The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-lisabeth
Vige-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

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Title: Souvenirs de Madame Louise-lisabeth Vige-Lebrun (3/3)

Author: Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

Release Date: October 24, 2007 [EBook #23158]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                              SOUVENIRS
                                 DE
                      MADAME LOUISE-LISABETH
                            VIGE-LEBRUN,


              DE L'ACADMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
                 DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
                      DE PARME ET DE BOLOGNE,
        DE SAINT-PTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENVE ET AVIGNON.


                           En crivant mes Souvenirs, je me rappellerai
                           le temps pass, qui doublera pour ainsi
                           dire mon existence.
                                                        J.-J. Rousseau.



                           TOME TROISIME



                                PARIS,
                      LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
                        RUE DE SEINE, 14 BIS.

                                1835.

[Illustration.]




CHAPITRE PREMIER.

Paul Ier.--Son caractre.--Incendie  Pergola.--Frogres. M.
d'Autichamp, Koutaisoff, madame Chevalier.


Paul tait n le 1er octobre 1754, et monta sur le trne le 12 octobre
1796. Ce que j'ai dj racont des funrailles de Catherine prouve assez
que le nouvel empereur ne partageait point les regrets de la nation, et
de plus, on sait qu'il dcora du cordon de Saint-Andr Nicolas Zouboff,
qui lui apporta la nouvelle de la mort de sa mre.

Paul avait beaucoup d'esprit, d'instruction et d'activit; mais la
bizarrerie de son caractre allait jusqu' la folie. Chez ce malheureux
prince des mouvemens de bont d'ame succdaient souvent  des mouvemens
de frocit, et sa bienveillance ou sa colre, sa faveur ou son
ressentiment n'taient jamais que l'effet d'un caprice. Son premier
soin, ds qu'il fut mont sur le trne, fut d'exiler Platon Zouboff en
Sibrie, en lui confisquant la plus grande partie de sa fortune. Fort
peu de temps aprs, il le rappela, lui rendit tous ses biens, et toute
la cour le vit un jour prsenter cet ex-favori aux ambassadeurs de
Gorgie avec la plus grande bienveillance, et le combler de bonts.

Un soir, je me trouvai  un bal qui se donnait  la cour. Tout le monde,
 l'exception de l'empereur, tait masqu, et les hommes et les femmes
en dominos noirs. Il se fit un encombrement  une porte qui donnait d'un
salon dans un autre; un jeune homme press de passer, coudoya fortement
une femme, qui se mit  pousser des cris. Paul se retournant aussitt
vers un de ses aides-de-camp: Allez, dit-il, conduire ce monsieur  la
forteresse, et vous reviendrez m'assurer qu'il y est bien enferm.
L'aide-de-camp ne tarda pas  revenir dire qu'il avait excut cet
ordre. Mais, ajouta-t-il, Votre Majest saura que ce jeune homme a la
vue excessivement basse: en voici la preuve; et il montra les lunettes
du prisonnier, qu'il avait apportes. Paul, aprs avoir essay les
lunettes, pour se convaincre de la vrit du fait, dit vivement: Courez
vite le chercher, et menez-le chez ses parens; je ne me coucherai pas
que vous ne soyez venu me dire qu'il est retourn chez lui.

La plus lgre infraction aux ordres de Paul tait punie de l'exil en
Sibrie, ou pour le moins de la prison, en sorte que, ne pouvant prvoir
o vous conduirait la folie jointe  l'arbitraire, on vivait dans des
transes perptuelles. On en vint bientt  ne plus oser recevoir du
monde chez soi; si l'on recevait quelques amis, on avait grand soin de
fermer les volets, et pour les jours de bal, il tait convenu que l'on
renverrait les voitures. Tout le monde tait surveill pour ses paroles
et pour ses actions, au point que j'entendais dire qu'il n'existait pas
une socit qui n'et son espion. On s'abstenait le plus souvent de
parler de l'empereur, mais je me souviens qu'un jour, tant arrive dans
un trs petit comit, une dame qui ne me connaissait pas et qui venait
de s'enhardir sur ce sujet, s'arrta tout court en me voyant entrer. La
comtesse Golowin fut oblige de lui dire, pour qu'elle continut sa
conversation: Vous pouvez parler sans crainte, c'est madame Lebrun.
Tout cela paraissait bien dur, aprs avoir vcu sous Catherine, qui
laissait jouir chacun de la plus entire libert, sans jamais, il est
vrai, en prononcer le mot.

Il serait trop long de raconter sur combien de choses futiles Paul
exerait sa tyrannie. Il avait ordonn, par exemple, que tout le monde
salut son chteau, mme lorsqu'il en tait absent. Il avait dfendu de
porter des chapeaux ronds, qu'il regardait comme un sign de
jacobinisme. Des hommes de police avec leur canne faisaient sauter 
terre tous ceux qu'ils rencontraient, au grand dpit des personnes que
leur ignorance exposait  se faire dcoiffer ainsi. En revanche, tout le
monde tait contraint de porter de la poudre. Dans le temps que parut
cette ordonnance, je faisais le portrait du jeune prince Bariatinski, et
comme je l'avais pri de ne pas me venir poudr, il y avait consenti. Je
le vis arriver un jour, ple comme la mort. Qu'avez-vous donc? lui
dis-je.--Je viens de rencontrer l'empereur en venant chez vous, me
rpondit-il encore tout tremblant; je n'ai eu que le temps de me jeter
sous une porte cochre, mais j'ai une peur affreuse qu'il ne m'ait
aperu. Cette terreur du prince Bariatinski n'avait rien de surprenant;
elle atteignait les personnes de toutes les classes; car aucun habitant
de Ptersbourg n'tait sr le matin de coucher le soir dans son lit.
Pour mon compte, je puis dire avoir prouv, sous le rgne de Paul, la
plus effroyable peur que j'aie ressentie de mes jours. J'tais alle 
Pergola[1], o je voulais passer la journe, et j'avais avec moi M. de
Rivire, mon cocher, et Pierre, mon bon domestique russe. Tandis que M.
de Rivire se promenait, avec son fusil, pour tuer des oiseaux ou des
lapins (auxquels par parenthse il ne faisait jamais grand mal), je
restais sur les bords du lac, quand, tout  coup, je vis le feu que l'on
avait allum pour faire cuire notre dner, se communiquer aux sapins, et
se propager avec une grande rapidit. Les sapins se touchaient, Pergola
n'est pas loin de Ptersbourg!... Je me mis  pousser des cris
horribles, en rappelant M. de Rivire, et, la frayeur aidant, tous
quatre runis, nous parvnmes  touffer l'incendie, non sans nous
brler cruellement les mains; mais nous pensions  l'empereur,  la
Sibrie, et l'on peut juger que cela nous donnait du courage!

Je ne saurais m'expliquer la terreur que m'inspirait Paul, qu'en me
rappelant combien cette terreur tait gnrale; car je dois avouer qu'il
ne s'est jamais montr pour moi que bienveillant et poli. Lorsque je le
vis pour la premire fois  Ptersbourg, il se souvint de la manire la
plus aimable que je lui avais t prsente  Paris, lorsqu'il y vint
sous le nom de comte du Nord. J'tais bien jeune alors, et tant d'annes
s'taient passes depuis, que je l'avais oubli; mais les princes en
gnral sont dous de la mmoire des personnes et des noms; c'est pour
eux une grce d'tat. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signal
son rgne, une,  laquelle il tait fort pnible de se soumettre,
obligeait les femmes comme les hommes  descendre de voiture sur le
passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il tait trs frquent que
l'on rencontrt Paul dans les rues de Ptersbourg, attendu qu'il les
parcourait sans cesse, quelquefois  cheval, avec fort peu de suite, et
souvent en traneau sans tre escort et sans aucun signe qui pt le
faire reconnatre. Il ne fallait pas moins se soumettre  l'ordre, sous
peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il tait
cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout  coup les pieds
dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne
l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier: Arrtez!
c'est l'empereur! mais comme, on m'ouvrait la portire et que j'allais
descendre, lui-mme sortit de son traneau et se prcipita pour m'en
empcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait
pas les trangres, et surtout madame Lebrun.

Ce qui peut expliquer comment les meilleurs caprices de Paul ne
rassuraient point pour l'avenir, c'est qu'aucun homme n'tait plus
inconstant dans ses gots et dans ses affections. Au commencement de son
rgne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur; plus tard, il l'avait
pris en si grande tendresse, que le portrait du hros franais tait
dans son sanctuaire et qu'il le montrait  tout le monde. Sa disgrce ou
sa faveur n'offrait rien de durable; le comte Strogonoff est, je crois,
la seule personne qu'il n'ait point cess d'aimer et d'estimer. On ne
lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il
se plaisait beaucoup avec un acteur franais nomm Frogres, qui n'tait
point sans talens, et qui avait de l'esprit. Frogres entrait  toute
heure, dans le cabinet de l'empereur, sans tre annonc; on les voyait
souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras
dessous, causant de littrature franaise, que Paul aimait beaucoup,
principalement notre thtre. Cet acteur tait souvent admis aux petites
runions de la cour, et comme il portait  un haut degr le talent de
mystificateur, il se permettait avec les plus grands seigneurs des
mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui,
vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet.
Les grands-ducs eux-mmes n'taient pas  l'abri des mauvaises
plaisanteries de Frogres; aussi, aprs la mort de Paul, n'avait-il plus
os reparatre au palais. L'empereur Alexandre, se promenant seul un
jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. Pourquoi donc
n'tes-vous pas venu me voir, Frogres? lui dit-il, d'un air
affable.--Sire, rpondit Frogres dlivr de ses craintes, je ne savais
pas l'adresse de Votre Majest. L'empereur rit beaucoup de cette
bouffonnerie, et fit payer avec munificence  l'acteur franais un reste
d'appointemens que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas os demander.

Aprs avoir vcu long-temps prs de Paul, il tait naturel en effet que
Frogres redoutt le ressentiment d'un souverain; car Paul tait
vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses
torts  sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu  se plaindre
du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocens avec
les coupables, dtestait tous les grands seigneurs, et se plaisait 
humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande
bienveillance pour les trangers, et surtout pour les Franais, et je
dois dire ici qu'on l'a toujours vu accueillir et traiter avec bont
tous les voyageurs et les migrs qui venaient de France. Beaucoup de
ces derniers ont reu de lui de gnreux secours. Je citerai entre
autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant  Ptersbourg sans aucunes
ressources, avait imagin de faire des sabots lastiques tout--fait
jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir mme chez la
princesse Dolgorouki  plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvs
charmans, et cela, joint  l'intrt qu'inspirait l'migr, en fit
commander aussitt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne
tardrent pas  arriver sous les yeux de l'empereur, qui, ds qu'il
apprit le nom de l'ouvrier, le fit venir et lui donna une trs belle
place. Par malheur, c'tait une place de confiance; les Russes s'en
trouvrent tellement offenss, que Paul ne put y laisser long-temps le
comte d'Autichamp; mais il l'en ddommagea de manire  le mettre 
l'abri du besoin.

Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais frquemment, me rendaient,
je l'avoue, plus indulgente pour l'empereur que ne pouvaient l'tre les
Russes, dont le repos tait sans cesse troubl par les bizarres caprices
d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une ide
des craintes, du mcontentement et des murmures secrets de cette cour,
que j'avais vue nagure si calme et si joyeuse. On peut dire avec vrit
que tant qu'a rgn Paul, la terreur tait  l'ordre du jour.

Comme on ne saurait tourmenter ses semblables sans tre tourment
soi-mme, Paul tait bien loin de vivre heureux. Il avait pour ide fixe
qu'il mourrait assassin, soit par le fer, soit par le poison, et ce
fait, qui est certain, prouve encore combien il rgnait d'incohrence
dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait
parcourir seul les rues de Ptersbourg,  toute heure de jour et de
nuit, il prenait la prcaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa
chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret
intrieur de son appartement. Le tout tait surveill par son fidle
Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi  Paris
et ne quittait point sa personne. Ce Koutaisoff avait pour l'empereur un
dvouement sans borne, que rien ne put jamais altrer, pas mme la
jalousie; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa matresse,
la plus jolie actrice du thtre de Ptersbourg. Cette femme se nommait
madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succs dans les opras
comiques. Sa figure et sa voix taient charmantes, et elle chantait avec
infiniment de grce et d'expression. Koutaisoff l'aimait passionnment,
lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans
un tel dsespoir, qu'il en perdit presque la raison, et son service en
souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible
circonstance.

Paul tait excessivement laid. Un nez camard et une fort grande bouche,
garnie de dents trs longues, le faisaient ressembler  une tte de
mort. Ses yeux taient plus qu'anims, quoique souvent son regard et de
la douceur. Il n'tait ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et bien que
toute sa personne ne manqut point d'une sorte d'lgance, il faut
avouer que son visage prtait infiniment  la caricature. Aussi, quelque
ft le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez
grand nombre. Une entre autres le reprsentait tenant un papier dans
chacune de ses mains. Sur l'un on lisait: _ordre_; sur l'autre:
_contre-ordre_, et sur son front: _dsordre_. Rien qu'en parlant de
cette caricature, j'prouve encore un petit frmissement; car on sent
bien qu'il y allait de la vie, non seulement pour celui qui l'avait
faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'taient procure.

Tout ce qu'on vient de lire n'empchait point que Ptersbourg ne ft
alors pour un artiste un sjour aussi utile qu'agrable. L'empereur Paul
aimait et protgeait les arts. Grand amateur de la littrature
franaise, il attirait et retenait par ses gnrosits les acteurs
auxquels il devait le plaisir de voir reprsenter nos chefs-d'oeuvre, et
l'on ne pouvait possder un talent en musique ou en peinture sans tre
assur de sa bienveillance. Doyen, l'ami de mon pre, et le peintre
d'histoire dont j'ai dj parl plusieurs fois, se vit distingu par
Paul comme il l'avait t par Catherine. Quoique fort g alors, Doyen
avait conserv une manire de vivre si simple et si frugale, qu'il
n'avait accept qu'une partie des offres gnreuses de l'impratrice;
l'empereur lui continua les mmes bonts et lui commanda un plafond pour
le nouveau palais de Saint-Michel qui n'tait pas encore meubl. Le
salon, dans lequel Doyen travaillait, tait fort prs de l'Ermitage;
Paul et toute la cour le traversait pour aller  la messe, et il tait
fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrtt pas  causer plus ou
moins de temps avec le peintre, d'une manire tout--fait aimable. Ceci
me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de
Doyen et lui dit: Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire une lgre
observation: vous peignez les Heures qui dansent autour du char du
Soleil; j'en vois une l, plus loigne, qui est plus petite que les
autres; cependant les heures sont toutes gales.--Monsieur, lui rpondit
Doyen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais
celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure. L'observateur fit un
signe d'approbation, et s'loigna trs content de lui-mme.

Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix
du plafond avant qu'il ft termin, remit  Doyen un billet de banque
d'une somme considrable que je ne me rappelle plus; mais ce billet
tait envelopp d'un papier sur lequel Paul avait crit de sa main:_
Voici pour acheter des couleurs; quant  l'huile, il en reste encore
beaucoup dans la lampe_.

Si l'ancien ami de mon pre tait satisfait de son sort  Ptersbourg,
je n'tais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relche
depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je perdais deux
heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui dsiraient visiter
mon atelier, au nombre desquelles se trouvrent plusieurs fois les
grands-ducs et les grandes-duchesses. Outre les tableaux dont j'ai dj
parl, et les portraits qui se succdaient sans cesse, j'avais fait
venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette (celui
dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu), et l'intrt
gnral qu'il excitait, me procurait une douce jouissance. Le prince de
Cond, alors  Ptersbourg, tant venu le voir, ne pronona pas une
parole, il fondit en larmes.

Sous le rapport des agrmens de la socit, Ptersbourg ne laissait rien
 dsirer. On aurait pu d'ailleurs se croire  Paris, tant il se
trouvait de Franais dans les runions. C'est l que je revis le duc de
Richelieu et le comte de Langeron;  la vrit ils ne sjournaient pas,
le premier tant gouverneur d'Odessa, et le second toujours sur les
chemins pour des inspections militaires; mais il n'en tait pas de mme
d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance
avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Outre que
cette jeune femme tait trs jolie et trs bien faite, on remarquait en
elle un charme qui tenait  son extrme bont. Je la voyais fort souvent
 Ptersbourg aussi bien qu' Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour,
allant dner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pas rare en
Russie, mais qui m'effraya extrmement. M. Ducrest tait venu me
chercher en traneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front
tout--fait gel. Je m'criais dans ma terreur: Je ne pourrai plus
penser! je ne pourrai plus peindre! M. Ducrest se hta de me faire
entrer dans une boutique o l'on me frotta le front avec de la neige, et
ce remde, que tous les Russes emploient en pareil cas, fit cesser
aussitt la cause de mon dsespoir.

Mes amis franais ne me faisaient pas ngliger les habitans du pays qui
me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes
relations avec les familles russes. Outre tant de personnes dont j'ai
dj parl, je voyais souvent M. Dimidoff, le plus riche particulier de
la Russie. Son pre lui avait laiss en hritage des mines de fer et de
mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au
gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son norme richesse
fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue
d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur
union fut fort douce. Quoique sa femme et du charme et de la grce dans
toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais amoureux, mais elle
n'en vcut pas moins trs heureuse avec lui. Ils n'ont laiss que deux
fils, dont l'un vit le plus souvent  Paris, et, comme son pre, est
grand amateur de peinture.




CHAPITRE II.

Portrait de l'impratrice Marie.--Les grands-ducs.--Le grand
archimandrite.--Fte  Pterhoff.--Le roi de Pologne.--Sa mort.--Joseph
Poniatowski.


L'empereur m'avait command de faire le portrait de l'impratrice sa
femme, que je reprsentai en pied, portant un costume de cour et une
couronne de diamans sur la tte. Je n'aime point  peindre des diamans,
le pinceau ne saurait en rendre l'clat. Toutefois, en faisant pour fond
un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux
dont j'avais besoin pour faire ressortir la couronne, je parvins  la
faire briller autant que possible. Lorsque je fis venir ce tableau chez
moi pour terminer les accessoires, on voulut me prter avec l'habit de
cour tous les diamans qui l'ornaient; mais il y en avait pour une somme
si considrable, que je refusai cette marque de confiance, qui m'aurait
fait vivre dans l'inquitude; je prfrai les peindre au palais, o je
fis reporter mon tableau.

L'impratrice Marie tait une fort belle femme; et son embonpoint lui
conservait de la fracheur. Elle avait une taille leve, pleine de
noblesse, et de superbes cheveux blonds. Je me souviens de l'avoir vue
dans un grand bal, ses beaux cheveux boucls retombant de chaque ct
sur ses paules, et le dessus de la tte couronn de diamans. Cette
grande et belle personne s'levait majestueusement prs de Paul qui lui
donnait le bras, ce qui formait un contraste frappant. Le plus beau
caractre se joignait  tant de beaut: l'impratrice Marie tait
vraiment la femme de l'vangile, et ses vertus taient si bien connues,
qu'elle offre peut-tre le seul exemple d'une femme que la calomnie
n'osa jamais attaquer. J'avoue que j'tais fire de me trouver honore
de ses bonts, et que j'attachais un grand prix  la bienveillance
qu'elle me tmoignait en toute occasion.

Nos sances avaient lieu aussitt aprs le dner de la cour, en sorte
que l'empereur et ses deux fils, Alexandre et Constantin, y assistaient
habituellement. Ceci ne me causait aucune gne, attendu que l'empereur,
le seul qui aurait pu m'intimider, tait fort aimable pour moi. Un jour
que l'on vint servir le caf comme j'tais dj  mon chevalet, il m'en
apporta lui-mme une tasse, puis il attendit que je l'eusse bue pour la
reprendre et la reporter. Il est vrai qu'une autre fois il me rendit
tmoin d'une scne assez burlesque. Je faisais placer un paravent
derrire l'impratrice, pour me donner un fond tranquille. Dans un
moment de repos, Paul se mit  faire mille gambades, absolument comme un
singe; grattant le paravent et faisant mine de l'escalader. Ce jeu dura
long-temps. Alexandre et Constantin me paraissaient souffrir de voir
leur pre faire des tours aussi grotesques, devant une trangre, et
moi-mme j'tais mal  l'aise pour lui.

Pendant l'une des sances, l'impratrice fit venir ses deux plus jeunes
fils, le grand-duc Nicolas et le grand-duc Michel. Je n'ai jamais vu un
plus bel enfant que le grand-duc Nicolas[2]. Je pourrais encore, je
crois, le peindre de mmoire aujourd'hui, tant j'admirai ce charmant
visage qui avait tous les caractres de la beaut grecque.

Je conserve de mme le souvenir d'un type de beaut, dans un tout autre
genre, puisqu'il s'agit d'un vieillard. Quoique l'empereur soit en
Russie le chef suprme de la religion aussi bien que celui de
l'administration et de l'arme, le pouvoir religieux est exerc sous lui
par le premier pope, que l'on appelle _le grand archimandrite_, et qui
est  peu prs pour les Russes ce que le pape est pour nous. Depuis que
j'habitais Ptersbourg, j'avais souvent entendu parler du mrite et des
vertus de celui qui remplissait alors cette fonction, et un jour,
plusieurs personnes de ma connaissance, qui allaient le voir, m'ayant
propos de me mener avec elles, j'acceptai l'offre avec empressement. De
ma vie je ne me suis trouve en prsence d'un homme dont l'aspect m'ait
autant impos. Sa taille tait grande et majestueuse; son beau visage,
dont tous les traits avaient une rgularit parfaite, offrait  la fois
une expression de douceur et de dignit qu'on ne saurait peindre, et une
longue barbe blanche, qui tombait plus bas que la poitrine, ajoutait
encore au caractre vnrable de cette superbe tte. Son costume tait
simple et noble. Il portait une longue robe blanche, coupe du haut en
bas sur le devant par une large bande d'toffe noire, sur laquelle
ressortait admirablement la blancheur de sa barbe, et sa dmarche, ses
gestes, son regard, enfin tout en lui imprimait le respect ds le
premier abord.

Le grand archimandrite en effet tait un homme suprieur. Il avait
beaucoup d'esprit, une prodigieuse instruction; il parlait plusieurs
langues, et en outre, ses vertus et sa bont le faisaient chrir de tous
ceux qui l'approchaient. La gravit de son tat ne l'avait jamais
empch de se montrer aimable et gracieux avec le grand monde. Un jour,
une des princesses Galitzin, qui tait fort belle, l'ayant aperu dans
un jardin, courut se jeter  genoux devant lui. Le vieillard aussitt
cueillit une rose avec laquelle il lui donna sa bndiction. Un de mes
regrets, en quittant Ptersbourg, tait celui de n'avoir point fait le
portrait de l'archimandrite; car je ne crois pas qu'un peintre puisse
rencontrer un plus beau modle.

 l'poque dont je viens de parler, je vis clbrer  Pterhoff la fte
de l'impratrice Marie, avec une grande magnificence. Il est vrai de
dire que le lieu y prtait beaucoup. Ce parc immense, ces belles eaux,
ces superbes alles, dont une, entre autres, borde d'arbres normes,
encadre la mer couverte de vaisseaux; toutes ces grandes beauts
naturelles dont l'art a si admirablement bien tir parti, font de
Pterhoff un sjour qui tient de la ferie. Il faisait le plus beau
temps du monde, et lorsque j'arrivai vers midi, je trouvai le parc
rempli d'une foule immense. Les hommes et les femmes taient costums
comme pour un bal de carnaval; mais personne n'avait de masque, 
l'exception de l'empereur, qui tait en domino rose. La cour se
distinguait par la richesse et la diversit de ses costumes. Chacun
ayant lutt de magnificence aussi bien que d'originalit, je n'ai jamais
vu runis tant de manteaux brods d'or, tant de diamans et tant de
plumes.

De distance en distance, des musiciens que l'on ne voyait point,
charmaient l'oreille par les sons de cette ravissante musique de cors,
que l'on n'entend qu'en Russie. Toutes les eaux jouaient, les eaux de
Pterhoff sont magnifiques; je me souviens principalement d'une nappe
d'eau prodigieuse, qui s'lance d'un norme rocher dans un canal, de
telle sorte qu'elle forme une large vote sous laquelle on passait sans
tre mouill. Lorsque le soir on illumina le chteau, le parc et les
vaisseaux, on n'oublia point ce rocher, et c'est alors que l'effet
devint vraiment magique; car il tait impossible d'apercevoir les
lampions dont la lumire brillantait sur cette immense vote d'eau
limpide qui retombait avec un bruit effrayant dans le canal. Le souvenir
de cette journe m'est toujours rest, comme celui de la plus belle fte
que puisse donner un souverain.

Ce dernier mot me conduit  parler d'un homme que j'ai vu frquemment,
pour lequel j'avais beaucoup d'amiti, et qui, aprs avoir port la
couronne, vivait alors  Ptersbourg en simple particulier. C'est
Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne. Dans ma premire jeunesse
j'avais entendu parler de ce prince, qui n'tait pas encore mont sur le
trne, par plusieurs personnes qui le voyaient chez madame Geoffrin o
il allait souvent dner. Tous ceux qui s'taient trouvs avec lui 
cette poque, faisaient l'loge de son amabilit et de sa beaut. Pour
son bonheur ou pour son malheur (il est difficile d'en dcider), il fit
un voyage  Ptersbourg, durant lequel Catherine s'prit du beau
Polonais, au point que, lorsqu'elle fut en possession du trne, elle
l'aida de tout son pouvoir pour le faire roi de Pologne, et Poniatowski
fut couronn le 7 septembre 1764. Il faut croire que l'amour chez une
souveraine cde aisment  l'ambition, puisque l'on a vu cette mme
Catherine dtruire bientt son ouvrage, et renverser le monarque qu'elle
avait si vivement protg. La perte de la Pologne une fois dcide,
Replin et Stakelberg, ambassadeurs russes, rgnrent de fait sur ce
malheureux royaume, jusqu'au jour o il cessa d'exister. Leur cour tait
plus nombreuse que celle du prince qu'ils ne craignaient pas d'insulter
sans cesse, et qui ne conservait que le titre de roi.

Poniatowski tait aimable et bon, fort brave, mais peut-tre manquait-il
de l'nergie ncessaire pour contenir l'esprit de rbellion qui rgnait
dans ses tats. Il fit tout pour se rendre agrable  la noblesse et au
peuple, il y parvint mme en partie; toutefois il existait tant
d'lmens de dsordre  l'intrieur, joints au plan form par les trois
grandes puissances environnantes pour s'emparer de la Pologne, que son
triomphe et t un miracle. Aussi le vit-on succomber et se retirer 
Grodno, o il vivait d'une pension que lui faisaient la Russie, la
Prusse et l'Autriche, qui venaient de se partager son royaume.

L'empereur Paul, aprs la mort de Catherine, invita Stanislas
Poniatowski  venir  Ptersbourg pour assister  son couronnement.
Pendant toute la crmonie, qui fut trs longue, on laissa l'ex-roi
debout, ce qui, vu son ge avanc, fit peine  toutes les personnes qui
taient prsentes. Paul,  la vrit, se montra plus aimable avec lui en
l'engageant  rester  Ptersbourg, o il le logea dans le palais de
marbre que l'on voit sur le beau quai de la Nva. Ce qui produisait un
singulier rapprochement, c'est que ce palais se trouve situ presque en
face de la forteresse o Catherine est enterre.

Le roi de Pologne, au reste, tait fort convenablement log. Il s'tait
fait une socit agrable, compose en grande partie de Franais,
auxquels il joignait quelques autres trangers qu'il avait distingus.
Il eut l'extrme bont de me rechercher, de m'inviter  ses runions
intimes, et il m'appelait _sa bonne amie_, comme faisait  Vienne le
prince Kaunitz. Rien ne me touchait autant que de l'entendre me rpter
souvent qu'il aurait t heureux que j'eusse t  Varsovie lorsqu'il
tait encore roi; je savais en effet qu' cette poque, quelqu'un lui
disant que j'irais en Pologne, il rpondit qu'il me traiterait avec la
plus grande distinction; mais tout retour sur le pass me semblait
devoir tre pnible pour lui.

Stanislas Poniatowski tait grand. Son beau visage exprimait la douceur
et la bienveillance. Le son de sa voix tait pntrant, et sa marche
avait infiniment de dignit sans aucune affectation. Il causait avec un
charme tout particulier, possdant  un haut degr l'amour et la
connaissance des lettres. Il aimait les arts avec tant de passion, qu'
Varsovie, lorsqu'il tait roi, il allait sans cesse visiter les artistes
suprieurs.

Sa bont tait vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reu
moi-mme une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il
m'arrive, lorsque je suis  peindre, de ne plus voir dans le monde que
mon modle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout--fait grossire pour
ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'tais
occupe  finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant
entendu le bruit de plusieurs chevaux  ma porte, je me doutais bien que
c'tait lui qui me rendait une visite; mais j'tais tellement absorbe
dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et  tel point, qu'
l'instant o il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: Je n'y suis pas.
Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitt
ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de
faire, je me le reprochai si vivement, que le soir mme j'allai chez le
roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. Comme
vous m'avez reu ce matin! me dit-il ds qu'il m'aperut. Puis il
ajouta de suite: Je comprends parfaitement que lorsqu'on drange un
artiste bien occup, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que
je ne vous en veux point du tout. Et il me fora  rester  souper, o
il ne fut plus question de mes torts.

Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord
Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivire
y taient aussi trs fidles. Nous prfrions tous trois ces runions
intimes aux grandes cohues; car, aprs le souper, il s'tablissait
constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par
une foule d'anecdotes pleines d'intrt. Un soir que je m'tais rendue 
l'invitation habituelle, je fus frappe du singulier changement que
j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout
me parut si terne que j'en fus effraye. En sortant, je dis sur
l'escalier  lord Withworth et au marquis de Rivire qui me donnait le
bras: Savez-vous que le roi m'inquite beaucoup?--Pourquoi cela? me
rpondit-on, il paraissait tre  merveille; il vient de causer comme 
l'ordinaire.--J'ai le malheur d'tre bonne physionomiste[3], repris-je,
j'ai remarqu dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra
bientt. Hlas! j'avais trop bien devin; car le lendemain il fut
frapp d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours aprs on l'enterra
dans la citadelle, prs de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort
sans prouver un chagrin bien rel, que partagrent tous ceux qui
avaient connu le roi de Pologne.

Stanislas Poniatowski ne s'tait jamais mari; il avait une nice et
deux neveux. L'an de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est
bien connu par ses talens et par l'extrme bravoure qui l'ont fait
surnommer _le Bayard polonais_.  l'poque o je l'ai connu 
Ptersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq  vingt-sept ans. Quoique son
front ft dj dgarni de cheveux, son visage tait remarquablement
beau. Tous ses traits, d'une rgularit admirable, exprimaient la
douceur et la noblesse d'ame. Il venait de dployer une si prodigieuse
valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernires
guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait dj grand
capitaine, et je m'tonnais en le voyant qu'on pt avoir acquis si jeune
une si haute rputation. Chacun enviait  Ptersbourg la joie de le
recevoir et de le fter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je
fus invite, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait
par moi, il rpondit avec une modestie qui a toujours t dans son
caractre: Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire
peindre par madame Lebrun.

Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski  Paris, je ne pouvais
d'abord le reconnatre, tant il tait chang. Il portait en outre une
vilaine perruque qui achevait de le rendre mconnaissable. Toutefois sa
renomme s'tait accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir
perdu sa beaut. Il se prparait alors  partir pour faire la guerre
d'Allemagne sous Napolon, dont, en sa qualit de Polonais, il tait
devenu l'alli fidle. On sait assez quelle valeur il dploya dans les
campagnes de 1812 et 1813, et quel vnement funeste vint mettre un
terme  cette noble carrire[4].

Le frre de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manire; il
tait grand, sec et froid. Je l'ai trs peu vu  Ptersbourg, je me
souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la
comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait
pourtant de grandes prtentions  se connatre en peinture, et se
laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait trs
bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphal,
ce qui lui donnait un souverain mpris pour l'cole franaise.

La nice du roi de Pologne, madame Mnicheck, m'a constamment tmoign
de l'obligeance, et je l'ai revue  Paris avec un grand plaisir. Elle me
fit faire  Ptersbourg le portrait de sa fille[5], alors trs enfant,
que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de
Pologne, costum  la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet
aimable prince, je l'ai gard pour moi.




CHAPITRE III.

Ma rception  l'Acadmie de Ptersbourg.--Ma fille, Chagrins que me
causa son mariage.--La comtesse Czernicheff.--Je pars pour Moscou.


Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapports de mes voyages est
celui de ma rception comme membre de l'Acadmie de Ptersbourg. Je fus
prvenue du jour fix pour me recevoir[6] par le comte de Strogonoff,
alors directeur des beaux-arts. Je m'tais fait faire l'uniforme de
l'Acadmie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune,
chapeau et plumes noirs.  une heure j'arrivai dans un salon qui
prcdait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperus de loin le
comte Strogonoff, tabli  une table. On vint m'inviter  me rendre prs
de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie o
l'on avait dress de chaque ct des gradins, qui taient tout couverts
de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette
foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la
salle sans prouver une trop grande motion. Le comte m'adressa un petit
discours trs flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le
diplme qui me nommait membre de l'Acadmie. Tout le monde alors
applaudit d'une telle force que j'en fus touche jusqu'aux larmes, et je
n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes
qui avaient assist  la sance. On me parla de mon courage  traverser
cette galerie remplie de monde. Il faut croire, rpondis-je sans
feinte, que j'avais devin dans tous les regards la bienveillance qu'on
allait me tmoigner.

Je fis aussitt mon portrait pour l'Acadmie de Ptersbourg; je m'y
reprsentai peignant, et ma palette  la main.

En m'arrtant sur ces agrables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer
l'instant o je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui
sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais 
Ptersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes dtails.

Ma fille avait atteint l'ge de dix-sept ans. Elle tait charmante sous
tous les rapports. Ses grands yeux bleus o se peignait tant d'esprit,
son nez retrouss, sa jolie bouche, de trs belles dents, une fracheur
clatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa
taille n'tait pas trs leve, mais svelte, sans tre dpourvue
d'embonpoint. Une grce naturelle rgnait dans toute sa personne,
quoiqu'il y et dans ses manires autant de vivacit que dans son
esprit. Sa mmoire tait prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans
ses diverses leons ou par ses lectures lui restait prsent. Elle avait
une voix charmante et chantait l'italien  merveille; car  Naples et 
Ptersbourg, je lui avais donn les meilleurs matres de musique, ainsi
que des matres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur
le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout,
c'taient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je
ne saurais dire  quel point j'tais heureuse et fire de tous les
avantages qu'elle runissait.

Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait  ma
vieillesse; il n'tait donc pas surprenant qu'elle et pris un extrme
ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: Vous aimez si
follement votre fille que c'est vous qui lui obissez, je rpondais:
Ne voyez-vous pas qu'elle est aime de tout le monde? En effet, les
personnes les plus distingues de Ptersbourg l'apprciaient et la
recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des
succs qu'elle obtenait dans la socit, bien plus que je n'avais jamais
joui des miens.

Comme il tait trs rare que je pusse quitter mon atelier le matin,
j'avais consenti quelquefois  confier ma fille  la comtesse
Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traneau qui
l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soires
chez elle o je n'allais pas toujours. L se trouvait un nomm Nigris,
le secrtaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris tait assez bien de
visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant  ses talens, il
dessinait un peu et son criture tait fort belle. Ses douces manires,
son regard mlancolique, et mme sa pleur un peu jaune, lui donnaient
un air intressant et romanesque qui sduisit ma fille, au point qu'elle
en devint prise. Aussitt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue
pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon
chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse
que m'tait l'ide de donner ma fille, mon unique enfant,  un homme
sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce
qu'tait ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres
m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je
pusse me dcider  prendre aucun engagement.

Je m'efforais en vain de faire comprendre  ma fille combien, sous tous
les rapports, ce mariage tait loin de pouvoir la rendre heureuse; sa
tte tait trop exalte pour qu'elle voult s'en rapporter  ma
tendresse et  mon exprience. D'un autre ct, les personnes qui
avaient rsolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens
pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlverait ma fille
et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu  cet
enlvement et  ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point
d'argent[7], et la famille qui le protgeait n'en avait pas trop pour
elle-mme. On me menaait de l'empereur, et je rpondais: Je lui dirai
que les mres ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous
les empereurs du monde. Une chose inconcevable, c'est que la cabale
monte contre moi esprait tellement me faire cder  la perscution,
que l'on me parlait dj de la dot. Comme on me croyait fort riche, je
me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour
ce mariage une somme qui dpassait de beaucoup ce que je possdais: car
on sait que j'avais quitt la France avec quatre-vingts louis dans ma
poche, et qu'une partie des conomies que j'avais faites depuis ce temps
venait de m'tre enleve sur la banque de Venise.

J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la
cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une
douleur bien plus vive tait de voir ma fille s'loigner de moi et me
retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait dj eu le
grand tort de lui laisser lire des romans  mon insu, s'tait totalement
empare de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon
amour de mre se trouvait impuissant pour combattre cette funeste
influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba
tout--fait malade. Alors il fallut bien cder, et j'crivis  M. Lebrun
pour qu'il envoyt son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait
de me parler du dsir qu'il avait de marier notre fille  Gurin, dont
les succs en peinture faisaient alors un bruit qui tait arriv jusqu'
moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'excuter.
J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette
chre enfant, nous devions tout sacrifier  son bonheur.

Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rtablir; mais
hlas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La rponse de son
pre ayant beaucoup tard, attendu la distance, on lui persuada que je
n'avais crit  M. Lebrun que pour l'empcher de consentir  ce qu'elle
appelait son bonheur. Ce soupon me blessa cruellement; nanmoins je
rcrivis plusieurs fois, et, aprs lui avoir fait lire mes lettres, je
les lui donnai pour qu'elle les mt elle-mme  la poste. Une si grande
condescendance de ma part ne parvint pas  la dtromper; fidle  la
mfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un
jour: Je porte tes lettres, mais je suis sre que tu en cris d'autres
en sens contraire. Je restai stupfaite et le coeur navr, lorsqu'
l'instant mme le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui
donnait son consentement. Sans tre taxe d'exigence, une mre pouvait
alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais,
pour que l'on juge  quel point ces mchans m'avaient alin le coeur de
ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me tmoigna point la plus
lgre satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant
et tous mes dsirs et toutes mes rpugnances.

Le mariage n'en fut pas moins clbr peu de jours aprs. Je donnai  ma
fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet
entour de fort beaux diamans, sur lequel tait le portrait de son pre,
et je plaai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits 
Ptersbourg) chez le banquier Livio.

Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans
exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours aprs, me trouvant chez
elle, je lui dis: Tu es bien heureuse j'espre, maintenant que tu l'as
pous? M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et
comme il tait fort enrhum, il avait sur ses paules une grande
houppelande. Elle me rpondit: Je t'avoue que cette robe fourre me
dsenchante; comment veux-tu que l'on soit prise d'une tournure
pareille? Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour
s'envolt[8].

Quant  moi, tout le charme de ma vie me semblait dtruit sans retour.
Je ne retrouvais plus le mme plaisir  aimer ma fille, et pourtant Dieu
sait combien je l'aimais encore malgr tous ses torts. Les mres seules
me comprendront bien. Peu de temps aprs son mariage, elle prit la
petite vrole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie,
personne ne put m'empcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage
tellement enfl que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que
pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant 
moi-mme. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rtablt sans
rester marque le moins du monde. Je rsolus, alors de partir pour
Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter
Ptersbourg o je venais de souffrir au point que ma sant en tait
altre. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels
cette affaire avait donn lieu eussent laiss des traces. Bien loin de
l; les gens qui avaient le plus outrag mon caractre se repentaient de
leur injustice, et je tiens  joindre ici une lettre du comte
Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur,
j'avais t trop sensible. J'ai toujours conserv cette lettre, et je la
donne ici.

Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de
coupable qui ne puisse flchir votre indulgence! voil ce qui me ramne
 vous. Oui, madame, je l'avoue, emport par ma vivacit je vous ai
accuse de mille torts, j'ai os mme vous les reprocher avec assez
d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre
tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple  toutes les
mres, me font rougir moi-mme sur les soupons honteux que j'ai os
former contre vous. Je m'avoue coupable  vos yeux! je rclame votre
pardon, j'ose esprer que vous ne me refuserez pas de venir me
l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien
de l'impatience. Continuez, madame,  faire le bonheur de votre aimable
enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le
payeront au centuple, et s'ils taient jamais assez ingrats pour oublier
ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que
vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts,
de grce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de
Rivire, je lui dois galement une rparation, et j'aime  payer mes
dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de rparer mes torts,
que de dsir de vous convaincre de toute mon estime.

C. G. CZERNICHEFF.

Toutes ces rparations arrivaient trop tard. Les coups avaient port; je
ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'couler; enfin
je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me
plaignais de personne; je gardais surtout le silence, mme avec mes plus
chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donn pour fils,
au point de me taire avec mon frre,  qui j'crivais souvent depuis
qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie tait
vou aux larmes, et nous avions perdu notre mre.

Tant de chagrins  la fois finirent par altrer ma sant. Pour la
rtablir j'esprais beaucoup du changement de lieu et de la distraction,
en sorte que je me htai de finir le grand portrait en pied que je
faisais alors de l'impratrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes,
et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'anne 1800.




CHAPITRE IV.

Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse
Tufakin.--La marchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite
 une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je
retourne  Ptersbourg.


Il est, je crois, difficile d'prouver une aussi horrible fatigue que
celle qui m'attendait sur la route de Ptersbourg  Moscou. Les chemins
que je comptais trouver gels, comme on me l'avait fait esprer, ne
l'taient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui
les rendent  peine praticables dans les grands froids, n'tant plus
fixs par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent
le mme effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture,  moiti
embouche, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais
rendre l'ame  chaque instant. Pour donner quelque relche  ce
supplice, j'arrtai  moiti chemin, et je descendis  l'auberge de
Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on
m'avait dit que je serais bien nourrie et bien loge. Ayant le plus
grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai
une chambre.  peine y tais-je installe, que je sentis je ne sais
quelle odeur mphytique qui me tournait le coeur. Le matre de l'auberge,
que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre
 me donner, je me rsigne; mais bientt, croyant remarquer que cette
odeur intolrable m'arrive par une porte vitre qui se trouvait dans la
chambre, j'appelle un garon, et je l'interroge sur cette porte. Ah! me
rpond-il tranquillement, c'est que derrire cette porte il y a un homme
mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent. Je ne demande
pas d'autres dtails; je me lve, je fais mettre des chevaux  ma
voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma
route jusqu' Moscou.

Je n'avais fait que la moiti du chemin, dont la seconde partie tait
encore plus fatigante que la premire. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de
hautes montagnes, mais la route se compose de montes et de descentes
continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne
pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous
les cts, un pais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste
toujours. Si l'on joint  ces tribulations la dite  laquelle je me vis
condamne quand j'eus dvor mon morceau de pain, on concevra que je dus
trouver le chemin bien long.

Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer
dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins[9], tant l'aspect de
Moscou diffre de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je
point de dcrire l'effet que produisent ces milliers de dmes dors,
surmonts d'normes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais,
situs pour la plupart  de telles distances les uns des autres que des
villages les sparent; car, pour prendre une ide de Moscou, il faut le
voir.

Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bont de me
prter. Ce palais tait immense, prcd d'une grande cour
qu'entouraient des grilles trs leves. Personne ne l'habitant, je me
promettais une tranquillit parfaite. On sent qu'aprs toutes mes
fatigues et ma dite force, mon premier besoin, ds que j'eus satisfait
mon apptit, fut celui de dormir; mais hlas! voil que vers cinq heures
du matin, je suis rveille en sursaut par un bruit infernal. Une norme
troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor,
venait de s'tablir dans le salon voisin de ma chambre pour rpter. Ce
salon tait fort grand, et peut-tre tait-il le seul qui convnt  ce
genre de rptition. J'eus grand soin de demander au concierge si
pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa rponse, que, le
palais n'tant pas habit, on avait consacr la plus grande pice  cet
usage, je rsolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui
n'tait point la mienne, et de chercher un autre logement.

Dans mes premires courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de
mon vieux et bon ami. Je la trouvai hisse sur une machine trs leve,
qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle
pouvait supporter ce mouvement perptuel; mais elle en avait besoin pour
sa sant; car elle tait dans l'impossibilit de marcher et d'agir, ce
qui ne l'empchait pas d'tre aimable. Je lui parlai de l'embarras o
j'tais de trouver un logement. Elle me dit aussitt qu'elle avait une
jolie maison qui n'tait point habite, et me pria de l'accepter; mais
comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je
refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir
sa fille, qui tait fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune
personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai
donc, quelques jours aprs, m'tablir dans cette maison o j'esprais
trouver du calme, puisque je devais y loger seule.

Ds que je fus installe dans ma nouvelle habitation, je visitai la
ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car
durant les cinq mois que j'ai passs  Moscou, la neige n'a point fondu,
ce qui m'a prive du plaisir de parcourir les environs que l'on dit
admirables.

Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville,
et deux autres petites rivires l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment
surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une trs
belle architecture, de couvens, d'glises[10], entremls de sites
agrestes et de villages. Ce mlange de magnificence et de simplicit
champtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au
voyageur, toujours avide d'originalit.

La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le
commerce qu'on y fait doit tre bien considrable, puisqu'un seul
quartier, dont j'ai oubli le nom, contient six mille boutiques. C'est
dans le quartier appel Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom,
l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la
ville, qu'on prtend avoir t btie vers le milieu du douzime sicle.
Elle est place sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais
son style n'a rien de remarquable que son anciennet. Tout prs de ce
monument dont les murs sont flanqus de tours, on me fit voir une cloche
d'une dimension colossale,  moiti recouverte de terre, qu'on me dit
n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans
l'glise[11].

Les cimetires de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage rpandu dans
toute la Russie, plusieurs fois dans l'anne, mais principalement le
jour qui rpond chez les Russes  notre jour des Morts, le peuple s'y
porte en foule. Hommes et femmes se mettent  genoux devant les tombes
de leur famille, et l, ils poussent des cris lamentables qu'on peut
entendre de trs loin.

Un usage tout aussi gnral  Moscou comme  Ptersbourg est celui des
bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes;
seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent
rouges comme de l'carlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par
le froid le plus excessif. On attribue  cette coutume la vigueur et la
bonne sant des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les
maladies de poitrine ni les rhumatismes.

Une promenade fort agrable  Moscou est le march, que l'on trouve
toujours approvisionn des fruits les plus beaux et les plus rares. Il
est plac au milieu d'un jardin. Une trs grande alle le traverse, ce
qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reu que les plus grandes
dames aillent elles-mmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l't
en voiture  quatre chevaux, et l'hiver en traneau.

J'avais remarqu qu' Ptersbourg la haute socit ne formait, pour
ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles tant cousins les uns des
autres;  Moscou, o la population est beaucoup plus considrable, la
noblesse beaucoup plus nombreuse, la socit devient presque un public.
Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal o
se runissent les premires familles. Cette salle est entoure d'une
galerie en colonnade, leve de quelques marches, o peuvent se promener
les personnes qui ne dansent pas, et prcde de plusieurs grands
salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis
alle  l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies
personnes que j'y trouvai runies. J'en puis dire autant d'un trs beau
bal o m'invita la marchale Soltikoff. Les jeunes femmes taient
presque toutes d'une beaut remarquable. Elles avaient imit le costume
antique dont j'avais donn l'ide  la grande-duchesse lisabeth pour le
bal de l'impratrice Catherine; elles portaient des tuniques en
cachemire bordes de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs
manches courtes et retrousses, et leurs coiffures  la grecque taient
ornes pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne
pouvait tre aussi lgant et aussi riche que ces costumes; ils
embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les
unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement tait
une jeune personne que le prince Tufakin pousa peu de temps aprs. Son
visage, dont les traits taient fins et rguliers, avait une expression
extrmement mlancolique. Lorsqu'elle fut marie, je commenai son
portrait; mais je ne pus finir  Moscou que la tte, en sorte que
j'emportai le tableau pour le terminer  Ptersbourg o je ne tardai pas
 apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait  peine dix-sept
ans. Je l'ai peinte en Iris, entoure d'une charpe ondoyante et assise
sur des nuages[12].

La marchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou.
J'avais t lui faire une visite  mon arrive; elle et son mari, qui
tait alors gouverneur de cette ville, me reurent avec infiniment de
bont. Elle me demanda de faire le portrait du marchal, et le portrait
de sa fille, qui avait pous le comte Grgoire Orloff, fils du comte
Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff,
de faon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commenc six
portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de
Villeneuve, que je retrouvais  Moscou avec bien de la joie, et qui
tait si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me
coter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison
de tous ces ouvrages.

Je jouissais d'une tranquillit parfaite dans la maison que m'avait
prte la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas t
habite depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remdiais
autant qu'il tait possible en faisant chauffer  l'excs tous les
poles. Cette prcaution n'empchait point que la nuit je ne fusse
force de laisser du feu dans ma chambre  coucher, et j'tais tellement
gele dans mon lit, les rideaux hermtiquement ferms, sans parler d'une
petite lampe allume prs de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais
totalement la tte dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au
risque d'tre touffe. Une nuit que j'tais parvenue  dormir, je fus
rveille par une fume qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner
ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une ide et qu'elle a
teint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; 
peine m'a-t-elle obi, que sa chandelle est teinte, et ma chambre, tout
l'appartement, remplis d'une fume paisse et puante. Nous n'emes rien
de plus press que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'o
venait cette pouvantable fume, on peut juger de mon inquitude. Enfin,
je fis venir un des hommes qui chauffaient les poles, et il m'apprit
que son camarade avait oubli d'ouvrir le couvercle qui ferme les
tuyaux, et qui est, je crois, plac sur les toits. Dlivre de la
crainte d'avoir mis le feu  la maison de la comtesse Strogonoff, je
visitai mon appartement, toute transie que j'tais. Prs du salon o je
donnais mes sances, tait un grand pole avec deux bouches de chaleur,
devant lequel j'avais pos le portrait du marchal Soltikoff, pour le
faire scher. Je trouvai ce portrait  moiti grill, et calcin au
point que j'ai t oblige de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus
grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilit o
j'tais de faire enlever  l'instant une collection de tableaux de
plusieurs grands matres que mon mari m'avait envoye, et que j'avais
expose dans une salle voisine de ma chambre; car il tait facile de
prvoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient
beaucoup.

Il tait cinq heures du matin. La fume se dissipait  peine, et depuis
que nous avions cass les vitres, la place n'tait plus tenable.
Cependant que faire? o aller? Je me dcidai  envoyer chez l'excellente
madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitt et m'emmena chez
elle, o je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme
me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Lorsque je songeai  retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest
reconnatre les lieux. Quoique les vitres n'eussent point t remises,
toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fume,
qu'il tait impossible de penser  l'habiter si tt. J'en tais
extrmement contrarie, lorsque le comte Orloff[13], avec cette
obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me
prter une maison  lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et
j'allai m'tablir dans ce nouveau logis, o, par parenthse, il pleuvait
tellement, que la marchale Soltikoff, qui vint m'y voir, dsirant
rester quelques instans dans la salle o mes tableaux taient exposs,
me demanda un parapluie. Malgr ce dsagrment d'un nouveau genre, je
suis reste dans cette maison jusqu' mon dpart.

Les seigneurs russes dploient tout autant de luxe  Moscou qu'
Ptersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais
magnifiques, meubls avec la plus grande recherche. Un des plus
somptueux tait celui du prince Alexandre Kourakin[14], que j'avais
connu  Ptersbourg, o j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il
apprit que j'tais  Moscou, il vint me voir et voulut me donner  dner
avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous
arrivmes dans un vaste palais, orn  l'extrieur avec une magnificence
royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au
dernier, taient meubls plus richement les uns que les autres, et dans
la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du
matre de la maison. Avant de nous conduire  table, le prince Kourakin
nous fit voir sa chambre  coucher, qui surpassait tout le reste en
lgance. Le lit, lev sur des gradins recouverts de superbes tapis,
tait entour de colonnes richement drapes. Deux statues et deux vases
de fleurs taient placs aux quatre coins de l'estrade, et des meubles
d'un got exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne
d'tre habite par Vnus. Pour passer dans la salle  manger, nous
traversmes de larges corridors o de chaque ct une quantit
d'esclaves en grande livre taient rangs, des flambeaux  la main, ce
qui me fit l'effet d'une crmonie solennelle; et tant que nous fmes 
table, des musiciens invisibles, qu'on avait placs au-dessus de nos
ttes, nous rcrrent par cette dlicieuse musique de cors, dont j'ai
dj parl plusieurs fois.

La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui
l'tat d'un souverain; j'ai mme entendu dire qu'il avait un srail dans
son palais, et qu'il n'tait pas le seul  Moscou qui dployt ce luxe
oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin tait un
excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses gaux, et sans
aucune morgue avec ses infrieurs.

Je dnai aussi chez un prince Galitzin[15], que ses manires affables et
polies faisaient gnralement rechercher: quoiqu'il ft trop g pour se
mettre  table avec ses convives, qui taient au nombre de quarante
personnes, le dner, exquis et extrmement abondant, n'en dura pas moins
plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que
j'tais place en face d'normes fentres dont le jour m'aveuglait. Ce
festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir,
avant de me mettre  table, de parcourir une trs belle galerie qui
contenait de bons tableaux de grands matres, mlangs, il est vrai, de
tableaux assez mdiocres. Le prince Galitzin, que l'ge et la souffrance
retenaient dans son fauteuil, avait charg son neveu de m'en faire les
honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se
bornait  m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine 
m'empcher de rire quand, devant un tableau qui reprsentait Psych, ne
pouvant prononcer ce nom, il me dit: Celui-ci est _Fich_.

Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je
crois, n'a jamais fini. Je m'tais engage  dner chez un banquier de
Moscou, gros, gras et immensment riche. Nous tions dix-huit personnes
 table; mais de ma vie je n'ai vu une runion de figures aussi laides
et surtout aussi insignifiantes, de vritables figures d'hommes 
argent; quand je les eus tous regards une fois, je n'osai plus lever
les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune
conversation ne s'tablissait; on aurait pu les prendre pour des
mannequins, s'ils n'avaient mang comme des ogres. Quatre heures se
passrent ainsi; mon ennui tait parvenu  un point que je me sentais
prte  me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prtextant une
indisposition, je les laissai  table o peut-tre ils sont encore.

Ce jour tait un jour malencontreux; car il m'arriva le soir mme un
accident assez risible quoiqu'il ne m'amust point du tout. Je ne sais
pour quel motif je me trouvais oblige de faire visite  une Anglaise;
une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque
temps, aprs avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que
cette Anglaise n'entendt pas un mot de franais, et moi pas un mot
d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je
la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui
clairaient son visage ple comme la mort. Elle croyait devoir par
politesse continuer  me parler dans sa langue que je ne pouvais
comprendre, et rciproquement je lui adressais quelques mots franais
qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restmes ainsi plus d'une
heure ensemble, laquelle heure me parut un sicle, et je crois que cette
pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.

 l'poque o je me trouvais  Moscou, le plus riche habitant de cette
ville, et peut-tre de toute la Russie, tait le prince Bezborodko; il
pouvait, dit-on, lever sur ses terres une arme de trente mille hommes,
tant il possdait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas,
attachs en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient
un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bont, et
auxquels il avait fait apprendre des mtiers de diffrens genres.
Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrs de meubles
achets  Paris, qui sortaient des ateliers du clbre bniste Dagure;
la plupart de ces meubles avaient t imits par ses esclaves, et il
tait impossible de distinguer la copie place prs de l'original. Ceci
me conduit  dire que le peuple russe est d'une intelligence
extraordinaire; il comprend tout, et semble dou du talent d'excution.
Aussi le prince de Ligne crivait-il: Je vois des Russes  qui l'on
dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingnieurs, peintres,
comdiens, et qui deviennent tout cela selon la volont de leur matre;
j'en vois qui chantent et dansent dans la tranche, plongs dans la
neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon;
et tous sont adroits, attentifs, obissans et respectueux.

Le prince Bezborodko tait un homme d'une haute capacit; il a t
employ sous les rgnes de Catherine et de Paul, d'abord comme
secrtaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrtaire d'tat au
dpartement des affaires extrieures. Dans le dsir d'viter les
sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'tait rendu peu
abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa
voiture; il rpondait alors  leurs demandes: _Je l'oublierai_, et s'il
s'agissait d'une ptition: _Je la perdrai_.

Son plus grand talent tait une connaissance savante et approfondie de
la langue russe; il possdait en outre une mmoire prodigieuse et une
facilit de rdaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne
la preuve; il reut un jour de l'impratrice Catherine l'ordre de
rdiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent
oublier; la premire fois qu'il retourna chez l'impratrice, celle-ci,
aprs avoir confr avec lui sur plusieurs points d'administration, lui
demanda son ukase. Bezborodko ne se dconcerte pas le moins du monde; il
tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout  l'autre, sans
hsiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement
satisfaite de cette rdaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les
yeux; on juge de sa surprise  la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko
allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des
complimens, et le nomma le lendemain son conseiller priv.

Un autre Russe, dont la mmoire tait aussi surprenante que celle du
prince Bezborodko, tait le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu 
Moscou, o, par parenthse, nous tions logs si loin l'un de l'autre,
que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues
dans ma soire. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses
connaissances, est un des hommes les plus distingus que j'aie connus;
il parle toutes les langues avec une facilit prodigieuse, et son
instruction en tout genre prte un charme infini  sa conversation; mais
sa supriorit sur les autres ne l'empchait pas d'tre extrmement
simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grce. Il
possdait  Moscou une bibliothque immense, compose des livres les
plus rares et les plus prcieux dans les diffrentes langues; sa mmoire
tait telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une
anecdote quelconque, il pouvait dire  l'instant dans quelle salle et
sur quel rayon de sa bibliothque se trouvait le livre qu'il venait de
citer; j'en tais tonne au dernier point, et cependant une chose pour
le moins aussi surprenante tait de l'entendre parier de toutes les
villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme
s'il les et habites longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitt la
Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses
monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands
dtails, que je m'criais: Il est impossible que vous n'ayez pas t 
Paris!

Les demandes de portraits qui m'taient faites, la socit agrable que
je m'tais forme  Moscou, auraient d me retenir plus longtemps dans
cette ville o je n'ai pass que cinq mois, dont six semaines dans ma
chambre; mais j'tais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos,
et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la rsolution
de retourner  Ptersbourg pour voir ma fille, aprs quoi je devais
quitter la Russie. J'en fus empche pendant quelques jours par un
redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une
lettre que j'crivais alors  mon gendre, qui peut donner une ide de
mon tat d'esprit  cette triste poque de ma vie.

Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me
plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous
intresse m'intresse aussi: le lien qui nous unit est trop prs de mon
coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit tranger, et sans
gosme je ne saurais y rester indiffrente; ceux qui ne m'ont point
rendu justice vous ont beaucoup trop loign de moi, car je veux croire
qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien
trompe! j'en ai cruellement souffert, et malgr le temps et mes
efforts, la plaie est encore si vive, que, livre  moi-mme, mes ides
sur le bonheur que peut esprer une mre qui n'a jamais rien eu  se
reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.

Les circonstances m'obligent depuis long-temps  un travail assidu et
pnible, il s'ensuit que ma sant commence  m'effrayer, non pour ma
vie, je n'ai nul dsir de la voir se prolonger et je n'ai point vari
sur ce que je vous ai dit souvent  cet gard; mais j'prouve une
faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand
misanthrope me paratrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me
tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai
d'esprance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte
avant peu les aller chercher.

Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous
vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir 
Moscou.

Peu de jours aprs, me trouvant beaucoup mieux, j'annonai mon dpart et
je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait
de me payer mes portraits plus cher qu' Ptersbourg, de me laisser tout
le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la
veille encore du jour o je partis, comme je me trouvais au
rez-de-chausse de la maison, occupe de mes paquets, je vis entrer,
sans qu'on l'et annonc, un homme d'une grandeur prodigieuse, vtu d'un
manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse
passer  Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibrie, et quoiqu'il
n'et encore exil que deux Franais, tous deux auteurs d'infames
libelles contre la Russie, je n'hsitai pas  prendre cet inconnu pour
un missaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me
supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de
toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il
me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au
moins donner mon portrait  la ville; j'avoue que cette dernire demande
me toucha au point que j'ai toujours regrett que mes occupations et ma
sant m'aient empche depuis d'y satisfaire.

Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir t ds lors dans la
confidence de la rvolution qui se prparait, me pressrent beaucoup de
retarder mon dpart de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient
pour Ptersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale o j'tais du
complot, je m'obstinai  me mettre en route, en quoi j'eus grand tort;
car, en attendant un peu, j'aurais vit les fatigues qu'il me fallut
prouver sur ces abominables chemins que le dgel rendait de nouveau
impraticables.




CHAPITRE V.

Mort de Paul.--Joie des Russes.--Dtails de l'assassinat.--L'empereur
Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impratrice
lizabeth.--Je quitte la Russie.


C'est le 12 mars 1801,  moiti chemin de Moscou  Ptersbourg, que
j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une
quantit de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les
diffrentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux
il me fut impossible d'en avoir; je fus oblige de rester dans ma
voiture que l'on avait place sur un ct de la route au bord d'une
rivire; il soufflait un vent si froid que j'tais gele; il ne m'en
fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins  me
procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai  Ptersbourg qu' huit
ou neuf heures du matin.

Je trouvai cette ville dans le dlire de la joie; on chantait, on
dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma
connaissance accoururent  ma voiture, elles me serraient les mains en
s'criant: Quelle dlivrance! On me dit que la veille au soir, les
maisons avaient t illumines. Enfin, la mort de ce malheureux prince
excitait l'allgresse publique.

Toutes les particularits du terrible vnement n'taient ignores de
personne, et je puis affirmer que les rcits qui m'en furent faits le
jour mme de mon arrive taient tous uniformes. Palhen, un des
conjurs, ne ngligeait rien pour effrayer Paul d'un complot form,
disait-il, par l'impratrice et ses enfans, pour s'emparer du trne; la
mfiance habituelle de Paul ne le portait que trop  prter l'oreille 
ces fausses confidences, et elles l'irritrent au point qu'il finit par
ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs 
la forteresse; Palhen refusa d'obir sans un ordre sign de l'empereur;
Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitt  Alexandre.
Vous voyez, lui dit-il, que votre pre est fou, et que vous tes tous
perdus si nous ne le prvenons en le faisant enfermer lui-mme.
Alexandre, qui voyait sa libert et celle des siens menace, ne donna
pourtant par son silence qu'un consentement tacite  ce projet, qui
devait se borner  mettre un insens hors d'tat de nuire; mais Palhen
et ses complices crurent devoir aller plus loin.

Cinq conjurs se chargrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux tait
Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait combl de
faveurs aprs l'avoir rappel de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans
la chambre  coucher de Paul, qui tait au lit; les deux gardes placs 
la porte en dfendirent l'entre avec courage, au point que l'un d'eux
fut tu[16]; mais ils rsistrent inutilement.  la vue de ces furieux
qui se prcipitaient sur lui, Paul se leva; comme il tait trs
vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent
enfin  l'trangler dans son fauteuil. L'infortun s'criait: Vous
aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami! en disant ces mots, il
expira.

Il semble que le sort se soit plu  runir toutes les circonstances qui
pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un rgiment pour
entourer le palais, et bien loin que l'on et mis le colonel dans la
confidence des conjurs, ce militaire tait persuad qu'il s'agissait de
djouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur;
une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les
fentres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne
rveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui
dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent  croasser.
S'il en et t autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de
gagner un escalier drob, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait
descendre chez une madame Narichkin, qui tait son amie, et en qui il
avait toute confiance; une fois l, rien ne lui tait plus facile que de
se sauver au moyen d'un petit bateau toujours plac sur le canal qui
borde le palais de Saint-Michel; de plus, la mfiance qu'il avait de sa
femme lui faisait fermer  double tour une des deux portes qui
sparaient seules son appartement de celui de l'impratrice; lorsqu'il
voulut y courir pour chapper  la mort, il tait trop tard: les
assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son
fidle valet de chambre, reut le jour mme du crime une lettre qui
l'instruisait de tout le complot; mais cet homme,  qui son amour pour
madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tte,
ngligeait la plus grande partie de son service et ne dcachetait plus
les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il
l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel dsespoir, qu'il
pensa mourir; il en fut de mme du colonel qui avait conduit son
rgiment autour du palais; ce jeune homme, nomm Talaisin, instruit du
crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir t
tromp ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fivre ardente et fut
bientt  toute extrmit; je crois mme qu'il a peu survcu  son
remords, tout innocent qu'il tait: mais ce dont je suis sre, c'est que
pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et
fit dfendre un exercice  feu qui avait lieu trop prs du malade.

Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu
s'opposer  l'excution du crime, il faut croire que les auteurs du
complot ne doutaient point de la russite; car tout Ptersbourg a su que
le soir de l'vnement, un des conjurs, beau jeune homme, nomm S...ky,
tira sa montre  minuit, au milieu d'une socit assez nombreuse, en
disant: Tout doit tre fini maintenant. Paul tait mort en effet, son
corps fut embaum aussitt, et on l'exposa pendant six semaines sur un
lit de parade, le visage dcouvert et aussi peu dcompos que possible,
attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impratrice Marie, sa veuve,
allait tous les jours prier  genoux devant ce lit funbre; elle y
amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors,
que le premier lui dit une fois: Pourquoi donc papa dort-il toujours?

La ruse qui fut employe pour faire consentir Alexandre  la dchance
de son pre (car il n'aborda jamais d'autre ide), est un fait positif
que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honntes, les
plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se
passait  la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilit
avec laquelle on avait d amener Paul  signer l'ordre d'emprisonner
l'impratrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupons dont
l'esprit de ce pauvre prince tait tourment. La veille mme de
l'assassinat, il y avait le soir  la cour un grand concert, toute la
famille impriale s'y trouvait runie: dans un moment o l'empereur
causait  part avec le comte Strogonoff, il lui dit: Vous me croyez
sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais
de Saint-Michel que je me suis plu  faire btir,  faire orner avec
magnificence et selon mon got; j'y rassemble pour la premire fois
toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils an est beau
aussi, mes filles sont charmantes; les voil tous en face de moi, eh
bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins. Le comte
Strogonoff s'cria en reculant d'horreur: On vous trompe, sire! c'est
une atroce calomnie! Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui
serrant la main, il reprit: Ce que je viens de vous dire est la
vrit.

L'infortun tait poursuivi par l'ide de sa mort. Le comte Strogonoff
me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul
lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que
sa bouche tait de travers: Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut
faire ses paquets.

J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dt attenter 
la vie de son pre; tous les faits que je connus alors ne me le
prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous
avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre
tait d'un caractre noble et gnreux; non seulement il a toujours eu
de la pit, mais il avait de la franchise, au point que, mme en
politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausset; eh
bien, en apprenant que Paul n'tait plus, son dsespoir fut tel qu'aucun
de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du
meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouv les larmes
qu'on lui vit rpandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne
voulait point rgner; et j'ai su d'une manire certaine que sa femme
lisabeth vint se jeter  ses genoux pour le supplier de prendre les
rnes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impratrice sa mre,
qui, du plus loin qu'elle l'aperut, s'cria: Retirez-vous!
retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre pre!
Alexandre leva vers le ciel ses yeux baigns de larmes, et dit, avec cet
accent qui part de l'ame: Je prends Dieu  tmoin, ma mre, que je n'ai
point ordonn cet pouvantable crime. Un si grand caractre de vrit
tait empreint sur ce peu de mots, que l'impratrice consentit 
l'couter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurs avaient tromp son
fils sur le rsultat de leur entreprise, elle se jeta  ses pieds, en
disant: Je salue donc mon empereur. Alexandre la releva, s'agenouilla
 son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques
de respect et de tendresse.

Cette tendresse ne s'est jamais dmentie. L'empereur Alexandre, tant
qu'il a vcu, n'a rien su refuser  sa mre; et il avait pour elle un si
grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour:
elle marchait constamment devant l'impratrice lisabeth.

La mort de Paul ne donna lieu  aucune de ces ractions qui suivent trop
souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur
de ce prince conservrent les avantages qu'ils devaient  sa protection;
Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort
enrichi, qu'il avait dcor des premiers ordres de la Russie, resta
tranquille possesseur des bienfaits de son matre; madame Chevalier,
cette jolie actrice qui avait jou le rle de favorite, put rester au
thtre de Ptersbourg;  la vrit, comme elle avait reu de Paul un
magnifique diamant de la couronne, ce qui tait su de tout le chteau,
quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittt
la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans
la nuit mme; madame Chevalier tait couche et endormie, on l'veilla,
et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperut  pareille heure plusieurs
personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurrent, mais ils ne la
quittrent pas qu'elle n'et rendu le diamant, qui tait d'un prix
norme.

S'il ne fut rien chang  la position des amis de Paul, il en fut
autrement de celle de ses victimes; les exils revinrent et rentrrent
dans leurs biens; justice fut rendue  tous ceux qui avaient t immols
 des caprices sans nombre, enfin un sicle d'or commena pour la
Russie. On n'en pouvait douter  voir l'amour, le respect,
l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme
allait au point que le plus grand bonheur pour tous tait d'avoir vu,
d'avoir rencontr Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin
d't, s'il traversait les rues de Ptersbourg, la foule l'entourait en
le bnissant, et lui, le plus affable des princes, rpondait avec une
grace parfaite  tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller 
Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui taient
prsentes  cette crmonie m'ont dit que rien ne pouvait tre plus
touchant et plus beau; les transports de la joie publique clataient de
toutes parts dans la ville et dans l'glise; quand Alexandre posa une
couronne de diamans sur la tte de l'impratrice lisabeth, clatante de
beaut, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme
tait  son comble.

Au milieu de l'ivresse gnrale, j'eus moi-mme la joie de rencontrer
l'empereur sur un des quais de la Nva, peu de jours aprs mon arrive:
il tait  cheval; quoique la loi de Paul fut abroge, comme on
l'imagine, j'avais fait arrter ma voiture pour avoir le plaisir de
regarder passer Alexandre; il vint aussitt  moi, et me demanda comment
j'avais trouv Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui
rpondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans
cette superbe ville pour en connatre toutes les beauts; quant aux
chemins, j'avouai qu'ils taient horribles; il en convint, disant qu'il
comptait les faire rparer; puis, aprs m'avoir adress mille choses
flatteuses, il me quitta.

Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de
l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son
portrait  cheval.  peine cette nouvelle se fut-elle rpandue, qu'une
foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des
copies, soit  cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on et le
portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance
m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hlas! mes souffrances
physiques, sans parler de souffrances morales dont j'tais encore
tourmente, ne me permirent pas d'en profiter; le triste tat de ma
sant s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'tat de commencer le
portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de
l'empereur et celui de l'impratrice; ils devaient me servir plus tard 
faire les portraits en grand, soit  Dresde, soit  Berlin[17], si je me
voyais force de quitter Ptersbourg; bientt en effet mes maux
devinrent intolrables; le mdecin que je consultai m'assura que j'avais
des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.

Au moment de quitter Ptersbourg, o pendant des annes j'avais vcu si
heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser
aussi que ce n'tait pas sans une vive douleur que je me sparais de ma
fille, tout amer qu'il m'tait de la voir s'loigner de moi, de la voir
entirement gouverne par une coterie  la tte de laquelle agissait
cette vilaine gouvernante que j'aime  accuser de tous les torts. Peu de
jours avant mon dpart, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment
je pouvais quitter Ptersbourg au moment le plus favorable pour ma
fortune. Convenez, lui rpondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien
malade? il vous est facile d'en deviner la cause.

D'autres sparations me semblaient bien pnibles aussi; les princesses
Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donn
tant de preuves d'attachement, voil ce que je regrettais bien plus que
la fortune  laquelle je renonais. Je me souviens que ce cher comte,
ds qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin tait si
grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier o j'tais 
peindre, se parlant  lui-mme, disant: Non, non, elle ne partira pas,
cela est impossible. Ma fille qui tait prsente, crut qu'il devenait
fou. Je ne pouvais rpondre  tant de marques d'amiti que l'on voulait
bien me donner, qu'en promettant de revenir  Ptersbourg, et telle
tait alors ma ferme intention. Ds que je fus dcide  partir, je
demandai une audience  l'impratrice, qui me l'accorda aussitt, et je
me rendis chez elle o je trouvai l'empereur; je tmoignai  Leurs
Majests, mes regrets les plus vifs et les plus sincres en leur disant
que ma sant m'obligeait  aller prendre les eaux de Carlsbad, qui
m'taient ordonnes; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me
rpondit avec bont: Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le
remde; je vous donnerai le cheval de l'impratrice, et quand vous,
l'aurez mont quelque temps vous, serez gurie. Je remerciai cent fois
l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter 
cheval. Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un cuyer qui vous;
conduira. Il, m'est impossible de dire combien j'tais touche d'une
bienveillance si grande, et quand je pris cong de Leurs Majests, je ne
trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma
reconnaissance. Quelques jours aprs cette, conversation, je rencontrai
l'impratrice  la promenade du jardin d't; j'tais avec ma fille et
M. de Rivire; Sa Majest vint  moi et me dit: Ne partez pas, je vous
en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre sant; votre dpart me
fait de la peine. Je l'assurai que mon dsir et ma volont taient de
revenir  Ptersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que
je disais vrai; je n'en ai pas moins t tourmente souvent par la
crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de
l'ingratitude, et que l'empereur et l'impratrice ne me l'aient pas
tout--fait pardonn.

Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqu un intrt
si flatteur pendant mon sjour comme  mon dpart, n'ont jamais su avec
quel chagrin je m'loignais de Ptersbourg. Lorsque je passai les
frontires de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur
mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comble si
longtemps de marques de bienveillance et d'amiti, dont le souvenir est
dans mon coeur; et il faut croire  la destine, puisque je n'ai point
revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde
patrie.




CHAPITRE VI.

Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de
Prusse.--Sa famille.--L'le des Paons.--Le gnral Bournonville.


Je partais de Ptersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture,
n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui tait Russe, marie et fort
avance dans sa grossesse. J'emmenais seulement un trs vieux homme qui
dsirait aller en Prusse,  qui j'avais donn par piti la place d'un
domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait 
chaque poste au point qu'on tait oblig de le reporter sur le sige. M.
de Rivire, qui m'accompagnait dans sa calche, ne me fut pas d'un grand
secours, surtout quand nous emes pass la frontire russe et que nous
trouvmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire
obir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que
je suivais la grande route.

Je fis ma premire station  Narva, petite ville bien fortifie, mais
laide et mal pave. Le chemin qui y conduit est ravissant, bord de
maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperoit
la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout--fait
pittoresque. Les femmes,  Narva, portent le costume des femmes de
l'antiquit. Elles sont belles, car en gnral le peuple de la Livonie
est superbe; presque toutes les ttes de vieillards me rappelaient les
ttes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats
tombent sur les paules, semblent avoir servi de modle  ce grand
matre.

Le lendemain de mon arrive, j'allai voir,  quelque distance de la
ville, une magnifique cataracte. Une norme quantit d'eau, dont on
n'aperoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il
s'lve dans son cours sur des rochers normes, dont il se prcipite
avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades
qui se succdent, s'lancent et s'engloutissent avec fureur, produit un
bruit pouvantable.

Comme j'tais occupe  retracer cette belle horreur, plusieurs habitans
de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontrent un vnement
affreux dont ils avaient t tmoins. Les eaux de ces cataractes, tant
augmentes par de grandes pluies, avaient entran, avec une partie des
terrains qui les bordent, une maison o logeait une famille entire. On
entendait les cris de dtresse de ces malheureux, on voyait leur affreux
dsespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il tait
impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle
affreux et dchirant fut suivi bientt d'un spectacle plus horrible,
lorsque la maison et la malheureuse famille, entrans dans le gouffre,
disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce dsastre et qui en
taient encore mus.

J'arrivai  Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien
pave, mais elle est trs commerante, ainsi qu'on le sait, et le port
est trs beau. La plupart des hommes y sont habills  la turque,  la
polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du
peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tte. Je
n'eus gure le temps de faire d'autres observations, car je me htai
d'arriver  Mittau, o j'esprais trouver encore la famille royale; mais
j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en
sorte que je restai fort peu dans cette ville, o je n'tais alle que
pour voir nos princes.

L'tat de notre esprit et de notre sant influe si fort sur les objets
qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec
quelle gaiet j'avais fait, en allant  Ptersbourg, le chemin que je
venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de
la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forts de vieux chnes,
d'normes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchtres se dtachent
si bien sur leur feuillage qui ressemble  celui du saule pleureur; ces
beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination
calme et heureuse animait tout cela par mille ides riantes ou
potiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortge, dans
les prairies, des danses de bergers et de bergres, telles que j'en
avais vu  Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma
route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses
joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dpeupl ce beau pays,
que je regardais  peine.

Et pourtant ce qui me restait  faire de chemin jusqu' Berlin tait de
beaucoup le plus pnible, puisqu'il me fallait arriver  Memel et 
Koenigsberg. En partant de Ptersbourg, j'avais bien pris la poste, mais
nous avions rencontr  Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir
l'impratrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre
route. Je fus oblige d'en prendre  des voiturins, qui, au lieu de me
mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espces de
cabanes o l'on ne trouvait point de lits et rien  manger, en sorte que
le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la
soupe que l'on me donnait tait faite sans viande, avec du mauvais
beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il tait si maigre
et si dur que M. de Rivire et moi nous ne pouvions parvenir  le
couper; encore avions-nous  peine le temps de faire ce mauvais dner,
tant les voiturins taient presss de repartir. En route, nous tions
tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait
une chaleur horrible; j'tais oblige, pour respirer, de laisser toutes
mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette
vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je prfrais
presque toujours aller  pied, quoique j'eusse du sable jusqu' la
cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces
chemins.

J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais
apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours 
notre approche, de mme que les pauvres cerfs, effrays par la calche
de M. de Rivire, que je voyais souvent traverser la route.

Dans l'tat de maladie o j'tais, une manire de vivre aussi fatigante
devait m'tre fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans
un accablement que tout mon courage et mon vif dsir de ne point
m'arrter en route pouvait  peine surmonter. Je devins si faible et si
souffrante, qu'il fallait me traner dans ma voiture, o je restais
comme sans mouvement, prive mme de la facult de penser. Je n'avais
d'autre sensation que celle d'une douleur aigu dans le ct droit, que
me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette
douleur tait si intolrable, qu'un jour, les voiturins s'tant enfoncs
dans un chemin que l'on rparait et qui tait rempli de pierres, je
perdis entirement connaissance dans ma voiture.

Une partie de mon supplice finit  Koenigsberg; l je repris la poste
jusqu' Berlin, o j'arrivai vers la fin de juillet 1801,  dix heures
du soir; mais, en dpit du besoin que j'avais de repos, il me restait 
prouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande
vote trs sombre, o j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite
les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce
qui m'obligeait  me rendre  pied jusqu' l'auberge, et il pleuvait 
verse. Je me dbattais en franais, ces hommes me ripostaient en
allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement
pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui
contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin aprs
de pareilles scnes; car,  force de crier avec ces barbares, j'tais
enroue au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on
me laisst quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis 
l'auberge de _la Ville de Paris_ avec un douanier; vrai dmon, qui de
plus tait ivre-mort. Il dfaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout
sens dessus dessous, et s'empara d'une pice de mousseline des Indes
brode, qui m'avait t donne par madame Dubarry lorsque je quittai
Paris. Comme je ne voulais pas que l'on droult ma Sibylle ni les
tudes que j'avais faites de l'empereur et de l'impratrice de Russie,
ma voiture fut cachete, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans
un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant.

Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon
banquier, qui arrangea tous mes dmls avec la douane; il me fit rendre
ma pice de mousseline,  laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse
rien  payer, et les chefs des douaniers poussrent la politesse jusqu'
venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'tait pass. M.
Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pcuniaires, tait un fort
aimable homme dont je n'ai jamais eu qu' me louer. J'allai dner chez
lui quelques jours aprs, et je trouvai l plusieurs de ses compatriotes
qui joignaient  beaucoup d'instruction le mrite de n'avoir aucune
pdanterie, et dont la conversation m'intressa beaucoup.

Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me
sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'tait point
alors  Berlin, eut la bont de me faire dire de venir la trouver 
Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre
l'impression que j'prouvai la premire fois que je vis cette princesse.
Le charme de son cleste visage, qui exprimait la bienveillance, la
bont, et dont les traits taient si rguliers et si fins; la beaut de
sa taille, de son cou, de ses bras, l'blouissante fracheur de son
teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus
ravissant. Elle tait en grand deuil, coiffe avec une couronne d'pis
de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur clatante.
Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, 
son premier aspect, je restai d'abord comme charme.

Elle me fixa le jour de la premire sance. Je ne puis, dit-elle, vous
la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins 
dix heures, est bien aise que j'y assiste. Elle dsirait que j'eusse un
logement dans le chteau, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela
dranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitt
dans un htel garni, voisin du palais, dans lequel j'tais fort mal sous
tous les rapports.

Mon sjour  Potsdam n'en fut pas moins une vritable jouissance pour
moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'tais sensible au
bonheur de l'approcher. Elle parut dsirer voir les tudes que j'avais
faites d'aprs l'empereur Alexandre et l'impratrice lisabeth; je
m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que
je fis remettre sur chssis. Je ne saurais dire avec quelle grce elle
savait me tmoigner qu'elle en tait satisfaite; elle tait si aimable
et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout--fait de
la tendresse.

Je me plais  rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance
dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple,
j'avais l'habitude de prendre du caf tous les matins, et dans mon htel
garni l'on m'en donnait qui tait toujours dtestable; je ne sais
comment il se fit que je le dis  la reine, qui, le lendemain, m'en
envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de
ses bracelets, qui taient dans le genre antique, elle les dtache
aussitt et les met  mes bras; ce don me toucha plus peut-tre que
celui d'une fortune, et ces bracelets-l ont toujours depuis voyag avec
moi. Elle eut aussi la bont de me faire donner une loge au spectacle
tout prs des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite
distance je me plaisais par-dessus tout  la regarder: son charmant
visage avait seize ans.

Pendant une de nos sances la reine fit venir ses enfans, qu' ma grande
surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: Ils ne sont
pas beaux. J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la dmentir; je
me contentai de rpondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie[18].

Je parlais souvent  la reine de mon amour pour la campagne et pour les
beaux sites; elle dsira que j'allasse voir son le des _Paons_. Une de
ses voitures m'y conduisit. On arrive  ce lieu charmant par une paisse
fort de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui
vous mne  un lac sur lequel est situe l'le des _Paons_ et son petit
chteau. Le temps tait triste, il pleuvait mme, et ce sjour ne m'en
parut pas moins lysen.

Outre les deux tudes au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la
mme manire celles de la famille du prince Ferdinand[19]. Une des
jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait pous le prince
Radzivill, tait jolie et trs aimable; j'ai eu pendant quelque temps
avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre
des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince
Radzivill, tait fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me
causa une surprise qui tenait uniquement  la diffrence des usages de
tel ou tel pays: pendant mon sjour  Berlin, on me mena  un grand
concert public, et je fus tonne au dernier point, en entrant dans la
salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose
semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un
prince, se mt  jouer devant une autre socit que la sienne, et une
socit payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel.

C'est  Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si
connue par son esprit et son exaltation de tte. Sa rputation comme
auteur tait dj faite; mais elle n'avait pas encore acquis le
caractre d'aptre religieux qui l'a rendue si clbre dans le Nord;
elle et son mari ont t trs obligeans pour moi. J'en puis dire autant
de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le
portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme  tous ceux qui courent le
monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre
autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais
connus  Ptersbourg. Je vis arriver  Berlin la charmante actrice,
madame Chevalier; elle tait fort riche; aussi ai-je su depuis qu'aprs
avoir divorc, elle avait pous un jeune homme attach  la lgation
franaise.

 mon arrive  Berlin, j'avais t faire une visite  l'ambassadeur de
France, le gnral Bournonville, car j'abordais enfin l'ide de
retourner  Paris. Mes amis, mon frre surtout, m'en sollicitaient
vivement. Il leur avait t facile de me faire rayer de la liste des
migrs, et j'tais rtablie dans ma qualit de Franaise, qu'en dpit
de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le gnral Bournonville
tait un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup  Berlin. Il
me reut  merveille, et m'engagea de la manire la plus flatteuse 
retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y taient
compltement rtablis.

Quoique le gnral Bournonville ft le premier ambassadeur de la
rpublique que j'allais trouver, j'en avais dj vu d'autres. Vers la
fin de mon sjour  Ptersbourg, le gnral Duroc et M. de Chteaugiron
taient arrivs  la cour d'Alexandre, envoys par Bonaparte, et je me
rappelle que, me trouvant  cette poque chez l'impratrice Elisabeth,
je l'entendis dire  l'empereur: _Quand donc recevrons-nous les
citoyens?_ M. de Chteaugiron vint me faire une visite. Je le reus de
mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde
tricolore. Quelques jours aprs ils dnrent tous deux chez la princesse
Galitzin Beauris. Je me trouvai place  table prs du gnral Duroc,
qu'on m'avait dit tre l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul
mot, et j'en fis de mme avec lui.

Le dner dont je parle donna lieu  une chose assez plaisante. Le
cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale o il tait de la
rvolution franaise, prit naturellement ces messieurs pour les
ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, aprs avoir
long-temps rv, il se souvint que les fleurs-de-lis taient les armes
de France, et il se hta de mettre les truffes, les filets, les pts en
fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la
princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accust d'une aussi
mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur
cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme rpondit d'un air
satisfait: J'ai voulu faire voir  Son Excellence que je sais ce qu'il
convient de faire dans les grandes occasions. Une femme de mes amies,
fort spirituelle, me dit alors tout bas: Plt  Dieu que les cuisiniers
et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!

Peu de jours avant mon dpart de Berlin, le directeur-gnral de
l'Acadmie de peinture vint avec une grce infinie m'apporter lui-mme
le diplme de ma rception  cette Acadmie. Tant de marques de
bienveillance dont on me comblait  la cour de Prusse m'aurait bien
certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas t alors
tout--fait arrt. Dcide  partir, je pris cong de cette charmante
reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hlas! que bien peu
d'annes aprs j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel
infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au
tombeau  la fleur de son ge! Jamais je n'ai pu lire alors les
bulletins de l'arme de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il
m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu' cette poque, me
trouvant  l'Opra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y
vint un Polonais qui arrivait de l'arme franaise. (Certes un Polonais
n'tait pas suspect quand il dfendait une puissance du Nord). Je lui
parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la
reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme rpondit:
Rien n'est plus faux, on crit tout cela pour gayer les bulletins. Et
cependant l'aimable crature que l'on prenait pour victime lisait ces
horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint  tant d'autres
chagrins, htait peut-tre sa mort!




CHAPITRE VII.

Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre  mon frre.--Francfort.--La famille
Divoff.--Je rentre en France.


Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possdais, et voici
comment. J'avais command mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon
domestique vraisemblablement tait all faire ses adieux  quelques gens
de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les
chevaux n'attendent jamais. Je m'tais leve encore toute engourdie par
le sommeil, et le garon de l'auberge, ne voyant point mon domestique,
s'tait empar de mon ncessaire pour le descendre ainsi que tous mes
autres effets. Ce ncessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute
ma fortune enfin, tait toujours plac sous mes pieds quand je
voyageais. Par le plus grand des bonheurs, ds que je fus dans la
voiture, je m'aperus, quoique  moiti endormie, que mes pieds
n'taient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je
criai que l'on arrtt, et je demandai mon ncessaire au garon, ayant
grand soin de parler assez haut pour rveiller la matresse de la
maison. Ceci me russit, car, aprs quelques rponses vasives de cet
homme, le ncessaire fut rapport. On venait de le trouver dans une
curie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait
donn le temps  mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse,
comme on pense bien, d'avoir recouvr mon ncessaire. Je rapporte cette
aventure, parce qu'elle peut servir de leon aux voyageurs.

En quittant Berlin, j'allais  Dresde o je devais m'arrter pour faire
plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais
promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans
sjourner long-temps nulle part. Ce n'tait pourtant qu'avec une sorte
de terreur que je pensais  revoir Paris. La lettre suivante, que
j'crivais de Dresde  mon frre, peut donner une ide de ce qui se
passait en moi:

     Dresde, ce 18 septembre 1801.

     Il y a des sicles, mon bon ami, que je veux t'crire; mais j'ai
     toujours t en camp volant, dmnageant sans cesse, sans trouver
     un bon coin o je puisse m'tablir pour peindre. Enfin me voil 
     peu prs bien, et je commence demain les copies du portrait de
     l'empereur Alexandre. J'ai reu de toi une petite lettre par le bon
     pre Rivire; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse
     certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher
     ce qui se passe dans ma pauvre tte et dans mon coeur  l'ide de
     mon retour  Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des
     horreurs qui s'y sont passes se retrace  moi si vivement que je
     crains de revoir les lieux qui ont t tmoins de ces scnes
     affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais tre aveugle
     ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre
     ensanglante! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et
     je ne suis pas matresse de mes ides noires  ce sujet. D'un
     autre ct, quand je songe que j'aurai la jouissance de
     t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore
     tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intressans, je me sens
     agite dans un sens contraire et je n'hsite plus, je me dis que
     j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hlas!
     je ne retrouverai pas notre pauvre mre! Cette peine est la plus
     sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'ides
     tristes!

     Depuis que j'ai quitt la Russie, on me demande  Vienne, 
     Brunswick,  Munich et  Londres, sans parler de Ptersbourg o
     l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espr revoir!
     Partout j'ai reu l'accueil le plus doux et le plus flatteur;
     partout j'ai retrouv une patrie, avec la diffrence toutefois que
     la calomnie ne m'y dchirait pas comme en France. Tu sais ce que
     cette vipre m'a fait souffrir? Tous mes perscuteurs sont encore
     l; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimes!... Je te
     manderai au juste le jour de mon dpart et mon itinraire; mais
     sitt cette lettre reue, rponds poste pour poste  toutes mes
     terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilit d'aller et de
     venir; car aprs avoir pass l'hiver avec vous, il me faudra encore
     faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font
     du bien. Le sjour des villes me tue et les grands chemins me
     gurissent: la route et quelques bains ont suffi pour rtablir
     tout--fait ma sant.

     J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes
     conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprci 
     Ptersbourg et partout comme  Paris; j'en jouissais vritablement.

     Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M.
     Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces
     jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne
     puis trouver le moyen d'y dpenser mille cus par jour.

     C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici,
     et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingu,
     le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'tais dj
     prvenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner  plus ample
     connaissance. Voil un homme aussi estimable pour sa faon de
     penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre
     Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reu
     tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais[20]. Je
     dsire beaucoup au contraire connatre particulirement ce M.
     Legouv dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me
     le prsenteras tout de suite  mon arrive.

     Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans
     oublier la petite[21], que je voudrais avoir  moi. Ne m'oublie pas
     auprs de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la
     revoir, ainsi que le bon Robert, Mnageot, la famille Brongniart,
     etc. Voil mes sujets de consolation, ils me sont bien ncessaires.
     Adieu.

Une fois ma rsolution prise de retourner en France avant l'hiver, je
pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours
dans la famille Rivire, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc
de Brunswick, qui voulait me connatre; je lui fus prsente, et il me
tmoigna le dsir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le
permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait
une fort belle tte. Aprs avoir sjourn cinq ou six jours chez les
parens de M. de Rivire, je repartis seule, mon compagnon de voyage
restant, dans sa famille.

Je passai  Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journe qui la
prcda fut une journe de tribulations. J'tais partie comptant arriver
 Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes prcautions
pour mon dner. Le malheur voulut que l'on me donnt un postillon qui ne
connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route,
nous gara dans des terres grasses o nous passmes la journe entire.
La nuit venue, j'tais tout--fait mourante de fatigue et de faim. Les
chevaux, reints, ne voulaient plus traner la voiture, qui tait fort
lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un
panaris qui le mettait hors d'tat de nous aider. Je me souviens que,
pour tromper mon impatience, et surtout mon apptit, je pris de cette
terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tte, et, sans y
voir, je parvins  faire quelque chose qui ressemblait assez  un
visage. Nous ne sortmes que fort tard de cette triste position; car je
n'arrivai  Weimar qu' minuit, si faible, et si tourdie par cette
longue course, que tout le long de la route, la nuit tant trs noire,
j'avais donn au page des barrires deux ducats au lieu de deux
gruts[22]. Je ne m'aperus de mon erreur qu' la porte de l'auberge, en
payant la dernire poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers
ducats, qui me furent rendus.

J'tais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris,
encore me fallut-il attendre long-temps  la porte de l'auberge que l'on
vnt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure  Weimar, et personne
n'tait sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que
je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue
et la faim m'avaient mise dans un tat pitoyable.

On m'avait donn,  la cour de Prusse, des lettres pour la cour de
Weimar; mais j'tais si fatigue, si souffrante, et si mal dans cette
auberge, que je partis le lendemain de bonne heure.  Gotha, o j'allai
ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu 
Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes
intrts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'tait
ncessaire pour mon voyage, et je ne m'arrtai plus qu' Francfort.

Je descendis dans cette ville  un trs bel htel garni, qui portait le
nom d'htel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux.
J'avais laiss  Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmente,
et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, trs bien mis, qui se
trouvait sous la porte de l'htel, m'offrit de me monter mon ncessaire.
Il le porta sur la table de la premire chambre que je devais occuper,
puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main,
ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa
politesse. Il retourna aussitt sous la porte cochre, et je fermai la
mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure
de ce jeune homme me dplaisait et m'inspirait de la mfiance.

Quelques momens aprs, j'entendis une voiture s'arrter devant l'htel.
Je me mets  la fentre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la
bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus 
Ptersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un
peu peur malgr moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente
famille, et voil le jeune Allemand qui arrive  leur voiture pour aider
les domestiques  porter les paquets dans leurs chambres. Tant
d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante
de cette obligeance, invita le jeune homme  souper avec nous.  table,
il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait
manqu. C'tait un vrai roman, et j'tais si fortement persuade qu'il
l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne
madame Divoff en et les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle
invita le conteur  djeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous
fmes obligs de rester six jours  Francfort, pendant lesquels je
m'ennuyai beaucoup[23]; mais le bruit cotait que Bonaparte avait t
assassin, ce qui aurait chang tous nos plans. Enfin lorsque nous fmes
prts  partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs
couverts d'argent  madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils
n'eussent t pris par le jeune Allemand, et tout aussitt aprs mon
arrive  Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme
venait d'tre arrt pour vol.

Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je
touchai cette terre de France que j'avais quitte depuis douze ans; la
douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour  tour (car il y avait
de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je
pleurais les amis que j'avais perdus sur l'chafaud; mais j'allais
revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je
rentrais avait t le thtre de crimes atroces; mais cette France tait
ma patrie!




CHAPITRE VIII.

J'arrive  Paris.--Concert de la rue de Clry.--Bal chez madame Regnault
de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Grard.--Madame
Rcamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soires.--Je pars pour Londres.


 mon arrive  Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M.
Lebrun, mon frre, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir  ma
descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'tais
moi-mme bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon
appartement parfaitement arrang. La tenture et les rideaux de ma
chambre  coucher taient en casimir vert, les rideaux bords d'une
broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le
lit d'une couronne d'toiles d'or; tous les meubles taient commodes et
de bon got, enfin je me trouvais fort bien installe. Quoique M. Lebrun
m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins
sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation
agrable.

La maison de la rue du Gros-Chenet tait spare par un jardin d'une
maison qui donnait sur la rue de Clry, et qui appartenait aussi  M.
Lebrun. Il y avait dans cette dernire une salle immense[24], o se
donnaient de trs beaux concerts. On m'y conduisit le soir mme de mon
arrive, et ds que je fus entre, tout le monde se tourna vers moi, les
spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur
archet sur leur violon. Je fus tellement sensible  un accueil si
flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien
tait  ce concert, clatante de beaut.

La premire visite que je reus le lendemain  mon lever, fut celle de
Greuze, que je ne trouvai pas chang. On et dit qu'il ne s'tait point
dcoiff: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque ct de sa
tte comme  mon dpart. Je fus touche de son empressement, et bien
contente de le revoir. Aprs Greuze arriva ma bonne amie, madame de
Bonneuil, aussi jolie que par le pass; car la conservation de cette
charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame
Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il
fallait absolument que j'y vinsse. Mais, lui dis-je, je n'ai point de
robe pare. Alors je lui montrai cette fameuse pice de mousseline des
Indes brode, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on
sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me
l'avait donne. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya 
madame Germain, la clbre couturire, qui me fit tout de suite une robe
 la mode, qu'elle m'apporta le soir mme.

J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai l les plus belles
femmes de l'poque, en tte desquelles il faut placer madame Regnault
elle-mme, puis madame Visconti, si remarquable par la beaut de sa
taille et de son visage. Tandis que je me plaisais  fixer mes regards
sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui tait assise devant
moi se retourna; elle tait si admirable, que je ne pus m'empcher de
lui dire: Ah! Madame, comme vous tes belle! Cette femme tait madame
Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a pous Lucien Bonaparte.
Je vis aussi  ce bal beaucoup des gnraux franais; on me montra
Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'tait un monde tout
nouveau pour moi.

Peu de jours aprs mon arrive, madame Bonaparte vint me voir un matin;
elle me rappela les bals o nous nous tions trouves ensemble avant la
rvolution, ce que j'avais tout--fait oubli; mais j'en fus d'autant
plus sensible  son souvenir. Elle fut trs aimable, et m'invita  aller
djeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un
grand empressement, le jour de ce djeuner ne fut jamais fix.

Je ne tardai pas  recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart,
et celle de Mnageot, qui avait t directeur de Rome. Ce dernier me
parla, la premire fois qu'il vint me voir; de la rvolte des jeunes
gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu' son retour
il avait vu Bonaparte  Lodi aprs la grande victoire que venait d'y
remporter ce gnral. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille
encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: Ce
serait un beau tableau  faire. Mnageot avait t indign de ce mot.
C'tait, ajouta-t-il, un spectacle affreux, dchirant; il y avait
plusieurs chiens qui pleuraient auprs du cadavre de leur matre: ces
pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!

J'tais bien vivement touche de la joie que me tmoignaient les amis et
les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi.  la vrit, le
plaisir que j'prouvais  les revoir tous tait cruellement troubl par
le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me
venait pas une personne qui n'et perdu ou sa mre, ou son mari, ou pour
le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus
sensible que les autres: la biensance m'obligeait  faire une visite 
mon vilain beau-pre; il habitait  Neuilly une petite maison qui avait
t achete par mon pre, et o j'tais alle bien souvent dans ma
premire jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mre, le temps
heureux que j'avais pass prs d'elle; j'y retrouvai son panier 
ouvrage tel encore qu'elle l'avait laiss; enfin cette visite fut pour
moi cruellement triste, d'autant plus que je n'tais dj que trop
dispose aux larmes. En allant  Neuilly je venais pour la premire fois
de passer sur la place Louis XV, o je croyais voir encore le sang de
tant de nobles victimes! mon frre, qui tait avec moi, se reprocha
beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je
souffris alors ne saurait se dcrire; mme encore aujourd'hui il m'est
impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont
elle a t le thtre, et je ne puis me rendre matresse de mon
imagination.

On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au muse du
Louvre, qui possdait alors tant de chefs-d'oeuvre; la premire fois j'y
allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus
d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque,
enfin, aprs tre reste plusieurs heures sur mes jambes, je pense 
retourner chez moi pour dner  quatre heures et demie, les gardiens,
ignorant que je n'tais point sortie, avaient ferm toutes les portes;
je cours  droite,  gauche; je crie; il m'est impossible de me faire
entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous
tions au mois de fvrier; je ne pouvais frapper aux fentres, elles
taient beaucoup trop leves: ainsi je me trouvais en prison au milieu
de ces belles statues que je n'tais plus du tout en disposition
d'admirer; elles me paraissaient des fantmes; et  l'ide qu'il me
faudrait passer la journe et la nuit avec elles, la frayeur et le
dsespoir s'emparaient de moi; enfin, aprs avoir fait mille dtours,
j'aperus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on
vint m'ouvrir; je sortis prcipitamment, ravie de reprendre ma libert
et de pouvoir aller dner, car j'avais grand besoin de manger.

Peu de jours aprs mon arrive, je reus de la Comdie Franaise la
lettre suivante:

     Madame,

     La Comdie Franaise me fait l'honneur de me charger de vous
     adresser la copie d'un arrt qu'elle vient de prendre pour
     rtablir votre nom sur la liste des entres  son thtre; elle
     vous prie d'agrer cet hommage comme une marque de son admiration
     pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez
      tant de titres.

     J'ai l'honneur, etc.

     MAIGNEIN, _Secrtaire_.

La Comdie Franaise ne se borna pas  me donner cette marque flatteuse
de son souvenir: Mol et Fleury allrent trouver mon frre pour lui dire
que les premiers acteurs dsiraient venir jouer une comdie chez moi, et
Vestris le pre le prvint aussi que l'Opra danserait un ballet aprs
la pice. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie.
Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer  ces tmoignages de
bienveillance pour moi, ne dsirant pas tre place en vidence, je
refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conserv un
souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voult me
consoler,  mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient prcd
mon dpart.

La premire fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut
extrmement triste; habitue comme je l'tais  voir autrefois en
France, et depuis dans l'tranger, tout le monde poudr, ces ttes
noires et ces hommes vtus d'habits noirs formaient un sombre coup
d'oeil. On aurait cru que le public tait rassembl pour suivre un
convoi.

En gnral l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me
semblaient si troites que j'tais tente de croire qu'on y avait bti
double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir rcent des
rues de Ptersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrmement
spacieuses. Mais ce qui me dplaisait bien davantage, c'tait de voir
encore crit sur les murs: _libert, fraternit ou la mort_. Ces mots
consacrs par la terreur faisaient natre de bien tristes ides sur le
pass et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.

On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du
Louvre. J'tais place  une fentre du Muse, et je me souviens que je
ne voulais pas reconnatre pour Bonaparte le petit homme si mince que
l'on me montrait; le duc de Crillon, qui tait  ct de moi, avait
toute la peine du monde  me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour
l'impratrice Catherine, de m'tre peint en imagination cet homme si
clbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours aprs mon
arrive, les frres de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent
trs aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses;
Lucien surtout regarda avec une attention toute particulire ma Sibylle
dont il fit mille loges.

Mes premires visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la
marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'tais si heureuse de
retrouver; pour la comtesse d'Andelau, trs aimable femme, qui avait
infiniment de grce dans l'esprit: je vis en mme temps chez elle ses
deux filles, madame de Rosambo[25] et madame d'Orglande, qui taient
dignes de leur mre par leur esprit et par leur beaut.

J'allai voir aussi la comtesse de Sgur. Je la trouvai seule et fort
triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient trs
gns. Plus tard,  mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut
empereur, il nomma le comte de Sgur matre des crmonies[26], ce qui
leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu' cette poque, ayant
t la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule,
elle me dit: Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes  dner?
ils sont tous partis aprs le caf. J'en fus en effet assez surprise;
car avant la rvolution, la plupart des gens que l'on avait  dner
restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus
sociable que la mthode actuelle.

Dans le mme temps, madame de Sgur m'invita  une grande soire de
musique, o elle avait rassembl toutes les puissances du jour. J'eus
lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus
heureuse. Je fus tonne, en entrant, de voir tous les hommes d'un ct
et toutes les femmes de l'autre; on et dit des ennemis en prsence. Pas
un homme ne venait de notre ct,  l'exception du matre de la maison,
le comte de Sgur, que son ancienne coutume de galanterie engageait 
venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annona madame de
Canisy, trs belle femme, faite comme un modle. Nous perdmes alors
notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beaut,
 qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la
quitta plus de la soire.

Je me trouvais assise  ct de madame de Bassano que l'on m'avait fort
vante, et que je dsirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention
au chiffre en diamans qui m'avait t donn par la reine de Naples
lorsque j'avais pris cong de cette princesse, lequel tait en effet
trs beau. Du reste, me considrant l sans doute comme une intruse,
puisque je n'tais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit
pas une parole, ce qui ne m'empcha point de la regarder souvent et de
la trouver fort jolie.

Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait t
anciennement nomm premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de
faire snateur. Je fus infiniment flatte de l'aimable accueil qu'il
voulut bien me faire, et de l'extrme bont qu'il me tmoigna. Il avait
alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses
composes dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de
peindre. Elles taient charmantes. J'en fus surprise et charme au point
qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle
parfaitement.

On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'cole
franaise. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude
aux costumes grecs et romains. David et ses lves, Grard, Gros,
Girodet, sous ce rapport, sont certainement renomms avec raison. Mais
il est juste de dire que M. Vien avait donn l'exemple de ce
perfectionnement dans ses sujets historiques.

Aprs cette visite, j'allai chez M. Grard, dj si clbre par ses
tableaux de Blisaire et de Psych. J'avais le plus grand dsir de
connatre ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit
autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa
renomme, et je l'ai toujours compt depuis au nombre des personnes dont
j'aime  me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de
madame Bonaparte tendue sur un canap, qui devait ajouter encore  sa
rputation dans ce genre.

Le portrait de madame Bonaparte me donna le dsir de voir aussi celui
que Grard avait fait de madame Rcamier; alors j'allai chez cette belle
personne, charme d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la
voir et de faire connaissance avec elle.

Trs peu de jours aprs, elle m'invita  un grand bal, o je me rendis
avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de possder  Paris.
Ce bal tait charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre
de jolies femmes, un fort bel htel, rien n'y manquait. Comme la paix
d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette runion je ne sais
quel air de tenue et de magnificence que la jeune gnration n'avait pu
connatre jusqu'alors. C'tait pour la premire fois que les hommes et
les femmes de vingt ans voyaient  Paris des livres dans les
antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des trangers de marque,
richement vtus, tous dcors d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse
dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les
pantalons.

Une femme rivalisait alors  Paris avec madame Rcamier sous le rapport
de la beaut. C'tait madame Tallien. Robert, qui la connaissait
beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un
dfaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle tait  la fois
belle et jolie; car la rgularit de ses traits ne lui enlevait point ce
qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque
chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses paules, taient
admirables.

Madame Tallien joignait  sa beaut un coeur excellent; on sait que dans
la rvolution une foule de victimes, dvoues  la mort, avaient d leur
salut  l'empire qu'elle exerait sur Tallien, les infortuns la
nommaient alors _notre dame de bon secours_. Elle me reut avec une
grce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut pous le prince de Chimay,
elle habitait au bout de la rue de Babylone un trs bel htel o son
mari et elle s'amusaient  jouer la comdie. Tous deux la jouaient fort
bien; elle m'invita  l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois 
mes soires.

Je ne tardai pas  former  Paris quelques nouvelles liaisons, dont le
temps a fait des amitis. J'avais le bonheur d'tre fort proche voisine
de la marquise d'Hautpoult, que son caractre, sa bont, son esprit, me
firent aimer promptement, et qui est reste une de mes meilleures amies.

Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui
venait d'pouser un officier russe, fils du clbre gnral de ce nom.
Elle tait fort jeune alors, et ne s'tait pas encore distingue dans
les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari
et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait  son esprit
et  ses talens cette modestie si vraie, si relle, et surtout cette
bont d'ame qui me la font chrir.

J'eus de mme le bonheur,  cette poque, de connatre Ducis dont le
beau caractre galait le rare talent. Le naturel, l'extrme simplicit
de toutes ses manires contrastaient si bien avec la brillante
imagination dont le ciel l'avait dou, que je n'ai jamais vu d'homme
plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre
regret que celui de ne pouvoir le fixer  Paris; mais il n'aimait point
la ville, et pour que tout ft semblable dans sa faon d'tre, il
fallait des bergers, des prairies,  l'auteur d'_Oedipe_ et d'_Otello_.

La vie solitaire qu'il se plaisait  mener fut pour moi la cause d'une
surprise, ou plutt d'une peur que je n'ai jamais oublie.  mon retour
de Londres, j'allai le voir  Versailles o j'avais appris qu'il s'tait
retir. C'tait le soir; arrive  sa porte, je frappe, et madame Peyre,
la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient
m'ouvrir, tenant une chandelle  la main. Je fis un cri d'effroi; je la
regardais d'un air effar, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis
qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait pous Ducis. Je
finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit prs
de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier tage
de la maison, entour de livres et de manuscrits. Rien de cette
habitation ne me parut ni bien champtre, ni bien agrable; mais
l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son
_belvder_, un lieu de dlices.

Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un
assez grand rle dans la famille qui devait bientt devenir famille
rgnante. Elle m'invita  dner un jour  Saint-Germain o elle avait
tabli son pensionnat. Je me trouvai  table avec madame Murat, soeur de
Napolon; mais nous tions places de manire que je ne pus voir que son
profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tte de mon ct. Je jugeai
pourtant sur ce seul aperu qu'elle tait jolie. Le soir les jeunes
pensionnaires nous donnrent une reprsentation d'_Esther_ o
mademoiselle Augu, qui pousa depuis le marchal Ney, joua fort bien le
premier rle. Bonaparte assistait  ce spectacle. Il tait assis sur la
premire banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais  trs
peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner  mon aise. Quoique
je fusse place dans l'obscurit, madame Campan vint me dire dans
l'entr'acte qu'il m'avait devine.

J'avais remarqu avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste
de Marie-Antoinette. Je lui savais gr de ce souvenir, et elle me dit
que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de
celui-ci. Il est vrai de dire qu' cette poque il semblait ne devoir
rien redouter ni du pass ni de l'avenir. Ses victoires excitaient
l'enthousiasme des Franais, et mme celui des trangers. Il avait
surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens
qu'un jour que j'allai dner chez la duchesse de Gordon, elle me montra
le portrait de Bonaparte en me disant: _Voil mon zro_. Comme elle
parlait fort mal le franais, je compris ce qu'elle voulait dire, et
nous rmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'tait
qu'un zro.

Le grand nombre d'trangers de ma connaissance qui se trouvaient alors 
Paris, et le dsir de me distraire d'une mlancolie que je ne pouvais
parvenir  vaincre, m'engagrent  donner des soires. La princesse
Dolgorouki dsirait vivement connatre l'abb Delille que j'invitai 
venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui taient
dignes de l'entendre. Quoique ce charmant pote ft devenu aveugle, il
n'en avait pas moins conserv l'aimable gaiet de son caractre. Il nous
rcita ses beaux vers dont nous fmes tous enchants.

Aprs ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je runis  l'un d'eux
tous les principaux artistes de cette poque, et nous soupmes gaiement,
comme avant la rvolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter
une chanson. Grard choisit l'air de Marlboroug; mais,  vrai dire, son
chant n'tait point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix
fausse; et nous en rmes beaucoup.

Une autre fois j'arrangeai un souper, o se trouvaient tous les grands
personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels tait M.
de Metternich. Puis je donnai un bal o dansrent madame Hamelin, M. de
Trnis et plusieurs autres danseurs renomms; car alors la mode tait
venue de danser dans la socit aussi bien que l'on danse  l'Opra.
Madame Hamelin tait regarde comme la meilleure danseuse des salons de
Paris. Il est certain qu'elle avait une grce et une lgret
admirables. Je me rappelle qu' ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on
appelait la valse russe d'une manire si ravissante, que l'on montait
sur les banquettes pour la voir.

Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle
galerie, j'imaginai de faire dresser un thtre pour qu'on y jout la
comdie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes taient au
nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comdie de mon
frre, intitule l'_Entrevue_, et de _Crispin rival de son matre_. Mon
frre, ma belle-soeur, M. de Rivire et madame de Bawr, qui fut charmante
dans la soubrette, jourent la premire pice. _Crispin rival de son
matre_, (quoiqu'il nous manqut le comte de Langeron si plaisant dans
Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Mol, Fleury et
mademoiselle Contat, qui taient prsens, furent tout--fait surpris de
la manire dont on joua les deux pices.

Je m'empressais par ces runions de rendre aux Russes et aux Allemands
qui se trouvaient  Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient
procurs dans leur pays. Avec tant de grces et de bienveillance, je
passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la
princesse Dolgorouki, qui avait t si parfaite pour moi  Ptersbourg.
Le sjour de Paris lui plaisait assez, et elle tait parvenue
promptement  se former une socit des plus aimables gens de nos
salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte
de Sgur que j'avais beaucoup vu avant la rvolution. Il tait alors
jeune, lgant, faisant mille conqutes par le charme de sa physionomie.
Je le revoyais chez la princesse la figure teinte, ride, coiff d'une
perruque  boucles, symtrique de chaque ct, qui laissait le front
sans cheveux. Douze annes de plus et cette perruque le vieillissaient
tellement que je ne le reconnus qu' sa voix. Hlas! me dis-je tout
bas, ce que c'est que de nous!

La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait t prsente
 Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouv la cour du
premier consul: Ce n'est point une cour, me rpondit-elle, mais une
puissance. La chose en effet dut lui paratre ainsi, tant accoutume 
la cour de Ptersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis
qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre
prodigieux de militaires de tous grades.

Au milieu des distractions que m'offrait le sjour de Paris, je n'en
tais pas moins poursuivie par une foule d'ides noires, qui venaient
m'accabler mme au sein des plaisirs. Je finis par prouver un besoin
ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'tablir  Meudon, dans un
endroit qu'on appelait la Capucinire et qui avait t habit par des
religieux. La petite maison que je louai, btie pour servir de retraite
 l'un des suprieurs, avait tout--fait l'air d'une Thbade. Elle
tait place au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire
aurait pu me faire croire que j'tais  mille lieues de Paris. Cela me
convenait  merveille; car ma mlancolie tait si grande, que je ne
pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais
dans les bois de Meudon.

La premire visite que je reus l, ce fut celle de la duchesse de
Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison
dans les environs. Elles m'invitrent  venir les voir, et toutes trois
taient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me
rconcilier avec l'humanit et de dissiper ma mlancolie. Toutefois,
lorsque l'automne vint, je retournai  Paris o je retrouvai toutes mes
ides tristes. Pour mettre fin  un tat d'esprit aussi pnible, je me
dcidai  faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'tais  Rome,
on avait mis dans les journaux que j'tais  Londres, pour faire croire
que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais
vu cette ville, et je rsolus de m'y rendre.




CHAPITRE IX.

Londres.--Les _routs_.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame
Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis
Burdett.


Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot
d'anglais.  la vrit j'emmenais avec moi une femme de chambre
anglaise; mais cette fille m'avait dj assez mal servie jusqu'alors, et
je fus oblige de la renvoyer fort peu de temps aprs mon arrive 
Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journe que manger
des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une
personne charmante,  qui la mauvaise fortune rendait prcieux l'asile
qu'elle avait trouv chez moi, o elle vivait sur le pied d'amie.
C'tait ma bonne Adlade, dont les soins et les conseils m'ont toujours
t si utiles.

En dbarquant  Douvres, je fus d'abord un peu effraye  la vue de
toute une population assemble sur le rivage; mais on me rassura en me
disant que cette foule tait compose simplement de curieux, qui, selon
la coutume, venaient voir dbarquer les voyageurs. Le soleil commenait
 se coucher. Je pris aussitt une chaise attele de trois chevaux, et
je partis sans retard; car je n'tais pas sans inquitude, attendu que
l'on m'avait assure que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la
route. J'avais pris la prcaution de placer mes diamans dans mes bas, et
je m'en sus bon gr, lorsque j'aperus de loin deux hommes  cheval qui
accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble  ma frayeur fut de
les voir se sparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux
deux portires de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux
tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.

Arrive  Londres, je descendis  l'htel Brunet, dans Leicester-Square.
J'tais extrmement fatigue et j'avais un grand besoin de sommeil;
toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura,
j'entendis parler et marcher  grands pas sur ma tte. La cause de ce
bruit, qui tait insupportable, me fut explique le lendemain: je
rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais
beaucoup connu  Paris, et que j'tais charme de voir. Lorsqu'il m'eut
dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener
toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour rciter ses vers,
attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait
jusqu' ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer
tranquillement.

Comme mon intention n'tait pas de rester dans l'htel que j'habitais,
je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nomm Charmilly,
qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un
logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu' mon
arrive  Londres, l'ignorance o j'tais de la langue anglaise me fit
tomber dans une mprise assez plaisante. Accoutume que j'tais  lire
_rue de Richelieu_, _rue de Clry_, etc., le mot _street_[27], crit le
dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais  mon domestique: En
voici une qui ne finit pas.

Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, prsentait tant
d'inconvniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps.
D'abord, sur le derrire de la maison, je touchais au logis de la garde
royale, et tous les matins, de trois  quatre heures, j'entendais sonner
une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le
jugement dernier.  ce bruit se joignait celui des chevaux de cette
garde, dont les curies se trouvaient sous mes fentres, et qui
m'empchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des
enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre
les escaliers. Ces enfans taient fort nombreux, au point que leur mre,
ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi
avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu,
il est vrai, me rfugier dans une chambre situe beaucoup plus
heureusement; mais j'avais trop de rpugnance  l'habiter, sachant qu'il
venait d'y mourir une dame; les armes de la dfunte taient encore
au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage,
autrement je n'aurais jamais lou cette maison. Je quittai donc
Beck-Street. J'allai m'tablir dans un bel htel  Portmann-Square.
Cette place trs grande me faisait esprer de la tranquillit. Avant de
louer, j'avais regard les derrires de la maison, qui me promettaient
le plus grand calme. Je couchais de ce ct pour tre plus tranquille.
Mais voil que le lendemain,  la pointe du jour, j'entends des cris qui
me peraient les oreilles. Je me lve, j'avance la tte  la fentre, et
j'aperois  celle qui m'tait la plus voisine, un oiseau norme comme
jamais on n'en a vu. Il tait attach sur un grand bton. Son regard
tait furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je
puis affirmer, sans aucune exagration, qu'un gros aigle prs de lui
aurait eu l'air d'un petit serin. D'aprs ce qu'on me dit, il parat que
cette horrible bte venait des grandes Indes. Mais quel que ft le lieu
de son origine, je n'en crivis pas moins  sa matresse de vouloir bien
le faire mettre du ct de la rue. Cette dame me rpondit qu'il avait
d'abord t plac ainsi, mais que la police l'avait fait ter parce
qu'il effrayait les passans.

Ne pouvant me dbarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-tre endur ce
tourment; mais l'htel avait t habit avant moi par des ambassadeurs
indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer
deux de leurs esclaves dans ma cave o ils taient encore. C'tait trop
 la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et
j'allai m'tablir Madox-Street, dans un logement o l'humidit tait
affreuse, ce qui ne m'empcha pas d'y rester, tant j'tais lasse de
dmnagemens.

Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de
pture  la curiosit d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce
n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts
prcieux, mais la plupart sont possds par de riches particuliers qui
en font l'ornement de leur chteau  la campagne et en province. 
l'poque dont je parle, Londres ne possdait point de muse de peinture.
Celui qui existe maintenant tant le fruit de legs et de prsens faits 
la nation depuis peu d'annes.  dfaut de tableaux j'allai voir des
monumens. Je retournai plusieurs fois  l'abbaye de Westminster, o les
tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent 
tous les sicles, ils offrent un grand intrt aux artistes et aux
amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel
les restes de cette malheureuse reine furent dposs par son fils,
Jacques Ier. Je m'arrtai souvent et long-temps dans la partie de
l'glise consacre  la spulture des grands potes, Milton, Shakspeare,
Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misre,
s'empoisonna, et je pensais que l'argent employ  lui rendre cet
honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une
douce existence.

L'glise de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la
coupole de Saint-Pierre de Rome.

Je vis,  la Tour de Londres, une collection trs curieuse d'armures de
diffrens sicles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois 
cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, monte sur son coursier,
et prte  passer la revue de ses troupes.

Le muse de Londres possde une collection de minraux, d'oiseaux,
d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au
clbre capitaine Cook.

Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les
rendent trs commodes pour les pitons, aussi est-on surpris de s'y
trouver parfois tmoin de scnes que la civilisation semblerait devoir
proscrire: il n'est pas rare d'y voir des _boxeurs_ se battre et se
blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse rpugner  ceux qui
les entourent, on leur donne un verre de genivre pour les stimuler.
C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait  un temps de
barbarie et d'extermination.

Les dimanches  Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune
boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un
silence gnral rgne partout; et comme ce jour-l, nul ne peut
travailler, pas mme faire de la musique, sans courir le risque de voir
ses vitres casses par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer
son temps, que les promenades, qui sont alors trs frquentes.

Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne
compagnie que l'on appelle des _routs_. Deux ou trois cents personnes se
promnent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le
bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours  part.
Dans cette foule on est press, heurt continuellement, au point que
cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir.  l'un
de ces _routs_, o je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en
Italie m'aperut; il vint  moi, et me dit, au milieu du profond silence
qui rgne toujours dans ces assembles: N'est-ce pas que ces runions
sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions, lui
rpondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver
 s'touffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher
la matresse de la maison.

Les promenades  Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promnent
ensemble d'un ct, toutes vtues de blanc; leur silence, leur calme
parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes
se tiennent, spars d'elles et gardent le mme srieux. J'ai
quelquefois rencontr des tte--tte (la femme donnant le bras 
l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps prs de ces deux
personnes, je m'amusais  voir si elles se diraient un mot: je n'en ai
jamais vues rompre le silence.

Le premier artiste  qui j'allai faire visite  Londres fut M. West,
peintre d'histoire trs renomm; je vis chez lui plusieurs ouvrages
qu'il n'avait pas encore termins, mais dont la composition me parut
fort belle.

J'allai de mme chez les principaux artistes, et je fus extrmement
surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantit de
portraits dont la tte seule tait finie. Je leur demandai pourquoi ils
mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent
termins; tous me rpondirent que les personnes qui avaient pos se
contentaient d'tre vues et nommes; que d'ailleurs, l'bauche faite, on
payait d'avance la moiti du prix, en sorte que le peintre tait
satisfait.

Je vis  Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une
excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en gnral peu
finis,  l'exception des ttes; j'admirai de lui cependant un _Samuel
enfant_, qui m'a charme sous le rapport du fini comme sous le rapport
de la couleur. Reynolds tait aussi modeste qu'habile: quand mon
portrait de M. de Calonne arriva  la douane, en ayant t prvenu, il
alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont
entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau
et en fit l'loge, sur quoi un gobe-mouche qui rptait les sots propos
de la calomnie, se mit  dire: Ce portrait doit tre beau, car il a t
pay  madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, rpondit
Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire
aussi bien.

Le climat de Londres le dsesprait, tant il est dfavorable pour scher
la peinture, et il avait imagin de mler de la cire  ses couleurs, ce
qui les ternissait; effectivement l'humidit tait telle  Londres que,
pour faire scher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de
laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me
coucher; je plaais mes tableaux  certaine distance de la chemine, et
trs souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les
rapprocher ou les loigner du feu. Cette sujtion tait indispensable.

Je suis alle  Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne
me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un
groupe, de grandeur naturelle, trs intressant: il reprsentait une
femme mourante dans son lit, sitt aprs tre accouche; elle tenait une
de ses mains pose sur son enfant qui tait prs d'elle, tandis qu'au
pied de son lit, place entre les rideaux, la Religion lui montrait le
ciel. Ce groupe tait fort beau et rempli d'intrt.

Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est
d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier,
et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en dfinitive l'argent que
les trangers donnent  ses domestiques; quoique je fusse instruite de
cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en
profita; ce garon me confiait ses conomies, et je finis par avoir 
lui dans mon secrtaire soixante guines qu'il avait reues des
personnes qui sont venues voir mes tableaux; le clbre Fox entre autres
y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus
beaucoup de regret de ne m'tre jamais trouve chez moi pour le
recevoir, car j'avais le plus grand dsir de voir ce grand politique. Je
fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite;
j'avais vu cette clbre actrice pour la premire fois dans _le Joueur_,
et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne
crois pas qu'il soit possible de possder, pour le thtre, plus de
talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais taient d'accord
pour louer le naturel et la perfection de sa manire de dire; le son de
sa voix tait enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul
rappel, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comdienne) son
silence mme tait admirable d'expression.

Heureusement ce ne fut pas le jour o je reus madame Siddons qu'il
m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez
sujette et qui peuvent prter  rire; voici le fait: je ne recevais que
le dimanche matin les personnes qui dsiraient voir mes tableaux; les
autres jours j'tais constamment  peindre dans mon atelier, en toilette
fort peu soigne; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la
semaine, m'ayant beaucoup presse de les recevoir avant leur dpart, je
leur fixai le jeudi; ce jour arriv, en les attendant, je me mis 
peindre; ma bonne Adlade, qui me connaissait bien, sachant que
j'attendais des femmes dont la toilette tait fort recherche, entre, et
me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvt dans ma robe de peinture,
tache par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tte. J'en
convins. En consquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe
blanche, et ma bonne Adlade fit apporter prs de moi ma jolie perruque
coiffe  l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien,
sitt que j'entendrais frapper  la porte de la rue, d'ter mon bonnet,
mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupe de mon travail je
n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient
l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon
bonnet de nuit; et j'oublie tout--fait d'ter ma robe de peinture. Je
vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manire trange, sans
que je pusse imaginer pourquoi; enfin, aprs leur dpart, Adlade
revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: Voyez,
regardez-vous dans la glace; je m'aperus alors que la dentelle de mon
bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gard ma blouse;
Adlade tait furieuse et elle avait raison, car ces dames ont d me
prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fche que cet
article leur tombt sous les yeux.

Quoique mon appartement dans Madox-Street et l'inconvnient d'tre
humide, il tait beau et trs convenable pour recevoir, en sorte que j'y
donnai plusieurs grandes soires, une entre autres fort brillante, o
les deux premires cantatrices de l'Opra de Londres, madame Billington
et la belle madame Grassini, chantrent ensemble deux duos avec une rare
perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau
ravit tout le monde; aussi le prince de Galles[28] qui assistait  ce
concert me dit-il gracieusement: Je voltige dans toutes les soires,
mais ici, je reste.

Je prsentai madame Grassini  toutes les grandes dames que j'avais
invites; car on la recherchait beaucoup  Londres, ce qui tait bien
naturel, attendu qu'elle joignait  sa beaut et  son talent si
remarquables une extrme amabilit; sa voix tait une de ces voix
basses, appeles contralto, qui sont fort rares et fort estimes en
Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux
se plaisaient quelquefois  empiter sur le domaine de sa rivale, ce
qui, selon moi, n'tait avantageux ni  l'une ni  l'autre. Je me
souviens qu'un jour j'tais  la reprsentation d'un opra dans lequel
madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la premire
venait de donner quelques notes fort leves, lorsque le directeur vint
dans ma loge et me dit d'un air furieux: Vous voyez ce qui vient
d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve
madame Billington qui rpte ses rles dans le bas, et madame Grassini
dans le haut; voil ce qui me dsespre.

Les concerts taient fort  la mode  Londres, et je les prfrais de
beaucoup aux simples _routs_, quoique ceux-ci offrent  une trangre,
quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur
m'arrivait, l'occasion de connatre toute la haute socit. Les
invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie
simplement une carte sur laquelle on crit: _Je serai chez moi tel
jour_.

Lady Hertford, qui tait une trs belle femme, donnait de superbes
_routs_. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que
ses deux filles, lord Borington, aimant extrmement les arts, et dont la
conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui
me composrent bientt une socit, quoi qu'on en dise de la retenue
anglaise.

La femme de Londres la plus  la mode  cette poque tait la duchesse
de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beaut et de son
caractre influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite,
elle me reut de la manire la plus aimable. Elle pouvait alors avoir
quarante-cinq ans. Ses traits taient fort rguliers; mais je ne fus pas
frappe de sa beaut. Elle avait le teint trop anim, et son malheur
voulait qu'elle et un oeil dont elle ne voyait plus. Comme  cette
poque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous
une masse de boucles, ce qui ne parvenait point  dissimuler une
dfectuosit aussi grave. La duchesse de Devonshire tait assez grande,
d'un embonpoint qui,  l'ge qu'elle avait, russit fort bien, et ses
manires faciles taient extrmement gracieuses.

Je suis retourne chez elle  un grand rout pour un concert public. Il
faut savoir que les grandes dames anglaises prtent parfois leurs salons
pour des runions de ce genre, se rservant une ou deux pices, afin de
pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre,
et dans un moment o je me trouvais assise  ct de la duchesse, elle
me fit remarquer un homme plac fort loin de nous, mais en face, et me
dit: N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et
distingu? Il est vrai que des traits prononcs et un grand front
dgarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'tait sir
Francis Burdett dont elle protgeait l'lection et qui fut en effet
nomm dput. Je n'ai pas oubli la frayeur que me causa son triomphe,
lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande
quantit d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur
l'impriale, et tous criant  tue-tte: _Sir Francis Burdett! sir
Francis Burdett!_ La plupart de ces gens taient ivres-morts; ils
jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui tait grosse,
en fut tellement effraye qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a mme dit
qu'elle en tait morte. Quant  moi, ignorant le motif d'un pareil
vacarme, j'tais saisie de terreur, croyant qu'une rvolution commenait
en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus trs
heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis
long-temps, se doutant de ma frayeur, vnt pour me rassurer. Il me dit
que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une lection
importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en
effet le calme tait rtabli.

La duchesse de Devonshire avait de mme appuy de tout son crdit
l'lection de Fox au parlement, et elle avait russi  le faire nommer
dput dans un temps o cela paraissait trs difficile. Ne me mlant
jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame,
qui me semblait tre  la tte du parti populaire, tait de la socit
du prince de Galles. Le fait est qu'ils taient fort lis, au point
qu'elle se permettait de lui faire des leons. Me trouvant un soir avec
tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir
fait attendre inutilement pour une sance; la duchesse parut trs
contente de ma franchise, disant: Vous avez raison, les princes ne
doivent jamais manquer  leur parole.

J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a
laiss trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux
filles, dont l'une a pous lord Granville qui est maintenant
ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.




CHAPITRE X.

Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma
lettre  un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de
Polastron.--Le duc de Berri.


Peu de temps aprs mon arrive  Londres, le trait d'Amiens avait t
rompu, et tous les Franais qui ne rsidaient point en Angleterre depuis
plus d'une anne, furent obligs de partir aussitt. Le prince de
Galles, auquel je fus prsente, m'assura que je ne devais pas tre
comprise dans cet arrt, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander
tout de suite au roi son pre une permission pour moi. Cette permission
me fut accorde avec tous les dtails ncessaires, mentionnant _que je
pouvais voyager dans tout l'intrieur du royaume, sjourner o bon me
semblerait, et que de plus je devais tre protge dans les ports de mer
o il me plairait de m'arrter_, faveur que les Franais tablis en
Angleterre depuis nombre d'annes avaient peine  obtenir  cette
poque. Le prince de Galles mit le comble  son obligeance en
m'apportant ce papier lui-mme.

Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait
plus g, attendu qu'il avait dj pris trop d'embonpoint. Grand et bien
fait, il avait un beau visage; tous ses traits taient nobles et
rguliers. Il portait une perruque arrange avec beaucoup d'art, dont
les cheveux taient spars sur le devant, comme le sont ceux de
l'Apollon, ce qui lui allait  merveille. Il se montrait trs habile
dans tous les exercices du corps, et parlait le franais trs bien, avec
la plus grande facilit. Il tait d'une lgance recherche, d'une
magnificence qui allait jusqu' la prodigalit; car il eut un moment,
dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son pre et le
parlement finirent par payer.

Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il
se vit l'idole des femmes. Sa premire matresse fut mistriss Robenson;
puis, quelque temps aprs, il eut un engagement plus srieux avec
mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus ge que lui, mais d'une extrme
beaut. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il
ne voult se marier avec cette femme, issue d'une des premires familles
catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger,
et depuis, un grand nombre de femmes succdrent  mistriss
Fitz-Herbert.

Ce fut peu avant mon dpart que je fis le portrait du prince de Galles.
Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres
anglais taient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais
commenc ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps
ncessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient
inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mre disait que son fils
me faisait la cour, et qu'il venait souvent djeuner chez moi. Elle
rptait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi
le matin que pour ses sances.

Ds que ce portrait fut termin, le prince le donna  son ancienne amie,
madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme
sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans
toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai trs ingnieux.

L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas  des propos.
Un M. M***, peintre de portrait, fit paratre un ouvrage dans lequel il
dnigrait avec acharnement la peinture franaise en gnral, et la
mienne en particulier. On m'en traduisit diffrentes parties, qui, mon
petit amour-propre  part, me parurent si injustes et si ridicules, que
je ne pus m'empcher de prendre la dfense des peintres clbres dont
j'tais la compatriote, et j'crivis  ce M. M*** la lettre suivante:

     Monsieur,

     J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de
     l'cole franaise. Comme, d'aprs ce qui m'est rapport de vos
     observations, je prsume que vous n'avez aucune ide de cette
     cole, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui
     peuvent vous tre utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas
     les grands peintres qui ont vcu sous le rgne de Louis XIV, tel
     que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut,
     Mignard et Largillire. Pour ce qui concerne notre temps, vous
     auriez le plus grand tort si vous jugiez l'cole franaise sur ce
     qu'elle tait il y a trente ans. Depuis cette poque, elle a fait
     d'immenses progrs dans un genre tout contraire  celui qui l'a
     fait dgnrer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit
     alors ne ft point dou d'un trs grand talent. Boucher tait n
     coloriste, il avait du got dans ses compositions, de la grce dans
     le choix de ses figures; mais tout  coup, ne travaillant plus que
     pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grce de la manire,
     et l'impulsion une fois donne, tous les artistes voulurent
     l'imiter. On exagra ses dfauts, ainsi qu'il arrive toujours; on
     fit de pire en pire, et l'art semblait teint sans retour. Alors il
     vint un homme habile, nomm _Vien_, qui parut avec un style simple
     et svre. Il fut admir des vrais connaisseurs, et remonta notre
     cole. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort
      Rome  l'ge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-tre nous
     sembler l'ombre de Raphal, Grard, Gros, Girodet, Gurin, et tant
     d'autres que je pourrais citer.

     Il n'est pas surprenant qu'aprs avoir critiqu les ouvrages de
     David qu'videmment vous ne connaissez point, vous me fassiez
     l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas
     davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous
     avez crit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner
     de dtails, que vous m'aviez fort maltraite, je rpondis que vous
     auriez beau dnigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en
     dire serait infrieur  celui que j'en pense. Je ne crois pas
     qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien
     loin d'avoir cette prsomption, pour mon compte, il ne m'est jamais
     arriv d'tre tout--fait contente d'un ouvrage de moi. Nanmoins,
     mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte
     principalement sur un point qui me semble important, je crois
     devoir la repousser dans l'intrt de l'art.

     _La patience, seul mrite dont vous me croyez capable_, n'est
     malheureusement pas une vertu de mon caractre. Seulement, il est
     vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les
     crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop
     imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y rflchir, et d'y
     retoucher encore.

     Il parat que mes dentelles vous ont choqu, quoique je n'en fasse
     plus depuis quinze ans. Je prfre infiniment les shalls, dont vous
     feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls
     sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait
     usage, vous auriez acquis le bon got des draperies que vous ne
     possdez pas assez.

     Quant  ces toffes,  ces coussins _parlans_,  ces velours qui
     se voient _dans ma boutique_, mon avis est que l'on doit soigner
     tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire
     aux ttes. Sur ce point, j'ai pour autorit Raphal, qui n'a jamais
     rien nglig dans ce genre, qui voulait que tout ft expliqu,
     rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis
     vous donner encore pour exemple la sculpture antique, o l'on ne
     trouve pas le moindre accessoire nglig: les draperies shalls qui
     caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens dtachs se
     vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des
     cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.

     Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot
     _boutique_, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est
     peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans
     que l'on soit oblig de payer  ma porte. J'ai mme, pour me
     soustraire  cet usage, donn un jour par semaine o je reois les
     personnes connues, et celles qu'il leur plat de me prsenter; je
     puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et
     que la svrit ne dispense jamais un homme de politesse.

     J'ai l'honneur d'tre, etc.

Cette lettre, que je lus  quelques amis, ne resta pas un mystre pour
la socit de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui,
rancune  part, ne savait pas faire une draperie.

Je retrouvais en Angleterre une grande quantit de mes compatriotes, que
je connaissais depuis long-temps. Le comte de Mnard, le baron de Roll,
le duc de Srant, le duc de Rivire, et une foule d'autres migrs
franais, que j'invitais  mes soires. J'eus le bonheur aussi de
rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une
runion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'migrs. Il avait
pris de l'embonpoint, et me parut vraiment trs beau. Peu de temps
aprs, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'tais dehors, et
ne revins qu'au moment o il sortait de chez moi; mais il eut la bont
de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont
il paraissait fort satisfait.

M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu
trs modique, il faisait des conomies qu'il employait  secourir les
Franais les plus malheureux, et la bont de son coeur le portait 
sacrifier tous les plaisirs  sa bienfaisance. J'en acquis moi-mme la
preuve par un fait que j'aime  rapporter. Une jeune personne fort
intressante, nomme mademoiselle Mrel, qui jouait parfaitement bien de
la harpe, tait venue  Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent.
Elle annona un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en
placer autant qu'il m'tait possible de le faire; mais, en dpit de tous
mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait,
au point que je fus oblige de sortir avant la fin du concert. Je
racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard
il en parla le jour mme  son prince. Est-elle Franaise? demanda M.
le comte d'Artois. Sur la rponse affirmative il chargea aussitt M. de
Vaudreuil de faire parvenir dix guines  la jeune artiste.

M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de
Polastron, qui tait toujours souffrante et ne pouvait sortir. La
sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont
elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde
assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le
malheur de perdre son fils unique, jeune homme trs intressant, qui
mourut de la fivre jaune  Gibraltar. Elle mourut enfin elle-mme, et
M. le comte d'Artois en resta inconsolable.

Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le
matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits
tableaux, qu'il venait d'acheter  trs bas prix. Ce qui prouve combien
il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux taient de
superbes Wouwermans; mais il fallait un tact trs fin pour apprcier
leur mrite sous la salet qui les couvrait. J'ai revu depuis ces
tableaux chez lui, au palais de l'lyse Bourbon.

Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit tait
juste et plein de finesse, son caractre fort vif, mais son coeur
excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de
sa bont envers ses infrieurs, bont qui l'a toujours fait chrir de
tous ceux qui l'entouraient.

J'tais au spectacle  Londres, quand on apprit l'assassinat du duc
d'Enghien.  peine cette nouvelle se fut-elle rpandue dans la salle,
que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournrent le dos au
thtre, et la pice n'aurait pas fini, si quelques instans aprs on
n'tait point venu dire que la nouvelle tait fausse. Chacun alors
reprit sa place, et le spectacle se termina; mais  la sortie, tout,
hlas! nous fut confirm. Nous apprmes mme plusieurs dtails de ce
crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la
vie de Bonaparte[29].

Le lendemain, nous allmes  la messe funbre qui fut clbre pour
cette noble victime. Tous les Franais, nos princes compris, et un grand
nombre de dames anglaises, y assistrent. L'abb de Bouvant pronona un
sermon extrmement touchant sur le sort de l'infortun duc d'Enghien. Ce
sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une mme
destine n'attendt pas nos chers princes. Hlas! ce voeu n'a point t
exauc, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard
d'un infame assassin.

Je fus quelque temps aprs la mort du duc d'Enghien sans revoir son
malheureux pre, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ,
il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement chang qu'il me fit un
mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains
sur son visage, qui tait inond de larmes: Non, je ne m'en consolerai
jamais! me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce
peu de mots me fit prouver.




CHAPITRE XI.

La famille
Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La
duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orlans.--M. le duc
de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.


Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engage 
rester prs de trois ans  Londres, quand je ne comptais d'abord y
passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste.
Il tait mme contraire  ma sant, et je saisissais toutes les
occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, o
du moins je voyais le soleil. Trs peu de temps aprs mon arrive je
dbutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery  _Gillwell_,
o se trouvait le clbre Viotti. La maison tait de la plus grande
lgance, et l'on m'y fit une rception charmante. Lorsque j'arrivai, je
vis la porte d'entre orne de guirlandes de fleurs entrelaces dans les
colonnes. Sur l'escalier, qui tait garni de mme, de petits Amours en
marbre, placs de distance en distance, portaient des vases remplis de
roses; enfin c'tait une ferie printanire. Sitt que je fus entre
dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame
Chinnery, me chantrent un morceau de musique charmant, que cet aimable
Viotti avait compos pour moi. Je fus vraiment touche de cet accueil
affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passs  Gillwell ont-ils
t pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery tait
une trs belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de
charme. Sa fille, ge alors de quatorze ans, tait surprenante par son
talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne,
Viotti, et madame Chinnery, qui tait trs bonne musicienne, nous
donnaient des concerts charmans.

Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne ft encore
qu'un enfant, avait une vritable passion pour l'tude. On ne pouvait
lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de rcration, je lui
disais: Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, rpondait-il, et
il continuait sa lecture. Aussi,  l'ge de dix-huit ans, ce jeune homme
avait-il dj acquis tant de considration qu' la restauration il fut
charg de revoir tous les comptes des dpenses occasiones par le sjour
de l'arme anglaise en France.

Je ne tardai pas  visiter les environs de Londres, et ces courses
employrent tout le temps que je pouvais donner  mes plaisirs.

 Windsor, o le roi faisait sa rsidence, je n'admirai que le parc, qui
est fort beau. Le roi se plaisait souvent  se promener avec ses deux
filles sur une magnifique terrasse d'o l'on dcouvre une vue superbe et
trs tendue.

Hamptancourt est un autre chteau royal o j'ai vu des vitraux superbes;
ils sont extrmement anciens, et me parurent suprieurs  tous ceux que
j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de
grands cartons, dessins par Raphal, que je ne pouvais trop admirer;
ces cartons taient poss par terre, en sorte que je me tins  genoux
devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit
voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les
plus reculs, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes,
enfin une vigne norme, enferme dans une serre, et qui, je ne sais
quelle anne, a produit quinze cents livres de raisin.

J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une
visite au docteur Herschell. Ce clbre astronome vivait fort retir 
quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais,
l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux taient dignes
l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicit.
Nous trouvmes prs de l'escalier un tlescope d'une si grande dimension
que l'on pouvait se promener dans l'intrieur.

Le docteur nous reut avec la cordialit la plus obligeante; il eut la
complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous
faisant remarquer les deux taches qu'on y dcouvre, dont l'une est assez
tendue; puis, le soir, il nous montra la plante qu'il a dcouverte et
qui porte son nom; nous vmes aussi chez lui une grande carte de la
lune, trs dtaille, o sont reprsents des montagnes, des ravins, des
rivires, qui rendent cette plante semblable au globe que nous
habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment
d'ennui, et mes compagnons russes, Adlade et moi, nous fmes charms
de l'avoir faite.

On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs
beaux lieux o les Anglais vont prendre les bains.

_Mat-Lock_, par exemple, offre tout--fait l'aspect d'un paysage suisse.
La promenade est borde d'un ct par des rochers du plus bel effet,
couverts d'arbustes colors; de l'autre, des prairies magnifiques: cette
vgtation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout prsente un
coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens
d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne
pouvais le quitter.

_Tumbridge-Well_, o l'on prend aussi des bains, est de mme un endroit
fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se dlecte le matin en
parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les
assembles qui sont trs nombreuses; on se runissait pour les repas, et
aprs le souper, comme aprs le dner, tout le monde se levait pour
chanter le _God save the King_, prire pour le roi, qui me touchait
jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire
entre l'Angleterre et la France.

_Brigton_ tait plus renomm pour ses eaux que _Tumbridge-Well_ et
_Mat-Lock_. Brigton, o le prince de Galles avait alors fix sa
rsidence, est une assez jolie ville situe en face de Dieppe, de
laquelle on peut voir les ctes de France.  l'poque o je m'y trouvai,
on craignait en Angleterre une descente des Franais; les gnraux ne
cessaient de passer en revue la garde nationale, qui tait
continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit
d'enfer. J'ai fait  Brigton des promenades dlicieuses sur les bords de
la mer; j'y fus tmoin un jour d'un effet trs extraordinaire; ce
jour-l, le brouillard tait si pais que les vaisseaux loigns de la
cte nous paraissaient suspendus en l'air.

Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vante comme
celle de l'Angleterre o l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre
que j'crivis  mon frre  mon retour de cette course.

     Londres, ce 12 fvrier 1803.

     Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te
     rpondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire
     combien j'cris peu, tant les jours sont courts; les soires, en
     revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'crire aux
     bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoy des
     volumes.

     Je vois que tu es inquiet de la manire dont je supporte les
     brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant  ce dernier j'y
     suis tout--fait accoutume, au point que je ne le sens plus; je
     prfre mme  prsent ce feu au ntre; pour ce qui est de l'air
     pais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire;
     d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette
     teinte sombre, noire, obstrue les ides; ce crpe sale me ternit
     l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit n ici.
     On m'assure pourtant que cette anne est rare, qu'elle est une des
     plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps,
     ce qui me fait juger de ce qu'taient les autres!  la vrit,
     l'air est bien plus pur dans les campagnes situes  cinq ou six
     milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher
     le plus souvent possible.

     Je reviens de Bath, o je t'ai souvent dsir; c'est une superbe
     ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant  un
     mille en de de ses murs, on aperoit, des deux cts de la route,
     des montagnes trs leves;  gauche s'tend Bath, et l'on voit se
     dtacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des
     cirques grandioses, tous btis sur le plus haut des monts. Le coup
     d'oeil est vraiment magique, thtral; je croyais rver, et j'ai
     pens  Mnageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car,
     bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon got, de
     loin, l'effet est immense.

     Le seul inconvnient que prsente une ville btie de cette
     manire, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou
     descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans
     le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre,
     et de chaque coin de ces rues on dcouvre des sites superbes;
     enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait
     prouver, je te dirai que je croyais tre dans une ville des
     anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume,
     je l'aime d'autant plus que c'est une cit btie  la campagne;
     aussi l'air qu'on y respire est-il parfum.

     Bath est chaque anne le rendez-vous des coryphes _fashionables_,
     ou, si tu le prfres en bon franais, des lgans des deux sexes.
     On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des
     bals, des concerts et des _routs_, dont la plupart ont lieu dans
     les salles publiques; on se runit l cinq ou six cents personnes,
     et d'ordinaire on s'y touffe, ou bien la salle est presque
     dserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermdiaire, en
     cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts,
     j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement;
     quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort dlicat, son jeu
     a tout autant de force que d'expression; aprs le concert on soupa
     dans une trs grande salle  manger dont les longues tables, assez
     troites, ressemblaient  celles d'un rfectoire; j'tais avec
     madame de Beaurepaire, et nous prmes place  ct de trs vieilles
     et trs laides Anglaises; je prsumai avec raison qu'elles taient
     du nombre de celles qui ne quittent point leur province o elles
     conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et
     les Anglaises qui ont voyag sont aimables et polies, tandis que
     nos voisines, ds que nous fmes assises, nous tournrent le dos
     avec un certain air de mpris. Nous tions rsignes  supporter le
     ddain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur
     connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots 
     l'oreille qui les engagrent aussitt  se retourner et  nous
     tmoigner plus d'amnit.

     Je suis reste trois semaines  Bath. On m'avait tant assur que
     je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais  retrouver l les
     dlices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces dlices se
     sont rduites au plaisir que j'avais de passer ma matine  grimper
     sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement,
     attendu qu'il n'a presque pas cess de pleuvoir. Du reste, je me
     croyais en automne plutt qu'en hiver; point de neige, point de
     froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et
     nous donne la douce illusion du beau temps.

     cris-moi bientt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher
     ami.

Peu de temps avant d'aller  Bath, j'avais t passer quelques jours au
chteau de Knowles, qui, aprs avoir appartenu autrefois  la reine
lisabeth, appartient aujourd'hui  la duchesse Dorset. C'est devant la
porte d'entre de ce chteau que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit
avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout
vers leur sommet. Le parc, dont l'extrmit touche  une fort, est
extrmement pittoresque.

Le chteau renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les
mmes qu'au temps d'lisabeth. Dans la chambre  coucher de la duchesse,
les rideaux du lit sont tout parsems d'toiles d'or et d'argent, et la
toilette est d'argent massif.

La duchesse Dorset, qui tait fort riche, avait pous le chevalier de
Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre  Ptersbourg.
Celui-ci ne possdait aucune fortune; mais il tait fort bel homme, il
avait surtout l'air noble et distingu. La premire fois que nous nous
runmes tous pour dner, la duchesse me dit: Vous allez bien vous
ennuyer; car nous ne parlons pas  table. Je la rassurai sur ce point
en lui disant que telle tait aussi mon habitude, ayant presque toujours
mang seule depuis bien des annes. Il faut croire qu'elle tenait
prodigieusement  cet usage; car, au dessert, son fils, g de onze ou
douze ans, vint prs d'elle, et  peine lui adressa-t-elle quelques
mots: enfin, elle le congdia sans lui donner aucune marque de
tendresse. Je ne pus alors m'empcher de songer  ce qu'on rapporte des
Anglaises; qu'en gnral, leurs enfans devenus grands, elles s'en
occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que _leurs
petits_.

J'avais revu  Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien
chang, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait
accabl. Il s'tait mari en Angleterre  sa nice, que j'allai voir 
_Tutlam_ o elle s'tait tablie. Madame la comtesse de Vaudreuil tait
jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant
et de la plus grande fracheur. Elle m'engagea  venir passer quelques
jours  Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez
elle, je fis le portrait de ses deux fils.

M. le duc d'Orlans et ses deux frres habitaient fort prs de l. Le
comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orlans qu'il avait
particulirement distingu. Nous trouvmes ce prince, qui faisait ses
dlices de l'tude, assis  une longue table couverte de gros livres
dont un tait ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit
remarquer un tableau de paysage fait par son frre, le duc de
Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon sjour
chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de
Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a
paru assez bien de visage, et d'une grande vivacit.

Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions
dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'o la
vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours
de la rivire. Nous parcourmes aussi la belle prairie o se trouve
encore le tronc coup de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est
l, m'a-t-on dit, qu'il composait son pome du _Paradis perdu_. J'aurais
bien voulu que l'on et conserv cet arbre, seul tmoin de si grandes
penses; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de
_Tutlam_ taient fort intressans, le duc de Montpensier les connaissait
 merveille et je me flicitais qu'il ft devenu mon _cicerone_,
d'autant plus que ce jeune prince tait extrmement aimable et bon.

Je m'tais engage  faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui
vint me prier de passer quelques jours chez elle,  la campagne, o je
lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave tait
une femme trs bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment,
qui me ferait rveiller tous les matins  cinq heures, et mille autres
choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'aprs avoir
fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre o je
n'entendisse aucun bruit, dsirant dormir assez tard. Ensuite je la
prvins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais
jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais  me promener seule.
L'excellente femme consentit  tout et me tint religieusement sa parole,
au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc o elle
tait souvent  labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle
feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une
seule parole.

Soit que l'on et calomni la margrave d'Anspach, soit qu'elle et la
bont de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon
sjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita  venir la voir dans une
autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait _Benheim_,
je n'hsitai pas  m'y rendre. L le parc et le chteau taient beaucoup
plus beaux qu' _Armesmott_, et j'y passai le temps d'une manire fort
agrable. Des soires charmantes, spectacles, musique, rien n'y
manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai
trois semaines.

Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous
allmes une fois dbarquer  l'le de _Whigt_, qui est leve sur un
rocher et rappelle la Suisse. Cette le est renomme pour les moeurs
douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous l, m'a-t-on dit,
comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits.
Il se peut que depuis, un grand nombre de rgimens ayant frquent cette
le, elle ne soit plus la mme sous le rapport dont je parle; mais il
est de fait qu' l'poque o je l'ai visite, tous ceux qui l'habitaient
taient bien vtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas
atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'amnit que je
remarquai dans la population, le paysage tait si ravissant, que
j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'le de Whigt et l'le
d'Ischia, prs de Naples, ont pu seules me faire prouver ce dsir.

Ces promenades sur l'Ocan me plaisaient beaucoup, et nous les
renouvelmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrter son
btiment en pleine mer et demanda des hutres; mais elles taient
tellement sales qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans
doute, pour que les hutres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas
aussi nouvellement pches.

Ce que l'on peut faire de mieux  l'poque o Londres est dserte, c'est
de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que
j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui
m'taient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie
anglaise, qui ne pouvait tre de mon got aprs avoir habit si
long-temps Paris et Ptersbourg. Je passai quelque temps  _Stowe_, chez
la marquise de Buckingham. Le chteau tait magnifique et rempli de
tableaux des plus grands matres. Je me souviens surtout d'un grand
portrait de Van-Dyck o je vois encore une main tellement belle et
tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orn
d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espce, est de la plus
grande beaut.

Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Franais avec
infiniment de grce et de bont. Tous deux ont beaucoup secouru les
migrs distingus; j'en ai t instruite par le duc de Srant, qui a
sjourn long-temps chez eux, et qui tait pntr de reconnaissance
pour ce noble couple[30].

J'allai aussi  la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oubli le nom
de ce chteau, je me souviens qu'on y est tabli trs confortablement,
et surtout qu'il y rgne la propret la plus recherche. La soeur de lord
Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les
honneurs avec infiniment de grce; il tait bien malheureux que l'ennui
ft l! Au dner, les femmes sortent de table avant le dessert; les
hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai
de dire que dans aucune des runions o je me suis trouve les hommes ne
s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en
Angleterre, comme on le rpte souvent, il n'y existe plus dans la bonne
compagnie. Je dirai aussi que j'ai dn plusieurs fois chez lord Moiras
avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne
buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a
prtendu plus tard.

Aprs le dner, on se runissait dans une belle galerie, o les femmes
sont  part, occupes  broder,  faire de la tapisserie, sans dire un
seul mot. De leur ct, les hommes prennent des livres et gardent le
mme silence. Je demandai un soir  la soeur de lord Moiras, par un beau
clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc.
Elle me rpondit que les volets taient ferms et qu'on ne les rouvrait
point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au
rez-de-chausse. Comme la bibliothque, qui tait magnifique, renfermait
aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors tait de
m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, 
l'exemple gnral, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi
taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une
exclamation  la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier
point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale
de conversation ne tient pas en Angleterre  l'impossibilit de causer
avec agrment; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels;
j'ajouterai mme que je n'en ai pas rencontr un seul qui ft un sot.

La saison tait trop avance pendant mon sjour chez lord Moiras pour
que je pusse faire de longues courses  pied. Lady Charlotte me proposa
de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une
espce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus
rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habitues  braver
leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des
calches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de
s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvnient pour
une trangre peu faite  ce rgime aquatique.

J'avais un grand dsir de voir le chteau de _Warwick_ que l'on m'avait
beaucoup vant. Je m'y rendis, esprant pouvoir le visiter incognito
pour viter toute gne rciproque. Mais lord Warwick, ne voulant
recevoir que des trangers connus, fit demander mon nom, que je ne
cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-mme les
honneurs de son chteau, et me reut en tout avec la plus obligeante
distinction.

Warwick est un chteau gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais
son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En
traversant sa grande cour entoure de rochers, je replaais dans ce beau
manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannires; j'aurais
dsir l'habiter moi-mme, tandis que le chteau de la duchesse, quoique
plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer
quelqu'un.

Aprs m'avoir prsente  sa femme, qui m'offrit  djeuner, et
m'engagea  venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit
traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-mme avec
dtail l'intrieur du chteau, qui est rempli d'antiquits, de tableaux,
d'armures et d'objets prcieux de tous les genres. Il me montra entre
autres dans sa serre chaude une norme coupe antique de la plus grande
beaut. Cette coupe est en forme de jatte; je prsume qu'elle tait
place chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se
composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelaces. Il
me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont
je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les
dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achets fort cher
de ce lord,  qui pourtant je ne les avais pas vendus.

L'entre du chteau de Warwick est taille dans les rochers sur lesquels
il est bti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette
magnifique habitation, dont le propritaire me parut un excellent homme,
qui jouissait bien de tout ce qu'il possdait.

Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, o je vis de superbes
tableaux et un trs beau parc.

Souvent, en revenant de ces diffrentes courses, je m'arrtais sur des
hauteurs  quatre ou cinq milles de Londres, esprant jouir de l'aspect
de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait tait
toujours d'une telle paisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la
pointe de ses clochers.




CHAPITRE XII.

Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hdouville.--J'arrive
 Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je
fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres  la comtesse
Vincent Polocka.


Quoique je fusse arrive en Angleterre dans l'intention d'y passer
quatre ou cinq mois, j'y restais depuis prs de trois ans; j'tais
retenue, non seulement par mes intrts de fortune comme peintre, mais
encore par la bienveillance qu'on me tmoignait. J'ai souvent entendu
dire que les Anglais taient peu hospitaliers; je suis bien loin de
partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de
l'accueil qui m'a t fait  Londres. Outre que je recevais, pour aller
dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'tait possible d'en
accepter, j'avais russi (ce qu'on dit tre plus difficile)  me former
une socit selon mon got pour l'intimit, en me liant avec lady
Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord
Trimlestown qui, trs amateur des arts, cultive la peinture et la
littrature avec got, et qui, maintenant  Paris, me conserve sa bonne
amiti. Je ne me serais donc pas dcide  retourner si tt en France,
si je n'avais appris que ma fille tait arrive  Paris; je dsirais
bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'crivait en secret que
son pre lui faisait former diffrentes liaisons qui me semblaient peu
convenables pour une jeune femme, en sorte que je rsolus mon dpart.

Il fallait vraiment que je fusse entrane par un intrt de coeur pour
rsister aux regrets que voulaient bien me tmoigner mes amis et mes
simples connaissances. Comme  cette poque, Bonaparte, qui s'tait fait
empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y
trouvaient  la rupture du trait d'Amiens[31], lady Herne, connue par
son got pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun
des motifs qui devaient m'engager  rester ne fut oubli par les
aimables gens que j'allais quitter, et j'tais trop sensible  ces
bienveillans efforts pour ne pas y cder en toute autre circonstance.

Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre  l'auberge
situe prs de l'endroit o je devais m'embarquer, je vis arriver la
charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire
ses adieux, mais elle me dclara qu'elle voulait me conduire 
l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombre
d'oreillers et de paquets. Pourquoi donc tout cela? lui
demandai-je.--Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans
la plus dtestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et
plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester
avec vous. Je ne saurais dire  quel point je fus touche de cette
marque d'intrt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres,
ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachs  ses
pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oubli.

Je m'embarquai pour Rotterdam, o nous arrivmes le matin  cinq heures;
mais je restai dans le vaisseau, _par ordre_, ainsi que plusieurs autres
personnes, et nous ne pmes dbarquer qu' deux heures. Ds que je fus 
terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frre de Josphine et alors
prfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour
huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce
qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas  tre mande chez le
gnral Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un
peu peur; mais le gnral me reut si bien que mes craintes se
dissiprent aussitt, et je me rsignai  attendre que ma libert me ft
rendue.

L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu  Ptersbourg, et qui
rsidait  La Haye, ayant appris mon aventure, eut piti de moi; il vint
me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des
courses  La Haye, distraction qui m'tait fort agrable. Enfin, au bout
de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.

Je partis pour Anvers o le prfet, M. Hdouville, me combla de soins et
de prvenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce
qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnatre
l'obligeance que madame Hdouville et lui me tmoignaient, je
m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort
malade, qui les intressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le
plus vif dsir de me connatre; M. Hdouville m'y conduisit, et son
aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de
plaisir  cet artiste que la fivre avait cess aussitt; quoi qu'il en
soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle
fut complte, car je repris le lendemain ma route pour Paris.

Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma
fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagn en France, tait
charg par le prince Narishkin de la mission particulire d'engager des
artistes pour Ptersbourg; il repartit quelques mois aprs, mais seul,
car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta,  ma grande
satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait
une tte extrmement vive; de plus, je n'tais point parvenue  lui
donner le dgot que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez 
cela, soit qu'il y et de ma faute ou non, que si son empire sur mon
esprit tait grand, je n'en possdais aucun sur le sien, et l'on
concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amres.
Mais enfin c'tait ma fille; sa beaut, ses talens, son esprit, la
rendaient aussi sduisante qu'on peut l'tre, et quoique j'eusse alors
le chagrin de ne pouvoir la dcider  venir loger avec moi, attendu
qu'elle s'enttait  voir plusieurs personnes que je ne devais pas
recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'tait une grande joie.

La premire personne avec laquelle je fis connaissance  mon retour de
Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les
dlices de Paris. Cette grande cantatrice tait jeune et belle. Sa voix,
une des plus tonnantes que l'on puisse entendre, joignait  une tendue
prodigieuse une lgret qui tenait du miracle. Elle n'avait point
l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait  la
manire du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme,
voulant le garder chez moi, o il fait encore pendant  celui de madame
Grassini.

Je m'empressai de reprendre mes soires de musique, o madame Catalani
eut la complaisance de venir chanter,  la grande satisfaction de toute
ma socit. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais
plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le dlicieux violon de
Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu' cette
poque, o nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs
de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta
la romance de _Nina_ de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous
attendrit jusqu'aux larmes.

Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de
ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succs  Ptersbourg; et en
prenant soin de ne placer derrire la gaze que de beaux hommes et de
jolies femmes, nous en composmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai
de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages
historiques, dessous lesquelles je fis des trous o pouvait passer un
visage. Les conversations qui s'tablissaient avec ceux qui allaient y
placer leurs ttes, nous amusrent beaucoup, et Robert, qui prenait part
 toutes les gaiets comme un colier, alla poser la sienne sous la
coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces dtails
paratront bien purils aujourd'hui que les soires se passent  parler
politique ou  jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore
perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions
beaucoup; aprs tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons
de Paris et les touffans _routs_ des salons de Londres.

Pour une personne qui dsirait faire passer agrablement le temps  ses
amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frre
donnait alors des leons de dclamation  mademoiselle Duchesnois. Il me
l'amena et lui fit rciter dans mon salon quelques fragmens de rles.
Nous fmes tous charms d'un talent si suprieur, et nous ne pouvions
concevoir qu'on ne voult pas l'engager  la Comdie-Franaise. Le fait
est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois ft
jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'coutant n'oublit sa
laideur. Comme j'avais alors fort peu de crdit par moi-mme, j'allai
trouver madame de Montesson, qui tait en faveur  la cour de Bonaparte.
Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre
chez elle, dans une grande soire. Tout le monde ayant t enchant, M.
de Valence se chargea aussitt de faire les dmarches ncessaires pour
obtenir un ordre de dbut, et notre protge fut enfin admise.

On se souvient encore sans doute de l'immense succs qu'elle obtint ds
le premier jour dans le rle de Phdre. Ce succs fut tel qu'il lui
permit de lutter sans aucun dsavantage contre la plus belle crature
que l'on ait jamais vue sur la scne, mademoiselle Georges, qui dbutait
prcisment en mme temps qu'elle et dans le mme emploi.

Le jour du dbut de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils
de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'tait surtout le
visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire  quel point je
jouissais des transports du public pendant et aprs la tragdie. J'tais
vraiment heureuse d'avoir contribu  la fortune de cette jeune fille,
qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui tait de
plus une excellente personne. Elle m'a toujours tmoign la plus grande
reconnaissance de l'appui dont mon frre et moi lui avions t, et m'a
montr jusqu' sa mort un tendre attachement. Quant  sa complaisance,
je puis dire qu'elle avait mis son talent  ma disposition; non
seulement elle disait dans mon salon une scne de ses rles toutes les
fois que je l'en priais, mais elle a jou chez moi plusieurs proverbes,
entre autres, _la Cuisine dans le salon_, o nous la vmes remplacer la
dignit de Clytemnestre par une rondeur et une vrit qui nous
charmrent.

Une des premires personnes que j'avais revues  mon retour de Londres
avait t madame de Sgur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son
mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait dplu 
l'empereur, qui lui avait dit schement: Madame Lebrun est alle voir
_ses amis_.

Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'tait pas
bien forte, car trs peu de jours aprs avoir parl ainsi, il m'envoya
M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat.
Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me ft pay que
dix-huit cents francs, c'est--dire moins de la moiti de ce que je
prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint
d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du
tableau, je peignis  ct de madame Murat sa petite fille qui tait
fort jolie, et cela sans augmenter le prix.

Il me serait impossible de dcrire toutes les contrarits, tous les
tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait.
D'abord,  la premire sance, je vis arriver madame Murat avec deux
femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais.
Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de
pouvoir saisir des traits, elle consentit  renvoyer les deux femmes.
Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de
faon que, dans mon dsir de terminer, elle m'a fait passer presque tout
l't  Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait
 un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les
sances tait si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans
les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux
pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque
temps aprs, cette coiffure ayant pass de mode, elle revint coiffe
tout autrement, en sorte que je fus oblige de gratter les cheveux que
j'avais peints sur le visage, de mme qu'il me fallut effacer des perles
qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des cames. Il en
arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord tait
assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large
broderie; cette mode ayant chang, force fut de rapprocher la robe et de
recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop loignes.
Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait prouver finirent par
me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon
atelier, je dis  M. Denon, assez haut pour qu'elle pt l'entendre:
_J'ai peint de vritables princesses qui ne m'ont jamais tourmente et
ne m'ont jamais fait attendre_. Le fait est que celle-ci ignorait
parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait
si bien Louis XVIII, qui,  la vrit, n'tait pas un parvenu.

Dlivre du tracas que m'avait donn ce portrait de madame Murat, je
repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon
got pour les voyages n'tait point encore satisfait: je n'avais point
vu la Suisse, et je brlais du dsir d'aller contempler cette belle
nature. Je rsolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis
en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps
la relation exacte de ce voyage  la comtesse Vincent Potocka, je me
borne  placer ici les lettres que je lui crivais, dont j'ai gard les
doubles.




VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.




LETTRE Ire[32].

De Ble  Bienne; de Bienne  l'le Saint-Pierre.


Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses
pittoresques en Suisse o bien souvent je vous ai promene en ide; mes
rcits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas
vous garantir leur intrt; mais j'ose vous garantir leur vrit.

C'est par Ble que j'ai fait mon entre en Suisse; je ne m'arrterai pas
 vous dcrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je
me bornerai  vous dire qu'en arrivant  Ble, je me fis annoncer chez
M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite  mon htel, et
qu'il me donna un dner o il avait invit beaucoup de monde. Je pris le
chemin de l'vch de Ble pour aller  Bienne; c'est M. Ethinger qui me
conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette
route est sans contredit la plus pittoresque, la plus varie, la plus
grandiose. On y voit des scnes de paysage qui surpassent en beaut tout
ce qu'on peut voir dans l'intrieur de la Suisse; j'tais sans cesse en
admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher
forme par la nature elle-mme, qui prsente  elle seule un paysage et
qui encadre une vue dlicieuse.

Aimable comtesse, si vous avez peur des prcipices, je ne vous engage
pas  suivre la route de l'vch de Ble; vous pourriez bien n'y
prouver d'autre sensation que le mal de la peur; les prcipices sont 
perte de vue, sans parapets ni barrires; on les trouve  la droite du
chemin; d'normes rochers  pic bordent le ct gauche. Il s'en est peu
fallu que je ne sois tombe dans ces abmes. Le cheval qui menait ma
voiture, allait de droite  gauche au bord des prcipices. Le chemin est
troit. Tout  coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et
jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrter le
cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'tais fortement effraye;
je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chre compagne
Adlade; le ciel eut enfin piti de nous. Au moment mme o nous tions
sur le point d'tre emportes dans les prcipices, un homme (le seul que
nous ayons rencontr sur cette route) vient  nous, ouvre la portire et
nous fait descendre; puis aussitt il se runit au cocher pour retenir
le cheval et lui relcher le harnais; le col de la pauvre bte tait
trop serr, et le sang lui avait port  la tte. Nous tions
certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le rcompenser, mais
il m'a refuse en disant: _Je suis heureux de m'tre trouv l_. Que
Dieu le bnisse pour prix du service qu'il nous a rendu!

Nous continumes notre route presque toujours  pied, pour ne pas nous
exposer  de nouveaux prils, et nous arrivmes  Bienne. Je ne suis
reste qu'un jour  Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous
en parler. Il me tardait de voir l'le de Saint-Pierre, devenue fameuse
par le sjour de l'auteur de la _Nouvelle Hlose_. Je traversai donc le
lac, et je touchai  ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractre
des paysages suisses, mais qui offre  l'oeil de paisibles champs o le
bonheur semble nous attendre. Malgr son peu d'tendue, on trouve dans
l'le de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du bl,
des fruits; la nature y est vivace, et la vgtation y brille du plus
riche clat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombrag, qui
conduit  un bois de haute futaie; on s'enfonce avec dlices dans
l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le
promeneur solitaire qui vient y rver; le silence de ce charmant asile
n'est interrompu que par les mlodies du rossignol et les chants
d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout--fait lysen
une grande salle o chaque dimanche les villageois du voisinage se
runissent pour danser. Vous auriez t heureuse, aimable comtesse, de
vous asseoir sur un banc plac  l'extrmit du bois sur la hauteur; on
y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans
tre isol, car les bords du lac sont peupls de mille habitations
bties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultives
soigneusement. Aprs les diffrens spectacles de la nature, la seule
curiosit, la seule chose intressante de l'le de Saint-Pierre, c'est
la maison qu'habita Rousseau; elle est situe au milieu de l'le, et,
vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle
renomme de l'crivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette
profanation.

Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rveries dans
l'le de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher  ces lieux; je suis
retourne  Bienne, et de Bienne je suis venue  Berne. Le chemin qui
mne  Berne passe  travers les sites les plus varis. En approchant de
la ville, on dcouvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et
bientt ensuite la chane des glaciers et tous les monts environnans; le
spectacle de ces grandes chanes montagneuses frappe vivement
l'imagination. Le lendemain de mon arrive  Berne, je suis alle chez
madame de Vatteville dont le mari tait lendamman, et chez le gnral
Vial, notre ambassadeur; j'ai reu d'eux le plus aimable accueil. J'ai
fait avec le gnral Vial des courses charmantes aux environs de Berne;
l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas
conduit  des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathdrale et deux
hospices qui mritent d'tre visits par les voyageurs. La ville est
btie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi
beau que celui qu'on dcouvre de la plate-forme de Berne.




LETTRE II.

La valle de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de
Grindelwald; Schaffouse.


Aimable comtesse, je continuerai  vous faire voyager avec moi dans
cette contre tant aime des artistes, des potes et des esprits
rveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont
de la plus grande sublimit. Dans les courses dont il va tre question,
j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont
j'ai fait la connaissance  Berne; son mari occupait le poste de charg
d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac tait grosse de sept
mois. Elle avait un fils g de dix ans, d'une remarquable intelligence.
Le jeune de Brac tait constamment  me regarder peindre; il me disait:
Madame, vos paysages _sont vivans_, permettez-moi d'en copier. Un jour
je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon
original.

En quittant Berne, je suis venue  Thoun, et de Thoun je me suis dirige
vers le fameux glacier; avant d'arriver  ce glacier, il faut traverser
la grande valle de Lauterbrunn qui prsente l'aspect le plus sauvage;
la valle de Lauterbrunn est si pre et sombre, que je ne pouvais pas me
rsoudre  la croire habite. Elle est enferme de tous cts par des
montagnes si leves que le soleil ne peut l'clairer entirement qu'
son midi; aussi les matines y sont tnbreuses, et sitt que le soleil
descend  l'horizon, la nuit y revient. La valle de Lauterbrunn est
donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'aprs
cela, jugez quelle charmante surprise dut tre pour nous la rencontre de
plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint tait rose et
blanc; un air de candeur nave ajoutait encore  leur beaut. Elles nous
apportrent de trs belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi
triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes
bergres, ainsi que leurs fruits, nous taient descendus du ciel? Cette
scne toute fantastique tait pour moi comme une scne des _Mille et une
Nuits_.

De grosses pierres encombrent les chemins de la valle; notre voiture
tait horriblement cahote, et je tremblais que madame de Brac ne ft
une fausse couche. Nous avons rencontr de gros torrens sales et trs
rapides dont mon _teignoir_ aurait eu grand'peur, s'il avait t l.
Celui que j'appelle ici du nom d'_teignoir_, parce qu'il refoulait en
moi toutes les penses d'art et de posie, est un certain M. D... qui
probablement vous est inconnu, aimable comtesse. Quel vilain pays que
la Suisse! me disait ce M. D...; les montagnes et les torrens me font
mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.

Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach
devant laquelle nous nous sommes arrtes en chemin. Cette cascade tombe
d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se
transforme en tourbillons de fume; cette immense nappe d'eau qui roule
et se prcipite avec fracas vous blouit, vous tourdit, vous fait
perdre la tte. En face de la cascade se trouvent quelques habitations.
De l on voit cette superbe montagne de neige appele Iung-Frau, o
l'homme n'a jamais pu monter. Arrives au bout de la valle de
Lauterbrunn, nous trouvmes une grande quantit de chalets entours
d'arbres fruitiers. Nous couchmes  l'auberge du Cur, en face des
glaciers de Grindelwald, trs beaux et trs imposans par leur masse
norme.

Nous sommes retourns  Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous
sommes venus  Schaffouse. Aprs avoir dn  Schaffouse, je reus la
visite du bourgmestre  qui j'avais t recommande; il me proposa de me
conduire  la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le
bourgmestre me mena dans un trs petit bateau, et je ne pouvais me
dfendre d'un peu de frayeur en voyant quantit de rochers placs  et
l sur notre passage. Enfin nous voil au bas de cette chute d'eau dont
la majestueuse beaut inspire une sorte de terreur. Je suis monte
aussitt dans le petit pavillon qu'branle continuellement la violence
de la cascade. Ce pavillon est le point d'o on peut jouir de la manire
la plus complte de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel
s'y voit constamment. J'ai visit galement le dessus de la chute qui
est superbe. J'ai peint ces deux vues.

Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je
demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me rpondit
avec un peu d'embarras que le port coterait plus que le vin ne
vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il tait excellent:
Monsieur a bien raison, me dit alors Adlade; le vin que vous avez bu
 l'auberge est de la cte du Rhin. Je reconnus ma mprise; j'avais
confondu la _cte_ et la _chute_, et j'en fus honteuse.

Si je me mettais sur le chapitre des mprises, j'en aurais plus d'une 
vous raconter.  mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre
que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde,  leur
chteau de Marche en Savoie; aprs un doux repos, je vais avec ces dames
 Chambry chez M. de Boigne qui nous mne aussitt  sa charmante
maison de campagne prs de la ville; tant monte sur une terrasse qui
domine Chambry: Cette vue est ravissante, m'criai-je, on dcouvre _si
bien le village_! M. de Boigne[33] en fut choqu, et ce n'tait pas
sans raison.




LETTRE III.

Zurich; Ehrlebacz, l'le d'Houfnau, Rapercheld, la valle de Glaris.


En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand
on sait bien voir, on n'y connat point la monotonie;  chaque pas la
scne varie; d'un site charmant vous passez  un site svre: c'est ce
que j'prouvai en allant  Zurich. Aprs avoir visit les curiosits de
la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de
campagne  Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au
gnral baron de Salis; lui-mme habitait tout prs de l avec sa femme,
sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le
charme de mon sjour. Je fus reue par le gnral et par les siens comme
si j'eusse t de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que
j'ai passes dans leur socit. Le bon gnral avait quatre-vingt-un
ans; malgr son ge et ses infirmits, il tait toujours gai, spirituel;
il me racontait mille piquantes anecdotes;  l'ge du gnral, la main
peut bien tre paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron
crivait souvent  ses amis. J'avais rencontr aussi le gnral baron de
Salis dans mon voyage  Naples, et je l'avais trouv aimable et bon,
comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'tait point pour moi une
connaissance nouvelle; avant que l'ouragan rvolutionnaire et tout
dispers, j'avais connu et reu chez moi  Paris le bon gnral; tous
les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.

Les deux cts du lac sont parsems de villages pittoresques et
d'lgantes maisons de campagne, la vgtation y est riche et varie;
une fort de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont
tellement champtres, surtout  la droite du lac du ct du mont Albis,
qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet,
c'est l qu'tait sa demeure, et c'est l qu'il a crit d'aprs nature.
Une de nos jouissances tait d'entendre tous les dimanches matin,  huit
heures prcises, les cloches de diffrens villages des bords du lac, qui
toutes sonnent  la mme heure; leurs sons diffrens se confondent, se
perdent ensemble selon leur distance: c'est un mlange qui, sans tre
calcul, produit une harmonie lointaine dlicieuse.

Avant de quitter Ehrlebacz, je dsirais beaucoup faire une excursion, et
je priai le gnral de permettre que sa belle-fille vnt m'accompagner;
j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait gure plus de vingt
ans, en fut aussi contente que moi. Ds le lendemain nous nous
embarqumes sur le lac de Zurich. Nous nous arrtmes  la petite le
d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille
dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de lgumes. Une
petite glise, bien ancienne, entoure d'un cimetire, se trouve au
milieu de l'le. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de
ttes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes
yeux. Depuis quand ces ttes sont-elles entasses l? demandai-je  la
jeune fille.--Ces ttes de morts, me rpondit-elle, sont si anciennes
qu'on ne peut savoir l'poque o elles ont t mises l.

Nous quittmes cette le et reprmes notre barque pour aller coucher 
Rapercheld; le soleil n'clairait plus que les sommets des montagnes de
Glaris; ces sommets taient couleur de feu; les autres montagnes plus
prs de nous, plus basses, taient dans l'ombre; cet effet mlancolique
me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre.
Arrives  l'auberge de Rapercheld, nous tions presses de nous
coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de trs bon matin
pour une dernire excursion. Il m'a t impossible de dormir, parce
qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. Qui
chante ainsi? m'criai-je.--Ce sont des bergers, me rpondit-on, qui
soupirent leurs amours pour des jeunes filles loges l chez leurs
parens. On ajouta que c'tait l'usage dans la contre, et que souvent
les parens ouvrent leur porte au jeune berger  qui ils veulent donner
leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit
prs du lit de celle qu'ils doivent pouser; on m'a bien assur que
jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est
assez peu frquent; les habitans peuvent avoir conserv l'innocence
primitive.

Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad;
gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a
pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne prsente que des
prils; d'normes montagnes l'entourent et le resserrent.  gauche, en
entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul
endroit o l'on puisse dbarquer. Nous allions toujours en avant,
lorsqu'un grand vent s'lve, et tout  coup de gros nuages noirs
s'amoncellent sur les monts et sur nos ttes; j'admirais cet effet
terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le
batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions
pu dbarquer. D'aprs l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma
compagne, nous rebroussmes chemin. Il tait temps, car la tempte ne
tarda pas  gronder, et un peu plus tard nous aurions t en pril. Nous
retournmes  Rapercheld.

Nous avions eu le projet de visiter la valle de Glaris, et plusieurs
amis du gnral de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette
valle n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaisse par de
grandes roches, de sorte qu' l'heure de midi on y touffe de chaleur.
Ma pauvre tte brlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir;
ayant aperu en chemin des plantes  larges feuilles, j'en ramassai pour
en couvrir ma tte; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je
parvenais  me rafrachir. Nous tions tous accabls par la chaleur,
lorsque enfin nous dcouvrmes un chalet au bout de la valle; nous y
entrmes pour nous reposer, et nous y bmes du lait avec dlices. La
femme qui nous avait donn cette hospitalit si gnreuse ne voulut
point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle
accepterait plus volontiers des rubans; aussitt nous dtachmes nos
ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.

En traversant la valle de Glaris, j'aperus un village plac
tout--fait au-dessous d'une montagne qui menaait de crouler; plusieurs
grosses pierres avaient dj roul jusques auprs des habitations; je
dis  plusieurs des bonnes gens du village: Je crains bien que cette
montagne ne tombe un jour sur vous.--Que voulez-vous? me rpondirent
ces bonnes gens, nous sommes ns l, nous y mourrons. Tristes et naves
paroles qui peignent toute la simplicit de ces lieux. On montre au bout
de cette valle,  droite et  gauche, les deux chemins que l'arme
franaise et l'anne russe ont suivis dans le temps des guerres de la
rvolution.




LETTRE IV.

Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du soleil sur les
montagnes.


Je n'ai rien  vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de
l'tude des villes; mais c'est  la nature que je donne toute mon
attention, toutes mes penses. En me promenant dans Soleure, je
dcouvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit
chalet tout seul, bien petit; c'tait un point; je demande qui loge l,
si haut, tout seul; on me rpond qu'on peut y arriver trs facilement;
j'avais peine  le croire, car la montagne est  pic; cependant, aprs
des informations plus prcises, on me conseille d'y monter pour voir le
coucher et le lever du soleil; le matre de l'auberge o j'tais me
dcide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que
ma calche et quatre chevaux m'y mneront dans la perfection. Me voil
dcide.

Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien
en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant
grande route n'tait plus qu'une sorte de chaos; c'taient de grosses
pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une monte  pic
sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller 
pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement tonn
de ma marche, qui a dur depuis quatre heures jusqu' huit et demie; je
suis monte  pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premires
heures de la marche, la chaleur tait affreuse; les ardeurs du soleil
une fois passes, plus je montais, plus je me sentais forte;  dire
vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire
oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forts les unes sur les
autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait
plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle
ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des
feux du soleil couchant; les autres montagnes taient couleurs d'iris;
des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'tendaient sur ma montagne 
gauche; le soleil se couchait derrire le sommet; des monts
violets-rougetres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au
lac de Bienne et  l'extrmit de celui de Neuchtel, si distans l'un de
l'autre, qu'ils ne se dtachaient que par deux lignes dores et
entoures de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavits
profondes, des montagnes de la plus belle vgtation;  mes pieds
apparaissaient des vallons sauvages entours de noirs sapins.  mesure
que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les diffrens
sites prenaient un caractre svre, tant par leurs formes que par le
long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis
vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si
solennel et si mlancolique.

La lune s'est leve radieuse; je me trouvais  ct du chalet o je
devais coucher; c'tait l ce petit point que j'avais aperu de la ville
de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma batitude;
l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me
donnaient un vritable bonheur; si j'avais eu l quelques amis, je crois
que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs
pendant tout l't; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur
lait en est tout parfum. Le lait fit seul les frais de mon souper, car
le poulet qu'on m'avait donn au chalet tait dur et sec. Je devais me
lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la
cime d'une montagne d'o je devais voir le lever du soleil. Je ne pus
dormir  cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du dpart
sur une chaise.

Me voil en chemin avec mon Adlade et mon guide pour assister au
spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes
que dans les plaines. Arrive sur la cime du mont, je vois le disque
dor du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir
l'clat; le ciel tait aussi pur que la veille; la nature n'tait pas
encore claire; un brouillard blanchtre couvrait la valle entire;
c'tait un nant de fume. Peu  peu la ligne du glacier, qui avait t
blanc-bleutre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses,
dores; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se
dcouvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les
villages, les forts, les prairies renaissent; cela ressemblait  une
cration. Le silence de ma montagne n'tait interrompu que par le joli
bruit des clochettes des troupeaux paissant  et l autour du chalet.
Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aim;
imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds,
et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien tait
vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitt avec regret.  huit heures
et demie, je suis retourne  pied, descendant presque au galop ce
mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les
pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empchait de penser et de
jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture
en avant pour ne plus l'entendre;  une heure aprs midi j'tais de
retour  Soleure. Cette course  la montagne de Wunschestein restera
toujours dans ma mmoire: que n'tiez-vous avec moi, aimable comtesse!
c'est toujours mon refrain.




LETTRE V.

Vevay et ses environs.


Ne vous est-il pas arriv, Madame, de rver des lieux o vous voudriez
vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais 
passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rves,
c'est mon lieu de prdilection; mais on ne s'arrte pas toujours l o
on voudrait s'arrter, et le destin ne nous permet gure d'tre heureux.
Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris l
une demeure sur les bords du lac de Genve qu'on voit dans sa plus
grande largeur;  droite et en face, le lac est encadr par les hautes
montagnes de Meillerie jusqu' l'entre du Valais, d'o sort le Rhne
qui se prcipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et 
gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la vgtation
dont elles sont ornes, varie leurs tons  l'infini. C'est l qu'on
dcouvre sur la hauteur la dent de Jamand.

Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la
gauche du lac, on arrive au chteau de Chillon par des coteaux boiss
entrecoups de villages. Au bas, prs du chemin, un ruisseau limpide
s'chappe avec rapidit, et vous charme par son murmure;  droite, des
arbres de haute futaie bordent le lac qu'on dcouvre  travers les
branches. La dlicieuse promenade au chteau de Chillon rappelle la
_Nouvelle Hlose_. Je suis alle  Clarence au lever du soleil; appuye
sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces
lieux si pleins de romanesques souvenirs.

Ce n'est pas l que se sont bornes nos promenades autour de Vevay; nous
allmes, moiti  pied, moiti en char--bancs, sur la montagne
pierreuse de Blonay. Accabls de fatigue et de chaleur, nous avions fait
halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous
tmoigner le dsir de nous recevoir dans leur chteau; j'acceptai avec
plaisir. On dcouvre du chteau de Blonay une vue admirable; on y domine
le lac et les montagnes environnantes. De belles pches nous furent
apportes; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pches
taient pour nous comme la manne dans le dsert.

Nous descendmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde;
la lune se levait radieuse. Arrive  mon htel de Vevay, je dis 
l'aubergiste que je dsirais faire une course sur le lac, et lui
demandai des rameurs; l'aubergiste me rpondit qu'il me conduirait
lui-mme dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa
proposition,  condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot
pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets
de la belle nature. Mon Adlade tant trop fatigue pour me suivre, je
partis seule avec le gros aubergiste; ce n'tait pas Saint-Preux, je
n'tais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait
seule sur le lac; le vaste silence qui s'tendait autour de moi n'tait
troubl que par le lger bruit des rames. Je jouissais compltement de
cette belle lune si brillante; quelques nuages argents la suivaient sur
un ciel d'azur. Le lac tait si calme, si transparent, que la lune et
ces beaux nuages s'y refltaient comme dans un miroir. En vous crivant,
trs aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce
magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.

Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade
de Pisse-Vache  Sion ( laquelle je prfre pourtant celle du
Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les
anciennes fortifications forment un intressant tableau. On trouve au
bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous
des gotres et paraissent idiots; j'tais triste de voir cette vilaine
humanit. Je voulais pousser ma course au-del des salines de Beg, mais
j'ai t arrte par la suffocante chaleur des montagnes qui tout--coup
se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis
retourne par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Aprs
quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrtai et me trouvai en
face de Vevay. Le ciel tait noir; on ne dcouvrait ni les montagnes ni
l'entre du Valais; mais de l je vis un effet radieux, un superbe
arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en tait si
bien claire que je pouvais aisment distinguer le clocher et les
maisons: ce qui m'a rappel Jean-Jacques lorgnant de cet endroit
l'habitation d'Hlose[34].




LETTRE VI.

Coppet; madame de Stal.


J'ai pass une semaine  Coppet chez madame de Stal; je venais de lire
son dernier roman, _Corinne ou l'Italie_; sa physionomie si anime et si
pleine de gnie me donna l'ide de la reprsenter en Corinne, assise, la
lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique[35].
Madame de Stal n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui
tenir lieu de beaut. Pour soutenir l'expression que je voulais donner 
sa figure, je la priais de me rciter des vers de tragdie (que je
n'coutais gure), occupe que j'tais  la peindre avec un air inspir.
Lorsqu'elle avait termin ses tirades, je lui disais: _Rcitez encore_;
elle me rpondait: _Mais vous ne m'coutez pas_. Comprenant enfin mon
intention, elle continuait  dclamer des morceaux de Corneille ou de
Racine. Je me propose d'emporter le portrait  Paris pour lui mettre la
dernire main[36].

Je trouvai  Coppet plusieurs personnes tablies; la bien jolie madame
Rcamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver
Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La socit
se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exile, celle
que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de
Stal se trouvaient alors  Coppet; ils avaient pour gouverneur le
littrateur allemand Schlegel; sa fille, trs jeune encore, tait fort
jolie; elle avait un got passionn pour l'tude.

Madame de Stal recevait avec grce et sans affectation; elle laissait
sa socit libre toute la matine. On ne se runissait que le soir;
c'est aprs dner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait
alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de
verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait
une chaleur qui n'appartenait qu' elle seule; impossible de
l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une
improvisatrice.

Pendant mon sjour  Coppet, j'y ai vu jouer _Smiramis_; madame de
Stal remplissait le rle d'Azma; elle a eu de beaux momens dans ce
rle, mais son jeu tait ingal. Madame Rcamier mourait de peur dans
son rle de Smiramis; M. de Sabran n'tait pas trop rassur dans son
rle d'Arsace. J'ai toujours remarqu qu'il n'y a que les comdies et
les proverbes qui se jouent bien en socit, mais jamais la tragdie.

De Genve je suis alle  Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai
trouve bien petite et d'une telle salet que je crois qu'elle n'a pas
t nettoye depuis que ce grand homme l'a quitte. La chambre  coucher
est reste meuble. On y voit le portrait de Le Kain,  droite prs de
son lit. En face prs de la fentre, ceux de madame Duchatelet, de
l'abb Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on
trouve une terrasse d'o l'oeil dcouvre les montagnes du Jura. Son
jardin tait en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire
m'a vraiment attriste[37]. J'avais t triste aussi en voyant  l'le
Saint-Pierre la maison de Rousseau change en un mauvais cabaret[38].




LETTRE VII.

Genve et Chamouni.


Je ne vous dirai pas grand'chose de Genve dont il existe assez de
descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse
pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genve,
toute rpublique qu'elle est, ne connat point l'galit; le quartier
d'en haut ne frquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage
ne se fait de bas en haut. Pendant mon court sjour  Genve, on m'a
fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, o les Genevois
se sont battus  outrance pour empcher l'rection de la statue de
Jean-Jacques; ce grand crivain est gnralement dtest  Genve. Avant
de quitter cette ville, j'ai reu un honneur que vous me permettrez de
ne pas oublier; on a daign me donner le brevet de membre de l'Acadmie
de Genve.

Je vous ai parl d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait
connaissance  Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partmes
tous ensemble pour Chamouni. Aprs avoir pass Saint-Martin et
Bonneville, nous arrivmes  Salange, par un chemin bord  droite par
de grands et superbes rochers dont le soleil clairait les tons riches
et varis. Nous montmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du
dme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Got. Le soleil couchant rpandait
des teintes dores sur les hauteurs de cette masse norme; les rgions
infrieures de la chane taient couleur d'iris et d'opale; cette partie
des glaciers n'avait pour toute lumire que le reflet du ciel. Enfin
cette masse grandiose tait intercepte  gauche par de hautes montagnes
de sapins tout--fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'taient aussi,
ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc
n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus
peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hlas! impossible; il n'y
avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...

Nous montmes  Salange. Aprs notre djeuner, nous partmes aussitt
pour la valle de Chamouni, qui ne ressemble en rien  tout ce que j'ai
parcouru. De chaque ct ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; 
droite en entrant, ces tristes forts sont entrecoupes d'normes
glaciers. On aperoit au-dessus le Mont-Blanc, son dme et l'aiguille du
Got et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale
d'une grande vote de glace: en tout, ce lieu sauvage tonne, mais ne
charme pas. Aprs notre djeuner, comme il faisait un trs beau temps,
nous fmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire
qu'il y avait quantit de voyageurs qui s'y rendaient en mme temps;
mais moi, pour viter cette foule qui parlait, qui criait, je les
laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour
viter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais
donc pour monter  la mer de glace. Aprs une demi-heure de marche, je
tournais un sentier trs troit sur la hauteur d'un norme prcipice,
sans aucune barrire. Arrive l, j'entends M. de Brac qui me crie: Au
nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie. Lui, sa femme,
son fils, continuent leur marche.

Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mne au glacier de
Bosson, le plus beau de la valle: j'en fus enchante: ces nombreuses
votes de glaces sont normes de prs; elles sont d'un ton transparent
bleutre. Je m'tablis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon
portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide
avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafrachir il prit un
petit morceau de glace. Aprs m'tre repose en peignant, je descends
au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en
apporte quelques-unes qui taient excellentes. En me promenant, je
m'arrtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordes par un
torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus
aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins
sauvage de la valle.

Aprs cette promenade, je revins  mon auberge. Tous les voyageurs
taient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac,
j'en demandai des nouvelles; on me rpondit: Hlas! le mari de cette
dame s'est trouv si mal par la frayeur que lui a cause ce chemin
prilleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas
dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se
dsespre ainsi que son fils.--Me voil bien inquite de lui, de sa
femme trs avance dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge,
attendant avec anxit leur retour. Enfin aprs plus d'une heure ( la
chute du jour), je vois arriver M. de Brac couch sur un brancard, le
visage  moiti couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant
des cris dchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste
cortge, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la
peine que j'prouvais. Je fis porter M. de Brac mourant prs de la
chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intressante, et
si justement effraye. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la
nuit, ne pouvant dormir, nous coutions sans cesse  la porte du malade;
mais hlas! nous n'entendions que des gmissemens. Nous en tions si
oppresses que nous nous mmes  la fentre pour respirer. Toute la nuit
nous entendmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre
ressemble  d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxit
le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hlas! point de
mieux. Il avait encore la mme immobilit. Ce ne fut que le troisime
jour qu'il commena  ouvrir les yeux, et successivement, mais
lentement, son tat s'amliora. Sans cette catastrophe, je serais reste
peu de temps  Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant
pas quitter cette malheureuse famille, sans tre assure du
rtablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait prouv
tait une catalepsie.

Enfin j'arrangeai mon dpart. Les onze jours passs  Chamouni m'avaient
paru un sicle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que
les chemins taient impraticables par la quantit d'avalanches tombes:
c'tait celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui taient
fondues; la route en avait t inonde. N'tant plus utile  nos
compagnons de voyage, j'tais au dsespoir de rester dans ce triste
Chamouni qui ne devrait tre habit que par les chvres et les chamois.
Les prairies elles-mmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules
fleurs qu'on y trouve; voil les bouquets que vous offrent les jeunes
bergres. Pour rien au monde je ne retournerais  Chamouni. Aimable
comtesse, cette course est la seule o je ne vous ai point
regrette[39].




LETTRE VIII[40].

Neuchtel; Lucerne, chute du Goldau.


L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procur trop de
jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le dsir et le besoin de
revoir cette intressante rgion; je suis donc revenue dans cette
contre de moeurs naves et de beaux paysages. L'anne dernire, j'avais
fait mon entre en Suisse par Ble; cette fois-ci, c'est par Neuchtel.
La ville de Neuchtel est btie en amphithtre; le lac, dont la
longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un
caractre de grande majest; l'eau est vive et transparente. C'est un
peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que
j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la
Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes,  l'extrmit du lac,
se colorait d'un ton rougetre;  gauche, plus prs, s'levaient les
montagnes de Moutiers-Travers qui se dtachaient en violet bleutre sur
le ciel dor par le soleil couchant. Neuchtel, qui se trouvait en
avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.

Je suis alle de Neuchtel  Lucerne. Je vous recommande bien, Madame,
quand vous irez de ces cts, de gravir l'Albis. De l on dcouvre une
des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain,  droite, on voit
plusieurs lacs entours de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du
soleil (moment o j'ai joui de cette vue), sont enveloppes d'une lgre
vapeur bleutre, d'un effet magique. C'est comme un beau rve arien. Je
suis alle par cette montagne  Lucerne. Le canton de Lucerne est le
plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: prs de la ville, en
bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir
l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.

En s'arrtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la svrit
des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoup: la premire, 
droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet
strile: il est si lev qu'il est presque toujours entour de gros
nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivs et du plus beau vert;
plus bas, des maisons de campagne bordent le lac.  gauche est le Rigi
qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent;
mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense
de la Suisse[41]. Ce qui ajoute  l'austrit du lac est la couleur de
ses eaux, plus verte et plus fonce que celle des autres eaux. Il est
souvent furieux; je l'ai travers avec beaucoup de vagues, et aussi
beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la
mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le
milieu du trajet que j'avais  faire, j'aperus,  droite, la tour et le
clocher de Stanzstrade qui se dtachait en demi-teinte douce sur ces
coteaux de la plus belle vgtation. Le soleil rendait ces couleurs
radieuses.

Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et
dlicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait
les effets. La montagne  gauche, dont la teinte tait en ombre
vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait dbarquer 
Stanz pour parcourir cette charmante valle, la plus belle de la Suisse:
on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des
collines boises, des montagnes cultives et couvertes de chalets sur
leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant
sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus
ravissant: et la vue des villages pars  et l, dont les toits, rouge
fonc, se dtachent si bien au milieu des diffrentes verdures, rend ce
coup d'oeil pittoresque et riant tout  la fois. Le mont Pilate et le
Rigi dominent aussi cette dlicieuse valle.

Aprs m'y tre beaucoup promene, je me suis rembarque, et suis
descendue  Brown, autre valle charmante. Les vergers, les prairies y
bordent une petite rivire, la plus claire et la plus limpide que j'aie
jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec
rapidit. Aprs plus d'une heure de marche, je suis arrive au bourg de
Schwitz; c'est l que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont
situes sur une hauteur entoure d'un vallon fertile. L'auberge o je
logeais se trouve en face de l'glise, qui est assez leve: j'avais
pour point de vue le cimetire, rempli de croix charges d'ornemens
noirs et dors: immdiatement au-dessous se trouve un abri o les gens
du pays viennent danser ou jouer  diffrens jeux: ces morts au-dessus
des vivans me donnaient  rver; vous en auriez fait autant.

Je suis alle de Lucerne  Zug; le chemin est bord de collines trs
habites. C'tait le temps de la moisson: nous rencontrmes quantit de
moissonneurs et de moissonneuses rangs autour de leurs chars de
transport; ils les avaient orns de branches et de fleurs; ils
chantaient et dansaient en rjouissance de leur bonne rcolte.

J'ai travers le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entours
de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de
Schwitz.

Arrives  l'auberge du Zug, la matresse, qui sait trs bien le
franais, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une
tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce mme
jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs
qu'elle avait eus chez elle s'embarqurent pour Goldau. Quatre d'entre
eux voulurent entrer dans l'glise d'Art; les autres compagnons
continurent leur route disant: Nous ne voulons pas perdre de temps
pour arriver  Goldau; Sortis de l'glise, les quatre voyageurs virent
l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres
entoures de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute
venait d'ensevelir leurs amis dont deux taient avec leurs femmes et
d'autres parens. Une jeune personne promise  un jeune homme, avait t
aussi engloutie. Les quatre voyageurs chapps  ce cruel malheur,
revinrent  l'auberge les yeux gars et pleurant  chaudes larmes. La
matresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils taient si tt de
retour? Hlas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.
L'un de ces voyageurs a perdu entirement la tte. On fit des fouilles,
on n'a pu y retrouver qu'une mre et son enfant: on les a enterres aux
_deux croix noires_; comme par miracle, on a aussi dcouvert un enfant
tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont
t profondment mus de ce dsastre; parmi eux, il y en avait qui se
croyaient  la fin du monde.

Je quittai  regret de belles valles, pour aller,  peu de distance de
l, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous,
Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de
circonfrence; avant ce dsastre, ce pays offrait la plus dlicieuse
valle parseme de diffrens villages, entoure de la plus frache
vgtation, habite par les meilleures gens du monde:  prsent, ce ne
sont que rochers et pierres normes accumules les unes sur les autres;
des torrens de sable entrecoups de mares d'une eau verte et stagnante.
Des forts entires ont t entranes dans cette horrible chute.

Au moment o j'ai voulu m'tablir pour peindre ce dsastre, j'entendis
une dtonation telle que je crus que c'tait une nouvelle chute de la
montagne. J'tais seule dans mon char--bancs; je ne puis rendre ma
frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers
pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessrent pour me laisser
peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des
dbris de maisons pars  et l, ainsi que des pierres normes, dbris
de l'boulement. Dans le lac de Lovers, on aperoit encore les dbris de
la maison de l'ermite, qui tait btie sur une petite le au milieu du
lac. Je suis monte  travers des rochers pour visiter en dtails le
thtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus
d'habitations; cela ressemblait  la fin du monde! Au milieu de ce
chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'prouvais
en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps
dans ce lieu funbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrtais
 chaque instant. Tout  coup j'aperois deux petites croix noires tout
prs l'une de l'autre: c'taient les deux fosses de la mre et de
l'enfant qui avaient t trouvs dans les sables par les ouvriers
employs  pratiquer un petit chemin pour les char--bancs. Ces deux
croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetire, et c'est 
peine si on le dcouvre dans cette immensit. J'ai peint d'aprs nature
ce triste lieu. De l, je suis alle m'embarquer  Art: ensuite j'ai
mont  Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, rige 
l'endroit o il a tu Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'tait
vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa
bergre. Le berger tait cach dans un bois sur la hauteur, la bergre
tait dans le vallon appuye sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se
parlent d'amour). Ils se rpondaient comme par cho: si tt qu'ils nous
ont aperus, ils ont cess leurs chants. Cette correspondance d'amour
qui se faisait par mlodie, offrait une gracieuse scne pastorale:
c'tait une glogue en action.




LETTRE IX.

Underse; la fte des bergers.


Voil bien des lettres que je vous ai crites, Madame; je vous ai
associe  toutes mes impressions,  toutes mes penses de voyage, et
vous savez maintenant quelle est ma manire de voir la Suisse; mais je
ne vous ai pas encore dit ma manire d'tre en voiture. Lorsque je suis
en route  travers ces belles rgions de la Suisse, je ne parle pas, je
ne dis pas un mot dans ma calche. Je suis ainsi muette mme avec mon
Adlade qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrter
ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne
 dire: _Adlade_, faites-moi donner mes _pastels_. En voyageant j'ai
un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans
ma voiture un rideau qui m'isole entirement: partout et toujours mes
contemplations sont silencieuses.

Cette lettre sera la dernire o je vous parlerai de la Suisse; je
terminerai mes rcits par celui de la fte des Bergers, qui se clbre 
Underse; fte solennelle et touchante  laquelle je suis bien aise
d'avoir assist. Me trouvant  Lucerne une seconde fois, je retournai 
Berne pour gagner Thoun, et arriver  Underse quelques jours avant la
fte des Bergers. Le chemin de Berne  Thoun est le plus dlicieux du
monde avec ses points de vue varis et ses nombreuses habitations. La
ville de Thoun, domine par un vieux chteau crnel, offre un aspect
trs pittoresque. La varit des sites donne un grand charme au passage
du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de
gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de chteaux.

C'est ainsi que je suis arrive  Underse, prs d'Underlach. Je savais
que M. Konig m'avait prpar un logement, et je me suis rendue chez lui.
J'ai trouv effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec
des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hte
pour tous les trangers de distinction qui venaient  la fte des
Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hte de dire que M. et madame
Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai
passs dans leur maison: Nous avons t si heureux de vous recevoir!
me disaient-ils[42]. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de
Suisses reoivent un double intrt de la manire dont il les a groups,
ce qui les rend suprieurs  ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai
parcouru avec M. Konig les environs d'Underse, qu'il dessinait avec
facilit et talent.

Une vgtation grande et varie caractrise le canton d'Underse; on ne
voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert,
des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus
hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont
la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant.  Gantz, ce
sont d'pres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Underse
est des plus pittoresques. Des deux cts sont de longues et larges
cluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique.
Le bruit de ces diffrentes cascades, la limpidit de ces eaux bordes 
l'extrmit par des les charmantes, offre un spectacle qui rappelle 
l'imagination les jardins d'Armide.

La veille de la fte, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis
quelque temps, cessa. Nous tions tous au chteau du bailli; la cour
tait remplie de monde, tous les bergers et les bergres y taient
rassembls:  neuf heures le bailli donne le signal, et  l'instant, sur
la montagne vis--vis du chteau, part un feu d'artifice qui claire au
mme moment tous ces groupes; bergers et bergres chantent aussitt en
choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous cts aussi
s'allument les feux que l'on avait prpars sur les hautes montagnes qui
entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se rpondent. Le premier
moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent
aux yeux. Je ne fus pas la seule qui prouvai cette motion: elle nous
venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant  ma maison,
je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient tre de petits
volcans de distance en distance; la fume ajoutait encore  l'effet; en
recevant la lumire, elle agrandissait les masses rougetres, au milieu
de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regrett qu'il n'y et pas de lune,
elle aurait ajout au charme de ce tableau[43].

Le lendemain le temps, qui nous avait inquits la veille au soir,
s'claircit  neuf heures. Tout le monde part de tous les cts pour se
rendre au lieu de la fte: j'arrive  dix heures et demie, et ds
l'entre je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible:
imaginez-vous un amphithtre de verdure couronn par une haute montagne
de la plus belle vgtation; plus bas,  gauche, des gradins de verdure
ombrags et entrecoups d'arbres clairs et lgers;  mi-cte, un peu sur
la hauteur, s'lve une ruine nomme d'Unspunnen, reste d'un vieux
chteau, entoure de lierres, qui se dtachait en demi-teinte sur une
norme montagne de sapins entrecoupe de champs cultivs. Lorsque
j'arrivai, ces lieux taient remplis de monde, le soleil radieux
clairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la
hauteur; au milieu des diffrentes couleurs de tant de costumes on ne
pouvait distinguer aucun personnage;  cette distance cette multitude
faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres
groupes s'avanaient plus haut vers la tour[44]; plus haut, plusieurs
aussi s'taient runis et formaient, dans la prairie, le cercle destin
aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'tait un
coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fte. Aprs en
avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposs pour les trangers,
en face du cercle o devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des
lanceurs de pierres, form par les bergers et bergres.

Je me trouvai justement et heureusement  ct de madame de Stal. Peu
d'instans aprs, nous entendmes une musique religieuse chante
parfaitement par de jeunes bergres, puis aussi le ranz des vaches. Les
bergres taient prcdes par le bailli et par les magistrats. Puis
venaient des paysans de divers cantons, tous vtus de diffrens
costumes; des hommes  cheveux blancs portaient les bannires et les
hallebardes de chaque valle. Ils taient vtus comme on l'tait, il y a
cinq sicles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps taient
reprsents par ces vnrables vieillards. Enfin madame de Stal et moi,
nous fmes si mues, si attendries de cette procession solennelle, de
cette musique champtre, que nous nous serrmes la main sans pouvoir
nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je
n'oublierai jamais ce moment de sensibilit rciproque. Aprs cette
procession, les jeux commencrent. Douze montagnards et ceux de la
valle lancrent d'normes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de
dessus leurs paules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs
commena ensuite. Ils montrrent tous une agilit et une force
tonnante. Lorsque les exercices de la fte furent termins, le bailli
distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chants  la
prosprit du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Aprs cette
crmonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient,
dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dress plusieurs tentes
avec des tables; plusieurs trangers s'y tablirent pour dner. Les
paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'tait le coup d'oeil le
plus vari, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fte m'a donn
l'ide de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donn l'ide de la
mort. Jamais je ne vous ai tant regrette, Madame; car vous saurez que
cette fte n'a lieu que tous les cent ans; c'tait le cinquime jubil
national[45].




CHAPITRE XIII.

Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les trangers.--Le
pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de
Louis XVIII.


 mon retour de Suisse, ne dsirant pas habiter Paris l't, j'achetai,
 Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus sduite
par cette vue, si tendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le
cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers
dlicieux, si bien cultivs que l'on se croit dans la terre promise;
enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans
environs de Paris.

Une jouissance de plus pour moi dans mon tablissement champtre, tait
d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart:
madame Hocquart est une de ces femmes distingues avec lesquelles on
aimerait  passer sa vie. Son esprit, sa gaiet naturelle, me l'avait
toujours fait rechercher, et c'tait une bonne fortune que de loger prs
d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possdait, elle en avait un si
remarquable pour jouer la comdie, que, dans certains rles, on pouvait
la comparer, sans aucune flatterie,  mademoiselle Contat. Il en
rsultait qu'il y avait assez souvent spectacle au chteau, et la foule
venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.

En allant  Louveciennes, je m'tais empresse d'aller visiter le
pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beaut.
Il tait entirement dmeubl, et tout ce qui l'ornait du temps de
madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes
taient enlevs, mais aussi les bronzes des chemines, les serrures
travailles comme de l'orfvrerie; enfin, la rvolution avait pass l
comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'
Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la
place.

Pendant les premires annes qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant
enfin pris le got du repos, joint  celui que j'avais toujours eu pour
la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premires feuilles,
en sorte que j'y tais tout tablie lorsque les allis s'avancrent sur
Paris. Chacun sait que les troupes trangres ont beaucoup plus
maltrait les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma
nuit du 31 mars 1814.

Ignorant que le danger ft si prochain, je n'avais pas encore mdit ma
fuite; il tait onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit,
lorsque Joseph, mon domestique, qui tait Suisse, et qui parlait
allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'tre
protge. Le village venait d'tre envahi par les Anglais et les
Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph tait
suivi de trois soldats  figures atroces, qui, le sabre  la main,
s'approchrent de mon lit. Joseph s'gosillait  leur dire en allemand
que j'tais Suisse et malade; mais sans lui rpondre, ils commencrent
par prendre ma tabatire d'or qui tait sur ma table de nuit. Puis ils
ttrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se
mit tranquillement  couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui
paraissait Franais, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue,
leur dit bien: _Rendez-lui sa bote_; mais, loin d'obir  cette
invitation, ils allrent  mon secrtaire, s'emparrent de tout ce qui
s'y trouvait, et mes armoires furent pilles[46]. Enfin, aprs m'avoir
fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces
terribles gens quittrent ma maison, o je ne voulus pas rester
davantage.

Mon dsir aurait t de gagner Saint-Germain, mais la route tait trop
peu sre. J'allai me rfugier chez une excellente femme, qui logeait
au-dessus de la machine de Marly, prs du pavillon de madame Dubarry.
D'autres femmes, effrayes comme moi, avaient dj choisi cet asile.
Nous dnions toutes ensemble, et nous couchions six dans une mme
chambre, o il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en
alertes continuelles, outre que j'prouvais les plus vives inquitudes
pour mon pauvre domestique  qui je devais la vie. Cet honnte garon
avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tte aux soldats, et de
rpondre  leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le
village tait de fait livr au pillage. Les paysans bivouaquaient dans
les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, aprs avoir t
dpouills de tout ce qu'ils possdaient. Plusieurs d'entre eux venaient
nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes rcits,
qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous taient faits dans
le magnifique jardin de madame Dubarry, prs du _Temple de l'Amour_
entour de fleurs, par le plus beau temps du monde!

J'tais tellement effraye de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi
que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un
soir j'essayai de descendre dans un souterrain o je voulais rester;
mais je me fis mal  la jambe et fus oblige de remonter.

La dernire affaire eut lieu  Roquancourt; on se battit aussi prs du
chteau de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit o j'tais. Nous
smes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccag de fond en
comble la maison d'une dame trs bonapartiste, qui, pendant qu'on se
battait, criait de sa terrasse aux Franais: Tuez-moi tous ces gens-l!
Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrrent dans son chteau dont
ils cassrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en
chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu' Versailles, o elle
pouvait trouver un asile.

Quoique nous fussions assez mal informes des nouvelles de Paris, il
tait facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se
runissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espraient
le retour des Bourbons autant qu'ils le dsiraient. Enfin le maire, dont
la conduite avait t aussi honorable qu'nergique, se montra dans le
village, entour de tous les braves gens du pays, et revtu d'une
charpe blanche. Le lendemain nous tions tous rassembls dans le
jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet[47], un des plus honntes
habitans de Louveciennes, tait l, et qu'il annonait l'arrive de M.
le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que
j'tais dans un jardin, je m'criai: Faites entrer M. Daguet! faites
entrer M. Daguet! ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.

Je partis aussitt pour Paris, laissant,  mon grand regret, le bon
Joseph  Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conserv les lettres
que je recevais alors de ce fidle serviteur, qui gmissait de voir mon
jardin ravag, ma cave mise  sec, ma belle cour dtruite, et mes
appartemens saccags. Je les supplie, m'crit-il, d'tre moins
mchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me rpondent: Les
Franais ont fait encore bien pis chez nous. En cela les Prussiens
avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous tions victimes du
mauvais exemple.

C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le
comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de dcrire les douces
sensations que ce jour me fit prouver; je versais des larmes de joie,
de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorit des
Parisiens reut nos princes. Comme on demandait  M. le comte d'Artois
des nouvelles du roi, qu'il prcdait, il rpondit: Il a toujours mal
aux jambes, mais sa tte est excellente, nous marcherons pour lui, il
pensera pour nous; l'exprience a prouv toute la justesse de ce mot,
car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, taient bien
ncessaires pour affermir la restauration  l'poque o le parti
bonapartiste tait encore aussi nombreux.

Enfin lui-mme entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour
tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfvres; il tait dans une
calche, assis  ct de madame la duchesse d'Angoulme; la Charte qu'il
venait de faire proclamer ayant t reue avec des acclamations de joie,
l'ivresse de la foule tait grande et gnrale; toutes les fentres
taient pavoises sur son passage; les cris de _vive le roi!_
s'levaient jusqu'au ciel, pousss avec tant d'lan et de si bon coeur,
que j'en tais attendrie  un point que je ne puis dire. On lisait tour
 tour sur la figure de la duchesse d'Angoulme, et la satisfaction que
lui causait un pareil accueil, et la pnible expression des souvenirs
qui devaient l'assiger; son sourire tait doux mais triste; effet bien
naturel, car elle suivait le chemin que sa mre avait suivi nagure en
allant  l'chafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations
qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur
afflig. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, o la foule
qui remplissait le jardin fit clater les mmes transports; on chantait,
on dansait devant le chteau; le roi alors parut  une fentre, envoyant
mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse  son comble.

Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantit de
femmes s'y trouvrent; le roi parla  toutes avec une grce parfaite, et
rappela mme  plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur
leur famille.

Comme j'avais un extrme dsir de revoir de prs Louis XVIII, j'allai me
mler  la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le
voir passer quand il allait  la messe; j'tais place avec tout le
monde en face des fentres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer
parfaitement: ds qu'il m'aperut il vint  moi, me donna la main de
l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie
qu'il avait  me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me
tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme,
ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une trs grande
dame, car, ds que le roi fut pass, un jeune officier, qui me voyait
seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne
m'et accompagne jusqu' ma voiture.

La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes taient ou mes
amis ou mes connaissances. Il tait bien doux, aprs tant d'annes
d'exil, de se trouver runis de nouveau dans sa patrie; mais hlas! ce
bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous rjouissions de
notre sort, Bonaparte dbarquait  Cannes!

J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reut de la
capitale  celui que nagure on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars 
minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittrent Paris.
Napolon rentra le 20; mais quoiqu'il ft ramen par l'arme, soutenu
par les baonnettes, les Parisiens n'en taient pas moins dans un tat
de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait  la France la
guerre et la ruine; aussi les cris de _vive l'empereur!_ taient-ils
fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut 
neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entour de
militaires exalts et de toute une population morne et triste. Les cours
remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un
chteau pris d'assaut.

Le roi cependant s'tait retir  Gand, et je me souviens que des gens
du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: _Rendez-nous
notre paire de gants, rendez-nous notre paire_; je n'ai pas oubli non
plus le mot d'une bouquetire, qui, pour n'tre pas un propos de salon,
n'en est que plus caractris: je passais sur le boulevard de la
Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire  une
autre: Eh bien? il n'y a plus rien  faire sur tes lis et je vends
toujours mes violettes.--C'est vrai, rpond l'autre, tes violettes, il
est bien ais de faire dessus, mais sur les lis je t'en dfie.

Sans insulter  la mmoire d'un grand capitaine et aux braves gnraux
et soldats qui l'ont aid  remporter de si belles victoires, on peut se
demander o ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce
de cette terre qui nous avait cot tant de sang. Pour mon compte,
j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me
rvoltaient; dans un des derniers, aprs avoir parl de milliers de
soldats franais que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur
ne s'est jamais si bien port. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de
Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetmes au feu.

Ce qui peut attester combien le peuple tait las de ces guerres
ternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent
Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paratre  sa fentre,
et se retirer aussitt, trs en colre sans doute, car les acclamations
se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait,
je crois, par drision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on
compare cette indiffrence de la population  la joie que fit clater le
retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie tait
presque gnrale, car, aprs tant de malheurs qu'un autre que lui venait
de causer, Louis XVIII rapportait la paix.

Ds lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et
d'habilet aux qualits brillantes de son esprit. Les circonstances
taient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi
sortir dignement de l'abme o Bonaparte les avait plongs. Louis XVIII
tait bien rellement le monarque qui convenait  l'poque;  beaucoup
de courage et de sang-froid il unissait de l'lvation d'ame et une
grande finesse d'esprit; toutes ses manires taient royales; il donnait
facilement et avec munificence; il se plaisait  protger les arts, et
les lettres, qu'il cultivait lui-mme; ses traits n'taient point
dpourvus de beaut, et leur expression avait tant de noblesse que, tout
infirme qu'il tait, son premier abord imprimait un respect
involontaire.

Son dlassement favori tait de causer littrature avec quelques gens
d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son
style tait celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait
parfaitement le latin, il aimait  s'entretenir dans cette langue avec
nos plus savans latinistes; sa mmoire tait prodigieuse, il pouvait
toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait
lu rapidement, d'une pice qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitt
sa retraite pour aller lui prsenter ses hommages[48], le roi le
reconnut, le reut  merveille, et lui rcita les plus beaux vers de son
_Oedipe_, dont le vieux pote se souvenait  peine.

Louis XVIII aimait beaucoup la Comdie Franaise; il allait souvent  ce
thtre, et il apprciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait
que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour
le conduire  sa loge, le roi s'arrtait toujours long-temps  causer
avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux
parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapport que Talma disait:
Je prfre la grce de Louis XVIII  la pension de Bonaparte.

Cette grce en effet est le plus grand charme des princes, elle double
le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le
cdait en rien  son frre. On n'a point oubli cette foule de mots
heureux, marqus au coin de la bont, qui lui gagnaient les coeurs.
Lorsqu'aprs la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au
Louvre le jour o il distribuait les mdailles aux peintres et aux
sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: _Ce
ne sont pas des encouragemens, mais des rcompenses_. Tous les artistes
furent touchs de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces
paroles.

Il m'aperut dans la foule, vint  moi, et me tmoigna si vivement la
joie qu'il avait  me revoir,  me retrouver bien portante, que j'eus
peine  retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait
mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.

Si M. le duc de Berri n'avait peut-tre pas toute la grce de son pre,
il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'-propos si utile aux
princes. J'en choisis un exemple entre mille. La premire fois qu'il
passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris
de: vive l'Empereur!--Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitt, il
faut que tout le monde vive. Alors ces mmes soldats crirent: Vive le
duc de Berri!

La bont de son coeur tait si grande que non seulement il s'intressait
 tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens
de sa maison comme aurait pu le faire un pre de famille. Il tait ador
de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les
encourager dans la bonne conduite, et les engager  placer les conomies
qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un
petit garon de cuisine court vers lui, disant: Mon prince, j'ai
conomis quinze francs cette anne,--Eh bien, mon enfant, cela t'en
fait trente, rpondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.

Lui-mme mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes
dpenses taient occasiones par le got qu'il avait pour les arts, got
que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait 
encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en
commandait fort souvent. La gnrosit avec laquelle elle payait ne la
dispensait jamais de mettre une grce parfaite dans tous ses rapports
avec les hommes de talent.

Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulme. Que dirais-je qui
ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues
du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire.
On sait de mme que le sort l'unissait  un prince dont l'ame pure tait
digne de l'apprcier.

Telle tait la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux
hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et
de bont n'ont pas suffi pour lui conserver le trne; mon coeur
reconnaissant ne doit que le regretter.




CHAPITRE XIV.

Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M.
Aim-Martin.--Dsaugiers.--Gros.--Je fais le portrait de la duchesse de
Berri.


Sous Bonaparte on avait relgu dans un coin du chteau de Versailles le
grand portrait que j'avais fait de la reine entoure de ses enfans. Je
partis un matin de Paris pour le voir. Arrive  la grille des Princes,
un custode me conduisit  la salle qui le renfermait, dont l'entre
tait interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me
reconnaissant pour m'avoir vue  Rome, s'cria: Ah! que je suis heureux
de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon
tableau, dont les figurs taient places contre le mur, attendu que
Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait
ordonn qu'on l'enlevt. L'ordre, comme on le voit, tait bien mal
excut, puisque l'on continuait  le montrer, au point que le custode,
quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination,
disant que je lui faisais gagner assez d'argent.

 la restauration ce tableau fut expos de nouveau au salon. Il
reprsente Marie-Antoinette ayant prs d'elle le premier dauphin,
Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.

Je gardais chez moi un autre tableau reprsentant la reine, que j'avais
fait sous le rgne de Bonaparte. Marie-Antoinette y tait peinte montant
au ciel;  gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges,
allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau 
madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour tre mis dans
l'tablissement de Sainte-Thrse, qu'elle a fond. Madame de
Chateaubriand le plaa dans la salle qui prcde l'glise, et voici la
lettre qu'elle m'crivit  ce sujet:

     Mercredi, Madame, je serai  vos ordres, et bien touche du pieux
     plerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de
     Choiseul a t contente de la place que nous destinons  votre
     admirable _rve_. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du
     moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre tablissement qui
     vous devra un chef-d'oeuvre.

     Agrez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les
     sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir
     vous ritrer l'assurance.

     La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.

     Ce lundi 20 mai.

Depuis que la paix de mon pays semblait assure, je ne songeais plus 
le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car
mon got pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'tait pas affaibli;
j'y passais huit mois de l'anne. L, ma vie s'coulait le plus
doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais
de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis.

J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je
peignis, pour son glise, une sainte Genevive. Madame de Genlis, qui
sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilit de m'envoyer les
vers suivans:

     SAINTE GENEVIVE.

        Prier Dieu, garder ses troupeaux,
     Filer, rver, contempler la nature,
        Se reposer sur la verdure
        Avec sa croix et ses fuseaux;
     Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux.
        Innocente et sainte bergre,
      l'abri des mchans que ton sort fut heureux!
     Combien doit t'envier  son heure dernire
        Le mondain et l'ambitieux!

     J'ai parl de ses moeurs, j'ai parl de sa vie,
        Mais pour la peindre il fallait vos couleurs.
        Et de vos pinceaux enchanteurs
        La douce et brillante magie.
     Je n'ai pu seulement qu'baucher le portrait
        Dont votre art et votre gnie
        Offriront un tableau parfait.

Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manire la
plus aimable. J'avais souvent tmoign le dsir que mes amis
s'emparassent des panneaux de mon salon  Louveciennes pour m'y laisser
un souvenir. Par un beau jour d't,  quatre heures du matin, M. de
Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivire et ma nice
Eugnie Lebrun, se mirent silencieusement  l'ouvrage;  dix heures,
chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise
lorsqu'tant descendue pour djeuner, j'entre dans mon salon et le
trouve orn de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'tait le
jour de ma fte. Les larmes me gagnrent, ce fut le seul remerciement
que reurent mes amis.

 Paris, je n'avais point renonc  mes soires du samedi. La mort
m'avait enlev mon cher abb Delille, et plusieurs autres gens de
lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais form de
nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'taient devenues bien chres.
Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait prsent
chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui acadmicien, tait l'auteur d'une
tragdie joue  la Comdie Franaise avec le plus grand succs (_Ninus
II_), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent
seul m'aurait engage  le rechercher, mais je ne pus le voir souvent
sans m'attacher rellement  lui: outre qu'il est impossible de
rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sr, il
possde une qualit malheureusement fort rare parmi les gens de lettres;
il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se
rjouit d'un succs en littrature, obtenu par un autre que lui, et
jamais il ne critique amrement l'ouvrage qui renferme quelques beauts.

Le style pistolaire de M. Briffaut est tout--fait remarquable sous les
rapports de grce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il
ne pouvait venir me voir, il m'crivait; je puis dire que ses lettres me
ddommageaient presque de son absence; amiti  part, il en est
plusieurs qui peuvent tre compares  celles de madame de Sevign;
aussi les ai-je toutes gardes soigneusement.

Je voyais de mme fort souvent M. Desprs et M. Aim Martin. M. Desprs,
un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement
enlev  la socit, qui regrettera toujours ses talens, son honorable
caractre et sa conversation si brillante. M. Aim Martin, j'espre,
sera conserv long-temps  l'affection de ses amis, et  l'estime du
public qui lui doit plusieurs ouvrages crits du meilleur style, et
pleins d'une morale attrayante.

On m'avait amen aussi M. Dsaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure
suffisaient pour gayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner
quelquefois  dner, et je me souviens que cette pauvre princesse
Kourakin s'invitait toujours ces jours-l, disant que M. Dsaugiers
faisait ses dlices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques
unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre
que rien n'gale pour la verve et la franche gaiet; le comte de Forbin,
qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures,
et notre indiscrtion ne parvenait pas  lasser sa complaisance.

Les chansons de Dsaugiers, c'tait lui-mme: ce pote joyeux offrait le
type parfait de ce qu'on appelle _un bon vivant_: il aimait le plaisir,
la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivt jamais de s'enivrer. On
peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais,
certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient  ce
que Dsaugiers tait un excellent homme; heureux de vivre et de chanter,
il n'a jamais connu ni l'envie, ni la mdisance; il n'ambitionnait pas
plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans tre riche il
faisait du bien  sa famille, plus pauvre que lui.

Une personne avec laquelle je m'tais intimement lie tait le clbre
peintre que notre art vient de perdre rcemment. J'avais connu Gros
qu'il avait  peine sept ans;  cette poque je fis son portrait, et
j'eus lieu de reconnatre dans ses yeux enfantins son amour pour la
peinture, et mme son avenir comme grand coloriste.  mon retour en
France, cependant, je n'en fus pas moins tonne de retrouver l'enfant
homme de gnie et chef d'cole. De ce moment commena entre nous une
liaison que le temps n'a fait qu'accrotre; car je trouvais dans Gros un
noble et sincre ami. Son caractre franc et original apportait un grand
charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la
sincrit de ses loges comme sur l'utilit de sa critique. Je
reconnaissais l'amiti qu'il me tmoignait, en prenant la part la plus
vive  tous ses succs. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint
pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Genevive. Chacun
sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation
du roi, qui nomma le grand peintre baron.

Gros tait rest l'homme de la nature. Susceptible d'prouver les
sensations les plus vives, il se passionnait galement pour une bonne
action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde;
rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il
coutait attentivement, et rpondait par un seul mot toujours plac trs
 propos. Pour apprcier Gros, il fallait le voir dans l'intimit. L
son coeur se montrait  dcouvert, et ce coeur tait noble et bon; une
certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reproche,
disparaissait entirement. Sa conversation tait d'autant plus piquante
qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours
des images pleines d'originalit et de force pour rendre sa pense, et
l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.

La mort de Gros m'a fait prouver une vive affliction. Peu de jours
avant de nous quitter sans retour, il tait venu dner chez moi, et je
remarquai avec peine qu'il prenait  coeur quelques critiques
inconvenantes qu'il aurait d mpriser. Comme artiste, comme amie, je
regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort
violente rend mes regrets plus amers.

Je me suis laisse entraner bien au-del de l'poque de ma vie o
j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri
marqua le dsir de m'acheter ma Sibylle[49] qu'il avait vue  Londres,
dans mon atelier, et quoique ce tableau ft peut-tre celui de mes
ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire.
Plusieurs annes aprs, je fis le portrait de madame la duchesse de
Berri, qui me donnait ses sances aux Tuileries, avec une exactitude
bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse
qu'elle ne l'tait avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant
que je la peignais, elle me dit: Attendez-moi un instant. Et, se
levant, elle alla dans sa bibliothque chercher un livre o se trouvait
un article  ma louange, qu'elle eut la bont de me lire d'un bout 
l'autre.

Pendant une de nos sances, M. le duc de Bordeaux vint apporter  sa
mre son cahier d'tude sur lequel le matre avait crit; _trs
content_. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui
pouvait avoir six ans, se mit  sauter de joie, en s'criant: Voil
pour mes pauvres! et d'abord  ma vieille! Quand il fut sorti, madame
la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son
fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait
particulirement. Il tait doux de voir cet enfant ressembler par sa
bont  une mre dont le coeur tait toujours ouvert aux plaintes des
malheureux.

Lorsque la duchesse me donnait sance, j'tais fort impatiente du grand
nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperut,
et fut assez bonne pour me dire: Pourquoi ne m'avez-vous pas demand
d'aller poser chez vous? Ce qu'elle fit pour les deux dernires
sances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce
bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais  cette
aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame
Murat.

J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle
est habille d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de
velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits.




CHAPITRE XV.

Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage 
Bordeaux.--Mrville.--Le monastre de Marmoutier.--Retour  Paris.--Mes
nices.


Il faut enfin parler des tristes annes de ma vie o dans un court
espace de temps j'ai vu disparatre de ce monde les tres qui m'taient
le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il
est vrai, je n'avais plus aucune espce de relations avec lui, mais je
n'en fus pas moins douloureusement affecte de sa mort: on ne peut sans
regrets se voir spare pour toujours de celui auquel nous attachait un
lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha
pas de la douleur cruelle que me fit prouver la mort de ma fille. Je
m'tais hte de courir chez elle, ds que j'avais appris qu'elle tait
souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer
ce que je ressentis lorsque je perdis toute esprance de la sauver:
lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hlas! et que mes yeux se
fixrent sur ce joli visage totalement dcompos, je me trouvai mal;
madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagne, parvint
 m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me
portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus
d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforant vainement
d'apaiser mon dsespoir; car les torts de la pauvre petite taient
effacs, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance...
Hlas! elle tait si jeune! ne devait-elle pas me survivre?

C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frre. Tant
de chagrins qui se succdaient me livrrent  une si grande tristesse
que mes amis, affligs de mes peines, me conseillrent d'essayer de la
distraction et de faire un voyage. Je me dterminai  partir pour
Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait
suivre pour m'y rendre devait occuper agrablement mes yeux.

Comme je pris le chemin d'Orlans, j'allai visiter Mrville qui
appartient  M. de Laborde. Le pre de celui-ci, dont la fortune tait
immense, a dpens des millions pour embellir ce sjour vraiment
enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus varis, de plus
beaux arbres, une vgtation plus abondante, et nulle part l'art n'est
venu ajouter aux beauts de la nature avec un got mieux entendu. Les
fabriques multiplies sont semes sur le terrain sans aucune confusion.
Les rochers, qui sont immenses et qui ont d coter des trsors, les
cascades, les temples, les pavillons, tout est  sa place et concourt au
charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus levs du parc est une
colonne dont la hauteur gale celle de la place Vendme. Du sommet de
cette colonne la vue s'tend sur l'ensemble du parc et sur une campagne
magnifique dont l'horizon est  vingt lieues de vous. Un des temples,
appel le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli,
mais restaur dans son entier avec un soin et un got parfaits. D'un
autre ct, appuy  l'un des bras de la rivire, est un moulin et
plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses.
Prs du chteau on voit un pont lev sur des rochers, que le temps et
la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui
tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop
long d'numrer tout ce qui fait du parc de Mrville un lieu de
dlices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre
dans ce genre. Ce parc a t compos en grande partie par Robert, le
peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modles des plus
dlicieux tableaux.

Le chteau, flanqu de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent
l'aspect d'un manoir seigneurial, est meubl avec une riche lgance. La
salle  manger et le billard sont surtout admirablement dcors, et le
superbe plain-pied de ce rez-de-chausse o les marbres, les bronzes,
les bois prcieux, les statues, les tableaux, sont prodigus, fait de
cette demeure une habitation royale.

J'arrivai  Orlans, o j'allai voir tout ce que cette ville offre de
curieux; la cathdrale, entre autres choses, qui se dtachait en vigueur
noirtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon dpart j'avais toujours
eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux
ruines de ces anciens chteaux dont il ne reste que quelques tours et
des vieux murs orns de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais
est trs intressante; on y trouve  chaque pas de noble dbris, qui
font natre parfois de tristes rflexions, quand on reconnat que les
guerres et les rvolutions dtruisent plus en un sicle que le temps ne
pourrait le faire en des milliers d'annes.

Ds que je fus arrive  Blois, j'allai visiter le chteau de Chambord,
cette ferie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant
sur l'imagination. On s'arrte long-temps devant ces vieilles portes en
bois o sont sculpts des salamandres et les chiffres de Franois Ier;
on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires
moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter
ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner
l'intrieur de cette tour o sont sculptes trois cariatides, dont deux
reprsentent Diane de Poitiers, et celle du milieu Franois Ier; mais il
faisait une telle chaleur jointe  un vent si violent, qu'tant en nage
je ne pus trouver un coin propre  m'abriter. Maintenant, hlas! ole
seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter
une demeure qui est unique dans son genre.

En partant de Blois, je ctoyai les bords de la Loire, qui, comme on
sait, sont charmans; mais quand on a voyag en Suisse, cette vue ne vous
fait pas autant d'impression. J'allai  Chanteloup. Ce chteau est
superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de
Choiseul. Le parc devait tre magnifique; prs d'un grand lac se trouve
une haute pagode que le duc avait fait construire en mmoire des amis
qui l'taient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y
avait inscrits taient des noms de nobles, la rvolution avec son grand
houssoir les a effacs, bien qu'ils fussent gravs sur le marbre.

Les appartemens du chteau sont distribus d'une manire commode et
grandiose; ceux du rez-de-chausse ont t si bien dors qu'ils sont
plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce chteau, de chaque
ct, est orn de trs belles colonnades.

L'air de ce beau sjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout
autre qu'ailleurs.  dire vrai, je suis doue sur ce point d'un instinct
peu commun; je gote l'air, comme les gourmets savourent la bonne chre,
et je crois que ma sant tient  ma susceptibilit pour n'en respirer
que de pur, autant que la chose m'est possible.

L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de sjourner
long-temps  Tours. Cette ville est trs belle; mais une odeur de
latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant
tait la meilleure, m'infectait en dpit des herbes odorantes, des
vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus
rester que deux jours. Heureusement, comme, sitt arrive dans un lieu,
je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathdrale,
l'acadmie, plusieurs chteaux ruins; puis je traversai la Loire en
bateau pour aller pleurer sur les dbris du vieux monastre de
Marmoutier. Je fus conduite  ces belles ruines par le directeur de
l'acadmie de Tours. Sitt aprs mon arrive j'avais t lui faire une
visite; il me prsenta tous ses jeunes lves; de plus il eut la
complaisance de me servir de _cicerone_, ce qui me fut d'un grand
secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et
connaissait  merveille tous les environs.

On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de
Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce
qu'on abattait en ma prsence avec tant de barbarie et de sang-froid!
Une bande infernale de chaudronniers dtruisait toutes ces belles
choses. Il s'tait prsent une compagnie de ngocians hollandais qui
voulaient acheter ce monastre pour en faire une manufacture; ils en
offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains
chaudronniers l'ont eu pour 20,000,  la condition que ce superbe
difice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien,
partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.

Sous le portail de la seconde entre du monastre de Marmoutier je
dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhums les
_Sept Dormans_, dans une chapelle prs de la grande glise de l'abbaye,
o leurs tombes sont tailles sparment dans le roc. On tient par
tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans taient sept disciples de
saint Martin, qui, ayant renonc au monde en mme temps, et vcu dans
une grande saintet sous sa conduite, moururent dans le monastre sans
tre atteints d'aucune maladie, et tous sept le mme jour. Leur mort,
dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait
croire qu'il dormaient, d'o leur est rest le nom des Sept Dormans. On
les honore  Marmoutier comme saints et l'on y chme publiquement leur
fte.

Pour arriver  Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulme. Ces deux
villes sont pittoresquement places sur le haut d'une colline. De la
premire on ctoie des rochers, des maisons bties en amphithtre. La
seconde, plus leve encore, a des environs dlicieux; et je ne dois pas
oublier de dire que depuis Paris jusqu' l'approche de Bordeaux, le
chemin ressemble  une alle de jardin; il est ferr, battu de manire
que l'on n'prouve aucune fatigue. Ma voiture, qui tait trs douce,
compltait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand
parc o je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les
auberges. Je me couchais  huit heures du soir et j'tais tout veille
 quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience
extrme pour me remettre en route: Adlade prtendait que j'tais comme
un enfant qui veut toujours aller  _dada_.

Arrive  Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans
l'htel _Fumel_, qui avant la rvolution appartenait au marquis de ce
nom. Cet htel est admirablement situ tout en face du port, qui peut
contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de
vue est termine par un coteau bien vert, que couvrent  et l quelques
maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on
aperoit des chteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon
ravissement  la vue du magnifique tableau qui s'offrit  mes yeux
lorsque j'ouvris ma fentre; je croyais faire un beau rve. Tant de
vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans
tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui
rgne sur cette immense masse d'eau, tout concourt  vous donner l'ide
d'une ferie. Quoique je sois reste prs d'une semaine  Bordeaux et
que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser,
surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites
lumires dans les maisons et le tout devient magique.

Le plaisir que je gotais de ma fentre valait seul la peine de faire le
voyage, et je ne me repentais point d'tre venue  Bordeaux. Il est bien
vrai que si je puis parler des beauts de cette ville, je ne saurais
rien dire de ceux qui l'habitent; car,  l'exception du prfet, M. le
comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut trs bien pour moi, je n'eus
de rapports avec personne. La plupart du temps mme, tant loge trs
haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui
allaient et venaient sous mes yeux.

Je ne renonai pas toutefois  mon habitude de courir la ville et les
environs; j'allai voir le cimetire, dont la rgularit tout--fait
spulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetires soient
rguliers, au point que, celui du Pre-La-Chaise except, je prfre
celui-ci  tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand
terrain carr, bord tout autour par une alle de platanes. Les tombes
de pierre blanche travaille avec soin sont toutes de forme antique et
places rgulirement entre les arbres, o des cyprs, des fleurs et une
grille noire, les entourent. Dans une des alles sont des pyramides d'un
aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre o le cercueil
est plac. Au milieu du terrain est la fosse commune seme de simples
croix noires. L'uniformit qui rgne dans ce lieu prsente un coup d'oeil
qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les
Champs-lisiens, et je ne suis sortie qu' regret de ce dernier asile de
l'homme.

Je voulus voir le temple des juifs, bti sur le modle du temple de
Salomon. C'est un monument trs intressant, et si mystrieux qu'il
invite  la prire. Je courus aussi visiter les dbris du cirque de
Gallien, ces dbris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques
murailles, nanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquits
romaines, tels que la porte basse, et un amphithtre de deux cents sept
pieds de long sur cent quarante de large.

La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens
font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la
France, aprs la capitale.

Je me sus fort bon gr d'avoir entrepris cette longue course, d'autant
plus que, grce  mon amour pour les ruines, je rapportais un
portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon
chemin une vieille tour, aussitt arrive  mon auberge, je courais, je
grimpais pour la voir de prs. Souvent, quand je me mettais  dessiner,
quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me
lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me
dit: Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des chteaux par
ici.--Non, rpondis-je, mes chteaux,  moi, sont en Espagne. Le titre
de comtesse dont je me voyais gratifie ne me surprenait nullement,
j'tais accoutume  me voir traite en grande dame; dans toutes les
auberges o je m'arrtais on me prodiguait les titres. Mais comme je
devais cet honneur  ma voiture qui tait fashionable, je n'en devenais
pas plus fire, j'en payais seulement davantage. Ma sant s'tait un peu
remise, et je revins  Paris l'esprit beaucoup moins noir.

Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'
ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les
distractions, a toujours t pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu
le malheur de perdre tant d'tres qui m'avaient t chers, je ne restais
point isole. J'ai dj parl de madame de Rivire, ma nice, qui par sa
tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de
mon autre nice, Eugnie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses
tudes m'empchrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais
voulu; car, ds sa premire jeunesse, elle promettait dj, par son
caractre, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture,
d'ajouter  mon bonheur. Je me plaisais  la guider,  lui prodiguer mes
conseils, et  la suivre dans ses progrs. J'en suis bien rcompense
aujourd'hui qu'elle a ralis toutes mes esprances, par son aimable
caractre et par un talent trs remarquable en peinture. Elle a suivi la
mme route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle
obtient un succs mrit par une belle couleur, une grande vrit, et
surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut
qu'ajouter  une rputation qu'osait  peine entrevoir sa timidit et sa
modestie. Madame Lefranc et madame de Rivire sont devenues mes enfans.
Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mre, et leur tendre
dvouement rpand un grand charme sur mon existence. C'est prs de ces
deux tres chris et des amis qui me sont rests que j'espre terminer
doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.




LISTE DE MES PORTRAITS FAITS  PTERSBOURG.

1 Madame Dimidoff, ne Strogonoff.

1 La princesse Menzicoff jusqu' mi-jambe, tenant son enfant.

1 La comtesse Potocka, en pied, couche sur un trs grand divan, tenant
  une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies
  femmes que j'aie peintes.

1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste.

2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hlne et Alexandrine, toutes deux
  trs belles.

  Je les ai peintes ensemble tenant le mdaillon de l'impratrice
  Catherine qu'elles regardaient.

5 La grande duchesse lizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une
  corbeille.

Deux copies  mi-corps avec les mains.

Plus deux grands bustes avec une main.

2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits  mi-corps.

2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La mme que j'avais peinte 
  Naples jusqu' mi-corps.

2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant 
  mi-jambes.

1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans prs d'elle.

1 La comtesse Apraxine. Grand buste.

2 La princesse Isoupoff,  mi-jambe. Plus son fils.

1 La comtesse de Worandsoff. Buste.

1 La comtesse Golowin, avec une main.

1 La comtesse Tolstoy,  mi-jambes, appuye sur un rocher prs d'une
  cascade.

2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari.

2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et
  l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gard.

1 La petite-nice du roi de Pologne, jouant avec un petit chien.

1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste.

2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari.

1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied,  mi-jambes.

1 Milord Talbot. Buste.

1 La princesse Sapia pass les genoux, dansant avec un tambour de
  basque.

1 La fille de la princesse Isoupoff.

1 Madame Koutousoff. Buste.

1 Le baron de Strogonoff.

1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski.

1 La princesse Alexandre Galitzin.

1 Madame Kalitcheff.

1 Le comte Potocki.

1 Le comte Litta.

1 La princesse Viaminski.

1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste.

1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes.

1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour
  l'Acadmie de Saint-Ptersbourg.

--

47

       *       *       *       *       *

 BERLIN.

2 Pastels d'aprs la reine.

1 L'ambassadrice de Portugal.

1 Une autre dame dont j'ai oubli le nom.

--

4

       *       *       *       *       *

 DRESDE.

3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre,

1 La fille de la comtesse Potocka.

1 Une Allemande.

--

5

       *       *       *       *       *

PORTRAITS FAITS  LONDRES.

1 La demoiselle Dorset.

1 Madame Chinnery.

2 Ses enfans.

1 Mademoiselle Dillon.

1 Madame Villiers.

1 La margrave d'Anspach.

1 Madame Bering.

1 Le prince de Galles.

1 Madame de Polastron.

1 La comtesse Driedrestein.

1 Le jeune Polastron enfant.

1 Lord Byron.

1 Le prince Bariatinski.

1 Une Amricaine trs jolie.

1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach.

3 Portraits de moi.

2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre
  en petit _id._, plus un buste.

1 Portrait d'une Irlandaise.

1 Lady Georgine, fille de lady Gordon.

1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur.

Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi
quelques paysages.

--

24

       *       *       *       *       *

PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR  PARIS.

1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'aprs l'tude que j'avais
  faite d'aprs Sa Majest,  Berlin. Grand buste.

1 Le prince Ferdinand de Prusse.

1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils.

1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill.

1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tte seulement  Moscou.

1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout prs du piano.

1 Madame Murat en pied, ayant sa fille prs d'elle.

4 Portraits de moi pour mes amies.

3 Trois portraits de madame Grassini; un pass les genoux, le dernier
  avec une main.

1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste.

1 La vicomtesse de Vaudreuil, nice de M. le comte de Vaudreuil.

1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes.

1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac.

1 La jeune princesse Potemski,  mi-jambes.

1 Madame Constans. Buste.

1 La comtesse d'Andlau, avec les mains.

2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la
  comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains.

2 MM. d'Andlau, leurs deux frres.

1 Viotti, clbre violon.

1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs.

1 Le bailli de Crussol. Grand buste.

1 Mademoiselle de Grnonville. Buste.

1 Madame Davidoff, avec la main.

1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivire. Buste.

1 Le comte de Cotlosquet. Buste.

1 Madame de Pront, nice de M. de Cotlosquet.

2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains.

1 Mademoiselle de Sassenay. Buste.

1 M. Raoul-Rochette. Buste.

1 M. Sapey. Buste.

1 Madame Lafont.

1 Mademoiselle de Rivire.

1 Alfred de Rivire, _idem_.

1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant.

1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant.

1 Madame Ditte.

1 Madame de Rivire ma nice, avec les deux mains.

1 Mon portrait de profil, pour la ville de Ptersbourg; on devait, sur
  la mme mdaille, graver mon portrait, et celui d'Anglica Koffmann.

DE SOUVENIR:

1 Madame de Suffrein.

1 L'abb Delille.

1 La comtesse de Las Cazes.

1 Le comte de Chatellux.

--

50

130 total gnral.

       *       *       *       *       *

TABLEAUX.

1 L'apothose de la reine.

1 La naufrage.

1 La cataracte de Narva.

1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naades.

1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet.

1 Prs de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages.

Total gnral des portraits, 662.

15 tableaux, et prs de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.

FIN DU TROISIME ET DERNIER VOLUME.




NOTE.


J'ai dsir placer  la fin de ce volume les conseils que j'ai crits
pour ma nice, madame Lefranc, qui peuvent tre utiles aux femmes qui se
destinent  peindre le portrait.




SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT.


_Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait._--Il
faut toujours tre prt une demi-heure avant que le modle n'arrive,
afin de se recueillir: c'est une chose ncessaire pour plusieurs
raisons.

1 Il ne faut passe faire attendre; 2 il faut que la palette soit
prpare, et faire en sorte de ne pas tre tracasse par du monde et des
dtails d'affaire.

_Rgle ncessaire._--Il faut placer son modle assis, plus haut que soi;
que les femmes le soient commodment; qu'elles aient de quoi s'appuyer,
et un tabouret sous les pieds.

Il faut, le plus possible, s'loigner de son modle, c'est le vrai moyen
de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant
pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est ncessaire
d'observer, mme pour la ressemblance totale; ne reconnat-on pas les
personnes par derrire, mme sans apercevoir leur visage?

Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le
faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes
gnraux et extrieurs plus justes. Si on traait le personnage assis,
le corps n'aurait pas d'lgance, et la tte paratrait trop rapproche
des paules. Pour les hommes surtout cette observation est ncessaire,
les voyant plus souvent debout qu'assis.

Il faut ne pas placer la tte trop haute dans la toile, cela grandit
trop le modle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure
de manire qu'il y ait plus d'espace du ct o est tourn le corps.

Il faut avoir derrire soi une glace, place de manire  apercevoir son
modle et son portrait, pour pouvoir le consulter trs souvent, c'est le
meilleur guide, il explique nettement les dfauts.

Avant de commencer causez avec votre modle; essayez plusieurs
attitudes, et choisissez non-seulement la plus agrable, mais celle qui
convient  son ge et  son caractre; ce qui peut ajouter  la
ressemblance, de mme pour sa tte: placez la de face ou de
trois-quarts, cela ajoute plus ou moins  la vrit des traits, surtout
pour le public; le miroir peut aussi dcider  ce sujet.

Il faut tcher de faire la tte (le masque surtout) dans trois ou quatre
sances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modle
s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut viter), son visage change
visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le
plus possible. Tout cela est d'exprience avec les femmes; il faut les
flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais,
etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de
plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur
dire qu'elles posent  merveille; elles se trouvent engages par l  se
bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de
socits. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gter. Quant aux
artistes et aux gens de got, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas
si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance  vos portraits;
il y a tant de gens qui ne savent point voir.

Tant que vous travaillez  la tte d'une femme, si elle est vtue de
blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou
verdtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils
puissent se reposer seulement sur la tte du modle; si cependant vous
la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tte, qui doit en tre
reflte.

Que le fond derrire le modle soit en gnral d'un ton doux et uni, ni
trop clair, ni trop fonc; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose;
mettez du bleutre derrire la tte.

Pour peindre la tte au pastel ou  l'huile, il faut tablir les masses
de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empter les
lumires, et les rendre toujours dores; entre les lumires et les
demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il
participe du violtre, du verdtre, du bleutre. Voyez Van Dyck. Les
demi-teintes doivent tre de ton rompu, et moins emptes que les
lumires; que sa lumire indique fortement ses os et ses parties
musculeuses qui cdent aux premires.

Immdiatement aprs cette premire lumire se trouve le ton de chair
dcid selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et
fugaces des demi-teintes.

Les ombres doivent tre rigoureuses et transparentes  la fois,
c'est--dire point emptes, mais d'un ton mr, accompagn de touches
fermes et sanguines dans les cavits, telles que l'orbite de l'oeil,
l'enfoncement des narines, et dans les parties ombres et internes de
l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles,
doivent tenir de la pche dans la partie fuyante, et de la rose dore
dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumires
occasiones par la saillie des os (elles sont d'un ton dor); o les
lumires doivent toujours tre, et se dgrader insensiblement, c'est 
l'os du front,  celui de la joue autour du nez, au haut de la lvre
suprieure, dans le coin de l'infrieure, et sur le haut du menton. Il
faut observer que la lumire doit diminuer  mesure, et que la partie la
plus saillante, et la plus claire par consquent, doit toujours tre
la lumineuse. Les lumires scintillantes, fines et gnrales d'une tte
sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de
l'oeil et de la tte (ces deux-ci cdent aux autres de beaucoup, et sont
d'un ton moins dor), au milieu de la paupire suprieure, au milieu de
la paupire infrieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la
tte est claire; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur
la lvre infrieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumire
doit tre fine. Il ne faut jamais empter les prunelles, pour qu'elles
soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien
dtailler, prendre garde de leur faire un regard quivoque, surtout les
faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus
petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du
cercle de la prunelle est toujours intercept par la paupire
suprieure;  l'oeil en colre, la prunelle se voit entirement. Quand
l'oeil sourit, la prunelle est intercepte par la paupire infrieure qui
la recouvre. Le blanc de l'oeil doit tre d'un ton vierge et pur dans
l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de mme que
tous les objets), ne doit jamais tre grise ni d'un ton sale. Il doit
reflter quelquefois la lumire du nez, et participer un peu de
l'orifice. Les cils dans la partie ombre se dtachent en clair, c'est
pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie
claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien  observer, il est plus ou
moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est compos d'ombres, de
clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit tre
prpar d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites
chappes des poils, qui doivent tre faits finement et avec lgret.

Le battu, l'enchssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou
moins, selon la dlicatesse et la blancheur de la peau), bleutre,
violtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela
rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre
par des dors, mais avec mnagement.

Il faut bien observer la partie du front; elle est ncessaire  la
ressemblance, et donne en partie le caractre de la physionomie. Les
fronts dont l'os a une saillie carre, tels que Raphal, Rubens et Van
Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumire s'indique
fortement sur leurs saillies. La premire est en haut du front, peu de
distance aprs les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir
prs du sourcil, ce qui fait cder le ton de la tempe, o se dcrit
souvent la veine bleue, surtout aux peaux dlicates; aprs cette lumire
est un ton de chair entier, qui se dgrade vers le milieu, la lumire se
rappelle faiblement sur cette mme forme d'os du petit ct, d'une
demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner
l'ombre qui dessine encore cette mme forme de l'os frontal. Aprs cette
ombre il existe un reflet plus ou moins dor, selon la couleur des
cheveux: dessous le sourcil, le ton se prpare un peu plus chaud, les
poils du sourcil multiplis, font le mme effet que des boucles de
cheveux qui retomberaient sur un front clair. L'ombre en est chaude.
(Voyez les ttes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du
modle que vous peignez, cela ajoute  la ressemblance et  la vrit.)
Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la
chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais
de duret, et que les cheveux se mlent bien avec la chair, tant par le
contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce
qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.

Les cheveux doivent se dessiner par masse et trs peu l'emporter; le
mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des
transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux
ne s'tablissent que sur les parties saillantes de la tte; les boucles
des cheveux reoivent la lumire au milieu et sont lgrement
interceptes par quelques lgers chapps de cheveux qui viennent en
ter l'uniformit. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme
mtal) participent du ton du fond, ce qui aide  faire tourner les
parties fuyantes de la tte.

L'oreille est trs ncessaire  bien tudier et  bien mettre  sa
place, attendu qu'elle attache le col  la tte; il faut le plus
possible la faire d'une belle forme; tudiez l'antique ou la belle
nature. On peut observer, par exemple, que gnralement la nation
allemande et surtout autrichienne les ont attaches plus haut qu'elles
ne devraient l'tre dans la proportion exacte, de mme que
l'emmanchement de leur col est diffrent de celui des autres. Il est
large, gros, et prend trs haut derrire l'oreille; cette nation a le
mastode trs fort. Si l'on peint donc une Allemande, on doit conserver
ce trait caractristique de leur nation, qui se trouve aussi dans
l'ossement large de leur front et dans leurs joues assez ordinairement
plates et troites. Il faut le plus possible faire en entier l'oreille,
et bien tudier (quitte  mettre par-dessus des cheveux) ses cartilages.
Ce qui dtermine ses formes doit tre d'une couleur chaude et
transparente, except le trou du milieu qui est toujours vigoureux. Son
ton de chair, mme dans la lumire, doit cder en gnral  la lumire
de la joue, qui est plus saillante. L'ombre porte de l'oreille sur le
col doit tre trs chaude, le jour passant au travers; la mchoire doit
se dcrire d'un ton color fin et par de lgres demi-teintes pour
obtenir la saillie qu'elle doit avoir sur le col; si c'est une tte de
femme, les restes du bas de sa mchoire se dcrivent par des tons plus
chauds qu' un homme,  cause des tons de la barbe, qui abasourdit les
tons naturellement chauds de la chair. Le ton du col est en gnral d'un
ton trs fin, et cde beaucoup au ton sanguin du visage. Il est
essentiel de bien observer l'aplomb des clavicules (relativement  la
position de la tte) et leur lumire; la poitrine se colore toujours un
peu plus prs vers le milieu de l'attache des clavicules; en gnral les
parties osseuses, telles que le coude, la rotule, le talon, l'extrmit
du doigt, ces parties, dis-je, doivent toujours tre les plus fortes en
couleur.

Si l'on doit peindre une gorge, clairez-la de faon qu'elle reoive
bien la lumire; les plus belles gorges sont celles dont la lumire
n'est point intercepte, jusqu'au bouton qui se colore peu  peu jusqu'
l'extrmit; les demi-teintes qui font tourner le sein doivent tre du
ton le plus fin et le plus frais; l'ombre qui drive de la saillie de la
gorge doit tre chaude et transparente.

Il y a la mme dgradation de lumire sur tous le corps que celle
ci-dessus explique pour la tte; si la figure est assise, la lumire
alors se rappellera trs vivement sur les cuisses et dgradera jusqu'au
talon.




NOTES


[1: Pergola, dont j'ai dj parl, appartenait  madame Souwaloff, femme
de l'auteur de l'_ptre  Ninon_. Sa fille a pous te comte
Diedestein, Autrichien, et frre de la belle madame Kinski].

[2: L'empereur actuel.]

[3: Il est fort rare que je me trompe  l'expression du regard. La
dernire fois que je vis la duchesse de Mazarin, qui se portait 
merveille et chez laquelle personne n'observait aucun changement, je dis
 mon mari: La duchesse ne vivra pas dans un mois; ce qui arriva comme
je l'avais prdit.]

[4: Poniatowski, que Napolon venait de nommer marchal de France,
quoiqu'il ne voult d'autre titre que celui de chef des Polonais, venait
de protger la retraite de l'arme franaise, n'ayant avec lui que 760
hommes; bless grivement, il arriva sur les bords de l'Elster, dont par
un funeste malentendu les Franais avaient coup le pont; il s'arrte,
et l'ennemi lui criant de se rendre, il se jette dans le fleuve et
disparat.]

[5: Celle qui est devenue depuis la princesse Radzivill.]

[6: C'tait le 16 juin 1800.]

[7: Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut oblig de me
demander quelques ducats pour donner  l'glise.]

[8: Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractre doux et
l'esprit insinuant, ils ont vcu fort bien ensemble pendant quelques
annes.]

[9: Ces dessins avaient t faits en Turquie, principalement 
Constantinople.]

[10: Les glises sont en si grand nombre qu'un dicton du peuple est:
Moscou avec sa quarante quarantaine d'glises.]

[11: Cette cloche n'a t dgage de la terre qui la couvrait qu'en
cette anne 1836.]

[12: Ce portrait est chez le prince Tufakin, son mari, qui l'a apport
avec lui lorsqu'il vint en France.]

[13: Le comte Grgoire Orloff, gendre de la marchale Soltikoff, tait
un trs aimable jeune homme. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir
lorsqu'il est veau  Paris pour consulter sur la maladie de sa femme.]

[14: Ce prince Alexandre, qui est rest long-temps  Paris comme
ambassadeur russe prs de Napolon, tait beau frre de la bonne et
aimable princesse Kourakin,  qui sont adresses les premires lettres
de mes souvenirs.]

[15: Je ne saurais dire combien il y avait  Moscou,  l'poque o je
m'y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs
de ces dernires n'taient point maries.]

[16: L'impratrice Marie a pris l'autre  son service.]

[17: J'ai fait  Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'aprs ces
pastels, mais M. de Krudner les ayant ports par mer trop frais encore,
ils ont souffert du voyage.]

[18: Ces enfans, depuis, ont beaucoup chang  leur avantage. Celle qui
est maintenant impratrice de Russie a fort embelli.]

[19: Je devais plus tard copier tous ces pastels  l'huile, ce que j'ai
fait aussitt mon arrive  Paris.]

[20: J'ai tenu parole, quoique Lebrun le pote m'ait fait prier souvent
de le recevoir].

[21: Cette petite dont je parlais l est aujourd'hui madame de Rivire,
ma nice, qui m'est si tendrement attache, et que j'aime comme ma
fille].

[22: Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols].

[23: Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes
vieilles chemises, et Dieu sait comme cela tait cousu! aussi,  mon
arrive  Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon
raccommodage, me dit: On voit bien que madame vient d'un pays barbare,
car ceci est cousu  la diable. Je me mis  rire et lui rpondis que
c'tait mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrasse aurait bien voulu
reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais
jamais su coudre.]

[24: Dans la rvolution, toutes les glises tant fermes, M. Lebrun
prta cette salle pour y dire la messe.]

[25: La comtesse de Rosambo est morte peu de temps aprs la
Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports est
vivement regrette de toute sa famille et de ceux qui ont eu le bonheur
de la connatre.]

[26: Le frre de celui-ci, le vicomte de Sgur, mettait alors assez
plaisamment sur ses cartes: _Sgur sans crmonies_.]

[27: On sait que _street_ veut dire rue.]

[28: Depuis Georges IV.]

[29: Je puis tmoigner de l'effet que produisit cet assassinat sur tous
les Anglais; l'horreur qu'il inspira fut gnrale.]

[30: J'ai appris en France,  mon grand regret, que les dignes matres
de Stowe taient morts, et que depuis le chteau avait brl ainsi que
tous les chefs-d'oeuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet
vnement, Stowe appartenait  M. Hope, banquier.]

[31: On m'a assure qu'un Anglais, ne voyant point de terme  sa
dtention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire btir
une maison.]

[32: Ces lettres sont adresses  madame la comtesse Vincent Potocka,
ne Massalska; elle avait pous en premires noces le prince Charles de
Ligne, qui fut tu dans les guerres de la rvolution; le prince Charles
tait un brave et excellent jeune homme dont la mort a t beaucoup
pleure.]

[33: M. de Boigne, mort depuis quelques annes, tait n  Chambry; il
a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune  faire
btir dans sa ville natale des hpitaux et des monumens utiles  ses
compatriotes.]

[34: J'ai peint ces effets d'aprs nature.]

[35: Ce portrait est  Genve chez madame Necker, tante de madame de
Stal.]

[36: Dans le courant de l'anne 1808 et de l'anne 1809, madame de Stal
crivit trois petites lettres qui se rapportent  ce portrait, et qu'on
nous saura gr de donner ici; la premire, date de Coppet, le 16
septembre 1808, est adresse  madame Lebrun:

Je serais vraiment honteuse, Madame, d'tre reste si long-temps sans
vous rpondre, si je n'avais pas t si souffrante depuis quelque temps,
que tout m'tait difficile. Je m'en remets  vous pour l'exposition au
salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque 
l'original. Quant  la gravure, je m'en charge ici; ce serait trop
retarder le moment o je possderai le portrait, et d'ailleurs tous nos
arrangemens sont faits  cet gard  Genve. Je vais  Vienne passer
l'hiver; si je pouvais vous y tre utile, donnez-moi vos commissions; je
les ferai trs exactement; il est bien juste que je vous rende un peu
dans le rel de la vie ce que vous avez fait pour moi dans l'idal.
Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conservez-moi
toujours, je vous prie, quelque bienveillance.

La seconde lettre, date de Genve, le 9 janvier 1809, est adresse 
madame Nigris, la fille de madame Lebrun:

J'ai renonc, Madame,  la gravure du portrait de madame votre mre;
c'est trop cher pour une fantaisie, et je viens d'prouver un procs
considrable qui m'oblige  des mnagemens de fortune; mais aurez-vous
la bont de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par
madame Lebrun? Mon intention tait de lui envoyer mille cus en le
recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce
que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mler, et me ngocier,
 cet gard, ce que je dsire. Une ngociation qui me serait bien douce
aussi, c'est celle qui vous amnerait en Suisse cet t. Prosper dit
qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas sduire par
cette runion de tous ses amis? car j'ose me mettre du nombre; en le
voyant une fois, il m'a sembl que je rencontrais une ancienne
connaissance. Vous avez eu la bont d'crire  mon homme d'affaires, et
je lui vole le plaisir de vous rpondre. Agrez, Madame, mes complimens
empresss.

La troisime lettre, date de Coppet, le 14 juillet 1809, est adresse 
madame Lebrun:

J'ai enfin reu votre magnifique tableau, Madame, et, sans penser  mon
portrait, j'ai admir votre ouvrage. Il y a l tout votre talent, et je
voudrais bien que le mien pt tre encourag par votre exemple; mais
j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donns.
Me permettez-vous de vous envoyer ce mandat payable le 1er de septembre?
Agrez, Madame, l'assurance des sentimens que je vous ai vous.

Nous avons sous les yeux une lettre de madame Lebrun  sa fille, madame
Nigris, date de Coppet, le 12 septembre; on trouve dans cette lettre
tout ce que l'amour maternel a de plus tendre; nous nous contenterons
d'en extraire ce qui se rapporte au voyage en Suisse de madame Lebrun:

Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines;
je viens de l'prouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir
l'ide des jouissances que j'ai ressenties dans nos courses en Suisse;
tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous
ces sites si varis, si pittoresques. Que de choses j'aurai  te dire 
mon retour! Il me semble avoir vcu dix ans depuis deux mois et demi; ce
n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont t
si intressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fix ou not
les intervalles.

 la suite de cette lettre de madame Lebrun, nous trouvons un
_post-scriptum_ de madame de Stal  la mme adresse:

Madame votre mre, Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait
vraiment plus potique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver
bon que je vous remercie de l'intrt que madame votre mre m'a
tmoign; c'est  vous qu'elle aime  rapporter ses succs. Si je
n'tais pas exile, Madame, je parlerais de mon dsir de vous connatre;
nos amis communs me l'ont inspir. Dites, je vous prie,  M. de
Maleteste que je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que je
me flatte toujours qu'il pense  moi, bien qu'il ne me l'crive jamais.
Adieu, Madame, je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mre
et par ses amis me persuade que nous nous connaissons dj.

C'est  Paris que le portrait de madame de Stal fut achev; madame
Beaufort d'Hautpoult, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers
suivans:

     Je la vois, je l'entends; tes pinceaux crateurs
     Donnent l'ame et la vie et l'esprit aux couleurs;
     Voil ses yeux brillans d'ardentes tincelles,
     Ces sons mlodieux, ces cordes immortelles,
     Qui de ses chants divins accompagnent les vers,
     Et la toile anime en parfume les airs.
     Je ne sais qui des deux remporte la victoire:
     L'une guide la main, l'autre fixe la gloire,
     Et la mme couronne enlace en ce tableau
     Le front inspirateur et l'immortel pinceau.
     Stal offrait  Lebrun un talent digne d'elle;
     Lebrun mritait seule un si parfait modle;
     L'univers tonn de cet ensemble heureux
     Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux.

(_Note de l'diteur._)]

[37: Depuis ce temps, la maison de Voltaire a t achete par une
personne qui en a fait btir une plus grande; mais le nouveau
propritaire a conserv et soign celle du philosophe, qu'il laisse voir
aux trangers.]

[38: Dans mon sjour en Angleterre je vis aussi un manque de respect
pour Milton.  Richemont, au milieu d'une prairie, se trouvait un arbre
o l'auteur du _Paradis Perdu_ allait s'asseoir pour crire; eh bien!
cet arbre a t coup.]

[39: Dans le sjour prolong que j'ai fait  Chamouni, j'ai peint toute
la ligne des montagnes entrecoupes de glaciers; j'ai peint aussi toute
la valle.]

[40: Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second
voyage que j'ai fait en 1809.]

[41: La lettre de M. Raoul Rochette, sur sa course au Rigi, est si
parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui].

[42: Le seul tmoignage de reconnaissance que j'aie pu faire accepter 
M. et madame Konig, c'est mon portrait  l'huile que je leur ai envoy
de Paris. M. Konig est venu  Paris montrer des tableaux de lui en
transparens; je les ai eus chez moi, et tout le monde en tait
enchant.]

[43: J'ai rflchi que les effets de la lune auraient dtruit celui des
feux qui ressortissait avec vigueur sur le haut des montagnes o ils
taient placs.]

[44: Cette tour est la ruine du chteau d'Unspunnen, que possdait
Berthold, fondateur de Berne. C'est en mmoire de lui que se donne cette
fte patriotique.]

[45: Aprs la fte, madame de Stal alla se promener avec le duc de
Montmorency; moi, je m'tablis sur la prairie pour peindre le site et
les masses de groupes. Le comte de Grammont tenait ma bote au pastel.
L'aspect de cette fte est peint  l'huile; M. le prince de Talleyrand
possde ce tableau.

Dans le rcit de mes deux voyages en Suisse, je n'ai pu indiquer d'une
manire complte les paysages que j'ai dessins d'aprs nature; j'ai
fait environ deux cents paysages au pastel.]

[46: Je n'en fus pas quitte pour cette fois. Au retour des trangers en
1815, il revint des Anglais  Louveciennes; ils me prirent, entre autres
choses, un superbe coffre de lacque, que j'ai beaucoup regrett, parce
qu'il m'avait t donn  Ptersbourg par mon ancien ami le comte
Strogonoff.]

[47: C'est M. Daguet que le Roi chargea de distribuer ses bienfaits aux
pauvres.]

[48: Ducis, avant la rvolution, avait occup un emploi dans la maison
de Monsieur.]

[49: La _Sibylle_ n'a point t vendue  Rosny avec les autres tableaux
de la duchesse de Berri, parce que, faisant partie de l'hritage du duc,
elle appartient  son fils.]





End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-lisabeth
Vige-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

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the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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