The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Alfred de Musset -
Tome 5, by Alfred De Musset

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Title: Oeuvres compltes de Alfred de Musset - Tome 5

Author: Alfred De Musset

Release Date: November 20, 2007 [EBook #23567]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES DE ALFRED DE MUSSET

DITION ORNE DE 28 GRAVURES D'APRS LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT
GRAV PAR FLAMENG D'APRS L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNE D'UNE
NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRRE

       *       *       *       *       *

TOME CINQUIME





COMDIES

III

PARIS

EDITION CHARPENTIER

L. HBERT, LIBRAIRE

7, RUE PERRONET, 7

1888




UN CAPRICE

COMDIE EN UN ACTE

PUBLIE EN 1837, REPRSENTE EN 1847.


    PERSONNAGES.              ACTEURS QUI ONT CR LES RLES.

    M. DE CHAVIGNY            M. BRINDEAU.

    MATHILDE.               Mmes JUDITH.

    MADAME DE LRY.              ALLAN-DESPRAUX.

_La scne se passe dans la chambre  coucher de Mathilde._

[Illustration: Un caprice]




SCNE PREMIRE


MATHILDE, _seule, travaillant au filet._

Encore un point, et j'ai fini.

_Elle sonne; un domestique entre._

Est-on venu de chez Janisset?

LE DOMESTIQUE.

Non, madame, pas encore.

MATHILDE.

C'est insupportable; qu'on y retourne; dpchez-vous.

_Le domestique sort._

J'aurais d prendre les premiers glands venus; il est huit heures; il
est  sa toilette; je suis sre qu'il va venir ici avant que tout soit
prt. Ce sera encore un jour de retard.

_Elle se lve._

Faire une bourse en cachette  son mari, cela passerait aux yeux de
bien des gens pour un peu plus que romanesque. Aprs un an de mariage!
Qu'est-ce que madame de Lry, par exemple, en dirait si elle le
savait? Et lui-mme, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-tre du
mystre, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce mystre, en effet?
Je ne sais; il me semble que je n'aurais pas travaill de si bon
coeur devant lui; cela aurait eu l'air de lui dire: Voyez comme
je pense  vous; cela ressemblerait  un reproche; tandis qu'en lui
montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai
pens  lui.

LE DOMESTIQUE, _rentrant_.

On apporte cela  madame de chez le bijoutier.

_Il donne un petit paquet  Mathilde._

MATHILDE.

Enfin!

_Elle se rassoit._

Quand M. de Chavigny viendra, prvenez-moi.

_Le domestique sort._

Nous allons donc, ma chre petite bourse, vous faire votre dernire
toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-l? Pas mal.
Comment serez-vous reue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on
a eu  vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne?
On ne s'attend pas  vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que
dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine?

_Elle baise sa bourse et s'arrte._

Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne te vendrait pas deux
louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me sparer de toi?
N'as-tu pas t commence pour tre finie le plus vite possible?
Ah! tu as t commence plus gaiement que je ne t'achve. Il n'y a
pourtant que quinze jours de cela; que quinze jours, est-ce possible?
Non, pas davantage; et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous
trop tard, petite?... Pourquoi de telles ides? On vient, je crois;
c'est lui; il m'aime encore.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Voil monsieur le comte, madame.

MATHILDE.

Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oubli l'autre. Sotte
que je suis! Je ne pourrai pas encore lui donner aujourd'hui! Qu'il
attende un instant, une minute, au salon; vite, avant qu'il entre...

LE DOMESTIQUE.

Le voil, madame.

_Il sort. Mathilde cache sa bourse._


SCNE II

MATHILDE, CHAVIGNY.


CHAVIGNY.

Bonsoir, ma chre, est-ce que je vous drange?

_Il s'assoit._

MATHILDE.

Moi, Henri? quelle question!

CHAVIGNY.

Vous avez l'air troubl, proccup. J'oublie toujours, quand j'entre
chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite.

MATHILDE.

Il y a l un peu de mchancet; mais comme il y a aussi un peu
d'amour, je ne vous en embrasserai pas moins.

_Elle l'embrasse._

Qu'est-ce que vous croyez donc tre, monsieur, quand vous oubliez que
vous tes mon mari?

CHAVIGNY.

Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe?

MATHILDE.

Amant et ami, tu ne te trompes pas.

_ part._

J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est.

CHAVIGNY.

Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas?

MATHILDE.

Non, je voulais... j'esprais que peut-tre?...

CHAVIGNY.

Vous espriez?... Qu'est-ce que c'est donc?

MATHILDE.

Tu vas au bal? tu es superbe.

CHAVIGNY.

Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du tailleur, mais je
n'ai plus ma tournure du rgiment.

MATHILDE.

Inconstant! vous ne pensez pas  moi en vous mirant dans cette glace.

CHAVIGNY.

Bah!  qui donc? Est-ce que je vais au bal pour danser? Je vous jure
bien que c'est une corve, et que je m'y trane sans savoir pourquoi.

MATHILDE.

Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons seuls, et je vous
dirai...

CHAVIGNY.

Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas tre si tard.

MATHILDE.

On ne va pas au bal  cette heure-ci, quoi que puisse dire la pendule.
Nous sortons de table il y a un instant.

CHAVIGNY.

J'ai dit d'atteler; j'ai une visite  faire.

MATHILDE.

Ah! c'est diffrent. Je... je ne savais pas,... j'avais cru...

CHAVIGNY.

Eh bien?

MATHILDE.

J'avais suppos,... d'aprs ce que tu disais... Mais la pendule va
bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J'ai une
petite surprise  vous faire.

CHAVIGNY, _se levant_.

Vous savez, ma chre, que je vous laisse libre et que vous sortez
quand il vous plat. Vous trouverez juste que ce soit rciproque.
Quelle surprise me destinez-vous?

MATHILDE.

Rien; je n'ai pas dit ce mot-l, je crois.

CHAVIGNY.

Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous l ces valses de
Strauss? Prtez-les-moi, si vous n'en faites rien.

MATHILDE.

Les voil; les voulez-vous maintenant?

CHAVIGNY.

Mais, oui, si cela ne vous gne pas. On me les a demandes pour un ou
deux jours. Je ne vous en priverai pas longtemps.

MATHILDE.

Est-ce pour madame de Blainville?

CHAVIGNY, _prenant les valses_.

Plat-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville?

MATHILDE.

Moi! non. Je n'ai pas parl d'elle.

CHAVIGNY.

Pour cette fois j'ai bien entendu.

_Il se rassoit._

Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville?

MATHILDE.

Je pensais que mes valses taient pour elle.

CHAVIGNY.

Et pourquoi pensiez-vous cela?

MATHILDE.

Mais parce que... parce qu'elle les aime.

CHAVIGNY.

Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a une surtout;
comment est-ce donc? Je l'ai oublie... Comment dit-elle donc?

MATHILDE.

Je ne sais pas si je m'en souviendrai.

_Elle se met au piano et joue._

CHAVIGNY.

C'est cela mme! C'est charmant, divin, et vous la jouez comme un
ange, ou, pour mieux dire, comme une vraie valseuse.

MATHILDE.

Est-ce aussi bien qu'elle, Henri?

CHAVIGNY.

Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez,  ce qu'il parat.

MATHILDE.

Oh! pas beaucoup. Si j'tais homme, ce n'est pas elle qui me
tournerait la tte.

CHAVIGNY.

Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais qu'un homme se laisse
tourner la tte, ni par une femme ni par une valse.

MATHILDE.

Comptez-vous jouer ce soir, mon ami?

CHAVIGNY.

Eh! ma chre, quelle ide avez-vous? On joue, mais on ne compte pas
jouer.

MATHILDE.

Avez-vous de l'or dans vos poches?

CHAVIGNY.

Peut-tre bien. Est-ce que vous en voulez?

MATHILDE.

Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse?

CHAVIGNY.

Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je n'ouvre pas du
moins vos tiroirs, et c'est peut-tre un double tort que j'ai.

MATHILDE.

Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que je me suis aperue
que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche.

CHAVIGNY.

Non pas, ma chre, tant qu'il y aura des pauvres. Je sais quel usage
vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de
faire la charit par vos mains.

MATHILDE.

Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un peu: te souviens-tu
d'un jour o tu avais une petite dette  payer, et o tu te plaignais
de n'avoir pas de bourse?

CHAVIGNY.

Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand on sort, c'est une
chose insupportable de se fier  des poches qui ne tiennent  rien...

MATHILDE.

Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir?

CHAVIGNY.

Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais penser que j'ai
justement l une bourse toute neuve d'hier; c'est un cadeau. Qu'en
pensez vous?

_Il tire une bourse de sa poche._

Est-ce de bon got?

MATHILDE.

Voyons; voulez-vous me la montrer?

CHAVIGNY.

Tenez.

_Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend._

MATHILDE.

C'est trs joli. De quelle couleur est-elle?

CHAVIGNY, _riant_.

De quelle couleur? La question est excellente.

MATHILDE.

Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous l'a donne?

CHAVIGNY.

Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions sont
adorables.

UN DOMESTIQUE, _annonant_.

Madame de Lry!

MATHILDE.

J'ai dfendu ma porte en bas.

CHAVIGNY.

Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir?

MATHILDE.

Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir le nom de
l'auteur?


SCNE III

MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LRY, _en toilette de bal._


CHAVIGNY.

Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive pas plus  propos.
Mathilde vient de me faire une tourderie qui, en vrit, vaut son
pesant d'or. Figurez-vous que je lui montre cette bourse...

MADAME DE LRY.

Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc.

CHAVIGNY.

Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tte, la retourne,
et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle me dit? Elle me demande de
quelle couleur elle est!

MADAME DE LRY.

Eh bien! elle est bleue.

CHAVIGNY.

Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est prcisment
le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous qu'on le demande?

MADAME DE LRY.

C'est parfait. Bonsoir, chre Mathilde; venez-vous ce soir 
l'ambassade?

MATHILDE.

Non, je compte rester.

CHAVIGNY.

Mais vous ne riez pas de mon histoire?

MADAME DE LRY.

Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je la reconnais,
c'est madame de Blainville. Comment! vraiment vous ne bougez pas?

CHAVIGNY, _brusquement_.

 quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plat?

MADAME DE LRY.

 ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traner pendant des
sicles; on a mis sept ans  la faire, et vous jugez si pendant ce
temps-l elle a chang de destination. Elle a appartenu en ide 
trois personnes de ma connaissance. C'est un trsor que vous avez l,
monsieur de Chavigny; c'est un vrai hritage que vous avez fait.

CHAVIGNY.

On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde.

MADAME DE LRY.

Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, le bleu m'est
odieux; a ne veut rien dire, c'est une couleur bte. Je ne peux pas
me tromper sur une chose pareille; il suffit que je l'aie vue une
fois. Autant j'adore le lilas, autant je dteste le bleu.

MATHILDE.

C'est la couleur de la constance.

MADAME DE LRY.

Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens qu'en passant, vous
voyez, je suis en grand uniforme; il faut arriver de bonne heure dans
ce pays-l; c'est une cohue  se casser le cou. Pourquoi donc n'y
venez-vous pas? Je n'y manquerais pas pour un monde.

MATHILDE.

Je n'y ai pas pens, et il est trop tard  prsent.

MADAME DE LRY.

Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chre, je vais sonner.
Demandez une robe. Nous mettrons M. de Chavigny  la porte avec son
petit meuble. Je vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes,
et je vous enlve dans ma voiture. Allons, voil une affaire bcle.

MATHILDE.

Pas pour ce soir; je reste dcidment.

MADAME DE LRY.

Dcidment! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny, amenez donc
Mathilde.

CHAVIGNY, _schement_.

Je ne me mle des affaires de personne.

MADAME DE LRY.

Oh! oh! vous aimez le bleu,  ce qu'il parat. Eh bien! coutez,
savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi du th, je vais rester
ici.

MATHILDE.

Que vous tes gentille, chre Ernestine! Non, je ne veux pas priver
ce bal de sa reine. Allez me faire un tour de valse, et revenez 
onze heures, si vous y pensez; nous causerons seules au coin du feu,
puisque M. de Chavigny nous abandonne.

CHAVIGNY.

Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai.

MADAME DE LRY.

Eh bien! c'est convenu, je vous quitte.  propos, vous savez mes
malheurs; j'ai t vole comme dans un bois.

MATHILDE.

Vole! qu'est-ce que vous voulez dire?

MADAME DE LRY.

Quatre robes, ma chre, quatre amours de robes qui me venaient de
Londres, perdues  la douane. Si vous les aviez vues, c'est  en
pleurer; il y en avait une perse et une puce; on ne fera jamais rien
de pareil.

MATHILDE.

Je vous plains bien sincrement. On vous les a donc confisques?

MADAME DE LRY.

Pas du tout. Si ce n'tait que cela, je crierais tant qu'on me les
rendrait, car c'est un meurtre. Me voil nue pour cet t. Imaginez
qu'ils m'ont lard mes robes; ils ont fourr leur sonde je ne sais par
o dans ma caisse; ils m'ont fait des trous  y mettre un doigt. Voil
ce qu'on m'apporte hier  djeuner.

CHAVIGNY.

Il n'y en avait pas de bleue, par hasard?

MADAME DE LRY.

Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne fais qu'une
apparition. J'en suis, je crois,  ma douzime grippe de l'hiver; je
vais attraper ma treizime. Aussitt fait, j'accours, et me plonge
dans vos fauteuils. Nous causerons douane, chiffons, pas vrai? Non,
je suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'importe!
Bonsoir, monsieur de l'azur... Si vous me reconduisez, je ne reviens
pas.

_Elle sort._


SCNE IV

CHAVIGNY, MATHILDE.


CHAVIGNY.

Quel cerveau fl que cette femme! Vous choisissez bien vos amies!

MATHILDE.

C'est vous qui avez voulu qu'elle montt.

CHAVIGNY.

Je parierais que vous croyez que c'est madame de Blainville qui a fait
ma bourse.

MATHILDE.

Non, puisque vous me dites le contraire.

CHAVIGNY.

Je suis sr que vous le croyez.

MATHILDE.

Et pourquoi en tes-vous sr?

CHAVIGNY.

Parce que je connais votre caractre: madame de Lry est votre oracle;
c'est une ide qui n'a pas le sens commun.

MATHILDE.

Voil un beau compliment que je ne mrite gure.

CHAVIGNY.

Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir franche
l-dessus que dissimule.

MATHILDE.

Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le croire pour vous
paratre sincre.

CHAVIGNY.

Je vous dis que vous le croyez; c'est crit sur votre visage.

MATHILDE.

S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y consens; je le
crois.

CHAVIGNY.

Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal y aurait-il?

MATHILDE.

Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi vous le nieriez.

CHAVIGNY.

Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite.

_Il se lve._

Bonsoir; je reviendrai peut-tre tout  l'heure prendre le th avec
votre amie.

MATHILDE.

Henri, ne me quittez pas ainsi!

CHAVIGNY.

Qu'appelez-vous _ainsi_? Sommes-nous fchs? Je ne vois l rien que de
trs simple: on me fait une bourse, et je la porte; vous demandez qui,
et je vous le dis. Rien ne ressemble moins  une querelle.

MATHILDE.

Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous le sacrifice?

CHAVIGNY.

Peut-tre;  quoi vous servirait-elle?

MATHILDE.

Il n'importe; je vous la demande.

CHAVIGNY.

Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir ce que vous en
feriez.

MATHILDE.

C'est pour la porter.

CHAVIGNY.

Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite par madame de
Blainville?

MATHILDE.

Pourquoi non? Vous la portez bien.

CHAVIGNY.

La belle raison! Je ne suis pas femme.

MATHILDE.

Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu.

CHAVIGNY.

Ah! ah! vous voil donc enfin sincre. Eh bien! trs sincrement
aussi, je la garderai, si vous le permettez.

MATHILDE.

Vous en tes libre, assurment; mais je vous avoue qu'il m'est cruel
de penser que tout le monde sait qui vous l'a faite, et que vous allez
la montrer partout.

CHAVIGNY.

La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophe!

MATHILDE.

coutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre main dans les
miennes.

_Elle l'embrasse._

M'aimez-vous, Henri? Rpondez.

CHAVIGNY.

Je vous aime, et je vous coute.

MATHILDE.

Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous me donnez cette
bourse de bonne amiti, je vous remercierai de tout mon coeur. C'est
un petit change que je vous propose, et je crois, j'espre du moins,
que vous ne trouverez pas que vous y perdez.

CHAVIGNY.

Voyons votre change; qu'est-ce que c'est?

MATHILDE.

Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me donniez la
bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez bien heureuse.

CHAVIGNY.

Je ne donne rien sur parole.

MATHILDE.

Voyons, Henri, je vous en prie.

CHAVIGNY.

Non.

MATHILDE.

Eh bien! je t'en supplie  genoux.

CHAVIGNY.

Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure  mon tour; vous savez que je
n'aime pas ces manires-l. Je ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse,
et je te comprends moins ici que jamais. C'est trop insister sur un
enfantillage; si vous l'exigez srieusement, je jetterais cette bourse
au feu moi-mme, et je n'aurais que faire d'change pour cela. Allons,
levez-vous, et n'en parlons plus. Adieu;  ce soir; je reviendrai.

_Il sort._


SCNE V


MATHILDE, _seule_.

Puisque ce n'est pas celle-l, ce sera donc l'autre que je brlerai.

_Elle va  son secrtaire et en tire la bourse qu'elle a faite._

Pauvre petite, je te baisais tout  l'heure; et te souviens-tu de ce
que je te disais? Nous arrivons trop tard, tu le vois. Il ne veut pas
de toi, et ne veut plus de moi.

_Elle s'approche de la chemine._

Qu'on est folle de faire des rves! ils ne se ralisent jamais.
Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui nous fait caresser une
ide? Pourquoi tant de plaisir  la suivre,  l'excuter en secret? 
quoi bon tout cela?  pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable
hasard? Quelles prcautions, quelles prires faut-il donc pour mener
 bien le souhait le plus simple, la plus chtive esprance? Vous avez
bien dit, monsieur le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il
m'tait doux d'y insister; et vous, si fier ou si infidle, il ne vous
et pas cot beaucoup de vous prter  cet enfantillage. Ah! il ne
m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous aime, madame de Blainville!

_Elle pleure._

Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce hochet d'enfant qui
n'a pas su arriver assez vite; si je le lui avais donn ce soir, il
l'aurait peut-tre perdu demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait;
il laisserait ma bourse traner sur sa table, je ne sais o, dans ses
rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis qu'en jouant, 
l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil; je le vois l'taler sur le
tapis, et faire rsonner l'or qu'elle renferme. Malheureuse! je suis
jalouse; il me manquait cela pour me faire har!

_Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrte._

Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te dtruire, triste ouvrage de mes
mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais, tu esprais aussi! Tes
fraches couleurs n'ont point pli durant cet entretien cruel; tu me
plais, je sens que je t'aime; dans ce petit rseau fragile, il y a
quinze jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne te
tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu seras pour moi
une relique, et je te porterai sur mon coeur; tu m'y feras en mme
temps du bien et du mal; tu me rappelleras mon amour pour lui, son
oubli, ses caprices; et qui sait? cache  cette place, il reviendra
peut-tre t'y chercher.

_Elle s'assoit et attache le gland qui manquait._


SCNE VI

MATHILDE, MADAME DE LRY.


MADAME DE LRY, _derrire la scne_.

Personne nulle part! qu'est-ce que a veut dire? on entre ici comme
dans un moulin.

_Elle ouvre la porte et crie en riant_:

Madame de Lry!

_Elle entre. Mathilde se lve._

Rebonsoir, chre; pas de domestique chez vous; je cours partout pour
trouver quelqu'un. Ah! je suis rompue!

_Elle s'assoit._

MATHILDE.

Dbarrassez-vous de vos fourrures.

MADAME DE LRY.

Tout  l'heure; je suis gele. Aimez-vous ce renard-l? on dit que
c'est de la martre d'thiopie, je ne sais quoi; c'est M. de Lry qui
me l'a apport de Hollande. Moi, je trouve a laid, franchement; je le
porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai  Ursule.

MATHILDE.

Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.

MADAME DE LRY.

C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis.

MATHILDE.

Eh bien! ce bal tait-il beau?

MADAME DE LRY.

Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous ne croiriez jamais
ce qui m'arrive.

MATHILDE.

Vous n'y tes donc pas alle?

MADAME DE LRY.

Si fait, j'y suis alle, mais je n'y suis pas entre. C'est  mourir
de rire. Figurez-vous une queue,... une queue...

_Elle clate de rire._

Ces choses-l vous font-elles peur,  vous?

MATHILDE.

Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures.

MADAME DE LRY.

C'est dsolant quand on est seule. J'avais beau crier au cocher
d'avancer, il ne bougeait pas; j'tais d'une colre! j'avais envie
de monter sur le sige; je vous rponds bien que j'aurais coup leur
queue. Mais c'est si bte d'tre l, en toilette, vis--vis d'un
carreau mouill; car, avec cela, il pleut  verse. Je me suis divertie
une demi-heure  voir patauger les passants, et puis j'ai dit de
retourner. Voil mon bal.--Ce feu me fait un plaisir! je me sens
renatre!

_Elle te sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre._

MATHILDE.

Le th.

_Le domestique sort._

MADAME DE LRY.

M. de Chavigny est donc parti?

MATHILDE.

Oui; je pense qu'il va  ce bal, et il sera plus obstin que vous.

MADAME DE LRY.

Je crois qu'il ne m'aime gure, soit dit entre nous.

MATHILDE.

Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent fois qu' ses yeux
vous tiez une des plus jolies femmes de Paris.

MADAME DE LRY.

Vraiment? c'est trs poli de sa part; mais je le mrite, car je le
trouve fort bien. Voulez-vous me prter une pingle.

MATHILDE.

Vous en avez  ct de vous.

MADAME DE LRY.

Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des paules;
on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces
manches-l?

MATHILDE.

Oui.

MADAME DE LRY.

Trs jolies, trs bien, trs jolies. Dcidment il n'y a que les
manches plates; mais j'ai t longtemps  m'y faire; et puis je trouve
qu'il ne faut pas tre trop grasse pour les porter, parce que sans
cela on a l'air d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.

MATHILDE.

J'aime assez la comparaison.

_On apporte le th._

MADAME DE LRY.

N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant
pas tre trop maigre non plus, parce qu'alors il ne reste plus rien.
On se rcrie sur la marquise d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air
d'une potence. C'est une belle tte, si vous voulez, mais c'est une
madone au bout d'un bton.

MATHILDE, _riant_.

Voulez-vous que je vous serve, ma chre?

MADAME DE LRY.

Rien que de l'eau chaude, avec un soupon de th et un nuage de lait.

MATHILDE, _versant le th_.

Allez-vous demain chez madame d'gly? Je vous prendrai, si vous
voulez.

MADAME DE LRY.

Ah! madame d'gly! en voil une autre! avec sa frisure et ses
jambes, elle me fait l'effet de ces grands balais pour pousseter les
araignes.

_Elle boit._

Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux pas; je vais au
concert.

MATHILDE.

Il est vrai qu'elle est un peu drle.

MADAME DE LRY.

Regardez-moi donc, je vous en prie.

MATHILDE.

Pourquoi?

MADAME DE LRY.

Regardez-moi en face, l, franchement.

MATHILDE.

Que me trouvez-vous d'extraordinaire?

MADAME DE LRY.

Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous venez de pleurer,
c'est clair comme le jour. Qu'est-ce qui se passe donc, ma chre
Mathilde?

MATHILDE.

Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe?

MADAME DE LRY.

Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je vous drange, je
m'en vais.

MATHILDE.

Au contraire, chre; je vous supplie de rester.

MADAME DE LRY.

Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais vous me direz vos
peines.

_Mathilde secoue la tte._

Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne
suis bonne  rien, je ne peux que nuire involontairement.

MATHILDE.

Restez, votre prsence m'est prcieuse, votre esprit m'amuse, et s'il
tait vrai que j'eusse quelque souci, votre gaiet le chasserait.

MADAME DE LRY.

Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-tre lgre; personne n'est
si srieux que moi pour les choses srieuses. Je ne comprends pas
qu'on joue avec le coeur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en
manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien
jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si
ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment: ce n'est pas la
curiosit qui me pousse.

MATHILDE.

Je vous crois bonne, et surtout trs sincre; mais dispensez-moi de
vous obir.

MADAME DE LRY.

Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise
affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pens en vous
quittant; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour?

_Mathilde se lve, ne pouvant rpondre, se dtourne et porte son
mouchoir  ses yeux._

MADAME DE LRY.

Est-il possible?

_Un long silence. Mathilde se promne quelque temps, puis va s'asseoir
 l'autre bout de la chambre. Madame de Lry semble rflchir. Elle se
lve et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main._

MADAME DE LRY.

Vous savez, ma chre, que les dentistes vous disent de crier quand ils
vous font mal. Moi, je vous dis: Pleurez! pleurez! Douces ou amres,
les larmes soulagent toujours.

MATHILDE.

Ah! mon Dieu!

MADAME DE LRY.

Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut pas aimer madame
de Blainville; c'est une coquette  moiti perdue, qui n'a ni esprit
ni beaut. Elle ne vaut pas votre petit doigt; on ne quitte pas un
ange pour un diable.

MATHILDE, _sanglotant_.

Je suis sre qu'il l'aime, j'en suis sre.

MADAME DE LRY.

Non, mon enfant, a ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie.
Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense; il est mchant, mais
il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avez-vous pleur devant
lui?

MATHILDE.

Oh! non, jamais!

MADAME DE LRY.

Vous avez bien fait; il ne m'tonnerait pas qu'il en ft bien aise.

MATHILDE.

Bien aise? bien aise de me voir pleurer?

MADAME DE LRY.

Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en
est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu?

MATHILDE.

Mais... je ne sais...

MADAME DE LRY.

Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer tout de suite;
si, pour vous mettre  votre aise, il faut m'engager de mon ct, je
vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer  l'avoir
en moi; est-ce ncessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plat de
savoir sur mon compte?

MATHILDE.

Vous tes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie  vous.
Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une folle tte qui
m'entrane. J'avais fait  M. de Chavigny une petite bourse en
cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours,
je le vois  peine; il passe ses journes chez madame de Blainville.
Lui offrir ce petit cadeau, c'tait lui faire un doux reproche de son
absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment o j'allais
lui donner ma bourse, il a tir l'autre.

MADAME DE LRY.

Il n'y a pas l de quoi pleurer.

MATHILDE.

Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie; je lui
ai demand l'autre bourse.

MADAME DE LRY.

Ae! ce n'est pas diplomatique.

MATHILDE.

Non, Ernestine, et il m'a refus... Et alors... Ah! j'ai honte...

MADAME DE LRY.

Eh bien?

MATHILDE.

Eh bien! je l'ai demande  genoux. Je voulais qu'il me ft ce petit
sacrifice, et je lui aurais donn ma bourse en change de la sienne.
Je l'ai pri,... je l'ai suppli...

MADAME DE LRY.

Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! il n'est
pas digne de vous!

MATHILDE.

Ah! malgr tout, je ne le croirai jamais!

MADAME DE LRY.

Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime;
mais il est homme et orgueilleux. Quelle piti! Et o est donc votre
bourse?

MATHILDE.

La voil ici sur la table.

MADAME DE LRY, _prenant la bourse_.

Cette bourse-l? Eh bien! ma chre, elle est quatre fois plus
jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est
charmante. Prtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de
son got.

MATHILDE.

Tchez. Vous me rendrez la vie.

MADAME DE LRY.

En tre l aprs un an de mariage, c'est inou! Il faut qu'il y ait
de la sorcellerie l-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la
dteste des pieds  la tte. Elle a les yeux battus jusqu'au menton.
Mathilde, voulez-vous faire une chose? Il ne nous en cote rien
d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir?

MATHILDE.

Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.

MADAME DE LRY.

Comment tiez-vous quand il est sorti?

MATHILDE.

Ah! j'tais bien triste, et lui bien svre.

MADAME DE LRY.

Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une ide, je vous
en avertis, il faut que je me saisisse au vol; je me connais, je
russirai.

MATHILDE.

Ordonnez donc, je me soumets.

MADAME DE LRY.

Passez dans ce cabinet, habillez-vous  la hte et jetez-vous dans
ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en
rentrant vous ayez l'air d'y tre alle. Vous vous ferez mener o vous
voudrez, aux Invalides ou  la Bastille; ce ne sera peut-tre pas trs
divertissant, mais vous serez aussi bien l qu'ici pour ne pas dormir.
Est-ce convenu? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans
ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voil qui est fait. Au coin
de la rue, vous ferez arrter; vous direz  mon groom d'apporter
ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il
rencontrera, et de s'en aller sans autre explication.

MATHILDE.

Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.

MADAME DE LRY.

Ce que je veux faire, enfant, est impossible  dire, et je vais voir
si c'est possible  faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous  moi?

MATHILDE.

Oui, tout au monde pour l'amour de lui.

MADAME DE LRY.

Allons, preste! Voil une voiture.

MATHILDE.

C'est lui; j'entends sa voix dans la cour.

MADAME DE LRY.

Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier drob par l?

MATHILDE.

Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffe, comment croira-t-on 
ce bal?

MADAME DE LRY, _tant la guirlande qu'elle a sur la tte et la
donnant  Mathilde_.

Tenez, vous arrangerez cela en route.

_Mathilde sort._


SCNE VII


MADAME DE LRY, _seule_.

 genoux! une telle femme  genoux! Et ce monsieur-l qui la refuse!
Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidle comme un
lvrier! Pauvre enfant, qui demande en grce qu'on daigne accepter une
bourse faite par elle, en change d'un cadeau de madame de Blainville!
Mais quel abme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous
valons mieux qu'eux.

_Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant aprs,
on frappe  la porte._

Entrez.


SCNE VIII

MADAME DE LRY, CHAVIGNY.


MADAME DE LRY, _lisant d'un air distrait_.

Bonsoir, comte. Voulez-vous du th?

CHAVIGNY.

Je vous rends grces. Je n'en prends jamais.

_Il s'assoit et regarde autour de lui._

MADAME DE LRY.

tait-il amusant, ce bal?

CHAVIGNY.

Comme cela. N'y tiez-vous pas?

MADAME DE LRY.

Voil une question qui n'est pas galante. Non, je n'y tais pas; mais
j'y ai envoy Mathilde, que vos regards semblent chercher.

CHAVIGNY.

Vous plaisantez,  ce que je vois?

MADAME DE LRY.

Plat-il? je vous demande pardon, je tiens un article d'une _Revue_
qui m'intresse beaucoup.

_Un silence. Chavigny, inquiet, se lve et se promne._

CHAVIGNY.

Est-ce que vraiment Mathilde est  ce bal?

MADAME DE LRY.

Mais oui; vous voyez que je l'attends.

CHAVIGNY.

C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez
propos.

MADAME DE LRY.

Apparemment qu'elle a chang d'ide.

CHAVIGNY.

Pourquoi n'y est-elle pas alle avec vous?

MADAME DE LRY.

Parce que je ne m'en suis plus soucie.

CHAVIGNY.

Elle s'est donc passe de voiture?

MADAME DE LRY.

Non, je lui ai prt la mienne. Avez-vous lu a, monsieur de Chavigny?

CHAVIGNY.

Quoi?

MADAME DE LRY.

C'est la _Revue des Deux Mondes_; un article trs joli de madame Sand
sur les orangs-outangs.

CHAVIGNY.

Sur les?...

MADAME DE LRY.

Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est
celui d' ct; c'est trs amusant[A].

[Note A: Au moment d'crire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa
table de travail plusieurs livraisons de la _Revue des Deux Mondes_,
en ouvrit deux au hasard. La premire, du 15 mars 1837, contenait un
article de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1er
avril suivant, contenait un chapitre de _Mauprat_, par George Sand.
L'trange confusion que fait madame de Lry prouve qu'elle ne lit que
des yeux et qu'elle est toute  son plan de campagne.]

CHAVIGNY.

Je ne comprends rien  cette ide d'aller au bal sans me prvenir.
J'aurais pu du moins la ramener.

MADAME DE LRY.

Aimez-vous les romans de madame Sand?

CHAVIGNY.

Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne
l'aie pas trouve?

MADAME DE LRY.

Quoi? la _Revue_? Elle tait l-dessus.

CHAVIGNY.

Vous moquez-vous de moi, madame?

MADAME DE LRY.

Peut-tre; c'est selon  propos de quoi.

CHAVIGNY.

C'est de ma femme que je vous parle.

MADAME DE LRY.

Est-ce que vous me l'avez donne  garder?

CHAVIGNY.

Vous avez raison; je suis trs ridicule; je vais de ce pas la
chercher.

MADAME DE LRY.

Bah! vous allez tomber dans la queue.

CHAVIGNY.

C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.

_Il s'approche du feu et s'assoit._

MADAME DE LRY, _quittant sa lecture_.

Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'tonnez beaucoup?
Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde
parfaitement libre, et qu'elle allait o bon lui semblait.

CHAVIGNY.

Certainement; vous en voyez la preuve.

MADAME DE LRY.

Pas tant; vous avez l'air furieux.

CHAVIGNY.

Moi? par exemple! pas le moins du monde.

MADAME DE LRY.

Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre
homme, je l'avoue, et, pour parler srieusement, je n'aurais pas prt
ma voiture  Mathilde si j'avais su ce qui en est.

CHAVIGNY.

Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie
de l'avoir fait.

MADAME DE LRY.

Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, moi, que vous tes
fch.  vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'tait un
peu pour vous rejoindre.

CHAVIGNY.

J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle?

MADAME DE LRY.

Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voil comme nous sommes, nous
autres; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Dcidment, vous ne
prenez pas de th?

CHAVIGNY.

Non, il me fait mal.

MADAME DE LRY.

Eh bien! donnez-m'en.

CHAVIGNY.

Plat-il, madame?

MADAME DE LRY.

Donnez-m'en.

_Chavigny se lve et remplit une tasse qu'il offre  madame de Lry._

MADAME DE LRY.

C'est bon; mettez a l. [Avons-nous un ministre ce soir?

CHAVIGNY.

Je n'en sais rien.

MADAME DE LRY.

Ce sont de drles d'auberges que ces ministres. On y entre et on en
sort sans savoir pourquoi; c'est une procession de marionnettes.]

CHAVIGNY.

Prenez donc ce th  votre tour; il est dj  moiti froid.

MADAME DE LRY.

Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un ou deux morceaux.

CHAVIGNY.

Comme vous voudrez; il ne vaudra rien.

MADAME DE LRY.

Bien; maintenant, encore un peu de lait.

CHAVIGNY.

tes-vous satisfaite?

MADAME DE LRY.

Une goutte d'eau chaude  prsent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse.

CHAVIGNY, _lui prsentant la tasse_.

La voil; mais il ne vaudra rien.

MADAME DE LRY.

Vous croyez? En tes-vous sr?

CHAVIGNY.

Il n'y a pas le moindre doute.

MADAME DE LRY.

Et pourquoi ne vaudrait-il rien?

CHAVIGNY.

Parce qu'il est froid et trop sucr.

MADAME DE LRY.

Eh bien! s'il ne vaut rien, ce th, jetez-le.

_Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Lry le regarde en
riant._

MADAME DE LRY.

Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais rien vu de si
maussade.

CHAVIGNY, _impatient, vide la tasse dans le feu, puis il se promne 
grand pas, et dit avec humeur_:

Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot.

MADAME DE LRY.

Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'tes comme un Othello.

CHAVIGNY.

Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gne, ni qu'on
gne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux?

MADAME DE LRY.

Par amour-propre, comme tous les maris.

CHAVIGNY.

Bah! propos de femme. On dit: Jaloux par amour-propre, parce
que c'est une phrase toute faite, comme on dit: Votre trs humble
serviteur. Le monde est bien svre pour ces pauvres maris.

MADAME DE LRY.

Pas tant que pour ces pauvres femmes.

CHAVIGNY.

Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de
vivre sur le mme pied que nous? C'est d'une absurdit qui saute aux
yeux. Il y a mille choses trs graves pour elles, qui n'ont aucune
importance pour un homme.

MADAME DE LRY.

Oui, les caprices, par exemple.

CHAVIGNY.

Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain qu'un homme
peut en avoir, et qu'une femme...

MADAME DE LRY.

En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe est un talisman
qui en prserve?

CHAVIGNY.

C'est une barrire qui doit les arrter.

MADAME DE LRY.

 moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher.
C'est Mathilde qui rentre.

CHAVIGNY.

Oh! que non; il n'est pas minuit.

_Un domestique entre, et remet un petit paquet  M. de Chavigny._

CHAVIGNY.

Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?

LE DOMESTIQUE.

On vient d'apporter cela pour monsieur le comte.

_Il sort. Chavigny dfait le paquet, qui renferme la bourse de
Mathilde._

MADAME DE LRY.

Est-ce encore un cadeau qui vous arrive?  cette heure-ci, c'est un
peu fort.

CHAVIGNY.

Que diable est-ce que a veut dire? H! Franois, h! qui est-ce qui a
apport ce paquet?

LE DOMESTIQUE, _rentrant_.

Monsieur?

CHAVIGNY.

Qui est-ce qui a apport ce paquet?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, c'est le portier qui vient de monter.

CHAVIGNY.

Il n'y a rien avec? pas de lettre?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur.

CHAVIGNY.

Est-ce qu'il avait a depuis longtemps, ce portier?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur; on vient de le lui remettre.

CHAVIGNY.

Qui le lui a remis?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, il ne sait pas.

CHAVIGNY.

Il ne sait pas! Perdez-vous la tte? Est-ce un homme ou une femme?

LE DOMESTIQUE.

C'est un domestique en livre, mais il ne le connat pas.

CHAVIGNY.

Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur; il est parti sur-le-champ.

CHAVIGNY.

Il n'a rien dit?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur.

CHAVIGNY.

C'est bon.

_Le domestique sort._

MADAME DE LRY.

J'espre qu'on vous gte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber
votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames.

CHAVIGNY.

Je veux tre pendu si j'y comprends rien.

MADAME DE LRY.

Laissez donc! vous faites l'enfant.

CHAVIGNY.

Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne devine pas. Ce ne
peut tre qu'une mprise.

MADAME DE LRY.

Est-ce que l'adresse n'est pas dessus?

CHAVIGNY.

Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'criture.

MADAME DE LRY.

Peut-on voir?

CHAVIGNY.

C'est peut-tre une indiscrtion  moi de vous la montrer; mais
tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette
criture-l quelque part.

MADAME DE LRY.

Et moi aussi, trs certainement.

CHAVIGNY.

Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en btarde ou en coule?

MADAME DE LRY.

Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces
lettres-l sont fines. Oh! la dame est bien leve.

CHAVIGNY.

Vous avez l'air de la connatre.

MADAME DE LRY, _avec une confusion feinte_.

Moi! pas du tout.

_Chavigny, tonn, la regarde, puis continue  se promener._

MADAME DE LRY.

O en tions-nous donc de notre conversation?--Eh! mais il me semble
que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive  propos.

CHAVIGNY.

Vous tes dans le secret, convenez-en.

MADAME DE LRY.

Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'tais de vous, j'aurais
dj devin.

CHAVIGNY.

Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.

MADAME DE LRY.

Je croirais assez que c'est madame de Blainville.

CHAVIGNY.

Vous tes impitoyable, madame; savez-vous bien que nous nous
brouillerons?

MADAME DE LRY.

Je l'espre bien, mais pas cette fois-ci.

CHAVIGNY.

Vous ne voulez pas m'aider  trouver l'nigme?

MADAME DE LRY.

Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que vous n'y tes pas
fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couch, quand ce ne serait que
par politesse.

CHAVIGNY.

Il n'y a donc plus de th? J'ai envie d'en prendre.

MADAME DE LRY.

Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas bonne!

_Un silence._

CHAVIGNY, _se promenant toujours_.

Plus je cherche, moins je trouve.

MADAME DE LRY.

Ah ! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu' cette
bourse? Je vais vous laisser  vos rveries.

CHAVIGNY.

C'est qu'en vrit je tombe des nues.

MADAME DE LRY.

Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a rflchi sur la
couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir.
Ou mieux encore: elle veut vous tenter, et voir si vous porterez
celle-ci ou la sienne.

CHAVIGNY.

Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir
qui l'a faite.

MADAME DE LRY.

Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.

CHAVIGNY.

Je suppose que la personne qui me l'a envoye me la voie demain entre
les mains; croyez-vous que je m'y tromperais?

MADAME DE LRY, _clatant de rire_.

Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas.

CHAVIGNY.

Est-ce que ce serait vous, par hasard?

_Un silence._

MADAME DE LRY.

Voil votre th, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que
celui que vous m'avez fabriqu tout  l'heure. Mais finissez donc de
me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme?

CHAVIGNY.

C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot l-dessous.

MADAME DE LRY.

C'est un petit complot assez bien tricot.

CHAVIGNY.

Avouez donc que vous en tes.

MADAME DE LRY.

Non.

CHAVIGNY.

Je vous en prie.

MADAME DE LRY.

Pas davantage.

CHAVIGNY.

Je vous en supplie.

MADAME DE LRY.

Demandez-le  genoux, je vous le dirai.

CHAVIGNY.

 genoux? tant que vous voudrez.

MADAME DE LRY.

Allons! voyons!

CHAVIGNY.

Srieusement?

_Il se met  genoux en riant devant madame de Lry._

MADAME DE LRY, _schement_.

J'aime cette posture, elle vous va  merveille; mais je vous conseille
de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir.

CHAVIGNY, _se relevant_.

Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas?

MADAME DE LRY.

Avez-vous l votre bourse bleue?

CHAVIGNY.

Je n'en sais rien, je crois que oui.

MADAME DE LRY.

Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai qui a fait
l'autre.

CHAVIGNY.

Vous le savez donc?

MADAME DE LRY.

Oui, je le sais.

CHAVIGNY.

Est-ce une femme?

MADAME DE LRY.

 moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas...

CHAVIGNY.

Je veux dire: est-ce une jolie femme?

MADAME DE LRY.

C'est une femme qui,  vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes
de Paris.

CHAVIGNY.

Brune ou blonde?

MADAME DE LRY.

Bleue.

CHAVIGNY.

Par quelle lettre commence son nom?

MADAME DE LRY.

Vous ne voulez pas de mon march? Donnez-moi la bourse de madame de
Blainville.

CHAVIGNY.

Est-elle petite ou grande?

MADAME DE LRY.

Donnez-moi la bourse.

CHAVIGNY.

Dites-moi seulement si elle a le pied petit.

MADAME DE LRY.

La bourse ou la vie!

CHAVIGNY.

Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?

MADAME DE LRY.

Oui.

CHAVIGNY, _tirant la bourse bleue_.

Votre parole d'honneur?

MADAME DE LRY.

Ma parole d'honneur.

CHAVIGNY _semble hsiter; madame de Lry tend la main; il la
regarde attentivement. Tout  coup il s'assoit  ct d'elle, et dit
gaiement_:

Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir?

MADAME DE LRY.

Est-ce que vous en tes  le demander?

CHAVIGNY.

Pas tout  fait; mais il peut arriver qu'un homme mari ait deux
faons de parler, et, jusqu' un certain point, deux faons d'agir.

MADAME DE LRY.

Eh bien! et ce march, est-ce qu'il s'envole? je croyais qu'il tait
conclu.

CHAVIGNY.

Un homme mari n'en reste pas moins homme; la bndiction ne le
mtamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois  prendre un rle et
 en donner les rpliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde,
 qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au rel ou
au convenu,  la personne ou au personnage.

MADAME DE LRY.

J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais o s'y reconnat le
public?

CHAVIGNY.

Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien
difficile.

MADAME DE LRY.

Vous renoncez donc  ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette
bourse.

CHAVIGNY.

Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de
choses!), ne doit pas se tromper,  ce que je crois, sur le vrai
caractre des gens: elle doit bien voir, au premier coup d'oeil....

MADAME DE LRY.

Dcidment, vous gardez la bourse?

CHAVIGNY.

Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il
pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de
l'homme par consquent? Comment tes-vous donc coiffe? Vous tiez
toute en fleurs ce matin.

MADAME DE LRY.

Oui; a me gnait, je me suis mise  mon aise. Ah! mon Dieu! mes
cheveux sont dfaits d'un ct.

_Elle se lve et s'ajuste devant la glace._

CHAVIGNY.

Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit
comme vous...

MADAME DE LRY.

Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire 
un homme d'esprit comme vous.

CHAVIGNY.

Qu' cela ne tienne; je suis assez bon diable.

MADAME DE LRY.

Pas pour moi, du moins,  ce que je pense.

CHAVIGNY.

C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.

MADAME DE LRY.

Qu'est-ce que ce propos-l veut dire?

CHAVIGNY.

Il veut dire que, si je vous dplais, c'est que quelqu'un m'empche de
vous plaire.

MADAME DE LRY.

C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne ne me plat,
et je ne veux plaire  personne.

CHAVIGNY.

Avec votre ge et ces yeux-l, je vous en dfie.

MADAME DE LRY.

C'est cependant la vrit pure.

CHAVIGNY.

Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes.

MADAME DE LRY.

Je vous le ferai croire bien aisment. J'ai une vanit qui ne veut pas
de matre.

CHAVIGNY.

Ne peut-elle souffrir un serviteur?

MADAME DE LRY.

Bah! serviteurs ou matres, vous n'tes que des tyrans.

CHAVIGNY, _se levant_.

C'est assez vrai, et je vous avoue que l-dessus j'ai toujours dtest
la conduite des hommes. Je ne sais d'o leur vient cette manie de
s'imposer, qui ne sert qu' se faire har.

MADAME DE LRY.

Est-ce votre opinion sincre?

CHAVIGNY.

Trs sincre; je ne conois pas comment on peut se figurer que, parce
qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.

MADAME DE LRY.

C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.

CHAVIGNY.

Oui, et si les hommes avaient le sens commun l-dessus, les femmes ne
seraient pas si prudentes.

MADAME DE LRY.

C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand
il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser.

CHAVIGNY.

Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi?
pourquoi tant de comdie et si peu de franchise? Une jolie femme qui
se fie  un galant homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas
que des sots sur la terre.

MADAME DE LRY.

C'est une question en pareille circonstance.

CHAVIGNY.

Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce
point, ne soit pas de l'avis des sots; et je suppose qu'une
occasion se prsente o l'on puisse tre franc sans danger, sans
arrire-pense, sans crainte des indiscrtions.

_Il lui prend la main._

Je suppose qu'on dise  une femme: Nous sommes seuls, vous tes jeune
et belle, et je fais de votre esprit et de votre coeur tout le cas
qu'on en doit faire. Mille obstacles nous sparent, mille chagrins
nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fiert
ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien;
vous n'avez  redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni
protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces
lvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que
cette porte est ferme: votre libert est sur le seuil; vous la
retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre  vous n'est
pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume;
c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice
des sens, mais celui du coeur, qu'un moment fait natre et dont le
souvenir est ternel.

MADAME DE LRY.

Vous me parliez de comdie; mais il parat qu' l'occasion vous en
joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice,
avant de rpondre  ce discours-l. Il me semble que c'en est
l'instant, puisque vous en plaidez la thse. Avez-vous l un jeu de
cartes?

CHAVIGNY.

Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?

MADAME DE LRY.

Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous tes forc d'obir si vous
ne voulez vous contredire.

_Elle prend une carte dans le jeu._

Allons, comte, dites rouge ou noir.

CHAVIGNY.

Voulez-vous me dire quel est l'enjeu?

MADAME DE LRY.

L'enjeu est une discrtion[B].

[Note B: On appelle _discrtion_ un pari dans lequel le perdant
s'oblige  donner au gagnant ce que celui-ci lui demande,  sa
discrtion.

(_Note de l'auteur._)]

CHAVIGNY.

Soit.--J'appelle rouge.

MADAME DE LRY.

C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse
bleue.

CHAVIGNY.

De tout mon coeur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur
m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi
bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.

MADAME DE LRY.

Est-elle petite ou grande, cette main?

CHAVIGNY.

Elle est charmante et douce comme le satin.

MADAME DE LRY.

Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement de jalousie?

_Elle jette au feu la bourse bleue._

CHAVIGNY.

Ernestine, je vous adore!

MADAME DE LRY _regarde brler la bourse. Elle s'approche de Chavigny
et lui dit tendrement_:

Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?

CHAVIGNY.

Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aime.

MADAME DE LRY.

Ni moi non plus, monsieur de Chavigny.

CHAVIGNY.

Mais qui a pu vous dire que je pensais  cette femme-l? Ah! ce n'est
pas elle  qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est
pas elle qui me le donnera!

MADAME DE LRY.

Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit
sacrifice, c'est trs galant de votre part; mais je ne veux pas vous
tromper: la bourse rouge n'est pas de ma faon.

CHAVIGNY.

Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?

MADAME DE LRY.

C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grce de
rflchir une minute et de m'expliquer cette nigme  mon tour. Vous
m'avez fait en bon franais une dclaration trs aimable; vous vous
tes mis  deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de
tapis; je vous ai demand votre bourse bleue, et vous me l'avez laiss
brler. Que suis-je donc, dites-moi, pour mriter tout cela? Que me
trouvez-vous de si extraordinaire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je
suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est
pas si rare. Quand nous nous serons prouv l'un  l'autre que je suis
une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit
et que nous sommes en tte  tte, voil un beau fait d'armes que nous
aurons  crire dans nos mmoires! C'est pourtant l tout, n'est-ce
pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous cote pas mme
un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites  un caprice plus
insignifiant encore, vous le refusez  la seule femme qui vous aime, 
la seule femme que vous aimiez!

_On entend le bruit d'une voiture._

CHAVIGNY.

Mais, madame, qui a pu vous instruire?

MADAME DE LRY.

Parlez plus bas, monsieur, la voil qui rentre, et cette voiture vient
me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale; vous tes
homme de coeur, et votre coeur vous la fera. Si vous trouvez que
Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que
ses larmes reconnatront, car c'est votre bonne, brave et fidle
femme qui a pass quinze jours  la faire. Adieu; vous m'en voudrez
aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amiti pour moi, et,
croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un
absolument, tenez, voil Mathilde, vous en avez un beau  vous passer
ce soir. Il vous en fera, j'espre, oublier un autre que personne au
monde, pas mme elle, ne saura jamais.

_Mathilde entre, madame de Lry va  sa rencontre et l'embrasse._

CHAVIGNY _les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tte de sa
femme la guirlande de fleurs de madame de Lry, et dit  celle-ci en
la lui rendant:_

Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai
jamais qu'un jeune cur fait les meilleurs sermons.

FIN D'UN CAPRICE.

C'est  Saint-Ptersbourg, devant la cour de Russie, que cette comdie
a t joue pour la premire fois par madame Allan-Despraux, qui
l'avait dcouverte aprs dix ans de publicit. Lorsque madame Allan
revint en France, elle voulut faire sa rentre au Thtre-Franais
par le rle de madame de Lry. On sait le succs prodigieux qu'elle
y obtint. Le _Caprice_, reprsent  Paris le 27 novembre 1847, jouit
encore aujourd'hui de la mme faveur que dans sa nouveaut. On peut le
considrer dsormais comme faisant partie du rpertoire classique de
la Comdie-Franaise.

       *       *       *       *       *

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERME

PROVERBE EN UN ACTE

PUBLI EN 1845, REPRSENT EN 1848

    PERSONNAGES.          ACTEURS QUI ONT CR LES RLES.

    LE COMTE.             M. BRINDEAU.

    LA MARQUISE.         Mme ALLAN-DESPRAUX.

_La scne est  Paris._




_Un petit salon._

LE COMTE, LA MARQUISE.

_La marquise, assise sur un canap, prs de la chemine, fait de la
tapisserie. Le comte entre et salue._


LE COMTE.

Je ne sais pas quand je me gurirai de ma maladresse, mais je suis
d'une cruelle tourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me
rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir,
cela ne manque jamais d'tre un mardi.

LA MARQUISE.

Est-ce que vous avez quelque chose  me dire?

LE COMTE.

Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard
que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici  un quart d'heure,
une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis.

LA MARQUISE.

Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop
pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos
mres laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'tait pas
nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle,  une fourne d'ennuyeux
qu'on avalait  la rigueur. Maintenant, ds qu'on reoit, on reoit
tout Paris; et tout Paris, au temps o nous sommes, c'est bien
rellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez
soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remde; de l
vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins
possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que
c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille.

LE COMTE.

Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me
permettez de vous voir dans la semaine.

LA MARQUISE.

Prenez votre parti et mettez-vous l. Si vous tes de bonne humeur,
vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde
aujourd'hui, vous regarderez dfiler ma petite lanterne magique. Mais
qu'avez-vous donc? vous me semblez...

LE COMTE.

Quoi?

LA MARQUISE.

Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.

LE COMTE.

Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'tais un peu.

LA MARQUISE.

Quoi? Je le demande  mon tour.

LE COMTE.

Vous fcherez-vous si je vous le dis?

LA MARQUISE.

J'ai un bal ce soir o je veux tre jolie: je ne me fcherai pas de la
journe.

LE COMTE.

Eh bien! j'tais un peu ennuy. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal 
la mode, comme vos rceptions.

Je me dsole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver
personne. Je devais dner quelque part; je me suis excus sans raison.
Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glac;
je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que
faire, je suis bte comme un feuilleton.

LA MARQUISE.

Je vous en offre autant; je m'ennuie  crier. C'est le temps qu'il
fait, sans aucun doute.

LE COMTE.

Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les
badauds voient le pav propre, le ciel clair, et, quand un vent bien
sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gele. C'est
comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien oblig de ces
beauts-l.

LA MARQUISE.

Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient
moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les
autres respirent. C'est peut-tre que nous vieillissons. Je commence 
avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.

LE COMTE.

Je n'ai jamais eu ce talent-l, et ce qui m'pouvante, c'est que je le
gagne. En prenant des annes, on devient plat ou fou, et j'ai une peur
atroce de mourir comme un sage.

LA MARQUISE.

Sonnez pour qu'on mette une bche au feu; votre ide me gle.

_On entend le bruit d'une sonnette au dehors._

LE COMTE.

Ce n'est pas la peine; on sonne  la porte, et votre procession
arrive.

LA MARQUISE.

Voyons quelle sera la bannire, et surtout, tchez de rester.

LE COMTE.

Non; dcidment je m'en vais.

LA MARQUISE.

O allez-vous?

LE COMTE.

Je n'en sais rien.

_Il se lve, salue et ouvre la porte._

Adieu, madame,  jeudi soir.

LA MARQUISE.

Pourquoi jeudi?

LE COMTE, _debout, tenant le bouton de la porte_.

N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite
visite.

LA MARQUISE.

Je ne veux pas de vous; vous tes trop maussade. D'ailleurs, j'y mne
M. Camus.

LE COMTE.

M. Camus, votre voisin de campagne?

LA MARQUISE.

Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie,
et je veux lui rendre sa politesse.

LE COMTE.

C'est bien vous, par exemple! L'tre le plus ennuyeux! on devrait le
nourrir de sa marchandise. Et,  propos, savez-vous ce qu'on dit?

LA MARQUISE.

Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonn?

LE COMTE, _regardant  la fentre_.

Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi,
une blanchisseuse. Elle est l, dans la cour, qui parle  vos gens.

LA MARQUISE.

Vous appelez cela je ne sais quoi; vous tes poli, c'est mon bonnet.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus?--Fermez donc cette
porte... Il vient un vent horrible.

LE COMTE, _fermant la porte_.

On dit que vous pensez  vous remarier, que M. Camus est millionnaire,
et qu'il vient chez vous bien souvent.

LA MARQUISE.

En vrit! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout
bonnement?

LE COMTE.

Je vous le dis, parce qu'on en parle.

LA MARQUISE.

C'est une belle raison. Est-ce que je vous rpte tout ce qu'on dit de
vous aussi par le monde?

LE COMTE.

De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plat, qui ne puisse pas
se rpter?

LA MARQUISE.

Mais vous voyez bien que tout peut se rpter, puisque vous m'apprenez
que je suis  la veille d'tre annonce madame Camus. Ce qu'on dit de
vous est au moins aussi grave, car il parat malheureusement que c'est
vrai.

LE COMTE.

Et quoi donc? Vous me feriez peur.

LA MARQUISE.

Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.

LE COMTE.

Expliquez-vous, je vous en prie.

LA MARQUISE.

Ah! pas du tout; ce sont vos affaires.

LE COMTE, _se rasseyant_.

Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grce. Vous tes
la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.

LA MARQUISE.

L'une des personnes, vous voulez dire.

LE COMTE.

Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, le sentiment,
la...

LA MARQUISE.

Ah, ciel! vous allez faire une phrase.

LE COMTE.

Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne
voulez rien voir.

LA MARQUISE.

Voir quoi?

LE COMTE.

Cela s'entend de reste.

LA MARQUISE.

Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles.

LE COMTE.

Vous riez de tout; mais, sincrement, serait-il possible que, depuis
un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous tes, avec
votre esprit, votre grce et votre beaut...

LA MARQUISE.

Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une dclaration que
vous me faites l. Avertissez au moins: est-ce une dclaration, ou un
compliment de bonne anne?

LE COMTE.

Et si c'tait une dclaration?

LA MARQUISE.

Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais
au bal, je suis expose  en entendre ce soir; ma sant ne me permet
pas ces choses-l deux fois par jour.

LE COMTE.

En vrit, vous tes dcourageante, et je me rjouirai de bon coeur
quand vous y serez prise  votre tour.

LA MARQUISE.

Moi aussi, je m'en rjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants o
je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin.
Tenez, j'tais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard
que tout  l'heure. Je poussais des soupirs  me fendre l'me, de
dsespoir de ne penser  rien.

LE COMTE.

Raillez, raillez! Vous y viendrez.

LA MARQUISE.

C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable,
 qui la faute? Je vous assure que je ne me dfends pas.

LE COMTE.

Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour?

LA MARQUISE.

Non. Je suis trs bonne personne, mais quant  cela, c'est par trop
bte. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que
signifie cette chose-l: faire la cour  une femme?

LE COMTE.

Cela signifie que cette femme vous plat, et qu'on est bien aise de le
lui dire.

LA MARQUISE.

 la bonne heure; mais cette femme, cela lui plat-il,  elle, de vous
plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en
faire part. Eh bien, aprs? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une
raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plat, ce
n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il  ces compliments?
La belle manire de se faire aimer que de venir se planter devant une
femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds  la tte, comme une
poupe dans un talage, et de lui dire bien agrablement: Madame, je
vous trouve charmante! Joignez  cela quelques phrases bien fades, un
tour de valse et un bouquet, voil pourtant ce qu'on appelle faire sa
cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit peut-il prendre got  ces
niaiseries-l? Cela me met en colre, quand j'y pense.

LE COMTE.

Il n'y a pourtant pas de quoi se fcher.

LA MARQUISE.

Ma foi, si. Il faut supposer  une femme une tte bien vide et un
grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de
pareils ingrdients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de
passer sa vie au milieu d'un dluge de fadaises, et d'avoir du matin
au soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vrit,
que, si j'tais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais:
Voil une pauvre crature qui doit tre bien assomme de compliments.
Je l'pargnerais, j'aurais piti d'elle, et, si je voulais essayer de
lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de
son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous tes jolie, et puis:
Vous tes jolie, et encore jolie. Eh, mon Dieu! on le sait bien.
Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes  la mode, vous
n'tes que des confiseurs dguiss.

LE COMTE.

Eh bien! madame, vous tes charmante, prenez-le comme vous voudrez.

_On entend la sonnette._

On sonne de nouveau; adieu, je me sauve.

_Il se lve et ouvre la porte._

LA MARQUISE.

Attendez donc, j'avais  vous dire,... je ne sais plus ce que
c'tait... Ah! passez-vous par hasard du ct de Fossin, dans vos
courses?

LE COMTE.

Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous tre bon  quelque
chose.

LA MARQUISE.

Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! C'est une bague
que j'ai casse; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est
qu'il faut que je vous explique...

_Elle te la bague de son doigt._

Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a l une petite pointe, vous
voyez bien, n'est-ce pas? a s'ouvrait de ct, par l; je l'ai heurt
ce matin je ne sais o, le ressort a t forc.

LE COMTE.

Dites donc, marquise, sans indiscrtion, il y avait des cheveux l
dedans.

LA MARQUISE.

Peut-tre bien. Qu'avez-vous  rire?

LE COMTE.

Je ne ris pas le moins du monde.

LA MARQUISE.

Vous tes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je
n'entends personne. Qui avait donc sonn encore?

LE COMTE, _regardant  la fentre_.

Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je
suppose.  propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.

LA MARQUISE.

Fermez donc cette porte, vous me glacez.

LE COMTE.

Je m'en vais. Mais vous me promettez de me rpter ce qu'on vous a dit
de moi, n'est-ce pas, marquise?

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, nous causerons.

LE COMTE.

Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation,
avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau
sucre! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude,
pendant qu'un laquais tout poiss vous fourre une glace dans votre
poche. Je vous demande un peu si c'est l...

LA MARQUISE.

Voulez-vous rester ou sortir? Je vous rpte que vous m'enrhumez.
Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?

LE COMTE, _fermant la porte et venant se rasseoir_.

C'est que je me sens, malgr moi, de si mauvaise humeur, que je crains
vraiment de vous excder. Il faut dcidment que je cesse de venir
chez vous.

LA MARQUISE.

C'est honnte; et  propos de quoi?

LE COMTE.

Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-mme tout
 l'heure, et je le sens bien; c'est trs naturel. C'est ce malheureux
logement que j'ai l en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos
fentres, et j'entre ici machinalement, sans rflchir  ce que j'y
viens faire.

LA MARQUISE.

Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas
une habitude. Srieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup
de plaisir  vous voir.

LE COMTE.

Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner
en Italie.

LA MARQUISE.

Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle...

LE COMTE.

Quelle demoiselle, s'il vous plat?

LA MARQUISE.

Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protge. Est-ce que
je sais le nom de vos danseuses?

LE COMTE.

Ah! c'est donc l ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte?

LA MARQUISE.

Prcisment. Est-ce que vous niez?

LE COMTE.

C'est un conte  dormir debout.

LA MARQUISE.

Il est fcheux qu'on vous ait vu trs distinctement au spectacle avec
un certain chapeau rose  fleurs, comme il n'en fleurit qu' l'Opra.
Vous tes dans les choeurs, mon voisin; cela est connu de tout le
monde.

LE COMTE.

Comme votre mariage avec M. Camus.

LA MARQUISE.

Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus est un fort honnte
homme; il est plusieurs fois millionnaire; son ge, bien qu'assez
respectable, est juste  point pour un mari. Je suis veuve, et il est
garon; il est trs bien quand il a des gants.

LE COMTE.

Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller.

LA MARQUISE.

Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plat! Est-ce qu'on parle de
choses pareilles?

LE COMTE.

Dame!  quelqu'un qui peut les voir.

LA MARQUISE.

Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies
faons-l.

LE COMTE, _se levant et prenant son chapeau_.

Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque
sottise.

LA MARQUISE.

Quel excs de dlicatesse!

LE COMTE.

Non, mais, en vrit, vous tes trop cruelle. C'est bien assez de
dfendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.

LA MARQUISE.

De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai dfendu de
m'aimer?

LE COMTE.

Certainement,--de vous en parler, du moins.

LA MARQUISE.

Eh bien! je vous le permets; voyons votre loquence.

LE COMTE.

Si vous le disiez srieusement...

LA MARQUISE.

Que vous importe? pourvu que je le dise.

LE COMTE.

C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui
court des risques.

LA MARQUISE.

Oh! oh! de grands prils, monsieur?

LE COMTE.

Peut-tre, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour
moi.

LA MARQUISE.

Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! voyons. Vous ne
dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je
m'attendais  vous voir au moins vous prcipiter  mes pieds comme
Rodrigue, ou M. Camus lui-mme. Il y serait dj,  votre place.

LE COMTE.

Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde?

LA MARQUISE.

Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on ose vous braver en
face?

LE COMTE.

Prenez garde! Si vous tes brave, j'ai t hussard, moi, madame, je
suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps.

LA MARQUISE.

Vraiment! Eh bien!  la bonne heure. Une dclaration de hussard, cela
doit tre curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que
j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous rpondre.
Vous me donnerez une reprsentation.

_On entend la sonnette._

LE COMTE.

Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas
quitte, au moins.

_Il ouvre la porte._

LA MARQUISE.

 ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc que ce bruit
que j'entends?

LE COMTE, _regardant  la fentre_.

C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grle  faire
plaisir. On vous apporte un troisime bonnet, et je crains bien qu'il
n'y ait un rhume dedans.

LA MARQUISE.

Mais ce tapage-l, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de
janvier! Et les almanachs?

LE COMTE.

Non; c'est seulement un ouragan, une espce de trombe qui passe.

LA MARQUISE.

C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne pouvez pas sortir
de ce temps-l. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille?

LE COMTE, _fermant la porte_.

Madame, c'est la colre cleste qui chtie les carreaux de vitre, les
parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de chemine.

LA MARQUISE.

Et mes chevaux qui sont sortis!

LE COMTE.

Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tte.

LA MARQUISE.

Plaisantez donc  votre tour! Je suis trs propre, moi, monsieur, je
n'aime pas  crotter mes chevaux. C'est inconcevable! Tout  l'heure
il faisait le plus beau ciel du monde.

LE COMTE.

Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grle vous
n'aurez personne. Voil un jour de moins parmi vos jours.

LA MARQUISE.

Non pas, puisque vous tes venu. Posez donc votre chapeau, qui
m'impatiente.

LE COMTE.

Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui faites profession de les
har, on pourrait prendre les vtres pour la vrit.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis, et c'est trs vrai. Vous me faites grand plaisir
en venant me voir.

LE COMTE, _se rasseyant prs de la marquise_.

Alors laissez-moi vous aimer.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fche pas le
moins du monde.

LE COMTE.

Alors laissez-moi vous en parler.

LA MARQUISE.

 la hussarde, n'est-il pas vrai?

LE COMTE.

Non, madame; soyez convaincue qu' dfaut de coeur, j'ai assez de
bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit,
sans offenser une personne qu'on respecte...

LA MARQUISE.

D'attendre que la pluie soit passe, n'est-ce pas? Vous tes entr ici
tout  l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-mme; vous
tiez ennuy, vous ne saviez que faire, vous pouviez mme passer pour
assez grognon. Si vous aviez trouv ici trois personnes, les premires
venues, l, au coin de ce feu, vous parleriez,  l'heure qu'il est,
littrature ou chemins de fer, aprs quoi vous iriez dner. C'est donc
parce que je me suis trouve seule que vous vous croyez tout  coup
oblig, oui, oblig, pour votre honneur, de me faire cette mme cour,
cette ternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si
ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il
arrive ici une visite, vous allez peut-tre avoir de l'esprit; mais je
suis seule, vous voil plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville;
et vite, vous abordez votre thme, et si je voulais vous couter,
vous m'exhiberiez une dclaration, vous me rciteriez votre amour.
Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres
auteurs siffls qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque
tragdie indite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en
assommer, ds que vous tes seul un quart d'heure avec eux.

LE COMTE.

Ainsi, vous me dites que je ne vous dplais pas, je vous rponds que
je vous aime, et puis c'est tout,  votre avis?

LA MARQUISE.

Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.

LE COMTE.

Oh! par exemple, c'est trop fort. coutez-moi un seul instant, et si
vous ne me croyez pas sincre...

LA MARQUISE.

Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que
vous pourriez me dire? J'ai trs bonne opinion de vos tudes; mais,
parce que vous avez de l'ducation, pensez-vous que je n'aie rien lu?
Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait achet, je ne sais
o, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, trs
proprement crites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante
lettres taient gradues de faon  composer une sorte de petit roman,
o toutes les situations taient prvues. Il y en avait pour les
dclarations, pour les dpits, pour les esprances, pour les moments
d'hypocrisie o l'on se rabat sur l'amiti, pour les brouilles,
pour les dsespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise
humeur, mme pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces
lettres. L'auteur prtendait, dans une sorte de prface, en avoir fait
usage pour lui-mme, et n'avoir jamais trouv une femme qui rsistt
plus tard que le trente-troisime numro. Eh bien! j'ai rsist, moi,
 toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littrature, et
si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau.

LE COMTE.

Vous tes bien blase, marquise.

LA MARQUISE.

Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.

LE COMTE.

Oui, en vrit, vous tes bien blase.

LA MARQUISE.

Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.

LE COMTE.

Comme une vieille Anglaise, mre de quatorze enfants.

LA MARQUISE.

Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que
c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur?
Mais il n'y a pas besoin d'tudier pour apprendre; il n'y a qu' vous
laisser faire. Rflchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes
assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas
tomber dans la sucrerie, sont extrmement rares. D'un autre ct, il
n'est pas contestable que, dans ces tristes instants o vous tchez
de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des
capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas
mis  votre disposition un vocabulaire trs vari. Vous n'avez tous,
comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les
mmes phrases, la seule rptition des mmes mots, des mmes gestes
apprts, des mmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures
diverses qui peuvent tre plus ou moins bien par elles-mmes, mais
qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la mme physionomie
humblement conqurante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du
moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais
la prserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me
garderais bien de lui dfendre d'couter les pastorales de ses
valseurs. Je lui dirais seulement: N'en coute pas un seul, coute-les
tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le
ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drleries. Si,
par malheur, il y en a un qui te plat, ne t'en dfends pas, attends
seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dgotera de tous
les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira
ainsi jusqu' trente, et ce sera toujours la mme chose. Voil mon
histoire et ma science; appelez-vous cela tre blase?

LE COMTE.

Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu
naturel, que le doute pourrait tre permis.

LA MARQUISE.

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non?

LE COMTE.

Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi!  votre ge, vous mprisez
l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un
mchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent
une comdie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que
mensonge dans les autres? Mais d'o revenez-vous donc, marquise?
Qu'est-ce qui vous a donn ces maximes-l?

LA MARQUISE.

Je reviens de loin, mon voisin.

LE COMTE.

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute
chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande 
vous-mme, quelle exprience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur
qui,  l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui crivait sur son
journal: Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.

LA MARQUISE.

Je vous avais pri de mettre une bche au feu.

LE COMTE, _mettant la bche_.

tre prude, cela se conoit; dire non, se boucher les oreilles,
har l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous
dcouragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez
me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous rpondre: Oui, madame,
vous le savez peut-tre; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on
aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le
soleil; mais je dis  mon tour: Qu'est-ce que cela prouve?

LA MARQUISE.

 la bonne heure, au moins! vous parlez trs bien;  peu de chose
prs, c'est comme un livre.

LE COMTE.

Oui, je parle, et je vous assure que, si vous tes telle qu'il vous
plat de le paratre, je vous plains trs sincrement.

LA MARQUISE.

 votre aise; faites comme chez vous.

LE COMTE.

Il n'y a rien l qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de
nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous dfendre? Quand vous
nous comparez  des auteurs siffls, quel reproche croyez-vous nous
faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comdie...

LA MARQUISE.

La feu ne va pas; la bche est de travers.

LE COMTE, _arrangeant le feu_.

Si l'amour est une comdie, cette comdie, vieille comme le monde,
siffle ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouv de
moins mauvais. Les rles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pice
ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je
me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce tre vieux que d'tre
immortel?

LA MARQUISE.

Monsieur, voil de la posie.

LE COMTE.

Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces
compliments, ces dclarations, tout ce radotage, sont de trs bonnes
anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules
parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours
jeune.

LA MARQUISE.

Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce
qui est toujours jeune?

LE COMTE.

L'amour.

LA MARQUISE.

Monsieur, voil de l'loquence.

LE COMTE.

Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune,
et que les faons de l'exprimer sont et demeureront ternellement
vieilles. Les formes uses, les redites, ces lambeaux de romans qui
vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage,
tout cet attirail, c'est un cortge de vieux chambellans, de vieux
diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un
roi; tout cela passe, mais ce roi-l ne meurt pas. L'amour est mort,
vive l'amour!

LA MARQUISE.

L'amour?

LE COMTE.

L'amour. Et quand mme on ne ferait que s'imaginer...

LA MARQUISE.

Donnez-moi l'cran qui est l.

LE COMTE.

Celui-l?

LA MARQUISE.

Non, celui de taffetas; voil votre feu qui m'aveugle.

LE COMTE, _donnant l'cran  la marquise_.

Quand mme on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est
pas une chose charmante?

LA MARQUISE.

Mais je vous dis, c'est toujours la mme chose.

LE COMTE.

Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on
invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hbreu. Cette Vnus
qui est l sur votre pendule, c'est aussi toujours la mme chose;
en est-elle moins belle, s'il vous plat? Si vous ressemblez  votre
grand'mre, est-ce que vous en tes moins jolie?

LA MARQUISE.

Bon, voil le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est prs de
vous.

LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant  la main_.

Cette Vnus est faite pour tre belle, pour tre aime et admire,
cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouv  Milo a jamais
eu un modle vivant, assurment cette grande gaillarde a eu plus
d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laiss aimer comme
une autre, comme sa cousine Astart, comme Aspasie et Manon Lescaut.

LA MARQUISE.

Monsieur, voil de la mythologie.

LE COMTE, _tenant toujours le coussin_.

Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indiffrence  la
mode, cette froideur qui raille et ddaigne, cet air d'exprience
qui rduit tout  rien, me font peine  voir  une jeune femme. Vous
n'tes pas la premire chez qui je les rencontre; c'est une maladie
qui court les salons. On se dtourne, on bille, comme vous en ce
moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors,
pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-l fait
sur votre tte?

LA MARQUISE.

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais
demand pour mettre sous mes pieds.

LE COMTE.

Eh bien! l'y voil, et moi aussi; et je vous ferai une dclaration,
bon gr, mal gr, vieille comme les rues, et bte comme une oie; car
je suis furieux contre vous.

_Il pose le coussin  terre devant la marquise, et se met  genoux
dessus._

LA MARQUISE.

Voulez-vous me faire la grce de vous ter de l, s'il vous plat?

LE COMTE.

Non; il faut d'abord que vous m'coutiez.

LA MARQUISE.

Vous ne voulez pas vous lever?

LE COMTE.

Non, non, et non! comme vous le disiez tout  l'heure,  moins que
vous ne consentiez  m'entendre.

LA MARQUISE.

J'ai bien l'honneur de vous saluer.

_Elle se lve._

LE COMTE, _toujours  genoux_.

Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou,
vous me dsesprez.

LA MARQUISE.

Cela vous passera au _Caf de Paris_.

LE COMTE, _de mme_.

Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'me. Je conviendrai, tant
que vous voudrez, que j'tais entr ici sans dessein; je ne comptais
que vous voir en passant; tmoin cette porte que j'ai ouverte trois
fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos
railleries, votre froideur mme, m'ont entran plus loin qu'il ne
fallait peut-tre; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du
premier jour o je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore...
Je n'exagre pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je
vous adore, je ne songe...

LA MARQUISE.

Adieu.

_La marquise sort et laisse la porte ouverte._

LE COMTE, _demeur seul, reste un moment encore  genoux, puis il se
lve et dit_:

C'est la vrit que cette porte est glaciale.

_Il va pour sortir, et voit la marquise._

LE COMTE.

Ah! marquise, vous vous moquez de moi.

LA MARQUISE, _appuye sur la porte entr'ouverte_.

Vous voil debout?

LE COMTE.

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.

LE COMTE.

Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au dsespoir, je suis
perdu.

LA MARQUISE.

Qu'avez-vous?

LE COMTE.

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il
y a de plus sacr au monde...

LA MARQUISE.

Adieu.

_Elle veut sortir._

LE COMTE.

C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens
combien je vais souffrir!

LA MARQUISE, _d'un ton srieux_.

Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?

LE COMTE.

Mais, madame, je veux,... je dsirerais...

LA MARQUISE.

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais
tre votre matresse, et hriter de vos chapeaux roses? Je vous
prviens qu'une pareille ide fait plus que me dplaire, elle me
rvolte.

LE COMTE.

Vous, marquise! grand Dieu! s'il tait possible, ce serait ma vie
entire que je mettrais  vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon
honneur mme que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un
seul instant, je ne dis pas seulement avec ces cratures dont vous
ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde!
L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dpourvu de sens? mon
tourderie ou ma draison a-t-elle donc t si loin, que de vous
faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantt que vous aviez
quelque plaisir  me voir, peut-tre quelque amiti pour moi (n'est-il
pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingu
par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si prcieuse, d'une
si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc
aveugle ou insens? Vous, ma matresse! non pas, mais ma femme!

LA MARQUISE.

Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous
serions pas disputs.--Ainsi, vous voulez m'pouser?

LE COMTE.

Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais os vous le
dire, mais je ne pense pas  autre chose depuis un an; je donnerais
mon sang pour qu'il me ft permis d'avoir la plus lgre esprance...

LA MARQUISE.

Attendez donc, vous tes plus riche que moi.

LE COMTE.

Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je
vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-l! Votre sourire, en ce
moment, me fait frmir d'espoir et de crainte. Un mot, par grce! ma
vie est dans vos mains.

LA MARQUISE.

Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien
de tel que de s'entendre. Par consquent, nous causerons de ceci.

LE COMTE.

Ce que j'ai os vous dire ne vous dplat donc pas?

LA MARQUISE.

Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte
soit ouverte ou ferme. Or, voil trois quarts d'heure que celle-ci,
grce  vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est
parfaitement gele. Par consquent aussi, vous allez me donner le bras
pour aller dner chez ma mre. Aprs cela, vous irez chez Fossin.

LE COMTE.

Chez Fossin, madame? pour quoi faire?

LA MARQUISE.

Ma bague.

LE COMTE.

Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise?

LA MARQUISE.

Marquise, dites-vous? Eh bien!  ma bague, il y a justement sur le
chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de
cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-tre
ter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.

LE COMTE.

Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...

LA MARQUISE.

Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus
habitable.

FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERME.



Le succs imprvu du _Caprice_ donna l'ide aux artistes de la
Comdie-Franaise de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset
quelque autre pice du mme genre. Madame Allan-Despraux et M.
Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte
ou ferme_, publie par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce
petit acte, jou sans aucun changement par les mmes artistes que le
_Caprice_, fut cout avec le mme plaisir. Depuis le 7 avril 1848,
qu'on l'a reprsent pour la premire fois, il est rest au rpertoire
du Thtre-Franais.

       *       *       *       *       *

LOUISON

COMDIE EN DEUX ACTES

1849

    PERSONNAGES.           ACTEURS QUI ONT CR LES RLES.

    LE DUC.                MM. BRINDEAU.

    BERTHAUD.                  RGNIER.

    LA MARCHALE.          Mme MLINGUE.

    LA DUCHESSE.         Mlles JUDITH.

    LISETTE.                   ANAS.

VALETS, UNE FEMME.

_Costumes du temps de Louis XVI._




 MADEMOISELLE ANAS


RONDEAU

    Que rien ne puisse en libert
    Passer sous le sacr portique
    Sans tre quelque peu heurt
    Par les bornes de la critique,
    C'est un axiome authentique.

    Pourquoi tant de svrit?
    Grtry disait avec gat:
    J'aime mieux un peu de musique
        Que rien.

     ma Louison ce mot s'applique.
    Sur le thtre elle a jet
    Son petit bouquet potique.
    Pourvu que vous l'ayez port,
    Le reste est moins, en vrit,
        Que rien.

[Illustration: Louison]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE


LISETTE, _seule_.

Me voil bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.
Le sort est, quand il veut, bien impatientant.
Que les honntes gens se mettent  ma place,
Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.
Voici tantt vingt ans que je vivais chez nous;
Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.
J'avais pour prcepteur le cur du village;
J'appris ce qu'il savait, mme un peu davantage.
Je vivais sur parole, et je trouvais moyen
D'avoir des amoureux sans qu'il m'en cott rien.
Mon pre tait fermier; j'tais sa mnagre.
Je courais la maison, toujours brave et lgre,
Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens,
Men les vaches patre ou les dindons aux champs.
Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,
Un paquet sous le bras, dix cus dans ma poche,
On me promet fortune et la fleur des maris,
On m'expdie en poste, et je suis  Paris.
Aussitt, de paniers largement affuble,
De taffetas vtue et de poudre aveugle,
On m'apprend que je suis gouvernante cans.
Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.
Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette;
On me dit: Dsormais, tu t'appelles Lisette.
J'y consens, et mon rle est de rgner en paix
Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.
Jusque-l mon destin ne faisait pas grand'peine.
La marchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.
Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.
Mais monseigneur le duc alors tait absent;
O? je ne sais pas trop,  la noce,  la guerre.
Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait gure,
Il crit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,
Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.
Je vous demande un peu quelle trange folie!
Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.
Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-l
Ne peut pas bonnement s'en tenir  cela;
Il m'crit des poulets, me conte des fredaines,
Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines;
Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu' prsent,
Du brillant que voici veut me faire prsent.
Un diamant,  moi! la chose est assez claire.
Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?
Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.
Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.
Voyons, me fcherai-je?--Il n'est pas trs commode
De les heurter de front, ces tyrans  la mode,
Et la prison est l, pour un oui, pour un non,
Quand sur un talon rouge on glisse  Trianon.
Faut-il tre sincre et tout dire  madame?
C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'me,
Troubler une maison, peut-tre pour toujours,
Et pour un pur caprice en chasser les amours.
Vaut-il pas mieux agir en personne discrte,
Et garder dans le coeur cette injure secrte?
Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci!
Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.
Je vais lui renvoyer sa bague  l'instant mme,
Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime!


SCNE II

LISETTE, LE DUC.


LE DUC, _ part_.

Personne encore ici?--L'on va souper, je croi.
C'est Lisette.--Elle crit.--Bon! c'est sans doute  moi.
Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,
D'crire bravement ce qu'elles n'osent dire.
Tu te dfends, ma belle? Oh! j'en triompherai!
J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.

_Haut._

Le souper est-il prt? Bonsoir, belle Lisette.

LISETTE, _se levant_.

Monseigneur...

LE DUC.

           Qu'as-tu donc? Tu sembles inquite,
Trouble, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rvais?
Et que faisais-tu l?

LISETTE.

            Monseigneur, j'crivais.

LE DUC.

 qui donc, par hasard?  quelque amant, petite?

LISETTE.

 vous-mme; tenez.

_Elle lui donne la lettre et veut sortir._

LE DUC.

            Et tu t'en vas si vite?
Non parbleu! Reste l. Que veut dire ceci?
Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?

_Il lit._

Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...

Oui, certes, je le dis, le fait est vritable.

Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?

_Il lit._

Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile 
croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer
par la connatre, et toute servante que je suis...

Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.
Servante! ce mot-l me choque au dernier point.

_Il lit._

Toute servante que je suis, vous me connaissez assurment bien peu si
vous me croyez intresse, et si vous avez pens, monseigneur, qu'on
pouvait payer un amour qui refuse de se donner.

Qu'est-ce  dire, payer? Moi, te payer, ma belle?
Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle,
Pour un hochet d'enfant qui plat  voir briller,
Tu me crois assez sot pour vouloir te payer?
Si tel tait mon but, si j'osais l'entreprendre,
Si l'amour de Lisette tait jamais  vendre,
Pour payer dignement de semblables appas,
Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas.
Est-ce donc une offense  la personne aime,
Et s'en doit-elle au fond croire moins estime,
Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir,
D'un pauvre diamant que ses yeux font plir?
Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,

_Il lui remet la bague au doigt._

Poser quelques bijoux sur cette paule ronde,
Sur ce coeur qui palpite un cladon changeant,
Serrer ce petit pied dans un rseau d'argent,
Entourer la beaut, dans sa fleur et sa grce,
Des prestiges de l'art qu'elle gale et surpasse,
Ce serait donc, ma chre, un grand crime  tes yeux?
Payer! efface donc: ce mot est odieux.
Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette.
On paie un intendant, un rustre, une grisette;
Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor
Qu'on se soit avis de payer un trsor,
Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle.

LISETTE.

Mais, monseigneur, pourtant...

LE DUC.

         Fi! tu fais la cruelle.

_On ouvre la porte du fond._

Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent dj.
coute:--nous allons au bal de l'Opra;
Mais je reviendrai seul, et grce  la cohue,
 peine entr, je sors et regagne la rue.
Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien;
Accorde-moi, de grce, un moment d'entretien,
Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-mme.
Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime,
Songes-y.

LISETTE.

      Mais vraiment...

LE DUC.

                              Je comprends ton souci.
Je voudrais de grand coeur te voir ailleurs qu'ici,
Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue,
Tu me rendrais bien mieux ma libert perdue.
Ce n'est assurment mon got ni ma faon
De donner au plaisir cet air de trahison.
Mais, dans ce triste htel toujours emprisonne,
Tu n'en saurais sortir sans tre souponne.
Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux.
 quatre pas d'ici nous serions odieux.
Telle est la loi du monde; il en faut tre esclave.
Facile  qui s'en rit, svre  qui le brave,
Dbonnaire et terrible, il ne compte pour rien
Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien.
Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse.
Bonsoir, Louison.


SCNE III


LISETTE, _seule_.

                 Bonsoir! Quelle trange faiblesse!
Il me trompe, il me raille, il ment comme un paen;
Comment arrive-t-il que je ne dise rien?
Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle me
D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme,
Et revenir gament sur la pointe du pi,
Sitt que dans la foule il se croit oubli!
Ah! quand j'tais Louison avant d'tre Lisette,
Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette,
Si j'avais rencontr ces diseurs de grands mots,
Je leur aurais au nez jet mes deux sabots.
--Mais avec tout cela, je n'ai su que rpondre.
Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre?
M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous...
Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux.
Avec ses airs badins et sa cajolerie,
Je ne sais trop comment il prend la raillerie.
Ne faut-il pas plutt l'attendre bravement,
Lui donner mes raisons, l'couter un moment?
N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse!
Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse?
Est-ce que?... Qui vient l?


SCNE IV

LISETTE, BERTHAUD.


BERTHAUD.

                            C'est moi.

LISETTE.

                                       Qui, toi?

BERTHAUD.

                                                 Berthaud.

LISETTE.

Berthaud? Que nous veux-tu?

BERTHAUD.

                           Moi? Rien.

LISETTE.

                                     Tu n'es qu'un sot.
On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle.

BERTHAUD.

Oh! mam'selle Louison, comme vous tes belle!
Comme vous voil propre et de bonne faon!

LISETTE.

Que dis-tu donc, l'ami?--Je connais ce garon.

BERTHAUD.

Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles!
Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles.

LISETTE.

Tu te nommes, dis-tu?

BERTHAUD.

                      Berthaud. Quel gros chignon!
Et ces souliers tout blancs, a doit vous coter bon;
Pas moins, vous devez bien tre un brin emptre.

LISETTE.

M'as-tu de pied en cap assez considre?
H! mais, c'est toi, Lucas!

BERTHAUD.

                            Vous me reconnaissez?

LISETTE.

Oui certe; et d'o viens-tu?

BERTHAUD.

                          Par ma foi, je ne sais.

LISETTE.

Bon!

BERTHAUD.

      Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues,
J'en ai l'esprit tout bte et les jambes fourbues.

LISETTE.

Assieds-toi.

BERTHAUD.

             Que non pas! je suis bien trop courtois.
Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois.

LISETTE.

Fort bien, cela pourrait gter ta broderie.
Tu n'es donc plus berger dans notre mtairie?
Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous?

BERTHAUD.

Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous.
Oh! je ne garde plus les vaches!--Au contraire,
C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire.
Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps.
C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs.
Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre;
Catherine est nourrice, et Nicole...

LISETTE.

                                     Et mon pre?

BERTHAUD.

Votre pre, pardine! il ne lui manque rien.
On est sr, celui-l, qu'il mange et qu'il dort bien.
Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavele.

LISETTE.

Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta vole?

BERTHAUD.

Voyez-vous, quand j'ai vu que vous tiez ici,
Et que votre dpart vous avait russi,
Je me suis dit: Paris, a n'est pas dans la lune.
J'avais comme un instinct de faire ma fortune,
Et puis je m'ennuyais avec mes animaux;
Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots.

LISETTE.

Toi, Lucas?

BERTHAUD.

            Moi, Lucas. En tes-vous fche?
Un chien regarde bien...

LISETTE.

                         Non, non, j'en suis touche.
Tu te nommes Berthaud? d'o te vient ce nom-l?

BERTHAUD.

C'est mon nom de famille;  Paris, il faut a.
Quand on va dans le monde...

LISETTE.

                             Et tu vis bien, j'espre?

BERTHAUD.

Vingt-six livres par mois, et presque rien  faire.
Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas.

LISETTE.

Sans doute; et ton chemin s'est donc fait  grands pas?

BERTHAUD.

Je crois bien, je suis clerc.

LISETTE.

                              Ah! ah! chez un notaire?

BERTHAUD.

Non.

LISETTE.

      Chez un procureur?

BERTHAUD.

                          Chez un apothicaire.

LISETTE.

Peste! voil de quoi mettre en jeu tes talents.
Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous cans?

BERTHAUD.

Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une ide;
J'ai l'imaginative un tant soit peu bride:
Je ne m'attendais pas  tous vos affiquets.
Jarni! vos jupons courts taient bien plus coquets;
Vous tiez bien plus leste, et bien plus fminine.
On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine.
Pourtant, malgr vos noeuds et vos mignons souliers,
Je vous pouserais encor, si vous vouliez.

LISETTE.

Toi?

BERTHAUD.

    Mon pre est fermier, pas si gros que le vtre;
Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre.

LISETTE.

Tu crois donc que ma main serait digne de toi?

BERTHAUD.

Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu' moi.
coutez, puisqu'enfin la parole est lche,
Et puisqu' votre avis vous n'tes point fche.
Vous tes bien gentille, on le sait, on voit clair;
Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air.
Si la grosse Margot n'tait point tant fautive,
J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive,
Et dans la rue aux Ours, o je loge  prsent,
On ne remarque pas que je sois dplaisant.
Je sais signer moi-mme, et je lis dans des livres.
Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres,
Mais il est des secrets qu'on peut vous confier;
Mon matre, au jour de l'an, va me gratifier.
C'est dj quelque chose.  prsent, autre ide:
Ma tante Labalue est presque dcde.
Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous,
Pour plus de cent cus en joyaux et bijoux.
On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle,
Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle.
Elle a mis trois quarts d'heure  faire un testament,
Et j'hrite de tout universellement.
a commence  sourire. Encore une autre histoire:
Thomas donc est soldat, embarqu pour la gloire.
Moi, j'aurais  sa place pous Jeanneton;
Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton.
C'est mon cousin germain; que le ciel le protge!
Ce mtier-l, toujours, n'est pas blanc comme neige.
Vous voyez que je suis un assez bon parti;
Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti.
Contre la pharmacie avez-vous  reprendre?
On n'est point oblig d'y goter pour en vendre.
Mon pourparler vous semble un peu risible et sot;
Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut.
Mais, voyez-vous, le tout est d'tre ou de paratre.
Vous portez du clinquant, mais c'est  votre matre.
Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien;
Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien.
J'ai lu dans les crits de monsieur de Voltaire
Que les mortels entre eux sont gaux sur la terre.
Sur ce proverbe-l j'ai beaucoup mdit,
Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vrit.
Il ne faut mpriser personne dans la vie,
Car tout le monde peut mettre  la loterie.
Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion,
Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition.

LISETTE.

Je t'coute, Lucas; ta rhtorique est forte.
Changeras-tu d'avis?

BERTHAUD.

                    Non, le diable m'emporte.

LISETTE.

Eh bien! reste  l'htel, et ne t'loigne pas.
Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas.

BERTHAUD.

Oui.

LISETTE.

     Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage.

BERTHAUD.

Bien!

LISETTE.

      Dis-lui tes projets pour notre mariage!

BERTHAUD.

Bon!

LISETTE.

     Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment
D'y prter sa faveur et son consentement.

BERTHAUD.

Mais vous consentez donc?

LISETTE.

                           Sans doute.--Le temps presse;
Va-t'en.

BERTHAUD.

          Vous consentez?

LISETTE.

                           On vient, c'est la duchesse.
Dpche,--hors d'ici.

BERTHAUD.

                Vous consentez, Louison!

LISETTE.

Va, ne bavarde pas surtout dans la maison.


SCNE V

LA MARCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, _dans le fond_.


LE DUC.

Vous ne venez donc pas  l'Opra, ma chre?

LA DUCHESSE.

Non, monsieur, pas ce soir.

LE DUC.

                 Pourquoi pas?

LA DUCHESSE.

                            Pour quoi faire?

LE DUC.

C'est une fte o va tout ce qui touche au roi.

LA DUCHESSE.

Une fte? pour qui?

LE DUC.

           Pour nous.

LA DUCHESSE.

                    Non pas pour moi.

LA MARCHALE.

Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.

_ Lisette, qui veut sortir._

Lisette, demeurez; j'ai deux mots  vous dire.

LE DUC.

Riez, si vous voulez, madame,  vous permis;
Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis.
Non, je ne conois pas, sur quoi que l'on se fonde,
Cette obstination  s'exiler du monde,
Cette rage de vivre au fond d'un vieil htel,
De bouder le plaisir comme un pch mortel,
Et de rester  coudre une tapisserie,
Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.

LA DUCHESSE.

Je ne veux rien qui soit contre votre dsir;
Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.

LE DUC.

Bon! souffrante, c'est l votre excuse ordinaire.

LA MARCHALE.

Mais s'il est vrai, mon fils...

LE DUC.

                  Il n'en est rien, ma mre.
Souffrante! voil bien le grand mot fminin.
Mais l'tiez-vous hier? le serez-vous demain?
Non, vous l'tes ce soir, et qu'avez-vous, de grce?
Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe,
Des vapeurs, srement. La belle invention!

LA DUCHESSE.

L'exigez-vous, monsieur? J'obis.

LE DUC.

           Mon Dieu, non.
Exiger!--Obir!--Le bon Dieu vous bnisse!
Dirait-on pas vraiment qu'on vous trane au supplice?

LA MARCHALE, _au duc_.

Ne la chagrinez pas.--Pour l'gayer un peu,
Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.

LA DUCHESSE.

Permettez-vous, monsieur?

LE DUC.

             Certainement.

_ part._

                           J'enrage.
Voil mes projets morts.--Quel ennui! Quel dommage!
Lisette, j'en suis sr, en a le coeur navr;
Mais, avant de sortir, je la retrouverai.
Le diable est donc log dans la tte des femmes!

_Haut._

Allons! j'irai donc seul.-- votre jeu, mesdames.
Hol! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux!
Vite!--Je vous souhaite un millier de capots,
De pics et de repics, et de quintes majeures.
Combien un si beau jeu doit abrger les heures!

LA MARCHALE.

Un bon piquet, mon fils, n'est point  ddaigner;
Le roi l'aime.

LE DUC.

        Le roi... ferait mieux de rgner.

LA DUCHESSE.

On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.

LE DUC.

Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est gure la peine
D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans,
Et ce visage-l, pour perdre ainsi son temps.
Vraiment la patience en devient malaise.
Pourquoi donc, s'il vous plat, vous avoir pouse?
Pourquoi donc tes-vous jeune et faite  ravir?
 quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?
Que faites-vous d'avoir cent mille cus de rente,
Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,
Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui,
Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?
 quoi bon, dites-moi, cette taille lgante,
Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante!
Je suis votre mari, mais, quand c'est arriv,
J'avais sur votre compte trangement rv;
Oui, ne vous en dplaise, et je vous le confesse.
Le feu roi dans sa cour montrait bien sa matresse,
Et de ses courtisans un murmure flatteur
Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur.
Moi, duc, et votre poux, n'ai-je donc pu me croire,
En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?
Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur,
Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?
Vous tiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.
 quoi sert d'tre noble,  quoi sert d'tre belle,
Si vous ne savez pas marcher avec fiert
Et dans cette noblesse et dans cette beaut?
Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,
Dans un panier dor vous tendre  votre aise,
Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom,
Le bonnet sur l'oreille entrer  Trianon?
Ma foi, je vous croyais d'un autre caractre;
Je croyais sans dchoir, qu'on pouvait daigner plaire;
Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas
Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas.
Je m'en vais me vtir; adieu.

_ sa mre._

                       Bonsoir, madame.


SCNE VI

LA MARCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE.


LA MARCHALE.

Lucile, vous souffrez?

LA DUCHESSE.

                       Jusques au fond de l'me.

LA MARCHALE.

Qu'avez-vous, dites-moi?

LA DUCHESSE.

                       Je suis triste  mourir.

LA MARCHALE.

On vous tourmente un peu.

LA DUCHESSE.

                       Je devrais obir.
Je devrais,--pardonnez,--je ne sais pas moi-mme.

LA MARCHALE.

Lisette, laissez-nous.

LISETTE, _en sortant_.

               Mon Dieu, comme elle l'aime!


SCNE VII

LA MARCHALE, LA DUCHESSE.


LA MARCHALE.

Quoi! vous prenez au grave un propos si lger?
Faites-vous un chagrin d'un ennui passager?

LA DUCHESSE.

Madame, il a raison.--J'ai tort, je suis coupable...
Je devrais obir,... et j'en suis incapable.
Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est  moi.
Je le blesse, le fche, et je ne sais pourquoi.

LA MARCHALE.

Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obisse,
Et vous ne savez pas d'o vous vient un caprice?

LA DUCHESSE.

Non; lorsque mon coeur parle, il raisonne bien mal.
Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal,
N de ce triste coeur ou dans ma pauvre tte,
Prs de lui par moments me saisit et m'arrte.
Je voudrais lui complaire et sortir avec lui,
Songer  ma parure, oublier mon ennui,
Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'tre belle,
Et tout cela me cause une frayeur mortelle.
Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras...
Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas.

LA MARCHALE.

Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pense?
Parlez-vous,  votre ge, en femme dlaisse?
Avez-vous un reproche  faire  votre poux?
Qu'est-ce donc?

LA DUCHESSE.

           Je ne sais.

LA MARCHALE.

                     Quelqu'un est entre vous?
Une femme,  coup sr; vous est-elle connue?
Parlez.

LA DUCHESSE.

      Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue.

LA MARCHALE.

Ainsi, pour quatre mots, vous vous dsesprez,
Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez.
Dirait-on pas vraiment,  voir votre tristesse,
Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse?
Et c'est un bal manqu qui produit tout cela!
J'en avais,  vingt ans, de ces gros chagrins-l.
Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie.
Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie,
Ces pleurs, si doucement et sitt rpandus,
Vous les regretterez, et n'en verserez plus.

LA DUCHESSE.

Oui, si cela vous plat, vous en pouvez sourire;
Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire,
Quand la souffrance est l, qu'on souffre sans raison?

LA MARCHALE.

Tout aveu d'une peine aide  sa gurison.
Laissez-vous tre vraie, et sachons ce mystre.

LA DUCHESSE.

Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire?

LA MARCHALE.

Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant,
Est-ce que prs de moi votre coeur se dfend?
Qui vous fait hsiter et manquer de courage?
Est-ce la dfiance? est-ce mon rang, mon ge?
Est-ce mon amiti dont vous vous loignez?
Est-ce la marchale ou moi que vous craignez?
De grce, allons.

LA DUCHESSE.

             Je sais combien vous tes bonne,
Mais je ne puis parler.

LA MARCHALE.

             Alors, je vous l'ordonne.
Votre mre, Lucile,  son dernier soupir,
Vous a lgue  moi.--Vous devez obir.

LA DUCHESSE.

J'obirai toujours, et de toute mon me;
Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame,
Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui.

LA MARCHALE.

S'il est vrai, mon enfant...

_ Lisette qui entre._

             Qui vous amne ici?


SCNE VIII

LISETTE, LA MARCHALE, LA DUCHESSE.


LISETTE, _ la duchesse_.

Votre marchande est l, madame; on m'a charge...

LA DUCHESSE.

Pas ce soir,--qu'on revienne.

LA MARCHALE.

                     Allons, chre afflige,
Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal?
Eh bien! essayez-la;--ce n'est pas un grand mal.
Tantt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demande.
Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'ide.
--Comme vous plissez! Qu'avez-vous, mon enfant?

LA DUCHESSE.

Oui,... cette femme-l;... sa vue,... en ce moment...

LA MARCHALE.

Mais cette femme-l, ma belle, c'est Lisette.
Entrons chez vous.--Venez faire un peu de toilette.
Plaisons d'abord, petite, et le reste est  nous.
Allons, courage, allons.

LA DUCHESSE.

             Je m'abandonne  vous.
Devant votre bont ma volont s'incline:
Vous m'avez rappel que j'tais orpheline.
Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment,
Tout, et vous comprendrez, madame, assurment,
Qu'un pauvre coeur bless, cherchant qui le soutienne,
Ait besoin d'une mre, ayant perdu la sienne.

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE


BERTHAUD, _seul_.

Comme ces grands seigneurs sont longs  s'habiller!
Le monde est si lambin que a m'en fait biller.
Louison m'a dit d'attendre et de guetter son matre,
Pour lui glisser mon mot sitt qu'il va paratre.
Je suis depuis tantt cach dans le grenier.
Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier,
Qu' moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise;
Sas bas sur ses talons, sa veste  moiti mise,
Un coiffeur par derrire, un tailleur par devant,
Une houppe  la main, il se mire en rvant.
Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre,
Des tourbillons de poudre  ravager la chambre;
Pouah!--s'il faut pour un duc faire ce mtier-l,
Autant vaut tre femme, ou danseur d'Opra.
Je voudrais bien savoir ce que dirait mon pre
Si je m'enfarinais d'une telle manire,
Lui qui savait si bien me pousser par le dos
Lorsque je m'attardais derrire nos troupeaux.
Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste,
Qu'on verrait perdre une heure  boutonner ma veste.
tre vif et gaillard fut toujours ma vertu;
Il me semble pourtant que je suis bien vtu.
Voyons; j'avais tantt prpar ma harangue.
Il ne faut point ici s'entortiller la langue.
Que vais-je dire au duc?--Je dirai: Monseigneur...
Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur.
Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette.
C'est son nom de gala; respectons l'tiquette.
Lisette donc et moi, nous sommes rsolus...
Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas a non plus.
Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense;
Tantt, dans le grenier, j'tais plein d'loquence.
Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver!
Oui-da, j'ai vu la chose au thtre arriver.
Si je me rappelais, dans quelque comdie,
Une attitude heureuse, une phrase arrondie?
--Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers...
J'y suis.--Si les hros qui purgeaient l'univers...
Est-ce bien ces gens-l qu'il convient que j'invoque?
Non, pour un pharmacien, a prte  l'quivoque.
--Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aim...
Je ne trouverai rien, je suis trop enrhum.

_On entend une sonnette._

On a sonn l-bas.--C'est Louison qu'on appelle.


SCNE II

BERTHAUD, LISETTE, _portant une robe sur le bras_.


LISETTE.

Que fais-tu l, Lucas?

BERTHAUD.

                      H! je fais sentinelle.
Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets?

LISETTE.

Oui, mais tu trouveras quelque honnte laquais
Qui, trs discrtement, va te mettre  la porte.

BERTHAUD.

Ouais!--qu'est-ce que cela?

LISETTE.

                            Des hardes que j'apporte.

BERTHAUD.

Encor des ornements! des objets fminins?
Mais vous en avez donc ici des magasins?

LISETTE.

On vient de ce ct; c'est monseigneur sans doute.

BERTHAUD.

Bon, je vais lui parler.

LISETTE.

                        Oui, pourvu qu'il t'coute.

BERTHAUD.

Oh! j'ai dans le grenier prpar mon discours.

LISETTE.

Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts.

BERTHAUD.

Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire.
Il est vrai qu' prsent je ne m'en souviens gure.

LISETTE.

Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir.


SCNE III

LE DUC, LISETTE, BERTHAUD.


LE DUC, _habill_.

Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir?
Suis-je  ton gr, dis-moi?

_Il se mire dans une glace._

LISETTE.

                            Toujours.

LE DUC.

                                      Quel est cet homme?

BERTHAUD, _saluant  plusieurs reprises_.

Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme.
Je suis venu...

LE DUC.

                Va-t'en.

BERTHAUD.

                         Monseigneur, je...

LE DUC.

                                        Va-t'en.

BERTHAUD.

Monseigneur...

_Il se retire en saluant._


SCNE IV

LE DUC, LISETTE.


LE DUC.

               Toi, viens .

LISETTE.

                              Ma matresse m'attend.

LE DUC.

Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose.
Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose.
Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonn?

LISETTE.

Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'tiez donn.

LE DUC.

Je te le donne encor.

LISETTE.

                      Permettez...

LE DUC.

                                   Point d'affaire.
coute; la duchesse est l, prs de ma mre;
Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment:
Vas-y.--Je sortirai par cet appartement.
Je serai rveur, sombre, et d'une humeur atroce;
Mais, ds qu'on entendra le bruit de mon carrosse,
Compte qu'aprs avoir dment dlibr,
Dit quelque mal de moi, peut-tre un peu pleur,
La duchesse pourra changer de fantaisie.
Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie.
Elle prtend, au vrai, dtester l'Opra;
Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra.

LISETTE.

De grce, coutez-moi.

LE DUC.

                       J'y gagerais ma tte!
Dj dans ce dessein sans doute elle s'apprte.
Sois sre qu'elle va demander ses chevaux,
Choisir le plus coquet parmi ses dominos,
Et, les yeux aveugls sous un capuchon rose,
D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause.
Puisse-t-elle  ce bal trouver beaucoup d'appas!
Quant  moi, tu sais bien que je n'y reste pas.
Tu sais que je reviens.--Ainsi tu vois, ma belle,
Que lever tout obstacle est une bagatelle.
Je vais faire, au hasard, une visite ou deux,
Perdre quelques louis, peut-tre,  leurs sots jeux,
Dpenser ma soire  parler sans rien dire;
Le jour est aux ennuis, et le reste  Zare.

_On sonne._

On t'appelle.--Au revoir.


SCNE V


BERTHAUD, _seul._

                          Quelle horreur! J'ai tout vu.
C'est dit, je suis bern,--je suis presque... O vertu!
Aurait-on suppos tant de sclratesse?
Le duc parle assez clair,--Louison est sa matresse.
Je ne l'ai pas rv;--j'en suis sr,--j'tais l;
Tratresse! pousez donc des tendrons comme a!
Cassez-vous donc la tte  chercher, pour lui plaire,
Des mots mieux compils que dans une grammaire,
Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments,
Mme avant qu'on l'pouse, a dj des amants!
Et tu crois que je vais, comme un mari crdule,
Avaler bonnement ta malsaine pilule?
Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas.
Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas.
J'irai, je lui dirai...--Voyons, que lui dirai-je?
Madame, si jamais...--Non, il faut que j'abrge.
Madame...--O ciel! je sens mon sang-froid s'altrer.
En l'tat o je suis, je crains de m'garer;
Je vais aller plutt trouver la marchale.
La voici justement qui traverse la salle;
Je vais tout dvoiler.--Allons! ferme! du coeur!


SCNE VI

LA MARCHALE, BERTHAUD.


BERTHAUD.

Madame...

LA MARCHALE.

          Que veut-on?

BERTHAUD.

                       Madame, j'ai l'honneur...

LA MARCHALE.

Que voulez-vous, l'ami?

BERTHAUD.

                        Madame, je me nomme...

LA MARCHALE.

H bien! qu'est-ce?

BERTHAUD.

                    Berthaud.

LA MARCHALE.

                              Retirez-vous, brave homme.

BERTHAUD.

Madame, je venais...

LA MARCHALE.

                     Laissez-moi.

BERTHAUD, _ part_.

                                  Grand merci!
Il parat que l'on a l'oreille dure ici.

_Haut._

S'il se pouvait pourtant, madame...

LA MARCHALE.

                                    Allez, vous dis-je.

BERTHAUD, _saluant_.

Je sors.

_ part._

         En vrit, cela tient du prodige.
Oh! mon heure viendra.--Je vais, dans mon grenier,
Retoucher mon discours pour me dsennuyer.


SCNE VII


LA MARCHALE, _seule._

Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse.
Mon fils a mconnu sa bonne et tendre pouse;
Lisette a fait le mal, je le dois arrter.
Lucile doute encore et voudrait hsiter.
Faible contre elle-mme et contre ses alarmes,
Ses regards indcis sont voils par les larmes.
Elle ne saurait croire  cette cruaut,
Donnant si bien son coeur, de le voir rejet;
Elle croit aimer trop fort pour n'tre point aime.
Mais, bien qu' tout soupon son me soit ferme,
La souffrance l'emporte, elle y rsiste en vain;
Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main.
Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse,
O pourrait l'entraner un instant de faiblesse?
Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin!
C'est  moi d'y songer;--j'en veux prendre le soin.


SCNE VIII

LA MARCHALE, LISETTE.


LA MARCHALE.

Lisette, o courez-vous d'une telle vitesse?

LISETTE.

Madame, on a coiff madame la duchesse;
Je vais chercher l-bas un de ses dominos.

LA MARCHALE.

Elle va donc se mettre en masque?  quel propos?
Veut-elle aller au bal?

LISETTE.

                        Madame, je le pense.

LA MARCHALE.

C'est trange. Et mon fils?

LISETTE.

                            Il est parti d'avance.

LA MARCHALE.

Seul?

LISETTE.

      Tout seul.

LA MARCHALE.

                 Et ma bru va donc le retrouver?

LISETTE.

Je ne sais; sa toilette a peine  s'achever.
Telle robe lui plat qui bientt l'importune;
Elle en regarde dix avant d'en choisir une.
Elle a presque grond ses femmes, et je crois
tre gronde aussi pour la premire fois.

LA MARCHALE.

Faites qu'en ce moment une autre vous remplace.

LISETTE, _ouvrant la porte du fond_.

Hol! quelqu'un! Marton!

LA MARCHALE.

                         Faites aussi qu'on passe
Par la grand'salle.

_Une des femmes parat, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond._

           Eh bien?

LISETTE.

                    Madame, me voici.

LA MARCHALE.

Louison, c'est grce  moi que vous tes ici.
Votre pre est chez nous fermier dans un domaine;
Vos parents sont  moi; je suis votre marraine.
J'ai pris grand soin de vous ds vos plus jeunes ans,
Et je vous ai reue enfant chez mes enfants.
M'aimez-vous?

LISETTE.

            Dieu merci, plus que je ne puis dire.

LA MARCHALE.

Votre coeur parle franc?

LISETTE.

                          Aussi vrai qu'il respire.

LA MARCHALE.

Si, par obissance ou par ncessit,
Il fallait devant moi celer la vrit
(La crainte d'un pril te celle du blme),
S'il vous fallait mentir?

LISETTE.

                        Je me tairais, madame.

LA MARCHALE.

Mais si vous le deviez?

LISETTE.

                       Personne ne le doit.

LA MARCHALE.

D'o vous vient le brillant que vous avez au doigt?

LISETTE, _ part_.

Ah! malheureuse!

LA MARCHALE.

               Eh bien! vous gardez le silence?
Songez que, me voyant avertie  l'avance,
Votre silence parle, et peut en dire assez.

LISETTE.

Ce brillant... m'appartient.

LA MARCHALE.

                        D'o vient-il?

LISETTE.

                                       Je ne sais.

LA MARCHALE.

Prenez garde, Louison!

LISETTE.

                     Madame, il se peut faire
Qu'on soit, je le rpte, oblige  se taire.
Si ma bouche est muette et doit ainsi rester,
De mon respect pour vous est-ce donc m'carter?

LA MARCHALE.

Lisette peut se taire alors que je commande,
Mais Louison doit parler si je le lui demande.

LISETTE.

On m'appelle Lisette.

LA MARCHALE.

                     Oui, dans cette maison.
A-t-on chang le coeur aussi bien que le nom?

LISETTE.

De grce excusez-moi; je me sens si confuse...
Ce coeur voudrait s'ouvrir, mais...

LA MARCHALE.

                                     Mais il s'y refuse?

LISETTE.

Non, madame, hsiter quand vous parlez ainsi,
C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est  lui.

_Elle se met  genoux._

LA MARCHALE.

Mon fils? Je le savais.--Levez-vous donc, ma chre.
Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire.
Mais que prtendez-vous?

LISETTE, _se levant_.

                  Rien au monde.

LA MARCHALE.

                                Et pourquoi,
Puisque votre secret s'chappe devant moi,
Cette sorte d'audace avec cette imprudence?

LISETTE.

On parle comme on peut, on agit comme on pense.

LA MARCHALE.

Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant,
Et qu'on puisse,  son gr, trahir impunment?
Vous croyez-vous assez pour tre une matresse?...
Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse?

LISETTE.

Je viens de m'incliner, madame, devant vous.
Mon orgueil tout entier est encore  genoux.
Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie,
Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie;
On ne doit m'accuser d'aucune trahison!

LA MARCHALE.

Oui, cela porte atteinte  l'honneur de Louison!

LISETTE.

 mon honneur, madame? et pourquoi non, de grce?
Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place.
Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plat?
Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait.

LA MARCHALE.

Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage.

LISETTE.

Ma foi, madame, c'est celui de mon village.
Mon pre s'en servait, et je l'ai toujours pris
Lorsque sur mon chemin j'ai trouv le mpris.
Certes, lorsque l'honneur s'unit  la noblesse,
C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse;
Mais s'il est dans le coeur des gens qui ne sont rien,
On devrait le laisser  qui l'a pour tout bien.

LA MARCHALE.

Mais, dans cette maison,  jaser de la sorte,
Songez-vous qu'il se peut...

LISETTE.

                       Qu'il se peut que j'en sorte?
Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas
Qui m'a fait hsiter, je ne m'en dfends pas.
Dire adieu tout  coup, d'abord  vous, madame,
Puis  tant de bienfaits,  tant de bont d'me,
Perdre tout d'un seul mot, le prsent, l'avenir,
Oui, c'est l ce qui fait que j'ai failli mentir.
Mais je le dis encor, mme tant accuse,
Je ne puis supporter de me voir mprise.
Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir?
Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir.

LA MARCHALE.

Vous venez  l'instant de l'avouer vous-mme.

LISETTE.

Est-ce ma faute,  moi, si le duc dit qu'il m'aime?
Si de tristes prsents,  regret accepts,
Ses discours importuns, son caprice...

LA MARCHALE.

                                Arrtez.
Je ne saurais vouloir ni de vos confidences,
Ni certe, et moins encor, de vos impertinences.
Votre matresse est l; pas un mot de ceci.
Mon fils dit qu'il vous aime,--loignez-vous d'ici.
Puisque votre vertu se croit calomnie,
Vous la verrez sans peine ainsi justifie.
Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison;
Inventez un prtexte, et quittez la maison.

LISETTE.

Mais je ne l'aime pas, madame!

LA MARCHALE.

                              Toi, Lisette!

LISETTE.

Non, je l'coute dire, et je reste muette.

LA MARCHALE.

Je perdrais patience  voir ainsi mentir.

LISETTE.

Je perdrais patience  plus longtemps souffrir.
Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible
Qu'un franc aveu vous trouve  tel point insensible?

_La marchale va pour sortir._

H quoi! sans un regret! sans laisser  mes yeux
Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux!
Et mon pre, madame?... Est-ce donc bien sa fille,
Louison, l'honnte enfant d'une honnte famille,
Louison, qui, par votre ordre et contre son dsir,
Est venue  Paris obir et servir,
Et qu'on verra demain, seule et dsespre,
Sous notre pauvre toit rentrer dshonore?
Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aim, tout-puissant,
Me marchande au hasard et m'achte en passant;
Sr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime,
Il s'coute, il se plat, et se rpond lui-mme.
Et moi, lorsque je parle  force de tourments,
Au lieu de m'couter on me dit que je mens!
Soit!--Il me souviendra d'avoir t sincre.
Justice des heureux et des grands de la terre!
Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin
La victime oublie aille pleurer plus loin,
Et qu'en marchant sur nous, la vanit blase
N'entende pas gmir la souffrance crase!

LA MARCHALE.

Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison.
Nous en reparlerons demain;--bonsoir, Louison.


SCNE IX


LISETTE, _seule_.

Demain! Elle est partie.--Un accent de colre
N'a point accompagn sa parole dernire.
Peut-tre elle me plaint, tout en me condamnant.
Mais que me reste-t-il? que faire maintenant?
Demain, a-t-elle dit.--Jamais! c'est impossible.
Le mal est trop rel, le soupon trop horrible.
Quand demain sa piti voudrait me retenir,
Je suis de trop ici;--mais comment en sortir?


SCNE X

LISETTE, LA DUCHESSE, _habille en domino ouvert, un masque  la main_.


LA DUCHESSE.

Ma mre n'est pas l? Que fais-tu donc, Lisette?

LISETTE.

Je savais que madame achevait sa toilette.
J'attendais, pour entrer, qu'on voult bien de moi.

LA DUCHESSE.

Mais, ma chre, en effet, j'ai grand besoin de toi.
Tantt j'tais souffrante, inquite, et peut-tre
J'ai laiss devant toi quelque souci paratre.
Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper;
Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper.
Voici ma main; oublie un instant de caprice.

LISETTE, _baisant la main de la duchesse_.

Ah! madame!

LA DUCHESSE.

          Il s'agit de me rendre un service.
Le duc est cette nuit au bal de l'Opra.
Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera;
Mais je suis malgr moi si triste et si maussade
Que je n'ai pas le coeur  cette mascarade.
Maintenant que les gens me viennent avertir,
Le courage me manque au moment de partir.
Vas-y, Louison; veux-tu?

LISETTE.

                         Moi, madame?

LA DUCHESSE.

                                    Oui, par grce.
Prends ce domino-l, qui m'touffe et me lasse.

_Elle lui donne son domino et son masque._

Tche d'entendre un peu, de beaucoup regarder.
Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder,
L'intriguer au besoin,--sans qu'il te reconnaisse;
Mais s'il est en conqute avec quelque desse,
Du ciel de l'Opra descendue un moment,
Tu me comprends, ma chre? coute seulement.

LISETTE.

Se peut-il qu' ce point ce bal vous inquite?

LA DUCHESSE.

Non, mais vas-y toujours.--Reviens bientt, Lisette.


SCNE XI


LISETTE, _seule_.

Le sort prend-il plaisir  se jouer de moi?
Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi?
--Et pourquoi pas?--Peut-tre aurais-je d tout dire.
Comment briser le coeur, quand la main vous attire?
Non, non, la marchale est seule  m'accuser;
C'est elle seule aussi qu'il faut dsabuser,
Et jamais un seul mot...


SCNE XII

LISETTE, BERTHAUD.


BERTHAUD, _d'un ton froid_.

                      Bonjour, mademoiselle.

LISETTE.

C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle?
Et qu'as-tu fait?

BERTHAUD.

                  Je viens prendre cong de vous.
Vous voyez un ami, mais non plus un poux.

LISETTE.

Vraiment? et d'o te vient ce visage tragique?

BERTHAUD.

Ne m'interrogez pas.

LISETTE.

                    Quand on part, on s'explique.

BERTHAUD.

Ce n'est pas malais.--Je sais tout.

LISETTE.

                                    Que sais-tu?

BERTHAUD.

Vous l'osez demander?--J'ai tout vu.

LISETTE.

                                   Qu'as-tu vu?

BERTHAUD.

Vos dlits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile,
Serpent Python!

LISETTE.

               H quoi! jusqu' cet imbcile!
Tout est donc aujourd'hui contre moi dclar?
Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleur.

_Elle clate de rire._

BERTHAUD.

Vous riez? vous joignez l'astuce  l'artifice?

LISETTE, _lui faisant tenir le domino_.

Tiens, nigaud, prends ceci.

BERTHAUD.

                           Que je me travestisse?

LISETTE.

H! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas.

BERTHAUD.

O?

LISETTE.

    Je te le dirai.

BERTHAUD.

                  Comment?

LISETTE.

                          Tu le sauras.


SCNE XIII

LA DUCHESSE, LA MARCHALE.


LA DUCHESSE.

Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place.
Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse;
Je lutte en vain, le coeur me manque  chaque pas.
Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas?

LA MARCHALE.

Sans doute.

LA DUCHESSE.

          Ai-je mal fait de lui dire ma peine?
Puisque j'en souffre tant, j'en veux tre certaine.
J'tais bien aise aussi de rparer mes torts,
Car j'ai failli tantt mettre Louison dehors.
Oui, je ne sais pourquoi, cette mchante envie
M'a durant tout le jour malgr moi poursuivie.
Je prenais du dpit contre elle  tout moment;
Je l'ai mme gronde, et bien injustement.
Qu'il est cruel  nous, n'est-il pas vrai, madame,
De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'me,
Eux qui passent leur vie  nous servir ainsi,
Parce que nous avons un instant de souci!

LA MARCHALE.

Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose?

LA DUCHESSE.

Non.--Est-ce qu'elle avait  dire quelque chose?

LA MARCHALE.

Elle aurait pu d'abord vous demander pardon.

LA DUCHESSE.

 moi? de quelle faute, hlas! et pourquoi donc?
C'est  moi bien plutt qu'il faut que l'on pardonne.
Ds qu'aux soupons jaloux mon esprit s'abandonne,
On ne croirait jamais, madame,  quel excs
Ils peuvent m'garer si je leur donne accs.
Mille rves affreux s'offrent  ma pense;
J'ai beau me rpter que je suis insense,
Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi.
Ma raison me trahit et se change en effroi.
Comme d'un voile pais je suis enveloppe;
Je me vois mconnue, et je me vois trompe,
Fcheuse  mon poux, inutile ici-bas...
Je me vois laide.

LA MARCHALE.

                    Au vrai, l'on ne vous croirait pas.

LA DUCHESSE.

Et lui, madame, hlas! c'est bien tout le contraire.
Le ciel a pris plaisir  le former pour plaire.
De son luxe lgant si l'oeil est bloui,
On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui.
Et cet esprit si fin, tant de dlicatesse,
Cette grce qui semble ignorer sa noblesse!...
Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point,
Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point?

LA MARCHALE.

Je puis malaisment vous rpondre, ma chre.
Si vous tes sa femme...

LA DUCHESSE.

                         Eh bien?

LA MARCHALE.

                                  Je suis sa mre.

LA DUCHESSE.

Si nous n'tions que deux  le trouver charmant!
Mais tout le monde l'aime, et c'est l mon tourment.
Puis-je, le croyez-vous, garder un coeur tranquille,
 le voir comme il est, par la cour et la ville,
Au milieu d'un fracas de jeunes tourdis,
Au jeu comme  cheval passant les plus hardis,
Poursuivre, en se jouant, de regards infidles
Ces heureuses beauts qui savent tre belles?
Ah! c'est l que je sens,  mon mortel ennui,
Combien je dois sembler peu de chose pour lui!
Combien de qualits ne me sont point donnes
Que peut-tre  ma place une autre et devines,
Et combien il est vrai que, sur un tel chemin,
Il faudra tt ou tard qu'il me quitte la main!

LA MARCHALE.

Je vous l'ai dj dit, c'est une crainte folle[C].

[Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au thtre.
(_Note de l'auteur._)]

LA DUCHESSE.

Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me dsole.
L'autre jour, par exemple,  ce bal chez le roi,
Madame de Versel a pass prs de moi.
Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle.
Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle,
S'cartant toutefois, de peur de la toucher,
Sitt que par hasard elle daignait marcher.

LA MARCHALE.

Oui, c'est une superbe et sotte crature.

LA DUCHESSE.

Un noeud qu'elle portait tomba de sa coiffure.
Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse  penser
Si chacun s'lana, prt  le ramasser.
Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre,
Il dfia tout haut qu'on s'en vnt le lui prendre.
Sur quoi cette marquise, au lieu de s'tonner,
Le prit en souriant, mais pour le lui donner.
Je sais bien l-dessus ce que vous m'allez dire,
Mais je me suis senti plir de ce sourire.
C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal,
Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal.

LA MARCHALE.

Je ne vous blme pas d'tre un peu trop sensible.
Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible.
Laissez l vos chagrins, et la dame aux grands airs[D].

[Note D: Au lieu de ce vers on dit au thtre:

Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers.

(_Note de l'auteur._)]

LA DUCHESSE.

Grce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers.
Au couvent, l'an pass, quand j'appris de l'abbesse
Que j'avais un poux et que j'tais duchesse,
Le coeur me battait bien un peu, mais pas bien fort.
On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord
Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie,
Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie.
Tous ces biens me semblaient si doux  partager
Que je ne pensais pas qu'un tel sort pt changer.
Si c'est l le bonheur, disais-je, il est bizarre
Qu' le voir si facile on le trouve si rare.
Mais lorsqu'aprs un an de ce charmant sommeil,
Arriva par degrs le moment du rveil;
Quand le duc, fatigu d'une paix importune,
Rougissant tout  coup d'oublier sa fortune,
Voulut, en m'entranant, la rejoindre  grands pas,
Je compris que si loin je ne le suivrais pas.
Alors prenant pour moi son aspect vritable,
Apparut  mes yeux ce spectre redoutable,
Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers,
L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers,
Il me fallut tout voir;--alors la mfiance
M'enseigna lentement sa froide exprience.
Je vis le duc ft, bienvenu prs du roi,
Joyeux, heureux partout,... except prs de moi.
Mon coeur, qui d'un soutien s'tait fait l'habitude,
Pour la premire fois connut la solitude.
Puis je devins jalouse, et je me dis un jour:
Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour!

LA MARCHALE.

Qu'est-ce  dire?

LA DUCHESSE.

                  Oui, l'amour!-- l'ge o tout s'ignore,
En prononant ce mot sans le comprendre encore,
On ne voit qu'un beau rve, une douce amiti,
O d'un commun trsor chacun a la moiti;
On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprme...
Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-mme,
C'est se voir tour  tour ddaigner ou trahir,
Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir!

_Elle pleure._

LA MARCHALE.

Je ne vous blme point, je vous l'ai dit, Lucile.
Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile.
Je vous en prie encor, prenez quelque repos.
Je veux, en vous quittant, vous rpondre en deux mots.
Vous vous imaginez que le duc vous dlaisse:
Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse.
Mon fils est vain, lger, frivole en ses discours;
Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours;
Et c'est vous, j'en rponds, qu'il aimera, ma chre.
Rappelez-vous ceci, que vous dit une mre.

_Elle l'embrasse._

Marton est l, je crois, je vais vous l'envoyer.

LA DUCHESSE.

Pas encore.

LA MARCHALE.

            Adieu donc.


SCNE XIV


LA DUCHESSE, _seule_.

                         Rester seule  veiller!
C'est mon rle  prsent.--
                            Ah! je me sens brise.

_Elle s'assoit sur un sofa._

Mon Dieu, quel triste jour! ma force est puise.
Louison ne revient pas;--que font-ils  ce bal?
Singulier passe-temps que ce plaisir banal!
Dguiser son visage et sa voix,--pour quoi faire?
Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire.
S'il en est autrement,  quoi bon s'en cacher?
Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher.
Le sommeil, malgr moi, m'accable;--ma pense
M'chappe, puis revient, puis s'arrte lasse.
Voyons, tchons de lire un peu.

_Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table._

                                C'est encor pis.
Un roman, juste ciel!--mes yeux sont assoupis.
Quel ennui que l'attente!

_Elle tire sa montre._

                          Hlas! pauvre petite,
Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite;
Je puis briser aussi ton rouage lger;--
Mais le temps!--toi ni moi n'y pouvons rien changer.

_Elle s'endort._


SCNE XV

LA DUCHESSE, _endormie_, LE DUC.


LE DUC.

Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante.
Se voir apostropher au bal par sa servante!
C'est un peu plus qu'trange. tait-ce bien Louison?
Il faut que cette fille ait perdu la raison.
Je lui donne ici mme un rendez-vous fort tendre;
La chose est convenue: elle n'a qu' m'attendre;
J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi?
Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi.
Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tte,
D'un air victorieux promenant sa conqute,
Devant un poulet froid en train de se griser,
M'annonant bravement qu'il la veut pouser!
J'ai fait l, sur mon me, une belle trouvaille!
Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille,
Je consens... Qu'est-ce donc?--Ma femme seule ici?
Elle dort, sauvons-nous.--

_Il va pour sortir et s'arrte._

                          Elle est gentille ainsi.
Que faisait-elle l?--Dort-elle en conscience?
Qui sait? J'en veux un peu faire l'exprience.
H, duchesse!--Elle dort et trs profondment.
Je ne suis qu'un mari.--Si j'tais un amant!
En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge,
Essayer, comme on dit, de passer pour un songe.
Je ne l'ai jamais vue ainsi;--mais c'est charmant.
Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? H, oui vraiment.
Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille?
On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille.
A-t-elle donc veill ce soir?--par quel hasard?

_Il regarde  la montre de la duchesse._

Une heure du matin!--on prtend que c'est tard.
Veiller!--Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle ide!
Elle avait de ce bal la tte possde;
Son dessein n'tait pas de rester  dormir,--
Mais peut-tre tait-il de me voir revenir?
Oui; pourquoi chercherais-je  me tromper moi-mme?
Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime.
Je ne lui vis jamais faux-semblant ni dtour.
C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour.
Ma foi, je suis bien bon d'aller  l'aventure
Chercher, sous un sot masque, une sotte figure,
Pour rencontrer en somme,  ce triste Opra,
Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra!
Beau mtier d'couter, au bruit des ritournelles,
Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles!
De me faire berner par Javotte ou Louison,
Quand la grce et l'amour sont l, dans ma maison!
Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle
Pour fuir ce qui nous plat, nous charme et nous console,
Pour chercher le bonheur o son ombre n'est pas,
Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras!
Pauvre duchesse, hlas! si jeune et si jolie,
Avec sa patience et sa mlancolie,
Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutt
Me faire obscurment le rival de Berthaud!
Quelle piti, grand Dieu! quelle pauvret d'me!
Il est de mauvais got d'oser aimer sa femme.
Les bavards sont fchs si l'on ne vit comme eux,
Et l'on est ridicule  vouloir tre heureux!

_En ce moment, la duchesse s'veille, puis coute, en feignant de dormir._

H quoi! suis-je donc fait pour suivre leur mthode?
Je puis mettre un chiffon, une veste  la mode,
Pour une broderie on se rgle sur moi,
Et, dans mon propre coeur, les sots me font la loi!
Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire,
En leur montrant ce coeur, les dfier d'en rire?
Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vrit;
Renier ce qu'on aime est une lchet.
Si j'osais les braver et m'en passer l'envie?
Leur dire: Je suis las de votre sotte vie;
J'ai, dans votre cohue, err jusqu' ce jour,
Mais la honte m'en chasse et me rend  l'amour!
Que me rpondraient-ils, ces rous en peinture,
S'ils voyaient cette belle et noble crature
M'accompagner, et moi la couvrant en chemin
De mon manteau d'hermine, une pe  la main?
Et si je leur disais: Cette fire duchesse,
C'est ma soeur, mon enfant, ma femme et ma matresse;
Ma vie est dans son coeur, ma place est  ses pieds!

_Il se met  genoux; la marchale parat dans le fond de la scne._

LA DUCHESSE.

Dans mes bras, mon ami.

LE DUC.

                        Comment! vous m'coutiez?

LA DUCHESSE.

Valait-il mieux dormir?

LE DUC, _ la marchale_.

                        Et vous aussi, ma mre?
J'ai donc parl bien haut?

LA MARCHALE.

                           Valait-il mieux vous taire?

LE DUC.

Non. Je me croyais seul, et je rends grce aux cieux
D'avoir eu pour tmoins ce que j'aime le mieux.

_On entend rire dans la coulisse._

Qu'est ceci?

LA DUCHESSE.

            C'est Louison.

LE DUC.

                           Que Dieu la tienne en joie!
Vous savez qu'elle part?

LA DUCHESSE.

                        Non pas. Qui la renvoie?

LE DUC.

Elle-mme. Elle vient, ce soir,  l'Opra,
De tout me dclarer, jusqu'au mari qu'elle a.
Eh! tenez, les voici.


SCNE XVI

LA MARCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD.


LA MARCHALE.

                     Que nous dit-on, Lisette?
Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette?

LISETTE.

Je venais demander cette permission.

LA MARCHALE.

Vous pousez... monsieur?

LE DUC.

                          C'est une passion.

BERTHAUD.

Oh! oui.

LISETTE.

         Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnte homme,
Fils d'un de vos fermiers.

BERTHAUD, _ la duchesse_.

                           Oui, madame, on me nomme...

LISETTE.

Tais-toi.

BERTHAUD.

          Pour quoi donc faire? on me parle.

LISETTE.

                                             Tais-toi.

LA DUCHESSE, _ Lisette_.

Il n'est pas beau, Louison.

LISETTE, _ la duchesse_.

                            Il l'est assez pour moi.

LE DUC.

Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gnez gures
De venir  Paris braconner sur nos terres,
Et nous ravir ainsi les coeurs en un moment.
Vous tes un fripon.

BERTHAUD, _ Louison_.

           Ce seigneur est charmant.

LE DUC.

Et votre poulet froid, sans compter la bouteille,
Vous en trouvez-vous bien?

BERTHAUD.

                           Monseigneur,  merveille;
Je...

LISETTE.

      Tais-toi donc.

BERTHAUD.

                     Encor? toujours se taire ici!
Je me rattraperai chez nous.

LISETTE, _ la marchale_.

                             Et vous aussi,
Madame, riez-vous de mon futur mnage?

LA MARCHALE, _l'attirant  part_.

Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage.
Si j'ai peine,  prsent,  te laisser partir,
Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir.
Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espre
Rendre aussi ton retour agrable  ton pre.
Quant  ton prtendu...

LISETTE.

                       Vous m'avez dit tantt
De trouver un prtexte.

LE DUC.

                    Allons, monsieur Berthaud,
Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie.
C'est encore ici-bas la plus sage folie.

FIN DE LOUISON.


Cette comdie a t crite pour le Thtre-Franais, qui en donna la
premire reprsentation le 22 fvrier 1849. L'auteur avait compt sur
mademoiselle Mante pour le rle de la marchale; mais, au moment o
les rptitions commenaient, cette grande actrice tait dj atteinte
de la maladie  laquelle elle devait succomber. La pice, accueillie
avec faveur, fut cependant traite fort svrement par la critique;
c'est  quoi le pote fait allusion dans le sonnet adress 
mademoiselle Anas. qui avait jou le rle de Louison avec beaucoup de
talent.

       *       *       *       *       *

ON NE SAURAIT PENSER  TOUT

PROVERBE EN UN ACTE

1849

    PERSONNAGES                  ACTEURS QUI ONT CR LES RLES

    LE MARQUIS DE VALBERG.       MM. MAILLARD.
    LE BARON.                        VOLNYS.
    GERMAIN.                         GOT.
    LA COMTESSE DE VERNON.       Mme ALLAN-DESPRAUX.
    VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse.

    _La scne est  la campagne_.




SCNE PREMIRE

LE BARON, GERMAIN.


LE BARON.

Mon neveu, dis-tu, n'est point ici?

GERMAIN.

Non, monsieur, je l'ai cherch partout.

LE BARON.

C'est impossible; il est cinq heures prcises. Ne sommes-nous pas chez
la comtesse?

GERMAIN.

Oui, monsieur, voil son piano.

LE BARON.

Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle?

GERMAIN.

Si fait, monsieur, comme d'habitude.

LE BARON.

Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours?

GERMAIN.

Monsieur, il ne fait pas autre chose.

LE BARON.

Est-ce qu'il n'a point reu ma lettre?

GERMAIN.

Pardonnez-moi, ce matin mme.

LE BARON.

Il doit donc tre dans ce chteau, puisque je ne l'ai pas trouv chez
lui. Je lui avais mand que je quitterais Paris  une heure et quart,
que je serais par consquent  Montgeron  trois heures. De Montgeron
ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons
cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais,  tout
prendre, ils ne le sont point.

GERMAIN.

Bien au contraire, ils sont fort bons.

LE BARON.

Partant  trois heures de Montgeron, je devais par consquent tre au
tourne-bride positivement  quatre heures un quart. J'avais une
visite  faire  M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart
d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me
mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mand tout cela avec
la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures prcisment, et
quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact?

GERMAIN.

Parfaitement, monsieur, mais mon matre n'y est point.

LE BARON.

Ses paquets, du moins, sont-ils faits?

GERMAIN.

Quels paquets, monsieur, s'il vous plat?

LE BARON.

Ses malles sont-elles prpares, l-bas,  son chteau?

GERMAIN.

Pas que je sache, monsieur, aucunement.

LE BARON.

Je lui avais cependant mand que la grande-duchesse tait accouche,
la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; ce n'est pas une petite affaire.

GERMAIN.

Je le crois bien.

LE BARON.

Je lui avais crit que M. Desprez, avant-hier soir, tait venu me
rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me
prvenir que le ministre me priait de passer dans la matine du
lendemain, c'est--dire hier,  son cabinet. J'allais obir  cet
ordre, lorsque je reus l'avertissement que le ministre tait 
Compigne; il y avait accompagn le roi. Ce fut donc  Compigne que
je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas
de temps  perdre, tu le comprends.

GERMAIN.

Sans aucun doute.

LE BARON.

Le ministre tait  la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt,
qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements;--le roi
venait de partir pour Fontainebleau.

GERMAIN.

Cela tait fcheux.

LE BARON.

Point du tout. Je tiens seulement  te faire remarquer combien je suis
ponctuel en toute chose.

GERMAIN.

Oh! pour cela oui.

LE BARON.

La ponctualit est, en ce monde, la premire des qualits. On peut
mme dire que c'est la base, la vritable clef de toutes les autres.
Car de mme que le plus bel air d'opra ou le plus joli morceau
d'loquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de mme
les plus rares vertus et les plus gracieux procds n'ont de prix qu'
la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens
cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal  propos,
et-on d'ailleurs le plus grand mrite; tmoin ce clbre diplomate
qui arriva trop tard  la mort de son prince, et vit la reine mettant
ses papillotes. Ainsi se dtruisent les plus beaux talents, et l'on a
vu des gens couverts de gloire dans les armes et mme dans le cabinet
perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement
rgle. La tienne va-t-elle bien, mon ami?

GERMAIN.

Je la mets  l'heure continuellement, monsieur.

LE BARON.

Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontr  Compigne la
marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris
que l'on m'avait tromp par des renseignements peu exacts, et que le
ministre revenait  Paris. Son Excellence me reut,  deux heures et
demie, et voulut bien m'annoncer elle-mme que la grande-duchesse de
Gotha tait accouche, comme je te le disais tout  l'heure, et que
le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la
complimenter.

GERMAIN.

 Gotha, monsieur?

LE BARON.

 Gotha. C'est un grand honneur pour ton matre.

GERMAIN.

Oui, monsieur, mais il est sorti.

LE BARON.

Voil ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi
tourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout!

GERMAIN.

On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est
qu'il pense  autre chose.

LE BARON.

Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour
l'Allemagne. Et il n'a donn aucun ordre pour son dpart?

GERMAIN.

Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une
grande caisse de voyage, et il s'est promen bien longtemps tout
alentour.

LE BARON.

Et qu'a-t-il mis dedans?

GERMAIN.

Un papier de musique.

LE BARON.

Un papier de musique?

GERMAIN.

Oui, monsieur; aprs quoi il a ferm la caisse avec bien du soin, et
il a mis la clef dans sa poche.

LE BARON.

Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette
maladie-l, oserait-on lui confier une mission d'une si haute
importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit,
qu'a-t-il fait?

GERMAIN.

Il a chant, monsieur, toute la journe.

LE BARON.

Il a chant?

GERMAIN.

 merveille, monsieur; c'tait un plaisir de l'entendre.

LE BARON.

Le beau prlude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain.
Dis-moi, le crois-tu rellement capable de se conduire sainement dans
une conjoncture si dlicate?

GERMAIN.

Quoi, monsieur, d'aller  Gotha, faire la rvrence  une accouche?
Il me semble que j'irais moi-mme.

LE BARON.

Tu ne sais pas de quoi tu parles.

GERMAIN.

Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle
est accouche.

LE BARON.

Il est vrai qu'elle a donn le jour  un nouveau rejeton d'une tige
auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu?

GERMAIN.

Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper  la porte de
madame la comtesse.

LE BARON.

Et o est-elle, la comtesse?

GERMAIN.

Monsieur, elle n'est pas leve.

LE BARON.

 cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dne donc pas, cette
femme-l?

GERMAIN.

Non, monsieur, elle soupe.

LE BARON.

Autre cervelle fle! Beau voisinage pour un fou!

GERMAIN.

Mon matre serait bien fch, monsieur, s'il s'entendait traiter de
la sorte. Lorsqu'on se hasarde  lui faire remarquer la moindre
distraction de sa part, il entre dans une colre affreuse.  telle
enseigne que, l'autre jour, il a manqu de m'assommer parce qu'il
avait, au lieu de sucre, vers son tabac sur ses fraises, et hier
encore...

LE BARON.

Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mrite, et du plus haut
mrite, Germain (car mon neveu est fort distingu), tombe d'une
manire aussi purile dans des garements dplorables!

GERMAIN.

Cela est bien funeste, monsieur.

LE BARON.

Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses
poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille,
comme dans l'alle d'un jardin?

GERMAIN.

Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame
la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le pote
d' ct, lisait un mlodrame en vers.  l'endroit le plus touchant,
monsieur, quand la jeune fille empoisonne reconnaissait son pre
parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voil
mon matre qui se lve et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur
avait sur sa table. Tout l'effet de la scne a t manqu.

LE BARON.

Cela ne m'tonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse
de th que lui prsentait une charmante personne, croyant qu'elle
qutait pour les pauvres.

GERMAIN.

L'hiver dernier, vous tiez absent, lors du mariage de monsieur son
frre. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas
de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider  faire sa
toilette. Il me renvoie, se dshabille lui-mme, puis se promne une
heure durant, sauf votre respect, en chemise; aprs quoi il s'arrte
court, se regarde dans la glace avec tonnement: Que diable fais-je
donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et
l-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dner, si nous
n'tions venus l'avertir.

LE BARON.

Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller  Gotha!
Vois quelle tche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gr,
mal gr, que la volont du roi s'accomplisse. Il n'y a pas  dire,
c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui
donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son pre, qui est
plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.

GERMAIN.

Puisque mon matre a du mrite.

LE BARON.

Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger.

GERMAIN.

Il s'y tudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le
contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici.


SCNE II

LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.


LE MARQUIS.

Ah a! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers!

GERMAIN.

Monsieur, voil monsieur le baron...

LE MARQUIS.

Qu'as-tu fait, drle, d'un papier de musique que j'avais tantt? O
l'as-tu mis? o est-il pass?

LE BARON.

Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?

LE MARQUIS.

Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous  la
porte.

_Au baron qui rit._

Et vous, maraud, tout le premier.

GERMAIN.

Monsieur, c'est monsieur le baron.

LE MARQUIS.

Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai
perdu un papier de musique.

GERMAIN.

C'est srement celui-l qu'il a si bien serr.

LE BARON.

Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arriv  l'heure
dite. Et vous, tes-vous dispos  partir?

LE MARQUIS.

 partir?

LE BARON.

Oui, demain matin.

LE MARQUIS.

Oui, je vous le jure, si j'prouve un refus, je pars sur-le-champ, et
vous ne me reverrez de la vie.

LE BARON.

Quel refus? que voulez-vous dire?

LE MARQUIS.

Oui, sur l'honneur, si je suis reu avec froideur, si ma dmarche est
mal accueillie, mon parti est pris irrvocablement.

LE BARON.

Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous  craindre, venant
de la part du roi?

LE MARQUIS.

Est-ce que le roi se mle de tout ceci?

LE BARON.

Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre
autographe de Sa Majest.

LE MARQUIS.

Pour la comtesse?

LE BARON.

Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous tes charg?...

LE MARQUIS.

C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre  crire  la
comtesse. L'avez-vous vue?

LE BARON.

Non, elle dort.

LE MARQUIS.

Eh bien! que dites-vous de cette affaire-l? Ne fais-je pas bien?

LE BARON.

Quelle affaire?

LE MARQUIS.

Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez
jamais pu la souffrir, vous vous tes brouill avec elle, vous lui
avez fait un procs; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on
gagne  ces choses-l? Votre avocat a fait de belles phrases pour
un mchant quartier de vigne; le voil maintenant au parlement. Ses
discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande
politique, moi je prtends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez
que la loi sera rejete.

LE BARON.

De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses srieuses et qui
rclament toute votre attention.

LE MARQUIS.

S'il en est ainsi, vous n'avez qu' dire. Parlez, monsieur, je vous
coute.

LE BARON.

Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mand?

LE MARQUIS.

De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du
roi.

LE BARON.

Fort bien.

LE MARQUIS.

Sa Majest connat mon dvouement.

LE BARON.

 merveille. Vous serez donc prt...

LE MARQUIS.

En doutez-vous? mes ordres sont donns; Germain, tout est-il prpar?

GERMAIN.

Monsieur, je n'ai point reu d'ordres.

LE MARQUIS.

Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au
milieu de ma chambre?

GERMAIN.

Ah! si monsieur veut chanter en route...

LE MARQUIS.

Chanter en route, impertinent!

GERMAIN.

Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre
poche.

LE MARQUIS.

Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donne sans doute
avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-l ne font attention  rien.

GERMAIN.

Je puis vous assurer, monsieur...

LE BARON.

Laisse-nous, ne dis mot, et va tout prparer.

_Germain sort._

Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez
M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots 
vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission
ordinaire, et que, selon l'habilet que vous y dploierez, votre
avenir peut en dpendre.

LE MARQUIS.

Hlas! je ne le sais que trop.

LE BARON.

Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-mme un
effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses
d'esprit parfois si fcheuses, afin de conduire sagement les choses.

LE MARQUIS.

Oh! pour cela, je vous le promets.

LE BARON.

Srieusement?

LE MARQUIS.

Trs srieusement.

LE BARON.

Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt
minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de
retour pour le dner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout
point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la
cour.

LE MARQUIS.

Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre
vis--vis d'eux. Je me ferai crire partout. Il faut que je sache
seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-mme.

LE BARON.

Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire?

LE MARQUIS.

Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos
juges.

LE BARON.

Mes juges?  propos de quoi?

LE MARQUIS.

Pour votre procs.

LE BARON.

Mais je n'ai point de procs.

LE MARQUIS.

Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour?

LE BARON.

Je vous parle de la cour de Saxe.

LE MARQUIS.

Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu proccup; c'est
la comtesse qui a un procs, et je me suis charg de le suivre. C'est
une femme charmante!

LE BARON.

Oui, oui, nous savons que vous tes coiff d'elle, et que le voisinage
est cause que vous vous enterrez dans votre chteau. Mais il ne faut
pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plat.

LE MARQUIS.

Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas,
voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me
mle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi.

LE BARON.

 la bonne heure.

LE MARQUIS.

Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste.

LE BARON.

Nous verrons votre exactitude.

LE MARQUIS.

Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque mprise.

LE BARON.

Fort bien.

LE MARQUIS.

Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup.

LE BARON.

Ne m'arrtez donc pas, je vous prie.

LE MARQUIS.

Dieu m'en prserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres
royales; de mon ct, j'crirai  ma mre;--il est bien juste aussi
que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens  madame de
Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et  votre retour, je
l'espre, le mariage sera dcid.

LE BARON, _s'arrtant au moment de sortir_.

Comment, le mariage! Quel mariage?

LE MARQUIS.

H! le mien, ne le savez-vous pas?

LE BARON.

Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?

LE MARQUIS.

Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'pousais?

LE BARON.

Non, vraiment. En voici bien d'une autre!

LE MARQUIS.

Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.

LE BARON.

Mais on ne se marie pas la veille d'un dpart. C'est apparemment pour
votre retour.

LE MARQUIS.

Non pas; mon sort se dcide aujourd'hui.

LE BARON.

Vous n'y pensez pas, mon ami.

LE MARQUIS.

J'y pense trs fort, car je ne partirai qu'aprs et selon sa rponse.

LE BARON.

Mais que cette rponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle  faire
avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la
comtesse?

LE MARQUIS.

Pourquoi non, si elle y consent?

LE BARON.

Misricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes
de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour
un carreau cass!

LE MARQUIS.

Vous parlez l de bagatelles.

LE BARON.

Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il
n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmneriez une
femme, et je ne sais si on le trouverait bon.

LE MARQUIS.

C'est ce dont je me soucie fort peu.

LE BARON.

Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez,
je vous dclare...

_Le marquis se met au piano et prlude.-- part._

En vrit, ce garon-l est fou; il est impossible qu'il aille 
Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long
dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voil un scandale, et
quand bien mme j'obtiendrais que mon nom ft mis  la place du sien
(ce qui serait de toute justice), voil un retard considrable, et
l'-propos sera manqu.

_On entend sonner._

Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M.
Duplessis. Mon neveu, de grce, coutez-moi.

LE MARQUIS.

Monsieur, je vous croyais parti.

LE BARON.

Vous tes amoureux de la comtesse.

LE MARQUIS.

C'est mon secret.

LE BARON.

Vous venez de me le dire.

LE MARQUIS.

Si cela m'est chapp, je ne m'en cache pas.

LE BARON.

Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous  la
comtesse; elle me dteste, et je suis press. Voici ce que je vous
propose. Deux choses sont qu'il faut mener  bien, votre mariage et
votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un  l'autre.

LE MARQUIS.

Je ne demande pas mieux.

LE BARON.

Voyez donc la comtesse, obtenez une rponse. Si elle accepte, je ne
m'oppose pas  ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait tre
du jour au lendemain; cela se conoit naturellement.

LE MARQUIS.

Naturellement.

LE BARON.

Ainsi elle pourrait nous rejoindre.

LE MARQUIS.

Vous avez l une excellente ide.

LE BARON.

N'est-il pas vrai? Si elle refuse...

LE MARQUIS.

Si elle refuse, je la quitte pour jamais.

LE BARON.

C'est cela mme; vous fuyez une ingrate.

LE MARQUIS.

Ah! je l'adorerai toujours!

LE BARON.

Certainement.

_ part._

Il n'est point mchant, et ses distractions mmes, entre des mains
habiles, peuvent tourner  son profit. On n'a pas su le guider
jusqu'ici. Allons, il peut venir  Gotha.

_Haut._

Voil qui est convenu; je vous laisse.  mon retour, votre dmarche
sera faite, et le succs, je l'espre, sera favorable, car la
comtesse, apparemment, s'attend  votre proposition.

LE MARQUIS.

Mais je ne sais pas trop, car voil plusieurs fois que je viens ici
pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie
toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma bote pour
m'en souvenir.

LE BARON.

Cela fait un mariage bien avanc!

LE MARQUIS.

Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer
longtemps sur le mme objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous
couter, et elle est  cent lieues de l.

LE BARON.

Elle est peut-tre distraite?

LE MARQUIS.

Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.

LE BARON.

Oh! je vous en rponds.--Je vais chez M. Duplessis.

LE MARQUIS.

Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procs de la comtesse
et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres 
rpondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut
pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien.

LE BARON.

Oui, oui, songez  votre mariage.

LE MARQUIS.

C'est vrai. Cette diable d'affaire-l me tourne la tte! Je n'y pense
jamais. Je ne vous reconduis pas.

LE BARON.

H! non, non. Vous vous moquez de moi.

_ part, en s'en allant._

Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire
surveiller lui-mme.


SCNE III

LE MARQUIS, VICTOIRE.


LE MARQUIS.

Hol! oh! quelqu'un!

VICTOIRE.

Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?

LE MARQUIS.

Donnez-moi ma robe de chambre.

VICTOIRE.

Vous badinez, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

H! ah!... oui, oui.

VICTOIRE.

On a dit  madame la comtesse que vous tiez ici, et elle va venir.

LE MARQUIS.

Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez
elle.

VICTOIRE.

Mais, monsieur, vous y tes, chez elle.

LE MARQUIS.

Vous avez raison;... c'est que je pensais...

VICTOIRE.

Monsieur, voil madame.


SCNE IV

LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.


LA COMTESSE, _en entrant_.

Franois, dites  Victoire de venir.

VICTOIRE.

Me voil, madame.

LA COMTESSE.

C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchante de vous voir...
Vous avez t hier de la distraction la plus divertissante du monde...
Je vous aime  la folie comme cela.

LE MARQUIS.

Ce n'est pas l le moyen de m'en corriger, madame, au contraire;
cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent
quelquefois.

LA COMTESSE.

Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.

VICTOIRE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Donnez-moi un autre collet.

_Elle s'assied  sa toilette._

Celui-ci va  faire horreur.

_Au marquis._

Asseyez-vous donc.

VICTOIRE.

Mais, madame n'a qu' le rendre si elle n'en veut pas; cependant il
est bien fait. C'est qu'il y a l un pli... Attendez.

_Elle l'arrange._

LA COMTESSE.

Oui, un pli, voyons.

_Elle se mire._

Eh bien! voil ce que je veux dire. Il va  merveille comme cela. Ayez
soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je
dis tout de mme, entendez-vous?

VICTOIRE.

Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?

LA COMTESSE.

Quand? mais demain matin. Il n'y a qu' envoyer Franois tout 
l'heure, j'en suis trs presse.

VICTOIRE.

Il n'y aura peut-tre pas assez de temps.

LA COMTESSE.

Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je dsire impossible, et
puis vous viendrez dire que vous m'tes bien attache.

VICTOIRE.

C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde.

LA COMTESSE.

C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de
Valberg, vous ne dites rien?

LE MARQUIS.

Mais vous ne m'coutez pas, madame.

LA COMTESSE, _mettant son ruban_.

Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires?

LE MARQUIS.

Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutt?

LA COMTESSE.

Cela peut bien tre. Victoire!

VICTOIRE.

Madame?

LA COMTESSE.

Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats.

LE MARQUIS.

Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.

LA COMTESSE.

Je vous entends toujours avec plaisir.

LE MARQUIS.

Aurez-vous du monde aujourd'hui?

LA COMTESSE.

Non, si vous voulez. C'est mme ce que je voulais dire, car tous les
ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire!
qu'on ne laisse entrer personne.

VICTOIRE.

Je m'en vais le dire, madame.

LE MARQUIS.

Je vous suis oblig, parce que j'ai  vous parler trs srieusement.

LA COMTESSE, _ Victoire_.

Ma belle-soeur, pourtant.

VICTOIRE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.

LE MARQUIS.

Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous
sduisent ds le premier moment qu'on les voit.

LA COMTESSE.

Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.

VICTOIRE.

Est-ce l tout?

LE MARQUIS.

Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.

LA COMTESSE.

M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien.

VICTOIRE.

Je m'en vais le dire.

LA COMTESSE.

Attendez.--La liste d'hier.

VICTOIRE.

Mais, madame a laiss entrer tout le monde.

LA COMTESSE.

Vous croyez?

VICTOIRE.

J'en suis sre.

LA COMTESSE.

Eh bien! en ce cas-l, tout le monde.

VICTOIRE.

Madame aura-t-elle besoin de moi?

LA COMTESSE.

Non, non.--Cependant ne vous loignez pas... Qu'on m'avertisse quand
mes toffes viendront.


SCNE V

LE MARQUIS, LA COMTESSE.


LE MARQUIS.

Vous faites des emplettes?

LA COMTESSE.

Oui, pour cet hiver.

LE MARQUIS.

Vous aimez beaucoup le monde, madame.

LA COMTESSE.

Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a
rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enferme avec
lui, dans une de ses terres.

LE MARQUIS.

Dans une de ses terres?

LA COMTESSE.

Oui, vraiment, except ce voyage que nous avons fait sur les bords du
Rhin.

LE MARQUIS.

Sur les bords du Rhin?

LA COMTESSE.

Oui.

LE MARQUIS.

Est-ce un beau pays?

LA COMTESSE.

Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne
beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne
vois pas la diffrence. C'est une facult qui m'est refuse. On me
montre des chteaux, des bois, des rivires, des glises surtout...
Ah, Dieu! les glises, les glises gothiques, il y fait un froid!
c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes
rveils, quand j'tais le matin dans un lit bien chaud, brise par un
voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la
perspective d'une cathdrale!

LE MARQUIS.

Oui, cela doit tre fort pnible.

LA COMTESSE.

 se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'tait pas
assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des
rosaces. Le triomphe de mon mari tait de monter dans les flches, et
l'on me hissait aprs lui. Connaissez-vous ce travail-l? On grimpe en
rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on
s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans
la tte, jusqu' ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les
yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche
une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voil comme j'ai vu
l'Allemagne.

LE MARQUIS.

C'est pourtant cette route-l, sans doute, que nous allons prendre
avec le baron.

LA COMTESSE.

Est-ce qu'il est ici, le baron?

LE MARQUIS.

Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce
grand orage;--c'est l ce qui a drang le temps, srement.

LA COMTESSE, _riant_.

L'arrive du baron! ah! vous tes dlicieux!

LE MARQUIS.

Comment! ne parliez-vous pas de lui?

LA COMTESSE, _riant_.

Si fait, si fait, c'est  merveille.

LE MARQUIS.

Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.

LA COMTESSE.

Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela.

_Elle cherche quelque chose._

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon.

_Il ouvre sa tabatire._

Ah! j'oubliais bien!

LA COMTESSE.

Quoi?

LE MARQUIS.

Vous voyez ce papier-l. Devinez.

LA COMTESSE.

Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.

LE MARQUIS.

C'est que si vous voulez vous remarier...

LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_.

Eh bien?

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous cherchez encore?

LA COMTESSE, _cherchant_.

Parlez, parlez toujours.

LE MARQUIS.

Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi.

LA COMTESSE, _cherchant toujours_.

Avec vous?

LE MARQUIS.

Oh! srement.

LA COMTESSE.

Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous cherchez donc l?

LA COMTESSE.

Un papier que j'avais tout  l'heure.

LE MARQUIS.

Est-ce une chose de consquence?

LA COMTESSE.

Oui et non, c'est une chanson.

LE MARQUIS.

J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prterai. Il est trs
complet depuis 1650.

LA COMTESSE.

C'tait une chanson, nouvelle.

LE MARQUIS.

Il y en a beaucoup dedans.

LA COMTESSE.

Des chansons nouvelles?

LE MARQUIS.

Oui, pour ce temps-l.

LA COMTESSE, _riant_.

De 1650! ah! ah! ah! vous tes toujours le mme.

LE MARQUIS.

Oui, je suis constant. Cela ne russit pas toujours, comme vous savez,
avec les femmes.

LA COMTESSE.

Est-ce que vous avez  vous plaindre des femmes?

LE MARQUIS.

Ah! si vous vouliez tre la mienne!... Voici une visite.

LA COMTESSE.

Eh! c'est votre domestique.


SCNE VI

LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.


GERMAIN.

Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte  monsieur le marquis,
de la part de monsieur le baron.

LE MARQUIS.

Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier;
c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez?

LA COMTESSE.

Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez vole apparemment.

_Elle se met au piano et joue._

GERMAIN, _ part_.

Justement, c'est celle de la malle.

_Au marquis._

Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...

LE MARQUIS.

Quoi? qu'est-ce que c'est.

GERMAIN.

Si vous songiez  vos affaires.

LE MARQUIS.

Eh! oui, tu viens nous dranger...

GERMAIN.

C'est que monsieur le baron tout  l'heure a reu un exprs de
Fontainebleau, et cela l'inquite beaucoup. Il est retourn encore
chez M. Duplessis; il paraissait tout boulevers.

LE MARQUIS.

En vrit?

GERMAIN.

Oui, et je vous ai apport cette musique, afin d'avoir une raison
d'entrer et afin de pouvoir vous dire en mme temps qu'il faut une
rponse sur-le-champ.

LE MARQUIS _rflchit_.

Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce
n'est pas cela, vous vous trompez.

_Il va au piano._

LA COMTESSE.

Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...

_Elle joue._

GERMAIN.

Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le
baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien.

_Il se retire lentement._

LA COMTESSE.

Vous voyez bien que c'est crit ainsi.

LE MARQUIS.

Oui, pour la musique. Mais les paroles...

LA COMTESSE.

Les paroles, je ne les sais pas.

LE MARQUIS.

Comment! elles sont de...

_Il chante._

    Fanny, l'heureux mortel qui prs de toi respire...

GERMAIN, _prs de la porte_.

Cela ne prend pas le chemin de Gotha.

LE MARQUIS.

J'ai oubli le reste; c'est singulier.

LA COMTESSE.

Trs singulier, avec votre mmoire!

LE MARQUIS.

Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.


SCNE VII

LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE.


VICTOIRE.

Voil vos toffes, madame.

LA COMTESSE.

C'est bon.

LE MARQUIS.

On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps.

LA COMTESSE.

Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis.

LE MARQUIS.

Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un  qui j'ai 
parler.

LA COMTESSE.

Ici? chez moi?

LE MARQUIS.

Oui;--et  propos.--C'est vous.

LA COMTESSE.

Moi?

LE MARQUIS.

Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?

LA COMTESSE.

Quoi?

LE MARQUIS.

Que j'avais la plus grande envie de vous pouser.

LA COMTESSE.

Je ne sais pas quand.

LE MARQUIS.

Tout  l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.

LA COMTESSE.

Je ne m'en souviens pas.

LE MARQUIS.

Mais  quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas
concevables. Il me semble pourtant...

LA COMTESSE.

Dites.

LE MARQUIS.

Que je vous ai parl de mon voyage.

LA COMTESSE.

Quel voyage?

LE MARQUIS.

En Allemagne.

LA COMTESSE.

H! non, c'est moi qui vous ai parl du mien.

LE MARQUIS.

Comment du vtre?

LA COMTESSE.

Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari.

LE MARQUIS.

Je vous demande pardon, je vous assure...

LA COMTESSE.

Vous extravaguez; venez voir mes toffes. Je vous donnerai mon volume
de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance.

LE MARQUIS, _s'en allant_.

Mais c'est moi...

LA COMTESSE, _de mme_.

Je vous dis que c'est moi...


SCNE VIII

GERMAIN, VICTOIRE.


GERMAIN.

Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur
aime madame.

VICTOIRE.

Et je sais que madame aime monsieur.

GERMAIN.

Et que monsieur veut pouser madame.

VICTOIRE.

Et que madame ne demande pas mieux.

GERMAIN.

En tes-vous sre?

VICTOIRE.

Parfaitement.

GERMAIN.

Mais vous ne savez peut-tre pas que nous allons en ambassade.

VICTOIRE.

O?

GERMAIN.

 Gotha. Il parat, d'aprs ce qu'on m'a dit, que la duchesse est
accouche, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa
Majest.

VICTOIRE.

Qu'est-ce que cela signifie?

GERMAIN.

Cela signifie que mon matre veut que la comtesse dise oui ou non
avant ce dpart, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons
demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger
tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.

VICTOIRE.

Il a pourtant parl mariage et voyage.

GERMAIN.

Et elle lui a rpondu chanson.

VICTOIRE.

Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?

GERMAIN.

Par crainte de tout gter, parce qu'il est brouill,  ce qu'il croit,
avec votre matresse.

VICTOIRE.

Monsieur Germain.

GERMAIN.

Mam'selle Victoire.

VICTOIRE.

Nos matres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-l.
Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?

GERMAIN.

Oui, le voici.

VICTOIRE.

Donnez-le moi, et maintenant...

_Elle crit sur la romance._

GERMAIN.

Qu'est-ce que vous crivez l-dessus?

VICTOIRE.

Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.

GERMAIN, _lisant_.

Mais s'ils se fchent?

VICTOIRE.

Est-ce que cela se peut? Elle rve de lui en plein jour.  plus forte
raison...

GERMAIN.

Les voici qui viennent; sauvons-nous.

VICTOIRE.

Et coutons.


SCNE IX

LA COMTESSE, LE MARQUIS.


LA COMTESSE.

Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?

LE MARQUIS, _un livre  la main_.

Non, ce n'est pas ce que je choisirais.

_Lisant._

    Fanny, l'heureux mortel qui prs de toi respire...

LA COMTESSE.

Vous voil bien content. Avec votre livre en main, vous tes bien sr
de votre mmoire.

LE MARQUIS.

Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu
tout de suite.

_Lisant._

    Fanny, l'heureux mortel qui prs de toi respire
    Sait,  te voir parler, et rougir, et sourire,
    De quels htes divins le ciel est habit.

LA COMTESSE.

Vous y mettez une expression!...

LE MARQUIS.

Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du
coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprs pour qu'on
vous les dise?

    Fanny, l'heureux mortel...

LA COMTESSE.

Vous vous divertissez, je crois.

LE MARQUIS.

Non, je vous le jure sur mon me, et par tout ce qu'il y a de plus
sacr au monde, je... je trouve ces vers-l charmants.

LA COMTESSE.

Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.

_Elle s'assied au piano._

LE MARQUIS, _prs d'elle_.

Vous verrez que je me passerai de livre...  quoi pensez-vous donc,
madame?

LA COMTESSE.

 ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?

LE MARQUIS.

Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.

LA COMTESSE.

C'est une toffe trop ge.

LE MARQUIS.

Elle m'a paru toute neuve.

LA COMTESSE.

Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an pass.

LE MARQUIS.

Que c'est bien femme, ce que vous dites l!

LA COMTESSE.

Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?

LE MARQUIS.

Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voil ce qu'il vous faut, 
vous autres.

LA COMTESSE.

 vous autres! Vous tes poli.

LE MARQUIS.

Hors le moment prsent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez
plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez
pas. Je vous rponds bien que, si j'tais mari, ma femme n'aurait pas
tant de fantaisies.

LA COMTESSE.

Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?

LE MARQUIS.

Feuille-morte, soit, si c'tait mon got.

LA COMTESSE.

Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.

LE MARQUIS.

Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait
vritablement.

LA COMTESSE.

Eh bien!  ce compte-l, vous resterez garon.

LE MARQUIS.

Parlez-vous srieusement, madame?

LA COMTESSE.

Oui, je vous conseille de renoncer  trouver une victime de bonne
volont.

LE MARQUIS.

O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez l!

LA COMTESSE.

Comment, votre mort?

LE MARQUIS.

Assurment. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas
me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole,
mais, en la prvoyant, je ne l'entendais pas. Elle me dsespre, elle
m'accable,... au nom du ciel! ne la rptez pas.

LA COMTESSE.

Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?

LE MARQUIS.

Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin
de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en,
madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un
voyage  la hte est toujours fcheux; que, si j'ai mes projets,
vous avez les vtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent
obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce
votre procs qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il tait gagn.
Je suis all vingt fois chez votre avou. Il demeure un peu loin, mais
qu'importe? Ce n'est pas l ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne
m'aimez pas.

LA COMTESSE.

Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous l?

LE MARQUIS.

Je ne dis que l'exacte vrit; mais, puisque vous ne voulez pas
l'entendre, je me retire. Adieu, madame.

LA COMTESSE.

Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent
qu' la condition d'tre plaisantes. Quand vous prenez le chapeau
du voisin, ou quand vous appelez le cur mademoiselle, personne
ne songe  s'en fcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage
jusqu' perdre tout  fait le sens, et  parler, pour une robe
feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que,
dans ce cas-l, notre part  nous, qui vous voyons faire, ce n'est
plus de la gaiet, c'est de la patience, et il n'est jamais bon
d'avoir affaire  elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes.

LE MARQUIS.

Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'loigner
de vous.

LA COMTESSE.

En vrit, vous perdez l'esprit.

LE MARQUIS.

De mieux en mieux.--Que je suis malheureux!

LA COMTESSE.

Vous ne soupez pas avec moi?

LE MARQUIS.

Non, je m'en vais.--Adieu, madame.

_Il s'assied dans un coin._

LA COMTESSE.

Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous tes intolrable et
incomprhensible. Tenez, laissez-moi  ma musique. Qu'est-ce que c'est
que cela?

_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la
romance._

LE MARQUIS, assis.

Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui dplaire!
qu'ai-je donc fait qui l'ait offense? Quoi! je viens ici, le coeur
tout plein d'elle, mettre  ses pieds ma vie entire; je lui fais en
toute confiance l'aveu sincre de mon amour; je lui demande sa main le
plus clairement et le plus honntement du monde, et elle me repousse
avec cette duret! C'est une chose inconcevable; plus j'y rflchis,
moins je le comprends.

_Il se lve et se promne  grands pas sans voir la comtesse._

Il faut sans doute que j'aie commis  mon insu quelque faute
impardonnable.

LA COMTESSE, _lui prsentant le papier quand il passe devant elle_.

Tenez, Valberg, lisez donc cela.

LE MARQUIS, _de mme_.

Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me
pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut
que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et
si belle! pas une femme ne lui est comparable.

LA COMTESSE, _ part_.

Je laisse passer cette distraction-l.

LE MARQUIS, _de mme_.

Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... 
faire piti! Son tourderie continuelle...

LA COMTESSE, _prsentant le papier_.

Le portrait se gte... Monsieur de Valberg!

LE MARQUIS, _de mme_.

Son tourderie continuelle pourrait-elle vritablement convenir 
un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette prsence d'esprit,
cette galit de caractre ncessaires dans un mnage?--J'aurais fort
 faire avec cette femme-l.

LA COMTESSE.

Ceci mrite d'tre cout.

LE MARQUIS.

Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions
heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis,
avec tout ce qu'elle aime, car je serais sr de l'aimer aussi.

LA COMTESSE.

 la bonne heure.

LE MARQUIS.

Mais non, elle aime le monde, les ftes!--Germain!--Eh bien! Je
ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'tre d'une pareille
femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces
plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil  la voir admire;
je me fierais  elle comme  moi-mme, et si jamais elle me
trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le
coeur.

LA COMTESSE, _lui prenant la main_.

Oh! que non, monsieur de Valberg.

LE MARQUIS.

C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas...

LA COMTESSE.

Avant de me tuer, lisez cela.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que c'est donc?

_Il lit:_

Monsieur le marquis est pri de vouloir bien se souvenir d'pouser
madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.

Eh bien! madame, vous voyez bien que c'tait moi, et non pas vous, qui
avais parl de ce voyage-l.

LA COMTESSE.

Mais c'est donc rel, ce dpart?

LE MARQUIS.

Vous le demandez! voil deux heures que je me tue  vous le rpter.

LA COMTESSE.

Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes
sont de son criture.

LE MARQUIS.

Vraiment? elle n'crit pas trop mal.

LA COMTESSE.

Non, mais elle crit des impertinences.

LE MARQUIS.

Point du tout, c'tait ma pense.

LA COMTESSE.

Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?

LE MARQUIS.

Des compliments, de la part du roi,  la grande-duchesse.

LA COMTESSE.

Et quand partez-vous?

LE MARQUIS.

Demain matin.

LA COMTESSE.

Vous vouliez donc m'pouser en poste?

LE MARQUIS.

Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus dlicieux
voyage!

LA COMTESSE.

Un enlvement?

LE MARQUIS.

Oui, dans les formes.

LA COMTESSE.

Elles seraient jolies.

LE MARQUIS.

Certainement, nous publierions nos bans...

LA COMTESSE.

 chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les tmoins?

LE MARQUIS.

Nous avons mon oncle.

LA COMTESSE.

Et nos parents?

LE MARQUIS.

Ils ne demandent pas mieux.

LA COMTESSE.

Et le monde?

LE MARQUIS.

Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honntes gens, je suppose. Parce
que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre
tout  coup pour des banqueroutiers.

LA COMTESSE.

Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.

LE MARQUIS.

Suivons-le, il sera tout simple.

LA COMTESSE.

J'en suis presque tente.

LE MARQUIS.

J'en suis enchant. Hol! Germain!

_Entre Germain._

GERMAIN.

Vous avez appel, monsieur?

_ part._

Je crois que le danger est pass.

LE MARQUIS.

Va vite chercher cette grande malle, qui est l-bas au milieu de la
chambre, et apporte-la tout de suite.

GERMAIN.

Ici, monsieur?

LE MARQUIS.

Oui; dpche-toi.

_Germain sort._

LA COMTESSE, _riant_.

Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle?

LE MARQUIS.

Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous,
quand on a une bonne ide, il faut s'y tenir; je ne connais que cela.

LA COMTESSE.

Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les
Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. tes-vous bien-sr
que je sois doue de toutes les qualits requises pour faire
convenablement votre mnage dans quelqu'un de ces grands chteaux que
vous possdez en Espagne?

LE MARQUIS.

En Espagne? Je ne vous comprends pas.

LA COMTESSE.

Ai-je bien ce calme, cette prsence d'esprit, cette galit de
caractre, si ncessaires dans une maison, surtout quand le matre en
donne l'exemple?

LE MARQUIS.

Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous rpte ce que sait
tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualits, comme tous les
talents et toutes les grces?

LA COMTESSE.

Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse  faire piti, et
tourdie, surtout tourdie...

LE MARQUIS.

Qui a jamais dit cela, madame?

LA COMTESSE.

Un de mes amis.

LE MARQUIS.

Un impertinent.

LA COMTESSE.

Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son
miroir et qui les peint  son image. Devinez-le. C'est un diplomate
qui est assez bon musicien; un pote connaisseur en toffes; un
chasseur trs dangereux pour la haie du voisin, trs redoutable au
whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des btises; un
fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein
de dlicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse
des compliments par usage, et des injures par distraction.

LE MARQUIS.

Si j'ai commis celle-l, madame, ce sera la dernire de ma vie, et
vous verrez si dans ce voyage...

LA COMTESSE.

Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?

LE MARQUIS.

Vous avez dit oui.

LA COMTESSE.

J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-l il y a tout un monde.

LE MARQUIS.

Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce
portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui,
c'est grce  vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte,
l'esprance, l'inquitude o j'tais sans cesse, qui m'empchaient
de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'tait pas vous. Ne me
faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous
avais moins aime; je l'avais laisse dans vos yeux; il ne vous faut
qu'un mot pour me la rendre.

LA COMTESSE.

Ce que vous dites l me donne une ide plaisante, c'est qu'il pourrait
se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions vol notre
raison l'un  l'autre. Vous tes distrait, dites-vous, pour l'amour
de moi; peut-tre suis-je tourdie par amiti pour vous. Dites donc,
marquis, si nous essayions de rparer mutuellement le dommage que nous
nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si
nous nous conduisions tous deux d'aprs nos conseils rciproques? Ce
serait peut-tre un moyen excellent de parvenir  une grande sagesse.

LE MARQUIS.

Je ne demande pas mieux que de vous obir.

LA COMTESSE.

Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple change. Par exemple, je
suis paresseuse, vous me l'avez dit...

LE MARQUIS.

Mais, madame...

LA COMTESSE.

Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez
toujours; vous revenez de la chasse quand je me lve; vous avez
sans cesse les doigts tachs d'encre, et c'est pour moi un chagrin
d'crire. Pour la lecture, c'est tout de mme; vous dvorez jusqu'
des tragdies avec un apptit froce, pendant que je dors  leur doux
murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire,  moins que ce ne
soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque  un lustre;
vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de
ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais
volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mlaient pas, et
pendant que vous tes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le
bruit m'amuse, m'entrane, un bal m'blouit. Est-ce qu'avec toutes ces
disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre o
nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de
rose, nos qualits par-dessus nos dfauts; o nous serions,  tour
de rle, tantt le chien, tantt l'aveugle. Ne serait-ce pas un
bel exemple  donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour
renoncer  dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le
plaisir de dire: Si je voulais?

LE MARQUIS.

Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez
digne de vous confier ma vie entire, je mourrais de joie  vos pieds.

LA COMTESSE.

Non pas; o seraient mes profits?

_Entre Germain avec la malle._

GERMAIN, _entrant_.

Voil votre malle, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Et mon oncle?

GERMAIN.

Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.

LE MARQUIS.

Eh bien! madame?

LA COMTESSE.

Eh bien!... essayons.

LE MARQUIS.

Vite, Germain, Franois, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici.

LA COMTESSE.

C'est l votre manire de me remercier?

LE MARQUIS.

H! madame, j'aurai bien le temps.

LA COMTESSE.

Comment, bien le temps? c'est honnte.

LE MARQUIS.

Certainement, puisqu' compter de ce jour je ne veux plus faire autre
chose pendant tout le reste de ma vie.

_Entre Victoire._

VICTOIRE.

Madame a besoin de moi?

LA COMTESSE.

C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous tes permis tantt...

LE MARQUIS.

Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au
lieu de le jeter par la fentre, je le lui mettrais dans sa poche.

_Il y met une bourse._

LA COMTESSE.

Est-ce l cet homme si raisonnable!

LE MARQUIS.

Ah! madame, grce pour aujourd'hui. Plaons d'abord ici toute votre
musique.

LA COMTESSE.

Voil un bon commencement.

LE MARQUIS, _arrangeant la musique_.

On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs
l-bas. Je me fais une fte de vous voir chanter devant eux.

_Il chante._

    Fanny, l'heureux mortel...

Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Va me chercher mon violon.

_Germain sort._

LA COMTESSE.

N'oubliez pas cette romance, au moins.

LE MARQUIS.

Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.

LA COMTESSE.

Et ma robe feuille-morte? Victoire!

VICTOIRE.

Oui, madame.

_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._

LE MARQUIS.

Vous voulez la prendre?

GERMAIN.

Puisque c'est une de vos conditions.

LE MARQUIS.

Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous dplaire! Apportez-en
d'autres, mademoiselle.

_Il la jette sur un meuble._

LA COMTESSE.

Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons trs peu de choses, rien que
le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.

LE MARQUIS.

C'est cela mme.--Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achterons le reste  Gotha.

LA COMTESSE.

Comment,  Gotha?

LE MARQUIS.

Eh! oui, c'est l que nous allons.

LA COMTESSE.

Ah! tenez, prenez ce petit coffre.

LE MARQUIS.

Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?

_Regardant._

Non, c'est du th; mais on en trouve partout.

LA COMTESSE.

Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.

LE MARQUIS.

Que d'heureux jours nous allons passer!

LA COMTESSE.

Nous achterons l-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour
un bal masqu.

LE MARQUIS.

Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va trs bien.

LA COMTESSE.

tes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?

LE MARQUIS.

Vous avez raison; ma montre suffit.

_Il la met dans la malle._

LA COMTESSE.

Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voil
diplomate.

LE MARQUIS.

Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.

_Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la
malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants,
son mouchoir et son chapeau._

J'ai dj t en Danemark et je m'en suis trs bien tir. Mon oncle,
qui se croit un gnie, voulait me faire la leon, mais il n'a pas la
tte parfaitement saine; entre nous, il radote un peu!

_Fermant la malle._

LA COMTESSE.

Le voici.


SCNE X

LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE.


LE BARON.

Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi  l'improviste sans en
demander la permission; mais une circonstance imprvue...

LA COMTESSE.

Vous me faites grand plaisir, monsieur.

LE MARQUIS.

Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez
madame. Tout est fini, tout est oubli!... Je veux dire tout est
convenu. Vous devez comprendre mon bonheur.

LE BARON.

Hlas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est
morte.

LE MARQUIS.

C'est malheureux, nos paquets taient faits.

LE BARON.

C'est chez M. Duplessis, tout  l'heure, que je viens d'apprendre
cette affreuse nouvelle.

LA COMTESSE.

Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre
ide.

LE MARQUIS.

Juste ciel! m'abandonnez-vous?

LA COMTESSE.

Non, mais emmenez-moi quelque part.

LE MARQUIS.

En Italie, madame, en Turquie, en Norwge, si vous voulez.

LE BARON.

Qui est-ce qui se serait jamais attendu  cette pouvantable
catastrophe! toutes mes dispositions taient prises, j'avais les
lettres royales, les cadeaux  donner, j'avais tout prpar, tout
prvu; il faut que la seule chance  laquelle on n'et pas song!...

LE MARQUIS.

H! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser  tout.


FIN DE ON NE SAURAIT PENSER  TOUT.


Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut compos
pour une matine de musique et de rcits donne, au printemps de 1849,
dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bnfice d'un artiste.
Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despraux et
plusieurs autres socitaires de la Comdie-Franaise prtaient le
concours de leurs talents  cette bonne oeuvre. Devant un public
d'lite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand
succs. Transport, peu de jours aprs, au Thtre-Franais, il y
produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'tait propos se
trouvait atteint.

       *       *       *       *       *

BETTINE

COMDIE EN UN ACTE

1851

    PERSONNAGES                               ACTEURS
                                              QUI ONT CR LES
                                              RLES


    LE MARQUIS STFANI.                       MM. GEFFROY.

    LE BARON DE STEINBERG.                        LAFONTAINE.

    CALABRE, _valet de chambre du baron_.         PERRIN.

    LE NOTAIRE.                                   LESUEUR.

    UN DOMESTIQUE.                                BORDIER.

    BETTINE, _cantatrice italienne_.          Mme ROSE CHRI.

_La scne est en Italie._




SCNE PREMIRE

_Un salon de campagne._

CALABRE, LE NOTAIRE.


CALABRE.

Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo.
Veuillez entrer l, dans le pavillon.

LE NOTAIRE.

Les futurs conjoints, o sont-ils?

CALABRE.

Il faut que vous ayez la bont d'attendre quelques instants, s'il
vous plat. Dsirez-vous vous rafrachir? Il n'y a pas loin d'ici  la
ville, mais il fait chaud.

LE NOTAIRE.

Oui, et je suis venu  pied par un soleil bien incommode. Mais je ne
vois pas les futurs conjoints.

CALABRE.

Madame n'est pas encore leve.

LE NOTAIRE.

Comment! il est midi pass.

CALABRE.

Alors elle ne tardera gure.

LE NOTAIRE.

Et M. de Steinberg, est-il lev, lui?

CALABRE.

Il est  la chasse.

LE NOTAIRE.

 la chasse! Voil, en vrit, une plaisante manire de se marier. On
me fait dresser un contrat, on me fait venir  une heure expresse,
et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous
conviendrez, mon cher monsieur Calabre...

CALABRE.

C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que
nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous
savez.

LE NOTAIRE.

Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais
entendue elle-mme, mais je l'ai ou dire, vous comprenez.

CALABRE.

Justement, c'est qu'elle a chant cette nuit jusqu' trois heures du
matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo?

LE NOTAIRE.

Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le
permettent. Il y avait donc chez vous grande soire, beaucoup de
monde?

CALABRE.

Non, ils taient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et
ils se sont donn ainsi un grand concert en tte  tte. Ce n'est pas
la premire fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle
a quitt le thtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chant.
Au point du jour, elle s'est couche, et monsieur a pris son fusil.

LE NOTAIRE.

Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me parat de l'extravagance.
La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se
marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les tmoins?

CALABRE.

Monsieur a dit qu'il les amnerait. Un peu de patience. Que me
veut-on?

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur, c'est une lettre de la princesse.

CALABRE, _prenant la lettre_.

C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.

LE DOMESTIQUE.

Il y a l un homme  cheval.

CALABRE.

Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.


SCNE II

LES PRCDENTS, STEINBERG.


STEINBERG.

Pas encore leve! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous tes
exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est gure.

LE NOTAIRE.

Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous
vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil...

STEINBERG.

Tout  l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?

CALABRE.

C'est de la part de la princesse, monsieur.

STEINBERG, _ouvrant la lettre_.

Voyons.

LE NOTAIRE.

Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.


SCNE III

STEINBERG, CALABRE.


CALABRE, _ part_.

Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en
l'air, nous allons avoir un orage.

STEINBERG, _lisant_.

Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?

CALABRE.

Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.

STEINBERG.

Vous vous mlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous
donnez des airs d'importance, sous prtexte de discrtion, qui ne me
conviennent pas du tout, je vous en avertis.

CALABRE.

Si la discrtion est un tort...

STEINBERG.

Assurment, lorsqu'elle est affecte, lorsqu'en se taisant, on laisse
croire qu'on pourrait avoir quelque chose  dire.

CALABRE.

H! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la
princesse?...

STEINBERG.

Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse!
Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La
princesse est notre voisine de campagne, et son palais est  deux
pas de nous. Qu'y a-t-il d'tonnant, qu'y a-t-il d'trange  ce qu'il
existe entre nous des relations de bon voisinage et mme d'amiti, si
l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, o l'on vit dix ans sur
le mme palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre,
o l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombe de sa
poche, si on ne lui est pas prsent dans les rgles. Nous sommes
en Italie, o les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette
morgue invente par l'orgueil timide  la plus grande gloire de
l'ennui; nous sommes dans ce pays de libert charmante, brave, honnte
et hospitalire, sous ce beau soleil o l'ombre d'un homme, quoi
qu'on en dise, n'en a jamais gn un autre, o l'on se fait un ami en
demandant son chemin, o enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue
que le mauvais temps.

CALABRE.

Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon
 monsieur, mais les rflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent
pas la peine qu'on s'en occupe.

STEINBERG.

Quelles sont ces rflexions? Je veux le savoir. Dites votre pense, je
le veux.

CALABRE.

Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le
baron s'en va comme cela pour toute une journe chez la princesse, il
m'a sembl quelquefois que madame tait triste.

STEINBERG.

Est-ce l tout?

CALABRE.

Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...

STEINBERG.

Quoi?

CALABRE.

Rien, monsieur, je n'ai rien  dire.

STEINBERG.

Parlerez-vous, quand je l'ordonne?

CALABRE.

Eh bien! monsieur,  vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle
vous aime tant!

STEINBERG.

Elle m'aime tant!

CALABRE.

Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez,
quand vous n'tes pas l, que de questions elle me fait, et que de
petits cadeaux de temps en temps, pour tcher de savoir ce que
vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez
toujours, si vous lui tes fidle... Vous m'accusez d'tre bavard...
Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon matre, et si
jamais la moindre indiscrtion... Voil pourquoi j'ose dire que cela
me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et
quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'pouser...

STEINBERG.

Calabre! mon pauvre vieux Calabre!

CALABRE.

Plat-il, monsieur?

STEINBERG.

Ce mariage...

CALABRE.

Eh bien?

STEINBERG.

Eh bien! je sais que je suis engag. Je n'ai pas rflchi, je n'ai pas
voulu me donner le temps de rflchir, je me suis laiss entraner,
ou, pour mieux dire, je me suis tromp moi-mme. J'ai cd, je me suis
aveugl, je me suis tourdi de ma passion pour elle.

CALABRE.

Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...

STEINBERG, _se levant_.

coute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante
renomme, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les sductions qui
entourent et assigent une actrice  la mode, elle a su vivre de telle
sorte que la calomnie elle-mme n'a jamais os approcher d'elle, et
l'honntet de son coeur est aussi visible que la pure clart de ses
yeux. Assurment, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne
serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais...

CALABRE.

Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?...

STEINBERG.

Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'pouser une cantatrice?

CALABRE.

Non, par moi-mme, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant...

STEINBERG.

Quoi?

CALABRE.

Que si monsieur pousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il
me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa
rputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,...
vous l'tes aussi.

STEINBERG.

En es-tu sr?

CALABRE.

Vous tes si gnreux!...

STEINBERG.

Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai t, mais je ne le
suis plus.

CALABRE.

Est-il possible, monsieur?

STEINBERG.

Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont cot mes
folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai
l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne cote si cher que les
femmes qui ne cotent rien,--et par l-dessus le lansquenet...

CALABRE.

Vous jouez donc toujours, monsieur?

STEINBERG.

Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arriv.

CALABRE.

Chez la princesse? Et vous avez perdu...

STEINBERG.

Cinq cents louis. Ce n'est pas l ce qui me ruine, je vais les payer
ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis,
je suis ruin, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.

CALABRE.

Si une pareille chose pouvait tre vraie, et si monsieur le baron se
trouvait gn, j'ai quelques petites conomies...

STEINBERG.

Je te remercie, je n'en suis pas encore l. Tu n'as pas compris ce que
je voulais dire. Ma fortune tant  moiti perdue...

CALABRE.

Il me semble alors que ce serait le cas...

STEINBERG.

De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner
ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voil justement le
motif, la raison impossible  dire, mais impossible  oublier, qui me
force  quitter Bettine.

CALABRE.

Quitter madame? est-ce vrai?...

STEINBERG.

Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'pousant,
de lui faire abandonner le thtre; mais, si je ne suis plus assez
riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte  rester dans
la coulisse?--Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?


SCNE IV

LES PRCDENTS, UN DOMESTIQUE.


LE DOMESTIQUE.

Monsieur le baron, c'est une carte que je porte  madame.

STEINBERG.

Elle n'est pas leve.

LE DOMESTIQUE.

Pardon, monsieur le baron.

STEINBERG.

Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stfani? Qu'est-ce que
c'est que cela?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promne dans le jardin.

STEINBERG.

Dans le jardin?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, voyez plutt; le voil auprs du bassin, qui regarde les
poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.

STEINBERG.

Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?

LE DOMESTIQUE.

Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.

STEINBERG, _ part_.

Stfani! Je connais ce nom-l.

_Haut._

Calabre, n'est-ce pas ce Stfani dont on parlait tant  Florence?

CALABRE.

Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.

STEINBERG, _regardant au balcon_.

C'est lui-mme, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses,
soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.

CALABRE.

C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.

STEINBERG.

Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce  l'ancienne mode de
Venise; mais il n'est pas prouv que son engouement pour la signora
s'en soit tenu  l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de
dire  Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-l. Je
sors; je reviendrai tantt.

CALABRE.

Vous allez encore jouer, monsieur?

STEINBERG.

Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?

_Il sort._

CALABRE.

Oui, monsieur.


SCNE V

CALABRE, LE NOTAIRE, _puis_ BETTINE.


CALABRE, _ part_.

Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie!

LE NOTAIRE.

Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et
je ne vois pas les futurs conjoints.

CALABRE.

Tout  l'heure, monsieur Capsucefalo.

LE NOTAIRE.

Et les tmoins?

CALABRE.

Je vous ai dit que monsieur le baron les amnerait.

BETTINE, _arrivant en chantant_.

Ah! te voil, notaire,  cher notaire, mon cher ami! As-tu tes
paperasses?

LE NOTAIRE.

Oui, madame, le contrat est prt. J'ai seulement laiss en blanc les
sommes qui ne sont point stipules.

BETTINE.

Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes
trsors.--Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon charg
d'affaires? Il a d t'instruire l-dessus.

LE NOTAIRE.

Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour
puissamment riche.

BETTINE.

Je n'en sais rien. O est-il donc?

CALABRE.

Il est sorti, madame, pour un instant.

BETTINE.

Sorti maintenant? Est-ce que tu rves?

CALABRE.

C'est--dire,... je ne sais pas trop...

BETTINE.

Va donc le chercher.--Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.

LE NOTAIRE.

J'en sors, madame, je suis  vos ordres.

_ Calabre._

Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observ qu'elle
m'a tutoy?

CALABRE.

C'est sa manire quand elle est contente.

LE NOTAIRE.

Hum! vous m'aviez promis quelques rafrachissements.

BETTINE.

Mais certainement.

_ Calabre._

 quoi penses-tu donc?

CALABRE.

Je l'avais oubli, madame.

BETTINE.

Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien frache, ou du caf, du
chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-tre faim; vite, un flacon
de moscatelle et un grand plat de macaroni.

LE NOTAIRE.

Madame, je suis bien reconnaissant.

_Il se retire avec de grandes salutations._

BETTINE, _ Calabre_.

Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais l? Tu as l'air d'un ne qu'on
trille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voil
dans le jardin.

CALABRE.

Pardon, madame, ce n'est pas lui.

BETTINE.

Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stfani, mon cher Stfani.
Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est l?... Dis-lui qu'il vienne,
dpche-toi.

CALABRE.

Il vous a sans doute aperue, madame, car le voil qui monte le
perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron...

BETTINE.

Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu
chantes? Est-ce que tu fais des vers?

CALABRE.

Non, madame, pas si bte! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a
recommand...

BETTINE.

Parle donc.

CALABRE.

Monsieur le baron m'a charg de vous prier...

BETTINE.

Tu me feras mourir avec tes phrases.

CALABRE.

De ne pas recevoir ce seigneur.

BETTINE.

Qui? Stfani? tu perds la tte.

CALABRE.

Non, madame; monsieur le baron m'a ordonn expressment...

BETTINE, _riant_.

Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est
clair, il radote... Ne pas recevoir Stfani! un vieil ami que j'aime
de tout mon coeur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher
Steinberg.

CALABRE, _ part, en sortant_.

Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien
mal.


SCNE VI

BETTINE, LE MARQUIS.


BETTINE, _allant au-devant du marquis_.

Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?...
Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous
avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir!

LE MARQUIS.

Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchant;
mais, ds qu'on vous voit, c'est tout simple.

BETTINE.

Des compliments! Vous tes toujours le mme.

LE MARQUIS.

Je ne vous en dirai pas autant, car vous voil plus charmante que
jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans
que je ne vous ai vue?

BETTINE.

Cher Stfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais
me marier!... Avez-vous djeun?

LE MARQUIS.

Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de
m'embarquer sans avoir pris...

BETTINE.

Vos prcautions. D'o venez-vous donc?

LE MARQUIS.

L, d' ct, de chez la princesse, votre voisine.

BETTINE.

Ah! vous tes li avec elle? On dit qu'elle est trs-sduisante.

LE MARQUIS.

Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant,
m'a appris que vous tiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis
accouru... Et vous allez vous marier?

BETTINE.

Oui, mon ami, aujourd'hui mme.

LE MARQUIS.

Aujourd'hui mme?

BETTINE.

Le notaire est l.

LE MARQUIS.

Eh bien! tant mieux, voil une bonne nouvelle. C'est bien de votre
part, cela, c'est trs bien. Je ne m'y attendais pas, je suis
enchant.

BETTINE.

Vous ne vous y attendiez pas? Voil un beau compliment cette fois!
Est-ce que vous tes venu ici pour me dire des injures, monsieur le
marquis?

LE MARQUIS.

Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous
retrouve bien l! Voil dj vos beaux yeux qui s'enflamment.
Calmez-vous; je sais que vous tes sage, trs sage, je vous estime
autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais
vous avez une certaine tte...

BETTINE.

Comment, une tte?

LE MARQUIS.

Eh! oui, une tte...

_Il la regarde._

Une tte charmante, pleine de grce et de finesse, d'esprit et
d'imagination, qui comprend tout,  qui rien n'chappe, et qui
porterait une couronne au besoin, tmoin le dernier acte de
_Cendrillon_.

BETTINE.

Oui, vous aimiez  me voir dans ma gloire.

LE MARQUIS.

C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un
ange, quand je vous voyais courbe dans les cendres, j'avais toujours
envie de sauter sur la scne, de rosser monsieur votre pre, et de
vous enlever dans mon carrosse.

BETTINE.

Misricorde, marquis! quelle vivacit!

LE MARQUIS.

Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lame d'or,
avec vos trois diadmes l'un sur l'autre, tincelante de diamants...

BETTINE.

Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?

LE MARQUIS.

Je n'en sais rien, mais c'tait charmant. Tra, tra, comment tait-ce
donc?

BETTINE, _chante les premires mesures de l'air final de la_
Cencrentola _, puis s'arrte tout  coup et dit_:

Ah! que tout cela est loin maintenant!

LE MARQUIS.

Que dites-vous donc l? Renoncez-vous au thtre?

BETTINE.

Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout
 l'heure) me laisserait remonter sur la scne? Cela ne se pourrait
pas, marquis. Songez-y donc srieusement.

LE MARQUIS.

C'est selon le got et les ides des gens. Mais vous ne renoncez pas
du moins  la musique?

BETTINE.

Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher
marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe,
nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en
voudrez.

LE MARQUIS.

Oh! pour cela, j'en dfie... Mais c'est gal, cela me fend le coeur
de penser que je ne pourrai plus, aprs le dner, m'aller blottir
dans ce cher petit coin o j'tais  demeure pour me dlecter  vous
entendre.

BETTINE.

Oui, vous tiez un de mes fidles.

LE MARQUIS.

Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque
soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne
manquais pas d'arriver dans ce moment-l. Ma foi, j'tais de la
maison.

BETTINE.

Mieux que cela, marquis; je m'en souviens trs bien que vous avez t
mon chevalier.

LE MARQUIS.

C'est vrai. Contre ce grand bent d'officier.

BETTINE.

Qui m'avait siffle dans _Tancrde_.

LE MARQUIS.

Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reus le plus rude
coup d'pe... Ah! c'tait le bon temps, celui-l!

BETTINE.

Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!

LE MARQUIS.

C'est votre refrain,  ce qu'il parat? Que dirai-je donc, moi qui
suis vieux?

BETTINE.

Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers
pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides.

LE MARQUIS.

Si fait, si fait, je m'en aperois. Et savez-vous pourquoi, Bettine?
C'est que je commence  aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait;
c'est un grand tort. Je m'tais promis toute ma vie de ne jamais
tomber dans ce travers-l. J'ai vu tant de bons esprits devenir
injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des
annes, que je m'tais jur de rester impartial pour les choses
nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas tre de ces
bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau:

    Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aim que
ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais
Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses
gestes de statue antique; l gazouillait ce rossignol que Rubini avait
dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fire tournure,
escort du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran
pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse?

BETTINE.

Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes
souvenirs.

LE MARQUIS.

Est-ce qu'on peut en avoir  votre ge?

BETTINE.

Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les
ans des miens, cela n'empche pas qu'ils ne se ressemblent.

LE MARQUIS.

Bah! les vtres sont ns d'hier; ce sont des enfants qui grandissent.
Vous reviendrez tt ou tard au thtre.

BETTINE.

Jamais, cher Stfani, jamais.

LE MARQUIS.

Mais, voyons, dans ce temps-l, n'tiez-vous pas heureuse?

BETTINE.

C'est--dire que je ne pensais  rien. Ah! c'est que je n'avais pas
aim.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous voulez dire par l?

BETTINE.

Ce que je dis. J'ai t un peu folle, c'est vrai, insouciante,
coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par
hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti
mon coeur.

LE MARQUIS.

L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais
ce serait  en devenir fou, rien que pour tcher de se gurir de la
sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne
m'avez pas dit...

BETTINE.

Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids,
insignifiants, que la parole est misrable quand on veut essayer de
dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'ide de notre bonheur, vous
ne pouvez pas vous en douter.

LE MARQUIS.

Si fait, si fait, pardonnez-moi.

BETTINE.

C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout  l'heure que
vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?

LE MARQUIS.

Oui, le diable m'emporte!

BETTINE.

Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme
inexprimable! Nous avons tout quitt, nous sommes partis ensemble, en
chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder 
rien, sans songer  rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a
sacrifi toute sa carrire; j'ai dsespr tous mes directeurs...

LE MARQUIS.

Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.

BETTINE.

Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus
dlicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une
ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathdrale,
pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit
tableau!

LE MARQUIS.

Voil une manire nouvelle de faire le voyage d'Italie.

BETTINE.

N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous
faisait, vos curiosits? Si vous saviez comme il est bon, aimable!
Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bont divine! Moi
qui billais en chemin de fer, rien que pour aller  Saint-Denis, j'ai
fait quatre cents lieues comme un rve.--Votre Italie! qui veut peut
la voir, mais je dfie qu'on la traverse comme nous! Nous avons pass
comme une flche, et nous sommes venus droit ici.

LE MARQUIS.

Pourquoi ici, dans cette province?

BETTINE.

Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce
qu'il avait lou cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais
rien... Je serais aussi bien alle autre part,... au bout du monde,...
que m'importait? Je me suis arrte ici, parce qu'en descendant devant
la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivs.

LE MARQUIS.

Que ne vous pousait-il  Paris?

BETTINE.

Sa famille s'y opposait. C'est encore l un des cent mille
obstacles...

LE MARQUIS.

Vous ne m'avez pas encore dit son nom.

BETTINE.

Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le
monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.

LE MARQUIS.

Mais ce n'est pas un nom franais, cela.

BETTINE.

Non, mais sa famille habite la France.

LE MARQUIS.

En tes-vous sre?

BETTINE.

Oh! il me l'a dit.

LE MARQUIS.

Steinberg! je connais cela. Il me semble mme me rappeler certaines
circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je
viens de voir ce matin.

BETTINE.

O cela? Dites. Chez la princesse?

LE MARQUIS.

Prcisment, chez la princesse.

BETTINE.

Ah! malheureuse! il y est encore!

LE MARQUIS.

Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?

BETTINE.

Il y est encore, c'est vident; c'est pour cela qu'il ne vient pas.
Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prt, quand le
notaire est l, quand je l'attends!... Ah! quel outrage!

LE MARQUIS.

Vous vous fchez pour peu de chose.

BETTINE.

Pour peu de chose! o avez-vous donc le coeur? Vous ne ressentez pas
l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me rpond d'un
air embarrass... Calabre! Calabre! o es-tu?


SCNE VII

LES PRCDENTS, CALABRE.


CALABRE.

Me voil, madame, me voil. Vous m'avez appel?

BETTINE.

Oui, rponds. Pourquoi tout  l'heure as-tu fait l'ignorant quand je
t'ai demand o tait ton matre?

CALABRE.

Moi, madame?

BETTINE.

Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez
la princesse.

CALABRE.

Ma foi, madame, je ne savais pas...

BETTINE.

Tu ne savais pas!

CALABRE.

Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.

BETTINE.

Ah! on te l'avait donc dfendu? Parleras-tu?

CALABRE.

Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien.
Monsieur le baron avait jou hier, il avait perdu sur parole. Il
s'tait engag  payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre
affaire, tenir sa promesse.

BETTINE.

Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le
voyez, marquis, c'tait l son secret, c'tait l tout ce qu'il me
cachait. Et il l'avait dit  Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne
m'en avoir rien dit?

LE MARQUIS.

Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excs de dlicatesse.

BETTINE.

N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'me faite comme
tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite.

LE MARQUIS.

Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les
vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chre, ce n'est
pas celle-l qu'on aime.

BETTINE.

Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne
t'envoyait-il porter cet argent?

CALABRE.

Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller  la ville le
demander  son correspondant.

BETTINE.

Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel!
C'est donc une somme considrable?

CALABRE.

Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le
gnait point.

LE MARQUIS.

Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma
course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.

BETTINE.

Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami,
d'abord, entendez-vous? notre ami  tous deux! Je prtends vous voir
tous les jours,  la mode de notre pays. O demeurez-vous?

LE MARQUIS.

 trois pas d'ici,  cette maison blanche, l, derrire les arbres.

BETTINE.

C'est dlicieux! nous voisinerons.

LE MARQUIS.

Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.

BETTINE.

Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela.
Et o allez-vous?

LE MARQUIS.

Je vais  Parme. Vous savez que j'ai l ma famille, et, dans ce
moment-ci, je suis absolument forc...

BETTINE.

Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous tes forc, dites-vous? Eh bien! tenez,
j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vrit, car
ce n'est qu'un regret de plus que vous tes venu m'apporter, et Dieu
sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous tes un mchant
homme!--Mais au moins restez  dner. Je veux que vous signiez mon
contrat.

LE MARQUIS.

Je ne le peux pas, je suis engag; mais je reviendrai vous faire ma
visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous
enverrai un bouquet de noce.

BETTINE.

Un bouquet?

LE MARQUIS.

Oui.

BETTINE.

Va pour un bouquet.

LE MARQUIS.

O allez-vous donc, s'il vous plat?

BETTINE.

Je vous reconduis jusqu' la grille. Je veux vous garder le plus
longtemps possible. Dieu! que vous tes ennuyeux! que vous tes
insupportable!


SCNE VIII

CALABRE, _seul_, _puis_ LE NOTAIRE.


CALABRE.

Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra
cette fois quelque justice  mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voil
qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la dfense
qu'il m'a faite!

_Il regarde au balcon._

Non, non! il prend une autre alle; il va du ct du petit bois, comme
s'il faisait exprs de les viter. Serait-il possible? Oui, c'est bien
clair; il les a vus, il fait un dtour.

LE NOTAIRE.

Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposs?...

CALABRE.

Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une
minute.

LE NOTAIRE.

Fort bien, monsieur, je suis tout prt.

CALABRE.

Plat-il?

LE NOTAIRE.

Comment?

CALABRE, _regardant toujours_.

Je croyais que vous disiez quelque chose.

LE NOTAIRE.

Oui, je disais que je suis tout prt.

CALABRE.

Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?

LE NOTAIRE.

Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.

CALABRE.

 merveille, monsieur,  merveille. Il est inutile de vous dranger.
Je vous avertirai quand il sera temps.

LE NOTAIRE.

Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici.


SCNE IX

CALABRE, STEINBERG.


STEINBERG.

C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?

CALABRE.

Monsieur, je puis vous assurer...

STEINBERG.

Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme
ici?

CALABRE.

Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu
compte.

STEINBERG.

Ce n'est pas possible. Lui avez-vous rpt?...

CALABRE.

Tout ce que monsieur m'avait ordonn. J'ai mme trouv une excuse pour
justifier l'absence de monsieur.

STEINBERG.

Quelle excuse as-tu trouve?

CALABRE.

Monsieur, j'ai dit que vous aviez jou.

STEINBERG.

Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?

CALABRE.

Voil encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource,
monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter
que c'tait peu de chose.

STEINBERG.

Oui, peu de chose! C'tait peu ce matin, mais maintenant... Mort et
furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais!

CALABRE.

Vous avez encore jou, monsieur? Hlas! je vous l'avais bien dit.

STEINBERG.

Tu me l'avais bien dit, animal! Rpte-le donc encore une fois! Y
a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-l?
et ds qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le
monde. Mon cheval trbuche en sautant un foss, je tombe, je me
casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'crient ceux qui vous
relvent. Quel doux effort de l'amiti!

CALABRE.

Monsieur, j'ai dj essay de prendre la libert de vous dire que si
mes petites conomies...

STEINBERG.

Eh, morbleu! tes conomies, que diantre veux-tu que j'en fasse?

CALABRE.

J'ai quinze mille francs  moi, monsieur. Il me semble...

STEINBERG.

Quinze mille francs! La belle avance! coute-moi; mais sur ta vie,
garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.

CALABRE.

Vous, monsieur! Est-ce bien possible?

STEINBERG.

Je n'ai pas autre chose  faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il
faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille 
Rome ou  Naples. Je connais l quelques banquiers. Je partirai
secrtement, je trouverai un prtexte.

CALABRE.

Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.

STEINBERG.

Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-mme? C'est
avec le dsespoir dans l'me que je m'loigne de ces lieux; mais, je
le rpte, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi,
que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prpare
tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite  la poste
demander des chevaux pour ce soir.

CALABRE.

Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur?

STEINBERG.

Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!


SCNE X

LES PRCDENTS, BETTINE.


BETTINE.

Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs?

STEINBERG.

Qui dit cela, ma chre Bettine?

_Il lui baise la main._

Comment vous portez-vous ce matin? Vous tes frache comme une rose.

BETTINE.

Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez
jou?

STEINBERG.

Vous avez mal entendu, ma chre.

BETTINE.

Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?

CALABRE.

Moi, madame! je ne sais pas...

STEINBERG.

Allez  votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez
bavarder.

CALABRE, _ part, en sortant_.

Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en
pis.


SCNE XI

STEINBERG, BETTINE.


BETTINE.

Vous n'tes pas sincre, mon ami.

STEINBERG.

Je vous dis que vous vous mprenez. Cette somme dont je parlais,
c'tait dans l'ide d'un changement, d'une fantaisie.

BETTINE.

D'un changement?

STEINBERG.

Oui,  propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais,
qui est  vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-tre
 votre got. Nous en causerons plus tard, s'il vous plat. J'ai
quelques ordres  donner.

BETTINE.

Steinberg, vous n'tes pas sincre.

STEINBERG.

Pourquoi me dites-vous cela?

BETTINE.

Parce que je le vois.

STEINBERG.

Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?

BETTINE.

Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans
le jardin, vous tiez ple, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi
vous avez pris l'alle pour nous viter.

STEINBERG.

J'ai pris l'alle couverte, parce que je ne me souciais pas de vous
rencontrer dans la compagnie o je vous voyais.

BETTINE.

Comment! Stfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel
motif pourriez-vous avoir?...

STEINBERG.

Je n'aime pas les mchants propos. Je ne puis pas toujours m'empcher
d'en entendre; mais je ne les rpte jamais.

BETTINE.

Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon
marquis?--Ah! cela n'est pas srieux... Mais, maintenant je me
rappelle,... vous l'avez vu chez moi,  Florence... Est-ce l qu'on
tenait des _propos_?

STEINBERG.

Peut-tre bien.

BETTINE.

Quoi!  Florence? Mais Stfani venait comme tout le monde.
Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'tais reine alors, mon ami;
j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon
peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et  qui je le rendais si
bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'tiez plus cher que mes
triomphes, et que j'ai appel entre tous pour mettre ma couronne  vos
pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fch d'une visite
que je reois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie,
convenez-en, un pur caprice, ou plutt, tenez, je vous devine, c'est
un prtexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je
voulais savoir et vous dlivrer de mes questions.

STEINBERG, _s'asseyant_.

Oh! ma chre Bettine, vous tes bien charmante, et moi je suis... bien
malheureux.

BETTINE.

Malheureux, vous! prs de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi,
de quoi s'agit-il?

STEINBERG.

J'ai tort, je me suis mal exprim. Vous savez ce que c'est qu'un
joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai jou, et je suis rentr
de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine;
n'y pensons plus, pardonnez-moi.

BETTINE.

Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites l.

STEINBERG.

Je vous demande en grce d'y croire.

BETTINE.

Vous le voulez?

STEINBERG.

Je vous en supplie.

BETTINE.

Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plat. Calmez-vous, voyons,
trve aux noirs soucis. claircissez-nous ce front plein d'orages.
Vous souvenez-vous de cette chanson?

_Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance._

STEINBERG, _se levant_.

Bettine, pas cette chanson-l.

BETTINE.

Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant  Sorrente, aprs une
promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache  ces souvenirs
qu'elle a dj cess de vous plaire? Elle vous tait jadis vos ennuis.

_Elle chante._

    Nina, ton sourire,
    Ta voix qui soupire,
    Tes yeux qui font dire
    Qu'on croit au bonheur,--
    Ces belles annes,
    Ces douces journes,
    Ces roses fanes,
    Mortes sur ton coeur...

STEINBERG, _ part, tandis que Bettine joue sans chanter_.

Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle
infernale puissance me suis-je laiss subjuguer?

BETTINE.

 quoi rvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous
faites-l?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas
bien,... venez donc...

STEINBERG, _se rapprochant du piano et chantant_.

    Nina, ma charmante,
    Pendant la tourmente,
    La mer cumante
    Grondait  nos yeux;
    Riante et fertile,
    La plage tranquille
    Nous montrait l'asile
    Qu'appelaient nos voeux!

ENSEMBLE.

      Aimable Italie,
      Sagesse ou folie,
    Jamais, jamais ne t'oublie
      Qui t'a vue un jour!
      Toujours plus chrie,
      Ta rive fleurie
    Toujours sera la patrie
      Que cherche l'amour.

STEINBERG.

Mon amie, coutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces
souvenirs me pntrent l'me, me rendent  moi-mme... Non, tant
d'amour ne sera point un rve! tant d'espoir de bonheur ne sera point
un mensonge! j'en fais le serment  vos pieds.

_Il se met  genoux._

Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donn
souvent trop de raison de l'tre...

BETTINE.

Ne parlons pas de cela, Steinberg.

STEINBERG, _se levant_.

J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me
sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont cot
des larmes, je le sais...

BETTINE.

Charles!

STEINBERG.

Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle.
Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie 
son tour! Le notaire est l, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons
 l'instant mme. Les tmoins ne sont pas arrivs? Je sais bien
pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la premire voisine venue, et
moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne
que pourra! Je rpte, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui
est aim est  l'abri des coups du sort!


SCNE XII

LES PRCDENTS, CALABRE.


CALABRE, _entrant avec une lettre et une bote_.

On apporte cette lettre pour monsieur le baron.

STEINBERG.

Eh, que diantre! est-ce donc si press?

CALABRE.

Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la rponse.

STEINBERG.

Voyons ce que c'est.

_Il prend la lettre._

CALABRE, _donnant la bote  Bettine_.

Ceci est pour madame.

STEINBERG, _aprs avoir lu prcipitamment la lettre_.

Calabre!

CALABRE.

Monsieur.

STEINBERG.

Qui est-ce qui est l?

CALABRE.

Monsieur, c'est un homme... de l-bas...

STEINBERG.

De chez la princesse? O est-il, cet homme?

CALABRE.

L, dans l'antichambre.

STEINBERG.

Je vais lui parler.


SCNE XIII

BETTINE, CALABRE.


BETTINE.

Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqu, en ouvrant cette
lettre, comme il a chang de visage? Est-ce encore un nouveau malheur?
Ah! cette femme nous fait bien du mal.

CALABRE.

La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a
apporte, mais ce n'est pas son criture.

BETTINE.

Son criture, hlas! except moi, tout le monde la connat donc dans
cette maison?

CALABRE, _dsignant la bote_.

Ceci, madame, vient de la part du marquis.

BETTINE.

Ah! je n'y pensais plus.

_Elle ouvre la bote._

Des diamants!

CALABRE.

Il y a un petit billet.

BETTINE.

Voyons:

_Elle lit._

Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de
noce...

Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence!
L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet crin, il ne
faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il
vienne, combien a-t-il perdu?

CALABRE.

Ah! madame, il m'est impossible...

BETTINE.

Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais li par
mille serments! Faut-il te le demander  genoux?

CALABRE.

Ah! ma chre dame!

BETTINE.

Est-ce cent mille francs?

CALABRE, _ voix basse_.

Eh bien! oui.


SCNE XIV

LES PRCDENTS, STEINBERG.


STEINBERG, _ Calabre_.

Que faites-vous l? retirez-vous.

_Calabre sort._

BETTINE.

Vous paraissez mu, Steinberg; cette lettre semble vous avoir...
contrari.

STEINBERG.

Pas le moins du monde.--Qu'est-ce donc que cette bote que l'on vient
de vous envoyer?

BETTINE.

Une bagatelle.--Dites-moi, mon ami, tout  l'heure...

STEINBERG.

Une bagatelle! mais enfin, quoi?

BETTINE.

Mon Dieu, ce n'est pas un mystre,... c'est un cadeau de Stfani.

STEINBERG.

Ah! un cadeau? et  quel propos?

BETTINE.

 propos... de notre mariage.

STEINBERG.

Un cadeau de noce!... Est-il votre parent?

BETTINE.

Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.

STEINBERG.

Et les anciens amis font aussi des prsents? Je ne connaissais pas cet
usage. Voyons cette bote, si vous le voulez bien.

BETTINE.

Elle n'est pas l, on l'a porte chez moi. Mais, mon ami, ne me
ferez-vous pas la grce de me dire ce que cette lettre...

STEINBERG.

Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre?

BETTINE.

Pourquoi?

STEINBERG.

Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.

BETTINE.

Je me trompais... Cet crin n'est pas chez moi... Calabre, je crois,
l'a gard.

STEINBERG.

Ah!... si c'est un objet de prix, la prcaution est fort sage.

_Appelant._

Calabre! hol! Calabre! o tes-vous donc?


SCNE XV

LES PRCDENTS, CALABRE.


CALABRE.

Monsieur...

STEINBERG.

O tes-vous donc quand j'appelle?

CALABRE.

Monsieur, j'tais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans
doute les ordres...

STEINBERG.

Il n'est pas question de cela.

BETTINE.

Calabre, avez-vous l l'crin que je viens de vous confier?

CALABRE.

Oui, madame.

BETTINE.

Donnez-le moi.

_Elle le remet  Steinberg._

STEINBERG, _ouvrant l'crin_.

Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet de fleurs
en brillants, mls de rubis et d'meraudes! c'est tout  fait
galant!--Il y a un mot d'crit.

BETTINE.

Vous pouvez le lire.

STEINBERG.

 Dieu ne plaise! ma curiosit ne va pas jusque-l.

BETTINE.

Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.

STEINBERG.

Vraiment? Puisque vous le voulez...

_Il lit:_

Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce.
Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des
fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanes, se remplaceraient aisment;
mais puisque ma mauvaise toile me dfend de vivre prs de vous,
laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grce, quelques brins
d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille
amiti vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je
n'oublierai jamais.--J'aurai l'honneur de vous voir ce soir.

C'est  merveille!--Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des
chevaux?

_Il pose l'crin sur une table._

CALABRE.

Pas encore, monsieur; je pensais...

STEINBERG.

Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que
Pietro parte sur-le-champ.

BETTINE.

Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire?

STEINBERG.

Il faut que j'aille  la ville. Htez-vous, Calabre.

BETTINE.

Un instant encore! Ne se pourrait-il?...

STEINBERG.

 qui obit-on ici?

_Calabre s'incline et va pour sortir._

BETTINE.

Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en rien dire.
J'aurais attendu, j'aurais dsir que la confidence m'en vnt de votre
part; mais vous voulez partir... Pourquoi?

STEINBERG.

Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il parat qu'il y a
ici une inquisition dans les rgles, et qu'on s'inquite fort de
mes intrts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus
discrtement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes
ordres.

CALABRE.

Monsieur, je vous jure sur mon me...

STEINBERG.

Je ne vous interroge pas.--Et moi aussi je voulais garder le silence;
mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez
satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engage;
ma fortune, dj compromise, est aujourd'hui  peu prs perdue. Cette
lettre vient d'un crancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage,
qui prtexte un dpart subit pour me demander de l'or, comme votre
marquis pour vous en donner.

BETTINE.

Bont divine! perdez-vous la raison?

STEINBERG.

Non pas. Croyez-vous, s'il vous plat, que je ne sache pas par coeur
ces finesses, ces artifices de comdie, ces petites ruses de coulisse?
Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner cela d'un
prsent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voil
qui est nouveau, voil qui est merveilleux! Mais il faudrait, pour n'y
pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un thtre,
n'avoir jamais connu vos pareilles!

BETTINE.

Mes pareilles, Steinberg?--Vous voulez m'offenser. Vous n'y
parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez.
Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en dtruire
la cause. coutez-moi.--Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs
dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour
moi. Il n'y a qu' les faire prendre  la ville, et vous les aurez
dans une heure.

STEINBERG.

Je n'en veux pas.

BETTINE.

Signons notre contrat; ds cet instant, vous tes mon mari.

STEINBERG.

Jamais!

BETTINE.

Vous le vouliez tout  l'heure.

STEINBERG.

Jamais, jamais  un tel prix!

BETTINE.

 un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus.

STEINBERG.

Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et
qu'arriverait-il si je cdais? Vous seriez ridicule, et moi
mprisable.

BETTINE.

Ce ridicule me ferait rire, et ce mpris me ferait piti.

STEINBERG.

Ririez-vous aussi de notre ruine?

BETTINE.

Je ne la crains pas. Si la pauvret ne vous est pas insupportable,
elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien! je ne
suis pas morte, et ce que j'ai fait, peut se recommencer.

STEINBERG.

Remonter sur la scne, n'est-il pas vrai? C'est l votre secret dsir,
d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.

BETTINE.

Mon ami...

STEINBERG.

Brisons l, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'tais
prt  vous pouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une
existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus.

BETTINE.

Pourquoi cela? o est le motif?

STEINBERG.

O est le motif? Et mon nom? et ma famille? et mes amis? et le
monde?...

BETTINE.

Ah! voil l'obstacle.

STEINBERG.

Oui, le voil, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous spare,
le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon lment, qui
est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout  craindre, mais
que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous
laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous prviendrait pas
d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous
comme un tombeau.

BETTINE.

Je ne croyais pas le monde si mchant.

STEINBERG.

Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait.
C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme
il vous dfend, par respect pour lui-mme, ds l'instant qu'on en est,
tant que vous vous conformez  ses lois, les plus douces, les plus
praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais
malheur  qui les transgresse! Malheur  qui brave cette impunit, 
qui abuse de cette indulgence! Il est perdu, il n'a rien  dire,
et cette affable cruaut, cette svre patience, qui ne frappe que
lorsqu'on l'y force, n'est que justice.

BETTINE.

Ainsi vous partez?

STEINBERG.

Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je
subir ce rle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne,
et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre,
avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? Encore
faudrait-il, si, par impossible, on consentait  pareille chose,
encore faudrait-il que cette femme ft digne d'un tel sacrifice!

BETTINE.

Est-ce bien l le motif, Steinberg?

STEINBERG.

Je sais donc bien mal me faire comprendre?

_Montrant l'crin._

Eh bien! le motif, le voil.

_Il sort._


SCNE XVI

BETTINE, CALABRE.


BETTINE.

Calabre.

CALABRE.

Madame.

BETTINE.

Je suis perdue.

CALABRE.

Patience, madame. Il ne faut pas croire...

BETTINE.

Je suis perdue, perdue  jamais.

CALABRE.

Non, madame, je vous le rpte, il ne faut pas croire que monsieur
le baron vous ait dit l son dernier mot, ni mme qu'il ait parl
sincrement; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son
dpit sera calm, car ce n'est pas contre vous qu'il peut tre irrit;
il reviendra, madame, il va revenir.

BETTINE, _regardant au balcon_.

Le voil qui part.

CALABRE.

Est-ce possible?

BETTINE.

Tu ne le vois pas? Il part seul,  pied. O va-t-il? Sans doute 
la ville. Cours aprs lui, Calabre, retiens-le... Ah! le coeur me
manque.

CALABRE.

J'y vais, madame, je vous obis... Mais permettez du moins...

BETTINE.

Non! arrte! laisse-le partir; mais il faut que tu partes aussi. Il
faut que tu sois avant lui  la ville. Te sens-tu la force de prendre
la traverse par le chemin de la montagne?

_Elle va  la table et crit._

CALABRE.

Pour vous, madame, je monterais au Vsuve.

BETTINE.

Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te
connat.--Et toi, connais-tu la personne  qui Steinberg doit ce qu'il
a perdu?

CALABRE.

L'homme qui a apport la lettre m'a dit que c'tait le comte Alfani.

BETTINE.

Voici un mot pour Valle. Il doit avoir  moi, chez lui, la somme
ncessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ  cet Alfani, et qu'il
fasse dire que c'est la princesse qui prte cet argent  Steinberg.

CALABRE.

Comment! madame, vous voulez...

BETTINE.

Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service; mais,
croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre,
dpche-toi; nous n'avons pas de temps  perdre.

CALABRE.

Mais, madame, pensez donc que cette somme est considrable, et que
vous disiez ce matin mme au notaire que votre fortune ne l'tait
gure...

BETTINE.

C'est bon, c'est bon. Ne t'inquite pas.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur le marquis Stfani demande si madame veut le recevoir.

BETTINE.

Stfani!

_Aprs un silence._

Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti?

CALABRE.

Hlas! madame...

BETTINE.

Ne t'inquite pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantt, il me semble,
offrir quinze mille francs  ton matre?

CALABRE.

Oui, madame, et s'il se pouvait...

BETTINE.

En possdes-tu beaucoup davantage?

CALABRE.

Je ne dis pas; mais dans un cas pareil...

BETTINE.

Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? Va, Calabre,
va, mon vieil ami,--et quand je serai ruine, tu me feras tes offres,
 moi, et j'accepterai.

CALABRE.

Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret
ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientt parti et
revenu. Ah! si M. de Steinberg a du coeur, il sera dans un quart
d'heure  vos pieds!

BETTINE.

Va, ne me fais pas penser  cela.


SCNE XVII

BETTINE, LE MARQUIS, _entrant  droite pendant que Calabre sort 
gauche_.


BETTINE, _ part_.

C'est pourtant bien l ce que j'espre!

LE MARQUIS.

Voil une action gnreuse, ma chre, digne en tout point de vous,
mais elle a son danger.

BETTINE.

C'est vous, Stfani? De quoi parlez-vous?

LE MARQUIS.

Eh! de ce que vous venez de faire.

BETTINE.

tiez-vous l? M'auriez-vous coute?

LE MARQUIS.

Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu.

BETTINE.

Marquis!

LE MARQUIS.

Ne vous fchez pas, de grce, et ne vous dfendez pas non plus. Je
venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous
faire mes adieux. Il n'y avait personne  la salle basse, ni personne
dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint  passer
quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu' moi. Je
n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris  peu prs. Vous
payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous
cachez mme sous le nom d'un autre;--c'est bien vous, cela, lisabeth.
Seriez-vous blesse de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de
tout ce que votre me renferme de dlicatesse et de gnrosit?

BETTINE.

Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous tes l?

LE MARQUIS.

Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai
compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai
aperu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin.
Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque
chose?

BETTINE.

Plaisantez-vous? Il vous connat  peine.

LE MARQUIS.

Vous pourriez mme dire pas du tout.

BETTINE.

Il ne vous aura srement pas vu. Il tait trs proccup.

LE MARQUIS.

Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune
homme-l joue trop gros jeu.

BETTINE.

Oui.

LE MARQUIS.

Oui, et il ne sait pas jouer.

_Bettine s'assied pensive._

Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bte qu'il est, soit
de pur hasard. Il y a manire de perdre son argent. Je sais bien
qu' tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la
bataille. L'indiffrent qui regarde n'en voit point davantage; mais
demandez  celui qui touche aux cartes si elles ne lui reprsentent
que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement
pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune,
ds qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige
autour de la table, tantt souriante, tantt svre; ce qu'il faut
tudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les ds, ce
sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il
faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de
science au fond d'un cornet que n'en a rv d'Alembert.

BETTINE.

Vous parlez en vrai joueur, marquis.--Est-ce que vous l'avez t?

LE MARQUIS.

Oui, et joueur assez heureux, parce que j'tais trs hardi quand je
gagnais, et ds que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait.

BETTINE.

On dit que cette passion-l ne se corrige jamais.

LE MARQUIS.

Bon! comme les autres. Mais je suis l  bavarder... Je ne voulais que
vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais...

BETTINE.

Non, Stfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez  peu
prs mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me
pardonnerez si je suis distraite.--Le chagrin n'est jamais aimable.

LE MARQUIS.

Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il
vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de
la fable avec son pav. Ils se font prier, ils vous marchandent,
et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance
ternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils dtruisent
ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grce d'une bonne action.
Vous n'avez pas de ces faons-l, ma chre, et votre main est plus
lgre encore lorsqu'elle obit  votre coeur que lorsqu'elle court
sur ce piano pour exprimer votre pense.

BETTINE.

Asseyez-vous donc, je vous en supplie.

LE MARQUIS, _s'asseyant_.

 la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que
je sois de trop, d'tre assez de mes amis pour me mettre  la porte.

BETTINE.

De vos amis, marquis?  propos, savez-vous bien que vous m'avez
envoy un bouquet magnifique, mais  tel point que je ne l'accepterais
certainement de personne au monde, except vous.

LE MARQUIS.

Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole chappe de
vos lvres.--Mais il y a quelque chose qui me tracasse.--Laissez-moi
vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-l, vous
ne prenez pas vos prcautions?

BETTINE.

Quelles prcautions?

LE MARQUIS.

Mais, dame! une signature, une hypothque, une garantie.

BETTINE.

Je n'entends rien  tout cela.

LE MARQUIS.

Vous avez tort, morbleu! vous avez tort.

BETTINE.

C'tait donc l ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un
danger pour moi?

LE MARQUIS.

Prcisment.

BETTINE.

Expliquez-vous donc.

LE MARQUIS.

C'est que cela est fort dlicat, et puis j'augmenterais vos
inquitudes.

BETTINE.

Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu' demi.

LE MARQUIS.

Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai
rien dit.

_Il se lve._

BETTINE.

Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la
princesse?

LE MARQUIS.

Eh! oui, eh! oui, je la connais.

BETTINE.

La croyez-vous capable d'une mauvaise action?

LE MARQUIS.

Eh! je n'en sais rien.

BETTINE.

Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur...

LE MARQUIS.

Eh! qui en rpondrait?

BETTINE.

Stfani, vous m'pouvantez. coutez-moi: vous m'avez vue ce matin
presque jalouse de cette femme.

LE MARQUIS.

Vous l'tiez bien un peu tout  fait.

BETTINE.

Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami:--on croit
douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les
appelle parjures, infidles;... au fond de l'me on n'en croit pas un
mot, et pendant que la bouche accuse, le coeur absout. N'est-ce pas
vrai?

LE MARQUIS.

Sans doute. Eh bien? ma chre Bettine...

BETTINE.

Eh bien! marquis, sincrement, je n'ai jamais pens, je n'ai jamais
cru possible qu'il aimt cette femme. Cette horrible ide me vient
maintenant. Vous l'avez vu chez elle,--qu'en pensez-vous?

LE MARQUIS.

Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous l? On ne voit pas les coeurs,
comme dit Molire. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.

BETTINE.

Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?

LE MARQUIS.

Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et
fagot.

BETTINE.

Et vous croyez que celle-ci...

LE MARQUIS.

Elle me fait tant soit peu l'effet de n'tre pas de bien bonne
fabrique, et d'avoir t achete de hasard.

BETTINE.

S'il en est ainsi...

LE MARQUIS.

Je n'en suis pas sr; mais je conviens qu'il m'est pnible de voir le
sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.

BETTINE.

Je ne saurais croire que Steinberg...

LE MARQUIS.

Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! s'il ne
vous adore pas, je le plains bien sincrement. Tenez, on vient, c'est
lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.


SCNE XVIII

LES PRCDENTS, CALABRE.


BETTINE.

Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait?

CALABRE.

Tout ce que vous m'aviez dit, madame.

BETTINE.

L'argent est pay?

CALABRE.

Oui, madame.

BETTINE.

As-tu vu Steinberg?

CALABRE.

Hlas! oui.

BETTINE.

Que t'a-t-il dit?

CALABRE.

Voici une lettre.

BETTINE, _aprs avoir lu vite_.

Ah! c'est trs bien,... parfaitement bien,... c'est  merveille.

_Elle tombe vanouie sur un fauteuil._

CALABRE.

Madame! madame!

LE MARQUIS.

Qu'y a-t-il donc?

CALABRE.

Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut.

LE MARQUIS, _tirant un flacon_.

Ce flacon suffira. Qu'tes-vous donc venu lui annoncer?

CALABRE.

Ah! monsieur, c'est horrible  dire!... Il est parti avec la
princesse.

LE MARQUIS.

Parti!--La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ter cette lettre...

_Il va pour prendre la lettre que Bettine tient  la main._

BETTINE.

Non, non!... oh! ne m'tez pas cela... O suis-je donc? J'ai fait un
rve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon.

LE MARQUIS.

Restez en repos; ne vous levez pas.

BETTINE.

Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas, Calabre?
Savez-vous cela, Stfani?--Il est parti avec cette femme! Tenez, lisez
cette lettre, lisez-la tout haut.

LE MARQUIS.

Je sais tout, ma chre.

BETTINE.

Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle dj connue? Suis-je dj la
fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure,
elle fournira matire  la gaiet publique; mais comment oseraient-ils
rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas
fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette
comdie.

LE MARQUIS.

Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de
voler l'argent du prochain.

BETTINE, _s'animant par degrs_.

Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai dispos,
je l'ai donne volontairement, j'ai suppli qu'on l'acceptt. J'ai t
oblige d'employer la ruse pour vaincre un refus obstin. Il est vrai
que mon stratagme n'a pas tourn  mon avantage; mais qui peut dire
que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me
supposez un singulier chagrin.

_Elle se lve._

LE MARQUIS.

Je ne sais pas quelle est la somme, mais il parat que ce n'est pas
peu de chose.

BETTINE.

Eh! que m'importe? Quelle trange ide vous faites-vous donc des
personnes mmes que vous prtendez estimer, si vous ne voyez ici
qu'une affaire d'intrt? Ah! que Steinberg ft revenu  moi, est-ce
que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge
le monde.--Un amour tromp, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on
abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacr qu'on brise, ce ne
sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte,
cela gaie la bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques cus de
moins, de quelques misrables poignes de jetons qu'on aura perdus par
hasard, oh! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pcuniaire
sera l'objet d'une piti sordide,  faire monter la rougeur au front.

LE MARQUIS.

Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.

BETTINE.

Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous tes, je vous
offense; mais ce que j'prouve est si affreux, qu'il faut me pardonner
ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un
abme. Tenez, Stfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en
prie.

LE MARQUIS, _lisant_.

Ma chre Bettine,

Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis oblig de vous
remercier de ce que vous venez de faire pour moi...

BETTINE.

Oblig de me remercier!

LE MARQUIS, _continuant_.

Mais vous comprenez que mon premier soin doit tre de chercher les
moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer...

BETTINE.

On n'crirait pas mieux  un homme d'affaires.

LE MARQUIS, _de mme_.

Le projet que nous avions form ne pouvant plus se raliser,
les convenances mmes semblent s'opposer  ce que je demeure plus
longtemps prs de vous...

BETTINE.

Que dites-vous de cela, marquis?

LE MARQUIS, _de mme_.

Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies...

BETTINE.

Quelle audace!

LE MARQUIS, _de mme_.

... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de
l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule...

BETTINE.

Continuez, continuez.

LE MARQUIS, _de mme_.

Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chre Bettine,
que vous recevrez bientt de mes nouvelles.

STEINBERG.

BETTINE.

Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un
ingrat!

LE MARQUIS.

Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vrit, cela
demanderait vengeance.

BETTINE.

Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle vengeance puis-je
trouver? Vous parlez en homme, Stfani, et vous ressentez en homme un
affront. Vous-mme, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez
un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous
venger ainsi... Ah! mon ami, pour un coeur honnte, il y a des maux
plus affreux que la mort; mais pour un lche, ce qu'il y a de plus
terrible, c'est la mort, qui n'est rien.

LE MARQUIS.

Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entirement du
fait de votre baron. Il y a de la femme l dedans,--c'est un monstre 
deux ttes,--car enfin quelle ncessit de vous avertir qu'il ne s'en
va pas seul? La lchet est de lui, l'insulte est fminine.

BETTINE.

Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre
entre nous une barrire infranchissable. Il craignait que je ne
voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen
de l'viter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une
autre, elle rend toute espce de retour impossible, et que la blessure
ne se gurit pas. O perfide! le jour mme qui tait fix, qu'il avait
choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme
il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir
d'attendre qu'il ft jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon me
loyale ainsi traite! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh
bien! j'ai combattu mon caractre trop vif, j'ai pli mon orgueil,
afin de supporter ce qui me rvoltait souvent, mais du moins ce que je
croyais fait sans fausset, sans dessein de nuire. Maintenant, je
te vois tel que tu es, tratre, et tu dchires mon coeur et mon
honneur!

LE MARQUIS.

Ah a! je pense  un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne
vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce
donc que Calabre reste auprs de vous?

CALABRE.

Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.

BETTINE.

Tais-toi, Calabre.

LE MARQUIS.

Pourquoi donc?--Est-ce une indiscrtion que je viens de commettre?

_Bettine ne rpond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui
montre l'crin qui est sur la table._

LE MARQUIS.

Je ne comprends pas. Que veux-tu dire  ton tour?

CALABRE.

Madame me dfend de parler.

BETTINE.

Parle si tu veux.

LE MARQUIS, _se levant et allant  la table_.

Ceci pique fort ma curiosit. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?

CALABRE.

Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet crin
est cause en partie de tout ce qui arrive.

LE MARQUIS.

Vous voulez badiner, sans doute?

CALABRE.

Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches
horribles  madame d'avoir accept ces bijoux.

LE MARQUIS.

Mais cela n'a pas le sens commun!

CALABRE.

Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'tais charg
moi-mme de dire  madame qu'elle et  ne vous point recevoir.

LE MARQUIS.

Ah a! mais cela a l'air d'un rve... Est-ce que c'est vrai, Bettine,
ce qu'on me raconte l?

BETTINE.

Trs vrai.

LE MARQUIS.

Mais cela tient du prodige.  propos de quoi cette querelle
d'Allemand? ce ne pouvait tre qu'un mchant prtexte dont il avait
besoin pour se fcher.

CALABRE.

Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.

LE MARQUIS.

J'entends. Mais quelle bizarre ide!

CALABRE.

C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps
qu'elle tait  Florence, et monsieur le baron s'est imagin...

LE MARQUIS.

Quelque sottise.

CALABRE.

Il s'est persuad, en vous voyant arriver ici, que vous alliez
recommencer  faire votre cour  madame.

LE MARQUIS.

Eh bien?

CALABRE.

Et cela l'a fch.

LE MARQUIS.

C'est malheureux. Quoi! il va l'pouser, et voil le cas qu'il sait
faire d'elle? Mais c'est un drle que ce monsieur.

BETTINE.

Stfani! songez que je l'ai aim.

LE MARQUIS.

C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mmes raisons que
vous pour le mnager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites
qu'on est jaloux de moi?

CALABRE.

Oui, monsieur.

LE MARQUIS.

En vrit? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.--Ah! on
est jaloux de moi!

_Aprs un silence._

Eh bien! morbleu! il a raison.--Bettine, coutez-moi. Vous avez aim,
vous vous tes trompe, vous avez fait un mauvais choix, vous en
portez la peine; cela est fcheux, mais cela arrive aux plus honntes
gens, c'est mme  eux que cela ne manque gure. Si maintenant vous
avez quelque rancune, et la moindre disposition  courir en poste
aprs le pass, je suis tout prt et je vous aiderai trs volontiers
 prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied
assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci,
assez ferme pour soutenir un coup d'pe, et je serais ravi de rendre
 ce monsieur celui que j'ai reu autrefois pour vous.

BETTINE.

Mon ami...

LE MARQUIS.

Si, au contraire (ce qui,  mon avis, serait infiniment prfrable),
vous pouviez avoir la patience, je dirai mme le bon sens, de laisser
faire le mdecin qui gurit toute chose, le temps, connu depuis que le
monde existe, je m'offre  vous.

BETTINE.

Vous, Stfani?

LE MARQUIS.

Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans
six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela
peut vous plaire, quand vous serez calme, gurie, redevenue tout
 fait vous-mme, c'est--dire gaie, aimable et charmante; quand la
blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli,
oui, je le rpte, je m'offre  vous. On dit que je veux vous faire ma
cour, on a raison; que je vous ai aime, on a raison; que je vous aime
encore, on a raison; et ce que je vous dis l, il y a trois ans que
j'aurais d vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.

BETTINE.

Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas tre moins
sincre que vous. Rpondre sur-le-champ  ce que vous me proposez,
vous comprenez que c'est impossible...

LE MARQUIS.

Quand vous voudrez.

BETTINE.

Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans
hsiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'prouve et de toute
l'horreur qui m'accable,  cet instant o mon coeur est bris par
un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent
d'y exciter une motion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le
cacherais-je? oui, Stfani, je suis heureuse de voir que ce monde
n'est pas encore dsert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent
quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la
main fidle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en
avez fait souvenir,... voil ce dont je vous remercie.

LE MARQUIS.

Et vous pourriez douter qu'on vous aime!

BETTINE.

Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une rflexion que vous
n'avez pas faite. Savez-vous bien  qui vous parlez?

LE MARQUIS.

 la plus charmante femme que je connaisse.

BETTINE.

Considrez ceci, marquis: je suis tout  fait dsespre. Le coup
que je viens de recevoir est si imprvu, si inconcevable, qu'il m'a
d'abord anantie. Maintenant que ma raison se rveille peu  peu, je
cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vrit, je ne
le vois pas.

LE MARQUIS.

Prenez courage.

BETTINE.

Non, je ne le vois pas.  examiner froidement, raisonnablement ce
qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remde, nul
espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus
affreux encore, je suis force de le mpriser. Que voulez-vous que je
devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je rflchis, et plus je
vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus
rien faire que prier et pleurer. Est-ce  ce reste de moi-mme, 
ce fantme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce  un
masque couvert de larmes?

_Elle pleure._

LE MARQUIS.

Oui, morbleu! et ces larmes-l, je ne vous demanderai jamais de
les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tcher de vous en
distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,--et laissez-moi
aussi achever ma pense, dt-elle vous choquer en ce moment. Vous
n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute
faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que
vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous
retournerez au thtre.

BETTINE.

Y pensez-vous?

LE MARQUIS.

Pourquoi donc pas? Cela vous parat-il si trange, qu'en vous offrant
d'tre votre poux, je vous parle de remonter sur la scne? Oui, je
me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois marie, vous
y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai rpondu, ce me
semble, que ce n'tait point mon avis, ni de mon got, je vous assure.
Est-ce qu'on rsiste  son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le
droit, surtout quand ce talent heureux vous a porte sur cette jolie
montagne o les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour
des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse tre tout bonnement
baronne ou marquise, en revenant de ce pays-l? Oh! que non pas!
La nature parle: bon gr, mal gr, il faut qu'on l'coute. Eh!
palsambleu! un pote fait des vers et un musicien des chansons, tout
comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se
tait, je dclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine,
vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous
reprendrez la harpe de Desdmone, et moi ma place dans mon petit
coin,  ct de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule mue,
attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce
parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de
leurs cannes, ces jeunes dandies qui, pars pour le bal, dchirent
leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges
dores, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du gnie, lui
jettent si noblement leurs bouquets parfums! Tout cela vous attend,
vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos
triomphes! votre amiti m'en donnait une part.--Que serait-ce donc si
vous tiez  moi!

BETTINE.

Ah! Stfani... Mais c'est impossible.

LE MARQUIS.

Ne le dites pas trop vite, ne vous htez pas. C'est l tout ce que je
vous demande.

_Il lui baise la main._

LE NOTAIRE, _sortant du pavillon_.

Monsieur Calabre!

CALABRE.

Ah! c'est vous?

LE NOTAIRE.

Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les
futurs conjoints. Je vais retourner  la ville.

CALABRE, _lui montrant Bettine, qui a laiss sa main dans celle du
marquis_.

Attendez, attendez un peu.


FIN DE BETTINE.


Le rle de Bettine a t crit pour madame Rose Chri, qui joignait
 son talent de comdienne ceux de pianiste habile et de musicienne
consomme. Cette pice, reprsente pour la premire fois sur le
thtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut coute avec
une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence.
Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant
ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur.

       *       *       *       *       *

CARMOSINE

COMDIE EN TROIS ACTES

PUBLIE EN 1852, REPRSENTE EN 1865.


         PERSONNAGES.                         ACTEURS
                                              QUI ONT CR LES RLES.

    PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile.           MM. BONDOIS.
    MAITRE BERNARD, mdecin.                      LAUTE.
    MINUCCIO, troubadour.                         THIRON.
    PERILLO, jeune avocat.                        LAROCHE.
    SER VESPASIANO, chevalier de fortune.         ROMANVILLE.
    UN OFFICIER DU PALAIS.
    MICHEL, domestique chez matre Bernard.
    LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre.  Mlle OTHON.
    DAME PAQUE, femme de matre Bernard.      Mme  MASSON.
    CARMOSINE, leur fille.                    Mlle THUILLIER.
    PAGES, CUYERS, DEMOISELLES D'HONNEUR, SUIVANTES DE LA REINE.

_La scne se passe  Palerme._

[Illustration: Carmosine]




ACTE PREMIER

_Une salle chez matre Bernard._


SCNE PREMIRE

MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.


DAME PAQUE.

Faites-moi le plaisir de laisser l vos drogues, et d'couter un peu
ce que je vous dis.

MAITRE BERNARD.

Faites-moi la grce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout
aussitt fait.

DAME PAQUE.

Comme il vous plaira. Mlangez vos herbes empestes tout  votre aise.
Le seul rsultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos
bras.

MAITRE BERNARD.

Si mes remdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais
c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles.
Dieu merci, la patience est une belle vertu.

DAME PAQUE.

Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientt gurie.

MAITRE BERNARD.

Pourquoi me dites-vous cela? tes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce
que je fais du matin au soir? Pauvre chre me! tout ce que j'aime!
Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon
coeur, sans avoir sur le dos vos ternels reproches? car on dirait,
 vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de
rien comprendre  cette mlancolie qui la tue? Maudites soient les
ftes de la reine, et que les tournois aillent  tous les diables!

DAME PAQUE.

Vous en revenez toujours  vos moutons.

MAITRE BERNARD.

Oui, on ne m'tera pas de la tte qu'elle est tombe malade un
dimanche, prcisment en revenant de la passe d'armes. Je la vois
encore s'asseoir l, sur cette chaise; comme elle tait ple et toute
pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de
poussire? Elle n'a dit mot de la journe, et le souper s'est pass
sans elle.

DAME PAQUE.

Allez, vous n'tes qu'un vieux rveur. Le meilleur de tous les
remdes, je vous le dirai, malgr votre barbe: c'est un beau garon et
un anneau d'or.

MAITRE BERNARD.

Si cela tait, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui
prsente? Pourquoi ne veut-elle mme pas entendre parler de Perillo,
qui tait son ami d'enfance?

DAME PAQUE.

Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera
telle personne qu'elle ne refusera pas.

MAITRE BERNARD.

Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-l, c'est moi qui le
refuse. Vous vous tes coiffe d'un flandrin.

DAME PAQUE.

Vous verrez vous-mme ce qui en est.

MAITRE BERNARD.

Ce qui en est? Mais, dame Pque, il y a pourtant dans ce monde
certaines choses  considrer. Je ne suis pas un grand seigneur,
madame, mais je suis un honnte mdecin, un mdecin assez riche,
dame Pque, et mme fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre
quantit de sacs bien et dment cachets. Je ne donnerai pas plus ma
fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous?

DAME PAQUE.

Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si
elle ne meurt de vos potions. Laissez donc l ce flacon, je vous
en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne
voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent
 rien? Votre fille est malade d'amour, voil ce que je sais, moi, de
bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre
n'y changeront pas un iota.

MAITRE BERNARD.

Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot.
Qu'est-ce qu'un ne peut faire d'une rose?

DAME PAQUE.

Ce n'est pas vous qui l'pouserez. Essayez donc d'avoir le sens
commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des ftes de la
reine que votre fille est tombe malade? N'en parle-t-elle pas sans
cesse? N'amne-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur
l'habilet des cavaliers, sur les prouesses de celui-l, sur la belle
tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel  une jeune fille
sans exprience que de sentir son coeur battre tout  coup pour la
premire fois,  la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de
chevaux, de bannires, au son des clairons, au bruit des pes? Ah!
quand j'avais son ge!...

MAITRE BERNARD.

Quand vous aviez son ge, dame Pque, il me semble que vous m'avez
pous, et il n'y avait point l de trompettes.

DAME PAQUE.

Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces ftes, je
vous le demande,  qui peut-elle s'intresser? Qui doit-elle chercher
dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connat? Et quel autre,
parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser
Vespasiano?

MAITRE BERNARD.

 telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tomb les quatre
fers en l'air.

DAME PAQUE.

Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit
dtourne, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tomb.

MAITRE BERNARD.

Cela se peut assurment; il a pirouett en l'air comme un volant, et
il est tomb, je vous le jure, autant qu'il est possible.

DAME PAQUE.

Mais de quel air il s'est relev!

MAITRE BERNARD.

Oui, de l'air d'un homme qui a son dner sur le coeur, et une forte
envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille
malade, soyez persuade que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi
lui porter ceci.

DAME PAQUE.

Faites ce que vous voudrez. Je vous prviens que j'ai invit ce
chevalier  souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra,
et vous jugerez par vous-mme de ce qui se passe dans son coeur.

MAITRE BERNARD.

Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc
un tyran, s'il vous plat? Ai-je jamais rien refus  ma fille,  mon
unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que
tout mon coeur... Juste ciel! plutt que de la voir ainsi s'teindre
sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous
me rendriez fou!

_Ils sortent chacun d'un ct diffrent._


SCNE II


PERILLO, _seul, entrant_.

Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre.
Les clefs sont aux portes, la maison est dserte. D'o vient cela? En
traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble
tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose  peine
avancer.--Hlas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard;
j'avais crit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait
pas. Depuis combien d'annes ai-je quitt ce pays? Six ans! Me
reconnatra-t-elle? Juste ciel! comme le coeur me bat! Dans cette
maison de notre enfance,  chaque pas un souvenir m'arrte. Cette
salle, ces meubles, les murailles mme, tout m'est si connu, tout
m'tait si cher! D'o vient que j'prouve  cet aspect un charme
plein d'inquitude qui me ravit et me fait trembler? Voil la porte du
jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper;
 prsent j'hsite sur le seuil. Hlas! l est ma destine; l est
le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprme esprance!
Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oubli?
Suis-je dans sa pense? Ah! voil pourquoi je frissonne;... tout est
dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est l
sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma
fiance? n'ai-je pas la promesse de son pre? n'est-ce pas sur cette
promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes?
Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut
tre infidle au pass. L'honneur est dans son noble coeur, comme
la beaut sur son visage, aussi pur que la clart des cieux. Qui sait?
elle m'attend peut-tre; et tout  l'heure... O Carmosine!


SCNE III

PERILLO, MAITRE BERNARD.


MAITRE BERNARD.

Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est
sauve.

PERILLO.

Qui, monsieur?

MAITRE BERNARD.

Oui, sauve, je le crois, du moins.

PERILLO.

Qui, monsieur?

MAITRE BERNARD.

C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.

PERILLO.

Carmosine! Quel est son mal?

MAITRE BERNARD.

Je n'en sais rien. Eh bien! garon, tu reviens de Padoue; j'ai reu ta
lettre l'autre jour; tu as termin tes tudes, pass tes examens, tu
es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carr;
tu as tenu parole, mon ami; tu tais parti bon colier, et tu reviens
savant comme un matre. H! h! voil une belle carrire devant toi.
Ma pauvre fille est bien malade.

PERILLO.

Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?

MAITRE BERNARD.

H! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de
te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi
viens-tu? Il tait convenu entre ton pre et moi que tu pouserais ma
fille ds que tu aurais un tat solide; tu as bien travaill, n'est-ce
pas? ton coeur n'a pas chang, j'en suis sr, le mien non plus, et
maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?

PERILLO.

Vos paroles me font frmir. Quoi! sa vie est-elle en danger?

MAITRE BERNARD.

Veux-tu me faire mourir moi-mme,  te rpter cent fois que je
l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade.

PERILLO.

Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expriment que
vous?...

MAITRE BERNARD.

Oui, expriment, habile! Voil justement ce qu'ils disent tous. Ne
croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panace universelle, et
que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un mdecin? [Je ne
m'en suis pas fi  moi seul, j'ai appel  mon aide tout ce que je
connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'rudits,
d'empiriques mme, et nous avons dix fois consult. Habilet de
rveurs, exprience de routine! La nature, Perillo, qui mine et
dtruit, quand elle veut se cacher, est impntrable. Qu'on nous
montre une plaie, une blessure ouverte, une fivre ardente, nous voil
savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique
le remde; mais quand la cause du mal ne se dcouvre point, lorsque
la main, les yeux, les battements du coeur, l'enveloppe humaine tout
entire est vainement interroge; lorsqu'une jeune fille de dix-huit
ans, belle comme un soleil et frache comme une fleur, plit tout
 coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre,
rpond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherch
d'un oeil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance mme!
Rien ne me rpondait, pas un signe, pas un indice clair et visible,
rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se
plaint jamais; et moi, le coeur bris de tristesse, plein de mon
inutilit, je regarde les rayons poudreux o sont entasss depuis des
annes les misrables produits de la science. Peut-tre, me dis-je,
y a-t-il l dedans un remde qui la sauverait, une goutte de cordial,
une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?]

PERILLO, _ part_.

Mes pressentiments taient donc fonds; je suis venu pour trouver
cela.

_Haut._

Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de
voir Carmosine?

MAITRE BERNARD.

Sans doute, quand elle s'veillera; mais elle est bien faible,
Perillo. Peut-tre nous faudra-t-il d'abord la prparer  ta venue,
car la moindre motion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour
la priver de ses sens. Elle t'a aim, elle t'aime encore, tu devais
l'pouser,... tu me comprends.

PERILLO.

J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'loigne pour quelques
jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez ncessaire?
Parlez, mon pre, j'obirai.

MAITRE BERNARD.

Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille?

PERILLO.

Il est bien vrai que j'esprais en tre, et vous appeler toujours de
ce nom de pre que vous me permettiez quelquefois de vous donner.

MAITRE BERNARD.

Toujours, et tu ne nous quitteras plus.

PERILLO.

Mais vous me dites que ma prsence peut tre nuisible ou fcheuse.
Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus
faible impression, la plus lgre pleur sur ses traits chris, 
Dieu! plutt que de lui coter seulement une larme, j'aimerais mieux
recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler  jamais
de Palerme.

MAITRE BERNARD.

Ne crains rien, j'arrangerai cela.

PERILLO.

Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville?
Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant
d'tre orphelin). J'y demeurerais enferm tout le jour, afin que mon
retour ft ignor; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de
bonne heure, je viendrais frapper  votre porte et demander de ses
nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle
souffre donc beaucoup?

MAITRE BERNARD.

Tu pleures, garon? coute donc, il ne faut pourtant pas nous dsoler
si vite. Cette incomprhensible maladie ne nous a pas dit son dernier
mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de
bon augure. Qui sait? Prenons nos prcautions tout doucement, avec
mnagement. vitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans
l'tat o elle est, je n'oserais pas rpondre...


SCNE IV

LES PRCDENTS, DAME PAQUE.


DAME PAQUE.

Votre fille vient de se rveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous,
seigneur Perillo? Je suis charme de vous revoir.

_Perillo salue.-- part_.

Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passs de sa
visite...

_Haut  son mari._

Votre fille voudrait aller au jardin.

MAITRE BERNARD.

Que me dites-vous l? est-ce que cela est possible?  peine depuis
trois jours peut-elle se soutenir.

DAME PAQUE.

Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait
grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.

MAITRE BERNARD.

En vrit!

_ Perillo._

Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout  l'heure.
Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi
un instant.

PERILLO.

Elle va venir, et il faut que je m'loigne! Si j'osais vous faire une
demande...

MAITRE BERNARD.

Qu'est-ce que c'est?

PERILLO.

Laissez-moi la voir; je me cacherai derrire cette tapisserie; un seul
moment, que je la voie passer!

MAITRE BERNARD.

Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je
vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;--et vous, dame
Pque, ne soufflez mot, je vous prie.

DAME PAQUE.

Sur vos affaires? Je n'en suis pas presse; je n'aime pas les
mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon
grand fauteuil auprs de la fontaine.

_Perillo se cache derrire une tapisserie._


SCNE V

MAITRE BERNARD, PERILLO, _cach_, CARMOSINE.


CARMOSINE.

Eh bien! mon pre, vous tes inquiet, vous me regardez avec surprise?
Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai,  me voir debout comme
une grande personne? C'est pourtant bien moi.

_Elle l'embrasse._

Me reconnaissez-vous?

MAITRE BERNARD.

C'est de la joie que j'prouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien
sre de n'avoir pas trop de courage?

CARMOSINE.

Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que
ma mre m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous
faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait.
Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre
bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous
dit?

MAITRE BERNARD.

Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse et t
inutile. Hlas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai
vue sourire!

CARMOSINE.

Oui, je suis toute gaie, toute lgre, je ne sais pourquoi... C'est
que j'ai fait un rve. Vous souvenez-vous de Perillo?

MAITRE BERNARD.

Assurment. Que veux-tu dire?

_ part._

C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.

CARMOSINE.

J'ai rv que j'tais sur le pas de notre porte. On clbrait une
grande fte. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi
vtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers...
Non, je me trompe, c'taient des gens comme nous, tous nos voisins
d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui
descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus
le flot s'coulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait
vers l'glise, qui resplendissait de lumire. J'entendais de loin le
bruit des orgues, les chants sacrs, et une musique cleste forme de
l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a
frapp mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus
tt possible  l'glise, comme si quelque grand mystre, unique,
impossible  revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je
regardais tout cela, une inquitude trange me saisissait [aussi, mais
je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon,
dans une vaste plaine entoure de montagnes, j'apercevais un voyageur
marchant pniblement dans la poussire. Il se htait de toutes
ses forces; mais il n'avanait qu' grand'peine, et je voyais trs
clairement qu'il dsirait venir  moi. De mon ct, je l'attendais;
il me semblait que c'tait lui qui devait me conduire  cette fte.
Je sentais son dsir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles
l'arrtaient; mais, dans ma pense, j'unissais mes efforts aux siens;
mon coeur battait avec violence, et pourtant je restais immobile,
sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette
vision, je n'en sais rien, peut-tre une minute; mais, dans mon rve,
c'taient des annes. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitt
la force irrsistible qui m'attachait  la mme place cessa tout
 coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi;
j'avais bris mes liens, j'tais libre. Pendant que nous partions tous
deux avec la rapidit d'une flche, je me retournai vers mon fantme,
et je reconnus Perillo.

MAITRE BERNARD.

Et c'est l ce qui t'a donn cette gaiet inattendue?

CARMOSINE.

Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'veillant tout  coup,
je trouvai que mon rve tait vrai dans ce qu'il avait d'heureux
pour moi, c'est--dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune
peine. Ma premire pense a t tout de suite de venir vous sauter au
cou; aprs cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai chou dans
mon entreprise.

MAITRE BERNARD.

Eh bien! ma chre, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et
puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un
autre. J'hsitais  t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de
scrupule: Perillo est dans cette ville.

CARMOSINE.

Vraiment! depuis quand?

MAITRE BERNARD.

De ce matin mme, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garon
sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il
sera ici.

CARMOSINE.

Vous m'effrayez.--Il y est peut-tre!

MAITRE BERNARD.

Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se
montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a
pas dplu dans ton rve; il ne te dplaisait pas jadis. Il est docteur
en droit  prsent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu
jouais  cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a tudi, car tu sais
qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grce  Dieu...

CARMOSINE.

Jamais! jamais!

MAITRE BERNARD.

Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent
garon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir?
A-t-il rien fait pour que tu le hasses?

CARMOSINE.

Rien, non,... rien; je ne le hais pas;--qu'il vienne, si vous
voulez... Ah! je me sens mourir!

MAITRE BERNARD.

Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volont. Ne sais-tu
pas que je te laisse matresse absolue de toi-mme? Ce que je t'en ai
dit n'a rien de srieux, c'tait pour savoir seulement ce que tu en
aurais pens dans le cas o par hasard... Mais il n'est pas ici, il
n'est pas revenu, il ne reviendra pas.

_ part._

Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?

CARMOSINE.

Je me sens bien faible.

_Elle s'assoit._

MAITRE BERNARD.

Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu
reprenais ta force! C'est moi qui ai dtruit tout cela, c'est ma sotte
langue que je n'ai pas su retenir! Hlas! pouvais-je croire que je
t'affligerais? Ce pauvre Perillo tait venu... Non, je veux dire...
Enfin, c'tait toi qui m'en avais parl la premire.

CARMOSINE.

Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne
saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait
heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur!

MAITRE BERNARD.

Carmosine, ma fille bien-aime! par quelle fatalit inconcevable...

_Perillo carte la tapisserie sans tre vu de Carmosine; il fait un
signe d'adieu  Bernard, et sort doucement._

CARMOSINE.

Que regardez-vous donc, mon pre?

MAITRE BERNARD.

Qu'as-tu, toi-mme? tu plis, tu frissonnes; qu'prouves-tu?
coute-moi; il y a dans ta pense un secret que je ne connais pas,
et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander;
mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te gurir, et je ne peux pas
te laisser mourir. Qu'as-tu dans le coeur? Explique-toi.

CARMOSINE.

Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.

MAITRE BERNARD.

Que veux-tu? Je te le rpte, je ne peux pas te laisser mourir. Toi
si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton pre? Ne diras-tu rien?
T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as
quelques dsirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles,
qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit  l'oreille de
ton pre. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs
que tu nous donnes, ces moments de bien-tre que tu ressens, pour
nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces
contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables,
sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai
fou;--veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre pre qui te
supplie!

_Il se met  genoux._

CARMOSINE.

Vous me brisez, vous me brisez le coeur!

MAITRE BERNARD.

Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mre dit que tu
es malade d'amour,... elle a t jusqu' nommer quelqu'un...

CARMOSINE.

Prenez piti de moi!

_Elle s'vanouit._

MAITRE BERNARD.

Ah! misrable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que
tu es! Hol, Michel! hol! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tue,
voil mon enfant morte!


SCNE VI

LES PRCDENTS, DAME PAQUE.


DAME PAQUE.

Que voulez-vous? Qu'est-il arriv?

MAITRE BERNARD.

Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, l, sur cette table!

DAME PAQUE, _donnant le flacon_.

J'tais bien sre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise
besogne.

MAITRE BERNARD.

Paix! sur le salut de votre me! La voici qui rouvre les yeux.

DAME PAQUE.

Eh bien! mon pauvre ange, ma chre Carmosine, comment te sens-tu 
prsent?

CARMOSINE.

Trs bien. O allez-vous, mon pre? Ne me quittez pas.

MAITRE BERNARD.

Laissez-moi! laissez-moi!

DAME PAQUE.

Que veux-tu?

CARMOSINE.

Je ne veux rien; pourquoi mon pre s'en va-t-il?

MAITRE BERNARD.

Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge!

CARMOSINE.

Restez, mon pre, ne vous inquitez pas; tout cela finira bientt.

DAME PAQUE.

Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te
mettre  table?

CARMOSINE.

Certainement, j'essaierai.

DAME PAQUE, _ son mari_.

Voyez-vous cela? elle y consent.

MAITRE BERNARD, _ sa femme_.

Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez
donc rien  rien?

CARMOSINE.

Me voil tout  fait bien maintenant. Le souper est-il prt? Venez,
mon pre; donnez-moi le bras pour descendre.

DAME PAQUE.

J'ai ordonn qu'on apportt la table ici. Ne te drange pas, n'essaie
pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.

MAITRE BERNARD, _ part_.

La peste soit du sot empanach!


SCNE VII

LES PRCDENTS, SER VESPASIANO.


SER VESPASIANO.

Bonsoir, chre dame.--Salut, matre Bernard.

MAITRE BERNARD.

Bonjour; ne parlez pas si haut.

SER VESPASIANO.

Que vois-je! la perle de mon me  demi prive de sentiment! Ses yeux
d'azur presque ferms  la lumire, et les lis remplaant les roses!

DAME PAQUE.

C'est le troisime accs depuis deux jours.

SER VESPASIANO.

Pre infortun! tendre mre! combien je sympathise avec votre douleur!

CARMOSINE, _ Bernard qui veut sortir_.

Mon pre, ne vous loignez pas!

SER VESPASIANO, _ Bernard_.

Votre aimable fille vous rappelle, matre Bernard.

MAITRE BERNARD.

Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous!

_On apporte le souper._

CARMOSINE, _ son pre_.

Ne soyez donc pas triste; venez prs de moi. Je veux vous verser un
verre de vin.

MAITRE BERNARD, _assis prs d'elle_.

O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la
vieillesse a laiss dans mes veines, pour ajouter un jour  tes jours!

SER VESPASIANO, _s'asseyant prs de dame Pque_.

Aprs ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois
rester.

DAME PAQUE.

Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mrite fait attention 
de pareilles choses?

SER VESPASIANO.

Il est vrai.--Voil un rti qui a une terrible mine.

CARMOSINE, _ son pre_.

Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi,
donnez-moi votre avis.

MAITRE BERNARD.

Pas de cela, ma chre, prends ceci, oui, je crois du moins;... hlas!
je ne sais pas.

SER VESPASIANO, _ dame Pque_.

Elle dtourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je
russisse?

DAME PAQUE.

Hlas! peut-on vous rsister?

SER VESPASIANO.

Que ne m'est-il permis de fendre mon coeur en deux avec ce poignard,
et d'en offrir la moiti  une personne que je respecte... Il m'est
impossible de m'expliquer.

DAME PAQUE.

Et il m'est dfendu de vous entendre.

_On entend chanter dans la rue._

CARMOSINE.

N'est-ce pas la voix de Minuccio?

SER VESPASIANO.

Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-mme. Il
sautille sous ces fentres, [sa viole  la main.]

CARMOSINE.

Priez-le de monter ici, mon pre; il gaiera notre souper.

MAITRE BERNARD, _ la fentre_.

Hol! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voil qui
monte, il me fait signe de la tte.

SER VESPASIANO.

C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur
d'instruments. Le roi l'coute volontiers, et il a su, avec ses
aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna
fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apporte, avec
certaines amoureuses et tout  fait gracieuses ariettes; nous sommes
l une demi-douzaine qui avons des bonts pour lui.

[MAITRE BERNARD.

En vrit? Eh bien!  mes yeux, c'est l le moindre de ses mrites;
non que je mprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux 
table avec un verre de cerigo; mais avant d'tre un savant musicien,
un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnte homme,
un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il parat, ami
dvou  notre famille, le meilleur peut-tre qui nous reste depuis la
mort du pre d'Antoine. Voil ce que je prise en lui, et j'aime mieux
son coeur que sa viole.]


SCNE VIII

LES PRCDENTS, MINUCCIO.


CARMOSINE.

Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne
veux-tu pas chanter pour nous?

MINUCCIO.

Belle Carmosine, je chantais tout  l'heure, mais maintenant j'ai
envie de pleurer.

CARMOSINE.

D'o te vient cette tristesse?

MINUCCIO.

De vos yeux aux miens. Comment la gaiet oserait-elle rester sur mon
pauvre visage, lorsqu'on la voit s'teindre et mourir dans le sein
mme de la fleur o l'on devrait la respirer?

CARMOSINE.

Quelle est cette fleur merveilleuse?

MINUCCIO.

La beaut. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions:
premirement, pour nous rjouir; en second lieu, pour nous consoler,
et enfin, pour tre heureuse elle-mme. Telle est la vraie loi de
nature, et c'est pcher que de s'en carter.

CARMOSINE.

Crois-tu cela?

MINUCCIO.

Il n'y a qu' regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus
divertissante  voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui
sourit! Quel chagrin y rsisterait? Donnez-moi un joueur  sec, un
magistrat cass, un amant disgraci, un chevalier fourbu, un politique
hypocondriaque, les plus grands des infortuns, Antoine aprs Actium,
Brutus aprs Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'crits, un
inquisiteur sans ouvrage; montrez  ces gens-l seulement une fine
joue couleur de pche, releve par le coin d'une lvre de pourpre o
le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en dfendra,
sinon je le dclare indigne de piti, car son malheur est d'tre un
sot.

SER VESPASIANO, _ dame Pque_.

Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frott  nous.

MINUCCIO.

Si donc cette chose plus lgre qu'une mouche, plus insaisissable que
le vent, plus impalpable et plus dlicate que la poussire de l'aile
d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, rjouit tout
et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque
c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche
trsor peut, il est vrai, n'tre qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats
en terre, ne donnant rien  soi ni aux autres; mais la beaut ne
saurait tre avare. Ds qu'elle se montre, elle se dpense, elle se
prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, 
chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui chappe et s'envole autour
d'elle, sans qu'elle s'en aperoive, dans sa grce comme un parfum,
dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de
soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu,
comme dit le proverbe, la charit  elle-mme, et prenne sa part du
plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez.

CARMOSINE.

En vrit, ta folle loquence mrite qu'on la paye un tel prix. C'est
toi qui es heureux, Minuccio; ce prcieux trsor dont tu parles,
il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances
nouvelles?

_Elle lui donne un verre qu'elle remplit._

SER VESPASIANO.

H! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as
dite l-bas.

MINUCCIO.

En quel endroit, magnanime seigneur?

SER VESPASIANO.

H, par Dieu! mon cher, au palais du roi.

MINUCCIO.

Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'tait pas l-bas,
mais-l haut.

SER VESPASIANO.

Comment cela, rus compre?

MINUCCIO.

N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui
tient les fils est plus haut plac que ses marionnettes? Ainsi s'en
vont de del les petites poupes qu'il fait mouvoir, les gros barons
vtus d'acier, les belles dames fourres d'hermine, les courtisans en
pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours
les plus empresss;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard,
si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied
vacille dans l'trier.

SER VESPASIANO.

Tu aimes,  ce qu'il parat, les numrations, mais tu oublies les
baladins et les troubadours ambulants.

MINUCCIO.

Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-l ne comptent pas;
ils ne viennent jamais qu'au dessert. Le parasite doit passer avant
eux.

DAME PAQUE, _ ser Vespasiano_.

Votre repartie l'a piqu au vif.

SER VESPASIANO.

Elle tait juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas
pousser encore plus loin les choses.

DAME PAQUE.

Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant?

SER VESPASIANO.

Il a parl d'triers peu solides et de lances mal emmanches; c'est
une allusion dtourne...

DAME PAQUE.

 votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards des combats.

SER VESPASIANO.

Vous avez raison.--Je meurs de soif.

_Il boit._

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

On vient d'apporter cette lettre.

_Il la place devant matre Bernard et sort._

CARMOSINE.

 quoi songez-vous donc, mon pre?

MAITRE BERNARD.

 quoi je songe?--Que me veut-on?

DAME PAQUE, _qui a pris la lettre_.

C'est un message de votre cher Antoine.

MAITRE BERNARD.

Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder!

CARMOSINE.

Si cette lettre...

MAITRE BERNARD.

Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, notre ami
de Messine. Ta mre s'est trompe  cause de la ressemblance des noms.

CARMOSINE.

Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie.

MAITRE BERNARD.

Tranquillise-toi; je te rpte...

CARMOSINE.

Je suis trs tranquille, donnez-la-moi.--Il n'y a personne de trop
ici.

_Elle lit._

 MON SECOND PRE, MATRE BERNARD.

Je vais bientt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu'il m'ait t
permis d'approcher une dernire fois des lieux o a commenc ma vie,
et o je la laisse tout entire. Il est vrai que, depuis six ans,
j'avais nourri une chre esprance, et que j'ai tch de tirer de mon
humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous
m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu
Carmosine... O ciel!

MAITRE BERNARD.

Je t'en supplie, rends-moi ce papier!

CARMOSINE.

Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout.

_Elle continue._

Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait
horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de
ma pauvre intelligence  d'arides tudes ne porterait que des fruits
striles.] Ne craignez plus qu'une seule parole, chappe de mes
lvres, tente de rappeler le pass, et de faire renatre le souvenir
d'un rve, le plus doux, le seul que j'aie fait, le seul que je ferai
sur la terre. Il tait trop beau pour tre possible. Durant six ans,
ce rve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le
malheur se montre  moi. C'tait  lui que j'appartenais, il devait
tre mon matre ici-bas.--Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez
plus  moi, monsieur; vous tes dli de votre promesse.

_Un silence._

Si vous le voulez bien, mon pre, je vous demanderai une grce.

MAITRE BERNARD.

Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu?

CARMOSINE.

Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio,
s'il y consent lui-mme; j'ai quelques mots  lui dire, et je vous le
renverrai au jardin.

MAITRE BERNARD.

De tout mon coeur.

_ part._

Est-ce que, par hasard, elle se confierait  lui plutt qu' moi-mme?
Dieu le veuille! [car ce garon-l ne manquerait pas de m'instruire 
son tour.] Allons, dame Pque, venez a.

CARMOSINE.

Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous venez
d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystre du
dessein o je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en mme
temps que les engagements pris et le mrite mme ne sauraient changer
ma rsolution. Maintenant donc, excusez-moi.


SCNE IX

MINUCCIO, CARMOSINE.


MINUCCIO.

Vous tes mue, Carmosine, cette lettre vous a trouble.

CARMOSINE.

Oui, je me sens faible.--coute-moi bien, car je ne puis parler
longtemps.--Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret.
J'espre d'abord que tu ne le rvleras  aucune crature vivante,
sinon  celui que je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera
possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.--Tu te rappelles,
mon ami, cette journe o notre roi Pierre fit la grande fte de son
exaltation. Je l'ai vu  cheval au tournoi, et je me suis prise pour
lui d'un amour qui m'a rduite  l'tat o je suis. Je sais combien il
me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essay de m'en
gurir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai rsolu, pour moins
de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop
dsole s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire
connatre le dessein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois
souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera
fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse.

MINUCCIO.

Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sre qu'en y comptant, vous
ne serez jamais trompe.--Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je
vous offre mon aide, avec laquelle j'espre, si vous voulez prendre
courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous apporterai des
nouvelles qui vous seront extrmement chres; et, pour ne point perdre
le temps, j'y vais tcher ds aujourd'hui.

CARMOSINE.

Je t'en supplie encore une fois.

MINUCCIO.

Jurez-moi d'avoir du courage.

CARMOSINE.

Je te le jure. Va avec Dieu.


FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME

_Au palais du roi.--Une salle.--Une galerie au fond._


SCNE PREMIRE

PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS.


PERILLO.

Je puis attendre ici?

L'OFFICIER.

Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrter dans cette
galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de
Sa Majest.

PERILLO, _seul_.

[On ne m'avait point tromp; Pierre conserve ici cette noble coutume
que pratiquait nagure en France le saint roi Louis, de ne point celer
la majest royale, et de la montrer accessible  tous.] Je vais
donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon
existence. N'aurais-je pas hsit hier, n'aurais-je pas t bien
troubl, bien gn dans la cour de ce roi conqurant, qui se fait
craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indiffrent aujourd'hui: ce
palais, o habite la puissance, o rgnent toutes les passions, toutes
les vanits et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un dsert.
Que pourrais-je redouter auprs de ce que j'ai souffert? Le dsespoir
ne vit que d'une pense, et anantit tout le reste.


SCNE II

PERILLO, MINUCCIO.


MINUCCIO, _marchant  grands pas_.

    Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,
    S'il ne me vient...

Ce n'est pas cela,--j'avais dbut autrement.

PERILLO, _ part_.

Voici un homme bien proccup; il n'a pas l'air de m'apercevoir.

MINUCCIO, _continuant_.

    S'il ne me vient ou me veut secourir,
    Craignant, hlas!...

Voil qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai
oubli net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement?
J'oublierai  son tour ma fin pendant ce temps-l, et il ne tient qu'
moi d'aller ainsi de suite jusqu' l'ternit, versant les eaux
de Castalie dans la tonne des Danades! Et point de crayon! point
d'critoire! Voyons un peu ce que chantait ce pdant... Eh bien! o
diable l'ai-je fourr?

_Il fouille dans ses poches et en tire un papier._

PERILLO, _ part_.

Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin
qui me trouble ainsi la mmoire? Il me semble l'avoir vu quand j'tais
enfant; en vrit, cela est trange! j'ai oubli le nom de cet homme,
et je me souviens de l'avoir aim.

MINUCCIO, _ lui-mme_.

Rien de tout cela ne peut m'tre utile; pas un mot n'a le sens
commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus
impatientante, plus plate, plus creuse, plus nausabonde, plus
inutilement boursouffle, qu'un imbcile qui vous plante un mot  la
place d'une pense, qui crit  ct de ce qu'il voudrait dire, et qui
fait de Pgase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y
essouffler l'me  accrocher ses rimes! Aussi o avais-je la tte,
d'aller demander  ce Cipolla de me composer une chanson sur les
ides d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la
cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier!
Ah! voici un jeune homme qui porte une critoire...

_Il s'approche de Perillo._

Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais
crire deux mots, et je ne sais comment...

PERILLO, _lui donnant l'critoire qui est suspendue  sa ceinture_.

Trs volontiers, monsieur. Pourrais-je,  mon tour, vous adresser une
question? oserais-je vous demander qui vous tes?

MINUCCIO, _tout en crivant_.

Je suis pote, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je
suis furieux.

PERILLO.

Si je vous importune...

MINUCCIO.

Point du tout; c'est une chanson que je suis oblig de refaire, parce
qu'un charlatan me l'a manque. D'ordinaire, je ne me charge que de la
musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare,  votre
service; vous semblez nouveau  la cour, et vous aurez besoin de moi.
Mon mtier,  vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise
gnrale des bouquets et des srnades, je tiens magasin de flammes et
d'ardeurs, d'ivresses et de dlires, de flches et de dards, et autres
locutions amoureuses, le tout sur des airs varis; j'ai un grand fonds
de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies,
selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume
in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans
moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possde une
lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les
oiseaux dors; bref, on ne s'aime gure ici que je n'y sois, et on se
marie encore moins; il n'est si mince et si leste colier, si puissant
ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que
l'amour monte au son des aubades les degrs de marbre d'un palais, ou
qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma
petite muse est au bas de l'chelle.

PERILLO.

Tu es Minuccio d'Arezzo?

MINUCCIO.

Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?

PERILLO.

Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oubli aussi Perillo?

MINUCCIO.

Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un pote en
travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que
par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien!

_Il l'embrasse._

Et depuis quand dans cette ville?

PERILLO.

Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.

MINUCCIO.

Qu'est-ce  dire? Je supposais que tu allais me rpondre: Pour
toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue?

PERILLO.

Laissons cela.--Tu viens donc  la cour?

MINUCCIO, _ part_.

Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue!  quoi
rve donc mon esprit? Dcidment la raison m'abandonne; je suis plus
pote que je ne croyais. [Pauvre garon! il doit tre bien triste, et
en conscience, je ne sais trop que lui dire...]

_Haut._

Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui
fait que j'ai l'air d'y tre quelqu'un; mais toute ma faveur consiste
 me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne
suis qu'un de ses meubles, jusqu' ce qu'il plaise  Sa Majest de
me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je
m'endorme.--Mais toi, qui t'amne en ce pays?

PERILLO.

Je viens tcher d'obtenir du service dans l'arme qui marche sur
Naples.

MINUCCIO.

Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'cole de droit?

PERILLO.

Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.

MINUCCIO, _ part_.

En vrit, son sang-froid me fait peur; c'est celui du dsespoir. Qu'y
faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.

_Haut._

Mais, mon ami, as-tu bien rflchi  cette rsolution que tu prends
si vite? Songes-tu aux tudes que tu viens de faire,  la carrire qui
s'ouvre devant toi? Songes-tu  l'avenir, Perillo?

PERILLO.

Oui, et je n'y vois de certain que la mort.

MINUCCIO.

Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je
ne cherche pas  la pntrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce
moment-ci, tu cdes  un conseil de ton mauvais gnie.--Crois-moi,
avant de te dcider, attends encore quelques jours.

PERILLO.

Celui qui n'a plus rien  craindre ni  esprer n'attend pas.

[MINUCCIO.

Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grce de ne point
te hter?

PERILLO.

Que t'importe?

MINUCCIO.

Tu me fais injure. Il me semblait que tout  l'heure tu m'avais pris
pour un de tes amis. coute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver.
Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense...
Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long
d'attendre  demain?

PERILLO.

Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt
ans, si tu veux, c'est la mme chose pour moi; j'ai cess de compter
les heures.

MINUCCIO.

Par Dieu! tu me mettrais en colre! Ainsi donc, moi qui t'ai berc,
lorsque j'tais un grand enfant et que tu en tais un petit, il faut
que je te laisse aller  ta perte sans essayer de t'en empcher,
maintenant que tu es un grand garon et moi un homme? Je ne puis rien
obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a
la sienne? Je ne te dis pas de combattre  prsent ta tristesse,
mais de ne pas t'attacher  elle et t'y enchaner sans retour, car il
viendra un temps o elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce
pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant
s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes;
montre-toi le plus malheureux et le plus dsol des hommes; loin
d'touffer ce tourment qui t'oppresse, dchire ton sein pour lui
ouvrir l'issue, laisse-le clater en sanglots, en plaintes, en
prires, en menaces; mais, je te le rpte, n'engage pas l'avenir!
Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus
long que nous, et, pour une douleur qui doit tre passagre, ne
te prpare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la
souffrance puise, et qui empoisonne le souvenir!

[PERILLO.

Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois matre Bernard?

MINUCCIO.

Mais oui,... sans doute,... comme par le pass...

PERILLO.

Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]


SCNE III

LES PRCDENTS, SER VESPASIANO.


SER VESPASIANO, _en entrant_.

J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le
roi.

_ Minuccio._

Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amen hier un peu
rudement,  souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en
veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques  moi, sous les regards de
la beaut!

MINUCCIO.

Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si
vous m'aviez fch, vous vous en seriez dout tout de suite.

SER VESPASIANO.

Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans
ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point
passer cela; mais tu conois que je droge un peu quand je vais chez
la Carmosine, et qu'on n'est plus l sur ses grands chevaux.

MINUCCIO.

Vous tes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous
en faire descendre...

SER VESPASIANO.

Ne te fche pas, je te pardonne. En vrit, je joue depuis hier, en
toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le
rcit.

PERILLO, _ part_.

Quelle espce d'homme est-ce l? Il a parl de Carmosine.

SER VESPASIANO.

Je t'ai dit combien j'aurais  coeur de possder ces champs de
Ceffal et de Calatabellotte; tu n'ignores pas o ils sont situs?

MINUCCIO.

Pardonnez-moi, illustrissime.

SER VESPASIANO.

Ce sont des terres  fruits, prs de mes pturages.

MINUCCIO.

Mais vos pturages, o sont-ils?

SER VESPASIANO.

H, parbleu! prs de Ceffal et de Calata...

MINUCCIO.

J'entends bien, mais quand j'y ai t, autant qu'il peut m'en
souvenir, il n'y avait l que des pierres et des moustiques.

SER VESPASIANO.

Calatabellotte est un lieu fertile.

MINUCCIO.

Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a...

SER VESPASIANO.

Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien
qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait
singulirement. [Le roi,  qui elles appartiennent, se refusait  me
les cder, se rservant,  ce qu'il prtendait, de m'en faire don le
jour de mes noces. L'intention tait galante.] Hier, sur un avis que
je reus de cette bonne dame Pque...

PERILLO.

Se pourrait-il?...

SER VESPASIANO.

Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens,
chez qui je vais le soir me dbrider l'esprit, et me dbotter
l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car
si ce n'tait cela...

MINUCCIO.

Et la dot?

SER VESPASIANO.

Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais
ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me
plaise; j'en avais touch un mot  la mre, et la bonne femme s'tait
prosterne. Hier donc, on m'invite  souper, et je m'attendais  une
affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvre?

MINUCCIO.

Un peu moins qu'avant de vous entendre.

SER VESPASIANO.

Ce bouffon-l goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin
et d'une joyeuse fiance, voil des visages en pleurs, une crature 
demi pme, et on me rgale d'un crit...

MINUCCIO, _bas  Vespasiano_.

Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!

SER VESPASIANO.

Pourquoi donc en faire mystre, quand la fillette elle-mme m'a dit
qu'elle n'en fait point! Quelle ptre, bon Dieu! quelle lettre!
quatre pages de lamentations.

MINUCCIO, _bas_.

Vous oubliez que j'tais l, et que j'en sais autant que vous.

SER VESPASIANO.

Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant
de l'affaire, c'est que j'avais annonc mon mariage au roi.

MINUCCIO.

Et vous comptiez sur Ceffal?

SER VESPASIANO.

Et Calatabellotte, cela va sans dire.  prsent, que vais-je rpondre,
quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de
son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, o en tes-vous de vos
pousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de
compte la belle ne saurait m'chapper, je le sais bien; mais pourquoi
tant de faons? Ces airs de caprice, quand je consens  tout, sont
blessants et hors de propos.

PERILLO, _bas  Minuccio_.

Minuccio, que veut dire tout ceci?

MINUCCIO, _bas_.

Ne vois-tu pas quel est le personnage?

SER VESPASIANO.

Du reste, ce n'est pas prcisment  la Carmosine que j'en veux, mais
 ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention tait
bien claire en me lisant cette lettre d'un rival ddaign.

[MINUCCIO.

Son intention tait claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait
rester fille.

SER VESPASIANO.

Bon! ce sont de ces petits dtours, de ces coquetteries aimables o
l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous dclare qu'elle ne
saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de
vous.]

PERILLO.

Qui avait crit, s'il vous plat, cette lettre dont vous parlez?

SER VESPASIANO.

Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la
basoche...

PERILLO.

J'ai l'honneur d'en tre un, monsieur, et je vous prie de parler
autrement.

SER VESPASIANO.

Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-mme d'autre sorte.

MINUCCIO, _ ser Vespasiano_.

Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.

_ Perillo._

Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?

PERILLO, _tandis que ser Vespasiano s'loigne_.

O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu crit avec mes larmes,
le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacre du monde,
le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a
montr cela, elle l'a tal aux regards de ce misrable! O ingrate!
ingnreuse fille! elle a souill le sceau de l'amiti, elle a
prostitu ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout  l'heure que je ne
pouvais plus souffrir; je n'avais pas pens  cela.

MINUCCIO.

Promets-moi du moins...

PERILLO.

Ne crains rien. Je n'ai pas t matre d'un mouvement d'impatience;
mais tout est fini, je suis calme.

_Regardant ser Vespasiano qui se promne sur la scne._

Pourquoi en voudrais-je  cet inconnu,  cet automate ridicule que
Dieu fait passer sur ma route? Celui-l ou tout autre, qu'importe? Je
ne vois en lui que la Destine, dont il est l'aveugle instrument;
je crois mme qu'il en devait tre ainsi. Oui, c'est une chose trs
ordinaire. Quand un homme sincre et loyal est frapp dans ce qu'il a
de plus cher, lorsqu'un malheur irrparable brise sa force et tue son
esprance, lorsqu'il est maltrait, trahi, repouss par tout ce qui
l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un
faquin qui lui donne le coup de grce, et qui, par hasard, sans le
savoir, rencontrant l'homme tomb  terre, marche sur le poignard
qu'il a dans le coeur.

MINUCCIO.

Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces  ce
projet que tu as...

PERILLO.

Il est trop tard.


SCNE IV

LES PRCDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS.


_La salle se remplit de monde._

L'OFFICIER.

Faites place, retirez-vous.

SER VESPASIANO, _ Minuccio_.

Tu es donc li particulirement avec ce jeune homme? Dis-moi donc,
penses-tu que je ne doive pas me considrer comme offens?

MINUCCIO.

Vous, magnifique chevalier?

SER VESPASIANO.

Oui, il m'a voulu imposer silence.

MINUCCIO.

Eh bien! ne l'avez-vous pas gard?

SER VESPASIANO.

C'est juste. Voici Leurs Majests. [Le roi parat un peu courrouc;
il faut pourtant que je lui parle  tout prix; car tu comprends que je
n'attendrai pas qu'il me somme de m'expliquer.

MINUCCIO.

Et sur quoi?

SER VESPASIANO.

Sur mon mariage.]


SCNE V

LES PRCDENTS, LE ROI, LA REINE.


LE ROI.

Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux royaume est-il
donc si maudit du ciel, si ennemi de son repos, qu'il ne puisse
conserver la paix au dedans, tandis que je fais la guerre au dehors!
Quoi! l'ennemi est  peine chass, il se montre encore sur nos
rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie et celle de
l'infant, je ne puis revenir un instant ici sans avoir  juger vos
disputes!

LA REINE.

Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau succs de vos
armes.

LE ROI.

Non, par le ciel! car ce sont eux prcisment qui me feraient perdre
le fruit de ces combats, avec leurs discordes honteuses, avec leurs
querelles de paysans! Celui-l, c'est l'orgueil qui le pousse, et
celui-ci c'est l'avarice. On se divise pour un privilge, pour une
jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout entire rclame
nos pes, on tire les couteaux pour un champ de bl. Est-ce pour cela
que le sang franais coule encore depuis les Vpres? Quel fut alors
votre cri de guerre? La libert, n'est-ce pas, et la patrie! et
tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont sanctifi
la vengeance. Mais de quel droit vous tes-vous vengs, si vous
dshonorez la victoire? Pourquoi avez-vous renvers un roi, si vous ne
savez pas tre un peuple?

LA REINE.

Sire, ont-ils mrit cela?

LE ROI.

Ils ont mrit pis encore, ceux qui troublent le repos de l'tat, ceux
qui ignorent ou feignent d'ignorer que, lorsqu'une nation s'est leve
dans sa haine et dans sa colre, il faut qu'elle se rassoie, comme le
lion, dans son calme et sa dignit.

[LA REINE, _ demi voix aux assistants_.

Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime.

LE ROI.

Nous sommes tous solidaires, nous rpondons tous des hcatombes du
jour de Pques. Il faut que nous soyons amis, sous peine d'avoir
commis un crime. Je ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un
chafaud la couronne de Conradin, mais pour lguer la mienne 
une nouvelle Sicile.] Je vous le rpte, soyez unis; plus de
dissentiments, de rivalit, chez les grands comme chez les petits;
sinon, si vous ne voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la
loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos propres lois,
par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, et le premier de vous
qui franchit la haie du voisin pour lui drober un ftu, je lui fais
trancher la tte sur la borne qui sert de limite  son champ.--Jrme,
te-moi cette pe.

_La foule se retire._

LA REINE.

Permettez-moi de vous aider.

LE ROI.

Vous, ma chre! vous n'y pensez pas. Cette besogne est trop rude pour
vos mains dlicates.

LA REINE.

Oh! je suis forte, quand vous tes vainqueur. Tenez, don Pdre, votre
pe est plus lgre que mon fuseau.--Le prince de Salerne est donc
votre prisonnier?

LE ROI.

Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la ranon de ce vilain
boiteux.--Pourquoi ces gens-l s'en vont-ils?

_Il s'assoit._

LA REINE.

Mais, c'est que vous les avez gronds.

[LE ROI.

Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, ma chre
Constance?

LA REINE.

Ils savent que non.

LE ROI.

Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, justement quand
je suis fch.

LA REINE.

Aimez-vous mieux qu'ils vous hassent? Vous n'y russirez pas
facilement. Voyez pourtant, ils se sont tous enfuis; votre colre doit
tre satisfaite.] Il ne reste plus dans la galerie qu'un jeune homme
qui se promne l, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette
de temps en temps vers nous un regard qui semble vouloir dire:
Si j'osais!--Tenez, je gagerais qu'il a quelque chose de
trs-intressant, de trs-mystrieux  vous confier. Voyez cette
contenance craintive et respectueuse en mme temps; je suis sre que
celui-l n'a pas de querelles avec ses voisins... Il s'en va.--Faut-il
l'appeler?

LE ROI.

Si cela vous plat.

_La reine fait un signe  l'officier du palais, qui va avertir
Perillo; celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La
reine s'assoit  quelque distance.]_

As-tu quelque chose  me dire?

PERILLO.

Sire, je crains qu'on ne m'ait tromp.

LE ROI.

En quoi tromp?

PERILLO.

On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus humble de ses
sujets d'approcher de sa personne sacre, et de lui exposer...

LE ROI.

Que demandes-tu?

PERILLO.

Une place dans votre arme.

LE ROI.

Adresse-toi  mes officiers.

_Perillo se lve et s'incline._

Pourquoi es-tu venu  moi?

PERILLO.

Sire, la demande que j'ose faire peut dcider de toute ma vie. Nous ne
voyons pas la Providence, mais la puissance des rois lui ressemble, et
Dieu leur parle de plus prs qu' nous.

LE ROI.

Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va gure avec une
cuirasse.

PERILLO.

J'ai tudi pour tre avocat, mais aujourd'hui j'ai d'autres penses.

LE ROI.

D'o vient cela?

PERILLO.

Je suis Sicilien, et Votre Majest disait tout  l'heure...

LE ROI.

L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que l'homme d'pe. Tu
veux me flatter.--Ce n'est pas l ta raison.

PERILLO.

Que Votre Majest me pardonne...

LE ROI.

Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au jeu, ou ta matresse
est morte.

PERILLO.

Non, Sire, non, vous vous trompez.

LE ROI.

Je veux connatre le motif qui t'amne.

LA REINE.

Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire?

PERILLO.

Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il ft  moi seul, et
qu'il valt la peine de vous tre dit.

LA REINE.

S'il ne t'appartient pas, garde-le.--Ce n'est pas la moins rare espce
de courage.

LE ROI.

Fort bien.--Sais-tu monter  cheval?

PERILLO.

J'apprendrai, Sire.

LE ROI.

Tu t'imagines cela? Voil de mes cavaliers en herbe, qui
s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup de lance jette 
bas, comme ce pauvre Vespasiano!

LA REINE.

Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que moi, qui
ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu de temps, et je ne
craindrais pas votre cheval de bataille.

LE ROI.

En vrit!

_ Perillo._

Comment t'appelles-tu?

PERILLO.

Perillo, Sire.

LE ROI.

Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouv ton toile. Tu vois
que la reine te protge.--Remercie-la et vends ton bonnet, afin de
t'acheter un casque.

_Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa
main  baiser._

LA REINE.

Perillo, [tu as raison de vouloir tre soldat plutt qu'avocat. Laisse
d'autres que toi faire leur fortune en dbitant de longs discours.]
La premire cause de la tienne aura t (souviens-toi de cela) la
discrtion dont tu as fait preuve.[1] Fais ton profit de l'avis que
je te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te dire,  bon
escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'amuse de celui qui
parle, n'estime que celui qui se tait.

LE ROI.

Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne vaut rien  la
guerre.

PERILLO.

Pour quelle raison, Sire?

LE ROI.

Parce que les amoureux se battent toujours trop ou trop peu, selon
qu'un regard de leur belle leur fait viter ou chercher la mort.

PERILLO.

Celui qui cherche la mort peut aussi la donner.

LE ROI.

Commence par l; c'est le plus sage.


SCNE VI

LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, PLUSIEURS DEMOISELLES,
PAGES, ETC.

_Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et change quelques mots avec
lui._


LE ROI.

Qui vient l-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce troupeau de petites
filles?

LA REINE.

C'est lui-mme, et ce sont mes camristes qui le tourmentent sans
doute pour le faire chanter. Oh! je vous en conjure, appelez-le! je
l'aime tant! personne  la cour ne me plat autant que lui; il fait de
si jolies chansons!

LE ROI.

Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.--Hol! Minuccio, approche,
approche, et qu'on apporte une coupe de vin de Chypre afin de le
mettre en haleine. Il nous dira quelque chose de sa faon.

MINUCCIO, _ Vespasiano_.

Retirez-vous, le roi m'a appel.

SER VESPASIANO.

Bon, bon, la reine m'a fait signe.

[MINUCCIO, _ part_.

Je ne m'en dbarrasserai jamais. Il est cause que Perillo s'est
chapp tantt dans cette foule.]

_Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en mme temps un
papier au roi, qui le lit  l'cart._

LA REINE.

Eh bien! petites indiscrtes, petites bavardes, vous voil encore,
selon votre habitude, importunant ce pauvre Minuccio!

PREMIRE DEMOISELLE.

Nous voulons qu'il nous dise une romance.

DEUXIME DEMOISELLE.

Et des tensons.

TROISIME DEMOISELLE.

Et des jeux-partis.

LA REINE, _ Minuccio_.

Sais-tu que j'ai  me plaindre de toi? On te voit paratre quand le
roi arrive, mais ds que je suis seule, tu ne te montres plus.

SER VESPASIANO, _s'avanant_.

Votre Majest est dans une grande erreur. Il ne se passe point de jour
qu'on ne me voie en ce palais.

LA REINE.

Bonjour, Vespasiano, bonjour.

MINUCCIO, _ part_.

Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut qu'il parte.

LE ROI, _lisant d'un air distrait, et s'adressant  Minuccio_.

Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les nouvelles. Allons,
bois un verre de vin.

SER VESPASIANO, _buvant_.

Votre Majest a bien de la bont. Mon mariage n'est point encore fait.

LE ROI.

C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour.

SER VESPASIANO.

Certainement, Sire, certainement.

_[ part._

Il ne parle point de Calatabellotte.]

_Aux demoiselles._

Qu'avez-vous  rire, vous autres?

PREMIRE DEMOISELLE.

Ah! vous autres!

SER VESPASIANO.

Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je rponds. Qu'y
a-t-il l de si plaisant?

DEUXIME DEMOISELLE.

Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, depuis que nous ne
vous avons vu?

TROISIME DEMOISELLE.

Nous avons eu grand'peur pour lui.

PREMIRE DEMOISELLE.

Et votre casque?

DEUXIME DEMOISELLE.

Et votre lance?

TROISIME DEMOISELLE.

Les avez-vous fait rajuster?

SER VESPASIANO.

Je ne fais point de cas des railleries des femmes!

PREMIRE DEMOISELLE.

Nous vous interrogeons, rpondez; sinon, nous dirons que vous n'tes
pas plus habile  repartir un mot de courtoisie...

SER VESPASIANO.

Eh bien?

DEUXIME DEMOISELLE.

Qu' parer une lance courtoise.

SER VESPASIANO, _ part_.

Petites perruches mal apprises!

LA REINE.

Minuccio est si proccup qu'il n'entend pas ce qu'on dit prs de lui.

MINUCCIO.

Il est vrai, madame, et j'en demande trs humblement pardon  Votre
Majest. Je ne saurais penser depuis hier qu' cette pauvre fille,...
je veux dire  ce pauvre garon,... non, je me trompe, c'est une
romance que je tche de me rappeler.

LA REINE.

Une romance? Tu nous la diras tout  l'heure. Mes bonnes amies veulent
des jeux-partis. Fais-leur quelques demandes pour les divertir.--Ser
Vespasiano.

SER VESPASIANO.

Majest.

LA REINE.

Savez-vous trouver de bonnes rponses?

SER VESPASIANO, _ part_.

Encore la mme plaisanterie!

_Haut._

Il n'y a pas de ma faute, madame, en vrit, il n'y en a pas.

LA REINE.

De quoi parlez-vous?

SER VESPASIANO.

De mon mariage. C'est bien malgr moi, je vous le jure, qu'il n'a pas
t consomm.

LA REINE.

Une autre fois, une autre fois.

SER VESPASIANO.

Votre Majest sera satisfaite.

_ part._

Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajout la reine, et
quand j'ai salu, tous deux m'ont tutoy; en sorte que je suis au
comble de la faveur, [en mme temps que je suis soulag d'un grand
poids. Ds que je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.]

LE ROI, _lisant toujours_.

Voil qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un ct, et Charles
d'Anjou de l'autre.]--Ne parliez-vous pas de jeux-partis?

LA REINE.

Oui, Sire, s'il vous plat d'ordonner...

LE ROI.

Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. Allons,
Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles.

_Tout le monde s'assoit en cercle._

MINUCCIO.

Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou possder ou esprer?

SER VESPASIANO.

Il vaut beaucoup mieux possder.

MINUCCIO.

Pourquoi, magnifique seigneur?

SER VESPASIANO.

Mais parce que... Cela saute aux yeux.

PREMIRE DEMOISELLE.

Et si ce qu'on possde est une bourse vide, un nez trs long, ou un
coup d'pe?

SER VESPASIANO.

Alors, l'esprance serait prfrable.

DEUXIME DEMOISELLE.

Et si ce qu'on espre est la main d'une jeune fille, qui ne veut pas
de vous et qui s'en moque?

SER VESPASIANO.

Ah! diantre! dans ce cas-l, je ne sais pas trop...

PREMIRE DEMOISELLE.

Il faut possder beaucoup de patience.

DEUXIME DEMOISELLE.

Et esprer peu de plaisir.

MINUCCIO, _ la troisime demoiselle_.

Et vous, ma mie, vous ne dites rien?

TROISIME DEMOISELLE.

C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on nous dit que
l'esprance est le seul vrai bien qu'on puisse possder.

LA REINE.

Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Minuccio.

MINUCCIO.

Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur de ne plus voir sa
matresse, ou l'amant qui meurt de plaisir de la revoir?

LES DEMOISELLES, _ensemble_.

Celui qui meurt! celui qui meurt!

SER VESPASIANO.

Mais puisqu'ils meurent tous les deux...

LES DEMOISELLES.

Celui qui meurt! celui qui meurt!

SER VESPASIANO.

Mais on vous dit,... on vous demande...

PREMIRE DEMOISELLE.

Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour!

SER VESPASIANO.

Mais observez qu'il y a deux manires...

DEUXIME DEMOISELLE.

Il n'y a que ceux-l qui aiment vritablement.

SER VESPASIANO.

Cependant...

TROISIME DEMOISELLE.

Et nous n'en aurons jamais d'autres.[2]

LE ROI.

Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, rserves et
silencieuses, ou de petites cerveles qui crient et qui m'empchent
de finir ma lecture? Voyons, Minuccio, o est ta viole?

MINUCCIO.

Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique de ma romance
nouvelle n'est pas encore compose; j'en sais seulement les paroles.

LE ROI.

Eh bien! soit.--Et vous, mesdemoiselles...

PREMIRE DEMOISELLE.

Sire, nous ne dirons plus un mot.

SER VESPASIANO, _ part_.

Quant  moi, j'ai assez de tensons et de chansons comme cela. Leurs
Majests m'ont ordonn de presser le jour de mes noces... Qui me
rsisterait  prsent? Je m'esquive donc et vole chez cette belle.


SCNE VII

LES PRCDENTS, _except_ SER VESPASIANO.


LA REINE, _ Minuccio_.

Les paroles sont-elles de toi?

MINUCCIO.

Non, madame.

LA REINE.

Est-ce de Cipolla?

MINUCCIO.

Encore moins.

LE ROI.

Commence toujours. [Aprs un combat, mieux encore qu'aprs un
festin, j'aime  couter une chanson, et plus la posie en est douce,
tranquille, plus elle repose agrablement l'oreille fatigue; car
c'est un grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de
masse sur la tte...

_Les demoiselles poussent un cri._

Silence! Rcite d'abord ta chanson; tu nous diras ensuite quel est
l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement.

MINUCCIO.

Votre Majest se rit des principes. Que deviendrait la justice
littraire si on lui mettait un bandeau comme  l'autre?] L'auteur de
ma romance est une jeune fille.

LA REINE.

En vrit!

MINUCCIO.

Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma
romance est une plainte amoureuse.

LA REINE.

Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aime?

MINUCCIO.

Non, madame, [et elle aime jusqu' en mourir. Le Ciel lui a donn tout
ce qu'il faut pour plaire, et en mme temps pour tre heureuse; son
pre, homme riche et savant, la chrit de toute son me, ou plutt
l'idoltre, et sacrifierait tout ce qu'il possde pour contenter le
moindre des dsirs de sa fille; elle n'a qu' dire un mot pour voir 
ses pieds une foule d'adorateurs empresss, jeunes, beaux, brillants,
gentilshommes mme, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant],
jusqu' dix-huit ans, son coeur n'avait pas encore parl. De tous
ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait
pas t repouss. Dans l'espoir de faire fortune, et de voir agrer
ses soins, il s'tait exil volontairement, et, durant de longues
annes, il avait tudi pour tre avocat.

LE ROI.

Encore un avocat!

MINUCCIO.

Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il
n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur
la parole du pre, et demandant pour toute rcompense qu'il lui soit
permis d'esprer;] mais pendant qu'il tait absent, l'indiffrente et
cruelle beaut a rencontr, pour son malheur, celui qui devait venger
l'Amour. Un jour, tant  sa fentre avec quelques-unes de ses amies,
elle vit passer un cavalier qui allait aux ftes de la reine. Elle
suivit ce cavalier; elle le vit au tournoi o il fut vainqueur... Un
regard dcida de sa vie.

LE ROI.

Voil un singulier roman.

MINUCCIO.

Depuis ce jour, elle est tombe dans une mlancolie profonde, car
celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. [Il est mari  une
femme... la plus belle, la meilleure, la plus sduisante qui soit
peut-tre dans ce royaume, et il trouve une matresse dans une pouse
fidle.] La pauvre ddaigne ne s'abuse pas, elle sait que sa
folle passion doit rester cache dans son coeur; [elle s'tudie
incessamment  ce que personne n'en pntre le secret; elle vite
toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se dfend mme de
prononcer son nom;] mais l'infortune a perdu le sommeil, sa raison
s'affaiblit, une langueur mortelle la fait plir de jour en jour;
[elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser
 autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; elle
repousse les remdes que lui offre un pre dsol, elle se meurt, elle
se consume, elle se fond comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord
de la tombe, la douleur l'oblige  rompre le silence. Son amant ne la
connat pas, il ne lui a jamais adress la parole, peut-tre mme
ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache
pourquoi, et elle se dcide  lui crire ainsi:

_Il lit:_

    Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,
     monseigneur, que je m'en vais mourir,
    Et, par piti, venant me secourir,
    Qu'il m'et rendu la mort moins inhumaine.

     deux genoux je demande merci.
    Par grce, Amour, va-t'en vers sa demeure.
    Dis-lui comment je prie et pleure ici,
    Tant et si bien qu'il faudra que je meure
    Tout enflamme, et ne sachant point l'heure
    O finira mon ador souci.
    [La mort m'attend, et s'il ne me relve
    De ce tombeau prt  me recevoir,
    J'y vais dormir, emportant mon doux rve;
    Hlas! Amour, fais-lui mon mal savoir.

    Depuis le jour o, le voyant vainqueur,
    D'tre amoureuse, Amour, tu m'as force,
    Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le coeur
    De lui montrer ma craintive pense,
    Dont je me sens  tel point oppresse,
    Mourant ainsi, que la mort me fait peur.]
    Qui sait pourtant, sur mon ple visage,
    Si ma douleur lui dplairait  voir?
    De l'avouer je n'ai pas le courage.
    Hlas! Amour, fais-lui mon mal savoir.

    Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu
     ma tristesse accorder cette joie,
    Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu,
    Ni vu les pleurs o mon chagrin se noie,
    Dis-lui, du moins, et tche qu'il le croie,
    Que je vivrais si je ne l'avais vu.
    Dis-lui qu'un jour une Sicilienne
    Le vit combattre et faire son devoir.
    Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne,
    Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.

LA REINE.

Tu dis que cette romance est d'une jeune fille?

MINUCCIO.

Oui, madame.

LA REINE.

Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras
cette bague.

_Elle te une bague de son doigt._

LE ROI.

Mais pour qui cette chanson a-t-elle t faite? Il semble, d'aprs les
derniers mots, que ce doive tre pour un tranger. Le connais-tu? quel
est son nom?

MINUCCIO.

Je puis le dire  Votre Majest, mais  elle seule.

LE ROI.

Bon! quel mystre!

MINUCCIO.

Sire, j'ai engag ma parole.

LE ROI.

loignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce
secret. Quant  la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a
qu'elle prs de moi.

_Les demoiselles se retirent au fond du thtre._

MINUCCIO.

Sire, je le sais, et je suis prt...

LA REINE.

Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour
me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engag, je ne suis plus
ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas tre
cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche.

_Elle sort._

LE ROI.

Eh bien!  qui s'adressent ces vers?

MINUCCIO.

Votre Majest a-t-elle oubli qui fut vainqueur au dernier tournoi?

LE ROI.

H, par la croix-Dieu! c'est moi-mme.

MINUCCIO.

C'est  vous-mme aussi que ces vers sont adresss.

LE ROI.

 moi, dis-tu?

MINUCCIO.

Oui, Sire. Dans ce que j'ai racont, je n'ai rien dit qui ne ft
vritable. Cette jeune fille que je vous ai dpeinte belle, jeune,
charmante, et mourant d'amour, elle existe, elle demeure l,  deux
pas de votre palais; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il
vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la
mort, c'est  sa prire que je vous parle; sa beaut, sa souffrance,
sa rsignation, sont aussi vraies que son amour.--Carmosine est son
nom.

LE ROI.

Cela est trange.

MINUCCIO.

Et ce jeune homme  qui son pre l'avait promise, qui est all tudier
 Padoue, et qui comptait l'pouser au retour, Votre Majest l'a vu
ce matin mme; c'est lui qui est venu demander du service  l'arme de
Naples; celui-l mourra aussi, j'en rponds, et plus tt qu'elle, car
il se fera tuer.

LE ROI.

Je m'en suis dout. Cela ne doit pas tre; cela ne sera pas. Je veux
voir cette jeune fille.

MINUCCIO.

L'extrme faiblesse o elle est...

LE ROI.

J'irai. Cela semble te surprendre?

MINUCCIO.

Sire, je crains que votre prsence...[3]

LE ROI.

Ne disais-tu pas, tout  l'heure, que tu aurais parl devant la reine?

MINUCCIO.

Oui, Sire.

LE ROI.

Viens chez elle avec moi.


FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME

_Un jardin.-- gauche, une fontaine avec plusieurs siges et un
banc.-- droite, la maison de matre Bernard.--Dans le fond, une
terrasse et une grille._


SCNE PREMIRE

CARMOSINE, _assise sur le banc_; prs d'elle PERILLO ET MAITRE
BERNARD, MINUCCIO, _assis sur le bord de la fontaine, sa guitare  la
main_.


CARMOSINE.

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...  Que cette chanson me
plat, mon cher Minuccio!

MINUCCIO.

Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes  vos ordres, moi et mon
bton.

_Il montre le manche de sa guitare._

CARMOSINE.

Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais rpter cent
fois, et je voudrais l'entendre encore et toujours, jusqu' ce que mon
attention et ma force fussent puises, et que je pusse mourir en y
rvant!--Comment la trouves-tu, Perillo?

PERILLO.

Charmante quand c'est vous qui la dites.

MAITRE BERNARD.

Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est qu'une chanson
lugubre. Il me semble qu'en gnral on ne chante pas  moins d'tre
gai, moi, du moins, quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive
plus.

CARMOSINE.

Pourquoi donc, et que reprochez-vous  cette romance de notre ami?
[Elle n'est pas bouffonne, il est vrai, comme un refrain de table;
mais qu'importe? ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour,
mais ne savez-vous pas que c'est une fiction oblige, et qu'on ne
saurait tre pote sans faire semblant d'tre amoureux? Elle parle
aussi de douleurs et de regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que
les amoureux en vers sont toujours les plus heureuses gens du monde,
ou les plus dsols?] Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...
Comment dit-elle donc ensuite?

MAITRE BERNARD.

Rien de bon, je n'aime point cela.

CARMOSINE.

C'est une romance espagnole, et notre roi don Pdre l'aime beaucoup;
n'est-ce pas, Minuccio?

MINUCCIO.

Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuve.

MAITRE BERNARD.

Grand bien leur fasse! un air d'enterrement!

CARMOSINE.

Perillo est peut-tre, quoiqu'il ne le dise pas, de l'avis de mon
pre, car je le vois triste.

PERILLO.

Non, je vous le jure.

CARMOSINE.

Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu ne m'as pas
entirement pardonn.

PERILLO.

Pensez-vous cela?

CARMOSINE.

J'espre que non; cependant je me sens bien coupable. J'ai t bien
folle, bien ingrate; et toi, pauvre ami, tu venais de si loin, tu
avais t absent si longtemps! Mais que veux-tu! je souffrais hier.

MAITRE BERNARD.

Et maintenant...

CARMOSINE.

Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont finir.

MAITRE BERNARD.

Hier tu en disais autant.

CARMOSINE.

Oh! j'en suis bien sre aujourd'hui. [Hier, j'ai prouv un moment de
bien-tre, puis une souffrance... Ne parlons plus d'hier,  moins que
ce ne soit, Perillo, pour que tu me rptes que tu ne t'en souviens
plus.

PERILLO.

Puis-je songer un seul instant  moi quand je vous vois revenir  la
vie? Je n'ai rien souffert si vous souriez.

CARMOSINE.

Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] Minuccio, je
voulais te demander...

MINUCCIO.

Que cherchez-vous?

CARMOSINE.

O est donc ta romance? Il me semble que j'en ai oubli un mot.

_Minuccio lui donne sa romance crite; elle la relit tout bas._


SCNE II

LES PRCDENTS, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, _sortant de la maison_.


SER VESPASIANO, _ dame Pque_.

Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. Voyez quel dlicieux
tableau de famille!

DAME PAQUE.

Vous tes un homme incomparable pour accommoder toute chose.

SER VESPASIANO.

Ce n'tait rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. Je n'ai fait
que rpter exactement  votre aimable fille ce que Leurs Majests
m'avaient dit  moi-mme.

DAME PAQUE.

Et elle a consenti?

SER VESPASIANO.

Pas prcisment. Vous savez que la pudeur d'une jeune fille...

CARMOSINE, _se levant_.

Ser Vespasiano!

SER VESPASIANO.

Ma princesse.

CARMOSINE.

Vous faites la cour  ma mre, sans quoi j'allais vous demander votre
bras.

SER VESPASIANO.

Mon bras et mon pe sont  votre service.

CARMOSINE.

Non, je ne veux pas tre importune. Viens, Perillo, jusqu' la
terrasse.

_Elle s'loigne avec Perillo._

SER VESPASIANO, _ dame Pque_.

Vous le voyez, elle me lance des oeillades bien flatteuses. Mais
qu'est-ce donc que ce petit Perillo?--Je vous avoue qu'il me chagrine
de le voir; il se donne des airs d'amoureux, et si ce n'tait le
respect que je vous dois, je ne sais  quoi il tiendrait...

DAME PAQUE.

Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous tes trop bouillant,
chevalier.

SER VESPASIANO.

Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui regarde la dot...

_Ils s'loignent on se promenant._


SCNE III

MINUCCIO, MAITRE BERNARD.


MAITRE BERNARD.

Tu crois  tout cela, Minuccio?

MINUCCIO.

Oui; je l'coute, je l'observe, et je crois que tout va pour le mieux.

MAITRE BERNARD.

Tu crois  cette espce de gaiet? Mais toi-mme, es-tu bien sincre?
Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu'elle t'a confi hier, seul 
seul?

MINUCCIO.

Je vous ai dj rpondu que je n'avais rien  vous rpondre. Elle
m'avait charg, comme vous le voyez, de lui ramener Perillo.  peine
avait-il essay son casque, l'oiseau chaperonn est revenu au nid.

MAITRE BERNARD.

Tout cela est trange, tout cela est obscur. Et ce refrain que tu vas
lui chanter, afin d'entretenir sa tristesse!

MINUCCIO.

Vous voyez bien qu'il ne sert qu' la chasser. Pensez-vous que je
cherche  nuire?

MAITRE BERNARD.

Non, certes, mais je ne puis me dfendre...

[MINUCCIO.

Tenez-vous en repos jusqu' l'heure des vpres.

MAITRE BERNARD.

Pourquoi cela? pourquoi jusqu' cette heure? C'est la troisime fois
que tu me le rptes, sans jamais vouloir t'expliquer.

MINUCCIO.

Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas moi-mme
davantage. La plus belle fille ne donne que ce qu'elle a, et l'ami le
plus dvou se tait sur ce qu'il ignore.

MAITRE BERNARD.

La peste soit de tes mystres! Que se prpare-t-il donc pour cette
heure-l? Quel vnement doit nous arriver? Est-ce donc le roi en
personne qui va venir nous rendre visite?

MINUCCIO, _ part_.

Il ne croit pas tre si prs de la vrit.

_Haut._

Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange pas  souhait, je
casse le manche de ma guitare.

MAITRE BERNARD.

Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu' toute force il faut prendre
patience; mais je ne te pardonne point ces faons d'agir.

MINUCCIO.

Cela viendra plus tard, j'espre. Encore une fois, doutez-vous de moi?

MAITRE BERNARD.

H non, enrag que tu es, avec ta discrtion maussade?] coute, il
faut que je te dise tout, bien que tu ne veuilles me rien dire. Une
chose ici me fait plus que douter, me fait frmir, entends-tu bien?
Cette nuit, pouss par l'inquitude, je m'tais approch doucement de
la chambre de Carmosine, pour couter si elle dormait.  travers la
fente de la porte, entre le gond et la muraille, je l'ai vue assise
dans son lit, avec un flambeau tout prs d'elle; elle crivait, et, de
temps en temps, elle semblait rflchir trs profondment, puis elle
reprenait sa plume avec une vivacit effrayante, comme si elle et
obi  quelque impression soudaine. Mon trouble en la voyant, ou ma
curiosit, sont devenus trop forts. Je suis entr: tout aussitt sa
lumire s'est teinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se
froissait en glissant sous son chevet.

MINUCCIO.

C'est quelque adieu  ce pauvre Antoine, qui s'est fait soldat,  ce
qu'il croit.

MAITRE BERNARD.

Ma fille l'ignorait.

MINUCCIO.

Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? Il ne se noierait
mme pas sans le dire.

MAITRE BERNARD.

Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voil cet imbcile qui
revient avec ma femme.--Rentrons; je veux que tu saches tout.

MINUCCIO.

C'est encore votre fille qui a rappel celui-l. Vous voyez bien
qu'elle ne pense qu' rire.

_Ils rentrent dans la maison._


SCNE IV

SER VESPASIANO ET DAME PAQUE _viennent du fond du jardin_.


SER VESPASIANO.

Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour voler chez le
tabellion, afin de hter le contrat.

DAME PAQUE.

Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si bonne
composition.

SER VESPASIANO.

Comment donc! la dot est honnte, la fille aussi; mon but principal
est de m'attacher  votre famille.

DAME PAQUE.

Mon mari fera quelques difficults; entre nous, c'est une pauvre tte,
un homme qui calcule, un homme besoigneux.

SER VESPASIANO.

Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous m'en croyez,
magnifiques. Le roi y viendra.

DAME PAQUE.

Est-ce possible!

SER VESPASIANO.

Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-mme, dame Pque.
Vous serez la reine du bal.

DAME PAQUE.

Ah! ces plaisirs-l ne m'appartiennent plus.

SER VESPASIANO.

Vous les verrez renatre sous vos pas. Je vole chez le tabellion.


SCNE V

CARMOSINE ET PERILLO _viennent du fond_.


CARMOSINE.

Il faut me le promettre, Antoine. Songez  ce que deviendrait mon pre
si Dieu me retirait de ce monde.

PERILLO.

Pourquoi ces cruelles penses? vous ne parliez pas ainsi tout 
l'heure.

CARMOSINE.

Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque sa seule joie sur
la terre. S'il venait  me perdre, je ne sais vraiment pas comment
il supporterait ce malheur. [Votre pre fut son dernier ami, et quand
vous tes rest orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette
maison est devenue la vtre. En nous voyant grandir ensemble, on
disait dans le voisinage que matre Bernard avait deux enfants. S'il
devait aujourd'hui n'en avoir plus qu'un seul...

PERILLO.

Mais vous nous disiez d'esprer.

CARMOSINE.

Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre soin de lui, de
ne pas l'abandonner... Je sais que vous avez fait une demande, et
que vous pensez  quitter Palerme... Mais, coutez-moi, vous pouvez
encore... Il m'a sembl entendre du bruit.

PERILLO.

Ce n'est rien; je ne vois personne.

CARMOSINE.

Vous pouvez encore revenir sur votre dtermination,... j'en suis
convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de cette dmarche, ni du
motif qui l'a dicte; mais] s'il est vrai que vous m'avez aime, vous
prendrez ma place aprs moi.

PERILLO.

Rien aprs vous!

CARMOSINE.

Vous la prendrez, si vous tes honnte homme... Je vous lgue mon
pre.

PERILLO.

Carmosine!... Vous me parlez, en vrit, comme si vous aviez un pied
dans la tombe. Cette romance que, tout  l'heure, vous vous plaisiez
 rpter, je ne m'y suis pas tromp, j'en suis sr, c'est votre
histoire, c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: vous
voulez mourir.

CARMOSINE.

Prends garde! Ne parle pas si haut.

PERILLO.

[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis est la vrit! Si
vous avez dans l'me cette affreuse ide de quitter volontairement
la vie, et de nous cacher vos souffrances, jusqu' ce qu'on vous voie
tout  coup expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel
soupon horrible! S'il se pouvait que, lasse de souffrir, fidle
seulement  votre affreux silence, vous eussiez conu la pense...]
Vous me recommandiez votre pre... Vous ne voudriez pas tuer sa fille!

CARMOSINE.

Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que faire d'une main si
faible.

PERILLO.

Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi trompez-vous votre
pre? Pourquoi affectez-vous devant lui ce repos, cet espoir que vous
n'avez pas, cette sorte de joie qui est si loin de vous?

CARMOSINE.

Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu nous appelle 
lui, il nous envoie, n'en doute point, des messagers secrets qui nous
avertissent. [Je n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non
plus fait grand mal. L'ide de paratre devant le Juge suprme ne
m'a jamais inspir de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il me
pardonne et m'encourage.] J'espre, j'espre tre heureuse. J'en ai
dj de charmants prsages.

PERILLO.

Vous l'aimez beaucoup, Carmosine.

CARMOSINE.

De qui parles-tu?

PERILLO.

Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant d'attraits.

CARMOSINE.

coute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cherche pas 
pntrer un secret qui ne saurait tre bon  personne; tu l'apprendras
quand je ne serai plus. [Tu me demandes pourquoi je trompe mon pre?
C'est prcisment par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant 
lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais point non plus
parl comme je l'ai fait, si, en le faisant, je n'eusse rempli un
devoir. Je te demande de ne point trahir la confiance que j'ai en toi.

PERILLO.

Soyez sans crainte; mais, de votre ct, promettez-moi du moins...

CARMOSINE.

Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans remde.] Tu vas
maintenant aller dans ma chambre; voici une clef, tu ouvriras un
coffre qui est derrire le chevet de mon lit, tu y trouveras une robe
de fte;... je ne la porterai plus, celle-l, je l'ai porte aux ftes
de la reine, lorsque pour la premire fois... Il y a dessous un papier
crit, que tu prendras et que tu garderas; je te le confie,...  toi
seul, n'est-ce pas?

PERILLO.

Votre testament, Carmosine?

CARMOSINE.

Oh! cela ne mrite pas d'tre appel ainsi. De quoi puis-je disposer
au monde? C'est bien peu de chose que ces adieux qu'on laisse malgr
soi  la vie, et qu'on nomme dernires volonts! Tu y trouveras ta
part, Perillo.

PERILLO.

Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez qu'il est
possible...

CARMOSINE.

pargne-moi, pargne-moi. Nous en reparlerons tout  l'heure, [dans
ma chambre, car je vais rentrer;] il se fait tard, [voici l'heure des
vpres.[4]]


SCNE VI


CARMOSINE, _seule_.

Ta part! pauvre et excellent coeur!--Elle et t plus douce, et tu
la mritais, si l'impitoyable hasard ne m'et fait rencontrer... Dieu
puissant! quel blasphme sort donc de mes lvres! O ma douleur, ma
chre douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, toi ma
vie et ma mort, toi qu'il connat maintenant? O bon Minuccio, digne,
loyal ami! il t'a cout, tu lui as tout dit, il a souri, il a t
touch, il m'a envoy une bague...

_Elle la baise._

Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur ce matin quand
j'ai entendu ces mots: Il sait tout! Qu'importent maintenant et mes
larmes, et ma souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il
sait que je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait
raison;--cette joie devant mon pre a t cruelle, mais pouvais-je la
contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, le coeur me battait avec
tant de force! Il l'avait vu, lui, il lui avait parl!] O mon amour! 
charme inconcevable! dlicieuse souffrance, tu es satisfaite! je
meurs tranquille, et mes voeux sont combls.--L'a-t-il compris en
m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant que j'aimais, je
disais que j'allais mourir? Oui, il m'a comprise, il m'a devine. Il
m'a mis au doigt cet anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne
serai plus qu'un peu de poussire... Grces te soient rendues,  mon
Dieu! je vais mourir, et je puis mourir!

_On entend sonner  la grille du jardin._

On sonne  la grille, je crois?--Hol! Michel! personne ici? Comment
m'a-t-on laisse toute seule?

_Elle s'approche de la maison._

[Ah! ils sont tous l, dans la salle basse, ils lisent quelque
chose attentivement, et paraissent se consulter. Minuccio semble les
retenir... Perillo m'aurait-il trahie?

_On sonne une seconde fois._

Ce sont deux dames voiles qui sonnent. Michel, o es-tu? Ouvre donc]


SCNE VII

CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, _ouvrant la grille. Une femme, qui
accompagne la reine, reste au fond du thtre._


LA REINE.

N'est-ce pas ici que demeure matre Bernard, le mdecin?

MICHEL.

Oui, madame.

LA REINE.

Puis-je lui parler?

MICHEL.

Je vais l'avertir.

LA REINE.

Attends un instant. Qui est cette jeune fille?

MICHEL.

C'est mademoiselle Carmosine.

LA REINE.

La fille de ton matre?

MICHEL.

Oui, madame.

LA REINE.

Cela suffit, c'est  elle que j'ai affaire.


SCNE VIII

CARMOSINE, LA REINE.


LA REINE.

Pardon, mademoiselle...

_ part._

Elle est bien jolie.

_Haut._

Vous tes la fille de matre Bernard?

CARMOSINE.

Oui, madame.

LA REINE.

Puis-je, sans tre indiscrte, vous demander un moment d'entretien?

_Carmosine lui fait signe de s'asseoir._

Vous ne me connaissez pas?

CARMOSINE.

Je ne saurais dire...

LA REINE, _s'asseyant_.

Je suis parente... un peu loigne... d'un jeune homme qui demeure
ici, je crois, et qui se nomme Perillo.

CARMOSINE.

Il est  la maison, si vous voulez le voir...

LA REINE.

Tout  l'heure, si vous le permettez.--Je suis trangre,
mademoiselle, et j'occupe  la cour d'Espagne une position assez
leve. Je porte  ce jeune homme beaucoup d'intrt, et il serait
possible qu'un jour le crdit dont je puis disposer devint utile  sa
fortune.

CARMOSINE.

Il le mrite  tous gards.

_Matre Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison._

MAITRE BERNARD, _bas  Minuccio_.

Qui donc est l avec ma fille?

MINUCCIO.

Ne dites mot, venez avec moi.

_Il l'emmne._

LA REINE.

C'est prcisment sur ce point que je dsire tre claire, [et je
vous demande encore une fois pardon de ce que ma dmarche peut avoir
d'trange.

CARMOSINE.

Elle est toute simple, madame, mais mon pre serait plus en tat de
vous rpondre que moi; je vais, s'il vous plat...

LA REINE.

Non, je vous en prie,  moins que je ne vous importune. Vous tes
souffrante, m'a-t-on dit.

CARMOSINE.

Un peu, madame.

LA REINE.

On ne le croirait pas.

CARMOSINE.

Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien qu'il ne me
quitte jamais.

LA REINE.

Il ne saurait tre bien srieux,  votre ge.

CARMOSINE.

En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut.

LA REINE.

Je suis sre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.--Mais la crainte
que j'ai de vous fatiguer me force  prciser mes questions, car je ne
veux point vous le cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que
je dsirerais une rponse, et je suis persuade, si vous me la faites,
qu'elle sera sincre.] Vous avez t leve avec ce jeune homme; vous
le connaissez depuis son enfance.--Est-ce un honnte homme? est-ce un
homme de coeur?

CARMOSINE.

Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un assez bon juge...

LA REINE.

Je m'en rapporte entirement  vous.

[CARMOSINE.

D'o me vient l'honneur que vous me faites? Je ne comprends pas bien
que, sans me connatre...

LA REINE.

Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve que j'ai toute
confiance en vous, c'est la question que je vais vous faire, en vous
priant de l'excuser, mais d'y rpondre avec franchise. Vous tes
belle, jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous parlons]
demandait votre main, l'pouseriez-vous?

CARMOSINE.

Mais, madame...

LA REINE.

En supposant, bien entendu, que votre coeur fut libre, et qu'aucun
engagement ne vnt s'opposer  cette alliance.

CARMOSINE.

Mais, madame, dans quel but me demandez-vous cela?

LA REINE.

C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme vous, qui
a votre ge, qui est, comme vous, un peu souffrante; c'est de la
mlancolie ou peut-tre quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je
ne sais trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et
de la mener  la cour, afin d'essayer de la distraire; car elle vit
dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est pour une jeune
tte qui s'exalte, se nourrit de dsirs, d'illusions; [qui prend pour
l'esprance tout ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle
ne peut voir; qui s'attache  un rve dont elle se fait un monde,
innocemment, sans y rflchir, par un penchant naturel du coeur,]
et qui, hlas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent  ct du
bonheur.

[CARMOSINE.

Cela est cruel.

LA REINE.

Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des plus belles, des
plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la
vie, pour avoir gard de pareils secrets!

CARMOSINE.

On peut donc en mourir, madame?

LA REINE.

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent, n'ont
jamais su ce que c'est que l'amour, [ni en rve ni autrement. Un
homme, sans doute, doit s'en dfendre. La rflexion, le courage, la
force, l'habitude de l'activit, le mtier des armes surtout, doivent
le sauver; mais une femme!--Prive de ce qu'elle aime, o est son
soutien? Si elle a du courage, o est sa force? Si elle a un mtier,
ft-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut
dire o est sa pense pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que
son pied fait tourner le rouet?]

CARMOSINE.

Que vous me charmez de parler ainsi!

LA REINE.

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'tre pas oblig de les
plaindre qu'on ne veut pas croire  nos chagrins. Ils sont rels,
et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force  les
cacher; notre rsignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on
touche  ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; de jour en jour
on se fait  sa souffrance, on s'y livre, on s'y abandonne, on s'y
dvoue, on l'aime, on aime la mort... Voil pourquoi je voudrais
tcher d'en prserver ma jeune amie.

CARMOSINE.

Et vous songez  la marier; est-ce que c'est Perillo qu'elle aime?

LA REINE.

Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel qu'on me l'a dit,
bon, brave, honnte (savant, peu importe), sa femme ne serait-elle pas
heureuse?

CARMOSINE.

Heureuse, si elle en aime un autre!

LA REINE.

Vous ne rpondez pas  ma question premire. [Je vous avais demand
de me dire si,  votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet,
digne d'tre charg du bonheur d'une femme. Rpondez, je vous en
conjure.]

CARMOSINE.

Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra donc l'oublier?

LA REINE, _ part_.

Je n'en obtiendrai pas davantage.

_Haut._

[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande?

CARMOSINE.

Ds qu'elle se marie, il me semble...

LA REINE.

Eh bien! achevez votre pense.

CARMOSINE.

Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner tout son coeur,
toute son me?...]

LA REINE.

Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais...

CARMOSINE.

Parlez, de grce, je vous coute; je m'intresse aussi  votre amie.

LA REINE.

Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit aimer, ne puisse
tre  elle; supposez qu'il soit mari lui-mme.

CARMOSINE.

Que dites-vous?

LA REINE.

Supposez plus encore. Imaginez que c'est un trs-grand seigneur, un
prince; que le rang qu'il occupe, que le nom seul qu'il porte, mettent
 jamais entre elle et lui une barrire infranchissable... Imaginez
que c'est le roi.

CARMOSINE.

Ah! madame! qui tes-vous?

LA REINE.

Imaginez que la soeur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez,
soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et
que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait
entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de
l'arracher  sa retraite, pour lui donner une place auprs d'elle dans
le palais mme de son poux; imaginez qu'elle trouve tout simple que
cet poux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume,
ait inspir un sentiment que tout le monde comprendra sans peine;
figurez-vous qu'elle n'a aucune dfiance, aucune crainte de sa jeune
rivale, non qu'elle fasse injure  sa beaut, mais parce qu'elle croit
 son honneur; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui
a os aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour,
tristement cach dans la solitude, s'pure en se montrant au grand
jour, et s'ennoblisse par sa cause mme.

CARMOSINE, _flchissant le genou_.

Ah! madame, vous tes la reine!

LA REINE.

Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier don
Pdre.

CARMOSINE.

Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort peut faire
oublier. Votre bont est si grande, qu'elle ressemble  Dieu! Elle
me pntre d'admiration, de respect et de reconnaissance; mais elle
m'accable, elle me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien
je suis peu digne d'en tre l'objet... Pardonnez-moi, je ne puis
exprimer... Permettez que je me retire, que je me cache  tous les
yeux.

LA REINE.

Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit qui vous effraie?

CARMOSINE.

Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! vous ici!
la reine! Comment avez-vous pu savoir?... Minuccio m'a trahie sans
doute... Comment pouvez-vous jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez
la main, madame! Ne me croyez-vous pas insense?... Moi, la fille de
matre Bernard, avoir os lever mes regards!... Ne croyez-vous pas
que ma dmence est un crime, et que vous devez m'en punir?... Ah! sans
nul doute, vous le voyez; mais vous avez piti d'une infortune dont
la raison est gare, et vous ne voulez pas que cette pauvre folle
soit plonge au fond d'un cachot, ou livre  la rise publique!

LA REINE.

 quoi songez-vous, juste ciel!

CARMOSINE.

Ah! je mriterais d'tre ainsi traite, si je m'tais abuse un
moment, si mon amour avait t autre chose qu'une souffrance! Dieu
m'est tmoin, Dieu qui voit tout, qu' l'instant mme o j'ai aim,
je me suis souvenue qu'il tait le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout
essay pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser de ma mmoire
ce qui m'est plus cher que ma vie. Hlas! madame, vous le savez sans
doute, que personne ici-bas ne rpond de son coeur, et qu'on ne
choisit pas ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie;
puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du moins tout
entier. Croyez, madame, et soyez convaincue, je vous le demande les
mains jointes, croyez qu'il n'est entr dans mon me ni espoir, ni
orgueil, ni la moindre illusion.] C'est malgr mes efforts, malgr
ma raison, malgr mon orgueil mme, que j'ai t impitoyablement,
misrablement accable par une puissance invincible, qui a fait de moi
son jouet et sa victime. Personne n'a compt mes nuits, personne n'a
vu toutes mes larmes, pas mme mon pre. Ah! je ne croyais pas que
j'en viendrais jamais  en parler moi-mme. J'ai souhait, il est
vrai, quand j'ai senti la mort, de ne point partir sans un adieu;
je n'ai pas eu la force d'emporter dans la tombe ce secret qui
me dvorait. Ce secret! c'tait ma vie elle-mme, et je la lui ai
envoye. Voil mon histoire, madame, je voulais qu'il la st, et
mourir.

LA REINE.

Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me l'a raconte;
Minuccio ne vous a point trahie.

CARMOSINE.

Quoi! madame, c'est le roi lui-mme...

LA REINE.

Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup trop loin
pour moi.] C'est le roi qui veut que vous repreniez courage, que vous
gurissiez, que vous soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un
peu d'amiti.

CARMOSINE, _d'une voix faible_.

C'est lui qui veut que je reprenne courage?

LA REINE.

Oui; je vous rpte ses propres paroles.

CARMOSINE.

Ses propres paroles? Et que je gurisse?

LA REINE.

Il le dsire.

CARMOSINE.

Il le dsire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas?

LA REINE.

Oui, si nous y pouvons quelque chose.

CARMOSINE.

Et que j'pouse Perillo? Vous me le proposiez tout  l'heure;... car
je comprends tout  prsent,... votre jeune amie, c'tait moi.

LA REINE.

Oui, c'tait vous, c'est  ce titre que je vous ai envoy cette bague.
Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit?

CARMOSINE.

C'tait vous?... Je vous remercie,... et je suis prte  obir.

_Elle tombe sur le banc._

LA REINE.

Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pleur Vous ne me
rpondez pas? je vais appeler.

CARMOSINE.

Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi.

[LA REINE.

Je vous ai afflige? Vous me feriez croire que j'ai eu tort de venir
ici, et de vous parler comme je l'ai fait.

CARMOSINE, _se levant_.

Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore  comprendre
que la bont humaine puisse inspirer une gnrosit pareille  la
vtre! Tort de venir, vous, ma souveraine, quand je devrais vous
parler  genoux! lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce
n'est point un rve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate en manquant
de reconnaissance. Que puis-je faire pour vous remercier dignement?
je n'ai que la ressource d'obir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce
pas?... Dites-lui que je l'oublierai.

LA REINE.

Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprime.
Je suis votre reine, il est vrai, mais si je ne voulais qu'tre obie,
enfant que vous tes, je ne serais pas venue. Voulez-vous m'couter
une dernire fois?

CARMOSINE.

Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui tait ma
souffrance, et qui tait aussi mon seul bien, tout le monde le
connat. Le roi me mprise, [et je pensais bien qu'il en devait tre
ainsi, mais je n'en tais pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a
raconte; ma romance, on la chante  table, devant ses chevaliers et
ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio me l'avait
laiss croire.  prsent, il ne me reste rien; ma douleur mme ne
m'appartient plus. Parlez, madame, tout ce que je puis dire, c'est que
vous me voyez rsigne  obir, ou  mourir.

LA REINE.

Et c'est prcisment ce que nous ne voulons pas, et je vais vous dire
ce que nous voulons. coutez donc: oui, c'est le roi qui veut d'abord
que vous gurissiez, et que vous reveniez  la vie; c'est lui qui
trouve que ce serait grand dommage qu'une si belle crature vnt
 mourir d'un si vaillant amour;--ce sont l ses propres
paroles.--Appelez-vous cela du mpris?--Et c'est moi qui veux vous
emmener, que vous restiez prs de moi, que vous ayez une place parmi
mes filles d'honneur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est
moi qui veux que, loin d'oublier don Pdre, vous puissiez le voir tous
les jours; qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas 
vous dfendre, vous cdiez  cette franche impulsion de votre me vers
ce qui est beau, noble et gnreux, car on devient meilleur avec un
tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux vous apprendre que l'on peut
aimer sans souffrir, lorsque l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la
honte ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle est
faite pour le coupable, et,  coup sr, votre pense ne l'est pas.

CARMOSINE.

Bont du ciel!

LA REINE.

C'est encore moi qui veux qu'un poux digne de vous, qu'un homme
loyal, honnte et brave, vous donne la main pour entrer chez moi;
qu'il sache comme moi, comme tout le monde, le secret de votre
souffrance passe; qu'il vous croie fidle sur ma parole, que je
vous croie heureuse sur la sienne, et que votre coeur puisse gurir
ainsi, par l'amiti de votre reine, et par l'estime de votre poux...
Prtez l'oreille, n'est-ce pas le bruit du clairon?

CARMOSINE.

C'est le roi qui sort du palais.

LA REINE.

Vous savez cela, jeune fille?

CARMOSINE.

Oui, madame; nous demeurons si prs! nous sommes habitus  entendre
ce bruit.

LA REINE.

C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici.

CARMOSINE.

Est-ce possible?

LA REINE.

Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous aussi ces cloches?

CARMOSINE.

Oui, et j'aperois derrire la grille une foule immense qui se rend 
l'glise. Aujourd'hui,... je me rappelle,... n'est-ce pas un jour de
fte? Comme ils accourent de tous cts! Ah! mon rve! je vois mon
rve!

LA REINE.

C'est l'heure de la bndiction.

CARMOSINE.

Oui, en ce moment le prtre est  l'autel, et tous s'inclinent devant
lui. Il se retourne vers la foule, il tient entre ses mains l'image du
Sauveur, il l'lve... Pardonnez-moi!

_Elle s'agenouille._

LA REINE.

Prions ensemble, mon enfant; demandons  Dieu quelle rponse vous
allez faire  votre roi.

_On entend de nouveau le son des clairons. Des cuyers et des hommes
d'armes s'arrtent  la grille, le roi parat bientt aprs._


SCNE IX

LES PRCDENTS, LE ROI, PERILLO, _prs de lui_, MAITRE BERNARD, DAME
PAQUE, SER VESPASIANO, MINUCCIO.


[LE ROI.

Vous avez l un grand jardin, cela est commode et agrable.

MAITRE BERNARD.

Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...]

LE ROI.

O est votre fille?

MAITRE BERNARD.

La voil, Sire, devant Votre Majest...

[LE ROI.

Est-elle marie?

MAITRE BERNARD.

Non, Sire, pas encore,... c'est--dire,... si Votre Majest...]

LE ROI, _ Carmosine_.

C'est donc vous, gentille demoiselle, qui tes souffrante et en
danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage  cela.

MAITRE BERNARD.

Elle a t, Sire, et elle est encore gravement malade. Il est vrai
que, depuis ce matin  peu prs, l'amlioration est notable.

LE ROI.

Je m'en rjouis. En bonne foi, il serait fcheux que le monde ft
sitt priv d'une si belle enfant.]

_ Carmosine._

Approchez un peu, je vous prie.

[SER VESPASIANO, _ Minuccio_.

Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute l'affaire.
Calatabellotte est  moi.

MINUCCIO.

Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire en
particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. Le roi est un
grand mdecin; c'est la mthode d'Albucassis.]

LE ROI, _ Carmosine_.

Vous tremblez, je crois. Vous dfiez-vous de moi?

CARMOSINE.

Non, Sire.

LE ROI.

Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire ceci, la belle fille?
Vous qui tes jeune et qui tes faite pour rjouir le coeur des
autres, vous vous laissez avoir du chagrin? Nous vous prions, pour
l'amour de nous, qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous
soyez bientt gurie.

CARMOSINE.

Sire, c'est mon trop peu de force  supporter une trop grande peine
qui est la cause de ma souffrance. Puisque vous avez pu m'en plaindre,
j'espre que Dieu m'en dlivrera.

LE ROI.

Voil qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut m'obir sur un
autre point. Quelqu'un vous en a-t-il parl?

CARMOSINE.

Sire, on m'a dit toute la bont, toute la piti qu'on daignait
avoir...

LE ROI.

Pas autre chose?

_ la reine._

Est-ce vrai, Constance?

LA REINE.

Pas tout  fait.

LE ROI.

Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous
nous avez port vous a, prs de nous, mise en grand honneur; et celui
qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre
main, en vous priant de l'accepter, l'poux que nous vous avons
choisi.

_Il fait signe  Perillo, qui s'avance et s'incline._

Aprs quoi, nous voulons toujours nous appeler votre chevalier, et
porter dans nos passes d'armes votre devise et vos couleurs, sans
demander autre chose de vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser.

LA REINE, _ Carmosine_.

Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse.

CARMOSINE, _donnant son front  baiser au roi_.

Sire, la reine a rpondu pour moi.


FIN DE CARMOSINE.




ADDITIONS ET VARIANTES EXCUTES POUR LA REPRSENTATION

1.--PAGE 369.

_La premire cause de_ ta fortune _aura t_, etc.

2.--PAGE 377.

TROISIME DEMOISELLE.

_Et nous n'en aurons jamais d'autres._

TOUTES LES DEMOISELLES, _ensemble_.

Et nous n'en aurons jamais d'autres.

3.--PAGE 384.

_Je crains que votre prsence._

LE ROI.

J'irai, te dis-je. Je la verrai, je lui parlerai. Je ne veux pas que
cette jeune fille meure; je ne le veux pas.

MINUCCIO.

Il ne sera pas facile de l'en empcher, car elle l'a rsolu, et
la besogne est  moiti faite. Sire, prenez garde de l'achever en
cherchant  la sauver.

LE ROI.

_Ne disais-tu pas tout  l'heure_, etc.

4.--PAGE 398.

_Il se fait tard._ Va, mon ami, fais ce que je t'ai dit.

PERILLO, _en sortant_.

Ah! cela est horrible!


FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.


Le sujet de _Carmosine_ se trouve dans une nouvelle du _Dcamron_ (la
septime de la dixime journe). En voici le sommaire:

Le roi Pierre, ayant appris le fervent amour que lui portait Lise,
et dont elle tait malade, va la consoler et la marie avec un jeune
gentilhomme; aprs quoi il lui donne un baiser sur le front et se
dclare pour toujours son chevalier.

Cette anecdote, que Boccace raconte avec beaucoup de grandeur et de
simplicit, n'a que huit pages, et les caractres n'y sont pas mme
indiqus, hormis pourtant celui du roi, dont la conduite fait assez
connatre la gnrosit chevaleresque. Le jeune gentilhomme qui, dans
la nouvelle, n'arrive qu' la fin pour pouser Lise, devient dans la
comdie un ami d'enfance et un fianc de la jeune fille, ce qui
ajoute beaucoup  l'intrt du sujet en compliquant les situations. Le
personnage de ser Vespasiano est aussi une cration nouvelle qui vient
jeter de temps  autre, au milieu de cette mlope amoureuse, une note
comique, indispensable au thtre bien plus qu' la lecture.

En examinant les dbris du manuscrit autographe, j'y remarque que
l'hrone s'appelle Lise, pendant tout le premier acte, comme dans le
rcit de Boccace. Probablement, lorsqu'il eut imagin la belle scne
du second acte o Perillo entend le nom de sa matresse ml aux
forfanteries de ser Vespasiano, Alfred de Musset aura pens que ce nom
n'avait pas assez d'originalit pour frapper l'oreille du spectateur
et veiller son attention, comme celle de Perillo. De mme, lorsque
Minuccio, seul avec le roi, lui confie le secret de la jeune malade,
l'auteur aura senti qu'il fallait  cette jeune fille un nom plus
pittoresque et moins vulgaire que celui de Lise. Peut-tre aussi
a-t-il compris,  mesure qu'il avanait dans son oeuvre, que
l'esquisse lgre de Boccace allait devenir entre ses mains un type
complet. Le nom un peu bizarre, mais sicilien, de Carmosine, qu'il
substitua sur le manuscrit au nom de Lise,  partir du second acte,
fut en quelque sorte une prise de possession.

Pour peu qu'on sache ce que c'est qu'une pice de thtre, on
reconnat que celle-ci a t crite avec la pense qu'elle serait
reprsente tt ou tard. On ne voit point dans _Carmosine_ de brusques
changements de lieu; les scnes s'enchanent sans interruption.
L'auteur a soin de prolonger le mystre qui rgne sur tout le premier
acte jusqu'au moment o cet acte va finir. Le procd employ pour
faire entendre  Perillo, de la bouche mme de Carmosine, le mot cruel
qui lui apprend qu'elle ne l'aime plus; la scne du second acte o
la sottise de ser Vespasiano donne le coup de grce  ce pauvre
amant dj si malheureux; l'habilet avec laquelle l'auteur rapproche
Perillo de Carmosine au dbut du troisime acte; ses prcautions pour
dissimuler jusqu'au dernier moment le dnoment heureux, en montrant
la mort de l'hrone comme invitable, tandis qu'au contraire il
prpare sa gurison et son mariage; enfin la grande scne entre
Carmosine et la reine, qui semble conduire tout droit vers un but
oppos  celui qu'on voudrait atteindre, tout cela est conu et
trait dramatiquement, selon les rgles de l'art et mme du mtier.
Il faudrait tre aveugle pour ne point le voir. Cependant on s'est si
bien accoutum  dire que les comdies d'Alfred de Musset n'taient
pas destines au thtre qu'on l'a rpt de celle-ci, comme des
prcdentes, sans y regarder et contrairement  l'vidence.

_Carmosine_ parut pour la premire fois, en 1850, dans le
_Constitutionnel_. Une erreur de ponctuation, commise par les
compositeurs de ce journal et qui changeait le sens d'un vers dans la
romance de Minuccio, fut pour l'auteur un sujet de grand chagrin. Il
crivit  M. Vron, sur ce vers estropi, une lettre curieuse qu'on
trouvera dans la Correspondance.

La mise en scne de cette comdie n'a prsent aucune difficult
srieuse. On n'y a prouv d'autre embarras que celui des richesses.
La trop grande abondance des ides, qui ajoute au charme de la
lecture, a rendu ncessaires quelques coupures  la reprsentation.
Cette pice a t joue sur le thtre de l'Odon, le 7 novembre 1865,
et le public de Paris a tmoign ce jour-l qu'il n'avait point
perdu le got des sentiments levs ni du beau langage. Mademoiselle
Thuillier a donn au personnage de Carmosine un caractre de douce
passion et de mlancolie potique dont ses auditeurs garderont
longtemps le souvenir.


FIN DU TOME CINQUIME.



       *       *       *       *       *

TABLE GNRALE DES COMDIES ET PROVERBES


TOME PREMIER

    AVANT-PROPOS                                                  1

    LA NUIT VNITIENNE                                            9

    ANDR DEL SARTO                                               49
         Additions et Variantes excutes par l'auteur pour
         la reprsentation                                        128

    LES CAPRICES DE MARIANNE                                      141
         Additions et Variantes                                   201

    FANTASIO                                                      213

    ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR                                 279
         Additions et Variantes                                   367

    BARBERINE                                                     375

TOME DEUXIME

    LORENZACCIO                                                   1
         Traduction du fragment du livre XV des _Chroniques
         florentines_                                             214

    LE CHANDELIER                                                 223
         Additions et Variantes                                   314

    IL NE FAUT JURER DE RIEN                                      321
         Additions et Variantes                                   406


TOME TROISIME

    UN CAPRICE                                                    1

    IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERME                   61

    LOUISON                                                       97

    ON NE SAURAIT PENSER  TOUT                                   163

    BETTINE                                                       227

    CARMOSINE                                                     311
        Additions et Variantes                                    420






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Alfred de Musset
- Tome 5, by Alfred De Musset

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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