
sommes assez fortes, qui, en peu de jours, taient dissipes.

Il empruntait  tout le monde, ne rendait jamais, vivait comme un
vritable Indien, et tait poltron comme une poule mouille.

Ses cheveux blonds, sa figure blafarde et sans barbe lui avaient fait
donner par les Indiens le surnom de _Ouela-Dougou_, paroles tagales
qui voulaient dire: _Qui n'a point de sang_.

Un jour que je traversais le lac dans une petite pirogue avec lui
et deux Indiens, nous fmes surpris par un de ces terribles coups de
vent des mers de Chine que l'on nomme _tay-foung_.

Ces coups de vent, qui sont extrmement rares, sont effrayants.

Le ciel se couvre de gros nuages, la pluie tombe  torrent, la lumire
du jour disparat presque comme dans nos plus sombres brouillards,
et le vent souffle avec une telle furie, qu'il renverse tout ce qui
se trouve sur son passage [33].

Nous tions donc dans notre pirogue:  peine le vent commena-t-il
 souffler avec toute sa force, que Balthazar se mit  invoquer tous
les saints du paradis.

Dans sa dsolation, il criait  haute voix: O mon Dieu! moi qui suis
un si grand pcheur, faites-moi la grce que je puisse me confesser
et recevoir l'absolution!

Toutes ses jrmiades et ses cris ne faisaient qu'pouvanter mes deux
Indiens; et certes notre position tait assez critique pour tcher
de conserver notre prsence d'esprit, afin de manoeuvrer notre frle
embarcation, qui d'un moment  l'autre allait tre submerge.

Cependant j'tais certain qu'arme de ses deux grands balanciers en
bambou elle pouvait parfaitement se tenir entre deux eaux et ne pas
chavirer, si nous avions la prcaution et la force de fuir devant le
temps, et de ne pas prsenter le ct  la lame; car dans ce cas nous
eussions tous pri.

Ce que je prvoyais arriva.

Une lame vint dferler sur nous; pendant quelques secondes nous fmes
totalement engloutis; mais, la lame passe, nous revnmes au-dessus
de l'eau.

Notre pirogue resta submerge entre deux eaux, mais nous ne l'avions
pas abandonne, nous avions pass nos jambes sous les bancs, o nous
nous tenions fortement cramponns; nous avions tout le haut du corps
au-dessus de l'eau.

Toutes les fois qu'une lame s'avanait sur nous, elle nous passait
par-dessus la tte, s'loignait, et nous avions alors le temps de
respirer jusqu' ce qu'une autre lame vnt encore nous atteindre.

A chaque trois ou quatre minutes, la mme manoeuvre se rptait.

Mes Indiens et moi nous mettions alors toute notre force et notre
adresse  toujours fuir devant le temps.

Balthazar avait fini ses jrmiades, le plus grand silence rgnait
parmi nous; seulement je prononais de temps en temps ces quelques
mots: Courage, enfants! nous arriverons.

Pour empirer notre triste position, la nuit tait venue.

La pluie continuait  tomber  torrents, le vent redoublait de fureur.

De temps en temps nous tions clairs par des globes de feu semblables
 ce que les marins appellent _feu de saint Elme_.

Dans ces moments de rayons de lumire, je portais les yeux au loin,
mais je n'apercevais que l'immensit des eaux en fureur.

Pendant deux heures  peu prs nous fmes ainsi ballotts par la lame,
qui cependant peu  peu nous poussait vers une plage; et au moment o
nous y pensions le moins, nous nous trouvmes au milieu d'un norme
buisson de hauts bambous.

Je reconnus alors que nous tions sur la plage, et que le lac avait
dbord  plusieurs milles dans les terres.

Nous avions de l'eau jusqu' la poitrine, et il n'tait pas possible
de traverser l'inondation.

L'obscurit tait trop grande pour pouvoir prendre une direction
quelconque; notre pirogue, engage dans les bambous, ne pouvait plus
nous servir.

Nous nous hissmes comme nous pmes au milieu du buisson, jusqu' la
hauteur o les bambous se terminent en flches; nous avions le corps
dchir par les pines aigus qui garnissent toujours les petites
branches; la pluie continuait  tomber sans interruption, le vent
soufflait toujours, et chaque rafale faisait plier les bambous, dont
les branches flexibles venaient nous dchirer le corps et la figure.

J'ai bien souffert dans ma vie; mais jamais nuit ne me parut si longue
et si cruelle!

Joaquin Balthazar recouvra alors la parole, et d'une voix tremblante
et saccade il me dit:

Ah! don Pablo, crivez, je vous en prie,  ma mre la fin tragique
de son malheureux fils!...

Je ne pus m'empcher de lui rpondre:

Maudit poltron!... crois-tu que je sois plus  mon aise que
toi?... Tais-toi, sinon je vais te faire faire le plongeon pour ne
plus t'entendre.

Le pauvre Joaquin prit alors son parti, et ne pronona plus une parole;
seulement, de temps en temps, il faisait connatre sa douleur par de
profonds soupirs.

Le vent, qui avait souffl  l'est et au nord, vers les quatre heures
du matin passa subitement  l'est, et peu de temps aprs cessa tout
 coup.

Il tait presque jour, nous tions sauvs.

Nous pmes alors nous reconnatre: nous avions tous les quatre un
aspect dplorable; nos vtements taient en lambeaux.

Nous avions tout le corps flagell et couvert de profondes corchures.

Le froid avait pntr jusque dans la moelle de nos os, et le long bain
que nous venions de prendre avait rid notre peau; nous ressemblions
 des noys retirs des eaux aprs y avoir demeur plusieurs heures.

Enfin, perclus comme nous l'tions, nous nous laissmes glisser de
nos bambous pour rentrer dans les eaux du lac.

Elles firent sur nous une impression salutaire et agrable; elles
nous paraissaient tides comme un bain  30 degrs de chaleur.

Ranims par cette douce temprature, nous retirmes notre pirogue du
buisson, o fort heureusement elle tait tellement engage, que les
vagues et les courants n'avaient pu l'entraner plus loin.

Nous la remmes  flot, et nous parvnmes  gagner une case indienne,
o nous nous schmes et rparmes nos forces.

Le calme tait rtabli, le soleil brillait de tout son clat; mais
partout on voyait les traces qu'avait laisses le _tay-foung_.

Dans la journe nous regagnmes _Jala-Jala_, o notre arrive causa
une grande joie.

On me savait sur le lac, et tout devait faire prsumer que j'avais
pri.

Ma bonne et chre Anna se jeta dans mes bras en pleurant; elle avait
t si inquite, que sa joie de me voir ne put s'exprimer pendant
plusieurs instants que par les larmes qui inondaient son visage.

Balthazar retourna  son srail.

Tant qu'il fut sous ma protection, les Indiens le respectrent; mais
aprs mon dpart de _Jala-Jala_, il fut assassin, et tous ceux qui le
connaissaient bien convinrent qu'il l'avait mrit  plus d'un titre.

Puisque j'ai parl d'un _tay-foung_, je vais un peu anticiper, et,
le plus brivement possible, en dcrire un bien plus terrible encore
que celui que j'avais essuy dans une frle pirogue et sur le buisson
de bambous.

Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, en face de ma maison;
j'tais tout fier et tout content de procurer ce nouvel agrment 
ma femme.

Le jour mme o mes Indiens venaient d'y ajouter les derniers
ornements, vers le soir, le vent d'ouest commena  souffler avec
furie; peu  peu les eaux du lac s'agitrent, bientt nous ne doutmes
plus que nous allions avoir affaire  un _tay-foung_.

Mon frre et moi restmes longtemps  examiner,  travers les vitraux
des croises, si les bains rsisteraient  la force du vent; mais,
dans une forte rafale, mon pauvre difice disparut comme un chteau
de cartes.

Nous nous retirmes de la fentre, et bien nous en prit, car une plus
forte rafale que celle qui avait dtruit les bains enfona toutes les
croises qui donnaient  l'ouest; le vent s'enfourna dans la maison,
et se fit jour en renversant toute la muraille au-dessus de la porte
d'entre.

Le lac tait si agit, que les lames passaient par-dessus ma maison
et inondaient tous les appartements.

Nous ne pouvions plus y tenir...

En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frre, un jeune
Franais qui se trouvait alors  _Jala-Jala_ [34], et moi, nous pmes
gagner un rez-de-chausse qui n'avait jour au dehors que par une
petite fentre; l, dans une obscurit profonde, nous passmes une
grande partie de la nuit, mon frre et moi, l'paule appuye contre
la fentre, opposant toute notre force  celle du vent qui menaait
de l'enfoncer.

Dans ce rez-de-chausse il y avait quelques dames-jeannes d'eau-de-vie:
ma chre Anna en versait dans sa main, et nous en donnait  boire
pour soutenir nos forces et nous rchauffer.

Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut.

Tous les meubles et ornements de ma maison avaient t briss et mis
en pices; toutes les chambres taient inondes, tous les greniers
remplis de sable apport par les eaux du lac.

Bientt toute la maison fut le refuge de mes colons; tous avaient
pass une nuit affreuse et taient sans asile.

Le soleil vint enfin briller de tout son clat; le ciel tait sans
nuages. Mais quelle tristesse s'empara de moi lorsque j'examinai
d'une fentre les dsastres produits par le _tay-foung_!

Plus de villages! toutes les cabanes avaient t rases..., l'glise
renverse! mes magasins, mon usine  sucre entirement perdus; ce
n'taient plus que monceaux de ruines.

Mes beaux champs de cannes taient tout  fait dtruits, et la
campagne, si belle douze heures auparavant, paraissait avoir souffert
comme aprs un long hiver.

On ne voyait plus aucune verdure, les arbres taient entirement
dpouills de leurs feuilles, les branches haches, des portions de
bois entirement renverses; et tout ce bouleversement s'tait opr
en quelques heures!

Dans la journe et le lendemain, le lac rejeta sur la plage plusieurs
cadavres de malheureux Indiens qui avaient pri! Le premier soin
du pre Miguel fut de leur donner la spulture, et longtemps aprs
on voyait encore dans le cimetire de _Jala-Jala_ quelques croix,
avec l'inscription: Inconnu _mort pendant le tay-foung_.

Mes Indiens se mirent tout de suite  reconstruire leurs cabanes,
et moi  rparer autant que possible mes dsastres.

La nature fconde des Philippines eut bientt effac l'aspect de
deuil qu'elle avait pris.

En moins de huit jours les arbres se couvrirent compltement de
nouvelles feuilles, et donnaient dj le spectacle d'un bel t aprs
celui d'un hiver affreux.

Le _tay-foung_ avait embrass un diamtre de deux lieues  peu prs,
et, comme une forte trombe, avait renvers et bris tout ce qu'il
avait trouv sur son passage.

Mais c'est assez parler de dsastres; je reviens  l'poque o le
pauvre Bermigan cessa de vivre, pour nous affliger tous!

Mon habitation prosprait; l'abondance, qui donne le bonheur, rgnait
parmi tous mes colons; la population de _Jala-Jala_ augmentait chaque
jour. Mes Indiens taient heureux; j'tais aim et respect; ils
m'aidaient avec zle dans mes travaux, et ils m'taient aveuglment
soumis. Ce n'tait cependant pas par l'oppression que je les dominais,
mais par l'ascendant et la puissance que donnent la justice et le
bon droit.

Dans des circonstances difficiles o il fallait agir avec nergie
contre eux, c'tait toujours sans armes et par la seule force de ma
volont que j'obtenais leur obissance. Cependant je les btonnais
vigoureusement quelquefois; mais c'tait pour leur viter de plus
grands malheurs. Ces actes de justice excutive n'avaient lieu que
dans les grandes runions, les jours de fte, lorsqu'il s'levait
une rixe, quand, les poignards tirs, une lutte sanglante allait
s'engager, qu'ils mconnaissaient l'autorit de leurs chefs et de
mes gardes. Dans de pareils moments on venait  la hte me prvenir;
je prenais une canne, et je me rendais au lieu de la runion: c'tait
gnralement l o se livraient les combats de coqs.

Je me prcipitais au milieu de la foule, et je frappais  tort
et  travers sur tous ceux qui se trouvaient  la longueur de ma
canne. C'tait alors une panique, un sauve qui peut gnral. Chacun
allait se cacher dans son coin, et ne reparaissait qu'aprs que les
esprits, devenus plus calmes, taient tout  fait pacifiques.

Ils prenaient avec gaiet ces sortes d'excutions, et ne manquaient
jamais de raconter quelque accident burlesque occasionn par leur
fuite prcipite. Ils disaient hautement: Nous tions tous coupables,
les uns de vouloir se battre, les autres de les regarder. Le matre
a bien fait de ne mnager personne.

D'autres fois, c'tait un brave, un vaillant qui, le poignard
dgan, se promenait au milieu de ses compatriotes et les menaait
tous. Personne n'osait l'approcher, parce qu'on savait qu'il aurait
fait usage de son arme. On venait me prvenir, et, sans armes, sans
canne, je me prsentais devant lui: d'une voix ferme je lui ordonnais
de me remettre son poignard, de se rendre  la prison pour tre mis
au bloc. Jamais ces hommes, qui dans de tels moments sont la terreur
de leurs semblables, ne manquaient de m'obir. Le lendemain, je les
faisais comparatre devant moi, et, aprs une rprimande, je leur
rendais leur poignard et leur libert.

J'avais rendu de grands services au gouvernement espagnol par la
guerre incessante que je faisais aux bandits, et, je puis dire que,
parmi ces derniers, je jouissais d'une vritable vnration.

Ils me considraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi
brave, incapable d'aucune lchet envers eux, leur faisant loyalement
la guerre; et le caractre indien m'tait si bien connu que je ne
craignais pas qu'ils me tendissent aucune embche et m'attaquassent
en tratres.

J'en tais si convaincu, que, dans mon habitation, jamais je ne me
faisais accompagner ni de nuit ni de jour.

Je parcourais sans crainte les forts, les montagnes, et souvent mme
je traitais avec mes honntes bandits de puissance  puissance, ne
ddaignant point les invitations qu'ils me faisaient quelquefois pour
me rendre dans un lieu o, sans crainte de surprise, ils pouvaient
me consulter ou invoquer mon appui.

Ces sortes de rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, dans des
lieux solitaires.

De leur part comme de la mienne, la parole donne de ne pas se nuire
tait toujours religieusement observe.

Dans ces entretiens nocturnes et sans tmoins, je ramenais souvent
 la vie paisible des hommes gars, et qu'une jeunesse turbulente
avait jets dans une srie de crimes que les lois auraient punis par
le dernier chtiment.

Quelquefois aussi j'chouais dans mes tentatives, lorsque surtout
j'avais affaire  ces caractres fiers et indomptables comme il s'en
trouve chez l'homme qui n'a jamais eu que la nature pour guide.

Un jour, entre autres, je reus une lettre d'un mtis, grand coupable
qui frquentait une province voisine de la lagune.

Il me disait qu'il voulait me voir, et me priait de venir seul, au
milieu de la nuit, dans un lieu sauvage qu'il me dsignait, o lui
aussi se rendrait seul.

Je ne balanai pas  aller au rendez-vous.

Je l'y trouvai comme il me l'avait promis.

Il me dit qu'il dsirait changer de conduite et venir demeurer sur
mon habitation. [ERROR: unhandled comment start] = ma plantation -->

Il ajoutait qu'il n'avait jamais commis de crime contre les Espagnols,
mais seulement contre les Indiens et les mtis.

Il m'tait impossible de le recevoir sans me compromettre.

Je lui proposai de le placer chez un moine: l il serait rest cach
pendant quelques annes, aprs lesquelles, ses crimes tant oublis,
il pourrait rentrer dans la socit.

Aprs avoir rflchi un instant, il me dit:

Non, ce serait perdre ma libert. Pour vivre en esclave, j'aime
mieux mourir.

Je lui proposai alors de se rendre  _Tapuzi_, endroit o les bandits
trop poursuivis pouvaient se cacher impunment. (J'aurai bientt
occasion de parler de ce village.)

Mon mtis fit un geste, et me dit encore:

Non; la personne que je voudrais emmener avec moi n'y viendrait
pas. Vous ne pouvez rien faire pour moi, adieu.

Puis il me donna une poigne de main, et nous nous quittmes.

Peu de jours aprs, une cabane dans laquelle il se trouvait, prs de
Manille, fut cerne par une compagnie de troupes de ligne.

Le bandit fit d'abord sortir les propritaires de la cabane, et
quand il les vit hors de danger, il prit sa carabine et se mit 
faire feu sur les soldats, qui de leur ct ripostrent et tirrent
sur la cabane.

Quand elle fut crible de balles et que l'on vit que le bandit ne
ripostait plus, un soldat s'approcha et mit le feu  la case, tant
on avait peur de le trouver encore vivant!

Ces rendez-vous nocturnes m'ayant amen  parler de _Tapuzi_, je
ne puis m'empcher de consacrer quelques lignes  cette singulire
retraite, o des hommes proscrits par la loi vivent dans un accord
si rare et une union si parfaite.

_Tapuzi_ [35], qui en langue tagale veut dire bout du monde, est
un petit village situ dans l'intrieur des montagnes,  vingt-cinq
lieues  peu prs de _Jala-Jala_.

Il a t form par des bandits et des chapps de galres qui vivent
librement, se gouvernent eux-mmes, et sont entirement  l'abri,
par la position inaccessible qu'ils occupent, de toutes les poursuites
que pourrait ordonner contre eux le gouvernement espagnol.

J'avais souvent entendu parler de ce singulier village; mais je
n'avais jamais pu rencontrer une personne qui l'et visit, et qui pt,
par consquent, me donner des dtails positifs.

Je me dcidai un jour  faire moi-mme le voyage. Je ne communiquai
mon projet qu' mon lieutenant, qui me dit:

Matre, je trouverai sans doute l quelques-uns de mes anciens
camarades, et ainsi nous n'aurons rien  craindre.

Nous partmes au nombre de trois, prtextant un autre voyage que
celui que j'entreprenais.

Nous marchmes pendant deux jours au milieu des montagnes par des
routes presque impraticables.

Le troisime, nous arrivmes  un torrent dont le lit tait encombr
d'normes blocs de pierre.

Les bords, loigns l'un de l'autre d'une vingtaine de pas, s'levaient
perpendiculairement comme deux hautes murailles dont le sommet,
 environ mille mtres d'lvation, se rapprochait sensiblement,
et ne laissait qu'une faible ouverture par o passaient quelques
rayons de lumire qui pouvaient  peine clairer la partie o nous
cheminions en sautant d'un bloc de pierre  l'autre.

Cette gorge, ou ce ravin, tait la seule route par laquelle on pouvait
arriver  _Tapuzi_: c'tait le rempart naturel et inexpugnable qui
dfendait le village contre l'invasion des sbires espagnols.

Mon lieutenant venait de me dire:

Regardez, matre, au-dessus de votre tte: les habitants de
_Tapuzi_ connaissent seuls les sentiers qui conduisent au sommet des
montagnes. Sur toute la longueur du ravin, ils ont plac d'normes
pierres qu'ils n'ont qu' pousser pour les prcipiter sur ceux qui
voudraient venir les attaquer; une arme entire ne pourrait pas
pntrer chez eux s'ils voulaient s'y opposer.

Je vis effectivement que nous nous trouvions dans une position qui
n'avait rien de rassurant, et que, si les _Tapuziens_ nous prenaient
pour des ennemis, nous ne pouvions leur opposer aucune dfense. Mais
nous tions engags; il n'y avait pas moyen de reculer, et il fallait
poursuivre jusqu' _Tapuzi_.

Nous avions march plus d'une grande heure dans cette gorge, lorsqu'un
norme bloc de rocher vint, en tombant perpendiculairement, se briser
en clats  une vingtaine de pas devant nous: c'tait un avertissement.

Nous nous arrtmes, et dposmes nos armes  terre. Peut-tre un
bloc pareil  celui qui venait de tomber devant nous tait-il suspendu
au-dessus de nos ttes, prt  nous craser...

Un cri se fit entendre devant nous. Je dis  mon lieutenant de
s'avancer seul, sans armes, dans la direction d'o il tait parti.

Quelques minutes aprs, il revint accompagn de deux Indiens qui,
assurs par lui de mes intentions toutes pacifiques  leur gard,
venaient nous chercher pour nous conduire au village.

Avec cette escorte nous n'avions plus rien  craindre. Nous fmes
gaiement le reste de la route jusqu' l'endroit o finissait l'espce
d'entonnoir dans lequel nous marchions.

A cette hauteur, une plaine de quelques milles de circonfrence se
trouvait encaisse par de hautes montagnes.

Le lieu que nous parcourions tait encombr d'immenses blocs de
rochers superposs les uns aux autres.

Derrire surgissait une montagne abrupte, menaante, sans aucun vestige
de vgtation, reprsentant assez bien une vieille forteresse d'Europe
qu'une puissance magique avait leve au milieu des hautes montagnes
qui la dominaient.

D'un coup d'oeil, j'avais embrass l'ensemble du site que nous
traversions tout en rflchissant aux immenses varits qu'offre
la nature.

Tout  coup l'objet tant dsir de mon voyage, le village de _Tapuzi_,
se prsenta  mes regards.

Situ  l'extrmit de la plaine, il est compos d'une soixantaine
de maisons en paille, en tout semblables  celles des Indiens.

Les habitants taient aux fentres pour voir notre arrive.

Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou _matanda-sanayon_ [36].

C'tait un beau vieillard qui, d'aprs son visage, paraissait approcher
de quatre-vingts ans. Il nous salua avec affabilit, et s'adressant
 moi, il me dit:

Comment tes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosit? ou les
lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher
un refuge parmi nous? S'il en est ainsi, soyez le bien venu, vous
trouverez ici des frres.

Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je
suis votre voisin, le seigneur de _Jala-Jala_; je viens vous voir,
vous offrir mon amiti et vous demander la vtre.

Au nom de _Jala-Jala_, le vieillard fit un mouvement de surprise;
puis il me dit:

Il y a longtemps que j'ai entendu parler de vous comme d'un agent du
gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j'ai entendu dire
aussi que vous remplissiez votre mission avec bont, et que souvent
vous tiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.

Aprs cette premire reconnaissance, on nous fit servir du lait et
des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer
librement avec moi.

Il y a bien des annes, me dit-il,  une poque que je ne sais pas
fixer, quelques hommes vinrent habiter _Tapuzi_. La tranquillit
et la scurit dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par
d'autres qui cherchaient  se soustraire  la punition de quelques
fautes qu'ils avaient commises. On vit bientt arriver des pres de
famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premires
bases du petit gouvernement que vous voyez.

Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de
patates ou de mas, et la chasse, nous suffisent; celui qui possde
donne  celui qui n'a pas. Presque tous nos vtements sont fils
et tisss par nos femmes; l'_abaca_ [37] de la fort fournit le
fil ncessaire; nous ne connaissons pas l'argent, nous n'en avons
pas besoin.

Ici, point d'ambition; chacun est sr de ne pas souffrir de la faim.

De temps en temps, il nous arrive des trangers. S'ils veulent se
soumettre  nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours
d'preuves pour se dcider. Aprs ces quinze jours, ils sont libres
de se retirer, ou faire partie de notre famille.

Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand chtiment que
nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a
commis une grande faute.

Nous n'avons point oubli la religion de nos pres, et Dieu sans doute
me pardonnera mes premires fautes en faveur de tout ce que je fais,
depuis tant d'annes, pour son culte et le bien de mes semblables.

Mais, lui dis-je, qui est votre chef? quels sont vos juges et vos
prtres?

C'est moi, dit-il;  moi seul je remplis toutes ces fonctions.

Autrefois, ici on vivait comme de vrais sauvages; j'tais jeune,
robuste, et dvou  tous mes frres.

Leur chef vint  mourir; je fus choisi pour le remplacer.

Je mis alors tous mes soins  ne rien faire qui ne ft juste, et
propre au bonheur de ceux qui se confiaient  moi.

Jusqu'alors on avait fait peu de cas de la religion; j'ai voulu
rappeler  mes semblables qu'ils taient ns chrtiens. J'ai donc
fix une heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je me suis
revtu de tous les attributs d'un ministre de l'vangile.

Je clbre les mariages, je rpands l'eau du baptme sur le front
des nouveau-ns, et j'offre des consolations aux moribonds.

Dans ma jeunesse, j'avais t enfant de choeur: je me suis rappel
les crmonies de l'glise. Si je ne suis pas investi des attributions
ncessaires pour les fonctions que je me suis donnes, je les exerce
avec foi et avec amour; c'est pourquoi j'espre que mes bonnes
intentions me feront pardonner par celui qui est le Matre suprme.

Pendant tout le discours du vieillard, j'avais t dans une admiration
continuelle: j'tais au milieu de gens qui avaient la rputation de
vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins.

Ils taient tout  fait mconnus. C'tait un vritable grand
phalanstre, compos de frres presque tous dignes de ce nom.

J'admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale
et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d'annes.

D'un autre ct, quel exemple que celui d'hommes libres ne pouvant
vivre sans se choisir un chef, un roi pour ainsi dire, et revenant
les uns par les autres  pratiquer le bien et la vertu!

Je fis part  mon vieillard de toutes mes penses, je lui fis mille
loges de sa conduite, et l'assurai que monseigneur l'archevque de
Manille approuverait tous les actes religieux qu'il remplissait dans
un si noble but; je lui offris mme d'intercder prs de l'archevque
pour qu'il lui envoyt un aide et un pasteur.

Mais il me rpondit:

Non, Monsieur, je vous remercie; ne parlez jamais de nous. Assurment,
nous serions heureux d'avoir ici un ministre de l'vangile; mais
bientt, par son influence, nous serions soumis au gouvernement
espagnol.

Il nous faudrait de l'argent pour payer nos contributions,
l'ambition se glisserait parmi nous, et, de libres que nous sommes,
nous deviendrions esclaves et ne serions plus heureux.

Non, encore une fois, ne parlez pas de nous! donnez-m'en votre
parole.

Son raisonnement me semblait si juste, que j'acquiesai  sa
demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges qu'il mritait,
et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrtion la
tranquillit des habitants de son village.

Le soir, nous remes la visite de tous les habitants, particulirement
des femmes et des jeunes filles, qui toutes avaient une curiosit
immodre de voir un blanc.

Pas une des femmes de _Tapuzi_ n'tait jamais sortie de son village
et n'avait presque perdu sa case de vue; il n'tait donc pas tonnant
qu'elles fussent aussi curieuses.

Le lendemain, accompagn du vieillard et de quelques anciens, je fis
le tour de la plaine et visitai les champs de patates douces et de
mas, principaux aliments des habitants.

En arrivant  la partie o j'avais dj remarqu la veille d'normes
blocs de rochers, le vieillard s'arrta, et me dit:

Voyez, _Castilla_ [38],  une poque o les Tapuziens taient sans
religion et vivaient comme des btes sauvages, Dieu les punit.

Regardez toute cette partie de la montagne dgarnie de vgtation:
une nuit, au milieu d'un affreux tremblement de terre, la montagne
se divisa en deux, et une partie vint engloutir la moiti du village,
qui occupait alors tout l'endroit o sont ces normes rochers. Quelques
centaines de pas de plus, tout et t dtruit, il n'et plus exist
une seule personne  _Tapuzi_. Mais une partie de la population ne
fut pas atteinte, et alla s'tablir o est maintenant le village.

Depuis, nous prions Dieu, et vivons de manire  ne pas mriter un
aussi grand chtiment que celui prouv par les malheureuses victimes
de cette terrible nuit.

La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire
du _roi de Tapuzi_, tait pour moi des plus intressantes. Mais il y
avait dj plusieurs jours que j'avais quitt _Jala-Jala_; on devait
tre inquiet de mon absence. Je prvins mon lieutenant de prparer
notre dpart. Nous fmes nos adieux  nos htes.

Deux jours aprs je rentrai chez moi, content de mon voyage et des
bons habitants de _Tapuzi_.

Je trouvai Anna dans une grande inquitude, non-seulement  cause de
mon absence, mais parce que la veille on tait venu me prvenir que
les habitants des deux plus grands bourgs de la province s'taient,
pour ainsi dire, dclar la guerre.

Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque ct,
s'taient rendus sur l'le de Talim.

L, les deux partis en prsence taient sur le point de se livrer
bataille; dj dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes.

Cette nouvelle avait effray Anna.

Elle savait que je n'tais pas homme  attendre tranquillement chez moi
le rsultat du combat; elle me voyait dj, avec mes dix gardes, engag
au plus fort de la mle, et victime peut-tre de mon dvouement.

Je la rassurai, comme je le faisais toujours, en lui promettant d'tre
prudent et de ne pas l'oublier; mais il n'y avait pas un moment
 perdre; il fallait,  tout prix, faire cesser une collision qui
aurait sans doute caus la mort de bien des hommes.

Mais que faire avec mes dix gardes? Pouvais-je prtendre imposer ma
volont  toute cette multitude? videmment non. Vouloir agir par
la force, c'tait nous sacrifier tous. Que faire donc? Armer tous
mes Indiens... mais je n'avais pas assez d'embarcations pour les
transporter  Talim. Dans cet embarras, je me dcidai  partir seul
avec mon lieutenant; nous prmes nos armes, et nous embarqumes dans
une petite pirogue que nous conduismes nous-mmes.

A peine tions-nous arrivs vers la plage,  la porte de la voix,
que des Indiens arms nous crirent de ne pas aborder, ou qu'ils
allaient faire feu sur nous.

Sans tenir compte de cette menace, mon lieutenant et moi, quelques
minutes plus tard, sautions rsolument  terre, et  quelques pas
plus loin nous nous trouvmes au milieu des combattants.

Je me dirigeai aussitt vers les chefs:

Malheureux! leur dis-je, que faites-vous? C'est sur vous qui commandez
que retombera toute la svrit des lois.

Il est encore temps: mritez votre pardon, ordonnez  vos hommes
de mettre bas les armes, remettez-moi les vtres vous-mmes;
ou dans quelques minutes je serai  la tte de vos ennemis pour
vous combattre. Obissez, ou vous allez tous tre traits comme
des rebelles.

Ils m'avaient cout avec attention, ils taient  demi vaincus.

Cependant l'un d'eux me rpondit:

Et si vous nous tez nos armes, qui nous rpondra que nos ennemis
ne viendront pas nous attaquer?

--Moi, leur dis-je; je vous en donne ma parole; et s'ils ne
m'obissent pas, comme vous allez le faire, je reviens vers vous,
je vous rends vos armes, et je combattrai  votre tte.

Ces paroles, dites avec un ton d'autorit et de commandement,
produisirent l'effet que j'attendais.

Les chefs, sans rpliquer un mot, vinrent dposer leurs armes 
mes pieds.

Leur exemple fut suivi par tous les combattants, et, en un instant,
un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut
devant moi.

Je dsignai une dizaine d'individus parmi ceux qui venaient de m'obir,
je leur donnai  chacun un fusil, et leur dis:

Je vous confie le dpt de ces armes. Si l'on venait pour s'en
emparer, faites feu sur les agresseurs.

Je fis semblant de prendre leurs noms, et partis de suite pour le
camp oppos, o je trouvai tous les combattants sur pied, prts 
marcher contre leurs ennemis.

Je les arrtai en leur disant:

Plus de combat! vos ennemis sont dsarms. Vous aussi, vous allez
me remettre vos armes, ou vous embarquer de suite dans vos pirogues
pour rejoindre votre village.

Si vous ne m'obissez pas, dans un instant je rendrai les armes 
vos ennemis, et me mettrai  leur tte pour vous combattre. Excutez
ce que je vous ordonne, je vous promets que tout sera oubli.

Il n'y avait pas  balancer. Les Indiens savaient que je ne leur
donnais pas longtemps  rflchir, et que chez moi menace et chtiment
se suivaient de prs.

En quelques minutes, ils s'embarqurent tous dans leurs pirogues.

Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu' ce que
j'eusse  peu prs perdu de vue la petite flottille.

Je retournai alors  l'autre camp, o l'on m'attendait avec impatience;
j'annonai aux Indiens qu'ils n'avaient plus d'ennemis, et qu'ainsi
ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur village.




CHAPITRE XVI.

    Jala-Jala.--Sjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos,
    alcade de Pagsanjan.--Ftes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile
    et lac de Socolme.--Grotte de San-Mato.


Comme on voit, il se passait peu de jours sans que j'eusse de nouveaux
dangers  affronter.

J'en avais pris l'habitude; je me fiais  mon toile, et je triomphais
de toutes mes imprudences.

J'tais aim de mes Indiens, j'tais sr de leur fidlit; aussi
rien ne me cotait lorsqu'il s'agissait de leur rendre un service. Ma
sollicitude n'tait pas seulement acquise aux habitants de _Jala-Jala_;
elle s'tendait sur tous ceux de la province.

Tous les mois j'allais  _Pagsanjan_ pour y voir l'alcade. C'tait
une visite que je nommais _visite du pardon_. Dans les prisons du
chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de dtenus qui
n'avaient commis que des fautes lgres. L'alcade, _don Prudencio de
Santos_, homme honorable et bon, avec lequel j'tais intimement li,
ne pouvait pas leur infliger le chtiment qui lui et paru juste,
et les renvoyer; son ministre l'obligeait  instruire leur procs,
et  les soumettre au jugement des tribunaux.

Ainsi qu'en Europe, la justice n'est gure expditive aux Philippines;
aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des annes
un arrt qui les rendt  la libert.

Ds mon arrive  Pagsanjan, les parents ou les amis des dtenus
me prsentaient des ptitions, et me priaient d'intercder pour
eux. J'examinais les fautes qu'ils avaient commises. Si elles taient
de nature  ne mriter qu'une simple correction, je leur demandais
de se conformer  celle qui me paratrait juste; leur rponse tait
toujours affirmative. Je ngociais alors avec l'alcade; je dbattais
avec lui le chtiment qui serait appliqu  mon client. Lorsque nous
tions d'accord, il envoyait un ordre  la prison; mon Indien signait
un procs-verbal constatant qu'il s'en tait rapport  mon arbitrage;
il recevait la correction que j'avais demande pour lui, et il tait
immdiatement mis en libert.

Le soir, en retournant  mon habitation, je trouvais sur la route tous
ceux qui me devaient la libert; ils m'attendaient pour me remercier,
et me demander ma main  baiser en signe de reconnaissance.

Aprs de pareilles visites, j'avoue que j'prouvais une satisfaction
bien douce, le bonheur que seul peut apprcier celui qui a rendu un
captif  la libert.

Mes Indiens m'taient aveuglment soumis; j'tais si certain de
leur fidlit, je le rpte, que je ne prenais plus contre eux les
prcautions auxquelles je m'tais assujetti la premire anne de ma
demeure  _Jala-Jala_.

Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquitudes,
une partie mme de mes dangers. Et-il t possible de ne pas
l'aimer d'une affection plus touchante que celle qu'on prouve pour
sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur
elle me recevait aprs la moindre absence! La joie et la satisfaction
brillaient sur son visage; ses caresses taient un baume qui dissipait
toutes mes fatigues; et les reproches mme qu'elle me faisait avec
tant de douceur, pour l'inquitude que je lui avais cause, taient
encore pour moi du bonheur.

Je n'avais qu' me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient
continuellement mes Indiens.

Les jours de la fte de ma femme et de la mienne, ils employaient toute
leur intelligence  les clbrer avec le plus de solennit possible.

Ils se divisaient en trois bandes: le _gobernadorcillo_, les vieillards
et les hommes mrs formaient la premire, les femmes maries la
seconde, et la troisime se composait de la troupe joyeuse des jeunes
gens et des jeunes filles.

Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs
et flexibles bambous, entours de guirlandes de verdure et de
fleurs. Le matin, tout le village tait en fte. A neuf heures,
le _gobernadorcillo_ en grande tenue, le pre Miguel dans ses plus
beaux habits, avec un fouet richement orn  la main [39], suivis de
tous les hommes du village, nous faisaient la premire visite.

Le _gobernadorcillo_ nous offrait, au nom d'eux tous, des fleurs et
des fruits. (C'taient les seules choses que je consentais  recevoir.)

Le pre Miguel prononait un long discours pour nous complimenter. Je
faisais servir des rafrachissements, et, except le pre Miguel
qui restait avec nous, tous se retiraient pour cder la place 
leurs femmes.

Elles apportaient une couronne forme de l'assemblage de tous les
bijoux en or qu'elles possdaient: sur de flexibles baguettes de
bambous, chanes, mdailles, bagues, boucles d'oreilles taient
groupes comme par la main d'un habile artiste. Si c'tait Anna que
l'on ftait, la femme du _gobernadorcillo_ plaait sur sa tte cette
couronne improvise; l'tiquette exigeait qu'elle la gardt pendant
toute la dure du discours de compliment et l'offrande des fleurs et
des fruits.

Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes
filles. La plus jolie faisait une seconde reprsentation du
couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagne d'un joueur de
guitare, prsentait l'offrande, et _chantait_ le compliment compos 
l'avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, tait
toujours gracieux et plein de posie, surtout lorsqu'il s'adressait
 ma femme. En voici un chantillon, dont j'ai conserv la traduction:

_Tala_ [40], qui parat le soir sur la montagne, un matin, plus
brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous [41].

C'tait la reine de _Jala-Jala_, plus bienfaisante que _Tala_ de la
montagne, qui ne donne qu'une faible clart au voyageur gar.

C'tait toi, lumire de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligs.

Reine de _Jala-Jala_, tu es pour nous un brillant soleil, et la
pluie du matin qui fait renatre les jeunes plantes que la scheresse
faisait mourir.

Nous sommes  toi, nous t'avons donn nos coeurs: que pouvons-nous
t'offrir? Des fleurs, des fruits; c'est tout ce que tes enfants
possdent.

Aprs le compliment, les plus agiles excutaient des danses
du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il
reprsentait, avec une expression trs-souvent comique, quelque
scne de la vie indienne: c'taient des voyageurs gars et mourant
de faim. L'un d'eux va  la dcouverte. Il aperoit une ruche
d'abeilles. Il fait signe  ses compagnons, pour leur faire part du
bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs
piqres, et ne s'approche qu'avec prcaution. Il runit quelques
broussailles, et y met le feu; il est aveugl par la fume. Lorsqu'il
croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour
dtacher le rayon qui pend  la branche [42]. Mais les abeilles
viennent bourdonner  ses oreilles et l'attaquer de tous cts;
il fait alors les grimaces et les contorsions qui reprsentent la
douleur occasionne par la piqre des abeilles.

Aprs la pantomime, venait un bateleur qui excutait des tours
d'adresse et d'escamotage.

Lorsque les jeux et les danses taient termins, la troupe joyeuse
se retirait, et la fte continuait dans le village. J'avais eu soin
d'y faire prparer une immense table, copieusement servie pour tous
ceux qui voulaient prendre part au repas que j'offrais.

Le reste de la journe se passait en combats de coqs, et la nuit tout
entire en jeux de cartes et de hasard.

_Jala-Jala_ tait en pleine prosprit: des champs immenses de riz,
de cannes  sucre et de caf avaient remplac des forts et des bois
improductifs; de gras pturages taient couverts de nombreux troupeaux,
un beau village  l'indienne occupait le centre des exploitations.

On y voyait toujours rgner l'abondance, l'activit, comme la joie
sur la physionomie de tous les habitants.

Ma maison tait devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui
arrivaient  Manille, et un lieu de convalescence pour bien des
malades qui venaient respirer le bon air de _Jala-Jala_ et y jouir
de tous ses agrments.

L, point de distinctions; tous les hommes taient gaux pour nous,
Franais, Espagnols, Anglais, Amricains: quelle que ft la nation
de ceux qui abordaient  _Jala-Jala_, ils taient reus en frres,
avec toute la cordiale hospitalit que l'on trouvait autrefois dans
nos colonies.

On jouissait d'une libert entire dans ma seigneurie; seulement, celui
qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l'heure des repas;
aux autres heures de la journe, chacun se livrait  ses gots divers.

Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes, les oiseaux,
et faisaient d'amples rcoltes de plantes de toute espce.

Les malades trouvaient les soins assidus d'un mdecin, les attentions
et la socit d'une matresse de maison aimable, spirituelle, et qui se
faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps auprs d'elle.

Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites,
et choisir entre les bois, les montagnes, les cascades, les ruisseaux
et les belles plages du lac.

Les chasseurs,  _Jala-Jala_, taient dans une vritable terre promise;
ils avaient toujours  leur disposition une bonne meute, des Indiens
pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et
les plaines les plus varies, o ils trouvaient abondamment du cerf
et du sanglier.

Ceux qui venaient  _Jala-Jala_ pour y passer les derniers jours du
carme pouvaient y voir une chasse toute particulire, qui offrait
le plus vif intrt aux amateurs.

Cette chasse n'avait lieu qu'une seule fois dans l'anne, le jour du
samedi saint, aprs l'office de la messe.

Les Indiens, gnralement superstitieux, prtendent que ce jour-l les
animaux les plus sauvages se runissent pour fter la rsurrection de
Notre-Seigneur, et qu'ils sont alors d'une si grande douceur qu'ils
se laissent prendre sans se dfendre.

La veille, tout est prpar. Indiens, petits et grands, qui peuvent
manier une lance et gravir la montagne, sont chasseurs ce jour-l. Tous
les chiens du bourg, les roquets comme les mtins, forment la meute
imposante qui doit faire retentir les forts de ses aboiements. Le
cur, prvenu, est pri de s'y prendre de bonne heure pour clbrer
la messe. Enfin, le soir, toute la bande joyeuse, avide de sang et de
carnage, presse surtout de manger de la viande frache, dont elle
est prive depuis quarante jours, prend la route de la montagne,
et va tablir son bivouac sur celle qui domine le bourg. L, chacun
fait son gte comme il l'entend, se couche sur l'herbe tendre, et
dort aussi bien qu'un Sybarite sur de moelleux dredons.

A peine le jour commence-t-il  luire, que tous les chasseurs sont sur
pied. Les yeux fixs sur le presbytre et sur les cases du village,
qui apparaissent au-dessous d'eux comme des cabanes de Lilliputiens,
ils se tourmentent et se dsolent de la paresse du cur et de celle de
leurs femmes, que, dans leur impatience, ils trouvent moins diligentes
qu' l'ordinaire.

Aprs une longue et ennuyeuse attente, un point noir, suivi
de quelques points blancs, descend les degrs du presbytre et se
dirige vers l'glise. C'est le pasteur avec ses sacristains. La joie
se manifeste parmi les chasseurs: ils n'ont plus que quelque quart
d'heure d'attente pour commencer la guerre qu'ils ont dclare aux
habitants des forts. Les femmes, car il n'y a plus d'hommes dans le
village, se rendent  l'glise, ainsi que les habitants de la demeure
du matre. C'est le signal que l'office va commencer; c'est aussi
celui du recueillement et du silence pour les chasseurs. Tous, au mme
instant, tombent  genoux, et adressent leurs prires au Tout-Puissant.

Ce silence, qui a remplac le flux de paroles qui s'changeaient
bruyamment un instant avant; cet immense lac aux eaux paisibles
et argentes; ces belles montagnes couvertes de toute la richesse
d'une vgtation dans un printemps perptuel; ce lever imposant et
majestueux du soleil, encore envelopp des vapeurs de la nuit, ne
projetant de son disque de feu que de faibles rayons, et permettant 
l'oeil de le fixer sans fatigue; ces humbles et modestes cabanes d'o
s'lvent quelques faibles colonnes de fume indiquant la vigilance
de leurs habitants; enfin, ces hommes prosterns au sommet de la
montagne, adressant leurs voeux au Crateur, formaient le tableau le
plus capable d'impressionner l'observateur, et de lui faire adorer
la majest de Dieu. Ce n'est jamais sans motion que le souvenir de
cet imposant spectacle se prsente  ma mmoire.

Aprs la prire, les chasseurs, sans changer d'attitude, portaient
leurs regards sur le clocher d'o devait partir le signal de la fin de
l'office divin. Ds qu'ils apercevaient le sacristain monter l'chelle
pour sonner les cloches, la scne changeait instantanment. Ils
jetaient des cris de joie, auxquels venaient se mler les aboiements
des chiens. Chacun s'emparait de ses armes, et toute la bande prenait
la direction des forts. Ce n'tait pas le moment le moins pittoresque
de la journe: la diversit des costumes et des armes; les pitons,
les cavaliers, des chiens courant de tous cts, formaient un dpart
de chasse bien digne d'tre reprsent par un habile pinceau.

La chasse tait toujours abondante, bien que les habitants des forts,
malgr la croyance des Indiens, ne soient pas plus faciles et plus
doux ce jour-l qu'un autre jour. Malheur si, contre la volont des
chasseurs, on venait  dbusquer un buffle! C'tait alors un sauve
qui peut gnral. Les plus lestes grimpaient sur les arbres; ceux qui
se trouvaient  porte gravissaient, pour jouir du coup d'oeil, sur
la crte des montagnes; des cris partaient de tous cts, surtout si
quelqu'un de la bande se trouvait en danger, ainsi qu'il nous arriva
un jour avec un enfant d'une douzaine d'annes.

Cet enfant nous fit passer un moment mouvant de crainte et d'angoisse:
il tait  cheval; un norme buffle le poursuivait avec un acharnement
incroyable. L'enfant avait mis son cheval au galop, et fuyait de toute
la vitesse de sa monture. De tous cts on lui criait: Sauve-toi,
le _caravao_ approche! Tu es pris: recommande ton me  Dieu.
C'tait aussi au buffle que l'on adressait toutes les menaces et les
imprcations imaginables, comme s'il et t une crature humaine.

Quelques pas seulement sparaient l'ennemi de celui qui allait
tre la victime. Il se fit un moment de silence; l'motion des
spectateurs tait grande: chacun s'attendait  voir les normes
cornes du terrible animal labourer le corps du cheval, puis mettre
en lambeaux le malheureux enfant.

Celui-ci cependant ne perdait pas la tte, et veillait plus qu'on ne
le pensait  sa conservation.

Il avait dirig son cheval vers une partie de la plaine o se trouvait
un arbre sculaire, et en passant dessous, au galop, il s'lance d'un
bond sur une des branches. Il tait sauv. Un hourra gnral, en signe
d'allgresse, fit retentir tous les chos de la montagne. Le cheval,
libre de son cavalier, doubla de vitesse, changea de direction, et,
au lieu de suivre un plan inclin, se dirigea vers la montagne. Le
buffle, poursuivi par les chiens, voyant sa victime lui chapper,
regagna la fort [43].

Une autre fois, j'tais accompagn par des trangers: la chasse ne
fut pas une de celles o les animaux, pleins de mansutude et de
douceur, comme le disent les Indiens, se laissent prendre sans se
dfendre. Nous avions abattu d'assez bonne heure trois cerfs et deux
sangliers. Je dis  mes htes: Mes chiens suivent un sanglier norme;
c'est une bte qui nous mnerait loin. Nous avons assez de venaison;
retournons  l'habitation.

Un Indien qui nous accompagnait, arm seulement de son poignard et
d'une mauvaise lance, me dit:

Matre, je veux avoir ce sanglier; permettez-moi de suivre la chasse.

Bien, lui dis-je, fais ta volont; aujourd'hui libert entire 
tous les chasseurs.

Il partit aussitt pour rejoindre les chiens, et nous rentrmes
 l'habitation.

La journe se passa sans avoir des nouvelles du chasseur. Ce ne fut
qu' huit heures du soir qu'on m'amena, sur un buffle, Indien et
sanglier. Le malheureux tait couvert de sang et de blessures. Il en
avait  la jambe,  la cuisse, au ventre,  la mchoire infrieure;
la main gauche tait littralement broye. Avant de lui adresser
aucune question, je bandai ses plaies. Lorsque j'eus termin, je
l'invitai  me raconter ce qui lui tait arriv. Voici sa rponse:

Matre, faites-moi donner un verre de vin, afin que je ne perde
pas courage.

Aprs avoir aval un petit verre d'eau-de-vie, il commena ainsi
sa narration:

Il tait dj tard lorsque j'ai pu rejoindre le sanglier. Il faisait
tte aux chiens. Je lui portai un coup de lance qui le traversa;
mais le bois de ma lance s'tant bris, il s'est jet sur moi, et m'a
bless au ventre et puis  la cuisse. J'ai voulu reculer: il m'a port
un coup  la jambe, qui m'a fait tomber. C'est alors qu'il m'a frang
le menton, comme vous l'avez vu. Dans ce moment, me voyant perdu sans
rmission, je recommandai mon me  Dieu. Cependant il me vint une
ide: ce fut de lui fourrer la main gauche dans la gueule. Pendant
qu'il la mordait et que j'prouvais d'atroces souffrances, je pus tirer
mon poignard de la main droite. Je lui portai plus de vingt coups
avant de le tuer. Je vous assure qu'il avait la vie dure. Lorsqu'il
fut mort, je croyais bien que j'allais mourir aussi  ct de lui. Je
ne pouvais plus ni marcher, ni remuer; mais heureusement _Sourout_,
qui revenait de la chasse, a entendu les chiens. Il est venu  mon
secours, et m'a ramen dans l'tat o vous me voyez.

Pendant un mois je donnai des soins au malheureux chasseur. J'eus
le bonheur de le gurir de ses blessures, mais non de la guerre
 mort qu'il dclara  ceux qu'il appelait toujours ses ennemis:
les sangliers.

Les chasseurs qui voulaient se livrer  un exercice moins fatigant
faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques,
et pouvaient passer sur les petites les situes entre la terre de
_Jala-Jala_ et l'le de _Talim_.

L, ils faisaient une chasse tout  fait inconnue en Europe, celle
d'normes chauves-souris, espce de vampire connu par les naturalistes
sous le nom de _roussettes_.

Pendant six mois de l'anne,  l'poque de la mousson de l'est,
tous les arbres de ces petites les sont couverts, depuis le sommet
jusqu'aux premires branches, de ces chauves-souris; elles remplacent
le feuillage qu'elles ont entirement dtruit. Enveloppes de leurs
grandes ailes, elles dorment durant le jour, puis, la nuit, partent
en grandes bandes et vont au loin chercher leur pture.

Ds que la mousson de l'ouest remplace celle de l'est, elles
disparaissent pour aller, toujours dans les mmes lieux, s'abriter
du vent sur la cte est de Luon. La mousson change-t-elle? elles
reviennent  leur ancienne demeure.

Aussitt que mes htes mettaient pied  terre sur une de ces les,
la fusillade commenait, et durait jusqu' ce que les chauves-souris,
pouvantes par tant de dtonations et par les cris des blesss rests
accrochs aux branches, partissent en masse.

Elles tourbillonnaient pendant quelque temps comme un gros nuage
au-dessus de leur demeure, imitaient parfaitement les Furies
reprsentes dans certaines gravures qui figurent les enfers, et
allaient ensuite  une faible distance s'abattre sur les arbres d'une
petite le voisine.

Si les chasseurs n'taient pas fatigus du carnage, ils pouvaient
aller les rejoindre et le recommencer; mais presque toujours il y
avait assez de victimes, et l'on s'occupait alors  les ramasser sous
les arbres d'o elles avaient t abattues.

La chasse aux chauves-souris termine, on s'amusait  poursuivre et
 tirer des _iguanas_, grande espce de lzard de cinq  six pieds
de long, qui habite dans les rochers sur le bord du lac.

Fatigus de tirer sans avoir eu besoin d'adresse, les chasseurs se
rembarquaient dans les pirogues, et jouissaient encore d'un autre
amusement: c'tait de tirer les aigles qui venaient planer au-dessus
de leur tte.

Mais ici il fallait de l'adresse et beaucoup de justesse de coup
d'oeil, car presque toujours ce n'tait qu'avec une balle qu'on
pouvait atteindre ces normes oiseaux de proie.

On rentrait ensuite  l'habitation avec les embarcations pleines de
gibier, et chacun avait quelques prouesses  raconter.

L'_iguana_ et la chauve-souris ont une chair savoureuse et dlicate;
mais quant au got, tout gt dans notre imagination, comme on va
le voir.

Aprs une de ces grandes chasses aux petites les, un jeune Amricain
me dit que ses amis et lui dsiraient goter de l'_iguana_ et de
la _chauve-souris_.

Les croyant tous d'accord, je commandai  mon matre d'htel un carik
d'_iguana_ et un ragot de _chauve-souris_.

Au dner, on commena par le carik; tous en mangeaient de bon apptit,
lorsque je dis  l'un d'eux:

Vous voyez que l'_iguana_ est une chair d'un got dlicat?

A ce mot d'_iguana_, tous mes htes changrent de couleur, et chacun,
par un mouvement subit, repoussa son assiette sans pouvoir avaler
le morceau qu'il avait dans la bouche; il fallut faire disparatre
l'_iguana_ et la _chauve-souris_ pour qu'ils pussent continuer
leur repas.

Lorsque je le pouvais, j'accompagnais mes htes: alors la chasse tait
toujours abondante et remplie d'intrt, parce que j'avais soin de
les conduire dans des lieux giboyeux et pittoresques.

Je les menais quelquefois  l'le de _Socolme_, beaucoup plus curieuse
encore que les les aux chauves-souris.

_Socolme_ est un lac circulaire, d'une lieue de circonfrence, au
milieu du grand lac, dont il est spar par un cordon de terre, ou,
pour mieux dire, par une montagne d'un trs-petit diamtre  la base,
et dont le sommet se termine en arte, et presque perpendiculairement
 plus de cinq cents mtres au-dessus des eaux. Les deux versants sont
compltement couverts de grands arbres d'une belle vgtation. C'est
sur le ct du petit lac, o les Indiens ne vont jamais, de crainte
des camans, que vont nicher presque tous les oiseaux aquatiques
du grand lac. Chaque arbre, blanchi depuis le haut jusqu'en bas par
la fiente qu'ils y dposent, est couvert de nids remplis d'oeufs et
d'oiseaux de tous les ges...

Un jour, accompagn de mon frre et de M. Hamilton Lindsay [44], aussi
intrpide explorateur que nous l'tions nous-mmes, nous partmes de
l'habitation, avec l'intention de faire passer une lgre pirogue
par-dessus la montagne de _Socolme,_ et de nous en servir pour une
promenade sur le lac. Aprs bien des difficults, avec l'aide de
quelques Indiens, nous parvnmes  mettre notre projet  excution.

Nous tions les premiers touristes qui s'aventuraient sur le lac
de _Socolme_. Les Indiens qui nous avaient accompagns refusrent
de s'embarquer avec nous; ils s'arrtrent sur la rive, et l ils
employrent toute leur loquence pour nous faire abandonner notre
projet.

Vous allez, nous dirent-ils, inutilement vous exposer  un grand
danger, contre lequel vous n'avez aucun moyen de dfense; car vous
verrez bientt surgir du fond des eaux des milliers de camans qui
viendront vous attaquer: et qu'opposerez-vous  ces invulnrables
ennemis, contre qui vos balles sont inoffensives? Croyez-vous leur
chapper par la fuite? Dtrompez-vous. Dans leur lment ils vont
plus vite que votre pirogue: ds qu'ils l'auront atteinte, ils la
feront chavirer avec plus de facilit que vous n'avez  la conduire,
et c'est alors que commencera un horrible carnage, dont pas un de
vous ne pourra chapper.

Leur raisonnement n'tait pas dpourvu de bon sens; et certainement
c'tait une imprudence de s'embarquer dans une faible pirogue pour
faire une promenade sur un lac peupl d'une grande quantit de camans,
d'autant plus  redouter que difficilement ce lac pouvait fournir
une assez grande quantit de poissons pour assouvir leur voracit,
et que, presss par la faim, ils taient plus  craindre.

Mais le danger et les difficults ne nous faisaient jamais reculer,
comme on l'a dj vu; ainsi, sans tenir compte du pronostic de mes
prudents Indiens, pendant leur long discours nous avions fait nos
prparatifs, et nous tions entrs dans notre pirogue.

A peine se fut-elle loigne de quelques toises de la rive, qu'une
certaine motion s'empara de nous tous; elle tait, sans aucun doute,
autant l'effet de l'attente du danger, que produite par l'aspect du
site qui se droulait  notre vue.

Nous tions au fond d'un gouffre entour de hautes et abruptes
montagnes, entirement couvertes d'une paisse vgtation.

Partout elles forment une barrire qui nous paraissait
infranchissable. L'ombre qu'elles projetaient sur l'eau au fond de
ce gouffre produisait une demi-obscurit qui, jointe au silence qui
rgnait alors dans cette solitude, lui donnait un aspect lugubre et
mlancolique. Involontairement nous tions tous vivement impressionns,
et absorbs dans un profond recueillement qui nous empchait de nous
communiquer nos observations.

Notre pirogue continuait cependant  s'loigner du lieu du dpart;
elle glissait lgrement sur cette nappe liquide, jamais agite par
les vents les plus imptueux, et qui ne reoit les rayons du soleil
que lorsqu'il est entirement  son znith.

Le silence o nous tions tous plongs fut tout  coup interrompu
par l'apparition d'un caman. Il leva sa hideuse tte au-dessus de
l'eau, ouvrit une norme gueule, comme s'il et voulu nous menacer,
et se diriger vers nous.

Le moment tait venu. Le grand drame annonc par nos Indiens allait
se raliser, ou toutes nos craintes se dissiper; il n'y avait pas un
instant  perdre. Il fallait prendre un parti, et fuir au plus vite
l'ennemi plutt que de s'exposer  son attaque.

C'est moi qui dirigeais la pirogue. Je fis tous mes efforts pour
l'loigner du danger et la conduire  terre; mais l'animal amphibie
s'avanait avec une si grande rapidit qu'il tait sur le point de
nous atteindre, lorsque Lindsay,  tout hasard, dchargea contre lui
son arme.

L'effet produit par la dtonation fut prodigieux, et comme par
enchantement dissipa toutes nos apprhensions. Il rompit, de la manire
la plus clatante, le silence qui avait rgn jusqu'alors. Le caman
effray rentra au fond des eaux; un nombre incalculable d'chos,
semblables au bruit qu'aurait produit un feu de tirailleurs, se
rptrent jusqu'au sommet des montagnes, et une nue de cormorans
sortit de tous les arbres en jetant des cris perants auxquels vinrent
s'unir les clameurs d'allgresse des Indiens, qui de la rive avaient
remarqu l'pouvante et la fuite de l'ennemi qu'ils redoutaient tant.

Entirement rassurs, nous continumes paisiblement notre promenade. De
temps  autre, quelques camans reparaissaient; mais le bruit de nos
armes les faisait rentrer dans leur demeure.

Nous nous approchmes des grands arbres dont les branches s'tendaient
sur le lac; elles taient couvertes de nids remplis d'oeufs, et d'une
si grande quantit de jeunes oiseaux, que nous aurions pu en charger
plusieurs pirogues comme celle o nous tions.

Les cormorans, effrays par le bruit de nos armes, tourbillonnaient
continuellement comme un gros image au-dessus de nous, sans vouloir
s'loigner du lieu o sans doute les retenait leur sollicitude
maternelle.

Aprs avoir fait entirement le tour du lac, nous arrivmes au lieu
du dpart, o nous attendaient les Indiens pour nous aider  faire
franchir la montagne une seconde fois  notre pirogue.

Nous ne voulmes cependant point terminer cette promenade sans faire
quelque chose pour la science; ainsi nous mesurmes la circonfrence
du lac, qui est  peu prs de 4 kilomtres. Nous ne pmes pas mesurer
la plus grande profondeur vers le milieu; mais  quelques toises de
la rive nous trouvmes partout qu'elle tait de 180 pieds. Il est 
remarquer que, dans aucune partie du grand lac de _Bay_, on ne trouve
une profondeur qui dpasse 75 pieds.

De _Socolme_ je conduisais aussi mes htes  _Los Banos_, au pied d'une
haute montagne de plusieurs mille mtres d'lvation, d'o jaillissent
de belles sources d'eau bouillante qui vont se jeter dans le lac,
et, se mlant  ses eaux, forment des bains naturels  toutes les
tempratures que l'on peut dsirer.

L aussi, sur les collines, la chasse tait abondante et facile. De
nombreux pigeons ramiers et de belles colombes, perchs sur de grands
arbres, attendaient sans mfiance les chasseurs, qui ne revenaient
jamais des bains sans avoir rempli leurs carniers.

Je leur donnais aussi quelquefois le spectacle imposant d'une chasse
au buffle; mais, depuis le malheur arriv  l'infortun Ocampo, je ne
permettais plus  aucun tranger de prendre part  ses dangers. Placs
sur des arbres ou sur la crte d'une montagne, ils jouissaient du
coup d'oeil en pleine scurit.

Les jours de repos, nous allions, dans les bois voisins des champs
cultivs, faire la guerre aux singes, les plus grands ennemis de
nos moissons.

Aussitt qu'un petit chien dress  cette chasse nous avertissait par
ses aboiements que des maraudeurs taient en vue, nous nous rendions
sur les lieux, et la fusillade commenait.

L'pouvante se mettait dans la petite famille. Chacun se cachait dans
son arbre, et, du mieux qu'il pouvait, devenait invisible.

Mais le petit chien ne quittait pas le pied de l'arbre. Nous tournions
tout autour, et finissions toujours par dcouvrir celui qui s'y tait
blotti. La fusillade recommenait, alors jusqu' ce qu'il ft tomb.

Enfin, quand nous avions fait plusieurs victimes, je les envoyais
pendre  des fourches patibulaires autour des champs de canne  sucre,
pour pouvanter ceux qui s'taient chapps.

Seulement, le plus gros tait toujours port au pre Miguel, mon bon
cur, pour lequel un ragot de singe tait un vrai rgal.

Quelquefois, c'tait  plusieurs jours de marche de _Jala-Jala_ que
je conduisais mes htes, pour leur faire voir des sites admirables,
des cascades, des grottes, ou ces merveilles de vgtation que produit
la fconde nature des Philippines.

Un jour, M. Hamilton Lindsay, le plus intrpide voyageur que j'aie
connu, le mme qui m'avait accompagn sur le lac de _Socolme_,
me proposa une partie pour la grotte de _San-Mato_, grotte que
plusieurs voyageurs et moi-mme avions visite plus d'une fois, mais
toujours d'une manire si incomplte que nous n'en avions explor
qu'une faible partie.

Cette proposition tait trop dans mes gots pour ne pas l'accepter
avec empressement; mais, cette fois, je ne voulus pas revenir de cette
expdition comme des prcdentes, c'est--dire sans avoir fait toutes
les tentatives possibles pour la parcourir dans toute son tendue.

Lindsay, un mdecin que je m'abstiens de nommer et mon frre prirent,
avec moi, la rsolution de vrifier si tout ce que nous disaient
les Indiens de cette grotte avait quelque vraisemblance, ou bien si,
comme je l'avais si souvent prouv, leur esprit potique n'inventait
pas des merveilles qui n'avaient jamais exist.

Leurs vieilles traditions donnaient  ce souterrain une tendue
immense: on y voyait, disaient-ils, des palais feriques auxquels
rien ne pouvait tre compar et qui servaient de rsidence  des
tres fantastiques.

Bien rsolus de voir par nous-mmes toutes ces merveilles, nous
partmes pour _San-Mato_, emmenant avec nous un Indien muni d'un
pic et d'une pioche, pour nous frayer passage, si nous avions quoique
chance de prolonger notre promenade souterraine au del de la limite
que tous, dj, nous connaissions.

Nous emportmes aussi une bonne provision de flambeaux, ncessaire
pour mettre notre projet  excution.

Nous arrivmes de bonne heure  _San-Mato_, et nous passmes le reste
de la journe  visiter d'admirables sites qui avoisinent le bourg.

Nous descendmes aussi dans le lit d'un torrent qui prend sa source
dans les montagnes et passe dans le nord du bourg; nous y vmes
plusieurs Indiens et Indiennes occups  laver les sables pour en
extraire la poudre d'or. Le produit qu'ils retirent journellement de
ce travail, auquel ils se livrent trois ou quatre heures par jour,
varie depuis un franc, deux francs, jusqu' huit ou dix; c'est selon
la plus ou moins heureuse veine que le hasard leur fait dcouvrir.

Cette industrie, la culture des terres doues d'une fcondit sans
gale, les bois de construction dont abondent les montagnes voisines,
voil toute la richesse des habitants, qui, gnralement, vivent dans
l'abondance et la prosprit.

Le lendemain,  l'aube du jour, nous cheminions vers la grotte,
loigne du bourg de deux heures de marche.

La route, qui d'abord serpente au milieu de belles plantations de
riz et de btel, encadre elle-mme dans une superbe vgtation,
est d'un facile parcours; mais,  la moiti de son trajet, tout 
coup elle devient dangereuse et difficile.

On laisse alors les champs cultivs pour suivre les bords de la
rivire. Elle coule au milieu de montagnes de peu d'lvation, et
forme tant de circuits et de dtours, qu'il faut,  chaque instant,
la traverser presque  la nage d'un bord  l'autre pour profiter de
petits sentiers qui se trouvent sur la berge.

Jusqu' une faible distance de la grotte, rien ne vient rompre la
monotonie de ces sites agrestes.

On marche au milieu d'une gorge o de tous cts la vue est limite
par des rochers et un rideau de verdure form par les arbustes qui
boisent les collines.

Mais,  un fort dtour que fait la rivire, l'oeil est tout  coup
bloui en face d'un panorama qui se droule avec une lente et ferique
magnificence.

Figurez-vous un torrent au pied de deux immenses montagnes de
forme pyramidale, toutes deux entirement semblables, et de la mme
lvation!

L'intervalle qui les spare permet  la vue de se porter au loin,
et de dcouvrir le fond d'un tableau impossible  dcrire.

Entre les deux gantes la rivire s'est ouvert une issue, et l, sous
vos pieds, vous la voyez se prcipiter au milieu d'cueils forms
par d'normes blocs de marbre blanc; l'eau, limpide et brillante,
se joue au milieu de tous les obstacles qui gnent son cours; parfois
elle forme une bruyante cascade, puis disparat  la base d'un norme
rocher, pour reparatre bientt cumeuse et bouillonnante, comme si
une force surnaturelle la faisait surgir des entrailles de la terre.

Plus loin, formant une suite continue de petites cascades, elle
coule en large nappe argente sur un lit de marbre blanc et brillant
comme l'albtre, pour retomber sur d'autres, d'une blancheur non
moins clatante. Enfin, aprs avoir franchi tous les cueils, elle
coule paisiblement dans un lit plus modeste, et o vient se reflter
l'admirable vgtation qui pousse sur ses bords.

C'est dans la montagne situe sur la rive droite que se trouve la
fameuse grotte.

On traverse la rivire en sautant d'un bloc de marbre  l'autre;
ensuite, aprs avoir gravi une pente ardue pendant l'espace de deux
cents mtres, on se trouve  l'entre de cette grotte, o, pas  pas,
je vais conduire mon lecteur.

Cette entre, d'une forme presque rgulire, reprsente assez bien
le portique d'une glise en plein cintre, garni de festons verdoyants
dont les plantes rampantes et des lianes font les frais.

A peine en a-t-on franchi le seuil, que l'on se trouve dans un large
et spacieux vestibule, tout tapiss de stalactites d'une couleur
jauntre; c'est l qu'une nue de chauves-souris, effrayes par la
lumire des flambeaux, prend son vol pour se prcipiter au dehors.

Pendant une centaine de pas, en se dirigeant dans l'intrieur, la
vote continue trs-leve, et la galerie spacieuse; mais tout  coup
l'une s'affaisse, et l'autre se rtrcit, ne laissant plus d'issue
que celle ncessaire  un seul homme, oblig encore de se traner sur
les mains et les genoux pour franchir, dans cette pnible position,
 peu prs une centaine de mtres.

Ensuite la galerie s'largit de nouveau, et la vote s'lve de
plusieurs toises; mais bientt il faut surmonter un nouvel obstacle, il
faut gravir une espce de muraille de deux  trois mtres d'lvation.

Immdiatement au del se trouve le lieu le plus dangereux du
souterrain: l, deux normes prcipices, la bouche bante, au ras du
sol, sont prts  engloutir l'imprudent qui, arm de son flambeau,
ne marcherait pas avec prcaution dans cet obscur labyrinthe.

Des pierres lances dans ces gouffres attestent, par le bruit sourd
qu'elles font en arrivant au fond, une profondeur de plusieurs
centaines de mtres.

Ensuite la galerie, large et spacieuse, se continue, sans rien offrir
de remarquable, jusqu'au lieu o s'taient arrtes les recherches
faites jusqu'alors.

L, elle parat se terminer par une espce de rotonde entoure de
stalactites de diverses formes, qui, dans un endroit, reprsentent
un vritable dme soutenu par des colonnes.

Ce dme recouvre un petit lac d'o continuellement s'lance un ruisseau
qui va se perdre dans les prcipices dont j'ai parl.

C'est dans cette partie que nous nous livrmes  de srieuses
investigations, cherchant  nous assurer s'il tait possible de
prolonger notre promenade souterraine.

Nous plongemes  plusieurs reprises dans le lac, sans rien dcouvrir
qui pt favoriser nos dsirs; nous nous dirigemes alors vers la
droite, examinant,  la lumire de nos flambeaux, les moindres petits
enfoncements que nous apercevions sur les parois de la galerie.

Aprs bien des recherches infructueuses, nous dcouvrmes enfin une
crevasse par laquelle  peine pouvait-on passer le bras.

En y introduisant un flambeau, quelle ne fut point notre surprise d'y
entrevoir un grand vide tout tapiss de brillants cristaux! Cette
dcouverte nous donna un vif dsir d'examiner de plus prs ce que
nous voyions si imparfaitement.

L'Indien, avec son pic, se mit  l'oeuvre pour agrandir l'ouverture,
par laquelle nous esprions nous introduire. Il travaillait lentement
et  petits coups, pour viter un boulement qui non-seulement et
pu dtruire nos esprances, mais aussi occasionner une catastrophe.

Cette vote de rochers suspendue au-dessus de nos ttes pouvait nous
engloutir, et, comme on va le voir, les prcautions que nous prenions
n'taient point inutiles.

Au moment o nos esprances allaient se raliser, et que dj
l'ouverture tait assez grande pour nous donner passage, tout  coup,
au-dessus de nous, il se fit un bruissement sourd et prolong qui
nous glaa d'effroi.

La vote s'tait branle, et menaait de s'affaisser sur nous.

Pendant un court instant, qui cependant nous parut bien long, nous
fmes terrifis; notre Indien lui-mme, immobile comme une statue,
tait rest la main appuye sur le manche de son pic, dans la mme
position o il se trouvait en donnant le dernier coup.

Aprs un instant de silence solennel, revenus un peu de notre peur,
nous examinmes le danger que nous venions de courir.

Au-dessus de nos ttes, une longue et large crevasse serpentait la
vote sur une longueur de plusieurs mtres; vers la paroi o elle
allait aboutir, un norme rocher qui, s'en tant spar, avait t
arrt dans sa chute par un hasard providentiel; la tte du pic,
dont la pointe tait fortement fixe sur un sol solide, lui avait
servi de point d'appui, et ce chanceux arc-boutant le tenait suspendu
au-dessus de l'ouverture que nous venions de pratiquer.

Aprs nous tre assurs, avec bien des prcautions, que le pic et
le rocher offraient une certaine solidit, comme de vritables fous
habitus  vaincre toute espce d'obstacles et de difficults, nous
nous dcidmes  nous glisser un  un dans cette prilleuse ouverture.

Le docteur, qui jusqu'alors avait gard un morne silence, aussitt
qu'il connut notre dcision fut pris d'une si grande frayeur, que
la voix lui revint pour se lamenter et nous prier de le conduire
au dehors.

Comme si tout  coup il avait t pris d'un vertige, d'une voix
saccade il nous disait que la respiration lui manquait, qu'il se
sentait touffer, et que son coeur battait avec une si grande force,
que, s'il restait plus longtemps au milieu des dangers que nous
courions, il allait mourir de la rupture d'un anvrisme.

Il offrait tout ce qu'il possdait  celui qui lui sauverait la vie;
il suppliait  mains jointes notre Indien de ne pas l'abandonner,
et de lui servir de guide.

Nous emes piti de cette panique, et permmes  l'Indien d'acquiescer
 sa prire.

Aussitt que ce dernier fut revenu, et que nous emes la certitude que
pendant son absence le rocher, cause de notre frayeur momentane,
tait rest immobile, nous mmes notre projet  excution, et,
comme des serpents, un  un nous nous glissmes par cette dangereuse
ouverture,  peine suffisante pour la grosseur de nos corps.

Nous ne pensmes bientt plus au danger que nous courions, ni 
l'imprudence que nous venions de commettre, et toute notre attention
se fixa sur ce qui s'offrait  nos regards.

Nous nous trouvions au milieu d'un immense salon, d'un aspect tout
 fait ferique.

A la lumire de nos flambeaux, la vote, le sol et les murailles
tincelaient et brillaient comme s'ils eussent t recouverts de
cristaux de roche de la plus admirable transparence.

Dans quelques endroits, la main de l'homme paraissait avoir prsid
 l'ornementation de ce palais enchant. De nombreuses stalactites
et stalagmites, aussi diaphanes que l'eau limpide qui vient de
se congeler, affectaient les formes les plus bizarres; elles
reprsentaient de brillantes draperies, des ranges de colonnes,
des lustres et des candlabres.

A une extrmit, adoss  la muraille, on voyait un autel avec ses
degrs, qui paraissait attendre le pasteur pour y clbrer l'office
divin.

Il serait impossible  ma plume de reprsenter tout ce qui nous
transportait d'admiration.

Nous croyions vritablement nous trouver dans un palais des _Mille
et une Nuits_; les Indiens eux-mmes n'avaient devin qu'une faible
partie des merveilles que nous venions de dcouvrir...

Aprs avoir quitt ce palais tincelant, nous continumes notre
promenade souterraine, nous enfonant de plus en plus dans les
entrailles de la terre, et suivant pas  pas un tortueux labyrinthe
qui, pendant une demi-lieue, ne nous prsenta rien de remarquable,
si ce n'est, d'intervalle en intervalle, le danger que nous faisait
courir notre indomptable curiosit.

La vote, dans certains endroits, ne prsentait plus la solidit de
la pierre; la terre seule s'y rvlait, et de rcents coulements
attestaient qu'il pouvait s'en faire d'assez considrables pour nous
fermer tout moyen de retraite.

Nous poursuivmes cependant encore bien au del notre reconnaissance
aventureuse, et nous arrivmes dans un nouvel espace magnifique et
grandiose, recouvert, comme le premier, de brillantes stalactites,
et qui ne lui cdait en rien pour la beaut de ses dtails.

Nous nous y livrmes de nouveau au minutieux examen de toutes les
merveilles qui nous entouraient, et qui resplendissaient comme des
prismes  la clart de nos torches.

Nous recueillmes sur le sol plusieurs petites stalagmites, grosses
et rondes comme des noisettes, qui reprsentaient si parfaitement ces
fruits confits, que quelques jours aprs, nous trouvant  Manille dans
un bal, nous en prsentmes  des dames, dont le premier mouvement
fut de les porter  la bouche pour les croquer; mais, lorsqu'elles
reconnurent leur mprise, elles voulurent les conserver, pour s'en
faire, disaient-elles, des pendants d'oreille.

Aprs avoir joui du beau et brillant spectacle que nous avions sous
les yeux, la faim, la fatigue commencrent  se faire sentir.

Nous avions march, dans ce tnbreux souterrain, un espace de plus
de quatre kilomtres; depuis le matin nous n'avions rien pris, et la
journe tait dj bien avance.

J'ai souvent expriment que la force morale dcrot en raison des
forces physiques, et sans doute nous nous trouvions dans cet tat
lorsque de sinistres suppositions vinrent frapper notre imagination.

Un de nous fit la rflexion qu'un boulement pouvait avoir en lieu
entre nous et la sortie, ou, ce qui paraissait plus probable, que
l'norme rocher suspendu et tenu en quilibre sur notre pic pouvait
s'tre affaiss, et nous fermer toute issue.

Si pareil malheur ft arriv, dans quelle horrible position nous
serions-nous trouvs?

Nous ne pouvions point esprer de secours du dehors, mme de notre
ami _le docteur_, que nous avions vu si boulevers par la peur;
nos poignards eussent t alors notre seule ressource pour ne pas
mourir dans les angoisses qu'endure le malheureux renferm vivant
dans un spulcre.

Toutes ces rflexions, que nous analysmes les unes aprs les autres,
nous dterminrent  rebrousser chemin, et  laisser  d'autres plus
imprudents que nous, s'il pouvait s'en rencontrer, le soin d'explorer
l'espace qui nous restait  parcourir.

Nous emes bientt franchi celui qui nous sparait du lieu que nous
avions le plus  redouter.

La Providence nous favorisait: le pic soutenait encore le roc qui
nous proccupait si vivement.

Un  un, en vitant le plus possible le moindre frottement contre
le roc et le pic, nous nous glissmes de nouveau par cette troite
ouverture, et, tout joyeux de nous voir hors de danger d'une si
fatigante expdition, nous commencions dj  cheminer vers la sortie,
lorsque tout  coup un bruit sourd et prolong, et sous nos pieds
un tressaillement subit, nous causrent une nouvelle frayeur; mais
bientt nous fmes rassurs par notre Indien qui accourait vers nous,
tenant  la main son pic librateur.

L'imprudent n'avait pas voulu en faire le sacrifice, et, aprs avoir
attendu que nous fussions loigns de quelques pas, il l'avait,
tout en se sauvant, fortement tir par le manche.

Grce  la Providence ou  sa lgret, il ne fut pas cras par le pan
de rocher, qui, n'ayant plus son point d'appui, s'tait affaiss sur le
sol, en recouvrant compltement l'issue qui nous avait donn passage.

Aprs nous, sans doute, personne ne pourra pntrer dans la belle
partie de cette grotte que nous venions de traverser si heureusement.

Aprs ce dernier pisode, nous ne nous fmes pas prier pour nous
diriger vers la sortie; et ce ne fut point sans une vive sensation de
plaisir que nous revmes la lumire du soleil, et que nous retrouvmes,
assis sur un bloc de marbre, notre ami le docteur, rflchissant 
notre longue absence et  notre inqualifiable tmrit.

Peut-tre taxera-t-on d'exagration ce que je dis des jouissances et
des motions telles que se composait ma vie  _Jala-Jala_.

Je me renferme partout dans l'exacte vrit, et il me serait facile de
citer bien des personnes prtes  tmoigner de la vracit de chacun
de mes rcits.

Plusieurs voyageurs, du reste, qui ont pass quelque temps  mon
habitation, ont reproduit dans leurs publications le tableau de
mon existence au milieu de mes chers Indiens, qui tous m'taient
si dvous.

Je citerai entre autres le _Voyage autour du monde_ du malheureux
Dumont-d'Urville et celui du vice-amiral Laplace, dans chacun desquels
on trouvera un article spcial consacr  _Jala-Jala_.

Je puis citer galement M. Thomas Dent, actuellement  Londres. Il
a sjourn quelque temps  _Jala-Jala_, et a assist  plusieurs
de nos aventureuses excursions. J'ai t heureux de le retrouver en
Europe, et de lui rappeler des services qu'il m'a rendus avec la plus
affectueuse bienveillance.




CHAPITRE XVII.

    Le vice-amiral Laplace.--Matelots dserteurs
    de _l'Artmise_.--M. le capitaine de vaisseau
    Paris.--Tagalocs.--Crmonies.--Mariages.--Caman.--Serpent
    boa.--M. R. G.
    Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.--Sauterelles.


Puisque j'ai nomm M. Laplace, je vais raconter une petite anecdote
o il a jou un rle, et qui prouvera l'influence que je possdais
gnralement dans toute la province de la Lagune.

Plusieurs matelots de l'quipage de la frgate _l'Artmise_, que
commandait M. le vice-amiral Laplace, alors capitaine de vaisseau,
avaient dsert  Manille.

Malgr toutes les recherches qu'avait fait faire le gouvernement
espagnol, il avait t impossible de dcouvrir la retraite de quatre
d'entre eux.

M. Laplace venait passer quelques semaines sur mon habitation; le
gouverneur lui dit:

Pour avoir vos hommes, adressez-vous  M. de la Gironire; personne
n'est plus capable que lui de les dcouvrir: donnez-lui l'ordre,
de ma part, de se mettre  leur recherche.

M. Laplace, en arrivant chez moi, m'avait transmis cet ordre; mais
j'tais trop indpendant pour songer  l'excuter; je ne m'occupai
point des dserteurs.

Quelques jours aprs, un capitaine, avec une centaine de soldats,
aborda  _Jala-Jala_.

Il vint prvenir M. Laplace qu'il avait parcouru toute la province
sans avoir eu aucun indice des dserteurs qu'il cherchait depuis une
quinzaine de jours.

Cette nouvelle affligea M. Laplace.

Il vint  moi, et me dit:

Monsieur de la Gironire, je vois que je serai oblig de mettre  la
voile sans les hommes qui ont dsert, si vous ne voulez pas vous-mme
aller  leur recherche. Je vous supplie de sacrifier un peu de votre
temps pour me rendre ce service.

Ce n'tait plus un ordre, c'tait une prire qui m'tait adresse;
aussi ma rponse ne se fit pas attendre.

Dans une heure, commandant, je me mets en route, et avant
quarante-huit heures vous aurez ici vos hommes.

Faites attention, me dit-il, que vous allez avoir affaire  de mauvais
sujets. N'exposez pas votre vie, et s'ils font quelque rsistance,
traitez-les sans piti; faites feu sur eux.

Quelques instants aprs, accompagn de mon lieutenant et d'un soldat
de ma garde, je traversai le lac, et me dirigeai vers les lieux o
je supposais que s'taient rfugis les matelots dserteurs.

Tous trois nous tions bien arms, et en tat de mettre  la raison
quatre gaillards qui, pour toutes armes, avaient des btons.

Au premier village o je dbarquai, je pris langue et j'obtins de
leurs nouvelles.

J'avais un grand avantage sur la police espagnole,  qui les Indiens
ne disent jamais la vrit quand il s'agit de poursuivre des coupables.

Lorsque je m'adressais  un Indien, me ft-il inconnu, mon nom
seul suffisait pour lui imposer; de telle sorte qu'il m'obissait
aveuglment, et n'osait pas me cacher la vrit.

J'avais appris que les dserteurs s'taient rfugis dans le grand
bourg de _Pila_; que le cur les avait pris sous sa protection; qu'il
les cachait dans son presbytre, d'o ils ne sortaient que la nuit,
dans la crainte d'tre dcouverts avant le dpart de _l'Artmise_.

Cette protection du cur compliquait singulirement ma mission;
il n'tait ni prudent ni facile d'aller attaquer le presbytre.

Pour prendre les matelots franais, il fallait agir de ruse.

A une petite distance du bourg, je me cachai dans un bois, et attendis
que la nuit ft close pour en sortir avec mes gens.

Je me rendis chez le chef du bourg, et je lui dis:

Quatre dserteurs franais sont cachs ici, et cela ne peut tre
qu'avec ton consentement et celui de tes administrs; en consquence,
je viens te prendre pour te conduire  Manille, o tu rendras compte
de ta conduite au gouvernement.

Le pauvre Indien commena  trembler, et me rpondit:

C'est vrai; mais je vous assure que nous n'avons manqu  nos devoirs
qu' la prire et sur l'ordre de notre cur, qui a eu piti des
pauvres Franais, qui se disent si malheureux  bord de leur navire.

Je te crois, lui dis-je, et ta faute peut tre pardonne, si,
 l'instant, tu me les amnes ici. Dis-leur, pour les faire venir,
tout ce que tu voudras; mais surtout pas un mot sur ma prsence! Si,
dans une demi-heure, tu n'es pas de retour, j'irai te chercher.

L'Indien partit, et un quart d'heure aprs j'entendis dans la rue les
matelots qui venaient en chantant un air franais. Je fis cacher mes
deux gardes. Je me plaai prs de la porte, dans une position  ce
qu'ils pussent entrer sans me voir; et aussitt qu'ils furent tous
les quatre au milieu de la chambre, je me dcouvris, et me mis entre
la porte et eux.

Vous tes dserteurs de _l'Artmise_, leur dis-je; et je viens vous
prendre pour vous conduire  bord de votre frgate.

A bord de notre frgate, Monsieur! mieux vaut mourir. Nous nous
ferons tuer plutt que de nous y laisser conduire.

Je voyais dj mes quatre gaillards qui saisissaient leurs gourdins,
avec l'apparence de ne pas avoir grand'peur de moi; je frappai un coup
dans la main, une porte s'ouvrit, et mes deux gardes se prsentrent,
la carabine en arrt et le poignard au ct.

Vous le voyez, leur dis-je, toute forfanterie est inutile. Je ne veux
pas vous tuer! Dposez vos btons, donnez-moi votre parole d'honneur
de me suivre sans rsistance; sinon, je vous fais amener et conduire
comme des brigands.

Croyez-moi, c'est un vritable service que je vous rends. Aprs le
dpart de la frgate, immanquablement vous seriez pris et jets dans
une prison, jusqu' ce qu'un navire vous emment en France, o vous
passeriez  un conseil de guerre. Ainsi, suivez-moi de bonne volont,
et vous n'aurez pas  vous plaindre; j'intercderai pour obtenir
votre grce.

La vue de mes gardes, le raisonnement que je venais de leur faire,
les avaient vaincus. Ils me remirent leurs btons et promirent tout
ce que j'exigeai d'eux, en me suppliant toutefois d'invoquer pour
eux la clmence de leur commandant. Je les rassurai, et nous partmes.

Le lendemain, j'tais de retour  _Jala-Jala_, et j'accomplissais la
promesse que j'avais faite  M. Laplace. Je lui remis ses matelots,
et, grce  la prire de la bonne Anna, le commandant leur fit grce
d'une partie du chtiment qu'ils avaient justement mrit.

Je donnai quelques soldats de ma garde et une bonne embarcation 
M. Paris, alors lieutenant de vaisseau, qui,  son grand regret, partit
de _Jala-Jala_ pour les conduire  bord, en rade de Manille [45].

J'ai dj souvent parl des Tagalocs, et dpeint quelques traits de
leur caractre.

Cependant je ne suis point encore entr dans tous les dtails
ncessaires pour bien faire connatre cette population si soumise aux
Espagnols, et dont l'origine primitive ne sera jamais que supposition
et vritable problme.

Il est de toute probabilit, et presque incontestable, que les
Philippines furent primitivement peuples par des aborignes,
petite race de ngres qui habitent encore en assez grand nombre dans
l'intrieur des forts, et que les Tagalocs nomment _Ajetas_, et les
Espagnols _Ngritos_.

A une poque sans doute bien recule, les plus proches voisins des
Philippines, les Malais, envahirent les plages et refoulrent la
population indigne dans l'intrieur des montagnes; ensuite, soit par
des accidents de navigation, ou pour profiter de la richesse du sol,
se runirent  eux des Chinois, des Japonais, des habitants des vastes
archipels des mers du Sud, des Javanais, et mme des Indous.

Du mlange qui rsulta de l'union de ces divers hommes, d'une
physionomie si diffrente, sont rsults les diverses nuances et
les diffrents types que l'on remarque parmi la race _tagaloc_, qui
cependant conserve gnralement la physionomie et la cruaut malaise.

Le Tagal est bien fait, plutt grand que petit; il a les cheveux
longs, rarement de la barbe, une couleur un peu cuivre, parfois
presque blanche; l'oeil grand et vif, quelquefois un peu brid,
 la chinoise; le nez un peu gros, et, comme la race malaise, les
pommettes saillantes.

Son caractre est gai et enjou.

Il aime beaucoup la danse, la musique; est ardent en amour, cruel
avec ses ennemis; ne pardonne jamais l'injustice et s'en venge
toujours par le poignard, qui, ainsi que chez les Malais le kris,
est son arme favorite.

Il tient  la parole qu'il a donne dans des affaires srieuses, se
livre aux jeux de hasard avec passion; il est bon poux, excellent
pre, jaloux de l'honneur de sa femme, mais peu soucieux de celui
de sa fille, qui, malgr des carts de jeunesse, n'prouve aucune
difficult  se marier.

Il est d'une sobrit admirable: de l'eau, un peu de riz et du poisson
sal lui suffisent.

L'homme g est toujours pour lui en grande vnration.

Dans une famille,  toutes les poques de la vie, le plus jeune obit
 son an.

Il exerce l'hospitalit sans gosme, et sans autre pense que celle
de soulager son semblable.

Aussi lorsqu'un tranger se prsente chez un Indien au moment de
son repas, n'et-il que le strict ncessaire pour lui et sa famille,
il l'invite  prendre place  sa table.

Lorsqu'un vieillard, auquel son ge ne permet plus de travailler, se
trouve dnu de toutes ressources, il va s'tablir chez un voisin. L,
il est considr comme tant de la maison. Il peut y rester jusqu'
la fin de ses jours.

Dans les occasions solennelles, il aime  potiser,  dramatiser _ses
gestes et ses paroles_; et c'est toujours avec un tact et un -propos
remarquables, chez des peuples que l'on croit gnralement infrieurs
aux basses classes de notre vieille civilisation. Une petite anecdote
suffira pour les juger.

Je me trouvais par hasard dans le bourg de _Siniloan_ le jour o l'on
clbrait la fte patronale. Les anciens me firent inviter  aller
prendre place  leur banquet. Pendant tout le festin j'avais t
le but des plus dlicates attentions et de la sollicitude la plus
recherche. Au moment o j'allais me lever, remercier mes htes et
prendre cong, le plus ancien me pria de lui permettre de me porter
un toast.

Le verre en main, il se leva, et dit  haute voix:

Mes frres, l'honneur que me fait le seigneur de _Jala-Jala_ en
acceptant mon invitation n'est pas pour moi seul. Comme les rayons
de l'astre de la lumire, il vous couvre tous. Runissez-vous donc 
moi, et levons nos voeux au grand Matre, pour lui demander que la
prosprit soit toujours sous son toit et la joie dans son coeur.

Aprs avoir vid son verre, il le jeta sur le sol, o il se brisa en
clats; et, reprenant la parole:

Ce verre, dit-il, qui a servi pour affirmer les voeux que les
habitants de Siniloan adressent au Seigneur pour leur hte, ne devait
plus servir  personne.

Le mariage prsente chez les Tagals des particularits assez curieuses.

Deux crmonies le prcdent: la premire se nomme _tain manoc_,
mots tagals qui veulent dire:_ le coq qui cherche sa poule_.

Aussitt qu'un jeune homme a dit  ses pre et mre qu'il a des
prfrences pour une jeune Indienne, ceux-ci se rendent un soir chez
les parents de celle-ci, et, aprs avoir eu avec eux une conversation
indiffrente, la mre du poursuivant prsente une piastre  celle de
la prtendue.

Le prtendant est admis, si elle accepte; et alors elle va aussitt
employer cette piastre en btel et en vin de cocos.

Pendant une grande partie de la nuit, toute la socit mche le
btel et boit le vin de cocos, et l'on parle de tout autre chose que
de mariage.

Les jeunes gens ne se montrent qu'aprs que la piastre a t accepte,
parce qu'alors ils considrent cette acceptation comme prliminaire
de leur union.

Le lendemain, le jeune homme se prsente chez les parents de sa
fiance. Il est reu comme l'enfant de la maison; il y couche, y loge,
prend part  tous les travaux, et surtout  ceux particulirement 
la charge de la jeune fille.

Il commence alors un service qui dure plus ou moins longtemps, deux,
trois ou quatre ans, pendant lesquels il faut qu'il s'observe bien;
car si on a quelques reproches  lui faire, il est renvoy, et ne
peut plus prtendre  la main, de celle qu'il voulait pouser.

Les Espagnols ont fait tout ce qu'ils ont pu pour supprimer cette
habitude,  cause des inconvnients qu'elle entrane aprs elle.

Souvent un pre, pour avoir  son service un homme qui ne lui cote
rien, fait durer indfiniment cet tat de servitude, et quelquefois
renvoie celui qui dj a pass deux ou trois ans chez lui, pour en
prendre un autre sous le mme titre de prtendant.

Mais il arrive aussi que si les deux fiancs se fatiguent, ils usent
alors des droits du mariage avant la crmonie; et un jour la jeune
fille prend son amant par les cheveux, le conduit chez le cur du
village, auquel elle dit:

Qu'elle vient de l'enlever, qu'ainsi il faut les marier.

La crmonie du mariage a lieu alors sans le consentement des parents;
mais si c'tait le jeune homme qui enlevt sa matresse, il serait
svrement puni, et la jeune fille serait rendue  sa famille.

Si les choses se sont passes dans le bon ordre, si le prtendant
a fait les deux ou trois annes de servitude volontaire, et que
les parents soient tout  fait contents de son caractre et de sa
conduite, arrive le jour de la seconde crmonie, nomme _tajin bojol_
(_le jeune homme qui veut serrer le noeud de l'union_).

Cette seconde crmonie est un grand jour de fte.

Tous les parents et amis des deux familles sont runis chez la fiance
et diviss en deux camps, dont chacun dbat les intrts des fiancs.

Mais chaque famille a un avocat, qui seul peut prendre la parole en
faveur de son client.

Les parents n'ont pas le droit de parler; ils font seulement,  voix
basse, les observations qu'ils jugent convenables  leur avocat.

L'Indienne n'apporte jamais de dot. Quand elle prend un mari, elle
n'a rien; c'est le jeune homme qui apporte la dot: aussi l'avocat de
la jeune fille adresse-t-il le premier la parole pour la demander et
tablir les conditions.

Je vais rapporter le discours des deux avocats dans une crmonie de
ce genre  laquelle j'eus la curiosit d'assister.

Pour ne pas blesser l'amour-propre des parties, les avocats ne parlent
qu'en termes allgoriques.

Dans la crmonie que j'honorais de ma prsence, celui de la jeune
Indienne commena ainsi:

Un jeune homme et une jeune fille s'taient unis; ils ne possdaient
rien, pas mme un abri. Pendant plusieurs annes la jeune femme fut
bien malheureuse! enfin ses malheurs eurent une fin, et un jour elle
se vit dans une belle case qui lui appartenait; elle devint mre d'une
jolie petite fille; le jour de ses couches, un ange lui apparut et lui
dit: Rappelle-toi ton mariage et le temps de misre que tu as pass. Je
prends l'enfant qui vient de natre sous ma protection; lorsqu'elle
sera grande et belle fille, et que tous les jeunes gens rechercheront
son alliance, ne la donne qu' celui qui lui btira un temple o il y
aura dix colonnes, composes chacune de dix pierres. Si tu n'excutes
pas mes ordres, ta fille sera malheureuse comme tu l'as t.

Aprs ce petit discours, l'avocat adverse prit la parole et dit:

Il y avait une reine dont le royaume tait sur le bord de la mer.

Parmi les lois de son gouvernement, il en existait une qu'elle
faisait observer avec la plus grande rigueur.

Tous les navires qui arrivaient dans un port de ses tats ne
pouvaient, d'aprs cette loi, jeter leur ancre que par une profondeur
de cent brasses; celui qui enfreignait cette loi tait mis  mort
sans piti.

Il advint un jour qu'un brave marin fut surpris par une grande
tempte.

Aprs bien des efforts pour sauver son navire, il fut oblig d'entrer
dans ce port et d'y mouiller, quoique son cble ne fut seulement
que de quatre-vingts brasses; il prfrait mourir sur l'chafaud,
plutt que de perdre son navire avec l'quipage.

La reine, courrouce, le fit venir en sa prsence; il se jeta 
ses pieds, lui dit qu'une force majeure l'avait oblig  enfreindre
ses lois, et que, n'ayant que quatre-vingts brasses de cble, il ne
pouvait par consquent mouiller par cent: ainsi, qu'il la suppliait
de lui pardonner.

L se termina son discours.

L'autre avocat reprit et dit:

La reine, touche de la prire et de l'impossibilit o se trouvait
le pauvre capitaine de jeter son ancre par cent brasses, lui pardonna,
et fit bien.

A ces dernires paroles, la joie se rpandit sur tous les visages,
les musiciens commencrent  jouer de la guitare.

Le fianc et la fiance, qui s'taient tenus dans une chambre voisine,
se prsentrent.

Le jeune homme ta de son cou son rosaire, le passa  celui de sa
fiance, et prit le sien pour remplacer celui qu'il venait de lui
donner. La nuit se passa en danses, et la crmonie du mariage,
toute chrtienne comme chez nous, fut remise  la huitaine.

Maintenant je vais, telle que je la reus, donner l'explication des
discours des avocats, que je n'avais pas trop compris.

La mre de la fiance s'tait marie sans dot, elle avait t
malheureuse; le temple que l'ange lui avait dit de demander pour sa
fille tait une maison; et les dix colonnes composes de dix pierres
chacune voulaient dire qu'avec la maison il fallait une somme de 100
piastres (500 francs).

Le discours de l'avocat du jeune homme signifiait qu'il consentait 
donner la maison, puisqu'il n'en parlait pas; mais que, ne possdant
que 80 piastres, il se jetait aux pieds des parents de sa fiance,
afin que les 20 piastres qui lui manquaient ne fussent pas un obstacle
 son union. Le pardon accord par la reine tait celui du jeune homme,
qui tait accept avec 80 piastres seulement.

La servitude qui prcde le mariage, et dont je viens de parler,
tait pratique bien avant la conqute des Espagnols. Elle prouve
l'origine que j'attribue aux Tagalocs, que je fais descendre des
Malais, qui, tant tous musulmans, auront conserv quelques usages
de nos anciens patriarches.

La dernire crmonie, celle du mariage  l'glise, est toute
chrtienne, ainsi que je viens de le dire. Le jour o elle a lieu se
termine par une grande fte, un banquet et la danse.

Dans quelques bourgs, la fte dure trois jours. Pendant ces trois
jours, les poux sont obligs de tenir table ouverte et splendidement
servie pour tous ceux qui se prsentent, connus ou inconnus. Le
troisime jour, la marraine de la marie distribue  chaque assistant
ou convive une tasse en porcelaine de Chine, et celui qui la reoit
est oblig d'y dposer une pice de monnaie et d'aller l'offrir 
la marie. Cette offrande est destine  son mariage, et en quelque
sorte  l'indemnit de l'norme sacrifice qu'elle a fait pendant les
trois jours de fte.

Je crois avoir suffisamment fait connatre les Indiens et leurs
coutumes; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espces de
monstres que j'ai eu souvent occasion d'observer et mme de combattre:
l'un, habitant les forts, le serpent boa, et l'autre, les grandes
rivires et les lacs, le caman.

A l'poque o j'avais commenc  coloniser le village de _Jala-Jala_
et d'habiter ma demeure, les camans abondaient de ce ct du lac,
et de mes fentres je les voyais journellement se jouer dans les eaux,
guetter et happer les chiens qui approchaient de la plage.

Un jour, une femme de chambre de ma maison ayant eu l'imprudence de se
baigner sur le bord du lac, fut surprise par l'un d'eux, d'un volume
norme. Un de mes gardes arriva au moment o le monstre l'emportait;
il lui tira un coup de carabine et l'atteignit sous l'aisselle,
seule partie vulnrable; mais la blessure tait trop peu de chose
pour qu'elle l'arrtt; il disparut avec sa proie.

Cependant ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est 
remarquer que, dans les eaux de _Bay_, la moindre blessure faite 
la peau du caman est incurable.

Les crevettes, si abondantes dans le lac, s'introduisent dans la
blessure: peu  peu leur nombre augmente; elles finissent par lui
ronger les chairs, et par s'introduire jusque dans l'intrieur de
son corps.

C'est ce qui arriva  celui qui avait dvor la femme de chambre.

Un mois aprs cet accident, le monstre fut trouv mort sur la plage,
 cinq ou six lieues de mon habitation.

Les Indiens me rapportrent les boucles d'oreilles de cette malheureuse
femme, qu'ils avaient retrouves dans son estomac.

Une autre fois, je voyageais dans les parages de _Marigondon_,
accompagn d'un guide. La chaleur tait excessive, le soleil dardait
perpendiculairement ses rayons sur un sol brlant. Nos chevaux
suivaient lentement une route peu frquente, loigne de toute
habitation. Nous rencontrmes un Chinois qui voyageait aussi  cheval,
et suivait la mme direction que nous; mais, plus prcautionneux,
il se garantissait du soleil avec un parasol en papier gomm, meuble
insparable de l'habitant du Cleste Empire.

Mon guide me dit: Nous voici prs de la rivire
_Indang_. Reposons-nous: une petite halte ne fera pas de mal 
nos montures.--Je n'tais pas de son avis; je lui fis observer
que si nous nous arrtions, nous n'arriverions pas de jour au
village.--N'importe, me rpondit-il, je connais la route, je ne
vous garerai pas. Croyez-moi, laissons passer devant les plus
presss. Vous allez voir ce mcrant Chinois, qui se garde si bien
du soleil et se tient si mal  cheval, nous montrer o nous pourrons
passer la rivire sans faire nager nos chevaux.

Cette dernire observation me parut assez sage pour tre prise en
considration. J'acquiesai  la demande de mon guide, et nous mmes
pied  terre.

Quelques instants aprs, le Chinois fouettait son cheval pour le
faire entrer dans la rivire. A peine tait-il arriv au milieu,
que plusieurs camans, cachs sous l'eau, se jetrent sur lui,
et instantanment, cheval et Chinois disparurent. Pendant quelques
minutes les eaux se teignirent de sang; mais rien du Chinois et de sa
monture ne reparut  la surface, si ce n'est le parasol qui flottait
au gr du courant.

Mon guide rompit le premier le silence en faisant claquer sa langue
contre son palais, et il dit: _Sayan!_ (Quel dommage!)

Tu pourrais bien, lui dis-je, te servir du mot malheur.

Oh oui, reprit-il, car nous n'avons pas de chance. Le vent aurait
pu le pousser vers nous.

Cette rponse, faite avec tout le sang-froid indien, me fit comprendre
que le mouvement de langue avait t pour le Chinois, et l'exclamation
_Sayan!_ (Quel dommage!) pour le parasol, dont la perte le proccupait
beaucoup plus que la catastrophe qui venait de s'accomplir sous
nos yeux.

J'tais curieux de voir de prs un de ces animaux voraces.

Lorsqu'ils frquentaient les abords de ma maison, j'avais fait diverses
tentatives  ce sujet.

Une nuit, j'avais mis un mouton tout entier  un norme hameon tenu
par une chane et une forte corde; le lendemain, mouton et chane
avaient disparu.

J'avais souvent guett les camans avec mon fusil; mais lorsqu'ils
taient dans l'eau, la balle frappait sur leurs cailles, et
rebondissait sans leur faire le moindre mal.

Un soir qu'il m'tait mort un norme chien de cette race unique aux
Philippines, d'une taille au-dessus de toutes celles connues en Europe,
je le fis traner sur la plage; je me cachai dans un petit buisson,
et j'attendis, avec mon fusil bien prpar, qu'un caman se prsentai
pour l'enlever.

Mais bientt le sommeil me gagna...

Quand je me rveillai, le chien avait disparu. Heureusement que le
caman ne s'tait pas tromp de proie.

Aprs quelques annes, on n'en voyait plus aux environs du village
de _Jala-Jala_, lorsqu'un matin, me trouvant avec mes bergers 
quelques lieues de ma maison, il nous fallut traverser une rivire
 la nage. L'un d'eux me dit:

Matre, les eaux sont hautes, nous sommes ici dans des parages o il y
a beaucoup de camans: un malheur est bientt arriv. Remontons un peu
la rivire, nous passerons dans un endroit o il y aura moins d'eau.

Nous allions changer de direction, lorsqu'un d'eux, plus imprudent
que tous les autres, dit:

Moi, je n'ai pas peur des camans! et lana son cheval  l'eau.

A peine fut-il au milieu de la rivire, que nous vmes un caman
d'une taille monstrueuse s'avancer vers lui.

Nous jetmes tous un cri pour le prvenir; il aperut aussi le danger,
et, pour l'viter, il descendit de son cheval du ct oppos  celui
par o le caman se dirigeait vers lui, et nagea de toutes ses forces
pour regagner le bord.

Il avait dj touch terre; mais il eut l'imprudence de s'arrter
derrire le tronc d'un arbre qui avait t renvers par le courant,
et o il avait de l'eau jusqu'aux genoux.

Il croyait tre parfaitement en sret. Il tira son coutelas, et se
mit  observer ce que ferait le caman, qui, pendant que l'Indien
tait descendu de son cheval, s'tait approch de celui-ci, avait
lev son norme tte au-dessus des eaux, s'tait jet sur le cheval,
et l'avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les
sangles s'taient rompues, et pendant que le caman broyait la selle
entre ses dents il s'tait sauv  terre.

Mais bientt le caman s'tait aperu que sa proie lui avait chapp;
il rejeta la selle et s'avana vers l'Indien.

Nous nous apermes de ce mouvement, et crimes tous aussitt:

Sauve-toi! sauve-toi! le caman va te trouver!

Mais l'Indien impassible, son coutelas  la main, ne bougea pas.

Le monstre s'avana vers lui; l'Indien lui porta un coup sur la tte:
c'tait une chiquenaude sur la corne d'un taureau!...

Le caman fit un saut, le saisit par une cuisse, et pendant plus
d'une minute nous vmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus
de la surface de l'eau, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant
l'attitude d'un homme qui implore la clmence divine, entran vers
le lac; bientt il disparut...

Le drame tait achev, l'estomac du caman lui servait dj de tombeau.

Pendant ce moment d'angoisse nous tions rests silencieux; mais 
peine mon pauvre berger eut-il disparu, que nous jurmes de le venger.

Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun
barrer la rivire; je fis aussi construire une petite cabane, et j'y
logeai un Indien qui devait faire une garde assidue, et me prvenir
lorsque le caman reviendrait dans la rivire.

Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps
l'Indien vint me dire que le monstre s'tait empar d'un cheval,
et que, pour le dvorer tout  son aise, il l'avait entran dans
la rivire.

Je me rendis aussitt sur les lieux: j'tais accompagn de mes gardes,
de mon cur qui voulait absolument voir la chasse d'un caman, et
d'un Amricain mon ami, _M. George Russell_ [46], qui se trouvait
alors  mon habitation.

Je fis tendre les filets de distance en distance, afin que le caman
ne put pas retourner au lac.

Cette opration ne se faisait pas sans quelques imprudences: par
exemple, lorsque les filets furent placs, un Indien plongea pour
s'assurer qu'ils arrivaient bien jusqu'au fond, et que notre ennemi
ne pouvait s'chapper en passant par-dessous; mais il pouvait fort
bien se trouver entre l'intervalle qui sparait les filets, et croquer
mon Indien.

Heureusement tout se passa au gr de nos dsirs.

Quand tout fut prt, je fis mettre sur la rivire trois pirogues
fortement unies, bord contre bord, et au milieu quelques Indiens
arms de lances et de grands bambous, avec lesquels ils pouvaient
toucher le fond.

Enfin, toutes les mesures prises pour arriver  mon but sans craindre
d'accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencrent  battre
la rivire.

Un animal d'une taille aussi formidable que celui dont nous faisions
la recherche ne se cache pas facilement.

Aussi le vmes-nous bientt  la surface de l'eau, battant l'onde
de sa longue queue, faisant claquer ses mchoires, et cherchant 
atteindre ceux qui osaient le troubler dans sa retraite.

Ds qu'il parut, chacun poussa des cris de joie; les Indiens des
pirogues lui jetrent leurs lances, et nous autres, placs sur les deux
bords, nous fmes une dcharge gnrale; mais les balles rebondissaient
sur les cailles sans pntrer.

Les lances, plus aigus, glissaient jusqu' leur dfaut, et entraient
de huit  dix pouces dans son corps; mais alors il disparaissait en
nageant d'une vitesse incroyable, arrivait au premier filet, dont la
rsistance lui faisait remonter la rivire et reparatre au-dessus
de l'eau.

Ce mouvement violent brisait les hampes des lances que les Indiens
avaient cloues dans son corps, et le fer seul y restait.

Toutes les fois qu'il reparaissait, la fusillade recommenait, et de
nouvelles lances allaient encore se perdre dans son norme corps.

J'avais cependant reconnu l'inutilit de nos armes  feu sur ses
cailles invulnrables.

Je l'excitais de mes cris et de mes gestes, et lorsqu'il arrivait
sur le bord de l'eau, ouvrant son norme gueule prte  m'engloutir,
j'approchais le bout de mon fusil  quelques pouces et lchais mes deux
coups, dans l'espoir que mes balles ne trouveraient pas d'cailles
dans l'intrieur de sa formidable gueule, et qu'elles pourraient
pntrer jusqu' son cerveau; mais tout tait inutile.

La gueule se fermait avec un bruit terrible, ne saisissant que le
feu et la fume sortis de mon fusil, et mes balles allaient s'aplatir
sur ses os sans les endommager.

L'animal, devenu furieux, faisait des efforts inconcevables pour
chercher  s'emparer d'un de ses ennemis; ses forces paraissaient
augmenter au lieu de diminuer, et nous tions  bout des ntres.

Presque toutes nos lances taient cloues sur son corps, et nos
munitions tiraient  leur fin.

Il y avait prs de six heures que la lutte durait sans aucun rsultat
qui pt faire esprer la fin du combat, lorsqu'un Indien le toucha au
fond de l'eau avec une lance d'une force et d'une grosseur inusite;
un autre Indien, sur l'avis de son camarade, appliqua deux forts coups
de masse sur l'extrmit de la hampe; le fer pntra profondment
dans le corps de l'animal, et  l'instant, par un mouvement rapide
comme l'clair, il se dirigea vers les filets et disparut.

La hampe de la lance, spare du fer, revint flotter  la surface de
l'eau; nous attendmes quelques minutes inutilement que le monstre
repart; nous crmes que le dernier effort qu'il avait fait lui
avait permis de regagner le lac, et que notre chasse tait tout 
fait infructueuse.

Nous retirmes le premier filet; une large troue nous convainquit
que notre supposition tait exacte; le second filet tait dans le
mme tat que le premier.

Tristes de notre chec, nous retirions le troisime, lorsque nous
sentmes une forte rsistance.

Plusieurs Indiens se mirent  tirer vers le bord, et,  notre
grande joie, nous apermes le monstre  la surface de l'eau: il
tait expirant.

Nous lui jetmes plusieurs lacets de fortes cordes, et quand il fut
bien attach, nous l'attirmes vers le bord.

Il n'tait pas facile de le haler sur la berge; la force de quarante
Indiens tait  peine suffisante.

Enfin, lorsque nous l'emes sous nos yeux tout entier hors de l'eau,
nous restmes tout stupfaits; car autre chose tait de voir ainsi
son corps, ou de le voir nageant lorsque nous le combattions.

M. Russell, homme tout  fait comptent, fut charg d'en prendre
les dimensions.

De l'extrmit des naseaux au bout de la queue, il lui trouva
_vingt-sept pieds_, et onze pieds de circonfrence mesur sous les
aisselles.

Le ventre tait bien plus volumineux: nous ne jugemes pas utile de le
mesurer dans cette partie, car nous pensions bien que le cheval dont il
avait fait son djeuner avait considrablement augment son embonpoint.

Aprs cette premire opration, nous tnmes conseil sur ce que nous
allions en faire: chacun mit son opinion.

J'aurais voulu le transporter tel qu'il tait  mon habitation,
mais c'tait impossible; il nous et fallu une embarcation du port
de cinq ou six tonneaux, et nous ne pouvions pas nous la procurer.

Un autre voulait la peau; les Indiens demandaient la chair pour
la boucaner, et s'en servir comme spcifique contre la maladie de
l'asthme. Ils disaient que tout asthmatique qui se nourrit pendant
quelque temps de cette chair est infailliblement guri.

Un troisime voulait la graisse pour les douleurs rhumatismales.

Et enfin mon bon cur demandait, lui, que nous lui ouvrissions
l'estomac, pour voir combien de chrtiens le monstre avait pu
ensevelir.

Chaque fois, disait-il, qu'un caman mange un chrtien, il avale en
mme temps un gros caillou: ainsi, le nombre de caillons que nous lui
trouverons dans l'estomac indiquera positivement celui des fidles
auxquels son norme estomac aura servi de spulture.

Pour contenter tout le monde, j'envoyai chercher une hache, afin de
couper la tte que je me rservais, abandonnant le reste  tous ceux
qui avaient pris part  la capture.

Ce ne fut pas chose facile de sparer cette tte. La hache entrait
dans les chairs jusqu'au milieu du manche sans atteindre les os;
enfin, aprs bien des efforts, nous y parvnmes.

Alors nous ouvrmes l'estomac, et retirmes par quartiers le cheval
qui avait t dvor le matin.

Le caman ne mche pas; il coupe avec ses normes dents un quartier,
et l'avale.

Nous retrouvmes donc tout le cheval divis en sept ou huit pices;
ensuite,  peu prs cent cinquante livres de cailloux, de la grosseur
du poing  celle d'une noix.

Lorsque mon cur vit cette grande quantit de cailloux, il ne put
s'empcher de dire:

Allons, c'est un conte; il est impossible que cet animal ait jamais
aval un si grand nombre de chrtiens.

Il tait huit heures du soir lorsque nous terminmes la cure;
j'abandonnai le corps  nos aides, et je fis transporter la tte sur
une embarcation, pour la conduire  ma maison.

J'aurais bien dsir conserver cette tte monstrueuse  peu prs dans
l'tat o elle se trouvait; mais il me fallait une grande quantit
de savon arsenical, et j'en manquais.

Je pris le parti de la dissquer, et d'en conserver le squelette.

Je la pesai avant d'en dtacher les ligaments; son poids tait de
quatre cent trente livres; sa longueur, depuis le museau jusqu' la
premire vertbre, tait de cinq pieds.

Je retrouvai toutes mes balles, qui s'taient aplaties sur les os du
palais et des mchoires, comme elles eussent pu faire sur une plaque
de fonte.

Le coup de lance qui lui avait donn la mort tait un hasard, une
espce de miracle.

A l'instant o l'Indien avait frapp de sa masse la hampe, le fer
tait entr par la nuque dans la colonne vertbrale, et avait pntr
dans la moelle pinire, seule partie vulnrable.

Aprs que cette tte formidable fut bien prpare et que les os furent
desschs et blanchis, je fus heureux de l'offrir  mon ami George
Russell, qui depuis l'a dpose au muse de Boston.

L'autre monstre dont j'ai promis la description, le serpent boa,
est trs-commun aux Philippines, mais il est rare d'en voir d'une
grande dimension.

Il est possible, probable mme, que ce reptile, pour arriver  une
taille monstrueuse, doit vivre plusieurs sicles; mais comme il est
difficile pour un animal quelconque de vivre un grand laps de temps
sans prouver des accidents qui mettent fin  son existence, ce n'est
que dans les plus sombres forts et les lieux les plus sauvages que
l'on rencontre des boas qui aient atteint toute leur grosseur.

J'en avais vu souvent d'une dimension ordinaire, telle que ceux que
l'on voit dans nos cabinets.

Il y en avait mme qui habitaient ma maison, et une nuit j'en trouvai
un, long de deux mtres, en possession de mon propre lit.

Plusieurs fois, en me promenant dans les bois avec mes Indiens,
nous entendions les cris perants d'un sanglier.

Nous nous dirigions aussitt  l'endroit d'o partaient ces cris,
et presque toujours nous apercevions un pauvre sanglier saisi au
milieu du corps par un boa qui l'avait enlac dans ses replis, et
peu  peu le hissait en haut de l'arbre o il avait pris son point
d'appui pour saisir sa proie.

Lorsqu'il l'avait lev  une certaine hauteur, il le pressait contre
l'arbre avec tant de force, qu'il l'touffait et lui brisait les os.

Alors il le laissait tomber, descendait de l'arbre, et se prparait
 l'avaler.

Cette dernire opration tait beaucoup trop longue pour en attendre
la fin, car elle ncessitait plusieurs jours sans doute.

Pour simplifier la chose, j'envoyais une balle dans la tte du boa;
mes Indiens en prenaient la chair pour la boucaner et s'en servir
comme aliment, et la peau pour faire des ganes de poignard.

Il n'est pas besoin de dire que le sanglier n'tait pas oubli;
c'tait une proie qui nous avait cot peu de peine.

Un jour, un Indien trouva un de ces reptiles endormi aprs avoir
aval une norme biche; il tait si monstrueux, qu'il et t
ncessaire d'une charrette et d'un buffle pour le transporter au
village. L'Indien se contenta de le couper par morceaux, et d'emporter
sa charge de chair.

Ayant t prvenu, j'envoyai tout de suite chercher les restes;
on m'apporta un tronon d'environ huit pieds de long, et si norme,
qu'aprs en avoir dessch la peau, elle pouvait, comme un manteau,
envelopper un homme de la plus haute stature.

J'en fis cadeau  mon ami Hamilton Lindsay.

Je n'avais pas encore vu vivants de ces monstrueux reptiles, dont
les Indiens me parlaient tant et toujours avec un peu d'exagration,
lorsqu'une aprs-midi, traversant les montagnes avec deux de mes
bergers, notre attention fut veille par les aboiements continuels de
mes chiens, qui paraissaient attaquer un animal dcid  se dfendre.

Nous crmes d'abord que c'tait un buffle qu'ils avaient dbusqu,
et qui leur faisait tte; nous nous approchmes avec prcaution.

Mes chiens taient parpills sur les bords d'un ravin profond,
dans lequel nous apermes un superbe boa.

Le monstre levait sa tte  la hauteur de cinq  six pieds, la
dirigeait d'un bord  l'autre; il menaait de sa langue fourchue
les ennemis qui l'attaquaient; mais les chiens, plus lestes que lui,
l'vitaient facilement.

Ma premire pense fut de lui tirer une balle dans la tte; mais
l'ide me vint de m'en emparer tout vivant, et de l'envoyer en France.

Assurment c'et t le plus monstrueux boa que jamais on y et vu.

Pour excuter mon projet, nous fmes des lacs en rotin d'une force
telle, qu'ils auraient pu rsister au plus furieux buffle sauvage.

Avec beaucoup de prcaution nous pmes passer un de nos lacs au cou
du boa; puis nous le limes fortement  un arbre, de manire  lui
tenir la tte  la hauteur  peu prs de six pieds de terre.

Cela fait, nous passmes de l'autre ct du ravin, et lui jetmes un
autre lacet que nous amarrmes comme le premier.

Lorsqu'il se sentit pris des deux cts et dans l'impossibilit
presque de remuer sa tte, il se replia sur lui-mme, et enlaa
plusieurs petits arbres qui taient  sa porte sur le bord du ravin.

Malheureusement pour lui, tout cdait  ses efforts; il dracinait
les jeunes arbres, en broyait les branches, et faisait rouler des
pierres normes  l'endroit o il cherchait vainement  prendre le
point d'appui qui lui manquait; mais les lacets taient solides,
et rsistaient  toute sa furie.

Pour transporter un animal comme celui-l, il et fallu plusieurs
buffles et tout un attirail de cordes.

La nuit approchait: nous avions confiance dans nos lacets; nous nous
prommes de revenir le lendemain avec tout ce qui serait ncessaire
pour terminer notre chasse. Mais nous comptions sans notre hte: dans
la nuit le boa changea de direction, reploya son corps au-dessus de
l'endroit qu'il occupait lorsque nous l'avions enlac, prit un point
d'appui  d'normes blocs de basalte, et fit de tels efforts que les
lacs cdrent et se rompirent  l'endroit o il tait saisi.

Quand je me fus assur que notre proie nous tait chappe et qu'aucune
recherche dans les environs ne pouvait nous la faire dcouvrir, mon
dsappointement fut trs-grand, car je doutais que jamais pareille
occasion pt se retrouver.

Du reste, les accidents occasionns par ces normes reptiles sont
trs-rares; une seule fois j'ai eu connaissance qu'un homme avait
t leur victime.

Voici comment:

Cet homme, poursuivi pour quelques mfaits, se cachait dans une
caverne.

Son pre, qui seul connaissait sa retraite, allait de temps en temps
le voir et lui porter du riz.

Dans une de ses visites, il trouva  la place de son fils un norme
boa endormi; il le tua, et retira de son estomac le corps de son
malheureux fils.

Il parat que pendant la nuit il avait t surpris et touff par le
boa, et qu'il lui avait servi de pture.

Le cur du village, qui avait t chercher le corps pour lui donner
la spulture, et qui avait vu les restes du boa, me le dpeignit
d'une grosseur presque incroyable.

Malheureusement c'tait assez loin de mon habitation, et je ne fus
prvenu que lorsqu'il n'tait plus temps de vrifier le fait par
moi-mme; mais il n'est point surprenant qu'un boa, qui peut avaler
une biche, puisse plus facilement encore avaler un homme.

Plusieurs autres faits  peu prs semblables m'ont t raconts par
les Indiens.

Ils me citaient de leurs camarades qui, en parcourant les bois, avaient
t saisis par un boa, broys contre un arbre, et ensuite dvors;
mais j'ai toujours t en garde contre les histoires indiennes,
et je n'ai pu vrifier positivement que celle que je viens de citer.

Le boa est un des serpents le moins  craindre parmi ceux que l'on
trouve aux Philippines.

Il y en a d'une petite dimension, qui donnent la mort en quelques
heures: celui surtout nomm par les Indiens _dajon-palay_ (feuille
de riz) est extrmement vnneux.

Le seul remde  sa morsure est de la brler avec un tison ardent;
et si l'on tarde seulement de quelques minutes, la mort arrive aprs
quelques heures de souffrances atroces.

L'_alin-morani_ est une autre espce, qui acquiert une longueur de
huit  dix pieds; sa morsure est peut-tre encore plus dangereuse que
celle du _dajon-palay_. Elle est plus profonde, et, par consquent,
plus difficile  cautriser.

Jamais je n'ai t mordu par aucun de ces reptiles, malgr le peu de
prcautions que je prenais en voyageant dans les bois, la nuit comme
le jour.

Deux fois seulement, je courus une espce de danger: la premire, ce
fut en marchant sur un _dajon-palay_; je fus averti par le mouvement
et l'impression que je ressentis sous mon pied.

J'appuyai fortement, et je vis sa petite tte qui s'allongeait pour me
saisir  la cheville. Fort heureusement, je le tenais clou sur le sol
 une si petite distance de sa tte qu'il ne pouvait pas m'atteindre:
je tirai mon poignard, et la lui coupai.

Une autre fois, je vis deux aigles qui s'levaient et retombaient
comme des flches entre des buissons, toujours au mme endroit.

Je voulus voir quelle espce d'animal ils attaquaient.

A peine m'tais-je approch, qu'un norme _alin-morani_, furieux
des blessures que les aigles lui avaient faites, s'avana sur moi;
je voulus reculer, il se reploya sur lui-mme, s'lana, et vint
m'atteindre presque  la figure.

Par un mouvement inverse, je fis un saut en arrire et l'vitai;
mais je me gardai bien de tourner le dos et de fuir, car j'aurais
alors t pris sans dfense.

Le serpent revint  la charge en bondissant vers moi; je l'vitai
de nouveau, et cherchais vainement  l'atteindre du tranchant de mon
poignard, lorsqu'un Indien qui m'aperut de loin accourut arm d'une
branche, et m'en dbarrassa.

Jamais vie n'a t plus active et plus remplie d'motions que celle
que je passais  _Jala-Jala_; mais elle convenait  mes gots et 
mon caractre, et je jouissais d'un bonheur aussi parfait que celui
que l'on peut goter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna
tait pour moi un ange de bont et de douceur; mes Indiens taient
heureux, l'abondance et le bien-tre rgnaient dans leurs familles;
mes champs taient couverts de riches moissons, et mes pturages de
nombreux troupeaux.

Ce n'tait point sans beaucoup de peine et de difficult que j'tais
arriv  mon but: que de fois j'eus besoin de tout mon courage et
de toute ma philosophie pour ne pas dsesprer en prsence de revers
qu'il m'tait impossible d'viter!

Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent ou des inondations
dtruire de belles rcoltes prtes  tre moissonnes, et que j'avais
eu tant de peine  dfendre contre les buffles, les singes et les
sangliers, voire mme contre un insecte bien plus nuisible encore
que tous les flaux dont je viens de parler, contre les sauterelles,
une des plaies d'gypte, transporte apparemment dans cette contre,
et qui, presque rgulirement tous les sept ans, partent par nuages
des les du sud, et viennent s'abattre sur Luon en y apportant la
dsolation et souvent la famine.

Il faut avoir vu un tel spectacle pour s'en former une ide.

Quand elles arrivent, on aperoit  l'horizon un nuage couleur de feu;
d'innombrables sauterelles forment ce nuage.

Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamtre de deux 
trois lieues et en bataillon serr, et passent ainsi au-dessus de
vous pendant cinq  six heures conscutives.

Si elles aperoivent un champ bien vert, elles s'y abattent;
en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste
entirement nue: alors elles reprennent leur vol pour porter ailleurs
la disette et la destruction.

Le soir, c'est dans les forts, sur les arbres, qu'elles vont prendre
leur gte; elles s'abattent en si grande quantit aux extrmits des
branches, que leur poids brise les plus grosses.

Pendant la nuit, dans l'endroit o elles se sont reposes, c'est un
craquement continuel et un bruit tellement fort, que l'on a peine 
croire qu'il puisse tre produit par un si petit insecte.

Le lendemain, elles repartent  la pointe du jour, laissant les
arbres sur lesquels elles se sont reposes, hachs et briss comme
si la foudre avait sillonn la fort dans tous les sens; puis elles
vont ailleurs produire de nouveaux ravages.

A une certaine poque, elles se reposent dans de vastes plaines ou
sur les montagnes fertiles; l elles allongent l'extrmit de leur
corps en forme de tarire, et percent la terre  une profondeur de
quatre  cinq centimtres, pour y dposer leurs oeufs; la ponte finie,
elles laissent le sol perc comme un crible, et disparaissent, car
leur existence est termine.

Mais, trois semaines aprs, les oeufs closent, et des myriades de
petites sauterelles surgissent de la terre.

Dans le lieu o elles naissent, tout ce qui peut servir  leur pture
est dtruit.

Aussitt qu'elles ont acquis un peu de force, elles abandonnent le
site de leur naissance, font disparatre toute vgtation sur leur
passage, et se dirigent vers les champs cultivs, qu'elles parcourent
et dsolent jusqu' ce qu'elles aient leurs ailes; alors elles prennent
leur vol pour aller plus loin dvaster de nouvelles plantations.




CHAPITRE XVIII.

    Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de
    Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot.


L'agriculture, aux Philippines, prsente bien des difficults; mais
aussi elle donne des produits que l'on ne peut trouver dans aucun
autre pays.

Les annes exemptes de calamits, la terre se couvre de richesses,
toutes les denres coloniales se produisent avec une abondance
extraordinaire; il n'est pas rare que la production soit dans la
proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations
on fait deux rcoltes du mme produit dans la mme anne.

La richesse et l'immensit des pturages donnent la facilit d'lever
un grand nombre de bestiaux, qui ne cotent absolument que les faibles
gages pays par le propritaire  quelques bergers.

Je possdais sur mon habitation trois troupeaux: un de btes bovines,
de trois mille ttes; un autre de huit cents buffles, et l'autre de
six cents chevaux.

A une poque de l'anne, lorsque les riz taient rcolts, les bergers
parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une
grande plaine peu loigne de ma maison.

Cette plaine se couvrait de ces trois espces, et prsentait, surtout
pour le propritaire, un coup d'oeil admirable; le soir, ils taient
conduits dans de grands enclos, prs du village.

Le lendemain, on choisissait les boeufs qui taient bons pour la
boucherie, les chevaux en ge d'tre dompts, et les buffles assez
forts pour tre employs au labourage; puis les troupeaux taient
reconduits  la plaine, pour y rester jusqu'au soir.

Cette opration se prolongeait pendant une quinzaine de jours, aprs
lesquels on leur donnait la libert jusqu' l'anne suivante,  la
mme poque.

Le troupeau en libert se divisait par petites bandes dans les
montagnes et dans les pturages qu'ils avaient l'habitude de
frquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en
temps une promenade dans les lieux o ils pturaient.

Tout prosprait autour de moi: mes Indiens taient heureux aussi,
et avaient pour moi un respect et une obissance qui allaient presque
jusqu' l'idoltrie.

Mon frre me secondait dans mes travaux, et auprs de ma chre Anna
j'oubliais toutes les fatigues et les contrarits que je pouvais
prouver.

Bientt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui
devais, et me la rendre plus chre.

Depuis quelques mois, la sant d'Anna s'tait altre; elle avait
eu des symptmes de grossesse. Cependant il y avait prs de douze
annes que nous tions unis, et jamais elle n'avait donn aucun signe
de maternit.

J'tais si persuad que nous n'aurions jamais d'enfants, que le
drangement de sa sant me donnait de vives inquitudes, lorsqu'un
matin, partant pour aller  mes travaux, elle me dit:

Je ne me sens pas bien; reste prs de moi aujourd'hui.

Deux heures aprs,  ma grande surprise, elle mettait au monde une
petite fille qui n'tait attendue de personne. Elle n'tait pas
arrive  terme, et vcut seulement pendant une heure, le temps de
recevoir le baptme, que je m'empressai de lui donner.

C'tait la seconde crature humaine qui expirait dans la maison de
_Jala-Jala_, mais aussi c'tait la premire qui y recevait le jour!

Le chagrin que nous en ressentmes fut adouci par la certitude que ma
chre Anna pouvait devenir mre dans des conditions plus favorables. Sa
sant fut bientt rtablie, elle reprit sa gaiet et tous ses charmes.

Elle tait si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs
voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient:

Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille,
nous voudrions qu'elle et vos traits: permettez-nous donc de vous
regarder quelque temps.

Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et
retournaient dans leur village, o elles mettaient au monde une
crature qui n'avait rien du modle qu'elles avaient observ avec
tant de soin et une confiance aussi nave.

Mon Anna donna de nouveaux signes de maternit. Cette fois,
sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa sant en ft
trs-altre, et au bout de neuf mois je reus dans mes bras un petit
garon faible et dlicat, mais plein de vie.

Nous tions au comble du bonheur, nous possdions enfin ce que nous
avions tant dsir, et ce qui seul nous manquait, je crois.

Mes Indiens manifestrent tous une grande joie.

Pendant plusieurs jours ce furent des ftes continuelles  _Jala-Jala_,
et mon Anna, quoique alite, fut oblige de recevoir d'abord la visite
de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de
tous les Indiens pres de famille.

Chacun apportait un petit prsent pour le nouveau-n, et le plus
habile tait charg de faire un petit compliment qui se rsumait en
des souhaits de toute espce de bonheur pour la mre et pour l'enfant,
et en assurances de la joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils
seraient gouverns par le fils du matre qui leur avait fait tant de
bien, nous disaient-ils dans leur sincre reconnaissance.

La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse
socit d'amis et de parents.

Ils y restrent jusqu'au baptme, qui eut lieu dans mon salon.

Anna, presque entirement rtablie, put y assister; mon fils fut
nomm Henri, du nom de son oncle.

A cette poque j'tais heureux, oh! bien heureux! car tous mes voeux
taient presque remplis.

Je n'en formais plus qu'un, c'tait de revoir ma vieille mre et mes
soeurs; et j'esprais que le temps n'tait pas bien loign o je
pourrais raliser le projet de revoir ma patrie.

Tout prosprait sur mon habitation, j'augmentais tous les ans mon
revenu, mes champs taient couverts de riches moissons de cannes
 sucre.

A cette culture et  celle du riz j'avais joint celle du caf, et mon
frre avait pris la direction d'une vaste plantation qui promettait
de brillants rsultats, et plus tard la prime que le gouvernement
espagnol s'tait engag  donner au possesseur d'une plantation de
quatre-vingt mille pieds de caf en rapport; mais hlas! le temps de
bonheur pour moi tait pass! Et que de peines et de douleurs j'avais
 supporter avant de revoir ma patrie!!

Mon frre, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout 
coup pris d'une fivre intermittente qui l'enleva en quelques jours!...

Mon Anna et moi nous versmes bien des larmes! car nous aimions Henri
avec une profonde tendresse.

Depuis plusieurs annes nous vivions ensemble; il partageait nos
travaux, nos peines et nos plaisirs; c'tait le seul parent que
j'eusse aux Philippines.

Il avait quitt la France, o il occupait une place honorable, dans
l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tche que je
m'tais impose. Ses qualits aimables et un coeur excellent nous le
rendaient bien cher; sa perte tait irrparable, et la pense que
je n'avais plus de frre... venait encore rendre ma douleur plus
poignante et plus amre.

Prudent, le plus jeune, tait mort  Madagascar; Robert, mon cadet, 
la Planche, prs de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait
abrit notre jeunesse; et mon pauvre Henri,  _Jala-Jala_!--Je lui fis
lever un modeste tombeau  la porte de l'glise, et pendant plusieurs
mois _Jala-Jala_ ne fut plus qu'un sjour de deuil et de tristesse...

Nous commencions  peine, non  nous consoler, mais  supporter la
perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint
encore fondre sur moi.

A mon arrive aux Philippines, pendant mon sjour  Cavite, je m'tais
li troitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo,
et second d'un navire du mme port.

Pendant quelques mois qu'il sjourna  Cavite, notre liaison devint
intime.

Il tait bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais
deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincre dvouement.

Nos deux navires taient mouills dans le port,  peu de distance
l'un de l'autre.

Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation
pour me conduire  bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment,
faisait faire une manoeuvre pour la mture, une corde vint  se rompre,
et le mt tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de
l'quipage o Malvilain se trouvait.

De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami.

Je crus qu'il tait mort ou bless; j'eus un moment d'angoisse
et d'inquitude que je ne pus matriser. Je me jetai  l'eau, et
atteignis  la nage le navire de mon ami que j'eus le bonheur de
trouver sans blessure, et seulement tout tourdi du danger auquel il
venait d'chapper.

Aprs l'avoir troitement serr dans mes bras, tout ruisselant encore
du bain de mer d'o je sortais, je donnai mes soins  quelques matelots
de son quipage qui avaient t moins heureux que lui.

Une autre fois, c'tait moi qui devais causer une vive frayeur
 Malvilain.

Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s'taient amoncels
au-dessus de la pointe de Cavite, et un pouvantable orage _des
tropiques_ avait clat.

Les coups de tonnerre se succdaient de minute en minute, et  chaque
coup la foudre en longs serpents de feu s'chappait des nuages, et
venait labourer la petite plaine situe  l'extrmit de la pointe
de Cavite, prs du mouillage des navires.

Malgr cet orage, j'allai voir Malvilain. J'tais dj prt  mettre
le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer,
mais si prs de moi, que la respiration me manqua.

Je ressentis tout  coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte
que si l'on m'avait appliqu un tison ardent entre les deux paules;
la douleur fut si aigu, qu' peine revenu  moi je jetai un cri.

Malvilain, qui se trouvait  quelques pas, se sentait lui-mme tout
tourdi de la commotion lectrique dont je venais d'tre lgrement
atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j'tais grivement
bless. Il se prcipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu'
ce que je l'eusse rassur  plusieurs reprises. L'tincelle m'avait
frl, mais n'avait produit aucune lsion.

J'ai cit ces deux petites anecdotes pour faire connatre toute
l'intimit qui existait entre nous, et combien j'ai t frapp dans
mes plus chres affections.

Mon existence a t jusqu'au jour o j'cris si pleine de faits
extraordinaires, que j'ai t naturellement conduit  croire que la
destine de l'homme est soumise  un ordre qui doit infailliblement
s'accomplir.

Cette pense a eu une grande influence pour me rsigner  supporter
tous les malheurs qui m'ont afflig.

tait-ce aussi bien ma destine qui m'avait conduit  aimer Prosper
de Malvilain, et  tre aussi sincrement aim de lui?--Je ne puis
en douter.

Quelques jours avant que le terrible flau du cholra se dclart
aux Philippines, le navire de Malvilain mit  la voile pour retourner
en France.

Le coeur serr, nous nous quittmes en nous promettant bien de part
et d'autre de nous revoir... Mais, hlas! le sort en avait dcid
autrement.

Malvilain retourna dans son pays, alla  Nantes pour y prendre un
commandement; l il fit connaissance avec ma soeur ane, et l'pousa.

J'avais appris cette nouvelle  l'poque o j'habitais encore Manille;
elle m'avait caus une grande joie, et certes si j'avais t  mme
de choisir un mari pour ma chre soeur milie, cette union seule et
pu rpondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.

Aprs son mariage, Prosper de Malvilain avait continu  naviguer
pour le port de Nantes.

Son noble caractre et ses connaissances l'avaient fait apprcier de
tout le haut commerce.

Ses affaires taient dans une assez bonne position pour ne plus exposer
sa vie aux hasards de la mer; il tait enfin  son dernier voyage
lorsqu' l'le Maurice il fut atteint d'une maladie  laquelle il
succomba, en laissant ma soeur inconsolable et trois filles en bas ge!

Cette nouvelle perte irrparable que je venais d'apprendre ajoutait
encore  la douleur que m'avait fait prouver la fin malheureuse de
mon pauvre frre.

Quelle calamit ne pesait pas alors sur moi!

Aprs quelques annes de bonheur, je voyais peu  peu disparatre de
ce monde mes plus chres affections; mais, hlas! je n'tais pas encore
au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes preuves m'attendaient!

Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne sant, et prendre des
forces. Cependant je n'tais pas heureux, et  la tristesse que
m'avaient laisse les pertes que je venais de faire se joignit une
mortelle inquitude: ma chre Anna ne s'tait pas bien remise de ses
couches, et de jour en jour sa sant s'altrait; elle ne connaissait
pas son tat; son bonheur d'tre mre tait si grand, qu'elle ne
pensait pas du tout  elle.

J'avais termin ma rcolte de sucre, elle avait t abondante; mes
plantations taient faites.

Dsirant donner un peu de distraction  ma femme, je lui proposai
d'aller passer quelque temps chez sa soeur Josphine, qu'elle aimait
avec une vritable passion. Elle accepta avec empressement.

Nous partmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allmes
nous installer chez mon beau-frre don Julien Calderon, qui habitait
alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivire de Pasig,
 une demi-lieue de Manille.

Josphine tait l'une des trois soeurs de ma femme pour qui j'avais
le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre soeur.

Le jour de notre arrive fut un jour de fte. Tous nos amis de Manille
vinrent nous voir.

Anna tait si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa sant
parut s'amliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que
quelques jours, et bientt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver.

J'appelai le seul mdecin de Manille en qui j'eusse confiance, mon
ami Genu; il vint frquemment la voir, et, aprs six semaines de
soins assidus sans aucun rsultat satisfaisant, il me conseilla de
retourner  mon habitation, o tant de malades avaient recouvr la
sant dans des maladies semblables  celle qui affectait ma chre
Anna. Elle-mme le dsirant, je fixai le jour du dpart.

Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le
Pasig,  l'extrmit du jardin de mon beau-frre, et une nombreuse
socit nous accompagna jusqu'au bord de l'eau.

Au moment de nous sparer, une sombre tristesse tait peinte sur toutes
les physionomies; chacun avait l'air de se dire: Nous reverrons-nous?

Ma belle-soeur Josphine, qui versait d'abondantes larmes, se jeta
dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine  les sparer; enfin,
il fallut partir.

J'entranai ma femme dans l'embarcation, et, de la voix, ces deux
soeurs, qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amiti si
tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas
tre longtemps spares et de se revoir bientt.

Ces pnibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu'un
voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaiet fut triste
et silencieux.

A notre arrive, je ne revis point non plus _Jala-Jala_ avec le mme
bonheur que d'ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit,
et ne quittai plus sa chambre, esprant que mes soins assidus lui
donneraient un peu de soulagement.

Mais, hlas! de jour en jour la maladie faisait des progrs effrayants;
j'tais dsespr.

J'crivis  Josphine, et envoyai une embarcation  Manille pour
qu'elle vnt soigner sa soeur, qui dsirait ardemment la voir.

L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne
Josphine m'apprenait qu'elle-mme, gravement malade, ne quittait
pas son lit; qu'elle tait bien afflige, mais que je pouvais assurer
Anna que bientt elles seraient runies pour ne plus se sparer.

Cinquante jours, plus longs qu'un sicle, s'taient  peine couls
depuis notre retour  _Jala-Jala_, que je n'avais plus d'espoir!

La mort s'approchait  grands pas, et l'instant fatal o j'allais
tre spar de celle que j'aimais tant tait arriv.

Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse
et mes traits bouleverss par la douleur.

Quand elle sentit sa dernire heure arriver, elle m'appela prs d'elle,
et me dit:

Adieu, mon Paul chri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons
dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus,
retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mre. Ne te remarie
qu'en France, si ta mre te le demande, mais non aux Philippines,
car tu n'y trouverais pas une compagne qui t'aimerait autant que je
t'ai aim!

Ces paroles furent les dernires que pronona cet ange de douceur et
de bont. Les liens les plus sacrs, la plus tendre et la plus pure
union venaient de se rompre: mon Anna n'existait plus.

Je tenais son corps inanim entre mes bras, j'esprais par mes caresses
le rappeler  la vie; mais, hlas! le destin avait prononc.

On fut oblig d'employer la force pour m'arracher les prcieux restes
que je pressais sur mon coeur, et m'entraner dans une chambre voisine
o tait mon fils.

En le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer;
mais mes yeux n'avaient plus de larmes, et j'tais insensible aux
caresses mmes de mon pauvre enfant.

Il n'y a point de nature assez forte pour rsister  cinquante jours
de veilles et d'inquitudes, et  l'anantissement dans lequel se
trouvent le physique et le moral, aprs que le dsespoir a remplac
la lueur d'esprance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans
un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil.

Je me rveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais,
grand Dieu! quel pouvantable rveil! Tout ce que ma position
avait d'horrible vint se reprsenter  mon imagination. Hlas! elle
n'existait plus, mon adorable compagne, cet ange chri et consolateur
qui avait tout abandonn, parents, amis, et les plaisirs d'une
capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages
o elle tait expose  mille dangers, et n'avait que moi pour
la soutenir! Elle n'existait plus! le sort funeste venait de me
l'arracher, et me plonger pour toujours dans la dsolation et la
douleur!

Ses funrailles eurent lieu le lendemain.

Pas un habitant de _Jala-Jala_ ne manqua d'y assister.

Son corps fut dpos prs de l'autel de la modeste glise que j'avais
fait lever, et o si souvent elle avait adress des voeux ardents
pour mon bonheur.

Le deuil et la consternation rgnrent longtemps  _Jala-Jala_.

Tous mes Indiens se montrrent sensibles  la perte qu'ils venaient
de faire. Anna avait t aime avec idoltrie pendant sa vie, elle
fut pleure sincrement aprs sa mort.

Pendant plusieurs jours je demeurai plong dans un complet abattement,
sans pouvoir m'occuper d'autres soins que de ceux que je donnais 
mon fils, seule consolation qui me restait.

Trois semaines s'taient dj coules sans que je fusse sorti de la
chambre o avait expir ma pauvre femme, lorsque je reus une lettre
de Josphine.

Elle m'apprenait que sa maladie s'tait aggrave, et terminait en
me disant:

Viens, mon cher Paul, viens prs de moi, nous pleurerons ensemble;
je sens que ta prsence me soulagera.

Je ne balanai pas  me rendre aux sollicitations de ma chre
Josphine.

J'avais pour elle la mme affection que pour ma propre soeur; ma
prsence pouvait la soulager, et je sentais moi-mme que ce serait
pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant
aim mon Anna.

L'espoir de lui tre utile ranima un peu mon courage; je laissai mon
habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant
les derniers jours de ma femme ne m'avait point quitt, et je partis
avec mon fils.

Aprs la premire motion que nous ressentmes, Josphine et moi,
en nous revoyant, et que nous emes tous deux vers bien des larmes,
j'examinai son tat.

Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquitude
en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et
qui me faisait craindre d'avoir bientt  dplorer un nouveau
malheur. Hlas! je prvoyais trop bien: huit jours plus tard, la
pauvre Josphine, dans des souffrances inoues, expirait dans mes bras.

Que d'infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait tre dou
d'une constitution aussi forte que la mienne pour rsister  tant de
douleurs et ne pas y succomber.

Aprs avoir rendu les derniers devoirs  ma belle-soeur, je retournai
 _Jala-Jala_.

Le monde m'tait  charge; il me fallut revoir mes forts, mes
montagnes, pour recouvrer un peu de calme.

Quelques mois s'coulrent sans que je pusse penser  mes affaires;
cependant, la dernire prire de ma pauvre femme, de quitter les
Philippines et de retourner dans ma patrie, m'obligea de m'en occuper.

Je cdai mon habitation  mon ami Vidie, que je croyais plus que
personne en tat de poursuivre mon oeuvre et de bien traiter mes
pauvres Indiens.

Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au
courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus
volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et
plus en tat de supporter le voyage.

Je restai donc  _Jala-Jala;_ mais la vie m'tait devenue si pnible
qu'elle m'tait tout  fait  charge; rien ne pouvait me distraire
ni m'arracher  mes tristes penses.

Les beaux sites de _Jala-Jala_, que j'avais toujours vus avec tant de
plaisir, m'taient devenus indiffrents; je recherchais les lieux les
plus sombres et les plus silencieux, j'aillais souvent sur le bord
d'un ruisseau encaiss au milieu de hautes montagnes, et ombrag par
de grands arbres.

Ce site n'tait peut-tre connu que de moi seul, et probablement
jamais avant moi crature humaine ne s'y tait assise. L je me
livrais tout entier  l'amertume de mes souvenirs; ma femme, mes
frres, ma belle-soeur occupaient toute mon imagination.

Quand la pense de mon fils venait enfin m'arracher  mes sombres
rveries, je retournais lentement  mon habitation, o je retrouvais
ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher  faire
diversion  ma douleur; mais elles ne faisaient gure que me rappeler
l'poque o c'tait toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et
en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et
les ennuis que j'avais prouvs loin d'elle. Hlas! ce temps avait fui
sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur.

Mon ami Vidie faisait ce qui dpendait de lui pour me distraire;
il me parlait souvent de la France, de ma mre, et de la consolation
que je trouverais  leur prsenter mon fils.

L'amour de la patrie, la pense d'y retrouver des affections dont
j'avais tant besoin tait un baume salutaire qui endormait un peu
des souffrances toujours vibrantes au fond du coeur.

Mes Indiens taient profondment affligs de la rsolution que j'avais
prise de les quitter.

Ils me tmoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu'ils
m'abordaient:

O matre, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?

Je les tranquillisais le plus qu'il m'tait possible en leur disant
que Vidie travaillerait  leur bonheur; que, mon fils devenu grand,
je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me rpondaient:

Que Dieu vous entende, matre! Mais que de temps nous passerons sans
vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.

A l'poque  laquelle je suis arriv de mes souvenirs, au milieu de ma
tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement
avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours
cette sincre amiti qui a pris naissance dans un pays tranger,
 quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d'Adolphe
Barrot, qui avait t envoy consul gnral  Manille.

Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours  _Jala-Jala_. Ne
voulant point qu'il et  souffrir de ma situation d'esprit, je tchai
de lui rendre le sjour de _Jala-Jala_ aussi agrable que possible.

Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades
dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle
avant les malheurs qui venaient de m'accabler.




CHAPITRE XIX.

    Voyage chez les Ngritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le
    cocotier.--Le bananier.


Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m'avaient rappel
mes anciens exercices, et avaient rveill en moi ma passion dominante
des excursions.

Mon ami Vidie, toujours en vue de me distraire, m'engageait fortement
 aller voir des peuplades que j'avais toujours eu le dsir de visiter.

Mes affaires taient  peu prs rgles; mon fils tait sous sa
surveillance, sous celle de sa nourrice et d'une gouvernante en
qui j'avais toute confiance: cette scurit et les instances de mon
ami me dcidrent enfin  me rendre chez les _Ajetas_ ou Ngritos,
peuples sauvages, tout  fait dans l'tat de simple nature, vritables
aborignes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls matres
de Luon.

A une poque qui n'est pas encore bien loigne, lors de la conqute
par les Espagnols, les _Ajetas_ exeraient des droits seigneuriaux
sur les populations tagales tablies sur les plages du lac de _Bay_.

A jour fixe, ils sortaient de leurs forts, venaient dans les villages,
dont ils foraient les habitants  leur donner une certaine quantit
de riz et de mas; et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette
contribution, ils la remplaaient en coupant quelques ttes qu'ils
emportaient pour leurs ftes barbares.

Aprs la conqute des Philippines, les Espagnols prirent la
dfense des Tagalocs; et les _Ajetas_, pouvants par les armes 
feu, restrent dans leurs forts, et ne reparurent plus chez les
populations indiennes.

Dans plusieurs parties de la Malaisie on retrouve la mme race
d'hommes, et les habitants de la Nouvelle-Zlande, les Papouins,
leur sont presque semblables par leurs formes et leur couleur.

Ce fut parmi ces sauvages que je voulus aller habiter pendant
quelques jours.

Mes prparatifs furent bientt faits.

Je choisis deux de mes meilleurs Indiens pour m'accompagner; et il
va sans dire que mon lieutenant en faisait partie; il ne m'a jamais
quitt dans toutes mes prilleuses expditions.

Nous prmes chacun un petit havresac qui contenait pour trois ou quatre
jours de riz, un peu de viande de cerf boucane, une bonne provision
de poudre, des balles et du plomb  giboyer, quelques mouchoirs de
couleur, et une assez forte quantit de cigares pour notre provision
et notre bienvenue chez les _Ajetas_.

Chacun de nous avait un bon fusil  deux coups et son poignard.

Nos vtements taient ceux que nous portions habituellement dans
toutes nos expditions: le salacot, la chemise de soie vgtale, le
pantalon relev jusqu'au-dessus des genoux; les pieds et les jambes
restaient  dcouvert.

Ce fut aprs ces simples prparatifs que nous nous mmes en route pour
un voyage de plusieurs semaines, durant lequel, et ds le second jour
de notre dpart, nous devions avoir pour seul abri les arbres de la
fort, et pour toute nourriture notre chasse et les palmiers.

Je me gardai bien aussi d'oublier le _vade-mecum_ que je prenais
toujours avec moi lorsque je m'loignais pour quelques jours; je veux
dire du papier et un crayon. Je prenais ainsi quelques notes qui,
aides de ma mmoire, me servaient  consigner ensuite sur mon journal
les remarques que j'avais faites pendant mes voyages.

Tout tant prpar, nous partmes un matin de _Jala-Jala_; nous
traversmes la presqu'le forme par mon habitation, et nous allmes
nous embarquer, de l'autre ct, dans une petite pirogue qui nous
conduisit au fond du lac, dans la partie nord-est de mon habitation.

Nous passmes la nuit dans le grand village de _Siniloan_, et le
lendemain nous nous remmes de bonne heure en route.

Cette premire journe fut pnible, car nous tions au commencement
de la saison des pluies; de forts orages avaient grossi les rivires.

Nous ctoymes les bords d'un torrent qui descendait des montagnes,
et que nous emes  traverser  la nage quinze fois dans la journe.

Nous arrivmes vers le soir au pied des montagnes o commencent les
forts d'arbres gigantesques qui occupent  peu prs tout le centre
de Luon.

L, nous fmes notre premire halte; nous allummes nos feux, nous
prparmes nos lits et notre souper.

Je crois avoir dj dit ce que nous appelions nos _lits_; l'habitude et
la fatigue nous les faisaient trouver dlicieux, lorsque nul accident
ne venait troubler notre sommeil.

Mais je n'ai encore rien dit de la composition fort simple de nos
repas et de la manire dont nous les prparions.

Il nous fallait faire cuire notre riz et notre palmier, opration
qui pourrait sembler embarrassante, car nous ne portions pas avec
nous de grands ustensiles de cuisine; le briquet mme et l'amadou
nous manquaient le plus souvent. Le bambou supplait  tout.

Le bambou est une des trois plantes des tropiques que la nature,
dans sa bienfaisante prvoyance, parat avoir donnes aux hommes pour
suffire  une foule de besoins.

Je ne puis rsister au dsir de consacrer quelques lignes  dcrire
ces trois productions des tropiques: le _bambou_, le _cocotier_
et le _bananier_.

Le _bambou_, de la famille des gramines, crot en pais buissons dans
les bois, sur le bord des rivires, et partout o il peut trouver un
sol un peu humide.

On en compte, aux Philippines, vingt-cinq ou trente espces, bien
distinctes par leur forme et leur grosseur.

Il y en a du diamtre du corps d'un homme ordinaire, formant 
l'intrieur un grand vide: cette espce sert particulirement 
construire des cabanes,  faire des vases pour transporter de l'eau
et l'y conserver.

Divis en filaments, il sert  faire des corbeilles, des chapeaux,
et toute espce d'objets de vannerie; enfin, des cordes ou des cbles
d'une grande solidit.

Un autre bambou, d'une dimension plus petite, vide aussi  l'intrieur
et recouvert d'un vernis presque aussi solide que l'acier, sert
galement aux constructions des cases indiennes.

Taill en pointe, il prsente une extrmit aigu et tranchante:
les Indiens s'en servent pour faire des lances, des flches, des
lancettes pour saigner les chevaux, ouvrir un abcs, ou entamer les
chairs et en extraire une pine ou tout autre corps tranger qui s'y
serait introduit.

Un troisime, beaucoup plus solide et de la grosseur du bras, ne
prsentant pas de vide  l'intrieur, sert particulirement pour la
partie des cases qui exige une grande solidit, comme la toiture.

Un quatrime, beaucoup plus petit et aussi sans vide, sert  faire
des barrires et des entourages pour clore les champs cultivs.

Les autres espces sont moins employes, mais cependant elles ont
toutes leur utilit.

Pour conserver la plante et la rendre tous les ans bien productive,
on coupe les jets  la hauteur de dix pieds du sol; tous ces jets
imitent un assemblage de tuyaux d'orgue, et sont entours de branches
et d'pines.

Au commencement de la saison des pluies, il sort de chacun de ces
buissons, comme de grosses asperges, une quantit de bambous qui
s'lvent comme par enchantement.

Dans l'espace d'un mois, ils ont cinquante  soixante pieds, et au
bout de quelque temps ils ont acquis toute la solidit ncessaire
pour tre employs aux divers ouvrages auxquels ils sont destins.

Le _cocotier_, de la famille des palmiers, met sept annes  crotre
avant de donner des fruits; mais aprs ce temps, et pendant plus d'un
sicle, il fournit toujours la mme rcolte, c'est--dire, tous les
mois, une vingtaine de grosses noix. Jamais cette rcolte ne manque,
et, sur le mme tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits
de toutes les grosseurs.

La noix de coco est, comme on sait, une bonne nourriture; on en retire
aussi une grande quantit d'huile.

L'enveloppe solide sert  faire des vases, et la partie filamenteuse
des cordes et des cbles pour les navires, et mme des vtements
grossiers.

Les feuilles sont employes  couvrir les cases, ou  faire des balais
et des corbeilles.

On retire encore du cocotier ce que l'on nomme _vin de coco_; c'est
une liqueur trs-enivrante, et dont les Indiens font habituellement
usage dans leurs ftes.

Pour produire le vin de coco, de grands bois de cocotiers sont destins
 ne plus donner de fruits, mais seulement leur sve.

Les arbres se communiquent tous  leur sommet par de longs bambous;
ces bambous servent de passerelles aux Indiens, qui, tous les matins,
munis de grands vases, vont faire une rcolte.

C'est un mtier pnible et dangereux, vritable promenade dans les
airs,  soixante et quatre-vingts pieds du sol.

C'est du bouton qui doit produire la fleur que l'on retire l'eau ou
la liqueur destine  la fabrication de l'eau-de-vie.

Aussitt qu'un bouton est prt  s'panouir, l'Indien charg du soin de
la rcolte le lie fortement,  quelques centimtres de son extrmit;
puis il coupe toute cette extrmit, en dehors de la ligature. C'est de
cette coupure, ou des pores qu'elle laisse  dcouvert, que s'coule
continuellement une liqueur sucre, douce et agrable au got tant
qu'elle n'a pas ferment.

Lorsqu'elle a pass  l'tat de fermentation, on la porte  l'alambic
pour la transformer par la distillation en liqueur alcoolique connue
sous le nom de _vin de coco_.

Enfin, l'enveloppe solide de la noix tant brle donne une belle
peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux
de paille.

Le _bananier_ est une plante herbace, sans partie ligneuse; le tronc
de chaque pied est form de feuilles superposes les unes aux autres.

Ce tronc s'lve ordinairement de douze  quinze pieds du sol, et va
s'panouir en longues et larges feuilles qui n'ont pas moins de cinq
 six pieds chacune.

C'est du milieu de ces feuilles que sort la fleur, et ensuite ce que
l'on nomme un _rgime_.

Par ce mot, il faut entendre une centaine de grosses bananes attaches
sur la mme tige, formant une longue grappe qui vient s'incliner vers
le sol.

Avant que les fruits aient acquis toute leur maturit, on coupe le
_rgime_, et on se sert de bananes pour aliments au fur et  mesure
qu'elles mrissent.

La partie de la plante qui est en terre est une espce de grosse souche
de laquelle sortent successivement une trentaine de jets. Chaque
jet ne doit fournir qu'un seul _rgime_ ou grappe; ensuite il est
coup vers le sol; et comme tous les jets qui sont sortis du mme
tronc ont diffrents ges, il s'en trouve de toutes les poques de
fructification; de manire que, chaque mois ou chaque quinzaine, et en
toute saison, on peut recueillir un rgime ou deux de la mme plante.

C'est aussi d'une espce de bananier, dont les fruits ne sont pas
bons  manger, que l'on retire la soie vgtale, ou abaca, qui sert
 faire des vtements et des cordages de toute espce.

Ce filament se trouve dans le tronc de la plante, qui, comme je l'ai
dit, est form de feuilles superposes les unes aux autres.

On les spare en longues lanires que l'on met quelques heures au
soleil; ensuite on les place sur une lame de fer qui n'est pas aigu,
et l'on tire fortement  soi.

Le parenchyme de la plante est retenu par la lame de fer, et les
filaments s'en sparent: il n'y a plus qu' les mettre quelque temps
au soleil pour les livrer ensuite au commerce.

Je m'aperois que je me suis dj bien loign de mon voyage; mais j'ai
voulu faire connatre les trois plantes des tropiques qui pourraient
suffire  tous les besoins de l'homme.

Ces plantes sont bien connues; mais peut-tre quelques personnes
ignorent-elles tous les services qu'elles rendent aux habitants des
tropiques, et mes lecteurs seront naturellement amens  rflchir
combien les naturels de cette zone sont favoriss de la nature,
comparativement  ceux de notre climat glac.

Nous tions donc au pied des montagnes  faire nos prparatifs pour
passer la nuit.

Nous nous divisions toujours le travail: l'un prparait le coucher,
l'autre le feu, et le troisime la cuisine.

Celui qui s'occupait du feu runissait une grande quantit de bois
mort et de broussailles. Au-dessous de ce bcher, il mettait une
douzaine de livres de gomme lmie, trs-commune aux Philippines,
et que l'on trouve amoncele sur le sol, au pied des grands arbres
dont elle dcoule naturellement.

Ensuite il prenait un morceau de bambou long d'un demi-mtre, le
fendait dans sa longueur, grattait avec son poignard l'un de ces
morceaux pour faire de petits copeaux bien menus; puis il les frottait
en les roulant entre ses deux mains, et les plaait ensuite dans la
partie concave de l'autre morceau, l'appliquait sur le sol, et, avec
la partie d'o il avait retir des copeaux, de son ct tranchant il
frottait vivement celui qui tait sur le sol, comme s'il et voulu
le scier en deux.

En moins d'une minute, le bambou qui contenait les copeaux tait
travers, et le feu s'en emparait; la flamme qu'on obtenait en
soufflant lgrement sur ces copeaux allumait la gomme lmie, et
dans un instant nous avions assez de feu pour rtir un boeuf.

Celui qui s'occupait de la cuisine coupait deux ou trois morceaux
de gros bambou, mettait dans chacun ce qu'il voulait faire cuire,
ordinairement du riz ou du palmier; il y ajoutait l'eau ncessaire,
bouchait l'extrmit avec des feuilles, et le plaait au milieu du feu.

Ce bambou se charbonnait  l'extrieur; mais l'intrieur tait protg
par l'humidit de l'eau qu'il contenait, et les aliments s'y cuisaient
aussi bien que dans des vases en terre.

Ensuite, de grandes feuilles de palmier nous servaient d'assiettes.

Nos repas, comme on voit, taient assez Spartiates, mme pendant nos
jours de provisions de riz et de viande boucane; car lorsqu'elles
taient puises il fallait nous contenter de palmier.

Mais lorsque la chasse fournissait, qu'un cerf ou qu'un buffle tombait
sous nos coups, pendant quelques jours notre nourriture tait celle
de vrais picuriens.

Nous buvions de l'eau lorsqu'une source ou un ruisseau nous y invitait;
mais si nous en tions privs, nous coupions de longs morceaux de
lianes dites d_u voyageur_, d'o dcoulait une eau claire et limpide,
prfrable peut-tre  celle que nous aurions pu nous procurer  la
meilleure source.

videmment, je ne voyageais pas comme un nabab; plus de bagages et
t impossible: comment et-on pu, avec de grandes provisions et
un pompeux fourniment, circuler au milieu de montagnes couvertes de
forts littralement vierges de toutes traces humaines, et oblig, pour
les parcourir, de traverser  chaque instant des torrents  la nage,
et n'ayant toujours pour guide que le soleil ou le souffle du vent?

Il n'y avait donc pas  choisir: voyager ainsi que je le faisais,
comme un Indien, ou rester chez soi.

La premire nuit que nous passmes  la belle toile s'coula
paisiblement; le sommeil vint rparer nos forces, et nous mettre en
tat de continuer.

Le lendemain, nous fmes de bonne heure sur pied, et aprs un djeuner
frugal nous reprmes notre marche.

Pendant plus de deux heures, nous gravmes une montagne couverte de
grands bois; la pente tait rude et fatigante; enfin, tout essouffls,
nous arrivmes au sommet, sur un vaste plateau que nous devions mettre
plusieurs jours  traverser.

C'est l, sur ce plateau, que j'ai vu la plus majestueuse, la plus
belle fort vierge qui existe au monde.

Elle est toute plante d'arbres gigantesques, s'levant droits comme
des joncs  des hauteurs prodigieuses.

A leur sommet seulement naissent des branches qui, s'entrelaant les
unes aux autres, forment une vote impntrable aux rayons du soleil.

Sous cette vote et entre ces beaux arbres, la nature fconde donne
naissance  une foule de plantes grimpantes trs-remarquables.

Le rotin, par exemple, et la liane flexible s'lvent jusqu' leurs
plus hautes branches, redescendent jusqu'au sol, y reprennent racine
pour y puiser un nouvel aliment; puis remontent de nouveau, et de
distance en distance se lient au tronc hospitalier de ses colonnes,
avec lesquelles ils figurent parfois les plus beaux dcors.

On y remarque aussi des varits de _pandanus_, dont les feuilles
en faisceau partent du sol pour prendre la forme d'une belle gerbe;
on y voit d'normes fougres, vritables arbres par leur taille, et
sur lesquelles nous montions souvent pour en couper le sommet, d'une
saveur agrable, et qui sert d'aliment  peu prs comme le palmier.

Mais, au milieu de cette vgtation extraordinaire, la nature est
triste et silencieuse; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est
parfois le vent qui souffle au sommet des arbres, ou, de temps  autre,
le murmure lointain d'un torrent qui se prcipite en cascade du haut
des montagnes vers leur base.

Le sol humide ne reoit jamais les rayons du soleil; de petits lacs,
et des rivires qui ne coulent que lorsqu'elles sont grossies par les
orages, prsentent  l'oeil une eau noire et stagnante, sur laquelle
jamais on ne voit le reflet d'un beau ciel bleu.

Les seuls habitants de ces sites lugubres, mais grandioses, sont les
cerfs, les buffles et les sangliers, qui, cachs le jour dans leur
tanire, ne sortent que la nuit pour chercher leur pture.

Il est rare d'y apercevoir un oiseau; et les singes, si communs aux
Philippines, fuient la solitude de ces immenses forts.

Une seule espce d'insectes, vritable dsolation des voyageurs,
s'y trouve en abondance: ce sont de petites sangsues qui habitent
sur toutes les hautes montagnes des Philippines recouvertes de forts.

Elles se blottissent dans l'herbe, sur les feuilles des arbres,
et s'lancent comme des sauterelles sur la proie  laquelle elles
veulent s'attacher.

Aussi les voyageurs sont-ils toujours munis de petits couteaux en
bambou pour leur faire lcher prise; aprs quoi ils frottent la petite
blessure avec du tabac mch.

Mais bientt une autre sangsue, attire par le sang qui coule, vient
remplacer celle dont on s'est dbarrass; et il faut une attention
continuelle pour ne pas tre la victime de ces petits vampires,
d'une voracit bien plus grande que celle de nos sangsues ordinaires.

C'tait au milieu de cette singulire nature que nous cheminions:
moi, tout occup de l'examiner sous tous ses aspects, et mes Indiens,
cherchant  dcouvrir une proie quelconque, cerf, buffle ou sanglier,
pour remplacer nos provisions de riz et de viande boucane, dont nous
avions vu la fin.

Nous tions rduits alors au palmier pour toute pitance.

Or, le palmier est agrable au got, mais pas assez nourrissant pour
rparer les forces de pauvres voyageurs aux prises avec l'extrme
fatigue, et qui, aprs une marche pnible, ne trouvent pour gte que
le sol humide, et pour tout abri que la vote cleste.

Nous nous dirigions autant que possible vers la cte baigne par
l'ocan Pacifique.

Nous savions que c'tait vers cette partie que les _Ajetas_ commencent
 habiter.

Nous voulions aussi traverser un grand village tagaloc,
_Binangonan-de-Lampon_, qui se trouve isol et perdu au pied des
montagnes de l'est, au milieu des sauvages.

Nous avions dj pass plusieurs nuits dans la fort sans y prouver
de grandes incommodits.

Les feux que nous allumions tous les soirs nous rchauffaient, et nous
prservaient des myriades de ces terribles sangsues qui, autrement,
nous eussent dvors.

Nous pensions n'avoir plus qu'un jour de marche pour arriver sur le
bord de la mer, o nous esprions prendre un peu de repos, lorsque
tout  coup le bruit lointain du tonnerre nous fit craindre un orage.

Nous continumes cependant notre route; mais, peu aprs, le bruit se
rapprochait de manire  ne plus nous laisser de doute sur l'ouragan
qui allait fondre sur nous.

Il fallait nous arrter, allumer nos feux avant la nuit, faire cuire
notre repas du soir et placer quelques feuilles de palmier sur des
perches inclines, pour nous prserver au moins de la grosse pluie.

Nous n'avions pas encore termin ces divers prparatifs, que l'orage
grondait au-dessus de nous.

Sans la clart blafarde de nos tisons, nous eussions t dj dans
l'obscurit la plus profonde, et cependant la nuit n'tait pas
encore arrive!

Tous trois, avec un morceau de tige de palmier  la main, nous nous
blottmes sous l'espce d'abri que nous avions improvis, et attendmes
que l'orage clatt.

Les coups de tonnerre redoublrent, la pluie commena  battre les
arbres avec force, puis  nous assaillir, semblable  un torrent.

Nos feux furent bientt teints; nous nous trouvmes alors dans
d'paisses tnbres, interrompues seulement par la foudre, qui de temps
 autre, serpentant au milieu des arbres de la fort, rpandait une
clart blouissante, pour laisser aprs elle une plus grande obscurit.

Il se faisait autour de nous un fracas pouvantable: le tonnerre
grondait sans interruption, les chos des montagnes rptaient de
loin en loin son bruit, quelquefois sourd et d'autres fois clatant.

Le vent qui soufflait avec force balanait la cime des arbres,
d'normes branches s'en dtachaient, et tombaient avec fracas sur
le sol; des troncs entiers dracins se renversaient en brisant dans
leur chute les branches des arbres voisins.

La pluie ne cessait pas de tomber...

Un torrent qui passait au pied du mamelon o nous nous tions rfugis
faisait entendre, dans les intervalles des coups de tonnerre, le
sourd mugissement des eaux qui roulaient vers le bas de la montagne.

A tout ce fracas venaient se joindre des cris tristes et lugubres,
semblables aux hurlements d'un gros chien qui a perdu son matre;
c'taient les plaintes des cerfs pouvants, et cherchant  et l
un abri.

La nature entire paraissait en convulsion, et dclarer la guerre 
tous les lments.

Le faible toit sous lequel nous nous tions rfugis avait t bien
vite travers; nous tions tout ruisselants d'eau.

Nous quittmes ce triste abri, prfrant donner un peu de mouvement
 nos membres engourdis et presque perclus.

Nous tions couverts de ces redoutables petites sangsues, dont les
morsures peu  peu nous faisaient perdre les forces qui nous taient
si ncessaires.

J'avoue que dans ce moment je donnais au diable une curiosit dont
j'tais bien puni...

Je pouvais comparer cette affreuse nuit  celle passe dans les
bambous, lorsque j'avais fait naufrage sur le lac.

En apparence, nous ne courions pas un danger aussi pressant, car nous
ne pouvions pas tre engloutis par les eaux; mais l'un des grands
arbres sous lesquels nous tions obligs de rester pouvait tre
dracin et tomber sur nous; une branche brise par le vent et suffi
pour nous craser, et la foudre, plus pouvantable par son bruit que
par ses effets, pouvait  chaque instant nous frapper.

Une chose nous effrayait surtout: c'tait le froid que nous
ressentions, et la difficult de remuer les membres, glacs et
paralyss pour ainsi dire...

Nous attendions avec une grande impatience que l'orage cesst; mais ce
ne fut qu'aprs plus de trois grandes heures d'une mortelle angoisse
que peu  peu le bruit du tonnerre s'loigna. Le vent cessa ensuite,
puis la pluie; et pendant quelque temps nous n'entendmes plus que
les grosses gouttes d'eau qui tombaient des arbres, et enfin le bruit
sourd des torrents.

Le calme rtabli, le ciel devint sans doute pur et toil; mais nous
tions privs de cette vue qui rend l'esprance au voyageur, puisque
toute la fort prsentait comme un dme de verdure impntrable
 l'oeil.

Le sommeil est une chose si ncessaire  l'homme, que, malgr le froid
et nos vtements traverss par cette horrible pluie, nous pmes le
reste de la nuit dormir assez tranquillement.

Le lendemain au jour, cette fort, o quelques heures auparavant avait
lieu la scne effrayante que j'ai dcrite, tait calme et silencieuse.

Lorsque nous sortmes de notre tanire, nous tions affreux  voir:
sur tout le corps nous avions des sangsues, et sur la figure des
traces de sang qui nous rendaient hideux.

En voyant mes deux pauvres Indiens, je ne pus m'empcher de partir
d'un clat de rire: eux aussi me regardaient..., et le respect seul
contenait leur hilarit; car je devais tre tout aussi maltrait,
et ma peau blanche devait conserver encore davantage les marques de
ces maudites btes.

Nous tions harasss:  peine pouvions-nous faire un mouvement,
tant nous tions faibles.

Cependant il fallait agir, et promptement; allumer  la hte du feu
pour nous rchauffer, faire cuire des tiges de palmier, traverser 
la nage un torrent qui coulait avec un fracas pouvantable au-dessous
de nous, et gagner dans la journe les bords de l'ocan Pacifique.

Si nous tardions  nous mettre en route, il ne serait peut-tre plus
possible de traverser le torrent; nous en avions laiss plusieurs
derrire nous; nous nous trouverions alors dans l'impossibilit
d'aller en avant ou en arrire, et peut-tre dans la ncessit de
rester plusieurs jours  attendre l'coulement des eaux pour continuer
notre voyage.

De plus, il pouvait survenir d'autres orages, si frquents dans cette
saison; et nous aurions t plusieurs semaines dans un lieu dsert,
sans ressources, et que cette premire nuit passe sous un si mauvais
toit ne recommandait pas  notre reconnaissance.

Il n'y avait donc pas de temps  perdre; nous tirmes d'un amas de
feuilles de palmier nos havre-sacs, que nous avions pris le plus grand
soin de prserver de l'humidit, et fort heureusement nos prcautions
n'avaient pas t inutiles: ils taient parfaitement secs.

Nous fmes un grand feu, grce  la gomme lmie, qui s'enflamme
facilement.

Quelle douce sensation nous ressentmes de cette chaleur bienfaisante
qui venait pntrer dans tous nos membres, scher nos vtements
ruisselant d'eau, ranimer notre courage et nous donner un peu de force!

Mais si pour savourer cette jouissance il fallait l'acheter ce qu'elle
venait de me coter, je doute que beaucoup d'Europens voulussent
prendre leur part de la veille et du lendemain de cette nuit.

Notre mince cuisine fut bientt prpare, encore plus vite expdie,
et nous songemes  dguerpir.

Mes Indiens taient inquiets.

Ils craignaient de ne pouvoir passer le torrent que nous entendions
 une grande distance; ils marchaient plus vite que moi, aussi
arrivrent-ils les premiers.

Lorsque je les eus rejoins, je les trouvai consterns.

Oh! matre, me dit mon fidle Alila, pas possible de passer; il
faut nous tablir ici pour quelques jours.--Je jetai les yeux sur
le torrent: il roulait entre des roches escarpes une eau jaune et
boueuse; il avait tout l'aspect d'une cascade, et entranait des
troncs d'arbres et des branches brises pendant l'orage.

Mes Indiens avaient dj pris leur parti; ils se prparaient  choisir
l'endroit o nous aurions pu bivouaquer convenablement.

Mais, pour moi, je ne voulus pas jeter si vite le manche aprs la
cogne: je me mis  examiner avec soin si nous ne pouvions pas nous
tirer d'embarras.

Le torrent n'avait gure dans toute sa largeur qu'une centaine de
pas qu'un bon nageur pouvait franchir en quelques minutes.

Mais il fallait, sur l'autre rive, aborder dans un endroit qui ne
ft pas trop escarp, o l'on pt mettre pied  terre et sortir du
torrent; autrement, on courait le risque d'tre entran on ne sait o.

Sur la rive o nous tions, il tait facile de se jeter  l'eau; mais,
sur celle oppose,  une centaine de pas en aval, il n'y avait qu'un
endroit o les rochers fussent interrompus.

Aprs avoir bien calcul, de la vue, la distance  parcourir, je
me crus assez de force pour tenter le passage. Je nageais beaucoup
mieux que mes Indiens, et j'tais certain qu'une fois  l'autre bord,
ils me suivraient.

Je leur dclarai donc que j'allais passer.

Mais une rflexion me fit suspendre ma dtermination.

Comment prserver les havre-sacs, o se trouvait notre prcieuse
provision de poudre? Comment garantir mes armes? Il tait impossible
de penser  transporter tous ces objets sur mon dos au milieu d'un
torrent si rapide, et o j'allais sans doute faire le plongeon plus
d'une fois avant d'arriver  l'autre bord.

Mes Indiens, fconds en expdients, me tirrent d'embarras  l'instant
mme.

Ils couprent plusieurs rotins et ils les runirent, montrent au
sommet d'un arbre qui penchait sur le torrent; ils y attachrent un
des bouts, et me donnrent l'autre pour le porter sur la rive oppose.

Toutes nos mesures bien prises, je me jetai  l'eau, et sans trop de
peine j'arrivai, en entranant mon rotin,  l'autre bord.

Je le fixai sur la berge  une hauteur suffisante pour que, de l'arbre
au lieu o j'tais, il y et une lgre inclinaison, et qu'il ft
cependant assez lev au-dessus de l'eau pour prserver les objets
que nous allions faire glisser sur ce pont d'un nouveau genre.

Notre manoeuvre russit  merveille, et mes Indiens eux-mmes,
 l'aide du rotin, me rejoignirent promptement.

Nous nous trouvmes bien heureux tous les trois sur l'autre bord,
d'autant plus que nous esprions arriver avant la fin du jour 
l'ocan Pacifique.

Nous en avions assez des bois! il nous tardait de revoir le soleil,
voil depuis plusieurs jours  nos regards. Les sangsues nous causaient
toujours une vive souffrance, et nous affaiblissaient de plus en
plus; notre chtive nourriture n'tait pas suffisante pour rparer
nos forces puises: du reste, nous ne doutions pas qu'arrivs 
la mer nous ne fussions amplement ddommags des privations et des
fatigues que nous avions endures.

Bref, avec l'espoir nous avions retrouv notre grand courage et oubli
la fatale nuit d'orage.

Je marchais presque aussi vite que mes Indiens, qui, comme moi,
avaient hte de sortir de l'humidit insupportable au milieu de
laquelle nous vivions depuis plusieurs jours.

Il y avait deux heures que nous avions quitt le torrent, quand un
bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles.

Nous crmes d'abord que c'tait un nouvel orage; mais bientt nous
reconnmes que ce bruit rgulier, qui paraissait venir de si loin,
n'tait autre que le murmure de l'ocan Pacifique, et le bruit des
vagues qui viennent se briser sur la cte-est de Luon.

Cette certitude me causa une bien douce motion.

Dans quelques heures j'allais revoir mon ciel bleu, me rchauffer
aux rayons bienfaisants du soleil, n'avoir plus la vue limite que
par l'horizon; j'allais enfin me dbarrasser des maudites sangsues,
saluer de nouveau la nature anime par des oiseaux et des animaux,
en change des solitudes que nous venions de parcourir.

Nous tions sur le versant des montagnes; la pente tait douce et
notre marche facile.

Le bruit des vagues augmentait sensiblement. Vers trois heures de
l'aprs-midi,  travers les arbres, nous apermes la clart du soleil,
et un instant aprs nous contemplions la mer, et une magnifique plage
recouverte d'un sable fin et brillant.

Notre premier mouvement  tous les trois fut de nous dbarrasser
de nos vtements et de nous jeter au milieu des vagues; et, tout en
prenant un bain salutaire, nous nous amusmes  dtacher des rochers
une grande quantit de coquillages qui nous servirent  faire le repas
le plus savoureux que nous eussions pris, hlas! depuis notre dpart.

Aprs nous tre bien restaurs, nous pensmes au repos; nous en avions
grand besoin.

Ce n'tait plus sur des morceaux de bois noueux et ingaux que nous
allions nous reposer, mais sur le sable moelleux que nous offrait la
grve, tide encore des derniers feux du jour.

Il tait presque nuit lorsque nous nous tendmes sur cette couche,
prfrable pour nous au meilleur lit de plume.

Nos sacs nous servaient d'oreillers; nous plames nos armes bien
amorces  ct de nous, et quelques minutes aprs nous dormions tous
trois d'un profond sommeil.

Je ne sais combien de temps j'avais joui de son charme rparateur,
lorsque je fus rveill par l'impression douloureuse d'animaux qui se
promenaient sur moi. Je sentais comme l'empreinte de griffes aigus
qui labouraient mon piderme, et me causaient parfois une vive douleur.

La mme sensation venait de rveiller aussi mes Indiens; nous runmes
quelques tisons qui brlaient encore, et nous pmes reconnatre
quel nouveau genre d'ennemis venaient nous assaillir: c'taient des
_Bernard-l'ermite_ [47], et en si grande quantit que tout le sol
autour de nous en tait parsem; il y en avait de toutes les grosseurs
et de tous les ges.

Nous balaymes le sable autour de notre gte, esprant les loigner
et retrouver quelque repos; mais les importuns ou bien plutt les
affams _Bernard-l'ermite_ revinrent bientt  la charge, et ne nous
laissaient ni paix ni trve.

Nous tions occups  repousser cette agression, lorsque tout  coup
nous apermes sur la lisire de la fort une clart qui s'avanait
vers nous; nous prmes nos fusils, et attendmes dans un profond
silence et une complte immobilit.

Nous vmes bientt sortir du bois un homme et une femme qui tous
deux tenaient une torche  la main; nous reconnmes que c'taient
des _Ajetas_, qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des
poissons; ils s'approchrent  quelques pas de nous, restrent un
instant immobiles en nous regardant fixement.

Nous tions tous trois assis et nous les observions, faisant en sorte
de deviner leurs intentions. Au mouvement que fit l'un d'eux pour
prendre son arc sur son paule, j'armai mon fusil; le lger bruit
du ressort de mon arme suffit pour les terrifier; ils jetrent leurs
flambeaux et, comme deux btes fauves effarouches, ils disparurent
dans la fort.

Cette apparition disait assez que nous foulions dj le sol frquent
par des _Ajetas_; il n'tait plus prudent de nous livrer au sommeil.

Les deux sauvages dont nous avions reu la visite allaient peut-tre
prvenir leurs camarades, qui pourraient bien revenir en grand nombre
nous dcocher quelques flches empoisonnes.

Cette crainte et les _Bernard-l'ermite_ qui nous harcelaient nous
firent passer le reste de la nuit auprs d'un grand feu.

Ds que le jour parut, aprs avoir fait un bon repas, grce 
l'abondance des coquillages que nous pouvions choisir  notre gr,
nous reprmes notre route, quelquefois ctoyant le bord de la mer,
de rochers en rochers; d'autres fois nous enfonant dans les bois.

La journe fut trs-fatigante, mais sans incident digne de remarque.

Il tait tout  fait nuit lorsque nous arrivmes au village de
_Binangonan-de-Lampon_.

Ce village, habit par des Tagalocs, est jet l comme une oasis
d'hommes presque civiliss au milieu des forts et des populations
sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre  d'autres
peuplades places sous la domination espagnole.

Mon nom tait connu des habitants de _Binangonan-de-Lampon_. Nous
fmes reus  bras ouverts, et tous les chefs du village se disputrent
l'honneur de m'avoir chez eux.

Je donnai la prfrence au premier qui m'avait invit; je trouvai
chez lui une hospitalit des plus affectueuses.

A peine arriv, la matresse de la maison voulut elle-mme me laver
les pieds, et me prodiguer les petits soins qui me prouvaient le
plaisir qu'ils ressentaient tous deux de la prfrence que je leur
avais accorde.

Pendant que je soupais et savourais de bons aliments, la case o
j'tais se remplit de jeunes filles qui me regardaient avec une
curiosit vraiment comique.

Lorsque j'eus termin, la conversation avec mon hte commenait un
peu  me fatiguer; j'avais un grand dsir de m'tendre dans un bon lit
(c'est--dire sur une natte), lorsque mon Tagaloc me dit:

Monsieur, vous tes fatigu, il faut aller vous reposer: choisissez,
entre ces jeunes filles, la plus belle pour vous tenir compagnie.

J'tais, hlas! trop rempli de souvenirs rcents et douloureux,
pour accepter l'offre singulire de mon amphitryon.

Je me contentai de noter sur mon journal la manire excentrique,
 _Binangonan-de-Lampon_, de fter ses visiteurs.

Je demandai  l'Indien si cet usage tait gnral; il me rpondit:

Oui, mais nous le pratiquons seulement  l'gard des trangers
remarquables par leur rang et leur couleur.

Je passai trois jours chez les bons Tagalocs de _Binangonan_, qui
m'avaient reu et ft comme un vritable prince.

Le quatrime, je leur fis mes adieux, et nous nous dirigemes vers
le nord, au milieu de montagnes toujours couvertes d'paisses forts,
et qui, semblables  celles que nous quittions, n'offrent au voyageur
aucune route trace, si ce n'est quelques petits sentiers frquents
par les animaux sauvages.

Nous marchions avec prcaution, car nous nous trouvions dans les
lieux habits par les _Ajetas_.

La nuit, nous cachions nos feux, et toujours un de nous faisait
sentinelle, car ce que nous craignions le plus c'tait une surprise.




CHAPITRE XX.

    Arrive chez les Ajetas ou Ngritos.--Dpart.--Navigation
    sur l'ocan Pacifique.--Arrive  Jala-Jala et  Manille.


Un matin, cheminant en silence, nous entendmes devant nous un choeur
de voix glapissantes qui avaient plutt l'air de cris d'oiseaux que
de voix humaines.

Nous nous tenions sur nos gardes, nous effaant le plus possible 
l'aide des arbres et des broussailles.

Tout  coup nous apermes  peu de distance une quarantaine de
sauvages, de tout sexe et de tout ge, qui avaient absolument l'air
d'animaux.

Ils taient sur le bord d'un ruisseau, autour d'un grand feu.

Nous fmes quelques pas en avant, leur prsentant le bout de nos
fusils.

Ds qu'ils nous aperurent, ils poussrent des cris aigus et se
prparaient  prendre la fuite; mais je leur fis signe, en leur
montrant des paquets de cigares, que nous voulions les leur offrir.

J'avais heureusement pris  _Binangonan_ tous les renseignements
ncessaires pour savoir comment les aborder.

Ds qu'ils nous eurent compris, ils se rangrent tous sur une ligne,
comme des hommes que l'on va passer en revue; c'tait le signal que
nous pouvions approcher d'eux.

Nous les abordmes nos cigares  la main, et par une extrmit de la
ligne je commenai  distribuer mon offrande.

Il tait trs-important de nous faire des amis et, selon leur coutume,
de donner  chacun une part gale.

Les femmes enceintes comptaient pour deux, et se frappaient sur le
ventre pour me faire signe qu'elles devaient avoir double part.

Ma distribution faite, notre alliance fut cimente, la paix tait
conclue; les sauvages et nous, nous n'avions plus rien  craindre
les uns des autres.

Ils se mirent tous  fumer.

Un cerf tait suspendu  un arbre, le chef alla en couper trois gros
morceaux avec un couteau de bambou; il les jeta au milieu du brasier,
et un instant aprs les retira pour en prsenter un  chacun de nous.

La partie extrieure de cette grillade tait un peu brle et
saupoudre de cendres, mais l'intrieur tait parfaitement cru et
tout sanglant. Il ne fallait cependant pas manifester la rpugnance
que j'prouvais  faire un repas presque de cannibale; mes htes en
auraient t scandaliss, et je voulais vivre en bonne intelligence
pendant quelques jours avec eux.

Je mangeai donc mon morceau de cerf, qui,  tout prendre, n'tait
pas trop mauvais; mes Indiens firent comme moi, aprs quoi nos bons
rapports taient tablis. Dans ces parages une trahison n'tait
plus possible.

Je me trouvais enfin au milieu des hommes  la recherche desquels
j'tais depuis mon dpart de _Jala-Jala_; j'allais les examiner et
les tudier  mon aise le temps que je voudrais.

Nous installmes notre bivouac  quelques pas du leur, comme si nous
eussions fait partie de la famille de nos nouveaux amis.

Je ne pouvais leur parler que par gestes, et j'avais une difficult
inoue  me faire comprendre; mais, le lendemain de mon arrive,
j'eus un interprte.

Une femme, qui vint m'apporter son enfant pour lui donner un nom,
avait t leve par des Tagalocs, elle avait parl leur langue,
elle s'en souvenait un peu, et pouvait me donner, quoique avec peine,
tous les renseignements qui m'intressaient.

Les hommes avec lesquels je venais de me lier pour quelques jours,
tels que je les voyais, me paraissaient plutt une grande famille de
singes que des cratures humaines.

Leur voix mme imitait assez bien les petits cris de ces animaux,
et dans leurs gestes ils leur ressemblaient entirement.

La seule diffrence que je trouvais, c'est qu'ils savaient se
servir d'un arc et d'une lance, et faire du feu; mais, pour bien
les dpeindre, je vais commencer par dcrire leurs formes et leurs
physionomies.

L'Ajetas ou _Ngrito_ est d'un noir d'bne comme les ngres d'Afrique.

Sa plus haute stature est de quatre pieds et demi; sa chevelure est
laineuse, et comme il n'a pas soin de s'en dbarrasser, et qu'il
ne saurait comment s'y prendre, elle forme autour de sa tte une
couronne qui lui donne un aspect tout  fait bizarre, et de loin la
fait paratre comme entoure d'une sorte d'aurole.

Il a l'oeil un peu jaune, mais d'une vivacit et d'un brillant
comparable  celui de l'aigle.

La ncessit de vivre de chasse et de poursuivre sans cesse sa
proie, exerce cet organe de manire  lui donner cette vivacit si
remarquable. Les traits des _Ajetas_ tiennent un peu du noir d'Afrique;
ils ont cependant les lvres moins saillantes.

Quand ils sont jeunes, ils ont de jolies formes; mais la vie qu'ils
mnent dans les bois, couchant toujours en plein air, sans abri,
mangeant beaucoup un jour et souvent pas du tout, des jenes prolongs
suivis de repas pris avec la mme gloutonnerie que les btes fauves,
leur donnent un gros ventre, et rendent leurs extrmits chtives
et grles.

Ils ne portent jamais aucun vtement, si ce n'est une petite ceinture
d'corces d'arbres, large de huit  dix pouces, qui entoure le milieu
du corps.

Leurs armes consistent dans une lance en bambou, un arc de palmier,
et des flches empoisonnes.

Ils se nourrissent de racines, de fruits, et du produit de leur chasse.

Ils mangent la viande  peu prs crue, et vivent par tribus composes
de cinquante  soixante individus.

Durant le jour, les vieillards, les infirmes et les enfants se
tiennent autour d'un grand feu, pendant que les autres courent les
bois pour chasser. Quand ils ont une proie qui peut suffire  les
nourrir pendant quelques jours, ils restent tous autour de leur feu;
le soir, ils se couchent ple-mle au milieu des cendres.

Il est extrmement curieux de voir ainsi une cinquantaine de ces
brutes de tout ge, et plus ou moins difformes.

Les vieilles femmes surtout sont hideuses: leurs membres dcrpits,
leur gros ventre, et leur chevelure si extraordinaire, leur donnent
l'aspect de Furies ou de vieilles sorcires.

A peine tais-je arriv, les mres qui avaient des enfants en bas
ge me les prsentaient.

Afin de leur complaire, je faisais quelques caresses  leurs
nourrissons; mais ce n'tait pas ce qu'elles voulaient, et, malgr
leurs gestes et leurs paroles, il m'tait impossible de les comprendre.

Le lendemain, celle dont j'ai dj parl, et qui avait vcu parmi
les Tagalocs, arriva d'une tribu des environs.

Elle tait accompagne d'une dizaine d'autres femmes, qui toutes
portaient dans leurs bras leurs petits enfants.

Elle m'expliqua ce que je n'avais pu comprendre la veille.

Nous avons, me dit-elle, trs-peu de mots pour causer entre nous;
tous nos enfants,  leur naissance, prennent le nom de l'endroit o
ils sont ns: c'est alors une grande confusion, et nous venons vous
les apporter pour que vous leur donniez des noms.

Ds que j'eus cette explication, je voulus faire cette crmonie avec
toute la pompe que la circonstance et le lieu permettaient.

Je m'approchai d'un petit ruisseau. Je connaissais la formule pour
donner l'eau du baptme  un nouveau-n.

Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je
baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants.

Chaque mre qui apportait son nourrisson tait toujours accompagne de
deux personnes de sa famille. Je prononais les paroles sacramentelles,
je versais l'eau sur la tte de l'enfant, puis j'articulais  haute
voix le nom qu'il me plaisait de lui donner.

Or, comme ils n'ont aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, ds
que j'avais, par exemple, prononc le nom de _Franois_, la mre et
les deux tmoins qui l'accompagnaient le rptaient jusqu' ce qu'ils
pussent bien le prononcer et en conserver la mmoire; puis ils s'en
allaient en continuant, pendant leur route, de rpter le nom qu'ils
avaient  retenir.

Le premier jour, ce fut une crmonie assez longue; mais le jour
suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entirement  l'tude
de mes htes.

J'avais gard prs de moi la femme qui parlait tagaloc, et, dans les
longues conversations que j'eus avec elle, elle m'initia compltement
 toutes leurs coutumes et  leurs usages.

Les _Ajetas_ n'ont aucune religion, ils n'adorent aucun astre. Il
parat cependant qu'ils ont transmis aux _Tinguians_, ou qu'ils
tiennent de ceux-ci, l'usage d'adorer pendant une journe le rocher ou
le tronc d'arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec un animal
quelconque; puis ils l'abandonnent ensuite pour ne plus penser 
aucune idole, jusqu' ce qu'ils rencontrent une autre forme bizarre,
nouvel objet d'un culte aussi frivole.

Ils ont une grande vnration pour leurs morts. Pendant plusieurs
annes ils vont sur leurs tombeaux dposer un peu de tabac et de btel;
l'arc et les flches qui ont appartenu au dfunt sont suspendus,
le jour o il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les
nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour
aller  la chasse.

Les enterrements se font sans aucune crmonie. On tend le mort tout
de son long dans une fosse, o on le recouvre de terre.

Mais lorsqu'un Ajetas est gravement malade, que la maladie est juge
incurable, ou qu'il a t lgrement bless par une flche empoisonne,
ses amis le placent assis dans un grand trou, les bras croiss sur
la poitrine, et l'enterrent ainsi tout vivant.

Je voulus parler religion  mon interprte.

Je lui demandai si elle ne croyait pas  un tre suprme,  une
divinit toute-puissante, dont la nature entire et nous-mmes
dpendrions en toutes choses, qui aurait cr le firmament et verrait
toutes nos actions.

Elle me regarda en souriant, et me dit:

Quand j'tais jeune, parmi vos frres, je me souviens qu'ils me
parlaient souvent d'un matre qui, disaient-ils, avait le ciel pour
sa demeure. Mais tout cela tait des mensonges; car voyez (elle se
leva, prit un caillou, le jeta en l'air, et me dit d'un grand srieux):

Est-ce qu'un roi, comme vous dites, peut rester dans le ciel plutt
que ce caillou?

Qu'avais-je  rpondre  un pareil raisonnement?... Je laissai la
religion de ct, pour lui faire d'autres questions.

Comme je l'ai dj dit, les _Ajetas_ n'attendent souvent pas la mort
d'un malade pour le mettre en terre.

Aussitt que les honneurs de la spulture ont t rendus  l'un d'eux,
il faut, d'aprs leurs usages, que sa mort soit venge.

Les chasseurs de la tribu  laquelle il appartenait partent avec
leurs lances et leurs flches pour tuer le premier tre vivant qui
tombera sous leur regard: homme, cerf, sanglier, ou buffle.

Ds qu'ils se mettent en campagne  la recherche de leur victime,
ils ont soin, partout o ils passent dans les forts, de briser
les jeunes pousses des arbustes qu'ils trouvent sur leur passage,
en inclinant le sommet dans la direction de la route qu'ils suivent.

Cette prcaution est pour avertir les voyageurs et leurs voisins de
s'loigner des passages o ils cherchent l'animal ou l'homme qu'ils
doivent sacrifier; car si l'un des leurs tombait sous leurs mains,
c'est lui-mme qu'ils prendraient pour victime expiatoire.

Ils sont fidles dans le mariage, et n'ont qu'une femme.

Quand un jeune homme a fait son choix, ses amis ou ses parents font
la demande de la jeune fille.

Dans aucun cas ils n'prouvent de refus. On choisit un jour.

Le matin de ce jour, avant que le soleil soit lev, la jeune fille
est envoye dans la fort; l elle s'y cache ou ne s'y cache pas,
selon le dsir qu'elle a de s'unir  celui qui l'a demande.

Une heure aprs, le jeune homme est envoy  la recherche de sa
fiance: s'il a le bonheur de la trouver et de la ramener vers ses
parents avant le coucher du soleil, le mariage est consomm, et elle
est pour toujours sa femme; si au contraire il rentre au camp sans
elle, il ne peut plus y prtendre.

La vieillesse est trs-respecte chez les _Ajetas_, et c'est toujours
un des plus anciens qui gouverne la runion dont il fait partie.

Tous les sauvages de cette race vivent, comme je l'ai dj dit,
en grandes familles de soixante  quatre-vingts.

Ils errent dans les forts sans avoir de rsidence fixe, et changent
de lieu selon la plus ou moins grande abondance de gibier que leur
fournit la place o ils se trouvent.

Lorsqu'une femme ressent les douleurs de l'enfantement, elle
s'loigne de ses compagnes, se rend sur le bord d'un ruisseau, lie
transversalement un morceau de bois  deux arbres, repose et incline
son corps sur cet appui, la tte penche vers le sol, et reste dans
cette position jusqu' ce qu'elle soit dlivre.

Alors elle prend son nouveau-n, se baigne avec lui dans le ruisseau,
et retourne ensuite  sa tribu.

Vivant  l'tat de nature tout  fait primitive, ces sauvages ne
possdent aucun instrument de musique; et leur langue imitant, comme
je l'ai dit, le gazouillement des oiseaux, emploie trs-peu de mots,
d'une difficult incroyable pour l'tranger qui voudrait l'tudier.

Ils sont tous bons chasseurs, et se servent de l'arc avec une adresse
merveilleuse.

Les petits ngrillons des deux sexes, pendant que leurs parents
courent les bois, s'exercent sur le bord des rivires, arms d'un petit
arc. Lorsque dans l'eau transparente ils aperoivent un poisson, ils
lui tirent une flche, et il est trs-rare que le coup ne porte pas.

Toutes les armes des _Ajetas_ sont empoisonnes. Une simple flche ne
ferait point une blessure assez grave pour arrter dans sa course un
animal aussi fort que le cerf; mais si le dard a t recouvert de
la prparation vnneuse connue d'eux, la moindre piqre produit
 l'animal atteint une soif inextinguible, et la mort immdiate
lorsqu'il la satisfait.

Les chasseurs, alors, enlvent les chairs autour de la blessure, et
peuvent ensuite impunment se servir du reste pour leur nourriture;
tandis que s'ils ngligeaient cette prcaution, la chair entire
aurait acquis une saveur si amre, que des Ajetas mmes ne pourraient
la dvorer.

N'ayant jamais cru au fameux _boab de Java_, j'avais fait  Sumatra des
recherches sur l'espce de poison dont se servent les Malais. J'avais
dcouvert que c'tait tout simplement une forte dissolution d'arsenic
dans du jus de citron, dont ils donnaient plusieurs couches  leurs
armes.

Je voulus savoir ce qu'employaient les _Ajetas_. Ils me conduisirent
au pied d'un grand arbre, en arrachrent un peu d'corce, et me dirent
que c'tait cette corce qui leur servait de poison.

J'en mchai devant eux: elle tait d'une amertume insupportable,
inoffensive d'ailleurs dans son tat naturel; mais les _Ajetas_
lui font subir une prparation, dont ils ne voulurent pas me donner
le secret.

Quand leur poison forme une espce de pte, ils en mettent une simple
couche sur leurs armes, de l'paisseur d'un quart de centimtre.

L'_Ajetas_ est d'une agilit et d'une adresse incroyables dans tous
ses mouvements; il monte comme les singes sur les arbres les plus
levs, en saisissant le tronc des deux mains et y appliquant la
plante des pieds.

Il court comme un cerf  la poursuite des btes fauves, son occupation
favorite.

Il est extrmement curieux de voir ces sauvages partir pour la chasse:
hommes, femmes et enfants marchent tous ensemble,  peu prs comme
une troupe d'_orang-outangs_ qui vont  la picore.

Ils ont toujours avec eux un ou deux petits chiens, d'une race toute
particulire, qui leur servent  poursuivre leur proie quand elle a
t blesse.

J'avais joui tout  mon aise de l'hospitalit que m'avaient donne
ces hommes primitifs; j'avais vu par moi-mme et au milieu d'eux tout
ce que je voulais savoir.

La vie pnible que je menais depuis mon dpart n'ayant d'autre abri
que les arbres, et ne mangeant que ce que me donnaient les sauvages,
commenait  me fatiguer; je rsolus de retourner  _Jala-Jala_.

Cependant, avant mon dpart, il me vint une ide, ce fut d'emporter le
squelette d'un sauvage: c'tait, selon moi, une pice assez curieuse
pour en doter le Jardin des Plantes ou le Muse d'anatomie.

L'entreprise devenait fort dangereuse,  cause de la vnration des
_Ajetas_ pour leurs morts.

Ils pouvaient nous surprendre  violer leurs spultures, et dans ce
cas ils ne nous eussent pas fait de quartier; mais j'tais si habitu
 vaincre ce qui pouvait s'opposer  ma volont, que le danger ne me
fit pas changer de rsolution.

J'en fis part  mes Indiens; ils ne s'opposrent point  mon projet.

Quelques jours auparavant,  un quart de lieue de notre bivouac,
j'avais remarqu plusieurs spultures.

Un aprs-midi, nous prmes tout notre bagage, je fis mes adieux 
mes htes, et nous nous dirigemes vers cet endroit.

Dans les premires tombes que nous ouvrmes, le temps avait dtruit
une partie des os, et je ne pus me procurer que deux crnes, peu
dignes vraiment du danger qu'ils nous faisaient courir.

Cependant nous continumes notre travail, et vers la fin du jour
nous avions dcouvert une femme que nous reconnmes, par la position
qu'elle occupait dans sa fosse, avoir t enterre avant sa mort.

Ses ossements taient encore recouverts de sa peau, mais elle tait
dessche, et presque  l'tat de momie; c'tait un sujet convenable.

Nous l'avions retire de la fosse et nous commencions  la mettre
dans un sac fragments par fragments, lorsqu' peu de distance nous
entendmes de petits cris aigus.

C'taient les _Ajetas_ qui arrivaient.

Il n'y avait pas de temps  perdre. Nous nous htmes d'emporter
notre butin, et de nous sauver  toutes jambes.

Nous n'avions pas fait une centaine de pas, que nous entendmes des
flches siffler  nos oreilles.

Les _Ajetas_, perchs au sommet des arbres, nous attendaient et nous
attaquaient, sans que nous eussions mme le moyen de nous dfendre.

Heureusement la nuit venait  notre secours; leurs flches
ordinairement si sres taient mal diriges, et ne nous atteignaient
pas.

Tout en fuyant, nous dchargemes au hasard un de nos fusils pour
les effrayer, et bientt nous pmes les distancer sans autre mal que
la peur, et un avertissement pralable sur le danger de troubler le
repos des morts.

Cependant, au sortir du bois, quelques gouttes de sang me firent
remarquer une lgre gratignure  l'index de la main droite,
gratignure que j'attribuai  ma course prcipite. Sans m'en inquiter
davantage, selon mon habitude, je continuai ma marche jusqu'au bord
de la mer.

Nous n'avions point abandonn notre squelette: nous le dposmes
sur la grve, ainsi que nos havre-sacs et nos fusils, et nous nous
assmes pour nous remettre des fatigues de la journe.

Alors commencrent de la part de mes compagnons les rflexions
motives par notre position; le premier, mon lieutenant, inspir
par son affection pour moi et l'apprciation des dangers communs,
m'apostropha ainsi:

Ah! matre, qu'avons-nous fait, et qu'allons-nous devenir?

Demain, les enrags _Ajetas_ vont tre sur pied pour venger
l'excrable butin que nous leur enlevons peut-tre au prix de
notre vie.

Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, avec nos fusils
nous pourrions nous dfendre; mais que voulez-vous faire contre ces
animaux perchs  et l, comme des singes, au haut des arbres de
leurs forts?

Ce sont pour eux autant de forteresses d'o pleuvront demain sur
nous ces dards qui, hlas! ne partent jamais en vain.

Heureusement il tait nuit lorsqu'ils nous ont attaqus, sans cela
nous aurions tous  l'heure qu'il est une bonne flche au travers du
corps; ensuite ils auraient coup nos ttes pour servir de trophe 
une superbe fte. La vtre d'abord, matre, ils l'auraient place sur
le sol et ils auraient dans autour comme des brutes, et, en qualit
de chef, vous eussiez t la cible d'honneur propose  leur adresse.

Enfin, matre, tout ce qui nous serait arriv si la nuit n'avait
pas favoris notre fuite n'est, hlas! que diffr.

Nous ne saurions sjourner indfiniment sur cette plage, seul
endroit favorable pour nous dfendre de ces maudits ngrillons: il
faudra bien retourner chez nous, ce que nous ne pouvons faire sans
traverser toutes les forts habites par cette race abominable, qui
nous a fait manger de la viande toute crue et assaisonne de cendres.

Tenez, matre, avant d'entreprendre ce maudit voyage, vous auriez bien
d vous souvenir de tout ce qui nous est arriv chez les _Tinguians_
et les _Igorots_.

J'avais cout cette touchante jrmiade de mon lieutenant, qui au
fond n'avait pas tout  fait tort; mais quand il eut fini je voulus
relever son courage, et je lui dis:

Eh! comment, toi aussi, brave Alila, tu as donc peur?... Je croyais
que le _Tic-balan_, les esprits malins et les mes des revenants
avaient seuls prise sur ta bravoure!

Tu vas donc me laisser croire que des hommes comme toi, sans autres
armes que de mauvaises flches, te causent de la frayeur?

Allons, rassure-toi: demain il fera jour, et nous verrons ce que nous
avons  faire. En attendant, tchons de trouver quelques coquillages;
car j'ai grand'faim, malgr la peur que tu voudrais me faire!

Ce petit sermon rconforta mon Alila, qui se mit  faire du feu; puis,
 l'aide de bambous enflamms, lui et son camarade se dirigrent vers
les rochers  la recherche des coquillages.

Alila, cependant, n'avait que trop raison, et moi-mme je ne me
dissimulais pas qu'un hasard seul pouvait nous tirer de la position
critique dans laquelle nous nous trouvions par ma faute, pour avoir
pens  mon pays, et vouloir orner le muse de Paris d'un squelette
d'_Ajetas_ [48].

Par temprament et habitude, je n'tais pas homme  m'effrayer
d'un danger qui n'tait pas immdiat; toutefois, je l'avoue, les
dernires paroles que j'avais dites  Alila, Il sera jour demain,
et nous verrons, me revenaient  la pense et me proccupaient.

Mes Indiens m'avaient dj apport une assez grande quantit de
coquillages pour suffire  notre souper, lorsque Alila revint tout
essouffle:

Matre, dit-il, je viens de faire une dcouverte: sur la plage,
 cent pas d'ici, se trouve une pirogue que la mer a jete sur le
sable; elle est assez grande pour nous porter tous les trois; nous
pouvons nous en servir pour nous rendre  _Binangonan_, et l nous
serons  l'abri des flches empoisonnes de ces chiens d'_Ajetas!_

Cette dcouverte tait, ou la Providence qui venait  notre secours,
ou une complication de dangers plus grands encore que ceux rservs,
sur terre,  notre rveil du lendemain.

Je me rendis tout de suite au lieu o Alila venait de faire son
importante dcouverte.

Aprs avoir dgag la pirogue des sables qui en recouvraient une
partie, je m'assurai qu'avec des bambous, et en bouchant quelques
crevasses, elle pouvait nous porter tous les trois, et nous servir
 naviguer sur l'ocan Pacifique pour nous loigner des _Ajetas_.

Eh bien! dis-je  Alila, tu le vois: n'avais-je pas raison, et ne
reconnais-tu pas ici la Providence? Ne semble-t-il pas que cette
belle embarcation, fabrique peut-tre  quelques mille lieues d'ici,
nous arrive tout exprs des les de la Polynsie pour nous tirer des
griffes des sauvages?

--C'est vrai, matre, c'tait notre sort!... Demain, ils seront
bien attraps de ne plus nous retrouver. Mais mettons-nous aussitt
 l'ouvrage, car nous avons bien  faire pour que cette _belle_
embarcation, comme vous l'appelez, soit  peu prs en tat de
naviguer.

Nous fmes  l'instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous
allmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins; puis,
nous nous mmes  boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient
sous nos efforts dans cette pirogue abandonne.

Les personnes qui n'ont point voyag chez les sauvages ne comprendront
pas comment, sans instruments et sans clous, on peut boucher les
fissures d'une embarcation, et la mettre en tat de prendre la mer;
ce moyen cependant est des plus simples: nos poignards, des bambous
et quelques rotins supplaient  tout.

En grattant un bambou, on en retire une espce d'toupe que l'on met
dans les fentes, pour que l'eau ne s'y introduise pas.

S'il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamtre, on
retire encore, du bambou, une petite planchette un peu plus grande que
l'ouverture que l'on veut boucher; puis, avec la pointe du poignard, on
la perce tout autour de petits trous correspondant  des trous pareils
que l'on a pratiqus  l'embarcation mme. Ensuite, avec une longueur
suffisante de rotin, qui a t divise et effile en petites cordes,
on coud la planchette sur l'ouverture, comme on pourrait coudre un
morceau de drap sur un habit; on recouvre la couture avec de la gomme
lmie, et l'on est sr que l'eau ne s'y introduira pas.

Le rotin remplace ainsi le chanvre, et rpond  tous les besoins qui
peuvent, je crois, se prsenter.

Nous travaillmes avec ardeur  notre vritable planche de salut.

Une fois radoube, nous y plames deux forts balanciers composs
de deux gros bambous, car, sans ces balanciers, nous n'eussions pas
navigu dix minutes sans chavirer.

Un autre bambou nous servit  faire un mt; notre grand sac en natte,
o tait notre squelette, fut transform en voile; enfin, la nuit
n'tait pas trs-avance quand tous nos prparatifs furent termins.

Le vent tait favorable; nous avions hte d'essayer notre embarcation
et de lutter contre de nouvelles difficults. Nous mmes dans notre
pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles;
puis nous la poussmes sur le sable pour la mettre  flot.

Pendant plus d'une grande demi-heure nous emes  lutter contre les
brisants. A chaque instant, nous tions sur le point d'tre engloutis
par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui
bordent la cte.

Enfin, aprs des difficults et des dangers inous, nous pmes
atteindre la pleine mer, o la lame plus rgulire, vritable montagne
mobile, lve sans secousse une frle embarcation presque  la hauteur
des nuages, et avec la mme mansutude la prcipite dans un abme,
d'o elle se relve pour reparatre de nouveau au sommet d'une
montagne liquide.

Ces grandes lames, qui se succdent d'intervalles en intervalles
ordinairement trs-rguliers, font courir peu de dangers au bon pilote
qui a la prcaution de leur prsenter toujours la proue: mais malheur
 lui s'il s'oublie, et si en faisant une fausse manoeuvre il prsente
le ct! il est alors certain de chavirer et de faire naufrage.

J'tais si habitu  gouverner des pirogues, que, plus confiant en
ma vigilance qu'en celle de mes Indiens, j'avais pris le gouvernail.

Le vent tait de travers, nous avions dploy notre petite voile,
nous faisions bonne route, quoique  chaque instant je fusse oblig
de mettre la proue au large pour faire face  la lame.

Nous tions dj  une assez grande distance de la cte pour ne
pas craindre, si le vent venait  changer, que la lame nous rejett
dans les brisants; tout nous faisait esprer une navigation heureuse,
quand j'entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n'avaient
jamais navigu que sur le lac, sur l'eau douce: ils venaient d'tre
pris du mal de mer.

C'tait fcheux pour moi, car je savais par exprience que la personne
atteinte de ce mal, surtout pour la premire fois, est tout  fait
incapable de rendre aucun service, et mme de se dfendre contre le
plus petit danger qui la menacerait.

Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la
barque; aussi je dis  celui qui tenait l'coute de me la passer. Je
la tournai autour de mon pied, car je n'avais pas trop de mes deux
mains pour la pagaye qui me servait de gouvernail. Mes pauvres Indiens,
comme deux corps inanims, se couchrent dans le fond de la pirogue.

Quand je songe  la position dans laquelle je me trouvais, au
milieu de l'ocan soi-disant Pacifique, dans une frle pirogue,
ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux crnes
et un squelette d'_Ajetas_, je ne puis m'empcher de supposer 
mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une
histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l'exacte
vrit, et, du reste, me croira qui voudra.

J'tais donc seul dans ma frle embarcation  lutter continuellement
contre ces grosses lames qui m'obligeaient  chaque instant  dvier
de la route.

Le jour pour moi tardait bien  revenir... car avec lui j'esprais
reconnatre la plage de _Binangonan-de-Lampon_, refuge assur o je
devais retrouver l'hospitalit la plus franche et les secours prcieux
de mes anciens amis.

Enfin, ce soleil tant dsir parut  l'horizon; je reconnus alors
que nous tions environ  trois lieues de la cte; j'avais beaucoup
trop pris le large, et dpass _Binangonan_ d'une grande distance;
il tait impossible de revenir en arrire, le vent ne le permettait
pas. Je me dcidai donc  poursuivre la mme route, et  faire tout
mon possible pour arriver avant la nuit  _Maoban_, grand village
tagaloc, situ sur la cte est de Luon, et qu'une petite chane de
montagnes spare du lac de Bay.

Les premiers rayons du soleil et un peu de calme remirent mes Indiens
en tat de me rendre quelques services.

Nous passmes toute la journe sans boire ni manger, et nous emes
le chagrin de voir revenir l'obscurit sans avoir atteint notre but.

Cette position tait des plus inquitantes. Il pouvait survenir un
orage, le vent pouvait souffler avec force, et la seule ressource que
nous aurions eue alors tait d'aller nous jeter au milieu des brisants
pour faire cte: mais heureusement il n'en fut rien, et vers le milieu
de la nuit nous reconnmes, par une petite le, que nous tions en
face du village de _Maoban_.

Je laissai aussitt arriver, et, peu de temps aprs, nous nous
trouvmes dans une baie calme et paisible, prs d'une plage
sablonneuse.

La fatigue et le manque d'aliments avaient compltement puis mes
forces; je mis pied  terre, je m'tendis sur le sable et m'endormis
d'un profond sommeil, qui dura jusqu'au jour.

Lorsque je me rveillai, les rayons du soleil dardaient en plein sur
moi; il tait  peu prs sept heures.

En toute autre occasion, j'aurais rougi de ma paresse; mais le moyen de
m'en vouloir aprs trente-six heures de jenes et d'efforts dsesprs!

Pendant mon sommeil, un de mes Indiens tait all au village chercher
des provisions; je trouvai prs de moi d'excellent riz et du poisson
sal. Nous fmes un repas dlicieux et splendide.

Mes Indiens m'engagrent, de la part des habitants,  me rendre au
village pour y passer la journe; mais j'avais trop hte d'arriver
 mon habitation.

Je savais qu'en marchant bien nous pouvions traverser les montagnes
et arriver  la nuit sur le bord du lac de _Bay_,  quelques heures
de chez moi; je me dcidai donc  partir sans dlai.

Nous emes bientt retir nos effets de notre embarcation; la petite
voile reprit sa forme primitive pour contenir les crnes et le
squelette, cause de tous les dangers que nous venions d'affronter; et
tous trois enfin, bien restaurs, munis de provisions pour la journe,
nous commenmes  gravir les hautes montagnes qui sparent le golfe
de _Maoban_ du lac de _Bay_.

La journe fut fatigante et pnible.

A sept heures du soir, nous nous embarqumes sur le lac, et vers le
milieu de la nuit nous arrivmes  _Jala-Jala_, o j'oubliai bien
vite toutes les fatigues de ce long et prilleux voyage, en pressant
sur mon coeur mon cher fils et le couvrant de mes baisers paternels.

Mon bon ami Vidie,  qui j'avais vendu mon habitation, me remit
des lettres qu'il avait reues de Manille. On m'y attendait depuis
plusieurs jours pour des affaires importantes. Je me dcidai  partir
ds le lendemain.

Je venais de terminer le dernier voyage que je devais faire dans
l'intrieur des Philippines; je ne voulais plus m'loigner de mon
fils, seul tre qui me restait de tous ceux que j'avais si tendrement
aims; je l'emmenai  Manille avec moi; je ne fis pas tout  fait
mes adieux  _Jala-Jala_. Cependant j'avais presque l'intention de
ne plus y revenir.

Le voyage fut pour moi aussi agrable que le permettaient mes tristes
souvenirs.

J'prouvais un si grand bonheur  tenir dans mes bras mon enfant
et  recevoir ses naves caresses, que j'oubliais par instant tous
mes malheurs....

J'arrivai  Manille et fus prendre ma demeure chez Baptiste Vidie,
frre de l'ami que j'avais laiss  l'habitation.

Aprs avoir chapp  l'attaque des _Ajetas_, je m'tais aperu
que j'avais une petite blessure  l'index de la main droite, et
j'attribuai ce lger accident  une branche ou une pine qui m'avait
froiss lorsque, avec tant de prcipitation, nous nous sauvions des
flches que nous dcochaient les sauvages.

La premire nuit que je passai  Manille, je ressentis  l'endroit
de cette lgre blessure des douleurs si aigus, que je tombai deux
fois sans connaissance.

La souffrance augmentait  chaque instant, et devint si violente,
que je ne doutai plus qu'elle ne fut cause par le poison d'une flche
d'_Ajetas_; je fis venir un de mes confrres.

Aprs un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision
qui ne me procura aucun soulagement; la main, au contraire,
s'envenimait. Peu  peu l'inflammation gagna tout le bras, et je fus
bientt dans un tat alarmant...

Bref, aprs un mois de souffrances et d'inquitudes les plus cruelles,
il sembla que le poison ft pass  la poitrine. Je n'avais pas
un moment de sommeil, et malgr moi des cris sourds et douloureux
sortaient de ma poitrine en feu; mes yeux se voilaient, une sueur
ardente inondait mon visage, mon sang brlant ne circulait plus dans
mes veines, ma vie semblait s'teindre.

Les mdecins dclarrent que je ne passerais pas la nuit.

D'aprs les usages du pays, on me prvint qu'il fallait songer 
mettre ordre  mes affaires.

Je demandai qu'on fit venir prs de moi le consul gnral de France,
mon bon ami, Adolphe Barrot.

Je savais Adolphe homme de coeur et de dvouement: je lui recommandai
mon fils. Il me promit d'en avoir soin comme s'il et t son propre
enfant, de le conduire en France et de le remettre  ma famille.

Ensuite vint un bon moine dominicain: nous nous entretnmes longuement,
et, aprs m'avoir prodigu les consolations de son ministre, il
m'administra l'extrme-onction. Tout enfin s'tait pass avec les
formes voulues; il ne manquait plus que moi pour achever la crmonie
funbre.

Toutefois, au milieu de tous ces prparatifs, moi seul n'tais
pas aussi press, et malgr mes douleurs je conservais ma prsence
d'esprit, et ne voulais pas mourir.

tait-ce du courage? tait-ce cette grande confiance de ma force et
de ma robuste sant qui me faisait croire  ma gurison? tait-ce
un pressentiment, une voix intrieure qui me disait: Les mdecins
se trompent; et quelle surprise ils auront demain de me trouver
mieux!... Bref, je ne voulais pas mourir; selon moi, ma volont
devait arrter l'ordre de la nature, et me faire survivre  toutes
les douleurs imaginables.

Le lendemain, j'tais mieux; les mdecins me trouvrent le pouls
rgulier et sans intermittence. Quelques jours aprs, le poison passa
de la poitrine  la peau; tout mon corps se couvrit d'une ruption
miliaire... Ds lors j'tais sauv.

Ma convalescence fut longue, et plus d'une anne aprs je ressentais
encore de vives douleurs dans la poitrine.

Pendant le cours de ma maladie, j'avais reu bien des marques
d'affection de mes compatriotes, et en gnral de tous les Espagnols
habitants de Manille; je dois dire ici,  la louange de ces derniers,
que, pendant vingt annes passes aux Philippines, j'ai toujours
trouv, dans tous ceux avec lesquels j'ai eu des relations, une grande
noblesse d'me et un dvouement sans gosme.

Aussi jamais je n'oublierai tous les services que j'ai reus de cette
noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance.

Pour moi, tout Espagnol est un frre  qui je serais heureux de
prouver que ses compatriotes n'ont point oblig un ingrat.

J'espre que mon lecteur me pardonnera de m'loigner ainsi de mon
sujet pour remplir un devoir de reconnaissance. Ne sont-ce pas mes
souvenirs que j'cris [49]?

Le dsir d'entreprendre prochainement avec mon fils le voyage qui
devait me rendre  ma patrie, la pense de revoir ma bonne mre,
mes soeurs et tant d'amis que j'y avais laisss, me rconciliait avec
l'existence, et me faisait entrevoir encore un peu de bonheur.

J'attendais avec impatience l'poque de m'embarquer; mais, hlas! ma
mission n'tait point encore termine aux Philippines, et une nouvelle
catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs.




CHAPITRE XXI.

    Mort de mon fils.--Dpart de Jala-Jala et des
    Philippines.--Retour en France.


A peine fus-je rtabli, que mon cher fils, mon seul bonheur, le
dernier tre bien-aim qui me restt sur cette terre fconde et
dvorante tout  la fois, mon pauvre Henri tomba subitement malade;
son mal fit des progrs rapides.

Mes amis pressentirent aussitt qu'un malheur suprme me menaait. Moi
seul je ne connaissais pas l'tat dans lequel se trouvait mon
enfant. Je l'aimais d'une si grande passion, que je croyais impossible
que la Providence voult me sparer de lui.

Mon mdecin, ou plutt mon ami Genu, me conseilla de le conduire
 _Jala-Jala_, o l'air natal et la campagne, me disait-il,
favoriseraient sans doute sa gurison.

Je gotai ce conseil; tant de personnes avaient recouvr la sant 
_Jala-Jala_, que je devais esprer le mme succs pour mon fils.

Je partis donc avec lui et sa gouvernante; le voyage fut bien triste,
car je voyais mon pauvre enfant souffrir sans pouvoir le soulager.

A notre arrive, Vidie vint me recevoir, et un instant aprs
j'occupais, avec mon Henri, la mme chambre qui me rappelait dj deux
pertes bien douloureuses, la mort de ma petite fille et celle de ma
chre Anna; de plus, c'tait dans cette mme chambre que mon Henri
tait n, rapprochement cruel des moments les plus heureux de mon
existence avec celui o j'allais pleurer mon fils si tendrement aim.

Nanmoins, ne dsesprant pas encore des ressources de mon art et de
mon exprience, je m'assis au chevet de mon fils et ne le quittai
plus. Je dormais prs de lui, et passais toutes mes journes  lui
donner des soins qui n'apportaient, hlas! aucun soulagement  ses
souffrances. Je perdis tout espoir, et, le neuvime jour aprs notre
arrive, ce cher enfant expira dans mes bras.

Il est impossible de rendre compte de ce que je ressentis  cette
dernire preuve. J'avais le coeur bris, la tte en feu. Je devenais
fou, et jamais dsespoir plus grand ne s'tait empar de moi. Je
n'coutais plus que ma douleur, et il fallut employer la force pour
arracher de mes bras les restes mortels de mon enfant.

Le lendemain il fut dpos prs de sa mre, et une tombe de plus
s'leva dans l'glise de _Jala-Jala_.

En vain mon ami Vidie chercha-t-il  me soulager et  me distraire;
plusieurs fois il voulut m'loigner de la chambre fatale o je ne
comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J'avais l'espoir
et je croyais avoir le droit de mourir aussi... l o ma femme et mon
fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus,
la parole elle-mme manquait  l'panchement de ma douleur. Une fivre
ardente qui me dvorait tait trop lente encore au gr de mon dsir.

Dans un moment d'garement, je fus sur le point de commettre la plus
grande lchet dont puisse se rendre coupable le malheureux envers
son Crateur: je fermai ma porte  double tour, je saisis le poignard
qui si souvent avait dfendu ma vie, et le retournai contre moi...

Dj je choisissais l'endroit o il fallait frapper pour terminer d'un
seul coup ma triste existence: mon bras, roidi par le dlire, allait
s'abattre sur ma poitrine... lorsqu'une pense subite vint m'empcher
de consommer le crime sans pardon, le crime du dsespoir. Ma mre,
ma pauvre mre que j'avais tant aime, ma bonne mre se prsenta 
mon esprit; elle me disait:

Tu veux donc m'abandonner? Je ne te verrai donc plus?

Je me rappelai aussi les dernires paroles de ma chre Anna:

Va revoir ta vieille mre.

Cette pense opra en moi une rvolution complte: je rejetai avec
horreur mon poignard, je tombai ananti sur mon lit; mes yeux,
secs et brlants depuis bien des jours, retrouvrent des larmes qui
soulagrent mon coeur ulcr.

Cette force d'me dont j'avais tant besoin se rveilla en moi; je ne
pensai plus  mourir, mais  accomplir ma rigoureuse destine. Plus
calme dj, et soulag par les larmes abondantes que j'avais verses,
je me livrai compltement  l'ide d'embrasser ma mre et mes soeurs;
puis je voulus ajouter la page suivante  mon journal.

Je n'avais pas encore la tte bien  moi; je traduirai ce que
j'crivais alors en espagnol, ma langue adoptive et familire, de
prfrence mme au franais, que je ne parlais presque plus depuis
prs de vingt annes.

Comment ai-je la force de prendre cette plume? Mon pauvre fils,
mon Henri bien aim n'existe plus; son me s'est envole vers le
Crateur! Mon Dieu, pardonnez cette plainte  ma douleur... Mais
qu'ai-je donc fait pour tre prouv aussi cruellement? Mon fils, mon
cher fils, ma seule esprance, mon dernier bonheur, je ne le reverrai
plus! Autrefois j'tais encore heureux; j'avais ma bonne Anna et notre
cher enfant. Bientt le sort cruel vint m'enlever ma compagne. Mon
chagrin fut bien grand et mon affliction bien profonde; mais tu me
restais,  mon fils! et toutes mes affections se reportrent sur toi;
tu schais mes larmes avec tes caresses, tu souriais comme ta mre, et
les beaux traits de ton visage me faisaient la retrouver. Aujourd'hui,
hlas! je vous ai perdus tous deux!... Quel vide, mon Dieu! et quelle
solitude! Oh! je devrais mourir dans cette chambre, dpositaire de
tous mes malheurs. Ici j'ai pleur mon pauvre frre; ici j'ai ferm
les yeux  ma fille; ici encore, baigne de larmes, Anna mourante
m'a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi, mon fils, on t'a
arrach de mes bras pour te dposer prs des cendres de ta mre.

Que d'afflictions, que de chagrins pour un seul homme! Dieu de bont
et de misricorde, ne me rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hlas! je
sens  peine que je m'abuse; mais il plaindra mon garement celui
qui a t aim, et qui s'est vu enlever un  un tous les lments
de son bonheur. Quant  moi, tre isol et inutile dsormais sur
cette terre, peu importe o je succomberai  ma douleur. Si ce
n'tait l'espoir de voir ma mre et mes soeurs, ici,  _Jala-Jala_,
je terminerais ma pnible existence: mon spulcre serait le vtre,
 vous que j'ai tant aims! Je reposerais prs de vous, et pendant
le reste de ma triste vie j'irais chaque jour sur votre tombe! Mais
non, un devoir sacr m'obligera bientt  me sparer de vous, et 
vous dire un ternel adieu!... Cruel, bien cruel sera le moment o
je m'loignerai de vous!... Et toi,  chre et bonne pouse, Anna
si bien aime, tes dernires paroles s'accompliront: je partirai,
mais le regret et la douleur m'accompagneront dans ce voyage, mon
coeur et mes souvenirs resteront  _Jala-Jala_.

Terre arrose de mes sueurs, de mon sang et de mes larmes, lorsque le
sort m'amena sur ta rive, tu tais alors couverte de sombres forts qui
aujourd'hui ont fait place  de riches moissons; parmi les habitants,
l'ordre, l'abondance et le bien-tre ont remplac la dbauche et la
misre; tout avait couronn mes efforts, tout prosprait autour de moi:
hlas! j'tais trop heureux!

Mais, en m'accablant, le malheur n'aura frapp que moi, mon oeuvre me
survivra. Vous serez heureux,  mes amis! et si je l'ai t moi-mme
d'y avoir contribu, qu'un souvenir vienne quelquefois vous rappeler
celui  qui vous avez si souvent donn le nom de _pre_! Si vous
conservez pour lui un peu de reconnaissance, oh! gardez religieusement
les tombeaux trois fois chris qu'il vous confie!

Mes lecteurs me pardonneront cette triste et longue plainte; ils la
comprendront, s'ils se pntrent bien de ma position. loign de cinq
mille cinq cents lieues de ma patrie, le coup le plus sensible, le
plus inattendu, venait de me frapper; je n'avais plus de parents aux
Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections
vivantes, et, au moment d'abandonner pour toujours _Jala-Jala___,
l'ide de quitter aussi mes Indiens si affectueux, si dvous pour
moi, tait un surcrot ajout  mes chagrins; aussi je ne pouvais me
dcider  les prvenir de cette sparation.

Je restais renferm dans ma chambre, sans en sortir, mme pour
les repas.

Mon ami Vidie faisait tout au monde pour me prparer  ces adieux et
pour me consoler; il m'engageait surtout  me rendre  Manille pour
y faire mes prparatifs de dpart; mais une force irrsistible me
retenait  _Jala-Jala_. J'tais si faible, j'avais le coeur tellement
bris par le chagrin, que je n'avais plus le courage de prendre
aucune rsolution. Je remettais de jour en jour, et de jour en jour
j'tais plus indcis; il fallait une occasion imprvue pour vaincre mon
apathie; il fallait surtout triompher de moi par les doux sentiments
de la reconnaissance, sentiments auxquels je n'ai jamais pu rsister.

Cette occasion, ce motif dterminant  mon dpart, la Providence
daigna me le fournir.

J'avais  Manille une amie, une femme anglique de bont, de douceur
et de dvouement.

Ds mon arrive aux Philippines, li intimement avec toute sa famille,
je l'avais connue enfant, ensuite marie  un homme honorable qu'elle
avait perdu; je lui avais alors prodigu les consolations que peut
offrir l'amiti la plus sincre. Elle avait t tmoin du bonheur dont
j'avais joui avec ma chre Anna, et, apprenant que j'tais malheureux,
elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir  son
tour prendre sa part de mes chagrins.

La bonne Dolors Seeris arriva un matin  _Jala-Jala_; elle se jeta
dans mes bras, et, pendant quelques instants, nos larmes seules furent
l'interprte de nos penses.

Quand nous fmes remis de notre premire motion, elle me dit
qu'elle venait me chercher, et fit elle-mme les prparatifs de mon
dpart. J'tais trop reconnaissant de cette preuve d'amiti de la
bonne Dolors pour ne pas acquiescer  ses dsirs, et il fut dcid
que le lendemain je quitterais pour toujours _Jala-Jala_.

Le bruit s'en rpandit parmi mes Indiens.

Ils vinrent tous me faire leurs adieux. Tous paraissaient profondment
affligs; ils pleuraient, et me disaient: O matre, ne nous tez
pas l'espoir de vous revoir! Allez vous consoler prs de votre mre,
et revenez ensuite au milieu de vos enfants.

Ce jour fut un jour de pnibles motions.

Le lendemain, 29 fvrier 1838, tait un dimanche. J'allai faire mes
derniers adieux aux restes bien chers que je laissais dans la tombe;
j'entendis pour la dernire fois l'office divin dans cette modeste
glise que j'avais fait lever, et o pendant longtemps, entour de
toutes mes affections, j'tais heureux de runir  pareil jour la
petite population de Jala-Jala.

Aprs l'office, je me rendis au rivage, o m'attendait l'embarcation
qui devait me conduire  Manille.

L, entour de tous mes Indiens, du bon cur le pre Miguel, de mon
ami Vidie, je leur fis  tous mon dernier adieu.

Dolors et moi nous entrmes dans l'embarcation.

A peine s'loigna-t-elle de la rive, que tous les bras furent tendus
vers moi, et toutes les bouches rptrent:

Bon voyage, matre; oh! revenez promptement!

Un des plus anciens, d'un signe imposa silence, et dit  haute vois
ces prophtiques paroles:

Frres, pleurons et prions... , car le soleil s'est obscurci pour
nous...; l'astre qui s'loigne a clair nos meilleurs jours, et
dsormais, privs de la lumire, nous ne saurons combien durera la
nuit o nous plonge le malheur de son dpart.

Cette exhortation du vieil Indien furent les dernires paroles qui
arrivrent jusqu' moi; l'embarcation s'loignait, et j'avais les yeux
toujours fixs sur cette terre chrie que je ne devais jamais revoir.

Nous arrivmes  Manille par une de ces ravissantes nuits telles que
je les ai dcrites aux beaux jours de mes voyages.

Dolors ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle.

Avant son dpart, les soins et l'amiti avaient pourvu  tout. Je fus
entour de ces petites attentions dont une femme seule a le secret,
et qu'elle sait faire accepter avec tant de grce par celui qui en
est l'objet.

Mes fentres donnaient sur la jolie rivire de _Pasig_; j'y passais
des journes entires  voir glisser sur l'eau les jolies pirogues
indiennes, et  recevoir les visites de mes amis, qui  l'envi les
uns des autres venaient essayer de me distraire.

Lorsque j'tais seul, pour tromper ma mlancolie je pensais  mon
voyage, au bonheur que je goterais encore  revoir ma pauvre mre,
mes soeurs, un beau-frre que je ne connaissais pas, et enfin des
nices qui taient nes pendant mon absence.

L'obligation o je me vis de rendre les visites que j'avais reues,
et le rtablissement de ma sant, me permirent enfin de m'occuper
des affaires qui devaient hter mon dpart.

Mon ami Adolphe Barrot, consul gnral de France  Manille, devait de
jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner
en France; il me proposa de l'attendre et de faire le voyage avec
lui. J'acceptai avec plaisir, et nous dcidmes entre nous que pour
notre retour nous prendrions la route des Grandes Indes, la mer Rouge
et l'gypte.

Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j'avais  passer
 Manille.

Les Espagnols se rappelaient qu' une autre poque j'avais exerc
la mdecine avec assez de succs: bientt il m'arriva des malades de
tous cts, et gratuitement, il est vrai, je repris mon premier tat.

Mais quelle diffrence entre ce temps et celui de mon dbut! Alors
j'tais jeune, plein de force et d'esprance; je me berais des
illusions ordinaires  la jeunesse, un long avenir de bonheur se
prsentait  mon imagination.

Maintenant, accabl sous le poids du chagrin et des pnibles travaux
que j'avais excuts, il ne me restait plus qu'un seul dsir, celui
de revoir la France; et cependant mes souvenirs se reportaient sans
cesse vers _Jala-Jala_.

Pauvre petit coin du globe que j'avais civilis, o mes plus belles
annes s'taient passes dans une vie de travaux, d'motions, de
bonheur et d'amertume!

Pauvres Indiens qui m'aimiez tant, je ne devais plus vous
revoir! L'immensit des mers allait nous sparer pour toujours!....

Que de rflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pense! Mais,
hlas! on lutterait en vain contre sa destine; et la Providence,
dans ses vues impntrables, me rservait encore de rudes preuves
et de nouveaux malheurs.

Redevenu le mdecin de Manille, o j'avais eu tant de peine  dbuter,
je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolors
et de sa soeur Trinidad les soins les plus touchants et les mieux
choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond
de mon coeur.

Je voyais aussi souvent les deux soeurs de ma pauvre femme, Joaquina
et Mariquita, ainsi que ma jeune nice, fille de cette excellente
Josphine pour qui j'avais eu tant d'amiti, et qui avait suivi de
si prs ma chre Anna dans la tombe.

Peu  peu je formais de nouvelles affections, que bientt il me
faudrait rompre pour ne plus les retrouver.

Je n'oubliais point _Jala-Jala_, et mes souvenirs ne quittaient pas
ce lieu, o taient dposs les restes de ce que j'avais le plus aim
au monde! Je formais des voeux pour que mon oeuvre de colonisation
se continut, et que mon ami Vidie trouvt une compensation  la rude
tche qu'il venait d'entreprendre.

A cette poque, lorsque j'tais encore  Manille, un grand malheur
fut sur le point de ramener _Jala-Jala_  son premier tat de barbarie.

Les bandits, qui avaient toujours respect mon habitation pendant
que je la possdais, vinrent une nuit l'attaquer, et se rendirent
matres de la maison o s'tait renferm et dfendu Vidie.

Il fut oblig de s'chapper par une fentre et d'aller se cacher dans
les bois, en abandonnant sa fille en trs-bas ge aux soins d'une
Indienne, sa nourrice.

Les bandits pillrent et brisrent tout dans la maison, blessrent
sa fille d'un coup de sabre dont elle porte encore les marques [50];
aprs quoi ils se retirrent avec le butin qu'ils avaient fait.

Mais _Jala-Jala_ tait devenu un point trop important; le gouvernement
espagnol y envoya des troupes pour protger Vidie et y maintenir
l'ordre.

Enfin Adolphe Barrot reut les instructions du gouvernement franais
qui le rappelaient dans sa patrie; mes prparatifs taient faits pour
le dpart.

Le 29 octobre 1838, je passai la journe dans de pnibles et douloureux
adieux...

J'avais reu tant de marques de bienveillance et d'affection des
habitants de Manille, j'y laissais des amis si bons, si dvous, que la
pense de ne plus les revoir me brisait le coeur... Ma douleur tait
si grande, qu'il me fallut une force surhumaine pour ne pas renoncer
 m'loigner de ma seconde patrie et de ces amis qui me disaient:
Restez au milieu de nous.

La pense de ma mre me soutenait. Cependant cette douce pense tait
mle de mille rflexions qui jetaient encore plus de trouble dans
mon me.

Depuis longtemps je n'avais pas reu de nouvelles de cette bonne mre;
elle tait bien ge, sa vie entire s'tait passe dans une longue
suite de malheurs et dans une abngation complte d'elle-mme. Les
nombreuses peines morales qu'elle avait prouves devaient avoir
agi sur sa sant; et puis j'tais si malheureux, le sort m'avait
si rudement frapp dans toutes mes affections, que je ne pouvais me
soustraire  la cruelle pense que je ne reverrais plus celle pour
qui j'abandonnais un pays qui m'tait si cher...

Cependant, dans un moment de calme, j'avais pris une rsolution; le
trouble de mon me ne pouvait m'empcher de l'accomplir. Je m'arrachai
des bras de mes amis. Ils m'avaient accompagn au port; une lgre
embarcation me conduisit  bord du trois-mts amricain le _Laton_.

A dix heures du soir, il leva l'ancre et cingla vers la sortie de
la baie.

J'tais en proie  une si grande agitation, que je restai sur le
pont, esprant que la fracheur de la nuit calmerait l'ardeur qui
me dvorait. Je m'assis sur un banc de quart, et je vis peu  peu
disparatre les feux de Manille, puis l'le de Marivls et les
montagnes de _Marigondon_. Je fis alors mentalement mes derniers
et plus cruels adieux aux Philippines, et, de plus en plus agit,
j'prouvai bientt une fivre ardente qui produisit sans doute un
vritable dlire.

Dans ce dlire, je voyais _Jala-Jala_ dans sa prosprit, comme
 l'poque de mon bonheur. Ma chre compagne tait dans ses plus
beaux jours; elle me souriait. Mon frre et mon fils taient 
ct d'elle. Tous trois me tendaient les bras. En vain je voulais
m'y prcipiter: une force invincible me retenait. Je faisais des
efforts pour leur parler, il m'tait impossible d'articuler un
seul mot. J'entendais Anna me dire: Attends, ta destine n'est pas
accomplie. Puis, ces trois tres chris devenaient ples, livides;
ils se couvraient d'un suaire. Anna montrait  mon frre deux tombeaux,
et lui disait: Marche, nous te suivons. Ils se dirigeaient alors vers
les tombes, accompagns du pre Miguel et de mes Indiens en pleurs. Les
tombes s'ouvraient, et,  pas lents, ils en descendaient les degrs.

Sans doute mon dlire devint alors tout  fait complet. Ce ne fut que
le lendemain, au jour, que j'eus le sentiment de moi-mme. J'avais
le visage inond de larmes et le corps bris. Je me tranai dans ma
cabine, et me mis au lit. Mes larmes continurent  couler, jusqu'
ce qu'un profond sommeil vint mettre un terme aux souffrances morales
exaltes par le dlire.

Le soleil tait  plus de moiti de sa course lorsque je me
rveillai. Les larmes et le repos m'avaient rendu  mon calme
habituel. Je me levai, et je fus jeter un dernier coup d'oeil vers
Luon; mais, hlas! nous en tions bien loin!... Je ne devais plus
revoir cette terre o je laissais tant de souvenirs...

Ici devrait se terminer la relation que je me suis propose; mais je
ne puis m'empcher de consacrer encore quelques lignes  mon retour
dans ma patrie.

Je parcourus sur divers navires les ctes des Grandes Indes, le golfe
Persique et la mer Rouge; puis, aprs plusieurs relches, j'abordai
en gypte.

Aprs avoir si souvent admir les grandes oeuvres de la nature,
j'avais un vif dsir de voir les travaux gigantesques excuts par
la main des hommes.

J'allai  Thbes, et y visitai en dtail ses palais, ses tombeaux et
ses nombreux monolithes.

Je descendis ensuite le Nil, en m'arrtant partout o se prsentaient
des monuments dignes de curiosit. Je montai au sommet de l'une des
pyramides; je passai quelques jours au Caire, et me rendis enfin
 Alexandrie, o je m'embarquai de nouveau pour franchir le petit
espace de mer qui me sparait de l'Europe.

J'avais voulu comparer de grands travaux humains aux oeuvres du
Crateur: cette comparaison n'avait pas t  l'avantage des premiers,
car tous ces inutiles monuments ne s'taient prsents  moi que comme
des preuves durables de l'orgueil et du fanatisme de quelques hommes
auxquels obissaient des peuples esclaves.

J'avais vu aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus
grands conqurants du monde: le premier n'tait-il pas un orgueilleux
despote, faisant agir  sa volont des cohortes d'esclaves, et portant
parmi des peuples paisibles le fer et la destruction, pour profaner
des tombeaux, poursuivre d'inutiles conqutes? L'histoire nous le
montre mourant  la suite d'une orgie, et l'autre, hlas! aprs tant
de gloire, enchan sur un rocher!!

Du sommet de l'une des pyramides, accompagn de mon ami Barrot,
dans un religieux recueillement j'avais admir le Nil majestueux,
qui serpente au milieu d'une vaste plaine borde par le dsert et
d'arides montagnes.

Regardant ensuite au-dessous de moi, j'avais eu de la peine 
apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphinx,
et paraissaient de petites taches noires sur le sable.

Je me disais alors: Ce ne sont point ces inutiles monuments que
nous devons admirer, mais bien plutt ce grand fleuve qui, obissant
toujours aux lois d'une sagesse toute-puissante, franchit chaque anne,
 une poque fixe, ses limites, et s'tend comme une vaste mer pour
arroser, vivifier d'immenses plaines qui se couvrent toujours de
riches moissons.

Sans cet ordre immuable et bienfaisant de la nature, toutes ces belles
campagnes ne seraient plus qu'une partie du dsert o aucun tre ne
pourrait exister.

Ces rflexions provenaient sans doute d'une vie presque entirement
coule au milieu de cette grande nature, o l'homme puise constamment
des sentiments qui l'lvent vers l'tre suprme. J'avais trop tudi
cette nature dans tous ses dtails, ses bienfaits et sa magnificence,
pour que tout ce qui tait de cration humaine fit sur moi l'impression
 laquelle j'avais cru lorsque j'avais dsir voir les monuments
de l'gypte; et tout en voguant pour l'Europe, je pressentais dj
qu'un court sjour au milieu de la civilisation me ferait regretter
mon ancienne libert, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines.

J'arrivai  Malte, o, pendant dix-huit jours, je fus renferm dans
le fort Manuel pour y purger ma quarantaine.

Je reus alors des nouvelles de ma famille. Ma mre, mes soeurs
m'crivaient qu'elles jouissaient d'une parfaite sant, et qu'elles
attendaient mon arrive avec une bien vive impatience.

Ma quarantaine termine, je restai prs d'une semaine dans la ville,
attendant le dpart d'un bateau  vapeur pour la France.

Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux
aux voyageurs; puis je repris ma route vers ma patrie, et, la semaine
suivante, je reconnus les rochers arides de la Provence, enfin cette
France que j'avais quitte depuis vingt ans!...

Peu de jours aprs j'tais  Nantes, o, pendant quelque temps je
jouis dans toute sa plnitude du bonheur que l'on prouve au milieu
de personnes dont on a t loign pendant de longues annes, et qui
sont les dernires affections vivantes encore chez un malheureux trop
prouv par une bizarre destine.

Mais l'oisivet dans laquelle je vivais me devint bientt
insupportable; j'avais toujours men une vie trop active pour qu'une
transition aussi subite ne produist pas en moi un effet nuisible 
ma sant, et la seule ide de soumettre le reste de mon existence 
une vie strile et monotone m'tait devenue insupportable.

Ne sachant toutefois que faire pour m'occuper, je me dcidai  voyager
en Europe et  tudier le monde civilis, auquel je me trouvais alors
si tranger.

Je parcourus la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et
l'Italie.

Je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouv dans
l'tude que je venais de faire qui pt me faire oublier mes Indiens,
_Jala-Jala_, mes voyages solitaires dans mes forts vierges; et la
socit des hommes levs dans une extrme civilisation ne pouvait
effacer de ma mmoire ma modeste existence passe.

Malgr mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu'il
m'tait impossible de dissimuler: ma bonne mre, qui voyait avec peine
ma rpugnance  me fixer dans aucun lieu de mon pays, et qui avait
des craintes, peut-tre bien fondes, que je ne voulusse retourner
aux Philippines, mit tout en oeuvre pour l'empcher.

Elle me parla mariage, me rptant dans toutes ses lettres qu'elle
ne serait heureuse qu'autant que je me dciderais  contracter de
nouveaux liens; elle me disait qu'aprs moi mon nom s'teignait,
et enfin me demandait, comme dernire consolation pour elle, celle
de choisir une compagne.

Le dsir de la satisfaire, et le souvenir d'ailleurs des dernires
paroles de mon Anna:

Retourne dans ta patrie, marie-toi avec une de tes compatriotes,
me dcidrent.

J'eus bientt fait choix de celle qui pouvait combler les voeux de
l'homme qui n'aurait pas eu trop prsent le souvenir d'une union
antrieure.

Cependant je fus aussi heureux que je pouvais l'tre. Ma nouvelle
femme possdait toutes les qualits ncessaires  mon bonheur; elle
me rendit pre de deux enfants, et je commenais dj  bnir la
dtermination que ma mre avait tant contribu  me faire prendre;
mais, hlas! le bonheur ne devait jamais tre de longue dure pour
moi: la coupe de l'amertume n'tait pas puise, et j'avais encore
bien des larmes  verser.

Dans le cimetire de Vertoux, pour toi, pauvre mre, un modeste
tombeau s'leva entre celui d'un poux et d'un fils, et bientt un
autre s'ouvrit encore dans celui de Neuilly.

Dans ma douleur profonde, je fis graver ces deux vers sur le dernier:


        Veille, du haut des cieux, sur ta triste famille;
        Conserve-moi ton fils, et revis dans ta fille!







APERU

Sur la gologie et la nature du sol des les Philippines; sur ses
habitants; sur le rgne minral, le rgne vgtal et le rgne animal;
sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel.




 I.--Nature du sol.


L'le de Luon, la principale de l'archipel des Philippines, est situe
entre les 123 22' et les 127 53' 30'' de longitude, et par les 12
10' et 15 43' de latitude du mridien de Madrid.

C'est la plus grande de l'archipel.

A l'est, ses ctes sont baignes par l'ocan Pacifique, et  l'ouest
par la mer de Chine.

Dans toute sa longueur du nord au sud, elle est divise par une haute
chane de montagnes, dont de grandes ramifications s'tendent  l'est
et  l'ouest.

Son sol est essentiellement volcanique. On y remarque encore quelques
volcans en combustion, de nombreux cratres teints, et de grands
bouleversements produits par des feux souterrains. Ses montagnes
doivent leur origine  de grands soulvements du sol.

Le volcan de _Taal_, au milieu du lac de _Bombon_, dans la province
de _Batangas_, est toujours  l'tat d'ignition; et, bien que depuis
1754 il n'ait pas fait de grandes ruptions, d'normes colonnes de
fume s'chappent continuellement de son vaste cratre, qui n'a pas
moins de quatre kilomtres de circonfrence. L'ruption de 1754 fut
si terrible, qu' une distance de trente  quarante lieues la clart
du jour tait obscurcie par l'immense quantit de cendres qu'il
avait projete dans l'air. A Manille, loigne de vingt lieues,
on entendit plusieurs dtonations semblables  celles de la grosse
artillerie. Les bourgs de _Sala, Lipa, Tanaban_ et _Taal_, situs
sur les bords du lac de _Bombon_, furent entirement dtruits.

Il est probable que ce volcan a des communications souterraines avec
la haute montagne de _Mainit_, situe au nord-est,  une distance
de quatre  cinq lieues du lac de _Bombon_. Peut-tre  une poque
prochaine cette haute montagne se transformera-t-elle en un norme
volcan: elle menace continuellement de faire ruption;  son sommet,
plusieurs crevasses laissent parfois chapper une paisse fume et
souvent des flammes. A sa base, dans la partie baigne par les eaux
du lac de _Bay_, surgissent de nombreuses sources thermales,  la
temprature de l'eau bouillante. Toutes ces sources vont se jeter
dans les eaux froides de _Bay_, et dgagent une si grande quantit
de vapeur, qu' une petite distance cette partie du lac parat dans
une bullition continuelle. C'est dans ces sources que quelques
auteurs ont prtendu que des poissons vivaient et que des plantes
croissaient. Je puis assurer que c'est l une erreur.

L'le de _Socolme_, dont j'ai parl, loigne de quatre  cinq
kilomtres des sources thermales, est un ancien cratre.

Dans les provinces de la _Lagune_ et de _Tayabas_, plus  l'est de
_Mainit_, la montagne de _Majayjay_, une des plus leves de l'le
de _Luon_, a probablement t forme par un volcan dont le cratre,
qui occupait le sommet, est maintenant un lac circulaire; sa profondeur
n'a jamais pu tre mesure. A l'poque o ce volcan tait en ignition,
la lave qui coulait du sommet vers la base, dans la direction du bourg
de _Nacarlang_, a probablement recouvert d'immenses cavits dans une
grande tendue. Souvent,  la suite d'inondations ou de tremblements
de terre, la couche volcanique qui recouvre ces cavits vient  se
rompre, et laisse  dcouvert d'normes profondeurs que les Indiens
nomment _bouches de l'enfer_.

Entre _Mainit_ et _Majayjay_, sur tout le territoire du bourg de
_San-Pablo_, on trouve de distance en distance des petits lacs
circulaires qui taient autant de volcans. Les amas de pierre ponce
et de laves de diverses natures qu'on remarque aux alentours de ces
lacs ne laissent aucun doute sur leur premire nature.

Le volcan de _Mayon_, qui, le 23 octobre 1766, fit une si terrible
ruption, est situ tout  l'extrmit de _Luon_, dans la province
d'_Albay_. En 1814, une nouvelle ruption dtruisit compltement le
bourg de ce nom.

Tout le territoire de cette province est volcanique. On y trouve un
grand nombre de cratres teints, d'o l'on retire une grande quantit
de soufre pour le commerce.

Tout  fait au nord de Luon, les les _Babuyanes_ sont entirement
volcaniques. Dans ce groupe, celles nommes _Camiguin, Dalapury_
et _Fuya_ fournissent une grande quantit de soufre.

Comme on vient de le voir, au centre de l'le de Luon, et  ses deux
extrmits, le sol est essentiellement volcanique. Il serait superflu
de donner dans ce court aperu plus de dtails sur les autres parties,
qui sont absolument de la mme nature, et qui prouvent videmment que
les Philippines ont t bouleverses par des feux souterrains et de
frquents tremblements de terre.

Ceux de ces tremblements de terre qui font poque ont eu lieu en 1627,
1645, 1675, le 24 septembre 1716, le 20 juin 1767, 1796, 1824, 1828
et 1852.

Celui de 1627 engloutit une des plus hautes montagnes de la province
de _Cagayan_.

Celui de 1675 spara, dans l'le de Mindanao, une haute montagne. Les
eaux de la mer se prcipitrent par cette ouverture, et inondrent
une immense tendue de terres cultives.

Le dernier qu'a prouv Luon commena le 16 septembre 1852,  six
heures trente minutes du soir. Les premires oscillations, accompagnes
d'un fort bruit souterrain, firent varier le pendule de 43 degrs;
elles se rptrent, moins fortes, d'intervalles en intervalles plus
ou moins loigns, jusqu'au 12 octobre.

Il causa la ruine de tous les grands difices; la montagne
d'_Uba-Uba_, situe dans la baie de _Subic_, province de _Zembales_,
fut compltement engloutie.

Dans plusieurs parties de Luon, la terre s'entr'ouvrit pour rejeter
des masses d'eau, de vase et de sable. Non-seulement ce cataclysme
fit sentir ses terribles effets dans toute l'le de Luon, mais
aussi dans les les voisines. A _Mindanao_, les difices et les ponts
s'croulrent, et la terre, comme  _Luon_, s'ouvrit dans plusieurs
endroits pour vomir des masses d'eau, de vase et de sable.




 II.--Climat.


La position topographique de l'le de _Luon_ et la haute chane de
montagnes qui la divise du nord au sud, nomme _Caravallo_, procurent 
ces belles contres un printemps perptuel. Cependant deux saisons bien
distinctes y rgnent en mme temps: celle des pluies ou l'hivernage,
celle des scheresses ou l't.

Pendant six mois, depuis juin jusqu' la fin de novembre, le vent
souffle du sud-ouest, et, pendant les autres six mois, du nord-est.--On
distingue ces deux poques par mousson de sud-ouest et mousson de
nord-est.

Pendant la dure de la mousson de sud-ouest, toute la partie de l'le
situe  l'ouest est dans la saison de l'hivernage, tandis que la
partie oppose,  l'est, est dans la saison d't, et _vice versa_,
lorsque c'est le vent de nord-est qui rgne. Celui qui voudrait
viter l'hivernage pourrait employer le mme moyen que les _Ngritos_
ou _Ajetas_, lesquels, ainsi que je l'ai dit, changent de localit
avec la mousson.

Le vent, dans une mousson ou dans l'autre, vient toujours de la mer. Il
est arrt par la haute chane de montagnes. Les nuages qu'il apporte,
retenus par cette barrire, grossissent et s'accumulent jusqu' ce
qu'un orage vienne  se former. Alors le tonnerre gronde, la foudre
sillonne l'air, la pluie tombe comme si le ciel avait ouvert ses
cataractes; les rivires et les torrents grossis se prcipitent dans
la plaine, qu'ils fertilisent de tous les dtritus et des terres
limoneuses qu'ils ont arrachs au flanc des montagnes couvertes
de hautes forts. Mais bientt le calme se rtablit, les nuages
se dissipent, et le soleil luit de tout son clat. Alors l'air est
rafrachi non-seulement pour les habitants de la rgion de l'hivernage,
mais aussi pour ceux qui, de l'autre ct des montagnes, se trouvent
dans la saison des scheresses, car la brise qu'ils reoivent a lam
cette fracheur dans la rgion humide qu'elle a parcourue.

Les orages, qui se rptent continuellement pendant la saison de
l'hivernage, ne se passent pas toujours comme je viens de l'indiquer:
souvent le tonnerre se fait  peine entendre, et la pluie tombe 
torrents pendant cinq  six jours sans interruption; ou bien le vent
ne suit pas son cours naturel. Dans moins de vingt-quatre heures,
il parcourt tous les points de la boussole; il se dclare alors des
ouragans ou _tay-foungs_, tels que je les ai dcrits au commencement
de ce livre.

Gnralement, ces grands bouleversements de l'atmosphre arrivent au
changement de mousson, pendant la lutte qui se livre entre le vent
de nord-est et celui de sud-ouest. A cette poque aussi il survient
des calmes de plusieurs jours, pendant lesquels les plus fortes et
les plus accablantes chaleurs de l'anne se font sentir.




 III.--Regne minral.


Le rgne minral est trs-riche dans les Philippines.

L'or s'y trouve en paillettes et en grains dans presque toutes les
rivires et les torrents.

Dans l'le de _Luon_, les provinces de _Tondoc_, _Nueva-Ecija_,
_Camarines-Nord_, en fournissent abondamment.

M. Oudan de Virly, Parisien d'origine, a longtemps exploit une mine en
filon dans les montagnes nommes _Caragas_, dans l'le de _Mindanao_.

On trouve aussi  Luon plusieurs mines de fer _hydrat_ et d'_aimant_
qui pourraient fournir  des exploitations gigantesques.

Dans la province de _Boulacan_, les montagnes d'_Angat_ sont presque
entirement formes de ce minral.

Dans la province de la _Laguna_, sur le territoire de _Moron_, il
existe une grande tendue couverte de blocs spars de minerai de
fer, dont le rendement  la fonte n'est pas moindre de 80 p. 100. Ces
blocs, dissmins sur le sol, paraissent avoir t rejets du sein
de la terre par une ruption volcanique.

On trouve aussi des mines de cuivre dans les provinces de _Batangas_
et de _Panpanga_; leurs chantillons indiquent qu'elles sont d'une
grande richesse.

Les _Igorrots_ et les _Tinguians_ connaissent, sans aucun doute,
sur leur territoire, des mines vraisemblablement trs-riches de ce
mtal; car ils fabriquent pour leurs usages des ustensiles grossiers
qui paraissent avoir t faits avec un seul bloc de cuivre, tir de
la mine  l'tat natif.

Le soufre, le charbon de terre y sont aussi trs-abondants.

Enfin les roches basaltiques, le porphyre, le cristal de roche et les
agates se trouvent en abondance, ainsi que des marbres de diverses
couleurs.

Le granit y est peu connu; celui dont on se sert  Manille pour les
trottoirs est apport de la Chine.

La pierre la plus utile, celle que l'on emploie pour la construction
des difices, est une espce de tuf volcanique trs-solide, et aussi
facile  tailler que le tuf ordinaire.

La province de la _Laguna_ renferme une quantit considrable de
sources _thermales_ et _minrales_.

On trouve les premires  des tempratures diffrentes: elles ont
de 80  90 degrs aux environs du bourg de _Mainit_, et de 28  30
degrs  _Pagsanjan_ et  _Jala-Jala_.

Cette dernire localit renferme une grande varit de sources
minrales, ferrugineuses, acides et sulfureuses.

Dans un des ravins de _Jala-Jala_ on trouve du sulfate de fer en
grande quantit. C'est sans doute la dissolution de ce sulfate de
fer qui donne  quelques sources le got acide.

Dans diverses autres parties de Luon, aux environs de Manille entre
autres, il y a aussi plusieurs sources d'eaux minrales ferrugineuses.




 IV.--Rgne vgtal.


C'est dans le rgne vgtal que la nature a dploy aux Philippines
toute sa magnificence.

Les hautes montagnes s'tendant du nord au sud dans tout l'archipel,
qui,  une poque recule, ont prouv de si grands bouleversements
o les feux souterrains ont jou un si grand rle, sont actuellement
le plus grand, le plus puissant auxiliaire qui puisse aider cette
luxuriante vgtation.

Ainsi que je l'ai fait remarquer lorsque j'ai parl du climat, ces
montagnes divisent l'anne _en saison des pluies_ et _en saison des
scheresses_.

Leurs versants _est_ et _ouest_, chacun  son tour, pendant six mois,
reoivent abondamment les eaux du ciel.

Les valles qui se trouvent entre les montagnes, les ingalits du
sol, les crevasses, les cratres teints, sont autant de rservoirs
o, pendant ces six mois, se runissent les eaux pluviales pour
s'chapper, pendant la saison des scheresses, en sources et en
ruisseaux limpides qui vont serpenter dans les plaines et y porter
la fertilit et l'abondance.

Presque sans exception, toutes les montagnes sont recouvertes d'une
forte couche de terre vgtale, et revtues de la plus splendide
vgtation qu'il y ait au monde.

Sur leurs versants se droulent d'immenses forts d'arbres gigantesques
de diverses essences, o se mlent des _palmiers_, des _fougres
hautes comme des arbres_, des _bambous_, des _rotins_, des _pandanus_
et des _lianes_ de mille espces, qui semblent avoir t cres pour
former, d'un arbre  l'autre, des dcors de guirlandes de verdure,
de fleurs et de fruits.

La nature a pourvu  tout aux Philippines.

Ces hautes montagnes couvertes de bois prcieux ont gnralement un de
leurs versants (celui qui se trouve le plus expos aux pluies) garni
de magnifiques et gras pturages, o croissent diverses gramines,
particulirement le _talaje_, espce de canne  sucre sauvage, le
_cogon_, long et flexible, d'un usage prcieux pour la couverture
des cases indiennes.

Dans ces beaux pturages s'engraissent, sans aucun soin, d'innombrables
troupeaux de _buffles_, de _boeufs_, de _chevaux_ et de _timides
cerfs_, qui, la nuit, sortent en troupes des sombres forts pour y
venir prendre leur pture.

A l'poque des scheresses, toutes ces gramines ont atteint une
hauteur de six  huit pieds.--Les Indiens prvoyants, pour renouveler
l'herbe trop sche et trop dure, y mettent le feu. D'immenses incendies
se dclarent; la flamme, emporte par le vent, dtruit tout sur
son passage jusqu' la lisire des bois, o elle s'arrte toujours
[51]. Le sol, mis  nu, parat brl et calcin; mais, trois jours
aprs, la nature a dj repris ses droits. Il ne reste plus trace
de l'incendie, un tapis d'herbe tendre et verdoyante a remplac les
dsastres de l'incinration, et offre aux animaux une nourriture
abondante et succulente.

Les bois les plus remarquables par leur emploi dans l'industrie sont
les suivants:

Le _molauin_ ou _molave_, _vitex_ (didynamie de Linn). Son bois, de
la couleur du buis, est incorruptible et inattaquable par les insectes;
il est employ dans toutes les constructions exposes aux intempries,
et particulirement pour la membrure des vaisseaux.

Le _banaba_, mouchausia speciosa (polyadelphie de Linn). Le bois,
de couleur rose, sert pour toutes espces de construction, et il
donne de belles fleurs couleur violette.

Le _palomaria_, calophyllum, inophyllum (polyadelphie de Linn),
fournit une gomme rsine employe dans la mdecine indienne; son
bois, lger et flexible, est d'une grande solidit, et il est employ
particulirement pour la mture.

Le _mangachapoi_, mocanera (polyandrie de Linn), et le _guio_, de
la mme espce, parviennent tous deux  une hauteur prodigieuse. Il
n'est pas rare d'en trouver de 30  40 mtres sur un quarrissage
de 70  90 centimtres sur toute leur longueur. Leur bois, compact,
serr, et d'une grande solidit, est employ pour les grandes pices
de charpente, et notamment pour la mture des jonques chinoises.

Le _dongon_, helicteres apelata (dcandrie de Linn), est aussi un
arbre gigantesque, dont le bois solide est propre aux constructions.

L'_anobin_, arctocarpus maxima (monocie de Linn), acquiert des
dimensions colossales; son bois, jaune, lger, et inaltrable dans
l'eau, est employ aux constructions navales, et particulirement
pour faire des pirogues. Cet arbre est de la mme famille que celui
connu sous le nom d'arbre  pain: en faisant des incisions  l'corce,
il en dcoule une gomme dont les Indiens se servent pour prendre des
oiseaux, comme avec la glu.

La _narra_, ou _asana_, pterocarpus palidus (diadelphie de Linn). Le
bois est semblable  l'acajou pour la couleur. Cet arbre acquiert
des dimensions normes; un seul tronc est souvent employ  faire une
embarcation qui peut charger plusieurs tonneaux; il est gnralement
employ  faire des meubles, et particulirement des tables d'une
seule pice, qui peuvent contenir vingt et trente couverts.

Le _calantas_, cedrela odorata (pentandrie de Linn), est une espce
de cdre dont le bois a la couleur, l'odeur et toutes les proprits
du cdre du Liban; il est gnralement employ pour les constructions
navales.

Le _balet_, ficus indius (monocie de Linn), est un arbre dont le
bois blanc et spongieux est peu employ; il parvient  une lvation
prodigieuse, et son tronc acquiert des dimensions colossales: c'est
avec son corce que les sauvages font leurs vtements et les cordes
de leurs arcs. J'ai dj parl de cet arbre dans le cours de mon livre.

Dans les espces propres  l'bnisterie, on trouve une grande varit:

L'bne ordinaire; puis le _camagon_, ou _mabolo_, diospyros koki
(octandrie de Linn), qui donne un fruit savoureux, de la grosseur
et de la couleur de la pche, et dont le bois est vein de noir et
de blanc.

Le _malatapai_, diospyros pilosanthera (octandrie de Linn), donne
une bne veine de noir et de rouge.

Le _lanotan_, uvaria lanotan (polyandrie de Linn), dont le bois
blanc et compacte ressemble beaucoup  l'ivoire.

On trouve aussi aux Philippines des citronniers d'une dimension
prodigieuse, ayant plusieurs mtres de circonfrence; et enfin pour
le commerce une grande varit de bois de teinture.

Il serait trop long de donner ici la nomenclature de tous les arbres
qui croissent dans les forts des Philippines. La province d'_Ilocos
Nord_ en produit  elle seule cent seize espces diffrentes, toutes
utiles et propres  l'industrie.

Auprs de ces arbres gigantesques et dont le bois est prcieux, il
s'en trouve une multitude qui fournissent aux habitants des fruits
savoureux et d'excellents aliments.

Le _manguier_, manga mangifera india (pentandrie de Linn). Dans
aucun pays du monde cet arbre, qui atteint la taille de nos plus
grands chnes, ne fournit des fruits aussi savoureux et aussi varis
qu'aux Philippines.

Le _lanzones_, ekebergia de Jus. (ennandrie de Linn), est un arbre
propre aux Philippines; il fournit un excellent fruit, qui a beaucoup
de rapport avec le _lechi_.

Le _chicos_, achras sapota (hexandrie de Linn), est un arbre dont
cinq ou six espces donnent des fruits dlicieux.

Le _macupa_, eugenia iambos (icosandrie de Linn), produit des fruits
d'une belle couleur rose et trs-savoureux, ayant l'odeur de la rose.

Le _lumboi_, calyptrantes jambolana (icosandrie de Linn), se
trouve dans toutes les forts; son fruit, de couleur violette, est
rafrachissant et d'un got agrable.

Le _santol_, sandoricum ternatum (dcandrie de Linn), est un grand
arbre qui donne une prodigieuse abondance de fruits de la grosseur
d'une pomme.

Le camias, averrhoa bilimbi (dcandrie de Linn), est un arbuste qui
produit un gros fruit, remarquable par sa proprit rafrachissante.

Le _tamarinier_, le _papayer_, le _goyavier_, les diverses espces
d'_orangers_ et _citronniers_, les _pamplemousses_, fournissent tous
des fruits aussi savoureux que varis, ainsi que les bananiers de
tant d'espces dont j'ai dj parl.

Il y a aussi dans les forts des Philippines une grande varit
de _palmiers_, parmi lesquels on en trouve qui servent d'aliment,
tel que celui qui donne le sagou; d'autres, d'o dcoule une
liqueur douce et agrable  boire; et enfin une grande quantit de
rotins, dont quelques-uns produisent un fruit agrable au got et
trs-rafrachissant.

Le _rima_, arctocarpus maxima (monocie de Linn), connu vulgairement
sous le nom d'arbre  pain, est aussi trs-abondant aux Philippines.

Les plantes et les arbustes cultivs dans l'le de Luon, et qui font
la richesse du pays, sont:


        Le _cafier_,
        Le _cacaotier_,
        L'_indigo_,
        Le _poivre_,
        Le _tabac_,
        Le _riz_, de diverses espces;
        Le _froment_,
        Le _mas_;
        Une grande varit de plantes lgumineuses;
        La _canne  sucre_,
        L'_abaca_, espce de bananier qui crot presque
        naturellement dans la province _d'Albay_;
        Diverses espces de _cotonniers_.


J'aurai  entretenir le lecteur de ces diverses plantes lorsque je
parlerai de l'agriculture.

On cultive aussi des patates de diverses espces.

Dans les forts on trouve plusieurs genres de tubercules
trs-abondants, et excellents comme nourriture.

Parmi les palmiers de diverses espces, on trouve celui (dont j'ai
dj parl) qui produit le sagou, et celui dont la sve, d'une saveur
agrable, donne, lorsqu'elle est rduite au feu, une espce de sucre
trs-recherche comme assaisonnement pour le riz.

Un pays aussi riche dans le rgne vgtal fournit galement,  l'tat
sauvage, les plus belles, les plus brillantes fleurs que l'on puisse
voir.




 V.--Des habitants des Philippines.


Avant de m'occuper du rgne animal, sur lequel je suis oblig de
m'tendre plus que je ne me l'tais propos, je vais passer rapidement
en revue les diverses races d'hommes qui habitent les Philippines,
et chercher  tablir, par des calculs et des rapprochements
approximatifs, l'origine probable de celles de ces races qui ne sont
pas connues.



Des Espagnols.


Les Espagnols et leurs croles sont au nombre de 4,050 [52]. Ce
sont gnralement,  part les croles, des habitants de passage, qui
viennent aux Philippines comme employs du gouvernement ou ngociants,
y sjournent le temps ncessaire pour y faire fortune, et retournent
dans leur patrie.

Il est remarquable que quelques milliers d'hommes puissent gouverner et
maintenir en paix une population de plus de trois millions d'habitants,
compose d'tres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels
envers leurs ennemis. Ce n'est ni par l'oppression ni par la force
brutale qu'ils les dominent, mais par une justice bien entendue,
scrupuleusement administre, par un gouvernement tout paternel, et par
la plus juste indpendance dont puisse jouir l'homme en socit. Si,
dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont
des faits isols, provenant d'employs subalternes, contre la volont
du pouvoir.

Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d'une plus grande somme de
libert et de plus larges prrogatives qu'aux Philippines. L'Indien,
 quelque classe qu'il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur
la loi et ceux qui la font excuter [53].

Il y aurait une grande tude  faire, une belle page  crire sur la
conqute des Philippines, et sur cette maxime sublime du conqurant
disant  des peuples presque  l'tat sauvage: Vous tes mes enfants;
mon Dieu m'envoie vers vous: fiez-vous  moi. Je vous offre l'appui
et l'indulgence qu'un pre doit  la faible crature que la Providence
lui a confie.

Cette indulgence, cette justice que l'homme clair doit  son
semblable  l'tat primitif, n'a point enrichi l'Espagne, mais elle
lui a donn plus que la richesse, la satisfaction d'avoir rpandu
l'abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples diviss et
dcims par des guerres de province  province; elle les a runis
en une grande famille, leur a apport ses lumires, ses relations,
les animaux domestiques qui leur manquaient, les prservatifs 
la terrible pidmie qui moissonnait leurs enfants [54], des lois
indulgentes qui protgent toutes les classes, l'ordre et la paix;
et enfin le culte d'un Dieu plein de bont et de clmence, qui a
remplac l'idoltrie et le mensonge.

Tous ces bienfaits, si justement apprcis par les peuples auxquels
ils taient offerts, et qui ont eu de si grands rsultats pour leur
bonheur, ne valent-ils pas l'or et les richesses conquis par le fer et
la destruction? L'Espagne, en excutant scrupuleusement le programme
qu'elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission,
ne doit-elle pas s'enorgueillir de sa belle conqute?

Je serais heureux que cette page, crite avec toute l'impartialit
d'un observateur consciencieux, pt inspirer  mon lecteur une partie
de l'admiration dont je suis pntr pour cette noble nation, et
dtruire les prventions qu'ont pu donner quelques fragments crits
par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidit une faute
exceptionnelle, un abus invitable dans une grande administration,
sans se rendre compte de l'organisation toute paternelle qui gouverne
un peuple encore dans l'enfance.

Il est un fait positif: c'est que l'Espagne a fait le bonheur de la
population indienne. Il serait trop long d'entrer ici dans tous les
dtails de son administration; quelques lignes suffiront  dmontrer
sa sollicitude pour cette classe d'hommes.

Le capitaine gnral des Philippines a le pouvoir et les attributions
de l'autorit royale en Espagne.

Il a pour adjoint un assesseur, espce de ministre responsable,
qui prpare les dcrets et les ordonnances soumis  sa signature.

Il est  la fois le chef civil et militaire, et il prside la cour
royale, la seconde autorit de la colonie.

Cette cour se compose d'un rgent, de cinq conseillers (_odores_) et
de deux _fiscaux_, l'un pour le civil, l'autre pour le criminel. Ces
deux fiscaux sont spcialement chargs de protger les Indiens.

L'un des membres de la cour royale est nomm juge contre
l'esclavage. Il n'y a pas d'esclaves aux Philippines. Cependant,
comme cet abus pourrait se prsenter, le magistrat dont il s'agit
est spcialement charg de le surveiller et de le rprimer au besoin.

L'archipel est divis en provinces. Chaque province est gouverne
par un _alcade_. Comme souvent il est, dans sa province, le seul et
unique Espagnol, il a droit  une garde de vingt  trente indignes.

Chaque province est divise par bourgs, et chaque bourg est administr
par un _gobernadorcillo_ et son conseil municipal, indignes lus
d'aprs le mode que j'ai indiqu.

Le capitaine gnral gouverne, promulgue des lois, rend des dcrets.

La cour royale fait excuter les lois, rend la justice, et protge
la classe indienne contre les abus.

L'alcade, dans la province, remplit les fonctions du gouverneur, fait
excuter les dcrets, et reoit des percepteurs les fonds provenant
de l'impt.

Le _gobernadorcillo_, dans son bourg et avec le conseil municipal,
administre la commune et excute les ordres de l'alcade.



Des Indiens convertis au christianisme.


La population indienne soumise au christianisme s'lve  3,304,742
mes. A l'poque de la conqute, elle tait fort infrieure  ce
chiffre. Elle tait divise en grandes peuplades qui se gouvernaient
elles-mmes, et qui parlaient chacune un idiome diffrent. Ces idiomes
paraissent driver du tagaloc, lequel a lui-mme une certaine analogie
avec la langue malaise.

Les noms de ces diverses peuplades et leurs idiomes se sont conservs;
ils ont servi aux Espagnols dans la division de l'archipel en
provinces.

En commenant par le nord de Luon, on trouve les provinces
de _Cagayan_, habites par les _Cagayans_, qui ont une langue
particulire;

En descendant vers le sud, les provinces d'_Ilocos___, qui ont aussi
un idiome particulier, l'_ilocano_;

Celles de _Pangasinan_ et de _Panpanga_, o l'on parle le _panpango_;

Les provinces de _Zembales_, _Nueva-Exija_, _Bulacan_, _Tondoc_,
_la Laguna_, _Tayabas_ et _Batangas_, habites par les _Tagalocs_,
qui parlent la langue _tagale_;

En allant toujours vers le sud, les provinces de _Camarins_, _Albay_,
et tout le groupe des les que l'on nomme _Bisayas_, o l'on parle
le _bisayo_.

Les habitants de ces diverses provinces, dont la langue varie,
prsentent aussi une diffrence marque dans leur type et leur
physionomie. Doit-on attribuer cette diffrence  la varit des
races? ou n'est-ce pas des hommes de mme origine qui, sous l'influence
du climat et des habitudes, auraient subi un changement dans leurs
formes et leurs couleurs primitives?

Quoi qu'il en soit, il est un fait certain, c'est que de toute cette
diversit d'hommes, _Cagayans_, _Ilocanos_, _Panpangos_, _Tagalocs_
et _Bisayos_, aucune n'est originaire des Philippines.

Il est probable qu'elles sont un mlange d'hommes de diffrentes
nations, que des circonstances fortuites ont amens dans une partie
de l'archipel.

Que l'on jette un coup d'oeil sur la carte, et l'on verra les
Philippines entoures, d'un ct, par le _Japon_, la _Chine_, la
_Cochinchine_, _Siam_, _Sumatra_, _Borno_, _Java_, les _Clbes_, et,
de l'autre ct, par toutes les les dont est sem l'ocan Pacifique.

On peut supposer, de ce voisinage, que les premiers conqurants,
tablis dans cet archipel contre la volont des _Ajetas_, vritables
aborignes dont je parlerai bientt, auront eu des relations, soit
par le commerce, soit par des naufrages, avec les divers peuples qui
les environnaient, et avec les _Ajetas_ eux-mmes. De ces relations
il est sans doute rsult un si grand mlange de races, que les types
primitifs se sont presque entirement effacs.

A l'appui de cette opinion, je puis citer un fait dont j'ai dj parl:
mon cur de _Jala-Jala_, le pre _Miguel_, naturel de la province
de _Tayabas_, connaissait exactement l'origine de sa famille; il
descendait du mariage d'un _Japonais_ avec une femme _tagaloc_,
et on remarquait chez lui tous les traits _japonais_.

Cependant le _type malais_ est le plus gnralement rpandu, et celui
qui est demeur le plus apparent.

Il est probable que les _Malais_ furent les premiers qui occuprent
les ctes de l'archipel des Philippines, et qu' ceux-ci se mlrent
successivement quelques _Ajetas_, des _Japonais_, des _Chinois_,
et des habitants si varis de la _Polynsie_.

Les Indiens soumis aux Espagnols diffrent fort peu, dans leurs
coutumes et leur caractre, des _Tagalocs_ que j'ai dcrits et fait
connatre.



De la langue tagale.


On a recherch l'origine des divers idiomes en usage aux
Philippines. Quelques personnes les font provenir du chinois et du
japonais; d'autres, de l'hbreu ou du malais. Cette dernire opinion
parat la plus vraisemblable, si l'on considre la langue _malaya_
comme primitive.

Dans le _bisayo_ et le _tagaloc_, d'o drivent tous les idiomes parls
aux Philippines, on trouve un grand nombre de mots _malayos_, et qui
ont la mme signification dans les deux langues. On en trouve aussi
d'exactement semblables, mais qui ont une signification diffrente.


    Ainsi, _Olo_, tte;
    _Puti_, blanc;
    _Languit_, ciel;
    _Mata_, yeux;
    _Susu_, saint;
    _battu_, pierre, sont les mmes en _togaloc: bisayo_
    et _malayo_.


Beaucoup d'autres mots varient fort peu. Ainsi, en _malayo_, _lina_
veut dire _langue_; _babi_, _porc_; en _tagaloc_, _dila_ signifie
_langue_; _babui_, _porc_.

Il faut considrer que les idiomes des Philippines ont t
singulirement altrs par les divers dialectes qui s'y sont mls. La
langue espagnole a fourni les caractres qui lui sont propres aux
idiomes des races places sous la domination de cette nation.

On ne retrouve plus de documents crits avec les premiers caractres de
la langue tagale. Les anciens _Tagalacs_ crivaient sur les feuilles
d'un arbre nomm _banava_; ils traaient leurs caractres sur ces
feuilles au moyen de la pointe d'un _bambou_.

La langue tagale est claire, riche, lgante, mtaphorique et
potique. Elle prte beaucoup  l'improvisation, pour laquelle le
_Tagaloc_ a un got prononc.

L'criture, avant l'adoption des caractres espagnols, allait de
droite  gauche,  la manire orientale.

L'alphabet _tagaloc_ ne possdait que dix-sept lettres, dont trois
voyelles ayant la mme valeur que les voyelles de notre langue.

A et E ont le mme son que I, et un autre son qui quivaut  O et
U. De l vient une grande diversit dans la prononciation. Ainsi le
mot _tubi_ (qui signifie permettez-moi) se prononce _tobe_; _olo_
se prononce _ulu_.

Les consonnes sont au nombre de quatorze; elles se prononcent toujours
avec la finale A. Ainsi les lettres C, M se prononcent _CA, MA_. Mais
en plaant un point au-dessus, cette prononciation se change en E
ou en I. Le mme point mis au bas, la finale se change en _O_ ou
en _U_. Les lettres _C_ et _S_ ont la mme valeur. Le D se prononce
souvent comme R: ainsi _madali_ se prononce _marali_. F se change en
P. Souvent le C se change en M, le G en Y.

Dans la posie, les syllabes Ge-Ji se prononcent quelquefois comme
_guy_.

H se prononce d'une manire gutturale, comme la _J_ espagnole;
Q comme K, et U comme _ou_.

La langue tagale a ses noms, qui se dclinent en six genres; elle
a aussi ses conjonctions: de telle sorte que l'on peut crire le
_tagaloc_ et le _bisayo_ comme nos langues europennes.

On a publi  Manille, en langue tagale, divers ouvrages en vers et
en prose, par exemple, une traduction de l'criture sainte, diverses
tragdies, des odes, etc.



Mtis espagnols-indiens, chinois-indiens, et mtis chinois-espagnols.


Les mtis _espagnols-indiens_ sont au nombre de 8,584. Les mtis
_chinois-indiens_ et les mtis _chinois-espagnols_ sont les plus
nombreux: on en compte 180,000. Ils sont rpandus dans tout l'archipel,
et gouverns par les mmes lois que celles qui rgissent les Indiens,
sans diffrence de privilges.



Des Chinois aux Philippines.


A l'poque du dernier recensement, en 1845, on comptait dans toutes
les Philippines 9,901 Chinois.

Depuis, la cour de Madrid ayant accord de nouveaux privilges aux
naturels du Cleste Empire afin d'encourager l'immigration, leur
nombre a d augmenter considrablement.

Ce sont, en gnral, des hommes laborieux, s'occupant, avec une
remarquable aptitude, d'agriculture, d'industrie, et particulirement
de commerce. Aussi conomes qu'habiles, ils sont peut-tre les
premiers commerants du monde. Lorsqu'ils ont amass une fortune assez
considrable pour que le tiers puisse satisfaire la cupidit de leur
mandarin, le second tiers celle de leur famille, et leur dernier tiers
leur suffire  eux-mmes, ils retournent volontiers dans leur patrie.

Comme c'est uniquement l'intrt matriel qui les amne aux
Philippines, ils s'y marient et y changent facilement de religion;
mais s'ils y trouvent leur compte, lorsqu'ils rentrent en Chine ils
reprennent leur ancienne religion, et souvent mme la femme qu'ils
y avaient laisse.

Les Chinois ont  Manille une juridiction  part, mais  peu prs
semblable  celle des _Tagalocs_, c'est--dire qu'ils nomment entre
eux leur _gobernadorcillo_, ainsi que les collecteurs de l'impt
qu'ils sont tenus de payer au gouvernement espagnol.

Ainsi qu'on vient de le voir, la population de l'archipel des
Philippines, gouverne par les lois espagnoles, se compose:


    1 De la population blanche.        4,050 habitants.
    2 Mtis _espagnols-indiens_.       8,584 habitants.
    3 Mtis _chinois-espagnols_ et
       _chinois-indiens_.             180,000 habitants.
    4 Indiens.                     3,304,742 habitants.
    5 Chinois.                         9,901 habitants.

    Ensemble.                       3,507,277 habitants.



Des infidles.


Au centre de l'le de Luon se trouve une tendue de terres de quatre
cent cinquante lieues carres, que les Espagnols nomment _le pays
des infidles_.

Cette partie de l'le est habite par des peuples insoumis, vivant plus
ou moins  l'tat sauvage, mais en grandes runions, se garantissant
des intempries des saisons sous un toit dans le genre des cases
indiennes, vivant de chasse, d'un peu d'agriculture, et empruntant
aux arbres de la fort l'corce qui leur sert de vtement.

Les _Ajetas_ sont les seuls qui, dans l'tat de primitive nature,
habitent indistinctement presque toutes les montagnes de l'le de
Luon. Ces peuples, dont l'origine se perd en vaines conjectures,
changent de nom selon les localits qu'ils habitent, ou portent celui
qu'ils se sont donn eux-mmes. En 1838, le gouvernement espagnol
voulut tenter de les soumettre, et fit pntrer chez eux une petite
arme. Cette expdition fut oblige de se retirer sans avoir rempli
le but qu'on s'tait propos [55]. On ne connatra leurs moeurs que
lorsqu'on aura pu les aller tudier chez eux-mmes.

Les _Tinguians_ et les _Igorrots_ sont ceux chez lesquels j'ai le
plus voyag. J'ai donn dans ce livre d'assez longs dtails sur leurs
coutumes et leurs moeurs; je crois inutile de me rpter.

Il serait difficile d'indiquer d'une manire exacte l'origine des
_Tinguians_, de mme que celle des peuplades qui les avoisinent. Il
parat cependant certain qu'ils ne sont point aborignes des
Philippines.

Les _Tinguians_, par leur couleur, leurs belles formes, leurs
cheveux longs, leurs yeux brids, le prix qu'ils attachent aux vases
en porcelaine, leur musique, par l'ensemble de leurs habitudes enfin,
pourraient bien descendre des Japonais. Peut-tre,  une poque sans
doute bien recule, des jonques japonaises, pousses par la tempte,
auront-elles fait naufrage sur la cte nord-est de _Luon_. Les
quipages, dans l'impossibilit de retourner dans leur pays, pour se
soustraire aux _Ajetas_ ou aux habitants des ctes, se seront rfugis
dans l'intrieur des montagnes, dans des lieux o la difficult de
pntrer aura pu les mettre  l'abri des poursuites de leurs ennemis.

Les marins japonais, dont la navigation est gnralement limite au
simple cabotage sur leurs ctes, embarquent ordinairement leurs femmes
avec eux. J'ai eu l'occasion de m'en assurer  bord de deux jonques de
cette nation qui avaient t pousses par une tempte, et s'taient
abrites sur la cte est de Luon. Elles y sjournrent quatre mois,
pour attendre avec la mousson du nord-ouest qu'un vent favorable leur
permt de retourner dans leur pays. Si elles n'avaient pas trouv
un gouvernement protecteur, leurs quipages auraient t obligs,
comme je suppose qu'ont d le faire les premiers _Tinguians_, de
se rfugier dans les montagnes. Ces derniers ayant quelques femmes,
s'en seront procur d'autres, soit des _Ajetas_ ou des populations
environnantes. De ce mlange, de l'influence du climat, il sera
rsult des types diffrant du primitif, et, sous ce beau ciel,
dans ce magnifique pays, leur nombre se sera rapidement accru.

Ne seraient-ils pas encore descendants des _Dajacks_, que l'on croit
tre les habitants primitifs de Borno?

Comme les _Tinguians_, les _Dajacks_ ont la coutume de couper la tte
de leurs ennemis, et de les emporter comme trophe de victoire. De
mme qu'eux galement, ils attachent un grand prix aux vases,
qui sont une marque de noblesse et de richesse pour celui qui les
possde. Dans leurs ftes, d'aprs M. Temminck, ils font des libations
de _docok-katan_, boisson enivrante prpare avec du riz ferment qui
lui donne la couleur laiteuse que prend le _bassi_ des _Tinguians_,
lorsqu'ils y ont dissous les cervelles de leurs ennemis. Enfin,
comme ces derniers, les Dajacks portent une espce de turban et une
ceinture faits avec la seconde corce d'une espce de figuier.

Aujourd'hui la race des _Tinguians_ habite seize villages [56].

Les _Igorrots_, que j'ai eu bien moins l'occasion d'tudier,
paraissent tre, et on le croit gnralement, les descendants de la
grande arme navale du Chinois _Lima-on_, qui, aprs avoir attaqu
Manille le 30 novembre 1574, s'tait rfugi avec son arme dans le
golfe de _Lingayan_, province de _Pangasinan_. L il fut de nouveau
attaqu et battu. Sa flotte, compltement dtruite, une grande partie
des quipages prit la fuite, et se sauva dans les montagnes, o les
Espagnols ne purent les poursuivre.

Les _Igorrots_ sont de petite stature; ils ont les cheveux longs,
les yeux  la chinoise, le nez un peu gros, les lvres paisses, les
pommettes prononces, de larges paules, les membres gros et nerveux,
et la couleur fortement cuivre. Ils ressemblent beaucoup aux Chinois
des provinces avoisinant la Cochinchine.

Je n'mets ici qu'une opinion base sur des probabilits. On
ne connatra srement jamais d'une manire exacte l'origine des
_Tinguians_ et des _Igorrots_, pas plus que celle des _Guinans_,
des _Buriks_, _Busaos_, _Ibris_, _Apayoos_, _Gadanos_, _Caluas_,
_Ifugos_ et _Ibilaos_.

Toutes ces populations, si diffrentes entre elles, habitent _la terre
des infidles_. On ne peut que supposer qu'ils descendent des Chinois,
des Japonais, des Malais et des naturels de la Polynsie.



Des Ajetas ou Ngritos.


Si on se perd en conjectures sur l'origine des habitants de _la
terre des infidles_, il n'en est pas de mme des Ajetas. Toutes les
traditions indiennes s'accordent  dire qu'ils sont les vritables
aborignes et les anciens possesseurs des Philippines.

A certaine poque ils taient si nombreux, si puissants, que beaucoup
de villages _tagalocs_ les reconnaissaient pour matres et seigneurs du
sol, et leur payaient un tribut annuel en riz, en patates, ou en mas.

Ainsi que j'ai dj eu occasion de le dire, tous les ans,  une
poque dtermine, ils descendaient de leurs montagnes, sortaient
de leurs forts, et obligeaient les _Tagals_  payer le tribut. Si
ces derniers refusaient, ils leur dclaraient la guerre, et ne
retournaient dans leurs forets qu'aprs avoir coup quelques ttes
 leurs vassaux. Ils emportaient ces ttes comme trophes et comme
preuves de leur domination.

Aprs la conqute des Philippines, les Espagnols prirent la dfense des
_Tagalocs_; et les _Ajetas_, prouvant pour la premire fois l'effet
des armes  feu, furent saisis d'effroi, obligs de demeurer dans leurs
forts et de renoncer  l'exercice de leurs droits de suzerainet.

J'ai dj eu l'occasion, lorsque j'ai racont mon voyage chez les
_Ajetas_, de parler longuement de cette race d'hommes, la seule
qui vit, aux Philippines,  l'tat de nature primitive. C'est
la plus nombreuse, la plus rpandue.--Elle n'est susceptible
d'aucune civilisation, et a donn, dans plus d'une occasion, la
preuve irrcusable qu'elle prfre sa vie nomade, l'ombre des bois
pour abri, l'corce des arbres pour vtements, la terre nue pour
reposer ses membres, la poursuite de sa proie pour assouvir sa faim,
aux douceurs et au confortable de la vie civilise. Elle peut tre
compare  certains animaux sauvages qu'on n'a jamais pu rduire 
l'tat de domesticit.

Un archevque de Manille avait pu se procurer un _Ajetas_ tout
 fait en bas ge. Il le fit lever avec une sollicitude toute
paternelle. Aprs lui avoir fait donner une instruction solide,
il le destina  l'tat ecclsiastique; mais lorsqu'il fut devenu
vicaire, et par consquent entirement libre, pouvant mener une
existence paisible et heureuse, il se rappela son enfance, sa vie
nomade d'autrefois, ses montagnes et ses forets. Tout  coup il se
dpouille de sa soutane, reprend le vtement primitif de ses parents,
s'enfuit, et va les rejoindre. Toutes les tentatives qu'on a pu faire
pour le ramener  la vie civilise furent inutiles.

On pourrait citer bien des exemples de ce genre.

Il serait impossible de dterminer, mme approximativement, la
population des _Ajetas_. Elle a d considrablement diminuer depuis
la conqute des Philippines; elle finira par disparatre entirement.




  VI.--Rgne animal.



Mammifres.

Les animaux domestiques que possdaient les habitants des Philippines
avant l'poque de la conqute, et ceux qui peuplaient leurs forts,
ont conserv leurs noms _tagals_; ainsi:


    _Cambin_, chvre;
    _Babui_, porc;
    _Asso_, chien;
    _Poussa_, chat;
    _Oussa_, cerf;
    _Carabajo_, buffle;


Les animaux domestiques apports par les Espagnols ont conserv,
ou  peu prs, les mmes noms qu'en Espagne:


    _Caballo_, cheval;
    _Vaca_, vache;
    _Carnero_, mouton, etc., etc.



Des quadrumanes, en langue Tagaloc, matchin.


Les singes sont peu varis aux Philippines. A _Mindanao_ on en remarque
qui sont albinos, tout  fait blancs, ayant les yeux rouges et la
peau d'un joli rose. Cette varit est recherche par les Chinois,
qui les lvent  l'tat de domesticit comme animaux curieux.

Les deux espces que l'on trouve dans l'le de Luon, connus sous le
nom de _bonnets-chinois_, macacus niger, que les _Tagalocs_ nomment
_matschin_, vivent par petites familles dans les grands bois, et de
prfrence aux environs des champs cultivs. L'tude de leurs moeurs
serait assez curieuse; mais je crains d'abuser de la patience de mon
lecteur, et je me bornerai  faire connatre qu'ils ont l'instinct le
plus intelligent pour satisfaire leur apptit vorace et se dfendre
de leurs ennemis.

J'ai souvent vu autour d'une cage, espce de pige pour les prendre,
toute une petite famille. Celui qui paraissait le plus g se
donnait tous les soins qu'aurait pu prendre un grand'pre pour ses
petits-enfants; il semblait les empcher de s'approcher de la cage;
lorsqu'il les avait placs  une certaine distance, il s'en approchait
seul, prenait un morceau de bois, le fourrait  l'intrieur de la cage,
 travers les barreaux, et en retirait adroitement et sans danger les
pis de riz qui y avaient t mis comme appt. Lorsque les Indiens
voyaient tant de prcautions, ils disaient: Nous n'en prendrons
point de cette famille, car les coliers ont un vieux matre avec eux.



Des quadrupdes.


Il y a peu de varits dans les quadrupdes. La nature, qui a prodigu
tous ses bienfaits aux Philippines, n'y a point fait natre d'animaux
froces, et dans le genre carnassier on ne compte qu'une petite espce,
peu nuisible, comme on le verra.

Les chevaux, les boeufs et les moutons, comme je l'ai dj fait
savoir, ont t apports par les conqurants. Dans ce beau pays,
dans ces gras pturages, o ils vivent presque en libert, ils ont
prospr d'une manire si extraordinaire, qu'un boeuf gras rendu
 Manille ne se vend pas plus de 60  70 francs; un beau cheval,
depuis 50 jusqu' 100 francs. Les moutons n'ont pas de valeur; les
Indiens ne se donnent pas la peine d'en conduire au march.

Le porc parat de la mme race que celui de Chine. Il est
trs-abondant; sa chair est l'aliment prfr des Indiens, qui ne
manquent jamais d'en pourvoir abondamment leur table dans les grands
festins.

Le chien et le chat sont des animaux qui se trouvaient aux Philippines
lors de la conqute. Une espce de chien parat particulire  Luon:
c'est un dogue d'une taille monstrueuse et d'une frocit remarquable;
il a le poil court, d'une couleur jauntre, un peu plus fonc que celui
du lion. Cette belle race tend  disparatre; lors de mon sjour aux
Philippines, il tait fort difficile de s'en procurer.



1. Le buffle sauvage (carabajo-bondoc).


Le buffle sauvage est de la taille de nos plus grands boeufs. Sa
couleur est noire, et sa peau, semblable  celle de l'lphant, peu
couverte de poil. Il est arm de deux magnifiques cornes qui,  leur
base, se runissent presque sur le front, et dont les extrmits sont
trs-aigus. Il s'en sert avec une remarquable adresse. Il ressemble
beaucoup au buffle domestique pour les formes. Cependant il est 
observer que jamais il n'a t possible de le rduire  l'tat de
domesticit, pas mme  l'ge le plus jeune; ce qui ferait supposer
que cette espce est diffrente de celle du buffle domestique, qui
sans doute est originaire de la Chine ou des les de la Sonde.

Cet animal est aussi froce que sauvage. Le jour, il habite l'intrieur
des forts les plus sombres, particulirement les lieux marcageux;
la nuit, il sort dans la plaine pour y chercher sa pture. Son
instinct le conduit  faire une guerre acharne  l'homme, son
seul ennemi. Lorsqu'il peut le surprendre, il se plat  mettre son
corps en lambeaux avec ses cornes aigus. Aussi, ds qu'un Indien
aperoit un buffle, il se hte de grimper sur un arbre, o cependant
il n'est pas encore  l'abri du danger. L'animal demeure souvent
des journes entires au pied de l'arbre pour y attendre sa proie
 la descente. Dans ce cas de persistance, le seul moyen de s'en
dbarrasser est de lui jeter les vtements que l'on a sur soi. Il
les met en morceaux, et lorsqu'il croit avoir fait beaucoup de mal
 celui qu'il attendait, il se retire dans la fort la plus voisine.

Sa chasse, comme on l'a vu, est remplie de dangers, pleine
d'motions. Aussi est-ce celle que prfrent les grands chasseurs
indiens; elle est pour eux une vritable fte.

Sa chair, compose de fibres beaucoup plus fortes que celle des
boeufs, est trs-bonne  manger. Sa peau, d'une tnacit et d'une
force incroyables, coupe en petites lanires, sert  faire des lacets
et des courroies qui rsistent  un attelage de trente  quarante
buffles. De ses longues cornes, les Indiens font de jolies cannes,
des botes, des peignes et des tabatires.



2. Le buffle domestique (_carabajo_).


Le buffle domestique est presque entirement noir; seulement il a
les genoux blancs, et une raie de la mme couleur sous le poitrail.

On en voit cependant quelquefois qui sont entirement blancs, dont
la peau est rose et les yeux rouges: ce n'est point une varit,
mais bien un accident de la nature.

De tous les animaux domestiques, c'est celui qui rend le plus de
services  l'homme. Il est plus doux, plus fort, et a plus d'instinct
que le boeuf.

Jusqu' l'ge de quatre  cinq ans, il vit en libert dans les
montagnes et les forts. C'est  cet ge que les Indiens le prennent
pour le dompter. Il est alors comme un animal sauvage, qu'il faut
poursuivre avec de bons chevaux et de forts lacets. On ne se rend
matre de lui qu'aprs l'avoir assujetti, au moyen de fortes cordes,
au tronc d'un arbre, et li de tous cts. Il faut encore prendre des
prcautions pour l'approcher. Il n'est entirement vaincu que lorsqu'on
lui a perc la cloison qui spare les deux naseaux, et qu'on y a pass
un anneau en fer ou en rotin. A cet anneau on attache la longe pour
le conduire, comme la bride sert  diriger le cheval.

Aprs cette dernire opration, il devient tout  fait
inoffensif. Il a reconnu son impuissance, et il se laisse facilement
conduire. Cependant, s'il est mchant ou rtif, on lui donne pour
gardien un enfant: son instinct lui fait comprendre qu'il n'a pas
de mauvais traitement  craindre de la part d'une faible crature;
aussi jamais ne lui fait-il aucun mal.

Sa nourriture est des plus faciles. Il mange toute espce d'herbes,
celles dlaisses par les animaux les moins dgots. Il va chercher
sa pture dans les plaines, dans les ravins, dans les sombres forts,
sur les montagnes les plus escarpes, et au fond des eaux, o il
broute pendant les heures de chaleur avec la mme facilit que dans
les lieux secs.

C'est le seul animal que les camans n'osent pas attaquer. Lorsque
plusieurs femelles, pendant la chaleur, sont plonges avec leurs petits
dans le lac o se trouvent des camans, elles ont soin de former un
cercle au milieu duquel elles les placent, pour les prserver de la
surprise du caman. Celui-ci n'ose pas attaquer les grands, mais il
pourrait fort bien enlever un des petits.

L'Indien associe le buffle  tous ses travaux. C'est avec lui qu'il
laboure ses champs, son jardin, les terrains secs et ceux couverts
d'eau jusqu' mi-jambe, destins aux plantations de riz. C'est
aussi avec lui qu'il fait ses charrois, ses transports  dos dans les
montagnes, par des routes presque impraticables. Il lui sert galement
de monture, comme le cheval, pour faire de longs trajets. Sa force
permet au buffle de porter  la fois trois ou quatre hommes.

L'Indien se sert aussi de cet utile animal pour traverser de larges et
profondes rivires et des tendues d'eaux considrables. La bride  la
main pour le diriger et l'empcher de plonger, il se place debout sur
son large dos, et le patient animal nage en suivant la direction que
son matre lui indique; souvent il trane en mme temps sa charrette,
qui flotte derrire lui.

De tous les herbivores, c'est assurment le plus patient, celui dont
l'instinct est le plus dvelopp. Il sait quand il commet un dommage
quelconque. Lorsqu'il est dans un champ cultiv, s'il y est surpris,
il se cache; et s'il s'aperoit qu'il a t dcouvert, il se sauve
comme un voleur pris en flagrant dlit.

J'ai souvent vu des bcherons, travaillant dans la fort  une grande
distance de leur demeure, atteler leurs buffles  une pice de bois,
et leur dire: _Va  la maison_. Les patients animaux partaient, sans
guide, marchaient, suivaient leur route en vitant avec prcaution les
mauvais pas et ce qui aurait pu entraver leur marche, et arrivaient
 l'habitation de leur matre.

Son attelage est des plus simples et des plus commodes: il consiste
en un morceau de bois courb naturellement, de la forme du garot
(_voyez_ fig. B). Ce collier prend le col, et descend jusqu'au milieu
des paules; il est attach au-dessous du col avec une corde ou une
liane, et les traits sont fixs aux deux extrmits.

La femelle, peu employe aux travaux, produit beaucoup de lait,
et aussi bon que la meilleure crme. On en fait du beurre d'un got
agrable et d'excellents fromages.

La chair du buffle est presque aussi bonne que celle du boeuf; mais
on en fait peu d'usage aux Philippines.

C'est un animal tellement utile  l'agriculture, que, malgr la
modicit de son prix (40  60 fr. pour un beau buffle de travail, et
20  25 fr. pour un jeune buffle venant d'tre dompt), les Espagnols
ont fait une loi pour protger sa vie. Ainsi, un Indien n'a le droit
d'abattre son buffle que lorsqu'un jury spcial l'a autoris, et a
dclar qu'il n'est plus en tat de servir  l'agriculture.

Je considre que cet animal serait de la plus grande utilit pour nos
colonies d'Afrique, et aussi pour la Corse. Il dtruirait les herbes
qui poussent dans les marais et sur leurs berges, les nombreux insectes
qui y prennent naissance, et contribuerait ainsi  faire disparatre
les manations qui produisent le mauvais air.



3. Le cerf (_oussa_).--Cervus Philippinensis.


De tous les mammifres, le cerf des Philippines est le plus
nombreux. Il habite les montagnes, les forts, et se cache dans les
hautes herbes.

Le mle a un bois beaucoup plus petit que nos cerfs d'Europe. Jamais
il ne porte plus de trois andouillers.

Sa chasse est un des plus grands amusements des Indiens, qui le
poursuivent souvent avec de bons chiens jusqu' le mettre aux abois;
ou bien, arms d'une longue lance et monts sur de bons chevaux,
ils le suivent de toute la vitesse de leur monture, jusqu'au moment
o ils peuvent l'atteindre. Ils le prennent aussi avec des filets
ingnieusement fabriqus; mais cette dernire chasse, exigeant beaucoup
moins d'adresse et d'exercice, est  la fois trop facile et trop
abondante pour leur procurer le mme plaisir que les deux premires.

Sa chair est d'un got savoureux, bien meilleure que celle de nos
cerfs d'Europe, prfrable mme  nos meilleures viandes de boucherie.

Les Chinois attribuent une grande vertu mdicinale au jeune bois
lorsqu'il est encore recouvert de sa peau. Ils payent jusqu' 30 et 40
fr. une paire de jeunes bois. Ils les font scher pour les conserver
et les administrer en poudre dans certaines maladies.

Ils attribuent aussi une grande vertu aphrodisiaque aux tendons, et
tous les ans ils en exportent pour la Chine une quantit considrable.



4. Le sanglier (_babui-damon_).


Le sanglier que les Indiens nomment _babui-damon_ (cochon d'herbes)
est presque semblable au porc domestique des Philippines. Le mle
seulement en diffre par deux normes glandes garnies de soies longues
et dures, places des deux cts du cou, prs des os maxillaires.

Il habite les lieux les plus sombres et les plus fourrs des forts, o
il trouve abondamment, pour sa nourriture, des fruits et des racines,
ainsi que de gros bulimes, espce de limaon dont il est trs-friand.

On le chasse avec des chiens, des filets, et avec la lance. On lui
fait, avec cette arme, une chasse particulire aux Philippines,
et assez singulire pour mriter une description.

A l'poque des pluies, les sangliers qui habitent les grands bois
situs sur le sommet des montagnes souffrent du froid. Pour s'en
garantir, ils coupent avec leurs dents une norme quantit d'herbes
et de jeunes plantes. Ils en font un immense tas, et se blottissent
dessous quelquefois au nombre de douze. Les chasseurs sont arms de
lances prpares pour cette chasse, dont le fer tient faiblement par
sa douille  la hampe, et qui cependant y est attach par un bout
de corde; de faon que le fer se dtachant de la hampe y reste fix,
et forme une espce de crochet qui s'embarrasse dans les broussailles
et arrte l'animal dans sa fuite.

Ces dispositions faites, les chasseurs parcourent la fort, et
lorsqu'ils aperoivent un de ces grands tas d'herbes, ils s'en
approchent avec prcaution. S'ils voient se dgager au-dessus de ce
monticule une vapeur comme celle que produit notre haleine par un temps
froid, c'est pour eux l'indication certaine que des sangliers y sont
couchs. Alors,  un signal convenu, ils envoient tous leurs lances
comme des javelots, dans la direction o ils croient devoir atteindre
leurs proies. Les sangliers s'enfuient prcipitamment. Ceux qui ont
t blesss emportent la lance; mais au moindre mouvement la hampe
se dtache du fer, s'accroche dans les broussailles, arrte l'animal,
et les chasseurs achvent de le tuer avec une autre lance.

Comme le sanglier d'Europe, le mle est arm de deux fortes
dfenses. Sa chasse doit toujours se faire avec prcaution; car,
ainsi qu'on l'a vu, il ne mnage pas le chasseur lorsqu'il tombe en
son pouvoir.

Sa chair est d'un got exquis, dlicat, prfrable  celle de toute
espce d'animaux sauvages.



5. La civette (_moussan_ et _alimous_).


Deux espces de civettes sont connues aux Philippines: l'une, d'une
couleur grise, mouchete et raye de noir, de la grosseur d'un chat,
nomme par les Indiens _moussan_; l'autre, plus petite, couleur de
tabac, nomme _alimous_. Ces deux espces ont les mmes habitudes;
elles se tiennent dans les bois, et font la chasse aux petits oiseaux,
aux rats, aux reptiles et aux insectes.

C'est de la civette nomme _moussan_ que les Indiens retirent
le musc. Ils les enferment, les lvent dans des cages, et les
nourrissent de poisson. Tous les matins,  travers les barreaux de
la cage, ils leur saisissent la queue pour les rendre furieuses, et,
aprs les avoir tourmentes pendant un quart d'heure, ils retirent,
avec une petite spatule en argent, l'humeur qui a t scrte entre
les deux glandes qui produisent le musc.

A l'poque o les belles Limniennes se servaient avec profusion
de cette substance pour leur toilette, le musc se vendait de 80 
100 francs l'once. Depuis qu'elles en font moins d'usage, ce prix a
beaucoup diminu.



6. Plmis Cumingii (_parret_).


Le plus gros mammifre aprs la civette est le _plmis Cumingii_,
nomm par les Indiens _parret_. Il est de l'espce des rongeurs, de la
grosseur d'un petit chat. Sa fourrure est d'un gris blanchtre. On le
trouve particulirement dans la province de _Nueva-Ecija_, o il vit,
dans les bois, de fruits et de racines.

J'en ai remis deux sujets au muse du Jardin des Plantes.



7. La roussette (_paniquet_).--Pteropus.


Les roussettes, nommes par les Indiens _paniquet_, dont j'ai
dj eu l'occasion de parler ainsi que de leur chasse, sont des
_chauves-souris_ de la grosseur d'une petite poule. Elles vivent
en grandes familles. Le jour, elles se tiennent accroches dans les
arbres qu'elles ont adopts pour demeure, et dont elles ont dtruit
toutes les feuilles. Elles y sont en si grand nombre, que les arbres
paraissent recouverts de grandes feuilles noires, et qu'il n'est pas
rare d'en abattre douze ou quinze d'un seul coup de fusil.

La nuit, elles prennent leur vol, et vont  plusieurs lieues chercher
leur pture.

Elles se nourrissent de fruits, dont elles sucent le jus sans avaler
la pulpe. Elles sont aussi carnivores, et sucent le sang des petits
animaux qu'elles peuvent prendre, ce qui leur a fait donner le nom
de _vampires_.

La femelle n'a jamais qu'un petit  la fois. Elle l'allaite, le
tient accroch  sa poitrine, et le transporte partout o elle va,
jusqu' ce qu'il ait la force de voler.

L'instinct des roussettes leur fait distinguer la diffrence des
moussons. Elles font exactement comme les _Ajetas_: lorsqu'elles sont
 l'ouest des montagnes et que cette mousson remplace celle de l'est,
elles quittent leur refuge, partent toutes ensemble, et vont chercher
 l'est le mme lieu qu'elles avaient abandonn six mois avant pour
la mme cause.

La chair de la roussette est trs-bonne  manger. Les Indiens en font
un ragot particulier qui n'est point  ddaigner.



8. Le galopithque (_guiga_).


Le galopithque, nomm _guiga_ par les Indiens, est un joli
petit animal de la grosseur d'un lapin de garenne. Sa fourrure,
fine et soyeuse, varie beaucoup dans sa couleur. Ainsi, il y en a
de tout  fait noirs, de gris de diverses nuances, de jaune nankin,
de noirs tachets de blanc, de gris tachets de blanc, etc. Il est
extraordinaire qu'un animal  l'tat sauvage prsente une aussi grande
varit dans la couleur de sa robe.

Le _guiga_ porte des membranes comme les cureuils volants; il s'en
sert pour sauter d'un arbre  l'autre. Il ne se trouve que dans
les _Bisayas_.

Le jour, il demeure cach dans les arbres sur lesquels il peut trouver
un trou pour se blottir. Il en sort la nuit pour se nourrir de fruits
et d'insectes.

Les Indiens ont une habilet particulire pour prparer leurs peaux,
qu'ils vendent gnralement aux Amricains du Nord.

Comme on vient de le voir, le nombre des mammifres aux les
Philippines est rduit  quelques individus. Ses grandes forts
n'abritent point d'animaux froces comme Java, Borno et Sumatra,
leurs voisines.




 VII.--Oiseaux.


Les oiseaux sont si nombreux aux Philippines, que plusieurs volumes
suffiraient  peine pour dpeindre toutes leurs varits de forme et
de plumage, leurs habitudes, et l'instinct que la prvoyante nature
a donn  plusieurs espces pour se reproduire, se garantir de leurs
ennemis, et pourvoir  leur subsistance.

Ne pouvant pas faire un cours d'ornithologie, je vais me borner 
dcrire quelques individus dans les familles les plus remarquables,
et donner le catalogue de tous ceux qui sont connus.

Dans les rapaces, o se trouve le monarque des habitants de l'air,
on remarque _l'haliateus blagrus_, l'_aigle-pcheur_, que les Indiens
nomment _laouyn_. Il habite les bois situs prs des bords de la mer,
des lacs ou des grandes rivires. Son plumage est vari de noir et
de blanc; il est arm d'un bec crochu et tranchant; il a des pattes
nerveuses couvertes d'cailles, des serres aigus, l'oeil tincelant;
il frappe l'air de ses puissantes ailes, plane dans les nuages, d'o il
se prcipite sur sa proie avec la rapidit d'une flche; il la saisit
dans ses serres, s'lve de nouveau, puis, suspendant son vol rapide,
plane majestueusement pendant qu'il dchire sa victime. Lorsqu'elle
est sans vie, il reprend son vol, et va se percher sur un arbre lev
qu'il a choisi pour le lieu de ses festins.

A l'poque de la reproduction, le mle aide sa femelle  construire son
aire. Celle-ci y dpose deux ou trois oeufs, et, pendant tout le temps
qu'elle passe  les couver, le mle, sur une branche voisine, veille
sur elle, et ne s'en loigne que pour chercher sa pture. Lorsque les
aiglons sont clos, il partage avec sa compagne le soin de les nourrir.

Le plus petit individu connu de cette famille, l'_irax siriceus_,
auquel quelques naturalistes ont donn le nom de _gironieri_, est un
joli faucon de la grosseur du moineau. Son ventre et sa gorge sont
blanc argent, et le reste de son corps d'un beau noir bronz.

On pourrait le prendre pour le symbole de la fidlit: le mle ne
quitte jamais sa femelle; il est toujours perch prs d'elle, sur une
branche morte, d'o il plane de son oeil perant sur le sommet des
arbres voisins; lorsqu'il aperoit voler un insecte, il s'lance 
tire-d'aile, le saisit, et revient partager sa proie avec sa compagne.

Dans les perroquets, famille si varie par la diversit du plumage,
on remarque plusieurs espces de jolies perruches, dont la couleur
dispute aux feuilles leur verdure,  l'carlate, au jaune et au bleu
leur clat. Ces jolis oiseaux, qui flattent si agrablement la vue,
n'ont qu'un cri discordant et dsagrable. Ils vivent ordinairement
par couples, font leur nid dans des trous d'arbres, et se nourrissent
de fruits.

Dans cette mme famille se trouvent les _cacatois_ au blanc plumage,
 la huppe couleur de soufre. A certaines poques de l'anne, ils sont
runis en grandes bandes, font retentir la lisire des bois de leurs
cris aigus et discordants, et ne s'interrompent qu'aprs avoir plac
des sentinelles de distance en distance, pour avertir de l'approche
de l'ennemi, pendant que la bande entire s'est abattue sur un champ
de riz ou de mas, qu'elle dvaste.

Plusieurs espces de gallinacs mritent l'attention du
naturaliste. L'une est le _labouyo_ des Indiens, le _bankiva_ des
naturalistes, ou le _coq sauvage_, le coq primitif qui a fourni son
espce  toutes nos basses-cours.

Dans les champs, en libert, loin de l'esclavage, le _bankiva_ a
conserv son beau plumage noir bronz et rouge dor, et sa femelle
celui de noir, ml d'un peu de gris et de jaune.

Dans l'tat de nature, il est tranger aux vices contracts dans la
civilisation par les esclaves de son espce; il a conserv intactes
les lois qu'il a reues de la nature; ainsi il ne remplit jamais le
rle de nos sultans de basses-cours, auxquels il faut tout un harem
de jeunes poules. Pendant la saison des amours, il choisit une seule
compagne, qu'il aide assidment dans tous ses soins maternels.

Le coq sauvage a plus de fiert et de bravoure que le coq
domestique. Les Indiens profitent de son courage pour le faire
succomber dans un combat ingal, et se rgaler ensuite de sa chair
dlicate.

Le matin, lorsque la sentinelle vigilante des htes des bosquets
annonce l'aube du jour, l'Indien aux aguets lui envoie un de ses
semblables qu'il a apprivois et arm de deux perons en acier
tranchant. Ds que les deux champions se rencontrent, il s'engage entre
eux un combat acharn. L'habitant des bois, avec ses armes naturelles,
ne fait que de lgres blessures  son ennemi, tandis que celui-ci,
fort de celles que lui a donnes son matre, le blesse mortellement,
fait couler son sang jusqu' ce que, trahi par ses forces et son
intrpidit, le loyal habitant des bois succombe aux pieds de son
dloyal vainqueur.

La seconde espce du mme genre prsente, dans sa reproduction,
des particularits qui font admirer l'art et l'intelligence que le
Crateur a donns  tous les tres qui peuplent notre globe.

Le _mangapodius rubripes_ des naturalistes, nomm par les Indiens
_tabon_ [57], est de la grosseur d'une poule ordinaire. Le mle et
la femelle sont de la mme couleur, _noir fauve_. Ils se servent peu
de leurs ailes pour voler, ont des pattes plus fortes et plus longues
que la poule, des ongles trs-forts dont ils se servent pour gratter
la terre.

Ces oiseaux vivent ordinairement en troupe dans les grands bois. A la
saison de la ponte, ils se sparent par couples. Le mle et sa femelle
cherchent aux environs des lacs ou des rivires de grands amas de
sable. La femelle s'y introduit  une profondeur de huit  dix pieds;
elle y dpose un oeuf et le recouvre soigneusement. Le lendemain, elle
revient  la mme place, fait la mme opration, et dpose un second
oeuf  ct du premier. Elle continue ainsi tous les jours, jusqu'
ce que sa ponte, qui se compose de huit  dix oeufs, soit termine.

Ces oeufs, entirement blancs ou de couleur rose, sont d'une grosseur
plus que double de celle des oeufs de nos poules.

L'oeuvre de l'incubation est abandonne  la chaleur du sable. Pendant
tout le temps qu'elle s'opre, le mle et la femelle se tiennent
loigns de leur prcieux dpt, de crainte que leur prsence ne le
fasse dcouvrir  leurs ennemis.

A une poque fixe, que la nature sans doute leur indique, ils
reviennent. La femelle s'introduit de nouveau dans le sable, casse
le premier oeuf qu'elle a pondu, et il en sort un petit qui a toute
la force ncessaire pour suivre sa mre. Elle recouvre le reste de la
couve, revient le lendemain, et ainsi de suite tous les jours, jusqu'
ce qu'elle ait cass un par un tous les oeufs dans le mme ordre
qu'elle les avait pondus. Toute la famille retourne alors habiter les
bois et vit en commun jusqu'au retour de la saison de l'accouplement.

L'peronnier (_polyplectron bicalcaratum_), qui se trouve aux les
_Bisayas_, est aussi de la famille des _gallinacs_. C'est un bel
oiseau, de la taille d'un petit faisan, et dont le plumage est  peu
prs semblable  celui du paon.

On compte aux Philippines trois espces de _calaos_. Le grand, le
plus remarquable (_buceros hydrocorax_), est brun et blanc, et porte,
sur son norme bec rouge, une monstrueuse protubrance osseuse, de
la mme couleur que le bec; elle est entirement vide, et sa cavit
communique par des ouvertures  l'intrieur du bec. C'est un vrai
diapason, qui donne au cri de cet oiseau une telle sonorit, que ce
cri s'entend  des distances considrables; il imite parfaitement le
nom de l'oiseau: _calao_.

La nature a refus au _calao_ la facult de se poser  terre. Les
arbres lui servent de demeure, les fruits qu'ils produisent de
nourriture; et les feuilles qui conservent la rose du ciel lui
fournissent l'eau ncessaire pour tancher sa soif.

L'une des deux autres espces, _noire et blanche_, porte sur le bec
une moins grosse protubrance, d'une couleur blanchtre.

La troisime espce, beaucoup plus petite, que les Indiens nomment
_talictic_, a le dos verdtre, le ventre blanc, et une trs-petite
protubrance noirtre, bariole de jaune.

Tous ces oiseaux se nourrissent de fruits, et particulirement de
celui que produit le _balte-ficus_.

Aucun pays n'offre plus de varits de colombes que les
Philippines. Pour orner leur beau plumage, la nature semble avoir
mis  contribution toutes les combinaisons possibles.

C'est dans les _Bisayas_ que se trouve ce beau pigeon (_caloenas
nicobarina_) d'un vert d'meraude resplendissant, et qui porte  la
naissance du cou de lgres plumes d'un brillant mtallique, longues
et flottantes, et qui forment au-dessus des ailes et sur sa poitrine
la plus jolie collerette qu'il soit possible d'inventer.

C'est aussi  la mme espce qu'appartient la jolie colombe _coup de
poignard_ (_caloenas luzonica_). Elle a le dos couleur d'ardoise,
le ventre et le cou d'un blanc parfait, et  la poitrine une tache
de sang si naturelle, que celui qui la voit pour la premire fois a
peine  ne pas la prendre pour une blessure.

Cette espce se trouve dans l'le de Luon, habite sous les grands
bois, et fait son nid sur la terre.

Parmi les hirondelles, on trouve deux espces de _salangans_: l'une,
l'_esculenta_, et l'autre, le _nidifica_. Les habitudes de ces oiseaux,
au vol lger, sont bien diffrentes de celles des oiseaux de la mme
famille habitant nos pays.

L'_esculenta_ et le _nidifica_ vivent presque toujours sur les eaux
de la mer. Ils s'loignent des plages  plusieurs centaines de lieues,
planent continuellement entre les vagues, et pendant les plus terribles
temptes ils caressent l'onde du bout de leurs ailes sans paratre
y toucher; et cependant, dans leur vol rapide, ils recueillent, sur
la surface de l'eau, une gomme blanche et diaphane. Ils l'apportent
dans des cavernes, sur les rochers les plus arides, les plus escarps,
pour y construire artistement leur nid. Ces nids sont recherchs avec
avidit par les Indiens; ils les vendent au poids de l'or aux opulents
Chinois, qui, aprs leur avoir fait subir une prparation culinaire,
les considrent comme l'aliment le plus riche et le plus recherch
qu'ils puissent servir dans leurs splendides festins.

La famille des _palmipdes_ est aussi trs-abondante et
trs-varie. Sur les eaux des lacs et des grandes rivires on voit
continuellement se jouer des millions de canards, de sarcelles, de
plongeons, de poules d'eau, de cormorans et de monstrueux _plicans
blancs_, auxquels la nature a donn, sous leur long bec, une norme
poche membraneuse o ils conservent tout vivants, comme dans un
vivier, les poissons qu'ils ont pris pendant le calme, et dont ils
se nourrissent  loisir lorsque l'onde trop agite ne leur permet
pas de pourvoir  leur subsistance.

Sur les plages des lacs et des rivires, on voit se promener
majestueusement des troupeaux d'_chassiers_, parmi lesquels on
distingue la belle _aigrette_ aux plumes blanches comme neige, qui
donne une partie de sa parure pour orner la tte de nos dames et la
coiffure de nos officiers.

Enfin, la famille la plus nombreuse, la plus varie, celle qui
offre dans le plumage tant de couleurs diffrentes, est celle des
_passereaux_. Bien que l'on dise gnralement qu'entre les tropiques
les oiseaux ne chantent pas, aux Philippines ils sont les vritables
orphonistes du ciel. Le matin surtout, lorsque de leurs chants
harmonieux ils clbrent la naissance d'un beau jour, chaque bosquet
semble une acadmie de musique, o une troupe de jeunes artistes
fait assaut d'harmonie. Mais ces doux ramages sont interrompus par
intervalle par les pics, les coucous et les martins, plus brillants
par leur plumage que par leur chant, et qui font retentir les bois
de leurs cris aigus et discords.

Je dois  MM. douard et Jules Verreaux la nomenclature scientifique
des oiseaux des Philippines.

A une poque o les trois frres Jules, Alexis et douard Verreaux
avaient un grand tablissement d'histoire naturelle au cap de
Bonne-Esprance, douard, le plus jeune, interrompit ses prilleuses
excursions dans l'intrieur de l'Afrique, pour visiter les contres
asiatiques. Sa vie aventureuse l'amena  _Jala-Jala_. Pendant les
quelques mois de son sjour chez moi, il se livra particulirement 
l'tude de l'ornithologie, et il recueillit une belle collection qui
figure maintenant dans le grand tablissement que son frre Jules et
lui ont cr  Paris, place Royale, 9.

Les curieux et les savants qui dsireraient consulter MM. Verreaux sur
les particularits que j'ai pu omettre dans mon aperu sur l'histoire
naturelle, peuvent le faire en toute confiance. Ils trouveront en
eux, avec l'obligeance la plus bienveillante, une profonde et solide
instruction sur toutes les branches de l'histoire naturelle.

C'est avec plaisir que j'insre ici cette note, qui n'est qu'un faible
tmoignage de ma reconnaissance pour le concours qu'ils m'ont donn
dans mon travail sur l'ornithologie.


ORNITHOLOGIE DES PHILIPPINES.

Numros.     Noms scientifiques.            Noms Tagalocs.

1        Psittacula loxia (Less.)           Boubouctouc.
2        Loriculus Coulaci (Bonap.)         Coulacissi.
3        Tanygnatus marginatus (Wagl.)
4        Prioniturus platurus (Bonap.)
5        Cacatua Philippinarum (Bourj.)     Cacatoua.
6        Halitus blagrus (Smith.)          Laouin.
7        Haliastur ponticerianus (Selby.)       Id.
8        Aviceda magnirostris (Bonap.)          Id.
9        Ierax sericeus (Gray), ou falco
         Gironieri (Eydoux)                 Laouin-monti.
10       Spiztus lanceolatus (Tem.)        Laouin.
11       Astur trivirgatus (Cuv.)               Id.
12       Accipiter virgatur (Gray)              Id.
13       Jeraglaux philippensis (Bonap.)
14       Otus philippensis (Gray.)
15       Syrnium philippense (Gray.)
16       Caprimulgus macrotis (Dig.)
17       Acanthylis giganteus (Bonap.)
18       Cypselus sinensis (Cuv.)
19       Dendrochelidon comatus (Boie.)
20       Buceros hydrocorax (Lin.)          Calao.
21       Buceros antracinus (Tem.)              Id.
22       Tockus sulcatus (Bonap.)           Talictik.
23       Tockus sulsirostris (Bonap.)           Id.
24       Dasylophus supersiliosus (Swains.) Sabucot-pula.
25       Dasylophus Cumingi (Fraser.)           Id.
26       Eudynamis australis (Swains.)      Saboucot.
27       Centropus viridis (Pueher.)            Id.
28       Centropus Molkenboeri (Bonap.)         Id.
29       Cacomantis flavus (Bonap.)             Id.
30       Chrysocolaptes hmatribon (Bonap.) Manounuctouc.
31         Id.      palalaca (Bonap.)           Id.
32         Id.      menstruus (Bonap.)          Id.
33       Picus moluccensis (Lin.)               Id.
34       Megalaima philippensis (Gray.)     Aso.
35       Harpactes ardens (Gould.)
36       Halcyon fusca (Gray.)              Salacsac.
37         Id.   collaris (Gray.)               Id.
38         Id.   Lindsayi (Gray.)               Id.
39       Ceyx melanura (Kaup.)                  Id.
40       Alcyone cyanipectus (Bonap.)           Id.
41       Merops badius (Gm.)                Pirit.
42         Do  javanicus (Horsf.)               Id.
43       Kitta speciola (Bonap.)
44       Eurystomus orientalis (Bonap.)     Ouackuackean.
45       Parus quadrivittatus (Lafres.)
46       Motacilla luzoniensis (Scopol.)
47       Brachyurus atricapillus (Bonap.)
48         Id.  erythogastra (Bonap.)
49       Hypsypetes philippensis (Strickl.)
50       Microscelis philippensis (Gray)
51       Ixos chrysorrhus (Tem.)
52       Id. sinensis (Bonap.)
53       Copsychus luzoniensis (Kittl.)     Dominico.
54       Megalurus palustris (Horf.)
55       Calliope camtschatkensis (Bonap.)
56       Petrocincla eremita (Gray)
57       Petrocossypha manillensis (Bonap.)
58       Pratincola caprata (Bonap.)        Tainbabouii.
59       Cyornis elegans (Bonap.)
60       Myiagra manadensis (Bonap.)
61       Rhipidura nigritoryques (Bonap.)   Maria-Cafra.
62       Muscipeta rufa (Bonap.)
63       Collocalia nidifica (Bonap.)       Salangan.
64         Id.  esculenta (Bonap.)              Id.
65       Artamus leucorhynchus  (Vieill.)   Palacpat.
66       Oriolus acrorhynchus (Vig.)        Couliaouan.
67       Irena cyanogastra (Vig.)
68       Dicrourus balicassicus (Vieill.)   Balicassiao.
69       Ceblepyris crulescens (Blyth.)
70       Graucalus lagunensis (Bonap.)
71       Lalage orientalis (Boie.)          Balac-angin.
72       Enneoctonus superciliosus (Bonap.)
73       Lanius sach. (Lin)
74       Crypsirhina varians (Vieill.)
75       Corvus inca (Horsf.)               Couac.
76       Meliphaga mystacalis (Tem.)        Coulanga.
77       Jora scapularis (Horsf.)
78       Zosterops meyeni (Bonap.)
79       Dicum trigonostigma (Gray.)
80       Cinnyris pectoralis (Vieill.)      Pipi.
81       Id.  ruber (Vieill.)                   Id.
82       Lamprotornis insidiator (Caban.)   Tordo.
83       Id.      columbianus (Bonap.)          Id.
84       Heterornis ruficollis (Bonap.)         Id.
85       Acridotheres philippensis (Bonap.)     Id.
86       Gymnops calvus (Cuv.)              Coulin.
87       Ploceus philippensis (Bonap.)
88       Munia oryzivora (Bonap.)           Maya.
89       Id. minuta (Bonap.)                    Id.
90       Estrelda amandava (Gray)               Id.
91       Passer jugiferus (Tem.)            Maya-pakin.
92       Ptilinopus roseicollis (Gray)      Batu-batu punay.
93       Ramphiculus occipitalis (Bonap.)   Batu-batu.
94       Treron psittacea (Gray)                Id.
95         Id. vernans (Steph.)                 Id.
96       Phapitreron leucotis (Bonap.)
97       Carpophaga chalybura (Bonap.)
98       Ptilocolpa griseipectus (Bonap.)
99       Id. carola (Bonap.)
100      Macropygia phasianella (Bonap.)    Batu-batutabacuan.
101      Tutur chinensis (Scopol.)
102      Streptopelia humilis (Bonap.)      Batu-batu monti.
103      Phlegnas cruenta (Bonap.)
104      Chalcophaps indica (Gould.)        Lipagin.
105      Caloenas nicobarica (Gray)         Batu-batu dougou.
106      Megapodius rubripes (Tem.)         Tavon.
107      Id. Forstenii (Mll.)
108      Polyplectron Napoleonis (Less.)
109      Gallus bankiva (Tem.)              Labouio.
110      Coturnix chinensis (Gould.)        Pogo.
111      Turnix pugnax (Steph.)                 Id.
112      Id. ocellata (Gray)                Pogo-malaquit.
113      Melanopelargus leucocephalus (Bonap.)
114      Typhon robusta (Mll.)
115      Ardea purpurea (Lin.)
116      Herodias sacra (Bonap.)
117      Buphus malaccensis (Bonap.)
118      Butorides javanica (Bonap.)
119      Ardeola cinnamomea (Bonap.)
120      Nycticorax manillensis (Vig.)
121      Id. caledonicus (Steph.)
122      Id. Goisagi (Gray)
123      Platalea luzoniensis (Scopol.)
124      Plegadis bengaleusis (Bonap.)
125      Totanus glareolus (Gray)
126      Id. ochropus (Tem.)
127      Id. hypoleucus (Gray)
128      Rallus torquatus (Lin.)            Ticline.
129      Id. philippensis (Lin.)                Id.
130      Ortygometra ocularis (Gray)            Id.
131      Porphyrio pulverulentus (Tem.)     Abab.
132      Gallinula cristata (Lath.)             Id.
133      Gallinula olivacea (Meyer)         Abab.
134      Dendrocygna vagans (Eyton.)        Itic.
135      Id.     arcuata (Swains.)              Id.
136      Id.     viduata (Swains.)              Id.
137      Anas luzonica (Fraser.)                Id.
138      Id.   gibbifrons (Mll.)               Id.
139      Id.   superciliosa (Gm.)               Id.
140      Spatula rhynchotis (Gould )            Id.
141      Querquedula crecca (Steph.)            Id.
142      Id.      circia (Steph.)               Id.
143      Podiceps gularis (Gould.)          Coulisi.
144      Id.    australis (Gould.)              Id.
145      Plotus Nov-Hollandi (Gould.)     Cassili.
146      Phalacrocorax sinensis (Gray.)         Id.
147      Carbo javanicus (Horsf.)               Id.
148      Pelecanus philippensis (Gm.)       Pagala.
149      Fregata ariel (Gould.)
150      Larus pacificus (Lath.)
151      Xema Jamesonii (Gould.)
152      Sylochelidon strenuus (Gould.)
153      Thalasseus poliocercus (Gould.)
154      Sterna melanauchen (Tem.)
155      Onychoprion fuliginosa (Swains.)
156      Anous melanops (Gould.)
157      Diomedea exulans (Lin.)
158      Id.   chlororhynchos (Lath.)
159      Id.   culminata (Gould.)
160      Id.   fuliginosa (Lath.)
161      Procellaria gigantea (Lath.)
162      Id.      atlantica (Gould.)
163      Id.      hasitata (Kuhl.)
164      Procellaria glacialoides (Smith.)
165      Puffinus quinoctialis (Less.)
166      Prion turtur (Forst.)
167      Id.  ariel (Gould.)
168      Thalassidroma marina (Less.)
169      Id.       leucogastra (Gould.)
170      Id.       nereis (Gould.)
171      Id.       Wilsonii (Bonap.)
172      Spheniscus minor. (Tem.)




 VIII.--Poissons.


Les lacs et les rivires abondent en excellents poissons. J'ai
dj fait connatre les espces qui habitent le lac de _Bay_. J'ai
cependant omis de parler de l'espce la plus abondante, celle qui se
distingue par les particularits qui lui mritent une place spciale:
je veux parler du _machoirin_, nomm par les Indiens _candol_.

Le _candol_ est un poisson sans cailles, dont la longueur ne dpasse
jamais deux pieds  deux pieds et demi; il est bleu sur le dos, et
blanc argent sous le ventre. Il a une grosse tte en proportion
de son corps. Il porte trois fortes dfenses, l'une sur le dos 
la naissance de la nageoire, et les deux autres de chaque ct du
thorax. Ces dfenses sont longues d'un pouce  un pouce et demi,
selon la grosseur du poisson, trs-aigus, et sont denteles en scie
le long des bords. Lorsque ce poisson est menac par un ennemi, il
dresse ses trois dfenses, et aucune force,  moins de les rompre,
ne peut leur faire reprendre leur position naturelle.

La piqre de cette arme est trs-dangereuse, et produit une douleur
atroce. Un individu qui serait bless en mme temps par plusieurs de
ces poissons en mourrait. Lorsque les Indiens en sont piqus, ils se
gurissent en faisant tomber dans la blessure quelques gouttes d'huile
enflamme. Pour cette petite opration, ils se servent d'une mche de
coton fortement imbibe d'huile, allument l'une de ses extrmits,
et, en l'inclinant au-dessus de la blessure, quelques gouttes s'en
dtachent et tombent dans la plaie. Cette manire de cautrisation
fait immdiatement cesser la douleur.

Il est de la famille des vivipares. A l'poque de la reproduction,
on trouve dans l'intrieur des femelles un long chapelet d'oeufs
globuleux, de la grosseur d'un gros pois. Ces oeufs renferment un
germe  un tat plus ou moins parfait de cration. Quelques-uns
ne prsentent  l'intrieur qu'une substance laiteuse, tandis que
d'autres contiennent un foetus tout form, et si plein de vie, qu'il
suffit de rompre l'enveloppe et de le mettre dans l'eau pour le voir
nager aussi bien que s'il tait n naturellement.

La chair du _candol_ se mange surtout fume ou sche au soleil.

Avec son estomac on fait de la colle de poisson.

On trouve aussi, et particulirement dans le lac de _Bay_ et la
baie de Manille, une espce de serpent d'eau, dont les plus forts
ne dpassent pas une longueur de trois  quatre pieds. Il est gris,
bariol de noir et de jaune. Il est plus rpugnant que dangereux;
il est mme inoffensif. Dans les grandes crues les Indiens pchent
ce serpent pour en faire de l'huile  brler. Les aigles-pcheurs
lui font une chasse acharne.

La mer fournit aux habitants des plages une quantit considrable
de bons et excellents poissons. Ceux que nous avons en Europe, et
qui se trouvent dans les mers de Luon, sont les _sardines_, les
_mulets_, les _maquereaux_, les _soles_, les _thons_, les _dorades_
et les _anguilles_.

On prend dans la baie de Manille, avec des lignes de fond, une espce
de serpent de mer, d'une longueur de dix  douze pieds, d'une couleur
verdtre mle de jaune. Les pcheurs prtendent que sa morsure est
mortelle; aussitt qu'ils en prennent un, ils lui coupent la tte.

C'est un animal dgotant et hideux. Cependant les Indiens le font
figurer dans leurs repas.

Les Indiens pchent une grande quantit de trpangs; des requins, dont
ils prennent les ailerons pour les vendre aux Chinois; des tortues, qui
fournissent un bon aliment et de l'caille, et des hutres perlires.

Parmi ces hutres il en est une espce trs-abondante dans la
baie de Manille, dont les cailles sont trs-plates, minces et
transparentes. On taille ces cailles en petits carrs, pour servir
aux vitraux des maisons de Manille. Ces vitraux ont sur le verre
l'avantage de ne donner aux appartements qu'un clair-obscur, et de
ne pas laisser pntrer les rayons du soleil.

La mer produit encore une grande quantit et une varit infinie
de crustacs, des mollusques, des coquillages de toute espce, et
notamment d'excellentes hutres.




 IX.--Reptiles.


Il ne manque pas de reptiles aux Philippines; mais, n'ayant pas
l'intention de faire un cours d'histoire naturelle qui serait
au-dessus de mes forces, je vais seulement, ainsi que je l'ai fait
pour les poissons, m'occuper des espces qui ont fix mon attention
par leur particularit.

Dans le genre des sauriens j'ai dj dcrit l'_aligator_, le plus
monstrueux de tous les reptiles.

On trouve dans la mme famille plusieurs espces d'_iguanas_. La
plus grande a souvent sept  huit pieds de longueur. C'est un norme
lzard couleur gris verdtre, ml de points jaunes. Il vit sur
le bord des lacs, des rivires, dans des lieux humides, et souvent
dans les maisons. Il est presque amphibie, se nourrit de poissons,
de rats, de volatiles, et il est tout  fait inoffensif pour les
hommes. Sa chair blanche ressemble beaucoup  celle du poulet; elle
est trs-bonne  manger. Les Indiens n'en font pas usage; ils sont
seulement trs-friands de leurs oeufs, de la dimension de grosses noix,
et, comme ceux de la tortue, sans enveloppe solide.

Une petite espce d'_iguana_, d'une couleur fauve, dont la longueur ne
dpasse pas un pied et demi  deux pieds, porte une crte ou carenne
qui se prolonge de la tte jusqu'au milieu de l'pine dorsale. Elle
habite toujours le bord des rivires et des lacs; elle se tient
ordinairement au soleil, sur les arbres qui avoisinent les bords
de l'eau.

Dans toutes les maisons de Manille, il y a toujours une grande quantit
de petits lzards qui ne se montrent que lorsque les lumires sont
allumes. Ils sont de couleur grise. Ils ont sous les pattes une
membrane qui les fait adhrer au sol, et leur facilite la facult de
se promener au plafond, sur les murs, et mme sur les glaces. Ils se
nourrissent de mouches et de moustiques.

Les _tacons_ ou _tchacons_, espce bien plus grande que la dernire,
habitent aussi les maisons. Ils ont la longueur d'un pied; ils sont
de couleur grise mle de jaune, de bleu et de rouge. Leur tte
est norme, et leur gueule d'une grandeur disproportionne  tout le
corps. Ils ont aussi, comme les petits lzards dont je viens de parler,
une membrane sous les pattes. Ils adhrent avec tant de force o ils
se posent, que lorsque c'est sur une partie du corps d'une personne,
on ne peut leur faire lcher prise qu'en leur prsentant un miroir;
la vue de leur semblable les fait se jeter sur lui pour le combattre.

Ce sont, du reste, des animaux inoffensifs. Ils se nourrissent
de cancrelats, espce de scarabe. La nuit, ils font entendre par
intervalle un cri qui se rpte sans interruption sept  huit fois:
_tcha-con_, ce qui leur a fait donner ce nom.

Les Indiens considrent les maisons o ils habitent comme favorises
du sort. Cette croyance les empche de les dtruire.

Dans les bois on voit voler d'un arbre  l'autre des petits
_dragons_. Ce sont aussi des lzards d'une longueur de sept  huit
pouces. Ils ont le corps mince et la queue trs-dlie. La nature
leur a donn, comme aux chauves-souris, des ailes membraneuses, et de
plus, sous la mchoire infrieure, une longue poche qui se termine en
pointe. Ils remplissent cette poche d'air pour se rendre plus lgers,
et prolonger leur vol lorsqu'ils ont une longue distance  parcourir.

Ils sont inoffensifs, et se nourrissent d'insectes.

On trouve plusieurs espces de serpents. Les plus connus, que j'ai
dj dcrits, sont le monstrueux _boa_; et dans ceux dont la morsure
est mortelle, l'_alin-morani_; puis une espce de vipre nomme
_dajou-palay_ (feuille de riz).

Beaucoup d'autres sont aussi trs-dangereux, mais leurs noms ne me
sont pas connus.




 X.--Des insectes.


Plusieurs espces d'insectes sont un tourment et mme, on peut le dire,
une vritable calamit pour les habitants des Philippines.

Telles sont les innombrables sauterelles qui, ainsi qu'un gros nuage et
un foudroyant orage, s'abattent sur les rcoltes et les moissonnent
en quelques heures; et sur les montagnes, les petites sangsues,
qui ne laissent pas un instant de repos au voyageur.

Une troisime famille dont je n'ai pas parl, celle des fourmis,
vient aussi apporter son contingent d'incommodit et de destruction:
ouvrires diligentes, nuit et jour en mouvement, elles s'introduisent
partout, dvorent les provisions, montent dans les lits lorsqu'on n'a
pas la prcaution de placer les pieds dans des vases remplis d'eau,
dtruisent les rcoltes avant de natre, font crouler les difices sans
qu'on s'y attende; et enfin, lorsqu'on les trouble sans prcaution dans
leurs travaux, elles vous enfoncent leur aiguillon dans les chairs,
et vous causent une vive douleur.

Cette famille mrite, pour chacune de ses espces, une description
particulire.



1. Fourmi rouge (_langam_).


La fourmi rouge, de la couleur que son nom indique, et que les Indiens
nomment _langam_, est la plus nombreuse, la plus rpandue. Elle
se trouve partout, dans les champs et les habitations; elle dvore
toutes les provisions qu'on laisse  sa porte, attaque les animaux
vivants qui sont sans dfense. J'ai vu souvent des oiseaux en cage,
que l'on n'avait pas eu soin de mettre hors de leur porte, dvors
dans une nuit. Elles montent dans les lits, si on n'a pas pris la
prcaution de s'en garantir, et leur morsure produit une douleur et
une dmangeaison insupportables. Elles dtruisent dans les champs
les graines qui sont ensemences, ce qui oblige le cultivateur
 semer le double des semences dont elles sont le plus friandes
[58]. Elles sont, en un mot, une vritable calamit contre laquelle
il faut constamment tre en lutte. Elles ont cependant un avantage:
celui de faire disparatre, en peu de temps, tous les dbris d'animaux
dont les manations putrides pourraient tre nuisibles.



2. Fourmi des bois (_lanteck_).


La fourmi des bois, que les Indiens nomment _lanteck_, est d'un beau
noir, de la grosseur et plus longue qu'une mouche ordinaire. Elle
n'habite que les bois, o elle construit des fourmilires, et elle
y renferme ses provisions. Elle n'est nuisible que si on l'attaque;
alors elle saisit son ennemi avec deux fortes pinces qu'elle porte prs
des antennes, se replie sur elle-mme et lui enfonce dans les chairs
l'aiguillon dont elle est arme  l'extrmit du corps. La douleur
que produit sa piqre est si vive, qu'elle se fait sentir comme une
tincelle lectrique. J'ai vu des trangers piqus par un seul de ces
insectes, et qui ont cru avoir t mordus par un serpent. La douleur
vive se passe trs-vite, mais l'enflure et la dmangeaison durent
plusieurs heures.



3. Petite fourmi noire (_couitis_).


Cette petite fourmi, nomme _couitis_ par les Indiens, habite les bois,
n'tablit pas de fourmilires, et se tient gnralement sur le tronc
des arbres. Elle est presque imperceptible; cependant, lorsqu'on la
touche, elle pique, et occasionne une douleur plus vive que toutes
les autres, mais qui se passe instantanment, sans laisser de traces.



4. Des termites ou fourmis blanches (_anay_).


Les termites ou fourmis blanches, nommes par les Indiens _anay_,
sont divises en trois classes: les travailleuses, celles qui les
dirigent ou les commandent, et les reines.

Les travailleuses ont gnralement le corps blanc, plus gros et
plus court que les fourmis ordinaires, les pattes trs-courtes,
le corselet et la tte un peu jaunes. Elles sont armes de deux
mandibules, capables d'entamer et de broyer les bois les plus durs.

Les secondes, celles qui commandent, diffrent des premires par
une petite corne place  l'extrmit de la tte, comme celle du
rhinocros.

Les reines ont la tte et le corselet absolument semblables  ceux
des travailleuses; mais,  partir du corselet, le corps est d'une
grosseur dmesure; il est ordinairement long de 1  2 pouces, et il
a 8  10 lignes de circonfrence.

La demeure habituelle des termites est dans les champs qui ne sont pas
exposs  de fortes inondations. Dans les campagnes on aperoit, de
distance en distance, de petits monticules de terre de forme conique,
qui s'lvent de 5  6 pieds au-dessus du sol, et se terminent en
pointe. La base de ces monticules, appuye au sol, a de 12  15 pieds
de circonfrence.

C'est dans l'intrieur de ces meules ou monticules que rside tout un
gouvernement, compos d'individus de divers grades, et une seule et
unique reine, dont la mission est de reproduire les gnrations qui
s'teignent. C'est l aussi que se fait un travail continu, digne
de l'tude de l'observateur qui cherche  pntrer les admirables
secrets de la nature.

Chaque demeure ou monticule a plusieurs ouvertures extrieures
pour pntrer dans l'intrieur, et pour la sortie de celles qui vont
parcourir les champs environnants, o elles dvorent et rongent toutes
les plantes, tous les bois morts qu'elles rencontrent.

Les termites ne font pas, comme nos fourmis d'Europe, des amas de
provisions pour l'hiver. Sous le beau climat des Philippines, rien ne
les oblige  se confiner dans leur demeure une partie de l'anne. Elles
recueillent seulement une espce de gomme dont elles tapissent les
nombreux compartiments qui composent leur habitation souterraine. Cet
enduit, autant que j'ai pu m'en rendre compte, sert  alimenter la
reine et les jeunes termites, depuis le premier ge jusqu' l'poque
o elles ont la force de pourvoir elles-mmes  leur subsistance. Il
est probable que cette gomme est approprie aux divers ges, et qu'elle
est plus parfaite l o se trouvent la reine et ses derniers ns, que
vers l'extrieur, o se tiennent celles qui ont dj toute leur force.

Comme je viens de le dire, l'intrieur des petits monticules est divis
en une foule de compartiments, de chambres et de galeries artistement
construits avec de la terre tellement dure, qu'elle semble avoir t
ptrie pour en faire de la poterie.

Lorsqu'on pntre avec la pioche dans cet asile, on trouve les
compartiments tapisss de petites fourmis qui n'ont pas la force de
sortir; et plus on pntre  la partie la plus profonde, qui se trouve
gnralement  3 ou 4 pieds au-dessous du sol, ou  9 ou 10 du sommet
du cne, on remarque qu'elles sont plus petites. Prs la demeure de
la reine, celles qui viennent de natre sont presque imperceptibles
 l'oeil nu.

La reine occupe la chambre la plus profonde. L elle est renferme,
sans pouvoir sortir par les petites ouvertures qui communiquent de
sa demeure aux autres compartiments. Sa mission est de travailler
continuellement  la reproduction de ses sujets.

Lorsqu'on veut dtruire un de ces essaims, il faut pntrer 
l'intrieur jusqu' ce qu'on puisse s'emparer de la reine. Si on
nglige cette prcaution, si on se contente d'aplanir le monticule
et de remettre le terrain au niveau du sol, les fourmis recommencent
leur travail, et le rtablissent en peu de mois dans son tat primitif.

Elles font souvent, pour se garantir de la pluie ou pour monter au
sommet d'un arbre, de longues galeries couvertes qui les conduisent de
leur demeure au lieu de leur travail. Ces galeries sont ordinairement
 deux voies, l'une pour aller, l'autre pour revenir.

Lorsqu'on veut bien examiner leurs habitudes et leurs travaux, il
faut dmolir une partie de ces galeries. On voit aussitt arriver les
commandeurs; ils semblent examiner le dommage fait  leurs travaux,
partent tous pour revenir, un instant aprs, avec un bon nombre
d'ouvrires qui se mettent immdiatement  l'oeuvre; chacune va
chercher un globule de terre, et le place artistement pour rtablir
la galerie.

Les chefs ou commandeurs qui accompagnent les ouvrires poussent, avec
leur petite corne, celles qui marchent trop lentement, et paraissent
animer toute la bande laborieuse.

Les termites ne se bornent pas  habiter la campagne, elles
s'introduisent souvent dans les maisons; et comme elles le font
toujours par des ouvertures souterraines et caches, elles produisent
des dgts considrables. Par exemple, si la maison n'est pas
construite avec des bois qu'elles n'attaquent pas, elles s'introduisent
par les extrmits des charpentes, laissent parfaitement intact
l'extrieur du bois, et dvorent tout l'intrieur. Si, par malheur,
on ne s'en aperoit pas, la maison s'croule sans qu'on s'y attende.

Elles attaquent aussi les meubles et les vtements en rserve, et
il leur faut peu de jours pour occasionner des dgts considrables;
mais elles n'attaquent jamais les matires animales.

On connat encore, dans le genre termite, une varit beaucoup plus
grosse et entirement noire; mais est-ce une varit, ou le mme
insecte  une poque diffrente de son existence? C'est ce que je ne
saurais dterminer.

Cette varit, nomme par les Indiens _anay-maitim_, n'habite point
sous terre; elle court dans les forts et se nourrit des bois en
dcomposition; elle ne cause pas les mmes ravages que les blanches.

A une certaine poque, sans doute la dernire de leur existence,
il leur pousse quatre grandes ailes, et elles prennent leur vol.

Lorsque, la nuit, on s'aperoit que ces insectes, attirs par les
lumires, s'introduisent dans les maisons, il est indispensable de
fermer immdiatement toutes les fentres, si on ne veut pas rester
dans les tnbres. Sans cette prcaution, ils arrivent en si grand
nombre qu'ils ont bientt teint les lumires, et le lendemain le
sol est jonch de leurs cadavres.

Ainsi que je l'ai dit, elles ont l'avantage sur les blanches de ne
causer aucun dgt.



5. Le cancrelat (_blatte_).


Un autre insecte habite aussi l'intrieur des maisons: c'est une
espce de scarabe nomm _cancrelat_, animal dgotant, qui rpand
une odeur dsagrable, attaque toutes les provisions, vole pendant
la nuit, surtout dans les temps d'orage, se repose partout, souvent
sur les personnes, et leur enfonce ses ongles aigus dans l'piderme.

Si tous ces insectes sont un vritable flau pour les habitants des
Philippines, il en est aussi une innombrable quantit que je ne peux
pas dcrire, et qui embellissent les campagnes: une varit infinie
de beaux, de magnifiques papillons aux couleurs resplendissantes,
qui, dans les beaux jours, sillonnent l'air et caressent toutes les
fleurs; les mouches phosphorescentes, qui, la nuit, se jouent dans
les feuilles des arbres, et les font paratre maills de pierres
prcieuses; enfin les _buprestes_, aux ailes de couleur mtallique,
qui, encadrs dans l'or et l'argent, servent  faire de charmants
bijoux: leur brillant est plus clatant que les maux les plus beaux.




 XI.--De l'agriculture aux Philippines.


Aucune terre n'est plus fconde, plus riche que celle des Philippines,
et ne rmunre plus largement les travaux et les soins du cultivateur;
ce qui fait dire aux habitants de Manille: Gratter la terre, faire
de la boue, y jeter de la semence, suffit pour remplir son grenier.

La vgtation est d'une si grande vigueur dans ce beau pays, que
des champs abandonns quelques annes sans culture se couvrent de
vgtaux et deviennent des bois impntrables. Certaines espces de
plantes s'lvent si spontanment, que quelques jours suffisent pour
une croissance de plusieurs mtres.

Cette grande fertilit est due  plusieurs causes, dont le concours
runi contribue puissamment  la fcondit et au dveloppement de
la vgtation.

La premire de ces causes, et sans doute la plus puissante, doit
tre attribue  la formation volcanique de toutes les les de ce
vaste archipel.

La seconde est due aux hautes montagnes gnralement recouvertes d'une
forte couche de terre vgtale, d'o s'lve une gigantesque vgtation
qui restitue continuellement au sol les parties nutritives qu'elle lui
emprunte. A l'poque de l'hivernage, les pluies torrentielles enlvent
du versant de ces montagnes les terres limoneuses et les dtritus des
vgtaux qui s'y sont amasss pendant la saison des scheresses, et les
prcipite vers les plaines, engrais naturel qui les vient fertiliser.

La troisime est due  ce que, pendant la mme saison des pluies, les
sources, les rservoirs se remplissent et sont abondamment pourvus
pour fournir, pendant la saison des scheresses, l'eau ncessaire
aux irrigations, et pour entretenir le sol infrieur dans un tat
d'humidit constante.

La quatrime cause doit tre attribue  ces longues nuits des
tropiques, rafrachies par la brise qui souffle constamment de la
partie o rgne l'hivernage. Ces brises apportent d'abondantes roses
qui conservent cette fracheur et cette souplesse aux feuilles,
si ncessaire pour absorber l'air et faciliter la vgtation.

La cinquime cause enfin, l'lectricit, n'est-elle pas aussi
un puissant moyen qu'emploie la nature pour la splendeur du rgne
vgtal? De nombreuses observations m'amnent  constater ici un fait
qui semble venir  l'appui de cette opinion.

A une poque de l'anne, au moment du changement de mousson, pendant un
mois ou plus, il se forme journellement des orages; le tonnerre gronde
sourdement; l'air se charge d'lectricit; de gros nuages parcourent
l'atmosphre, et sont bientt dissips sans pluie; le soleil brille
de tout son clat, ses rayons brlants dardent sur une terre qui,
prive d'eau pendant six mois, parat calcine. Cependant c'est
alors que les grands vgtaux semblent prendre une vie nouvelle, et
se couvrent de bourgeons qui se dveloppent presque instantanment,
et donnent de belles et larges feuilles qui ont toute la fracheur
de celles qui naissent pendant la saison humide.

On doit comprendre qu'avec tous ces lments de fcondit, le sol des
Philippines est largement privilgi de la nature, et qu'une culture
qui ne serait pas dans l'enfance donnerait  l'agronome des rsultats
presque incalculables.

Je vais donner maintenant quelques dtails sur la proprit, sur la
culture en gnral, et dcrire ensuite celle de chacun des produits
qui font la richesse des cultivateurs.

Les Espagnols sont les matres suzerains de tout le territoire des
Philippines; mais les lois qu'ils ont tablies sur la proprit
protgent autant qu'il est possible le cultivateur laborieux, et lui
assurent  perptuit la possession du champ qu'il a dfrich. Il
peut le vendre ou le transmettre  ses hritiers; seulement il perd
ses droits, et le gouvernement reprend les siens, lorsque, par paresse
ou ngligence, il a laiss, pendant plusieurs annes, ses terres sans
aucune espce de culture. Dans ce cas encore, les autorits espagnoles
n'agissent jamais qu'avec la plus indulgente rserve.

Presque tous les bourgs avoisinent des terres incultes et des
forts. Jusqu' une certaine distance du bourg, les habitants possdent
en communaut ces terres incultes et ces forts, et chacun d'eux peut
devenir le propritaire exclusif de la portion qu'il lui convient
de dfricher.

Les terres et les forts en dehors des limites du bourg, et que
les Espagnols nomment _realengas_ (terres incultes), appartiennent
 l'tat. Il les vend aux personnes qui veulent acqurir de grands
domaines. Le prix est de une  cinq piastres (5  25 fr.) le _quion_,
mesure qui reprsente une superficie de 810,000 _pieds espagnols_.

Voici la mesure des terres aux Philippines:

Le _quion_ est un carr de 100 _brasses_ sur toutes ses faces;

La _balita_ reprsente 10 _brasses_ en largeur sur 100 _brasses_
de longueur;

Le _lucan_ reprsente une _brasse_ en largeur sur 100 _brasses_
de longueur;

La _brasse_ espagnole est de _trois varas castillanes_, et la _vara
castillane_, de _trois pieds espagnols_.

Le _pied espagnol_ quivaut  11 _pouces franais_.

Ainsi, le _quion_ est un carr de 900 pieds espagnols sur toutes ses
faces, ou une superficie de 810,000 _pieds espagnols_, soit environ
neuf hectares de notre mesure agraire.

Les Indiens ne payent aucun impt territorial. Ce que l'on appelle
_dme_ se rduit  un _ral d'argent_ par anne, soit _soixante-dix
centimes_ par individu au-dessus de dix-huit ans.

La plus grande partie des terres cultives sont la proprit des
Indiens, et sont fort divises. Il y a cependant de vastes domaines
qui appartiennent gnralement aux ordres religieux, et quelques-uns 
des particuliers. Ces grands domaines sont donns  ferme aux Indiens
par petites portions. Depuis peu d'annes, quelques propritaires
font valoir par eux-mmes ceux qui leur appartiennent.

Presque toutes les terres, et mme les montagnes, sont susceptibles
d'tre fructueusement cultives; mais les terres prfres sont
celles qui peuvent tre abondamment arroses pendant la saison des
scheresses. Elles sont gnralement destines  la culture du riz;
jamais elles ne reoivent d'autre engrais que celui que leur fournit
la nature et l'coulement des eaux, et cependant elles donnent chaque
anne et sans repos d'abondantes rcoltes.

Les terres amnages pour les plantations du riz sont nommes par les
Indiens _tubigans_ (terres irrigues). Elles ont alors une vritable
valeur qui varie, selon les localits, de 200  300 piastres le
_quion_, (1,000  1,580 fr.), qui est de trois cents _varas_
castillanes carres.

On calcule qu'il faut trois ouvriers pour mettre en culture un _quion_
de terres _tubigans_, et cinq _cabans_, mesure qui quivaut  133
livres espagnoles, pour ensemencer un _quion_, qui produit, anne
commune, de 60  80 _pour un_. Presque toutes les terres _tubigans_
peuvent tre ensemences deux fois dans l'anne. La seconde rcolte
est moins abondante que la premire.

Les terres non irrigues, celles situes sur le penchant des montagnes,
sont d'une valeur infrieure et qui varie selon les situations. Dans
beaucoup de localits, on peut acqurir des terres dj cultives,
et qui ne laissent rien  dsirer sous le rapport de la bonne qualit,
 raison de 20  50 piastres (100  250 fr.) le _quion_.

Ces terres non irrigables s'ensemencent en riz de montagne, en indigo,
canne  sucre, tabac, et toutes espces de plantes qui n'ont pas
essentiellement besoin d'eau.

Il serait difficile d'tablir, mme approximativement, la production
des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le
riz y produit moins que dans les terres irrigues; mais gnralement
les autres rcoltes donnent, dans les bonnes annes, au cultivateur un
bnfice plus que double de celui des terres exclusivement destines
 la culture du riz.

Le prix de la journe des ouvriers indiens varie selon les
localits. On peut cependant l'valuer, en moyenne, sur le pied de
0,60  0,70 centimes pour les hommes,  0,33 centimes pour les femmes
et les enfants,  0,33 centimes pour le buffle, et  0,33 centimes
pour une charrue. L'ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue
reoit  peu prs 1 fr. 30 cent.

En temps ordinaire, la journe commence  six heures du matin pour
finir  six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos
pour les repas.

Aux poques des rcoltes, et particulirement pendant celle du sucre,
la journe commence, pour les ouvriers employs au moulin et  l'usine,
 trois heures du matin, et se termine  huit heures du soir.

Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la
plus grande simplicit, comme on peut le voir par les dessins et
l'explication des planches.

Les produits qui font la base de la grande culture sont:


            _Le riz_,
            _L'indigo_,
            _L'abaca_ (soie vgtale),
            _Le tabac_,
            _Le caf_,
            _Le cacao_,
            _Le coton_,
            _Le poivre_,
            _Le froment_,
            _Et la canne  sucre_.




 XII.--Culture du riz.


Plus de trente espces de riz sont cultives aux Philippines, toutes
bien distinctes par le got, la forme, la couleur, et la pesanteur
des grains.

Ces trente espces sont divises en deux classes:

1o _Les riz des montagnes_;

2o _Les riz aquatiques_.

Elles se cultivent diffremment; cependant les riz des montagnes
peuvent recevoir la mme culture que les riz aquatiques.



1o Culture du riz des montagnes.

Les riz des montagnes, dont je donne tous les noms en note [59], se
cultivent sur les terres leves, et qui sont  l'abri des inondations
pendant la saison des pluies.

Dans la partie ouest de l'le de Luon, aussitt que commencent les
premires pluies, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin,
le cultivateur prpare les terres en leur donnant deux labours et
deux hersages. La charrue (fig. A.) est employe  cet effet. La
herse est triangulaire, comme celle dont nous nous servons en France,
et dont je n'ai pas cru ncessaire de donner le modle.

Les terres tant bien prpares et bien meubles, le riz est sem  la
vole, et environ un mois aprs on fait un bon sarclage, qui suffit
ordinairement pour dbarrasser le champ des mauvaises plantes qui y
ont pouss.

Si c'est l'espce nomme _pinursegui_ qu'on a cultive, espce la
plus prcoce, on peut faire la rcolte trois mois ou trois mois et
demi aprs l'ensemencement.

Si c'est une des autres espces, il faut calculer, pour atteindre
une maturit complte, au moins cinq mois.

Aprs cette maturit, le riz est coup avec la faucille (voir
fig. E.), mis en petites gerbes, dont on forme de grandes meules
pour attendre plusieurs jours de beau temps, afin de sparer le grain
de la paille. Cette opration se fait avec des buffles qui tournent
dans une grande aire o est tendu le riz, ou bien sur un treillage
en bambous lev  une dizaine de pieds du sol. L, un Indien crase
avec les pieds les gerbes de riz qu'on lui passe, et il fait tomber
les grains par les intervalles du treillage.

Les riz des montagnes se sment aussi quelquefois sans aucun labour.



Culture du riz pour les dfrichements.


Aprs avoir coup les arbres et les broussailles qui recouvrent le
terrain, on y met le feu, et ensuite on sme le riz en faisant, avec
un bton ou plantoir, un trou dans lequel on met trois  quatre grains
de riz; ou bien on se contente de semer  la vole, et de renfermer
dans le champ, pendant une nuit, un troupeau de buffles qui, par
leurs pitinements, enfoncent les grains dans la terre. Dans cette
sorte de culture l'herbe pousse vigoureusement, et oblige  plusieurs
sarclages; mais la peine du cultivateur est amplement paye par une
abondante rcolte, qui gnralement produit de 100  120 pour un.

Dans les petites cultures, on coupe les pis _un  un_, pour les
faire ensuite scher au soleil. Cette manire de rcolter, longue
et ennuyeuse, offre, sur celle qui se fait en grand, l'avantage de
prserver une partie des grains de la voracit des oiseaux.

Toutes les autres espces de _riz des montagnes_ se sment de la mme
manire que celui appel _pinursegui_. Ce dernier a l'avantage sur
les autres de se rcolter trois mois ou trois mois et demi aprs la
semence, tandis qu'il faut au moins cinq mois pour les autres.



2o Culture des riz aquatiques.


Les diverses espces de riz aquatiques sont au nombre de neuf [60]. Ils
se cultivent de la mme manire. Les deux derniers, _malaquit-puti_
et _malaquit-pula_, ne servent pas pour les aliments habituels; l'un
a le grain d'un blanc mat, tandis que l'autre l'a d'une belle couleur
violette, mme  l'intrieur. Tous les deux s'emploient gnralement
pour des friandises, et pour faire une colle qui remplace l'amidon.

Les cultures de ces divers riz se font par semis, qui se transplantent
dans des terres prpares _ad hoc_.

Pour un terrain d'une superficie de 10,000 mtres, soit un hectare,
il faut  peu prs de 90  100 kilog. de semences.



Semis.


Aussitt les premires pluies, dans le mois de juin, on prpare
la terre pour recevoir la semence; on la couvre d'abord de 15  20
centimtres d'eau, ensuite on lui donne un bon labour  la charrue,
et on y passe le peigne (fig. E.) jusqu' ce qu'elle soit rduite en
vase liquide; on laisse ensuite couler les eaux, et on y jette la
semence, qui pralablement, pour faciliter la germination, a t mise
pendant vingt-quatre heures  tremper dans l'eau. Lorsque le champ
est entirement recouvert de semence, on passe sur toute la superficie
une planche longue d'un mtre et demi  deux mtres. Cette opration
a pour but d'enfoncer les grains dans la vase, et de les en recouvrir.

Pendant les cinq ou six premiers jours, il n'est pas utile d'irriguer;
mais si, lorsque les plantes sont dj leves  quelques centimtres
de terre, les scheresses taient trop fortes, il faudrait faire
une irrigation en ayant soin de ne pas couvrir totalement les jeunes
feuilles d'eau, car sous l'eau elles priraient.



Plantation.


Quarante  quarante-cinq jours aprs que la semence a t mise en
terre, le riz est en tat d'tre transplant. La terre qui doit
recevoir les jeunes plantes est divise en grands carrs, entours
de petites chausses qui servent  retenir les eaux. Aprs qu'elle en
a t compltement couverte, on lui donne un labour  la charrue, et
ensuite, comme pour les semailles, au moyen d'un peigne on la rduit
en vase liquide. Le lendemain, on coule les eaux et on prpare les
plants qui doivent y tre placs.

Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargs d'arracher le plant,
et des femmes de le mettre en terre.

Deux hommes suffisent pour cette opration: l'un arrache le plant,
et l'autre le conduit au lieu de la plantation, qui n'est jamais bien
loign, et le distribue aux planteuses.

Celui qui est charg de l'arracher a devant lui une petite table,
fixe en terre par un pieu, et une grande quantit de petits liens en
bambou, qu'il porte  la ceinture, comme nos jardiniers portent le
jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune
prcaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues
racines, en forme de petites bottes de la grosseur d'un bras, et les
place dans une espce de traneau auquel est attel un buffle.

L'autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les
bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit tre plant,
les sparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent
les prendre en allongeant le bras, sans avoir  se dranger de la
direction qu'elles suivent pour faire la plantation.

Les planteuses, dans la vase jusqu' mi-jambe, sont places sur une
mme ligne; elles marchent  reculons, prennent les petites bottes de
plants qui ont t jetes sur le champ, en dfont le lien, sparent
un  un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en
observant de les placer  une distance de dix  douze centimtres
les uns des autres.

Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font
avec une rapidit et une rgularit si parfaites, qu'on serait tent
de croire qu'elles se sont servies d'une mesure pour conserver la
distance qui existe d'une plante  l'autre.

Aussitt la plantation termine, et malgr un soleil ardent, on laisse
le champ sans eau pendant huit  dix jours; mais ds que les plants
commencent  pousser leurs feuilles vertes, s'il n'y a pas de pluies,
on irrigue et on recouvre la terre de cinq  six centimtres d'eau; au
fur et  mesure que la plante s'lve, on augmente la quantit d'eau.

Il est rare qu'il soit ncessaire de faire un sarclage; mais les bons
cultivateurs ont soin de dbarrasser les champs des grandes plantes
aquatiques qui nuiraient au riz.

Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mtre dix  un
mtre vingt centimtres, il n'est plus ncessaire d'irriguer; il
serait mme nuisible de le faire  l'poque de la floraison.

Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une
hauteur presque gale  celle de nos bls; alors elle croit tout en
herbe, et, pour l'obliger  produire, un Indien arm d'une longue
perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus
de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir t
verses par un fort coup de vent.

Quatre mois aprs la plantation, c'est--dire cinq mois et demi aprs
les semailles, le riz est  sa maturit et bon  rcolter. On le coupe
 la faucille. Des hommes et des femmes sont chargs de ce travail. Au
fur et  mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont places en
meules sur un terrain lev pour attendre le moment du triage.

Dans quelques parties de l'le de Luon, cette premire rcolte est
remplace par une seconde plantation d'une espce de riz plus prcoce
(par celle de montagne, nomme _pinursegui_); mais alors le semis
s'est fait  l'avance, et d'une manire toute diffrente de celle
dont je viens de donner la description.

Trois semaines ou un mois avant la premire rcolte, les Indiens
placent sur les tangs, sur les rivires, de _petits radeaux en
bambous_ qu'ils recouvrent d'une forte couche de paille, et sur
cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines
s'entrelacent  la paille, et vont  la surface de l'eau puiser
leur nourriture. Lorsque la premire rcolte a t faite, lorsque le
champ a reu un labour et qu'il a t prpar  recevoir la seconde
plantation, on enlve le semis du radeau, en roulant tout simplement
la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu
de la plantation, et l on arrache une  une les jeunes plantes,
on les dbarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met
en terre. Moins de trois mois aprs, on obtient une seconde rcolte,
bien moins abondante, il est vrai, que la premire, mais qui cependant
indemnise largement le cultivateur.

L'Indien des Philippines a tudi tous les moyens possibles de se
procurer son aliment naturel, et il a profit de tous les avantages que
lui fournit la nature fconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore
une autre mthode pour obtenir presque sans travail d'abondantes
rcoltes.

Une espce de riz essentiellement aquatique (_macon sulug_) donne
d'abondants produits, quoique baigne continuellement par les eaux.

Dans quelques parties de l'le o se trouvent des marais, des lacs
de petite profondeur, les Indiens prparent des semis de cette espce
de riz, qui a la proprit de donner de trs-longues feuilles.

Ces semis se font comme pour l'espce aquatique.

Six semaines aprs, on arrache le plant, on coupe les racines, mais
on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur.

On les place dans de lgres embarcations, et un Indien parcourt toute
la partie du lac o son bras peut atteindre le fond; il enfonce le
plant dans la vase, et laisse surnager la feuille.

Bientt ces feuilles prennent de la force, et s'lvent au-dessus de
l'eau,  peu prs  la mme hauteur que si la surface de l'eau tait
la terre.

Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du
riz s'lve encore, si elle peut surnager. La plante ne prit que
lorsqu'elle est entirement submerge.

Enfin, quatre mois aprs la plantation, on fait la rcolte avec de
petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie
du lac qui a t plante.

Toutes les espces de riz produisent d'abondantes rcoltes; on peut
toujours compter pour les plus exigus sur 25 pour un, et dans les
bonnes, 60 et 80.

Un seul flau, qui arrive  peu prs tous les sept ou huit ans, prive
le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des
sauterelles, qui tout  coup, comme de gros nuages, viennent s'abattre
sur un champ couvert d'une luxuriante vgtation, et la dtruisent
dans un instant jusqu' la racine.

Quelquefois de grandes scheresses dtruisent galement les rizires
des montagnes. Aussi l'Indien dit-il: _De l'eau, du soleil, point de
sauterelles, et nos rcoltes sont assures._




 XIII.--Culture de l'indigo.--Sa rcolte.


Dans diverses parties des Philippines, particulirement  Luon,
on cultive l'indigo avec succs.

Cependant cette culture est celle qui prsente le plus
d'ventualits. Quelques jours de mauvais temps et de vent dtruisent
souvent toute la rcolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles
dvorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu'elles laissent
ne suffit pas pour payer les frais de manipulation.

Mais si la saison a t favorable, s'il n'arrive pas d'accidents, si
la fabrication se fait avec intelligence, le prix lev de l'indigo
indemnise largement le cultivateur.

Pour la culture, aussitt aprs l'hivernage, avant la saison des
grandes chaleurs et lorsque l'on n'a pas  craindre de fortes pluies,
on prpare les terres par deux ou trois bons labours  la charrue et
plusieurs hersages, jusqu' ce qu'elles soient parfaitement ameublies,
et on sme  la vole.

La plante sort de terre le troisime ou le quatrime jour. Elle pousse
tant qu'elle trouve un peu d'humidit; mais les scheresses la font
demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur dure. Aussitt que
les premires pluies arrivent au commencement de la mousson d'ouest,
elle s'lve avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes;
c'est alors qu'il faut faire successivement un, deux, et parfois
trois sarclages.

Deux mois et demi aprs les premires pluies, les plantes ont acquis
toute leur hauteur, et l'on reconnat qu'elles sont bonnes  rcolter
lorsque la feuille est paisse, recouverte d'un velout blanchtre,
et qu'elle est cassante  la moindre pression.

La maturit arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet,
au milieu de la saison des pluies.

A cette poque, on a dj prpar tout ce qui est ncessaire pour la
fabrication, afin de ne pas tre pris au dpourvu et de ne pas donner
aux plantes le temps de se dgarnir d'une partie de leurs feuilles,
ce qui arriverait si on ajournait la rcolte.

Des prparatifs plus ou moins considrables sont ncessaires, selon
l'importance de la rcolte. Ils consistent en plusieurs _batteries_.

Chacune d'elles est ainsi compose:

Deux grandes cuves d'un diamtre de 2 mtres 70 centimtres  2
mtres 80 centimtres, et de 3 mtres de profondeur. L'une sert pour
la fermentation, et l'autre pour le battage. Cette dernire doit tre
un peu plus petite que la premire.

Elles sont toutes deux places sur le bord d'un ruisseau ou d'une
rivire, pour la facilit de l'eau. Celle destine  la fermentation
doit tre place sur un plan assez lev pour qu'au moyen de robinets
tablis longitudinalement, toute l'eau qu'elle contient puisse tre
transvase dans la cuve du battage.

Un ou deux seaux sont placs  l'extrmit de balanciers, avec des
poids  l'autre extrmit. Ces balanciers, fixs sur des fourches,
s'lvent  quelques mtres au-dessus de la cuve de fermentation.

Cet appareil  puiser est en tout semblable  celui que l'on voit sur
les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contres
mridionales:

Deux longs bambous, arms  l'extrmit d'une petite planchette de
12  15 centimtres de longueur sur 5  6 centimtres de largeur,
que l'on nomme _battoirs_;

Enfin sous un hangar,  une petite distance des _batteries_, une
petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une
petite presse et de grandes claies pour la dessiccation.

Tout tant ainsi dispos, on commence la rcolte.

Dans la premire journe, on coupe assez de plantes pour avoir toujours
un jour d'avance.

La plante est coupe  ras du sol avec l'espce de coutelas que
l'Indien a toujours au ct, et qu'il nomme _bolo_.

Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne
quelquefois successivement deux ou trois rcoltes dans la mme anne.

Chaque _batterie_ est conduite par deux Indiens, l'un pour remplir
la cuve de plantes, l'autre pour la remplir d'eau, et tous deux pour
excuter le battage.

De grand matin, la cuve de fermentation est charge de toute la
quantit de plantes qu'elle peut contenir.

On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui
viennent se fixer  de petits tasseaux mnags dans les douilles. Sans
cette prcaution, elles surnageraient.

Lorsque cette cuve est pleine d'eau et de plantes, on l'abandonne 
la fermentation, qui s'opre ordinairement en vingt ou vingt-quatre
heures, selon la temprature.

Quand la fermentation est arrive  son plus haut degr, ce qui a
lieu le lendemain matin, on enlve les plantes de la cuve, en ayant
soin de bien les secouer pour qu'il n'y reste pas d'eau.

Lorsqu'il n'y reste plus que le _liquide, qui est alors d'un vert
meraude_, on divise dans un seau d'eau une certaine quantit de
chaux vive, que l'on verse avec soin dans la cuve de fermentation,
sans remuer le liquide qu'elle contient.

L'Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve,
et fait quelques mouvements pour que la chaux se rpande partout.

Il juge alors s'il en a mis assez par la couleur, qui change subitement
de nuance. De _vert meraude_, le liquide devient _vert fonc_, et
parat contenir une grande quantit de petits grumeaux, qui ne sont
autre chose que l'indigo encore en dissolution.

La quantit de chaux ncessaire ne peut tre apprcie que par un
homme expriment.

De cette quantit dpend exclusivement la qualit que l'on veut
obtenir, ainsi que les diverses nuances.

Aprs que la chaux a t mise dans le liquide, on laisse reposer
pendant quelques minutes, pendant lesquelles se prcipitent au fond
de la cuve toutes les parties trangres  l'indigo, qui, encore 
l'tat de solubilit dans l'eau, y reste en suspens.

Aprs quelques minutes coules, on ouvre, les uns aprs les autres,
les robinets superposs sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide
s'coule dans la cuve du battage.

On travaille ensuite  remplir la cuve de nouvelles plantes, aprs
toutefois l'avoir dbarrasse du dpt de chaux et de terre qui est
rest au fond.

Dans l'aprs-midi on procde au _battage_.

Les deux Indiens, arms de leurs _battoirs_, agitent avec force le
liquide en le ramenant du fond  la surface, pour le mettre en contact
avec l'air, qui le rend insoluble dans l'eau.

Lorsqu'il a pris une belle _couleur bleue_, l'opration est termine.

Trois ou quatre heures aprs, tout l'indigo contenu dans le liquide
s'est dpos au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets
superposs, pour laisser couler l'eau au dehors.

Cette eau ne contient plus aucune partie colorante.

Chacune de ces oprations produit en moyenne 3 kilog. d'indigo.

Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont rcolts, on les
retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup
plus petite place prs des couloirs.

Dans cette dernire on laisse encore dposer, et on dcante le plus
possible avec un siphon.

Enfin, lorsqu'on ne peut plus en retirer de l'eau, et lorsque l'indigo
est dj comme une espce de boue, on le place dans des couloirs,
o il finit de s'goutter.

Ensuite on le met sous la presse, d'o on le retire comme un gros
gteau que l'on divise au moyen d'un fil d'archal en petits carrs, que
l'on place sur les schoirs. Cette dessiccation, pour tre complte, se
fait souvent attendre plus d'un mois, selon l'tat de la temprature.

Lorsque l'indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses
pour le livrer au commerce.

Cette manire de faire la rcolte est celle qui est usite partout
aux Philippines.

Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification
dont j'ai t le premier auteur, et qui rduit de beaucoup les frais
de manipulation.

Cette modification consiste  remplacer les cuves pour la fermentation
par un grand bassin en maonnerie, dispos de manire  recevoir
naturellement l'eau ncessaire pour le remplir dans l'espace d'une
heure. A une distance de 50  60 mtres sur un plan au-dessous du
niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves ncessaires pour
recevoir tout son contenu.

Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup
le travail, et apporte une grande conomie de main-d'oeuvre.

D'abord il se remplit sans qu'il soit ncessaire de puiser de l'eau
 force de bras, et on vite de monter les plantes  une hauteur de
4  5 mtres.

L'Indien qui transporte la rcolte  la fabrique arrive avec une petite
charrette sans roues sur le bord du rservoir, et l, sans difficult,
il la dcharge dans le rservoir mme.

Les cuves pour le battage sont places  une distance de 50  60
mtres sur une mme ligne.

La premire communique au rservoir par des bambous diviss en deux
et formant une espce de dalle; ensuite chaque cuve communique l'une
avec l'autre par le mme moyen. Le liquide se rend  la premire
cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu'il parcourt,
le contact de l'air.

Lorsque la premire cuve est pleine, elle dverse par un robinet son
trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu'
la dernire.

Tout ce mouvement que reoit le liquide est un vritable battage qui
se complte avec peu de travail, et les deux tiers de moins d'ouvriers
que dans le systme des cuves de fermentation.

Les diverses autres cultures aux Philippines prsentent si peu de
diffrence avec celles des mmes produits pratiques dans d'autres
pays, que je crois inutile de les dcrire ici.




 XIV.--Culture du tabac.


Aprs le riz, le tabac est le produit qui donne, pcuniairement
parlant, les plus grands rsultats, bien qu'il soit mis en rgie et
ne puisse tre vendu qu'au gouvernement.

C'est dans les provinces de _Nueva-Ecija_ et de _Cagayan_ que l'on
cultive la plus grande quantit de tabac.

Cette culture diffre sans doute bien peu de celle mise en pratique
dans tous les pays du monde: elle consiste  faire de grands semis qui
sont ensuite transplants dans des terres bien ameublies par plusieurs
labours  la charrue et  la herse. On repique les jeunes plantes
par lignes distantes de 1 mtre 50 centimtres les unes des autres,
et sur la longueur on laisse 1 mtre d'intervalle entre chaque plant.

Pendant les deux mois qui s'coulent aprs la plantation, il est
indispensable de donner quatre labours avec la charrue entre chaque
rang, et aprs chaque labour, tous les quinze jours, dtruire  la
main, ou mieux avec la pioche, les herbes qui n'ont pu tre atteintes
avec la charrue.

Les quatre labours doivent tre pratiqus de manire  former
alternativement un sillon au milieu de chaque ligne et sur les cts;
et par consquent, au dernier labour, la terre recouvre les plantes
jusqu'aux premires feuilles, et il reste une rigole au milieu pour
l'coulement des eaux.

Aussitt que chaque plant a acquis une hauteur suffisante, on l'tte
pour obliger la sve  se porter vers les feuilles; et quelques
semaines aprs on fait la rcolte.



Rcolte.


Cette rcolte consiste  arracher du tronc les feuilles, et  les
diviser en trois classes selon leur grandeur, et ensuite  les runir
par 50 ou 100, en les traversant vers le pied avec une petite baguette
de bambou, de manire  en former des espces de brochettes que l'on
suspend dans de vastes hangars o le soleil ne doit pas pntrer, mais
o l'air circule librement. On les laisse dans ce hangar jusqu' ce que
la dessiccation soit parfaite; elle se fait plus ou moins attendre,
selon la temprature. Lorsqu'elle est termine, chaque qualit est
runie par ballots de 25 livres, et ensuite livre dans cet tat 
la rgie.

La culture du tabac est l'une des plus importantes de la colonie.

Le gouvernement espagnol a mis ce produit en rgie, et il emploie
dans ses deux manufactures de _Binondoc_ et de _Cavite_ 15  20,000
ouvriers, hommes et femmes, occups  la fabrication des cigares
et des cigarettes. Cette grande quantit d'ouvriers ne suffit pas 
fournir aux besoins de l'exportation et  ceux de la population.

Les seuls produits de la rgie des tabacs suffisent et au del pour
couvrir toutes les dpenses du gouvernement colonial.




 XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie vgtale).


L'_abaca_ se cultive exclusivement sur les versants des montagnes. Il
pousse vigoureusement dans les terres volcaniques, et s'y reproduit
indfiniment.

La graine, que chaque plante donne abondamment, n'est point employe
pour sa reproduction; si l'on s'en servait, il faudrait attendre
trop longtemps pour obtenir une premire rcolte: c'est le pied mme
d'un vieux plant, pralablement divis en autant de morceaux que
l'on aperoit d'indices d'o doivent sortir de nouvelles pousses,
qui sert  former une nouvelle plantation.

Pendant la saison des scheresses on prpare le terrain, on coupe
toutes les broussailles et les jeunes arbres; on conserve seulement
les plus levs, pour donner de l'ombre. Les deux premires annes,
lorsque le sol est bien nettoy, on trace des lignes transversales 
la montagne, espaces de 3 mtres 1/2 les unes des autres. On ouvre,
avec une pioche, des trous de 10  15 centimtres de profondeur,
et d'un diamtre  peu prs gal. Aux premires pluies on place un
morceau dans chaque trou, et on le recouvre de terre.

Les deux premires annes, il faut pratiquer de frquents sarclages,
dtruire les broussailles qui gneraient les jeunes plantes, et 
plusieurs reprises, pendant la saison des pluies, remuer la terre
avec la pioche.

La seconde anne, les longues et larges feuilles, leves de 4  5
mtres du sol, suffisent pour empcher les herbes et les broussailles
de pousser.



Rcolte.


Aprs trois ans de plantation, chaque plante a produit de 12  15
jets, dont une partie a donn des fruits, indice qu'elles doivent
tre coupes. Pour en tirer les filaments, on spare les feuilles
des troncs, et ces derniers sont transports hors du champ au lieu
de la manipulation, o des femmes les divisent en longues lanires
de 8  10 centimtres de largeur, sparant les premires couches des
couches intrieures. Les premires couches fournissent l'_abaca_ qui
sert aux cordages, et les autres, dont les filaments sont plus fins,
servent aux tissus.

Les lanires sont exposes au soleil pendant quelques heures, pour les
rendre plus flexibles. Ensuite un Indien, plac devant un petit banc
sur lequel vient s'abaisser par la pression du pied une lame en fer,
place une des lanires sur le banc, pse sur son marchepied, fait
descendre la lame sur la lanire, la tire avec force vers lui, et,
au moyen de ce mouvement et de la pression, les filaments se sparent
du parenchyme et sortent d'un beau blanc. Aprs cela il suffit de les
exposer quelques heures au soleil pour qu'ils soient en tat d'tre
livrs au commerce.

Tous les ans,  l'poque des scheresses, on a une nouvelle rcolte,
et une plantation faite dans un terrain convenable dure indfiniment.




 XVI.--Culture du caf.


La culture de cet arbuste se pratique de la mme faon que dans
toutes nos colonies. Elle consiste  faire de grands semis dans
des lieux garantis du soleil, soit naturellement par des arbres,
ou artificiellement par de petits toits en paille.

Lorsque les cafiers ont acquis une lvation de 15  20 centimtres,
on les transplante dans le terrain prpar  cet effet. C'est
ordinairement dans les grands bois,  l'exposition du soleil levant, et
sur une pente o pralablement on a dtruit toutes les broussailles,
les petits arbres, et conserv seulement ceux dont l'ombre est
ncessaire. Ensuite, sur des rangs spars les uns des autres de 3
mtres, on ouvre des trous de 2 mtres en 2 mtres, et l'on y place les
jeunes plants, dont on recouvre les racines avec de la terre meuble.

Les premires annes, on est oblig,  trois fois diffrentes, de
dtruire avec la pioche les mauvaises herbes. Lorsque les cafiers
ont acquis l'ge de trois ans, poque o ils commencent  produire,
il suffit de faire chaque anne, aprs la rcolte, un bon sarclage. La
quatrime et la cinquime anne, on les tte  la hauteur de 10
pieds du sol: une trop grande lvation nuirait au dveloppement
des branches horizontales, qui sont celles qui produisent le plus,
et serait une difficult pour la rcolte.



Rcolte.


La rcolte se fait par cueillette, au fur et  mesure que les fruits
passent du vert  un beau rouge cerise.

Dans nos colonies, aussitt les fruits cueillis, on les met au soleil
pour les scher avec toute la pulpe; ensuite on les pile dans des
mortiers pour sparer la pulpe sche et le parchemin, ou seconde
enveloppe du grain.

Les Indiens, aux Philippines, aprs chaque cueillette crasent avec
la main la pulpe, et la sparent des grains en la lavant  grande
eau. Aprs cette manipulation, les grains, qui conservent seulement
leur seconde enveloppe ou parchemin, sont schs pendant quelques
heures au soleil et ramasss dans des sacs.

Par la premire mthode, il faut plusieurs semaines pour oprer la
dessiccation. S'il survient des pluies et qu'on n'ait pas la prcaution
de remuer trois ou quatre fois par jour les grands amas qui sont
 scher, il s'y tablit une fermentation qui doit ncessairement
nuire  la qualit du caf. Par la mthode indienne, il suffit d'un
beau jour de soleil pour oprer une parfaite dessiccation, et pour
que la rcolte puisse tre mise en magasin.




 XVII.--Culture du cacao.

Le cacao crot facilement dans toutes les localits de l'le de
Luon; mais c'est l'le de Cebu qui fournit la meilleure qualit,
et o cette culture se fait le plus en grand.

Les terres d'alluvion qui ont un grand fond et qui sont un peu
ombrages par de grands arbres sont les plus convenables pour
cette culture, qui exige la premire anne bien plus de frais et de
main-d'oeuvre que celle du caf. Aprs avoir, comme pour cet arbuste,
dtruit toutes les broussailles, les mauvaises herbes et tous les
arbres qui donneraient trop d'ombrage, on ouvre en quinconce des
fosses de 4  5 pieds de profondeur sur un carr  peu prs gal;
on passe la terre  la claie, on y mle les dtritus des plantes que
l'on a dtruites, et on rejette la terre dans la fosse; ensuite on
place au milieu les jeunes plants, qu'on a eu soin de faire pousser
trois semaines auparavant dans une petite portion de terre contenue
dans des feuilles de bananier.

Pendant deux ou trois ans on bche les jeunes arbustes, et l'on
dtruit toutes les mauvaises plantes qui pourraient leur nuire.



Rcolte.


Cette rcolte consiste  cueillir les fruits  leur maturit,  les
ouvrir,  sparer les fves du parenchyme, et  les faire scher.




 XVIII--Culture du coton.


Cette culture se fait en grand, particulirement dans les provinces
d'_Iloco_; elle est de tous les produits des Philippines celui qui
demande le moins de frais. Ordinairement il remplace une rcolte de
riz de montagne. Aussitt que cette rcolte est faite, on donne un
petit labour  la charrue, et, sur des lignes traces avec le mme
instrument de mtre en mtre, on met quelques grains de coton que
l'on recouvre de terre. A peu prs deux mois aprs, les cotonniers
commencent  entrer en fleurs et  produire des fruits que l'on
rcolte tous les jours, pendant que le soleil est le plus ardent.

Cette rcolte continue jusqu'aux premires pluies, qui dtruisent
les arbustes ou tachent le coton qu'ils produisent alors.




 XIX.--Culture du poivre.


Autrefois l'le de Luon, et particulirement les provinces de la
_Laguna_ et de _Batangas_, livraient une grande quantit de poivre au
commerce. La compagnie des Philippines, qui avait alors le monopole,
arrta avec les cultivateurs le prix d'une mesure nomme _ganta_;
mais lorsque ces derniers vinrent  Manille livrer leurs rcoltes, les
agents de la compagnie avaient chang la mesure, et lui avaient donn
une capacit double de celle qui avait servi de base au march. Les
Indiens, furieux d'avoir t tromps, retournrent dans leur province,
et en quelques jours dtruisirent toutes leurs plantations; de sorte
que maintenant l'le de Luon ne fournit que le poivre ncessaire 
la consommation du pays.

Le poivre se cultive gnralement prs des montagnes, dans les parties
o les fortes roses entretiennent un peu d'humidit. Cette plante
parasite exige peu de culture; elle crot de bouture. Il suffit
d'en couper un morceau long de 15  20 centimtres, de le courber en
deux, de recouvrir le milieu de terre, et de lier les deux extrmits
contre un support de 5  6 pieds d'lvation, autant que possible de
bois mort recouvert encore de son corce et susceptible d'absorber
beaucoup d'humidit. La jeune plante s'y attache, pousse jusqu'au
sommet; et il suffit, pour la faire produire, de quelques sarclages,
et de bcher une fois par an la terre autour de chaque pied.



Rcolte.


La rcolte se fait par cueillette, au fur et  mesure que les grains
passent du vert au noir. Ces grains sont mis sur des nattes, et
exposs pendant quelques jours au soleil.




 XX.--Culture du froment.


Le froment,  l'le de Luon, qui produit de soixante  quatre-vingts
pour un, se cultive sur les montagnes, dans diverses provinces,
particulirement dans celles de _Batangas_ et _Ylocos-Nord_. Pour cette
culture, les Indiens prparent la terre absolument comme pour celle du
riz des montagnes. Vers la fin du mois de dcembre ou au commencement
de janvier, ils font les semailles; trois semaines ou un mois aprs,
un bon sarclage, excut ordinairement par des femmes; et trois mois
et demi ou quatre mois aprs les semailles, l'on fait la rcolte,
qui ne diffre en rien de celle du riz des montagnes.




 XXI.--Culture de la canne a sucre.


La culture de la canne  sucre se pratique par deux mthodes
diffrentes: l'une pour les terres nouvellement mises en culture,
et l'autre pour celles qui peuvent tre travailles  la charrue.

Premire mthode:

Cette premire mthode est un des plus puissants moyens pour oprer
 peu de frais de grands dfrichements. Elle consiste, vers le mois
d'octobre,  couper tous les arbres et broussailles qui recouvrent la
terre destine  la plantation. Cette opration doit se faire avec
soin, et on ne doit pas ngliger, aussitt qu'un arbre est abattu,
de le dgarnir compltement de ses branches; si on attendait quelques
jours, le bois se schant rendrait cette main-d'oeuvre plus difficile
et plus coteuse. Quinze jours aprs que tout le bois a t abattu,
on choisit une belle journe, sans vent, et avec un soleil ardent,
pour y mettre le feu.

Le lendemain, quand tout est brl, moins les arbres d'une certaine
dimension, on s'occupe de suite  former un entourage pour garantir
la plantation des animaux. Pour construire cet entourage, on se sert
des arbres qui n'ont pas t brls, et qui recouvrent une partie du
sol: les plus gros, qui offriraient beaucoup de difficults pour tre
enlevs, restent sur le champ pour tre brls l'anne suivante.

Aprs que la clture est termine, ou pendant le temps qu'on y
travaille, on met des ouvriers  prparer le sol pour recevoir le
plan des cannes. Chaque ouvrier est muni d'une corde pour tracer
des lignes de quatre  cinq pieds de distance les unes des autres,
et sur chacune de ces lignes,  trois pieds de distance, il ouvre
 la pioche une petite fosse d'un pied et demi de long sur cinq
 six pouces de large et au moins six pouces de profondeur. C'est
dans ces fosses que l'on place les plants. Avant de faire les trous
pour recevoir les plants, il est indispensable de diviser son champ
en grands carrs de quatre-vingts  cent mtres sur chaque fosse,
et spars entre eux par des alles d'au moins trois mtres.

Toutes ces oprations termines, on prpare le plant. C'est l'extrmit
des cannes que l'on rcolte qui sert de plant. On coupe ces extrmits
de dix  douze pouces de long, on les lie en gros paquets comme des
asperges, et on les met pendant au moins trois jours  tremper dans
une eau, autant que possible, non corrompue.

Aprs trois jours on les retire de l'eau, on dfait les paquets sur
les lieux de la plantation, et on les livre aux planteurs. Ceux-ci les
dpouillent en partie de leurs feuilles et en placent deux dans chaque
fosse, de manire que tout le plant repose parfaitement dans toute
sa longueur sur la terre. Si le fond de la fosse n'est pas de niveau,
on ajoute un peu de terre, pour que tout le plant porte sur la terre.

Chaque plant doit avoir son extrmit oppose  celui plac dans
la mme fosse; ensuite on recouvre lgrement avec un peu de terre
trs-divise.

Si la plantation tait faite dans un temps de grande chaleur, et que
la terre ft trs-sche, il serait indispensable, avant de placer le
plant dans la fosse, d'y jeter un litre et demi ou deux litres d'eau.

Lorsque la plantation est finie, l'on n'y touche plus jusqu' ce que
la mauvaise herbe commence  se montrer. Il faut alors avoir grand
soin de la dtruire au fur et  mesure qu'elle pousse, car sans cela
elle toufferait les jeunes cannes. Mais lorsque celles-ci se sont
leves de terre et qu'elles recouvrent tout le sol de leurs longues
feuilles, il n'est plus ncessaire de faire de sarclage, ni aucun
travail, jusqu' la rcolte.

C'est ordinairement dans le mois de mars, jusqu' la fin de mai, et
mme au commencement de juin, que l'on fait les plantations selon la
mthode que je viens de dcrire.

Dix  douze mois aprs, la canne est bonne  rcolter.

Aussitt que l'on a coup toutes celles qui recouvrent un des grands
carrs qui forme une des divisions de la plantation, on nettoie avec
grand soin toutes les alles qui l'entourent des herbes sches et des
feuilles de cannes qui s'y trouvent; et au moment de la journe o il
y a le moins de vent on entoure le carr d'ouvriers avec des branches
 la main, et l'on met le feu  l'amas de feuilles qui gnralement
recouvre le champ d'une paisseur d'un pied et demi  deux pieds,
et dans quelques minutes le feu a tout rduit en cendres.

La prcaution que l'on prend de nettoyer les alles et de mettre des
ouvriers avec des branches, est ncessaire pour viter que le feu
ne se communique aux autres parties du champ qui n'ont pas encore
t rcoltes.

Quelques jours aprs avoir brl les feuilles, on passe quelques
traits de charrue prs des souches, de manire  les dgarnir et
rejeter la terre au milieu des rangs.

Cette premire fois, le travail de la charrue offre des difficults et
doit se faire avec prcaution; car une grande partie des racines des
arbres qui ont t coups pour tre remplacs par la canne ne sont
pas encore dtruites, et le labour, par consquent, ne se fait que
trs-difficilement. Si la difficult tait trop grande, il faudrait
remplacer la charrue par la pioche, et dgarnir chaque pied en rejetant
la terre au milieu des rangs.

Aussitt que les premires pluies commencent, et que les mauvaises
herbes poussent avec les cannes, il faut les dtruire, partie avec
la charrue, si c'est possible, et partie avec la pioche, si on ne
peut pas se servir de la charrue. Cette opration de sarclage se
fait ordinairement trois fois dans l'anne;  la seconde, on bine
lgrement les pieds des cannes, et  la troisime fois, on ajoute
encore un peu de terre au pied. Mais cette opration de binage doit
varier selon la fertilit du terrain et l'ge de la canne; plus la
canne est jeune et le terrain fertile, moins il faut mettre de terre
au pied. Je vais expliquer pourquoi:

La canne,  l'inverse des autres plantes, tend toujours  s'lever
au-dessus de la terre; c'est--dire que si la premire anne vous
l'avez plante  six pouces au-dessous du sol,  la seconde anne
elle ne se trouve qu' trois pouces,  la troisime  la superficie,
et  la quatrime tout  fait au-dessus de la terre qui a servi
de binage. Ainsi, plus on met de terre, et plus vite elle monte;
et l'on perd alors quelques annes de rcolte.

Dans une terre fertile, il suffit de recouvrir lgrement le pied de
la canne pour qu'elle pousse avec vigueur et produise bien; et alors
on augmente le binage peu  peu, pour avoir de la mme plantation le
plus grand nombre de rcoltes possible.

A la troisime anne, gnralement tous les troncs d'arbres et les
racines sont dtruits, et presque tout le travail peut se faire  la
charrue. Seulement on se sert de la pioche pour le binage, qui alors
doit tre assez fort pour bien recouvrir le pied de la canne  une
hauteur de dix  douze pouces.

Voil  peu prs tout ce qu'il est important d'observer pour une
plantation par dfrichement.

Cependant je dois ajouter une recommandation des plus importantes:
c'est de ne jamais planter plus que l'on ne peut entretenir, et si l'on
avait commis cette faute, abandonner plutt une partie de la plantation
pour soigner convenablement l'autre, que de mal entretenir le tout.



Culture a la charrue.


La culture de la canne  sucre  la charrue cote moins que par
dfrichement; mais aussi elle produit un moins grand nombre d'annes:
deux rcoltes, quelquefois trois, dans de trs-bonnes terres.

Une des premires conditions est, vers les mois de novembre, dcembre
et janvier, de bien prparer la terre que l'on veut planter, de
la rendre bien meuble en y passant au moins trois fois la charrue
et deux fois la herse. Lorsque la terre est bien ameublie et bien
laboure  la plus grande profondeur possible, on divise le champ par
grands carrs de 80  100 mtres sur chaque face, entre lesquelles
on laisse des alles de 3 et 4 mtres de large. Cette division est
ncessaire pour faciliter l'incinration des feuilles  la rcolte,
comme il est dit pour les plantations par dfrichement.

Lorsque le champ est divis, on donne une troisime et dernire
faon  la charrue. Cette dernire main-d'oeuvre est pour tracer
les lignes o doit tre place la canne. Ces lignes sont distantes
les unes des autres de quatre pieds  quatre pieds et demi; et comme
ce dernier labour se donne en forme de sillon, c'est la division de
chaque sillon qui forme les lignes o doivent se faire les trous pour
recevoir les plants.

Lorsqu'on a termin le labour, on entoure la plantation de
palissades pour les prserver des animaux qui pourraient dtruire
les cannes, et on prpare le plant comme pour une plantation par
dfrichement. Ensuite, des ouvriers, avec des pioches, ouvrent sur
les lignes des fosses comme pour une plantation par dfrichement,
et d'autres ouvriers qui les suivent par derrire y placent le plant,
et le recouvrent lgrement de terre.

Si la plantation s'est faite dans un temps convenable, il n'est pas
ncessaire d'arroser; mais si c'tait au moment des scheresses,
il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse,
d'y jeter un  deux litres d'eau. Ordinairement, c'est pendant
la rcolte que l'on fait les plantations, parce qu'alors on se
sert pour plant des extrmits des cannes qui ont t rcoltes;
mais cette poque est celle des plus grandes scheresses, l'eau est
alors indispensable. C'est gnralement une main-d'oeuvre longue et
coteuse de transporter aux champs des milliers de litres d'eau:
pour l'viter, et pour viter galement trop de main-d'oeuvre de
sarclage, il faut avoir un champ de cannes destin  la plantation,
et qui doit exclusivement servir de ppinire pour le plant.

On fait la plantation au mois de dcembre ou de janvier, avant de
commencer la rcolte,  l'poque o il n'y a plus de grandes pluies,
mais o la terre est encore trs-humide. Alors le plant pousse
vigoureusement, et la canne est dj grande lorsque les premires
pluies commencent  tomber. Un sarclage ou deux suffisent pour
dtruire les plantes parasites, qui ne commencent  pousser qu'aux
premires pluies.

Soit enfin que la plantation ait t faite pendant la scheresse, ou 
l'poque o la terre conserve encore de l'humidit, la culture pendant
sa croissance est la mme. Aussitt les premires pluies, ds que la
mauvaise herbe commence  pousser, il faut passer entre chaque rang
la charrue, en ayant soin de conserver le sillon au milieu du rang,
et de garnir toujours un peu les pieds des cannes. Aprs une faon
de charrue, il est presque indispensable de sarcler avec la main et
la pioche autour de chaque pied, pour dtruire les mauvaises herbes
que la charrue ne peut pas atteindre.

Ordinairement, pendant le temps que la canne met  pousser et 
acqurir une hauteur assez grande pour que l'herbe ne pousse plus,
il faut passer trois fois la charrue et sarcler trois fois.

La rcolte se fait comme pour les plantations par dfrichement.

Ds que les cannes d'un carr ont t coupes, il faut brler les
feuilles, et autant que possible passer immdiatement la charrue
entre chaque rang, en rejetant la terre au milieu. Je dis le plus
tt possible passer la charrue, parce qu'au moment o on vient de
brler les feuilles la terre est trs-humide, et le labourage se
fait facilement. Si l'on attend quelques jours, le soleil, ardent
 l'poque de la rcolte, sche la terre, et rend le labour moins
facile et moins avantageux pour la repousse.

La canne plante de cette manire produit, dans de bonnes terres,
deux et trois rcoltes.



Rcolte.


La rcolte de la canne se fait, aux Philippines, depuis janvier
jusqu' la fin de mai, poque des grandes chaleurs. Si cette rcolte
peut se terminer en deux mois, il serait prfrable de la commencer
dans le mois de mars, pour la terminer vers la mi-mai. C'est pendant
ces deux mois que la canne produit un jus plus riche et plus charg de
sucre; c'est aussi l'poque o les pluies ne sont pas  craindre. Mais
lorsque l'on a une grande plantation, et pas de moyens en bras et en
machines pour la terminer en deux mois, c'est en janvier qu'il faut
commencer, pour la terminer  la fin de mai, poque o commencent
les grandes pluies.

Les ouvriers sont diviss en quatre escouades: deux pour le champ;
une de coupeurs, l'autre de charretiers ou conducteurs de la canne
 l'usine.

Pour l'usine, deux escouades: celle qui s'occupe de moudre la canne,
et celle qui cuit le sucre.

Rcolter avec conomie dpend d'un bon moulin et de la distribution
que l'on fait des ouvriers. Le moulin est l'me du travail, c'est de
sa bonne direction que dpend le bon emploi des ouvriers et l'utile
concours de leur temps.

Si le moulin marche bien, avec de bons ouvriers bien choisis, ceux qui
cuisent n'ont pas un instant  perdre, car ils sont obligs de cuire
tout le jus que le moulin leur envoie. Si le moulin moud beaucoup
de cannes, les coupeurs sont obligs d'acclrer leur travail, et
ceux qui les transportent, de les conduire rapidement. C'est donc une
prcaution essentielle que d'avoir un bon moulin, et de bons ouvriers
pour le conduire.

Deux jours avant de commencer  moudre, on fait couper autant de
cannes que possible, que l'on fait transporter au moulin. Cette
prcaution est pour avoir  l'avance une provision, et tre  l'abri
de l'inconvnient de voir le moulin manquer d'aliment; car dans ce cas
tout le travail est arrt, et une partie des ouvriers reste inoccupe.

On doit recommander aux coupeurs de couper la canne aussi bas que
possible, c'est--dire au ras de la terre; car toute la partie que
l'on laisserait au-dessus de la terre serait autant de perdu, et un
embarras pour la culture.

Je n'entrerai dans aucun dtail sur la cuisson du sucre. Depuis
quelques annes on a apport de si grandes amliorations dans les
appareils pour la cuisson, qu'il serait impossible, dans une simple
relation, de dcrire ces nouveaux appareils et la manire de s'en
servir.

Aux Philippines, la dernire amlioration qui a t faite a t de
copier ce que l'on faisait, et peut-tre ce que l'on fait encore,
 Bourbon.

C'est une batterie compose ordinairement de cinq ou six chaudires
qui vont en diminuant de dimension, depuis la premire o se fait
la dfcation, jusqu' celle de cuisson. Chaque opration ne dure
que quarante-cinq minutes; c'est--dire que, ds l'instant que la
batterie est bien en train, chaque quarante-cinq minutes on retire
ce qui a t dfqu,  peu prs 135  150 livres de sucre. Ce qui
est seul difficile, c'est la dfcation et le point de cuisson;
la pratique seule peut apprendre lorsqu'on a mis une assez grande
quantit de chaux pour que le jus soit bien dfqu, et la pratique
seule aussi peut apprendre lorsque le sucre est cuit  point.



EXPLICATION DES FIGURES.


Fig. A. _Charrue indienne_.

Elle est extrmement simple; elle se compose de quatre morceaux de bois
(1, 2, 3, 4) que le laboureur le plus maladroit peut confectionner
lui-mme; d'une oreille, et d'un soc en fonte (5 et 6) qui, aux
Philippines, se vend 2 fr. 50 c.

La lgret et la simplicit de cette charrue en facilite l'emploi
pour toute espce de culture; et dans les plantations divises par
lignes, comme celles des tabacs, mas, cannes  sucre, etc., on s'en
sert avec avantage, non-seulement pour le sarclage, mais aussi pour
donner, entre chaque rang, un labour qui profite  la plantation, et
qui est moins coteux et moins long qu'un simple sarclage  la pioche.

Fig. B. _Joug pour l'attelage du buffle_.

Fig. C. _Guiligan_, espce de moulin  bras pour sparer le riz de
son enveloppe.

1 et 2 reprsentent deux cnes tronqus, faits avec des bambous
tresss en forme de panier. Chaque cne est spar, vers le milieu,
par une cloison aussi en bambou; et le vide du ct du sommet est
rempli d'argile bien battue. Dans cette argile sont enfonces de
petites planchettes en bois de palmier, de la largeur du doigt,
d'une paisseur d'un centimtre et d'une longueur de dix; elles sont
places de manire  se toucher presque, et par rayons reprsentant
une meule qui vient d'tre nouvellement pique. Ces deux cnes ainsi
prpars sont superposs par leur sommet: le suprieur, au moyen d'une
manivelle, tourne sur l'infrieur, et le riz, qui passe entre les
deux meules, est lgrement broy, et n'a plus besoin que de quelques
coups de pilon pour tre parfaitement dcortiqu et d'un beau blanc.

Fig. D. _Luon_, mortier en bois, dont l'le de Luon tire son nom,
parce qu'il se trouve dans toutes les cases indiennes pour piler
journellement le riz.

Fig. E. _Lilit_, ou faucille indienne.

Avec le croc on saisit le riz qui, runi dans l'angle, facilite d'en
prendre une bonne poigne de la main gauche; on pousse alors le croc en
avant, en faisant faire un petit mouvement  la main, qui le dgage,
et, par le mme mouvement, la lame d'acier se trouve applique contre
la paille; on tire vers soi, et toute la poigne que l'on tenait de
la main gauche est coupe d'un seul coup.

Fig. F. _Peigne_, instrument qui sert, aprs un premier labour  la
charrue,  rduire la terre en boue et  niveler le terrain:

1 reprsente un morceau de bois rond que tient des deux mains le
laboureur.

2. Long morceau de fer arm de fortes et longues dents.

Les traits o le buffle est attel sont figurs aux deux extrmits
de ce fer.




 XXII.--Industrie.


L'industrie,  Manille, commence  sortir de ses langes; elle est
gnralement exerce par les Indiens et par les Chinois. On trouve
parmi eux tous les corps de mtiers ncessaires  la vie habituelle,
tels que tailleurs, cordonniers, bnistes, charpentiers, forgerons,
maons, etc., etc.

Depuis quelques annes, on commence  introduire quelques machines 
vapeur; une de ces machines fait marcher une scierie mcanique situe
dans les faubourgs. Il en est d'autres, dans les provinces, employes
aux grandes sucreries, comme  l'habitation de _Calatagan_. Cette
belle proprit appartient  don Mariano Roxas, homme clair, plein
d'instruction, qui, depuis plusieurs annes, voyage utilement en Europe
pour tudier et envoyer aux Philippines, sa patrie, tout ce qui peut
y faire avancer l'industrie. Le progrs ne tarderait pas  prendre un
dveloppement considrable, si l'Espagne possdait dans cette belle
colonie quelques hommes de la capacit et de la persvrance de celui
que je viens de nommer.

Plusieurs bateaux  vapeur naviguent sur les lacs et les rivires,
et dans la mer des _Bisayas_, o ils rendent d'immenses services au
commerce contre la piraterie des Malais. Ces redoutables pirates ne
peuvent plus lutter de vitesse contre la vapeur, avec leurs _pancos_
arms de deux ou trois rangs de rames, comme les anciennes galres,
tandis qu'ils chappaient facilement aux poursuites des btiments
 voiles.

L'industrie la plus considrable  Manille, celle qui occupe le
plus de bras, est sans contredit la fabrication des cigares et des
cigarettes. Le gouvernement a pris possession de la rgie des tabacs,
et il emploie continuellement de 15  20,000 ouvriers des deux
sexes. Le commerce de Manille exporte des cigares pour des sommes
considrables dans l'Inde, l'Australie et l'Europe.

Aprs la fabrication des cigares viennent les grandes usines o
sont terrs les sucres exports  l'tranger. Don Mariano Roxas
possde un des plus beaux tablissements de ce genre; il y a ajout
une distillerie o les appareils de Derosne et Cail produisent
journellement des quantits considrables d'excellent rhum. Par suite
d'un accord avec le gouvernement, le mme M. Roxas a tabli, il y a
peu de temps, vingt-cinq appareils sur divers points de l'archipel,
pour fournir  la rgie des boissons les vins de _Nipa_, qui lui sont
ncessaires [61].

De jolies calches, des voitures de luxe se fabriquent galement
 Manille.

Il y a dans les environs plusieurs grandes briqueteries et fabriques
de poterie, ainsi que des corderies o se confectionnent, en _abaca_,
tous les cordages ncessaires  la navigation.

Presque tous les cuirs employs aux Philippines sont tanns et prpars
 Manille. Les Indiens ont un art particulier pour prparer les peaux
de tous les animaux quelconques: dans vingt-quatre heures ils tannent
une peau de boeuf ou de buffle, et la mettent en tat d'tre employe
dans l'industrie.

L'orfvrerie et la bijouterie sont des branches d'industrie qui
laissent peu  dsirer aux Philippines: des femmes fabriquent des
chanes en or qui sont de vritables chefs-d'oeuvre de ciselure.

Manille et les provinces fournissent une grande quantit d'toffes
en soie, en coton et en _abaca_, remarquables pour leur solidit,
leur finesse et la modicit de leur prix.

Les batistes, fabriques avec les filaments que l'on retire
des feuilles de l'_anana_, sont d'une rgularit et d'une finesse
auxquelles ne peuvent tre compars aucun de nos tissus d'Europe. Cette
fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps:
la feuille de l'_anana_ n'a pas plus de deux pieds de longueur;
l'ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous
de la mme grosseur, les unit au moyen d'un noeud artistement fait,
puis les place sur le mtier situ sous une tente dans une chambre
soigneusement ferme, prcaution ncessaire afin que l'air ne puisse
pas casser les fils. Lorsque la toile est tisse, les milliers de
noeuds qui runissaient les fils ont disparu, et l'toffe, lgre,
diaphane, est d'une rgularit parfaite.

Il se fabrique aussi une grande quantit de chapeaux de paille
et de jolis tuis  cigares, qui sont gnralement faits dans les
provinces. On ne s'imagine pas la patience et l'adresse dont il faut
que les Indiens soient dous, pour la confection de ces deux objets,
surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d'une si grande
finesse, qu'on en expdie en Europe dans une lettre. Les chapeaux,
comme les botes  cigares, sont faits avec de gros rotins dont la
premire couche est enleve, divise et taille en petits filaments
de la finesse qu'exige l'objet que l'on veut fabriquer.

Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du
_pandanus_, de charmantes nattes sur lesquelles s'harmonisent mille
brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes
colorantes recueillies dans les champs.

Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands
sacs. Ils servent  contenir et  expdier en Europe toutes les
denres coloniales, et il s'en fait un important commerce.

On construit  Cavite et  Manille des embarcations de toutes les
dimensions: des chaloupes, des trois-mts, des jonques chinoises et
des frgates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues
et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie,
sur les rivires et les lacs.

Enfin, dans quelques villages, les habitants s'occupent presque
exclusivement de l'ducation des canards pour faire le commerce des
oeufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l'oeuvre de
l'incubation. Cette industrie singulire, que j'ai tudie avec soin,
me semble mriter une petite description:

Les habitants du bourg de _Payteros_, situ  l'entre du lac, sur
un des bras du _Pasig_, se livrent particulirement  l'ducation
des canards. Chaque propritaire a un troupeau de 800  1,000 canes,
qui lui produisent chaque jour 800  1,000 oeufs, un par cane. Cette
grande fcondit est due  la nourriture qu'on leur donne.

Un seul Indien est charg de pourvoir  la subsistance de tout le
troupeau. Il pche tous les jours, dans le lac, une grande quantit
de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivire,
dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de
limite  son troupeau, et empchent ses canards de se mler  ceux
des voisins. Les canes vont au fond de l'eau chercher leur pture;
et le soir, au premier son de cloche de l'_Anglus_, on les voit
sortir elles-mmes de l'eau et se retirer dans une petite cabane,
pour y pondre les oeufs et y passer la nuit.

Aprs trois ans, la strilit succde  cette grande fcondit,
et il faut alors renouveler compltement le troupeau. Ce n'est pas
l'opration la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les
fours des gyptiens pour l'closion des oeufs. Cependant la mthode
des Indiens est toute diffrente; elle est de leur invention, comme
on va pouvoir en juger.

Quelques Indiens ont pour unique profession de faire clore des oeufs;
c'est un mtier qu'ils apprennent, comme ils apprendraient celui de
menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs.

Prs de la maison de celui qui a rclam les soins d'un couveur,
dans un lieu choisi, bien abrit du vent et expos toute la journe
au soleil, le couveur fait construire une petite cabane en paille,
de la forme d'une ruche; il n'y laisse qu'une petite ouverture,
celle absolument ncessaire pour s'introduire dans la ruche.

On lui confie mille oeufs, maximum qu'il puisse faire clore en
une seule couve, de mauvais chiffons et de la balle de riz sche
au four. Il spare ses oeufs de dix en dix, les renferme par dix
dans un chiffon avec une certaine quantit de balles. Aprs cette
premire opration, il place une forte couche de balle au fond d'une
caisse en bois de cinq  six pieds de longueur sur trois de largeur,
ensuite une couche d'oeufs; et il continue en alternant, jusqu' ce
qu'il ait log les cent petits paquets. Il termine par une paisse
couche de balle et une couverture.

Cette caisse doit lui servir de lit et la cabane de prison, pendant
tout le temps ncessaire  l'incubation.

On introduit tous les jours par l'ouverture, que l'on referme ensuite
avec soin, les aliments qui lui sont ncessaires.

Chaque trois ou quatre jours, il change ses oeufs de place; il met
en dessus ceux qui taient en dessous.

Le dix-huitime ou le dix-neuvime jour, lorsqu'il croit que
l'incubation est  son dernier priode, il pratique une petite
ouverture  sa cabane pour y laisser pntrer un rayon de lumire;
il y prsente quelques oeufs, les examine, et juge, au plus ou moins
de transparence, et  des signes que ceux qui exercent cette industrie
connaissent seuls, si l'incubation est complte.

Lorsqu'il en est ainsi, son travail est presque termin; il n'a plus
de prcautions  prendre. Il sort de la cabane, il retire ses oeufs
de la caisse, et il les casse un par un. Les petits canards, aussi
forts que s'ils taient clos sous leur mre, accourent immdiatement
 la rivire.

Le lendemain, l'Indien spare soigneusement les mles des femelles. Ces
dernires seulement sont conserves; les mles sont rejets.

Les huit premiers jours, on nourrit les jeunes canes avec de petits
papillons de nuit, qui voltigent le soir en si grande quantit, en
suivant le cours de la rivire, qu'il est facile de s'en procurer
autant qu'il est ncessaire. On leur donne ensuite des coquillages,
et, aussitt qu'elles commencent  pondre, elles ne s'arrtent plus
pendant trois ans.

On comprendra facilement que dans un climat brlant comme celui des
Philippines, dans une cabane soigneusement ferme, expose  un soleil
ardent, avec la prsence continuelle d'un homme, il se produise et
se conserve une chaleur tout  fait convenable pour l'incubation
des oeufs. Aussi, ce qui est trange dans cette mthode n'est pas le
rsultat de l'incubation, mais que les Indiens aient pu apprcier et
trouver les moyens que la nature mettait  leur porte.




 XXIII.--Commerce.


Le commerce des Philippines n'est point en rapport avec la
population, l'tendue et la richesse du sol. Il pourrait tre bien
plus considrable si les Espagnols voulaient gouverner cette colonie
comme les Hollandais gouvernent Java, c'est--dire s'ils voulaient
placer la population indienne sous un joug oppresseur. Dans ce cas,
au lieu de n'avoir qu'une minime partie du sol en tat de culture,
ils pourraient en avoir une tendue assez vaste pour approvisionner
la plus grande partie de l'Europe en denres coloniales [62].

Mais, en fait de progrs, l'Espagne marche lentement; et aux
Philippines elle prfre le rle de souverain indulgent, de matre
paternel et bienfaiteur,  celui de tyran et d'oppresseur.

L'Indien, qui n'a point d'ambition et pas de besoins, pour lequel
la richesse n'est pas le bonheur, se borne  labourer le morceau de
terre qui lui est strictement ncessaire pour suffire  sa frugale
existence, et se procurer des vtements dont il se couvre plutt par
luxe que par ncessit.

Lorsque l'on a habit parmi eux, on s'explique facilement le penchant
qu'ils doivent avoir  la paresse, ou plutt  ne s'occuper que de
travaux  leur convenance.

Que l'on compare l'habitant des Philippines  la classe pauvre,
aux laboureurs de nos contres civilises; on ne pourra s'empcher
de convenir que les premiers sont les privilgis de la Providence,
tandis que les derniers en sont les dshrits.

Nos laboureurs acquirent difficilement un morceau de terre. Lorsqu'ils
peuvent y parvenir, ils sont obligs de le fumer et le travailler
avec acharnement pour lui faire produire _au maximum_ dix-huit pour
un. Il leur faut en outre payer un impt exorbitant, et toujours,
anne de bonne ou de mauvaise rcolte, il est imprieusement exig.

Pour se nourrir d'aliments grossiers, notre laboureur est assujetti 
un travail pnible, continu, qui dtruit avant l'ge sa sant et ses
forces; il souffre de l'intemprie des saisons, se couvre de vtements
insuffisants qu'il ne peut pas renouveler selon les exigences d'une
bonne hygine; enfin il habite des chaumires humides, froides,
ftides, o la clart du jour ne pntre souvent que par la porte
entrebille.

Aux Philippines, au contraire, le laboureur jouit d'un climat
tempr, d'un printemps perptuel. Il n'a pas besoin de vtements
pour se couvrir. Il laboure son champ une ou deux fois, pour lui faire
produire quatre-vingts et cent pour un. Il habite des maisons commodes,
ares, qu'il peut construire lui-mme sans beaucoup de peine. Il se
procure facilement des aliments aussi bons, aussi sains que ceux du
riche. S'il veut changer ses pnates, il peut s'tablir o bon lui
semble, prendre en terres l'tendue  sa convenance, sans qu'aucun
propritaire puisse exiger de lui une redevance quelconque, et sans
que le fisc impitoyable, plus exigeant encore, vienne lui arracher
la meilleure part de son labeur.

S'il n'a pas ensemenc son champ, il peut emprunter  la fort les
racines, les fruits et le gibier pour remplacer sa rcolte; il peut
prendre  profusion, sans presque aucun travail, dans les lacs,
les rivires et sur les plages, d'excellents poissons.

Enfin, il jouit de toutes les aisances de la vie, d'une libert
entire. Pourquoi travaillerait-il en vue d'acqurir d'inutiles
richesses, qui assurment, sous un ciel privilgi, ne donnent pas
le bonheur?

Le commerce maritime de Manille peut se diviser en trois classes:
le petit cabotage, le grand cabotage, le long cours.

Le petit cabotage est exclusivement fait par de petits navires et
des embarcations du pays, qui transportent sur tous les points de
l'archipel les marchandises apportes  Manille par les navires au
long cours, et y rapportent les produits agricoles et industriels
des provinces.

Le grand cabotage se fait gnralement aussi par des navires du
pays. Ces navires, appartenant aujourd'hui  une compagnie, font le
commerce avec l'archipel de Jolo, les Moluques, Ternate, Manado,
Amboyne, Banda, les les Pelew, Tongatabou, Batavia, Singapoor,
la Chine, et la Nouvelle-Hollande.

Le commerce des les de Jolo, dont les habitants sont connus
par leur mauvaise foi, est gnralement fait par les Chinois ou
par leur entremise. Malgr le danger de traiter avec des hommes
qui ne prsentent aucune garantie de moralit, ce commerce est si
lucratif, que les ngociants de Manille ne reculent pas  y envoyer
des navires richement chargs, mais avec la prcaution d'embarquer
comme subrcargue un Chinois de Manille, ayant l'habitude des hommes
et du commerce de cet archipel. Gnralement les Chinois font ces
expditions pour leur compte et au risque des armateurs.

Voici les conditions ordinaires que les armateurs font avec les
Chinois qui veulent entreprendre ces voyages:

Pour l'affrtement d'un navire de 200  250 tonneaux, les Chinois
payent mensuellement  l'armateur de 6  700 piastres (3,000  3,500
francs.) En outre, l'armateur fait  l'affrteur chinois un prt  la
grosse de 10  20,000 piastres (50  100,000 fr.) Au retour du navire,
il reoit en marchandises la somme qu'il a avance, plus l'intrt
de 20  25 p. 100. Mais il perd tout si le navire prit.

Les objets d'importation  Jolo consistent en indiennes de qualits
infrieures,  fonds rouges,  grands ramages de couleurs vives et
clatantes, en mousselines lisses et ouvres, en percales, en toffes
imitant les madras, nommes _cambayas_,  fonds rouges.

En produits des Philippines, on y importe du riz de premire et de
seconde qualit, du tabac en feuille, des _bisayas_, de l'huile de
coco, et une infinit de petits articles de peu de valeur.

En produits du Bengale, on y importe les toiles que l'on nomme _cachas_
et _chitas_, des toiles en coton teintes en rouge, des toiles fines
en coton ml de fils d'or, des madras o le rouge domine, de l'opium
de Patna.

Les articles de Chine sont les nankins, des pices de monnaie en cuivre
nommes _chapuas_, de la porcelaine commune, quelques toffes de soie,
et des ustensiles de cuisine.

Les articles qui offrent le plus d'avantages sont le riz et les
pices de nankin. Ces dernires sont reues comme monnaie courante,
 raison d'une piastre (5 fr. 40 c.) la pice, et elles ne cotent
ordinairement  Manille que 33 piastres le cent.

Les monnaies courantes  Jolo sont les _chapuas_, pices en cuivre
perces au milieu; les piastres espagnoles, et les roupies de l'Inde.

Les mois de juin et de juillet sont ceux de l'anne o il se fait le
plus grand commerce  Jolo.

Il est utile d'apporter une grande circonspection dans les transactions
que l'on fait avec les naturels. Il faut cependant agir de manire 
ce qu'ils ne s'aperoivent d'aucune mfiance; ils sont, bien que de
fort mauvaise foi, d'une grande susceptibilit.

Les retours se font en nids de _salanganes_, en caille de la plus
belle qualit nomme _testudo imbricata_: le prix ordinaire de
cette caille est de 1,000  1,100 piastres le _pcul_; en _balate_,
_holoturies_, nommes  Jolo _tripang_ et en Chine _bogshum_, espce
de _zoophyte informe_, dont trente-six espces diffrentes sont
connues; en ailerons de requin, dont la valeur en Chine est de 20 
45 piastres le _pcul_; il faut  peu prs cinq cents ailerons pour
faire un pcul. On exporte aussi de la nacre, dont le prix en Chine
est de 12  15 piastres le pcul. Gnralement, les chargements se
compltent avec de l'or en poudre, des perles fines, et de la cire.

On emploie ordinairement de sept  huit mois pour un voyage complet
 Jolo et retour.

Les navires qui vont aux Moluques partent de Manille vers le mois
de dcembre. Ils emportent les mmes cargaisons que pour les les
de Jolo, et en plus quelques articles de luxe pour les femmes et les
autorits suprieures.

Les retours se font en cacao, oiseaux de paradis, clous de girofle
et noix muscades.

Les Hollandais, qui possdent ces les, ont impos des droits de
douanes considrables; mais, en revanche, on peut y ngocier avec
toute scurit.

Les navires de Manille font aussi le commerce avec l'archipel des les
Pelew. Ils y apportent de grosses toiles, des perles en verroterie
de toutes couleurs, des couteaux un peu plus grands que les couteaux
de table, et toute espce de vieux fers.

En retour, ils chargent du _balate-trpang_, de l'caille, de la nacre.

Il se fait aussi quelques expditions pour les les _Tongatabou_,
lieu du naufrage du capitaine Lafond de Lurcy, qui avait entrepris
une spculation du mme genre.

Batavia et Singapoor sont les deux points dans l'Inde o le commerce
de Manille a pris le plus de dveloppement.

On exporte de Manille  Java des cigares, des _guinaras_, toffes
fabriques avec l'_abaca_, du _sibucao_ ou _sapan_, des cordages en
_abaca_, et du rhum.

On exporte de Manille  Singapoor du sucre, de l'indigo, du bois de
sapan, de l'abaca, des cordages en _abaca_, des chapeaux de paille,
des botes  cigares, de l'huile de coco, du rhum, des os, et une
grande quantit de cigares.

Les navires espagnols qui arrivent d'en de ou d'en del du cap de
Bonne-Esprance jouissent d'un privilge de 7 p. % sur les navires
trangers, pour les droits de douane dus  l'entre de Manille. Il
en rsulte que la plus grande partie des marchandises d'Europe,
d'Asie et d'Afrique sont dposes  Singapoor, et charges, dans ce
port, sur des navires espagnols immatriculs au port de Manille. Les
principales marchandises qu'ils embarquent sont des fers anglais
et de Sude, des aciers, du cuivre lamin, des toiles  voiles,
des cordages de chanvre, des ancres, des chanes pour navires, de
la peinture, de l'huile de lin, de la cire, du poivre, des clous
de girofle, et toute espce de tissus en lin, en coton, en laine,
en soie, de tous les pays de l'Europe.

Le commerce de Singapoor avec Manille tait, en 1842, d'une importance
de 36,000 tonnes. Tout l'avantage est pour Singapoor, qui encombre
Manille de marchandises d'Europe.

Bombay trafique galement avec le port de Manille, et y envoie, en
lest, ses grands navires nomms _enchimans_, pour y charger du sucre.

Manille fait aussi un assez grand commerce avec l'Australie; elle
fournit  Sydney une grande quantit de sucres de qualit infrieure,
du tabac, des cigares, des chapeaux de paille, des bois de sapan,
des cordages d'abaca, des nattes.

Une des branches les plus importantes du commerce de Manille, est celui
qu'elle fait avec la Chine. Les objets d'exportation des Philippines
pour les ports du Cleste Empire sont: les riz pils et non pils,
le bois de sapan, le sucre brut, l'huile de coco, l'indigo liquide
nomm  Manille _tintarron_, les trpangs, les _taclovos_, mollusques
desschs du _tridas_; des nids d'oiseaux, des ailerons de requin,
de l'bne, des nerfs et des peaux de cerf; des cuirs verts de boeufs,
de buffles et de chevaux; du coton, de l'or en poudre, de l'caille,
de la nacre, des perles fines, des piastres  colonnes d'Espagne, de
la viande boucane de buffle et de cerf, des poissons sals ou schs
ou sous forme d'anchois, et mille autres objets de peu d'importance.

Des ports de la Chine, les navires apportent  Manille: des caisses
de cannelle, de th, des nankins, du vermillon, des toffes en
soie de divers genres, des crpes de Chine, du papier pour crire
et pour cigarettes, de la porcelaine, des percales, des parasols,
des chaudires et des ustensiles de cuisine en fonte, du cuivre ouvr
sous diverses formes, des fruits secs, de l'or en feuilles.

Le mouvement maritime entre Manille et la Chine a t, en 1842,
de plus du tiers de toute la navigation du port.

J'emprunte au dictionnaire historique et gographique publi  Manille
en 1851, un simple aperu qui dmontre que le commerce de Manille,
avec l'Europe, est bien au-dessous de celui de bien d'autres pays
moins riches, moins peupls, et dont la position gographique est
moins favorable.

Les marchandises que les navires espagnols exportent de la Pninsule
aux Philippines consistent en: vins rouges de Catalogne, vins doux
de Malaga, de Xers et de San-Lucar; quelques vins gnreux et des
liqueurs en bouteilles; eaux-de-vie anises, dont il se fait une grande
consommation; papiers, cartes  jouer; comestibles, tels que jambons,
fromages, saucissons de Galice, etc.; huile d'olive, _garbansos_
(pois chiches), et olives.

Les marchandises importes par les navires trangers, et dont le dbit
est facile, sont: les fers, les aciers, l'huile d'olive, la parfumerie,
les toiles de coton, percales, madapolams, _cambayas_, les indiennes,
les mousselines, les articles de nouveauts, les soieries de luxe,
les toiles de lin, les batistes, les goudrons, les vins de diverses
qualits, particulirement ceux de Bordeaux et de Champagne, les
eaux-de-vie et les liqueurs, les charbons de terre, la carrosserie, le
cuivre lamin, le zinc, les comestibles, les conserves, les cristaux,
la faence, les pianos, les savons, les cordages en chanvre, les
toiles  voile, le savon de toilette, l'orfvrerie, l'horlogerie,
les livres, les toffes en laine, les mdicaments, les meubles,
l'opium, l'or et l'argent monnays, les parapluies, les ombrelles,
la chapellerie, les dentelles, les tulles, la peinture, le plomb,
la quincaillerie, les effets confectionns, et la bire en bouteilles.

Les marchandises exportes annuellement des Philippines, par les
navires de diverses nations europennes, sont: l'_abaca_ (soie
vgtale), l'huile de coco, les cotons, l'indigo, le riz, les sucres
terrs et bruts, les rotins, la gomme lmi, le caf, les _guinaras_,
toffes d'_abaca_, les _mendrinaqus_, toffes galement en _abaca_,
_les petites crevettes dessches_, les cuirs de buffles, de boeufs
et de cerfs, les bois de construction, les _mongos_ (_espce de
lentilles_), l'or en poudre, les nattes, le sel marin, les bois de
teinture, les chapeaux de paille, les botes  cigares, les tabacs
en feuilles et fabriqus en cigares, les nerfs de cerfs, l'caille,
la nacre, les perles, les viandes boucanes de buffle et de cerf,
les poissons sals et schs.

Le tableau suivant indique le mouvement commercial de Manille, en 1841,
avec les diverses nations.



Nations.            Valeur des marchandises        Total.

                    Importes      Exportes de
                    Manille.        Manille.

                    Raux de        Raux de       Raux de
                    veillon.        veillon.       veillon.

Angleterre.         33,949,200      20,643,500      54,592,700
tats-Unis.         15,815,600      22,678,400      38,494,000
Espagne.             3,800,000      18,008,200      21,808,200
Chine.               8,360,000      12,522,900      20,882,900
Indes Orientales.    1,637,800       6,532,200       8,170,000
Australie (Sydney).    307,800       4,164,800       4,472,600
France                 729,600       2,850,000       3,579,600

Total.              64,600,000      87,400,000     152,000,000


Ainsi, le commerce d'importation des Philippines s'lve  la
somme de 64,600,000 raux de veillon, soit  peu prs... 16,150,000 fr.
et celui d'importation  87,400,000--21,850,000

Total en import. et export., 152,000,000 raux, ou...    38,000,000 fr.



Depuis l'anne 1841, le commerce des Philippines a pris une importance
plus grande; et maintenant, en 1855, on peut calculer sur un bon
tiers au-dessus des chiffres qui prcdent.

Pour complter les renseignements que je donne sur le commerce de
Manille, il me reste  parler des poids et mesures dont on fait usage
dans le pays, des droits de douanes, et de la police des ports de
Manille et Cavite.



Le _pico_ ou _pcul_ des Philippines pse 137
livres espagnoles, soit.                            65 kil. 25 c.

Il se divise en 10 _chinantas_ et 100 _caltis_
de 16 _tals_; d'o il rsulte que le _tal_
pse 579 gr. 84 cent. On ne se sert de ce poids
que pour l'or en poudre et les perles.

Le _pico_ ou _pcul_ de Chine ne pse que.          60 kil. 25 c.

Le _quintal_ d'Espagne.                             46 kil. 25 c.

L'_aroba_.                                          11 kil. 50 c.

Le _caban_ de cacao.                                38 kil. 50 c.

Celui du riz.                                       60 kil. 50 c.

Le _fardo_ quivaut  3 arobas 1/2.                 40 kil. 25 c.

Le _quintal de cire_ pse 110 livres espagnoles.    50 kil. 61 c.



La _vara_ de Castille, mesure de longueur adopte, quivaut  0,914
millimtres.

Pour les liquides, on se sert de la _ganta_ et du _gallon anglais_,
particulirement pour le rhum.



Droits de tonnage.


Les droits de tonnage, dans le port de Manille ou dans celui de Cavite,
sont fixs, pour tous les navires chinois ou europens,  _deux raux
(cinquante centimes) par tonne_, lorsque les navires chargent ou
dchargent dans le port.

Ces droits sont rduits  _un ral (vingt-cinq centimes) par tonne_
pour les navires qui entrent ou sortent en lest, ou comme relche,
pour faire des vivres ou rparer des avaries.

On ne considre pas, pour l'application du droit _maximum_, comme
partie du chargement, les articles de premire ncessit et les
approvisionnements de vivres pour l'quipage.



Droits de douanes.


_Entrept._

Tout capitaine arrivant  Manille a un dlai de quarante jours pour
dclarer  l'entrept une partie ou la totalit de sa cargaison.

Les droits de magasinage s'lvent  1 p. 100 sur la valeur totale des
marchandises entreposes, pourvu que le dpt ne dpasse pas une anne.

Lorsque le temps du dpt dpasse l'anne, le droit est augment
proportionnellement au temps coul.

Au del de deux ans, il faut obtenir une autorisation spciale de
l'intendant.

Dans aucun cas le dpt ne peut se prolonger au del de trois ans.



Droits d'importation.


Toutes les productions trangres, sauf quelques exceptions,
introduites sous pavillon tranger, payent  l'entre un droit de 14
p. 100 de leur valeur.



Les mmes produits trangers, sous pavillon espagnol,
payent                                                  7 p. 100

Les produits espagnols, sous pavillon espagnol          3 p. 100

Et dans quelques cas                                    8 p. 100

Tous les produits trangers des pays situs au del
du cap de Bonne-Esprance et du cap Horn, lorsque
leur importation a lieu par navires espagnols, par
Singapoor, Batavia et autres ports voisins, payent
un droit de                                             8 p. 100

Par la Chine                                            9 p. 100

Ce droit de 8 et de 9 p. 100 n'est pas peru pour les
marchandises taxes par avance  un droit suprieur.

Quelques articles, tels que les olives, l'huile
d'olive, les amandes, les pois chiches, sont frapps
d'un droit d'entre de 50 p. 100 par navires trangers,
et de 40 p. 100 par navires espagnols.

Les eaux-de-vie de production trangre, par navires
trangers                                              60 p. 100

Les mmes, par navires espagnols                       30 p. 100

Les eaux-de-vie d'Espagne, par navires trangers       25 p. 100

Les mmes, par navires espagnols                       10 p. 100



Les objets avaris par une cause quelconque sont valus par experts,
et ne payent que d'aprs leur valeur.

Sont exemples de droits d'entre:

Les matires propres  la teinture, telles que cochenille, racines,
fruits, etc., ainsi que les plantes et les graines de toute espce
de fleurs et de lgumes.

Sont prohibs:

Les produits agricoles et industriels des possessions trangres
asiatiques, tels que boissons spiritueuses ou fermentes, rhum,
arack, etc.; les cafs, cotons, laines, huiles de coco, indigo, opium,
poudres, sucres et tabacs.

Tous ces divers articles sont seulement reus en transit dans les
magasins de l'entrept.

Les poudres de guerre doivent tre dposes dans un magasin du
gouvernement.

Les armes  feu, fusils de calibre ou de chasse, et pistolets d'aron,
ne peuvent entrer qu'avec une permission spciale du gouvernement.




Droits d'exportation.


Tout produit des Philippines export par navires
espagnols pour l'Espagne paye  sa sortie.          1 p. 100 de sa valr.

Par les mmes navires, pour un port tranger.       1 1/2 p. 100 --

Par navires trangers, pour un port d'Espagne.      2 p. 100 --

Par les mmes navires, pour un port tranger.       3 p. 100 --



L'exportation du tabac en feuilles ou manufactur, pris dans les
magasins du gouvernement, est libre de droits de sortie, sans
distinction de pavillon.

L'or et l'argent monnays ou non monnays, destins pour l'Espagne,
sont libres de droits d'exportation, soit par navires nationaux
ou trangers.

Mais si la destination est pour l'tranger, ils payent sans distinction
de pavillon:


        L'argent monnay.                       8 p. 100.
        -- en lingots.                          6 p. 100.
        L'or monnay.                           3 p. 100.
        -- en lingots ou en poudre.             1/2 p. 100.
        L'abaca ou soie vgtale paye, par
        navire espagnol.                        1/2 p. 100.
        -- par tranger.                        2 p. 100.
        Le riz ne paye aucun droit par navire
        espagnol.                               2 p. 100.
        -- par navire tranger.                 4 p. 100.



Police du port.


_Rglement pour la police du port de Manille et ses dpendances._

1. Tout navire arborera son pavillon  son entre dans la baie ds
son arrive  _l'le du Corrgidor_, et se laissera reconnatre par
les embarcations du gouvernement.

Le capitaine qui, sans y tre oblig par force majeure, luderait
cette reconnaissance, et auquel on serait oblig de tirer un coup de
canon comme avertissement, payera une amende quivalant au double de
la valeur de la poudre brle.

Le capitaine conservera son pavillon hiss jusqu' la vue de Manille
ou de Cavite.

2. Aucun navire ne pourra communiquer avec qui que ce soit
avant la visite de la sant et avant son admission  la libre
pratique. Jusqu'alors il conservera, au mt de misaine, le pavillon
de quarantaine.

Aprs la visite de la sant, le capitaine est responsable de toutes
les infractions  la loi. Pour chaque contravention, il sera passible
d'une amende de 250 piastres (1,250 fr.).

3. Au moment de la visite de la sant, le capitaine prsentera le
certificat de l'tat sanitaire du port du dpart; s'il n'en avait
pas, il sera tenu de signer un procs-verbal constatant l'tat
sanitaire de ce port, des individus qu'il y aurait embarqus et de
tous les incidents de la navigation. Pendant la visite, l'quipage
et les passagers se tiendront sur le pont, prts  rpondre aux
interpellations qui leur seraient adresses.

Le capitaine prsentera en mme temps le rle de l'quipage et celui
des passagers. Il exhibera les passe-ports de ces derniers, et il
indiquera leurs qualits ou professions. Pour chaque inexactitude,
il sera tenu de payer une amende de 250 piastres.

Si,  la premire visite, tous les papiers ne sont pas trouvs en
rgle, l'entre lui sera refuse jusqu' une seconde visite.

Le capitaine remettra les dpches  l'employ des postes qui
accompagne les officiers de la sant, et en recevra immdiatement le
port selon les tarifs tablis.

4. Tout navire en quarantaine sera tenu d'observer les instructions qui
lui seront donnes, et conservera le pavillon jaune au mt de misaine.

5. Aussitt que le capitaine descendra  terre, il devra se prsenter
devant le capitaine du port avec ses passagers, afin que cet officier
puisse les remettre  l'autorit.

6. Il n'est pas permis de tirer des pices d'artillerie ou de les
conserver charges au mouillage, sans une autorisation spciale.

7. Les capitaines de navire doivent indiquer un consignataire, et
fournir une caution de 500 piastres pour garantie de l'observation
du prsent rglement.

8. Pour charger ou dcharger du lest, le capitaine sera tenu de
demander une autorisation au capitaine du port.

9. Les personnes qui communiqueraient avec un navire en quarantaine
payeront une amende de 25 piastres, et leur capitaine celle de 50
piastres, sans prjudice des autres peines qu'ils pourraient encourir.

10. Aprs dix heures du soir, les navires comme les petites
embarcations ne pourront effectuer aucune opration de commerce sans
une autorisation.

Les navires au mouillage pourront retenir, aprs dix heures, toute
pirogue qui les approcherait et qui paratrait suspecte.

Les matelots qui resteront  terre  des heures indues seront retenus
et punis selon les dsordres qu'ils auront commis.

11. Tout navire qui entrera en rivire sera tenu de renfermer ses
poudres dans des sacs marqus et bien ferms. Les capitaines qui
ne se conformeront pas  cette prescription seront passibles d'une
amende d'_une piastre par livre de poudre_.

12. Aprs huit heures du soir, les feux seront teints  bord, et
les lumires places dans des fanaux.

Il est interdit de cuire  bord du brai, du suif, ou toute autre
matire inflammable.

13. Il est aussi dfendu de dbarquer, sous aucun prtexte, les armes
du bord.

14. Personne n'a le droit de chtier les indignes pour les fautes
qu'ils pourront commettre dans les travaux qu'on leur fera faire 
bord. Le capitaine du port a seul le droit de leur infliger une amende
applicable au dommage commis par ceux qui seraient reconnus coupables.

15. Aucun indigne ne peut tre embarqu  bord d'un navire contre
sa volont. Sera considr comme nul de droit tout contrat pass par
des capitaines, et qui aurait pour objet de protger ou de faciliter
la dsertion.

16. Il est dfendu d'embarquer un passager qui ne serait pas muni
d'un passe-port.

Il est galement dfendu de dbarquer furtivement aucun passager, ou de
permettre son dbarquement, sans l'autorisation du capitaine du port.

Est galement dfendu le transbordement des individus de l'quipage
et de leurs effets, sans l'autorisation du capitaine du port.

Les consignataires et les cautions rpondront, pendant le sjour du
navire et jusqu' sa sortie du port, des individus de l'quipage qui
resteront  terre pour maladie ou pour toute autre cause.

Les capitaines payeront une amende de 10 piastres si, immdiatement
aprs la dsertion d'individus faisant partie de leurs quipages, ils
ne prvenaient pas le capitaine du port, pour qu'il puisse prendre
les mesures ncessaires  leur arrestation. Si la dsertion avait
lieu au moment du dpart, les consignataires seraient responsables
des frais qu'elle entranerait.

17. Dans le cas de mort d'un individu  bord d'un navire, le capitaine
sera tenu de prvenir par crit le capitaine du port de faire un
rapport sur la maladie, et de demander l'autorisation de l'inhumer.

18. Pour obtenir l'autorisation de dpart, le capitaine devra se
prsenter devant l'autorit deux jours  l'avance, muni de son rle
d'quipage vis par le capitaine du port. Ce dernier ne lui permettra
pas de mettre  la voile sans s'tre fait reprsenter le permis
de l'autorit suprieure, ceux de la douane et de l'administration
des postes.

Les navires, pour sortir du port, arboreront un pavillon  leur
grand mt.

19. Dans le cas de circonstances extraordinaires, les capitaines de
navire se soumettront  la visite des officiers de la sant et des
autres autorits.

20. Les capitaines ne permettront pas la descente  terre des individus
de leurs quipages dont ils ne voudraient pas garantir les dettes
qu'ils contracteraient ou pourraient contracter  terre.

Les capitaines veilleront, en mouillant,  ne pas jeter leurs ancres
sur les amarres des autres navires. Toutes les fois que leur position
causera quelque dommage, ils seront tenus d'en changer.

Lorsque le navire aura mouill, il ne pourra plus changer de place
sans une permission.

Au mouillage du _Canacao_, dans l'intrieur des caps, les navires
doivent mouiller avec deux ancres N. O. S. O. Plus loin des caps,
ils ne peuvent pas se placer entre le tlgraphe de Cavite et celui
de Manille.

Les navires au mouillage peuvent faire des signaux  leurs
consignataires ou propritaires. Si ces derniers ne pouvaient pas y
rpondre, l'autorit facilitera les secours demands toutes les fois
que les circonstances le permettront.

En cas de dtresse ou de danger, des coups de canon pourront se
rpter par intervalles, avec le pavillon hiss.

Ce pavillon sera toujours le pavillon national, et si c'est ncessaire,
il en sera hiss un de signal; s'il n'y en avait pas  bord, on le
remplacerait par un prlart.


    Secours demands.       Pavillons.              Coups de
                                                    canon.
    Pour une amarre.        1 au beaupr.           1
    --une ancre.            1 dans les haubans
                            de misaine.             1
    --amarre et ancre.      1 au beaupr.           1
                            1 dans les haubans de
                            misaine.
    --une chaloupe.         2 au mt de misaine.    1
    --rvolte  bord.       1 dans les haubans du
                            grand mt.              1
    --incendie.             2  la pomme du grand
                            mt                     2






                              FIN.





TABLE DES MATIRES.


A Madame Anna Bourgerel, ne de Malvilain.    1

Introduction.        3

Note de l'diteur.    5


Chapitre Ier.

Naissance de l'auteur.--Premier dpart pour l'Inde. --Deuxime,
troisime et quatrime voyage.        9

Chapitre II.

Cholra  Manille.--Massacre des Europens. 25

Chapitre III.

Dpart du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille et ses
faubourgs.--Binondoc.--Crmonies religieuses.--Processions.--Douane
chinoise.      47

Chapitre IV.

Sjour  Manille.--Le capitaine don Juan Porras.--La marquise de
las Salinas.      61

Chapitre V.

Le capitaine Novals.--Insurrection militaire.--Novals, empereur
des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits. 71

Chapitre VI.

Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour  Manille.    89

Chapitre VII.

Jala-Jala.--Lac de Bay.--Lgende chinoise.--Alila (Mabutin-Tajo).
97

Chapitre VIII.

Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractre des Indiens. --Cajetan.
109

Chapitre IX.

Jala-Jala.--glise.--Le pre Miguel de
San-Francisco. --Bandits.--Rglement.--Chasse aux buffles.    123

Chapitre X.

Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de terre.--Combats
de coqs.   137

Chapitre XI.

Voyage chez les _Tinguianes_.   149

Chapitre XII.

Les Igorrots.   169

Chapitre XIII.

Aventures de Re-Lampago.   181

Chapitre XIV.

Jala-Jala.--Arrive de mon frre Henri.--Le bandit
Cajoui. --Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay.   193

Chapitre XV.

Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin
Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.--Ile de
Talim.--Guerre civile.   205

Chapitre XVI.

Jala-Jala.--Sjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos, alcade
de Pagsanjan.--Ftes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile et lac de
Socolme.--Grotte de San-Mato.  229

Chapitre XVII.

Le vice-amiral Laplace.--Matelots dserteurs de
l'Artmise.--M. le capitaine de vaisseau Paris.--Tagalocs.--
Crmonies.--Mariages.--Caman.--Serpent boa.--
M. R. G. Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.-- Sauterelles.  257

Chapitre XVIII.

Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de
Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot.  283

Chapitre XIX.

Voyage chez les Ngritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le cocotier. --Le
bananier.  297

Chapitre XX.

Arrive chez les Ajetas ou Ngritos.--Dpart.--Navigation sur l'ocan
Pacifique.--Arrive  Jala-Jala et  Manille. 319

Chapitre XXI.

Mort de mon fils.--Dpart de Jala-Jala et des Philippines.--Retour
en France. 343



Aperu sur la gologie et la nature du sol des les Philippines;
sur ses habitants; sur le rgne minral, le rgne vgtal et le rgne
animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel.


     I.--Nature du sol.  359
     II.--Climat.  362
     III.--Rgne minral.  363
     IV.--Rgne vgtal.  364
     V.--Des habitants des Philippines.  369

            Des Espagnols.  _ib._
            Des Indiens convertis au christianisme.  372
            De la langue tagale.  373
            Des Chinois aux Philippines.     375
            Des infidles.     376
            Des Ajetas ou Ngritos.     378

     VI.--Rgne animal. Mammifres.     379

            Des quadrumanes, en langue tagaloc, matchin.
            380
            Des quadrupdes.     ib.

                1. Le buffle sauvage
                (_carabajo-bondoc_).    381
                2. Le buffle domestique (_carabajo_).
                382
                3. Le cerf (_oussa_).--Cervus
                Philippinensis.    384
                4. Le sanglier (_babui-damon_).     385
                5. La civette (_moussan et alimous_).
                386
                6. Plmis Cumingii (_parret_).      ib.
                7. La roussette
                (_paniquet_).--Pteropus.    387
                8. Le galopithque (_guiga_).      ib.


     VII.--Oiseaux.     388

            Ornithologie des Philippines.     394

     VIII.--Poissons.    398
     IX.--Reptiles.    399
     X.--Des insectes.    401

            1. Fourmi rouge (_langam_). 402
            2. Fourmi des bois (_lanteck_).    ib.
            3. Petite fourmi noire (_couitis_).   403
            4. Des termites ou fourmis blanches (_anay_).
            ib.
            5. Le cancrelat (_blatte_). 406

     XI.--De l'agriculture aux Philippines.       ib.
     XII.--Culture du riz.     410

            1 Culture du riz des montagnes.    411
            Culture du riz pour les dfrichements.     412
            2 Culture des riz aquatiques.      ib.
            Semis.     413
            Plantation.   ib.

     XIII.--Culture de l'indigo.--Sa rcolte.     416
     XIV.--Culture du tabac.    421

            Rcolte.     ib.

     XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie vgtale).     422

            Rcolte.     423

     XVI.--Culture du caf.       ib.

            Rcolte.     424

     XVII.--Culture du cacao.     ib.

            Rcolte.   425

     XVIII.--Culture du coton.  ib.
     XIX.--Culture du poivre.    426

            Rcolte.      ib.

     XX.--Culture du froment.  ib.
     XXI.--Culture de la canne  sucre.     427

            Culture  la charrue.     430
            Rcolte.     431

     XXII.--Industrie. 435
     XXIII.--Commerce. 439

            Droits de tonnage.     447
            Droits de douane.--Entrept.      ib.
            Droits d'importation.     ib.
            Droits d'exportation.     449
            Police du port de Manille.     ib.







NOTES


[1] Le traitement gnralement employ par les mdecins de Manille
pour le cholra, et le seul qui ait donn des rsultats satisfaisants,
consistait  administrer, au dbut de la maladie, une potion compose
d'une forte dose de laudanum de Sydenham, mle  une liqueur
alcoolique;  frictionner le corps avec une pommade dans laquelle
entrait une forte dose d'extrait gommeux d'opium,  appliquer de
forts synapismes aux extrmits et  l'pigastre, et  continuer les
frictions avec une brosse ou une toffe de laine jusqu' ce que la
chaleur ft rtablie.

[2] Le bloc, destin  attacher les prisonniers, se compose de deux
pices de bois longues de huit  dix pieds, runies au moyen d'une
charnire, et dans lesquelles se trouvent des demi-ouvertures pour
les bras, les jambes, le cou et le corps. Les deux pices de bois se
joignent et se ferment par un cadenas.

[3] Folgueras, qui, seul de sa nation, fut cause des malheurs que je
viens de raconter, a pri de la peine du talion: il a t assassin
par un officier dans la rvolte de Novals.

Victor Godefroy, reconnaissant de tous les bienfaits qu'il avait
reus de la famille Pareo, a pous une des filles de cet officier
gnral. Il vit heureux en Bretagne.

[4] Pablo ou Paul, c'est mon prnom; on ne m'appelait jamais autrement
 Manille et  Cavite.

[5] Les dominicains, l'ordre de Saint-Franois, les augustins chausss,
les augustins dchausss, et l'ordre de Saint Jean-de-Dieu.

[6] Les mercredi, jeudi et vendredi saints, les voitures et les chevaux
ne peuvent pas circuler dans la ville et les faubourgs. Pendant ces
trois jours, tout le monde va  pied.

[7] L'_Angelus_ sonne  toutes les glises  six heures du soir. Au
premier coup de cloche, les personnes occupes dans leurs demeures
suspendent leurs travaux. Les passants, les promeneurs  pied,
 cheval ou en quipage, s'arrtent pour prier pendant les cinq ou
six minutes que sonnent les cloches.

[8] Chaque sainte possde un trousseau et un crin de grande
valeur. Chacune a un certain nombre de dames d'honneur, choisies
parmi les meilleures familles de Manille. Ces dames sont charges du
trousseau et de la toilette de la sainte les jours de fte.

[9] Douane chinoise. A une poque de l'anne, dans la mousson du N. O.,
arrive une flotte de jonques charges de toutes espces de denres de
la Chine. Chaque jonque est affrte par plusieurs ngociants chinois,
qui tous accompagnent leurs marchandises. Le gouvernement espagnol,
pour leur faciliter la vente qu'ils font eux-mmes pendant les cinq 
six mois qu'ils sjournent  Manille, leur a fait construire un vaste
difice, espce de bazar divis par petits boutiques, qui sont mises
 leur disposition moyennant une lgre rtribution.

[10] Le tay-po est une espce de d renferm dans une bote en
cuivre. Le croupier secoue cette bote et la place sur un tapis divis
en quatre cases de diffrentes couleurs, o les joueurs font leur
enjeu. Aussitt que le jeu est fait, le croupier enlve une partie
de la bote, qui laisse le d  dcouvert. Sur ce d sont tracs les
mmes lignes que sur le tapis: la couleur du d correspondant  celle
du tapis est celle qui gagne.

[11] 1 Le btel est une composition de feuilles d'une plante
aromatique et d'un peu de chaux lave dans plusieurs eaux. Les
Indiens, les Chinois, les mtis et un grand nombre de croles mchent
continuellement cette composition, qui fait abondamment saliver, et
donne aux lvres et  l'intrieur de la bouche une teinte d'incarnat.

[12] Je m'abstiens d'crire le nom de cet officier,  cause de
sa famille.

[13] Dans le mois de mai 1853, une personne inconnue vient m'accoster
aux Champs-lyses en me disant: Monsieur de la Gironire,
permettez-moi de vous demander une poigne de main.--Veuillez bien,
lui rpondis-je, me rappeler votre nom.--Je suis Charles Benot. Je le
reconnus alors sans peine. Vingt-huit  trente ans couls depuis les
faits que je raconte avaient effac nos inimitis passes. Ce fut avec
un vrai plaisir que nous renoumes connaissance; et depuis, nous nous
voyons souvent avec la mme satisfaction que deux anciens et bons amis.

Le docteur Carlos Benot, aprs avoir exerc honorablement pendant
plusieurs annes la mdecine  Madrid, est enfin venu se fixer  Paris.

[14] Le mot _tagaloc_ vient des habitants des bords du lac de
_Bay_. C'est l'abrg des deux mots _taga_ (gens), _iloc_ (rivire):
_gens de rivire_.

[15] Les Espagnols gouvernent la population indienne sans
l'administrer. Le bon ordre, la tranquillit qui rgnent gnralement
dans les provinces sont dus au conseil municipal et aux anciens de
chaque bourg, qui se laissent gouverner, mais qui s'administrent.

[16] Le fouet, si avilissant pour nous, est considr par les Indiens
sous un tout autre point de vue; c'est, d'aprs eux, le chtiment le
plus lger qu'on puisse leur infliger. Ils disent que les menaces et
les injures dshonorent; que la prison ruine et abrutit; que quelques
coups de fouet ne font pas grand mal, qu'ils effacent compltement la
faute pour laquelle on les a reus. Avec une pareille croyance, avec
de tels usages, il fallait bien user du fouet pour punir les mchants.

Un drame dont je vais donner les dtails fera juger du caractre des
hommes que j'avais  gouverner.

[17] Pendant six mois le vent rgne continuellement au nord-est,
et pendant les six autres mois, au nord-ouest; ces deux poques
sont dsignes sous le nom de _moussons de nord-est_ et _moussons
de nord-ouest_.

[18] A la tte tait don Jos Fuents, mon ami, et qui actuellement
habite Madrid.

[19] C'est  _Jala-Jala_ que j'ai fait connaissance avec M. douard
Verreaux, du cap de Bonne-Esprance. Il vint passer chez moi plusieurs
mois, pendant lesquels nous nous sommes lis d'une amiti qui ne s'est
point refroidie. Je l'ai retrouv avec plaisir  Paris, toujours au
milieu de ses occupations d'histoire naturelle.

[20] Don Simon Fernandez, odor  la cour royale.

[21] Les _Tinguians_ ont pour ennemis acharns une race de sauvages
cruels et sanguinaires qui habitent tout  fait dans l'intrieur des
montagnes; ils ont aussi  craindre les _Igorrots_, qui vivent plus
prs d'eux, mais qui sont moins sauvages. J'aurai plus tard l'occasion
d'en parler.

[22] Nom que l'on donne au jus de cannes  sucre ferment.

[23] Esprit malin.

[24] Divinit malfaisante des Tagalocs.

[25] C'est d'aprs ce cruel usage de dcapiter leurs victimes,
que les Espagnols ont donn  ces sauvages le nom de corta cabesas,
coupeurs de ttes.

[26] Bandits.

[27] Esprit malin.

[28] Les _Igorrots_ cependant, selon les rapports des autres Indiens,
ne sont pas anthropophages; peut-tre celui-l avait-il reu ces mets
de quelques autres sauvages, les _Guinans_, par exemple.

[29] D'aprs la tradition indienne, mme la tradition espagnole,
l'enfant Jsus de Zbu existait avant la dcouverte des Philippines;
aprs la conqute, l'enfant fut trouv sur la plage; les Espagnols
vainqueurs le dposrent dans la cathdrale, o il opra de grands
miracles.

[30] 25,000 francs.

[31] Les Malais.

[32] Auteur d'un ouvrage en huit volumes, intitul Quinze annes de
voyages autour du monde.

[33] J'ai prouv deux de ces coups de vent pendant mon sjour 
_Jala-Jala_: celui dont je parle, et un second dont je parlerai
plus tard.

[34] M. Pierre Voldemar, Bordelais.

[35] _Tapuzi_, dans les montagnes de _Limutan; limutan_, mot tagaloc
qui veut dire _oubli_ (voir la carte).

[36] Vieux chef.

[37] Abaca, soie vgtale.

[38] Aux yeux d'un Tagal, tout Europen, quel que soit son pays,
est un _Castilla_.

[39] Un jour je demandais au pre Miguel pourquoi, lorsqu'il nous
faisait une visite de grande crmonie, il tait arm de son fouet;
il me rpondit: Cela veut dire, Monsieur, que vous mritez qu'on
vienne de si loin pour vous saluer, qu'on ne pourrait faire la route
qu' cheval.

[40] Tala, toile du Berger. Les Indiens ne la comparent pas, comme
nous,  Vnus.

[41] Allusion  ma femme, qui tait venue  _Jala-Jala_ par le lac.

[42] Dans les pays chauds, les abeilles ne nichent pas dans les cavits
des vieux arbres; elles font un seul rayon, suspendu  une branche.

[43] Le buffle court plus rapidement que le cheval en descendant
une cte; mais lorsqu'il s'agit de la monter, le cheval l'emporte
de vitesse.

[44] M. Hamilton Lindsay, auteur d'une relation de _Voyages sur les
ctes de la Chine, dans la mer Jaune_.

[45] M. Paris, actuellement capitaine de vaisseau, est  Paris,
o j'ai t heureux de le rencontrer.

[46] De la maison Russell et Sturgis. Vritable et bon ami, dont le
souvenir bien prsent  ma mmoire ne s'en effacera jamais.

[47] _Bernard-l'ermite_, espce de crabe qui se loge dans un coquillage
abandonn par son mollusque, et qui, la nuit, sort de la mer pour
chercher sur la plage sa nourriture.

[48] Ce squelette est maintenant au Muse d'anatomie.

[49] La reconnaissance me fait un devoir de nommer ici quelques
personnes qui m'ont donn bien des marques d'affection et de
bienveillance. Il serait ingrat de ma part de les oublier, et je les
prie d'agrer avec bont cette marque de mon souvenir.

Les gouverneurs des Philippines auxquels je dois ce souvenir sont:

Les gnraux Martins,

Ricafort,

Torrs,

Eurile,

Camba,

Salazar.

Dans les diverses administrations de la colonie, les _odores_ don
Inigo Asaola,

Otin-i Doazo,

Don Matias Mier,

Don Jacobo Varela, administrateur gnral des boissons,

Don Jos Fuente, commissaire dans le corps du gnie, qui m'a rendu
de grands et nombreux services,

Le colonel don Thomas de Murieta, corrgidor de Tondoc,

Le colonel du gnie don Mariano Gocochea,

Le colonel et commandant Santa Romana,

Le gouverneur de province don Jos Atienza,

Les frres Ramos, fils de l'odor,

Toute la famille Caldron,

Celle de Seeris,

Don Baltazar Mier,

Don Jos Ascaraga,

Enfin mon ami don Domingo Roxas, dont le fils don Mariano Roxas,
aprs avoir reu  Manille une instruction brillante et solide,
est venu voyager en Europe, o il a acquis des connaissances si
tendues dans les sciences et les arts, que lorsqu'il retournera aux
les Philippines, il y remplacera dignement son respectable pre,
qu'une mort prmature a enlev  l'industrie,  l'agriculture,
et aux progrs de son pays.

[50] Mademoiselle Vidie est actuellement  Nantes, o elle vient de
terminer son ducation.

[51] Le voyageur, surpris par ces grands incendies qui embrasent
souvent plusieurs lieues  la fois, est oblig, pour se soustraire au
danger du feu, alors qu'il est encore assez loign des flammes qui
menacent de l'entourer, de mettre lui-mme le feu aux grandes herbes
qui sont sur la route. Il se retire ensuite  quelques pas, dans la
direction oppose  celle que suivent les flammes pousses par le
vent; lorsqu'elles ont dtruit toutes les matires combustibles sur
leur passage, le voyageur rentre dans l'espace mis  nu, et attend,
sans aucun risque, que l'incendie qui le menaait ait accompli son
oeuvre de destruction.

[52]

    Moines et religieux de divers ordres.       500
    Commerants.                                 70
    Rentiers.                                   200
    Employs, cour royale, intendance de
    la marine, chefs militaires, officiers
    et sous-officiers de tous grades.         3,280
    Ensemble.                                 4,050

[53] L'Indien est toujours considr comme un mineur, mme dans
les transactions commerciales. Ainsi, celui qui aurait contract une
dette de plus de 25 francs ne pourrait pas tre contraint de la payer,
d'aprs la loi, pas plus qu'un mineur parmi nous.

[54] La petite vrole.

[55] Depuis 1838, le gouvernement a continu ses tentatives pour
soumettre ces diverses populations. Dj il est parvenu  amener sous
sa domination quelques bourgades _tinguians_ et _igorrots_.

[56] Ces seize villages se nomment: _Palan_, _Jalamy_, _Mabuantoc_,
_Dalayap_, _Languiden_, _Baac_, _Padanguitan y Pangal_, _Campusan
y Danglas_, _Lagayan_, _Ganayan_, _Malaylay_, _Bucay_, _Gaddani_,
_Langanguilan y Madalag_, _Manabo_, _Palog y Amay_.

[57] _Tabon_ signifie, en langue tagale, couvrir de terre ou de sable.

[58] Les Indiens, pour prserver les semences de melon, que les fourmis
attaquent de prfrence  toute autre, emploient un moyen de leur
invention: ils enlvent  la graine sa premire enveloppe, la mettent
dans un linge qu'ils renferment dans un vase; ils la font chauffer 
un degr qu'ils connaissent. Ensuite ils sment le soir; le lendemain,
la graine est germe, et par consquent  l'abri des fourmis.

[59] _Pinursegui_, _Laulan-Sanglay_, _Quinarayon_, _Pinurutung_,
_Quinamalig_, _Pinulut_, _Mangasavag-Puti_, _Binuriri_, _Pinagocpoc_,
_Quinandam-Pula_, _Quinan-Panputi_, _Mangusa_, _Bolibot_, _Dinumero_,
_Quinabiba_, _Binoliti_, _Quiriquiri_, _Binulut-Cabayo_, _Dinulang_,
_Macapilay-Pusa_, _Tinuma_, _Mongols_.

[60] _Macabunut-Dila_, _Macan_, _Macan-Soulucan_, _Macan-Sulug_,
_Macan-Muriti_, _Macan-Suson_, _Macan-Bucav_, _Malaquit-Puti_,
et _Malaquit-Pula_.

[61] _Nipa_, espce de palmier-nain qui pousse trs-rapidement et
en abondance dans les savanes baignes par les eaux de la mer, aux
poques des grandes mares. Cet arbuste produit, comme le cocotier,
un spath qui, coup  l'extrmit, fournit pendant plusieurs jours
une liqueur douce et sucre. Cette liqueur, aprs avoir ferment,
est distille, et donne un alcool qui est la boisson enivrante dont
les Indiens font usage dans leurs ftes.

[62] On value  24 millions d'hectares les terres improductives
susceptibles d'tre mises facilement et fructueusement en
culture!!... A peine 400,000 hectares sont-ils cultivs.






End of the Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux
iles Philippines, by Paul De La Gironiere

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