The Project Gutenberg EBook of Andr Cornlis, by Paul Bourget

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Title: Andr Cornlis

Author: Paul Bourget

Release Date: November 25, 2007 [EBook #23616]

Language: French

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PAUL BOURGET

ANDR CORNLIS

_Tu ne tueras point._

Ex. XX, 13.

[Illustration: FAC ET SPERA AL. Marque d'imprimeur Alphonse Lemerre]

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M D CCC LXXXVII




DDICACE

 MONSIEUR HIPPOLYTE TAINE,


_L'ouvrage auquel on a le plus rflchi doit tre honor par le nom de
l'ami qu'on a le plus respect... Permettez-moi, mon cher Matre,
d'emprunter cette phrase  la ddicace de votre livre_ De
l'Intelligence, _pour vous offrir celle de mes tudes qui, me
semble-t-il, s'loigne le moins de mon rve d'art:--un roman d'analyse
excut avec les donnes actuelles de la science de l'esprit. Certes, la
diffrence est grande entre votre vaste trait de psychologie et cette
simple planche d'anatomie morale, quelque conscience que j'aie mise  en
graver le minutieux dtail. Mais le sentiment de vnration qu'exprime
votre ddicace  l'gard du noble et infortun Franz Woepke n'tait pas
suprieur  celui dont vous apporte aujourd'hui un faible tmoignage
votre fidle_

PAUL BOURGET.

Paris, 7 janvier 1887.



       *       *       *       *       *




ANDR CORNLIS




I


Quand j'tais enfant, je me confessais. Combien j'ai souhait de fois
tre encore celui qui entrait dans la chapelle vers les cinq heures du
soir, cette vide et froide chapelle du collge avec ses murs crpis  la
chaux, avec ses bancs numrots, son maigre harmonium, sa criarde
_Sainte Famille_, sa vote peinte en bleu et seme d'toiles. Un matre
nous amenait, dix par dix. Quand arrivait mon tour de m'agenouiller
dans l'une des deux cases rserves aux pnitents sur chaque ct de
l'troite gurite en bois, mon coeur battait  se rompre. J'entendais,
sans bien distinguer les paroles, la voix de l'aumnier en train de
questionner le camarade  la confession duquel succderait la mienne. Ce
chuchotement me poignait, comme aussi le demi-jour et le silence de la
chapelle. Ces sensations, jointes  la honte de mes pchs  dire, me
rendaient presque insupportable le bruit de la planchette que tirait le
prtre.  travers la grille, je voyais son regard aigu, son profil si
arrt, quoique le visage ft gras et congestionn. Quelle minute
d'angoisse  en mourir, mais aussi quelle douceur ensuite! Quelle
impression de suprme libert, d'intime allgeance, de faute efface, et
comme d'une belle page blanche offerte  ma ferveur pour la bien
remplir! Je suis trop tranger aujourd'hui  cette foi religieuse de mes
premires annes pour m'imaginer qu'il y et l un phnomne d'ordre
surnaturel. O gisait donc le principe de dlivrance qui me rajeunissait
toute l'me? Uniquement dans le fait d'avoir dit mes fautes, jet au
dehors ce poids de la conscience qui nous touffe. C'tait le coup de
bistouri qui vide l'abcs. Hlas! Je n'ai pas de confessionnal o
m'agenouiller, plus de prire  murmurer, plus de Dieu en qui esprer!
Il faut que je me dbarrasse pourtant de ces intolrables souvenirs. La
tragdie intime que j'ai subie pse trop lourdement sur ma mmoire. Et
pas un ami  qui parler, pas un cho o jeter ma plainte. Certaines
phrases ne peuvent pas tre prononces, puisqu'elles ne doivent pas
avoir t entendues... C'est alors que j'ai conu l'ide, afin de
tromper ma douleur, de me confesser ici, pour moi seul, sur un cahier de
papier blanc,--comme je ferais au prtre. Je jetterai l tout le dtail
de cette affreuse histoire, morceau par morceau, comme le souvenir
viendra. Une fois cette confession finie, je verrai bien si l'angoisse
est finie aussi. Ah! diminue seulement!... Qu'elle soit moindre! Que je
puisse aller et venir, avoir ma part de la jeunesse et de la vie! J'ai
tant souffert et depuis si longtemps, et je l'aime, cette vie, malgr
ces souffrances. Un verre de cette noire drogue, de ce laudanum que j'ai
dans un flacon, pour les nuits o je ne dors pas, et cette lente torture
de mes remords cesserait du coup. Mais je ne peux pas, je ne veux pas.
L'instinct animal de durer s'agite en moi, plus fort que toutes les
raisons morales d'en finir. Vis donc, malheureux, puisque la nature te
fait trembler  l'image de la mort. La nature?... Et c'est aussi que je
ne veux pas aller encore l-bas, dans cet obscur monde o l'on se
retrouve peut-tre. Non, pas cette pouvante-l. Je me suis promis de me
possder, et dj je me perds. Reprenons. Voici donc mon projet: fixer
sur ces feuilles cette image de ma destine que je ne regarde qu'avec
tant de trouble dans le miroir incertain de ma pense. Je brlerai ces
feuilles quand elles seront couvertes de ma mauvaise criture. Mais cela
aura pris corps et se tiendra devant moi, comme un tre. J'aurai mis de
la lumire dans ce chaos d'atroces souvenirs qui m'affole. Je saurai o
j'en suis de mes forces. Ici, dans cet appartement o j'ai pris la
rsolution suprme, il m'est trop ais de me souvenir. Allons! Au fait!
Je me donne ma parole de tout crire.--Pauvre coeur, laisse-moi compter
tes plaies.




II


Me souvenir?--J'ai l'impression d'avoir, durant des annes, gravi un
calvaire de douleur! Mais quel fut mon premier pas sur ce chemin tout
mouill de taches de sang? Par o prendre cette histoire du lent martyre
dont je subis aujourd'hui les affres dernires? Je ne sais plus.--Les
sentiments ressemblent  ces plages manges de lagunes qui ne laissent
pas deviner o commence, o finit la mer, vague pays, sables noys
d'eau, ligne incertaine et changeante d'une cte sans cesse reforme et
dforme. Cela n'a pas de bornes et pas de contours. On dessine pourtant
ces contres sur la carte, et nos sentiments aussi, nous les dessinons
aprs coup, par la rflexion et avec de l'analyse. Mais la ralit,
qu'elle est flottante et mouvante! Comme elle chappe  l'treinte!
nigme des nigmes que la minute exacte o une plaie s'ouvre dans le
coeur,--une de ces plaies qui ne se sont pas refermes dans le
mien.--Afin de tout simplifier et de ne pas sombrer dans cette
douloureuse torpeur de la rverie qui m'envahit comme un opium,
attaquons cette histoire par les vnements. Marquons du moins le fait
prcis qui fut la cause premire et dterminante de tout le reste: cette
mort de mon pre, si tragique et si mystrieuse. Essayons de retrouver
la sorte d'motion qui me terrassa, ds lors, sans y rien mler de ce
que j'ai compris et senti depuis...

J'avais neuf ans. C'tait en 1864, au mois de juin, par une brlante et
claire fin d'aprs-midi. Comme d'ordinaire, je travaillais dans ma
chambre, au retour du lyce Bonaparte, toutes persiennes closes. Nous
habitions rue Tronchet, auprs de la Madeleine, dans la septime maison
 gauche, en venant de l'glise. On accdait  cette petite pice,
coquettement meuble et toute bleue, o j'ai pass les dernires
journes compltement heureuses de ma vie, par trois marches cires sur
lesquelles j'ai but bien souvent. Tout se prcise: j'tais vtu d'un
grand sarreau noir, et, assis  ma table, je recopiais les temps d'un
verbe latin sur une copie rgle  l'avance et divise en plusieurs
compartiments... J'entendis soudain un grand cri, puis des voix
affoles, puis des pas rapides le long du couloir contre lequel donnait
la porte de ma chambre. D'instinct, je me prcipitai vers cette porte,
et, dans le corridor, je me heurtai  un valet de chambre qui courait,
tout ple, une pile de linge  la main,--j'en compris l'usage
ensuite.--Je n'eus pas  questionner cet homme. Il m'eut  peine vu
qu'il s'cria comme malgr lui:

--Ah! Monsieur Andr, quel affreux malheur!...

Puis, pouvant de ses paroles et reprenant son esprit:

--Rentrez dans votre chambre, rentrez vite...

Avant que j'eusse pu rpondre, il me saisissait dans ses bras, me jetait
plutt qu'il ne me dposait sur les marches de mon escalier, refermait
la porte  double tour, et je l'entendais s'loigner en toute hte.

--Non, m'criai-je en me prcipitant sur la porte; dites-moi tout, je
veux tout savoir...

Pas de rponse. Je pesai sur la serrure, je frappai le battant de mes
poings, je m'arcboutai contre le bois avec mon paule. Vaines colres!
Et, m'asseyant sur la seconde marche, j'coutai, fou d'inquitude, aller
et venir dans le couloir les gens qui savaient, eux, l'affreux
malheur,--mais que savaient-ils? Tout enfant que je fusse, je me
rendais compte de la terrible signification que le cri du domestique
portait avec lui, dans les circonstances actuelles. Il y avait deux
jours que mon pre tait sorti, suivant son habitude, aprs le djeuner,
pour se rendre  son cabinet d'affaires, install depuis quatre ans rue
de la Victoire. Il avait t soucieux durant le repas, mais, depuis des
mois, son humeur, si gaie jadis, s'tait assombrie. Au moment de cette
sortie, nous tions  table, ma mre, moi-mme et un des familiers de
notre maison, un M. Jacques Termonde, que mon pre avait connu  l'cole
de Droit. Mon pre s'tait lev avant la fin du repas, aprs avoir
regard la pendule et demand l'heure exacte.

--Voyons, Cornlis, vous tes si press? avait dit Termonde.

--Oui, avait rpondu mon pre, j'ai rendez-vous avec un client qui se
trouve souffrant... un tranger... Je dois passer  son htel pour y
prendre des pices importantes... Un singulier homme et que je ne suis
pas fch de voir de plus prs... J'ai fait pour lui quelques dmarches,
et je suis presque tent de les regretter.

Et depuis lors, aucune nouvelle. Le soir de ce jour, quand le dner,
recul de quart d'heure en quart d'heure, eut eu lieu sans que mon pre
rentrt, lui, si mticuleux, si ponctuel, ma mre commena de montrer
une inquitude qui ne fit que grandir, et qu'elle put d'autant moins me
cacher que les dernires phrases de l'absent vibraient encore dans mes
oreilles. C'tait chose si rare qu'il parlt ainsi de ses occupations!
La nuit passa, puis une matine, puis une aprs-midi. La soire revint.
Ma mre et moi, nous nous retrouvmes en tte--tte, assis  la table
carre o le couvert, tout dress devant la chaise vide, donnait comme
un corps  notre pouvante. M. Jacques Termonde, qu'elle avait prvenu
par une lettre, tait arriv aprs le repas. On m'avait renvoy tout de
suite, mais non sans que j'eusse eu le temps de remarquer
l'extraordinaire clat des yeux de cet homme,--des yeux bleus qui
d'habitude luisaient froidement dans ce visage fin, encadr de cheveux
blonds et d'une barbe presque ple. Les enfants ramassent ainsi de menus
dtails, aussitt effacs, mais qui rapparaissent plus tard, au
contact de la vie, comme certaines encres invisibles se montrent sur le
papier  l'approche du feu. Tandis que j'insistais pour rester,
machinalement j'observai avec quelle agitation ses belles mains, qu'il
tenait derrire son dos, tournaient et retournaient une canne de jonc,
objet de mes plus secrtes envies. Si je n'avais pas tant admir cette
canne, et le combat de centaures, travail de la Renaissance, qui se
tordait sur le pommeau d'argent, ce signe d'extrme trouble m'et
chapp. Mais comment M. Termonde n'et-il pas t saisi de la
disparition de son meilleur ami? Sa voix cependant tait calme, cette
voix si douce qui veloutait chacune de ses phrases, et il disait:

--Demain, je ferai toutes les recherches, si Cornlis n'est pas
revenu... mais il reviendra... Tout s'expliquera aprs coup... Qu'il
soit parti pour l'affaire dont il vous parlait, confiant une lettre  un
commissionnaire, et que cette lettre n'ait pas t remise....

--Ah! disait ma mre, vous croyez que c'est possible?...

Que j'ai souvent voqu ce dialogue dans mes mauvaises heures, et revu
la pice o il se prononait,--un troit salon qu'affectionnait ma
mre, tout garni d'toffes  longues raies rouges et blanches, jaunes et
noires, que mon pre avait rapportes d'un voyage au Maroc, et je la
revoyais, elle aussi, ma mre, avec ses cheveux noirs, ses yeux bruns,
sa bouche tremblante. Elle tait blanche comme la robe d't qu'elle
portait ce soir-l. M. Termonde tait, lui, en redingote ajuste,
lgant et svelte. Que cela me fait sourire lorsqu'on parle des
pressentiments! Je m'en allai tout rassur de ce qu'il avait dit. Je
l'admirais d'une manire si enfantine, et, jusque-l, il ne reprsentait
pour moi que des gteries. J'avais donc assist aux deux classes du
lyce, le coeur sinon tranquille, au moins plus apais... Mais, tandis
que j'tais assis sur les marches de mon petit escalier, toutes mes
inquitudes avaient recommenc. De temps  autre, je frappais de nouveau
sur la porte, j'appelais. On ne me rpondait pas, jusqu'au moment o la
bonne qui m'avait lev entra dans ma chambre.

--Mon pre? m'criais-je, o est mon pre?

--Pauvre! pauvre!... fit la vieille femme en me prenant dans ses bras.

On l'avait charge de m'annoncer l'atroce nouvelle. Les forces lui
manquaient. Je m'chappai d'elle et courus dans le couloir. J'enfilai
deux pices vides et j'arrivai dans la chambre  coucher de mon pre,
avant qu'on pt m'arrter. Ah! sur le lit, ce corps dont le drap moulait
la rigidit, sur l'oreiller cette face exsangue, immobile, avec ses yeux
fixes et grands ouverts, comme de quelqu'un  qui l'on n'a pas ferm les
paupires, cette mentonnire blanche et cette serviette autour du front,
et, au pied, agenouille, crase de douleur, une femme encore vtue de
couleurs gaies... c'tait mon pre et c'tait ma mre! Je me jetai sur
elle comme un insens. Mon fils, mon Andr! dit-elle en m'treignant
avec passion. Il y avait dans ce cri une si ardente douleur, une si
frntique tendresse dans cet embrassement, son coeur tait si gros de
larmes dans cette minute, que j'ai encore chaud jusqu'au fond de l'me,
lorsque j'y pense. Puis, tout de suite, elle m'emporta hors de la
chambre, pour que je ne visse plus le spectacle horrible. Ses forces
taient dcuples par l'exaltation. Dieu me punit! Dieu me punit!...
rptait-elle sans prendre garde aux paroles qu'elle prononait.--Elle
avait toujours eu des moments de pit mystique.--Et elle couvrait mon
visage, mon cou, mes cheveux, de baisers et de larmes.--Pour la
sincrit de ces larmes  cette seconde, que toutes nos souffrances,
celles du mort et les miennes, te soient, pauvre mre, pardonnes!
Vois-tu, mme aux plus noires heures, et quand le fantme tait l, qui
m'appelait, du moins ta douleur d'alors a plaid pour toi plus haut que
sa plainte. J'ai pu croire en toi toujours, malgr tout,  cause des
baisers de cette seconde. Oui, ces larmes et ces baisers ne cachrent
pas une arrire-pense. Ton coeur tout entier se rvolta contre la
terrible aventure qui me privait de mon pre. J'en jure par nos sanglots
unis de cette seconde, tu n'tais pour rien dans l'affreux complot. Ah!
pardonne-moi d'avoir, encore aujourd'hui, besoin de m'affirmer cela, de
redoubler cette vidence. Si tu savais comme on a soif et faim de
certitude, quelquefois,--jusqu' l'agonie.




III


Quand je demandai  ma mre,  ce moment-l, un rcit de l'affreux
vnement, elle me dit que mon pre avait t frapp d'une attaque dans
une voiture, et, comme il n'avait point de papiers sur lui, on tait
demeur deux jours sans le reconnatre. Les grandes personnes croient
trop volontiers qu'il est galement ais de mentir  tous les enfants.
J'tais de ceux qui travaillent longuement en pense sur les discours
qu'on leur tient.  force de mettre ensemble une masse de petits faits,
j'arrivai bien vite  voir que je ne savais pas toute la vrit. Si mon
pre tait mort comme on me l'avait racont, pourquoi le valet de
chambre m'avait-il demand, un jour qu'il me ramenait chez nous, ce
que l'on m'avait dit? Et pourquoi cet homme avait-il ensuite gard le
silence, lui si loquace d'ordinaire? Ce mme silence, pourquoi le
sentais-je flotter autour de moi, s'abattre sur toutes les bouches,
dormir dans tous les regards? Pourquoi changeait-on sans cesse de sujet
de conversation, lorsque j'approchais? Je le devinais  tant de menus
signes! Pourquoi ne laissait-on plus traner un seul journal, tandis
que, du vivant de mon pre, les trois feuilles auxquelles nous tions
abonns se trouvaient toujours sur la table du salon? Pourquoi surtout,
lorsque je rentrai au collge, dans les premiers jours d'octobre, prs
de quatre mois aprs ce malheur, les yeux de mes camarades et mme ceux
des matres se fixrent-ils sur moi si curieusement? Ce fut, hlas!
cette curiosit qui me rvla toute l'tendue de la catastrophe. Il n'y
avait pas deux semaines que les cours avaient recommenc. Je me
trouvais, un matin,  jouer avec deux nouveaux; je me souviens de leurs
noms: Rastouaix et Servoin. Je revois leurs visages, la grosse face
bouffie du premier et la mine chafouine du second. C'tait dans le quart
d'heure de rcration que nous prenions, quoique externes, 
l'intrieur, entre la classe de latin et celle d'anglais. Les deux
enfants m'avaient retenu, depuis la veille, pour une partie de billes,
et voici qu' la fin de cette partie, s'approchant de moi,
s'encourageant du regard, ils me demandent, comme cela, sans
prparatifs:

--Est-ce que c'est vrai qu'on vient d'arrter l'assassin de ton pre?...

--Et qu'on va le guillotiner?...

Aprs seize ans, je ne peux pas me rappeler sans horreur la sorte de
battement de coeur qui me saisit  ces deux questions. Je dus devenir
affreusement ple, car les deux tourdis qui m'avaient port ce coup
avec la lgret de leur ge,--de notre ge,--restrent l tout
dcontenancs. Une colre aveugle s'emparait de moi qui me poussait 
leur ordonner de se taire et  me jeter sur eux  poings ferms, s'ils
continuaient; une curiosit folle, en mme temps;--si c'tait l
l'explication de ce silence dont je me sentais envelopp?--une timidit
aussi, la peur de l'inconnu. Et un flot de sang me monta au visage,
tandis que je balbutiais:

--Je ne sais pas.

Le tambour qui appelait les lves en classe nous spara. Quelle
journe je passai, perdu d'angoisse,  prendre et  reprendre les deux
phrases qui m'avaient boulevers! Il et t naturel que je
questionnasse ma mre, mais le fait est que je me sentis incapable de
lui rpter ce que mes deux bourreaux inconscients m'avaient dit. Chose
trange! Ds cette poque, cette femme que j'aimais pourtant de tout mon
coeur exerait sur moi une influence paralysante. Elle tait si belle
dans sa pleur, si royalement belle et fire! Non, je n'aurais jamais
os lui montrer le doute irrsistible que deux simples demandes
d'coliers avaient soulev en moi, et instinctivement, sur le rcit
qu'elle m'avait fait. Mais comme j'aurais touff de silence, je pris le
parti de m'adresser  Julie, la bonne qui m'avait lev. C'tait une
vieille fille de cinquante ans, petite, avec une face plate et ride
comme une pomme trop mre. Que de bont dans ses yeux noirs, et sur
toute cette face, quoique ses lvres un peu rentres,  cause de la
chute de ses dents de devant, lui donnassent une bouche de sorcire!
Elle avait pleur mon pre auprs de moi, l'ayant servi autrefois, bien
avant son mariage. On la gardait pour mon service particulier et de
menus ouvrages,  ct de la femme de chambre, de la cuisinire et du
domestique mle. C'tait elle qui me couchait le soir, bordant mon lit,
me faisant dire mes prires et me confessant de mes petites peines. Ah,
les mauvais!... s'cria-t-elle navement quand je lui eus ouvert mon
coeur et rpt les phrases qui m'avaient tant remu, mais quoi? On ne
pouvait pas te le cacher toujours... Et ce fut elle qui dans ma
chambrette de petit garon,  voix basse, et tandis que je sanglotais
dans mon lit troit,--oui, ce fut elle qui me raconta la vrit. Du
moins elle en souffrait autant que moi, et sa vieille main sche de
travailleuse aux doigts piqus par l'aiguille tait bien douce aux
boucles de mes cheveux, qu'elle caressait tout en parlant.

Cette lugubre histoire, et qui mit le poids de son mystre impntrable
sur toute ma jeunesse,--je l'ai retrouve crite dans les journaux de
l'poque, mais pas plus nette qu'elle ne sortit de la bouche fane de ma
vieille bonne. La voici, dans l'aridit de ses dtails, telle que je
l'ai tourne et retourne, des jours et des jours, avec la strile
esprance d'clairer d'un rayon ce mystre. Mon pre, avocat distingu,
avait depuis quelques annes quitt la Cour, et achet, dans l'intention
d'arriver plus vite  la grande fortune, un important cabinet
d'affaires. Quelques relations officielles, une probit scrupuleuse, une
entente accomplie des questions les plus ardues, une puissance rare de
travail lui avaient assur bien vite une place  part. Il occupait dix
secrtaires, et le million et demi, dont nous hritmes, ma mre et moi,
n'tait que le commencement d'une richesse qu'il voulait considrable,
un peu pour lui, beaucoup pour son fils, mais surtout pour sa femme dont
il tait follement pris. Les notes et les lettres trouves dans ses
papiers attestrent qu'il tait,  l'poque de sa mort, en
correspondance depuis un mois avec un certain William Henry Rochdale, ou
soi-disant tel, charg par la maison Crawford de San-Francisco,
d'obtenir du gouvernement franais une concession de chemin de fer dans
la Cochinchine, alors tout rcemment conquise. C'tait  un rendez-vous
avec ce Rochdale que mon pre allait en nous quittant, aprs avoir
djeun avec ma mre, M. Termonde et moi-mme. Cela, l'instruction n'eut
aucune peine  l'tablir. Le lieu de ce rendez-vous tait l'htel
Imprial,--un grand btiment  longue faade, situ rue de Rivoli, pas
trs loin du ministre de la marine. Les incendies de la Commune ont
dtruit ce paquet de maisons, mais que de fois, durant mon enfance,
j'ai demand  ma bonne de passer l, pour regarder, avec une motion
poignante, la cour garnie de verdures, l'escalier et son tapis, la
plaque de marbre noir incruste de lettres d'or, l'entre de cette
funeste demeure vers laquelle ce pauvre pre s'acheminait, tandis que ma
mre causait avec M. Termonde et que je jouais auprs d'eux! Mon pre
nous avait quitts  midi un quart et il avait d aller  pied en un
quart d'heure, car le concierge de l'htel, aprs avoir vu le cadavre,
le reconnut et se rappela que mon pre lui avait demand le numro des
chambres occupes par M. Rochdale, aux environs de midi et demi. Cet
tranger tait arriv de la veille, et, aprs quelque hsitation, il
s'tait dcid pour un appartement au second tage, compos d'une
chambre  coucher et d'un salon, le tout spar du couloir par une
petite pice. Il n'tait pas sorti depuis ce moment, et il avait pris
dans son salon le dner du soir, puis le djeuner du lendemain. Le
concierge se rappelait encore que, vers deux heures, ce mme Rochdale
tait descendu, seul; mais, habitu aux continuelles alles et venues,
cet homme n'avait mme pas song  se demander si le visiteur de midi
et demi tait ou non reparti. Rochdale avait remis la clef de son
appartement, en donnant l'ordre, si quelqu'un venait pour lui, qu'on ft
attendre en haut. Il tait parti ainsi, de son pas tranquille, une
serviette sous le bras, fumant un cigare, et il n'avait point reparu.

La journe se passa. Vers la nuit, les femmes de chambre entrrent dans
l'appartement de l'tranger pour prparer le lit. Elles traversrent le
salon sans y rien remarquer d'anormal. Les bagages du voyageur, composs
d'une grande malle trs fatigue et d'un petit ncessaire tout neuf,
taient l, ainsi que les objets de toilette disposs sur la commode. Le
lendemain matin, vers midi, les mmes servantes entrrent, et, trouvant
que le voyageur avait dcouch, elles ne se donnrent pas d'autre peine
que de recouvrir le lit sans s'occuper du salon. Le mme mange se
rpta le soir. Ce fut seulement le surlendemain qu'une de ces femmes,
tant entre dans l'appartement au matin, et trouvant de nouveau toutes
choses intactes, s'en tonna, fureta un peu et dcouvrit sous le canap
un corps couch tout du long, la tte enveloppe de serviettes. Au cri
qu'elle poussa, d'autres domestiques accoururent, et le cadavre de mon
pre,--c'tait lui, hlas!--fut tir de la cachette o l'assassin
l'avait plac. Il ne fut pas malais de reconstituer la scne du
meurtre. Un trou  la nuque indiquait assez que le malheureux avait t
tu par derrire, presque  bout portant, sans doute quand il tait
assis  la table, examinant des papiers. Le bruit du coup n'avait pas
t entendu, en raison de cette proximit mme d'une part, puis  cause
du fracas de la rue et aussi de la place du salon, isol derrire son
antichambre. D'ailleurs les prcautions prises par le meurtrier
permettaient de croire qu'il s'tait muni d'armes assez soigneusement
choisies pour que la dtonation ft trs lgre. La balle avait touch
la moelle allonge, et la mort avait d tre foudroyante. L'assassin
avait prpar les serviettes toutes neuves et sans chiffres dont il
enveloppa aussitt le visage et le cou de sa victime, afin d'viter
toute trace de sang. Il s'tait essuy les mains  une serviette
semblable et il avait employ pour cela l'eau de la carafe, qu'il vida
ensuite  nouveau dans cette mme carafe qu'on retrouva cache sous le
tablier baiss de la chemine. tait-ce un vol ou une simulation de vol?
Mon pre n'avait plus sur lui ni sa montre, ni son portefeuille, ni
aucun papier propre  reconnatre son identit, qu'une indication
fortuite dcouvrit cependant aussitt. Il portait  l'intrieur de la
poche de sa jaquette une petite bande de toile, mise l par son
tailleur, avec le numro de la fourniture et l'adresse de la maison d'o
venait le vtement. On s'y transporta et c'est ainsi que l'aprs-midi
qui suivit la triste dcouverte, et aprs les constatations lgales, le
corps put tre dpos chez nous.

Et l'assassin? Les seules donnes offertes  la justice furent bien vite
puises. On ouvrit la malle laisse par ce mystrieux Rochdale,--mais
ce n'tait certainement pas son nom;--elle tait remplie d'objets
achets au hasard, comme la malle elle-mme, chez un marchand de
bric--brac que l'on retrouva, et qui donna un signalement trs
diffrent de celui qu'avait fourni le concierge de l'htel Imprial, car
il dpeignit le prtendu Rochdale comme un homme blond et sans barbe,
tandis que le concierge le dcrivait comme un homme trs brun, trs
barbu, et trs basan. On retrouva aussi le fiacre qui avait charg la
malle aussitt achete, et la dposition du cocher fut identique  celle
du marchand de bric--brac. L'assassin s'tait fait conduire par ce
fiacre, d'abord dans une boutique d'objets de voyage, o il avait achet
un ncessaire, puis dans un magasin de blanc, o il s'tait procur les
serviettes, puis  la gare de Lyon, o il avait dpos la malle et le
ncessaire  la consigne. On retrouva l'autre fiacre, celui qui trois
semaines plus tard l'avait amen de la gare  l'htel Imprial, et le
signalement donn par ce second cocher se trouva tre le mme que celui
de la dposition du concierge. On en conclut que dans l'intervalle de
ces trois semaines l'assassin s'tait grim,--car les tmoignages
concordaient sur l'allure, le timbre de la voix, les manires et la
carrure.--Cette hypothse fut confirme par un coiffeur du nom de
Jullien, lequel vint raconter de lui-mme ce singulier dtail: un
personnage au teint clair, aux cheveux blonds, glabre, grand et large
d'paules, comme le marchand de bibelots et le premier cocher
dcrivaient Rochdale, tait venu, le mois prcdent,  sa boutique,
commander une perruque et une barbe assez bien excutes pour qu'on ne
pt le reconnatre. Il s'agissait, disait-il, de figurer dans une soire
costume. Cet inconnu prit livraison, en effet, d'une perruque et d'une
barbe noires; il se munit de tous les ingrdients ncessaires pour se
grimer en Amricain du Sud, il acheta du Khl pour se noircir les
paupires, une composition de terre de Sienne et d'ambre pour colorer
son teint. Le maquillage lui russit assez bien pour qu'il pt revenir
chez Jullien sans que ce dernier le reconnt. Le coiffeur avait t trop
tonn de cette perfection dans le dguisement, et aussi de l'tranget
de ce bal masqu donn en plein t, pour que son attention ne ft pas
attire lors des articles des journaux sur le mystre de l'htel
Imprial, comme on appela cette affaire. Mais quoi? cette rvlation
rendait plus difficile encore la tche des magistrats en dmontrant
quelles prcautions avait multiplies l'inconnu. On dcouvrit chez mon
pre deux lettres signes Rochdale, dates de Londres, mais sans leurs
enveloppes, et toutes deux crites d'une criture renverse, que les
experts jugrent simule. Il avait d remettre quelque mmoire
justificatif. Peut-tre mon pre le portait-il dans la serviette que
l'assassin avait prise aussitt son crime accompli. La maison Crawford
de San-Francisco existait rellement, mais elle n'avait jamais form le
projet d'une entreprise de voie ferre en Cochinchine. On tait en
prsence d'un de ces problmes criminels qui dfient l'imagination. Ce
n'tait probablement pas pour voler que l'assassin avait multipli  ce
degr les habilets de ses ruses. On n'attire pas un homme d'affaires
dans un pige combin avec cette perfection, pour lui drober quelques
billets de mille francs et une montre. tait-ce une vengeance? On
fouilla dans la vie prive de mon pre, et l'on dcouvrit qu'il avait eu
quelques-unes de ces faiblesses communes aux jeunes gens de sa classe et
de son temps. Il avait t li autrefois avec une femme marie, mais
cette intrigue tait rompue depuis longtemps, et, si le mari l'avait
jamais souponne, pourquoi aurait-il attendu, avant de s'en venger, que
cette relation ft brise? D'ailleurs cet homme, vieux de cinquante-cinq
ans  cette poque, engag dans de grandes entreprises industrielles,
n'avait pas un caractre  pousser ainsi une passion jusqu'au crime, et
son signalement de Parisien chtif ne correspondait en rien  celui du
faux Rochdale. tait-il admissible que sa femme et voulu se venger,
elle, par quelque instrument docile, d'un abandon ancien? Dans le dlire
de mes premires recherches, plus tard, j'en suis venu  rver cela.
J'ai tenu  la connatre. Je l'ai vue. Elle avait des cheveux blancs et
un fils plus g que moi,--qui sait? peut-tre mon frre? L'trange
impression que je ressentis  songer que mon pre avait aim cette femme
qui me regardait avec des yeux o elle ne savait pas que je cherchais
une inquitude! Et je ne trouvais dans ces beaux yeux bleus, demeurs la
seule jeunesse d'un visage vieilli, qu'un attendrissement profond,
quelque chose de si doux et de si triste, une telle piti mlange 
tant de souvenirs que j'eus honte de mes soupons comme d'une infamie.

La justice, qui n'a pas de ces pudeurs sentimentales, eut-elle ce
soupon comme moi, ou d'autres encore? S'il en fut ainsi, l'imagination
de ses reprsentants se heurta au point indiscutable et inexplicable, 
la ralit de ce Rochdale, dont l'existence ne pouvait pas tre
conteste, non plus que sa prsence  l'htel Imprial depuis les sept
heures du soir la veille jusqu' deux heures de l'aprs-midi le
lendemain; et puis il s'tait vanoui, comme un tre fantastique, sans
qu'une seule trace en demeurt,--une seule. Cet homme tait venu,
d'autres hommes lui avaient parl. On savait o il avait pass la nuit
et la matine d'avant le crime. Il avait accompli son oeuvre de meurtre,
et puis rien. Tout Paris se passionna pour cette affaire, et depuis,
lorsque j'ai voulu rechercher la collection des journaux relatifs 
elle, j'ai trouv que, pendant plus de six semaines, les chroniqueurs en
avaient parl chaque matin. Ensuite la rubrique fatale avait disparu des
colonnes des journaux, comme le souvenir de cette lugubre nigme s'tait
effac de la mmoire des lecteurs, comme le souci de cette enqute de la
pense des limiers de police. La vie avait continu, roulant cette pave
dans sa vague qui emporte toutes choses. Oui; mais moi, le fils? Comment
oublier jamais le rcit de la vieille femme, qui avait rempli d'une
tragique pouvante ma petite chambre d'enfant? Comment ne pas revoir
toujours et toujours la face ple de l'assassin, ses yeux ouverts, sa
bouche ferme par une mentonnire, le linge nou de son front? Comment
ne pas dire: je te vengerai, pauvre mort.--Pauvre mort!...--Lorsque je
lus l'_Hamlet_ de Shakespeare pour la premire fois, avec cette avidit
passionnante que donne  l'esprit une analogie entre la situation morale
tudie dans une oeuvre d'art et quelque crise de notre propre vie, je me
souviens que ce jeune homme me fit horreur. Ah! si le fantme de mon
pre tait venu me raconter,  moi, avec ses lvres sans souffle, le
drame qui l'avait tu, aurais-je hsit une minute? Non! m'criais-je;
et puis j'ai tout su, et puis j'ai hsit, comme lui, moins que lui
pourtant,  oser l'action terrible.--Silence! Silence!... Revenons
encore aux faits.




IV


Les faits qui suivirent? Je me les rappelle  peine. Ils furent si
petits, si mdiocres, entre cette premire vision d'pouvante et la
vision de tristesse qui lui succda deux annes plus tard. En 1864, mon
pre mourait. En 1866, ma mre pousait M. Jacques Termonde. Dans
l'intervalle de ces deux dates se place une priode qui n'est pourtant
pas abolie de mon souvenir, car c'est la seule o ma mre se soit
occupe de moi avec une attention suivie. Avant la date fatale, c'tait
mon pre, et, plus tard, ce ne fut personne. Nous avions quitt notre
appartement de la rue Tronchet, qui nous rappelait trop le sinistre
drame, et nous nous installmes dans un petit htel du boulevard de
Latour-Maubourg, qui avait appartenu  un peintre amateur. Un mince
jardin l'entourait, qui semblait plus grand parce que d'autres jardins
verdoyaient derrire son mur d'enclos. Cet htel renfermait une espce
de hall qui avait t l'atelier du prcdent propritaire, et dont ma
mre fit presque tout de suite sa pice d'habitation. Il y avait en
elle, je le comprends aujourd'hui  distance, quelque chose d'irrel et
d'un peu thtral, mais si navement, qui la poussait  exagrer
l'expression visible de tous les sentiments qu'elle prouvait. Tandis
qu'elle s'occupait  tudier avec une enfantine coquetterie les
attitudes propres  traduire son motion, elle laissait cette motion
elle-mme s'en aller de son coeur. C'est ainsi que, dans l'exil
volontaire o elle voulut se clotrer aprs son malheur, ne recevant
plus qu'un petit nombre d'amis dont tait M. Jacques Termonde, elle
recommena bien vite de se parer et de parer toutes choses autour
d'elle, avec le got dlicat et subtil qui lui tait inn. C'tait une
femme d'une beaut singulire, mince et ple, avec des cheveux si longs
qu'ils tombaient rellement jusqu' terre quand elle les peignait devant
moi le matin. Devait-elle cette beaut originale de son fin profil, de
ses yeux si doux et de sa fragile personne aux gouttes du sang grec qui
coulaient dans ses veines? Son aeul maternel tait un M. Votronto, venu
du Levant  Marseille, lors de l'annexion des les Ioniennes  la
France. Toujours est-il que souvent depuis j'ai pens au contraste
trange de cette beaut si rare et si menue avec la solide et lourde
carrure de mon pre, et avec la mienne propre. Qui peut dire que ce ne
fut pas l une grande cause  tant de malentendus irrparables? Mais, 
cette poque, je ne raisonnais pas. Je subissais le charme de cet tre
gracieux qui me disait: mon fils. Quand elle tait assise  son piano
dans cet asile lgant qu'elle s'tait organis parmi les toffes
drapes, les plantes vertes et tout un petit dcor si  elle, je la
contemplais avec une idoltrie infinie.  cause d'elle, je m'efforais,
malgr ma maladresse native, de me garder bien propre dans les costumes
de plus en plus composs qu'elle me faisait porter, et de plus en plus
aussi la terrible image de l'assassin s'effaait de cet
intrieur,--dont toute la dlicatesse tait cependant paye par la
fortune que nous avait laisse son travail  lui. La vie moderne
comporte si peu le drame sanglant, les rudes sauvageries du meurtre et
de la passion, que les scnes tragiques auxquelles une famille a pu
assister semblent bien vite, aux personnes mmes de cette famille, une
espce de songe, un cauchemar dont il est impossible de douter et auquel
on ne croit pourtant pas entirement.

Oui, la vie avait repris son cours presque normal quand le second
mariage de ma mre me fut annonc. Je me souviens, cette fois, avec une
prcision minutieuse, non seulement de l'poque, mais du jour et de
l'heure. Je me trouvais en vacances chez mon unique tante, une soeur de
mon pre, vieille demoiselle de quarante-cinq ans, qui habitait
Compigne. Elle vivait l, dans une maison situe  l'extrmit de la
ville, avec trois domestiques, parmi lesquels tait ma bonne Julie, dont
le caractre ne convenait pas  maman. Ma tante Louise tait petite,
avec un air d'une personne de province;-- peine si elle consentait 
visiter Paris pour quarante-huit heures, quand vivait mon pre. Elle
portait presque toujours une robe de soie noire faite  la maison, avec
une ligne de blanc au cou et aux poignets, et autour du cou aussi une
vieille chane d'or, trs longue, qui passait sous son corsage et
ressortait  sa ceinture avec sa montre et des breloques anciennes.
Quand elle n'avait pas son bonnet  rubans, noirs comme sa robe, ses
cheveux grisonnants montraient leurs bandeaux et encadraient un front et
des yeux d'une telle expression de douceur, que la pauvre femme plaisait
tout de suite, malgr son nez un peu fort, ses lvres trop larges et son
menton trop long. Elle avait lev mon pre ici mme, dans cette petite
ville de Compigne. Elle lui avait donn de sa fortune ce qu'elle avait
pu distraire des besoins si simples de sa vie. Quand il avait voulu
pouser Mlle de Slane, c'tait le nom de jeune fille de maman, elle
l'avait dot pour que la famille o il voulait entrer s'ouvrt plus
aisment devant lui. Combien elle avait souffert depuis deux ans, le
contraste entre le portrait que j'avais d'elle dans mon album d'enfant
et de son visage actuel le disait assez. Ses cheveux avaient beaucoup
blanchi, les rides qui vont des narines aux coins des lvres s'taient
creuses, ses paupires s'taient comme fltries. Et cependant elle ne
s'tait livre  aucune dmonstration.  mon regard de petit garon
observateur, l'antithse entre le caractre de ma mre et celui de ma
tante se prcisait dans la diffrence de leurs douleurs. Alors j'avais
de la peine  comprendre la rserve de la vieille fille dont je ne
pouvais cependant pas suspecter la tendresse. Aujourd'hui, c'est pour
l'autre sorte de nature que je suis injuste. Ma mre aussi avait l'me
tendre, si tendre qu'elle ne s'tait pas sentie capable de me rvler sa
vie nouvelle, et c'tait ma tante qui s'en chargeait. Elle n'avait pas
voulu assister au mariage, et M. Termonde avait prfr, je l'ai su
depuis, que je n'y assistasse point, afin sans doute d'pargner la
sensibilit de celle qui devenait sa femme. Mon Dieu! comme ma tante
Louise, malgr sa surveillance d'elle-mme, avait des larmes au bord de
ses yeux bruns lorsqu'elle m'emmena dans le fond du jardin, o mon pre
avait jou, enfant comme moi. Les teintes dores du mois de septembre
commenaient  s'tendre sur le feuillage des arbres. Le berceau sous
lequel nous nous assmes tait garni d'une vigne dont les raisins, dj
presque blonds, attiraient un vol bourdonnant de gupes. Ma tante prit
mes deux mains dans les siennes et commena:

--Andr, j'ai  te faire part d'une grande nouvelle.

Je la regardai avec anxit. De la secousse que m'avait inflige
l'affreux vnement, il me restait une sorte de susceptibilit
nerveuse. Pour la moindre surprise, mon coeur battait  me faire mal.

--Ta mre se remarie, dit simplement la vieille fille,  laquelle mon
trouble ne put chapper.

Chose trange, cette phrase ne me causa pas tout de suite l'impression
que mon regard de tout  l'heure aurait fait prvoir.  l'accent de ma
tante, j'avais pens qu'elle allait m'apprendre une maladie de maman ou
sa mort. Mon imagination frappe avait de ces peurs. Ce fut donc avec un
certain calme que je rpondis:

--Avec qui?

--Tu ne devines pas? demanda ma tante.

--Avec M. Termonde? fis-je brusquement.

Encore aujourd'hui, je ne me rends pas compte des raisons qui me
poussrent ce nom aux lvres, comme cela, tout de suite. Sans doute M.
Termonde tait venu souvent chez nous depuis le veuvage de ma mre. Mais
n'y venait-il pas autant, sinon davantage, avant que ma mre ne ft
veuve? Ne s'tait-il pas occup du dtail de nos affaires avec une
fidlit que je comprenais ds lors tre bien rare? Et pourquoi la
nouvelle de son mariage avec ma mre m'apparaissait-elle tout d'un coup
comme plus triste que si elle et pous n'importe quel autre? C'est la
sensation contraire qui aurait d se produire, semblait-il. Je
connaissais cet homme depuis si longtemps. Il m'avait beaucoup gt
autrefois, et il me gtait encore. Mes plus beaux jouets m'taient venus
de lui, et mes plus beaux livres,--un merveilleux cheval de bois quand
j'avais sept ans, qui marchait avec une mcanique; avais-je assez amus
mon pauvre pre en lui disant de ce cheval qu'il tait deux fois pur
sang?--le _Don Quichotte_, de Gustave Dor, cette anne mme, et sans
cesse quelque nouveau cadeau. Et cependant, je ne me sentais plus en sa
prsence le coeur ouvert comme jadis. Quand ce malaise avait-il commenc?
Je n'aurais pu le dire; mais je le trouvais trop souvent entre ma mre
et moi. J'en tais jaloux, pour tout avouer, de cette jalousie
inconsciente des enfants, qui me faisait, quand il tait dans la
chambre, prodiguer les caresses  maman pour mieux lui montrer qu'elle
tait ma mre et qu'elle ne lui tait rien,  lui. Avait-il reconnu ce
sentiment?... Qui sait? L'avait-il partag? Toujours est-il que je
trouvais maintenant dans son regard, malgr sa voix toujours flatteuse
et ses manires toujours polies, une antipathie pareille  la mienne. 
l'ge que j'avais, l'instinct ne se trompe gure sur ces impressions-l.
C'tait bien de quoi expliquer le petit frisson qui me saisit 
prononcer son nom. Mais,  ce frisson et au cri que j'avais jet, je vis
ma tante tressaillir.

--Avec M. Termonde, fit-elle, oui, c'est vrai; mais pourquoi as-tu pens
 lui tout de suite?... Et, me regardant jusqu'au fond des yeux, elle me
dit,  voix basse, comme si elle avait eu honte de poser une question
semblable  un enfant:

--Que sais-tu?

 ces mots, et sans autre motif qu'une espce d'nervement presque
maladif auquel j'tais en proie depuis la mort de mon pre, je me mis 
fondre en larmes.--Des crises pareilles me prenaient quelquefois, tout
seul, enferm dans ma chambre, le verrou tir, victime d'une angoisse
dont je ne pouvais pas triompher, et comme  l'approche d'un danger. Je
prvoyais d'avance les pires accidents: par exemple, que ma mre allait
tre assassine comme mon pre, et moi ensuite, et j'piais sous tous
les meubles. Quand je me promenais avec un domestique, il m'arrivait de
me demander si cet homme n'tait pas complice du mystrieux criminel et
charg de me conduire  lui, ou tout au moins de me perdre. Mon
imagination, trop excite, me dominait. Je me voyais chappant au
complot, et, pour mieux m'y drober, gagnant Compigne. Aurais-je assez
d'argent? Et je me disais qu'il serait possible de vendre ma montre  un
vieil horloger que je regardais, en allant au lyce, travailler, sa
loupe contre son oeil droit, derrire la vitre d'une petite choppe.
Triste puissance de prvoir le pire qui m'a ainsi empoisonn tant
d'heures inoffensives de mon enfance!--C'tait elle encore qui me
faisait  ce moment, et sous la tonnelle de ce jardin d'automne, clater
en sanglots tandis que ma tante me demandait de lui dire ce que j'avais
sur le coeur contre M. Termonde. Le plus douloureux de mes griefs
d'alors, je le lui contai, la tte appuye contre son paule, et ce
grief rsumait tous les autres. Il y avait de cela deux mois  peine. Je
revenais du collge, vers les cinq heures, contre l'habitude
parfaitement gai. Le professeur, comme il arrivait dans les dernires
classes de l'anne, nous avait fait une lecture divertissante, et
j'avais reu de sa bouche,  la sortie, des compliments sur mes
compositions de prix. Quelle bonne nouvelle  rapporter chez nous et
qui me vaudrait un baiser plus tendre! Je me prcipitai, aussitt mes
cahiers dposs et mes mains laves sagement, vers le petit salon o se
tenait ma mre. J'entrai sans frapper, avec tant de vivacit qu'elle
poussa un lger cri lorsque je m'lanai vers elle pour l'embrasser.
Elle tait debout contre la chemine, toute ple, et M. Termonde auprs
d'elle, debout aussi, qui me saisit par le bras, pour m'carter.

--Ah! disait ma mre, que tu m'as fait peur!...

--Est-ce que c'est une manire d'entrer dans un salon? reprit, de son
ct, M. Termonde.

Sa voix s'tait faite brutale comme son geste. En me prenant le bras, il
m'avait serr assez fort pour que, le soir, j'eusse trouv une marque
noire  la place o ses doigts m'avaient treint. Ce ne fut ni cette
phrase insolente ni la souffrance de cette treinte qui me firent
demeurer comme stupide et le coeur oppress. Non, mais d'entendre ma mre
qui rpondait:

--Ne le grondez pas trop, il est si jeune... Il se corrigera...

Elle bouclait mes cheveux de ses doigts, et, dans ses paroles, dans leur
accent, dans son regard, dans son demi-sourire, je surprenais une
timidit singulire, presque une supplication adresse  cet homme qui
fronait le sourcil en tirant sa moustache de ses doigts nerveux, comme
impatient de ma prsence. De quel droit m'avait-il parl en matre et
chez nous, lui, un tranger? Pourquoi avait-il port la main sur moi, si
lgrement que ce ft? Oui, de quel droit? Est-ce que j'tais son fils
ou son lve? Pourquoi ma mre ne me dfendait-elle pas contre lui? Mme
si j'tais fautif, je ne l'tais qu'envers elle. Un accs de colre
s'empara de moi, qui me donna une envie furieuse de sauter sur M.
Termonde, comme une bte, de le griffer au visage et de le mordre. Je le
regardai avec rage, et aussi ma mre, et je m'en allai de la chambre,
sans rien rpondre. J'tais boudeur, dfaut douloureux qui tenait  mon
excessive et presque morbide sensibilit. Toutes mes motions
s'exagraient, en sorte que je me fchais pour des riens, et que de
revenir m'tait un supplice. L'impression de la honte  dompter tait
trop forte. Mme mon pre avait eu beaucoup de peine  triompher
autrefois de ces accs de susceptibilit blesse, durant lesquelles je
luttais contre mes propres attendrissements avec une colre froide et
contenue, qui me soulageait tout ensemble et me torturait. Je me
connaissais cette infirmit morale, et, avec la bonne foi d'un enfant
trs honnte, j'en rougissais. Ce me fut donc un comble d'humiliation
que M. Termonde, au moment o je sortais de la chambre, dt  ma mre:

--En voil pour huit jours de bouderie maintenant. C'est un caractre
vraiment insupportable...

Ce dernier mot eut cet avantage que je mis un point d'honneur  le
dmentir et que je ne boudai pas. Mais cette simple scne m'avait trop
profondment ulcr pour que je l'eusse oublie, et voici que tout mon
ressentiment se rveillait  mesure que je faisais ce rcit  ma tante.
Hlas! ma double vue presque inconsciente d'enfant trop sensible ne s'y
trompait pas. C'tait toute l'histoire de ma jeunesse que cette scne
purile et douloureuse symbolisait ainsi: mon invincible antipathie
envers l'homme qui allait occuper la place de mon pre, et la partialit
aveugle, en sa faveur, de celle qui aurait d me dfendre d'abord et
toujours.

--Il me dteste, disais-je en pleurant  ma tante Louise, que lui ai-je
fait?...

--Calme-toi, rpondait l'excellente fille; tu es l, comme ton pauvre
pre,  outrer toujours tes moindres chagrins... Et puis, tche d'tre
gentil pour lui,  cause de ta mre, de ne pas t'abandonner  ces
violences qui me font peur... Ne t'en fais pas un ennemi, ajouta-t-elle.

C'tait si simple qu'elle me parlt de la sorte, et cependant son
insistance me parut un peu trange, ds ce moment-l. Je ne sais
pourquoi aussi elle me sembla comme surprise de ma rponse  sa
question: Que sais-tu? Elle voulait m'apaiser, et elle augmenta encore
l'apprhension o j'tais de l'usurpateur,--ainsi je l'appelai
depuis,--par le lger tremblement qu'elle avait dans la voix lorsqu'elle
en parlait.

--Il faut que tu leur crives ds ce soir, dit-elle enfin.

Leur crire! Cette simple formule me fit mal. Ils taient unis. Jamais,
jamais je ne pourrais plus penser  l'un sans penser  l'autre.

--Et vous? demandai-je  ma tante.

--J'ai dj crit, rpondit-elle.

--Et quand se fait le mariage?

--Il est fait d'hier, fit-elle d'une voix si basse que je l'entendis 
peine.

--Et o? demandai-je de nouveau aprs un silence.

-- la campagne, chez des amis communs, dit-elle; et, tout de
suite:--Ils ont prfr que tu n'y fusses pas, pour ne pas dranger tes
vacances. Ils sont partis pour trois semaines, puis ils viendront te
voir  Paris avant d'aller en Italie... Moi, tu sais que je ne suis pas
assez bien pour voyager. Je te garderai jusque-l... Sois doux,
ajouta-t-elle, et va crire.

J'avais bien d'autres questions  lui poser, bien d'autres larmes 
rpandre. Je me contins pourtant, et, un quart d'heure plus tard,
j'tais assis dans le salon de la bonne et chre tante, et  son bureau.
Que j'aimais cette pice du rez-de-chausse qu'une porte-fentre
sparait du jardin! C'tait une chambre tapisse de souvenirs.  ct du
secrtaire ancien, je pouvais voir, appendus au mur dans leurs cadres de
toutes formes, les portraits de ceux que la sainte fille avait aims et
qui taient morts. Que ce petit coin funbre remuait doucement ma
rverie! Il y avait l une miniature colorie, reprsentant mon
arrire-grand'mre, la mre de mon aeule, en costume du Directoire,
avec une taille courte et des cheveux  la Prudhon. Il y avait encore
mon grand-oncle, son fils, une miniature aussi. Quel aimable et
important visage  toupet d'admirateur de Louis-Philippe et de M.
Thiers! Il y avait mon grand-pre paternel avec sa rude physionomie de
parvenu,--et mon pre  tous les ges. Plusieurs de ces portraits, dj
trs anciens, avaient t faits au daguerrotype; la lumire qui jouait
sur les plaques  demi effaces rendait difficile de bien distinguer
tous les traits. Une bibliothque basse rgnait un peu plus loin, o je
retrouvais tous les livres de prix de mon pre, gards pieusement. Mon
Dieu! comme je me sentais protg par les portires en velours vert
traverses de longues bandes de tapisseries,--chef-d'oeuvre de ma
tante,--qui tombaient  gros plis sur les portes! Comme je regardais
avec complaisance le tapis aux nuances passes, dont j'avais, tout
petit, voulu cueillir les fleurs! C'tait une des lgendes de ma
premire enfance, de ces anecdotes qui se redisent sur un fils qu'on
chrit et qui lui font sentir combien les moindres dtails de son
existence ont t regards, compris, aims. J'ai touch plus tard la
glace de l'indiffrence... Ma tante surtout, parmi ces meubles aux
formes dmodes, comme je l'aimais, avec son visage o je ne lisais que
tendresse absolue pour moi, avec ses yeux dont le regard me faisait du
bien  une place mystrieuse de mon me! Je la sentais si voisine de
moi par la seule ressemblance avec mon pre,--et ce jour-l davantage
encore,--si bien que je me levai quatre ou cinq fois de table pour
l'embrasser dans l'intervalle du temps que je mis  crire ma lettre de
flicitations adresse au pire ennemi que je me connusse au monde.--Et
ce fut la seconde date ineffaable de ma vie.




V


Ineffaables? Oui, ces deux dates le sont demeures, et elles seules...
Lorsque je reviens en arrire, toujours et toujours je me heurte 
elles. Mon pre assassin, ma mre remarie, ces deux ides ont si
longtemps pes sur mon coeur. Les autres enfants ont des mes mobiles,
souples et qui se prtent  toutes les sensations. Ils se donnent en
entier  la minute prsente. Ils vont, ils viennent d'une gaiet  une
peine, oubliant, chaque soir, ce qu'ils ont prouv le matin, nouveaux 
tous les aspects du sentier tournant de leur vie... Et moi, non!... Mes
deux souvenirs rapparaissaient sans cesse devant ma pense. Une
hallucination continue me montrait le profil du mort sur l'oreiller du
lit au pied duquel pleurait ma mre,--ou bien j'entendais la voix de ma
tante, m'annonant l'autre nouvelle. Je revoyais son visage triste, ses
yeux bruns, les rubans noirs de son bonnet qui tremblaient au vent de
l'aprs-midi de septembre. Puis j'prouvais, comme alors, l'impression
de dchirure intime que j'avais ressentie par deux fois, combien
cruelle, combien ingurissable! Aujourd'hui encore que je m'essaye 
retrouver l'histoire de mon me, de l'Andr Cornlis vritable et
solitaire, je ne rencontre pas un souvenir qui ne disparaisse devant ces
deux-l, pas une phase de ma jeunesse que ces deux faits premiers ne
dominent, qu'ils n'expliquent, qu'ils ne contiennent en eux, comme le
nuage contient la foudre, et l'incendie, et la ruine des maisons
frappes de cette foudre. Par del toutes les images qui assigent ma
mmoire me reprsentant celui que je fus, durant mes longues annes
d'enfance et de jeunesse, ce sont toujours ces deux journes de malheur
que j'aperois en arrire. Fond sinistre du tableau de ma vie, morne
horizon d'un plus morne pays...

Quelles images?... Une grande cour plante d'arbres anciens, des
enfants qui jouent, par une fin de jour en automne, et d'autres enfants
qui ne jouent pas, mais qui regardent, s'appuient au tronc des arbres
jaunis, ou se promnent avec des airs de petites cratures
abandonnes... C'est le prau du lyce de Versailles. Les coliers
joueurs sont les anciens; les autres, les timides, les exils, sont les
nouveaux, et je suis l'un d'eux. Voici quatre petites semaines que ma
tante me disait le mariage de ma mre, et dj ma vie est toute change.
 mon retour des vacances, il a t dcid que j'entrerais comme interne
au collge. Ma mre et mon beau-pre entreprennent un voyage en Italie
qui durera jusqu' l't. M'emmener? Il n'en a pas t question une
seconde. Me laisser externe  Bonaparte sous la surveillance de ma tante
qui viendrait s'tablir  Paris? Ma mre a propos ce moyen, que mon
beau-pre a repouss tout de suite avec des arguments trop raisonnables.
Pourquoi imposer un tel sacrifice d'habitudes  une vieille fille?
Pourquoi redouter cette rudesse de l'internat qui faonne les
caractres?

--Et il a besoin de cette cole, a-t-il ajout en me regardant avec des
yeux froids, comme au moment o il m'a serr le bras si fort. Bref, on
a rsolu que je serais pensionnaire, mais pas dans un collge de Paris.

--L'air y est trop mauvais..., a dit mon beau-pre.

Pourquoi ne lui sais-je aucun gr du souci qu'il semble prendre de ma
sant? Je ne prvois pourtant gure ce qu'il prvoit dj, lui, l'homme
qui veut m'carter  jamais de ma mre, qu'il sera plus ais de me
laisser interne dans un collge situ hors de la ville, quand ils
reviendront. Quel besoin a-t-il de ces calculs? Est-ce qu'il ne lui
suffit pas d'noncer une volont pour que Mme Termonde lui obisse?
Comme je souffre lorsque j'entends sa voix,  elle, lui dire tu, de
mme qu' mon pre! Et je pense  mes rentres d'autrefois lorsque je
commenais mes classes  Bonaparte, et que ce pauvre pre m'aidait  mes
devoirs. C'est mon beau-pre qui m'a conduit au lyce, hier dans
l'aprs-midi. C'est lui qui m'a prsent au proviseur, un maigre et long
bonhomme  tte chauve qui m'a tap sur la joue en me disant:

--Ah! il vient de Bonaparte... le collge des muscadins...

J'ai eu, le soir mme, la curiosit de chercher ce mot dans le
dictionnaire, et j'ai trouv cette dfinition: Jeune homme qui a de la
recherche dans sa parure... Et c'est vrai qu'avec mes vtements coquets
o s'est complue la fantaisie de ma mre, mon grand col blanc, mes
bottines anglaises, ma veste joliment coupe, je ne ressemble point aux
garnements en tunique parmi lesquels je vais vivre. Ils ont leurs kpis
dforms. Presque tous leurs boutons sont arrachs. Leurs gros bas bleus
tombent sur leurs souliers culs. Ils achvent d'user  l'intrieur des
costumes de l'an pass. Plusieurs m'ont regard avec curiosit ds les
premires rcrations de ce premier jour. Un d'entre eux m'a mme
demand: Que fait ton pre? Je n'ai pas rpondu. Ce que j'apprhende
avec une angoisse insoutenable, c'est qu'on me parle de _cela_. Hier,
tandis que le train nous amenait  Versailles, mon beau-pre et moi,
dans ce vagon o nous n'avons pas chang une parole, comme j'aurais
voulu dire cette pouvante, le conjurer de ne pas me jeter au milieu
d'autres enfants, ainsi abandonn  leurs indiscrtes frocits, lui
promettre, si je demeurais  la maison, de travailler plus et mieux
qu'autrefois! Mais le regard de ses yeux bleus est si aigu quand il se
pose sur moi; j'ai besoin de tant d'efforts pour prononcer, en
m'adressant  lui, ces enfantines syllabes, ce mot de papa que je dis
toujours en pense  l'autre,  l'endormi sans rveil possible qui est
l-bas dans le cimetire de Compigne! Et je n'ai pas suppli M.
Termonde, et je me suis laiss enfermer au lyce sans une phrase de
regret. J'aime encore mieux, plutt que de m'tre plaint  lui, errer
comme je le fais parmi les trangers. Maman doit venir demain, veille de
son dpart, et cette entrevue toute prochaine m'empche de trop sentir
l'invitable sparation. Pourvu qu'elle vienne sans mon beau-pre?...

Elle est venue,--et avec lui. Dans ce parloir, dcor de mauvais
portraits des lves qui ont obtenu le prix d'honneur au concours
gnral, elle s'est assise. Mes camarades causaient aussi avec leurs
mres, mais laquelle tait digne d'tre aime comme la mienne? Avec la
sveltesse de sa taille, la grce de son cou un peu long, ses yeux
profonds, son fin sourire, encore une fois elle m'est apparue si belle!
Et je n'ai rien pu lui dire parce que mon beau-pre, Jack, comme elle
l'appelle avec la mutinerie d'une prononciation anglaise, tait l
aussi, entre nous. Ah! cette antipathie qui paralyse toutes les
puissances affectueuses du coeur, l'ai-je assez connue alors, et depuis?
J'ai cru voir que ma mre tait tonne, presque attriste de ma
froideur  cette minute de nos adieux. Mais n'aurait-elle pas d
comprendre que je ne lui montrerais jamais ma tendresse,  elle, devant
lui? Et elle est partie, elle voyage, et moi je suis rest...

D'autres images surgissent qui me montrent notre salle d'tude pendant
les soirs de ce premier hiver de mon emprisonnement. Le pole de fonte
rougeoie au milieu de cette salle claire au gaz. Un bol rempli d'eau
est pos sur le couvercle de peur que la chaleur ne nous entte. Tout le
long des murs court la ligne de nos pupitres, et derrire chacun de nous
se trouve un petit placard o nous rangeons nos livres et nos papiers.
Un grand silence pse sur la vaste pice, rendu comme plus perceptible
par le bruissement des feuillets tourns, le grincement des plumes, et
une toux touffe de moment  autre. Le matre se tient l-bas, sur une
estrade haute de deux marches. Il s'appelle Rodolphe Sorbelle, et il est
pote. L'autre jour, il a laiss tomber de sa poche un papier charg de
ratures sur lequel nous avons dchiffr les vers suivants:

    _Je voudrais tre oiseau des champs,
      Avoir un bec,
      Chanter avec;
    Je voudrais tre oiseau des champs,
      Avoir des ailes,
      Voler sur elles.
    Mais je ne puis en faire autant,
      Car j'ai le bec
      Beaucoup trop sec,
      Et je suis pion,
      Cr nom de nom!..._

Cette prodigieuse posie a fait notre joie,  nous autres petits
collgiens froces. Nous la chantons continuellement, au dortoir, en
promenade, en cour, fredonnant les dernires paroles sur l'air classique
des lampions. Mais le vieux chien de cour a la dent mauvaise, il se
dfend  coups de retenues et on ne le brave gure en face. La lampe
suspendue au-dessus de sa tte claire ses cheveux d'un gris verdtre,
son front rouge, et son paletot jadis bleu, aujourd'hui blanchtre 
force d'usure. Il rime sans doute, car il crit, il efface, et, par
instants, il relve ce front o les veines se gonflent, ses gros yeux
bleus, qui expriment une si relle bont lorsque nous ne le tourmentons
pas de nos taquineries, fouillent la salle et font le tour des
trente-cinq pupitres. Moi aussi je regarde ces compagnons de mon
esclavage actuel. Ils ont des visages que je commence  si bien
connatre: Rocquain, tout petit, avec un nez trop grand, rouge dans une
face longue et blme;--Parizelle, immense, avec sa mchoire en avant. Il
est blond, il a des yeux verts, des taches de rousseur, et par gageure,
l'autre t, il a mang un hanneton. Il y a aussi Gervais, un brun tout
fris, qui crit son testament chaque semaine. Il m'a communiqu le
dernier de ces opuscules o se trouve cette clause: Je lgue 
Leyreloup un bon conseil enferm dans ma lettre  Cornlis. Leyreloup
est son ancien ami qui lui a jou le tour de le rouler, l'automne
dernier, dans un tas de feuilles sches, entran  cette malice par le
grand Parizelle, que le rancuneux Gervais considre depuis lors comme un
sclrat, et le conseil enferm dans la lettre posthume est un avis de
dfiance  l'gard du gant... Tout ce petit monde est la proie de mille
intrts purils et qui, ds cette poque, m'apparaissent tels, quand je
les compare aux souvenirs que je porte en moi. Et eux aussi, mes
camarades, semblent comprendre qu'il y a dans ma vie quelque chose qui
n'est pas dans la leur; ils ne m'ont inflig aucune des misres qui
sont l'preuve accoutume des nouveaux, mais je ne suis l'ami d'aucun
d'eux, except de ce mme Gervais qui va en rangs avec moi lorsque nous
sortons. C'est un garon imaginatif et qui dvore chez lui une
collection de numros du _Journal pour tous_. Il a dcouvert l une
suite de romans qui s'appellent: _l'Homme aux figures de cire_, _le Roi
des Gabiers_, _le Chat du bord_, et, de jeudi en jeudi, les jours de
promenade, il me les raconte. Le fond tragique de mes rveries me fait
trouver un trange plaisir  ces rcits o le crime joue le rle
principal. J'ai eu le malheur de dire cette malsaine distraction  ma
bonne tante, et le proviseur a spar le feuilletoniste improvis de son
public. On nous dfend,  Gervais et  moi, d'aller ensemble  la
promenade. Ma tante Louise a cru ainsi calmer les frnsies d'une
sensibilit qui l'effraye. Pauvre femme! Ni la sollicitude de sa
tendresse, ni les soins pieux de sa prvoyance,--elle vient de Compigne
 Versailles chaque dimanche pour me faire sortir,--ni mon travail,--car
je redouble d'efforts pour que mon beau-pre ne puisse pas triompher de
mes mauvaises notes,--ni ma religion exalte,--car je suis devenu le
plus fervent de nous tous  la chapelle,--non, rien n'apaise l'espce
de dmon intrieur qui me ravage l'me. Durant les tudes du soir, et
dans mes repos entre deux sances de travail, je relis une lettre dont
l'enveloppe porte un timbre  l'effigie du roi Victor-Emmanuel. C'est ma
pture de la semaine que ces pages qui me viennent de maman. Elles me
disent sur son voyage beaucoup de dtails que je ne comprends gure. Ce
que je comprends, c'est qu'elle est heureuse, sans moi, hors de
moi;--c'est que la pense de mon pre et de sa mort mystrieuse ne la
hante pas?--c'est surtout qu'elle aime son nouveau mari, et je suis
jaloux, misrablement, vilainement jaloux. Mon imagination, qui a ses
lacunes tranges, a ses minuties singulires... Je vois ma mre dans une
chambre d'htel, et, disposes sur une table, les pices de son
ncessaire de voyage qui sont en vermeil avec son chiffre en relief, son
prnom tout entier et la premire lettre de son nom de femme entrelace
aux lettres de ce prnom: Marie C...--Ah! n'tait-ce pas son droit de
refaire loyalement son existence? Pourquoi renierait-elle son pass?
Pourquoi ce mlange de ce pass  son prsent me fait-il si mal,--si mal
que tout  l'heure, au dortoir, tendu sur mon troit lit de fer, je ne
pourrai pas fermer les yeux?

Qu'elles me semblaient longues, ces nuits, lorsque je me couchais sur
cette impression-l, et comme je luttais en vain pour obtenir
l'anantissement de mon esprit dans le doux abme du sommeil! Je
demandais ce sommeil  Dieu, de toutes les forces de ma pit d'enfant.
Je disais mentalement douze fois douze _Pater_ et douze _Ave_,--et je ne
dormais pas. J'essayais alors de me forger une chimre. J'appelais ainsi
un bizarre pouvoir dont je me savais dou. Tout petit garon, et une
fois que je souffrais d'une rage de dents, j'avais ferm les yeux,
ramen mon me sur elle-mme et forc mon esprit  se reprsenter une
scne heureuse dont je fusse le hros. J'avais pu ainsi aliner ma
sensation prsente au point de ne plus me douter de mon mal. Maintenant,
chaque fois que je souffre, je fais de mme, et ce procd me russit
presque toujours.--Je l'emploie en vain lorsqu'il s'agit de maman. Au
lieu du tableau de flicit que j'voque, l'autre tableau se prsente,
celui de l'intimit de l'tre que j'aime le plus au monde avec l'homme
que je hais le plus. Car je le hais, animalement, et sans que j'en
puisse donner d'autre motif, sinon qu'il a pris la premire place dans
ce coeur qui fut tout  moi. Allons, j'entendrai les heures sonner, une
fois au clocher d'une glise voisine, et une fois  l'horloge de notre
collge,--un tintement grave, puis un tintement grle. J'entendrai le
vieux Sorbelle marcher le long du dortoir, tristement clair de
quelques quinquets, puis rentrer dans la chambre qu'il occupe  une des
extrmits. Que les deux ranges de nos petits lits sont lugubres 
regarder, avec leurs boules de cuivre qui brillent dans l'ombre, et le
ronflement des dormeurs odieux  entendre! D'intervalle  intervalle, un
veilleur passe, un ancien soldat  la face large,  la grosse moustache
noire. Il est engonc dans un caban de drap brun et porte une lanterne
sourde. Est-ce qu'il n'a pas peur la nuit, tout seul, le long des
escaliers de pierre du lyce o le vent s'engouffre avec un bruit
sinistre? Que je n'aimerais pas  en descendre les marches, dans ce
frisson des tnbres, de crainte d'y rencontrer un revenant! Je chasse
cette nouvelle ide, mais vainement encore, et puis je songe... O est
celui qui a tu mon pre? Est-ce d'pouvante, est-ce d'horreur que je
frmis  cette question? Et je songe toujours... Sait-il que je suis
ici? Et la panique m'affole, et je me demande si l'assassin ne serait
pas capable de se dguiser en garon de collge pour venir me frapper 
mon tour? Je recommande mon me  Dieu, et c'est sur ces affreuses
penses que je m'endors enfin, trs tard, pour tre rveill en sursaut
 cinq heures et demie du matin, la tte lasse, les nerfs tendus, ma
pauvre me malade, d'une maladie qui ne peut pas gurir.




VI


Autres images.--Trois annes se sont coules depuis le soir d'automne
o une voiture de place nous a dposs, mon beau-pre et moi, dans ce
coin d'une des avenues du vieux Versailles qu'attriste la muraille du
collge. Je devais passer dans ce collge dix mois seulement, ceux que
ma mre passerait, elle, en Italie. Oui, c'tait un soir de l'automne de
1866,--nous voici dans l'hiver de 1870, et je suis demeur interne dans
ce lyce o l'air est si bon, o je travaille si bien,--ce sont les
raisons que ma mre a donnes pour ne pas me reprendre chez elle; et la
nave femme est de bonne foi en rptant les phrases de M. Termonde.
D'ailleurs ne m'a-t-elle pas consult? N'ai-je pas rpondu, moi aussi,
que je prfrais l'internat? Une exprience de quelques semaines de
vacances, au retour de leur voyage, m'a dmontr que mon coeur saignerait
trop,  la voir aimer son mari comme elle l'aime. Mes yeux aigus
d'enfant jaloux, et qui se souvient, surprennent trop de signes de ce
sentiment. Elle passe, comme autrefois, ses blanches mains sur ma tte,
pour me caresser, mais cette flatterie ne m'est plus douce depuis qu'une
seconde alliance brille sur une de ces mains, et un jour arriva o cette
seconde alliance y demeura seule! Du vivant de mon pre, et lorsqu'il
s'approchait d'elle pour l'embrasser, toujours elle avait un premier
geste de dfense, l'cartant de son bras, ou dtournant la tte. Comme
elle est soumise aujourd'hui et docile  poser cette mme tte sur
l'paule de M. Termonde! Il la prend, sans qu'elle se dfende, par cette
taille qu'elle a garde si souple. Il pos un baiser sur ce front qui ne
se retire pas et que des boucles encadrent, au lieu des bandeaux qui
plaisaient  mon pre. Chacune de ces familiarits m'est une torture.
Comment le devinerait-elle? Durant ces premires vacances, une
aprs-midi que nous devions sortir et que la femme de chambre n'tait
pas l, M. Termonde lui a boutonn ses bottines de promenade. Je l'ai vu
qui lui prenait le pied, aprs lui avoir t un petit soulier dcouvert,
et qui mettait enfantinement un baiser sur ce pied chauss d'un bas
couleur pense. J'ai subi un trop fort accs de rage lors de cette
petite scne pour ne pas prfrer le collge, qui ne me rappelle, du
moins, ni le second mariage que je dteste, ni mon pre si profondment
oubli l o je voudrais tant que sa mmoire survct. Et j'ai dit: Oui,
au dsir de mon beau-pre; et j'ai gard la tunique.

Pourquoi cet hiver de 1869-1870 se reprsente-t-il  mon souvenir? Ce
n'est pas qu'il ait t distingu par aucun vnement nouveau; mais j'ai
l devant les yeux une photographie de moi  cette date, et je retrouve,
en la regardant, la trace plus vive de mon me d'alors. Je m'apparais 
moi-mme comme une sorte de spectre rtrospectif, avec ma tte tondue,
ma maigreur de garon qui a trop grandi. C'tait l'poque des
conversations grossirement libres, des lectures htives et
dsordonnes, de l'irrligion prcoce et outrageante. Les visages de mes
camarades me reviennent aussi dans le demi-jour de ce pass dj si
distant. Rocquain, plus blme que jamais avec son nez rouge d'acteur
comique, chante des chansons de caf-concert, fume des cigarettes dans
des endroits inavouables, et collectionne des photographies
d'actrices... Gervais, toujours brun et fris, s'est passionn pour les
courses; il y joue avec bonheur; il s'est rconcili avec Leyreloup,
l'hriss, comme nous l'appelons, et il lui a communiqu sa dangereuse
manie. Ils organisent  eux deux des steeple-chases d'insectes, de
chenilles et de tortues. Ils ont mme imagin une combinaison de paris 
laquelle prennent part une dizaine d'entre nous. Le jeu consiste 
placer devant un dictionnaire plusieurs morceaux de papier sur chacun
desquels est inscrit un nom de cheval. On ouvre et on ferme le
dictionnaire avec rapidit. Celui des morceaux de papier que ce petit
coup de vent porte le plus loin a gagn le prix, et ceux qui ont pari
sur lui se partagent les enjeux. L'immense Parizelle a grandi encore. 
seize ans, il porte dj la barbe et il a des matresses. Des
sous-officiers d'artillerie, dont il a fait la connaissance, un jour que
son correspondant l'avait laiss vagabonder seul dans le parc, l'ont
men dans un certain caf dont il nous montre le chemin quand nous
allons en promenade. Il nous dcrit ce caf par le menu, les vitres
dpolies, la salle remplie de femmes habilles comme des bbs, avec des
chemisettes toutes courtes, des bas de couleur, de hautes bottines 
boutons dors, et l-dedans un tapage, une gaiet, des chansons, des
soldats debout qui boivent, d'autres assis qui ont pendu aux murs leur
sabre et leur shako,--et les escaliers qui rsonnent sous les grosses
bottes de ceux qui descendent. Quant  moi, j'ai un nouvel ami, Joseph
Dediot, qui m'a fait connatre quelques vers de Musset. Nous raffolons
de ce pote. Dediot se trouve plac en classe  ct de Scelles, le fils
du libraire, celui que nous avons surnomm Bel-OEil, parce qu'il est
louche. Bel-OEil est paresseux comme un homard, et Dediot a pass avec
lui le plus trange march. Dediot lui fait tous ses devoirs, et, en
retour de chacun, Bel-OEil livre la copie de vingt vers de _Rolla_.
Moyennant je ne sais combien de versions, de thmes et de vers latins,
mon ami s'est procur tout le pome, et nous rcitons avec frnsie:

    _ Christ! je ne suis pas de ceux que la prire..._

Et encore, appliquant ces vers  notre lyce dont les moeurs sont celles
de tous les internats:

                    _.......Et la corruption_
    _Y baise en plein soleil la prostitution._

Nous sommes devenus sceptiques et misanthropes. Nous jouons  l'athisme
dsespr, comme Parizelle et Rocquain jouent  la dbauche, Gervais au
sport et au chic, d'autres  la politique et d'autres  l'amour. Le pre
Sorbelle, renvoy du lyce, vient de publier un pamphlet o il se peint
lui-mme sous le pseudonyme de Lebros, et le proviseur sous le nom de M.
Bifteck. Ce petit livre nous occupe tout cet hiver et nous dcide  une
conspiration qui n'aboutit pas. Nous voil jouant aux rvolutionnaires.
L'trange discipline que celle de ces infmes collges, o les
adolescents gtent leurs annes d'innocence heureuse par la copie
purile et anticipe des passions dont ils souffriront rellement un
jour;--tels les enfants qui doivent mourir  la guerre, et font les
soldats avec leurs boucles blondes et leurs rires gais! Hlas! le jeu,
pour moi, a fini trop vite.

C'tait pourtant mon home, l'endroit o je me sentais vraiment chez
moi,--ce maussade collge avec ses cours striles, ses tudes
renfermes, son rfectoire empoisonn d'odeur de vaisselle, ses classes
dont les pupitres taient tatous d'inscriptions au canif, ses dortoirs
aux lavabos douteux. J'aimais ce bagne qui tenait de la caserne et de
l'hpital, parce que l du moins je ne retrouvais pas la preuve
incessante de mon double malheur. Je m'y dtendais, aprs tout, dans la
navet de mon ge, et je cessais de m'hypnotiser dans l'ide fixe du
meurtrier de mon pre  dcouvrir et de mon beau-pre  dtester. Mes
jours de sortie taient pour moi des jours de supplice qui m'auraient
fait apprhender avec terreur la fin de mes annes de lyce, si je
n'avais su qu'au lendemain de mon baccalaurat j'aurais ma fortune et
que je pourrais m'adonner tout entier  la recherche qui devait tre le
but suprme de ma vie. Je m'tais jur d'atteindre, moi, ce mystrieux
assassin que la justice n'avait pas dcouvert, et je trouvais dans cette
rsolution, que je gardais au fond de moi sans jamais en parler, une
extraordinaire force morale. Cela ne m'empchait pas de souffrir pour
des vtilles, aussitt que ces vtilles me devenaient des signes que
j'tais deux fois orphelin... Qu'ils me sont de nouveau prsents les
supplices de ces jours de sortie! Quand le domestique qui doit me
conduire chez ma mre vient me chercher, ces dimanches-l, vers les huit
heures, je reconnais  son sans-gne que je ne suis plus le fils de la
maison, l'enfant-roi auquel la servilit des gens tient  plaire.
Celui-ci, cet infme Franois Niquet, avec son menton ras, son oeil
insolent, ne lve pas son chapeau quand j'arrive au parloir o il
m'attend. Quelquefois, et lorsque le temps est mauvais, il se permet de
bougonner. Il allume sa pipe dans le compartiment du vagon, sans me
demander la permission, et la fume du tabac m'coeure. Je mourrais
plutt que de lui faire une observation; car il m'est arriv une fois de
me plaindre du valet de chambre de mon beau-pre, un mchant drle  qui
l'on a donn raison, et depuis lors j'ai dcid que jamais plus je ne
m'exposerais  cet affront. D'ailleurs, j'ai dj trop souffert, et
souffrir, ainsi apprend  mpriser... Le train marche sans que j'change
cinquante mots avec ce manant. Je sais que je passe pour trs fier et
trs difficile; mais par la mme disposition d'esprit qui, tout enfant,
me rendait boudeur, j'aime  dplaire  qui me dplat...  travers ce
silence et la fumerie du rustre, nous arrivons  la gare Montparnasse.
Jamais une voiture qui m'attende, quelque temps qu'il fasse. Nous allons
 pied jusqu'au boulevard de Latour-Maubourg, le long des avenues
bordes de masures, d'hospices et de boutiques de bric--brac. Nous
contournons l'glise Saint-Franois-Xavier avec ses deux grles tours,
puis nous traversons la place des Invalides et nous voici devant notre
htel. Je hais la figure de la maison. Je hais le concierge, une autre
crature de M. Termonde, et sa large face, o je lis une hostilit qui
n'est sans doute qu'une entire indiffrence. Mais tout se transforme
pour moi en signe de haine, depuis ces visages des domestiques jusqu'au
visage de ma chambre. M. Termonde m'a pris ma chambre d'autrefois, une
belle et claire pice inonde de soleil avec une fentre ouverte sur le
jardin et une porte sur la chambre de ma mre. J'occupe maintenant une
espce de grand cabinet, au Nord, d'o j'ai pour unique vue un chantier
de bois. Quand j'arrive  la maison par ces matins de dimanche, c'est l
que je dois monter, en attendant que ma mre soit leve et puisse me
recevoir. On ne s'est pas donn la peine d'allumer du feu; j'en demande,
et tandis que le domestique accroupi souffle sur les fagots, je
m'assieds sur une chaise, je regarde le portrait de mon pre, exil
aujourd'hui chez moi, aprs avoir si longtemps figur sur un chevalet,
drap d'une toffe noire, dans le petit salon de maman. L'odeur du bois
humide qui s'enflamme, cre et forte, se mle  la fade senteur de cette
pice que l'on n'a pas are de toute la semaine. J'ai l quelques
minutes amres  passer. Ces mesquines douleurs me font sentir l'abandon
moral o je suis plong, plus cruellement. Et ma mre vit, elle respire
 quelques pas de moi,--et elle m'aime!

Maintenant que je jette un regard lucide sur cette jeunesse malheureuse,
je reconnais que mon caractre entra pour beaucoup dans le malentendu
qui n'a pas cess entre cette pauvre mre et moi. Oui, elle m'aimait et
elle aimait en mme temps son mari. C'tait  moi de lui expliquer la
sorte de peine qu'elle me causait, en unissant dans son coeur et en
mlangeant ces deux tendresses. Elle m'aurait compris, elle m'aurait
pargn cette suite de petits chagrins muets qui ont fini par nous
rendre impossible toute explication intime. Ces matins de mes jours de
sortie, quand je la retrouvais vers les onze heures, avant le djeuner,
elle attendait de moi un lan, une effusion, comment et-elle su que la
prsence de son mari me paralysait, de mme que jadis au moment de nos
adieux, lors de son dpart pour l'Italie? C'tait un mystre
inintelligible pour elle que cette incapacit absolue de montrer mon
me, cette atonie qui m'accablait aussitt que nous n'tions plus seuls,
elle et moi, moi et elle,--et nous ne l'tions jamais. Il n'est presque
pas de visite  Versailles,--elle venait une fois la semaine, le
mercredi,--durant laquelle mon beau-pre ne l'ait accompagne. Je ne lui
ai pas crit une lettre qu'elle ne l'ait montre  son mari, comme elle
faisait de toutes ses autres lettres. Je savais si bien son habitude, et
qu'elle devait dire: Andr m'a crit, puis tendre  cet homme la
feuille de papier o je ne pouvais pas tracer une ligne sincre, mue,
confiante,-- cause de cette ide que ses yeux,  lui, s'y poseraient.
En ai-je dchir de ces billets o j'essayais de lui raconter le dtail
des troubles parmi lesquels je vivais! Oui, j'aurais d lui parler tout
de mme, m'expliquer un peu, confesser ma peine, ma folle jalousie, mon
ombrageuse tristesse, le besoin d'avoir dans sa pense un coin  moi
seul, ne ft-ce qu'une piti... et je n'osais pas. Une fatalit de ma
nature voulait que je sentisse trop fortement la peine que je lui
causerais en parlant, et je me trouvais incapable de la supporter. Les
agitations diverses de mon coeur aboutissaient donc  un silence timide,
 une gne devant elle, qui la gagnait. Elle tait, comme beaucoup de
femmes, impuissante  comprendre un caractre diffrent du sien, une
faon de sentir oppose  la sienne. Elle tait heureuse dans son second
mariage, elle aimait, elle tait aime. Elle avait rencontr dans M.
Termonde un homme  qui elle avait tout donn de sa vie, et elle m'avait
donn aussi, navement, gnreusement. J'tais son fils, il lui semblait
si naturel que celui qu'elle aimait aimt aussi son enfant. Et, de fait,
M. Termonde n'avait-il pas t pour moi un protecteur vigilant,
irrprochable? N'avait-il pas pris garde aux moindres dtails de mon
ducation? Sans doute il avait insist pour que je fusse interne; mais
j'avais t, moi aussi, de cet avis. Il m'avait choisi des matres de
toutes choses: j'apprenais l'escrime, l'quitation, la danse, la
musique, les langues trangres. Il s'tait occup et il continuait 
s'occuper des plus menus dtails, depuis le cadeau du jour de l'an,
qu'il me donnait magnifique, jusqu'au chiffre de ma pension de chaque
jeudi, de ma semaine, comme nous disions, qui atteignait le maximum
permis par le rglement. Jamais cet homme, si naturellement imprieux,
n'levait la voix en me parlant. Il ne s'tait plus une fois, depuis son
mariage, dparti avec moi d'une politesse parfaite o une femme
amoureuse devait trouver la preuve du tact le plus exquis et de
l'affection la plus dvoue... Formuler mes griefs contre mon beau-pre?
Eh bien! non, je ne le pouvais pas. Ils rsidaient tous dans des nuances
dont je n'aurais pas su articuler avec des mots l'expression juste, et
je me taisais. Ce mutisme, mon absence de dmonstrations  l'gard de
mon beau-pre, ma rserve avec elle, comment ma mre se serait-elle
expliqu toutes ces singularits d'humeur, sinon par mon gosme et ma
scheresse? Elle me croyait, en effet, un enfant goste et sec; et moi,
par une maladive disposition d'me, je me sentais, en sa prsence,
devenir malgr moi celui qu'elle croyait. Je me contractais et me
repliais comme un animal effarouch. Mais pourquoi ne m'pargnait-elle
pas ces preuves qui achevaient de nous aliner l'un  l'autre? Dans ce
revoir de chaque dimanche, pourquoi ne me mnageait-elle pas les cinq
minutes de tte  tte qui m'eussent permis, non pas de lui parler, je
n'en demandais pas tant, mais de l'embrasser, comme je l'aimais, avec
tout mon coeur. J'arrivais dans cette espce de petit atelier qu'elle
avait transform en un salon intime. J'en connaissais si bien les
moindres recoins pour y avoir jou,  mon gr, quand j'tais le matre,
le fils gt dont chaque dsir tait un ordre. M. Termonde tait l dans
son costume de matin, qui fumait des cigarettes en lisant les journaux.
Rien que le bruit du papier qu'il froissait, rien que le son de sa voix
quand il me disait bonjour, rien que le contact de sa main dont il ne me
donnait que le bout des doigts;--et je me ramassais sur moi-mme. Mon
antipathie tait si forte que je ne me rappelle pas avoir jamais mang
de bon apptit, assis  une table o il se trouvait. Aussi les djeuners
et les dners de ces dimanches portaient-ils mon malaise  son extrme.
Ah! je hassais tout de lui, et ses yeux bleus presque trop carts
qu'il fixait parfois, et qui d'autres fois roulaient un peu dans leurs
orbites, et son front haut, avanc, prcocement encadr de cheveux gris,
et la finesse de son profil et la distinction de ses manires qui
contrastaient avec la lourdeur de ma nature,--jusqu' la cambrure de
son pied dans sa bottine. Il me semble que, mme  l'heure prsente, je
reconnatrais entre mille un vtement port par lui, tant je l'ai senti
vivant, sous l'influence de cette aversion! Avec mon instinct d'enfant
je comprenais si bien que cet homme mince, aux gestes flins,  la voix
flatteuse, avec son aristocratie native et acquise, tait le vrai mari
de la crature gracieuse, pare et presque idale  qui je ressemblais
aussi peu, moi son fils, que lui avait ressembl mon pauvre pre.--Dieu!
la sensation amre!

De ces abmes de silence o je roulais par ces jours tristes de mes
sorties, avec quel intrt passionn je suivais les conversations qui se
tenaient devant moi, surtout durant les djeuners et les dners que nous
prenions  d'autres heures que du vivant de mon pre, dans la salle 
manger meuble  nouveau comme tout l'htel! Et cette nouveaut
d'ameublement tait bien le symbole de la nouveaut de la vie de ma
mre. M. Termonde, fils d'un agent de change et qui avait travers la
diplomatie, se trouvait avoir conserv des relations toutes diffrentes
de celles qui taient les ntres autrefois. Ma mre et lui taient
lancs dans cette socit cosmopolite et mle que ds lors on appelait
la socit lgante. Qu'taient devenus les habitus des rares soires
que mon pre donnait rue Tronchet? Il y avait bien trois ou quatre
personnes  dner, pas plus, qui venaient, les dames en robe montante et
les hommes en redingote. On causait politique et affaires. Un ancien
ministre du roi Louis-Philippe, rentr au barreau, tait l'oracle de ce
cercle. On mangeait  six heures et demie ces jours-l au lieu de sept
heures, parce que le vieil homme d'tat se retirait  dix heures. Dans
ce coin de bourgeoisie riche et simple, aller au thtre tait un
vnement et un bal faisait poque. Du moins les choses se
reprsentaient ainsi  mon imagination d'enfant. Maintenant le vieil
homme d'tat ne venait plus, ni Mme Largeyx, la veuve de l'ingnieur
que mon pre citait toujours comme modle  maman, et celle-ci appelait
plaisamment la vieille dame ma belle-mre. Maintenant, mon beau-pre
et ma mre sortaient presque chaque soir. Ils avaient des chevaux et
plusieurs voitures, au lieu du coup lou au mois dont se contentait la
femme de l'avocat en renom. Les hommes que je voyais venir aprs le
repas, les femmes que je rencontrais  six heures chez ma mre avaient
comme un air si jeune, si fringant. Il n'tait question que de
divertissements, de comdies nouvelles et de bals costums, de courses
et de toilettes. Mon pre, imprgn des ides de la monarchie de
Juillet, comme l'ancien ministre son matre, parlait jadis avec svrit
du rgime imprial. Maintenant ma mre tait invite aux grandes
rceptions des Tuileries. Comment aurais-je os l'entretenir des
pauvrets de ma vie de collge qui me paraissaient si mesquines en
regard de sa brillante et opulente existence? Jadis, quand je suivais
les cours de Bonaparte, je lui racontais par le menu les moindres faits
et gestes de mes camarades. J'aurais presque eu honte aujourd'hui de
l'ennuyer avec Rocquain, Gervais, Leyreloup et les autres. Il me
semblait qu'elle ne pourrait jamais s'intresser  l'histoire, pour moi
tragique, de Joseph Dediot, lequel venait d'tre trahi par sa cousine
Ccile. Malgr des boucles de cheveux donnes, un bouquet de roses
accept, un baiser surpris et rendu, cette infidle avait pous un
pharmacien d'Avranches. Dediot crivit mme sur son infortune deux
pomes, dont l'un,  moi ddi, commenait par ce vers:

    _Sche ton coeur, Andr, ne sois jamais aimant..._

Comment aurais-je parl de ce petit monde, avec ses petits intrts, ses
petites passions,  une femme qui dnait chez la duchesse d'Arcole, qui
avait pour amies intimes une marchale, deux marquises, et dont les
ftes taient racontes dans les journaux? Ma mre tait  prsent la
belle Madame Termonde, et son nouveau nom avait si bien remplac son nom
d'autrefois, que je me trouvais presque le seul  me souvenir qu'elle
tait aussi la veuve de M. Cornlis,--celui dont les mmes journaux
avaient dtaill autrefois la fin sinistre.--Elle-mme l'avait-elle
oubli? Se le rappelait-elle?...

L'oubli? Est-ce donc l vraiment la loi du monde?... me demandais-je
avec la rvolte d'un coeur tout jeune et qui n'admet pas les compromis
invitables du sentiment.--Et je me rpondais que non. Il y avait une
personne qui se souvenait, autant que moi,--une personne pour laquelle
la mort tragique de mon pre continuait d'tre un cauchemar,--une
personne  qui je pouvais dire toute ma pense et toute ma
douleur,--c'tait ma bonne et douce tante. Chez elle du moins, rien
n'avait boug des tendresses d'autrefois. Quand je me rendais 
Compigne, chaque mois d'aot, pour y passer une partie de mes
vacances, je retrouvais toute chose  sa place, et dans la maison de la
vieille fille et dans son coeur. Elle avait consenti  rester en
relations suivies avec maman,--parce que cela valait mieux pour moi, je
le sentais bien,--et elle dnait boulevard de Latour-Maubourg trois ou
quatre fois par an. Chre tante Louise! Qu'elle avait de complaisance 
m'couter me plaindre enfantinement, et toujours elle me renvoyait
adouci, presque calm, plus indulgent pour ma mre et convaincu que
j'avais tort de juger M. Termonde comme je le faisais. Pourtant je ne
lui disais pas mes reprsailles contre l'homme que j'accusais de m'avoir
vol le coeur de maman. Il m'tait arriv, de trs bonne heure, de
surprendre, chez mon beau-pre, des signes d'antipathie pareils  ceux
que je constatais en moi. Lorsque j'entrais au salon un peu brusquement
et qu'il soutenait une conversation soit avec ma mre, soit avec un de
ses amis, ma prsence suffisait pour faire subir  sa voix une lgre
altration, imperceptible peut-tre  un autre; mais elle ne m'chappait
gure  moi qui, de mon ct, sentais ma gorge se serrer, mes lvres
trembler, ma poitrine se contracter. Je n'aurais pas t l'adolescent
rflchi et rancunier d'alors, si je n'avais pas song  utiliser au
profit de ma haine cet trange pouvoir de troubler cet homme excr. Mon
procd consistait  lui infliger cette sensation aigu de ma prsence
en me taisant et en le poursuivant de mes regards. Si matre de lui
ft-il, jamais je n'ai fix ainsi mes yeux sur lui du fond d'une
chambre, sans qu' un moment il ne tournt, lui aussi, les yeux vers
moi. Ses prunelles alors fuyaient les miennes; il continuait  causer,
puis, comme malgr lui, me regardait encore; nos yeux se croisaient et
les siens se drobaient de nouveau.  un pli qui se formait sur son
front, je comprenais qu'il tait sur le point de me dfendre de le
regarder de la sorte. Puis il se domptait, et quelquefois quittait la
pice. Cette sorte de renonciation  toute lutte avec moi tait un parti
pris chez lui, je le devinais, car je le savais de nature trs nergique
et surtout incapable de supporter qu'on le bravt. Il aimait  raconter
ce trait de sa jeunesse qu'il avait, attach d'ambassade  Madrid, et
sur le dfi d'un jeune Espagnol, tu un taureau dans une course
d'amateurs. Il devait terriblement en coter  son orgueil de me
permettre la silencieuse insolence de mes yeux, mais il me la
permettait, et moi je n'avouais pas ce puril triomphe  ma tante
Louise. Il faut tout dire, j'tais un enfant malheureux; je me savais
tel, et j'aimais  ne rien diminuer de mon malheur en le lui racontant,
 l'exagrer plutt, pour avoir cette tendre sympathie qui manait
d'elle et me caressait le coeur. Parfois aussi je lui parlais de mon
serment intime, de cette promesse solennelle que je m'tais faite de
dcouvrir l'assassin de mon pre et de m'en venger, et elle me mettait
la main sur la bouche. Elle tait pieuse et me rptait les mots de
l'vangile: Il faut laisser  Dieu le soin de punir, disait-elle, ses
volonts sont impntrables... Elle reprenait: Souviens-toi des
phrases sacres: Pardonnez, on vous pardonnera... ne dites jamais oeil
pour oeil, dent pour dent... Ah! chasse de ton coeur la haine, mme
celle-l... Et elle avait dans les yeux des larmes!




VII


Pauvre tante! Elle me croyait l'me plus forte que je ne l'avais. Il
n'tait pas besoin de ses conseils pour empcher que je ne me consumasse
tout entier  suivre ce dsir de vengeance qui avait t l'toile fixe
de ma premire jeunesse, le phare couleur de sang allum dans ma nuit!
Ah! les rsolutions de l'adolescence, les serments d'Annibal faits avec
nous-mmes, le rve de consacrer notre nergie  un unique but et qui ne
change pas,--la vie se charge de balayer tout cela, ple-mle avec les
gnreuses illusions, les enthousiasmes nafs, les nobles espoirs. Entre
le garon de quinze ans, malheureux mais si fier, que j'tais en 1870,
et le jeune homme que je me trouvais tre en 1878, huit annes seulement
plus tard, quelle diffrence, quelle diminution dj!... Et dire que
sans des hasards, si impossibles  prvoir, je le serais encore, ce
jeune homme, dont j'ai l, tandis que j'cris, le portrait accroch
au-dessus de ma table de travail. Certes, les visiteurs qui regardrent
ce portrait au Salon de cette anne-l, parmi tant d'autres, n'ont pas
souponn qu'il reprsentait le fils d'un pre assassin si
tragiquement. Je la regarde,  mon tour, cette image banale d'un
Parisien banal, avec son teint pli par les veilles imbciles, avec ses
yeux o aucune forte volont n'allume son clair, avec ses cheveux
coups  la mode, la correction de toute sa tenue, et je demeure tonn
moi-mme de songer que j'aie pu vivre comme je vivais  cette poque-l.
Mais quoi? Entre les malheurs qui ont frapp mon enfance et les tout
derniers qui viennent de me bouleverser pour toujours, mon existence ne
s'tait-elle pas coule, si vulgaire, si terne, si pareille  celle du
premier venu? Notons-en les simples tapes.--Dans la seconde moiti de
1870, c'est la guerre. L'invasion me surprend  Compigne, o je suis en
vacances auprs de ma tante. Mon beau-pre et ma mre passent le sige
 Paris, moi je travaille chez un vieux prtre de la petite ville, celui
qui a fait faire  mon pre sa premire communion. Dans l'automne de
1871, je rentre  Versailles en rhtorique. En 1873, au mois d'aot, je
suis bachelier, je fais tout de suite mon volontariat d'un an  Angers
et dans des conditions parfaitement douces. Le colonel tait le pre de
mon vieux camarade Rocquain. En 1874, et sur le conseil de mon
beau-pre, on m'mancipe. C'tait le moment o je devais commencer mon
oeuvre de justicier; et, quatre ans plus tard, en 1878, je n'avais pas
accompli cette vengeance qui avait t le tragique roman et comme la
religion de mon me d'enfant; je ne l'avais pas accomplie,--et je m'en
occupais plus.

Cette indiffrence me faisait honte, quand j'y songeais,--cruellement.
Mais je me rends compte aujourd'hui qu'elle ne rsultait pas tant de la
faiblesse de ma nature, que de causes trangres  moi qui eussent agi
de mme sur tout jeune homme plac dans ma situation. Ds l'abord et
quand je m'attaquai  ma besogne de fils vengeur, un obstacle se dressa
devant moi, infranchissable. Il est aussi ais que sublime de
s'exalter, de se prendre la main, de se dire: je jure de ne pas
m'arrter avant d'avoir puni le coupable. Dans la ralit, on n'agit
jamais que par dtails, et que pouvais-je? Il me fallait procder comme
la justice, recommencer l'enqute qu'elle avait pousse jusqu' son
extrmit sans rien dcouvrir. Je m'abouchai avec le juge d'instruction,
maintenant conseiller  la Cour, qui avait conduit l'affaire. C'tait un
homme de cinquante ans, aux moeurs trs simples, qui habitait, dans l'le
Saint-Louis, le premier tage d'une antique maison d'o la vue
s'tendait sur Notre-Dame, le Paris primitif et la Seine, mince  cet
endroit comme un canal. M. Massol, c'tait son nom, voulut bien se
prter  reprendre avec moi l'analyse des donnes fournies par
l'instruction...--Sur la personnalit de l'assassin, aucun doute, non
plus que sur l'heure du crime. Mon pre avait t tu entre midi et demi
et deux heures, sans lutte, par ce personnage  haute taille,  larges
paules, dont les extraordinaires dguisements annonaient, d'aprs le
magistrat, un amateur. L'excs de complication est toujours une
imprudence, car elle multiplie les chances d'insuccs. L'assassin
s'tait-il grim parce que mon pre le connaissait? Non, rpondait M.
Massol, car M. Cornlis, trs observateur et qui, en outre, tait sur
ses gardes, ainsi que l'attestent ses dernires paroles quand il vous a
quitts, l'aurait reconnu  la voix, au regard et  l'attitude. On ne
change ni sa taille ni sa carrure comme son visage... M. Massol
expliquait, lui, ce dguisement par le simple dsir de gagner du temps
pour sortir de France, au cas o le cadavre et t dcouvert le jour
mme. En admettant qu'on et tlgraphi de tous cts le signalement
d'un homme trs brun,  barbe trs noire, l'assassin, dbarbouill de
son maquillage, dbarrass de sa perruque et de cette barbe, habill
d'autres vtements, passait la frontire sans tre mme souponn.
D'aprs cette induction et une autre encore, le faux Rochdale habitait
l'tranger. Il avait parl anglais  l'htel, et les gens l'avaient pris
rellement pour un Amricain. Cela supposait ou qu'il appartenait  ce
pays, ou qu'il y sjournait d'habitude. En outre, les quelques notes
donnes par lui  mon pre tmoignaient d'une connaissance trs prcise
des procds d'affaires pratiqus aux tats-Unis. Donc un tranger,
Amricain ou Anglais, peut-tre un Franais tabli en Amrique, voil
pour le criminel. Quant au mobile d'un crime aussi compliqu, il tait
difficile d'admettre que ce ft le vol. Et cependant, faisait observer
le juge d'instruction, nous ne savons pas ce que contenait le
portefeuille emport par l'assassin... Mais, ajoutait-il, ce qui me
parat dtruire l'hypothse du vol, c'est le soin que le faux Rochdale a
pris de dpouiller le mort de sa montre en lui laissant au doigt un
diamant qui valait plus que la montre... J'en conclus que 'a t l une
simple prcaution pour dpister la police. Je suppose, moi, que cet
homme a tu M. Cornlis par vengeance... Et l'ancien juge d'instruction
me citait quelques exemples singuliers des ressentiments qui poursuivent
soit des mdecins lgistes, soit des procureurs de la rpublique, soit
des prsidents d'assises. Il concluait que dans sa vie d'avocat, au
palais, mon pre pouvait avoir excit une de ces persistantes et froces
rancunes. Il avait gagn force procs importants; il devait avoir eu
pour ennemis ceux contre lesquels s'tait exerc son talent. Qu'un de
ceux-l, ruin par la suite, lui et attribu sa ruine, et c'tait de
quoi expliquer tout l'appareil de cette vengeance. M. Massol me faisait
observer que l'assassin, tranger ou non, tait connu  Paris. Comment
rendre compte sans cela du soin que cet homme avait pris de ne pas se
montrer dans la rue? On avait retrouv la trace de son premier sjour,
fait  Paris  l'poque de la livraison de la perruque et de la barbe.
Cette fois-l, il tait descendu rue d'Aboukir, dans un petit htel o
il s'tait inscrit sous le nom de Rochester, et il ne sortait jamais
qu'en fiacre. Remarquez aussi, disait le juge, qu'il a gard la chambre
la veille et le matin du jour o M. Cornlis a t tu. Il a djeun
dans son appartement, comme il y avait djeun et dn la veille, tandis
qu' Londres et quand il habitait l'htel o votre pre lui adressait
ses premires lettres, il allait et venait sans prcautions aucunes...
Et c'tait tout. Trois adresses d'htel, de quoi suivre une piste
psychologique, si l'on peut dire, voil quels pauvres dtails
fournissait la sagacit du magistrat, que j'coutais avec passion. Puis
il s'arrtait. Avec ses yeux futs qui luisaient, tout clairs, dans son
visage presque poupin, il avait une expression de finesse extrme.
Toujours bien ras, de langage mesur, tout ensemble froid, complaisant
et doux, on devinait,  le voir, un de ces esprits quilibrs et
mthodiques dont la force professionnelle doit tre trs grande. Il
avouait n'avoir rien pu dcouvrir dans une analyse trs minutieuse de
toute la situation prsente de mon pre, non plus que dans son pass.
Ah! c'est une affaire  laquelle j'ai beaucoup song, disait-il, et il
ajoutait qu'avant de quitter son cabinet de juge d'instruction en 1872
il avait repris le dossier rest entre ses mains. Il avait interrog de
nouveau le concierge de l'htel imprial et quelques autres personnes.
Depuis qu'il tait conseiller  la cour, il avait cru pouvoir indiquer
une piste  son successeur, un vol commis par un Anglais soigneusement
grim lui avait fait croire  une identit entre ce voleur et le
prtendu Rochdale. Puis rien. Ces actes ont eu du moins cet avantage,
insistait-il, d'interrompre la prescription... Je le consultais alors
sur la dure du temps qui me restait pour chercher de mon ct. Le
dernier acte d'instruction tait de 1873. J'avais donc jusqu'en 1883
pour dcouvrir le coupable et le livrer  la vindicte publique... Quelle
folie! dix annes avaient dj pass depuis le crime, et tout seul, moi,
chtif, sans les ressources normes dont dispose la police, j'avais la
prtention de triompher, l o un fureteur de cette habilet avait
chou! J'essayai nanmoins. C'est  cette date que je me crus trs
perspicace en nouant des relations avec l'ancienne matresse de mon
pre, cette femme marie dans les yeux de laquelle je lus tant de piti
pour moi et un tel reflet d'anciennes tendresses.  cette date aussi, je
me plongeai dans la lecture de tous les papiers du mort. Ma mre en
avait confi la garde  mon beau-pre, avec cette tendresse absolue pour
lui qui me faisait tant souffrir. Hlas! pourquoi aurait-elle compris
sur ce point, plus que sur les autres, les susceptibilits de mon coeur
qui rpugnait si profondment  ces confusions de sa vie passe avec sa
vie prsente? M. Termonde avait du moins respect scrupuleusement ces
paquets de feuilles jaunies, o je trouvai de tout, depuis des projets
de Socit jusqu' des lettres intimes, et, parmi ces lettres, un
certain nombre taient de M. Termonde lui-mme et me prouvaient quelle
amiti avait uni autrefois le second mari de ma mre au premier. Est-ce
que je ne le savais pas et pourquoi en souffrir? Et rien toujours, aucun
indice qui me mt sur la voie mme d'un soupon... J'voquais l'image de
mon pre vivant, telle qu'elle m'tait apparue pour la dernire fois; je
l'entendais rpondant  la question de M. Termonde, dans la salle 
manger de la rue Tronchet, et parlant de celui qui l'attendait pour le
tuer: un singulier homme et que je ne suis pas fch de voir de plus
prs... Et il tait sorti, et il avait march vers la mort, tandis que
je jouais dans le petit salon, que ma mre travaillait en causant avec
l'ami qui devait tre un jour son matre et le mien. Quel spectacle
d'intimit,--tandis que l-bas!... Ne saurais-je donc jamais le mot de
cette nigme sanglante? Mais o aller? Que faire?  quelle porte
frapper?

En mme temps que ce sentiment de l'impossible dcourageait mon effort,
les facilits soudaines de ma nouvelle existence contribuaient 
dtendre en moi le ressort de la volont. Durant mes annes de collge,
les souffrances de la jalousie conue  l'gard de mon beau-pre, les
dceptions de mes tendresses comprimes, la mdiocrit, la pauvret des
choses autour de moi, dix influences de chagrin avaient entretenu
l'ardeur inquite de mon coeur. Cela aussi avait chang. Certes, je
continuais  aimer profondment, douloureusement ma mre, mais sans plus
lui demander ce que je savais qu'elle ne me donnerait pas, ma place
unique, mon asile  part dans sa tendresse. J'acceptais son caractre au
lieu de me rvolter l contre. Je n'avais pas cess non plus de tenir
mon beau-pre en une sombre antipathie, mais je ne le hassais plus
avec la mme violence. Ses procds avec moi depuis ma sortie du collge
avaient t irrprochables. De mme qu'il s'tait fait, durant mon
enfance, un point d'honneur de ne jamais lever la voix en me parlant,
il semblait qu'il se piqut de n'intervenir en rien dans la direction de
ma vie d'homme fait. Lorsque, mon baccalaurat pass, je dclarai que je
ne voulais suivre aucune carrire, sans en donner de raison,--en ralit
pour me dvouer tout entier  l'ide fixe de mon oeuvre de justice,--il
ne trouva pas un mot de critique pour cette trange rsolution. Ce fut
lui qui la fit admettre par ma mre, lui encore qui voulut qu'on
m'mancipt. Quand on me remit en mains ma fortune, il se trouva que ma
mre, qui m'avait servi de tutrice, et mon beau-pre, son co-tuteur,
s'taient entendus pour ne pas toucher  mes revenus durant toute mon
ducation; ces revenus s'taient capitaliss et j'hritai, non pas de
sept cent cinquante mille francs, mais de plus d'un million. Si pnible
que me ft l'obligation de la reconnaissance envers celui que je
considrais depuis des annes comme mon ennemi, je dus m'avouer qu'il
agissait envers moi en trs galant homme. Il n'existait aucune
contradiction, je le sentais trop, entre cette dlicatesse de procds
et la duret avec laquelle il m'avait intern au collge et comme
relgu en exil. Pourvu que je renonasse  me mettre en tiers entre lui
et sa femme, il n'aurait avec moi que des rapports de parfaite
courtoisie. Mais il fallait que je fusse hors de la maison maternelle.
Il voulait rgner tout entier sur le coeur et sur la vie de celle qui
portait son nom. Comment aurais-je lutt contre lui? Comment aussi
l'aurais-je blm, puisque je comprenais si bien qu' sa place et jaloux
comme j'tais, ma conduite et t pareille?... Je cdai donc par
impuissance  combattre une tendresse qui rendait ma mre heureuse, par
dgot de soutenir la froideur quotidienne de mes relations avec elle et
lui, par espoir, d'ailleurs, de me trouver plus apte  ma tche de
justicier, une fois libre. Moi-mme je demandai qu'on me laisst quitter
la maison, de sorte qu' dix-neuf ans j'avais mon indpendance absolue,
un appartement  moi, que je choisis avenue Montaigne, tout prs du
rond-point des Champs-lyses, plus de cinquante mille francs de rente,
une porte ouverte dans chacun des salons que frquentait ma mre, et une
porte ouverte aussi dans tous les endroits o l'on s'amuse. Comment
aurais-je rsist aux entranements qu'une pareille situation comporte?

Oui, j'avais rv d'tre le Vengeur, le Justicier, et je me laissai
rouler presque aussitt par le tourbillon de cette vie de plaisir dont
ceux qui la voient du dehors ne peuvent mesurer le pouvoir destructeur.
C'est une existence futile et dvorante qui vous dchiquette vos heures
comme elle vous dchiquette l'me, qui met en charpie fil par fil
l'toffe irrparable du temps et l'toffe plus prcieuse encore de notre
nergie. Je me trouvais, par rapport  ma besogne de vengeur, incapable
d'agir immdiatement-- quoi et  qui m'attaquer?--Je m'abandonnai donc
 toutes les occasions qui s'offraient de tromper mon inaction par du
mouvement, et bientt les journes se prcipitrent, les unes aprs les
autres, parmi ces mille distractions qui deviennent, pour les lgants
de mtier, comme un code de devoirs  remplir. Avec la promenade au Bois
le matin, les visites dans l'aprs-midi, les dners en ville, les
parties de thtre, et, aprs minuit, les sances de jeu au cercle ou de
dbauche, ailleurs,--comment trouver le loisir de suivre un projet?
J'eus des chevaux, quelques intrigues, un duel ridicule o du moins le
fond d'ides tragiques sur lequel je vivais, malgr tout, me servit 
bien me tenir. Une femme de quarante ans me persuada que je l'avais
sduite, je fus son amant; puis je me persuadai, moi, que j'tais
amoureux d'une autre femme, une grande dame russe, tablie  Paris.
Celle-l tait, elle est encore une de ces illustres comdiennes du
monde, qui emploient  s'entourer d'une cour d'adorateurs, plus ou moins
rcompenss, toutes les sductions du luxe, de l'esprit et de la beaut,
sans une rverie dans la tte, sans une motion dans le coeur, avec les
plus adorables dehors des plus dlicates rveries et des plus fines
motions. Je menai cette existence d'esclave attach aux caprices d'une
coquette sans me pendant six mois environ. Je me consolai des faussets
de cette cabotine exotique en m'acoquinant avec une fille entretenue.
Cette nouvelle aventure me prouva que la galanterie demi-mondaine ne
vaut pas beaucoup mieux que l'autre. Les femmes du monde sont
intolrables de mensonge, de prtention et de vanit; les autres de
vulgarit, de sottise, et de sordide amour du lucre. J'oubliai ces
liaisons absurdes aux tables de jeu, tout en me rendant bien compte de
la misre de ce divertissement, qui ne cesse de devenir insipide que
pour devenir hideux, comme un bon calcul d'argent  gagner sans
travail. Il y avait en moi quelque chose d'effrn  la fois et de
dgot qui me poussait  outrer tout ensemble et  fltrir mes
sensations. Il est vrai de dire que je ne pouvais me donner entirement
 aucune. Je retrouvais toujours, dans les plus intimes replis de mon
tre, le souvenir de mon pre, qui m'empoisonnait toutes mes penses,
comme  leur source. Lorsque, vers les trois heures du matin, je
traversais la ville en voiture pour regagner mon appartement d'o
j'tais sorti  sept heures, habill comme  Londres, en cravate
blanche, en petits souliers, un bouquet  la boutonnire de mon frac,
mon portefeuille bourr de billets de banque, je regardais le ciel de la
nuit, les nuages qui couraient sur les toiles, la froide et ple lune,
les vastes rues noires avec la guirlande de leurs becs de gaz, et une
motion inexprimable s'veillait en moi qui me faisait sentir que toute
existence est un rve. Une impression d'obscur fatalisme envahissait mon
esprit malade. C'tait si trange que je vcusse, moi, comme je vivais,
et je vivais ainsi pourtant, et le moi visible ressemblait si peu au moi
intime! Une destine pesait-elle donc sur moi, pauvre tre, comme sur
l'univers entier? Qu'elle me pousse, me disais-je, et je me livrais 
elle. Je me couchais sur des ides de philosophie noire, et je me
rveillais pour continuer une existence sans dignit, dans laquelle je
perdais, avec ma force d'excuter mon programme de rparation envers le
fantme qui hantait mes songes, toute estime propre et toute conscience.
Qui m'aurait aid  remonter le courant?... Ma mre? Elle ne voyait de
cette vie que son dcor mondain, et elle se flicitait que je me fusse,
comme elle disait, dsauvag.... Mon beau-pre? Mais il avait,
volontairement ou non, favoris tout ce dsordre. Ne m'avait-il pas
rendu matre de ma fortune  l'ge le plus dangereux? N'avait-il pas
aid, aussitt l'ge venu,  mon admission dans les cercles dont il
tait membre? N'avait-il pas facilit de toutes manires mon entre dans
le monde?... Ma tante? Oui, ma tante souffrait de mon genre de vie. Et
cependant n'aimait-elle pas mieux que j'oubliasse du moins les sinistres
rsolutions de haine qui l'avaient toujours pouvante? Et puis je ne la
voyais gure. Mes voyages  Compigne se faisaient rares. J'tais 
l'ge o l'on trouve toujours du temps pour ses plaisirs, o l'on n'en
trouve pas pour les devoirs qui vous tiennent le plus au coeur... S'il y
avait quelqu'un dont la voix s'levt sans cesse contre la dissipation
de mon nergie dans de vulgaires plaisirs, c'tait celle du mort qui
gisait sous terre, sans vengeance; cette voix montait, montait sans
cesse des profondeurs de toutes mes rveries, mais je m'habituais  ne
plus lui rpondre. tait-ce ma faute si tout conspirait  paralyser ma
volont, depuis les plus importantes des circonstances jusqu'aux plus
petites?--Et je m'alanguissais dans une torpeur douloureuse que ne
distrayait mme pas le remue-mnage de mes fausses passions et de mes
faux-plaisirs.

Un coup de foudre me rveilla de ce lche sommeil de ma volont. Ma
tante Louise fut frappe d'une attaque de paralysie. C'tait vers la fin
de cette morne anne de 1878, au mois de dcembre. J'tais rentr le
soir, ou plutt le matin, aprs avoir gagn au jeu quelques milliers de
francs. Des lettres m'attendaient et une dpche. Je dchirai
l'enveloppe bleue en chantonnant un air  la mode, une cigarette aux
lvres, et sans me douter que j'allais apprendre un vnement qui
deviendrait, aprs la mort de mon pre et le second mariage de ma mre,
la troisime grande date de ma vie. Le tlgramme, sign du nom de
Julie, mon ancienne bonne, m'annonait la maladie soudaine de ma tante
et me demandait de venir aussitt, bien qu'on esprt la sauver. Un
dtail me rendit cette subite nouvelle plus affreuse encore. J'avais
reu de ma tante une lettre, il y avait juste huit jours, dans laquelle
la pauvre se plaignait,  son ordinaire, de ne pas me voir, et ma lettre
de rponse,  moi, tait l, sur ma table de travail,  demi-crite. Je
ne l'avais pas acheve. Dieu sait pour quelle futile raison? Il ne faut
rien moins que l'arrive de la sinistre visiteuse, la mort, pour nous
faire comprendre que nous devons nous hter de bien aimer ceux que nous
aimons, si nous ne voulons pas qu'ils s'en aillent  jamais, avant que
nous ne les ayons assez aims.  l'anxit que me causa le danger o se
trouvait la chre vieille fille se mlangea le remords de ne pas lui
avoir tmoign assez combien elle m'tait chre. Il tait deux heures du
matin, le premier train pour Compigne partait  six heures, elle
pouvait mourir dans l'intervalle... Qu'elles furent longues ces minutes
d'attente que je tuai en repassant dans mon esprit, avec une amertume
extrme, tous mes torts envers cette soeur unique de mon pre, ma seule
vraie parente! La possibilit d'une irrparable sparation me faisait
me juger si ingrat! Mon malaise moral augmenta encore dans le vagon,
tandis que je traversais,  la triste clart d'une aube d'hiver, le
paysage parcouru si souvent jadis. Je redevenais, en reconnaissant
chaque dtail, le collgien qui allait l-bas, le coeur dbordant de
tendresses inpanches, le cerveau charg du poids d'une redoutable
mission. Je devanais en pense le train si lent  mon gr. J'voquais
ce visage aim, si simple et si loyal, cette bouche aux lvres un peu
fortes, ces yeux doubls de tant de bont, que cernaient des paupires
plisses, machures, comme ronges par les larmes, ces bandeaux
grisonnants. Dans quel tat la reverrais-je? Peut-tre si cette nuit de
repentir, cette angoisse, tout ce trouble intrieur n'avaient pas tendu
mes nerfs comme des cordes trop sensibles, oui, peut-tre n'aurais-je
pas subi devant ce lit d'agonie les folles intuitions qui
m'assaillirent, qui me rendirent capable de dsobir  la mourante...
Mais comment regretter cette dsobissance, qui seule m'a mis sur la
voie de la vrit?--Non, je ne regrette rien, j'aime mieux avoir fait ce
que j'ai fait.




VIII


La vieille Julie m'attendait  la gare; elle n'y voyait presque plus
clair  prsent, elle tait bien casse, bien use, avec sa face plus
plate et plus ride encore, ses lvres plus rentres; mais elle tait
toujours la bonne, la fidle Julie, qui continuait  me dire: tu, comme
au temps o elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque
soir, dans ma chambre de la rue Tronchet. Malgr ses mauvais yeux de
soixante-dix ans, elle me reconnut aussitt que je descendis de vagon,
et elle commena de me parler, comme elle faisait d'habitude,
interminablement, aussitt que nous fmes monts dans le coup de
louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine
enfance. Je connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture,
les coussins de cuir jauntre et le cocher que j'avais toujours vu au
service du loueur, un petit homme  figure guillerette avec des yeux
clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce
matin-l.

--C'est hier que a l'a prise, me racontait Julie, tandis que le
vhicule dvalait par les rues, lourdement; mais, vois-tu, a devait
arriver... La pauvre demoiselle changeait, changeait depuis des
semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle
furetait, elle souponnait. Elle avait les ides tournes, quoi?....
Elle ne parlait que de voleurs, que d'assassins... Elle croyait que tous
lui voulaient du mal, les fournisseurs, Jean, Mariette, moi-mme... Oui,
moi aussi... Elle descendait  la cave, tous les jours, compter les
bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le
lendemain, elle retrouvait le mme compte et elle soutenait que ce
n'tait pas le mme papier, elle reniait sa propre criture... Je
voulais te dire cela quand tu es venu la dernire fois, je n'ai pas os,
j'avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c'tait des
gyries, qu'elle tait lune, que a passerait... Enfin, hier, je
descends  l'heure du dner pour lui tenir compagnie, comme elle voulait
bien, car, tu sais, elle m'aimait au fond, mme malade... Je ne la
trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu' ce
que ce dernier a eu l'ide de lcher le chien, qui nous a conduits droit
au bcher. Nous la voyons l, tombe de son long  terre... Elle tait
alle sans doute vrifier le bois. Nous la relevons, la pauvre chre
demoiselle. Sa bouche tait toute tire de travers, elle avait un ct
qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit  parler... Alors nous l'avons
crue folle. C'taient des mots sans suite que nous ne comprenions pas.
Mais le docteur prtend qu'elle a toute sa tte, seulement qu'elle dit
une parole pour une autre... Et elle s'impatiente qu'on ne lui obisse
pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des pingles; je lui
en apporte, elle se fche. Croirais-tu que c'tait l'heure qu'elle
voulait savoir? Enfin  force de la questionner, et par ses oui et par
ses non, qu'elle exprime avec sa main reste bonne, comme cela, je la
devine... Si tu savais comme elle tait agite cette nuit  cause de
toi? Je l'ai bien vu. Je lui ai prononc ton nom, ses yeux ont brill.
Elle rpte des mots, des mots... Tu penserais qu'elle divague, elle
t'appelle... Vois-tu, ce qui l'a rendue malade, c'est les ides qu'elle
se forgeait par rapport  ton pauvre pre. Les dernires semaines, elle
ne parlait pas d'autre chose. Elle disait:--Pourvu qu'on ne tue pas
aussi Andr, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si
doux...--et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la
contrepointais:--Qui voulez-vous qui cherche du mal  Monsieur Andr,
lui demandais-je?--Alors elle s'cartait de moi avec une dfiance qui me
faisait gros coeur; pourtant je comprenais qu'elle n'avait pas sa tte...
Le docteur a dit qu'elle se croyait perscute, que c'tait une manie;
il dit aussi qu'elle ne retrouvera plus la parole, mais qu'elle peut
gurir...

J'coutais le bavardage de Julie et je ne rpondais pas. Que ma tante
Louise et un commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait
gure, aprs les chagrins qu'elle avait traverss, et je m'expliquais
ainsi bien des singularits que j'avais observes dans son attitude
envers moi, lors de mes dernires visites. Elle m'avait stupfi en me
rclamant un des livres de mon pre que je n'avais jamais song 
emporter. Rends-le-moi... m'avait-elle dit, avec une telle insistance
que je m'tais mis  la recherche du livre. J'avais fini par le
dcouvrir sous une pile d'autres, comme cach  dessein dans le bas
d'une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que m'clairer
sur la triste cause de ce qui m'avait sembl une bizarrerie de vieille
fille minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre
avec autant de philosophie que faisait mon ancienne bonne, c'taient les
ides de ma tante sur la mort de mon pre. Quelles ides? Il m'tait
arriv plusieurs fois, au cours de conversations avec elle, de sentir
vaguement qu'elle ne m'ouvrait pas tout son coeur. L'obstination qu'elle
avait mise  combattre mes projets d'enqute personnelle pouvait
provenir de sa pit, qui rpugnait  toute volont de vengeance. Mais
cette pit entrait-elle seule en cause? L'inquitude qu'elle m'avait si
souvent montre  l'endroit de ma scurit, allant jusqu' me supplier
de m'armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les
compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimit
dans le souci de ma personne avait sans doute pour principe une
exaltation morbide; mais aussi ces terreurs pouvaient reposer sur un
fondement moins vague que je ne l'imaginais. Aussi remarquai-je avec une
certaine apprhension que ces craintes tranges avaient reparu plus
fortes encore aussitt qu'elle avait cess de dominer entirement son
esprit.--Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces ides
fixes ne sont pas naturelles chez une personne dont le cerveau est
travaill par la manie des perscutions et qui a perdu un frre ador
dans des circonstances aussi mystrieuses que tragiques? En coutant
Julie et raisonnant ainsi presque malgr moi, nous arrivmes devant la
maison de ma tante,--vraie maison de drame et de malheur, par ce matin
de dcembre, avec la ligne sinistre de la fort dpouille sur
l'horizon, avec les nuages qui votaient de gris le ciel tout bas, avec
la solitude de ce coin de petite ville qu'enveloppait le plus triste des
silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de
moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc,
que j'avais par plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise,
surnomm Don Juan. Je le repoussai presque avec duret, tant j'avais le
coeur serr  l'ide de l'tat o j'allais retrouver la malheureuse
femme, et je gravis trois par trois les marches de l'escalier qui
conduisait  sa chambre.

Lorsque j'entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m'arrta d'un
geste sur le pas de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je
vins donc, en assurant mon pied sur le tapis, m'asseoir dans une bergre
au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la face tourne du ct
du mur, au fond du vieux lit  colonnes droites qui avait t celui de
ma grand'mre, dans la ville de Provence d'o notre famille est sortie.
Les rideaux d'toffe rouge brode de velours noir que ma tante avait
fait suspendre aux tringles de ce lit,  la place des rideaux de
mousseline destins  carter les moustiques, la drobaient  demi  ma
vue. J'coutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui
m'tait aussi familire que le salon d'en bas, o j'avais crit ma
lettre de compliment  mon beau-pre lors de son mariage. Ces rideaux
rouges taient aujourd'hui d'une nuance passe qui s'harmonisait aux
formes antiques des meubles, au papier fan du paravent pli devant la
fentre,  la couleur blanche du tapis, au reps dcolor des fauteuils,
 tout ce qu'il y avait, de ci de l, de vieilleries, paves de notre
vie de famille, pieusement ramasses par la vieille fille; et elle tait
si mticuleuse, ses mains  mitaines noires savaient si bien poursuivre
le grain de poussire oubli par Jean, le jardinier valet de chambre,
que ces objets uss, grce  la teinte brunie du bois de lit, des
chaises et de la commode  poignes de bronze, donnaient  la pice la
physionomie intime que les peintres primitifs recherchent dans leurs
tableaux de nativit. Le contraste tait saisissant entre mon
appartement de jeune homme  la mode et cette paisible retraite. J'avais
trop brusquement pass de l'un  l'autre pour ne pas sentir, et ce
contraste, et le muet reproche qui se dgageait pour moi de cette
chambre de malade, dont l'atmosphre tait maintenant affadie par
l'odeur de la tisane, au lieu d'tre vivifie par le frais arme de
lavande cher  ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi 
couter son sommeil et  songer  sa vie solitaire, au coin du feu qui
brlait  petit bruit, de quels reproches ne m'accablai-je pas! Quelles
rsolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprs d'elle,
quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre
qu'elle ft en danger de mort, et j'attendais la minute o elle se
rveillerait pour lui demander pardon, pour lui dire combien je
l'aimais. Tout d'un coup, elle poussa un soupir plus fort que les
autres, je la vis qui soulevait son bras demeur libre, et qui le
remuait plusieurs fois de bas en haut, par un geste qui avait quelque
chose de dsespr.

--Elle est rveille, me dit Julie, qui avait remplac au chevet du lit
la jeune domestique.

Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son
pauvre visage dform par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me
penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma
joue. Elle me fit cette caresse qui lui tait accoutume, plusieurs
fois, lentement. Je la mis sur le dos, aid de Julie, car elle avait une
peine infinie  se retourner elle-mme, de manire qu'elle pt bien me
voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de
ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse
suprme et une piti inexprimable. J'y rpondis par des larmes, moi
aussi, qu'elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler,
mais elle ne put prononcer qu'une phrase incohrente qui acheva de me
fendre le coeur. Elle vit,  l'expression de mes traits, que je ne
l'avais pas comprise; elle fit un effort pour trouver les mots qui
traduiraient une pense, qu'elle avait l prcise et lucide. Elle dit
encore une phrase inintelligible, et c'est alors qu'elle recommena de
faire ce geste d'impuissance navre qui m'avait tant frapp  son
rveil. Cependant elle parut,  une question que je lui posai: Que
voulez-vous de moi, chre tante? reprendre courage. Elle fit signe
qu'elle dsirait que Julie sortt, et  peine fmes-nous seuls que son
visage changea. Elle put, aide par moi, glisser sa main sous son
oreiller, d'o elle retira le trousseau de ses clefs, et, en isolant une
des autres, elle fit le geste d'ouvrir une serrure. Je pensai aussitt 
ces craintes chimriques d'tre vole, dont je la savais victime, et je
lui demandai si elle voulait la cassette qu'ouvrait cette clef. C'tait
une toute petite clef avec des dentelures au bout, et un cran un peu
bas, comme on en fabrique pour les serrures de sret, dites  pompe. Je
vis que je ne m'tais pas tromp. Elle put dire: oui, et, en mme temps,
ses yeux s'clairaient.

--Mais, o est cette cassette?... lui demandai-je encore.

Elle rpliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le
sens, et, comme je la voyais retomber dans son agitation douloureuse, je
la suppliai de me laisser l'interroger et qu'elle me rpondt par des
gestes. Aprs quelques minutes, j'tais parvenu, de ttonnements en
ttonnements,  savoir qu'il s'agissait d'un coffret enferm dans une
des deux grandes armoires d'en bas, laquelle s'ouvrait par une clef
attache aussi au trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle
me fit signe qu'elle le dsirait. Je n'eus pas de peine  trouver le
coffret auquel la petite clef s'adaptait, quoiqu'il ft plac
soigneusement derrire un carton  chapeaux et des tuis d'argenterie.
Il tait de bois odorant, avec les initiales J. C. incrustes en lettres
de platine et d'or... J. C.--Justin Cornlis...--Il avait donc appartenu
 mon pre. J'ai suppos, depuis, que ce petit meuble d'un travail
dlicat et d'une capacit moyenne, lui avait t donn en change de
quelque coffret semblable avec d'autres initiales, par une amie qui lui
avait demand d'enfermer l tous les menus objets qui sont les reliques
d'une affection cache: les billets parfums, les voiles ports pendant
une promenade heureuse, les bouquets schs, les portraits tirs  un
seul exemplaire. Peut-tre, cette amie tait-elle la femme que j'avais
si indignement souponne de complicit dans le crime de l'htel
Imprial? Puis, mon pre s'tait mari. Il n'avait voulu ni conserver,
ni dtruire ce souvenir d'un pass avec lequel il rompait pour toujours,
et il l'avait confi en garde  ma tante... Sur le moment, je ne m'en
demandai pas si long, j'essayai la clef  la serrure pour bien m'assurer
que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai
presque machinalement, convaincu que j'allais trouver des liasses
d'obligations, quelques crins  bijoux, des rouleaux de napolons, tout
un petit trsor, enfin, craintivement enseveli. Au lieu de cela, je vis
plusieurs paquets envelopps minutieusement de papier. J'en pris un et
je pus lire: Lettres de Justin... et le chiffre de l'anne; mme
inscription sur le deuxime, sur le troisime, sur le quatrime. C'tait
toute la correspondance de mon pre que ma tante conservait ainsi, avec
la religion qu'elle mettait  ne laisser ni se perdre, ni se dtriorer
un seul des objets ayant appartenu  celui qui avait t la plus
profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m'avait-elle jamais parl
de ce trsor-ci, plus prcieux pour moi que tous les autres? Je me posai
cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait
sans doute voulu ne se sparer de ces lettres qu' la dernire minute.
Je remontai dans ces penses. Ds la porte je rencontrai ses yeux. Ils
exprimaient une impatience et une anxit dvorantes.  peine eut-elle
la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de
lettres, puis un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle
avait retirs, donna un tour de clef et me fit signe de porter le
coffret sur la commode. Tandis que j'excutais cet ordre et que
j'cartais les petits bibelots dont cette commode tait encombre, je
vis la malade, dans la glace pose devant moi. Elle s'tait, par un
effort suprme, retourne aux trois quarts, et, de sa main libre, elle
essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait mis  part des
autres, dans la chemine place  la droite de son lit, du ct du
chevet,  un mtre seulement. Mais elle put  peine se soulever, son
lan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par terre.
J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tte sur les oreillers et
le corps au milieu du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle
recommena de faire son grand geste triste, crispant sur le drap ses
doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulrent de ses pauvres
yeux.--Ah! comme j'ai honte de ce que je vais crire ici!... Je
l'crirai pourtant, car je me suis jur d'tre vrai jusqu' cette faute,
jusqu' une pire encore!--Je n'avais pas eu de peine  comprendre ce qui
s'tait pass dans l'esprit de la malade. videmment, le petit paquet,
tomb sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait
des lettres qu'elle dsirait dtruire pour toujours, afin que je ne les
lusse pas. Elle aurait pu brler depuis longtemps ces feuilles dont elle
redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle et recul
d'anne en anne, de jour en jour peut-tre, moi qui savais de quel
culte idoltre elle entourait les moindres objets ayant appartenu  mon
pre. Ne l'avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand
il venait  Compigne, avec les enveloppes et le papier qui s'y
trouvaient lors de sa dernire visite? Oui, elle avait d attendre,
attendre encore, avant de se sparer  jamais de ces chres et
dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise et, tout de suite,
elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurt en ma possession.
Je me rendais compte qu'une dfiance draisonnable, celle de ses
derniers moments, l'avait empche de demander le coffret  Jean ou 
Julie. C'tait l, je le compris  cette minute mme, le secret de
l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait dsir mon arrive, le
secret aussi du trouble o je l'avais vue. Et maintenant ses forces
l'avaient trahie. Elle avait tent vainement de jeter les lettres dans
le feu, ce feu dont elle entendait le crpitement sans pouvoir se
soulever ni mme regarder la flamme tant dsire. Toutes ces inductions
qui se prsentrent d'un coup  ma pense ont pris forme plus tard. Sur
le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de piti devant
l'excs de la souffrance de la malheureuse femme.

--Ne vous tourmentez pas, chre tante, lui dis-je, en ramenant la
couverture jusqu' ses paules; je vais brler ces lettres.

Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse. Je lui fermai
les paupires avec mes lvres, et je me baissai pour prendre le petit
paquet. Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement
cette date: 1864.--Lettres de Justin. 1864! c'tait la dernire anne
de la vie de mon pre!--Je le sens, ce que je fis  ce moment-l fut
infme; les suprmes volonts des mourants sont chose sacre. Je ne
devais pas, non, je ne devais pas tromper celle qui tait l, sur le
point de me quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle
devenir plus rapide  cette seconde.--Ce fut un passage tourbillonnant
d'ides plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnment,
follement,  ce que ces lettres fussent brles, c'est qu'elles
pouvaient me mettre sur la voie de la vengeance... Des lettres de la
dernire anne de mon pre, et dont elle ne m'avait jamais parl, 
moi!... Je ne raisonnai pas, je n'hsitai pas, j'aperus dans un clair
cette possibilit d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais
d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je
le lanai  ct sous un fauteuil, je revins me pencher sur la malade,
et, d'une voix que je tentai de faire assure et calme, je lui dis que
son dsir tait accompli, et que les lettres brlaient. Elle me prit la
main et la baisa. Comme cette caresse me fit mal! Je m'assis  ct de
son lit en cachant ma tte dans les draps pour que ses yeux ne
rencontrassent pas les miens. Hlas! je n'eus pas longtemps  craindre
son regard. Vers les dix heures, elle s'assoupit.  midi, son agitation
recommena. Le prtre vint,  deux heures, lui donner les sacrements.
Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute
connaissance et elle mourut dans la nuit...

Chre morte, ce mensonge que je t'ai fait ainsi,  ta dernire heure, me
le pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres
fatales, qui ont commenc d'clairer le pass d'une si terrible lumire,
tu esprais m'pargner des soupons qui t'avaient torture toi-mme. Sur
ton lit de mort, tu ne pensais qu' mon bonheur. Me pardonneras-tu
d'avoir rendu vaine cette prvoyance de ton agonie? Il faut que je te
parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui, ou
m'entendre, ou seulement sentir l'motion qui va du plus intime de moi
vers ta mmoire, douce morte. Vois: j'ai tant de honte de t'avoir menti,
quand tu ne songeais, toi, qu' m'tre bonne, si bonne, si bonne
qu'aucune crature humaine n'a jamais t meilleure pour une autre. Il
faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des
draperies blanches, comme il convenait  ton tre si pur. De toi, du
moins, je n'ai jamais dout. En pensant  toi, je n'ai pas une amertume,
sinon de ne t'avoir pas assez chrie quand tu vivais, sinon d'avoir
trahi le dernier voeu qu'ait form ton me. Je crois te voir avec tes
yeux qui disaient que dans ton coeur il n'y avait pas une tache; mais que
de blessures!... Tu viens  moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu
caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donne, avant de
t'en aller dans ces tnbres o les mains ne peuvent plus s'treindre,
ni les larmes se mler. Si la mort n'tait pas venue sur toi trop vite,
si j'avais obi  ton suprme dsir, tu aurais emport sous la terre le
secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantme, tu ne me
blmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me
blmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destine
qui veut que la clart se fasse sur la nuit du crime, que la justice
reprenne son droit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette
puissance le sait, et elle emploie  son oeuvre de rparation des armes
bien tranges. Il tait dit, soeur pieuse de mon pre, que ton culte
fidle de cette chre mmoire aboutirait  rveiller en moi la volont
qui s'endormait. Ame dvoue, me inquite, ne me reproche pas les
tourments que je me suis donns, le dvouement tragique dans lequel j'ai
abm ma jeunesse. Et repose, repose; que la paix descende sur le
tombeau o vous dormez votre sommeil ensemble, mon pre et toi, dans ce
cimetire de Compigne qui me recevra un jour moi aussi. Dire que ce
jour pourrait tre demain!...




IX


Ma tante tait morte vers les neuf heures du soir. Je lui fermai les
yeux et je restai longtemps  pleurer.  onze heures, la vieille Julie
vint me chercher et me fora de descendre pour manger un peu. Je n'avais
rien pris de la journe qu'une tasse de caf noir  midi. Quel sinistre
repas je fis ainsi, dans cette salle aux murs garnis d'assiettes
anciennes, o je m'tais assis tant de fois en face d'elle, la pauvre
morte! Une lampe pose sur la table clairait la nappe, devant moi, sans
dissiper entirement les ombres de la pice, que chauffait un grand
pole de faence, tout fendill par le feu. J'coutais le bruit de ce
pole qui me rappelait les soires de mon enfance, durant lesquelles je
mettais des chtaignes  cuire dans la braise d'un feu tout semblable,
aprs les avoir fendues, par crainte des clats qui sautent. Je
regardais Julie qui avait voulu me servir elle-mme, et qui essuyait, du
coin de son tablier bleu, de grosses larmes le long de ses joues rides.
J'ai travers dans ma vie des heures plus cruelles, je n'en ai pas connu
d'aussi poignantes. Je peux me rendre la justice que le chagrin commena
par abolir en moi toute autre pense. Je ne songeai pas un instant 
ouvrir, durant cette nuit funbre, le paquet de lettres que je m'tais
appropri par un mensonge si honteux. J'avais oubli jusqu' son
existence, quoique j'eusse pris le soin, dans l'aprs-midi, de le
ramasser et de le porter dans ma chambre. Que m'importait maintenant la
curiosit de savoir les secrets de ces lettres? Je savais que je venais
de perdre pour toujours le seul tre qui m'eut aim compltement, et
cette ide me fendait le coeur. Je voulus veiller la morte une partie de
la nuit. Je ne pouvais me dtacher de ce visage immobile, sur lequel
j'avais lu, pendant des annes, la tendresse absolue, entire, et,
maintenant, rien que des traits rigides, des lvres serres, des
paupires baisses, et une sorte de tristesse navre que je n'ai vue
sur la face d'aucun autre mort. Toutes les penses mlancoliques, dont
la vivante s'tait empoisonn le coeur en silence, remontaient  la
surface de cette physionomie rendue  sa vrit. Ah! Cette seule
expression d'infinie tristesse aurait d me pousser ds cette minute 
en rechercher la cause mystrieuse dans les lettres, qui avaient
proccup son esprit jusqu'au bord des ternelles tnbres, mais comment
aurais-je trouv en moi la force de raisonner devant cette figure
douloureuse? Je me disais que cette bouche ne m'avait jamais fait
entendre que des paroles si douces et qu'elle, ne me parlerait plus, que
ces mains n'avaient eu pour moi que des caresses et qu'elles ne
rpondraient plus  mon treinte. Le dsespoir s'unissait en moi  une
espce d'tonnement pouvant. Devant un mort qui nous fut cher, on a
tant de peine  croire que cela soit rel, bien rel, qu'il n'y ait plus
que le silence, et pour toujours, l o battait un coeur, o un esprit
brillait, o une me aimait. Une soeur, qui veillait ma tante auprs de
moi, disait des prires. Je me laissai aller, moi aussi,  rpter les
formules auxquelles je ne croyais plus. Je rcitai: Notre pre, qui
tes aux cieux... et Je vous salue, Marie... Et je songeais combien
de fois elle avait d, elle, la pauvre vieille fille, prononcer ces
prires en demandant  Dieu, pour moi, la paix et le bonheur!...

 trois heures du matin, Julie vint me remplacer au chevet de la morte.
Je passai dans ma chambre, qui tait sur le mme tage que celle de ma
tante. Un cabinet de dbarras sparait les deux pices. Je me jetai sur
mon lit, recru de fatigue. La nature triompha de ma douleur. Je
m'endormis de ce sommeil qui suit les grandes dperditions de force
nerveuse, et d'o l'on sort capable de vivre  nouveau et de supporter
ce qui semblait insupportable. Quand je me rveillai, il faisait jour.
Un triste et sombre ciel d'hiver, voil comme celui de la veille, mais
plus menaant  cause de la nuance plus noire des nuages,
s'appesantissait sur le jardin dpouill. J'allai  la fentre
contempler longtemps le sinistre paysage que fermait la ligne de la
fort. Je note ces petits dtails afin de mieux retrouver mon impression
exacte d'alors. En me retournant et marchant vers la chemine pour
chauffer mes mains au feu que la domestique venait d'allumer, mon regard
tomba sur le paquet des lettres voles  ma tante... Oui, voles,
c'tait bien le mot... Il tait l, comme je l'avais pos la veille, en
hte, sur le marbre de la chemine, entre mon porte-monnaie, le
trousseau de mes clefs et mon tui  cigarettes. Je le pris avec un
battement de coeur, ce petit paquet, dont les plis tmoignaient qu'il
avait t souvent rouvert et referm. Il m'tait encore possible de
rparer le criminel mensonge que j'avais fait  l'agonisante. Je n'avais
qu' tendre la main, et ces papiers tombaient dans la flamme, et la
volont dernire de la morte se trouvait accomplie. Je me laissai aller
sur un fauteuil et je regardai quelques minutes cette flamme qui
montait, jaune et souple, autour des bches. Je soupesai le paquet. Au
juger, il devait contenir un grand nombre de lettres. Je me sentis en
proie  tout le malaise physique de l'indcision. Je ne cherche pas 
justifier cette seconde dfaite de ma loyaut, je cherche  la
comprendre... Non, ces lettres n'taient pas  moi. Je n'aurais jamais
d me les approprier. Je devais les dtruire sans les avoir ouvertes,
d'autant plus que l'entranement des premires secondes tait pass, ce
soudain afflux d'ides qui m'avait empch d'obir  la supplication
angoisse de ma tante. Pourquoi cette angoisse? me demandai-je
cependant de nouveau, tandis que je relisais l'inscription trace par ma
tante sur l'enveloppe: Lettres de Justin, 1864. Comme la chambre o
j'tais l, partag entre un devoir de pit indiscutable et le dsir de
savoir, m'tait une mauvaise conseillre!... 'avait t autrefois celle
de mon pre, et le mobilier n'avait pas chang depuis cette poque. Le
temps avait seulement un peu effac la nuance de l'toffe claire dont ma
tante avait fait tendre la pice pour que son frre y repost ses yeux.
Il s'tait chauff  cette chemine par des matins d'hiver pareils 
celui-ci, froids et noirs. Il s'tait assis pour rver, sur le fauteuil
profond o je me tenais. Il avait cout le tintement des heures passer
dans le timbre  demi faux de la pendule d'albtre, qui me sonnait  moi
maintenant cette heure de trouble. Le petit dogue de bronze,  face
bourrue,  bajoues pendantes, qui se tenait sur cette pendule, l'avait
vu aller et venir sur ce tapis aux fleurs teintes. Il avait dormi son
sommeil de jeune homme et d'homme fait dans cette alcve et sur ce lit
que je venais de quitter. Il avait travaill, assis  ce bureau pos
prs de la fentre, en travers, dans le jour qu'il affectionnait. Non,
cette chambre ne me laissait plus libre d'agir; elle me rendait mon pre
trop vivant. C'tait comme si le fantme de l'assassin ft sorti de son
tombeau pour me supplier de tenir la promesse de vengeance jure tant de
fois  sa mmoire. Quand ces lettres n'eussent offert qu'une seule
chance, une contre mille, de me donner une indication, une seule, sur
les secrets de la vie intime de mon pre, je ne pouvais pas hsiter. Que
m'importaient ces puriles scrupules de respect pour ce qui n'avait t
sans doute que le caprice dernier d'une malade d'esprit? Je dressai
contre mes restes de pit ce raisonnement sacrilge, afin de les
abattre. Je n'avais pas besoin d'arguments pour cder  l'effrn dsir
qui grandissait, grandissait en moi. Ces lettres, les dernires que sa
main et crites; ces lettres qui me montreraient  nu sa vie intime, 
la veille du sanglant attentat, je les avais l et je ne les lirais
point!... Allons donc!... C'en tait assez de ces enfantines
lenteurs!... Et je dfis brusquement l'enveloppe qui contenait cette
correspondance. Les feuillets tremblaient entre mes doigts, maintenant,
tout jaunis, avec leurs caractres un peu dcolors. Je reconnaissais
l'criture, tasse, carre et nette, avec des trous au milieu des mots.
Les dates avaient t souvent omises par mon pre, et alors ma tante
avait rpar l'omission en crivant le quantime du mois elle-mme.
Pauvre tante dont ce soin religieux attestait la tendresse, je ne
songeais plus, dans mon excitation folle, qu' deux pas de moi tait sa
chambre funraire.  Julie, qui vint me demander des instructions pour
tous les dtails matriels dont s'accompagne la mort, je rpondis que
j'tais trop accabl, qu'elle dcidt tout  son gr, que je voulais
tre seul durant cette matine, et je me plongeai dans ma lecture au
point d'en oublier et l'heure qui passait, et les vnements autour de
moi, et de manger, et de m'habiller, et mme d'aller revoir celle que
j'avais perdue, tandis que je pouvais encore me repatre de ses
traits... Oui, pauvre tante, et envers laquelle j'tais si ingrat, si
tratre aussi!... Ds les premires pages, je compris trop bien pourquoi
elle avait voulu m'empcher de boire le poison que chaque phrase
distillait dans mon coeur, comme elle l'avait distill dans le sien. Les
terribles lettres! C'tait maintenant comme si le fantme et parl, de
cette parole sourde qui est celle des confessions, et un drame cach se
droulait devant moi, dont je n'avais pas rv la tristesse. J'tais
tout enfant, lorsque se passaient les mille petites scnes dont cette
correspondance me reprsentait le dtail. Je ne savais pas dchiffrer
l'nigme d'une situation, et, depuis, la seule personne qui et pu
m'initier  cette lugubre histoire tait prcisment celle qui avait
pouss la discrtion jusqu' me cacher, toute sa vie, l'existence de ces
papiers trop loquents; celle qui, sur son lit de mort, avait pens 
les dtruire plus qu' son salut ternel, et qui, sans doute,
s'accusait, comme d'un crime, d'avoir diffr de jour en jour  brler
ces feuilles fatales. Quand elle s'y tait dcide, c'tait trop tard.

La premire lettre tait date de janvier 1864. Elle commenait par des
remerciements adresss  ma tante pour mon cadeau d'trennes de cette
anne-l: un fort avec des soldats de plomb, qui m'avaient charm,
disait la lettre, parce que les cavaliers taient en deux morceaux,
l'homme se dtachant de la bte... Et, tout de suite, les phrases
banales de ce remerciement se changeaient en une effusion de tendresse
souffrante. Rien qu' l'accent avec lequel le frre parlait  sa soeur,
se rpandant en regrets pour son enfance passe et leur vie commune, on
devinait une me anxieuse, avide d'affection et mcontente de son sort
actuel. Il s'exhalait, de cette premire lettre, une plainte contenue
qui m'tonna aussitt, car j'avais toujours cru que mon pre et ma mre
avaient t parfaitement heureux l'un par l'autre. Hlas! cette plainte
ne faisait que grandir, que se prciser aussi. Mon pre crivait  sa
soeur, chaque dimanche, mme quand il l'avait vue dans la semaine. Comme
il arrive dans les correspondances frquentes et rgulires, les
moindres vnements se trouvaient nots dans leur minutie, et toutes nos
habitudes d'alors ressuscitaient devant ma pense  cette lecture, mais
accompagnes d'un commentaire de mlancolie qui trahissait des
malentendus irrparables entre ceux que je jugeais alors si unis. Je
revoyais mon pre, tel qu'il m'accueillait,  sept heures du matin, dans
son costume de chambre, qu'il passait pour djeuner avec moi. Je devais
partir pour le collge  huit heures, et mon pre me faisait rpter mes
leons brivement; puis nous nous asseyions dans la salle  manger,
devant la table sans nappe, sur laquelle Julie nous servait deux tasses
d'un chocolat dont l'odeur sucre flattait mes gourmandes narines
d'enfant. Ma mre, elle, se levait beaucoup plus tard, et, depuis que
j'allais au collge, mon pre, afin de ne pas la rveiller si tt,
occupait une chambre  part. Que j'tais content de ce repas du matin,
durant lequel je bavardais  mon aise, parlant de mes devoirs  faire,
de mes lectures, de mes camarades! J'en avais gard un dlicieux
souvenir de minutes insouciantes, cordiales, dlicieuses. Mon pre aussi
dans ses lettres parlait de ces djeuners du matin, mais en homme qui
souffrait de dcouvrir dans nos causeries que ma mre s'occupait trop
peu de moi  son gr, que je ne remplissais pas assez sa vie de femme
rveuse et volontiers frivole. Il crivait des phrases que l'avenir
s'tait charg de rendre tristement prophtiques: Si je lui manquais
jamais, que deviendrait-il?...  dix heures, je revenais de classe; mon
pre tait dj occup  ses affaires, j'avais moi-mme un devoir 
prparer, et je ne le revoyais qu' onze heures et demie, au second
djeuner. Maman tait l, dans une de ces toilettes du matin qui
seyaient merveilleusement  sa beaut mince et souple.  distance, et
par del mes froides annes d'adolescent, cette table de famille m'tait
si souvent apparue dans un mirage de chaude intimit. En avais-je assez
prouv la nostalgie, plus tard, quand je m'asseyais entre ma mre et M.
Termonde,  nos djeuners des jours de sortie? Et maintenant je
retrouvais, dans les lettres de mon pre, la preuve que le divorce des
coeurs existait ds lors  notre table, entre les deux personnes que mon
culte de fils runissait dans une seule tendresse; et le mme divorce se
retrouvait dans nos dners pris en commun et dans nos soires  trois.
Mon pre aimait passionnment sa femme, et il sentait que sa femme ne
l'aimait pas. C'tait l le sentiment sans cesse exprim dans ces
lettres, non pas de cette manire brutale et positive; mais comment
n'aurais-je pas compris cette signification secrte de toutes les
phrases, moi qui avais travers une adolescence d'une si trange
analogie avec le drame de cette vie d'homme? Comme moi, plus que moi
encore, mon pre tait un silencieux. Il avait laiss des malentendus
irrparables s'tablir entre ma mre et lui. Comme moi plus tard,
passionn, gauche, touffant de timidit devant cette femme si
aristocratique, si fire, si diffrente de lui, le fils d'un demi-paysan
devenu ingnieur civil par la force de son gnie personnel, comme moi,
ah! pas plus que moi, il avait connu la torture des situations fausses
qui ne peuvent pas tre claires, sinon par des mots que la bouche
n'aura jamais l'nergie de prononcer. Quelle piti que les destines se
recommencent ainsi, et que les mmes dispositions de l'me se
dveloppent chez le fils, aprs s'tre dveloppes chez le pre, afin
que le malheur de l'un soit identique au malheur de l'autre!... Pre
trop semblable  moi, ses lettres taient pleines de soupirs que ma mre
n'avait jamais souponns,--vains soupirs vers une fusion complte de
leurs deux coeurs,--tendres soupirs vers l'impossible chimre d'un
bonheur partag,--soupirs dsesprs vers le terme d'une sparation
morale d'autant plus dfinitive que la cause en tait, non point dans
des torts rciproques (tout se pardonne quand on s'aime), mais dans un
contraste indestructible, presque animal, de deux natures. Il ne lui
plaisait par aucune de ses qualits, il lui dplaisait par tout ce qu'il
pouvait avoir de dfauts en lui, et il l'adorait... J'avais assez vu de
varits de mnages mal arrangs, depuis que j'allais dans le monde,
pour ne pas comprendre quel enfer taciturne avait d tre celui-l, et
les deux figures se dessinaient devant moi, si nettes: ma mre avec ses
gestes naturellement un peu manirs, la dlicatesse fragile de ses
mains, sa pleur, ses tours de tte, sa voix volontiers basse, le je ne
sais quoi de presque immatriel rpandu sur toute sa personne, ses yeux
dont le regard pouvait se faire si froid, si ddaigneux, et, d'autre
part, la carrure robuste de grand travailleur qui tait celle de mon
pre, ses larges rires quand il s'abandonnait  la gaiet, le caractre
professionnel, utilitaire, et,  vrai dire, plbien de tout son tre,
ides et faons, gestes et discours. Mais ce plbien tait si noble, si
haut par sa gnreuse sensibilit. Il ne savait pas la montrer, c'tait
l son crime. Sur quelles misres reposent, quand on y songe, la
flicit absolue ou l'irrmdiable infortune!

Dj, au cours de ces premires lettres, le nom de M. Termonde passait
et repassait sous la plume de mon pre, et voil que la onzime ou la
douzime de ces lettres, je ne sais plus laquelle, clatait en un cri de
souffrance aigu qui fit bondir mon coeur, trembler mes mains, se
mouiller mes yeux. Soudainement, et dans quelques pages dates de la
nuit, dont l'criture seule trahissait une motion profonde, le mari,
jusque-l matre de lui, avouait  sa soeur,  sa douce et fidle
confidente, qu'il tait jaloux... Il tait jaloux, et de qui?... De
celui-l mme qui devait, un jour, le remplacer  son foyer, donner un
nom nouveau  celle qui avait t Mme Cornlis; de cet homme aux
allures flines, aux prunelles ples,  qui mon instinct d'enfant avait
vou une si prcoce, une si fixe haine;--il tait jaloux de Jacques
Termonde! Il la racontait, cette jalousie, dans cette confession subite,
avec l'pret d'accent qui soulage le coeur des malaises trop longtemps
contenus. Dans cette lettre, le dbut d'une srie que la mort seule
devait interrompre, il disait la date lointaine de cette jalousie, et
comme elle lui tait venue,  surprendre le regard dont Termonde
enveloppait ma mre. Il disait qu'il avait cru ds lors  une passion
naissante chez cet homme, puis que Termonde tait parti pour un grand
voyage et que lui, mon pre, avait attribu cette absence  une loyaut
d'ami sincre,  un noble effort pour combattre ds le commencement une
inclination criminelle. Puis, Termonde tait revenu. Ses visites  la
maison avaient repris, de plus en plus frquentes. Tout l'y autorisait:
mon pre l'avait eu comme camarade intime  l'cole de Droit, il
l'aurait choisi comme tmoin de son mariage si l'autre n'et pas t
retenu hors de France,  cette poque, par ses fonctions diplomatiques.
Mon pre avouait, dans cette lettre, et aussi dans les suivantes,
l'avoir tendrement aim, au point d'avoir considr sa propre jalousie
comme un sentiment indigne et comme une espce de trahison. Mais on a
beau se reprocher une passion, elle n'en est pas moins l, dans notre
coeur, qui nous le dchire et nous le ronge. Depuis le retour de
Termonde, cette jalousie avait augment, avec la certitude que l'amour
de celui qui en tait le principe augmentait aussi. Le malheureux homme
ne s'tait pas cru le droit cependant de fermer la porte  son ami. Sa
femme n'tait-elle pas la plus pure, la plus honnte des femmes? Mme le
penchant au mysticisme et  la dvotion exalte, qu'il lui reprochait
quelquefois, offrait une garantie qu'elle ne se permettrait jamais rien
qui ft une tache sur sa conscience. D'ailleurs, les assiduits de
Termonde s'accompagnaient d'un si vident, d'un si absolu respect,
qu'elles ne donnaient aucune prise au reproche. Que faire? Avoir une
explication avec sa femme, lui qui tait pris d'un battement de coeur 
la seule ide de discuter contre elle? Exiger qu'elle cesst de
recevoir son ami,  lui? Mais si elle cdait, il l'aurait prive d'une
distraction relle, et il ne se le serait point pardonn  lui-mme. Si
elle ne cdait pas?... Et mon pauvre pre avait prfr se dbattre dans
cette ghenne de la faiblesse et de l'indcision, o roulent, pour n'en
plus sortir, les silencieux et les timides. Et il dtaillait cette
misre  ma tante, et il insistait sur le caractre maladif de son
sentiment, implorant un conseil, une piti, accusant la purilit de sa
jalousie, s'en moquant; et jaloux tout de mme, et ne pouvant se retenir
de parler, de reparler de cette plaie ouverte dans son me, et incapable
de l'nergie qui et t sa gurison.

Les lettres se faisaient plus sombres encore. Comme il arrive quand on
n'a pas coup court aussitt  une situation fausse, mon pre souffrait
des consquences de sa faiblesse, et il les voyait se dvelopper devant
lui,--sans agir, parce qu'il aurait fallu, pour les arrter maintenant,
subir d'affreuses scnes. Aprs avoir tolr que son ami multiplit ses
visites, ce lui tait un martyre de constater que sa femme avait subi 
ce degr l'influence envahissante de cette intimit. Il la voyait
prendre des conseils de Termonde pour les petites choses de la
vie,--sur un point de toilette, pour l'achat d'un cadeau, le choix d'une
lecture. Il retrouvait la trace de cet homme dans les changements de
got de ma mre, en musique, par exemple. Il aimait, quand nous tions
seuls  la maison, le soir, qu'elle se mt au piano et qu'elle jout,
longuement, au hasard. Elle n'excutait plus aujourd'hui que des
morceaux indiqus par Termonde, qui avait rapport de ses voyages une
connaissance assez approfondie des matres allemands, au lieu que mon
pre, lev en province et auprs de sa soeur, lve elle-mme d'un
professeur de province, en tait rest au culte des musiciens italiens.
Et puis ma mre se rattachait par sa famille  une socit toute
diffrente de celle o mon pre la faisait vivre. Les triomphes que son
extrme beaut lui assurait dans cette dernire, joints  sa native
douceur, avaient empch, d'abord, qu'elle ne regrettt son ancien
milieu. Il en fut autrement, lorsque sa familiarit avec Termonde qui
appartenait, lui, au monde le plus lgant, lui rendit de nouveau
prsentes toutes les habitudes de ce monde. Mon pre la vit qui
s'ennuyait dans son propre salon, dont elle faisait les honneurs avec
une pense absente. Il n'tait pas jusqu'aux opinions politiques de son
ami qu'il ne retrouvt sur les lvres de sa femme. Elle le raillait
finement de ce qui lui restait d'utopies librales, et, derrire cette
moquerie sans mchancet, mais qui tait une moquerie pourtant, comme
derrire ses nouvelles sensations d'art, toujours il retrouvait
Termonde, et encore Termonde. Il se taisait pourtant, la timidit dont
il avait toujours t victime devant ma mre s'exasprant avec sa
jalousie. Plus il tait malheureux, plus il devenait sensible, incapable
de montrer sa peine. Il y a des mes ainsi faonnes, que la souffrance
les paralyse et les empche d'agir. Et puis c'tait derechef la mme
question: Que faire? Par quel biais aborder une explication, quand il
n'avait en dfinitive rien de prcis  dire, pas un reproche positif
qu'il pt articuler? Est-ce qu'on dresse un acte d'accusation avec des
nuances? Il continuait  ne pas douter de l'honntet de sa femme. Du
moins, il affirmait son entire estime pour elle,  chaque page,
suppliant ma tante de ne pas retirer une parcelle de son amiti  sa
chre Marie, la conjurant de ne faire jamais devant elle, qui en tait
l'innocente cause, une allusion  des tourments dont il rougissait
lui-mme. Et il insistait sur ses propres torts, il s'accusait de ne
pas tre assez tendre, de ne pas savoir se faire aimer, et c'taient des
tableaux de son triste intrieur, voqus d'un mot, avec une humilit
navrante. Il se dcrivait, durant leur tte--tte du soir, regardant sa
femme, qui, couche parmi de petits coussins brods, dans un fauteuil,
en toilette claire, appuyait ses pieds chausss de bas  jour sur un
tabouret  bascule et qui lisait  la clart d'une lampe pose  ct
d'elle, sur une table mobile. Que lisait-elle? Un roman prt par
Termonde. Elle lisait, caressant ses cheveux distraitement avec un
couteau  papier en or cisel, donn par Termonde au jour de l'an. Mon
pre dposait la revue qu'il tenait  la main. Il cherchait une phrase
par laquelle il pt atteindre cet tre qu'il sentait si lointain, si
tranger  lui,--et si aim. Mais ces phrases-l, on ne les prononce pas
ainsi. C'est le coeur contre le coeur, les mains unies, entre deux
caresses, qu'un homme tendre et fier peut avouer cette torture
dshonorante lorsqu'elle n'est pas touchante,--la jalousie dans
l'estime. Les autres, les brutaux, ne connaissent pas ces scrupules. Ils
disent: Je suis jaloux, sans plus s'inquiter si c'est l une insulte
ou non. Ils ferment leur porte  qui leur dplat, ils imposent  leur
femme un: Suis-je le matre? qui ne tient compte que de leur bon
plaisir,  eux. Ont-ils raison? En tous cas, cette brutalit n'tait pas
le fait de mon pauvre pre. Il trouvait en lui assez de force pour
montrer  Termonde un visage glac, pour ne lui parler qu' peine, pour
lui tendre la main avec cette politesse insultante qui creuse un abme
entre deux sincres amis. L'autre n'avait pas l'air de s'en apercevoir.
Mon pre, qui ne voulait pas d'une scne avec lui, parce que cette scne
et eu pour consquence immdiate une autre scne avec ma mre,
multipliait les petits affronts. Termonde en tait quitte pour venir aux
heures o l'homme d'affaires tait retenu  son bureau. Et mon pre
racontait les rages qui le poignaient,  l'ide que sa femme et celui
dont il tait jaloux causaient ensemble, intimement, parmi les fleurs du
petit salon, tandis qu'il s'abmait, lui, le malheureux, dans le plus
aride travail, pour assurer toutes les royauts du luxe  cette femme
dont il ne serait jamais, jamais aim, bien qu'elle portt son nom, bien
qu'il la crt fidle. Mais cette fidlit glace, ah! ce n'tait pas de
cela qu'il avait soif, l'infortun qui terminait sa dernire lettre par
cette phrase,--me la suis-je assez souvent rpte! C'est si triste de
sentir qu'on est de trop dans sa propre maison, qu'on possde une femme
par tous les droits, qu'elle vous donne tout ce que ses devoirs
l'obligent  vous donner, tout, except son coeur qui est  un autre,
sans qu'elle s'en doute peut-tre,  moins que... Vois-tu, j'ai
d'affreuses heures o je me dis que je suis un niais, un lche, qu'il
est son amant, qu'elle est sa matresse, qu'ils se moquent de moi
ensemble, de ma stupide confiance, de mon aveuglement.... Ne me gronde
pas, ma pauvre Louise. Cette ide est infme, et je la chasse en me
rfugiant auprs de toi, pour qui, du moins, je suis tout au monde...

 moins que?...--et cette lettre tait du premier dimanche du mois de
juin 1864, et le jeudi suivant, quatre jours plus tard, celui qui avait
crit cette lettre et support ces douleurs allait au rendez-vous o il
devait trouver une mort mystrieuse,--cette mort qui allait permettre 
sa veuve d'pouser l'ami flon... Quelle ide aussi affreuse, aussi
infme que celle dont mon pre s'accusait dans cette terrible dernire
lettre venait de s'veiller en moi? Je posai sur la chemine la liasse
de ces feuilles rvlatrices, je pris ma tte dans mes mains et la
tempte des imaginations cruelles passa sur cette tte, o je sentais le
sang battre la fivre. Ah! la hideuse, la sinistre chose,
l'innommable!... Mon me l'entrevoyait et elle se rejetait en arrire...
Mais quoi? le monstrueux soupon, ma tante n'en avait-elle pas subi
l'assaut? Et, comme un encouragement  oser penser ce qui me donnait un
tel frisson d'horreur, de petits faits ressuscitaient dans ma mmoire,
me montrant cette soeur fidle de mon pre en proie  cette ide qui
venait de m'envahir si fortement. Que de bizarreries je comprenais tout
d'un coup, que je n'avais pas comprises! Le jour o elle m'avait annonc
le second mariage de ma mre, et quand j'avais prononc de moi-mme le
nom maudit de Termonde, pourquoi m'avait-elle demand d'une voix
tremblante et comme affole: Que sais-tu? Que craignait-elle donc que
je n'eusse devin? Quel renseignement redoutable attendait-elle de mon
innocente observation d'enfant?... Plus tard, et lorsqu'elle me
conjurait d'abandonner le soin de venger notre cher mort, lorsqu'elle me
rptait la parole sainte: Je me suis rserv la vengeance, dit le
seigneur, quels coupables prvoyait-elle donc que je rencontrerais sur
ma route? Quand elle me suppliait de mnager mon beau-pre, de me le
concilier plutt, de ne pas m'en faire un ennemi, ses conseils
n'avaient-ils pour but que la facilit de ma vie quotidienne, ou bien
croyait-elle qu'un autre danger pt me menacer de ce ct-l? Lorsque
les craintes se multipliaient dans son cerveau, affaibli par la maladie,
et qu'elle en revenait toujours  ce conseil de prendre garde  mes
sorties du soir, quelle vision d'pouvante lui revenait  l'esprit, lui
montrant dans l'ombre une main capable de me frapper,--la mme main qui
avait frapp mon pre? Lorsque,  ses derniers moments, elle runissait
toutes ses forces afin de dtruire cette correspondance, sur quelle
piste supposait-elle donc que ces lettres me jetteraient? Tout
s'clairait soudain d'une effrayante lumire... Ce que ma tante avait
aperu par del ces lettres je l'apercevais aussi. Ah! je n'ai pas
craint de penser ainsi, et j'ai honte  prsent d'crire ce que j'ai
pens. Mais, comment aurais-je pu chapper  la logique de la situation?
Que ma tante et livr ces lettres au juge charg d'instruire l'affaire,
est-ce que ce magistrat n'aurait pas suppos aussitt ce que je ne
pouvais pas m'empcher de supposer? Non, je ne le pouvais pas... Un
homme est assassin auquel on ne connat pas d'ennemis; il est avr que
le meurtre n'a pas le vol pour mobile, sa femme a un amant, et, presque
aussitt aprs la mort de son mari, elle pouse cet amant... Mais c'est
eux, c'est eux les coupables; ils ont tu le mari, dirait le juge,
dirait le premier venu. Pourquoi ma tante qui avait ces lettres de mon
pre entre les mains ne les avait-elles pas donnes  la justice?--Je le
comprenais trop: elle ne voulait pas que j'eusse  penser de ma mre ce
que j'en pensais,  cette minute, dans un accs de folle
douleur:--qu'elle avait tromp mon pre, qu'elle avait t la matresse
de Jacques Termonde, que l gisait le secret de l'assassinat.--Concevoir
cela comme seulement possible, c'tait commettre un parricide moral,
c'tait la grande, l'inexpiable faute envers celle qui m'avait tir de
sa chair et port dans son sein. J'avais toujours tant aim ma mre, si
tristement, si tendrement. Jamais, non, jamais, je ne l'avais juge. Que
de fois, me trouvant en tte  tte avec elle, et ne sachant pas lui
dire ce qui m'oppressait le coeur, que de fois il m'tait arriv de
songer que l'obstacle dress entre nous deux ne nous sparerait pas
toujours! Je deviendrais peut-tre, un jour, son unique soutien, elle
verrait alors combien elle m'tait reste chre.--Mes souffrances
n'avaient rien entam de ma tendresse. Malheureux qu'elle me refust une
certaine sorte d'affection, je ne la condamnais pas de ce qu'elle
prodiguait cette affection  un autre. Il y a une telle diffrence 
souffrir d'un tre qu'on aime, dans le bien ou dans le mal,  le sentir
noble ou bas dans les chagrins qu'il nous inflige. En dfinitive, et
avant que ces fatales lettres n'eussent fait sur moi leur oeuvre de
dsenchantement, de quoi tait-elle coupable  mes yeux? De s'tre
remarie? D'avoir voulu, demeure veuve  moins de trente ans, refaire
sa vie? Rien de plus lgitime. De n'avoir pas compris les relations de
l'enfant qui lui restait avec l'homme qu'elle avait choisi? Rien de plus
naturel. Elle tait plus pouse que mre, et puis, les tres un peu
chimriques et frles, comme elle, rpugnent aux luttes quotidiennes.
Ils prfrent ne pas voir en face la ralit qui leur imposerait une
nergie de tous les instants. J'avais admis, d'instinct d'abord,  la
rflexion ensuite, toutes ces explications de l'attitude de ma mre 
mon gard. Quelle source d'indulgence jaillit en nous, chaude, profonde,
inpuisable, pour ceux qui nous tiennent vraiment  la racine du coeur,
et cette source venait de se tarir tout d'un coup, et  sa place je
sentais s'pancher en moi le flot empoisonn des plus odieux, des plus
abominables soupons....

Cette premire, cette soudaine invasion d'une si affreuse ide ne dura
pas. Je n'y aurais point rsist; j'aurais pris un pistolet pour me tuer
et dtruire du coup l'excessive douleur, si cette ide s'tait implante
en moi, comme cela, prcise, accablante d'vidence, impossible 
repousser. Elle fut ainsi durant les instants qui suivirent la lecture
des lettres. Puis la crise diminua, je rflchis, et tout de suite ma
tendresse pour ma mre entra en lutte contre le cauchemar.  l'attaque
de ces excrables imaginations, j'opposai des faits, dans leur certitude
et leur nettet. Je me rappelai par le menu les moments o j'avais vu ma
mre et mon pre, en prsence l'un de l'autre, pour la dernire fois.
C'tait  la table du djeuner d'o il s'tait lev pour aller l-bas,
vers l'assassin. Mais est-ce que ma mre n'tait pas rieuse,  son
ordinaire, ce matin-l? Est-ce que Jacques Termonde n'avait pas djeun
avec nous? N'tait-il pas demeur ensuite, aprs le dpart de mon pre,
 causer, tandis que je jouais? C'tait  ce moment mme, entre une
heure et deux, que le mystrieux Rochdale commettait le crime. Termonde
ne pouvait pas tre  la fois dans notre salon et  l'htel Imprial,
pas plus que ma mre n'aurait pu, impressionnable comme je la
connaissais, parler ainsi paisiblement, heureusement, si elle avait su
qu' cette heure-l son mari tombait pour ne plus se relever... J'tais
un fou d'avoir laiss une pareille hypothse dessiner son image
monstrueuse devant mes yeux, une seule minute. J'tais un infme d'avoir
aussitt dpass les plus insultantes dfiances de mon pre. Dj et
sans preuve aucune que l'expression d'une jalousie qui s'avouait
elle-mme draisonnable, j'en tais arriv o cet homme, malheureux mais
aimant, n'avait pas os aller:  cette extrmit d'outrage envers ma
mre de croire qu'elle avait t la matresse de Termonde. Et, quand
bien mme elle et inspir, du vivant de son premier mari, un sentiment
trop vif  celui qu'elle devait pouser un jour, est-ce que cela
prouvait qu'elle et partag ce sentiment? L'et-elle partag, cela
prouvait-il qu'elle y et cd jusqu'au don entier de sa personne?
Prcisment, les femmes dlicates comme elle tait, ces cratures trs
fines, et qui vivent  ct du rel, caressent si volontiers la chimre
de romanesques affections qu'elles croient innocentes, puisque toute
action coupable en est bannie. Pourquoi n'aurait-elle pas aim Termonde
d'une de ces affections-l, fidle, en fait,  ses devoirs, et livre en
pense  une intimit dont il tait trop naturel qu'un poux ft jaloux,
mais qui, au demeurant, n'entachait en rien l'honneur de l'pouse? Je la
justifiais ainsi, non seulement de toute participation au crime, mais
encore de toute faute contre ses devoirs. Cela l'aurait fltrie si
profondment pour mon coeur qu'elle et eu un amant... Et puis mes ides
changeaient de nouveau; je me souvenais du cri qu'elle avait jet devant
le cadavre de mon pre: Dieu me punit... Je ne lui faisais pas la
charit d'admettre que ce cri et trahi simplement les scrupules d'une
me exalte, qui se reprochait maintenant jusqu' ses penses. Je me
souvenais aussi des yeux tincelants de Termonde et de ses mains
frmissantes, lorsqu'il parlait avec ma mre de la disparition
mystrieuse de mon pre. S'ils taient complices, ils jouaient la
comdie devant moi, innocent tmoin, pour qu'ils pussent,  l'occasion,
invoquer ma parole d'enfant... Ces souvenirs me rejetaient sur la voie
funeste. L'ide d'une liaison coupable entre elle et lui me saisissait
de nouveau, et, presque tout de suite, la pense qu'ils avaient profit
de l'assassinat, qu'ils y avaient eu un intrt puissant et unique...
L'assaut du soupon recommenait, si violent, qu'il triomphait de toutes
les barrires que je dressais l contre. J'accumulais toutes les
objections tires d'un alibi physique et d'une invraisemblance morale.
J'en arrivais  me dire: il est strictement impossible qu'ils soient
pour rien dans le meurtre; impossible, impossible, impossible,--je me
rptais ce mot avec frnsie, puis l'hallucination me revenait,
terrassante. Il y a des moments o l'me dsempare se trouve inhabile 
dompter des visions qu'elle sait fausses, o l'imaginaire et le rel se
confondent en un cauchemar, pareil  ceux de la panique, et sans que le
jugement sache distinguer l'un de l'autre. Cette paralysie du jugement,
qui a t jaloux sans la connatre? Que j'en ai souffert, durant la
journe qui suivit la lecture de ces lettres! J'allais, je venais 
travers la maison, incapable de vaquer au moindre devoir, comme foudroy
par des motions que les gens qui m'entouraient attriburent au chagrin
de la perte que je venais de faire.  plusieurs reprises, je voulus
m'asseoir au chevet de la morte. La vue de son visage, aux narines dj
pinces, avec son expression de tristesse encore accrue, m'tait
intolrable. Elle renouvelait trop mes misrables doutes... Vers quatre
heures, un tlgramme vint. Il tait sign de ma mre et m'annonait son
arrive par le train du soir... Lorsque je tins cette feuille de papier
bleu dans ma main, ce fut une dtente momentane  mon angoisse... Elle
venait... Elle avait pens  ma peine... Elle venait... Cette seule
assurance dissipait mes soupons. J'allais la revoir... Pourvu qu'elle
ne les devint pas, ces soupons criminels, sur mon visage? Et puis les
hypothses absurdes et infmes me reprenaient... Elle pense peut-tre
que la correspondance entre mon pre et ma tante n'a pas t dtruite,
elle vient pour essayer d'avoir ces lettres avant moi, pour savoir ce
que ma tante m'a dit en mourant. S'ils sont coupables, elle et Termonde,
ils doivent s'tre dfis toute leur vie de la clairvoyance de la
vieille fille.... Certes, j'avais t trs malheureux dans mon enfance,
mais que j'aurais voulu retourner en arrire, tre le collgien qui
mditait sur la froideur de son beau-pre,  l'tude triste et
interminable du soir,--et non pas le jeune homme qui, cette nuit-l, se
promenait dans la gare de Compigne, attendant une mre souponne
ainsi!... Dieu juste! N'ai-je pas tout expi d'avance par cette
heure-l?




X


Le train de Paris approchait. J'en entendais la sourde rumeur. Je vis
les feux aveuglants de la locomotive s'avancer dans la nuit rapidement,
puis me dpasser. Le train stoppa. L'homme de garde cria le nom de
Compigne et le chiffre des minutes de l'arrt, tout en ouvrant les
portires les unes aprs les autres. Chacun de ces dtails me parut
durer un temps bien long... J'allais de voiture en voiture, cherchant ma
mre sans la trouver. Au dernier moment n'avait-elle pu se dcider 
venir? Quelle preuve pour moi s'il en tait ainsi! Quelle nuit je
passerais, en proie  cette tourmente des soupons que sa prsence seule
dissiperait,--je le comprenais trop. Une voix m'appela. C'tait la
sienne. Je l'aperus, toute en noir. Non, jamais je ne m'tais jet dans
ses bras comme je fis  cette minute, oubliant tout,--et que nous tions
dans un lieu public, et pourquoi elle venait,--tout, dans la joie de
sentir mes horribles imaginations s'en aller, se fondre au simple
contact de cet tre que j'aimais si profondment, le seul qui me ft
cher, malgr les malentendus, jusqu'au plus profond de mon coeur,
maintenant que je venais de perdre la soeur de mon pre. Aprs ce premier
mouvement presque animal, presque semblable  l'treinte par laquelle un
noy saisit le nageur qui plonge vers lui, je regardai ma mre sans
parler, en lui tenant les mains. Elle avait lev son voile, et, dans le
jour incertain de cette gare, je vis qu'elle tait trs ple, et qu'elle
avait pleur. Rien qu' rencontrer ses yeux o roulaient encore des
larmes, je compris que j'avais t fou. Je le compris aux premires
phrases qu'elle pronona, me disant sa peine si tendrement, et qu'elle
avait voulu venir tout de suite, quoique mon beau-pre ft
souffrant.--M. Termonde tait sujet depuis deux ans  de violentes
crises de foie.--Mais ni le chagrin prouv  cause de moi, ni le souci
de la sant de son mari, n'avaient empch cette pauvre mre de songer,
pour ce dplacement de quelques jours,  ses petites proccupations
habituelles de confort et d'lgance. Sa femme de chambre tait l,
auprs de nous, accompagne d'un porteur; et tous les deux chargs de
trois ou quatre sacs de diffrentes grandeurs, en cuir anglais,
soigneusement boutonns dans leur housse d'toffe: un ncessaire, une
petite cassette contenant le papier et les instruments  crire, une
sacoche o placer le porte-monnaie, le mouchoir, le livre, le voile de
rechange; et puis une boule o mettre l'eau chaude pour les pieds, deux
coussins pour reposer la tte, et une pendule lgre suspendue dans sa
gaine ouverte.

--Tu me reconnais..., me dit-elle, tandis que j'indiquais la voiture 
la femme de chambre pour s'y dbarrasser de ses paquets; et, me montrant
sa robe, qui tait de drap marron soutach de noir: Tu vois, je n'aurai
mes vtements de deuil que demain... Ils ne pouvaient pas tre prts,
mais on les enverra ds la premire heure... Et comme je l'installais
dans la voiture, elle ajouta: Il y a encore une bote  chapeau et une
malle... Elle souriait  demi en me disant cela, pour me faire sourire
 mon tour. C'tait une vieille matire  gentilles querelles entre
nous que l'encombrement des menus et inutiles colis parmi lesquels elle
voyageait. En tout autre tat d'esprit, j'aurais souffert de retrouver
chez elle,  ct de la marque d'affection qu'elle me donnait en venant,
la trace constante de cette frivolit mondaine. N'tait-ce pas l une
des petites causes de mes grands malheurs? Mais cette frivolit m'tait,
au contraire, si douce  remarquer dans cette minute... C'tait donc l
cette femme que je m'imaginais tout  l'heure, arrivant vers moi avec le
projet tnbreux de fouiller les papiers de ma tante morte, de voler ou
de dtruire les pages accusatrices qui s'y pourraient rencontrer!...
C'tait l cette femme que je me reprsentais, le matin, comme une
criminelle charge du poids du plus lche assassinat!... Oui, j'avais
t fou, j'avais ressembl au cheval emport qui galope aprs son ombre.
Mais quel apaisement de constater cette folie, quelle dtente! J'en
oubliais presque la douce et chre morte. J'tais bien triste au fond de
l'me, et cependant heureux, tandis que le vieux coup nous emportait 
travers la ville, dont les fentres claires brillaient dans la nuit.
Je tenais la main de ma mre, j'avais envie de lui demander pardon, de
baiser le bas de sa robe, de lui rpter que je l'aimais, que je la
vnrais. Elle voyait bien mon motion, qu'elle attribuait au malheur
dont je venais d'tre frapp. Elle me plaignait.  plusieurs reprises,
elle me dit: Mon Andr... C'tait si rare que je la sentisse ainsi,
toute  moi, et juste dans la nuance de coeur que rclamait ma
sensibilit malade!

J'avais fait prparer pour elle la chambre du rez-de-chausse,  ct du
salon. Je me rappelais que cette chambre tait la sienne, lorsqu'elle
tait venue  Compigne avec mon pre, quelques jours aprs son mariage,
et je m'tais dit que l'impression produite sur elle par la vue de la
maison d'abord, puis par celle de cette chambre, m'aiderait  dissiper
mes affreux soupons. Je m'tais jur de noter minutieusement les plus
lgers troubles qui passeraient en elle,  la rencontre d'un pass rendu
de nouveau vivant par cette physionomie des choses, qui ne change pas
aussi vite que le coeur d'une femme. Je rougissais  prsent de cette
ide de policier. Je sentais combien il est honteux de juger sa mre, de
ne pas faire un acte de foi en elle qui prvale mme contre l'vidence.
Je le sentais, hlas! d'autant mieux que l'innocente femme se
surveillait moins. Elle tait entre dans sa chambre avec un visage
recueilli, elle s'tait assise devant le feu, tendant ses pieds fins du
ct de la flamme qui rosait ses joues ples; et, avec ses cheveux
rests tout noirs, avec sa taille reste toute jeune, elle avait encore,
dans le demi-jour de cette pice, le charme de dlicatesse et
d'aristocratie dont parlait mon pre dans ses lettres. Elle regarda
longuement autour d'elle, reconnaissant la plupart des objets que la
pit de ma tante avait laisss  leur place. D'une voix triste, elle
dit: Que de souvenirs!... Mais l'motion qui dtendait ses traits
n'tait pas amre. Ah! elle n'a pas ces yeux, cette bouche, ce front,
une femme qui revient dans une chambre o elle a vcu, vingt ans
auparavant, auprs d'un mari qu'elle a fait assassiner aprs l'avoir
trahi!... Il n'y eut pas un dtail durant toute cette soire qui ne vnt
ainsi me dmontrer combien ma purile et dshonorante imagination avait
calomni complaisamment celle qui et d m'tre sacre. Julie nous avait
dress une espce de souper qu'elle voulut nous servir comme elle
m'avait servi le jour prcdent. Je les regardais toutes les deux, l'une
en face de l'autre, la vieille domestique et son ancienne matresse. Je
savais que leurs caractres ne s'taient pas convenus autrefois, et
pourtant elles prouvaient une grande douceur  se revoir. Cette pauvre
Julie surtout, simple fille, incapable de dissimuler, tait si contente,
qu'elle me prit  part quelques minutes avant ce frugal repas, pour me
dire la consolation qu'elle prouvait dans son chagrin  retrouver ma
mre si bonne pour moi, et  nous servir tous les deux assis  la mme
table, comme aux temps lointains. Si, dans ces temps-l, il y et eu
dans la vie de ma mre un de ces coupables secrets que les domestiques
fidles devinent mieux que personne, non, l'honnte servante qui nous
avait levs, mon pre et moi, ne l'et pas ignor, ni pardonn. J'en
aurais surpris la trace sur cette face aux lvres rentres, dont chaque
ride avait pour moi son loquence. Ma mre, de son ct, ne se ft pas
complue dans la prsence de ce tmoin d'une ancienne faute. Ses gestes
eussent traduit une gne cache, quand ce n'et t que cette hauteur
par laquelle nous ripostons, comme  l'avance, au blme devin chez un
infrieur. La figure de Julie rentrait pour ma mre dans la srie des
choses qui lui reprsentaient son premier mariage, et soit que la mort
presque subite de ma tante l'et beaucoup remue, soit que ce sentiment
du pass flattt son got pour le romanesque, bien loin de repousser ces
souvenirs, elle s'y abandonnait, et, moi, je la bnissais intrieurement
de dtruire par son attitude seule les derniers vestiges de ma muette
calomnie. Quel merci je lui murmurai encore dans ma pense lorsque plus
tard, dans la nuit, elle me demanda de voir la morte, afin de lui dire
un dernier adieu! Nous entrmes ensemble dans la pice o l'agonisante
s'tait dbattue contre la proccupation suprme d'o j'avais tir de si
abominables consquences. Ma mre s'approcha du lit... La mort, qui a de
ces singularits tragiques, avait exagr la ressemblance qui existait
du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon pre. Ce profil,
immobile et livide, surtout  cause de la mentonnire qui maintenait la
bouche ferme, rappelait invinciblement l'autre profil que j'avais gard
dans ma mmoire, et devant lequel ma mre m'avait embrass d'une si
chaude treinte. Nous nous trouvions de nouveau tous les deux en
prsence d'une vision funbre. Mais je n'tais plus un enfant, elle
n'tait plus une jeune femme. Que d'annes avaient pass entre ces deux
morts, et quelles annes! Cette comparaison s'imposait  ma mre aussi
bien qu' moi. Elle demeura d'abord silencieuse, enfin elle me dit:
Comme elle lui ressemble... Elle s'approcha de ma tante, appuya un
baiser sur ce front glac, puis elle s'agenouilla au pied du lit et se
mit en prire. Cette preuve, que j'avais  peine os rver, elle-mme
tait alle au-devant d'une faon si naturelle, si vraie... J'ai eu
depuis bien d'autres signes de la puret absolue du coeur de ma mre,
j'ai entendu sortir de la bouche de celui qui avait conduit tout le
crime des paroles qui purifiaient pleinement la noble femme. Il n'en
tait plus besoin. La voir  genoux devant la soeur morte de mon pre
mort avait suffi pour exorciser le fantme.

Quand elle eut achev de prier, elle voulait rester  veiller auprs de
ce triste chevet. Je l'en empchai parce que je redoutais pour elle
l'motion d'une nuit ainsi passe et je la forai de descendre. Mais
elle tait trop trouble, et elle me demanda de lui tenir compagnie
encore un peu de temps. J'acceptai avec joie, tant j'avais peur de
retrouver loin d'elle les hallucinations que sa manire d'tre avait si
compltement dissipes. Je me sentais si bien son enfant durant cette
soire passe en tte  tte, que je m'extasiai comme jadis, dans ma
vritable enfance, devant ses moindres gestes. J'admirai avec quel art
elle transforma, tout de suite, le coin de la chemine du salon, o nous
nous tenions, comme en un petit asile de causerie, bien retir, bien 
nous. Elle me fit apporter le paravent auprs de la chaise longue. Elle
posa sur une petite table mobile sa pendule de voyage, son flacon de
sels, la bote de mes cigarettes. Elle-mme avait pass une robe de
chambre blanche, enroul autour de sa tte et de ses paules une
mantille noire; sur ses jambes elle mit une couverture de laine rose
tricote  la main avec des rubans. Elle appuyait sa joue sur un des
deux petits coussins revtus de soie rouge dont elle se servait dans le
chemin de fer. Quelques violettes des bois, dont Julie avait par un
petit vase, mlaient leur arme au frais parfum qu'elle secouait autour
d'elle, et je l'aimais d'tre ainsi, de me rappeler par les minuties de
sa fine lgance les impressions les plus lointaines que j'avais eues
d'elle. Je l'aimais surtout de me parler comme elle faisait, m'ouvrant
son me, et en laissant chapper tant de souvenirs. Elle avait commenc
par me questionner sur la maladie de ma tante. Elle continua en
m'entretenant de mon pre, ce qui lui arrivait bien rarement. Il tait
si rare aussi que nous nous vissions dans une intimit pareille! Dans ce
salon tout peupl des reliques du mort, avec le souvenir, si prsent 
mon esprit, des lettres lues ce jour mme, ce me fut une sensation bien
trange de l'entendre me raconter  son tour l'histoire de son mariage.
Elle me dit, ce que je savais dj, comment s'tait fait ce mariage,
qu'elle avait rencontr mon pre  un bal chez un grand avocat qui
connaissait les dames de Slane par des relations de monde. Elle me
dcrivait sa propre toilette  ce bal, puis elle me peignait mon pre un
peu engonc dans son habit noir, avec une cravate blanche mal noue et
des gants trop longs... Quand on est jeune fille, ajoutait-elle, on est
si sotte... Il s'est fait prsenter chez nous, il m'a demand une
premire fois, puis une seconde... Et les deux fois j'ai refus parce
que j'avais dans le souvenir cette purilit de ces gants trop longs...
La troisime fois, il a voulu me parler en tte--tte... Maman avait
une grande envie de ce mariage, malgr certaines diffrences de milieu
et d'ducation... Ton pre tait un si honnte homme, si travailleur, si
capable, et puis, il admirait maman avec tant de navet, comme une
idole... Enfin elle consentit  cette entrevue... Je reus ton pre avec
le ferme propos de lui rpondre non, et il me parla si gentiment, avec
un tact si exquis, tant d'loquence... Je vis si bien qu'il m'aimait...
Et je dis oui... Quel commentaire pour moi de toute la correspondance
de mon pre que cette entre dans le mariage, symbole anticip de toutes
les annes qui allaient suivre! Oui, jusqu' leur dernier djeuner pris
en commun avant l'assassinat, ils avaient vcu ainsi, elle, se laissant
aimer avec l'indulgente fiert d'une femme qui se sait plus fine, plus
distingue,--et lui, le laborieux homme d'affaires, tout voisin du
peuple, aimant cette femme dlicate et d'un charme rare, avec un
sentiment idoltre de sa supriorit  elle, avec une mconnaissance
nave de ses supriorits  lui. Le grand poison du coeur, c'est le
silence. Je l'avais dj trop senti pour moi-mme, et je le sentais pour
le compte de celui dont j'tais le fils, dont j'avais hrit l'me
ombrageuse et concentre. Et ma mre continuait,--navrante
ironie,--insistant sur les qualits de mon pre, sur sa droiture, son
nergie et aussi sur les portions de ce caractre qui lui taient
demeures fermes. Depuis qu'il est mort si tristement,
reprenait-elle, je me suis demand si je l'avais rendu aussi heureux
qu'il aurait pu l'tre... J'tais bien jeune alors et nous n'avions
gure de gots communs... J'ai toujours aim le monde, c'est de
naissance; et lui, il ne l'aimait pas, il ne s'y sentait pas  l'aise...
J'tais trs pieuse, et il tait trs voltairien... Il croyait les
autres hommes aussi bons que lui-mme, et il pensait que l'on peut se
passer de religion... Nous avons vu, depuis, o cela mne... Il n'tait
pas jaloux, jamais il ne m'a fait une observation sur les quelques
amitis d'hommes que j'avais formes; mais il avait en lui un principe
inquiet... Lorsqu'il tait oblig de quitter Paris pour quelques jours,
si je mettais un peu trop tard  la poste ma lettre quotidienne, c'tait
tout de suite un tlgramme qui me demandait anxieusement des nouvelles
de ma sant. Le soir, si je rentrais un peu aprs mon heure habituelle,
je le trouvais tout soucieux, persuad qu'il m'tait arriv un
malheur... Et puis, il avait des tristesses sans causes, de grands
silences... Je n'osais pas le questionner... Tu tiens cela de lui, mon
pauvre Andr...

Puis elle me parlait de cette mort mystrieuse:--J'en ai tant pleur,
disait-elle, et, depuis, j'y ai tant pens. Ton pre n'avait pas
d'ennemi. Il avait fait sa carrire trop loyalement... Ma conviction est
que l'assassin comptait qu'il apportait avec lui une grosse somme
d'argent. Remarque bien que nous ne savons pas ce que ton pre avait en
portefeuille... Ah! mon Andr, si tu savais quels jours j'ai passs?
C'est dans ces moments-l que j'ai pu connatre mes vrais amis... Et
elle se prit  nommer M. Termonde et  me dtailler les preuves de son
dvouement. Mais je ne lui en voulais pas de ne pas comprendre, 
l'heure o nous tions, qu'elle ne pouvait prononcer ce nom sans me
faire de mal. Une fois lance dans la voie des rminiscences, pourquoi
se serait-elle arrte? Quel scrupule l'et empche de m'entretenir du
second mariage et des consolations qu'elle y avait trouves? Avait-elle
jamais devin ma vritable situation envers mon beau-pre, pas plus
qu'autrefois les sentiments de mon pre  l'gard du mme personnage?
Certes il y avait pour moi une mlancolie affreuse dans ces confidences
qui formaient la contre-partie cruelle des autres, de celles que mon
pre faisait  ma tante dans ses lettres. Mais quelque grande que ft ma
tristesse  constater les profondeurs du malentendu qui avait spar
ces deux tres, qu'tait cela auprs du cauchemar tragique dont j'avais
subi l'assaut? Et j'coutai, toute cette longue soire d'hiver, ma mre
me parler ainsi, avec la douce, l'enivrante certitude que jamais, plus
jamais, les soupons monstrueux ne me reprendraient. Tout s'expliquait
des lettres de mon pre. Il avait t profondment jaloux de sa femme,
et il n'avait jamais os dire cette jalousie dont le principe tait une
influence morale, ignore peut-tre de celle-l mme qui la subissait.
Non, la crature qui me racontait tout ce pass avec cette clart dans
les yeux, avec cette douceur dans la voix, avec cette ingnuit dans
l'aveu de ses inintelligences, avec cette vidente sincrit de toute sa
personne, non, cette crature ne pouvait tre qu'innocente, mme des
douleurs qu'elle avait infliges,--ou bien elle et t un monstre
d'hypocrisie. Du moins je n'ai pas pens cela de toi, femme si faible
mais si bonne, si capable de mconnatre une souffrance, mais si
incapable de la provoquer en la comprenant; et depuis cette soire ma
foi en toi n'a plus subi d'atteintes. J'tais sauv de mes doutes
impies.

Oui, je peux me rendre cette justice qu' partir de ce moment je n'ai
plus travers une seule crise de ces doutes  l'gard de ma mre. Ni
pendant le reste de nuit qui suivit cet entretien, ni pendant le jour
d'aprs, qui fut celui de l'enterrement, ni pendant les jours qui
succdrent, et quand elle m'eut quitt, je n'entendis de nouveau la
voix honteuse, celle qui m'avait parl si fort contre celle que j'aurais
d tre le dernier, que j'avais t le premier  juger coupable. Il n'en
fut pas de mme  l'endroit de mon beau-pre. Lorsque la dfiance est
veille sur un point, et qu'il s'agit d'un intrt aussi tragique,
aussi poignant que l'assassinat d'un pre, cette dfiance ne s'endort
pas avant d'avoir touch, d'avoir palp, d'avoir treint une certitude.
Je l'avais tenue, cette certitude,  la minute o j'avais embrass ma
mre, o je l'avais entendue parler. Mais quoi? Est-ce que l'innocence
de ma mre prouvait l'innocence de mon beau-pre? Ds que je fus seul,
et que j'eus tudi, par le menu cette fois, les fatales lettres, cette
nouvelle position du problme s'imposa aussitt  mon esprit. Sauf les
mauvais quarts d'heure d'injustice par excs de souffrance, mon pre
avait toujours distingu, lui aussi, la responsabilit de sa femme et
celle de son ami dans la relation dont il tait jaloux. Toujours il
avait innocent ma mre dans sa pense, et jamais, au contraire, il
n'avait rvoqu en doute la passion de Termonde pour elle. C'tait l le
fait positif, indniable et que j'ignorais, avant la lecture des
lettres:  savoir que cet homme avait eu un intrt prodigieux  la
suppression de mon pre. Je pouvais, avant cette lecture, croire que sa
tendresse pour ma mre tait ne en lui, seulement lorsqu'elle avait t
libre de l'pouser. Malgr mes jalousies, j'avais trouv cela si naturel
qu'une femme, jeune, belle et malheureuse, inspirt un passionn dsir
de la consoler, bien vite transform en amour, mme au plus intime ami
de son mari mort. Les choses m'apparaissaient  prsent sous un angle
tout autre. Je relisais les lettres dans la solitude de la maison de
Compigne o je m'attardais au lieu de rentrer  Paris, en apparence
pour rgler quelques affaires, en ralit parce que j'tais comme les
animaux blesss qui se terrent pour souffrir. Une relique, entre toutes
celles dont tait peuple cette maison, rveillait, plus que toutes les
autres, le dsir de vengeance et de justice qui avait domin mon
enfance. C'tait, pos sur un petit secrtaire et  ct du buvard ayant
appartenu  mon pre, qui renfermait encore les enveloppes et le papier
 lettres  son chiffre, un de ces calendriers  phmrides dont on
arrache une feuille chaque jour. Il tait, ce calendrier, de l'anne
1864; ma tante l'avait conserv, sans plus y toucher,  la date du jour
o elle avait appris la terrible nouvelle de l'assassinat. Samedi, onze
juin, marquait la petite feuille pose sur l'paisseur des autres, et
ces autres comptaient les jours de cette anne-l, que mon pre n'avait
pas vcus! Le onze juin 1864!... C'tait donc le jeudi, neuf, qu'il
avait t tu. J'avais neuf ans alors, j'en avais vingt-quatre
aujourd'hui, et le mort n'tait pas veng... Pourquoi? Parce que le
hasard ne m'avait fourni aucune indication. Je n'avais pu former aucune
hypothse qui repost sur un fait observ, vrifi, certain. Aujourd'hui
que je tenais une de ces indications, si douteuse ft-elle, une de ces
hypothses, quelle que fut son invraisemblance, non, je n'avais pas le
droit de reculer. Il fallait pousser mes soupons jusqu' leur
extrmit. Si j'allais chez M. Massol, me disais-je, lui remettre cette
correspondance et le consulter, est-ce qu'il considrerait cette
nouvelle rvlation sur notre intrieur, sur les sentiments de la
victime, sur ceux du second mari de ma mre--comme un document 
ngliger?... Non, mille fois non, si bien que je n'aurais pas os lui
porter ces lettres. J'aurais trembl de lancer les limiers de justice
sur cette piste. Nous avions tant cherch, tant tudi, lui et moi, qui
pouvait avoir eu intrt  ce crime? S'il avait pens  mon beau-pre,
il ne m'en avait du moins jamais parl. Quel indice possdait-il, qui
l'autorist, une seconde,  jeter ce trouble dans mon esprit? Cet
indice, je pouvais le lui fournir, moi, et je le sentais, d'instinct, si
grave, d'une signification si redoutable! Comment me serais-je empch
de m'y attacher ainsi, de le tourner et de le retourner, m'abandonnant 
cette espce de dvidement d'ides qui s'accomplit en nous, presque 
notre insu, quand le rouet de notre rverie a t une fois mis en
branle?

Je sentais mieux mon impuissance  dominer ma pense, grce au contraste
qui existait entre cette tempte intime et la profonde tranquillit de
la maison de la morte. Ma vie y coulait, si monotone en apparence, et
rellement si ardente, si effrne. Je me levais tard, je classais des
papiers, je les lisais jusqu' l'heure de mon djeuner que je prenais
seul, toujours servi par Julie qui continuait  ne pas vouloir qu'une
autre personne s'occupt de moi. Dans cette salle  manger silencieuse,
j'avais comme compagnons le chien de garde don Juan et deux chats, que
j'avais donns moi-mme  ma tante autrefois, deux demi-angoras,
surnomms, l'un Boule-de-Poil,  cause de sa longue fourrure, l'autre
Pierrot, pour sa figure spirituelle et sa malice. J'tais l, donnant la
pture  toutes ces btes. Je me souvenais de ce Robinson que j'aimais
tant durant mon enfance, et des scnes o le solitaire s'assied  sa
table, entour de sa mnagerie prive. Hlas! j'tais, moi, le Robinson
qui a vu sur le sable l'empreinte d'un pied inconnu, et qui, retir dans
l'asile paisible, y transporte avec lui son anxit. Julie allait et
venait, dans ses vtements de deuil. Les chats soufflaient lorsque don
Juan s'approchait d'eux. Si je les ngligeais, ils tendaient la patte
et griffaient la nappe, en allongeant leur museau fut. J'coutais le
bruit de l'horloge comtoise pose  terre dans sa gaine, et dont le
balancier de cuivre passait et repassait par la lucarne ronde dcoupe
au milieu du bois. Et dans ce dcor si doucement bourgeois, j'tais en
train de raisonner les chances de culpabilit de mon beau-pre. Je me
disais: La grande objection pralable  toute enqute, c'est l'alibi
constat; l'alibi se rapporte aux donnes physiques du crime, et dans
toute analyse de cet ordre,  ct de la srie de ces donnes physiques,
il y a la srie des donnes morales. Tant qu'elles ne concident pas, il
y a doute, et la grande affaire d'un assassin habile est justement de
crer ce doute. Si l'on s'en tenait  l'apparence d'impossibilit
matrielle, combien d'instructions on ne pousserait pas?... Je me
levais parmi ces penses, et le plus souvent je marchais vers la fort.
Autour de moi s'tendait l'immense silence des aprs-midi d'hiver. Les
feuilles sches vtissaient la futaie d'admirables teintes fauves sur
lesquelles se mouvait par intervalle une tache de la mme nuance, le
pelage de quelque chevreuil bondissant. Ces mmes feuilles sches
criaient sous mes pieds, et moi je poursuivais mon raisonnement. Je
dduisais les conditions de l'une et de l'autre hypothse... Soit, M.
Termonde est coupable. Il tait, il est encore passionn jusqu' la
violence: c'est un premier fait. Il aimait ma mre perdment: c'en est
un autre. Mon pre en tait jaloux jusqu' la douleur: c'est un
troisime fait. Voici o commence l'incertitude: M. Termonde s'est-il
aperu de cette jalousie? A-t-il eu avec mon pre quelques-unes de ces
scnes muettes,  la suite desquelles un homme du monde comprend que la
maison de l'ami dont il courtise la femme va lui tre ferme? Cette
supposition-l peut tre admise sans difficult. De l au furieux dsir
de se dbarrasser d'un obstacle qu'on sent  jamais invincible, le
passage est dj plus malais  comprendre, mais la chose est encore
possible...  ce moment de mon analyse, je me heurtais contre ce que
j'appelais les donnes physiques du crime. Le faux Rochdale existait,
c'tait de nouveau un fait, des gens l'avaient vu, l'avaient entendu,
lui avaient parl. Il attendait dans la chambre de l'htel Imprial,
tandis que M. Termonde tait  notre table, causant avec nous. Pour que
M. Termonde ft coupable du crime, il fallait donc admettre entre ces
deux hommes une complicit, que l'un, le faux Rochdale, ft un
instrument, une espce de bravo charg de tuer pour le compte de
l'autre!

Le caractre d'exception de cette nouvelle hypothse tait trop vident
pour que je m'y abandonnasse. La premire fois que je conus cette ide,
je me moquai de moi cruellement. Je me rappelai mes paniques d'enfant et
les preuves tranges que j'avais eues alors de ma facilit  confondre
l'imaginaire avec le rel. Il m'tait arriv,  plusieurs reprises,
entre ma septime et ma dixime anne, de me rveiller la nuit, et l,
seul au milieu des tnbres, je me disais que peut-tre il faisait jour,
et que j'tais devenu aveugle. C'tait une folie. J'carquillais mes
yeux pour percer l'ombre. Le noir s'paississait autour de moi;
l'angoisse de ma ccit possible devenait si forte alors, que je devais,
pour me rassurer, chercher une allumette  ttons, la frotter contre le
phosphore de sa bote; et la vue de la flamme dissipait mon cauchemar.
Que j'tais rest pareil  moi-mme, combien incapable de dominer les
chimres subitement apparues devant mon esprit! Je venais d'en avoir la
preuve,  l'occasion de maman, et tout de suite je recommenais d'tre
la proie docile d'une chimre semblable!... J'avais beau me rpter
cela, et insister sur l'invraisemblance d'une telle aventure: le faux
Rochdale soudoy par M. Termonde pour assassiner mon pre,--en
dfinitive ce n'tait l qu'une invraisemblance et non pas une
impossibilit absolue. En matire de crime, la moindre rflexion
dmontre que tout arrive. Je me complaisais alors  me souvenir des
histoires extraordinaires de Cour d'assises que me reprsentait ma
mmoire. Mon imagination devenait couleur de sang, comme l'horizon o
le soleil se couchait derrire les taillis rouills... Je rentrais. Je
dnais, comme j'avais djeun, tout seul, puis je passais la soire dans
le salon, assis  la place o s'tait assise ma mre. J'avais si peur
des furies de pense, auxquelles je me laissais trop aisment entraner,
que je demandais  Julie de me rejoindre, aussitt son repas fini. La
vieille femme s'installait sur une petite chaise bretonne, toute basse,
dans le coin de l'tre, comme une personne accoutume  s'accagnarder
sur le banc du coin de la grande chemine,  la cuisine. Elle tricotait
un bas, faisait aller et venir les aiguilles d'acier dans les mailles de
laine brune, et, pour cette besogne, elle assurait sur son nez une paire
de besicles qui donnaient  sa face ride et tire un aspect de
caricature. Il lui arrivait de travailler ainsi toute la soire, sans
dire un mot, avec Boule-de-Poil, son favori, ronronnant  ses pieds,
tandis que Pierrot, jaloux, frottait sa tte contre elle, mendiant une
caresse et dress sur ses pattes. D'autres fois, elle parlait, rpondant
aux questions que je lui posais sur ma tante. Elle me rptait ce que je
savais dj si bien: les angoisses de la pauvre crature  mon endroit,
ses ides sur les dangers que je pouvais courir, son anxit  son lit
d'agonie. Elle insistait sur l'inconsolable chagrin que cette soeur
fidle avait eu du mariage de la veuve de son frre, et sur la haine
voue par elle  M. Termonde. Chaque fois qu'elle se dcidait  venir
chez ta mre, continuait Julie,  cause de toi, Andr... d'avance elle
tait malade d'agitation; et huit jours de tristesse au retour  se
ronger l'me... Ces petits dtails ne m'taient pas nouveaux. Je les
connaissais depuis bien longtemps; mais avec ma disposition actuelle,
ils me rejetaient sur le chemin des hypothses cruelles. Je recommenais
par un autre ct l'analyse de mes penses sur M. Termonde. Admettons
qu'il soit coupable, reprenais-je, y a-t-il un seul fait, depuis
l'vnement, qui ne soit clairci par cette culpabilit? L'horreur de ma
tante est cependant un indice que je ne suis pas un insens, car elle a
nourri des soupons pareils aux miens... Mais elle souponnait aussi ma
mre, sans quoi elle et mis son veto  ce mariage, qu'elle devait
considrer comme le plus pouvantable sacrilge. Eh bien! elle pouvait
s'tre trompe sur ma mre et avoir raison sur mon beau-pre... Est-ce
que l'antipathie de ce dernier pour moi n'tait pas un signe aussi? Je
la mesurais  la mienne. N'y avait-il pas l quelque chose de plus que
l'antagonisme d'un beau-pre et d'un beau-fils? Mais comme il a d me
dtester si je lui reprsentais mon pre vivant, ce pre  qui je
ressemblais d'une manire saisissante, et qu'il aurait tu! Et puis, ces
tranges ingalits de son humeur, ces besoins alternatifs
d'tourdissement et de solitude, les noires mlancolies o je savais,
par ma mre, qu'il tombait si souvent... j'avais expliqu jusqu'ici ces
bizarreries de caractre par la maladie de foie qui, depuis quelques
annes, plombait ses joues, bistrait ses paupires, et, de temps 
autre, le couchait au lit, en proie  des souffrances si aigus que cet
homme si ferme en criait. Mais ces bizarreries, et cette maladie
elle-mme, ne pouvaient-elles pas tre aussi l'effet de ce phnomne
obscur, indniable pourtant et qui revt des formes tranges, le
remords? Est-ce que je ne savais point par exprience l'troit rapport
du moral et du physique, les ravages de l'ide fixe sur la sant, la
puissance meurtrire et irrsistible de la pense, moi qui ne traversais
pas une motion un peu violente sans tre terrass ensuite par la
nvralgie? Et je me sentais de nouveau emport par le soupon. Combien
celui qui doute ainsi est malheureux! C'est comme un roulis et comme un
tangage auquel son esprit ballott se trouve en proie. Le bateau
s'lve, puis il retombe, et, de droite  gauche, de bas en haut, le
passager malade est balanc, couvert de sueur, toute son nergie
vaincue, et,  chaque fois, il croit qu'il va mourir...




XI


Contre cet intolrable malaise, je n'avais qu'un remde, celui-l mme
qui venait de si bien me russir vis--vis de ma mre. Aux
envahissements de l'imagination, il fallait opposer le rel, me mettre
en prsence de l'homme que je souponnais, le voir droit en face, tel
qu'il tait, non point tel que me le prsentait mon esprit, de jour en
jour plus fivreux, plus incapable de juger ses visions. Je discernerais
alors si j'avais t victime d'un cauchemar; et le plus tt serait le
mieux, car mon angoisse grandissait, grandissait dans ma solitude. Ma
tte se troublait. Je finissais par ne plus mme douter. Ce qui n'aurait
d tre qu'un tout faible indice faisait maintenant preuve accablante
dans ma pense. Il n'tait que temps de ragir, dans l'intrt mme de
mon enqute, si je devais tre amen  pousser plus avant; ou bien je
tomberais dans cet tat nerveux que je connaissais trop, et qui me
rendait toute action de sang-froid impossible... Je me dcidai donc 
quitter Compigne. Je voulais revenir  Paris, voir mon beau-pre, et,
d'aprs la premire impression que je lui produirais en me prsentant
devant lui  l'improviste, je jugerais du plus ou moins de valeur de mes
soupons. Je fondais cette esprance sur un raisonnement que je m'tais
dj fait  l'occasion de ma mre. Je me disais que M. Termonde, s'il
tait ml  l'assassinat de mon pre, avait redout par-dessus tout la
pntration de ma tante. Leurs relations avaient t crmonieuses, avec
un fond de haine de sa part,  elle, qui n'avait certes pas chapp 
cet homme si fin. Coupable, ne devait-il pas craindre qu' son lit de
mort la vieille fille ne m'et confi ses penses? L'attitude qu'il
aurait avec moi, lors de notre premire entrevue, serait donc une
preuve d'autant plus concluante que cette entrevue serait plus subite
et qu'il aurait moins de temps pour s'y prparer. Que risquais-je  la
tenter, cette preuve? Tout au plus resterais-je dans le doute, mais il
tait probable que je serais rassur du coup.

Je rentrai donc  Paris, sans avoir prvenu personne, pas mme mon valet
de chambre et mon concierge, et, presque aussitt, je m'acheminai vers
le boulevard de Latour-Maubourg. Je me vois encore, m'arrtant  la
porte du petit htel, vers deux heures de l'aprs-midi. C'tait le
moment o j'tais presque certain de rencontrer M. Termonde  la maison.
D'ordinaire, il restait l jusqu' trois heures  fumer dans le hall
aprs le djeuner. Puis ma mre et lui vaquaient, chacun de son ct,
aux diverses courses et aux visites, pour se retrouver vers sept heures,
avant le dner. J'tais venu  pied, afin d'user mes nerfs par
l'exercice, me traitant d'ailleurs tout le long de la route avec le
dernier mpris.  mesure que je me rapprochais de la ralit, les
chimres voques dans ma solitude me semblaient le produit d'une
fantaisie d'enfant malade. Je songeais  ce qu'il y avait eu
d'humiliant, de ridicule dans l'arrive de ma mre  Compigne. J'tais
all au-devant d'elle comme Oreste au-devant de Clytemnestre, et j'avais
trouv une femme occupe de sa robe de deuil, de son chapeau, de ses
sacs de voyage et de ses petits coussins. Le mme ironique contraste
m'attendait-il dans ce premier entretien avec mon beau-pre? C'tait
vraisemblable, et je me convaincrais, une fois de plus, de ma facilit 
me griser de mes propres ides. Cela me peinait toujours profondment de
constater cette faiblesse, et ma constante impuissance  y voir juste,
prcis et net. Je me comparais en pense aux taureaux que j'avais vus
dans le cirque de Saint-Sbastien, lors d'un voyage de vacances aux
Pyrnes,  ces stupides btes qui s'affolent contre un morceau d'toffe
carlate au lieu de fondre tout droit sur le gladiateur alerte qui se
joue de leur colre. Je tirai la sonnette dans ces dispositions
dcourages. Durant la demi-minute que j'attendis l, je regardai
l'espce d'difice de bches artistement dress presque  la hauteur de
la maison par le marchand qui occupait le terrain d' ct. Je me
rappelai mes matines du dimanche, autrefois, passes  contempler ces
piles symtriques et leurs dessins compliqus. tais-je beaucoup plus
raisonnable qu'alors?... La porte s'ouvrit. Je reconnus la cour troite,
la cage vitre de la marquise, le tapis rouge de l'escalier. Le
concierge, qui me salua, n'tait plus celui par lequel je me croyais
mpris dans mon enfance; mais le valet de chambre qui m'ouvrit la porte
n'avait pas chang. Son visage ras m'offrit son impassible physionomie
d'autrefois, celle qui me donnait, quand j'arrivais du collge, une
telle impression d'insolence et d'outrage,-- purilit!  une question
que je lui fis, cet homme me rpondit que ma mre tait l, ainsi que M.
Termonde et une dame de leurs amis, Mme Bernard. Ce nom acheva de me
remettre au vrai point de la situation. C'tait une assez jolie
personne, toute mince et trs brune, avec des cheveux sur le front, un
nez un peu retrouss, des dents trs blanches, que dcouvrait dans un
sourire continuel sa lvre suprieure un peu courte, l'air d'un
watteau-gavroche, et tout le bagout d'une femme du monde au fait des
moindres potins. Je tombais du haut de mes songes de justicier
imaginaire en pleine frivolit parisienne. J'allais entendre parler de
la pice  la mode, de quelques procs en sparation, d'adultres et de
chapeaux. C'tait bien la peine de m'tre mang le coeur tous ces jours
derniers,--amre nourriture.

Le domestique m'introduisit donc dans le hall que je connaissais si
bien, avec son divan oriental, avec ses plantes vertes, ses meubles
singuliers, ses tapis aux nuances doucement passes, son Meissonier sur
un chevalet drap,  la place o tait autrefois le portrait de mon
pre, son fouillis de bibelots, l'norme parasol japonais ouvert au
milieu du plafond. Sur les murs, de grands morceaux d'toffe chinoise
montraient leurs personnages dont les moustaches, la barbe et les
cheveux taient brods avec de la soie blanche ou noire. Du premier coup
d'oeil, je vis ma mre,  demi-couche sur un fauteuil amricain, qui
s'abritait du feu avec un cran; Madame Bernard, assise en face, tenait
son manchon d'une main et de l'autre faisait un geste; M. Termonde en
redingote, coutait, debout, le dos  la chemine, la jambe replie pour
chauffer la semelle de sa bottine, en fumant un cigare.  mon entre, ma
mre jeta un petit cri de joyeux tonnement et se leva pour venir  ma
rencontre. Madame Bernard prit aussitt cet air contrit d'une femme
distingue qui se prpare  tmoigner une sympathie de commande  une
personne de sa connaissance prouve par un grand malheur. Oui,
j'aperus ces petits dtails tout de suite, et aussi le haut-de-corps
de M. Termonde, le battement subit de ses paupires, l'expression, bien
vite dissimule, de dsagrable surprise que lui causait ma prsence.
Mais quoi? N'en tait-il pas ainsi de moi-mme? J'aurais jur qu' cette
minute-l, son coeur se serrait un peu comme le mien, qu'il subissait une
sensation de gne  la gorge et  la poitrine. Qu'est-ce que cela
prouvait? Qu'il existait, de lui  moi, le mme courant d'antipathie que
de moi  lui. tait-ce une raison pour que cet homme ft un assassin?
C'tait mon beau-pre simplement, et un beau-pre qui n'aimait pas son
beau-fils. Cela durait depuis des annes, et pourtant, aprs la semaine
d'angoisse souponneuse dont je sortais, cet involontaire et fugitif
passage me frappa d'une impression singulire, tandis que je lui prenais
la main aprs avoir embrass ma mre et salu Madame Bernard. La main?
Non, mais, comme toujours, le bout des doigts, et qui tremblaient un peu
entre les miens. Que de fois ma main,  moi, avait frmi de mme,  ce
contact, par une invincible rpulsion!... Je l'coutai me dbiter les
phrases de sympathie qu'il me devait dans ma peine et qu'il m'avait dj
crites  la campagne. J'coutai Madame Bernard en prononcer d'autres.
Puis, la conversation reprit son cours, et, pendant la demi-heure que la
jeune femme resta encore, je regardai plutt que je ne parlai, comparant
mentalement la physionomie de mon beau-pre  la physionomie de la
visiteuse et  celle de ma mre. J'prouvais devant ces trois visages
une impression qui ne s'tait jamais ainsi prcise pour ma pense,
celle de leur diffrence, non pas simplement d'ge, mais d'intensit,
mais de profondeur. Que celui de ma mre tait peu mystrieux, facile 
lire comme une page crite en caractres bien nets! Que l'me de Madame
Bernard, cette lgre, cette innocente et pauvre me mondaine, se
rvlait aussi au premier regard,  travers des traits dlicats tout
ensemble et communs! Qu'il y avait peu de rflexion, de parti-pris
volontaires, de quant  soi impntrable, derrire la grce potique de
l'une et derrire les gracieuses minauderies de l'autre! Quel masque
personnel, au contraire, et violemment expressif que celui de mon
beau-pre! Avec ses yeux bleus, un peu carts, et qui semblaient
toujours fuir l'observation, avec les touffes de ses cheveux
prmaturment blanchis, avec les grandes rides amres de sa bouche, avec
son teint brouill de bile, obscur et trouble, comme ce visage semblait
rvler, chez l'homme du monde qui causait avec ces deux femmes du
monde, une crature d'une autre race! Quelles passions avaient ravag ce
sang, quelles penses creus ce front, quelles veilles meurtri ces
paupires? tait-ce la figure d'un homme heureux,  qui tous les
vnements ont russi; qui, n riche, d'une excellente famille, a pous
la femme qu'il aimait; qui n'a connu ni les pres soucis de l'ambition,
ni les tracas d'une fortune  faire, ni les affronts de l'amour-propre
humili? Sans doute, il souffrait du foie. Mais pourquoi cette rponse
dont je m'tais content jusqu'alors me parut-elle soudain enfantine et
presque niaise? Pourquoi tous ces signes d'usure et de tourment me
semblrent-ils les effets d'une cause secrte et que je m'tonnai de ne
pas avoir cherche plus tt? Pourquoi me trouvai-je soudain, en sa
prsence, au rebours de ce que j'avais prvu, au rebours de ce qui
m'tait arriv avec ma mre, plong plus avant dans le gouffre de
soupons, duquel j'avais tant espr sortir? Pourquoi eus-je peur, nos
yeux s'tant rencontrs une seconde, qu'il ne pt lire ma pense dans
les miens et pourquoi les dtournai-je avec une sorte de honte et
d'pouvante?... Ah! lche que j'tais, triple lche! Ou bien j'avais
tort de penser ainsi, et il fallait  tout prix le savoir, ou bien
j'avais raison, et il fallait le savoir encore! Mais la recherche
passionne de cette certitude tait la seule ressource qui me restt
pour continuer de m'estimer moi-mme.

Cette recherche tait difficile, je m'en rendis compte aussitt. Des
faits? Je ne pouvais pas en rencontrer. O et comment m'y prendre? La
seule position du problme que j'avais devant moi m'interdisait toute
esprance de dcouvrir quoi que ce fut par une enqute matrielle. De
quoi s'agissait-il, en effet? De m'assurer si, oui ou non, M. Termonde
tait le complice de l'homme qui avait attir mon pre dans un
guet-apens. Mais je ne connaissais pas cet homme lui-mme. Je n'avais
d'autres donnes, sur lui, que les dtails de son dguisement et les
vagues hypothses d'un juge d'instruction. Si seulement j'avais pu le
consulter, ce juge, et m'clairer de son exprience? Que de fois j'ai
saisi le paquet des lettres dnonciatrices, dcid  le lui porter, 
implorer de lui un conseil, une indication, un appui! J'arrivais devant
la porte de sa maison et l je m'arrtais. L'image de ma mre me barrait
l'entre. S'il allait la souponner, comme avait fait ma tante? Je
reprenais alors le chemin de mon appartement, o je m'enfermais pendant
des heures et des heures, couch sur le canap de mon fumoir, et
m'intoxiquant de tabac. C'tait alors que je relisais les fatales
lettres, bien que je les susse quasi par coeur, afin de vrifier ma
premire impression que j'esprais toujours anantir. Elle augmentait,
au contraire,  chacune de ces lectures nouvelles. J'y gagnais du moins
de concevoir que cette certitude, dont je m'tais fait un point
d'honneur, ne pouvait tre que psychologique. En dfinitive, toutes mes
imaginations avaient pour point de dpart les donnes morales du crime,
en dehors des donnes physiques que je ne pouvais pas atteindre. Il
fallait donc m'attacher uniquement, passionnment,  ces donnes
morales. Et je recommenais  raisonner comme  Compigne. Supposons,
me disais-je, que M. Termonde soit coupable, dans quel tat d'esprit
doit-il tre? Cet tat d'esprit une fois donn, comment agir de manire
 lui arracher,  lui-mme, quelque signe de sa culpabilit?... Sur
l'tat d'esprit, je n'avais aucun doute. Souffrant et sombre comme je le
connaissais, l'me angoisse jusqu'au tourment, si cette souffrance,
cette tristesse, cette angoisse s'accompagnaient du souvenir d'un
meurtre commis dans le pass, cet homme tait la victime d'un secret
remords. La question tait donc d'inventer un procd qui donnt comme
une forme  ce remords, de dresser devant lui le spectre de l'action
commise, brusquement, brutalement. Coupable, il tait impossible qu'il
ne frmt pas; innocent, il ne s'apercevrait pas mme de l'preuve. Mais
cette soudaine vocation du crime sous les yeux de celui que je
souponnais, comment la produire? C'est au thtre et dans les romans
qu'on reprsente une scne d'assassinat devant l'assassin, en piant sur
son visage la seconde o il ne se possde plus. Dans la ralit, on n'a
gure  son service, quand on veut donner un coup de sonde  travers la
conscience de quelqu'un, que l'outil de la parole, si malais  manier.
Je ne pouvais pourtant pas aller droit  M. Termonde et lui dire en
face: Vous avez fait tuer mon pre... Innocent ou coupable, il me
jetterait  la porte comme un fou!

Aprs bien des heures de rflexion, je compris qu'un seul plan tait
raisonnable, un seul utile: c'tait d'avoir avec mon beau-pre, en tte
 tte et au moment o il s'y attendrait le moins, un entretien tout en
nuances, tout en sous-entendus, dont chaque mot ft comme un doigt
appuy sur les places les plus douloureuses de sa pense, au cas o
cette pense serait celle d'un meurtrier. Il fallait que chacune de mes
phrases le contraignt  se demander: Pourquoi me dit-il cela, s'il ne
sait rien? Il sait quelque chose?... Que sait-il?... Je connaissais ses
moindres jeux de physionomie, ses gestes les plus simples. Je le
possdais si bien physiquement! Aucun signe de trouble, si lger ft-il,
ne m'chapperait. Si je ne rencontrais pas le point malade en procdant
de la sorte, j'en concluerais  l'inanit des soupons qui, depuis la
mort de ma tante, renaissaient et renaissaient sans cesse. J'admettrais
cette simple, cette vraisemblable explication, que rien ne dmentait des
lettres de mon pre,  savoir que M. Termonde avait aim ma mre sans
esprance du vivant de son premier mari, puis bnfici d'un veuvage
auquel il n'aurait pas mme os penser. Si, au contraire, je le voyais,
durant notre entretien, comprendre mes soupons, les deviner, suivre mes
paroles avec anxit, si je surprenais dans son regard cet clair qui
rvle l'pouvante instinctive d'un animal attaqu  l'instant o il se
croit le plus en sret, si l'preuve russissait, alors... alors... Je
n'osais pas penser  cet alors. Cette seule possibilit me bouleversait
trop profondment. Mais cette conversation, en aurais-je, moi, la force?
'allait tre un de ces combats, pareils aux duels au sabre, o la
victoire est  celui qui prend tout de suite la garde haute; et je me
rendais bien compte que ma sensibilit toujours frmissante me rendait
ce rle plus difficile qu' un autre. Rien qu' y songer, mon coeur
battait plus vite, mes nerfs se crispaient... Quoi? c'tait la premire
occasion offerte d'agir, de me dvouer  la besogne de vengeance,
accepte, convoite durant toute ma jeunesse, et j'hsiterais...
Heureusement, ou malheureusement, j'avais pour me conseiller un
compagnon plus fort que mes hsitations: le portrait de mon pre,
suspendu  prsent dans mon fumoir de jeune homme. La nuit, je me
rveillais, bourrel par ces penses. J'allumais ma bougie et j'allais
le regarder, dtach en clair sur la tenture en face de moi. Comme nous
nous ressemblions, quoique je fusse un peu moins robuste d'encolure! Que
nous tions bien le mme tre! Que je le sentais voisin de moi! Que je
l'aimais! Ce front haut, ces yeux bruns, cette bouche un peu large, ce
menton un peu long.--je les contemplais avec une motion indicible.
Cette bouche surtout, que cachait  demi une moustache noire, coupe
comme la mienne, elle n'avait pas besoin de s'ouvrir et de me crier:
Andr, Andr, souviens-toi de moi! Non, pauvre mort, je ne pouvais pas
te laisser ainsi sans avoir tent jusqu' l'impossible pour te venger,
et c'tait une conversation  soutenir--rien qu'une conversation. Mon
malaise nerveux cdait la place  une volont tout  la fois fivreuse
et froide,--oui, les deux ensemble; et ce fut avec une matrise de
moi-mme presque absolue, qu'aprs une priode assez longue de ces
luttes intimes, le plan de mon discours trs arrt, je me rendis 
l'htel du boulevard de Latour-Maubourg par une aprs-midi du
commencement de fvrier. J'tais presque assur de trouver mon beau-pre
seul. Ma mre djeunait chez Madame Bernard ce jour-l; je le savais. Il
tait  la maison, et seul en effet.--Allons, Andr, me dit la voix
intrieure qui dfend au soldat de reculer, sois un homme. Une fois de
plus, je sentis combien l'action est apaisante, et quel bienfait
l'audace emporte avec elle. C'est de trop penser qu'on souffre et de
trop regarder son propre coeur. Hlas! on ne peut pas toujours agir.

M. Termonde se tenait dans son cabinet de travail. Lorsque j'entrai, il
fumait, assis sur un fauteuil bas, frileusement, au coin du feu. Lui
aussi, comme moi dans mes mauvaises heures, se grisait de tabac, ne
quittant un cigare que pour en prendre un autre. Cette pice, o je
venais rarement, n'offrait aucun caractre trs spcial et qui permt de
rien prjuger sur la personne qui s'tait choisi ce dcor intime.
C'tait une vaste chambre, luxueuse  la fois et insignifiante. Les
voussures de bois du plafond, toutes sombres, le cuir de Cordoue tendu,
sur les murs, de couleur feuille-morte avec des rehauts d'or, la nuance
du tapis d'un rouge obscur et les teintes effaces des gobelins des
portires, s'harmonisaient avec le demi-jour, tamis par des vitraux
mobiles, en ce moment ferms. Et c'tait une profusion de meubles de
toutes provenances qui rappelaient les voyages du diplomate lgant:
deux _bargueos_ d'Espagne aux clatants reflets de pourpre, des chaises
basses aux dossiers sculpts de style florentin, dans la chemine, de
hauts chenets en fer forg achets  Nuremberg, avec les monstres
chimriques de leur ciselure, et, au-dessus de cette chemine, une
vieille copie du portrait de Csar Borgia par Raphal. Une large
bibliothque occupait un des pans de la pice. Les livres d'histoire et
d'conomie politique y montraient leur reliure verte ou noire, au-dessus
des casiers o s'empilaient d'autres livres brochs, aux couvertures
claires, qui taient les romans  la mode. Un grand bureau plat
s'tendait au milieu de la chambre, avec les objets ncessaires pour
crire, soigneusement rangs, et quelques photographies dans leurs
cadres de maroquin, celle de ma mre, celles du pre et de la mre de M.
Termonde. Ce cabinet de travail rvlait au moins un trait dominant de
celui qui l'emplissait, en ce moment, de la fume bleutre de son
cigare: le souci mticuleux de la correction. Mais ce souci, qui lui
tait commun avec tant de personnes de son monde, peut servir de
paravent  la banalit la plus entire, comme  l'hypocrisie la plus
raffine. Ce n'tait pas seulement dans la tenue extrieure de sa vie
que mon beau-pre se montrait ainsi impntrable, sans qu'on devint
s'il cachait ou non des penses profondes derrire sa politesse et son
lgance. Ces rflexions, je les avais faites souvent,  une poque o
je n'avais gure qu'un intrt de curiosit  comprendre le plus intime
repli de ce caractre d'homme. Elles me saisirent avec une extrme
intensit,  cette minute o je venais  lui avec une volont si nette
de lire dans son pass. Cependant, nous nous serrions la main, je
prenais place  l'autre ct de la chemine, j'allumais, moi, une
cigarette, et je lui disais afin d'expliquer mon insolite prsence:

--Maman n'y est pas?

--Mais ne t'a-t-elle pas racont, l'autre jour, qu'elle djeunait chez
Madame Bernard?... me rpondit-il. C'est une petite expdition dans
l'atelier de Lozano,--c'tait le nom d'un peintre espagnol trs got
depuis deux ans,--pour voir le portrait qu'il termine de Madame
Bernard... Est-ce que tu as quelque chose  faire dire  ta mre?...
ajouta-t-il simplement.

Ce peu de mots suffisaient  me montrer qu'il avait remarqu la
singularit de ma visite. Devais-je m'en affliger ou m'en rjouir?... Je
le voyais donc prvenu que j'arrivais pouss par un motif particulier,
mais cela mme donnerait toute leur porte  mes paroles. Je commenai
par mettre la conversation sur une matire indiffrente, parlant de ce
peintre dont je connaissais un bon tableau, une danse de gitanes dans
une chambre d'auberge  Grenade. Je lui dcrivais les poses hardies, les
teints ples, les oeillets rouges dans les cheveux noirs, la face de
Maure du guitariste, et je le questionnais sur l'Espagne. Visiblement,
il me rpondait par simple politesse. Tout en continuant de fumer son
cigare, il fouillait le feu avec des pincettes, prenant entre leurs
pointes un morceau de braise, puis un autre. Au frmissement de ses
doigts, le seul signe de sa sensibilit nerveuse qu'il ne st pas bien
dompter, je constatais que ma prsence lui tait, comme toujours,
dsagrable. Il causait cependant avec son habituelle courtoisie, de
cette voix douce, presque sans timbre, qui donnait l'impression qu'il
s'tait dress  parler ainsi; ses yeux taient fixs sur la flamme, et
son visage, que je voyais de profil, avait cet air d'infinie lassitude
que je connaissais bien, un je ne sais quoi d'immobile et de triste,
avec de longues rides et comme une contraction de la bouche dans une
pense toujours amre.  un moment, je le fixai, ce profil dtest, avec
tout ce que j'avais en moi d'attention, et, passant d'un sujet  un
autre, sans transition, je laissai tomber cette phrase.

--J'ai fait, ce matin, une visite bien intressante.

--C'est ce qui te distingue de moi, rpliqua-t-il d'un ton indiffrent,
qui ai gch ma matine  mettre au courant ma correspondance.

--Oui, continuai-je, bien intressante... J'ai pass deux heures chez M.
Massol...

J'avais beaucoup compt sur l'effet de ce nom qui devait lui rappeler
tout d'un coup l'enqute sur le mystre de l'htel Imprial. Les muscles
de son visage ne bougrent pas. Il posa les pincettes, se pencha en
arrire sur son fauteuil, et me demanda d'un air distrait:

--L'ancien juge d'instruction? Que fait-il maintenant?...

tait-il possible qu'il ne st rellement pas o vivait cet homme, celui
dont il devait se dfier le plus, s'il tait coupable? Comment savoir si
cette indiffrence tait joue? Le traquenard que j'avais tendu me
sembla soudain la conception d'un enfant naf. En admettant que mon
beau-pre et maintenant le coeur serr, que son pouls battt la fivre,
qu'il se demandt avec angoisse: O veut-il en venir?--mais c'tait
une raison pour lui de mieux cacher son motion... N'importe. J'avais
commenc. Il fallait continuer et frapper fort.

--M. Massol est conseiller  la Cour, rpondis-je, et
j'ajoutai,--quoique ce ne ft plus vrai:--Je le vois souvent... Nous
avons caus, ce matin, des criminels qui chappent au chtiment.
Imaginez-vous qu'il est persuad que Troppmann avait un complice. Il
croit cela sur les dtails du crime, qui, d'aprs lui, supposent deux
hommes... Si cela est vrai, il faut avouer que Messieurs les assassins
ont leur honneur  eux, quelque bizarre que cela paraisse, puisque ce
monstrueux tueur d'enfants s'est laiss couper le cou sans dnoncer
l'autre... C'est gal, le complice a d passer de mauvaises heures 
partir de la dcouverte des cadavres et de l'arrestation de son
camarade... Je ne m'y fierais pas,  cet honneur-l, et, si la fantaisie
me prenait de commettre un crime, j'agirais seul... Et vous?
demandai-je, comme en plaisantant.

Ce n'tait rien, ces deux petits mots, rien qu'une insignifiante
plaisanterie, si celui  qui je posais cette bizarre question tait
innocent. Dans le cas contraire, ah! c'tait de quoi lui geler la moelle
dans les os. Il m'avait cout en s'enveloppant de fume, les paupires
 demi-abaisses sur les yeux. Je ne voyais plus sa main gauche qu'il
laissait pendre de l'autre ct du fauteuil, et il avait pass la droite
dans la poche de sa jaquette. Il mit un peu de temps  me
rpondre--bien peu, mais cette minute peut-tre qui spara ma demande
et sa rponse, s'coula pour moi si brlante. Mais quoi? Les
conversations prcipites n'taient pas dans ses habitudes, puis, ma
question n'offrait rien d'intressant pour lui s'il n'tait pas
coupable, et, s'il l'tait, ne lui fallait-il pas calculer dans un
clair la porte de la phrase qu'il me lancerait? Comment le savoir
encore?... Il ferma les yeux tout  fait, ainsi que cela lui arrivait
souvent, et il me dit avec l'accent dtach d'un homme qui parle d'ides
gnrales:

--Il est certain que des morceaux de conscience demeurent intacts chez
des gens trs corrompus. Cela se voit surtout quand on habite des pays
o les moeurs sont plus vraies que chez nous, plus voisines de la nature.
Tiens, cette Espagne qui t'intresse tant, lorsque j'y vivais, elle
avait encore ses brigands... On passait des traits avec eux pour
traverser en sret un bout de sierra... Il n'y avait gure d'exemple
qu'ils manquassent au contrat... L'histoire des causes clbres
fourmille en sclrats qui ont t des amis excellents, des fils
dvous, des amants accomplis... Mais je suis comme toi, et je pense que
le mieux est de n'y pas trop compter...

Il souriait, lui aussi, en prononant ces derniers mots, et, maintenant,
il me regardait avec ses prunelles d'un bleu si clair tout ensemble et
si mystrieux, si intraversable. Non, je n'tais pas de taille  lui
lire de force dans le coeur. Il fallait un autre talent que le mien, une
autre acuit de regard, une autre nergie pour jouer vis--vis de ce
personnage le rle du policier qui magntise un coupable. Pourquoi,
nanmoins, mes soupons augmentaient-ils  sentir cet homme si
dissimul, si masqu, si boutonn? N'y a-t-il pas des natures faites
ainsi, qui se ferment sans motifs comme d'autres s'ouvrent, des mes
d'obscurit comme des mes de jour?... Allons, du courage et frappons
encore.

--M. Massol et moi, repris-je, nous nous sommes aussi demand quelle vie
pouvait bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que
nous n'avons pas renonc  retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a
eu bien soin, avant de quitter son cabinet, de faire un acte interruptif
de la prescription, et nous avons des annes devant nous pour
chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, mme dans
leur scurit momentane, par l'apprhension du danger, par le
remords?... Ce serait une ironie singulire s'ils taient  prsent de
bons et tranquilles bourgeois, fumant leur cigare comme vous et moi,
amoureux, aims?... Est-ce que vous croyez au remords, vous?

--Oui, j'y crois, rpondit-il.

tait-ce le contraste entre la lgret affecte de mon discours, et le
srieux avec lequel il avait parl, qui me fit paratre sa voix grave et
profonde? Mais non, je me trompais, car il avait support sans un
frisson la nouvelle que la prescription du crime avait t
interrompue,--nouvelle effrayante pour lui s'il tait ml au meurtre,
et il ajouta d'un ton paisible,--ne retenant de ma question que son ct
philosophique.

--Et M. Massol, croit-il au remords?...

--M. Massol, fis-je, est un cynique. Il a vu trop de vilaines histoires.
Il dit que c'est l une question d'estomac et d'ducation religieuse. Il
prtend qu'un homme qui digrerait  merveille, et  qui, tout enfant,
on n'aurait jamais parl de l'enfer, pourrait voler et tuer du matin au
soir, sans jamais connatre d'autres remords que la crainte des
gendarmes... Cette question de l'autre vie, on ne sait pas quel rle
elle joue dans la solitude, prtend ce sceptique, et je crois qu'il a
raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit,  penser  la
mort, moi qui ne crois plus  grand chose, et j'ai peur... Oui, j'ai
peur... Et vous, continuai-je, croyez-vous  un autre monde?...

--Oui, dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altration
dans sa voix.

--Et  la justice de Dieu? insistai-je.

-- sa justice et sa misricorde, rpondit-il avec un accent singulier.

--trange justice, m'criai-je, qui, pouvant tout, attendrait pour
punir! C'est ce que ma pauvre tante me disait toujours, quand je lui
parlais de venger mon pre: Laisse  Dieu le soin de punir... Eh bien!
ajoutai-je, si je tenais l'assassin, si je l'avais l devant moi, si
j'tais sr... Non, je n'attendrais pas l'heure de cette justice de
Dieu...

Je m'tais lev en prononant ces paroles, en proie  une involontaire
exaltation dont je sentis aussitt l'enfantillage. M. Termonde s'tait,
lui, pench de nouveau sur le feu; il avait repris les pincettes. Il ne
rpliqua rien  ma sortie. Avait-il vraiment, comme je l'avais cru
pendant une seconde, ressenti un peu de trouble  m'entendre parler de
cet invitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j'ai si peur,
moi, aujourd'hui que j'ai du sang sur mes mains? Je n'en pus rien
savoir. Son profil tait, comme tout  l'heure, impassible et triste.
L'agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il
tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mre lui
annonait la disparition de mon pre, autrefois, oui, l'agitation de ses
mains tait extrme, mais tout  l'heure elles tisonnaient avec une
fivre pareille. Le silence s'tait abattu entre nous subitement, mais
que de silences semblables nous avions traverss,  chaque tte 
tte!... Et puis, contre l'explosion de ma douleur et de ma haine
d'orphelin, qu'avait-il  dire ou  faire? Innocent ou coupable, il
devait galement se taire, et il se taisait. Un dcouragement immense me
saisit. Ah! dans cette minute, j'aurais souhait avoir  mon service les
instruments de torture du moyen ge, les chevalets, les fers rouges, le
plomb fondu, de quoi arracher leur secret aux bouches les mieux fermes.
Strile et impuissante fureur! Mon beau-pre avait regard la pendule;
il s'tait lev  son tour, et il me disait: Veux-tu que je te mette
quelque part sur ma route? J'ai demand la voiture pour trois heures,
j'ai rendez-vous au cercle  la demie afin de nous entendre sur une
lection qui aura lieu demain... J'avais devant moi, au lieu du
criminel terrass que j'avais rv, un homme du monde en train de penser
 ses devoirs de club. Je dclinai son offre presque en balbutiant. Il
me reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un
quart d'heure plus tard, lorsque nous nous croismes sur le quai, par
hasard, moi m'en retournant  pied, lui, dans son coup...--oui,
pourquoi son visage me sembla-t-il si boulevers, si tragique, si
sombre? Il ne me vit pas. Il tait dans le coin. Sa face se dtachait,
toute terreuse, sur le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... o
et quoi?... C'tait une vision de dtresse qui passait devant moi,
tellement diffrente de la physionomie souriante de tout  l'heure,
qu'elle me fit soudain me redresser avec une motion extraordinaire et
me dire, comme pouvant de mon succs: Aurais-je touch juste?




XII


Cette impression d'pouvante me domina durant tout le soir de cette
journe et celles qui suivirent. Il y a une distance infinie entre nos
imaginations, si prcises soient-elles, et le moindre atome de ralit.
Certes, les lettres de mon pre avaient remu en moi des fibres
profondes, voqu devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple
petit fait: le bouleversement du visage de mon beau-pre au sortir de
notre entretien me secoua, pourtant, d'une autre secousse. Au fond de
moi, aprs la lecture des lettres mme rpte, j'avais gard la secrte
esprance que je me trompais, qu'une preuve lgre dissiperait des
soupons que je jugeais insenss, peut-tre parce que j'apprhendais 
l'avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la
certitude. J'avais ressembl  un amant que le hasard instruit d'une
infidlit de sa matresse. Trop fier pour supporter la trahison, il
procde  une enqute minutieuse, avec le dsir, inavou, mais cuisant,
mais passionn, que cette femme soit innocente; car, une fois l'enqute
finie, et si elle est dmontre coupable, il faudra vouloir. Il sait
trop bien ce que lui cotera cette volont!... Moi aussi, ds la
premire heure, j'avais entrevu l'invitable rsultat, si mon beau-pre
se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je n'osais
pas regarder en face cette ncessit. Non, je ne l'avais pas regarde,
avant cette rencontre de mon ennemi, terrass de douleur sur les
coussins de son coup. Maintenant, je m'aventurais  y songer.
Qu'aurais-je  vouloir, s'il tait coupable?... Une fois rentr chez
moi, j'eus l'nergie de me poser ce problme, nettement, et j'aperus
toute l'horreur de la situation. De quelque ct que je me tournasse, je
rencontrais une souffrance impossible  soutenir.--Que les choses
durassent comme elles taient, non, je ne le supporterais pas! Je voyais
ma mre s'approcher de M. Termonde comme elle faisait souvent, lui
toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce
front... Qu'elle fut ainsi avec l'assassin de mon pre, les os me
brlaient rien que d'y penser, et c'tait comme une pointe de flche qui
me pntrait la poitrine. Soit! J'agirais, j'aurais la force d'aller 
ma mre et de lui dire: Cet homme est un assassin... et de le lui
dmontrer; et voici que je ressentais dj l'effrayante douleur qu'elle
prouverait, elle,  ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui
parlant, ses yeux s'ouvrir, et,  travers ses prunelles, un dchirement
de tout son tre, jusqu' son coeur, et que, sur-le-champ, l, devant
moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui
parlerais pas moi-mme. Si je tenais en main la preuve convaincante,
j'irais  la justice, et une scne nouvelle s'voquait. J'apercevais ma
mre, maintenant,  la minute o l'on arrtait son mari. Elle serait l,
dans la chambre, auprs de lui. Et de quel crime est-il accus?...
demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible rponse. Et j'en
serais la cause volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour
lui pargner une tristesse, tout touff de mes plaintes,  l'poque o
mon coeur contenait tant de soupirs, tant de larmes, tant de douleurs,
que me plaindre  elle et t un soulagement suprme. Je ne l'avais pas
fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la
rendait aveugle  mes peines. Je l'aimais mieux aveugle et heureuse. Et
maintenant?... Je ne pouvais pas te porter ce coup, tre fragile, tre
si cher! Cette premire vue de la double perspective d'infortune offerte
 mon avenir, si mes soupons se trouvaient justes, fut trop cruelle.
Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision
qui devait emporter avec elle de pareilles consquences. Au rebours de
mon habitude, je me fis le complice des hypothses heureuses... Mon
beau-pre triste dans son coup, qu'est-ce que prouvait cette
apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis,  commencer
par sa sant, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'et t la
preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut
pouvant tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle
d'Hamlet, de mon frre en agonie, se lever livide, la face convulse,
devant le spectre de son crime voqu subitement. Pas un muscle de son
visage n'avait boug, pas un clair n'avait chapp  ses yeux. Pourquoi
donc interprter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse,
et le bouleversement des traits que j'avais constat une demi-heure plus
tard comme le vritable aveu?.. C'taient l des raisonnements justes,
ou du moins ils me paraissent tels, aujourd'hui que j'cris de
sang-froid ces souvenirs. Ils ne prvalaient pas contre l'espce
d'instinct funeste qui me forait de suivre cette piste. Oui, c'tait
absurde, c'tait fou de supposer presque gratuitement cette chose
norme: que M. Termonde et fait assassiner mon pre par un autre. Cette
histoire invraisemblable, je ne pouvais pas m'empcher de l'admettre, 
tous les moments comme possible, et,  quelques minutes, comme certaine.
Quand on a laiss place dans son esprit  des ides de cet ordre, on
n'est plus matre d'aller, de venir. Ou l'on est un lche, ou bien on
coule  fond sa pense. Je devais  mon pre, je devais  ma mre, je me
devais  moi-mme de savoir. Je me promenai des heures entires dans mon
cabinet de travail, roulant ces sinistres rves. Il m'arriva plus d'une
fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: Une petite
pression sur la gchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...--je
faisais le geste,--et je suis  jamais guri de cette mortelle
angoisse. Mais de manier seulement cette arme, de sentir le froid du
canon lisse, me rappelait la mystrieuse scne o mon pre avait t
frapp. Je me reprsentais le salon de l'htel Imprial, l'homme grim
qui attendait, mon pre qui entrait, qui s'asseyait  la table,
feuilletant des papiers, et un pistolet, comme celui-ci, braqu 
quelques centimtres de la nuque, et le foudroiement subit, la tte
s'abattant sur la table, l'assassin enveloppant de serviettes ce cou
trou d'o jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s'il et
achev une besogne ordinaire, posment,  loisir. La rage de la
vengeance grondait en moi  ces images. J'allais vers le portrait du
mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j'avais des soupons
sur l'instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vrifier
parce que j'avais peur d'agir ensuite! Ah! je me dterminerais aprs. Il
fallait savoir d'abord,  tout prix.

Je passai ainsi trois jours  me torturer parmi ces irrsolutions
coupes de projets sans cesse rejets comme impraticables. Savoir?...
C'tait bientt dit, mais je ne pourrais jamais extorquer son secret,
s'il en avait un,  cet homme si matre de lui qui tait mon beau-pre,
moi si passionn, si nerv, si peu capable de dominer la frnsie de
mes motions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me
faisait redouter sa prsence autant que je la dsirais. Au vague et
douloureux malaise qui m'avait toujours rendu intolrable de respirer,
de parler, de manger  ct de lui, allait se joindre l'impression plus
pnible encore de la difficult de mon attitude. J'tais comme un novice
qui doit se battre en duel avec un adversaire trs adroit;--il veut se
dfendre et vaincre, il est courageux, rsolu, mais il doute de son
propre sang-froid. Que faire maintenant que j'avais port un premier
coup, et qui ne s'tait pas trouv dcisif? Si cet entretien avait eu
rellement une porte sur sa conscience, comment m'y prendre pour
redoubler le premier effet, pour achever de bouleverser cette me? J'en
tais l de mes rflexions, formant, reformant des plans toujours
dtruits, quand un billet de ma mre arriva, se plaignant que je ne
fusse pas revenu depuis le jour o je ne l'avais pas rencontre, et
m'annonant que, l'avant-veille, mon beau-pre avait t repris d'une
crise de foie trs violente... L'avant-veille? C'tait donc le lendemain
mme de notre conversation! Encore ici on et dit que le sort se
complaisait  redoubler l'ambiguit des indices, principe de mes pires
dsespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie
angoisse de mon beau-pre dans sa voiture? tait-elle une cause ou bien
simplement l'effet de la foudroyante terreur dont il avait d tre
cras sous son masque d'indiffrence, s'il tait coupable, tandis que
je lui lanais en face mes phrases menaantes? Ah! l'abominable
incertitude et que ma mre augmenta encore, ds que je me fus rendu
auprs d'elle, par ses paroles: C'est la second crise depuis deux mois,
disait-elle; jamais les attaques du mal n'avaient t aussi
rapproches... Ce qui m'effraye le plus, ce sont les doses de morphine
qu'il arrive  prendre pour chapper  ses douleurs... Il n'a jamais eu
un bon sommeil... Voici des annes qu'il ne dort pas, une nuit, sans
avoir recours aux narcotiques, mais il tait raisonnable, au lieu
qu'aujourd'hui... Elle secouait la tte bien tristement, la pauvre
femme, et moi, au lieu de compatir  son chagrin, je me demandais si ce
n'tait pas encore l un signe, si cette perte de sommeil n'tait pas
lie  un atroce,  un invincible remords; et cela pouvait tre aussi la
banale consquence d'un dsordre organique. Veux-tu le voir?...
continuait ma mre, presque timidement, et, comme j'hsitais, arguant de
ma crainte de le fatiguer, en ralit tout surpris de cette offre:
C'est lui-mme qui t'a demand... Il voudrait avoir de toi des
nouvelles sur l'lection d'hier au cercle... tait-ce bien le vritable
motif de ce dsir de me voir, que je ne pouvais m'empcher de trouver
singulier, ou voulait-il me prouver qu'il tait demeur indiffrent 
notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il
avait charg ma mre, un signe de plus de l'extrme importance qu'il
attachait aux dtails de sa vie mondaine, ou bien, apprhendant mes
dfiances, les prvenait-il? Ou encore tait-il lui-mme tortur par
l'ide de savoir, par le besoin de repatre sa curiosit de la vue de
mes traits, pour y dchiffrer ma pense?

Je me retrouvais, en pntrant dans cette chambre  coucher qui, tout
enfant, avait t la mienne, mais o je ne venais plus gure depuis des
annes, dans la mme disposition anxieuse de l'me que l'autre jour,
alors que le valet de chambre m'ouvrait la porte du cabinet de travail
de mon beau-pre. J'avais pourtant une esprance de moins, celle que M.
Termonde ft terrass par mes allusions directes au crime hideux dont
je l'imaginais coupable. Ma premire sensation, quand la portire
retomba, fut cruelle. J'avais encore dans la mmoire quelques phrases
des lettres de mon pre, o il indiquait, sans insister, le secret
divorce d'existence peu  peu tabli entre lui et sa femme, et, tout de
suite, le seul aspect de cette chambre  coucher de mon beau-pre me
fournissait une preuve nouvelle de l'troite intimit dans laquelle ma
mre avait vcu avec son second mari. Avec sa couchette mince, avec son
mobilier un peu nu, cette pice n'avait pas cette physionomie habite
qui atteste une prsence continuelle. Mon beau-pre n'y dormait que
malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s'y habiller. La tenture
d'un vert sombre, mal claire par l'unique lampe,  globe rose, pose
sur une petite colonne et assez loin du lit pour ne pas fatiguer le
malade, avait pour toute dcoration un portrait de ma mre, une des
premires tudes de femme qu'ait excutes Bonnat. Ce n'tait qu'un
buste et qu'une tte, mais d'un relief surprenant, et qu'augmentait
encore le jour incertain de la chambre. La toile tait pendue entre les
deux fentres, en face du lit, de manire  ce que M. Termonde, quand il
dormait l, pt reposer son dernier regard, la nuit, et son premier, le
matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu trs fortement la
beaut de race, et trs finement aussi le je ne sais quoi d' demi
thtral, le pli un peu affect de la bouche, le regard distant, la
coiffure complique. Je regardai d'abord ce portrait, qui s'offrit  moi
ds que j'eus pass la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce
lit, j'aperus mon beau-pre, et, parmi les oreillers, sa tte aux
cheveux blanchis, au masque jauni et creus. Il avait autour du cou un
foulard d'un bleu ple que je reconnus pour l'avoir vu au cou de ma
mre; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu'elle lui avait
tricote, toute pareille  une autre qu'elle avait faite pour moi, un
gentil ouvrage de femme auquel je l'avais vue s'occuper pendant des
heures, passement de rubans et doubl de soie. Toujours et toujours les
plus minces dtails renouvelleraient donc la cruelle impression de
partage dont j'avais si longtemps souffert! Aujourd'hui, cette
impression m'tait rendue plus cruelle encore par mon soupon. Je sentis
que mes yeux devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en
m'asseyant au chevet du lit de mon beau-pre et lui demandant de ses
nouvelles, avec une voix que j'entendais comme si c'et t celle d'un
autre, j'vitai de rencontrer ses yeux  lui. Ma mre tait sortie,
aussitt aprs m'avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma
visite  quelques menus soins relatifs  la sant de son cher malade. Ce
dernier me questionnait sur cette lection au cercle qu'il avait donne
comme prtexte  son dsir de me voir. J'avais le coude appuy sur le
marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne visse
point son regard, je sentais qu'il tudiait mon visage, et je
m'obstinais  fixer dans le tiroir  demi-ouvert de cette table,-- ct
d'une montre et d'une bourse de soie brune, autre ouvrage de maman,--un
tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise. Quelles
proccupations tragiques rvlait la prsence de cette arme, place l
ainsi,  la porte de la main et probablement par une habitude
constante? Devina-t-il mes penses  la fixit de mon attention? Ou bien
lui-mme avait-il rencontr des yeux cette arme, par hasard, et
s'abandonnait-il aux ides que lui suggrait cette vue, afin de ne pas
laisser tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est
qu'il me dit comme rpondant  la question que je m'adressais
mentalement:

--Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n'est-ce pas?...--Il le prit,
le tourna, le retourna, puis le remit dans le tiroir qu'il
repoussa.--J'ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas dormir sans
une arme charge, l, tout prs de moi... Aprs tout, c'est une habitude
qui ne fait de mal  personne et qui peut avoir son avantage... Si ton
pauvre pre avait eu sur lui une arme comme celle-l quand il est all 
l'htel Imprial, les choses se seraient passes moins simplement pour
l'assassin...

Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les
siens. Comment, s'il tait coupable, osait-il rappeler ce souvenir?
Pourquoi, s'il ne l'tait pas, cette brisure soudaine, cette fuite de
son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon pre,
obissait-il  une simple association d'ides, ou bien tenait-il 
marquer la parfaite libert de son esprit sur ce qui avait fait la
matire de notre dernier entretien? Ou bien encore tait-ce un coup de
sonde destin  mesurer la profondeur de ma dfiance? Il ajouta, prenant
texte de cette allusion au meurtre mystrieux qui m'avait rendu
orphelin:

--Et,  ce propos, as-tu revu M. Massol?...

--Non, lui dis-je, pas depuis l'autre jour...

--C'est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible
histoire, en ma qualit d'ami intime du cher mort et de ta mre, j'ai
caus beaucoup avec lui... Si j'avais su que tu le voyais, ces temps-ci,
je t'aurais dit de le saluer de ma part...

--Il ne vous a pas oubli... rpondis-je.--Et je mentais; car M. Massol
ne m'avait jamais parl de mon beau-pre; mais je me sentais repris de
cette rage froide qui m'avait fait, dans la conversation de l'autre
soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette place endolorie
que je cherchais dans cette me obscure, ne la rencontrerais-je donc
jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase
pouvait prsenter d'nigmatique ne l'entrana pas  m'interroger
davantage. Tout au contraire, il mit un doigt sur sa bouche. Habitu aux
moindres bruits de la maison, il venait d'entendre qu'un pas approchait,
celui de ma mre. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel
il me demandait le silence, une supplication de respecter la scurit de
l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement
s'accompagna: N'veille pas de soupons dans le coeur de ta mre, elle
souffrirait trop?... tait-ce simplement la proccupation d'un homme
qui veut viter  sa femme un rveil de tristes souvenirs?... Elle
entra. Elle nous vit, d'un mme regard, runis sous le mme rayon de la
lampe, et elle nous envoya un mme sourire, qui nous enveloppait d'une
mme tendresse. 'avait t le rve de toute sa vie, que nous fussions
ainsi l'un auprs de l'autre, et tous les deux auprs d'elle. Elle
attribuait  mon caractre ombrageux,--elle m'en avait parl 
Compigne,--les difficults prouves dans la ralisation de ce dsir.
Et toujours souriante, elle venait  nous, ayant  la main un plateau
d'argent avec un verre rempli d'eau de Vichy, qu'elle tendit  mon
beau-pre. Celui-ci but avidement et rendit le verre vide  sa femme en
lui baisant la main. Laissons-le reposer, dit-elle, sa tte est
brlante... Et rien qu' toucher l'extrmit de ses doigts qu'il
abandonna dans les miens, je sentis qu'en effet, il avait la fivre.
Mais de quelle manire interprter ce symptme, aussi ambigu que tous
les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier galement le malaise
physique et le malaise moral? Je m'tais jur de savoir. Mais comment?
Comment?...

Si j'avais t surpris du dsir de me voir, exprim par mon beau-pre
durant sa maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard,
d'entendre mon domestique l'annoncer chez moi en personne, tandis que
j'tais dans mon cabinet, en train de classer de nouveaux papiers de mon
pre rapports de Compigne. J'avais pass ces deux semaines dans cette
ville, prenant pour prtexte la suite de mes affaires  rgler, en
ralit pour rflchir longuement sur la conduite  tenir vis--vis de
M. Termonde, et ces rflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma
demande, ma mre m'avait crit  trois reprises pour me donner des
nouvelles du malade. J'avais su ainsi qu'il allait mieux et qu'il
sortait. Revenu de la veille, j'avais choisi, pour me rendre  leur
htel, un moment o j'tais presque sr de ne rencontrer personne. Et
voici que, tout de suite, mon beau-pre accourait chez moi, lui qui n'y
tait pas venu dix fois depuis que je m'tais install dans mon
appartement.--Ma mre l'avait, me disait-il, charg pour moi d'une
commission. Elle m'avait prt deux numros de revue, dont elle avait
besoin pour envoyer toutes les livraisons de l'anne  la reliure; et,
comme il passait devant ma porte, il tait mont afin de me les
redemander... Je l'examinai, tandis qu'il me donnait cette explication
de sa visite, sans deviner si ce prtexte cachait ou non quelque motif
secret. Il avait le teint plus brouill que d'habitude; le regard de ses
yeux brillait davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. Les
revues ne sont pas l, lui rpondis-je; peut-tre les trouverons-nous
dans le fumoir... C'tait faux que les deux volumes fussent l-bas, et
je connaissais trs exactement leur place sur la table de mon cabinet,
mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon pre, et l'ide
m'avait saisi d'entraner M. Termonde en face de cette peinture, pour
voir de quel front il soutiendrait la rencontre. Il ne l'aperut pas
tout d'abord, mais je me dirigeai du ct du chevalet qui le supportait,
ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrrent la toile, ses
paupires battirent, une espce de sombre frisson courut sur son visage,
puis il dtourna ses regards vers un autre petit tableau accroch au
mur. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre de la secousse, et,
fidle au systme presque brutal qui ne m'avait pourtant russi qu'
moiti, j'insistai.

--Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon pre me
ressemble d'une manire frappante? Un de mes amis prtendait, l'autre
jour, qu'avec la mme coiffure, j'aurais exactement la mme tte...

Il me regarda, moi d'abord, puis la toile longuement. On et dit un
expert en tableaux examinant une oeuvre d'art sans autre motif que d'en
apprcier l'authenticit. Si cet homme avait fait tuer celui dont il
tudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-mme tait vritablement
extraordinaire. Mais l'preuve n'tait-elle pas dcisive pour lui?
Montrer son trouble, c'tait avouer. Que j'aurais voulu mettre la main
sur son coeur,  cette minute, et en compter les battements!

--Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas  ce degr... le bas du menton
surtout, le nez et la bouche; mais ce n'est pas du tout le mme regard,
ni la mme coupe de sourcils, du front et des joues...

--Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour
que je pusse faire tressaillir l'assassin s'il me rencontrait tout 
coup, l, ainsi?...--Et je m'avanai en le regardant jusqu'au fond des
prunelles, comme si je mimais une scne dramatique.--Oui, continuai-je,
cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse
l'effet d'un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui
que vous avez tu?

--Nous retombons dans notre discussion de l'autre soir, rpliqua-t-il,
sans que son visage se contractt davantage; cela dpendrait des remords
de cet homme, s'il en avait, et de son systme nerveux.

Nous nous tmes de nouveau tous les deux. Son masque ple et tourment,
mais immobile, m'exasprait par son absence complte d'expression. Dans
ces minutes-l,--et combien de scnes pareilles n'avons-nous pas joues
ensemble depuis cette premire poque de mes soupons,--je me sentais
aussi nergique, aussi rsolu que je l'tais peu, tout seul, en
tte--tte avec ma propre pense. Cette impassibilit m'affolait, et,
encore  ce moment, je ne me bornai pas  cette seconde tentative. J'en
imaginai aussitt une troisime qui devait, s'il tait coupable,
l'angoisser autant que les deux autres. J'tais comme un homme qui
frappe son ennemi en tenant  plein poing la lame d'un couteau dont le
manche est bris. Le coup qu'il porte l'ensanglante lui-mme; ses doigts
se dchirent sur le fil, tandis qu'il fouille la blessure avec la
pointe. Mais non, je n'tais pas exactement cet homme... Je ne pouvais
pas douter du mal que je me faisais  moi-mme par ces cruelles
preuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie que je ne la
voyais pas. N'importe, la folie de savoir tait plus forte que ma
douleur.

--Que ces ressemblances sont tranges, lui dis-je, nous avons, mon pre
et moi, exactement la mme criture... Voyez plutt...

J'ouvris le coffre-fort scell dans le mur o j'enfermais les papiers
auxquels je tenais particulirement. J'y avais cach la correspondance
de mon pre avec ma tante. Je pris les lettres qui taient poses sur le
paquet, les premires. Je savais, que c'taient aussi les dernires en
date, et je les lui tendis, telles que je les avais ranges, dans leurs
enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l'adresse
de ma tante: Mademoiselle Louise Cornlis,  Compigne. Elles avaient
sur elles le sceau de la poste, et, bien visiblement, la marque du jour
de l'expdition, en avril et en mai 1864. C'tait toujours le mme
procd. Si M. Termonde tait coupable, il devait se dire que ces
lettres expliquaient le changement subit de mon attitude  son gard,
l'audace de mes allusions, l'nergie de mes attaques, et aussi que
j'avais trouv ces lettres dans les papiers de ma tante morte. Il tait
impossible qu'il ne se demandt pas, avec une anxit affreuse, ce que
ces lettres contenaient pour avoir veill en moi de tels soupons.
Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se
froncer. Une seconde, j'eus l'esprance d'avoir bris ce masque derrire
lequel il cachait son vrai visage, celui o se refltent les intimes
sentiments de l'me. Ce n'tait que la contraction des muscles de l'oeil,
familire  celui qui regarde minutieusement. Son front se rassrna
tout de suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question
sur leur contenu.

--Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est rellement
surprenante;--puis revenant  l'objet officiel de sa visite:--Et les
revues?... demanda-t-il.

J'aurais vers des larmes de rage. De nouveau, je venais d'avoir la
sensation que j'tais un enfant nerveux en train de lutter contre un
homme absolument calme. J'avais enferm les lettres dans le coffre-fort.
Je bousculai la petite bibliothque du fumoir, puis la grande, celle du
cabinet. Je finis par feindre un grand tonnement  retrouver les deux
livraisons sur ma table, parmi d'autres journaux. Purile comdie! Mon
beau-pre en avait-il t seulement la dupe? Quand il eut les deux
numros, il se leva du coin du feu o il s'tait assis pendant ma
recherche, dans le fumoir qu'il n'avait pas quitt, le dos tourn au
portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il
complu dans la contemplation d'une image qui ne pouvait lui tre que
pnible, mme innocent.

--Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j'ai
mon coup; viens-tu avec moi?...

tait-il sincre en me proposant cette promenade en tte  tte si
contraire  nos habitudes?  quel mobile obissait-il: dsir de me
dmontrer qu'il n'avait seulement pas compris mes attaques, ou bien
attendrissement de malade qui redoute l'isolement?... J'acceptai  tout
hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d'heure plus tard,
nous roulions tous les deux vers l'Arc de Triomphe, dans cette mme
voiture o je l'avais vu passer, vaincu, bris, comme tu,  la suite de
notre premier entretien. Cette fois-ci, on et dit un autre homme.
Envelopp dans son pardessus fourr de loutre, fumant un cigare,
saluant de la main celui-ci ou celui-l par la fentre ouverte, il
parlait, parlait, me racontant, sur les personnes dont la voiture
croisait la ntre, des anecdotes de toutes sortes, que j'ignorais ou que
je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas avec moi, tant
il se proccupait peu de me rpter ce que je pouvais savoir ou de
m'apprendre ce que je ne savais pas. J'en concluais,--car, dans
certaines dispositions d'esprit, toute nuance devient un signe,--qu'il
parlait ainsi pour se drober  quelque nouvel assaut de ma part. Mais
je n'avais pas l'nergie de recommencer aussitt mes vains et douloureux
efforts pour faire saigner la blessure de son coeur. Je l'coutais donc,
et, une fois de plus, je remarquai l'trange contraste de ses penses
intimes avec les rigides doctrines qu'il affichait d'ordinaire. On et
dit qu' ses yeux cette haute socit dont il dfendait habituellement
les principes n'tait qu'une caverne. C'tait l'heure o les femmes du
monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dnombrait
leurs scandales, ou vrais ou faux. L'une tait, d'aprs lui, la
matresse du frre de son mari; une autre tait notoirement entretenue
par un vieux diplomate, enrichi lui-mme par un mariage dshonorant;
une troisime avait pous un veuf imbcile, et, pour hriter de toute
la fortune, prcipit le fils de cet homme dans des dbauches qui
l'avaient tu  dix-neuf ans... Il me dbitait ces mdisances et ces
calomnies avec une horrible gaiet, comme s'il se ft rjoui de trouver
l'humanit abominable. Fallait-il y voir la facile misanthropie d'un
ancien viveur, habitu  ces conversations de club ou de retour de
chasse, durant lesquelles chacun montre  nu la frocit de son gosme,
et outre volontiers la noirceur de son dsenchantement pour mieux
prouver son exprience? tait-ce le cynisme d'un sclrat, charg du
forfait le plus hideux et content de se dmontrer que les autres valent
moins que lui?  l'entendre ainsi rire et parler, je tombai dans une
tristesse singulire. Les derniers htels de l'avenue du Bois taient
dpasss. Nous suivions une alle  droite dans laquelle les coups se
faisaient rares. C'tait, sur les taillis dpouills, une jolie et fine
lumire, ce ciel lger, d'un bleu tout ple, qui ne se voit qu' Paris.
Il continuait de ricaner, et je songeais qu'il avait peut-tre raison,
que c'tait l l'envers infme du monde... Pourquoi pas?... J'tais bien
l, dans la mme voiture que cet homme, et je le souponnais d'avoir
fait assassiner mon pre! Tout le fiel de la vie me crevait  la fois
sur le coeur... Mon beau-pre comprit-il,  mon silence et  mon visage,
que sa gaiet me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-mme lass de
son effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous tions arrivs  un
coin dsert du bois. Nous descendmes de voiture pour marcher un peu.
Comme cette image est prsente  ma mmoire: le sentier cart, tout
gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel froid d'hiver,
la route  quelques pas de nous, sur laquelle le coup vide avanait
lentement, tran par le cheval bai, qui remuait sa tte, et conduit par
le cocher au visage immobile;--puis, devant moi, lui qui marchait, avec
sa haute taille prise dans un long pardessus! Le sombre collet de
fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prmature de ses cheveux.
Il tenait de sa main gante une canne avec laquelle il chassait les
cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle
 cette heure avec une prcision insoutenable? C'est qu' le voir
cheminer ainsi, la tte un peu penche, dans ce paysage d'hiver, je fus
saisi, comme je ne l'avais jamais t, du sentiment de son absolue, de
son irrmissible misre. tait-ce l'influence de notre conversation de
cette aprs-midi, de la tristesse o m'avait jet son ricanement, de la
mort de la nature autour de nous? Pour la premire fois depuis que je le
connaissais, une surprise de piti se mlangea en moi  la haine, tandis
qu'il marchait, essayant de se rchauffer  ce ple soleil et si
contract, si videmment lass, si lamentable. Combien de temps
allmes-nous ainsi?... Tout d'un coup, il se retourna et me dit, avec un
visage altr de douleur.

--Je ne me sens pas bien. Rentrons...

Quand nous fmes en voiture, il reprit, mettant son malaise soudain sur
le compte de sa sant:

--Je n'ai pas longtemps  vivre, je suis touch... Je souffre tant que
j'en aurais depuis bien des annes fini avec cette vie, sans ta
mre...--Et il commena de me parler d'elle avec cet aveuglement que
j'avais dj remarqu en lui. Jamais, dans mes heures les plus hostiles,
je n'avais dout que son culte pour sa femme ne ft sincre, et, cette
fois encore, je l'coutais, dans ce commencement de crpuscule, et
tandis que nous redescendions sur Paris au grand trot, me dire des
phrases qui me prouvaient combien il l'avait aime. Hlas! sa passion
en pensait plus de bien que ma tendresse. Il me vantait le tact exquis
avec lequel ma mre comprenait les choses du coeur; j'avais, moi, tant
connu ses insensibilits! Il exaltait la finesse de son intelligence;
elle m'avait si peu compris! Et il ajoutait, lui qui avait tant
contribu  nous sparer:

--Aime-la bien, tu seras bientt seul  l'aimer...

S'il tait le criminel que j'avais os penser, certes il savait qu'en
dressant ainsi ma mre, entre lui et moi, il m'opposait la seule
barrire, que je ne pourrais jamais, jamais franchir, et je comprenais
de mon ct, lucidement, amrement, que cet obstacle serait plus fort
mme que les pires certitudes.  quoi bon tant chercher alors? Pourquoi
ne pas renoncer tout de suite  mon inutile enqute? Mais c'tait dj
trop tard.




XIII


Ai-je t un lche? Quand je songe  ce que j'ai pu accomplir, de cette
mme main qui tient la plume, il faut bien que je me rponde: Non.
Comment expliquer, alors, que ces toutes premires scnes, celle o
j'avais essay de torturer mon beau-pre dans son cabinet de travail en
lui parlant des crimes commis  plusieurs et du danger des
complicits;--celle au chevet de son lit, o je lui avais dit en le
regardant: non, M. Massol ne vous a pas oubli;--celle dans mon propre
appartement o je lui avais mis en main les lettres accusatrices:--oui,
comment expliquer que ces trois scnes aient t suivies de tant de
journes d'inaction? Je me suis reproch cruellement de n'avoir rien su
trouver pendant des mois, qui me donnt enfin la sensation de la vrit.
Ah! la preuve qu'on treint, qu'on regarde en face, qu'on a auprs de
soi, comme une personne, c'est le hasard qui me l'a fournie. Ce n'est
pas moi qui l'ai arrache des tnbres o elle gisait. Mais tait-ce ma
faute? Du moment que mon beau-pre avait trouv en lui assez d'nergie
pour ne pas succomber au premier assaut, le plus soudain, le moins
attendu, que me restait-il, qu' veiller, piant les moindres indices,
et aussi  creuser le fond et le trfonds de son caractre? J'en
revenais  mon raisonnement primitif: puisque les donnes matrielles
m'chappaient, ramasser du moins toutes les raisons morales de croire
plus ou de croire moins  la probabilit du crime compliqu dont
j'accusais cet homme dans ma pense. Cela supposait qu'au rebours de mes
habitudes anciennes je vcusse beaucoup dans la maison de ma mre. Cette
intimit aurait d nous tre,  M. Termonde et  moi, un intolrable
supplice. Comment me supportait-il, se sentant souponn de la sorte? Et
moi, comment supportais-je sa prsence, le souponnant ainsi que je le
faisais? Eh bien! non... J'avais certes la morsure d'une vipre au coeur
lorsque je le voyais auprs de ma mre, install dans la scurit de ce
luxe et de cette tendresse, aimant sa femme, aim d'elle, respect de
tous et que je me disais:

--Si cet homme pourtant est un assassin, un lche, un ignoble
assassin?...

Et je le voyais tel qu'il aurait d tre, livide, les cheveux coups,
les mains lies, marchant vers l'chafaud dans le froid de l'aube, avec
l'agonie de l'expiation dans les prunelles, et, devant lui, le couteau
de la guillotine, noir sur le ciel ple... Au lieu de cela:
Souffres-tu, ami?...--Mon Jacques, pour quelle heure as-tu demand la
voiture?...--Couvre-toi bien...--Qui aurons-nous  dner mercredi?...
C'tait le jour o ils recevaient leurs amis, pendant l'hiver et jusqu'
la fin du printemps. La voix douce de ma mre parlait ainsi, et la
constatation de leur vie  deux me crucifiait, mais l'attrait de savoir
tait plus fort que cette douleur. Mes soupons s'exaltaient jusqu'au
dlire, et ils aboutissaient  un irrsistible besoin de le tenir, lui,
sous mes yeux, de lui infliger le tourment de ma prsence. Il s'y
prtait avec une facilit complaisante qui m'tonnait toujours.
Subissait-il des sensations analogues aux miennes? Aujourd'hui que tous
les mystres sont dvoils et que je sais la part qu'il avait prise 
l'horrible complot, je comprends que j'exerais sur lui une attraction
torturante. L'ide fixe du meurtre accompli le suppliciait, et je
faisais partie vivante de cette ide fixe, comme il faisait partie
vivante de ma continuelle, de ma sinistre rverie. Il ne pouvait plus
penser qu' moi, comme je ne pouvais plus penser qu' lui. Notre haine
nous attirait l'un vers l'autre, comme un amour. Spars, la tempte des
imaginations folles se dchanait, trop furieuse. Du moins il en tait
ainsi pour moi, et sa prsence, qui m'tait si douloureuse, calmait en
mme temps les espces d'ouragans intrieurs qui, loin de lui,
m'emportaient d'une extrmit  l'autre du possible.  peine tais-je
seul que les projets insenss tourbillonnaient en moi. Je me voyais lui
sautant  la gorge, lui criant: Assassin... et le contraignant
d'avouer, par la violence. Je me voyais dterminant M. Massol 
reprendre, pour mon compte, l'instruction jadis abandonne, et ce
dernier arrivant au boulevard de Latour-Maubourg avec les donnes
nouvelles que je lui aurais fournies. Je me voyais soudoyant deux ou
trois coquins, enlevant mon beau-pre et l'internant dans quelque
maison isole de la banlieue, jusqu' ce qu'il et confess le crime. Ma
raison s'en allait dans ces divagations auxquelles m'entranait l'excs
de mon dsir, aviv encore par le sentiment de mon impuissance. Et lui
aussi, quand je n'tais pas l, devait traverser des heures pareilles,
former mille plans divers et y renoncer. Il se demandait: Que
sait-il?... se rpondant selon les heures: Il sait tout, il ne sait
rien...--Que fera-t-il?... et, tour  tour, concluant que je ferais
tout, que je ne ferais rien. Lorsque nous tions ensemble, au contraire,
en face l'un de l'autre, la ralit s'imposait  nous et dtruisait tant
de chimres. Nous restions l tous les deux,  nous tudier, comme deux
btes qui vont s'affronter, mais aussi chacun de nous deux comprenait
exactement o l'autre en tait. Nous ne pouvions montrer pleinement, ni
lui sa dfiance, ni moi mes soupons. Nous constations que nous n'avions
pas avanc d'une ligne depuis notre premire causerie  mon retour de
Compigne. Et pour ma part, cette vidence, tout en me dsesprant,
m'apaisait un peu, elle soulageait ma conscience du reproche que je me
faisais trop souvent, de demeurer l, inefficace. Que pouvais-je?

Tristes souvenirs que ceux de cette poque, de ces longs mois qui se
passrent ainsi; de ce fvrier, de ce mars, de cet avril! Oui, jusqu'au
mois de mai de cette anne 1879, je vcus cette vie trange, voyant mon
beau-pre quasi chaque jour, en proie, lorsqu'il n'tait pas l, aux
pires orages de l'imagination, et, quand il tait l, m'ensanglantant le
coeur  cette cruelle prsence. Mon champ d'action tait circonscrit 
l'tude minutieuse de son caractre, et, cette action-l, j'en usais du
moins, et j'en abusais, me livrant  l'anatomie de son tre moral, avec
une ardeur de curiosit, tantt due et tantt satisfaite, suivant que
j'treignais ou non quelques dtails significatifs. Je m'attachais aux
plus petits de prfrence, comme plus involontaires, par suite comme
moins susceptibles de tromper, comme plus capables de me renseigner sur
les arrire-replis de cette nature.... Nous montions  cheval, au Bois,
le matin, plusieurs fois par semaine et, ensemble, contrairement  nos
habitudes d'autrefois. Il venait me prendre, ou bien nous nous
rencontrions, sans nous tre donn rendez-vous, attirs l'un vers
l'autre par l'instinct de notre passion commune. Tandis que nous
allions, causant de choses indiffrentes, je le regardais manoeuvrer son
cheval d'une faon si dure, qu' chaque promenade, et quoique excellent
cuyer, il courait le risque d'tre jet  terre. Il avait le got des
btes difficiles, et, avec cela, des passages de frocit froide, o il
brutalisait l'animal presque cruellement. Ce qu'il faisait ainsi avec
les chevaux, despotique, injuste, implacable, je songeais en moi-mme
qu'il l'avait fait avec la vie, pliant toutes les choses et tous les
tres, autour de lui,  sa volont. Rancunier  l'excs, au point
d'avouer qu'il ne pouvait pas attacher de sens au mot pardon, il
s'tait taill dans le monde une situation  part, peu aim, trs
redout, reu dans les salons du plus difficile accs. Sous les
apparences d'une correction parfaite, il cachait une nergie extrme et
qui s'tait montre pendant la guerre. Il s'tait battu sous Paris,
admirablement.  propos de sa tenue  cheval, j'arrivais ainsi aux
inductions les plus loignes de ce point de dpart. Sa violence inne
me le faisait juger capable de tout pour satisfaire ses passions.
J'apercevais, dans le courage dploy par lui en 1870, une espce de
contrat pass avec lui-mme, comme une rhabilitation de sa personne 
ses propres yeux, au cas o il aurait rellement commis le crime.
D'autres fois je me demandais si ce courage n'avait pas t tout
simplement la mise en oeuvre de cet instinct de frocit que je
constatais en lui, ou bien un dbouch offert au fond de dsespoir sur
lequel je le sentais vivre, dans son dcor de bonheur. Mais d'o venait
ce dsespoir? tait-ce uniquement d'une sant dtruite?... J'examinais
alors sa physiologie, pendant que je galopais  son ct, cherchant une
correspondance entre la construction de son corps et les quivoques
indices fournis par les livres spciaux sur l'aspect extrieur des
criminels: il avait le buste trop fort pour ses jambes, les bras trop
dvelopps, une expression facilement dure de la mchoire infrieure, et
le pouce un peu trop long. Ce dernier dtail occupait une place d'autant
plus importante dans ma pense, que mon beau-pre avait l'habitude de
fermer la main, ce pouce en dedans, comme pour le cacher. Je me rendais
bien compte que je ne pouvais rien tirer de positif de pareilles
remarques, je les rejetais comme puriles, et aussitt je les reprenais,
afin de les complter par d'autres qui donnassent une valeur aux
premires. C'est ainsi que, toujours galopant le long des alles du
bois, je creusais l'hrdit de M. Termonde. Son aeul maternel s'tait
tir un coup de pistolet; son frre,  lui, s'tait noy, aprs avoir
mang sa fortune, pris du service, et dsert dans des circonstances
honteuses. Il y avait du tragique dans cette famille. Que de fois,
tandis que nous chevauchions botte  botte, tous deux silencieux, ai-je
roul ces mornes et folles penses dans ma tte, et de pires encore!...

Nous revenions. Quelquefois j'allais djeuner chez ma mre, ou j'y
passais aussitt aprs mon rapide repas, pris solitairement dans ma
petite salle  manger de l'avenue Montaigne, qui donnait sur le tir de
Gastine-Rainette, et le claquement des balles sur les tles qui
m'arrivait mme  travers les fentres fermes ne s'associait que trop
bien  ma sombre humeur.--Il tait trs rare que M. Termonde et moi
fussions en tte--tte durant mes visites au boulevard de
Latour-Maubourg. Que m'importait maintenant? S'il tait le criminel que
je m'obstinais  poursuivre, il tait prvenu, et je n'avais plus la
chance de lui arracher son secret par surprise. J'aimais beaucoup mieux
l'tudier pendant qu'il causait, et, au cours de ces causeries soutenues
devant moi avec l'un ou l'autre, je constatais combien sa matrise de
lui-mme tait entire. Dans mon enfance et ma premire jeunesse,
j'avais ha ce pouvoir de se dominer si compltement que je sentais
tre le sien, tandis que moi j'tais si fou, si naturellement victime de
ma sensibilit nerveuse, si incapable du sang-froid qui masque de calme
les violentes motions.  prsent, ce m'tait une sorte de joie
d'observer la profondeur de son hypocrisie. Il avait une telle habitude,
presque une telle manie de la dissimulation, qu'il se taisait des
moindres vnements de sa vie, mme  sa femme. Jamais il ne disait ni
ses visites, ni les gens qu'il avait rencontrs, ni ses lectures, ni ses
projets. Manifestement, il s'tait dress  prvoir les consquences les
plus loignes de chaque phrase qu'il prononait. Une surveillance de
soi aussi continue, dans une vie d'apparence si aise, si unie, avait
quelque chose de trop trange pour que cet homme ne donnt pas, mme aux
indiffrents, une impression de personnage nigmatique. En ajustant
ensemble les diverses pices de ce caractre, et rapprochant cette
dissimulation de la frnsie passionne que j'avais observe en lui, il
m'apparaissait,  moi, comme un tre infiniment dangereux. Il
questionnait beaucoup et parlait trs posment, trs sobrement,  moins
qu'il ne ft dans un certain tat singulier comme l'aprs-midi de notre
promenade en voiture, o il semblait s'tourdir du flot de ses paroles.
Alors il ricanait nerveusement, et dcouvrait des thories presque
cyniques ou des particularits d'esprit qui me faisaient, moi,
frissonner. Il avait par exemple une connaissance extraordinaire de
toutes les questions relatives  la mdecine lgale.  l'occasion d'un
procs retentissant qui se jugeait cet hiver-l, et au cours d'une
discussion trs anime  laquelle prenaient part plusieurs personnes, il
lui chappa de citer la date du jour o fut arrt le clbre docteur La
Pommeraie. Je vrifiai le chiffre, il tait exact. Quelle trange
proccupation des choses du crime et qui concordait trop bien avec
certaines donnes que je devais  mes entretiens avec M. Massol!
N'tait-ce pas l'obsdante, l'unique pense que le vieux juge prtendait
avoir observe chez la plupart des meurtriers, qui les amne  retourner
sur les lieux o ils ont tu,  revenir auprs du cadavre de leur
victime pour le regarder lorsque le cadavre est expos dans un lieu
public,  rechercher ceux qui les souponnent,  lire minutieusement les
journaux o il est parl de leurs forfaits,  suivre les affaires o
l'on poursuit des actes pareils au leur?...  d'autres heures, mon
beau-pre tombait dans ces silences terribles dont rien ne le tirait,
fumant, fumant... Un cigare alors succdait  un autre, malgr toutes
les dfenses du mdecin, sans interruption aucune. Le tabac le jour, la
morphine la nuit,--quelle souffrance essayait-il donc de tromper avec
cet abus de stupfiants? taient-ce les tortures de sa maladie, ou les
autres, celles que j'imaginais quand je me livrais  mes tragiques
hypothses? Il avait aussi des instants d'une lassitude telle que mme
ma prsence le laissait indiffrent,--les lassitudes d'un homme arriv 
l'extrmit de ce qu'il peut supporter de douleur, et dont l'me se
refuse  sentir, pour avoir trop senti. Je le surpris ainsi deux ou
trois fois, seul, dans la demi-obscurit de la nuit commenante, si
profondment abm dans sa fatigue, qu'il ne prenait pas garde  moi qui
m'asseyais en face de lui, et le regardais sans rien dire moi-mme.
J'tais tent de lui crier: Avoue, avoue, mais avoue donc enfin!... Et
je n'aurais pas t surpris qu'il se rendt, qu'il laisst s'chapper
son secret, qu'il me rpondt: C'est vrai... C'est alors aussi que je
sentais l'inanit des petits faits que j'avais ramasss si
soigneusement. Et s'il n'tait pas coupable?... Je me taisais, en proie
 cette fivre de doute qui me rongeait depuis des semaines, et il
finissait, lui, par sortir de son silence pour me parler de ma mre. Il
voquait de nouveau cette image entre nous. Pourquoi?... Y pensait-il
avec tant d'motion parce qu'il se croyait trs malade et sur le point
de la quitter  jamais? Voulait-il se dfendre contre moi avec ce
bouclier devant lequel je reculerais toujours, il le savait bien?
tait-ce une supplication de lui viter,  elle, une suprme douleur?
Oui, c'tait cela plutt que tout le reste. Avec sa bravoure native et
sa violence, il n'aurait pas support l'outrage de mes yeux fixs sur
lui, les allusions atroces de certaines de mes phrases, la menace
continue de ma prsence, s'il n'avait point voulu  tout prix pargner 
ma mre une scne entre nous, quoiqu'il fut bien sr que de cette scne
ne jaillirait aucune preuve certaine... Mais qu'il fut seulement accus
de cela devant elle, non, il prfrait souffrir comme il souffrait. Car
il l'aimait. Si intolrable que ce sentiment pt me paratre, il fallait
bien que je l'admisse, mme dans l'hypothse du crime,--surtout dans
cette hypothse. Et alors je comprenais que, malgr notre haine, nous
nous trouvions devoir agir en commun pour ne pas toucher au bonheur de
cette crature qui nous tait si chre  tous les deux. La diffrence
tait pourtant grande entre nous. Que je fusse attach  ma mre, il
pouvait en prouver une impression d'ombrage et de jalousie, mais non
pas ce frisson d'horreur qui me saisissait quand je songeais qu'il
l'aimait autant que moi, et qu'il en tait aim... peut-tre avec le
sang de mon pre sur la conscience!

Il l'aimait!... C'tait pour elle qu'il avait achet la main d'un autre
et fait rpandre ce sang, et c'tait elle qui devait causer sa perte,
elle qui se mouvait entre nous deux avec ce mme regard de tendresse
heureuse dont elle nous avait envelopps l'un et l'autre, le soir o
elle m'avait vu assis au chevet de son mari malade et o son sourire
s'tait fait si tendre pour lui et pour moi:--le mme sourire! Les
efforts qu'il faisait pour entretenir la scurit dans ce coeur de femme
devaient tourner  sa ruine. Oui, toutes les prcautions prises par lui,
en vue de parer aux ventualits qu'il croyait possibles, furent le
principe mme de cette ruine, depuis ses savantes confidences  la douce
crature jusqu' la menteuse affection qu'il me tmoignait devant elle.
Si nous n'avions pas fait semblant, lui et moi, de nous aimer, elle ne
m'aurait jamais parl comme elle me parla, je n'aurais jamais su d'elle
ce que j'ai su et qui a termin si brusquement le duel silencieux auquel
s'usait mon impuissante nergie... Y a-t-il donc une fatalit, ainsi que
l'ont pens certains hommes, ceux-l mme qui ont, comme Bonaparte,
mani le plus vigoureusement les choses relles? Ce que je comprends, 
regarder ma vie par del des vnements accomplis, c'est qu'il existe
une logique profonde des situations et des caractres, et cette logique
dveloppe toutes les consquences de nos actions jusqu' leur terme, si
bien que la russite mme de nos criminels projets emporte avec elle de
quoi nous briser un jour. Quand j'y songe avec un peu de suite, et
comment ce fut d'elle, de cette femme tant aime par lui, que me vint le
suprme indice, que je n'esprais pas, et la certitude aprs laquelle je
ne pouvais plus reculer, un vertige de terreur m'envahit, comme si le
grand souffle de la destine passait sur mon front. Oui, cela
m'pouvante, parce que j'ai aussi du sang sur les mains, et cela me
rassure en mme temps, parce que je me dis que j'ai t l'ouvrier d'une
oeuvre invitable, l'esclave ncessaire d'un matre invisible... Pauvre
mre! Si tu avais su? Toi aussi, tu fus donc l'instrument meurtrier du
sort, mais un instrument aveugle, comme le couteau qui tue et qui ne le
sait pas. Au lieu que moi, j'ai vu, j'ai su, j'ai voulu... Ah! j'ai eu
jusqu' prsent la force de tenir le pacte fait avec moi-mme, celui de
confesser mon histoire simplement, dtail par dtail, et sans me
juger... Et voici qu' l'approche de la scne qui dtermina la nouvelle
et dernire priode du drame de ma vie, mon me hsite. Lche! lche!
lche!... Le rve me saisit de nouveau, cette espce de stupfaction que
ce soit mon histoire  moi, que j'aie agi comme j'ai agi, que j'aie cela
sur ma mmoire... Non, je me suis donn ma parole, je continuerai. Oui,
j'ai commis l'acte, de cette main qui tient ma plume. Oui, j'ai du sang,
du sang, une ineffaable tache, l, sur ces doigts qui tremblent, mais
il faudra bien qu'ils m'obissent et qu'ils crivent l'histoire jusqu'au
bout.




XIV


J'en tais donc avec mon beau-pre, vers le commencement de l't, six
mois aprs la mort de ma tante, juste au mme point qu'au jour dj si
lointain o j'tais venu dans son cabinet de travail, affol de soupons
par les lettres de mon pre, jouer le rle du mdecin qui palpe un
corps, et cherche du doigt la place sensible, symptme probable de
l'abcs cach. Comme  la minute o je l'avais vu, aprs cet entretien,
passer dans sa voiture la face dcompose, j'avais toutes les
intuitions, je n'treignais pas une seule certitude. Aurais-je continu
cette lutte o je me sentais vaincu d'avance? Aurais-je renonc  me
dbattre dans cette atmosphre vide et noire o j'touffais?...  coup
sr, je n'attendais plus de solution au problme pos devant moi pour ma
douleur--et quelle douleur, strile tout ensemble et mortelle!--lorsque
j'eus avec ma mre une conversation si foudroyante, qu' l'heure
actuelle mon coeur s'arrte de battre en y songeant... Je parlais de
dates ineffaables; si celle du 25 mai 1879 s'en va jamais de ma
mmoire, c'est que l'Andr Cornlis qui trace ces lignes, avec un tel
tremblement, sera lui-mme ananti jusqu'au coeur de son coeur, jusqu'
l'me de son me... Mon beau-pre, qui se trouvait sur le point de
partir pour Vichy, venait de subir une nouvelle crise de foie, la
premire depuis celle du mois de janvier, au lendemain de notre terrible
conversation. J'avais la conscience de n'tre pour rien dans cette
reprise aigu de son mal, du moins d'une manire positive et directe. Le
combat que nous soutenions l'un contre l'autre, sans autres tmoins que
nous-mmes, et sans qu'un de nous pronont une parole, n'avait t
marqu par aucun pisode nouveau. J'attribuais donc cette complication
au dveloppement naturel de la maladie chronique dont il tait atteint.
Je me rappelle trs exactement ce que je pensais ce 25 mai,  cinq
heures du soir, tandis que je montais les marches de l'escalier de
l'htel du boulevard de Latour-Maubourg. Je souhaitais d'apprendre que
mon beau-pre allait mieux, d'abord parce que je voyais ma mre
tourmente depuis une semaine, et puis, il faut tout dire, ce dpart
pour les eaux m'apparaissait comme une dlivrance,  cause de la
sparation qu'il amnerait. J'tais si las de mes inefficaces douleurs!
Mes malheureux nerfs s'taient tendus au point que les moindres
impressions dsagrables me devenaient des blessures. Je ne dormais
plus, moi aussi, qu' l'aide de narcotiques, et d'un sommeil travers de
rves cruels o toujours je me promenais avec mon pre, en sachant et
sentant qu'il tait mort. Il y avait particulirement un cauchemar dont
le retour rgulier me rendait l'apprhension de la nuit presque
insoutenable... Je me trouvais dans une rue pleine de peuple, occup 
regarder une devanture de magasin. Tout d'un coup j'entendais
s'approcher le pas d'un homme, celui de M. Termonde. Je ne le voyais pas
et j'tais sr que c'tait lui... Je voulais m'en aller,--mes pieds
taient de plomb, me retourner,--mon cou demeurait immobile. Le pas se
rapprochait encore. Mon ennemi tait l derrire moi. J'entendais son
souffle. Je savais qu'il allait me frapper. Il passait le bras
par-dessus mon paule. Je voyais sa main arme d'un couteau, qui
cherchait la place de mon coeur; elle y enfonait le fer lentement,
lentement, et je me rveillais dans une inexprimable agonie... Ce
cauchemar s'tait rpt si souvent, depuis quelques semaines, que j'en
tais venu  compter les jours qui me sparaient du dpart de mon
beau-pre, d'abord fix au 20, puis recul jusqu' son rtablissement.
J'esprais que ce dpart m'apaiserait au moins pour un temps. Je ne
trouvais pas en moi l'nergie de m'en aller plutt moi-mme, attir que
j'tais chaque jour par cette prsence que je hassais et recherchais 
la fois avec fivre; mais je me rjouissais secrtement que l'obstacle
vnt de lui, et que son loignement me fournt l'occasion de respirer,
sans avoir  me reprocher ma faiblesse.

Telles taient mes rflexions tandis que je montais cet escalier de
bois, tendu d'un tapis rouge et joliment clair par des fentres 
vitraux, qui conduisait au hall affectionn par ma mre. Le valet de
chambre, qui m'ouvrit la porte de cette pice, rpondit,  ma question,
que mon beau-pre allait mieux, et j'entrai avec plus de gaiet que
d'habitude dans cette pice o tenaient pourtant mes plus tristes
souvenirs. Que j'tais loin de pressentir que le cartel appendu sur un
des murs marquait en ce moment une des heures les plus solennelles de ma
vie! Ma mre tait assise devant un petit bureau, plac au coin de la
grande baie vitre qui fermait la pice du ct du jardin. Elle appuyait
son front sur sa main gauche, et, de la droite, au lieu de continuer la
lettre commence, elle tenait son porte-plume lev, immobile,--un
porte-plume que je vois toujours, en or, avec une perle blanche  son
extrmit, petit dtail qui  lui seul et rvl la minutie de son
luxe.--Son absorption dans sa rverie tait si forte qu'elle ne
m'entendit pas entrer. Je la regardai longtemps, sans bouger, tout saisi
par l'expression dsole de son fin visage. Quelle pense sombre fermait
sa bouche, plissait son front, crispait sa main, tendait ses traits?
Cette visible proccupation contrastait trop avec la srnit habituelle
de cette gracieuse physionomie pour que je n'en demeurasse pas comme
atterr. Rien qu' la voir toute seule ainsi, par la fin d'une claire
journe de printemps, avec les feuillages verts du jardin qui faisaient
comme un fond de gaiet  sa mlancolie, j'prouvai, une fois de plus,
que j'tais incapable de supporter sur ce visage chri les stigmates
d'une vraie peine. Mais qu'avait-elle? Son mari allait mieux. Pourquoi
donc son souci de ces derniers jours s'tait-il exaspr jusqu' la
douleur? Se doutait-elle du drame qui se jouait auprs d'elle, dans sa
maison, depuis des mois? M. Termonde s'tait-il dcid  se plaindre 
elle, afin que je cessasse de lui infliger la torture de mes assiduits?
Non. S'il m'avait devin depuis le premier jour, comme je le croyais,
sans en tre sr, il ne pouvait pas lui avoir dit: Andr me souponne
d'avoir fait tuer son pre... Ou bien le docteur avait-il pronostiqu
des symptmes dangereux derrire l'apparente amlioration de l'tat du
malade? Si mon beau-pre tait en pril de mort?  cette ide, une joie
me saisissait, puis aussitt une souffrance,--la joie qu'il dispart de
ma vie, et  jamais; la souffrance que, coupable, il partt sans que je
me fusse veng. Par-dessous mes hsitations, mes scrupules, mes doutes,
je l'avais laiss grandir en moi, ce sauvage apptit de la vengeance,
que ne contente pas la mort de l'tre ha, si l'on n'en est pas soi-mme
la cause. J'avais soif de cette vengeance, comme un chien a soif de
l'eau aprs avoir couru sous le soleil tout un jour d't. Il me
fallait m'y rouler comme ce chien se roule dans cette eau, ft-ce la
bourbe d'une mare... Je continuais de regarder ma mre et de ne pas
bouger. Elle poussa tout d'un coup un profond soupir; elle dit tout
haut: Ah! mon Dieu, quelle misre!... et relevant son visage baign de
larmes, elle me vit. Elle jeta un faible cri de surprise et je m'avanai
vers elle...

--Vous souffrez, maman, lui dis-je. Qu'avez-vous?

L'apprhension de, sa rponse rendait ma voix toute tremblante. Je me
mis  genoux devant elle, comme au temps o j'tais tout petit. Je pris
ses mains que je couvris de baisers. Hlas! Encore  cette heure ma
bouche rencontra cet anneau d'or, cette alliance que je hassais 
l'gal d'une personne. Cette impression amre ne m'empcha pas de lui
parler enfantinement. Ah! lui disais-je, si vous avez des peines,  qui
les confier, sinon  moi?... O trouverez-vous quelqu'un qui vous aime
plus?... Soyez-moi amie, reprenais-je, est-ce que vous ne sentez pas
combien vous m'tes chre?... Elle baissa la tte deux fois; elle fit
le signe qu'elle ne pouvait pas parler, et elle clata en sanglots.

--Est-ce que je suis pour quelque chose dans votre chagrin?... lui
demandai-je.

Elle secoua la tte dans l'autre sens pour me faire comprendre que non.
Puis, d'une voix que l'motion touffait, elle me dit, en flattant mes
cheveux de sa main, comme autrefois:

--Tu es si gentil pour moi, mon Andr...

Qu'ils taient simples, ces quelques mots, et ils me prirent le coeur
comme si une main me l'et serr!... Lui en avais-je mendi, de ces
petites paroles qu'elle ne m'avait jamais dites, de ces gracieuses
phrases qui sont comme des gestes de l'me, d'involontaires, de tendres
caresses d'esprit  esprit, et voil que j'obtenais ce que j'avais tant
dsir,  quel moment et par quels moyens! Mais c'tait si doux quand
mme de sentir qu'elle m'aimait... Et je lui dis, employant, pour lui
tre bon, des mots dont les syllabes me brlaient la bouche:

--Est-ce que notre cher malade va plus mal?

--Non, il est mieux... Il repose maintenant, fit-elle en montrant du
doigt la chambre de mon beau-pre.

--Ma mre, repris-je, parlez-moi, confiez-vous  moi, que je pleure avec
vous, que je vous aide peut-tre... C'est si cruel qu'il me faille vous
surprendre, pour voir vos larmes!...

Je continuai, la pressant de mes questions et de mes plaintes.
Qu'esprais-je donc arracher  cette bouche dont les lvres tremblaient
sans rien dire?  tout prix, je voulais savoir. Je n'tais pas en tat
de supporter de nouveaux mystres. J'tais certain que l'ide de mon
beau-pre tait mle  cet inexplicable chagrin. Lui seul et moi
pouvions bouleverser ainsi ce coeur de femme. Elle ne se tourmentait pas
 cause de moi, elle venait de me le dire. C'tait donc  lui que se
rapportait ce souci, et ce n'tait pas une affaire de sant. Avait-elle,
elle aussi, surpris quelque indice? L'affreux soupon avait-il travers
son esprit?  cette simple hypothse, la fivre me gagnait. Et
j'insistai, j'insistai encore. Je la sentais cder, rien qu' la manire
dont sa tte se penchait sur moi,  sa main tremblante sur mes cheveux,
au souffle plus court de sa poitrine.

--Si j'tais sre, dit-elle enfin, que ce secret mourra entre toi et
moi?...

--Oh! maman!... fis-je, avec un tel reproche dans la voix qu'elle eut
honte et que je vis le sang monter  ses joues. Peut-tre ce petit
mouvement de honte acheva-t-il de la dterminer. Elle me baisa le front
longuement, comme pour effacer le nuage que son injuste dfiance venait
d'y amasser.

--Pardon, reprit-elle, j'ai tort...  qui confier cela, sinon  toi? 
qui demander conseil?... Et puis, continua-t-elle comme se parlant 
elle-mme, s'il s'adressait jamais  lui?...

--Qui, il?... interrogeai-je.

--Andr, dit-elle presque solennellement, peux-tu me jurer sur ton amour
pour moi, que tu ne feras jamais, entends-tu, jamais la moindre allusion
 ce que je vais te raconter?

--Maman! rpliquai-je avec le mme accent de reproche, et, tout de
suite, pour l'entraner:--Je vous en donne ma parole d'honneur.

--Ni...

Elle ne pronona pas de nom, mais elle me montra de nouveau du doigt la
porte de la chambre.

--Jamais, rpondis-je.

--Tu as entendu parler d'douard Termonde, son frre?...

Sa voix s'tait faite basse, comme si elle avait eu peur des mots
qu'elle prononait, et, cette fois la direction seule de ses yeux,
tourns vers la porte toujours close, m'avait indiqu qu'il s'agissait
du frre de son mari. Je connaissais vaguement cette histoire. C'tait 
ce frre que je pensais, lorsque j'tudiais la vie mentale de la famille
de mon beau-pre. Je savais qu'douard Termonde avait gaspill en
quelques annes sa part d'hritage, une somme norme, douze cent mille
francs; qu'il s'tait ensuite engag; qu'au rgiment il avait continu
sa vie de dbauches; que, priv d'argent du ct des siens, et  la
suite d'une perte de jeu, il s'tait laiss entraner  voler, avec
complication de faux. Puis, se voyant sur le point d'tre dcouvert, il
avait dsert. Enfin, il s'tait fait justice en se jetant  la Seine,
aprs avoir demand pardon  son frre dans une lettre dont les termes
prouvaient un dernier reste de dlicatesse morale. L'argent vol avait
t restitu par mon beau-pre, le scandale touff, grce  la
disparition du misrable. J'avais reconstitu toute cette aventure
d'aprs les indiscrtions de ma vieille bonne dans mon enfance, et pour
en avoir trouv la trace dans quelques passages de la correspondance de
mon pre. Aussi, quand ma mre me posa sa question d'un air si mu, je
prvis qu'elle allait me parler des peines de famille prouves par son
mari, lesquelles m'taient absolument indiffrentes, et ce fut avec un
sentiment de dception que je lui demandai:

--douard Termonde?... Celui qui s'est tu?...

Elle inclina la tte pour rpondre: oui,  la premire partie de ma
phrase; puis, d'une voix plus basse encore:

--Il ne s'est pas tu, il vit toujours, dit elle.

--Il vit toujours... rptai-je machinalement, et sans comprendre quel
rapport unissait l'existence de ce frre aux larmes que je venais de
voir sur ses joues  elle.

--Tu sais maintenant le secret de ma douleur, reprit-elle d'un ton plus
ferme et comme soulage, c'est ce frre infme qui est le bourreau de
Jacques, lui qui l'assassine jour par jour avec les transes affreuses
qu'il lui donne... Non, ce suicide n'eut pas lieu. Des hommes comme
celui-l n'ont pas le coeur qu'il faut pour se tuer... Ce fut Jacques qui
lui dicta cette lettre pour le sauver du bagne, aprs avoir tout prpar
pour sa fuite et lui avoir donn de quoi refaire sa vie, s'il l'avait
voulu... Pauvre ami, qui esprait du moins prserver de cette horrible
histoire l'intgrit de son nom!... Ce nom de Termonde, il fallut bien
qu'douard le quittt pour chapper  toute recherche, et il passa en
Amrique... Il y vcut... comme il avait vcu ici. L'argent qu'il avait
emport fut bientt dvor. Il eut de nouveau recours  son frre... Ah!
le misrable avait compris que Jacques avait fait tant de sacrifices 
l'honneur du nom, et, quand mon mari lui refusa l'argent qu'il
demandait, il se servit de cette arme qu'il savait sre... Alors
commena le plus odieux, le plus pouvantable chantage: douard menaa
son frre de revenir  Paris... Aller au bagne en France ou mourir de
faim en Amrique, il aimait mieux le bagne ici, disait-il, et Jacques a
cd une premire fois... Il l'aimait, malgr tout, c'tait son frre
unique... Tu sais, quand on a montr  ces gens-l une faiblesse, on est
perdu... Cette menace de revenir avait russi. L'autre en a us jusqu'
extorquer des sommes dont tu ne te fais pas une ide.... Il y a des
annes que dure cette abominable exploitation, mais je ne la sais, moi,
que depuis la guerre... Je voyais mon mari si triste, si triste. Je
sentais qu'un chagrin le rongeait, et puis, un jour, il m'a tout dit...
Le croirais-tu? C'tait pour moi qu'il avait peur... Que veux-tu qu'il
me fasse? lui demandais-je.--Ah! il est capable de tout pour se venger,
me rpondait-il... Et puis, il me voyait si tourmente moi-mme de ses
mlancolies!... Je l'ai tant suppli qu'il a rsist  la fin. Il a
refus net tout secours nouveau. Nous n'avons plus entendu parler du
misrable pendant quelque temps... Il a tenu sa menace, il est 
Paris!...

J'avais cout ma mre avec une attention croissante.  toute poque de
ma vie, moi, qui n'avais pas les mmes illusions qu'elle sur la
sensibilit de mon beau-pre, je me serais tonn de l'influence trange
exerce par ce frre dshonor. Il y a des flaux semblables dans trop
de familles pour que le monde n'ait pas intrt  sparer les uns des
autres les divers reprsentants d'un mme nom. Energique et violent
comme je le connaissais, je me serais demand pourquoi M. Termonde
pliait sous la menace d'un scandale qu'il devait estimer  sa juste
valeur. Puis j'aurais expliqu cette faiblesse par des souvenirs
d'enfance, par une promesse faite  des parents  leur lit de mort. Mais
dans la disposition d'me o je me trouvais, avec les soupons que je
nourrissais depuis des semaines, il n'tait pas possible qu'une autre
pense ne se prsentt point  moi. Et cette pense grandissait,
grandissait, prenait corps. Mes yeux exprimrent sans doute l'pouvante
subite que me donna l'clair de cette ide soudaine. Car ma mre
s'interrompit de sa confidence pour me dire:

--Est-ce que tu te sens mal, Andr?...

--Non, eus-je la force de rpondre, c'est de vous avoir surprise 
pleurer tout  l'heure qui m'a donn un coup. Cela va passer...

Elle me crut. Elle venait de me voir si boulevers de son motion. Elle
m'embrassa tendrement, et je la priai de continuer son rcit. Elle me
dit alors que la semaine prcdente un tranger avait demand  voir mon
beau-pre, venant de la part d'un de leurs amis de Londres. On l'avait
introduit dans ce mme hall et devant elle. Aussitt que M. Termonde
avait aperu cet homme, elle avait devin,  son agitation
extraordinaire, que c'tait douard. Les deux frres s'taient enferms
dans le cabinet de travail. Elle tait reste l, elle, morte d'anxit,
entendant par minutes les voix qui grondaient sans pouvoir distinguer
les paroles. Le frre tait sorti enfin par le hall, et l'avait regarde
en passant, avec des yeux qui l'avaient glace de terreur.

--Et le soir mme, dit-elle encore, Jacques prenait le lit...
Comprends-tu mon dsespoir  prsent?... Ah! ce n'est pas notre nom qui
m'importe  moi... Je m'puise  le lui rpter: qu'est-ce que cela
nous fait? Est-ce que cette boue peut nous salir?... Mais sa sant!...
Le mdecin dit que chaque motion violente est pour lui un verre de
poison... Ah! s'cria-t-elle, il me le tuera...

Ce cri, qui me rvlait une fois de plus la profondeur de sa passion
pour mon beau-pre, l'entendre  cette minute, et penser ce que je
pensais!

--Vous l'avez vu? demandai-je sans presque me rendre compte de mes
propres paroles.

--Mais puisque je te dis qu'il a pass l,--et elle me montrait la place
du tapis, avec la terreur peinte sur son visage.

--Et vous tes sre que c'tait son frre?

--Jacques me l'a dit le soir, fit-elle; mais je n'avais pas besoin de
cela, je l'aurais reconnu aux yeux... Comme c'est trange! Ces deux
frres si diffrents, Jacques si fin, si distingu, une me si noble...
Et lui ce gros, ce lourd personnage ignoble, commun, un abominable
sclrat... ils ont le mme regard...

--Et sous quel nom est-il  Paris?

--Je ne sais pas, rpondit-elle, je n'ose plus en parler. S'il savait
que je te l'ai dit... avec ses ides?... Mais quoi, petit, tu l'aurais
toujours appris un jour?... Et puis, ajouta-t-elle avec fermet, il y a
longtemps que je t'aurais parl de ce triste secret, si j'avais os...
Tu es un homme, toi, et tu n'es pas retenu par ce scrupule excessif de
l'affection fraternelle. Conseille-moi, Andr, que faut-il faire?

--Je ne vous comprends pas, lui rpondis-je.

--Oui, reprit-elle, il doit y avoir un moyen de prvenir la police et de
le faire arrter sans qu'on en parle dans les journaux ni ailleurs...
Jacques ne voudrait pas, lui, parce que c'est son frre... Mais si nous
agissions, nous, de notre ct?... Je t'ai entendu dire que tu voyais ce
M. Massol, que nous avons connu lors de notre malheur... Si j'allais le
trouver, lui demander conseil? Ah! s'cria-t-elle, je veux que mon mari
vive, je l'aime trop!...

Pourquoi une panique s'empara-t-elle de moi  la pense qu'elle pourrait
donner suite  ce projet nouveau et s'adresser au vieux juge
d'instruction,--moi qui n'avais pas os retourner chez lui depuis la
mort de ma tante, de peur qu'il ne devint mes soupons, rien qu' me
regarder? Qu'entrevoyais-je donc avec tant de nettet, pour que je me
misse  la supplier au nom mme de cet amour qu'elle portait  son
mari?

--Vous ne ferez pas cela, lui disais-je, vous n'en avez pas le droit...
Il ne vous pardonnerait pas et il aurait raison... Ce serait le trahir.

--Le trahir, dit-elle... ce serait le sauver!...

--Et si l'arrestation de son frre lui portait un coup nouveau?... Si
vous le voyiez malade, plus malade  cause de ce que vous auriez
fait?...

J'avais trouv le seul argument qui pt la convaincre. trange ironie du
sort! Je la calmai, je lui persuadai de ne pas agir, moi qui venais de
concevoir soudain cette monstrueuse hypothse:--que l'excuteur du
crime, l'instrument docile entre les mains de mon beau-pre, avait t
ce frre infme, qu'douard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un.--
vision terrible!...




XV


La nuit que je passai aprs cette conversation est reste dans mon
souvenir comme la plus tourmente que j'aie d subir,--et cependant que
j'en ai connu de ces insomnies, de ces luttes, dans l'universel sommeil
autour de moi, avec une pense qui me tenait veill moi-mme et me
rongeait le coeur!... J'tais pareil au prisonnier qui a sond toutes les
places de son cachot, les murailles, le plancher, le plafond, et qui,
treignant pour la centime fois les barreaux de sa fentre, sent une de
ces tiges de fer se desceller sous la pression.  peine s'il ose croire
 cette fortune, et il s'assied  terre, rendu comme fou par la seule
possibilit de la dlivrance apparue  son esprit. Depuis si longtemps,
j'tais l, comme verrouill dans mon angoisse, me heurtant de toutes
parts  d'invincibles barrires et, tout d'un coup, quelle perspective
s'offrait devant moi!... Du sang-froid, me disais-je, en marchant d'un
bout  l'autre de mon fumoir o je m'tais retir, sans avoir touch au
repas que m'avait servi mon valet de chambre. Le soir tait venu, puis
la nuit noire; l'aube arriva, puis le grand jour; et j'tais encore l,
qui essayais d'y voir clair dans le tourbillon d'hypothses nouvelles
qu'un vnement par lui-mme si simple,--mais avec l'tat de crise aigu
de soupons o je me trouvais il n'y avait plus d'vnements
simples,--venait de soulever en moi... J'tais dj trop habitu  ces
temptes intimes, pour ne pas savoir que le seul moyen de salut consiste
 s'attacher aux faits positifs comme  des rocs solides et qui ne
bougent pas. Dans le cas actuel, ces faits positifs se rduisaient 
deux:--je venais d'apprendre, premirement, qu'il existait un frre de
M. Termonde, qui passait pour mort et dont mon beau-pre ne parlait
jamais;--secondement, que ce frre, dshonor, proscrit, ruin, sans
tat-civil, exerait sur son frre, riche, honor, irrprochable, une
dictature de terreur. De ces deux faits, le premier s'expliquait de
soi. C'tait tout naturel que Jacques Termonde ne dmentt point la
lgende de suicide imagine par lui-mme et qui jadis avait sauv
l'autre du bagne. Il n'est jamais agrable de reconnatre pour son plus
proche parent, un voleur, un faussaire et un dserteur... Mais ce n'est
qu'un dsagrment cruel. Il n'en allait pas ainsi du second fait. La
disproportion tait trop forte entre cette cause avoue par mon
beau-pre et le rsultat d'pouvante produit sur lui. L'empire d'douard
Termonde sur son frre ne se justifiait point par la menace d'un retour
sans autre consquence qu'un scandale de monde aussitt touff. Ma mre
pouvait se contenter de cette raison-l, elle, au regard de qui son mari
tait un grand coeur, une belle me, mais non pas moi... L'ide me vint
de consulter le Code de justice militaire. J'y trouvai  l'article 184
que la prescription du dlit de dsertion ne commence  courir que du
jour o l'insoumis atteint quarante-sept ans. Vraisemblablement douard
Termonde tombait encore sous le coup de la loi. Est-ce que le dsir
d'pargner  ce frre infme un chtiment disciplinaire pouvait
justifier chez mon beau-pre une si longue faiblesse et dans des
conditions d'inquitude semblable? J'apercevais une autre raison  cet
empire, quelque tnbreux, quelque effrayant lien de complicit entre
les deux hommes. Je venais de penser que peut-tre Jacques Termonde
avait employ son frre  tuer mon pre. Et si cela tait, si l'assassin
possdait quelque preuve de cette complicit? Sans doute il se trouvait
les mains lies  l'gard des magistrats, mais c'tait de quoi clairer
ma mre, par exemple, et cette menace devait suffire  faire trembler un
mari aimant,  mater son froce orgueil?

Du sang-froid, me rptais-je, du sang-froid. Et je mettais toute ma
force  reprendre les donnes physiques et morales que je possdais sur
le crime. Il s'agissait, pour moi, de chercher si un point, un seul
point demeurait obscur avec l'hypothse de l'identit de Rochdale et
d'douard Termonde. Les tmoignages s'taient accords  reprsenter
Rochdale comme grand et fort, ma mre m'avait dpeint douard Termonde
comme gros et lourd. Il y avait quinze ans de distance entre l'assassin
de 1864 et le noceur vieilli de 1879, mais rien qui empcht que ce ne
ft le mme personnage. Ma mre avait insist sur la couleur des yeux
d'douard Termonde, bleus et ples comme ceux de son frre. Or, le
concierge de l'htel Imprial avait, dans sa dposition, que je savais
par coeur pour l'avoir si souvent relue, signal la nuance trs bleue et
trs claire des prunelles du soi-disant Rochdale. Il avait remarqu ce
dtail  cause du contraste des yeux avec le ton bistr du visage.
douard Termonde s'tait rfugi en Amrique, au lendemain de son faux
suicide, et qu'avait dit M. Massol? Je l'entendais encore me rpter,
avec sa voix flte et le geste mthodique de sa main: Un tranger, un
Amricain ou un Anglais, peut-tre un Franais tabli en Amrique...
D'impossibilit matrielle, je n'en trouvais pas. Et d'impossibilit
morale? Pas davantage. Afin de mieux m'en convaincre, je reprenais
l'histoire du crime au moment mme o la correspondance de mon pre se
faisait explicite sur le compte de Jacques Termonde, c'est--dire en
Janvier 1864. Pour dgager mon jugement de toute impression de haine
personnelle, je supprimais les noms dans ma pense. Je ramenais cette
sinistre aventure, dont j'avais tant souffert,  la scheresse d'une
anecdote abstraite... Un homme est perdment amoureux de la femme d'un
de ses amis intimes. Cet homme sait cette femme profondment,
absolument honnte; si elle tait libre, elle l'aimerait, il le sent,
il le voit; mais, n'tant pas libre, elle ne sera jamais, jamais,  lui.
Cet homme est dou du temprament qui fait les criminels: une violence
effrne dans les passions, aucun scrupule, une volont despotique,
l'habitude de tout briser devant son dsir. Il s'aperoit que son ami
devient jaloux. Encore quelque temps, et la porte de la maison lui sera
ferme. Comment cette pense ne lui viendrait-elle pas: si le mari
disparaissait, cependant?... Ce rve de la mort de celui qui fait seul
obstacle  son bonheur trouble la tte de cet homme, une fois, deux
fois. Il la tourne et la retourne, cette ide fatale, il s'y accoutume.
Il en arrive au: Si j'osais, point de dpart des sclratesses les
plus affreuses. L'ide se prcise devant son esprit. Il conoit qu'il
pourrait faire tuer celui qu'il hait maintenant et dont il se sent ha.
N'a-t-il pas, trs au loin, un frre misrable dont tout le monde ignore
non seulement le domicile actuel, mais jusqu' l'existence? Quel
admirable ouvrier de meurtre que ce frre dprav, besogneux, infme,
qu'il tient  sa dvotion par les secours d'argent qu'il lui envoie!...
Et la tentation s'accrot toujours. Une heure sonne o elle est plus
forte que tout le reste. Cet homme rsolu  jouer cette partie suprme
appelle  Paris son frre... Comment? Par une ou deux lettres qui font
miroiter aux yeux du drle l'esprance d'une norme somme  gagner, en
mme temps qu'elles mettent comme condition  cette esprance un mystre
absolu dans le voyage. L'autre accepte. Il dbarque en Europe aprs
avoir multipli autour de lui les prcautions. Quoi de plus ais?... Ce
failli de la vie n'a point de parents, point de relations; il mne,
depuis des annes, une existence anonyme et de hasard... Voici les deux
frres face  face... Jusque-l rien que de logique, rien que de
conforme aux tapes possibles d'un projet de cet ordre.

J'en arrivais  l'excution, et je continuais  raisonner de mme, d'une
manire impersonnelle. Le frre riche propose au frre pauvre le march
de sang. Il lui offre de l'argent, beaucoup d'argent: cent mille francs,
deux cent mille francs, trois cent mille francs. Quels motifs
empcheraient le misrable d'accepter? Les ides morales?... Que vaut la
moralit d'un viveur qui a pass du libertinage au vol? Depuis des
annes et sous l'influence de mes proccupations vengeresses, j'avais lu
trop assidument les faits divers des journaux et les comptes rendus des
procs pour ne pas savoir comment on devient meurtrier. Des besoins
d'argent et l'habitude de la dbauche, voil un assassin en
disponibilit. Que de coups de couteau ont t donns, que de rvolvers
mis en jeu, que de gouttes de poison verses dans des verres, avec une
incertitude absolue du gain, parmi les pires conditions de danger,
simplement pour aller, tout  l'heure, dpenser l'argent du meurtre dans
quelque bouge. La crainte de l'chafaud?... Personne ne tuerait alors.
Les dbauchs, d'ailleurs, qu'ils s'en tiennent au vice, ou qu'ils
roulent jusqu'au crime, n'ont pas la vision de l'avenir. La sensation
prsente est pour eux trop forte. Son image abolit toutes les autres
images, elle absorbe toutes les forces vives du temprament et de l'me.
Une vieille mre mourante, des enfants qui ont faim, une femme qui se
dsespre,--ces tableaux des consquences de leurs actes, ont-ils jamais
arrt les ivrognes, les joueurs et les coureurs de filles? Et pas
davantage les fantmes tragiques du tribunal, de la prison et de la
guillotine, quand, altrs d'or, ils tuent pour s'en procurer.
L'chafaud est loin, la porte du lupanar est au coin de la rue, et le
goujat saigne un rentier, comme un boucher saigne une bte, pour aller
ensuite l-bas, la poche garnie, vers le gros numro, o il y a de la
crapule assure. C'est le train quotidien du crime, cela. Pourquoi le
dsir d'une dbauche plus releve n'exercerait-elle pas le mme attrait
sclrat sur des hommes plus raffins, mais aussi incapables de noblesse
morale que les chourineurs du cabaret borgne? Ah! c'tait une pense
trop cruelle et que je ne pouvais supporter,--que le sang de mon pre
et pay cela, des soupers dans un restaurant de nuit  New-York... Je
perdais l'nergie de continuer ma dduction froide, et une hallucination
commenait, qui me montrait un cabinet particulier semblable  ceux o
j'avais pass: la table servie, le divan de velours aux ressorts
fatigus, la glace raye de lettres graves avec le diamant des bagues,
le piano ouvert o l'on joue des valses canailles, et le Champagne qui
mousse dans les verres, et la fille qui rit, avec sa blanche gorge
dgrafe, ses bas de soie, ses dents de bte, l'odeur des parfums de sa
chair mlange  l'odeur des mets, du tabac, des vins,--et l'homme 
ct d'elle... Non, ne mange pas ce souper, ne bois pas ce vin, ne te
laisse pas ptrir par ces mains, ne prends pas cet or. Il y a du sang
sur toutes ces choses... Cet homme qui t'embrasse, qui te dsire, qui
t'a paye, est un assassin, un assassin, un assassin!...

Ma raison se perd, me disais-je, lorsque j'tais l, immobile, le coeur
battant, les yeux fixes, en proie  la mme motion que si j'eusse vu
rellement la scne hideuse, et je la voyais, en effet, dans un clair.
Je me tournais alors vers le portrait de mon pre, je le regardais
longtemps, je lui parlais comme s'il et pu m'entendre, je le suppliais:
Aide-moi... Aide-moi... Et je retrouvais, non pas le calme, mais la
force du moins de reprendre la froce hypothse et de la critiquer
dtail par dtail. Elle avait contre elle, tout d'abord, d'tre
invraisemblable comme le cauchemar d'une imagination malade. Un frre
qui emploie son frre  l'assassinat d'un homme dont il veut pouser la
femme!... Bien que la conception et l'offre d'un pareil complot
rentraient dans le domaine des plus extraordinaires fantaisies... Soit,
me disais-je, mais en matire de crime, il n'y a pas d'invraisemblance.
Par cela seul qu'il se dcide au meurtre, l'assassin cesse de se mouvoir
dans le cadre d'habitudes de la vie sociale. Et vingt exemples se
prsentaient  ma mmoire, de forfaits commis dans des circonstances
aussi exceptionnelles, aussi tranges que celles dont je discutais en
ce moment le plus ou moins de probabilit. Une objection surgissait tout
de suite. En admettant que ce crime compliqu ft seulement possible,
comment tais-je le premier  en avoir le soupon? Pourquoi M. Massol,
le vieux magistrat si fin, si dli, si habile, n'avait-il pas cherch
de ce ct-l une explication du sanglant mystre devant lequel il
s'avouait impuissant? Eh bien! me rpondis-je, M. Massol n'y a point
pens, voil tout. La question est de savoir, non si le juge
d'instruction a souponn le fait ou non, mais si ce fait en lui-mme
est rel ou s'il ne l'est point. Et puis, quels indices auraient mis M.
Massol sur cette piste? S'il avait tudi  fond le mnage de mon pre,
il avait acquis la certitude que ma mre tait une trs honnte femme.
Il avait vu sa douleur sincre, et il n'avait pas eu, comme moi, entre
les mains, les lettres o mon pre avouait sa jalousie et dnonait la
passion de son faux ami. Est-ce que, d'ailleurs, Jacques Termonde
n'avait pas d se pourvoir  l'avance d'un alibi sentimental, comme il
s'tait prmuni d'un alibi physique, et entretenir  cette poque une
matresse affiche? Mais supposons que le juge ait cherch de ce
ct-l, qu'il ait souponn ds les premiers jours la flonie de mon
futur beau-pre. Il s'agissait de dcouvrir le complice, puisqu'en tout
tat de choses la prsence de M. Termonde chez nous  l'heure du meurtre
tait un fait avr. M. Massol est arriv  penser au frre disparu,
soit. O trouver les traces de ce frre? O et comment? Si douard et
Jacques ont t complices dans le crime, leur premier soin n'a-t-il pas
d tre d'imaginer un moyen de correspondance qui dfit la surveillance
de la police? N'ont-ils mme pas cess, pour un temps, tout commerce de
lettres? Qu'avaient-ils  se communiquer? douard tenait l'argent du
meurtre, Jacques s'occupait d'achever de conqurir le coeur de ma mre...
Soit encore, reprenais-je; mais si M. Massol manquait du document
essentiel, s'il ignorait la passion de Jacques Termonde pour la femme de
l'assassin,--ma tante, elle, savait cette passion, elle avait en mains
la preuve indiscutable des dfiances de mon pre, comment n'avait-elle
pas pens ce que je pensais  l'heure prsente?... Et qui m'assurait
qu'elle ne l'et pas pens? Les soupons l'avaient dvore, elle aussi;
elle avait vcu, elle tait morte parmi eux. Seulement elle y avait
videmment ml ma mre, incapable de lui pardonner les souffrances d'un
frre qu'elle adorait. Agir contre ma mre, c'tait agir contre moi.
Cela, elle se l'tait interdit  jamais. L'et-elle os, comment
ft-elle sortie du domaine des vagues inductions, puisqu'elle ne pouvait
ni douter, elle non plus, de l'alibi de mon beau-pre, ni rien savoir de
l'existence actuelle d'douard Termonde?... Non, que je fusse le premier
 expliquer l'assassinat de mon pre comme je faisais, cela prouvait
uniquement que je possdais des donnes nouvelles sur les alentours du
crime, et non pas que les hypothses fondes sur ces donnes fussent
insenses.

D'autres objections se prsentaient. Si mon beau-pre avait employ son
frre  cette besogne d'assassinat, comment avait-il rvl  sa femme
l'existence de ce frre? La rponse  cette question s'offrait
d'elle-mme. Si le crime avait t commis dans ces conditions de
complicit, une seule preuve pouvait en demeurer,  savoir les deux ou
trois lettres crites par Jacques Termonde  douard pour l'appeler en
Europe et lui tracer son itinraire. Ces lettres, douard les avait
gardes. C'tait par elles qu'il devait tenir son frre et par la menace
de les livrer  ma mre. Prvenir cette dernire comme mon beau-pre
l'avait fait et dans cette mesure, c'tait parer d'avance  cette
menace, au moins en partie. Si jamais l'ouvrier du meurtre se dcidait 
livrer le commun secret  la veuve de la victime, devenue la femme de
l'inspirateur de ce meurtre, ce dernier pourrait  tout le moins nier
l'authenticit des lettres, arguer de la confidence ancienne, montrer,
dans la dnonciation, l'infamie d'une atroce vengeance complique d'un
faux. Et puis, cette confidence  ma mre n'tait-elle pas justifie par
une autre raison, prcisment si le crime avait t commis de la manire
que j'imaginais? Ces remords, dont je croyais mon beau-pre tortur,
n'avaient certes pas chapp  l'affection inquite de sa femme. Elle
n'avait pas eu de peine  dmler dans l'me de celui qu'elle aimait, et
dont elle se savait aime, la sombre et fixe prsence d'une tristesse
jamais chasse. Que de nuages elle avait d voir sur ce front, que sa
prsence ne dissipait pas! Que de rveries mornes dans ces yeux, que sa
tendresse ne suffisait point  remplir d'un profond, d'un absolu
bonheur! Qui sait? Elle avait peut-tre connu cette jalousie, la pire de
toutes, celle d'une pense constante et qu'on ne vous dit pas, d'une
motion trangre et qu'on vous cache. Et il lui avait rvl une
portion de la vrit, afin de lui pargner,  elle, une certaine sorte
d'inquitude, afin de s'pargner  lui-mme des questions que sa
conscience lui rendait intolrables. Il n'y avait donc pas de
contradiction entre cette demi-confidence faite  ma mre et mon
hypothse sur la complicit des deux frres... Je comprenais aussi que,
dans cette confidence, il n'avait pas pu insister, au del d'un certain
point, sur la ncessit du silence  mon gard,--silence qui n'et
jamais t rompu sans un hasard d'motion, sans mon insistance
attendrie, sans cette arrive subite d'douard Termonde qui avait
littralement affol la pauvre femme... Mais comment expliquer cette
imprudence d'avoir refus de l'argent  ce frre aux abois et capable de
tout oser? De cela encore, j'arrivais  me rendre compte. C'tait avant
la mort de ma tante,  une poque o mon beau-pre se jugeait pour
toujours garanti de mon ct. Il se croyait abrit de la justice par la
prescription. Il se sentait malade. Quoi de plus naturel que de dsirer
reprendre  tout prix ces papiers qui pouvaient, lui, une fois mort, et
entre des mains sclrates, devenir un moyen de chantage exerc sur sa
veuve et dshonorer sa mmoire dans le coeur de cette femme, aime
jusqu'au crime? Une ngociation pareille ne pouvait tre tente que de
vive voix. Mon beau-pre s'tait dit que son frre n'excuterait pas sa
menace sans avoir essay une dernire tentative. Il viendrait  Paris,
les deux complices se retrouveraient face  face aprs tant d'annes. Ce
serait une nouvelle offre d'argent  faire, mais la dernire et contre
la livraison de la seule preuve capable d'clairer les tnbres du
mystre de l'htel Imprial. Dans ce calcul, mon beau-pre avait omis de
prvoir que son frre arriverait aussi  l'htel du boulevard de
Latour-Maubourg, qu'on l'introduirait dans le salon devant ma mre, et
que la secousse trop forte lui donnerait,  lui-mme, dj branl par
de longues angoisses, une crise de sa maladie du foie. Il y a dans les
vnements une part d'inconnu qui djoue les habilets de nos plus
subtiles prudences. Et quand je songeais que tant de ruse, une si
continuelle surveillance de soi-mme et des autres avaient abouti  ce
rsultat, je sentais de nouveau le passage sur nous tous du souffle de
la destine,-- moins que ces hypothses ne fussent un roman clos dans
mon cerveau, envahi par la fivre et par le dsir de vengeance qui me
consumait!

Ralit ou roman, ces hypothses se tenaient l, devant moi qui ne
pouvais pas demeurer sur une ignorance et sur un doute.  l'extrmit
de ces raisonnements divers, dont les uns appuyaient, les autres
combattaient la vraisemblance de ma nouvelle explication du sanglant
mystre, je rencontrais aussi un fait positif:-- tort ou  raison
j'avais conu la possibilit d'un complot dans lequel douard Termonde
aurait servi d'instrument de meurtre  son frre. Quand il n'y et eu
qu'une chance, une seule contre un millier, pour que mon pre et t
tu de la sorte, je devais suivre cette piste jusqu'au bout, sous peine
de me mpriser comme le dernier des lches. Le temps tait pass des
douloureuses rveries; il fallait agir, et ici, agir, c'tait savoir.

Le matin arrivait parmi ces penses. Ma lampe, qui avait clair cette
veille funbre, mlait sa clart triste  la ple lumire de l'aube.
J'ouvris ma fentre, je vis la face livide des hautes maisons dans le
jour naissant, et je me jurai solennellement, devant ce rveil de la
vie, que ce jour me verrait commencer de faire ce que je devais, et le
lendemain continuer, et les autres jours, jusqu' ce que je pusse me
dire: Je suis certain.. J'eus l'nergie de dompter la tempte de
sensations folles qui s'tait dchane en moi durant toute la nuit et
de fixer mon esprit sur ce problme: Existe-t-il un moyen de vrifier
si douard Termonde et le soi-disant Rochdale de 1864 ne font qu'un?
Pour rpondre  cette question ainsi pose, je ne pouvais compter que
sur moi seul, sur les ressources de mon intelligence et de ma volont
personnelles. Je dois me rendre ce tmoignage que je n'eus pas une
minute, durant ces cruelles heures, la tentation de me dcharger une
fois pour toutes des difficults de ma tche tragique en m'adressant 
la justice, comme j'aurais fait, si je n'avais pas tenu compte de la
souffrance de ma mre. Je m'tais dit que jamais elle ne recevrait par
moi ce coup horrible: apprendre qu'elle avait t, quinze ans durant, la
femme d'un assassin. Pour qu'elle ignort toujours ce drame criminel, il
fallait que la lutte restt circonscrite entre mon beau-pre et moi. Et
cependant, si je le trouve coupable? pensais-je...  cette seule ide
qui maintenant n'tait plus vague et lointaine, qui pouvait devenir une
vrit indiscutable, aujourd'hui, demain, dans quelques heures, un
projet terrible se dessinait devant les yeux de mon esprit.--Mais je ne
voulais pas regarder de ce ct-l; je me rpondais: J'y songerai plus
tard, et je me contraignais  porter toutes mes rflexions sur le jour
actuel. Je reprenais mon problme: Comment vrifier l'identit
d'douard Termonde et du faux Rochdale? Arracher ce secret  mon
beau-pre tait impossible. Vainement, depuis des mois, j'avais cherch
le dfaut de cette cuirasse de dissimulation contre les mailles de
laquelle j'avais bris, non pas un, mais dix, mais vingt poignards.
J'aurais eu  mon service tous les bourreaux de l'Inquisition que je
n'aurais pas desserr ces lvres minces, ni extorqu une confidence  ce
visage, si douloureux et si impntrable  la fois. Restait l'autre.
Mais pour m'attaquer  lui, je devais dcouvrir, d'abord, sous quel nom
il tait cach  Paris et  quelle adresse. Il n'tait pas besoin de
beaucoup d'imagination pour apercevoir un moyen assur de cette
dcouverte. Il ne suffisait que je me rappelasse les circonstances mmes
o j'avais appris l'arrive d'douard Termonde  Paris. Pour une raison
ou pour une autre,--souvenir d'une sanglante complicit ou crainte d'un
scandale mondain,--mon beau-pre tremblait d'pouvante  la seule ide
du retour de son frre. Ce frre tait revenu. Mon beau-pre ferait
certainement tous ses efforts pour le dcider  partir de nouveau. Il le
reverrait, et pas  l'htel du boulevard de Latour-Maubourg,  cause de
ma mre et  cause des domestiques. J'avais donc un procd sr pour
savoir la demeure d'douard Termonde: je ferais suivre mon beau-pre.

De deux choses l'une;--ou bien il donnerait rendez-vous  son frre dans
quelque endroit dsert, ou bien il se transporterait au domicile choisi
par l'autre. Dans le second cas, je tenais mon renseignement tout de
suite; dans le premier cas, il suffisait de donner le signalement
d'douard Termonde, tel que je l'avais recueilli de la bouche de ma mre
et de le faire suivre aussi, au moment mme o il rentrerait chez lui au
sortir de ce rendez-vous. L'espionnage m'a toujours paru quelque chose
d'infme, et, mme  cette minute, je me rendais compte de l'ignominie
de ce traquenard tendu  mon beau-pre. Mais, quand on se bat, on ne
choisit pas ses armes. Pour aller au but, que je voyais briller comme un
phare, j'aurais march sur tout ce qui n'tait pas le chagrin de ma
mre... Eh bien! reprenais-je, une fois que je saurai le faux nom
d'douard Termonde et son adresse, que faire?... Je ne pouvais pas, 
l'imitation de la police judiciaire, mettre main basse sur sa personne
et ses papiers, quitte  le relcher avec force excuses, une fois la
perquisition finie. Je me souviens d'avoir machin en pense vingt plans
successifs, tous plus ou moins ingnieux et tous rejets. Je finis par
m'attacher de nouveau aux faits.  supposer que cet homme et tu mon
pre, il tait impossible que la scne du meurtre ne ft pas demeure
dans sa mmoire en traits ineffaables. Il devait donc avoir souvent
revu, dans ses mauvaises heures, le visage de ce mort auquel je
ressemblais tant. Je regardai de nouveau ce visage sur la toile que mon
beau-pre avait  peine os fixer. Je me souvins de la conversation que
nous avions eue dans cette mme pice et de ce que je lui avait dit:
Croyez-vous que la ressemblance soit suffisante pour que je fasse au
criminel une impression de spectre?... Pourquoi ne pas utiliser cette
ressemblance? Je n'avais qu' me prsenter  douard Termonde
brusquement, et  l'interpeller en mme temps de ce nom de Rochdale dont
les syllabes devaient sonner pour lui comme un glas. Oui, c'tait cela:
entrer dans sa chambre actuelle, comme mon pre tait entr dans sa
chambre de l'htel Imprial, et le demander par le nom sous lequel mon
pre l'avait demand, en lui montrant le visage mme de sa
victime.--S'il n'tait pas coupable, j'en serais quitte pour m'excuser
d'avoir frapp  sa porte, comme d'une erreur; s'il tait coupable, il
subirait pendant quelques instants un mouvement de terreur, qui
quivaudrait  un aveu. Ce serait  moi de m'emparer de cette terreur
pour lui arracher tout son secret. Quels mobiles pourraient agir sur
lui? Deux sans plus: la crainte de l'expiation et l'amour de l'argent.
Il fallait arriver  lui, arm, avec une forte somme, et lui donner le
choix entre ces deux alternatives: ou bien il me vendrait les quelques
lettres qui lui avaient permis de tyranniser son frre depuis des
annes, ou bien je le menacerais de lui brler la cervelle. Et s'il
refusait de me livrer les lettres? Allons donc... Est-ce qu'un bandit
comme celui-l pouvait hsiter? Soit, il accepterait le march. Il me
donnerait les papiers qui convainquaient mon beau-pre d'assassinat,--et
il s'en irait ainsi, je le laisserais partir comme il tait parti de
l'htel Imprial, fumant un cigare et pay de sa trahison envers son
frre comme il avait t pay de sa trahison envers mon pre!... Oui, je
le laisserais s'en aller ainsi, puisque le tuer de ma main ce serait me
mettre dans la ncessit de tout dvoiler du crime que je voulais  tout
prix cacher. Ah! ma mre! ce que tu m'auras cot!... sanglotais-je.
Et je revenais au portrait du mort et il me semblait que de cette
bouche, que de ces yeux s'chappait un ordre de ne jamais toucher au
coeur de celle que ce mort avait tant aime,--ft-ce pour le venger!--Je
t'obirai, rpondais-je  mon pre... et je disais adieu  cette partie
de ma vengeance.--Cela m'tait trs cruel; c'tait cependant possible.
Aprs tout, prouvais-je de la haine pour le misrable? Il avait frapp,
c'est vrai, mais comme un instrument servile au bras d'un autre. Ah! cet
autre, je ne le laisserais pas chapper, celui-l, quand je le
tiendrais, lui qui avait conu, mdit, machin, pay l'attentat, lui
qui m'avait tout vol, depuis la vie de mon pre jusqu' la tendresse de
ma mre, lui, le rel, l'unique coupable. Oui, je le tiendrais, et
j'aurais du loisir pour combiner ma vengeance, pour l'excuter, sans que
ma mre souponnt rien de ce duel d'o je sortirais vainqueur.
L'ivresse du supplice que je trouverais le moyen d'infliger  cet homme
excr m'enivrait  l'avance. J'avais chaud dans le coeur en y songeant.
Cela me payait de ce long, de ce dur martyre...  l'action! 
l'action!... me dis-je. Je tremblais que tout cet espoir ne ft qu'un
leurre, qu'douard Termonde ft dj reparti, que mon beau-pre et
dj pay son silence... Ds neuf heures j'tais dans une de ces
abominables agences d'espionnage priv dont passer seulement le seuil
m'et paru, la veille encore, une telle honte!  dix heures, je donnais
au bureau de la Socit, o j'avais en dpt une partie de ma fortune,
l'ordre de vendre pour cent mille francs de valeurs. Ce jour passa, puis
un second. Comment je supportai ces heures les unes aprs les autres, je
ne sais plus. Ce que je sais bien, c'est que je n'eus pas le courage de
passer au boulevard de Latour-Maubourg, ni de revoir ma mre. Je
tremblais qu'elle ne devint dans mes yeux ma folle esprance et qu'elle
ne prvnt mon beau-pre sans mme s'en douter, comme elle m'avait
prvenu, par une phrase, un mot. Vers midi, le troisime jour, j'appris
que mon beau-pre tait sorti le matin mme. C'tait un mercredi; ce
jour-l, ma mre se rendait  une oeuvre pieuse dont le sige tait dans
le quartier de Grenelle.--M. Termonde avait chang de fiacre deux fois,
et il s'tait fait conduire au Grand-Htel. Il y avait rendu visite  un
voyageur qui occupait, au second tage, une chambre numrote 353; ce
voyageur tait inscrit comme arrivant de New-York et sous le nom de
Stanbury.  midi, je savais ces dtails, et,  deux heures, un revolver
charg dans ma poche, mon portefeuille garni des cent billets de banque
qui devaient me servir  l'achat des lettres, dcid  jouer la partie
jusqu au bout, et  la gagner, je montais l'escalier du Grand-Htel...
Touchais-je  une scne formidable du drame de ma vie, ou bien tais-je
au moment de me convaincre qu'une fois encore j'avais t dupe de mon
imagination? Du moins j'aurais fait tout mon devoir.




XVI


J'tais arriv au second tage.  l'angle d'un long corridor, tait
fixe une plaque sur laquelle je pus lire crit: Du numro 300 au
numro 360... Dans le corridor, un garon de service passait en
sifflant. Deux filles riaient dans une espce d'office mnag  la
sortie de l'escalier. Un grand bruit montait de la cour  travers les
fentres ouvertes. Le moment tait bien choisi pour l'excution de mon
projet. L'homme ne pourrait pas esprer une fuite facile  travers la
maison ainsi remplie de monde. 345... 350... 351... 353... J'tais
devant la porte de la chambre o logeait douard Termonde. La clef
tait sur la porte; le hasard servait donc mon projet au del de ce que
j'eusse os souhaiter. Ce petit dtail tmoignait aussi de la scurit
o vivait celui que je venais surprendre. Souponnait-il seulement mon
existence? Je m'arrtai une minute devant cette porte close. Je m'tais
habill avec un veston, afin d'avoir mon revolver dans ma poche, bien 
porte. J'assurai ma main droite sur la crosse, et j'ouvris la porte
sans frapper.

--Qui est l?... fit la voix d'un homme qui lisait un journal, en
fumant, couch plutt qu'assis dans un fauteuil, les pieds poss sur une
table, le dos tourn  l'entre; il ne se donna mme pas la peine de se
lever pour voir qui avait ouvert, persuad sans doute que c'tait un
domestique de l'htel. Je ne lui laissai pas le temps de se retourner
tout  fait.

--Monsieur Rochdale?... demandai-je.

 peine eus-je prononc ces mots que l'homme fut sur pieds. Il repoussa
le fauteuil et se rfugia de l'autre ct de la table, me regardant en
face avec un visage dcompos... Ses yeux s'ouvraient dmesurment, tout
clairs, dans ce visage livide qu'encadrait une barbe jadis blonde,
aujourd'hui grisonnante. Sa bouche bait, ses jambes flageolaient. Tout
ce grand et robuste corps venait de subir une de ces secousses
d'pouvante folle, devant lesquelles toutes les puissances de la vie
sont comme paralyses. Il avait seulement jet un cri dans sa terreur:
Cornlis!...

Cette preuve que je poursuivais depuis des mois, je la tenais donc
enfin!  cette seconde, je sentais, moi, tous les ressorts de mon tre
tendu. Oui, j'tais aussi lucide, aussi matre de moi que mon adversaire
tait boulevers. Il n'avait pas, comme son complice, l'habitude
quotidienne et rflchie de la dissimulation. Ce nom de Rochdale, cette
ressemblance effrayante, cette arrive inattendue... Je ne m'tais pas
tromp dans mon calcul. J'aperus, avec cette prodigieuse rapidit de
pense dont s'accompagne l'action, qu'il fallait redoubler ce premier
sursaut de terreur morale par un sursaut de terreur physique... Sinon,
cet homme allait s'lancer sur moi, dans le mouvement de raction qui
suivrait ce saisissement, il me bousculerait, il s'enfuirait comme un
fou, au risque d'tre arrt dans l'escalier par les gens qui le
verraient courir, perdu, et alors... Mais j'avais dj tir mon
revolver de ma poche. J'avais mis en joue le misrable et je lui disais,
l'appelant par son vrai nom, pour lui prouver que je savais tout de
lui:

--Monsieur douard Termonde, si vous faites un mouvement vers moi, je
vous tue, comme un assassin que vous tes, comme vous avez tu mon
pre...

J'ajoutai, lui montrant une chaise au coin de la fentre entrebille:

--Asseyez-vous!

Il m'obit machinalement. J'exerais sur lui,  cet instant, une espce
de domination absolue, qui allait cesser, je le sentais, aussitt qu'il
reprendrait ses esprits. Mais, quand le reste de l'entretien tournerait
contre moi, maintenant, est-ce que cela empchait que je ne fusse matre
d'une certitude? J'avais voulu savoir si douard Termonde et Rochdale ne
faisaient qu'un seul et mme personnage; cela, je le savais. Je venais
d'en treindre l'indniable preuve. Je me devais cependant d'arracher 
mon ennemi l'autre preuve, celle qui mettrait mon beau-pre  ma
discrtion. C'tait une nouvelle phase de la lutte. D'un coup d'oeil je
fis le tour de la chambre o je me trouvais enferm avec l'assassin. Sur
le lit,  ma gauche, une canne plombe, un chapeau et un pardessus; sur
la table de nuit, un coup de poing en acier et un revolver.  ma
droite, la commode, avec un couteau-poignard parmi des objets de
toilette; une malle,  ct de cette commode, contre une porte
condamne; une armoire  glace contre une autre porte condamne aussi,
le lavabo...,--et lui, accul, sous le coup de mon arme braque, entre
la table et la fentre. Il ne pouvait ni s'chapper, ni atteindre aucun
moyen de dfense sans engager avec moi une lutte corps  corps. Mais il
devrait essuyer mon feu d'abord, et puis, s'il tait grand et robuste,
je n'tais, moi, ni petit ni faible. J'avais vingt-cinq ans. Il en avait
cinquante. Toutes les forces morales taient pour moi. Je devais
vaincre.

--Maintenant, lui dis-je en m'asseyant moi-mme et sans cesser de le
tenir en joue, causons...

--Qu'est-ce que vous voulez de moi? rpliqua-t-il brutalement.

Sa voix tait sourde  la fois et rauque. Le sang tait remont  ses
joues, ses yeux brillaient, ces yeux si pareils  ceux de son frre.
C'tait l'animal qui revient  lui aprs avoir subi un effroyable
danger, comme stupfait de se retrouver encore vivant.

--Allons, ajouta-t-il en fermant les poings, je suis pris... Tirez-moi
dessus et que ce soit fini...

Et comme je ne rpondais rien et que je continuais de le tenir ainsi,
sous la menace de mon pistolet:

--Ah! s'cria-t-il, je comprends; c'est cette canaille de Jacques qui
m'a vendu  vous pour se dbarrasser de moi... Il y a prescription... Il
se croit en sret, lui. Mais est-ce qu'il vous a dit aussi qu'il en
tait, lui, l'honnte homme, que j'en ai la preuve?... Ah! il croit que
je vais vous laisser me tuer comme cela, sans parler?... Non pas, je
vais crier, on nous arrtera, et l'on saura tout...

La fureur le gagnait. Il allait appeler: Au secours!... Le pire tait
que la colre me saisissait moi-mme... C'tait lui, de cette mme main
que je voyais errer sur la table, forte, velue, cherchant un objet  me
jeter, oui, c'tait lui qui avait tu mon pre... Un degr d'motion de
plus, et j'tais perdu, je lui logeais une balle dans le corps, je
voyais son sang couler... Que cela m'et fait de bien! Mais non. J'avais
sacrifi cette vengeance-l. En une seconde, je me vis arrt, oblig
d'expliquer tout, et la douleur rserve  ma mre. Heureusement pour
moi, il eut, lui aussi, un passage de rflexion. La premire ide qui
avait d lui venir  l'esprit tait que son frre l'avait trahi, en ne
disant que la moiti de la vrit, afin de le livrer  ma vengeance. La
seconde fut sans doute que, pour un fils qui vient venger son pre mort,
je paraissais peu dcid  en finir tout de suite. Il y eut un court
silence entre nous, qui me permit de reconqurir toute ma tte, et de
lui dire:--Vous vous trompez, Monsieur, avec un calme qui fit natre
une stupeur nouvelle dans ses yeux. Il me regarda, puis je le vis fermer
les paupires en plissant le front. Ma ressemblance avec mon pre lui
tait insupportable, je le sentais.

--Oui, vous vous trompez,--continuai-je posment et pour amener ce
terrible entretien sur le ton d'une conversation d'affaires--je ne suis
venu, ni pour vous faire arrter, ni pour vous tuer...  moins,
ajoutai-je, que vous ne m'y obligiez vous-mme, comme j'ai craint que
vous ne fissiez tout  l'heure... Je suis venu vous proposer un march,
mais c'est  la condition que vous m'couterez, comme je vous parle,
avec sang-froid...

Nous nous tmes de nouveau l'un et l'autre. Un bruit de voix et de pas
se faisait entendre dans le couloir, presque contre la porte, et des
clats de rire. C'en tait assez pour me rappeler  moi la ncessit de
me dominer, et  lui qu'il jouait une partie dangereuse. Une dtonation
d'arme, un cri, et quelqu'un entrait dans cette chambre, place comme
elle tait, contre le corridor. douard Termonde m'avait cout avec une
attention extrme. Un clair d'esprance avait pass sur son visage,
puis une singulire expression de dfiance.

--Faites vos conditions, dit-il d'une voix sourde encore, mais apaise.

--Si j'avais voulu vous tuer, repris-je en insistant, afin de mieux le
convaincre de ma bonne foi par l'vidence... vous seriez dj mort,--et
je levai mon arme.--Si j'avais voulu vous faire arrter, je ne me serais
pas donn la peine d'entrer moi-mme, deux agents de police auraient
suffi, car vous n'oubliez pas que vous tes dserteur et toujours sous
le coup de la loi.

--Juste, rpliqua-t-il simplement.

Puis il ajouta, suivant un raisonnement intrieur qui avait son
importance capitale pour l'issue de notre entretien:

--Si ce n'est pas Jacques, qui m'a vendu?

--Je vous tenais  ma disposition, continuai-je sans relever sa phrase,
et je n'en ai pas us... J'avais donc une raison puissante pour vous
pargner hier, avant-hier, ce matin, tout  l'heure... maintenant... Et
il dpend de vous que je vous pargne tout  fait...

--Et vous voulez que je vous croie, rpondit-il, en montrant du doigt
mon revolver que je continuais  tenir dans ma main, mais sans plus le
braquer sur lui. Non, non... fit-il; et il ajouta, employant un terme
nergique o rapparaissait le sous-officier qu'il avait t:--Je ne
coupe pas dans ces ponts-l...

--coutez-moi, rpliquai-je sur un ton d'extrme mpris. Cette raison
puissante que j'ai de ne pas vous abattre comme un chien enrag, je vais
vous la dire... Je ne veux pas que ma mre sache jamais quel homme elle
a pous dans votre frre... Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis
dcid  vous laisser aller?... si vous vous y prtez toutefois? Car
mme l'ide de ma mre ne m'arrterait pas, si vous me poussiez  bout.
J'ajouterai, pour votre gouverne, que la prescription, par laquelle vous
vous croyez couvert au sujet du meurtre de 1864, a t interrompue; vous
jouez donc votre tte en ce moment... En deux mots, voici ce que je
vous propose: Depuis une dizaine d'annes, vous exercez sur votre frre
un chantage qui vous a russi assez bien... Je ne suppose pas que vous
fassiez vibrer en lui la corde de l'affection fraternelle, n'est-il pas
vrai?... Quand vous tes venu d'Amrique pour tenir le personnage de
Rochdale, il a bien fallu qu'il vous envoyt quelques instructions...
Ces lettres, vous les avez gardes... Je vous en offre cent mille
francs.

--Monsieur, me rpondit-il,--et rien qu' son accent je pouvais
constater qu'il tait momentanment redevenu matre de lui,--pourquoi
voulez-vous que je prenne au srieux une proposition pareille?... En
admettant que ces lettres aient t crites, et que je les ai gardes,
pourquoi vous livrerais-je un document comme celui-l?... Qui me
garantirait qu'une fois ces papiers entre les mains, vous ne me feriez
pas empoigner aussitt?... Ah! dit-il en me regardant cette fois bien en
face, vous ne saviez rien?... Ce nom... Cette ressemblance... Idiot que
je suis, vous m'avez jou...

La fureur empourpra de nouveau son visage; il poussa un juron.

--Tu me le paieras, cria-t-il. Et,  cette seconde o je ne le tenais
pas au bout du canon de mon arme, il poussa la table sur moi si
violemment, que j'eusse t renvers si je n'avais fait un bond en
arrire, mais il avait eu le temps dj de se jeter sur moi et de me
prendre  bras-le-corps. Heureusement pour moi, la violence de l'attaque
avait fait tomber de mes mains mon pistolet, en sorte que je ne pus tre
tent de m'en servir, et une lutte commena entre nous durant laquelle
nous ne prononmes ni l'un ni l'autre une parole. De son premier lan
il m'avait jet  terre, mais j'tais vigoureux, et les tranges
proccupations de danger dont ma jeunesse avait t la victime m'avaient
pouss  dvelopper en moi toutes les nergies et toutes les adresses
physiques. Je sentais son souffle sur mon visage, sa peau contre ma
peau, ses muscles sur les miens, l'odeur de son corps. La haine
dcuplait mes forces, et, en mme temps, l'angoisse que l'on entendt le
bruit de notre lutte me donnait le sang-froid qu'il avait perdu. Aprs
quelques minutes de cette sauvage treinte, et, comme il se sentait
faiblir, il me mordit  l'paule si cruellement que la douleur m'affola;
je pus dgager un de mes bras, et je le saisis  la gorge au risque de
l'touffer... Je le tenais sous moi maintenant, et je lui frappai la
tte contre le parquet comme pour la briser. Il demeura une minute sans
mouvement. Je crus l'avoir tu. Je ramassai mon pistolet qui avait roul
jusqu' la porte, et je revins lui baigner le front avec de l'eau pour
le faire revenir  lui.

Quand je me vis dans l'armoire  glace de la chambre, le collet de mon
veston dchir, la figure meurtrie, la cravate en lambeaux, je fus pris
d'un frisson comme si j'avais eu l devant moi le spectre d'un autre
Andr Cornlis. L'ignoble caractre de cette aventure me fit frmir de
dgot, mais il ne s'agissait pas de mes dlicatesses de gentleman. Mon
ennemi revenait  lui. Cette fois, j'tais rsolu  en finir. J'avais la
conscience d'avoir fait tout le possible pour tenir mon serment envers
ma mre. Que la faute retombt sur la destine... Le misrable s'tait
relev  demi et il me regardait, le buste en avant. J'allai  lui, et
je lui posai le canon du revolver presque sur le front.

--Il est encore temps, lui dis-je; je te donne cinq minutes pour te
dcider au march que je t'ai propos tout  l'heure: les lettres, et
cent mille francs avec la libert, sinon, une balle dans la tte...
Choisis... J'ai voulu t'pargner  cause de ma mre; mais je ne veux
pas perdre mes deux vengeances... Si tu bouges, tu es mort... On
m'arrtera, on fouillera tes papiers, on trouvera les lettres, on saura
que j'avais le droit de te casser la tte... Ma mre sera folle de
douleur... Mais je serai veng... J'ai dit. Tu as cinq minutes, pas une
de plus.

Sans doute mon visage exprimait une rsolution invincible. L'assassin
regarda ce visage, puis la pendule. Il voulut faire un geste. Il vit que
mon doigt allait appuyer sur la gchette.

--Je me rends, dit-il.

--Relevez-vous, repris-je.

Il m'obit de nouveau machinalement.

--O sont les lettres? lui demandai-je.

--Quand vous les aurez, implora-t-il, avec une lchet de bte traque
sur sa face abjecte, vous me laisserez partir?...

--Je vous le jure, lui dis-je; et, comme je voyais une inquitude
suprme dans ses prunelles, j'ajoutai:--Sur le souvenir de mon pre...
Et encore une fois, je demandai:

--O sont les lettres?...

--L, dit-il, en me montrant la malle pose dans un coin.

--Voici l'argent, fis-je, en lui jetant le portefeuille qui contenait
la liasse des billets de banque.

Y a-t-il comme un magntisme moral dans l'accent de certaines paroles et
dans certaines expressions de physionomies? tait-ce la nature,
particulirement saisissante  cette minute, du serment que je venais de
prononcer? Ou bien cet homme avait-il eu assez de force d'esprit pour se
dire que la croyance  ma bonne foi lui offrait seule une chance de
salut? Quoi qu'il en soit, il n'eut pas un instant d'hsitation; il
ouvrit la malle cercle de fer, retira de l'un des casiers une bote de
cuir jaune ferme avec une serrure de sret, puis, de cette bote, une
enveloppe assez grande qu'il me jeta comme je lui avais jet les billets
de banque. Moi, de mon ct, je n'eus pas un moment la crainte qu'il ne
prt une arme dans sa malle, ni qu'il ne m'attaqut, tandis que je
vrifiais le contenu de l'enveloppe, laquelle renfermait trois lettres
seulement, timbres, les deux premires au double timbre de Paris et de
New York, la troisime  ceux de Paris et de Liverpool, et toutes les
trois estampilles  la date de janvier ou de fvrier 1864.

--Est-ce tout?... me demanda-t-il.

--Pas encore, rpondis-je; il faut que vous vous engagiez  partir ce
soir par le premier train, sans vous tre trouv avec votre frre, sans
lui avoir crit?...

--C'est promis, dit-il, et puis?...

--Quand devait-il revenir vous voir?...

--Samedi, fit-il, et il haussa les paules... Le march tait conclu. Il
a voulu attendre, pour me compter l'argent, que ce ft le jour de mon
dpart pour le Havre, afin d'tre bien sr que je ne m'attarderais pas 
Paris... C'est jou, ajouta-t-il, et maintenant je m'en lave les
mains...

--douard Termonde, dis-je en me levant, rappelez-vous que je vous ai
fait grce, mais qu'il ne faudrait pas me tenter une seconde fois en
vous retrouvant sur mon chemin ou sur celui d'un tre que j'aime...

Je fis un geste de menace et je sortis, le laissant assis  la table
prs de la fentre.  peine fus-je dans le corridor, que mes nerfs,
aprs m'avoir t si trangement soumis durant la lutte, me trahirent
tout d'un coup. Mes jambes dfaillaient sous moi. J'eus peur de tomber
l, sur le tapis de ce couloir, et comment rendre compte du dsordre de
mes vtements? J'eus le courage d'ajuster les dbris de ma cravate, de
relever le col de mon veston pour dissimuler et sa dchirure et l'tat
de ma chemise, d'enlever la poussire de mon chapeau qui avait t tout
bossu dans la lutte. J'essuyai mon visage avec mon mouchoir, et je
descendis l'escalier d'un pas que je contraignis  rester paisible.
L'inspecteur du premier tage se trouvait sans doute occup  un autre
bout du corridor. Deux garons me regardrent et parurent tonns de mon
aspect. Mon bon destin voulut qu'ils ne s'attardassent pas  essayer de
savoir la cause du visible dsordre o je me trouvais... J'tais prt 
imaginer la fable d'une fausse agression, mais je sentais que mon
trouble et entran les plus graves consquences. Enfin, j'tais dans
la cour... Je la traversai avec pouvante. Si une personne de ma
connaissance et t l?... Je me jetai dans le premier fiacre, je
donnai mon adresse. J'avais tenu ma parole. J'avais vaincu.




XVII


Ces lettres achetes bien cher,--puisque je les avais payes du
sacrifice d'une de mes deux vengeances,--ces lettres accablantes pour
mon beau-pre, et qui le mettaient  ma discrtion comme elles l'avaient
mis  la discrtion de son frre, durant des annes, qu'en allais-je
faire? Je commenai de les lire dans le fiacre qui me ramenait avenue
Montaigne. La premire, trs longue et trs dtaille, rappelait 
douard Termonde ses fautes passes et l'irrmissible dtresse de sa
situation. Cette lettre indiquait ensuite, sans rien prciser, un moyen
possible de rparer en partie tant de dsastres et de reconqurir une
fortune. La premire condition tait que le proscrit se soumt
scrupuleusement aux ordres de son frre. Il devait d'abord annoncer, 
ceux qu'il frquentait d'ordinaire, son dpart de New-York, passer dans
un nouveau quartier sous un nouveau nom et y attendre la prochaine
lettre. Celle-ci tait la seconde. Visiblement une rponse d'douard
avait pris place entre les deux, acceptant l'offre de Jacques. Cette
nouvelle lettre enjoignait au misrable de gagner Liverpool, o d'autres
instructions l'attendraient. Ces instructions, objet du troisime
billet, se bornaient  un rendez-vous fix pour une date toute
rapproche, vers dix heures du soir, dans Paris et sur la portion du
trottoir de la rue de Jussieu qui fait face  la rue Guy-de-la-Brosse. 
ce moment, ces deux rues, situes entre le vieux jardin des Plantes et
les btiments de l'Entrept des vins, sont aussi dsertes qu'une place
abandonne de province. Du projet conu par Jacques Termonde et qui
devait faire la matire de leur premier entretien aprs tant d'annes,
il n'en tait pas plus question dans ce billet que dans les deux autres.
Mais quand je n'aurais pas eu, moi, l'aveu arrach  la surprise
pouvante du faux Rochdale, la concordance des dates entre ce rappel
clandestin et l'assassinat de mon pre constituait seule une preuve
indniable. Je les lus et les relus, ces feuilles accusatrices,--comme
j'avais lu et relu les pages crites  la mme poque par mon
pre--d'abord dans cette voiture de place, puis chez moi, dans la
solitude de mon appartement. Et l'horrible complot qui m'avait rendu
orphelin acheva de s'clairer d'une lumire de plus en plus prcise et
affreuse. Cette rue de Jussieu, o Jacques avait jou auprs d'douard
le rle d'un sinistre tentateur, je me trouvais par hasard la connatre
parfaitement. Mon ancien camarade de Versailles, Joseph Dediot, avait
occup  deux pas, rue Cuvier, un petit logement, durant les annes qui
avaient suivi notre sortie du collge. Que de fois j'tais venu le
surprendre l'aprs-midi ou le matin, pour passer avec lui quelques
heures et l'emmener dans un de ces restaurants du quai  travers les
fentres desquels nous aimions  regarder l'eau verte de la Seine, le
travail des mariniers et le dfil des bateaux! Mes pieds avaient foul
joyeusement ce pav sur lequel les deux complices s'taient promens
durant les heures de ce premier rendez-vous du crime... Maintenant je
les voyais qui allaient et venaient, d'un bec de gaz  l'autre,
j'entendais le bruit de leurs pas, je discernais l'accent de la voix de
celui qui devait tre mon beau-pre. Elle disait, cette voix insinuante
et passionne, des paroles dont les consquences avaient pes sur toute
ma vie. Mon pre tait mort de ces paroles, ma tante aussi, puisque le
chagrin tait  la source de cette maladie du cerveau qui l'avait
emporte. Moi-mme, je n'avais tant souffert durant mon enfance, je ne
souffrais si cruellement dans cette minute mme, qu' cause des phrases
prononces sur ce trottoir... Et je revoyais aussi le visage dcompos
de l'infme coquin dont la morsure avait si profondment marqu mon
paule gauche que je la remuais avec douleur; je l'apercevais
maintenant, moi  peine sorti de sa chambre, qui rparait le dsordre de
ses vtements, bouclait ses malles, pressait sur le timbre pour appeler
le domestique, demandait sa note, la rglait avec un des billets que je
lui avait jets...--et il partait. On chargeait la malle sur la voiture,
il se faisait conduire en hte  une gare,--sans doute celle du Nord,
parce qu'elle est plus prs de la frontire. Il prenait le premier
train, il l'avait pris... Et il s'en allait, et jamais plus je ne le
tiendrais  ma merci... La fureur m'envahissait de nouveau. Il n'avait
pas eu le temps de fuir trs loin... Si je courais  la prfecture de
police. Le signalement que je pouvais donner suffirait. On l'arrterait.
Je lui avais jur sur le souvenir de mon pre que je le laisserais
partir. Allons donc! Des serments envers un pareil bandit!... On
l'arrterait. On _les_ arrterait.--Et ma mre?... Ma mre?... Pour la
premire fois depuis que le soupon de funeste vrit me possdait, je
me rvoltai contre son souvenir.  cette minute, et sous le coup de la
colre dont m'enflammait l'image du meurtrier s'enfuyant, j'osai me
reprocher comme une faiblesse le mouvement de pit qui m'avait fait
sacrifier une moiti de ma vengeance au repos de cette mre tant aime.
Et qu'elle souffre, me disais-je avec frocit, qu'elle soit punie de
n'tre pas demeure fidle au souvenir du pauvre mort!... Et puis
j'avais honte d'un pareil garement de ma pense comme d'un crime...
Avoir vcu quinze ans auprs d'un assassin, portant son nom, partageant
sa vie! Ah! elle ne supporterait pas cette rvlation; je ne
supporterais pas, moi, le remords de lui avoir rvl une si hideuse
chose. Non, reprenais-je, qu'il s'chappe!... Et, malgr moi, je
regardais la pendule. Le balancier allait, et  chacun de ces retours,
les chances de fuite du misrable devenaient plus nombreuses. Quel
chemin a-t-il pris? me demandais-je; il doit tre parti pour
l'Angleterre... Et je me reprsentais un train dans la nuit, un vaste
port... La noire houle frissonne sous le paquebot, les voyageurs se
prcipitent sur la passerelle, claire par des falots... Un long
sifflement... L'hlice bat la mer... Le bateau s'branle... Encore
quelques heures et l'homme est  Londres... Il a disparu dans l'immense
ville...  ma mre!... ma mre!... m'criais-je en me jetant sur le
canap et me tordant de dsespoir. Ce que j'aurai fait pour toi!...

Je me relevai. J'cartai violemment cette image, afin de lui substituer
celle de l'autre, du frre. Celui-l, du moins, ne pouvait pas
m'chapper. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, j'avais tout
le loisir de prparer la mienne,-- mon aise. Celui-l ne s'enfuirait
pas comme son complice. La russite mme de son crime, son mariage avec
ma mre faisait de lui mon prisonnier. Je savais o le trouver toujours,
et toujours j'aurais la libert de l'aborder, de provoquer entre nous
deux la scne ncessaire  l'excution de mon dessein. Quel dessein?
Mais celui-l mme qui m'avait dj hant, celui qui d'avance m'avait
paru la compensation suffisante, si je laissais chapper l'un de mes
deux ennemis. Brusquement ce dessein se formula devant mon esprit, avec
la nettet d'une rsolution prise, et je m'entendis prononcer  haute
voix ces paroles: Je vais le tuer... Je rptai plusieurs fois: Je
vais le tuer, je vais le tuer... avec une sorte de frnsie, comme
enivr d'une subite hallucination, qui me montrait le cadavre de cet
infme mari de ma mre, rigide,--teints ces yeux dont j'avais tant subi
le regard,--muette cette bouche qui avait propos le march,--glac le
front o avait germ le projet. Il ne bougerait plus jamais ce corps
dont j'avais dtest tous les mouvements. Cette vision de haine me
procura quelques secondes d'un trange dlice. Enfin, enfin, repris-je
tout haut encore, je vais le tuer... Et tout de suite l'invitable
question se posa:

--Comment?

Ce que j'avais voulu viter  tout prix, c'tait que ma mre ft
claire sur le drame de la mort de mon pre; je n'avais pas sacrifi 
ce respect religieux de ses illusions ma premire vengeance, pour
atteindre la malheureuse femme plus cruellement encore par les
consquences de la seconde. Il fallait donc combiner cette seconde
vengeance, de manire  tre bien sr que j'chapperais moi-mme  la
justice... Je devrais mettre,  tuer mon beau-pre, autant de prcaution
que lui autrefois  faire tuer mon pre... Tranchons le mot. Il me
fallait l'assassiner?... L'assassiner, oui, c'est ainsi qu'on appelle
l'action de tuer un homme sans qu'il se dfende,--et les choses se
passeraient ainsi. Quelque ingnieux que ft le pige o je
l'attirerais, que je lui versasse du poison goutte par goutte, que je
l'attendisse au coin d'une rue pour le poignarder, que je lui tirasse un
coup de pistolet, il n'y avait pas deux faons de nommer cela. Un
assassinat? Je serais, moi aussi, un assassin... Tout ce que ce terme
reprsente de basse infamie s'voqua tout d'un coup devant ma pense,
et, pour la premire fois, j'eus peur de la vengeance que j'avais tant
souhaite,  laquelle j'avais vcu suspendu depuis mon enfance, comme 
l'unique,  la suprme rparation de tant de misres. Lorsque je
constatai cette soudaine dfaillance de mon nergie devant l'acte enfin
possible, je demeurai d'abord comme tonn. Je fermai les yeux pour
mieux ramasser mon me sur elle-mme, et je dus me dire de nouveau:
J'ai peur... Peur de quoi? Peur d'un mot!... Car ce n'tait l qu'un
mot. Cette vengeance  laquelle j'avais sacrifi mme le respect que
l'on doit  la volont des mourants,--puisque j'avais manqu au voeu
exprim par ma tante dans son agonie,--cette vengeance me trouvait
soudainement pouvant, parce que la besogne  faire rpugnait, 
quoi?... Aux prjugs de ma classe et de mon temps, rpondis-je,
aussitt que j'eus lucidement aperu ce brusque arrt de ma lchet.
Oui, continuai-je, de ma lchet... J'ai peur d'assassiner... Mais si
je fusse n dans l'Italie du quinzime sicle, hsiterais-je 
empoisonner le meurtrier de mon pre? Hsiterais-je  lui tirer un coup
de fusil, si j'avais, seulement grandi dans la Corse d'il y a cinquante
ans? Ne suis-je donc rien qu'un civilis, un misrable et impuissant
rveur, qui voudrait bien agir, mais qui n'ose pas se tacher les mains 
l'action?...

Et je me posai le dilemme de ma situation prsente, dans toute sa
nettet imprieuse, absolue, invitable:--ou bien venger mon pre en
livrant son assassin  la justice des magistrats, puisque le sage M.
Massol avait eu la prudence d'accomplir les quelques actes interruptifs
de la prescription, ou bien me faire justice moi-mme. Il y avait une
troisime hypothse, une seule: pargner le sclrat, souffrir qu'il
occupt la place de sa victime, au foyer de ma mre,  mon foyer  moi,
dont il m'avait chass.  cette ide, la fureur me reprenait. Si le
civilis hsitait devant le scrupule, cette hsitation n'empchait pas
le sauvage qui sommeille en nous d'prouver cet apptit du talion qui
remue, comme la faim et la soif, toute la nature animale de l'homme,
toute sa chair et tout son sang. Allons, me dis-je, j'assassinerai mon
beau-pre, puisque c'est le mot propre. Est-ce qu'il a eu peur, lui,
d'assassiner mon pre? Il a tu. Il sera tu. OEil pour oeil, dent pour
dent, c'est le droit primitif, et le reste est mensonge...

La nuit tait venue tout  fait,  travers ces rveries. J'tais la
proie d'une agitation fbrile, qui contrastait singulirement avec le
calme dont j'tais rempli si peu d'heures auparavant, lorsque je montais
les marches de l'escalier du Grand-Htel. C'est qu'aussi la situation
avait bien chang. Alors je me prparais  une lutte,  une espce de
duel. J'allais affronter un homme que j'avais  vaincre, l'attaquer en
face et sans tratrise, et je n'avais pas trembl. C'tait l'espce
d'ignoble hypocrisie qu'il y a dans l'assassinat clandestin qui venait
de me faire trembler  l'ide de tuer mon beau-pre, ainsi, dans les
tnbres d'un guet-apens. J'avais domin ce tremblement une premire
fois. J'apprhendai qu'il ne me ressaist, et de subir une de ces
insomnies d'o l'on se lve incapable d'agir avec sang-froid, et dj je
me sentais impuissant  supporter l'attente, je voulais agir ds le
lendemain, excuter aussitt le plan auquel je m'arrterais,--dans les
vingt-quatre heures, quel qu'il ft. Ds maintenant, je pouvais tromper
mon trouble nerveux par un commencement de cette action. Pour parer
d'avance  tout soupon, ne devais-je pas me montrer  des gens qui
attesteraient, au besoin, qu'ils m'avaient vu tranquille, insouciant et
presque gai? Je m'habillai, dcid  dner dans un endroit o j'tais
connu, et  user le reste de cette nuit au club. Lorsque je fus dans
l'avenue des Champs-lyses, toute fourmillante de voitures et de
promeneurs, par la tide soire de ce jour bleu du mois de mai, j'eus la
sensation physique d'une douceur de vivre, parse dans l'air. Le ciel
frissonnait de l'innombrable palpitation des toiles. Les jeunes
feuillages tremblaient sous la caresse d'une brise lente. Des
guirlandes de lumire annonaient l'entre des jardins de plaisir. Je
passai devant un restaurant qui avait rpandu ses tables jusqu'au bord
de l'alle. Des jeunes gens et des jeunes femmes achevaient de dner l,
gaiement. Les cuivres des cafs-concerts m'arrivaient affaiblis par la
distance, et les voitures roulaient, roulaient toujours, emportant du
ct du Bois des milliers de baisers et de paroles tendres.
L'opposition, entre cette fte de printemps  Paris et le tragique de ma
destine, me saisit avec trop de force. Qu'avais-je fait au sort pour
mriter d'tre le seul, parmi cette foule,  subir une pareille preuve?
Pourquoi un homme s'tait-il rencontr sur mon chemin, capable de
pousser la passion jusqu'au crime, dans un monde o la passion est si
bnigne, si chtive, si mdiocre d'habitude? Il n'y avait peut-tre pas,
dans toute la haute socit, quatre personnages assez audacieux pour
simplement concevoir un projet semblable  celui que Jacques Termonde
avait excut avec une si intrpide logique dans son dsir. Et justement
ce sclrat, d'une effrayante profondeur de sentiment, tait mon
beau-pre. Une fois de plus, je sentis passer sur moi ce souffle de
fatalit qui, souvent dj, m'avait frapp d'une sorte d'horreur
mystrieuse. Je me sentis incapable de supporter la vue de la face
humaine. Je tournai brusquement le dos  la portion bruyante et claire
des Champs-lyses, et je montai vers l'Arc-de-Triomphe. Je pris sans
rflchir l'avenue du Bois, j'inclinai  droite pour fuir les voitures,
puis je m'engageai sur des routes presque dsertes. Avais-je obi, sans
m'en rendre compte,  une de ces rminiscences presque animales, qui
nous ramnent dans les chemins o nous avons dj pass? Voici que je
reconnus,  la clart de la molle et bleutre lune du printemps, la
place o j'avais march cet hiver, en compagnie de mon beau-pre, lors
de la premire promenade que nous eussions faite au Bois, ensemble.
C'tait le jour o, venu chez moi, sous le prtexte d'une livraison de
Revue  redemander, je l'avais contraint de regarder en face le portrait
de sa victime. Je le revis en pense, qui avanait sous le ciel froid
d'hiver, sur le mme sentier, entre les gazons pauvres, et ses cheveux
grisonnants; et sa haute taille, prise dans son pardessus. Je me
rappelai quelle trange piti avait serr mon coeur  le regarder ainsi,
tout triste, tout bris, comme vaincu. L'vocation de ce souvenir me le
rendit soudain vivant, comme s'il et t l encore,  deux pas de moi,
et cette sensation aigu de son existence me fit mieux sentir, du mme
coup, toute la signification du mot effrayant et mystrieux:--tuer...
Tuer?... J'allais le tuer, dans quelques heures peut-tre, au plus tard
dans quelques jours. L'angoisse que j'avais essay de fuir, en sortant
de ma maison, et en marchant ainsi, venait de me reprendre, et je me
posai enfin la question devant laquelle j'avais recul tout  l'heure:
Je vais le tuer, en ai-je le droit?... Comme les feuillages remuaient
doucement autour de moi, qui m'tais laiss tomber sur un banc, cras
de souffrance! J'tais dans l'ombre... J'entendis des voix qui
s'approchaient; deux formes passrent sur la route,  quelques mtres de
moi. C'taient un jeune homme et une jeune femme qui ne me virent pas.
Ils s'arrtrent pour unir leurs lvres. La lune les baignait de sa
lumire. Je me mis  fondre en larmes. Je pleurai, pleurai,
indfiniment. Ah! j'tais jeune, moi aussi, j'avais dans le coeur un flot
de tendresse dont j'touffais, et par cette nuit parfume, toile et
frissonnante, j'tais l dans un coin d'ombre, farouche,  mditer un
assassinat!

Non, me dis-je, une excution.--Est-ce que mon beau-pre a mrit la
mort?--Oui.--Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la
tte du condamn, doit s'appeler un assassin?--- Non; eh bien! je serai
le bourreau, et pas autre chose... Je me levai de ce banc o j'avais
vers mes dernires larmes de lchet.--C'est ainsi que je qualifiai en
moi-mme, ces chaudes larmes dont je me souviens aujourd'hui, comme
d'une preuve dernire que je n'tais pas n pour ce que j'ai fait. Je
repris la route de Paris, et je tendis toutes les forces de mon esprit
sur ce point unique: J'ai le droit d'excuter l'assassin de mon pre...
Quand la socit frappe un coupable, au nom de quoi dcrte-t-elle que
ce coupable a mrit la mort? Est-ce qu'elle possde mission d'en haut
pour cette oeuvre de justice? Elle a simplement reu dlgation de tous
les membres qui la composent, pour agir en leur nom. C'est leur droit, 
eux, de se dfendre, qui fait son droit,  elle, de punir. Il existe
comme un contrat tacite, pass entre elle et nous. Si chaque citoyen
n'avait pas son droit propre de se dfendre, la communaut n'aurait pas
le droit de chtier les criminels, puisque son droit n'est que
l'addition des droits de tous. Il se trouve que le contrat pass entre
elle et moi ne peut pas s'excuter, pour des raisons suprieures. Je
dnonce le pacte et je reprends mon droit premier... Quel droit? Celui
de me dfendre... N'y a-t-il pas en effet un droit de dfense morale,
comme il y a un droit de dfense physique? Mon beau-pre a tu mon pre,
et il a pous ma mre. Il m'a vol les deux plus chres affections de
ma vie, et il ne serait pas lgitime de l'abattre comme un voleur qui
entre, la nuit, par la fentre!... Je multipliais les arguments. Par
minute, j'arrivais  faire taire une voix qui parlait en moi, plus fort
que mon apptit de vengeance et que mes raisonnements, et cette voix
prononait les paroles qui avaient t celles de ma tante autrefois: Il
faut laisser  Dieu le soin de punir...-- Dieu? rpliquais-je, et s'il
n'y a pas de Dieu? S'il y en a un, que la faute retombe sur lui qui a
laiss les circonstances se disposer de la sorte... Je reprenais: Ce
sont des images d'enfance qui me reviennent, parce que mon cerveau est
fatigu d'motions. C'est mon christianisme qui reparat, comme chez les
malades qui tremblent devant l'enfer auquel ils ne croyaient pas, quand
ils taient bien portants... Et puis tous ces scrupules de ma
conscience me paraissaient de froides et vaines discussions, bonnes
pour des philosophes ou des confesseurs. Il y avait un fait
indiscutable, absolu: je ne pouvais pas subir davantage que l'assassin
de mon pre continut d'tre le mari de ma mre.--Il y avait un second
fait non moins vident: je ne pouvais pas dnoncer cet homme  la
justice, sans tuer ma mre du coup, ou du moins empoisonner  jamais sa
vie. Donc, c'tait  moi d'tre mon propre tribunal, le juge et le
bourreau dans ma propre cause. Que m'importaient les sophismes pour ou
contre? Je devais d'abord couter mon instinct de fils, et cet instinct
me criait: Tue!--Je devais tuer.

Je marchais vite, fixant mon regard intrieur sur cette ide, avec une
espce de tragique dlice, car je sentais que, du moins, mes
irrsolutions avaient cess, et que j'agirais. Tout d'un coup, et comme
je dbouchais sur l'Arc-de-Triomphe, je me rappelai avoir rencontr l,
pour la dernire fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s'tait brl
la cervelle le lendemain. Par quel mystre ce souvenir fit-il tout d'un
coup surgir en moi une srie de nouvelles penses? Je m'arrtai, le coeur
battant... Je venais d'entrevoir le salut. Fou que j'avais t, comme
toujours, et entran par une imagination sans discernement! Mon
beau-pre mourrait, je l'avais condamn au nom de mon droit
imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre 
mourir de sa propre main? N'avais-je pas en ma possession de quoi
l'acculer au suicide? Si j'allais  lui sans plus d'ambages ni de
sous-entendus, et si je lui disais: Je tiens la preuve que vous tes le
meurtrier de mon pre, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je
vous dnonce  ma mre... Que me rpondrait-il? Lui, qui aimait sa
femme avec cette idoltrie partage dont j'avais tant souffert, il
consentirait  ce qu'elle st la vrit,  ce qu'elle le considrt
comme un infme, un lche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux
mourir... Et tout de suite mon coeur, puis de sensations douloureuses,
se prcipita vers cette porte d'esprance, subitement ouverte. J'aurai
fait mon devoir, me disais-je, et je n'aurai pas de sang sur les
mains... Ma conscience ne sera pas salie de cette tache... Et
j'prouvai comme un soulagement immense du poids des remords ressentis
par avance dans mon agonie de tout  l'heure. Je continuai, me traant
le tableau de l'avenir, enfin dlivr de ce sombre nuage qui avait voil
de son deuil le ciel de ma jeunesse: Il se tuera... Ma mre le
pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son coeur
saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse...
Toutes les heures douces que l'assassin nous a voles, nous les vivrons
ensemble quand il ne sera plus l, quand je pourrai lui montrer,  elle,
comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas donnes, lorsque
j'tais enfant, parce que l'autre me glaait de sa seule prsence, je
les lui donnerai. Les mots que je ne lui ai pas fait entendre, les
tendres phrases, qui se sont arrtes sur le bord de mon coeur et de mes
lvres, je les prononcerai. Nous quitterons Paris et ces tristes
souvenirs. Nous nous retirerons dans quelque endroit perdu, bien loin,
o elle n'aura que moi, o je n'aurai qu'elle... Je me consacrerai  sa
vieillesse. Qu'ai-je besoin d'autres amours, d'une autre famille...? La
souffrance attendrit l'me. Cette souffrance la fera m'aimer davantage.
Ah! que nous serons heureux...! Des larmes, de nouveau, me vinrent, qui
se schrent sur mes joues,--comme elles avaient jailli,--sous le coup
de la brusque apparition d'une pense. La voix intrieure venait de
reprendre: Et si le misrable refuse de se tuer?... Oui, s'il allait
ne pas me croire, quand je le menacerais de le dnoncer? Ne m'avait-il
pas vu, depuis des mois, me faire son complice dans les soins qu'il
prenait d'entretenir l'aveuglement de ma mre? Ne savait-il pas combien
je l'aimais, cette mre, lui qui avait t jaloux de mon affection de
fils, comme j'tais jaloux de sa tendresse de mari? Ne me rpondrait-il
pas: Dnonce-moi... sr a l'avance que je ne voudrais pas porter ce
coup  la pauvre femme...? Allons donc, rpondais-je  ces objections;
jusqu'ici je souponnais; aujourd'hui je sais. Il ne doutera pas que
cette vidence ne me rende capable de tout oser... Et puis, s'il refuse,
j'aurai tent l'impossible pour viter le meurtre... Que la destine
s'accomplisse!...




XVIII


Il tait quatre heures de l'aprs-midi, le lendemain, lorsque je me
prsentai  l'htel du boulevard de Latour-Maubourg. Je savais que,
selon toute probabilit, ma mre serait sortie pour quelques visites. Je
pensais aussi que mon beau-pre ne se serait pas senti mieux  la suite
de la course matinale qu'il avait faite la veille, jusqu'au Grand-Htel.
J'esprais donc le trouver au logis, peut-tre couch. Ma mre, en
effet, n'tait pas l, et il tait, lui, rest  la maison. Il se tenait
dans ce cabinet de travail au plafond revtu de sombres voussures de
bois, aux murs garnis de cuir de Cordoue, couleur de feuille-morte et
d'or, o nous avions eu notre premire explication. Celle que je venais
provoquer tait d'une autre importance, et cependant j'tais moins mu
cette fois-ci que l'autre. La certitude enfin possde me procurait un
calme singulier, au point que je me souviens d'avoir pu causer une
minute avec le valet de pied qui m'introduisait et qui avait un enfant
malade. Je me rappelle aussi que je remarquai pour la premire fois, 
travers une des fentres de l'escalier, un long et fumeux tuyau d'usine
dress, depuis cet hiver sans doute, par del le petit jardin. La
libert de mon esprit tait donc intacte--il faut bien que je le
reconnaisse pour tre sincre jusqu'au bout-- la minute o je pntrai
dans la vaste pice. J'aperus aussitt mon beau-pre qui, plong dans
un grand fauteuil au coin de la chemine dont la trappe tait baisse,
coupait les pages d'un livre nouveau, avec un poignard  lame large,
courte et forte. Il avait rapport ce couteau d'Espagne, comme beaucoup
d'autres armes qui tranaient un peu partout dans les diverses pices o
il habitait. Je comprenais maintenant  quel ordre d'ides se rattachait
cette singulire manie. Il tait habill comme pour sortir, mais le
caractre altr de sa physionomie tmoignait de l'intensit de la crise
qu'il avait subie et qui pesait encore sur tout son tre. Probablement
mon visage,  moi, exprimait une rsolution extraordinaire, car je
reconnus  ses yeux, ds que nos regards se furent rencontrs, qu'il
venait de lire jusqu'au fond de ma pense. Il me dit nanmoins un:
C'est toi, Andr, comme tu es aimable d'tre venu... qui me prouva,
une fois de plus, le degr de son empire sur lui-mme, et il me tendit
une main que je ne pris pas. Cet trange refus oppos  son geste
d'accueil, le silence que je gardai pendant les premires minutes, la
contraction de mes traits sans doute et mes yeux menaants, achevrent
de l'clairer sur la disposition d'esprit dans laquelle je venais  lui.
Tranquillement, il posa, sur la grande table qui tenait le milieu de la
chambre, et son livre et le couteau espagnol dont il venait de se
servir. Il se leva, s'adossa au marbre de la chemine, et, croisant les
bras, me regarda de cet air altier qu'il savait prendre, et dont il
m'avait humili tant de fois, durant toute ma jeunesse. Je fus le
premier  rompre le silence; je lui dis, rpondant  sa phrase gracieuse
sur un ton de rudesse et le regardant, moi aussi, bien en face:

--Le temps des mensonges est pass... Vous avez devin que je sais
tout?...

Il frona le sourcil comme cela lui arrivait quand il tait en proie 
une colre qu'il lui fallait dompter; ses yeux soutinrent les miens avec
une invincible fiert.

--Je ne te comprends pas..., me rpondit-il simplement.

--Vous ne me comprenez pas?... rpliquai-je, soit; je vais claircir vos
ides... Ma voix tremblait en prononant ces mots, car mon sang-froid
commenait de s'en aller. La veille et dans ma conversation avec le
frre, j'avais pu voir  plein l'infme bassesse d'un drle et d'un
lche. Tout au contraire, mon ennemi d' prsent, plus sclrat que
l'autre cependant, trouvait le moyen de garder une espce de supriorit
morale, mme  cette heure terrible o il sentait bien que son forfait
allait se dresser devant lui. Oui, cet homme tait un criminel, mais de
grande race et sans vilenie. L'orgueil allumait toutes ses flammes sur
ce front charg de sinistres penses, o la peur n'apparaissait point,
non plus que le repentir. Dans ses yeux, tout semblables  ceux de son
frre, rsidait une rsolution farouche. Je sentis qu'il se dfendrait
jusqu'au bout. Il ne se rendrait qu' l'vidence, et cette force d'me
dploye dans un pareil moment avait pour rsultat de m'exasprer. Le
sang me montait  la tte et mon coeur battait plus vite, tandis que je
continuais:

--Permettez-moi de reprendre les choses d'un peu haut... En 1864, il y
avait  Paris un homme qui aimait la femme de son ami le plus intime...
Quoique cet ami ft bien confiant, bien noble, bien facile  duper, il
s'aperut de cet amour, et il commena d'en souffrir. Il devint jaloux,
quoiqu'il ne doutt point de la puret du coeur de sa femme... jaloux
comme on est quand on aime trop... L'homme qui lui portait ainsi ombrage
s'aperut de cette jalousie. Il comprit que la maison allait lui tre
ferme. Il savait, lui, de son ct, que la femme dont il tait amoureux
ne s'abaisserait jamais jusqu' prendre un amant... Et voici le plan
qu'il osa concevoir: il avait un frre, quelque part, au loin, un infme
qui passait pour mort, couvert d'ailleurs des pires hontes, voleur,
faussaire et dserteur. Il s'avisa que ce frre tait un instrument tout
trouv pour se dbarrasser de l'ami qui gnait sa passion... Il fit
venir le misrable, secrtement. Il lui donna rendez-vous dans un des
coins les plus dserts de Paris,--sur le trottoir d'une rue qui touche
au Jardin des Plantes, et la nuit... Vous voyez que je suis bien
renseign... Comment il s'y prit pour dterminer l'ancien voleur  jouer
le rle de bravo, il n'est pas difficile de l'imaginer... Quelques mois
aprs, le mari tait assassin dans un guet-apens par ce frre qui
chappait  la justice. L'ami flon pousait celle qu'il aimait, presque
aussitt... C'est aujourd'hui un homme du monde, riche, honor,  qui sa
pure et sainte femme a vou un culte de tendresse et de respect...
Commencez-vous  comprendre maintenant?...

--Pas davantage..., rpondit-il avec ce mme visage impassible.--Il
avait raison de ne pas faiblir. Ce que je venais de lui dire pouvait
n'tre qu'une tentative pour lui arracher son secret en feignant de tout
savoir. Dj, cependant, le dtail sur l'endroit o il avait donn le
premier rendez-vous  son frre l'avait fait tressaillir. C'tait 
cette place qu'il fallait frapper, et vite.

--Le lche assassin, continuai-je, oui, le lche, puisqu'il n'avait pas
os accomplir son crime lui-mme, avait bien calcul toutes les
circonstances du meurtre... Mais il avait compt sans quelques petits
accidents, par exemple que son frre garderait les trois lettres reues,
les deux premires  New-York, la dernire  Liverpool, et qui
contenaient les instructions relatives aux tapes de ce voyage
clandestin. Il n'avait pas compt non plus que le fils de sa victime
grandirait, deviendrait un homme, concevrait des soupons sur les causes
vritables de la mort de son pre et arriverait  se procurer la preuve
accablante du tnbreux complot... Allons,  bas les masques! ajoutai-je
brutalement; Monsieur Jacques Termonde, c'est vous qui avez fait tuer
mon malheureux pre par votre frre douard... J'ai entre mes mains les
lettres que vous lui avez crites en janvier 1864 pour le faire venir en
Europe sous le faux nom d'abord de Rochester, puis de Rochdale... Ce
n'est pas la peine de jouer l'indign ou l'tonn avec moi... La comdie
est finie...

Il tait devenu affreusement ple. Ses bras cependant restaient croiss
et son audacieux regard ne faiblissait pas. Il fit une dernire
tentative pour parer le coup droit que je venais de lui porter, et il
eut l'nergie de me dire:

--Combien ce misrable douard t'a-t-il demand d'argent pour te vendre
ce faux, fabriqu par lui afin de se venger de mes refus d'argent?...

--Taisez-vous donc, lui dis-je plus brutalement encore, c'est  moi que
vous osez parler ainsi,  moi!... Mais est-ce que j'avais besoin de ces
lettres pour tout apprendre? Est-ce que depuis des semaines nous ne
savons pas tous deux, moi que vous avez commis le crime, et vous que
j'ai devin que vous l'avez commis?... Ce qui me manquait, c'tait la
preuve crite, indiscutable, indniable, celle que l'on peut livrer  un
magistrat... Des refus d'argent?... Mais vous alliez lui en donner, de
l'argent,  votre frre; seulement vous vous tes dfi. Vous avez voulu
attendre le jour de son dpart... Vous ne souponniez pas que je fusse
sur cette piste... Voulez-vous que je vous dise quand vous l'avez vu
pour la dernire fois?... Hier, vous tes sorti  dix heures du matin,
vous avez chang de fiacre une premire fois place de la Concorde, une
seconde fois au Palais-Royal... Vous tes all au Grand-Htel... Vous
avez demand si M. Stanbury tait dans sa chambre. Et quelques heures
aprs, j'y tais, moi, dans cette mme chambre. Ah! combien douard
Termonde m'a demand pour me vendre les lettres?... Mais je les lui ai
arraches, le pistolet au poing, aprs une lutte o j'ai failli tre
tu... Vous voyez bien que vous ne pouvez plus me tromper, et que ce
n'est plus la peine de nier...

Je crus qu'il allait tomber mort devant moi. Son visage se dcomposait 
mesure que j'allais, j'allais, accumulant les faits prcis, traquant son
mensonge comme on traque une bte sauvage et lui prouvant que son frre
s'tait dfendu,  sa manire, comme il se dfendait lui-mme. Il prit
sa tte dans ses mains, tandis que j'achevais de parler, afin de
comprimer les affolantes penses qui l'envahissaient; puis, me regardant
de nouveau, mais cette fois avec des yeux o rsidait un infini
dsespoir, il me dit, sans me tutoyer cette fois, prcisment la phrase
que m'avait dite son frre, mais avec quelle autre visage, quel autre
accent, quelle autre douleur!

--Cette heure aussi devait venir... Que voulez-vous de moi,
maintenant?...

--Que vous vous fassiez justice, rpondis-je... Vous avez vingt-quatre
heures devant vous... Si demain,  pareil moment, vous ne vous tes pas
tu, je livre les lettres  ma mre...

Toutes sortes de sentiments se peignirent sur cette face livide, pendant
que je lui jetais ce tragique ultimatum avec une voix raffermie et qui
n'admettait plus de discussion. J'tais debout, appuy contre la grande
table; il s'avana vers moi, avec une espce de dlire dans ses
prunelles qui cherchaient les miennes.

--Non, s'cria-t-il, non, Andr, pas encore!... Piti, Andr, piti!...
Vois, je suis condamn, je n'en ai pas pour six mois  vivre... Ta
vengeance, tu n'as pas eu besoin de t'en charger... Va, si j'ai commis
une action terrible, crois-tu que je n'en ai pas t puni?... Mais,
regarde-moi, je meurs de cet effroyable secret... C'est fini. Mes jours
sont compts. Ce peu qui me reste, ah! laisse-le-moi!... Comprends-le
bien, je n'ai pas peur de mourir; mais me tuer, m'en aller en lguant
cette douleur  celle que tu aimes comme moi... C'est vrai que j'ai os,
pour la conqurir, un crime atroce; mais, depuis, est-ce qu'il s'est
coul une heure, une minute, rponds, o je n'aie eu pour but son
bonheur?... Et tu veux que je la quitte ainsi, que je lui inflige ce
supplice de penser que, pouvant vieillir auprs d'elle, j'ai prfr
partir, l'abandonner avant le temps?... Non, Andr, cette dernire
anne, ah! laisse-la-moi!... laisse-la-nous!... Puisque je te dis que je
suis perdu, que je le sais, que les mdecins ne me l'ont pas cach!...
Dans quelques mois, fixe une date... si la maladie ne m'a pas emport,
alors tu reviendras... Mais je serai mort... Elle me pleurera, sans
l'horreur de cette ide que j'aie devanc mon heure, elle si pieuse! Tu
seras l pour la consoler, pour l'aimer seul... Piti pour elle, si ce
n'est pour moi... Vois, je n'ai plus de fiert avec toi, je te supplie
en son nom, au nom de son coeur dont tu connais la tendresse... Tu
l'aimes, je le sais; je l'ai bien devin, que tu lui cachais tes
soupons pour lui pargner une douleur... Je te le dis encore une fois:
ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec dlice pour expier ce
que j'ai fait; mais elle, Andr, mais elle, ta mre, et qui n'a jamais,
jamais nourri une pense qui ne ft noblesse et puret, non, ne lui
impose pas cette torture...

--Des mots, des mots, rpondis-je, remu malgr moi jusqu'au fond de
l'me par l'explosion de cette souffrance o j'tais bien forc de
reconnatre un accent sincre; c'est parce que ma mre est noble et pure
que je ne veux pas qu'elle soit un jour de plus la femme d'un ignoble
assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout...

--Ose-le donc! rpliqua-t-il, rendu soudain  l'orgueil naturel de son
caractre par la frocit de ma rponse, ose-le donc!... Oui, elle est
ma femme, oui, elle m'aime; va lui parler et l'assassiner toi-mme avec
cette parole... Tu le vois bien... Tu plis  cette seule pense... Je
t'ai bien laiss vivre, moi,  cause d'elle, et crois-tu que je ne te
hasse pas autant que tu me hais?... Je t'ai respect pourtant, parce
que tu lui tais cher, et il faudra bien que tu fasses de mme avec moi;
entends-tu, il le faudra bien...

C'tait lui qui commandait maintenant, lui qui menaait. Comme il avait
lu dans mon me pour se tenir devant moi dans une attitude semblable!...
Et la passion se dchanait en moi, furieuse. J'apercevais la vrit de
ma situation. Cet homme avait aim ma mre assez follement pour
l'acheter au prix du meurtre de son plus intime ami, et il l'aimait
assez profondment, aprs tant d'annes, pour ne pas vouloir perdre un
seul des jours qu'il pouvait encore passer auprs d'elle. Et c'tait
vrai aussi, que je ne trouverais jamais en moi l'nergie de rvler ce
mystre affreux  la pauvre femme. Je me sentis soudain exalt par la
colre, au point de perdre tout empire sur ma frnsie intrieure: Ah!
m'criai-je, puisque tu ne veux pas te faire justice toi-mme, meurs
donc tout de suite!... J'tendis le bras, je saisis le poignard qu'il
venait de poser sur la table. Il me regarda sans trembler, sans
reculer, m'offrant sa poitrine pour mieux braver ma rage d'enfant...
J'tais  sa gauche, ramass sur moi-mme et prt  bondir. Je le vis
sourire de mpris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le
couteau dans la direction du coeur. La lame entra jusqu' la garde. J'eus
 peine fait cela, que je reculai, fou de terreur devant ce que je
venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son
visage, il porta la main droite vers sa blessure comme pour arracher le
poignard. Il me regarda, paralys par une insoutenable souffrance. Je
vis qu'il voulait parler; ses lvres remurent, mais aucun son ne sortit
de sa bouche. L'expression d'un suprme effort passa dans ses yeux, il
se tourna vers la table, il prit une plume qu'il eut encore l'nergie de
plonger dans l'encrier, il traa deux lignes sur une feuille de papier 
sa porte, il me regarda encore, ses lvres remurent de nouveau, puis
il tomba comme une masse.

Je me souviens... Je vois le corps tendu sur le tapis, entre la table
et la haute chemine,  deux pas de moi... Je marchai vers lui, je me
penchai sur son visage... Ses yeux semblaient me poursuivre de leur
regard, mme aprs la mort... Oui, il tait mort. Le mdecin qui
constata le dcs expliqua plus tard que le couteau avait travers
l'paisseur du muscle cardiaque, sans pntrer tout  fait dans la
cavit gauche du coeur, et que le sang ne s'tant pas panch tout d'un
coup, la mort n'avait pas du tre instantane. Moi, je ne peux pas dire
combien de minutes avait dur l'affreuse crise, je ne sais pas non plus
combien je restai de temps ainsi, foudroy par cette pense: On va
venir, et je suis perdu... Non, ce n'tait pas pour moi que je
tremblais. Que pouvait-on faire  un fils qui, venait de venger son pre
assassin?... Mais ma mre?... Ces rsolutions de la mnager  tout
prix, ce souci quotidien de son bonheur, mes larmes caches, mes tendres
silences, voil o venait aboutir cette sollicitude de tant de semaines.
Il faudrait bien maintenant, ou m'expliquer, ou lui laisser croire que
j'tais, moi, un vulgaire meurtrier... J'tais perdu... Mais si
j'appelais, si je criais subitement que mon beau-pre venait de se tuer
devant moi?... Est-ce qu'on me croirait, et d'ailleurs ne venait-il pas
d'crire lui-mme de quoi me convaincre d'assassinat, sur cette feuille
de papier qui restait l, sur la table?... Allais-je la supprimer, comme
un bandit, avant de quitter le thtre d'un crime, dtruit tout vestige
de sa prsence?... Je la saisis, cette feuille de papier, grande et
large, couverte de caractres tracs avec une criture un peu plus
grosse que d'ordinaire. Comme elle tremblait dans ma main, tandis que
j'y lisais ces mots: Pardon, Marie. Je souffrais trop. J'ai voulu en
finir... Et il avait eu l force de signer!... Ainsi, sa dernire
pense avait t pour elle. Dans ces courtes minutes, qui s'taient
coules, entre mon coup de couteau et sa mort, il avait aperu cette
terrible chose: que j'allais tre arrt, que je parlerais pour
expliquer mon acte, que ma mre saurait son crime,  lui, et il m'avait
sauv en me forant aussi de me taire... Mais allais-je profiter de ce
moyen de salut? Accepterais-je cette pouvantable gnrosit par
laquelle cet homme, que j'avais tant dtest, s'acquittait avec moi 
tout jamais?... Je dois rendre  mon honneur cette justice, que mon
premier mouvement fut de dchirer ce papier, d'anantir avec lui
jusqu'au souvenir de cette dette impose  ma haine par un atroce et
sublime dvouement de celui qui avait t l'assassin de mon pre.  ce
moment, j'aperus devant moi, sur la table, le portrait de ma mre, une
photographie de sa jeunesse, o elle tait reprsente en un adorable
costume de soire, les bras nus dans des manches de dentelle, des perles
dans les cheveux, mieux que gaie, heureuse, avec une expression si pure
de son visage pench... Mon beau-pre avait tout sacrifi pour la sauver
du dsespoir d'apprendre la vrit, et elle recevrait par moi le coup
fatal, et elle saurait en mme temps, que l'homme qu'elle aimait avait
tu son premier mari, puis qu'il avait t tu par son fils!... Je veux
croire, pour continuer de m'estimer encore, que l'image seule de sa
douleur me dtermina... Je posai de nouveau la feuille de papier sur la
table, je m'loignai du cadavre qui gisait sur le tapis, sans lui jeter
un regard. L'ide de ma fuite du Grand-Htel, la veille, me rendit du
courage. Il fallait essayer une seconde fois de partir sans trembler.
J'avisai mon chapeau, je sortis de la chambre, j'en refermai la porte
comme un indiffrent. Je traversai le hall. Je descendis l'escalier. Je
passai devant le valet de pied qui se leva machinalement, puis devant le
concierge qui me salua. Ces deux domestiques ne m'avaient mme pas
dvisag. Je rentrai comme j'avais fait la veille, mais dans quelle
anxit plus tragique encore!... tais-je sauv? tais-je perdu? Tout
dpendait de l'instant o l'on entrerait chez mon beau-pre. Que ma mre
ft revenue quelques minutes seulement aprs mon dpart, qu'un autre
visiteur ft arriv aussitt, que le valet de pied ft mont avec
quelque lettre, je me voyais souponn, en dpit de la dclaration
crite par M. Termonde,--et je sentais que mon nergie tait  bout.
Non, si j'tais accus, je ne trouverais pas assez de vigueur morale
pour me dfendre, tant ma lassitude tait grande, si grande que je ne
souffrais mme plus. Il ne me restait qu'une force, celle de suivre sur
la pendule l'alle et la venue du balancier avec la marche des
aiguilles... Un quart d'heure s'coula, puis une demi-heure, puis une
heure. Il y avait une heure et demie que j'tais sorti de la chambre
fatale quand un coup de sonnette retentit  la porte; je l'entendis 
travers les murs. Un domestique m'apportait un laconique billet de ma
mre, griffonn au crayon d'une main affole et qui m'annonait que mon
beau-pre venait de se tuer dans une crise de douleur. La pauvre femme
me conjurait d'accourir aussitt. Ah! du moins, elle ne saurait jamais
la vrit!




XIX


Cette confession que je voulais crire, elle est crite.  quoi bon y
ajouter  prsent de nouveaux faits? J'esprais soulager mon coeur, et
voici qu' repasser en esprit tout le dtail de ce drame sinistre, j'ai
seulement raviv la mmoire des scnes o je fus acteur, depuis la
premire, celle o je vis mon pre tendu, rigide, sur son lit, au pied
duquel pleurait ma mre, jusqu' la dernire, celle o j'ai franchi le
seuil d'une chambre dans laquelle la malheureuse femme pleurait aussi,
agenouille,--et sur le lit il y avait un cadavre encore, et elle se
leva comme autrefois, et elle jeta le mme cri dsespr: Mon Andr...
Mon fils... Et j'ai d rpondre  ses questions, j'ai d lui raconter
une fausse causerie avec mon beau-pre, lui dire que je l'avais laiss
un peu triste, mais sans que rien pt annoncer une funeste rsolution.
J'ai d faire les dmarches ncessaires pour que ce prtendu suicide
restt ignor. J'ai d voir le commissaire, le mdecin des morts. J'ai
d prsider aux funrailles, recevoir les invits, conduire le deuil. Et
toujours, toujours, je le revoyais debout devant moi, le couteau dans la
poitrine, crivant ces lignes qui m'avaient sauv, me regardant, et
remuant les lvres... Ah! va-t'en! va-t'en! fantme abhorr! Oui! je
l'ai fait; oui! je t'ai tu; oui! c'tait juste. Tu le sais bien que
c'tait juste. Pourquoi es-tu l encore maintenant? Ah! je veux vivre,
je veux oublier. Si seulement je pouvais ne plus penser  toi, un jour,
rien qu'un jour, respirer, marcher, voir le ciel sans que ton image
revienne hanter ma pauvre tte que l'hallucination envahit, qui se
trouble?... Mon Dieu! ayez piti de moi. Je n'ai pas demand ce sort.
C'est vous qui me l'avez donn. Pourquoi m'en punissez-vous? Piti, mon
Dieu. _Miserere mei, Domine..._

Folles prires! Est-ce qu'il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice?
Rien, rien, rien, rien. Il n'y a qu'une destine impitoyable qui pse
sur la race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur
et la joie. Un Dieu qui dit: Tu ne tueras point,  celui dont on a tu
le pre? Non, je n'y crois pas. Non, l'enfer ft-il l ouvert, je
rpondrais: J'ai bien fait, et je ne me repentirais pas. Je ne me
repens pas. Mon remords n'est pas d'avoir pris l'arme et d'avoir frapp,
c'est de lui devoir,-- lui,--cet infme bienfait, c'est de ne pouvoir,
 l'heure prsente, secouer de moi ce don horrible que j'ai reu de cet
homme. Si j'avais dtruit ce papier, si j'tais all me dnoncer, si
j'avais paru devant les jurs, rvlant, proclamant mon acte, je le
sens, je n'aurais plus de honte, je porterais haut la tte. Quel dlice
si je pouvais crier  tous que je l'ai tu, qu'il a menti, que j'ai
menti, que c'est moi, moi qui ai pris l'arme et qui l'ai enfonce!... Et
cependant je ne devrais pas souffrir d'avoir accept,--non,--d'avoir
subi l'affreux bienfait. Est-ce que j'ai agi ainsi par lchet? De quoi
ai-je eu peur? De torturer ma mre. Rien de plus. Pourquoi donc
prouv-je cette intolrable angoisse? Ah! c'est elle, c'est ma mre
qui, sans le vouloir, me rend de nouveau le mort si vivant, si prsent,
par son dsespoir. Enferme au fond de cet htel ou ils ont vcu
ensemble treize ans, elle n'a pas touch  un seul des meubles; elle
entoure ce souvenir maudit du mme culte pieux que ma tante eut jadis
pour mon malheureux pre. C'est le mort dont je retrouve l'influence
invincible dans la pleur de son teint, dans les rides de ses paupires,
dans les touffes blanchies de ses cheveux. Il me la dispute du fond de
sa bire, il me la reprend, heure par heure, et je ne peux rien contre
cet amour. Je voudrais tout lui dire, depuis le crime hideux qu'il avait
commis jusqu' l'excution que j'ai accomplie. C'est moi qu'elle harait
pour l'avoir frapp, lui. Elle vieillira ainsi, et je la verrai le
pleurer toujours, toujours.-- quoi bon avoir fait ce que j'ai fait,
puisque je ne l'ai pas tu dans son coeur?...

_Avril-Novembre 1886._

_Achev d'imprimer_

Le vingt janvier mil huit cent quatre-vingt-sept

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS

_PARIS_

       *       *       *       *       *




DU MME AUTEUR

dition in-18

_POSIE_

  LA VIE INQUITE, 1 vol. (_puis_)           3 f. 
  EDEL, 1 vol.                                 3    
  LES AVEUX, deuxime dition, 1 vol.          3    


_PROSE_

  ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (_Baudelaire_.--_M.
    Renan_.--_Flaubert_.--_M. Taine_.--_Stendhal_).
    Sixime dition. 1 vol.                                       3 50

  NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE.
    (_M. Dumas fils_.--_M. Leconte de Lisle_.--_MM. de
    Goncourt_.--_Tourguniev_.--_Amiel_). Sixime dition. 1 vol. 3 50

  L'IRRPARABLE. _L'Irrparable_--_Deuxime amour_--_Profils
    perdus_. Cinquime dition. 1 vol                             3 50

  CRUELLE NIGME. Dix-septime dition. 1 vol.                    3 50

  UN CRIME D'AMOUR. Dix-septime dition. 1 vol.                  3 50


dition elzvirienne

  POSIES (1872-1876) _Au bord de la Mer_--_La Vie inquite Petits Pomes_.
    1 vol. 6 

  POSIES (1876-1882) _Edel_.--_Les Aveux_,
    1 vol. 6 


EN PRPARATION

  FAUSSE COMME L'EAU (_Roman_).
  LES NOSTALGIQUES (_Posies_).





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http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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