The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-lisabeth
Vige-Lebrun (1/3), by Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

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Title: Souvenirs de Madame Louise-lisabeth Vige-Lebrun (1/3)

Author: Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

Release Date: October 12, 2007 [EBook #23019]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                              SOUVENIRS
                                 DE
                      MADAME LOUISE-LISABETH
                            VIGE-LEBRUN,


              DE L'ACADMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
                 DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
                      DE PARME ET DE BOLOGNE,
        DE SAINT-PTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENVE ET AVIGNON.


                           En crivant mes Souvenirs, je me rappellerai
                           le temps pass, qui doublera pour ainsi
                           dire mon existence.
                                                        J.-J. Rousseau.



                             TOME PREMIER



                                PARIS,
                      LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
                        RUE DE SEINE, 14 BIS.

                                1835.

[Illustration.]


LETTRES  LA PRINCESSE KOURAKIN.




LETTRE I.

Mon enfance.--Mes parens.--Je suis mise au couvent.--Ma passion pour la
peinture.--Socit de mon pre.--Doyen. Poinsinet.--Davesne.--Ma sortie
du couvent.--Mon frre.


Ma bien bonne amie, vous me demandez avec tant d'instances de vous
crire mes souvenirs, que je me dcide  vous satisfaire. Que de
sensations je vais prouver en me rappelant et les vnemens divers dont
j'ai t tmoin! et des amis, qui n'existent plus que dans ma pense!
Toutefois, la chose me sera facile, car mon coeur a de la mmoire, et
dans mes heures de solitude, ces amis si chers m'entourent encore, tant
mon imagination me les ralise. Je joindrai d'ailleurs  mon rcit les
notes que j'ai prises  diffrentes poques de ma vie, sur une foule de
personnes dont j'ai fait le portrait, et qui, pour la plupart, taient
de ma socit;[1] grce  ce secours, les plus doux momens de mon existence
vous seront connus aussi bien qu'ils me le sont  moi-mme.

Je vous parlerai d'abord, chre amie, de mes premires annes, parce
qu'elles ont t le prsage de toute ma vie, puisque mon amour pour la
peinture s'est manifest ds, mon enfance. On me mit au couvent  l'ge
de six ans; j'y suis reste jusqu' onze. Dans cet intervalle, je
crayonnais sans cesse et partout; mes cahiers d'criture, et mme ceux
de mes camarades, taient remplis  la marge de petites ttes de face,
ou de profil; sur les murs du dortoir, je traais avec du charbon des
figures et des paysages, aussi vous devez penser que j'tais souvent en
pnitence. Puis, dans les momens de rcration, je dessinais sur le
sable tout ce qui me passait par la tte. Je me souviens qu' l'ge de
sept ou huit ans, je dessinai  la lampe un homme  barbe, que j'ai
toujours gard. Je le fis voir  mon pre qui s'cria transport de
joie: _Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n'en sera_.

Je vous fais ce rcit pour vous prouver  quel point la passion de la
peinture tait inne en moi. Cette passion ne s'est jamais affaiblie; je
crois mme qu'elle n'a fait que s'accrotre avec le temps; car, encore
aujourd'hui, j'en prouve tout le charme, qui ne finira j'espre qu'avec
ma vie. C'est au reste  cette divine passion que je dois, non-seulement
ma fortune, mais aussi mon bonheur, puisque dans ma jeunesse comme 
prsent, elle a tabli des rapports entre moi et tout ce qu'il y avait
de plus aimable, de plus distingu dans l'Europe, en hommes et en
femmes. Le souvenir de tant de personnes remarquables que j'ai connues
prte souvent pour moi du charme  la solitude. Je vis encore alors avec
ceux qui ne sont plus, et je dois remercier la Providence qui m'a laiss
ce reflet d'un bonheur pass.

J'avais au couvent une sant trs faible, en sorte que mon pre et ma
mre venaient souvent me chercher pour passer quelques jours avec eux,
ce qui me charmait sous tous les rapports. Mon pre, nomm Vige,
peignait fort bien au pastel; il y a mme des portraits de lui qui
seraient dignes du fameux Latour. Il a fait aussi des tableaux 
l'huile, dans le genre de Wateau. Celui que vous avez vu chez moi est
d'une charmante couleur, et fait avec esprit. Mais, pour en revenir aux
jouissances que j'avais dans la maison maternelle, je vous dirai que mon
pre me donnait la permission de peindre quelques ttes au pastel, et
qu'il me laissait aussi barbouiller toute la journe avec ses crayons.

Il avait tellement l'amour de son art que cette passion lui donnait de
frquentes distractions. Je me rappelle qu'un jour, tant tout habill
pour aller dner en ville, il sort; mais en pensant au tableau qu'il
avait commenc, il retourne chez lui, dans l'ide d'y retoucher. Il te
sa perruque, met son bonnet de nuit, et ressort, ainsi coiff, vtu d'un
habit  brandebourgs dors, l'pe au ct, etc. Sans un voisin, qui
l'avertit de sa distraction, il courait la ville dans ce costume.

Mon pre avait infiniment d'esprit. Sa gaiet si naturelle, se
communiquait  tout le monde, et bien souvent on venait se faire peindre
par lui pour jouir de son aimable conversation; peut-tre
connaissez-vous dj l'anecdote suivante: faisant un jour le portrait
d'une assez jolie femme, il s'aperut que, lorsqu'il travaillait  la
bouche, cette femme grimaait sans cesse pour la rendre plus petite.
Impatient de ce mange, mon pre lui dit avec un grand sang-froid:--Ne
vous tourmentez pas ainsi, madame, pour peu que vous le dsiriez, je ne
vous en ferai pas du tout.

Ma mre tait trs belle (on peut en juger par le portrait au pastel que
mon pre a fait d'elle, et par celui que j'ai fait  l'huile beaucoup
plus tard)[2]. Sa sagesse tait austre. Mon pre l'adorait comme une
divinit; mais les grisettes lui tournaient la tte. Le premier jour de
l'an tait pour lui un jour de fte: il courait  pied tout Paris, sans
faire une seule visite, uniquement pour embrasser toutes les jeunes
fillettes qu'il rencontrait, sous le prtexte de leur souhaiter une
bonne anne.

Ma mre tait trs pieuse. Je l'tais aussi de coeur. Nous entendions
toujours la grand'messe; nous allions aux offices divins. Dans le carme
surtout nous n'en manquions aucun, pas mme les prires du soir. De tout
temps j'ai aim les chants religieux, et les sons de l'orgue me
faisaient alors une telle impression que je pleurais sans pouvoir m'en
empcher. Depuis, ces sons m'ont toujours rappel la perte que j'ai
faite de mon pre.

 cette poque, mon pre runissait les soirs plusieurs artistes et
quelques gens de lettres. Je placerai en tte Doyen, peintre d'histoire,
l'ami intime de mon pre, et mon premier ami. Doyen tait le meilleur
homme du monde, plein d'esprit et de sagacit; ses aperus sur les
choses et sur les personnes ont toujours t d'une justesse extrme; et
de plus, il parlait avec tant de chaleur de la peinture, qu'il me
faisait battre le coeur; Poinsinet, qui avait aussi beaucoup d'esprit et
de gat. Peut-tre avez vous entendu parler de sa prodigieuse
crdulit. Elle l'exposait sans cesse aux mystifications les plus
tranges. Un jour, par exemple, on russit  lui persuader qu'il
existait une charge d'cran du roi, et voil qu'on le place devant le
feu le plus ardent, de manire  lui griller les mollets. Pour peu qu'il
voult s'loigner: Ne bougez pas, disait-on, il faut vous habituer  la
grande chaleur, autrement vous n'aurez pas la charge. Il s'en fallait de
beaucoup, cependant, que Poinsinet ft un sot. Plusieurs de ses ouvrages
sont encore applaudis aujourd'hui, et il est le seul homme de lettres
qui ait obtenu le mme soir trois succs dramatiques. _Ernelinde_, au
grand Opra, _le Cercle_ aux Franais, et _tom Jones_  l'Opra-Comique:
quelqu'un dit alors, en parlant du _Cercle_, o la socit de cette
poque est si bien peinte, que Poinsinet avait cout aux portes. La fin
de Poinsinet est des plus tragiques. On lui mit en tte le got des
voyages; il commena par l'Espagne, et prit en traversant le
Guadalquivir.

Je dois citer aussi un nomm Davesne, peintre et pote, assez mdiocre
dans ces deux arts, mais que sa conversation, fort spirituelle, avait
fait admettre aux soupers de mon pre. Je puis vous donner un
chantillon des vers de ce Davesne; car, je ne sais comment, je n'ai
jamais oubli ceux-ci, qui, je crois n'ont point t imprims.

     Plus n'est le temps, o de mes seuls couplets
     Ma Lise aimait  se voir clbre.
     Plus n'est le temps o, de mes seuls bouquets
       Je la voyais toujours pare.
       Les vers que l'amour me dictait
     Ne rptaient que le nom de Lisette,
       Et Lisette les coutait.
     Plus d'un baiser payait ma chansonnette.
     Au mme prix qui n'et t pote!

Enfin, quoique je fusse  peine sortie de l'enfance alors, je me
rappelle parfaitement la gaiet de ces soupers de mon pre. On me
faisait quitter la table avant le dessert; mais de ma chambre
j'entendais des rires, des joies, des chansons, auxquels je ne
comprenais rien,  vrai dire, et qui pourtant n'en rendaient pas moins
mes, jours de cong dlicieux.

 onze ans je sortis tout--fait du couvent, aprs avoir fait ma
premire communion, et Davesne, qui peignait  l'huile, me fit demander
chez lui, pour m'apprendre  charger une palette; sa femme venait me
chercher. Ils taient si pauvres, qu'ils me faisaient peine et piti. Un
jour, comme je dsirais finir une tte que j'avais commence, ils me
retinrent  dner chez eux; ce dner se composait d'une soupe et de
pommes cuites. Tous deux, je crois, ne se restauraient qu'en venant
souper chez mon pre.

J'prouvais un grand bonheur de ne plus quitter mes parens. Mon frre,
plus jeune que moi de trois ans, tait beau comme un ange; il avait une
intelligence fort au-dessus de son ge, et se distinguait dans ses
tudes, au point qu'il rapportait toujours de son collge les
tmoignages les plus flatteurs. J'tais bien loin d'avoir sa vivacit,
son esprit, et surtout son joli visage; car  cette poque de ma vie,
j'tais laide. J'avais un front norme, les yeux trs enfoncs; mon nez
tait le seul joli trait de mon visage ple et amaigri. En outre,
j'avais grandi si rapidement qu'il m'tait impossible de me tenir
droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections dsolaient
ma mre; j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait un faible pour mon frre;
car elle le gtait, et lui pardonnait aisment ses torts de jeunesse,
tandis qu'elle tait fort svre pour moi. En revanche, mon pre me
comblait de bonts et d'indulgence. Sa tendresse le rendait de plus en
plus cher  mon coeur: aussi cet excellent pre m'est-il toujours
prsent, et je ne pense pas avoir oubli un seul mot qu'il ait dit
devant moi. Combien de fois, surtout, me suis-je rappel, en 1789, le
trait suivant comme une sorte de prophtie: un jour que mon pre sortait
d'un dner de philosophes, o se trouvaient Diderot, Helvtius et
d'Alembert, il paraissait si triste, que ma mre lui demanda ce qu'il
avait: Tout ce que je viens d'entendre, ma chre amie, rpondit-il, me
fait croire que bientt le monde sera sens dessus dessous.

Je finis cette longue lettre, ma bien bonne amie, en vous embrassant de
toute mon ame.




LETTRE II.

Mort de mon pre.--Notre douleur.--Je travaille dans l'atelier de
Briard.--Joseph Vernet; conseils qu'il me donne.--L'abb Arnault.--Je
visite des galeries de tableaux.--Ma mre se remarie.--Mon
beau-pre.--Je fais des portraits. Le comte Orloff.--Le comte
Schouvaloff.--Visite de madame Geoffrin.--La duchesse de Chartres.--Le
Palais-Royal.--Mademoiselle Duth.--Mademoiselle Boquet.


Jusqu'ici, ma chre amie, je ne vous ai parl que de mes joies, il me
faut maintenant vous parler de la premire affliction qui m'ait t au
coeur, de la premire douleur que j'aie ressentie.

Je venais de passer une anne de bonheur dans la maison paternelle,
quand mon pre tomba malade. Il avait aval une arte, qui s'tait fixe
dans son estomac, et qui pour en tre extirpe, ncessita plusieurs
incisions. Les oprations furent faites par le plus habile chirurgien
que l'on connt alors, le frre Come, en qui nous avions toute
confiance, et qui avait l'air d'un vrai saint. Il soigna mon pre avec
le plus grand zle; toutefois, malgr ses affectueuses assiduits, les
plaies s'envenimrent, et aprs deux mois de souffrances, l'tat de mon
pre ne laissa aucun espoir de gurison. Ma mre pleurait jour et nuit,
et je n'essaierai pas de vous peindre ma dsolation: j'allais perdre le
meilleur des pres, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence
encourageait mes premiers essais!

Lorsqu'il se sentit prs de ses derniers momens, mon pre dsira revoir
mon frre et moi. Nous nous approchmes tous deux de son lit, en
sanglottant. Son visage tait cruellement altr; ses yeux, sa
physionomie, si anims, n'avaient plus aucuns mouvemens; car la pleur
et le froid de la mort l'avaient dj saisi. Nous prmes sa main glace,
et nous la couvrmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un
effort, se souleva pour nous donner sa bndiction: Soyez heureux, mes
enfans, dit-il. Une heure aprs, notre excellent pre n'existait plus!

Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus long-temps sans
reprendre mes crayons. Doyen venait quelquefois nous revoir, et comme il
avait t le meilleur ami de mon pre, ses visites taient pour nous une
grande consolation. Ce fut lui qui m'engagea  reprendre mon occupation
chrie, dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pt
adoucir mes regrets et m'arracher  mes tristes penses. C'est  cette
poque que je commenai  peindre d'aprs nature. Je fis successivement
plusieurs portraits au pastel et  l'huile. Je dessinais aussi d'aprs
nature et d'aprs la bosse, le plus souvent  la lampe, avec
mademoiselle Boquet que je connus alors. Je me rendais les soirs chez
elle, rue Saint-Denis, vis--vis celle de la Truanderie, o son pre
tenait un magasin de curiosits. La course tait assez longue; car nous
logions rue de Clry, vis--vis l'htel de Lubert: aussi ma mre me
faisait-elle toujours accompagner.

Dans ce mme temps, nous allions trs souvent, mademoiselle Boquet et
moi, dessiner chez Briard le peintre, qui nous prtait ses dessins et
des bustes antiques. Briard peignait mdiocrement, quoiqu'il ait fait
quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il tait
fort bon dessinateur; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient
prendre des leons chez lui. Il logeait au Louvre, et pour y dessiner
plus long-temps, nous apportions chacune notre petit dner, dans un
panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous
rgalions, en achetant au concierge d'une des portes du Louvre des
morceaux de boeuf  la mode si excellens, que je n'ai jamais rien mang
d'aussi bon.

Mademoiselle Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous
rivalisions de beaut (car j'ai oubli de vous dire, chre amie, qu'il
s'tait fait en moi une mtamorphose et que j'tais devenue jolie). Ses
dispositions pour la peinture taient remarquables, et mes progrs
taient si rapides, que l'on commenait  parler de moi dans le monde,
ce qui me valut la satisfaction de connatre Joseph Vernet. Ce clbre
artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils.--Mon enfant,
me disait-il, ne suivez aucun systme d'cole. Consultez seulement les
oeuvres des grands matres de l'Italie, ainsi que celles des matres
flamands; mais surtout faites le plus que vous pourrez d'aprs nature:
la nature est le premier de tous les matres. Si vous l'tudiez avec
soin, cela vous empchera de prendre aucune manire.

J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de matre
proprement dit. Quant  Joseph Vernet, il a bien prouv l'excellence de
sa mthode par ses oeuvres, qui ont t et seront toujours si justement
admires.

Je fis aussi connaissance alors avec l'abb Arnault, de l'Acadmie
franaise. C'tait un homme plein d'imagination, passionn de la haute
littrature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'ides, si
l'on peut s'exprimer ainsi. Il parlait peinture et musique avec le plus
vif enthousiasme. L'abb Arnault tait un ardent partisan de Gluck, et
plus tard, il amena chez moi ce grand musicien; car j'aimais aussi la
musique passionnment.

Ma mre devenait coquette de ma figure, de ma taille (car j'avais repris
de l'embonpoint, ce qui m'avait enfin donn la fracheur de la
jeunesse). Elle me menait aux Tuileries les dimanches; elle tait encore
fort belle elle-mme, et tant d'annes se sont passes depuis lors, que
je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle manire, que
j'en tais beaucoup plus embarrasse que flatte.

Ma mre me voyait toujours si affecte de la perte cruelle que j'avais
faite, qu'elle n'imagina rien de mieux pour m'en distraire que de me
mener voir des tableaux. Elle me conduisait au palais du Luxembourg,
dont la galerie tait orne alors des chefs-d'oeuvre de Rubens, et
beaucoup de salles remplies de tableaux des plus grands matres[3]. Ces
tableaux ont t transports depuis au Musum, et ceux de Rubens perdent
 n'tre plus vus dans la place o ils ont t faits: des tableaux bien
ou mal clairs sont comme des pices bien ou mal joues.

Nous allions aussi voir de riches collections chez des particuliers.
Rendon de Boisset possdait une galerie de tableaux flamands et
franais. Le duc de Praslin et le marquis de Lvis avaient de riches
collections des grands matres de toutes les coles. M. Harens de Presle
en avait une trs riche en tableaux de matres italiens; mais aucune ne
pouvait se comparer  celle du Palais-Royal, qui avait t faite par le
rgent, et dans laquelle se trouvaient tant de chefs-d'oeuvre des grands
matres de l'Italie. Elle a t vendue dans la rvolution. Un Anglais,
Lord Stafford, en a achet la plus grande partie.

Ds que j'entrais dans une de ces riches galeries, on pouvait exactement
me comparer  l'abeille, tant j'y rcoltais de connaissances et de
souvenirs utiles  mon art tout en m'enivrant de jouissances dans la
contemplation des grands matres. En outre, pour me fortifier, je
copiais quelques tableaux de Rubens, quelques ttes de Rembrant, de
Wandik, et plusieurs ttes de jeunes filles de Greuze, parce que ces
dernires m'expliquaient fortement les semi-tons qui se trouvent dans
les carnations dlicates; Wandik les explique aussi, mais plus finement.

Je dois  ce travail l'tude si importante de la dgradation des
lumires sur les parties saillantes d'une tte, dgradation que j'ai
tant admire dans les ttes de Raphal, qui runissent, il est vrai,
toutes les perfections. Aussi est-ce  Rome seulement, et sous le beau
ciel de l'Italie, qu'on peut tout--fait juger Raphal. Lorsque plus
tard j'ai pu voir ceux de ses chefs-d'oeuvre qui n'ont point quitt leur
patrie, j'ai trouv Raphal au-dessus de son immense renomme.

Mon pre n'avait point laiss de fortune;  la vrit, je gagnais dj
beaucoup d'argent, ayant beaucoup de portraits  faire; mais cela ne
pouvait suffire aux dpenses de la maison, vu qu'en outre j'avais 
payer la pension de mon frre, ses habits, ses livres, etc. Ma mre se
vit donc oblige de se remarier; elle pousa un riche joaillier, que
jamais nous n'avions souponn d'avarice, et qui pourtant, sitt aprs
son mariage, se montra tellement avare qu'il nous refusait jusqu'au
ncessaire, quoique j'eusse la bonhomie de lui donner tout ce que je
gagnais. Joseph Vernet en tait furieux; il me conseillait sans cesse de
payer une pension, et de garder l'excdant pour moi; mais je n'en fis
rien; je craignais trop qu'avec un pareil harpagon ma mre n'en
souffrt.

Je dtestais cet homme, d'autant plus qu'il s'tait empar de la
garde-robe de mon pre, dont il portait les habits, tout comme ils
taient, sans qu'il les et fait remettre  sa taille. Vous pouvez
comprendre aisment, chre amie, quelle triste impression j'en recevais!

J'avais, comme je vous l'ai dit, beaucoup de portraits  faire, et dj
ma jeune rputation m'attirait la visite d'un grand nombre d'trangers.
Plusieurs grands personnages russes vinrent me voir, entre autres le
fameux comte Orloff, l'un des assassins de Pierre III. C'tait un homme
colossal, et je me rappelle qu'il portait au doigt un diamant
remarquable par son norme grosseur.

Je fis presque aussitt le portrait du comte Schouvaloff, grand
chambellan. Celui-ci alors tait g, je crois, de soixante ans, et
avait t l'amant d'lisabeth II. Il joignait une politesse
bienveillante  un ton parfait, et comme il tait de plus excellent
homme, la meilleure compagnie le recherchait.

J'eus dans le mme temps la visite de madame Geoffrin, cette femme que
son salon a rendue clbre. Madame Geoffrin runissait chez elle tout ce
qu'on connaissait d'hommes distingus dans la littrature et dans les
arts, les trangers de marque, et les plus grands seigneurs de la cour.
Sans naissance, sans talens, sans mme avoir une fortune considrable,
elle s'tait cr ainsi  Paris une existence unique dans son genre, et
qu'aucune femme ne pourrait plus s'y faire aujourd'hui. Ayant entendu
parler de moi, elle vint me voir un matin, et me dit les choses les plus
flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne ft pas
alors trs ge, je lui aurais donn cent ans; car, non-seulement elle
se tenait un peu courbe, mais son costume la vieillissait beaucoup.
Elle tait vtue d'une robe gris de fer, et portait sur sa tte un
bonnet  grand papillon, recouvert d'une coiffe noire, noue sous le
menton.  pareil ge maintenant, les femmes, au contraire, russissent 
se rajeunir par le soin qu'elles apportent  leur toilette.

Aussitt aprs le mariage de ma mre, nous avions t loger chez mon
beau-pre, rue Saint-Honor, vis--vis la terrasse du Palais-Royal, sur
laquelle donnaient mes fentres. Je voyais souvent la duchesse de
Chartres se promener dans le jardin avec ses dames, et je remarquai
bientt qu'elle me regardait avec intrt et bont. Je venais de finir
le portrait de ma mre, qui faisait grand bruit alors. La duchesse me
fit demander pour aller la peindre chez elle. Elle communiqua  tout ce
qui l'entourait son extrme bienveillance pour mon jeune talent, en
sorte que je ne tardai pas  recevoir la visite de la grande et belle
comtesse de Brionne et de sa fille, la princesse de Lorraine, qui tait
extrmement jolie, puis successivement celle de toutes les grandes dames
de la cour et du faubourg Saint-Germain.

Puisque j'ai pris le parti, chre amie, de vous avouer que j'tais
toujours remarque aux promenades, aux spectacles, jusque l que l'on
faisait foule autour de moi, vous devinez sans peine que plusieurs
amateurs de ma figure me faisaient peindre la leur, dans l'espoir de
parvenir  me plaire; mais j'tais si occupe de mon art, qu'il n'y
avait pas moyen de m'en distraire. Puis aussi, les principes de morale
et de religion que ma mre m'avait communiqus, me protgeaient
fortement contre les sductions dont j'tais entoure. Mon bonheur
voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que
j'aie lu (c'tait _Clarisse Harlove_, qui m'a prodigieusement
intresse), je ne l'ai lu qu'aprs mon mariage; jusque l, je ne lisais
que des livres saints, la morale des Saints-Pres entre autres, dont je
ne me lassais pas, car tout est l, et quelques livres de classe de mon
frre.

Pour en revenir  ces messieurs, ds que je m'apercevais qu'ils
voulaient me faire des yeux tendres[4], je les peignais  _regards
perdus_, ce qui s'oppose  ce que l'on regarde le peintre. Alors au
moindre mouvement que faisait leur prunelle de mon ct, je leur disais:
_j'en suis aux yeux_; cela les contrariait un peu, comme vous pouvez
croire, et ma mre, qui ne me quittait pas, et que j'avais mise dans ma
confidence, riait tout bas.

Les jours de ftes et les dimanches, aprs avoir entendu la grand'messe,
ma mre et mon beau-pre me menaient promener au Palais-Royal.  cette
poque, le jardin tait infiniment plus vaste et plus beau qu'il ne
l'est maintenant, touff et rtrci par les maisons qui l'environnent
de toutes parts. Il y avait  gauche une trs large et trs longue
alle, couverte d'arbres normes, qui formaient une vote impntrable
au soleil. L se runissait la bonne compagnie, en fort grande parure.
Quant  la mauvaise, elle se rfugiait plus loin, sous les quinconces.

L'Opra tait alors tout  ct (il tenait au Palais). Dans les jours
d't, ce spectacle finissait  huit heures et demie, et toutes les
personnes lgantes sortaient mme avant la fin, pour se promener dans
le jardin. Il tait de mode alors que les femmes portassent de fort gros
bouquets, ce qui joint aux poudres odorifrantes dont chacun parfumait
ses cheveux, embaumait vritablement l'air que l'on respirait. Plus
tard, mais pourtant avant la rvolution, j'ai vu ces soires se
prolonger jusqu' deux heures du matin; on y faisait de la musique au
clair de lune, en plein air. Des artistes, des amateurs, entre autres
Garat et Asevedo, y chantaient. On y jouait de la harpe et de la
guitare; le fameux Saint-Georges jouait souvent du violon: la foule s'y
portait.

C'est l que j'ai vu pour la premire fois l'lgante et jolie
mademoiselle Duth, qui se promenait avec d'autres filles entretenues:
car jamais alors aucun homme ne se montrait avec ces demoiselles; s'ils
les rejoignaient au spectacle, c'tait toujours en loges grilles. Les
Anglais sont moins dlicats sur ce point. Cette mme demoiselle Duth
tait souvent accompagne par un Anglais, si fidle, que dix-huit ans
aprs, je les ai revus ensemble au spectacle  Londres. Le frre de
l'Anglais tait avec eux, et l'on me dit qu'ils faisaient tous trois
mnage ensemble. Vous ne sauriez avoir une ide, chre amie, de ce
qu'taient les femmes entretenues  l'poque dont je vous parle.
Mademoiselle Duth, par exemple, a mang des millions; maintenant l'tat
de courtisane est un tat perdu; personne ne se ruine plus pour une
fille.

Ce dernier mot m'en rappelle un de la duchesse de Chartres, dont j'aime
la navet. Je vous ai dj parl de cette princesse, digne fille du
vertueux et bienfaisant duc de Penthivre. Quelque temps aprs son
mariage, comme elle tait  la fentre, un de ses gentilshommes, voyant
passer quelques-unes de ces demoiselles, dit: Voil des filles. Comment
pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas maries? demanda la duchesse
dans sa candide ignorance.

Nous ne pouvions passer dans cette grande alle du Palais-Royal,
mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux
alors tions ges de seize  dix-sept ans, et mademoiselle Boquet tait
fort belle.  dix-neuf ans elle eut la petite vrole, ce qui intressa
si gnralement, que de toutes les classes de la socit une foule de
gens s'empressaient de venir s'informer de ses nouvelles, et que l'on
voyait sans cesse une grande quantit de voitures  sa porte.  cette
poque rellement, la beaut tait une illustration.

Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais
elle l'abandonna presque entirement aprs avoir pous M. Filleul,
poque  laquelle la reine la nomma concierge du chteau de la Muette.

Que ne puis-je vous parler de cette aimable femme, sans me rappeler sa
fin tragique? Hlas! je me souviens qu'au moment o j'allais quitter la
France, pour fuir les horreurs que je prvoyais, madame Filleul me dit:
Vous avez tort de partir: moi, je reste; car je crois au bonheur que
doit nous procurer la rvolution. Et cette rvolution l'a conduite sur
l'chafaud! Elle n'avait point quitt le chteau de la Muette quand
arriva ce temps si justement nomm le temps de la terreur. Madame
Chalgrin, fille de Joseph Vernet, et l'amie intime de madame Filleul,
vint clbrer dans ce chteau le mariage de sa fille, sans aucun clat,
comme vous imaginez bien. Cependant ds le lendemain, les
rvolutionnaires n'en vinrent pas moins arrter madame Filleul et madame
Chalgrin, qui, disait-on, avaient _brl les bougies de la nation_, et
toutes deux furent guillotines peu de jours aprs.

Je finis ici cette triste lettre.




LETTRE III.

Mes promenades.--Le Colyse, le Wauxhall d't.--Marly, Sceaux.--Ma
socit  Paris.--Le Moine le sculpteur.--Gerbier.--La princesse de
Rohan-Rochefort.--La comtesse de Brionne.--Le cardinal de Rohan.--M. de
Rhullires.--Le duc de Lauzun.--Je fais hommage  l'Acadmie franaise
des portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyre.--Lettre de
d'Alembert et sa visite  cette occasion.


Je reprendrai, chre amie, le cours de mes promenades dans ce que je
puis appeler l'ancien Paris, tant, depuis ma jeunesse, cette ville a
subi de mtamorphoses sous tous les rapports. Une des plus frquentes
tait la promenade des boulevards du Temple. Tous les jours, mais le
jeudi principalement, des centaines de voitures allaient, venaient, ou
stationnaient contre les alles o sont encore maintenant les cafs et
les parades. Les jeunes gens  cheval caracolaient autour d'elles, comme
 Longchamp; car Longchamp existait dj[5]. Les alles, ou bas-cts,
taient pleines d'une foule immense de promeneurs, jouissant du plaisir
d'admirer ou de critiquer toutes ces belle dames, trs pares, qui
passaient dans leurs brillans quipages.

Un des cts du boulevard (celui o se trouve maintenant le caf Turc)
offrait un spectacle qui bien souvent m'a donn le fou rire. C'tait une
longue range de vieilles femmes du Marais, assises gravement sur des
chaises, et les joues tellement couvertes de rouge qu'elles
ressemblaient tout--fait  des poupes. Comme  cette poque les femmes
d'un rang lev pouvaient seules porter du rouge, ces dames croyaient
devoir jouir du privilge dans toute sa latitude. Un de nos amis, qui
les connaissait pour la plupart, nous dit qu'elles n'avaient d'autre
occupation que celle de jouer au loto du matin au soir, et qu'un jour
qu'il revenait de Versailles, quelques-unes d'elles lui demandant des
nouvelles, il rpondit qu'il venait d'apprendre que M. de La Prouse
devait partir pour aller faire le tour du monde: En vrit, s'cria la
matresse de la maison, il faut que cet homme-l soit bien dsoeuvr!

Plus tard, long-temps aprs mon mariage, j'ai vu sur ce mme boulevard
divers petits spectacles. Le seul o j'aie t souvent, et qui m'amusait
beaucoup, tait celui des Fantoccini de _Carlo Prico_. Ces marionnettes
taient si bien faites, et leurs mouvemens si naturels qu'elles
faisaient parfois illusion. Ma fille, qui avait au plus six ans et que
j'y menais avec moi, ne doutait pas d'abord que ces personnages ne
fussent vivans. Quand je lui eus dit le contraire, je me rappelle que je
la menai peu de jours aprs  la Comdie Franaise, o ma loge tait
assez loigne du thtre: et ceux-l, maman, me dit-elle, sont-ils
vivans?

Le Colyse tait encore un lieu de runion fort  la mode; on l'avait
tabli dans un des grands carrs des Champs-lyses, en btissant une
immense rotonde. Au milieu se trouvait un lac, rempli d'une eau limpide,
sur lequel se faisaient des joutes de bateliers. On se promenait tout
autour dans de larges alles sables, et garnies de siges. Quand la
nuit venait, tout le monde quittait le jardin pour se runir dans un
salon immense o l'on entendait tous les soirs une excellente musique 
grand orchestre. Mademoiselle Lemaure, trs clbre alors, y a chant
plusieurs fois, ainsi que beaucoup d'autres fameuses cantatrices. Le
large perron qui conduisait  cette salle du concert tait le
rendez-vous de tous les jeunes lgans de Paris, qui, placs sous les
portiques illumins, ne laissaient point passer une femme sans lancer
une pigramme. Un soir, comme j'en descendais les degrs avec ma mre,
le duc de Chartres (depuis Philippe galit) se tenait l, donnant le
bras au marquis de Genlis, son compagnon d'orgies, et les pauvres
malheureuses qui se prsentaient  leurs yeux n'chappaient point aux
sarcasmes les plus infmes.--Ah! pour celle-ci, dit le duc trs haut en
me dsignant, il n'y a rien  dire. Ce mot, que beaucoup de personnes
entendaient ainsi que moi, me causa une si grande satisfaction, que je
me le rappelle encore aujourd'hui avec un certain plaisir.

 peu prs dans le mme temps, il existait sur le boulevard du Temple ce
qu'on appelait le Wauxhall d't, dont le jardin n'tait autre chose
qu'un large espace destin  la promenade et autour duquel s'levaient
des gradins couverts, o s'asseyait la bonne compagnie. On s'y
runissait de jour en t, et la soire finissait par un trs beau feu
d'artifice.

Tous ces lieux taient bien plus  la mode alors, que ne l'est
maintenant Tivoli. Il est mme assez tonnant que les Parisiens, qui
n'ont pour toutes promenades que les Tuileries et le Luxembourg, aient
renonc  ces tablissemens, moiti citadins, moiti champtres, o l'on
allait respirer le soir en prenant des glaces.

Mon vilain beau-pre, ennuy sans doute des hommages publics que l'on
rendait  la beaut de ma mre, et j'oserai dire aussi  la mienne, nous
interdit les promenades, et nous dit un jour qu'il allait louer une
campagne. A ces mots le coeur me battit de joie; car j'aimais la campagne
passionnment. J'avais d'autant plus le dsir d'y sjourner que j'en
prouvais un besoin rel, attendu que je couchais alors au pied du lit
de ma mre, dans un coin enfonc, o le jour n'arrivait jamais. Aussi le
matin, quelque temps qu'il ft, mon premier soin tait d'ouvrir la
fentre pour respirer, tant j'avais soif d'air.

Mon beau-pre loua donc une petite bicoque  Chaillot, et nous allions y
coucher le samedi pour revenir  Paris le lundi matin. Dieu! quelle
campagne! imaginez-vous, ma chre, un trs petit jardin de cur; point
d'arbres, point d'autre abri contre le soleil qu'un petit berceau o mon
beau-pre avait plant des haricots et des capucines qui ne poussaient
pas. Encore n'avions-nous que le quart de ce charmant jardin; il tait
spar en quatre par de petits btons, et les trois autres parties
taient loues  des garons de boutique, qui, tous les dimanches,
venaient s'amuser  tirer des coups de fusil sur les oiseaux. Ce bruit
perptuel me mettait dans un tat de dsespoir, outre que j'avais une
peur affreuse d'tre tue par ces maladroits, tant ils visaient de
travers.

Je ne comprenais pas qu'on pt appeler la campagne, ce lieu si bte, si
anti-pittoresque, o je m'ennuyais au point que je bille de souvenir en
vous crivant ceci. Enfin mon bon ange amena  mon secours une amie de
ma mre, madame Suzanne, qui vint dner un jour  Chaillot avec son
mari. Tous deux eurent piti de moi, de mon ennui, et me menrent
quelquefois faire des courses charmantes. Malheureusement on ne pouvait
pas compter sur M. Suzanne tous les dimanches, car il avait une
singulire maladie: de deux jours l'un, il s'enfermait dans sa chambre,
sans voir personne, pas mme sa femme; ne voulant ni parler, ni manger.
Le lendemain, il est vrai, il reprenait toute sa gaiet et ses manires
habituelles; mais vous sentez que pour faire une partie avec lui, il
fallait se tenir au courant de l'intermittence.

Nous allmes d'abord  Marly-le-Roi, et l, pour la premire fois, je
pris l'ide d'un sjour enchanteur. De chaque ct du chteau, qui tait
superbe, s'levaient six pavillons, qui se communiquaient par des
berceaux de jasmin et de chvrefeuille. Des eaux magnifiques, qui
tombaient en cascades du haut d'une montagne situe derrire le chteau,
fournissaient un immense canal, sur lequel se promenaient des cignes.
Ces beaux arbres, ces salles de verdure, ces bassins, ces jets d'eau,
dont un s'levait  une hauteur si prodigieuse qu'on le perdait de vue;
tout tait grand, tout tait royal, tout y parlait de Louis XIV.
L'aspect de ce sjour ravissant me fit alors tant d'impression, qu'aprs
mon mariage, je suis retourne souvent  Marly. Un matin j'y ai
rencontr la reine, qui se promenait dans le parc avec plusieurs dames
de sa cour. Toutes taient en robes blanches, et si jeunes, si jolies,
qu'elles me firent l'effet d'une apparition. J'tais avec ma mre, et je
m'loignais, quand la reine eut la bont de m'arrter, m'engageant 
continuer ma promenade partout o il me plairait. Hlas! quand je suis
revenue en France, en 1802, j'ai couru revoir mon noble et riant Marly.
Le palais, les arbres, les cascades, les bassins, tout avait disparu; je
n'ai plus trouv qu'une seule pierre, qui semble marquer le milieu du
salon.

M. et madame Suzanne me menrent voir aussi le chteau et le parc de
Sceaux. Une partie de ce parc (celle qui avoisinait le chteau) tait
dessine rgulirement en gazons, en parterres, remplis de mille fleurs,
comme le jardin des Tuileries, l'autre n'offrait aucune symtrie; mais
un magnifique canal et les plus beaux arbres que j'aie vus de ma vie la
rendaient de beaucoup prfrable selon moi. Une chose qui prouvait la
bont du matre de ce magnifique sjour, c'est que le parc de Sceaux
tait une promenade publique; l'excellent duc de Penthivre avait
toujours voulu que tout le monde y entrt, et les dimanches
principalement ce parc tait trs frquent.

Je trouvais bien cruel de quitter ces magnifiques jardins pour rentrer
dans le triste Chaillot. Enfin, l'hiver nous fixa tout--fait  Paris,
o je passais de la manire la plus agrable le temps que me laissait le
travail. Ds l'ge de quinze ans, j'avais t rpandue dans la haute
socit; je connaissais nos premiers artistes, en sorte que je recevais
des invitations de toutes parts. Je me souviens fort bien que j'ai dn
en ville pour la premire fois chez le sculpteur Le Moine, alors en
grande rputation. Le Moine tait d'une simplicit extrme; mais il
avait le bon got de rassembler chez lui une foule d'hommes clbres et
distingus; ses deux filles faisaient parfaitement les honneurs de sa
maison. Je vis l le fameux Le Kain, qui me fit peur, tant il avait
l'air sombre et farouche; ses normes sourcils ajoutaient encore 
l'expression si peu gracieuse de son visage. Il ne parlait point, mais
il mangeait normment.  ct de lui, tout en face de moi, se trouvait
la plus jolie femme de Paris, madame de Bonneuil, (mre de madame
Regnault Saint-Jean d'Angely) qui alors tait frache comme une rose. Sa
beaut si douce avait tant de charme que je ne pouvais en dtourner mes
yeux, d'autant plus qu'on l'avait aussi place prs de son mari, qui
tait laid comme un singe, et que les figures de Le Kain et de M. de
Bonneuil formaient un double repoussoir, dont bien certainement elle
n'avait pas besoin.

C'est chez Le Moine que j'ai connu Gerbier, le clbre avocat; sa fille,
madame de Roissy, tait fort belle, et c'est une des premires femmes
dont j'aie fait le portrait. Nous avions souvent  ces dners, Grtry,
Latour, fameux peintre au pastel; on riait, on s'amusait. L'usage 
cette poque tait de chanter au dessert: madame de Bonneuil, qui avait
une voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grtry, puis
venait le tour de toutes les jeunes demoiselles, dont cette mode, il
faut l'avouer, faisait le supplice; car on les voyait plir, trembler,
au point de chanter souvent faux. Malgr ces petites dissonnances, le
dner finissait gaiement, et l'on se quittait toujours  regret, bien
loin de demander sa voiture en se levant de table, ainsi que l'on fait
aujourd'hui.

Je ne puis cependant parler des dners actuels que par ou-dire, attendu
que, peu de temps aprs celui dont je vous parle, j'ai cess pour
toujours de dner en ville. Les heures de jour m'taient rellement trop
prcieuses pour les donner  la socit, et un bien petit vnement qui
m'arriva vint me dcider tout  coup  ne plus sortir que le soir.
J'avais accept  dner chez la princesse de Rohan Rochefort. Toute
habille et prte  monter en voiture, l'ide me prend d'aller revoir un
portrait que j'avais commenc le matin. J'tais vtue d'une robe de
satin blanc, que je mettais pour la premire fois; je m'assieds, sur une
chaise, qui se trouvait en face de mon chevalet, sans m'apercevoir que
ma palette tait pose dessus; vous jugiez que je mis ma robe dans un
tel tat que je fus oblige de rester chez moi, et ds lors je pris la
rsolution de ne plus accepter que des soupers.

Ceux de la princesse de Rohan Rochefort taient charmans. Le fond de la
socit se composait de la belle comtesse de Brionne et de sa fille la
princesse de Lorraine, du duc de Choiseul, du cardinal de Rohan, de M.
de Rulhires, l'auteur des _Disputes_; mais le plus aimable de tous les
convives tait sans contredit le duc de Lauzun; on n'a jamais eu autant
d'esprit et de gaiet, il nous charmait tous. Souvent la soire se
passait  faire de la musique, et quelquefois je chantais en
m'accompagnant sur la guitare. On soupait  dix heures et demie; jamais
plus de dix ou douze  table. C'tait  qui serait le plus aimable et le
plus spirituel. J'coutais seulement, comme vous pouvez croire, et
quoique trop jeune pour apprcier entirement le charme de cette
conversation, elle me dgotait de beaucoup d'autres.

Je vous ai dit souvent, chre amie, que ma vie de jeune fille n'avait
ressembl  aucune autre. Non-seulement mon talent, tout faible que je
le trouvais, quand je pensais aux grands matres, me faisait accueillir
et rechercher dans tous les salons; mais je recevais parfois des preuves
d'une bienveillance pour ainsi dire publique, dont j'prouvais beaucoup
de joie; je vous l'avoue franchement. Par exemple, j'avais fait, d'aprs
les gravures du temps, les portraits du cardinal de Fleury et de La
Bruyre. J'en fis hommage  l'Acadmie franaise, qui, par l'organe de
d'Alembert, son secrtaire perptuel, m'adressa la lettre que je copie
ici, et que je conserve prcieusement:

     MADEMOISELLE,

     L'Acadmie franaise a reu avec toute la reconnaissance possible
     la lettre charmante que vous lui avez crite, et les beaux
     portraits de Fleury et de La Bruyre que vous avez bien voulu lui
     envoyer pour tre placs dans sa salle d'assemble, o elle
     dsirait depuis longtemps de les voir. Ces deux portraits, en lui
     retraant deux hommes dont le nom lui est cher, lui rappelleront
     sans cesse, Mademoiselle, le souvenir de tout ce qu'elle vous doit
     et qu'elle est trs flatte de vous devoir; ils seront de plus 
     ses yeux un monument durable de vos rares talens, qui lui taient
     connus par la voix publique, et qui sont encore relevs en vous par
     l'esprit, par les grces et par le plus aimable modestie.

     La compagnie, dsirant de rpondre  un procd aussi honnte que
     le vtre, de la manire qui peut vous tre la plus agrable, vous
     prie, Mademoiselle, de vouloir bien accepter vos entres  toutes
     ses assembles publiques. C'est ce qu'elle a arrt dans son
     assemble d'hier par une dlibration unanime qui a t
     sur-le-champ insre dans ses registres et dont elle m'a charg de
     vous donner avis en y joignant tous ses remerciemens. Cette
     commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de
     vous assurer, Mademoiselle, de l'estime distingue dont je suis
     pntr depuis long-temps pour vos talens et pour votre personne,
     et que je partage avec tous les gens de got, et avec tous les gens
     honntes.

     J'ai l'honneur d'tre avec respect, mademoiselle, votre trs humble
     et trs obissant serviteur,


     D'ALEMBERT,

     Secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise.

     Paris, 10 aot 1775.

L'hommage de ces deux portraits  l'Acadmie me procura bientt
l'honneur de la visite de d'Alembert, petit homme sec et froid, mais
d'une politesse exquise. Il resta long-temps et parcourut mon atelier,
en me disant mille choses flatteuses. Je n'ai jamais oubli qu'il venait
de sortir, quand une grande dame, qui s'tait trouve l, me demanda si
j'avais fait d'aprs nature ces portraits de La Bruyre et de Fleury
dont on venait de parler?--Je suis un peu trop jeune pour cela,
rpondis-je sans pouvoir m'empcher de rire, mais fort contente pour la
pauvre dame que l'acadmicien ft parti.

Adieu, chre amie.




LETTRE IV.

Mon mariage.--Je prends des lves; madame Benoist.--Je renonce  cette
cole.--Mes portraits; comment je les costume.--Sance de l'Acadmie
franaise.--Ma fille.--La duchesse de Mazarin.--Les ambassadeurs de
Tipoo-Sab.--Tableaux que je fais d'aprs eux.--Dner qu'ils me donnent.


Mon beau-pre s'tant retir du commerce, nous allmes loger  l'htel
Lubert, rue de Clry. M. Lebrun venait d'acheter cette maison; il
l'habitait, et ds que nous fmes tablis, j'allai voir les magnifiques
tableaux de toutes les coles, dont son appartement tait rempli.
J'tais enchante d'un voisinage qui me mettait  mme de consulter les
chefs-d'oeuvre des matres. M. Lebrun me tmoignait une extrme
obligeance en me prtant, pour les copier, des tableaux d'une beaut
admirable et d'un grand prix. Je lui devais ainsi les plus fortes leons
que je pusse prendre, lorsque au bout de six mois il me demanda en
mariage. J'tais loin de vouloir l'pouser, quoiqu'il ft trs bien fait
et qu'il et une figure agrable. J'avais alors vingt ans; je vivais
sans inquitude sur mon avenir, puisque je gagnais beaucoup d'argent, en
sorte que je ne sentais aucun dsir de me marier. Mais ma mre, qui
croyait M. Lebrun fort riche, ne cessait de m'engager avec instances 
ne point refuser un parti aussi avantageux, et je me dcidai enfin  ce
mariage, pousse surtout par l'envie de me soustraire au tourment de
vivre avec mon beau-pre, dont la mauvaise humeur augmentait chaque jour
depuis qu'il tait oisif. Je me sentais si peu entrane, toutefois, 
faire le sacrifice de ma libert, qu'en allant  l'glise, je me disais
encore: Dirai-je oui? dirai-je non? Hlas! j'ai dit oui, et j'ai chang
mes peines contre d'autres peines. Ce n'est pas que M. Lebrun ft un
mchant homme: son caractre offrait un mlange de douceur et de
vivacit; il tait d'une grande obligeance pour tout le monde, en un mot
assez aimable; mais sa passion effrne pour les femmes de mauvaises
moeurs, jointe  la passion du jeu, ont caus la ruine de sa fortune et
la mienne, dont il disposait entirement; au point qu'en 1789, lorsque
je quittai la France, je ne possdais pas vingt francs de revenu, aprs
avoir gagn, pour ma part, plus d'un million. Il avait tout mang.

Mon mariage fut tenu quelque temps secret: M. Lebrun, ayant d pouser
la fille d'un Hollandais avec lequel il faisait un grand commerce en
tableaux, me pria de ne point le dclarer avant qu'il et termin ses
affaires. J'y consentis d'autant plus volontiers, que je ne quittais pas
sans un grand regret mon nom de fille, sous lequel j'tais dj trs
connue; mais ce mystre, qui dura peu, n'en eut pas moins un rsultat
assez effrayent pour mon avenir. Plusieurs personnes, qui croyaient
simplement que j'allais pouser M. Lebrun, venaient me trouver pour me
dtourner de faire une pareille sottise. Tantt c'tait Auber, joaillier
de la couronne, qui me disait avec amiti: Vous feriez mieux de vous
attacher une pierre au cou et de vous jeter dans la rivire que
d'pouser Lebrun. Tantt c'tait la duchesse d'Aremberg, accompagne de
madame de Canillac, de madame de Sonza (alors ambassadrice de Protugal),
toutes trois si jeunes et si jolies, qui m'apportaient leurs conseils
tardifs quand j'tais marie depuis quinze jours.--Au nom du ciel, me
disait la duchesse, n'pousez pas M. Lebrun, vous seriez trop
malheureuse. Puis elle me contait une foule de choses que j'avais le
bonheur de ne pas croire entirement, quoiqu'elles se soient trop
confirmes depuis; mais ma mre, qui se trouvait l, avait peine 
retenir ses larmes.

Enfin la dclaration de mon mariage vint mettre un terme  ces tristes
avertissemens, qui grce  ma chre peinture, avaient peu altr ma
gaiet habituelle. Je ne pouvais suffire aux portraits qui m'taient
demands de toutes parts, et quoique M. Lebrun prt ds lors l'habitude
de s'emparer des paiemens, il n'en imagina pas moins, pour augmenter
notre revenu, de me faire avoir des lves. Je consentis  ce qu'il
dsirait, sans prendre le temps d'y rflchir, et bientt il me vint
plusieurs demoiselles auxquelles je montrais  faire des yeux, des nez,
des ovales, qu'il fallait retoucher sans cesse, ce qui me dtournait de
mon travail et m'ennuyait fortement.

Parmi mes lves se trouvait mademoiselle Emilie Roux de La Ville, qui
depuis a pous M. Benoist, directeur des droits runis, et pour
laquelle Demoustiers a crit les Lettres sur la Mythologie. Elle
peignait au pastel des ttes o s'annonait dj le talent qui lui a
donn une juste clbrit. Mademoiselle Emilie tait la plus jeune de
mes lves, pour la plupart plus ges que moi, ce qui nuisait
prodigieusement au respect que doit imprimer un chef d'cole. J'avais
tabli l'atelier de ces demoiselles dans un ancien grenier  fourrage,
dont le plafond laissait  dcouvert de fort grosses poutres. Un matin,
je monte et je trouve mes lves, qui venaient d'attacher une corde 
l'une de ces poutres, et qui se balanaient  qui mieux mieux. Je prends
mon air srieux, je gronde, je fais un discours superbe sur la perte du
temps; puis voil que je veux essayer la balanoire, et que je m'en
amuse plus que toutes les autres. Vous jugez qu'avec de pareilles
manires il m'tait difficile de leur imposer beaucoup, et cet
inconvnient, joint  l'ennui de revenir  l'a b c de mon art en
corrigeant des tudes, me fit renoncer bien vite  tenir cette cole.

L'obligation de laisser mon cher atelier pendant quelques heures avait
encore ajout, je crois,  mon amour pour le travail; je ne quittais
plus mes pinceaux qu' la nuit tout--fait close, et le nombre de
portraits que j'ai faits  cette poque est vraiment prodigieux. Comme
j'avais horreur du costume que les femmes portaient alors, je faisais
tous mes efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j'tais
ravie, quand j'obtenais la confiance de mes modles, de pouvoir draper 
ma fantaisie. On ne portait point encore de schals; mais je disposais de
larges charpes, lgrement entrelaces autour du corps et sur les bras,
avec lesquelles je tchais d'imiter le beau style des draperies de
Raphal et du Dominicain, ainsi que vous avez pu le voir en Russie dans
plusieurs de mes portraits, notamment dans celui de ma fille jouant de
la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la
belle duchesse de Grammont-Cadrousse qu'elle n'en mettrait pas pour se
faire peindre; ses cheveux taient d'un noir d'bne; je les sparai sur
le front, arrangs en boucles irrgulires. Aprs ma sance, qui
finissait  l'heure du dner, la duchesse ne drangeait rien  sa
coiffure et allait ainsi au spectacle; une aussi jolie femme devait
donner le ton: cette mode prit doucement, puis devint enfin gnrale.
Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la reine, je la suppliai de ne
point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front.--Je
serai la dernire  suivre cette mode, dit la reine en riant, je ne veux
pas qu'on dise que je l'ai imagine pour cacher mon grand front.

Je tchais autant qu'il m'tait possible de donner aux femmes que je
peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie; celles qui
n'avaient pas de physionomie (on en voit), je les peignais rveuses et
nonchalamment appuyes. Enfin, il faut croire qu'elles taient
contentes; car je ne pouvais suffire aux demandes; on avait de la peine
 se faire placer sur ma liste; en un mot j'tais  la mode; il semblait
que tout se runt pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scne
suivante, qui m'a toujours laiss un souvenir si flatteur: Quelque temps
aprs mon mariage, j'assistais  une sance de l'Acadmie franaise; La
Harpe y lut son discours sur les talens des femmes. Quand il en vint 
ces vers o l'loge est si fort exagr, et que j'entendais pour la
premire fois:

     Lebrun, de la beaut le peintre et le modle,
     Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle,
     Joint la voix de Favart au souris de Vnus, etc.

l'auteur de _Warwick_ me regarda: aussitt tout le public (sans en
excepter la duchesse de Chartres et le roi de Sude qui assistaient  la
sance) se lve, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels
transports que je fus prte  me trouver mal de confusion.

Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chre amie, parce
que vous avez exig que je vous dise tout, sont bien loin de pouvoir se
comparer  la jouissance que j'prouvai lorsque au bout de deux annes
de mariage je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet
extrme amour de mon art me rendait imprvoyante sur les petits dtails
de la vie; car toute heureuse que je me sentais,  l'ide de devenir
mre, les neuf mois de ma grossesse s'taient passs sans que j'eusse
song le moins du monde  prparer rien de ce qu'il faut pour une
accouche. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitt mon
atelier, et je travaillais  ma Vnus qui lie les ailes de l'Amour, dans
les intervalles que me laissaient les douleurs.

Madame de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le matin. Elle
pressentit que j'accoucherais dans la journe, et comme elle me
connaissait, elle me demanda si j'tais pourvue de tout ce qui me serait
ncessaire;  quoi je rpondis d'un air tonn que je ne savais pas ce
qui m'tait ncessaire.--Vous voil bien, reprit-elle, vous tes un vrai
garon. Je vous avertis, moi, que vous accoucherez ce soir.--Non! non!
dis-je, j'ai demain sance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. Sans
me rpondre, madame de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher
l'accoucheur, qui arriva presque aussitt. Je le renvoyai, mais il resta
cach chez moi jusqu'au soir, et  dix heures ma fille vint au monde. Je
n'essaierai pas de dcrire la joie qui me transporta quand j'entendis
crier mon enfant. Cette joie, toutes les mres la connaissent; elle est
d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succde  des douleurs
atroces, et selon moi, M. Dubuc l'exprimait, parfaitement en disant: Le
bonheur c'est l'intrt dans le calme.

Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin, qui n'tait
plus jeune, mais qui tait encore belle; ma fille avait ses yeux et lui
ressemblait prodigieusement. Cette duchesse de Mazarin est celle qu'on
disait avoir t doue  sa naissance par trois fes: la fe Richesse,
la fe Beaut, et la fe Guignon. Il est certain que la pauvre femme ne
pouvait rien entreprendre, pas mme de donner une fte, sans qu'un
accident quelconque ne vnt se jeter  la traverse. On a souvent cont
plusieurs accidens de sa vie dans ce genre; en voici un moins connu: Un
soir qu'elle donnait  souper  soixante personnes, elle imagine de
faire placer au milieu de la table un norme pt, dans lequel se
trouvaient enferms une centaine de petits oiseaux vivans. Sur un signe
de la duchesse, on ouvre le pt, et voil cette volatile effarouche
qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes,
toutes trs pares et coiffes avec soin. Vous imaginez l'humeur, les
cris? On ne pouvait se dbarrasser de ces malheureux oiseaux; enfin on
fut oblig de se lever de table, en maudissant une si sotte invention.

La duchesse de Mazarin tait devenue fort grosse; on mettait un temps
infini  la corser. Une visit lui vint un jour tandis qu'on la laait,
et une de ses femmes courut  la porte, en disant: n'entrez pas avant
que nous ayons arrang les chairs. Je me rappelle que cet excs
d'embonpoint excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Comme on leur
demandait  l'Opra quelle femme leur plaisait davantage de toutes
celles qui remplissaient les loges, ils rpondirent sans hsiter que la
duchesse de Mazarin tait la plus belle, parce qu'elle tait la plus
grosse.

Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous
dire comment j'ai peint dans ma vie deux diplomates, qui pour tre
cuivrs, n'en avaient pas moins des ttes superbes. En 1788, des
ambassadeurs furent envoys  Paris par l'empereur Tipoo-Sab. Je vis
ces Indiens  l'Opra, et ils me parurent si extraordinairement
pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqu mon
dsir  leur interprte, je sus qu'ils ne consentiraient jamais  se
laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette
faveur de Sa Majest. Je me rendis  l'htel qu'ils habitaient (car ils
voulaient tre peints chez eux), avec de grandes toiles et des couleurs.
Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et
m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan,
me donna sance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies,
les mains, tout fut fait d'aprs lui, tant il se tenait avec
complaisance. Je laissais scher le tableau dans un autre salon.

Je commenai ensuite le portrait du vieux ambassadeur, que je
reprsentai assis avec son fils prs de lui. Le pre surtout avait une
tte superbe. Tous deux taient vtus de robes de mousseline blanche,
parseme de fleurs d'or; et ces robes, espces de tuniques avec de
larges manches plisses en travers, taient retenues par de riches
ceintures. Je finis alors entirement le tableau,  l'exception du fond
et du bas des robes.

Madame de Bonneuil  qui j'avais parl de mes sances dsirait beaucoup
voir ces ambassadeurs. Ils nous invitrent toutes deux  dner, et nous
acceptmes par pure curiosit. En entrant dans la salle  manger nous
fmes un peu surprises de trouver le dner servi par terre, ce qui nous
obligea  nous tenir comme eux presque couches autour de la table. Ils
nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont
l'un contenait une fricasse de pieds de mouton  la sauce blanche, trs
pice, et l'autre, je ne sais quel ragot. Vous devez penser que nous
fmes un triste repas: il nous rpugnait trop de les voir employer leurs
mains bronzes en guise de cuillres.

Ces ambassadeurs avaient amen avec eux un jeune homme, qui parlait un
peu le franais. Madame de Bonneuil, pendant les sances, lui apprenait
 chanter _Annette  l'ge de quinze ans_. Lorsque nous allmes faire
nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous tmoigna le
regret de nous quitter en disant: Ah! comme mon coeur pleure! Ce que je
trouvai fort oriental et fort bien dit.

Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais
il l'avait cach derrire son lit et ne voulait point le rendre,
prtendant qu'il fallait une ame  ce portrait. Ce refus donna lieu  de
fort jolis vers qui me furent adresss et que je copie ici.

      MADAME LEBRUN,

     Au sujet du portrait de Davich Khan, et du prjug des Orientaux
     contre la peinture.

     Ce n'est point aux climats o rgnent les sultans
     Que le marbre s'anime et la toile respire.
     Les prjugs de leurs imans
     Du dieu des arts ont renvers l'empire.
     Ils ont rv qu'_Allah_, jaloux de nos talens,
     Doit, en jugeant les mondes et les ges,
     Donner une ame  ces images
     Qui sauvent la beaut du ravage des temps.
     Sublime Allah! tu ris de cette erreur impie!
     Tu conviendras, voyant cette copie,
     O l'art de la nature a surpris les secrets,
     Que, comme toi, le gnie a ses flammes;
     Et que Lebrun, en peignant des portraits,
     Sait aussi leur donner une ame.

Je ne pus avoir mon tableau qu'en employant la supercherie; et lorsque
l'ambassadeur ne le retrouva plus, il s'en prit  son valet de chambre
qu'il voulait tuer. L'interprte eut toutes les peines du monde  lui
faire comprendre qu'on ne tuait pas les valets de chambre  Paris, et
fut oblig de lui dire que le roi de France avait fait demander le
portrait.

Ces deux tableaux ont t exposs au salon, en 1789. Aprs la mort de M.
Lebrun, qui s'tait empar de tous mes ouvrages, ils ont t vendus, et
j'ignore qui les possde aujourd'hui.

Adieu, chre et aimable amie.




LETTRE V.

La Reine.--Mes sances  Versailles.--Portraits que je fais d'elle 
diffrentes poques.--Sa Bont.--Louis XVI.--Dernier bal de la Cour 
Versailles.--Madame lisabeth. Monsieur, frre du roi.--La princesse
Lamballe.


C'est en l'anne 1779, ma chre amie, que j'ai fait pour la premire
fois le portrait de la reine, alors dans tout l'clat de sa jeunesse et
de sa beaut. Marie-Antoinette tait grande, admirablement bien faite,
assez grasse sans l'tre trop. Ses bras taient superbes, ses mains
petites, parfaites de forme, et ses pieds charmans. Elle tait la femme
de France qui marchait le mieux; portant la tte fort leve, avec une
majest qui faisait reconnatre la souveraine au milieu de toute sa
cour, sans pourtant que cette majest nuist en rien  tout ce que son
aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin, il est trs difficile de
donner  qui n'a pas vu la reine, une ide de tant de grces et de tant
de noblesse runies. Ses traits n'taient point rguliers, elle tenait
de sa famille cet ovale long et troit particulier  la nation
autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux; leur couleur tait
presque bleue; son regard tait spirituel et doux, son nez fin et joli,
sa bouche pas trop grange, quoique les lvres fussent un peu fortes.
Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'tait
l'clat de son teint. Je n'en ai jamais vu d'aussi brillant, et brillant
est le mot; car sa peau tait si transparente qu'elle ne prenait point
d'ombre. Aussi ne pouvais-je en rendre l'effet  mon gr: les couleurs
me manquaient pour peindre cette fracheur, ces tons si fins qui
n'appartenaient qu' cette charmante figure et que je n'ai retrouvs
chez aucune autre femme.

 la premire sance, l'air imposant de la reine m'intimida d'abord
prodigieusement; mais S. M. me parla avec tant de bont que sa grce si
bienveillante dissipa bientt cette impression. C'est alors que je fis
le portrait qui la reprsente avec un grand panier, vtue d'une robe de
satin et tenant une rose  la main. Ce portrait tait destin  son
frre, l'empereur Joseph II, et la reine m'en ordonna deux copies: l'une
pour l'impratrice de Russie, l'autre pour ses appartememens de
Versailles ou de Fontainebleau.

J'ai fait successivement  diverses poques plusieurs autres portraits
de la reine[6]. Dans l'un, je ne l'ai peinte que jusqu'aux genoux, avec
une robe nacaral et place devant une table, sur laquelle elle arrange
des fleurs dans un vase. On peut croire que je prfrais beaucoup la
peindre sans grande toilette et surtout sans grand panier. Ces portraits
taient donns  ses amis, quelques-uns  des ambassadeurs. Un entre
autres la reprsente coiffe d'un chapeau de paille et habille d'une
robe de mousseline blanche dont les manches sont plisses en travers,
mais assez ajustes: quand celui-ci fut expos au salon, les mchans ne
manqurent pas de dire que la reine s'tait fait peindre en chemise; car
nous tions en 1786, et dj la calomnie commenait  s'exercer sur
elle.

Ce portrait toutefois n'en eut pas moins un grand succs. Vers la fin de
l'exposition on fit une petite pice au Vaudeville, qui, je crois, avait
pour titre: _la Runion des Arts_. Brongniart, l'architecte, et sa
femme, que l'auteur avait mis dans sa confidence, firent louer une loge
aux premires et vinrent me chercher le jour de la premire
reprsentation pour me conduire au spectacle. Comme je ne pouvais
nullement me douter de la surprise qu'on me mnageait, vous pouvez juger
de mon motion lorsque la peinture arriva, et que je vis l'actrice me
copier d'une manire surprenante, peignant le portrait de la reine. Au
mme instant, tout ce qui tait au parterre et dans les loges se
retourna vers moi en applaudissant  tout rompre, et je ne crois pas que
l'on puisse tre  la fois aussi touche, aussi reconnaissante que je le
fus ce soir-l.

La timidit que m'avait inspire le premier aspect de la reine avait
entirement cd  cette gracieuse bont qu'elle me tmoignait toujours.
Ds que S. M. eut entendu dire que j'avais une jolie voix, elle me
donnait peu de sances sans me faire chanter avec elle plusieurs duos de
Grtry, car elle aimait infiniment la musique, quoique sa voix ne ft
pas d'une grande justesse. Quant  son entretien, il me serait difficile
d'en peindre toute la grce, toute la bienveillance; je ne crois pas que
la reine Marie-Antoinette ait jamais manqu l'occasion de dire une chose
agrable  ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bont
qu'elle m'a toujours tmoigne est un de mes plus doux souvenirs.

Un jour il m'arriva de manquer au rendez-vous qu'elle m'avait donn pour
une sance; parce que tant alors trs avance dans ma seconde
grossesse, je m'tais sentie tout  coup fort souffrante. Je me htai le
lendemain de me rendre  Versailles pour m'excuser. La reine ne
m'attendait pas, elle avait fait atteler sa calche pour aller se
promener, et cette calche fut la premire chose que j'aperus en
entrant dans la cour du chteau. Toutefois je ne montai par moins parler
aux garons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan[7], me reut d'un air
sec et froid, et me dit d'un ton colre, avec sa voix de
stentor:--C'tait hier, madame, que Sa Majest vous attendait, et bien
srement elle va se promener, et bien srement elle ne vous donnera pas
sance. Sur ma rponse, que je venais simplement prendre les ordres de
Sa Majest pour un autre jour, il va trouver la reine, qui me fait
entrer aussitt dans son cabinet. Sa Majest finissait sa toilette; elle
tenait un livre  la main pour faire rpter une leon  sa fille, la
jeune Madame. Le coeur me battait; car j'avais d'autant plus peur que
j'avais tort. La reine se tourna vers moi et me dit avec douceur:--Je
vous ai attendue hier toute la matine, que vous est-il donc
arriv?--Hlas! madame, rpondis-je, j'tais si souffrante que je n'ai
pu me rendre aux ordres de Votre Majest. Je viens aujourd'hui pour les
recevoir, et je repars  l'instant.--Non! non! ne partez pas, reprit la
reine; je ne veux pas que vous ayez fait cette course inutilement. Elle
dcommanda sa calche et me donna sance. Je me rappelle que dans
l'empressement o j'tais de rpondre  cette bont, je saisis ma bote
 couleurs avec tant de vivacit qu'elle se renversa; mes brosses, mes
pinceaux tombrent sur le parquet; je me baissais pour rparer ma
maladresse.--Laissez, laissez, dit la reine, vous tes trop avance dans
votre grossesse pour vous baisser; et, quoi que je pusse dire, elle
releva tout elle-mme.

Lors du dernier voyage qui s'est fait  Fontainebleau, o la cour
suivant l'usage devait tre en grande reprsentation, je m'y rendis pour
jouir de ce spectacle. J'y vis la reine dans la plus grande parure,
couverte de diamans, et, comme un magnifique soleil l'clairait, elle me
parut vraiment blouissante. Sa tte leve sur son beau col grec, lui
donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on
croyait voir une desse au milieu de ses nymphes. Pendant la premire
sance que j'eus de S. M. au retour de ce voyage, je me permis de parler
de l'impression que j'avais reue, et de dire  la reine combien
l'lvation de sa tte ajoutait  la noblesse de son aspect. Elle me
rpondit d'un ton de plaisanterie: Si je n'tais pas reine, on dirait
que j'ai l'air insolent; n'est-il pas vrai?

La reine ne ngligeait rien pour faire acqurir  ses enfans ces
manires gracieuses et affables qui la rendaient si chre  ceux qui
l'entouraient. Je l'ai vue faisant dner Madame, alors ge de six ans,
avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette
petite ft servie la premire, en disant  sa fille: Vous devez lui
faire les honneurs.

La dernire sance que j'eus de S. M. me fut donne  Trianon, o je fis
sa tte pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses
enfans. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, tait
prsent, et que tant que dura la sance, il ne cessa de mdire de toutes
les femmes de la cour. Il fallait qu'il me crt sourde ou bien bonne
personne, pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intresses
quelques-uns de ses mchans propos. Le fait est que jamais il ne m'est
arriv d'en rpter un seul, quoique je n'en aie oubli aucun.

Aprs avoir fait la tte de la reine, ainsi que les tudes spares du
premier dauphin, de Madame Royale et du duc de Normandie, je m'occupai
aussitt de mon tableau auquel j'attachais une grande importance, et je
le terminai pour le salon de 1788. La bordure ayant t porte seule,
suffit pour exciter mille mauvais propos: _voil le dficit_, disait-on;
et beaucoup d'autres choses qui m'taient rapportes et me faisaient
prvoir les plus amres critiques. Enfin j'envoyai mon tableau; mais je
n'eus pas le courage de le suivre pour savoir aussitt quel serait son
sort, tant je craignais qu'il ne ft mal reu du public; ma peur tait
si forte que j'en avais la fivre. J'allai me renfermer dans ma chambre,
et j'tais l, priant Dieu pour le succs de _ma_ famille royale, quand
mon frre et une foule d'amis vinrent me dire que j'obtenais le suffrage
gnral.

Aprs le salon, le roi ayant fait apporter ce tableau  Versailles, ce
fut M. d'Angevilliers, alors ministre des arts et directeur des btimens
royaux qui me prsenta  Sa Majest. Louis XVI eut la bont de causer
longtemps avec moi, de me dire qu'il tait fort content; puis il ajouta,
en regardant encore mon ouvrage: Je ne me connais pas en peinture; mais
vous me la faites aimer.

Mon tableau fut plac dans une des salles du chteau de Versailles, et
la reine passait devant en allant et en revenant de la messe.  la mort
de monsieur le dauphin (au commencement de 1789), cette vue ranimait si
vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait de faire,
qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes;
elle dit  M. d'Angevilliers de faire enlever ce tableau; mais avec sa
grce habituelle, elle eut soin de m'en instruire aussitt, en me
faisant savoir le motif de ce dplacement. C'est  la sensibilit de la
reine que j'ai d la conservation de mon tableau; car les poissardes et
les bandits qui vinrent peu de temps aprs chercher Leurs Majests 
Versailles, l'auraient infailliblement lacr, ainsi qu'ils firent du
lit de la reine, qui a t perc de part en part!

Je n'ai jamais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le
dernier bal de la cour  Versailles; ce bal se donnait dans la salle de
spectacle, et la loge o je me trouvais place tait assez prs de la
reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait. Je la voyais fort
agite, invitant  danser les jeunes gens de la cour, tels que M. de
Lameth[8] et d'autres, qui tous la refusaient; si bien que la plupart
des contredanses ne purent s'arranger. La conduite de ces messieurs
tait d'une inconvenance qui me frappa; je ne sais pourquoi leur refus
me semblait une sorte de rvolte, prludant  des rvoltes plus graves.
La rvolution approchait: elle clata l'anne suivante.

 l'exception de M. le comte d'Artois dont je n'ai pas fait le portrait,
j'ai peint successivement toute la famille royale; les enfants de
France; Monsieur, frre du roi (depuis Louis XVIII); Madame, madame la
comtesse d'Artois et madame lisabeth. Les traits de cette dernire
n'taient point rguliers; mais son visage exprimait la plus douce
bienveillance et sa grande fracheur tait remarquable; en tout elle
avait le charme d'une jolie bergre. Vous n'ignorez pas, chre amie, que
madame lisabeth tait un ange de bont. Combien de fois ai-je t
tmoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son coeur renfermait
toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dvoue; la rvolution
l'a conduite  dployer un courage hroque; on a vu cette douce
princesse, marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner
la reine, en disant: _Ils me prendront pour elle!_

Le portrait que j'ai fait de Monsieur, m'a donn l'occasion de connatre
un prince dont on pouvait sans flatterie vanter et l'esprit et
l'instruction; il tait impossible de ne pas se plaire  l'entretien de
Louis XVIII, qui causait sur toutes choses avec autant de got que de
savoir. Quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait, pendant nos
sances, des chansons qui n'taient pas indcentes, mais si communes,
que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises
arrivaient jusqu' la cour. Il avait la voix la plus fausse du
monde.--Comment trouvez-vous que je chante, Madame Lebrun? me dit-il un
jour--Comme un prince, Monseigneur, rpondis-je.

Le marquis de Montesquiou, grand cuyer de Monsieur, m'envoyait une fort
belle voiture  huit chevaux pour me conduire  Versailles et me ramener
avec ma mre, que j'avais prie de m'accompagner. Tout le long de la
route on se mettait aux fentres pour me voir passer, chacun m'tait son
chapeau; je riais de ces hommages rendus aux huit chevaux et au piqueur
qui courait devant; car revenue  Paris, je montais en fiacre, et
personne ne me regardait plus.

Monsieur tait ds lors ce qu'on appelle un libral (dans le sens modr
du mot, vous sentez bien); lui et ses courtisans formaient  la cour un
parti trs distinct de celui du roi. Aussi ne fus-je point surprise de
voir pendant la rvolution, le marquis de Montesquiou nomm gnral en
chef de l'arme rpublicaine en Savoie. Je n'eus alors qu' me rappeler
les discours tranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans
parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la reine et
tous ceux qu'elle aimait; quant  Monsieur lui-mme, les journaux nous
le montrent se rendant  l'Assemble nationale, pour y dire qu'il ne
venait point siger comme _prince_, mais comme _citoyen_. Je n'en crois
pas moins qu'une pareille dclaration ne suffisait pas pour sauver sa
tte, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.

 la mme poque j'ai fait aussi le portrait de la princesse Lamballe.
Sans tre jolie elle paraissait l'tre  quelque distance; elle avait de
petits traits, un teint blouissant de fracheur, de superbes cheveux
blonds, et beaucoup d'lgance dans toute sa personne. L'horrible fin de
cette malheureuse princesse est assez connue, de mme que le dvouement
dont elle a pri victime; car en 1793 elle tait  Turin,  l'abri de
tout pril, lorsqu'elle rentra en France ds qu'elle sut la reine en
danger.

Me voil bien loin, chre amie, de l'anne 1799; mais j'ai prfr vous
parler dans une mme lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec
tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le
comte d'Artois (Charles X), et la fille infortune de Marie-Antoinette.

Mille tendres amitis.




LETTRE VI.

Voyage en Flandre.--Bruxelles.--Le prince de Ligne.--Le tableau de
l'Htel-de-Ville d'Amsterdam par Wanols.--Ma rception  l'Acadmie
royale de peinture.--Mon logement.--Ma socit.--Mes
concerts.--Garat.--Asevedo.--Madame Todi.--Viotti.--Maestrino.--Leprince
Henry de Prusse.--Salentin.--Hulmandel.--Cramer.--Madame de
Montgeron.--Mes soupers.--Je joue la comdie en socit.--Nos acteurs.


En 1782 M. Lebrun me mena en Flandre o des affaires l'appelaient. On
faisait alors  Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux
du prince Charles, et nous allmes voir l'exposition. Je trouvai l
plusieurs dames de la cour qui m'accueillirent avec une extrme bont,
entre autres, la princesse d'Aremberg que j'avais beaucoup vue  Paris;
mais la rencontre dont je me flicitai le plus fut celle du prince de
Ligne, que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport
d'esprit et d'amabilit, a laiss une rputation pour ainsi dire
historique. Il nous engagea  venir voir sa galerie, o j'admirai
plusieurs chefs-d'oeuvre, principalement des portraits de Wandik et des
ttes de Rubens, car il possdait peu de tableaux italiens. Il voulut
aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel-Oeil. Je me
souviens qu'il nous fit monter dans un belvdre, bti sur le sommet
d'une montagne qui dominait toutes ses terres et tous le pays
d'alentour. L'air parfait qu'on y respirait, joint  cette belle vue,
avait quelque chose d'enchanteur; mais ce qui effaait tout dans ce beau
lieu, c'tait l'accueil d'un matre de maison qui pour la grce de son
esprit et de ses manires n'a jamais eu de pareil.

La ville de Bruxelles  cette poque me parut riche et anime. Dans la
haute socit, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que
plusieurs amis du prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles
aprs leur djeuner, arrivaient  l'Opra de Paris tout juste  l'heure
de voir lever la toile, et, le spectacle fini, retournaient aussitt 
Bruxelles, courant toute la nuit: voil ce qui s'appelle aimer l'opra.

Nous quittmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans le Northollande.
La vue de Sardam et de Mars me plut extrmement: ces deux petites villes
sont si propres, si bien tenues, que l'on envie le sort des habitans.
Les rues tant fort troites et bordes de canaux, on n'y va point en
voiture, mais  cheval, et l'on se sert de petites barques pour le
transport des marchandises. Les maisons, qui sont trs basses, ont deux
portes: celle de la naissance, puis celle de la mort, par laquelle on ne
passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi brillans
que s'ils taient d'acier, et tout est si merveilleusement soign, que
je me rappelle avoir vu en dehors de la boutique d'un marchal ferrant
une espce de lanterne dore et polie comme pour un boudoir.

Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont sembl
fort belles, mais si sauvages, que la vue d'un tranger les faisait fuir
aussitt. Elles taient ainsi alors; je suppose cependant que le sjour
des Franais dans leur pays a pu les apprivoiser.

Nous finmes par visiter Amsterdam, et l je vis  l'htel de ville le
superbe tableau de Wanols qui reprsente les bourguemestres assembls.
Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus
vrai: c'est la nature mme. Les bourguemestres sont vtus de noir; les
ttes, les mains, les draperies, tout est d'une beaut inimitable: ces
hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuade que c'est le
tableau de ce genre le plus parfait; je ne pouvais le quitter, et
l'impression qu'il m'a faite me le rend encore prsent.

Nous revnmes en Flandre revoir les chefs-d'oeuvre de Rubens. Ils taient
bien mieux placs alors qu'ils ne l'ont t depuis au muse de Paris;
tous produisaient un effet admirable dans ces glises flamandes.
D'autres chefs-d'oeuvre du mme matre ornaient les galeries d'amateurs:
 Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux _chapeau de paille_
qui vient d'tre vendu dernirement  un Anglais pour une somme
considrable. Cet admirable tableau reprsente une des femmes de Rubens;
son grand effet rside dans les deux diffrentes lumires que donnent le
simple jour et la lueur du soleil[9], et peut-tre faut-il tre peintre
pour juger tout le mrite d'excution qu'a dploy l Rubens. Ce tableau
me ravit et m'inspira au point que je fis mon portrait  Bruxelles en
cherchant le mme effet. Je me peignis portant sur la tte un chapeau de
paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma
palette  la main. Quand le portrait fut expos au salon, j'ose vous
dire qu'il ajouta beaucoup  ma rputation. Le clbre Muller l'a grav;
mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlvent tout
l'effet d'un pareil tableau.

Peu de temps aprs mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je
vous parle et plusieurs autres ouvrages dcidrent Joseph Vernet  me
proposer comme membre de l'Acadmie royale de peinture. M. Pierre, alors
premier peintre du roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas,
disait-il, que l'on ret des femmes, et pourtant madame
Valleyer-Coster, qui peignait parfaitement les fleurs, tait dj reue;
je crois mme que madame Vien l'tait aussi. Quoi qu'il en soit, M.
Pierre (peintre fort mdiocre, car il ne voyait dans la peinture que le
maniement de la brosse) avait de l'esprit; de plus, il tait riche, ce
qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste les artistes, qui dans
ce temps taient moins fortuns qu'ils ne le sont aujourd'hui. Son
opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-l tous
les vrais amateurs n'avaient pas t associs  l'Acadmie de peinture;
ils formaient une cabale pour moi contre celle de M. Pierre, et c'est
alors qu'on fit ce couplet.

      MADAME LEBRUN.

     Sur l'air: _Jardinier ne vois-tu pas_.

     Au salon ton art vainqueur
     Devrait tre en lumire[10].
     Pour le ravir cet honneur,
     Lise, il faut avoir le coeur
     De Pierre, de Pierre, de Pierre.

Enfin je fus reue; et je donnai pour tableau de rception la Paix qui
ramne l'Abondance[11]. M. Pierre alors fit courir le bruit que c'tait
par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le
roi et la reine taient assez bons pour dsirer me voir entrer 
l'Acadmie; mais voil tout.

Je continuais  peindre avec fureur, j'avais souvent trois sances dans
la mme journe, et celles de l'aprs-dner, qui me fatiguaient 
l'excs, amenrent un dlabrement d'estomac tel, que je ne digrais plus
rien, en sorte que je maigrissais  faire peur. Mes amis me firent
ordonner alors par le mdecin de dormir tous les jours aprs mon dner.
D'abord j'eus quelque peine  prendre cette habitude; mais on
m'enfermait dans ma chambre, les rideaux ferms, et peu  peu le sommeil
arriva. Je suis persuade que je dois la vie  cette ordonnance. Vous
savez, chre amie, combien je tiens  ce que j'appelle mon _calme_?
C'est qu'un travail forc, joint  la fatigue de mes longs voyages, me
l'a rendu tout--fait ncessaire; sans ce court et lger repos, dont
j'ai conserv l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que je puis
reprocher  cette sieste oblige, c'est de m'avoir prive sans retour du
plaisir d'aller dner en ville; et comme je consacrais la matine
entire  la peinture, il ne m'a jamais t permis de voir mes amis que
le soir. Il est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde
ne m'tait refuse, car je passais mes soires dans la socit la plus
aimable et la plus brillante.

Aprs mon mariage, je logeais encore rue de Clry, o M. Lebrun avait un
grand appartement, fort richement meubl, dans lequel il plaait ses
tableaux de tous les grands matres. Quant  moi, je m'tais rduite 
occuper une petite antichambre, et une chambre  coucher qui me servait
de salon. Cette chambre tait tendue de papier, pareil  la toile de
Joui des rideaux de mon lit. Les meubles en taient fort simples, trop
simples peut-tre, ce qui n'a pas empch M. de Champcenetz (vu que sa
belle-mre tait jalouse de moi), d'crire que _madame Lebrun avait des
lambris dors, qu'elle allumait son feu avec des billets de caisse, et
quelle ne brlait que du bois d'alos_; mais je tarde autant que
possible, chre amie,  vous parler des mille calomnies dont j'ai t
victime; nous y viendrons. Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que
dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir
la ville et la cour. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquans
dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre;
c'tait  qui serait de mes soires o souvent la foule tait telle que,
faute de sige, les marchaux de France s'asseyaient par terre, et je me
rappelle que le marchal de Noailles, trs gros et trs g, avait la
plus grande peine  se relever.

J'tais bien loin de me flatter, comme vous pouvez croire, que tous
vinssent pour moi: ainsi qu'il arrive dans les maisons ouvertes, les uns
venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour entendre
la meilleure musique qui se ft alors  Paris. Les compositeurs
clbres, Grtry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi
les morceaux de leurs opras avant la premire reprsentation. Nos
chanteurs habituels taient Garat, Asevedo, Richer, madame Todi, ma
belle-soeur, qui avait une trs belle voix, et pouvait tout accompagner 
livre ouvert, ce qui nous tait fort utile. Moi-mme je chantais
quelquefois, sans mthode  la vrit, car je n'avais jamais eu le temps
de prendre des leons, mais ma voix tait assez agrable; cet aimable
Grtry disait que j'avais des sons argents. Au reste, il fallait mettre
 part toutes prtentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer;
car Garat surtout peut tre cit comme le talent le plus extraordinaire
qu'on ait jamais entendu. Non seulement il n'existait pas de difficults
pour ce gosier si flexible; mais sous le rapport de l'expression, il
n'avait point de rival, aussi personne, je crois, n'a chant Gluck aussi
bien que lui. Quant  madame Todi, elle runissait  une voix superbe
toutes les qualits d'une grande cantatrice, et elle chantait le bouffon
et le srieux avec la mme perfection.

Pour la musique instrumentale, j'avais comme violoniste Viotti, dont le
jeu, plein de grce, de force et d'expression, tait si ravissant!
Jarnovick, Maestrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui
de plus m'amenait son premier violon. Salentin jouait du hautbois,
Hulmandel et Cramer du piano, madame de Montgeron vint aussi une fois,
peu de temps aprs son mariage. Quoiqu'elle ft trs jeune alors, elle
n'en tonna pas moins toute ma socit, qui vraiment tait fort
difficile, par son admirable excution et surtout par son expression;
elle faisait parler les touches. Depuis, et dj place au premier rang
comme pianiste, vous savez combien madame de Montgeron s'est distingue
comme compositeur.

 l'poque o je donnais mes concerts, on avait le got et le temps de
s'amuser; et mme, quelques annes plus tt, l'amour de la musique tait
si gnral, qu'il avait lev des querelles srieuses entre ce qu'on
appelait les gluckistes et les piccinistes. Tous les amateurs s'taient
spars en deux partis acharns l'un contre l'autre. Le champ de
bataille ordinaire tait le jardin du Palais-Royal. L, les partisans de
Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence
qu'il s'en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans
plusieurs salons pour ces deux grands matres. Marmontel et l'abb
Arnault se trouvaient en opposition; car Marmontel tait picciniste, et
l'abb gluckiste forcen. Tous deux se lanaient des pigrammes, des
couplets. L'abb Arnault, par exemple, fit les vers suivans:

     Ce Marmontel, si lent, si lourd,
     Qui ne parle pas, mais qui beugle,
     Juge la peinture en aveugle,
     Et la musique comme un sourd.

Marmontel rpondit par ce couplet:

     L'abb Fatras,
     De Carpentras,
     Demande un bnfice.
     Il l'obtiendra,
     Car l'Opra
     Lui tient lieu de l'office.

Convenez, ma chre, que c'tait un heureux temps que le temps o les
sujets de trouble n'taient pas plus graves, et ne pouvaient natre
qu'entre gens clairs; mais je reviens  mes concerts.

Les femmes qui s'y trouvaient habituellement taient la marquise de
Groslier, Mme de Verdun, la marquise de Sabran qui depuis a pous le
chevalier de Boufflers, madame le Gouteux du Molay, toutes quatre mes
meilleures amies, la comtesse de Sgur, la marquise de Roug, madame de
Peze, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le mme tableau, une
foule d'autres dames franaises, que, vu la petitesse du local, je ne
pouvais recevoir que plus rarement, et les trangres les plus
distingues. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer,
attendu que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de
gens  talent et de gens d'esprit.

Je choisissais dans cette foule les plus aimables pour les inviter  mes
soupers, que l'abb Delille, Lebrun le pote, le chevalier de Boufflers,
le vicomte de Sgur et d'autres, rendaient les plus amusans de Paris. On
ne saurait juger ce qu'tait la socit en France, quand on n'a pas vu
le temps o, toutes les affaires du jour termines, douze ou quinze
personnes aimables se runissaient chez une matresse de maison, pour y
finir leur soire. L'aisance, la douce gaiet, qui rgnaient  ces
lgers repas du soir, leur donnaient un charme que les dners n'auront
jamais. Une sorte de confiance et d'intimit rgnait entre les convives;
et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gne sans
inconvnient, c'tait dans les soupers que la bonne socit de Paris se
montrait suprieure  celle de toute l'Europe.

Chez moi, par exemple, on se runissait vers neuf heures. Jamais on ne
parlait politique; mais on causait de littrature, on racontait
l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions  jouer des charades
en action, et quelquefois aussi l'abb Delille ou Lebrun (Pindare) nous
lisaient quelques-uns de leurs vers.  dix heures, on se mettait 
table; mon souper tait des plus simples. Il se composait toujours d'une
volaille, d'un poisson, d'un plat de lgumes et d'une salade; en sorte
que si je me laissais entraner  retenir quelques visites, il n'y avait
rellement plus de quoi manger pour tout le monde; mais peu importait,
on tait gai, on tait aimable, les heures passaient comme des minutes,
et vers minuit chacun se retirait.

Non seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais frquemment
en ville; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il
m'tait doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction
agrable. Tantt c'tait un bal, bal o l'on n'touffait point comme
aujourd'hui. Huit personnes seulement formaient la contredanse, et les
femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les
hommes se tenaient debout derrire elles. N'ayant jamais aim la danse,
je prfrais de beaucoup les maisons o l'on faisait de la musique.
J'allais souvent passer la soire chez M. de Rivire[12], o nous
jouions la comdie et l'opra comique. Sa fille, ma belle-soeur, chantait
 merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice. Le fils an
de M. de Rivire tait charmant dans les rles comiques, et l'on m'avait
donn l'emploi des soubrettes dans l'opra et dans la comdie. Madame la
Ruette, retire du thtre depuis plusieurs annes, ne ddaignait point
notre troupe. Elle a jou avec nous dans divers opras, et sa voix tait
encore frache et fort belle. Mon frre Vige jouait les premiers rles
avec un vritable succs; enfin, tous nos acteurs taient excellens,
except Talma. Vous riez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait
les amoureux avec nous, tait gauche, embarrass, et que personne alors
n'aurait pu prvoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma surprise
a t grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser
Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour oprer
cette mtamorphose et toutes celles du mme genre, me prouve qu'un
talent dramatique est de tous les talens celui qui s'acquiert le plus
tard. Remarquez bien qu'on ne connat pas un seul grand acteur qui l'ait
t dans sa jeunesse.

Cette lettre est norme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un
certain souper grec, dont le bruit, grce aux sots propos du monde,
s'est rpandu jusqu' Ptersbourg, et je finis en vous embrassant.




LETTRE VII.

Souper grec.--Propos auxquels il donne lieu.--Ce qu'il m'a
cot.--Mnageot.--M. de Calonne.--Mot de mademoiselle
Arnoult.--Calomnies.--Madame de S***.--Sa perfidie.


Voici, ma chre amie, le rcit exact du souper le plus brillant que
j'aie donn,  l'poque o l'on parlait sans cesse de mon luxe et de ma
magnificence.

Un soir, que j'avais invit douze ou quinze personnes  venir entendre
une lecture du pote Lebrun, mon frre me lut pendant mon calme quelques
pages des _Voyages d'Anacharsis_. Quand il arriva  l'endroit o en
dcrivant un dner grec, on explique la manire de faire plusieurs
sauces:--Il faudrait, me dit-il, faire goter cela ce soir. Je fis
aussitt monter ma cuisinire, je la mis bien au fait; et nous convnmes
qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour
l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes, j'imaginai de nous
costumer tous  la grecque, afin de faire une surprise  M. de Vaudreuil
et  M. Boutin, que je savais ne devoir arriver qu' dix heures. Mon
atelier, plein de tout ce qui me servait  draper mes modles, devait me
fournir assez de vtemens, et le comte de Parois, qui logeait dans ma
maison, rue de Clry, avait une superbe collection de vases trusques.
Il vint prcisment chez moi ce jour-l, vers quatre heures. Je lui fis
part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantit de coupes, de
vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moi-mme,
et je les plaai sur une table de bois d'acajou, dresse sans nappe.
Cela fait, je plaai derrire les chaises un immense paravent, que j'eus
soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attache de distance 
distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe
suspendue donnait une forte lumire sur la table; enfin tout tait
prpar, jusqu' mes costumes, lorsque la fille de Joseph Vernet, la
charmante madame Chalgrin, arriva la premire. Aussitt je la coiffe, je
l'habille. Puis vint madame de Bonneuil, si remarquable par sa beaut;
madame Vige, ma belle-soeur, qui, sans tre aussi jolie, avait les plus
beaux yeux du monde, et les voil toutes trois mtamorphoses en
vritables Athniennes. Lebrun (Pindare) entre; on lui te sa poudre, on
dfait ses boucles de ct, et je lui ajuste sur la tte une couronne de
laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry
Lubomirski en Amour de la Gloire. Le comte de Parois avait justement un
grand manteau pourpre, qui me servit  draper mon pote, dont je fis en
un clin d'oeil Pindare, Anacron. Puis vint le marquis de Cubires.
Tandis que l'on va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter
en lyre dore, je le costume; je costume aussi M. de Rivire (frre de
ma belle-soeur), Guinguen et Chaudet, le fameux sculpteur.

L'heure avanait; j'avais peu de temps pour penser  moi; mais comme je
portais toujours des robes blanches en forme de tunique (ce qu'on
appelle  prsent des blouses), il me suffit de mettre un voile et une
couronne de fleurs sur ma tte. Je soignai principalement ma fille,
charmante enfant, et mademoiselle de Bonneuil[13], qui tait belle comme
un ange. Toutes deux taient ravissantes  voir, portant un vase antique
trs lger, et s'apprtant  nous servir  boire.

 neuf heures et demie les prparatifs taient termins, et ds que nous
fmes tous placs, l'effet de cette table tait si neuf, si pittoresque,
que nous nous levions chacun  notre tour, pour aller regarder ceux qui
restaient assis.

 dix heures nous entendmes entrer la voiture du comte de Vaudreuil et
de Boutin, et quand ces deux messieurs arrivrent devant la porte de la
salle  manger, dont j'avais fait ouvrir les deux battans, ils nous
trouvrent chantant le choeur de Gluck: _le dieu de Paphos et de Gnide_,
que M. de Cubires accompagnait avec sa lyre.

De mes jours je n'ai vu deux figures aussi tonnes, aussi stupfaites
que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils taient surpris
et charms, au point qu'ils restrent un temps infini debout, avant de
se dcider  prendre les places que nous avions gardes pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai dj parl, nous avions pour souper
un gteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de
lgumes.  la vrit, nous bmes ce soir-l une bouteille de vieux vin
de Chypre dont on m'avait fait prsent; voil tout l'excs. Nous n'en
restmes pas moins trs long-temps  table, o Lebrun nous rcita
plusieurs odes d'Anacron qu'il avait traduites, et je ne crois pas
avoir jamais pass une soire aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en taient tellement enthousiasms qu'ils
en parlrent le lendemain  toutes leurs connaissances. Quelques femmes
de la cour me demandaient une seconde reprsentation de cette
plaisanterie. Je refusai pour diffrentes raisons, et plusieurs d'entre
elles furent blesses de mon refus. Bientt le bruit se rpandit dans le
monde que ce souper m'avait cot vingt mille francs. Le roi en parla
avec humeur au marquis de Cubires, qui fort heureusement avait t un
de nos convives, et qui convainquit Sa Majest de la sottise d'un pareil
propos.

Nanmoins, ce que l'on tenait  Versailles au prix modeste de vingt
mille francs, fut port  Rome  quarante mille,  Vienne, la baronne de
Strogonoff m'apprit que j'avais dpens soixante mille francs pour mon
souper grec. Vous savez qu' Ptersbourg la somme est enfin reste fixe
 quatre-vingt mille, et la vrit est que ce souper m'a cot quinze
francs.

Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes
mensonges taient colports dans l'Europe par mes propres compatriotes,
et la ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on
ait cherch  tourmenter ma vie; tmoin ces vers que Lebrun-Pindare
m'adressa en 1789, et que peut-tre vous ne connaissez pas.

      MADAME LEBRUN.

     Chre Lebrun, la gloire a ses orages;
     L'envie est l qui guette le talent;
     Tout ce qui plat, tout mrite excellent,
     Doit de ce monstre essuyer les outrages.
     Qui mieux que toi les mrita jamais?
     Un pinceau mle anime tes portraits.
     Non, tu n'es plus femme que l'on renomme:
     L'Envie est juste, et ses cris obstins
     Et ses serpens contre toi dchans
     Mieux que nos voix te dclarent grand homme.

Mettant  part l'exagration avec laquelle le pote parle de mon talent,
il reste malheureusement trop vrai, que ds mon dbut dans le monde, je
me suis vue en butte  la sottise et  la mchancet. D'abord mes
ouvrages n'taient point de moi; M. Mnageot peignait mes tableaux et
jusqu' mes portraits, quoique tant de personnes  qui je donnais sance
pussent naturellement porter tmoignage du contraire; ce bruit absurde
ne s'en propagea pas moins jusqu' l'poque o je fus reue de
l'Acadmie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon o
l'auteur du _Mlagre_ exposait aussi, il fallut bien reconnatre la
vrit; car Mnageot, dont au reste j'apprciais infiniment le talent et
mme les conseils, avait une manire de peindre entirement oppose  la
mienne[14].

Quoique je fusse, je crois, l'tre le plus inoffensif qui ait jamais
exist, j'avais des ennemis; non seulement quelques femmes m'en
voulaient de n'tre pas aussi laides qu'elles, mais plusieurs peintres
ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux
plus cher que les leurs; il en rsultait contre moi mille propos de
toute nature, dont un surtout m'affligea profondment. Peu de temps
avant la rvolution, je fis le portrait de M. de Calonne, et je
l'exposai au salon; j'avais peint ce ministre assis, jusqu' mi-jambe;
ce qui fit dire  mademoiselle Arnoult en le regardant: _Madame Lebrun
lui a coup les jambes, afin qu'il reste en place._ Malheureusement ce
propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me
vis en butte en cette occasion  des calomnies du genre le plus odieux;
d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait;
les uns prtendaient que le contrleur-gnral m'avait donn un grand
nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, envelopps dans des
billets de caisse; d'autres, que j'avais reus, dans un pt, une somme
assez forte pour ruiner le trsor; enfin, mille versions plus ridicules
les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoy
quatre mille francs en billets, dans une bote qui a t estime vingt
louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je
reus la bote existent encore et peuvent le certifier. On fut mme
tonn de la modicit de cette somme; car, peu de temps auparavant, M.
de Beaujon, que je venais de peindre de mme grandeur, m'avait envoy
huit mille francs, sans qu'on s'avist de trouver ce prix trop norme.
Toutefois, le canevas fourni, les mchans s'en emparrent pour le
broder. J'tais harcele de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en
liaison intime avec M. de Calonne. Un nomm Gorsas, que je n'ai jamais
vu ni connu, et que l'on m'a dit tre un jacobin forcen, vomissait des
horreurs contre moi.

Le malheur voulut que M. Lebrun, qui, contre mon gr, faisait btir une
maison rue du Gros-Chenet, donnt par l prtexte  la calomnie.
Certainement lui et moi nous avions gagn assez d'argent pour nous
permettre une pareille dpense; cependant certaines gens soutenaient que
M. de Calonne payait cette maison[15].--Vous voyez, disais-je sans cesse
 M. Lebrun, quels infmes propos l'on tient!--Laissez-les dire, me
rpondait-il dans une sainte colre; quand vous serez morte, je ferai
lever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai
graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors  quoi s'en
tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur
me consolait peu de mon chagrin prsent; ce chagrin tait d'autant plus
vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir
l'objet d'une pense avilissante. J'avais sur l'argent une telle
insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur: la comtesse
de la Guiche qui vit encore, peut affirmer qu'tant venue chez moi pour
me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle ne pouvait y
mettre que mille cus, je rpondis que M. Lebrun ne voulait point que
j'en fisse  moins de cent louis. Ce dfaut de calcul m'a t fort
dsavantageux pendant mon dernier voyage  Londres; j'oubliais
constamment que les guines valaient plus d'un louis, et pour mes
portraits, entre autre pour celui de madame Canning (en 1803), je
faisais mon compte comme si j'tais  Paris.

Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Lebrun s'emparait en
totalit de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir
dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche.
Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors
adolescent[16], sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille
francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis; mais
il me refusa, prtendant avoir besoin de la somme entire pour solder
tout de suite un billet. Il tait plus habituel au reste, que M. Lebrun
toucht lui-mme, et trs-souvent il ngligeait de me dire que l'on
m'avait paye. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789,
j'ai reu le prix d'un portrait; c'tait celui du Bailly de Crussol, qui
m'envoya cent louis. Heureusement mon mari tait absent, en sorte que je
pus garder cette somme, qui, peu de jours aprs (le 5 octobre), me
servit pour aller  Rome.

Mon indiffrence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de
besoin que j'avais d'tre riche. Ce qui rendait ma maison agrable
n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vcu fort modestement. Je dpensais
extrmement peu pour ma toilette: on me reprochait mme trop de
ngligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou
de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes pares que pour mes
sances  Versailles. Ma coiffure ne me cotait rien, j'arrangeais mes
cheveux moi-mme, et le plus souvent je tortillais sur ma tte un fichu
de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits,  Florence,
 Ptersbourg et  Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits
enfin, je me suis peinte ainsi, except dans celui qui est au ministre
de l'intrieur, o je suis costume  la grecque.

Certes, ce n'tait pas une telle femme que pouvait sduire le titre de
receveur-gnral des finances, et, sous tout autre rapport, M. de
Calonne m'a toujours sembl peu sduisant; car il portait une perruque
fiscale. Une perruque! jugez comme, avec mon amour du pittoresque,
j'aurais pu m'accoutumer  une perruque! je les ai toujours eues en
horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prtendant
portait perruque; et je ne peignais qu' regret les hommes coiffs
ainsi.

Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien
n'avait pu prter une ombre de vraisemblance  la calomnie; je
connaissais  peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais
t chez lui au ministre des finances; il donnait une grande soire au
prince Henri de Prusse, et ce prince venant habituellement chez moi, il
avait jug convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir ht
son portrait au point de ne pas faire les mains d'aprs lui, quoique
j'eusse l'habitude de les faire toujours d'aprs mes modles.

Je n'aurais donc jamais imagin de quelle source pouvaient natre ces
propos dsolans, sans la dcouverte que je fis plus tard d'une perfidie
digne de l'enfer.

M. de Calonne allait trs souvent rue du Gros-Chenet (o je ne logeais
pas encore  cette poque), chez madame de S***, femme de D***, surnomm
le rou. Madame de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pt
remarquer quelque chose de faux dans son regard, et M. de Calonne en
tait trs amoureux. Dans le temps dont je vous parle, elle m'avait
prie de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait sance, elle
me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prter ma
voiture le soir, pour aller au spectacle; j'y consentis, et mon cocher
alla la prendre chez elle. Le lendemain matin je demandai mes chevaux
pour onze heures; mais  onze heures, cocher, voiture, rien n'tait
rentr. Je dpche aussitt quelqu'un chez madame de S***; madame de
S*** n'tait point de retour; elle avait pass la nuit  l'htel des
Finances! Jugez de ma colre, quand je l'appris quelques jours aprs par
mon cocher, auquel un bon pour-boire ne ferma pas la bouche, et qui
conta le fait  plusieurs personnes de la maison. En pensant que si les
gens de l'htel des finances, ou d'autres, avaient demand  cet homme
le nom de ses matres, cet homme avait d rpondre naturellement qu'il
appartenait  madame Lebrun, j'tais tout--fait hors de moi. Il est
inutile d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de S***, qui, m'a-t-on
dit, vit  Toulouse, et s'est jete dans la plus austre dvotion. Que
Dieu lui pardonne! A-t-elle voulu sauver sa rputation aux dpens de la
mienne? Me hassait-elle? Je ne sais; mais elle m'a fait bien du mal;
car les longs dtails dans lesquels je viens d'entrer, chre amie, vous
prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si
mal et  mon caractre et  la conduite de toute une vie, que j'ose dire
avoir t honorable.

Voil vraiment une triste lettre, faite pour dgoter de la clbrit,
surtout lorsqu'on a le malheur d'tre femme. Quelqu'un me disait un
jour: Quand je vous regarde et que je songe  votre renomme, il me
semble voir des rayons autour de votre tte.--Ah! rpondis-je, en
soupirant, il y a bien quelques petits serpens dans ces rayons-l. En
effet, a-t-on jamais vu une grande rputation, dans quelque genre que ce
soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi prs de
vous vos contemporains les plus distingus, et cet entourage console de
beaucoup de choses. Quand je songe  tant de gens aimables et bons, dont
j'ai d l'amiti  mon talent, je me flicite d'avoir fait connatre mon
nom; et pour tout dire en un mot, chre amie, quand je pense  vous,
j'oublie les mchans. Adieu.




LETTRE VIII.

Le Kain.--Brizard.--Mademoiselle Dumesnil.--Monvel.--Mademoiselle
Raucour.--Mademoiselle Sainval.--Madame Vestris.--Larive.--Mademoiselle
Clairon.--Talma.--Prville.--Dugazon.--Mademoiselle
Doligny.--Mademoiselle Contat.--Mol.--Fleury.--Mademoiselle
Mars.--Mademoiselle Arnoult.--Madame Saint-Huberti.--Les deux
Vestris.--Mademoiselle Plin.--Mademoiselle Allard.--Mademoiselle
Guimard.--Carlin.--Cailleau.--Laruette.--Madame Dugazon.


Un de mes plus doux dlassemens tait d'aller au spectacle, et je puis
vous dire qu'il brillait sur la scne des acteurs si admirables, que
beaucoup d'entre eux n'ont jamais t remplacs. Je me souviens
parfaitement d'avoir vu jouer le clbre Le Kain: quoique je fusse trop
jeune alors pour apprcier son grand talent, les applaudissemens, les
transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce
tragdien tait suprieur. La laideur de Le Kain, toute prodigieuse
qu'elle ft, disparaissait dans certains rles. Le costume de chevalier,
par exemple, adoucissait l'expression svre et repoussante d'une figure
dont tous les traits taient irrguliers, en sorte qu'on pouvait le
regarder quand il jouait Tancrde; mais dans le rle d'Orosmane o je
l'ai vu une fois, j'tais place fort prs de la scne, et le turban le
rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manire, qu'il
me faisait peur.

 l'poque o Le Kain jouait les premiers rles, et mme assez
long-temps aprs, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil.
Brizard remplissait les rles de pres; la nature semblait l'avoir cr
pour cet emploi: ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe
organe lui donnait le caractre le plus noble, le plus respectable qu'on
puisse imaginer. Il excellait surtout dans _le Roi Lear_ et dans
l'_Oedipe_ de Ducis. Vous auriez rellement cru voir ces deux vieux
princes si malheureux et si touchans, tant il y avait de grandiose dans
l'aspect de celui qui les reprsentait.

Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des
transports dans les grands rles tragiques. Son talent tait fort
ingal: elle tombait parfois dans la trivialit, mais elle avait des
momens sublimes. En gnral, elle exprimait mieux la fureur que la
tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux
rles tait Mrope. Il arrivait quelquefois  mademoiselle Dumesnil de
jouer une partie de la pice sans produire aucun effet; puis, tout 
coup, elle s'animait; son geste, son organe, son regard, tout devenait
si minemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle.
On m'a assur qu'avant de paratre en scne elle buvait une bouteille de
vin et qu'elle s'en faisait tenir une autre en rserve dans la coulisse.

Un des acteurs les plus remarquables du Thtre Franais dans la
tragdie et la haute comdie, tait Monvel. Quelques dsavantages
physiques et la faiblesse de son organe l'ont empch de se placer au
premier rang, mais son ame, sa chaleur, et surtout l'extrme justesse de
sa diction, ne laissaient rien  dsirer.  mon retour en France il
avait quitt les rles de jeunes premiers pour ceux des pres nobles. Je
lui ai vu jouer alors Auguste de _Cinna_ et l'Abb de l'pe d'une
manire admirable; dans ce dernier rle il tait si parfait de naturel,
qu'un jour, au moment o en quittant la scne il saluait les personnages
de la pice, je me levai et je lui rendis son salut. Les personnes qui
taient avec moi dans la loge s'en amusrent beaucoup.

Le dbut le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de
mademoiselle Raucour dans le rle de Didon. Elle avait tout au plus
dix-huit ou vingt ans. La beaut de son visage, sa taille, son organe,
sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait
 tant d'avantages un air de dcence remarquable, et une rputation de
sagesse austre, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes
dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de thtre, et de l'argent
pour elle et pour son pre qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a
bien chang de manire d'tre: on prtend que l'heureux mortel, qui le
premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bivres, et que
lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'cria: _Ah! l'ingrate 
ma rente!_ Si mademoiselle Raucour n'est point reste sage, elle est
reste grande tragdienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et
dure, que si l'on fermait les yeux on croyait entendre un homme. Elle
n'a quitt qu' sa mort le thtre, o elle a fini par jouer les rles
de mres et de reines avec infiniment de succs.

J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, soeur de
Dugazon. Les deux premires pleuraient un peu trop constamment; mais
elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragdienne que madame
Vestris, qui, toute belle qu'elle tait, n'a jamais obtenu de grand
succs, si ce n'est dans le rle de Gabrielle de Vergy o l'effet
qu'elle produisait au dernier acte, tait dchirant; il faut dire aussi
que cette scne est horrible.

Larive, qui pour son malheur succdait  Le Kain, dont on n'avait point
encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne
voulaient lui en reconnatre; la comparaison seule lui faisait tort, car
il ne manquait ni de noblesse ni d'nergie. Son visage tait beau; il
tait grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui
faisait dire qu'il marchait  ct de lui.

Larive avait trs bon ton et causait avec esprit, mme de choses qui
n'avaient point rapport  son art, en sorte qu'il voyait la bonne
compagnie. Mon frre me le prsenta, et comme je le savais li
intimement avec mademoiselle Clairon, je lui tmoignai une fois le dsir
de rencontrer cette grande tragdienne que je n'avais jamais vue jouer.
Il m'engagea aussitt  dner chez lui pour me faire trouver avec elle,
ce que j'acceptai. Deux jours aprs, je me rendis  la maison qu'il
avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette
maison tait charmante, arrange avec un got parfait, outre qu'un fort
beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive
me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes  la manire
antique, comme on en voit encore aux environs de Naples; et comme nous
venions de rentrer dans le salon pour dner, on annona mademoiselle
Clairon. Je me l'tais figure trs grande; elle tait au contraire fort
petite et fort maigre. Elle tenait sa tte extrmement leve, ce qui
lui donnait de la dignit. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec
autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les
airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle.
J'tais  table  ct d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation.
Larive lui tmoignait un respect profond; les gards qu'il avait pour
elle annonaient  la fois de l'admiration et de la reconnaissance;
c'tait sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait
d'elle.

Lorsque je suis rentre en France, j'ai t charme de revoir Larive que
j'ai rencontr souvent  pinay chez la marquise de Groslier. N'tant
plus au thtre alors, il habitait une charmante campagne, situe prs
de l, et madame de Groslier tait enchante de ce voisinage. Il nous
faisait des lectures ravissantes; la manire dont il disait les vers
acqurait un nouveau prix de la beaut de son organe.

Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpass tous
les autres. Il y avait du gnie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il
a rvolutionn l'art: d'abord en faisant disparatre la dclamation
ampoule et manire, par sa diction naturelle et vraie, ensuite, en
forant  l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en
grec et en romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un
gr infini. Talma avait une des plus belles ttes, un des visages les
plus mobiles qu'on pt voir; et, si loin qu'allt la chaleur de son jeu,
il restait toujours noble, ce qui me semble une premire qualit dans
l'acteur tragique. Son organe tait quelquefois un peu sourd; il
convenait mieux aux rles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux
rles brillans: aussi tait-il principalement admirable dans ceux
d'Oreste et de Manlius; mais dans tous, il avait plusieurs momens
sublimes. Le dernier qu'il ait compos n'a point t jou depuis lui.
Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y tait montr suprieur 
lui-mme: ce n'tait plus un acteur, c'tait bien Charles VI, un
malheureux roi, un malheureux fou, dans toute son effrayante vrit.
Hlas! la mort a suivi de prs le triomphe; et ce que tout Paris
applaudissait avec de si grands transports, c'tait le chant du cygne.

Talma tait un homme excellent, et le plus facile  vivre qu'on puisse
rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la socit; il
fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remut un intrt
de son coeur ou de son esprit; alors il tait fort intressant 
entendre, principalement quand il parlait de son art.

La comdie a peut-tre encore t plus riche en talens que la tragdie.
J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Prville. Voil l'acteur
parfait, inimitable! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaiet,
tait aussi le plus vari. Jouait-il tour  tour Crispin, Sosie, Figaro,
vous ne reconnaissiez pas le mme homme, tant les nuances de son comique
taient inpuisables: aussi n'a-t-on point remplac Prville. Il tait
si parfaitement _vrai_ par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu
l'imiter ne sont parvenus qu' nous montrer sa charge. Je n'en excepte
point Dugazon, qui certes avait un grand talent; mais qui, dans le rle
de Figaro du _Barbier de Sville_, par exemple, n'a jamais approch de
son modle.

J'ai plusieurs fois dn avec Prville; il tait rare de rencontrer un
aussi aimable convive; sa gaiet si spirituelle nous charmait tous. Il
racontait  merveille une foule d'anecdotes extrmement piquantes, et
l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.

Dugazon, son successeur dans les rles comiques, et t un excellent
comdien, si l'envie de faire rire le public ne l'et pas entran
souvent jusqu' la farce. Il jouait admirablement bien certains rles de
valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-tre aurait-il
gal Prville s'il avait ddaign la charge. Mais ce qui peut faire
croire que sa nature le portait  ce misrable genre, c'est que la
nuance qui existait  la scne entre lui et son devancier se montrait
aussi dans les salons o Prville tait un homme aimable, et Dugazon un
farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que
pour amuser les convives; car il tait fort amusant, surtout aprs
dner. Dugazon a t atroce pendant la rvolution; il fut un de ceux qui
allrent chercher le roi  Varennes, et un tmoin oculaire m'a dit
l'avoir vu  la portire de la voiture, le fusil sur l'paule. Notez que
cet homme avait t combl des bienfaits de la cour, principalement par
M. le comte d'Artois.

Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rles de jeunes
premires, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait  la fois
tant de vrit, d'esprit et de dcence, que son grand talent faisait
tout--fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi dbuter mademoiselle
Contat. Elle tait extrmement jolie et bien faite, mais si mauvaise
dans les premiers temps, que personne ne pouvait prvoir qu'elle
deviendrait une aussi excellente artiste. Sa charmante figure ne
suffisait pas toujours pour la mettre  l'abri des sifflets, lorsque
Beaumarchais lui confia le rle de Suzanne dans _le Mariage de Figaro_.
 partir de ce moment, elle marcha de succs en succs: d'abord dans
l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rles plus
convenables  son ge, et surtout  sa taille qui, par malheur, avait
pris trop d'embonpoint.

Mademoiselle Contat avait pous M. de Parny, neveu du clbre pote de
ce nom; mais son mariage ne fut dclar qu' l'poque o elle quitta le
thtre; elle a conserv jusqu' sa mort un visage charmant; je n'ai
jamais vu de sourire plus enchanteur; comme elle avait infiniment
d'esprit, sa conversation tait tout--fait piquante, et je la trouvais
si aimable que je l'invitais souvent  venir chez moi.

Mademoiselle Contat tait admirablement bien seconde dans tous ses
rles par Mol, qui jouait presque toujours avec elle. Mol, sans avoir
jamais gal Prville, tait pourtant un grand acteur; il avait de la
grce et de la dignit; il tenait la scne comme on dit, outre que j'ai
peu vu de talent aussi vari, et surtout aussi brillant qu'tait le
sien. Je l'ai reu chez moi plusieurs fois; quoique son jeu ft
trs-spirituel, Mol n'avait rien de remarquable dans un salon sous le
rapport de l'amabilit, si ce n'est un excellent ton.

Fleury, qui aprs l'avoir doubl lui a succd dans les grands rles,
est le dernier qui nous ait conserv les traditions de la haute comdie.
Il avait moins de verve et moins d'lvation que Mol; mais personne n'a
jou comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup
d'esprit et de fort bonnes manires, il voyait souvent de prs la haute
socit, et il en avait si bien saisi les usages, les agrmens et les
travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'annes, une copie
parfaite de modles qui avaient disparu.

 l'poque o tous les grands acteurs dont je vous parle commenaient 
vieillir, il s'levait prs d'eux un jeune talent, qui fait aujourd'hui
l'ornement de la scne franaise: mademoiselle Mars jouait alors avec
une perfection inimitable les rles d'ingnues; elle excellait dans
celui de Victorine du _Philosophe sans le savoir_, et dans vingt autres
pour lesquels on ne l'a jamais remplace; car il est impossible d'tre
aussi vraie, aussi touchante: c'tait la nature dans tout son charme.
Quand vous avez vu mademoiselle Mars, ma chre amie, elle avait dj
pris l'emploi de mademoiselle Contat, qu'elle seule pouvait faire
oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa
charmante taille, et de sa voix, la voix des anges? heureusement ce
visage, cette taille, cet organe enchanteur, se conservent si
parfaitement, que mademoiselle Mars n'a point d'ge, n'en aura je crois
jamais; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est
de mon avis.

Je me rappelle avoir vu jouer deux fois mademoiselle Arnoult au grand
Opra, dans _Castor et Pollux_. J'tais peu capable alors de juger son
talent d'actrice; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la
grce et de l'expression. Quant  son talent comme cantatrice, la
musique de ce temps-l m'ennuyait si horriblement que j'coutais trop
mal pour en pouvoir parler. Mademoiselle Arnoult n'tait point jolie; sa
bouche dparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une
physionomie o se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue clbre.
On a rpt et imprim un nombre infini de ses bons mots, en voici un
que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique: elle assistait
au mariage de sa fille, avec la mre, la tante, et plusieurs autres
honntes femmes parentes de son gendre; pendant la crmonie nuptiale,
mademoiselle Arnoult se retourne et leur dit: C'est plaisant! je suis
la seule demoiselle qui se trouve ici.

Une femme dont le talent suprieur nous a ravis long-temps a succd 
mademoiselle Arnoult. C'tait madame Saint-Huberti, qu'il faut avoir
entendue pour savoir jusqu'o peut aller l'effet de la tragdie lyrique.
Madame Saint-Huberti non seulement avait une voix superbe; mais elle
tait encore grande actrice, le bonheur a voulu qu'elle et  chanter
les opras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle,
si expressive, convenait parfaitement  son talent plein d'expression,
de vrit et de grandiose. Il est impossible d'tre plus touchante
qu'elle ne l'tait dans les rles d'Alceste, de Didon, etc.; toujours
vraie, toujours noble, ses accens arrachaient les larmes de toute la
salle, et je me souviens encore de certains mots, de certaines notes
auxquelles il tait impossible de rsister.

Madame Saint-Huberti n'tait point jolie, mais son visage tait
ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entragues, trs bel
homme, et trs distingu par son esprit, en devint tellement amoureux
qu'il l'pousa. La rvolution ayant clat, il se rfugia  Londres avec
elle. C'est l, qu'un soir, comme ils montaient ensemble en voiture, ils
furent assassins tous les deux, sans qu'on ait jamais pu dcouvrir, ni
les assassins, ni les motifs d'une pareille horreur.

Sous le rapport du chant, tout l'Opra se composait pour moi de madame
Saint-Huberti; je ne vous dirai donc rien de ceux qui chantaient avec
elle, car je les coutais  peine; j'aimais mieux rserver une partie de
mon attention pour les ballets, o se montraient alors plusieurs talens
remarquables. Gardel et Vestris pre tenaient le premier rang. Je les ai
vus souvent danser ensemble, notamment dans une chaconne de je ne sais
quel opra de Grtry, chaconne qui je crois a fait courir tout Paris:
c'tait un pas de deux dans lequel les deux coryphes poursuivaient
mademoiselle Guimard, fort petite et fort maigre; ce qui fit dire qu'ils
avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a
toujours sembl fort infrieur  Vestris pre, qui tait grand, trs bel
homme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire
avec quelle grce il tait et remettait son chapeau, au salut qui
prcdait le menuet; aussi toutes les jeunes femmes de la cour, avant
leur prsentation, prenaient-elles quelques leons de lui pour faire les
trois rvrences.

 Vestris pre a succd Vestris fils, le danseur le plus surprenant
qu'on puisse voir, tant il avait  la fois de grce et de lgret.
Quoique nos danseurs actuels n'pargnent point les pirouettes, personne
bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis tout 
coup, il s'levait au ciel d'une manire si prodigieuse, qu'on lui
croyait des ailes; ce qui faisait dire au pre Vestris: Si mon fils
touche la terre, c'est par procd pour ses camarades.

Mademoiselle Plin et mademoiselle Allard taient deux danseuses du
genre qu'on appelle _grotesque_ en Italie. Elles faisaient des tours de
force, des pirouettes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien
qu'elles fussent trs grasses, taient vraiment surprenantes par leur
agilit; mademoiselle Allard surtout.

Mademoiselle Guimard avait tout un autre genre de talent; sa danse
n'tait qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec
des mouvemens si gracieux, que le public la prfrait  toute autre
danseuse; elle tait petite, mince, trs bien faite; et quoique laide,
elle avait des traits si fins, qu' l'ge de quarante-cinq ans elle
semblait, sur la scne, n'en avoir pas plus de quinze.

 l'instar, et mme en rival heureux du grand Opra, j'ai vu s'lever
l'Opra Comique, qui prenait la place de ce qu'on nommait la _Comdie
Italienne_. J'aurais peine  vous dire quelque chose de cette Comdie
Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis alle voir jouer Carlin,
dont toute jeune que j'tais, le souvenir m'est rest. Carlin jouait
l'arlequin dans des pices  canevas, espces de proverbes, qui
ncessitent des acteurs spirituels. Ses saillies taient inpuisables,
le naturel et la gat de son jeu, faisaient de lui un acteur
tout--fait  part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvemens une
lestesse surprenante; on m'a dit qu'il tudiait ses gestes si moelleux
et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est trs
vrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour attirer le
public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs; quand il a
disparu la Comdie Italienne a fini.

La troupe lyrique qui l'a remplace, possdait plus d'un talent
remarquable et chantait les opras de Duni, de Philidor, de Grtry, etc.
Un des acteurs les plus aims du public tait Cailleau; il a quitt le
thtre lorsque j'tais encore fort jeune; je l'ai pourtant vu jouer
deux fois dans _Annette et Lubin_. Sa belle physionomie, si gaie, si
anime, et sa superbe voix, seraient restes dans ma mmoire, lors mme
que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir de jouer la comdie avec lui
en socit. Au moment de ses plus grands succs, il lui arriva sur la
scne un lger accident du gosier, auquel sont exposs tous les
chanteurs; une hue tant alors partie de la salle, Cailleau s'en trouva
tellement offens, qu'il quitta le thtre le soir mme, et depuis, les
plus vives instances ne purent le faire consentir  reparatre devant le
public.

Outre son grand talent, Cailleau avait beaucoup d'esprit; il tait
charmant en socit o sa gaiet si franche amenait la joie; il
racontait  merveille, et chez le comte de Vaudreuil,  Gennevilliers,
il rendait les cercles et les repas tout--fait amusans, tantt par une
anecdote piquante, tantt en nous chantant, avec sa belle voix, les
romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il tait grand
chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de
Vaudreuil, pour lequel il avait t si aimable, lui fit donner par
monseigneur le comte d'Artois un petit castel, nomm le Belloi, qui se
trouve au bout de la terrasse de Saint-Germain, et qui avait un fort
joli jardin.

Cailleau vivait l le plus heureux des hommes avec sa femme et son
enfant. J'ai t passer quelques jours chez lui, et, dans son bonheur,
il me rappelait exactement ce Lubin, dont je lui avais vu si bien jouer
le rle. M. le comte d'Artois, en lui faisant don du petit castel,
l'avait nomm capitaine des chasses de tout l'arrondissement. Il en
portait l'uniforme, et c'est avec cet habit que je l'ai peint, tenant
son fusil sur l'paule. Sa belle et riante physionomie m'inspirait au
point que j'ai fait ce portrait en une sance[17].

Lorsque la rvolution arriva, Cailleau fut trs suspect, comme ayant
reu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le
croire, qu'il s'tait montr ingrat, et qu'il avait jou le rle de
jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuade que la peur et sa
femme lui avaient tourn la tte. J'ai des raisons pour croire que sa
femme tait fort rvolutionnaire: en 1791, je reus  Rome o j'tais
alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait  rentrer en France, me
disant que nous serions tous gaux, et qu'enfin ce serait _l'ge d'or_.
Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel ge d'or a suivi! Peu
de temps aprs avoir reu cette lettre, j'appris que madame Cailleau
s'tait jete par la fentre de dsespoir.

Laruette et sa femme sont rests au thtre plus tard que Cailleau[18].
Tous deux taient excellens dans leur genre. Mais madame Laruette
surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un got et une
expression indicible. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en
paraissait pas avoir seize, tant sa taille tait jeune et ses traits
dlicats. Non-seulement elle n'tait pas ridicule dans les rles nafs,
mais elle tait charmante; et jamais peut-tre les transports et les
regrets du public n'ont t aussi loin que le jour o quittant enfin le
thtre, elle joua pour la dernire fois dans _Isabelle et Gertrude_, et
dans je ne sais quel autre opra, les deux plus jeunes rles du
rpertoire. Quoique je l'aie trs peu vue jouer, je me la rappelle
parfaitement.

J'arrive enfin  celle dont j'ai pu suivre toute la carrire dramatique,
au talent le plus parfait que l'Opra Comique ait possd,  madame
Dugazon. Jamais on n'a port sur la scne autant de vrit. Madame
Dugazon avait un de ces talens de nature qui semblent ne rien devoir 
l'tude. On n'apercevait plus l'actrice; c'tait _Babet_, c'tait _la
comtesse d'Albert_ ou _Nicolette_. Noble, nave, gracieuse, piquante,
elle avait vingt physionomies, de mme qu'elle faisait toujours entendre
l'accent propre au personnage, et son chant n'annonait aucune autre
prtention. Elle avait mme la voix assez faible, mais cette voix
suffisait au rire, aux larmes,  toutes les situations,  tous les
rles. Grtry et Daleyrac, qui ont travaill pour elle, en taient fous,
et j'en tais folle.

Ce dernier mot me rappelle un rle, dans lequel on a toujours vainement
essay de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina tout  la
fois si dcente et si passionne! et si malheureuse, si touchante, que
son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir
vu _Nina_ vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a t
le mme. J'tais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas
l'engager souvent  venir souper chez moi. Nous remarquions que si elle
venait de jouer _Nina_, elle conservait encore les yeux un peu hagards,
en un mot qu'elle restait Nina toute la soire. C'tait bien
certainement  cette facult de se pntrer aussi profondment de son
rle qu'elle devait l'tonnante perfection de son talent.

Madame Dugazon tait royaliste de coeur et d'ame. Elle en donna la preuve
au public  une poque fort avance de la rvolution, un soir, qu'elle
jouait la soubrette des _vnemens imprvus_. La reine assistait  ce
spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant: _j'aime mon
matre tendrement_, madame Dugazon, qui devait rpondre: _Ah! comme
j'aime ma matresse_, se tourna vers la loge de Sa Majest, la main sur
son coeur, et chanta sa rplique d'une voix mue, en s'inclinant devant
la reine. On m'a dit qu'un peu plus tard, le public, et quel public!
voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant  lui faire
chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs
sur la scne. Madame Dugazon ne cda point: elle quitta le thtre.

La longueur dmesure de cette lettre vous prouve, chre amie, que j'ai
beaucoup aim moi-mme  jouer la comdie; car je ne vous ai point
pargn les dtails. Adieu.




LETTRE IX.

Chantilly.--Le Raincy.--Madame de Montesson.--La vieille princesse de
Conti.--Gennevilliers.--Nos spectacles.--Le Mariage de
Figaro.--Beaumarchais.--M. et madame de
Villette.--Moulin-Joli.--Watelet.--M. de Morfontaine.--Le marquis de
Montesquiou.--Mon horoscope.


Il m'tait impossible,  mon grand regret, de rester long-temps  la
campagne; mais je ne me refusais pas le plaisir d'y passer souvent
plusieurs jours de suite, et j'tais invite dans les plus beaux lieux
voisins de Paris. J'ai pu voir, par exemple, les ftes magnifiques de
Chantilly, que le prince de Cond (celui que vous avez vu revenir en
France avec Louis XVIII) savait si bien ordonner, et dont il faisait si
bien les honneurs. Vous connaissez le superbe chteau de Chantilly. Son
immense galerie tait garnie alors d'armures franaises de diffrens
sicles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension
semblaient avoir t faites pour des gants; ce qui, je trouve, ornait 
merveille l'habitation d'un descendant du grand Cond. On voyait au bout
de cette galerie le masque de Henri IV, moul sur lui, sitt aprs sa
mort, et auquel taient encore attachs quelques poils des sourcils du
bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que l'on a beaucoup
reproduit en pltre; quant aux armures, elles ont t pilles pendant la
rvolution, et plusieurs sont maintenant rassembles dans un muse.

Ce chteau avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de
ses matres. La salle  manger tait d'une beaut remarquable: entre des
colonnes de marbre se trouvaient places de larges coupes, en marbre
aussi, qui recevaient des cascades d'eau limpide et sans cesse
renouvele. Cette salle semblait tre en plein air, son effet tait
magique. Le parc dans son immense tendue donnait l'ide d'une ferie
avec ses lacs, ses rivires bordes de mille fleurs. Ce hameau charmant,
dont les chaumires  l'intrieur brillaient de la plus grande
magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un sjour admirable; aussi
les trangers s'y rendaient-ils en foule,  l'poque dont je vous parle,
 cette heureuse poque o le matre de ce beau lieu y vivait, ador de
tous les habitans, qu'il comblait de ses bienfaits et qui l'ont si
vivement regrett.

En 1782 j'ai sjourn quelque temps au Raincy. Le duc d'Orlans, pre de
Philippe-galit, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son
portrait et celui de madame de Montesson.  l'exception du plaisir que
je pris  voir de grandes parties de chasse, je m'ennuyai passablement
au Raincy; mes sances finies, je n'avais de socit qui me ft agrable
que celle de madame Bertholet, fort aimable femme, qui jouait fort bien
de la harpe. Saint-Georges, le multre, si fort et si adroit, tait du
nombre des chasseurs. J'ai compris l comment il est des hommes, et
surtout des princes, qui deviennent passionns de la chasse; cet
exercice, quand beaucoup de monde s'y trouve runi, donne vraiment un
grand spectacle. Ce mouvement gnral, joint aux sons des cors, a bien
quelque chose de belliqueux.

 propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une
particularit, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que
madame de Montesson me donnait sance, la vieille princesse de Conti
vint un jour lui faire une visite, et cette princesse en me parlant
m'appela toujours mademoiselle. Il est vrai que jadis toutes les grandes
dames en agissaient ainsi avec leurs infrieures. Mais cette morgue de
la cour avait fini, avec Louis XV. J'tais alors sur le point
d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout--fait
trange.

Si mon voyage au Raincy me parut peu rjouissant, il n'en tait pas de
mme de ceux que je faisais  Gennevilliers, qui appartenait alors  M.
le comte de Vaudreuil, un des hommes les plus aimables que l'on pt
voir. Gennevilliers n'tait nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil
avait achet cette proprit en grande partie pour monseigneur le comte
d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et
l'avait embellie autant qu'il tait possible. La maison tait meuble
dans le meilleur got, quoique sans magnificence; il s'y trouvait une
salle de comdie, petite, mais charmante, dans laquelle ma belle-soeur,
mon frre, M. de Rivire, et moi nous avons jou plusieurs
opras-comiques, avec madame Dugazon, Garat, Cailleau et Laruette. Ces
deux derniers, qui taient alors retirs du thtre, jouaient
admirablement, et avec un tel naturel, qu'un jour, comme ils rptaient
ensemble la scne des deux pres dans _Rose et Colas_, je crus qu'ils
causaient entre eux, et je leur dis: Allons, il faut commencer la
rptition. On m'avait donn le rle de Rose; Garat jouait assez
gauchement celui de Colas; mais il chantait si bien! il tait surtout
dlicieux de l'entendre dans la _Colonie_, dont la musique est
ravissante  mon got. Il avait pris le rle de Saint-Albe; moi celui de
Marine; et ma belle-soeur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un
ange. Elle et M. de Rivire taient vraiment des acteurs. Ils auraient
pu briller mme au thtre.

M. le comte d'Artois et sa socit venaient  nos spectacles. J'avoue
que tout ce beau monde me donnait la peur au point que la premire fois
qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prvenue, je ne voulais plus
jouer; la crainte de dsobliger les amis qui jouaient avec moi me dcida
seule  entrer en scne: aussi M. le comte d'Artois, avec sa grce
ordinaire, vint-il entre les deux pices nous encourager par tous les
complimens imaginables.

Le dernier spectacle qui fut donn dans la salle de Gennevilliers fut
une reprsentation du _Mariage de Figaro_ par les acteurs de la Comdie
Franaise. Je me rappelle que mademoiselle Sainval jouait la comtesse,
mademoiselle Olivier le page; et que mademoiselle Contat tait charmante
dans le rle de Suzanne. Il fallait nanmoins que Beaumarchais et
cruellement harcel M. de Vaudreuil pour parvenir  faire jouer sur ce
thtre une pice aussi inconvenante sous tous les rapports. Dialogue,
couplets, tout tait dirig contre la cour, dont une grande partie se
trouvait l, sans parler de la prsence de notre excellent prince.
Chacun souffrait de ce manque de mesure; mais Beaumarchais n'en tait
pas moins ivre de bonheur: il courait de tous cts, comme un homme hors
de lui-mme; et comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le
temps d'ouvrir les fentres, et cassa tous les carreaux avec sa canne,
ce qui fit dire aprs la pice, qu'il avait doublement cass les vitres.

Le comte de Vaudreuil dut se repentir doublement aussi d'avoir accord
sa protection  l'auteur du _Mariage de Figaro_. Peu de temps aprs
cette reprsentation, Beaumarchais lui fait demander un rendez-vous
qu'il obtient aussitt, et il arrive  Versailles de si bonne heure, que
le comte venait  peine de se lever. Il parle alors d'un projet de
finance qu'il vient d'imaginer et qui devait lui rapporter des trsors:
puis il finit par proposer  M. de Vaudreuil une somme considrable s'il
veut se charger de faire russir l'affaire. Le comte l'coute avec le
plus grand calme, et quand Beaumarchais a tout dit:--Monsieur de
Beaumarchais, lui rpondit-il, vous ne pouviez venir dans un moment plus
favorable; car j'ai pass une bonne nuit, j'ai bien digr, jamais je ne
me suis mieux port qu'aujourd'hui; si vous m'aviez fait hier une
pareille proposition, je vous aurais fait jeter par la fentre.

Une des belles campagnes que j'aie vues tait Villette. La marquise de
Villette (Belle et Bonne), m'ayant engage  venir l'y voir, j'y suis
alle passer quelques jours, et je retrouve dans mes papiers de fort
jolis vers que M. de Villette fit pour mon arrive. Je les copie ici, en
vous priant toutefois de ne pas oublier que c'est un pote qui parle:

     J'avais lu dans les vieux auteurs
     Que les dieux autrefois visitaient les pasteurs,
     Et qu'ils venaient charmer leur belle solitude:
     J'aimais  me bercer de ces douces erreurs.
     Embellir ces forts devint ma seule tude,
     J'y crai des jardins, je les semai de fleurs;
     Mais des dieux vainement j'attendais la prsence.
      sublime Lebrun! Vous, l'orgueil de la France,
     Dont l'esprit crateur, dont l'immortel crayon
     De plaire et d'tonner a la double puissance,
     Et fait natre l'amour par l'admiration,
     La Gloire qui vous accompagne
     Agrandit ce petit chteau;
     Elle ranime la campagne;
     Vous nous rendez le jour plus beau,
     Et vous ralisez mes chteaux en Espagne.

Nous trouvmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des
barrires. Ce barbouilleur tait si expditif que M. de Villette lui en
fit compliment.--Moi! rpondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour
tout ce que Rubens a peint dans sa vie.

Madame de Villette recevait avec grce, et faisait  merveille les
honneurs de sa maison. Ce qui doit complter son loge  vos yeux, c'est
qu'elle tait extrmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une
lvation circulaire et naturelle, o l'on m'a dit qu'elle rassemblait
les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le
faire un matre d'cole.

Ah! que j'aurais aim, chre amie, me promener avec vous dans les bois
de Moulin-Joli! Voil un de ces lieux qu'on n'oublie pas: si beau! si
vari! pittoresque, lysien, sauvage, ravissant enfin. Reprsentez-vous
une grande le, couverte de bois, de jardins, de vergers, que la Seine
coupait par le milieu. On passait d'un bord  l'autre sur un pont de
bateaux, garni des deux cts par des caisses remplies de fleurs, que
l'on renouvelait  chaque saison, et des bancs, placs de distance en
distance, vous permettaient de jouir long-temps d'un air parfum, et de
points de vues admirables; de loin, ce pont qui se rptait dans l'eau
produisait un effet charmant. Des arbres de haute futaie, d'un ton trs
vigoureux, bordaient la rivire  droite;  gauche, la rive tait
couverte d'normes peupliers et de grands saules pleureurs, dont les
branches  douce verdure tombaient en berceau; un de ces saules entre
autres, formait une norme vote, sous laquelle on se reposait, on
rvait avec dlices[19]. Je ne puis vous dire combien je me sentais
heureuse dans ce beau lieu, auquel,  mon gr, je n'ai rien vu de
comparable.

Cet lyse appartenait  un homme de ma connaissance, M. Watelet, grand
amateur des arts, et auteur d'un pome sur la peinture. M. Watelet tait
un homme distingu, d'un caractre doux et liant, qui s'tait fait
beaucoup d'amis. Dans son le enchante, je le trouvais en harmonie avec
tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grce et simplicit une
socit peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie 
laquelle il tait attach depuis trente ans, tait tablie chez lui: le
temps avait sanctifi pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les
recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la
dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.

Plus tard, en 1788, Moulin-Joli fut achet par un nomm M. Gaudran,
riche commerant, qui m'invita avec ma famille  venir y passer un mois.
Ce nouveau propritaire n'entendait rien au pittoresque; je vis avec
peine qu'il avait dj gt quelques parties de cet lyse; heureusement
les plus grandes beauts taient restes intactes. Robert, le peintre de
paysage, et moi, nous retrouvmes tout l'enchantement que ce lieu nous
avait dj fait prouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes
meilleurs portraits, celui de Robert, la palette  la main. Lebrun
Pindare composa son _Exegi monumentum_, ce morceau si plein d'un orgueil
que justifie sa beaut. Mon frre aussi fit de trs jolis vers. Ces bois
nous inspiraient tous.

Monsieur de Calonne, qui m'a donn tant de choses, comme vous savez,
m'avait, disait-on, donn aussi Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu
Moulin-Joli, je ne l'aurais, je crois, jamais quitt. Mon bien grand
regret, au contraire, est de ne l'avoir pas achet lorsqu' ma rentre
en France je l'ai trouv en vente; mais un retard qui survint dans
l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ta les moyens.
Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs  un chaudronnier,
qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouv pour le moins,
le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me
reportent dans ce dlicieux sjour, il s'ensuit la triste pense de sa
destruction totale.

Quelque temps avant la rvolution, j'allai  Morfontaine, et de l nous
fmes une course  Ermenonville, o je vis le tombeau de J.-J. Rousseau.
La clbrit de ce beau parc d'Ermenonville en gtait la promenade pour
moi; on y trouve des inscriptions  chaque pas, cela tyrannise la
pense.

 Morfontaine, j'ai toujours prfr cette partie pittoresque du parc
qui n'est point arrange  l'anglaise, et o se trouve maintenant un
grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un
premier rang dans son genre.  l'poque dont je vous parle, M. de
Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels
nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi
grande tendue, tait entrecoup d'les charmantes:  prsent, on n'y
voit plus qu'une seule petite le, qui me fait absolument l'effet d'un
petit pte, au milieu de cette immense masse d'eau.

M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveillance et de simplicit,
que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Lebrun
le pote, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart,
Robert, Rivire et mon frre, faisaient toutes les nuits des charades,
et se rveillaient mutuellement pour se les dire; cette folle gaiet
prouve assez de quelle libert l'on jouissait dans ce beau lieu.  la
vrit, l'ordre en tait banni aussi bien que la gne. Heureusement,
nous tions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu
chteau aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toutes choses, poussait le
dcousu  un degr inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se
ressentir de cette manire d'tre.

 cette poque, M. le Pelletier de Morfontaine tait prvt des
marchands; il a fait construire, je ne sais quel pont de Paris. Je me
souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur
lequel il crivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable
dans la socit. J'ai souvent essay de lire par-dessus son paule;
mais, quoique ses lettres fussent trs grosses, il m'a toujours t
impossible de dchiffrer un seul mot, tant son criture tait informe;
je dfie bien ses hritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il
doit avoir laisss.

Quand on quittait Morfontaine pour aller  Maupertuis, on ne pouvait
s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la
diffrence tait frappante. Partout  Maupertuis rgnaient l'ordre et la
magnificence. M. de Montesquiou tenait l vritablement l'tat d'un
grand seigneur. Comme il tait cuyer de Monsieur (depuis Louis XVIII),
il lui tait facile de mettre  nos ordres, chevaux, calches et
voitures de toute espce. Les repas taient splendides, le chteau assez
vaste pour contenir habituellement trente ou quarante matres, tous bien
logs, parfaitement soigns; et cette nombreuse socit se renouvelait
sans cesse.

La mre et la femme de M. de Montesquiou avaient pour moi mille bonts.
Sa belle-fille, qui depuis a t gouvernante du fils de Napolon, tait
douce, naturelle, trs aimable. Quant  lui, je l'avais vu souvent 
Paris, et il m'avait toujours sembl fort spirituel, mais sec et
frondeur;  Maupertuis, il tait doux, affable, en un mot ce n'tait
plus le mme homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit
nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait 
merveille. C'est  Maupertuis, tant grosse et souffrante, que j'ai fait
son portrait, dont je n'ai jamais t satisfaite.

Je me souviens qu'un soir, en petit comit, le marquis de Montesquiou
tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prdit que je vivrais
long-temps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'tais
pas coquette. Maintenant que j'ai vcu long-temps, suis-je une aimable
vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je
vous aime tendrement.

Adieu.




LETTRE X.

Le duc de Nivernais.--Le marchal de Noailles.--Son mot  Louis
XV.--Madame Dubarry.--Louvecienne.--Le duc de Brissac.--Sa mort.--Celle
de madame Dubarry.--Portraits que j'ai faits  Louveciennes.


J'ai t dner plusieurs fois  Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais,
qui avait l une fort belle habitation, et qui runissait chez lui la
plus aimable socit qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que l'on a
toujours cit pour la grce et la finesse de son esprit, avait des
manires nobles et douces sans aucune affterie. Il se distinguait
surtout par son extrme galanterie avec les femmes de tout ge. Sous ces
rapports, je pourrais en parler comme d'un modle dont je n'aurais point
trouv de copie si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil, qui,
beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait  une galanterie
recherche une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du
coeur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une
ide de l'urbanit, de la gracieuse aisance, en un mot des manires
aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la socit 
Paris. Cette galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement
disparu. Les femmes rgnaient alors, la rvolution les a dtrnes.

Le duc de Nivernais tait petit, fort maigre. Quoique trs g, quand je
l'ai connu, il tait encore plein de vivacit. Il aimait passionnment
la posie, et faisait des vers charmans.

Je suis alle souvent aussi dner chez le marchal de Noailles, dans son
beau chteau situ  l'entre de Saint-Germain. Il y avait alors un fort
grand parc, admirablement soign. Le marchal tait trs aimable: son
esprit, sa gaiet animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi
les clbrits littraires et les gens les plus distingus de la ville
et de la cour.

Le marchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il
tait rare qu'il pt rsister au dsir de lancer un trait malin; c'est
lui qui rpondit  Louis XV, mangeant  la chasse des olives qu'il
trouvait mauvaises: C'est sans doute le fond du baril, sire.

Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore
parl, quoique je l'aie vue de fort prs; une femme qui, sortie des
derniers rangs de la socit, a pass par les palais d'un roi pour aller
 l'chafaud, et  qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux clat
de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la premire fois, 
Louveciennes, o j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'tais
extrmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent
entendu parler. Madame Dubarry pouvait avoir alors quarante-cinq ans
environ. Elle tait grande sans l'tre trop; elle avait de l'embonpoint;
la gorge un peu forte, mais fort belle; son visage tait encore
charmant, ses traits rguliers et gracieux; ses cheveux taient cendrs
et boucls comme ceux d'un enfant; son teint seulement commenait  se
gter.

Elle me reut avec beaucoup de grces, et me parut avoir fort bon ton;
mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manires:
outre que son regard tait celui d'une coquette, car ses yeux allongs
n'taient jamais entirement ouverts, sa prononciation avait quelque
chose d'enfantin qui ne seyait plus  son ge.

Elle m'tablit dans un corps de logis, situ derrire la machine de
Marly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort. Dessous mon
appartement, se trouvait une galerie fort peu soigne, dans laquelle
taient placs, sans ordre, des bustes, des vases, des colonnes, des
marbres les plus rares et une quantit d'autres objets prcieux; en
sorte qu'on aurait pu se croire chez la matresse de plusieurs
souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de
magnificence contrastaient avec la simplicit qu'avait adopte la
matresse de la maison, et dans sa toilette, et dans sa faon de vivre.
L't comme l'hiver, madame Dubarry ne portait plus que des
robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours,
quelque temps qu'il ft, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans
qu'il en rsultt aucun inconvnient pour elle, tant le sjour de la
campagne avait rendu sa sant robuste. Elle n'avait conserv aucune
relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entoure.
L'ambassadrice de Portugal, la belle madame de Sousa, et la marquise de
Brunoy taient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vt alors, et
durant mes sjours chez elle, que j'ai faits  trois poques
diffrentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa
solitude[20]. Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de
Tipoo-Sab se crurent obligs d'aller visiter l'ancienne matresse de
Louis XV. Non-seulement ils vinrent  Louveciennes, mais ils apportrent
des prsens  madame Dubarry; entre autres, des pices de mousseline,
trs richement brodes en or. Elle m'en donna une superbe,  fleurs
larges et dtaches, dont les couleurs et l'or sont parfaitement
nuancs.

Les soirs, nous tions le plus souvent seules, au coin du feu, madame
Dubarry et moi. Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour,
toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands
mnagemens pour l'autre. Mais elle vitait tous dtails; il tait mme
vident qu'elle prfrait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte
qu'habituellement sa conversation tait assez nulle. Au reste, elle se
montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle
faisait beaucoup de bien  Louveciennes, o tous les pauvres taient
secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque
malheureux, et je me rappelle encore la sainte colre o je la vis, un
jour, chez une pauvre accouche qui manquait de tout.--Comment! disait
madame Dubarry, vous n'avez eu ni linge, ni vin, ni bouillon?--Hlas!
rien, madame. Aussitt nous rentrons au chteau; madame Dubarry fait
venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient point
excut ses ordres. Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit
contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle
leur fit porter  l'instant mme, avec du bouillon et du vin de
Bordeaux.

Tous les jours, aprs dner, nous allions prendre le caf dans ce
pavillon, si renomm pour le got et la richesse de ses ornemens. La
premire fois que madame Dubarry me le fit voir, elle me dit: C'est
dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dner. Il y
avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient pendant le
repas. Le salon tait ravissant: outre qu'on y jouit de la plus belle
vue du monde, les chemines, les portes, tout tait du travail le plus
prcieux; les serrures mme pouvaient tre admires comme des
chefs-d'oeuvre d'orfvrerie, et les meubles taient d'une richesse, d'une
lgance au-dessus de toute description.

Ce n'tait plus Louis XV alors qui s'tendait sur ces magnifiques
canaps, c'tait le duc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce
qu'il aimait  faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme tabli 
Louveciennes; mais rien, dans ses manires et dans celles de madame
Dubarry, ne pouvait laisser souponner qu'il ft plus que l'ami de la
matresse du chteau. Toutefois il tait ais de voir qu'un tendre
attachement unissait ces deux personnes, et peut-tre cet attachement
leur a-t-il cot la vie. Lorsqu'avant l'poque de la terreur, madame
Dubarry passa en Angleterre pour retrouver ses diamans vols, qu'en
effet elle y retrouva, les Anglais l'avaient trs bien reue. Ils firent
tout pour l'empcher de retourner en France, au point qu'au moment de
son dpart, des amis dtelrent ses chevaux de poste. Le seul dsir de
rejoindre le duc de Brissac, qu'elle avait laiss cach dans son chteau
de Louveciennes, la fit rsister aux instances de ceux qui voulaient la
retenir  Londres, o la vente de ses diamans pouvait la faire vivre
dans l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc
de Brissac  Louveciennes. Fort peu de temps aprs, le duc fut arrt
sous ses yeux et conduit en prison  Orlans. C'est l qu'on vint le
chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, 
Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et  peine 
moiti chemin, tous les quatre furent indignement massacrs!

On porta la tte sanglante du duc de Brissac  madame Dubarry, et vous
imaginez ce que l'infortune dut souffrir  cette horrible vue! elle ne
tarda pas elle-mme  subir le sort rserv alors  tous ceux qui
possdaient quelque fortune, comme  ceux qui portaient un grand nom;
elle fut trahie et dnonce par un petit ngre, nomm Zamore, dont il
est question dans tous les mmoires du temps, pour avoir t combl de
ses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrte, mise en prison,
madame Dubarry fut juge et condamne  mort par le tribunal
rvolutionnaire  la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de
femmes que ces jours affreux ont vues prir, qui ne put soutenir
l'aspect de l'chafaud; elle cria, elle implora sa grce de la foule
atroce qui l'environnait, et cette foule s'mut au point que le bourreau
se hta de terminer le supplice. Ceci m'a toujours persuad que, si les
victimes de ce temps d'excrable mmoire n'avaient pas eu le noble
orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cess beaucoup plus
tt. Les hommes dont l'intelligence n'est point dveloppe ont trop peu
d'imagination pour qu'une souffrance intrieure les touche, et l'on
excite bien plus aisment la piti du peuple que son admiration.

J'ai fait trois portraits de madame Dubarry. Dans le premier je l'ai
peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de
paille; dans le second, elle est vtue en satin blanc; d'une main elle
tient une couronne, et l'un de ses bras est appuy sur un pidestal.
J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin; il tait, ainsi que le
premier, destin au duc de Brissac, et je l'ai revu dernirement. Le
vieux gnral  qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tte,
car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux
yeux, et madame Dubarry n'en mettait jamais. Je renie donc cette tte
qui n'est point de moi; tout le reste du tableau est intact et bien
conserv. Il vient d'tre vendu  la mort de ce gnral.

Le troisime portrait que j'ai fait de madame Dubarry, est chez moi. Je
l'ai commenc vers le milieu de septembre 1789. De Louveciennes, nous
entendions des canonnades  l'infini, et je me rappelle que la pauvre
femme me disait: Si Louis XV vivait, srement tout cela n'aurait pas
t ainsi. J'avais peint la tte et trac la taille et les bras,
lorsque je fus oblige de faire une course  Paris; j'esprais pouvoir
retourner  Louveciennes pour finir mon ouvrage; mais on venait
d'assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi tait port au comble, et je
ne songeais plus qu' quitter la France; je laissai donc ce tableau 
moiti termin. Je ne sais pas par quel hasard M. le comte Louis de
Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence;  mon retour en
France, il me l'a rendu, et je viens de le terminer.

Le triste contenu de cette lettre, m'avertit que je suis arrive 
l'poque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mmoire,
dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent,
si je ne vous avais promis le rcit sincre et complet de ma vie. Il ne
s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comdies, mais de
jours d'angoisses et d'effroi; et je remets  vous en parler dans mes
premires lettres. Adieu, chre.




LETTRE XI.

Romainville.--Le marchal de Sgur.--La Malmaison.--Madame le
Couteux-du-Moley.--L'abb Sieyes.--Madame Auguier.--Mot de la
reine.--Madame Campan.--Sa lettre.--Madame Rousseau.--Le premier
dauphin.


Je ne puis songer aux dernires campagnes que j'ai visites, sans qu'il
se mle au souvenir de quelques doux momens plus d'un souvenir pnible:
en 1788, par exemple, je partis avec Robert, pour aller passer quelques
jours  Romainville, chez le marchal de Sgur; en route, nous
remarqumes que les paysans ne nous taient plus leurs chapeaux; ils
nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns mme nous
menaaient avec leurs btons. Arrivs  Romainville, nous fmes tmoins
du plus terrible orage que l'on puisse voir. Le ciel avait pris un ton
jauntre, teint de gris fonc, et quand ces nuages effrayans
s'entr'ouvrirent, il en sortit des milliers d'clairs, accompagns d'un
tonnerre affreux, et de grlons si normes qu'ils ravagrent un espace
de quarante lieues des environs de Paris. Tant que dura l'orage, je me
rappelle que madame de Sgur et moi, ples et tremblantes, nous nous
regardions en frissonnant; il nous semblait voir dans ce jour sinistre
le prsage des malheurs, que, sans tre astrologue, on pouvait prdire
alors.

Le soir et le lendemain, nous allmes tous avec le marchal contempler
les tristes effets de l'orage. Le bl, les vignes, les arbres fruitiers,
tout tait dtruit. Les paysans pleuraient et s'arrachaient les cheveux.
Chacun s'empressa de venir au secours de ces infortuns; les gros
propritaires donnrent beaucoup d'argent; un homme fort riche distribua
aussitt pour son compte quarante mille francs aux malheureux qui
l'entouraient.  la honte de l'humanit, ce mme homme, l'anne
suivante, fut massacr un des premiers par les cannibales
rvolutionnaires.

Dans cet t de 1788, j'allai passer quinze jours  la Malmaison, qui
appartenait alors  madame la comtesse du Moley. Madame du Moley tait
une jolie femme trs  la mode. Son esprit n'lectrisait pas; mais elle
comprenait celui des autres avec intelligence. Le comte Olivars tait
alors tabli chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire
placer  l'entre d'un chemin situ dans le haut du parc, une
inscription portant: _Sierra Morena_. Olivars n'tait point ce qu'on
appelle aimable. Ce que j'ai remarqu en lui de plus saillant tait sa
malpropret; ses poches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de
tabatire.

Le duc de Crillon et le cher abb Delille venaient fort souvent  la
Malmaison o je me trouvais heureuse de les rencontrer. Madame du Moley
aimait beaucoup  se promener toute seule, et j'tais parfaitement de
son got; en sorte qu'il tait convenu que l'on tiendrait une branche de
verdure  la main, si l'on ne dsirait pas se chercher ou s'aborder. Je
ne marchais jamais sans ma branche; mais si j'apercevais l'abb Delille,
je la jetais bien vite.

En juin 1789, j'allai dner  la Malmaison; j'y trouvai l'abb Sieyes et
plusieurs autres amateurs de la rvolution. M. du Moley hurlait contre
les nobles; chacun criait, prorait sur toutes choses propres  oprer
un bouleversement gnral; on et dit un vrai club, et ces conversations
m'effrayaient horriblement. Aprs dner, l'abb Sieyes dit  je ne sais
plus quelle personne: En vrit, je crois que nous irons trop
loin.--Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, dis-je  madame
du Moley, qui avait entendu l'abb comme moi, et qui s'attristait aussi
de tant de prsages funestes.

Dans le mme temps  peu prs, j'allai passer quelques jours  Marly,
chez madame Auguier, soeur de madame Campan, et attache elle-mme au
service de la reine. Elle avait prs de la machine un chteau et un fort
beau parc. Un jour qu'elle et moi tions  une fentre qui avait vue sur
la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vmes entrer un
homme ivre, qui tomba par terre. Madame Auguier, avec sa bont
ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir
ce malheureux, de le conduire  la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu
de momens aprs, le valet de chambre revint.--En vrit, dit-il, madame
est trop bonne; c'est un misrable que cet homme! voici les papiers qui
viennent de tomber de sa poche. Et il nous remit plusieurs cahiers,
dont l'un commenait ainsi:  bas la famille royale!  bas les nobles! 
bas les prtres! puis suivaient les litanies rvolutionnaires et mille
prdictions atroces, crites en termes qui faisaient dresser les
cheveux. Madame Auguier fit venir la marchausse,  qui tait alors
confie la garde des villages. Quatre de ces militaires arrivent; on
leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son
compte; ils l'emmnent; mais le valet de chambre les ayant suivis de
loin sans qu'ils s'en aperussent, les vit, ds qu'ils eurent tourn le
chemin, prendre leur prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter,
chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire 
quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu! si la
force publique faisait cause commune avec les coupables?

J'avais conseill  madame Auguier de montrer ces cahiers  la reine, et
quelques jours aprs, se trouvant de service, elle les fit lire  S. M.,
qui les lui rendit en disant: Ce sont des choses impossibles; je ne
croirai jamais qu'ils mditent de pareilles atrocits. Hlas! les
vnemens n'ont que trop tt dissip ce noble doute, et sans parler de
l'auguste victime qui ne voulait point croire  tant d'horreurs, la
pauvre madame Auguier elle-mme tait destine  payer son dvouement de
sa vie.

Ce dvouement ne s'est jamais dmenti; dans les cruels momens de la
rvolution, sachant que la reine tait sans argent, elle s'empressa de
lui prter vingt-cinq louis. Les rvolutionnaires le surent, et vinrent
aussitt au chteau des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour
mieux dire  la guillotine. En les voyant arriver, l'air furieux, la
menace  la bouche, madame Auguier prfra une mort prompte  l'angoisse
de tomber entre leurs mains. Elle se jeta par la fentre et se tua.

J'ai peu connu de femmes aussi belles et aussi aimables que madame
Auguier. Elle tait grande et bien faite; son visage tait d'une
fracheur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux
exprimaient sa douceur et sa bont. Elle a laiss deux filles, que j'ai
connues ds leur enfance  Marly. L'une a pous le marchal Ney; la
seconde a t marie  M. Debroc. Cette dernire a pri bien jeune
encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec madame Louis
Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une incursion  Ancenis,
traverser sur une planche un profond prcipice; la planche manqua sous
ses pieds, et l'infortune tomba morte dans l'abme!

Madame Auguier avait deux soeurs: l'une tait madame Campan si connue, et
comme la premire femme de chambre de la reine, et comme l'habile
directrice de cette maison d'ducation,  Saint-Germain, dans laquelle
toutes les notabilits de l'empire faisaient lever leurs filles.
J'avais connu madame Campan  Versailles,  l'poque o elle jouissait
de toute la faveur et de toute la confiance de la reine. Je ne doutais
nullement qu'elle n'et conserv  son auguste matresse le dvouement
et la reconnaissance dus  tant de bonts, lorsque, pendant mon sjour 
Ptersbourg, vous pouvez vous rappeler qu'un soir je l'entendis accuser
d'avoir abandonn et trahi la reine. Ne pouvant voir dans ce propos que
la plus infme calomnie, je pris avec chaleur la dfense de ma
compatriote, et je m'criai plusieurs fois: C'est impossible! Deux ans
plus tard, revenue en France, je reus, peu de jours aprs mon arrive,
la lettre suivante, que m'crivit madame Campan, et que je copie ici,
afin de vous faire connatre une justification qui me semble porter tous
les caractres de la franchise.

     Saint-Germain, ce 27 janvier, vieux style.

     Vous avez dit bien loin de moi, aimable dame: _C'est impossible!_
     Le vritable esprit, la bont, la sensibilit ont dirig votre
     opinion; et ces qualits rares, si rares de nos jours, se sont,
     pour mon bonheur, trouves chez vous runies  des talens encore
     plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis
     pntre de ce qu'il a t prononc par vous. En effet, comment
     croire que jamais j'aie pu sparer un moment mes sentimens, mes
     opinions, mon dvouement, de tout ce que je devais  l'tre trop
     infortun qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des
     miens, et dont la conservation dans des droits qui taient attaqus
     par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous
     et le mien particulirement? J'ai eu, au contraire, l'avantage de
     lui donner des preuves non quivoques d'une reconnaissance telle
     qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre soeur Auguier et moi,
     quoique je ne fusse pas de service, avons affront la mort, pour ne
     la point quitter, dans la nuit  jamais mmorable et horrible du 10
     aot. Sorties de ce massacre, caches et mourantes d'effroi dans
     des maisons de Paris, nous avons ranim nos forces pour parvenir
     jusqu'aux Feuillans, et la servir encore dans sa premire dtention
      l'Assemble. Ption seul nous a spares d'elle, lorsque nous
     voulmes la suivre au Temple.--Avec des faits aussi vrais et si
     naturels, que je suis loin d'en tirer vanit, comment, direz-vous,
     peut-on avoir t aussi trangement calomnie? Ne fallait-il pas me
     faire payer chrement une faveur marque et soutenue pendant tant
     d'annes. Pardonne-t-on la faveur dans une cour, mme quand elle
     tombe sur une personne de la classe de la domesticit? On voulait
     me perdre dans l'esprit de la reine, voil tout. On n'y russit
     pas, et l'on saura quelque jour jusqu' quel degr elle m'a
     conserv sa bienveillance et sa confiance dans les choses les plus
     importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien dguiser de ce
     qui a pu porter  mconnatre mes vritables sentimens, que jamais
     je n'avais pu amener mon esprit  concevoir le plan de
     l'migration; que je le regardais comme funeste aux migrans, mais
     bien plus encore, dans mes ides  cette poque, au salut de Louis
     XVI. Habitant les Tuileries, j'tais sans cesse frappe de cette
     rflexion, qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux
     faubourgs insurgs, et cent lieues de Coblentz ou des armes
     protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je
     disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans
     ce temps, tait l'espoir de tous. Un sentiment bien diffrent de
     l'amour insens et criminel d'une rvolution affreuse dictait mes
     craintes. Le temps ne les a que trop justifies; et les
     innombrables victimes de ce projet ne devraient plus me les imputer
      crime.

     Mais enfin, j'existe  prsent sous une forme nouvelle; j'y suis
     livre en entier, et avec la paix d'un coeur qui n'a pas le plus
     lger reproche  se faire. Depuis long-temps je dsire vous faire
     voir l'ensemble de mon plan d'ducation, vous recevoir, vous fter
     en amie sincre et prcieuse. Prenez un jour avec l'intressante et
     infortune Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fte. Croyez 
     ma tendresse,  mon estime,  ma reconnaissance, enfin  tous les
     sentimens que je vous ai vous.

     GENET CAMPAN.

Madame Auguier, outre madame Campan, avait une autre soeur, nomme madame
Rousseau, fort aimable femme, que la reine avait attache au service du
premier dauphin, et qui m'a souvent donn l'hospitalit, lorsque j'avais
des sances  la cour[21]. Elle tait devenue si chre au jeune prince
qu'elle soignait, que l'aimable enfant lui disait, deux jours avant de
mourir: Je t'aime tant, Rousseau, que je t'aimerai encore aprs ma
mort.

Le mari de madame Rousseau tait matre d'armes des enfans de France.
Aussi, comme attach  double titre  la famille royale, ne put-il
chapper  la mort: il fut pris et guillotin. On m'a dit que, son
jugement rendu, un juge avait eu l'atrocit de lui crier: Pare
celle-ci, Rousseau!

En vous entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le temps dont il me
reste  vous parler jusqu'au jour o j'ai quitt la France. Je
reprendrai dans une premire lettre le rcit des tristes vnemens qui
m'ont oblige  fuir mon pays pour aller chercher dans des pays
trangers, non-seulement ma sret, mais cette bienveillance dont
vous-mme m'avez comble, durant mon sjour en Russie, et dont je garde
une si douce mmoire.

     Adieu, chre amie.




LETTRE XII.

1789.--Terreur dont je suis frappe.--Je me rfugie chez
Brongniart.--MM. de Sombreuil.--Pamla.--Le 5 octobre.--On va chercher
la famille royale  Versailles.--Je quitte Paris.--Mes compagnons dans
la diligence.--Je passe les monts.


L'affreuse anne de 1789 tait commence, et la terreur s'emparait dj
de tous les esprits sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir o
j'avais runi du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie
des personnes qui m'arrivaient, entraient avec l'air constern; elles
avaient t le matin  la promenade de Longchamp; la populace,
rassemble  la barrire de l'toile, avait injuri de la faon la plus
effrayante les gens qui passaient en voiture; des misrables montaient
sur les marche-pieds en criant: L'anne prochaine, vous serez derrire
vos carrosses, c'est nous qui serons dedans! et mille autres propos
plus infmes encore. Ces rcits, comme vous pouvez croire, attristrent
beaucoup ma soire; je me souviens d'avoir remarqu que la personne la
moins effraye tait madame de Villette, la belle et bonne de Voltaire.
Quant  moi, j'avais peu besoin d'apprendre de nouveaux dtails pour
entrevoir les horreurs qui se prparaient. Je savais,  n'en pouvoir
douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, o je venais de m'tablir
depuis trois mois seulement, tait marque par les malfaiteurs. On
jetait du soufre dans mes caves par les soupiraux. Si j'tais  ma
fentre, de grossiers sans-culottes me menaaient du poing; mille bruits
sinistres m'arrivaient de tous les cts; enfin, je ne vivais plus que
dans un tat d'anxit et de chagrin profond.

Ma sant s'altrait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart,
l'architecte, et sa femme, tant venus me voir, me trouvrent si maigre
et si change, qu'ils me conjurrent de venir passer quelques jours chez
eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son
logement aux Invalides; je fus conduite chez lui par un mdecin attach
au Palais-Royal, et dont les gens portaient la livre d'Orlans, la
seule qui ft alors respecte. On me donna le meilleur lit. Comme je ne
pouvais pas manger, on me nourrissait avec d'excellent vin de Bordeaux
et du bouillon, et madame Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins
auraient d me calmer, outre que mes amis voyaient beaucoup moins en
noir que moi; mais il tait impossible de me rassurer contre les maux
que je prvoyais.-- quoi bon vivre?  quoi bon se soigner? disais-je
souvent  mes bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me
faisait prendre la vie en dgot; et pourtant il faut le dire, si loin
que pt aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes
qui se sont commis plus tard.

Je me rappelle avoir soup chez Brongniart avec l'excellent M. de
Sombreuil, alors gouverneur des Invalides. Il nous dit savoir qu'on
devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dpt.--Mais,
ajouta-t-il, je les ai si bien caches que je dfie bien qu'ils les
trouvent. Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter
que sur soi-mme. Comme les armes ne tardrent pas  tre enleves, il
faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'htel qu'il avait
employs.

M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus prives que par ses
talens militaires, s'est trouv au nombre des prisonniers que l'on
devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins
accordrent sa vie aux larmes, aux supplications de son hroque fille;
mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcrent mademoiselle de
Sombreuil  boire un verre du sang qui coulait  flots devant la prison!
et pendant fort long-temps, la vue de tout ce qui portait la couleur
rouge causait d'horribles vomissemens  cette jeune infortune. Plus
tard (en 1794), M. de Sombreuil fut envoy  l'chafaud par le tribunal
rvolutionnaire. Ces deux vnemens ont inspir au pote Legouv le plus
beau de ses vers:

     Des bourreaux l'ont absous, des juges l'ont frapp.

M. de Sombreuil avait laiss un fils, trs distingu par son caractre
et par sa bravoure. Il commandait un des rgimens venus d'Angleterre 
Quiberon vers la fin de 1795. La Convention nationale ayant viol la
capitulation souscrite par le gnral Hoche, M. de Sombreuil reut la
mort comme un brave; il ne voulut pas qu'on lui bandt les yeux, et
commanda lui-mme le feu. Tallien, au moment de l'excution, lui
dit:--Monsieur, vous tes d'une famille bien malheureuse.--J'tais venu
la venger, rpondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter.

Madame Brongniart me menait promener derrire les Invalides; il y avait
tout prs de l quelques maisons de paysans. Comme nous tions assises
contre une de ces masures, nous entendmes causer entre eux deux hommes
qui ne pouvaient nous voir.--Veux-tu gagner dix francs, disait l'un,
viens avec nous faire le train. Il ne s'agit que de crier:  bas
celui-ci!  bas celui-l! et surtout de crier bien fort contre
_Cayonne_.--Dix francs sont bons  gagner, rpondait l'autre; mais
n'aurons nous pas des taloches?--Allons donc! reprit le premier, c'est
nous qui les donnons les taloches. Vous jugez de l'effet que faisaient
sur moi de pareils dialogues!

Le lendemain du jour dont je vous parle, nous passions devant la grille
des Invalides o se trouvait une foule immense, compose de ce vilain
monde qui se promenait habituellement sous les galeries du Palais-Royal;
tous gens sans aveu et sans habits, qui n'taient ni ouvriers, ni
paysans, auxquels on ne pouvait supposer un tat, sinon celui de bandit,
tant leurs figures taient effrayantes. Madame Brongniart, plus
courageuse que moi, s'efforait de me rassurer; mais j'avais une telle
peur, que je reprenais le chemin de la maison, quand nous vmes arriver
de loin une jeune personne  cheval, qui portait un habit d'amazone et
un chapeau ombrag de plumes noires.  l'instant, l'horrible bande forme
la haie de deux cts pour laisser passer au milieu d'elle la jeune
personne, que suivaient deux piqueurs  la livre d'Orlans. Je reconnus
aussitt cette belle Pamla[22] que madame de Genlis avait amene chez
moi. Elle tait alors dans toute sa fracheur et vraiment ravissante;
aussi entendions-nous toute la horde crier: Voil, voil celle qu'il
nous faudrait pour reine! Pamla allait et revenait sans cesse au milieu
de cette dgotante populace, ce qui me donna bien tristement  penser.

Peu aprs je retournai chez moi, mais je ne pouvais y vivre. La socit
me semblait tre en dissolution complte, et les honntes gens sans
aucun appui; car la garde nationale tait si singulirement compose
qu'elle offrait un mlange aussi bizarre qu'il tait effrayant. Aussi la
peur agissait-elle sur tout le monde; les femmes grosses que je voyais
passer me faisaient peine; la plupart avaient la jaunisse de frayeur.
J'ai remarqu au reste, que la gnration ne pendant la rvolution, est
en gnral beaucoup moins robuste que la prcdente: que d'enfans en
effet,  cette triste poque, ont d natre faibles et souffrans.

M. de Rivire, charg d'affaires de la Saxe, dont la fille avait pous
mon frre, vint m'offrir de me donner l'hospitalit, et je passai chez
lui deux semaines au moins. C'est l que je vis porter le buste du duc
d'Orlans et celui de M. Necker qu'une nombreuse populace suivait, en
proclamant  grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur
protecteur! Le soir ces honntes gens revinrent, ils mirent le feu  la
barrire qui se trouvait au bout de notre rue (la rue Chausse-d'Antin),
puis ils dpavrent, ils tablirent des barricades, en criant: Voil
les ennemis qui arrivent. Les ennemis n'arrivaient point; hlas! ils
taient dans Paris.

Quoique je fusse traite chez M. de Rivire comme un de ses enfans, et
que je pusse me croire en sret chez lui puisqu'il tait ministre
tranger, mon parti tait pris de quitter la France. Depuis plusieurs
annes, j'avais le dsir d'aller  Rome. Le grand nombre de portraits
que je m'tais engage  faire m'avait seul empch jusqu'alors
d'excuter mon projet; mais, si l'instant de partir devait jamais
arriver pour moi, certes, il tait venu, je ne pouvais plus peindre: mon
imagination attriste, fltrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer
sur mon art; d'ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis,
sur mes connaissances, sur moi-mme, hlas! et quoique, grce au ciel,
je n'eusse jamais fait de mal  personne, je pensais un peu comme celui
qui disait: On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles
sont encore en place; mais je m'en vais, car il est clair que l'on m'en
veut.

Je laissais plusieurs portraits commencs, entre autres celui de
mademoiselle Contat; je refusai aussi dans ce moment de peindre
mademoiselle de La Borde (depuis duchesse de Noailles), que son pre
m'amena: elle avait  peine seize ans et elle tait charmante; mais il
ne s'agissait plus de succs, de fortune; il s'agissait seulement de
sauver sa tte. En consquence, je fis charger ma voiture, et j'avais
mon passeport pour partir le lendemain avec ma fille et sa gouvernante,
lorsque je vis entrer dans mon salon une foule norme de gardes
nationaux avec leurs fusils. La plupart d'entre eux taient ivres, mal
vtus, et portaient des figures effroyables. Quelques-uns s'approchrent
de moi, et me dirent dans les termes les plus grossiers que je ne
partirais point, qu'il fallait rester. Je rpondis que, chacun tant
appel alors  jouir de sa libert, je voulais en profiter pour mon
compte.  peine m'coutaient-ils, rptant toujours: Vous ne partirez
pas, citoyenne, vous ne partirez pas. Enfin ils s'en allrent, je
restai plonge dans une anxit cruelle, quand j'en vis rentrer deux,
qui ne m'effrayrent pas, quoiqu'ils fussent de la bande, tant je
reconnus vite qu'ils ne me voulaient point de mal.--Madame, me dit l'un,
nous sommes vos voisins; nous venons vous donner le conseil de partir,
et de partir le plus tt possible. Vous ne pourriez pas vivre ici, vous
tes si change que vous nous faites de la peine[23]. Mais n'allez pas
dans votre voiture; partez par la diligence, c'est bien plus sr.

Je les remerciai de tout mon coeur, et je suivis leurs bons avis.
J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille,
qui avait alors cinq ou six ans; mais je ne pus les avoir que quinze
jours plus tard, tout ce qui migrait partant comme moi par la
diligence.

Enfin, ce jour si attendu fut le 5 octobre, le jour mme o le roi et la
reine furent amens de Versailles  Paris au milieu des piques! Mon
frre fut tmoin de l'arrive de Leurs Majests  l'Htel-de-Ville; il
entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais
partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du
soir.--Jamais, me dit-il, la reine n'a t plus reine qu'aujourd'hui,
lorsqu'elle est entre d'un air si calme et si noble au milieu de ces
nergumnes. Puis il me rapporta cette belle rponse qu'elle avait faite
 M. Bailly: J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oubli.

Les vnemens de cette journe m'accablaient d'inquitude sur le sort de
Leurs Majests et sur celui des honntes gens, en sorte qu' minuit, on
me trana  la diligence dans un tat qui ne peut se dcrire. Je
redoutais extrmement le faubourg Saint-Antoine, que j'allais traverser
pour gagner la barrire du Trne. Mon frre, le bon Robert, et mon mari
m'accompagnrent jusqu' cette barrire, sans quitter un instant la
portire de la diligence. Ce faubourg, dont nous avions une si grande
peur, tait d'une tranquillit parfaite; tous ses habitans, ouvriers et
autres, avaient t  Versailles chercher la famille royale, et la
fatigue du voyage les tenait tous endormis.

J'avais en face de moi, dans la diligence, un homme extrmement sale, et
puant comme la peste, qui me dit fort simplement avoir vol des montres
et plusieurs effets. Heureusement il ne voyait rien sur moi qui pt le
tenter; car je n'emportais que trs peu de linge et quatre-vingts louis
pour mon voyage. J'avais laiss  Paris mes effets, mes bijoux, et le
fruit de mon travail tait rest dans les mains de mon mari qui dpensa
tout[24], ainsi que je vous l'ai dj dit.

Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il
parlait sans cesse de mettre  la lanterne telles ou telles gens,
nommant ainsi une foule de personnes de ma connaissance. Ma fille
trouvait cet homme bien mchant; il lui faisait peur, ce qui me donna le
courage de dire: Je vous en prie, monsieur, ne parlez pas de meurtre
devant cette enfant.

Il se tut, et finit par jouer  la bataille avec la petite. Il se
trouvait en outre, sur la banquette o j'tais assise, un forcen
jacobin de Grenoble, g de 50 ans environ, laid, au teint bilieux, qui,
chaque fois que nous arrtions dans une auberge pour dner ou pour
souper, se mettait  prorer dans son sens de la plus terrible faon.
Dans toutes les villes, une foule de gens arrtaient la diligence pour
apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'criait alors: Soyez
tranquilles, mes enfans; nous tenons  Paris le boulanger et la
boulangre. On leur fera une constitution; ils seront forcs de
l'accepter, et tout sera fini. Les gobe-mouches, dont on montait ainsi
les ttes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait
cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-mme; mais je
craignais pour tous, pour ma mre, mon frre, mes amis. Je tremblais
aussi sur le sort de Leurs Majests; car tout le long de la route,
presque jusqu' Lyon, des hommes  cheval s'approchaient de la
diligence, pour nous dire que le roi et la reine taient massacrs, que
Paris tait en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante;
elle croyait voir son pre et notre maison brls, et quand mes efforts
parvenaient  la rassurer, arrivait bientt un autre homme  cheval qui
nous rptait ces horreurs.

Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Artaut, ngociant,
que j'avais quelquefois reu chez moi,  Paris, ainsi que sa femme. Je
les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspir de la
confiance, vu que nos opinions taient entirement les mmes sur tout ce
qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il tait
vrai que le roi et la reine eussent t massacrs, et, grce au ciel,
pour cette fois on me rassura!

Monsieur et madame Artaut eurent d'abord quelque peine  me reconnatre,
non-seulement parce que j'tais change  un point inimaginable, mais
aussi parce que je portais le costume d'une ouvrire mal habille, avec
un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu dans la route de
m'applaudir d'avoir pris cette prcaution: je venais d'exposer au salon
le portrait qui me reprsente avec ma fille dans mes bras[25]. Le
jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit mme l'loge de ce
portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnt; j'employai toute mon
adresse  lui cacher mon visage: grce  ce soin et  mon costume, j'en
fus quitte pour la peur.

Je passai trois jours  Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand
besoin de ce repos; mais  l'exception de mes htes, je ne vis personne
de la ville, dsirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut
arrta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'tais sa parente. Il
me recommanda fortement  ce brave homme, qui eut en effet pour moi et
pour ma fille tous les soins imaginables.

Je ne puis vous dire ce que j'prouvai en passant le pont Beauvoisin. L
seulement je commenai  respirer, j'tais hors de France, de cette
France qui pourtant tait ma patrie, et que je me reprochais de quitter
avec joie. L'aspect des monts parvint  me distraire de toutes mes
penses, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie
me parurent toucher au ciel avec lequel un pais brouillard les
confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je
m'accoutumai insensiblement  ce spectacle, et je finis par admirer.

Le paysage du chemin des chelles me ravit; je crus voir la _Galerie des
Titans_, et je l'ai toujours appel ainsi depuis. Voulant jouir plus
compltement de toutes ces beauts, je descendis de voiture; mais 
moiti du chemin  peu prs je fus saisie d'une grande terreur; car on
exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en rsultait
l'effet d'un milliers de coups de canon, et ce bruit, se rptant de
roche en roche, tait infernal.

Je montai le mont Cnis, comme plusieurs trangers le montaient aussi;
un postillon s'approcha de moi:--Madame devrait prendre un mulet, me
dit-il, car monter  pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle.
Je lui rpondis que j'tais une ouvrire, bien accoutume 
marcher.--Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrire, on sait
qui elle est.--Eh bien, qui suis-je donc? demandai-je.--Vous tes madame
Lebrun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous trs contens
de vous savoir loin des mchans. Je n'ai jamais pu deviner comment cet
homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouv combien les jacobins
avaient d'missaires. Heureusement je ne les craignais plus; j'tais
hors de leur excrable puissance.  dfaut de patrie, j'allais habiter
des lieux o fleurissaient les arts, o rgnait l'urbanit; j'allais
visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Ptersbourg, et surtout, ce que
j'ignorais alors, chre amie, surtout, j'allais vous trouver, vous
connatre et vous aimer.




NOTES ET PORTRAITS.




L'ABB DELILLE.


Jacques Delille n'a t toute sa vie qu'un enfant, le plus aimable, le
meilleur, et le plus spirituel enfant qu'on puisse voir. On l'appelait
_chose lgre_, et j'ai toujours t frappe de la justesse de ce mot;
car nul homme plus que lui n'effleurait la vie, sans s'attacher
fortement  quoi que ce soit au monde. Jouissant de l'heure prsente
sans songer  l'heure qui devait suivre, il tait rare qu'il fixt son
esprit sur une pense profonde. Rien n'tait plus facile  qui voulait
prendre de l'empire sur lui que de le conduire et de l'entraner: son
mariage en est une bien forte preuve. Avec qui n'avait-il pas gmi de la
chane qu'il portait, alors qu'il tait encore temps de la rompre!
Enfin, un ami le dcide  reprendre sa libert, et lui offre un asile.
Delille accepte; ravi, tout--fait rsolu, il demande seulement une
heure pour aller se munir de quelques effets. Le soir, cet ami ne le
voyant point reparatre, va le chercher.--Eh bien?--Eh bien! rpond
Delille, je l'pouse, mon ami; j'espre que tu voudras bien me servir de
tmoin.

Le comte de Choiseul-Gouffier, avec qui il tait intimement li, et qui
partait pour la Grce, lui avait parl plusieurs fois du dsir qu'il
avait de l'emmener avec lui; cependant rien n'tait convenu, rien
n'tait arrt entre eux pour ce voyage. Le jour du dpart, le comte va
chez l'abb et lui dit: Je pars  l'instant, venez avec moi, la voiture
est prte. Et l'abb monte, sans avoir fait aucuns prparatifs,
auxquels  la vrit M. de Choiseul avait pourvu.

Arriv  Marseille, Delille se promne sur le rivage, regarde la mer:
une profonde mlancolie s'empare de lui. Je ne pourrai jamais, se
dit-il, mettre cette immensit entre mes amis et moi; non, je n'irai pas
plus loin. Alors il quitte furtivement M. de Choiseul, et va se cacher
dans un petit cabaret, un vritable bouchon, o il se croit introuvable;
mais,  force de recherches, M. de Choiseul le dcouvre, le ramne et
l'embarque avec lui.

loign de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait souvent de
ses nouvelles. Il m'crivit plusieurs fois d'Athnes; dans une de ses
lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce
que m'tant rappel  Naples, je lui crivis,  mon tour, qu'avec
beaucoup plus de raison j'avais crit le sien sur le tombeau de Virgile.
Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abb
Delille, et de celles que M. de Vaudreuil m'adressait pendant le voyage
qu'il fit en Espagne avec le comte d'Artois, qui taient pleines de
dtails intressans sur ce pays. Je confiai le tout  mon frre en
quittant la France, et dans le temps des visites domiciliaires, mon
frre jugea prudent de brler ces correspondances.

L'abb Delille a pass sa vie dans la haute socit, dont il faisait le
plus brillant ornement. Non-seulement il disait ses vers d'une manire
ravissante; mais son esprit si fin, sa gaiet si naturelle donnaient 
sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui; il
faisait les dlices de tous les cercles par mille rcits, par mille
anecdotes, sans jamais y mler le fiel ou la satire; aussi peut-on dire
que tout le monde l'aimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout
le monde. Ce dernier mrite (si c'en est un) tenait en lui, je pense, 
cette faiblesse de caractre dont j'ai dj parl. Il ne savait pas plus
har que rsister, et dans l'ordinaire de la vie, sa facilit tait
vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dner chez vous; au moment
de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vnt le
chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me
souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqu de
parole, il nous prouva qu'il avait rponse  tout: Je me persuade,
dit-il, que celui qui vient me chercher est plus press que celui qui
m'attend.

Il avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un
soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis:--L'abb, il est bien
tard; vous demeurez si loin, que je m'inquiette de vous voir retourner 
cette heure-ci, menant votre cabriolet.--J'ai toujours la prcaution de
porter un bonnet de nuit dans ma poche, rpondit-il. Je lui proposai
alors de lui faire tablir un lit dans mon salon.--Non, non, dit-il,
j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher trs souvent;
cela ne le gne en rien, et je puis m'y rendre  toute heure. Ce qu'il
fit aussitt.

Nul tre ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous
les charmes: toujours prt  rire,  s'amuser, Delille avait une sorte
de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce mme homme
pourtant a dploy la plus grande nergie tant qu'a dur la rvolution.
Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Chaumette,
procureur de la commune, qui lui commandait en 1793 une ode  la desse
de la raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus tait son arrt
de mort, et c'est alors qu'il fit ce beau dithyrambe sur l'immortalit
de l'ame; il le lut  Chaumette, et quand il en fut  ces vers:

     Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre,
     Des ternelles lois renversez les autels;
     Lches oppresseurs de la terre,
     Tremblez, vous tes immortels!

il s'arrta, regarda le tribun, et rpta d'une voix forte et assure:
vous aussi, tremblez, vous tes immortel. Chaumette, quoique fort
interdit, murmura quelques menaces:--Je suis tout prt, rpondit
Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage
de l'honnte homme eut un heureux succs, car Chaumette le quitta pour
aller dire  ses amis qu'il n'tait pas encore temps de faire mourir
Delille, que depuis il ne cessa de protger. Le pote n'en crut pas
moins qu'il tait prudent d'migrer; il passa en Angleterre, o il se
vit accueilli et recherch par tout ce qu'on y trouvait de personnes
distingues et recommandables.

Sa muse garda toujours son feu sacr pour ses rois lgitimes. Sous le
rgne de l'usurpateur qui faisait trembler le monde entier, il fit
paratre son pome de _la Piti_, et rentr en France, il eut le
courage, plus rare peut-tre, de rsister aux feintes caresses d'un
pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposer  la disgrce pour
conserver sa propre estime, l'estime de ses amis et l'admiration
gnrale, dont il a joui jusqu' son dernier jour.




LE COMTE DE VAUDREUIL.


N dans un rang lev, le comte de Vaudreuil devait encore plus  la
nature qu' la fortune, quoique celle-ci l'et combl de tous ses dons.
Aux avantages que donne une haute position dans le monde il joignait
toutes les qualits, toutes les grces qui rendent un homme aimable; il
tait grand, bien fait, son maintien avait une noblesse et une lgance
remarquables; son regard tait doux et fin, sa physionomie extrmement
mobile comme ses ides, et son sourire obligeant prvenait pour lui au
premier abord. Le comte de Vaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on
tait tent de croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le
vtre, tant il vous coutait d'une manire aimable et gracieuse; soit
que la conversation ft srieuse ou plaisante, il en savait prendre tous
les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de
gaiet; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les
gens les plus difficiles citeraient avec loge; mais ces vers n'ont t
lus que par ses amis; il dsirait d'autant moins les rpandre, qu'il
s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de
l'pigramme; il fallait  la vrit, pour qu'il agt ainsi, qu'une
mauvaise action et rvolt son ame noble et pure, et l'on peut dire que
s'il montrait peu de piti pour tout ce qui tait mal, il s'exaltait
vivement pour tout ce qui tait bien. Personne ne servait aussi
chaudement ceux qui possdaient son estime; si l'on attaquait ses amis,
il les dfendait avec tant d'nergie que les gens froids l'accusaient
d'exagration.--Vous devez me juger ainsi, rpondit-il une fois  un
goste de notre connaissance; car je prends  tout ce qui est bon, et
vous ne prenez  rien.

La socit qu'il recherchait de prfrence tait celle des artistes et
des gens de lettres les plus distingus; il y comptait des amis, qu'il a
toujours conservs, mme parmi ceux dont les opinions politiques
n'taient point les siennes.

Il aimait tous les arts avec passion, et ses connaissances en peinture
taient trs remarquables. Comme sa fortune lui permettait de satisfaire
des gots fort dispendieux, il avait une galerie de tableaux des plus
grands matres de diverses coles[26]; son salon tait enrichi de
meubles prcieux et d'ornemens du meilleur got. Il donnait frquemment
des ftes magnifiques et qui tenaient de la ferie, au point qu'on
l'appelait l'enchanteur; mais sa plus grande jouissance pourtant tait
de soulager les malheureux; aussi, combien a-t-il fait d'ingrats!

La seule contradiction que l'on pt remarquer dans cet esprit si sain et
si droit, c'est que M. de Vaudreuil se plaignait trs souvent de vivre 
la cour, quand il tait clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre
ailleurs. En y rflchissant nanmoins, je me suis expliqu cette
bizarrerie. La belle trempe de son ame faisait de lui un enfant de la
nature, qu'il aimait, et dont il jouissait trop peu; son rang
l'loignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidit de son
esprit, son got pour les arts l'entranaient sans cesse; puis d'un
autre ct il lui plaisait sans doute d'occuper  la cour une place si
distingue, qu'il devait  son mrite personnel,  son caractre franc
et loyal. D'ailleurs il adorait son prince, monseigneur le comte
d'Artois, qu'il n'a jamais flatt et qu'il n'a jamais quitt dans ses
malheurs. Il est rare qu'une pareille amiti s'tablisse entre deux
hommes dont l'un est n si prs d'un trne; car cette amiti tait
rciproque. En 1814 il arriva que M. de Vaudreuil eut une discussion
avec monseigneur le comte d'Artois, et  ce sujet il lui crivit une
longue lettre dans laquelle il lui disait qu'il lui semblait cruel
d'tre ainsi en contradiction aprs trente ans d'amiti. Le prince lui
rpondit en deux lignes: Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mmoire,
car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.

Pendant l'migration, et dans un ge avanc, il se maria en Angleterre
avec une de ses cousines, trs jeune et trs jolie; il en eut deux fils,
et fut aussi bon mari que bon pre. De longs malheurs, la perte entire
de sa fortune que la restauration ne lui a point fait recouvrer, ne sont
jamais parvenus  l'abattre; il a conserv le mme coeur et le mme
esprit jusqu' son dernier moment.

 la restauration, il avait t nomm gouverneur du Louvre, aussi
peut-on remarquer qu'il a termin ses jours prs de l'enceinte o sont
renferms les chefs-d'oeuvre que pendant sa vie il avait tant admirs.
Son ame tendre prouvant le besoin d'lever ses affections plus haut que
cette terre, il tait devenu trs pieux, mais sans aucune bigoterie. Ces
sentimens ont adouci sa fin, et il est mort, entour de ses amis, dans
les bras de son prince chri, qui ne l'a point quitt.

Les vers suivans, adresss  M. de Vaudreuil par le pote Lebrun,
justifient tout ce que je viens de dire.

      M. LE COMTE DE VAUDREUIL.

     Une grce, une muse, en effet m'a remis
     Les jolis vers dicts par le Dieu du Parnasse
           Au plus cleste des amis,
      Mcne--Vaudreuil, qui chante comme Horace.
     Eh quoi! l'ennui des cours n'a donc rien qui vous glace?
     Quoi! votre luth brillant n'est jamais dtendu?
     Vous puisez dans votre ame un art divin de plaire,
     Et vous joignez toujours le bien-dire au bien-faire.
     Horace avec plaisir chez vous s'tait perdu;
     Vous en avez si bien l'esprit et le langage,
           Que par un charmant badinage
           Vous me l'avez deux fois rendu.




LA COMTESSE DE SABRAN,

DEPUIS, MARQUISE DE BOUFFLERS.


J'avais fait connaissance avec elle quelques annes avant la rvolution.
Elle tait alors fort jolie, ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa
bont. Elle aimait les arts et les lettres, faisait de trs jolis vers,
racontait  merveille, et tout cela sans montrer la moindre prtention 
quoi que ce soit. Son esprit naf et gai avait une simplicit toute
gracieuse qui la faisait aimer et rechercher gnralement, sans qu'elle
se prvalt en rien de ses nombreux succs dans le monde. Quant aux
qualits de son coeur, il suffira de dire qu'une tendresse extrme pour
son fils n'empchait point qu'elle n'et beaucoup d'amis, auxquels elle
est toujours reste fidle et dvoue.

Madame de Sabran tait une des femmes que je voyais le plus souvent, que
j'allais chercher et que je recevais chez moi avec le plus de plaisir.
Prs d'elle, on n'a jamais connu l'ennui; aussi fus-je charme dans
l'migration de la retrouver en Prusse. Elle tait alors tablie 
Rainsberg, chez le prince Henri, de mme que le chevalier de Boufflers,
qu'elle a depuis pous. Rentre en France et dans les derniers temps de
sa vie, elle devint aveugle. Son fils alors ne la quitta plus; son bras,
pour ainsi dire tait attach au bras de sa mre, et vraiment on pouvait
envier le sort de M. de Sabran; car, malgr ses souffrances et son ge,
madame de Boufflers toujours bonne, toujours aimable, conservait ce
charme qui plat et qui attire tout le monde. Je me rappelle que sur la
fin de sa vie, Forlense, fameux oculiste, venant de lui faire
l'opration de la cataracte, elle tait oblige de se tenir dans la plus
grande obscurit. Un soir, j'allais la voir, je la trouve seule, sans
lumire, je croyais n'y rester qu'un moment; mais le charme toujours
renaissant de cette conversation si piquante, si pleine d'anecdotes que
personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures auprs
d'elle. Je pensais en l'coutant, que ne voyant rien, ne recevant aucune
distraction des objets extrieurs, elle lisait en elle-mme, si je puis
m'exprimer ainsi, et cette sorte de lanterne magique de choses et
d'ides, qu'elle me retraait avec tant de grce, me retenait l. Je ne
la quittai qu' regret, car jamais je ne l'avais trouve plus aimable.


Madame de Boufflers n'a laiss que deux enfans, son fils, M. le comte de
Sabran, bien connu aussi non-seulement par son esprit plein de finesse,
mais encore par des fables charmantes qu'il rcite dans la perfection,
et madame de Custine, que j'ai connue dans sa jeunesse et qui
ressemblait alors au printemps. Elle tait passionne pour la peinture,
et copiait parfaitement les grands matres, dont elle imitait le coloris
et la vigueur, au point, qu'en entrant un jour dans son cabinet, je pris
sa copie pour l'original. Elle ne cacha point tout le plaisir que lui
causait mon erreur; car elle tait aussi naturelle qu'elle tait aimable
et belle.




LEBRUN LE POTE.


Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration
que j'en avais pour Lebrun, qui s'tait lui-mme surnomm _Pindare_. Le
caractre grandiose de ses posies excitait tellement mon enthousiasme
que j'avais pris pour le pote une vritable amiti. Tout prodigieux
qu'tait l'orgueil de cet homme, je le trouvais si naturel qu'il ne me
venait point en tte que le ridicule dt jamais s'y attacher. Ainsi, le
jour o Lebrun termina son ode _exegi monumentum_ et qu'il nous la fit
entendre il put arriver  ces vers:

     Comme un cdre aux vastes ombrages,
     Mon nom, croissant avec les ges,
     Rgne sur la postrit.
     Sicles, vous tes ma conqute;
     Et la palme qui ceint ma tte
     Rayonne d'immortalit.

sans que personne de nous y trouvt rien  dire, sinon: c'est superbe!
c'est vrai!

Lebrun venait trs souvent chez moi; je n'arrangeais pas la plus petite
runion que je ne l'invitasse un des premiers, et mon admiration pour
son talent me le faisait aimer au point, que je ne pouvais souffrir que
l'on dt du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes  dner;
j'entendis attaquer sa moralit de la faon la plus grave. On disait,
entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On
sent bien que je n'en voulus rien croire; j'tais furieuse:--Ne m'a-t-on
pas aussi calomnie? disais-je dans ma colre. Voyez toutes les
absurdits que l'on dbite sur moi au sujet de M. de Calonne? Ce que
vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin voyant que je
ne parvenais pas  dissuader les accusateurs, je pris le parti de
quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre  coucher. Doyen
arrive, il me trouve en larmes.--Eh qu'avez-vous donc, mon enfant?
dit-il.--Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, rpondis-je, ils
calomnient Lebrun d'une manire horrible. Et je lui racontai ce qui
s'tait dit. Doyen sourit.--Je ne prtends pas, reprit-il, que tout ceci
soit vrai; mais vous tes trop jeune, ma chre amie, pour savoir que la
plupart des beaux esprits ont tout  la maison de campagne, et rien  la
maison de ville, autrement dit, tout dans la tte et rien dans le coeur.
Plus tard, je me suis rappel bien des fois ce mot de Doyen.

Lorsque j'ai connu Lebrun, il tait fort pauvre, et toujours vtu comme
un misrable. M. de Vaudreuil, qui n'avait pas tard  s'enflammer avec
raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connatre, un
grand coffre, rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le pote est
parvenu  deviner l'auteur de ce don anonyme; mais la rvolution venue,
il est de fait qu'il n'a jamais vocifr contre M. de Vaudreuil autant
qu'il vocifrait contre beaucoup d'autres.  la vrit, M. de Vaudreuil
ne ngligeait aucune occasion de le faire connatre et de rpandre sa
rputation. Lebrun n'avait encore rien imprim, que le comte, ravi de
l'ode sur _les Courtisans_, parla de cette ode  la reine, qui lui
marqua quelque dsir de la connatre. M. de Vaudreuil s'empressa de
l'apporter et de la lire  Sa Majest. Quand il eut fini: Savez-vous,
lui dit la reine, qu'il nous te notre enveloppe?

M. de Vaudreuil me rapporta cette rflexion si juste: elle me frappa
beaucoup plus qu'elle ne l'avait frapp lui-mme; car il ne voulait voir
dans tout cela que de la philosophie potise, tandis que Lebrun et ses
pareils prchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la
rvolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et
de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mmoire, je voudrais
qu'elles fussent imprimes en face du quatrain compos par lui, le jour
o le roi lui fit une pension, et qui finit ainsi:

     Larmes que n'avait pu m'arracher le malheur,
           Coulez pour la reconnaissance.

Bien loin de l, l'aimable et bon M. Desprs a supprim, dans le nouveau
recueil des posies de Lebrun, toutes les horreurs, esprant sans doute
les faire oublier  jamais. Pour moi, j'aime mieux que justice soit
faite, et cela quel que soit le talent de l'homme.

 ma rentre en France, Lebrun vivait encore; mais ni lui ni moi n'avons
jamais dsir nous revoir.




CHAMPFORT.


De tous les gens de lettres qui venaient chez moi, il en tait un que
j'ai toujours dtest, comme par inspiration de l'avenir: c'tait
Champfort. Je le recevais pourtant trs souvent, par complaisance pour
quelques-uns de mes amis, notamment pour M. de Vaudreuil dont il avait
gagn le coeur, d'autant plus qu'il tait malheureux. Sa conversation
tait fort spirituelle, mais cre, pleine de fiel et sans aucun charme
pour moi,  qui, du reste, son cynisme et sa salet dplaisaient
souverainement.

Son vritable nom tait Nicolas; il le changea sur le conseil de M. de
Vaudreuil, qui dsirait le pousser dans le monde, et mme  la cour s'il
tait possible. M. de Vaudreuil l'avait parfaitement log chez lui, et
vivant presque toujours  Versailles, en son absence, il faisait servir
une table pour Champfort et ceux qu'il plaisait  Champfort d'inviter.
Enfin, il traitait cet homme comme un frre; et cet homme, quand ses
amis les rvolutionnaires lui reprochaient plus tard d'avoir vcu dans
la maison d'un _ci-devant noble_, rpondait lchement: Que voulez-vous?
j'tais Platon  la cour du tyran Denis. Je vous demande quel tyran
c'tait que M. de Vaudreuil! mais aussi quel Platon tait-ce que
Champfort!

Des liaisons intimes avec Mirabeau, et par-dessus tout, l'envie des
grands, qui, de tout temps, avait rong son ame, n'avait pas tard 
faire de Champfort un partisan nergumne de la rvolution. Oubliant, ou
plutt se rappelant, qu'il avait t secrtaire des commandemens de M.
le prince de Cond et de madame lisabeth, qui tous deux l'avaient
combl de bienfaits, on sait qu'il se montra un des plus ardens ennemis
du trne et de la noblesse. En dpit du proverbe, qui prtend que les
loups ne se mangent point entre eux, Champfort fut mis en prison par les
hommes qu'avaient si bien servis sa voix et sa plume; et comme on venait
l'arrter une seconde fois, aprs qu'il en fut sorti, il se coupa la
gorge avec son rasoir.




LA MARQUISE DE GROLLIER.


Madame de Grollier, quoiqu'elle rechercht peu le monde, tait connue de
toute la haute socit, dont elle faisait le charme et l'ornement par
son esprit suprieur. L'ducation qu'elle avait reue tait fort
au-dessus de celle que reoivent habituellement les femmes: elle savait
le grec, le latin, et connaissait parfaitement les matres classiques;
mais dans un salon, elle ne montrait jamais que son esprit et cachait
son savoir. Une personne mdiocre peut se prvaloir avec orgueil de
quelque lgre instruction; madame de Grollier, toujours simple,
toujours naturelle, n'annonait aucune prtention et n'avait aucune
pdanterie.

Dans les premiers temps de mon mariage, j'allais fort rarement dans le
monde, je prfrais aux nombreuses runions les trs petits comits de
la marquise de Grollier; il m'arrivait mme souvent, ce que j'aimais
beaucoup mieux, de passer ma soire entire seule avec elle. Sa
conversation, toujours anime, tait riche d'ides, pleine de traits, et
pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui
chappaient sans cesse, un seul mot qui ft entach de mdisance; ceci
est d'autant plus remarquable, que cette femme si suprieure devait 
son tact,  l'extrme finesse de son esprit, une parfaite connaissance
des hommes, et qu'elle tait un peu misanthrope; plus d'une fois ses
discours m'en fournissaient la preuve; par exemple, elle avait un chien
qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle, faisait le bonheur de
tous ses instans; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que
nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidlit de
nos deux petites btes:--Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent
parler, ils nous diraient de si jolies choses!--S'ils parlaient, ma
chre, rpondit-elle, ils entendraient, et seraient bientt corrompus.

Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supriorit. Bien
loin que son talent ft ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup
de ses tableaux pourraient tre placs  cot de ceux de Wanspeudev,
dont elle tait l'lve; elle parlait peinture  merveille, comme elle
parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de
madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intressant ou
d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais
tellement l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans
que je lui dise rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappel d'un air tout
aimable.

Comme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproch 
madame de Grollier de l'exagration dans ses sentimens et dans ses
opinions. Il est bien certain que sur toute espce de choses, elle avait
un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en rsultait tant de
gnrosit de coeur, tant de noblesse d'me, qu'elle a d  cette faon
d'tre des amis vritables et dvous, qui lui sont rests fidles
jusqu' son dernier jour. Personne d'ailleurs, n'avait autant que madame
de Grollier, ce charme dans les manires, ce ton parfait, que l'on ne
connat plus aujourd'hui et qui semble avoir fini avec elle; car hlas!
elle a fini, et cette pense est une des bien tristes penses de ma vie;
elle a fini, jouissant encore des hautes facults de son esprit. J'ai su
que peu d'instans avant d'expirer, elle se souleva sur son sant, et les
yeux levs au ciel, ses cheveux blancs pars, elle adressa  Dieu une
prire qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous ceux qui
l'coutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette
restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Franais.
Elle parla long-temps comme Homre, comme Bossuet, et rendit le dernier
soupir.




MADAME DE GENLIS.


J'ai connu madame de Genlis avant la rvolution. Elle vint me voir, me
prsenta aux jeunes princes d'Orlans, dont elle faisait l'ducation,
puis, peu de temps aprs, elle m'amena Pamla, qui me parut aussi jolie
qu'on peut l'tre. Madame de Genlis tait coquette pour cette jeune
personne, dont elle cherchait  faire valoir les charmes. Je me rappelle
qu'elle lui faisait prendre diffrentes attitudes, lever les yeux au
ciel, donner  son beau visage diverses expressions, et quoique tout
cela ft fort agrable  voir, il me parut qu'une aussi profonde tude
de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop  l'colire.

La conversation de madame de Genlis m'a toujours sembl prfrable  ses
ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment _Mademoiselle
de Clermont_, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle
causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points
une certaine franchise, qui manquent  ses crits. Elle racontait d'une
manire ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois,
n'avait vu, soit  la cour, soit  la ville, plus de personnes et plus
de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un
charme dont il est difficile de donner l'ide. Ses expressions avaient
tant de grce, le choix de tous ses mots tait de si bon got, qu'on
aurait voulu pouvoir crire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages,
elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annonc sa visite,
j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes
n'aimaient point madame de Genlis.  peine eut-elle caus, pendant une
demi-heure, qu'amis, ennemis, tout tait ravi, et comme enchant par
cette conversation si brillante.

Madame de Genlis n'a jamais d tre prcisment jolie; elle tait assez
grande et trs bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard
et le sourire trs fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement
l'expression de la bont; mais elle prenait toute autre expression avec
une mobilit prodigieuse.




MADAME DE VERDUN.


Sans tre clbre comme la femme dont je viens de parler, madame de
Verdun peut tre cite pour son esprit si fin et si naturel  la fois.
La bont, la gaiet de son caractre la faisaient rechercher
gnralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle
ait t ma premire et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari
tait fermier-gnral: c'tait un homme froid en apparence, mais plein
d'esprit et de bont, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se
presser de les secourir. Il tait propritaire du chteau de Colombes,
prs Paris. Ce chteau avait anciennement t habit par la reine
Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries taient
presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidit avait terni ces
peintures remarquables, et M. de Verdun, trs amateur et connaisseur,
ayant entrepris de les faire rparer, y russit parfaitement.

Je suis alle fort souvent habiter ce chteau plusieurs jours de suite.
M. et madame de Verdun y runissaient la socit la plus aimable,
compose d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels.
Carmontel, ami intime des matres de la maison, nous tait d'une
ressource extrme; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la
conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnt, tant
elle tait vive et anime. Il serait inutile aujourd'hui de chercher 
retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la
conversation. L'abb Delille m'crivait  Rome: La politique a tout
perdu; on ne cause plus  Paris.  mon retour en France, en effet, je
ne me suis que trop assure de cette vrit. Entrez dans quelque salon
que ce soit, vous trouverez les femmes billant en cercle, et les
hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais
nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la
conversation, c'est--dire un des plus grands charmes de la socit
franaise.

La rvolution vint mettre fin  tous les plaisirs de Colombes. Comme on
savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas  le mettre en prison,
et l'on peut juger du dsespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire
 l'honneur de l'humanit, qu'aussitt que la nouvelle de sa dtention
fut arrive  Colombes, les paysans s'assemblrent et vinrent tous 
Paris rclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette dmarche empcha les
autorits d'oser le mettre  mort; nanmoins il restait toujours
prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et
renouvelrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin
sa libert. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, prouva une
si grande joie, qu'elle en perdit la tte, au point qu'elle envoya
chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison,
pensant arriver plus vite ainsi.




ROBERT.


Robert, peintre en paysage, excellait surtout  reprsenter des ruines;
ses tableaux dans ce genre, peuvent tre placs  ct de ceux de
Jean-Paul Paunini. Il tait de mode, et trs magnifique, de faire
peindre son salon par Robert; aussi le nombre des tableaux qu'il a
laisss est-il vraiment prodigieux. Il s'en faut bien,  la vrit, que
tous soient de la mme beaut; Robert avait cette extrme facilit qu'on
peut appeler heureuse, qu'on peut appeler fatale: il peignait un tableau
aussi vite qu'il crivait une lettre; mais quand il voulait captiver
cette facilit, ses ouvrages ditent souvent parfaits. On en connat de
lui qui font trs bien pendant  ceux de Vernet.

De tous les artistes que j'ai connus, Robert tait le plus rpandu dans
le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs,
sans en excepter celui de la table, il tait recherch gnralement, et
je ne crois pas qu'il dnt chez lui trois fois dans l'anne.
Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n'tait
refus par lui; car tout le temps qu'il n'employait point au travail, il
le passait  s'amuser.

Il avait de l'esprit naturel, beaucoup d'instruction, sans aucune
pdanterie, et l'intarissable gaiet de son caractre le rendait l'homme
le plus aimable qu'on pt voir en socit. De tout temps Robert avait
t renomm pour son adresse  tous les exercices du corps, et dans un
ge fort avanc il conservait encore les gots de sa jeunesse. 
soixante ans passs, quoiqu'il ft devenu fort gros, il tait rest si
leste qu'il courait mieux que personne dans une partie de barres, jouait
 la paume, au ballon et nous rjouissait par des tours d'colier qui
nous faisaient rire aux larmes. Un jour, par exemple,  Colombes, il
traa sur le parquet du salon une longue raie avec du blanc d'Espagne;
puis, costum en saltimbanque, un balancier dans les mains, il se mit 
marcher gravement,  courir sur cette ligne, imitant si bien les
attitudes et les gestes d'un homme qui danse sur la corde, que
l'illusion tait parfaite, et qu'on n'a rien vu d'aussi drle.

tant lve  l'acadmie de Rome, Robert avait au plus vingt ans,
lorsqu'il paria six cahiers de papier gris avec ses camarades, qu'il
monterait tout seul au plus haut du Colyse. L'tourdi, bien qu'en
risquant mille fois sa vie, parvint en effet jusqu'au fate; mais
lorsqu'il lui fallut descendre, n'ayant plus les saillies de pierres qui
l'avaient aid  monter, on fut oblig de lui jeter par une des fentres
une corde qu'il saisit,  laquelle il s'attacha, et, lanc dans
l'espace, il eut le bonheur qu'on russt  le faire rentrer dans
l'intrieur du monument. Le seul rcit de ce tour de force fait dresser
les cheveux. Robert est le seul homme qui ait jamais os le tenter, et
cela pour six cahiers de papier gris!

C'est encore Robert qui s'est perdu  Rome dans les catacombes, et que
l'abb Delille a chant dans son pome de _l'Imagination_. Madame de
Grollier, qui, comme nous, connaissait par Robert l'aventure des
catacombes, aprs avoir entendu les vers de l'abb Delille,
disait:--L'abb Delille m'a fait plus de plaisir, mais Robert plus de
peur.

Le bonheur dont fut accompagne toute la vie de Robert semble avoir
prsid aussi  sa mort. Le bon, le joyeux artiste n'a point prvu sa
fin, n'a point endur les angoisses de l'agonie; il tait fort bien
portant, et tout habill pour aller dner en ville; madame Robert, qui
venait elle-mme de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son
mari pour l'avertir qu'elle tait prte, et le trouva mort, frapp d'un
coup d'apoplexie foudroyante.




LA DUCHESSE DE POLIGNAC.


Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine
n'aient inventes contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont
t crits pour la perdre, que, joints aux vocifrations des
rvolutionnaires, ils ont d laisser dans l'esprit de quelques gens
crdules, l'ide que l'amie de Marie-Antoinette tait un monstre. Ce
monstre, je l'ai connu: c'tait la plus belle, la plus douce, la plus
aimable femme qu'on pt voir.

Quelques annes avant la rvolution, la duchesse de Polignac vint chez
moi, et j'ai fait plusieurs fois son portrait de mme que celui de sa
fille, la duchesse de Guiche[27]. Madame de Polignac avait l'air si
jeune qu'on pouvait la croire soeur de sa fille, et toutes deux taient
les plus jolies femmes de la cour. Madame de Guiche aurait parfaitement
servi de modle pour reprsenter une des Grces; quant  sa mre, je
n'essaierai pas de dpeindre sa figure; cette figure tait cleste.

La duchesse de Polignac joignait  sa beaut vraiment ravissante, une
douceur d'ange, l'esprit  la fois le plus attrayant et le plus solide.
Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait
bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle tait
vritablement _l'amie_ de la reine; elle dut  ce titre celui de
gouvernante des enfans de France: aussitt, la rage de toutes celles qui
dsiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies
atroces furent lances sur elle. Il m'est arriv souvent d'entendre
discourir les personnes de la cour qui lui taient opposes, et j'avoue
que je m'indignais d'une mchancet si noire et si persvrante.

Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce ft l'exacte vrit,
c'est que madame de Polignac n'avait point envi la place qu'elle
occupait: il se peut que sa famille se rjouit de l'y voir leve; mais
elle-mme n'avait cd qu' son respect pour le dsir de la reine et aux
instances ritres du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'tait
sa libert, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement;
indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses dlices, et les devoirs
de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais
son profil  Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que
notre porte s'ouvrt; on venait lui demander ses ordres, et mille choses
qu'il fallait pour les enfans.--Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air,
accabl, tous les matins ce sont les mmes demandes, je n'ai pas un
instant  moi jusqu' l'heure du dner, et le soir d'autres fatigues
m'attendent.

Au chteau de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle
jouissait d'un peu plus de libert. Les enfans de France s'y plaisaient
extrmement, et elle y donnait de petits bals sans prtention o l'on
s'amusait beaucoup. C'est l qu'elle est accouche du comte Melchior de
Polignac, en mme temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.

Peu de temps avant la rvolution, elle supplia le roi d'accepter sa
dmission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa sant l'obligeant
 se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renomms en
Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place
 son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effray du chagrin
qu'allait prouver la reine, se mit  ses genoux pour obtenir qu'elle
restt gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur
aussi clatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un
redoublement de haine s'leva contre la favorite; il servit
merveilleusement la rvolution qui s'avanait, et qui vint bientt
frapper et les Polignac et leurs ennemis.




LE PRINCE DE LIGNE


C'est  Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne;
mais lorsqu'il vint en France, peu d'annes avant la rvolution, nous
nous revmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand
nombre de ses soires chez moi. Lorsque lui, l'abb Delille, le marquis
de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Sgur, et quelques
autres encore de ce temps-l, se trouvaient runis autour de mon feu, il
s'tablissait une causerie si anime, si intressante, que nous ne nous
sparions jamais qu'avec peine.

Madame de Stal a dit du prince de Ligne: Il est peut-tre le seul
tranger qui dans le genre franais soit devenu modle, au lieu d'tre
imitateur! Et dans un autre endroit: Les hommes, les choses et les
vnemens ont pass devant le prince de Ligne; il les a jugs sans
vouloir leur imposer le despotisme d'un systme, il sut mettre  tout du
naturel! Ce naturel, dont madame de Stal tait si bon juge, car elle
en avait beaucoup elle-mme, tait un des premiers charmes de l'esprit
du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperus si fins, si
justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour
courir aussitt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la
moindre prtention  se faire couter; ses discours et ses manires
conservaient tant de simplicit, qu'un sot aurait pu le croire un homme
ordinaire.

Le prince de Ligne tait grand, il avait une extrme noblesse dans le
maintien, sans aucune roideur, sans aucune affterie; tout le charme de
son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j'ai peu connu
d'hommes dont le premier aspect ft aussi sduisant, et la bont de son
coeur ne tardait pas  vous attacher  lui pour toujours; il tait  la
fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses
profondes connaissances sur l'art de la guerre ont t apprcies, et
l'amour de la gloire l'a toujours domin; en revanche, il poussait 
l'excs son indiffrence pour sa fortune; non-seulement son extrme
gnrosit l'a de tout temps entran dans des dpenses normes, sans
qu'il consentt jamais  compter; mais quand je le retrouvai  Vienne,
en 1792, il entra un soir chez madame de Rombech, pour nous apprendre
que les Franais venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possdait
en Flandre (en Belgique), et il nous parut trs peu affect de cette
nouvelle: Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dgag: qui
donc paiera mes dettes?

Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait
profondment afflig, a t celle de son fils Charles; ce jeune homme,
plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne;
le coup qui le frappa, frappa de mme le prince de Ligne, qui en perdit
 jamais sa gaiet et tout le plaisir qu'il prenait  vivre.

Tout le monde connat les Mmoires et les Lettres du prince de Ligne,
dont le style, ce _style parl_, comme dit madame de Stal, offre un
charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je prfre sont
celles qu'il adressait  la marquise de Coigny pendant son voyage en
Crime avec l'impratrice Catherine, voyage dont il nous a fait si
souvent des rcits; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il
crivit de _Parthenizza_: cette lettre est remplie d'ides  la fois si
spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'ame
du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu
cette lettre dix fois, et j'espre bien la relire encore.




LA COMTESSE D'HOUTETOT.


J'ai connu la comtesse d'Houtetot long-temps avant la rvolution; elle
s'entourait alors de tout ce qu'il y avait  Paris d'hommes d'esprit et
d'artistes clbres. Comme j'avais un grand dsir de la voir, madame de
Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit  Sannois,
o madame d'Houtetot avait une maison, et me fit inviter  passer la
journe. Je savais qu'elle n'tait point jolie, mais d'aprs la passion
qu'elle avait inspire  J.-J. Rousseau, je pensai au moins lui trouver
un visage agrable; je fus donc bien dsappointe en la voyant si laide,
qu'aussitt son roman s'effaa de mon imagination; elle louchait d'une
telle manire, qu'il tait impossible lorsqu'elle vous parlait de
deviner si c'tait  vous que s'adressaient ses paroles;  dner, je
croyais toujours qu'elle offrait  une autre personne ce qu'elle
m'offrait, tant son regard tait quivoque; il faut dire toutefois que
son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houtetot
tait bonne, indulgente, chrie avec raison de tous ceux qui la
connaissaient, et comme je l'ai toujours trouve digne d'inspirer les
sentimens les plus tendres, j'ai fini par croire aprs tout, qu'elle a
pu inspirer l'amour.




LE MARCHAL DE BIRON, LE MARCHAL DE BRISSAC.


La figure, la taille, la contenance de ces deux vieux soutiens de la
monarchie franaise, sont si bien restes dans ma mmoire,
qu'aujourd'hui je pourrais les peindre tous deux de souvenir.

Ayant entendu parler du superbe jardin de l'htel de Biron, que l'on
disait rempli des fleurs les plus rares, je fis demander au marchal la
permission de m'y promener: il me l'accorda, et je me rendis un matin
chez lui avec mon frre. Malgr son grand ge (il avait, je crois,
quatre-vingt-quatre ans) et ses infirmits, le marchal de Biron,
marchant avec peine, vint au-devant de moi: il descendit son large
perron pour me donner la main quand je sortis de ma voiture, puis
s'excusa beaucoup de ne pouvoir me faire les honneurs de son jardin. Ma
promenade finie, je revins au salon, o le marchal me retint longtemps;
il causait avec grce et facilit, parlant du temps pass de manire 
m'intresser beaucoup. Quand je retournai  ma voiture, il voulut
absolument me donner la main jusqu'au bas de son perron, et le corps
droit, la tte nue, il attendit pour rentrer dans la maison qu'il m'et
vue partir; cette galanterie dans un homme plus qu'octognaire me parut
charmante.

Le marchal de Biron est mort en 1788[28]; il n'eut pas la douleur
d'tre tmoin de la dfection des gardes franaises: il avait tabli
dans ce corps une discipline extrmement svre, que le duc du Chtelet,
qui lui succda, venait de relcher beaucoup trop quand la rvolution
arriva.

Pour le marchal de Brissac, je ne l'ai vu qu'aux Tuileries, o il se
promenait trs souvent: il paraissait bien g, mais il se tenait fort
droit, et marchait encore comme un jeune homme; son costume le faisait
remarquer; car il portait toujours ses cheveux natts, qui formaient
deux queues tombant derrire la tte, l'habit long, trs ample, avec une
ceinture au bas de la taille, et des bas  coins brods en or rouls sur
ses genoux; une toilette aussi antique ne lui donnait rien de grotesque,
il avait l'air extrmement noble, et l'on croyait voir un courtisan
sortant des salons de Louis XIV.




MONSIEUR DE TALLEYRAND.


Champfort m'amena un matin M. de Talleyrand, alors l'abb de Prigord;
son visage tait gracieux, ses joues trs rondes, et, quoiqu'il fut
boteux, il n'en tait pas moins fort lgant et cit comme un homme 
bonnes fortunes; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux; j'eus
des raisons de croire alors qu'il voulait savoir si j'avais autant de
luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Champfort l'amenait pour
le convaincre du contraire. Ma chambre  coucher, la seule pice o je
pusse recevoir, tait meuble avec une simplicit extrme, et M. de
Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup
d'autres personnes.

Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi; mais je l'ai
revu quelque temps  Gennevilliers, o il est venu dner chez le comte
de Vaudreuil, et plus tard aussi, quand je suis rentre en France; alors
il tait mari avec madame Grant, trs jolie femme dont j'avais fait le
portrait avant la rvolution; c'est d'elle qu'on raconte une aventure
assez plaisante: M. de Talleyrand, donnant  dner  Denon, qui venait
d'accompagner Bonaparte en gypte, engagea sa femme  lire quelques
pages de l'histoire du clbre voyageur auquel il dsirait qu'elle pt
adresser un mot aimable; il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son
bureau; madame de Talleyrand obit, mais elle se trompe, et lit une
assez grande partie des aventures de Robinson-Cruso;  table, la voil
qui prend l'air le plus gracieux et dit  Denon: Ah! monsieur, avec
quel plaisir je viens de lire votre voyage! qu'il est intressant,
surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi! Dieu sait  ces mots
quelle figure, a d faire Denon, et surtout M. de Talleyrand? Ce petit
fait a couru l'Europe, et peut-tre n'est-il pas vrai; mais ce qui l'est
incontestablement, c'est que madame de Talleyrand avait fort peu
d'esprit; sous ce rapport,  la vrit, son mari pouvait payer pour
deux.




LE DOCTEUR FRANKLIN.


Je vis pour la premire fois le docteur Franklin lorsque je faisais le
portrait de Monsieur, depuis Louis XVIII; il venait avec les autres
ambassadeurs faire sa visite de cour; je fus frappe de son extrme
simplicit: il tait vtu d'un habit gris tout uni, ses cheveux plats,
sans poudre, tombaient sur ses paules, et si ce n'et t son noble
visage, je l'aurais pris pour un gros fermier, tant il faisait contraste
avec les autres diplomates, qui tous taient poudrs, en grande tenue,
et chamarrs d'or et de cordons.

Nul homme  Paris n'tait plus  la mode, plus recherch que le docteur
Franklin; la foule courait aprs lui dans les promenades et les lieux
publics; les chapeaux, les cannes, les tabatires, tout tait _ la
Franklin_, et l'on regardait comme une bonne fortune d'tre invit  un
dner o se trouvait ce clbre personnage. Je puis dire toutefois qu'il
ne suffisait pas de se rencontrer avec lui, ft-ce mme trs
frquemment, pour satisfaire la curiosit qu'il excitait; je l'ai
beaucoup vu chez madame Brion, qui habitait constamment Passy; Franklin
passait l toutes ses soires; madame Brion et ses deux filles faisaient
de la musique, qu'il semblait couter avec plaisir, mais dans les
intervalles des morceaux, je ne lui ai jamais entendu dire un seul mot,
et j'tais tente de croire que le docteur tait vou au silence.




LE PRINCE DE NASSAU.


Je n'tais pas encore marie quand le prince de Nassau, qui tait jeune
alors, me fut prsent par l'abb Giroux: il me demanda son portrait,
que je fis en pied, d'une trs petite dimension et  l'huile. Le prince
de Nassau, surnomm l'invulnrable par le prince de Ligne, tait dj
connu par des actions d'clat tellement hroques, qu'on pourrait les
croire fabuleuses; sa vie entire offre une suite d'aventures, toutes
plus surprenantes les unes que les autres: il avait  peu prs vingt ans
lorsqu'il suivit Bougainville dans le voyage autour du monde, et
s'enfona dans les dserts, o l'intrpidit qu'il dploya lui valut le
surnom de _dompteur de monstres_; depuis, vainqueur, sur mer, vainqueur
sur terre, il s'est, je crois, battu contre toutes les nations du globe;
toujours guerroyant, toujours en activit, il a couru le monde d'une
extrmit  l'autre; aussi disait-on qu'il fallait lui adresser ses
lettres sur les grands chemins.

Rien dans la figure et dans tout l'aspect du prince de Nassau
n'annonait le hros d'une histoire aventureuse: il tait grand, bien
fait, avait des traits rguliers avec une grande fracheur de carnation;
mais l'extrme douceur et le calme habituel de sa physionomie ne
laissaient prsumer ni tant de hauts faits, ni cette valeur intrpide
qui le signalait entre tous;  Vienne, o je l'ai retrouv pendant
l'migration, j'avais men ma fille, ge de neuf ans alors, chez
Casanova, qui dans plusieurs tableaux avait reprsent le prince de
Nassau terrassant des tigres, des lions, etc.; peu de temps aprs, nous
nous trouvions un soir chez la princesse de Lorraine, on annona le
prince de Nassau; ma fille, qui s'attendait  contempler un homme
froce, me dit tout bas:--Comment! est-ce l celui dont j'ai tant
entendu parler? il a l'air doux et timide comme une demoiselle qui sort
du couvent.




MONSIEUR DE LA FAYETTE.


Peu avant la rvolution, je reus la visite de M. de La Fayette; il vint
chez moi uniquement pour voir le portrait que je faisais alors de la
jolie madame de Simiane,  laquelle, dit-on, il rendait des soins;
depuis je ne l'ai pas mme rencontr, et bien certainement nous aurions
eu de la peine  nous reconnatre, car j'tais jeune lors de cette
visite, et il l'tait aussi, quoique ce ft aprs son voyage en
Amrique. Sa figure me parut agrable; son ton, ses manires, avaient
beaucoup de noblesse, et n'annonaient pas le moins du monde des gots
rvolutionnaires.




MADAME DE LA REYNIRE.


Aprs mon mariage, je suis alle souper chez madame de La Reynire, et
passer quelques soires dans le bel htel que son mari avait fait btir
rue des Champs-lyses, o se runissait la meilleure compagnie de
Paris. Madame de La Reynire tait ne Jarente. Sa famille, noble, mais
trs pauvre, lui avait fait pouser M. de La Reynire, un de nos plus
riches financiers, et tout en elle annonait la contrarit qu'elle
prouvait  porter un nom bourgeois. Elle avait t belle, trs grande
et trs maigre. Son air noble et fier, tait remarquable. Elle s'tait
rendue la matresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait
toujours avec la plus grande dignit, afin qu'on ne perdt pas le
souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour  Doyen le peintre,
qui venait de dner chez elle, ce qu'il pensait de madame de La
Reynire: _Elle reoit fort bien_, rpondit-il, _mais je la crois
attaque de noblesse_.

Son mari tait un bon homme dans toute l'tendue du terme, facile 
vivre, ne disant jamais de mal de personne; nanmoins on le tournait en
ridicule, ou plutt on s'amusait de lui pour la prtention qu'il avait
de savoir peindre et de savoir chanter; ces deux prtendus talens
occupaient toutes ses journes, l'un le matin et l'autre le soir; il
avait une peur horrible du tonnerre, au point d'avoir fait arranger dans
ses caves une chambre tapisse d'un double taffetas, dans laquelle je
suis descendue par curiosit. Ds qu'un orage commenait, il se
rfugiait sous cette vote, o l'un de ses gens battait de toutes ses
forces sur un gros tambour, tant que grondait la foudre; nulle puissance
humaine n'aurait pu le faire sortir de l avant que le ciel n'et repris
sa srnit. Comme il soutenait cependant qu'il n'avait point peur du
tonnerre; qu'il ne se rfugiait dans cette cave que pour viter la vive
impression que l'orage faisait sur ses nerfs, on eut la malice d'enlever
cette excuse au pauvre homme: un jour il tait all faire sa partie  la
Muette chez la duchesse de Polignac, qui habitait ce chteau en t; on
dressa la table de jeu prs d'une fentre ouvrant sur le parc, au bas de
laquelle le comte de Vaudreuil avait fait placer deux fuses. M. de La
Reynire tait  jouer tranquillement, car le temps tait fort calme,
quand tout  coup on mit le feu  l'artifice, dont il eut une telle
frayeur, qu'en s'criant: le tonnerre! le tonnerre! il se trouva presque
mal. On parvint bientt  le rassurer en lui expliquant la chose;
toutefois il n'en fut pas moins prouv que le tonnerre n'agissait point
sur ses nerfs, mais qu'il en avait peur.

La socit de madame de La Reynire se composait des personnes les plus
distingues de la cour et de la ville; elle attirait aussi chez elle les
hommes clbres dans les arts et dans la littrature. L'abb Barthlemi,
auteur d'_Anacharsis_, y passait sa vie; le comte d'Adhmar, si
spirituel et si aimable, y venait presque tous les soirs, ainsi que le
comte de Vaudreuil, et le baron de Besenval, colonel-gnral des
Suisses. Les grandes soires de madame de La Reynire rassemblaient
habituellement les plus charmantes femmes de la cour; c'est l que j'ai
fait connaissance avec la comtesse de Sgur, qui tait alors aussi jolie
que bonne et aimable. Sa douceur, son affabilit, la faisaient aimer ds
le premier abord; elle ne quittait pas son beau-pre, le marchal de
Sgur, vieux et infirme, qui trouvait en elle une vritable Antigone.
Son mari, connu par son esprit et son talent littraire, tait,  cette
poque, ambassadeur en Russie.

Pour qu'il ne manqut rien au charme des soires de madame de La
Reynire, on y faisait trs souvent de la musique dans la galerie, et
c'tait Sacchini, Piccini, Garat, Richer, et autres clbres artistes,
qui l'excutaient. Enfin il serait difficile maintenant de faire
comprendre avec quel dlice on se rassemblait dans ce bel htel, quelle
amnit, quelles bonnes manires rgnaient dans ces salons remplis de
personnes charmes de se trouver ensemble. Au reste,  l'poque dont je
parle, il existait plusieurs maisons de ce genre; et je citerai surtout
celles des marchales de Boufflers et de Luxembourg. Quoique l'on soit
forc d'avouer que ces deux grandes dames ne passaient point pour les
femmes les plus morales de leur temps, les jeunes femmes se rendaient
chez elles avec empressement; c'est l, me disaient-elles, que nous
prenons les meilleures leons du ton de la bonne compagnie, et que nous
recevons les meilleurs conseils. La marquise de Boufflers, belle-fille
de la marchale et mre de ce chevalier de Boufflers si connu par son
esprit, est l'auteur d'une charmante chanson, espce de code social, que
je copie ici, parce qu'elle est peu connue:

     Sur l'air: _Sentir avec ardeur flamme discrte._

     Il faut dire en deux mots ce que l'on veut dire,
           Les longs propos sont sots.
            Il faut savoir lire
            Avant que d'crire,
     Et puis dire en deux mots ce que l'on veut dire.
           Les longs propos sont sots.
         Il ne faut pas toujours parler,
                 Citer,
                 Dater,
               Mais couter;
         Il faut savoir trancher l'emploi,
                 Du moi,
                 Du moi,
               Voici pourquoi:
         Il est tyrannique,
         Trop acadmique;
           L'ennui, l'ennui
           Marche avec lui.
         Je me conduis toujours ainsi
                 Ici;
                 Aussi
               J'ai russi.

Pour en revenir  madame de La Reynire, devenue veuve, il lui restait
un fils, bien loign de partager la fiert nobiliaire de sa mre, et
qui, sous ce rapport, a d la dsesprer plus d'une fois. D'abord il
s'obstinait  se faire appeler Grimod de La Reynire (le vritable nom
de M. de La Reynire tait Grimod), et le plus souvent Grimod tout
court. Ensuite, il avait pris en tendresse sa parent du ct paternel,
et sans cesse, aux grands dners de sa mre, il parlait devant toute la
cour de son oncle l'picier, de son cousin le parfumeur, ce qui mettait
la pauvre femme au supplice.

Ce Grimod de La Reynire avait beaucoup d'esprit, quoiqu'il se plt  se
montrer original en toute espce de choses. Jamais, par exemple, il ne
posait son chapeau sur sa tte; mais comme il avait prodigieusement de
cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d'une hauteur
dmesure. Un jour qu'il se trouvait  l'amphithtre de l'Opra, o
l'on reprsentait un nouveau ballet, un homme de petite taille, plac
derrire lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espce qui lui
cachait totalement le thtre; las de ne rien voir, le petit homme
commena par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et
finit par former une sorte de lorgnette,  laquelle il appliqua son oeil.
Pendant tout ce mange, M. de La Reynire ne bougea pas, ne dit mot;
mais, le spectacle fini, il se lve, arrte d'une main le monsieur qui
s'apprtait  sortir, et de l'autre tirant un petit peigne de sa
poche:--Monsieur, dit-il avec un grand sang-froid, je vous ai laiss
faire tout ce qu'il vous a plu de mon toupet pour vous aider  voir le
ballet  votre aise; mais je vais souper en ville, vous sentez qu'il ne
m'est pas possible de me prsenter dans l'tat o vous avez mis ma
coiffure, et vous allez avoir la bont de la raccommoder, ou nous nous
couperons demain la gorge ensemble.--Monsieur, rpondit l'inconnu en
riant,  Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant
que vous l'avez t pour moi; je vais faire de mon mieux: et prenant le
petit peigne, il rapprocha les cheveux tant bien que mal, aprs quoi
tous deux se sparrent les meilleurs amis du monde.




DAVID.


Je recherchais avec empressement la socit de tous les artistes
renomms, et principalement celle des artistes qui se distinguaient dans
mon art. David venait donc assez frquemment chez moi, quand tout  coup
il n'y parut plus. L'ayant rencontr dans le monde, je crus devoir lui
adresser quelques reproches aimables  ce sujet.--Je n'aime pas, me
dit-il,  me trouver avec des domestiques de condition.--Comment?
rpondis-je: avez-vous pu remarquer que je traite les personnes de la
cour mieux que d'autres personnes? ne me voyez-vous pas accueillir tout
le monde avec les mmes gards? Et comme il insistait d'un air
humoriste:--Ah! dis-je en riant, je crois que vous avez de l'orgueil,
que vous souffrez de n'tre pas duc ou marquis. Pour moi,  qui les
titres sont parfaitement indiffrens, je reois avec plaisir tous les
gens aimables.

Depuis lors David n'est point revenu chez moi. Il fit mme rejaillir sur
ma personne la haine qu'il portait  quelques-uns de mes amis. La preuve
en est que, plus tard, il se procura je ne sais quel gros livre crit
contre M. de Calonne, et dans lequel on n'avait pas manqu d'inscrire
toutes les infmes calomnies dont j'avais t l'objet. Ce livre restait
constamment dans son atelier sur un tabouret, toujours ouvert,
prcisment  la page o il tait question de moi. Une pareille
mchancet tait si noire et si purile  la fois, que je n'y aurais
point ajout croyance, si je n'en eusse t instruite par M. de
Fitzjames, le comte Louis de Narbonne, et d'autres gens de ma
connaissance qui tous avaient remarqu le fait, et mme  plusieurs
reprises.

Il faut dire toutefois que David aimait tellement son art, qu'aucune
haine ne l'empchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir.
Aprs que j'eus quitt la France, j'envoyai  Paris le portrait de
Pasiello, que je venais de faire  Naples. On le plaa au salon en
pendant d'un portrait peint par David, mais dont sans doute il tait peu
satisfait. S'tant approch de mon tableau, il le regarda long-temps,
puis se retournant vers quelques-uns de ses lves et d'autres personnes
qui l'environnaient:--On croirait, dit-il, mon portrait fait par une
femme et le Pasiello par un homme. C'est de M. Lebrun, qui tait
tmoin, que je tiens ces paroles, et de plus j'ai la certitude qu'en
toute occasion David ne me refusait point ses loges.

Il est bien vraisemblable que des louanges aussi flatteuses sur mon
talent m'auraient fait oublier tt ou tard les attaques de David contre
ma personne; mais ce que je n'ai jamais pu lui pardonner, c'est l'atroce
conduite qu'il a tenue pendant la terreur; ce sont les perscutions
exerces lchement par lui contre un grand nombre d'artistes, entre
autres contre Robert le paysagiste qu'il fit arrter et traiter dans la
prison avec une svrit qui allait jusqu' la barbarie. Il m'aurait t
impossible de me retrouver avec un pareil homme. Lorsque je fus rentre
en France, un de nos plus clbres peintres tant venu chez moi, me dit
dans la conversation que David avait un vif dsir de me revoir. Je ne
rpondis pas, et comme le peintre dont je parle a prodigieusement
d'esprit, il comprit que mon silence n'tait point celui auquel on peut
appliquer le proverbe: _qui ne dit rien consent_.




M. DE BEAUJON.


M. de Beaujon m'ayant fait demander de faire son portrait, qu'il
destinait  l'hpital fond par lui dans le faubourg du Roule, et qui
porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique htel qu'on
appelle aujourd'hui l'lyse-Bourbon, attendu que l'infortun
millionnaire tait hors d'tat de venir chez moi. Je le trouvai seul,
assis sur un grand fauteuil  roulettes, dans une salle  manger; il
avait les mains et les jambes tellement enfles qu'il ne pouvait se
servir ni des unes ni des autres; son dner se bornait  un triste plat
d'pinards; mais plus loin, en face de lui, tait dresse une table de
trente  quarante couverts o se faisait, disait-on, une chre exquise,
et qu'on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de
Beaujon, et les personnes qu'il leur plaisait d'inviter; ces dames,
toutes fort bien nes et de trs bonne compagnie, taient appeles dans
le monde les _berceuses_ de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres
chez lui, disposaient entirement de son htel, de ses chevaux, et
payaient ces avantages avec quelques instans de conversation qu'elles
accordaient au pauvre impotent, ennuy de vivre seul.

M. de Beaujon voulut me retenir  dner, ce que je refusai, ne dnant
jamais hors de chez moi; mais nous convnmes du prix et de la pose de
son portrait; il dsirait tre peint assis devant un bureau, jusqu'
mi-jambes, avec les deux mains, et je ne tardai pas  commencer et 
finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modle, j'emportai le
portrait chez moi pour terminer quelques dtails, et j'imaginai de
placer sur le bureau le plan de l'hospice. M. de Beaujon en ayant t
instruit m'envoya aussitt son valet de chambre pour me prier instamment
d'effacer ce plan, et pour me remettre trente louis en ddommagement du
temps que j'y emploierais; j'avais  peine trac l'esquisse, en sorte
que je refusai naturellement les trente louis; mais le valet de chambre
revint encore le lendemain, insistant de la part de son matre, au point
que, pour le forcer  remporter cet argent, je fus oblige d'effacer le
plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre
cinq minutes.

Pendant que je faisais le portrait de M. de Beaujon, je voulus visiter
son bel htel, que j'avais toujours entendu citer pour sa magnificence:
aucun particulier, en effet, n'tait log avec autant de luxe; tout
tait d'une grande richesse et d'un got exquis. Un premier salon
renfermait des tableaux  effet, dont aucun n'tait fort remarquable,
tant il est ais de tromper les amateurs, quelque prix qu'ils puissent
mettre  leurs acquisitions. Le second tait un salon de musique: grands
et petits pianos, instrumens de toute espce, rien n'y manquait;
d'autres pices, ainsi que les boudoirs et les cabinets, taient
meubles avec la plus grande lgance. La salle de bain surtout tait
charmante; un lit, une baignoire taient draps, comme les murailles, en
belle mousseline  petits bouquets, double de rose; je n'ai jamais rien
vu d'aussi joli; on aurait aim  se baigner l. Les appartemens du
premier tage taient meubls avec autant de soin. Dans une chambre
entre autres, qui tait orne de colonnes, on avait plac au milieu une
norme corbeille dore et entoure de fleurs, qui renfermait un lit, lit
dans lequel personne n'avait jamais couch. Toute cette faade de
l'htel donnait sur le jardin que, vu son tendue, on pouvait appeler le
parc, qu'un habile architecte avait dessin, et qu'embellissait une
norme quantit de fleurs et d'arbres verts.

Il me fut impossible de parcourir cette dlicieuse habitation sans
donner un soupir de piti  son riche propritaire, et sans me rappeler
une anecdote que l'on m'avait conte peu de jours avant. Un Anglais,
jaloux de voir tout ce que l'on citait comme curieux  Paris, fit
demander  M. de Beaujon la permission de visiter ce bel htel. Arriv
dans la salle  manger, il y trouva la grande table dresse, ainsi que
je l'avais trouve moi-mme, et se retournant vers le domestique qui le
conduisait:--Votre matre, dit-il, doit faire une bien excellente
chre?--Hlas! monsieur, rpondit le cicerone, mon matre ne se met
jamais  table, on lui sert seulement un plat de lgumes. L'Anglais
passant alors dans le premier salon:--Voil du moins ce qui doit rjouir
ses yeux, reprit-il en montrant les tableaux.--Hlas! monsieur, mon
matre est presque aveugle.--Ah! dit l'Anglais en entrant dans le second
salon, il s'en ddommage, j'espre, en coutant de la bonne
musique.--Hlas! monsieur, mon matre n'a jamais entendu celle qu'on
fait ici, il se couche de trop bonne heure, dans l'espoir de dormir
quelques instans. L'Anglais regardant alors le magnifique jardin qui se
dployait sous ses fentres:--Mais enfin, votre matre peut jouir du
plaisir de la promenade.--Hlas! monsieur, il ne marche plus. Dans ce
moment arrivaient les personnes invites  dner, parmi lesquelles se
trouvaient de fort jolies femmes. L'Anglais reprend:--Enfin voil plus
d'une beaut, qui peuvent lui faire passer des momens trs agrables? Le
domestique ne rpondit  ces mots que par deux hlas! au lieu d'un, et
n'ajouta rien de plus.

M. de Beaujon tait trs petit et trs gros, sans aucune physionomie; M.
de Calonne, que j'ai peint en mme temps, offrait son parfait contraste,
et les deux portraits se trouvant exposs chez moi, l'abb Arnault qui
les vit  ct l'un de l'autre, s'cria: Voil prcisment l'esprit et
la matire.

M. de Beaujon avait t le banquier de la cour sous Louis XV, et ses
oprations financires furent toujours si habiles qu'avant sa vieillesse
il possdait dj des millions. Il faut dire  sa louange qu'il
dpensait en bonnes oeuvres une grande partie de son immense fortune;
jamais un malheureux ne s'est adress vainement  lui, et l'hpital du
faubourg du Roule recommande encore aujourd'hui son nom comme celui d'un
bienfaiteur de l'humanit.




M. BOUTIN.


Un autre financier immensment riche et tout aussi bienfaisant que M. de
Beaujon tait M. Boutin pour qui j'avais beaucoup d'amiti. M. Boutin
n'tait plus jeune quand je fis connaissance avec lui; il tait petit et
boiteux, gai, spirituel, et d'un caractre si affable, si bon, que l'on
s'attachait vritablement  lui ds qu'on le voyait un peu intimement.
Comme il possdait une trs grande fortune, il recevait souvent et avec
une extrme noblesse ses nombreux amis, sans que cela portt en rien
prjudice aux secours qu'il accordait  tant de pauvres dont il tait
l'appui. M. Boutin faisait les honneurs de chez lui avec une grce
parfaite: j'ai pu en juger souvent; car il avait arrang pour moi,
disait-il, un dner du jeudi, o se trouvaient tous mes intimes:
Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le pote, l'abb Delille, le
comte de Vaudreuil, qui ne manquait jamais cette runion quand il se
trouvait  Paris le jeudi, etc., etc. Nous tions au plus douze
personnes  table, et ces dners taient si amusans qu'ils me faisaient
fausser une fois par semaine la parole que je m'tais donne de ne
jamais dner hors de chez moi. Ils avaient lieu dans cette charmante
maison de M. Boutin, place sur la hauteur du magnifique jardin qu'il
avait nomm Tivoli:  cette poque la rue de Clichy n'tait point encore
btie, et quand on se trouvait l, au milieu d'arbres superbes qui
formaient de belles et grandes alles, on pouvait se croire tout  fait
 la campagne, je puis mme dire que cette belle habitation me semblait
un peu trop isole; j'aurais eu peur d'y aller le soir et je conseillais
souvent  M. Boutin de ne jamais revenir seul.

Lorsque j'eus quitt la France, mon frre m'crivit que M. Boutin avait
continu ses dners du jeudi en souvenir de moi; que l'on y buvait  ma
sant, ainsi qu' celle de M. de Vaudreuil, qui avait migr alors. Pour
son malheur M. Boutin pensa comme M. de Laborde, qui me disait dans une
lettre que je reus de lui  Rome: Je reste en France; je suis
tranquille. Comme je n'ai jamais fait de mal  personne...! Hlas! lui
aussi, ce bon et aimable M. Boutin n'avait jamais fait de mal 
personne: tous deux n'en sont pas moins tombs sous la hache
rvolutionnaire; car tous deux taient riches, et l'on voulait leurs
biens. Je ne puis exprimer la douleur que me fit prouver cette
nouvelle; M. Boutin tait un de ces hommes que je regretterai toute ma
vie.

Le gouvernement s'empara de tout ce qu'il possdait. Son beau parc fut
totalement dtruit,  l'exception d'une petite partie dont on fit une
promenade  la mode sous le nom de Tivoli, et dans laquelle se donnent,
dit-on, de fort belles ftes que je n'ai jamais vues; car on pense bien
qu' mon retour en France je n'ai pas eu le courage de retourner dans ce
triste lieu.




M. DE SAINTE-JAMES.


M. de Sainte-James tait fermier-gnral, puissamment riche, et vraiment
financier dans toute l'tendue du terme. C'tait un homme de moyenne
grandeur, gros et gras, au visage trs color de cette fracheur qu'on
peut avoir  cinquante ans passs quand on se porte bien et qu'on est
heureux. M. de Sainte-James tenait un tat de maison de la plus grande
opulence; il habitait un des beaux htels de la place Vendme, et
donnait l de trs grands et bons dners, o il runissait trente ou
quarante personnes pour le moins. N'ayant pu refuser d'y aller une fois,
je regrettai beaucoup de n'tre ni gourmande ni friande; car sous ces
deux rapports j'aurais t compltement satisfaite, tandis que cette
socit si nombreuse ne me sembla pas,  beaucoup prs, aussi aimable
que celle qu'on trouvait chez ce bon M. Boutin. M. de Sainte-James
recevait son monde avec plus de bonhomie que de grces. Aprs le dner
on passait dans un superbe salon, entirement garni de glaces; mais tout
cela ne faisait point que tant de personnes runies, qui ne se
connaissaient pas, pussent causer ensemble avec cette espce de
confiance et d'intimit qui fait le charme des conversations.

Plus tard, lorsque M. de Sainte-James eut arrang sa maison et son
magnifique jardin de Neuilly, ce qu'on a toujours appel _la folie
Sainte-James_, il m'engagea  venir y dner avec quelques-uns de mes
amis. Cette journe fut agrable, il nous promena dans ce beau parc, qui
venait de coter des trsors. Entre autres folles dpenses, on avait
construit un rocher factice, dont les normes pierres, apportes de fort
loin sans doute, et  bien grands frais, avaient l'air de n'tre que
suspendues. J'avoue que je le traversai trs rapidement, tant ces votes
immenses me paraissaient peu solides.

C'est dans cette superbe habitation que M. de Sainte-James se plaisait 
donner de vritables ftes. Je m'y rendis un jour pour y voir jouer la
comdie. Tant de personnes taient invites et parcouraient le jardin
avant et aprs le spectacle, qu'on se croyait dans une promenade
publique.

Il faut croire que la rvolution n'est point arrive  temps pour punir
M. de Sainte-James d'avoir tal tant de magnificence, car je n'ai
jamais entendu dire, ni dans l'tranger, ni depuis mon retour en France,
qu'il ait t guillotin. Une mort naturelle l'aura soustrait au sort
affreux de M. de Laborde et de M. Boutin.




LA COMTESSE D'ANGEVILLIERS.


Madame d'Angevilliers tait ce qu'on appelle un bel esprit. Elle en
avait dj la rputation lorsqu'elle tait madame Marchais. Tous les
hommes de lettres, et mme les savans, composaient alors sa socit. Le
comte d'Angevilliers, qu'elle recevait souvent, en devint amoureux et
l'pousa. Elle avait un tel ascendant sur lui qu'il ne parlait point en
sa prsence, quoiqu'il et de l'esprit, du got et des connaissances
qu'on pouvait apprcier aisment partout o n'tait pas sa femme.

Il me serait impossible de dire si madame d'Angevilliers tait laide ou
jolie; je l'ai cependant vue nombre de fois, et j'ai souvent t place
 table  ct d'elle. Mais elle avait toujours la figure cache sous un
voile, qu'elle n'tait pas mme pour dner. Ce voile couvrait, ainsi que
son visage, un norme bouquet de branches d'arbres verts, qu'elle
portait constamment  son ct. Je ne concevais pas comment elle pouvait
_s'enfermer_ ainsi avec ce bouquet sans prendre mal  la tte: mais plus
tard, quand je suis entre dans sa chambre  coucher, j'ai t encore
plus surprise de voir cette chambre garnie de gradins toujours couverts
d'arbres verts de toute espce, que l'on n'tait pas mme la nuit.

Madame d'Angevilliers tait aussi polie qu'on pouvait l'tre, mais si
trangement complimenteuse, qu'on lui en voulait quelquefois de rendre
la politesse ridicule. Un jour que M. d'Angevilliers avait engag 
dner plusieurs artistes de l'Acadmie de peinture, Vestier y vint.
Vestier tait fort bon peintre de portraits et venait d'exposer au salon
un tableau de famille trs bien compos et trs harmonieux qu'on avait
beaucoup remarqu. Mais il pouvait avoir au moins cinquante ans, il
tait maigre, ple et prodigieusement laid. Madame d'Angevilliers, qui
dsirait lui adresser quelques mots flatteurs, lui dit tout haut:--_En
vrit, Monsieur, je vous trouve embelli_. Le pauvre Vestier devint
rouge comme un coq, il regardait  droite et  gauche pour voir si ces
paroles ne s'adressaient pas  quelque autre qu' lui, en sorte que le
fou rire me prit.

C'est chez madame d'Angevilliers que j'ai dn pour la premire fois
avec le marquis de Bivre, qui est devenu clbre comme faiseur de
calembourgs. J'eus du malheur, car le jour dont je parle il n'en fit
aucun; mais on m'en apprit un fort joli qu'il avait adress  la reine.
Sa Majest lui demandant un calembourg, M. de Bivre, s'tant inclin,
s'aperut que la reine avait des souliers verts:--Les dsirs de Votre
Majest sont des ordres, dit-il aussitt, l'univers est  ses pieds.




GINGUEN.


Ginguen m'avait t prsent par Lebrun le pote comme son ami intime,
en sorte qu'il venait quelquefois  mes soires, quoiqu'il ne me plt
sous aucuns rapports. Je lui trouvais un esprit sec, sans charme et sans
gaiet; il n'tait pas en harmonie avec ma socit, et ses oeuvres
m'taient tout aussi antipathiques que sa conversation. En 1789, il nous
lut une ode qu'il venait de faire pour M. Necker. Cette ode pouvait
passer pour le programme de 1793, il y parlait de victimes, et soutenait
qu'on ne pouvait rgnrer la France sans rpandre du sang. Des opinions
aussi atroces me faisaient frissonner. Le comte de Vaudreuil, qui tait
prsent, ne dit rien, mais nous nous regardmes, et je vis bien qu'ainsi
que moi il devinait l'homme.

Ginguen ne quittait gure son ami Lebrun Pindare. Sitt aprs la mort
de celui-ci, il alla trouver madame Lebrun (qui par parenthse avait t
cuisinire), et lui demanda les manuscrits de Lebrun, dont il dsirait
se faire diteur. Madame Lebrun les lui remit tous. En les feuilletant
pour les mettre en ordre, Ginguen fut un peu saisi de trouver plus de
cent pigrammes faites contre lui-mme; quelques-unes taient atroces.
On conoit que l'diteur les mit toutes de ct; mais je l'ai toujours
souponn de s'tre veng en faisant imprimer trop de choses faibles et
inutiles dans les oeuvres de Lebrun, ce qui nuit beaucoup  un recueil
qui pouvait tre excellent.

Tout le monde sait que, la rvolution venue, Ginguen s'y jeta  corps
perdu, et qu'il tmoignait hautement son regret de n'avoir pas t 
mme de voter la mort de Louis XVI.




VIGE.


Mon frre tait un de ces hommes faits pour se voir trs recherchs dans
la socit. Il avait un excellent ton, ayant frquent fort jeune la
bonne compagnie, de l'esprit, de l'instruction; il faisait de trs jolis
vers avec une extrme facilit, et jouait la comdie mieux que beaucoup
d'acteurs. Il contribuait infiniment au charme et  la gaiet de toutes
nos runions; peut-tre mme l'empressement que mettait le monde  le
rechercher a-t-il nui  sa carrire littraire, car nous lui prenions
beaucoup de temps. Il lui en resta assez nanmoins pour se distinguer
comme homme de lettres. Outre le cours de littrature qu'il fit 
l'Athne avec un grand succs, quoiqu'il succdt au cours que venait
d'y faire La Harpe, Vige a laiss un volume de posies lgres et
plusieurs comdies crites en vers, dont deux, _les Aveux difficiles_ et
_l'Entrevue_ sont restes fort long-temps au rpertoire du
Thtre-Franais. Je suis mme surprise qu'on ne les donne plus, surtout
_l'Entrevue_, charmante petite pice, que mademoiselle Contat et Mol
jouaient admirablement.

Mon frre, jeune encore, pousa la fille ane de M. de Rivire, charg
d'affaires de Saxe: c'tait une femme charmante, pleine de vertus et de
talens, si excellente musicienne, et doue d'une si belle voix, qu'elle
a chant chez moi avec madame Todi, sans que la comparaison lui ft
dfavorable.

Mon frre et mademoiselle de Rivire n'ont laiss de leur mariage qu'un
seul enfant, ma nice, ma bien-aime nice, celle qui m'a rendu une
fille depuis, hlas! que j'ai perdu la mienne.




LE MARQUIS DE RIVIRE.


Jamais je ne pense  ce brave sans songer aux anciens preux; tout en lui
tait chevaleresque; il a cent fois affront la mort, et la mort la plus
horrible, avec un courage, un sang-froid, une persvrance inimaginable,
pour servir le prince auquel il avait consacr sa vie; et ce dvouement
si complet, si constant, ne prenait sa source dans aucune ambition, mais
dans l'amiti la plus vive, dans une amiti bien rare mme entre
particuliers. Cette affection du marquis de Rivire pour M. le comte
d'Artois dominait en lui tout autre sentiment; elle a pu le conduire 
l'exil,  la pauvret, dans les cachots, sans qu'il crt lui faire trop
de sacrifices. Je n'ai plus rien, me disait-il un jour  Londres; mais,
ajouta-t-il en mettant la main sur son coeur, o tait toujours plac le
portrait de son prince chri, la dernire goutte du sang qui coule l
est pour lui. Peut-tre le sort m'a-t-il prserv si souvent parce que
je dois lui tre utile. Je serais bien heureux alors d'avoir chapp
tant de fois  la mort.

C'est par suite d'un dsir si louable qu'on a toujours vu M. de Rivire
se charger des missions les plus importantes et souvent les plus
dangereuses. Le repos lui tait devenu tranger, ne lui semblait plus
ncessaire; il partait pour Vienne, pour Berlin, pour Ptersbourg, etc.,
portant aux rois qui restaient encore sur leurs trnes les demandes d'un
roi tomb du sien. Il courait jour et nuit sans s'arrter, quelquefois
sans prendre de nourriture, et remplissait sa mission avec tant de
noblesse et d'habilet, qu'il emportait l'estime et la considration de
tous les souverains et de tous les diplomates de l'Europe. Ces voyages
rpts d'une manire vraiment fabuleuse n'avaient rien de dangereux, 
part l'extrme fatigue qu'ils lui causaient; mais combien de fois ne
s'est-il pas introduit en France, sur cette terre qu'il ne pouvait
toucher qu'au risque de sa tte? Dans les nombreuses courses qu'il
faisait  Paris pendant le temps de la terreur, combien de fois son
zle, son activit, lui ont-ils fait affronter la mort? Dieu semblait le
protger. Un jour, sur le point de dbarquer en Bretagne, il trouve la
cte garnie de soldats;  l'instant il saute du canot dans la mer,
plonge, et reste sous l'eau jusqu'au moment o, la cte devenue libre,
il lui est possible de gagner la terre. Il entrait  Paris et il en
sortait tantt dguis en marchand d'allumettes, tantt sous tout autre
dguisement du mme genre. Il s'y tenait cach le jour chez un brave
homme qui l'avait servi autrefois et lui tait entirement dvou; il ne
pouvait agir que la nuit en s'exposant encore aux plus grands prils;
fallait-il repartir, il ne parvenait souvent  se soustraire aux
poursuites qu'il excitait qu'en sautant des ravins profonds, en
traversant rapidement des rivires  la nage; souffrant la faim, la
soif, ne pouvant prendre aucun repos. C'est ainsi qu'il parvint toujours
 s'chapper jusqu' la triste affaire de Georges. Je me souviens que,
peu de temps avant cette fatale entreprise, je me trouvais  Londres
avec lui dans une maison o se trouvait aussi Pichegru. M. de Rivire,
qui prtendait que j'tais excellente physionomiste, s'approcha de moi
et me montrant le gnral franais: Observez cet homme, me dit-il,
croyez-vous qu'on puisse s'y fier, qu'il ne trahira pas? On pense bien
que j'ignorais compltement de quelle affaire il s'agissait; mais je
regardai Pichegru et je rpondis sans hsiter:--On peut s'y fier; la
franchise me parat siger sur ce front-l. Pichegru ne trahit point en
effet, on sait trop qu'il est mort la premire victime de cette
malheureuse tentative. Le sort de M. de Rivire ne fut pas aussi
affreux, quoique sa prison ait t bien longue et bien cruelle; car il
m'a racont  mon retour en France que le premier cachot o il fut mis
tait plein d'une eau stagnante qui lui venait jusqu' la cheville. Si
l'on joint  cette situation l'ide que cette prison ne s'ouvrirait
peut-tre jamais pour lui, et la douleur de vivre loin de son prince
bien-aim, loin de tous ses amis, on juge de ce qu'il a d souffrir.
C'est  cette poque de malheur que M. de Rivire devint dvot, et qu'il
puisa dans la religion la force qui lui tait ncessaire pour supporter
tant de peines et tant de privations.

Aprs tre rest plusieurs annes en prison, il en sortit enfin sur sa
parole d'honneur de ne point quitter la France; car Bonaparte lui-mme
savait ce qu'tait la parole d'honneur de M. de Rivire, qui la respecta
scrupuleusement en effet, jusqu'au jour o il eut l'ineffable joie de
voir revenir les Bourbons.

On sait que le roi le fit duc, qu'il fut envoy  Constantinople comme
ambassadeur dans des circonstances difficiles, et qu'enfin Charles X
l'avait choisi pour gouverneur du duc de Bordeaux, quand une mort
prmature vint l'enlever  son jeune lve,  son prince chri, et l'on
peut dire  la France.

Ayant appris  quel point Charles X ressentait douloureusement la perte
d'un tel ami, comme j'avais dj fait de souvenir le portrait de
plusieurs personnes, j'essayai de faire ainsi celui de M. de Rivire;
j'eus le bonheur de russir. Je portai aussitt le portrait au roi, qui
le reut avec une extrme sensibilit, et qui s'cria les larmes aux
yeux:--Ah! madame Lebrun, combien je vous suis oblig de votre heureuse
et touchante ide! J'tais plus que paye par ces paroles; mais je n'en
reus pas moins le lendemain de Sa Majest un superbe ncessaire en
vermeil, que je garderai toute ma vie.

Le duc de Rivire tait d'une taille moyenne, ni beau ni laid; on ne
pouvait remarquer dans sa figure qu'une extrme finesse de regard, qui,
jointe  une expression de franchise et de bont, annonait tout le
caractre de l'homme. Tel que je le dpeins, cependant, M. de Rivire a
toujours fait les conqutes les plus brillantes. Il ne les devait point
 ses avantages extrieurs, mais bien aux qualits de son ame,
auxquelles il devait aussi tant d'amis, qui lui sont rests attachs
jusqu' sa mort et ne perdront jamais son souvenir. Parmi plusieurs
beauts distingues qui ont eu de l'amour pour lui, la dernire surtout
tait bien certainement la plus jolie femme de la cour; elle l'a aim
tant qu'elle a vcu, et M. de Rivire lui conservait un souvenir
touchant. Il portait habituellement sur son coeur,  ct du portrait de
M. le comte d'Artois, un portrait d'elle qu'il me montra  Londres. Il
ne commettait en cela aucune indiscrtion, sa liaison avec cette
charmante personne ayant t connue de tout le monde. De retour en
France, il se maria avec une femme qui l'adorait, et dont il a fait
constamment le bonheur. Il en a eu plusieurs enfans.

M. de Rivire, outre son noble et beau caractre, avait beaucoup
d'esprit. On pourrait imprimer plusieurs de ses lettres comme modle de
style, et dans la conversation le mot d'_-propos_ ne lui manquait
jamais. Un jour, par exemple, djeunant  Ptersbourg chez Suvarow, qui
avait pour lui de l'estime et de l'affection, ce gnral dit aux
officiers russes, en le dsignant: Allons, messieurs, buvons au plus
brave!-- votre sant, monsieur le marchal, rpondit aussitt M. de
Rivire.

Sous le titre de Mmoires, M. le chevalier de Chazet a crit la vie du
duc de Rivire. Tous les documens ncessaires lui avaient t fournis
pour qu'on ne pt contester la vracit de cet ouvrage, qui se lit avec
un vif intrt et qui fait honneur au coeur comme au talent littraire de
l'auteur.




M. DE BUFFON.


Je suis alle, en 1785, avec mon frre et M. le comte de Vaudreuil,
dner chez cet homme si clbre comme savant et comme crivain. Buffon
tait dj fort vieux, puisqu'il est mort trois ans aprs, g de
quatre-vingt-un ans. Je fus d'abord frappe de la svrit de sa
physionomie; mais ds qu'il se fut mis  causer avec nous, nous crmes
voir s'oprer une mtamorphose; car son visage s'anima au point qu'on
pouvait dire de lui avec toute vrit que le gnie tincelait dans ses
yeux. Nous le quittmes pour aller  table; lui resta dans son salon, ne
mangeant plus alors que des lgumes. Son fils et sa jolie belle-fille
firent les honneurs du dner, aprs lequel nous retournmes au salon
pour y prendre le caf. Une conversation s'tant tablie, M. de Buffon
en fit presque tous les frais, et parut se plaire  la prolonger; il
nous rcita de mmoire plusieurs fragmens de ses ouvrages, qui nous
charmrent doublement par la chaleur et l'expression qu'y prtait
l'accent du gnie. Nous le quittmes assez tard, avec un grand regret,
et j'tais tellement enthousiasme de lui, que j'enviais beaucoup le
sort de son fils et de sa belle-fille, qui pouvaient tous les jours le
voir et l'entendre.




M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE.


M. Le Pelletier de Morfontaine, qui a t longtemps prvt des marchands
sous Louis XVI, avait de l'esprit, de l'instruction, de la bonhomie, un
ton parfait, et pourtant je n'ai connu personne plus charg que lui de
ridicule.

Il tait assez grand, trs maigre.  cinquante-cinq ans au moins qu'il
avait quand je l'ai connu, son visage tait ple et fan, il mettait
pour s'animer le teint une forte couche de rouge sur ses joues et jusque
sur son nez. La chose tait vidente au point qu'il en convenait en nous
disant qu'il ferait peur s'il ne portait point de rouge. Cette figure
dj assez comique tait entoure d'une coiffure tellement trange,
qu'en la voyant pour la premire fois j'clatai de rire. C'tait une
immense perruque fiscale dont le toupet s'levait en pointe comme un
pain de sucre, accompagn de longues boucles qui tombait sur les
paules; le tout poudr  blanc. Ce n'est pas tout; M. Le Pelletier
avait de fatales infirmits qu'il ne devait pas  son ge avanc, mais 
une malheureuse nature: il tait oblig de tenir sans cesse dans sa
bouche des pastilles odorantes et de se garder de parler aux gens de
prs. Il prenait plusieurs bains de pieds dans le jour, il en prenait
mme la nuit et portait constamment deux paires de souliers  doubles
semelles. Tant de prcautions n'empchaient point qu'il ne ft
impossible de tenir prs de lui dans une voiture ferme; j'en ai fait
une fois la triste exprience, ainsi que ma belle-soeur, en revenant de
Morfontaine. Eh bien! tel que le voil, M. Le Pelletier avait les plus
grandes prtentions auprs des femmes, et se croyait l'homme du monde le
plus dangereux pour elles. Il parlait sans cesse de ses amours, de ses
succs, de ses conqutes, ce qui prtait beaucoup  rire.

Le chevalier de Coigny m'a racont qu'tant all un matin voir M. Le
Pelletier, il le trouva tendu sur une chaise longue, prs d'une table
couverte de fioles, de mdicamens, de sachets, etc., et si ple, car il
n'avait pas encore mis son rouge, qu'en entrant dans sa chambre, M. de
Coigny le crut mourant.--Ah! mon cher chevalier, dit-il aussitt, que je
suis ravi de vous voir! Vous allez me donner vos bons avis sur une chose
qui m'occupe beaucoup. Il faut que vous sachiez que je viens de rompre
toutes mes liaisons; je suis libre, absolument libre, et vous qui
connaissez les plus jolies femmes de la cour, vous allez me dire 
laquelle vous me conseillez d'adresser mes soins. Le chevalier de Coigny
tait peut-tre de notre socit celui qui s'amusait le plus des
ridicules de M. Le Pelletier; on juge s'il saisit l'occasion. Il se mit
 passer en revue avec lui les femmes les plus remarquables par leur
beaut; mais  toutes M. Le Pelletier trouvait quelque dfaut qui le
repoussait. Cette scne dura long-temps:--Ma foi, mon cher, dit enfin le
chevalier en clatant de rire, puisque vous tes si difficile, je vous
conseille d'imiter le beau Narcisse et de devenir amoureux de vous-mme.

C'est sous la prvt de M. Le Pelletier de Morfontaine que le pont de
la place Louis XV fut bti, et  cette occasion, le roi lui donna le
cordon bleu, que l'on pouvait obtenir par charge, lorsqu'on ne faisait
point partie de la haute noblesse. Ce cordon bleu lui tourna tellement
la tte qu'il le portait toujours; je serais tente de croire qu'il le
mettait ds le matin sur sa robe de chambre. Un jour je l'aperus
grimpant sur les rochers qui bordent le lac de Morfontaine, et costum
selon son ordinaire comme s'il allait partir pour Versailles. Je lui
criai d'en bas, o je me promenais, plonge dans mes rveries
champtres, que son cordon bleu tait tout--fait ridicule au milieu de
cette belle nature. Il ne m'en voulut pas un instant de lui avoir ainsi
fait sentir son travers; car aprs tout il faut dire que ce pauvre M. Le
Pelletier tait le meilleur homme du monde.




VOLTAIRE.


J'tais  la Comdie-Franaise le jour que Voltaire vint y voir
reprsenter sa tragdie d'_Irne_. De ma vie je n'ai assist  un pareil
triomphe. Quand le grand homme entra dans sa loge, les cris, les
applaudissemens furent tels que je crus que la salle allait s'effondrer.
Il en fut de mme au moment o on lui plaa la couronne sur la tte, et
le clbre vieillard tait si maigre, si chtif, que d'aussi vives
motions me faisaient trembler pour lui. Quant  la pice, on n'en
couta pas un mot, et cependant Voltaire put quitter la salle persuad
qu'_Irne_ tait son meilleur ouvrage.

J'avais une extrme envie d'aller le voir  l'htel de M. de Villette
chez qui il logeait; mais ayant entendu dire que tout flatt qu'il tait
des visites sans nombre qui lui taient faites, il en prouvait une
grande fatigue, je renonai  mon projet. Je puis donc dire n'avoir t
chez lui qu'en peinture, et voici comment. Hall, le plus habile peintre
en miniature de cette poque, venait de finir mon portrait. Ce portrait
tait extrmement ressemblant, et Hall tant all voir Voltaire, le lui
montra. Le clbre vieillard, aprs l'avoir regard long-temps, le baisa
 plusieurs reprises. J'avoue que je fus trs flatte d'avoir reu une
pareille faveur, et que je sus fort bon gr  Hall d'tre venu me
l'affirmer.




LE PRINCE HENRI DE PRUSSE.


Lorsque la comtesse de Sabran me prsenta chez elle au frre du grand
Frdric, je voyais ce prince pour la premire fois, et je ne saurais
dire combien je le trouvai laid. Il pouvait avoir  peu prs
cinquante-cinq ans  cette poque, le roi de Prusse tant de beaucoup
son an. Il tait petit, mince, et sa taille, quoiqu'il se tnt fort
droit, n'avait aucune noblesse. Il avait conserv un accent allemand
trs marqu, et grasseyait excessivement. Quant  la laideur de son
visage, elle tait au premier abord tout--fait repoussante. Cependant
avec deux gros yeux dont l'un regardait  droite et l'autre  gauche,
son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on
remarquait aussi dans le son de sa voix, et lorsqu'on l'coutait, ses
paroles tant toujours d'une obligeance extrme: on s'accoutumait  le
voir.

Sa valeur guerrire est assez connue pour qu'il soit inutile d'en
parler; on sait qu'il aimait la gloire en digne frre de Frdric; mais
ce qu'il faut dire, c'est qu'il tait aussi sensible  un trait
d'humanit qu' un trait d'hrosme: il tait bon et faisait un trs
grand cas de la bont dans les autres.

Il avait pour les arts, et surtout pour la musique, une vritable
passion, au point qu'il voyageait avec son premier violon afin de
pouvoir cultiver son talent en route. Ce talent tait assez mdiocre,
mais le prince Henri ne laissait chapper aucune occasion de l'exercer.
Pendant tout le sjour qu'il a fait  Paris, il venait constamment  mes
soires musicales, ne redoutait point la prsence des premiers
virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un
quatuor  ct de Viottis qui jouait le premier violon.




LE COMTE D'ALBARET.


Un autre amateur forcen de musique, qui vivait  Paris  la mme
poque, tait le comte d'Albaret. Non-seulement il s'empressait d'aller
 tous les concerts; mais, quoique sa fortune ne ft pas trs
considrable, il avait une musique  lui, comme en ont les souverains.
Il logeait et nourrissait dans sa maison huit ou dix musiciens auxquels
il payait des appointemens, leur permettant en outre de prendre des
coliers dehors aux heures qu'il leur laissait libres. Ces artistes,
comme on doit l'imaginer, taient tous du second ordre. La chanteuse,
par exemple, qui ne chantait que des airs italiens, avait une assez
belle voix, mais ne pouvait passer pour une prima dona, et je me
souviens qu'il m'avait donn pour matre de chant un homme dont le
savoir tait mdiocre. Il en tait de mme de ses instrumentistes, pris
isolment, sans en excepter son premier violon; et cependant, tous ces
gens-l avaient une telle habitude de marcher ensemble, et faisaient un
si grand nombre de rptions, qu'on n'entendait nulle part de la musique
aussi bien excute que chez le comte d'Albaret. Aussi tous les amateurs
se rendaient-ils avec empressement  ses concerts. Ils avaient lieu le
dimanche matin: j'y suis alle plusieurs fois, et j'en suis toujours
sortie charme.




LE COMTE D'ESPINCHAL.


Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute
l'existence, se bornaient  savoir, jour par jour, tout ce qui se
passait dans Paris. Le comte d'Espinchal tait toujours instruit le
premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la
rception ou du refus d'une pice de thtre, etc.; au point que si l'on
avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce
ft au monde, on se disait aussitt: Il faut le demander  d'Espinchal.
On imagine bien que, pour tre aussi parfaitement au fait, il fallait
qu'il connt une prodigieuse quantit de gens; aussi ne pouvait-il
marcher dans la rue sans saluer quelqu'un  chaque pas, et cela depuis
le grand seigneur jusqu'au garon de thtre, depuis la duchesse jusqu'
la grisette et la fille entretenue.

En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On tait certain, ne
ft-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses
de chevaux, au salon, le soir  deux ou trois spectacles. Je n'ai
vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et mme pour
dormir; car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.

 l'Opra ainsi qu' la Comdie-Franaise, il savait au juste  qui
appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, taient
loues  l'anne  cette poque. On le voyait se les faire ouvrir l'une
aprs l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires
l'appelaient de tous cts pour qu'il ft des visites longues. Il n'y
mettait que le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus.

Heureusement le comte d'Espinchal n'tait point mchant, autrement il
aurait pu brouiller bien des mnages, causer bien des ruptures de
liaisons d'amour ou d'amiti, enfin nuire  beaucoup de gens. Il n'tait
pas mme trs bavard et savait se taire avec les personnes intresses
dans les mystres sans nombre qu'il parvenait  dcouvrir. Il suffisait
 sa satisfaction personnelle d'tre parfaitement au courant de tout ce
qui se passait  Paris et  Versailles; mais pour parvenir  ce but il
ne ngligeait aucun soin, et bien certainement il tait plus au fait de
mille choses que ne l'tait le lieutenant de police.

Une pareille manie est si bizarre, qu'afin de faire croire  sa ralit,
je vais raconter un trait qui, dans le temps, a t connu de tout Paris.
Un jour, ou plutt une nuit, le comte d'Espinchal se trouvait au bal de
l'Opra. Ce bal n'tait point alors ce qu'il est devenu maintenant; la
bonne compagnie le frquentait, et les plus honntes femmes de la cour
et de la ville ne se refusaient pas le plaisir d'y aller, masques
jusqu'aux dents, comme on disait; mais pour M. d'Espinchal il n'existait
point de masque; du premier coup d'oeil il reconnaissait son monde: aussi
tous les dominos le fuyaient-ils comme la peste. Il se promenait dans la
salle quand il remarqua un homme _qu'il ne connaissait pas_, et qui
courait de cts et d'autres, ple, effar, s'approchant de toutes les
femmes en dominos bleus, puis s'loignant aussitt d'un air dsespr.
Le comte n'hsite pas  l'aborder, et lui dit avec intrt:--Vous me
paraissez en peine, monsieur. Si je pouvais vous tre bon  quelque
chose, j'en serais charm.--Ah! monsieur, rpond l'inconnu, je suis le
plus malheureux des hommes. Imaginez que ce matin je suis arriv
d'Orlans avec ma femme, qui m'a tourment pour la mener au bal de
l'Opra. Dans cette foule, je viens de la perdre, et la pauvre petite ne
sait pas le nom de l'htel, pas mme le nom de la rue o nous sommes
descendus.--Calmez-vous, calmez-vous, dit le comte d'Espinchal, je vais
vous conduire prs d'elle. Madame votre femme est assise dans le foyer 
la seconde fentre. C'tait la dame en effet. Le mari, transport de
joie, se confond en remerciemens:--Mais comment se fait-il, monsieur,
que vous ayez devin?...--Rien n'est plus simple, rpond le comte
d'Espinchal: madame tant la seule femme du bal que je ne connaisse pas,
j'avais dj bien pens qu'elle devait tre arrive de province trs
nouvellement.

Quand je suis revenue  Paris, sous le consulat, j'ai revu le comte
d'Espinchal:--Eh bien! lui dis-je, vous devez tre furieusement
dsorient; vous ne connaissez plus personne dans les loges de l'Opra
et de la Comdie. Pour toute rponse, il leva les yeux au ciel. Il est
mort peu de temps aprs, d'ennui sans doute; car il n'tait pas
extrmement vieux. On assure qu'avant de mourir il brla une norme
quantit de notes qu'il avait l'habitude d'crire chaque soir. J'avais
en effet entendu parler de ces notes par plusieurs personnes que
peut-tre elles effrayaient. Il est certain qu'elles auraient pu fournir
la matire d'un ouvrage trs piquant, mais bien certainement trs
scandaleux.




LA COMTESSE DE FLAHAUT.


Parmi les femmes les plus distingues que j'ai connues avant la
rvolution, je ne dois pas oublier l'auteur d'_Adle de Snanges_,
d'_Eugne de Rothesin_, et de plusieurs autres ouvrages charmans, que
tout le monde a lus pour le moins une fois. Madame de Flahaut,
aujourd'hui madame de Souza, n'crivait point encore quand j'ai fait
connaissance avec elle. Son fils, qui est maintenant pair de France,
tait alors un enfant de trois ou quatre ans. Elle-mme tait fort
jeune. Elle avait une jolie taille, un visage charmant, les yeux les
plus spirituels du monde, et tant d'amabilit qu'un de mes plaisirs
tait d'aller passer la soire chez elle, o le plus souvent je la
trouvais seule.

 mon retour en France j'avais un grand dsir de revoir madame de
Flahaut. Une multitude d'affaires, d'occupations diverses, m'en ont
empche pendant si long-temps, que je n'ai plus os me prsenter chez
elle. Si le hasard fait qu'elle lise ces lignes, elle saura du moins que
je suis loin de l'avoir oublie.




MADEMOISELLE QUINAULT.


Madame de Verdun, une de mes meilleures amies, me fit faire connaissance
avec mademoiselle Quinault, qui, aprs avoir t clbre comme grande
actrice dans la tragdie et dans la comdie, l'tait encore comme une
des femmes les plus spirituelles et les plus instruites de son temps;
elle avait quitt le thtre en 1741. Amie intime de M. d'Argenson et de
d'Alembert, son salon tait devenu le rendez-vous de tout ce que Paris
avait de distingu en gens de lettres et en gens du monde, et l'on
recherchait avec empressement le plaisir de passer quelques momens avec
elle.

 l'poque o je l'ai connue, mademoiselle Quinault, malgr son grand
ge, conservait tant d'esprit et tant de gaiet, qu'en l'coutant on la
voyait jeune. Sa mmoire tait prodigieuse, et certes elle avait eu le
temps de l'orner; car elle avait alors quatre-vingt-cinq ans. Entre
mille anecdotes que lui fournissaient sans cesse ses souvenirs, elle
nous raconta qu'tant alle un jour voir Voltaire, avec qui elle tait
fort lie, elle trouva le grand homme au lit. Il lui parla d'une
tragdie de lui pour laquelle il dsirait que Le Kain mt une charpe;
mais une charpe place de certaine faon, et dans la chaleur de la
description, voil Voltaire qui jette ses couvertures, relve sa chemise
pour en former une charpe, laissant totalement  dcouvert son corps
dcrpit aux yeux de mademoiselle Quinault, fort embarrasse de sa
personne.

Mademoiselle Quinault n'est morte qu'en 1783, plus que nonagnaire.
Madame de Verdun, qui tait alle chez elle un matin, fut surprise de la
trouver pare, couverte de rubans couleur de rose, mais dans son
lit.--Comment, dit madame de Verdun, je ne vous ai jamais vue si
coquette?--Je me suis pare ainsi, rpondit mademoiselle Quinault, parce
que je dois mourir aujourd'hui. Le soir mme, en effet, elle avait cess
de vivre.




LE COMTE DE RIVAROL.


Mon frre me prsenta un matin le comte de Rivarol, que son esprit
faisait extrmement rechercher dans les plus brillantes socits de
Paris, mme avant qu'il et rien crit. Comme je ne l'attendais point,
j'tais dans mon atelier, et je mettais ce que nous appelons l'harmonie
 plusieurs tableaux que je venais de terminer. On sait que ce dernier
travail ne permet aucune distraction, en sorte qu'en dpit du dsir que
j'avais toujours eu d'entendre causer M. de Rivarol, je jouis fort peu
du charme de sa conversation, tant j'tais proccupe: il parlait en
outre avec une telle volubilit que j'en tais comme tourdie. Je
remarquai cependant qu'il avait une belle figure et une taille
extrmement lgante; il n'en dut pas moins me trouver si maussade que
je ne l'ai plus revu chez moi. Il se peut  la vrit qu'un autre motif
l'ait empch d'y revenir. Il passait sa vie avec le marquis de
Champcenetz, qui s'est toujours montr fort mchant pour moi. Le marquis
de Champcenetz, sans avoir ni tout le talent, ni la force de tte de
l'auteur du discours _sur l'universalit de la langue franaise_, avait
beaucoup d'esprit, qu'il employait habituellement  dchirer le
prochain. Il avait, comme M. de Bivre, le got des calembourgs; et il
en faisait sans cesse, en sorte que Rivarol l'appelait l'pigramme de la
langue franaise.

C'est le marquis de Champcenetz, qui, condamn  mort par le tribunal
rvolutionnaire, demanda gaiement  ses juges s'il lui tait permis de
chercher un remplaant pour la garde nationale.




PAUL JONES.


J'ai souvent soup chez madame Thilori, soeur de madame de Bonneuil,
avec ce clbre marin, qui a rendu tant de services  la cause
amricaine et fait tant de mal aux Anglais. Sa rputation l'avait
prcd  Paris, o l'on savait dans combien de combats, avec sa petite
escadre, il avait triomph des forces dix fois suprieures de
l'Angleterre. Nanmoins, je n'ai jamais rencontr d'homme aussi modeste:
il tait impossible de le faire jamais parler de ses hauts faits; mais
sur tout autre sujet, il causait volontiers avec infiniment d'esprit et
de naturel.

Paul Jones tait cossais de naissance. Je crois qu'il aurait beaucoup
dsir devenir amiral dans la marine franaise; j'ai mme entendu dire
que, lorsqu'il revint  Paris une seconde fois, il en fit la demande 
Louis XVI, qui le refusa. Quoi qu'il en soit, il alla d'abord en Russie,
o le comte de Sgur le prsenta  l'impratrice Catherine II, qui
l'accueillit avec la plus grande distinction et le fit dner avec elle.
Il quitta Ptersbourg pour aller joindre Suvarow et le prince de Nassau,
avec lesquels il se distingua de nouveau dans la guerre contre les
Turcs. De retour  Paris, il y est mort pendant la rvolution, mais
avant la terreur.




MESMER.


Comme j'entendais parler sans cesse de ce fameux charlatan, j'eus la
curiosit d'assister une fois  ce qu'il appelait ses _sances_, afin de
juger par moi-mme cette jonglerie. En entrant dans la premire salle o
se tenaient les partisans du _magntisme animal_, je trouvai beaucoup de
monde rang autour d'un grand baquet bien goudronn: hommes et femmes,
pour la plupart, se tenaient par la main, formant la chane. Mon dsir
fut d'abord de faire partie de ce cercle; mais je crus m'apercevoir que
l'homme qui allait devenir mon voisin avait la gale; on sent si je me
htai de retirer ma main et de passer dans une autre pice. Pendant le
trajet, plusieurs affids de Mesmer dirigeaient vers moi de toutes parts
de petites baguettes de fer dont ils taient munis, ce qui
m'impatientait prodigieusement. Aprs avoir visit les diffrentes
salles, qui toutes taient remplies comme la premire de malades et de
curieux, j'allais m'en aller, lorsque je vis sortir d'une chambre
voisine une jeune et grande demoiselle, assez jolie, que Mesmer tenait
par la main. Elle tait tout chevele, et jouait le dlire, ayant grand
soin pourtant de tenir ses yeux ferms. Tout le monde aussitt entoura
les deux personnages.--Elle est inspire, dit Mesmer, et elle devine
tout, quoique parfaitement endormie. Alors, il la fit asseoir, s'assit
devant elle et lui prenant les deux mains, il lui demanda quelle heure
il tait? Je remarquai fort bien que le patron tenait ses pieds poss
sur les pieds de la prtendue sibylle, ce qui rendait facile d'indiquer
l'heure, et mme les minutes; aussi la demoiselle rpondit-elle avec
tant d'exactitude, qu'elle se trouva d'accord avec toutes les montres
des assistans.

J'avoue que je sortis indigne qu'une pareille charlatanerie pt russir
chez nous. Ce Mesmer a gagn des monceaux d'or; outre ses sances, qui,
toujours fort suivies, lui ont rapport immensment, ses nombreuses
dupes firent en sa faveur une souscription qui s'leva, m'a-t-on dit, 
prs de cinq cent mille francs. Mesmer, cependant fut bientt contraint
d'aller jouir dans quelque lieu ignor de la fortune qu'il venait
d'amasser  Paris: le bruit s'tant gnralement rpandu qu'il se
passait  ses sances beaucoup de choses indcentes, les doctrines de ce
jongleur furent soumises  l'examen de l'Acadmie des Sciences et de la
Socit royale de Mdecine, et le jugement de ses deux corps savans sur
le _magntisme animal_ fut tel, qu'il obligea Mesmer  quitter la
France.

Aujourd'hui que les baquets et les petites baguettes de fer ont disparu,
nous voyons encore des personnes persuades que telle ou telle femme qui
souvent ne sait pas lire, endormie par un magntiseur, non-seulement
peut vous dire l'heure qu'il est, mais encore deviner votre maladie et
vous indiquer le meilleur traitement  suivre. Grand bien fasse ces
sibylles somnambules  ceux qui les consultent; pour mon compte, si
j'tais malade, j'aimerais mieux appeler un habile mdecin veill.




MM. CHARLES ET ROBERT.


J'ai vu monter en ballon les deux premiers hommes qui ont eu le courage
de s'lever dans l'air avec une si frle machine, dont l'invention
venait d'tre faite trs rcemment par Montgolfier. Ces deux hommes
taient Charles et Robert. Ils avaient pos leur ballon sur le grand
bassin des Tuileries, et le jour fix pour l'ascension, une foule telle
que je n'en ai jamais vu de pareille remplissait le jardin. Quand on eut
coup les cordes et que le ballon s'leva majestueusement  une si
grande hauteur que nous le perdmes de vue, l'admiration, la peur pour
les deux braves que portait la petite nacelle firent pousser un cri
gnral. Beaucoup de personnes, et j'avoue que j'tais du nombre,
avaient les larmes aux yeux. Heureusement on apprit peu d'heures aprs
que Charles et Robert taient descendus sans aucun accident  quelques
lieues de Paris, dans un village, o l'arrive de ces tres ariens dut
faire une bien vive sensation.

M. Charles tait membre de l'Acadmie des Sciences et l'un de nos savans
les plus distingus. C'tait de plus un excellent homme, aimant la
musique avec passion. Il faisait chaque anne dans son magnifique
cabinet de physique des cours extrmement suivis, non-seulement par les
personnes occupes de sciences, mais aussi par les gens du monde.




LISTE DES TABLEAUX ET DES PORTRAITS QUE J'AVAIS FAITS AVANT DE QUITTER
LA FRANCE EN 1789.

       *       *       *       *       *

De 1768  1772.

1 Ma mre en sultane, grand pastel.

1 Ma mre, vue par le dos.

2 Mon frre en colier. Un  l'huile, l'autre au pastel.

1 M. Le Svre, en bonnet de nuit et en robe de chambre.

3 Monsieur, madame et mademoiselle Bandelaire.

1 M. Vandergust.

1 Mademoiselle Pigale, marchande de modes de la reine.

1 Son commis.

1 Ma mre en pelisse blanche.  l'huile.

1 Madame Raffeneau.

1 La baronne d'Esthal.

2 Ses deux enfans.

1 Madame Daguesseau avec son chien.

1 Madame Suzanne.

1 Madame la comtesse de la Vieuville.

1 M. Mousat.

1 Mademoiselle Lespare.

2 Madame de Fossy et son fils.

2 Le vicomte et la vicomtesse de la Blache.

1 Mademoiselle Dorion.

1 Mademoiselle Mousat.

1 M. Tranchart.

1 M. le marquis de Choiseul.

1 Le comte de Zanicourt.

1 M. Bandelaire en buste, au pastel.

--

31

Un grand nombre de ttes d'tudes et de copies d'aprs Raphal, Vandyck,
Rembrandt, etc.

       *       *       *       *       *

1773.

2 M. et madame de Roisy.

1 M. de la Fontaine.

1 M. le comte Dubarry.

5 M. le comte de Geoffr.

1 M. le marchal comte de Stainville.

3 Madame de Bonneuil.

1 Madame de Saint-Pays.

1 Madame Paris.

1 M. Perrin.

1 Copie du marquis de Vrac.

1 Une Amricaine.

1 Madame Thilori, buste.

1 Copie de la mme.

1 Madame Ttare.

1 Copie de l'vque de Beauvais.

1 M. de Vismes.

1 M. Pernon.

1 Mademoiselle Dupetitoire.

1 Mademoiselle Baillot.

--

27

       *       *       *       *       *

1774

1 L'abb Giroux.

1 Le petit Roissy.

1 Copie du chancelier.

1 Copie de M. de la Marche.

1 Madame Damerval.

1 Le comte de Brie.

1 Madame Maingat.

1 Madame la baronne de Lande.

1 Madame Le Normand.

1 Madame de la Grange.

1 M. Mraut.

1 Le vicomte de Boisjelin.

1 M. de Saint-Malo.

1 M. Desmarets.

1 Madame la comtesse d'Harcourt.

2 Mesdemoiselles Saint-Brie et de Sence.

1 Madame la comtesse de Gontault.

1 Mademoiselle Robin.

1 M. de Borelly.

1 M. de Momanville.

2 Mesdemoiselles Rossignol, Amricaines.

1 Madame de Belgarde.

--

24

       *       *       *       *       *

1775.

1 Madame de Monville avec son enfant.

1 Madame Denis.

1 M. le comte de Schouvaloff.

1 M. le comte de Langeas.

1 Madame Mong.

1 Madame Tabari.

1 Madame de Fougerait.

1 Madame de Jumilhac.

1 La marquise de Roncherol.

1 Le prince de Rochefort.

1 M. de Livoy.

1 Madame de Ronsy.

1 M. de Monville.

1 Mademoiselle de Coss.

1 Madame Augeard.

1 Copie de madame Dameroal.

1 Madame Deplan.

1 M. Caze.

1 M. Goban.

1 Mademoiselle de Rubec.

1 Le chevalier de Roncherol.

1 Le prince de Rohan pre.

1 Le prince Jules de Rohan.

1 Mademoiselle de Rochefort.

1 M. Ducluzel.

2 Le comte et la comtesse de Cologand.

1 Mademoiselle Julie, qui a pous Talma.

1 Madame Courville.

1 Madame la marquise de Grac.

1 Madame de la Borde.

1 Mademoiselle de Givris.

1 Mademoiselle de Ganiselot.

1 M. de Veselay.

--

34

       *       *       *       *       *

1776.

_Depuis mon mariage_.

1 La princesse de Craon.

1 Le marquis de Chouart.

1 Le prince de Montbarrey.

1 M. Gros, peintre, enfant.

1 Madame Grant, depuis princesse de Talleyrand.

1 Le comte des Deux-Ponts.

1 Madame de Montbarrey.

1 Un banquier.

2 M. et madame Toullier.

1 La princesse d'Aremberg.

1 M. de Saint-Denis.

12 Monsieur, frre du roi.

2 M. et madame de Valesque.

1 Le petit Vaubal.

1 Madame de Lamoignon.

4 M. de Savalette.

1 Le prince de Nassau.

1 Madame de Brente.

1 Milady Berkley.

1 Madame Saulot.

1 La comtesse Potoska.

2 Madame de Verdun.

1 Madame de Montmorin.

1 Sa fille.

--

41

       *       *       *       *       *

1777.

1 Le marquis de Crevecoeur.

1 Le baron de Vombal.

1 Madame Prin.

1 M. Oglovi.

1 M. Saint-Hubert.

1 Madame de Nolstein.

1 Madame de Beaugoin.

2 Mademoiselle Dartois.

1 Madame Le Normand.

1 M. de Finnel.

1 M. de Lange.

1 Madame de Montlegits.

1 Madame de la Fargue.

--

14

       *       *       *       *       *

1778.

1 Madame la duchesse de Chartres.

1 Madame de Teuilly.

1 M. de Saint-Priest, ambassadeur.

2 M. et madame Dailly.

2 M. et madame Domnival.

1 Madame Monge.

1 Madame Degraudot.

1 M. le marquis de Coss.

1 Le marquis d'Armaill.

1 Le duc de Coss.

1 Mademoiselle de Ponse.

1 Monsieur, frre du roi, pour M. de Lvis.

1 Madame la marquise de Montemey.

1 Madame de Foissy.

2 Les enfans de Brongniart.

1 M. de Raunomanoski.

1 Madame de Rassy.

1 Madame la prsidente de Bec de Livre.

1 Copie d'un portrait de la reine.

2 Madame, femme de Monsieur, frre du roi.

1 Copie d'un portrait de madame Dubarry.

1 Mademoiselle Lamoignon.

1 Ma tte.

1 Copie d'un portrait de la reine pour M. Boquet.

1 Madame Filorier.

--

29

       *       *       *       *       *

1779.

1 Le marquis de Vrague.

1 Madame la comtesse de Virieux.

1 La prsidente Richard.

1 Madame de Mong.

1 Grand portrait de la reine pour l'impratrice de Russie.

2 Bustes de la reine.

2 Copies des mmes.

1 Madame de Savigny.

2 La mme et son fils.

2 M. et madame de Lastic.

1 Une femme en lvite pour M. de Coss.

1 Madame Dicbrie.

2 Copies des bustes de la reine.

2 Madame Duclusel.

1 Madame de Verdun.

1 Le comte de Dorsen fils.

2 M. et madame de Montesquiou.

1 Portrait de la reine pour M. de Sartines.

1 Madame de Palerme.

1 Petit Amricain.

1 Mademoiselle de la Fert.

1 Tte penche pour M. de Coss.

1 Monseigneur le duc d'Orlans.

1. Madame la marquise de Montellon.

2 Copies du duc d'Orlans.

2 Copies du grand portrait de la reine, pour M. et madame de Vergennes.

1 Madame de Vannes.

1 Madame la comtesse de Tournon.

1 Le prince de Montbarrey.

--

38

       *       *       *       *       *

1780.

1 Madame Lessout.

1 Grand tableau de la reine.

1 _Idem._

4 Madame de Verdun, sa mre, sa belle-soeur et son mari.

1 Madame la baronne de Montesquiou.

1 Madame de Montaudrari.

1 Madame Foulquier.

2 Madame Genty.

1 La duchesse de Mazarin.

--

13

       *       *       *       *       *

1781.

1 Tte d'une jeune fille, respirant l'odeur d'une rose.

1 Madame Young.

1 M. le comte de Coss.

1 Madame la princesse de Crouy.

1 Madame de Saint-Alban.

1 M. de Landry.

2 Portraits de moi.

1 Tte d'tude pour M. le Pelletier de Morfontaine.

1 Tte d'tude pour M. Proult.

3 Ttes d'tude pour M. de Coss.

1 Monsieur, frre du roi.

1 Copie du mme.

1 Madame la duchesse de Chaulnes.

1 Mademoiselle Dumoley.

1 La comtesse Dubarry.

1 Esquisse de mon tableau de Junon.

1 Tte d'tude de ma Vnus.

1 Madame d'Harvelay.

2 Mademoiselle de la Borde.

1 Mademoiselle Devaron.

1 Madame de Moreton.

1 Madame de la Porte.

1 M. Dumoley fils.

3 La princesse de Lamballe.

1 Copie de M. de Moreton.

--

31

       *       *       *       *       *

1782.

1 Madame, soeur du roi.

1 Copie de la mme.

1 Madame la duchesse de Polignac.

1 Copie de la mme.

1 Le baron de Montesquiou.

1 Madame de Verdun.

1 Madame de Chatenay.

3 Le prince Henry de Prusse.

--

10

       *       *       *       *       *

1783.

1 Madame la marquise de la Guiche.

1 Madame Grant.

1 La landgrave de Salm.

1 Madame la marchale de Mailly.

2 Madame la comtesse d'Artois.

2 Madame la comtesse de Simiane.

2 Madame la duchesse de Guiche.

1 La reine avec un chapeau.

2 La reine en grand habit.

2 Madame Elisabeth.

1 Copie de la mme.

1 Mademoiselle Lavigne.

3 Copies de la reine avec un chapeau.

4 La reine en robe de velours.

4 Copies du mme.

1 Monsieur le dauphin.

1 Madame, fille du roi.

--

30

       *       *       *       *       *

1784.

1 M. le comte de Vaudreuil.

5 Copies du mme.

1 La comtesse de Grammont-Cadrousse.

1 Madame la comtesse de Serre.

1 M. de Beaujou.

--

9

       *       *       *       *       *

1785.

1 M. de Beaujon.

1 La princesse de Carignan.

1 Madame Fodi.

1 M. de Calonne.

1 Madame la comtesse de Sgur.

1 Copie de la mme.

1 M. le comte de Sgur.

1 Copie du mme.

1 Madame la baronne de Crussol.

1 M. de Saint-Hermine.

1 Grtry.

1 Madame la comtesse de Clermont-Tonnerre.

1 Madame la comtesse de Virieux.

1 La vicomtesse de Vaudreuil.

2 Copies de la reine en grand habit.

1 Madame Vige.

1 Copie de M. de Calonne.

1 M. de Beaujon pour son hospice.

--

19

       *       *       *       *       *

1786.

1 La petite Fouquet.

1 Madame de Tott.

1 Le petit d'Espagnac.

1 La petite de la Briche.

1 Madame de Puysgur.

1 Madame Raymond.

1 Madame Daudelot.

1 Madame Davaray.

1 Madame la comtesse de Sabran.

1 Mon portrait avec ma fille.

--

10

       *       *       *       *       *

1787.

1 Ma fille lisant la Bible.

1 Madame de Roug et ses deux fils.

1 Madame Dugazon, dans _Nina_.

1 Cailleau, en chasseur.

2 Ses deux enfans.

2 Ma fille, de profil et de face dans un miroir.

1 Madame de la Grange.

1 Grand tableau de la reine et de ses enfans.

1 Mon portrait.

2 Madame la comtesse de Bon.

1 M. Le Jeune.

3 Monsieur le dauphin, Madame, et M. le duc de Normandie, pour madame de
Polignac.

1 La tante de madam de Verdun.

1 La duchesse de Guiche, tenant une guirlande de fleurs.

1 La mme, au pastel.

2 La duchesse de Polignac, avec un chapeau de paille.

1 La mme tenant un papier de musique et chantant prs d'un piano.

1 Madame de Chatenay la mre.

1 Madame Dubarry en pied.

1 La mme en peignoir.

1 Madame de Polignac.

--

27

       *       *       *       *       *

1788.

1 Le duc de Polignac.

1 Son pre.

1 Robert, le peintre, pour moi.

1 Madame Dumoley.

1 Madame de la Briche.

1 Madame la comtesse de Beaumont.

1 Le petit baron d'Escars.

1 Le petit prince Lubomirsky.

1 Le mme en amour de la gloire.

1 Le petit Brongniart.

1 La marquise de Grollier.

1 Le Bailly de Crussol.

1 Madame de la Guiche en laitire.

1 M. d'Angevilliers.

--

14

       *       *       *       *       *

1789.

1 M. de Chatelux, fait de souvenir.

1 M. le duc de Normandie en pied.

1 Madame Pregaux.

1 Madame de Sgur, profil.

1 Grand portrait de la reine pour le baron de Breteuil.

1 La duchesse de la Rochefoucauld.

1 Petit amour pour M. le Pelletier de Morfontaine.

1 Madame la duchesse d'Orlans.

1 Mon portrait avec ma fille pour M. d'Angevilliers.

1 Madame de Grollier.

1 Le Bailly de Crussol.

1 Madame d'Aumont.

2 Madame de Polignac.

2 Madame de Guiche, pastel.

1 Madame de Pienne.

1 Madame de la Chtre.

1 Madame de Fresne-Daguesseau.

1 Le marchal de Sgur.

1 Madame, et monsieur le dauphin.

1 Robert, peintre de paysage.

1 Petit ovale de ma fille.

1 Madame Chalgrin.

1 Mon portrait au pastel.

1 Le portrait de Joseph Vernet, qui est au Muse.

1 Le prince de Nassau en pied.

1 Mon portrait tenant ma fille dans mes bras.

1 Madame Raymond tenant son enfant.

2 Madame de Simiane.

2 Madame Rousseau.

1 Madame Duvernais.

1 Madame de Saint-Alban.

1 Madame Savigni.

1 Mademoiselle Dorion.

--

37

444 total gnral.

       *       *       *       *       *

TABLEAUX D'HISTOIRE.

La Posie, la Peinture et la Musique.

Une scne espagnole.

L'Amour endormi sous un bosquet de roses, avec deux nymphes qui le
regardent.

Une jeune fille effraye d'tre surprise en chemise et se cachant la
gorge.

Une jeune fille qui crit et que l'on surprend.

L'Innocence qui se rfugie dans les bras de la Justice.

Une Vnus, liant les ailes de l'Amour.

Junon demandant  Vnus sa ceinture.

Une bacchante avec la peau de tigre.

La Paix qui ramne l'Abondance.




NOTES


[1: Nous avons plac toutes les notes et portraits  la fin de ce
volume.

_(Note de l'diteur.)_]

[2: Ce portrait est un buste ovale que je fis d'aprs elle: j'avais
alors quinze ans et demi].

[3:  prsent on y voit des tableaux des peintres modernes franais. Je
suis la seule qui n'en ait pas dans cette collection.]

[4:  cette poque, le marquis de Choiseul tait du nombre, ce qui
m'indignait, car il venait d'pouser la plus jolie personne du monde.
Elle s'appelait mademoiselle Rabi; c'tait une Amricaine, ge de seize
ans. Je ne crois pas qu'on ait jamais rien vu de plus parfait.]

[5: Il tait mme fort brillant. Les filles entretenues dpensaient des
trsors pour y clipser tout le monde, et l'on cite une demoiselle
Renard que l'on y vit paratre un jour dans une voiture trane par
quatre chevaux dont les harnais taient couverts de pierres fausses,
imitant le diamant  s'y mprendre.]

[6: Je ne sais pour lequel La Harpe fit les vers suivans:

_Quatrain pour le portrait de la reine._

     Le ciel mit dans ses traits cet clat qu'on admire;
     France, il la couronna pour la flicit:
     Un sceptre est inutile avec tant de beaut;
     Mais  tant de vertus il fallait un empire.
]

[7: Ce M. Campan parlait toujours de la reine. Un jour qu'il dnait chez
moi, ma fille, qui avait alors sept ans, me dit tout bas: Maman, ce
Monsieur, est-ce le roi?]

[8: Cette famille avait t comble des bonts de la reine.]

[9: Les clairs sont au soleil; ce qu'il me faut appeler les ombres,
faute d'un autre mot, est le jour. (Note de l'Auteur.)]

[10: Les seuls membres de l'Acadmie royale de peinture avaient le droit,
 cette poque, d'exposer au salon.

(_Note de l'diteur_.)
]

[11: Ce tableau est au ministre de l'intrieur. On aurait bien d me le
rendre, puisque je ne suis plus de l'Acadmie.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[12: M. de Rivire tait charg d'affaires de la cour de Saxe. C'tait
un homme distingu par son esprit et ses qualits morales.

(_Note de l'auteur_.)
]

[13: Aujourd'hui madame Regnault d'Angly].

[14: Les tableaux de Mnageot sont parfaitement bien composs et d'un
bon style historique. Ce peintre excellait dans la manire de draper.
Son Lonard de Vinci mourant dans les bras de Franois Ier est trs
remarquable, mais ne vaut pas le _Mlagre_ que l'on garde aux Gobelins
depuis nombre d'annes pour l'excuter en tapisserie. M. Mnageot tait
un trs bel homme, parfaitement aimable, spirituel et trs gai: aussi le
recherchait-on dans la meilleure socit.]

[15: Il l'aurait paye bien tard; car elle ne l'a t tout--fait qu'
mon retour de Russie en 1801. M. Lebrun m'avait laiss ce soin,  mon
grand dsappointement.]

[16: Je l'ai reprsent en Amour de la Gloire, agenouill devant un
laurier et tressant une couronne. Ce tableau est toujours rest dans la
famille; le roi de Pologne m'a dit  Ptersbourg que jamais on n'avait
voulu consentir  le lui cder pour aucun prix.]

[17: Ce portrait a t achet  la vente de M. Lebrun par M. le comte
d'Harcour.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[18: Laruette n'a quitt qu'en 1799.

(_Note de l'diteur_.)
]

[19: Le prince de Ligne parle, dans ses Mmoires, de ce superbe saule.]

[20: J'y voyais souvent M. de Monville; aimable et trs lgant, il nous
mena  sa campagne, appele _le Dsert_, dont la maison tait une tour
seulement.]

[21: Madame Rousseau a laiss un fils, connu sous le nom d'Amde de
Beauplan, qui est trs bon musicien. Il compose des romances charmantes,
et les chante  merveille.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[22: Elle a pous depuis lord Fitz-Gerald, dont elle est veuve
maintenant, car elle vit encore, mais bien change.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[23: La veille de mon dpart, j'allai chez ma mre, qui ne me reconnut
qu' mon son de voix. Il n'y avait pas trois semaines que nous nous
tions vues.]

[24: J'ai vcu dans l'tranger des portraits que je faisais. Bien loin
que M. Lebrun m'ait jamais fait passer de l'argent, il m'crivait des
lettres si lamentables sur sa dtresse, que je lui envoyai une fois
mille cus et une autre fois cent louis, de mme que plus tard j'envoyai
la mme somme  ma mre.]

[25: J'avais fait ce portrait pour M. d'Angevilliers. Il a t soustrait
 son propritaire lors de l'migration, et port depuis au ministre de
l'intrieur.]

[26: La plus grande partie de ces tableaux sont maintenant au Muse.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[27: La plupart de ces portraits, notamment celui que j'ai fait au
pastel de la duchesse de Guiche, sont chez madame la comtesse de
Vaudreuil.]

[28: Il n'est mort qu' quatre-vingt-six ans.

(_Note de l'diteur_.)
]





End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-lisabeth
Vige-Lebrun (1/3), by Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

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people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
