The Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Grville (1842-1902)

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Title: La Niania

Author: Henry Grville (1842-1902)

Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                             LA NIANIA.

                                PAR

                          HENRY GRVILLE.




                                  I


Antonine Karzof venait d'avoir dix-neuf ans; les violons du bal donn 
l'occasion de cet anniversaire rsonnaient encore aux oreilles des
parents et amis; la toilette blanche, orne des traditionnels boutons de
rose, n'avait pas eu le temps de se faner, et cependant mademoiselle
Karzof tait en proie au plus cruel souci. Les rayons d'un ple soleil
de printemps clairaient de leur mieux le salon vaste et un peu sombre
o l'on avait tant dans huit jours auparavant; le piano ouvert portait
une partition  quatre mains qui tmoignait d'une rcente visite,--mais
Antonine ne pensait ni au soleil, ni  la musique; elle attendait
quelqu'un, et ce quelqu'un ne venait pas.

Vingt fois elle alla de la fentre  la porte de l'antichambre, puis
revint  la fentre, retourna de l dans sa jolie chambrette qui ouvrait
dans le salon, redressa une branche de ses arbustes, refit un pli au
rideau... Tout cela ne perdait pas cinq minutes, et le temps passait
avec une lenteur impitoyable.

--Ma mre est-elle rentre? dit Antonine  une vieille servante qui
apparut dans la porte de la salle  manger contigu.

--Non, pas encore, mon ange chri, rpondit la vieille.

Antonine se jeta dans un fauteuil avec un geste d'impatience, et serra
l'une contre l'autre ses deux mains fluettes, exquises de forme et
toutes roses encore.

--Elle ne tardera pas, mon trsor, reprit la vieille. Pourquoi es-tu si
impatiente aujourd'hui?

--Ce n'est pas de voir rentrer maman, que je suis impatiente, murmura
Antonine.

La vieille bonne poussa un soupir, et disparut sans bruit. Personne ne
l'entendait jamais marcher.

Antonine, les yeux fixs sur la trace lumineuse d'un rayon de soleil qui
cheminait lentement sur le parquet, se mit  rflchir profondment au
pass. Ses souvenirs remontaient  deux annes en arrire. C'tait  la
maison de campagne de ses parents qu'elle avait commenc alors  trouver
 la vie un charme nouveau et indescriptible. Pendant la saison des
vacances, son frre, tudiant de l'Universit de Saint-Ptersbourg,
avait amen deux de ses amis pour prparer, de concert, leurs thses
d'examen.

Pourquoi l'un de ces jeunes gens tait-il rest aussi indiffrent 
Antonine que l'herbe du gazon sur lequel ils causaient ensemble le soir?
Pourquoi les attentions de celui-l lui taient-elles plutt
dsagrables? Et pourquoi l'autre, celui qui ne parlait presque pas,
tait-il devenu l'objet de ses penses secrtes? La thorie des atomes
crochus l'expliquerait sans doute.

Dournof ne regardait gure Antonine, lui parlait  peine, ne lui faisait
jamais de compliments, et s'inquitait peu de ses actions en apparence:
c'tait un garon de vingt-deux ans alors, robuste et brun, dont
l'extrieur manquait absolument de posie: on entend par posie le
romantisme sentimental qui a fait crire tant de livres absurdes, et
commettre tant d'actions ridicules. Mais la personne de Dournof
respirait l'indpendance de la volont, l'honntet, la loyaut la plus
parfaite; il riait volontiers, montrant librement ses belles dents, trop
larges pour l'oeil d'un dentiste, mais saines et blanches; il tait
jeune, alerte, ne connaissait aucun obstacle, et la libert a sa posie
propre.

Dournof ne regardait donc pas Antonine; dans les runions frquentes 
la campagne o l'on danse  toute heure du jour, dans les parties de
jeux innocents, il se trouvait cependant  ct d'elle presque  coup
sr. Personne n'en pouvait prendre ombrage; ils ne se disaient pas deux
mots en toute la journe. Cependant quand Dournof avait termin la
lecture d'un livre, il tait rare qu'on ne vit pas le volume passer dans
les mains d'Antonine. Mais l encore il n'y avait rien d'tonnant.

Madame Karzof, qui n'tait pas ne pour les grandes entreprises, avait
pourtant suivi l'exemple gnral, devenu une mode dans les derniers
temps, et elle avait tabli une cole libre dans le village. Antonine,
comme de raison, s'tait charge des filles, Jean Karzof, son frre,
avait voulu prendre soin des garons; mais Jean tait un rveur; il
oubliait l'cole pour aller rder dans les bois, avec son autre
camarade, Maroutine, portant sur l'paule un fusil avec lequel il tuait
bien peu de gibier..., et Dournof prit l'habitude de le remplacer 
l'cole; c'tait pour la rgularit, disait-il.

Antonine et lui s'en allaient donc cte  cte, sans se donner le bras;
ils entraient chacun dans la cabane de leur classe, et le plus souvent
revenaient ensemble. L't s'coula ainsi. Ils se parlaient toujours
trs-peu, mais un peu plus que dans les commencements. Les vacances de
l'Universit tiraient  leur fin, cependant, et les feuilles des
tilleuls commenaient dj  tomber sur le gazon; Antonine, toujours
srieuse, avait un peu maigri; ses joues taient moins roses qu'au
printemps; parfois elle se retirait de bonne heure, sans prtexte
plausible. Si sa mre inquite la suivait alors dans sa chambre, elle la
trouvait assise dans un grand fauteuil, les bras pendants, sans autre
mal qu'un peu de fatigue.

Un jour qu'Antonine sortait de la maison d'cole un peu plus tard que de
coutume, elle vit que Dournof l'avait attendue. Assis sur les quelques
marches de bois du petit perron, il regardait la route en sifflotant. Au
bruit que fit la porte en retombant, il se leva, et Antonine reut en
plein visage un regard si profond, si plein de choses, qu'elle baissa
les yeux.

Ils marchaient tous deux, et se dirigeaient vers la maison, lorsque
Dournof, s'arrtant brusquement, dit  Antonine:

--J'ai  vous parler.

Ils s'arrtrent prs du puits. Ce puits, dont la margelle tait haute
de trois pieds environ, tait construit avec de grosses poutres de sapin
 peine quarries, enchevtres les unes dans les autres; l'eau venait
presque  fleur de terre, et un seau de bois noirci par un long usage y
flottait au milieu des feuilles jaunies des bouleaux que les vents
d'automne y jetaient par tourbillons. La perche  contrepoids qui sert 
relever le seau se perdait dans les branches basses des arbres, la haie
du jardin haute et drue faisait un fond de verdure de cette construction
rustique; l'herbe poussait l plus paisse que partout ailleurs. A cette
heure, personne ne venait au puits:  dix mtres des maisons, l'endroit
tait aussi solitaire que le fond d'un bois.

Antonine sentait battre son coeur, et craignait que Dournof n'en
entendit les battements, tant ils lui semblaient terribles. Il resta un
moment devant elle, la regardant, cette fois, de tous ses yeux.

--Vous tes une demoiselle riche, commena-t-il.

--Je ne suis pas riche, interrompit vivement Antonine.

--Vous n'tes peut-tre pas riche pour votre monde, mais vous tes riche
en comparaison d'un petit fils de prtre, qui n'a aucune fortune. Votre
famille est de bonne noblesse.

Antonine allait parler, il fit un geste, elle se tut.

--Je suis de naissance obscure, puisque, je viens de vous le dire, mon
grand-pre tait prtre. Mon pre tait un pauvre gratte-papier dans une
administration de province; il a acquis la noblesse hrditaire par
anciennet, et voil pourquoi je puis mettre une couronne sur mon
cachet...

Il souriait avec une certaine expression qui fit aussi sourire Antonine.

--Cela n'empche pas que...

Il se tut et regarda Antonine qui, loin de dtourner les yeux, leva sur
lui son visage empourpr. Dournof alors tendit sa large main, lgante
de forme, mais grande et lourde; la jeune fille y mit la sienne, sans
hsiter, mais avec une gravit recueillie.

--Je crois, reprit Dournof, que nous suivons le mme chemin tous les
deux; j'ai ide de faire quelque chose... Je ne sais pas encore ce que
je ferai, mais je crois bien que ce sera une oeuvre utile: voulez-vous
m'aider? Non pas lorsque les chemins seront frays et que la route sera
facile, mais pendant les annes de dcouragement et d'preuve; lorsque
je serai accabl de railleries, pendant que je suis pauvre et obscur,
pendant que personne n'a foi en moi, except votre frre, qui a en moi
une confiance absolue. Voulez-vous me donner du courage quand j'en
manquerai, et de la joie toujours?

La main qui tenait celle d'Antonine tremblait un peu, malgr l'effort
visible de Dournof pour paratre calme. Antonine regarda le jeune homme
et rpondit:

--Je le veux.

--Pensez-y bien, reprit-il avec motion contenue dans la voix, je ne
puis vous offrir  prsent ni un toit, ni du pain... Je ne puis vous
demander  ceux de qui vous dpendez que lorsque je me serai assur de
quoi vivre.

--Vous disiez tout  l'heure, interrompit Antonine, que j'ai quelque
fortune...

--Prcisment assez pour que je ne puisse prtendre  vous que si je
vous apporte l'quivalent de ce que vous possdez. Que vous donnera-t-on
en dot?

--Trente mille francs, rpondit la jeune fille sans s'tonner de cette
question.

--Eh bien, il faut que j'aie une place qui me rapporte au moins le
revenu de ce capital. C'est peu de chose, ajouta-t-il avec son large
sourire, et je l'aurai bientt une fois que j'aurai pass ma licence.
Mais il faut attendre, et cette place ne sera qu'un acheminement vers
autre chose. Les annes de travail et d'preuve seront longues...

--J'attendrai, dit Antonine sans trouble.

Dournof la regarda d'un air ravi: ce regard sembla mettre sur elle une
bndiction, tant il tait srieux et tendre.

--Je vous aime, lui dit-il, je vous aime tant, que si vous aviez refus,
je crois que j'aurais renonc  mon rve.

--Que serez-vous? demanda alors Antonine.

--Avocat!

Antonine le regarda avec un peu d'tonnement. A cette poque,
l'organisation des tribunaux tant encore tout entire  l'tat de
projet, les avocats n'existaient gure que de nom. On ne comprenait sous
cette dsignation que les avocats consultants, sorte d'hommes d'affaires
gnralement peu estims.

Dournof lui expliqua alors les rformes projetes, et la place que
pouvait prendre dans ce nouvel ordre de choses l'homme qui aurait le
premier le talent, la force et le courage ncessaires pour s'imposer.

--Songez, dit-il en terminant, que jusqu' prsent tout est livr 
l'arbitraire, que des milliers de gens spolis crient justice sans rien
obtenir! Songez que la lumire va se faire dans ce chaos, et aprs le
Tsar, qui sera le premier bienfaiteur, quel ne deviendra pas le rle de
celui qui aura obtenu pour les malheureux le droit et la justice.

--Etes-vous ambitieux? demanda Antonine avec la mme simplicit.

Dournof rougit; il plongea dans le fond de sa conscience et rpondit
ensuite.

--Non; car si j'tais ambitieux, je voudrais travailler seul, et je ne
puis vivre sans vous.

--J'attendrai, rpta Antonine. Ds  prsent je vous appartiens.

Il ne lui dit pas merci, ces deux mes fortes s'taient comprises sans
phrases. Il serra fortement la main qu'il tenait, puis la laissa
retomber.

--Il faut n'en parler  personne, n'est-ce pas? demanda la jeune fille
en reprenant le chemin du logis.

--C'est  vous de le dcider, rpondit Dournof. Si vous pensez que votre
famille m'accueille favorablement...

Antonine ne pt s'empcher de rire; la nullit de son pre et la
frivolit bienveillante de sa mre lui inspiraient cette sorte
d'affection qu'on prouve pour des tres irresponsables et dnus de bon
sens.

--Ils ne vous accueilleront pas favorablement, dit-elle; attendons.

--Comme vous voudrez, rpondit le jeune homme.

Ils atteignirent la maison sans changer d'autres paroles.

De ce jour, madame Karzof n'eut plus  s'inquiter de la sant de sa
fille: Antonine avait repris sa gaiet srieuse et les couleurs de ses
joues roses. Seulement elle quitta peu  peu les ouvrages  l'aiguille
de pur agrment pour les travaux plus solides. Elle voulut apprendre 
tailler,  coudre,  repriser.

--Mon Dieu, quelle fille originale! disaient ses jeunes compagnes; quel
plaisir peux-tu trouver  ourler des torchons?

Antonine plaisantait la premire de ces travaux peu lgants, mais elle
tint ferme, et devint trs-habile. L'hiver rassembla souvent les jeunes
gens: on dansait prodigieusement  cette poque en Russie. Tout tait
prtexte  sauterie, et mme sans prtexte beaucoup de familles avaient
un jour fixe o la jeunesse se runissait et dansait ds sept heures du
soir.

La plus brillante de ces maisons tait celle de madame Frakine; comment
celle-ci s'y prenait-elle pour procurer tant de plaisir  tant de monde
avec des revenus d'une exigut invraisemblable et constate? C'est un
problme que jamais personne n'a pu rsoudre. Peut tre la bonne dame se
privait-elle  la lettre de manger pour parvenir  payer le loyer d'un
appartement trs-vaste et trs commode; peut-tre vendait-elle en
cachette ses derniers bijoux de famille pour subvenir aux dpenses
d'clairage de ce salon toujours plein le samedi; toujours est-il que
nulle part on ne dansait d'aussi bonne grce et nulle part aussi,
l'heure venue, on ne soupait d'aussi bon apptit.

Le souper se composait de jolies tranches de pain noir et blanc
artistiquement coupes et alternes sur des assiettes de faence
anglaise; d'un peu de beurre apport de la campagne une fois par mois et
soigneusement conserv  la glacire; de quelques harengs marins,
entours de persil et d'oignons hachs, et d'une immense salade de
pommes de terre et de betteraves. Un peu de fromage enjolivait ce menu
frugal, digne d'un cnobite.

Mais le tout tait si bien servi, il y avait sur la table tant de
couteaux et de fourchettes, tant de carafes reluisantes dans lesquelles,
en guise de vin, ptillait du _kvass_ de fabrication domestique; tout
cela tait offert de si bon coeur, que la belle jeu-esse, plus affame
de plaisir que de friandises, se dclarait enchante de tout et
recommenait  danser aprs souper, d'aussi bon coeur qu'avant.

Vers deux heures du matin, madame Frakine apparaissait dans le salon
avec un grand balai,--ce qu'elle appelait son balai de crmonie;
c'tait, disait-elle, pour chasser les danseurs.

On l'entourait alors en lui demandant grce pour un quart d'heure, pour
une contre danse. Elle refusait, agitant son formidable balai; alors un
enrag se mettait au piano, et jouait une valse; madame Frakine et son
balai, entrans dans le mouvement par les jeunes gens intrpides,
faisaient le tour du salon, puis riant, essouffle, le bonnet de travers
sur ses cheveux blancs, elle se laissait tomber sur un canap. C'tait
le signal du dpart, on s'approchait, on l'embrassait, on la cajolait et
l'on partait pour recommencer le samedi suivant.

Pourquoi la bonne dame sans mari, sans enfants, dpensait-elle ainsi le
plus clair de son maigre revenu pour amuser des gens qui ne lui taient
rien? Elle l'expliquait d'un mot, et nul n'y pouvait rien rpondre.

--Cela m'amuse, disait-elle. Il y a des gens qui prisent du tabac,
d'autres qui font brler des cierges, d'autres qui mettent tout leur
argent chez le mdecin et l'apothicaire; moi, j'amuse la jeunesse, et
elle me le rend bien!

C'est l que, pendant tout l'hiver qui avait suivi leur trange
conversation, Dournof et Antonine s'taient vus librement. Madame Karzof
envoyait sa fille avec sa vieille bonne chez sa voisine; le vieux
domestique venait la chercher vers minuit, et attendait en compagnie des
autres,  moiti endormis sur les banquettes de l'antichambre, que la
joyeuse compagnie ft rassasie de rires et de danses. Depuis cinq ou
six ans que madame Frakine recevait ainsi une cinquantaine de jeunes
gens des deux sexes, plusieurs mariages s'taient dcids et conclus
dans cette heureuse atmosphre; bien des fantaisies passagres taient
closes aussi dans les ttes folles, et avaient sombr avant d'arriver
au port de l'hymne, mais jamais il n'en tait rien rsult de fcheux;
cette jeunesse tourdie tait anime de sentiments purs et honntes:
toutes les jeunes filles se respectaient elles-mmes, et tous les jeunes
gens respectaient les honntes femmes.

L't revint, Jean Karzof ramena son camarade d'tudes  la campagne, et
les fiancs reprirent leurs promenades  la maison d'cole. Madame
Karzof s'apercevait si peu de leur bonne intelligence, elle mettait tant
de bonne grce  les envoyer ensemble faire quelque course ou quelque
excursion, que plus d'une fois l'ide leur vint qu'elle savait leurs
projets et n'y tait pas contraire. Antonine surtout en tait si bien
persuade, que Dournof eut quelque peine  la dissuader d'en parler
franchement  sa mre.

--Laissez-la faire, lui dit-il: si elle nous est favorable, elle ne nous
dira rien; si vous vous trompez, elle pourrait nous sparer, au moins en
attendant le jour o je viendrai vous rclamer; et alors que ferions
nous?

L'ide d'une sparation mme temporaire, dans de telles conditions,
tait devenue trop pnible pour qu'Antonine ne cdt pas  ce
raisonnement.

Les jeunes gens se trouvaient heureux d'habiter le mme lieu, de se voir
quotidiennement, de travailler spars au but qui devait les runir; ce
bonheur tait modeste, aussi ne se sentaient-ils pas en tat d'en perdre
la moindre parcelle. Antonine garda le silence.

Une preuve bien pnible les attendait. Le pre de Dournof mourut
pendant le second hiver, et le jeune homme fut oblig de partir pour
mettre ordre  ses affaires.

La sparation, qui devait durer un mois au plus, se prolongea pendant
cinq mois: Dournof dut tablir sa mre et deux soeurs plus ges, non
maries, dans une rsidence plus modeste que l'appartement o son pre
logeait de son vivant. L'Etat loge volontiers ses fonctionnaires en
Russie, et il les loge largement. Madame Dournof et surtout ses filles
poussrent des soupirs bien douloureux en voyant une petite maison de
bois remplacer les vastes chambres,--nues, il est vrai, mais hautes et
spacieuses,--o elles avaient vcu jusqu'alors.

Antonine et son fianc avaient rsolu de ne s'crire qu' la dernire
extrmit, en cas de danger ou de besoin pressant; mais, la sparation
se prolongeant, il fallut recourir  la correspondance, et la jeune
fille se dcida  mettre sa vieille bonne dans la confidence de son
secret.

Personne ne savait plus le nom de la bonne, on l'appelait du nom
gnrique _Niania_. Ne dans la maison de la mre de madame Karzof, elle
avait trente-sept ans lors du mariage de celle-ci; la jeune marie
l'avait reue en cadeau de sa mre, comme un des meubles, et non le
moins prcieux, de son trousseau. La Niania avait vu natre les nombreux
enfants de sa matresse, elle les avait tous soigns, et peu aprs
couchs dans le cercueil  l'exception de Jean et d'Antonine, seuls
rests vivants. Elle adorait ces deux tres, comme elle adorait Dieu; et
s'il lui et fallu choisir entre son salut ternel et la vie de l'un des
deux, elle se ft damne sans hsitation.

Mais c'tait  Antonine qu'elle s'tait plus particulirement voue;
c'tait une petite fille, et par consquent les soins devaient tre plus
minutieux et plus absorbants, et puis Antonine tait reste  la maison,
tandis que Jean faisait ses tudes au gymnase et ne rentrait qu' quatre
heures.

Depuis la naissance d'Antonine, c'est la Niania qui l'avait conduite 
la promenade, habille, leve, couche; en un mot, elle marchait
derrire Antonine comme son ombre dans l'intrieur de la maison. Ce
qu'elle avait fait chasser de femmes de chambre, ce qu'elle avait lass
de gouvernantes qui avaient pris le parti de s'en aller, puisqu'on ne
pouvait pas la faire renvoyer, ce qu'elle avait mis de querelles, de
luttes et d'inimitis dans la maison ferait un gros volume.

Tout tre, quel qu'il ft, qui drangeait ou ennuyait Antonine devenait
bon  mettre au rebut, et il n'tait pas de moyen qui ne semblt
convenable  la Niania, pourvu qu'il arrivt au rsultat dsir.

Les professeurs et institutrices finissaient par lcher pied, et
Antonine en vint de la sorte  se former un caractre trs-rsolu. Si
elle ne devint pas despote, c'est qu'elle avait un sens inn du juste et
de l'injuste qui la prserva. Mais pour tout le reste, elle se fit une
loi de sa propre volont.

Cette fermet la sauva du caprice, dfaut ordinaire de ses compatriotes,
qui, sans cesse aduls, ne trouvent point de limites  leur fantaisie,
n'ont plus de rgle pour leur existence. Si Antonine devint fort
entte, au moins ne le fut-elle qu' bon escient.

Si persuade qu'elle ft de la tendresse aveugle de sa Niania, elle
tremblait intrieurement le jour o elle lui fit l'aveu de son amour
pour Dournof. La vieille servante l'coutait, les mains pendantes, comme
il convient en prsence des matres, la tte baisse, l'air respectueux.

--Eh bien, quoi? dit-elle, lorsque Antonine eut cess de parler, tu
aimes ce jeune homme? Pourquoi pas, si c'est un homme de bien?

--Mais ma mre ne voudra peut tre pas! fit Antonine, surprise de ne pas
rencontrer d'autre rsistance.

--Si tu l'aimes, a ne fait rien, ta mre ne voudra pas faire de peine 
son enfant chri. Seulement, ma belle petite, sois bien sage, ne laisse
pas approcher ton amoureux......

Antonine jeta un regard si svre  Niania que celle-ci perdit toute
envie de la morigner.

--C'est bon, c'est bon, reprit-elle. Pourvu que tu te maries  celui que
ton coeur a choisi, c'est tout ce qu'il faut. Ta mre, que Dieu
conserve, n'tait pas si contente quand elle a pous ton pre... elle a
bien pleur!...

--Tu te le rappelles? fit vivement Antonine.

--Certes! elle en aimait un autre, un joli officier avec des petites
moustaches, qui venait  la maison...

--Eh bien?

--Eh bien, que veux-tu que je te dise! elle s'est console... ton pre
est un brave homme, pour cela, il n'y a rien  dire, et ta mre a t
toujours choye comme la prunelle de ses yeux. Elle a toujours fait ce
qu'elle a voulu.

Antonine garda au fond de son coeur l'esprance que sa mre, empche
dans sa jeunesse d'pouser l'homme qu'elle aimait, serait compatissante
 sa situation; cependant elle se contenta d'esprer en silence. Niania
fut charge de mettre  la poste et de retirer la correspondance des
deux fiancs, et elle s'en acquitta avec beaucoup de zle et d'adresse.
Le matin du jour o Antonine se montrait si impatiente elle avait reu
un mot de Dournof lui annonant son retour pour le jour mme. Aussi les
heures lui paraissaient elles longues.




                                 II


La sonnette retentit dans l'antichambre; la Niania courut ouvrir, et,
par la porte reste entr'ouverte, Antonine entendit ces paroles:

--Vous voil revenu, Fodor Ivanitch, notre faucon, notre aigle blanc!
Que Dieu vous donne une bonne sant! La demoiselle mourait d'impatience!

--Est-elle  la maison? rpondit la voix grave de Dournof.

--Oui, oui, elle est  la maison, elle vous attend seule dans le salon.

Dournof fit rapidement les quelques pas qui le sparaient de la porte,
l'ouvrit toute grande, et resta sur le seuil. Antonine debout, immobile,
tournant le dos  une fentre, claire par une lumire luisante qui
mettait une raie d'or sur chaque contour, l'attendait, en effet, sans
oser faire un pas vers lui. Jusque-l elle n'avait touch que sa main.
Comment contenir l'impulsion irrsistible qui la jetait dans les bras de
son fianc?

Elle n'eut pas le temps de rflchir,--elle sentit soudain deux bras
l'treindre avec tant de force qu'ils lui firent mal; sa tte se trouva
sur la poitrine de Dournof, et ses cheveux furent couverts de baisers.
La vieille bonne referma la porte du salon et sortit en murmurant une
bndiction sur eux.

--Ma lumire, ma vie! disait Dournof  voix basse, en serrant contre lui
la tte d'Antonine qu'il caressait d'une main presque paternelle dans sa
douceur, que j'ai souffert sans toi! Il l'carta un peu pour la mieux
regarder et ne dit rien, mais son sourire tmoigna combien elle lui
tait chre.

--Comment avez vous pass ce long temps d'absence? dit-il ensuite en la
conduisant vers un fauteuil o elle s'assit, pendant qu'il prenait une
chaise en face d'elle.

--Je n'en sais rien, rpondit Antonine; c'tait comme une longue nuit.
J'ai beaucoup travaill.

--A quoi?

--A nos travaux d'cole; j'ai prpar des leons pour les enfants du
village; ce n'est pas facile d'expliquer mme les choses les plus
simples  ces intelligences peu dveloppes. J'ai eu bien de la peine 
rendre claires quelques notions... Mais nous en reparlerons. Et vous,
qu'avez-vous fait?

Dournof passa la main sur son front pour en chasser les soucis.

--J'ai eu des paperasses, donn des signatures, lutt contre la mauvaise
foi des uns et l'obsquiosit des autres... j'ai arrach  grand'peine 
toutes ces mains rapaces les bribes de mon patrimoine, j'ai install ma
mre et mes soeurs dans une demeure passable, et me voici... mais,
Antonine, coutez-moi bien: je ne veux plus vous quitter:

Elle le regarda, et ses yeux dirent clairement qu'elle non plus ne
voulait plus le quitter.

--Je vais demander votre main  vos parents, je ne suis pas riche, bien
loin de l, mais j'ai ralis de quoi vivre trs-pauvrement pendant cinq
ans: d'ici l, j'aurai acquis une position digne de vous, j'en suis sr
Il s'tait lev; sa forte poitrine dilate par la joie et l'espoir
respirait aisment, ses yeux brillaient, son teint color par la vie
exubrante, ses cheveux boucls capricieusement par la nature, et qu'il
rejetait  tout moment en arrire de son front large et pur, disaient
hautement que cet homme possdait une me vigoureuse, nergique,
indomptable.

--Craignez-vous la misre? dit-il  Antonine.

Elle rpondit d'un signe de tte avec un sourire plein d'orgueil et de
confiance.

--Et vos parents opposeront-ils une rsistance srieuse?

--Probablement, rpondit-elle.

--Alors?...

--Rien ne nous dsunira, dit Antonine  voix basse, en inclinant la
tte.

--On voudra nous faire attendre.....

--Nous attendrons.

Dournof se rassit et poussa un soupir.

Antonine parlait d'attendre; en effet, pour elle, attendre n'tait pas
si dur; elle vivait dans la maison paternelle, o rgnait l'aisance;
elle travaillait suivant ses gots, entoure d'objets de son choix... la
vie lui tait facile... Mais pour lui. Dournof, c'tait une autre
existence. Il regarda  terre, et dans son cerveau fatigu du voyage et
de bien de tristes penses, il vit apparatre l'image de sa vie
solitaire.

C'tait une chambre triste, o rien ne parlait de la prsence d'une
femme aime; les meubles,--des meubles de garni, c'est tout
dire,--n'avaient rien d'agrable au regard ni au toucher. Pas de
souvenirs sur ces murailles tapisses d'un papier banal,  peine peut
tre la photographie d'Antonine. Le repas solitaire, le lever solitaire,
la solitude partout, et dans le travail surtout... le travail qui aurait
t si doux auprs d'elle! Combien la prsence d'Antonine n'eut-elle pas
embelli ce triste intrieur! D'ailleurs, toute pense d'intrt mise de
ct, la petite fortune de la jeune fille aurait apport le bien-tre
dans leur union. Ce n'tait plus la chambre loue au mois qu'ils eussent
habite ensemble, mais un petit intrieur modeste o la main de l'pouse
met partout son empreinte dlicate et sacre.

Antonine ne se doutait gure de cette diffrence de vie; elle n'en
connaissait que la posie. La pauvret des paysans de son village lui
tait cependant familire, et elle en adoucissait les chagrins par tous
les moyens en son pouvoir. Mais la pauvret d'un homme de son monde
devait tre, et tait, en effet, une chose bien diffrente; celle-ci lui
paraissait tout ensoleille par l'tude, les joies de l'intelligence, et
par leur amour mutuel.

Dournof poussa un second soupir et releva la tte; Antonine le regardait
tristement.

--Que faire? dit-il en s'efforant de sourire; nous attendrons. Mais si
vos parents persistent  refuser?

--Ce ne sont pas des loups, dit Antonine avec une gaiet feinte. Ils
m'aiment et finiront par consentir. Et puis, qui sait? ils consentiront
peut-tre tout de suite!

Dournof ne le croyait pas, et il n'eut pas besoin de le dire.
D'ailleurs, entre ces deux tres graves et fiers, les mensonges, mme
ceux qu'ils auraient pu se faire par charit, pour s'pargner
mutuellement un souci, taient inconnus. Leur amour tait ciment d'une
estime sans bornes, et c'est l ce qui le rendait si fort.

--Antonine, dit le jeune homme aprs un silence, je regrette de vous
avoir attache  moi; j'aurais d comprendre que je n'avais pas le droit
de parler tant que je n'aurais pas un nid  vous offrir... mais j'tais
trop jeune pour savoir...

--Je ne le regrette pas, moi! fit Antonine en lui tendant la main.

Il la prit et la serra, mais sans la porter  ses lvres. Se sentant
srs l'un de l'autre et craignant de s'amollir, ils vitaient les
caresses.

Une voiture s'arrta sous les fentres et s'loigna aprs avoir dpos
ses htes.

--C'est ma mre, dit Antonine; elle a fait des visites avec mon pre
aujourd'hui. Voulez-vous leur parler?

Dournof tendit les bras, et la tte d'Antonine s'appuya un moment sur
son paule.

--Quoi qu'il arrive, pour toujours? dit-il.

--Pour toujours! rpondit fermement Antonine.

On sonna. La Niania accourut dans le salon, afin de prvenir les jeunes
gens, mais ceux-ci ne craignaient pas les surprises.

M. et madame Karzof entrrent l'instant d'aprs dans le salon et
tmoignrent leur satisfaction en revoyant le jeune homme aprs sa
longue absence.

Madame Karzof tait une femme de quarante-cinq ans, plutt petite,
rondelette, active, intelligente et borne  la fois, comme beaucoup de
femmes russes de sa classe; intelligente pour ce qui tait de son
ressort, pour tout ce qui l'entourait et se mlait  sa vie, absolument
borne ds qu'il s'agissait de sortir du particulier pour passer au
gnral. Elle tait bonne et tracassire, gnreuse et parfois rapace,
capable de se priver de tout pour soulager une infortune, et galement
capable de laisser mourir de faim devant sa porte un pauvre  la
pauvret duquel elle ne croirait pas,--quitte ensuite  le faire
enterrer  ses frais et  dplorer son erreur,--mais incapable de se
corriger grce  cette leon.

Madame Karzof aimait sa fille et la perscutait sans cesse; Antonine
aimait le bleu, sa mre lui faisait porter du rose, sous prtexte que le
rose va  toutes les jeunes filles. La mode venait-elle des coiffures
plates, elle obligeait Antonine  lisser ses cheveux avec soin, sans
s'inquiter de l'air de son visage, auquel cette coiffure ne convenait
pas; de mme que l'anne suivante, elle faisait crper sans piti ses
cheveux, longs d'un mtre, que personne ne pouvait plus dcrper ensuite
et qu'il fallait couper,--le tout parce que quelque brave dame de ses
amies lui avait dit que c'tait la mode, et qu'on ne pouvait se coiffer
autrement pour aller au bal.

Antonine dtestait le monde guind et malveillant des employs de classe
moyenne o la conduisait sa mre; en revanche, elle aimait la libert de
bon ton qui rgnait chez madame Frakine. Madame Karzof et dsir le
contraire; mais si elle la contraignait souvent  aller au bal, elle ne
lui dfendait jamais de se rendre aux samedis de la bonne dame.
Seulement, s'ennuyant elle mme prs de celle-ci, trop simple et trop
franche d'ailleurs pour elle, elle y envoyait Antonine avec sa bonne. La
jeune fille tait loin de s'en plaindre. Elle y trouvait Dournof l'anne
prcdente, mais le deuil de celui-ci et son absence l'en avaient cart
cet hiver, au grand regret de toute la jeunesse, car Dournof, avec sa
manire de voir srieuse en toute chose, tait  ses heures le plus
joyeux boute-en-train de la bande.

C'est ainsi que madame Karzof avait accoutum sa fille  ne pas faire
grand cas de ses dcisions; bien qu'Antonine n'et jamais cess de
donner  sa mre les tmoignages extrieurs du respect, celle ci se
sentait gne par le jugement de sa fille; elle le lui avait dit plus
d'une fois, non sans aigreur; Antonine avait toujours rpondu avec
douceur et politesse, mais une fermet inbranlable se cachait sous sa
dfrence apparente, et madame Karzof, qui le sentait, revenait de ses
escarmouches plus dcide que jamais  rendre sa fille heureuse malgr
elle,  l'amuser malgr elle,  l'habiller au rebours de ses dsir? le
tout pour son bien.

M. Karzof tait un brave homme, c'est tout ce qu'on peut en dire,
attendu que jamais oreille humaine n'avait ou porter d'autre jugement
sur son compte. Il remplissait mcaniquement ses devoirs  son
ministre, visitait ses suprieurs, touchait ses appointements, n'tait
jamais malade, mangeait, sortait, dormait  ses heures rgulires, qu'il
n'aimait pas  voir dranger, et s'en remettait pour toute chose au
jugement suprieur de sa femme, en quoi il donnait la plus grande preuve
de sagesse qui fut en son pouvoir.

--Eh bien, Fodor Ivanitch, dit madame Karzof en tant son chapeau, une
fois qu'elle se fut installe sur le canap;--elle aimait le confort en
toutes choses--qu'allez-vous faire  prsent? Entrer au service dans un
ministre quelconque, n'est-ce pas?

--Non, chre madame, je ne pense pas.

--Que voulez-vous donc faire? dit M. Karzof d'un air bahi. La pense
qu'un homme pouvait ne pas entrer dans un ministre le bouleversait.

--Je voudrais me prparer! encore pendant un an ou deux  embrasser une
carrire encore peu frquente...

--Quelle ide! ft le digne homme. Faites donc comme tout le monde!

--Peut-on savoir quelle est cette carrire peu frquente? demanda
madame Karzof en souriant.

--Mon Dieu,  prsent, je ne tiens pas  en faire un mystre. Vous savez
que l'anne prochaine on va ouvrir le Tribunal des rfrs?

--Oui, oui, fit Karzof en haussant les paules, on vous jugera votre
affaire, tout de suite, sans enqute... quelle stupidit!

--Le temps nous prouvera si, en effet, c'est une stupidit, monsieur,
fit Dournof, considrablement plus parlementaire qu'il ne l'et t en
d'autres circonstances; en attendant, cette institution qui n'a
d'quivalent ni en Angleterre, ni en France,--pour l'Allemagne, je ne
sais pas...

--Moi non plus, interrompit Karzof d'un air digne.

--Cette institution, qui permettra aux gens presss de terminer leurs
diffrends sans attendre les vingt ou trente annes que prend
actuellement un procs,--va fonctionner avant un an.

--Oui, fit Karzof en se tournant vers sa femme; tu sais, ils ont bti
dans la Litinaa un palais superbe, avec une sculpture sur la porte, le
jugement de Salomon. Quelle piti! a ne servira pas dix fois!

--Eh bien, Fodor Ivanitch, reprit madame Karzof, quel rapport y a-t-il
entre le jugement de Salomon et votre refus d'entrer au service?

--C'est qu'il faudra des jurisconsultes libres pour examiner: rapidement
les dossiers, conseiller les clients, et, plus tard, il va falloir des
avocats pour plaider les causes devant les tribunaux criminels et
autres.

--Des avocats? de ceux qui tripotent les affaires du tiers et du quart,
en grappillant des deux cts? fit madame Karzof d'un air dgot.

--Non, chre madame, ceux dont vous parlez taient les anciens avocats;
ceux dont je vous parle seront les nouveaux.

--On les payera pour parler? demanda Karzof.

--Prcisment.

--Et vous voulez en tre un?

--C'est vous qui l'avez dit. Les poux s'entre regardrent avec une
sorte de commisration railleuse pour l'infortun qui devait avoir,
suivant l'expression vulgaire, un coup de marteau.

--On gagne de l'argent, l dedans? demanda M. Karzof d'un air de
supriorit.

--On en gagnera certainement beaucoup.

--Eh bien, quand vous en aurez reu, vous viendrez nous le faire voir,
par curiosit! conclut le bonhomme en riant et en se tournant vers sa
femme, qui se mit  rire avec lui.

Tout ceci tait bien peu encourageant. Antonine, qui n'avait pas ouvert
la bouche depuis l'arrive de ses parents, leva les yeux sur Dournof
pour voir comment il le prenait: il lui rpondit par un sourire de bonne
humeur et un clair regard plein de courage et de tendresse.

--Qui vivra verra! dit il aux poux Karzof. En attendant, seriez-vous
incapables de donner votre fille en mariage  un homme dcid  se faire
une fortune brillante et rapide, mais qui pour le moment possderait peu
de chose, outre sa bonne volont?

--Seigneur Dieu! s'cria madame Karzof, que contez vous l! Donner Nina
 un homme sans fortune, c'est cela qui serait de la folie?

Antonine se tourna vers sa mre.

--Mme si votre fille l'aimait? dit-elle doucement.

--J'espre bien que, grce au ciel, je t'ai assez bien leve pour que
tu n'aies pas de semblables fantaisies, rpliqua la mre avec une
aigreur qui ne promettait rien de bon; et elle jeta  Dournof un regard
mcontent.

Celui-ci vit qu'il fallait parler. Il se leva.

--Monsieur et madame, dit-il, j'aime votre fille depuis deux ans; j'ai
lieu de croire que je ne lui suis pas indiffrent, et je vous certifie
qu'avec moi elle ne serait pas malheureuse. Voulez-vous bien me la
donner pour femme, avec votre bndiction?

--Aprs ce que vous venez dire! s'cria madame Karzof; mais, mon ami, ce
serait tout bonnement de la dmence.

--De la folie! rectifia M. Karzof.

--J'avoue, reprit Dournof, que j'ai eu tort de plaisanter tout 
l'heure, mais je suis certain d'un avenir brillant, et j'aurais plus de
courage si Antonine m'aidait  l'atteindre en marchant auprs de moi
dans la vie.

--Entrez dans un ministre, et nous verrons, dit la mre.

--Dans un ministre, jeune homme, ajouta le pre, c'est l seulement
qu'on parvient aux honneurs et  la fortune.

Il toucha de la main la croix de Sainte-Anne qu'il portait au cou  un
large ruban, pour indiquer les honneurs, et promena un regard satisfait
autour de son salon, pour faire allusion  la fortune. Dournof rprima
un sourire de ddain.

--Si Antonine veut que j'entre dans un ministre, dit-il, je suis prt 
lui obir. Dites, le voulez-vous?

Il s'adressait  elle avec tant d'amertume, que, sur le point de dire
oui, elle eut peur de lui dplaire. Elle savait bien qu'il l'avait aime
pour sa patience, sa persvrance, son nergie morale, et qu'en se
laissant aller  une faiblesse, elle dchoirait  ses yeux. Le coeur
navr, elle se fit un visage tranquille, leva sur lui des yeux rsolus
et dit:

--Non.

--Tu as perdu l'esprit! s'crirent alors les deux Karzof, et ils
commencrent une scne qui dura deux heures et demie.--Entrez dans un
ministre! Tel tait leur premier et dernier argument.

--Mais, objectait Dournof, si je me consacre au service de l'Etat, je ne
pourrai pas m'occuper des questions de droit o mon avenir est engag!
Ce n'est pas pour gratter du papier dans un bureau que j'ai pass ma
licence et travaill huit ans!

--Vous pourrez mener les deux choses de front, profra M. Karzof comme
dernire concession; je connais--dans mon bureau mme, je puis le
dire,--un jeune homme trs-intelligent; il fait des vaudevilles pour le
thtre russe, c'est--dire, il arrange des vaudevilles franais pour la
scne russe, et il russit trs bien. Outre cela, il a t dcor, et
l'anne dernire il a obtenu une gratification.

--Pour le service de l'Etat ou celui de vaudeville? demanda Dournof,
dont le ct gamin reparaissait de temps en temps dans les circonstances
les plus graves.

--Je... je... je ne sais pas, ce n'est pas notre affaire, rpondit
Karzof, un moment dcontenance.

--Vous servez au ministre de la justice, fit Dournof. Eh bien,
croyez-vous que votre jeune homme dcor s'occupe consciencieusement des
affaires du ministre lorsqu'il a une pice en rptition? Ne
quitte-t-il pas le bureau avant l'heure, n'y vient-il pas en retard?
Souffririez-vous cela d'un homme qui ne fait pas de vaudevilles?... Non,
monsieur Karzof, celui qui veut servir l'Etat, et consquemment son
pays, doit s'adonner de toutes ses forces  un seul but, celui qu'il a
choisi. J'ai choisi une autre voie que le ministre: je vais tre aussi
plus utile  mon pays que si je restais  faire l'oeuvre d'un scribe
pendant de longues annes... Je ne veux pas voler l'Etat en me faisant
payer pour un service mal fait... et je ne veux pas briser ma carrire
en consacrant loyalement mes forces  un service pour lequel je n'ai ni
got ni aptitudes.

Il avait parl avec tant de chaleur, tant de flamme dans les yeux, que
les Karzof restrent interdits.

--C'est trs bien, trs-bien! dit M. Karzof; vous pensez noblement,
jeune homme.

--Alors vous m'accordez Antonine? s'cria Dournof avec lan.

--Jamais de la vie, tant que vous ne penserez pas autrement, riposta
madame Karzof. Vos penses sont extrmement nobles, comme votre manire
d'agir, mais on n'est heureux qu'avec de la fortune. Ma mre m'a mari 
M. Karzof que je n'aimais pas,--elle jeta un regard affectueux au
vieillard tonn;--j'aurais prfr un petit blanc-bec qui m'avait
tourn la tte; eh bien! je me suis toujours flicite d'avoir eu une
mre si sage et si prudente, car avec mon mari je n'ai jamais manqu de
rien, Dieu merci, tandis qu'avec l'autre... je serais morte de faim.

--Vous me dtendez alors d'esprer pour le prsent?... demanda Dournof
lass de tourner dans le mme cercle depuis si longtemps.

--Entrez au ministre! Ds que vous aurez une place seulement de 1,500
roubles, nous vous donnerons Antonine, et cela parce que vous tes un
bon garon, que nous vous connaissons depuis longtemps et que vous tes
l'ami de notre Jean; car nous n'avions jamais pens  un gendre de si
peu de fortun. Antonine pouvait prtendre  un colonel pour le moins,
sinon un gnral civil!

--Quand j'aurai 1,500 roubles de revenu, me la donnerez vous? insista
Dournof, prt  se retirer.

--Seulement si vous tes dans un ministre,--car, voyez vous, Fodor
Ivanitch, les administrations particulires vivent et meurent, les
consultations et tout votre micmac ont des hauts et des bas; il n'y a
que le service de l'Etat qui est ternel!

--Comme la btise humaine! pensa Dournof. Eh bien, soit, dit-il tout
haut; vous savez que je suis un homme srieux, vous ne me fermerez pas
la porte, n'est-ce pas?

--Pourquoi donc... commena Karzof. Sa femme l'interrompit. Depuis un
moment elle tudiait sa fille et reconnaissait avec joie que son
extrieur ne trahissait aucun des signes auxquels on reconnat une jeune
fille "amoureuse ", comme on dit l-bas. Ni larmes, ni pmoison, ni
exclamations de tendresse; les joues d'Antonine n'avaient mme gure
pli; il est vrai que son teint mat et peu color variait peu mme dans
ses grandes motions; mais madame Karzof, qui avait beaucoup gmi dans
son temps, tait incapable de deviner la tempte qui bouillonnait sous
cette apparente indiffrence.

--Pourquoi pas? dit-elle; notre Jean dit que vous tes pour lui un ami
inestimable, l'ami de notre fils sera toujours le bienvenu chez nous.
Quant  Nina, cette ide lui sortira de la tte, si elle y est entre;
c'est une fille d'esprit; elle sait que nous l'aimons, et elle n'a
jamais t entte.

Ici madame Karzof mentait sciemment, car elle appelait Antonine entte
au moins une fois par jour, mais elle jugeait inutile de l'apprendre 
un tranger,--et surtout  un homme qui pouvait, le cas chant, devenir
son gendre.

Antonine allait rpondre, un signe de Dournof lui fit garder le silence.
Aussi longtemps qu'on leur permettrait de se voir la vie serait
supportable. Le jeune homme salua donc les vieillards, en leur serrant
la main comme de coutume; il tendit aussi la main  Antonine, et leur
treinte valait un serment, puis il sortit, en disant: Au revoir.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria svrement M. Karzof. Comment
as-tu pu permettre  cet hurluberlu...

--Laisse-moi l'affaire entre les mains, mon bon ami, dit aussitt sa
femme: j'en parlerai avec Nina, et cela vaudra mieux. Une mre, vois-tu,
sait mieux causer avec les jeunes filles, et le pre avec les garons;
c'est dans l'ordre naturel, institu par Dieu et les lois.

Sur cette belle phrase, M. Karzof murmura un majestueux: C'est
trs-bien, et s'en fut revtir sa robe de chambre, aprs laquelle il
soupirait depuis long temps.

Madame Karzof emmena sa fille dans sa chambre, et l, pendant qu'elle
aussi dposait son harnais de crmonie, non sans force soupirs, elle
interrogea Antonine, sur tous les points. Quand? O? Comment avait
commenc cet amour? Qu'avait dit Dournof? Avait il toujours t
respectueux?

--Il ne m'a jamais bais la main, rpondit froidement Antonine.

--C'est que, vois-tu, mon enfant, la rserve virginale des jeunes
demoiselles... La bonne dame parla sur la rserve virginale pendant une
demi-heure, sans difier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini,
madame Karzof ajouta:

--Tout a, ce sont des btises; une jeune fille n'a que faire d'pouser
un homme sans fortune, un philanthrope,--ce mot pour la digne femme
dsignait une espce de novateurs fort dangereuse; on pouse un homme
pos, un gnral, avec une "toile" et de la fortune, et l'on est
heureux; au moins est-on sre que les enfants ne mourront pas de faim.

Madame Karzof parlait dans le dsert. Sa sagesse bourgeoise tait lettre
morte pour Antonine; celle-ci aimait, ce qui aurait suffi pour la rendre
 ces conseils; mais, de plus, elle avait entendu tant de fois rpter
ces maximes qui faisaient partie d'une sorte de catchisme  l'usage des
mres de famille de la classe moyenne, qu'elle en tait coeure
d'avance. Rien d'auguste, d'lev, ne sortait jamais de ces lvres
pourtant respectes. Antonine en souffrait, car elle eut voulu vnrer
sa mre, elle ne pouvait que l'aimer.

La jeune fille reut donc silencieusement sa douche de bons avis et
d'admonestations prudentes, puis elle baisa la main qui la lui
administrait et s'en fut dans sa chambre, pour tre seule et se remettre
de tant d'motions; mais la solitude lui fit peu de bien; car, au bout
de toutes les preuves que l'avenir pouvait lui rserver, elle ne voyait
briller aucun rayon d'esprance.




                                 III


La soire de madame Frakine tait dans tout son clat; dans le grand
salon aux murs tapisss de papier blanc uni, une quinzaine de bougies
clairaient les quadrilles anims; une vingtaine de jeunes gens, une
douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oubli qu'il est des
lendemains aux soires de danse. D'ailleurs  cet ge, on ignore la
courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence
pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau
couvert de verres et de tasse de th.

--Emporte a, pas de th! s'cria un des danseurs; a empche de danser,
a prend du temps, et puis on a trop chaud aprs.

--.Mais vous aurez soif! fit dans la salle  manger la voix de madame
Frakine attable avec deux ou trois autres mamans devant un samovar
gigantesque.

--Nous boirons du kvass rpond une jeune fille.

--Et puis vous nous donnerez  souper, n'est-ce pas? cria de loin une
autre voix masculine.

--Oui, mes enfants, comme  l'ordinaire.

--Il y aura du fromage?

--Et des harengs?

--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame Frakine.

A l'annonce de ce festin dlicieux, les cabrioles recommencrent de plus
belle dans le salon voisin, et la bonne dame expliqua aux mamans
tonnes de ce luxe inaccoutum, que le matin, mme, ayant reu un
quartier de veau de sa petite terre, elle l'avait fait rtir
immdiatement, afin de rgaler sa belle jeunesse, comme elle disait.

--Et prcisment, acheva-t-elle en voyant entrer Dournof, voici l'enfant
prodigue qui vient manger son veau traditionnel.

--Ah! il y a du veau? dit Dournof avec cette bonne humeur qui ne
l'abandonnait gure; qu'elle aubaine! Vous avez donc fait un hritage?

--Mauvais sujet! fit madame Frakine, ne va-t-il pas me reprocher ma
pauvret! D'o sortez-vous comme a sans crier gare?

--J'arrive du gouvernement de T...

--Quand?

--Ce matin.

--Ah! fit Madame Frakine en dirigeant ses yeux ver la porte. Antonine,
qui tenait le piano au moment de l'entre de Dournof, venait de cder sa
place  une autre martyre du devoir social, et paraissait sur le seuil.

--Repartirez-vous? demanda la vieille dame au jeune homme qui venait de
s'asseoir dans un vieux canap vermoulu, tout prs d'elle.

--Non.

Antonine s'approchait, et, sans tmoigner de timidit ni d'embarras,
elle s'assit auprs de Dournof. Les dames causaient entre elles en
prenant le th, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie.

--Savez-vous qu'on me l'a refuse tantt? dit-il  demi-voix.

--Hein? fit madame Frakine bahie.

--On me l'a refuse parce que je n'ai pas voulu entrer dans un
ministre.

--Hein? fit une seconde fois la bonne me, plus stupfaite que jamais.
Dournof ne put s'empcher de rire.

--C'est comme je vous le dis; mais cela n'empche pas les sentiments,
n'est-ce pas, Antonine?

Sa position de prtendant vinc lui donnait une assurance nouvelle; il
n'avait plus  craindre de se trahir, et prouvait une certaine joie 
s'avouer amoureux de la jeune fille.

--Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine
en les regardant avec une bont compatissante.

--Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il
prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous
le regard bienveillant et attrist de la vieille dame. Nous nous aimons
assez pour attendre.

--Longtemps?

--Dieu le sait! rpondit Dournof en rejetant ses cheveux boucls en
arrire. Allons valser, ajouta-t-il en se levant.

Il avait quitt la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il
lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers
rests sans dames, qui regardaient danser les autres.

--Tu danses dj? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion
 son deuil encore rcent.

--_Vita nuova_, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'paule; j'tais
chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur o on
le trouve.

Sur cette rponse passablement nigmatique, il se mit  valser comme si
la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour
d'un salon.

Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui tait arriv fort
tard, aprs l'opra italien qu'il aimait passionnment, sortit avec sa
soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient  peu de
distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientt,
profitant de l'extase o la musique avait plong son ami, qu'un camarade
avait entran dans une discussion acharne, il se rapprocha d'Antonine.
La nuit tait belle, la maison des Karzof tout proche; on allait  pied;
les fiancs causrent quelques moments ensemble.

--Il faut bien que je m'accoutume  ma nouvelle situation, dit Dournof;
je suis  peu prs comme un colonel sans rgiment, un cur sans cure; je
suis un fianc sans fiance...

Antonine tourna vivement la tte de son ct. Sous le capuchon qui
recouvrait sa tte, il lut un reproche dans l'clair de ses yeux.

--Je suis sans fiance aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que
je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez?--Elle hsita un
moment, puis rpondit franchement:

--Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai.

Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle.

--Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier 
l'amiti et  l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons
nous mfier d'eux, quelque parole maligne reviendra  mes parents. Si
nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux
pour nous protger.

--Vous avez raison, s'cria Dournof, frapp de la logique juvnile de ce
raisonnement audacieux. Commenons tout de suite. Amis! dit-il d'une
voix forte.

Les cinq jeunes gens qui marchaient  ct de Jean s'arrtrent autour
de lui.

--Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me
la refuse; tu es chagrin de ce refus, et jusqu'ici nous avions vcu en
frres...

--Et cela continuera jusqu' la fin de nos deux vies, interrompit Jean.

--Ta soeur ne veut pas se soumettre  l'arrt de ses parents..

--Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien.

--Eh bien,  vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du
secours dans une position semblable, je dclare qu'Antonine et moi nous
continuons  nous considrer comme fiancs, en attendant le jour o un
changement dans ma fortune me permettra de la rclamer.

Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus
digne de l'amiti et de l'honneur d'agir franchement avec vous.
Allez-vous nous protger contre la calomnie, et nous prvenir des
dangers qui pourraient nous menacer  notre insu?

--Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'motion contenue,
de dfendre la jeunesse et l'amour contre l'opinitret intresse de la
vieillesse.

--Nous le jurons! rptrent les autres.

Ils taient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux
de Ptersbourg; la ville dormait;  peine, de loin en loin, entendait-on
le roulement d'une voiture attarde; leurs voix retendirent fraches et
jeunes.

--Hourra! crirent ils gaiement, en se remettant en marche.

--Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je
vous remercie tout de mme.

--Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main 
chacun de ses dfenseurs.

A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait t charm par sa
beaut ou sa grce, il touffa ce sentiment pour jamais: Antonine tait
sacre pour eux puisqu'elle appartenait  Dournof. Dsormais, elle eut
autour d'elle une sorte de bataillon sacr pour la dfendre, et elle
fut, en effet, dfendue contre les propos malveillants par la prsence
de ces cinq hommes qui lui furent galement dvous et dont elle ne
distinguait particulirement aucun.

Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la
tte sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en
projetant aussi des desseins machiavliques,  la clart adoucie de la
lampe qui brlait devant les images saintes.

--Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rveur
sa robe de chambre pendue  un clou au fond de la chambre;--c'tait
d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle
rflchissait;--vois-tu, j'ai bien observ Antonine pendant que Dournof
parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une
fille amoureuse reoit la notification d'un refus.

--Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu
supposer, peut-tre bien sa manire  elle d'tre amoureuse n'est elle
pas pareille  celle des autre?

--Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu
la petite Vra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prtre de
l'glise de Kazan? A-t-elle assez pleur, cri, refus de manger et tout
ce qui s'ensuit! C'tait un tel vacarme chez eux que sa mre venait
faire son somme ici pendant la journe; chez elle, son dmon de fille ne
la laissait pas dormir... Eh bien, a ne l'a pas empcher d'pouser un
chef de bureau aux Apanages six mois aprs;--Voil ce que j'appelle une
demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non!

--Tant mieux! profra Karzof, cela fait honneur  son bon sens, et 
l'ducation que vous lui avez donne.

--Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne
s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier
sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps.

--Je veux bien, dit M. Karzof. Mais  qui?

--Ah! voil! fit la mre en rflchissant plus profondment que jamais,
et en magntisant de son regard la robe de chambre indiffrente. C'est 
toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne
manque pas de clibataires dans les ministres...

--Oui, rpliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune.

--Les jeunes! mais les vieux?

--Est-ce que tu marierais Antonine  un vieux? fit M. Karzof d'un air
minemment dubitatif.

Combien as-tu de plus que moi? rtorqua victorieusement son pouse, en
se tournant vers lui.

--Dix-huit ans, je crois... rpondit le brave homme.

--Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux?

--Non, certes, oh! non! s'cria Karzof;--mais ce n'est pas la mme
chose, ajouta-t-il aussitt avec justesse.

--Nous tions, il est vrai, des poux assortis, rpondit madame Karzof.
Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre,
que je serais heureuse!

L dessus, les poux se mirent  chercher en commun parmi les messieurs
de leur connaissance ceux qui pouvaient prtendre  la main d'Antonine.
Si les oreilles ne tintrent pas cette nuit  trente clibataires aussi
peu occups d'Antonine que l'enfant qui vient de natre, c'est que
probablement ils dormaient sur ces mmes oreilles.

Le rsultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un
bal, o les clibataires, tris soigneusement sur le volet, seraient
offerts  l'admiration de leur fille.

Au moment o les poux, fiers de cette rsolution, se prparaient 
s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un lger bruit de pas qui
leur annonait la rentre de leurs enfants. Un petit rire chapp 
Antonine qui disait bonsoir  son frre acheva de confirmer madame
Karzof dans sa scurit.

--Tu vois bien qu'elle ne pense pas  Dournof, conclut-elle, puisque tu
l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses.

Sa fille tait rentre dans sa chambre, cependant, et au lieu de se
dshabiller, assise sur un petit canap, la tte incline sur la
poitrine, elle rflchissait tristement.

--Eh bien, ma beaut, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard
qu'elle dt rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur
elle le signe de la croix, pour carter les mauvais rves,--tu ne te
dshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil?

Antonine tressaillit.

--Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois tre fatigue.

Elle se leva aussitt et se livra aux soins de sa fidle servante.
Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds
qu'ils inclinaient lgrement sous leur fardeau la tte de la jeune
fille; elle tait fire de ses cheveux bruns, si doux et si souples;
elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour viter
qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient  aucune main
trangre de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof,
mue du beau zle dont nous avons parl, se mit en tte de faire venir un
coiffeur, elle eut  livrer une vraie bataille  la Niania, et si elle
obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya
 la cuisine en lui fermant la porte sur le nez.

--Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents
n'ont pas accept ton bien-aim? Ils ont refus de lui donner notre
colombe?

--Oui, soupira Antonine.

--Et toi, qu'est-ce que tu dis?

--Je dis que je l'pouserai, lui ou personne.

La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tte
grise.

--C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment.

--A qui? dit Antonine en levant brusquement la tte.

--Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi,
et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible.

--Quelle ide! O as tu pris cela?

--J'ai cout  la porte, pendant que tu tais chez madame Frakine. Et
lui, que dit-il, ton ami?

--Il dit comme moi.

--Que Dieu tende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prvois
que votre vie ne sera pas tranquille!...

Antonine s'tendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur
elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de
croix dans l'air de tous cts pour chasser l'esprit malin.

Mais l'esprit malin tait rest au coeur de la jeune fille. Une colre
sourde travaillait en elle et montait toujours, menaant de submerger sa
raison. Si on l'avait laisse en paix, matresse d'attendre que Dournof
et conquis une position, elle aurait t une fille douce et soumise,
patiente malgr son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait
disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un
enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colre devint
si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus
longtemps. La fracheur de la chambre calma un peu sa fivre. Elle fit
deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrtant devant
les images, elle s'agenouilla pieusement.

--Sainte mre de Dieu! dit-elle tout haut, en tendant la main vers
l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les
bras, je jure d'tre  lui ou  personne.--Et s'il faut mourir pour
tenir mon serment, je mourrai.

Elle se prosterna et resta longtemps en prires. Le froid et
l'immobilit la glacrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva,
rejetant ses tresses importunes, puis retourna  son lit et s'endormit.




                                  IV


Les jours suivants, madame Karzof continua  tudier attentivement sa
fille, mais celle-ci s'tait fait un visage impntrable; Dournof vint
voir Jean  plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure
partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit
qu'apparatre et disparatre dans le salon. Antonine l'accueillait comme
par le pass, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il
n'avait jamais t question de mariage entre eux; les plus
malintentionns n'auraient pu rien trouver  critiquer dans cette
conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger tait
cart de ce ct, s'adonna entirement aux prliminaires de la fte
projete.

Pendant qu'elle faisait une tourne de visites prparatoires elle
recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures
de la part des dames, aussi dsireuses de placer un jeune clibataire
que madame Karzof pouvait l'tre de placer Antonine. Entre demandeurs et
offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande
comdie que donnent incessamment aux dsintresss les faiseurs de
mariages a des hauts et des bas, comme toutes les reprsentations de ce
monde; il y a des moments o il se trouve sur le march plus de
clibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus
frquent, o les demoiselles sont offertes en grande quantit, et les
clibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de
garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit
d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de
vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi
longtemps qu'elle n'est pas demande sur la place. On a vu de trs-beaux
mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt
quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice
pour lui aider  reprsenter la rpublique au Monomotapa; on a vu aussi
des clibataires immariables, et abandonns des marieuses les plus
habiles, trouver femme sans coup frir; c'est qu'ils avaient choisi le
bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point.

Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il
s'tait fait une grande razzia de demoiselles  la Nol prcdente, et
ceux qui n'avaient pas pris leurs prcautions d'avance taient rests
clibataires comme devant. La bonne dame reut donc des compliments
extraordinaires sur le mrite, la beaut, l'intelligence, etc., etc, de
sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de
sa tourne, elle trouva quatre prtendants.--non pas que tous les quatre
eussent tmoign un dsir particulier d'pouser Antonine, mais il y
avait quatre messieurs disposs  pouser une jolie femme avec une jolie
dot, ou mme une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complment
indispensable.

Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tte haute.

--Puisqu'il en est ainsi, dit elle  son mari au premier moment de tte
 tte, nous les inviterons tous, et nous serons trs-difficiles dans
notre choix. Nous avons droit  la fleur du panier.

Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se
rencontra, parmi les victimes immoles  l'orgueil maternel de madame
Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la
demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne
bien leve avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-mme,
telle qu'elle tait! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en
hauteur.

Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette
erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions
directement. Ce serait de la premire grossiret; tout au plus cela se
passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilise
des employs demi-suprieurs, les choses vont tout autrement. Madame
Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:

--Bonjour, chre Anastasie Ptrowna! Mon Dieu, qu'il s'est coul de
temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!

--Il y a au moins six semaines! j'aurais d aller vous rendre visite,
mais...

--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.

--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas
les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce
monde?

--Mais pas grand'chose; les Morof ont mari leur fils, vous savez...

--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand
la mariez-vous?

--Oh! nous ne sommes pas presss, Dieu merci! Nous n'en sommes pas
embarrasss... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez,
elle ne m'a pas donn une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne
crois pas lui avoir jamais adress un mot de reproche!

--Que vous tes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur
avec mes filles; elles sont toutes maries,  prsent, je puis le dire,
elles m'ont donn beaucoup de mal pour leur ducation. Mais dans le
temps je parlais comme vous.

Les deux mres se mettent  rire de concert, mais il y en a une qui rit
jaune.

--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof
d'un air un peu pinc; connatriez-vous quelques gentils garons, des
messieurs bien levs, qui voudraient danser chez nous?

--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de
cavaliers que vous en pourrez dsirer! une maison o l'on s'amuse tant!
Je vous amnerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas
marier Antonine cette anne, je ne vous amnerai pas M. Titolof.

--Et pourquoi, ma chre amie?

--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au
dernier bal de l'assemble de la noblesse, et il a cherch toute la
soire quelqu'un pour se faire prsenter... Malheureusement je n'tais
pas l, et s'il a trouv nombre de jeunes gens pour lui parler de vous
et de votre famille, il n'en a pas rencontr d'assez srieux pour qu'il
le prit comme chaperon.

--Et! quelle ide! on se fait prsenter tout de mme. Quel ge a-t-il?

--Environ trente-cinq ans, je crois; il a dj le grade de gnral civil
et la croix de Sainte-Anne.

--Comme mon mari, s'cria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la
fortune?

--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles
environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait 
peu prs six mille roubles...

--Ce n'est pas  ddaigner, dit madame Karzof d'un air srieux; mon Dieu
que de prtendants! Nous n'en manquerons pas,  coup sr; depuis huit
jours, on m'en a propos plus d'une douzaine.

--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement,  la
plus grande gloire des mres de famille. On a cru remarquer que celles
qui ont le plus mal mari leurs propres enfants sont les plus acharnes
 conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est
l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment.




                                  V


Le rsultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journes
entires employes  s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort
 veiller au souper, aux glaces, au th,  la toilette d'Antonine, fut
une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dner,
le jour de son bai.

Il tait trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mre, victime
de son devoir, endossa en gmissement une robe de soie lilas, trop
troite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux 
l'entre du salon pour recevoir ses visiteurs.

Il vint beaucoup de demoiselles, amenes par leurs mamans, et plus
encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine
de prtendants "srieux" et une autre demi-douzaine de prtendants moins
srieux se grouprent autour d'Antonine.

Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mre
l'avait charge, ce qui lui avait attir un coup d'oeil flamboyant, mais
sans effet: trs calme, ple comme de coutume, vtue de blanc, elle
recevait les hommages de ces inconnus avec une indiffrence parfaite.
L'escadron sacr se tenait  peu de distance, sous la conduite de Jean
Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup.

On commena  danser; au moment o un des prtendants srieux, homme
d'une quarantaine d'annes, chauve, un peu poussif, mais qui portait
majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant
Antonine pour la premire valse, Jean la lui enleva sous ses besicles,
et l'entrana rapidement  l'autre bout du salon.

--Oh! Jean! s'cria madame Karzof. Quel polisson!

Cette exclamation, qui n'tait pourtant pas de crmonie, n'arriva pas
aux oreilles du jeune homme. Trs-affair en apparence, il manoeuvrait
pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la
reconduire  sa place.

Le stratagme russit parfaitement, et l'escadron sacr comprit aussitt
la manoeuvre. Aprs deux tours de valse, Dournof dposa Antonine sur une
chaise, non loin de sa mre; mais au moment o les besicles se
dirigeaient de ce ct, un des sides d'Antonine l'enlevait pour la
repasser  un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment o la valse fut
termine.

En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la
mme dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus
deux ou trois tours de salon s'il est trs-vaste, aprs quoi l'on ramne
la dame  sa place, o elle a la facult d'accepter ou de refuser
ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode,  coup sr moins
fatigante que la mode franaise, permet  tout le monde de danser  peu
prs avec tout le monde durant la mme soire, et devait fournir 
Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protgs de sa mre.

--Ecoute, lui dit svrement cette dernire, au moment o, occupe de
ses devoirs de matresse de maison, la jeune fille s'affairait 
appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens,
les amis de ton frre; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien
qu'il vient des gens convenables, srieux,--c'est avec ceux-l qu'il
faut danser, entends-tu?

Antonine fit un signe de tte, et s'esquiva. Lorsque les premires
mesures de la contredanse retentirent, sa mre vit avec horreur qu'elle
dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une
verte semonce, qui fut perdue, comme le reste.

--Pourquoi m'as tu dsobi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille
dans la salle  manger, ds que la musique eut cess.

--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvief m'a invite avant les
autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait.

--Le gros monsieur? rpta la mre effare.

--Eh oui! le gros monsieur  lunettes. A son ge, est-ce qu'on danse?

Aprs avoir enfonc ce poignard dans le coeur de sa mre, Antonine
s'envola comme un papillon.

Dix heures avaient sonn, et le phnix des prtendants, le gnral de
trente-cinq ans, dcor de Sainte-Anne, n'tait pas encore arriv.
Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantt sur sa fille, qui
continuait  danser de prfrence avec les "petits jeunes gens", tantt
sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages
connus. Enfin, sa bonne amie parut, vtue d'une superbe robe de soie
bleue, d'un bleu  faire rougir le ciel de juin, entranant dans le
remous des plis de sa jupe le gnral Titolof, qui avait beaucoup de
peine  se dptrer.

--Oh! oh! dit  demi-voix Dournof, plac derrire Antonine  ce moment,
c'est srieux, cette fois!

Le gnral Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ,
c'est--dire trente-sept ans et onze mois; c'tait un homme de belle
prestance qui portait en avant un beau torse bomb, recouvert pour la
circonstance d'un linge blouissant et d'un gilet plus blouissant
encore. Le reste du corps, orn de drap fin, suivait ce torse
magnifique; la tte qui surmontait le tout n'tait pas indigne de cet
ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache
noire, une virgule noire, des cheveux noirs trs-fins et friss au fer,
et surtout, oh! si admirablement pommads! Des gants paille, un chapeau
gibus avec des initiales surmontes d'une couronne... Tout cela tait
parfait, si parfait, que Karzof enfona ses doigts dans les cts de
Dournof qui sursauta.

--Comment peux-tu te comparer  cet oiseau-l? lui dit-il; mais tu n'es
pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.

--Je la serrerais peut-tre un tantinet trop fort, rpondit Dournof d'un
air mditatif en contemplant la beaut incontestable du gnral Titolof.

--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est
impossible que cette tte-l parle d'une voix humaine, comme toi et moi.

Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, tait arriv auprs de
madame Karzof.

--Le gnral Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue
en le prsentant.

Les talons de Titolof se rapprochrent; il inclina la tte avec un geste
mcanique irrprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se
pencha sur la main potele de madame Karzof, qu'il porta  ses lvres.

--Enchants, enchants, murmura la bonne dame, en se retournant aussi
vite que sa courbature le lui permettait.

--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon
mari... Le mari salua. Mon fils, Jean...

Jean Karzof venait, bien mal  propos, de demander une polka au tapeur
aveugle, et le salon retentissait des accords mlodieux des "folichons".
Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main  l'anglaise.

--Et ma fille Antonine, o est-elle, Jean?

--L-bas, maman, rpondit respectueusement le jeune homme.

Antonine tait l-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit
jeune homme"; au moment o sa mre lui lanait un regard irrit, elle
l'aperut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitt avec
les besicles, et la colre de son regard se changea en une approbation
qui devint du regret en retombant sur le gnral Titolof.

--Je vous la ferai voir tout  l'heure, gnral; passez donc par ici.

--Trop heureux, dit le gnral d'une voix suave.

Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis.

--Il ne miaule pas, dit-il, il ble!

Antonine revint pourtant vers sa mre, car il fallait bien finir par l,
et la prsentation eut lieu.

--J'ai dsir me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le gnral de sa
voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est
ineffaable.

Antonine s'inclina lgrement comme pour dire: "En voil assez!" Mais
Titolof reprit:

--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutt une autorisation 
celle que j'ai dj reue de madame votre mre...

Antonine regarda sa mre... hlas! l'autorisation n'tait que trop
crite dans le sourire qui clairait le visage de madame Karzof.

--Rponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en
s'adressant au gnral.

--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mre vous a accorde,
monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace.

--Celle de vous prsenter mes hommages respectueux...

--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici...

La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer  la rigueur pour
un acquiescement, et disparut en murmurant:

--Veuillez m'excuser.

--Ces jeunes filles! dit sa mre en souriant, elles sont si farouches
quand elles ont t bien leves! et je puis me vanter que rien n'a
terni l'me de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut
d'elle...

Le gnral Titolof et madame Karzof se retirrent dans la propre chambre
 coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la
circonstance, et curent l une de ces conversations matrimoniales qui se
terminent gnralement par ces mots:

--C'est Dieu qui vous a envoy sur mon chemin!

Toutes les belles-mres dbutent ainsi, et tous les gendres commencent
par l.

Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mre la
retint auprs d'elle par la jupe jusqu' ce que le gnral ft venu
s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au
dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage
de cette poque, Antonine trouva moyen de ne pas changer vingt paroles
avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais  chaque minute elle lui
tait ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchant de
lui-mme, de sa conduite irrprochable et de ses manires exquises, la
jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle
ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa
main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou 
personne, je l'ai jur devant les images."




                                   VI


Quinze jours se passrent ainsi: le mois de fvrier tirait  sa fin, et
les dernires ftes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le
gnral Titolof tait venu d'abord tous les deux jours, puis tous les
jours; ensuite on l'avait invit  dner, et quel dner! jamais la
cuisinire n'avait pass de plus rude journe! Cependant, Antonine avait
gagn un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le
Titolof abhorr n'avait point t invit chez la vieille dame, et madame
Karzof n'attachait pas assez d'importance aux rceptions de celle-ci
pour avoir l'ide de l'y prsenter elle-mme.

Cette soire de libert, semblable  celles d'autrefois, si dissemblable
de la vie contrainte et crmonieuse que les visites du prtendant lui
imposaient dsormais, produisit une impression extraordinaire sur la
jeune fille. A peine entre, en entendant le son familier du piano, au
murmure de ces voix juvniles dont plusieurs lui taient chres, elle
perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et
elle fondit en larmes au milieu du salon.

Toute la jeunesse prsente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa
autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour
l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur
ge.

--Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en
aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuye
sur l'paule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrter ses
pleurs.

--Jean! o est Jean? demanda-t-on.

Jean tait  l'opra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui
arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avana jusqu'
Antonine.

--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer  pouser un homme
qu'elle dteste, dit-il  haute voix, et passant un bras autour de la
jeune fille, il la conduisit vers un canap o il s'assit prs d'elle.

--C'est vous qu'elle aime! s'cria-t-on de toutes parts.

--Certainement, rpondit firement Dournof: aussi elle n'pousera pas
son gnral dcor.

--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur.

--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorit qu'il possdait sans
conteste sur ce petit monde dont il tait de fait le chef lu. Nous
allons nous expliquer tranquillement.

Les quadrilles se formrent, madame Frakine apporta le secours de sa
bont maternelle  la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remde
possible  son mal. Madame Karzof tait trop entiche d'un si beau
mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par
l'amour-propre: il avait perdu sa mre, et c'tait sa belle-mre qui
ferait les honneurs de chez lui,  cte de sa femme. Titolof avait de
l'argenterie de famille trs-belle; il avait un bel appartement fort
bien meubl, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait t le
voir et en tait revenu enchante.

--Mais alors, qu'espres tu? demanda  la jeune fille brise sa
protectrice impuissante.

--Je dirai non partout, non jusqu' l'autel. Que puis-je faire de plus?

Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute 
elle, except le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit,
elle crivait  Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle
recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrire
elle, tchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant
chrie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et
ses larmes tomber sur la page crite, et toute l'me de la vieille femme
se fondait de douleur  la pense qu'elle ne pouvait rien pour elle.

Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couch sa tte sur ses bras
croiss au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait
ses nattes soyeuses, pleurait  se fendre le coeur, elle sentit deux
gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tte et
regarda la vieille bonne. Celle-ci s'tait penche sur elle, et deux
ruisseaux de larmes coulaient sans relche de ses yeux fatigus sur ses
joues fltries.

--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert  rien!

--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux
chris  pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle  force
de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaiet. Oui, je prendrais
toutes tes larmes pour moi jusqu' la fin de ma vie; si le bon Dieu le
voulait, je perdrais mon salut ternel si tu pouvais en tre plus
heureuse!

Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante.

--Tu es plus ma mre que ma vraie mre, dit-elle.

--Je crois bien! s'cria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre
mre n'a rien fait pour vous. Qui a veill vos maladies, soign vos
petits maux, pleur et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser;
qui est-ce qui vous soigne  prsent et connat vos peines? Tu as
raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mre! Aussi tu peux
pleurer avec moi, et ta mre te dfend les larmes, parce que a gte les
yeux. Pleure, ma beaut; nous pleurerons ensemble, et peut-tre que le
Seigneur se laissera toucher.

Le lendemain de ce jour tait un samedi. Madame Karzof entra ds le
matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opration
de sa coiffure. Antonine s'tait fait apporter la robe toute simple
qu'elle mettait d'ordinaire; sa mre la renvoya et choisit une robe
claire de couleur Indcise, particulirement gaie et voyante; elle plaa
ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, aprs l'avoir
examine de tous cts, elle finit par l'embrasser avec plus de
tendresse que de coutume, aprs quoi elle l'emmena dans sa chambre.

--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir  son
ct, le devoir des jeunes filles est de se soumettre  leurs parents
qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as t une bonne
fille, tu seras une bonne pouse et une bonne mre. L'heure est venue
pour toi de quitter tes parents; j'espre que tu leur sera
reconnaissante jusqu' la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer
ton bonheur. Le gnral Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en
mariage; tu rpondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux
la bndiction des fianailles.

Antonine se leva.

--Ma mre, dit-elle en se prosternant par trois fois,  l'ancienne mode,
vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas  pouser un autre homme
contre mon gr.

--C'est une plaisanterie, s'cria madame Karzof, tu ne l'aimes pas!

--Je l'aime, et je lui ai donn ma parole. Nous sommes contents
d'attendre ainsi, ma mre, nous ne vous demandons qu'un peu de patience.
N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bnirons tous deux.

Madame Karzof eut peur, intrieurement; elle s'aperut qu'elle avait
trait trop lgrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle
acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractre de sa fille.
Cette dernire dcouverte fut fatale  la premire, car si elle avait
t touche de voir combien cet amour mpris avait de profondes
racines, elle fut extrmement blesse de ce qu'elle nomma la
sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait d depuis longtemps
inspirer  sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en
prit  la mchante nature de son enfant.

--On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu
pas aperue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu tais pauvre...

--Ma mre, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colre,
n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me
donner un gnral parce qu'il est riche!

Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisrent un instant.
Si madame Karzof ne donna point un soufflet  sa fille, c'est parce
qu'elle avait trouv moyen de la blesser plus cruellement.

--Ton Dournof ne veut que notre argent, rpta-t-elle d'un ton
mprisant: les gens de son espce sont toujours aprs les filles de
bonne maison.

--Ma mre, rpta Antonine, n'insultez pas un honnte homme, car je
l'pouserai sans dot et malgr vous!

Madame Karzof, furieuse, clata d'un rire aigu.

--Si tu l'pouses sans dot, il sait bien que tu hriteras un jour ou
l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort 
tous les deux, car si tu l'pouses, je te maudis, toi, lui et vos
enfants!

Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu
donner  sa mre le plaisir de la voir vaincue; elle se retint  une
chaise et la regarda en face.

Le visage de madame Karzof exprimait autant de colre et presque de
haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa
fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle
avait fait lever, qui lui devait tout, mme l'existence, et qui osait
lui tenir tte. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le
jour  leurs enfants sont moins mres que celles qui les lvent; ce
sont les joies et les chagrins de la maternit qui la font vraiment
puissantes.

--Soit, ma mre, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'pouserai pas
Dournof sans votre bndiction, puisque vous me menacez d'un chtiment
si cruel, mais je n'pouserai pas non plus Titolof.

--Tu l'pouseras  la fin du carme, ou je te maudis.

--Je ne l'pouserai pas, ma mre; j'aimerais mieux mourir.

--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amrement; j'ai
rpondu exactement la mme chose  ma propre mre il y a trente-sept
ans, quand il s'est agi d'pouser ton pre.

--Toutes les mes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine.

--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du dmon. En
attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle rsistance; j'ai
t bien peu intelligente de ne pas le mettre  la porte le jour qu'il a
fait cette ridicule demande. C'est  vous deux que vous avez complot de
me faire perdre patience! Attends, je vais lui crire qu'il ne se
reprsente plus devant mes yeux.

Elle s'assit et crivit  la hte trois mots qu'elle envoya aussitt
chez Dournof. Puis une rflexion lui vint.

--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu
difficile sur le choix de ceux qu'elle reoit! mais tu n'iras plus sans
moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient  mon
amiti, elle ait  tenir dehors ce coureur de fortunes.

Elle expdia aussi vite que le premier un second billet, et regarda
ensuite sa fille, toujours debout devant elle:

--Va dans ta chambre, dit-elle, et tche de rflchir.

Titolof arriva dans l'aprs-midi; une table avec les images avait t
prpare. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut
venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut ple comme la cendre et
dfaillante, mais d'une apparence digne et fire.

En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer
cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander
grce; mais sa nature concentre, ennemie de toute dmonstration
extrieure, la fit reculer devant cette scne qu'elle trouvait d'avance
bte et thtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison  un
moment o ils seraient seuls.

M. et madame Karzof rpondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la
bouche, bnirent les fiancs avec les images saintes, et une
conversation s'tablit entre les trois personnages, si peu intressante
et si lourde  porter, que le fianc prtexta un devoir de service et se
retira au bout d'un quart d'heure, aprs avoir bais respectueusement la
main inerte d'Antonine. Ds qu'il eut quitt l'appartement, la jeune
fille se retira dans sa chambre en refusant de dner.

Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce rsultat, prenaient
en tte--tte un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui
ne servait jamais  table, se glissa prs d'Antonine. En la voyant,
celle-ci, affaisse dans un fauteuil, tourna la tte de son ct et lui
tendit la main.

--Ils t'ont forc mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la
main de son enfant d'adoption.

--Oui, dit Antonine, mais je ne l'pouserai pas!

--Hlas! ma chrie, soupira la Niania, contre la volont du Tsar et
celle des parents, il n'y a pas de recours!

--Niania, dit Antonine aprs un moment de silence, il faut que je voie
Dournof.

--Eh bien, ma beaut, chez madame Frakine ce soir!

--Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mre craint que je ne l'y voie.
Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille
bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui.

--O, seigneur Dieu? Comment? s'cria la Niania en levant les bras au
ciel.

--C'est mon affaire, dit Antonine en continuant  la regarder avec
autorit. Va dire  ma mre que je dsirerais aller aux vpres ce soir.

--Aux vpres? c'est une bonne pense, ma chrie; la prire calmera ta
pauvre petite me afflige; j'y vais tout de suite.

Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission
demande. L'heure des vpres n'tait pas bien loigne. Antonine
dpouilla son costume de fte; elle arracha de sa tte avec colre le
ruban rose que sa mre y avait mis, et frotta longtemps la place o les
lvres de Titolof avaient touch sa main. Puis elle attendit sa Niania.

Vers sept heures, celle-ci apparut, dment encapuchonne, portant la
pelisse de sa jeune matresse, qui s'en revtit sans perdre de temps.
Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier
tournant, la Niania arrta Antonine par la manche.

--Tu te trompes de chemin, ma chrie: l'glise est par ici.

--Nous irons  l'glise plus tard, dit Antonine. Suis-moi.

La Niania fit quelques pas; elle tait oblige de courir presque pour
marcher de concert avec la jeune fille.

--Ma beaut, ma petite chrie, o vas tu? demanda-t-elle avec crainte.

--Tu as dit que tu donnerais ton salut ternel pour me sauver, rpondit
Antonine; suis-moi sans rien demander de plus.

La Niania baissa la tte et ne souffla plus mot.

Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pntra dans une ruelle
sombre, et sans hsiter,--elle avait pris plaisir  passer tant de fois
devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une
maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second
elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumire
tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejet son capuchon.

--Antonine! Dieu t'envoie! sois bnie! cria la voix de Dournof, et sans
plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras.

La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon.




                                VII


Le petit salon o Dournof avait entran sa fiance tait une pice
maussade, comme tous les garnis. Quelques plantes  feuillage vivace sur
l'appui intrieur des fentres essayaient, mais en vain, de lui donner
une apparence joyeuse. Un petit bureau, surcharg de papier; un gros tas
de livres et de dossiers sur le parquet, un verre de th  moiti vide
sur un coin de table: tel tait l'appartement du jeune homme.

Mais en ce moment Dournof planait au-dessus des misres terrestres:
Antonine serre contre son coeur, il ne sentait plus ni l'injure, ni la
colre; il avait une foi absolue en celle qui venait si navement  lui
comme  son consolateur.

Ils restrent ainsi pendant une minute, sans songer  changer une
caresse; la Niania, reste debout prs de la porte, les regardait et
pleurait silencieuse ment; l'nergie avec laquelle cette rencontre avait
t cherche, le transport qui l'accueil fait, lui prouvait combien
l'amour qui unissait les jeunes gens tait srieux et profond.

Enfin, Dournof relcha son treinte, et prsenta une chaise  Antonine.
Le divan tait encombr de papiers comme tout le reste; il en repoussa
quelques-uns, se fit une petite place et s'assit en face de la jeune
fille. La Niania resta debout; depuis qu'elle savait se tenir sur ses
jambes, elle ne s'tait jamais assise en prsence des matres.

--Je suis venue, dit Antonine d'une voix tremblante, parce que je
voulais absolument vous parler; ma mre vous a offens, je viens vous en
demander pardon.

Dournof fit un geste d'indiffrence. Il se souciait bien peu des
offenses des autres, aussi longtemps qu'il serait aim d'Antonine!

--Nous ne pourrons plus nous voir, continua la jeune fille; ma mre a
dclar que je ne sortirais plus sans elle; j'ai dit ce soir que
j'allais  vpres... C'est bon pour une fois.

Elle se tut. L'ide de ne plus voir Dournof tait si douloureuse,
qu'elle lui faisait oublier l'autre danger,--le mariage qu'on voulait
lui infliger.

--Mais d'o vient tout cela? demanda le jeune homme.

--Titolof m'a demande en mariage, dit-elle en levant les yeux sur lui.

--Eh bien?

--Et ils m'ont accorde.

--C'est impossible! s'cria Dournof en bondissant sur ses pieds. Ils
n'ont pas fait cela!

--Ils l'ont fait.

--Et tu n'as pas rsist?

--J'ai dit  ma mre que je mourrais plutt que de l'pouser.

--Qu'a telle dit?

--Que toutes les jeunes filles parlent de mme, et elle a pass outre.

Dournof se mit  marcher de long en large dans la pice troite,
claire par une seule bougie vacillante. Il avait crois les bras et
inclin sa tte sur sa poitrine, pour comprimer toutes les paroles
amres qui bouillonnaient en lui, et qu'Antonine ne devait pas entendre.
Il fit cinq ou six fois le tour du salon, puis s'arrta devant la jeune
fille.

--Antonine, dit il, j'ai encore de l'argent; partons tout de suite, ma
mre te recevra bien, nous nous marierons l-bas. Veux tu?

Il attendit, debout devant elle, les bras toujours croiss.

--Non, dit Antonine, en le regardant avec une expression dchirante.
Elle a dit qu'elle me maudirait.

--Te maudire? Et de quel droit? De quel droit cette mre impie, qui
prtend sacrifier son enfant  son orgueil,  son intrt,
maudirait-elle l'me loyale qui ne veut pas se vendre? Te maudire? Mais
Dieu ne l'couterait pas!

Antonine se tordit les mains, et ne rpondit pas.

--Alors, continua Dournof, tu vas pouser cet homme ridicule?

--Non, dit la jeune fille.

Il se remit  marcher, en parlant cette fois.

--Vois-tu, dit-il, je quitte ds aujourd'hui mes travaux, et je cherche
une place dans un ministre...

Antonine se leva.

--Je ne le veux pas, dit-elle avec autorit.

--Pourquoi?

--Ta carrire est ailleurs; je ne t'pouserais pas si je te voyais
faiblir. Quand on a une ide vraiment grande, on ne l'a quitte ni pour
une fortune ni pour une femme. On souffre, et l'on meurt.

--Antonine, cria Dournof, en se prosternant  ses pieds, tu es plus
qu'une sainte, tu es une martyre!

La jeune fille secoua tristement la tte, et passa la main dans les
boucles paisses de la chevelure de son ami, agenouill devant elle.

--Je t'aime, dit elle, et je veux que tu sois grand.

--Alors, suis-moi! reprit le jeune homme avec imptuosit. Je ne serai
grand, si je dois jamais l'tre, que par toi et pour toi; sans toi, ma
vie n'existe pas.

--Vous avez travaill avant de me connatre et avant de m'aimer, dit
elle avec douceur. Le but que vous vouliez atteindre existe toujours.
Dournof se leva, et se tint devant elle humblement.

--Tu vaux mille fois mieux que moi, dit-il sur le ton de la prire, mais
vois-tu, Antonine, avant de te connatre, je n'tais qu'un enfant. Je
suis un homme  prsent; sais-tu ce qui m'a fait heureux? C'est la
pense srieuse que tu as mise dans ma vie. Du jour o tu as promis de
m'pouser, je me suis senti charge d'me; j'ai pens au foyer que je
devais prparer pour te recevoir, aux difficults de l'existence, o
peut-tre tu me demandais conseil; j'ai repouss alors comme indignes
bien des penses que peut-tre sans toi j'eusse accueillies avec
complaisance. Quand on est jeune, vois-tu, on se laisse tenter
facilement; je ne te l'ai pas dit, parce que rien ne devait troubler ton
repos, et d'ailleurs j'tais sr de ta rponse! Mais plusieurs fois on
m'a propos de l'argent pour arranger des affaires, des affaires que tu
ne peux pas souponner. J'tais trs-pauvre dans ce moment-l; une fois
mme, Antonine, c'tait au moment de ta fte, je me creusais la tte
pour trouver le moyen de t'offrir quelque bagatelle--j'ai failli
succomber; l'affaire tait honorable en apparence,--mais la somme qu'on
m'offrait tait trop forte pour payer le simple accomplissement de mon
devoir... J'ai eu mfiance, et j'ai refus... Tu ne sauras jamais
combien j'tais pauvre  ce moment-l, et combien j'ai t violemment
tent. Eh bien! si j'ai eu le courage de refuser, ce n'est pas parce que
mes principes, mon ducation et tout cela m'ont retenu.. C'est parce que
je t'aimais, et que si tu m'avais demand o j'avais pris cet argent, je
n'aurais pas os te rpondre toute la vrit. Tu es ma conscience,
Antonine, mon honneur mme! Dis, puis-je vivre sans toi?

Elle leva sur lui ses yeux noys de larmes, mais de larmes d'orgueil et
de joie.

--Ah! dit-elle, tu me consoles de toutes mes peines!

Ils se regardrent un moment, ravis, oubliant toute souffrance.

--Tu es un homme de bien, dit la voix tremblante d'motion de la Niania,
toujours debout prs de la porte.

Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la
terre.

--Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares.--Ce sera ma
joie ternelle d'avoir t aime par toi. Mais, coute, Fodor, il y a
autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parl de
la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dvous, de
serviteurs dsintresss? N'est-il pas temps que la lpre de
fonctionnaires qui la ronge soit gurie par les mes courageuses qui
travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'tre utiles? Ne
veux-tu pas tre de ceux-l?

Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui.

--Eh bien, renonce  moi, aime la Russie. Elle te le rendra.

--Je ne renoncerai jamais  toi, dit Dournof d'une voix calme, o l'on
sentait une force immense.

--Mais, si mes parents ne veulent pas?

--Je t'enlverai, malgr toi, et je t'pouserai de force.

--Fodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mre me maudirait.

--Qu'importe! dit-il avec colre.

--J'en mourrais;--je ne puis mme supporter la pense de la honte.

Elle se tut, et inclina sa tte sur ses mains presss.

La voix de la Niania retentit dans la chambre mal claire; cette voix,
sortant d'un corps qu'on ne voyait presque pas, prenait un accent
presque prophtique.

--N'as-tu pas honte, Fodor Ivanitch, disait-elle, de vouloir entraner
au mal notre chaste colombe? Tu sais bien qu'il n'y a pas de mariage
valable devant Dieu, si les parents refusent le consentement, mme quand
un prtre l'a bni! Pourquoi cherches-tu  sduire l'me blanche de
notre entant? C'est elle qui parle bien et toi qui penses mal Tu parlais
bien, tout  l'heure, mais l'esprit du mal vient de passer sur tes
lvres.

La Niania se tut. Les jeunes gens avaient dsuni leurs mains pendant
qu'elle parlait, et se tenaient maintenant tous deux le front baiss
comme des coupables.

--Adieu, dit Antonine  son ami, sans oser lever les yeux sur lui.

--Non, pas adieu, rpondit-il; tu seras  moi, entends tu? Et si tes
parents te forcent  pouser ce Titolof, si tu es sans force pour leur
rsister, quand tu sais si bien me rsister  moi,--marie  Titolof,
tu n'en seras pas moins  moi.--J'enlverais madame Titolof, puisque
Antonine Karzof ne veut pas tre ma femme.

Antonine poussa un cri et recula en se couvrant le visage de les deux
mains.

--Honte! honte  toi! fit dans l'ombre la voix de la Niania, tu parles
comme un sacrilge.

--Tant pis! s'cria Dournof hors de lui; d'autres vivent et prosprent
qui font le mal sans excuse; nous vivrons et nous prosprerons comme
eux, nous qui n'avons voulu que le bien, et qu'on force  mal faire!

--Tu parles comme un insens, dit la Niania toujours immobile. Si la
mre qui t'a port t'entendait parler, elle renierait le fils de ses
entrailles, qui offense Dieu et sa bien-aime.

--Pardon, pardon! s'cria Dournof. Je suis un malheureux, si malheureux,
que je voudrais tre mort! Pardonne-moi, Antonine!

Antonine tendit la main vers lui, et traa un signe de croix dans
l'air, sur la poitrine du jeu ne homme.

--Que Dieu te donne la paix, dit-elle; moi. Je tcherai de bien faire...
Si seulement j'tais sre que tu ne seras pas malheureux!

--Alors, tu ne veux pas? fit Dournof en la serrant contre son coeur.

--Jamais, sans le consentement de nos parents.

--Je le leur demanderai encore une fuis, s'cria-t-il; malgr leur
grossiret et leur injustice...

--Ils ne te l'accorderont pas! dit Antonine. C'est un gnral qu'il leur
faut pour gendre.

--Que feras-tu?

Elle sourit trangement.

--Ne crains rien, dit-elle, on ne me mariera pas malgr moi. Je te jure
que je ne serai pas la femme de Titolof.

--Ne jure pas, fit la Niania. Nul ne peut rpondre de soi-mme.

--Je jure, s'cria Antonine, en se prosternant devant l'image qui
occupait un recoin de la chambre. Je jure ici pour la seconde fois de
n'appartenir qu' Dournof.

--Et moi, fit le jeune homme en lui pressant la main, je jure
d'appartenir  Antonine jusqu' la mort.

--Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! dit la Niania mergeant de
l'ombre et secouant sa tte soucieuse. Il ne faut pas faire de serments!
Viens, ma colombe, viens  l'glise demander  Dieu pardon de ce pch
Et toi, jeune homme, tu parles tantt bien et tantt mal: ton me n'est
pas encore dlivre des piges du dmon; nous prierons le Seigneur pour
qu'il t'claire.

--Adieu, dit Antonine en se relevant docilement; adieu, mon fianc,
jusqu' ce que la volont de Dieu nous runisse.

--Ce ne sera pas long, rpliqua Dournof, d'une faon ou de l'autre...

--Jamais, rpta Antonine, jamais sans la permission de ma mre; elle
m'a dit qu'elle maudirait mes enfants... jamais.

Il la reprit dans une treinte suprme, mais sans chercher un baiser.
Ces tres purs et fiers craignaient de mollir. Ils se sparrent;
Antonine passa devant, et la Niania la suivit, aprs avoir fait le signe
de la croix comme en quittant le lieu consacr.

Dournof, rest seul, regarda un instant la porte, qu'il ne songeait pas
 fermer. Il lui semblait que tout son bonheur et tout le sang de ses
veines taient partis par l. Un frisson passa sur son corps, et il se
dcida  fermer cette porte.

Mais alors, il se sentit plus seul que jamais; il tomba sur le sol 
l'endroit qu'avaient foul les pieds d'Antonine, et pleura amrement,
lui qui n'avait encore jamais vers de larmes, mme dans ses plus
grandes douleurs.




                                VIII


Les jours s'coulaient, madame Frakine tait venue voir Antonine, et
s'tait tonne de la trouver  la fois maigrie et d'une fracheur
extraordinaire: les yeux brillaient d'un clat nouveau, et les joues
avaient pris des teintes roses que, jusque-l, personne n'avait vues
sur ce visage ordinairement pale.

--N'a-t-elle pas la fivre? demanda madame Frakine  madame Karzof,
lorsque Antonine eut quitt l'appartement.

--Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fivre?

--Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hsiter, sont parfois
malades quand on les contrarie...

--Oui est ce qui contrarie Antonine?

--Mais, vous-mme, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait
Dournof?

--Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus!

Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant
bonsoir, Antonine lui ritrait ses supplications. Madame Frakine savait
aussi que c'tait un mensonge, car Dournof lui avait confi tous leurs
secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles  la jeune fille,
aussi souvent que ce serait possible; mais  quoi bon rfuter les
mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vrit?

--Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez  Titolof?

--Certainement: dans cinq semaines, aussitt aprs Pques. Ce sera une
jolie noce, mon gendre fera trs-bien les choses.

--Et Antonine, qu'en dit-elle?

--Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais
rien!

--Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, rpliqua madame
Frakine, on se faisait un brin de cour.

--C'tait comme a autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se
conduit avec plus de dcence.

--Alors, vous n'tes pas oblige de rappeler votre futur gendre quand
Antonine s'loigne?

--Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles ides, ma chre,
fit madame Karzof d'un air mcontent. Mon futur gendre est un homme
comme il faut, qui ne se permet pas d'inconsquences.

--Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux.
Ah! il ne se permet pas d'inconsquences? c'est trs bien. Et que dit
Antonine?

--Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman
impatiente: rien,  la lettre, rien!

--Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout;
et lui, qu'est-ce qu'il en dit?

Madame Karzof haussa les paules; mais sa bonne amie n'tait pas
d'humeur  la laisser en repos sans lui avoir soutir toutes les
informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne
laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de
l'ennemi.

--N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur
gendre?

--Je vous ai dit que M. Titolof est un homme trs comme il faut; par
consquent, il ne peut qu'approuver cette rserve, que le bon got
commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois.

Aprs s'tre venge par cette pointe, qu'elle crut trs acre, madame
Karzof se prparait  parler d'autre chose, mais son amie la prvint.

--Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre
dfunt mari et moi, nous n'tions pas des gens de haut parage..., mon
pre tait un comte Drsof, cependant; mais chez nous, on tait  la
bonne franquette, et de pre en fils, comme de mre en fille, on avait
la fcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez
les gens comme il faut, on prfre les mariages par contrainte; c'est
beaucoup mieux port, je me suis laiss dire. A propos, aurez vous assez
de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai
dj fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aide  les
manger.

Les liens rompus, madame Karzof n'tait pas assez fine pour ramener le
premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la
cervelle pour chercher une pigramme, son amie partit avant qu'elle
l'et trouve.

A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien  Titolof. Un autre en
et t embarrass, mais le gnral n'tait pas homme  perdre
contenance pour si peu. Le gnral avait appris, sous s main, qu'une
excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme
mari pour la remplir; un homme mari inspire beaucoup plus de confiance
 tout le monde, et surtout  ses suprieurs, sans qu'on ait bien pu
savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spcial, il fallait un homme
mari. Titolof s'tait donc mis en campagne, c'est--dire qu'il avait
pri une dame de ses amies de lui chercher une pouse jolie, bien faite,
avec un peu de fortune, et surtout cette excellente ducation, morale et
instruction comprises, qui est absolument indispensable  la femme d'un
dignitaire d'une faon seulement relative, c'est--dire borgne dans le
royaume des aveugles.

Titolof n'tait pas mchant, il n'tait que bte, et encore ne
saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'tait pas sa
faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'et pu s'en
corriger. Mais ce pnible travail qui consiste  essayer de se
dbarrasser de ses dfauts lui avait t pargn. La Providence bnigne
lui avait dparti, au lieu d'esprit, un inaltrable contentement de
soi-mme et des autres. Il tait optimiste en tout, surtout en ce qui le
concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-l de
cour qu' des personnes tout  fait indignes d'tre autrement
mentionnes ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et
prfrait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec
lesquels il changeait, sans broncher, les aphorismes les plus
saugrenus.

Tel tait le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille.
Antonine avait pens  prier Titolof de retirer sa demande, mais la
btise et la fatuit incurables de ce personnage lui avaient dmontr
d'avance l'inutilit de sa tentative. Que lui restait-il  faire?

C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de
solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir
sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les
penses amres et douloureuses passer sur le visage de son enfant
chrie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con
verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle
devinait les mouvements de son me, au froncement des sourcils de la
Jeune fille,  l'agitation de ses mains fivreuses, o  leur molle
inertie, lorsque lasse de se dbattre dans une situation sans issue,
elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la
mort. La mort! A dix-neuf ans! La premire fois qu'Antonine envisagea de
prs cette pense jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit
d'pouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu  peu la mort sanglante ou
hideuse disparut de son esprit, elle songea  une mort potique, lente,
entoure de soins; la mort qui met une aurole au front des jeunes
filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne
voit pas les souffrances, et qui permet de se dtacher doucement de ce
qu'on a aim.

Le carme tait extrmement froid, cette anne-l; Antonine, dvore par
la fivre, avait pris l'habitude de garder sa fentre ouverte un instant
le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafrachir l'air
tide et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer
tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens  la
cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait l en
contemplation devant les toiles;--recevant avec dlices le vent glac
qui rafrachissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle
fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'tait-elle pas?

Un peu de toux se dclara au bout de quelques jours; la fivre augmenta,
et madame Karzof exigea que sa fille gardt le lit.

Antonine s'y soumit sans rsistance; elle tait mieux au lit
qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle
en tait sre. Le docteur vint, trouva une lgre irritation de
poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner
elle-mme toutes les heures  sa fille. Ds le lendemain, Antonine
allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint mme pour les jours
suivants la permission de sortir,  condition qu'elle prendrait des
poudres qui furent dment apportes dans sa chambre.

Titolof montra une joie trs-ive en voyant sa fiance remise, et lui
apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque
est un divertissement permis en carme.

Jusqu' ses dernires annes, les thtres taient ferms pendant ce
temps de pnitence.




                                   IX


Le jour venu, Antonine reut l'ordre de se faire coiffer avant le dner,
et la cuisinire, prvenue d'avance, dut s'arranger pour servir  quatre
heures; de sorte qu'il tait  peine trois heures quand madame Karzof
entra dans la chambre de sa fille.

--Des rubans roses, Niania, dit-elle  la fidle servante.

Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les
noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mre.

A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait
dj plac sur ses paules, se leva et s'avana vers madame Karzof.

--Ma mre, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je
ne vous demande pas de me donner  Dournof; mais de grce ne me mariez
pas  Titolof.

Madame Karzof haussa les paules. Cette phrase qu'elle entendait tous
les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait
pas en frais d'loquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer.

--Ma mre, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la
dernire fois que je vous le demande!

--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, rpondit madame
Karzof, car tu m'ennuies singulirement.

--Ne soyez pas inflexible, ma chre maman, reprit Antonine en faisant un
effort surhumain pour devenir cline et tendre. Je ne veux pas pouser
M. Titolof parce qu'il m'est insupportable.

--Un si charmant garon, repartit la mre; tu es difficile.

--Il est horriblement fat et bte!

--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu' prsent les
enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof
trs-pique, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel.

--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque,
capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous
m'aimez et je vous aime, et, ma chre maman, je dteste M. Titolof.

Madame Karzof, qui s'tait toujours montre revche lorsque Antonine lui
avait parl avec le calme et la dignit dont elle ne se dpartait pas,
fut mue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit
asseoir auprs d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla
avec douceur.

--Vois-tu, ma chrie, tu seras trs-heureuse, vous partirez pour N...

--Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-l que Titolof
devait rester  Ptersbourg.

--Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que
de cela depuis quinze jours!

Hlas! c'tait vrai, mais Antonine n'coutait jamais ce qui se disait
entre ses parents et son futur: leurs paroles taient pour elle un
bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement  ses penses.
Cette ide de dpart lui donna le dernier coup.

--Je ne veux pas vous quitter, chre maman! Mon pre est vieux, il
m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille?

Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa
mre, pleura, supplia...

--Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof mue, si ce n'tait pas aussi
avanc, j'aurais repris notre parole; mais  prsent ton mariage est
annonc, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les
cartes d'invitation sont prtes, il n'y a plus que ta robe de noce 
essayer... C'est impossible ma chre enfant, rflchis toi-mme!

Antonine quitta sa posture suppliante.

--Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous
en repentirez amrement.

--Des menaces? s'cria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage
tout  l'heure! Qu'on est sot de croire  ce que nous disent les
enfants! Niania, dit-elle  la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds
roses, et tche qu'elle soit jolie, bon gr, mal gr.

L-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugrer
sur son accs de sensibilit.

--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras,
pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y
serai plus.

--Que dis tu l, ma colombe? fit la vieille femme effraye. Ne parle pas
de mort  ton ge... Est ce qu'on meurt  vingt ans? Mais regarde donc
mes vieux os que j'ai peine  traner; et que Dieu ne veut pas mettre au
repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci.

Un trange sourire claira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant
la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se
proccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgr
l'indisposition rcente, dans ces tissus nacrs, dans ces veines azures
o coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils pais
et rguliers dnotaient l'abondance de la sve dans ce corps charmant,
o la vingtime anne apportait son complment d'lgance et d'harmonie.
Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et
potels, ses paules dj pleines o le rose de la jeunesse teintait
encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout
de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand
toutes ces choses exquises seraient  six pieds sous terre. Les larmes
montrent  ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les
paupires du revers de sa main.

--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en
achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppresse depuis
quelques jours!

--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe
grise, en barge.

--Du barge! Mais, ma chrie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas
comme au thtre bien ferm et bien chaud! Il y fait froid, et il y a
partout des vents coulis!

--Fais ce que je te dis, rpta imprieusement la jeune fille. Ma mre
veut que je sois jolie, il faut lui obir.

La Niania alla chercher la robe demande, dont le corsage transparent
recouvrait les paules de barge seul; de plus, ce corsage tait
entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revtit ce costume avec une sorte
de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait
t plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un
noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina
railleusement devant son image.

--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitt dans
le salon, o Titolof, invit pour dner, l'attendait avec beaucoup de
patience.

--Que vous tes belle! lui dit-il en la saluant.

--N'est-ce pas, gnral? rpondit la jeune fille avec un petit rire
moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde.

--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mre avec
sollicitude.

--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? rpliqua Antonine, je compte
m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carme je n'ai gure eu
de plaisirs.

Il n'est pas trop tt pour commencer!

Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof bahi la regardait sans oser
parler. On lui avait chang son Antonine, bien certainement. La jeune
personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas tre celle qui lui
parlait si librement. On se mit  table, Antonine demanda du vin  son
pre: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effraye.
Elle craignait que sa fille n'et conu le plan machiavlique de se
rendre odieuse au gnral en feignant les dfauts qui pouvaient le plus
lui dplaire, tant donn sa situation particulire. Mais ce plan fort
simple et de bonne guerre n'tait pas de ceux que pouvait former
Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dner termin, il fut
question de dpart; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania.

--Va, lui dit-elle, chez Dournof.

La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses
yeux.

--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientt.

--Tu perds l'esprit, ma chrie? murmura la Niania inquite.

--Rien n'est plus srieux, et tu sais que je ne plaisante jamais.
Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientt.

--J'obirai, ma chrie, j'obirai, fit la Niania tristement.

Antonine passa sa main frache avec un geste de caresse sur le visage
osseux de la vieille servante, prit un chle lger qu'elle jeta sur sa
tte et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mre
l'avait dj appele trois fois.




                                  X


Le coupon que Titolof avait apport tait le meilleur de tous; c'tait
une loge de barrire, contre la sortie des curies; on y avait la
premire vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et
les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les
fois qu'on ouvrait les portes intrieures, mais nulle rose n'est sans
pine; un autre fcheux et peut-tre allgu qu'on y recevait beaucoup
de sable jet par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque,
n'est-ce pas pour avaler de la poussire?

Dans ce temps-l,--lointain, hlas!--les dames et les messieurs qui
s'enlvent les uns les autres  la force du poignet ou de la mchoire
jusqu'aux combles de l'difice n'taient pas encore  la mode; on n'y
voyait pas beaucoup de Pruviens, dansant  quarante pieds de hauteur
sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur arien n'y passait d'un
trapze  l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en
dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tte. Les
cirques de cette poque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de
singes, voir mme un lphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait,
dans l'ordre inverse, un rare mrite, cet lphant tant "le plus petit
des gants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la
dcence y gagnait peut-tre. Mais ce qu'elle gagnait l, elle le perdait
sans doute ailleurs, car le cirque tait considr comme un endroit
prilleux, presque immoral, o les demoiselles ne venaient gure
au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprs des matines
enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrive
d'une famille honnte et peu accoutume aux faons du lieu, dans une
loge ordinairement occupe par la haute bicherie, fit un lger brouhaha,
et cinquante lorgnettes se braqurent sur Antonine. Elle rougit comme
sous un affront, mais se remit bientt, et s'abandonna  l'admiration
gnrale avec une grande indiffrence. Le vent coulis souillait sur ses
paules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place,
c'est--dire la plus rapproche de la barrire. Elle avait tourn le dos
aux cuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle.

--Tu as froid? lui dit sa mre, en voyant des alternatives de rougeur et
de pleur marbrer le visage de la jeune fille.

--Non, maman je suis trs-bien.

--Mettez-lui cela sur les paules, monsieur Titolof, dit madame Karzof
en lui passant un lger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient
d'tre malade.

Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les paules de la jeune
fille, qui le remercia et continua  lorgner la salle. Au bout de trois
minutes, le mantelet avait gliss derrire la chaise. A l'entr'acte,
Titolof offrit des glaces;  part le vent coulis, il faisait
horriblement chaud dans la salle trop claire et trop remplie. On
accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer
pour gourmande! pensa la mre en lui faisant les gros yeux. Mais
Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se
fit apporter une seconde glace.

--Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof.

--Non, maman, rpondit la jeune fille qui s'tait dpche de finir.

Elle tendit son assiette vide  Titolof et se remit  ses observations.
La sortie du cirque est toujours trs-encombre, et l'ordre se fait
lentement. Dans l'troit boyau de planches o se pressait la foule,
l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la
rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs taient alls chercher
leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir  la trouver dans ce
tohu-bohu d'quipages qui, parait-il, doit se reproduire  la sortie de
tous les thtres imaginables.

--C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser
de ses paules la pelisse fourre qui les couvrait, et sous laquelle
elle avait dj eu le temps d'touffer.

--Que fais-tu? lui dit sa mre en se retournant tout  coup, ta pelisse
s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la.

Oui, maman, rpondit Antonine. Un instant aprs la pelisse tait
retombe.

Une main nergique la replaa sur les paules de la jeune fille qui fit
un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la
perdait point de vue depuis une heure.

--Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message.

--Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mre, hausse sur la pointe
des pieds, cherchait  dmler le visage de son mari ou de son futur
gendre parmi ceux qui se prsentaient incessamment  la porte.

--Ne puis-je rester un peu?

--Non, non, va-t'en, rpta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas
maintenant! va t'en.

Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitt la pelisse
retomba des paules glaces de la jeune fille. Par instants elle sentait
un frisson mortel la secouer de la tte aux pieds, une sorte de
chatouillement trange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche
pour respirer, et l'air glac entra largement dans ses poumons.

--C'est cela, se dit-elle avec une joie funbre en sentant la fivre la
parcourir tout entire. C'est la mort clmente qui vient me dlivrer.

--Les voici! cria madame Karzof en se prcipitant vers la porte.
Suis-moi, Nina!

Il s'coula encore quelques minutes avant qu'ils fussent cass dans leur
voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa
chambre, prtextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait.

--J'ai vu ton ami, dit-elle; il a t bien heureux; il est all au
Cirque...

--Je le sais, je l'ai vu, rpondit Antonine.

--Quelle voix singulire tu as! dit la Niania effraye. Comme tu es
rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid?

--Moi! quelle ide! Va me chercher du th.

La Niania revint avec une tasse de th bouillant que la jeune fille but
d'un trait.

--Tu vas te brler! fit observer la vieille servante.

--Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous tes! "Tu vas te
brler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de
milieu?

La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prdilection.

--Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu mdites, ma fille, mais
ce n'est pas ton ange gardien qui t'a souffl tes penses aujourd'hui.

Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne.

--Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes,
Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles.

--Eh! ma chrie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et
reproche tout  la fois, tu ajoutes un pch  un autre! Le Seigneur
n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton pre et ta mre, pour que Dieu te
donne une vie pleine de jours?

Antonine sourit; ce sourire nigmatique ne fit que passer sur son
visage.

--Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras
ranger ma chambre aprs souper.

La Niania obit; la porte tait  peine referme sur elle qu'Antonine
donna un tour de clef et courut  la fentre. La moiteur occasionne par
le breuvage brlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses
tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les paules
et les bras nus, frissonnant sous le vent glac qui s'engouffrait dans
le store relev comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps
ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pleur de cendre se
rpandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air
mortel, avec la fermet d'une martyre.

Quiconque eut dit alors  la jeune fille que le suicide est un crime
l'et trouve sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus
loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente  venir;
elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon  Dieu de sa
faute.

Une horloge sonna minuit dans la pice voisine. Antonine ferma la
fentre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine
tait-elle au lit que sa mre rentra.

--Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un chle
jet sur ses paules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre
est une vritable glacire! Te sens-tu bien?

--Trs-bien, maman, merci, rpondit la jeune fille.

--Tu tais trs-jolie ce soir; voil comme il faut t'habiller, et non
comme une religieuse. M. Titolof tait enchant de ta beaut et de ton
amabilit; je vois que tu es une bonne fille, malgr tes petits
caprices. Bonsoir.

Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout  coup les deux bras
d'Antonine s'enlacrent autour de son cou.

--Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix mue.

--Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande!

Antonine ne rpondit pas: son treinte se resserra, et elle embrassa sa
mre sur la joue.

--Bnissez-moi, maman, dit-elle  voix basse.

Sa mre la bnit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La
Niania rentra aussitt sur la pointe du pied.

--Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mre?

--Oui... la paix ternelle, rpondit Antonine.

--Que tu as d'tranges paroles! Dieu seul peut te comprendre!

--Dieu seul! rpta Antonine rveuse.

Une rougeur fugitive montait par moments  ses joues; des
tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient
onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance
qui lui fit dtourner les yeux.

--As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour dtourner son
attention.

--Non, rpondit la vieille femme.

--Moi non plus. Assieds toi l,--elle indiquait le pied de son lit,--et
raconte-moi quelque chose.

--Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le
bord de la couchette troite et basse. Une vieille servante comme moi
n'a rien  dire  personne!

--Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arriv?

--Rien qui vaille la peine d'tre rpt!

--Ce n'est pas possible, rpondit Antonine. Je ne sais mme pas si tu es
fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arriv quelque
chose, quand ce ne serait que de te marier!

La Niania hocha deux ou trois fois la tte d'un air mlancolique.

--Je me suis marie, dit elle, mais ce n'est pas intressant.

--Raconte-le moi tout de mme. Je t'en prie!

Non sans hsiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit  le
rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles
parlent, et commena son histoire  voix basse:




                                 XI


--Mon pre--que Dieu lui donne le repos ternel!--tait un homme gai et
remuant; il aimait  travailler comme il aimait  rire et festiner; je
me le rappelle toujours revenant des ftes, le dimanche soir, chantant
et criant. Il tait plus ivre de chansons et de gaiet que de vin. Il
n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il
buvait quelque chose de fort, c'tait de l'hydromel et de la bire
douce;--mais cela lui arrivait rarement.

Nous tions toute une niche d'enfants, dans la maison paternelle, et
j'tais l'ane. Ds mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement
qu'un enfant dans les bras; l'un remplaait l'autre ds qu'il savait
marcher, et c'tait toujours de mme. J'arrivai ainsi  l'ge o les
petites filles commencent  devenir srieuses et  regarder si leurs
cheveux sont bien natts. J'tais la fille, d'un paysan et non d'un
domestique, et jamais je ne serais entre dans les chambres des
matres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue  servir chez
toi. J'tais donc grandelette, lorsque ma pauvre mre mourut. C'tait
une femme svre, aussi srieuse que mon pre tait gai; elle ne m'avait
pas fait moiti tant d'amiti que lui, et pourtant, quand je la mis dans
le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni
de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours,
je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-l s'leva tout seul, on
peut le dire, car je n'avais gure le temps de m'occuper de lui.
Pourtant je l'aimais mieux que les autres.

Mon pre fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si
naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit 
rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour lever toute la
couve.

--Si jeune? fit Antonine.

--Que veux-tu, ma chrie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que
pouvais-je contre la volont de Dieu? C'tait lui qui nous avait repris
la mre, et sa volont tait sans doute de me faire lever les enfants;
sans cela, il ne m'et pas fait natre la premire.

Je passai plusieurs annes comme cela; les petits taient dj forts, le
dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps
libre. La belle saison tant venue, j'en profitai pour aller cueillir
des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire scher pour
l'hiver. Nous n'avons gure de friandises, nous autres, et nous les
prenons l o le bon Dieu les met.

Un jour j'tais alle au bois avec mon panier, pour ramasser des
fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait
trs-chaud, je m'assis sur le gazon. Voil que la mre de ta mre, ta
dfunte grand'mre, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la
fort et y prendre le th avec la compagnie. Le monde tait arriv dans
une grande voiture  quatre chevaux, et ils taient bien une douzaine.
Ta grand'mre, qui tait trs bonne, me parlait quand elle passait par
le village, mais je n'tais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en
allai un peu plus loin, dans le fourr. De temps en temps, j'entendais
les chevaux s'brouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait;
je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais  savoir que les seigneurs
se rjouissaient ensemble.

Pendant que j'tais l, j'entendis marcher dans le bois, tout prs de
moi; je me retournai, aussitt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la
curiosit de voir quel tait le chrtien qui s'tait approch! Je le
reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois;
c'tait Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mre; il n'avait pas plus
de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un
dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calche de ta
grand'mre  l'glise, le dimanche...

La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix.

--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une
petite barbe blonde qui commenait  friser, et quand il souriait, je
croyais voir le ciel avec ses anges, rangs autour du Pre ternel; il
me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'tais
jolie...

La Niania s'interrompit encore.

--Je retourne  mon vieux pch, dit-elle; c'est le malin qui
m'inspire...

--Non, non! fit Antonine, qui l'coutait penche sur son coude, les yeux
brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aim?

--Je l'ai aim plus que mon me! dit sourdement la vieille femme.
Jamais, hormis mon pre et les petits, personne ne m'avait dit une bonne
parole; on prtendait que j'tais fire parce que je ne parlais pas 
nos gens de village: je n'tais pas fire, mais timide. Avec Afanasi,
j'tais timide, mais il savait me rassurer. Je commenais par le
regarder en dessous, derrire mon coude repli sur mes yeux, comme font
nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder
au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas 
l'apercevoir, ne ft-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant
qu'il lavait les quipages ou quand il amenait les chevaux boire  la
rivire, j'tais triste toute la journe et je pleurais le soir sans
pouvoir m'endormir.

Il y avait dj six semaines que j'avais rencontr Afanasi dans le bois
pour la premire fois; je l'avais revu dans la grange et  diffrentes
autres places; mais j'tais si timide, que je n'osais rester plus d'une
minute avec lui. C'tait bien drle! Avant le moment de le voir, j'tais
impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient
longues comme des annes, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver,
j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprs de lui;
et aussitt arrive, s'il essayait de me prendre par la taille ou de
m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ.
Quand j'tais un peu loin, je m'arrtais pour le voir revenir  la
maison, cache derrire un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais
pu l'apercevoir sans qu'il me vt, je me sentais heureuse et comme
rassure jusqu'au lendemain.

Un soir, j'tais reste debout au coin de l'avenue qui menait chez les
seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait  grand pas vers les
curies; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je
ne pensais plus  rien; seulement je sentais que tout  l'heure, quand
il aurait disparu derrire le mur, je serais bien triste; mon pre qui
rentrait du travail plutt que de coutume m'aperut et s'approcha tout
prs de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur
lorsqu'il me frappa sur l'paule.

--Que regardes-tu l? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du
bel Afanasi?

Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon pre
continua:

--On m'a dit qu'il te fait la cour? Mfie-toi, ma fille, c'est un
enjleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit.

--Mais, mon pre, dis je, car j'tais offense par la manire dont il
parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal.

--J'espre bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour  la
fille du meunier et  la femme de chambre de Madame, en mme temps.
Comme a, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de
l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui pousera une
fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'corce, il lui faut une
femme qui porte des souliers de peau!

Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon pre haussa les paules et
passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon pre? Et d'un autre ct,
comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parl de
nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais os lever la voix sur ce
sujet-l. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa
vie avec moi. Je rentrais  la maison; je servis  manger  tout mon
petit monde, et quand ils furent tous couchs et endormis sur le pole,
je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis 
rflchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon pre s'tait moqu de
moi; il aimait  rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses
srieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses
enfants. Je songeai  demander  Afanasi si vraiment il courtisait la
fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais
pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se
fcherait contre moi et cesserait de m'aimer.

La femme de chambre tait une fille de la domesticit seigneuriale,
leve dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous
autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de
fte; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me rsolus alors 
aller trouver la fille du meunier; elle demeurait  deux verstes de chez
nous, sur la rivire, et nous tions bonnes amies, ayant  peu prs le
mme ge, quoiqu'elle n'et rien  faire et que je fusse surcharge de
besogne tout le long du jour. Le lendemain, aprs avoir mis toute la
maison en ordre, je dis  mon pre que j'irais voir s'il n'y avait pas
des crevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du
moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrire les
communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux
clats; sa voix m'tait bien connue et me frappait toujours droit au
coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'tait
la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai
bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je
sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage tait inutile, et que j'en
savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a
du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer;
on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu' ce que le malheur vous
tape  grands coups sur la tte, en vous criant: Regarde-moi donc en
face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle,
et qu'on le connaissait depuis longtemps.

J'allai donc au moulin tout de mme. Paracha, la fille du meunier, tait
sur le seuil de sa porte, occupe  nourrir des poussins avec le grain
tomb, que les chevaux avaient foul aux pieds pendant qu'on dchargeait
les sacs, et qui n'tait plus bon pour la monture.

--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent!

--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants  la maison.

Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caill, des macarons,
une quantit de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe
pain d'pice avec son nom, crit tout au long dessus, en sucre rouge.

--Qu'est-ce qui t'a donn cela? demandai-je le coeur tremblant, car je
savais quelle serait la rponse.

--C'est mon promis, le cocher Afanasi, rpondit-elle en rougissant de
joie et d'orgueil. Mon pre et ma mre lui ont permis de venir  la
maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiance; si les matres ne
s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons  l'Epiphanie;
et s'il s'en vont, nous nous marierons aprs Pques.

--Voil ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur!

--Eh bien, est-ce que tu ne me flicites pas? me dit Paracha en me
regardant avec tonnement.

Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser
trois fois aprs l'avoir salue en m'inclinant jusqu' la ceinture. Je
lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour
me montrer tout son trousseau. Il tait magnifique, car sa mre avait
commenc  s'en occuper ds qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de
tout; des essuie-mains brods qu'elle avait prpars pour les offrir en
cadeau,  sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le mari, au
prtre, au diacre,  l'Eglise, enfin  tout le monde. Il y en avait bien
quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tisses sur une pelote,
avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni
le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons
dors jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les
femmes de chambre de Madame.

--Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je
sois marie, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais
quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes europennes pour
m'habiller comme une dame.

Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment
elle tait une riche promise! Elle tait aussi bien plus jolie que moi;
elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les
tiennes, ma fille chrie, car tu sais que nos jeunes filles runissent
tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'tais folle
d'avoir pu prtendre  l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec
tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui.

--Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une
petite esprance qu'elle me rpondrait que non.

--Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air
triomphant.

Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtise comme on cueille
une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en
pensant  autre chose; il m'avait trouve assez jolie pour me le dire,
et si j'avais t moins sage, il aurait profit de ma folie et de mon
aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protge!
Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la
fatigue de huit enfants sur les bras!

--Eh bien, je m'en vais, dis-je  Paracha en me levant.

--Dj? o vas-tu?

--Chercher des crevisses  la rivire.

--Et toi, me dit-elle tout  coup, est-ce que tu ne te marieras pas
bientt?

Je ne sais quel dmon me poussa  relever firement la tte.

--J'espre bien que si! rpondis-je: je t'inviterai  ma noce!

--Et tu viendras  la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au
seuil du moulin.

Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'tre
joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux crevisses, je n'eus pas
le courage de me mettre  en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et
verte, si paisse au bord de l'eau o jamais ne passe personne, et je
pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus
bien fatigue de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi 
l'eau de la rivire toujours froide en cet endroit ombrag, et je m'en
revins avec mon panier vide.

Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que
Paracha en m'apercevant ne ft point prise de l'ide de me demander si
j'avais fait une bonne pche. Je passai sans encombre, mais  peine
avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi.
Il s'en allait au moulin  grandes enjambes, avec l'air content qu'il
avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu tonn, mais souriant
aussitt:

--D'o viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable.

--Du moulin, lui rpondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu
pouses une belle fiance, et assez riche pour que tu puisses l'emmener
se pavaner  la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi!

Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main.

--La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rus, et qui prtendait m'en
faire comprendre long.

Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines.

--Honte, m'criai je, honte  toi! tu te joues des jeunes filles; tu
n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est
d'avoir jamais regard ton visage de lche et cout tes paroles de
tratre. Laisse-moi!

J'avais arrach ma main de la sienne, et je le regardais d'un air
tellement indign qu'il recula un peu.

--Ma chrie, balbutia-t-il, ne te fche pas! J'ai voulu plaisanter...
excuse-moi... Et  Paracha, tu lui as dit?

--Que lui ai-je dit? rpondis-je en me croisant les bras sur la poitrine
et en le regardant bien en face.

--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisant avec toi... eh?

Il avait l'air si lche, si craintif, que ma colre tomba soudain.

--Non, rpondis-je en ramassant mon panier que j'avais laiss tomber
dans ma colre; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-tre eu tort, car
elle croit pouser un honnte garon, et elle n'pousera qu'un
misrable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma btise. Va, tu peux
rclamer ta riche promise!

Je lui clatai de rire au nez, et je m'enfuis  toutes jambes. Quand je
revins  la maison, mon pre me demanda pourquoi mon panier tait vide.
Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je
lui dis que j'tais entre chez la fille du meunier.

--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie
n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines
d'une femme marie.

Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chrie, avant de
m'accoutumer  l'ide qu'Afanasi n'tait qu'un pauvre homme, un imbcile
sans coeur; quand je pensais  lui, a me faisait mal comme si l'on
m'avait dchiquet le corps avec un couteau. Je n'aimais pas  y penser,
et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison
de l'amour, on est longtemps  prendre le dessus.

La Niania, qui avait parl les yeux baisss, releva alors sur Antonine
son regard plein de piti.

--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais.

--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant  faire que je ne
pouvais gure penser au misrable que pendant les heures de la nuit, et
j'tais si fatigue alors que je m'endormais souvent sans avoir mme le
temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir
encore de la peine  cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait
invent sur mon compte, mais voil que Paracha se mit  ne plus vouloir
me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait
quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps
aprs, un paysan de chez nous m'ayant demande  mon pre, je me mariai
tout de suite, sans rflchir. Je voulais tre marie avant Paracha,
afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la premire, puisque les
jeunes filles cdent le pas partout aux femmes maries.

--Eh bien, as-tu t heureuse avec ton mari? demanda Antonine.

La Niania garda un instant le silence.

--C'tait un mchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu
ait son me.

--Mchant? insista la jeune fille.

--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'tais pas accoutume  de tels
traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme marie doit se
soumettre.

--Il est mort?

--Il mourut quelques annes aprs notre mariage en me laissant deux
enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son
mari, mais sa mort tait pour moi plutt un bien qu'un mal.

--Et tes enfants?

--C'est l que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un aprs l'autre,
d'une fivre qui courait le pays... C'est dans ce temps-l que j'ai bien
vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants.

Antonine dtourna la tte, et son visage se trouva dans l'ombre.

--Oui, continua rveusement la Niania qui semblait suivre son ide dans
les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de
son lait, ports dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le
reste. Aprs mon mari, il me restait mes petits;--mais aprs eux, il ne
me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta dfunte grand'mre eut
piti de moi et me prit  son service dans ses appartements. Que Dieu la
garde en son paradis! On peut bien dire que par l elle m'a sauv la
vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe.

Antonine mit sa main blanche et fivreuse sur la main frache et ride
de la vieille servante.

--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voil pourquoi je
vous ai tant aims, ton pre et toi; vous me rappeliez mes petits...
Seigneur, que tout cela est loin!

La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva.

--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard
au lieu de dormir... Tiens, ma beaut, je vais te verser ta potion
contre la toux.

--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine.

La Niania obit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout
et un air de fracheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit aprs
avoir bni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva,
ouvrit la fentre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester
expose  l'air de la nuit, mais le courage lui fit dfaut.

Assez, assez, murmura-t-elle, je suis  bout de forces!

Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fivreux et entrecoup de
rves pnibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de
Dournof et celui de son fianc tourbillonnrent dans son cerveau
fatigu.




                                 XII


--Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours aprs madame Karzof 
son placide poux, pendant qu'ils taient seuls dans la salle  manger;
elle a l'air fatigu, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit
malade.

--Il faut faire venir le mdecin, dit sentencieusement le bonhomme. On
ne doit jamais ngliger les premiers symptmes d'une maladie; souvent
une indisposition sans gravit dgnre en maladie dangereuse, faute
de...

--Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'cria madame Karzof avec
quelque impatience. Le mdecin est venu hier.

--Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?

--Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqu une poudre.

--Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, profra M Karzof, qui
professait une vnration absolue pour les oracles de la Facult.

Sa femme n'avait pas l'air aussi persuade que lui de l'efficacit de
ces remdes: elle resta silencieuse un instant.

--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'ide qu'Antonine aime
plus ce Dournof que nous ne l'avions pens.

--Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparl?

--Non, c'est--dire que, depuis que nous sommes alls au Cirque, elle ne
m'a plus ouvert la bouche  son sujet.

--C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tte
ngativement.

--Antonine,  ce que je vois, n'est pas fille  oublier ainsi cet homme
qu'elle m'a supplie, pendant si longtemps, de lui donner pour poux.

--Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'tait pas leve
 la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait
doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire!

Puis elle haussa les paules et s'appuya sur la table pour lui parler
plus confidentiellement.

--Nous avons peut tre eu tort de vouloir marier Antonine pendant
qu'elle pensait  un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait,
elle n'a pas oubli. Avec le temps, cela viendra, mais  prsent,.. Si
l'affaire n'tait pas si engage, j'aurais prfr rendre sa parole 
Titolof.

--Rendre la parole au gnral! s'cria Karzof, comme si une maison lui
tait tombe sur la tte.

--Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la
parole au gnral. Aprs tout, je me soucie peu du gnral; Antonine est
notre fille, et je veux qu'elle vive!

Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hbt que jamais, la
regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles.

--Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, aprs avoir nou
ensemble une ou deux ides.

--Je ne sais pas si elle est trs-malade, mais elle a des yeux qui me
donnent  la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me
pardonner ma conduite... J'ai voulu me fcher contre ces yeux-l, et je
n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire...

--Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout  fait boulevers.

--Je sais bien ce qu'elle me rpondra; ce n'est pas la peine de
l'interroger tant que je n'aurai pas caus avec Titolof. Toi qui es un
homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait
dispos  nous rendre notre parole.

--Je... j'essayerai! dclara bravement le bonhomme mu de voir pleurer
sa femme, mais au fond absolument terrifi  l'ide de parler  Titolof
d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que
la nature ne l'avait pas fait natre orateur, non plus que diplomate.

Antonine entra dans la salle  manger, en s'excusant de se lever si
tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine  quitter son lit le
matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos
qu'entre huit et dix heures.

--Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon
enfant; nous ne sommes pas au rgiment pour nous lever  la diane.

Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mre,
et vit qu'elle avait pleur. Le remords l'assaillit,--ce n'tait pas la
premire fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur  la
douleur que ses parents allaient prouver bientt.

De leur ct, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils taient
changs, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat o la vie
circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mmes
semblaient s'tre claircis sur les tempes, o se dcouvrait tout un
rseau de veines bleues. Ils changrent un regard de piti, un signe
d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitt  causer avec sa fille
d'une faon familire et joyeuse.

--Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle.

--Je veux bien, rpondit Antonine avec indolence.

--Il y a un beau concert  l'assemble de la noblesse; si tu veux, ton
pre nous prendra deux billets.

Antonine regarda ta mre, croyant s'tre mprise.

--Pour vous et moi, maman? dit-elle.

--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules
en partie fine.

Sans Titolof! Cette joie inespre ranima Antonine, qui consentit avec
plus de vivacit qu'elle n'en avait dploy depuis longtemps. Le pre
sortit pour aller  son service, et promit de rapporter les billets.
Dans l'aprs-midi, le fianc officiel arriva avec sa grce ordinaire; il
se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attard par le dtour
qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment o son
futur gendre prenait cong des dames, et ne put changer avec lui qu'un
salut et une poigne de main.

En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui
manquer; la chaleur, les parfums, l'clat des lumires tout cet ensemble
excitant des salles peuples la fit dfaillir; elle se fora pourtant 
marcher d'un pas ferme, et s'assit auprs de sa mre. Pendant les quinze
jours qui venaient de s'couler, elle avait senti le mal faire des
progrs foudroyants. Les potions qu'elle jetait rgulirement, les
poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui tre, prodigues
par le mdecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitu 
suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observ
ses ordonnances, le mal n'et pas suivi cette marche rapide. Il ne se
doutait mme pas qu'il y et l autre chose qu'un rhume de printemps,
provoqu par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumires, et
grce  la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine tait
plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries
places  l'tage suprieur et qui fait tour le tour de la salle
immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas
payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte rserve, peuvent
de l assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que
Dournof serait l; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas
manquer de s'y rendre.

En effet, elle l'aperut bientt au-dessus de l'orchestre, prcisment
en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts
sur sa bouche; elle rpondit par un signe de tte, et leurs yeux ne se
quittrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchant de la
musique o tout est lumire et transparence, o la douleur mme revt
quelque chose de vaporeux et d'immatriel. Les nerfs d'Antonine, si
pniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des
violoncelles; elle tait si heureuse d'aspirer avec son ami l'air
embras de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de
l'orchestre, qu'elle avait oubli les horreurs qui l'attendaient.

La symphonie s'acheva, aprs quelques minutes d'entr'acte. Un tnor,
extrmement  la mode et digne de la faveur du public, s'avana sur
l'estrade. Les instruments jourent la ritournelle, et Edgard commena
en italien l'air de la _Lucie_:

              Bientt, l'herbe des champs crotra
                     Sur ma tombe isole!

Antonine, rejete brusquement dans la ralit de sa vie poussa un petit
cri, fit un mouvement en arrire et perdit connaissance. Un grand
brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement
qu'on fit pour l'emporter, et le tnor continua son air avec le succs
le plus vif et le mieux mrit.

Au moment o Antonine revint  elle dans le petit salon des dames o on
l'avait transporte, des applaudissements frntiques annonaient la fin
du morceau.

--Pardon, dit-elle, ds qu'elle put parler, je regrette bien... Maman,
allons  la maison.

On s'offrit  chercher leur voiture. La grce et la beaut d'Antonine,
ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue
donnait  ses yeux avait amen autour d'elle plusieurs hommes de la
meilleure socit. Deux vieillards, des plus marquants parmi la
noblesse, ne voulurent cder  personne le soin de la conduire  sa
voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, ple et l'air
sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire
anglique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au
plus profond de son tre.

--Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperoit-il
pas?

Il suivit le petit cortge, et se tint prs de la portire de la
voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le
marchepied; mais madame Karzof tait si trouble qu'elle ne le vit mme
pas. Cet vanouissement, aprs sa conversation du matin avec son mari,
avait mis la terreur dans son me. Elle ramena sa fille  la maison en
la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu' regret. Il lui
en cotait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait dout, et
qui se rvlait maintenant  elle.

M. Karzof plor descendit l'escalier, en apprenant l'accident arriv 
sa fille, et la soutint, aid de son fils Jean, jusque dans sa chambre,
malgr les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout
 fait bien, et que c'tait un simple tourdissement caus par la
chaleur. Madame Karzof voulut dshabiller sa fille elle-mme et la voir
dans son lit. Antonine eut beau s'en dfendre, il fallut subir les soins
inquiets de sa mre en larmes.

Quand enfin elle eut assur, maintes fois, qu'elle avait sommeil et
qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se dcida  se
retirer, et alla crire un billet au docteur pour qu'il vint le
lendemain  la premire heure.

--Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant
endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite
dans la rue: Dournof doit y tre; dis-lui que je n'ai rien du tout, et
que le moment o nous nous reverrons n'est plus loign. Va vite.

La Niania allait faire une question, mais Antonine lui rpta: "Vite!"
et la pauvre vieille femme se hta d'obir. Elle revint au bout de
quelques minutes.

--Tu avais raison, mon ange, il tait en bas... Il m'a charg de te dire
que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime
comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous l! Il y a de
quoi en mourir!

Un ple sourire claira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et
se tourna du ct de l'ombre.

Toute la maison dormait quelques heures aprs, lorsque la Niania se
rveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait
arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut 
la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec prcaution. La
jeune fille, toute blanche dans son vtement de nuit, tait  genoux
devant les images, ou plutt affaisse sur elle-mme. Les mains ouvertes
sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient
de ses lvres; elle avait tant pleur qu'elle n'avait mme plus la force
de se relever.

--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reois-moi dans ton
paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux!
Pcheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je
suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus...

Elle allait tomber tendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait
coute les cheveux hrisss d'pouvante, la reut dans ses bras, et
avec une force que l'ge lui avait te depuis longtemps, mais que sa
tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras
et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui
sourit, et referma les yeux dans un second vanouissement.

--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt!

La maison entire accourut, on employa les remdes usits en pareil cas,
et madame Karzof se dcida  envoyer immdiatement chez le mdecin.

Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait
vue natre, mais sa science n'tait pas  la hauteur de ses sentiments.
Il dclara un tat nerveux trs-prononc, protesta contre les motions
de toute nature, et commanda le repos.

Le lendemain ou plutt le jour mme, quand le gnral Titolof se
prsenta  l'heure ordinaire, M. Karzof le reut d'un air embarrasse.

--Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fianc aprs le
premier bonjour.

--Pas prcisment, rpondit le bon vieux: nous voulions mme vous
dire...

--Comment! serait-elle malade? fit le prtendu, dont le visage prit
aussitt l'expression attriste requise en pareil cas.

--Oui, c'est--dire... Elle s'est vanouie deux fois dans la soire
d'hier...

Le gnral frona ses sourcils qu'il haussa en mme temps jusqu'au
milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli:
Quel malheur! et combien vous m'tonnez!

--Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demand les
secours de l'art?

--Sans doute? Le docteur dit qu'il faut viter les motions; il commande
le repos absolu, rcita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur.

Titolof leva les sourcils encore plus haut.

--C'est trs-malheureux, trs-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui
paraissait jouir d'une si excellente sant!

--C'est depuis qu'elle est fiance que...

Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en
commena une autre en se disant que peut-tre par ce bout-l ce serait
plus facile.

--Quand devez-vous quitter Ptersbourg, gnral? lui demanda-t-il d'une
voix caressante.

--Mais la seconde semaine aprs Pques, dans tous les cas, rpondit le
fonctionnaire d'un air morne.

--Hem... c'est fcheux... C'est que, voyez-vous, gnral, je crains que
notre fille ne soit pas rtablie pour ce moment-l.

Titolof sursauta comme si on lui avait fonc une aiguille dans le
mollet.

Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le
geste et dans la voix.

--Eh bien, oui, gnral! rpondit Karzof en baissant la tte, comme si
son chef immdiat lui avait inflig la plus nergique semonce.

--Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en
croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donne, et...

--Je ne reviens pas sur une parole donne, dit Karzof redressant la
tte, mais ma fille est malade, et le mdecin lui dfend les motions,
et le mariage est une source d'motions, et dans les circonstances
prsentes... Enfin, si elle se rtablit promptement comme nous
l'esprons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du
mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, rpta
Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! a t'apprendra  me
faire les gros yeux.

--Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois tre mari avant de partir, et il
faut que je parte dans la quinzaine de Pques! Vous auriez d me dire
cela plus tt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux.

Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reut du renfort;
madame Karzof entra dans le salon, et, sans mme saluer son ex futur
gendre:

--Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une
voix sche. Vous auriez d vous apercevoir que vous ne plaisiez pas  ma
fille.

--Elle ne m'a jamais rien dit de dsagrable! rpliqua Titolof, dmont
par cette attaque inattendue.

--Il n'aurait plus manqu que cela! Croyez-vous que nous soyons assez
mal levs, dans notre famille, pour dire des choses dsagrables aux
personnes que nous recevons?

Une mle gnrale s'ensuivit, et Titolof se retira, en rptant d'un
ton irrit:

--On devrait prvenir le monde! O trouverai-je une femme avant la
quinzaine de Pques? Il faut que je sois  mon poste dans cinq semaines,
et mari! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon
Dieu! on devrait prvenir les gens. Cela ne ressemble  rien!

Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jrmiades, passa la tte par
la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un
air placide la dconfiture du Titolof abhorr. Quand la porte se fut
referme sur le gnral vinc, il prit son chapeau et sa pelisse; mais
au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur.

Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, tait couche sur un canap;
sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En
voyant son frre, elle sourit et lui tendit la main.

--On a expdi ton promis, dit Jean... Il s'arrta; sa soeur s'tait
brusquement souleve, et cramponne au dossier du canap, elle le
regardait avec des yeux gars.

--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppresse.

--Ah! diable! pensa Jean, on lui avait dfendu les motions... Bah!
celle-l ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de
prcaution:

--Mon pre vient de dire  Titolof que tu es malade, et que, comme le
gnral est plus press d'avoir une femme que nous de nous sparer de
toi, il ait  se pourvoir ailleurs. Es tu contente?

--Ah! s'cria Antonine avec un cri dchirant, trop tard, trop tard!

A ce cri, les parents qui taient rests dans le salon, sans se douter
de l'incartade de leur fils, accoururent  la hte.

--Pardon, pardon, mes chers parents, s'cria Antonine, j'ai dout de
vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait!

Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants,
pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre.

--Elle a le dlire, s'cria la mre,--vite un calmant, ses poudres...

Elle ouvrit le tiroir o de tout temps on avait mis les mdicaments
destins aux enfants, et poussa un cri.

--Malheureuse! qu'as-tu fait!

--Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller.

--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effray.

--Les paquets sont tous l, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse
enfant, tu voulais donc mourir?

Antonine, sans rpondre, fit un signe nergique qui ptrifia d'horreur
tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle
porta son mouchoir  sa bouche pour l'touffer, et le jeta ensuite sur
le tapis, marbr d'un filet de sang.

--Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons t durs
envers toi, ma fille, tu nous as svrement punis!

Antonine ne rpondit pas; elle aussi tait punie!




                                 XIII


Le lendemain,  onze heures, le plus clbre spcialiste pour les
maladies de poitrine, le docteur Z*** tait auprs de la jeune fille.
Son confrre dont la ngligence avait eu de si funestes rsultats se
tenait auprs de lui, contrit et plein de remords, pendant que la
clbrit mdicale auscultait minutieusement Antonine.

Quand l'illustre praticien eut termin son examen, il reposa
dlicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.

--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous
vous gurirons. C'est l'affaire de six semaines.

Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour crire
une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents
et Jean. La Niania et l'ancien mdecin rests prs d'Antonine lui
rptaient les paroles consolantes.

--Alors, docteur, fit le pre en jetant un regard timide sur le docteur,
vous pensez...?

Z*** s'assura que la porte tait ferme, et dit  voix basse:

--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.

--C'est impossible! cria la mre en montrant le poing au ciel, cela ne
se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...

Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie
galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses
souffrances, mais rien ne peut la gurir. Si elle dsire quelque chose,
donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses
demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure
d'excuter vos promesses.

Les deux vieux poux pleuraient silencieusement en se tenant la main.

--Mais, docteur, dit la mre en s'efforant d'arrter ses larmes,
comment cela est-il arriv?

--Un refroidissement mal soign; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas
pris ses mdicaments ils taient bien indiqus, ces mdicaments;
pourquoi ne les a-t-elle pas pris?

Le pre et la mre se regardrent comme des coupables pris en faute.

--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.

--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et
puis quand on a russi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais
il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?

--Oui, fit tristement le pre.

--Eh bien, vous savez ce que vous avez  faire, dit le docteur.

Il crivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant
de partir:

--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un
autre praticien; il trouvera peut-tre le mal moins avanc: pour moi, je
ne pense pas que la vie se prolonge au-del de six semaines.

Quand il fut parti, les deux poux continurent  pleurer; le coup qui
les frappait tait si subit, si imprvu, qu'ils se trouvaient sans
dfense.

--Tous ces mdecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis
sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en
prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?

--Certainement! gmit celui-ci. Je vais aller les prvenir tout de
suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien
portante, il y a un mois, quand nous avons donn ce bal!

--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les
erreurs de son mari... Elle tait si frache encore le jour du
cirque!...

--C'est ce jour-l qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas
tenir sur ses paules, et puis elle tait ai lgrement vtue...
Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout  coup le pre
constern, elle se serait gurie tout de suite! On le lui a rpt assez
de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?

Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre rgna
dans l'appartement. Jean se leva tout  coup et se dirigea vers la
porte.

--O vas-tu? demanda machinalement sa mre.

--Je vais chercher Dournof, rpondit le jeune homme d'une voix qu'il
voulait rendre ferme.

Mais la force lui manqua; il clata en sanglots, et se hta de refermer
la porte sur lui.

Rests seuls, les deux vieux s'entre-regardrent et dirent en mme
temps:

--C'est notre faute!




                                 XIV


Jean trouva son ami acharn  son travail. Il tait bien rare qu'on le
vit autrement que pench sur son bureau.

Le visage du jeune Karzof tait tellement chang par la douleur, que
Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fentre pour mieux
l'interroger.

--Un malheur? dit-il d'une voix brve.

Jean se laissa tomber sur un sige et fit un geste de la main qui
signifiait: Tout est perdu.

--Quoi! s'cria Dournof, on la marie quand mme?

--Non, rpondit Jean, c'est pis encore.

--Comment, pis que cela?

Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la
muraille.

--Elle n'est pas morte, dis? fit-il  voix basse.

--Non, s'cria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt.

Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur.

--Je l'avais pens, dit-il. Elle l'avait jur!

Aprs le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'tait
pass chez les Karzof: la manire dont la maladie d'Antonine,
soigneusement cache par elle autant qu'elle l'avait pu, s'tait enfin
dcouverte; l'accueil qu'avait reue Titolof, la consultation du docteur
Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au
logis.

--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant
son rcit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur
soit condamne sans recours. Elle a  peine l'air malade, et sans ses
accs de faiblesse et quelquefois un peu de sang  son mouchoir, on ne
pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les mdecins se
trompent souvent... Si tu la ramenais  la vie...

--On me mettrait encore une fois  la porte, interrompit amrement
Dournof, et l'on donnerait Antonine  un autre gnral! Je connais le
monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le
reste des hommes! En attendant, ce sont les mes d'lite qui souffrent.
Allons chez toi.

Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le
chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put
retenir un geste de colre.

--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a  peine un
mois, laissant Antonine dans la plnitude de la vie, et que dj il est
trop tard... Elle a trop bien russi son oeuvre!

--Tu la sauveras! dit Jean pour rconforter son ami, et croyant lui-mme
 l'efficacit de la joie pour gurir la malade; je t'assure que le
docteur s'est tromp. Et s'il s'est tromp, tant mieux, car vous devrez
votre bonheur  sa mprise.

Ils entrrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.

Pendant leur absence, les deux vieillards avaient t soumis  une rude
preuve. Aprs la consultation, Antonine fatigue s'tait endormie, et
la Niania, pleine d'espoir, tait accourue auprs d'eux pour couter la
confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles
affectueuses du docteur n'taient qu'un pieux mensonge, destin 
tromper Antonine, la vieille femme resta atterre.

--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?

Les pleurs de madame Karzof lui rpondirent.

La taille de l'humble servante sembla grandir tout  coup:

--C'est votre faute! dit elle svrement; vous avez dsobit aux lois de
Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez prfr
l'intrt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est
votre chtiment.

--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tte! Comment te permets-tu
de parler ainsi  tes matres...

--C'est votre chtiment, continua Niania sans s'mouvoir; jamais votre
fille ne vous avait donn de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil
et de la joie, et vous l'avez afflige sans raison. Le jeune homme tait
pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mrite, et il aimait votre fille.

--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.

--Ce n'est pas vrai, riposta vhmentement la Niania, ce n'est pas vrai,
et vous le savez bien. Vous avez mortellement offens Antonine quand
vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez bris le coeur; de ce
jour elle n'a plus eu de joie.

--Mais, s'cria la mre sans s'apercevoir qu'elle se dfendait contre
l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se
taire et douter de notre amour...

--Elle vous l'a dit, rpliqua la vieille femme, toujours svre et
presque menaante; pendant des semaines elle vous a implore tous les
jours de ne pas la marier  l'imbcile que vous aviez choisi pour
elle,--une tte vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre
cervelle, tandis qu'elle aimait ce garon qui a plus d'esprit et de
raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a supplie
de l'pargner, avez-vous cout sa prire?

--Je ne croyais pas que ce ft srieux, rpondit la mre honteuse
d'elle-mme.

--Voil votre dfense,  vous autres! Et c'est encore votre faute.
Pourquoi n'avez vous pas lev votre enfant vous-mme, pourquoi l'avez
vous contrarie en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais
je savais qu'elle parlait srieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je
mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses paules. Oui,
continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tte sous
la vrit de ses paroles, Antonine a commis un grand pch en cherchant
volontairement la mort; mais de ce pch c'est que vous tes responsable
devant le Seigneur, car il vous avait donn son me  garder, et vous
n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui
l'aimons et qui n'avons rien  nous reprocher envers elle, nous allons
tre malheureux, et tout cela  cause de vous, parce que vous avez
prfr l'or et les dignits au bonheur d'Antonine.

Toutes ces paroles entraient comme autant de flches dans le coeur du
pre et de la mre. Pauvres gens, ils avaient pch par btise, par
ignorance et manque de prcaution, mais la croix qui leur tombait sur
les paules tait bien lourde.

--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune
homme? C'tait  lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur
amour tait rciproque, et vous avez dsuni ce que Dieu lui-mme avait
uni.

--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof.

--Je le jure! rpta fidlement son mari.

La sonnette retentit.

--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des trangers, dis
que nous n'y sommes pas.

La Niania ramene  son rle de servante, s'en fut humblement ouvrir la
porte. C'taient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et
alla prvenir les poux.

--Dj! dit madame Karzof.

Elle ressentait une sorte de terreur  la pense de paratre devant
Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte
de la vie de sa fille... Enfin, schant ses yeux et composant son
visage, elle entra. Dournof se leva  son aspect et se tint debout, d'un
air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui
faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'tait par la force des
choses; mais  la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon
accueil pendant tant d'annes, elle n y tint pas, et se jeta  son cou
en disant:

--Tchez qu'elle vive, et tout, tout est  vous!

--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, rpliqua le jeune avocat.

--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Fodor, nous vous
aimerons comme notre propre fils.

Dournof baisa la main de madame Karzof et reut une accolade silencieuse
du pre.

--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ.

--Elle n'est pas prpare, rpondit la mre...; mais une telle joie...
Elle se tut et hsita comme pour parler, puis continua de garder le
silence.

--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur...

--Niania le lui dira, fit Jean.

C'est Niania qui la connat le mieux de nous tous.

Madame Karzof poussa un soupir. Il tait bien dure pour elle de
s'entendre dire ouvertement qu'une servante possdait plus qu'elle le
coeur de son enfant; mais ceci tait encore une humiliation mrite. La
Niania prvenue se rendit auprs d'Antonine qui venait de se rveiller,
et toute la famille, sur la pointe du pied, se runit derrire la porte
de la chambrette.

--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu?

--Donne-moi  boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi.

Elle promena autour d'elle un regard satisfait.

--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en
parlera plus?

--Je crois bien que c'est vrai!

Il se cherche dj une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est
qu'il est press, vois-tu!

Antonine sourit. C'tait la premire tape du bonheur que d'tre
dbarrasse de cet odieux personnage.

--On est dispos chez nous, continua la vieille femme,  te donner tout
ce que tu demanderas, pour avancer ta gurison Tout ce que tu voudras
sans exception. Ainsi, demande!

--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne
m'accorderait pas.

--Par exemple?

Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur
fugitive et se fixa  ses pommettes amaigries.

--On ne me permettrait pas de voir Dournof!

--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye?

--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non...

--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte.

Elle ne fit que sortir et rentrer.

--Il va venir, dit-elle, sur le seuil.

--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade!

Madame Karzof reut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur
de mre, si paisiblement indiffrent la veille, commenait  mesurer son
amour par l'tendue de ses souffrances.

Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprs d'Antonine, et,
s'agenouillant prs d'elle:

--Pour toujours, lui dit-il.

Elle lui avait pris la tte dans ses deux mains et le regardait avec
incrdulit.

--Pour toujours, rpta Dournof...; tu es  moi!

Antonine appuya sa tte sur l'paule du jeune homme en fermant les yeux,
et ils changrent leur premier baiser.

La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille
Karzof pleurait de l'autre ct du mur.




                                 XV


Pendant les premiers jours qui suivirent leur runion, les jeunes gens
crurent avoir conjur le mauvais sort; dans cette atmosphre de bonheur
et de paix, Antonine semblait refleurir; renonant  tout, Dournof
passait ses journes auprs d'elle et ne rentrait chez lui que pour
prendre un peu de sommeil. L'heure des repas tait pour eux le moment
bni de la journe, car on dressait le couvert auprs du canap
qu'Antonine ne quittait gure, et la Niania les servait tous deux seuls,
pendant que la famille dnait dans la salle  manger.

A voir la jeune fille, on n'et jamais cru sa vie menace. Son teint
toujours pale tait devenu d'un blanc mat, un rose  peine indiqu
nuanait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fivre;
la toux n'tait plus trs-pnible, mais les forces ne revenaient pas.
Tout le monde crut que le docteur Z*** s'tait tromp et madame Karzof
runit trois autres mdecins pour leur demander une consultation.

Le rsultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs esprances:
Antonine ne verrait pas fleurir les roses.

Les parents, dans leur dsespoir, dclarrent que tout cela n'tait que
stupidit ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que
"les mdecins n'taient que des nes": cette dernire opinion manait
personnellement de M. Karzof.

La chambre d'Antonine tait devenue le rendez-vous de toute la famille:
c'est l qu'on prenait les dcisions, qu'on commandait le dner, que
Jean venait lire le journal  haute voix, que M. Karzof rapportait son
petit stock de nouvelles et de commrages.

Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine
ne pouvait supporter la moindre odeur prononce; les amis et amies de la
famille prvenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire  la
vue de sa beaut rayonnante et pour ainsi dire transfigure, venaient en
foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientt
les tables et les tagres furent encombres de prsents, et il fallut
en augmenter le nombre.

Le bataillon sacr tait venu  la premire nouvelle du danger; parmi
les jeunes gens qui le composaient se trouvait un tudiant en mdecine,
prs de finir son cours: si Dournof avait conserv quelques illusions,
il les eut perdues  voir la piti affectueuse avec laquelle son ami
parlait  Antonine, avec quelle bont il se prtait  ses fantaisies et
de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.

Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne
jetait aperu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette
personnalit le plus souvent grande et austre; on ne savait pas combien
de bons conseils elle avait donns, combien de chagrina elle avait
adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avr
qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il
sembla  tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-l.

Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse
comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, dj fatigu par
tant de luttes et de chagrins, s'tait un peu affaibli sous l'effort du
mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de
visiteurs sans cesse renouvele qui remplissait sa chambrette, mais il
lui tait trs-agrable de voir tant d'amis.

Ce flot incessant d'amis et de connaissances empchait le bonheur
d'avoir retrouv Dournof d'tre trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils
se retrouvaient seuls, aprs une journe pleine de distractions, lorsque
la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprs du canap la
petite table du repas, elle tendait la main  son ami, qui inclinait
dessus sa tte, afin de lui drober l'expression de ses yeux, et elle se
laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:

--Je suis heureuse.

Vers le soir, venait la fivre; alors les yeux d'Antonine s'animaient
d'un clat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle
faisait des projets pour l'avenir. On avait parl vaguement d'un voyage
 l'tranger, pour rtablir la sant.

--Ds qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de
mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons maris alors!

Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'cartait en souriant,
le coeur navr, les traits tirs par la contrainte qu'il s'imposait.

Nous irons  Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs  Florence que
personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici.
Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et
propre. Ma chambre  coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce
pas, maman, que vous me la meublerez bleu?

--Oui, rpondait madame Karzof, du bleu clair.

--Bien clair, avec des rideaux blancs, brods en dessous... cela cotera
cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon pre?

Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment,
et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard  carreaux,
suivi par le regard inquiet de sa femme.

Plusieurs jours s'coulrent ainsi; Antonine esprait toujours qu'elle
pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forait 
rester couche; elle allait de son lit au canap et du canap au lit
tous les jours, et dj ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses
forces.

Un soir, dvore par la fivre, elle s'tait tenue assise quelque temps.

--Je vais mieux, dit-elle  Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux
aller dans le salon, faire une surprise  mon pre et  ma mre. Et puis
il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du
piano.

Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuye sur le jeune homme;
mais au moment o elle tournait vers lui son visage anim d'une joie
enfantine, elle plit et se cramponna  son paule. Une toux cruelle
secoua ce jeune corps dbile, et elle dfaillit. Il la reporta sur le
canap; pench sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage
ador; elle jeta  terre son mouchoir matbr de taches rouges.

--I! est trop tard, dit-elle avec une expression dchirante. Trop tard!
ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur!

L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait tre la
punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle
devant ses yeux comme  plaisir, pour lui inspirer des regrets plus
amers. Tant de tendresse, de dvouement, de facilit  toute chose! Les
obstacles s'taient levs par enchantement, tout n'tait plus qu'un rve
dor, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer 
toutes ces joies.

Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.

--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.

Elle leva sur lui ses yeux creuss par la souffrance physique et morale.

Au moment o tout est si beau, o nous n'avons plus qu' tre heureux,
voir la vie m'chapper... Quelle drision amre!

Dournof couvrait de baisers les petites mains fivreuses de sa fiance.

--Si tu ne souffrais pas lui dit-il  voix basse, je ne serais pat ici!

--C'est vrai, rpondit-elle avec amertume; j'aurais pous Titolof. Ah!
s'cria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas mchante! Qu'ai-je
fait pour tant souffrir?

--Dieu chtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui
venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main
sur toi-mme. Quand tu as voulu mourir, tu as offens le Seigneur. Ton
mal est le chtiment qu'il t'envoie!

--Mais elle gurira, Niania, elle gurira! reprit Dournof en regardant
la vieille femme d'un air de supplication.

--Non, dit Antonine, je ne gurirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos
caprices. Je lui ai demand la mort comme un bienfait, il me l'a
accorde...

Elle inclina la tte sur ses mains jointes et s'absorba dans ses
penses.

--Que son nom soit bni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus
penser qu' obtenir mon pardon.

Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrange pour la nuit
dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre
auprs d'elle.

--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me
pardonne.

--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagn le ciel.

Dsormais la Niania et son lve parlrent du ciel tous les soirs: une
paix cleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait 
Dournof,  sa famille,  ses amis; la nuit tait rserve  la prire.

Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accs de
fivreux dsespoir, qu'Antonine renona  la vie. Plus d'une fois, les
mains leves vers le ciel, elle cria:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir!

Quand elle se croyait le mieux rsigne, l'amour de la vie lui revenait
plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usrent ses forces.

La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chre  tous,
conseilla de la transporter  la campagne. On loua une maison 
Pargolovo dans un site magnifique o les yeux se reposaient de tous
cts sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose
pouvait conserver les forces dfaillantes d'Antonine, c'tait l'air
balsamique des arbres rsineux.

Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie,
comme elle l'avait dsir, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une
vingtaine de verstes  peine faillit lui coter la vie. Dournof qui la
soutenait sur son bras, appuye sur des coussins, crut plus d'une fois
qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce sjour. Le
lendemain de son arrive, la vue du lac, des bois qui l'entourent,
l'aspect magique de la verdure  peine naissante qui commenait 
pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amne le
printemps lui rendit un peu de joie. Elle espra vivre.

En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrta sur un petit
monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle
construite en bois.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.

La question imprvue n'obtint point de rponse: personne autour d'elle
n'osait lui forger un mensonge.

--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je
comprends; c'est le cimetire. On m'enterrera l, prs du lac,
ajouta-t-elle en indiquant l'extrme pointe: je veux que mon tombeau
reoive les derniers rayons du soleil.

Elle vcut un mois encore, dpassant les prvisions de la science,
soutenue peut-tre par le grand amour qu'elle portait  celui qu'elle
laissait faible comme un enfant, et dnu comme un orphelin; puis, tout
 coup, ses forces dclinrent.

--Ecoute, dit-elle un soir  Dournof, je mourrai demain, j'en suis sre.
Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu
deviendras riche et clbre; pense  moi, alors, car j'ai renonc  tout
pour obtenir ce rsultat. Tu te marieras..

Dournof fit un geste nergique.

--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants
qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si
Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout  fait heureuse,
tout  fait, entends-tu?

Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'teignit sans trop de
souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait puis le fiel de la
coupe.

Sa mort frappa sa famille comme si elle n'tait pas prvenue depuis
longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette
maison o l'on avait dress pour l'y exposer la table funraire, le
vieux Karzof, devenu  moiti imbcile, allait et venait, touchant les
mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur tait
celle de la mort. La mre inquite de mille dtails, sentait moins son
chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison
serait remise en ordre et quand aucun souci matriel ne la distrairait
plus de son chagrin.

Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur
vingt-quatre, veillait encore auprs du corps d'Antonine, avec le diacre
charg de lire les prires. Le diacre tait remplac toutes les trois
heures, et Dournof restait l. De temps en temps, il se levait du sige
qu'il avait adopt, et venait prs de la jeune morte, arrangeait un
ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une
des fleurs dont le corps et la table taient parsems, puis, pieusement,
comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et
retournait  sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait
alors sa tte contre la muraille et dormait quelques instants. Il se
reprochait ces minutes drobes  la contemplation des restes adors
qu'on allait venir lui enlever.

Le troisime jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis;
on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille 
l'glise.

Elle tait si belle, ses traits avaient pris une expression si
anglique, que l'on ne pensa point  couvrir son visage. On rabattit
dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de
juin, elle prit ainsi, pare comme pour l'hymen, le chemin de la petite
glise.

Pendant le service funbre, Dournof, toujours prs du cercueil, la
regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint
donner le baiser d'adieu  la morte, il s'inclina aprs les parents,
comme il tait dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiance, puis
il laissa passer la foule.

Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les
sacristains s'approchrent avec le couvercle. Il les carta du geste.

--N'y a-t-il plus personne? dit-il  demi-voix.

On le regarda avec tonnement, mais nul ne rpondit.

Alors il se pencha sur sa fiance et baisa avec passion le front pur,
les joues amaigries, les doigts macis d'Antonine, puis il prit
lui-mme le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide,
il le vissa solidement.

Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son dsir et
n'y mirent point d'obstacle: aprs les lvres de Dournof, rien
n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme
sienne.

Une voix se fit entendre tout prs de lui, pendant qu'on emportait
Antonine vers la fosse, creuse suivant son dsir  l'endroit o
tombaient les derniers rayons du soleil couchant:

--Toi et moi seuls l'avons aime; les autres ne l'ont pas connue.

Dournof se retourna et vit la Niania. Celle l non plus ne pleurait pas,
mais la joie de sa vie venait de disparatre dans le trou du fossoyeur.




                                 XVI


Les Karzof n'habitrent pas longtemps la maison o leur fille avait
rendu le dernier soupir. Bien diffrents de Dournof qui et pass sa vie
dans la chambre d'Antonine,  regarder la place o elle avait cess de
vivre, il leur tait pnible de se trouver sans cesse dans un milieu qui
leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournrent en
ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison  des
ngociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa  cause de la
saison avance. Ils retournrent  Ptersbourg et reprirent leur
existence accoutume.

Karzof s'en allait  son bureau le matin, remplissait machinalement sa
besogne, grondait quelque scribe ngligent, donnait des signatures et
des poignes de main, puis rentrait au logis. L rien ne paraissait
chang; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait
entendre ds le bas de l'escalier;  son coup de sonnette, la musique
cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait
apparatre la gracieuse silhouette de sa fille... Dsormais, il entrait
seul, la tte basse, remettait son pardessus  la Niania toujours morne
et svre, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il
n'tait pas d'objet dans cette pice qui ne parlt au pre navr de sa
fille perdue?

Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprs de la fentre,
portant dsormais des lunettes pour protger ses yeux soudainement
vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son
mari... Le pre s'asseyait prs d'elle, poussant un soupir, de chagrin
autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente annes, il
demandait le rcit des vnements survenus en son absence.

Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison tait pleine
de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frres
allaient et venaient sans cesse; il n'tait point de jour o la sonnette
ne retentt dix fois; mais qui pouvait venir dsormais? Jean fuyait la
maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y
rentrait gure que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de
dlaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas  se trouver avec
eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la piti, soulevait en
lui une sourde colre.

--C'est leur btise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu
notre Antonine bien-aime!

Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.

Jean tait de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance.
L'ducation qu'il avait reue et ses facults naturelles le mettaient
fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il
avait trop d'esprit pour tirer vanit d'une supriorit qui ne lui
appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et
les imperfections d'une socit moins claire; il pouvait les excuser,
mais non les plaindre. Aprs le premier hbtement de la douleur, madame
Karzof ne tarda pas  se rvolter; elle ne pouvait supporter l'ide
d'tre en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entire n'avait t
prouv que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui
laisser supporter la pense de la moindre erreur possible. Elle
rflchit pendant quelques semaines, se dbattant sous l'accusation que
portait sur elle sa propre conscience, et  force de chercher, elle
trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.

--Sais-tu, Karzof, dit-elle  son mari, un soir que, aprs leur dner
solitaire, les deux poux se retrouvaient seuls dans le cabinet du
vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici,
belle et vivante?

Karzof hocha tristement la tte, sa conscience  lui ne s'accommodait
pas si facilement d'une dfaite, mais il ne voulait pas contrarier sa
femme. Il garda le silence.

--Oui, rpta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons
perdu notre fille! c'est lui qui l'a entrane dans cet amour absurde;
s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle
n'tait pas faite pour lui, et il se serait tenu  l'cart... Je l'avais
dit ds l'abord, et je le maintiens: c'tait un coureur de dot!

--Antonine n'tait pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois
qu'il l'aimait pour elle-mme.

--Tu n'y entends rien, reprit avec vhmence la mre irrite; s'il
l'avait aime pour elle-mme, il aurait prfr le bonheur de notre
fille  son propre bonheur, et il lui aurait conseill tout le premier
de faire un mariage sens, un beau mariage qui satisferait tout le
monde... Mais il ne pensait qu' lui, l'goste.

--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.

--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce
que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien pose. Qu'est-ce
que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!

Karzof pensa  part lui qu'il avait autrefois aim sa femme d'un amour
semblable  celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donne, elle
qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commenc par tre bien goste.
Mais les ides du vieillard n'taient plus bien nettes depuis quelques
annes, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'tait pas
capable de le lui dire. Il continua de se taire.

Depuis quelques instants la Niania tait entre dans le cabinet et avait
commenc  prparer l'attirail du th; madame Karzof n'y prit pas garde.

--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son
sot enttement qui a pouss Antonine, pauvre agneau  chercher la mort;
c'est un misrable et un lche, il n'agissait que par intrt.

La Niania s'arrta prs de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci,
emporte par sa colre, continua:

--Il voulait pouser Antonine, mais avec notre bndiction, car il avait
peur de la voir dshriter, et, sans dot, il n'avait pas besoin
d'elle...

--- Madame, dit tout--coup la voix grave de la Niania, vous offensez
Dieu.

--Eh? fit la mre qui ne put en croire ses oreilles.

--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre
Antonine pour elle-mme; il lui a propos de s'enfuir...

--Que ne l'a telle cout! gmit la malheureuse femme; elle vivrait, et
j'aurais pardonn.

--Vous aviez dit  la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre
maldiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre
consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de
le dire vous-mme.

Madame Karzof ne trouva rien  rpondre. Son mari coutait en silence,
comprenant  peine ce qui se passait auprs de lui.

--Vous avez un caractre comme les autres femmes, reprit la Niania, vous
criez bien fort, et puis vous cdez  qui vous flatte; ni Antonine, ni
celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractre; ils
coutaient, se taisaient, et obissaient quand c'tait pnible; mais ce
que vous demandiez ici; c'tait contraire  la volont du Seigneur. Oui,
ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous
dsobir,--mais Antonine tait une fille trop soumise, elle a mieux aim
mourir que de pcher.

M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne
prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard.

--Vous disiez tantt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau
pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est
pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute,  vous,
madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas
crue,--parce que vous aviez dit la mme chose autrefois; mais vous
auriez d savoir qu'elle avait un autre caractre que vous! Elle ne
disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de
ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un
l'a tu notre Antonine,--et c'est sa mre qui l'a tue.

--Niania! Niania! s'cria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil.

--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant
pleur que a m'est gal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal.
Mais c'est vous qui avez tu Antonine, tout de mme.

--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blmer tes matres?
Je te chasse! va-t'en!

--Ma femme, intercda le vieillard, elle nous aime, elle lev nos
enfants... elle draisonne, laisse-la tranquille...

--Hors d'ici! rpta la matrone irrite. Je te chasse! C'est toi qui es
cause de notre malheur; tu as entran notre innocente au mal...

--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que
Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et
sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant,
hlas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme
s'inclina jusqu' terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente
ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'aprs, une
jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine,
entra d'un air tonn, convie  ce service pour la premire fois, et
acheva de prparer le th.

Madame Karzof, plus contrarie qu'irrite pour le moment, garda le
silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda:

--O est la Niania?

--Elle est sortie, madame, rpondit respectueusement la jeune fille.

--O est-elle alle?

--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.

Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle dtourna les yeux, et
reprit son tricot sans rien ajouter.




                                 XVII


Dournof tait seul dans sa chambre; aprs une journe de travail assidu,
il avait repouss tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tte
appuye dans ses deux mains, les yeux fixs dans le vide, il rvait.
C'tait l'heure qu'il accordait  ses souvenirs; aprs le jour, employ
aux courses, aux dmarches,  l'tude des dossier,  la prparation de
ses plaidoiries, il se donnait un moment de rpit vers le coucher du
soleil. Pendant ces jours brlants de l't, si tristes en ville, un
flot continu d'quipages entranait vers les les les promeneurs altrs
de fracheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le
soleil  la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul,
concentr dans sa pense, et revivait les quelques semaines o il avait
puis la coupe de la joie la plus amre, auprs de celle qui lui tait
rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le
pont Troitsky faisait un accompagnement sourd  la mlancolie de ses
penses, et ce n'tait d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque
le roulement s'tait teint et que l'orient se nuanait d'une bande
rouge annonant le prochain lever du soleil, qu'il se dcidait  se
jeter sur son lit.

Aprs la premire effervescence aigu de la douleur, Dournof, suivant la
marche ordinaire des sentiments humains, tait arriv  cette priode du
deuil o l'on trouve une volupt amre  se plonger dans les souvenirs
les plus dchirants; il se complaisait  se reprsenter Antonine
agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si
dsespr de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que
l'aube de la mort s'tendait sur ses yeux dj aveugles; c'est l ce
qu'il voulait revoir, et, dans ces images funbres, pendant que son
coeur tortur se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher
de la chre envole, au moins par le martyre qu'il subissait  plaisir.

Les rayons du soleil avaient quitt la chambrette, et la poussire du
jour se reposait lentement sur le bord de sa fentre ouverte, lorsqu'il
entendit sonner. Il secoua les paules, maudit l'importun et resta
immobile.

La sonnette s'agita encore aprs un court silence. Dournof hsita, fit
un mouvement pour se lever, mais il lui en cotait trop de faire entrer
un importun, de chasser sa tristesse, pour rpondre  quelque oisif
entr par hasard; il remit sa tte dans ses mains, et voulut reprendre
sa rverie. Un troisime coup de sonnette, dchirant et prcipit comme
l'appel d'une me en dtresse, le fit tressaillir. Malgr lui, il se
leva lentement et alla ouvrir.

--Niania! s'cria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de
la vieille femme. Niania! d'o viens-tu? Entre, entre, ma bonne!

Il rentra chez lui, elle le suivit.

--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chre? Ah!... je suis
content de te voir...

Il se tut, suffoqu par ses penses. Il aimait sincrement et tendrement
cette vieille femme qui avait t la vraie mre d'Antonine.
Inconsciemment il prouvait du respect pour cette bouche austre, d'o
taient tombes sur eux les paroles qui prservent de la chute, et sur
la mourante les dernires prires qu'entend l'oreille humaine. Il aimait
ces mains rides, dsormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps
de sa bien-aime, ces yeux qui avaient veill son agonie, et pleur sur
son cercueil; cette vieille femme tait dsormais tout ce qui restait
vivant sur la terre, de ce qu'il avait aim, car les parents d'Antonine
n'taient rien pour lui.

--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant
lui; j'ai une grce  te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande
les grces.

--Une grce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche,
mais tout ce que je possde...

La vieille femme fit un signe de la main.

--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil.
Je suis venu te demander, matre, si tu veux que je sois ta servante.

--Ma servante? fit le jeune homme surpris.

--Oui, rpta la vielle femme en s'inclinant jusqu' toucher la terre de
sa main pendante, ta servante, jusqu' ma mort qui sera prochaine, je
l'espre. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande
le pain et le sel, et je veux te servir.

--Je le veux bien, rpondit Dournof encore bahi, mais pourquoi? Est-ce
que tu ne veux pas rester avec les Karzof?

--Elle m'a chasse! dit la Niania, rpondant  sa pense intrieure,
plutt qu' la question de Dournof: elle m'a chasse; vois-tu, toi et
moi, nous sommes,  ce qu'elle prtend, coupables de la mort de notre
ange dfunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de
vivre ensemble! Des paens comme nous, fi!

Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la
regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment
profond contre ses matres... Toute la fidlits que les gens russes
portent  leurs seigneurs s'tait concentre sur Antonine, et celle-ci
l'avait emporte dans la tombe.

--Viens chez moi, dit-il avec bont; viens, nous parlerons d'elle. Nous
l'aimions, nous...

La Niania prit la main du jeune homme et la porta  ses lvres avant
qu'il et pu la retirer.

--Tu es mon matre, dit-elle; je vais dire  ceux de l-bas que je suis
 ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger?

--L! dit le jeune homme en ouvrant une petite pice sombre o il
mettait ses habits et quelques livres.

--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien.

Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un
paquet de hardes, et s'installa dans le mnage du jeune homme.

--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosit, lors qu'il
la vit arriver.

Elle fit un geste ddaigneux.

--Que j'tais une ingrate, une mchante, une misrable... Le vieux
pleurait; pour lui, je serais reste, mais elle, je ne peux plus la
voir.

--Elle est pourtant bien  plaindre, murmura Dournof.

--Par sa faute! Tant pis pour elle! rpliqua la vieille femme en colre.
Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce
n'est que juste.

Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps aprs, le vieillard
prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus
encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrele de remords qu'elle ne
voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-mme, toujours irrite
contre les autres, se retira chez une parente de province.

Seul, Jean avait conserv son amiti  Dournof et sa tendresse  la
vieille bonne.

De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une
heure  savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de
substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne,
pour livrer  la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou
prir.




                                 XVIII


Le jeune homme n'tait pas de ceux qui succombent: une robuste vitalit,
jointe  cette nergie tranquille qui lui avait donn tant de constance
dans son amour, lui inspira le courage ncessaire pour traverser toutes
les preuves. Il connut des jours de misre, car pendant la maladie
d'Antonine il avait dpens son petit capital pour vivre et procurer
quelques gteries  la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dnrent
plus d'une fois d'une poigne de gruau noir achete  crdit, mais le
pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait
redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'preuve, la Niania connut
qu'elle ne s'tait pas trompe en choisissant Dournof pour matre, et de
jour en jour elle l'aima davantage.

Un labeur acharn vainc tous les obstacles: cette devise, celle de
Dournof, finit par triompher; dix-huit mois aprs la mort d'Antonine, un
procs curieux mit ses talents en lumire, et, comme il arrive souvent,
inconnu la veille, au jour il se rveilla clbre. Les consultations,
les demandes afflurent de toutes parts; il reut des offres du
ministre de la justice, et ne pouvant en croire sa propre exprience,
il se vit juge au tribunal des rfrs sans savoir comment cela s'tait
fait. On parla de passe-droit, de manquement  la hirarchie; les
mcontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche 
tout le monde:

--Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous
les placerons plus haut encore!

Dournof, dsormais, n'tait plus une sorte de paria, reu par pure
bienveillance dans une socit suprieure  son rang. C'tait M. le
prsident Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donn des
preuves de sagacit vraiment extraordinaires; aussi tout le monde
tait-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui
tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination tait de date
trop rcente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps.

Le jeune prsident prit sa nouvelle fortune avec le mme calme qui avait
accompagn ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau.
Toujours accompagn de la Niania, qui avait dpens la moiti de ses
conomies  brler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il
prit un appartement conforme  son nouveau rang; un valet de chambre
ouvrit dsormais la porte aux visiteurs, une cuisinire finnoise
remplaa la Niania  la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de
charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison;
mais le jeune homme conserva la mme simplicit de maintien, et le mme
dtachement des choses matrielles. Le deuil qu'il portait toujours dans
son coeur l'empchait de prter trop d'attention aux jouissances
extrieures.

Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'tait senti dfaillir, il avait
eu un refuge assur contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un
coeur bris de fatigue. Quand aprs une journe passe sur un travail
ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tte s'alourdir, il
partait vers le soir en t et s'en allait le long de la route de
Pargolovo.

Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait
chaque poteau de la route; c'tait pour lui une sorte de chemin de la
croix, que cette route o il avait soutenu dans ses bras Antonine
dfaillante. La nuit d't, claire et sereine, se posait doucement sur
la campagne; il voyait s'assombrir peu  peu l'atmosphre qui devenait
grise plutt que sombre, et sous cette demi-clart des nuits du nord, o
l'on peut encore lire un livre  minuit, il poursuivait sa course
solitaire.

Le ciel se rosait  l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait
au cimetire; rien n'en dfendait l'abord; en Russie, on ne songe gure
 protger les tombeaux, car les violations de spulture sont bien
rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu' la
croix de fer scelle dans du granit, qui marquait le lieu du repos
d'Antonine.

L, assis sur la pierre, il confiait  la chre morte ses chagrins, ses
illusions perdues, ses dfaillances du jour prcdent... il pleurait
sans honte sur cette tombe o reposait le meilleur de lui-mme; le
soleil levant l'y trouvait, et  cette heure o l'me de la jeune fille
s'tait envole, il versait  flots brlants sur ce tombeau le
trop-plein de son me dsespre; puis il revenait vers la ville,
affaiss, mais consol, car il lui avait sembl entendre encore les
paroles d'Antonine:

--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile  ton pays.

Quelle dfaillance tait permise devant ce courage indompt qui n'avait
cd qu' la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se
remettait au travail.

A ses habits poussireux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit
reconnaissait bien la course funraire qu'il avait faite; essuyant ses
yeux fatigus o se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui
servait un repas frugal, et lui demandait  voix basse.

--Tout est-il en ordre, l bas?

--Oui, rpondait Dournof.

Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de
soins pour lui.

L'hiver vint interrompre ces visites  la tombe d'Antonine les chemins
n'taient presque pas praticables  pied dans cet endroit abandonn
pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traneau.

Il laissait son vhicule  l'auberge et gravissait seul, dans la neige
molle, la colline qui dominait le lac alors gel et immobile.

Mais ce pieux plerinage tait gt par la prsence du cocher, parfois
ivre, toujours grossier, qui maudissait  demi-voix le "brine"
incommode  qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante
kilomtres par ces routes dsertes, en plein coeur de l'hiver pour
retourner au cimetire.

A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas
encore chang pour lui; mais il se sentait  la veille du succs: mille
dtails insignifiants, prcurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient
au coeur cette joyeuse impatience ce frmissement contenu, semblable aux
piaffements d'un cheval prt  prendre sa course, aux battements d'aile
de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-l, c'est presque avec joie qu'il
chuchota  la prire d'Antonine ses esprances et ses ambitions, et il
lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui rpondait:

--Je savais bien qu'il en serait ainsi.

L'anne suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les
paules, comme une pourpre romaine, il fut si tonn, si boulevers de
cet honneur inespr que pendant quelques jours il eut en quelque sorte
peine  reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir
chang de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient
autrement; un respect auquel il n'tait point accoutum ressortait des
manires de ses subordonns, la veille ses gaux ou mme ses suprieurs.
Toute celle platitude qui entoure les lus du pouvoir, loin de lui
monter la ttu, l'coeura et lui inspira du dgot.

--Je suis le mme qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils chang?

Cependant, il se fit  sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il
retrouvait la Niania, toujours la mme, celle-l; lors de la subite
lvation de son matre, elle lui avait offert son compliment sincre
avec des yeux o brillait une joie grave, mais elle ne lui tmoignait
pas une ombre de dfrence de plus qu'autrefois. Sa bont familire
continuait  rgler tout autour de lui suivant ses habitudes, se
conformant aux changements ncessits par sa position nouvelle; mais il
n'avait obtenu ni une rvrence, ni une prvenance de plus. Aussi, quand
il se sentit dgot des flagorneries officielles, est ce vers l'humble
femme qu'il se retourna.

--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout
chez le ministre.

--Je suis contente, rpondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la dfunte
qui serait heureuse!

Dournof rougit. Pendant la soire qui venait de s'couler, tout entier 
la joie de son nouveau rang, il n'avait pas song une fois  Antonine.
Cependant n'tait-ce pas elle qui lui avait souffl la force et le
courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture
pour la journe, il courut chez, un jardinier commander une superbe
couronne blanche. Une heure aprs, la couronne embaumait son cabinet de
travail; malgr la saison rigoureuse, on avait trouv des roses, des
camlias, des jacinthes, des tubreuses, du lilas, tout cela d'une
blancheur immacule. Dournof contempla quelques instants son offrande,
et sa joie ambitieuse disparut soudain noye dans un regret poignant.

Qu'elle et t heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti 
porter son nom! Quelle ivresse pure et dsintresse et gonfl son me!
avec quelle dignit n'eut-elle pas partag sa: fortune!...

Il resta silencieux et absorb, si bien qu'il n'entendit pas la Niania,
qui tait entre doucement et qui vint se placer auprs de lui.

--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit
pas; c'est sa couronne de noce!

Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger,
cach dans la verdure.

Dournof secoua tristement la tte et descendit, portant lui-mme la
couronne funbre qu'il ne voulut confier  personne.

Au moment o il allait monter en voiture, un traneau tourna le coin de
la rue; encadr dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un
joli visage de jeune fille souriait  ct de celui du ministre:
celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce
costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait
entrevue la veille au raout de son pre, en robe blanche dcollete.

Le traneau passa, Dournof russit  faire entrer son norme couronne
dans la voiture, et bientt aprs, les maisons du vieux Ptersbourg, 
moiti ensevelies dans la neige, commencrent  dfiler devant lui, le
long de la route de Finlande.

La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait
pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et,  la sueur
de son front, il dgagea le bloc de granit.

Cette opration termine, il plaa sur la croix sa fragile offrande que
le vent glacial devait bientt rduire  nant, puis il s'arrta pour
regarder le monument funraire.

Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre l tout ce qu'il
aimait; pench sur le bord de cette fosse, il s'tait dit que la vie
n'avait plus pour lui de raison d'tre, il avait espr mourir... il
avait vcu, cependant. Et quel abme sparait le pauvre diable, repouss
par une mdiocre famille de petite noblesse, du prsident dsormais
respect de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage,
cependant...

Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il
aurait pu rclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille et
considr sa demande comme un honneur, et il prit en piti la vanit
humaine.

Puis une autre ide lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille
agrerait sa demande, l'univers tait ouvert devant lui.

--Tu te marieras, avait dit Antonine.

Cette pense, qu'il n'avait pu admettre alors, se prsenta  son esprit
sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais
pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour
fonder une famille, pour lever des fils, qu'il se marierait.

--Ah! chre Antonine, soupira-t-il, en posant ses lvres sur le granit
glac, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que
toi!

Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures.
La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui prcde l'heure du dner,
l'clat des lumires, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du
plaisir donnrent un autre cours  ses ides. La vie mondaine avait jet
son grappin sur lui. Le pauvre tudiant sans fortune et sans avenir
pouvait ngliger les apparences; le prsident Dournof ne le devait pas.

Il rentra chez lui et dna; il avait eu froid; pour se rchauffer, il
mit une cravate blanche et se rendit  l'Opra.

Heureusement on ne donnait pas _Lucie_, car de funbres souvenirs
fussent encore venus le ramener vers le pass. Une trs-bonne troupe
donnait _Don Pasquale_. Les entr'actes sont longs, car l'opra est
court, et l'on ne peut dcemment renvoyer le public avant dix heures et
demie.

Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il
aperut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut
respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation.

Quittant aussitt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge,
et entra.

Il n'tait pas le seul qui ft venu rendre hommage  Son Excellence,
mais, bien qu'il ft le plus jeune en ge comme en grade, il fut
particulirement distingu par son protecteur.

--Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne,
dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait tre
ici...

--Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle
couronne?

--Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, rpondit M.
Mrof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pens que cette offrande tait
destine  madame Patti.

La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle
et regarda le jeune prsident avec intrt. L'homme qui offre une
couronne de 500 francs  une cantatrice est toujours un homme
intressant.

Dournof plit et fit un imperceptible mouvement en arrire.

--Je vous demande pardon, Excellence, rpliqua-t-il  demi-voix: cette
couronne a t porte au cimetire de Pargolovo, sur la tombe de ma
fiance, morte il y a trois ans.

Cette rponse avait t faite trs-bas; le ministre seul aurait d
l'entendre; cependant, elle tait parvenue, contre toutes les rgles de
l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise
vacante auprs d'elle, elle dit au jeune prsident:

--Asseyez-vous M. Dournof.

Le ministre, qui tait un excellent homme, se confondit en excuses: lui
non plus n'tait pas n sur les marches du trne. De provenance aussi
modeste que Dournof, il avait d  ses facults extraordinaires la
position leve qu'il avait fini par conqurir; mais moins heureux de
les dbuts il tait parvenu au fate  un ge relativement avanc; son
mrite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du
monde, habitus  manoeuvrer au milieu des cueils; ceux-l n'eussent
pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable.

Il s'effora de l'attnuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait
l'me bonne, celui-ci tint  coeur de ne pas se montrer froiss. Cette
petite scne se termina par une invitation  dner pour le lundi
suivant, que le jeune homme accepta de bonne grce; aprs quoi il quitta
le thtre.

Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisime
acte.




                                  XIX

--Tu ne sais pas, ma chre! un homme qui est capable de porter des
fleurs  une fiance morte, aprs trois ans! Mais c'est un roman, bien
mieux, un rve! Cela n'arrive pas, ces choses l!

--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! rpondit la sage Vra;
aussi je ne crois pas un mot de cette histoire.

--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs?

Vra fit une moue significative.

--Des fleurs, dit-elle, voil en vrit quelque chose d'un placement
bien difficile! il ne manque pas  Ptersbourg de dames de toute espce,
disposes  les accepter.

--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche
encore!

--Le fait est, repartit Vra, qu'une couronne blanche ne peut gure
s'offrir qu' une personne adore en secret et perche sur un haut
pidestal, plus que la colonne d'Alexandre.

--Voyons, Vra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois
que cela m'intresse...

--Oh! si M. Dournof t'intresse, je ne dirai plus rien, tu peux y
compter.

--Il m'intresse, eh bien, oui, il m'intresse, certainement; cette
fidlit de chien du Louvres m'intresse, j'en conviens. Je croyais que
cela n'arrivait que dans les romans.

--Bah! fit Vra, c'est bien port, cela pose un homme!

--Fi!

Marianne scandalise se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de
cette causerie intime.

--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes dj de ce
beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regard! Est-il joli
garon au moins?

--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant.

--Peut-on le voir?

--Il vient dner ce soir.

--Trs-bien. Alors je viendrai prendre le th. Je suis curieuse de le
voir en chair et en os, cet homme fidle  un souvenir qui date de trois
ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?

--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout  coup Marianne avec
rsolution.

--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je
le saurai, sois sans inquitude.

--Comment?

--Nous avons  la chancellerie un vieux madr d'huissier qui sait tout;
avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.

Mademoiselle Vra, qui tait la fille de l'aide du ministre,--fonction
officielle inconnue en France, mais trs-recherche en Russie, car elle
donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilit, tout en
permettant de dployer les capacits que l'on possde,--mademoiselle
Vra s'en alla, en engageant son amie  soigner sa toilette.

Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, reste seule, fit
quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et,
appelant sa femme de chambre, se mit  soigner sa toilette.

Marianne tait une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacr, ses
yeux semblables  des fleurs de lin, sa stature lgante et mignonne lui
auraient donn quelque ressemblance avec une belle petite poupe
anglaise, sans l'extrme vivacit de ses regards et la ptulance de ses
mouvements. Sa mre l'avait baptise: "Perpetuum mobile", et non sans
raison.

La fille d'un ministre est toujours entoure d'adorateurs, quand mme
elle serait laide et sotte  faire peur; mais, simple mortelle, Marianne
aurait t fte quand mme, pour sa grce mutine, sa bonne humeur
ingale, ses bouderies coquettes, pour ses qualits et pour ses dfauts.
Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient
ouvertement  la conqute de son adorable petite main capricieuse et
potele. Marianne les tenait tous  gale distance.

Quand nous disons gale distance, ce n'est qu'une mtaphore; la distance
entre eux tait toujours extrmement ingale, mais la jeune fille
arrivait toujours  rtablir un quilibre parfait, en recevant mal
aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choy la veille; le prfr du
jour, en change, tait certain d'tre mal reu le lendemain. C'est
ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'quit.

Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette  son got,
la jeune fille se livrait  des rflexions extraordinairement srieuses,
pour elle, du moins, et l'objet de ses penses s'tait autre que
Dournof.

Une fidlit de trois ans  un cercueil, cela ne n'tait jamais vu que
dans les romans; mais le hros de cette lgende invraisemblable
existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir!
Quelle aventure? Marianne arrangea aussitt un petit roman et se
reprsenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une
fte, et s'tait aussitt pris d'elle; il l'avait demande et obtenue;
puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident
peut-tre, avait enlev la fiance dj pare du voile nuptial, et le
fianc inconsolable avait vou toutes ses tendresses au souvenir de son
bonheur perdu...

--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sre d'tre bien
aime. Une seconde rflexion suivit naturellement celle-l:

--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacr par un tel
culte!

Puis, une troisime rflexion aussi juste et non moins logique que les
deux autres:

--Quelle gloire il y aurait  supplanter un tel souvenir,  prendre la
place de cette ombre adore,  faire oublier la morte!

Une dernire pense, moins clairement formule, conclut la srie:

--Est ce que ce serait trs-difficile?

C'tait incontestablement trs-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de
fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'paisse
toison dore qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques
instants sa tte bouriffe, et s'appliqua sur-le-champ  se composer
devant le miroir une coiffure d'enfant nave qu'elle russit. Son plan
tait fait.

Pendant le dner que prsidait moralement madame Mrof et virtuellement
sa fille, Dournof ne fit gure attention qu'aux hommes minents invit
ce jour-l. C'tait pour lui une chose trop nouvelle et trop importante,
que d'entrer ainsi en relation avec des personnalits illustres dont il
n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux
ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intressait si fort. Mais
lorsque, le repas termin, la compagnie se fut disperse dans les
salons, le jeune homme un peu fatigu par la tension extraordinaire que
son esprit venait de subir, se laissa aller  la douceur paresseuse de
se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommits officielles, d'o
l'on ne sort plus, quand on est arriv  en faire partie.

Il admira les tableaux, le mobilier de bon got, la toilette lgante de
quelques femmes, amies de madame Mrof, et ses yeux se posrent enfin
avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'tait mise en face de lui,
 quelque distance.

Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace;
lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand
des hasards, elle avait  chaque instant occasion de tourner du ct du
jeune homme son visage charmant et son buste lanc. Les cheveux mutins,
lisss soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la
robe dcollete tombait des paules avec une grce Angelique; on et dit
une me quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple
croix d'or attache  une chane imperceptible; pas de rubans, rien que
de la mousseline blanche: un nuage!

--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis
il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournrent 
l'objet qui les attirait naturellement.--Mlle a l'air d'une charmante
enfant, se dit-il encore.

Comme si Marianne avait devin sa pense, elle se leva doucement: sa
ptulance ordinaire tait fort modre ce jour-l;--et elle vint se
poser comme un oiseau tout prs de Dournof, avec un geste pench qui la
rendait adorable.

--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine
de tendresse et d'humilit.

--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir
rien  excuser...

--Oh! si! reprit la jeune fille; mon pre et moi, nous vous avons fait
de la peine, l'autre soir, au thtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez
combien je l'ai regrett!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de
tels souvenirs sont sacrs, mme aux indiffrents... et... j'espre que
vous aurez vu la une tourderie..

Dournof avait d'abord fronc le sourcil, cette allusion  ses sentiments
les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la
jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle
mettait tant d'ingnuit  ses excuses naves, et enfin le mot
tourderie tait si comique, appliqu au ministre Mrof, qu'il ne put
s'empcher de sourire.

--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de trs bonne grce.

Ce n'tait pas l le compte de Marianne: elle esprait bien "en parler",
au contraire. Elle revint  la charge par un chemin dtourn.

--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.

Dournof nomma le jardinier.

--J'espre qu'elles sont arrives encore fraches? Alliez-vous loin!

--A Pargolovo, rpondit Dournof, non sans un mouvement intrieur qui
ressemblait  la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon
brillamment clair, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la
veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout tait
singulier autour de lui.

--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.

Ne sachant que rpondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci 
son tour leva sur lui un regard plein de dfrence, d'admiration, d'une
tendre piti,--un de ces regards par lesquels une femme dclare qu'elle
trouve fort suprieur l'homme qui lui parle.

Dournof en fut sinon mu, au moins touch. Le monde l'avait si peu gt
jusque-l!

--C'est une bonne enfant, se dit-il: et vritablement elle est bien
jolie. Quelle candeur!

Eh bien, oui! c'tait vrai! Marianne tait candide! Elle jouait de bonne
foi la petite comdie; pour employer une expression de l'argot parisien
qui rend exactement son tat d'esprit, elle croyait que "c'tait
arriv". Elle prouvait rellement une tendre compassion pour ce jeune
homme si cruellement prouv. Avant tout elle voulait connatre son
histoire, et ne s'tait pas demand ce qu'elle ferait quand elle la
saurait; mais elle tait prte en ce moment  tout souffrir pour la
connatre,--mme les reproches de sa mre, qui la gronderait
certainement d'tre reste si longtemps  causer avec un homme qu'elle
connaissait  peine.

--Vous tes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir.

Dournof la regarda avec tonnement; il ne se savait pas au sein d'une
flicit telle qu'elle pt exciter l'envie d'une jeune fille riche et
haut place.

--Pourquoi? dit-il surpris.

Marianne se leva sans rpondre et disparut.

Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et
reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jete
par Marianne, comme on jette un cu, pile ou face, retomba sur son
imagination, et y fit une empreinte.

--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque,
rentr chez lui, il rcapitula sa journe. Et cette question, irritante
parce qu'elle tait une nigme, se prsenta plus d'une fois  son esprit
pendant les jours qui suivirent.

De son ct, Marianne se disait en se dshabillant devant son miroir:

--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile!




                                  XX


Le surlendemain matin, mademoiselle Mrof tait  peine assise devant le
piano, qui sous ses mains dlicates subissait tous les jours quelques
heures de tortures, lorsque son amie Vra en tra d'un air triomphant.
Aprs avoir chang nombre de caresses entremles de taquineries
amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des
portes, et consquemment des oreilles indiscrtes.

--Je sais tout! chuchota Vra dans l'oreille de son amie.

--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent.

Vra agita ngativement son doigt devant son petit nez rose un peu
camus.

--Ce n'est pas  moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste
ironique.

Marianne baissa les yeux, se mit  rire, et tiraillant sa compagne par
la chane de montre qui retombait sur sa robe:

--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Vra, fire de ses
avantages, prit une physionomie de barde ossianique.

--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnte. Nous avons
aim deux ans.....

--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc
des gens capables d'aimer deux ans!

--Deux ans, reprit Vra sans se dconcerter,--une jeune fille de moyenne
noblesse.

Son nom?

--Mademoiselle Karzof

--a m'est bien gal, c'en son petit nom que je veux savoir.

--Je l'ignore, avoua Vra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en
est pas inform.

Marianne fit la moue; Vra reprit son discours sans y faire attention.

--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et grad;
ils refusrent leur fille  ce... ce beau jeune homme.

La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla
pas.

--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait perdument ce monsieur,
fit exprs d'attraper la phthisie galopante.

--Oh! mon Dieu! s'cria Marianne en frissonnant. Et elle est morte?

--Elle est morte, trois mois aprs; les parents avaient consenti au
mariage, naturellement lorsqu'il n'tait plus temps.

Marianne dcourage avait laiss tomber ses mains sur ses genoux.

--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-l n'arrivent pas!

--C'est arriv, cependant! fit observer Vra.

--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile!

--Quoi?

Marianne secoua la tte et ne rpondit pas.

--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser  tenter ce pauvre veuf? dit Vra.

--Pourquoi pas?

La jeune enthousiaste pronona avec nergie ce mot qui ouvrait les
hostilits.

--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas t mari n'a
connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tche noble et
utile de lui en faire apprcier les douceurs?

--Comment, tu l'pouserais?

--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflamme de charit,
et peut-tre aussi de coquetterie.

Vra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux.

--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin.

Marianne haussa les paules.

--L'exemple de la premire... de mademoiselle Karzof servira bien 
quelque chose, dit-elle  demi-voix.

--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiance est plus fort
que toi?

La fille du ministre haussa les paules une seconde fois, et se regarda
dans la Psych qui lui faisait face. Son image dlicieuse lui renvoya le
sourire orgueilleux qui clairait son visage.

--Ah? dit Vra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus!

--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de
moi.

--Quelle ide! C'est impossible! Mademoiselle Karzof tait une personne
srieuse, un peu exalte... Soit dit sans te blesser, tu es exactement
tout le contraire... Comment peux-tu croire...

La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et
frivole de Marianne. Elle fit un geste de colre.

--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof.

Vra se mit  rire.

--Dans six mois, dit-elle,--ou j'pouserai le vieux gnral Boum.

Ce gnral Boum, de son nom Antropos, clibataire incurable, priv d'un
bras et d'une oreille par un des boulets de Sbastopol, tait une sorte
de croque mitaine pour les enfants de cinq  sept ans.

Les deux amies, d'accord pour rire, ratifirent par mille folies cette
dclaration solennelle, et le piano chma ce jour-l.

Dournof tait souvent appel par ses devoirs chez le ministre qui
l'avait pris en affection la bonne madame Mrof, qui avait appris la
triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans
arrire pense.

De toutes les maisons o il tait reu, celle du ministre tait la plus
cordiale et la plus hospitalire: il y revint souvent, si bien que la
veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse socit de
jeunes gens et de jeunes filles, invits  y tirer les sorts du nouvel
an.

Madame Mrof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux
d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts
 consulter, de sorte qu'on avait runi une riche galerie de
superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix,
le grand alphabet suspendu o,  l'aide d'un bton, on cherche des
initiales aimes,--non sans avoir eu pralablement le soin de se faire
nouer sur les yeux un pais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la
pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrire
son paule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient  la
curiosit juvnile des invits.

Toute la socit se runit de bonne heure: bien des intrts cachs
devaient se dbattre ce soir-l; plus d'un amoureux timide attendait,
pour faire sa demande, que le sort habilement consult lui permit de
supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si
facile, en effet, d'aider un peu la destine indcise! On soulve un
coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la
coquille de noix, on dfigure une lettre mal forme par la pelure de
pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clment aux jeunes
consultants.

On commena par danser bien et dment quelques quadrilles: mais la danse
n'tait pas la grande affaire de la soire; l'entrain manquait
visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure o le sort doit
tre consult.

A onze heures, sous les auspices de madame Mrof, un immense bassin
d'argent, d'un mtre environ de diamtre, fut apport plein d'eau. Une
corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dores. La moiti
de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre
moiti des bougies de cire bleue.

Celles-ci reprsentaient les cavalier, les autres taient pour les
dames.

Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout
petit morceau de papier roul qu'on glissa au fond, puis on lana la
petite flottille sur le bassin, non sans avoir allum les bougies;
madame Mrof, avec un grand bton d'ivoire remua trois fois l'eau du
bassin, et les frles embarcations se balancrent sur l'onde agite.

C'tait un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes ttes
penches sur le bassin: il y avait l une douzaine de jeunes filles et
autant de jeunes gens. En mre prudente, madame Mrof avait
soigneusement tri ceux-ci: il n'en tait aucun qui ne ft
irrprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que
la plus grande prudence ne soit pas ncessaire. Mais la libert relative
que l'ducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de
divertissement, qui, sous les yeux d'une mre intelligente, ne pouvait
pas tre dangereux.

Les ttes brunes ou blondes, claires d'en bas par la lueur des petites
bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles
dores qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun
suivait la sienne des yeux depuis la grande opration du lancement, il
s'agissait de savoir si le hasard runirait des indiffrents ou des
amis.

Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'taient des
rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mrof avait eu soin
d'ajouter  la flottille qui reprsentait les assistants, une autre
escadre de coquilles argentes qui portaient les noms de hros et
d'hrones fameux dans l'histoire ou dans la lgende. De la sorte, les
allusions trop directes se trouvaient mitiges. On riait encore beaucoup
plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la mme couleur;
mais au bout de quelques minutes, Marianne dclara que "ce n'tait pas
srieux". D'une main agile elle repcha les hros et leurs compagnes, et
ne laissa subsister que les embarcations srieuses. Le jeu recommena,
et l'assemble redoubla d'attention.

A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison  quelques petits
commrages, qui durant l'hiver avaient pass d'une oreille  l'autre. La
barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opinitret
vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus
pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.

Jusque-l, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les
barques qui s'taient abordes furent retires et que l'espace largi
donna plus de jeu aux esprances superstitieuses, elle appuya ses mains
sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.

Une grosse coquille qui portait  l'arrire le pavillon du gnral Boum
flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle
leva les yeux et vit en face d'elle Vra qui souriait malicieusement.
D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main charge de
bagues. Son esquif repouss violemment alla heurter  l'autre bord une
coquille solitaire qui n'avait gure prit part  ce divertissement.

--M. Dournof! cria la voix railleuse de Vra.

--Ce n'est pas de jeu! protestrent deux ou trois jeunes gens. Il ne
faut pas tricher.

--Je ne veux pas du gnral Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gt,
en dtournant de Dournof son visage que nuanait un vif incarnat.

Sa rponse avait dsarm les mcontents, on enleva la cuve pour changer
d'amusement. Dournof assistait  ces jeux avec un sourire de philosophe
indulgent. Bien qu'il ft jeune, il n'avait gure eu de jeunesse. Le
travail acharn de ses plus belles annes l'avait trop absorb pour
qu'il prit got  la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le
monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait
aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine tait alle
dormir dans le cimetire de Pargolovo, il avait fui la socit des
jeunes femmes, autant qu'il avait recherch celle des hommes gs et
instruits, o il pouvait apprendre quelque chose.

Le monde qu'il frquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec
ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achev, ce got
parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de
muse; la toilette des femmes talait aussi d'autres sductions: malgr
le got parfait d'Antonine, il avait toujours rgn dans ses habits
quelque chose de mesquin qui provenait de sa mre. Ici, les toilettes
les plus coteuses n'taient pas celles o le velours et la soie se
trouvaient prodigus: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir
les nuances, se rvlait le talent d'une grande couturire qui
connaissait sa supriorit et savait la faire payer.

Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mpris le satin et les
dentelles; dans la manire de traner sur le tapis le chantilly d'un
volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame ne dans
de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent
tre plus beaux, mais elle les mnage et redoute un accroc;--la grande
dame ne s'en occupe point, sans pour cela taler le dsordre de celles 
qui l'argent ne cote rien. Il y a l un monde infini de nuances qui se
sentent plutt qu'elles ne se dcrivent. Dournof les sentait et s'en
laissait pntrer peu  peu; le charme du luxe et du rang lev gagnait
doucement son me naturellement noble et faite pour les hauteurs.

La vivacit avec laquelle Marianne avait vit la nacelle du gnral
Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cess de
sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'taient pour lui tous ces
enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune prsident'voyaient de bien
haut toutes ces misres! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa
destine  celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilges
ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un
peu en aide!

La main charitable tait celle de Vra. Soit plaisanterie, soit instinct
inn de cette vocation si chre aux femmes, celle de marieuse,--elle
affectait de ne pas sparer le sort de Dournof de celui de son amie, et
ne ngligeait pas une occasion de le leur prouver.

Les joues de mademoiselle Mrof avaient gard leur coloris plus vif;
elle apportait  l'examen des sorts une vivacit joyeuse o se cachait
peut tre un peu de fivre. Enfin, pour clore la soire, elle saisit une
espce de jeu de cartes o une multitude de prnoms taient crits et se
mit  faire le tour de la socit en les distribuant. A mesure qu'elle
passait, les rires retentissaient derrire elle, car elle avait ml 
dessein les prnoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribus de
la faon la plus bouffonne.

Arrive  Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui
portait son nom avait t mise par elle en dessous; en voulant la
prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser...

--Non, non, dit elle, en voici une.

Il prit celle qu'elle lui prsentait et lut  haute voix: Marianne.

--C'est celle qui est tombe qui revenait  M. Dournof, fit observer un
des mcontents.

Le voisin se pencha et ramassa la carte.

--Antonine, lut-il.

Dournof plit et laissa tomber le long de son corps ses bras que
l'motion venait de briser. Marianne comprit aussitt.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle  voix basse,
j'ignorais le nom qu'elle portait.

Avant que le jeune homme et repris son sang-froid, elle poursuivait sa
ronde, faisant natre partout des exclamations de gaiet ou d'ironie.

Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les
couples gracieux voltigrent bientt par la salle.

Dournof ne dansait pas; il s'tait rfugi dans un coin sombre, et l,
les yeux voils par sa main, il pensait au cimetire, aux fleurs que le
vent d'hiver devait avoir glaces depuis si longtemps, et s'apercevait
que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulirement dlaiss la
tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrta. Il leva les
yeux.

--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui.
Vous allez me har...

Non, Dournof ne la hassait pas; il admirait  tout moment la grce
nave, la gaiet foltre, la candeur virginale de cette belle enfant
plus semblable  un papillon qu' une fleur, mais charmante et pleine de
sductions.

--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprs de lui, pendant que sa
mre la croyait occupe  surveiller les apprts du souper, je vous
assure que votre chagrin me touche... j'ai t curieuse, oui, monsieur,
j'ai t trs coupable... j'ai voulu connatre votre malheur... j'ai
appris combien elle tait digne de votre tendresse; on m'a parl de sa
beaut, de sa grce; j'ai compris combien votre chagrin devait tre
profond, incurable... et cependant, vous tes jeune, la vie est pleine
de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce
bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-tre est-ce
un voeu? peut-tre obissez vous  une mourante?...

La voix de Marianne tait si pleine de tendresse inquite, ses yeux
exprimaient tant de compassion mue et discrte que Dournof rpondit:

--Non, elle ne m'a rien dfendu.

--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...

--Elle me l'a ordonn.

Un silence suivit, puis la voix mlodieuse de Marianne, aussi lgre
qu'un souffle, murmura:

--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.

Elle disparut, laissant le jeune homme pntr d'une motion nouvelle
que depuis des annes il n'avait pas ressentie.




                                 XXI


L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a
dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie 
laquelle on ne saurait gure rsister que si un autre lien vous protge.
Dournof n'tait plus protg; l'me d'Antonine avait sans doute cess de
veiller sur lui, car elle le laissait sans dfense, et peu  peu
Marianne prenait sa place.

Ce n'tait pas un amour grave et mesur comme celui qu'il avait prouv
pour sa chre morte; c'tait un enivrement qui s'emparait peu  peu de
tout son tre. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui
flottaient en boucles capricieuses, le frlement de ses mains soyeuses,
la grce de son regard magntique, soumis et fidle comme celui d'un
chien de chasse, tout cela sduisait Dournof  lui en faire perdre la
tte.

Quand il revenait du ministre, il restait pensif dans son fauteuil,
prs de la table o rgnait un grand portrait d'Antonine; mais ses
regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la
force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu  la force
morale,  la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le
poison qui endormit Annibal  Capoue.

La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce
changement; elle attendait son matre le soir; il la trouvait dans sa
chambre o elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois
chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de
leur assiduit mais une sorte de tristesse rsigne se dgageait de son
attitude.

Un soir que Dournof tait revenu plus tt que de coutume, elle
s'enhardit  lui parler.

--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa
robe de chambre.

--Oui, rpondit le jeune homme qui vita de regarder la vieille femme.

--On dit qu'elle est fort jolie?

--C'est vrai.

La Niania hocha la tte.

--Excuse-moi si je manque de respect, mon matre; on dit qu'elle t'aime
beaucoup.

Le coeur de Dournof tressaillit tout  coup d'une allgresse nouvelle.
On disait qu'elle l'aimait... c'tait donc vrai? Qu'il tait doux d'tre
aim de cette enchanteresse!

--Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrass.

--Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'pouser...

La Niania porta  ses yeux le coin de son tablier, et dvora un sanglot.
Dournof indcis la regardait sans mot dire.

--Tu peux l'pouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te
maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un
ministre, elle est bonne pour te servir d'pouse, ajouta-t-elle en
relevant la tte avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier.

Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la
Niania, la poussire accumule l'et depuis longtemps voil sous une
couche grise; la bont prvoyante de la jeune morte, son abngation, ses
vertus, son dvouement absolu se prsentrent tout  coup  sa mmoire.

--Pardon, oh! pardon! s'cria-t-il en attirant  lui l'image dlaisse.
Tu tais un ange, toi.

Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionns les mains du
portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignit qui mettaient
Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes.

La Niania pleurait aussi, mais sans cet lan de repentir qui perait si
douloureusement l'me de Dournof.

--Oui, dit-elle en posant sa main sur l'paule du jeune homme, c'tait
un ange,--mais elle est au ciel, car bien sr le bon Dieu lui a pardonn
d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voil trop longtemps que
tu vis seul.

Dournof releva la tte, et regarda la Niania.

--Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait?

Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant
souffert et tant appris de la vie, allrent jusqu'au fond des yeux
troubls du jeune homme perdu.

--D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle.

Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais
aimer quelqu'un comme il avait aim Antonine.

--Mais d'aimer une honnte femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a
dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous
avons beaucoup pleur ensemble, vois-tu, matre, continua la Niania en
baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme
si je t'avais port dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela
auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a
pens  tout. Elle m'a ordonn de t'aimer comme mon fils, de te servir
si je le pouvais, de te protger en toute chose contre l'esprit du mal.
Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais tre
soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obirai,
matre, j'obirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout  coup. Je
serai une servante soumise; seulement ne permets pas  ta femme de me
chasser... car je t'aime  prsent, matre, je t'ai aim pour l'amour
d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle.

La vieille servante se tut et ensevelit sa tte ride sous son tablier
relev. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne
serait jamais chasse.

--Alors, reprit-il  voix basse, elle t'a dit que je devais me marier?

--C'tait l'avant-dernire nuit avant sa mort; elle m'a appele auprs
d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi.

--Un papier?

--Oui, quand tu devras te marier...

--Va le chercher, vite, vite!.,.

Elle obit et revint avec un papier jauni, pli en quatre et cachet.
Dournof le dplia d'une main tremblante d'motion.

"Mon bien-aim, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouv
la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une
barrire entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma
bndiction repose sur la tte de ta femme comme sur la tienne."

--Elle valait mieux que moi! s'cria le jeune homme vaincu par tant de
grandeur, en baisant les caractres sacrs, tracs d'une main affaiblie
par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chre
sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'tait
digne de toi!

La Niania se retira discrtement, et Dournof, rest seul, songea plus
cette nuit-l  Antonine qu' Marianne.




                                 XXII


Marianne reprit bientt le dessus: qu'taient les vertus d'Antonine
endormie sous son bloc de granit, en prsence des grces sans cesse
renaissantes de cet tre vivant et plein de charme!

C'est qu'elle tait prise pour tout de bon! Son coeur lger et frivole
avait de bons cts; c'est par la compassion que Dournof y tait entr;
il s'y tait maintenu par l'orgueil et le dpit; dsormais, elle ne
voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincrement, de
toute son me, et c'tait la vrit!

Anime de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son
cabinet.

--Pre, lui dit-elle, en poussant sans crmonie une foule de paperasses
encombrantes, quel est le premier de nos jeunes prsidents?

--Comment, le premier? demanda le pre tonn.

--Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin,
papa, quand vous serez ennuy d'tre ministre, qui est-ce qui vous
remplacera?

Un peu surpris de tant de prvision, le bon pre chercha dans son
esprit.

--Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si
les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur
sera Dournof.

--Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux pouser Dournof.

Le ministre fit faire un demi-tour  son fauteuil et regarda sa fille
d'un air constern.

--Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie?

--J'pouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites
comme vous voudrez!

Fort boulevers, M. Mrof sortit de son cabinet et emmena sa fille
auprs de sa femme que cette abrupte dclaration surprit moins que lui.

--Cela ne m'tonne pas, dit-elle, j'ai toujours pens que Marianne ne se
marierais pas comme les autres.

--Mais enfin, s'cria M. Mrof, Dournof n'est qu'un simple prsident!

--Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre aprs? Comme
cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministre.

--Je ne veux pas! fit M. Mrof exaspr.

--Comme vous voudrez, papa, rpliqua l'indomptable Marianne en baissant
la tte avec un air de feinte rsignation. Les parents de mademoiselle
Karzof ont t ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le
mme!

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mrof
abasourdi.

Avec une grande loquence, ponctue d'allusions plus que transparentes,
Marianne raconta l'histoire d'Antonine.

--Eh bien, dit-elle, il sera dans la destine de Dournof de ne pouvoir
pouser les femmes qu'il aime... Ses fiances doivent toutes mourir par
la faute de leurs parent! cruels.

--Mais t'aime-t-il seulement? demanda le pre, incapable de rpondre par
des arguments srieux  ces raisonnements saugrenus.

--S'il m'aime!

Un clair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la
jeune coquette.

--S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il
vous dira!

--Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement
le ministre.

Marianne fit une rvrence.

--S'il vous plat, mon cher papa. Vous savez trs bien que, sans cela,
il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne drogeons pas, du
reste; c'est ainsi que se ngocient les mariages des princesse du sang
quand elles pousent de simples mortels!

Le pre et la mre de Marianne changrent un regard par-dessus la tte
de cette indiscipline, et ne purent rprimer un sourire.

--Voyons papa, soyez gentil mariez-moi  Dournof, et je vous aimerai
bien! Je n'ai rien demand  maman, parce qu'elle ne me contrarie
jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menac de me laisser mourir de
chagrin!

--Je t'ai menace, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mrof,
abasourdi de tant d'aplomb.

--Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier  Dournof!

Il n'y avait pas  sortir de l: le ministre obtint  grand'peine que sa
fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations.

Les information! n'apprirent rien de nouveau  M. Mrof, qui savait
d'ailleurs parfaitement  quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle
et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-mme. A l'issue
des huit jours, Dournof, appel dans le cabinet du ministre pour affaire
personnelle, en sortit l'heureux fonc de mademoiselle Marianne.

Ce rsultat, qu'il tait loin de prvoir si facile et si brillant, ne
laissa pas de l'tonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille
avait d dpenser beaucoup d'intelligence et de volont pour arriver si
vite  son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est
qu'elle et devin son amour, et fait tant de dmarches sans s'tre le
moins du monde assure de son consentement. Et si, par impossible, il
n'avait pas voulu l'pouser?

Dournof se reprocha cette mauvaise pense. Il ne devait voir dans les
efforts de la jeune fille que la candeur d'une me ingnue qui s'ignora
et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait t devin?
C'tait encore une preuve d'amour, rien de plus.

Il rentra chez lui ivre, bloui. Le mariage, en mme temps qu'il lui
donnait la femme aime, le plaait au premier rang; il pouvait en effet
esprer d'tre ministre;  la premire vacance, il passait "aide" de son
beau-pre... quel avenir!

--Je me marie, Niania, dit-il  la vieille femme lorsque celle-ci,
fidle  ses habitudes, le suivit dans sa chambre  coucher, aussitt
qu'il rentra.

L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla
murmurer une prire; puis elle se prosterna devant le matre et vint
baiser son paule suivant l'ancienne coutume.

--Je te flicite, mon matre, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux
avec ton pouse et que ta postrit soit bnie.

Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fentre. Un beau
soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants.

--La neige doit tre bientt fondue, l-bas, dit  voix basse la Niania
hsitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs.

--Tu as raison, s'cria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout
de suite.

Il s'arrta... qu'allait-il dire  cette tombe, confidente de toutes ses
penses, autrefois?

Pouvait-il confier  ce chaste granit les motions qui faisaient plir
sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la
sienne?

--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bndiction
qu'elle m'envoie de l haut!

Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour o quelques mois
auparavant il avait rencontr Marianne. Il ne put s'empcher de faire un
rapprochement entre ces deux journes si diffrentes.

--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volont
qui a tout arrang Chre Antonine, soyez bnie!

Il ne la tutoyait plus dans ses penses. Antonine tait dsormais aussi
froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux.
C'tait une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait  genoux; ce
n'tait plus l'amie de toutes les heures, la morte adore dont il avait
bais, le dernier sur la terre, les joues glaces et le front jauni.

Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait,
elle aussi, avoir un bouquet ce jour-l; on lui apporta deux bouquets
semblables; il les compara un instant, hsita, et finit par mettre sa
carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiance.

Cette opration lui cota quelques remords; car, pendant la longue
course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois.

--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetire, qu'est-ce que
cela peut faire  Antonine?

Il porta son offrande jusqu' la croix de fer marchant  grand peine
dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du
monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il
appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer.

La pierre tait si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment
il resta rveur. Il voulait offrir son me  sa protectrice cleste, il
voulait pancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit
qu'il ne pouvait pas parler de Marianne  Antonine, il eut un
pressentiment,--rapide comme un clair et aussi vite vanoui,--que
Marianne n'tait pas la femme qu'Antonine et voulu voir  ses cts
pour gravir le chemin de la vie.

Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit
les lvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa
dessus son mouchoir, afin de les rchauffer, puis il descendit la
colline.

Une vivacit et une joie extraordinaires prcipitaient ses mouvements;
il se sentait lger, comme un homme dbarrass d'une pnible mission. Il
regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du
chemin, les cheveux d'or de Marianne dansrent devant lui comme des feux
follets.




                                XXIII


Il tait invit  dner ce jour-l, non  la table officielle des grands
dners, mais au repas de famille, dans la petite salle  manger, o la
famille du ministre se runissait dans l'intimit.

Lorsqu'il entra, Marianne vint  sa rencontre son bouquet blanc  la
main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement
ses lvres.

Elle tait tide et souple, cette petite main potele, et l'impression
glaciale qu'avait laisse la pierre du tombeau d'Antonine se transforma
en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts
vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle tait aime,
et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soire fut
un enchantement pour tous. Les parents se flicitaient de voir dans le
jeune homme les qualits d'un homme d'Etat, en mme temps que celles qui
avaient charm leur fille. Dournof, d'autant plus pris de Marianne
qu'il avait jusque-l refoul le sentiment qu'elle lui inspirait, se
laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la premire fois, jouissait
largement de l'existence.

Quant  Marianne, elle tait gaie et charmante, tout lui avait russi,
que lui fallait-il de plus?

Le mariage fut fix  l'poque la plus rapproche: trois semaines
seulement devaient les en sparer. Tous les arrangements furent pris;
Dournof garderait l'appartement qu'il avait rcemment lou et meubl;
madame Mrof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle
pouse, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au
ministre, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualits de
matresse de maison, qui lui manquaient absolument.

--Si c'est une mnagre qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mrof, vous
avez fait fausse route; vous n'aurez point une mnagre en Marianne.

Le jeune homme jeta sur sa fiance un regard triomphant.

--Je n'ai pas besoin de mnagre, dit-il; j'en ai une qui est
incomparable.

--Vraiment? qui donc? demandrent  la fois madame Mrof et sa fille.

--La vieille Niania...

--Votre bonne?

Dournof se sentit soudain trs-embarrass.

Il arrive  tout homme de ne pas pouser son premier amour, et, lorsque
vient le moment de son mariage, il n'prouve point d'embarras 
l'avouer; mais lorsque, par plusieurs annes d'une fidlit sans
exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le
connaissent, le moment de la transition est fort dlicat, et le plus
souvent difficile. C'est donc avec une certaine hsitation que Dournof
se dcida  donner quelque claircissement.

--C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue
autrefois... elle s'est attache  moi durant mes jours de misre...,
car j'ai connu la misre, ajouta-t-il en souriant  Marianne.

Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misre n'avait de sens, pour
elle, que comme une page pnible ou ennuyeuse dans un roman; c'tait le
grabat traditionnel o gt la pauvre femme, ou la borne o grelotte le
petit Savoyard. La misre la plus relle qu'elle et connue se trouvait
au commencement de l'_Allumeur de rverbres_. Aussi les paroles de
Dournof lui parurent-elles compltement dnues de sens. Un homme qui
portait un gilet blanc et qui allait tre son mari ne pouvait pas avoir
connu cette misre-l. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne
rpondit pas.

--Comment s'est elle attache  vous? demanda madame Mrof, dsireuse de
mieux connatre la personne qui, suivant les apparences, allait tre
femme de charge de sa fille.

Dournof hsita encore. Son me droite abhorrait le subterfuge; il se
dcida enfin  parler franchement. Passant dans les siennes la main de
Marianne, il rpondit:

--Ma Niania tait la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous
avez sans doute entendu parler.

La main de Marianne frmit, il la retint.

--Elle a soign sa jeune matresse avec un dvouement absolu, et
quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens
matres, qui n'taient pas  l'abri de tout reproche envers elle,
peut-tre,--elle est venue  moi, et m'a servi avec fidlit pendant les
mauvaises annes de ma vie, celles o je n'tais rien ni personne,--o
vous n'auriez pas daign me regarder dans la rue, tant j'tais mal
habill.

Il leva les yeux sur Marianne; elle lui rpondit par un haussement
d'paules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regard quand
mme et partout, puisque vous deviez tre mon mari!

--Mais, insista madame Mrof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une
jeune matresse?... Je conois votre attachement pour elle; il vous
honore infiniment, mais, aprs avoir tant aim mademoiselle Karzof..

--C'est elle qui m'a engag  me marier, rpondit Dournof Mlle me voyait
triste et rveur... --Il changea un regard avec Marianne;--elle devina
le sujet de mes rveries--et me mit l'esprit compltement  l'aise, en
remettant dans mes mains un billet crit par sa jeune matresse peu
avant sa mort,--o j'tais adjur de me marier, ds que j'aurais
rencontr la femme que je devais aimer...

Un autre regard assura Marianne qu'elle tait bien cette femme-l.

Madame Mrof, enchante de cette heureuse combinaison, qui mettait  la
tte du mnage de sa fille une femme honnte, dvoue et pleine
d'exprience, approuva tout, et flicita Dournof de sa chance
extraordinaire.

--Cela m'est bien d, rpondit le jeune homme; car, jusqu' cette anne,
la destine n'avait encore rien mis  mon actif!

Les prparatifs s'accomplirent avec la clrit qu'ont  leur service
les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientt.

Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement o il ne
devait plus tre seul; une bougie  la main, il s'arrta devant chaque
meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance,
l'image de ce que Marianne allait mettre l de joie et de grce.

Rentr dans son cabinet, il aperut le portrait d'Antonine, toujours
plac sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage rgulier et
svre tait cach  ses yeux par un journal, une lettre, un papier
quelconque, ngligemment jet en travers du cadre. Il y avait au moins
huit jours que le portrait n'avait attir les yeux de Dournof.

Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses penses
vers la jeune fille..., mais l'effort tait trop pnible.

--Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait  cette place!
Marianne aurait le droit d'en tre choque.

Aprs avoir hsit un moment, il prit le cadre d'bne, l'essuya et le
mit sur le secrtaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur
le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au
lendemain, et passa dans sa chambre  coucher.

La, le visage de Marianne, dcollete et couronne de liserons, lui
souriait dans son cadre dor, sur la table auprs de son lit. Il le
prit, et posa ses lvres sur l'image souriante.

--A demain, ma femme, dit-il en souriant.

A peine tait-il couch, qu'il crut entendre un lger bruit dans la
pice voisine. Il appela; mais nul ne rpondant, il crut s'tre tromp.
Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne
le trouva point. Dournof voulait s'en informer  la Niania, mais cette
journe tait si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment
favorable ne se trouva point.

Le soir venu, aprs un mariage splendide, clbr  la chapelle du
ministre, Dournof emmena chez lui sa jeune pouse, blouissante de joie
et de beaut.

L'appartement, somptueusement clair, plein de fleurs, lui parut
charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant
traner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, seme de
fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne.

Il lui prsenta sa maison. La Niania, toujours svre, avait quitt le
deuil par circonstance. Elle salua profondment sa nouvelle matresse,
qui lui mit amicalement la main sur l'paule, en la complimentant. Aprs
quoi, les domestiques furent congdis, et Dournof entrana sa femme
dans leur appartement spcial.

Quand les battants de la chambre nuptiale se furent referms sur eux, la
Niania regarda quelque temps cette porte, voile par de grands rideaux
sombres, puis, secouant la tte, elle alla chercher le portrait
d'Antonine, qu'elle avait cach derrire de vieux cartons, et le mit sur
le bureau.

--Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera
malheureux, c'est  toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne 
l'homme faible, qu'une femme a ensorcel.

Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, teignit les bougies
et se retira.




                                 XXIV


Un an s'tait coul depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une
pluvieuse matine de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'tait la
voix de son matre, plus brve et plus mue que de coutume. Elle se leva
du coffre qui lui servait de sige, dans la vaste pice dnude, nomme
chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu
importante, communique avec la chambre de la matresse de la maison; le
regard anxieux qu'elle leva sur son matre reut en rponse un:

--Vite, allons vite! auquel elle se hta d'obir.

Ils entrrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela
sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant
nouveau-n.

--Une fille?... demanda le pre d'une voix trangle sans oser
approcher.

--Un garon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un
ton joyeux: voyez plutt!

La Niania avait reu l'enfant dans son tablier, et dj penche sur lui,
dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bndiction sur le
fils de son maitre.

Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le
petit tre qui lui appartenait. Quelle pense traversa ses yeux profonds
au moment o le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son
premier vagissement? Est-ce  la mre blonde et enfantine qui tait si
prs, ou  l'autre, qui aurait d tre la mre de ses enfants, et qui
gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune pre? Quelle
que ft cette pense, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se
comprirent.

--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas  la vieille femme, aime-le car
c'est ce que j'ai de plus cher au monde.

--Ne craignez rien, mon matre, rpondit-elle du mme ton; c'est un
Dournof.

Hlas! oui, Marianne n'tait plus ce que Dournof avait de plus cher au
monde; il tenait plus  cet enfant, entr dans la vie depuis un quart
d'heure, qu' l'pouse amene  son foyer depuis un an. Et ce n'est pas
que le sentiment paternel se ft rvl chez le jeune pre avec une
intensit surprenante, c'est que Marianne n'tait pas toute sa vie, elle
n'en tait qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire
le parfum, et qu'on oublie pour d'autres proccupations plus dignes
d'intrt.

Aussitt aprs son mariage, aprs les premiers jours de trouble et
d'ivresse, Dournof avait senti une mlancolie incurable s'emparer de
lui, quand il se trouvait prs de sa femme, Marianne tait bien l'tre
charmant, pleins d'irrsistibles sductions, qu'il avait aim si vite et
si fort, mais elle n'tait pas la femme prs de laquelle on vient se
reposer de ses fatigues, de ses soucis,  qui l'on demande conseil dans
ses moments de doute; Marianne n'tait pas une Antonine, et Dournof
devait dsormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait
triste ou fatigu.

Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu  peu,  sa
joie de nouveau mari s'tait mle l'amertume de sentir sa femme si
infrieure  lui, si diffrente de ce qu'il aurait dsir. Il la
plaignait d'avoir reu une ducation si frivole, d'ignorer  tel point
tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goter les
choses simples et grandes, et, en change, d'avoir tant de got pour les
purilits de la vie mondaine. A l'amertume avait succde la piti; il
continua de regarder sa jeune femme comme un tre aimable et
irresponsable, fait pour la joie et la banalit souriantes du monde; il
la laissa se gorger de spectacles et de ftes, esprant qu'elle s'en
lasserait, et que la Maternit mettrait dans ce cerveau d'enfant la
dignit et le srieux qui lui manquaient.

Une heure aprs ce moment solennel, appuy au pied du lit, il regardait
Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurit des rideaux.
L'enfant avait t loign, la jeune femme gotait un repos profond, et
Dournof tudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin.

--Quelle mre sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serr par mille
craintes vagues; se dvouera-t-elle  l'enfant, ou bien
l'abandonnera-t-elle  des mains trangres?

La grande question de la nourriture n'avait pas t dfinitivement
tranche; une robuste paysanne attendait  la cuisine la dcision
suprme des matres; on attendait pour savoir si la jeune mre pourrait
ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-mme  cette
question n'avait jamais rpondu autre chose que:

--Nous verrons alors.

Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte
douloureuse se prsenta  son esprit.

--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir.

Un grand dcouragement s'empara de lui, et il passa la main sur son
front, pour chasser cette pense. Il tait sr de l'aimer moins si elle
ludait ce devoir-l, comme elle en avait lud bien d'autres. Pour
changer de dispositions, il alla voir son fils.

Dans la vaste pice bien claire qui avait t choisie comme chambre
d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une
atmosphre gale et douce rgnait partout, le berceau, ombrag de
rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrit  la fois du
soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice
allaitait l'enfant, en attendant qu'on et dcid de son sort.

La Niania vint au-devant du matre.

Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillit qui manait d'elle
comme un parfum.

Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout tait bien et
sourit; puis il se dirigea vers le berceau. L dormait son fils, celui
qui transmettrait son nom aux gnrations futures, celui qui naissait
dans de la soie, tandis que le pre tait n dans de l'indienne, le fils
qui, port par le nom et la fortune de son pre, serait un jour plus
grand que son pre. L'hritier de tant de grandeurs futures dormait de
son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonait
aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir
d'clatante prosprit. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet.

Pendant les derniers jours qui avaient prcd son mariage, il s'tait
ingni  y trouver pour sa femme un endroit o elle pt lire ou
travailler prs de lui. Ayant remarqu un coin, prs de son bureau, il
avait fait dplacer divers meubles; une lampe faite exprs sur ses
dessins avait t pose contre la muraille; un tout petit canap, avec
une petite table propre  divers usages, s'tait cas l on ne sait
comment; des coussins, un tapis plus moelleux taient venus orner ce
petit Eden rserv; mais le tapis conservait, sa premire fracheur la
lampe n'avait pas t alterne dix fois, les livres avaient disparu,
emports dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et
Dournof, renonant  son esprance de voir ses heures de travail
adoucies par la prsence, de sa femme, avait repris son labeur
solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors,  sa
toilette, continuait  mener sa vie dissipe de jeune fille riche,
augmente de la libert que donne le mariage.

Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mcomptes, obsdaient Dournof; il
sortit pour chasser cette arme d'htes importuns et,  son retour, il
trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter
leurs flicitations.

Ds le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis.
Marianne pouvait nourrir dclara triomphalement le mdecin. Madame
Mrof, en femme prudente et avise, se contenta de regarder tout le
monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras,
attendait une dcision qui, pour elle, n'tait pas douteuse. Dournof
prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et
d'encouragement; car, telle qu'elle tait, Marianne lui tait encore
bien chre, et que n'et il pas donn pour avoir un motif de l'aimer
davantage!

--Eh bien, chre madame, rpte se docteur, que dcidez-vous?

Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui
semblait n'avoir aucun besoin de changer de position.

--Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai t bien souffrante tout l'hiver,
je crains de n'tre pas capable d'aller jusqu'au bout.

Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une esprance  jeter 
l'eau. Au fond de lui-mme, il savait que cette pauvre esprance-l
n'avait jamais eu que le souffle. Il s'effora bientt d'avoir l'air
satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut
aussitt remis  la nourrice qui l'emporta dans la _nursery_, o le pre
les suivit.

Avec quelle motion ne vit-il pas le petit tre avide, presser le sein
nourricier, et pour la premire fois aspirer la vie  longs traits! Il
contemplait ce spectacle comme si c'et t pour lui-mme une fonction
vitale; un profond soupir lui fit dtourner les yeux. La Niania, prs de
lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas.

--Que la volont de Dieu s'accomplisse, dit-elle  voix basse, et que sa
bont donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine...

Un regard svre de Dournof coupa la phrase commence, la vieille femme
baissa la tte, mais son matre ne l'avait que trop comprise. Non,
Antonine n'et pas permis  son fils de boire un lait tranger; elle
n'et pas cd  une autre plaisir de mriter ses premires caresses et
ses premiers regards; elle et revendiqu avec une tendresse jalouse la
pression avide et instinctive des lvres et des mains du petit tre
inconscient, qui s'attache  celle qui le nourrit, parce qu'elle le
nourrit...!

Dournof quitta la nursery sans se retourner, et la Niania respecta son
silence. La grand'mre vint aussi voir son petit-fils, qui fut entour
de tantes et d'amies empresses; mais la Niania ne s'mut ni des
conseils ni des recommandations. L'enfant tait  elle, Dournof le lui
avait donn! Elle le savait bien; les paroles des autres lui importaient
peu, tant que le pre serait content.




                                 XXV


Marianne, frache et rose, reprit bientt sa vie de plaisirs mondains,
et on la vit le soir aux les, en calche dcouverte, accompagne de son
mari souvent, parfois de son pre ou de sa mre, parfois aussi seule,
quand ni l'un ni les autres n'avaient le temps ou l'envie de:
l'escorter. Un essaim empress de jeunes gens se groupait autour de
l'quipage, pendant l'heure qui prcde le coucher du soleil, s tardif
en t sous cette latitude.

Tout un monde de promeneurs  pied,  cheval, en voiture, vient jouir 
la pointe extrme de l'le Ylaguine du spectacle magnifique offert par
la Neva  son embouchure. Le soleil disparat  neuf heures et demie
dans les flots du golfe de Finlande, pendant que ses derniers rayons
dorent horizontalement la jeune verdure des arbres et des gazons, et les
mandres capricieux des bras du fleuve, entre les les nombreuses,
semes d'lgantes villes. Cette promenade de tous les soirs est une
sorte de Longchamps qui dure presque toute la belle saison; mais son
moment le plus brillant est celui de la verdure nouvelle.

C'est l que Marianne, aprs quelques semaines de repos, se retrempait
dans la vie dissipe, qu'elle prfrait  toute autre.

Quand son mari l'accompagnait, elle en tait toujours charme; le
plaisir d'tre la femme du prsident Dournof avait encore toute sa
fracheur pour elle, sans doute parce qu'elle n'en avait pas abus, son
mari n'ayant pas voulu ou eu le loisir de la suivre dans le joyeux
tourbillon dont elle tait l'me. Aussi n'tait-elle jamais plus jolie
et plus rayonnante que lorsque, d'un regard plein d'orgueil, elle
suivait les saluts et les sourires de bienveillance dont Dournof tait
l'objet; mais quand il n'tait pu l, la vie ne perdait pour elle aucun
de ses charmes; elle jasait et riait, coutant les fadaises des jeunes
gens appuye sur le bord de Sa calche, et peu  peu, se sentant
admire, elle devenait plus coquette.

Elle aimait ces hommages; quel mal y avait-il  cela? N'en tait-elle
pas moins une femme bien attache  ses devoirs? n'aimait-elle pas
autant son poux qu'au premier jour de leur mariage? N'tait-elle pas
une bonne mre? En effet, matin et soir, souvent dans la journe, elle
allait voir le petit Serge elle le caressait, lui parlait un instant
dans ce joli gazouillis que, nul ne sait pourquoi, les mres et les
nourrices emploient pour parler aux enfants, puis elle sortait de la
nursery, laissant derrire elle une bonne odeur de violettes des bois.
Il aurait fallu un esprit bien chagrin pour trouver que Marianne n'tait
pas la femme la plus irrprochable qui se pt rencontrer!

Madame Mrof, cependant, n'tait pas contente. Trop sage et trop
exprimente pour attirer l'attention de son gendre sur une dissipation
que peut-tre il ne voyait pas, elle essayait de retenir sa fille au
logis; souvent elle venait elle-mme dner ou passer la soire, afin de
prsenter aux regards de Dournof, quand il viendrait prendre le th du
soir, un autre tableau que les murs nus de la salle  manger dserte.
Mais Marianne aimait mieux passer la soire ailleurs que chez elle, et
l'en empcher tait  peu prs impossible.

La session qui devait finir et permettre aux poux de quitter la ville,
allait tre close par un procs important. L'affaire tait si
singulirement prsente, que Dournof, perplexe, avait beau se retourner
de tous les cts, il ne pouvait se faire une opinion sur l'accus
principal; toutes les apparences taient contre cet homme, et pourtant,
un pass d'honneur, une physionomie d'honnte homme, et je ne sais quoi
qui dcle une belle me, corroboraient ses dngations absolues.
L'opinion publique tait pour lui, mais d'autres coupables, que
l'instruction dsignait comme ses complices, portaient contre lui des
charges accablantes, qu'il avouait tre hors d'tat de repousser.

Toute la ville, depuis huit jours, ne parlait que de ce procs; un soir,
par miracle, Marianne tait chez elle et travaillait  une tapisserie
spciale, qui ne sortait que les jours de grande pluie. Dournof, qui
rvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son
frais visage.

C'tait bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses
joues et son cou nacrs, le regard tait innocent et insoucieux, le
front pur et lisse... Cette conscience ne devait connatre ni le doute
ni le trouble: Dournof se dcida  la consulter.

--Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof?

--Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps!
rpondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose.

--Qu'en penses-tu?

Marianne leva sur son poux des yeux tonns et rieurs.

--Je n'en pense rien du tout! dit-elle tranquillement.

--Tache un peu d'y penser, repartit Dournof avec douceur. Tu connais les
faits du procs?

Marianne fit un geste d'assentiment.

--Eh bien, crois-tu que Sintsof soit coupable?

La jeune femme haussa les paules, souriant.

--Je n'en sais absolument rien! dit-elle en comptant des points.

--Marianne, insista Dournof, je t'en prie, rponds-moi srieusement; tu
sais que ma voix psera dans l'issue du procs..., si j'allais faire
condamner un innocent?

--Cela t'embarrasse? dit Marianne en riant. La belle affaire! Jette une
pice de monnaie en l'air: si elle retombe pile, ton homme sera
innocent; si elle retombe face, il sera coupable, ou le contraire, si
c'est cela que tu prfres. J'ai lu dans les livres que les affaires
srieuses ne se jugent jamais autrement.

--Ma chre femme, je t'en supplie, ne plaisante pas! fit Dournof plus
mu qu'il ne voulait le lui laisser voir; tu ne sais pas le mal que tu
me fais en parlant si lgrement...

--Ah! dit Marianne avec une moue, des sermons? Ce n'est pas ma faute 
moi si tu me parles d'affaires auxquelles je n'entends rien. Je ne suis
pas une femme srieuse, moi! Il ne faut pat me parler de procs ni
d'accuss; cela m'ennuie!

L-dessus elle plia son ouvrage et s'en alla d'un air boudeur.

Dournof regarda la porte du boudoir se refermer sur elle.

Fallait-il la suivre pour faire la paix? Etait-ce lui qui avait tort en
effet de lui parler de ces choses, ou elle qui avait tort de ne pas les
comprendre?

Il se leva; mais, la main sur la porte de la chambre de Marianne, il
s'arrta.

--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, o tes-vous, ma chre conscience?
Ne daignez-vous pas me parler de l-haut?

Il baissa la tte, comme pour couter les avis d'une voix intrieure.
Aprs un court moment, il entra dans la chambre.

--Marianne, dit-il doucement, tu as raison, je ne dois pas te parler de
ces choses auxquelles tu n'es pas accoutume...

La jeune femme qui tournait le dos  la porte leva sur lui ses yeux
pleins de larmes.

--Le mchant, dit-elle, qui m'a gronde! Je vous demande un peu si j'ai
fait des tudes, moi! Je ne suis pas un juge, moi, ni un prsident!
Est-ce ma faute, si tout cela m'ennuie  prir?

Dournof lui prit la main et la baisa doucement, mais sans transport.

--Allons, vilain cruel, dit Marianne en souriant  travers ses larmes,
dites tout de suite que vous ne le ferez plus, jamais, jamais!

--Je ne le ferai plus, rpondit Dournof.

Antonine et devin l'amertume avec laquelle il faisait cette promesse,
mais Marianne s'en dclara satisfaite, et ses caresses d'enfant gt
dridrent un instant son mari. Cependant, comme il retournait dans son
cabinet de travail, il rpta ironiquement: Non, je ne le ferai plus
jamais... jamais!

Assis dans son fauteuil, la tte dans ses mains, il mdita longuement.
La nuit s'avanait, Marianne dormait depuis long temps; accabl
d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine
tait rest dans le tiroir o l'avait remis la Niania. Depuis bien des
jours il l'avait retrouv et le contemplait secrtement,  ses heures
d'amertume. Il le prit et le regarda quelques-instants, puis le
suspendit  la muraille, prs de la lampe qui ne s'allumait jamais pour
Marianne.

--Reprends ta place, dit-il, ma lumire, mon bon ange. Reprends la place
que tu n'aurais jamais d quitter! C'est toi qui dois rayonner sur ma
vie, chre oublie! Mais au ciel on n'a pas de rancunes!

Il se laissa tomber sur le petit canap, les yeux fixs sur l'image
aime, que l'air et le temps avaient ternie. Lorsqu'il termina sa
mditation, les rayons du soleil levant entraient par les fentres de
son cabinet.

--Merci, dit-il, ma conscience! Si je me trompe, au moins sera-ce dans
la sincrit de mon coeur.

Il s'habilla sans vouloir prendre de repos, relut et compulsa  nouveau
le dossier, et  sept heures, il tait au tribunal, attendant les juges
et les avocats pour causer  l'aise avec eux.

Contrairement  tout ce qu'on attendait, mais conformment  l'opinion
publique, Sintsof fut acquitt; la suite prouva qu'il tait innocent.

Le ministre, en rencontrant son gendre aux les le soir mme, lui dit:

--Savez-vous, Dournof, que vous avez jou gros jeu?

Dournof sourit. Peu lui importait l'enjeu; sa vie et sa fortune
n'taient rien  ses yeux quand il s'agissait de conscience.

--Etes-vous fch, Excellence? dit-il  son beau pre.

--J'en suis fier pour vous, mais...

--C'est tout ce que je veux savoir, rpondit Dournof.

Le portrait d'Antonine resta  la muraille.

Le jour mme, la Niania, en apportant le petit Serge  son pre, comme
elle le faisait chaque matin, s'aperut de ce changement; elle resta
immobile, les yeux pleins de larmes figes, devant ce cadre qui disait
tant de choses.

--Matre, dit-elle enfin, si ton pouse le voit, que dira-t-elle?

--Bah! rpondit Dournof en haussant les paules, elle ne vient jamais
ici.

La Niania reporta son regard plein de piti sur le jeune pre et sur
l'enfant qu'elle tenait, mais elle ne dit rien.

Dournof, pench sur son fils endormi, l'embrassait tendrement.

--Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! pensait-il en songeant  Marianne.

--Nous lui apprendrons  chrir sa tante qui est au ciel, dit la Niania,
devinant la secrte pense de son matre.

Dournof, sans lui rpondre, lui fit doucement signe de le laisser seul.

En ce moment Marianne se prsentait sur le seuil, frache et pare pour
la promenade.

--Monsieur travaille, dit la Niania  voix basse.

--Oh! alors je me sauve! fit Marianne avec un geste comique plein de
terreur enfantine.

La porte se referma. Dournof, rest seul, alla donner un tour de clef,
puis il revint devant le portrait, s'agenouilla et versa des larmes bien
amres.




                                 XXVI


Deux annes s'coulrent sans apporter de changements bien sensibles
dans l'intrieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'anne
suivante, madame Mrof gagna une pleursie en chaperonnant Marianne  un
bal costum o Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la
bonne crature mourut aprs quelques jours de souffrances, pendant
lesquels elle ne cessa de rpter  son gendre:--Soyez bon pour
Marianne. Dournof lui promit solennellement d'tre bon pour Marianne, et
tint sa promesse de son mieux.

Il avait pris l'habitude de laisser vivre  ses cts ce joli petit tre
gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de
rires, de musique, de dame, de chansons d'oprettes et de gens nuls et
frivoles comme elle-mme. Il la laissait faire. A quoi bon la
contrarier! Il dtestait les scnes et craignait, plus encore que tout
ce remue-mnage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre
lesquelles il se sentait sans forces.

Comment parler raison, en effet,  cette enfant qui dclarait que la
raison "l'assommait"? Comment faire de la morale  cette femme qui ne
connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela,
Marianne n'tait pas mchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses
bonnes paroles et mme les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur
de lin; mais aussitt que l'objet de sa compassion chappait  ses
regards, il tait banni de sa pense et remplac par des ides plus
riantes.

Le deuil de Marianne amena forcment un peu de srieux dans la maison;
elle se priva de bals et de thtres pendant huit grands mois; mais la
pauvre madame Mrof tant morte en plein carnaval, la saison d'hiver
reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut termin.
Marianne avait aux Italiens une loge  l'anne; elle retourna au thtre
en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses
beaux cheveux blonds;  Nol, tous prtexte qu'en l'honneur de ces
rjouissances chrtiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc
et le gris perle qu'elle ne quitta plus.

Cependant les jours gras se trouvaient cette anne-l plus tard que
l'anne prcdente, de sorte que le deuil de madame Dournof tait
termin avant l'expiration des ftes de cette poque brillante. Un grand
bal  l'ambassade d'Autriche devait runir, le dernier samedi du
carnaval, tout ce qui tait bien not  Ptersbourg, M. et madame
Dournof reurent une invitation, que le prsident mit sur un coin de son
bureau, sans plus s'en proccuper.

--Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en djeunant, je trouve
bien extraordinaire que nous n'ayons pas t invits au bal de
l'ambassade?

--Nous sommes invits, rpondit Dournof en dcoupant tranquillement sa
ctelette.

--Invits? s'cria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une
contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit.

--Je ne supposais pas que cela put t'intresser.

--Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander?

--Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en
interrompant son repas.

--Mais si fait, j'en ai l'intention! Voil un an que je suis prive de
tous les plaisirs...

Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase  moiti faite.

--J'ai t assez cruellement prouve, reprit-elle, pour qu'un peu de
distraction me soit accord sans lsiner; nous irons, n'est ce pas, mon
cher petit mari?

--Vous irez si vous le voulez, rpliqua le prsident; pour ma part, je
n'irai pas.

--Mais mon pre y va! s'cria Marianne prte  fondre en larmes.

--Votre pre y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une
anne. D'ailleurs, allez-y avec votre pre, je ne m'y oppose pas.

--Mais pourquoi?... commenait Marianne.

--Il me semble, rpliqua Dournof, que ce n'est pas  moi de vous le
dire.

Il se leva, et quitta la salle  manger. Marianne dj console, s'en
alla de son cot chez la couturire et se commanda une robe bleu ple,
"qui disait-elle, avait l'air d'tre grise aux lumires".

Dournof, s'il tait de plus en plus contrari des caprices mondains de
sa femme, avait cess d'en tre afflig; une sourde colre, toujours
comprime et endormie, mais jamais anantie, se rveillait en lui 
chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'poux
tait froiss, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation
que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'tait  l'heure du
matin o Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix
heures, que la Niania et Bb faisaient leur apparition dans le cabinet
de Dournof.

La grande pice sombre avait cess d'tre triste. Dans le coin rserv 
Marianne et qu'elle n'avait jamais occup, une pile de joujoux,
soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journe, tait
renverse tous les matins. A son entre, Serge, cach dans les rideaux,
criait: Coucou! Le pre quittait alors son travail, quel qu'il ft, et
venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania.

C'est l, entre ces deux coeurs dvous, que Serge avait appris  se
tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est l qu'il avait fait
ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras tendus de
l'heureux pre dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne
savait combien de penses muettes avaient t changes entre Dournof et
la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait  gazouiller sous
leur direction. Nul non plus n'a jamais souponn la profondeur de
l'motion qui prit  la gorge le clbre prsident Dournof, le jour o
Serge, levant les yeux pour la premire fois au-dessus du canap,
aperut le portrait d'Antonine et le dsigna de son petit doigt, en
disant: Maman!

Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers
le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania,
brusquement trouble dans son impassibilit Spartiate, couvrait de son
tablier son visage rid, o ruisselaient des larmes irrpressibles;
personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser
respectueusement sur son vieux front jaune, o il laissait aussi tomber
une larme, tandis que Serge, tonn, les caressait tous les deux de ses
menottes satins, afin de les consoler dans leur chagrin.

--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne
verras jamais.

--Pourquoi? dit Bb.

--Elle est au ciel.

Bb n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors,
la Niania lui fit ajouter  sa prire: Ma tante Antonine qui est au
ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandt jamais d'o
provenait cette addition peu liturgique; jamais la mre n'assistait au
coucher de l'enfant:  son lever encore bien moins.

La grande joie de Dournof tait dune son petit Serge. Sa fille Sophie
tait trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les
jours, mais un enfant de quelques mois est peu intressant auprs d'un
garon de trois ans; c'tait Serge qui rsumait pour Dournof les joies
paternelles, en attendant que sa joie ft double par l'apparition dans
son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout.

Le mois de fvrier tait froid cette anne-l: les rhumes, grippes et
bronchites couraient la ville avec les fivres contagieuses; mais
Marianne semblait invulnrable; elle passait ses journes  quitter la
fleuriste pour la couturire, la couturire pour le chaussurier,
exactement comme si elle n'avait pas eu mme un sac de toile  se mettre
sur le dos en guise de vtement. Des naufrags de quarante jours ne sont
pas plus empresss  se procurer des vtements que ne l'tait Marianne 
quitter son deuil.

Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof,
aprs le service funraire du bout de l'an, avait habilement nuanc ses
toilettes de manire  ne pas choquer trop soudainement les regards de
son mari. C'tait  vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas.
Il trouvait que Serge avait un peu de fivre le soir et le matin, et
cette lgre indisposition lui paraissant le prcurseur d'un trouble
plus grave, il ne songeait plus  autre chose.




                                XXVII


Pendant que, dans l'aprs-midi du jour indiqu, Marianne essayait devant
sa glace les flots de soie bleue qui reprsentaient sa robe, Dournof
entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis,
jouait avec des poupes; mais Serge, une joue rouge et l'autre ple,
assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas,
paraissait souffrant et endormi.

La Niania s'approcha du pre.

J'ai envoy chercher le docteur, dit-elle, le petit me parat malade.

Dournof fit un signe de tte et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne
fit aucune rsistance et appuya sa tte brlante sur l'paule de son
pre. Celui-ci couta la respiration pnible du petit malade et le garda
ainsi jusqu' l'arrive du mdecin, qui ne tarda pas.

--Ce sera une maladie de l'enfance, dclara celui-ci. Nous saurons ce
que c'est demain, peut-tre cette nuit.

Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir
mme.

Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la
nursery pour voir son fils. La vaste pice blanche et claire tait
assombrie par d'pais rideaux tirs devant les portes et les fentres;
la lampe brlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse
sur une table, prs du petit lit de Serge, tait protge par un cran
de porcelaine blanche. L'entre de madame Dournof dans cette chambre
recueillie fit lever la tte  la Niania qui,  moiti assoupie sur une
chaise, veillait l'enfant malade.

Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'toffe casse
en mille plis, l'clat des diamants Marianne portait  sa tte,  son
cou,  ses bras, tout cela tait si peu d'accord avec la respiration de
plus en plus embarrasse du pauvre petit garon, que la vieille femme ne
put rprimer un mouvement de surprise indigne.

--Va-t-il mieux? demanda Marianne  voix basse en se penchant sur le
berceau.

--Non, madame, non; il ne va pas mieux, rpondit la Niania d'une voix
brve.

Marianne mue posa la main sur le front brlant de son fils, qui s'agita
et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnatre, puis
il dtourna la tte et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette
dame-l: jamais il n'avait vu sa mre en toilette de bal.

Marianne retira sa main; son gant tait devenu aussi brlant que le
pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table
pour retrouver la fracheur.

--Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu?

--Non, rpondit la Niania.

La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait  se
rendre utile,  faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle
ignorait tout de la maternit.

--Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une
sorte d'inquitude nerveuse d'tre appele  une mission pour laquelle
elle ne se sentait pas prpare.

--Rien, rien du tout, madame, rpondit la vieille bonne. Nous nous
arrangeons trs-bien tout seuls.

Marianne se sentit offense de cette rponse, bien que rien n'y ft
destin  la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se
dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde tranait sur
le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux  Serge; une toux rauque le
secoua violemment; il s'agita, se dbattit, et tendit dsesprment les
bras. La Niania le saisit, lui mit la tte sur son paule, le calma et
le remit au lit au bout d'un moment.

Marianne regardait cette scne, et quelque chose de douloureux la
mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait d tendre
les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'tre jalouse d'une bonne!
Secouant cette pense bizarre, elle carta les rideaux du berceau de
Sophie... Le berceau tait vide.

--O est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur.

Toutes ces impressions nouvelles et dsagrables lui faisaient monter 
la tte une sorte de colre.

--Monsieur a ordonn de la transporter dans une autre pice, afin que si
le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit prserve.

Marianne baissa la tte, mais non pour cacher son humiliation; elle se
recueillit pour savourer sa colre.

Comment! on se permettait de tels changements dans son intrieur sans la
consulter, sans mme lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas d la
prvenir?

Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il tait entr
dans sa chambre; mais alors elle n'tait pas seule; la couturire, la
modiste ou le coiffeur s'taient toujours trouvs l pour empcher un
entretien srieux. Pendant le dner ils avaient eu des htes; quand le
mari et-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se
redressa.

--Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une
pice d'une autre temprature que celle-ci,  laquelle on ne l'a pas
accoutume. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les
ici.

La Niania resta immobile.

--Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brve encore.

La vieille femme ne fit pas mine de bouger.

--Eh bien? rpta madame Dournof en frappant du pied.

--Monsieur ne l'a pas ordonn, rpondit la Niania sans lever les yeux.

Marianne arracha ses gants et les jeta  terre avec un geste de fureur.

--Je ne suis donc plus matresse chez moi? dit-elle; toi, misrable
servante, tu oses me tenir tte?

--Je ne vous tiens pas tte, madame, rpondit froidement la Niania;
j'obis aux ordres de mon matre.

La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra.

--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleverss de Marianne et
les lvres rigidement serres de la vieille servante.

--Cette femme refuse de m'obir! dit avec effort madame Dournof, 
travers ses dents serres par la rage.

--Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus mu qu'il ne voulait le
paratre. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui
paraissait invitable; ce qui tait surprenant, c'est qu'il n'et pas
encore eu lieu. Il attendit la rponse avec anxit.

--Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre.

--Pourquoi? demanda le pre, en s'adressant  Marianne.

--Parce que... parce qu'il ne me plat pas qu'on donne ici des ordres
sans ma participation, parce que je ne veux pas tre traite en
trangre chez moi, parce que... je veux tre consulte sur tout ce qui
se passe ici.

Dournof regarda sa femme avec plus de piti que de colre.

--Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui rpondre.

Marianne le regarda surprise.

--Vous alliez au bal, rpta-t-il; votre pre vous attend en bas, dans
sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard.

Marianne fit un pas et resta indcise. Un moment sa conscience faillit
l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jet sur sa
toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si
srieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle mme. Un
mlange singulier de crainte, de colre, d'enttement et de vanit
mondaine agitait son me frivole. Elle tait mcontente de tout, et
surtout d'elle-mme.

--Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari.

--Bonsoir, rpondit celui-ci d'un ton attrist.

Comme elle cartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante,
rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui touffe, l'arrta sur
le seuil. Serge se dbattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la
tte sur son paule pour regarder dans la chambre. Le pre et la Niania,
 eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une
potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprs de ce
berceau, et elle sortit.

Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'tait
le docteur qui venait faire la visite promise.

Au bal Marianne oublia bientt les motions pnibles qui venaient de
l'assaillir; elle tait de celles qui n'ont de pense que pour l'heure
prsente, et l'heure prsente tait pleine de charmes.

Son deuil, en la tenant carte du monde, l'avait contrainte  se
mnager un peu; sa fracheur merveilleuse, l'clat que sa rcente colre
donnait  ses yeux, le got parfait qui prsidait  sa toilette, tout
contribuait  donner  sa rapparition dans le monde l'clat d'une
solennit. Aussi fut-elle bientt entoure d'une foule d'hommes ravis de
sa beaut et de sa grce inimitable.

Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manire bien trange
avec le ton svre de son mari, avec l'insolence dguise de la Niania:
puisque tout le monde,--hormis ces deux tres qui avaient la prtention
de s'riger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait
charmante, n'tait-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle
s'abandonna  cette pense consolante, et plus que jamais charma ceux
qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut prsent
ce soir-l, se dclara ds lors son cavalier servant, et lui jura en lui
mme serment de fidlit.

Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne
repensait de temps en temps  la nursery; les clats de cette toux
trange qui avaient frapp son oreille sur le seuil lui revenaient
parfois  la mmoire; vers une heure du matin, elle prouva tout  coup
une lassitude profonde, un dgot de ce qui l'entourait, et fit demander
sa voiture.

--Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son pre,
surpris de sa modration, elle toujours gourmande de plaisirs.

--Serge est malade, rpondit-elle brivement.

Son pre la regarda avec tonnement.

--Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche.

La portire de la voiture se referma sur eux; Marianne se prcipita dans
les bras de son pre et fondit en larmes.

--Je suis une misrable femme, dit elle avec vhmence, une mauvaise
mre, une... Mon enfant est trs-malade, je quitte  peine le deuil de
ma mre, et je n'ai pu rsister  l'envie de voir le monde... je ne
mrite pas de vivre!

Son pre s'effora de la calmer, et de lui prouver qu'elle tait moins
coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que
l'enfant ft trs-malade, car Marianne  coup sr, ne l'et pas quitt
s'il et t sous le poids d'un danger rel.

Comme ils arrivaient  la maison de Dournof, M. Mrof voulut monter pour
avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux
dchirante, semblable  un aboiement, frappa leurs oreilles; Mrof
s'arrta frapp de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il
connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlev deux
enfants.

--Le croup! murmura-t-il  voix basse.

Marianne se prcipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa
robe s'accrocha  une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit
qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se prcipita sur
le berceau en criant:

--Mon Serge! mon fils! Mrof, entr derrire elle, avait relev la
chaise et ferm la porte.

--Oui, dit Dournof  voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous
revenez du bal!

Marianne,  genoux, sanglotait la tte dans ses mains. Son mari la
regardait avec plus de mpris encore que de piti.

--Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis
punie! qu'ai-je fait pour tre chtie ainsi? Mon enfant, mon petit
garon...

Ses mains nerveuses et tremblantes drangeaient les couvertures du
berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever.

--Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme.

--Je veux soigner mon fils! s'cria Marianne en se cramponnant au
berceau.

Dournof mit sa large main sur l'paule de sa femme.

--Allez changer de toilette, dit-il d'un ton imprieux. N'avez-vous pas
honte de traner ici ces chiffons?...

Marianne sortit, crase sous le poids de ce reproche. Son pre la
rejoignit aprs avoir chang quelques mots avec son gendre. Sa voix fut
svre et ses conseils austres; si Marianne avait t accessible 
quelque autorit, elle et compris et obi... Mais son me superficielle
n'tait pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable.

Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vtue d'un simple
peignoir, dcide en apparence  remplacer Dournof dans sa douloureuse
veille. Celui-ci, plein de piti pour ce bon i mouvement d'une me
faible et gare, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais
Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne
voulut l'accepter que des mains de son pre ou de la Niania.

Marianne, aprs avoir vers des larmes abondantes, voyant l'inutilit de
ses efforts, se retira sur le canap qui occupait un coin de la chambre,
et s'y endormit bientt. Les accs de toux de Serge la rveillaient en
sursaut; elle se prcipitait, gare, chancelante, et retombait bientt
ensuite, les bras pendants, dcourage, pour se rendormir...

Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle.

--L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tchez de dormir.

Elle se leva machinalement et obit. Son mari la regarda s'loigner.

--Pauvre, pauvre crature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas cre pour
la lutte...

--Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania.

Dournof mit un doigt sur ses lvres.

--Antonine tait trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se
penchant sur son fils.

--Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait alle au
bal, laissant son enfant malade. Ta femme, matre, n'est pas une bonne
femme.

--C'est la mre de mon fils, rpondit Dournof, et il reprit sa place
auprs du berceau.




                               XXVIII


L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et,
pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songrent  eux-mmes.
Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery,
demandait  voix basse des nouvelles du petit malade, le rveillait
presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canap et
fondait en larmes. Quand elle avait puis cette ressource des
malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit
faire une promenade, pour se dtendre les nerfs.

Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se dclarait
pas, Marianne pour suivait un projet bauch pendant ses heures de
solitude.

Jusqu'alors, grce  l'indiffrence stoque de la vieille femme pour
tout ce qui n'tait pas son matre ou ce qui appartenait  son matre,
grce aussi  la lgret du caractre de madame Dournof, aucune
collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respecte
par les domestiques, parce qu'elle tait protge par le matre, avait
d'ailleurs si peu affaire  Marianne qu'il avait fallu une circonstance
particulire pour mettre au jour la suprmatie de la vieille servante
dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce
qu'elle avait omis de voir jusque-l ne devait plus lui chapper.

Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaait,
en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait
dans le coeur de son fils; elle conut une inimiti profonde contre la
vieille servante.

Profitant d'un moment o Serge dormait, elle entra dans le cabinet o
son mari, tendu sur le canap, prenait un peu de repos.

A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui prsageait rien
de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse.

--Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux.

Dournof lit un geste affirmatif.

--Nous pourrons dsormais, je crois, continua-t-elle, de veiller
nous-mmes.

Son mari la regarda et ne rpondit pas.

--Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos
enfants de plus prs, et aussi de permettre  une servante de prendre
tant d'autorit dans la maison.

--C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof.

--Naturellement. Elle se croit ici reine et matresse; cela ne peut pas
continuer.

Dournof resta pensif. Il avait longtemps redout ce moment, puis il
avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que
tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en
effet, jamais peut-tre la pense de jalousie qui guidait madame Dournof
n'et pntr dans son esprit.

--Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer,
n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse
qui avait sduit Dournof.

--Serge n'est pas hors de danger, rpondit celui-ci.

--Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques
jours...

--Pour la remercier d'avoir sauv la vie de l'enfant? fit ironiquement
Dournof. Vous avez une manire originale de tmoigner votre
reconnaissance.

Marianne baissa la tte; elle n'et voulu  aucun prix passer pour une
personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa
dignit fminine lui ordonnait la douceur et la bont, sous peine de
dchoir.

Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra
le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue.

--Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frmissante, devinant la rponse
qui allait suivre.

Dournof suivit son regard et hsita. Il lui en cotait de livrer ainsi
le secret de sa blessure  la femme frivole qui portait son nom.
Cependant il fallait rpondre.

--C'est mademoiselle Karzof, dit-il brivement.

--Ah! fit Marianne en dtournant ddaigneusement la tte, elle n'tait
pas jolie.

Dournof rprima un mouvement, mais ne rpondit pas. Il s'tait bronz 
l'endroit de toutes ces attaques, et s'tait jur de ne pas se laisser
mouvoir.

--Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania?

--Non, rpondit l'poux.

--Et si je le veux?

--Vous ne pouvez pas le vouloir, rpliqua Dournof, ce serait une
injustice.

--Une injustice, et pourquoi donc?

--Parce que cette femme n'a rien fait pour mriter d'tre chasse, parce
que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrta,
tremblant d'motion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit
suffire.

--Et moi, reprit Marianne emporte par une violente colre, je veux
qu'elle parte.

Dournof s'assit froidement  son bureau et se mit  ranger ses papiers,
comme s'il voulait reprendre son travail.

Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lvres et sortit
vivement du cabinet.

Son mari la suivit des yeux et resta pensif.

C'tait l son intrieur! Une femme fantasque et irrflchie, mchante
parfois  force de lgret, c'tait la compagne de toute son existence.

Il se rappela alors la vie qu'il avait rve autrefois. Lorsqu'il
faisait des chteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de
lui, mais pour lui, il s'tait arrang un nid dans sa pense, et c'est
l qu'il se rfugiait lorsqu'il avait une heure de libert pour songer 
l'avenir.

L'appartement tait petit et meubl simplement; une lampe tranquille
clairait la table, une demi-obscurit rgnait tout autour. Un enfant
dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine:
Antonine, mre et nourrice, ne cdant  aucune femme les caresses et les
sourires de ses enfants. Le travail tait long et pnible, le pain du
lendemain  peine assur, mais Dournof, arrt par une difficult
imprvue, interrogeait  voix basse la chre me lui rpondait  la
sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui
soufflait l'honneur et la vrit.

Quel rve vanoui! Et quel contraste avec la ralit! Il poussa un
soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils.

La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil.

Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une
douleur sans remde; ses mains serres l'une contre l'autre semblaient
demander grce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna  ses pieds.

--Pardonne! pardonne! matre, dit elle d'une voix touffe, pendant
qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela.

--Qu'y a-t-il? demanda le prsident.

--Ta femme m'a chasse! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit,
loin de toi, mon matre, tu le sais...

Elle se tut, balana deux ou trois fois le haut de son corps en serrant
son front rid dans ses vieilles mains, et reprit:

--Depuis que notre Antonine a quitt ce monde, je n'ai voulu servir et
aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que
je m'en aille? o veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore
en si grand danger, qui est ce qui le soignera?

Que rpondre  cela? Dournof prit les mains de son humble amie.

--Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oubli. J'arrangerai cela.
O est madame?

--Dans la chambre de Serge; elle m'a chasse d'auprs de son lit. Le
pauvre ange s'est mis  pleurer, elle l'a grond...

Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la
chambre de son fils.

Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrtes par la svre
rprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un
sanglot convulsif lui chappait de temps en temps, et ramenait une
rougeur fbrile sur son ple visage. Marianne, debout, tournant le dos 
la porte, mesurait la potion du petit malade.

--Marianne, dit Dournof d'une voix si menaante que madame Dournof
tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas
ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant.

--Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania!

Terrifie par le regard de son mari, Marianne s'avana vers la porte;
son mari s'effaa pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il
appela la vieille servante reste dans son cabinet.

--Mets-toi l, lui dit-il: tu me rponds de la vie de mon fils sur ta
vie.

Sans rpondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants aprs,
calm par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge
s'endormait d'un paisible sommeil.




                                XXIX


La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se
succdaient et mettaient  tout moment son existence en pril; enfin,
aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de
la journe. La petite Sophie, sa soeur, prserve de la terrible
maladie, venait  plaisir, aussi frache et aussi belle qu'on pouvait le
dsirer.

Depuis sa tentative infructueuse pour vincer la vieille bonne, Marianne
affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait
installer dfinitivement sa petite fille auprs d'elle, et montrait une
prfrence marque pour celle-ci. A ceux qui s'en tonnaient elle
rpondait:

--Les manges d'une vieille servante m'ont enlev le coeur de mon fils;
je ne veux pas qu'il en soit de mme avec ma fille. Ce rle de mre
sacrifie rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au
naturel; elle se croyait vritablement victime d'une abominable
coalition. On la vit au Jardin d'Et se promener pendant des heures,
suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune
marquis italien l'y rencontrait rgulirement, et leurs causeries
taient longues et animes. On en rit un peu dans le monde; madame
Dournof passait pour une cervele, mais une honnte femme, et l'on ne
s'mut pas autrement de sa fantaisie italienne.

Cependant le carme est la saison des concerts; Marianne allait tous les
soirs  l'une ou  l'autre de ces solennits musicales, ou bien dans le
monde, o les bals sont remplacs par des raouts ou des runions moins
nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait
personne  venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge
venait le voir  tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son
th du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut
t un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse
enfantine, s'y prtait avec joie; le trio fut bientt rtabli dans le
cabinet du prsident; la Niania, Dournof et son fils connurent encore
quelques belles journes, pendant que Marianne promenait sa fille au
Jardin d'Et.

Un soir, M. Mrof entra pendant que les trois amis s'battaient autour
d'un grand chteau de cartes, difi par les soins de Dournof sur une
table monumentale; Serge, tendu sur le tapis de la table, retenait son
souffle, de peur d'branler le fragile difice.

--Dournof, dit le ministre, j'ai  vous parler.

Le prsident remit  la Niania le paquet de cartes, et emmena son
beau-pre dans un coin loign de la vaste pice.

--Non, dit Mrof, plus loin; nous devons tre seuls.

Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte.

--Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais
j'ai t frapp avant vous...

Il chercha le dos d'un sige et s'appuya un moment, puis il s'assit.
Dournof remarqua alors la pleur mortelle qui couvrait le visage de son
beau-pre. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce
du malheur qui semblait devoir le frapper.

--Ce n'est pas ma faute, reprit Mrof, essayant de secouer son
accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du
vivant de ma femme, cela ne ft pas arriv, mais... vous n'tiez pas
l'homme qu'il lui fallait...

--Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, mu de l'motion de son
beau-pre.

--Marianne...

Le malheureux pre ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement.

--Morte? dit-il.

--Plt au ciel! murmura Mrof.

--Mais alors?

--Partie!

--Partie? Seule?

--Avec votre fille Sophie.

Dournof sortit du salon comme un fou, et fit le tour de la maison
dserte. Les domestiques prenaient le th du soir dans la cuisine, tout
paraissait en ordre, mais madame n'tait pas rentre pour le dner, ce
qui lui arrivait parfois, et la chambre de la petite fille tait
dserte.

Il revint chancelant et trbuchant contre les murailles; la vue de son
beau pre lui rendit quelque nergie.

--Pourquoi est-elle partie? demanda-t-il avec un geste de vague
esprance.

--Elle est partie parce que, dit-elle, vous lui aviez fait une vie
impossible.

Dournof fit un geste de dngation, que le ministre arrta  mi-chemin.

--Je sais tout ce que vous me direz, interrompit-il, et je ne puis vous
accuser; d'ailleurs la malheureuse s'est donn tous les torts...

--Elle n'est pas partie seule? s'cria Dournof d'une voix tonnante.

Mrof baissa tristement la tte.

--Qui? qui? rpta le mari outrag, en broyant entre ses mains le
dossier de la chaise dore qu'il tenait devant lui.

--Cet Italien, ce marquis... Ils sont partis pour l'tranger tantt.
Vous pouvez les faire arrter...

--Arrter? dit amrement Dournof, faire ramener par les gendarmes la
femme qui a publiquement abandonn son foyer? Qu'y gagnerais-je? Qu'elle
aille, la malheureuse, qu'elle suive sa triste destine; elle n'tait
pas faite pour...

--Dournof, dit Mrof avec douceur, c'est ma fille!

Le jeune homme s'assit et reprit sa tte  deux mains.

--Voici ce qu'elle crit, reprit Mrof, en remettant  son gendre une
lettre ouverte qu'il lut machinalement.

"Chre pre, disait la lettre, M. Dournof m'enlve maintenant
l'affection de mes enfants, aprs m'avoir retir la sienne, sans qu'il
me soit possible de me trouver en faute. Malgr mes instantes prires,
il a maintenu dans sa place une servante qui accapare tous mes droits;
je ne puis le supporter.."

--Quelle est cette servante? demanda Mrof, esprant trouver quelque
excuse  la conduite de Marianne.

--La Niania, rpondit Dournof en haussant les paules.

"Je ne puis le supporter, reprit-il en continuant sa lecture; je pars,
accompagne par un ami fidle, qui n'a pu voir sans piti la manire
indigne dont je suis traite chez moi; et j'emmne ma fille afin que,
sur deux enfants que Dieu m'avait donns, il m'en reste au moins un qui
m'aime; j'ai laiss  mon mari celui qu'il prfre."

--Mais c'est de la folie! s'cria Dournof, quand il eut termin. C'est
de la folie, et de la plus dangereuse! Qu'elle aille o sa destine la
mne, la pauvre femme qui a gt ma vie; mais ma fille! elle ne peut pas
la garder avec elle.

--Elle ne la gardera pas longtemps, fit tristement Mrof; cette enfant
la gnera bientt...

Dournof replongea sa tte dans ses mains, et s'enfona dans une
mditation douloureuse. Au bout d'un temps qui leur parut  tous deux
bien long, Mrof appuya affectueusement la main sur l'paule de son
gendre. Ces deux hommes se regardrent et se comprirent. Au moment o
leurs mains se runissaient en une cordiale treinte, Serge entra dans
le salon.

--O est mon papa? disait il en son langage enfantin; je veux embrasser
mon papa avant d'aller me coucher... et mon grand pre aussi.

La Niania, toujours silencieuse, suivait l'enfant et s'tait arrte sur
le seuil. Les deux hommes enlevrent l'enfant dans leurs bras unis, et
les larmes de rage de l'poux outrag se mlrent sur les boucles
blondes du petit garon  celles du pre dshonor dans ses cheveux
blancs.




                                 XXX


Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement dsert, il en parcourut
toutes les pices lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il
voyait.

Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon got; partout aussi
les marques que laisse la main ngligente des serviteurs mal surveills.
Sauf le cabinet du prsident, o la Niania s'tait rserv le droit de
tout mettre en ordre, le riche ameublement, prpar pour recevoir la
jeune marie, tait gaspill, profan, et dnonait l'incurie de la
matresse du logis.

Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'tait pas
nouveau pour lui, et, s'il s'y arrtait aujourd'hui, c'tait avec l'oeil
du juge d'instruction qui runit les pices de conviction.

Oui, Marianne qui fuyait  l'tranger avec un homme sans la moindre
valeur morale ou intellectuelle, Marianne tait sous l'oeil de son juge,
et ce juge prononait sur elle la plus terrible condamnation.

Il l'avait aime, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mre
sans amour maternel; il l'avait aim... L'avait-il bien aime?

Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu
comme un remords, passa dans son me ulcre; non, certes, il n'avait
pas aim Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mmes, o
le respect se mle  la tendresse, o l'on craint plus de dplaire 
l'tre qu'on aime que d'encourir la disgrce des souverains; ce n'est
pas ainsi qu'il avait aim Marianne.

Dournof essaya alors de se rappeler la faon dont il s'tait conduit
vis--vis de sa jeune pouse.

L'ai-je trop gte, trop choye? se demanda-t-il, en interrogeant
svrement les replis de sa conscience. Ai-je t un poux trop
indulgent? Ai-je t un poux trop svre?

Il repassa dans sa mmoire les scnes des premiers temps, o les
fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traites par lui
comme les erreurs d'une enfant chrie, taient blmes avec douceur,
rprimes avec mesure.

--J'ai agi comme je le devais, pensa l'poux offens: c'est donc elle
qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer
 rentrer au foyer qu'elle a souill? Quel visage lui ferai-je, grand
Dieu! et de quelle faon accueillerai-je  son retour l'pouse que la
force et non le repentir ramne auprs de moi?

Dournof frissonna d'horreur  la pense que cette femme, qui dshonorait
son nom, pourrait encore se prsenter  sa vue. En effet, un jour, lasse
de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable,
Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer  ses
pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui,
Dournof, contre les larmes de cette crature insense, qui ne savait
vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait
l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que
de respirer le mme air que cette femme menteuse et adultre!

Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait
donn un autre cours  ses penses. Qu'allait devenir sa fille au
berceau, cette innocente, destine  grandir auprs de sa mre indigne?

Pauvre petite! Son avenir entier allait tre bris par celle qui aurait
d la protger! Faudrait-il que son me virginale ft ternie dans sa
fleur par les propos du monde? Devrait elle mpriser sa mre ou
succomber comme elle?

Dournof, accabl, ne vit plus de bornes  son dsespoir. De quelque ct
qu'il se tournt, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il
faisait peu de cas pour lui-mme, lui paraissait crasante lorsqu'elle
menaait ses enfants. Il resta immobile, les mains serres l'une contre
l'autre, s'enfonant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa
douleur morale dpassait l'autre.

Il leva les yeux au ciel, peut-tre, pour pousser quelque clameur
dsespre, et son regard rencontra le portrait d'Antonine.

--Ah! s'cria-t-il, chre adore, ma faute est envers toi! Je ne devais
pas admettre une trangre dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'tait
consacr! Aprs t'avoir aime, je ne devais plus aimer que mon devoir,
je devais vivre pour l'humanit souffrante, que nous avons rv de
consoler ensemble! J'aurais d rester pauvre, j'aurais d mpriser les
honneurs et les dignits qui m'ont tourn la tte; sorti du peuple, je
devais me consacrer  lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis  ta
bont et  ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamn 
la solitude, accepter cet arrt; je devais vivre et mourir seul!

La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son matre.

--Que veux-tu? demanda Dournof.

La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui.

--La matresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres.

--Pourquoi?

--Que ferons-nous de ses effets?

--Rien, rpondit pniblement Dournof, rien du tout.

--Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses.

--Oui... comme tu voudras.

Le silence rgna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort.

--Matre, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof clata d'un
rire amer.

--Veux-tu que je me rjouisse? Tu as peut-tre raison, car,  coup sr,
rien n'ira dsormais plus fcheusement qu'avant.

La Niania secoua la tte.

--Tu parles mal, rpondit-elle; tu ne sais pas te soumettre  la volont
de Dieu.

--C'est vrai! s'cria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi,
pourquoi ce coup aprs l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce
l'ange qui a succomb et le dmon qui vit, et qui vivra pour mon malheur
et celui de mes enfants?

--Tu blasphmes, mon matre, dit svrement la Niania, les voies de Dieu
sont impntrables.

--Soit, rpondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense 
Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai pous Marianne.

La Niania inclina gravement la tte.

--Notre Antonine tait un ange, dit-elle, et cependant elle a pch
contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous tes
impatients, vous au trs jeunes gens, vous ne savez pas supporter la
douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque
le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une preuve destine 
vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il
faut tre homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y
soumettre.

--Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais t si heureux
avec vous!

Dournof connut alors une douleur plus pre, plus amre encore que toutes
les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait
d'autant plus cruel qu'il comparait le pass au prsent. Peu  peu, le
prsent lui devint intolrable; il cessa de s'occuper de ses propres
affaires, rservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge,
lui-mme, ne parvenait gure  le distraire; l'enfant, rest dlicat,
tait sujet  des attaques frquentes de la terrible maladie qui ne
cessait de le menacer. L'existence du malheureux pre s'coulait donc
ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa
femme; ce fut la seconde qui se ralisa.

Trois ans aprs la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme
simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans  peine.
Admise dans le cabinet du prsident, cette femme tira une lettre de sa
poche et la prsenta  Dournof, qui reconnut  la fois l'criture de
Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda
l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frre n'tait pas
trs-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux  lui-mme, et les
boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant prs
que chauve.

--Sophie? dit-il.

La petite s'avana et le regarda avec confiance.

--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa?

L'enfant secoua la tte.

--Mon papa tait l-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti.

--Ne dites pas de btises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on
vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le prsident qui est
votre pre.

Dournof attira  lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec
piti, le coeur plein de larmes  la vue de cette innocence dj
souille,--qui serait souille quand l'enfant, devenue grandelette, se
souviendrait du pass qu'on tenterait vainement de lui faire oublier.

La nourrice tendait toujours au prsident la lettre qu'il vitait de
prendre; elle la dposa devant lui sur le bureau; aprs une longue
hsitation, il finit par l'ouvrir.

La petite fille le regardait, les yeux pleins d'tonnement, et le pre
infortun retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grces
mmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de
cette enfant une seconde Marianne. Le geste tait dj manir, le
regard manquait de franchise... c'tait une petite femme que Dournof
avait sous les yeux, une de ces enfants prcoces qui se font des mines
aux Tuileries, en singeant les amies de leur mre, et, hlas! leur mre
elle-mme. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les
boucles blondes de sa fille, et lut la lettre:

--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie
votre enfant en messagre de paix. Vous ne refuserez pas  cette
innocente le pardon de sa mre coupable; je voudrais rentrer sous votre
toit, et j'y mnerais dsormais la vie d'une bonne mre de famille."

Ici, Dournof sourit amrement.

"Je comprends ce qu'une rponse vous coterait, continuait cette
singulire ptre; aussi, je considrerai votre silence comme une
autorisation  rentrer chez vous. Ne continuons pas  donner au monde le
spectacle d'un mnage dsuni. Je vous ai tendrement aim, et, si vous
voulez me pardonner, nous pourrons encore tre trs heureux."

N'obtenant aucune marque d'approbation ou de rprobation, la nourrice
dit doucement:

--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse?

Dournof tressaillit, comme sortant d'un rve.

--Allez  votre ancienne chambre, dt-il, vous resterez ici.

Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut
disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large.

--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en
marchant d'un pas lent et mesur comme le balancier d'une horloge.
Heureux! dans une union souille par l'infamie, avec le souvenir du
pass entre elle et moi, avec une image adultre entre nous au foyer
conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-tre
prouver encore pour moi le genre de passion lgre et superficielle que
son me frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse,
mais moi...?

Il s'arrta vaguement par la fentre, puis reporta ses regards autour de
l'appartement, et s'arrta devant le portrait d'Antonine.

--Voil le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'tait de ne plus voir ici
cette femme que je hais; c'tait de vivre paisiblement avec la Niania et
mon Serge, c'tait d'oublier qu'il tait au monde d'autres tres
m'appartenant que ces deux mes qui m'aiment uniquement. C'tait de
vivre  trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec
complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je
t'ai perdue, ma chre protectrice, je n'ai t heureux qu'ici, pendant
que, dans le recueillement de ma vie intrieure, j'coutais les conseils
que tu donnais  ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu?
Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui
faire place, et, par respect pour ses enfants en bas ge, touffer mes
sentiments d'aversion et de dgot!

A l'ide de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa
maison,--dsormais grave et silencieuse, gaye seulement par les cris
joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipe qui l'assigeait
autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer.

--Je ne peux pas! s'criait il en tordant ses mains dsespres.

--Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser  cette
gare le seul moyen qui lui reste de revenir  la vertu? Comment
retirer ce brin de paille  une me en dtresse? Dormirais-tu tranquille
si tu pensais que tu as rejet au gouffre du vice l'pouse qui porte ton
nom, la mre de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant
la porte?

--Eh bien, non! Je ne puis pas! rpta Dournof. C'est au-dessus de mes
forces.

Aprs avoir mdit longtemps, il prit une rsolution soudaine et se
rendit  la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient dj ensemble
sur le tapis, comme s'ils ne s'taient jamais quitts.

--Niania, dit Dournof, viens ici.

La Niania obit, et suivit son matre dans le cabinet.

--Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le prsident.

--La nourrice vient de me le dire, rpondit la vieille femme en baissant
la tte.

--O est-elle?

--A Varsovie.

--Qu'est-ce qu'elle fait l?

--Elle attend que tu lui permettes de revenir.

--Et si je refuse?

La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris.

--Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta
femme?

Dournof, surpris  son tour, examina plus attentivement la vieille
bonne. Elle avait l'air morne, mais non rvolt. Celle-l connaissait la
patience et la rsignation.

--Mais, reprit-il, tu sais que j'ai  me plaindre d'elle.

--Nul n'est sans pch, mon maitre, rpondit l'humble servante. Si elle
a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer.

--Et si elle recommence?

La Niania fit un signe de la croix.

--Que Dieu nous prserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi
appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la
mme faute.

--Et si elle y retombe? insista Dournof irrit.

--Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton
de reproche, ce n'est pas bien.

Dournof se tut pendant quelques instants.

--Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne?

--Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania.

--Tu ne l'aimes pourtant gure, toi qui veux la ramener ici, et elle
t'aime encore moins!

--C'est vrai, matre; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre
Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu
lui a donne.

Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit
et se retira.

Ce jour-l, le prsident oublia de dner; les rcits de Serge, enchant
de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui
accoutum  la solitude, ne purent distraire le pre de sa rverie
soucieuse. Sa lampe brla bien avant dans la nuit, et enfin, lass de
combattre, il cda et crivit: "Vous pouvez revenir."




                                XXXI


Quelques jours aprs, madame Dournof rentrait chez elle. On aurait pu
croire  quelque embarras, quelque gne vis--vis de son mari et de sa
maison: il n'en fut rien. Sans doute, au fond d'elle-mme, Marianne
sentait bien la fausset de sa position, mais elle paya d'orgueil, et
montra  tous un visage altier.

Son quipe n'avait pas fait grand bruit dans le monde,  cause de la
rserve de Dournof, qui en avait impos aux curieux; son retour ne fut
pas considr comme un vnement de grande importance. M. Mrof avait
toujours dit que sa fille tait retenue  l'tranger par le soin de sa
sant, et ses amis avaient fait semblant de le croire. Le retour de
Marianne ne fut donc signal au dehors par aucune circonstance
particulire.

Le soir de ce premier jour, si embarrassant pour tout le monde, except
pour Marianne seule,--peut-tre,--lorsque les enfants furent couchs,
madame Dournof entra dans le cabinet de son mari.

Alors il releva la tte et frona le sourcil il n'entrait pas dans ses
plans de permettre de semblables intrusions; mais, avant qu'il et pu
ouvrir la bouche, sa femme s'tait assise en face de lui, et lui parlait
affectueusement.

Les annes d'absence avaient prodigieusement embelli madame Dournof;
elle avait perdu les grces enfantines qu'elle avaient conserves si
longtemps aprs son mariage, mais elle en avait acquis d'autres plus
fminines, plus artificielles peut tre, plus sduisantes aussi.
Marianne savait dsormais profiter de tout ce que la toilette peut
ajouter  la beaut d'une femme, et aussi de tout ce que la beaut d'une
femme peut obtenir de ceux qui y sont accessibles.

--Vous tes vraiment bon, mon ami disait Marianne d'une voix musicale,
un peu voile, qui tait chez elle un charme nouveau. Le timbre de
cristal avait disparu, mais la passion contenue vibrait dsormais dans
ses moindres paroles. Vous tes bon de m'avoir crit de revenir, et je
ne puis vous en exprimer toute ma reconnaissance.

Les yeux de Marianne, venant en aide  les paroles, se posrent sur
Dournof avec une motion discrte. Le prsident resta immobile, et son
regard ne quitta pas le tapis.

--Je sais tout ce que je vous dois, reprit Marianne, et je ne serai
point ingrate. J'ai beaucoup rflchi depuis quelques annes, et je me
suis dit que vous n'tiez pas seul responsable de ma... mon erreur.

--Vraiment? rpondit Dournof d'un ton glac, vous avez trouv cela? Vous
tes bien bonne.

Sans relever l'ironie de ces paroles, Marianne continua, les yeux
baisss, cette fois.

--Oui... j'tais trop jeune peut-tre... dans tous les cas, trop enfant;
je n'ai pas su apprcier votre mrite: votre srieux m'a paru de la
froideur; votre dignit, de l'orgueil... Vous tiez trop grave pour
moi...

--Comme elle ment! pensa Dournof en se rappelant les premiers jours de
leur union, o, enivr par la grce et la beaut de cette charmante
femme qui semblait l'adorer, qui l'adorait mme sincrement, il ne
songeait gure  garder son srieux et sa dignit prs d'elle. Mais il
continua de se taire.

--Et pourtant, reprit Marianne, je vous ai passionnment aim; oui,
malgr votre sourire sarcastique, je vous ai aim, vous le savez bien!

--Pourquoi avez-vous cess! demanda Dournof d'un ton tranquille.

--Parce que... parce que vous avez t trop dur pour moi, s'cria
Marianne avec vhmence, parce que vous n'aimiez pas ce que j'aimais,
parce que vous n'avez cess de contrarier mes gots, parce que mes amis
devenaient vos ennemis.

--Vous choisissiez bien vos amis, en effet, interrompit Dournof, en
regardant fixement sa femme. Devais-je, en vrit, en lui faire les
miens?

Marianne rougit et frissonna de la tte aux pieds.

--Il va me tuer, pensa-t-elle.

--C'est le dsespoir qui m'a entrane  la chute, dit-elle tout haut,
les yeux mouills de larmes, avec un attendrissement indicible dans la
voix; c'est parce que vous ne m'aimiez plus...

--Ce n'est pas moi qui ai rompu le premier les liens de tendresse qui
rendaient notre vie heureuse autrefois.

--C'est vous, Serge, c'est vous, rpliqua Marianne en se di levant.

Elle s'approcha de son mari, jeta  son cou ses bras admirables, et,
couchant sur son paule ses boucles blondes et vaporeuses, elle murmura:

--Je t'aime toujours, Serge, pardonne moi, soyons encore heureux de nous
aimer.

Surpris d'abord par la soudainet de ce mouvement si peu prvu, Dournof
n'avait pu en croire ses propres yeux; mais, en sentant sur sa poitrine
le visage de Marianne, il recula en arrire, saisi d'un tremblement
violent, qui le secouait de la tte aux pieds.

--Vous, s'cria-t-il, en s'arrachant des bras de sa femme, serrs autour
de lui, vous osez...

--J'tais jalouse, Serge, murmura Marianne, en essayant de saisir la
main qu'il lui refusait.

--Jalouse? Et o donc dans ma conduite avez-vous l'ombre d'un doute,
d'un simple doute?

Marianne releva firement sa tte repentante, et, indiquant du doigt le
portrait d'Antonine.

--Ici, dit-elle.

Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit plir;
puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la prcipita 
genoux.

--Misrable, dit-il, misrable... Il essaya de parler, mais ne put
trouver les mots qu'il cherchait; sa colre tait si forte qu'il avait
perdu le jugement.

Marianne, perdue, restait  genoux; il lui lcha le bras et la regarda,
faisant un pas en arrire.

--Vous avez os outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez
raison; j'aurais d toute ma vie rester fidle au culte de cet ange
envol; j'ai failli, mais seulement le jour o j'ai cd  vos
sductions. Vous tes la chair, vous, elle tait l'esprit; vous n'avez
rien de commun avec elle, vous n'avez jamais march dans les mmes
sentiers. Il se dtourna avec dgot. Marianne profita de ce mouvement
pour se relever. Sa feinte humilit avait disparu.

--Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez
choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous tes responsable de
l'avenir. Je resterai ici, je vous en prviens, car, pour me chasser, il
faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas.

Elle sortit l-dessus; le bruit de sa robe tranante retentit un instant
dans la pice voisine, puis s'loigna, et tout resta morne et Muet.

Dournof le prit la tte  deux mains. Tout chancelait autour de lui,
mais il ne savait de quel ct tourner ses regards. Aprs un instant de
la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut.

--Niania, dit-il, tu aimes mes enfants?

--Comme toi, mon matre rpondit la vieille femme.

--Tu me jures de ne jamais les abandonner?

Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les paules;
quand je mourrai seulement, pas avant, bien sr.

--C'est bien. Dis au cocher d'atteler.

--A cette heure? demanda-t-elle surprise.

--Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obit en silence, comme toujours.
Dournof, rest seul, se mit  son bureau et rangea divers papiers; il
crivit plusieurs lettres qu'il mit en vidence, dont une adresse  son
beau-pre. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les
relut d'un coup d'oeil et les mit  brler le dans la chemine. Comme il
jetait un dernier regard autour de lui, il aperut le portrait de la
jeune fille; aussitt il le dcrocha, retira la photographie de son
cadre, et la joignit aux lettres dj en cendres. Il regardait le papier
se tordre sous l'action du feu; bientt il ne resta plus qu'un monceau
de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et o couraient
des tincelles rouges. Quand la dernire tincelle eut disparu, il donna
un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'vanouit.

--La voiture est prte, vint dire la Niania.

Dournof fit un signe de tte.

--Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquite, s'il allait
t'arriver malheur?

--Il ne peut plus m'arriver de malheur, rpondit Dournof, en se
dirigeant vers la chambre de son fils.

Par ordre de Marianne, on avait runi les deux enfants dans la mme
pice. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le mme
reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof
les contempla avec une gale tendresse, les embrassa l'un aprs l'autre,
et sortit de la chambre.

La vieille Niania le suivait, inquite comme un chien qui voit son
matre partir sans lui.

Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parchemin.

--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut.




                                XXXII


La nuit tait toute noire, lorsque Dournof arriva  l'auberge de
Pargolovo; il descendit  cet endroit, et ordonna  son cocher de
retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le
cocher, qui n'tait jamais venu l, car Dournof prenait toujours des
voitures de louage pour accomplir ce plerinage, obit sans faire de
rflexion, et, au bout d'un instant, l'quipage disparut au tournant de
la route. Le prsident prit alors le chemin du cimetire. C'tait une
froide nuit de novembre; la neige n'tait pas encore tombe assez pour
tablir le tranage, mais de larges tranes de poussire neigeuse
s'tendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis
d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune,  son dclin,
donnait  peine assez de lumire pour qu'on pt distinguer la route. Au
village, tout dormait sous le toit des cabanes, o dans chacune brillait
la lampe des images. Ces faibles clarts de veilleuse semblaient des
cierges placs auprs d'un mort. Dournof en fit la rflexion, puis prit
 grands pas le chemin du cimetire.

La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des
poignes de neige fine qu'elle lanait au visage du prsident. Ce
cimetire dsol n'avait ni fleurs ni couronnes  ses croix solitaires.
Seule, la tombe d'Antonine, trs reconnaissable de loin  cause de son
lvation, tait couverte de couronnes en mtal argent: c'tait un soin
de Dournof; il avait voulu que, mme  l'poque o les fleurs ne peuvent
vivre au dehors, quelque chose indiqut qu'Antonine n'tait point
dlaisse.

Il montait la colline sans s'apercevoir du froid pre qui glaait sur
lui ses vtements.

--Je viens! je viens! murmurait-il.

En ce moment, il ne pensait plus  Marianne, il l'avait bien oublie; il
refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans
auparavant, avec la mme intensit de souffrance, le mme dsespoir que
lorsqu'il trbuchait dans le sentier escarp, en portant la tte du
cercueil d'Antonine. Arriv au tombeau, il s'appuya  la croix, tout
hors d'haleine d'avoir mont si vite. Tout tait calme, noir, lugubre;
la lune allait disparatre derrire les bois de l'autre ct du lac. Il
posa ses lvres sur la croix glace.

--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le
salut. Console-moi, chre me envole, prends-moi dans tes bras comme un
enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las...

Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et
appuyant sa tte sur le fer glacial. Peu  peu, ses yeux se fermrent;
son corps, fatigu par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une
langueur dlicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrsistible besoin
de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de
repos et de paix."

Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientt
sans conserver mme la force de lutter. Peu  peu, une vision sembla
monter du lac glac: Antonine, vtue de blanc, s'envolait doucement vers
le ciel, et les plis tranants de son suaire, parure de vierge et
d'pouse, enveloppaient Dournof endormi... il montait aprs elle, sans
secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut
dire o s'acheva son rve.

Ce matin, on le trouva mort, appuy  la croix qu'il tenait toujours
entoure de son bras roidi.

M. Mrof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait
laisse parlait d'un voyage lointain, dont la dure devait tre
illimite; ce voyage et peut tre conduit Dournof en Amrique, si la
mort n'et mis fin  toutes ses hsitations. Quoi qu'il en soit, c'est
le grand-pre qui lve ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses
propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui
d'Antonine, et, dans son me, elle bnit le Seigneur clment qui les a
runis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la
paisible maison de M. Mrof, elle veille, soir et matin, aux prires de
la petite fille et du petit garon qui n'oublient jamais: "Papa et ma
tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sre que Dieu
les a reus dans sa misricorde.


FIN.







End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Grville (1842-1902)

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***

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