The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Lourdes, by mile Zola

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Title: Les trois villes: Lourdes

Author: mile Zola

Release Date: March 16, 2008 [EBook #24850]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: LOURDES ***




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LES TROIS VILLES

LOURDES

PAR

MILE ZOLA

SOIXANTIME MILLE

PARIS

BIBLIOTHQUE--CHARPENTIER

G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1894




PREMIRE JOURNE




I


Dans le train en marche, comme les plerins et les malades, entasss sur
les dures banquettes du wagon de troisime classe, achevaient l'_Ave
maris stella_, qu'ils venaient d'entonner au sortir de la gare
d'Orlans, Marie,  demi souleve de sa couche de misre, agite d'une
fivre d'impatience, aperut les fortifications.

--Ah! les fortifications! cria-t-elle d'un ton joyeux, malgr sa
souffrance. Nous voici hors de Paris, nous sommes partis enfin!

Devant elle, son pre, M. de Guersaint, sourit de sa joie; tandis que
l'abb Pierre Froment, qui la regardait avec une tendresse fraternelle,
s'oublia  dire tout haut, dans sa piti inquite:

--En voil pour jusqu' demain matin, nous ne serons  Lourdes qu'
trois heures quarante. Plus de vingt-deux heures de voyage!

Il tait cinq heures et demie, le soleil venait de se lever, radieux,
dans la puret d'une admirable matine. C'tait un vendredi, le 19 aot.
Mais dj,  l'horizon, de petits nuages lourds annonaient une terrible
journe de chaleur orageuse. Et les rayons obliques enfilaient les
compartiments du wagon, qu'ils emplissaient d'une poussire d'or
dansante.

Marie, retombe  son angoisse, murmura:

--Oui, vingt-deux heures. Mon Dieu! que c'est long encore!

Et son pre l'aida  se recoucher dans l'troite caisse, la sorte de
gouttire, o elle vivait depuis sept ans. On avait consenti  prendre
exceptionnellement, aux bagages, les deux paires de roues qui se
dmontaient et s'y adaptaient, pour la promener. Serre entre les
planches de ce cercueil roulant, elle occupait trois places de la
banquette; et elle demeura un instant les paupires closes, la face
amaigrie et terreuse, reste d'une dlicate enfance pour ses vingt-trois
ans, charmante quand mme au milieu de ses merveilleux cheveux blonds,
des cheveux de reine que la maladie respectait. Vtue trs simplement
d'une robe de petite laine noire, elle avait, pendue au cou, la carte
qui l'hospitalisait, portant son nom et son numro d'ordre. Elle-mme
avait exig cette humilit, ne voulant d'ailleurs rien coter aux siens,
peu  peu tombs  une grande gne. Et c'tait ainsi qu'elle se trouvait
l, en troisime classe, dans le train blanc, le train des grands
malades, le plus douloureux des quatorze trains qui se rendaient 
Lourdes, ce jour-l, celui o s'entassaient, outre les cinq cents
plerins valides, prs de trois cents misrables, puiss de faiblesse,
tordus de souffrance, charris  toute vapeur d'un bout de la France 
l'autre.

Mcontent de l'avoir attriste, Pierre continuait  la regarder, de son
air de grand frre attendri. Il venait d'avoir trente ans, ple, mince,
avec un large front. Aprs s'tre occup des moindres dtails du voyage,
il avait tenu  l'accompagner, il s'tait fait recevoir membre
auxiliaire de l'Hospitalit de Notre-Dame de Salut; et il portait, sur
sa soutane, la croix rouge, lisre d'orange, des brancardiers. M. de
Guersaint, lui, n'avait, pingle  son veston de drap gris, que la
petite croix carlate du plerinage. Il paraissait ravi de voyager, les
yeux au dehors, ne pouvant tenir en place sa tte d'oiseau aimable et
distrait, d'aspect trs jeune, bien qu'il et dpass la cinquantaine.

Mais, dans le compartiment voisin, malgr la trpidation violente qui
arrachait des soupirs  Marie, soeur Hyacinthe s'tait leve. Elle
remarqua que la jeune fille tait en plein soleil.

--Monsieur l'abb, tirez donc le store... Voyons, voyons! il faut nous
installer et faire notre petit mnage.

Dans sa robe noire de soeur de l'Assomption, gaye par la coiffe
blanche, la guimpe blanche, le grand tablier blanc, soeur Hyacinthe
souriait, d'une activit vaillante. Sa jeunesse clatait sur sa bouche
petite et frache, au fond de ses beaux yeux bleus, toujours tendres.
Elle n'tait peut-tre pas jolie, mais adorable, fine, lance, avec une
poitrine de garon sous la bavette du tablier, de bon garon au teint de
neige, dbordant de sant, de gaiet et d'innocence.

--Mais il nous dvore dj, ce soleil! Je vous en prie, madame, tirez
aussi votre store.

Occupant le coin, prs de la soeur, madame de Jonquire avait gard son
petit sac sur les genoux. Elle tira lentement le store. Brune et forte,
elle tait encore agrable, quoiqu'elle et une fille de vingt-quatre
ans, Raymonde, qu'elle avait fait monter, par convenance, avec deux
dames hospitalires, madame Dsagneaux et madame Volmar, dans un wagon
de premire classe. Elle, directrice d'une salle de l'Hpital de
Notre-Dame des Douleurs,  Lourdes, ne quittait pas ses malades; et, 
la porte du compartiment, en dehors, se balanait la pancarte
rglementaire, o taient inscrits, au-dessous de son nom, ceux des
deux soeurs de l'Assomption qui l'accompagnaient. Reste veuve d'un mari
ruin, vivant mdiocrement, avec sa fille, de quatre  cinq mille francs
de rentes, au fond d'une cour de la rue Vaneau, elle tait d'une charit
inpuisable, elle donnait tout son temps  l'oeuvre de l'Hospitalit de
Notre-Dame de Salut, dont elle portait, elle aussi, la croix rouge sur
sa robe de popeline carmlite, et dont elle tait une des zlatrices les
plus actives. De temprament un peu fier, aimant  tre flatte et
aime, elle se montrait heureuse de ce voyage annuel, o elle contentait
sa passion et son coeur.

--Vous avez raison, ma soeur, nous allons nous organiser. Je ne sais pas
pourquoi je m'embarrasse de ce sac.

Et elle le mit prs d'elle, sous la banquette.

--Attendez, reprit soeur Hyacinthe, vous avez le broc d'eau dans les
jambes. Il vous gne.

--Mais non, je vous assure. Laissez-le donc. Il faut bien qu'il soit
quelque part.

Alors, toutes deux firent, comme elles disaient, leur mnage, pour vivre
l le plus commodment possible, un jour et une nuit, avec leurs
malades. L'ennui tait qu'elles n'avaient pu prendre Marie dans leur
compartiment, celle-ci ayant voulu garder prs d'elle Pierre et son
pre; mais, par-dessus la cloison basse, on communiquait, on voisinait 
l'aise. Et, d'ailleurs, tout le wagon, les cinq compartiments de dix
places ne formaient qu'une mme chambre, comme une salle mouvante et
commune, qu'on enfilait d'un regard. C'tait, entre les boiseries nues
et jaunes des parois, sous le lambrissage peint en blanc du plafond, une
vritable salle d'hpital, dans un dsordre, dans un ple-mle
d'ambulance improvise.  demi cachs sous la banquette, tranaient des
vases, des bassins, des balais, des ponges. Puis, le train ne prenant
pas de bagages, les colis s'entassaient un peu partout, des valises,
des botes en bois blanc, des cartons  chapeaux, des sacs, un amas
lamentable de pauvres choses uses, raccommodes avec des ficelles; et
l'encombrement recommenait en l'air, des vtements, des paquets, des
paniers, pendus  des patres de cuivre, et qui se balanaient sans
repos. Au milieu de cette friperie, les grands malades, sur leurs
troits matelas, occupant plusieurs places, oscillaient, emports par
les secousses grondantes des roues; tandis que ceux qui pouvaient rester
assis, s'adossaient aux cloisons, s'appuyaient  des oreillers, la face
blme. Rglementairement, il devait y avoir par compartiment une dame
hospitalire.  l'autre bout, se trouvait une deuxime soeur de
l'Assomption, soeur Claire des Anges. Des plerins valides se levaient,
buvaient et mangeaient dj. Mme, au fond, il y avait un compartiment
entier de femmes, dix plerines serres les unes contre les autres, des
jeunes, des vieilles, toutes de la mme laideur pitoyable et triste. Et,
comme on n'osait baisser les glaces,  cause des phtisiques qui taient
l, la chaleur commenait, une odeur insupportable que peu  peu
semblaient dgager les cahots de la marche,  toute vitesse.

 Juvisy, on avait dit le chapelet. Et six heures sonnaient, on passait
devant la gare de Brtigny, en tempte, lorsque soeur Hyacinthe se leva.
C'tait elle qui dirigeait les exercices de pit, dont la plupart des
plerins suivaient le programme, dans un petit livre  couverture bleue.

--L'Anglus, mes enfants, dit-elle avec son sourire, de son air de
maternit, que sa grande jeunesse rendait si charmant et si doux.

De nouveau, les _Ave_ se succdrent. Et, comme ils finissaient, Pierre
et Marie s'intressrent  deux femmes qui occupaient les deux autres
coins de leur compartiment. L'une, celle qui se trouvait aux pieds de
Marie, tait une blonde mince, d'apparence bourgeoise, ge de trente
et quelques annes, fane avant l'ge. Elle s'effaait, ne tenait pas de
place, avec sa robe sombre, ses cheveux dcolors, sa figure longue et
douloureuse, qui respirait un abandon sans bornes, une infinie
tristesse. En face d'elle, l'autre, celle qui tait sur la banquette de
Pierre, une ouvrire du mme ge, en bonnet noir, le visage ravag de
misre et d'inquitude, tenait sur ses genoux une fillette de sept ans,
si ple, si diminue, qu'elle en paraissait  peine quatre. Le nez
pinc, les paupires bleuies, fermes dans sa face de cire, l'enfant ne
pouvait parler; et elle n'avait qu'une petite plainte, un gmissement
doux, qui chaque fois dchirait le coeur de la mre, penche sur elle.

--Mangerait-elle un peu de raisin? offrit timidement la dame, muette
jusque-l. J'en ai, dans mon panier.

--Merci, madame, rpondit l'ouvrire. Elle ne prend que du lait, et
encore... J'ai eu soin d'en emporter une bouteille.

Et, cdant au besoin de confidence des misrables, elle dit son
histoire. Elle s'appelait madame Vincent, elle avait perdu son mari,
doreur de son tat, emport par la phtisie. Reste seule avec sa petite
Rose, qui tait sa passion, elle avait travaill jour et nuit de son
mtier de couturire, pour l'lever. Mais la maladie tait venue. Depuis
quatorze mois, elle la gardait ainsi sur les bras, de plus en plus
douloureuse et rduite, tombe  rien. Un jour, elle qui n'allait jamais
 la messe, tait entre dans une glise, pousse par le dsespoir,
implorant la gurison de sa fille; et, l, elle avait entendu une voix
qui lui disait de l'emmener  Lourdes, o la sainte Vierge la prendrait
en piti. Ne connaissant personne, ne sachant mme pas comment
s'organisaient les plerinages, elle n'avait eu qu'une ide: travailler,
conomiser l'argent du voyage, prendre un billet, et partir avec les
trente sous qui lui restaient, et n'emporter qu'une bouteille de lait
pour l'enfant, sans mme songer  s'acheter pour elle un morceau de
pain.

--Quelle maladie a-t-elle donc, la chre petite? reprit la dame.

--Oh! madame, c'est bien sr le carreau. Mais les mdecins ont des noms
 eux... D'abord, elle n'a eu que des petits maux de ventre. Ensuite, le
ventre s'est gonfl, et elle souffrait, oh! si fort,  vous arracher les
larmes des yeux. Maintenant, le ventre s'est aplati; seulement, elle
n'existe plus, elle n'a plus de jambes, tant elle est maigre; et elle
s'en va en sueurs continuelles...

Puis, comme Rose avait gmi en ouvrant les paupires, la mre se pencha,
bouleverse, plissante.

--Mon bijou, mon trsor, qu'est-ce que tu as?... Veux-tu boire?

Mais dj la fillette, dont on venait de voir les yeux vagues, d'un bleu
de ciel brouill, les refermait; et elle ne rpondit mme pas, retombe
 son anantissement, toute blanche dans sa robe blanche, une
coquetterie suprme de la mre, qui avait voulu cette dpense inutile,
dans l'espoir que la Vierge serait plus douce pour une petite malade
bien mise et toute blanche.

Au bout d'un silence, madame Vincent reprit:

--Et vous, madame, c'est pour vous que vous allez  Lourdes?... On voit
bien que vous tes malade.

Mais la dame s'effara, rentra douloureusement dans son coin, en
murmurant:

--Non, non! je ne suis pas malade... Plt  Dieu que je fusse malade! Je
souffrirais moins.

Elle se nommait madame Maze, avait au coeur un ingurissable chagrin.
Aprs avoir fait un mariage d'amour avec un gros garon rjoui, la lvre
en fleur, elle s'tait vue abandonne, au bout d'un an de lune de miel.
Toujours en tourne, voyageant pour la bijouterie, son mari, qui
gagnait beaucoup d'argent, disparaissait pendant des six mois, la
trompait d'une frontire  l'autre de la France, emmenait mme avec lui
des cratures. Et elle l'adorait, elle en souffrait si affreusement,
qu'elle s'tait jete dans la religion. Enfin, elle venait de se dcider
 se rendre  Lourdes, pour supplier la Vierge de convertir son mari et
de le lui rendre.

Madame Vincent, sans comprendre, sentit pourtant l une grande douleur
morale; et toutes deux continurent  se regarder, la femme abandonne
qui agonisait dans sa passion, et la mre qui se mourait de voir mourir
son enfant.

Cependant, Pierre avait cout, ainsi que Marie. Il intervint, il
s'tonna que l'ouvrire n'et pas fait hospitaliser sa petite malade.
L'Association de Notre-Dame de Salut avait t fonde par les Pres
Augustins de l'Assomption, aprs la guerre, dans le but de travailler au
salut de la France et  la dfense de l'glise, par la prire commune et
par l'exercice de la charit; et c'taient eux qui, provoquant le
mouvement des grands plerinages, avaient particulirement cr, et sans
cesse largi depuis vingt ans, le plerinage national qui se rendait
chaque anne  Lourdes, vers la fin du mois d'aot. Toute une
organisation savante s'tait ainsi peu  peu perfectionne, des aumnes
considrables recueillies par le monde entier, des malades enrls dans
chaque paroisse, des traits passs avec les compagnies de chemins de
fer; sans compter l'aide si active des petites soeurs de l'Assomption et
la cration de l'Hospitalit de Notre-Dame de Salut, vaste affiliation
de tous les dvouements, o des hommes et des femmes, du beau monde pour
la plupart, placs sous les ordres du directeur des plerinages,
soignaient les malades, les transportaient, assuraient la bonne
discipline. Les malades devaient faire une demande crite pour obtenir
l'hospitalisation, qui les dfrayait des moindres dpenses du voyage et
du sjour; on les prenait  leur domicile et on les y ramenait; ils
n'avaient donc qu' emporter quelques vivres de route. Le plus grand
nombre taient,  la vrit, recommands par des prtres ou par des
personnes charitables, qui veillaient  l'enqute,  la formation du
dossier, les pices d'identit ncessaires, les certificats des
mdecins. Aprs quoi, les malades n'avaient plus  s'occuper de rien,
n'taient plus que de la triste chair  souffrance et  miracles, entre
les mains fraternelles des hospitaliers et des hospitalires.

--Mais, madame, expliquait Pierre, vous n'auriez eu qu' vous adresser
au cur de votre paroisse. Cette pauvre enfant mritait toutes les
sympathies. On l'aurait accepte immdiatement.

--Je ne savais pas, monsieur l'abb.

--Alors comment avez-vous fait?

--Monsieur l'abb, je suis alle prendre un billet  un endroit que
m'avait indiqu une voisine qui lit les journaux.

Elle parlait des billets,  prix trs rduit, qu'on distribuait aux
plerins qui pouvaient payer. Et Marie, coutant, tait prise d'une
grande piti et d'un peu de honte: elle qui n'tait pas absolument sans
ressources, avait russi  se faire hospitaliser, grce  Pierre, tandis
que cette mre et sa triste enfant, aprs avoir donn leurs pauvres
conomies, restaient sans un sou.

Mais une secousse plus rude du wagon lui arracha un cri.

--Oh! pre, je t'en prie, soulve-moi un peu. Je ne puis plus rester sur
le dos.

Et, lorsque M. de Guersaint l'eut assise, elle soupira profondment. On
venait  peine de dpasser tampes,  une heure et demie de Paris, et la
fatigue dj commenait, avec le soleil plus chaud, la poussire et le
bruit. Madame de Jonquire s'tait mise debout, pour encourager la
jeune fille d'une bonne parole, par-dessus la cloison. Soeur Hyacinthe se
leva de nouveau, elle aussi, tapa gaiement dans ses mains, afin de se
faire entendre et obir, d'un bout du wagon  l'autre.

--Allons, allons! ne songeons pas  nos bobos. Prions et chantons, la
sainte Vierge sera avec nous.

Elle-mme entama le Rosaire, d'aprs les paroles de Notre-Dame de
Lourdes; et tous les malades et les plerins la suivirent. C'tait le
premier chapelet, les cinq mystres joyeux, l'Annonciation, la
Visitation, la Nativit, la Purification et Jsus retrouv. Puis, tous
entonnrent le cantique: Contemplons le cleste archange... Les voix
se brisaient dans le grondement des roues, on n'entendait que la houle
assourdie de ce troupeau, qui touffait au fond du wagon ferm, roulant
sans fin.

Bien qu'il pratiqut, M. de Guersaint ne pouvait jamais aller jusqu'au
bout d'un cantique. Il se levait, se rasseyait. Il finit par s'accouder
 la cloison et par causer,  demi-voix, avec un malade assis contre
cette cloison mme, dans le compartiment voisin. M. Sabathier tait un
homme d'une cinquantaine d'annes, trapu, la tte grosse et bonne,
compltement chauve. Depuis quinze ans, il tait frapp d'ataxie, ne
souffrant que par accs, mais les jambes prises, compltement perdues;
et sa femme, qui l'accompagnait, les lui dplaait comme des jambes
mortes, quand elles finissaient par trop lui peser, pareilles  des
lingots de plomb.

--Oui, monsieur, tel que vous me voyez, je suis un ancien professeur de
cinquime du lyce Charlemagne. D'abord, j'ai cru  une simple
sciatique. Puis, j'ai eu les douleurs fulgurantes, vous savez, les coups
d'pe rouge dans les muscles. Pendant prs de dix annes, j'ai t peu
 peu envahi, j'ai consult tous les mdecins, je suis all  toutes les
eaux imaginables; et, maintenant, je souffre moins, mais je ne peux plus
bouger de mon fauteuil... Alors, moi qui avais vcu sans religion, j'ai
t ramen  Dieu par cette ide que j'tais trop misrable et que
Notre-Dame de Lourdes ne pourrait pas faire autrement que d'avoir piti
de moi.

Pierre, intress, s'tait accoud  son tour, et il coutait.

--N'est-ce pas, monsieur l'abb, la souffrance est le meilleur rveil
des mes? Voici la septime anne que je vais  Lourdes, sans dsesprer
de ma gurison. Cette anne, j'en suis convaincu, la sainte Vierge me
gurira. Oui, je compte bien marcher encore, je ne vis dsormais que
dans cet espoir.

M. Sabathier s'interrompit, voulut que sa femme lui pousst les jambes
plus  gauche; et Pierre le regardait, s'tonnait de trouver cet
enttement de la foi chez un intellectuel, chez un de ces universitaires
si voltairiens d'habitude. Comment la croyance au miracle avait-elle pu
germer et s'implanter dans ce cerveau? Ainsi qu'il le disait lui-mme,
une grande douleur seule expliquait ce besoin de l'illusion, cette
floraison de l'ternelle consolatrice.

--Et, vous le voyez, ma femme et moi sommes habills comme des pauvres,
car j'ai dsir cette anne n'tre qu'un pauvre, je me suis fait
hospitaliser par humilit, pour que la sainte Vierge me confondt avec
les malheureux, ses enfants... Seulement, ne voulant pas prendre la
place d'un pauvre vritable, j'ai vers cinquante francs 
l'Hospitalit, ce qui, vous ne l'ignorez pas, donne le droit d'avoir un
malade  soi, au plerinage... Je le connais mme, mon malade. On me l'a
prsent tout  l'heure,  la gare. C'est un tuberculeux, parat-il, et
il m'a paru bien bas, bien bas...

Il y eut un nouveau silence.

--Enfin, que la sainte Vierge le sauve aussi, elle qui peut tout, et je
serai si heureux, elle m'aura combl!

Les trois hommes continurent  causer entre eux, s'isolant, parlant
d'abord mdecine, puis glissant  une discussion sur l'architecture
romane, au sujet d'un clocher aperu sur un coteau, et que tous les
plerins avaient salu d'un signe de croix. Au milieu de ce pauvre monde
souffrant, de ces simples d'esprit hbts de misre, le jeune prtre et
ses deux compagnons s'oubliaient, repris par les habitudes de leur
intelligence cultive. Une heure s'coula, deux autres cantiques
venaient d'tre chants, on avait franchi les stations de Toury et des
Aubrais, lorsque,  Beaugency, ils cessrent enfin leur conversation, en
entendant soeur Hyacinthe qui, aprs avoir tap dans ses mains,
commenait elle-mme, de sa voix frache et sonore:

--_Parce_, _Domine_, _parce populo tuo_...

Et le chant reprit, toutes les voix s'unirent, ce flot sans cesse
renaissant de prires, qui engourdissait la douleur, exaltait l'espoir,
envahissait peu  peu tout l'tre harass de la hantise des grces et
des gurisons, qu'on allait chercher si loin.

Mais, comme Pierre se rasseyait, il vit Marie trs ple, les yeux
ferms; et, pourtant,  la contraction douloureuse de son visage, il
comprenait bien qu'elle ne dormait pas.

--Est-ce que vous souffrez davantage?

--Oh! oui, affreusement. Jamais je n'irai au bout. Ce sont ces cahots
continuels...

Elle gmit, rouvrit les paupires. Et elle restait sur son sant,
dfaillante,  regarder les autres malades. Justement, dans le
compartiment voisin, en face de M. Sabathier, la Grivotte, jusque-l
tendue sans un souffle, comme morte, venait de se soulever. C'tait une
grande fille qui avait dpass la trentaine, dhanche, singulire, au
visage rond et ravag, que ses cheveux crpus et ses yeux de flamme
rendaient presque belle. Elle tait phtisique au troisime degr.

--Hein? mademoiselle, dit-elle en s'adressant  Marie de sa voix
enroue,  peine distincte, on serait bien heureuse de s'assoupir un
petit peu. Mais pas moyen, toutes ces roues vous tournent dans la tte.

Malgr la fatigue qu'elle prouvait  parler, elle s'entta, donna des
dtails sur elle-mme. Elle tait matelassire, elle avait longtemps,
avec une de ses tantes, fait des matelas, de cour en cour,  Bercy; et
c'tait aux laines empestes, cardes par elle, dans sa jeunesse,
qu'elle attribuait son mal. Depuis cinq ans, elle faisait le tour des
hpitaux de Paris. Aussi parlait-elle familirement des grands mdecins.
Les soeurs de Lariboisire, en la voyant passionne des crmonies
religieuses, avaient achev de la convertir et de la convaincre que la
Vierge l'attendait,  Lourdes, pour la gurir.

--Bien sr que j'en ai besoin, ils disent comme a que j'ai un poumon
perdu et que l'autre ne vaut gure mieux. Des cavernes, vous savez...
D'abord, je n'avais mal qu'entre les paules et je crachais de la
mousse. Puis, j'ai maigri, une vraie piti. Maintenant, je suis toujours
en sueur, je tousse  m'arracher le coeur, je ne puis plus cracher, tant
c'est pais... Et, vous voyez, je ne me tiens pas debout, je ne mange
pas...

Un touffement l'arrta, elle devenait livide.

--N'importe, j'aime mieux encore tre dans ma peau que dans celle du
frre qui occupe l'autre compartiment, derrire vous. Il a ce que j'ai,
mais il est plus avanc que moi.

Elle se trompait. Il y avait l, en effet, adoss  Marie, un jeune
missionnaire, le frre Isidore, couch sur un matelas, et qu'on ne
voyait point, parce qu'il ne pouvait mme soulever un doigt. Mais il
n'tait pas phtisique, il se mourait d'une inflammation du foie, prise
au Sngal. Trs long, trs maigre, il avait une face jaune, sche et
morte comme un parchemin. L'abcs qui s'tait form au foie, avait fini
par percer  l'extrieur, et la suppuration l'puisait, dans un
grelottement continu de fivre, des vomissements et du dlire. Seuls,
ses yeux vivaient encore, des yeux d'amour inextinguible, dont la flamme
clairait son visage expirant de Christ en croix, un visage commun de
paysan que la foi et la passion rendaient par moments sublime. Il tait
Breton, dernier enfant chtif d'une famille trop nombreuse, ayant
laiss, l-bas, le peu de terre  ses ans. Et une de ses soeurs
l'accompagnait, Marthe, sa cadette de deux ans, venue en service 
Paris, si dvoue dans son insignifiance de bonne  tout faire, qu'elle
avait quitt sa place pour le suivre, et qu'elle mangeait ses maigres
conomies.

--J'tais par terre, sur le quai, quand on l'a fourr dans le wagon,
reprit la Grivotte. Quatre hommes le tenaient...

Mais elle ne put en dire davantage. Un accs de toux la secoua, la
renversa sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses
joues devenaient bleues. Et, tout de suite, soeur Hyacinthe lui souleva
la tte, lui essuya les lvres avec un linge, qui se tachait de rouge.
Madame de Jonquire, au mme instant, donnait des soins  la malade
qu'elle avait en face d'elle. On la nommait madame Vtu, elle tait la
femme d'un petit horloger du quartier Mouffetard, qui n'avait pu fermer
la boutique, pour l'accompagner  Lourdes. Aussi s'tait-elle fait
hospitaliser, afin d'tre certaine d'avoir des soins. La peur de la mort
la ramenait  l'glise, o elle n'avait pas remis les pieds depuis sa
premire communion. Elle se savait condamne, ronge par un cancer 
l'estomac; et, dj, elle avait le masque hagard et orang des
cancreux, elle en tait aux djections noires, comme si elle et rendu
de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un mot, les
lvres mures, souffrant abominablement. Puis, un vomissement l'avait
prise, et elle avait perdu connaissance. Ds qu'elle ouvrait la bouche,
une odeur pouvantable, une pestilence  faire tourner les coeurs,
s'exhalait.

--Ce n'est plus possible, murmura madame de Jonquire qui se sentait
dfaillir, il faut donner un peu d'air.

Soeur Hyacinthe achevait de recoucher la Grivotte sur ses oreillers.

--Certainement, ouvrons pour quelques minutes. Mais pas de ce ct-ci,
j'aurais peur d'un nouvel accs de toux... Ouvrez de votre ct.

La chaleur augmentait toujours, on touffait, au milieu de l'air lourd
et nausabond; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra.
Pendant un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage: la soeur
remuait les vases, les bassins, dont elle jeta par la portire le
contenu; tandis que la dame hospitalire, avec une ponge, essuyait le
plancher que la trpidation secouait durement. Il fallut tout ranger. Ce
fut ensuite un nouveau souci, la quatrime malade, celle qui n'avait pas
boug encore, une fille mince dont le visage tait envelopp dans un
fichu noir, disait qu'elle avait faim.

Dj, madame de Jonquire s'offrait, avec son tranquille dvouement.

--Ne vous en inquitez pas, ma soeur. Je vais lui couper son pain en
petits morceaux.

Marie, dans son besoin de distraction, s'tait intresse  cette figure
immobile, ainsi cache sous ce voile noir. Elle souponnait bien quelque
plaie  la face. On lui avait dit simplement que c'tait une bonne. La
malheureuse, une Picarde du nom d'lise Rouquet, avait d quitter sa
place et vivait,  Paris, chez une soeur qui la rudoyait, aucun hpital
n'ayant voulu la prendre, car elle n'tait pas autrement malade. D'une
grande dvotion, elle avait, depuis des mois, l'ardent dsir d'aller 
Lourdes. Et Marie attendait, avec une sourde peur, que le fichu
s'cartt.

--Sont-ils assez petits comme cela? demandait madame de Jonquire,
maternellement. Pourrez-vous les fourrer dans votre bouche?

Sous le fichu noir, une voix rauque grognait.

--Oui, oui, madame.

Enfin, le fichu tomba, et Marie eut un frisson d'horreur. C'tait un
lupus, qui avait envahi le nez et la bouche, peu  peu grandi l, une
ulcration lente s'talant sans cesse sous les crotes, dvorant les
muqueuses. La tte allonge en museau de chien, avec ses cheveux rudes
et ses gros yeux ronds, tait devenue affreuse. Maintenant, les
cartilages du nez se trouvaient presque mangs, la bouche s'tait
rtracte, tire  gauche par l'enflure de la lvre suprieure, pareille
 une fente oblique, immonde et sans forme. Une sueur de sang, mle 
du pus, coulait de l'norme plaie livide.

--Oh! voyez donc, Pierre! murmura Marie tremblante.

Le prtre frmit  son tour, en regardant lise Rouquet glisser avec
prcaution les petits morceaux de pain dans le trou saignant qui lui
servait de bouche. Tout le wagon avait blmi devant l'abominable
apparition. Et la mme pense montait de toutes ces mes gonfles
d'espoir. Ah! Vierge sainte, Vierge puissante, quel miracle, si un
pareil mal gurissait!

--Mes enfants, ne songeons pas  nous, si nous voulons bien nous porter,
rpta soeur Hyacinthe.

Et elle fit dire le second chapelet, les cinq mystres douloureux: Jsus
au Jardin des Oliviers, Jsus flagell, Jsus couronn d'pines, Jsus
portant sa croix, Jsus mourant sur la croix. Puis, le cantique suivit:
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...

On venait de traverser Blois, on roulait dj depuis trois grandes
heures. Et Marie, dtournant les yeux d'lise Rouquet, les arrtait
maintenant sur un homme qui occupait un coin de l'autre compartiment, 
sa droite, celui o gisait le frre Isidore.  plusieurs reprises, elle
l'avait remarqu, trs pauvrement vtu d'une vieille redingote noire,
jeune encore, avec une barbe rare, grisonnante dj; et il semblait
souffrir beaucoup, petit et amaigri, le visage dcharn, couvert de
sueur. Pourtant, il restait immobile, rentr dans son coin, ne parlant 
personne, regardant fixement devant lui de ses yeux grands ouverts. Et,
brusquement, elle s'aperut que les paupires retombaient, et qu'il
s'vanouissait.

Alors, elle attira l'attention de soeur Hyacinthe.

--Ma soeur, on dirait que ce monsieur se trouve mal.

--O donc, ma chre enfant?

--L-bas, celui qui a la tte renverse.

Ce fut une motion, tous les plerins valides se mirent debout, pour
voir. Et madame de Jonquire eut l'ide de crier  Marthe, la soeur du
frre Isidore, de taper dans les mains de l'homme.

--Questionnez-le, demandez-lui o il souffre.

Marthe le secoua, lui posa des questions. Mais l'homme ne rpondait pas,
rlait, les yeux toujours clos.

Une voix effraye s'leva, disant:

--Je crois bien qu'il va passer.

La peur grandit, des paroles se croisrent, des conseils taient donns
d'un bout  l'autre du wagon. Personne ne connaissait l'homme. Il
n'tait srement pas hospitalis, car il ne portait pas au cou la carte
blanche, couleur du train. Quelqu'un raconta qu'il l'avait vu arriver
trois minutes seulement avant le dpart, se tranant, et qu'il s'tait
jet dans ce coin o il se mourait, d'un air d'immense fatigue. Puis, il
n'avait plus souffl. On aperut d'ailleurs son billet, pass dans le
ruban de son vieux chapeau haute forme, accroch prs de lui.

Soeur Hyacinthe eut une exclamation.

--Ah! le voil qui respire! Demandez-lui son nom.

Mais, questionn de nouveau par Marthe, l'homme exhala seulement une
plainte, ce cri  peine balbuti:

--Oh! je souffre!

Et, ds lors, il n'eut que cette rponse.  tout ce qu'on voulait
savoir, qui il tait, d'o il venait, quelle tait sa maladie, quels
soins on pouvait lui donner, il ne rpondait pas, il jetait ce continuel
gmissement:

--Oh! je souffre!... Oh! je souffre!

Soeur Hyacinthe s'agitait d'impatience. Si elle s'tait au moins trouve
dans le mme compartiment! Et elle se promettait de changer de place.
Seulement, il n'y avait pas d'arrt avant Poitiers. Cela devenait
terrible, d'autant plus que la tte de l'homme se renversa de nouveau.

--Il passe, il passe, rpta la voix.

Mon Dieu! qu'allait-on faire? La soeur savait qu'un pre de l'Assomption,
le pre Massias, tait dans le train, avec les Saintes Huiles, tout prt
 administrer les mourants; car on perdait chaque anne du monde en
route. Mais elle n'osait faire jouer le signal d'alarme. Il y avait
aussi le fourgon de la cantine, desservi par la soeur Saint-Franois, et
dans lequel tait un mdecin, avec une petite pharmacie. Si le malade
allait jusqu' Poitiers, o l'on devait s'arrter une demi-heure, tous
les soins possibles lui seraient donns. L'atroce tait qu'il mourt
avant Poitiers. On se calma pourtant. L'homme respirait d'une faon plus
rgulire, et il semblait dormir.

--Mourir avant d'y tre, murmura Marie frissonnante, mourir devant la
terre promise...

Et, comme son pre la rassurait:

--Je souffre, je souffre tant, moi aussi!

--Ayez confiance, dit Pierre, la sainte Vierge veille sur vous.

Elle ne pouvait plus rester sur son sant, il fallut qu'on la recoucht,
dans son troit cercueil. Son pre et le prtre durent y mettre des
prcautions infimes, car le moindre heurt lui arrachait un gmissement.
Et elle demeura sans un souffle, ainsi qu'une morte, avec son visage
d'agonie, au milieu de sa royale chevelure blonde. Depuis bientt quatre
heures, on roulait, on roulait toujours. Si le wagon tait secou  ce
point, dans un mouvement de lacet insupportable, c'tait qu'il se
trouvait en queue: les liens d'attache criaient, les roues grondaient
furieusement. Par les fentres, qu'on tait forc de laisser
entr'ouvertes, la poussire entrait, cre et brlante; et surtout la
chaleur devenait terrible, une chaleur dvorante d'orage, sous un ciel
fauve, peu  peu envahi de gros nuages immobiles. Les compartiments
surchauffs se changeaient en fournaise, ces cases roulantes o l'on
mangeait, o l'on buvait, o les malades satisfaisaient tous leurs
besoins, dans l'air vici, parmi l'tourdissement des plaintes, des
prires et des cantiques.

Et Marie n'tait pas la seule dont l'tat et empir, les autres
galement souffraient du voyage. Sur les genoux de sa mre dsespre,
qui la regardait de ses grands yeux obscurcis de larmes, la petite Rose
ne remuait plus, d'une telle pleur, que deux fois madame Maze s'tait
penche, pour lui toucher les mains, avec la crainte de les trouver
froides.  chaque instant, madame Sabathier devait changer de place les
jambes de son mari, car leur poids tait si lourd, disait-il, qu'il en
avait les hanches arraches. Le frre Isidore venait de pousser des
cris, dans son habituelle torpeur; et sa soeur n'avait pu le soulager
qu'en le soulevant et en le gardant entre ses bras. La Grivotte
paraissait dormir, mais un hoquet obstin l'agitait, un mince filet de
sang coulait de sa bouche. Madame Vtu avait rendu encore un flot noir
et pestilentiel. lise Rouquet ne songeait plus  cacher l'affreuse
plaie bante de sa face. Et l'homme, l-bas, continuait  rler, d'un
souffle dur, comme si,  chaque seconde, il et expir. Vainement,
madame de Jonquire et soeur Hyacinthe se prodiguaient, elles
n'arrivaient pas  soulager tant de maux. C'tait un enfer, que ce wagon
de misre et de douleur, emport  toute vitesse, secou par le roulis
qui balanait les bagages, les vieilles hardes accroches, les paniers
uss, raccommods avec des ficelles; tandis que, dans le compartiment du
fond, les dix plerines, les vieilles et les jeunes, toutes d'une
laideur pitoyable, chantaient sans arrt, d'un ton aigu, lamentable et
faux.

Alors, Pierre songea aux autres wagons du train, de ce train blanc qui
transportait particulirement les grands malades: tous roulaient dans la
mme souffrance, avec leurs trois cents malades et leurs cinq cents
plerins. Puis, il songea aux autres trains qui partaient de Paris, ce
matin-l, au train gris et au train bleu qui avaient prcd le train
blanc, au train vert, au train jaune, au train rose, au train orang,
qui le suivaient. D'un bout  l'autre de la ligne, c'taient des trains
lancs toutes les heures. Et il songea aux autres trains encore,  ceux
qui partaient le mme jour d'Orlans, du Mans, de Poitiers, de Bordeaux,
de Marseille, de Carcassonne. La terre de France,  la mme heure, se
trouvait sillonne en tous sens par des trains semblables, se dirigeant
tous, l-bas, vers la Grotte sainte, amenant trente mille malades et
plerins aux pieds de la Vierge. Et il songea que le flot de foule de ce
jour-l se ruait aussi les autres jours de l'anne, que pas une semaine
ne se passait sans que Lourdes vt arriver un plerinage, que ce n'tait
pas la France seule qui se mettait en marche, mais l'Europe entire, le
monde entier, que certaines annes de grande religion il y avait eu
trois cent mille et jusqu' cinq cent mille plerins et malades.

Pierre croyait les entendre, ces trains en branle, ces trains venus de
partout, convergeant tous vers le mme creux de roche, o flamboyaient
des cierges. Tous grondaient, parmi des cris de douleur et l'envolement
des cantiques. C'taient les hpitaux roulants des maladies dsespres,
la rue de la souffrance humaine vers l'espoir de la gurison, un
furieux besoin de soulagement, au travers des crises accrues, sous la
menace de la mort hte, affreuse, dans une bousculade de cohue. Ils
roulaient, ils roulaient encore, ils roulaient sans fin, charriant la
misre de ce monde, en route pour la divine illusion, sant des infirmes
et consolatrice des affligs.

Et une immense piti dborda du coeur de Pierre, la religion humaine de
tant de maux, de tant de larmes dvorant l'homme faible et nu. Il tait
triste  mourir, et une ardente charit brlait en lui, comme le feu
inextinguible de sa fraternit pour toutes les choses et pour tous les
tres.

 dix heures et demie, lorsqu'on quitta la gare de
Saint-Pierre-des-Corps, soeur Hyacinthe donna le signal, et l'on rcita
le troisime chapelet, les cinq mystres glorieux, la Rsurrection de
Notre-Seigneur, l'Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du
Saint-Esprit, l'Assomption de la Trs Sainte Vierge, le Couronnement de
la Trs Sainte Vierge. Puis, on chanta le cantique de Bernadette,
l'infinie complainte de six dizaines de couplets, o la Salutation
anglique revient sans cesse en refrain, bercement prolong, lente
obsession qui finit par envahir tout l'tre et par l'endormir du sommeil
extatique, dans l'attente dlicieuse du miracle.




II


Maintenant, les vertes campagnes du Poitou dfilaient, et l'abb Pierre
Froment, les yeux au dehors, regardait fuir les arbres, que peu  peu il
cessa de distinguer. Un clocher apparut, disparut: tous les plerins se
signrent. On ne devait tre  Poitiers qu' midi trente-cinq, le train
continuait  rouler, dans la fatigue croissante de la lourde journe
d'orage. Et le jeune prtre, tomb  une profonde rverie, n'entendait
plus le cantique que comme un bercement ralenti de houle.

C'tait un oubli du prsent, un veil du pass envahissant tout son
tre. Il remonta dans ses souvenirs, aussi loin qu'il put remonter. Il
revoyait,  Neuilly, la maison o il tait n, qu'il habitait encore,
cette maison de paix et de travail, avec son jardin plant de quelques
beaux arbres, qu'une haie vive, renforce d'une palissade, sparait
seule du jardin de la maison voisine, toute semblable. Il avait trois
ans, quatre ans peut-tre; et, un jour d't, il revoyait, assis autour
d'une table,  l'ombre du gros marronnier, son pre, sa mre et son
frre an, qui djeunaient. Son pre, Michel Froment, n'avait pas de
visage distinct, il le voyait effac et vague, avec son renom de
chimiste illustre et son titre de membre de l'Institut, se clotrant
dans le laboratoire qu'il s'tait fait installer, au fond de ce quartier
dsert. Mais il retrouvait nettement son frre Guillaume, alors g de
quatorze ans, sorti du lyce le matin pour quelque cong, et surtout sa
mre, si douce, si peu bruyante, les yeux si pleins d'une bont active.
Plus tard, il avait su les angoisses de cette me religieuse, de cette
croyante qui s'tait rsigne, par estime et par reconnaissance, 
pouser un incrdule, plus g qu'elle de quinze ans, dont sa famille
avait reu de grands services. Lui, enfant tardif de cette union, venu
au monde lorsque son pre touchait dj  la cinquantaine, n'avait connu
sa mre que respectueuse et conquise devant son mari, qu'elle s'tait
mise  aimer ardemment, avec le tourment affreux de le savoir en tat de
perdition. Et, tout d'un coup, un autre souvenir le saisit, le souvenir
terrible du jour o son pre tait mort, tu dans son laboratoire par un
accident, l'explosion d'une cornue. Il avait cinq ans alors, il se
rappelait les moindres dtails, le cri de sa mre, lorsqu'elle avait
trouv le corps fracass, au milieu des dbris, puis son pouvante, ses
sanglots, ses prires,  l'ide que Dieu venait de foudroyer l'impie,
damn  jamais. N'osant brler les papiers et les livres, elle s'tait
contente de fermer le cabinet, o personne n'entrait plus. Puis, ds ce
moment, hante par la vision de l'enfer, elle n'avait eu qu'une ide,
s'emparer de son fils cadet, si jeune, l'lever dans une religion
stricte, en faire la ranon, le pardon du pre. Dj, l'an, Guillaume,
avait cess de lui appartenir, grandi au collge, gagn par le sicle;
tandis que celui-l, le petit, ne quitterait pas la maison, aurait un
prtre pour prcepteur; et son rve secret, son espoir brlant tait de
le voir un jour prtre lui-mme, disant sa premire messe, soulageant
les mes en souffrance d'ternit.

Une autre image vive se dressa, entre des branches vertes, cribles de
soleil. Pierre aperut brusquement Marie de Guersaint, telle qu'il
l'avait vue un matin, par un trou de la haie qui sparait les deux
proprits voisines. M. de Guersaint, de petite noblesse normande, tait
un architecte mtin d'inventeur, qui s'occupait alors de la cration
de cits ouvrires, avec glise et cole: grosse affaire, mal tudie,
dans laquelle il risquait ses trois cent mille francs de fortune, avec
son imptuosit habituelle, son imprvoyance d'artiste manqu. C'tait
une gale foi religieuse qui avait rapproch madame de Guersaint et
madame Froment; mais, chez la premire, nette et rigide, il y avait une
matresse femme, une main de fer qui seule empchait la maison de
glisser aux catastrophes; et elle levait ses deux filles, Blanche et
Marie, dans une dvotion troite, l'ane surtout dj grave comme elle,
la cadette trs pieuse, adorant le jeu cependant, d'une vie intense qui
l'emportait en beaux rires sonores. Depuis leur bas ge, Pierre et Marie
jouaient ensemble, la haie tait continuellement franchie, les deux
familles se mlaient. Et, par ce matin de clair soleil o il la revoyait
ainsi, cartant les branches, elle avait dix ans dj. Lui, qui en avait
seize, devait, le mardi suivant, entrer au sminaire. Jamais elle ne lui
avait sembl si belle. Ses cheveux d'or pur taient si longs, que,
lorsqu'ils se dnouaient, ils la vtaient tout entire. Il retrouvait
son visage d'alors, avec une extraordinaire prcision, ses joues rondes,
ses yeux bleus, sa bouche rouge, l'clat surtout de sa peau de neige.
Elle tait gaie et brillante comme le soleil, un blouissement; et elle
avait des pleurs au bord des paupires, car elle n'ignorait pas son
dpart. Tous deux s'taient assis  l'ombre de la haie, au fond du
jardin. Leurs doigts se joignaient, ils avaient le coeur trs gros.
Pourtant, dans leurs jeux, jamais ils n'avaient chang de serments,
tellement leur innocence tait absolue. Mais,  la veille de la
sparation, leur tendresse leur montait aux lvres, ils parlaient sans
savoir, se juraient de penser continuellement l'un  l'autre, de se
retrouver un jour, comme on se retrouve au ciel, pour tre bienheureux.
Puis, sans s'expliquer comment, ils s'taient pris entre les bras, 
s'touffer, ils se baisaient le visage, en pleurant des larmes chaudes.
Et il y avait l un souvenir dlicieux que Pierre avait emport partout,
qu'il sentait encore vivant en lui, aprs tant d'annes et tant de
douloureux renoncements.

Un cahot plus violent l'veilla de sa songerie. Il regarda dans le
wagon, entrevit de vagues tres de souffrance, madame Maze immobile,
anantie de chagrin, la petite Rose jetant son doux gmissement sur les
genoux de sa mre, la Grivotte trangle d'une toux rauque. Un instant,
la gaie figure de soeur Hyacinthe domina, dans la blancheur de sa guimpe
et de sa cornette. C'tait le dur voyage qui continuait, avec le rayon
de divin espoir, l-bas. Puis, peu  peu, tout se confondit sous un
nouveau flot lointain, venu du pass; et il ne resta encore que le
cantique berceur, des voix indistinctes de songe qui sortaient de
l'invisible.

Dsormais, Pierre tait au sminaire. Nettement, les classes, le prau
avec ses arbres, s'voquaient. Mais, soudain, il ne vit plus, comme dans
une glace, que la figure du jeune homme qu'il tait alors; et il la
considrait, il la dtaillait, ainsi que la figure d'un tranger. Grand
et mince, il avait un visage long, avec un front trs dvelopp, haut et
droit comme une tour, tandis que les mchoires s'effilaient, se
terminaient en un menton trs fin. Il apparaissait tout cerveau; la
bouche seule, un peu forte, restait tendre. Quand la face, srieuse, se
dtendait, la bouche et les yeux prenaient une tendresse infinie, une
faim inapaise d'aimer, de se donner et de vivre. Tout de suite,
d'ailleurs, la passion intellectuelle revenait, cette intellectualit
qui l'avait toujours dvor du souci de comprendre et de savoir. Et, ces
annes de sminaire, il ne se les rappelait qu'avec surprise. Comment
avait-il donc pu accepter si longtemps cette rude discipline de la foi
aveugle, cette obissance  tout croire, sans examen? On lui avait
demand le total abandon de sa raison, et il s'y tait efforc, il
tait parvenu  touffer en lui le torturant besoin de la vrit. Sans
doute, il tait amolli des larmes de sa mre, il n'avait que le dsir de
lui donner le grand bonheur rv.  cette heure, pourtant, il se
souvenait de certains frmissements de rvolte, il retrouvait au fond de
sa mmoire des nuits passes  pleurer, sans qu'il st pourquoi, des
nuits peuples d'images indcises, o galopait la vie libre et virile du
dehors, o la figure de Marie revenait sans cesse, telle qu'il l'avait
vue un matin, blouissante et trempe de pleurs, le baisant de toute son
me. Et cela seul demeurait maintenant, les annes de ses tudes
religieuses, avec leurs leons monotones, leurs exercices et leurs
crmonies semblables, s'en taient alles dans une mme brume, un
demi-jour effac, plein d'un mortel silence.

Puis, comme on venait de franchir une station  toute vapeur, dans le
coup de vacarme de la course, ce fut en lui une succession de choses
confuses. Il remarqua un grand clos dsert, il crut s'y revoir  vingt
ans. Sa rverie s'garait. Une indisposition assez grave, en le
retardant dans ses tudes, l'avait jadis fait envoyer  la campagne. Il
tait rest longtemps sans revoir Marie: deux fois, pendant des vacances
passes  Neuilly, il n'avait pu la rencontrer, car elle tait
continuellement en voyage. Il la savait trs souffrante,  la suite
d'une chute de cheval qu'elle avait faite,  treize ans, au moment o
elle allait devenir femme; et sa mre, dsespre, en proie aux
consultations contradictoires des mdecins, la conduisait chaque anne 
une station d'eau diffrente. Puis, il avait appris le coup de foudre,
la mort brusque de cette mre si svre, mais si utile aux siens, et
dans des circonstances tragiques: une fluxion de poitrine qui l'avait
emporte en cinq jours, prise un soir de promenade,  la Bourboule,
comme elle retirait son manteau pour le jeter sur les paules de Marie,
amene l en traitement. Le pre avait d partir, ramener sa fille 
demi folle et le corps de sa femme morte. Le pis tait que, depuis la
disparition de la mre, les affaires de la famille priclitaient,
s'embarrassaient de plus en plus, aux mains de l'architecte, qui jetait
sa fortune sans compter, dans le gouffre de ses entreprises. Marie ne
bougeait plus de sa chaise longue, et il ne restait que Blanche pour
diriger la maison, prise elle-mme par ses derniers examens, des
diplmes qu'elle s'enttait  obtenir, dans la prvision du pain qu'il
lui faudrait certainement gagner un jour.

Pierre, tout d'un coup, eut la sensation d'une vision claire, qui se
dgageait de l'amas de ces faits troubles,  demi oublis. C'tait
pendant un cong que le mauvais tat de sa sant l'avait encore forc de
prendre. Il venait d'avoir vingt-quatre ans, il tait trs en retard,
n'ayant reu jusque-l que les quatre ordres mineurs; mais, ds sa
rentre, il allait recevoir le sous-diaconat, ce qui l'engagerait 
jamais, par un serment inviolable. Et la scne se reconstituait prcise,
dans ce petit jardin de Neuilly, celui des Guersaint, o il tait venu
jouer si souvent autrefois. On avait roul sous les grands arbres du
fond, prs de la haie mitoyenne, la chaise longue de Marie; et ils
taient seuls au milieu de la paix triste de l'aprs-midi d'automne, et
il voyait Marie en grand deuil de sa mre,  demi allonge, les jambes
inertes; tandis que lui, vtu galement de noir, en soutane dj, tait
assis sur une chaise de fer, prs d'elle. Depuis cinq ans, elle
souffrait. Elle avait dix-huit ans, plie et amaigrie, sans cesser
d'tre adorable, avec ses royaux cheveux d'or que la maladie respectait.
D'ailleurs, il croyait la savoir  jamais infirme, condamne  n'tre
jamais femme, frappe dans son sexe mme. Les mdecins, qui ne
s'entendaient pas, l'abandonnaient. Sans doute, par cette morne
aprs-midi, o les feuilles jaunies pleuvaient sur eux, elle lui disait
ces choses. Mais il ne se rappelait pas les paroles, il avait seuls
prsents son sourire ple, son visage de jeunesse, si charmant encore,
dsespr dj par le regret de la vie. Puis, il avait compris qu'elle
voquait le jour lointain de leur sparation,  cette place mme,
derrire la haie crible de soleil; et tout cela tait comme mort, leurs
larmes, leur embrassement, leur promesse de se retrouver un jour, dans
une certitude de flicit. Ils se retrouvaient, mais  quoi bon
maintenant? puisqu'elle tait comme morte, et que lui allait mourir  la
vie de ce monde. Du moment que les mdecins la condamnaient, qu'elle ne
serait plus femme, ni pouse ni mre, il pouvait bien lui aussi renoncer
 tre un homme, s'anantir en Dieu, auquel sa mre le donnait. Et il
sentait la douce amertume de cette entrevue dernire, Marie souriant
douloureusement de leurs anciens enfantillages, lui parlant du bonheur
qu'il goterait srement dans le service de Dieu, si mue  cette
pense, qu'elle lui avait fait promettre de la convier  entendre sa
premire messe.

 la station de Sainte-Maure, il y eut un brouhaha qui ramena un instant
l'attention de Pierre dans le wagon. Il crut  quelque crise,  un
vanouissement nouveau. Mais les faces de douleur qu'il rencontra,
restaient les mmes, gardaient la mme expression contracte, l'attente
anxieuse du secours divin, si lent  venir. M. Sabathier tchait de
caser ses jambes, le frre Isidore jetait une petite plainte continue
d'enfant mourant, tandis que madame Vtu, en proie  un accs terrible,
l'estomac dvor, ne soufflait mme pas, serrant les lvres, la face
dcompose, noire et farouche. C'tait madame de Jonquire, qui, en
nettoyant un vase, venait de laisser tomber le broc de zinc. Et, malgr
leurs tourments, cela avait gay les malades, ainsi que des mes
simples, que la souffrance rendait puriles. Tout de suite, soeur
Hyacinthe, qui avait raison de les appeler ses enfants, des enfants
qu'elle menait d'un mot, leur fit reprendre le chapelet, en attendant
l'Anglus qu'on devait dire  Chtellerault, selon le programme arrt.
Les _Ave_ se succdrent, ce ne fut plus qu'un murmure, un marmottement
perdu dans le bruit des ferrailles et le grondement des roues.

Pierre avait vingt-six ans, et il tait prtre. Quelques jours avant son
ordination, des scrupules tardifs lui taient venus, la sourde
conscience qu'il s'engageait sans s'tre interrog nettement. Mais il
avait vit de le faire, il vivait dans l'tourdissement de sa dcision,
croyant avoir, d'un coup de hache, coup en lui toute humanit. Sa chair
tait bien morte avec l'innocent roman de son enfance, cette blanche
fille aux cheveux d'or, qu'il ne revoyait plus que couche sur un lit
d'infirme, la chair morte comme la sienne. Et il avait fait ensuite le
sacrifice de sa raison, ce qu'il croyait alors d'une facilit plus
grande, esprant qu'il suffisait de vouloir pour ne pas penser. Puis, il
tait trop tard, il ne pouvait reculer au dernier moment; et, si, 
l'heure de prononcer le dernier serment solennel, il s'tait senti agit
d'une terreur secrte, d'un regret indtermin et immense, il avait
oubli tout, rcompens divinement de son effort, le jour o il avait
donn  sa mre la grande joie, si longtemps attendue, de lui entendre
dire sa premire messe. Il l'apercevait encore, sa pauvre mre, dans la
petite glise de Neuilly, qu'elle avait choisie elle-mme, l'glise o
les obsques du pre s'taient clbres; il l'apercevait, par ce froid
matin de novembre, presque seule dans la chapelle sombre, agenouille et
la face entre les mains, pleurant longuement, pendant qu'il levait
l'hostie. Elle avait got l son dernier bonheur, car elle vivait
solitaire et triste, ne voyant pas son fils an, qui s'en tait all,
acquis  des ides autres, depuis que son frre se destinait  la
prtrise. On disait que Guillaume, chimiste de grand talent comme son
pre, mais dclass, jet aux rveries rvolutionnaires, habitait une
petite maison de la banlieue, o il se livrait  des tudes dangereuses
sur les matires explosibles; et l'on ajoutait, ce qui avait achev de
briser tout lien entre lui et sa mre, si pieuse, si correcte, qu'il
vivait maritalement avec une femme, sortie on ne savait d'o. Depuis
trois ans, Pierre, qui avait ador Guillaume dans son enfance, comme un
grand frre paternel, bon et rieur, ne l'avait pas revu.

Alors, son coeur se serra affreusement, il revit sa mre morte. C'tait
encore le coup de foudre, une maladie de trois jours  peine, une
disparition brusque, comme celle de madame de Guersaint. Il l'avait
trouve un soir, aprs une course folle  la recherche d'un mdecin,
morte pendant son absence, immobile, toute blanche; et ses lvres, 
jamais, avaient gard le got glac du dernier baiser. Il ne se
souvenait plus du reste, ni de la veille, ni des prparatifs, ni du
convoi. Tout cela s'tait perdu dans le noir de son hbtement, une
douleur si atroce, qu'il avait failli en mourir, agit au retour du
cimetire d'un frisson, pris d'une fivre muqueuse qui, pendant trois
semaines, l'avait tenu dlirant, entre la vie et la mort. Son frre
tait venu, l'avait soign, puis s'tait occup des questions d'intrt,
partageant la petite fortune, lui laissant la maison et une modeste
rente, prenant lui-mme sa part en argent; et, ds qu'il l'avait vu hors
de danger, il s'en tait all de nouveau, rentrant dans son inconnu.
Mais quelle longue convalescence, au fond de la maison dserte! Pierre
n'avait rien fait pour retenir Guillaume, car il comprenait qu'un abme
tait entre eux. D'abord, il avait souffert de la solitude. Ensuite,
elle lui tait devenue trs douce, dans le grand silence des pices que
les rares bruits de la rue ne troublaient pas, sous les ombrages
discrets de l'troit jardin, o il pouvait passer les journes entires
sans voir une me. Son lieu de refuge tait surtout l'ancien
laboratoire, le cabinet de son pre, que pendant vingt annes sa mre
avait tenu ferm soigneusement, comme pour y murer le pass
d'incrdulit et de damnation. Peut-tre, malgr sa douceur, sa
soumission respectueuse de jadis, aurait-elle fini un jour par anantir
les papiers et les livres, si la mort n'tait venue la surprendre. Et
Pierre avait fait rouvrir les fentres, pousseter le bureau et la
bibliothque, s'tait install dans le grand fauteuil de cuir, y passait
dlicieusement les heures, comme rgnr par la maladie, ramen  sa
jeunesse, gotant  lire les livres qui lui tombaient sous les mains,
une extraordinaire joie intellectuelle.

Pendant ces deux mois de lent rtablissement, il ne se rappelait avoir
reu que le docteur Chassaigne. C'tait un ancien ami de son pre, un
mdecin de relle valeur, qui se renfermait modestement dans son rle de
praticien, ayant l'unique ambition de gurir. Il avait soign en vain
madame Froment; mais il se vantait d'avoir tir le jeune prtre d'un
mauvais cas; et il revenait le voir de temps  autre, causant, le
distrayant, lui parlant de son pre, le grand chimiste, sur lequel il ne
tarissait pas en anecdotes charmantes, en dtails tout brlants encore
d'une ardente amiti. Peu  peu, dans sa faiblesse alanguie de
convalescent, le fils avait ainsi vu se dresser une figure d'adorable
simplicit, de tendresse et de bonhomie. C'tait son pre tel qu'il
tait, et non l'homme de dure science qu'il s'imaginait autrefois, 
entendre sa mre. Jamais, certes, elle ne lui avait enseign autre chose
que le respect, pour cette chre mmoire; mais n'tait-il pas
l'incrdule, l'homme de ngation qui faisait pleurer les anges,
l'artisan d'impit qui allait contre l'oeuvre de Dieu? Et il tait ainsi
rest la vision assombrie, le spectre de damn qui rdait par la maison;
tandis que, maintenant, il en devenait la claire lumire souriante, un
travailleur perdu du dsir de la vrit, qui n'avait jamais voulu que
l'amour et le bonheur de tous. Le docteur Chassaigne, lui, Pyrnen de
naissance, n au fond d'un village o l'on croyait aux sorcires, aurait
plutt pench vers la religion, bien qu'il n'et pas remis les pieds
dans une glise, depuis quarante ans qu'il vivait  Paris. Mais sa
certitude tait absolue: s'il y avait un ciel quelque part, Michel
Froment s'y trouvait, et sur un trne,  la droite du bon Dieu.

Et Pierre revcut, en quelques minutes, l'effroyable crise qui, pendant
deux mois, l'avait dvast. Ce n'tait pas qu'il et trouv, dans la
bibliothque, des livres de discussion antireligieuse, ni que son pre,
dont il classait les papiers, ft jamais sorti de ses recherches
techniques de savant. Mais, peu  peu, malgr lui, la clart
scientifique se faisait, un ensemble de phnomnes prouvs qui
dmolissaient les dogmes, qui ne laissaient rien en lui des faits
auxquels il devait croire. Il semblait que la maladie l'et renouvel,
qu'il recomment  vivre et  apprendre, tout neuf, dans cette douceur
physique de la convalescence, cette faiblesse encore, qui donnait  son
cerveau une pntrante lucidit. Au sminaire, sur le conseil de ses
matres, il avait toujours refrn l'esprit d'examen, son besoin de
savoir. Ce qu'on lui enseignait le surprenait bien; mais il arrivait 
faire le sacrifice de sa raison, qu'on exigeait de sa pit. Et voil
qu' cette heure, tout ce laborieux chafaudage du dogme se trouvait
emport, dans une rvolte de cette raison souveraine, qui clamait ses
droits, qu'il ne pouvait plus faire taire. La vrit bouillonnait,
dbordait, en un tel flot irrsistible, qu'il avait compris que jamais
plus il ne parviendrait  refaire l'erreur en son cerveau. C'tait la
ruine totale et irrparable de la foi. S'il avait pu tuer la chair en
lui, en renonant au roman de sa jeunesse, s'il se sentait le matre de
sa sensualit, au point de n'tre plus un homme, il savait maintenant
que le sacrifice impossible allait tre celui de son intelligence. Et il
ne se trompait pas, c'tait son pre qui renaissait au fond de son tre,
qui finissait par l'emporter, dans cette dualit hrditaire, o,
pendant si longtemps, sa mre avait domin. Le haut de sa face, le front
droit, en forme de tour, semblait s'tre hauss encore, tandis que le
bas, le menton fin, la bouche tendre se noyaient. Cependant, il
souffrait, il tait perdu de la tristesse de ne plus croire, du dsir
de croire encore,  certaines heures du crpuscule, lorsque sa bont,
son besoin d'amour se rveillaient; et il fallait que la lampe arrivt,
qu'il vt clair autour de lui et en lui, pour retrouver l'nergie et le
calme de sa raison, la force du martyre, la volont de sacrifier tout 
la paix de sa conscience.

La crise, alors, s'tait dclare. Il tait prtre, et il ne croyait
plus. Cela, brusquement, venait de se creuser devant ses pas, comme un
gouffre sans fond. C'tait la fin de sa vie, l'effondrement de tout.
Qu'allait-il faire? La simple probit ne lui commandait-elle pas de
jeter la soutane, de retourner parmi les hommes? Mais il avait vu des
prtres rengats, et il les avait mpriss. Un prtre mari, qu'il
connaissait, l'emplissait de dgot. Sans doute, ce n'tait l qu'un
reste de sa longue ducation religieuse: il gardait l'ide de
l'indbilit de la prtrise, cette ide que, lorsqu'on s'tait donn 
Dieu, on ne pouvait se reprendre. Peut-tre aussi se sentait-il trop
marqu, trop diffrent dj des autres, pour ne pas craindre d'tre
gauche et mal venu au milieu d'eux. Du moment qu'on l'avait chtr, il
voulait rester  part, dans sa fiert douloureuse. Et, aprs des
journes d'angoisse, aprs des luttes sans cesse renaissantes, o se
dbattaient son besoin de bonheur et les nergies de sa sant revenue,
il prit l'hroque rsolution de rester prtre, et prtre honnte. Il
aurait la force de cette abngation. Puisque, s'il n'avait pu mater le
cerveau, il avait mat la chair, il se jurait de tenir son serment de
chastet; et c'tait l l'inbranlable, la vie pure et droite qu'il
avait l'absolue certitude de vivre. Qu'importait le reste, s'il tait
seul  souffrir, si personne au monde ne souponnait les cendres de son
coeur, le nant de sa foi, l'affreux mensonge o il agoniserait! Son
ferme soutien serait son honntet, il ferait son mtier de prtre en
honnte homme, sans rompre aucun des voeux qu'il avait prononcs, en
continuant selon les rites son emploi de ministre de Dieu, qu'il
prcherait, qu'il clbrerait  l'autel, qu'il distribuerait en pain de
vie. Qui donc oserait lui faire un crime d'avoir perdu la foi, si mme
ce grand malheur un jour tait connu? Et que pouvait-on lui demander
davantage, son existence entire donne  son serment, le respect de son
ministre, l'exercice de toutes les charits, sans l'espoir d'une
rcompense future? Ce fut ainsi qu'il se calma, debout encore et la tte
haute, dans cette grandeur dsole du prtre qui ne croit plus et qui
continue  veiller sur la foi des autres. Et il n'tait certainement pas
le seul, il se sentait des frres, des prtres ravags, tombs au doute,
qui restaient  l'autel, comme des soldats sans patrie, ayant quand mme
le courage de faire luire la divine illusion, au-dessus des foules
agenouilles.

Ds sa gurison complte, Pierre avait repris son service  la petite
glise de Neuilly. Il y disait sa messe chaque matin. Mais il tait
dcid  refuser toute situation, tout avancement. Des mois, des annes
s'coulrent: il s'enttait  n'y tre qu'un prtre habitu, le plus
inconnu, le plus humble de ces prtres qu'on tolre dans une paroisse,
qui paraissent et disparaissent, aprs s'tre acquitts de leur devoir.
Toute dignit accepte lui aurait sembl une aggravation de son
mensonge, un vol fait  de plus mritants. Et il devait se dfendre
contre des offres frquentes, car son mrite ne pouvait passer inaperu:
on s'tait tonn,  l'archevch, de cette obstine modestie, on
aurait voulu utiliser la force qu'on devinait en lui. Parfois seulement,
il avait l'amer regret de n'tre pas utile, de ne pas s'employer 
quelque grande oeuvre,  la pacification de la terre, au salut et au
bonheur des peuples, comme l'enflamm besoin l'en tourmentait.
Heureusement, ses journes taient libres, et il se consolait dans une
rage de travail, tous les volumes de la bibliothque de son pre
dvors, puis toutes ses tudes reprises et discutes, une proccupation
ardente de l'histoire des nations, un dsir d'aller au fond du mal
social et religieux, pour tcher de voir s'il tait vraiment sans
remdes.

C'tait un matin, en fouillant dans un des grands tiroirs, en bas de la
bibliothque, que Pierre avait dcouvert un dossier sur les apparitions
de Lourdes. Il y avait l des documents trs complets, des copies
donnant les interrogatoires de Bernadette, les procs-verbaux
administratifs, les rapports de police, la consultation des mdecins,
sans compter des lettres particulires et confidentielles du plus vif
intrt. Il tait rest surpris de sa trouvaille, il avait questionn le
docteur Chassaigne, qui s'tait souvenu que son ami, Michel Froment,
avait en effet tudi un instant avec passion le cas de Bernadette; et
lui-mme, n dans un village voisin de Lourdes, avait d s'entremettre
pour procurer au chimiste une partie de ce dossier. Pierre,  son tour,
s'tait alors passionn, pendant un mois, infiniment sduit par la
figure droite et pure de la voyante, mais rvolt de tout ce qui avait
pouss ensuite, le ftichisme barbare, les superstitions douloureuses,
la simonie triomphante. Dans sa crise d'incrdulit, certes, cette
histoire ne paraissait faite que pour hter la ruine de sa foi. Mais
elle en tait venue aussi  irriter sa curiosit, il aurait voulu faire
une enqute, tablir la vrit scientifique indiscutable, rendre au
christianisme pur le service de le dbarrasser de cette scorie, de ce
conte de fe si touchant et si enfantin. Puis, il avait abandonn son
tude, reculant devant la ncessit d'un voyage  la Grotte, prouvant
les difficults les plus grandes  obtenir les renseignements qui lui
manquaient; et il n'tait demeur en lui que sa tendresse pour
Bernadette,  laquelle il ne pouvait songer sans un charme dlicieux et
une infinie piti.

Les jours s'coulaient, et Pierre vivait de plus en plus seul. Le
docteur Chassaigne venait de partir pour les Pyrnes, dans un coup de
mortelle inquitude: il abandonnait sa clientle, il emmenait 
Cauterets sa femme malade, que lui et sa fille, une grande fille
adorable, regardaient avec angoisse s'teindre un peu chaque jour. Ds
lors, la petite maison de Neuilly tait tombe  un silence,  un vide
de mort. Pierre n'avait plus eu d'autre distraction que d'aller voir de
temps  autre les Guersaint, dmnags de la maison voisine, retrouvs
par lui au fond d'une rue misrable du quartier, dans un troit
logement. Et le souvenir de sa premire visite tait si vivant encore,
qu'il en eut un lancement au coeur, en se rappelant son motion devant
la triste Marie.

Il s'veilla, regarda, et il aperut Marie allonge sur la banquette,
telle qu'il l'avait retrouve alors, dj dans sa gouttire, cloue dans
ce cercueil, auquel on adaptait des roues, pour la promener. Elle, si
dbordante de vie autrefois, toujours  remuer et  rire, se mourait l
d'inaction et d'immobilit. Elle n'avait gard que ses cheveux qui la
vtaient d'un manteau d'or, elle tait si amaigrie, qu'elle en semblait
diminue, retourne  la taille d'une enfant. Et ce qu'il y avait de
navrant, dans ce visage ple, c'taient les regards vides et fixes, la
continuelle hantise, une expression d'absence, d'anantissement au fond
de son mal. Pourtant, elle remarqua qu'il la regardait, elle voulut lui
sourire; mais des plaintes lui chappaient, et quel sourire de pauvre
crature frappe, convaincue qu'elle va expirer avant le miracle! Il en
fut boulevers, il n'entendait plus qu'elle, il ne voyait plus qu'elle,
au milieu des autres douleurs dont le wagon tait plein, comme si elle
les et rsumes toutes, dans la longue agonie de sa beaut, de sa
gaiet et de sa jeunesse.

Et, peu  peu, sans quitter Marie des yeux, Pierre retourna aux jours
passs, il gota les heures d'amer et triste charme qu'il avait vcues
prs d'elle, lorsqu'il montait lui tenir compagnie, dans le petit
logement pauvre. M. de Guersaint venait d'achever sa ruine, en rvant de
rnover l'imagerie religieuse, dont la mdiocrit l'irritait. Ses
derniers sous s'taient engloutis dans la faillite d'une maison
d'impression en couleurs; et distrait, imprvoyant, s'en remettant au
bon Dieu, avec la continuelle illusion de son me purile, il ne
s'apercevait pas de la gne atroce qui grandissait, il en tait 
chercher la direction des ballons, sans mme voir que sa fille ane,
Blanche, devait faire des prodiges d'activit pour arriver  gagner le
pain de son petit monde, de ses deux enfants, comme elle nommait son
pre et sa soeur. C'tait Blanche qui, en donnant des leons de franais
et de piano, en courant Paris du matin au soir, dans la poussire et
dans la boue, trouvait encore l'argent ncessaire aux continuels soins
que Marie rclamait. Et celle-ci se dsesprait souvent, clatant en
larmes, s'accusant d'tre la cause premire de la ruine, depuis tant
d'annes qu'on payait des mdecins, qu'on la promenait  toutes les eaux
imaginables, la Bourboule, Aix, Lamalou, Amlie-les-Bains. Maintenant,
les mdecins l'avaient abandonne, aprs dix annes de diagnostics et de
traitements contradictoires: les uns croyaient  la rupture des
ligaments larges, les autres  la prsence d'une tumeur, d'autres  une
paralysie venant de la moelle; et, comme elle refusait tout examen, dans
une rvolte de vierge, qu'ils n'osaient mme pas nettement questionner,
ils s'en tenaient chacun  son explication, dclarant qu'elle ne
pouvait gurir. D'ailleurs, elle ne comptait que sur l'aide de Dieu,
devenue d'une dvotion troite depuis qu'elle souffrait. Son grand
chagrin tait de ne plus aller  l'glise, et elle lisait la messe tous
les matins. Ses jambes inertes semblaient mortes, elle tombait  une
faiblesse telle, que, certains jours, sa soeur devait la faire manger.

Pierre,  ce moment, se rappela. C'tait un soir encore, avant qu'on et
allum la lampe. Il se trouvait assis prs d'elle, dans l'ombre; et,
tout d'un coup, Marie lui avait dit qu'elle voulait se rendre  Lourdes,
qu'elle tait certaine d'en revenir gurie. Il avait prouv un malaise,
s'oubliant, criant que c'tait une folie de croire  de pareils
enfantillages. Jamais il ne causait religion avec elle, ayant refus non
seulement de la confesser, mais de la diriger mme dans ses petits
scrupules de dvote. Il y avait l, en lui, une pudeur et une piti, car
il aurait souffert de lui mentir,  elle, et il se serait d'autre part
regard comme un criminel, s'il avait terni d'un souffle cette grande
foi pure, qui la rendait forte contre la souffrance. Aussi, mcontent du
cri qu'il n'avait pu retenir, tait-il rest affreusement troubl,
lorsqu'il avait senti la petite main froide de la malade prendre la
sienne; et, doucement, encourage par l'ombre, d'une voix brise, elle
avait os lui faire entendre qu'elle connaissait son secret, qu'elle
savait son malheur, cette effroyable misre pour un prtre de ne plus
croire. Dans leurs entretiens, il avait tout dit malgr son vouloir,
elle avait pntr au fond de sa conscience, par une dlicate intuition
d'amie souffrante. Elle s'en inquitait horriblement pour lui, jusqu'
le plaindre plus qu'elle, de sa mortelle maladie morale. Puis, comme,
saisi, il ne trouvait rien  rpondre, confessant la vrit par son
silence, elle s'tait remise  parler de Lourdes, elle ajoutait trs bas
qu'elle voulait le confier, lui aussi,  la sainte Vierge, en la
suppliant de lui rendre la foi. Et,  partir de ce soir-l, elle
n'avait plus cess, rptant que, si elle allait  Lourdes, elle serait
gurie. Mais il y avait la question d'argent qui l'arrtait, dont elle
n'osait mme pas parler  sa soeur. Deux mois s'coulrent, elle
s'affaiblissait de jour en jour, s'puisait en rves, les yeux tourns,
l-bas, vers le flamboiement de la Grotte miraculeuse.

Alors, Pierre passa de mauvaises journes. Il avait d'abord refus
nettement  Marie de l'accompagner. Ensuite, le premier branlement de
sa volont vint de cette pense que, s'il se dcidait au voyage, il
pourrait l'utiliser en continuant son enqute sur Bernadette, dont la
figure, si charmante, restait dans son coeur. Et, enfin, il sentit une
douceur, une esprance inavoue le pntrer,  l'ide que Marie avait
raison peut-tre, que la Vierge pourrait le prendre en piti, lui aussi,
en lui rendant la foi aveugle, la foi du petit enfant qui aime et ne
discute pas. Oh! croire de toute son me, s'abmer dans la croyance! Il
n'y avait sans doute pas d'autre bonheur possible. Il aspirait  la foi,
de toute la joie de sa jeunesse, de tout l'amour qu'il avait eu pour sa
mre, de toute l'envie brlante qu'il prouvait d'chapper au tourment
de comprendre et de savoir, de s'endormir  jamais au fond de la divine
ignorance. C'tait dlicieux et lche, cet espoir de ne plus tre, de
n'tre plus qu'une chose entre les mains de Dieu. Et il en arriva ainsi
au dsir de tenter la suprme exprience.

Huit jours plus tard, le voyage  Lourdes tait dcid. Mais Pierre
avait exig une dernire consultation de mdecins, pour savoir si Marie
tait rellement transportable; et c'tait l encore une scne qui
s'voquait, dont il revoyait certains dtails avec persistance, tandis
que d'autres s'effaaient dj. Deux des mdecins, qui avaient soign la
malade anciennement, l'un croyant  une rupture des ligaments larges,
l'autre diagnostiquant une paralysie due  une lsion de la moelle,
avaient fini par tomber d'accord sur cette paralysie, avec des
accidents, peut-tre, du ct des ligaments: tous les symptmes y
taient, le cas leur semblait si vident, qu'ils n'avaient point hsit
 signer des certificats presque conformes, d'une affirmation dcisive.
D'ailleurs, ils croyaient le voyage possible, quoique trs douloureux.
Cela devait dterminer Pierre, car il trouvait ces messieurs trs
prudents, trs soucieux de la vrit. Il ne lui restait qu'un souvenir
trouble du troisime mdecin, Beauclair, un petit cousin  lui, un jeune
homme d'une vive intelligence, encore peu connu et qu'on disait bizarre.
Celui-ci, aprs avoir longuement considr Marie, s'tait inquit de
ses ascendants, l'air intress par ce qu'on lui contait de M. de
Guersaint, cet architecte mtin d'inventeur,  l'esprit faible et
exubrant; puis, il avait voulu mesurer le champ visuel de la malade, il
s'tait assur, en la palpant, discrtement, que la douleur avait fini
par se localiser  l'ovaire gauche, et que, lorsqu'on appuyait l, cette
douleur semblait remonter vers la gorge, en une masse lourde qui
l'touffait. Il paraissait ne tenir aucun compte de la paralysie des
jambes. Et, ds lors, sur une question directe, il s'tait cri qu'il
fallait la mener  Lourdes, qu'elle y serait srement gurie, si elle
tait certaine de l'tre. Il parlait de Lourdes srieusement: la foi
suffisait, deux de ses clientes, trs pieuses, envoyes par lui l'anne
d'auparavant, taient revenues clatantes de sant. Mme il annonait
comment se produirait le miracle, en coup de foudre, dans un rveil, une
exaltation de tout l'tre, tandis que le mal, ce mauvais poids
diabolique qui touffait la jeune fille, remonterait une dernire fois
et s'chapperait, comme s'il lui sortait par la bouche. Mais il refusa
absolument de signer un certificat. Il ne s'tait pas entendu avec ses
deux confrres qui le traitaient d'un air froid, en jeune esprit
aventureux; et Pierre, confusment, avait gard des phrases de la
discussion, recommence devant lui, des lambeaux de la consultation
donne par Beauclair: une luxation de l'organe, avec de lgres
dchirures des ligaments,  la suite de la chute de cheval, puis une
lente rparation, un rtablissement des choses en leur place, auquel
avaient succd des accidents nerveux conscutifs, de sorte que la
malade n'aurait plus t que sous l'obsession de la peur premire,
l'attention localise sur le point ls, immobilise dans la douleur
croissante, incapable d'acqurir des notions nouvelles, si ce n'tait
sous le coup de fouet d'une violente motion. Du reste, il admettait
aussi des accidents de la nutrition, encore mal tudis, dont il n'osait
lui-mme dire la marche et l'importance. Seulement, cette ide que Marie
rvait son mal, que les affreuses souffrances qui la torturaient
venaient d'une lsion gurie depuis longtemps, avait paru si paradoxale
 Pierre, lorsqu'il la regardait agonisante et les jambes dj mortes,
qu'il ne s'y tait pas arrt, heureux simplement de voir que les trois
mdecins taient d'accord pour autoriser le voyage  Lourdes. Il lui
suffisait qu'elle pt gurir, il l'aurait accompagne au bout de la
terre.

Ah! ces derniers jours de Paris, dans quelle bousculade il les avait
vcus! Le plerinage national allait partir, il avait eu l'ide de faire
hospitaliser Marie, afin d'viter les gros frais. Ensuite, il avait d
courir pour entrer lui-mme dans l'Hospitalit de Notre-Dame de Salut.
M. de Guersaint tait enchant, car il aimait la nature, il brlait du
dsir de connatre les Pyrnes; et il ne se proccupait de rien,
acceptait parfaitement que le jeune prtre lui payt son voyage, se
charget de lui  l'htel, l-bas, comme d'un enfant; et, sa fille
Blanche lui ayant gliss un louis,  la dernire minute, il s'tait cru
riche. Cette pauvre et hroque Blanche avait une cachette, cinquante
francs d'conomie, qu'il avait bien fallu qu'on acceptt, car elle se
fchait, elle voulait aider aussi  la gurison de sa soeur, puisqu'elle
ne pouvait tre du voyage, retenue par ses leons  Paris, dont elle
allait continuer  battre le dur pav, pendant que les siens
s'agenouilleraient au loin, parmi les enchantements de la Grotte. Et
l'on tait parti, et l'on roulait, l'on roulait toujours.

 la station de Chtellerault, un clat brusque des voix secoua Pierre,
chassa l'engourdissement de sa rverie. Quoi donc? est-ce qu'on arrivait
 Poitiers? Mais il n'tait que midi  peine, c'tait soeur Hyacinthe qui
faisait dire l'Anglus, les trois _Ave_ rpts trois fois. Les voix se
brisaient, un nouveau cantique monta et se prolongea, en une
lamentation. Encore vingt-cinq grandes minutes avant d'tre  Poitiers,
o il semblait que l'arrt d'une demi-heure allait soulager toutes les
souffrances. On tait si mal  l'aise, si rudement cahot dans ce wagon
empest et brlant! C'tait trop de misre, de grosses larmes roulaient
sur les joues de madame Vincent, un sourd juron avait chapp  M.
Sabathier, si rsign d'habitude, tandis que le frre Isidore, la
Grivotte et madame Vtu semblaient ne plus tre, pareils  des paves
emportes dans le flot. Les yeux ferms, Marie ne rpondait plus, ne
voulait plus les rouvrir, poursuivie par l'horrible vision de la face
d'lise Rouquet, cette tte troue et bante, qui tait pour elle
l'image de la mort. Et, pendant que le train htait sa vitesse,
charriant cette dsesprance humaine, sous le ciel lourd, au travers des
plaines embrases, il y eut encore une pouvante. L'homme ne soufflait
plus, une voix cria qu'il expirait.




III


 Poitiers, ds que le train se fut arrt, soeur Hyacinthe se hta de
descendre, au milieu de la cohue des hommes d'quipe qui ouvraient les
portires et des plerins qui se prcipitaient.

--Attendez, attendez, rptait-elle. Laissez-moi passer la premire, je
veux voir si tout est fini.

Puis, lorsqu'elle fut remonte dans l'autre compartiment, elle souleva
la tte de l'homme, crut d'abord en effet qu'il avait pass, en le
voyant si blme et les yeux vides. Mais elle sentit un petit souffle.

--Non, non, il respire. Vite, il faut se dpcher.

Et, se tournant vers l'autre soeur, celle qui tait  ce bout du wagon:

--Je vous en prie, soeur Claire des Anges, courez chercher le pre
Massias qui doit tre dans la troisime ou la quatrime voiture.
Dites-lui que nous avons un malade en grand danger, et qu'il apporte
tout de suite les Saintes Huiles.

Sans rpondre, la soeur disparut, parmi la bousculade. Elle tait petite,
fine et douce, l'air recueilli, avec des yeux de mystre, trs active
pourtant.

Pierre qui suivait la scne, debout dans l'autre compartiment, se permit
une rflexion.

--Si l'on allait aussi chercher le mdecin?

--Sans doute, j'y songeais, rpondit soeur Hyacinthe. Oh! monsieur
l'abb, que vous seriez gentil d'y courir vous-mme!

Justement, Pierre se proposait d'aller, au fourgon de la cantine,
demander un bouillon pour Marie. Soulage un peu, depuis qu'elle n'tait
plus secoue, la malade avait rouvert les yeux et s'tait fait asseoir
par son pre. Elle aurait bien voulu qu'on la descendt un instant sur
le quai, dans son ardente soif d'air pur. Mais elle sentit que ce serait
trop demander, qu'on aurait trop de peine pour la remonter ensuite. M.
de Guersaint, qui avait djeun dans le train, ainsi que la plupart des
plerins et des malades, demeura sur le trottoir, prs de la portire
ouverte,  fumer une cigarette, pendant que Pierre courait au fourgon de
la cantine, o se trouvait galement le mdecin de service, avec une
petite pharmacie.

Dans le wagon, d'autres malades aussi restrent, qu'on ne pouvait songer
 remuer. La Grivotte touffait et dlirait; et elle retint mme madame
de Jonquire, qui avait donn rendez-vous, au buffet,  sa fille
Raymonde,  madame Volmar et  madame Dsagneaux, pour y djeuner toutes
les quatre. Comment laisser seule, sur la dure banquette, cette
malheureuse qu'on aurait cru  l'agonie? Marthe non plus n'avait pas
boug, ne quittant pas son frre, le missionnaire, dont la plainte
faible continuait. Clou  sa place, M. Sabathier attendait madame
Sabathier, qui tait alle lui chercher une grappe de raisin. Les
autres, ceux qui marchaient, venaient de se bousculer pour descendre,
ayant la hte de fuir un moment ce wagon de cauchemar, o leurs membres
s'engourdissaient, depuis sept grandes heures dj qu'on tait parti.
Madame Maze, tout de suite, s'carta, gagna l'un des bouts dserts de la
gare, garant l sa mlancolie. Hbte de souffrance, madame Vtu,
aprs avoir eu la force de faire quelques pas, se laissa tomber sur un
banc, au grand soleil, dont elle ne sentait pas la brlure; pendant
qu'lise Rouquet, qui s'tait remmaillot la face dans son fichu noir,
cherchait partout une fontaine, dvore d'un dsir d'eau frache.  pas
ralentis, madame Vincent promenait sur ses bras sa petite Rose, tchant
de lui sourire, de l'gayer en lui montrant des images violemment
colories, que l'enfant, grave, regardait sans voir.

Cependant, Pierre avait toutes les peines du monde  se frayer un
chemin, au milieu de la foule qui noyait le quai. C'tait inimaginable,
le flot vivant, les clops et les gens valides, que le train avait vid
l, plus de huit cents personnes qui couraient, s'agitaient,
s'touffaient. Chaque wagon avait lch sa misre, ainsi qu'une salle
d'hpital qu'on vacue; et l'on jugeait quelle somme effrayante de maux
transportait ce terrible train blanc, qui finissait par avoir, sur son
passage, une lgende d'effroi. Des infirmes se tranaient, d'autres
taient ports, beaucoup restaient en tas sur le trottoir. Il y avait
des pousses brusques, de violents appels, une hte perdue vers le
buffet et la buvette. Chacun se pressait, allait  son affaire. C'tait
si court, cet arrt d'une demi-heure, le seul qu'on dt avoir avant
Lourdes! Et l'unique gaiet, au milieu des soutanes noires, des pauvres
gens en vtements uss, sans couleur prcise, tait la blancheur riante
des petites soeurs de l'Assomption, toutes blanches et actives, avec leur
cornette, leur guimpe et leur tablier de neige.

Lorsque, enfin, Pierre arriva au fourgon de la cantine, vers le milieu
du train, il le trouva dj assig. Un fourneau  ptrole tait l,
ainsi que toute une petite batterie de cuisine, sommaire. Le bouillon,
fait avec des jus concentrs, chauffait dans des bassines de fer battu;
et le lait rduit, en botes d'un litre, n'tait dlay et utilis qu'au
fur et  mesure des besoins. Quelques autres provisions occupaient une
sorte d'armoire, des biscuits, des fruits, du chocolat. Mais, devant les
mains avides qui se tendaient, la soeur Saint-Franois, charge du
service, une femme de quarante-cinq ans, courte et grasse,  bonne
figure frache, perdait un peu la tte. Elle dut continuer sa
distribution, en coutant Pierre qui appelait le mdecin, install dans
un autre compartiment du fourgon, avec sa pharmacie de voyage. Puis,
comme le jeune prtre donnait des explications, parlait du malheureux
qui se mourait, elle se fit remplacer, elle voulut aller le voir, elle
aussi.

--Ma soeur, c'est que je venais vous demander un bouillon pour une
malade.

--Eh bien! monsieur l'abb, je vais le porter. Marchez devant.

Ils se dpchrent, les deux hommes changeant des questions et des
rponses rapides, suivis par la soeur Saint-Franois qui portait le bol
de bouillon, pleine de prudence, au milieu des coudoiements de la foule.
Le mdecin tait un garon brun, d'environ vingt-huit ans, robuste, trs
beau, avec une tte de jeune empereur romain, comme il en pousse encore
aux champs brls de Provence. Ds que soeur Hyacinthe l'aperut, elle
eut une surprise, une exclamation.

--Comment! c'est vous, monsieur Ferrand?

Tous deux restaient bahis de la rencontre. Les soeurs de l'Assomption
ont la mission brave de soigner les malades, uniquement les malades
pauvres, ceux qui ne peuvent payer, qui agonisent dans les mansardes; et
elles passent ainsi leur existence avec les indigents, s'tablissent
prs du grabat, dans l'troite pice, donnent les soins les plus
intimes, font la cuisine, le mnage, vivent l en servantes et en
parentes, jusqu' la gurison ou jusqu' la mort. C'tait de la sorte
que soeur Hyacinthe, si jeune, avec son visage de lait o ses yeux bleus
riaient sans cesse, s'installa un jour chez ce garon, alors tudiant,
en proie  une fivre typhode, et d'une telle pauvret, qu'il habitait
rue du Four une espce de grenier, en haut d'une chelle, sous les
toits. Elle ne l'avait plus quitt, l'avait sauv, avec sa passion de
ne vivre que pour les autres, en fille trouve autrefois  la porte
d'une glise, n'ayant d'autre famille que celle des souffrants,  qui
elle se vouait, de tout son brlant besoin d'aimer. Et quel mois
adorable, quelle exquise camaraderie ensuite, dans cette pure fraternit
de la souffrance! Quand il l'appelait ma soeur, c'tait vraiment  sa
soeur qu'il parlait. Elle tait une mre aussi, le levait, le couchait
comme son enfant, sans que rien autre chose grandt entre eux qu'une
piti suprme, le divin attendrissement de la charit. Toujours elle se
montrait gaie, sans sexe, sans autre instinct que de soulager et de
consoler; et lui l'adorait, la vnrait, et il avait gard d'elle le
plus chaste et le plus passionn des souvenirs.

--Oh! soeur Hyacinthe! soeur Hyacinthe! murmura-t-il, ravi.

Un hasard seul les remettait face  face, car Ferrand n'tait pas un
croyant, et s'il se trouvait l, c'tait qu' la dernire minute, il
avait bien voulu remplacer un ami, brusquement empch de partir. Depuis
une anne bientt, il tait interne  la Piti. Ce voyage  Lourdes,
dans des conditions si particulires, l'intressait.

Mais la joie de se revoir leur faisait oublier l'homme. Et la soeur se
reprit.

--Voyez donc, monsieur Ferrand, c'est pour ce pauvre homme. Nous l'avons
cru mort un instant... Depuis Amboise, il nous donne bien des craintes,
et je viens d'envoyer chercher les Saintes Huiles... Est-ce que vous le
trouvez si bas? Est-ce que vous ne pourriez pas le ranimer un peu?

Dj, le jeune mdecin l'examinait; et les autres malades, rests dans
le wagon, se passionnrent, regardrent. Marie,  qui la soeur
Saint-Franois avait donn le bol de bouillon, le tenait d'une main si
vacillante, que Pierre dut le prendre et essayer de la faire boire;
mais elle ne pouvait avaler, elle n'acheva pas le bouillon, les yeux
fixs sur l'homme, attendant, comme s'il se ft agi de sa propre
existence.

--Dites, demanda de nouveau soeur Hyacinthe, comment le trouvez-vous?
Quelle maladie a-t-il?

--Oh! quelle maladie? murmura Ferrand. Il les a toutes!

Puis, il tira une petite fiole de sa poche, essaya d'introduire quelques
gouttes,  travers les dents serres du malade. Celui-ci poussa un
soupir, souleva les paupires, les laissa retomber; et ce fut tout, il
ne donna pas d'autre signe de vie.

Soeur Hyacinthe, si calme d'habitude, qui ne dsesprait jamais, eut une
impatience.

--Mais c'est terrible! et soeur Claire des Anges qui ne reparat pas! Je
lui ai pourtant bien indiqu le wagon du pre Massias... Mon Dieu!
qu'allons-nous devenir?

Voyant qu'elle ne pouvait tre utile, soeur Saint-Franois allait
retourner au fourgon. Auparavant, elle demanda si l'homme, peut-tre, ne
se mourait pas de faim, tout simplement; car cela arrivait, et elle
n'tait venue que pour offrir ses provisions. Puis, comme elle partait,
elle promit, dans le cas o elle rencontrerait soeur Claire des Anges, de
la faire se hter; et elle n'tait pas  vingt mtres, qu'elle se
retourna, en montrant d'un grand geste la soeur qui revenait seule, de sa
marche discrte et menue.

Penche  la portire, soeur Hyacinthe multipliait les appels.

--Arrivez donc, arrivez donc!... Eh bien! et le pre Massias?

--Il n'est pas l.

--Comment! il n'est pas l?

--Non. J'ai eu beau me presser, on ne peut pas avancer vite, parmi tout
ce monde. Lorsque je suis arrive au wagon, le pre Massias tait dj
descendu et sorti de la gare, sans doute.

Elle expliqua que le pre, selon ce qu'on racontait, devait avoir un
rendez-vous avec le cur de Sainte-Radegonde. Les autres annes, le
plerinage national s'arrtait pendant vingt-quatre heures: on mettait
les malades  l'hpital de la ville, on se rendait  Sainte-Radegonde en
procession. Mais, cette anne-l, un obstacle s'tait produit, le train
allait filer droit sur Lourdes; et le pre tait srement par l, avec
le cur, causant, ayant quelque affaire ensemble.

--On m'a bien promis de faire la commission, de l'envoyer ici avec les
Saintes Huiles, ds qu'on le retrouvera.

C'tait un vritable dsastre pour soeur Hyacinthe. Puisque la science ne
pouvait rien, peut-tre les Saintes Huiles auraient-elles soulag le
malade. Souvent, elle avait vu cela.

--Oh! ma soeur, ma soeur, que j'ai de peine!... Vous ne savez pas, si vous
tiez bien gentille, vous retourneriez l-bas, vous guetteriez le pre,
de faon  me l'amener, ds qu'il paratra.

--Oui, ma soeur, rpondit docilement soeur Claire des Anges, qui repartit
de son air grave et mystrieux, en se glissant parmi la foule, avec une
souplesse d'ombre.

Ferrand regardait toujours l'homme, dsol de ne pouvoir faire  soeur
Hyacinthe le plaisir de le ranimer. Et, comme il avait un geste
d'impuissance, elle le supplia encore.

--Monsieur Ferrand, restez avec moi, attendez que le pre soit venu...
Je serai un peu plus tranquille.

Il resta, il l'aida  remonter l'homme, qui glissait sur la banquette.
Puis, elle prit un linge et lui essuya la face, qui se couvrait
continuellement d'une paisse sueur. Et l'attente se prolongea, au
milieu du malaise des malades demeurs dans le wagon, et de la curiosit
des gens du dehors, qui commenaient  s'attrouper.

Une jeune fille, vivement, carta la foule; et, montant sur le
marchepied, elle interpella madame de Jonquire.

--Quoi donc, maman? ces dames t'attendent au buffet.

C'tait Raymonde de Jonquire, un peu mre dj pour ses vingt-cinq ans
sonns, qui ressemblait  sa mre tonnamment, trs brune, avec son nez
fort, sa bouche grande, sa figure grasse et agrable.

--Mais, mon enfant, tu le vois, je ne puis pas quitter cette pauvre
femme.

Et elle montrait la Grivotte, prise maintenant d'un accs de toux, qui
la secouait affreusement.

--Oh! maman, est-ce fcheux! Madame Dsagneaux et madame Volmar qui se
faisaient une fte de ce petit djeuner  nous quatre!

--Que veux-tu, ma pauvre enfant?... Commencez toujours sans moi. Dis 
ces dames que, ds que je le pourrai, je m'chapperai pour les
rejoindre.

Puis, ayant une ide:

--Attends, il y a l le mdecin, je vais tcher de lui confier ma
malade... Va-t'en, je te suis. Et tu sais que je meurs de faim!

Raymonde retourna lestement au buffet, tandis que madame de Jonquire
suppliait Ferrand de monter prs d'elle, pour voir s'il ne pourrait pas
soulager la Grivotte. Dj, sur le dsir de Marthe, il avait examin le
frre Isidore, dont la plainte ne cessait point; et il avait dit de
nouveau son impuissance, d'un geste navr. Il s'empressa pourtant,
souleva la phtisique qu'il voulut asseoir, esprant arrter la toux, qui
en effet cessa peu  peu. Ensuite, il aida la dame hospitalire  lui
faire avaler une gorge de potion calmante. Dans le wagon, la prsence
du mdecin continuait  remuer les malades. M. Sabathier, qui mangeait
lentement la grappe de raisin que sa femme tait alle lui chercher, ne
le questionnait pas, connaissant  l'avance sa rponse, las d'avoir
consult, comme il le disait, tous les princes de la science; mais il
n'en prouvait pas moins un bien-tre,  le voir remettre debout cette
pauvre fille, dont le voisinage le gnait. Et Marie elle-mme le
regardait faire avec un intrt croissant, tout en n'osant l'appeler
pour elle-mme, certaine, elle aussi, qu'il ne pouvait rien.

Sur le quai, la bousculade augmentait. On n'avait plus qu'un quart
d'heure. Comme insensible, les yeux ouverts et ne voyant rien, madame
Vtu endormait son mal sous la brlure du grand soleil; pendant que,
devant elle, du mme pas berceur, madame Vincent promenait toujours sa
petite Rose, d'un poids si lger d'oiseau malade, qu'elle ne la sentait
pas sur ses bras. Beaucoup de gens couraient  la fontaine remplir des
brocs, des bidons, des bouteilles. Madame Maze, trs soigneuse et
dlicate, eut l'ide d'aller s'y laver les mains; mais, comme elle
arrivait, elle y trouva lise Rouquet en train de boire, elle recula
devant le monstre, cette tte de chien au museau rong qui tendait la
fente oblique de sa plaie, la langue sortie et lapant; et c'tait, chez
tous, le mme frmissement, la mme hsitation  emplir les bouteilles,
les brocs et les bidons,  cette fontaine o elle avait bu. Un grand
nombre de plerins s'taient mis  manger le long du quai. On entendait
les bquilles rythmes d'une femme allant et venant sans fin, au milieu
des groupes. Par terre, un cul-de-jatte se tranait pniblement, en
qute d'on ne savait quoi. D'autres, assis en tas, ne remuaient plus.
Tout ce dballage d'un instant, cet hpital roulant vid l pour une
demi-heure, prenait l'air parmi l'agitation ahurie des gens valides,
d'une pauvret et d'une tristesse affreuses, sous la pleine lumire de
midi.

Pierre ne quittait plus Marie, car M. de Guersaint avait disparu, attir
par la verdoyante chappe de paysage, qu'on apercevait, au bout de la
gare. Et le jeune prtre, inquiet de voir qu'elle n'avait pu achever le
bouillon, s'efforait, d'un air souriant, de tenter la gourmandise de la
malade, en offrant d'aller lui acheter une pche; mais elle refusait,
elle souffrait trop, rien ne lui faisait plaisir. Elle le regardait de
ses grands yeux navrs, partage entre son impatience de cet arrt, qui
retardait la gurison possible, et sa terreur d'tre secoue de nouveau,
le long de ce dur chemin interminable.

Un gros monsieur s'approcha, toucha le bras de Pierre. Il grisonnait,
portait toute sa barbe, la face large et paterne.

--Pardon, monsieur l'abb, n'est-ce pas dans ce wagon qu'il y a un
malheureux malade  l'agonie?

Et, comme le prtre rpondait affirmativement, il devint tout  fait
bonhomme et familier.

--Je m'appelle monsieur Vigneron, je suis sous-chef au ministre des
Finances, et j'ai demand un cong pour accompagner, avec ma femme,
notre fils Gustave  Lourdes... Le cher enfant met tout son espoir dans
la sainte Vierge, que nous prions pour lui matin et soir... Nous sommes
l, dans le wagon qui est avant le vtre, o nous occupons un
compartiment de deuxime classe.

Puis, il se retourna, appela son monde, d'un geste de la main.

--Approchez, approchez, c'est bien l. Le malheureux malade est en effet
au plus mal.

Madame Vigneron tait petite, le visage long et blme, d'une pauvret de
sang, dans sa correction de bonne bourgeoise, qui reparaissait terrible
chez son fils Gustave. Celui-ci, g de quinze ans, en paraissait 
peine dix, djet, d'une maigreur de squelette, la jambe droite anmie,
rduite  rien, ce qui l'obligeait  marcher avec une bquille. Il
avait une mince petite figure, un peu de travers, o il ne restait gure
que les yeux, mais des yeux de clart ptillant d'intelligence, affins
par la douleur, voyant srement clair jusqu'au fond des mes.

Une vieille dame suivait, le visage empt, tranant les jambes
difficilement; et M. Vigneron, se rappelant qu'il l'avait oublie,
revint vers Pierre, pour achever la prsentation.

--Madame Chaise, la soeur ane de ma femme, qui a voulu aussi
accompagner Gustave, qu'elle aime beaucoup.

Et, se penchant,  voix basse, d'un air de confidence:

--C'est madame Chaise, la veuve du marchand de soie, immensment riche.
Elle a une maladie de coeur qui lui donne de grandes inquitudes.

Alors, toute la famille, masse en un groupe, considra avec une
curiosit vive ce qui se passait dans le wagon. Du monde s'attroupait
sans cesse, et le pre, pour que son fils pt voir, l'leva un instant
dans ses bras, pendant que la tante tenait la bquille et que la mre se
haussait, elle aussi, sur la pointe des pieds.

Dans le wagon, c'tait toujours le mme spectacle, l'homme sur son
sant, occupant le coin, raidi et la tte contre la dure paroi de chne.
Il tait livide, les paupires closes, la bouche tire par l'agonie,
baign de cette sueur glace que soeur Hyacinthe pongeait, de temps 
autre, avec un linge; et celle-ci ne parlait plus, ne s'impatientait
plus, revenue  sa srnit, comptant sur le ciel, jetant simplement
parfois un coup d'oeil le long du quai, pour voir si le pre Massias
n'arrivait pas.

--Regarde bien, Gustave, dit M. Vigneron  son fils, a doit tre un
phtisique.

L'enfant, que la scrofule rongeait, la hanche dvore d'un abcs froid,
avec un commencement de ncrose des vertbres, semblait s'intresser
passionnment  cette agonie. Il n'avait pas peur, il souriait d'un
sourire infiniment triste.

--Oh! c'est affreux! murmura madame Chaise, que plissait la crainte de
la mort, dans sa continuelle terreur d'une crise brusque qui
l'emporterait.

--Dame! reprit philosophiquement M. Vigneron, chacun son tour, nous
sommes tous mortels.

Et le sourire de Gustave, alors, prit une sorte de moquerie douloureuse,
comme s'il et entendu d'autres paroles, un souhait inconscient,
l'espoir que la vieille tante mourrait avant lui, et qu'il hriterait
des cinq cent mille francs promis, et que lui-mme ne gnerait pas
longtemps sa famille.

--Mets-le par terre, dit madame Vigneron  son mari. Tu le fatigues, 
le tenir par les jambes.

Elle s'empressa ensuite, ainsi que madame Chaise, pour viter toute
secousse  l'enfant. Ce pauvre mignon avait besoin d'tre tant soign! 
chaque minute, on craignait de le perdre. Le pre fut d'avis qu'on
ferait mieux de le remonter tout de suite dans le compartiment. Et,
comme les deux femmes l'emportaient, il ajouta, trs mu, en se tournant
de nouveau vers Pierre:

--Ah! monsieur l'abb, si le bon Dieu nous le reprenait, ce serait notre
vie qui s'en irait avec lui... Je ne parle pas de la fortune de sa tante
qui passerait  d'autres neveux. Et ce serait, n'est-ce pas? contre
nature qu'il partt avant elle, surtout dans l'tat de sant o elle
est... Que voulez-vous! nous sommes tous entre les mains de la
Providence, et nous comptons sur la sainte Vierge, qui va faire srement
pour le mieux.

Enfin, madame de Jonquire, rassure par le docteur Ferrand, put quitter
la Grivotte. Mais elle eut le soin de dire  Pierre:

--Je meurs de faim, je cours un instant au buffet... Seulement, je vous
en prie, si la toux de ma malade recommence, venez me chercher.

Au buffet, quand elle eut russi  traverser le quai,  grand'peine,
elle tomba dans une autre bousculade. Les plerins aiss avaient pris
d'assaut les tables, beaucoup de prtres surtout se htaient, au milieu
du tapage des fourchettes, des couteaux et de la vaisselle. Trois ou
quatre garons ne parvenaient pas  assurer le service, d'autant plus
qu'une foule les entravait, se pressait au comptoir, achetait des
fruits, des petits pains, de la viande froide. Et c'tait l, au fond de
la salle, que Raymonde djeunait,  une petite table, avec madame
Dsagneaux et madame Volmar.

--Ah! maman, enfin! cria-t-elle. J'allais retourner te chercher. Il faut
bien qu'on te laisse manger pourtant!

Elle riait, trs anime, trs heureuse des aventures du voyage, de ce
repas fait  la diable, dans un coup de vent.

--Tiens! je t'ai gard ta part de truite  la sauce verte, et voici une
ctelette qui t'attend... Nous autres, nous en sommes dj aux
artichauts.

Alors, ce fut charmant. Il y avait l un coin de gaiet qui faisait
plaisir  voir.

La jeune madame Dsagneaux, surtout, tait adorable. Une blonde
dlicate, avec des cheveux jaunes, fous et envols, une petite figure de
lait, ronde, troue de fossettes, et trs rieuse, et trs bonne.
Richement marie, elle laissait depuis trois ans son mari  Trouville,
au beau milieu d'aot, pour accompagner le plerinage national, en
qualit de dame hospitalire: c'tait sa grande passion, une piti
frissonnante, un besoin de se donner tout entire aux malades pendant
cinq jours, une vritable dbauche d'absolu dvouement, dont elle
revenait brise et ravie. Son seul chagrin tait de n'avoir pas
d'enfant encore, et elle regrettait parfois, avec un emportement
comique, d'avoir mconnu sa vocation de soeur de charit.

--Ah! ma chrie, dit-elle vivement  Raymonde, ne plaignez donc pas
votre mre d'tre prise par ses malades. Au moins, a l'occupe.

Et, s'adressant  madame de Jonquire:

--Si vous saviez comme nous trouvons les heures longues, dans notre beau
compartiment de premire! On ne peut pas mme travailler  un petit
ouvrage, c'est dfendu... J'avais pri qu'on me mt avec des malades;
mais toutes les places taient donnes, et je vais en tre rduite 
tcher de dormir dans mon coin, cette nuit.

Elle riait, elle ajouta:

--N'est-ce pas? madame Volmar, nous dormirons, puisque la conversation a
l'air de vous fatiguer.

Celle-ci, qui devait avoir dpass la trentaine, trs brune, avec un
visage long, les traits fins et tirs, avait des yeux larges,
magnifiques, des brasiers sur lesquels, par moments, passait, comme un
voile, une moire qui semblait les teindre. Elle n'tait point belle au
premier coup d'oeil; et,  mesure qu'on la regardait, elle devenait
troublante, conqurante, dsirable jusqu' la passion et  l'inquitude.
D'ailleurs, elle s'efforait de disparatre, trs modeste, s'effaant,
s'teignant, toujours en noir et sans un bijou, bien qu'elle ft la
femme d'un marchand de diamants et de perles.

--Oh! moi, murmura-t-elle, pourvu qu'on ne me bouscule pas trop, je suis
contente.

En effet, elle tait alle dj deux fois  Lourdes, comme dame
auxiliaire, et pourtant on ne la voyait gure l-bas,  l'Hpital de
Notre-Dame des Douleurs, prise d'une telle fatigue, ds son arrive,
qu'elle se trouvait, disait-elle, force de garder la chambre.

Madame de Jonquire, directrice de la salle, se montrait du reste pour
elle d'une aimable tolrance.

--Ah! mon Dieu! mes pauvres amies, vous avez bien le temps de vous
dpenser. Dormez donc, si vous le pouvez, et ce sera votre tour ensuite,
lorsque je ne me tiendrai plus debout.

Puis, s'adressant  sa fille:

--Toi, ma mignonne, tu feras bien de ne pas trop t'exciter, si tu veux
garder ta tte solide.

Mais Raymonde la regarda d'un air de reproche, avec un sourire.

--Maman, maman, pourquoi dis-tu a?... Est-ce que je ne suis pas
raisonnable?

Et elle devait ne pas se vanter, car une volont ferme, une rsolution
de faire sa vie elle-mme, apparut dans ses yeux gris, sous son air de
jeunesse insoucieuse, simplement heureuse de vivre.

--C'est vrai, confessa la mre avec un peu de confusion, cette petite
fille a parfois plus de raison que moi... Tiens! passe-moi la ctelette,
et je t'assure qu'elle est la bienvenue. Seigneur! que j'avais faim!

Le djeuner continua, gay par les continuels rires de madame
Dsagneaux et de Raymonde. Celle-ci s'animait, et son visage, que
l'attente du mariage jaunissait dj lgrement, retrouvait l'clat rose
de la vingtime anne. On mettait les morceaux doubles, car on n'avait
plus que dix minutes. Dans toute la salle, c'tait un brouhaha
grandissant de convives qui craignaient de ne pas avoir le temps de
prendre leur caf.

Mais Pierre parut: de nouveau, la Grivotte se trouvait en proie  des
touffements; et madame de Jonquire acheva son artichaut, puis retourna
au wagon, aprs avoir embrass sa fille, qui lui disait bonsoir, d'une
faon plaisante. Cependant, le prtre venait de rprimer un mouvement de
surprise, en apercevant madame Volmar, avec la croix rouge des dames
hospitalires sur son corsage noir. Il la connaissait, il faisait encore
de rares visites  la vieille madame Volmar, la mre du marchand de
diamants, une ancienne connaissance de sa mre  lui: la plus terrible
des femmes, d'une religion outre, d'une duret, d'une svrit  fermer
les persiennes pour que sa belle-fille ne regardt pas dans la rue. Et
il savait l'histoire, la jeune femme emprisonne ds le lendemain du
mariage, entre sa belle-mre qui la terrorisait, et son mari, un monstre
d'une laideur basse, qui allait jusqu' la battre, fou de jalousie, bien
qu'il entretnt des filles au dehors. On ne la laissait sortir un
instant que pour assister  la messe. Pierre, un jour,  la Trinit,
avait mme surpris son secret, en la voyant, derrire l'glise, changer
une parole rapide avec un monsieur correct, l'air distingu: la chute
invitable et si pardonnable, la faute aux bras de l'ami discret qui
s'est trouv l, la passion cache et dvorante, qu'on ne peut
satisfaire et qui brle, le rendez-vous qu'on a eu tant de peine 
rendre possible, qu'il faut attendre des semaines, dont on profite
goulment, dans une brusque flambe de dsir.

Elle s'tait trouble, elle lui tendit sa petite main longue et tide.

--Tiens! quelle rencontre! monsieur l'abb... Il y a si longtemps qu'on
ne s'est vu!

Et elle expliqua que c'tait la troisime anne qu'elle allait 
Lourdes, que sa belle-mre l'avait force  faire partie de
l'Association de Notre-Dame de Salut.

--C'est surprenant que vous ne l'ayez pas aperue,  la gare. Elle me
met dans le train, et elle revient me chercher, au retour.

Cela tait dit trs simplement, mais avec une telle pointe de sourde
ironie, que Pierre crut deviner. Il la savait sans religion aucune, ne
pratiquant que pour s'assurer une heure de libert, de temps  autre; et
il eut la soudaine intuition qu'elle tait attendue l-bas. Ce devait
tre  sa passion qu'elle courait ainsi, de son air effac et ardent,
avec ses yeux de flamme qu'elle teignait sous un voile de morte
indiffrence.

--Moi, dit-il  son tour, j'accompagne une amie d'enfance, une pauvre
jeune fille malade... Je vous la recommande, vous la soignerez...

Alors, elle rougit un peu, il ne douta plus. D'ailleurs, Raymonde
rglait l'addition, avec l'assurance d'une petite personne qui se
connat aux chiffres; et madame Dsagneaux emmena madame Volmar. Les
garons s'affolaient davantage, les tables se vidaient, tout le monde
s'tait prcipit, en entendant sonner une cloche.

Pierre, lui aussi, se htait de retourner  son wagon, lorsqu'il fut
arrt de nouveau.

--Ah! monsieur le cur! s'cria-t-il, je vous ai vu au dpart, mais je
n'ai pu vous rejoindre pour vous serrer la main.

Et il tendait la sienne au vieux prtre, qui le regardait en souriant,
de son air de brave homme. L'abb Judaine tait cur de Saligny, une
petite commune de l'Oise. Grand, fort, il avait une large face rose,
encadre de boucles blanches; et on le sentait un saint homme, que
jamais la chair ni l'intelligence n'avaient tourment. D'une innocence
tranquille, il croyait fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa
foi aise d'enfant, qui ignorait les passions. Depuis que la Vierge, 
Lourdes, l'avait guri d'une maladie d'yeux, par un miracle retentissant
dont on parlait toujours, sa croyance tait devenue encore plus aveugle
et plus attendrie, comme trempe d'une divine gratitude.

--Je suis content de vous avoir avec nous, mon ami, dit-il doucement,
parce que les jeunes prtres ont beaucoup  gagner dans ces
plerinages... On m'assure qu'il y a parfois en eux un esprit de
rvolte. Eh bien! vous allez voir tous ces pauvres gens prier, c'est un
spectacle qui vous arrachera des larmes... Comment ne pas se remettre
aux mains de Dieu, devant tant de souffrance gurie ou console!

Lui aussi accompagnait une malade. Il montra un compartiment de premire
classe, o tait attache une pancarte, portant: _M. l'abb Judaine,
rserv._ Et, baissant la voix:

--C'est madame Dieulafay, vous savez, la femme du grand banquier. Leur
chteau, un domaine royal, est sur ma paroisse; et, quand ils ont su que
la sainte Vierge avait bien voulu me faire une insigne grce, ils m'ont
suppli d'intercder pour la pauvre malade. Dj, j'ai dit des messes,
et je fais des voeux ardents... Tenez! voyez-la, par terre. Elle a voulu
absolument qu'on la descendt un instant, malgr la peine qu'on aura 
la remonter.

Sur le quai,  l'ombre, se trouvait en effet, dans une sorte de caisse
longue, une femme dont le beau visage,  l'ovale pur, aux yeux
admirables, ne portait pas plus de vingt-six ans. Elle tait atteinte
d'une effroyable maladie, la disparition des sels calcaires qui
entranait le ramollissement du squelette, la lente destruction des os.
Il y avait deux ans dj, aprs tre accouche d'un enfant mort, elle
s'tait senti de vagues douleurs dans la colonne vertbrale. Puis, peu 
peu, les os s'taient rarfis et dforms, les vertbres
s'affaissaient, les os du bassin s'aplatissaient, ceux des jambes et des
bras se rapetissaient; et, diminue, comme fondue, elle tait devenue
une loque humaine, une chose fluide et sans nom qu'on ne pouvait mettre
debout, qu'on transportait avec mille soins, de crainte de la voir fuir
entre les doigts. La tte gardait sa beaut, une tte immobile, l'air
stupfi et imbcile. Et, devant ce reste lamentable de femme, ce qui
achevait de serrer le coeur, c'tait le grand luxe qui l'entourait, la
caisse capitonne de soie bleue, les dentelles prcieuses dont elle
tait couverte, la coiffe de valenciennes qu'elle portait, une richesse
qui s'talait jusque dans l'agonie.

--Ah! quelle piti! reprit l'abb Judaine  demi-voix, dire qu'elle est
si jeune, si jolie, riche  millions! Et si vous saviez comme on
l'aimait, de quelle adoration on l'entoure encore!... C'est son mari, ce
grand monsieur qui est prs d'elle; et voici sa soeur, madame Jousseur,
cette dame lgante.

Pierre se souvint d'avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de
madame Jousseur, femme d'un diplomate, et trs lance parmi la haute
socit catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et
vaincue avait mme circul. Elle tait d'ailleurs trs jolie, mise avec
un art de simplicit merveilleux, s'empressant d'un air de dvouement
parfait, autour de sa triste soeur. Quant au mari, qui venait, 
trente-cinq ans, d'hriter la colossale maison de son pre, c'tait un
bel homme, le teint clair, trs soign, serr dans une redingote noire;
mais il avait les yeux pleins de larmes, car il adorait sa femme; et il
avait voulu l'emmener  Lourdes, quittant ses affaires, mettant son
dernier espoir dans cet appel  la misricorde divine.

Certes, depuis le matin, Pierre voyait bien des maux pouvantables, dans
ce douloureux train blanc. Aucun ne lui avait boulevers l'me autant
que ce misrable squelette de femme qui se liqufiait, au milieu de ses
dentelles et de ses millions.

--La malheureuse! murmura-t-il en frissonnant.

Alors, l'abb Judaine eut un geste de sereine esprance.

--La sainte Vierge la gurira, je l'ai tant prie!

Mais il y eut encore une vole de cloche, et cette fois c'tait bien le
dpart. On avait deux minutes. Une dernire pousse se produisit, des
gens revenaient avec de la nourriture dans des papiers, avec les
bouteilles et les bidons qu'ils avaient remplis  la fontaine. Beaucoup
s'effaraient, ne retrouvaient plus leur wagon, couraient perdument, le
long du train; tandis que les malades se tranaient, au milieu d'un
bruit prcipit de bquilles, et que d'autres, ceux qui marchaient
difficilement, tchaient de hter le pas, au bras de dames
hospitalires. Quatre hommes avaient une peine infinie  remonter madame
Dieulafay dans son compartiment de premire classe. Dj, les Vigneron,
qui se contentaient de voyager en seconde, s'taient rinstalls chez
eux, parmi un amas extraordinaire de paniers, de caisses, de valises,
qui permettaient  peine au petit Gustave d'allonger ses pauvres membres
d'insecte avort. Puis, toutes reparurent: madame Maze se glissant de
son air muet; madame Vincent haussant  bouts de bras sa chre fillette,
avec la terreur de l'entendre jeter un cri; madame Vtu qu'il fallut
pousser, aprs l'avoir rveille de l'hbtement de sa torture; lise
Rouquet, toute trempe de s'tre obstine  boire, en train d'essuyer
encore sa face de monstre. Et, pendant que chacun reprenait sa place et
que le wagon se retrouvait plein, Marie coutait son pre, ravi d'tre
all au bout de la gare, jusqu' un poste d'aiguilleur, d'o l'on
dcouvrait un paysage vraiment agrable  voir.

--Voulez-vous que nous vous recouchions tout de suite? demanda Pierre,
que le visage angoiss de la malade dsolait.

--Oh! non, non, tout  l'heure! rpondit-elle. J'ai bien le temps
d'entendre ces roues gronder dans ma tte, comme si elles me broyaient
les os!

Soeur Hyacinthe venait de supplier Ferrand de voir encore l'homme, avant
de retourner au fourgon de la cantine. Elle attendait toujours le pre
Massias, tonne de ce retard inexplicable; et elle ne dsesprait
pourtant pas, car soeur Claire des Anges n'avait point reparu.

--Monsieur Ferrand, je vous en prie, dites-moi si ce malheureux est
vraiment en danger immdiat.

De nouveau, le jeune mdecin regarda, couta, palpa. Puis, il eut un
geste dcourag; et,  voix basse:

--Ma conviction est que vous ne le mnerez pas vivant  Lourdes.

Toutes les ttes se tendaient, anxieuses. Encore, si l'on avait su le
nom de l'homme, d'o il venait, qui il tait! Mais ce misrable inconnu,
dont on n'arrivait pas  tirer un mot, et qui allait mourir, l, dans ce
wagon, sans que personne pt mettre un nom sur sa figure!

L'ide vint  soeur Hyacinthe de le fouiller. Il n'y avait vraiment aucun
mal  cela, en la circonstance.

--Monsieur Ferrand, voyez donc dans ses poches.

Avec prcaution, celui-ci fouilla l'homme. Dans les poches, il ne trouva
qu'un chapelet, un couteau et trois sous. On n'en sut jamais davantage.

Une voix,  ce moment, annona soeur Claire des Anges et le pre Massias.
Celui-ci, simplement, s'tait attard  causer avec le cur de
Sainte-Radegonde, dans une salle d'attente. Il y eut une motion vive,
tout parut un instant sauv. Mais le train allait partir, les employs
fermaient dj les portires, il fallait expdier l'extrme-onction en
grande hte, si l'on ne voulait pas occasionner un trop long retard.

--Par ici, mon rvrend pre! criait soeur Hyacinthe. Oui, oui, montez!
notre malheureux malade est l.

Le pre Massias, de cinq ans plus g que Pierre, qui l'avait eu
cependant au sminaire pour condisciple, avait un grand corps maigre,
avec une figure d'ascte, qu'une barbe ple encadrait, et o brlaient
des yeux tincelants. Il n'tait ni le prtre ravag de doute, ni le
prtre  la foi d'enfant, mais un aptre que la passion emportait,
toujours prt  lutter et  vaincre, pour la pure gloire de la Vierge.
Sous la plerine noire  grand capuchon, coiff du chapeau velu aux
larges ailes, il resplendissait de cette continuelle ardeur du combat.

Tout de suite, il avait tir de sa poche la bote d'argent des Saintes
Huiles. Et la crmonie commena, au milieu des derniers claquements de
portires, dans le galop des plerins attards; tandis que le chef de
gare, inquiet, consultait l'horloge du regard, voyant bien qu'il lui
faudrait accorder quelques minutes de grce.

--_Credo in unum Deum_..., murmurait vivement le pre.

--_Amen_, rpondirent soeur Hyacinthe et tout le wagon.

Ceux qui avaient pu s'taient agenouills sur les banquettes. Les autres
joignaient les mains, multipliaient les signes de croix; et quand, au
balbutiement des prires, succdrent les litanies du rituel, les voix
s'levrent, un ardent dsir vola avec les _Kyrie eleison_, pour la
rmission des pchs, la gurison physique et spirituelle de l'homme.
Que toute sa vie, qu'on ignorait, lui ft pardonne, et qu'il entrt,
inconnu et triomphant, dans le royaume de Dieu!

--_Christe, exaudi nos._

--_Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix._

Le pre Massias avait sorti l'aiguille d'argent,  laquelle tremblait
une goutte d'huile sainte. Il ne pouvait, dans la bousculade, dans
l'attente de tout le train, o les gens surpris mettaient la tte aux
portires, songer  faire les onctions d'usage sur les organes divers
des sens, ces portes qui laissent entrer le mal. Comme la rgle
l'autorisait, lorsque le cas tait pressant, il devait se contenter
d'une onction unique; et il la fit sur la bouche, sur cette bouche
livide, entr'ouverte, d'o s'exhalait  peine un petit souffle, pendant
que la face, aux paupires closes, semblait dj comme efface, rentre
dans la cendre de la terre.

--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
tactum, deliquisti._

Le reste de la crmonie fut perdu, bouscul et emport dans le dpart.
Le pre eut  peine le temps d'essuyer la goutte avec le petit morceau
d'ouate, que soeur Hyacinthe tenait tout prt. Et il dut quitter le
wagon, regagner le sien au plus vite, en remettant en ordre la bote des
Saintes Huiles, pendant que les assistants achevaient l'oraison finale.

--Nous ne pouvons attendre davantage, c'est impossible! rptait le chef
de gare hors de lui. Voyons, voyons, qu'on se dpche!

Enfin, on allait se remettre en marche. Tout le monde se rasseyait,
rentrait dans son coin. Madame de Jonquire, que l'tat de la Grivotte
continuait  tourmenter, avait chang de place, se rapprochant d'elle,
en face de M. Sabathier, qui attendait, rsign et silencieux. Soeur
Hyacinthe, elle, n'tait pas revenue dans son compartiment, dcide 
rester prs de l'homme, pour le veiller et l'assister; d'autant plus
que, l aussi, elle tait plus  porte pour soigner le frre Isidore,
dont Marthe ne savait comment soulager la crise. Et Marie, plissante,
sentait dj, au fond de sa triste chair, les cahots du train, avant
mme qu'il et repris sa course sous le soleil de plomb, charriant sa
charge de malades, dans l'touffement et l'empoisonnement des wagons
surchauffs.

Il y eut un grand coup de sifflet, la machine souffla, et soeur Hyacinthe
se leva pour dire:

--Le _Magnificat_, mes enfants!




IV


Comme le train s'branlait, la portire se rouvrit, et un employ poussa
une fillette de quatorze ans, dans le compartiment o taient Marie et
Pierre.

--Tenez! il y a une place, dpchez-vous!

Dj, les faces s'allongeaient, on allait protester. Mais soeur Hyacinthe
s'tait crie:

--Comment! c'est vous, Sophie! Vous revenez donc voir la sainte Vierge
qui vous a gurie, l'anne dernire?

Et madame de Jonquire disait en mme temps:

--Ah! ma petite amie Sophie, c'est trs bien, d'avoir de la
reconnaissance!

--Mais oui, ma soeur! mais oui, madame! rpondit gentiment la fillette.

D'ailleurs, la portire s'tait referme, et il fallait bien accepter
cette nouvelle plerine, comme tombe du ciel, au moment o partait le
train, qu'elle avait failli manquer. Elle tait mince, elle ne tiendrait
pas beaucoup de place. Puis, ces dames la connaissaient, tous les yeux
des malades s'taient fixs sur elle, en entendant dire que la sainte
Vierge l'avait gurie. Mais on tait sorti de la gare, la machine
soufflait dans le branle croissant des roues, et soeur Hyacinthe rpta,
en tapant dans ses mains:

--Allons, allons, mes enfants, le _Magnificat_!

Pendant que le chant d'allgresse montait au milieu des secousses,
Pierre regardait Sophie. C'tait visiblement une petite paysanne, une
fille de cultivateurs pauvres des environs de Poitiers, que ses parents
gtaient et traitaient en demoiselle, depuis qu'elle tait une
miracule, une lue, que les curs de l'arrondissement venaient voir.
Elle avait un chapeau de paille, avec des rubans roses, une robe de
laine grise, garnie d'un volant. Et sa figure ronde n'tait pas jolie,
mais aimable, trs frache, claire par de clairs yeux futs, qui lui
donnaient un air souriant et modeste.

Lorsqu'on eut fini le _Magnificat_, Pierre ne put rsister au dsir de
questionner Sophie. Une enfant de cet ge, d'une apparence si candide,
et qui ne semblait pas tre une menteuse, cela l'intressait vivement.

--Alors, mon enfant, vous avez failli manquer le train?

--Oh! monsieur l'abb, j'en aurais t bien confuse... J'tais  la gare
depuis midi. Et voil que j'ai aperu monsieur le cur de
Sainte-Radegonde, qui me connat bien et qui m'a appele pour
m'embrasser, en me disant que j'tais une bonne petite fille, de
retourner  Lourdes. Alors, il parat que le train partait, et je n'ai
eu que le temps de courir... Oh! j'ai couru!

Elle riait, encore un peu essouffle, avec le repentir pourtant d'avoir
t sur le point de commettre une faute d'tourderie.

--Et comment vous appelez-vous, mon enfant?

--Sophie Couteau, monsieur l'abb.

--Vous n'tes pas de Poitiers mme?

--Non, bien sr... Nous sommes de Vivonne,  sept kilomtres. Mon pre
et ma mre ont un peu de biens; et a n'irait tout de mme pas mal, s'il
n'y avait pas huit enfants,  la maison... Moi, je suis la cinquime.
Heureusement que les quatre premiers commencent  travailler.

--Et vous, mon enfant, qu'est-ce que vous faites?

--Moi, oh! monsieur l'abb, je ne suis pas de grand secours... Depuis
l'anne dernire, depuis que je suis rentre gurie, on ne m'a pas
laiss un jour tranquille, parce que, vous comprenez, on est venu me
voir, on m'a mene chez monseigneur, et puis dans les couvents, et puis
partout... Et, avant a, j'ai t longtemps malade, je ne pouvais
marcher sans un bton, je criais  chaque pas, tant mon pied me faisait
du mal.

--Alors, c'est d'un mal au pied que la sainte Vierge vous a gurie?

Sophie n'eut pas le temps de rpondre. Soeur Hyacinthe, qui coutait,
intervint.

--D'une carie des os du talon gauche, datant de trois ans. Le pied tait
gonfl, dform, et il y avait des fistules donnant issue  une
suppuration continuelle.

Du coup, tous les malades du wagon commencrent  se passionner. Ils ne
quittaient plus des yeux la miracule, ils cherchaient en elle le
prodige. Ceux qui pouvaient se mettre debout, se levaient pour la mieux
voir; et les autres, les infirmes allongs sur des matelas, tchaient de
se hausser et de tourner la tte. Dans la souffrance qui venait de les
reprendre, au dpart de Poitiers, terrifis par les quinze heures qu'ils
avaient  rouler encore, l'arrive brusque de cette enfant, lue par le
ciel, tait comme un soulagement divin, le rayon d'espoir o ils
puiseraient la force d'aller jusqu'au bout du voyage. Dj, les plaintes
cessaient un peu, et toutes les faces se tendaient, dans le besoin
ardent de croire.

Marie, surtout, ranime, souleve  demi, joignit ses mains tremblantes,
supplia doucement Pierre.

--Je vous en prie, questionnez-la, demandez-lui de tout nous dire...
Gurie, mon Dieu! gurie d'un mal si affreux!

Madame de Jonquire, mue, s'tait penche pour embrasser l'enfant,
par-dessus la cloison.

--Certainement, notre petite amie va nous dire... N'est-ce pas, ma
mignonne, que vous allez nous raconter ce que la sainte Vierge a fait
pour vous?

--Oh! bien sr, madame... Tant que vous voudrez.

Et elle avait son air souriant et modeste, avec ses yeux luisant
d'intelligence. Tout de suite, elle voulut commencer, en levant sa main
droite en l'air, dans un geste gentil qui commandait l'attention.
videmment, elle avait pris dj l'habitude du public.

Mais on ne la voyait pas de toutes les places du wagon, et soeur
Hyacinthe eut une ide.

--Montez sur la banquette, Sophie, et parlez un peu fort,  cause du
bruit.

Cela l'amusa, elle dut retrouver son srieux pour commencer.

--Alors, comme a, mon pied tait perdu, je ne pouvais seulement plus me
rendre  l'glise, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge,
parce qu'il coulait des choses qui n'taient gure propres... Monsieur
Rivoire, le mdecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans,
disait qu'il serait forc d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait
srement rendue boiteuse... Et, alors, aprs avoir bien pri la sainte
Vierge, je suis alle tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne
envie de gurir, que je n'ai pas mme pris le temps d'enlever le
linge... Et, alors, tout est rest dans l'eau, mon pied n'avait plus
rien du tout, quand je l'ai sorti.

Un murmure s'leva et courut, fait de surprise, d'merveillement et de
dsir,  ce beau conte prodigieux, si doux aux dsesprs. Mais la
petite n'avait pas fini. Elle prit un temps, puis termina, avec un
nouveau geste, les deux bras un peu carts.

-- Vivonne, quand monsieur Rivoire a revu mon pied, il a dit: Que ce
soit le bon Dieu ou le diable qui ait guri cette enfant, a m'est
gal; mais la vrit est qu'elle est gurie.

Cette fois, des rires clatrent. Elle rcitait trop, ayant tant de fois
rpt son histoire, qu'elle la savait par coeur. Le mot du mdecin tait
d'un effet sr, elle en riait elle-mme d'avance, certaine qu'on allait
rire. Et elle restait ingnue et touchante.

Cependant, elle devait avoir oubli un dtail, car soeur Hyacinthe, qui
avait annonc d'un coup d'oeil  l'auditoire le mot du docteur, lui
souffla doucement:

--Sophie, et votre mot  madame la comtesse, la directrice de votre
salle?

--Ah! oui... Je n'avais pas emport beaucoup de linge, pour mon pied; et
je lui ai dit: La sainte Vierge a t bien bonne de me gurir le
premier jour, car le lendemain ma provision allait tre puise.

De nouveau, ce fut une joie. On la trouvait si gentille, d'avoir t
gurie ainsi! Elle dut encore, sur une question de madame de Jonquire,
raconter l'histoire des bottines, de belles bottines toutes neuves, que
madame la comtesse lui avait donnes, et avec lesquelles, ravie, elle
avait couru, saut, dans. Songez donc! des bottines, elle qui, depuis
trois ans, ne pouvait pas mettre une pantoufle!

Devenu grave, pli par le sourd malaise qui l'envahissait, Pierre
continuait  la regarder. Et il lui adressa d'autres questions. Elle ne
mentait dcidment pas, il souponnait seulement en elle une lente
dformation de la vrit, un embellissement bien inexplicable, dans sa
joie d'avoir t soulage et d'tre devenue une petite personne
d'importance. Qui savait, maintenant, si la prtendue cicatrisation
instantane, complte, en quelques secondes, n'avait pas mis des jours 
se produire? O taient les tmoins?

--J'tais l, racontait justement madame de Jonquire. Elle ne se
trouvait pas dans ma salle, mais je l'avais rencontre, le matin mme,
qui boitait...

Vivement, Pierre l'interrompit.

--Ah! vous avez vu son pied, avant et aprs l'immersion?

--Non, non, je ne crois pas que personne ait pu le voir, car il tait
envelopp de compresses... Elle vous a dit elle-mme que les compresses
taient tombes dans la piscine...

Et, se tournant vers l'enfant:

--Mais elle va vous le montrer, son pied.... N'est-ce pas, Sophie?
Dfaites votre soulier.

Celle-ci, dj, tait son soulier, retirait son bas, avec une
promptitude et une aisance qui montraient la grande habitude qu'elle en
avait prise. Et elle allongea son pied, trs propre, trs blanc, soign
mme, avec des ongles roses bien coups, le tournant d'un air de
complaisance, pour que le prtre pt l'examiner commodment. Il y avait
l, au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture
blanchtre, trs nette, tmoignait de la gravit du mal.

--Oh! monsieur l'abb, prenez le talon, serrez-le de toutes vos forces:
je ne sens plus rien!

Pierre eut un geste, et l'on put croire que le pouvoir de la sainte
Vierge le ravissait. Il restait inquiet dans son doute. Quelle force
ignore avait agi? ou plutt quel faux diagnostic du mdecin, quel
concours d'erreurs et d'exagrations avaient abouti  ce beau conte?

Mais les malades voulaient tous voir le pied miraculeux, cette preuve
visible de la gurison divine, qu'ils allaient tous chercher. Et ce fut
Marie, la premire, qui le toucha, assise sur son sant, souffrant dj
moins. Puis, madame Maze, tire de sa mlancolie, le passa  madame
Vincent, qui l'aurait bais, pour l'espoir qu'il lui rendait. M.
Sabathier avait cout, d'un air bat; madame Vtu, la Grivotte, le
frre Isidore lui-mme rouvraient les yeux, s'intressaient; et la face
d'lise Rouquet tait devenue extraordinaire, transfigure par la foi,
presque belle: une plaie ainsi disparue, n'tait-ce pas sa plaie  elle
ferme, efface, son visage ne gardant qu'une faible cicatrice,
redevenant le visage de tout le monde? Sophie, toujours debout, devait
se tenir  une des tringles de fer et poser son pied sur le bord de la
cloison,  gauche,  droite, sans se lasser, trs heureuse et trs fire
des exclamations qu'on poussait, de l'admiration frmissante et du
religieux respect qu'on tmoignait  ce petit bout de sa personne,  ce
petit pied qui tait comme sacr maintenant.

--Il faut sans doute une grande foi, pensa Marie tout haut, il faut
avoir l'me toute blanche...

Et, s'adressant  M. de Guersaint:

--Pre, je sens que je gurirais, si j'avais dix ans, si j'avais l'me
toute blanche d'une petite fille.

--Mais tu as dix ans, ma chrie! N'est-ce pas, Pierre, que les fillettes
de dix ans n'ont pas une me plus blanche?

Lui, avec son esprit chimrique, adorait les histoires de miracles. Et
le prtre, profondment mu par l'ardente puret de la jeune fille, ne
chercha pas  discuter, la laissa s'abandonner au souffle de consolante
illusion qui passait.

Depuis le dpart de Poitiers, le temps tait plus lourd, un orage
montait dans le ciel de cuivre, et il semblait que le train roult au
travers d'une fournaise. Les villages dfilaient, mornes et dserts sous
le brlant soleil.  Couh-Verac, on avait redit le chapelet, puis
chant un cantique. Mais les exercices de pit se ralentissaient un
peu. Soeur Hyacinthe, qui n'avait pu djeuner encore, s'tait dcide 
manger vivement un petit pain avec des fruits, tout en continuant 
soigner l'homme, dont le souffle pnible paraissait plus rgulier
depuis un instant. Et ce fut seulement  Ruffec,  trois heures, qu'on
rcita les vpres de la sainte Vierge.

--_Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix._

--_Ut digni efficiamur promissionibus Christi._

Comme on finissait, M. Sabathier, qui avait regard la petite Sophie
remettre son bas et son soulier, se tourna vers M. de Guersaint.

--Sans doute, le cas de cette enfant est intressant. Mais ce n'est
rien, monsieur, il y a bien plus fort que cela... Connaissez-vous
l'histoire de Pierre de Rudder, un ouvrier belge?

Tout le monde s'tait remis  couter.

--Cet homme avait eu la jambe casse par la chute d'un arbre. Aprs huit
ans, les deux fragments de l'os ne s'taient pas souds, on voyait les
deux bouts, au fond d'une plaie, en continuelle suppuration; et la
jambe, molle, pendait, allait dans tous les sens... Eh bien! il lui a
suffi de boire un verre de l'eau miraculeuse, sa jambe a t refaite
d'un coup; et il a pu marcher sans bquilles, et le mdecin le lui a
bien dit: Votre jambe est comme celle d'un enfant qui vient de natre.
Parfaitement! une jambe toute neuve!

Personne ne parla, il n'y eut qu'un change de regards extasis.

--Et, tenez! continua M. Sabathier, c'est comme l'histoire de Louis
Bouriette, un carrier, un des premiers miracles de Lourdes. La
connaissez-vous?... Il avait t bless, dans une explosion de mine.
L'oeil droit tait compltement perdu, il se trouvait mme menac de
perdre l'oeil gauche... Or, un jour, il envoya sa fille prendre une
bouteille de l'eau boueuse de la source, qui jaillissait  peine. Puis,
il lava son oeil avec cette boue, il pria ardemment. Et il jeta un cri,
il voyait, monsieur, il voyait aussi bien que vous et moi... Le mdecin
qui le soignait en a crit un rcit circonstanci, il n'y a pas le
moindre doute  avoir.

--C'est merveilleux, murmura M. de Guersaint, ravi.

--Voulez-vous un autre exemple, monsieur? Il est clbre, c'est celui de
Franois Macary, le menuisier de Lavaur... Depuis dix-huit ans, il
avait,  la partie interne de la jambe gauche, un ulcre variqueux
profond, accompagn d'un engorgement considrable des tissus. Il ne
pouvait plus bouger, la science le condamnait  une infirmit
perptuelle... Et le voil, un soir, qui s'enferme avec une bouteille
d'eau de Lourdes. Il te ses bandages, il se lave les deux jambes, il
boit le reste de la bouteille. Puis, il se couche, s'endort; et, quand
il se rveille, il se tte, regarde: plus rien! la varice, les ulcres,
tout avait disparu... La peau du genou, monsieur, tait redevenue aussi
lisse, aussi frache qu'elle devait l'tre  vingt ans.

Cette fois, il y et une explosion de surprise et d'admiration. Les
malades et les plerins entraient dans le pays enchant du miracle, o
l'impossible se ralise au coude de chaque sentier, o l'on marche 
l'aise de prodige en prodige. Et chacun d'eux avait son histoire  dire,
brlant d'apporter sa preuve, d'appuyer sa foi et son espoir d'un
exemple.

Madame Maze, la silencieuse, fut emporte jusqu' parler la premire.

--Moi, j'ai une amie qui a connu la veuve Rizan, cette dame dont la
gurison a fait aussi tant de bruit... Depuis vingt-quatre ans, elle
tait paralyse de tout le ct gauche. Elle rendait ce qu'elle
mangeait, elle n'tait plus qu'une masse inerte qu'on retournait dans le
lit; et,  la longue, le frottement des draps lui avait us la peau...
Un soir, le mdecin annona qu'elle mourrait avant le jour. Deux heures
plus tard, elle sortit de sa torpeur, en demandant d'une voix faible 
sa fille d'aller lui chercher un verre d'eau de Lourdes, chez une
voisine. Mais, le lendemain matin seulement, elle put avoir ce verre
d'eau, elle cria: Oh! ma fille, c'est la vie que je bois, lave-moi le
visage, le bras, la jambe, tout le corps! Et,  mesure que l'enfant lui
obissait, elle voyait l'enflure norme s'affaisser, les membres
paralyss reprendre leur souplesse et leur aspect naturel... Ce n'est
pas tout, madame Rizan criait qu'elle tait gurie, qu'elle avait faim,
qu'elle voulait du pain et de la viande, elle qui n'en avait pas mang
depuis vingt-quatre ans. Et elle se leva, et elle s'habilla, pendant que
sa fille rpondait aux voisines qui la croyaient orpheline, en la voyant
bouleverse: Non, non! maman n'est pas morte, elle est ressuscite!

Des larmes taient montes aux yeux de madame Vincent. Mon Dieu! si elle
avait pu voir Rose se relever ainsi, et manger de bon apptit, et
courir! Un autre cas, celui d'une jeune fille, qu'on lui avait cont 
Paris et qui tait pour beaucoup dans sa dcision de mener  Lourdes sa
petite malade, lui revint  la mmoire.

--Moi aussi, je connais l'histoire d'une paralytique, Lucie Druon, la
pensionnaire d'un orphelinat, toute jeune encore, qui ne pouvait plus
mme s'agenouiller. Ses membres s'taient tordus en cerceaux; sa jambe
droite, plus courte, avait fini par s'enrouler autour de la gauche; et,
quand une de ses camarades la portait, on voyait ses pieds, comme morts,
se balancer dans le vide... Remarquez qu'elle n'est pas alle  Lourdes.
Elle a fait simplement une neuvaine; mais elle a jen pendant les neuf
jours, et son dsir de gurir tait si grand, qu'elle passait les nuits
en prires... Enfin, le neuvime jour, comme elle buvait un peu d'eau de
Lourdes, elle eut dans les jambes une violente commotion. Elle se leva,
retomba, se releva et marcha. Toutes ses compagnes, tonnes, presque
effrayes, criaient: Lucie marche! Lucie marche! Et c'tait vrai, ses
jambes taient redevenues en quelques secondes droites, saines et
fortes. Elle traversa la cour, put monter  la chapelle, o toute la
communaut, transporte de reconnaissance, chanta le _Magnificat_... Ah!
la chre enfant, elle devait tre heureuse, bien heureuse!

Deux larmes achevrent de couler de ses joues sur le visage ple de sa
fille, qu'elle baisa perdument.

Mais l'intrt grandissait toujours, la joie ravie de ces beaux contes,
o le ciel  tous coups triomphait des ralits humaines, exaltait ces
mes d'enfant, au point que les plus malades se redressaient,  leur
tour, et retrouvaient la parole. Et, derrire le rcit de chacun, il y
avait la proccupation de son mal, la confiance qu'il gurirait,
puisqu'une maladie identique s'tait efface comme un vilain songe, au
souffle divin.

--Ah! bgaya madame Vtu, la bouche empte de souffrance, il y en avait
une, Antoinette Thardivail, dont l'estomac tait dvor comme le mien.
On aurait dit que des chiens le lui mangeaient, et il devenait parfois
plus gros que la tte d'un enfant. Des tumeurs y poussaient, pareilles 
des oeufs de poule, si bien que, pendant huit mois, elle avait vomi du
sang... Elle aussi allait expirer, la peau colle sur les os, mourant de
faim, lorsqu'elle but de l'eau de Lourdes et s'en fit laver le creux de
l'estomac. Trois minutes aprs, son mdecin qui l'avait quitte, la
veille, agonisante, sans souffle, la trouva leve, assise au coin de son
feu, se rgalant avec apptit d'une aile de poulet bien tendre. Elle
n'avait plus de tumeurs, elle riait comme  vingt ans, son visage venait
de reprendre l'clat de la jeunesse... Ah! manger ce qui vous plat,
redevenir jeune, ne plus souffrir!

--Et la gurison de soeur Julienne! dit la Grivotte, qui se releva sur un
coude, les yeux brillants de fivre. a l'avait prise par un mauvais
rhume, comme moi; puis, elle s'tait mise  cracher le sang. Tous les
six mois, elle retombait, il lui fallait reprendre le lit. La dernire
fois, on avait bien vu qu'elle y resterait. Vainement, on avait essay
de tous les remdes, l'iode, les vsicatoires, les pointes de feu.
Enfin, une vraie phtisique, celle-l, que six mdecins avaient reconnue
comme telle... Bon! la voil qui vient  Lourdes, et Dieu sait au milieu
de quelles souffrances!  tel point qu' Toulouse, on crut un instant
qu'elle passait. Les soeurs la portaient dans leurs bras.  la piscine,
les dames hospitalires ne voulaient pas la baigner. C'tait une
morte... Eh bien! on l'a dshabille, on l'a plonge sans connaissance
et toute couverte de sueur, on l'a retire si ple, qu'on l'a dpose
par terre, en pensant que c'tait bien fini cette fois. Brusquement, ses
joues se sont colores, ses yeux se sont ouverts, elle a respir
fortement. Elle tait gurie, elle s'est rhabille seule, et elle a fait
un bon repas, aprs tre alle  la Grotte remercier la sainte Vierge...
Hein? on ne peut pas dire, en voil une de phtisique! et gurie
radicalement, comme avec la main!

Alors, le frre Isidore voulut parler; mais il ne le put; et il se
contenta de dire pniblement  sa soeur:

--Marthe, raconte donc l'histoire de soeur Dorothe, que le cur de
Saint-Sauveur nous a dite.

--Soeur Dorothe, commena gauchement la paysanne, se leva un matin avec
une jambe engourdie; et,  partir de ce moment, elle perdit la jambe,
qui devint froide et pesante comme une pierre. Avec a, elle avait trs
mal dans le dos. Les mdecins n'y comprenaient rien. Elle en voyait une
demi-douzaine, qui lui enfonaient des pingles et lui brlaient la peau
avec un tas de drogues. Mais c'tait comme s'ils chantaient... Soeur
Dorothe avait compris que, seule, la sainte Vierge trouverait le
remde; et la voil qui part pour Lourdes; et la voil qui se fait
mettre dans la piscine. D'abord, elle crut bien en mourir, tant c'tait
froid. Puis, l'eau devint si douce, qu'elle lui sembla tide,
dlicieuse comme du lait. Jamais elle n'avait trouv quelque chose de si
bon: ses veines s'ouvraient et l'eau y entrait. Vous comprenez, la vie
lui revenait dans le corps, du moment que la sainte Vierge s'en tait
mle... Elle n'avait plus le moindre mal, elle se promena, mangea tout
un pigeon le soir, dormit toute la nuit comme une bienheureuse. Gloire 
la sainte Vierge! reconnaissance ternelle  la Mre puissante et  son
divin Fils!

lise Rouquet aurait bien voulu placer, elle aussi, un miracle qu'elle
savait. Seulement, elle parlait si mal, avec sa bouche dforme, qu'elle
n'avait pu encore prendre son tour. Il y eut un silence, elle en
profita, cartant un peu le fichu qui cachait l'horreur de sa plaie.

--Oh! moi, ce qu'on m'a racont, ce n'est pas  propos d'une grosse
maladie, mais c'est si drle... Il s'agit d'une femme, Clestine Dubois,
qui s'tait entr une aiguille dans la main, en faisant un savonnage.
Pendant sept ans, elle la garda, aucun mdecin n'tant parvenu  la
retirer. Sa main, qui s'tait contracte, ne pouvait plus s'ouvrir...
Elle arrive, elle la plonge dans la piscine. Mais, tout de suite, elle
la retire, en jetant des cris. On la remet de force dans l'eau, on l'y
maintient, pendant qu'elle sanglote, la figure couverte de sueur. Trois
fois, on la replonge, et l'on voit chaque fois marcher l'aiguille, qui
sort enfin par l'extrmit du pouce... Naturellement, si elle criait,
c'tait que l'aiguille marchait dans sa chair, comme si quelqu'un
l'avait pousse, pour l'ter... Jamais plus Clestine n'a souffert, sa
main n'a gard qu'une petite cicatrice,  la seule fin de montrer le
travail de la sainte Vierge.

Cette anecdote produisit plus d'effet encore que les miracles des
grosses gurisons. Une aiguille qui marchait, comme si quelqu'un l'avait
pousse! Cela peuplait l'invisible, montrait  chaque malade son ange
gardien derrire lui, prt  l'assister, sur un ordre du ciel. Puis,
comme cela tait joli et enfantin, cette aiguille qui s'en allait, dans
l'eau miraculeuse, aprs s'tre entte sept ans! Et tous s'exclamaient,
amuss, riant d'aise, rayonnants de voir que rien n'tait impossible au
ciel, que si le ciel l'avait voulu, ils seraient tous redevenus bien
portants, jeunes et superbes. Il suffisait de croire et de prier
ardemment, pour que la nature ft confondue et que l'incroyable se
ralist. Ensuite, il n'y avait plus qu'une affaire de bonne chance, car
le ciel semblait choisir.

--Oh! pre, que c'est beau! murmura Marie qui avait cout jusque-l,
ranime par la passion, muette de saisissement. Tu te souviens de ce que
tu m'as cont toi-mme, cette Joachine Dehaut qui tait venue de
Belgique, qui avait travers toute la France, avec sa jambe tordue,
couverte d'un ulcre, dont la mauvaise odeur cartait le monde...
D'abord, l'ulcre fut guri: on pouvait serrer le genou, elle ne sentait
rien, il ne restait qu'une petite rougeur... Puis, ce fut le tour de la
luxation. Dans l'eau, elle hurla, il lui sembla qu'on lui brisait les
os, qu'on lui arrachait la jambe; et, en mme temps, elle et la femme
qui la baignait virent le pied difforme se redresser avec la rgularit
d'une aiguille marchant sur un cadran. La jambe s'tendait, les muscles
s'allongeaient, le genou se remettait en place, au milieu d'une douleur
si forte, que Joachine avait fini par s'vanouir. Mais, quand elle
revint  elle, elle s'lana droite et agile, pour porter ses bquilles
 la Grotte.

M. de Guersaint, lui aussi, riait d'merveillement, confirmait du geste
ce rcit, qu'il tenait d'un pre de l'Assomption. Il aurait pu,
disait-il, raconter vingt cas semblables, plus touchants, plus
extraordinaires les uns que les autres. Il en appelait au tmoignage de
Pierre; et celui-ci, qui ne croyait pas, se contentait de hocher la
tte. D'abord, ne voulant point affliger Marie, il s'tait efforc de
se distraire, de regarder, au dehors, les champs, les arbres, les
maisons qui dfilaient. On venait de dpasser Angoulme, des prairies
s'largissaient, des lignes de peupliers fuyaient, dans le mouvement
d'ventail continu de la vitesse. Sans doute, on tait en retard, car le
train, lanc  toute vapeur, grondait sous l'orage, au travers de l'air
en feu, dvorant les kilomtres. Et Pierre, malgr lui, entendait quand
mme des bouts de rcit, s'intressait  ces histoires extravagantes,
que beraient les durs cahots des roues, comme si la locomotive, perdue
et lche, les et tous conduits au divin pays des rves. On roulait, on
roulait toujours, et il finit par cesser de regarder au dehors, par
s'abandonner  l'air lourd et endormeur du wagon, o grandissait une
extase, loin de ce monde rel, qu'on traversait d'une course si rapide.
Le visage ranim de Marie le pntrait de joie. Il lui abandonna sa
main, qu'elle avait prise, pour lui dire, dans une treinte, toute la
confiance qui renaissait en elle. Pourquoi donc l'aurait-il dcourage
par son doute, puisqu'il souhaitait sa gurison? Aussi gardait-il avec
une tendresse infinie, cette petite main moite de malade, boulevers de
fraternit souffrante, voulant croire  la piti des choses,  une bont
suprieure qui mnageait la douleur aux dsesprs.

--Oh! Pierre, rpta-t-elle, que c'est beau, que c'est beau! Et quelle
gloire, si la sainte Vierge veut bien se dranger pour moi!... Vraiment,
croyez-vous que j'en sois digne?

--Certes, s'cria-t-il, vous tes la meilleure et la plus pure, une me
toute blanche, comme disait votre pre, et il n'y a pas assez de bons
anges dans le paradis pour vous faire escorte.

Mais ce n'tait pas fini. Soeur Hyacinthe et madame de Jonquire,
maintenant, disaient tous les miracles qu'elles savaient, la longue
suite des miracles qui, depuis plus de trente ans, fleurissaient 
Lourdes, comme la floraison ininterrompue des roses sur le rosier
mystique. On les comptait par milliers, ils repoussaient chaque anne,
avec une verdeur de sve prodigieuse, plus clatants  chaque saison. Et
les malades, coutant ces merveilles dans une fivre croissante, taient
pareils aux petits enfants, qui, aprs un beau conte de fe, en veulent
un autre, et un autre, et un autre encore. Oh! encore, encore des
histoires, o la ralit mauvaise est bafoue, o l'injuste nature est
soufflete, o le bon Dieu intervient comme le gurisseur suprme, celui
qui se moque de la science et qui fait du bonheur  sa guise!

Ce furent d'abord les sourds et les muets qui entendaient et qui
voyaient: Aurlie Bruneau, incurable, le tympan bris, qui tout d'un
coup est ravie par les sons clestes d'un harmonium; Louise Pourchet,
muette depuis quarante-cinq ans, qui, en prire devant la Grotte,
s'crie soudain: Je vous salue, Marie!; et d'autres, des centaines
d'autres qui sont radicalement guries, pour avoir vers quelques
gouttes d'eau dans leurs oreilles ou sur leur langue. Puis, les aveugles
dfilrent: le pre Hermann, qui sentit la main douce de la sainte
Vierge lui enlever le voile qu'il avait sur les yeux; mademoiselle de
Pontbriant, menace de perdre les deux yeux et recouvrant une vue
meilleure que jamais,  la suite d'une simple prire; un autre, un
enfant de douze ans, dont les cornes ressemblaient  des billes de
marbre, et qui retrouva, en trois secondes, des yeux clairs et profonds,
o les anges semblaient sourire. Mais, surtout, ce sont les paralytiques
qui abondent, les misrables perclus des deux jambes, les infirmes
gisant sur leur lit de misre, auxquels le Seigneur dit: Lve-toi et
marche! Delaunoy, ataxique, cautris, brl, pendu, rentr quinze fois
dans les hpitaux de Paris, d'o il rapporte les diagnostics concordants
de douze mdecins, sent une force qui le soulve sur le passage du
Saint-Sacrement, et se met  le suivre, les jambes saines. Marie-Louise
Delpon, ge de quatorze ans, dont la paralysie avait raidi les jambes,
rtract les mains, tir la bouche de ct, voit ses membres se dnouer,
la contorsion de sa bouche disparatre, comme si une main invisible
coupait les affreux liens qui la dformaient. Marie Vachier, cloue
depuis dix-sept ans dans son fauteuil par la paraplgie, non seulement
court et vole au sortir de la piscine, mais ne retrouve mme plus la
trace des plaies dont sa longue immobilit avait couvert son corps. Et
Georges Hanquet, atteint de ramollissement  la moelle pinire, d'une
insensibilit absolue, passe sans transition de l'agonie  une sant
parfaite. Et Lonie Charton, une autre ramollie de la moelle, dont les
vertbres font une saillie considrable, sent fondre sa bosse comme par
enchantement, pendant que ses jambes se redressent, des jambes neuves et
vigoureuses.

Ensuite, ce furent toutes sortes de maux. D'abord, les accidents de la
scrofule, encore des jambes perdues et refaites: Marguerite Gehier,
malade d'une coxalgie depuis vingt-sept ans, la hanche dvore par le
mal, le genou droit ankylos, tombant brusquement  genoux, pour
remercier la sainte Vierge de sa gurison; Philomne Simonneau, la jeune
Vendenne, la jambe gauche troue par trois plaies horribles, au fond
desquelles les os caris,  dcouvert, laissaient tomber des esquilles,
et dont les os, la chair et la peau se reforment. Puis vinrent les
hydropiques: madame Ancelin, dont les pieds, les mains, le corps entier
se dgonfla, sans qu'on pt savoir o toute l'eau tait passe;
mademoiselle Montagnon, dont on avait retir  plusieurs reprises
vingt-deux litres d'eau, et qui, enfle de nouveau, se vida sous la
simple application d'une compresse trempe  la source miraculeuse, sans
qu'on retrouvt non plus rien, ni dans le lit, ni sur le plancher. Et,
de mme, pas une maladie de l'estomac ne rsiste, toutes disparaissent
au premier verre. C'est Marie Souchet qui vomit du sang noir, d'une
maigreur de squelette, et qui dvore, qui retrouve son embonpoint en
deux jours. C'est Marie Jarland qui s'est brl l'estomac, en buvant par
erreur un verre d'eau de cuivre, et qui sent la tumeur, venue  la
suite, se fondre. Du reste, les plus grosses tumeurs s'en vont de la
sorte, dans la piscine, sans laisser la moindre trace. Mais ce qui
frappe les yeux davantage, ce sont les ulcres, les cancers, toutes les
horribles plaies apparentes, qu'un souffle d'en haut cicatrise. Un juif,
un comdien, la main dvore par un ulcre, n'eut qu' la tremper et fut
guri. Un jeune tranger, immensment riche, afflig au poignet droit
d'une loupe grosse comme un oeuf de poule, la vit se dissoudre. Rose
Duval qui, par suite d'une tumeur blanche, avait au coude gauche un trou
 y loger une noix, put suivre le travail prompt de la chair neuve qui
comblait ce trou. La veuve Fromond, dont la lvre tait  moiti
dtruite par un cancer, n'eut qu' se la lotionner, et il ne resta pas
mme une couture. Marie Moreau, souffrant affreusement d'un cancer au
sein, s'endormit, aprs avoir appliqu un linge imbib d'eau de Lourdes;
et, quand elle se rveilla, deux heures plus tard, la douleur avait
cess, la chair tait nette, d'une fracheur de rose.

Enfin, soeur Hyacinthe entama les cures immdiates et radicales de
phtisie, et c'tait le triomphe, la terrible maladie qui ravageait
l'humanit, que les incrdules dfiaient la sainte Vierge de gurir,
qu'elle gurissait pourtant, disait-on, d'un seul geste de son petit
doigt. Cent cas, plus extraordinaires les uns que les autres, se
pressaient, dbordaient. Marguerite Coupel, phtisique depuis trois ans,
le sommet des poumons mang par les tubercules, se lve et s'en va,
clatante de sant. Madame de la Rivire, qui crache le sang, couverte
d'une continuelle sueur froide, et dont les ongles sont violacs, sur
le point d'exhaler son dernier souffle, n'a besoin que de boire une
petite cuillere d'eau qu'on verse entre ses dents: tout de suite, le
rle cesse, elle s'assoit, rpond aux litanies, demande un bouillon. Il
faut  Julie Jadot quatre cuilleres; mais elle ne soutenait dj plus
sa tte, elle tait d'une constitution si dlicate, que le mal semblait
l'avoir fondue: en quelques jours, elle devient trs grasse. Anna Catry,
au degr le plus avanc, le poumon gauche  moiti dtruit par une
caverne, est plonge cinq fois dans l'eau froide, contrairement  toute
prudence, et elle est gurie, le poumon est sain. Une autre, une jeune
fille poitrinaire, condamne par quinze mdecins, n'a rien demand,
s'est simplement agenouille  la Grotte, par hasard, toute surprise
ensuite d'avoir t gurie ainsi au passage, au raccroc, sans doute 
l'heure o la sainte Vierge apitoye laisse tomber le miracle de ses
mains invisibles.

Des miracles, des miracles encore! ils pleuvaient comme des fleurs du
rve, par un ciel clair et doux. Il y en avait de touchants, il y en
avait d'enfantins. Une vieille femme qui, la main ankylose, ne pouvait
plus la remuer depuis trente ans, se lave et fait le signe de la croix.
La soeur Sophie qui aboyait comme une chienne, se plonge dans l'eau, en
sort la voix pure, chantant un cantique. Mustapha, un Turc, invoque la
Dame blanche, et recouvre l'oeil droit, en y appliquant une compresse. Un
officier de turcos a t protg  Sedan, un cuirassier de Reichshoffen
serait mort d'une balle au coeur, si cette balle, qui avait travers son
portefeuille, ne s'tait arrte devant une image de Notre-Dame de
Lourdes. Et les enfants, les pauvres petits qui souffrent, eux aussi
trouvaient grce: un gamin de cinq ans, paralytique, dshabill et tenu
pendant cinq minutes sous le jet glac de la fontaine, se leva et
marcha; un autre, de quinze ans, qui ne poussait dans son lit qu'un
grognement de bte, s'lana de la piscine en criant qu'il tait guri;
un autre, de deux ans, un tout petit celui-l, qui n'avait jamais
march, resta un quart d'heure dans l'eau froide, puis ragaillardi,
souriant, ainsi qu'un petit homme, fit ses premiers pas. Et, pour tous,
pour les petits comme pour les grands, les douleurs taient vives,
pendant que le miracle oprait; car le travail de rparation ne pouvait
se faire sans une secousse extraordinaire de toute la machine humaine:
les os se rgnraient, la chair repoussait, le mal chass s'chappait
en une convulsion dernire. Mais quel bien-tre ensuite! Les mdecins
n'en croyaient pas leurs yeux, leur tonnement clatait  chaque
gurison, en voyant leurs malades courir, sauter, manger avec un apptit
dvorant. Toutes ces lues, ces femmes guries faisaient trois
kilomtres, s'attablaient devant un poulet, dormaient douze heures 
poings ferms. Aucune convalescence du reste, une saute brusque de
l'agonie  la pleine sant, les membres remis  neuf, les plaies
bouches, les organes rtablis dans leur intgrit, l'embonpoint revenu,
tout cela en un coup de foudre. La science tait bafoue, on ne prenait
pas mme les prcautions les plus simples, baignant les femmes  toutes
les poques du mois, plongeant les phtisiques en sueur dans l'eau
glace, laissant les plaies  leur putrfaction, sans aucun soin
antiseptique. Puis,  chaque miracle, quel cantique d'allgresse, quel
cri de reconnaissance et d'amour! La miracule se jette  genoux, tout
le monde pleure, des conversions s'oprent, des protestants et des juifs
embrassent le catholicisme, autres miracles de la foi dont le ciel
triomphe. Les habitants du village vont en foule attendre la miracule
sur la route, pendant que les cloches sonnent  la vole; et, quand on
la voit sauter lestement de la voiture, des cris, des sanglots de joie
clatent, on entonne le _Magnificat_. Gloire  la sainte Vierge!
reconnaissance et tendresse ternelles  la Mre de Dieu!

De toutes ces esprances ralises, de toutes ces ardentes actions de
grces, ce qui se dgageait, c'tait cette gratitude  la Mre trs
pure,  la Mre admirable. Elle tait la grande passion de toutes les
mes, la Vierge puissante, la Vierge clmente, le Miroir de justice, le
Trne de sagesse. Toutes les mains se tendaient vers elle, Rose mystique
dans l'ombre des chapelles, Tour d'ivoire  l'horizon du rve, Porte du
ciel ouvrant sur l'infini. Ds l'aurore de chaque journe, elle luisait,
claire toile du matin, gaie de jeune espoir. N'tait-elle pas encore la
Sant des infirmes, le Refuge des pcheurs, la Consolatrice des
affligs? La France avait toujours t son pays aim, on l'y adorait
d'un culte fervent, le culte mme de la femme et de la mre, dans une
envole de tendresse brlante; et c'tait en France surtout qu'elle se
plaisait  se montrer aux petites bergres. Elle tait si bonne aux
petits! elle s'occupait continuellement d'eux, on ne s'adressait si
volontiers  elle que parce qu'on la savait l'intermdiaire d'amour
entre la terre et le ciel. Chaque soir, elle pleurait des larmes d'or,
aux pieds de son divin Fils, pour obtenir de lui des grces; et
c'taient les miracles qu'il lui permettait de faire, ce beau champ
fleuri de miracles, odorants comme les roses du paradis, si prodigieux
d'clat et de parfum.

Le train roulait, roulait toujours. On venait de traverser Coutras, il
tait six heures. Et soeur Hyacinthe, se levant, tapa dans ses mains, en
rptant une fois encore:

--L'Anglus, mes enfants!

Jamais les _Ave_ ne s'taient envols dans une foi plus vive, plus
attise par le dsir d'tre entendu du ciel. Et Pierre, alors, comprit
brusquement, eut l'explication nette de ces plerinages, de tous ces
trains qui roulaient par le monde entier, de ces foules accourues, de
Lourdes flamboyant l-bas comme le salut des corps et des mes. Ah! les
pauvres misrables qu'il voyait, depuis le matin, rler de souffrance,
traner leur triste carcasse dans la fatigue d'un tel voyage! Ils
taient tous des condamns, des abandonns de la science, las d'avoir
consult les mdecins, d'avoir tent la torture des remdes inutiles. Et
comme on comprenait que, brlant du dsir de vivre encore, ne pouvant se
rsigner sous l'injuste et indiffrente nature, ils fissent le rve d'un
pouvoir surhumain, d'une divinit toute-puissante, qui peut-tre allait,
en leur faveur, arrter les lois tablies, changer le cours des astres
et revenir sur sa cration! Dieu ne leur restait-il pas, si la terre
leur manquait? La ralit, pour eux, tait trop abominable, il leur
naissait un immense besoin d'illusion et de mensonge. Oh! croire qu'il y
a quelque part un justicier suprme qui redresse les torts apparents des
tres et des choses, croire qu'il y a un rdempteur, un consolateur qui
est le matre, qui peut faire remonter les torrents  leur source,
rendre la jeunesse aux vieillards, ressusciter les morts! Se dire, quand
on est couvert de plaies, qu'on a les membres tordus, le ventre enfl de
tumeurs, les poumons dtruits, se dire que cela n'importe pas, que tout
peut disparatre et renatre sur un signe de la sainte Vierge, et qu'il
suffit de prier, de la toucher, d'obtenir d'elle la grce d'tre choisi!
Et, alors, quelle fontaine cleste d'esprance, lorsque se mettait 
couler le flot prodigieux de ces belles histoires de gurison, de ces
contes de fe adorables, qui beraient, qui grisaient l'imagination
enfivre des malades et des infirmes! Depuis que la petite Sophie
Couteau, avec son pied blanc guri, tait monte dans ce wagon, ouvrant
le ciel illimit du divin et du surnaturel, comme l'on comprenait le
souffle de rsurrection qui passait, soulevant peu  peu les plus
dsesprs de leur couche de misre, faisant luire les yeux de tous,
puisque la vie tait encore possible pour eux, et qu'ils allaient
peut-tre la recommencer!

Oui, c'tait bien cela. Si ce train lamentable roulait, roulait
toujours, si ce wagon tait plein, si les autres taient pleins; si la
France et le monde, du plus loin de la terre, taient sillonns par des
trains pareils; si des foules de trois cent mille croyants, charriant
avec elles des milliers de malades, se mettaient en branle d'un bout de
l'anne  l'autre: c'tait que, l-bas, la Grotte flambait dans sa
gloire comme un phare d'espoir et d'illusion, comme la rvolte et le
triomphe de l'impossible sur l'inexorable matire. Jamais roman plus
passionnant n'avait t crit pour exalter les mes, au-dessus des rudes
conditions de l'existence. Rver ce rve, l tait le grand bonheur
ineffable. Les pres de l'Assomption n'avaient vu, d'anne en anne,
s'largir le succs de leurs plerinages, que parce qu'ils vendaient aux
peuples accourus de la consolation, du mensonge, ce pain dlicieux de
l'esprance dont l'humanit souffrante a une continuelle faim, que rien
n'apaisera jamais. Et ce n'taient pas seulement les plaies physiques
qui criaient du besoin d'tre guries, tout l'tre moral et intellectuel
clamait sa misre, dans un dsir insatiable de bonheur. tre heureux,
mettre la certitude de sa vie dans la foi, s'appuyer jusqu' la mort sur
ce solide bton de voyage, tel tait le dsir qui sortait de toutes les
poitrines, qui faisait s'agenouiller toutes les douleurs morales,
demandant la continuation de la grce, la conversion des tres chers, le
salut spirituel de soi-mme et de ceux qu'on aime. L'immense cri se
propageait, montait, emplissait l'espace: tre heureux  jamais, dans la
vie et dans la mort!

Et Pierre les avait bien vus tous, les souffrants qui l'entouraient, ne
plus sentir les cahots des roues, retrouver des forces,  chaque lieue
dvore qui les rapprochait du miracle. Madame Maze, elle-mme, devenait
bavarde, dans la certitude que la sainte Vierge lui rendrait son mari.
Madame Vincent, souriante, berait doucement la petite Rose, en la
trouvant bien moins malade que ces enfants  demi morts qu'on plongeait
dans l'eau glace et qui jouaient. M. Sabathier plaisantait avec M. de
Guersaint, lui expliquait qu'en octobre, quand il aurait des jambes, il
irait faire un tour  Rome, un voyage qu'il remettait depuis quinze ans.
Madame Vtu, calme, l'estomac tiraill seulement, croyant qu'elle avait
faim, demandait  madame de Jonquire de lui laisser tremper des
mouillettes de biscuit dans un verre de lait; tandis qu'lise Rouquet,
oubliant sa plaie, mangeait une grappe de raisin,  visage dcouvert. Et
la Grivotte, assise sur son sant, et le frre Isidore, qui avait cess
de se plaindre, gardaient de tous ces beaux contes une telle fivre
heureuse, qu'ils s'inquitaient de l'heure, ayant l'impatience de la
gurison. Mais l'homme surtout, pendant une minute, ressuscita. Comme
soeur Hyacinthe essuyait de nouveau la sueur froide de son visage, il
ouvrit les paupires, tandis qu'un sourire clairait un instant sa face.
Une fois encore, il avait espr.

Marie gardait, dans sa petite main tide, la main de Pierre. Il tait
sept heures, on ne devait tre  Bordeaux qu' sept heures et demie; et
le train en retard, pour rattraper les minutes perdues, htait de plus
en plus sa marche, dans une vitesse folle. L'orage avait fini par
couler, une douceur infiniment pure tombait du grand ciel clair.

--Oh! Pierre, que c'est beau, que c'est beau! rpta de nouveau Marie,
en lui serrant la main de toute sa tendresse.

Et, se penchant vers lui,  demi-voix:

--Pierre, j'ai vu la sainte Vierge, tout  l'heure, et c'est votre
gurison que j'ai demande et obtenue.

Le prtre, comprenant, fut boulevers par les yeux de divine lumire
qu'elle fixait sur les siens. Elle s'tait oublie, elle avait demand
sa conversion; et ce souhait de foi, qui sortait candide de cette
crature souffrante et si chre, lui retournait l'me. Pourquoi donc ne
croirait-il pas, un jour? Lui-mme restait perdu de tant de rcits
extraordinaires. La chaleur touffante du wagon l'avait tourdi, la vue
des misres entasses l faisait saigner sa chair pitoyable. Et la
contagion agissait, il ne savait plus bien o s'arrtaient le rel et le
possible, incapable, au milieu de cet amas de faits stupfiants, de
faire le partage, d'expliquer les uns et de rejeter les autres. Un
moment, comme un cantique de nouveau s'levait, l'emportait au fil
entt de son obsession, il ne s'appartint plus, il s'imagina qu'il
finissait par croire, dans le vertige hallucin de cet hpital roulant,
roulant toujours,  toute vapeur.




V


Le train quitta Bordeaux aprs un arrt de quelques minutes, durant
lequel ceux qui n'avaient pas dn, se htrent d'acheter des
provisions. D'ailleurs, les malades ne cessaient de boire un peu de
lait, de rclamer un biscuit, comme des enfants. Et, tout de suite, ds
qu'on fut de nouveau en marche, soeur Hyacinthe tapa dans ses mains.

--Allons, dpchons-nous, la prire du soir!

Alors, pendant prs d'un quart d'heure, il y eut un bourdonnement
confus, des _Pater_, des Ave, un examen de conscience, un acte de
contrition, un abandon de soi-mme  Dieu,  la sainte Vierge et aux
saints, tout un remerciement de l'heureuse journe, que termina une
prire pour les vivants et pour les fidles trpasss.

--Au nom du Pre, et du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il!

Il tait huit heures dix, le crpuscule noyait dj la campagne, une
plaine immense, prolonge par les brumes du soir, et o s'allumaient, au
loin, dans les maisons perdues, des tincelles vives. Les lampes du
wagon vacillaient, clairaient d'une lumire jaune l'entassement des
bagages et des plerins, secous par un mouvement de lacets continu.

--Vous savez, mes enfants, reprit soeur Hyacinthe, reste debout, que je
ferai faire le silence  Lamothe,  environ une heure d'ici. Vous avez
donc une heure pour vous amuser; mais soyez sages, ne vous excitez pas
trop. Et, aprs Lamothe, vous entendez bien, plus un mot, plus un
souffle, je veux que vous dormiez tous!

Cela les fit rire.

--Ah! mais, c'est la rgle, vous tes srement trop raisonnables pour ne
pas obir.

Depuis le matin, en effet, ils avaient rempli ponctuellement le
programme des exercices religieux, indiqus heure par heure. Maintenant
que toutes les prires avaient t dites, les chapelets rcits, les
cantiques chants, c'tait la journe finie, une courte rcration avant
le repos. Mais ils ne savaient que faire.

--Ma soeur, proposa Marie, si vous vouliez bien autoriser monsieur l'abb
 nous faire une lecture? Il lit parfaitement, et j'ai justement l un
petit livre, une histoire de Bernadette si jolie...

On ne la laissa pas achever, tous crirent, avec une passion veille
d'enfants auxquels on promet un beau conte:

--Oh! oui, ma soeur, oh? oui, ma soeur!

--Sans doute, dit la religieuse, je permets, du moment qu'il s'agit
d'une bonne lecture.

Pierre dut consentir. Mais il voulait tre sous la lampe, et il lui
fallut changer de place avec M. de Guersaint, que cette annonce d'une
histoire avait ravi autant que les malades. Et, quand le jeune prtre,
enfin install, dclarant qu'il verrait assez clair, ouvrit le livre, un
frmissement de curiosit courut d'un bout du wagon  l'autre, toutes
les ttes s'allongrent, recueillies, les oreilles tendues.
Heureusement, il avait la voix claire, il put dominer les roues, dont le
bruit n'tait plus qu'un roulement assourdi, dans cette plaine immense
et plate.

Mais, avant de commencer, Pierre examinait le livre. C'tait un de ces
petits livres de colportage, sortis des presses catholiques, rpandus 
profusion par toute la chrtient. Mal imprim, de papier humble, il
portait, sur sa couverture bleue, une Notre-Dame de Lourdes, une nave
image d'une grce raidie et gauche. Une demi-heure suffirait
certainement pour le lire, sans hte.

Et Pierre commena, de sa belle voix nette, au timbre doux et pntrant.

--C'tait  Lourdes, petite ville des Pyrnes, le jeudi 11 fvrier
1858. Le temps tait froid et un peu couvert. On manquait de bois pour
prparer le dner, dans la maison du pauvre, mais honnte meunier
Franois Soubirous. Sa femme, Louise, dit  sa seconde fille, Marie: Va
ramasser du bois sur le bord du Gave ou dans les communaux. Le Gave est
le nom d'un torrent qui traverse Lourdes.

Marie avait une soeur ane, nomme Bernadette, rcemment arrive de la
campagne, o de braves villageois l'avaient employe comme bergre.
C'tait une enfant frle et dlicate, d'une grande innocence, mais dont
toute la science consistait  savoir dire le chapelet. Louise Soubirous
hsitait  l'envoyer au bois avec sa soeur,  cause du froid; cependant,
sur les instances de Marie et d'une petite voisine, nomme Jeanne
Abadie, elle la laissa partir.

Les trois compagnes, descendant le long du torrent pour recueillir des
dbris de bois mort, se trouvrent en face d'une grotte, creuse dans un
grand rocher que les gens du pays appelaient Massabielle...

Mais, arriv  ce point de la lecture, comme il tournait la page, Pierre
s'arrta, laissant retomber le petit livre. L'enfantillage du rcit, les
phrases toutes faites et vides l'impatientaient. Lui qui avait entre les
mains le dossier complet de cette histoire extraordinaire, qui s'tait
passionn  en tudier les moindres dtails, et qui gardait au fond du
coeur une tendresse dlicieuse, une infinie piti pour Bernadette! Il
venait de se dire que l'enqute qu'il rvait autrefois d'aller faire 
Lourdes, il pourrait la commencer le lendemain mme. C'tait une des
raisons qui l'avaient dcid au voyage. Et toute sa curiosit se
rveillait sur la voyante, qu'il aimait, parce qu'il la sentait une
candide, une vridique et une malheureuse, mais dont il aurait voulu
analyser et expliquer le cas. Certes, elle ne mentait pas, elle avait eu
sa vision, entendu des voix comme Jeanne d'Arc, et comme Jeanne d'Arc
elle dlivrait la France, au dire des catholiques. Quelle tait donc la
force qui l'avait produite, elle et son oeuvre? Comment la vision
avait-elle pu grandir chez cette enfant misrable, et bouleverser toutes
les mes croyantes jusqu' renouveler les miracles des temps primitifs,
et fonder presque une religion nouvelle, au milieu d'une ville sainte,
btie  coups de millions, envahie par des foules qu'on n'avait pas vues
si exaltes ni si nombreuses depuis les croisades?

Alors, cessant de lire, il raconta ce qu'il savait, ce qu'il avait
devin et rtabli, dans cette histoire si obscure encore, malgr les
flots d'encre qu'elle a fait couler. Il connaissait le pays, les moeurs,
les coutumes,  la suite de ses longues conversations avec son ami, le
docteur Chassaigne. Et il avait une facilit charmante de parole, une
motion exquise, des dons remarquables d'orateur sacr, qu'il se
connaissait depuis le sminaire, mais dont il n'usait jamais. Dans le
wagon, quand on vit qu'il savait l'histoire bien mieux, bien plus
longuement que le petit livre, et qu'il la disait d'un air si doux, si
passionn, il y eut une recrudescence d'attention, un lan de ces mes
douloureuses, affames de bonheur, qui se donnaient toutes  lui.

D'abord, ce fut l'enfance de Bernadette,  Bartrs. Elle grandissait l
chez sa mre nourrice, la femme Lages, qui, ayant perdu un nouveau-n,
avait rendu aux Soubirous, trs pauvres, le service de nourrir et de
garder leur enfant. Ce village de quatre cents mes,  une lieue
environ de Lourdes, se trouvait comme au dsert, loin de toute route
frquente, cach parmi des verdures. Le chemin dvale, les quelques
maisons s'espacent, au milieu des herbages coups de haies, plants de
noyers et de chtaigniers; tandis que des ruisseaux clairs qui ne se
taisent jamais, suivent les pentes, le long des sentiers, et que, seule,
la vieille petite glise romane domine sur un tertre, envahi par les
tombes du cimetire. De toutes parts, des coteaux boiss ondulent et
montent: c'est un trou dans les herbes d'une fracheur dlicieuse, des
herbes au vert intense, que baigne un dessous tremp d'eau, les
ternelles nappes souterraines descendues des montagnes. Et Bernadette,
qui, depuis qu'elle tait grande fille, payait sa nourriture en gardant
les agneaux, les menait patre pendant des saisons entires, perdue sous
ces feuillages, o elle ne rencontrait pas une me. Parfois seulement,
du sommet d'un coteau, elle apercevait les montagnes au loin, le pic du
Midi, le pic de Viscos, masses clatantes ou assombries selon la couleur
du temps, et que d'autres pics dcolors prolongeaient, des apparitions
 demi vanouies de visionnaire, comme il en passe dans les rves. Puis,
c'tait la maison des Lages, o son berceau se trouvait encore, une
maison isole, la dernire du village. Un pr s'tendait, plant de
poiriers et de pommiers, spar seulement de la pleine campagne par une
source mince, qu'on pouvait franchir d'un saut. Dans l'habitation basse,
il n'y avait,  droite et  gauche de l'escalier de bois menant au
grenier, que deux vastes pices, dalles de pierre, contenant chacune
quatre ou cinq lits. Les fillettes couchaient ensemble, s'endormaient en
regardant le soir les belles images, colles aux murs, pendant que la
grande horloge, dans sa caisse de sapin, battait l'heure gravement, au
milieu du grand silence.

Ah! ces annes de Bartrs, dans quelle douceur ravie Bernadette les
avait vcues! Elle poussait chtive, toujours malade, souffrant d'un
asthme nerveux qui l'touffait aux moindres sautes du vent; et,  douze
ans, elle ne savait ni lire ni crire, ne parlant que le patois, reste
enfantine, retarde dans son esprit ainsi que dans son corps. C'tait
une bonne petite fille, trs douce, trs sage, d'ailleurs une enfant
comme une autre, pas causeuse pourtant, plus contente d'couter que de
parler. Bien qu'elle ne ft gure intelligente, elle montrait souvent
beaucoup de raison naturelle, avait mme parfois la rpartie prompte,
une sorte de gaiet simple qui faisait rire. On avait eu une peine
infinie  lui apprendre le chapelet. Quand elle le sut, elle parut
vouloir borner l sa science, elle le rcita d'un bout de la journe 
l'autre, si bien qu'on ne la rencontrait plus, avec ses agneaux, que son
chapelet aux doigts, grenant les _Pater_ et les _Ave_. Et que d'heures
elle vcut ainsi au penchant herbu des coteaux, noye et comme hante
dans le mystre des feuilles, ne voyant par instants du monde que les
cimes des montagnes lointaines, envoles dans la lumire, d'une lgret
de songe! Les journes se succdaient, et elle ne promenait toujours que
son rve troit, l'unique prire qu'elle rptait, qui ne lui donnait
d'autre compagne et amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si
frache, si nave d'enfance. Puis, que de belles soires elle passa,
l'hiver, dans la salle de gauche, o il y avait du feu! Sa mre nourrice
avait un frre qui tait prtre et qui faisait parfois des lectures
admirables, des histoires de saintet, des aventures prodigieuses 
faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis sur la
terre, tandis que le ciel entr'ouvert laissait apercevoir la splendeur
des anges. Les livres qu'il apportait taient souvent pleins d'images,
le bon Dieu au milieu de sa gloire, Jsus si dlicat et si joli, avec
son visage de lumire, la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse,
resplendissante, vtue de blanc, d'azur et d'or, si aimable, qu'elle la
revoyait parfois dans ses rves. Mais la Bible tait encore le livre
qu'on lisait le plus souvent, une vieille Bible jaunie par l'usage,
depuis plus de cent ans dans la famille; et, chaque soir de veille, le
pre nourricier, qui seul avait appris  lire, prenait une pingle, la
plantait au hasard, commenait la lecture en haut de la page de droite,
au milieu de la profonde attention des femmes et des enfants, qui
finissaient par savoir et qui auraient pu continuer, sans se tromper
d'un mot.

Bernadette prfrait les livres pieux, o la sainte Vierge passait avec
son accueillant sourire. Pourtant, une lecture l'amusa aussi, celle de
la merveilleuse histoire des Quatre Fils Aymon. Sur la couverture jaune
du petit livre, tomb l de la balle de quelque colporteur gar, on
voyait, en une gravure nave, les quatre preux, Renaud et ses frres,
monts tous les quatre sur Bayard, leur fameux cheval de bataille, dont
la fe Orlande leur avait fait le royal cadeau. Et c'taient des combats
sanglants, des constructions et des siges de forteresse, des coups
d'pe terribles entre Roland et Renaud, qui allait enfin dlivrer la
Terre Sainte, sans oublier le magicien Maugis aux merveilleux
enchantements, ni la princesse Clarisse, soeur du roi d'Aquitaine, plus
belle que le jour. L'imagination frappe, Bernadette avait parfois de la
peine  s'endormir, surtout les soirs o, dlaissant les livres,
quelqu'un de la compagnie disait une histoire de sorcier. Elle tait
trs superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, aprs le coucher
du soleil, prs d'une tour du voisinage, hante par le diable. Toute la
contre, d'ailleurs, dvote et simple d'esprit, tait comme peuple de
mystres, des arbres qui chantaient, des pierres o perlait le sang, des
carrefours o il fallait dire trois _Pater_ et trois _Ave_, si l'on ne
voulait pas rencontrer la bte aux sept cornes, qui emportait les filles
 la perdition. Et quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait
des centaines, on ne se serait plus arrt, le soir, quand on les
entamait. D'abord, c'taient les aventures des loups-garous, ces
misrables hommes forcs par le dmon  entrer dans la peau des chiens,
les grands chiens blancs des montagnes: si l'on tire un coup de fusil
sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme est dlivr; mais,
si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt immdiatement. Puis,
dfilaient les sorciers et les sorcires,  l'infini. Une de ces
histoires passionnait Bernadette, celle d'un greffier de Lourdes qui
voulait voir le diable et qu'une sorcire menait dans un champ vague, 
minuit, le vendredi saint. Le diable arrivait, magnifiquement habill de
rouge. Tout de suite, il proposait au greffier de lui acheter son me,
ce que celui-ci feignait d'accepter. Justement, le diable tenait sous
son bras le registre o avaient sign les gens de la ville qui s'taient
dj vendus. Mais le greffier, malin, tirait de sa poche une prtendue
bouteille d'encre, qui n'tait autre qu'une bouteille d'eau bnite; et
il aspergeait le diable, lequel poussait des cris affreux, pendant que
lui prenait la fuite, en emportant le registre. Alors, une course folle
commenait, qui pouvait durer la soire entire, par les monts, par les
vaux, au travers des forts et des torrents. Rends-moi le
registre!--Non, tu ne l'auras pas! Et cela recommenait toujours.
Rends-moi le registre!--Non, tu ne l'auras pas! Le greffier, enfin,
qui avait son ide, hors d'haleine, prs de succomber, se jetait dans le
cimetire, en terre bnite, d'o il narguait le diable, en agitant le
registre, ayant ainsi sauv les mes de tous les malheureux qui avaient
sign. Et, ces soirs-l, avant de s'abandonner au sommeil, Bernadette
disait mentalement un chapelet, heureuse de voir l'enfer bafou,
tremblante cependant  l'ide qu'il reviendrait srement rder autour
d'elle, ds qu'on aurait souffl la lampe.

Tout un hiver, les veilles se firent dans l'glise. Le cur Ader
l'avait permis, et beaucoup de familles venaient l, pour conomiser la
lumire; sans compter qu'on avait plus chaud,  tre ainsi tous
ensemble. On lisait la Bible, on disait des prires en commun. Les
enfants finissaient par s'endormir. Seule, Bernadette luttait jusqu'au
bout, si contente d'tre chez le bon Dieu, dans cette nef troite, dont
les minces nervures taient peintes en rouge et en bleu. Au fond,
l'autel, peint galement et dor, avec ses colonnes torses, avec ses
retables, Marie chez Anne et la Dcollation de saint Jean, se dressait,
d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la somnolence
qui l'envahissait, devait voir se lever la vision mystique de ces images
violemment colories, le sang couler des plaies, les auroles flamboyer,
la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux couleur du ciel,
de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir
ses lvres de vermillon, pour lui adresser la parole. Pendant des mois,
elle vcut de la sorte ses soires, dans ce demi-sommeil, en face de
l'autel vague et somptueux, dans ce commencement de rve divin qu'elle
emportait, pour l'achever au lit, dormant sans un souffle, sous la garde
de son bon ange.

Et ce fut aussi dans cette vieille glise, si humble et si pleine de foi
ardente, que Bernadette commena  suivre le catchisme. Elle allait
avoir quatorze ans, il tait grand temps qu'elle ft sa premire
communion. Sa mre nourrice, qui passait pour avare, ne l'envoyait pas 
l'cole, l'utilisant dans la maison du matin au soir. M. Barbet,
l'instituteur, ne la vit jamais  sa classe. Mais, un jour qu'il faisait
la leon de catchisme, en remplacement de l'abb Ader, indispos, il la
remarqua pour sa pit et sa modestie. Le prtre aimait beaucoup
Bernadette; et il parlait souvent d'elle  l'instituteur, il lui disait
qu'il ne pouvait la regarder, sans songer aux enfants de la Salette,
car ces enfants avaient d tre simples, bons et pieux comme elle, pour
que la sainte Vierge leur ft apparue. Un autre matin, les deux hommes,
en dehors du village, l'ayant vue de loin, avec son petit troupeau, se
perdre parmi les grands arbres, le prtre se retourna,  plusieurs
reprises, en disant de nouveau: J'ignore ce qui se passe en moi, mais
toutes les fois que je rencontre cette enfant, il me semble apercevoir
Mlanie, la petite bergre, la compagne du petit Maximin. Certainement,
il tait obsd par cette pense singulire, qui se trouva tre une
prdiction. Et, un jour, aprs le catchisme, ou mme un soir,  la
veille de l'glise, n'avait-il pas cont la merveilleuse histoire,
vieille de douze annes dj, la Dame  la robe blouissante qui
marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'tait
montre  Mlanie et  Maximin, sur la montagne, au bord d'un ruisseau,
pour leur confier un grand secret et leur annoncer la colre de son
Fils? Depuis ce jour, une source, ne des larmes de la Vierge,
gurissait toutes les maladies, tandis que le secret, confi  un
parchemin scell de trois cachets de cire, dormait  Rome. Sans doute,
cette histoire admirable, Bernadette l'avait coute passionnment, de
son air muet de dormeuse veille, puis l'avait emporte au dsert de
feuilles o elle passait les jours, pour la revivre derrire ses
agneaux, pendant que, grain  grain, son chapelet glissait entre ses
doigts frles.

Et telle s'coula l'enfance,  Bartrs. Ce qui ravissait, chez cette
Bernadette chtive et pauvre, c'taient les yeux d'extase, les beaux
yeux de visionnaire, o, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le
vol des rves. La bouche tait grande et trop forte, indiquant la bont;
la tte, carre, au front droit, aux pais cheveux noirs, aurait paru
commune, sans son charme de doux enttement. Mais qui n'entrait pas dans
son regard, ne la remarquait pas: elle n'tait plus qu'une enfant
quelconque, la pauvresse des routes, la fillette pousse  regret,
d'une humilit craintive. Et c'tait dans son regard que l'abb Ader
avait srement lu avec trouble tout ce qui allait fleurir en elle, le
mal touffant dont souffrait sa triste chair de gamine, la solitude de
verdure o elle avait grandi, la douceur blante de ses agneaux, la
Salutation anglique promene sous le ciel, rpte jusqu'
l'hallucination, et les prodigieuses histoires entendues chez sa mre
nourrice, et les veilles passes devant les retables vivants de
l'glise, et tout l'air de primitive foi qu'elle avait respir dans ce
pays lointain, barr de montagnes.

Le 7 janvier, Bernadette venait d'avoir quatorze ans, et ses parents,
les Soubirous, voyant qu'elle n'apprenait rien  Bartrs, rsolurent de
la reprendre dfinitivement chez eux,  Lourdes, pour qu'elle y suivt
le catchisme avec assiduit, de manire  prparer srieusement sa
premire communion. Et elle tait donc  Lourdes depuis quinze  vingt
jours, lorsque, par un temps froid et un peu couvert, le 11 fvrier, un
jeudi...

Mais Pierre dut s'interrompre, soeur Hyacinthe s'tait leve, tapant
vigoureusement dans ses mains.

--Mes enfants, il est plus de neuf heures... Le silence! le silence!

On venait en effet de dpasser Lamothe, le train roulait avec son
ronflement sourd dans une mer de tnbres, au travers des plaines sans
fin des Landes, submerges par la nuit. Depuis dix minutes dj, on
aurait d ne plus souffler dans le wagon, dormir ou souffrir, sans une
parole. Et il y eut pourtant une rvolte.

--Oh! ma soeur, s'cria Marie, dont les yeux tincelaient, un petit quart
d'heure encore! Nous en sommes au moment le plus intressant.

Dix voix, vingt voix s'levrent.

--Oui, de grce! encore un petit quart d'heure! Tous voulaient entendre
la suite, brlant de curiosit, comme s'ils n'avaient pas connu
l'histoire, tellement ils taient pris par les dtails d'humanit
attendrie et souriante que donnait le conteur. Les regards ne le
quittaient plus, les ttes se tendaient vers lui, bizarrement claires,
sous les lampes fumeuses. Et il n'y avait pas que les malades, les dix
femmes du compartiment du fond, elles aussi, se passionnaient,
tournaient leurs pauvres faces laides, belles de nave croyance,
heureuses de ne pas perdre un mot.

--Non, je ne peux pas! dclara d'abord soeur Hyacinthe. Le programme est
formel, il faut faire silence.

Cependant, elle flchissait, si intresse elle-mme, qu'elle en avait
un battement de coeur, sous sa guimpe. Marie insista de nouveau,
suppliante; tandis que son pre, M. de Guersaint, qui coutait d'un air
trs amus, dclarait qu'on allait en tre malade, si l'on ne continuait
pas; et, comme madame de Jonquire souriait d'un air indulgent, la soeur
finit par cder.

--Eh bien! voyons, encore un petit quart d'heure, mais rien qu'un petit
quart d'heure, n'est-ce pas? parce que je serais fautive.

Pierre avait attendu paisiblement, sans intervenir. Et il continua de la
mme voix pntrante, o le doute s'attendrissait de piti pour ceux qui
souffrent et qui esprent.

Maintenant, le rcit reprenait  Lourdes, rue des Petits-Fosss, une rue
morne, troite et tortueuse, qui descend entre des maisons pauvres et
des murs grossirement crpis. Au rez-de-chausse d'une de ces tristes
demeures, au bout d'une alle noire, les Soubirous occupaient une
chambre unique, o sept personnes s'entassaient, le pre, la mre et les
cinq enfants. On voyait  peine clair, la cour intrieure, toute petite
et humide, s'clairait d'un jour verdtre. On dormait l, en tas; on y
mangeait, quand on avait du pain. Depuis quelque temps, le pre,
meunier de son tat, trouvait difficilement du travail chez les autres.
Et c'tait de ce trou obscur, de cette misre basse, que, par ce froid
jeudi de fvrier, Bernadette, l'ane, s'en tait alle ramasser du bois
mort, avec Marie, sa soeur cadette, et Jeanne, une petite amie du
voisinage.

Alors, longuement, le beau conte se droula: comment les trois fillettes
taient descendues au bord du Gave, de l'autre ct du Chteau, comment
elles avaient fini par se trouver dans l'le du Chalet, en face du
rocher de Massabielle, dont les sparait seulement l'troit chenal du
moulin de Svy. C'tait un lieu sauvage, o le berger commun conduisait
souvent les porcs du pays, qui, par les averses brusques, s'abritaient
sous ce rocher de Massabielle, que creusait  sa base une sorte de
grotte peu profonde, obstrue d'glantiers et de ronces. Le bois mort
tait rare, Marie et Jeanne traversrent le chenal, en apercevant, de
l'autre ct, tout un glanage de branches, charries et laisses l par
le torrent; tandis que Bernadette, plus dlicate, un peu demoiselle,
restait sur la rive  se dsesprer, n'osant se mouiller les pieds. Elle
avait de la gourme  la tte, sa mre lui avait bien recommand de
s'envelopper avec soin dans son capulet, un grand capulet blanc qui
tranchait sur sa vieille robe de laine noire. Quand elle vit que ses
compagnes refusaient de l'aider, elle se rsigna  quitter ses sabots et
 retirer ses bas. Il tait environ midi, les neuf coups de l'Anglus
devaient sonner  la paroisse, dans ce grand ciel calme d'hiver, voil
d'un fin duvet de nuages. Et ce fut alors qu'un grand trouble monta en
elle, soufflant dans ses oreilles avec un tel bruit de tempte, qu'elle
crut entendre passer un ouragan, descendu des montagnes: elle regarda
les arbres, elle fut stupfaite; car pas une feuille ne remuait. Puis,
elle pensa s'tre trompe, et elle allait ramasser ses sabots, lorsque,
de nouveau, le grand souffle la traversa; mais, cette fois, le trouble
des oreilles gagnait les yeux, elle ne voyait plus les arbres, elle
tait blouie par une blancheur, une sorte de clart vive, qui lui parut
se fixer contre le rocher, en haut de la grotte, dans une fente mince et
haute, pareille  une ogive de cathdrale. Effraye, elle tomba sur les
genoux. Qu'tait-ce donc, mon Dieu? Parfois, aux vilains temps, lorsque
son asthme l'oppressait davantage, elle rvait pendant des nuits
entires, des rves souvent pnibles, dont elle gardait l'touffement au
rveil, mme lorsqu'elle ne se souvenait de rien. Des flammes
l'entouraient, le soleil passait devant sa face. Avait-elle ainsi rv,
la nuit prcdente? tait-ce la continuation de quelque songe oubli?
Puis, peu  peu, une forme s'indiqua, elle crut reconnatre une figure,
que la vive lumire faisait toute blanche. Dans la crainte que ce ne ft
le diable, la cervelle hante d'histoires de sorcires, elle s'tait
mise  dire son chapelet. Et, quand, la lumire teinte peu  peu, elle
eut rejoint Marie et Jeanne, aprs avoir travers le chenal, elle fut
surprise que ni l'une ni l'autre n'eussent rien vu, pendant qu'elles
ramassaient du bois devant la grotte. Et, en revenant  Lourdes, les
trois fillettes causrent: elle avait donc vu quelque chose, elle? Mais
elle ne voulait pas rpondre, inquite et un peu honteuse; enfin, elle
dit qu'elle avait vu quelque chose habill de blanc.

Ds lors, la rumeur partit de l et grandit. Les Soubirous, mis au
courant, s'taient fchs de ces enfantillages, en dfendant  leur
fille de retourner au rocher de Massabielle. Mais tous les enfants du
quartier se rptaient dj l'histoire, les parents durent cder, le
dimanche, et laisser Bernadette aller  la grotte, avec une bouteille
d'eau bnite, pour savoir dcidment si l'on n'avait pas affaire au
diable. Elle revit la clart, la figure qui se compltait, qui souriait,
sans avoir peur de l'eau bnite. Et, le jeudi encore, elle revint,
accompagne d'autres personnes, et ce fut ce jour-l seulement que la
Dame au vif clat s'incarna au point de lui adresser enfin la parole:
Faites-moi la grce de venir ici pendant quinze jours. Peu  peu, la
Dame s'tait ainsi prcise, le quelque chose habill de blanc devenait
une Dame plus belle qu'une reine, comme on n'en voit que sur les images.
D'abord, devant les questions dont le voisinage l'accablait du matin au
soir, Bernadette s'tait montre hsitante, agite de scrupules. Puis,
il avait sembl que, sous la suggestion mme de ces interrogatoires, la
figure se faisait plus nette, prenait une vie dfinitive, des lignes et
des couleurs dont l'enfant, dans ses descriptions, ne devait jamais plus
s'carter. Les yeux taient bleus et trs doux, la bouche rose et
souriante, l'ovale du visage avait  la fois une grce de jeunesse et de
maternit. On voyait  peine, sous le bord du voile qui couvrait la tte
et descendait jusqu'aux talons, la frisure discrte d'une admirable
chevelure blonde. La robe, toute blanche, clatante, devait tre d'une
toffe inconnue  la terre, tisse de soleil. L'charpe, couleur du
ciel, mollement noue, laissait pendre deux longs bouts flottants, d'une
lgret d'air matinal. Le chapelet, pass au bras droit, avait des
grains d'une blancheur de lait, tandis que les chanons et la croix
taient d'or. Et, sur les pieds nus, sur les adorables pieds de neige
virginale, fleurissaient deux roses d'or, les roses mystiques de cette
chair immacule de mre divine. O donc Bernadette l'avait-elle vue,
cette sainte Vierge, si traditionnelle dans sa composition simpliste,
sans un bijou, d'une grce primitive de peuple enfant? dans quel livre 
images du frre de sa mre nourrice, le bon prtre qui faisait de si
belles lectures? dans quelle statuette, dans quel tableau, dans quel
vitrail de l'glise peinte et dore o elle avait grandi? Surtout, ces
roses d'or sur les pieds nus, cette dlicieuse imagination d'amour,
cette floraison dvote de la chair de la femme, de quel roman de
chevalerie venait-elle, de quelle histoire conte au catchisme par
l'abb Ader, de quel rve inconscient promen sous les ombrages de
Bartrs, en rptant sans fin les obsdantes dizaines de la Salutation
anglique?

La voix de Pierre s'tait encore attendrie; car, s'il ne disait pas
toutes ces choses aux simples d'esprit qui l'coutaient, l'explication
humaine que son doute, au fond de lui, tentait de donner  ces prodiges,
rendait son rcit frmissant d'une sympathique fraternit. Il aimait
Bernadette davantage pour le charme de son hallucination, cette Dame
d'un abord si gracieux, parfaitement aimable, pleine de politesse pour
apparatre et disparatre. La grande lumire se montrait d'abord, puis
la vision se formait, allait, venait, se penchait, se remuait dans un
flottement insensible et lger; et, quand elle s'vanouissait, la
lumire persistait un instant encore, puis s'teignait comme un astre
qui meurt. Aucune Dame de ce monde ne pouvait avoir un visage si blanc
et si rose, si beau de la beaut enfantine des images de premire
communion. L'glantier de la grotte ne blessait mme pas ses pieds nus
adors, fleuris d'or.

Et Pierre, tout de suite, raconta les autres apparitions. La quatrime
et la cinquime eurent lieu le vendredi et le samedi; mais la Dame au
vif clat, qui n'avait point encore dit son nom, se contenta de sourire
et de saluer, sans prononcer une parole. Le dimanche, elle pleura, elle
dit  Bernadette: Priez pour les pcheurs. Le lundi, elle lui fit le
grand chagrin de ne pas se montrer, voulant l'prouver sans doute. Mais,
le mardi, elle lui confia un secret personnel, qui ne devait jamais tre
divulgu; puis, elle lui indiqua enfin la mission dont elle la
chargeait: Allez dire aux prtres qu'il faut btir ici une chapelle.
Le mercredi, elle murmura  plusieurs reprises le mot: Pnitence!
pnitence! pnitence! que l'enfant rpta en baisant la terre. Le
jeudi, elle dit: Allez boire  la fontaine et vous y laver, et vous
mangerez de l'herbe qui est  ct, paroles que Bernadette finit par
comprendre, lorsqu'une source eut jailli sous ses doigts, au fond de la
grotte; et ce fut le miracle de la fontaine enchante. Ensuite, la
seconde semaine se droula: elle ne parut pas le vendredi, elle fut
exacte les cinq jours suivants, rptant ses ordres, regardant avec son
sourire l'humble fille de son choix, qui,  chaque apparition, rcitait
le chapelet, baisait la terre, montait sur les genoux jusqu' la source,
pour boire et se laver. Enfin, le jeudi 4 mars, dernier jour des
mystiques rendez-vous, elle demanda plus instamment la construction
d'une chapelle, pour que les peuples s'y rendissent en procession, de
tous les points de la terre. Cependant, jusque-l,  toutes les demandes
elle avait refus de rpondre qui elle tait; et ce fut seulement le
jeudi 25 mars, trois semaines plus tard, que la Dame, joignant les
mains, levant les yeux au ciel, dit: Je suis l'Immacule Conception.
Deux fois encore,  plus de trois mois d'intervalle, le 7 avril et le 16
juillet, elle apparut: la premire fois pour le miracle du cierge, ce
cierge au-dessus duquel l'enfant laissa longtemps sa main par mgarde,
sans la brler; la seconde fois pour l'adieu, le dernier sourire et le
dernier salut de gentille politesse. Cela faisait dix-huit apparitions
bien comptes, et plus jamais elle ne se montra.

Pierre s'tait comme ddoubl. Tandis qu'il continuait son beau conte
bleu, si doux aux misrables, il voquait pour lui cette Bernadette
pitoyable et chre, dont la fleur de souffrance avait fleuri si
joliment. Selon le mot brutal d'un mdecin, cette fillette de quatorze
ans, tourmente dans sa pubert tardive, dj ravage par un asthme,
n'tait en somme qu'une irrgulire de l'hystrie, une dgnre  coup
sr, une enfantine. Si les crises violentes manquaient, si elle n'avait
pas dans les accs la raideur des muscles, si elle gardait le souvenir
prcis de ses rves, c'tait simplement qu'elle apportait le trs
curieux document de son cas spcial; et l'inexpliqu seul constitue le
miracle, la science sait encore si peu de chose, au milieu de la varit
infinie des phnomnes, selon les tres! Que de bergres, avant
Bernadette, avaient ainsi vu la Vierge, dans le mme enfantillage!
N'tait-ce pas toujours la mme histoire, la Dame vtue de lumire, le
secret confi, la source qui jaillit, la mission  remplir, les miracles
dont l'enchantement va convertir les foules? Et toujours le rve d'une
enfant pauvre, la mme enluminure de paroissien, l'idal fait de beaut
traditionnelle, de douceur et de politesse, la navet des moyens et
l'identit du but, des dlivrances de peuples, des constructions
d'glises, des processions de fidles! Puis, toutes les paroles tombes
du ciel se ressemblaient, des appels  la pnitence, des promesses de
secours divin; et il n'y avait ici de nouveau que cette dclaration
extraordinaire: Je suis l'Immacule Conception, qui clatait l comme
l'utile reconnaissance par la sainte Vierge elle-mme du dogme promulgu
en cour de Rome, trois annes plus tt. Ce n'tait pas la Vierge
Immacule qui apparaissait, mais l'Immacule Conception, l'abstraction
elle-mme, la chose, le dogme, de sorte qu'on pouvait se demander si la
Vierge aurait parl ainsi. Les autres paroles, il tait possible que
Bernadette les et entendues et gardes dans un coin inconscient de sa
mmoire. Mais celle-ci, d'o venait-elle donc, pour apporter au dogme
encore discut le prodigieux appui du tmoignage de la Mre conue sans
pch?

 Lourdes, l'motion tait immense, des foules accouraient, des miracles
commenaient  se produire, tandis que se dclaraient les invitables
perscutions, qui assurent le triomphe des religions nouvelles. Et
l'abb Peyramale, le cur de Lourdes, un grand honnte homme, d'esprit
droit et vigoureux, pouvait dire avec raison qu'il ne connaissait pas
cette enfant, qu'on ne l'avait pas encore vue au catchisme. O tait
donc la pression, la leon apprise? Il n'y avait toujours que l'enfance
 Bartrs, les premiers enseignements de l'abb Ader, des conversations
peut-tre, des crmonies religieuses en l'honneur du dogme rcent, ou
simplement le cadeau d'une de ces mdailles qu'on avait rpandues 
profusion. Jamais l'abb Ader ne devait reparatre, lui qui avait
prophtis la mission de Bernadette. Il allait rester absent de cette
histoire, aprs avoir t le premier  sentir clore la petite me entre
ses mains pieuses. Et toutes les forces ignores du village perdu, de ce
coin de verdure born et superstitieux, continuaient pourtant 
souffler, troublant les cervelles, largissant la contagion du mystre.
On se souvenait qu'un berger d'Argels, en parlant, du rocher de
Massabielle, avait prdit que de grandes choses se passeraient l.
D'autres enfants tombaient en extase, les yeux grands ouverts, les
membres secous de convulsions; mais eux voyaient le diable. Un vent de
folie semblait passer sur la contre. Place du Porche,  Lourdes, une
vieille dame dclarait que Bernadette n'tait qu'une sorcire et qu'elle
avait vu dans son oeil la patte de crapaud. Pour les autres, pour les
milliers de plerins accourus, elle tait une sainte, dont ils baisaient
les vtements. Des sanglots clataient, une frnsie soulevait les mes,
lorsqu'elle tombait  genoux devant la grotte, un cierge allum dans sa
main droite, grenant de la gauche son chapelet. Elle devenait trs
ple, trs belle, transfigure. Les traits remontaient doucement,
s'allongeaient en une expression de batitude extraordinaire, pendant
que les yeux s'emplissaient de clart et que la bouche entr'ouverte
remuait, comme si elle et prononc des paroles qu'on n'entendait pas.
Et il tait bien certain qu'elle n'avait plus de volont propre,
envahie par son rve, possde  ce point par lui, dans le milieu troit
et spcial o elle vivait, qu'elle le continuait mme veille, qu'elle
l'acceptait comme la seule ralit indiscutable, prte  la confesser au
prix de son sang, la rptant sans fin et s'y obstinant, avec des
dtails invariables. Elle ne mentait pas, car elle ne savait pas, ne
pouvait pas, ne voulait pas vouloir autre chose.

Pierre, maintenant, s'oubliait  faire une peinture charmante de
l'ancien Lourdes, de cette petite ville pieuse, endormie au pied des
Pyrnes. Autrefois, le Chteau, bti sur son rocher au carrefour des
sept valles du Lavedan, tait la clef des montagnes. Mais, aujourd'hui,
dmantel, il n'tait plus qu'une masure tombant en ruine,  l'entre
d'une impasse. La vie moderne venait buter l, contre le formidable
rempart des grands pics neigeux; et, seul, le chemin de fer
transpyrnen, si on l'avait construit, aurait pu tablir une active
circulation de la vie sociale, dans ce coin perdu, o elle stagnait
comme une eau morte. Oubli donc, Lourdes sommeillait, heureux et lent,
au milieu de sa paix sculaire, avec ses rues troites, paves de
cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre. Les vieilles
toitures se massaient toutes encore  l'est du Chteau; la rue de la
Grotte, qui s'appelait la rue du Bois, n'tait qu'un chemin dsert,
impraticable; aucune maison ne descendait jusqu'au Gave, roulant alors
ses eaux cumeuses  travers l'absolue solitude des saules et des hautes
herbes. Sur la place du Marcadal, on voyait de rares passants en
semaine, des mnagres qui se htaient, des petits rentiers promenant
leurs loisirs; et il fallait attendre le dimanche ou les jours de foire,
pour trouver, au Champ commun, la population endimanche, la foule des
leveurs descendue des lointains plateaux, avec leurs btes. Pendant la
saison des Eaux, le passage des baigneurs de Cauterets et de Bagnres
donnait aussi quelque animation, des diligences traversaient la ville
deux fois par jour; mais elles arrivaient de Pau par une route
dtestable, et il fallait passer  gu le Lapaca, qui dbordait souvent;
puis, on montait la raide chausse de la rue Basse, on longeait la
terrasse de l'glise, ombrage de grands ormeaux. Et quelle paix autour
de cette vieille glise, dans cette vieille glise,  demi espagnole,
pleine d'anciennes sculptures, des colonnes, des retables, des statues,
peuple de visions d'or et de chairs peintes, cuites par le temps, comme
entrevues  la lueur de lampes mystiques! Toute la population venait l
pratiquer, s'emplir les yeux de ce rve du mystre. Il n'y avait pas
d'incrdules, c'tait le peuple de la foi primitive, chaque corporation
marchait sous la bannire de son saint, des confrries de toutes sortes
runissaient la cit entire, aux matins de fte, en une seule famille
chrtienne. Aussi, comme une fleur exquise pousse dans un vase
d'lection, une grande puret de moeurs rgnait-elle. Les garons ne
trouvaient mme pas pour se perdre un lieu de dbauche, toutes les
filles grandissaient en parfum et en beaut d'innocence, sous les yeux
de la sainte Vierge, Tour d'ivoire et Trne de sagesse.

Et comme l'on comprenait que Bernadette, ne de cette terre de saintet,
y et fleuri telle qu'une rose naturelle, close sur les glantiers du
chemin! Elle tait la floraison mme de ce pays ancien de croyance et
d'honntet, elle n'aurait certainement pas pouss ailleurs, elle ne
pouvait se produire et se dvelopper que l, dans cette race attarde,
au milieu de la paix endormie d'un peuple enfant, sous la discipline
morale de la religion. Et quel amour avait tout de suite clat autour
d'elle! quelle foi aveugle en sa mission, quelle consolation immense et
quel espoir, ds les premiers miracles! Un long cri de soulagement
venait d'accueillir les gurisons du vieux Bouriette, recouvrant la
vue, et du petit Justin Bouhohorts, ressuscitant dans l'eau glace de la
fontaine. Enfin, la sainte Vierge intervenait en faveur des dsesprs,
forait la nature martre  tre juste et charitable. C'tait le rgne
nouveau de la toute-puissance divine, qui bouleversait les lois du monde
pour le bonheur des souffrants et des pauvres. Les miracles se
multipliaient, ils clataient plus extraordinaires de jour en jour,
comme les preuves indniables de la vracit de Bernadette. Et elle
tait bien la rose du parterre divin, dont l'oeuvre embaume, qui voit
natre autour d'elle toutes les autres fleurs de la grce et du salut.

Pierre en tait arriv l, disait de nouveau les miracles, allait
continuer par le prodigieux triomphe de la Grotte, lorsque soeur
Hyacinthe, rveille en sursaut du charme o le rcit la tenait, se mit
vivement debout.

--En vrit, il n'y a pas de bon sens... Onze heures vont bientt
sonner...

C'tait vrai. On avait dpass Morcenx, on arrivait  Mont-de-Marsan. Et
elle tapa dans ses mains.

--Le silence, mes enfants, le silence!

Cette fois, on n'osa pas se rvolter, car elle avait raison, ce n'tait
gure sage. Mais quel regret! ne pas entendre la suite, rester ainsi au
beau milieu de l'histoire! Les dix femmes, dans le compartiment du fond,
laissrent mme entendre un murmure de dsappointement; tandis que les
malades, la face toujours tendue, les yeux grands ouverts sur la clart
d'espoir, l-bas, semblaient couter encore. Ces miracles, qui
revenaient sans cesse, finissaient par les hanter d'une joie norme et
surnaturelle.

--Et, ajouta la religieuse gaiement, que je n'en entende plus une
souffler, autrement je la mets en pnitence!

Madame de Jonquire eut un rire de bonhomie.

--Obissez, mes enfants, dormez, dormez gentiment, pour avoir la force,
demain, de prier de tout votre coeur,  la Grotte.

Alors, le silence se fit, personne ne parla plus; et il n'y eut plus que
le grondement des roues, les secousses du train, emport  toute vapeur,
dans la nuit noire.

Pierre ne put dormir.  ct de lui, M. de Guersaint ronflait dj
lgrement, l'air bienheureux, malgr la duret de la banquette.
Longtemps, le prtre avait vu les yeux de Marie grands ouverts, pleins
encore de l'clat des merveilles qu'il venait de conter. Elle les tenait
ardemment sur lui; et puis, elle les avait ferms; et il ne savait pas
si elle sommeillait ou si elle revivait, paupires closes, le continuel
miracle. Maintenant, des malades rvaient tout haut, avaient des rires
que des plaintes coupaient, inconscientes. Peut-tre voyaient-ils les
archanges fendre leur chair, pour en arracher le mal. D'autres, pris
d'insomnie, se retournaient, touffaient un sanglot, regardaient l'ombre
fixement. Et Pierre, frmissant de tout le mystre voqu, perdu et ne
se retrouvant pas, dans ce milieu dlirant de fraternit souffrante,
finissait par dtester sa raison, en communion troite avec ces humbles,
rsolu  croire comme eux.  quoi bon cette enqute physiologique sur
Bernadette, si complique, si pleine de lacunes? Pourquoi ne pas
l'accepter ainsi qu'une messagre de l'au-del, une lue de l'inconnu
divin? Les mdecins n'taient que des ignorants, de mains brutales,
tandis qu'il serait si doux de s'endormir dans la foi des petits
enfants, aux jardins enchants de l'impossible! Il eut enfin un
dlicieux moment d'abandon, ne cherchant plus  rien s'expliquer,
acceptant la voyante avec son cortge somptueux de miracles, s'en
remettant tout entier  Dieu pour penser et vouloir  sa place. Et il
regardait au dehors par la glace, qu'on n'osait baisser,  cause des
phtisiques; et il voyait la nuit immense, baignant la campagne, au
travers de laquelle le train fuyait. L'orage devait avoir clat l, le
ciel tait d'une puret nocturne admirable, comme lav par les grandes
eaux. De larges toiles luisaient, sur ce velours sombre, clairant
seules d'une mystrieuse lueur les champs rafrachis et muets, qui
droulaient  l'infini la noire solitude de leur sommeil. Par les
landes, par les valles, par les coteaux, le wagon de misre et de
souffrance roulait, roulait toujours, surchauff, empest, lamentable et
vagissant, au milieu de la srnit de cette nuit auguste, si belle et
si douce.

 une heure du matin, on avait pass  Riscle. Le silence continuait,
pnible, hallucin, parmi les cahots.  deux heures,  Vic de Bigorre,
il y eut des plaintes sourdes: le mauvais tat de la voie secouait les
malades, dans une trpidation insupportable. Et ce fut seulement aprs
Tarbes,  deux heures et demie, qu'on rompit enfin le silence et qu'on
rcita les prires du matin, encore en pleine nuit noire. C'tait le
_Pater_ et l'_Ave_, c'tait le _Credo_, c'tait l'appel  Dieu, pour lui
demander le bonheur d'une journe glorieuse.  mon Dieu! donnez-moi
assez de force pour viter tout le mal, pour pratiquer tout le bien,
pour souffrir toutes les peines!

Maintenant, on ne devait plus s'arrter qu' Lourdes. Encore trois
quarts d'heure  peine, et Lourdes flambait, avec son immense espoir, au
fond de cette nuit si cruelle et si longue. Le rveil pnible en tait
enfivr, une agitation dernire montait, au milieu du malaise matinal,
dans l'abominable souffrance qui recommenait.

Mais soeur Hyacinthe, surtout, s'inquitait de l'homme, dont elle n'avait
pas cess d'ponger la face, couverte de sueur. Il avait vcu jusque-l,
elle le veillait, n'ayant pas ferm les yeux un instant, coutant son
petit souffle, avec l'entt dsir de le mener au moins jusqu' la
Grotte.

Elle eut peur brusquement; et, s'adressant  madame de Jonquire:

--Je vous en prie, faites-moi vite passer la bouteille de vinaigre... Je
ne l'entends plus souffler.

En effet, depuis un instant, l'homme n'avait plus son petit souffle. Ses
yeux taient toujours ferms, sa bouche, entr'ouverte; mais sa pleur
n'avait pu crotre, il tait froid, couleur de cendre. Et le wagon
roulait avec son bruit de ferrailles secoues, la vitesse du train
semblait grandir.

--Je vais lui frotter les tempes, reprit soeur Hyacinthe. Aidez-moi.

L'homme, tout d'un coup,  un cahot plus rude, tomba la face en avant.

--Ah! mon Dieu! aidez-moi, ramassez-le donc!

On le ramassa, il tait mort. Et il fallut le rasseoir dans son coin, le
dos contre la cloison. Il restait droit, le torse raidi, il n'avait
qu'un petit balancement de la tte,  chaque secousse. Le train
continuait  l'emporter, dans le mme grondement de tonnerre, tandis que
la locomotive, heureuse d'arriver sans doute, poussait des sifflements
aigus, toute une fanfare de joie dchirante,  travers la nuit calme.

Alors, pendant une interminable demi-heure, le voyage s'acheva, avec ce
mort. Deux grosses larmes avaient roul sur le joues de soeur Hyacinthe;
puis, les mains jointes, elle s'tait mise en prire. Tout le wagon
frmissait, dans la terreur de ce terrible compagnon, qu'on amenait trop
tard  la sainte Vierge. Mais l'esprance tait plus forte que la
douleur, tous les maux entasss l avaient beau se rveiller,
s'accrotre, s'irriter sous l'crasante fatigue, un chant d'allgresse
n'en sonnait pas moins l'entre triomphale sur la terre du miracle. Les
malades venaient d'entonner l'_Ave maris stella_, au milieu des pleurs
que la souffrance leur arrachait, exasprs et hurlants, dans une
clameur croissante o les plaintes s'achevaient en cris d'espoir.

Marie reprit la main de Pierre, entre ses petits doigts fivreux.

--Oh! mon Dieu! cet homme qui est mort, et moi qui craignais tant de
mourir, avant d'arriver!... Et nous y sommes, nous y sommes enfin!

Le prtre tremblait d'une motion infinie.

--C'est que vous devez gurir, Marie, et que je gurirai moi-mme, si
vous priez pour moi.

La locomotive sifflait plus violente, au fond des tnbres bleues. On
arrivait, les feux de Lourdes brillaient  l'horizon. Et tout le train
chantait un cantique encore, l'histoire de Bernadette, l'infinie
complainte de six dizaines de couplets, o la Salutation anglique
revient sans cesse en refrain, obsdante, affolante, ouvrant le ciel de
l'extase.




DEUXIME JOURNE





I


L'horloge de la gare, dont un rflecteur clairait le cadran, marquait
trois heures vingt. Et, sous la marquise qui couvrait le quai, long
d'une centaine de mtres, des ombres allaient et venaient, rsignes 
l'attente. Au loin, dans la campagne noire, on ne voyait que le feu
rouge d'un signal.

Deux des promeneurs s'arrtrent. Le plus grand, un pre de
l'Assomption, le rvrend pre Fourcade, directeur du plerinage
national, arriv de la veille, tait un homme de soixante ans, superbe
sous la plerine noire  long capuchon. Sa belle tte aux yeux clairs et
dominateurs,  l'paisse barbe grisonnante, tait celle d'un gnral
qu'enflamme la volont intelligente de la conqute. Mais il tranait un
peu la jambe, pris subitement d'un accs de goutte, et il s'appuyait 
l'paule de son compagnon, le docteur Bonamy, le mdecin attach au
bureau de la constatation des miracles, un petit homme trapu,  la
figure rase, aux yeux ternes et comme brouills, dans de gros traits
paisibles.

Le pre Fourcade avait interpell le chef de gare, qui sortait de son
bureau en courant.

--Monsieur, est-ce que le train blanc a beaucoup de retard?

--Non, mon rvrend pre, dix minutes au plus. Il sera ici  la demie...
Mais ce qui m'inquite, c'est le train de Bayonne, qui devrait tre
pass.

Et il reprit sa course, pour donner un ordre; puis, il revint, maigre et
nerveux, agit, dans ce coup de fivre qui le tenait debout, durant des
nuits et des jours, au moment des grands plerinages. Ce matin-l, il
attendait, en dehors du service habituel, dix-huit trains, plus de
quinze mille voyageurs. Le train gris et le train bleu, partis les
premiers de Paris, taient dj arrivs,  l'heure rglementaire. Mais
le retard du train blanc aggravait tout, d'autant plus que l'express de
Bayonne, lui non plus, n'tait pas signal; et l'on comprenait la
continuelle surveillance ncessaire, l'alerte de chaque seconde, o
vivait le personnel.

--Dans dix minutes, alors? rpta le pre Fourcade.

--Oui, dans dix minutes,  moins qu'on ne soit oblig de fermer la voie!
jeta le chef de gare, qui courait au tlgraphe.

Lentement, le religieux et le mdecin reprirent leur promenade. Leur
tonnement tait qu'il ne ft jamais arriv d'accident srieux, au
milieu d'une telle bousculade. Autrefois surtout, rgnait un incroyable
dsordre. Et le pre se plut  rappeler le premier plerinage qu'il
avait organis et conduit, en 1875: le terrible, l'interminable voyage,
sans oreillers, sans matelas, avec des malades  demi morts, qu'on ne
savait comment ranimer; puis, l'arrive  Lourdes, le dballage
ple-mle, pas le moindre matriel prpar, ni bretelles, ni brancards,
ni voitures. Aujourd'hui, existait une organisation puissante, des
hpitaux attendaient les malades, qu'on n'tait plus rduit  coucher
sous des hangars, dans de la paille. Quelle secousse pour ces
misrables! Quelle force de volont chez l'homme de foi qui les menait
au miracle! Et le pre souriait doucement  l'oeuvre qu'il avait faite.

Il questionnait maintenant le docteur, tout en s'appuyant  son paule.

--Combien avez-vous eu de plerins, l'anne dernire?

--Deux cent mille environ. Cette moyenne se maintient... L'anne du
couronnement de la Vierge, le nombre s'est lev  cinq cent mille. Mais
il fallait une occasion exceptionnelle, un effort de propagande
considrable. Naturellement, de pareilles foules ne se retrouvent pas.

Il y eut un silence, puis le pre murmura:

--Sans doute... L'oeuvre est bnie, elle prospre de jour en jour, nous
avons runi prs de deux cent cinquante mille francs d'aumnes pour ce
voyage; et Dieu sera avec nous, vous aurez demain des gurisons
nombreuses  constater, j'en suis convaincu.

Puis, s'interrompant:

--Est-ce que le pre Dargels n'est pas venu?

Le docteur Bonamy eut un geste vague, pour dire qu'il l'ignorait. Ce
pre Dargels tait charg de la rdaction du _Journal de la Grotte_. Il
appartenait  l'ordre des pres de l'Immacule-Conception, installs 
Lourdes par l'vch, et qui taient les matres absolus. Mais, lorsque
les pres de l'Assomption amenaient de Paris le plerinage national,
auquel se joignaient les fidles des villes de Cambrai, Arras, Chartres,
Troyes, Reims, Sens, Orlans, Blois, Poitiers, ils mettaient une sorte
d'affectation  disparatre compltement: on ne les voyait plus, ni  la
Grotte, ni  la Basilique; ils semblaient livrer toutes les clefs, avec
toutes les responsabilits. Leur suprieur, le pre Capdebarthe, un
grand corps noueux, taill  coups de serpe, une sorte de paysan dont le
visage fruste gardait le reflet roux et morne de la terre, ne se
montrait mme pas. Il n'y avait que le pre Dargels, petit et
insinuant, qu'on rencontrait partout, en qute de notes pour le journal.
Seulement, si les pres de l'Immacule-Conception disparaissaient, on
les sentait quand mme derrire tout le vaste dcor, ainsi que la force
cache et souveraine, qui battait monnaie, qui travaillait sans relche
 la prosprit triomphale de la maison. Ils utilisaient jusqu' leur
humilit.

--Il est vrai, reprit le pre Fourcade gaiement, qu'il a fallu se lever
de bonne heure,  deux heures... Mais je voulais tre l. Qu'auraient
dit mes pauvres enfants?

Il appelait ainsi les malades, la chair  miracles; et jamais il n'avait
manqu de se trouver  la gare, quelle que ft l'heure, pour l'arrive
du train blanc, ce train lamentable, aux grandes souffrances.

--Trois heures vingt-cinq, encore cinq minutes, dit le docteur Bonamy,
qui touffa un billement en regardant l'horloge, trs maussade au fond,
malgr son air obsquieux, d'avoir quitt son lit de si grand matin.

Sur le quai, pareil  un promenoir couvert, la lente promenade
continuait, au milieu de l'paisse nuit, que les becs de gaz clairaient
de nappes jaunes. Des gens vagues, par petits groupes, des prtres, des
messieurs  redingote, un officier de dragons, allaient et venaient sans
cesse, avec de discrets murmures de voix. D'autres, assis le long de la
faade, sur des bancs, causaient aussi ou patientaient, les regards
perdus en face, dans la campagne tnbreuse. Les bureaux et les salles
d'attente, vivement clairs, dcoupaient leurs portes claires; et,
dj, tout flambait dans la buvette, dont on apercevait les tables de
marbre, le comptoir charg de corbeilles de pain et de fruits, de
bouteilles et de verres.

Mais, surtout,  droite, au bout de la marquise, il y avait un
grouillement confus de monde. C'tait de ce ct, par une porte des
messageries, qu'on sortait les malades. Tout un encombrement de
brancards et de petites voitures, parmi des tas de coussins et de
matelas, barrait le large trottoir. Et trois quipes de brancardiers
taient l, des hommes de toutes les classes, spcialement des jeunes
gens du meilleur monde, portant sur leur vtement la croix rouge lisre
d'orange et la bretelle de cuir jaune. Beaucoup avaient adopt le bret,
la coiffure commode du pays. Quelques-uns, quips comme pour une
expdition lointaine, avaient de belles gutres montant jusqu'aux
genoux. Et les uns fumaient, tandis que les autres, installs dans leurs
petites voitures, dormaient ou lisaient un journal,  la lueur des becs
de gaz voisins. Il y en avait un groupe,  l'cart, qui discutaient une
question de service.

Brusquement, les brancardiers salurent. Un homme paterne arrivait, tout
blanc,  la figure paisse et bonne, aux gros yeux bleus d'enfant
crdule. C'tait le baron Suire, une des grandes fortunes de Toulouse,
prsident de l'Hospitalit de Notre-Dame de Salut.

--O est Berthaud? demandait-il  chacun d'un air affair, o est
Berthaud? Il faut que je lui parle.

Chacun rpondait, donnait un renseignement contraire. Berthaud tait le
directeur des brancardiers. Les uns venaient de voir monsieur le
directeur avec le rvrend pre Fourcade, d'autres affirmaient qu'il
devait tre dans la cour de la gare,  visiter les voitures d'ambulance.

--Si monsieur le prsident dsire que nous allions chercher monsieur le
directeur...

--Non, non, merci! je le trouverai bien moi-mme.

Et, pendant ce temps, Berthaud, qui venait de s'asseoir sur un banc, 
l'autre extrmit de la gare, causait avec son jeune ami Grard de
Peyrelongue, en attendant l'arrive du train. C'tait un homme d'une
quarantaine d'annes,  belle figure large et rgulire, qui avait gard
ses favoris soigns de magistrat. Appartenant  une famille lgitimiste
militante, et lui-mme d'opinions trs ractionnaires, il tait
procureur de la rpublique dans une ville du Midi, depuis le 24 mai,
lorsque, au lendemain des dcrets contre les congrgations, il s'tait
dmis, bruyamment, par une lettre insultante, adresse au ministre de la
justice. Et il n'avait pas dsarm, il s'tait mis de l'Hospitalit de
Notre-Dame de Salut en manire de protestation, il venait chaque anne
manifester  Lourdes, convaincu que les plerinages taient dsagrables
et nuisibles  la rpublique, et que la sainte Vierge seule pouvait
rtablir la monarchie, dans un de ces miracles qu'elle prodiguait  la
Grotte. Au demeurant, il avait un grand bon sens, riait volontiers, se
montrait d'une charit joviale, pour les pauvres malades dont il avait 
assurer le transport, pendant les trois jours du plerinage national.

--Alors, mon bon Grard, disait-il au jeune homme assis prs de lui,
c'est pour cette anne, ton mariage?

--Sans doute, si je trouve la femme qu'il me faut, rpondait celui-ci.
Voyons, cousin, donne-moi un bon conseil!

Grard de Peyrelongue, petit, maigre, roux, avec un nez accentu et des
pommettes osseuses, tait de Tarbes, o son pre et sa mre venaient de
mourir, en lui laissant au plus sept  huit mille francs de rentes. Trs
ambitieux, il n'avait pas dcouvert dans sa province la femme qu'il
voulait, bien apparente, capable de le pousser loin et haut. Aussi
s'tait-il mis de l'Hospitalit et se rendait-il chaque anne  Lourdes,
avec l'espoir vague qu'il y dcouvrirait, dans la foule des fidles,
parmi le flot des dames et des jeunes filles bien pensantes, la famille
dont il avait besoin pour faire son chemin en ce bas monde. Seulement,
il demeurait perplexe; car, s'il avait dj plusieurs jeunes filles en
vue, aucune ne le satisfaisait compltement.

--N'est-ce pas? cousin, toi qui es un homme d'exprience,
conseille-moi... Il y a mademoiselle Lemercier, qui vient ici avec sa
tante. Elle est fort riche, plus d'un million,  ce qu'on raconte. Mais
elle n'est pas de notre monde, et je la crois bien cervele.

Berthaud hochait la tte.

--Je te l'ai dit, moi je prendrais la petite Raymonde, mademoiselle de
Jonquire.

--Mais elle n'a pas le sou!

--C'est vrai,  peine de quoi payer sa nourriture. Mais elle est
suffisamment bien de sa personne, correctement leve, surtout sans got
de dpense; et c'est dcisif, car  quoi bon prendre une fille riche, si
elle te mange ce qu'elle t'apporte? Et puis, vois-tu, je connais
beaucoup ces dames, je les rencontre l'hiver dans les salons les plus
puissants de Paris. Et, enfin, n'oublie pas l'oncle, le diplomate, qui a
eu le triste courage de rester au service de la rpublique et qui fera
de son neveu tout ce qu'il voudra.

branl un instant, Grard retomba dans sa perplexit.

--Pas le sou, pas le sou, non! c'est impossible... Je veux bien y
rflchir encore, mais vraiment j'ai trop peur!

Cette fois, Berthaud se mit  rire franchement.

--Allons, tu es ambitieux, il faut oser. Je te dis que c'est un
secrtariat d'ambassade... Ces dames sont dans le train blanc, que nous
attendons. Dcide-toi, fais ta cour.

--Non, non!... Plus tard, je veux rflchir.

 ce moment, ils furent interrompus. Le baron Suire, qui tait pass une
fois dj devant eux, sans les apercevoir, tellement l'ombre les
enveloppait, dans ce coin cart, venait de reconnatre le rire bon
enfant de l'ancien procureur de la rpublique. Et, tout de suite, avec
la volubilit d'un homme dont la tte clate aisment, il lui donna
plusieurs ordres concernant les voitures, les transports, dplorant
qu'on ne pt conduire les malades  la Grotte, ds l'arrive,  cause de
l'heure vraiment trop matinale. On irait les installer  l'Hpital de
Notre-Dame des Douleurs, ce qui leur permettrait de prendre quelque
repos, aprs un si dur voyage.

Pendant que le baron et le chef des brancardiers s'entendaient ainsi
sur les mesures  prendre, Grard serrait la main  un prtre, qui tait
venu s'asseoir prs de lui, sur le banc. L'abb Des Hermoises, g de
trente-huit ans  peine, avait une tte jolie d'abb mondain, peign
avec soin, sentant bon, ador des femmes. Trs aimable, il venait 
Lourdes en prtre libre, comme beaucoup s'y rendaient, pour leur
plaisir; et il gardait, au fond de ses beaux yeux, la vive tincelle, le
sourire d'un sceptique, suprieur  toute idoltrie. Certes, il croyait,
il s'inclinait; mais l'glise ne s'tait pas prononce sur les miracles;
et il semblait prt  les discuter. Il avait vcu  Tarbes, il
connaissait Grard.

--Hein? lui dit-il, est-ce assez impressionnant, cette attente des
trains, dans la nuit!... Je suis ici pour une dame, une de mes anciennes
pnitentes de Paris; mais je ne sais pas bien par quel train elle
arrivera; et, vous le voyez, je reste, tant a me passionne.

Puis, un autre prtre, un vieux prtre de campagne, tant venu galement
s'asseoir, il se mit  causer indulgemment avec lui, en lui parlant de
la beaut de ce pays de Lourdes, du coup de thtre, tout  l'heure,
quand les montagnes apparatraient, au lever du soleil.

De nouveau, il y eut une brusque alerte. Le chef de gare courait, criait
des ordres. Et le pre Fourcade, malgr sa jambe goutteuse, quitta
l'paule du docteur Bonamy, pour s'approcher vivement.

--Eh! c'est cet express de Bayonne, qui est rest en dtresse, rpondit
le chef de gare aux questions. Je voudrais tre renseign, je ne suis
pas tranquille.

Mais des sonneries retentirent, un homme d'quipe s'enfona dans les
tnbres, en balanant une lanterne, tandis qu'un signal, au loin,
manoeuvrait. Et le chef de gare s'cria:

--Ah! cette fois, c'est le train blanc. Esprons que nous aurons le
temps de dbarquer les malades, avant le passage de l'express.

Il reprit sa course, disparut. Berthaud appelait Grard, qui tait chef
d'une quipe de brancardiers; et tous deux, de leur ct, se htrent de
rejoindre leur personnel, que le baron Suire activait dj. Les
brancardiers revenaient de toutes parts, s'agitaient, commenaient 
traner les petites voitures, au travers des voies, jusqu'au quai de
dbarquement, un quai  dcouvert, en pleine obscurit. Il se fit
bientt l un entassement de coussins, de matelas, de brancards, qui
attendaient; tandis que le pre Fourcade, le docteur Bonamy, les
prtres, les messieurs, l'officier de dragons, traversaient, eux aussi,
pour assister  la descente des malades. Et l'on ne voyait encore, trs
lointaine, au fond de la campagne noire, que la lanterne de la
locomotive, pareille  une toile rouge qui grandissait. Des coups de
sifflet stridents dchiraient la nuit. Ils se turent, il n'y eut plus
que le haltement de la vapeur, le sourd grondement des roues, se
ralentissant peu  peu. Alors, distinctement, on entendit le cantique,
la complainte de Bernadette, que le train entier chantait, avec les Ave
obsdants du refrain. Et ce train de souffrance et de foi, ce train
gmissant et chantant, qui faisait son entre  Lourdes, s'arrta.

Tout de suite, les portires furent ouvertes, la cohue des plerins
valides et des malades qui pouvaient marcher, descendit, encombra le
quai. Les rares becs de gaz n'clairaient que faiblement cette foule
pauvre, aux vtements neutres, embarrasse de paquets de toutes sortes,
de paniers, de valises, de caisses de bois; et, au milieu des coups de
coude, parmi ce troupeau effar, cherchant de quel ct tourner pour
trouver la sortie, s'levaient des exclamations, des cris de familles
perdues qui s'appelaient, des embrassades de gens attendus l par des
parents ou des amis. Une femme dclarait d'un air de satisfaction
bate: J'ai bien dormi. Un cur s'en allait avec sa valise, en disant
 une dame estropie: Bonne chance! La plupart avaient la figure
ahurie, fatigue et joyeuse des gens qu'un train de plaisir jette dans
une gare inconnue. Enfin, la bousculade devenait telle, la confusion
s'aggravait  ce point, au fond des tnbres, que les voyageurs
n'entendaient pas les employs qui s'enrouaient  crier: Par ici! par
ici!, pour hter le dblaiement du quai.

Lestement, soeur Hyacinthe tait descendue du wagon, en laissant l'homme
mort sous la garde de soeur Claire des Anges; et elle courut au fourgon
de la cantine, perdant un peu la tte, avec l'ide que Ferrand
l'aiderait. Heureusement, elle trouva devant le fourgon le pre
Fourcade, auquel, tout bas, elle conta l'accident. Il retint un geste de
contrarit, il appela le baron Suire qui passait, se pencha  son
oreille. Pendant quelques secondes, il y eut des chuchotements. Puis, le
baron Suire s'lana, fendit la foule, avec deux brancardiers qui
portaient une civire couverte. Et l'homme fut emport, ainsi qu'un
malade simplement vanoui, sans que la foule des plerins s'occupt de
lui davantage, dans l'motion de l'arrive; et les deux brancardiers,
prcds du baron, allrent le dposer, en attendant, dans une salle des
messageries, derrire des tonneaux. L'un des deux, un petit blond, le
fils d'un gnral, resta prs du corps.

Soeur Hyacinthe, cependant, tait retourne au wagon, aprs avoir pri
soeur Saint-Franois de l'attendre dans la cour de la gare, prs de la
voiture rserve, qui devait les conduire  l'Hpital de Notre-Dame des
Douleurs. Et, comme elle parlait, avant de partir, d'aider ses malades 
descendre, Marie ne voulut pas qu'on la toucht.

--Non, non! ne vous occupez pas de moi, ma soeur. Je resterai la
dernire... Mon pre et l'abb Froment sont alls chercher les roues, au
fourgon; et je les attends, ils savent comment tout a se remonte, ils
m'emmneront, soyez tranquille.

De mme, M. Sabathier et le frre Isidore dsiraient qu'on ne les
bouget point, tant que la foule ne se serait pas un peu coule. Madame
de Jonquire, qui se chargeait de la Grivotte, promettait de veiller
aussi  ce que madame Vtu ft transporte dans une voiture d'ambulance.

Alors, soeur Hyacinthe rsolut de partir immdiatement, pour tout
prparer  l'Hpital. Elle emmenait avec elle la petite Sophie Couteau,
ainsi qu'lise Rouquet, dont elle enveloppa la face, soigneusement.
Madame Maze les prcdait, tandis que madame Vincent se dbattait dans
la foule, en emportant sa fillette vanouie dans ses bras, n'ayant plus
que l'ide fixe de courir, d'aller la dposer  la Grotte, aux pieds de
la sainte Vierge. Maintenant, la cohue s'crasait  la porte de sortie.
Il fallut ouvrir les portes de la salle des bagages, pour faciliter
l'coulement de tout ce monde; et les employs, ne sachant comment
recevoir les billets, tendaient leurs casquettes, des casquettes qui
s'emplissaient de la pluie des petits cartons.

Dans la cour, une grande cour carre que bordaient sur trois cts les
btiments bas de la gare, c'tait aussi un brouhaha extraordinaire, un
ple-mle de vhicules de toutes sortes. Les omnibus des htels, acculs
contre la bordure du trottoir, portaient, sur leurs grandes pancartes,
les noms les plus vnrs, ceux de Marie et de Jsus, de Saint-Michel,
du Rosaire, du Sacr-Coeur. Puis, s'enchevtraient des voitures
d'ambulance, des landaus, des cabriolets, des tapissires, de petites
charrettes  ne, dont les cochers criaient, juraient, au milieu du
tumulte accru par l'obscurit, que trouaient les lueurs vives des
lanternes. L'orage avait dur une partie de la nuit, une mare de boue
liquide s'claboussait sous les pieds des chevaux; et les pitons
pataugeaient jusqu' la cheville. M. Vigneron, que madame Vigneron et
madame Chaise suivaient, perdues, souleva Gustave pour l'installer,
avec sa bquille, dans l'omnibus de l'htel des Apparitions, o ces
dames et lui-mme montrent ensuite. Madame Maze, avec un petit frisson
de chatte soigneuse qui craint de se salir le bout des pattes, fit signe
au cocher d'un vieux coup, monta, disparut discrtement, en donnant
pour adresse le couvent des Soeurs bleues. Et soeur Hyacinthe, enfin, put
s'installer avec lise Rouquet et Sophie Couteau, dans un vaste char 
bancs, que dj occupaient Ferrand et les soeurs Saint-Franois et Claire
des Anges. Les cochers fouettaient leurs petits chevaux vifs, les
voitures partaient d'un train d'enfer, parmi les cris du monde et les
rejaillissements de la boue.

Mais, devant le flot qui se ruait, madame Vincent hsitait  passer,
avec son cher fardeau. Il y avait, par moments, des rires autour d'elle.
Ah! ce gchis! et toutes se retroussaient, s'en allaient. Puis, la cour
se vidant un peu, elle se risqua. Quelle terreur de glisser dans les
flaques, de tomber, par cette nuit noire! Comme elle arrivait  la route
qui dvale, elle remarqua des groupes de femmes du pays, aux aguets,
offrant des chambres  louer, le lit et la table, selon les bourses.

--Madame, demanda-t-elle  une vieille femme, le chemin pour aller  la
Grotte, s'il vous plat?

Celle-ci ne rpondit pas, proposa une chambre pas chre.

--Tout est plein, vous ne trouverez rien dans les htels... Peut-tre
encore mangerez-vous, mais vous n'aurez certainement pas un trou pour
coucher.

Manger, coucher, ah! mon Dieu, est-ce que madame Vincent y songeait,
elle qui tait partie avec trente sous dans sa poche, tout ce qui lui
tait rest, aprs les dpenses qu'elle avait d faire!

--Madame, le chemin pour aller  la Grotte, s'il vous plat.

Il y avait l, parmi les femmes qui raccolaient, une grande et forte
fille, vtue en belle servante, l'air trs propre, les mains soignes.
Elle haussa doucement les paules. Et, comme un prtre passait, de
poitrine large, le sang au visage, elle se prcipita, lui offrit une
chambre meuble, continua  le suivre, en chuchotant  son oreille.

--Tenez! finit par dire  madame Vincent une autre fille apitoye,
descendez par cette route, vous tournerez  droite et vous arriverez 
la Grotte.

Sur le quai de dbarquement,  l'intrieur de la gare, la bousculade
continuait. Pendant que les plerins valides et les malades ayant encore
des jambes pouvaient s'en aller, dblayant un peu le trottoir, les
grands malades s'attardaient l, difficiles  descendre et  emporter.
Et, surtout, les brancardiers s'effaraient, couraient follement avec
leurs brancards et leurs voitures, au milieu de cette dbordante
besogne, qu'ils ne savaient par quel bout commencer.

Comme Berthaud, suivi de Grard, passait en gesticulant, il aperut deux
dames et une jeune fille, debout prs d'un bec de gaz, et qui
paraissaient attendre. Il reconnut Raymonde, il arrta vivement son
compagnon du geste.

--Ah! mademoiselle, que je suis heureux de vous voir! Madame votre mre
se porte bien, vous avez fait un bon voyage, n'est-ce pas?

Puis, sans attendre:

--Mon ami, monsieur Grard de Peyrelongue.

Raymonde regardait fixement le jeune homme, de ses yeux clairs,
souriants.

--Oh! j'ai le plaisir de connatre un peu monsieur. Nous nous sommes
dj rencontrs  Lourdes.

Alors, Grard, trouvant que son cousin Berthaud menait les choses trop
rondement, bien rsolu  ne pas se laisser engager ainsi, se contenta de
saluer d'un air de grande politesse.

--Nous attendons maman, reprit la jeune fille. Elle est trs occupe,
elle a de gros malades.

La petite madame Dsagneaux, avec sa jolie tte blonde aux cheveux fous,
se rcria, dit que c'tait bien fait, que madame de Jonquire avait
refus ses services; et elle pitinait d'impatience, elle brlait de
s'en mler, d'tre utile; tandis que madame Volmar, efface, muette, se
dsintressait, tchait simplement de percer l'ombre, comme si elle et
cherch quelqu'un, de ses yeux magnifiques, voils d'ordinaire, o
s'allumait un brasier.

Mais,  ce moment, il y eut une pousse. On descendait madame Dieulafay
de son compartiment de premire classe; et madame Dsagneaux ne put
retenir une plainte de piti.

--Ah! la pauvre femme!

C'tait navrant, en effet, cette jeune femme, parmi son grand luxe,
couche avec ses dentelles comme en un cercueil, si fondue, qu'elle
semblait une loque, et gisant sur ce trottoir, dans l'attente d'tre
emporte. Son mari et sa soeur restaient debout prs d'elle, tous les
deux trs lgants et trs tristes; pendant qu'un domestique courait
avec des valises, allait s'assurer que la grande calche, commande par
tlgramme, tait bien dans la cour. L'abb Judaine, lui aussi,
assistait la malade; et, quand deux hommes la soulevrent, il se pencha,
lui dit au revoir, pronona quelques bonnes paroles, qu'elle parut ne
pas entendre. Puis, la regardant partir, il ajouta, en s'adressant 
Berthaud qu'il connaissait:

--Les pauvres gens! s'ils pouvaient acheter la gurison! Je leur ai dit
que l'or le plus prcieux, auprs de la sainte Vierge, tait la prire;
et j'espre bien avoir assez pri moi-mme pour que le ciel se laisse
toucher... Ils n'en apportent pas moins un magnifique prsent, une
lanterne d'or pour la Basilique, une vritable merveille, enchsse de
pierreries... Que Marie Immacule daigne en sourire!

Beaucoup de cadeaux taient apports ainsi, d'normes bouquets venaient
de passer, un surtout, une sorte de triple couronne de roses, monte sur
un pied en bois. Et le vieux prtre expliqua qu'il voulait, avant de
quitter la gare, se faire remettre une bannire, don de la belle madame
Jousseur, la soeur de madame Dieulafay.

Mais madame de Jonquire qui arrivait, aperut Berthaud et Grard.

--Je vous en supplie, messieurs, allez  ce wagon, l, tout prs. On a
besoin d'hommes, il y a trois ou quatre malades qu'il faut descendre...
Moi, je me dsespre, je ne puis rien.

Dj, aprs avoir salu Raymonde, Grard courait, tandis que Berthaud
conseillait  madame de Jonquire de ne pas rester davantage sur ce
trottoir, en lui jurant qu'on n'avait nullement besoin d'elle, qu'il se
chargeait de tout et qu'elle aurait ses malades l-bas,  l'Hpital,
avant trois quarts d'heure. Elle finit par cder, elle prit une voiture
en compagnie de Raymonde et de madame Dsagneaux. Au dernier moment,
madame Volmar venait de disparatre, comme cdant  une brusque
impatience. On l'avait vue s'approcher d'un monsieur inconnu, sans doute
pour lui demander un renseignement. D'ailleurs, on allait la retrouver 
l'Hpital.

Devant le wagon, Berthaud rejoignit Grard, au moment o celui-ci, aid
de deux autres camarades, travaillait  descendre M. Sabathier. C'tait
une rude besogne, car il tait trs gros, trs lourd, et l'on croyait
bien que jamais il ne sortirait par la portire du compartiment.
Pourtant, il tait entr. Deux brancardiers encore durent faire le tour
par l'autre portire, on russit enfin  le dposer sur le quai de
dbarquement. Le jour se levait, un petit jour ple; et ce quai
apparaissait lamentable, avec son dballage d'ambulance improvise.
Dj, la Grivotte sans connaissance gisait l, sur un matelas, en
attendant qu'on vnt la prendre; tandis qu'on avait d asseoir contre un
bec de gaz madame Vtu, souffrant d'une telle crise, qu'elle jetait un
cri  la moindre secousse. Des hospitaliers, les mains gantes,
roulaient difficilement, dans leurs petites voitures, de pauvres femmes
sordides, ayant  leurs pieds de vieux cabas; d'autres ne pouvaient
dgager leurs brancards, o s'allongeaient des corps raidis, de tristes
corps muets, aux yeux d'angoisse; et des infirmes, cependant, des
estropis parvenaient  se glisser, un jeune prtre boiteux, un petit
garon avec des bquilles, bossu et amput d'une jambe, qui se tranait
parmi les groupes, pareil  un gnme. Tout un embarras s'tait fait
devant d'un homme courb en deux, tordu par une paralysie,  ce point,
qu'il fallait le transporter, pli ainsi, sur une chaise renverse, les
jambes et la tte en bas.

Alors, l'effarement fut  son comble, lorsque le chef de gare se
prcipita, criant:

--L'express de Bayonne est signal... Dpchons! dpchons! Vous avez
trois minutes.

Le pre Fourcade, dominant la cohue, au bras du docteur Bonamy, l'air
gai, encourageant les plus malades, appela d'un geste Berthaud, pour lui
dire:

--Finissez de les descendre tous, vous les emporterez bien ensuite.

Le conseil tait plein de sagesse, on acheva le dballage. Dans le
wagon, il ne restait que Marie, qui attendait patiemment. M. de
Guersaint et Pierre venaient enfin de reparatre, avec les deux paires
de roues; et, en hte, Pierre descendit la jeune fille, aid seulement
de Grard. Elle tait d'une lgret de pauvre oiseau frileux, il n'y
eut que la caisse qui leur donna du mal. Puis, les deux hommes la
posrent sur les paires de roues, qu'ils boulonnrent. Et Pierre aurait
pu emmener Marie, la rouler tout de suite, sans la foule qui
l'entravait.

--Dpchons, dpchons! rptait le chef de gare.

Lui-mme aidait, donnait un coup de main, soutenait les pieds d'un
malade, pour qu'on le tirt plus vite d'un compartiment. Il poussait les
petites voitures, dblayait le bord du trottoir. Mais, dans un wagon de
seconde, une femme, la dernire  descendre, tait prise d'une atroce
crise nerveuse. Elle hurlait, se dbattait. On ne pouvait songer  la
toucher en ce moment. Et cet express qui arrivait, que signalait le
tintement ininterrompu des sonneries lectriques! Il fallut se dcider,
refermer la portire, conduire le train sur la voie de garage, o il
allait rester tout form pendant trois jours, en attendant de reprendre
son chargement de plerins et de malades. Tandis qu'il s'loignait, on
entendit encore les cris de la misrable, qui, seule, avait d y rester
avec une religieuse, des cris de plus en plus faibles, des cris d'enfant
sans force, qu'on finit par calmer.

--Bon Dieu! murmura le chef de gare, il tait temps!

En effet, l'express de Bayonne arrivait  toute vapeur, et il passa dans
un coup de foudre, le long de ce trottoir pitoyable, o tranait la
douloureuse misre d'une dbcle d'hpital. Les petites voitures, les
brancards en furent secous; mais il n'y eut pas d'accident, les hommes
d'quipe veillaient, cartaient des voies le troupeau affol qui
continuait  se bousculer pour sortir. D'ailleurs, la circulation se
rtablit aussitt, les brancardiers purent achever le transport des
malades, avec une lenteur prudente.

Le jour augmentait, une aube limpide qui blanchissait le ciel, dont le
reflet clairait la terre, noire encore. On commenait  distinguer les
gens et les choses.

--Non, tout  l'heure! rptait Marie  Pierre, qui cherchait  se
dgager. Attendons que le flot s'coule.

Et elle s'intressa  un homme de soixante ans environ, d'aspect
militaire, qui se promenait parmi les malades. La tte carre, les
cheveux blancs et taills en brosse, il aurait eu l'air solide encore,
s'il n'avait point tran le pied gauche, qu'il jetait en dedans, 
chaque pas. Il s'appuyait, de la main gauche, sur une grosse canne.

M. Sabathier, qui venait depuis sept ans, l'aperut et s'gaya.

--Ah! c'est vous, Commandeur!

Peut-tre s'appelait-il M. Commandeur. Mais, comme il tait dcor et
qu'il portait un large ruban rouge, peut-tre le surnommait-on ainsi, 
cause de sa dcoration, bien qu'il ft simple chevalier. Personne ne
savait au juste son histoire; et il devait avoir encore de la famille
quelque part, des enfants sans doute; mais ces choses restaient vagues.
Depuis trois ans dj, il tait  la gare, charg d'une surveillance aux
messageries, une simple occupation, une petite place qu'on lui avait
donne par grande faveur, et dont le maigre salaire lui permettait de
vivre parfaitement heureux. Frapp d'une premire attaque d'apoplexie 
cinquante-cinq ans, il en avait eu une seconde deux ans plus tard, qui
lui avait laiss un peu de paralysie du ct gauche. Maintenant, il
attendait la troisime, d'un air d'absolue tranquillit. Comme il le
disait, il tait au bon plaisir de la mort, ce soir, demain,  l'instant
mme. Et tout Lourdes le connaissait bien, pour sa manie, au moment des
plerinages, l'habitude qu'il avait prise d'aller, tirant le pied et
s'appuyant sur sa canne,  chaque train qui arrivait, s'tonner
violemment et reprocher aux malades la rage qu'ils avaient de vouloir
gurir.

Il voyait depuis trois ans M. Sabathier, toute sa colre tomba sur lui.

--Comment! vous voil encore? Vous tenez donc bien  vivre cette
excrable vie?... Mais, sacrebleu! mourez donc tranquillement chez vous,
dans votre lit! Est-ce que ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur au
monde?

M. Sabathier riait, sans se fcher, bris pourtant par la faon rude
dont il avait fallu le descendre.

--Non, non, j'aime mieux gurir!

--Gurir, gurir, ils demandent tous cela! Faire des centaines de
lieues, arriver en morceaux, hurlant de souffrance, et pour gurir, et
pour recommencer toutes les peines, toutes les douleurs!... Voyons,
vous, monsieur,  votre ge, avec votre corps en ruine, vous seriez bien
attrap, si votre sainte Vierge vous rendait les jambes. Qu'est-ce que
vous en feriez, mon Dieu? Quelle joie trouveriez-vous  prolonger,
pendant quelques annes encore, l'abomination de la vieillesse?... Eh!
pendant que vous y tes, mourez donc tout de suite! C'est le bonheur!

Et il disait cela, non pas en croyant qui aspire  la rcompense de
l'autre vie, mais en homme las qui compte tomber au nant,  la grande
paix ternelle de n'tre plus.

Pendant que M. Sabathier haussait les paules, comme s'il avait eu
affaire  un enfant, l'abb Judaine, qui venait enfin de retrouver sa
bannire, s'arrta au passage pour gronder doucement le Commandeur,
qu'il connaissait, lui aussi.

--Ne blasphmez pas, cher monsieur, c'est offenser le ciel, que de
refuser la vie et que de ne pas aimer la sant. Vous-mme, si vous
m'aviez cru, vous auriez dj demand  la sainte Vierge la gurison de
votre jambe.

Alors, le Commandeur s'emporta.

--Ma jambe! elle n'y peut rien, je suis tranquille! Et que la mort
vienne donc, et que ce soit fini,  jamais!... Quand il faut mourir, on
se tourne contre le mur, et l'on meurt, c'est si simple!

Mais le vieux prtre l'interrompit. Il lui montra Marie, qui les
coutait, tendue dans sa caisse:

--Vous renvoyez tous nos malades mourir chez eux, mme mademoiselle,
n'est-ce pas? qui est en pleine jeunesse et qui veut vivre.

Marie, ardemment, ouvrait ses grands yeux, dans son dsir d'tre, de
prendre sa part du vaste monde; et le Commandeur, s'tant approch, la
regardait, saisi brusquement d'une profonde motion, qui fit trembler sa
voix.

--Si mademoiselle gurit, je lui souhaite un autre miracle, celui d'tre
heureuse.

Et il s'en alla, continua sa promenade de philosophe courrouc, au
milieu des malades, en tranant le pied et en tapant les dalles du fer
de sa grosse canne.

Peu  peu, le trottoir se dblayait, on avait emport madame Vtu et la
Grivotte; et ce fut Grard qui emmena M. Sabathier dans une petite
voiture; tandis que le baron Suire et Berthaud donnaient dj des
ordres, pour le train suivant, le train vert, qu'on attendait. Il n'y
avait plus l que Marie, dont Pierre se chargeait jalousement. Mais il
s'tait attel, il l'avait trane dans la cour de la gare, lorsqu'ils
remarqurent que, depuis un instant, M. de Guersaint avait disparu. Tout
de suite, d'ailleurs, ils l'aperurent en grande conversation avec
l'abb Des Hermoises, dont il venait de faire la connaissance. Une gale
admiration de la nature les avait rapprochs. Le jour achevait de
paratre, les montagnes environnantes se montraient dans leur majest.
Et M. de Guersaint poussait des cris de ravissement.

--Quel pays, monsieur! Voici trente ans que je dsire visiter le cirque
de Gavarnie. Mais c'est encore loin, et si cher, que je ne pourrai
srement faire cette excursion.

--Monsieur, vous vous trompez, rien n'est plus faisable. En se mettant 
plusieurs, la dpense est modique.

Et, justement, je compte y retourner, cette anne, de sorte que si vous
voulez bien tre des ntres...

--Comment donc, monsieur!... Nous en recauserons. Mille fois merci!

Sa fille l'appelait, il la rejoignit, aprs un cordial change de
saluts. Pierre avait dcid qu'il tranerait Marie jusqu' l'Hpital,
pour lui viter le transbordement dans une autre voiture. Les omnibus,
les landaus, les tapissires revenaient dj, obstruant de nouveau la
cour, attendant le train vert; et il eut quelque peine  gagner la
route, avec le petit chariot, dont les roues basses entraient dans la
boue, jusqu'aux moyeux. Des agents de police, chargs du service
d'ordre, pestaient contre cet affreux gchis qui claboussait leurs
bottes. Seules, les raccoleuses, les vieilles et les jeunes, brlant de
louer leurs chambres, se moquaient des flaques, les traversaient avec
leurs sabots,  la poursuite des plerins.

Comme le chariot roulait plus librement sur la route en pente, Marie
leva la tte pour demander  M. de Guersaint, qui marchait prs d'elle:

--Pre, quel jour sommes-nous aujourd'hui?

--Samedi, ma mignonne.

--C'est vrai, samedi, le jour de la sainte Vierge... Est-ce aujourd'hui
qu'elle me gurira?

Et, derrire elle, furtivement, sur une civire couverte, deux porteurs
descendaient le cadavre de l'homme, qu'ils taient alls prendre au fond
de la salle des messageries, dans l'ombre des tonneaux, pour le conduire
en un lieu secret que le pre Fourcade venait de dsigner.




II


L'Hpital de Notre-Dame des Douleurs, bti par un chanoine charitable,
et inachev, faute d'argent, est un vaste btiment de quatre tages,
beaucoup trop haut, o il est difficile de monter les malades.
D'ordinaire, une centaine de vieillards infirmes et pauvres l'occupent.
Mais, pendant le plerinage national, ces vieillards sont abrits
ailleurs pour trois jours, et l'Hpital est lou aux pres de
l'Assomption, qui parfois y installent jusqu' cinq et six cents
malades. On a beau, d'ailleurs, les y entasser, les salles sont
insuffisantes. On distribue les trois ou quatre centaines de malades qui
restent, les hommes  l'Hpital du Salut, les femmes  l'Hospice de la
ville.

Ce matin-l, sous le soleil levant, la confusion tait grande, dans la
cour sable, devant la porte que gardaient deux prtres. Depuis la
veille, le personnel de la Direction temporaire avait pris possession
des bureaux, avec un luxe de registres, de cartes, de formules
imprimes. On voulait faire beaucoup mieux que l'anne prcdente: les
salles du bas devaient tre rserves aux malades impotents; d'autre
part, la distribution des cartes, portant le nom de la salle et le
numro du lit, serait contrle avec soin, car des erreurs d'identit
s'taient produites. Mais, devant le flot de grands malades que le train
blanc venait d'amener, toutes les bonnes intentions s'effaraient, et les
formalits nouvelles compliquaient tellement les choses, qu'il avait
fallu prendre le parti de dposer les malheureux dans la cour, au fur
et  mesure qu'ils arrivaient, en attendant de pouvoir les admettre avec
un peu d'ordre. C'tait le dballage de la gare qui recommenait, le
pitoyable campement en plein air, tandis que les brancardiers et que les
employs du secrtariat, de jeunes sminaristes, couraient de toutes
parts, d'un air perdu.

--On a voulu trop bien faire! criait dsesprment le baron Suire.

Et le mot tait juste, jamais on n'avait pris tant de prcautions
inutiles, on s'apercevait qu'on avait class dans les salles du haut les
malades les plus difficiles  remuer, par suite d'erreurs inexplicables.
Il tait impossible de refaire le classement, tout allait de nouveau
s'organiser au petit bonheur; et la distribution des cartes commena,
pendant qu'un jeune prtre crivait sur un registre les noms et les
adresses, pour le contrle. Chaque malade, d'ailleurs, devait produire
sa carte d'hospitalit, de la couleur du train, portant son nom, son
numro d'ordre, et sur laquelle on inscrivait le nom de la salle et le
numro du lit. Cela ternisait le dfil des admissions.

Alors, de bas en haut du vaste btiment, au travers des quatre tages,
ce fut un pitinement sans fin. M. Sabathier se trouva un des premiers
installs, dans une salle du rez-de-chausse, la salle dite des mnages,
o les hommes malades taient autoriss  garder leurs femmes prs
d'eux. On n'admettait du reste que des femmes, dans les autres salles, 
tous les tages. Et, bien que le frre Isidore ft avec sa soeur, on
consentit  les considrer comme un mnage, on le plaa prs de M.
Sabathier, dans le lit voisin. La chapelle se trouvait  ct, encore
blanche de pltre, les baies fermes par de simples planches. D'autres
salles aussi restaient inacheves, garnies quand mme de matelas, o les
malades s'entassaient rapidement. Mais, dj, la foule de celles qui
pouvaient marcher, assigeait le rfectoire, une longue galerie dont
les fentres ouvraient sur une cour intrieure; et les soeurs Saint-Frai,
les desservantes habituelles de l'Hpital, demeures  leur poste pour
faire la cuisine, distribuaient des bols de caf au lait et de chocolat
 toutes ces pauvres femmes, puises par le terrible voyage.

--Reposez-vous, prenez des forces, rptait le baron Suire, qui se
prodiguait, se montrait partout  la fois. Vous avez trois bonnes
heures. Il n'est pas cinq heures et les rvrends pres ont donn
l'ordre de n'aller  la Grotte qu' huit heures, pour viter la trop
grande fatigue.

En haut, au second tage, madame de Jonquire avait pris, une des
premires, possession de la salle Sainte-Honorine, dont elle tait la
directrice. Elle avait d laisser en bas sa fille Raymonde, qui tait
attache au service du rfectoire, le rglement interdisant aux jeunes
filles de pntrer dans les salles, o elles auraient pu voir des choses
malsantes et trop affreuses. Mais la petite madame Dsagneaux, simple
dame hospitalire, n'avait pas quitt la directrice,  qui elle
demandait dj des ordres, ravie de pouvoir se dvouer enfin.

--Madame, est-ce que tous ces lits sont bien faits? Si je les refaisais
avec soeur Hyacinthe?

La salle, peinte en jaune clair, mal claire sur la cour intrieure,
contenait quinze lits, aligns sur deux rangs, le long des murs.

--Tout  l'heure, nous verrons, rpondit madame de Jonquire, l'air
absorb.

Elle comptait les lits, elle examinait cette salle longue et troite.
Puis,  demi-voix:

--Jamais je n'aurai assez de place. On m'a annonc vingt-trois malades,
et il va falloir mettre des matelas par terre.

Soeur Hyacinthe, qui avait suivi ces dames, aprs avoir laiss soeur
Saint-Franois et soeur Claire des Anges s'installer dans une petite
pice voisine, transforme en lingerie, soulevait les couvertures,
examinait la literie. Et elle rassura madame Dsagneaux.

--Oh! les lits sont bien faits, tout est propre. On voit que les soeurs
Saint-Frai ont pass par l... Seulement, la rserve des matelas est
tout  ct, et si madame veut me donner un coup de main, nous pouvons,
sans attendre, en mettre une range, ici, entre les lits.

--Mais certainement! cria la jeune femme, exalte par l'ide de porter
des matelas, avec ses bras frles de jolie blonde.

Il fallut que madame de Jonquire la calmt.

--Tout  l'heure, rien ne presse. Attendons que nos malades soient l...
Je n'aime pas beaucoup cette salle, qu'il est difficile d'arer. L'anne
dernire, j'avais la salle Sainte-Rosalie, au premier tage... Enfin,
nous allons nous organiser tout de mme.

D'autres dames hospitalires arrivaient, une ruche dbordante d'abeilles
travailleuses, presses de se mettre  la besogne. C'tait mme une
cause de confusion de plus, ce trop grand nombre d'infirmires, venues
du grand monde et de la bourgeoisie, avec une ferveur de zle o il se
mlait un peu de vanit. Elles taient plus de deux cents. Comme
chacune,  son entre dans l'Hospitalit de Notre-Dame de Salut, devait
faire un don, on n'osait en refuser aucune, de crainte de tarir les
aumnes; et leur nombre croissait d'anne en anne. Heureusement, il y
en avait, parmi elles,  qui il suffisait de porter au corsage la croix
de drap rouge, et qui, ds leur arrive  Lourdes, partaient en
excursions. Mais celles qui se dvouaient taient vraiment mritoires,
car elles passaient cinq jours d'abominable fatigue, dormant  peine
deux heures par nuit, vivant au milieu des spectacles les plus terribles
et les plus rpugnants. Elles assistaient aux agonies, elles pansaient
les plaies empestes, elles vidaient les cuvettes et les vases,
changeaient de linge les gteuses, retournaient les malades, toute une
besogne atroce, crasante, dont elles n'avaient pas l'habitude. Aussi en
sortaient-elles courbatures, mortes, avec des yeux de fivre, brlant
de cette joie de la charit qui les exaltait.

--Et madame Volmar? demanda madame Dsagneaux. Je croyais la retrouver
ici.

Doucement, madame de Jonquire coupa court, comme si elle tait au
courant et qu'elle et voulu faire le silence, par une indulgence de
femme tendre aux misres humaines.

--Elle n'est pas forte, elle se repose  l'htel. Il faut la laisser
dormir.

Puis, elle partagea les lits entre ces dames, donna deux lits  chacune.
Et toutes achevrent de prendre possession du local, allant et venant,
montant et descendant, pour se rendre compte o taient
l'administration, la lingerie, les cuisines.

--Et la pharmacie? demanda encore madame Dsagneaux.

Mais il n'y avait pas de pharmacie. Aucun personnel mdical n'tait mme
l.  quoi bon? puisque les malades taient des abandonnes de la
science, des dsespres qui venaient demander  Dieu une gurison que
les hommes impuissants ne pouvaient leur promettre. Tout traitement,
pendant le plerinage, se trouvait logiquement interrompu. Si quelque
malheureuse entrait en agonie, on l'administrait. Et, seul, le jeune
mdecin qui accompagnait d'ordinaire le train blanc, tait l, avec sa
petite bote de secours, pour tenter de la soulager un peu, dans le cas
o une malade le rclamerait, pendant une crise.

Justement, soeur Hyacinthe amenait Ferrand, que la soeur Saint-Franois
avait gard avec elle, dans un cabinet voisin de la lingerie, o il se
proposait de se tenir en permanence.

--Madame, dit-il  madame de Jonquire, je suis  votre entire
disposition. En cas de besoin, vous n'aurez qu' m'envoyer chercher.

Elle l'coutait  peine, se querellait avec un jeune prtre de
l'administration, parce qu'il n'y avait que sept vases de nuit pour
toute la salle.

--Certainement, monsieur, s'il nous fallait une potion calmante...

Mais elle n'acheva pas, retourna  sa discussion.

--Enfin, monsieur l'abb, tchez de m'en avoir encore quatre ou cinq...
Comment voulez-vous que nous fassions? C'est dj si pnible!

Et Ferrand coutait, regardait, effar de ce monde extraordinaire, o un
hasard l'avait fait tomber, depuis la veille. Lui qui ne croyait pas,
qui n'tait l que par dvouement, s'tonnait de l'effroyable bousculade
de tant de misre et de souffrance, se ruant  l'espoir du bonheur.
Surtout, ses ides de jeune mdecin taient bouleverses, devant cette
insouciance de toutes prcautions, ce mpris des plus simples
indications de la science, dans la certitude que, si le ciel le voulait,
la gurison se produirait avec l'clat d'un dmenti aux lois mmes de la
nature. Alors, pourquoi cette dernire concession au respect humain,
d'emmener un mdecin qu'on employait si mal? Il retourna dans son
cabinet, vaguement honteux, en se sentant inutile et un peu ridicule.

--Prparez tout de mme des pilules d'opium, lui dit soeur Hyacinthe qui
l'avait accompagn jusqu' la lingerie. On vous en demandera, nous avons
des malades qui m'inquitent.

Elle le regardait de ses grands yeux bleus, si doux, si bons, au
continuel et divin sourire. Le mouvement qu'elle se donnait, rosait d'un
sang vif sa peau clatante de jeunesse. Et, en bonne amie qui
consentait  partager avec lui les besognes de son coeur:

--Puis, si j'ai besoin de quelqu'un pour lever ou coucher une malade,
vous me donnerez bien un coup de main?

Alors, il fut content d'tre venu, d'tre l,  l'ide qu'il lui serait
utile. Il la revoyait  son chevet, lorsqu'il avait failli mourir, le
soignant avec des mains fraternelles, d'une bonne grce rieuse d'ange
sans sexe, o il y avait du camarade et de la femme.

--Mais tant que vous voudrez, ma soeur! Je vous appartiens, je serai si
heureux de vous servir! Vous savez quelle dette de reconnaissance j'ai 
payer envers vous?

Gentiment, elle mit un doigt sur ses lvres, pour le faire taire.
Personne ne lui devait rien. Elle n'tait que la servante des souffrants
et des pauvres.

 ce moment, une premire malade faisait son entre dans la salle
Sainte-Honorine. C'tait Marie, que Pierre, aid de Grard, venait de
monter, couche au fond de sa caisse de bois. Partie la dernire de la
gare, elle arrivait ainsi avant les autres, grce aux complications sans
fin, qui, aprs les avoir toutes arrtes, les libraient maintenant, au
hasard de la distribution des cartes. M. de Guersaint, devant la porte
de l'Hpital, avait d quitter sa fille, sur le dsir de celle-ci: elle
s'inquitait de l'encombrement des htels, elle voulait qu'il s'assurt
immdiatement de deux chambres, pour lui et pour Pierre. Et elle tait
si lasse, qu'aprs s'tre dsespre de ne pas tre conduite  la Grotte
tout de suite, elle consentit  ce qu'on la coucht un instant.

--Voyons, mon enfant, rptait madame de Jonquire, vous avez trois
heures devant vous. Nous allons vous mettre sur votre lit. Cela vous
reposera, de n'tre plus dans cette caisse.

Elle la souleva par les paules, tandis que soeur Hyacinthe tenait les
pieds. Le lit se trouvait au milieu de la salle, prs d'une fentre. Un
moment, la malade demeura les yeux clos, comme puise, d'avoir t
remue ainsi. Puis, il fallut que Pierre rentrt, car elle s'nervait,
disait avoir des choses  lui expliquer.

--Ne vous en allez pas, mon ami, je vous en conjure. Emportez cette
caisse sur le palier, mais restez l, parce que je veux tre descendue,
ds qu'on m'en donnera la permission.

--tes-vous mieux, couche? demanda le jeune prtre.

--Oui, oui, sans doute... Et, d'ailleurs, je ne sais pas... J'ai une
telle hte, mon Dieu! d'tre l-bas, aux pieds de la sainte Vierge!

Pourtant, lorsque Pierre eut emport la caisse, elle fut distraite par
l'arrive successive des malades. Madame Vtu, que deux brancardiers
avaient monte en la soutenant sous les bras, fut pose par eux, toute
habille, sur le lit voisin; et elle y resta immobile, sans un souffle,
avec son masque jaune et lourd de cancreuse. On n'en dshabillait
aucune, on se contentait de les allonger, en leur conseillant de
s'assoupir, si elles le pouvaient. Celles qui n'taient point alites,
s'asseyaient au bord de leur matelas, causaient entre elles, rangeaient
leurs petites affaires. Dj, lise Rouquet, qui tait galement prs de
Marie,  gauche, dfaisait son panier, pour en tirer un fichu propre,
trs ennuye de n'avoir pas de glace. Et, en moins de dix minutes, tous
les lits se trouvrent occups, de sorte que, lorsque la Grivotte parut,
 demi porte par soeur Hyacinthe et soeur Claire des Anges, il fallut
commencer  mettre des matelas par terre.

--Tenez! en voici un! criait madame Dsagneaux. Elle sera trs bien, 
cette place, loin du courant d'air de la porte.

Bientt, sept autres matelas furent ajouts  la file, occupant toute
l'alle centrale. On ne pouvait plus circuler, il fallait prendre des
prcautions pour suivre les sentiers troits, mnags autour des
malades. Chacune gardait son paquet, son carton, sa valise; et c'tait,
au pied des couches improvises, un entassement de pauvres choses, de
loques tranant parmi les draps et les couvertures. On aurait dit une
ambulance pitoyable, organise  la hte aprs quelque grande
catastrophe, un incendie, un tremblement de terre, qui aurait jet  la
rue des centaines de blesss et de pauvres.

Madame de Jonquire allait d'un bout de la salle  l'autre, rptant
toujours:

--Voyons, mes enfants, ne vous excitez pas, tchez de dormir un peu.

Mais elle n'arrivait pas  les calmer, et elle-mme, ainsi que les dames
hospitalires, places sous ses ordres, augmentaient la fivre, par leur
effarement. Il fallait changer de linge plusieurs malades, d'autres
avaient des besoins. Une, qui souffrait d'un ulcre  la jambe, poussait
de telles plaintes, que madame Dsagneaux avait entrepris de refaire le
pansement; mais elle tait malhabile, et malgr tout son courage
d'infirmire passionne, elle manquait de s'vanouir, tant
l'insupportable odeur l'incommodait. Les mieux portantes demandaient du
bouillon, des bols circulaient, au milieu des appels, des rponses, des
ordres contradictoires qu'on ne savait comment excuter. Et, trs gaie,
lche  travers cette bousculade, la petite Sophie Couteau, qui
demeurait avec les soeurs, se croyait en rcration, courait, dansait,
sautait  cloche-pied, appele par toutes, aime et cajole, pour
l'espoir du miracle qu'elle apportait  chacune.

Les heures pourtant s'coulaient, dans cette agitation. Sept heures
venaient de sonner, lorsque l'abb Judaine entra. Il tait aumnier de
la salle Sainte-Honorine, et la difficult de trouver un autel libre
pour dire sa messe, l'avait seule attard. Ds qu'il parut, un cri
d'impatience s'leva de tous les lits.

--Oh! monsieur le cur, partons, partons tout de suite!

Un dsir ardent les soulevait, accru, irrit de minute en minute, comme
si une soif de plus en plus vive les et brles, que, seule, pouvait
calmer la fontaine miraculeuse. Et la Grivotte, surtout, assise sur son
matelas, joignait les mains, implorait, pour qu'on l'emment  la
Grotte. N'tait-ce pas un commencement de miracle, ce rveil de sa
volont, ce besoin fivreux de gurison qui la redressait? Arrive
vanouie, inerte, elle tait sur son sant, tournant de tous cts ses
regards noirs, guettant l'heure bienheureuse o l'on viendrait la
chercher; et son visage livide se colorait, elle ressuscitait dj.

--De grce! monsieur le cur, dites qu'on m'emporte! Je sens que je vais
tre gurie.

L'abb Judaine, avec sa bonne face, son sourire de pre tendre, les
coutait, trompait leur impatience par d'aimables paroles. On allait
partir dans un petit moment. Mais il fallait tre raisonnable, laisser
aux choses le temps de s'organiser; et puis, la sainte Vierge, elle non
plus, n'aimait pas qu'on la bouscult, attendant son heure, distribuant
ses faveurs divines aux plus sages.

Comme il passait devant le lit de Marie, et qu'il l'aperut, les mains
jointes, bgayante de supplications, il s'arrta de nouveau.

--Vous aussi, ma fille, vous tes si presse! Soyez tranquille, il y
aura des grces pour toutes.

--Mon pre, murmura-t-elle, je me meurs d'amour. Mon coeur est trop gros
de prires, il m'touffe.

Il fut trs touch de cette passion, chez cette pauvre enfant amaigrie,
si durement frappe dans sa beaut et dans sa jeunesse. Il voulut
l'apaiser, il lui montra sa voisine, madame Vtu, qui ne bougeait pas,
les yeux grands ouverts pourtant, fixs sur les gens qui passaient.

--Voyez donc, madame, comme elle est tranquille! Elle se recueille, elle
a bien raison de s'abandonner ainsi qu'un petit enfant, entre les mains
de Dieu.

Mais, d'une voix qu'on n'entendait pas, d'un souffle  peine, madame
Vtu bgayait:

--Oh! je souffre, je souffre!

Enfin,  huit heures moins un quart, madame de Jonquire avertit les
malades qu'elles feraient bien de se prparer. Elle-mme, aide de soeur
Hyacinthe et de madame Dsagneaux, reboutonna des robes, rechaussa des
pieds impotents. C'tait une vritable toilette, car toutes dsiraient
paratre  leur avantage devant la sainte Vierge. Beaucoup eurent la
dlicatesse de se laver les mains. D'autres dballaient leurs chiffons,
mettaient du linge propre. lise Rouquet avait fini par dcouvrir un
miroir de poche, entre les mains d'une de ses voisines, une femme
norme, hydropique, trs coquette de sa personne; elle se l'tait fait
prter, elle l'avait pos debout contre son traversin; et, absorbe,
avec un soin infini, elle nouait le fichu lgamment autour de sa tte,
pour cacher sa face de monstre,  la plaie saignante. Droite devant
elle, l'air intress profondment, la petite Sophie la regardait faire.

Ce fut l'abb Judaine qui donna le signal du dpart pour la Grotte. Il y
voulait accompagner ses chres filles de souffrance en Dieu, comme il
disait; tandis que ces dames de l'Hospitalit et les soeurs resteraient
l, afin de mettre un peu d'ordre dans la salle. Tout de suite, la salle
se vida, les malades furent descendues, au milieu d'un nouveau tumulte.
Pierre, qui avait replac sur les roues la caisse o Marie tait
couche, prit la tte du cortge, form d'une vingtaine de petites
voitures et de brancards. Les autres salles se vidaient galement, la
cour tait pleine, le dfil s'organisait en grande confusion. Bientt
il y eut une queue interminable, descendant la pente assez raide de
l'avenue de la Grotte, de sorte que Pierre arrivait dj au plateau de
la Merlasse, lorsque les derniers brancards quittaient  peine la cour
de l'Hpital.

Il tait huit heures, le soleil dj haut, un soleil d'aot triomphal,
flambait dans le grand ciel d'une puret admirable. Lav par l'orage de
la nuit, il semblait que le bleu de l'air ft tout neuf, d'une fracheur
d'enfance. Et l'effrayant dfil, cette cour des miracles de la
souffrance humaine, roulait sur le pav en pente, dans l'clat de la
radieuse matine. Cela ne finissait pas, la queue des abominations
s'allongeait toujours. Aucun ordre, le ple-mle de tous les maux, le
dgorgement d'un enfer o l'on aurait entass les maladies monstrueuses,
les cas rares et atroces, donnant le frisson. C'taient des ttes
manges par l'eczma, des fronts couronns de rosole, des nez et des
bouches dont l'lphantiasis avait fait des groins informes. Des
maladies perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lpre, une
autre tait couverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri 
l'ombre. Puis, passaient des hydropiques, des outres gonfles d'eau, le
ventre gant sous les couvertures; tandis que des mains tordues par les
rhumatismes pendaient hors des civires, et que des pieds passaient,
enfls par l'oedme, mconnaissables, tels que des sacs bourrs de
chiffons. Une hydrocphale, assise dans une petite voiture, balanait un
crne norme, trop lourd, retombant  chaque secousse. Une grande fille,
atteinte de chore, dansait de tous ses membres, sans arrt, avec des
sursauts de grimaces, qui tiraient la moiti gauche de son visage. Une
plus jeune, derrire, avait un aboiement, une sorte de cri plaintif de
bte, chaque fois que le tic douloureux dont elle tait torture, lui
tordait la bouche. Puis, venaient des phtisiques, tremblant la fivre,
puises de dysenterie, d'une maigreur de squelettes, la peau livide,
couleur de la terre o elles allaient bientt dormir; et il y en avait
une, la face trs blanche, avec des yeux de flamme, pareille  une tte
de mort dans laquelle on aurait allum une torche. Puis, toutes les
difformits des contractures se succdaient, les tailles djetes, les
bras retourns, les cous plants de travers, les pauvres tres casss et
broys, immobiliss en des postures de pantins tragiques: une surtout
dont le poing droit s'tait rejet derrire les reins, tandis que la
joue gauche se renversait, colle sur l'paule. Puis, de pauvres filles
rachitiques talaient leur teint de cire, leur nuque frle, ronge
d'humeurs froides; des femmes jaunes avaient la stupeur douloureuse des
misrables dont le cancer dvore les seins; d'autres encore, couches et
leurs tristes yeux au ciel, semblaient couter en elles le choc des
tumeurs, grosses comme des ttes d'enfant, qui obstruaient leurs
organes. Et il y en avait toujours, il en arrivait toujours de plus
pouvantables, celle-ci qui suivait celle-l augmentait le frisson. Une
enfant de vingt ans,  la tte crase de crapaud, laissait pendre un
goitre si norme, qu'il descendait jusqu' sa taille, ainsi que la
bavette d'un tablier. Une aveugle s'avanait, la figure d'une pleur de
marbre, avec les deux trous de ses yeux enflamms et sanglants, deux
plaies vives qui ruisselaient de pus. Une vieille folle, frappe
d'imbcillit, le nez emport par quelque chancre, la bouche noire,
riait d'un rire terrifiant. Et, tout d'un coup, une pileptique se
convulsa, cuma sur son brancard, sans que le cortge ralentt sa
marche, comme fouett par le vent de la course, dans cette fivre de
passion qui l'emportait vers la Grotte.

Les brancardiers, les prtres, les malades elles-mmes venaient
d'entonner un cantique, la complainte de Bernadette, et tout roulait au
milieu de l'obsession des _Ave_, et les petites voitures, les brancards,
les pitons descendaient la pente de la rue, en un ruisseau grossi et
dbordant, charriant ses flots  grand bruit. Au coin de la rue
Saint-Joseph, prs du plateau de la Merlasse, une famille
d'excursionnistes, des gens qui arrivaient de Cauterets ou de Bagnres,
restaient plants au bord du trottoir, dans un tonnement profond. Ce
devaient tre de riches bourgeois, le pre et la mre trs corrects, les
deux grandes filles vtues de robes claires, avec des visages riants
d'heureuses personnes qui s'amusent. Mais,  la surprise premire du
groupe, succdait une terreur croissante, comme s'ils avaient vu
s'ouvrir une maladrerie des temps anciens, un de ces hpitaux de la
lgende qu'on aurait vid, aprs quelque grande pidmie. Et les deux
filles plissaient, le pre et la mre demeuraient glacs, devant le
dfil ininterrompu de tant d'horreurs, dont ils recevaient le vent
empest  la face. Mon Dieu! tant de laideur, tant de salet, tant de
souffrance! tait-ce possible, sous ce beau soleil si radieux, sous ce
grand ciel de lumire et de joie, o montait la fracheur du Gave, o le
vent du matin apportait l'odeur pure des montagnes!

Lorsque Pierre, en tte du cortge, dboucha sur le plateau de la
Merlasse, il se sentit baign par ce soleil si clair, par cet air si vif
et si embaum. Il se retourna, sourit doucement  Marie; et tous deux,
dans la splendeur du matin, comme ils arrivaient au centre de la place
du Rosaire, furent enchants par l'admirable horizon qui se droulait
autour d'eux.

En face,  l'est, c'tait le vieux Lourdes, couch dans un large pli de
terrain, de l'autre ct de son rocher. Le soleil se levait, derrire
les monts lointains, et ses rayons obliques dcoupaient en lilas sombre
ce roc solitaire, que couronnaient la tour et les murs croulants de
l'antique Chteau, jadis la clef redoutable des sept valles. Dans la
poussire d'or volante, on ne voyait gure que des artes fires, des
pans de constructions cyclopennes, puis de vagues toitures au del, les
toits dcolors et perdus de l'ancienne ville; tandis qu'en de du
Chteau, dbordant  droite et  gauche, la ville nouvelle riait parmi
les verdures, avec ses faades blanches d'htels, de maisons garnies, de
beaux magasins, toute une cit riche et bruyante, pousse l en quelques
annes, comme par miracle. Le Gave passait au pied du roc, roulant le
fracas de ses eaux limpides, vertes et bleues, profondes sous le vieux
pont, bondissantes sous le pont neuf, construit par les Pres, pour
relier la Grotte  la gare et au boulevard ouvert rcemment. Et, comme
fond  ce tableau dlicieux,  ces eaux fraches,  ces verdures, 
cette ville rajeunie, parse et gaie, se dressaient le petit Gers et le
grand Gers, deux croupes normes de roche nue et d'herbe rase, qui, dans
l'ombre porte o elles baignaient, prenaient des teintes dlicates, un
mauve et un vert plis qui se mouraient dans du rose.

Puis, au nord, sur la rive droite du Gave, au del des coteaux que suit
la ligne du chemin de fer, montaient les hauteurs du Buala, des pentes
boises, noyes de clarts matinales. C'tait de ce ct que se trouvait
Bartrs. Plus  gauche, la serre de Julos se dressait, domine par le
Miramont. D'autres cimes, trs loin, s'vaporaient dans l'ther. Et, au
premier plan, s'tageant parmi les vallonnements herbus, de l'autre ct
du Gave, la gaiet de ce point de l'horizon tait les couvents nombreux
qu'on avait btis. Ils semblaient avoir grandi comme une vgtation
naturelle et prompte sur cette terre du prodige. Il y avait d'abord un
Orphelinat, cr par les Soeurs de Nevers, et dont les vastes btiments
resplendissaient au soleil. Puis, c'taient les Carmlites, en face de
la Grotte, sur la route de Pau; et les Assomptionnistes, plus haut, au
bord du chemin de Poueyferr; et les Dominicaines, perdues au dsert, ne
montrant qu'un angle de leurs toitures; et enfin les soeurs de
l'Immacule-Conception, celles qu'on appelait les soeurs Bleues, qui
avaient fond, tout au bout du vallon, une maison de retraite, o elles
prenaient en pension les dames seules, les plerines riches, dsireuses
de solitude.  cette heure des offices, toutes les cloches de ces
couvents sonnaient d'allgresse,  la vole, dans l'air de cristal;
pendant que, de l'autre bout de l'horizon, au midi, des cloches d'autres
couvents leur rpondaient, avec le mme clat de joie argentine. Prs du
Pont-Vieux, surtout, la cloche des Clarisses grenait une gamme de notes
si claires, qu'on aurait dit le caquetage d'un oiseau. De ce ct de la
ville, des valles encore se creusaient, des monts dressaient leurs
flancs nus, toute une nature tourmente et souriante, une houle sans fin
de collines, parmi lesquelles on remarquait les collines de Visens,
moires prcieusement de carmin et de bleu tendre.

Mais, lorsque Marie et Pierre tournrent les yeux vers l'ouest, ils
restrent blouis. Le soleil frappait en plein le grand Bout et le
petit Bout, aux coupoles d'ingale hauteur. C'tait comme un fond de
pourpre et d'or, un mont blouissant, o l'on ne distinguait que le
chemin qui serpente et monte au Calvaire, parmi des arbres. Et l, sur
ce fond ensoleill, rayonnant ainsi qu'une gloire, se dtachaient les
trois glises superposes, que la voix grle de Bernadette avait fait
surgir du roc,  la louange de la sainte Vierge. En bas, d'abord, tait
l'glise du Rosaire, crase et ronde, taille  demi dans la roche, au
fond de l'esplanade qu'enserraient les bras immenses, les rampes
colossales s'levant en pente douce jusqu' la Crypte. Il y avait l un
travail norme, toute une carrire de pierres remues et tailles, des
arches hautes comme des nefs, deux avenues de cirque gant, pour que la
pompe des processions se droult et que la petite voiture d'une enfant
malade pt monter  Dieu, sans peine. Puis, c'tait la Crypte, l'glise
souterraine, qui montrait seulement sa porte basse, par-dessus l'glise
du Rosaire, dont la toiture dalle, aux vastes promenoirs, continuait
les rampes. Et, enfin, la Basilique s'lanait, un peu mince et frle,
trop neuve, trop blanche, avec son style amaigri de fin bijou, jaillie
des roches de Massabielle ainsi qu'une prire, une envole de colombe
pure. La flche si menue, au-dessus des rampes gigantesques,
n'apparaissait que comme la petite flamme droite d'un cierge, parmi
l'immense horizon, la houle sans fin des valles et des montagnes. 
ct des verdures paisses de la colline du Calvaire, elle avait une
fragilit, une candeur pauvre de foi enfantine; et l'on songeait aussi
au petit bras blanc,  la petite main blanche de la chtive fillette qui
montrait le ciel, dans une crise de sa misre humaine. On ne voyait pas
la Grotte, dont l'ouverture se trouvait  gauche, au bas du rocher.
Derrire la Basilique, on n'apercevait plus que l'habitation des Pres,
un lourd btiment carr, puis le palais piscopal, beaucoup plus loin,
au milieu du vallon ombreux qui s'largissait. Et les trois glises
flambaient dans le soleil du matin, et la pluie d'or des rayons battait
la campagne entire, pendant que la vole sonnante des cloches semblait
tre la vibration mme de la clart, le rveil chanteur de ce beau jour
naissant.

De la place du Rosaire, qu'ils traversaient, Pierre et Marie jetrent un
coup d'oeil sur l'Esplanade, le jardin  la longue pelouse centrale, que
bordent deux alles parallles, et qui va jusqu'au nouveau pont. L se
trouvait, tourne vers la Basilique, la grande Vierge couronne. Et
toutes les malades, en passant, se signaient. Et l'effrayant cortge
roulait toujours, emport dans son cantique, au travers de la nature en
fte. Sous le ciel clatant, parmi les monts de pourpre et d'or, dans la
sant des arbres centenaires, dans l'ternelle fracheur des eaux
courantes, le cortge roulait ses damns des maladies de la peau,  la
chair ronge, ses hydropiques enfles comme des outres, ses
rhumatisantes, ses paralytiques, tordues de souffrance; et les
hydrocphales dfilaient, et les danseuses de Saint-Guy, et les
phtisiques, les rachitiques, les pileptiques, les cancreuses, les
goitreuses, les folles, les imbciles. _Ave_, _ave_, _ave_, _Maria_! La
complainte obstine s'enflait davantage, charriait vers la Grotte le
flot abominable de la pauvret et de la douleur humaines, dans l'effroi
et l'horreur des passants, qui restaient plants sur leurs jambes,
glacs devant ce galop de cauchemar.

Pierre et Marie, les premiers, passrent sous l'arcade haute d'une des
rampes. Puis, comme ils suivaient le quai du Gave, tout d'un coup, ce
fut la Grotte. Et Marie, que Pierre poussait le plus possible prs de la
grille, ne put que se soulever dans son chariot, en murmurant:

-- trs sainte Vierge... Bien-aime Vierge...

Elle n'avait rien vu, ni les dicules des piscines, ni la fontaine aux
douze canons, devant lesquels elle venait de passer; et elle ne
distinguait pas davantage,  gauche la boutique des articles de
saintet,  droite la chaire de pierre, qu'un religieux occupait dj.
Seule, la splendeur de la Grotte l'blouissait, cent mille cierges lui
semblaient brler l, derrire la grille, emplissant d'un clat de
fournaise l'ouverture basse, mettant dans un rayonnement d'astre la
statue de la Vierge, pose, plus haut, au bord d'une excavation troite,
en forme d'ogive. Et rien n'tait, en dehors de cette glorieuse
apparition, ni les bquilles dont on avait tapiss une partie de la
vote, ni les bouquets jets en tas, se fanant parmi les lierres et les
glantiers, ni l'autel lui-mme plac au centre,  ct d'un petit orgue
roulant, couvert d'une housse. Mais, comme elle levait les yeux, elle
retrouva, au sommet du rocher, dans le ciel, la mince Basilique blanche,
qui se prsentait de profil maintenant, avec la fine aiguille de sa
flche, perdue au bleu de l'infini, ainsi qu'une prire.

-- Vierge puissante... Reine des vierges... Sainte Vierge des
vierges...

Cependant, Pierre avait russi  pousser le chariot de Marie au premier
rang, en avant des bancs de chne, qui s'alignaient trs nombreux, au
plein air, comme dans la nef d'une glise. Dj, ces bancs se trouvaient
compltement garnis de malades qui pouvaient s'asseoir. Les espaces
vides s'emplissaient de brancards poss  terre, de petites voitures
dont les roues s'enchevtraient, d'un entassement d'oreillers et de
matelas, o ple-mle voisinaient tous les maux. Et il avait reconnu, en
arrivant, les Vigneron, avec leur triste enfant Gustave, le long d'un
banc; tandis que, sur les dalles, il venait d'apercevoir le lit garni de
dentelles de madame Dieulafay, au chevet de qui son mari et sa soeur
priaient, agenouills. D'ailleurs, tous les malades du wagon se
rangeaient l, M. Sabathier et le frre Isidore cte  cte, madame Vtu
affaisse dans une voiture, lise Rouquet assise, la Grivotte exalte,
se soulevant sur les deux poings. Il retrouva mme madame Maze, 
l'cart, anantie dans une prire; pendant que, tombe  genoux, madame
Vincent, qui avait gard sur les bras sa petite Rose, la prsentait
ardemment  la Vierge, d'un geste perdu de mre, pour que la Mre de la
divine grce et piti. Et la foule des plerins, autour de cette
enceinte rserve, grandissait toujours, une cohue qui se pressait, qui
dbordait peu  peu jusqu'au parapet du Gave.

-- Vierge clmente, continuait Marie  demi-voix,  Vierge fidle...
Vierge conue sans pch...

Et, dfaillante, les lvres agites encore par une oraison intrieure,
elle regardait Pierre perdument. Celui-ci crut qu'elle avait un dsir 
lui exprimer. Il se pencha.

--Voulez-vous que je reste ici,  votre disposition, pour vous conduire
tout  l'heure aux piscines?

Mais, quand elle eut compris, elle refusa d'un signe de tte. Puis,
fivreuse:

--Non, non! je ne veux pas tre baigne ce matin... Il me semble qu'il
faut tre si digne, si pure, si sainte, avant de tenter le miracle!...
Cette matine entire, je veux le solliciter  mains jointes, je veux
prier, prier de toute ma force, de toute mon me...

Elle suffoquait, elle ajouta:

--Ne venez me reprendre qu' onze heures, pour retourner  l'Hpital. Je
ne bougerai pas d'ici.

Pierre, pourtant, ne s'loigna pas, demeura prs d'elle. Un instant, il
se prosterna; et il aurait voulu, lui aussi, prier avec cette foi
brlante, demander  Dieu la gurison de cette enfant malade, qu'il
aimait d'une si fraternelle tendresse. Mais, depuis qu'il tait devant
la Grotte, il sentait un singulier malaise le gagner, une sourde rvolte
qui gnait l'lan de sa prire. Il voulait croire, il avait espr toute
la nuit que la croyance allait refleurir en son me, comme une belle
fleur d'ignorance et de navet, ds qu'il s'agenouillerait sur la terre
du miracle. Et il n'prouvait l que gne et inquitude, en face de ce
dcor, de cette statue dure et blafarde dans le faux jour des cierges,
entre la boutique aux chapelets, pleine d'une bousculade de clientes, et
la grande chaire de pierre, d'o un pre de l'Assomption lanait des Ave
 pleine voix. Son me tait-elle donc dessche  ce point? Aucune
rose divine ne pourrait-elle donc la tremper d'innocence, la rendre
pareille  ces mes de petits enfants, qui se donnent tout entires  la
moindre caresse de la lgende?

Puis, sa distraction continua, il reconnut le pre Massias, dans le
religieux qui occupait la chaire. Il l'avait rencontr autrefois, il
restait troubl par cette sombre ardeur, cette face maigre, aux yeux
tincelants,  la grande bouche loquente, violentant le ciel pour le
faire descendre sur la terre. Et, comme il l'examinait, tonn de se
sentir si diffrent, il aperut, au pied de la chaire, le pre Fourcade,
en grande confrence avec le baron Suire. Ce dernier semblait perplexe;
pourtant, il finit par approuver, d'un branle complaisant de la tte. Il
y avait galement l l'abb Judaine, qui arrta le pre un instant
encore: sa large face paterne exprimait, elle aussi, une sorte
d'effarement; puis, il s'inclina  son tour.

Tout d'un coup, le pre Fourcade parut dans la chaire, debout,
redressant sa haute taille, que l'accs de goutte dont il souffrait
courbait un peu; et il n'avait pas voulu que le pre Massias, son frre
bien-aim, prfr entre tous, descendt tout  fait: il le retenait sur
une marche de l'troit escalier, il s'appuyait  son paule.

D'une voix pleine et grave, avec une autorit souveraine qui fit rgner
le plus profond silence, il parla.

--Mes chers frres, mes chres soeurs, je vous demande pardon
d'interrompre vos prires; mais j'ai  vous faire une communication,
j'ai  rclamer l'aide de toutes vos mes fidles... Ce matin, nous
avons eu  dplorer un bien triste accident, un de nos frres est mort
dans un des trains qui vous ont amens, comme il touchait  la terre
promise...

Il s'arrta quelques secondes. Il semblait grandir encore, son beau
visage se mit  rayonner, dans le flot royal de sa longue barbe.

--Eh bien! mes chers frres, mes chres soeurs, malgr tout, l'ide me
vient que nous ne devons pas dsesprer... Qui sait si Dieu n'a pas
voulu cette mort, afin de prouver au monde sa toute-puissance?... Une
voix me parle, qui me pousse  monter ici,  vous demander vos prires
pour l'homme, pour celui qui n'est plus et dont le salut est quand mme
aux mains de la trs sainte Vierge, qui peut toujours implorer son divin
Fils... Oui! l'homme est l, j'ai fait apporter le corps, et il dpend
peut-tre de vous qu'un miracle clatant blouisse la terre, si vous
priez avec assez d'ardeur pour toucher le ciel... Nous plongerons le
corps dans la piscine, nous supplierons le Seigneur, matre du monde, de
le ressusciter, de nous donner cette marque extraordinaire de sa bont
souveraine...

Un souffle glac, venu de l'invisible, passa sur l'assistance. Tous
taient devenus ples; et, sans que personne et ouvert les lvres, il
sembla qu'un murmure courait dans un frisson.

--Mais, reprit violemment le pre Fourcade, qu'une relle foi soulevait,
de quelle ardeur ne faut-il pas prier! Mes chers frres, mes chres
soeurs, c'est toute votre me que je veux, c'est une prire o vous allez
mettre votre coeur, votre sang, votre vie, avec ce qu'elle a de plus
noble et de plus tendre... Priez de toute votre force, priez jusqu' ne
plus savoir qui vous tes, ni o vous tes, priez comme on aime, comme
on meurt; car ce que nous allons demander l est une grce si prcieuse,
si rare, si tonnante, que la violence de notre adoration peut seule
obliger Dieu  nous rpondre... Et, pour que nos prires soient
efficaces, pour qu'elles aient le temps de s'largir et de monter aux
pieds de l'ternel, ce ne sera que cette aprs-midi,  trois heures, que
nous descendrons le corps dans la piscine... Mes chers frres, mes
chres soeurs, priez, priez la trs sainte Vierge, la Reine des Anges, la
Consolatrice des affligs!

Et lui-mme, perdu d'motion, reprit le rosaire, pendant que le pre
Massias clatait en sanglots. Le grand silence anxieux fut rompu, une
contagion gagna la foule, l'emporta en cris, en larmes, en des
bgaiements dsordonns de supplication. Ce fut comme un dlire qui
soufflait, abolissant les volonts, ne faisant plus de tous ces tres
qu'un tre, exaspr d'amour, lanc au dsir fou de l'impossible
prodige.

Pierre, un moment, avait cru que la terre manquait sous lui, qu'il
allait tomber et s'vanouir. Il se releva pniblement, il s'carta.




III


Comme Pierre s'loignait, dans son malaise, envahi d'une invincible
rpugnance  rester l davantage, il aperut M. de Guersaint agenouill
prs de la Grotte, l'air absorb, priant de toute sa foi. Il ne l'avait
pas revu depuis le matin, il ignorait s'il tait parvenu  louer deux
chambres; et son premier mouvement fut de le rejoindre. Puis, il hsita,
ne voulut point troubler son recueillement, pensant qu'il priait sans
doute pour sa fille, qu'il adorait, malgr ses continuelles distractions
de cervelle inquite. Et il passa, il s'enfona sous les arbres. Neuf
heures sonnaient, il avait deux heures devant lui.

L, de la berge sauvage, o paissaient autrefois les pourceaux, on avait
fait,  coups d'argent, une avenue superbe, longeant le Gave. Il avait
fallu en reculer le lit, pour gagner du terrain et tablir un quai
monumental, que bordait un large trottoir dfendu par un parapet.
L'avenue allait buter contre un coteau,  deux ou trois cents mtres; et
c'tait ainsi comme une promenade ferme, garnie de bancs, ombrage
d'arbres magnifiques. Personne n'y passait, le trop-plein de la foule y
dbordait seul. Il s'y trouvait encore des coins de solitude, entre le
mur gazonn qui l'isolait au midi et les vastes champs qui se
droulaient au nord, de l'autre ct du Gave, des pentes boises,
gayes par les faades blanches des couvents. Pendant les brlantes
journes d'aot, on gotait l une fracheur dlicieuse, sous les
ombrages, au bord des eaux courantes.

Et Pierre, tout de suite, se sentit repos, comme au sortir d'un rve
pnible. Il s'interrogeait, s'inquitait de ses sensations. Le matin,
n'tait-il donc pas arriv  Lourdes avec le dsir de croire, l'ide que
dj il recommenait  croire, ainsi qu'aux annes dociles de son
enfance, lorsque sa mre lui faisait joindre les mains, en lui apprenant
 craindre Dieu? Et, ds qu'il s'tait trouv devant la Grotte, voil
que l'idoltrie du culte, la violence de la foi, l'assaut contre la
raison, venaient de l'incommoder jusqu' la dfaillance! Qu'allait-il
donc devenir? Ne pourrait-il mme tenter de combattre son doute, en
utilisant son voyage, de faon  voir et  se convaincre? C'tait un
dbut dcourageant, dont il restait troubl; et il fallait ces beaux
arbres, ce torrent si limpide, cette avenue si calme et si frache, pour
le remettre de la secousse.

Puis, comme Pierre atteignait le bout de l'alle, il fit une rencontre
imprvue. Depuis quelques secondes, il regardait un grand vieillard qui
venait  lui, boutonn troitement dans une redingote, coiff d'un
chapeau  bords plats; et il cherchait  se rappeler ce visage ple, au
nez d'aigle, aux yeux trs noirs et pntrants. Mais la longue barbe
blanche, les boucles blanches des longs cheveux, le droutaient. Le
vieillard s'arrta, l'air tonn, lui aussi.

--Comment! Pierre, c'est vous,  Lourdes!

Et, brusquement, le jeune prtre reconnut le docteur Chassaigne, l'ami
de son pre, son vieil ami  lui-mme, qui l'avait guri, puis
rconfort, dans sa terrible crise physique et morale, au lendemain de
la mort de sa mre.

--Ah! mon bon docteur, que je suis content de vous voir!

Tous deux s'embrassrent, avec une grande motion. Maintenant, devant
cette neige des cheveux et de la barbe, devant cette marche lente, cet
air infiniment triste, Pierre se rappelait l'acharnement du malheur qui
avait vieilli cet homme. Quelques annes  peine s'taient coules, et
il le retrouvait foudroy par le destin.

--Vous ne saviez point que j'tais rest  Lourdes, n'est-ce pas? C'est
vrai, je n'cris plus, je ne suis plus avec les vivants, car j'habite au
pays des morts.

Des larmes parurent dans ses yeux; et il reprit, la voix brise:

--Tenez! venez vous asseoir sur ce banc, a me fera tant plaisir, de
revivre un instant avec vous, comme autrefois!

 son tour, le prtre sentit un sanglot le suffoquer. Il ne trouvait
rien, il ne put que murmurer:

--Ah! mon bon docteur, mon vieil ami, je vous ai plaint de tout mon
coeur, de toute mon me!

C'tait le dsastre, le naufrage d'une vie. Le docteur Chassaigne et sa
fille Marguerite, une grande, une adorable fille de vingt ans, taient
venus installer  Cauterets madame Chassaigne, l'pouse, la mre
d'lection, dont la sant leur donnait des inquitudes; et, au bout de
quinze jours, elle allait beaucoup mieux, elle projetait des excursions,
lorsque, brutalement, un matin, on l'avait trouve morte dans son lit.
Atterrs sous le coup terrible, le pre et la fille restrent comme
tourdis par la trahison du sort. Le docteur, originaire de Bartrs,
avait, dans le cimetire de Lourdes, une spulture de famille, un
tombeau qu'il s'tait plu  faire construire, et o reposaient dj ses
parents. Aussi voulut-il que le corps de sa femme y vnt dormir,  ct
de la case vide, o il comptait bientt la rejoindre. Et il s'attardait
l, depuis une semaine, avec Marguerite, quand celle-ci, prise d'un
grand frisson, s'alita un soir, et mourut le surlendemain, sans que son
pre gar pt se rendre un compte exact de la maladie. Ce fut la
fille, florissante de jeunesse, rayonnante de beaut et de sant, que
l'on coucha au cimetire, dans la case vide, prs de la mre. L'homme
heureux de la veille, l'homme aid, ador, qui avait  lui deux chres
cratures dont la tendresse lui tenait chaud au coeur, n'tait plus qu'un
vieil homme misrable, bgayant et perdu, que la solitude glaait. Toute
la joie de sa vie avait croul, il enviait les cantonniers qui cassaient
les pierres sur les routes, quand il voyait des femmes et des gamines
leur apporter la soupe, pieds nus. Et il s'tait refus  quitter
Lourdes, il avait tout abandonn, ses travaux, sa clientle de Paris,
pour vivre l, prs de cette tombe o sa femme et sa fille dormaient
leur dernier sommeil.

--Ah! mon vieil ami, rpta Pierre, comme je vous ai plaint! Quelle
affreuse douleur!... Mais pourquoi n'avoir pas compt un peu sur ceux
qui vous aiment? pourquoi vous tre enferm ici, dans votre chagrin?

Le docteur eut un geste qui embrassait l'horizon.

--Je ne puis m'en aller, elles sont l, elles me gardent... C'est fini,
j'attends de les rejoindre.

Et le silence retomba. Derrire eux, dans les arbrisseaux du talus, des
oiseaux voletaient; tandis qu'ils entendaient, en face, le grand murmure
du Gave. Au flanc des coteaux, le soleil s'alourdissait, en une lente
poussire d'or. Mais, sous les beaux arbres, sur ce banc cart, la
fracheur restait dlicieuse; et ils taient comme au dsert,  deux
cents pas de la foule, sans que personne s'arracht de la Grotte, pour
s'garer jusqu' eux.

Longtemps, ils causrent. Pierre lui avait cont dans quelles
circonstances il tait arriv le matin  Lourdes, avec le plerinage
national, en compagnie de M. de Guersaint et de sa fille. Puis, 
certaines phrases, il eut un sursaut d'tonnement.

--Eh quoi! docteur, vous croyez maintenant le miracle possible? vous,
grand Dieu! vous que j'ai connu incrdule, ou tout au moins d'une
complte indiffrence! Il le regardait, stupfait de ce qu'il lui
entendait dire de la Grotte et de Bernadette. Lui, une tte si solide,
un savant d'une intelligence si exacte, dont il avait tant admir
autrefois les puissantes facults d'analyse! Comment un esprit de cette
nature, lev et clair, dgag de toute foi, nourri dans la mthode et
l'exprience, en tait-il arriv  admettre les gurisons miraculeuses,
opres par cette divine fontaine, que la sainte Vierge avait fait
jaillir sous les doigts d'une enfant?

--Mais, mon bon docteur, rappelez-vous donc! C'est vous-mme qui aviez
fourni des notes  mon pre sur Bernadette, votre petite payse, ainsi
que vous la nommiez; et c'est vous, plus tard, lorsque toute cette
histoire m'a passionn un instant, qui m'avez parl longuement d'elle.
Pour vous, elle n'tait qu'une malade, une hallucine, une enfantine 
demi inconsciente, incapable de vouloir... Souvenez-vous de nos
causeries, de mes doutes, de la saine raison que vous m'avez aid 
reconqurir!

Et il s'motionnait, car n'tait-ce pas la plus trange des aventures?
lui, prtre, autrefois rsign  la croyance, ayant achev de perdre la
foi, au contact de ce mdecin alors incroyant, qu'il retrouvait
maintenant converti, gagn au surnaturel, lorsque lui-mme agonisait du
tourment de ne plus croire!

--Vous qui n'acceptiez que les faits exacts, qui basiez tout sur
l'observation!... Renoncez-vous donc  la science?

Alors, Chassaigne, paisible et tristement souriant jusque-l, eut un
geste de violence et de souverain mpris.

--La science! est-ce que je sais quelque chose, est-ce que je peux
quelque chose?... Vous me demandiez tout  l'heure de quoi ma pauvre
Marguerite tait morte. Mais je n'en sais rien! Moi qu'on imagine si
savant, si arm contre la mort, je n'y ai rien compris, je n'ai rien pu,
pas mme prolonger d'une heure la vie de ma fille. Et ma femme, que j'ai
trouve froide dans son lit, lorsqu'elle s'tait couche la veille mieux
portante et si gaie, est-ce que j'ai t capable seulement de prvoir ce
qu'il aurait fallu faire?... Non, non! pour moi, la science a fait
faillite. Je ne veux plus rien savoir, je ne suis qu'une bte et qu'un
pauvre homme.

Il disait cela, dans une rvolte furieuse contre tout son pass
d'orgueil et de bonheur. Puis, lorsqu'il se fut apais:

--Tenez! je n'ai plus qu'un remords affreux. Oui, il me hante, il me
pousse sans cesse par ici,  rder au milieu de ces gens qui prient...
C'est de n'tre pas venu d'abord m'humilier devant cette Grotte, en y
amenant mes deux chres cratures. Elles se seraient agenouilles comme
toutes ces femmes que vous voyez, je me serais simplement agenouill
avec elles, et la sainte Vierge me les aurait peut-tre guries et
conserves... Moi, imbcile, je n'ai su que les perdre. C'est ma faute.

Des larmes, maintenant, ruisselaient de ses yeux.

--Dans mon enfance,  Bartrs, je me souviens que ma mre, une paysanne,
me faisait joindre les mains, pour demander chaque matin le secours de
Dieu. Cette prire m'est nettement revenue  la mmoire, lorsque je me
suis retrouv seul, aussi faible et perdu qu'un enfant. Que voulez-vous,
mon ami? mes mains se sont jointes comme autrefois, j'tais trop
misrable, trop abandonn, je sentais trop vivement le besoin d'un
secours surhumain, d'une puissance divine qui penst, qui voult pour
moi, qui me bert et m'emportt dans sa prescience ternelle... Ah! les
premiers jours, quelle confusion, quel garement au fond de ma triste
tte, sous l'effroyable coup de massue qu'elle venait de recevoir! J'ai
pass vingt nuits sans dormir, esprant que j'allais devenir fou.
Toutes sortes d'ides se battaient, j'avais des rvoltes pendant
lesquelles je montrais le poing au ciel, je tombais ensuite  des
humilits, suppliant Dieu de me prendre  mon tour... Et c'est enfin une
certitude de justice, une certitude d'amour qui m'a calm, en me rendant
la foi. Voyons, vous avez connu ma fille, si grande, si belle, si
clatante de vie: ne serait-ce pas la plus monstrueuse injustice, si,
pour elle qui n'a pas vcu, il n'y avait rien au del du tombeau? Elle
doit revivre, j'en ai l'absolue conviction, car je l'entends encore
parfois, elle me dit que nous nous retrouverons, que nous nous
reverrons. Oh! les tres chers qu'on a perdus, ma chre fille, ma chre
femme, les revoir, revivre ailleurs avec elles, l'unique esprance est
l, l'unique consolation  toutes les douleurs de ce monde!... Je me
suis donn  Dieu, puisque Dieu seul peut me les rendre.

Un petit grelottement de vieillard dbile l'agitait, et Pierre
comprenait enfin, rtablissait ce cas de conversion: le savant,
l'intellectuel vieilli, qui retournait  la croyance, sous l'empire du
sentiment. D'abord, ce qu'il n'avait pas souponn jusque-l, il
dcouvrait une sorte d'atavisme de la foi, chez ce Pyrnen, ce fils de
paysans montagnards, lev dans la lgende, et que la lgende reprenait,
mme lorsque cinquante annes d'tudes positives avaient pass sur elle.
Puis, c'tait la lassitude humaine, l'homme auquel la science n'a pas
donn le bonheur, et qui se rvolte contre la science, le jour o elle
lui parat borne, impuissante  empcher ses larmes. Et, enfin, il y
avait encore l du dcouragement, un doute de toutes choses qui
aboutissait  un besoin de certitude, chez le vieil homme, attendri par
l'ge, heureux de s'endormir dans la crdulit.

Pierre ne protestait pas, ne raillait pas, car ce grand vieillard
foudroy, avec sa snilit douloureuse, lui dchirait le coeur. Sous de
tels coups, n'est-ce pas une piti que de voir les plus forts, les plus
clairs, redevenir enfants?

--Ah! soupira-t-il trs bas, si je souffrais assez pour faire taire
aussi ma raison, et m'agenouiller l-bas, et croire  toutes ces belles
histoires!

Le ple sourire qui, parfois encore, passait sur les lvres du docteur
Chassaigne, reparut.

--Les miracles, n'est-ce pas? Vous tes prtre, mon enfant, et je sais
votre malheur... Les miracles vous paraissent impossibles. Qu'en
savez-vous? Dites-vous donc que vous ne savez rien, et que l'impossible,
selon nos sens, se ralise  chaque minute... Et, tenez! nous avons
caus longtemps, onze heures vont sonner, et il faut que vous retourniez
 la Grotte. Mais je vous attends  trois heures et demie, je vous
mnerai au bureau mdical des constatations, o j'espre vous montrer
des choses qui vous surprendront... N'oubliez pas,  trois heures et
demie.

Il le renvoya, il resta seul sur le banc. La chaleur s'tait encore
accrue, les coteaux au loin brlaient, dans l'clat de fournaise du
soleil. Et il s'oubliait, rvant sous le petit jour verdtre des
ombrages, coutant le murmure continu du Gave, comme si une voix de
l'au-del, une voix chre, lui avait parl.

Tout de suite, Pierre se hta de rejoindre Marie. Il put le faire sans
trop de peine: la foule s'claircissait, beaucoup de monde dj allait
djeuner. Prs de la jeune fille, tranquillement assis, il aperut le
pre, M. de Guersaint, qui voulut immdiatement s'expliquer sur sa
longue absence. Pendant plus de deux heures, le matin, il avait battu
Lourdes dans tous les sens, frapp  la porte de vingt htels, sans
pouvoir trouver la moindre soupente, o coucher: les chambres de bonnes
elles-mmes taient loues, on n'aurait pas dcouvert un matelas, pour
s'tendre dans un corridor. Puis, comme il se dsesprait, il tait
tomb sur deux chambres, troites  la vrit, mais dans un bon htel,
l'htel des Apparitions, un des mieux frquents de la ville. Les
personnes qui les avaient retenues venaient de tlgraphier que leur
malade tait mort. Enfin, une chance inoue, dont il semblait tout
gay.

Onze heures sonnaient, le lamentable cortge se remit en marche, par les
places, par les rues ensoleilles; et, quand elle fut  l'Hpital de
Notre-Dame des Douleurs, Marie supplia son pre et le jeune prtre
d'aller djeuner tranquillement  l'htel, puis de se reposer un peu,
avant de revenir la prendre vers deux heures, au moment o l'on devait
reconduire les malades  la Grotte. Mais,  l'htel des Apparitions,
aprs le djeuner, les deux hommes tant monts dans leurs chambres, M.
de Guersaint, bris de fatigue, s'endormit d'un si profond sommeil, que
Pierre n'eut pas le coeur de le rveiller.  quoi bon? sa prsence
n'tait point indispensable. Et il retourna seul  l'Hpital, le cortge
redescendit l'avenue de la Grotte, fila le long du plateau de la
Merlasse, traversa la place du Rosaire, au milieu de la foule sans cesse
accrue, qui frmissait et se signait, dans la joie de l'admirable
journe d'aot. C'tait l'heure glorieuse d'un beau jour.

De nouveau installe devant la Grotte, Marie demanda:

--Mon pre va nous rejoindre?

--Oui, il se repose un instant.

Elle eut un geste, disant qu'il avait bien raison. Et, d'une voix pleine
de trouble:

--coutez, Pierre, ne venez me chercher que dans une heure, pour me
conduire aux piscines... Je ne suis pas assez en tat de grce, je veux
prier, prier encore.

Aprs avoir dsir si ardemment tre l, une terreur l'agitait, des
scrupules la rendaient hsitante, au moment de tenter le miracle; et,
comme elle racontait qu'elle n'avait pu rien manger, une jeune fille
s'approcha.

--Ma chre demoiselle, si vous vous sentiez trop faible, vous savez que
nous avons ici du bouillon.

Elle reconnut Raymonde. Des jeunes filles taient ainsi employes  la
Grotte, pour distribuer des tasses de bouillon et de lait aux malades.
Mme certaines, les annes prcdentes, s'taient livres  une telle
coquetterie de fins tabliers de soie, garnis de dentelle, qu'on leur
avait impos un tablier d'uniforme, une modeste toile  carreaux blancs
et bleus. Et Raymonde, malgr tout, avait russi  se faire charmante
dans cette simplicit, avec sa jeunesse et son air empress de bonne
petite mnagre.

--N'est-ce pas? rpta-t-elle, faites-moi un signe, et je vous servirai.

Marie remercia, dit qu'elle ne prendrait srement rien; puis, se
retournant vers le prtre:

--Une heure, une heure encore, mon ami.

Alors, Pierre voulut rester prs d'elle. Mais toute la place devait tre
rserve aux malades, on ne tolrait pas la prsence des brancardiers.
Entran par le flot mouvant de la foule, il se trouva port vers les
piscines, il tomba sur un spectacle extraordinaire, qui le retint.
Devant les trois dicules, o taient les baignoires, trois par trois,
six pour les femmes et trois pour les hommes, il y avait un long espace,
sous les arbres, qu'une grosse corde, noue aux troncs, fermait et
laissait libre; des malades, dans de petites voitures ou sur des
brancards, y attendaient leur tour,  la file; tandis que, de l'autre
ct de la corde, se pressait une cohue immense, exalte.  ce moment,
un capucin, debout au milieu de l'espace libre, dirigeait les prires.
Des _Ave_ se succdaient, que la foule balbutiait, d'un grand murmure
confus. Puis, tout d'un coup, comme madame Vincent, qui depuis longtemps
attendait, ple d'angoisse, entrait enfin, avec son cher fardeau, sa
fillette pareille  un Jsus de cire, le capucin se laissa tomber sur
les genoux, les bras en croix, criant: Seigneur, gurissez nos
malades! Et il rpta ce cri dix fois, vingt fois, avec une furie
croissante, et la foule le rpta chaque fois, s'exaltant davantage 
chaque cri, sanglotant, baisant la terre. Ce fut un vent de dlire qui
passa, abattant tous les fronts. Pierre demeura boulevers par le
sanglot de souffrance qui montait des entrailles de ce peuple, une
prire d'abord, de plus en plus haute, o clatait bientt une exigence,
une voix d'impatience et de colre, assourdissante et acharne, pour
faire violence au ciel. Seigneur, gurissez nos malades!... Seigneur,
gurissez nos malades!... Et le cri ne cessait pas.

Mais il y eut un incident. La Grivotte pleurait  chaudes larmes, parce
qu'on ne voulait pas la baigner.

--Ils disent comme a que je suis phtisique et qu'ils ne peuvent pas
tremper les phtisiques dans l'eau froide... Ce matin encore, ils en ont
tremp une, je l'ai vue. Alors, pourquoi pas moi?... Je me tue  leur
jurer depuis une demi-heure qu'ils font de la peine  la sainte Vierge.
Je vais tre gurie, je le sens, je vais tre gurie...

Comme elle commenait  faire scandale, un des aumniers des piscines
s'approcha, tcha de la calmer. On verrait tout  l'heure, on allait
demander l'avis des rvrends pres. Si elle tait bien sage, on la
baignerait peut-tre.

Le cri continuait: Seigneur, gurissez nos malades!... Seigneur,
gurissez nos malades!... Et Pierre, qui venait d'apercevoir madame
Vtu, attendant elle aussi devant les piscines, ne pouvait dtourner les
yeux de cette face torture d'espoir, les yeux fixs sur la porte, d'o
les bienheureuses, les lues, sortaient guries. Ce fut au milieu d'un
redoublement de prires, d'une frnsie de supplications, que madame
Vincent reparut avec sa fillette sur les bras, sa misrable et adore
fillette qu'on avait plonge vanouie dans l'eau froide, et dont la
pauvre petite figure, mal essuye encore, restait aussi ple, les yeux
ferms, plus douloureuse et plus morte. La mre, crucifie par cette
longue agonie, dsespre du refus de la sainte Vierge, insensible au
mal de son enfant, sanglotait. Et, de nouveau, lorsque madame Vtu entra
 son tour, avec un emportement de mourante qui va boire la vie, le cri
obsdant clata, sans dcouragement ni lassitude: Seigneur, gurissez
nos malades!... Seigneur, gurissez nos malades!... Le capucin s'tait
abattu la face contre le sol, et la foule, les bras en croix, hurlante,
mangeait la terre de baisers.

Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole
de consolation; mais un flot de plerins l'empcha de passer, le rejeta
vers la fontaine, qu'une autre cohue assigeait. C'tait toute une
construction basse, un long mur de pierre, au chaperon taill; et,
malgr les douze robinets, qui coulaient dans l'troit bassin, des
queues avaient d s'tablir. Beaucoup emplissaient l des bouteilles,
des bidons de fer-blanc, des cruches de grs. Pour viter la trop grande
perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que sous l'action d'un
bouton. Aussi, avec leurs frles mains, des femmes s'attardaient-elles,
en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons  remplir,
venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune homme qui
buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans
s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'tain,
des poches de cuir. Et il fut surtout intress par le spectacle d'lise
Rouquet qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie
affreuse dont sa face tait ronge, se contentait, depuis le matin, de
se lotionner  la fontaine, toutes les heures. Elle s'agenouillait,
cartait le fichu, appliquait longuement sur la plaie un mouchoir
qu'elle imbibait, comme une ponge; et, autour d'elle, la foule se ruait
dans une telle fivre, que les gens ne remarquaient plus son visage de
monstre, se lavaient et buvaient au canon mme o elle mouillait son
mouchoir.

Mais,  ce moment, Grard qui passait, tranant aux piscines M.
Sabathier, appela Pierre, qu'il voyait inoccup. Et il lui demanda de le
suivre, pour donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas tre
commode  remuer et  descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre
demeura prs d'une demi-heure dans la piscine des hommes, o il tait
rest avec le malade, pendant que Grard retournait  la Grotte en
chercher un autre. Cette piscine lui parut bien amnage. Elle
consistait en trois cases, en trois baignoires, o l'on descendait par
des marches, et que sparaient des cloisons: l'entre de chacune tait
garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le malade.
En avant, se trouvait une salle commune, une pice dalle, meuble
seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente.
Les malades s'y dshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hte
gauche, un souci inquiet de pudeur. Un homme tait l, nu encore,
s'enveloppant  demi dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses
mains tremblantes. Un autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur,
grelottait avec un rle, la peau grise, zbre de taches violettes. Mais
Pierre frmit en voyant le frre Isidore qu'on retirait d'une baignoire:
il tait inanim, on le crut mort, puis il recommena  pousser des
plaintes; et c'tait une piti affreuse, ce grand corps dessch par la
souffrance, pareil  un lambeau humain jet sur l'tal, trou  la
hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le baigner,
avaient toutes les peines du monde  lui remettre sa chemise, car ils
craignaient de le voir s'teindre, dans une secousse trop brusque.

--Monsieur l'abb, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda
l'hospitalier qui dshabillait M. Sabathier.

Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans
cet infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert,
que M. de Guersaint lui avait montr, en descendant de la gare. C'tait
un homme d'une quarantaine d'annes, au grand nez chevaleresque, dans
une figure longue. Dernier reprsentant d'une des plus anciennes et des
plus illustres familles de France, il avait une fortune considrable, un
htel royal  Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie.
Chaque anne, il venait ainsi  Lourdes, pendant les trois jours du
plerinage national, par charit, sans aucun zle religieux, car il
pratiquait uniquement en homme de bonne compagnie. Et il s'enttait  ne
rien tre, il voulait rester simple hospitalier, baignant cette anne-l
les malades, les bras casss de fatigue, les mains occupes du matin au
soir  remuer des loques,  ter et  remettre des pansements.

--Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser.
Tout  l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille l, la chair est
venue.

Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser
le malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche tait
mouill  l'intrieur. Il regarda: du pus avait coul, emplissant le
bout du soulier; et il dut aller le vider dehors, avant de le remettre
au pied du malade, avec d'infinies prcautions, en vitant de toucher 
la jambe, que dvorait un ulcre.

--Maintenant, dit-il  Pierre, en revenant  M. Sabathier, tirez avec
moi sur le caleon, pour que nous l'ayons d'un coup.

Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers
chargs du service. Un aumnier aussi tait prsent, rcitant des
_Pater_ et des _Ave_, car les prires ne devaient pas cesser une
minute. D'ailleurs, un simple rideau volant fermait la porte, sur le
large espace, que les cordes protgeaient; et les supplications de la
foule arrivaient en une clameur continue, tandis qu'on entendait la voix
perante du capucin rpter sans relche: Seigneur, gurissez nos
malades!... Seigneur, gurissez nos malades!... Des fentres hautes
laissaient tomber une froide lumire, et il rgnait l une continuelle
humidit, une odeur fade de cave trempe d'eau.

Enfin, M. Sabathier tait nu. On ne lui avait nou, sur le ventre, qu'un
tablier troit, pour la dcence.

--Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu  peu.

L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la premire fois,
il avait prouv un saisissement si atroce, qu'il s'tait jur de ne
recommencer jamais.  l'entendre, il n'y avait pas de pire torture.
Puis, l'eau, comme il le disait, n'tait gure engageante; car, de
crainte que le dbit de la source ne pt suffire, les pres de la Grotte
ne faisaient alors changer l'eau des baignoires que deux fois par jour;
et, comme il passait dans la mme eau prs de cent malades, on s'imagine
quel terrible bouillon cela finissait par tre. Il s'y rencontrait de
tout, des filets de sang, des dbris de peau, des crotes, des morceaux
de charpie et de bandage, un affreux consomm de tous les maux, de
toutes les plaies, de toutes les pourritures. Il semblait que ce ft une
vritable culture des germes empoisonneurs, une essence des contagions
les plus redoutables, et le miracle devait tre que l'on ressortt
vivant de cette boue humaine.

--Doucement, doucement, rptait M. Sabathier  Pierre et au marquis,
qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter  la
baignoire.

Et il regardait l'eau avec une terreur d'enfant, cette eau paisse et
d'aspect livide, sur laquelle des plaques luisantes, louches,
flottaient. Il y avait au bord,  gauche, un caillot rouge, comme si un
abcs avait crev  cette place. Des bouts de linge nageaient ainsi que
des chairs mortes. Mais son pouvante de l'eau froide tait si grande,
qu'il prfrait pourtant ces bains souills de l'aprs-midi, parce que
tous les corps qui s'y trempaient, finissaient par les rchauffer un
peu.

--Nous allons vous laisser glisser sur les marches, expliqua le marquis
 demi-voix.

Puis, il recommanda  Pierre de le soutenir fortement par les aisselles.

--Ne craignez rien, dit le prtre, je ne lcherai pas.

Lentement, M. Sabathier fut descendu. On ne voyait plus que son dos, un
pauvre dos de douleur, qui se balanait, se gonflait, se moirait d'un
frisson. Et, quand il fut plong, la tte se renversa dans un spasme, on
entendit comme un craquement des os, pendant qu'il touffait, d'un
souffle perdu.

L'aumnier, debout devant la baignoire, avait repris, avec une ferveur
nouvelle:

--Seigneur, gurissez nos malades!... Seigneur, gurissez nos malades!

M. de Salmon-Roquebert rpta le cri, qui tait rglementaire pour les
hospitaliers,  chaque immersion. Pierre dut galement le jeter, et sa
piti devant tant de souffrance tait si grande, qu'il retrouvait un peu
de sa foi: depuis bien longtemps, il n'avait pas pri ainsi, souhaitant
qu'il y et au ciel un Dieu, dont la toute-puissance pt soulager
l'humanit misrable. Mais, au bout de trois ou quatre minutes,
lorsqu'ils retirrent de la baignoire,  grand'peine, M. Sabathier,
blme et grelottant, il prouva une tristesse plus dsespre,  voir
l'ataxique si malheureux, comme ananti, de ne sentir aucun soulagement:
encore une tentative inutile! la sainte Vierge n'avait pas daign
l'entendre, pour la septime fois. Il fermait les yeux, deux grosses
larmes coulaient de ses paupires closes, tandis qu'on le rhabillait.

Pierre, ensuite, reconnut le petit Gustave Vigneron qui entrait, avec sa
bquille, pour prendre son premier bain.  la porte, la famille venait
de s'agenouiller, le pre, la mre, la tante, madame Chaise, tous les
trois cossus et d'une dvotion exemplaire. On chuchotait dans la foule,
on disait que c'tait un employ suprieur du ministre des Finances.
Mais, comme l'enfant commenait  se dshabiller, il y eut une rumeur,
le pre Fourcade et le pre Massias parurent, en donnant l'ordre de
suspendre les immersions. Le grand miracle allait tre tent, la faveur
extraordinaire sollicite ardemment depuis le matin, la rsurrection de
l'homme.

Dehors, les prires continuaient, un furieux appel de voix qui se
perdaient au ciel, dans la chaude aprs-midi d't. Et une civire
couverte entra, que les deux brancardiers dposrent au milieu de la
salle. Le baron Suire, prsident de l'Hospitalit, suivait, ainsi que
Berthaud, un des chefs de service; car l'aventure remuait tout le
personnel, et il y eut quelques mots changs  voix basse, entre ces
messieurs et les deux pres de l'Assomption. Puis, ceux-ci tombrent 
genoux, les bras en croix, priant, la face illumine, transfigure par
leur brlant dsir de voir se manifester l'omnipotence de Dieu.

--Seigneur, coutez-nous!... Seigneur, exaucez-nous!

On venait d'emporter M. Sabathier, il n'y avait plus l d'autres malades
que le petit Gustave,  moiti dvtu, oubli sur une chaise. Les
rideaux de la civire furent tirs, le cadavre de l'homme apparut, dj
rigide, comme rduit et aminci, avec ses grands yeux qui taient rests
obstinment ouverts. Mais il fallait le dshabiller, car il avait encore
ses vtements, et cette besogne terrible fit hsiter un moment les
hospitaliers. Pierre remarqua que le marquis de Salmon-Roquebert, si
dvou aux vivants, sans rpugnance, s'tait mis  l'cart,
s'agenouillant lui aussi, pour ne pas toucher  ce corps. Et il l'imita,
se prosterna prs de lui, afin d'avoir une contenance.

Peu  peu, le pre Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle
couvrait celle de son suprieur, le pre Fourcade.

--Seigneur, rendez-nous notre frre!... Seigneur, faites cela pour votre
gloire!

Dj, un des hospitaliers s'tait dcid  tirer sur le pantalon de
l'homme; mais les jambes ne cdaient pas, il aurait fallu soulever le
corps; et l'autre hospitalier, qui dboutonnait la vieille redingote,
fit,  demi-voix, la rflexion qu'il serait plus court de tout couper,
avec des ciseaux. Autrement, jamais on ne viendrait  bout de la
besogne.

Berthaud se prcipita. Il avait consult le baron Suire, d'un mot
rapide. Lui, au fond, en homme politique, dsapprouvait le pre Fourcade
d'avoir tent une pareille aventure. Seulement, il n'tait plus possible
de ne pas aller jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel
depuis le matin. Et la sagesse tait d'en finir tout de suite, le plus
respectueusement qu'on pourrait envers le mort. Aussi, plutt que de le
trop secouer pour le mettre nu, Berthaud pensait qu'il valait mieux le
plonger tout habill dans la piscine. Il serait toujours temps de le
changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire, peu importait,
mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les aida 
passer des sangles sous les cuisses et sous les paules de l'homme.

Le pre Fourcade avait approuv d'un signe de tte, pendant que le pre
Massias redoublait de ferveur.

--Seigneur, soufflez sur lui et il renatra!... Seigneur, rendez-lui son
me pour qu'il vous glorifie!

D'un effort, les deux hospitaliers soulevrent l'homme sur les sangles,
le portrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau
lentement, tourments de la crainte qu'il ne leur chappt. Alors,
Pierre, saisi d'horreur, vit trs bien le corps s'immerger, avec ses
pauvres vtements, dont l'toffe se collait aux os, dessinant le
squelette. Il flottait comme un noy. Puis, l'abominable, ce fut que la
tte, malgr la rigidit cadavrique, retombait en arrire; et elle
tait sous l'eau, les hospitaliers s'efforaient vainement de relever la
sangle des paules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de la
baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait
la bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient,
sous ce voile, mourir une seconde fois?

Pendant les trois interminables minutes qu'on le trempa, les deux pres
de l'Assomption, ainsi que l'aumnier, dans un paroxysme de dsir et de
foi, s'efforcrent de violenter le ciel.

--Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur,
qu'il se lve  votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous
n'avez qu'un mot  dire, le monde entier clbrera votre nom!

Comme si un vaisseau se ft bris dans sa gorge, le pre Massias
s'abattit sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de
baiser les dalles. Et, du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri
sans cesse rpt, que le capucin lanait toujours: Seigneur, gurissez
nos malades!... Seigneur, gurissez nos malades!... Cela tombait si
singulirement, que Pierre retint un cri de rvolte. Prs de lui, il
sentait le marquis frmir. Aussi fut-ce un soulagement gnral, lorsque
Berthaud, dcidment fch de l'aventure, dit d'une voix brusque aux
hospitaliers:

--Retirez-le, retirez-le donc!

On retira l'homme, on le dposa sur la civire, avec ses loques de noy
colles  ses membres. Ses cheveux s'gouttaient, des ruisseaux
coulaient, inondaient la salle. Et le mort restait mort.

Tous s'taient levs, le regardaient, au milieu d'un silence pnible.
Puis, comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le pre Fourcade le
suivit, appuy  l'paule du pre Massias, tranant sa jambe goutteuse,
dont il avait oubli un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait
dj toute sa forte srnit, on l'entendit qui disait  la foule,
pendant un silence:

--Mes chers frres, mes chres soeurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre.
C'est que, sans doute, dans son infinie bont, il le garde parmi ses
lus.

Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on
amenait des malades, les deux autres baignoires taient occupes.
Cependant, le petit Gustave, qui avait suivi la scne de son oeil fin et
curieux, sans terreur, achevait de se dshabiller. Son misrable corps
d'enfant scrofuleux apparut, avec ses ctes saillantes et l'arte
pineuse de son chine, d'une maigreur qui faisait ressembler ses jambes
 des cannes, la gauche surtout, dessche, rduite  l'os; et il avait
deux plaies, l'une  la cuisse, l'autre aux reins, affreuse celle-ci, la
chair  nu. Il souriait pourtant, si affin par le mal, qu'il semblait
avoir la raison et la philosophie brave d'un homme, pour ses quinze ans
qui en paraissaient  peine dix.

Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris dlicatement dans ses bras,
refusa l'aide de Pierre.

--Merci, il ne pse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher
petit, j'irai doucement.

--Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.

Il fut plong ainsi dans la baignoire o l'on avait tremp l'homme.  la
porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer,
s'taient remises  genoux et priaient dvotement; tandis que le pre,
M. Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.

Pierre s'en alla, puisqu'il n'tait plus utile. L'ide que trois heures
taient sonnes depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit
se hter. Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la
jeune fille, trane dans son chariot par Grard, qui n'avait pas cess
d'amener des malades aux piscines. Elle s'tait impatiente,
soudainement envahie par la certitude qu'elle se trouvait enfin en tat
de grce. Et elle eut un mot de reproche.

--Oh! mon ami, vous m'avez donc oublie!

Il ne trouva rien  rpondre, il la regarda disparatre dans les
piscines des femmes, et il tomba  genoux, mortellement triste. C'tait
ainsi qu'il voulait l'attendre, prostern, pour la reconduire  la
Grotte, gurie certainement, chantant des louanges. Puisqu'elle tait
certaine d'tre gurie, ne devait-elle pas l'tre? D'ailleurs, lui-mme
cherchait en vain des mots de prire, au fond de son tre boulevers. Il
restait sous le coup des choses terribles qu'il venait de voir, cras
de fatigue physique, le cerveau dprim, ne sachant plus ce qu'il
voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse perdue pour Marie
restait, le jetait  un besoin de sollicitations et d'humilit, dans
cette pense que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils
supplient les puissants, finissent par obtenir des grces. Et il se
surprit  rpter avec la foule, d'une voix de dtresse, sortie du fond
de son tre:

--Seigneur, gurissez nos malades!... Seigneur, gurissez nos
malades!...

Cela dura dix minutes, un quart d'heure peut-tre. Puis, Marie reparut,
dans son chariot. Elle avait sa face dsespre et ple, ses beaux
cheveux nous en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touch. Et
elle n'tait pas gurie. Une stupeur d'infini dcouragement fermait sa
bouche, tandis que ses yeux se dtournaient, comme pour ne pas
rencontrer ceux du prtre, qui, saisi, le coeur glac, se dcida 
reprendre la poigne du timon, afin de la reconduire devant la Grotte.

Et le cri des fidles,  genoux, les bras en croix, baisant la terre,
reprenait dans la folie croissante, fouett par la voix aigu du
capucin.

--Seigneur, gurissez nos malades!... Seigneur, gurissez nos
malades!...

Devant la Grotte, comme Pierre la rinstallait, Marie eut une
dfaillance. Tout de suite, Grard qui tait l, vit accourir Raymonde,
avec une tasse de bouillon; et ce fut ds lors, entre eux, un assaut de
zle, autour de la malade. Raymonde, surtout, insistait pour faire
accepter son bouillon, tenant gentiment la tasse, prenant des airs
clins de bonne infirmire; tandis que Grard la trouvait tout de mme
charmante, cette fille sans fortune, dj experte aux choses de la vie,
prte  conduire un mnage d'une main ferme, sans cesser d'tre aimable.
Berthaud devait avoir raison, c'tait la femme qu'il lui fallait.

--Mademoiselle, dsirez-vous que je la soulve un peu?

--Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai
boire  la cuiller, cela ira mieux.

Mais Marie, obstine dans son silence farouche, revenait  elle,
refusait le bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laisst tranquille,
qu'on ne lui parlt pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres
s'loignrent, en se souriant, qu'elle dit au prtre, d'une voix sourde:

--Mon pre n'est donc pas venu?

Pierre, aprs avoir hsit un moment, dut confesser la vrit.

--J'ai laiss votre pre endormi, et il ne se sera pas rveill.

Alors, Marie, retombant  son anantissement, le renvoya lui-mme, du
geste dont elle cartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus,
elle regardait de ses grands yeux fixes la Vierge de marbre, la statue
blanche, dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures
sonnaient, Pierre, le coeur meurtri, s'en alla au bureau des
constatations, en se rappelant le rendez-vous que lui avait donn le
docteur Chassaigne.




IV


Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau mdical des
constatations. Mais il y avait l une foule compacte, fivreuse,
guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant  la
sortie, lorsque se rpandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui
voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des
jambes neuves. Et Pierre eut grand'peine  traverser cette cohue.

--Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais
un vrai, incontestable?

Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.

--Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient
quand il veut.

Des hospitaliers gardaient svrement la porte. Tous le connaissaient,
et ils s'cartrent respectueusement, ils le laissrent entrer, avec son
compagnon. Ce bureau, o les gurisons taient constates, se trouvait
install fort mal dans une misrable cabane en planches, qui se
composait de deux pices, une troite antichambre et une salle commune
de runion, insuffisante. D'ailleurs, il tait question d'amliorer ce
service, en le logeant plus au large, tout un vaste local, sous une des
rampes du Rosaire, et dont on prparait dj l'amnagement.

Dans l'antichambre, o il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperut
deux malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un
jeune hospitalier. Mais, lorsqu'il pntra dans la salle commune, le
nombre des personnes, entasses l, le surprit; tandis que la suffocante
chaleur amasse entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui
brlait la face. C'tait une pice carre, peinte en jaune clair, nue,
avec une seule fentre, aux carreaux brouills de blanc, afin que la
foule, qui s'crasait dehors, ne pt rien voir. On n'osait pas mme
ouvrir la fentre, pour donner de l'air; car, aussitt, un flot de ttes
curieuses entraient. Et le mobilier restait rudimentaire: deux tables de
sapin, d'ingale hauteur, places bout  bout, qu'on n'avait seulement
pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand casier, encombr de
paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de brochures; enfin,
des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher, et deux
vieux fauteuils dloquets, pour les malades.

Tout de suite, le docteur Bonamy s'tait empress au-devant du docteur
Chassaigne, qui tait une des dernires et une des plus glorieuses
conqutes de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir galement
Pierre, dont il salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:

--Mon cher confrre, vous me permettez de continuer... Nous tions en
train d'examiner mademoiselle.

Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un
des fauteuils. Mais, au lieu d'couter, Pierre, les jambes lasses, la
tte bourdonnante encore, se contentait de regarder, tchait de se
rendre compte du personnel qui se trouvait l. On pouvait tre une
cinquantaine, beaucoup se tenaient debout, adosss contre le mur. Devant
les deux tables, ils taient cinq: le chef du service des piscines au
milieu, pench sur un gros registre; puis, un pre de l'Assomption et
trois jeunes sminaristes, qui servaient de secrtaires, crivant,
passant les dossiers, les reclassant, aprs chaque examen. Et Pierre
s'intressa un instant  un pre de l'Immacule-Conception, le pre
Dargels, rdacteur en chef du _Journal de la Grotte_, qu'on lui avait
montr le matin. Sa petite figure mince, aux yeux clignotants, au nez
pointu et  la bouche fine, souriait toujours. Il tait assis
modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait
parfois des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrgation,
paraissait, pendant les trois jours du plerinage national. Mais,
derrire lui, on devinait les autres, comme une force lentement accrue
et cache, organisant tout et ramassant tout.

Ensuite, l'assistance ne comptait gure que des curieux, des tmoins,
une vingtaine de mdecins et quatre ou cinq prtres. Les mdecins, venus
d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence;
quelques-uns se hasardaient  poser des questions; et ils changeaient
par moments des regards obliques, plus proccups de se surveiller entre
eux que de constater les faits soumis  leur examen. Qui pouvaient-ils
tre? Des noms taient prononcs, entirement inconnus. Un seul avait
caus une motion, celui d'un docteur clbre d'une universit
catholique.

Mais, ce jour-l, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la
sance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilit pour un
petit monsieur blond, un crivain de quelque talent, rdacteur influent
d'un des journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire
tomber  Lourdes, le matin mme. N'tait-ce pas un incrdule 
convertir, une influence et une publicit  utiliser? Et le docteur
l'avait install dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie
souriante, lui donnait la grande reprsentation, dclarait qu'on n'avait
rien  cacher, tout se passant au grand jour.

--Nous ne demandons que la lumire, rptait-il. Nous ne cessons de
provoquer l'examen des hommes de bonne volont.

Puis, comme la prtendue gurison de la sourde se prsentait fort mal,
il la rudoya un peu.

--Allons, allons, ma fille, il n'y a qu'un commencement... Vous
repasserez.

Et,  demi-voix:

--Si on les coutait, toutes seraient guries. Mais nous n'acceptons que
les gurisons prouves, clatantes comme le soleil... Remarquez que je
dis gurisons, et non pas miracles; car, nous mdecins, nous ne nous
permettons pas d'interprter, nous sommes l simplement pour constater
si les malades, soumis  notre examen, n'offrent plus aucune trace de
maladie.

Il se carrait, tirait du jeu son honntet, pas plus sot ni menteur
qu'un autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si
pleine de surprises, que l'impossible y tait toujours ralisable; et,
sur le tard de sa vie de praticien, il s'tait ainsi fait  la Grotte
une situation  part, qui avait ses inconvnients et ses avantages, fort
douce et heureuse en somme.

Maintenant, sur une question du journaliste de Paris, il expliquait sa
faon de procder. Chaque malade du plerinage arrivait avec un dossier,
dans lequel se trouvait presque toujours un certificat du mdecin qui le
soignait; parfois mme, il y avait plusieurs certificats de mdecins
diffrents, des bulletins d'hpitaux, tout un historique de la maladie.
Et, ds lors, quand une gurison venait  se produire, et que la
personne gurie se prsentait, il suffisait de se reporter  son
dossier, de lire les certificats, pour connatre le mal dont elle
souffrait, et pour constater, en l'examinant, si ce mal avait bien
rellement disparu.

Pierre coutait, attentif. Depuis qu'il tait l, assis, au repos, il se
calmait, il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule
l'incommodait maintenant. Aussi, intress par les explications du
docteur Bonamy, dsireux de se faire une opinion, aurait-il pris la
parole, sans la robe qu'il portait. Cette soutane le condamnait  un
perptuel effacement. Et il fut ravi d'entendre le petit monsieur blond,
l'crivain influent, formuler les objections qui, tout de suite, se
prsentaient. Cela ne semblait-il pas dsastreux que ce ft un mdecin
qui diagnostiqut la maladie, et un autre mdecin qui en constatt la
gurison? Il y avait certainement l une continuelle source d'erreurs
possibles. Le mieux aurait d tre qu'une commission mdicale examint
tous les malades, ds leur arrive  Lourdes, rdiget des
procs-verbaux, auxquels la mme commission se serait reporte,  chaque
cas de gurison. Mais le docteur Bonamy se rcriait, disant avec
justesse que jamais une commission ne suffirait  une si gigantesque
besogne: pensez donc! mille cas divers  examiner dans une matine! et
que de thories diffrentes, que de discussions, que de diagnostics
contradictoires, augmentant l'incertitude! L'examen pralable, d'une
ralisation presque impossible, offrait en effet des causes d'erreurs
tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s'en tenir  ces
certificats dlivrs par les mdecins, qui prenaient ds lors une
importance capitale, dcisive. On feuilleta des dossiers sur l'une des
tables, on fit lire des certificats au journaliste de Paris. Beaucoup
taient d'une brivet fcheuse. D'autres, mieux rdigs, spcifiaient
nettement les maladies. Quelques signatures de mdecins taient mme
lgalises par les maires des communes. Seulement, les doutes restaient
sans nombre, invincibles: quels taient ces mdecins? avaient-ils
l'autorit scientifique ncessaire? n'avaient-ils pas cd  des
circonstances ignores,  des intrts purement personnels? On tait
tent de rclamer une enqute sur chacun d'eux. Du moment que tout se
basait sur le dossier apport par le malade, il aurait fallu un contrle
trs soigneux des documents, car tout croulait, ds qu'une critique
svre n'avait pas tabli l'absolue certitude des faits.

Trs rouge, suant, le docteur Bonamy se dmenait.

--Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons!... Ds
qu'un cas de gurison nous parat inexplicable par les voies naturelles,
nous procdons  une enqute minutieuse, nous prions la personne gurie
de revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous
entourons de toutes les lumires. Ces messieurs qui nous coutent sont
presque tous des mdecins, accourus des points les plus opposs de la
France. Nous les conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les
cas avec nous, et un procs-verbal trs dtaill est dress de chaque
sance... Vous entendez, messieurs, protestez, si quelque chose ici
blessait en vous la vrit.

Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des mdecins
prsents, qui devaient tre des catholiques, s'inclinaient,
naturellement. Et quant aux autres, les incrdules, les savants purs,
ils regardaient, s'intressaient  certains phnomnes, vitaient par
courtoisie d'entrer dans des discussions, inutiles d'ailleurs; puis, ils
s'en allaient, quand leur malaise d'hommes raisonnables devenait trop
grand, et qu'ils se sentaient prs de se fcher.

Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme
le journaliste lui demandait s'il tait seul, pour un si gros travail:

--Absolument seul. Ma fonction de mdecin de la Grotte n'est pas si
complique, car elle consiste simplement, je le rpte,  constater les
gurisons, lorsqu'il s'en produit.

Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire:

--Ah! j'oubliais, j'ai Raboin, qui m'aide  mettre ici un peu d'ordre.

Et il dsignait du geste un gros homme d'une quarantaine d'annes,
grisonnant,  la face paisse,  la mchoire de dogue. Lui tait un
croyant exaspr, un exalt qui ne permettait pas qu'on mt en doute les
miracles. Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations
mdicales, toujours prt  gronder de colre, ds qu'on discutait.
L'appel aux mdecins l'ayant jet hors de lui, le docteur dut le calmer.

--Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous! Toutes les opinions sincres ont
le droit de se produire.

Mais les malades dfilaient. On amena un homme dont un eczma couvrait
le torse entier; et, quand il tait sa chemise, une farine grise tombait
de sa peau. Il n'tait pas guri, il affirmait seulement qu'il venait
chaque anne  Lourdes et qu'il en repartait chaque fois soulag. Puis,
ce fut une dame, une comtesse, d'une maigreur effrayante, dont
l'histoire tait extraordinaire: gurie une premire fois par la sainte
Vierge d'une tuberculose, sept annes auparavant, elle avait eu quatre
enfants, puis elle tait retombe  la phtisie, morphinomane  cette
heure, mais dj ranime par son premier bain, se proposant, ds le
soir, d'assister  la procession aux flambeaux, avec les vingt-sept
personnes de sa famille, amenes par elle. Ensuite, il y eut une femme
atteinte d'aphonie nerveuse, qui, aprs des mois de mutit absolue,
venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la procession de
quatre heures, sur le passage du Saint Sacrement.

--Messieurs, dclara le docteur Bonamy, avec la bonne grce affecte
d'un savant aux ides larges, vous savez que nous ne retenons pas les
cas, ds qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que
cette femme a t soigne pendant six mois  la Salptrire et qu'elle a
d venir ici pour voir sa langue se dlier tout d'un coup.

Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au
monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant
cette procession de quatre heures, qui tait l'heure de grce et
d'exaltation, o la sainte Vierge intercdait pour ses lues. Jusque-l,
les gurisons qui avaient dfil, restaient douteuses et sans intrt.
Et, au dehors, on entendait le pitinement, le grondement de la foule,
fouette de cantiques, enfivre par le besoin du miracle, s'nervant de
plus en plus dans l'attente.

Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux
clairs, luisant d'intelligence.

--Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une
gurison remarquable, messieurs, qui s'est produite  pareille poque,
l'anne dernire, et dont je demande la permission de vous montrer les
rsultats.

Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miracule qui tait monte dans
son compartiment,  Poitiers. Et il assista  une rptition de la scne
dj joue devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les
explications les plus prcises au petit monsieur blond, trs attentif:
une carie des os du talon gauche, un commencement de ncrose qui
ncessitait la rsection, une plaie affreuse, suppurante, gurie en une
minute,  la premire immersion dans la piscine.

--Sophie, racontez  monsieur.

La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.

--Alors, comme a, mon pied tait perdu, je ne pouvais seulement plus me
rendre  l'glise, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge,
parce qu'il coulait des choses qui n'taient gure propres... Monsieur
Rivoire, le mdecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans,
disait qu'il serait forc d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait
bien sr rendue boiteuse... Et, alors, aprs avoir bien pri la sainte
Vierge, je suis alle tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne
envie de gurir, que je n'ai pas mme pris le temps d'enlever le
linge... Et, alors, tout est rest dans l'eau, mon pied n'avait plus
rien du tout, quand je l'ai sorti.

Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tte.

--Et, Sophie, rptez-nous le mot de votre mdecin.

--Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: Que ce
soit le bon Dieu ou le diable qui ait guri cette enfant, a m'est gal;
mais la vrit est qu'elle est gurie.

Des rires clatrent, le mot tait d'un effet sr.

--Et, Sophie, votre mot  madame la comtesse, la directrice de votre
salle.

--Ah! oui... Je n'avais pas emport beaucoup de linge, pour mon pied; et
je lui ai dit: La sainte Vierge a t bien bonne de me gurir le
premier jour, car le lendemain ma provision allait tre puise.

Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction gnrale,  la voir si
gentille, rcitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par coeur,
mais trs touchante et l'air vridique.

--Sophie, tez votre soulier, montrez votre pied  ces messieurs... Il
faut qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.

Lestement, le petit pied apparut, trs blanc, trs propre, mme soign,
avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont
la couture blanchtre tmoignait de la gravit du mal. Quelques mdecins
s'taient approchs, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur
conviction faite sans doute, ne se drangrent pas. Un des premiers,
d'un air trs poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y
tait, n'avait pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas
cot davantage. Mais le docteur Bonamy rpondit vivement que, si la
sainte Vierge avait laiss une cicatrice, c'tait srement pour qu'il
existt une trace, une preuve du miracle. Il entrait dans des dtails
techniques, dmontrait qu'un fragment d'os et de la chair avaient d
tre refaits instantanment, ce qui restait inexplicable par les voies
naturelles.

--Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de
tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaill d'un coup
de canif et qui sorte cicatris de l'eau: le miracle sera aussi grand,
je m'inclinerai.

Puis, il ajouta:

--Si j'avais, moi, une source qui refermt ainsi les plaies, je voudrais
bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les
peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles
avec une telle vidence, que je serais le matre de la terre. Songez
donc  cette puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que
pas un doute ne restt, il faudrait une vrit aussi clatante que le
soleil. La terre entire verrait et croirait.

Et il discuta les moyens de contrle avec le docteur. Il avait admis que
tous les malades ne pouvaient tre examins  l'arrive. Seulement,
pourquoi ne crait-on pas,  l'Hpital, une salle particulire, rserve
aux plaies apparentes? On aurait l une trentaine de sujets au plus,
qu'on soumettrait  l'examen pralable d'une commission. Des
procs-verbaux de constat seraient dresss, on photographierait mme les
plaies. Ensuite, si une gurison venait  se produire, la commission
n'aurait qu' la constater, dans un nouveau procs-verbal. Et l il ne
s'agirait plus d'une maladie interne, dont le diagnostic est difficile,
toujours discutable. L'vidence se ferait.

Un peu embarrass, le docteur Bonamy rptait:

--Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumire... Le
difficile serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on
s'entend peu!... Enfin, il y a certainement l une ide.

Il fut secouru par l'arrive d'une nouvelle malade. Pendant que la
petite Sophie Couteau se rechaussait, dj oublie, lise Rouquet parut,
avec sa face de monstre, qu'elle tala, en tant son fichu. Depuis le
matin, elle se lotionnait avec des linges,  la fontaine, et il lui
semblait bien, disait-elle, que sa plaie, si avive, commenait  scher
et  plir. C'tait vrai, Pierre constatait, trs surpris, que l'aspect
en tait moins horrible. Ce fut un nouvel aliment  la discussion sur
les plaies apparentes; car le petit monsieur blond s'enttait dans son
ide de la cration d'une salle spciale: en effet, si l'on avait
constat, le matin mme, l'tat de cette fille, et si elle gurissait,
quel triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guri un lupus! Le miracle ne
serait plus niable.

Jusque-l, le docteur Chassaigne s'tait tenu  l'cart, immobile et
muet, comme s'il et voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre.
Brusquement, il se pencha, pour lui dire  demi-voix:

--Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se
doute pas qu'aujourd'hui nos savants mdecins souponnent beaucoup de
ces plaies d'tre d'origine nerveuse. Oui, l'on dcouvre qu'il y aurait
l simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la
nutrition sont encore si mal tudies!... Et l'on arrive  prouver que
la foi qui gurit peut parfaitement gurir les plaies, certains faux
lupus entre autres. Alors, je vous demande quelle certitude il
obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse salle des plaies apparentes!
Un peu plus de confusion et de passion dans l'ternelle querelle... Non,
non! la science est vaine, c'est la mer de l'incertitude.

Il souriait douloureusement, tandis que le docteur Bonamy engageait
lise Rouquet  continuer les lotions et  revenir chaque jour se faire
examiner. Puis, il rpta, de son air prudent et affable:

--Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.

Mais le bureau fut boulevers. La Grivotte venait d'entrer en coup de
vent, d'une allure dansante, criant  voix pleine:

--Je suis gurie... Je suis gurie...

Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait
d insister, supplier, sangloter, pour qu'on se dcidt  le faire, sur
une permission formelle du pre Fourcade. Et elle l'avait bien dit 
l'avance: elle n'tait pas plonge dans l'eau glace, depuis trois
minutes, toute suante, avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait
senti les forces lui revenir, comme dans un grand coup de fouet qui lui
cinglait tout le corps. Une exaltation, une flamme l'agitait, pitinante
et radieuse, ne pouvant tenir en place.

--Je suis gurie, mes bons messieurs... Je suis gurie...

Stupfait cette fois, Pierre la regardait. tait-ce donc cette fille
que, la nuit dernire, il avait vue anantie sur la banquette du wagon,
toussant et crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait
pas, droite, lance, les joues en feu, les yeux tincelants, avec toute
une volont et une joie de vivre qui la soulevaient.

--Messieurs, dclara le docteur Bonamy, le cas me parat trs
intressant... Nous allons voir...

Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des
paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrtaires,
les jeunes sminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du
service des piscines, assis au milieu, se levt, allt regarder dans le
casier. Enfin, lorsqu'il eut repris sa chaise, il dcouvrit le dossier
sous le registre qu'il gardait grand ouvert devant lui. Il contenait
jusqu' trois certificats de mdecin, dont lui-mme donna lecture. Tous
les trois, du reste, concluaient  une phtisie avance, que des
accidents nerveux compliquaient et rendaient particulire.

Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu'un tel ensemble ne laissait
aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:

--Je n'entends rien..., je n'entends rien...

Il se reprit.

--Ou presque rien.

Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq  trente mdecins qui se
tenaient l, silencieux.

--Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prter leurs
lumires... Nous sommes ici pour tudier et discuter.

D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il
ausculta  son tour la jeune femme; mais il ne se prononait pas,
rflchissait, avait un branle soucieux de la tte. Finalement, il
bgaya que, pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un
autre, tout de suite, le remplaa, et celui-ci fut catgorique: il
n'entendait rien du tout, jamais cette femme-l n'avait t phtisique.
D'autres encore le suivirent, tous finirent par dfiler, except cinq ou
six qui gardaient une attitude ferme, finement souriante. Et la
confusion fut  son comble, car chacun donnait son avis, sensiblement
diffrent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne s'entendait
mme plus parler. Seul, le pre Dargels montrait un calme d'absolue
srnit, car il avait flair un de ces cas qui passionnent et qui sont
la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Dj, il prenait des notes sur un
coin de la table.

Alors,  l'cart, grce  l'clat des voix, Pierre et le docteur
Chassaigne purent causer sans tre entendus.

--Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prtre, ces
piscines dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle salet, quel
bouillon de microbes!... La manie, la fureur de prcautions
antiseptiques o nous sommes, reoit l un fameux soufflet. Comment se
fait-il qu'une mme peste n'emporte pas tous ces malades? Les
adversaires de la thorie microbienne doivent bien rire.

Le docteur l'arrta.

--Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont gure propres, ils
n'offrent aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de
dix degrs, et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis,
les maladies contagieuses ne viennent gure  Lourdes, ni le cholra, ni
le typhus, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne
voyons ici que certaines maladies organiques, les paralysies, la
scrofule, les tumeurs, les ulcres, les abcs, le cancer, la phtisie; et
cette dernire n'est pas transmissible par l'eau des bains. Les vieilles
plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent aucun risque de
contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte Vierge n'a pas
mme besoin d'intervenir.

--Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait
tremper tous vos malades dans l'eau glace, les femmes  n'importe
quelle poque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les
phtisiques?... Cette malheureuse fille,  demi morte, en sueur, vous
l'auriez baigne?

--Certainement non!... Il y a des moyens hroques que, couramment, on
n'ose pas. Un bain glac peut  coup sr tuer un phtisique; mais
savons-nous si, dans de certaines circonstances, il ne peut pas le
sauver?... Moi qui ai fini par admettre qu'un pouvoir surnaturel
agissait ici, je conviens trs volontiers que des gurisons doivent se
produire naturellement, grce  cette immersion dans l'eau froide qui
nous parat imbcile et barbare... Ah! ce que nous ignorons, ce que nous
ignorons...

Il retombait  sa colre,  sa haine de la science, qu'il mprisait,
depuis qu'elle l'avait laiss effar et impuissant, devant l'agonie de
sa femme et de sa fille.

--Vous demandez des certitudes, ce n'est srement pas la mdecine qui
vous les donnera... coutez un instant ces messieurs et soyez difi.
N'est-ce pas beau, une si parfaite confusion, o tous les avis se
heurtent? Certes, il est des maladies que l'on connat admirablement,
jusque dans les plus petites phases de leur volution; il est des
remdes dont on a tudi les effets avec le soin le plus scrupuleux;
mais ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne peut savoir, c'est la relation du
remde au malade, car autant de malades, autant de cas, et chaque fois
l'exprience recommence. Voil pourquoi la mdecine reste un art, parce
qu'elle ne saurait avoir une rigueur exprimentale: toujours la gurison
dpend d'une circonstance heureuse, de la trouvaille de gnie du
mdecin... Et, alors, comprenez donc que les gens qui viennent discuter
ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois absolues de la
science. O sont-elles ces lois, en mdecine? Qu'on me les montre!

Il voulut n'en pas dire davantage. Mais sa passion l'emporta.

--Je vous ai dit que j'tais devenu croyant... Seulement, en vrit, je
comprends trs bien que ce brave docteur Bonamy ne s'meuve gure et
qu'il appelle les mdecins du monde entier pour tudier ses miracles.
Plus il y aurait de mdecins, moins la vrit se ferait, au milieu de la
bataille des diagnostics et des mthodes de traitement. Si l'on ne
s'entend pas sur une plaie apparente, ce n'est pas pour s'entendre sur
une lsion intrieure, que les uns nient, quand les autres l'affirment.
Et pourquoi, ds lors, tout ne deviendrait-il pas miracle? Car, au
fond, que ce soit la nature qui agisse ou une puissance surnaturelle,
les mdecins n'en restent pas moins surpris le plus souvent, devant des
terminaisons qu'ils ont rarement prvues... Sans doute, les choses sont
fort mal organises ici. Ces certificats de mdecins qu'on ne connat
pas n'ont aucune valeur srieuse. Il faudrait un contrle des documents
trs svre. Mais admettez une rigueur scientifique absolue, vous tes
bien naf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se ferait,
clatante pour tous. L'erreur est dans l'homme, et il n'y a pas de
besogne plus hroque que d'tablir la plus petite des vrits.

Pierre, alors, commena  comprendre ce qui se passait  Lourdes,
l'extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des annes,
parmi l'adoration dvote des uns et la rise insultante des autres.
videmment, des forces mal tudies encore, ignores mme, agissaient:
auto-suggestion, branlement prpar de longue main, entranement du
voyage, des prires et des cantiques, exaltation croissante; et surtout
le souffle gurisseur, la puissance inconnue qui se dgageait des
foules, dans la crise aigu de la foi. Aussi lui sembla-t-il dsormais
peu intelligent de croire  des supercheries. Les faits taient beaucoup
plus hauts et beaucoup plus simples. Les pres de la Grotte n'avaient
pas  se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d'aider 
la confusion, d'utiliser l'universelle ignorance. Mme, on pouvait
admettre que tous taient sincres, les mdecins sans gnie qui
dlivraient les certificats, les malades consols qui se croyaient
guris, les tmoins passionns qui juraient avoir vu. Et, de tout cela,
sortait, vidente, l'impossibilit de prouver que le miracle tait ou
n'tait pas. Ds ce moment, le miracle ne devenait-il pas une ralit,
pour le plus grand nombre, pour tous ceux qui souffraient et qui avaient
besoin d'espoir?

Comme le docteur Bonamy s'tait approch d'eux, en les voyant causer 
l'cart, Pierre lui demanda:

--Dans quelles proportions les gurisons se produisent-elles?

--Environ le dix pour cent, rpondit-il.

Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prtre, il ajouta avec
une bonhomie parfaite:

--Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je
ne suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie
fonction est d'arrter les zles trop grands, de ne pas laisser tomber
dans le ridicule les choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un
bureau de visa, quand les gurisons constates semblent srieuses.

Il fut interrompu par de sourds grondements. C'tait Raboin qui se
fchait.

--Les gurisons constates, les gurisons constates...  quoi bon? Le
miracle est continuel... Pour les croyants,  quoi bon constater? Ils
n'ont qu' s'incliner et  croire. Pour les incroyants,  quoi bon
encore? Jamais on ne les convaincra... C'est des btises, ce que nous
faisons ici.

Svrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.

--Raboin, vous tes un rvolt... Je dirai au pre Capdebarthe que je ne
veux plus de vous, puisque vous semez la dsobissance.

Il avait pourtant raison, ce garon qui montrait les dents, toujours
prt  mordre, lorsqu'on touchait  sa foi; et Pierre le regarda avec
sympathie. Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite
d'ailleurs, tait en effet inutile: blessante pour les dvots,
insuffisante pour les incrdules. Est-ce que le miracle se prouve? Il
faut y croire. Il n'y a plus  comprendre, ds que Dieu intervient. Dans
les sicles de relle croyance, la science ne se mlait pas d'expliquer
Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et se diminuait
elle-mme. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou
bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que
l'examen commenait, il ne devait plus s'arrter, il aboutissait
fatalement au doute.

Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il
entendait. Les croyants qui taient dans la salle, parlaient des
miracles avec une aisance, une tranquillit inoues. Les faits
stupfiants les laissaient pleins de srnit. Encore un miracle, encore
un miracle! et ils racontaient des imaginations de dmence avec un
sourire, sans la moindre protestation de leur raison. Ils vivaient
videmment dans un tel milieu de fivre visionnaire, que rien ne les
tonnait plus. Et ce n'taient pas seulement des simples, des enfantins,
des illettrs, des hallucins, tels que Raboin; mais des intellectuels
se trouvaient l, des savants, le docteur Bonamy et d'autres. C'tait
inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une
sourde colre qui aurait fini par clater. Sa raison se dbattait, ainsi
qu'un pauvre tre qu'on aurait jet  l'eau, que de toutes parts le flot
prendrait et toufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le
docteur Chassaigne par exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle,
doivent d'abord traverser ce malaise et cette lutte, avant le naufrage
dfinitif.

Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroy par le destin,
d'une faiblesse d'enfant qui pleure, seul au monde dsormais. Et,
pourtant, il ne put retenir le cri de protestation qui lui montait aux
lvres.

--Non, non! si l'on ne sait pas tout, si mme l'on ne sait jamais tout,
ce n'est pas un argument pour cesser d'apprendre. Il est mauvais que
l'inconnu bnficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre ternel
espoir doit tre d'expliquer un jour l'inexpliqu; et nous ne saurions
avoir sainement un idal, en dehors de cette marche  l'inconnu pour le
connatre, de cette victoire lente de la raison, au travers des misres
de notre corps et de notre intelligence... Ah! la raison, c'est par elle
que je souffre, c'est d'elle aussi que j'attends toute ma force! Quand
elle prit, l'tre prit tout entier. Quitte  y laisser le bonheur, je
n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours davantage.

Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de
ses chres mortes venait de passer sans doute. Et,  son tour, il
murmura:

--La raison, la raison, oui, certainement, c'est une grande fiert, la
dignit mme de vivre... Mais il y a l'amour, qui est la toute-puissance
de la vie, l'unique bien  reconqurir, quand on l'a perdu...

Sa voix se brisait dans un sanglot touff. Et, comme, machinalement, il
feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en
grosses lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l'ouvrit, lut les
certificats des deux mdecins concluant  une paralysie de la moelle. Et
il reprit:

--Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour
mademoiselle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle tait gurie ici?
Je dcouvre l des certificats, signs de noms honorables, et vous savez
que les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien! si cette
jeune personne, brusquement, courait et sautait, comme j'en ai vu tant
d'autres, ne seriez-vous pas bien heureux, n'admettriez-vous pas enfin
l'intervention d'une puissance surnaturelle?

Pierre allait rpondre, lorsqu'il se rappela la consultation de son
cousin Beauclair, le miracle prdit, en coup de foudre, dans un rveil,
une exaltation de tout l'tre; et il sentit crotre son malaise, il se
contenta de dire:

--En effet, je serais bien heureux... Et je pense comme vous, il n'y a
sans doute que la volont du bonheur, dans toute l'agitation de ce
monde.

Mais il ne pouvait plus rester l. La chaleur devenait telle, que la
sueur ruisselait des visages. Le docteur Bonamy dictait  un des
sminaristes le rsultat de l'examen de la Grivotte; tandis que le pre
Dargels, surveillant les expressions, se haussait parfois  son
oreille, pour lui faire modifier une phrase. D'ailleurs, le tumulte
continuait autour d'eux, la discussion des mdecins avait dvi, portait
maintenant sur des points techniques, d'un intrt nul dans le cas
spcial mis  l'tude. On ne respirait plus entre les murs de planches,
une nause y faisait tourner les coeurs et les cerveaux. Le petit
monsieur blond, l'crivain influent de Paris, s'en tait all, mcontent
de n'avoir pas vu un vrai miracle.

Pierre dit au docteur Chassaigne:

--Sortons, je vais me trouver mal.

Ils sortirent en mme temps que la Grivotte, que l'on congdiait. Et,
tout de suite,  la porte, ils retombrent dans un flot de foule qui se
ruait, qui s'crasait pour voir la miracule. Le bruit du miracle avait
d dj se rpandre, c'tait  qui s'approcherait de l'lue, la
questionnerait, la toucherait. Et elle, avec ses joues empourpres, ses
yeux de flamme, ne savait que rpter, de son air dansant:

--Je suis gurie... Je suis gurie...

Des cris couvraient sa voix, elle tait noye, emporte dans les remous
de la cohue. Un moment, on la perdit des yeux, comme si elle avait
sombr; puis, elle reparut subitement, tout prs de Pierre et du
docteur, qui tchaient de se dgager. Ils venaient de trouver l le
Commandeur, dont une des manies tait de descendre aux piscines et  la
Grotte, pour s'y fcher. Sangl militairement dans sa redingote, il
s'appuyait sur sa canne  pomme d'argent, en tranant un peu la jambe
gauche, qu'un reste de paralysie, depuis sa deuxime attaque,
raidissait. Et sa face rougit, ses yeux flambrent de colre, lorsque
la Grivotte le bouscula pour passer, en rptant, au milieu de
l'enthousiasme dchan de la foule:

--Je suis gurie... Je suis gurie...

--Eh bien! cria-t-il, pris d'une fureur brusque, tant pis pour vous, ma
fille!

On s'exclama, on se mit  rire, car on le connaissait, on lui pardonnait
sa passion maniaque de la mort. Pourtant, comme il bgayait des paroles
confuses, disant que c'tait piti, quand on n'avait ni beaut, ni
fortune, de vouloir vivre, et que cette fille aurait d prfrer mourir
tout de suite, plutt que de souffrir encore, on commenait  gronder
autour de lui, lorsque l'abb Judaine, qui passait, vint le tirer
d'affaire. Il l'entrana  l'cart.

--Taisez-vous donc! C'est scandaleux... Pourquoi vous insurgez-vous
contre la bont de Dieu qui fait grce parfois  nos misres, en les
soulageant?... Vous devriez tomber  genoux vous-mme, je vous le
rpte, et le supplier de vous rendre votre jambe, de vous laisser vivre
dix ans encore.

Alors, il s'trangla.

--Moi, moi! demander dix ans de vie, lorsque mon plus beau jour sera le
jour o je partirai! tre aussi plat, aussi lche, que ces milliers de
malades que je vois dfiler ici, dans une basse terreur de la mort,
hurlant leur faiblesse, la passion inavouable qu'ils ont de vivre! Ah!
non, je me mpriserais trop!... Que je crve donc! et tout de suite, ce
sera si bon de ne plus tre!

Il se retrouvait prs du docteur Chassaigne et de Pierre, enfin hors de
la bousculade des plerins, au bord du Gave. Et il s'adressa au docteur,
qu'il rencontrait souvent.

--Est-ce qu'ils n'ont pas, tout  l'heure, essay de ressusciter un
homme! On m'a cont a, j'ai failli en touffer... Hein? docteur,
comprenez-vous? Un homme qui avait la joie d'tre mort et qu'ils se
sont permis de tremper dans leur eau, avec le criminel espoir de le
faire revivre! Mais, s'ils avaient russi, si leur eau l'avait ranim,
ce misrable, car on ne sait jamais dans ce drle de monde, croyez-vous
que l'homme n'aurait pas t en droit de leur cracher sa colre  la
face,  ces raccommodeurs de cadavres?... Est-ce que ce mort les avait
pris de le rveiller? Est-ce qu'ils savaient s'il n'tait pas content
d'tre mort? On consulte les gens, au moins... Les voyez-vous me faire
cette sale farce,  moi, quand je dormirai enfin le bon grand sommeil?
Ah! je les recevrais bien! Mlez-vous donc de ce qui vous regarde! Et ce
que je m'empresserais de remourir!

Il tait si singulier, dans son emportement, que l'abb Judaine et le
docteur ne purent s'empcher de sourire. Mais Pierre restait grave,
glac par le grand frisson qui passait. N'taient-ce pas les
imprcations dsespres de Lazare qu'il venait d'entendre? Souvent, il
avait imagin que Lazare, sorti du tombeau, criait  Jsus: Oh!
Seigneur, pourquoi m'avoir rveill  cette abominable vie? Je dormais
si bien de l'ternel sommeil sans rve, je gotais enfin un si bon
repos, dans les dlices du nant! J'avais connu toutes les misres et
toutes les douleurs, les trahisons, les fausses esprances, les
dfaites, les maladies; j'avais pay  la souffrance ma dette affreuse
de vivant, car j'tais n sans savoir pourquoi, j'avais vcu sans savoir
comment; et voil, Seigneur, que vous me faites payer double, en me
condamnant  recommencer mon temps de bagne!... Ai-je donc commis
quelque inexpiable faute, que vous la punissez d'un si cruel chtiment?
Revivre, hlas! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair,
n'avoir d'intelligence que pour douter, de volont que pour ne pas
pouvoir, de tendresse que pour pleurer ses peines! Et c'tait fini, je
venais de passer le pas terrifiant de la mort, cette seconde si
horrible, qu'elle suffit  empoisonner toute l'existence. J'avais senti
la sueur de l'agonie me mouiller, le sang se retirer de mes membres, le
souffle m'chapper, s'en aller en un dernier hoquet. Cette dtresse,
vous voulez donc que je la connaisse deux fois, vous voulez que je meure
deux fois, et que ma misre humaine passe celle de tous les hommes!...
Ah! Seigneur, que ce soit tout de suite! Oui, je vous en conjure, faites
cet autre grand miracle, recouchez-moi dans ce tombeau, rendormez-moi
sans souffrir de mon ternel sommeil interrompu. Par grce, ne
m'infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable auquel
vous n'avez encore os condamner aucun tre. Je vous ai toujours aim et
servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colre, qui
pouvanterait les gnrations. Soyez bon et doux, Seigneur, rendez-moi
le sommeil que j'ai bien gagn, rendormez-moi dans les dlices de votre
nant.

Cependant, l'abb Judaine avait emmen le Commandeur, qu'il finissait
par calmer; et Pierre serrait la main du docteur Chassaigne, en se
souvenant qu'il tait plus de cinq heures et que Marie devait
l'attendre. Puis, comme il retournait enfin  la Grotte, il fit une
nouvelle rencontre, l'abb Des Hermoises en grande conversation avec M.
de Guersaint, qui venait seulement de quitter sa chambre d'htel,
ragaillardi par un bon somme. Tous deux admiraient la beaut
extraordinaire que l'exaltation de la foi donnait  certains visages de
femmes. Et ils causaient aussi de leur projet d'excursion au cirque de
Gavarnie.

D'ailleurs, M. de Guersaint suivit immdiatement Pierre, ds qu'il sut
que Marie avait pris un premier bain sans rsultat. Ils trouvrent la
jeune fille dans la mme stupeur douloureuse, les yeux fixs toujours
sur la sainte Vierge, qui ne l'avait pas coute. Elle ne rpondit point
aux paroles de tendresse que son pre lui adressa, elle le regarda
seulement de ses grands yeux navrs, puis les reporta sur la statue de
marbre, toute blanche dans le rayonnement des cierges. Et, tandis que
Pierre attendait debout, pour la reconduire  l'Hpital, M. de Guersaint
s'tait dvotement agenouill. D'abord, il pria avec passion pour la
gurison de sa fille. Ensuite, il sollicita, pour lui-mme, la faveur de
trouver un commanditaire, qui lui donnerait le million ncessaire  ses
tudes sur la direction des ballons.




V


Vers onze heures du soir, laissant M. de Guersaint dans sa chambre de
l'htel des Apparitions, Pierre eut l'ide de retourner un instant 
l'Hpital de Notre-Dame des Douleurs, avant de se coucher lui-mme. Il
avait quitt Marie si dsespre, muette d'un si farouche silence, qu'il
tait plein d'inquitude. Et, ds qu'il eut fait demander madame de
Jonquire,  la porte de la salle Sainte-Honorine, il s'inquita
davantage, car les nouvelles n'taient pas bonnes: la directrice lui
apprit que la jeune fille n'avait toujours pas desserr les lvres, ne
rpondant  personne, refusant mme de manger. Aussi voulut-elle
absolument que Pierre entrt. Les salles de femmes taient interdites
aux hommes, la nuit; mais un prtre n'est pas un homme.

--Elle n'aime que vous, elle n'coutera que vous. Je vous en prie,
entrez vous asseoir prs de son lit, et attendez l'abb Judaine. Il doit
venir, vers une heure du matin, donner la communion aux plus malades, 
celles qui ne peuvent bouger et qui mangent ds le jour. Vous
l'assisterez.

Pierre, alors, suivit madame de Jonquire; et elle l'installa au chevet
de Marie.

--Chre enfant, je vous amne quelqu'un qui vous aime bien... N'est-ce
pas? vous allez causer et tre raisonnable.

Mais la malade, en reconnaissant Pierre, le regardait de son air de
souffrance exaspre, le visage noir et dur de rvolte.

--Voulez-vous qu'il vous fasse une lecture, une de ces belles lectures
qui soulagent, comme il nous en a fait une dans le wagon?... Non, cela
ne vous amuserait pas, vous n'y avez pas le coeur. Eh bien! nous verrons
plus tard... Je vous laisse avec lui. Je suis convaincue que vous serez
trs gentille dans un instant.

Vainement, Pierre lui parla  voix basse, lui dit tout ce que sa
tendresse trouvait de bon et de caressant, en la suppliant de ne pas se
laisser ainsi tomber au dsespoir. Si la sainte Vierge ne l'avait pas
gurie le premier jour, c'tait qu'elle la rservait pour quelque
miracle clatant. Mais elle avait dtourn la tte, elle ne semblait
mme plus l'couter, la bouche amre et violente, les yeux irrits,
perdus dans le vide. Et il dut se taire, il regarda la salle autour de
lui.

C'tait un spectacle affreux. Jamais son coeur ne s'tait soulev, dans
une telle nause de piti et de terreur. On avait dn depuis longtemps;
des portions, montes de la cuisine, tranaient encore sur les draps;
et, jusqu'au petit jour, il y en avait ainsi qui mangeaient, tandis que
d'autres geignaient, suppliant qu'on les retournt ou qu'on les post
sur le vase.  mesure que la nuit s'avanait, une sorte de vague dlire
les envahissait toutes. Trs peu dormaient tranquilles, quelques-unes
dshabilles sous les couvertures, le plus grand nombre simplement
allonges sur les lits, si difficiles  dvtir, qu'elles ne changeaient
mme pas de linge, pendant les cinq jours du plerinage. Et
l'encombrement de la salle, dans les demi-tnbres, semblait s'tre
aggrav: les quinze lits rangs le long des murs, les sept matelas qui
emplissaient l'alle centrale, d'autres qu'on venait d'ajouter, un
entassement de loques sans nom, parmi lequel s'croulaient les bagages,
les vieux paniers, les caisses, les valises. On ne savait plus o
mettre le pied. Deux lanternes fumeuses clairaient  peine ce campement
de moribonds, et l'odeur surtout devenait pouvantable, malgr les deux
fentres entr'ouvertes, par o n'entrait que la lourde chaleur de la
nuit d'aot. Des ombres, des cris de cauchemar passaient, peuplaient cet
enfer, dans l'agonie nocturne de tant de souffrances.

Cependant, Pierre reconnut Raymonde, qui, son service fini, avait voulu
embrasser sa mre, avant de monter se coucher dans une des mansardes,
rserves aux soeurs. Madame de Jonquire, elle, prenant  coeur sa
fonction de directrice, ne fermait pas les yeux, des trois nuits. Elle
avait bien un fauteuil, pour s'y allonger; mais elle ne pouvait s'y
asseoir un instant, sans tre drange tout de suite. Du reste, elle
tait vaillamment seconde par la petite madame Dsagneaux, d'un zle si
exalt, que soeur Hyacinthe lui avait dit en souriant: Pourquoi ne vous
faites-vous pas religieuse? Et elle avait rpondu, d'un air de surprise
effare: Je ne peux pas, je suis marie, et j'adore mon mari! Madame
Volmar n'avait pas reparu. On racontait qu'elle s'tait couche,
tellement elle souffrait d'une atroce migraine; ce qui faisait dire 
madame Dsagneaux qu'on ne venait pas soigner les malades, quand on
n'tait pas soi-mme plus solide. Pourtant, elle finissait par avoir les
jambes et les bras casss, sans vouloir en convenir, accourant  la
moindre plainte, toujours prte  donner un coup de main. Elle, qui,
dans son appartement,  Paris, aurait sonn un domestique plutt que de
dranger un flambeau de place, promenait les vases et les cuvettes,
vidait les bassins, soulevait les malades, tandis que madame de
Jonquire leur glissait des oreillers derrire le dos. Mais, comme onze
heures sonnaient, elle fut foudroye. Ayant eu l'imprudence de
s'allonger un instant dans le fauteuil, elle s'endormit sur place, sa
jolie tte roule sur une paule, au milieu de l'bouriffement de ses
adorables cheveux blonds. Et ni les plaintes, ni les appels, aucun bruit
ne la rveilla plus.

Doucement, madame de Jonquire tait revenue dire au jeune prtre:

--J'avais bien l'ide d'envoyer chercher monsieur Ferrand, vous savez,
l'interne qui nous accompagne: il aurait donn  la pauvre demoiselle
quelque chose pour la calmer. Seulement, il est occup en bas, dans la
salle des mnages, prs du frre Isidore. Et puis, nous ne soignons pas
ici, nous ne venons que pour remettre nos chres malades entre les mains
de la sainte Vierge.

Soeur Hyacinthe, qui passait la nuit avec la directrice, s'approcha.

--Je remonte de la salle des mnages, o j'avais promis de porter des
oranges  monsieur Sabathier, et j'ai vu monsieur Ferrand, qui a ranim
le frre Isidore... Voulez-vous que je redescende le chercher?

Mais Pierre s'y opposa.

--Non, non, Marie va tre raisonnable. Tout  l'heure, je lui lirai
quelques belles pages, et elle se reposera.

Marie resta muette encore, obstine. L'une des deux lanternes se
trouvait l, contre le mur; et Pierre voyait trs nettement sa face
mince, immobile. Puis,  droite, dans le lit suivant, il apercevait la
tte d'lise Rouquet, profondment endormie, sans fichu, avec sa face de
monstre en l'air, dont l'horrible plaie continuait pourtant  plir. Et,
 sa gauche, il avait madame Vtu, puise, condamne, qui ne pouvait
s'assoupir, secoue d'un continuel frisson. Il lui dit quelques bonnes
paroles. Elle le remercia, elle ajouta, faiblement:

--Il y a eu plusieurs gurisons aujourd'hui, j'en ai t trs contente.

La Grivotte, en effet, couche sur un matelas, au pied mme du lit, ne
cessait de se relever, dans une fivre d'activit extraordinaire, pour
rpter sa phrase  tout venant:

--Je suis gurie... Je suis gurie...

Et elle racontait qu'elle avait dvor la moiti d'un poulet, elle qui
ne mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant prs de deux heures,
elle avait suivi  pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dans
srement jusqu'au jour, si la sainte Vierge avait donn un bal.

--Je suis gurie, oh! gurie, tout  fait gurie.

Alors, avec une srnit enfantine, une souriante et parfaite
abngation, madame Vtu put dire encore:

--La sainte Vierge a eu raison de la gurir, celle-l, qui est pauvre.
a me fait plus de plaisir que si c'tait moi, parce que j'ai ma petite
boutique d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour,
chacune son tour.

Presque toutes montraient cette charit, cet incroyable bonheur de la
gurison des autres. Elles taient rarement jalouses, elles cdaient 
une sorte d'pidmie heureuse,  l'espoir contagieux d'tre guries, le
lendemain, si la sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la
mcontenter, se montrer trop impatiente; car elle avait srement son
ide, elle savait pourquoi elle commenait par celle-ci plutt que par
celle-l. Aussi les malades les plus gravement atteintes priaient-elles
pour leurs voisines, dans cette fraternit de la souffrance et de
l'espoir. Chaque miracle nouveau tait un gage du miracle prochain. Leur
foi renaissait toujours, inbranlable. On racontait l'histoire d'une
fille de ferme, paralytique, qui avait march,  la Grotte, avec une
force de volont extraordinaire; puis,  l'Hpital, elle s'tait fait
redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes; mais,
ds la moiti du chemin, elle avait chancel, haletante, livide; et,
rapporte sur un brancard, elle tait morte, gurie, disaient ses
voisines de salle. Chacune son tour, la sainte Vierge n'oubliait aucune
de ses filles aimes,  moins que son dessein ne ft d'octroyer le
paradis  une lue, tout de suite.

Brusquement, au moment o Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir
de nouveau une lecture, Marie clata en furieux sanglots. Elle avait
abattu sa tte sur l'paule de son ami, elle disait sa colre d'une voix
basse, terrible, au milieu des ombres vagues de l'effroyable salle.
C'tait, chez elle, comme il arrivait rarement, une perte de la foi, un
manque soudain de courage, toute une rvolte de l'tre souffrant qui ne
pouvait plus attendre. Et elle en arrivait au sacrilge.

--Non, non, elle est mchante, elle est injuste. J'tais si certaine
qu'elle m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant prie! Jamais je ne
gurirai, maintenant que cette premire journe va finir. C'tait un
samedi, j'tais convaincue qu'elle me gurirait un samedi... Oh! Pierre,
je ne voulais plus parler, empchez-moi de parler, parce que mon coeur
est trop gros et que j'en dirais trop long!

Vivement, il lui avait saisi la tte d'une treinte fraternelle, il
tchait d'touffer le cri de sa rbellion.

--Marie, taisez-vous! Il ne faut pas qu'on vous entende... Vous, si
pieuse! Voulez-vous donc scandaliser toutes les mes?

Mais elle ne pouvait se taire, malgr son effort.

--J'toufferais, il faut que je parle... Je ne l'aime plus, je ne crois
plus en elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu'on raconte ici: il n'y a
rien, elle n'existe mme pas, puisqu'elle n'entend pas, quand on
l'appelle et qu'on pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit!...
C'est fini, Pierre, je veux m'en aller  l'instant. Emmenez-moi,
emportez-moi, pour que j'achve de mourir dans la rue, o du moins les
passants auront piti de ma souffrance.

Elle s'affaiblissait, elle tait retombe sur le dos, bgayante,
purile.

--Et puis, personne ne m'aime. Mon pre lui-mme n'tait pas l. Vous,
mon pauvre ami, vous m'aviez abandonne. Quand j'ai vu que c'tait un
autre qui me menait  la piscine, je me suis senti au coeur un grand
froid. Oui! ce froid du doute, que j'ai souvent prouv  Paris... Et,
la chose est certaine, c'est que j'ai dout, si elle ne m'a pas gurie.
J'aurai mal pri, je ne suis pas assez sainte...

Dj, elle ne blasphmait plus, elle trouvait des excuses au ciel. Mais
son visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance
suprieure, tant aime et tant supplie, qui ne lui avait pas obi.
Lorsque, parfois, un coup de rage passait, et qu'il y avait de la sorte
des rvoltes dans les lits, des dsespoirs et des sanglots, des jurons
mme, les dames hospitalires et les soeurs, un peu effarouches, se
contentaient de tirer les rideaux. La grce s'tait retire, il fallait
attendre qu'elle revnt. Et tout s'apaisait, se mourait aprs des
heures, au milieu du grand silence lamentable.

--Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure, rptait Pierre trs
doucement  Marie, en voyant qu'une autre crise la prenait, celle du
doute de soi-mme, de la crainte de n'tre pas digne.

Soeur Hyacinthe s'tait approche de nouveau.

--Vous ne pourrez pas communier tout  l'heure, ma chre enfant, si vous
vous entretenez dans un tat pareil... Voyons, puisque nous autorisons
monsieur l'abb  vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?

Elle eut un geste fatigu, disant qu'elle acceptait, et Pierre
s'empressa de prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre 
couverture bleue, o tait conte navement l'histoire de Bernadette.
Mais, comme la nuit prcdente, pendant que le train roulait, il ne s'en
tint pas au texte court de la brochure, il improvisa; tandis que le
raisonneur, l'analyste, au fond de lui, ne pouvait se dfendre de
rtablir la vrit, refaisait humaine cette lgende dont le continuel
prodige aidait  la gurison des malades. Bientt, de tous les matelas
voisins, des femmes se soulevrent, voulant connatre la suite de
l'histoire; car l'attente passionne de la communion les empchait
presque toutes de dormir.

Alors, sous la lueur ple de la lanterne pendue au mur, au-dessus de
lui, Pierre haussa peu  peu la voix, afin d'tre entendu de toute la
salle.

--Ds les premiers miracles, les perscutions commencrent. Bernadette,
traite de menteuse et de folle, fut menace d'tre conduite en prison.
L'abb Peyramale, cur de Lourdes, et monseigneur Laurence, vque de
Tarbes, ainsi que son clerg, restaient  l'cart, attendaient avec la
plus grande prudence; tandis que les autorits civiles, le prfet, le
procureur imprial, le maire, le commissaire de police, se livraient
contre la religion  des excs de zle dplorables...

Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul
l'histoire vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en
arrire, il retrouvait Bernadette au moment des premires apparitions,
si candide, si adorable d'ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance.
Et elle tait la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise
d'extase, prenait une expression de surhumaine beaut: le front
rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de
lumire, pendant que la bouche, entr'ouverte, brlait d'amour. Puis,
c'tait une majest de sa personne entire, des signes de croix trs
nobles, trs lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les valles
voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien
que la Vierge ne se ft pas nomme encore, on la reconnaissait, on
disait: C'est elle, c'est la sainte Vierge. Le premier jour de march,
il y eut tant de monde, que Lourdes dborda. Tous voulaient voir
l'enfant bnie, l'lue de la Reine des Anges, qui devenait si belle,
lorsque les cieux s'ouvraient  ses yeux ravis. Chaque matin, la foule
augmentait, au bord du Gave; et des milliers de personnes finissaient
par s'installer l, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle.
Ds que Bernadette paraissait, un murmure de ferveur courait: Voici la
sainte, la sainte, la sainte! On se prcipitait, on baisait ses
vtements. C'tait le Messie, l'ternel Messie que les peuples
attendent, dont le besoin renat sans cesse, au travers des gnrations.
Toujours la mme aventure recommenait: une apparition de la Vierge 
une bergre, une voix qui exhortait le monde  la pnitence, une source
qui jaillissait, des miracles qui tonnaient et ravissaient les foules
accourues, de plus en plus normes.

Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanire de
consolation, au coeur des misrables que dvoraient la pauvret et la
maladie! L'oeil guri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscit
dans l'eau glace, des sourds qui entendaient, des boiteux qui
marchaient, et tant d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste
Bordes, Blaisette Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvs des pires
souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient
l'espoir de tous ceux qui souffraient dans leur me ou dans leur chair.
Le jeudi, 4 mars, dernier jour des quinze visites demandes par la
Vierge, il y avait plus de vingt mille personnes devant la Grotte, la
montagne entire tait descendue. Et cette foule immense trouvait l ce
dont elle tait affame, l'aliment du divin, le festin du merveilleux,
assez d'impossible pour contenter sa croyance  une puissance suprieure
daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant d'une faon
retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y rtablir
un peu de justice et de bont. Le cri de charit cleste clatait, la
main invisible et secourable s'tendait, pansait l'ternelle plaie
humaine. Ah! ce rve que chaque gnration refaisait  son tour, avec
quelle nergie indestructible il repoussait chez les dshrits, ds
qu'il avait trouv un terrain favorable, prpar par les circonstances!
Et, depuis des sicles peut-tre, tous les faits ne s'taient pas runis
de la sorte, pour embraser, comme  Lourdes, le foyer mystique de la
foi.

Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les
perscutions se dclarrent, car les religions ne poussent qu'au milieu
des tourments et des rvoltes. Comme autrefois,  Jrusalem, lorsque le
bruit se rpandit que des miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur
attendu, les autorits civiles s'murent, le procureur imprial, le juge
de paix, le maire, surtout le prfet de Tarbes. Celui-ci tait justement
un catholique sincre, pratiquant, d'honorabilit absolue, mais une tte
solide d'administrateur, passionn dfenseur du bon ordre, adversaire
dclar du fanatisme, d'o naissent les meutes et les perversions
religieuses. Il y avait  Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de
police ayant le lgitime dsir de prouver ses dons de sagacit adroite.
La lutte commena, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de
carme, ds les premires visions, fit amener Bernadette devant lui,
pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emport,
menaant: il ne tira toujours de la fillette que les mmes rponses.
L'histoire qu'elle contait, avec des dtails lentement accrus, s'tait
peu  peu fixe dans son cerveau d'enfantine, irrvocable. Et, chez
cette irrgulire de l'hystrie, ce n'tait pas un mensonge, c'tait la
hantise inconsciente, une volont morte qui ne pouvait se dgager de
l'hallucination premire. Ah! la triste enfant, la chre enfant, si
douce, ds lors perdue  la vie, crucifie par l'ide fixe, dont on
n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la rendant au
grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine tendresse!
Mais elle tait l'lue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir
toute l'existence, et en mourir.

Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait  sa mmoire une
piti fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une
crature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa
voir son motion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une
interruption, Marie qui tait reste raidie jusque-l, avec sa face dure
de rvolte, dnoua ses mains, eut un vague geste pitoyable.

--La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats,
et si innocente, si fire, si convaincue!

De tous les lits, la mme sympathie souffrante montait. L'enfer de cette
salle, dans sa dtresse nocturne, avec son air empest, son entassement
de grabats douloureux, son fantmal va-et-vient d'hospitalires et de
religieuses brises de fatigue, semblait s'clairer d'un clat de divine
charit. Pauvre, pauvre Bernadette! Toutes s'indignaient des
perscutions qu'elle avait endures, pour dfendre la ralit de sa
vision.

Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut  souffrir. Aprs
l'interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparatre
en la chambre du Tribunal. La magistrature entire s'acharnait, voulait
lui arracher une rtractation. Mais l'enttement de son rve tait plus
fort que la raison de toutes les autorits civiles runies. Deux
docteurs, envoys par le prfet, pour l'examiner, conclurent
honntement, comme n'importe quel mdecin l'aurait fait,  des troubles
nerveux, dont l'asthme tait une indication certaine, et qui pouvaient
avoir dtermin des hallucinations, en de certaines circonstances; ce
qui faillit la faire interner dans un hpital de Tarbes. Pourtant, on
n'osa l'enlever, on craignit l'exaspration populaire. Un vque tait
venu s'agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter des
grces au poids de l'or. Des foules croissantes de fidles l'accablaient
de visites. Elle s'tait rfugie chez les soeurs de Nevers, qui
desservaient l'Hospice de la ville; et elle y avait fait sa premire
communion, elle y apprenait difficilement  lire et  crire. Comme la
sainte Vierge semblait ne l'avoir choisie que pour le bonheur des
autres, et qu'elle ne la gurissait point elle-mme de son touffement
chronique, on s'tait dcid sagement  la conduire aux eaux de
Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste aucun bien. Et, ds
son retour  Lourdes, le tourment des interrogatoires, des adorations de
tout un peuple, recommena, s'aggrava, lui donna de plus en plus
l'horreur du monde. C'tait bien fini, d'tre la gamine joueuse, la
jeune fille rvant d'un mari, la jeune femme baisant sur les joues de
gros enfants. Elle avait vu la Vierge, elle tait l'lue et la martyre.
La Vierge, disaient les croyants, ne lui avait confi trois secrets,
l'armant de cette triple armure, que pour la soutenir au milieu des
preuves.

Longtemps, le clerg s'tait abstenu, plein de doute lui-mme et
d'inquitude. Le cur de Lourdes, l'abb Peyramale, tait un homme rude,
d'une infinie bont, d'une droiture et d'une nergie admirables, quand
il croyait tre dans le bon chemin. La premire fois qu'il reut la
visite de Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le
commissaire de police, cette enfant leve  Bartrs, qu'on n'avait pas
vue encore au catchisme; il refusa de croire  son histoire, lui
commanda avec quelque ironie de prier la Dame de faire avant tout
fleurir l'glantier qui tait  ses pieds, ce que la Dame ne fit pas
d'ailleurs; et, si, plus tard, il finit par prendre l'enfant sous sa
garde, en bon pasteur qui dfend son troupeau, ce fut lorsque les
perscutions commencrent et qu'on parla d'emprisonner cette chtive,
aux clairs yeux si francs, au rcit entt dans sa douceur modeste.
Puis, pourquoi donc aurait-il continu  nier le miracle, aprs en avoir
simplement dout, en cur prudent, peu dsireux de mler la religion 
une aventure louche? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le
dogme est bas sur le mystre. Ds lors, aux yeux d'un prtre, rien ne
s'opposait  ce que la Vierge et charg cette enfant pieuse d'un
message pour lui, en lui faisant dire de btir une glise, o les
fidles se rendraient en procession. Et ce fut ainsi qu'il se mit 
aimer et  dfendre Bernadette, pour son charme, tout en se tenant
correctement  l'cart, dans l'attente de la dcision de son vque.

Cet vque, Mgr Laurence, semblait s'tre enferm au fond de son
vch de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu
silence, comme s'il ne se passait  Lourdes aucun fait de nature 
l'intresser. Il avait donn  son clerg des ordres svres, et pas un
prtre ne s'tait montr encore parmi les grandes foules qui passaient
les journes devant la Grotte. Il attendait, il laissait dire au prfet,
dans les circulaires administratives, que l'autorit civile marchait
d'accord avec l'autorit religieuse. Au fond, il ne devait pas croire
aux apparitions, il ne voyait l sans doute, comme les mdecins, que
l'hallucination d'une fillette malade. L'aventure, qui rvolutionnait le
pays, tait d'assez grosse importance, pour qu'il la ft tudier
soigneusement, au jour le jour; et la faon dont il s'en dsintressa si
longtemps, prouve combien peu il admettait le prtendu miracle, n'ayant
que l'unique souci de ne pas compromettre l'glise, avec une histoire
destine  mal finir. Mgr Laurence, trs pieux, tait une
intelligence froide et pratique, qui apportait un grand bon sens, dans
le gouvernement de son diocse.  l'poque, les impatients, les ardents,
le surnommrent Saint-Thomas, pour la persistance de son doute,
jusqu'au jour o il eut la main force par les faits. Il refusait
d'entendre et de voir, bien rsolu  ne cder que si la religion n'avait
rien  y perdre.

Mais les perscutions allaient s'accentuer. Le ministre des cultes, 
Paris, prvenu, exigeait que tout dsordre cesst; et le prfet venait
de faire occuper militairement les abords de la Grotte. Dj, le zle
des fidles, la reconnaissance des personnes guries, l'avaient orne de
vases de fleurs. On y jetait des pices de monnaie, les cadeaux
affluaient pour la sainte Vierge. C'taient aussi des amnagements
rudimentaires, qui s'organisaient d'eux-mmes: des carriers avaient
taill une sorte de rservoir, afin de recevoir l'eau miraculeuse;
d'autres enlevaient les grosses pierres, traaient un chemin au flanc du
coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule, que le prfet,
aprs avoir renonc  l'arrestation de Bernadette, prit la grave
dtermination de dfendre l'approche de la Grotte, en la bouchant 
l'aide d'une forte palissade. Des faits fcheux s'taient produits, des
enfants prtendaient avoir vu le diable, les uns coupables de
simulation, les autres cdant  de vritables attaques, dans la
contagion de folie qui soufflait. Mais quelle affaire que le
dmnagement de la Grotte! Le commissaire trouva seulement vers le soir
une fille qui consentit  lui louer une charrette; et, deux heures plus
tard, cette fille tant tombe, se brisa net une cte. De mme, un homme
qui avait prt une hache, eut, le lendemain, le pied cras par la
chute d'une pierre. Au crpuscule enfin, le commissaire emporta sous les
hues les pots de fleurs, les quelques cierges qui brlaient, les sous
et les coeurs d'argent jets sur le sable. On serrait les poings, on le
traitait sourdement de voleur et d'assassin. Puis, il y eut les pieux de
la palissade plants, les planches cloues, tout un travail qui fermait
le mystre, barrait l'inconnu, mettait en prison le miracle. Et les
autorits civiles eurent la navet de croire que c'tait fini, que ces
quelques planches allaient arrter les pauvres gens, affams d'illusion
et d'espoir.

Ds qu'elle fut proscrite, traque par la loi comme un dlit, la
religion nouvelle brla d'une flamme inextinguible, au fond de toutes
les mes. Les croyants venaient quand mme, en plus grand nombre,
s'agenouillaient  distance, sanglotaient en face du ciel dfendu. Et
les malades, les pauvres malades surtout, auxquels un arrt barbare
interdisait la gurison, se ruaient malgr les dfenses, se glissaient
par les trous, franchissaient les obstacles, dans l'unique et ardent
dsir de voler de l'eau. Comment! il y avait l une eau prodigieuse qui
rendait la vue aux aveugles, qui redressait les estropis, qui
soulageait instantanment toutes les maladies, et il s'tait trouv des
hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clef, afin
qu'elle cesst de gurir le pauvre monde! Mais c'tait monstrueux! un
cri d'excration montait du petit peuple, de tous les dshrits qui
avaient besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D'aprs
l'arrt, des procs-verbaux devaient tre dresss aux dlinquants, et
ce fut ainsi qu'on put voir, devant le tribunal, un lamentable dfil de
vieilles femmes, d'hommes clops, coupables d'avoir puis  la fontaine
de vie. Ils bgayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les
frappait d'une amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse
impopularit grandissait contre ces magistrats si durs  la misre
d'ici-bas, ces matres sans piti qui, aprs avoir pris toute la
richesse, ne voulaient pas mme permettre aux pauvres le rve de
l'au-del, la croyance qu'une puissance suprieure et bonne s'occupait
d'eux maternellement. Par un triste matin, une bande de misreux et de
malades s'en alla trouver le maire; ils s'agenouillrent dans la cour,
ils le conjurrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte; et ce
qu'ils disaient tait si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mre
prsentait son enfant  demi mort: est-ce qu'on le laisserait s'teindre
ainsi  son cou, lorsqu'une source tait l qui avait sauv les enfants
des autres mres? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un ple garon
scrofuleux talait les plaies de ses jambes, une femme paralytique
tchait de joindre ses mains tordues: voulait-on leur mort, leur
refuserait-on la chance divine de vivre, puisque la science des hommes
les abandonnait? Et la dtresse des croyants tait aussi grande, de ceux
qui taient convaincus qu'un coin du ciel venait de s'ouvrir, dans la
nuit de leur morne existence, et qui s'indignaient qu'on leur enlevt
cette joie de la chimre, ce suprme soulagement  leur souffrance
humaine et sociale, de croire que la sainte Vierge tait descendue leur
apporter l'infinie douceur de son intervention. Le maire n'avait pu rien
promettre, et la foule s'tait retire pleurante, prte  la rbellion,
comme sous le coup d'une grande injustice, d'une cruaut imbcile envers
les petits et les simples, dont le ciel tirerait vengeance.

Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle
extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le prfet, le
commissaire de police, anims certainement des meilleures intentions, se
battant contre la foule toujours croissante des dsesprs, qui ne
voulaient pas qu'on leur fermt la porte du rve. Les autorits
exigeaient l'ordre, le respect d'une religion sage, le triomphe de la
raison; tandis que le besoin d'tre heureux emportait le peuple au dsir
exalt du salut, dans ce monde et dans l'autre. Oh! ne plus souffrir,
conqurir l'galit du bonheur, ne plus marcher que sous la protection
d'une Mre juste et bonne, ne mourir que pour se rveiller au ciel! Et
c'tait forcment ce dsir brlant des multitudes, cette folie sainte de
l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose conception
d'une socit bien rgle, o les crises pidmiques des hallucinations
religieuses sont condamnes, comme attentatoires au repos des esprits
sains.

 cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-mme se rvoltait. Pierre,
de nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les
exclamations touffes qui traitaient le commissaire de Satan et
d'Hrode. La Grivotte s'tait leve sur son matelas, bgayante.

--Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a gurie!

Et madame Vtu, elle aussi, reprise d'esprance, dans la sourde
certitude qu'elle allait mourir, se fchait,  cette ide que, si le
prfet l'avait emport, la Grotte n'existerait pas.

--Alors, il n'y aurait pas de plerinages, nous ne serions pas l, nous
ne guririons pas par centaines chaque anne?

Une suffocation la saisit, et il fallut que soeur Hyacinthe vnt
l'asseoir sur son sant. Madame de Jonquire profitait de l'interruption
pour passer le bassin  une jeune femme atteinte d'une maladie de la
moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant
la chaleur tait intolrable, rdaient  petits pas silencieux, toutes
blanches dans les ombres fumeuses; et il y avait, au bout de la salle,
sortant des tnbres, un souffle pnible qui n'avait pas cess,
accompagnant la lecture d'un bruit de rle. Seule, tendue sur le dos,
lise Rouquet dormait paisible, talant sa plaie affreuse en train de se
scher.

Il tait minuit un quart, et d'un moment  l'autre l'abb Judaine
pouvait arriver, pour la communion. La grce rentrait au coeur de Marie,
elle tait convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refus
de la gurir, la faute en tait srement  elle, qui avait eu un doute,
en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rbellion,
comme d'un crime: pourrait-elle jamais tre pardonne? Sa face plie
s'tait affaisse parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux
s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse
perdue.

--Oh! mon ami, que j'ai t mauvaise! Et c'est en coutant les crimes
d'orgueil de ce prfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute...
Il faut croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et
de l'amour.

Puis, comme Pierre voulait s'arrter l, toutes s'exclamrent, exigrent
la suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.

La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette,
lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau vole.
Cependant, les craintes d'meute grandissaient, on racontait que les
villages de la montagne devaient descendre, pour dlivrer Dieu. C'tait
la leve en masse des humbles, une pousse si irrsistible des affams
du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient tre
balays comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son vch de
Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa rserve, tous ses doutes,
se trouvaient dbords par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant
cinq grands mois, se tenir  l'cart, empcher son clerg de suivre les
fidles  la Grotte, dfendre l'glise contre ce vent dchan de
superstition. Mais  quoi bon lutter davantage? Il sentait si grande la
misre de son peuple de fidles, qu'il se rsignait  lui donner le
culte idoltre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de
prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une
commission, charge de procder  une enqute: c'tait l'acceptation des
miracles  une chance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence
tait l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne
peut-on se reprsenter son angoisse, le matin du jour o il signa cette
ordonnance? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu
souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux
apparitions, il avait des manifestations de la divinit une ide plus
haute, plus intellectuelle. Seulement, n'tait-ce pas piti et
misricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les
noblesses de son culte, devant la ncessit de ce pain du mensonge, dont
la pauvre humanit a besoin pour vivre heureuse?  mon Dieu,
pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance ternelle o
vous tes, si je vous rabaisse  ce jeu enfantin des miracles inutiles.
C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure
pitoyable, o il n'y a que maladie et draison. Mais,  mon Dieu, ils
souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de
fe, pour distraire leur douleur de vivre! Vous-mme, s'ils taient vos
ouailles, vous aideriez  les tromper. Que l'ide de votre divinit y
perde, et qu'ils soient consols sur cette terre! Et l'vque en larmes
avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu  sa charit frmissante de
pasteur, pour le lamentable troupeau humain.

Puis, l'empereur, le matre,  son tour, se rendit. Il tait alors 
Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des
apparitions, dont tous les journaux de Paris s'occupaient; car la
perscution n'aurait pas t complte, si l'encre des journalistes
voltairiens ne s'y tait mle. Et l'empereur, pendant que son ministre,
son prfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et
pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rveur veill, o
personne n'tait jamais descendu. Des ptitions arrivaient
quotidiennement; et il se taisait. Des vques venaient l'entretenir, de
grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient,
l'emmenaient  l'cart; et il se taisait. Tout un combat sans trve se
livrait autour de sa volont, d'une part les croyants, ou simplement les
ttes chimriques que passionnait le mystre, de l'autre les incrdules,
les hommes de gouvernement, qui se dfient des troubles de
l'imagination; et il se taisait. Brusquement, dans sa dcision de
timide, il parla. Le bruit courut qu'il s'tait dcid, devant les
supplications de l'impratrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut
surtout, chez l'empereur, un rveil de son ancien rve humanitaire, un
retour de sa piti relle pour les dshrits. Comme l'vque, il ne
voulut pas fermer aux misrables la porte de l'illusion, en maintenant
l'arrt impopulaire du prfet qui dfendait d'aller boire la vie  la
fontaine sainte. Et il envoya une dpche, l'ordre bref d'abattre la
palissade, pour que la Grotte ft libre.

Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrt,
sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la
trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procder 
l'enlvement de la palissade. Ensuite, on le dplaa, ainsi que le
prfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le
culte,  la Grotte. Et un cri d'allgresse divine montait: Dieu avait
vaincu. Dieu? hlas, non! mais la misre humaine, l'ternel besoin de
mensonge, cet espoir du condamn qui s'en remet, pour son salut, aux
mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule
capable d'en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore,
c'tait la piti souveraine des conducteurs du troupeau, l'vque et
l'empereur misricordieux laissant aux grands enfants malades le ftiche
qui consolait les uns et qui parfois mme gurissait les autres.

Ds le milieu de novembre, la commission piscopale vint procder 
l'enqute dont elle tait charge. Elle interrogea Bernadette une fois
de plus, elle tudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne
retint que trente gurisons, pour que l'vidence ft absolue. Et Mgr
Laurence se dclara convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence
dernire, il attendit trois annes encore, avant de dclarer, dans un
mandement, que la sainte Vierge tait rellement apparue,  la Grotte de
Massabielle, et que des miracles nombreux s'y taient ensuite produits.
Il avait achet de la ville de Lourdes, au nom de l'vch, la Grotte,
avec le vaste terrain qui l'entourait. Des travaux s'excutrent,
modestes d'abord, bientt de plus en plus importants,  mesure que
l'argent affluait de toute la chrtient. On amnageait la Grotte, on la
fermait d'une grille. Le Gave tait rejet au loin, dans un lit nouveau,
pour tablir de larges approches, des gazons, des alles, des
promenades. Enfin, l'glise que la sainte Vierge avait demande, la
Basilique, commenait  sortir de terre, au sommet de la roche mme.
Depuis le premier coup de pioche, le cur de Lourdes, l'abb Peyramale,
dirigeait tout, avec un zle excessif, car la lutte avait fait de lui le
croyant le plus ardent, le plus sincre de l'oeuvre. Avec sa paternit un
peu rude, il s'tait mis  adorer Bernadette, il se donnait corps et me
 la ralisation des ordres qu'il avait reus du ciel, par la bouche de
cette innocente. Et il s'puisait en efforts dominateurs, et il voulait
que tout ft trs beau, trs grand, digne de la Reine des Anges, qui
avait daign visiter ce coin de montagnes. La premire crmonie
religieuse n'eut lieu que six ans aprs les apparitions, le jour o l'on
installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, 
l'endroit o celle-ci tait apparue. Ce matin-l, par un temps
magnifique, Lourdes s'tait pavois, toutes les cloches sonnaient. Cinq
ans plus tard, en 1869, la premire messe fut dite dans la crypte de la
Basilique, dont la flche n'tait point termine. Les dons augmentaient
sans cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entire allait pousser du
sol. C'tait la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le dsir de
gurir gurissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de
piti et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin
d'illusion consolatrice, qui,  tous les ges de l'humanit, a cr les
merveilleux paradis de l'au-del, o une toute-puissance rend la justice
et distribue l'ternel bonheur.

Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la
victoire de la Grotte, que leurs esprances de gurison triomphantes. Et
il y eut, le long des lits, un frmissement de joie, lorsque Pierre, le
coeur remu par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui,
avides de certitude, rpta:

--Dieu avait vaincu, et les miracles n'ont pas cess depuis ce jour, et
ce sont les plus humbles cratures qui sont les plus soulages.

Il posa le petit livre. L'abb Judaine entrait, la communion allait
commencer. Mais Marie, reprise par la fivre de la foi, les mains
brlantes, se pencha.

--Mon ami, oh! rendez-moi le grand service d'couter l'aveu de ma faute
et de m'absoudre. J'ai blasphm, je suis en tat de pch mortel. Si
vous ne venez  mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j'ai
tant besoin d'tre console et raffermie!

Le jeune prtre refusait du geste. Jamais il n'avait voulu confesser
cette amie, la seule femme qu'il et aime et dsire, aux saines et
rieuses annes de jeunesse. Mais elle insistait.

--Je vous en conjure, c'est au miracle de ma gurison que vous aiderez.

Et il cda, il reut l'aveu de sa faute, de la rvolte impie de sa
souffrance contre la Vierge, reste sourde  ses prires; puis, il lui
donna l'absolution, avec les paroles sacramentelles.

Dj, l'abb Judaine avait pos le ciboire sur une petite table, entre
deux flambeaux allums, deux toiles tristes dans la demi-obscurit de
la salle. On venait de se dcider  ouvrir toutes grandes les fentres,
tellement l'odeur de ces corps souffrants et de ces loques entasses
tait devenue insupportable; mais il n'entrait aucun air, la cour
troite, pleine de nuit, ressemblait  un puits embras. Pierre s'offrit
comme servant, et il rcita le _Confiteor_. Puis, l'aumnier, en aube,
aprs avoir dit le _Misereatur_ et l'_Indulgentiam_, leva le ciboire:
Voici l'Agneau de Dieu qui efface les pchs du monde. Chacune des
femmes qui attendaient impatiemment la communion, tordues de maux, comme
le moribond attend la vie d'une potion nouvelle, lente  venir, rptait
par trois fois cet acte d'humilit,  bouche ferme: Seigneur, je ne
suis pas digne que vous entriez chez moi, mais dites seulement une
parole, et mon me sera gurie. L'abb Judaine avait commenc  faire
le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis que madame de
Jonquire et soeur Hyacinthe les accompagnaient, chacune un flambeau  la
main. La soeur dsignait celles des malades qui devaient communier; et le
prtre se penchait, dposait l'hostie sur la langue, un peu au hasard,
en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux grands
ouverts et luisants, au milieu du dsordre de l'installation trop
prompte. Il fallut pourtant en rveiller deux qui s'taient profondment
endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommenaient
 geindre aprs avoir reu Dieu. Au fond de la salle, le rle de celle
qu'on ne voyait pas, continuait. Et rien n'tait plus mlancolique que
le petit cortge dans les demi-tnbres, toiles par les deux taches
jaunes des cierges.

Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue 
l'extase. On avait refus la communion  la Grivotte, qui devait
communier le matin au Rosaire, affame du pain de vie; et madame Vtu,
muette, venait de recevoir l'hostie sur sa langue noire, dans un hoquet.
Maintenant, Marie tait l, sous la lueur ple des flambeaux, si belle
parmi ses cheveux blonds, avec ses yeux largis, ses traits transfigurs
par la foi, que tous l'admirrent. Elle communia perdument, le ciel
descendait visiblement en elle, dans son pauvre corps de jeunesse,
rduit  une telle misre physique. Un instant encore, elle retint
Pierre par la main.

--Oh! mon ami, elle me gurira, elle vient de me le dire... Allez vous
reposer. Moi je vais dormir d'un si bon sommeil!

Lorsqu'il se retira avec l'abb Judaine, Pierre aperut le petite madame
Dsagneaux, dans le fauteuil o la fatigue l'avait comme foudroye. Rien
n'avait pu la rveiller. Il tait une heure et demie du matin. Et madame
de Jonquire, aide de soeur Hyacinthe, allait toujours, retournait les
malades, les nettoyait, les pansait. Mais la salle se calmait cependant,
tombait  une lourdeur obscure plus douce, depuis que Bernadette y avait
pass, avec son charme. La petite ombre de la voyante errait  prsent
parmi les lits, triomphale, ayant fait son oeuvre, apportant un peu du
ciel  chaque dshrite,  chaque dsespre de cette terre; et,
pendant que toutes glissaient au sommeil, elles la voyaient qui se
penchait, elle si chtive, si malade aussi, et qui les baisait en
souriant.




TROISIME JOURNE




I


Par ce matin de beau dimanche d'aot, chaud et clair, M. de Guersaint,
ds sept heures, se trouva lev et tout vtu, dans l'une des deux
petites chambres qu'il avait eu la bonne chance de louer, au troisime
tage de l'htel des Apparitions, rue de la Grotte. Il s'tait couch
ds onze heures, il se rveillait trs gaillard; et, tout de suite, il
passa dans l'autre chambre, celle que Pierre occupait. Mais celui-ci,
rentr  deux heures du matin, le sang brl par l'insomnie, ne s'tait
assoupi qu'au jour et dormait encore. Sa soutane, jete au travers d'une
chaise, ses autres vtements pars, disaient sa fatigue et son trouble.

--Eh bien! quoi donc, paresseux? cria gaiement M. de Guersaint. Vous
n'entendez pas les cloches sonner?

Pierre s'veilla en sursaut, surpris de se voir dans cette troite
chambre d'htel, que le soleil inondait. En effet, par la fentre
laisse ouverte, entrait le branle joyeux des cloches, toute la ville
sonnante et heureuse.

--Jamais nous n'aurons le temps d'tre avant huit heures  l'Hpital,
pour prendre Marie, car nous allons djeuner, n'est-ce pas?

--Sans doute, commandez vivement deux tasses de chocolat. Et je me lve,
je ne serai pas long.

Quand il fut seul, Pierre, malgr la courbature dont ses membres taient
briss, sauta du lit, se hta. Il avait encore la face au fond de la
cuvette, se trempant d'eau froide, lorsque M. de Guersaint, qui ne
pouvait rester seul, reparut.

--C'est fait, on va nous monter a... Ah! cet htel! Avez-vous vu le
propritaire, le sieur Majest, tout de blanc vtu, et si digne, dans
son bureau? Il parat qu'ils sont dbords, jamais ils n'ont eu tant de
monde... Aussi quel bruit infernal! Trois fois, ils m'ont rveill,
cette nuit. Je ne sais pas ce qu'on peut bien faire dans la chambre
voisine de la mienne: tout  l'heure encore, il y a eu un coup dans le
mur, et puis des chuchotements, et puis des soupirs...

Il s'interrompit, pour demander:

--Vous avez bien dormi, vous?

--Mais non, rpondit Pierre. J'tais cras de lassitude, et il m'a t
impossible de fermer les yeux. Sans doute, c'est tout ce vacarme dont
vous parlez.

 son tour, il dit les cloisons minces, la maison bonde et craquante de
ce monde qu'on y empilait. C'taient des heurts inexplicables, des
courses brusques dans les couloirs, des pas pesants, de grosses voix qui
montaient on ne savait d'o; sans compter les gmissements des malades,
les toux, les horribles toux qui, de toutes parts, semblaient sortir des
murailles. videmment, d'un bout de la nuit  l'autre, des gens
rentraient et ressortaient, se levaient et se recouchaient; car il n'y
avait plus d'heures, on vivait dans le drglement des secousses
passionnes, allant  la dvotion comme on serait all au plaisir.

--Et Marie, comment l'avez-vous laisse, hier soir? demanda de nouveau
M. de Guersaint.

--Beaucoup mieux, dit le prtre. Aprs une terrible crise de dsespoir,
elle a retrouv tout son courage et toute sa foi.

Il y eut un silence.

--Oh! je ne suis pas inquiet, reprit le pre, avec son optimisme
tranquille. Vous verrez que a marchera trs bien... Moi, je suis ravi.
J'avais demand  la sainte Vierge sa protection pour mes affaires, vous
savez, ma grande invention des ballons dirigeables. Eh bien, si je vous
disais qu'elle m'a dj tmoign sa faveur! Oui, hier soir, comme je
causais avec l'abb Des Hermoises, est-ce qu'il ne m'a pas offert de me
trouver un bailleur de fonds  Toulouse, un de ses amis immensment
riche, qui s'intresse  la mcanique! Tout de suite, j'ai vu l le
doigt de Dieu.

Et il riait de son rire d'enfant. Puis, il ajouta:

--Un homme si charmant, cet abb Des Hermoises! Je vais me renseigner
pour savoir si nous ne pourrions pas faire ensemble l'excursion du
cirque de Gavarnie,  bon compte.

Pierre, qui voulait tout payer, l'htel et le reste, le poussa
amicalement.

--Sans doute, ne manquez pas cette occasion de visiter les montagnes,
puisque vous le dsirez tant. Votre fille sera si heureuse de vous
savoir heureux!

Mais ils furent interrompus, une servante leur apportait les deux tasses
de chocolat, avec deux petits pains, sur un plateau garni d'une
serviette; et, comme elle avait laiss la porte ouverte, on apercevait
une partie du couloir, en enfilade.

--Tiens! on fait dj la chambre de mon voisin, remarqua M. de
Guersaint, curieux. Il est mari, n'est-ce pas?

La servante s'tonna.

--Oh! non, il est tout seul.

--Comment, tout seul! mais il n'a pas cess de remuer, et l'on causait,
l'on soupirait chez lui, ce matin!

--Ce n'est pas possible, il est tout seul... Il vient de descendre,
aprs avoir donn l'ordre qu'on fasse sa chambre vivement. Et il n'y a
bien qu'une pice, avec un grand placard, dont il a emport la clef...
Sans doute qu'il a serr l des valeurs...

Elle s'oubliait  bavarder, en disposant les deux tasses de chocolat sur
la table.

--Oh! un monsieur si comme il faut!... L'anne dernire, il avait retenu
un des petits pavillons isols que monsieur Majest loue, dans la ruelle
voisine. Mais, cette anne, il s'y est pris trop tard, il a d se
contenter de cette chambre, ce qui l'a dsespr vraiment... Comme il ne
veut pas manger avec tout le monde, il se fait servir chez lui, il boit
du bon vin, mange de bons morceaux.

--C'est a, conclut gaiement M. de Guersaint, il aura trop bien dn
tout seul, hier soir.

Pierre avait cout.

--Et, de mon ct,  moi, est-ce qu'il n'y a pas deux dames avec un
monsieur et un enfant qui a une bquille?

--Oui, monsieur l'abb, je les connais... La tante, madame Chaise, a
pris l'une des deux chambres; tandis que monsieur et madame Vigneron,
avec leur fils Gustave, ont d s'entasser dans l'autre... C'est la
seconde anne qu'ils viennent. Oh! des gens tout  fait bien aussi!

Pendant la nuit, Pierre avait en effet cru reconnatre la voix de M.
Vigneron, que la chaleur devait incommoder. Puis, la bonne tant lance,
elle indiqua les autres locataires du couloir:  gauche, un prtre, une
mre avec ses trois filles, un mnage de vieilles gens;  droite, un
autre monsieur seul, une jeune dame seule, toute une famille encore,
cinq enfants en bas ge. L'htel tait plein jusqu'aux mansardes. Les
bonnes, qui avaient abandonn leurs chambres aux clients, dormaient
toutes en tas dans la buanderie. On avait mis, la nuit dernire, des
lits de sangle sur les paliers de chaque tage. Mme un honorable
ecclsiastique s'tait vu forc de coucher sur un billard.

Quand la servante se fut enfin retire, et que les deux hommes eurent
pris leur chocolat, M. de Guersaint s'en alla dans sa chambre se laver
de nouveau les mains, car il tait trs soigneux de sa personne; et
Pierre, rest seul, attir par le clair soleil du dehors, sortit un
instant sur l'troit balcon. Toutes les chambres du troisime tage, de
ce ct de l'htel, se trouvaient ainsi pourvues d'un balcon, 
balustrade de bois dcoup. Mais sa surprise fut extrme. Sur un balcon
voisin, celui qui correspondait  la chambre occupe par le monsieur
tout seul, il venait de voir une femme allonger la tte, et il avait
reconnu madame Volmar: c'tait bien elle, son visage long, ses traits
fins et tirs, ses yeux larges, magnifiques, des brasiers o, par
moments, passait comme un voile, une moire qui semblait les teindre.
Elle avait eu un sursaut de peur en le reconnaissant. Lui-mme, trs
gn, dsol de la bouleverser ainsi, s'tait retir en hte. Et il
comprenait tout, dans une clart brusque: le monsieur n'ayant pu louer
que cette chambre, y cachant sa matresse  tous les yeux, l'enfermant
dans le vaste placard pendant qu'on faisait le mnage, la nourrissant
des repas qu'on lui montait, buvant avec elle au mme verre; et les
bruits de la nuit s'expliquaient, et ce seraient ainsi pour elle trois
jours d'absolu emprisonnement, d'affole passion, au fond de cette pice
mure. Sans doute, le mnage fini, elle s'tait risque  rouvrir le
placard de l'intrieur,  allonger la tte, afin de regarder dans la
rue, si son ami ne revenait pas. C'tait donc pour a qu'on ne l'avait
pas vue  l'Hpital, o la petite madame Dsagneaux la demandait sans
cesse! Pierre, immobile, le coeur troubl, fut envahi d'une rverie
inquite, en songeant  cette existence de femme qu'il connaissait,
cette torture de la vie conjugale  Paris, entre une belle-mre farouche
et un mari indigne, puis ces trois seuls jours d'entire libert par an,
cette brusque flambe d'amour, sous le prtexte sacrilge de venir 
Lourdes servir Dieu. Des larmes qu'il ne s'expliquait mme pas, des
larmes montes du plus profond de son tre, de sa chastet volontaire,
lui avaient empli les yeux, dans un sentiment d'immense tristesse.

--Eh bien! y sommes-nous? cria joyeusement M. de Guersaint, en
reparaissant, gant, serr dans son veston de drap gris.

--Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se dtourna, cherchant son
chapeau, pour s'essuyer les yeux.

Et, comme ils sortaient, ils entendirent  gauche une voix grasse qu'ils
reconnurent, la voix de M. Vigneron, en train de rciter, trs haut, les
prires du matin. Mais une rencontre les intressa: ils suivaient le
couloir, lorsqu'ils se croisrent avec un monsieur d'une quarantaine
d'annes, fort et trapu, la face encadre de favoris corrects.
D'ailleurs, il gonfla le dos, il passa si vite, qu'ils ne purent
distinguer ses traits. Il portait un paquet  la main, ficel
soigneusement. Et il glissa la clef, referma la porte, disparut comme
une ombre, sans bruit.

M. de Guersaint s'tait retourn.

--Tiens! le monsieur seul... Il doit revenir du march, il se rapporte
des gourmandises.

Pierre feignit de ne pas entendre, car il jugeait son compagnon trop
lger pour le mettre dans la confidence d'un secret qui n'tait pas le
sien. Puis, une gne lui venait, une sorte de terreur pudique,  l'ide
de cette revanche de la chair, qu'il savait l dsormais, au milieu de
la mystique exaltation dont il se sentait envelopp.

Ils arrivrent  l'Hpital, juste au moment o l'on descendait les
malades pour les conduire  la Grotte. Et ils trouvrent Marie trs
gaie, ayant bien dormi. Elle embrassa son pre, le gronda, quand elle
sut qu'il n'avait pas encore dcid son excursion  Gavarnie. S'il n'y
allait pas, il lui ferait beaucoup de chagrin. D'ailleurs, elle disait,
de son air repos et souriant, qu'elle ne serait pas gurie ce jour-l.
Ensuite, elle supplia Pierre de lui obtenir la permission de passer la
nuit suivante devant la Grotte: c'tait une faveur, souhaite ardemment
de toutes, qu'on accordait avec quelque peine, aux seules protges.
Aprs s'tre rcri, inquiet pour sa sant d'une nuit entire  la belle
toile, il dut lui promettre de faire la dmarche, en la voyant
subitement trs malheureuse. Sans doute, elle n'esprait se faire
entendre de la sainte Vierge que seule  seule, dans la paix souveraine
des tnbres. Et, ce matin-l,  la Grotte, lorsque tous les trois y
eurent entendu une messe, elle se trouva si perdue parmi les malades,
qu'elle voulut tre ramene  l'Hpital ds dix heures, en se plaignant
d'avoir les yeux fatigus par le grand jour.

Quand son pre et le prtre l'eurent rinstalle dans la salle
Sainte-Honorine, elle leur donna cong pour la journe entire.

--Non, ne venez pas me chercher, je ne retournerai pas  la Grotte cette
aprs-midi, c'est inutile... Mais, ce soir, ds neuf heures, vous serez
l pour m'emmener, n'est-ce pas, Pierre? C'est convenu, vous m'avez
donn votre parole.

Il rpta qu'il tcherait d'obtenir la permission, qu'il s'adresserait
au pre Fourcade, s'il le fallait.

--Alors, mignonne,  ce soir, dit  son tour M. de Guersaint en
l'embrassant.

Et ils la laissrent trs tranquille dans son lit, l'air absorb, avec
ses grands yeux rveurs et souriants, perdus au loin.

Lorsqu'ils rentrrent  l'htel des Apparitions, il n'tait pas dix
heures et demie. M. de Guersaint, que le beau temps ravissait, parla de
djeuner tout de suite, pour se lancer le plus tt possible au travers
de Lourdes. Mais il tint cependant  remonter dans sa chambre; et, comme
Pierre l'avait suivi, ils tombrent au milieu d'un drame. La porte des
Vigneron tait grande ouverte, on apercevait le petit Gustave allong
sur le canap, qui lui servait de lit. Il tait livide, il venait
d'avoir un vanouissement, qui avait fait croire un instant au pre et 
la mre que c'tait la fin. Madame Vigneron, affaisse sur une chaise,
restait hbte de la peur qu'elle avait eue; tandis que, lanc par la
chambre, M. Vigneron bousculait tout, en prparant un verre d'eau
sucre, dans lequel il versait des gouttes d'un lixir. Mais
comprenait-on cela? Un garon encore trs fort, s'vanouir de la sorte,
devenir blanc comme un poulet! Et il regardait madame Chaise, la tante,
debout devant le canap, l'air bien portant, ce matin-l; et ses mains
tremblaient davantage,  l'ide sourde que, si cette bte de crise avait
emport son fils, l'hritage de la tante,  cette heure, n'aurait plus
t a eux. Il tait hors de lui, il desserra les dents de l'enfant, lui
fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu'il l'entendit
soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l'appela son petit
homme. Alors, madame Chaise s'tant approche, Gustave la repoussa, d'un
geste de haine brusque, comme s'il avait compris la perversion
inconsciente o l'argent de cette femme jetait ses parents. Blesse, la
vieille dame s'assit  l'cart, pendant que le pre et la mre,
maintenant rassurs, remerciaient la sainte Vierge de leur avoir
conserv ce mignon, qui leur souriait de son sourire fin et si triste,
sachant les choses, n'ayant plus,  quinze ans, le got de vivre.

--Pouvons-nous vous tre utiles? demanda Pierre obligeamment.

--Non, non, merci bien, messieurs, rpondit M. Vigneron, qui sortit un
instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un
fils unique, et qui nous est si cher!

Autour d'eux, l'heure du djeuner mettait en branle la maison entire.
Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier rsonnaient de
continuelles cavalcades. Trois grandes filles passrent, dans le vent
de leurs jupes. Des enfants en bas ge pleuraient, au fond d'une chambre
voisine. Puis, c'taient de vieilles gens affols, des prtres perdus,
sortant de leur caractre, soulevant leurs soutanes  pleines mains pour
courir plus vite. Du bas en haut, les planchers tremblaient, sous la
charge trop lourde des gens entasss. Et une servante, qui portait tout
un djeuner sur un grand plateau, tant venue frapper  la porte du
monsieur seul, cette porte mit longtemps  s'ouvrir; enfin, elle
s'entre-billa, laissa voir la chambre calme, o le monsieur tait seul,
tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se referma sur
elle, discrtement.

--Oh! j'espre bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le gurir,
rptait M. Vigneron, qui ne lchait plus ses deux voisins. Nous allons
djeuner, car je vous avoue que a m'a creus l'estomac, j'ai une faim
terrible.

Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le
dsagrment de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la
salle  manger. La plus extraordinaire des cohues s'entassait l, et les
quelques places vides encore taient retenues. Un garon leur dclara
que, de dix heures  une heure, la salle ne dsemplissait pas, sous
l'assaut des apptits, aiguiss par l'air vif des montagnes. Ils durent
se rsigner  attendre, en priant le garon de les prvenir, ds qu'il y
aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que faire, ils allrent se
promener sous le porche de l'htel, bant sur la rue, o dfilait sans
arrt toute une population endimanche.

Mais le propritaire de l'htel des Apparitions, le sieur Majest en
personne, apparut, tout vtu de blanc; et, avec une grande politesse:

--Si ces messieurs voulaient attendre au salon?

C'tait un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforait de porter
royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un
visage de cire, aux trois mentons tags, il montrait une grande
dignit. Il tait venu de Nevers, avec les soeurs qui desservaient
l'Orphelinat, et il avait pous une femme de Lourdes, petite et noire.
 eux deux, en moins de dix ans, ils avaient fait de leur htel une des
maisons les plus cossues, les mieux frquentes de la ville. Depuis
quelques annes, il y avait joint un commerce d'articles religieux, qui
occupait,  gauche, tout un vaste magasin, et que tenait une jeune
nice, sous la surveillance de madame Majest.

--Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? rpta l'htelier, que la
soutane de Pierre rendait trs prvenant.

Mais tous deux prfraient marcher, attendre debout, au grand air. Et,
alors, Majest ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux,
comme il le faisait d'habitude avec les clients qu'il dsirait honorer.
La conversation roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir,
qui promettait d'tre superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus
de cinquante mille trangers dans Lourdes, des promeneurs taient venus
de toutes les stations d'eaux voisines; et cela expliquait
l'encombrement des tables d'hte. Peut-tre la ville allait-elle manquer
de pain, comme cela tait arriv l'anne d'auparavant.

--Vous voyez la bousculade, conclut Majest, nous ne savons o donner de
la tte. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre
un peu.

 ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considrable, un paquet
de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau.
Puis, comme il avait gard  la main une dernire lettre, il demanda:

--Vous n'avez pas ici madame Maze?

--Madame Maze, madame Maze, rpta l'htelier. Non, non, certainement.

Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:

--Madame Maze, il y en a une qui doit tre descendue chez les soeurs de
l'Immacule-Conception, les Soeurs bleues, comme on les appelle ici, je
crois.

Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer tait mont aux
lvres de Majest.

--Les Soeurs bleues, murmura-t-il, ah! les Soeurs bleues...

Il jeta un coup d'oeil oblique sur la soutane de Pierre, puis s'arrta
net, dans la crainte d'en trop dire. Son coeur pourtant dbordait, il
aurait voulu se soulager, et ce jeune prtre de Paris, qui avait l'air
d'tre d'esprit libre, ne devait pas faire partie de la bande, comme il
nommait tous les servants de la Grotte, tous ceux qui battaient monnaie
avec Notre-Dame de Lourdes. Peu  peu, il se risqua.

--Monsieur l'abb, je vous jure que je suis bon catholique. Ici,
d'ailleurs, nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pques...
Mais, en vrit, je dis que des religieuses ne devraient pas tenir un
htel. Non, non, ce n'est pas bien!

Et il exhala sa rancune de commerant atteint par une concurrence
dloyale. Est-ce que ces soeurs de l'Immacule-Conception, ces Soeurs
bleues, n'auraient pas d s'en tenir  leur vrai rle, la fabrication
des hosties, l'entretien et le blanchissage des linges sacrs? Mais non!
elles avaient transform leur couvent en une vaste htellerie, o les
dames seules trouvaient des chambres spares, mangeaient en commun,
quand elles ne prfraient pas se faire servir  part. Tout cela tait
trs propre, trs bien organis, et pas cher, grce aux mille avantages
dont elles jouissaient. Aucun htel de Lourdes ne travaillait autant.

--Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mler de vendre
de la soupe! Ajoutez que la suprieure est une matresse femme.
Lorsqu'elle a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison
seule, elle s'est spare rsolument des pres de la Grotte, qui
s'efforaient de mettre la main sur elle. Oui, monsieur l'abb, elle est
alle jusqu' Rome, elle a eu gain de cause, elle empoche maintenant
tout l'argent des additions. Des religieuses, des religieuses, mon Dieu!
louer des chambres garnies et tenir une table d'hte!

Il levait les bras au ciel, il suffoquait.

--Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison
regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, o
mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?

Majest se rcria vivement.

--Ah! monsieur l'abb, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays.
Pendant le plerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous
n'avons pas  nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours;
et, dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi,
Dieu merci! je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient
sur le mme rang que l'htel de la Grotte, o il s'est fait dj deux
fortunes... N'importe! c'est vexant de voir ces Soeurs bleues crmer la
clientle, nous prendre des dames de la bourgeoisie qui passent 
Lourdes des quinze jours, des trois semaines; et cela aux poques
tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de monde: vous comprenez,
n'est-ce pas? des personnes bien leves qui dtestent le bruit, qui
vont prier  la Grotte toutes seules, pendant des journes entires, et
qui payent largement, sans marchander jamais.

Madame Majest, que Pierre et M. de Guersaint n'avaient pas aperue,
penche sur un registre, o elle additionnait des comptes, intervint
alors de sa voix aigu.

--L'anne dernire, messieurs, nous avons gard une voyageuse comme a
pendant deux mois. Elle allait  la Grotte, en revenait, y retournait,
mangeait, se couchait. Et jamais un mot, toujours un sourire content.
Elle a pay sa note sans mme la regarder... Ah! des voyageuses
pareilles, a se regrette.

Elle s'tait leve, petite, maigre, trs brune, toute vtue de noir,
avec un mince col plat. Et elle fit ses offres.

--Si ces messieurs dsirent emporter quelques petits souvenirs de
Lourdes, il ne faut pas qu'ils nous oublient. Nous avons  ct un
magasin, o ils trouveront un grand choix des objets les plus
demands... Les personnes qui descendent  l'htel, veulent bien,
d'habitude, ne pas s'adresser autre part que chez nous.

Mais Majest, de nouveau, hochait la tte, de son air de bon catholique
attrist par les scandales du temps.

--Certes, je ne voudrais pas manquer de respect aux rvrends pres, et
pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands... Vous avez vu
la boutique qu'ils ont installe prs de la Grotte, cette boutique
toujours pleine, o l'on vend des articles de pit et des cierges.
Beaucoup de prtres dclarent que c'est une honte et qu'il faut de
nouveau chasser les vendeurs du temple...  ce qu'on raconte aussi, les
pres commanditent le grand magasin qui est en face de chez nous, dans
la rue, et qui approvisionne les petits dtaillants de la ville. Enfin,
si l'on coutait les bruits, ils auraient la main dans tout le commerce
des objets religieux, ils prlveraient un tant pour cent sur les
millions de chapelets, de statuettes et de mdailles, qui se dbitent
par an  Lourdes...

Il avait baiss la voix, car ses accusations se prcisaient, et il
finissait par trembler de se confier ainsi  des trangers. La douce
figure attentive de Pierre le rassurait pourtant; et il continua, dans
sa passion de concurrent bless, dcid  aller jusqu'au bout.

--Je veux bien qu'il y ait de l'exagration en tout ceci. Il n'en est
pas moins vrai que c'est un grand dommage pour la religion, de voir les
rvrends pres tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi,
n'est-ce pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni
demander mon tant pour cent sur les cadeaux qu'ils reoivent? Alors,
pourquoi se mettent-ils  vendre de ce que je vends? Notre dernire
anne a t mdiocre,  cause d'eux. Nous sommes dj trop, tout le
monde trafique du bon Dieu  Lourdes, si bien qu'on n'y trouve mme plus
du pain  manger et de l'eau  boire... Ah! monsieur l'abb, la sainte
Vierge a beau tre avec nous autres, il y a des instants o les choses
vont trs mal!

Un voyageur le drangea, mais il reparut, au moment o une jeune fille
venait chercher madame Majest. C'tait une fille de Lourdes, trs
jolie, petite et grasse, avec de beaux cheveux noirs et une figure un
peu large, d'une gaiet claire.

--Notre nice Appoline, reprit Majest. Elle tient depuis deux ans notre
magasin. Elle est la fille d'un frre pauvre de ma femme, elle gardait
les troupeaux  Bartrs, lorsque, frapps de sa gentillesse, nous nous
sommes dcids  la prendre ici; et nous ne nous en repentons pas, car
elle a beaucoup de mrite, elle est devenue une trs bonne vendeuse.

Ce qu'il ne disait pas, c'tait que des bruits assez lgers couraient
sur Appoline. On l'avait vue, avec des jeunes gens, s'garer le soir, le
long du Gave. Mais, en effet, elle tait prcieuse, elle attirait la
clientle, peut-tre  cause de ses grands yeux noirs qui riaient si
volontiers. L'anne d'auparavant, Grard de Peyrelongue ne quittait pas
la boutique; et, seules, ses ides de mariage l'empchaient sans doute
de revenir. Il semblait remplac par le galant abb Des Hermoises, qui
amenait beaucoup de dames faire des emplettes.

--Ah! vous parlez d'Appoline, dit madame Majest, de retour du magasin.
Messieurs, vous n'avez pas remarqu une chose, son extraordinaire
ressemblance avec Bernadette... Tenez! il y a l, au mur, une
photographie de cette dernire, quand elle avait dix-huit ans.

Pierre et M. de Guersaint s'approchrent, tandis que Majest s'criait:

--Bernadette, parfaitement! c'tait Appoline, mais en beaucoup moins
bien, en triste et en pauvre.

Enfin, le garon parut et annona qu'il avait une petite table libre.
Deux fois, M. de Guersaint tait all jeter vainement un coup d'oeil dans
la salle  manger, car il brlait du dsir de djeuner et d'tre dehors,
par ce beau dimanche. Aussi s'empressa-t-il, sans couter davantage
Majest, qui faisait remarquer, avec un sourire aimable, que ces
messieurs n'avaient pas attendu trop longtemps. La petite table se
trouvait au fond, ils durent traverser la salle, d'un bout  l'autre.

C'tait une longue salle, dcore en chne clair, d'un jaune huileux,
mais dont les peintures s'caillaient dj, clabousses de taches. On y
sentait l'usure et la souillure rapides, sous le galop continu des gros
mangeurs qui s'y attablaient. Tout le luxe consistait en une garniture
de chemine, la pendule reluisante d'or, flanque des deux candlabres
maigres. Il y avait aussi des rideaux de guipure aux cinq fentres,
ouvrant sur la rue, en plein soleil. Des stores baisss laissaient quand
mme entrer des flches ardentes. Et, au milieu, quarante personnes
taient tasses  la table d'hte, longue de huit mtres, et qui
pouvait, avec peine, en contenir trente; tandis que, aux petites tables,
 droite et  gauche, le long des murs, une quarantaine d'autres
convives se serraient, bousculs au passage de chacun des trois garons.
Ds l'entre, on restait assourdi d'un brouhaha extraordinaire, d'un
bruit de voix, de fourchettes et de vaisselle; et il semblait qu'on
pntrt dans un four humide, le visage fouett d'un bue chaude,
charge d'une odeur suffocante de nourriture.

Pierre, d'abord, n'avait rien distingu. Puis, quand il se trouva
install  leur petite table, une table de jardin, rentre pour la
circonstance, et o les deux couverts se touchaient, il fut troubl, un
peu coeur mme, par le spectacle de la table d'hte, qu'il enfilait
d'un regard. Depuis une heure, on y mangeait, deux fournes de voyageurs
s'y taient succd, et les couverts s'en allaient  la dbandade, des
taches de vin et de sauce salissaient la nappe. On ne s'inquitait dj
plus de la symtrie des compotiers, dcorant la table. Mais, surtout, le
malaise venait de la cohue des convives, des prtres normes, des jeunes
filles grles, des mamans dbordantes, des messieurs trs rouges et
seuls, des familles  la file, alignant des gnrations d'une laideur
aggrave et pitoyable. Tout ce monde suait, avalait gloutonnement, assis
de biais, les bras colls au corps, les mains maladroites. Et, dans ces
gros apptits dcupls par la fatigue, dans cette hte  s'emplir pour
retourner plus vite  la Grotte, il y avait, au centre de la table, un
ecclsiastique corpulent qui ne se pressait pas, qui mangeait de chaque
plat avec une sage lenteur, d'un broiement digne de mchoires,
ininterrompu.

--Fichtre! dit M. de Guersaint, il ne fait pas froid ici! Je vais quand
mme manger volontiers; car, je ne sais pas, depuis que je suis 
Lourdes, je me sens toujours l'estomac dans les talons... Et vous,
avez-vous faim?

--Oui, oui, je mangerai, rpondit Pierre, qui avait le coeur sur les
lvres.

Le menu tait copieux: du saumon, une omelette, des ctelettes  la
pure de pommes de terre, des rognons sauts, des choux-fleurs, des
viandes froides, et des tartes aux abricots; le tout trop cuit, noy de
sauce, d'une fadeur releve de graillon. Mais il y avait d'assez beaux
fruits sur les compotiers, des pches superbes. Et les convives,
d'ailleurs, ne semblaient pas difficiles, sans got, sans nause. Une
dlicate jeune fille, charmante, avec ses yeux tendres et sa peau de
soie, serre entre un vieux prtre et un monsieur barbu, fort sale,
mangeait d'un air ravi les rognons, dlavs dans l'eau grise qui leur
servait de sauce.

--Ma foi! reprit M. de Guersaint lui-mme, il n'est pas mauvais, ce
saumon... Ajoutez donc un peu de sel, c'est parfait.

Et Pierre dut manger, car il fallait bien se soutenir.  une petite
table, prs de la leur, il venait de reconnatre madame Vigneron et
madame Chaise. Ces dames attendaient, descendues les premires, assises
face  face; et, bientt, M. Vigneron et son fils Gustave parurent, ce
dernier ple encore, s'appuyant plus lourdement sur sa bquille.

--Assieds-toi prs de ta tante, dit-il. Moi, je vais me mettre  ct de
ta mre.

Puis, apercevant ses deux voisins, il s'approcha.

--Oh! il est compltement remis. Je viens de le frictionner avec de
l'eau de Cologne, et tantt il pourra prendre son bain  la piscine.

Il s'attabla, dvora. Mais quelle alerte! il en reparlait tout haut,
malgr lui, tellement la terreur de voir partir son fils avant la tante
l'avait secou. Celle-ci racontait que, la veille, agenouille devant la
Grotte, elle s'tait sentie brusquement soulage; et elle se flattait
d'tre gurie de sa maladie de coeur, elle donnait des dtails prcis,
que son beau-frre coutait, avec des yeux ronds, involontairement
inquiets. Certes, il tait un bon homme, il n'avait jamais souhait la
mort de personne: seulement, une indignation lui venait,  l'ide que la
sainte Vierge pouvait gurir cette femme ge, en oubliant son fils, si
jeune. Il en tait dj aux ctelettes, il engloutissait de la pure de
pommes de terre,  fourchette pleine, lorsqu'il crut s'apercevoir que
madame Chaise boudait son neveu.

--Gustave, dit-il tout  coup, est-ce que tu as demand pardon  ta
tante?

Le petit, tonn, ouvrit ses grands yeux clairs, dans sa face amincie.

--Oui, tu as t mchant, tu l'as repousse, l-haut, quand elle s'est
approche de toi.

Madame Chaise, trs digne, se taisait, attendait; tandis que Gustave,
qui achevait sans faim la noix de sa ctelette coupe en petits
morceaux, restait les yeux baisss sur son assiette, s'enttant cette
fois  se refuser au triste mtier de tendresse qu'on lui imposait.

--Voyons, Gustave, sois gentil, tu sais combien ta tante est bonne et
tout ce qu'elle compte faire pour toi.

Non, non! il ne cderait pas. Il l'excrait, en ce moment, cette femme
qui ne mourait pas assez vite, qui lui gtait l'affection de ses
parents, au point qu'il ne savait plus, quand il les voyait s'empresser
autour de lui, si c'tait lui qu'ils voulaient sauver ou bien l'hritage
que son existence reprsentait.

Mais madame Vigneron, si digne, se joignit  son mari.

--Vraiment, Gustave, tu me fais beaucoup de peine. Demande pardon  ta
tante, si tu ne veux pas me fcher tout  fait.

Et il cda. Pourquoi lutter? ne valait-il pas mieux que ses parents
eussent cet argent? lui-mme ne mourrait-il pas  son tour, plus tard,
puisque cela arrangeait les affaires de la famille? Il savait cela, il
comprenait tout, mme les choses qu'on taisait, tellement la maladie lui
avait donn des oreilles subtiles, qui entendaient les penses.

--Ma tante, je vous demande pardon de n'avoir pas t gentil avec vous,
tout  l'heure.

Deux grosses larmes roulrent de ses yeux, tandis qu'il souriait de son
air d'homme tendre et dsabus, ayant beaucoup vcu. Tout de suite,
madame Chaise l'embrassa, en lui disant qu'elle n'tait pas fche; et,
ds lors, la joie de vivre des Vigneron s'tala, en toute bonhomie.

--Si les rognons ne sont pas fameux, dit M. de Guersaint  Pierre, voici
vraiment des choux-fleurs qui ont du got.

Et, d'un bout  l'autre de la salle, la mastication formidable
continuait. Jamais Pierre n'avait vu manger  ce point, et dans une
telle sueur, dans un tel touffement de buanderie ardente. L'odeur de la
nourriture s'paississait, ainsi qu'une fume. Pour s'entendre, il
fallait crier, car tous les convives causaient trs haut, pendant que
les garons, ahuris, remuaient la vaisselle,  la vole; sans compter le
bruit des mchoires, un broiement de meule qu'on saisissait
distinctement. Ce qui blessait de plus en plus le jeune prtre, c'tait
la promiscuit extraordinaire de cette table d'hte, o les hommes, les
femmes, les jeunes filles, les ecclsiastiques se tassaient, au petit
bonheur de la rencontre, assouvissant leur faim comme une meute lche,
qui happe les morceaux en hte. Les corbeilles de pain circulaient, se
vidaient. Il y eut un massacre des viandes froides, tous les dbris des
viandes de la veille, du gigot, du veau, du jambon, entours d'un
boulement de gele claire. On avait dj trop mang, et ces viandes
pourtant rveillaient les apptits, dans la pense qu'il ne fallait
laisser de rien. Le prtre beau mangeur, au milieu de la table,
s'attardait aux fruits, en tait  sa troisime pche, des pches
normes, qu'il pelait lentement et avalait par tranches, avec
componction.

Mais une motion agita la salle, un garon distribuait le courrier, dont
madame Majest avait achev le tri.

--Tiens! dit M. Vigneron, une lettre pour moi! C'est surprenant, je n'ai
donn mon adresse  personne.

Puis, il se souvint.

--Ah! si, a doit tre de Sauvageot, qui me remplace aux Finances.

Et, la lettre ouverte, ses mains se mirent  trembler, il eut un cri.

--Le chef est mort!

Madame Vigneron, bouleverse, ne sut pas retenir sa langue.

--Alors, tu vas tre nomm!

C'tait leur rve cach, caress: la mort du chef de bureau, pour que
lui, sous-chef depuis dix ans, pt enfin monter au grade suprme, son
marchalat. Et sa joie tait si forte, qu'il lcha tout.

--Ah! ma bonne amie, la sainte Vierge est dcidment avec moi... Ce
matin encore, je lui ai demand mon avancement, et elle m'exauce!

Soudain, il sentit qu'il ne fallait pas triompher ainsi, en rencontrant
les yeux de madame Chaise, fixs sur les siens, et en voyant son fils
Gustave sourire. Chacun, dans la famille, faisait srement ses affaires,
demandait  la Vierge les grces personnelles dont il avait besoin.
Aussi se reprit-il, de son air de brave homme:

--Je veux dire que la sainte Vierge nous aime bien tous, et qu'elle nous
renverra tous satisfaits... Ah! ce pauvre chef, a me fait de la peine.
Il va falloir que j'envoie une carte  sa veuve.

Malgr son effort, il exultait, il ne doutait plus de voir accomplis
enfin ses plus secrets dsirs, ceux mmes qu'il ne s'avouait pas. Et les
tartes aux abricots furent ftes, Gustave eut la permission d'en manger
une petite part.

--C'est surprenant, fit remarquer  Pierre M. de Guersaint qui s'tait
fait servir une tasse de caf, c'est surprenant qu'on ne voie pas ici
plus de malades. Ce tas de monde m'a l'air, vraiment, d'avoir un riche
apptit.

Cependant, en dehors de Gustave, qui ne mangeait que des miettes comme
un petit poulet, il avait fini par dcouvrir un goitreux assis  la
table d'hte, entre deux femmes, dont l'une tait certainement une
cancreuse. Plus loin, une jeune fille semblait si maigre, si ple,
qu'on devait souponner une phtisique. Et, en face, il y avait une
idiote, qui tait entre, soutenue par deux parentes, et qui, les yeux
vides, le visage mort, avalait maintenant sa nourriture  la cuiller, en
bavant sur sa serviette. Peut-tre se trouvait-il encore d'autres
malades, noys au milieu de ces faims bruyantes, des malades que le
voyage fouettait, qui mangeaient comme ils n'avaient pas mang depuis
longtemps. Les tartes aux abricots, le fromage, les fruits, tout
s'engouffrait, dans la dbandade du couvert, et il n'allait rester que
les taches de sauce et de vin, largies sur la nappe.

Il tait prs de midi.

--Nous retournerons tout de suite  la Grotte, n'est-ce pas? dit M.
Vigneron.

On n'entendait d'ailleurs que ces mots:  la Grotte!  la Grotte! Les
bouches pleines se dpchaient, revenaient aux prires et aux cantiques.

--Ma foi! dclara M. de Guersaint  son compagnon, puisque nous avons
l'aprs-midi devant nous, je vous propose de visiter un peu la ville; et
je vais m'occuper de trouver une voiture pour mon excursion  Gavarnie,
puisque ma fille le dsire.

Pierre, qui suffoquait, fut heureux de quitter la salle  manger. Sous
le porche, il respira. Mais il y avait l un flot nouveau de convives,
faisant queue, attendant des places; et on se disputait les petites
tables, le moindre trou  la table d'hte se trouvait immdiatement
occup. Pendant plus d'une heure encore, l'assaut continuerait, le menu
dfilerait et s'engloutirait, au milieu du bruit des mchoires, de la
chaleur et de la nause croissantes.

--Ah! pardon, il faut que je remonte, dit Pierre, j'ai oubli ma bourse.

Et, en haut, dans le silence de l'escalier et des couloirs dserts, il
entendit un lger bruit, comme il arrivait  la porte de sa chambre.
C'tait, au fond de la pice voisine, un rire tendre, qui avait suivi le
choc trop vif d'une fourchette. Puis, il y eut, insaisissable, plutt
devin que peru, le frisson d'un baiser, des lvres se posant sur
d'autres lvres, pour les faire taire. Le monsieur seul, lui aussi,
djeunait.




II


Dehors, Pierre et M. de Guersaint marchrent lentement, au milieu du
flot sans cesse accru de la foule endimanche. Le ciel tait d'un bleu
pur, le soleil embrasait la ville; et il y avait dans l'air une gaiet
de fte, cette joie vive des grandes foires qui mettent au plein jour la
vie de tout un peuple. Quand ils eurent descendu le trottoir encombr de
l'avenue de la Grotte, ils se trouvrent arrts au coin du plateau de
la Merlasse, tellement la cohue y refluait, parmi le continuel dfil
des voitures.

--Nous ne sommes pas presss, dit M. de Guersaint. Mon ide est de
monter  la place du Marcadal, dans la vieille ville; car la servante de
l'htel m'y a indiqu un coiffeur, dont le frre loue des voitures  bon
compte... a ne vous fait rien d'aller par l?

--Moi! s'cria Pierre. Mais o vous voudrez, je vous suis!

--Bon! et, par la mme occasion, je me ferai raser.

Ils arrivaient  la place du Rosaire, devant les gazons qui s'tendent
jusqu'au Gave, lorsqu'une rencontre les arrta de nouveau. Madame
Dsagneaux et Raymonde de Jonquire taient l, qui causaient gaiement
avec Grard de Peyrelongue. Toutes deux avaient des robes claires, des
robes lgres de plage, et leurs ombrelles de soie blanche luisaient au
grand soleil. C'tait une note jolie, un coin de caquetage mondain,
avec des rires frais de jeunesse.

--Non, non! rptait madame Dsagneaux, nous n'allons bien sr pas
visiter votre popote comme a, au moment o tous vos camarades mangent!

Grard insistait, trs galant, se tournant surtout vers Raymonde, dont
la face un peu paisse s'clairait, ce jour-l, d'un charme rayonnant de
sant.

--Mais je vous assure, c'est trs curieux  voir, vous seriez
admirablement reues... Mademoiselle, vous pouvez vous confier  moi;
et, d'ailleurs, nous trouverions l certainement mon cousin Berthaud,
qui serait enchant de vous faire les honneurs de notre installation.

Raymonde souriait, disait de ses yeux vifs qu'elle voulait bien. Et ce
fut alors que Pierre et M. de Guersaint s'approchrent, pour saluer ces
dames. Tout de suite, ils furent mis au courant. On nommait la popote
une sorte de restaurant, de table d'hte, que les membres de
l'Hospitalit de Notre-Dame de Salut, les brancardiers, les hospitaliers
de la Grotte, des piscines et des hpitaux, avaient fonde, pour manger
en commun,  bon march. Comme beaucoup d'entre eux n'taient pas
riches, l'Hospitalit se recrutant dans toutes les classes, ils taient
parvenus, en versant chacun trois francs par jour,  faire trois bons
repas; et il leur restait mme de la nourriture, qu'ils distribuaient
aux pauvres. Mais ils administraient tout eux-mmes, achetaient les
provisions, recrutaient un cuisinier, des aides, ne reculaient pas
devant la ncessit de donner en personne un coup de main, pour la bonne
tenue du local.

--a doit tre trs intressant! s'cria M. de Guersaint. Allons donc
voir a, si nous ne sommes pas de trop!

La petite madame Dsagneaux, ds lors, consentit.

--Ah! du moment qu'on y va en bande, je veux bien! Je craignais que ce
ne ft pas convenable.

Et, comme elle riait, tous se mirent  rire. Elle avait accept le bras
de M. de Guersaint, tandis que Pierre marchait  sa gauche, pris de
sympathie pour cette gaie petite femme, si vivante, si charmante, avec
ses cheveux blonds bouriffs et son teint de lait.

Derrire, Raymonde venait au bras de Grard, qu'elle entretenait de sa
voix pose, en demoiselle trs sage, sous son air de jeunesse
insoucieuse. Et, puisqu'elle tenait enfin le mari tant rv, elle se
promettait bien de le conqurir cette fois. Aussi le grisait-elle de son
parfum de belle fille saine, tout en l'merveillant par son entente du
mnage, de l'conomie sur les petites choses; car elle se faisait donner
des explications au sujet de leurs achats, elle lui dmontrait qu'ils
auraient pu rduire encore leur dpense.

--Vous devez tre horriblement fatigue? demanda M. de Guersaint 
madame Dsagneaux.

Elle eut une rvolte, un cri de vritable colre.

--Mais non! Imaginez-vous que la fatigue m'a terrasse dans un fauteuil,
hier, ds minuit,  l'Hpital. Et, alors, ces dames ont eu le coeur de me
laisser dormir.

De nouveau, on se mit  rire. Mais elle restait hors d'elle.

--De faon que j'ai dormi pendant huit heures, comme une souche. Moi qui
avais jur de passer la nuit!

Le rire finissait par la gagner; et elle clata,  belles dents
blanches.

--Hein? une jolie garde-malade!... C'est cette pauvre madame de
Jonquire qui a veill jusqu'au jour. J'ai tch en vain de la
dbaucher, de l'emmener avec nous, tout  l'heure.

Raymonde, qui avait entendu, leva la voix.

--Oh! oui, cette pauvre maman, elle ne tenait plus sur ses jambes. Je
l'ai force  se mettre au lit, en lui jurant qu'elle pouvait dormir
tranquille, que tout marcherait trs bien.

Et elle eut, pour Grard, un clair regard rieur. Il crut mme sentir une
pression imperceptible du bras frais et rond qu'il avait sous le sien,
comme si elle s'tait montre heureuse d'tre ainsi seule avec lui,
pouvant rgler ensemble, sans personne, leurs petites affaires. Cela le
ravissait; et il expliqua que, s'il n'avait pas mang avec ses
camarades, ce jour-l, c'tait qu'une famille amie, qui partait, l'avait
invit, ds dix heures, au buffet de la gare, et rendu  sa libert,
aprs le dpart du train de onze heures trente.

--Ah! les gaillards! reprit-il. Vous les entendez?

On arrivait, on entendait en effet tout un vacarme de jeunesse, qui
sortait d'un bouquet d'arbres, sous lequel se cachait le vieux btiment
de pltre et de zinc, o la popote s'tait installe. D'abord, il leur
fit traverser la cuisine, une vaste pice, fort bien amnage, occupe
par un grand fourneau et une vaste table, sans compter des marmites
immenses; et il leur montra que le cuisinier, un gros homme rjoui,
portait lui-mme la croix rouge sur sa veste blanche, car il faisait
partie du plerinage. Ensuite, il poussa une porte, il les introduisit
dans la salle commune.

C'tait une longue salle, o un double rang de simples tables de sapin
tait align. Il n'y avait pas d'autres meubles, rien qu'une autre table
pour la desserte, et des chaises de cabaret, au sige de paille. Mais
les murs passs  la chaux, le carreau d'un rouge luisant, tout
paraissait trs propre, dans ce dnuement voulu de rfectoire monacal.
Et, surtout, ce qui faisait sourire, ds le seuil, c'tait la gaiet
enfantine qui rgnait l, cent cinquante convives environ, de tous les
ges, en train de manger avec un bel apptit, criant, chantant,
applaudissant. Une fraternit extraordinaire les unissait, venus de
partout, de toutes les classes, de toutes les fortunes, de toutes les
provinces. Beaucoup ne se connaissaient pas, se coudoyaient chaque anne
pendant trois jours, vivaient en frres, puis repartaient et
s'ignoraient le reste du temps. Rien n'tait charmant comme de se
retrouver dans la charit, de mener ces trois journes communes de
grande fatigue, de joie gamine aussi; et cela tournait un peu  la
partie de grands garons lchs ensemble, sous un beau ciel, heureux de
se dvouer et de rire. Il n'tait pas jusqu' la frugalit de la table,
 l'orgueil de s'administrer soi-mme, de manger ce qu'on avait achet
et ce qu'on avait fait cuire, qui n'ajoutt  la belle humeur gnrale.

--Vous voyez, expliqua Grard, que nous ne sommes pas tristes, malgr le
dur mtier que nous faisons... L'Hospitalit compte plus de trois cents
membres, mais il n'y a gure l que cent cinquante convives, car on a d
organiser deux tables, pour faciliter le service,  la Grotte et dans
les hpitaux.

La vue du petit groupe de visiteurs, rest sur le seuil, semblait avoir
redoubl la joie de tous. Et Berthaud, le chef des brancardiers, qui
mangeait  un bout de table, se leva galamment pour recevoir ces dames.

--Mais a sent trs bon! s'cria madame Dsagneaux, de son air
d'tourdie. Est-ce que vous ne nous invitez pas  goter votre cuisine,
demain?

--Ah! non, pas les dames! rpondit Berthaud en riant. Seulement, si ces
messieurs voulaient bien tre des ntres demain, ils nous feraient le
plus grand plaisir.

D'un coup d'oeil, il avait remarqu la bonne intelligence qui rgnait
entre Grard et Raymonde; et il semblait ravi, il souhaitait beaucoup
pour son cousin ce mariage.

--N'est-ce pas le marquis de Salmon-Roquebert, demanda la jeune fille,
l-bas, entre ces deux jeunes gens, qu'on prendrait pour des garons de
boutique?

--Ce sont, en effet, rpondit Berthaud, les fils d'un petit papetier de
Tarbes... Et c'est bien le marquis, votre voisin de la rue de Lille, le
propritaire de ce royal htel, un des hommes les plus riches et les
plus nobles de France... Voyez comme il se rgale de notre ragot de
mouton!

Et c'tait vrai. Le marquis, avec ses millions, semblait tout heureux de
se nourrir pour ses trois francs par jour, de s'attabler,
dmocratiquement, en compagnie de petits bourgeois et mme d'ouvriers,
qui n'auraient point os le saluer, dans la rue. Ces convives de hasard,
n'tait-ce point la communion sociale, en pleine charit? Lui, ce
matin-l, avait d'autant plus faim, qu'il avait baign, aux piscines,
une soixantaine de malades, tous les maux abominables de la triste
humanit. Et, autour de lui, il y avait,  cette table, la ralisation
de la communaut vanglique; mais elle n'existait sans doute, si
charmante et si gaie, qu' la condition de ne durer que trois jours.

M. de Guersaint, bien qu'il sortit de djeuner, eut la curiosit de
goter le ragot de mouton: il le dclara parfait. Pendant ce temps,
Pierre, qui avait aperu le baron Suire, le directeur de l'Hospitalit,
se promenant avec quelque importance, comme s'il se ft donn la tche
d'avoir l'oeil  tout, mme  la faon dont se nourrissait son personnel,
se rappela brusquement le dsir ardent que Marie lui avait exprim de
passer la nuit devant la Grotte; et il pensa que le baron pourrait
prendre sur lui d'accorder la permission demande.

--Certainement, rpondit celui-ci, devenu grave, nous tolrons cela
parfois; mais c'est toujours si dlicat! Vous me certifiez bien au moins
que la jeune personne n'est pas phtisique?... Allons! puisque vous dites
qu'elle y tient si fort, j'en dirai un mot au pre Fourcade et je
prviendrai madame de Jonquire, pour qu'elle vous la laisse emmener.

Il tait brave homme au fond, malgr son air d'homme indispensable,
accabl des responsabilits les plus lourdes.  son tour, il retint les
visiteurs, il leur donna, sur l'organisation de l'Hospitalit, des
dtails complets: les prires dites en commun, les deux conseils
d'administration tenus par jour, o assistaient les chefs de service,
ainsi que les pres et certains des aumniers. On communiait le plus
souvent possible. Puis, c'taient des besognes compliques, un roulement
de personnel extraordinaire, tout un monde  gouverner d'une main ferme.
Il parlait en gnral qui remporte chaque anne une grande victoire sur
l'esprit du sicle; et il renvoya Berthaud finir de djeuner, il voulut
absolument reconduire ces dames jusqu' la petite cour sable, ombrage
de beaux arbres.

--Trs intressant, trs intressant! rptait madame Dsagneaux. Oh!
monsieur, combien nous vous remercions de votre obligeance!

--Mais du tout, du tout, madame! C'est moi qui suis enchant d'avoir eu
l'occasion de vous montrer mon petit peuple.

Grard n'avait pas quitt Raymonde. M. de Guersaint et Pierre se
consultaient dj du regard, pour se rendre enfin  la place du
Marcadal, lorsque madame Dsagneaux se rappela qu'une amie l'avait
charge de lui expdier une bouteille d'eau de Lourdes. Et elle
questionna Grard sur la faon dont elle devait s'y prendre.

--Voulez-vous, dit-il, m'accepter encore pour guide? Et, tenez! si ces
messieurs consentent  nous suivre, je vous ferai voir d'abord le
magasin o l'on emplit les bouteilles, qui sont bouches, mises en
bote, puis expdies. C'est trs curieux.

Tout de suite, M. de Guersaint consentit; et les cinq se remirent en
marche, madame Dsagneaux entre l'architecte et le prtre, tandis que
Raymonde et Grard allaient devant. La foule grandissait au brlant
soleil, la place du Rosaire dbordait d'une cohue vague et badaude,
comme en un jour de rjouissance publique.

D'ailleurs, l'atelier se trouvait l,  gauche, sous une des arches.
C'tait une srie de trois salles fort simples. Dans la premire, on
emplissait les bouteilles, et de la faon la plus ordinaire du monde: un
petit tonneau de zinc, peint en vert, tran par un homme, revenait
plein de la Grotte, assez semblable  un tonneau d'arrosage; puis, au
robinet, tout bonnement, les bouteilles de verre ple taient emplies,
une  une, sans que l'ouvrier en bourgeron veillt toujours  ce que
l'eau ne dbordt pas. Il y avait une continuelle mare, par terre. Les
bouteilles ne portaient pas d'tiquette; la capsule de plomb, par-dessus
le bouchon de beau lige, avait seule une inscription, indiquant la
provenance; et on l'enduisait d'une sorte de cruse, pour la
conservation sans doute. Ensuite, les deux autres salles servaient 
l'emballage, un vritable atelier d'emballeur, avec les tablis, les
outils, les tas de copeaux. On y fabriquait surtout des botes d'une et
de deux bouteilles, des botes joliment faites, dans lesquelles les
bouteilles taient couches sur un lit de fines rognures. Cela
ressemblait assez aux magasins d'expdition, pour les fleurs,  Nice, et
pour les fruits confits,  Grasse.

Grard donna des explications, d'un air tranquille et satisfait.

--Vous le voyez, l'eau vient bien de la Grotte, ce qui met  nant les
plaisanteries dplaces qui circulent. Et il n'y a pas de complications,
tout est naturel, se passe au grand jour... Je vous ferai remarquer, en
outre, que les pres ne vendent pas l'eau, comme on les en accuse.
Ainsi, une bouteille pleine, achete ici, se paye vingt centimes, le
prix du verre. Si vous vous la faites expdier, naturellement il y aura
en plus l'emballage et l'expdition: elle vous cotera un franc
soixante-dix... Vous tes d'ailleurs libre d'emplir  la source tous
les bidons et tous les rcipients qu'il vous plaira d'apporter.

Pierre songeait que, l-dessus, le bnfice des pres ne devait pas tre
gros; car ils ne gagnaient gure que sur la fabrication des botes et
que sur les bouteilles, qui, prises par milliers, ne leur cotaient
certainement pas vingt centimes pice. Mais Raymonde et madame
Dsagneaux, ainsi que M. de Guersaint,  l'imagination vive, prouvaient
une grande dception devant le petit tonneau vert, les capsules emptes
de cruse, les tas de copeaux autour des tablis. Ils devaient s'tre
imagin des crmonies, un certain rite pour mettre en bouteilles l'eau
miraculeuse, des prtres en vtements sacrs donnant des bndictions,
tandis que des voix pures d'enfants de choeur chantaient. Et Pierre finit
par penser, en face de cet embouteillage et de cet emballage vulgaires,
 la force active de la foi. Quand une de ces bouteilles arrive trs
loin, dans la chambre d'un malade, qu'on la dballe et qu'il tombe 
genoux, quand il s'exalte  regarder,  boire cette eau pure, jusqu'
provoquer la gurison de son mal, il faut vraiment un saut
extraordinaire dans la toute-puissante illusion.

--Ah! s'cria Grard, comme tous sortaient, voulez-vous voir le magasin
des cierges, avant de monter  l'administration? C'est prs d'ici.

Et il n'attendit mme pas leur rponse, il les entrana de l'autre ct
de la place du Rosaire, n'ayant au fond que le dsir d'amuser Raymonde.
 la vrit, le spectacle du magasin des cierges tait encore moins
rcratif que celui des ateliers d'emballage, d'o ils sortaient.
C'tait, sous une des arches de droite, une sorte de caveau, de cellier
profond, que des bois de charpente divisaient en vastes cases. Au fond
de ces cases, s'entassait la plus extraordinaire provision de cierges,
tris et classs par grandeur. Le trop-plein des cierges donns  la
Grotte dormait l; et ils taient, chaque jour, si nombreux, que des
chariots spciaux, o les plerins les dposaient, prs de la grille,
venaient se dverser plusieurs fois dans les cases, puis retournaient
s'emplir. Le principe tait que tout cierge offert devait tre brl,
aux pieds de la Vierge. Mais ils taient trop, deux cents de toutes les
grosseurs avaient beau flamber jour et nuit, jamais on n'arrivait 
puiser cet effroyable approvisionnement, dont le flot montait sans
cesse. Et le bruit courait que les pres se trouvaient forcs de
revendre de la cire. Certains amis de la Grotte avouaient eux-mmes,
avec une pointe d'orgueil, que le rendement des cierges aurait suffi 
faire marcher toute l'affaire.

La quantit seule stupfia Raymonde et madame Dsagneaux. Que de
cierges! que de cierges! Les petits surtout, ceux qui cotaient de dix
sous  un franc, s'empilaient en nombre incalculable. Et M. de
Guersaint, exigeant des chiffres, s'tait lanc dans une statistique, o
il se perdit. Pierre, muet, regardait cet amas de cire offerte pour tre
brle en plein soleil,  la gloire de Dieu; et bien qu'il ne ft pas
utilitaire, qu'il comprt le luxe des joies, des satisfactions
illusoires qui nourrissent l'homme autant que le pain, il ne pouvait
s'empcher de songer aux aumnes qu'on aurait faites, avec l'argent de
toute cette cire, destine  s'en aller en fume.

--Eh bien! et ma bouteille que je dois envoyer? demanda madame
Dsagneaux.

--Nous allons au bureau, rpondit Grard. C'est l'affaire de cinq
minutes.

Il leur fallut retraverser la place du Rosaire et monter par l'escalier
qui conduisait  la Basilique. Le bureau se trouvait en haut,  gauche,
 l'entre du chemin du Calvaire. Le btiment tait tout  fait mesquin,
une cahute de pltre, ruine par les vents et la pluie, portant un
criteau, une simple planche, avec ces mots: S'adresser ici pour
messes, dons, confrries. Intentions recommandes. Envoi d'eau de
Lourdes. Abonnements aux Annales de N.-D. de Lourdes. Et que de
millions dj avaient pass par ce bureau misrable, qui devait dater de
l'ge d'innocence, lorsqu'on jetait  peine les fondations de la
Basilique voisine!

Tous entrrent, curieux de voir. Mais ils ne virent qu'un guichet.
Madame Dsagneaux dut se baisser, pour donner l'adresse de son amie; et,
quand elle eut vers un franc soixante-dix centimes, on lui tendit un
mince reu, le bout de papier que dlivre l'employ aux bagages, dans
les gares.

Dehors, Grard reprit, en montrant un vaste btiment,  deux ou trois
cents mtres:

--Regardez, voici l'habitation des pres de la Grotte.

--Mais on ne les voit jamais, fit remarquer Pierre.

Le jeune homme, tonn, resta un instant sans rpondre.

--On ne les voit jamais, videmment, puisqu'ils abandonnent tout, la
Grotte et le reste, aux pres de l'Assomption, pendant le plerinage
national.

Pierre regardait l'habitation, qui ressemblait  un chteau fort. Les
fentres restaient closes, on aurait cru la maison dserte. Tout sortait
de l pourtant, et tout y aboutissait. Et le jeune prtre croyait
entendre le muet et formidable coup de rteau qui s'tendait sur la
valle entire, ramassant le peuple accouru, ramenant chez les pres
l'or et le sang des foules.

Mais Grard continua,  voix basse:

--Et, tenez! vous voyez bien qu'ils se montrent. Voici justement le
rvrend pre directeur Capdebarthe.

Un religieux passait en effet, un paysan  peine dgrossi, au corps
noueux, avec une grosse tte, taille comme  coups de serpe. On ne
lisait rien dans ses yeux opaques, et son visage fruste gardait une
pleur terreuse, le reflet roux et morne de la terre. Mgr Laurence,
autrefois, avait fait un choix vraiment politique, en confiant
l'organisation et l'exploitation de la Grotte  ces missionnaires de
Garaison, si tenaces et si pres, presque tous fils de montagnards,
amants passionns du sol.

Alors, lentement, les cinq redescendirent par le plateau de la Merlasse,
le large boulevard qui contourne la rampe de gauche et qui rejoint
l'avenue de la Grotte. Il tait dj une heure passe, mais le djeuner
continuait dans toute la ville dbordante de foule, les cinquante mille
plerins et curieux n'avaient pu encore s'asseoir  la file devant les
tables. Pierre, qui avait laiss,  l'htel, la table d'hte pleine, qui
venait de voir les hospitaliers se serrer de si bon coeur  la table de
la popote, retrouvait des tables nouvelles, toujours des tables.
Partout, on mangeait, on mangeait. Mais ici, au grand air, aux deux
cts de la vaste chausse, c'tait le petit peuple qui envahissait les
tables dresses sur les trottoirs, de simples planches longues,
flanques de deux bancs, couvertes d'une troite tente de toile. On y
vendait du bouillon, du lait, du caf  deux sous la tasse. Les pains,
dans de hautes corbeilles, cotaient galement deux sous. Pendus aux
btons qui soutenaient la tente, se balanaient des liasses de
saucissons, des jambons, des andouilles. Quelques-uns de ces
restaurateurs en plein vent faisaient frire des pommes de terre,
d'autres accommodaient de basses viandes  l'oignon. Une fume cre, des
odeurs violentes montaient dans le soleil, mles  la poussire que
soulevait le continuel pitinement des promeneurs. Et des queues
patientaient devant chacune des cantines, les convives se succdaient
sur les bancs, le long de la planche, garnie de toile cire, o il y
avait  peine, en largeur, la place des deux bols de soupe. Tous se
htaient, dvoraient, dans la fringale de leur fatigue, cet apptit
insatiable que donnent les grandes secousses morales. La bte
retrouvait son tour, se gorgeait, aprs l'puisement des prires
infinies, l'oubli du corps au ciel des lgendes. Et c'tait, par ce ciel
clatant des beaux dimanches, un vritable champ de foire, la
gloutonnerie d'un peuple en goguette, la joie de vivre, malgr les
maladies abominables et les miracles trop rares.

--Ils mangent, ils s'amusent, que voulez-vous! dit Grard, qui devina
les rflexions de l'aimable socit qu'il promenait.

--Ah! murmura Pierre, c'est bien lgitime, les pauvres gens!

Lui, tait vivement touch de cette revanche de la nature. Mais, quand
ils se retrouvrent au bas du boulevard, sur le chemin de la Grotte, il
fut bless par l'acharnement des vendeuses de cierges et de bouquets,
dont les bandes errantes assaillaient les passants, avec une rudesse de
conqute. C'taient pour la plupart des jeunes femmes, les cheveux nus,
ou la tte couverte d'un mouchoir, qui montraient une extraordinaire
effronterie; et les vieilles n'taient gure plus discrtes. Toutes, un
paquet de cierges sous le bras, brandissant celui qu'elles offraient,
poussaient leur marchandise jusque dans les mains des promeneurs.
Monsieur, madame, achetez-moi un cierge, a vous portera bonheur! Un
monsieur, entour, secou par trois des plus jeunes, faillit y laisser
les pans de sa redingote. Puis, l'histoire recommenait pour les
bouquets, de gros bouquets ronds, ficels rudement, pareils  des choux.
Un bouquet, madame, un bouquet pour la sainte Vierge! Si la dame
s'chappait, elle entendait derrire elle de sourdes injures. Le ngoce,
l'impudent ngoce raccrochait ainsi les plerins jusqu'aux abords de la
Grotte. Non seulement il s'installait triomphant dans toutes les
boutiques, serres les unes contre les autres, transformant chaque rue
en un bazar; mais il courait le pav, barrait le chemin, promenait sur
des voitures  bras des chapelets, des mdailles, des statuettes, des
images pieuses. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant
qu'on mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et
la note vive, la gaiet de cette pret commerciale, de cette bousculade
des camelots, venait encore des gamins, lchs au travers de la foule,
et qui criaient le _Journal de la Grotte_. Leur mince voix aigu entrait
dans les oreilles: Le _Journal de la Grotte_! le numro paru ce matin!
deux sous, le _Journal de la Grotte_!

Au milieu des pousses continuelles, dans les remous du flot sans cesse
mouvant, la socit se trouva spare. Raymonde et Grard restrent en
arrire. Tous deux s'taient mis  causer doucement, d'un air d'intimit
souriante. Il fallut que madame Dsagneaux s'arrtt, les appelt.

--Arrivez donc, nous allons nous perdre!

Comme ils se rapprochaient, Pierre entendit la jeune fille dire:

--Maman est si occupe! Parlez-lui, avant notre dpart.

Et Grard rpondit:

--C'est entendu. Vous me rendez bien heureux, mademoiselle.

C'tait le mariage conquis et dcid, pendant cette promenade charmante,
parmi les merveilles de Lourdes. Elle, toute seule, avait achev de
vaincre, et lui, venait enfin de prendre une rsolution, en la sentant 
son bras si gaie et si raisonnable.

Mais M. de Guersaint, les yeux en l'air, s'cria:

--L-haut, sur ce balcon, n'est-ce pas ces gens trs riches qui ont
voyag avec nous, vous savez bien cette jeune dame malade, accompagne
de son mari et de sa soeur?

Il parlait des Dieulafay; et, en effet, c'taient eux, au balcon de
l'appartement qu'ils avaient lou, dans une maison neuve, dont les
fentres donnaient sur les pelouses du Rosaire. Ils occupaient l le
premier tage, meubl avec tout le luxe que Lourdes avait pu fournir,
des tapis, des rideaux; sans compter le personnel de domestiques envoy
 l'avance de Paris. Et, comme il faisait beau temps, on avait roul au
plein air la malade, allonge dans un grand fauteuil. Elle tait vtue
d'un peignoir de dentelle. Le mari, toujours en redingote correcte, se
tenait debout  sa droite; tandis que la soeur, habille divinement, en
mauve clair, s'tait assise  sa gauche, souriant et se penchant vers
elle parfois, pour causer, sans recevoir de rponse.

--Oh! raconta la petite madame Dsagneaux, j'ai entendu souvent parler
de madame Jousseur, cette jeune dame en mauve. Elle est la femme d'un
diplomate, qui la dlaisse, malgr sa grande beaut; et l'on a caus
beaucoup, l'anne dernire, de la passion qu'elle a eue pour un jeune
colonel bien connu du monde parisien. Mais les salons catholiques
affirment qu'elle a triomph, grce  la religion.

Tous restaient la face en l'air, regardant.

--Dire, continua-t-elle, que sa soeur, la malade que vous voyez l, tait
son vivant portrait. Mme elle avait, dans le visage, un air de bont et
de gaiet beaucoup plus doux... Maintenant, regardez! c'est une morte au
soleil, une chair rduite, livide et sans os, qu'on n'ose bouger de
place. Ah! la malheureuse!

Raymonde, alors, assura que madame Dieulafay, marie depuis trois ans 
peine, avait apport tous les bijoux de sa corbeille, pour en faire don
 Notre-Dame de Lourdes; et Grard confirma le dtail, on lui avait dit,
le matin, que les bijoux venaient d'tre remis au trsor de la
Basilique; sans parler d'une lanterne d'or, enchsse de pierreries, et
d'une grosse somme d'argent, destine aux pauvres. Mais la sainte
Vierge ne devait pas s'tre laiss toucher encore, car l'tat de la
malade semblait empirer plutt.

Et, ds ce moment, Pierre ne vit plus que cette jeune femme,  ce balcon
luxueux, cette crature pitoyable dans sa grande fortune, dominant la
foule en liesse, le Lourdes en train de godailler et de rire au beau
ciel du dimanche. Les deux tres chers qui la veillaient si tendrement,
la soeur qui avait quitt ses succs de femme adore, le mari oublieux de
sa banque, dont les millions roulaient aux quatre coins du monde,
ajoutaient par leur correction irrprochable  la dtresse du groupe
qu'ils formaient, l-haut, au-dessus de toutes les ttes, en face de
l'admirable valle. Il n'y avait plus qu'eux, et ils taient infiniment
riches, infiniment misrables.

Mais les cinq promeneurs, qui s'attardaient au milieu de l'avenue,
manquaient d'tre crass,  toute minute. Sans cesse des voitures
arrivaient, par les larges voies, surtout des landaus attels  quatre,
conduits grand train et dont les grelots sonnaient joyeusement.
C'taient les touristes, les baigneurs de Pau, de Barges, de Cauterets,
que la curiosit amenait, ravis du beau temps, gays par la course vive
au travers des montagnes; et ils ne devaient rester que quelques heures,
ils couraient  la Grotte,  la Basilique, en toilettes de plage, puis
repartaient avec des rires, contents d'avoir vu a. Des familles vtues
de clair, des bandes de jeunes femmes, aux ombrelles clatantes,
circulaient ainsi parmi la foule grise et neutre du plerinage, qu'elles
achevaient de changer en une cohue de fte foraine, o le beau monde
daigne venir s'amuser.

Tout d'un coup, madame Dsagneaux jeta un cri.

--Comment! c'est toi, Berthe?

Et elle embrassa une grande brune, charmante, qui descendait d'un
landau, avec trois autres jeunes dames, trs rieuses, trs animes. Les
voix se croisaient, de petits cris, tout un ravissement  se rencontrer
de la sorte.

--Mais, ma chre, nous sommes  Cauterets. Alors, nous avons fait la
partie de venir toutes les quatre, comme tout le monde. Et ton mari est
ici avec toi?

Madame Dsagneaux se rcria.

--Eh! non, il est  Trouville, tu sais bien. J'irai le rejoindre jeudi.

--Oui, oui, c'est vrai! reprit la grande brune, qui avait aussi l'air
d'une aimable tourdie. J'oubliais, tu es avec le plerinage... Et dis
donc...

Elle baissa la voix,  cause de Raymonde, demeure l, souriante.

--Dis donc, ce bb en retard, l'as-tu demand  la sainte Vierge?

Un peu rougissante, madame Dsagneaux la fit taire, en lui disant 
l'oreille:

--Sans doute, depuis deux ans, et bien ennuye, je t'assure, de ne rien
voir venir... Mais, cette fois, je crois que a y est. Oh! ne ris pas,
j'ai senti positivement quelque chose, ce matin, quand j'ai pri  la
Grotte.

Le rire pourtant la gagna, toutes s'exclamaient, s'amusaient comme des
folles. Et, immdiatement, elle s'offrit pour les piloter, promettant de
leur faire tout voir, en moins de deux heures.

--Venez donc avec nous, Raymonde. Votre mre ne s'inquitera pas.

Il y eut des saluts changs avec Pierre et M. de Guersaint. Grard, lui
aussi, prit cong, serra la main de la jeune fille, d'une pression
tendre, les yeux dans les siens, comme pour s'engager de faon
dfinitive. Puis, ces dames s'loignrent, se dirigrent vers la Grotte;
et elles taient six, heureuses de vivre, promenant le charme dlicieux
de leur jeunesse.

Lorsque Grard,  son tour, fut parti de son ct, retournant  son
service, M. de Guersaint dit  Pierre:

--Et notre coiffeur de la place du Marcadal? Il faut pourtant que
j'aille chez lui... Vous m'accompagnez toujours, n'est-ce pas?

--Sans doute, o vous voudrez. Je vous suis, puisque Marie n'a pas
besoin de nous.

Ils gagnrent le pont neuf, par les alles des vastes pelouses qui
s'tendent devant le Rosaire. Et l, ils firent encore une rencontre,
celle de l'abb Des Hermoises, en train de guider deux jeunes dames,
arrives le matin de Tarbes. Il marchait au milieu d'elles, de son air
galant de prtre mondain, et il leur montrait, leur expliquait Lourdes,
en leur en vitant les cts fcheux, les pauvres, les malades, toute
l'odeur de basse misre humaine, qui en avait presque disparu, par cette
belle journe ensoleille.

Au premier mot de M. de Guersaint, qui lui parlait de la location de la
voiture, pour l'excursion de Gavarnie, il dut avoir peur de quitter ses
jolies promeneuses.

--Comme il vous plaira, cher monsieur. Chargez-vous de ces choses; et,
vous avez bien raison, au plus juste prix, car j'aurai avec moi deux
ecclsiastiques peu fortuns. Nous serons quatre... Ce soir, faites-moi
seulement dire l'heure du dpart.

Et il rejoignit ses dames, il les emmena vers la Grotte, en suivant
l'alle ombreuse qui borde le Gave, une alle frache et discrte
d'amoureux.

Pierre s'tait tenu  l'cart, las, s'adossant au parapet du pont neuf.
Et, pour la premire fois, le pullulement extraordinaire des prtres,
parmi la foule, le frappait. Il les regarda passer, innombrables, sur le
pont. Toutes les varits dfilaient devant lui: les prtres corrects,
arrivs avec le plerinage, que l'on reconnaissait  leur assurance et 
leurs soutanes propres; les pauvres curs de campagne, plus timides,
mal vtus, ayant fait des sacrifices pour venir, marchant par les rues
effars; enfin, la nue des ecclsiastiques libres, tombs  Lourdes on
ne savait d'o, y jouissant d'une libert absolue, sans qu'il ft mme
possible de constater s'ils disaient leur messe chaque matin. Cette
libert devait leur paratre d'une telle douceur, que, certainement, le
plus grand nombre, comme l'abb Des Hermoises, se trouvaient l en
vacances, dlivrs de tout devoir, heureux de vivre ainsi que de simples
hommes, grce  la cohue dans laquelle ils disparaissaient. Et, depuis
le jeune vicaire soign, sentant bon, jusqu'au vieux cur en soutane
sale, tranant des savates, l'espce entire tait reprsente, les
gros, les gras, les maigres, les grands, les petits, ceux que la foi
amenait, brlant d'ardeur, ceux qui faisaient simplement leur mtier en
braves gens, ceux encore qui intriguaient, qui ne venaient l que par
sage politique. Pierre restait surpris de ce flot de prtres passant
devant lui, chacun avec sa passion particulire, courant tous  la
Grotte, comme on va  un devoir,  une croyance,  un plaisir,  une
corve. Il en remarqua un, trs petit, mince et noir, au fort accent
italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes,
pareil  ces espions qui battent le pays avant la conqute; et il en vit
un autre, norme,  l'air paterne, soufflant d'avoir trop mang, qui
s'arrta devant une vieille femme malade et finit par lui glisser cent
sous dans la main.

M. de Guersaint le rejoignait.

--Nous n'avons qu' prendre par le boulevard et par la rue Basse,
dit-il.

Il le suivit, sans rpondre. Lui-mme venait de sentir sa soutane sur
ses paules; et jamais il ne l'avait promene si lgre qu'au milieu de
cette bousculade du plerinage. Il vivait dans une sorte
d'tourdissement et d'inconscience, esprant toujours le coup de foudre
de la foi, malgr le sourd malaise qui grandissait en lui, au spectacle
des choses qu'il voyait. Et le flot croissant des prtres ne le blessait
plus, il retrouvait une fraternit pour eux: combien, sans croire,
remplissaient comme lui honntement leur mission de guides et de
consolateurs!

M. de Guersaint haussa la voix.

--Vous savez que ce boulevard est neuf. Ce qu'on a bti de maisons,
depuis vingt ans, est inimaginable! Il y a l, vritablement, toute une
ville nouvelle.

Le Lapaca coulait  droite, derrire les maisons. Ils eurent la
curiosit de s'engager dans une ruelle, et ils tombrent sur de vieilles
btisses curieuses, qui bordaient le mince ruisseau. Plusieurs anciens
moulins alignaient leurs roues. On leur montra celui que Mgr Laurence
avait donn aux parents de Bernadette, aprs les apparitions. On faisait
aussi visiter l une masure, la prtendue maison de Bernadette, celle o
s'taient installs les Soubirous, en quittant la rue des Petits-Fosss,
et dans laquelle la jeune fille, dj en pension chez les soeurs de
Nevers, n'avait d coucher que rarement. Enfin, par la rue Basse, ils
atteignirent la place du Marcadal.

C'tait une longue place triangulaire, la plus anime et la plus
luxueuse de l'ancienne ville, celle o se trouvaient les cafs, les
pharmaciens, les belles boutiques. Et, entre toutes, une clatait,
peinte en vert clair, garnie de hautes glaces, surmonte d'une large
enseigne portant en lettres d'or: Cazaban, coiffeur.

M. de Guersaint et Pierre taient entrs. Mais il n'y avait personne
dans le salon de coiffure, ils durent attendre. Un terrible bruit de
fourchettes venait de la pice voisine, l'ordinaire salle  manger,
change en table d'hte, et o djeunaient une dizaine de personnes,
bien qu'il ft deux heures dj. L'aprs-midi s'avanait, on mangeait
toujours, d'un bout  l'autre de Lourdes. Ainsi que tous les autres
propritaires de la ville, quelles que fussent leurs opinions
religieuses, Cazaban, pendant la saison des plerinages, louait sa
propre chambre, abandonnait sa salle  manger, pour se rfugier  la
cave, o il mangeait, dormait, s'empilait avec sa famille, dans un trou
sans air de trois mtres carrs. C'tait une rage de ngoce, la
population disparaissait comme celle d'une cit conquise, en livrant aux
plerins jusqu'aux lits des femmes et des enfants, les asseyant  leurs
tables, les faisant manger dans leurs assiettes.

--Il n'y a personne? cria M. de Guersaint.

Enfin, un petit homme parut, le type du Pyrnen vif et noueux,  la
face longue, aux pommettes saillantes, le teint hl, clabouss de
rouge. Ses gros yeux luisants ne restaient jamais immobiles; et il y
avait, dans toute sa maigre personne, un frmissement, une exubrance
continue de gestes et de paroles.

--C'est pour monsieur, une barbe, n'est-ce pas?... Je demande pardon 
monsieur; mais mon garon est sorti, et j'tais l, avec mes
pensionnaires... Si monsieur veut s'asseoir, je vais lui expdier a
tout de suite.

Et Cazaban, daignant oprer en personne, battait le savon, affilait le
rasoir. Il avait eu un coup d'oeil inquiet sur la soutane de Pierre, qui,
sans dire un mot, s'tait assis et avait ouvert un journal, dans lequel
il semblait plong.

Il y eut un silence. Mais Cazaban en souffrit tout de suite; et, comme
il couvrait de savon le menton de son client:

--Imaginez-vous, monsieur, que mes pensionnaires se sont oublis si tard
 la Grotte, qu'ils djeunent  peine. Vous les entendez? Je restais
avec eux par politesse... Mais, n'est-ce pas? je me dois aussi  mes
clients, il faut bien contenter tout le monde.

Alors, M. de Guersaint, qui aimait galement  causer, le questionna.

--Vous logez des plerins?

--Oh! monsieur, nous en logeons tous, rpondit simplement le coiffeur.
C'est le pays qui veut a.

--Et vous les accompagnez  la Grotte?

Du coup, Cazaban se rvolta, le rasoir en l'air, trs digne.

--Jamais, monsieur, jamais! Voici cinq ans que je ne suis pas descendu
dans cette ville nouvelle qu'ils btissent.

Il se retenait encore, il regarda de nouveau la soutane de Pierre,
disparu derrire le journal; et la vue de la croix rouge, pingle sur
le veston de M. de Guersaint, le rendait prudent. Mais sa langue
l'emporta.

--coutez, monsieur, toutes les opinions sont libres, je respecte la
vtre, mais je ne donne pas dans ces fantasmagories, moi! Et je ne l'ai
jamais cach... Sous l'empire, monsieur, j'tais dj rpublicain et
libre penseur. Nous n'tions pas quatre dans la ville,  cette poque.
Oui! je m'en fais gloire.

Il avait attaqu la joue gauche, il triomphait. Ds ce moment, ce fut un
dluge de paroles, intarissable. D'abord, il reprit les accusations de
Majest contre les pres de la Grotte: le trafic sur les objets
religieux, la concurrence dloyale faite aux marchands, aux hteliers et
aux loueurs. Ah! les soeurs bleues de l'Immacule-Conception, il les
avait aussi en grande haine, car elles lui avaient pris deux locataires,
deux vieilles dames qui passaient  Lourdes trois semaines par an. Et
l'on sentait en lui, surtout, la rancune lentement amasse, aujourd'hui
dbordante, de la vieille ville contre la ville neuve, cette ville
pousse si vite, de l'autre ct du Chteau, cette riche cit aux
maisons grandes comme des palais, o allait toute la vie, tout le luxe,
tout l'argent, de sorte qu'elle grandissait et s'enrichissait sans
cesse, tandis que l'ane, l'antique ville pauvre des montagnes,
achevait d'agoniser, avec ses petites rues dsertes, o l'herbe
poussait. La lutte continuait pourtant, la ville ancienne ne voulait
pas mourir, tchait de forcer au partage son ingrate soeur cadette, en
logeant des plerins, en ouvrant des boutiques, elle aussi; mais les
boutiques ne s'achalandaient qu' la condition d'tre prs de la Grotte,
de mme que les plerins pauvres consentaient seuls  loger au loin; et
ce combat ingal aggravait la rupture, faisait deux ennemies
irrconciliables de la ville haute et de la ville basse, qui se
dvoraient sourdement, en continuelles intrigues.

--Ah! certes, non! ce n'est pas moi qu'on verra  leur Grotte, reprit
Cazaban de son air rageur. En abusent-ils, de leur Grotte, la
mettent-ils assez  toutes les sauces! Une pareille idoltrie, une
superstition si grossire, au dix-neuvime sicle!... Demandez-leur donc
si, depuis vingt ans, ils ont guri un seul malade de la ville? Nous
avons pourtant assez d'estropis dans nos rues. Au dbut, ce furent des
gens d'ici qui bnficirent des premiers miracles. Mais il parat que,
depuis longtemps, leur eau miraculeuse a perdu toute vertu pour nous:
nous sommes trop prs, il faut venir de loin, si l'on veut que a
agisse... Vrai! c'est trop bte, vous ne me feriez pas descendre l-bas,
pour cent francs!

L'immobilit de Pierre devait l'irriter. Il venait de passer  la joue
droite, il concluait furieusement contre les pres de
l'Immacule-Conception, dont l'pret tait l'unique cause du dsaccord.
Ces pres, qui se trouvaient chez eux, puisqu'ils avaient achet  la
commune les terrains o ils voulaient construire, ne respectaient mme
pas le trait sign avec la ville, car ils s'y interdisaient
formellement tout commerce, la vente de l'eau et des articles de pit.
Chaque jour, on aurait pu leur intenter des procs. Mais ils s'en
moquaient, ils se sentaient si forts, qu'ils ne laissaient plus un seul
don aller  la paroisse, et que tout l'argent rcolt s'amassait,
roulait en un fleuve  la Grotte et  la Basilique.

Cazaban eut un cri ingnu.

--Encore, s'ils taient gentils, s'ils consentaient  partager!

Puis, lorsque M. de Guersaint, qui se lavait, se fut rassis:

--Et si je vous disais, monsieur, ce qu'ils ont fait de notre pauvre
ville! Les filles y taient trs sages, je vous assure, il y a quarante
ans. Je me souviens que, dans ma jeunesse, lorsqu'un garon voulait
rire, il n'y avait pas ici plus de trois ou quatre dvergondes pour le
satisfaire; si bien que, les jours de foire, j'ai vu les hommes faire
queue  leur porte, ma parole d'honneur!... Ah bien! les temps sont
changs, les moeurs ne sont plus les mmes. Maintenant, les filles du
pays se livrent presque toutes  la vente des cierges et des bouquets;
et vous les avez vues raccrocher les passants, leur mettre de force leur
marchandise dans les mains. C'est une vraie honte que des effrontes
pareilles! Elles gagnent beaucoup, se donnent des habitudes de paresse,
ne font plus rien, l'hiver, en attendant le retour de la saison des
grands plerinages. Et je vous assure que les garons coureurs trouvent
aujourd'hui  qui parler... Ajoutez la population flottante et louche
dont nous sommes envahis, ds les premiers beaux jours: les cochers, les
camelots, les cantiniers, tout un bas peuple nomade suant la grossiret
et le vice; et vous aurez l'honnte nouvelle ville qu'ils nous ont
faite, avec les foules qui viennent  leur Grotte et  leur Basilique!

Pierre, trs frapp, avait laiss tomber son journal. Il coutait, il
avait pour la premire fois l'intuition des deux Lourdes, l'ancien
Lourdes si honnte, si pieux dans sa tranquille solitude, le nouveau
Lourdes gt, dmoralis par tant de millions remus, tant de richesses
provoques et accrues, par le flot croissant d'trangers qui
traversaient la ville au galop, par la pourriture fatale de
l'entassement, la contagion des mauvais exemples. Et quel rsultat,
lorsqu'on songeait  la candide Bernadette agenouille devant la sauvage
grotte primitive,  toute la nave foi, toute la puret fervente des
premiers ouvriers de l'oeuvre! tait-ce donc cet empoisonnement du pays
par le lucre et par l'ordure humaine qu'ils avaient voulu? Il suffisait
que les peuples vinssent, pour que la peste se dclart.

Cazaban, en voyant que Pierre coutait, avait eu un dernier geste de
menace, comme pour balayer toute cette superstition empoisonneuse. Puis,
silencieux, il acheva de donner un coup de peigne  M. de Guersaint.

--Voil, monsieur!

Et ce fut alors seulement que l'architecte parla de la voiture. Le
coiffeur s'excusa d'abord, prtendit qu'il fallait aller voir son frre,
au Champ commun. Enfin, il consentit  prendre la commande. Un landau 
deux chevaux, pour Gavarnie, cotait cinquante francs. Mais, heureux
d'avoir tant caus, et flatt d'tre trait d'honnte homme, il finit
par le laisser  quarante francs. On tait quatre, cela ferait dix
francs par personne. Et il fut entendu qu'on partirait dans la nuit,
vers trois heures, de faon  tre de retour le lendemain, lundi soir,
d'assez bonne heure.

--La voiture sera devant l'htel des Apparitions  l'heure indique,
rpta Cazaban, de son air d'emphase. Comptez sur moi, monsieur!

Il tendit l'oreille. Les bruits de vaisselle remue ne cessaient point,
au fond de la pice voisine. On y mangeait toujours, dans ce branle de
voracit qui s'largissait d'un bout de la ville  l'autre. Une voix
venait de s'lever, demandant encore du pain.

--Pardon! reprit vivement Cazaban, mes pensionnaires me rclament.

Les mains grasses du peigne, il se prcipita. Comme la porte restait
une seconde ouverte, Pierre aperut, aux murs de la salle  manger, des
images pieuses, une vue de la Grotte surtout, qui le surprirent. Sans
doute, le coiffeur ne les accrochait l que pendant les plerinages,
pour faire plaisir  ses htes.

Il tait prs de trois heures. Dehors, Pierre et M. de Guersaint furent
tonns du grand bruit de cloches qui volait dans l'air. Au premier coup
des vpres, sonn  la Basilique, la paroisse venait de rpondre; et,
maintenant, c'taient les couvents, les uns aprs les autres, qui se
joignaient aux sonneries croissantes. La cloche cristalline des
Carmlites se mlait  la cloche grave de l'Immacule-Conception, toutes
les cloches joyeuses des soeurs de Nevers et des Dominicaines tintaient 
la fois. Par les beaux jours de fte, des vols de cloches passaient
ainsi du matin au soir,  pleines ailes, sur les toitures de Lourdes. Et
rien n'tait plus gai que cette chanson sonore dans le grand ciel bleu,
au-dessus de cette ville gloutonne, qui avait enfin djeun, promenant
son heureuse digestion au soleil.




III


Ds la nuit tombe, Marie fut prise d'impatience,  l'Hpital de
Notre-Dame des Douleurs, car elle savait par madame de Jonquire que le
baron Suire avait obtenu pour elle, du pre Fourcade, l'autorisation de
passer la nuit devant la Grotte.  chaque minute, elle questionnait soeur
Hyacinthe.

--Ma soeur, je vous en prie, est-ce qu'il n'est pas neuf heures?

--Mais non, mon enfant, il est  peine huit heures et demie... Et tenez,
voici un bon chle de laine pour vous envelopper, au lever du jour, car
le Gave est tout proche, les matines sont fraches, dans ce pays de
montagnes.

--Oh! ma soeur, les nuits sont si belles! et puis je dors si peu dans
cette salle! Je ne peux pas tre plus mal dehors... Mon Dieu! que je
suis heureuse, quel enchantement, de passer toute la nuit avec la sainte
Vierge!

La salle entire la jalousait. C'tait la joie ineffable, la batitude
suprme, toute une nuit  prier ainsi devant la Grotte. On disait que
les lues voyaient srement la sainte Vierge, dans la grande paix des
tnbres. Mais il fallait de hautes protections pour obtenir une telle
faveur. Les pres n'aimaient plus gure  l'accorder, depuis que des
malades taient mortes de la sorte, comme endormies dans leur extase.

--N'est-ce pas? mon enfant, reprit soeur Hyacinthe, demain matin, vous
communierez  la Grotte, avant qu'on vous ramne ici.

Neuf heures sonnrent. Est-ce que Pierre, si exact, l'aurait oublie? On
lui parlait maintenant de la procession aux flambeaux, qu'elle verrait
d'un bout  l'autre, si elle partait tout de suite. Chaque soir, les
crmonies finissaient par une procession pareille; mais celle du
dimanche tait toujours la plus belle, et l'on annonait que la
procession de ce soir-l serait d'une splendeur extraordinaire, comme
rarement on en voyait. Prs de trente mille plerins devaient dfiler,
un cierge  la main. Les merveilles nocturnes du ciel allaient s'ouvrir,
les toiles descendraient sur la terre. Et les malades se plaignaient,
quelle tristesse d'tre clou sur un lit, de ne rien voir de ces
prodiges!

--Ma chre fille, vint dire madame de Jonquire, voici votre pre et
monsieur l'abb.

Marie, radieuse, oublia son attente.

--Oh! Pierre, je vous en supplie, dpchons-nous, dpchons-nous!

Ils la descendirent, le prtre s'attela au petit chariot, qui roula
doucement sous le ciel cribl d'toiles, tandis que M. de Guersaint
marchait  ct. C'tait une nuit sans lune, admirablement belle, un
velours d'un bleu sombre, piqu de diamants; et la douceur de l'air
tait exquise, un bain tide d'air pur, embaum par l'odeur des
montagnes. Beaucoup de plerins se pressaient dans la rue, marchant tous
vers la Grotte; mais la foule restait discrte, un flot humain
recueilli, n'ayant plus la badauderie foraine de la journe. Et, ds le
plateau de la Merlasse, les tnbres s'largissaient, on entrait sous le
ciel immense, dans le lac d'ombre des pelouses et des grands arbres,
d'o l'on ne voyait se dresser,  gauche, que la flche mince et ple de
la Basilique.

Pierre fut pris d'inquitude devant la foule de plus en plus compacte,
 mesure qu'on avanait. Sur la place du Rosaire, dj l'on marchait
avec peine.

--Il ne faut pas songer  nous approcher de la Grotte, dit-il en
s'arrtant. Le mieux serait de gagner une alle, derrire l'Abri des
plerins, et d'attendre l.

Mais Marie dsirait vivement voir le dpart de la procession.

--Mon ami, de grce, tchez d'aller jusqu'au Gave. Je verrai de loin, je
ne demande pas  m'approcher.

Et M. de Guersaint, aussi curieux qu'elle, insista  son tour.

--Ne vous inquitez pas, je suis l derrire, et je veille  ce que
personne ne la bouscule.

Pierre dut se remettre  tirer le chariot. Il lui fallut un quart
d'heure, avant de passer sous une des arches de la rampe de droite,
tellement la foule s'y crasait. Ensuite, il obliqua un peu, finit par
se trouver sur le quai, au bord du Gave, o de simples spectateurs
occupaient le trottoir; et il put s'avancer encore pendant une
cinquantaine de mtres, il arrta le chariot contre le parapet mme,
bien en vue de la Grotte.

--Serez-vous bien l?

--Oh! oui, merci! Seulement, il faut m'asseoir, j'en verrai davantage.

M. de Guersaint la mit sur son sant, et lui-mme monta sur le banc de
pierre qui rgne d'un bout  l'autre du quai. Une cohue de curieux s'y
entassaient, ainsi qu'aux soirs de feu d'artifice. Tous se
grandissaient, allongeaient le cou. Et Pierre, comme les autres,
s'intressa, bien qu'on ne vt encore pas grand'chose.

Il devait y avoir l trente mille personnes; et du monde arrivait
toujours. Tous portaient  la main un cierge, envelopp dans une sorte
de cornet de papier blanc, o tait imprime, en bleu, une image de
Notre-Dame de Lourdes. Mais ces cierges n'taient pas allums encore. On
n'apercevait, par-dessus la mer houleuse des ttes, que la Grotte
braisillante, jetant une vive lueur de forge. Un grand bourdonnement
montait, des souffles passaient, qui, seuls, donnaient la sensation des
milliers d'tres serrs, touffs, perdus au fond de l'ombre, refluant
comme une nappe vivante, sans cesse largie. Il y en avait sous les
arbres, au del de la Grotte, dans des enfoncements de tnbres, qu'on
ne souponnait point. Enfin, cela commena par quelques cierges,  et
l, qui brillrent: on aurait dit des tincelles brusques, trouant
l'obscurit, au hasard. Le nombre s'en accrut rapidement; des lots
d'toiles se formrent; tandis que, sur d'autres points, des tranes,
des voies lactes coulaient, au milieu des constellations. C'taient les
trente mille cierges qui s'allumaient un  un, de proche en proche,
teignant la vive lueur de la Grotte, roulant d'un bout  l'autre de la
promenade les petites flammes jaunes d'un brasier immense.

--Oh! Pierre, que c'est beau! murmura Marie. On dirait la rsurrection
des humbles, des petites mes pauvres qui se rveillent et qui brillent.

--Superbe! superbe! rptait M. de Guersaint, dans un lan de
satisfaction artistique. Regardez donc, l-bas, ces deux ligues qui se
coupent et qui forment une croix.

Mais Pierre restait touch par ce que Marie venait de dire. C'tait bien
cela, des flammes grles,  peine des points lumineux, d'une modestie de
menu peuple, et dont le grand nombre faisait l'clat, un
resplendissement de soleil. Il en naissait continuellement de nouvelles,
plus lointaines et comme gares.

--Ah! murmura-t-il, celle-l qui est apparue toute seule, au loin, si
vacillante... La voyez-vous, Marie, comme elle flotte et comme elle
vient lentement se perdre dans le grand lac de feu.

On y voyait maintenant aussi clair qu'en plein jour. Les arbres,
clairs par-dessous, taient d'une verdure intense, pareils aux arbres
peints, tels qu'ils sont dans les dcors. Des bannires, au-dessus du
brasier mouvant, demeuraient immobiles, violemment distinctes, avec
leurs saints brods et leurs cordons de soie. Et le grand reflet montait
le long du rocher, jusqu' la Basilique, dont la flche,  prsent,
apparaissait toute blanche, sur le ciel noir; tandis que, de l'autre
ct du Gave, les coteaux s'clairaient eux aussi, montrant les faades
claires des couvents, au milieu des feuillages sombres.

Il y eut encore un moment d'incertitude. Le lac flamboyant, dont chaque
mche ardente tait un petit flot, roulait son ptillement d'astres,
semblait prs de se rompre, pour s'couler en fleuve. Et les bannires
oscillrent, un mouvement s'indiqua.

--Tiens! s'cria M. de Guersaint, ils ne passent donc pas par ici?

Alors, Pierre, au courant, expliqua que la procession montait d'abord
par le chemin en lacets, tabli  grands frais dans le coteau bois.
Puis, elle tournait derrire la Basilique, avant de redescendre par la
rampe de droite et de se dvelopper au travers des jardins.

--Regardez, on voit les premiers cierges qui montent, parmi les
verdures.

Ce fut un enchantement. De petites lumires tremblantes se dtachaient
du vaste foyer, s'levaient doucement, d'un vol dlicat, sans qu'on pt
rien distinguer qui les tnt  la terre. Cela se mouvait comme de la
poussire de soleil, dans les tnbres. Bientt, il y en eut une raie
oblique; puis, la raie se replia, d'un coude brusque, et une nouvelle
raie s'indiqua, qui tourna  son tour. Enfin, tout le coteau fut
sillonn d'un zigzag de flamme, pareil  ces coups de foudre qu'on voit
tomber du ciel noir, dans les images. Mais la trace lumineuse ne
s'effaait pas, toujours les petites lumires marchaient du mme
glissement doux et ralenti. Parfois, seulement, il y avait une clipse
soudaine, la procession devait passer derrire un bouquet d'arbres. Plus
loin, les cierges se rallumaient, recommenaient leur marche vers le
ciel, par les lacets compliqus, sans cesse interrompus et repris. Un
moment arriva o ils cessrent de monter, arrivs en haut du coteau; et
ils disparurent, au dernier coude du chemin.

Des voix s'levaient dans la foule.

--Les voil qui tournent derrire la Basilique.

--Oh! ils en ont encore pour vingt minutes, avant de redescendre de
l'autre ct.

--Oui, madame, ils sont trente mille; et, dans une heure, les derniers
partiront  peine de la Grotte.

Ds le dpart, un cantique s'tait dgag du sourd grondement de la
foule. C'tait la complainte de Bernadette, les six dizaines de
couplets, o la Salutation anglique revenait au refrain, dans un rythme
obsdant. Quand on avait fini ces soixante couplets, on les
recommenait. Et le bercement reprenait sans fin: _Ave, ave, ave,
Maria!_ stupfiant l'esprit, brisant les membres, emportant peu  peu
ces milliers d'tres dans une sorte de songe veill, en pleine vision
de paradis. La nuit, lorsqu'ils dormaient, le lit en gardait le
balancement, ils les chantaient encore.

--Est-ce que nous restons l? demanda M. de Guersaint, qui se fatiguait
vite. Maintenant, c'est toujours la mme chose.

Marie, que les voix coutes dans la foule renseignaient, dit  son
tour:

--Pierre, vous aviez raison, il vaudrait mieux retourner l-bas, sous
les arbres... J'ai un si grand dsir de tout voir!

--Mais certainement, rpondit le prtre, nous allons chercher une place
d'o vous pourrez tout voir. Le difficile est de nous tirer d'ici, 
prsent.

En effet, la cohue des simples curieux les avait murs. Il fallut que
Pierre s'ouvrt un passage, avec une obstination lente, en implorant un
peu de place, pour une malade; et Marie se retournait, tchait
d'apercevoir encore, devant la Grotte, la nappe de flammes, le lac aux
petits flots tincelants, d'o coulait  l'infini la procession, sans
qu'il part s'puiser; tandis que M. de Guersaint fermait la marche, en
protgeant le chariot contre les pousses de la foule.

Enfin, ils se trouvrent tous les trois  l'cart, hors du monde.
C'tait prs d'une des arches, dans un endroit dsert, o ils purent
respirer un instant. On n'entendait plus que la complainte lointaine, 
l'entt refrain; et l'on ne voyait que le reflet des cierges, en une
sorte de nue lumineuse, flottant du ct de la Basilique.

--La meilleure place, dclara M. de Guersaint, ce serait de monter au
Calvaire. Une servante de l'htel me l'a dit encore ce matin. Il parat
que, de l-haut, la vue est ferique.

Mais il n'y fallait pas songer. Pierre insista sur les difficults.

--Comment voulez-vous nous hisser  cette hauteur, avec le chariot?
Puis, il faudrait redescendre, ce serait trs dangereux, en pleine nuit,
au milieu des bousculades.

Marie elle-mme prfrait rester dans les jardins, sous les arbres, o
il faisait si doux. Et ils repartirent, dbouchrent sur l'Esplanade, en
face de la grande Vierge couronne. Elle tait illumine,  l'aide de
verres de couleur, qui la mettaient dans une gloire de fte foraine,
avec une aurole de lampions bleus et jaunes. Malgr sa dvotion, M. de
Guersaint trouva cela d'un got excrable.

--Tenez! dit Marie, prs de ce massif, nous serions trs bien.

Elle indiquait une touffe d'arbrisseaux,  ct de l'Abri des plerins;
et la place, en effet, tait excellente, car elle permettrait de voir
descendre la procession par la rampe de gauche, et de la suivre,
jusqu'au pont neuf, le long des pelouses, dans son double mouvement
parallle d'aller et de retour. Puis, le voisinage du Gave donnait aux
feuillages une fracheur exquise. Personne n'tait l, on y jouissait
d'une paix infinie, dans l'ombre paisse des grands platanes qui
bordaient l'alle.

M. de Guersaint se haussait sur la pointe des pieds, impatient de voir
reparatre les premiers cierges, au tournant de la Basilique.

--Rien ne se montre encore, murmurait-il. Ah! tant pis, je vais
m'asseoir un instant sur l'herbe. J'ai les jambes rompues.

Et il s'inquita de sa fille.

--Veux-tu que je te couvre? Il fait trs frais par ici.

--Oh! non, pre, je n'ai pas froid. Je suis si heureuse! Voici bien
longtemps que je n'avais respir un si bon air... Il doit y avoir des
roses, ne sens-tu pas ce parfum dlicieux?

Puis, se tournant vers Pierre:

--Mon ami, o sont-elles donc, ces roses? est-ce que vous les voyez?

Lorsque M. de Guersaint se fut assis prs du chariot, Pierre eut l'ide
de chercher si quelque corbeille de rosiers ne se trouvait pas par l.
Mais, vainement, il fouilla les pelouses obscures, il ne distingua que
des massifs de plantes vertes. Et, comme, en revenant, il passait devant
l'Abri des plerins, la curiosit le fit entrer.

C'tait une grande salle, trs haute de plafond, que, des deux cts, de
larges fentres clairaient. Dalle de pierre, les murs nus, elle
n'avait d'autres meubles que des bancs, pousss au hasard, dans tous les
sens. Pas une table, pas une planche; de sorte que les plerins sans
asile, forcs de se rfugier l, avaient empil leurs paniers, leurs
paquets, leurs valises, dans les embrasures des fentres, qui se
trouvaient ainsi changes en cases  bagages. D'ailleurs, la salle tait
vide, tous les pauvres gens qu'elle abritait devaient tre  la
procession. Et, malgr la porte reste grande ouverte, une odeur
insupportable rgnait, les murailles imprgnes de misre, les dalles
souilles, humides malgr la belle journe de soleil, trempes de
crachats, de graisse, de vin rpandu. On y faisait tout, on y mangeait,
on y dormait sur les bancs, dans un entassement de chair sale et de
loques.

Pierre pensa que la bonne odeur de roses ne sortait pas de l. Il
achevait pourtant le tour de la salle, que quatre lanternes fumeuses
clairaient, et qu'il croyait absolument vide, lorsqu'il eut la surprise
d'apercevoir, contre le mur de gauche, une forme vague, une femme vtue
de noir, qui tenait sur ses genoux un paquet blanc. Elle tait toute
seule dans cette solitude, elle ne remuait pas, et elle avait les yeux
grands ouverts.

Il s'approcha, il reconnut madame Vincent, qui lui dit d'une voix basse,
brise:

--Oui, Rose a tant souffert aujourd'hui! elle n'a fait que jeter une
plainte, depuis le petit jour... Alors, comme elle s'est endormie, voici
bientt deux heures, je n'ose plus bouger, de peur qu'elle ne s'veille
et qu'elle ne souffre encore.

Et elle gardait son immobilit de mre martyre, qui, pendant des mois,
avait dj tenu sa fillette ainsi, avec l'espoir entt de la gurir.
Elle l'avait amene  Lourdes sur ses bras, elle l'y promenait, l'y
endormait sur ses bras, n'ayant ni une chambre, ni mme un lit
d'hpital.

--La pauvre petite ne va donc pas mieux? demanda Pierre, dont le coeur
saignait.

--Non, monsieur l'abb, non, je ne crois pas.

--Mais, reprit-il, vous tes trs mal sur ce banc. Il fallait faire des
dmarches, ne pas rester ainsi dans la rue. On aurait pris votre fille
quelque part, c'est certain.

--Oh! monsieur l'abb,  quoi bon? Elle est bien sur mes genoux. Et
puis, est-ce qu'on m'aurait permis d'tre toujours comme a, avec
elle!... Non, non! j'aime mieux l'avoir sur moi, il me semble que a
finira par la sauver.

Deux grosses larmes coulaient sur sa face immobile. Elle continua, de sa
voix touffe:

--Je ne suis pas sans argent. J'avais trente sous en partant de Paris,
et il m'en reste encore dix... Du pain me suffit, et elle, la pauvre
mignonne, ne peut mme plus boire du lait... J'ai bien de quoi aller
jusqu'au dpart, et si elle gurit, oh! nous serons riches, riches,
riches!

Elle s'tait penche, elle regardait,  la lumire vacillante de la
lanterne voisine, le blanc visage de Rose, dont un petit souffle
entr'ouvrait les lvres.

--Voyez donc comme elle dort!... N'est-ce pas, monsieur l'abb, que la
sainte Vierge aura piti et qu'elle la gurira? Nous n'avons plus qu'un
jour, mais je ne veux pas dsesprer; et je vais prier encore toute la
nuit, sans bouger de cette place... C'est pour demain, il faut vivre
jusqu' demain.

Une infinie piti envahissait Pierre, qui s'en alla, craignant de
pleurer, lui aussi.

--Oui, oui, ma pauvre femme, esprez.

Et il la laissa au fond de la vaste salle dserte et nausabonde, parmi
la dbandade des bancs, immobilise dans sa passion douloureuse de mre,
au point de retenir son souffle, de crainte que le tumulte de sa
poitrine ne rveillt la petite malade. Crucifie, elle priait, la
bouche close, ardemment.

Lorsque Pierre revint prs de Marie, elle lui demanda vivement:

--Eh bien! ces roses?... Est-ce qu'il y en a par ici?

Il ne voulut pas l'attrister, en racontant ce qu'il venait de voir.

--Non, j'ai fouill les pelouses, il n'y a pas de roses.

--C'est singulier, reprit-elle, songeuse. Ce parfum est  la fois si
doux et si pntrant... Vous le sentez, n'est-ce pas? En ce moment,
tenez! il est d'une force extraordinaire, comme si toutes les roses du
paradis fleurissaient dans la nuit, aux alentours.

Mais une exclamation de son pre l'interrompit. M. de Guersaint s'tait
remis debout, en voyant des points lumineux paratre en haut des rampes,
 gauche de la Basilique.

--Enfin, les voil!

En effet, c'tait la tte de la procession qui se montrait. Tout de
suite, les points lumineux pullulrent, s'allongrent en une double
ligne oscillante. Les tnbres noyaient tout, cela semblait se produire
trs haut, sortir des profondeurs noires de l'inconnu. Et, en mme
temps, le chant, la complainte obsdante recommenait; mais elle restait
si lointaine, si lgre, qu'elle paraissait n'tre encore que le petit
bruissement de la rafale prochaine, dans les arbres.

--Je l'avais bien dit, murmurait M. de Guersaint, il faudrait tre au
Calvaire, pour tout voir.

Il revenait  son ide premire, avec son obstination d'enfant, se
plaignant qu'on et choisi la plus mauvaise des places.

--Mais, papa, finit par dire Marie, pourquoi n'y montes-tu pas, au
Calvaire? Il est encore temps... Pierre restera avec moi.

Et elle ajouta, avec un rire triste:

--Va, personne ne m'enlvera.

Il refusait, puis il cda tout d'un coup, incapable de rsister 
l'impulsion d'un dsir. Il dut se hter, traverser vivement les
pelouses.

--Ne bougez pas, attendez-moi sous ces arbres. Je vous raconterai ce que
j'aurai vu de l-haut.

Pierre et Marie restrent seuls, dans ce coin d'obscure solitude, o
s'exhalait le parfum des roses, sans qu'il y et une seule rose aux
alentours. Et ils ne parlrent pas, ils regardrent la procession qui
descendait, d'un glissement doux et continu.

C'tait comme une double haie d'toiles tremblantes, qui, surgissant du
coin gauche de la Basilique, suivait maintenant la rampe monumentale,
dont elle dessinait la rondeur.  cette distance, on continuait  ne pas
voir les plerins qui portaient les cierges, et il n'y avait l que des
feux en voyage, disciplins, traant dans l'ombre des lignes correctes.
Les monuments eux-mmes, sous la nuit bleue, restaient vagues,  peine
indiqus par un paississement des tnbres. Mais, peu  peu,  mesure
que grandissait le nombre des cierges, des lignes architecturales
s'clairaient, les artes lances de la Basilique, les arches
cyclopennes des rampes, la faade lourde et crase du Rosaire. Avec ce
fleuve ininterrompu de vives tincelles qui coulait, coulait sans hte,
de l'air obstin du flot dbord que rien ne barre, arrivait comme une
aurore, une nue lumineuse naissante et envahissante, qui allait finir
par baigner tout l'horizon de sa gloire.

--Voyez donc, voyez donc, Pierre! rptait Marie, prise d'une joie
enfantine. a ne cesse pas, il y en a toujours!

Et, en effet, l-haut, l'apparition brusque des petites clarts
continuait avec une rgularit mcanique, comme si quelque cleste
source inpuisable et ainsi dvers cette poussire de soleil. La tte
de la procession venait d'atteindre les jardins,  la hauteur de la
Vierge couronne; de sorte que la double ligne de flammes ne dessinait
encore que la courbe des toitures du Rosaire et celle de la grande rampe
d'accs. Mais l'approche de la multitude se faisait sentir dans une
agitation de l'air, un souffle vivant, venu de loin; et surtout les voix
grossissaient, la complainte de Bernadette s'enflait, avec une clameur
de mare montante qui roulait le refrain: _Ave, ave, ave, Maria_, dans
un bercement rythmique, de plus en plus haut.

--Ah! ce refrain, murmura Pierre, il vous entre dans la peau. Il me
semble que tout mon corps finit par le chanter.

De nouveau, Marie eut son lger rire d'enfant.

--C'est vrai, il me suit partout, je l'entendais en dormant, l'autre
nuit. Et, ce soir, il me reprend, il me berce au-dessus de terre.

Elle s'interrompit pour dire:

--Les voil de l'autre ct de la pelouse, en face de nous.

La procession, alors, suivit la longue alle droite; puis, aprs avoir
tourn  la Croix des Bretons, autour de la pelouse, elle redescendit
par l'autre alle droite. Il fallut plus d'un quart d'heure pour
excuter ce mouvement. Et,  prsent, la double ligne dessinait deux
longs traits de flammes parallles, que surmontait une figure de soleil
triomphal. Mais le continuel merveillement, c'tait la marche
ininterrompue de ce serpent de feu, dont les anneaux d'or rampaient si
doucement sur la terre noire, s'allongeaient, s'allongeaient, sans que
jamais l'immense corps dploy part finir. Plusieurs fois, des pousses
devaient s'tre produites, les lignes flchissaient, comme prs de se
rompre; et l'ordre s'tait rtabli, le glissement avait repris, d'une
rgularit lente. Au ciel, il semblait y avoir moins d'toiles. Une voie
lacte tait tombe de l-haut, roulant son poudroiement de mondes, et
qui continuait sur la terre la ronde des astres. Une clart bleue
ruisselait, il n'y avait plus que du ciel, les monuments et les arbres
prenaient une apparence de rve, dans la lueur mystrieuse des milliers
de cierges, dont le nombre croissait toujours.

Marie eut un soupir touff d'admiration; et elle ne trouvait pas de
phrases, elle rptait:

--Que c'est beau, mon Dieu, que c'est beau!... Voyez donc, Pierre, que
c'est beau!

Mais, depuis que la procession dfilait  quelques pas d'eux, elle
n'tait plus seulement une marche rythme d'toiles que nulle main ne
portait. Dans la nue lumineuse, maintenant, ils distinguaient les
corps, ils reconnaissaient par moments, au passage, les plerins qui
tenaient les cierges. D'abord, ce fut la Grivotte, qui avait voulu tre
de la crmonie, malgr l'heure tardive, exagrant sa gurison, rptant
qu'elle ne s'tait jamais mieux porte; et elle gardait son allure
exalte et dansante, sous la nuit frache qui lui donnait un frisson.
Puis, les Vigneron parurent, le pre en tte, avec son cierge qu'il
portait trs haut, suivi de madame Vigneron et de madame Chaise,
tranant leurs jambes lasses; tandis que le petit Gustave, extnu,
tapait le sable de sa bquille, la main droite couverte de gouttes de
cire. Tous les malades valides taient l, lise Rouquet, entre autres,
qui passa comme une apparition de damne, avec sa face nue et rouge.
Beaucoup riaient, la petite miracule de l'anne prcdente, Sophie
Couteau, s'oubliait, jouait avec son cierge comme avec un bton. Des
ttes, des ttes toujours se succdaient, des femmes surtout, bassement
communes, parfois d'une expression superbe, qu'on entrevoyait une
seconde et qui se noyaient, sous l'clairage fantastique. Et cela ne
finissait pas, et il en venait d'autres sans cesse, et ils remarqurent
encore une petite ombre noire trs discrte, madame Maze, qu'ils
n'auraient point reconnue, si elle n'avait lev un instant sa face ple,
inonde de larmes.

--Regardez, expliqua Pierre  Marie, voici les premires lumires de la
procession qui arrivent sur la place du Rosaire, et je suis bien certain
que la moiti des plerins est encore devant la Grotte.

Marie avait lev les yeux. L-haut, en effet, du coin gauche de la
Basilique, elle vit d'autres lumires surgir, rgulires et sans
relche, dans cette sorte de mouvement mcanique, qui semblait devoir ne
jamais s'arrter.

--Ah! dit-elle, que d'mes en peine! Chacune de ces petites flammes,
n'est-ce pas? est une me qui souffre et qui se dlivre.

Pierre devait se pencher, afin de l'entendre, car le cantique, la
complainte de Bernadette, les tourdissait, depuis que le flot passait
si prs d'eux. Les voix clataient dans un vertige grandissant, les
couplets s'taient peu  peu mls, chaque tronon de la procession
chantait le sien, d'une voix de possds qui ne s'entendaient plus
eux-mmes. C'tait une immense clameur indistincte, la clameur perdue
d'une foule que l'ardeur de sa foi achevait de griser. Et, quand mme,
le refrain, l'_Ave, ave, ave, Maria!_ revenait, dominait, avec son
rythme d'obsession frntique.

Brusquement, Pierre et Marie furent tonns de revoir M. de Guersaint.

--Ah! mes enfants, je n'ai pas voulu m'attarder l-haut, je viens de
couper la procession  deux reprises, pour passer... Mais quel
spectacle! C'est  coup sr la premire trs belle chose  laquelle
j'assiste, depuis que je suis ici.

Et il se mit  leur dcrire la procession, vue des hauteurs du Calvaire.

--Imaginez, mes enfants, un autre ciel, en bas, refltant celui d'en
haut, mais un ciel qu'une seule constellation, gante, tient tout
entier. Ce fourmillement d'astres a l'air perdu, trs loin, dans des
profondeurs obscures; et la coule de feu reprsente un ostensoir, oui!
un vritable ostensoir, dont le pied serait dessin par les rampes, la
tige par les deux alles parallles, l'hostie par la pelouse ronde qui
les couronne. C'est un ostensoir d'or brlant, qui flambe au fond des
tnbres, avec un perptuel scintillement d'toiles en marche. Il n'y a
que lui, il est gigantesque et souverain... En vrit, je n'ai jamais
rien vu de si extraordinaire!

Il agitait les bras, il tait hors de lui, dbordant d'une motion
d'artiste.

--Petit pre, dit Marie tendrement, puisque te voil, tu devrais bien
aller te coucher. Il est prs de onze heures, et tu sais que tu dois
partir  trois heures du matin.

Elle ajouta, pour le dcider:

--Cela me cause tant de plaisir, que tu fasses cette excursion!...
Seulement, sois de retour de bonne heure, demain soir, parce que tu
verras, tu verras...

Et elle n'osa pas affirmer la certitude qu'elle avait de gurir.

--Tu as raison, je vais aller me mettre au lit, dit M. de Guersaint,
calm. Puisque Pierre est avec toi, je n'ai pas d'inquitude.

--Mais, s'cria-t-elle, je ne veux pas que Pierre passe la nuit. Quand
il m'aura conduite  la Grotte, tout  l'heure, il te rejoindra... Moi,
je n'aurai plus besoin de personne, le premier brancardier venu me
ramnera bien  l'Hpital, demain matin.

Pierre se taisait. Puis, simplement:

--Non, non, Marie, je reste... Je passerai, comme vous, la nuit  la
Grotte.

Elle ouvrit la bouche, pour insister, pour se fcher. Mais il avait dit
cela si doucement, elle venait d'y sentir une soif si douloureuse de
bonheur, qu'elle garda le silence, remue jusqu'au fond de l'me.

--Enfin, mes enfants, reprit le pre, arrangez-vous, je sais que vous
tes trs raisonnables tous les deux. Et bonne nuit, n'ayez aucun souci
de moi.

Il embrassa longuement sa fille, serra les deux mains du jeune prtre;
puis, il s'en alla, se perdit dans les rangs presss de la procession,
qu'il dut traverser de nouveau.

Alors, ils furent seuls, dans leur coin d'ombre et de solitude, sous les
grands arbres, elle toujours assise au fond de son chariot, lui
agenouill parmi les herbes, appuy du coude  l'une des roues. Et ce
fut adorable, pendant que le dfil des cierges continuait, et qu'ils se
massaient tous en tournoyant sur la place du Rosaire. Ce qui le
ravissait, c'tait que rien ne semblait rester, au-dessus de Lourdes,
des godailles de la journe. On aurait dit qu'un vent purificateur tait
venu des montagnes, qui avait balay l'odeur des fortes nourritures, les
joies goulues du dimanche, toute cette poussire brlante et empeste de
fte foraine, flottant sur la ville. Il n'y avait plus qu'un ciel
immense, aux toiles pures; et la fracheur du Gave tait dlicieuse, et
les souffles errants apportaient des parfums de fleurs sauvages.
L'infini du mystre se perdait dans la paix souveraine de la nuit, il ne
demeurait de la matire lourde que ces petites flammes des cierges,
compares par sa compagne  des mes souffrantes, en train de se
dlivrer. Cela tait d'un repos exquis et d'un espoir sans limite.
Depuis qu'il se trouvait l, les souvenirs blessants de l'aprs-midi,
les apptits voraces, la simonie impudente, la vieille ville gte et
prostitue, s'en allaient peu  peu, pour ne le laisser qu' ce
rafrachissement divin,  cette nuit si belle, o tout son tre se
baignait comme dans une eau de rsurrection.

Marie, elle aussi, pntre d'une infinie douceur, murmura:

--Ah! comme Blanche serait heureuse de voir toutes ces merveilles!

Elle songeait  sa soeur, reste  Paris, dans le tracas de son dur
mtier d'institutrice courant le cachet. Et ce simple mot, cette soeur
dont elle n'avait pas parl depuis son arrive  Lourdes, et qui
surgissait l, inattendue, venait de suffire pour voquer tout le pass.

Marie et Pierre, sans parler, revcurent leur enfance, les jeux
d'autrefois, dans les deux jardins mitoyens qu'une haie vive sparait.
Ensuite, ce fut la sparation, le jour o il entra au sminaire et o
elle le baisa sur les joues, avec des larmes brlantes, en jurant de ne
l'oublier jamais. Des annes passaient, et ils se retrouvaient
ternellement spars, lui prtre, elle cloue par la maladie, n'ayant
plus l'espoir d'tre femme. C'tait toute leur histoire, une tendresse
ardente qui s'tait longtemps ignore, puis une rupture totale, comme
s'ils fussent morts, bien qu'ils vcussent l'un prs de l'autre. Ils
revoyaient, maintenant, le logement pauvre, o la soeur ane, avec ses
leons, tchait de mettre un peu de bien-tre, ce logement pauvre d'o
l'on tait parti, pour venir  Lourdes, aprs tant de combats, tant de
discussions, ses doutes  lui, sa foi passionne  elle, qui avait
vaincu. Et cela tait vraiment dlicieux, de se retrouver ainsi
ensemble, tout seuls, dans ce coin de tnbres, par cette admirable
nuit, o il y avait, sur la terre, autant d'toiles qu'au ciel.

Marie, jusque-l, avait gard une petite me d'enfant, une me blanche,
comme disait son pre, la meilleure et la plus pure. Frappe par le mal
ds l'ge de treize ans, elle n'avait plus vieilli. Aujourd'hui, 
vingt-trois ans, elle avait treize ans toujours, reste enfantine,
replie sur elle-mme, toute  la catastrophe qui l'anantissait. Cela
se voyait  ses yeux vides,  son expression d'absence,  son air de
continuelle hantise, dans l'incapacit o elle tait de vouloir autre
chose. Et aucune me de femme n'tait plus simple, arrte en son
dveloppement, demeure l'me d'une grande fille sage, chez qui la
passion  son veil se contente de gros baisers sur les joues. Elle
n'avait eu d'autre roman que l'adieu en larmes fait  son ami, et cela
suffisait depuis dix annes pour lui emplir le coeur. Pendant les
interminables jours qu'elle avait passs sur sa couche de misre, elle
n'tait jamais alle au del de ce rve, que, si elle s'tait bien
porte, lui sans doute ne se serait pas fait prtre, pour vivre avec
elle. Jamais elle ne lisait de roman. Les livres pieux qu'on lui
permettait l'entretenaient dans l'exaltation d'un amour surhumain. Mme
les bruits du dehors venaient expirer  la porte de la chambre o elle
vivait clotre; et, autrefois, quand on la promenait d'un bout de la
France  l'autre, de ville d'eaux en ville d'eaux, elle traversait les
foules en somnambule, qui ne voit et n'entend rien, possde par l'ide
fixe de sa dchance, du lien qui nouait son sexe. De l, cette puret
et cet enfantillage, cette adorable fille de souffrance, grandie dans sa
triste chair, tout en ne gardant au coeur que l'veil lointain, l'amour
ignor de ses treize ans.

La main de Marie, au milieu des tnbres, chercha celle de Pierre; et,
quand elle l'eut rencontre, qui venait au-devant de la sienne, elle la
serra longuement. Ah! quelle joie! Jamais ils n'avaient got une joie
si pure et si parfaite,  tre ainsi ensemble, loin du monde, dans ce
charme souverain de l'ombre et du mystre. Autour d'eux, il n'y avait
plus que la ronde des toiles. Les chants berceurs taient comme le
vertige mme, si ail, qui les emportait. Et elle savait bien qu'elle
serait gurie le lendemain, quand elle aurait pass une nuit d'ivresse
devant la Grotte: c'tait une absolue conviction, elle se ferait
entendre de la sainte Vierge, elle la flchirait, du moment qu'elle
serait seule, face  face,  l'implorer. Et elle comprenait bien ce que
Pierre voulait dire, tout  l'heure, lorsqu'il avait exprim le dsir
de passer, lui aussi, devant la Grotte, la nuit entire. N'tait-ce pas
qu'il tait rsolu  tenter un suprme effort de croyance, qu'il allait
s'agenouiller comme un petit enfant, en suppliant la Mre
toute-puissante de lui rendre la foi perdue? Maintenant encore, sans
qu'ils eussent besoin de parler davantage, leurs mains unies se
rptaient ces choses. Ils se promettaient de prier l'un pour l'autre,
ils s'oubliaient jusqu' se perdre l'un dans l'autre, avec un si ardent
dsir de leur gurison, de leur bonheur mutuel, qu'ils touchrent l un
instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole. Ce fut une
jouissance divine.

--Ah! murmura Pierre, cette nuit bleue, cet infini d'ombre qui emporte
la laideur des gens et des choses, cette paix immense et frache, o je
voudrais endormir mon doute...

Sa voix s'teignait. Marie,  son tour, dit trs bas:

--Et les roses, ce parfum des roses... Ne les sentez-vous pas, mon ami?
O sont-elles donc, que vous ne les avez pas vues?

--Oui, oui, je les sens, mais il n'y a pas de roses. Je les aurais vues
certainement, car je les ai bien cherches.

--Comment pouvez-vous dire qu'il n'y a pas de roses, quand elles
embaument l'air autour de nous, et que nous baignons dans leur parfum?
Tenez!  certaines minutes, ce parfum est si puissant, que je me sens
dfaillir de joie,  le respirer!... Elles sont l, certainement,
innombrables, sous nos pieds.

--Non, je vous le jure, j'ai regard partout, il n'y a pas de roses. Ou
bien il faut qu'elles soient invisibles, qu'elles soient cette herbe
mme que nous foulons, ces grands arbres qui nous entourent, que leur
odeur sorte de la terre, et du torrent voisin, et des bois, et des
montagnes.

Ils se turent un instant. Puis, elle reprit de la mme voix trs basse:

--Comme elles sentent bon, Pierre! Il me semble que nos deux mains unies
sont l ainsi qu'un bouquet.

--Oui, elles sentent adorablement bon; et c'est de vous, Marie, que
l'odeur monte  prsent, comme si les roses fleurissaient de vos
cheveux.

Et ils ne parlrent plus. La procession dfilait toujours, des
tincelles vives apparaissaient toujours au tournant de la Basilique,
jaillissant de l'obscurit, comme d'une source inpuisable. L'immense
coule des petites flammes en marche, dans son double circuit, rayait
l'ombre d'un ruban de braise. Mais, surtout, le spectacle tait sur la
place du Rosaire, o la tte de la procession, continuant son volution
lente, se repliait sur elle-mme, en un cercle de plus en plus troit,
une sorte de tournoiement obstin, qui achevait d'tourdir les plerins,
briss de fatigue, et d'exasprer leurs chants. Bientt, la ronde ne fut
plus qu'une masse brlante, un noyau de nbuleuse, autour duquel venait
s'enrouler le ruban de braise, dont le bout semblait ne devoir jamais
finir; et le noyau s'largissait, il y eut une mare, puis un lac. Toute
la vaste place du Rosaire se changeait en une mer incendie roulant ses
petits flots tincelants, dans le vertige de ce tourbillon sans fin. Un
reflet d'aurore blanchissait la Basilique. Le reste de l'horizon tombait
 une obscurit profonde. On ne voyait,  l'cart, que quelques cierges
perdus cheminer seuls, ainsi que des lucioles cherchant leur route, 
l'aide de leur petite lanterne. Sur le mont du Calvaire, pourtant, une
queue vagabonde de la procession devait tre monte, car des toiles
voyageaient aussi l-haut, en plein ciel. Enfin, un moment arriva o les
derniers cierges parurent, firent le tour des pelouses, coulrent et se
noyrent dans la mer de flammes. Trente mille cierges y brlaient,
tournant toujours, attisant leur braisillement, sous le grand ciel
calme, o plissaient les astres. Une nue lumineuse s'envolait avec le
cantique, dont l'obsession n'avait pas cess. Et le grondement des voix,
les _Ave, ave, ave, Maria!_ taient comme le crpitement mme de ces
coeurs de feu, qui se consumaient en prires, pour gurir les corps et
sauver les mes.

Un  un, les cierges venaient de s'teindre, la nuit retombait
souveraine, trs noire et trs douce, lorsque Pierre et Marie
s'aperurent qu'ils taient encore l, cachs sous le mystre des
arbres, la main dans la main. Au loin, par les rues obscures de Lourdes,
il n'y avait plus que des plerins gars, demandant la route, pour
retrouver leur lit. Des frlements traversaient l'ombre, tout ce qui
rde et s'endort,  la fin des jours de fte. Et eux s'oubliaient, ne
bougeaient toujours pas, dlicieusement heureux, dans l'odeur des roses
invisibles.




IV


Pierre roula le chariot de Marie devant la Grotte, et il l'installa le
plus prs possible de la grille. Il tait minuit pass, une centaine de
personnes se trouvaient encore l, quelques-unes assises sur les bancs,
la plupart agenouilles, comme ananties dans la prire. Du dehors, la
Grotte flamboyait, braisillante de cierges, pareille  une chapelle
ardente, sans qu'on pt y distinguer autre chose que cette poussire
d'toiles, d'o mergeait, dans sa niche, la statue de la Vierge, d'une
blancheur de rve. Les verdures tombantes prenaient un clat d'meraude,
le millier de bquilles qui tapissaient la vote ressemblaient  un
inextricable lacis de bois mort, prs de refleurir. Et la nuit tait
rendue plus noire par un si vif clat, les alentours se noyaient d'une
ombre paissie, o rien n'tait plus, ni les murs, ni les arbres; tandis
que, seule, montait la voix grondante et continue du Gave, sous le grand
ciel tnbreux, alourdi d'une pesanteur d'orage.

--tes-vous bien, Marie? demanda doucement Pierre. N'avez-vous pas
froid?

Elle avait eu un frisson. Mais ce n'tait que le petit vent de
l'au-del, qui lui semblait souffler de la Grotte.

--Non, non, je suis si bien! Mettez seulement le chle sur mes genoux...
Et merci, Pierre, ne vous inquitez pas de moi, je n'ai plus besoin de
personne, puisque me voici avec elle...

Sa voix dfaillait, elle tombait dj  l'extase, les mains jointes, les
yeux levs vers la statue blanche, dans une transfiguration bate de
tout son pauvre visage dvast.

Pierre, pourtant, resta quelques minutes encore. Il aurait voulu
l'envelopper dans le chle, car il voyait trembler ses petites mains
amaigries. Mais il craignit de la contrarier, il se contenta de la
border comme une enfant; pendant que, les coudes aux deux bords du
chariot,  demi souleve, elle ne le voyait plus.

Un banc tait l, et il venait de s'y asseoir, pour se recueillir
lui-mme, lorsque ses regards tombrent sur une femme, agenouille dans
l'ombre. Vtue de noir, elle tait si discrte, si efface, qu'il ne
l'avait pas aperue d'abord, tellement elle se confondait avec les
tnbres. Puis, il devina madame Maze. L'ide de la lettre qu'elle avait
reue, dans la journe, lui revint. Et elle l'apitoya, il sentit son
abandon,  cette solitaire, qui n'avait pas de plaie physique  gurir,
qui demandait seulement  la sainte Vierge de soulager le mal de son
coeur, en convertissant son mari infidle. La lettre devait tre quelque
rponse dure, car, la face baisse, elle semblait ne plus tre, d'une
humilit de pauvre crature battue. Elle ne s'oubliait volontiers l que
la nuit, si heureuse de se perdre, de pouvoir pendant des heures
pleurer, souffrir son martyre, implorer le retour des tendresses
disparues, sans que personne souponnt son douloureux secret. Ses
lvres ne remuaient mme pas, c'tait son coeur meurtri qui priait, qui
rclamait perdument sa part d'amour et de bonheur.

Ah! cette soif inextinguible du bonheur qui les amenait tous l, ces
blesss du corps et de l'me, Pierre la sentait aussi qui lui schait la
gorge, dans l'ardent besoin de se satisfaire! Il aurait voulu se jeter 
genoux, demander l'aide divine, avec la foi humble de cette femme. Mais
ses membres taient comme lis, il ne trouvait pas les paroles
ncessaires. Et ce fut un soulagement pour lui, lorsqu'une main le
toucha doucement  l'paule.

--Monsieur l'abb, venez donc avec moi, si vous ne connaissez pas la
Grotte. Je vous y installerai, on y est si bien,  cette heure-ci!

Il leva la tte, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalit de
Notre-Dame de Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple
l'avait pris en affection. Il accepta, le suivit dans la Grotte, qui
tait absolument vide. Mme, le baron referma derrire eux la grille,
dont il avait une clef.

--Voyez-vous, monsieur l'abb, c'est l'heure o l'on est vraiment bien.
Moi, lorsque je viens passer quelques jours  Lourdes, il est rare que
je me couche avant le jour, parce que j'ai l'habitude de finir ici ma
nuit... Il n'y a plus personne, on y est tout seul, et, n'est-ce pas?
comme c'est aimable, comme on se sent chez la sainte Vierge!

Il souriait d'un air de bonhomie, il faisait les honneurs de la Grotte,
en vieil habitu, un peu affaibli par l'ge, plein d'une vritable
tendresse pour ce coin charmant. Du reste, malgr sa grande dvotion, il
n'y tait point gn, il y causait, il y donnait des explications, avec
la familiarit d'un homme qui se savait l'ami du ciel.

--Ah! vous regardez les cierges... Il y en a prs de deux cents qui
brlent  la fois, nuit et jour, et cela finit tout de mme par
chauffer... L'hiver, on a chaud.

Pierre, en effet, touffait un peu, dans l'odeur tide de la cire.
bloui par la clart vive o il entrait, il regardait la grande herse
centrale, en forme de pyramide, toute hrisse de petits cierges,
pareille  un if flamboyant, constell d'toiles. Dans le fond, une
herse droite, au ras du sol, maintenait les gros cierges, qui
s'alignaient, d'ingale hauteur, ainsi que des tuyaux d'orgues, certains
de la grosseur de la cuisse. Et d'autres herses encore, semblables  de
lourds candlabres, taient poses  et l, sur les saillies du rocher.
La vote de la Grotte s'abaissait vers la gauche, la pierre y tait
comme cuite et noircie par ces ternelles flammes, qui la chauffaient
depuis des annes. Continuellement, la cire pleuvait en une
imperceptible tombe de neige; les plateaux des herses en ruisselaient,
blancs d'une poussire sans cesse paissie; toute la roche en tait
enduite et grasse au toucher; et le sol surtout s'en trouvait tellement
recouvert, que des accidents s'taient produits, et qu'il avait fallu
taler des sortes de paillassons, pour viter les chutes.

--Voyez-vous ces gros-l, continuait obligeamment le baron Suire, ce
sont les plus chers, on les paye soixante francs, et ils mettent un mois
 brler... Les tout petits, qui cotent cinq sous, ne durent que trois
heures... Oh! nous ne les conomisons pas, nous n'en manquons jamais.
Tenez! voici encore deux paniers qu'on n'a pas eu le temps de porter au
magasin.

Ensuite, il dtailla le mobilier: un orgue-harmonium, recouvert d'une
housse; un corps de buffet,  larges tiroirs, o l'on serrait les
vtements sacrs; des bancs et des chaises, rservs au petit public
privilgi qu'on admettait l, pendant les crmonies; et enfin un trs
bel autel roulant, recouvert de plaques d'argent grav, don d'une grande
dame, que l'on ne risquait d'ailleurs que pendant les plerinages
riches, de crainte que l'humidit ne l'abmt.

Pierre tait gn par ce bavardage d'homme complaisant. Son motion
religieuse y perdait de son charme. En entrant, malgr son manque de
foi, il avait prouv un trouble, une sorte de vacillement d'me, comme
si le mystre allait lui tre rvl. Cela tait  la fois anxieux et
dlicieux. Et il voyait des choses qui le touchaient infiniment, des
bouquets en tas dposs aux pieds de la Vierge, des ex-voto enfantins,
des petits souliers fans, un petit corselet de fer, une bquille de
poupe, pareille  un joujou. En bas de l'ogive naturelle o
l'apparition s'tait produite,  l'endroit o les plerins frottaient
les chapelets et les mdailles qu'ils voulaient consacrer, la roche se
trouvait use et polie. Des millions de lvres ardentes s'taient poses
l, avec une telle force d'amour, que la pierre s'tait calcine, veine
de noir, d'un brillant de marbre.

Mais il s'arrta, au fond, devant un creux, dans lequel tait un amas
considrable de lettres, de papiers de toutes sortes.

--Ah! j'oubliais! reprit vivement le baron Suire, voici le plus
intressant. Ce sont les lettres que, journellement, des fidles jettent
dans la Grotte,  travers la grille. Nous les ramassons, nous les
mettons l; et, l'hiver, c'est moi qui m'amuse  les trier... Vous
comprenez, on ne peut les brler sans les ouvrir, car elles contiennent
souvent de l'argent, des pices de dix sous, des pices de vingt sous,
et surtout des timbres-poste.

Il remuait les lettres, en prenait quelques-unes au hasard, montrait les
suscriptions, les dcachetait pour les lire. Presque toutes taient de
pauvres lettres d'illettrs, dont les adresses:  Notre-Dame de Lourdes,
talaient de grosses critures irrgulires. Beaucoup contenaient des
demandes ou des remerciements, en phrases incorrectes, d'une terrible
orthographe; et rien n'tait plus touchant parfois que la nature de ces
demandes, un petit frre  sauver, un procs  gagner, un amant 
conserver, un mariage  conclure. D'autres lettres se fchaient,
querellaient la sainte Vierge, qui n'avait pas eu la politesse de
rpondre  une premire lettre, en comblant les voeux du signataire.
Puis, il y en avait d'autres encore, d'criture plus fine, de phrases
soignes, des confessions, des prires brlantes, des mes de femme
crivant  la Reine du Ciel ce qu'elles n'osaient dire  un prtre,
dans l'ombre du confessionnal. Enfin, une enveloppe, la dernire
ouverte, contenait simplement une photographie: une fillette envoyait
son portrait  Notre-Dame de Lourdes, avec cette ddicace:  ma bonne
Mre. C'tait, en somme, chaque jour, le courrier d'une Reine trs
puissante, qui recevait des suppliques et des confidences, et qui devait
rpondre en grces, en bienfaits de toutes sortes. Les pices de dix
sous, les pices de vingt sous taient, navement, un simple tmoignage
d'amour, pour la flchir; et, quant aux timbres-poste, ils ne devaient
tre qu'une commodit, facilitant l'envoi d'argent;  moins qu'ils ne
fussent une pure innocence, comme dans la lettre d'une paysanne, qui
avait ajout un post-scriptum, pour dire qu'elle ajoutait un timbre et
qu'elle attendait la rponse.

--Je vous assure, conclut le baron, il y en a de trs gentilles, de
moins btes qu'on ne croirait... Pendant trois ans, j'ai trouv les
lettres trs intressantes d'une dame qui ne faisait rien, sans le
raconter  la sainte Vierge. C'tait une dame marie, et elle prouvait
la plus dangereuse passion pour un ami de son mari... Eh bien! monsieur
l'abb, elle a triomph, la sainte Vierge lui a rpondu, en lui envoyant
l'armure de sa chastet, la force toute divine de rsister  son coeur...

Il s'interrompit, pour dire:

--Mais venez donc vous asseoir ici, monsieur l'abb. Vous verrez comme
on est bien!

Pierre alla se mettre prs de lui, sur le banc,  gauche,  l'endroit o
le rocher s'abaissait. Il y avait l, en effet, un coin de dlicieux
repos. Et ni l'un ni l'autre ne parlait plus, un profond silence
rgnait, lorsqu'il entendit, derrire son dos, un murmure indistinct,
une lgre voix de cristal, qui semblait venir de l'invisible. Il eut un
mouvement, que le baron Suire comprit.

--C'est la source que vous entendez. Elle est dans le sol, derrire ce
grillage... Voulez-vous la voir?

Et, sans attendre que Pierre acceptt, il s'tait dj baiss, pour
ouvrir un des panneaux qui la protgeait, en faisant observer que, si on
la fermait ainsi, c'tait de crainte que les libres penseurs ne vinssent
jeter du poison dedans. Cette imagination extraordinaire stupfia un
instant le prtre; mais il finit par la mettre au compte du baron, qui
avait en vrit beaucoup d'enfance.

Cependant, celui-ci se battait en vain avec le cadenas  lettres, qui ne
voulait pas cder.

--C'est singulier, murmurait-il, le mot est _Rome_, et je suis bien
certain qu'on ne l'a pas chang... L'humidit pourrit tout. Nous sommes
obligs de remplacer, au bout de deux ans, les bquilles, l-haut, qui
tombent en poussire... Apportez-moi donc un cierge.

Lorsque Pierre l'eut clair, avec un cierge, qu'il avait pris  une des
herses, il russit enfin  ouvrir le cadenas de cuivre, mang de
vert-de-gris. Et le panneau grillag tourna, et la source apparut.
C'tait, dans une faille de la roche, sur un fond de graviers boueux,
une eau lente, qui sortait limpide, sans bouillonnement; mais elle
paraissait venir sur une assez large tendue. Le baron expliquait que,
pour la conduire aux fontaines, on l'avait canalise dans des tuyaux
recouverts de ciment. Mme il avouait que, derrire les piscines, on
avait d creuser un rservoir, afin d'amasser l'eau pendant la nuit, car
le faible dbit de la source n'aurait pas suffi aux besoins journaliers.

--Voulez-vous la goter? offrit-il brusquement. Elle est encore
meilleure, ici,  sa sortie de terre.

Pierre ne rpondait pas, regardait cette eau tranquille, cette eau
innocente, qui se moirait de reflets d'or, sous la lumire vacillante du
cierge. Des gouttes de cire tombaient, l'animaient d'un frmissement. Et
il songeait  tout ce qu'elle apportait de mystre, du flanc lointain
des montagnes.

--Buvez-en donc un verre!

Le baron avait rempli, en le plongeant, un verre qui se trouvait
toujours l; et le prtre dut le vider. C'tait de la bonne eau pure, de
cette eau transparente et frache qui ruisselle de tous les hauts
plateaux des Pyrnes.

Le cadenas remis, tous deux reprirent leur place sur le banc de chne.
Derrire lui, par moments, Pierre continuait  entendre la source, avec
son petit gazouillement d'oiseau cach. Et, maintenant, le baron lui
parlait de la Grotte, par toutes les saisons, par tous les temps, dans
un bavardage attendri, plein de dtails purils.

L't, ce n'tait que la saison brutale, les foules foraines des grands
plerinages, la ferveur bruyante des milliers de plerins accourus,
priant et criant  la fois. Mais, ds l'automne, tombaient les pluies,
les pluies diluviennes qui battaient le seuil de la Grotte, pendant de
longs jours; et, alors, venaient les plerinages lointains, des Indiens,
des Malais, jusqu' des Chinois, de petites troupes silencieuses et
extatiques qui s'agenouillaient dans la boue, sur un signe des
Missionnaires. En France, de toutes les anciennes provinces, la Bretagne
envoyait les plerins les plus dvots, des paroisses entires o les
hommes taient aussi nombreux que les femmes, et dont la bonne tenue
pieuse, la foi simple et dcente taient faites pour difier le monde.
Puis, c'tait l'hiver, dcembre avec ses froids terribles, ses paisses
tombes de neige barrant les montagnes. Des familles prenaient alors
leurs quartiers au fond des htels dserts, des fidles se rendaient
quand mme chaque matin  la Grotte, tous les amants du silence,
dsireux de parler  la Vierge, dans la tendre intimit de la solitude.
Il en tait ainsi quelques-uns que personne ne connaissait, qui se
montraient ds qu'ils taient les seuls  se prosterner et  aimer,
comme des amants jaloux, puis qui repartaient, effarouchs,  la
premire menace de foule. Et quelle douceur, par un mauvais temps
d'hiver! Par la pluie, par le vent, par la neige, la Grotte gardait son
flamboiement. Mme, durant les nuits d'enrage tempte, lorsque pas une
me n'tait l, elle incendiait les tnbres vides, elle brlait comme
un brasier d'amour que rien ne pouvait teindre. Le baron racontait que,
pendant les grandes neiges de l'hiver prcdent, il y tait venu passer
des aprs-midi entires,  cette place, sur ce banc o il tait assis.
Il y rgnait une chaleur douce, bien qu'elle ft tourne au nord et que
jamais le soleil n'y pntrt. Sans doute la roche continuellement
chauffe par les cierges expliquait cette bonne tideur; mais ne
pouvait-on croire, en outre,  un bienfait charmant de la Vierge, qui
faisait rgner l un avril ternel? Aussi les petits oiseaux ne s'y
trompaient pas, tous les pinsons du voisinage, quand la neige glaait
leurs pattes, s'y rfugiaient, voletaient dans le lierre, autour de la
statue sainte. Et c'tait, enfin, le rveil du printemps, le Gave
roulant avec un fracas de tonnerre les neiges fondues, les arbres
reverdissant sous la pousse de la sve, tandis que les foules de retour
envahissaient bruyamment la Grotte tincelante, dont elles chassaient
les petits oiseaux du ciel.

--Oui, oui, rptait le baron Suire, d'une voix ralentie, j'ai pass
ici, tout seul, des journes d'hiver adorables... Je ne voyais qu'une
femme, qui s'agenouillait l, contre la grille, pour ne pas mettre ses
genoux dans la neige. Elle tait trs jeune, vingt-cinq ans peut-tre,
et trs jolie, une brune avec des yeux bleus magnifiques. Elle ne disait
rien, elle ne paraissait mme pas prier, elle restait ainsi pendant des
heures, d'un air infiniment triste... Je ne sais qui elle tait, jamais
je ne l'ai revue.

Il cessa de parler; et, deux minutes plus tard, comme Pierre le
regardait, tonn de son silence, il s'aperut qu'il s'tait endormi.
Les mains jointes sur le ventre, le menton contre la poitrine, il
dormait avec un vague sourire, d'un bon sommeil d'enfant. Sans doute,
quand il disait qu'il passait la nuit l, il voulait dire qu'il venait y
faire un premier somme de vieil homme heureux, visit par les anges.

Et Pierre, alors, gota la charmante solitude. C'tait bien vrai, cette
douceur qui pntrait l'me, dans ce coin de roche. Elle tait faite de
l'odeur un peu touffante de la cire, de l'blouissement d'extase o
l'on tombait, au milieu de la splendeur des cierges. Il ne distinguait
plus nettement ni les bquilles de la vote, ni les ex-voto pendus aux
parois, ni l'autel d'argent grav, ni l'orgue-harmonium dans sa housse.
Une ivresse lente le prenait, un anantissement croissant de tout son
tre. Et il avait surtout la sensation divine d'tre loin du monde
vivant, au fond de l'incroyable et du surhumain, comme si la simple
grille de fer ft devenue la barrire mme de l'infini.

Un petit bruit,  la gauche de Pierre, l'inquita. C'tait la source qui
coulait, coulait toujours, avec son gazouillement d'oiseau. Ah! qu'il
aurait voulu tomber  genoux, et croire au miracle, et avoir la
certitude ttue que cette eau divine n'avait jailli de la roche que pour
la gurison de l'humanit souffrante! N'tait-il pas venu pour se
prosterner, pour implorer la Vierge de lui rendre la foi des petits
enfants? Pourquoi donc ne priait-il pas, ne la suppliait-il pas de lui
faire le souverain cadeau de la grce? Il touffait davantage, les
cierges l'blouissaient jusqu'au vertige. Et cette pense le saisit que,
depuis deux jours, dans la grande libert dont les prtres jouissaient 
Lourdes, il avait nglig de dire sa messe. Il tait en tat de pch,
peut-tre tait-ce ce poids qui lui crasait le coeur. Cela devint, en
lui, une telle souffrance, qu'il dut se lever et s'en aller. Il se
contenta de repousser doucement la grille, laissant le baron Suire
endormi sur le banc.

Dans son chariot, Marie n'avait pas boug, souleve  demi sur les
coudes, la face extasie, leve vers la Vierge.

--Marie, tes-vous bien? n'avez-vous pas froid?

Elle ne rpondit point. Il lui tta les mains, les trouva tides et
douces, agites pourtant d'un petit tremblement.

--Ce n'est pas le froid qui vous fait trembler, n'est-ce pas, Marie?

Et elle dit alors, d'une voix lgre comme un souffle:

--Non, non! laissez-moi, je suis si heureuse! Je vais la voir, je le
sens... Ah! quelles dlices!

Alors, il remonta un peu le chle, et il s'loigna, en pleine nuit,
saisi d'un trouble inexprimable. Au sortir des clarts vives de la
Grotte, c'tait une nuit d'encre, un nant de tnbres, dans lequel il
roulait au hasard. Puis, ses yeux s'habiturent, il se retrouva prs du
Gave, il en suivit le bord, une alle ombrage de grands arbres, o
l'obscurit frache recommenait. Cela le soulageait maintenant, cette
ombre, cette fracheur si calmantes. Et il n'prouvait plus qu'une
surprise, celle de ne s'tre pas agenouill, de n'avoir pas pri, comme
Marie priait elle-mme, avec tout l'abandon de son me. Quel tait donc
l'obstacle en lui? D'o venait l'irrsistible rvolte qui l'empchait de
se laisser glisser  la foi, mme lorsque son tre surmen, obsd,
souhaitait l'abandon? Il entendait bien que sa raison seule protestait;
et il se trouvait dans une heure o il aurait voulu la tuer, cette
raison vorace qui mangeait sa vie, qui l'empchait d'tre heureux, du
bonheur des ignorants et des simples. Peut-tre, s'il avait vu un
miracle, aurait-il eu la volont de croire. Par exemple, si Marie
s'tait leve tout d'un coup et avait march devant lui, ne se serait-il
pas prostern, vaincu enfin? Cette image qu'il se faisait de Marie
sauve, de Marie gurie, l'motionna  un tel point, qu'il s'arrta,
les bras tremblants et levs vers le ciel cribl d'toiles. Ah! grand
Dieu! quelle belle nuit profonde et mystrieuse, embaume et lgre, et
quelle joie pleuvait, dans cet espoir de l'ternelle sant revenue, de
l'ternel amour, renaissant  l'infini, comme le printemps! Puis, il
marcha encore, suivit l'alle jusqu'au bout. Mais ses doutes
recommenaient: quand on exige un miracle pour croire, c'est qu'on est
incapable de croire. Dieu n'a pas  faire la preuve de son existence. Il
tait aussi repris de malaise,  la pense que, tant qu'il n'aurait pas
fait son devoir de prtre, en disant sa messe, Dieu ne l'couterait
point. Pourquoi n'allait-il pas tout de suite  l'glise du Rosaire,
dont les autels, de minuit  midi, restaient  la disposition des
prtres de passage? Et il redescendit par une autre alle, se retrouva
sous les arbres, dans le coin de feuillages, d'o il avait vu, avec
Marie, passer la procession aux flambeaux. Plus une clart, une mer
d'ombre, sans bornes.

L, Pierre eut une nouvelle dfaillance; et il entra machinalement 
l'Abri des plerins, comme s'il avait voulu gagner du temps. La porte
restait grande ouverte, sans arer suffisamment la vaste salle, pleine
de monde. Ds les premiers pas, il fut frapp au visage par la lourde
chaleur des corps entasss, par l'odeur paisse et gte des haleines et
des transpirations. Les lanternes fumeuses clairaient si mal, qu'il dut
prendre garde de ne pas marcher sur des membres pars; car
l'encombrement tait extraordinaire, beaucoup de gens qui n'avaient pu
trouver de place sur les bancs, s'taient allongs sur les dalles
humides, souilles de crachats et de dtritus, depuis le matin. Et il y
avait l une promiscuit sans nom, des hommes, des femmes, des prtres,
couchs ple-mle, rouls au hasard, culbuts dans le coup de fatigue
qui les terrassait, la bouche ouverte, anantis. Un grand nombre
ronflaient assis, le dos  la muraille, la tte ballante sur la
poitrine. D'autres taient tombs, les jambes se mlaient, une jeune
fille gisait en travers d'un vieux cur de campagne, dont le calme
sommeil d'enfant riait aux anges. C'tait l'table, les pauvres de la
route entrs et ftant le logis de hasard, tous ceux qui n'avaient pas
de chez eux, par ce beau soir de fte, et qui taient venus s'chouer
l, fraternellement endormis aux bras les uns des autres. Quelques-uns
pourtant ne trouvaient pas de repos, dans l'excitation de leur fivre,
se retournaient, se relevaient pour achever les provisions de leur
panier. On en apercevait d'immobiles, les yeux grands ouverts, fixs sur
l'ombre. Parmi les ronflements, des cris de rve, des plaintes de
souffrance clataient. Et une grande piti, une sourde piti d'angoisse
montait de ce troupeau de misrables, crouls en tas, dans le dgot de
leurs guenilles, tandis que, sans doute, leurs petites mes blanches
voyageaient ailleurs, au pays bleu de leur rve mystique.

Pierre se retirait, le coeur soulev, lorsqu'un gmissement faible et
continu l'arrta. Il avait reconnu,  la mme place, dans la mme
position, madame Vincent, qui berait la petite Rose sur ses genoux.

--Ah! monsieur l'abb, murmura-t-elle, vous entendez, elle s'est
rveille voici bientt une heure, et depuis ce moment elle crie... Je
vous jure bien pourtant que je n'ai pas remu un doigt, tant a me
rendait heureuse de la regarder dormir.

Le prtre s'tait pench, examinant la petite, qui n'avait pas mme la
force de rouvrir les paupires. Sa plainte sortait de sa bouche comme
son souffle mme; et elle tait si blanche, qu'il frmit, car il sentit
venir la mort.

--Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? continua la mre martyrise, 
bout de force. a ne peut pas continuer comme a, je ne peux plus
l'entendre crier... Si vous saviez tout ce que je lui dis: Mon bijou,
mon trsor, mon ange, je t'en supplie, ne crie plus, sois mignonne, la
sainte Vierge va te gurir! Et elle crie toujours...

Elle sanglotait, ses grosses larmes tombaient sur le visage de l'enfant,
dont le rle ne cessait pas.

--S'il faisait jour, je serais dj partie de cette salle, d'autant plus
qu'elle incommode le monde. Il y a l une vieille dame qui s'est dj
fche... Mais j'ai peur qu'il ne fasse froid; et puis, o aller, dans
la nuit?... Ah! sainte Vierge, sainte Vierge, prenez piti de nous!

Pierre, gagn par les larmes, mit un baiser sur les petits cheveux
blonds de Rose; et il se sauva, pour ne pas clater en sanglots avec
cette mre douloureuse, et il se rendit droit au Rosaire, comme dcid 
vaincre la mort.

Il avait dj vu le Rosaire au plein jour, et elle lui avait dplu,
cette glise que l'architecte, gn par l'emplacement, accul au roc,
avait d faire ronde et trop basse, avec sa grande coupole soutenue par
des piliers carrs. Le pis tait que, malgr son style byzantin
archaque, elle manquait de sentiment religieux, sans mystre ni
recueillement aucun, pareille  une halle au bl toute neuve, que la
coupole et les larges portes vitres clairaient d'un jour cru. Elle
n'tait point finie d'ailleurs, l'ornementation manquait, les pans de
mur nu o s'adossaient les autels n'avaient d'autre dcoration que des
roses en papier de couleur et de maigres ex-voto; et cela achevait de
lui donner un air de vaste salle de passage, au sol dall, qui, par les
temps de pluie, se trempait, comme le carreau d'une salle de chemin de
fer. Le matre autel provisoire tait en bois peint. Des ranges de
bancs, innombrables, emplissaient la rotonde centrale, des bancs de
refuge public, o l'on pouvait venir s'asseoir  toute heure, car nuit
et jour le Rosaire restait grand ouvert  la foule des plerins. De mme
que l'Abri, c'tait l'table, o Dieu recevait ses pauvres.

Et Pierre, en entrant, retrouva cette sensation de halle commune que la
rue traverse. Mais le jour trop vif n'inondait plus les murs blafards,
les cierges qui brlaient sur tous les autels toilaient seulement les
ombres vagues, endormies sous les votes. Il y avait eu,  minuit, une
grand'messe solennelle, clbre avec une pompe extraordinaire, dans
l'clat des lumires, des chants, des vtements d'or, des encensoirs
balancs et fumants; et, de ce flamboiement glorieux, il n'tait rest,
 chacun des quinze autels du pourtour, que les cierges rglementaires,
ncessaires  la clbration des messes. Ds minuit, les messes
commenaient, ne cessaient plus jusqu' midi. Rien qu'au Rosaire, il
s'en disait prs de quatre cents, pendant ces douze heures. Pour Lourdes
entier, o l'on comptait une cinquantaine d'autels, le nombre des messes
dites montait  plus de deux mille par jour. Et l'affluence des prtres
tait si grande, que beaucoup remplissaient difficilement leur devoir,
devaient faire queue durant des heures, avant de trouver un autel libre.
Cette nuit-l, ce qui tonna Pierre, ce fut de voir, dans les
demi-tnbres, les autels assigs, des files de prtres qui attendaient
patiemment leur tour, en bas des marches, pendant que l'officiant
dpchait les phrases latines, avec de grands signes de croix; et la
fatigue tait si crasante, que la plupart s'asseyaient par terre, que
certains s'endormaient sur les marches, en tas et vaincus, comptant que
le bedeau les rveillerait.

Un instant, il se promena, indcis. Allait-il attendre comme les autres?
Mais le spectacle le retenait.  tous les autels,  toutes les messes,
un flot de plerins se pressaient, communiaient en hte, avec une sorte
de ferveur vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans
cesse, les mains des prtres se fatiguaient  distribuer le pain de vie;
et il s'tonnait de nouveau, jamais il n'avait vu un coin de terre
arros  ce point du sang divin, et d'o la foi s'exhalt en un tel
envolement des mes. C'tait comme un retour aux temps hroques de
l'glise, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le mme vent de
crdulit, dans l'pouvante de leur ignorance, qui s'en remettait, pour
leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se croire
transport  huit ou neuf sicles en arrire, aux poques de grande
dvotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule
des simples, toute la cohue qui avait assiste  la grand'messe, tait
reste sur les bancs,  l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup
n'avaient pas d'asile. L'glise n'tait-elle pas leur maison, le refuge
o jour et nuit la consolation les attendait? Ceux qui ne savaient o
coucher, qui n'avaient mme pas trouv une place  l'Abri, entraient au
Rosaire, finissaient par se caser sur un banc, ou bien s'allongeaient
sur les dalles. Et d'autres, que leur lit attendait, s'oubliaient pour
la joie de passer une nuit entire dans ce logis cleste, si pleine de
beaux rves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuit taient
extraordinaires: toutes les ranges de bancs garnies, des dormeurs pars
dans tous les coins, derrire tous les piliers; des hommes, des femmes,
des enfants, adosss les uns aux autres, la tte tombe sur l'paule du
voisin, mlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la
dbcle d'une sainte assistance que le sommeil a foudroye, une glise
transforme en une hospitalit de hasard, la porte grande ouverte  la
belle nuit d'aot, laissant pntrer tous les passants des tnbres, les
bons et les mauvais, les las et les perdus. Et, de partout,  chacun des
quinze autels, les sonnettes de l'lvation tintaient sans relche; et,
du ple-mle des dormeurs,  chaque instant, se levaient des bandes de
fidles qui allaient communier, puis qui revenaient se perdre parmi le
troupeau sans nom et sans gardien, roul dans la demi-obscurit comme
dans la dcence d'un voile.

Pierre continuait  errer, d'un air d'indcision inquite, au travers
de ces groupes vagues, lorsqu'un vieux prtre, assis sur la marche d'un
autel, l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait l, et 
l'instant o son tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse
telle, que, par crainte de ne pouvoir achever sa messe, il prfrait
cder sa place. Sans doute la vue de Pierre perdu, tortur dans l'ombre,
l'avait touch. Il lui indiqua la sacristie, attendit encore jusqu' ce
qu'il revnt avec la chasuble et le calice, puis s'endormit profondment
sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe, comme il la disait
 Paris, en honnte homme qui remplit son devoir professionnel. Il
gardait l'apparence extrieure d'une foi sincre. Mais rien ne le
toucha, ne lui fondit le coeur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des
deux jours de fivre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et
bouleversant o il vivait depuis la veille. Il esprait, au moment de la
communion, lorsque le divin mystre s'accomplit, qu'une grande commotion
allait le terrasser, qu'il serait baign de la grce, devant le ciel
ouvert, face  face avec Dieu; et rien ne se produisit, son coeur glac
ne battit mme pas, il pronona jusqu'au bout les paroles habituelles,
fit les gestes rglementaires, avec la correction machinale du mtier.
Malgr son effort de ferveur, une seule ide revenait, obstine, celle
que la sacristie tait bien trop petite, pour un nombre si norme de
messes. Comment les sacristains pouvaient-ils arriver  fournir les
vtements sacrs et les linges? Cela le confondait, occupait son esprit
avec une persistance imbcile.

Puis, tonn, Pierre se retrouva dehors. De nouveau, il marcha dans la
nuit, une nuit qui lui parut plus noire, plus muette, d'un vide immense.
La ville tait morte, pas une lumire ne luisait. Il ne restait que le
grondement du Gave, que ses oreilles accoutumes cessaient d'entendre.
Et, tout d'un coup, la Grotte flamba devant lui, incendia les tnbres
de son perptuel brasier, brlant tel qu'un amour inextinguible. Il y
tait revenu inconsciemment, ramen sans doute par la pense de Marie.
Trois heures allaient sonner, les bancs se vidaient, il n'y avait plus
l qu'une vingtaine de personnes, des formes noires et perdues, des
agenouillements vagues, des extases ensommeilles, tombes  un
engourdissement divin. On aurait dit que la nuit, en s'avanant, et
paissi les ombres, recul la Grotte dans un lointain de rve. Tout
sombrait au fond d'une lassitude dlicieuse, il ne venait plus que du
sommeil de l'immense campagne obscure; tandis que la voix des eaux
invisibles tait comme le souffle mme de ce pur sommeil, o souriait la
sainte Vierge toute blanche, aurole de cierges. Et, parmi les quelques
femmes vanouies, madame Maze tait toujours  genoux, les mains
jointes, la tte basse, si efface, qu'elle paraissait fondue dans son
ardente supplication.

Mais, tout de suite, Pierre s'tait approch de Marie. Il grelottait, il
s'imaginait qu'elle devait tre glace,  l'approche du matin.

--Je vous en conjure, Marie, couvrez-vous! Voulez-vous donc souffrir
davantage?

Et il remonta le chle qui avait gliss, il s'effora de le lui nouer au
menton.

--Vous avez froid, Marie. Vos mains sont glaces.

Elle ne rpondait pas, elle avait la mme attitude que deux heures plus
tt, lorsqu'il s'en tait all. Les coudes appuys aux bords du chariot,
elle se soulevait  demi, dans le mme lan vers la sainte Vierge, la
face transfigure, rayonnante d'une joie cleste. Ses lvres remuaient,
sans qu'il en sortt aucun son. Peut-tre continuait-elle un entretien
mystrieux, au pays de l'enchantement, dans le songe tout veill
qu'elle faisait, depuis qu'elle se trouvait l. Et il lui parla encore,
et elle ne lui rpondit toujours pas. Puis, d'elle-mme, elle murmura
enfin, d'une voix lointaine:

--Oh! Pierre, que je suis heureuse!... Je l'ai vue, je l'ai prie pour
vous, et elle m'a souri, elle m'a fait un petit signe de la tte, pour
me dire qu'elle m'entendait et qu'elle m'exauait... Et elle ne m'a pas
parl, Pierre, mais j'ai compris ce qu'elle me disait. C'est
aujourd'hui,  quatre heures du soir, que je serai gurie, lorsque le
Saint-Sacrement passera.

Il l'coutait, boulevers. Avait-elle dormi, les yeux ouverts?
N'tait-ce pas en rve qu'elle avait vu la sainte Vierge de marbre
incliner la tte et sourire? Il fut pris d'un grand frisson,  cette
pense que cette pure enfant avait pri pour lui. Et il marcha jusqu'
la grille, il tomba sur les deux genoux, en bgayant:  Marie! 
Marie! sans savoir si ce cri de son coeur s'adressait  la Vierge ou 
l'amie adore de son enfance. Puis, il resta l, ananti, attendant la
grce.

Des minutes interminables s'coulrent. Cette fois, c'tait l'effort
surhumain, l'attente du miracle qu'il tait venu chercher pour lui-mme,
la brusque rvlation, le coup de foudre emportant son doute, le rendant
 la foi des simples, rajeuni et triomphant. Il s'abandonnait, il aurait
voulu qu'une force souveraine ravaget son tre et le transformt. Mais,
comme tout  l'heure, pendant sa messe, il n'entendait en lui qu'un
silence sans bornes, il ne sentait qu'un vide sans fond. Rien
n'intervenait, son coeur dsespr semblait cesser de battre. Et il avait
beau s'efforcer de prier, de fixer perdument sa pense sur cette Vierge
puissante, si douce aux pauvres hommes: malgr tout, sa pense
s'chappait, tait reconquise par le monde extrieur, s'occupait de
dtails purils. De l'autre ct de la grille, dans la Grotte, il venait
de revoir le baron Suire endormi, continuant son heureux somme, les
mains jointes sur le ventre. D'autres choses encore l'intressaient, les
bouquets aux pieds de la Vierge, les lettres jetes l, comme  la poste
du ciel, la dlicate dentelle de cire qui demeurait debout autour de la
flamme des gros cierges et qui l'entourait, pareille  une riche
orfvrerie d'argent dcoup. Ensuite, sans lien apparent, il rva  son
enfance, la figure de son frre Guillaume s'voqua, trs distincte.
Depuis la mort de leur mre, il ne l'avait pas revu. Il savait seulement
qu'il vivait trs  l'cart, s'occupant de science au fond de la petite
maison o il s'tait comme clotr, avec une matresse et deux grands
chiens; et il n'aurait plus eu de ses nouvelles, s'il n'avait lu
dernirement son nom dans un journal,  propos d'un attentat
rvolutionnaire. On le disait pris passionnment par des tudes sur les
matires explosibles, frquentant les chefs des partis les plus avancs.
Pourquoi donc lui apparaissait-il ainsi, dans ce lieu d'extase, au
milieu de la lumire mystique des cierges, et tel qu'il l'avait connu
autrefois, si bon, si tendre frre, avec une rvolte de charit pour
toutes les souffrances? Il en fut hant un instant, plein du regret
douloureux de cette bonne fraternit perdue. Puis, sans transition
encore, il eut un retour sur lui-mme, il comprit qu'il s'entterait l
pendant des heures, sans que la foi revnt. Pourtant, il sentait une
sorte de tremblement monter en lui, un dernier espoir, l'ide que, si la
sainte Vierge faisait le grand miracle de gurir Marie, il croirait sans
doute. C'tait comme un dernier dlai qu'il se donnait, un rendez-vous
avec la foi, le jour mme,  quatre heures du soir, lorsque passerait le
Saint-Sacrement, ainsi qu'elle l'avait dit. Tout de suite, son angoisse
cessa, il resta agenouill, bris de fatigue, envahi d'une somnolence
invincible.

Les heures passaient, la Grotte projetait toujours dans la nuit son
resplendissement de chapelle ardente, dont le reflet allait, jusque sur
les coteaux voisins, blanchir les faades des couvents. Mais Pierre la
vit plir peu  peu, et il s'tonna, s'veilla, avec un petit frisson
glac: c'tait le jour qui naissait, dans un ciel trouble, brouill de
grands nuages livides. Il comprit qu'un de ces orages, si brusques dans
les pays de montagnes, montait rapidement du midi. Dj, la foudre
lointaine grondait, tandis que des souffles de vent balayaient les
routes. Peut-tre lui aussi avait-il dormi, car il ne retrouva plus le
baron Suire, qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu s'loigner. Il restait
 peine dix personnes devant la Grotte, parmi lesquelles il reconnut
encore madame Maze, la face entre les mains. Mais, quand elle remarqua
qu'il faisait grand jour et qu'on la voyait, elle se leva, disparut par
l'troit sentier qui conduisait au couvent des Soeurs bleues.

Inquiet, Pierre vint dire  Marie qu'il ne fallait pas rester l
davantage, si elle ne voulait pas courir le risque d'tre trempe.

--Je vais vous reconduire  l'Hpital.

Elle refusa, elle supplia.

--Non, non! j'attends la messe, j'ai promis de communier ici... Ne vous
inquitez pas de moi, rentrez vite  l'htel vous coucher, je vous en
conjure. Vous savez bien que des voitures fermes viennent chercher les
malades, quand il pleut.

Ds lors, elle s'obstina, pendant que lui-mme rptait qu'il ne voulait
pas se coucher. Une messe, en effet, tait dite de trs grand matin, 
la Grotte, o c'tait une joie divine, pour les plerins, que de pouvoir
ainsi communier, aprs une longue nuit d'extase, dans la gloire du
soleil levant. Et, comme de larges gouttes commenaient  tomber, un
prtre parut en chasuble, accompagn de deux clercs, dont l'un tenait
au-dessus de l'officiant, afin de protger le calice, un parapluie de
soie blanche, brode d'or, grand ouvert.

Pierre, qui avait pouss le chariot contre la grille, pour abriter Marie
sous l'auvent de la roche, o s'taient galement rfugis les quelques
assistants, venait de regarder la jeune fille recevoir l'hostie avec une
ferveur brlante, lorsque son attention fut attire par un spectacle
pitoyable, dont son coeur resta boulevers.

Sous la pluie diluvienne, drue et lourde, il venait d'apercevoir madame
Vincent, les deux bras tendus, offrant  la sainte Vierge sa petite
Rose, dont elle portait toujours le cher et douloureux fardeau. N'ayant
pu rester  l'Abri, o des rclamations s'levaient contre le continuel
gmissement de la fillette, elle l'avait emporte dans la nuit noire,
elle avait battu les tnbres pendant plus de deux heures, perdue,
folle, avec cette triste chair de sa chair qu'elle serrait sur sa
poitrine, sans pouvoir la soulager. Elle ignorait quelle route elle
avait suivie, sous quels arbres elle s'tait gare, toute  sa rvolte
contre l'injuste souffrance qui frappait si durement un petit tre si
faible, si pur, incapable encore d'avoir pch. N'tait-ce pas une
abomination, ces tenailles de la maladie torturant sans relche, depuis
des semaines, ce pauvre tre, dont elle ne savait comment apaiser le
cri? Elle la promenait, la berait au travers des chemins, d'une course
furieuse, dans l'espoir entt qu'elle finirait par l'endormir, qu'elle
ferait taire ce cri qui lui arrachait le coeur. Et, brusquement,
extnue, agonisant de l'agonie de sa fille, elle venait de dboucher
devant la Grotte, aux pieds de la Vierge du miracle, qui pardonnait et
gurissait.

-- Vierge, Mre admirable, gurissez-la!...  Vierge, Mre de la divine
grce, gurissez-la!

Elle tait tombe  genoux, elle tendait toujours sa fille expirante sur
ses deux bras frmissants, dans une exaltation de dsir et d'esprance,
qui la soulevait toute. Et la pluie, qu'elle ne sentait pas sur ses
talons, battait derrire elle, d'un roulement de torrent dbord; tandis
que de violents coups de tonnerre branlaient les montagnes. Un moment,
elle crut qu'elle tait exauce, Rose venait d'avoir une lgre
secousse, comme visite par l'archange, les yeux ouverts, la bouche
ouverte, toute blanche; et elle avait eu un dernier petit souffle, elle
ne criait plus.

-- Vierge, Mre du Sauveur, gurissez-la!...  Vierge, Mre
toute-puissante, gurissez-la!

Mais elle sentit son enfant plus lgre encore sur ses bras tendus. Et,
maintenant, elle s'effrayait de ne plus l'entendre se plaindre, de la
voir si blanche, avec ses yeux ouverts, sa bouche ouverte, sans un
souffle. Pourquoi ne souriait-elle pas, si elle tait gurie? Tout d'un
coup, il y eut un grand cri dchirant, le cri de la mre, dominant la
foudre, dans l'orage qui redoublait. Sa fille tait morte. Et elle se
leva toute droite, elle tourna le dos  cette Vierge sourde, qui
laissait mourir les enfants; et elle repartit comme une folle, sous
l'averse battante, allant devant elle sans savoir o, emportant et
berant toujours le pauvre petit corps, qu'elle gardait sur les bras
depuis tant de jours et tant de nuits. Le tonnerre tomba, dut fendre un
des arbres voisins, d'un coup de cogne gant, dans un grand craquement
de branches tordues et brises.

Pierre s'tait lanc  la suite de madame Vincent, pour la guider et la
secourir. Mais il ne put la suivre, il la perdit tout de suite derrire
le rideau trouble de la pluie; et, quand il revint, la messe s'achevait,
l'eau tombait moins violemment, l'officiant finit par s'en aller sous le
parapluie de soie blanche, brod d'or; pendant qu'une sorte d'omnibus
attendait les quelques malades, pour les reconduire  l'Hpital.

Marie serra les deux mains de Pierre.

--Oh! que je suis heureuse!... Ne venez pas me chercher avant trois
heures, cette aprs-midi.

Rest seul, sous la pluie qui continuait plus fine et entte, Pierre
entra dans la Grotte, alla s'asseoir sur le banc, prs de la source. Il
ne voulait pas se coucher, le sommeil l'inquitait, malgr sa lassitude,
dans la surexcitation nerveuse o il tait depuis la veille. La mort de
la petite Rose venait encore de l'enfivrer davantage, il ne pouvait
chasser l'ide de cette mre crucifie, errant par les chemins boueux,
avec le corps de son enfant. Quelles taient donc les raisons qui
dcidaient la Vierge? Cela le stupfiait qu'elle pt choisir, il aurait
voulu savoir comment son coeur de Mre divine pouvait se rsoudre  ne
gurir que dix malades sur cent, ce dix pour cent de miracles dont le
docteur Bonamy avait tabli la statistique. Lui, dj, la veille,
s'tait demand, s'il avait eu le pouvoir d'en sauver dix, lesquels il
aurait lus. Pouvoir terrible, choix redoutable, dont il ne se serait
pas senti le courage! Pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-l? O tait
la justice, o tait la bont? tre la puissance infinie et les gurir
tous, n'tait-ce pas le cri qui sortait des coeurs? Et la Vierge lui
apparaissait cruelle, mal renseigne, aussi dure et indiffrente que
l'impassible nature, distribuant la vie et la mort comme au hasard,
selon des lois ignores de l'homme.

La pluie cessait, Pierre tait l depuis deux heures, lorsqu'il se
sentit les pieds mouills. Il regarda, il fut trs surpris: c'tait la
source qui dbordait,  travers les grillages des panneaux. Dj, le sol
de la Grotte se trouvait inond, une nappe coulait au dehors, sous les
bancs, jusqu'au parapet du Gave. Les derniers orages avaient gonfl les
eaux d'alentour. Et il songeait que la source, toute miraculeuse qu'elle
ft, tait soumise aux lois des autres sources, car elle communiquait
srement avec des rservoirs naturels, o les eaux de pluie pntraient
et s'amassaient. Il s'en alla, pour ne pas avoir les chevilles
trempes.




V


Pierre marcha, dans un besoin d'air pur, la tte si lourde, qu'il
s'tait dcouvert, pour rafrachir son front brlant. Malgr la fatigue
de cette terrible nuit de veille, il ne songeait point  dormir, tenu
debout par la rvolte de tout son tre, qui ne se calmait pas. Huit
heures sonnaient, et il allait au hasard sous le glorieux soleil
matinal, resplendissant dans un ciel sans tache, que l'orage semblait
avoir lav des poussires du dimanche.

Mais, brusquement, il leva la tte, avec l'inquitude de savoir o il
tait; et il s'tonna, car il avait fait dj du chemin, il se trouvait
en bas de la gare, prs de l'Hospice municipal. Il hsitait,  la
bifurcation de deux routes, ne sachant laquelle prendre, lorsqu'une main
amie se posa sur son paule.

--O donc allez-vous,  cette heure?

C'tait le docteur Chassaigne, redressant sa haute taille, serr dans sa
redingote, tout vtu de noir.

--tes-vous donc perdu, avez-vous besoin de quelque renseignement?

--Non, non, merci, rpondit Pierre troubl. J'ai pass la nuit  la
Grotte, avec cette jeune malade qui m'est chre, et je me suis senti le
coeur brouill d'un tel malaise, que je me promne pour me remettre,
avant de rentrer me coucher un instant  l'htel.

Le docteur continuait  le regarder, lisait clairement en lui son
affreuse lutte, son dsespoir de ne pouvoir s'endormir dans la foi,
toute la souffrance de son effort inutile.

--Ah! mon pauvre enfant! murmura-t-il.

Puis, paternellement:

--Eh bien! puisque vous vous promenez, voulez-vous que nous nous
promenions ensemble? Je descendais justement de ce ct, au bord du
Gave... Venez donc, et vous verrez, au retour, quel horizon merveilleux!

Lui, chaque matin, marchait ainsi pendant deux heures, toujours seul,
fatiguant son deuil. Il allait d'abord, ds son lever, s'agenouiller au
cimetire sur la tombe de sa femme et de sa fille, qu'il garnissait de
fleurs, en toutes saisons. Et il battait ensuite les chemins, emportait
ses larmes, ne rentrait djeuner que bris de fatigue.

D'un geste, Pierre avait accept. Tous deux descendirent la route en
pente, cte  cte, sans une parole. Longtemps, ils se turent. Ce
matin-l, le docteur paraissait plus accabl que de coutume, comme si la
causerie avec ses chres mortes lui et fait saigner le coeur davantage.
Dans son visage ple, encadr de cheveux blancs, son nez d'aigle
s'abaissait, tandis que des larmes noyaient encore ses yeux. Et il
faisait si bon, si doux, au grand soleil, par cette admirable matine!
Maintenant, la route suivait le bord du Gave, sur la rive droite, de
l'autre ct de la ville nouvelle. On apercevait les jardins, les
rampes, la Basilique. Puis, ce fut la Grotte qui apparut, en face, avec
le braisillement continu de ses cierges, que le grand jour plissait.

Le docteur Chassaigne, qui avait tourn la tte, fit un signe de croix.
Pierre ne comprit pas d'abord. Puis, quand il eut vu la Grotte  son
tour, il regarda avec surprise son vieil ami, il retomba  son
tonnement de l'avant-veille, devant cet homme de science, athe et
matrialiste, que la douleur avait foudroy et qui croyait  prsent,
pour l'unique joie de revoir dans une autre vie ses chres mortes tant
pleures. Le coeur avait emport la raison, l'homme vieux et seul ne
vivait plus que de l'illusion de revivre, au paradis, o l'on se
retrouve. Et le malaise du jeune prtre en fut accru. Devrait-il donc
attendre de vieillir et d'endurer une souffrance gale, pour trouver
enfin un refuge dans la foi?

Ils continurent  marcher,  s'loigner de la ville, le long du Gave.
Ils taient comme bercs par ces eaux claires, roulant sur des cailloux,
entre des berges plantes d'arbres. Et ils se taisaient toujours, allant
d'un pas gal, perdu chacun dans sa tristesse.

--Et Bernadette, demanda tout d'un coup Pierre, l'avez-vous connue?

Le docteur leva le front.

--Bernadette... Oui, oui, je l'ai vue une fois, plus tard.

Il retomba un instant dans son silence, puis il causa.

--Vous comprenez, en 1858, au moment des apparitions, j'avais trente
ans, j'tais  Paris, jeune mdecin, ennemi de tout surnaturel, et je ne
songeais gure  revenir dans mes montagnes, pour voir une hallucine...
Mais, cinq ou six ans plus tard, vers 1864, j'ai pass par ici, et j'ai
eu la curiosit de rendre une visite  Bernadette, qui tait encore 
l'Hospice, chez les soeurs de Nevers.

Pierre se rappela que son dsir de complter son enqute sur Bernadette,
tait une des raisons de son voyage  Lourdes. Et qui savait si la grce
ne lui viendrait pas de l'humble et adorable fille, le jour o il serait
convaincu de la mission de pardon divin qu'elle avait remplie sur la
terre? Il lui suffirait peut-tre de la mieux connatre, de se persuader
qu'elle tait bien la sainte et l'lue.

--Parlez-moi d'elle, je vous en prie. Dites-moi tout ce que vous savez.

Un faible sourire monta aux lvres du docteur. Il comprenait, il aurait
voulu calmer cette me de prtre, torture par le doute.

--Oh! bien volontiers, mon pauvre enfant. Je serais si heureux de vous
aider  faire la lumire en vous!... Vous avez raison d'aimer
Bernadette, cela peut vous sauver; car j'ai rflchi, depuis ces choses
dj anciennes, et je dclare que je n'ai jamais rencontr de crature
si bonne et si charmante.

Alors, au rythme lent de leur marche, par la belle route, ensoleille,
et dans la fracheur exquise du matin, le docteur conta sa visite 
Bernadette, en 1864. Elle venait d'avoir vingt ans, il y avait six ans
dj que les apparitions s'taient produites; et elle le surprit par son
air simple et raisonnable, sa modestie parfaite. Les soeurs de Nevers,
qui lui avaient appris  lire, la gardaient avec elles  l'Hospice, pour
la dfendre contre la curiosit publique. Elle s'y occupait, les aidait
dans des besognes infimes, tait d'ailleurs si souvent malade, qu'elle
passait des semaines au lit. Ce qui le frappa surtout en elle, ce furent
ses yeux admirables, d'une puret d'enfance, ingnus et francs. Le reste
du visage s'tait un peu gt, le teint se brouillait, les traits
avaient grossi; et,  la voir, elle n'tait gure qu'une fille de
service comme les autres, petite, efface et chtive. Sa dvotion
restait vive, mais elle ne lui avait pas paru l'extatique, l'exalte
qu'on aurait pu croire; au contraire, elle montrait plutt un esprit
positif, sans envole aucune, ayant toujours  la main un petit travail,
un tricot, une broderie. En un mot, elle tait dans la voie commune,
elle ne ressemblait en rien aux grandes passionnes du Christ. Jamais
plus elle n'avait eu de visions, et jamais, d'elle-mme, elle ne causait
des dix-huit apparitions, qui avaient dcid de sa vie. Il fallait qu'on
l'interroget, qu'on lui post une question prcise. Brivement, elle
rpondait, tchait ensuite de rompre l'entretien, n'aimant pas  parler
de ces choses. Lorsqu'on voulait pousser plus avant, qu'on lui demandait
la nature des trois secrets dont elle avait reu la divine confidence,
elle se taisait, dtournait les yeux. Et il tait impossible de la
mettre en contradiction avec elle-mme, toujours les dtails qu'elle
donnait demeuraient conformes  sa version premire, elle semblait en
tre venue  rpter strictement les mmes mots, avec les mmes sons de
voix.

--Je l'ai tenue pendant toute une aprs-midi, continua le docteur, et
elle n'a pas vari d'une syllabe. C'tait dconcertant... Je jure bien
qu'elle ne mentait pas, qu'elle n'a jamais menti, incapable de mensonge.

Pierre osa discuter.

--Mais, docteur, ne croyez-vous pas  une maladie possible de la
volont? N'est-il pas acquis, aujourd'hui, que certaines dgnres, les
enfantines, frappes d'un rve, d'une hallucination, d'une imagination
quelconque, ne peuvent s'en dgager, surtout lorsqu'elles sont
maintenues dans le milieu o le phnomne s'est produit?... Bernadette
clotre, Bernadette ne vivant qu'avec son ide fixe, s'y enttait
naturellement.

Le docteur retrouva son faible sourire, et avec un grand geste vague:

--Ah! mon enfant, vous m'en demandez trop long! Vous savez que je ne
suis plus qu'un pauvre vieil homme, trs peu fier de sa science, et qui
n'a plus la prtention de rien expliquer... Oui, je connais le fameux
exemple de clinique, la jeune fille qui se laissait mourir de faim chez
ses parents, en se croyant atteinte d'une grave maladie de l'estomac, et
qui mangea, lorsqu'on l'eut dplace... Seulement, que voulez-vous? ce
n'est qu'un fait, et il y a tant d'autres faits contradictoires!

Un instant, ils se turent. On n'entendait, sur la route, que le bruit
cadenc de leurs pas. Puis, le docteur reprit:

--D'ailleurs, il est bien vrai que Bernadette fuyait le monde, n'tait
heureuse que dans son petit coin de solitude. On ne lui a jamais connu
une amie intime, une tendresse humaine particulire. Elle tait
galement douce et bonne envers tous, ne montrait d'affection vive que
pour les enfants... Et, comme le mdecin, quand mme, n'est pas mort
compltement en moi, vous avouerai-je que je me suis parfois inquit de
savoir si elle tait reste vierge d'esprit, ainsi qu'elle l'a t
srement de corps? C'est fort possible, car remarquez qu'elle tait d'un
temprament lent et chtif, malade presque toujours; sans parler du
milieu innocent o elle a grandi, Bartrs d'abord, le couvent ensuite.
Pourtant, un doute m'est venu, lorsque j'ai appris le tendre intrt
qu'elle portait  l'Orphelinat, bti par les soeurs de Nevers sur cette
route mme. On y reoit les petites filles pauvres, on les y sauve des
prils de la rue. Et, si elle le voulait trs grand, pouvant contenir
toutes les brebis en danger, n'tait-ce pas qu'elle se souvenait d'avoir
battu les chemins pieds nus, tremblante encore  l'ide de ce qu'elle
aurait pu devenir, sans le secours de la sainte Vierge?

Il continua, il dit les foules accourues, qui venaient contempler et
vnrer Bernadette. C'tait, pour elle, une fatigue considrable. Pas
une journe ne se passait sans qu'un flot de visiteurs se prsentt. Il
en dbarquait de tous les points de la France, de l'tranger mme; et il
fallait bien carter les simples curieux, on n'admettait prs d'elle que
les vrais fidles, les membres du clerg, les gens de marque, qu'on ne
pouvait dcemment laisser  la porte. Une religieuse tait toujours
prsente, pour la protger contre les indiscrtions trop vives, car les
questions pleuvaient, on l'puisait  lui faire raconter son histoire.
Des grandes dames se jetaient  genoux, baisaient sa robe, auraient
voulu en emporter un lambeau, comme une relique. Elle devait dfendre
son chapelet, que toutes, exaltes, la suppliaient de leur vendre, trs
cher. Une marquise tenta de le conqurir, en lui en donnant un autre
qu'elle avait apport,  la croix d'or, aux grains de perles fines.
Beaucoup espraient qu'elle consentirait  faire devant elles un
miracle; et on lui amenait des enfants  toucher, on la consultait sur
des maladies, on tchait d'acheter son influence certaine sur la sainte
Vierge. De grosses sommes lui furent offertes, on l'aurait comble de
prsents royaux, au moindre signe, si elle avait tmoign le dsir
d'tre une reine, orne de pierreries et couronne d'or. Les humbles
restaient  genoux sur le seuil, les grands de la terre se pressaient 
son entour, se seraient fait gloire de lui servir d'escorte. Mme on
raconta qu'il y en eut un, le plus beau et le plus riche des princes,
qui vint, par un clair soleil d'avril, la demander en mariage.

--Mais, interrompit Pierre, ce qui m'a toujours frapp et dplu, c'est
ce dpart de Lourdes,  vingt-deux ans, c'est cette disparition brusque,
cet emprisonnement dans le couvent de Saint-Gildard,  Nevers, d'o elle
n'est jamais ressortie... Cela ne donnait-il pas prise aux bruits de
folie qui ont faussement couru? Ne s'exposait-on pas  ce qu'on suppost
qu'on l'enfermait, qu'on la faisait disparatre, par crainte d'une
indiscrtion de sa part, d'une parole nave qui aurait livr le secret
d'une longue supercherie?... Et, pour dire le mot brutal, vous
l'avouerai-je, moi-mme je crois encore qu'on l'a escamote.

Le docteur Chassaigne hocha la tte doucement.

--Non, non, en toute cette affaire, il n'y a jamais eu d'histoire
arrte  l'avance, de gros mlodrame rgl dans l'ombre, jou ensuite
par des acteurs plus ou moins conscients. Les choses se sont produites
d'elles-mmes, par la seule force des faits; et elles ont toujours t
trs complexes, d'une analyse fort dlicate... Ainsi, il est certain que
Bernadette fut la premire  dsirer quitter Lourdes. Les continuelles
visites la fatiguaient, elle tait mal  l'aise au milieu de ces
adorations bruyantes. Elle ne souhaitait qu'un coin d'ombre o elle pt
vivre en paix, et son dsintressement, parfois, devenait si farouche,
qu'elle jetait par terre l'argent qu'on lui remettait, dans le but pieux
d'une messe  dire ou simplement d'un cierge  faire brler. Jamais elle
n'accepta rien pour elle, ni pour sa famille, qui resta pauvre. Avec une
telle fiert, une telle simplicit naturelle, si dsireuse d'effacement,
on comprend trs bien qu'elle ait voulu disparatre, se clotrer 
l'cart, afin de se prparer  une bonne mort... Son oeuvre tait faite,
cet extraordinaire mouvement qu'elle avait mis en branle, sans trop
savoir pourquoi ni comment; et elle n'tait vraiment plus utile,
d'autres allaient conduire l'affaire et assurer le triomphe de la
Grotte.

--Mettons qu'elle soit partie d'elle-mme, dit Pierre. Mais quel
soulagement pour les gens dont vous parlez, ceux qui, ds lors, ont t
les seuls matres, sous la pluie des millions tombant du monde entier!

--Ah! certes, je ne prtends pas qu'on l'ait retenue! s'cria le
docteur. Franchement, je crois mme qu'on l'a un peu pousse. Elle
finissait par tre embarrassante; non pas qu'on redoutt de sa part des
confidences fcheuses; mais songez qu'elle n'tait gure dcorative,
timide  l'excs, trs souvent alite. Et puis, si peu de place qu'elle
tnt  Lourdes, si obissante qu'elle se montrt, elle tait une
puissance, elle attirait les foules, ce qui faisait d'elle comme une
concurrence  la Grotte. Pour que la Grotte restt seule,
resplendissante dans sa gloire, il tait bon que Bernadette s'effat,
ne ft plus qu'une lgende... Telles furent sans doute les raisons qui
dterminrent l'vque de Tarbes, Mgr Laurence,  hter le dpart. On
eut seulement le tort de dire qu'il s'agissait de l'arracher aux
entreprises du monde, comme si l'on et redout qu'elle pt commettre
le pch d'orgueil, en s'abandonnant  la vanit de cette renomme
sainte dont la chrtient entire retentissait. Et cela tait lui faire
une grave injure, car elle tait incapable d'orgueil, comme de mensonge,
jamais il n'y a eu d'enfant plus simple ni plus modeste.

Il se passionnait, s'exaltait. Brusquement, il se calma, eut de nouveau
son ple sourire.

--C'est vrai, je l'aime; plus j'ai song  elle, plus je l'ai aime...
Mais voyez-vous, Pierre, il ne faut pas que vous me jugiez compltement
abti par la croyance. Si je fais aujourd'hui la part de l'au-del, si
j'ai le besoin de croire  une autre vie meilleure et plus juste, je
sais qu'il reste les hommes en ce bas monde; et, mme lorsqu'ils portent
le froc ou la soutane, leur besogne y est parfois abominable.

Il y eut encore un silence. Chacun rvait de son ct. Et il reprit:

--Je veux vous dire une imagination qui m'a hant souvent... Admettez
que Bernadette ne ft pas cette enfant simple et farouche, donnez-lui un
esprit d'intrigue et de domination, faites d'elle une conqurante, une
directrice de peuples; et tchez d'voquer ce qui se serait pass
alors... videmment, la Grotte serait  elle, la Basilique serait 
elle. Nous la verrions trner dans les crmonies, sous un dais, avec
une mitre d'or. Ce serait elle qui distribuerait les miracles, dont la
petite main conduirait les foules au ciel, d'un geste souverain. Elle
rayonnerait, tant la sainte, l'lue, celle qui seule a contempl la
divinit face  face. Et, en somme, rien ne paratrait plus juste, elle
serait au succs aprs avoir t  la peine, elle jouirait glorieusement
de son oeuvre... Tandis que, vous le voyez, elle est frustre, dvalise.
Les moissons merveilleuses qu'elle a semes, ce sont d'autres qui les
coupent. Pendant les douze annes qu'elle a vcu  Saint-Gildard,
agenouille dans l'ombre, il y avait ici des victorieux, des prtres en
habits d'or, chantant des actions de grce, bnissant des glises et des
monuments, btis  coups de millions. Elle seule a manqu au triomphe de
la foi nouvelle dont elle a t l'ouvrire... Vous dites qu'elle a rv.
Ah! quel beau rve qui a remu tout un monde, et dont elle, la chre
crature, ne s'est veille jamais!

Ils s'arrtrent, ils s'assirent un instant sur une roche, au bord de la
route, avant de revenir vers la ville. Devant eux, le Gave, profond 
cet endroit, roulait des eaux bleues, moires de reflets sombres; tandis
que, plus loin, coulant largement sur un lit de gros cailloux, il
n'tait plus qu'une cume, une mousse blanche, d'une lgret de neige.
Un air frais descendait des montagnes, dans la pluie d'or du soleil.

Pierre n'avait trouv qu'un nouveau sujet de rvolte, en coutant cette
histoire de Bernadette, exploite et supprime; et, les yeux  terre, il
songeait  l'injuste nature,  cette loi qui veut que le fort mange le
faible.

Puis, relevant la tte:

--Et l'abb Peyramale, vous l'avez connu aussi?

Les yeux du docteur se rallumrent, il rpondit vivement:

--Certes! un homme droit et fort, un saint, un aptre! Il a t, avec
Bernadette, le grand ouvrier de Notre-Dame de Lourdes. Comme elle, il en
a souffert affreusement, et comme elle il en est mort... On ne sait
rien, on ne comprend rien au drame qui s'est pass ici, si l'on ne
connat pas cette histoire.

Longuement, alors, il la conta. L'abb Peyramale tait cur de Lourdes,
au moment des apparitions. C'tait un homme grand, aux fortes paules, 
la puissante tte lonine, un enfant du pays d'une intelligence vive,
trs honnte, trs bon, mais violent parfois et dominateur. Il semblait
fait pour la lutte, ennemi de toute exagration dvote, remplissant son
ministre en esprit large. Aussi se mfia-t-il d'abord: il refusa de
croire aux rcits de Bernadette, la questionna, exigea des preuves. Ce
fut plus tard seulement, lorsque le vent de la foi devint irrsistible,
bouleversant les plus rebelles, emportant les foules, qu'il finit par
s'incliner; et encore fut-il surtout conquis par son amour des humbles
et des opprims, le jour o il vit Bernadette menace d'tre conduite en
prison: les autorits civiles perscutaient une de ses ouailles, son
coeur de pasteur s'veilla, il mit  la dfendre son ardente passion de
la justice. Puis, le charme de l'enfant avait opr sur lui, il la
sentait si ingnue, si vridique, qu'il se prit  croire aveuglment en
elle,  l'aimer, comme tout le monde l'aimait. Pourquoi carter le
miracle, quand il est partout dans les livres saints? Ce n'tait pas 
un ministre de la religion, si prudent ft-il, qu'il appartenait de
faire l'esprit fort, lorsque des populations entires s'agenouillaient
et que l'glise semblait  la veille d'un nouveau et grand triomphe.
Sans compter que le conducteur d'hommes qui tait en lui, le remueur de
foules et le btisseur, avait enfin trouv sa voie, le vaste champ o il
pourrait agir, la grande cause  laquelle il se donnerait tout entier,
avec sa fougue et son besoin de victoire.

Ds ce moment, l'abb Peyramale n'eut plus qu'une pense, excuter les
ordres que la Vierge avait charg Bernadette de lui transmettre. Il
veilla  l'amnagement de la Grotte: une grille fut pose, on canalisa
l'eau de la source, on fit des travaux de terrassement pour dgager les
abords. Mais, surtout, la Vierge avait demand qu'on construist une
chapelle; et lui voulut une glise, toute une basilique triomphale. Il
voyait grand, bousculant les architectes, exigeant d'eux des palais
dignes de la Reine du ciel, plein d'une sereine confiance dans l'aide
enthousiaste de la chrtient entire. D'ailleurs, les dons affluaient,
l'or pleuvait des diocses les plus lointains, une pluie d'or qui devait
grandir et ne jamais cesser. Ce furent alors ses annes heureuses, on le
rencontrait  chaque heure parmi les ouvriers, qu'il activait en brave
homme aimant  rire, toujours sur le point de prendre lui-mme le pic et
la truelle, dans sa hte  voir se raliser son rve. Mais les temps
d'preuves allaient venir, il tomba malade, il tait en grand danger de
mort, le 4 avril 1864, lorsque la premire procession partit de son
glise paroissiale pour se rendre  la Grotte, une procession de
soixante mille plerins, qui se droulait au milieu d'un concours de
foule immense.

Le jour o l'abb Peyramale, sauv une premire fois de la mort, se
releva, il tait dpossd. Dj, pour le suppler dans sa lourde tche,
l'vque, Mgr Laurence, lui avait donn un aide, un de ses anciens
secrtaires, le pre Semp, dont il avait fait le directeur des
missionnaires de Garaison, une maison fonde par lui. Le pre Semp
tait un petit homme maigre et fin, d'une apparence dsintresse, trs
humble, brl au fond de toutes les soifs de l'ambition. D'abord, il
s'tait tenu  son rang, servant le cur de Lourdes en subordonn
fidle, s'occupant de tout pour le soulager, se mettant au courant de
tout, dans le dsir de se rendre indispensable. Immdiatement, il dut
comprendre quelle riche ferme allait devenir la Grotte, quel revenu
colossal on en pourrait tirer, avec un peu d'adresse. Il ne quittait
plus l'vch, il s'tait empar de l'vque, trs froid, trs pratique,
qui avait de grands besoins d'aumnes. Et ce fut ainsi qu'il russit,
lorsque l'abb Peyramale tomba malade,  faire dfinitivement sparer de
la cure de Lourdes le domaine entier de la Grotte, qu'il fut charg
d'administrer,  la tte de quelques pres de l'Immacule-Conception,
dont l'vque le nomma suprieur.

La lutte bientt commena, une de ces luttes sourdes, acharnes,
mortelles, comme il y en a sous la discipline ecclsiastique. Une cause
de rupture tait l, un champ de bataille o l'on allait se battre 
coups de millions: la construction d'une nouvelle glise paroissiale,
plus grande et plus digne que la vieille glise existante, dont
l'insuffisance tait reconnue, depuis l'affluence sans cesse accrue des
fidles. C'tait, d'ailleurs, une ide ancienne de l'abb Peyramale, qui
voulait tre le strict excuteur des ordres de la Vierge. Elle avait
dit, en parlant de la Grotte: On y viendra en procession. Et il avait
toujours vu les plerins partir en procession de la ville, o ils
devaient rentrer de mme le soir, comme, du reste, cela s'tait fait
d'abord. Il fallait donc un centre, un point de ralliement, et il rvait
une glise magnifique, une cathdrale aux proportions gantes, pouvant
contenir tout un peuple. Avec son temprament de constructeur, d'ouvrier
passionn du ciel, il la voyait dj monter du sol, dresser au grand
soleil son clocher, bourdonnant de cloches. C'tait aussi sa maison
qu'il voulait btir, son acte de foi et d'adoration, le temple dont il
serait le pontife, o il triompherait avec le doux souvenir de
Bernadette, en face de l'oeuvre dont on l'avait dpossd. Naturellement,
dans la profonde amertume qu'il en ressentait, cette nouvelle glise
paroissiale tait un peu une revanche, sa part de gloire  lui, une
faon encore d'occuper son activit militante, la fivre qui le
consumait, depuis que, le coeur meurtri, il avait mme cess de descendre
 la Grotte.

Au dbut, ce fut de nouveau une flambe d'enthousiasme. L'ancienne ville
qui se sentait mise  l'cart, fit cause commune avec son cur, devant
la menace de voir tout l'argent, toute la vie aller  la cit nouvelle,
poussant de terre, autour de la Basilique. Le conseil municipal vota une
somme de cent mille francs, qui, fcheusement, ne devait tre verse
que lorsque l'glise serait couverte. Dj, l'abb Peyramale avait
accept les plans de l'architecte, un projet qu'il avait voulu
grandiose, et trait avec un entrepreneur de Chartres, lequel
s'engageait  finir l'glise en trois ou quatre ans, si les versements
promis se faisaient avec rgularit. Les dons allaient srement
continuer  pleuvoir de partout, l'abb se lanait dans cette grosse
affaire sans inquitude, dbordant d'une vaillance insoucieuse, comptant
bien que le ciel ne l'abandonnerait pas en route. Il se crut mme
certain de l'appui du nouvel vque, Mgr Jourdan, qui, aprs avoir
bnit la premire pierre, pronona une allocution, o il reconnut la
ncessit et le mrite de l'oeuvre. Et il semblait que le pre Semp,
avec son humilit habituelle, se ft inclin, acceptant cette
concurrence dsastreuse, qui devait le forcer  partager; car il
affectait de se donner entirement  l'administration de la Grotte, il
avait mme laiss mettre, dans la Basilique, un tronc pour la nouvelle
glise paroissiale en construction.

Puis, la lutte sourde, la lutte enrage recommena. L'abb Peyramale,
qui tait un dtestable administrateur, exultait en voyant son glise
grandir rapidement. Les travaux taient mens bon train, il ne demandait
rien autre chose, toujours convaincu que la sainte Vierge payerait. Ce
fut, chez lui, une stupeur, lorsqu'il s'aperut enfin que les aumnes se
tarissaient, que l'argent des fidles ne lui arrivait plus, comme si
quelqu'un, dans l'ombre, en avait dtourn la source. Et le jour vint o
il lui fut impossible de faire les payements promis. Il y avait eu l
tout un tranglement savant, dont il ne se rendit compte que plus tard.
De nouveau, le pre Semp devait avoir ramen sur la Grotte la faveur
exclusive de l'vque. On parla mme de circulaires confidentielles
distribues dans les diocses, pour que les envois d'argent ne fussent
plus adresss  la paroisse. La Grotte vorace, la Grotte insatiable
voulait tout, dvorait tout; et les choses allrent  ce point, que des
billets de cinq cents francs mis dans le tronc,  la Basilique, furent
gards: on dpouillait le tronc, on volait la paroisse. Mais le cur,
dans sa passion pour l'glise grandissante, qui tait sa fille,
rsistait avec violence, aurait donn son sang. Il avait d'abord trait
au nom de la fabrique; puis, quand il ne sut comment payer, il traita en
son nom personnel. Sa vie n'tait plus que l, il s'puisa en efforts
hroques. Sur les quatre cent mille francs promis, il n'avait pu en
donner que deux cent mille; et le conseil municipal s'enttait  ne pas
verser les cent mille francs vots, avant que l'glise ft couverte.
C'tait aller contre les intrts vidents de la ville. Le pre Semp, 
ce qu'on racontait, agissait secrtement auprs de l'entrepreneur.
Brusquement, il triompha, les travaux furent arrts.

Ds lors, ce fut l'agonie. Le cur Peyramale, ce montagnard aux paules
larges,  la face lonine, frapp au coeur, chancela et s'abattit, ainsi
qu'un chne foudroy. Il s'alita, il ne se releva plus. Des histoires
couraient, on disait que le pre Semp avait tch de s'introduire  la
cure, sous un pieux prtexte, pour tre certain que son adversaire
redout tait bien bless mortellement; et on ajoutait qu'on avait d le
chasser de cette chambre douloureuse, o sa prsence tait un scandale.
Puis, quand le cur fut mort, abreuv d'amertume, vaincu, on put voir le
pre Semp triomphant aux obsques, dont on n'avait point os l'carter.
On prtendit qu'il y afficha une joie abominable, le visage rayonnant de
son triomphe. Enfin, il tait donc dbarrass du seul homme qui lui
faisait obstacle, dont il craignait la lgitime autorit! Il ne serait
plus forc de partager avec personne, maintenant que les deux ouvriers
de Notre-Dame de Lourdes se trouvaient supprims, Bernadette au couvent,
l'abb Peyramale dans la terre. La Grotte n'tait plus qu' lui, les
aumnes ne viendraient plus qu' lui, il emploierait  son gr le budget
de huit cent mille francs environ, dont il disposait chaque anne. Il
achverait les travaux gigantesques qui feraient de la Basilique tout un
monde se suffisant  lui-mme, il aiderait  l'clat de la ville
nouvelle pour isoler davantage l'ancienne ville, la relguer derrire
son rocher, ainsi qu'une paroisse infime, noye dans la splendeur de sa
voisine toute-puissante. C'tait la royaut dfinitive, tout l'argent et
toute la domination.

Pourtant, la nouvelle glise paroissiale, bien que les travaux fussent
abandonns et qu'elle dormt dans son enclos de planches, tait plus d'
moiti construite, jusqu'aux votes des bas cts. Et il restait l une
menace, si quelque jour la ville tentait de la finir. Il fallait achever
de la tuer, elle aussi, en faire une ruine irrparable. Le sourd travail
continua donc, une merveille de cruaut, de destruction lente. D'abord,
le nouveau cur, une simple crature, fut conquis,  ce point qu'il ne
dcachetait mme plus les envois d'argent adresss  la paroisse: toutes
les lettres charges taient portes directement chez les pres.
Ensuite, on critiqua l'emplacement choisi pour la nouvelle glise, on
fit rdiger, par l'architecte diocsain, un rapport qui dclarait
l'glise ancienne trs solide et suffisant aux besoins du culte. Mais,
surtout, on pesa sur l'vque, on dut lui reprsenter le ct fcheux
des difficults d'argent survenues avec l'entrepreneur. Ce Peyramale
n'tait plus qu'un homme violent, entt, une sorte de fou dont le zle
indisciplin avait failli compromettre la religion. Et l'vque,
oubliant qu'il avait bnit la premire pierre, lana une lettre pour
mettre l'glise en interdit, avec dfense d'y clbrer tout service
religieux, ce qui fut le coup suprme. Des procs interminables
s'taient engags, l'entrepreneur qui n'avait reu que deux cent mille
francs sur les cinq cent mille francs de travaux excuts, venait
d'attaquer l'hritier du cur, la fabrique et la ville, cette dernire
se refusant toujours  verser les cent mille francs vots par elle.
D'abord, le Conseil de Prfecture se dclara incomptent; puis, le
Conseil d'tat lui ayant renvoy l'affaire, il condamna la ville 
donner les cent mille francs et l'hritier  terminer l'glise, tout en
mettant la fabrique hors de cause. Mais il y eut un nouveau pourvoi
devant le Conseil d'tat, qui cassa l'arrt; et, cette fois, retenant
l'affaire, il condamna la fabrique, ou  son dfaut l'hritier,  payer
l'entrepreneur. Ni l'une ni l'autre n'tait solvable, la situation en
resta l. Ces procs avaient dur quinze annes. La ville s'tant
rsigne  donner ses cent mille francs, on ne devait plus 
l'entrepreneur que deux cent mille francs. Seulement, les frais de
toutes sortes, les intrts accumuls avaient grossi cette somme  un
tel point, qu'elle atteignait dsormais le chiffre de six cent mille
francs; et, comme, d'autre part, on estimait  quatre cent mille francs
l'argent ncessaire  l'achvement de l'glise, c'tait donc un million
qu'il fallait pour en sauver la jeune ruine d'une destruction certaine.
Ds ce jour, les pres de la Grotte purent dormir tranquilles: ils
l'avaient assassine, l'glise  son tour tait morte.

Les cloches de la Basilique sonnrent  toute vole, le pre Semp rgna
victorieux, au sortir de cette lutte gigantesque, cette guerre au
couteau, o l'on avait tu des pierres, aprs avoir tu un homme, dans
l'ombre discrte des sacristies. Et le vieux Lourdes, ttu et
inintelligent, porta durement la peine de ne pas avoir mieux soutenu son
cur, qui tait mort  la peine, pour l'amour de sa paroisse; car, ds
lors, la ville nouvelle ne cessa de grandir et de prosprer, aux dpens
de l'ancienne ville. Tout l'argent allait  la premire, les pres de la
Grotte battaient monnaie, commanditaient des htelleries et des
boutiques de cierges, vendaient l'eau de la source, bien qu'il leur ft
dfendu de se livrer  aucun ngoce, d'aprs une clause formelle de leur
contrat avec la commune. Le pays entier se pourrissait, le triomphe de
la Grotte avait amen une telle rage de lucre, une fivre si brlante de
possder et de jouir, que, sous la pluie battante des millions, une
perversion extraordinaire s'aggravait de jour en jour, changeait en
Gomorrhe et en Sodome le Bethlem de Bernadette. Le pre Semp venait
d'achever le triomphe de Dieu, dans l'abomination humaine, au milieu du
dsastre des mes. Des constructions gantes poussaient du sol, cinq ou
six millions taient dj dpenss, on avait sacrifi tout  cette
volont absolue de tenir la paroisse  l'cart, afin de garder la proie
entire. Les rampes colossales, si coteuses, n'taient l que pour
luder le voeu de la Vierge, demandant qu'on vnt  la Grotte en
procession. Ce n'tait pas y aller en procession que de descendre de la
Basilique par la rampe de gauche, puis d'y remonter par la rampe de
droite: c'tait tourner sur place. Mais les pres avaient russi  ce
qu'on partt de chez eux pour revenir chez eux, de faon  tre les
uniques propritaires, les fermiers magnifiques engrangeant toute la
moisson. Le cur Peyramale tait enterr dans la crypte de son glise,
inacheve et en ruine; et Bernadette avait longtemps agonis au loin, au
fond d'un couvent, o elle dormait aussi  cette heure, sous la dalle
d'une chapelle.

Un grand silence tomba, lorsque le docteur Chassaigne eut termin ce
long rcit. Puis, il se leva pniblement.

--Mon cher enfant, il va tre dix heures, et je veux que vous vous
reposiez un peu... Retournons.

Pierre, silencieux, le suivit. Ils revinrent vers la ville, d'un pas
plus rapide.

--Ah! oui, reprit le docteur, il y a eu l de grandes iniquits et de
grandes douleurs. Que voulez-vous! l'homme gte les oeuvres les plus
belles... Et vous ne pouvez vous imaginer encore l'affreuse tristesse
des choses que je viens de vous conter. Il faut voir, il faut toucher du
doigt... Dsirez-vous que je vous fasse visiter, ce soir, la chambre de
Bernadette et l'glise inacheve du cur Peyramale?

--Certes, trs volontiers!

--Eh bien! aprs la procession de quatre heures, je vous retrouverai
devant la Basilique, vous viendrez avec moi.

Et ils ne parlrent plus, perdus chacun dans sa rverie.

Sur leur droite maintenant, le Gave coulait dans une gorge profonde, une
sorte d'entaille o il s'engouffrait, comme disparu, parmi des arbustes.
Mais, parfois, on en revoyait une coule claire, pareille  de l'argent
mat. Plus loin, aprs un brusque dtour, on le retrouvait largi au
travers d'une plaine, s'talant en nappes vives qui devaient changer
souvent de lit, car le sol de sable et de cailloux tait ravin de
toutes parts. Le soleil commenait  tre brlant, dj haut dans le
vaste ciel dont le bleu limpide se fonait, d'un bord  l'autre de
l'immense cirque des montagnes.

Ce fut  ce dtour de la route que Lourdes reparut, lointain encore, aux
yeux de Pierre et du docteur Chassaigne. Sous la splendide matine, la
ville blanchissait  l'horizon, dans une poussire volante d'or et de
pourpre, avec ses maisons, ses monuments de plus en plus distincts, 
chaque pas qui les en rapprochait. Et le docteur, sans parler, finit par
montrer  son compagnon cette ville grandissante, d'un geste large et
triste, comme pour la prendre  tmoin des histoires qu'il avait dites.
C'tait l'exemple, s'voquant dans l'clatante lumire du jour.

Dj, l'on apercevait le braisillement de la Grotte, affaibli  cette
heure, parmi les verdures. Puis, les travaux gigantesques s'tendaient,
le quai en pierres de taille, tout le long du Gave, dont on avait d
dtourner le cours, le pont neuf qui reliait les nouveaux jardins au
boulevard rcemment ouvert, et les rampes colossales, et l'glise
massive du Rosaire, et la Basilique lance, d'une grce fire, dominant
tout. Aux alentours, on ne voyait de la ville neuve,  cette distance,
qu'un pullulement de faades blanches, qu'un miroitement d'ardoises
neuves, les grands couvents, les grands htels, la cit riche pousse
comme par miracle de l'antique sol pauvre; tandis que, derrire la masse
rocheuse o se profilaient les murs croulants du Chteau,
apparaissaient, confuses et perdues, les toitures humbles de l'ancienne
ville, un ple-mle de petits toits mangs par l'ge, serrs
peureusement les uns contre les autres. Et, comme fond  cette vocation
de la vie d'hier et d'aujourd'hui, sous la gloire de l'ternel soleil,
le petit Gers et le grand Gers montaient, barraient l'horizon de leurs
flancs nus, que les rayons obliques sabraient de jaune et de rose.

Le docteur Chassaigne voulut accompagner Pierre jusqu' l'htel des
Apparitions; et l seulement il le quitta, en lui rappelant le
rendez-vous qu'il lui avait donn pour le soir. Il n'tait pas onze
heures encore. Pierre, que la fatigue, tout d'un coup, venait
d'anantir, s'effora de manger, avant de se mettre au lit; car il
sentait bien que le besoin tait pour beaucoup dans sa dfaillance. Il
trouva heureusement une place libre  la table d'hte, mangea en
dormant, les yeux ouverts, sans savoir ce qu'on lui servait; puis, il
monta et se jeta sur son lit, aprs avoir eu le soin de dire  la
servante de le rveiller  trois heures.

Mais, ds qu'il fut allong, la fivre o il tait l'empcha d'abord de
fermer les yeux. Une paire de gants, oublie dans la chambre voisine,
lui avait rappel M. de Guersaint, parti avant le jour pour Gavarnie, et
qui devait n'tre de retour que le soir. Quel heureux don que
l'insouciance! Lui, maintenant, les membres morts de lassitude, l'esprit
perdu, tait triste  mourir. Tout semblait tourner contre sa bonne
volont  reconqurir la foi de son enfance. L'aventure tragique du cur
Peyramale venait encore d'aggraver la rvolte que lui avait laisse
l'histoire de Bernadette, lue et martyre. La vrit qu'il tait venu
chercher  Lourdes, au lieu de lui rendre la foi, allait-elle donc
aboutir  une haine plus grande de l'ignorance et de la crdulit, 
cette amre certitude que l'homme est seul en ce monde, avec sa raison?

Enfin, il s'endormit. Mais des images continuaient  flotter dans son
pnible sommeil. C'tait Lourdes gt par l'argent, devenu un lieu
d'abomination et de perdition, transform en un vaste bazar, o tout se
vendait, les messes et les mes. C'tait le cur Peyramale mort et
couch au milieu des ruines de son glise, parmi les orties que
l'ingratitude avait semes. Et il ne se calma, il ne gota la douceur du
nant que lorsqu'une dernire vision, ple et pitoyable, se fut efface,
celle de Bernadette  Nevers, agenouille dans un coin d'ombre, rvant 
son oeuvre, l-bas, qu'elle ne devait jamais voir.




QUATRIME JOURNE




I


 l'hpital de Notre-Dame des Douleurs, ce matin-l, Marie tait reste
assise sur son lit, le dos appuy contre des oreillers. Ayant pass la
nuit entire  la Grotte, elle avait refus de s'y laisser conduire. Et,
comme madame de Jonquire s'tait approche pour relever un des
oreillers qui glissait, elle lui demanda:

--Quel jour sommes-nous donc, madame?

--Lundi, ma chre enfant.

--Ah! c'est vrai. On ne sait plus comment on vit n'est-ce pas?... Et
puis, je suis si heureuse! C'est aujourd'hui que la sainte Vierge va me
gurir.

Elle souriait divinement, d'un air de rveuse veille, les yeux perdus,
si absente, si absorbe dans l'ide fixe, qu'elle ne voyait, au loin,
que la certitude de son espoir. Et la salle Sainte-Honorine venait de se
vider autour d'elle, toutes les malades taient parties  la Grotte, il
ne restait l, dans le lit voisin, que madame Vtu, agonisante. Mais
elle ne l'apercevait mme pas, elle tait ravie de la paix brusque qui
s'tait faite. On avait ouvert une des fentres sur la cour, le soleil
de la radieuse matine entrait en un large rayon, dont la poussire
d'or, prcisment, dansait sur son drap, baignant ses mains ples. Cela
tait si bon, cette salle lugubre la nuit, avec son entassement de
grabats douloureux, sa puanteur, ses gmissements de cauchemar, tout
d'un coup ensoleille ainsi, et rafrachie par l'air matinal, et tombe
 une telle douceur de silence!

--Pourquoi n'essayez-vous pas de dormir un peu? reprit maternellement
madame de Jonquire. Vous devez tre brise, de toute une nuit de
veille.

Marie parut surprise, si lgre, si envole, qu'elle ne sentait plus ses
membres.

--Mais je ne suis pas fatigue du tout, je n'ai pas sommeil... Dormir,
oh! non, cela serait trop triste, je ne saurais plus que je vais tre
gurie.

Cela fit rire la directrice.

--Alors, pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'on vous ment  la Grotte?
Vous allez vous ennuyer dans ce lit, toute seule.

--Je ne suis pas seule, madame, je suis avec elle.

Elle joignait les mains, en son extase, tandis que s'voquait sa vision.

--Vous savez que, cette nuit, je l'ai vue qui inclinait la tte, en me
souriant... J'ai bien compris, j'ai bien entendu sa voix, sans qu'elle
ouvrt les lvres.  quatre heures, lorsque passera le Saint-Sacrement,
je serai gurie.

Madame de Jonquire voulut la calmer, un peu inquite de cette sorte de
somnambulisme o elle la voyait. Mais la malade rptait:

--Non, non, je ne suis pas plus mal, j'attends... Seulement, vous
comprenez, madame, je n'ai pas besoin d'aller ce matin  la Grotte,
puisque le rendez-vous qu'elle m'a donn est pour quatre heures.

Et elle ajouta plus bas:

-- trois heures et demie, Pierre viendra me chercher...  quatre
heures, je serai gurie.

Le soleil, lentement, montait le long de ses bras nus, si transparents,
d'une dlicatesse maladive; tandis que ses admirables cheveux blonds,
glisss sur ses paules, semblaient un ruissellement mme de l'astre,
qui l'enveloppait toute. Un chant d'oiseau vint de la cour, le silence
frissonnant de la salle en fut gay. Quelque enfant, qu'on ne voyait
pas, devait jouer par l, car des rires lgers par moments s'levaient
aussi, dans l'air tide, d'une tranquillit dlicieuse.

--Allons, conclut madame de Jonquire, ne dormez pas, puisque vous
n'avez pas sommeil. Seulement, restez bien sage, a vous reposera tout
de mme.

Mais, dans le lit voisin, madame Vtu se mourait. On n'avait point os
la mener  la Grotte, par crainte de la voir passer en route. Depuis un
instant, elle avait les yeux ferms, et soeur Hyacinthe qui l'examinait,
appela d'un geste madame Dsagneaux, pour lui dire sa mauvaise
impression. Toutes les deux, maintenant, penches au-dessus de la
moribonde, l'piaient avec une inquitude croissante. Le masque avait
jauni encore, couleur de boue; les orbites s'taient creuses, les
lvres semblaient s'amincir; et le rle surtout, le rle commenait, un
souffle lent et pestilentiel, empoisonn par le cancer qui achevait de
dvorer l'estomac. Brusquement, elle souleva les paupires, elle
s'effraya, en apercevant ces deux visages penchs sur le sien. Est-ce
que sa mort tait prochaine, qu'on la regardait ainsi? Une tristesse
immense parut dans ses yeux, un regret dsespr de la vie. Cela
n'allait pas jusqu' la rvolte violente, car elle n'avait plus la force
de se dbattre; mais quel affreux sort, quitter sa boutique, quitter ses
habitudes, son mari, pour venir mourir si loin! braver le supplice
abominable d'un tel voyage, prier le jour, prier la nuit, et ne pas tre
exauce, et mourir, lorsque d'autres gurissaient!

Elle ne put que bgayer:

--Ah! que je souffre, ah! que je souffre... Je vous en supplie, faites
quelque chose, faites au moins que je ne souffre plus.

La petite madame Dsagneaux, avec son joli visage de lait, noy dans
l'bouriffement de ses cheveux blonds, tait bouleverse. Elle n'avait
pas l'habitude des agonies, elle aurait donn la moiti de son coeur,
comme elle le disait, pour sauver cette pauvre femme. Et elle se releva,
elle prit  partie soeur Hyacinthe, touche aux larmes elle aussi, mais
rsigne dj au salut par une bonne mort. Est-ce que vraiment il n'y
avait rien  faire? est-ce qu'on ne pouvait pas tenter quelque chose,
ainsi que la mourante le demandait? Le matin mme, deux heures plus tt,
l'abb Judaine tait venu l'administrer, en lui donnant la communion.
Elle avait le secours du ciel, c'tait le seul sur lequel elle pt
compter, puisque, depuis longtemps, elle n'attendait plus rien des
hommes.

--Non, non! il faut nous remuer, s'cria madame Dsagneaux.

Et elle alla chercher madame de Jonquire, prs du lit de Marie.

--Entendez-vous, madame, cette malheureuse qui souffre? Soeur Hyacinthe
prtend qu'elle n'en a plus que pour quelques heures. Mais nous ne
pouvons la laisser gmir ainsi... Il y a des choses pour calmer. Ce
jeune mdecin qui est ici, pourquoi ne pas le faire venir?

--Certainement, rpondit la directrice. Tout de suite!

On ne pensait jamais au mdecin, dans les salles. L'ide n'en venait 
ces dames qu'au moment des crises terribles, lorsqu'une de leurs malades
hurlait de douleur.

Soeur Hyacinthe elle-mme, tonne de n'avoir pas song  Ferrand,
qu'elle savait dans une pice voisine, demanda:

--Voulez-vous, madame, que j'aille chercher monsieur Ferrand?

--Mais sans doute! ramenez-le vite.

Et, lorsque la soeur fut partie, madame de Jonquire se fit aider par
madame Dsagneaux, pour relever un peu la tte de la moribonde, pensant
que cela la soulagerait. Ces dames se trouvaient justement seules, ce
matin-l, toutes les autres dames hospitalires tant alles  leurs
affaires ou  leurs dvotions. Au fond de la grande salle vide, d'une
paix si douce, o le soleil mettait son tide frisson, on n'entendait
toujours, par moments, que les rires lgers de l'enfant qu'on ne voyait
pas.

--Est-ce que c'est Sophie qui fait tout ce bruit? dit soudain la
directrice, un peu nerve, dans le gros ennui de la catastrophe qu'elle
prvoyait.

Elle marcha vivement, alla jusqu'au bout de la salle; et c'tait en
effet Sophie Couteau, la petite miracule de l'anne prcdente, assise
par terre, derrire un lit, qui, malgr ses quatorze ans, s'amusait 
faire une poupe avec des chiffons. Elle lui parlait, elle tait si
heureuse, si perdue dans son jeu, qu'elle en riait d'aise.

--Tenez-vous droite, mademoiselle! Dansez un peu la polka, pour voir!
Une! deux! dansez, tournez, embrassez celle que vous voudrez!

Mais madame de Jonquire arrivait.

--Ma petite fille, nous avons l une de nos malades qui souffre beaucoup
et qui est au plus mal... Il ne faut pas rire si fort.

--Ah! madame, je ne savais pas.

Elle s'tait releve, elle gardait sa poupe  la main, devenue trs
srieuse.

--Madame, est-ce qu'elle va mourir?

--J'en ai peur, ma pauvre enfant.

Alors, Sophie ne souffla plus. Elle avait suivi la directrice, elle
s'tait assise sur un lit voisin; et, de ses grands yeux, avec une
curiosit ardente, sans peur aucune, elle regardait madame Vtu
agoniser. Nerveuse, madame Dsagneaux s'impatientait de ne pas voir le
mdecin venir; tandis que Marie, extasie, ensoleille, semblait rester
trangre  tout ce qui se passait autour d'elle, dans l'attente ravie
du miracle.

Soeur Hyacinthe n'avait pas trouv Ferrand, dans la petite pice o il se
tenait d'habitude, prs de la lingerie; et elle le cherchait par toute
la maison. Depuis deux jours, le jeune mdecin s'effarait de plus en
plus, au milieu de ce singulier hpital, o l'on ne rclamait jamais son
aide que pour des agonies. La petite bote de pharmacie qu'il avait
apporte, se trouvait mme inutile; car il ne fallait pas songer 
instituer un traitement quelconque, puisque les malades n'taient pas l
pour se soigner, mais simplement pour gurir, dans le coup de foudre
d'un prodige; aussi ne distribuait-il gure que des pilules d'opium, qui
endormaient les trop grosses souffrances. Il avait eu la stupeur
d'assister  une tourne du docteur Bonamy, au travers des salles.
C'tait une simple promenade, le mdecin venait en curieux, ne
s'intressait pas aux malades, qu'il n'examinait ni n'interrogeait. Il
se proccupait uniquement des prtendues gurisons, s'arrtait devant
les femmes qu'il reconnaissait pour les avoir vues  son bureau, o les
miracles taient constats. Une d'entre elles avait trois maladies; et
la sainte Vierge, jusque-l, n'avait daign en gurir qu'une; mais on
avait bon espoir pour les deux autres. Parfois, une malheureuse, gurie
la veille, questionne sur son tat, rpondait que les douleurs taient
revenues, ce qui n'entamait point la srnit du docteur, toujours
conciliant, s'en remettant au ciel pour achever ce que le ciel avait
commenc. Quand il y avait un commencement de sant meilleure,
n'tait-ce pas dj bien beau? Aussi tait-ce son mot habituel: il y a
un commencement, patientez! Mais ce qu'il redoutait surtout, c'taient
les obsessions des dames directrices, qui toutes auraient voulu le
retenir, pour lui montrer des sujets extraordinaires. Chacune avait la
vanit de compter, dans son service, les maladies les plus graves, des
cas exceptionnels, affreux; de sorte qu'elle brlait de les faire
constater, afin d'en triompher ensuite. Celle-ci l'arrtait par le bras,
lui affirmait qu'elle croyait bien avoir une lpre. Celle-l le
suppliait, lui parlait d'une jeune fille dont les reins taient couverts
d'cailles de poisson. Une troisime chuchotait  son oreille, lui
donnait des dtails pouvantables sur une dame marie, du meilleur
monde. Il s'chappait, refusait d'en visiter une seule, finissait par
promettre de revenir, plus tard, quand il aurait le temps. Comme il le
disait, si l'on avait cout ces dames, la journe se serait passe 
donner des consultations inutiles. Puis, tout d'un coup, il s'arrtait
devant une miracule, appelait Ferrand d'un signe, en s'criant: Ah!
voici une gurison intressante! Et Ferrand, ahuri, devait l'entendre
reconstituer la maladie, qui avait totalement disparu,  la premire
immersion dans la piscine.

Enfin, l'abb Judaine qu'elle rencontra, apprit  soeur Hyacinthe qu'on
venait d'appeler le jeune mdecin  la salle des mnages. C'tait la
quatrime fois qu'il y descendait, pour le frre Isidore, dont les
tortures ne cessaient pas. Il ne pouvait que le bourrer d'opium. Dans
son martyre, le frre demandait seulement  tre calm un peu, afin de
trouver la force de se rendre, l'aprs-midi encore,  la Grotte, o il
n'avait pu aller le matin. Mais la douleur augmentait, il perdit
connaissance.

Lorsque la soeur entra, elle trouva le mdecin assis au chevet du
missionnaire.

--Monsieur Ferrand, montez vite avec moi  la salle Sainte-Honorine, o
nous avons une malade en train de mourir.

Il lui avait souri, il ne la voyait jamais sans tre gay et
rconfort.

--Je vais avec vous, ma soeur. Mais une minute, n'est-ce pas? Je voudrais
ranimer ce malheureux.

Elle prit patience, elle se rendit utile. La salle des mnages, au
rez-de-chausse, tait elle aussi tout ensoleille, baigne d'air par
ses trois grandes fentres, qui donnaient sur un troit jardin. Seul
avec le frre Isidore, M. Sabathier tait rest au lit, ce matin-l,
pour se reposer un peu, pendant que madame Sabathier, profitant de
l'occasion, allait faire quelques achats, des mdailles et des images,
destines  des cadeaux. Batement assis sur son sant, le dos appuy
contre des coussins, il roulait entre ses doigts les grains d'un
chapelet; mais il ne priait plus, il continuait par une sorte de
distraction machinale, les yeux sur son voisin, dont il suivait la crise
avec un intrt douloureux.

--Ah! ma soeur, dit-il  soeur Hyacinthe, qui s'tait approche, ce pauvre
frre, il m'emplit d'admiration. Hier, j'ai dout un instant de la
sainte Vierge, en voyant qu'elle ne daignait pas m'entendre, depuis sept
ans que je viens ici; et c'est l'exemple de ce martyr, si rsign dans
sa torture, qui m'a fait honte de mon peu de foi... Vous ne vous doutez
pas de ce qu'il souffre, et il faut le voir devant la Grotte, avec ses
yeux brlants d'une esprance sublime!... C'est vraiment trs beau. Je
ne connais, au Louvre, qu'un tableau d'un matre italien inconnu, o il
y ait une tte de moine divinise par une foi pareille.

L'intellectuel reparaissait, l'ancien universitaire nourri de
littrature et d'art, chez ce foudroy de la vie, qui avait voulu se
faire hospitaliser, n'tre plus qu'un pauvre, pour toucher le ciel. Il
eut un retour sur lui-mme, il ajouta, dans la tnacit de son espoir,
que l'inutilit de sept voyages  Lourdes n'avait pu abattre:

--Enfin, j'ai encore l'aprs-midi, puisque nous ne partons que demain.
L'eau est bien froide, mais je me ferai tremper une dernire fois; et,
depuis ce matin, je prie, je demande pardon de ma rvolte d'hier...
N'est-ce pas? ma soeur, il suffit  la sainte Vierge d'une seconde, quand
elle veut bien gurir un de ses enfants... Que sa volont soit faite et
que son nom soit bni!

Il s'tait remis  dire les _Ave_ et _les Pater_, en roulant les grains
du chapelet d'une main plus lente, tandis que ses paupires se fermaient
 demi, dans sa face molle, o revenait une expression d'enfance, depuis
tant d'annes qu'il tait comme retranch du monde.

Mais Ferrand avait appel d'un signe Marthe, la soeur du frre Isidore.
Elle tait l, debout au pied du lit, les bras ballants, regardant le
moribond qu'elle adorait, sans une larme, avec sa rsignation de pauvre
fille,  la cervelle troite. Elle n'tait qu'un chien dvou, elle
avait suivi son frre, dpensant ses quatre sous d'conomies, ne servant
 rien qu' le voir souffrir. Aussi, quand le mdecin lui dit de prendre
dans ses bras le malade et de le soulever un peu, fut-elle bien heureuse
d'tre enfin utile  quelque chose. Sa face paisse et morne, tache de
rousseurs, s'claira.

--Tenez-le, pendant que je vais tcher de lui faire prendre ceci.

Elle le souleva, et Ferrand parvint, avec une petite cuiller, 
introduire, entre ses dents serres, quelques gouttes de liquide.
Presque aussitt le malade rouvrit les yeux, soupira profondment. Il
tait plus calme, l'opium faisait son effet, endormait la douleur qu'il
sentait dans son flanc droit, comme un fer rouge. Mais il restait si
faible, que, lorsqu'il voulut parler, on dut approcher l'oreille de sa
bouche, pour entendre.

D'un petit geste de la main, il avait pri Ferrand de se pencher.

--Monsieur, vous tes le mdecin, n'est-ce pas? Donnez-moi des forces
pour que j'aille encore  la Grotte, cette aprs-midi... Je suis
certain que, si je puis y aller, la sainte Vierge me gurira.

--Mais, certainement, vous irez, rpondit le jeune homme. Est-ce que
vous ne vous sentez pas beaucoup mieux?

--Oh! beaucoup mieux, non!... Je sais trs bien ce que j'ai, parce que
j'ai vu mourir plusieurs de nos frres, l-bas, au Sngal. Quand le
foie est pris, et que l'abcs se fait jour au dehors, c'est fini. Les
sueurs arrivent, la fivre, le dlire... Mais la sainte Vierge touchera
le mal de son petit doigt, et il sera guri. Oh! je vous en supplie
tous, qu'on me porte  la Grotte, mme si je n'ai plus ma connaissance!

Soeur Hyacinthe, elle aussi, tait venue se pencher.

--Soyez sans crainte, mon cher frre. Vous irez  la Grotte aprs le
djeuner, et nous prierons tous pour vous.

Enfin, elle put emmener Ferrand, dsespre de ces retards, trs
inquite de madame Vtu. Cependant, le sort du frre l'apitoyait; et,
tout en montant, elle questionnait le mdecin, lui demandait s'il n'y
avait vraiment plus d'esprance. Celui-ci eut un geste d'absolue
condamnation. C'tait folie que de venir  Lourdes dans un tat pareil.

Il se reprit, avec un sourire.

--Je vous demande pardon, ma soeur. Vous savez que j'ai le malheur de ne
pas croire.

Mais elle sourit  son tour, indulgente, en amie qui tolre les
imperfections de ceux qu'elle aime.

--Oh! a ne fait rien, je vous connais, vous tes quand mme un brave
garon... Et puis, nous voyons tant de monde, nous allons chez de tels
paens, que nous aurions fort  faire, de nous scandaliser.

En haut, dans la salle Sainte-Honorine, ils trouvrent madame Vtu
gmissant toujours, en proie  des souffrances intolrables. Prs du
lit, madame de Jonquire et madame Dsagneaux taient restes,
plissantes, bouleverses d'entendre ce cri de mort qui ne cessait plus.
Et, lorsqu'elles eurent questionn Ferrand,  voix basse, il rpondit
simplement d'un lger haussement d'paules: c'tait une femme perdue, il
n'y avait plus l qu'une question d'heures, de minutes peut-tre. Tout
ce qu'il pouvait faire, c'tait de la stupfier, elle aussi, pour lui
faciliter l'atroce agonie qu'il prvoyait. Elle le regardait, elle
gardait encore sa connaissance, trs obissante d'ailleurs, ne refusant
aucun mdicament. Comme les autres, elle n'avait plus qu'un ardent
dsir, celui de retourner  la Grotte.

Elle le balbutia, d'une voix d'enfant qui tremble de n'tre pas coute.

-- la Grotte, n'est-ce pas?  la Grotte...

--On va vous y porter tout  l'heure, je vous le promets, dit soeur
Hyacinthe. Seulement, il faut tre sage. Tchez de dormir un peu, pour
prendre des forces.

La malade parut s'assoupir, et madame de Jonquire crut pouvoir emmener
madame Dsagneaux  l'autre bout de la salle, o elles se mirent 
compter du linge, toute une comptabilit dans laquelle elles ne se
retrouvaient pas, des serviettes ayant disparu. Sophie n'avait pas
boug, assise sur le lit d'en face. Elle venait de poser sa poupe sur
ses genoux, attendant que la dame mourt, puisqu'on lui avait dit
qu'elle allait mourir.

D'ailleurs, soeur Hyacinthe tait demeure prs de la mourante; et, ne
voulant pas perdre son temps, elle avait pris une aiguille et du fil,
pour raccommoder le corsage d'une de ses malades, que l'usure faisait
craquer aux manches.

--Vous restez un moment avec nous, n'est-ce pas? demanda-t-elle 
Ferrand.

Celui-ci continuait  tudier madame Vtu.

--Oui, oui... Elle peut tre emporte d'une minute  l'autre. Je crains
une hmorragie.

Puis, ayant aperu Marie dans le lit voisin, baissant la voix:

--Comment va-t-elle? A-t-elle prouv un soulagement?

--Non, pas encore. Ah! la chre enfant, nous faisons tous pour elle des
voeux bien sincres! Si jeune, si charmante et si afflige!...
Regardez-la donc en ce moment. Est-elle jolie! On dirait une sainte,
dans tout ce soleil, avec ses grands yeux d'extase et sa chevelure d'or,
qui luit pareille  une aurole.

Ferrand, intress, l'examina un instant. Elle le surprenait par son air
d'absence, son insouciance de tout ce qui l'entourait, l'ardente foi,
l'ardente joie intrieure qui la repliaient sur elle-mme.

--Elle gurira, murmura-t-il, comme s'il et port tout bas un
pronostic. Elle gurira.

Puis, il se rapprocha de soeur Hyacinthe, qui s'tait assise dans
l'embrasure de la haute fentre, grande ouverte  l'air tide de la
cour. Le soleil commenait  tourner, ne glissait plus qu'en une troite
barre d'or sur la coiffe blanche et la guimpe blanche. Et lui demeura
debout devant elle,  la regarder coudre, adoss contre la barre
d'appui.

--Vous savez, ma soeur, que ce voyage  Lourdes, dont j'ai accept la
corve pour rendre service  un ami, va tre un des rares bonheurs de
mon existence.

Elle ne comprit pas, demanda navement:

--Comment a?

--Mais parce que je vous ai retrouve, parce que je suis ici avec vous,
 vous aider un peu dans vos oeuvres admirables. Et si vous saviez comme
je vous ai de la reconnaissance, comme je vous aime, comme je vous
vnre!

Elle leva la tte pour le regarder en face, elle se mit  plaisanter,
sans embarras aucun. Elle tait dlicieuse, avec son teint de lis
candide, sa bouche petite et gaie, ses adorables yeux bleus qui
souriaient toujours. Et on la sentait si fine, si souple, sans plus de
poitrine qu'une fillette, toute pousse en innocence et en dvouement.

--Vous m'aimez tant que a! pourquoi donc?

--Pourquoi je vous aime?... Vous tes la crature la meilleure, la plus
consolante, la plus fraternelle. Vous tes, jusqu'ici, dans ma vie, le
souvenir le plus profond, le plus doux, celui que j'voque, lorsque j'ai
besoin d'tre soutenu et encourag... Vous ne vous souvenez donc pas du
mois que nous avons pass tous les deux, dans ma pauvre chambre, lorsque
j'ai t si malade, et que vous m'avez si affectueusement soign?

--Mais si, mais si!... Mme, je n'ai jamais eu de malade si gentil que
vous. Tout ce que je vous donnais, vous le preniez; et, quand je vous
bordais, aprs vous avoir chang de linge, vous ne bougiez pas plus
qu'un enfant.

Et elle continuait  le regarder, avec son rire ingnu. Il tait trs
beau, trs robuste, le nez un peu fort, les yeux superbes, la bouche
rouge, sous les moustaches noires, dans tout l'clat de sa virile
jeunesse. Mais elle semblait simplement heureuse de le voir ainsi devant
elle, touch aux larmes.

--Ah! ma soeur, je serais mort sans vous. C'est de vous avoir qui m'a
guri.

Alors, tandis qu'ils se regardaient avec cette gaiet attendrie, le mois
adorable s'voqua. Ils n'entendaient plus le rle de madame Vtu, ils ne
voyaient plus la salle encombre de lits, pareille, dans son dsordre, 
une ambulance improvise, aprs une catastrophe publique. C'tait en
haut d'une maison noire qu'ils se retrouvaient, dans une mansarde
troite du vieux Paris, o l'air et le jour ne leur arrivaient que par
une petite fentre, ouverte sur un ocan de toitures. Et quel charme
d'tre seuls, lui terrass par la fivre, elle tombe l comme un bon
ange, venue tranquillement de son couvent, en camarade qui ne redoutait
rien! Elle soignait ainsi les femmes, les enfants, les hommes, au petit
bonheur de la rencontre, parfaitement heureuse, pourvu qu'elle se remut
et qu'elle soulaget quelque souffrance, sans que jamais l'ide mme de
son sexe appart en elle. Lui, non plus, ne semblait pas s'tre dout
qu'elle pouvait tre une femme, si ce n'tait qu'elle avait les mains
trs douces, la voix caressante, l'approche bienfaisante; et il manait
d'elle, pourtant, toute la tendresse de la mre, toute l'affection de la
soeur. Pendant trois semaines, ainsi qu'elle le disait, elle l'avait
soign comme un enfant, le levant et le couchant, lui rendant les soins
intimes, sans gne, sans rpugnance, sauvs tous les deux par la puret
sainte de la souffrance et de la charit. Cela se passait au-dessus de
la vie. Puis, quand la convalescence tait venue, quelle bonne intimit,
quels rires de vieux amis! Elle le veillait encore, le grondait, lui
donnait des tapes sur les bras, lorsqu'il s'obstinait  les tenir hors
de la couverture. Il la regardait faire de petits savonnages dans la
cuvette, lui laver une chemise, pour lui viter les cinq sous du
blanchissage. Jamais personne ne montait, ils taient seuls,  mille
lieues du monde, ravis de cette solitude, o s'gayait si
fraternellement leur jeunesse.

--Vous souvenez-vous, ma soeur, du matin o j'ai march pour la premire
fois? Vous m'avez lev, vous m'avez soutenu, pendant que je trbuchais,
maladroit, ne sachant plus me servir de mes jambes... Cela nous faisait
rire.

--Oui, oui, vous tiez sauv, j'tais bien contente.

--Et le jour o vous m'avez apport des cerises... Je nous vois encore,
moi contre mes oreillers, vous assise au bord du lit, avec les cerises
entre nous deux, dans un grand papier blanc. Je n'avais pas voulu y
toucher, si vous n'en mangiez pas avec moi... Alors, chacun son tour,
nous en avons pris une; et le papier s'est vid, et elles taient trs
bonnes.

--Oui, oui, trs bonnes... C'tait comme pour le sirop de groseilles:
vous ne vous dcidiez  en prendre, que lorsque j'en prenais moi-mme.

Ils riaient plus haut, ces souvenirs les enchantaient. Mais un soupir
douloureux de madame Vtu les ramena  l'heure prsente. Il se pencha,
jeta un coup d'oeil sur la malade, qui n'avait pas boug. La salle
gardait sa grande paix frissonnante, trouble seulement par la voix
claire de madame Dsagneaux, en train de compter le linge.

touff d'motion, il reprit, plus bas:

--Ah! ma soeur, je puis vivre cent ans, je puis connatre toutes les
joies, toutes les tendresses, jamais je n'aimerai une autre femme comme
je vous aime!

Alors, soeur Hyacinthe, sans confusion pourtant, baissa la tte, se remit
 coudre. Une imperceptible rougeur avait teint de rose son teint de
lis.

--Moi aussi, monsieur Ferrand, je vous aime bien... Seulement, il ne
faut pas me rendre orgueilleuse. J'ai fait pour vous ce que je fais pour
tant d'autres. C'est mon mtier,  moi, vous savez. Et, l dedans, il
n'y a eu qu'une chose d'agrable, c'est que le bon Dieu vous a guri.

De nouveau, ils furent interrompus. La Grivotte et lise Rouquet
revenaient de la Grotte, avant les autres. Tout de suite, la Grivotte
s'accroupit sur son matelas, par terre, au pied du lit de madame Vtu;
et elle tira de sa poche un morceau de pain, qu'elle se mit  dvorer.
Ferrand, depuis la veille, s'tait intress  cette phtisique, qui
traversait une si curieuse priode d'agitation, prise d'un apptit
exagr, d'un besoin fbrile de mouvement. Mais,  cette minute, le cas
d'lise Rouquet le frappa davantage encore; car il devenait certain
maintenant que le lupus, dont la plaie lui mangeait la face, s'tait
amend. Elle continuait les lotions  la fontaine miraculeuse, elle
sortait justement du bureau des constatations, o le docteur Bonamy
avait triomph. Surpris, Ferrand s'avana, examina cette plaie, plie
dj, un peu sche, qui tait loin d'tre gurie, mais o commenait
tout un travail sourd de gurison. Et le cas lui parut si curieux, qu'il
se promit de prendre quelques notes pour un de ses anciens matres de
l'cole, en train d'tudier l'origine nerveuse de certaines maladies de
la peau, que dtermine un trouble de la nutrition.

--Vous n'avez pas senti de picotements? demanda-t-il.

--Non, non, monsieur. Je me lave et je dis mon chapelet de toute mon
me, voil tout!

La Grivotte, vaniteuse et jalouse, qui depuis la veille triomphait au
milieu des foules, appela le mdecin.

--Moi, monsieur, je suis gurie, gurie, gurie compltement!

Il eut un geste amical, en refusant de l'examiner.

--Je sais, ma fille. Vous n'avez plus rien du tout.

Mais,  ce moment, soeur Hyacinthe le rappela. Elle venait de lcher sa
couture, en voyant madame Vtu se soulever, dans une nause atroce.
Malgr sa hte, elle n'eut pas le temps d'arriver avec la cuvette: la
malade avait rendu encore un flot de djections noires, pareilles  de
la suie; et, cette fois, du sang s'y trouvait ml, des filets de sang
violtre. C'tait l'hmorragie, la fin prochaine que Ferrand redoutait.

--Prvenez madame la directrice, dit-il  demi-voix, en s'installant,
pour rester lui-mme prs du lit.

Soeur Hyacinthe courut chercher madame de Jonquire. Le linge tait
compt, et elle la trouva en grande conversation avec sa fille Raymonde,
 l'cart, pendant que madame Dsagneaux se lavait les mains.

Raymonde venait de s'chapper un instant du rfectoire, o elle se
trouvait de service. C'tait, pour elle, la corve la plus rude: cette
longue salle troite, avec ses deux ranges de tables graisseuses, son
odeur coeurante de graillon et de misre, lui retournait le coeur. Et
elle tait monte trs vite, profitant de la demi-heure qui lui restait,
avant la rentre des malades. Essouffle, trs rose, les yeux luisants,
elle se jeta au cou de sa mre.

--Ah! maman, quel bonheur!... C'est fait!

tonne, la tte pleine et bourdonnante de la direction de sa salle,
madame de Jonquire ne comprenait pas.

--Quoi donc, mon enfant?

Alors, Raymonde baissa la voix; et, rougissante un peu:

--Mon mariage!

Ce fut le tour de la mre  se rjouir. Une satisfaction vive clata sur
son gras visage de femme mre, belle et agrable encore. Tout de suite,
elle avait revu leur petit logement de la rue Vaneau, o, depuis la mort
de son mari, elle levait si troitement sa fille, avec les quelques
milliers de francs qu'il lui laissait. Le mariage, c'tait la vie
recommence, les salons rouverts, la belle situation d'autrefois
reconquise.

--Ah! mon enfant, que je suis contente!

Mais une gne, brusquement, l'embarrasse. Dieu lui tait tmoin que,
depuis trois ans, elle venait  Lourdes par un besoin de charit, pour
la seule grande joie de soigner ses chers malades. Peut-tre, dans son
dvouement, si elle avait fait son examen de conscience, et-elle trouv
aussi un peu de sa nature autoritaire, qui lui rendait trs doux
l'exercice du commandement. Et l'espoir de trouver un mari pour sa
fille, parmi les jeunes gens de son monde qui pullulaient  la Grotte,
ne serait sincrement arriv qu'en dernier. Elle y pensait bien,
simplement comme  une chose possible, dont elle ne parlait pas.

Cependant, le bonheur lui arracha un aveu.

--Ah! mon enfant, la russite ne m'tonne pas, je l'avais demande ce
matin  la sainte Vierge.

Puis, elle voulut une certitude, elle se fit donner des dtails.
Raymonde ne lui avait pas encore cont sa longue promenade de la veille,
au bras de Grard, dsireuse de ne lui parler de ces choses que
triomphante, certaine d'avoir conquis enfin un mari. Et c'tait fait,
comme elle le criait si gaiement: le matin mme, elle avait revu  la
Grotte le jeune homme, qui s'tait engag d'une faon formelle.
Certainement, M. Berthaud ferait la demande pour son cousin, avant leur
dpart de Lourdes.

--Allons, dclara madame de Jonquire qui se remettait de son scrupule,
souriante, ravie au fond, j'espre que tu seras heureuse, puisque tu es
si raisonnable et que tu n'as pas besoin de moi pour mener  bien tes
affaires... Embrasse-moi!

Ce fut alors que soeur Hyacinthe arriva, pour dire la mort imminente de
madame Vtu. Dj, Raymonde s'en tait alle en courant. Et madame
Dsagneaux, qui s'essuyait les mains, se fchait contre ces dames
auxiliaires qui avaient toutes disparu, prcisment le matin o l'on
aurait eu besoin d'elles.

--Ainsi, ajouta-t-elle, madame Volmar... Je vous demande un peu o elle
a pu passer! On ne l'a pas vue une heure seulement, depuis que nous
sommes ici.

--Laissez donc madame Volmar tranquille! rpondit madame de Jonquire
avec quelque impatience. Je vous ai dit qu'elle tait malade.

D'ailleurs, toutes deux coururent auprs de madame Vtu. Ferrand,
debout, attendait; et soeur Hyacinthe lui ayant demand s'il n'y avait
rien  faire, il rpondit non, d'un signe de tte. La mourante, comme
soulage par son premier vomissement, tait reste inerte, les yeux
ferms. Mais, une seconde fois, la nause affreuse revint, elle vomit un
nouveau flot de djections noires, mles  du sang violtre. Puis, elle
eut encore un moment de calme, elle ouvrit les yeux, aperut la
Grivotte, qui mangeait goulment son pain, par terre, sur le matelas.
Et se sentant mourir:

--Elle est gurie, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

La Grivotte l'entendit, s'exalta.

--Oh! oui, madame, gurie, gurie, gurie tout  fait!

Un instant, madame Vtu parut en proie  une tristesse abominable,  la
rvolte de l'tre qui ne veut pas finir, quand les autres continuent 
vivre. Mais dj elle se rsignait. On l'entendit qui ajoutait trs bas:

--Ce sont les jeunes qui doivent rester.

Et ses yeux qui restaient grands ouverts, faisaient le tour, semblaient
dire adieu  tout ce monde, qu'elle tait surprise de trouver l. Elle
s'effora de sourire, en rencontrant le regard d'avide curiosit que la
petite Sophie Couteau continuait  fixer sur elle: cette enfant si
gentille tait venue l'embrasser, le matin mme, dans son lit. lise
Rouquet, ne s'occupant plus de personne, avait pris son miroir, s'tait
absorbe dans la contemplation de sa face, qu'elle croyait voir
s'embellir  vue d'oeil, depuis que la plaie schait. Mais ce fut surtout
le spectacle de Marie, si charmante dans son extase, qui parut ravir la
mourante. Elle la regarda longuement, ramene toujours  elle, comme 
une vision de lumire et de joie. Peut-tre croyait-elle dj apercevoir
les saintes du paradis, dans la gloire du soleil.

Brusquement, les vomissements recommencrent; et, dsormais, il n'y
avait plus que du sang, ce sang gt, d'une couleur vineuse. Le flot en
tait si fort, qu'il claboussait le drap, souillait tout le lit.
Vainement, madame de Jonquire et madame Dsagneaux apportaient des
serviettes, l'une et l'autre trs ples, les jambes dfaillantes. Et
Ferrand, dans son impuissance, s'tait recul jusqu' la fentre,  la
place o il venait d'avoir une si dlicieuse motion; tandis que, d'un
mouvement instinctif, dont elle n'avait srement pas conscience, soeur
Hyacinthe, elle aussi, tait revenue  cette fentre heureuse, comme
pour se serrer contre lui.

--Mon Dieu! rpta-t-elle, vous ne pouvez donc rien?

--Non, rien! Elle va s'teindre ainsi, pareille  une lampe qui se vide.

Maintenant, puise, avec un filet rouge qui lui coulait encore de la
bouche, madame Vtu regardait fixement madame de Jonquire, en remuant
les lvres. La directrice se pencha, entendit des phrases lentes.

--C'est pour mon mari, madame... La boutique est rue Mouffetard, oh!
toute petite, pas loin des Gobelins... Il est horloger, il n'a pas pu me
suivre, naturellement,  cause de la clientle; et il va tre bien
embarrass, quand il verra que je ne reviens pas... Oui, je nettoyais
les bijoux, je faisais les courses...

La voix s'affaiblissait, les mots s'espaaient dans un rle.

--Alors, madame, c'est pour vous prier de lui crire, parce que, moi, je
ne l'ai pas fait, et que c'est fini... Dites-lui que mon corps reste 
Lourdes, a ferait trop de frais... Et qu'il se remarie, il faut a dans
le commerce... La cousine, dites-lui la cousine...

Il n'y eut plus qu'un murmure confus. La faiblesse tait trop grande, le
souffle s'arrtait. Pourtant, les yeux demeuraient ouverts et vivants
encore, dans la face jaune, d'une pleur de cire. Et ces yeux semblaient
s'attacher dsesprment au pass,  tout ce qui allait ne plus tre, la
petite boutique d'horlogerie au fond d'un quartier populeux, le train
uniforme et doux du mnage avec un mari travailleur, toujours pench sur
des montres, les grands plaisirs du dimanche, qui taient de voir, aux
fortifications, partir des cerfs-volants. Puis, les yeux largis
cherchrent en vain dans l'affreuse nuit qui montait.

Une dernire fois, madame de Jonquire s'tait penche, en voyant de
nouveau les lvres remuer. Ce ne fut plus qu'un lger frisson de l'air,
une voix de l'au-del qui balbutiait, lointaine, avec une dsolation
immense.

--Elle ne m'a pas gurie.

Et madame Vtu expira, trs doucement.

Comme si elle n'attendait que cela, la petite Sophie Couteau,
satisfaite, sauta du lit, retourna jouer avec sa poupe, au bout de la
salle. Ni la Grivotte, occupe  finir son pain, ni lise Rouquet, tout
entire  son miroir, ne s'aperurent de la catastrophe. Mais, dans le
souffle froid qui passait, aux chuchotements perdus de madame de
Jonquire et de madame Dsagneaux,  qui manquait l'habitude de la mort,
Marie parut s'veiller, sortit du ravissement d'attente, o la jetait
l'oraison continue de tout son tre, sans paroles, bouche close. Et,
quand elle eut compris, un apitoiement fraternel de compagne de douleur,
certaine de sa gurison, la mit en larmes.

--Ah! la pauvre femme, morte si loin, si seule,  l'heure de renatre!

Ferrand, remu profondment, lui aussi, malgr l'indiffrence
professionnelle, s'tait avanc pour constater la mort; et ce fut sur un
signe de lui, que soeur Hyacinthe rejeta le drap, couvrant la face de la
morte, car il ne fallait pas songer  enlever le corps en ce moment. Les
malades revenaient par bandes de la Grotte, la salle si calme, si
ensoleille, s'emplissait de son tumulte habituel de misre et de
souffrance, des toux profondes, des jambes tranantes, l'odeur fade, le
pitoyable talage de toutes les infirmits humaines.




II


Ce jour-l, le lundi, l'affluence fut norme  la Grotte. C'tait le
dernier jour que le plerinage national devait passer  Lourdes; et le
pre Fourcade, dans son instruction du matin, avait dit qu'il fallait
faire un suprme effort d'amour et de foi, pour obtenir du ciel tout ce
qu'il voudrait bien donner de grces, de gurisons prodigieuses. Aussi,
ds deux heures de l'aprs-midi, vingt mille plerins taient l,
fivreux, agits des plus ardents espoirs. De minute en minute, le flot
croissait toujours,  tel point que le baron Suire, effray, sortit de
la Grotte, pour rpter  Berthaud:

--Mon ami, nous allons tre dbords, c'est certain... Doublez vos
quipes, rapprochez vos hommes.

L'Hospitalit de Notre-Dame de Salut se trouvait seule charge du bon
ordre, car il n'y avait l ni gardiens ni policiers d'aucune sorte; et
c'tait pourquoi le prsident de l'association s'inquitait ainsi. Mais
Berthaud, dans les circonstances graves, tait un chef cout, d'une
nergie rassurante.

--Soyez sans crainte, je rponds de tout... Je ne bougerai pas d'ici,
tant que la procession de quatre heures n'aura pas dfil.

Cependant, il appela Grard d'un signe.

--Donne  tes hommes la consigne la plus svre. Qu'ils laissent passer
les seules personnes munies d'une carte... Et rapproche-les, dis-leur
de tenir la corde fortement.

L-bas, sous les lierres qui drapaient le roc, la Grotte s'ouvrait, avec
l'ternel braisillement de ses cierges. De loin, elle apparaissait un
peu crase, irrgulire, bien troite et modeste pour le souffle
d'infini qui en sortait, plissant et courbant toutes les ttes. La
statue de la Vierge n'tait plus qu'une tache blanche, qui semblait
mouvante, dans le frisson de l'air, chauff par les petites flammes
jaunes. Il fallait se hausser, on distinguait mal, derrire la grille,
l'autel d'argent, l'orgue-harmonium tir de sa housse, le tas des
bouquets jets, les ex-voto bariolant les parois fumeuses. Et la journe
tait admirable, jamais encore un ciel plus pur ne s'tait largi
au-dessus de l'immense foule, la douceur de la brise surtout paraissait
dlicieuse, aprs l'orage de la nuit, qui avait fait tomber la chaleur
trop pesante des deux premiers jours.

Grard dut jouer des coudes pour rpter les ordres. Des pousses se
produisaient dj.

--Encore deux hommes ici! Mettez-vous quatre, s'il le faut, et tendez
bien la corde!

C'tait instinctif, invincible: les vingt mille personnes qui taient
l, se trouvaient comme attires par la Grotte, allaient  elle, par une
irrsistible attraction, o une brlante curiosit se mlait  la soif
du mystre. Tous les yeux convergeaient, toutes les bouches, toutes les
mains, tous les corps taient emports vers le flamboiement ple des
cierges, vers la tache blanche, mouvante de la Vierge de marbre. Et,
pour que le large espace rserv aux malades, devant la grille, ne ft
pas envahi par la cohue croissante, il avait fallu l'entourer d'une
grosse corde, que les brancardiers tenaient des deux mains,  des
intervalles de deux ou trois mtres. Ceux-ci avaient l'ordre de ne
laisser passer que les malades, portant la carte qui les hospitalisait,
ou bien les quelques personnes munies d'une autorisation spciale. Ils
se contentaient de soulever la corde, puis la tendaient de nouveau
derrire les lus, sans couter aucune supplication. Mme ils se
montraient un peu rudes, glissant au plaisir d'user de cette autorit,
dont ils taient investis pour un jour.  la vrit, on les bousculait
fort, et ils devaient se soutenir les uns les autres, rsister de toute
la solidit de leurs reins, pour ne pas tre emports.

Alors, pendant que les bancs, devant la Grotte, et le vaste espace
rserv se remplissaient de malades, de petites voitures, de brancards,
la foule, la foule immense roula aux alentours. Elle partait de la place
du Rosaire, elle se perdait au fond de la promenade, le long du Gave;
et, sur toute la longueur, le trottoir tait noir de monde, une vague
humaine si dense, que la circulation s'y trouvait arrte. Sur le
parapet, une ligne interminable de femmes assises, quelques-unes mme
debout, afin de mieux voir, faisaient miroiter au soleil la soie de
leurs ombrelles, des soies claires, d'une gaiet de fte. On avait voulu
conserver une alle libre, pour amener les malades; mais,
continuellement, elle tait envahie, obstrue, de sorte que les voitures
et les brancards restaient en chemin, noys, perdus, jusqu' ce qu'un
brancardier les dgaget. C'tait, cependant, un grand pitinement de
troupeau docile, une foule d'une innocence, d'une douceur d'agneaux,
dont on n'avait  combattre que l'involontaire pousse, l'aveugle masse
roulant vers la clart des cierges. Jamais aucun accident n'tait
arriv, malgr l'excitation qui peu  peu montait et la jetait au dlire
drgl de la foi.

Mais, de nouveau, le baron Suire se fraya un passage.

--Berthaud! Berthaud! veillez donc  ce que le dfil soit plus lent!...
Il y a des femmes et des enfants qu'on touffe.

Cette fois, Berthaud eut un geste d'impatience.

--Ah! dame, je ne puis pas tre partout... Fermez la grille un instant,
s'il le faut.

Il s'agissait du dfil qu'on organisait dans la Grotte, pendant
l'aprs-midi entire. On laissait entrer les fidles par la porte de
gauche, et ils sortaient par la porte de droite.

--Fermer la grille! s'cria le baron. Mais ce sera pis, tous viendront
s'y craser!

Justement, Grard tait l, qui s'oubliait  causer un instant avec
Raymonde, debout de l'autre ct de la corde, tenant un bol de lait
qu'elle portait  une vieille femme paralytique. Et Berthaud commanda au
jeune homme de poster deux brancardiers  la porte d'entre de la
grille, avec la consigne de ne plus laisser passer les plerins que dix
par dix. Puis, quand Grard eut excut cet ordre, et qu'il revint, il
retrouva Berthaud avec Raymonde, riant, plaisantant. Elle s'loigna, les
deux cousins la regardrent, pendant qu'elle faisait boire la
paralytique.

--Elle est charmante, et c'est dcid, tu l'pouses, n'est-ce pas?

--Je ferai ce soir ma demande  la mre. Je compte que tu
m'accompagneras.

--Mais sans doute... Tu sais ce que je t'ai dit. Rien n'est plus
raisonnable. L'oncle te casera avant six mois.

Une pousse les spara. Berthaud alla s'assurer par lui-mme,  la
Grotte, si le dfil, maintenant, s'oprait avec mthode, sans
bousculade. C'tait, pendant des heures, le mme flot ininterrompu de
femmes, d'hommes, d'enfants, tous ceux qui voulaient, tous ceux qui
passaient, venus du monde entier. Aussi les classes se trouvaient-elles
singulirement mles, des mendiants en loques  ct de bourgeois
cossus, des paysannes, des dames bien mises, des servantes en cheveux,
des fillettes pieds nus, des fillettes pommades, le front ceint d'un
ruban. L'entre tait libre, le mystre s'ouvrait pour tous, aux
incroyants comme aux fidles,  ceux que l'unique curiosit poussait
comme  ceux qui pntraient l, le coeur dfaillant d'amour. Et il
fallait les voir, tous presque aussi mus, dans l'odeur tide de la
cire, un peu touffs par cet air lourd de tabernacle qui s'amassait
sous la roche, regardant  leurs pieds, par crainte de glisser sur les
grilles de fonte. Beaucoup restaient ahuris, ne s'inclinaient mme pas,
examinaient les choses, avec la sourde inquitude des indiffrents
gars dans l'inconnu redoutable d'un sanctuaire. Mais les dvots se
signaient, jetaient parfois des lettres, dposaient des cierges et des
bouquets, baisaient le roc, au-dessous de la Vierge, ou bien frottaient
 cette place des chapelets, des mdailles, les menus objets de pit,
que ce contact suffisait  bnir. Et le dfil continuait, continuait
sans fin, pendant des jours, pendant des mois, depuis des annes; et il
semblait que toute la terre vnt passer l, au fond de ce coin de
rocher, toutes les misres et toutes les souffrances humaines  la file,
dans cette sorte de ronde hypnotise et contagieuse, en qute du
bonheur.

Lorsque Berthaud eut constat que les choses, partout, s'organisaient le
mieux du monde, il se promena en simple spectateur, surveillant ses
hommes. Son inquitude unique restait la procession du Saint-Sacrement,
pendant laquelle une telle frnsie se dclarait, que des accidents
taient toujours  craindre. Cette dernire journe s'annonait
fervente, par le frisson de foi exalte qu'il sentait dj monter de la
foule. L'entranement s'achevait, la fivre du voyage, l'obsession des
mmes cantiques rpts sans fin, la hantise entte des mmes exercices
religieux, et toujours les conversations sur les miracles, et toujours
l'ide fixe sur le flamboiement divin de la Grotte. Beaucoup ne
dormaient pas depuis trois nuits, en arrivaient  un tat de veille
hallucine, marchant dans un rve qui s'exasprait. Aucun repos ne leur
tait laiss, les continuelles prires taient comme un fouet cinglant
leurs mes. Jamais les appels  la sainte Vierge ne cessaient, des
prtres se succdaient dans la chaire, criant la douleur universelle,
dirigeant les supplications dsespres de la foule, pendant tout le
temps que les malades demeuraient l, devant la ple statue de marbre,
qui souriait, les mains jointes, les yeux au ciel.

 ce moment, la chaire de pierre blanche,  droite de la Grotte, contre
le roc, se trouvait occupe par un prtre de Toulouse, que Berthaud
connaissait et qu'il couta un instant, d'un air approbateur. C'tait un
gros homme,  la parole grasse, clbre par ses succs oratoires.
D'ailleurs, toute l'loquence consistait ici en des poumons solides, en
une faon violente de lancer la phrase, le cri, que la foule entire
devait rpter; car ce n'tait gure qu'une vocifration, coupe d'_Ave_
et de _Pater_.

Le prtre, qui venait d'achever le chapelet, tcha de se grandir sur ses
courtes jambes, jeta le premier appel des litanies qu'il inventait,
qu'il conduisait  sa guise, selon l'inspiration dont il tait possd.

--Marie, nous vous aimons!

Et la foule rpta, d'un souffle plus bas, confus et bris:

--Marie, nous vous aimons!

Ds lors, cela ne s'arrta plus. La voix du prtre sonnait  toute
vole, la voix de la foule reprenait, dans un balbutiement de douleur:

--Marie, vous tes notre seul espoir!

--Marie, vous tes notre seul espoir!

--Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!

--Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!

--Vierge puissante, sauvez nos malades!

--Vierge puissante, sauvez nos malades!

Souvent, lorsque son imagination restait  court, ou lorsqu'il voulait
enfoncer davantage un cri, jusqu' trois fois il le rptait; tandis que
la foule, docile, le rptait galement trois fois, frmissante sous
l'nervement de cette lamentation obstine, qui augmentait sa fivre.

Les litanies continurent, et Berthaud retourna vers la Grotte. Ceux qui
dfilaient  l'intrieur, avaient, en faisant face aux malades, un
spectacle extraordinaire. Tout le vaste espace, entre les cordes, tait
empli par les mille  douze cents malades que le plerinage national
avait amens; et c'tait, sous le grand ciel pur, dans la journe
radieuse, le plus navrant ple-mle qu'on pt voir. Les trois hpitaux
avaient vid l leurs salles d'pouvante. Au plus loin, d'abord, sur les
bancs, on venait d'entasser les valides, ceux qui pouvaient encore se
tenir assis. Beaucoup taient pourtant cals avec des coussins; d'autres
s'paulaient entre eux, les forts soutenaient les faibles. Puis, en
avant, devant la Grotte mme, les grands malades restaient allongs, les
dalles disparaissaient sous ce pitoyable flot, une mare d'horreur
largie et stagnante. Il s'tait produit un enchevtrement de voitures,
de brancards, de matelas, inexprimable. Certains, dans des chariots, des
gouttires, des sortes de cercueils, se soulevaient, dominaient; tandis
que les plus nombreux, au ras de terre, semblaient couchs sur le sol.
Il y en avait de vtus, tendus simplement sur les toiles  carreaux des
matelas. On avait apport les autres avec leur literie, on ne voyait que
leur tte et leurs mains ples, en dehors des draps. Peu de ces grabats
taient propres. Seuls, quelques oreillers blouissants de blancheur,
orns d'une broderie par une coquetterie dernire, clataient parmi la
misre crasseuse des autres, un dballage de loques, des couvertures
fripes, des linges clabousss de souillures. Cela pouss, serr,
empil au petit bonheur de l'arrive, des femmes, des hommes, des
enfants, des prtres, les gens dshabills avec les gens vtus, sous le
plein jour aveuglant.

Et toutes les maladies y taient, l'affreux dfil qui, deux fois par
jour, sortait des hpitaux pour traverser Lourdes pouvant. Des ttes
manges par l'eczma, des fronts couronns de rosole, des nez et des
bouches dont l'lphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des
hydropiques, gonfles comme des outres, des rhumatisantes aux mains
tordues, aux pieds enfls, pareils  des sacs bourrs de chiffons, une
hydrocphale dont le crne norme, trop lourd, se renversait en arrire.
Puis, des phtisiques, tremblant la fivre, puises de dysenterie, la
peau livide, d'une maigreur de squelette. Puis, les difformits des
contractures, les tailles djetes, les bras retourns, les cous plants
de travers, les pauvres tres casss et broys, immobiliss en des
postures de pantins tragiques. Puis, de tristes filles rachitiques
talant leur teint de cire, leur nuque frle, ronge d'humeurs froides;
des femmes jaunes, hbtes, dans la stupeur douloureuse des misrables
que le cancer dvore; d'autres blmissantes, n'osant bouger, redoutant
le choc des tumeurs, dont la pesante angoisse les touffait. Sur les
bancs, des sourdes ahuries n'entendaient rien, chantaient quand mme;
des aveugles, la tte haute et droite, restaient, pendant des heures,
tournes vers la statue de la Vierge, qu'elles ne pouvaient voir. Et il
y avait encore la folle, frappe d'imbcillit, le nez emport par
quelque chancre, qui riait d'un rire terrifiant, avec sa bouche vide et
noire; et il y avait l'pileptique qu'une rcente crise avait laisse
d'une pleur de mort, l'cume aux coins des lvres.

Mais la maladie, la souffrance n'importaient plus, depuis que tous
taient l, assis ou couchs, les yeux fixs sur la Grotte. Les pauvres
visages dcharns, couleur de terre, se transfiguraient, se mettaient 
brler d'espoir. Des mains ankyloses se joignaient, des paupires trop
lourdes trouvaient la force de se soulever, des voix teintes se
ranimaient, aux appels du prtre. D'abord, ce n'taient que des
balbutiements indistincts, pareils  des petits souffles de vent qui se
levaient, pars au-dessus de la foule. Ensuite, le cri montait,
s'tendait, gagnait la foule elle-mme, d'un bout  l'autre de l'immense
place.

--Marie conue sans pch, priez pour nous! criait le prtre de sa voix
tonnante.

Et les malades, et les plerins rptaient de plus en plus haut:

--Marie conue sans pch, priez pour nous!

Ensuite, cela se dvidait, s'acclrait encore.

--Mre trs pure, Mre trs chaste, vos enfants sont  vos pieds!

--Mre trs pure, Mre trs chaste, vos enfants sont  vos pieds!

--Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guris!

--Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guris!

Cependant, du ct de la chaire, M. Sabathier se trouvait au second
rang. Il s'tait fait amener de bonne heure, voulant choisir sa place,
en vieil habitu qui connaissait les bons coins. Puis, il lui semblait
qu'il y avait un intrt capital  tre le plus prs possible, sous les
yeux mmes de la Vierge, comme si elle avait eu besoin de voir ses
fidles, pour ne pas les oublier. Depuis les sept annes qu'il venait,
il ne nourrissait d'ailleurs que cet espoir: se faire remarquer d'elle
un jour, la toucher enfin, obtenir sa gurison, sinon au choix, du moins
 l'anciennet. Cela ne lui demandait que de la patience, sans que la
solidit de sa foi en ft branle le moins du monde. Seulement, en
pauvre homme rsign, un peu las d'tre ajourn toujours, il se
permettait parfois des distractions. Il avait obtenu de garder prs de
lui sa femme, assise sur un pliant, et il aimait  causer,  lui faire
part de ses rflexions.

--Chre amie, relve-moi un peu... Je glisse, je suis trs mal.

Il tait vtu, en pantalon et en veston de grosse laine, assis sur son
matelas, le dos appuy contre une chaise renverse.

--Es-tu mieux? demanda madame Sabathier.

--Oui, oui...

Puis, s'intressant au frre Isidore, qu'on avait fini par amener quand
mme, et qui occupait un matelas voisin, couch, le drap au menton, les
mains seules dehors, jointes sur la couverture:

--Ah! le pauvre homme... C'est bien imprudent, mais la sainte Vierge est
si puissante, quand elle veut bien!

Il reprenait son chapelet, lorsqu'il s'interrompit de nouveau, en
apercevant madame Maze qui venait de se glisser dans l'enceinte
rserve, si mince, si discrte, qu'elle avait sans doute pass
par-dessous les cordes, sans qu'on la remarqut. Elle s'tait assise 
l'extrmit d'un banc, elle n'y tenait pas plus de place qu'une
fillette, bien sage, immobile. Et sa face longue aux traits lasss, ses
trente-deux ans de blonde fltrie, fane avant l'ge, respiraient une
tristesse sans bornes, un abandon infini.

--Alors, reprit tout bas M. Sabathier, en s'adressant  sa femme, avec
un petit signe du menton, c'est pour la conversion de son mari qu'elle
prie, cette dame... Tu t'es rencontre avec elle, ce matin, dans une
boutique.

--Oui, oui, rpondit madame Sabathier. Et puis, j'ai caus d'elle avec
une autre dame qui la connat... Son mari est voyageur de commerce. Il
la quitte pendant des six mois, s'en va avec des cratures. Oh! un
garon trs gai, trs gentil, qui ne la laisse pas manquer d'argent.
Seulement, elle l'adore, elle ne peut se faire  son abandon et vient
demander  la sainte Vierge de le lui rendre... En ce moment, parat-il,
il est justement  Luchon avec deux dames, les deux soeurs...

D'un geste, M. Sabathier interrompit sa femme. Il regardait la Grotte,
il redevenait l'intellectuel, l'ancien professeur que les questions
d'art avaient passionn autrefois.

--Vois-tu, ils ont gt la Grotte, en voulant trop la faire belle. Je
suis certain qu'elle tait beaucoup mieux, dans sa sauvagerie
d'autrefois. Elle a perdu de son caractre... Et quelle affreuse
boutique ils ont colle l,  gauche!

Mais il eut le brusque remords de sa distraction. Pendant ce temps-l,
la sainte Vierge ne distinguait-elle pas un de ses voisins, plus
fervent, d'une meilleure tenue que lui? Inquiet, il retomba dans sa
modestie, dans sa patience, l'oeil teint et sans pense, attendant le
bon plaisir du ciel.

D'ailleurs, l'clat d'une voix nouvelle le ramenait  cet
anantissement,  cette mort du raisonneur lettr qu'il avait jadis t.
C'tait un autre prdicateur qui venait de monter en chaire, un capucin
cette fois, et dont le cri guttural, rpt avec insistance, secouait la
foule d'un frisson.

--Sainte Vierge des vierges, soyez bnie!

--Sainte Vierge des vierges, soyez bnie!

--Sainte Vierge des vierges, ne dtournez pas la face de vos enfants!

--Sainte Vierge des vierges, ne dtournez pas la face de vos enfants!

--Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies
scheront!

--Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies
scheront!

Occupant le bout du premier banc, au bord de l'alle centrale qui
s'encombrait, la famille Vigneron avait russi  se caser. Ils taient
tous l: le petit Gustave, assis et affaiss, sa bquille entre les
jambes; la mre,  ct de lui, suivant les prires en bourgeoise
correcte; la tante, madame Chaise, de l'autre ct, gne par la foule,
suffoque; et M. Vigneron, silencieux, qui examinait depuis un moment
cette dernire avec attention.

--Qu'avez-vous donc, ma chre? Est-ce que vous vous trouvez mal?

Elle respirait avec peine.

--Mais je ne sais pas... Je ne sens plus mes membres, et l'air me manque
tout  fait.

 l'instant, il venait de songer que cette agitation, ces fivres, ces
bousculades d'un plerinage ne devaient gure tre bonnes pour une
maladie de coeur. Certes, il ne souhaitait la mort de personne, il
n'avait jamais demand  la sainte Vierge une chose pareille. Si, dj,
elle avait exauc son voeu d'avancement, grce  la mort subite de son
chef, c'tait que celui-ci, certainement, devait tre condamn, dans les
desseins du ciel. Et, de mme, si madame Chaise mourait la premire, en
laissant sa fortune  Gustave, il n'aurait qu' s'incliner devant la
volont de Dieu, qui veut d'ordinaire que les gens gs partent avant
les jeunes. Son espoir, inconsciemment, n'en fut pas moins si vif, qu'il
ne put s'empcher d'changer un regard avec sa femme, envahie par la
mme pense involontaire.

--Gustave, recule-toi, s'cria-t-il. Tu gnes ta tante.

Et, comme Raymonde passait:

--Mademoiselle, vous n'auriez pas un verre d'eau? Nous avons l une de
nos parentes qui perd connaissance.

Mais madame Chaise refusa du geste. Elle se remettait, elle reprit
haleine avec effort.

--Non, rien, merci... Me voil mieux... Ah! j'ai bien cru que, cette
fois, j'touffais!

La peur la laissait tremblante, avec des yeux hagards, dans sa face
blme. Elle joignit de nouveau les mains, elle supplia la sainte Vierge
de la sauver des autres crises, de la gurir; tandis que les Vigneron,
l'homme et la femme, braves gens, retombaient au voeu sourd de bonheur
qu'ils venaient faire  Lourdes: une vieillesse heureuse, bien mrite
par vingt ans d'honntet, une fortune solide qu'ils iraient sur le tard
manger  la campagne, en cultivant les fleurs. Le petit Gustave, qui
avait tout vu, tout remarqu, de ses yeux vifs, avec son intelligence
affine par la souffrance, ne priait pas, souriait au vide, de son
sourire perdu et nigmatique.  quoi bon prier? il savait que la sainte
Vierge ne le gurirait pas, et qu'il mourrait.

Mais M. Vigneron ne pouvait rester longtemps sans s'occuper de ses
voisins. Au milieu de l'alle centrale, encombre, on avait dpos
madame Dieulafay, venue en retard; et il s'merveillait de ce luxe, de
cette sorte de cercueil capitonn de soie blanche, o la jeune femme
gisait, vtue elle-mme d'un peignoir rose, garni de valenciennes. Le
mari, en redingote, et la soeur, en toilette noire, d'une simple et
merveilleuse lgance, restaient debout; tandis que l'abb Judaine,
agenouill prs de la malade, achevait une fervente prire.

Lorsque le prtre se releva, M. Vigneron lui fit une petite place sur le
banc,  ct de lui. Il se permit ensuite de l'interroger.

--Eh bien! monsieur le cur, cette pauvre jeune femme prouve-t-elle un
peu de mieux?

L'abb Judaine eut un geste d'infinie tristesse.

--Hlas! non... J'tais plein d'un si grand espoir! C'est moi qui ai
dcid la famille  venir. La sainte Vierge m'avait fait, il y a deux
ans, une grce tellement extraordinaire en gurissant mes pauvres yeux
perdus, que je comptais obtenir d'elle encore une faveur...

Enfin, je ne veux pas dsesprer. Nous avons jusqu' demain.

M. Vigneron examinait ce visage de femme, dont on retrouvait l'ovale
pur, les yeux admirables, maintenant ananti, couleur de plomb, pareil
au masque de la mort, parmi les dentelles.

--C'est vraiment bien triste, murmura-t-il.

--Et si vous l'aviez vue, l't dernier! reprit le prtre. Ils ont leur
chteau  Saligny, ma paroisse, et je dnais souvent chez eux... Je ne
puis regarder sans tristesse sa soeur ane, madame Jousseur, cette dame
en noir qui est l; car elle lui ressemble beaucoup, et la malade tait
plus jolie encore, une des beauts de Paris. Comparez, voyez cet clat,
cette grce souveraine,  ct de cette pauvre crature pitoyable...
Cela serre le coeur, quelle leon affreuse!

Il se tut un instant. Le saint homme qu'il tait si naturellement, sans
passions aucunes, sans intelligence vive qui le dranget dans sa foi,
montrait une admiration nave pour la beaut, la richesse, la puissance,
qu'il n'avait jamais envies. Cependant, il osa exprimer un doute, un
scrupule qui troublait sa srnit habituelle.

--Moi, j'aurais voulu qu'elle vnt ici plus simplement, sans tout cet
appareil de luxe, parce que la sainte Vierge prfre les humbles... Mais
je comprends trs bien qu'il y a des ncessits sociales. Et puis, son
mari et sa soeur l'aiment tant! Songez qu'ils se sont rsigns  quitter,
lui ses affaires, elle ses plaisirs, si bouleverss  l'ide de la
perdre, qu'ils ont toujours ces yeux humides, cet air perdu que vous
leur voyez. Aussi faut-il les excuser de lui donner la joie d'tre belle
jusqu' la dernire heure.

D'un hochement de tte, M. Vigneron approuvait. Ah! ce n'taient pas les
gens riches qui avaient le plus de chance,  la Grotte! Des servantes,
des paysannes, des pauvresses gurissaient, lorsque les dames s'en
retournaient avec leurs maladies, sans soulagement, en dpit de leurs
cadeaux et des gros cierges qu'elles faisaient brler. Et, malgr lui,
il regarda madame Chaise, qui, remise, se reposait d'un air bat.

Mais un souffle courut dans la foule, et l'abb Judaine dit encore:

--Voici le pre Massias qui monte en chaire. C'est un saint, coutez-le.

On le connaissait, il ne pouvait paratre, sans que toutes les mes
fussent agites d'une soudaine esprance, car on racontait que sa grande
ferveur aidait aux miracles. Il passait pour avoir une voix de tendresse
et de force, aime de la Vierge.

Toutes les ttes s'taient leves, l'motion grandit encore, lorsqu'on
aperut le pre Fourcade, venu jusqu'au pied de la chaire, en s'appuyant
sur l'paule de son frre bien-aim, prfr entre tous; et il restait
l, afin de l'entendre lui aussi. Son pied goutteux le faisait souffrir
davantage depuis le matin, il lui fallait un grand courage pour demeurer
ainsi debout, souriant. L'exaltation croissante de la foule le rendait
heureux, il prvoyait des prodiges, des gurisons clatantes,  la
gloire de Marie et de Jsus.

Dans la chaire, le pre Massias ne parla pas tout de suite. Il semblait
trs grand, maigre et ple, avec une face d'ascte, que sa barbe
dcolore allongeait encore. Ses yeux tincelaient, sa grande bouche
loquente se gonflait passionnment.

--Seigneur, sauvez-nous, nous prissons!

Et la foule, emporte, rpta, dans une fivre qui augmentait de minute
en minute:

--Seigneur, sauvez-nous, nous prissons!

Il ouvrait les bras, il lanait son cri de flamme, comme s'il l'et
arrach de son coeur embras.

--Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me gurir!

--Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me gurir!

--Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais
dites seulement une parole, et je serai guri!

--Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais
dites seulement une parole, et je serai guri!

Marthe, la soeur du frre Isidore, s'tait mise  causer tout bas avec
madame Sabathier, prs de qui elle venait enfin de s'asseoir. Toutes
deux avaient fait connaissance  l'Hpital; et, dans le rapprochement de
tant de souffrance, la servante disait familirement  la bourgeoise
combien elle tait inquite de son frre; car, elle le voyait bien, il
n'avait plus qu'un souffle. La sainte Vierge pouvait se dpcher, si
elle voulait le gurir. C'tait dj un miracle qu'on l'et amen
vivant, jusqu' la Grotte.

Dans sa rsignation de pauvre crature simple, elle ne pleurait pas.
Mais elle avait le coeur si gros, que ses rares paroles s'touffaient.
Puis, un flot du pass lui revint; et, la bouche empte de ses longs
silences, elle soulagea son coeur.

--Nous tions quatorze  la maison,  Saint-Jacut, prs de Vannes...
Lui, tout grand qu'il tait, a toujours t chtif; et c'est pour a
qu'il est rest avec notre cur, lequel a fini par le mettre dans les
coles chrtiennes... Les ans ont pris le bien, et moi, j'ai prfr
entrer en condition. Oui, c'est une dame qui m'a ramene avec elle 
Paris, voici cinq ans dj... Ah! que de peine dans la vie! Tout le
monde a tant de peine!

--Vous avez bien raison, ma fille, rpondit madame Sabathier, en
regardant son mari, qui rptait avec dvotion chaque phrase du pre
Massias.

--Alors, continua Marthe, voil que j'ai su, le mois dernier,
qu'Isidore, revenu des pays chauds, o il tait en mission, avait
rapport de l-bas une mauvaise maladie... Alors, quand j'ai couru le
voir, il m'a dit qu'il allait mourir, s'il ne partait pas pour Lourdes,
mais que a lui tait impossible de faire le voyage, parce qu'il n'avait
personne pour l'accompagner... Alors, j'avais quatre-vingts francs
d'conomies, et j'ai quitt ma place, et nous sommes partis ensemble...
Voyez-vous, madame, si je l'aime bien, c'est que, lorsque j'tais
petite, il m'apportait des groseilles de la cure, tandis que mes autres
frres me battaient.

Elle retomba dans son silence, le visage gonfl de chagrin, sans que les
larmes pussent couler de ses tristes yeux brls par les veilles. Et
elle ne bgaya plus que des mots sans suite.

--Regardez-le donc, madame... a fait piti... Ah! mon Dieu, ses pauvres
joues, son pauvre menton, sa pauvre figure...

C'tait, en effet, un spectacle lamentable. Madame Sabathier avait le
coeur retourn,  voir le frre Isidore si jaune, si terreux, glac d'une
sueur d'agonie. Il ne montrait toujours hors du drap que ses mains
jointes et son visage encadr de cheveux rares; mais, si les mains de
cire semblaient mortes, si la longue face douloureuse n'avait plus un
trait qui remut, les yeux vivaient encore, des yeux d'amour
inextinguible, dont la flamme suffisait  clairer tout son visage
expirant de Christ en croix. Et jamais le contraste ne s'tait accus si
nettement, entre le front bas, l'air born, bestial du paysan, et la
splendeur divine qui sortait de ce pauvre masque humain, dvast,
sanctifi par la souffrance, devenu sublime  l'heure dernire, dans le
flamboiement passionn de la foi. La chair s'tait comme fondue, il
n'tait plus mme un souffle, il n'tait qu'un regard, une lumire.

Depuis qu'on l'avait dpos l, le frre Isidore ne quittait pas des
yeux la statue de la Vierge. Rien d'autre n'existait autour de lui. Il
ne voyait pas la foule norme, il n'entendait mme pas les cris perdus
des prtres, les cris incessants qui secouaient cette foule frmissante.
Ses yeux seuls lui restaient, ses yeux brlants d'une infinie tendresse,
et ils s'taient fixs sur la Vierge, pour ne jamais plus s'en
dtourner. Ils la buvaient jusqu' la mort, dans une volont dernire de
disparatre, de s'teindre en elle. Un instant, la bouche s'entr'ouvrit,
une expression de batitude cleste dtendit le visage. Puis, rien ne
bougea plus, les yeux demeuraient grands ouverts, obstinment fixs sur
la statue blanche.

Quelques secondes s'coulrent. Marthe avait senti un souffle froid, qui
lui glaait la racine des cheveux.

--Dites donc, madame, regardez!

Anxieuse, madame Sabathier feignit de ne pas comprendre.

--Quoi donc? ma fille.

--Mon frre, regardez!.. Il ne bouge plus. Il a ouvert la bouche, et
puis il n'a plus boug.

Alors, toutes deux frmirent, dans la certitude qu'il tait mort. Il
venait de passer, sans un rle, sans un souffle, comme si la vie s'en
ft alle dans son regard, par ses grands yeux d'amour, dvorants de
passion. Il avait expir en regardant la Vierge, et rien n'tait d'une
douceur comparable, et il continuait  la regarder de ses yeux morts,
avec d'ineffables dlices.

--Tchez de lui fermer les yeux, murmura madame Sabathier. Nous saurons
bien.

Marthe s'tait leve; et, se penchant, pour qu'on ne la vt pas, elle
s'effora de fermer les yeux, d'un doigt qui tremblait. Mais, chaque
fois, les yeux se rouvraient, regardaient de nouveau la Vierge,
obstinment. Il tait mort, et elle dut les laisser grands ouverts,
noys d'une extase sans fin.

--Ah! c'est fini, c'est bien fini, madame! bgaya-t-elle.

Deux larmes crevrent de ses paupires lourdes, coulrent sur ses joues;
tandis que madame Sabathier lui saisissait la main, pour la faire taire.
Des chuchotements avaient couru, une inquitude dj se propageait. Mais
quel parti prendre? Au milieu d'une telle cohue, pendant les prires, on
ne pouvait emporter ce corps, sans courir le risque de produire un effet
dsastreux. Le mieux tait de le laisser l, en attendant un moment
favorable. Il ne scandalisait personne, il ne semblait pas plus mort que
dix minutes auparavant, et tout le monde pouvait croire que ses yeux de
flamme vivaient toujours, dans leur ardent appel  la divine tendresse
de la sainte Vierge.

Seules, parmi l'entourage, quelques personnes savaient. Effar, M.
Sabathier avait questionn sa femme d'un petit signe; et, renseign par
une muette et longue affirmation, il s'tait remis sans rvolte  prier,
plissant devant la mystrieuse toute-puissance qui envoyait la mort,
lorsqu'on lui demandait la vie. Les Vigneron, extraordinairement
intresss, se penchaient, chuchotaient, comme  la suite d'un accident
de la rue, un de ces faits divers que le pre,  Paris, rapportait
parfois de son bureau et qui occupaient toute la soire. Madame Jousseur
s'tait tourne, avait murmur un simple mot  l'oreille de M.
Dieulafay; puis, ils taient retombs l'un et l'autre dans la
contemplation navre de leur chre malade; tandis que l'abb Judaine,
averti par M. Vigneron, s'agenouillait, disait  voix basse, trs mu,
les prires des morts. N'tait-ce point un saint, ce missionnaire,
revenu des pays meurtriers avec sa blessure mortelle au flanc, pour
mourir l, sous le regard souriant de la sainte Vierge? Et madame Maze
tait prise du got de la mort, rsolue  supplier le ciel de la
supprimer ainsi, discrtement, s'il ne l'exauait pas en lui rendant son
mari.

Mais le cri du pre Massias monta encore, clata avec une force de
dsesprance terrible, dans un dchirement de sanglot.

--Jsus, fils de David, je vais prir, sauvez-moi!

Et la foule sanglota aprs lui.

--Jsus, fils de David, je vais prir, sauvez-moi!

Puis, coup sur coup, les appels s'enttrent  crier de plus en plus
haut la misre exaspre du monde.

--Jsus, fils de David, ayez piti de vos enfants malades!

--Jsus, fils de David, ayez piti de vos enfants malades!

--Jsus, fils de David, venez, gurissez-les, et qu'ils vivent!

--Jsus, fils de David; venez, gurissez-les, et qu'ils vivent!

C'tait du dlire. Le pre Fourcade, au pied de la chaire, gagn par
l'extraordinaire passion qui dbordait des coeurs, avait lev les bras,
criant lui aussi de sa voix de foudre, pour violenter le ciel. Et
l'exaltation croissait toujours, sous ce vent du dsir, dont le souffle
courbait la foule, de proche en proche, jusqu'aux jeunes dames
simplement curieuses, assises l-bas sur le parapet du Gave,
blmissantes, sous leurs ombrelles. La misrable humanit clamait du
fond de son abme de souffrance, et la clameur passait en un frisson sur
toutes les nuques, et il n'y avait plus l qu'un peuple agonisant, se
refusant  la mort, voulant forcer Dieu  dcrter l'ternelle vie. Ah!
la vie, la vie! tous ces malheureux, tous ces moribonds accourus de si
loin, parmi tant d'obstacles, ils ne voulaient qu'elle, ils ne
rclamaient qu'elle, dans un besoin dsordonn de la vivre encore, de la
vivre toujours! Oh! Seigneur, quelle que soit notre misre, quel que
soit notre tourment de vivre, gurissez-nous, faites que nous
recommencions  vivre, pour souffrir de nouveau ce que nous avons
souffert. Si malheureux que nous soyons, nous voulons tre. Ce n'est pas
le ciel que nous vous demandons, c'est la terre, c'est de la quitter le
plus tard possible, c'est de ne la quitter jamais, si votre pouvoir
daignait aller jusque-l. Et mme, lorsque nous n'implorons plus une
gurison physique, mais une faveur morale, c'est encore le bonheur que
nous vous demandons, le bonheur dont la soif unique nous brle. Oh!
Seigneur, faites que nous soyons heureux et bien portants, laissez-nous
vivre, laissez-nous vivre!

Ce cri fou, le cri du furieux dsir de la vie, jet par le pre Massias,
se brisait, sortait en larmes de toutes les poitrines.

--Oh! Seigneur, fils de David, gurissez nos malades!

--Oh! Seigneur, fils de David, gurissez nos malades!

Deux fois, Berthaud avait d se prcipiter, pour empcher que les cordes
ne fussent rompues, sous les pousses inconscientes de la foule.
Dsespr, submerg, le baron Suire faisait des gestes, suppliant qu'on
vnt  son secours; car la Grotte se trouvait envahie, le dfil n'tait
plus qu'un pitinement de troupeau, se ruant  sa passion. Vainement,
Grard quitta de nouveau Raymonde, alla se poster lui-mme  la porte
d'entre de la grille, afin de rtablir la consigne, dix personnes par
dix personnes. Il fut bouscul, balay  l'cart. Tout le peuple
enfivr, exalt, entrait, passait comme un torrent dans le flamboiement
des cierges, jetait des bouquets et des lettres  la sainte Vierge,
baisait la roche, que des millions de bouches enflammes avaient polie.
C'tait la foi dchane, la grande force, que rien n'arrtait plus.

Et Grard, alors, cras contre la grille, entendit deux paysannes, que
le dfil charriait, s'exclamer sur le spectacle des malades, gisant
devant elles. L'une venait d'tre frappe par la face si ple du frre
Isidore, avec ses grands yeux, dmesurment ouverts, fixs sur la statue
de la Vierge. Elle se signa, elle murmura, envahie d'une admiration
dvote:

--Oh! vois donc celui-l, comme il prie de tout son coeur, et comme il
regarde Notre-Dame de Lourdes!

L'autre paysanne rpondit:

--Bien sr qu'elle va le gurir, il est trop beau!

Dans l'acte d'amour et de foi qu'il continuait du fond de son nant, le
mort, avec la fixit infinie de son regard, touchait tous les coeurs,
faisait l'dification profonde de ce peuple, dont le dfil ne cessait
pas.




III


C'tait le bon abb Judaine qui devait porter le Saint-Sacrement  la
procession de quatre heures. Depuis que la sainte Vierge l'avait guri
d'une maladie d'yeux, miracle dont les journaux catholiques
retentissaient encore, il tait une des gloires de Lourdes; et on l'y
mettait  la premire place, on l'y honorait par toutes sortes de
prvenances.

 trois heures et demie, il se leva, voulut quitter la Grotte. Mais
l'affluence extraordinaire de la foule l'effraya, il craignit d'tre en
retard, s'il ne parvenait pas  se dgager. Heureusement, une aide lui
vint.

--Monsieur le cur, expliqua Berthaud, n'essayez point de passer par le
Rosaire, vous resteriez en chemin. Le mieux est de monter par les
lacets... Et tenez! suivez-moi, je marche devant vous.

Il joua des coudes, fendit le flot compact, ouvrant un chemin au prtre,
qui se confondait en remerciements.

--Vous tes trop aimable... C'est de ma faute. Je me suis oubli...
Mais, bon Dieu! comment allons-nous faire tout  l'heure pour passer,
avec la procession?

Cette procession restait l'inquitude de Berthaud. Les jours ordinaires,
elle dterminait sur son passage une crise folle d'exaltation, qui le
forait  prendre des mesures spciales. Qu'allait-il arriver, au
travers de cette foule entasse de trente mille personnes, fouette
d'une telle fivre de foi, dj prte  la divine frnsie? Aussi, trs
raisonnable, profita-t-il de l'occasion pour faire les recommandations
les plus sages.

--Ah! monsieur le cur, je vous en prie, dites bien  ces messieurs du
clerg de ne pas laisser d'espace entre eux, de marcher sans hte, les
uns dans les autres... Et surtout qu'on tienne les bannires solidement,
pour qu'elles ne soient pas chavires... Quant  vous, monsieur le cur,
veillez  ce que les hommes du dais soient vigoureux, et serrez le linge
autour du noeud de l'ostensoir, n'ayez pas peur de le porter  deux
mains, de toute votre force.

Un peu effray par ces recommandations, le prtre remerciait toujours.

--Sans doute, sans doute, vous tes bien aimable... Ah! monsieur, que de
reconnaissance je vous ai, pour m'avoir aid  sortir de tout ce monde!

Et, dgag enfin, il se hta de gagner la Basilique par l'troit chemin
en lacets qui monte au travers du coteau; tandis que son compagnon se
replongeait dans la cohue, pour aller reprendre son poste de
surveillance.

Au mme moment, Pierre, qui amenait Marie dans son chariot, se heurtait,
de l'autre ct, du ct de la place du Rosaire, contre le mur
impntrable de la foule.  trois heures, la servante de l'htel l'avait
rveill, pour qu'il allt prendre la jeune fille  l'Hpital. Rien ne
pressait, ils avaient grandement le temps d'arriver  la Grotte, avant
la procession. Mais cette foule immense, ce mur rsistant qu'il ne
savait par o percer, commenait  lui causer quelque inquitude. Jamais
il ne passerait avec la petite voiture qu'il tranait, si les gens n'y
mettaient pas un peu de complaisance.

--Allons, mesdames, allons, je vous en prie!... Vous voyez bien, c'est
pour une malade!

Les dames ne bougeaient pas, hypnotises par la vue de la Grotte
braisillante au loin, se haussant sur la pointe des pieds afin de ne
rien perdre du spectacle. D'ailleurs, la clameur des litanies tait si
forte,  ce moment-l, qu'on n'entendait mme pas les supplications du
jeune prtre.

--Monsieur, cartez-vous, laissez-moi passer... Un peu de place pour une
malade, voyons, coutez-moi donc!

Et les hommes, pas plus que les femmes, ne consentaient  bouger, hors
d'eux-mmes, dans un ravissement aveugle et sourd.

Marie, du reste, souriait avec srnit, comme ignorante de l'obstacle,
certaine que rien au monde ne l'empcherait d'aller  la gurison.
Pourtant, lorsque Pierre eut trouv une fissure et se fut engag dans le
flot mouvant, la situation s'aggrava. De toutes parts, la houle battait
le frle chariot, menaait par moments de le submerger.  chaque pas, il
fallait s'arrter, attendre, recommencer  supplier les gens. Pierre
n'avait jamais eu une sensation si anxieuse de la foule. Elle tait sans
menace, d'une innocence et d'une passivit de troupeau; mais il y
trouvait un frisson troublant, un souffle particulier qui le
bouleversait. Et, malgr son amour des humbles, la laideur des visages,
les faces communes et suantes, les haleines gtes, les vieux vtements
sentant le pauvre, le faisaient souffrir jusqu' la nause.

--Voyons, mesdames, voyons, messieurs, il s'agit d'une malade... Un peu
de place, je vous en prie!

Le chariot, noy, ballott dans cette vaste mer, continuait  s'avancer
par saccades, mettant des minutes  conqurir quelques mtres de
terrain. Un instant, on put le croire englouti, rien ne surnageait.
Puis, il reparut, arriva  la hauteur des piscines. Une tendre sympathie
finissait par se faire pour cette jeune fille malade, si ravage de
souffrance, si belle encore. Quand les gens avaient d cder sous la
pousse ttue du prtre, ils se retournaient; et ils n'osaient se
fcher, ils s'attendrissaient devant ce maigre visage de douleur qui
resplendissait dans l'aurole des beaux cheveux blonds. Des mots de
piti et d'admiration circulaient. Ah! la pauvre enfant! n'tait-ce pas
une cruaut d'tre infirme,  cet ge? Que la sainte Vierge lui ft
clmente! D'autres s'tonnaient, frapps de l'extase o ils la voyaient,
de ses yeux si clairs, ouverts sur l'au-del de son espoir. Elle voyait
le ciel, elle serait gurie srement. C'tait comme un sillage
d'merveillement, de fraternelle charit, que laissait le petit chariot,
au travers du flot qu'il fendait avec tant de peine.

Pierre, cependant, se dsesprait, et il tait  bout de forces, lorsque
des brancardiers vinrent  son aide, en s'efforant de rtablir, pour la
procession, un passage, que Berthaud leur avait donn l'ordre de
protger avec des cordes, tenues de deux mtres en deux mtres. Ds
lors, il trana Marie assez librement, il la fit entrer enfin dans
l'enceinte rserve, o ils s'arrtrent en face de la Grotte,  gauche.
On ne pouvait s'y mouvoir, l'entassement semblait y crotre de minute en
minute. Et ce qu'il garda de la traverse si pnible qu'il venait de
faire, les membres briss, ce fut le sentiment d'un concours de peuple
prodigieux, comme s'il s'tait trouv au centre d'un ocan, dont il
entendait sans relche les vagues dferler autour de lui.

Depuis l'Hpital, Marie n'avait pas ouvert les lvres. Il comprit
qu'elle dsirait lui parler, il se pencha.

--Et mon pre, demanda-t-elle, est-il l? N'est-il pas revenu de son
excursion?

Il dut lui rpondre que M. de Guersaint n'tait pas de retour, qu'il
s'tait sans doute attard malgr lui. Alors, elle se contenta
d'ajouter, avec son sourire:

--Ah! pauvre pre, va-t-il tre content, lorsqu'il me retrouvera gurie!

Pierre la regardait, plein d'une admiration mue. Il ne se souvenait pas
de l'avoir vue si adorable, dans la destruction lente de la maladie.
Ses cheveux, seuls respects, la vtaient d'or. Sa tte rduite,
affine, avait pris une expression de rve, les yeux perdus dans la
hantise de sa souffrance, les traits immobiliss, comme si elle et
dormi au fond d'une pense fixe, en attendant que la secousse du bonheur
attendu l'veillt. Elle tait absente d'elle-mme, elle allait y
rentrer, quand Dieu le voudrait. Et cette enfantine dlicieuse, petite
fille  vingt-trois ans, reste toujours  la minute o un accident
l'avait frappe dans son sexe, l'attardant, l'empchant d'tre femme,
tait enfin prte  recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui
devait la tirer de son engourdissement et la remettre debout. Son extase
du matin continuait, ses mains s'taient jointes, un lancement de tout
son tre l'avait ravie  la terre, ds qu'elle avait aperu l'image de
la sainte Vierge. Elle priait, elle s'offrait divinement.

Ce fut pour Pierre une heure de grand trouble. Il sentit que le drame de
sa vie de prtre allait se jouer, que s'il ne retrouvait pas la foi dans
cette crise, jamais elle ne lui reviendrait. Et il tait sans mauvaises
penses, sans rsistance, souhaitant avec ferveur, lui aussi, d'tre
tous deux guris ensemble. Oh! tre convaincu par sa gurison  elle,
croire ensemble, tre sauvs ensemble! Il voulut prier comme elle,
ardemment. Mais, malgr lui, la foule le proccupait, cette foule sans
bornes, o il avait tant de peine  se noyer,  disparatre,  n'tre
plus que la feuille de la fort, perdue dans le frisson de toutes les
feuilles. Il ne pouvait s'empcher de l'analyser, de la juger. Il la
savait entrane, suggestionne depuis quatre jours: la fivre du long
voyage, l'excitation des paysages nouveaux, les journes vcues devant
la splendeur de la Grotte, les nuits sans sommeil, la douleur exaspre,
affame d'illusion. Puis, c'tait encore l'obsession de la prire, ces
cantiques, ces litanies qui la secouaient sans relche. Un autre prtre
avait succd au pre Massias, et il l'entendait, celui-l, un petit
abb maigre et noir, jeter les appels  la Vierge et  Jsus, d'une voix
cinglante, pareils  des coups de fouet; tandis que le pre Massias et
le pre Fourcade, demeurs au pied de la chaire, dirigeaient les cris de
la foule, dont la lamentation montait plus haute, sous le soleil
limpide. L'exaltation avait encore grandi, c'tait l'heure o les
violences faites au ciel dterminaient les miracles.

Tout d'un coup, une paralytique venait de se lever, de marcher vers la
Grotte, en tenant sa bquille en l'air; et cette bquille toute droite
au-dessus des ttes houleuses, agite comme un drapeau, arrachait aux
fidles des acclamations. On guettait les prodiges, on les attendait,
avec la certitude qu'ils se produiraient, innombrables, clatants. Des
yeux croyaient les voir, des voix fbriles les signalaient. Encore une
qui tait gurie! encore une autre! encore une autre! Une sourde qui
entendait, une muette qui parlait, une phtisique qui ressuscitait!
Comment, une phtisique? Mais certainement, cela tait quotidien! Il n'y
avait plus de surprise possible, on aurait constat sans tonner
personne qu'une jambe coupe repoussait. Le miracle devenait l'tat mme
de nature, la chose habituelle, banale  force d'tre commune. Pour ces
imaginations surchauffes, les histoires incroyables paraissaient toutes
simples, dans la logique de ce qu'elles attendaient de la sainte Vierge.
Et il fallait entendre les rcits qui circulaient, les affirmations
tranquilles, les absolues certitudes, lorsqu'une malade dlirante criait
qu'elle tait gurie. Encore une autre! encore une autre! Parfois,
pourtant, une voix dsole s'levait: Ah! elle est gurie, celle-l,
elle a de la chance!

Dj, au bureau des constatations, Pierre avait souffert de cette
crdulit du milieu. Mais, ici, cela dpassait tout, il s'exasprait des
extravagances qu'il entendait, et si paisiblement dites, avec des
sourires clairs d'enfant. Aussi tchait-il de s'absorber, de n'couter
rien. Mon Dieu! faites donc que ma raison s'anantisse, que je ne
veuille plus comprendre, que j'accepte l'irrel et l'impossible.
Pendant un instant, il se croyait mort  l'examen, il se laissait
emporter par le cri de supplication: Seigneur, gurissez nos
malades!... Seigneur, gurissez nos malades! Il le rptait de toute sa
charit, il joignait les mains, regardait la statue de la Vierge
fixement, jusqu'au vertige, jusqu' s'imaginer qu'elle bougeait.
Pourquoi donc ne redeviendrait-il pas enfant comme les autres, puisque
le bonheur tait dans l'ignorance et dans le mensonge? La contagion
finirait bien par agir, il ne serait plus que le grain de sable parmi
les grains de sable, humble parmi les humbles sous la meule, sans
s'inquiter des forces qui les crasaient. Et, juste  cette seconde,
lorsqu'il esprait avoir tu le vieil homme en lui, s'tre ananti avec
sa volont et son intelligence, le sourd travail de la pense
recommenait au fond de son crne, incessant, invincible. Peu  peu,
malgr son effort, il retournait  son enqute, il doutait, il
cherchait. Ainsi, quelle tait donc la force inconnue qui se dgageait
de cette foule, un fluide vital assez puissant pour dterminer les
quelques gurisons qui, rellement, se produisaient? Il y avait l un
phnomne qu'aucun savant physiologiste n'avait encore tudi.
Fallait-il croire qu'une foule n'tait plus qu'un tre, pouvant dcupler
sur lui-mme la puissance de l'auto-suggestion? Pouvait-on admettre que,
dans certaines circonstances d'exaltation extrme, une foule devnt un
agent de souveraine volont, forant la matire  obir? Cela aurait
expliqu comment les coups de gurison subite frappaient, au sein mme
de la foule, les sujets les plus sincrement exalts. Tous les souffles
se runissaient en un souffle, et la force qui agissait tait une force
de consolation, d'espoir et de vie.

Cette pense de charit humaine motionna Pierre. Un moment encore, il
put se ressaisir, il demanda la gurison de tous, trs touch par cette
croyance qu'il travaillait ainsi, un peu pour sa part,  la gurison de
Marie. Mais, brusquement, sans qu'il st par quelle liaison d'ides, un
souvenir lui revint, celui de la consultation qu'il avait exige sur le
cas de la jeune fille, avant le dpart pour Lourdes. La scne se
prcisait, d'une nettet extraordinaire, il revoyait la chambre avec son
papier gris,  fleurs bleues, il entendait les trois mdecins discuter
et conclure. Les deux qui avaient donn des certificats, diagnostiquant
une paralysie de la moelle, parlaient avec la lenteur sage de praticiens
connus, estims, d'une honorabilit parfaite; tandis qu'il avait encore
dans l'oreille la voix vive et chaude de son petit-cousin Beauclair, le
troisime mdecin, un jeune homme d'une vaste et hardie intelligence,
que ses confrres traitaient froidement, en esprit aventureux. Et Pierre
tait surpris de retrouver dans sa mmoire,  cette minute suprme, des
choses qu'il ne savait pas y tre, par ce phnomne singulier qui fait
parfois que des paroles,  peine coutes, mal entendues, emmagasines
comme malgr soi, se rveillent, clatent, s'imposent, aprs de longs
oublis. Il lui semblait que l'approche mme du miracle voqut les
conditions dans lesquelles Beauclair lui avait annonc qu'il
s'accomplirait.

Vainement, Pierre s'effora de chasser ce souvenir, en priant avec un
redoublement de ferveur. Les images renaissaient, les paroles anciennes
retentissaient, lui emplissaient les oreilles d'un clat de trompette.
C'tait maintenant dans la salle  manger, o Beauclair et lui s'taient
enferms, aprs le dpart des deux autres. Et Beauclair faisait
l'historique de la maladie: la chute de cheval, sur les pieds, 
quatorze ans; la luxation de l'organe, culbut, renvers de ct; les
ligaments dchirs sans doute, et ds lors la pesanteur dans le
bas-ventre et dans les reins, la faiblesse des jambes allant jusqu' la
paralysie; puis, la lente rparation des dsordres, l'organe se
remettant en place de lui-mme, les ligaments se cicatrisant, sans que
les phnomnes douloureux pussent cesser, chez cette grande enfant
nerveuse dont le cerveau, frapp de l'accident, ne parvenait pas  s'en
distraire, l'attention localise sur le point o elle souffrait,
immobilise, incapable d'acqurir des notions nouvelles; de sorte que,
mme aprs la gurison, la souffrance avait persist, un tat
nvropathique, un puisement nerveux conscutif, sans doute aggrav par
des accidents de nutrition, mal connus encore. Aussi Beauclair
expliquait-il aisment les diagnostics contraires et faux des nombreux
mdecins qui l'avaient soigne, sans se permettre la visite
indispensable, marchant ds lors  ttons, les uns croyant  une tumeur,
les autres, les plus nombreux, convaincus d'une lsion de la moelle. Lui
seul, aprs s'tre enquis de l'hrdit de la malade, venait de
souponner le simple tat d'auto-suggestion o elle se maintenait
obstinment, sous l'branlement, la violence premire de la douleur; et
il donnait ses raisons, le champ visuel rtrci, les yeux fixes, le
visage absorb, distrait, la nature surtout de la souffrance qui avait
quitt l'organe pour se porter vers l'ovaire gauche, o elle se
manifestait par un poids crasant, intolrable, qui parfois remontait
jusqu' la gorge, en affreuses crises d'touffement. Une volont brusque
de se dgager de la notion fausse de son mal, une volont de se lever,
de respirer librement, de ne plus souffrir, pouvait seule la remettre
debout, gurie, transfigure, sous le coup de fouet d'une grande
exaltation.

Une dernire fois, Pierre tenta de ne plus voir, de ne plus entendre,
car il sentait que c'tait en lui la ruine irrparable du miracle. Et,
malgr ses efforts, malgr l'ardeur qu'il mettait  crier: Jsus, fils
de David, gurissez nos malades! il voyait, il entendait toujours
Beauclair lui dire, de son air calme et souriant, comment le miracle
s'accomplirait, en coup de foudre,  la seconde de l'extrme motion,
sous la circonstance dcisive qui achverait de dlier les muscles. Dans
un transport perdu de joie, la malade se lverait et marcherait, les
jambes brusquement lgres, soulages de la pesanteur qui les faisait de
plomb depuis si longtemps, comme si cette pesanteur se ft fondue, et
coul en terre. Mais surtout le poids qui crasait le ventre, qui
montait, ravageait la poitrine, tranglait la gorge, s'en irait, cette
fois-l, en une envole prodigieuse, en un souffle de tempte emportant
avec lui tout le mal. N'tait-ce point ainsi, au moyen ge, que les
possdes rendaient par la bouche le diable, dont leur chair vierge
avait longuement subi la torture? Et Beauclair avait ajout que Marie
serait femme enfin, que le sang de la maternit jaillirait, dans ce
sursaut d'hosanna, ce rveil d'un corps rest enfant, attard et bris
par un si long rve de souffrance, tout d'un coup rendu  une sant
clatante, les yeux vivants, la face radieuse.

Pierre regarda Marie, et son trouble grandit encore,  la voir si
misrable, dans son chariot, si perdument implorante, lance toute
vers Notre-Dame de Lourdes, qui donnait la vie. Ah! qu'elle ft donc
sauve, au prix mme de sa damnation,  lui! Mais elle tait trop
malade, la science mentait comme la foi, il ne pouvait croire que cette
enfant, aux jambes mortes depuis tant d'annes, allait revivre. Et, dans
le doute dsordonn o il tombait, son coeur saignant clama plus haut,
rpta sans fin avec la foule dlirante:

--Seigneur, fils de David, gurissez nos malades!... Seigneur, fils de
David, gurissez nos malades!

 ce moment, un tumulte courut, agita les ttes. Des gens frmissaient,
des faces se tournaient, se haussaient. C'tait la procession de quatre
heures, un peu en retard ce jour-l, dont la croix dbouchait, sous une
arche de la rampe monumentale. Il y eut une acclamation telle, une
pousse instinctive si violente, que Berthaud, avec de grands gestes,
commanda aux brancardiers de refouler le monde, en tirant fortement sur
les cordes. Ceux-ci, dbords un instant, durent se rejeter en arrire,
les poings meurtris; et ils finirent par largir un peu le passage
rserv, o la procession put ds lors s'engager lentement. En tte,
s'avanait un suisse superbe, bleu et argent, que suivait la croix
processionnelle, une haute croix, d'un rayonnement d'toile. Puis,
venaient les dlgations des diffrents plerinages, avec leurs
bannires, des tendards de velours et de satin, brods de mtal et de
soies vives, orns de figures peintes, portant des noms de villes:
Versailles, Reims, Orlans, Poitiers, Toulouse. Une, toute blanche,
d'une richesse magnifique, talait en lettres rouges cette inscription:
OEuvre des Cercles catholiques d'ouvriers. Ensuite, le clerg commenait,
deux ou trois cents prtres en simple soutane, une centaine en surplis,
une cinquantaine revtus de chasubles d'or, pareils  des astres. Tous
portaient des cierges allums, tous chantaient le _Laudate Sion
Salvatorem_,  voix pleine. Et le dais arrivait royalement, de soie
pourpre, galonn d'or, tenu par quatre prtres, qu'on avait visiblement
choisis parmi les plus vigoureux. Dessous, entre deux autres prtres qui
l'assistaient, l'abb Judaine tenait le Saint-Sacrement, de ses dix
doigts fortement serrs, comme le lui avait recommand Berthaud; et les
regards un peu inquiets qu'il jetait  droite et  gauche, sur la foule
envahissante, montraient le souci o il tait de conduire  bon port ce
lourd et divin ostensoir, dont il avait dj les poignets rompus. Quand
le soleil oblique le frappait de face, on aurait dit un autre soleil.
Des enfants de choeur balanaient des encensoirs, dans l'aveuglante
poussire de clart qui faisait de toute la procession une splendeur.
Enfin, derrire, il n'y avait plus qu'un flot confus de plerins, un
pitinement de troupeau, des fidles et des curieux enflamms qui se
ruaient, bouchant le sillage de leur vague roulante.

Depuis un instant, le pre Massias tait remont dans la chaire; et,
cette fois, il avait imagin un autre exercice. Aprs les cris brlants
de foi, d'esprance et d'amour qu'il jetait, il commandait tout  coup
l'absolu silence, pour que chacun, les lvres closes, pt en secret
parler  Dieu, pendant deux ou trois minutes. Ce silence instantan, au
milieu de la vaste foule, ces minutes de voeux muets, o toutes les mes
ouvraient leur mystre, taient d'une grandeur saisissante,
extraordinaire. La solennit en devenait redoutable, on y entendait
passer le vol du dsir, l'immense dsir de vie. Puis, le pre Massias
invitait les malades seuls  parler,  supplier Dieu de leur accorder ce
qu'ils rclamaient de sa toute-puissance. Alors, c'tait une lamentation
pitoyable, des centaines de voix chevrotantes et casses qui
s'levaient, dans un concert de larmes. Seigneur Jsus, si vous le
voulez, vous pouvez me gurir!... Seigneur Jsus, ayez piti de votre
enfant, qui se meurt d'amour!... Seigneur Jsus, faites que je voie,
faites que j'entende, faites que je marche! Une voix aigu de petite
fille, d'une lgret et d'une vivacit de flte, dominait le sanglot
universel, rptait au loin: Sauvez les autres, sauvez les autres,
Seigneur Jsus! Des larmes coulaient de tous les yeux, ces
supplications bouleversaient les coeurs, jetaient les plus durs  la
folie de la charit, dans un sublime dsordre qui leur aurait fait
ouvrir  deux mains leur poitrine, pour donner au prochain leur sant et
leur jeunesse. Et le pre Massias, sans laisser tomber cet enthousiasme,
reprenait ses cris, en fouettait de nouveau la foule dlirante; pendant
que le pre Fourcade, sur une des marches de la chaire, sanglotait lui
aussi, levant vers le ciel sa face ruisselante, pour commander  Dieu de
descendre.

Mais la procession arrivait, les dlgations, les prtres s'taient
rangs  droite et  gauche; et, quand le dais entra dans l'enceinte
rserve aux malades, devant la Grotte, quand ceux-ci aperurent
Jsus-Hostie, le Saint-Sacrement luisant comme un soleil, aux mains de
l'abb Judaine, il n'y eut plus de direction possible, les voix se
confondirent, un vertige emporta toutes les volonts. Les cris, les
appels, les prires se brisaient dans des gmissements. Des corps se
soulevaient de leur grabat de misre, des bras tremblants se tendaient,
des mains crispes semblaient vouloir arrter le miracle au passage.
Seigneur Jsus, sauvez-nous, nous prissons!... Seigneur Jsus, nous
vous adorons, gurissez-nous!... Seigneur Jsus, vous tes le Christ, le
fils du Dieu vivant, gurissez-nous! Trois fois, les voix dsespres,
exaspres, jetrent la suprme lamentation, dans une clameur qui
trouait le ciel; et les larmes redoublaient, inondaient les visages
brlants, que transfigurait le dsir. Un moment, la frnsie devint
telle, l'lan instinctif vers le Saint-Sacrement parut si irrsistible,
que Berthaud fit faire la chane aux brancardiers qui se trouvaient l.
C'tait la manoeuvre de protection extrme, une haie de brancardiers se
formait  droite et  gauche du dais, chacun d'eux nouant fortement un
bras au cou de son voisin, de faon  construire une sorte de mur
vivant. Il n'y avait plus de fissure, rien ne pouvait passer. Mais ces
barrires humaines n'en flchissaient pas moins sous la pression des
malheureux affams de vie, voulant toucher, voulant baiser Jsus; et
elles oscillaient, se trouvaient rabattues contre le dais qu'elles
dfendaient, et le dais lui-mme, sous la continuelle menace d'tre
emport, roulait parmi la foule, ainsi qu'une barque sainte en pril de
naufrage.

Alors, au plus fort de cette folie sacre, dans les supplications et
dans les sanglots, comme dans un orage, lorsque le ciel s'ouvre et que
la foudre tombe, des miracles clatrent. Une paralytique se leva, jeta
ses bquilles. Il y eut un cri perant, une femme apparut, debout sur
son matelas, enveloppe d'une couverture blanche, ainsi que d'un suaire;
et l'on disait que c'tait une phtisique  demi morte, ressuscite. Coup
sur coup, la grce retentit deux fois encore: une aveugle qui aperut la
Grotte soudainement, dans une flamme; une muette qui tomba sur les deux
genoux, en remerciant la sainte Vierge,  voix haute et claire. Et
toutes se prosternaient de mme aux pieds de Notre-Dame de Lourdes,
perdues de joie et de reconnaissance.

Mais Pierre n'avait pas quitt Marie des yeux, et ce qu'il voyait le
bouleversait d'attendrissement. Les yeux de la malade, vides encore,
s'taient largis, tandis que son pauvre visage blme, au masque lourd,
se contractait, comme si elle et affreusement souffert. Elle ne parlait
pas, se croyant reprise par le mal sans doute, dsespre. Puis, tout
d'un coup, lorsque le Saint-Sacrement passa et qu'elle en regarda
l'astre flamboyer au soleil, elle eut un blouissement, elle crut tre
frappe d'un clair. Ses yeux s'taient rallums  cet clat, ils
retrouvaient enfin leur flamme de vie, ils brillaient pareils  des
toiles. Son visage, sous le flot de sve, s'animait, se colorait,
rayonnait d'un rire d'allgresse et de sant. Et il la vit se lever
brusquement, se tenir toute droite dans son chariot, chancelante,
bgayante, ne trouvant que ce mot de caresse:

--Oh! mon ami... oh! mon ami...

Vivement, il s'tait approch, pour la soutenir. Mais elle l'carta d'un
geste, elle se raffermissait, si touchante, si belle, dans sa robe de
petite laine noire, avec les pantoufles qu'elle gardait toujours,
lance et mince, nimbe d'or par son admirable chevelure blonde,
qu'une simple dentelle recouvrait. Tout son corps de vierge restait en
proie  des secousses profondes, comme si une puissante fermentation
l'avait rgnr. D'abord, ce furent les jambes qui se dlivrrent des
chanes qui les nouaient. Puis, tandis qu'elle sentait jaillir d'elle la
source de sang, la vie de la femme, de l'pouse et de la mre, elle eut
une dernire angoisse, un poids norme qui lui remontait du ventre dans
la gorge. Seulement, cette fois, il ne s'arrta pas, ne l'touffa pas,
il jaillit de sa bouche ouverte, il s'envola en un cri de sublime joie.

--Je suis gurie!... Je suis gurie!

Alors, ce fut un spectacle extraordinaire. La couverture gisait  ses
pieds, elle triomphait, elle avait une face clatante et superbe. Et son
cri de gurison venait de retentir avec une telle ivresse, que la foule
entire en restait perdue. Il n'y avait plus qu'elle, on ne voyait
qu'elle, debout, grandie, si radieuse, si divine.

--Je suis gurie!... Je suis gurie!

Pierre, dans la commotion violente qu'il avait reue au coeur, s'tait
mis  pleurer. De nouveau, les larmes ruisselaient de tous les yeux. Au
milieu des exclamations, des gratitudes, des louanges, un frntique
enthousiasme gagnait de proche en proche, soulevait d'une motion
croissante les milliers de plerins qui s'crasaient pour voir. Des
applaudissements se dchanrent, une furie d'applaudissements dont le
tonnerre roula d'un bout  l'autre de la valle.

Le pre Fourcade agitait les bras, le pre Massias put enfin, du haut de
la chaire, se faire entendre.

--Dieu nous a visits, mes chers frres, mes chres soeurs... _Magnificat
anima mea Dominum..._

Et toutes les voix, les milliers de voix entonnrent le chant
d'adoration et de reconnaissance. La procession se trouvait arrte,
l'abb Judaine avait pu gagner la Grotte, avec l'ostensoir mais il
patientait l, avant de donner la bndiction. En dehors de la grille,
le dais l'attendait, entour des prtres en surplis et en chasubles,
d'un clat de neige et d'or, aux rayons du couchant.

Cependant, Marie s'tait agenouille, sanglotante; et, tout le temps que
le chant dura, un acte brlant de foi et d'amour monta de son tre. Mais
la foule voulait la voir marcher, des femmes heureuses l'appelaient, un
groupe l'entoura, qui l'enleva presque, la poussa vers le bureau des
constatations, pour que le miracle ft prouv, clatant comme la lumire
du soleil. Son chariot fut oubli, Pierre la suivit, tandis que,
balbutiante, hsitante, avec une maladresse adorable, elle qui depuis
sept ans ne se servait plus de ses jambes, s'avanait de l'air inquiet
et ravi du petit enfant qui fait ses premiers pas; et cela tait si
attendrissant, si dlicieux, qu'il ne songeait plus qu' l'immense
bonheur de la voir renatre  sa jeunesse. Ah! chre amie d'enfance,
chre tendresse lointaine, elle serait donc enfin la femme de beaut et
de charme, que la jeune fille autrefois promettait, lorsque, dans le
petit jardin de Neuilly, elle tait jolie si gaiement, sous les grands
arbres cribls de soleil!

La foule continuait furieusement  l'acclamer, une vague norme
refluait, l'accompagnait; et tous l'attendirent, stationnrent avec
fivre devant la porte, lorsqu'elle fut entre dans le bureau, o Pierre
seul fut admis avec elle.

Cette aprs-midi-l, il y avait peu de monde au bureau des
constatations. La petite salle carre, dont les murs de bois brlaient,
avec son mobilier rudimentaire, ses chaises de paille et ses deux tables
d'ingale hauteur, n'tait occupe, en dehors du personnel accoutum,
que par cinq ou six mdecins, assis et silencieux. Devant les tables, le
chef de service des piscines et deux jeunes abbs tenaient les
registres, feuilletaient les dossiers; tandis que le pre Dargels, 
l'un des bouts, crivait une note pour son journal. Et, justement, le
docteur Bonamy tait en train d'examiner le lupus d'lise Rouquet, qui,
pour la troisime fois, venait faire constater la cicatrisation
croissante de sa plaie.

--Enfin, messieurs, s'criait le docteur, avez-vous jamais vu un lupus
s'amender de la sorte, si rapidement?... Je sais bien qu'un nouvel
ouvrage a paru sur la foi qui gurit, o il est dit que certaines plaies
peuvent tre d'origine nerveuse. Seulement, rien n'est moins prouv,
dans le cas du lupus, et je dfie qu'une commission de mdecins
s'assemble et s'entende pour expliquer, par les voies ordinaires, la
gurison de mademoiselle...

Il s'interrompit, il se tourna vers le pre Dargels.

--Vous avez bien not, mon pre, que la suppuration a disparu
compltement et que la peau reprend sa couleur naturelle?

Mais il n'attendit pas la rponse, Marie entrait, suivie de Pierre; et,
tout de suite, il devina le coup de fortune qui lui arrivait, au
rayonnement dont resplendissait la miracule. Elle tait admirable,
faite pour entraner et convertir les foules. Vivement, il renvoya lise
Rouquet, demanda le nom de la nouvelle venue, rclama le dossier  l'un
des jeunes prtres. Puis, comme elle chancelait, il voulut la faire
asseoir dans le fauteuil.

--Oh! non, oh! non, s'cria-t-elle. Je suis si heureuse de me servir de
mes jambes!

Pierre, d'un regard, avait cherch le docteur Chassaigne, dsol de ne
pas le trouver l. Il se tint  l'cart, il attendit, pendant qu'on
fouillait les tiroirs en dsordre, sans pouvoir mettre la main sur le
dossier.

--Voyons, rptait le docteur Bonamy, Marie de Guersaint, Marie de
Guersaint... J'ai vu ce nom  coup sr.

Enfin, Raboin dcouvrit le dossier, class  une fausse lettre
alphabtique; et, quand le docteur eut pris connaissance des
certificats qu'il contenait, il se passionna.

--Voici qui est trs intressant, messieurs. Je vous prie d'couter avec
attention... Mademoiselle, que vous voyez l, debout, tait atteinte
d'une trs grave lsion de la moelle. Et, si l'on avait le moindre
doute, ces deux certificats suffiraient  convaincre les plus
incrdules, car ils sont signs par deux mdecins de la Facult de
Paris, dont les noms sont bien connus de tous nos confrres.

Il fit passer les certificats aux mdecins prsents, qui les lurent avec
de lgers hochements de tte. Cela tait indniable, les signataires
avaient la rputation de praticiens honntes et habiles.

--Eh bien! messieurs, si le diagnostic n'est pas contest, et ne peut
pas l'tre, quand une malade nous apporte des documents de cette valeur,
nous allons voir maintenant les modifications qui se sont produites dans
l'tat de mademoiselle.

Mais, avant de l'interroger, il se tourna vers Pierre.

--Monsieur l'abb, vous tes venu de Paris avec mademoiselle de
Guersaint, je crois. Est-ce que vous aviez pris l'avis des mdecins,
avant le dpart?

Le prtre sentit un frmissement, dans sa grande joie.

--J'ai assist  la consultation, monsieur.

Et la scne, de nouveau, s'voquait. Il revit les deux docteurs graves
et raisonnables, il revit Beauclair qui souriait, pendant que ses
confrres rdigeaient leurs certificats conformes. Allait-il donc mettre
ceux-ci  nant, faire connatre l'autre diagnostic, celui qui
permettait d'expliquer scientifiquement la gurison? Le miracle tait
prdit, ruin  l'avance.

--Vous le remarquerez, messieurs, reprit le docteur Bonamy, la prsence
de monsieur l'abb apporte  ces preuves une nouvelle force...
Maintenant, mademoiselle va nous dire bien exactement ce qu'elle a
ressenti.

Il s'tait pench sur l'paule du pre Dargels, il lui recommandait de
ne pas oublier de donner  Pierre un rle de tmoin, dans la narration.

--Mon Dieu! messieurs, comment vous dire? s'cria Marie de sa voix
haletante, brise de bonheur. Depuis hier, j'tais certaine d'tre
gurie. Et, pourtant, tout  l'heure encore, quand des fourmillements
m'ont prise dans les jambes, j'ai eu peur que ce ne ft une nouvelle
crise, j'ai dout un instant... Alors, les fourmillements se sont
arrts. Puis, ils ont recommenc, ds que je suis retombe en prire...
Oh! je priais, je priais de toute mon me! J'ai fini par m'abandonner
comme une enfant. Sainte Vierge, Notre-Dame de Lourdes, faites de moi
ce que vous voudrez... Les fourmillements ne cessaient plus, il m'a
sembl que mon sang bouillonnait, une voix me criait: Lve-toi!
lve-toi! Et j'ai senti le miracle, dans un grand craquement de tous
mes os, de toute ma chair, comme si j'tais frappe de la foudre.

Pierre, trs ple, l'coutait. Beauclair le lui avait bien dit que la
gurison viendrait en coup de foudre, lorsque, sous l'influence de
l'imagination puissamment surexcite, il se produirait en elle un rveil
soudain de la volont, depuis si longtemps endormie.

--Ce sont d'abord les jambes que la sainte Vierge a dlivres,
continua-t-elle. J'ai eu la sensation trs nette que les liens de fer
qui les nouaient glissaient le long de ma peau, comme des chanes
brises... Puis, le poids qui m'touffait toujours, l, dans le flanc
gauche, a remont; et j'ai cru que j'allais mourir, tellement il me
ravageait. Mais il a dpass ma poitrine, il a dpass ma gorge, et je
l'ai eu dans la bouche, et je l'ai crach violemment... C'tait fini, je
n'avais plus mon mal, il s'tait envol.

Elle avait fait le geste lourd de l'oiseau de nuit qui bat des ailes, et
elle se tut, en souriant  Pierre, boulevers. Tout cela, Beauclair
l'avait dit  l'avance, en se servant presque des mmes mots, des mmes
images. De point en point, le pronostic se ralisait, il n'y avait plus
l que des phnomnes prvus et naturels.

Les yeux ronds, Raboin avait suivi le rcit, avec la passion d'un dvot
born, que hante l'ide de l'enfer.

--C'est le diable, cria-t-il, c'est le diable qu'elle a crach! Mais le
docteur Bonamy, plus sage, le fit taire. Et, se tournant vers les
mdecins:

--Messieurs, vous savez que nous vitons toujours ici de prononcer le
grand mot de miracle. Seulement, voici un fait, je suis curieux de
savoir comment vous l'expliqueriez par les voies naturelles... Depuis
sept ans, mademoiselle tait frappe d'une paralysie grave, due
videmment  une lsion de la moelle. Et cela ne saurait tre ni, les
certificats sont l, indiscutables. Elle ne marchait plus, elle ne
pouvait plus faire un mouvement sans jeter une plainte, elle en tait
arrive  l'puisement extrme, qui prcde de peu les terminaisons
fcheuses... Tout d'un coup, la voici qui se lve, qui marche, qui rit
et rayonne. La paralysie a compltement disparu, il ne reste aucune
douleur, elle se porte aussi bien que vous et moi... Voyons, messieurs,
examinez-la, dites-moi ce qui s'est pass.

Il triomphait. Aucun des mdecins ne prit la parole. Deux, sans doute
des catholiques pratiquants, avaient approuv, d'un branle nergique de
la tte. Les autres demeuraient immobiles, l'air gn, peu soucieux de
se mettre dans cette histoire. Pourtant, un petit maigre, dont les yeux
luisaient derrire les verres de son binocle, finit par se lever, pour
voir Marie de plus prs. Il lui prit une main, regarda ses pupilles,
sembla se proccuper simplement de l'air de transfiguration o elle
baignait. Puis, d'une faon trs courtoise, sans vouloir mme discuter,
il retourna s'asseoir.

--Le cas chappe  la science, voil tout ce que je constate, conclut
victorieusement le docteur Bonamy. J'ajoute que nous n'avons pas ici de
convalescence, la sant se refait d'un coup, pleine et entire... Voyez
mademoiselle. Le regard brille, le teint est ros, la physionomie a
retrouv sa gaiet vivante. Sans doute, la rparation des tissus va se
continuer avec quelque lenteur; mais dj l'on peut dire que
mademoiselle vient de renatre... N'est-ce pas, monsieur l'abb, vous
qui la voyiez souvent, vous ne la reconnaissez plus?

Pierre balbutia:

--C'est vrai, c'est vrai...

Et, en effet, elle lui apparaissait dj forte, les joues remplies et
fraches, d'une allgresse florissante. Mais, encore une fois, Beauclair
l'avait prvu, ce sursaut d'hosanna, ce redressement et ce
resplendissement de tout ce corps bris, quand la vie rentrerait en lui,
avec la volont de gurir et d'tre heureuse.

De nouveau, le docteur Bonamy s'tait pench sur l'paule du pre
Dargels, qui achevait d'crire sa note, une sorte de petit
procs-verbal complet. Tous deux changrent quelques mots  demi-voix.
Ils se consultaient, et le docteur finit par reprendre:

--Monsieur l'abb, vous avez assist  ces merveilles, vous ne refuserez
pas de signer le rcit exact que vient de rdiger le rvrend pre pour
le _Journal de la Grotte_.

Lui, signer cette page d'erreur et de mensonge! Une rvolte le souleva,
il fut sur le point de crier la vrit. Mais il sentit le poids de sa
soutane  ses paules; et, surtout, la joie divine de Marie lui
emplissait le coeur. Il restait pntr d'un bonheur si grand,  la voir
sauve! Depuis qu'on ne l'interrogeait plus, elle tait venue s'appuyer
sur son bras, elle continuait de lui sourire avec des yeux d'ivresse.

-- mon ami, dit-elle trs bas, remerciez la sainte Vierge. Elle a t
si bonne, me voil maintenant si bien portante, si belle, si jeune!...
Et que mon pre, mon pauvre pre va tre content!

Alors, Pierre signa. Tout croulait en lui, mais il suffisait qu'elle ft
sauve, il aurait cru tre sacrilge en touchant  la foi de cette
enfant, la grande foi pure qui l'avait gurie.

Dehors, lorsque Marie reparut, les acclamations recommencrent, la foule
battit des mains. Il semblait que, maintenant, le miracle ft officiel.
Pourtant, des personnes charitables, craignant qu'elle ne se fatigut et
qu'elle n'et besoin de son chariot, abandonn par elle devant la
Grotte, l'avaient amen jusqu'au bureau des constatations. Quand elle le
retrouva, elle eut une motion profonde. Ah! ce chariot, o elle avait
vcu tant d'annes, ce cercueil roulant dans lequel elle s'imaginait
parfois tre enterre vive, que de larmes, que de dsespoirs, que de
journes mauvaises il avait vus! Et, tout d'un coup, l'ide lui vint
que, puisqu'il avait si longtemps t  la peine, il devait tre, lui
aussi, au triomphe. Ce fut une inspiration brusque, comme une sainte
folie, qui lui fit saisir le timon.

 ce moment, la procession passait, revenant de la Grotte, o l'abb
Judaine avait donn la bndiction. Et Marie, tranant son chariot, se
plaa derrire le dais. Et, en pantoufles, la tte couverte d'une
dentelle, elle marcha ainsi, la poitrine frmissante, la face haute,
illumine et superbe, tranant toujours le chariot de misre, le
cercueil roulant o elle avait agonis. Et la foule qui l'acclamait, la
foule frntique la suivit.




IV


Pierre avait suivi Marie, et il se trouvait derrire le dais, avec elle,
comme emport dans le vent de gloire qui lui faisait traner
triomphalement son chariot. Mais de telles pousses revenaient  chaque
minute, en tempte, qu'il serait tomb srement, si une main rude ne
l'avait maintenu.

--N'ayez pas peur, donnez-moi le bras. Autrement, vous ne pourrez rester
debout.

Il se tourna, il fut surpris de reconnatre le pre Massias, qui avait
laiss le pre Fourcade dans la chaire, pour accompagner le dais. Une
extraordinaire fivre le soutenait, le jetait en avant, d'une solidit
de roc, les yeux pareils  des tisons, la face exalte, couverte de
sueur.

--Prenez donc garde! donnez-moi le bras.

Une nouvelle vague humaine avait failli les balayer. Et Pierre
s'abandonna  ce terrible homme, qu'il se souvenait d'avoir eu pour
condisciple au sminaire. Quelle singulire rencontre, et comme il
aurait voulu possder cette foi violente, cette folie de la foi qui le
faisait haleter ainsi, la gorge pleine de sanglots, continuant  clamer
l'ardente supplication:

--Seigneur Jsus, gurissez nos malades!... Seigneur Jsus, gurissez
nos malades!

Derrire le dais, le cri ne cessait pas, il y avait toujours l un
vocifrateur, charg de ne pas laisser en paix la trop lente bont
divine. C'tait, parfois, une voix grosse, plore; d'autres fois, elle
tait aigu, dchirante. Celle du pre, imprieuse, finissait par se
briser d'motion.

--Seigneur Jsus, gurissez nos malades!... Seigneur Jsus, gurissez
nos malades!

Le bruit de la gurison foudroyante de Marie, de ce miracle dont l'clat
allait emplir la chrtient, s'tait rpandu dj d'un bout  l'autre de
Lourdes; et de l venait ce vertige accru de la foule, cette crise de
contagieux dlire qui la faisait se ruer vers le Saint-Sacrement,
tournoyante, dans un flux dchan de mare haute. Chacun cdait 
l'inconsciente passion de le voir, de le toucher, d'tre guri, d'tre
heureux. Dieu passait, et il n'y avait pas que les malades  brler du
dsir de vivre, tous taient ravags par le besoin du bonheur, qui les
soulevait, le coeur saignant et ouvert, les mains avides.

Aussi Berthaud, qui redoutait l'excs de cet amour, avait-il voulu
accompagner ses hommes. Il les commandait, il veillait  ce que la
double chane des brancardiers, aux deux cts du dais, ne ft pas
rompue.

--Serrez vos rangs, encore, encore! et les bras solidement nous!

Ces jeunes gens, choisis parmi les plus vigoureux, avaient fort  faire.
Le mur qu'ils btissaient ainsi, paule contre paule, les bras lis 
la taille et au cou, pliait  chaque instant, sous les assauts
involontaires. Personne ne croyait pousser, et c'taient de continuels
remous, des ondes profondes qui venaient de loin et qui menaaient de
tout engloutir.

Lorsque le dais se trouva au milieu de la place du Rosaire, l'abb
Judaine crut bien qu'il n'irait pas plus loin. Dans le vaste espace, il
s'tait form plusieurs courants contraires, tourbillonnant,
l'assaillant de toutes parts. Il dut s'arrter, sous le dais balanc,
flagell comme une voile au large, par un brusque coup de vent. Il
tenait le Saint-Sacrement trs haut, de ses deux mains engourdies, avec
la peur qu'une pousse dernire ne le renverst; car il sentait bien que
l'ostensoir d'or, rayonnant de soleil, tait la passion de tout ce
peuple, le Dieu qu'on exigeait pour le baiser, pour se perdre en lui,
quitte  l'anantir. Alors, immobilis, il tourna vers Berthaud des
regards inquiets.

--Ne laissez passer personne! criait celui-ci aux brancardiers,
personne! l'ordre est formel, entendez-vous!

Mais des voix suppliantes s'levaient, des misrables sanglotaient, les
bras tendus, les lvres tendues, avec le dsir fou qu'on les laisst
s'approcher et s'agenouiller aux pieds du prtre. Quelle grce, d'tre
jet  terre, d'tre foul, pitin par toute la procession! Un infirme
montrait sa main dessche, convaincu qu'elle allait refleurir au bout
de son bras, si on lui permettait de toucher l'ostensoir. Une muette
poussait de ses fortes paules, rageusement, pour dlier sa langue dans
un baiser. D'autres, d'autres encore criaient, imploraient, finissaient
par serrer les poings, contre les cruels qui refusaient la gurison aux
souffrances de leur corps, aux misres de leur me. La consigne tait
absolue, on redoutait les accidents les plus graves.

--Personne, personne! rptait Berthaud, ne laissez passer personne!

Cependant, il y avait l une femme, dont la vue touchait tous les coeurs.
Misrablement vtue, elle tait nu-tte, le visage en larmes, et elle
tenait sur les bras un petit garon d'une dizaine d'annes, dont les
deux jambes, paralyses et molles, pendaient. C'tait un poids trop
lourd pour sa faiblesse; mais elle ne paraissait pas le sentir. Elle
avait apport son garon, elle conjurait les brancardiers, avec un
enttement sourd, dont ni les paroles ni les bousculades ne
triomphaient.

D'un signe, enfin, l'abb Judaine, trs mu, l'appela. Obissant 
cette piti de l'officiant, malgr le danger d'ouvrir une brche, deux
des brancardiers s'cartrent; et la femme se prcipita, avec son
fardeau, s'abattit devant le prtre. Celui-ci, un instant, posa le pied
du Saint-Sacrement sur la tte du petit garon. La mre elle-mme y
colla ses lvres avides. Puis, comme on se remettait en marche, elle
voulut rester derrire le dais, elle suivit la procession, les cheveux
au vent, haletante, chancelante sous le poids trop lourd qui lui cassait
les paules.

 grand'peine, on acheva de traverser ainsi la place du Rosaire. Et la
monte alors commena, la monte glorieuse par la rampe monumentale;
tandis que, trs haut, au bord du ciel, la Basilique dressait sa flche
mince, d'o s'envolait un carillon de cloches, sonnant le triomphe de
Notre-Dame de Lourdes. C'tait, maintenant, vers cette apothose que le
dais lentement s'levait, vers cette porte haute du sanctuaire, qui
semblait ouverte sur l'infini, au-dessus de la foule immense, dont la
mer, en bas, par les places et par les avenues, continuait  gronder.
Dj, le suisse magnifique, bleu et argent, arrivait avec la croix
processionnelle  la hauteur de la coupole du Rosaire, sur la vaste
esplanade des toitures. Les dlgations du plerinage s'y droulaient,
les bannires de soie et de velours, aux couleurs vives, flottaient dans
l'incendie du couchant. Puis, le clerg resplendissait, les prtres en
surplis de neige, les prtres en chasubles d'or, pareils  un dfil
d'astres. Et les encensoirs se balanaient, et le dais montait toujours,
sans qu'on distingut les porteurs, comme si une force mystrieuse, des
anges invisibles l'eussent emport, dans cette ascension de gloire, vers
la porte du ciel grande ouverte.

Des chants avaient clat, les voix ne rclamaient plus la gurison des
malades,  prsent qu'on s'tait dgag de la foule. Le miracle s'tait
produit, on le clbrait  pleine gorge, dans le branle des cloches,
dans la gaiet vibrante de l'air.

--_Magnificat anima mea Dominum..._

C'tait le cantique de gratitude, dj chant  la Grotte, qui, de
nouveau, sortait des coeurs.

--_Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo..._

Et cette monte rayonnante, cette ascension par les rampes colossales,
vers la Basilique de lumire, Marie la faisait avec un dbordement de
croissante allgresse.  mesure qu'elle s'levait, il lui semblait
qu'elle devenait plus forte, plus solide sur ses jambes ressuscites,
mortes si longtemps. Ce chariot qu'elle tranait victorieusement,
c'tait comme la dpouille de son mal, l'enfer d'o la sainte Vierge
l'avait tire; et, bien que le timon lui en meurtrt les mains, elle
voulait le mener l-haut avec elle, pour le jeter aux pieds de Dieu.
Aucun obstacle ne l'arrtait, elle riait au milieu de grosses larmes, la
poitrine haute, l'allure guerrire. Dans sa course, une de ses
pantoufles s'tait dtache, tandis que la dentelle avait gliss de ses
cheveux sur ses paules. Mais elle marchait quand mme, elle allait
toujours, casque de son admirable chevelure blonde, la face clatante,
dans un tel rveil de volont et de force, qu'on entendait, derrire
elle, le lourd chariot bondir en gravissant la pente rude des dalles,
ainsi qu'un petit chariot d'enfant.

Pierre, prs de Marie, restait au bras du pre Massias, qui ne l'avait
point lch. Il tait incapable de rflchir, perdu dans cette motion
norme. La voix de son compagnon, sonore, l'assourdissait.

--_Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles..._

De l'autre ct,  sa droite, Berthaud suivait aussi le dais, rassur
maintenant. Il avait donn l'ordre  ses brancardiers de cesser la
chane, il considrait d'un air ravi cette mer humaine, que venait de
traverser la procession. Plus on montait le long des rampes, et plus la
place du Rosaire, les avenues, les alles des jardins s'largissaient en
dessous, se dveloppaient aux regards, noires de monde. C'tait tout un
peuple  vol d'oiseau, une fourmilire de plus en plus tale et
lointaine.

--Regardez donc! finit-il par dire  Pierre. Est-ce grand! est-ce
beau!... Allons, l'anne ne sera pas mauvaise.

Lui, pour qui Lourdes tait surtout un foyer de propagande, o il
contentait ses rancunes politiques, se rjouissait des plerinages
nombreux, qu'il croyait tre dsagrables au gouvernement. Ah! si l'on
avait pu amener les ouvriers des villes, crer une dmocratie
catholique!

--L'anne dernire, continua-t-il, on est  peine arriv  deux cent
mille plerins. Cette anne, j'espre qu'on dpassera ce chiffre.

Et, de son air gai de bon vivant, malgr sa passion de sectaire:

--Ma foi, tout  l'heure, quand on s'crasait, j'tais content... Je me
disais: a marche, a marche!

Mais Pierre n'coutait pas, tait frapp par la grandeur du spectacle.
Cette foule qui s'tendait davantage  mesure qu'il s'levait au-dessus
d'elle, cette valle magnifique qui se creusait sous lui, qui
s'agrandissait sans cesse, droulant l'horizon fastueux des montagnes,
l'emplissaient d'une admiration frmissante. Son trouble en tait accru,
il chercha le regard de Marie, il lui indiqua le cirque immense d'un
geste large. Et ce geste la trompa, elle ne vit pas la matrialit du
spectacle, dans l'exaltation toute spirituelle o elle se trouvait; elle
crut qu'il prenait la terre  tmoin des faveurs prodigieuses dont la
sainte Vierge venait de les combler tous les deux; car elle s'imaginait
qu'il avait eu sa part du miracle, que dans le coup de grce qui l'avait
mise debout, la chair gurie, lui, si voisin d'elle, coeur  coeur,
s'tait senti envelopp, soulev par la mme force divine, l'me sauve
du doute, reconquise par la foi. Comment aurait-il pu assister  son
extraordinaire gurison, sans tre convaincu? Elle avait tant pri,
d'ailleurs, la nuit prcdente, devant la Grotte! Elle l'apercevait, 
travers l'excs de sa joie, transfigur lui aussi, pleurant et riant,
rendu  Dieu. Et cela fouettait sa fivre heureuse, elle tranait son
chariot d'une main qui ne se lassait pas, elle aurait voulu le traner
pendant des lieues, des lieues encore, toujours plus haut, jusqu' des
sommets inaccessibles, jusque dans l'blouissement du paradis, comme si
elle et port leur double croix sur cette monte retentissante, son
propre rachat et le rachat de son ami.

--Oh! Pierre, Pierre, balbutia-t-elle, que cela est bon d'avoir eu ce
grand bonheur ensemble, ensemble! Je le lui avais si ardemment demand,
et elle a bien voulu, et elle vous a sauv en me sauvant!... Oui, j'ai
senti votre me qui se fondait dans mon me. Dites-moi que nos mutuelles
prires ont t exauces, que j'ai obtenu votre salut comme vous avez
obtenu le mien!

Il comprit son erreur, il frmit.

--Si vous saviez, continua-t-elle, quel serait mon mortel chagrin, de
monter ainsi toute seule dans la clart. Oh! tre lue sans vous, m'en
aller l-haut sans vous! Mais, avec vous, Pierre, c'est un
ravissement... Sauvs ensemble, heureux  jamais! Je me sens des forces
pour tre heureuse, oh! des forces  soulever le monde!

Et il dut pourtant lui rpondre, il mentit, rvolt  l'ide de gter,
de ternir cette grande flicit si pure.

--Oui, oui! soyez heureuse, Marie, car je suis bien heureux moi-mme, et
toutes nos peines sont rachetes.

Mais il se fit en son tre une dchirure profonde, comme si,
brusquement, il avait senti qu'un brutal coup de hache les sparait l'un
de l'autre. Jusque-l, dans leurs souffrances communes, elle tait
demeure la petite amie d'enfance, la premire femme ingnument dsire,
qu'il savait toujours sienne, puisqu'elle ne pouvait tre  personne.
Et elle tait gurie, et il restait seul, dans son enfer,  se dire
qu'elle ne serait jamais plus  lui. Cette pense soudaine le bouleversa
tellement, qu'il dtourna les yeux, dsespr de souffrir ainsi du
bonheur prodigieux dont elle exultait.

Le chant continuait, le pre Massias, sans rien entendre, sans rien
voir, tout  la brlante gratitude envers Dieu, lanait le dernier
verset d'une voix tonnante:

--_Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in
scula._

Encore cette rampe  gravir, encore un effort  faire sur cette monte
rude, aux larges dalles glissantes! Et la procession s'levait encore,
et l'ascension s'achevait, en pleine lumire vive. Il y avait l un
dernier dtour, les roues du chariot sonnrent contre la bordure de
granit. Toujours plus haut, toujours plus haut! Il roulait plus haut, il
dbouchait au bord du ciel.

Alors, tout d'un coup, le dais apparut au sommet des rampes gantes,
devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait
l'tendue. L'abb Judaine s'avana, tenant  deux mains, en l'air, le
Saint-Sacrement. Prs de lui, Marie avait hiss le chariot, le coeur
battant de la course, la face enflamme, dans l'or dnou de ses
cheveux. Puis, derrire, tout le clerg s'tait rang, les surplis
neigeux, les chasubles clatantes; tandis que les bannires flottaient,
ainsi que des drapeaux, pavoisant la blancheur des balustrades. Et il y
eut une minute solennelle.

De l-haut, rien n'tait plus grand. D'abord, en bas, c'tait la foule,
la mer humaine au flot sombre,  la houle sans cesse mouvante,
immobilise un instant, o l'on ne distinguait que les petites taches
ples des visages, levs vers la Basilique, dans l'attente de la
bndiction; et aussi loin que le regard s'tendait, de la place du
Rosaire au Gave, par les alles, par les avenues, par les carrefours,
jusqu' la vieille ville lointaine, les petits visages ples se
multipliaient, innombrables, sans fin, tous bants, les yeux fixs sur
l'auguste seuil, o le ciel allait s'ouvrir. Puis, l'immense
amphithtre de coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait
de toutes parts, des cimes  l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu.
Au nord, au del du torrent, sur les premires pentes, parmi les arbres,
les nombreux couvents, les Carmlites, les Assomptionnistes, les
Dominicaines, les Soeurs de Nevers, se doraient d'un reflet rose, sous
l'incendie du couchant. Des masses boises s'tageaient ensuite,
gagnaient les hauteurs du Buala, que dpassait la serre de Julos,
domine elle-mme par le Miramont. Au sud, s'ouvraient d'autres valles
profondes, des gorges troites entre des entassements de rocs gants,
dont la base trempait dj dans des mares d'ombre bleutre, lorsque les
sommets tincelaient de l'adieu souriant du soleil. De ce ct, les
collines de Visens taient de pourpre, un promontoire de corail qui
barrait le lac dormant de l'ther, d'une transparence de saphir. Mais 
l'est, en face, l'horizon s'largissait encore, au carrefour mme des
sept valles. Le Chteau, qui les avait gardes autrefois, restait
debout sur le rocher que baignait le Gave, avec son donjon, ses hautes
murailles, son profil noir d'antique forteresse farouche. En de, la
ville nouvelle tait toute gaie au milieu de ses jardins, un pullulement
de faades blanches, les grands htels, les maisons garnies, les beaux
magasins, dont les vitres s'allumaient, pareilles  des braises; pendant
que, derrire le Chteau, le vieux Lourdes talait confusment ses
toitures dcolores dans un poudroiement de lumire rousse.  cette
heure tardive, le petit Gers et le grand Gers, les deux croupes normes
de roche nue, tachete d'herbe rase, derrire lesquelles descendait
royalement l'astre  son dclin, n'taient plus qu'un fond neutre,
violtre, deux rideaux svres tirs au bord de l'horizon.

Et l'abb Judaine, en face de cette immensit, leva de ses deux mains,
plus haut, plus haut encore, le Saint-Sacrement. Il le promena lentement
d'un bout de l'horizon  l'autre, il lui fit dcrire un grand signe de
croix, en plein ciel.  gauche, il salua les couvents, les hauteurs du
Buala, la serre de Julos, le Miramont;  droite, il salua les grands
blocs foudroys des valles obscures, les collines empourpres de
Visens; en face, il salua les deux villes, le Chteau baign par le
Gave, le petit Gers et le grand Gers, dj ensommeills; et il salua les
bois, les torrents, les monts, les chanes indtermines des pics
lointains, la terre entire, par del l'horizon visible. Paix  la
terre, esprance et consolation aux hommes! En bas, la foule avait
frmi, sous ce grand signe de croix qui l'enveloppait toute. Il sembla
qu'un souffle divin passait, roulant la houle des petits visages ples,
aussi nombreux que les flots d'un ocan. Une rumeur d'adoration monta,
toutes les bouches ouvertes clamrent la gloire de Dieu, lorsque
l'ostensoir, que le soleil couchant frappait en plein, apparut de
nouveau comme un autre soleil, un pur soleil d'or traant le signe de la
croix en traits de flamme, au seuil de l'infini.

Dj, les bannires, le clerg, l'abb Judaine sous le dais, rentraient
dans la Basilique, lorsque Marie, au moment o elle y pntrait, elle
aussi, sans lcher le timon de son chariot, fut arrte un instant par
deux dames, qui l'embrassrent en pleurant. C'taient madame de
Jonquire et sa fille Raymonde, montes l pour assister  la
bndiction, et qui avaient appris le miracle.

--Ah! chre enfant, quelle joie! rptait la dame hospitalire, et
combien je suis fire de vous avoir dans ma salle! C'est, pour nous
toutes, une faveur si prcieuse, que la sainte Vierge vous ait choisie.

La jeune fille avait gard entre les siennes une main de la miracule.

--Me permettez-vous de vous appeler mon amie, mademoiselle? Je vous
plaignais tant, j'ai tant de plaisir  vous voir marcher, si forte, si
belle dj!... Laissez-moi vous embrasser encore. a me portera bonheur.

Marie balbutiait de ravissement.

--Merci, merci bien, de tout mon coeur... Je suis si heureuse, si
heureuse!

--Oh! nous ne vous quittons plus! reprit madame de Jonquire. Tu
entends, Raymonde? suivons-la, allons nous agenouiller avec elle. Et
c'est nous qui la ramnerons, aprs la crmonie.

En effet, ces dames se joignirent au cortge, marchrent  ct de
Pierre et du pre Massias, derrire le dais, jusqu'au milieu du choeur,
entre les ranges de chaises, dj occupes par les dlgations. Seules,
les bannires furent admises, aux deux cts du matre autel. Et Marie
aussi s'avana, ne s'arrta qu'en bas des marches, avec son chariot,
dont les fortes roues sonnaient sur les dalles. Elle l'avait amen o la
sainte folie de son dsir rvait de le monter, lui si douloureux et si
pauvre, dans la splendeur de la maison de Dieu, pour qu'il y ft la
preuve du miracle. Ds l'entre, les orgues avaient clat en un chant
triomphal, une acclamation tonitruante de peuple heureux, d'o se
dgagea bientt une cleste voix d'ange, d'une allgresse aigu, pure
comme le cristal. L'abb Judaine venait de poser le Saint-Sacrement sur
l'autel, la foule achevait d'emplir la nef, chacun prenait sa place, se
tassait, en attendant que la crmonie comment. Tout de suite, Marie
tait tombe  genoux, entre madame de Jonquire et Raymonde, dont les
yeux restaient humides d'attendrissement; pendant que le pre Massias, 
bout de force, aprs la crise d'extraordinaire tension nerveuse qui le
soulevait depuis la Grotte, sanglotait, effondr  terre, la face dans
les mains. Derrire, Pierre et Berthaud demeuraient debout, ce dernier
toujours en surveillance, l'oeil aux aguets, veillant au bon ordre, mme
au milieu des plus fortes motions.

Alors, dans son trouble, tourdi par le chant des orgues, Pierre leva la
tte, regarda l'intrieur de la Basilique. C'tait une nef troite,
haute, bariole de couleurs vives, que des baies nombreuses inondaient
de lumire. Les bas cts existaient  peine, se trouvaient rduits  un
simple couloir filant entre les faisceaux des piliers et les chapelles
latrales; ce qui semblait augmenter encore l'lancement de la nef, cet
envolement de la pierre en lignes minces, d'une gracilit enfantine. Une
grille toute dore, transparente comme une dentelle, fermait le choeur,
o le matre autel, de marbre blanc, couvert de sculptures, avait une
somptuosit de candeur virginale. Mais ce qui tonnait, c'tait
l'extraordinaire ornementation dont l'amas transformait l'glise entire
en un talage dbordant de broderies et de joailleries, des bannires,
des ex-voto innombrables, tout un fleuve de dons, de cadeaux, qui avait
coul et s'tait amass sur les murs, tout un ruissellement d'or,
d'argent, de velours, de soie, qui la tapissait du haut en bas. Elle
tait le sanctuaire sans cesse embras de la reconnaissance, elle
chantait par ses mille richesses un continuel cantique de foi et de
gratitude.

Les bannires, surtout, foisonnaient, se multipliaient comme les
feuilles des arbres, sans nombre. Une trentaine taient suspendues  la
vote. En haut, garnissant tout le pourtour du triforium, d'autres
faisaient tableau, encadres dans des colonnettes. Elles s'talaient le
long des murailles, elles flottaient au fond des chapelles, elles
entouraient le choeur d'un ciel de soie, de satin et de velours. On en
comptait des centaines, le regard se fatiguait  les admirer. Beaucoup
taient clbres, d'un travail si habile, que de grandes brodeuses se
drangeaient pour les voir: celle de Notre-Dame de Fourvires, aux
armes de la ville de Lyon; celle de l'Alsace, en velours noir, brod
d'or; celle de la Lorraine, o l'on remarquait une Vierge couvrant deux
enfants de son manteau; celle de la Bretagne, bleue et blanche, o
saignait un Sacr-Coeur au sein d'une gloire. Tous les empires, tous les
royaumes de la terre se trouvaient reprsents. Les pays les plus
lointains, le Canada, le Brsil, le Chili, Hati, avaient l leur
drapeau, dont ils taient venus dvotement faire hommage  la Reine du
ciel.

Puis, aprs les bannires, il y avait encore une merveille, les milliers
et les milliers de coeurs d'or et d'argent, accrochs partout, luisant
aux murs comme les toiles au firmament. Ils dessinaient des roses
mystiques, ils traaient des festons, des guirlandes, qui montaient le
long des piliers, entouraient les fentres, constellaient les chapelles
profondes. Au-dessous du triforium, on avait eu l'ide ingnieuse
d'crire, en lettres hautes,  l'aide de ces coeurs, les diverses paroles
que la sainte Vierge avait adresses  Bernadette; et une longue frise
se droulait ainsi, autour de la nef, qui faisait la joie des mes
enfantines, trs occupes  en peler les mots. C'tait un pullulement,
un braisillement de coeurs prodigieux, dont le nombre infini accablait,
quand on songeait  toutes les mains tremblantes de reconnaissance, qui
les avaient donns. D'ailleurs, beaucoup d'autres ex-voto, et des plus
imprvus, entraient aussi dans la dcoration. On voyait, encadrs sous
verre, des bouquets de maries, des croix d'honneur, des bijoux, des
photographies, des chapelets, jusqu' des perons. Et il y avait des
paulettes d'officier, ainsi que des pes, parmi lesquelles un superbe
sabre, laiss l en souvenir d'une conversion miraculeuse.

Mais ce n'tait point assez, d'autres richesses, des richesses de toutes
sortes rayonnaient de toutes parts: des statues de marbre, des diadmes
enrichis de diamants, un tapis merveilleux, dessin  Blois, brod par
les Dames de la France entire, une palme d'or, orne d'maux, envoye
par le Souverain Pontife. Les lampes qui descendaient des votes taient
galement des cadeaux, quelques-unes d'or massif, du travail le plus
dlicat. Elles ne se comptaient plus, elles toilaient la nef, comme des
astres prcieux. Devant le tabernacle, il y en avait une, offerte par
l'Irlande, un chef-d'oeuvre de ciselure. D'autres, celle de Valence,
celle de Lille, celle de Macao, envoye celle-ci du fond de la Chine,
taient de vritables joyaux, tincelants de pierreries. Et quel
resplendissement, lorsque les vingt lustres du choeur taient allums,
lorsque les centaines de lampes, les centaines de cierges brlaient  la
fois, aux grandes crmonies du soir! Alors, l'glise entire
s'embrasait, toutes ces petites flammes de chapelle ardente se
refltaient en mille feux dans les milliers de coeurs d'or et d'argent.
C'tait un brasier extraordinaire, les murs ruisselaient de flammches
vives, on entrait dans la gloire aveuglante du paradis; tandis que les
bannires sans nombre droulaient de tous cts leur soie, leur satin et
leur velours, brods de Coeurs saignants, de Saints victorieux, de
Vierges dont le bon sourire enfantait des miracles.

Ah! cette Basilique, que de crmonies dj y avaient dvelopp leur
pompe! Jamais le culte, jamais la prire et les chants n'y cessaient.
D'un bout de l'anne  l'autre, l'encens fumait, les orgues grondaient,
les foules agenouilles priaient de toute leur me. C'taient les messes
continuelles, c'taient les vpres, et les prnes, et les bndictions,
et les exercices journellement recommencs, et les ftes clbres avec
une magnificence sans gale. Les moindres anniversaires devenaient des
prtextes  solennits fastueuses. Chaque plerinage devait avoir sa
part d'blouissement. Ces souffrants et ces humbles venus de si loin, il
fallait bien les renvoyer consols, ravis, emportant la vision du
paradis entr'ouvert. Ils avaient vu le luxe de Dieu, ils en garderaient
l'ternelle extase. Au fond de pauvres chambres nues, en face de grabats
douloureux, dans la chrtient entire, la Basilique s'voquait avec son
flamboiement de richesses, comme un rve de promesse et de compensation,
comme la fortune mme, le trsor de la vie future, o les pauvres
entreraient certainement un jour, aprs leur longue misre d'ici-bas.

Et Pierre n'avait aucune joie, regardait ces splendeurs sans consolation
ni esprance. Son malaise affreux augmentait, il faisait noir en lui, un
de ces noirs de tempte, lorsque les ides et les sentiments soufflent
et hurlent. Depuis que Marie s'tait leve de son chariot, criant
qu'elle tait gurie, depuis qu'elle marchait, si forte, si vivante, il
sentait monter en lui une immense dsolation. Cependant, il l'aimait en
frre passionn, il avait prouv un bonheur sans bornes,  voir qu'elle
ne souffrait plus. Pourquoi donc agonisait-il ainsi de sa flicit, 
elle? Il ne pouvait plus la regarder, maintenant, agenouille,
rayonnante au milieu de ses larmes, d'une beaut reconquise et grandie,
sans que son pauvre coeur saignt, comme sous une mortelle blessure. Il
voulait rester pourtant, il dtournait les yeux, tchait de s'intresser
au pre Massias, toujours secou de sanglots sur les dalles, et dont il
enviait l'anantissement, dans la dvorante illusion de l'amour divin.
Un instant mme, il questionna Berthaud, parut admirer une bannire, sur
laquelle il demanda des explications.

--Laquelle? cette bannire de dentelle, l-bas?

--Oui,  gauche.

--C'est une bannire offerte par le Puy. Les armoiries sont celles du
Puy et de Lourdes, lies par le Rosaire... La dentelle en est si fine,
qu'elle tiendrait dans le creux de la main.

Mais l'abb Judaine s'avanait, la crmonie allait commencer. Les
orgues de nouveau grondrent, un cantique fut chant, pendant que, sur
l'autel, le Saint-Sacrement tait comme l'astre-roi, parmi le
scintillement des coeurs d'or et d'argent, aussi nombreux que les
toiles. Et Pierre n'eut pas la force de rester davantage. Puisque Marie
avait avec elle madame de Jonquire et Raymonde, qui l'accompagneraient,
il pouvait s'en aller, disparatre en un coin d'ombre, o il pleurerait
enfin. D'un mot, il s'excusa, prtexta son rendez-vous avec le docteur
Chassaigne. Puis, il eut une crainte encore, celle de ne savoir comment
sortir, tellement le flot press des fidles barrait la porte. Une
inspiration lui vint, il traversa la sacristie, descendit dans la
Crypte, par l'troit escalier intrieur.

Brusquement, ce fut un silence profond, une ombre spulcrale, succdant
aux voix d'allgresse, au prodigieux clat de l-haut. La Crypte,
taille dans le roc, tait faite de deux couloirs troits, spars par
le massif portant la nef, et qui conduisaient, sous l'abside,  une
chapelle souterraine, que de petites lampes clairaient nuit et jour.
Une fort obscure de piliers s'entre-croisait, il rgnait l une
mystique terreur, dans les demi-tnbres, o frissonnait le mystre. Les
murs restaient nus, c'tait la pierre mme du tombeau, au fond duquel
tout homme doit dormir son dernier sommeil. Le long des couloirs, contre
les parois que recouvraient du haut en bas les plaques de marbre des
ex-voto, on ne voyait qu'une double range de confessionnaux; car l'on
confessait dans cette paix morte de la terre, il y avait des prtres
parlant toutes les langues, pour remettre leurs fautes aux pcheurs
venus l, des quatre coins du monde.

 cette heure, pendant que la foule s'crasait en haut, la Crypte se
trouvait absolument dserte, pas une me n'y mettait son petit
frmissement; et Pierre, dans ce grand silence, dans cette ombre, dans
cette fracheur de la tombe, s'abattit sur les deux genoux. Ce n'tait
point par un besoin de prire et d'adoration, c'tait que tout son tre
dfaillait, sous la tourmente morale qui venait de le briser. Il avait
la soif torturante de voir clair en lui. Ah! que ne pouvait-il
s'enfoncer plus profondment encore dans le nant des choses, rflchir,
comprendre, se calmer enfin!

Et il vcut une agonie affreuse. Il tchait de recommencer les minutes,
depuis que Marie, tout d'un coup souleve de sa couche de misre, avait
jet son cri de rsurrection. Pourquoi donc, malgr sa joie fraternelle
 la revoir debout, avait-il ds lors prouv un atroce malaise, comme
si le plus mortel malheur le frappait? tait-il donc jaloux de la grce
divine? Souffrait-il de ce que la Vierge, en la gurissant, l'avait
oubli, lui dont l'me tait si malade? Il se souvenait du dernier dlai
qu'il s'tait donn, du rendez-vous suprme qu'il avait fix  la foi,
au moment o le Saint-Sacrement passerait, si Marie tait gurie; et
elle tait gurie, et il ne croyait toujours pas, et dsormais il
n'avait plus d'esprance, car il ne croirait jamais plus. L saignait la
plaie vive. Cela clatait avec une cruaut, une certitude aveuglante:
elle tait sauve, il tait perdu. Ce prtendu miracle qui la rveillait
 la vie, venait d'achever en lui la ruine de toute croyance au
surnaturel. Ce qu'il avait rv un instant de chercher encore et de
retrouver peut-tre  Lourdes, la foi nave, la foi heureuse du petit
enfant, n'tait plus possible, ne refleurirait pas, aprs cet
croulement du prodige, cette gurison que Beauclair lui avait annonce,
qui s'tait ralise ensuite de point en point. Jaloux, oh! non, mais
dvast, mortellement triste, de rester ainsi tout seul, dans le dsert
glac de son intelligence,  regretter l'illusion, le mensonge, le divin
amour des simples d'esprit, dont son coeur n'tait plus capable.

Un flot d'amertume touffa Pierre, des larmes jaillirent de ses yeux. Il
avait gliss sur les dalles, ananti d'angoisse. Et il se rappela cette
dlicieuse histoire, depuis le jour o Marie, qui avait devin la
torture de son doute, s'tait passionne pour sa conversion, lui prenant
la main dans l'ombre, la gardant entre les siennes, en balbutiant
qu'elle prierait pour lui, oh! de toute son me. Elle s'oubliait, elle
suppliait la sainte Vierge de sauver son ami plutt qu'elle, si elle
n'avait qu'une grce  obtenir de son divin Fils. Puis, ce fut un autre
souvenir, les heures adorables qu'ils avaient passes ensemble sous
l'paisse nuit des arbres, pendant le dfil de la procession aux
flambeaux. L encore, ils avaient pri l'un pour l'autre, ils s'taient
perdus l'un dans l'autre, avec un si ardent dsir de leur bonheur
mutuel, qu'ils avaient touch un instant le fond de l'amour qui se donne
et qui s'immole. Et leur longue tendresse trempe de larmes, la pure
idylle de leur souffrance aboutissait  cette brutale sparation, elle
sauve, radieuse au milieu des chants de la Basilique triomphante, lui
perdu, sanglotant de misre, cras au fond des tnbres de la Crypte,
dans une solitude glace de tombe. C'tait comme s'il venait de la
perdre une seconde fois, pour toujours.

Brusquement, Pierre sentit le coup de couteau que cette pense lui
donnait en plein coeur. Il comprit enfin son mal, ce fut une clart
subite qui claira la crise terrible o il se dbattait. Une premire
fois, il avait perdu Marie, le jour o il s'tait fait prtre, en se
disant qu'il pouvait bien n'tre plus un homme, puisqu'elle-mme ne
serait jamais femme, frappe dans son sexe d'une maladie incurable. Et
voil qu'elle tait gurie, qu'elle redevenait femme, voil qu'il
l'avait tout d'un coup revue trs forte, trs belle, et vivante, et
dsirable, et fconde! Lui tait mort, ne pouvait redevenir un homme.
Jamais plus il ne soulverait la pierre tombale qui crasait, qui
scellait sa chair. Elle s'chappait seule, elle le laissait dans la
terre froide. C'tait le vaste monde qui se rouvrait devant elle, le
bonheur souriant, l'amour qui rit sur les routes ensoleilles, un mari,
des enfants sans doute. Tandis que lui, comme enseveli jusqu'aux
paules, ne gardait de libre que son cerveau, pour souffrir davantage.
Elle tait encore  lui, lorsqu'elle n'tait  aucun autre, et il
n'agonisait si abominablement, depuis une heure, que de cet arrachement
dfinitif, qui la sparait de lui, cette fois,  jamais.

Alors, une rage secoua Pierre. Il fut tent de remonter, de crier la
vrit  Marie. Le miracle, mensonge! la bont secourable d'un Dieu
tout-puissant, illusion pure! La nature seule avait agi, la vie encore
une fois venait de vaincre. Et il aurait donn des preuves, il lui
aurait montr la vie unique souveraine, refaisant de la sant avec
toutes les souffrances d'ici-bas. Puis, ils seraient partis ensemble,
ils seraient alls trs loin, trs loin, pour tre heureux. Mais une
terreur soudaine l'envahissait. Eh quoi? toucher  cette petite me
blanche, tuer en elle la croyance, l'emplir de ces ruines de la foi,
dont lui-mme tait ravag! Cela lui apparut soudain comme un odieux
sacrilge. Ensuite, il se serait fait horreur, il aurait cru l'avoir
assassine, s'il se reconnaissait un jour incapable de lui rendre un
bonheur gal. Peut-tre ne le croirait-elle pas. D'ailleurs,
pouserait-elle jamais un prtre parjure, elle qui garderait
l'inoubliable douceur d'avoir t gurie dans l'extase? Tout cela lui
apparut fou, monstrueux, salissant. Dj, sa rvolte s'apaisait, il ne
gardait qu'une infinie lassitude, une sensation brlante de plaie
ingurissable, son pauvre coeur meurtri et arrach.

Puis, dans son abandon, dans le vide o il roulait, une lutte suprme
l'angoissa. Qu'allait-il faire? Il aurait voulu fuir, ne plus revoir
Marie, devenu lche devant la souffrance. Car il comprenait bien qu'il
lui faudrait mentir maintenant, puisqu'elle le croyait sauv avec elle,
converti, guri de son me, comme elle tait gurie de son corps. Elle
lui en avait dit sa joie, en tranant son chariot par les rampes
colossales. Oh! avoir eu ce grand bonheur ensemble, ensemble! avoir
senti leurs mes se fondre l'une dans l'autre! Et il avait menti dj,
il serait oblig de mentir toujours, pour ne pas lui gter cette belle
illusion si pure. Il laissa s'teindre les derniers battements de ses
veines, il jura d'avoir la sublime charit de feindre la paix, le
ravissement du salut. Il la voulait compltement heureuse, sans un
regret, sans un doute, en pleine srnit de la foi, convaincue que la
sainte Vierge avait consenti  leur union toute mystique. Qu'importait
sa torture,  lui! Plus tard peut-tre, il se reprendrait. Au milieu de
la solitude dsole de son intelligence, n'tait-ce pas un peu de joie
qui le soutiendrait, toute cette joie dont il allait lui laisser le
mensonge consolateur?

Des minutes encore s'coulrent, et Pierre ananti restait sur les
dalles,  calmer sa fivre. Il ne pensait plus, il n'existait plus, dans
l'accablement de tout l'tre qui suit les grandes crises. Mais il crut
entendre un bruit de pas, il se releva pniblement, il affecta de lire
les ex-voto, les inscriptions graves sur les plaques de marbre, le long
des murs. D'ailleurs, il s'tait tromp, personne n'tait l; et il n'en
continua pas moins sa lecture, d'abord machinalement, cherchant une
distraction, ensuite gagn peu  peu par une motion nouvelle.

C'tait inimaginable. La foi, l'adoration, la gratitude s'talaient sur
ces plaques de marbre, graves en lettres d'or, par centaines, par
milliers d'exemplaires. Il y en avait d'ingnus qui prtaient  sourire.
Un colonel avait fait sculpter son pied, avec ces mots: Vous me l'avez
conserv, faites qu'il vous serve. Plus loin, on lisait: Que sa
protection s'tende sur la verrerie! Ou c'tait encore l'tranget des
demandes que l'on devinait,  l'innocente franchise des remerciements:
 Marie Immacule, un pre de famille, sant rendue, procs gagn,
avancement obtenu. Mais cela se perdait dans le concert des cris
brlants qui montaient. Le cri des amants: Paul et Anna demandent la
bndiction de Notre-Dame de Lourdes sur leur union. Le cri des mres:
Reconnaissance  Marie, trois fois elle m'a guri mon
enfant.--Reconnaissance pour la naissance de Marie-Antoinette, que je
lui confie, ainsi que les miens et moi.--P. D. g de trois ans, a t
conserv  l'amour des siens. Le cri des pouses, le cri des malades
soulags, le cri des mes rendues au bonheur: Protgez mon mari, faites
que mon mari se porte bien.--J'tais infirme des deux jambes, je suis
gurie.--Nous sommes venus et nous esprons.--J'ai pri, j'ai pleur, et
elle m'a exauce. Et des cris encore, des cris d'une discrtion ardente
faisaient rver de longs romans: Vous nous avez unis, protgez-nous.--
Marie, pour le plus grand des bienfaits. Et toujours les mmes cris,
les mmes mots revenaient, avec une ferveur passionne: gratitude,
reconnaissance, hommage, actions de grce, remerciements. Ah! ces
centaines, ces milliers de cris,  jamais fixs dans le marbre, qui, du
fond de la Crypte, clamaient  la Vierge l'ternelle dvotion des
misrables humains qu'elle avait secourus!

Pierre ne se lassait pas de lire, la bouche amre, envahi d'une
dsolation croissante. Lui seul n'avait donc  attendre aucun secours?
Lorsque tant d'tres souffrants taient exaucs, lui seul n'avait pas su
se faire entendre? Et il songeait maintenant  l'extraordinaire quantit
des prires qui devaient tre dites  Lourdes, d'un bout de l'anne 
l'autre. Il tchait d'en valuer le nombre: les journes vcues devant
la Grotte, les nuits passes dans l'glise du Rosaire, et les crmonies
 la Basilique, et les processions sous le soleil et sous les toiles.
C'tait incalculable, cette continuelle supplication de toutes les
secondes. La volont des fidles tait d'en fatiguer les oreilles de
Dieu, de lui arracher des grces, des pardons, par la masse mme, la
masse norme des prires. Les prtres disaient qu'il fallait donner 
Dieu les expiations exiges par les pchs de la France, et que lorsque
la somme de ces expiations serait assez forte, la France cesserait
d'tre frappe. Quelle croyance dure  la ncessit du chtiment! Quelle
froce imagination du pessimisme le plus noir! Comme la vie devait tre
mauvaise, pour qu'une pareille imploration, un tel cri de misre,
physique et morale, montt vers le ciel!

Mais, au milieu de cette tristesse sans bornes, Pierre sentit une piti
profonde le gagner. Ah! cette humanit misrable, elle le bouleversait,
rduite  cet excs de malheur, si nue, si faible, si abandonne,
qu'elle renonait  sa raison, pour ne plus mettre le bonheur possible
que dans l'ivresse hallucine du rve. Des larmes de nouveau emplirent
ses yeux, il pleurait sur lui-mme, sur les autres, sur tous les pauvres
tres torturs, qui ont le besoin de stupfier leur mal, de l'endormir,
afin d'chapper aux ralits de ce monde. Il lui semblait encore
entendre la foule entasse, agenouille devant la Grotte, jetant au ciel
la supplication enflamme de sa prire, des foules de vingt et trente
mille mes d'o montait une ferveur de dsir qu'on voyait fumer sous le
soleil, comme un encens. Puis, en dessous de la Crypte mme, dans
l'glise du Rosaire, s'embrasait une autre exaltation de la foi, les
nuits entires passes au paradis de l'extase, les dlices muettes des
communions, les ardents appels sans paroles, o toute la crature se
consume, brle et s'envole. Puis, comme si les cris jets devant la
Grotte, comme si l'adoration perptuelle au Rosaire ne devaient pas
suffire, cette clameur d'ardente requte recommenait autour de lui, sur
les murs de la Crypte; mais, l, elle s'ternisait dans le marbre, elle
ne cesserait plus de crier la souffrance humaine, jusqu'au lointain des
ges; c'tait le marbre, c'taient les murs qui priaient, envahis du
frisson d'universelle piti qui gagnait jusqu'aux pierres. Et, enfin,
les prires montaient plus haut, toujours plus haut, s'lanaient de la
Basilique rayonnante, bourdonnante au-dessus de lui, pleine en ce moment
d'un peuple frntique, dont il croyait sentir, au travers des dalles de
la nef, le souffle norme clatant en un cantique d'espoir. Il finissait
par tre emport, comme s'il s'tait trouv au milieu du frmissement
mme de ce flot immense de prires, qui, parti de la poussire du sol,
gravissait les tages des glises superposes, s'largissait de
tabernacle en tabernacle, apitoyait les murailles au point qu'elles
sanglotaient, elles aussi, et que le cri suprme de misre allait percer
le ciel, avec l'aiguille blanche, la haute croix dore, au bout de la
flche.  Dieu tout-puissant,  Divinit, Force secourable, qui que tu
sois, prends en piti les pauvres hommes, fais cesser la souffrance
humaine!

Soudainement, Pierre fut bloui. Il avait suivi le couloir de gauche, il
dbouchait au plein jour, en haut des rampes. Et, tout de suite, deux
bras tendres le saisirent, l'envelopprent. C'tait le docteur
Chassaigne, dont il oubliait le rendez-vous, qui l'attendait l, pour le
mener visiter la chambre de Bernadette et l'glise du cur Peyramale.

--Oh! mon enfant, quelle joie doit tre la vtre!... Je viens
d'apprendre la grande nouvelle, la grce extraordinaire dont Notre-Dame
de Lourdes a combl votre amie... Souvenez-vous de ce que je vous
disais, avant-hier! Maintenant, je suis tranquille, vous-mme tes
sauv.

Le prtre, trs ple, eut une dernire amertume. Mais il put sourire, il
rpondit avec douceur:

--Oui, nous sommes sauvs, je suis bien heureux.

C'tait le mensonge qui commenait, la divine illusion qu'il voulait
donner aux autres, par charit.

Et Pierre eut encore un spectacle. La grand'porte de la Basilique tait
ouverte  deux battants, la nappe rouge du soleil enfilait la nef d'un
bout  l'autre. Tout flambait dans un faste d'incendie, la grille dore
du choeur, les ex-voto d'or et d'argent, les lampes enrichies de
pierreries, les bannires aux broderies de lumire, les encensoirs
balancs, pareils  des joyaux qui volaient. L-bas, au fond de cette
splendeur brlante, parmi les surplis de neige et les chasubles d'or, il
reconnaissait Marie, avec ses cheveux dnous, des cheveux d'or aussi,
dont le flot la vtait d'un manteau d'or. Et les orgues clataient en un
chant royal, et le peuple dlirant acclamait Dieu, et l'abb Judaine qui
venait de reprendre sur l'autel le Saint-Sacrement, le prsentait une
dernire fois, trs grand, trs haut, resplendissant comme une gloire,
dans ce ruissellement d'or de la Basilique, dont toutes les cloches, 
la vole, sonnaient le prodigieux triomphe.




V


Tout de suite, comme ils descendaient les rampes, le docteur Chassaigne
dit  Pierre:

--Vous venez de voir le triomphe, je vais vous montrer maintenant deux
grandes injustices.

Et il le mena, rue des Petits-Fosss, visiter la chambre de Bernadette,
cette chambre basse et obscure, d'o elle tait sortie, le jour o la
sainte Vierge lui apparut.

La rue des Petits-Fosss part de l'ancienne rue du Bois, aujourd'hui rue
de la Grotte, et va couper la rue du Tribunal. C'est une ruelle
tortueuse, lgrement en pente, d'une grande tristesse. Les passants y
sont rares, elle n'est borde que de longs murs, de maisons misrables,
de faades mornes, o pas une fentre ne s'ouvre. Un arbre, dans une
cour, en est toute la gaiet.

--Nous y sommes, dit le docteur.

La rue,  cet endroit, s'tranglait, trs resserre, et la maison se
trouvait en face d'une haute muraille grise, la muraille nue d'une
grange. Tous deux, levant la tte, regardaient la petite maison qui
semblait morte, avec ses croises troites, son crpi grossier,
violtre, d'une laideur honteuse de pauvre. En bas, l'alle s'enfonait
toute noire, une mince grille ancienne seule la fermait; et il y avait
une marche  monter, que le ruisseau, par les orages, baignait.

Le docteur reprit:

--Entrez, mon ami, entrez. Vous n'avez qu' pousser la grille.

L'alle tait profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par
crainte de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en
pleine obscurit, avec la sensation, sous lui, d'un sol glissant,
toujours tremp d'eau. Puis, au bout, sur une nouvelle indication du
docteur, il tourna  droite.

--Baissez-vous, car vous pourriez vous cogner, la porte est basse... L,
nous y sommes.

Comme celle de la rue, cette porte de la chambre tait grande ouverte,
dans une insouciance d'abandon. Et Pierre, qui s'tait arrt au milieu
de la pice, hsitant, les yeux emplis de la vive clart du dehors, ne
distinguait absolument rien, tomb l en pleine nuit. Une fracheur
glace, pareille  la sensation d'un linge mouill, l'avait saisi aux
paules.

Mais, peu  peu, ses yeux s'habiturent. Les deux fentres, de grandeur
ingale, prenaient jour sur une troite cour intrieure, o ne
descendait qu'une lumire verdtre, comme au fond d'un puits; et, pour
lire dans la chambre, en plein midi, il aurait fallu une chandelle.
Cette chambre, grande de quatre mtres sur trois mtres cinquante
environ, tait dalle de grosses pierres raboteuses; tandis que la
matresse poutre et les solives du plafond, apparentes, avaient noirci 
la longue, d'un ton sale de suie. En face de la porte, se trouvait la
chemine, une pauvre chemine de pltre, dont une vieille planche
vermoulue formait la tablette. Un vier tait l, entre la chemine et
l'une des fentres. Les murs, dont un ancien badigeon s'en allait par
cailles, tachs d'humidit, couturs de cicatrices, tournaient, comme
le plafond,  une salet noire. Et il n'y avait plus de meubles, la
pice paraissait abandonne, on n'y entrevoyait que des objets confus et
extraordinaires, mconnaissables dans l'ombre lourde qui en noyait les
coins.

Aprs un silence, le docteur parla.

--Oui, c'est la chambre, tout est parti d'ici... Rien n'a t chang,
seuls les meubles n'y sont plus. J'ai essay de les replacer, les lits
se trouvaient srement contre ce mur, en face des fentres; les trois
lits au moins, car les Soubirous taient sept, le pre, la mre, deux
garons, trois filles... Songez-vous  cela! trois lits emplissant cette
pice! et sept personnes vivant dans ces quelques mtres carrs! et ce
tas de monde enterr vif, sans air, sans lumire, presque sans pain!
Quelle misre basse, quelle humilit de pauvres tres pitoyables!

Mais il fut interrompu. Une ombre, que Pierre prit d'abord pour une
vieille femme, entra. C'tait un prtre, le vicaire de la paroisse, qui
justement occupait aujourd'hui la maison. Il connaissait le docteur.

--J'ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu...
Alors, voil que vous faites encore visiter la chambre?

--En effet, monsieur l'abb, je me suis permis... Cela ne vous drange
pas?

--Oh! du tout, du tout!... Venez tant qu'il vous plaira, amenez du
monde.

Il riait d'un air engageant, il salua Pierre, qui, tonn de sa
tranquille insouciance, lui demanda:

--Pourtant, les gens qui viennent doivent parfois vous importuner?

 son tour, le vicaire parut surpris.

--Ma foi, non! il ne vient personne... Vous comprenez, ce n'est gure
connu, ici. Tout le monde reste l-bas,  la Grotte... Je laisse la
porte ouverte, pour qu'on ne me tracasse pas. Mais des journes se
passent, sans que j'entende seulement le petit bruit d'une souris.

Les yeux de Pierre, de plus en plus, s'accoutumaient  l'obscurit; et,
dans les objets vagues, inquitants, qui emplissaient les coins, il
finissait par reconnatre de vieux tonneaux, des dbris de cages 
poule, des outils casss, toutes les loques qu'on balaye, qu'on jette au
fond des caves. Puis, pendues aux solives, il aperut des provisions, un
panier  salade plein d'oeufs, des liasses de gros oignons roses.

--Et,  ce que je vois, reprit-il, avec un lger frmissement, vous avez
cru devoir utiliser la chambre?

Le vicaire commenait  tre gn.

--Sans doute, c'est cela mme... Que voulez-vous! la maison est petite,
j'ai si peu de place! Et puis, vous n'avez pas ide comme cette pice
est humide, il est radicalement impossible de l'habiter... Alors, mon
Dieu! petit  petit, tout cela s'y est entass de soi-mme, sans qu'on
l'ait voulu.

--Une pice de dbarras, conclut Pierre.

--Oh! non, pourtant!... Une pice inoccupe, et ma foi, oui! si vous y
tenez, une pice de dbarras!

Sa gne augmentait, mle d'un peu de honte. Le docteur Chassaigne
restait silencieux, n'intervenait pas; mais il souriait, il tait
visiblement ravi de la rvolte de son compagnon contre l'ingratitude
humaine.

Celui-ci, ne pouvant se matriser, continua:

--Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j'insiste. Mais songez
donc que vous devez tout  Bernadette, que sans elle Lourdes serait
encore une des villes les plus ignores de France... Et, en vrit, il
me semble que la reconnaissance de la paroisse aurait d transformer
cette misrable chambre en une chapelle...

--Oh! une chapelle! interrompit le vicaire, il ne s'agit que d'une
crature, l'glise ne saurait lui rendre un culte.

--Eh bien! ne disons pas une chapelle, disons qu'il devrait y avoir ici
des lumires, des fleurs, des gerbes de roses, toujours renouveles par
la pit des habitants et des plerins... Enfin, je voudrais un peu de
tendresse, un souvenir mu, une image de Bernadette, quelque chose qui
tmoignt dlicatement de la place qu'elle doit occuper dans tous les
coeurs... C'est monstrueux, cet oubli, cet abandon, la salet o l'on a
laiss tomber cette pice!

Du coup, le vicaire, un pauvre homme inconscient et inquiet, se rangea
de son avis.

--Au fond, vous avez mille fois raison. Mais je n'ai aucun pouvoir, je
ne puis rien, moi!... Le jour o l'on viendrait me demander la pice
pour l'arranger, je la donnerais tout de mme, j'enlverais mes
tonneaux, bien que je ne sache vraiment pas o les mettre... Seulement,
je le rpte, a ne dpend pas de moi, je ne puis rien, rien du tout!

Et, sous le prtexte qu'il avait  sortir, il se hta de prendre cong,
il se sauva, en disant de nouveau au docteur Chassaigne:

--Restez, restez tant qu'il vous plaira. Vous ne me gnez jamais.

Lorsqu'il se retrouva seul avec Pierre, le docteur lui saisit les mains,
dbordant d'une effusion heureuse.

--Ah! mon cher enfant, que vous venez de me faire plaisir! Comme vous
lui avez bien dit ce qui bouillonne dans mon coeur depuis longtemps!...
J'ai eu, moi, cette ide, d'apporter ici chaque matin des roses.
J'aurais fait simplement nettoyer la pice, je me serais content de
mettre sur la chemine deux grosses gerbes de roses; car vous savez que
j'ai vou  Bernadette une infinie tendresse, et il me semblait que ces
roses seraient ici la floraison mme, l'clat et le parfum de sa
mmoire... Seulement, seulement...

Il eut un geste dsespr.

--Le courage m'a manqu toujours... Oui, je dis le courage, personne
n'ayant os encore se dclarer ouvertement contre les pres de la
Grotte... On hsite, on recule devant un scandale religieux. Songez au
tapage dplorable que cela soulverait; et ceux qui s'indignent comme
moi, en sont rduits  se taire,  mieux aimer faire le silence.

Et il ajouta, il conclut:

--C'est une grande tristesse, mon cher enfant, que l'ingratitude et la
rapacit des hommes. Chaque fois que je viens ici, dans cette misre
noire, j'ai le coeur si gros, que je ne peux retenir mes larmes.

Puis, il cessa de parler, ni l'un ni l'autre ne pronona plus un mot,
envahis tous deux par la mlancolie poignante qui se dgageait de la
pice. Les tnbres les baignaient, l'humidit leur donnait un frisson,
au milieu du dlabrement des murs, de la poussire des vieilles loques
entasses. Et l'ide leur tait revenue que, sans Bernadette, rien
n'aurait exist des prodiges qui avaient fait de Lourdes une ville
unique au monde. C'tait  sa voix que la source miraculeuse avait
jailli, que la Grotte s'tait ouverte, flamboyante de cierges. Des
travaux immenses s'excutaient, des glises nouvelles poussaient du sol,
des rampes colossales menaient jusqu' Dieu, toute une cit neuve se
btissait comme par prodige, avec ses jardins, ses promenades, ses
quais, ses ponts, ses boutiques, ses htels. Et les peuples les plus
lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des millions
tombait si drue, si abondante, que la jeune cit semblait devoir grandir
indfiniment, emplir toute la valle, d'un bout  l'autre des montagnes.
Si l'on supprimait Bernadette, plus rien n'existait, l'extraordinaire
aventure rentrait dans le nant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore
son sommeil sculaire, au pied du Chteau. Bernadette tait l'ouvrire
unique, la cratrice, et cette chambre d'o elle tait partie, le jour
o elle avait vu la Vierge, ce berceau mme du miracle, de la
merveilleuse fortune future, se trouvait ddaign, laiss en proie  la
vermine, bon seulement  faire une pice de dbarras, o l'on serrait
les oignons et les tonneaux vides.

Alors, l'opposition, dans l'esprit de Pierre, s'voqua avec une
intensit telle, qu'il revit le triomphe auquel il venait d'assister,
l'exaltation de la Grotte et de la Basilique, tandis que Marie, tranant
son chariot, montait derrire le Saint-Sacrement, au milieu des clameurs
de la foule. Mais, surtout, la Grotte rayonnait; non plus l'ancien creux
de roche sauvage, devant lequel l'enfant s'tait agenouille autrefois,
sur le bord dsert du torrent; mais la chapelle arrange, enrichie, la
chapelle ardente, o les nations dfilaient. Tout le bruit, toute la
clart, toute l'adoration, tout l'argent clataient l-bas, en une
splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau, dans ce trou glac
et sombre, pas une me, pas un cierge, pas un chant, pas une fleur.
Personne ne venait, personne ne s'agenouillait ni ne priait. Seuls,
quelques visiteurs tendres avaient, pour emporter un souvenir, miett
sous leurs doigts la planche  demi pourrie qui servait de tablette  la
chemine. Le clerg ignorait ce lieu de misre, o les processions
auraient d se rendre, comme  une station de gloire. C'tait l que
l'enfant pauvre avait commenc son rve, par une nuit froide, couche
entre ses deux soeurs, prise d'un accs de son mal, pendant que toute la
famille dormait lourdement; c'tait de l qu'elle tait partie,
emportant ce rve inconscient, qui allait renatre en elle sous le plein
jour, pour fleurir si joliment en une vision de lgende. Et personne ne
refaisait le chemin, la crche tait oublie, on laissait aux tnbres
cette crche o avait germ la petite semence si humble, qui poussait
aujourd'hui, l-bas, en des moissons prodigieuses, que rcoltaient les
ouvriers de la dernire heure, au milieu de la pompe souveraine des
crmonies.

Pierre, que la grande motion humaine de toute cette histoire
attendrissait aux larmes, reprit enfin  demi-voix, rsumant en un mot
ses penses:

--C'est Bethlem.

--Oui, dit le docteur Chassaigne  son tour, c'est le logis misrable,
l'asile de rencontre, o naissent les religions nouvelles de la
souffrance et de la piti... Et, parfois, je me demande si tout ne va
pas mieux ainsi, s'il n'est pas prfrable que cette chambre reste dans
cette indigence et dans cet abandon. Il me semble que Bernadette n'a
rien  y perdre, car je l'aime davantage, lorsque je viens ici passer
une heure.

Il se tut de nouveau, puis il eut un geste de rvolte.

--Non, non! je ne peux pardonner, l'ingratitude me jette hors de moi...
Je vous l'ai dit, je suis convaincu que Bernadette est alle se clotrer
librement  Nevers. Mais, si personne ne l'a fait disparatre, quel
soulagement pour ceux qu'elle commenait  gner, ici!... Et ce sont les
mmes hommes, si dsireux d'tre les matres absolus, qui aujourd'hui
s'efforcent par tous les moyens de faire le silence sur sa mmoire...
Ah! mon cher enfant, si je vous disais tout!

Peu  peu, il parla, il se soulagea. Cette Bernadette, dont les pres de
la Grotte exploitaient l'oeuvre si prement, ils la redoutaient plus
encore morte que vivante. Tant qu'elle avait vcu, leur grande terreur
tait srement qu'elle ne revnt  Lourdes partager la proie; et son
humilit seule les rassurait, car elle n'tait point une dominatrice,
elle-mme avait choisi l'ombre de renoncement o elle devait s'teindre.
Mais,  prsent, ils tremblaient davantage,  l'ide qu'une volont
autre que la leur pouvait ramener les reliques de la voyante. Ds le
lendemain de la mort, cette ide tait bien venue au conseil municipal:
la ville voulait lever un tombeau, on parlait d'ouvrir une
souscription. Nettement, les soeurs de Nevers se refusrent  livrer le
corps, qui leur appartenait, disaient-elles. Derrire les soeurs, tout
le monde avait alors senti les pres, trs inquiets, qui agissaient, qui
s'opposaient secrtement  ce retour de cendres vnres, dans
lesquelles ils flairaient une concurrence possible  la Grotte
elle-mme. Imaginait-on cette chose menaante? une tombe monumentale au
cimetire, les plerins s'y rendant en procession, les malades allant
baiser fivreusement le marbre, des miracles s'y produisant au milieu
d'une sainte ferveur! C'tait la concurrence certaine, dsastreuse, le
dplacement de la dvotion et du prodige. Et la grande, l'unique peur
revenait toujours, celle d'avoir  partager, de voir l'argent se porter
ailleurs, si la ville, instruite maintenant, savait tirer parti du
tombeau.

On prtait mme aux pres un projet plein d'une astuce profonde. Ils
auraient eu l'ide secrte de rserver pour eux le corps de Bernadette,
que les soeurs de Nevers se seraient simplement engages  leur garder,
dans la paix de leur chapelle. Seulement, ils attendaient, ils ne
voulaient le ramener que le jour o l'affluence des plerins
commencerait  dcrotre.  quoi bon, maintenant, ce retour solennel,
puisque les foules accouraient sans cesse plus nombreuses; tandis que,
lorsque l'extraordinaire succs de Notre-Dame de Lourdes dclinerait,
comme toutes les choses de ce monde, on devinait quel rveil de la foi
pourrait tre la crmonie solennelle et retentissante, dans laquelle la
chrtient verrait les reliques de l'lue reprendre possession de la
terre sacre o elle avait fait pousser tant de merveilles. Et les
miracles recommenceraient, sur le marbre de son tombeau, devant la
Grotte ou dans le choeur de la Basilique.

--Vous pouvez chercher, continua le docteur Chassaigne, vous ne
trouverez pas  Lourdes, officiellement, une seule image de Bernadette.
On vend son portrait, mais il n'est nulle part, dans aucun sanctuaire...
C'est l'oubli systmatique, c'est le mme sentiment de sourde
inquitude qui a fait le silence et l'abandon, dans cette triste chambre
o nous sommes. De mme qu'on a peur d'un culte possible sur sa tombe,
on a peur que les foules ne viennent s'agenouiller ici, le jour o deux
cierges brleraient, o deux bouquets de roses fleuriraient cette
chemine. Et si une paralytique se levait en criant qu'elle est gurie,
quel scandale, quel trouble dans les mes des bons commerants de la
Grotte, qui verraient leur monopole compromis gravement!... Ils sont les
matres, ils entendent rester les matres, ils ne veulent rien lcher de
la ferme magnifique qu'ils ont conquise et qu'ils exploitent. Mais ils
tremblent pourtant, oui! ils tremblent devant la mmoire des ouvriers de
la premire heure, de cette petite fille qui est une si grande morte,
dont l'hritage norme les brle de convoitise,  un tel point, qu'aprs
l'avoir envoye vivre  Nevers, ils n'osent mme pas ramener son corps,
laiss en prison sous la dalle d'un couvent!

Ah! cette destine pitoyable de pauvre tre retranch des vivants, dont
le cadavre  son tour tait frapp d'exil! Et comme Pierre la plaignait,
cette crature de misre qui semblait n'avoir t choisie que pour
souffrir, dans sa vie et dans sa mort! Mme en admettant qu'une volont
unique, persistante, ne l'et pas fait disparatre, puis garde jusque
dans la tombe, quelle trange suite de circonstances, comme il semblait
que quelqu'un, inquiet du pouvoir immense qu'elle pouvait prendre, se
ft toujours jalousement efforc de la tenir  l'cart! Elle restait 
ses yeux l'lue, la martyre; et, s'il ne pouvait plus croire, si
l'histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner en lui
la croyance, elle ne l'en bouleversait pas moins dans toute sa
fraternit, en lui rvlant une religion nouvelle, la seule dont son
coeur ft encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine.

Le docteur Chassaigne, justement, avant de quitter la chambre,
s'criait:

--Et c'est ici qu'il faut croire, mon cher enfant. Voyez-vous ce trou
obscur, songez-vous  la Grotte resplendissante,  la Basilique
triomphante,  toute la ville btie,  ce monde cr,  ces foules
accourues! Mais si Bernadette n'tait qu'une hallucin, une folle,
est-ce que l'aventure ne serait pas plus tonnante, plus inexplicable
encore? Comment! le rve d'une folle aurait suffi pour remuer ainsi les
nations!... Non, non! un souffle divin a pass, qui seul peut expliquer
le prodige.

Vivement, Pierre allait rpondre. Oui! c'tait vrai, un souffle avait
pass, le sanglot de la douleur, le dsir inextinguible vers l'infini de
l'espoir. Si le rve d'une enfant souffrante avait suffi pour amener les
peuples, pour faire pleuvoir les millions et pousser du sol une cit
nouvelle, n'tait-ce pas que ce rve venait apaiser un peu la faim des
pauvres hommes, l'insatiable besoin qu'ils ont d'tre tromps et
consols? Elle avait rouvert l'inconnu, sans doute  un moment social et
historique favorable; et les foules s'y taient prcipites. Oh! se
rfugier dans le mystre, quand la ralit est si dure, s'en remettre au
miracle, puisque la nature cruelle semble une longue injustice! Mais on
a beau organiser l'inconnu, le rduire en dogmes, en faire des religions
rvles, il n'y a toujours au fond que cet appel de la souffrance, ce
cri de la vie, exigeant la sant, la joie, le bonheur fraternel, jusqu'
l'accepter dans un autre monde, s'il ne peut tre sur cette terre. 
quoi bon croire aux dogmes? Ne suffit-il pas de pleurer et d'aimer?

Et Pierre, cependant, ne discuta point. Il retint la rponse qui lui
montait aux lvres, convaincu d'ailleurs que l'ternel besoin du
surnaturel ferait vivre chez l'homme douloureux l'ternelle foi. Le
miracle, qu'on ne pouvait constater, devait tre un pain ncessaire 
la dsesprance humaine. Puis, ne s'tait-il pas jur, charitablement,
de ne plus affliger personne de son doute?

--Quel prodige, n'est-ce pas? insista le docteur.

--Certes! finit-il par dire. Tout le drame humain s'est jou, toutes les
forces inconnues ont agi, dans cette pauvre chambre, si humide et si
noire.

Silencieux, ils restrent quelques minutes encore. Ils refirent le tour
des murs, levrent les yeux vers le plafond enfum, jetrent un dernier
coup d'oeil vers l'troite cour verdtre. C'tait en vrit navrant,
cette indigence tombe aux toiles d'araigne, cette salet des vieux
tonneaux, des outils hors d'usage, des dbris de toutes sortes, qui se
pourrissaient dans les coins, en tas. Et, sans ajouter une parole,
lentement ils s'en allrent enfin, la gorge serre de tristesse.

Dans la rue seulement, le docteur Chassaigne parut se rveiller. Il eut
un petit frisson, il pressa le pas, en disant:

--Ce n'est pas fini, mon cher enfant, suivez-moi... Nous allons voir,
maintenant, l'autre grande iniquit.

C'tait de l'abb Peyramale et de son glise qu'il parlait. Ils
traversrent la place du Porche, tournrent dans la rue Saint-Pierre;
quelques minutes devaient suffire. Mais la conversation tait retombe
sur les pres de la Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite
par le pre Semp  l'ancien cur de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en tait
mort, dans une affreuse amertume; et, aprs l'avoir ainsi tu de
chagrin, on avait achev de tuer son glise, qu'il laissait inacheve,
sans toiture, ouverte au vent et  la pluie. Cette glise monumentale,
de quel rve glorieux elle avait empli les dernires annes de son
existence! Depuis qu'on l'avait dpossd de la Grotte, chass de cette
oeuvre de Notre-Dame de Lourdes dont il tait, avec Bernadette, le
premier ouvrier, son glise devenait sa revanche, sa protestation, sa
part de gloire  lui, la maison de Dieu o il triompherait en habits
sacrs, d'o il emmnerait d'interminables processions, pour raliser le
voeu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorit et de domination qui
tait au fond de son tre, le pasteur de foules, le constructeur de
temples, gotait une impatiente joie  hter les travaux, avec une
imprvoyance d'homme passionn qui ne s'inquitait pas de la dette, se
laissait voler par les entrepreneurs, pourvu qu'il y et toujours un
peuple d'ouvriers sur les chafaudages. Et il la voyait grandir, son
glise, et il la voyait finie, par un beau matin d't, toute neuve dans
le soleil levant.

Ah! cette vision sans cesse voque, elle lui donnait le courage de la
lutte, au milieu du meurtre sourd dont il se sentait envelopp. Son
glise, dominant la vaste place, se dressait enfin dans sa majest
colossale. Il l'avait voulue de style roman, trs grande, trs simple,
la nef longue de quatre-vingt-dix mtres, la flche haute de cent
quarante. Elle resplendissait au clair soleil, dbarrasse la veille du
dernier chafaudage, encore toute frache de jeunesse, avec ses larges
assises de pierre, montes par rangs gaux. Et, en pense, il tournait
autour d'elle, ravi de sa nudit, de sa chastet de vierge enfant, d'une
candeur gante, sans une sculpture, sans un ornement qui l'aurait
inutilement charge. Les toitures de la nef, du transept et de l'abside
rgnaient  la mme hauteur, au-dessus de l'entablement, fait de
moulures svres. De mme, les baies des bas cts et de la nef
n'avaient d'autre dcoration que des archivoltes moulures, continuant
les pieds-droits. Il s'arrtait devant les grandes verrires du
transept, dont les rosaces tincelaient; il faisait le tour, en passant
derrire l'abside ronde, contre laquelle le btiment de la sacristie
alignait deux tages de petites fentres; et il revenait, et il ne
pouvait se lasser devant cette royale ordonnance, ces grandes lignes qui
se dcoupaient sur le bleu, ces toits superposs, cette masse norme
dont la solidit dfiait les sicles. Mais, lorsqu'il fermait les yeux,
il voquait surtout la faade, le clocher, dans un ravissement
d'orgueil: en bas, le porche  trois traves, la trave de droite et la
trave de gauche, dont les toitures de pierre formaient terrasse, tandis
que le clocher, naissant de la trave centrale, s'lanait au milieu,
d'un jet puissant. L aussi, les colonnes engages dans les pieds-droits
supportaient des archivoltes simplement moulures. Contre le pignon, 
la pointe d'un pinacle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se trouvait
sous un dais, entre les deux baies hautes de la nef. Au-dessus, d'autres
baies s'ouvraient encore, que garnissaient les abat-son, frachement
peints. Les contreforts partaient du sol, aux quatre angles,
s'amincissaient en montant, d'une lgret forte, jusqu' la flche, une
hardie flche de pierre, flanque de quatre clochetons, orne galement
de pinacles, envole et perdue en plein ciel. Et il lui semblait que
c'tait son me de prtre fervent qui avait grandi, qui s'tait lance
avec cette flche, pour tmoigner de sa foi au travers des ges,
l-haut, tout prs de Dieu.

D'autres fois, une vision l'enchantait davantage encore. Il croyait voir
l'intrieur de son glise, le jour de la premire messe solennelle qu'il
y clbrerait. Les vitraux jetaient des feux comme des pierreries, les
douze chapelles des bas cts rayonnaient de cierges. Et il tait au
matre autel de marbre et d'or, et les quatorze colonnes de la nef, en
marbre des Pyrnes d'un seul bloc, dons magnifiques venus des quatre
coins de la chrtient, se dressaient, supportant la vote, que les voix
grondantes des orgues emplissaient d'un chant d'allgresse. Un peuple de
fidles se pressait l, agenouill sur les dalles, en face du choeur
entour d'une grille lgre ainsi qu'une dentelle, revtu d'une
admirable boiserie sculpte. La chaire  prcher, royal cadeau d'une
grande dame, tait une merveille d'art, fouille en plein chne. Les
fonts baptismaux avaient t taills dans la pierre dure par un artiste
de grand talent. Des tableaux de matre ornaient les murailles, des
croix, des ciboires, des ostensoirs prcieux, des vtements sacrs,
pareils  des soleils, s'entassaient au fond des armoires de la
sacristie. Et quel rve d'tre le pontife d'un tel temple, d'y rgner
aprs l'avoir bti avec passion, d'y bnir les foules accourues de toute
la terre, pendant que les sonneries volantes du clocher iraient dire 
la Grotte et  la Basilique qu'elles avaient l-bas, dans le vieux
Lourdes, une rivale, une soeur victorieuse, chez laquelle Dieu triomphait
aussi!

Aprs avoir suivi un instant la rue Saint-Pierre, le docteur Chassaigne
et son compagnon tournrent dans la petite rue de Langelle.

--Nous arrivons, dit le docteur.

Mais Pierre regardait, ne voyait pas d'glise. Il n'y avait l que des
masures misrables, tout un quartier de faubourg pauvre, obstru de
constructions lpreuses. Enfin, il aperut, au fond d'une impasse, un
pan de la vieille palissade,  demi pourrie, qui entourait encore le
vaste terrain carr, compris entre les rues Saint-Pierre, de Bagnres,
de Langelle et des Jardins.

--Il faut tourner  gauche, reprit le docteur, qui s'tait engag dans
un couloir troit, parmi des dcombres. Nous y voil!

Et la ruine, brusquement, apparut, au milieu des laideurs et des misres
qui la masquaient.

Toute la puissante carcasse de la nef et des bas cts, du transept et
de l'abside, tait debout. Les murs, partout, s'levaient jusqu' la
naissance des votes. On pntrait l comme dans une glise vritable,
on pouvait s'y promener  l'aise, en reconnatre les parties
accoutumes. Seulement, lorsqu'on levait les yeux, on voyait le ciel:
les toitures manquaient, la pluie tombait, le vent soufflait librement.
Depuis quinze ans bientt, les travaux taient abandonns, les choses
restaient dans l'tat o le dernier maon les avait laisses. Ce qui
frappait d'abord, c'taient les dix piliers de la nef, les quatre
piliers du choeur, ces piliers magnifiques en marbre des Pyrnes d'un
seul bloc, qu'on avait recouverts d'une chemise de planches, pour les
protger contre tout dgt. Les bases et les chapiteaux, encore bruts,
attendaient les sculpteurs. Et ces colonnes isoles, ainsi vtues de
bois, avaient une grande tristesse. Puis, une mlancolie montait de
l'enceinte bante, de l'herbe qui envahissait le sol ravag, bossu, des
bas cts et de la nef, une herbe drue de cimetire, au travers de
laquelle les femmes du voisinage avaient fini par tracer des sentiers.
Elles entraient y tendre leurs lessives. Tout un blanchissage de
pauvre, des draps pais, des chemises en loques, des langes d'enfant,
achevaient justement d'y scher, aux derniers rayons du soleil qui se
glissaient l, par les larges baies vides.

Lentement, sans parler, Pierre et le docteur Chassaigne firent le tour,
 l'intrieur. Les dix chapelles des bas cts formaient des sortes de
compartiments, pleins de gravats et de dbris. On avait ciment le sol
du choeur, sans doute pour protger la crypte des infiltrations, en
dessous; malheureusement, les votes devaient se tasser, il existait l
une dpression que l'orage de la nuit prcdente avait transforme en un
petit lac. Du reste, c'taient ces parties du transept et de l'abside
qui avaient le moins souffert. Pas une pierre ne bougeait; les grandes
rosaces centrales, au-dessus du triforium, semblaient attendre leurs
verrires; tandis que des madriers, oublis en haut des murs de
l'abside, auraient pu faire croire qu'on allait commencer  la couvrir,
le lendemain. Mais, quand ils furent revenus sur leurs pas, et qu'ils
sortirent, pour voir la faade, la dtresse lamentable de cette jeune
ruine se montra. De ce ct, on avait beaucoup moins pouss les travaux,
le porche  triple trave tait seul construit; et quinze annes
d'abandon avaient suffi aux hivers pour en ronger les sculptures, les
colonnettes, les archivoltes, dans un travail de destruction vraiment
singulier, comme si la pierre, entame profondment, dtruite, s'tait
fondue sous des larmes. Le coeur se serrait,  la vue de cette
destruction qui s'attaquait  l'oeuvre, avant mme qu'elle ft finie. Ne
pas tre encore, et dj s'mietter ainsi sous le ciel! s'immobiliser
dans sa croissance de colosse gant, pour semer l'herbe de dcombres!

Ils rentrrent dans la nef, ils y retrouvrent l'affreuse tristesse de
cet assassinat d'un monument. Le vaste terrain vague,  l'intrieur,
tait obstru par les dbris des chafaudages, qu'il avait fallu
abattre, pourris  moiti, dans la crainte que leur chute n'crast le
monde; et c'taient partout, au milieu des herbes hautes, des
plats-bords, des boulins, des cintres, mls  des paquets de vieilles
cordes, que l'humidit achevait de manger. Il y avait aussi la carcasse
efflanque d'un treuil, se dressant comme une potence. Des manches de
pelle, des morceaux casss de brouettes, tranaient encore parmi des
matriaux oublis, des tas de briques verdtres, taches de mousse, o
fleurissaient des liserons. Sous les nappes d'orties, on revoyait, par
places, les rails du petit chemin de fer, install pour les charrois, et
dont un wagonnet renvers gisait dans un coin. Mais la grande mlancolie
de cette mort des choses tait surtout la locomobile, reste sous le
toit du hangar qui l'abritait. Depuis quinze ans, elle tait l,
refroidie, morte. Le hangar avait fini par s'effondrer sur elle, de
larges trous laissaient la pluie la tremper,  chaque averse. Un bout
de la courroie de transmission qui actionnait le treuil, pendait,
semblait la lier, pareil  un fil d'araigne gant. Et ses aciers, ses
cuivres se pourrissaient eux aussi, comme rouilles de lichens,
recouverts d'une vgtation de vieillesse, dont les plaques jauntres
faisaient d'elle une sorte de machine trs ancienne, herbue, que les
hivers avaient dcharne. Cette machine morte, cette machine froide, au
foyer teint,  la chaudire muette, c'tait l'me mme du travail qui
s'en tait alle, dans la vaine attente du grand coeur charitable, dont
la venue,  travers les glantiers et les ronces, devait rveiller
l'glise-au-Bois-dormant de son lourd sommeil de ruine.

Le docteur Chassaigne, enfin, parla.

--Ah! dit-il, quand on pense que cinquante mille francs auraient suffi
pour empcher un tel dsastre! avec cinquante mille francs, on pouvait
couvrir, le gros oeuvre tait sauv, et l'on avait tout le temps
d'attendre... Mais ils voulaient tuer l'oeuvre, comme ils avaient tu
l'homme.

D'un geste, il dsigna, l-bas, les pres de la Grotte, qu'il vitait de
nommer.

--Et dire qu'ils ont des recettes annuelles de neuf cent mille francs!
Ils prfrent envoyer des cadeaux  Rome, pour entretenir des amitis
puissantes.

Malgr lui, il repartait en campagne contre les adversaires du cur
Peyramale. Toute cette histoire le hantait d'une sainte colre de
justice. En face de la ruine lamentable, il reprenait les faits, le cur
enthousiaste se lanant dans la construction de son glise, s'endettant,
se laissant voler, tandis que le pre Semp aux aguets profitait de
chacune de ses fautes, le discrditait prs de l'vque, finissait par
tarir les aumnes et par faire arrter les travaux. Puis, aprs la mort
du vaincu, venaient les procs interminables, quinze annes de procs
qui avaient donn aux hivers le temps de manger l'oeuvre. Maintenant,
elle tait dans un si pitoyable tat, la dette montait  un chiffre si
gros, que tout paraissait bien fini. La mort lente, la mort des pierres
s'achevait. Sous son hangar effondr, la locomobile allait tomber en
loques, battue par la pluie, ronge par la mousse.

--Je le sais bien, ils chantent victoire, il n'y a plus qu'eux. C'tait
ce qu'ils dsiraient, tre les matres absolus, garder pour eux seuls
toute la puissance, tout l'argent... Si je vous disais que leur terreur
de la concurrence les a pousss jusqu' carter de Lourdes les ordres
religieux qui ont tent d'y venir. Des jsuites, des dominicains, des
bndictins, des capucins, des carmes ont fait des demandes; toujours,
les pres de la Grotte sont parvenus  les vincer. Ils ne tolrent que
les ordres de femmes, ils ne veulent qu'un troupeau... Et la ville leur
appartient, et ils y tiennent boutique, ils y vendent Dieu, en gros et
en dtail!

 pas lents, il tait revenu au milieu de la nef, parmi les dcombres.
D'un grand geste, il montra la dvastation qui l'entourait.

--Voyez cette tristesse, cette misre affreuse... L-bas, le Rosaire et
la Basilique leur ont cot plus de trois millions.

Pierre, alors, comme dans la noire et froide chambre de Bernadette, vit
se dresser la Basilique, radieuse en son triomphe. Ce n'tait point ici
que se ralisait le rve du cur Peyramale, officiant, bnissant les
foules  genoux, pendant que les orgues grondaient d'allgresse. La
Basilique, l-bas, s'voquait, toute sonnante de la vole des cloches,
toute clamante de la joie surhumaine d'un miracle, toute braisillante de
flammes, avec ses bannires, ses lampes, ses coeurs d'argent et d'or, son
clerg vtu d'or, son ostensoir pareil  un astre d'or. Elle flambait
dans le soleil couchant, elle touchait le ciel de sa flche, dans
l'envolement des milliards de prires dont ses murs frmissaient. Ici,
l'glise morte avant de natre, l'glise interdite par un mandement de
l'vque, tombait en poudre, ouverte aux quatre vents. Chaque orage
emportait un peu des pierres, de grosses mouches bourdonnaient seules
dans les orties qui avaient envahi la nef; et il n'y avait d'autres
dvotes que les femmes du voisinage, venant retourner leur pauvre linge,
tendu sur l'herbe. Au milieu du morne silence, une voix sourde semblait
sangloter, la voix des colonnes de marbre peut-tre, pleurant leur luxe
inutile, sous leur chemise de planches. Parfois, des oiseaux
traversaient l'abside dserte, en jetant un petit cri. Des bandes de
rats normes, rfugis sous les pices des chafaudages abattus, se
mordaient, bondissaient hors de leurs trous, dans un galop d'effroi. Et
rien n'tait d'une angoisse plus dsespre que cette ruine voulue, ne
face de sa triomphante rivale, la Basilique rayonnante d'or.

De nouveau, le docteur Chassaigne dit simplement:

--Venez.

Ils sortirent de l'glise, ils longrent le bas ct de gauche,
arrivrent devant une porte, faite grossirement de quelques planches
cloues; et, quand ils eurent descendu un escalier de bois  demi rompu,
dont les marches branlaient sous leurs pieds, ils se trouvrent dans la
crypte.

C'tait une salle basse, aux votes crases, qui reproduisait
exactement les dispositions du choeur. Les colonnes trapues, laisses 
l'tat brut, attendaient elles aussi leurs sculptures. Des matriaux
tranaient, des bois achevaient de pourrir sur la terre battue, toute la
vaste salle restait blanche de pltre, dans le fruste abandon des
btisses qu'on ne finit pas. Au fond, trois baies, autrefois vitres, et
dont il ne restait plus un carreau, clairaient d'un grand jour froid la
nudit dsole des murs.

Et, l, au milieu, dormait le corps du cur Peyramale. Des amis fervents
avaient eu l'ide touchante de l'ensevelir ainsi dans la crypte de son
glise inacheve. Sur une large marche, le tombeau tait tout en marbre.
Les inscriptions, en lettres d'or, disaient la pense des souscripteurs,
le cri de vrit et de rparation qui sortait du monument. On lisait sur
la face: De pieuses oboles venues de tout l'univers ont lev ce
tombeau  la mmoire bnie du grand serviteur de Notre-Dame de Lourdes.
On lisait  droite ces mots d'un bref de Pie IX: Vous vous tes dvou
tout entier  difier un temple  la Mre de Dieu. On lisait  gauche
cette parole de l'vangile: Heureux ceux qui souffrent de perscution
pour la justice. N'tait-ce point la plainte vridique, l'espoir
lgitime du vaincu, qui avait combattu si longtemps, dans l'unique dsir
d'excuter strictement les ordres de la Vierge, que Bernadette lui avait
transmis? Elle se trouvait l, Notre-Dame de Lourdes, une statuette
mince, place au-dessus de l'inscription funraire, contre la grande
muraille nue, que dcoraient seulement quelques couronnes de perles,
pendues  des clous. Et, devant le tombeau, cinq ou six bancs taient
aligns, comme devant la Grotte, pour les fidles qui voulaient
s'asseoir.

Mais, d'un nouveau geste de piti mue, le docteur Chassaigne,
silencieusement, avait montr  Pierre une tache norme d'humidit qui
verdissait le mur du fond. Pierre se rappela le petit lac qu'il avait
remarqu en haut, sur le ciment disjoint du choeur, un amas d'eau
considrable laiss par l'orage de la nuit prcdente. videmment, des
infiltrations se produisaient, une source vritable coulait en bas,
envahissait la crypte, par les temps de forte pluie. Tous deux eurent le
coeur serr, lorsqu'ils s'aperurent que l'eau suivait la vote par
minces filets et retombait en grosses gouttes rgulires, cadences, sur
le tombeau.

Le docteur ne put retenir un gmissement.

--Il pleut maintenant, il pleut sur lui!

Pierre demeurait immobile, dans une sorte de terreur sacre. Sous cette
eau qui tombait, sous les coups de vent qui devaient entrer l'hiver, par
les carreaux briss des fentres, ce mort lui apparut lamentable et
tragique. Il prenait une grandeur farouche, tout seul dans son riche
tombeau de marbre, au milieu des gravats, au fond des ruines croulantes
de son glise. Il en tait le gardien solitaire, le mort endormi et
rveur qui en gardait les espaces vides, ouverts  tous les oiseaux de
nuit. Il y tait la protestation muette, obstine, ternelle, et il y
tait l'attente. Couch dans sa bire, ayant l'ternit pour prendre
patience, il y attendait sans lassitude les ouvriers qui reviendraient
peut-tre, par un beau matin d'avril. S'ils mettaient dix ans, il serait
l, et s'ils mettaient un sicle, il serait l encore. Il attendait que
les chafaudages pourris, l-haut, parmi l'herbe de la nef, fussent
ressuscits ainsi que des morts, dans un prodige, de nouveau debout le
long des murs. Il attendait que la locomobile, sous la mousse, tout d'un
coup brlante, retrouvt son haleine, pour monter les charpentes de la
toiture. Son oeuvre aime, la gante construction croulait sur sa tte,
et les mains jointes, les yeux clos, il en gardait les dcombres, il
attendait.

 demi-voix, le docteur acheva la cruelle histoire, comment aprs avoir
perscut le cur Peyramale et son oeuvre, on perscutait son tombeau.
Anciennement, un buste du cur tait l, des mains dvotes entretenaient
devant lui la petite flamme d'une lampe. Mais une femme tant tombe la
face contre terre, en disant qu'elle voyait l'me du dfunt, les pres
de la Grotte s'murent. Est-ce que des miracles allaient se produire?
Dj des malades passaient les journes entires, assis sur les bancs,
devant le tombeau. D'autres s'agenouillaient, baisaient le marbre,
imploraient leur gurison. Et ce fut une terreur: s'ils gurissaient, si
la Grotte avait un concurrent dans ce martyr, couch tout seul, au
milieu des vieux outils laisss par les maons! L'vque de Tarbes,
prvenu, travaill, publia le mandement qui interdisait l'glise, en
dfendant tout culte, tout plerinage et procession au tombeau de
l'ancien cur de Lourdes. Comme pour Bernadette, son souvenir tait
proscrit, son image ne se trouvait officiellement nulle part. De mme
qu'ils s'taient acharns contre l'homme vivant, les pres s'acharnaient
contre la mmoire du grand mort. Ils le poursuivaient jusque dans la
tombe. Eux seuls, aujourd'hui encore, empchaient que les travaux de
l'glise ne fussent repris, crant de continuels obstacles, refusant de
partager leur riche moisson d'aumnes. Et ils attendaient que la pluie
des hivers tombt, achevt l'oeuvre de destruction, que la vote, les
murs, toute la construction gante croult sur le tombeau de marbre, sur
le corps du vaincu, et qu'il ft enseveli, et qu'il ft broy!

--Ah! murmura le docteur, moi qui l'ai connu si vaillant, si
enthousiaste des nobles besognes! Maintenant, vous le voyez, il pleut,
il pleut sur lui!

Pniblement, il se mit  genoux, il s'apaisa dans une longue prire.

Pierre, qui ne pouvait prier, restait debout. Une humanit mue
dbordait de son coeur. Il coutait les pesantes gouttes de la vote
s'craser une  une sur le tombeau, dans un rythme lent, qui semblait
compter les secondes de l'ternit, au milieu du profond silence. Et il
songeait  l'ternelle misre de ce monde,  cette lection de la
souffrance frappant toujours les meilleurs. Les deux grands ouvriers de
Notre-Dame de Lourdes, Bernadette, le cur Peyramale, revivaient devant
lui, ainsi que des victimes pitoyables, tortures pendant leur vie,
exiles aprs leur mort. Certes, cela aurait achev de tuer en lui la
foi; car la Bernadette qu'il venait de trouver, au bout de son enqute,
n'tait qu'une soeur humaine, charge de toutes les douleurs. Mais il
n'en gardait pas moins pour elle un culte de fraternelle tendresse, et
deux larmes lentes roulrent sur ses joues.




CINQUIME JOURNE




I


Cette nuit-l,  l'htel des Apparitions, Pierre, de nouveau, ne put
fermer l'oeil. Aprs tre pass par l'Hpital, pour prendre des nouvelles
de Marie, qui dormait d'un profond sommeil d'enfant, dlicieux et
rparateur, depuis son retour de la procession, il s'tait couch
lui-mme, inquiet de n'avoir pas vu reparatre M. de Guersaint. Il
l'attendait au plus tard pour le dner, un accident sans doute l'avait
retenu  Gavarnie; et il songeait au tourment de la jeune fille, si son
pre n'allait pas l'embrasser, ds le lendemain matin. Avec cet homme si
aimablement distrait,  la cervelle d'oiseau, toutes les suppositions,
toutes les craintes taient possibles.

Peut-tre cette inquitude avait-elle d'abord suffi  tenir Pierre
veill, malgr sa grande fatigue. Mais, ensuite, le tapage nocturne,
dans l'htel, avait vraiment pris des proportions intolrables. Le
lendemain mardi tait le jour du dpart, le dernier jour que le
plerinage national devait passer  Lourdes, et sans doute les plerins
profitaient goulment des heures, revenaient de la Grotte, y
retournaient en pleine nuit, tchaient de violenter le ciel par leur
agitation, sans besoin aucun de repos. Les portes battaient, les
planchers tremblaient, la maison entire vibrait comme sous le galop
dsordonn d'une foule. Jamais encore les murs n'avaient rsonn de
toux si opinitres, de si grosses voix indistinctes. Et Pierre, gagn
par l'insomnie, se retournait en sursaut, se relevait, avec la
continuelle ide que ce devait tre M. de Guersaint qui rentrait.
Pendant quelques minutes, il tendait fivreusement l'oreille, il
n'entendait que les rumeurs extraordinaires du couloir, o il ne
distinguait rien de prcis. tait-ce,  gauche, le prtre, la mre et
ses trois filles, le mnage de vieilles gens, qui se battaient avec les
meubles? ou tait-ce plutt,  droite, l'autre famille si nombreuse,
l'autre monsieur seul, la jeune dame seule, que d'incomprhensibles
vnements jetaient dans les aventures? Un instant, il sauta de son lit,
il voulut visiter la chambre vide de son compagnon absent, certain qu'il
s'y passait des choses violentes. Mais il eut beau couter, il ne saisit
plus, derrire la cloison mince, que le murmure tendre de deux voix,
d'une lgret de caresse. Le brusque souvenir de madame Volmar lui
revint, et il retourna se coucher, frissonnant.

Enfin, Pierre, au grand jour, s'endormait, lorsque des coups rudes,
frapps dans sa porte, le firent sursauter. Cette fois, il ne se
trompait pas, une forte voix criait, trangle par l'angoisse:

--Monsieur l'abb! monsieur l'abb! de grce, veillez-vous!

C'tait dcidment M. de Guersaint qu'on rapportait mort, pour le moins.
Effar, il courut ouvrir, en chemise, et se trouva devant M. Vigneron,
son voisin.

--Oh! de grce, monsieur l'abb, habillez-vous vite! On a besoin de
votre saint ministre.

Alors, il raconta qu'il venait de se lever pour regarder l'heure  sa
montre, pose sur la chemine, quand il avait entendu des soupirs
atroces sortir de la chambre voisine, o tait couche madame Chaise.
Elle avait laiss la porte de communication ouverte, par gentillesse,
afin d'tre davantage avec eux. Naturellement, il s'tait prcipit,
poussant les persiennes, donnant du jour et de l'air.

--Et quel spectacle, monsieur l'abb! Notre pauvre tante sur son lit, 
moiti violette dj, la bouche bante sans pouvoir reprendre haleine,
les mains gares, crispes parmi les draps... Vous comprenez, c'est sa
maladie de coeur... Venez, venez vite, monsieur l'abb, pour l'assister,
je vous en supplie!

Pierre, tourdi, ne retrouvait ni son pantalon, ni sa soutane.

--Sans doute, sans doute, je vais avec vous. Mais je ne puis
l'administrer, je n'ai pas ce qu'il faut.

M. Vigneron l'aidait  se vtir, s'accroupissait, en qute des
pantoufles.

--a ne fait rien, votre vue seule l'aidera  passer, si Dieu nous
rserve cette affliction... Tenez! chaussez-vous d'abord, et suivez-moi,
oh! tout de suite, tout de suite!

Il repartit en coup de vent, s'engouffra dans la chambre voisine. Toutes
les portes taient restes grandes ouvertes. Le jeune prtre, qui le
suivait, ne remarqua dans la premire pice, obstrue d'un incroyable
dsordre, que le petit Gustave, demi-nu, assis sur le canap o il
couchait, immobile, trs ple, oubli et grelottant, au milieu de ce
drame de la mort brutale. Des valises ventres barraient le passage,
des restes de charcuterie salissaient la table, le lit du pre et de la
mre semblait ravag par la catastrophe, les couvertures tires, jetes
 terre. Et, tout de suite, dans la seconde chambre, il aperut la mre,
vtue en hte d'un vieux peignoir jaune, debout, l'air terrifi.

--Eh bien, mon amie? eh bien, mon amie? rpta M. Vigneron, bgayant.

D'un geste, sans rpondre, madame Vigneron montra madame Chaise, qui ne
bougeait plus, la tte retombe sur l'oreiller, les mains retournes et
raidies. La face tait bleue, la bouche billait, comme dans le dernier
souffle norme qui s'en tait chapp.

Pierre s'tait pench. Puis,  demi-voix:

--Elle est morte.

Morte! ce mot retentit dans la chambre, mieux tenue, o rgnait un lourd
silence. Et les deux poux se regardrent, stupfaits, perdus. C'tait
donc fini? La tante mourait avant Gustave, le petit hritait des cinq
cent mille francs. Que de fois ils avaient fait ce rve, dont la brusque
ralisation les hbtait! Que de fois ils avaient dsespr, en
craignant que le pauvre enfant ne partt avant elle! Morte, mon Dieu!
est-ce que c'tait leur faute? est-ce qu'ils avaient rellement demand
cela  la sainte Vierge? Elle se montrait si bonne pour eux, qu'ils
tremblaient de n'avoir pu exprimer un souhait sans tre exaucs. Dj,
dans la mort du chef de bureau, subitement emport pour leur laisser la
place, ils avaient reconnu le doigt si puissant de Notre-Dame de
Lourdes. Est-ce qu'elle venait de les combler de nouveau, en coutant
jusqu'aux songeries inconscientes de leur dsir? Pourtant, ils n'avaient
jamais voulu la mort de personne, ils taient de braves gens, incapables
d'une action mauvaise, aimant bien leur famille, pratiquant, se
confessant, communiant comme tout le monde, sans ostentation. Quand ils
pensaient  ces cinq cent mille francs,  leur fils qui pouvait s'en
aller le premier,  l'ennui qu'ils auraient de voir un autre neveu,
moins digne, hriter de cette fortune, tout cela tait si discret au
fond d'eux, si naf, si naturel en somme! Et ils y avaient certainement
pens devant la Grotte, mais la sainte Vierge n'tait-elle pas la
suprme sagesse, ne savait-elle pas mieux que nous-mmes ce qu'elle
devait faire pour le bonheur des vivants et des morts?

Alors, trs sincrement, madame Vigneron clata en sanglots, pleurant sa
soeur qu'elle adorait.

--Ah! monsieur l'abb, je l'ai vue s'teindre, elle a pass sous mes
yeux. Quel malheur que vous ne soyez pas venu plus tt, pour recevoir
son me!... Elle est morte sans prtre, votre prsence l'aurait tant
console!

Les paupires lourdes de larmes, cdant aussi  l'attendrissement, M.
Vigneron consola sa femme.

--Ta soeur tait une sainte, elle a communi encore hier matin, et tu
peux tre sans inquitude, son me est alle droit au ciel... Sans
doute, si monsieur l'abb tait arriv  temps, cela lui aurait fait
plaisir de le voir... Que veux-tu? la mort a t la plus prompte. J'ai
couru tout de suite, nous n'aurons eu, jusqu'au bout, aucun reproche 
nous faire...

Et, se tournant vers le prtre:

--Monsieur l'abb, c'est sa pit trop grande qui a pour sr ht la
crise. Hier,  la Grotte, elle avait eu dj un touffement, dont la
violence tait significative. Et, malgr sa fatigue, elle s'est ensuite
obstine  suivre la procession... Je pensais bien qu'elle n'irait pas
loin. Seulement, c'tait si dlicat, on n'osait rien lui dire, dans la
crainte de l'effrayer.

Doucement, Pierre s'agenouilla, rcita les prires d'usage, avec cette
motion humaine qui lui tenait lieu de croyance, devant l'ternelle vie,
l'ternelle mort, si pitoyables. Puis, il demeura un instant  genoux,
il entendit les voix chuchotantes du mnage.

Le petit Gustave, oubli sur son lit, dans le dsordre de la chambre
voisine, avait d tre pris d'impatience. Il pleurait, il criait.

--Maman! maman! maman!

Enfin, madame Vigneron alla le calmer. Et elle eut l'ide de l'apporter
entre ses bras, pour qu'il embrasst une dernire fois sa pauvre tante.
D'abord, il se dbattit, refusant, pleurant plus fort. Si bien que M.
Vigneron fut forc d'intervenir en lui faisant honte. Comment! lui qui
n'avait peur de rien! qui montrait, devant le mal, du courage autant
qu'un homme! Et sa pauvre tante toujours si aimable, dont la dernire
pense avait d tre certainement pour lui!

--Donne-le-moi, dit-il  sa femme, il va tre raisonnable.

Gustave finit par s'abandonner au cou de son pre. Il arriva en chemise,
grelottant, montrant la nudit de son misrable petit corps, que
rongeait la scrofule. Loin de le gurir, il semblait que l'eau
miraculeuse de la piscine et aviv la plaie de ses reins; tandis que sa
maigre jambe pendait inerte, pareille  un bton dessch.

--Embrasse-la, reprit M. Vigneron.

L'enfant se pencha, baisa sa tante sur le front. Ce n'tait pas la mort
qui l'inquitait et le faisait se rvolter. Depuis qu'il tait l, il
regardait la morte d'un air de tranquillit curieuse. Il ne l'aimait
pas, il avait souffert d'elle trop longtemps. C'taient, chez lui, des
ides, des sentiments de grande personne, dont le poids l'avait touff,
 mesure qu'elles se dveloppaient et s'aiguisaient, avec son mal. Il
sentait bien qu'il tait trop petit, que les enfants ne doivent pas
comprendre les choses qui se passent au fond des gens.

Son pre, s'tant assis  l'cart, le garda sur ses genoux, pendant que
la mre refermait la fentre et allumait les bougies des deux flambeaux
de la chemine.

--Ah! mon pauvre mignon, murmura-t-il dans le besoin qu'il avait de
parler, c'est une perte cruelle pour nous tous. Voil notre voyage gt
compltement, car c'tait notre dernier jour, on part cette
aprs-midi... Et la sainte Vierge justement qui se montrait si bonne...

Mais, devant le regard tonn de son fils, un regard d'infinie tristesse
et de reproche, il se hta de reprendre:

--Oui, sans doute, je sais qu'elle ne t'a pas guri encore tout  fait.
Seulement, il ne faut jamais dsesprer de sa bienveillance... Elle nous
aime trop, elle nous comble trop de ses grces, elle finira srement par
le gurir, puisque, maintenant, elle n'a plus que cette grande faveur 
nous accorder.

Madame Vigneron, qui avait entendu, s'approcha.

--Comme nous aurions t heureux de rentrer  Paris bien portants tous
les trois! Jamais rien n'est complet.

--Dis donc! fit remarquer brusquement M. Vigneron, je ne vais pas
pouvoir partir avec vous, cette aprs-midi,  cause des formalits...
Pourvu que mon billet de retour reste valable jusqu' demain!

Tous deux se remettaient de l'affreuse secousse, soulags, malgr
l'affection qu'ils avaient pour madame Chaise; et ils l'oubliaient dj,
ils n'prouvaient plus que la hte de quitter Lourdes, comme si le but
principal du voyage se trouvait rempli. Une joie dcente, inavoue, les
inondait.

--Puis,  Paris, j'aurai tant  courir! continua-t-il. Moi qui n'aspire
plus qu'au repos!... a ne fait rien, je resterai mes trois ans au
ministre, jusqu' ma retraite, maintenant surtout que je suis certain
de la retraite de chef de bureau... Seulement, aprs, oh! aprs, je
compte bien jouir un peu de la vie. Puisque cet argent nous arrive, je
vais acheter, dans mon pays, le domaine des Billottes, cette terre
superbe dont j'ai toujours rv. Et je vous rponds que je ne me ferai
pas de mauvais sang, au milieu de mes chevaux, de mes chiens et de mes
fleurs!

Le petit Gustave tait rest sur ses genoux, frissonnant de tout son
pauvre corps d'insecte avort, dans sa chemise retrousse  demi, qui
laissait voir sa maigreur d'enfant mourant. Lorsqu'il s'aperut que son
pre ne le sentait mme plus l, tout  son rve d'existence riche,
enfin ralisable, il eut un de ses sourires nigmatiques, d'une
mlancolie aiguise de malice.

--Eh bien! pre, et moi?

M. Vigneron, rveill comme en sursaut, s'agita, parut d'abord ne pas
comprendre.

--Toi, mon petit?... Toi, tu seras avec nous, parbleu!

Mais Gustave continuait  le regarder fixement, profondment, sans
cesser de sourire, de ses lvres fines, si navres.

--Oh! crois-tu?

--Certainement, je le crois!... Tu seras avec nous, ce sera trs gentil
d'tre avec nous...

Gn, balbutiant, M. Vigneron, qui ne trouvait pas les mots convenables,
demeura glac, lorsque son fils haussa ses maigres paules, d'un air de
philosophique ddain.

--Oh! non!... Moi, je serai mort.

Et le pre, terrifi, lut tout d'un coup dans le regard profond de
l'enfant, un regard d'homme trs vieux, trs savant en toutes matires,
qui connaissait les abominations de la vie pour les avoir souffertes.
Surtout, ce qui l'effarait, c'tait la soudaine certitude que cet enfant
l'avait toujours pntr lui-mme jusqu'au fond de l'me, au del de ce
qu'il n'osait s'avouer. Il se rappelait, ds le berceau, les yeux du
petit malade fixs sur les siens, ces yeux que la souffrance rendait si
aigus, qu'elle douait sans doute d'une force de divination
extraordinaire, fouillant les penses inconscientes, dans l'obscurit
des crnes. Et, par un singulier contre-coup, les choses qu'il ne
s'tait jamais dites, il les retrouvait toutes  cette heure dans les
yeux de son enfant, il les voyait, les lisait malgr lui. L'histoire de
sa longue cupidit se droulait, sa colre d'avoir un fils si chtif,
son angoisse  l'ide que la fortune de madame Chaise reposait sur une
existence si fragile, son pre souhait qu'elle se htt de mourir, pour
que le petit ft encore l, de faon  lui assurer l'hritage. C'tait
simplement une question de jours, ce duel  qui partirait le premier.
Puis, au bout, c'tait quand mme la mort, le petit  son tour s'en
allait, lui seul empochait l'argent, vieillissait longtemps dans
l'allgresse. Et ces choses affreuses sortaient si nettes des yeux fins,
mlancoliques et souriants du pauvre tre condamn, s'changeaient entre
eux avec une telle clart d'vidence, qu'un instant il sembla au pre et
au fils qu'ils se les criaient  voix trs haute.

Mais M. Vigneron se dbattit, tourna la tte, protesta violemment.

--Comment! tu seras mort?... En voil des ides! C'est absurde, des
ides pareilles!

Madame Vigneron s'tait remise  sangloter.

--Mchant enfant, peux-tu nous causer une telle peine, au moment o nous
pleurons une perte si cruelle dj!

Il fallut que Gustave les embrasst, en leur promettant de vivre, de
faire cela pour eux. Cependant, il n'avait pas cess de sourire, sachant
bien que le mensonge tait ncessaire, quand on voulait ne pas trop
s'attrister, rsign d'ailleurs  laisser aprs lui ses parents heureux,
puisque la sainte Vierge elle-mme ne pouvait lui donner, en ce monde,
le petit coin de bonheur pour lequel toute crature aurait d natre.

Sa mre alla le recoucher, et Pierre enfin se releva, au moment o M.
Vigneron achevait de disposer la chambre d'une faon convenable.

--Vous m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abb, dit-il en accompagnant
le jeune prtre jusqu' la porte. Je n'ai pas la tte bien  moi...
Enfin, c'est un mauvais quart d'heure  passer. Il faudra tout de mme
que je m'en tire.

Dans le corridor, Pierre s'arrta une minute, coutant un bruit qui
montait de l'escalier. Il avait song encore  M. de Guersaint, il
croyait reconnatre sa voix. Puis, comme il restait l, immobile, un
vnement se produisit, qui lui causa une gne atroce. Avec une lenteur
prudente, la porte de la chambre, occupe par le monsieur tout seul,
venait de s'ouvrir; et une dame vtue de noir tait sortie, si lgre,
que, dans l'entre-billement, on avait eu  peine le temps de distinguer
le monsieur, debout, les doigts sur les lvres. Mais, quand la dame se
retourna, elle se trouva soudain face  face avec Pierre. Cela fut si
net, si brutal, qu'ils ne purent se dtourner, en feignant de ne pas
s'tre reconnus.

C'tait madame Volmar. Aprs les trois jours et les trois nuits qu'elle
venait de passer l, au fond de cette chambre d'amour, dans une
claustration absolue, elle s'en chappait de grand matin, avec un
arrachement de tout son tre. Six heures n'taient pas sonnes, elle
esprait n'tre vue de personne, s'vanouir par les couloirs et
l'escalier vides, d'une lgret d'ombre; et elle avait le dsir aussi
de se montrer un peu  l'Hpital, d'y passer cette matine dernire,
pour justifier sa prsence  Lourdes. Quand elle aperut Pierre, elle
fut prise d'un tremblement, elle bgaya d'abord:

--Oh! monsieur l'abb, monsieur l'abb...

Puis, en remarquant que le prtre avait laiss sa porte grande ouverte,
elle parut cder  la fivre qui la brlait,  un besoin de parler de
cette flamme, de s'expliquer, de s'innocenter. Le sang au visage, elle
passa la premire, elle entra dans la chambre, o il dut la suivre, fort
troubl de l'aventure. Et, comme il laissait la porte ouverte encore, ce
fut elle qui, d'un signe, le pria de la fermer, voulant se confier 
lui.

--Oh! monsieur l'abb, je vous en supplie, ne me jugez pas trop mal!

Il eut un geste, pour dire qu'il ne se permettait pas de porter un
jugement sur elle.

--Si, si, je sais bien que vous connaissez mon malheur...  Paris, vous
m'avez aperue une fois, derrire la Trinit, avec une personne. Et,
l'autre jour, ici, vous m'avez reconnue, sur le balcon. N'est-ce pas?
vous vous doutiez que je vivais l, prs de vous, cache avec cette
personne, dans cette chambre... Seulement, si vous saviez, si vous
saviez!

Ses lvres frmissaient, des larmes montaient  ses paupires. Il la
regardait, et il restait surpris de l'extraordinaire beaut qui
transfigurait son visage. Cette femme, toujours en noir, trs simple,
sans un bijou, lui apparaissait dans un clat de sa passion, hors de
l'ombre o elle s'effaait, s'teignait d'habitude. Elle qui n'tait
point jolie au premier aspect, trop brune, trop mince, les traits tirs,
la bouche grande, le nez long, prenait,  mesure qu'il l'examinait, un
charme troublant, une puissance de conqute irrsistible. Ses yeux
surtout, ses larges yeux magnifiques, dont elle cachait d'ordinaire le
brasier sous un voile d'indiffrence, brlaient comme des torches, aux
heures o elle s'abandonnait toute. Il comprit qu'on l'adort, qu'on pt
la dsirer  en mourir.

--Si vous saviez, monsieur l'abb, si je vous racontais ce que j'ai
souffert!... Ce sont des choses que vous avez souponnes sans doute,
puisque vous connaissez ma belle-mre et mon mari. Les rares fois que
vous tes venu chez nous, vous n'tes pas sans avoir compris les
abominations qui s'y passaient, malgr mon air d'tre toujours contente,
dans mon petit coin de silence et d'effacement... Mais vivre ainsi dix
ans, mais ne jamais tre, ne jamais aimer, ne jamais tre aime, non,
non, je n'ai pas pu!

Alors, elle conta la douloureuse histoire, son mariage avec le marchand
de diamants, dsastreux dans son apparent coup de fortune, sa belle-mre
une me dure de bourreau et de gelier, son mari un monstre de laideur
physique, de vilenie morale. On l'emprisonnait, on ne la laissait pas
mme se mettre seule  une fentre. On l'avait battue, on s'tait
acharn contre ses gots, ses envies, ses faiblesses de femme. Elle
savait qu'au dehors son mari entretenait des filles; et, si elle
souriait  un parent, si elle avait une fleur au corsage, en un jour
rare de gaiet, il arrachait la fleur, entrait dans des rages jalouses,
lui brisait les poignets, avec d'affreuses menaces. Pendant des annes,
elle avait vcu dans cet enfer, esprant quand mme, ayant en elle un
tel flot de vie, un si ardent besoin de tendresse, qu'elle attendait le
bonheur, croyant toujours le voir entrer, au moindre souffle.

--Monsieur l'abb, je vous jure que je n'ai pas pu ne pas faire ce que
j'ai fait. J'tais trop malheureuse, tout mon tre brlait de se
donner... Quand mon ami, la premire fois, m'a dit qu'il m'aimait, j'ai
laiss tomber ma tte sur son paule; et c'tait fini, j'tais sa chose
pour toujours. Il faut comprendre ces dlices, tre aime, ne trouver
chez son ami que des gestes de caresse, des paroles de douceur, la
continuelle proccupation de se montrer prvenant et aimable; et savoir
qu'il pense  vous, qu'il y a quelque part un coeur o vous vivez; et
n'tre que vous deux, n'tre plus qu'un, s'oublier dans une treinte o
tout se fond, les corps et les mes!... Ah! si c'est un crime, monsieur
l'abb, je ne puis en avoir le remords. Je ne dis mme pas qu'on m'y a
pousse, je dis que je l'ai commis aussi naturellement que je respire,
parce qu'il tait ncessaire  ma vie.

Elle avait port la main  ses lvres, comme pour donner un baiser au
monde. Et Pierre se sentit boulevers, devant cette amoureuse, qui tait
la passion, l'ternel dsir. Puis, une immense piti commena  natre
en lui.

--Pauvre femme! murmura-t-il.

--Ce n'est pas au prtre que je me confesse, reprit-elle c'est 
l'homme que je parle,  un homme dont je serais heureuse d'tre
comprise... Non, je ne suis pas une croyante, la religion ne m'a pas
suffi. On prtend que des femmes s'y contentent, qu'elles y trouvent une
protection solide contre la faute. Moi, j'ai toujours eu froid dans les
glises, j'y meurs de nant... Et je sais bien que cela est mal, de
feindre la religion, de paratre la mler aux choses de mon coeur. Mais,
que voulez-vous? on m'y force. Si vous m'avez rencontre,  Paris,
derrire la Trinit, c'est que cette glise est le seul endroit o l'on
me laisse aller seule; et, si vous me trouvez ici,  Lourdes, c'est que,
de toute l'anne, je n'ai que ces trois jours de libert absolue,
d'absolu bonheur.

Un frisson la reprenait, des larmes chaudes coulrent sur ses joues.

--Ah! ces trois jours, ces trois jours! vous ne pouvez pas savoir avec
quelle ardeur je les attends, avec quelle flamme je les vis, avec quelle
rage j'en emporte le souvenir!

Tout s'voquait, devant la longue chastet de Pierre. Ces trois jours,
ces trois nuits, si prement dsirs, si goulment vcus, il se les
imaginait, au fond de cette chambre d'htel, les fentres et la porte
closes, dans l'ignorance o les bonnes elles-mmes se trouvaient qu'une
femme ft enferme l. L'treinte sans fin, le continuel baiser, un don
de tout l'tre, un oubli du monde, un anantissement dans
l'inextinguible amour! Il n'y avait plus de lieu, il n'y avait plus de
temps, rien ne restait que la hte de s'appartenir, de s'appartenir
encore. Et quel dchirement,  l'heure de la sparation! C'tait de
cette cruaut qu'elle tremblait, c'tait dans la douleur d'avoir quitt
son paradis qu'elle s'oubliait, elle si muette, jusqu' crier son mal.
Se prendre une dernire fois aux bras l'un de l'autre, vouloir se
confondre pour demeurer l'un dans l'autre, et s'arracher comme si la
moiti de votre chair s'en allait, et se dire que de longs jours, que
de longues nuits se passeraient, sans qu'on pt mme se voir!

Pierre, le coeur perdu  l'vocation de ce tourment de de la chair,
rpta:

--Pauvre femme!

--Et, monsieur l'abb, continua-t-elle, songez  l'enfer dans lequel je
vais rentrer. Pendant des semaines, pendant des mois, mon ciel se ferme,
je vis mon martyre, sans une plainte... C'est fini encore une fois
d'tre heureuse, en voil pour un an. Grand Dieu! trois pauvres jours,
trois pauvres nuits par an, n'est-ce pas  devenir folle, de ma violence
 en jouir et de ma patience  attendre qu'ils reviennent?... Je suis si
malheureuse, monsieur l'abb, ne croyez-vous pas tout de mme que je
suis une honnte femme?

Il tait profondment mu par ce grand lan, par cette fougue de passion
et de douleur sincres. Il sentait l le souffle de l'universel dsir,
une flamme souveraine qui purifiait tout. Sa piti dborda, il fut le
pardon.

--Madame, je vous plains et je vous respecte infiniment.

Alors, elle ne parla plus, elle le regarda de ses grands yeux, obscurcis
de larmes. Puis, d'une brusque treinte, elle lui saisit les deux mains,
les tint serres entre ses doigts brlants. Et elle partit, elle
disparut au fond du couloir, avec sa lgret d'ombre.

Mais, lorsqu'elle ne fut plus l, Pierre souffrit davantage de sa
prsence. Il ouvrit toute large la fentre, pour chasser l'odeur d'amour
qu'elle avait laisse. Dj, le dimanche, quand il s'tait aperu qu'une
femme vivait cache dans la chambre voisine, il avait eu cette terreur
pudique, en se disant qu'elle tait la revanche de la chair, au milieu
de l'exaltation mystique de Lourdes l'immacule. Et, maintenant, cette
pouvante revenait, il comprenait la toute-puissance, l'invincible
volont de la vie qui veut tre. L'amour tait plus fort que la foi,
peut-tre n'y avait-il de divin que la possession. S'aimer, s'appartenir
malgr tout, faire de la vie, continuer la vie, n'tait-ce pas l'unique
but de la nature, en dehors des polices sociales et religieuses? Un
instant, il eut conscience de l'abme: sa chastet tait son dernier
soutien, la dignit mme de son existence manque de prtre incroyant.
Il comprenait qu'aprs avoir cd  sa raison, s'il cdait  sa chair,
il serait perdu. Tout son orgueil de puret, toute sa force, qu'il avait
mise dans son honntet professionnelle, lui revint; et il se jura de
nouveau de n'tre pas un homme, puisqu'il s'tait volontairement
retranch du nombre des hommes.

Sept heures sonnrent. Pierre ne se recoucha pas, se lava  grande eau,
heureux de cette eau frache qui achevait de calmer sa fivre. Comme il
finissait de s'habiller, la pense de M. de Guersaint se rveilla en
lui, anxieuse,  un bruit de pas qu'il entendit dans le corridor. On
s'arrta devant sa porte, on frappa; et il alla ouvrir, soulag.

Mais il eut un cri de vive surprise.

--Comment, c'est vous! Comment, vous voil dj leve,  courir les
rues,  monter voir les gens!

Marie tait debout sur le seuil, souriante. Derrire elle, soeur
Hyacinthe, qui l'accompagnait, souriait aussi de ses jolis yeux
candides.

--Ah! mon ami, dit la jeune fille, je n'ai pas pu rester couche. Ds
que j'ai vu le soleil, j'ai saut du lit, tant j'avais besoin de
marcher, de courir, de sauter comme une enfant... Et j'ai tant fait,
j'ai tant suppli, que ma soeur a t assez aimable pour sortir avec
moi... Je crois bien que je m'en serais alle par la fentre, si l'on
avait ferm la porte.

Pierre les avait fait entrer, et une motion indicible le serrait  la
gorge, en l'entendant plaisanter si gaiement, en la regardant se mouvoir
 l'aise, si vive, si gracieuse. Elle, mon Dieu! elle qu'il avait vue
pendant des annes, les jambes mortes, la face couleur de plomb! Depuis
qu'il l'avait quitte, la veille, dans la Basilique, elle s'tait
panouie en jeunesse et en beaut. Une nuit venait de suffire pour qu'il
retrouvt, grandie, la chre crature de tendresse, l'enfant superbe,
clatante, embrasse si follement autrefois, derrire la haie en fleur,
sous les arbres cribls de soleil.

--Comme vous voil grande, comme vous voil belle, Marie! ne put-il
s'empcher de dire.

Soeur Hyacinthe, alors, intervint.

--N'est-ce pas, monsieur l'abb, que la sainte Vierge a bien fait les
choses? Quand elle s'en mle, vous voyez, on sort de ses mains frache
comme une rose et sentant bon.

--Ah! reprit la jeune fille, je suis si heureuse, je me sens toute
forte, toute saine, toute blanche, comme si je venais de natre!

Et cela fut dlicieux pour Pierre. Il lui sembla que ce qui restait
encore l de l'haleine parse de madame Volmar, se dissipait, tait
purifi. Marie emplissait la chambre de sa candeur, du parfum et de
l'clat de sa jeunesse innocente. Et, cependant, cette joie de la beaut
pure, de la vie qui refleurissait, n'allait pas pour lui sans une grande
tristesse. Au fond, la rvolte qu'il avait eue dans la Crypte, la
blessure de son existence manque devait laisser son coeur  jamais
saignant. Tant de grce ressuscite, toute la femme adore qui
renaissait en sa fleur! et jamais il ne connatrait la possession, il
tait hors du monde, au spulcre. Mais il ne sanglotait plus, il gotait
une mlancolie sans bornes, un nant immense,  se dire qu'il tait
mort, que cette aube de femme se levait sur la tombe o dormait sa
virilit. C'tait le renoncement, accept, voulu, dans la grandeur
dsole des existences hors nature.

Comme l'autre, la passionne, Marie avait pris les mains de Pierre. Mais
ses petites mains,  elle, taient si douces, si fraches, si calmantes!
Elle le regardait, confuse un peu, avec une grosse envie qu'elle n'osait
formuler. Puis, bravement:

--Pierre, voulez-vous m'embrasser? a me rendrait bien contente.

Il frmit, le coeur broy dans une dernire torture. Ah! les baisers
d'autrefois, les baisers dont il avait toujours gard le got aux
lvres! jamais plus il ne l'avait embrasse, et c'tait une soeur,
aujourd'hui, qui sautait  son cou. Elle le baisa bruyamment sur la joue
gauche, sur la joue droite, tendant les siennes, exigeant qu'il lui
rendt son compte. Deux fois,  son tour, il la baisa.

--Moi aussi, je vous le jure, Marie, je suis content, bien content.

Et, bris d'motion,  bout de courage, pntr en mme temps de douceur
et d'amertume, il clata en sanglots, il pleura entre ses mains jointes,
comme un enfant qui veut cacher ses larmes.

--Voyons, voyons, ne nous attendrissons pas trop, reprit gaiement soeur
Hyacinthe. Monsieur l'abb serait trop fier, s'il croyait que nous ne
sommes venus que pour lui... Monsieur de Guersaint est l, n'est-ce pas?

Marie eut un cri de profonde tendresse.

--Ah! mon cher pre! c'est encore lui qui va tre le plus content!

Pierre, alors, dut raconter que M. de Guersaint n'tait pas rentr de
son excursion  Gavarnie. Son inquitude croissante perait, bien qu'il
s'effort d'expliquer le retard, inventant des obstacles, des
complications imprvues. La jeune fille, d'ailleurs, ne s'effrayait
gure, se remettait  rire, en disant que jamais son pre n'avait pu
tre exact. Elle avait pourtant une impatience si grande qu'il la vt
marcher, qu'il la retrouvt debout, ressuscite, dans sa jeunesse
refleurie!

Soeur Hyacinthe, qui tait alle se pencher au balcon, revint dans la
chambre.

--Le voici!... Il est en bas, il descend de voiture.

--Ah! vous ne savez pas, s'cria Marie, avec une vivacit joueuse
d'colire, il faut lui faire une surprise... Oui, il faut nous cacher;
et, quand il sera l, nous nous montrerons tout d'un coup.

Dj, elle entranait soeur Hyacinthe dans la chambre voisine.

M. de Guersaint, presque aussitt, entra en coup de vent, par la porte
du couloir que Pierre s'tait ht d'ouvrir; et, lui serrant la main:

--Enfin, me voil!... Hein? mon ami, vous n'avez plus su que penser,
depuis hier quatre heures que vous devez m'attendre! Mais vous
n'imaginez pas les aventures d'abord, une roue de notre landau qui s'est
rompue, en arrivant  Gavarnie; puis, hier soir, comme nous avions fini
par repartir tout de mme, un orage pouvantable qui nous a retenus la
nuit entire  Saint-Sauveur... Je n'a pas ferm l'oeil.

Il s'interrompit.

--Et vous, a va bien?

--Je n'ai pas pu dormir non plus, dit le prtre, tellement ils ont fait
du bruit, dans cet htel.

Mais dj M. de Guersaint repartait.

--N'importe, c'est dlicieux. On ne peut pas s'imaginer, il faudra que
je vous raconte... J'tais avec trois ecclsiastiques charmants. L'abb
Des Hermoises est  coup sur l'homme le plus agrable que j'aie connu...
Oh! nous avons ri, nous avons ri!

De nouveau, il s'arrta.

--Et ma fille?

Alors, derrire lui, il y eut un rire clair. Il se retourna, il resta
bant. Marie tait l, et elle marchait, elle avait un visage de gaiet
ravie, de sant resplendissante. Jamais il n'avait dout du miracle, il
n'en tait pas surpris le moins du monde, car il revenait avec la
conviction que tout finirait trs bien, qu'il la retrouverait srement
gurie. Mais ce qui le retournait jusqu'au fond des entrailles, c'tait
ce spectacle prodigieux qu'il n'avait pas prvu: sa fille si belle, si
divine dans sa petite robe noire! sa fille qui n'avait pas mme apport
de chapeau, une dentelle simplement noue sur son admirable chevelure
blonde! sa fille vivante, florissante, triomphante, pareille  toutes
les filles de tous les pres qu'il enviait depuis tant d'annes!

-- mon enfant,  mon enfant...

Et, comme elle s'tait lance entre ses bras, il l'treignit, ils
tombrent ensemble  genoux. Et tout fut emport, tout rayonna dans une
effusion de foi et d'amour. Cet homme distrait,  la cervelle d'oiseau,
qui s'endormait au lieu d'accompagner sa fille  la Grotte, qui partait
pour Gavarnie le jour o la Vierge devait la gurir, dborda d'une telle
tendresse paternelle, d'une croyance de chrtien si exalte par la
reconnaissance, qu'il en devint un moment sublime.

-- Jsus,  Marie, que je vous remercie de m'avoir rendu mon enfant!...
 mon enfant, nous n'aurons jamais assez de souffle, jamais assez d'me,
pour remercier Marie et Jsus du grand bonheur qu'il me donne...  mon
enfant, qu'ils ont ressuscite,  mon enfant, qu'ils ont refaite si
belle, prends mon coeur, pour le leur offrir avec le tien... Je suis 
toi, je suis  eux, ternellement,  mon enfant chrie,  mon enfant
adore...

 genoux devant la fentre ouverte, tous deux, les yeux levs,
regardaient ardemment le ciel. La fille avait appuy la tte  l'paule
du pre; tandis que lui la tenait d'un bras  la taille. Ils ne
faisaient qu'un, des larmes lentes se mirent  ruisseler sur leurs
visages extasis, souriant d'une flicit surhumaine; tandis qu'ils ne
bgayaient plus ensemble que des paroles dsordonnes de gratitude.

-- Jsus, merci!  sainte Mre de Jsus, merci!... Nous vous aimons,
nous vous adorons... Vous avez rajeuni le meilleur sang de nos veines,
il est  vous, il brle pour vous...  Mre toute-puissante,  divin
Fils bien-aim, c'est une fille et c'est un pre qui vous bnissent, qui
s'anantissent de joie  vos pieds...

Cet embrassement de ces deux tres, heureux aprs tant de jours noirs,
ces bgayements de leur bonheur comme tremp de souffrance encore, toute
cette scne tait si touchante, que Pierre, de nouveau, fut gagn par
les larmes. Mais c'taient des larmes douces  prsent, qui apaisaient
son coeur. Ah! la triste humanit! que cela tait bon, de la voir un peu
console et ravie! et qu'importait, si ses grandes flicits de quelques
secondes lui venaient de l'ternelle illusion! L'humanit entire,
l'humanit pitoyable, sauve par l'amour, n'tait-elle pas chez ce
pauvre homme, tout d'un coup sublime, parce qu'il retrouvait sa fille
ressuscite?

Debout, un peu  l'cart, soeur Hyacinthe pleurait galement, le coeur
trs gros, gros d'une motion humaine qu'elle n'avait jamais ressentie,
elle qui ne s'tait connu d'autres parents que le bon Dieu et la sainte
Vierge. Un silence rgna dans cette chambre frissonnante d'une telle
fraternit trempe de pleurs. Et ce fut elle qui parla la premire,
lorsque le pre et la fille, briss d'attendrissement, se relevrent
enfin.

--Maintenant, mademoiselle, il faut vite, vite nous dpcher, pour
rentrer  l'Hpital.

Mais tous se rcrirent. M. de Guersaint voulait garder sa fille avec
lui, et Marie avait des yeux ardents de dsir, une envie de vivre, de
marcher, de courir le vaste monde.

--Oh! non, non! dit le pre. Je ne vous la rends pas... Nous allons
prendre un bol de lait, car je meurs de faim; puis, nous sortirons, nous
nous promnerons, oui, oui, tous les deux! Elle  mon bras, comme une
petite femme!

Soeur Hyacinthe riait de nouveau.

--Eh bien! je vous la laisse, je dirai  ces dames que vous me l'avez
vole... Mais moi, je me sauve. Vous ne vous doutez pas de la besogne
que nous avons,  l'Hpital, si nous voulons tre prtes pour le dpart:
toutes nos malades, tout notre matriel, enfin une vraie bousculade!

--Alors, demanda M. de Guersaint qui retombait dans ses distractions,
c'est bien mardi aujourd'hui, nous partons ce soir?

--Certainement, n'allez pas oublier!... Le train blanc part  trois
heures quarante... Et, si vous tiez raisonnable, vous nous ramneriez
mademoiselle de bonne heure, pour qu'elle se repose un peu.

Marie accompagna la soeur jusqu' la porte.

--Soyez tranquille, je serai bien sage. Puis, je veux retourner  la
Grotte, pour remercier encore la sainte Vierge.

Lorsqu'ils se trouvrent tous les trois seuls, dans la petite chambre
baigne de soleil, ce fut dlicieux. Pierre avait appel la servante
pour qu'elle apportt du lait, du chocolat, des gteaux, toutes les
bonnes choses imaginables. Et, bien que Marie et mang dj, elle
mangea encore, tant elle dvorait depuis la veille. Ils avaient roul le
guridon devant la fentre, ils firent un festin,  l'air vif des
montagnes, pendant que les cent cloches de Lourdes sonnaient  la vole
la gloire de cette journe radieuse. Ils s'exclamaient, ils riaient, la
jeune fille racontait  son pre le miracle, avec des dtails cent fois
rpts, et comment elle avait laiss son chariot  la Basilique, et
comment elle venait de dormir douze heures, sans remuer un doigt. Puis,
M. de Guersaint voulut aussi conter son excursion; mais il
s'embrouillait, y mlait le miracle. En somme, ce cirque de Gavarnie,
c'tait quelque chose de colossal. Seulement, de loin, on perdait le
sentiment des proportions, a semblait petit. Les trois marches
gigantesques, couvertes de neige, l'arte suprieure qui dcoupait sur
le ciel le profil d'une forteresse cyclopenne, au donjon ras, aux
courtines dchiquetes, la grande cascade, dont le jet sans fin semblait
si lent, lorsque en ralit il devait tomber avec une violence de
tonnerre, toute cette immensit, ces forts  droite et  gauche, ces
torrents, ces croulements de montagnes, avaient l'air de tenir dans le
creux de la main, quand on les regardait de la halle du village. Et ce
qui l'avait le plus frapp, ce dont il reparlait sans cesse, c'taient
les tranges figures que dessinait la neige, reste l-haut parmi les
rocs, entre autres un crucifix immense, une croix blanche de plusieurs
milliers de mtres, qu'on aurait dite jete en travers du cirque, d'un
bout  l'autre.

Il s'interrompit pour dire:

-- propos, que se passe-t-il, chez nos voisins? En montant tout 
l'heure, j'ai rencontr monsieur Vigneron qui courait comme un fou; et,
par la porte entr'ouverte de leur chambre, il m'a sembl apercevoir
madame Vigneron trs rouge... Est-ce que leur fils Gustave a eu encore
une crise?

Pierre avait oubli madame Chaise, la morte qui dormait l, de l'autre
ct de la cloison. Il crut sentir un petit souffle froid.

--Non, non, l'enfant va bien...

Et il ne continua pas, il prfra se taire.  quoi bon gter cette heure
si heureuse de rsurrection, de jeunesse reconquise, en y mlant
l'image de la mort? Mais, pour lui, ds cette minute, il ne cessa plus
de penser  ce voisinage du nant; et il songeait aussi  l'autre
chambre, celle o le monsieur seul touffait des sanglots, les lvres
colles sur une paire de gants, qu'il avait vole  son amie. Tout
l'htel revenait, avec ses toux, ses soupirs, ses voix indistinctes, les
continuels battements de ses portes, les chambres craquantes sous
l'entassement des voyageurs, les corridors balays par le vol des jupes,
par le galop des familles qui s'effaraient maintenant, dans la hte du
dpart.

--Parole d'honneur! tu vas te faire du mal, s'cria M. de Guersaint en
riant, quand il vit que sa fille reprenait une brioche.

Marie s'gaya, elle aussi. Puis, avec deux larmes soudaines dans les
yeux:

--Ah! que je suis contente! et que j'ai de peine, quand je songe que
tout le monde n'est pas content comme moi!




II


Il tait huit heures, Marie ne tenait plus d'impatience dans la chambre,
retournant sans cesse  la fentre, comme si, d'une haleine, elle allait
boire tout le libre espace, tout le vaste ciel. Ah! courir par les rues,
par les places, aller partout, ailleurs encore, aussi loin que son dsir
la mnerait! et montrer aussi combien elle tait forte, avoir cette
vanit de faire des lieues devant le monde, maintenant que la sainte
Vierge l'avait gurie! C'tait une pousse, un envolement de son tre
entier, de son sang, de son coeur, irrsistible.

Mais, au moment du dpart, elle dcida que sa premire visite, avec son
pre, devait tre pour la Grotte, o tous deux avaient  remercier
Notre-Dame de Lourdes. Ensuite, on serait libre, on aurait deux grandes
heures devant soi, on se promnerait o l'on voudrait, avant qu'elle
rentrt djeuner et faire son petit paquet  l'Hpital.

--Voyons, y sommes-nous? rpta M. de Guersaint. Partons-nous?

Pierre prenait son chapeau, tous les trois descendirent, parlant trs
haut, riant dans l'escalier, d'une gaiet d'coliers qui entrent en
vacances. Et ils gagnaient dj la rue, lorsque, sous le porche, madame
Majest se prcipita. Elle devait guetter leur sortie.

--Ah! mademoiselle, ah! messieurs, permettez que je vous flicite...
Nous avons su la grce extraordinaire qui vous a t faite, nous sommes
si heureux, si flatts, lorsque la sainte Vierge veut bien distinguer
quelqu'un de notre clientle!

Son visage sec et dur se fondait d'amabilit, elle regardait la
miracule avec des yeux de caresse. Puis, elle appela vivement son mari
qui passait.

--Regarde donc, mon ami! c'est mademoiselle, c'est mademoiselle...

Le visage glabre de Majest, bouffi de graisse jaune, prit une
expression de joie et de reconnaissance.

--En vrit, mademoiselle, je ne puis pas vous dire combien nous sommes
honors... Nous n'oublierons jamais que monsieur votre pre est descendu
chez nous. Cela fait dj bien des envieux.

Et madame Majest, pendant ce temps, arrtait les autres voyageurs qui
sortaient, appelait du geste les familles dj installes dans la salle
 manger, aurait fait entrer la rue, si on lui en et laiss le loisir,
pour montrer qu'elle avait l, chez elle, le miracle dont Lourdes tout
entier s'merveillait depuis la veille. Du monde finissait par
s'amasser, un attroupement se faisait peu  peu, pendant qu'elle
chuchotait  l'oreille de chacun:

--Regardez, c'est elle, la jeune personne, vous savez, la jeune
personne...

Tout d'un coup, elle s'cria:

--Je vais chercher Appoline au magasin, il faut qu'Appoline voie
mademoiselle.

Mais, alors, d'un air digne, Majest la retint.

--Non, laisse Appoline, elle a dj trois dames  servir... Mademoiselle
et ces messieurs ne quitteront certainement pas Lourdes sans faire
quelques achats. Les petits souvenirs qu'on emporte sont si agrables 
regarder, plus tard! Et nos clients veulent bien ne jamais rien acheter
autre part que chez nous, dans le magasin que nous avons joint 
l'htel.

--J'ai dj fait mes offres de service, appuya madame Majest. Je les
renouvelle, Appoline sera si heureuse de montrer  mademoiselle ce que
nous avons de plus joli, et dans des conditions de bon march vraiment
incroyables! Oh! des choses ravissantes, ravissantes!

Marie commenait  s'impatienter d'tre ainsi retenue, et Pierre
souffrait de la curiosit veille, grandissante autour d'eux. Quant 
M. de Guersaint, il jouissait dlicieusement de cette popularit, de ce
triomphe de sa fille. Il promit de revenir.

--Certainement, nous achterons quelques petits bibelots. Des souvenirs
pour nous, des cadeaux  faire... Mais plus tard, quand nous rentrerons.

Enfin, ils s'chapprent, ils descendirent l'avenue de la Grotte. Le
temps tait de nouveau superbe, aprs les orages des deux nuits
prcdentes. Rafrachi, l'air matinal sentait bon, sous la gaiet
pandue du clair soleil. Une foule se htait dj sur les trottoirs,
affaire, contente de vivre. Et quel ravissement pour Marie,  qui tout
semblait nouveau, charmant, inapprciable! Le matin, elle avait d
accepter que Raymonde lui prtt une paire de bottines, car elle s'tait
bien garde d'en mettre une dans sa valise, par superstition, craignant
de se porter malheur. Les bottines lui allaient  ravir, elle coutait
avec une joie d'enfant les petits talons taper gaillardement sur les
dalles. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu des maisons si blanches, des
arbres si verts, des passants si joyeux. Tous les sens, chez elle,
semblaient en fte, d'une dlicatesse merveilleuse: elle entendait des
musiques, sentait des parfums lointains, elle gotait l'air avec
gourmandise, ainsi qu'un fruit suave. Mais, surtout, ce qu'elle trouvait
de trs gentil, de dlicieux, c'tait de se promener de la sorte au bras
de son pre. Jamais encore cela ne lui tait arriv, elle en faisait le
rve depuis des annes comme d'un de ces grands bonheurs impossibles
dont on occupe sa souffrance. Le rve se ralisait, son coeur battait
d'allgresse. Elle se serrait contre son pre, elle s'efforait de
marcher bien droite, bien belle, pour lui faire honneur. Et lui tait
trs fier, heureux autant qu'elle, la montrant, l'affichant, dbordant
de la joie de la sentir  lui, son sang, sa chair, sa fille, dsormais
rayonnante de jeunesse et de sant.

Comme tous trois traversaient le plateau de la Merlasse, dj barr par
la bande des marchandes de cierges et de bouquets, lances  la
poursuite des plerins, M. de Guersaint s'cria:

--Nous n'allons bien sr pas arriver  la Grotte les mains vides!

Pierre, qui marchait de l'autre ct de Marie, gagn par la gaiet
rieuse o il la voyait, s'arrta. Tout de suite, ils furent entours,
envahis, par une nue de marchandes, dont les mains rapaces leur
poussaient la marchandise jusque dans la figure. Ma belle demoiselle!
mes bons messieurs! achetez-moi, achetez-moi,  moi,  moi! Et il
fallut se dbattre, se dgager. M. de Guersaint finit par acheter le
plus gros bouquet, un bouquet de marguerites blanches, pomm et dur
comme un chou,  une trs belle fille grasse et blonde, vingt ans au
plus, si peu vtue dans son effronterie, qu'on sentait la rondeur libre
de sa gorge sous sa camisole  demi dgrafe. Le bouquet n'tait
d'ailleurs que de vingt sous, il se fcha pour le payer sur sa petite
bourse, un peu interloqu des manires de la grande fille, pensant tout
bas qu'elle faisait srement un autre commerce, celle-l, quand la
sainte Vierge chmait. Alors, Pierre paya de son ct les trois cierges
que Marie avait pris  une vieille femme, des cierges de deux francs,
fort raisonnables, ainsi qu'elle disait. La vieille femme, une figure
anguleuse, au nez de proie, aux yeux de lucre, se rpandait en
remerciements mielleux. Que Notre-Dame de Lourdes vous bnisse, ma
belle demoiselle! qu'elle vous gurisse de vos maladies, vous et les
vtres! Et cela les gaya de nouveau, ils repartirent en riant tous les
trois, amuss comme des enfants par l'ide que c'tait une chose faite,
ce voeu de la brave femme.

 la Grotte, Marie voulut dfiler immdiatement, pour donner elle-mme
le bouquet et les cierges, avant mme de s'agenouiller. Il n'y avait pas
encore grand monde, ils se mirent  la queue, passrent au bout de trois
ou quatre minutes. Et de quels regards extasis elle examina tout,
l'autel d'argent grav, l'orgue-harmonium, les ex-voto, les herses
ruisselantes de cire, flambantes dans le plein jour! Cette Grotte
qu'elle n'avait encore vue que de loin, de son chariot de misre, elle y
entrait, elle y respirait, comme au paradis mme, baigne dans une
tideur et une bonne odeur, dont elle touffait un peu, divinement.
Quand elle eut dpos les cierges, au fond du grand panier, et qu'elle
se fut grandie, pour accrocher le bouquet  une lance de la grille, elle
baisa longuement le roc, en dessous de la sainte Vierge,  cette place
que des millions de lvres dj avaient polie. Et ce fut, donn  cette
pierre, un baiser d'amour o elle mit la flamme de la reconnaissance, un
baiser o son coeur se fondait.

Dehors, ensuite, Marie se prosterna, s'anantit dans un acte de
remerciement sans fin. Son pre s'tait galement agenouill, prs
d'elle, mlant  la sienne la ferveur de sa gratitude. Mais il ne
pouvait faire longtemps la mme chose, il devint peu  peu inquiet,
finit par se pencher  l'oreille de sa fille, pour lui dire qu'il avait
une course, dont il ne s'tait plus souvenu tout  l'heure. Srement, le
mieux tait qu'elle restt l, en prire,  l'attendre. Pendant qu'elle
achverait ses dvotions, lui se dpcherait, s'acquitterait de sa
corve; et l'on se promnerait aprs,  l'aise, o l'on voudrait. Elle
ne le comprenait, ne l'entendait seulement pas. Elle se contenta de
hocher la tte, promettant de ne pas bouger, reprise par une telle foi
attendrie, que ses yeux se mouillaient de larmes, fixs sur la statue
blanche de la Vierge.

Quand M. de Guersaint eut rejoint Pierre, rest un peu  l'cart, il
s'expliqua.

--Mon cher, c'est un cas de conscience, j'ai fait  notre cocher de
Gavarnie la promesse formelle de voir son patron, pour lui dire les
vraies causes du retard. Vous savez, le coiffeur de la place du
Marcadal... Et puis, il faut que je me fasse raser, moi!

Pierre, inquiet, dut cder devant le serment qu'on serait de retour dans
un quart d'heure. Seulement, comme la course lui semblait longue, il
s'entta de son ct  prendre une voiture, qui stationnait au bas du
plateau de la Merlasse. C'tait une sorte de cabriolet verdtre, dont le
cocher, un gros garon d'une trentaine d'annes, coiff d'un bret,
fumait une cigarette. Assis de biais sur le sige, les genoux carts,
il conduisait avec un sans-faon tranquille d'homme bien nourri, matre
de la rue.

--Nous vous gardons, dit Pierre en descendant, lorsqu'ils furent arrivs
place du Marcadal.

--Bien, bien, monsieur l'abb! Je vous attends.

Et, laissant son maigre cheval au grand soleil, il alla rire avec une
forte servante, chevele, dpoitraille, qui lavait un chien dans le
bassin de la fontaine voisine.

Cazaban tait justement sur le seuil de sa boutique, dont les hautes
glaces et la claire couleur verte gayaient la place morne, dserte en
semaine. Quand la besogne ne pressait pas, il aimait  triompher ainsi,
entre ses deux vitrines, que des pots de pommade et des flacons de
parfumerie dcoraient de nuances vives.

Tout de suite, il reconnut ces messieurs.

--Trs flatt, trs honor... Veuillez entrer, je vous prie.

Puis, ds les premiers mots que M. de Guersaint voulut lui dire, pour
excuser l'homme qui l'avait conduit  Gavarnie, il se montra
bienveillant. Sans doute, ce n'tait pas de sa faute,  cet homme, il
n'avait pas le pouvoir d'empcher les roues de se rompre, ni les orages
de tomber. Du moment que les voyageurs ne se plaignaient pas, tout
allait pour le mieux.

--Oh! s'cria M. de Guersaint, un pays admirable, inoubliable!

--Eh bien! monsieur, puisque notre pays vous plat, vous reviendrez nous
voir, et nous n'en demandons pas davantage.

Ensuite, il s'empressa, lorsque l'architecte s'assit sur un des
fauteuils, demandant  tre ras. Son garon tait encore absent, en
course pour les plerins qu'il hbergeait, toute une famille qui
emportait une caisse de chapelets, de saintes Vierges de pltre, de
gravures sous verre. On entendait venir du premier tage des
pitinements perdus, des voix violentes, une bousculade de gens que
l'approche du dpart affolait, au milieu d'un croulement d'achats 
emballer. Dans la salle  manger voisine, dont la porte tait reste
ouverte, deux enfants gouttaient les tasses de chocolat, tranant parmi
la dbandade du couvert. Et c'tait la maison entire loue, livre, les
dernires heures de cette invasion de l'tranger, qui forait le
coiffeur et sa femme  se rfugier dans le sous-sol, une cave troite o
ils couchaient sur un lit de sangle.

Tandis que Cazaban lui frottait les joues de mousse savonneuse, M. de
Guersaint le questionna.

--Eh bien! tes-vous content de la saison?

--Certainement, monsieur, je n'ai pas  me plaindre. Vous entendez, mes
voyageurs partent aujourd'hui; mais j'en attends d'autres demain matin,
 peine le temps de donner un coup de balai... Ce sera de mme jusqu'en
octobre.

Puis, comme Pierre demeurait debout, allant et venant par la boutique,
regardant les murs d'un air d'impatience, il se tourna poliment.

--Asseyez-vous donc, monsieur l'abb, prenez un journal... a ne sera
pas long.

D'un geste, le prtre ayant remerci, en refusant de s'asseoir, le
coiffeur reprit, dans sa continuelle dmangeaison de parler:

--Oh! moi, a marche toujours, ma maison est connue pour la propret des
lits et pour la bont de la cuisine... Seulement, la ville n'est pas
contente, ah! non! Je puis mme dire que je n'y ai jamais vu un pareil
mcontentement.

Il se tut une minute, rasa la joue gauche; et, s'interrompant de
nouveau, il dclara soudain, dans un cri que la vrit lui arrachait:

--Monsieur, les pres de la Grotte jouent avec le feu, voil tout ce que
j'ai  dire.

Ds lors, la bonde tait lche, il parla, il parla, il parla encore.
Ses gros yeux roulaient dans sa face longue, aux pommettes saillantes,
au teint hl, clabouss de rouge; pendant que tout son petit corps
nerveux tressautait, secou par son exubrance de paroles et de gestes.
Il revenait  son acte d'accusation, il disait les griefs sans nombre
que l'ancienne ville avait contre les pres. Les hteliers s'y
plaignaient, les marchands d'objets religieux n'y faisaient pas la
moiti des recettes qu'ils auraient d raliser; enfin, la ville
nouvelle accaparait les plerins et l'argent, il n'y avait plus du gain
possible que pour les maisons garnies, les htels, les magasins ouverts
dans les environs de la Grotte. C'tait la lutte sans merci, l'hostilit
meurtrire grandissant de jour en jour, la vieille cit perdant un peu
de sa vie  chaque saison, destine srement  disparatre,  tre
touffe, assassine par la cit jeune. Ah! leur sale Grotte! il se
serait plutt fait couper les pieds que de les y mettre. N'tait-ce pas
coeurant, la boutique de bibelots qu'ils avaient colle  ct? Une
vraie honte, dont un vque s'tait montr si indign, qu'il en avait,
disait-on, crit au pape! Lui, qui se flattait d'tre un libre penseur
et un rpublicain de l'avant-veille, qui dj sous l'empire votait pour
les candidats de l'opposition, avait bien le droit de dclarer qu'il n'y
croyait pas,  leur sale Grotte, et qu'il s'en fichait!

--Tenez! monsieur, je vais vous raconter un fait. Mon frre est du
conseil municipal, c'est par lui que je sais la chose... Il faut vous
dire d'abord que nous avons maintenant un conseil municipal rpublicain,
qui s'afflige beaucoup de la dmoralisation de la ville. Le soir, on ne
peut plus sortir, sans rencontrer des filles dans les rues, vous savez,
ces marchandes de cierges. Elles se perdent avec les cochers que la
saison nous amne, une population louche et flottante, venue on ne sait
d'o... Et il faut aussi que je vous explique la situation des pres
vis--vis de la ville. Quand ils lui ont achet les terrains de la
Grotte, ils ont sign un acte par lequel ils s'y interdisaient
formellement tout commerce. Or, ils y ont ouvert une boutique, au mpris
de leur signature. N'est-ce pas l une concurrence dloyale, indigne de
gens honntes?... Aussi le nouveau conseil s'est-il dcid  leur
envoyer une dlgation pour exiger d'eux le respect du trait, en leur
enjoignant d'avoir  fermer leur boutique immdiatement. Savez-vous,
monsieur, ce qu'ils ont rpondu?... Oh! ce qu'ils ont rpondu vingt
fois, ce qu'ils rpondent toujours, quand on leur rappelle leurs
engagements: C'est bien, nous consentons  les tenir, mais nous sommes
les matres chez nous, et nous fermons la Grotte.

Il s'tait soulev, son rasoir en l'air, et il rpta, en scandant les
mots, les yeux arrondis par cette normit:

--Nous fermons la Grotte.

Pierre, qui continuait sa promenade lente, s'arrta brusquement, lui dit
dans la face:

--Eh bien! le conseil municipal n'avait qu' rpondre: Fermez-la!

Du coup, Cazaban faillit suffoquer, le sang au visage, hors de lui. Il
bgayait:

--Fermer la Grotte!... Fermer la Grotte!

--Mais certainement! Puisqu'elle vous irrite et vous coeure, cette
Grotte! Puisqu'elle est une cause continuelle de guerre, d'injustice, de
corruption! Ce serait fini, on n'en entendrait plus parler... En vrit,
il y aurait l une solution excellente, et si l'on avait quelque
pouvoir, on vous rendrait service, en forant les pres  excuter leur
menace.

 mesure que Pierre parlait, Cazaban perdait de sa colre. Il devint
trs calme, un peu ple. Et, au fond de ses gros yeux, le prtre voyait
grandir une inquitude. N'tait-il pas all trop loin, dans sa passion
contre les pres? Beaucoup d'ecclsiastiques ne les aimaient pas,
peut-tre ce jeune prtre ne se trouvait-il  Lourdes que pour mener une
campagne contre eux. Alors, qui pouvait savoir? C'tait la fermeture
possible de la Grotte, plus tard. On ne vivait que d'elle. Si la vieille
ville criait, par rage de ne ramasser que les miettes, elle tait
heureuse encore de cette aubaine; et les libres penseurs eux-mmes, qui
battaient monnaie avec les plerins, comme tout le monde, se taisaient,
mal  l'aise, effrays, ds qu'on tait trop de leur avis sur les cts
fcheux du nouveau Lourdes. Il fallait tre prudent.

Cazaban revint  M. de Guersaint. Il se mit  raser l'autre joue, en
murmurant d'un air dtach:

--Oh! moi, ce que j'en dis, de leur Grotte, ce n'est pas qu'elle me
gne, au fond. Et puis, il faut bien que tout le monde vive.

Dans la salle  manger, les enfants venaient de casser un des bols, au
milieu de cris assourdissants. Et Pierre remarquait de nouveau les
gravures de saintet, la sainte Vierge de pltre, dont le coiffeur avait
dcor la pice, pour tre agrable  ses locataires. Une voix cria, du
premier tage, que la malle tait ferme et que le garon serait bien
gentil de la ficeler, quand il rentrerait.

Mais Cazaban, devant ces deux messieurs qu'il ne connaissait point en
somme, restait mfiant, gn, la cervelle hante d'hypothses
inquitantes. Cela le dsesprait de les laisser partir ainsi, sans
savoir rien d'eux, aprs s'tre compromis lui-mme. Si encore il avait
pu rattraper ses paroles trop vives contre les pres! Aussi, lorsque M.
de Guersaint se leva pour se laver le menton, cda-t-il  son besoin de
renouer l'entretien.

--Avez-vous entendu parler du miracle d'hier? La ville en est
bouleverse, plus de vingt personnes me l'ont racont dj... Oui, il
parat qu'ils ont obtenu un miracle extraordinaire, une jeune demoiselle
paralytique qui s'est leve et qui a tran son chariot jusque dans le
choeur de la Basilique.

M. de Guersaint, en train de se rasseoir aprs s'tre essuy, eut un
rire complaisant.

--Cette jeune demoiselle est ma fille.

Alors, sous ce brusque coup de lumire heureuse, Cazaban rayonna.
Rassur, il acheva de donner un coup de peigne magistral, au milieu de
l'exubrance de gestes et de paroles qui lui revenait.

--Ah! monsieur, je vous flicite, je suis flatt de vous avoir eu entre
les mains... Du moment que mademoiselle votre fille est gurie, n'est-ce
pas? cela suffit  votre coeur de pre.

Et il trouva aussi pour Pierre un mot aimable. Puis, lorsqu'il se dcida
 les laisser partir, il regarda le prtre d'un air pntr, il dit en
homme de bon sens, dsireux de conclure sur les miracles:

--Il y en a, monsieur l'abb, d'heureux pour tout le monde. De temps 
autre, il nous en faut un de cette qualit.

Dehors, M. de Guersaint dut aller chercher le cocher, qui continuait 
rire avec la servante, dont le chien, tremp d'eau, se secouait au
soleil. En cinq minutes, d'ailleurs, la voiture les ramena en bas du
plateau de la Merlasse. La course leur avait pris une grande demi-heure;
et Pierre voulut garder la voiture, dans l'ide de montrer la ville 
Marie, sans la fatiguer trop. Pendant que le pre courait  la Grotte,
pour y reprendre sa fille, il attendit l, sous les arbres.

Tout de suite, le cocher lia conversation avec le prtre. Il avait
allum une autre cigarette, il se montrait trs familier. Lui, tait
d'un village des environs de Toulouse, et il ne se plaignait pas, il
gagnait de grasses journes,  Lourdes. On y mangeait bien, on s'y
amusait, c'tait ce qu'on pouvait appeler un bon pays. Il disait ces
choses avec un abandon d'homme que ses scrupules religieux ne gnaient
pas, sans oublier pourtant le respect qu'il devait  un ecclsiastique.

Enfin, du haut de son sige,  demi couch, l'une de ses jambes
pendantes, il laissa lentement tomber cette parole:

--Ah! oui, monsieur l'abb, Lourdes a bien pris, mais le tout est de
savoir si a continuera longtemps.

Pierre, trs frapp du mot, en sondait l'involontaire profondeur,
lorsque M. de Guersaint reparut, ramenant Marie. Il l'avait trouve
agenouille  la mme place, dans le mme acte de foi et de
remerciement, aux pieds de la sainte Vierge; et il semblait qu'elle et
emport dans ses yeux tout le flamboiement de la Grotte, tellement ils
luisaient de la divine joie de sa gurison. Jamais elle ne consentit 
garder la voiture. Non, non! elle prfrait marcher, peu lui importait
de voir la ville, pourvu que, pendant une heure encore, elle marcht au
bras de son pre, par les jardins, par les rues, par les places, o l'on
voudrait! Et, quand Pierre eut pay le cocher, ce fut elle qui s'engagea
dans une alle du jardin de l'Esplanade, ravie de se promener ainsi 
petits pas, le long des gazons fleuris de corbeilles, sous les grands
arbres. Cela tait si doux, si frais, toutes ces herbes, toutes ces
feuilles, ces alles ombreuses, solitaires, d'o l'on entendait
l'ternel ruissellement du Gave! Puis, elle dsira retourner dans les
rues, parmi la foule, pour y retrouver l'agitation, le bruit, la vie,
dont le besoin dbordait de son tre.

Rue Saint-Joseph, en apercevant le Panorama, o l'on voyait l'ancienne
Grotte, avec Bernadette agenouille, le jour du miracle du cierge,
Pierre eut l'ide d'entrer. Marie en fut heureuse, comme une enfant; et
M. de Guersaint lui-mme tmoigna la plus innocente joie, surtout
lorsqu'il remarqua que, parmi la fourne des plerins qui
s'engouffraient avec eux au fond du couloir obscur, plusieurs venaient
de reconnatre, en sa fille, la jeune miracule de la veille, dj
glorieuse, dont le nom volait de bouche en bouche. En haut, sur
l'estrade ronde, quand on dboucha dans la lumire diffuse que tamisait
un velum, il y eut une sorte d'ovation autour de Marie, des
chuchotements tendres, des regards bats, un ravissement d'extase  la
voir,  la suivre,  la toucher. Maintenant, c'tait la gloire, elle
serait aime ainsi, partout o elle irait. Et il fallut, pour qu'on
l'oublit un peu, que l'employ charg des explications se mt  la tte
de la petite troupe des visiteurs, faisant le tour, racontant l'pisode
que reprsentait l'immense toile circulaire, de cent vingt-six mtres
de longueur. Il s'agissait de la dix-septime apparition de la sainte
Vierge  Bernadette, le jour o, agenouille devant la Grotte, elle
avait par mgarde, pendant la vision, laiss la main sur la flamme de
son cierge, sans la brler; et tout l'ancien paysage de la Grotte
primitive se trouvait rtabli, toute la scne tait reconstitue, avec
les personnages historiques, le mdecin en train de constater le
miracle, sa montre  la main, le maire, le commissaire de police, le
procureur imprial, dont l'employ disait les noms, au milieu de
l'bahissement du public qui le suivait.

Alors, par une inconsciente liaison d'ides, Pierre se rappela le mot
que le cocher venait de lui dire: Lourdes a bien pris, mais le tout est
de savoir si a durera longtemps. En effet, l tait la question. Que
de sanctuaires vnrs avaient ainsi t btis dj,  la voix d'enfants
innocentes, lues entre toutes, auxquelles la sainte Vierge s'tait
montre! Toujours la mme histoire recommenait: une apparition, une
bergre qu'on perscutait, qu'on traitait de menteuse, puis une sourde
pousse de la misre humaine affame d'illusion, et alors la propagande,
le triomphe du sanctuaire rayonnant comme un phare, et ensuite le
dclin, l'oubli, quand un autre sanctuaire naissait ailleurs du rve
extasi d'une autre voyante. Il semblait que le pouvoir de l'illusion
s'usait, qu'il fallait, au travers des sicles, la dplacer, la remettre
dans de nouveaux dcors, dans une nouvelle aventure, pour en renouveler
la puissance. La Salette avait dtrn les antiques Vierges de bois ou
de pierre qui gurissaient, Lourdes venait de dtrner la Salette, en
attendant d'tre dtrne elle-mme par la Notre-Dame de demain, celle
dont le doux visage consolateur se montrera  une pure enfant encore 
natre. Seulement, si Lourdes avait eu une fortune si rapide, si
prodigieuse, il la devait srement  la petite me sincre, au charme
dlicieux de Bernadette. Ici, aucune supercherie, aucun mensonge, la
seule floraison de la souffrance, une chtive fillette malade qui
apportait au peuple des souffrants son rve de justice, d'galit dans
le miracle. Elle n'tait que l'ternel espoir, l'ternelle consolation.
En outre, toutes les circonstances historiques et sociales paraissaient
s'tre rencontres pour exasprer le besoin de cette envole mystique, 
la fin d'un terrible sicle d'enqute positive; et c'tait pourquoi
Lourdes sans doute durerait longtemps encore, dans son triomphe, avant
de n'tre plus qu'une lgende, une de ces religions mortes, au puissant
parfum vapor.

Ah! cet ancien Lourdes, cette ville de paix et de croyance, le seul
berceau possible o la lgende pouvait natre, comme Pierre le
reconstituait aisment, en faisant le tour de la vaste toile du
Panorama! Cette toile disait tout, constituait la meilleure leon de
choses qu'on pt voir. Les explications monotones de l'employ ne
s'entendaient pas, le paysage parlait lui-mme. D'abord, c'tait la
Grotte, le trou de roche au bord du Gave, un lieu sauvage de rverie,
des pentes buissonneuses, des croulements de pierres, sans un chemin
fray; et rien encore, pas d'embellissements, pas de quai monumental,
pas d'alles de jardin anglais serpentant parmi des arbustes taills 
la serpe, pas de Grotte arrange, dforme, ferme d'une grille, surtout
pas de boutique d'objets religieux, cette boutique de simonie qui tait
le scandale des mes pieuses. La Vierge n'avait pu choisir au dsert un
coin plus charmant pour se montrer  l'lue de son coeur, la fillette
pauvre, promenant l le songe de ses nuits pnibles, en ramassant du
bois mort. Puis, c'tait, de l'autre ct du Gave, derrire le rocher du
Chteau, le vieux Lourdes confiant et endormi. Un autre ge s'voquait,
une petite ville, avec ses rues troites, paves de cailloux, ses
maisons noires, aux encadrements de marbre, son antique glise  demi
espagnole, pleine d'anciennes sculptures, peuple de visions d'or et de
chairs peintes. Deux fois par jour, il n'y avait que les diligences de
Bagnres et de Cauterets qui traversaient  gu le Lapaca, pour monter
ensuite la raide chausse de la rue Basse. L'esprit du sicle n'avait
pas souffl sur ces toits paisibles, qui abritaient une population
attarde, reste enfant, toute serre dans le lien troit d'une forte
discipline religieuse. Aucune dbauche, un lent commerce sculaire
suffisant  la vie quotidienne, une vie pauvre dont la rudesse
sauvegardait les moeurs. Et jamais Pierre n'avait mieux compris comment
Bernadette, ne de cette terre de foi et d'honntet, y avait fleuri
telle qu'une rose naturelle, close sur les glantiers du chemin.

--C'est tout de mme curieux, dclara M. de Guersaint, quand on se
retrouva dans la rue. Je ne suis pas fch d'avoir vu a.

Marie galement riait d'aise.

--Pre, n'est-ce pas? on dirait qu'on y est. Par moments, il semble que
les personnages vont bouger... Et comme elle est charmante, Bernadette,
 genoux, en extase, pendant que la flamme du cierge lche ses doigts,
sans laisser de brlure.

--Voyons, reprit l'architecte, nous n'avons plus qu'une heure, il
faudrait pourtant songer  faire nos emplettes, si nous dsirons acheter
quelque chose... Voulez-vous que nous fassions le tour des boutiques?
Nous avons bien promis  Majest de lui donner la prfrence; seulement,
a ne nous empche pas de nous renseigner un peu... Hein? Pierre, qu'en
dites-vous?

--Mais certainement, comme vous voudrez, rpondit le prtre. D'ailleurs,
cela nous promnera.

Et il suivit la jeune fille et son pre, qui revinrent sur le plateau de
la Merlasse. Depuis qu'il tait sorti du Panorama, il prouvait une
sensation singulire de dpaysement. C'tait comme si, tout d'un coup,
on l'avait transport d'une ville dans une autre,  des sicles de
distance. Il quittait la solitude, la paix endormie de l'ancien Lourdes,
augmente encore par la lumire morte du velum, pour tomber brusquement
dans le Lourdes nouveau, clatant de lumire, bruyant de foule. Dix
heures venaient de sonner, l'animation tait extraordinaire sur les
trottoirs, tout un peuple qui, avant le djeuner, se htait de finir ses
achats, pour ne plus songer ensuite qu'au dpart. Les milliers de
plerins du plerinage national, en une bousculade dernire,
ruisselaient par les rues, assigeaient les boutiques. On aurait dit les
cris, les coups de coude, les galops brusques d'une foire qui s'achve,
au milieu du roulement ininterrompu des voitures. Beaucoup se
munissaient de provisions de route, dvalisaient les choppes en plein
air, o l'on vendait des pains, du saucisson, du jambon. On achetait des
fruits, on achetait du vin, les paniers se remplissaient de bouteilles,
de papiers gras, jusqu' en clater. Un marchand ambulant qui promenait
des fromages sur une petite voiture, voyait sa marchandise enleve,
comme balaye par le vent. Mais, surtout, la foule achetait des objets
religieux; et d'autres marchands ambulants, dont les petites voitures
taient charges de statuettes et de gravures pieuses, ralisaient des
affaires d'or. La clientle des boutiques faisait queue sur la chausse,
les femmes taient enveloppes de chapelets immenses, avaient des
saintes Vierges sous les bras, emportaient des bidons pour les remplir 
la fontaine miraculeuse. Ces bidons, d'un  dix litres, les uns sans
image, les autres peinturlurs d'une Notre-Dame de Lourdes en bleu,
ajoutaient une gaiet  la cohue, avec leur clat de ferblanterie neuve,
leur clair tintement de casserole, ports  la main, pendus en sautoir.
Et la fivre du ngoce, le plaisir de dpenser son argent, de repartir
les poches bourres de photographies et de mdailles, allumait les
visages d'un air de fte, changeait cette foule panouie en une foule de
kermesse, aux apptits dbordants et satisfaits.

Sur le plateau de la Merlasse, M. de Guersaint fut tent un instant
d'entrer dans une des boutiques les plus belles et les plus achalandes,
dont l'enseigne portait en lettres hautes ces mots: Soubirous, frre de
Bernadette.

--Hein? si nous faisions nos emplettes l? Ce serait plus local, nos
petits souvenirs auraient un intrt de plus.

Puis, il passa, en rptant qu'il fallait tout voir d'abord.

Pierre avait regard la boutique du frre de Bernadette, avec un
serrement de coeur. Cela le chagrinait, le frre vendant la sainte Vierge
que la soeur avait vue. Mais il fallait bien vivre, et il croyait savoir
que la famille de la voyante,  ct de la Basilique triomphale dans son
resplendissement d'or, ne faisait pas fortune, tellement la concurrence
tait terrible. Si les plerins laissaient  Lourdes des millions, les
marchands d'articles de saintet y taient plus de deux cents, sans
compter les hteliers et les logeurs qui prenaient la grosse part; de
sorte que les gains, si prement disputs, finissaient par tre assez
mdiocres. Le long du plateau,  droite et  gauche du frre de
Bernadette, d'autres boutiques s'ouvraient, une file ininterrompue de
boutiques, serres les unes contre les autres, qui occupaient les cases
du baraquement de bois, une sorte de galerie construite par la ville, et
dont elle tirait une soixantaine de mille francs. C'taient de
vritables bazars, des talages ouverts, empitant sur le trottoir,
raccrochant le monde au passage. Sur prs de trois cents mtres, il n'y
avait pas d'autre commerce: un fleuve de chapelets, de mdailles, de
statuettes, coulant sans fin au travers des vitrines. Et les enseignes
affichaient en lettres normes des noms vnrs, saint Roch, saint
Joseph, Jrusalem, la Vierge Immacule, le Sacr-Coeur de Marie, tout ce
que le paradis contenait de mieux pour toucher et attirer la clientle.

--Ma foi, dclara M. de Guersaint, je crois bien que c'est partout la
mme chose. Entrons n'importe o.

Il en avait assez, cette file interminable d'talages lui cassait les
jambes.

--Puisque tu as promis d'acheter l-bas, dit Marie qui ne se lassait
point, le mieux est d'y retourner.

--C'est cela, retournons chez Majest.

Mais les boutiques recommencrent avenue de la Grotte. Aux deux bords,
elles se pressaient de nouveau; et il s'y mlait des bijoutiers, des
marchands de nouveauts, des marchands de parapluies tenant l'article
religieux; mme il y avait l un confiseur qui vendait des botes de
pastilles  l'eau de Lourdes, dont le couvercle portait une image de la
Vierge. Les vitrines d'un photographe dbordaient de vues de la Grotte
et de la Basilique, de portraits d'vques, de rvrends pres de tous
les ordres, mls aux sites clbres des montagnes voisines. Une
librairie talait les dernires publications catholiques, des volumes
aux titres dvots, parmi les nombreux ouvrages publis sur Lourdes
depuis vingt ans, quelques-uns avec un succs prodigieux, dont le
retentissement durait encore. Dans cette grande voie populeuse, la foule
coulait en un flot largi, les bidons sonnaient, c'tait une joie de vie
intense, au clair soleil qui enfilait la chausse d'un bout  l'autre.
Et les statuettes, les mdailles, les chapelets ne semblaient devoir
cesser jamais, un talage continuait l'autre talage, des kilomtres
allaient ainsi s'tendre, dvidant les rues de la ville entire,
occupe par le mme bazar vendant les mmes articles.

Devant l'htel des Apparitions, M. de Guersaint eut une hsitation
encore.

--Alors, c'est bien dcid, nous faisons nos emplettes l?

--Mais certainement, dit Marie. Vois donc comme la boutique est belle!

Et elle entra la premire dans le magasin, un des plus vastes de la rue
en effet, et qui occupait le rez-de-chausse de l'htel,  gauche. M. de
Guersaint et Pierre la suivirent.

Appoline, la nice des Majest, charge de la vente, se trouvait debout
sur un escabeau, en train de prendre des bnitiers dans une vitrine
haute, pour les montrer  un jeune homme, un brancardier lgant,
porteur d'admirables gutres jaunes. Elle riait d'un roucoulement de
tourterelle, charmante, avec d'pais cheveux noirs, des yeux superbes
dans une face un peu carre, au front droit, aux joues larges, aux
fortes lvres rouges. Et Pierre vit trs nettement la main du jeune
homme au bord de la jupe, chatouillant le bas d'une jambe qui semblait
s'tre offerte l volontiers. Ce ne fut d'ailleurs que la vision d'une
seconde. Dj la jeune fille tait lestement saute  terre, en
demandant:

--Alors, vous ne croyez pas que ce modle de bnitier conviendrait 
madame votre tante?

--Non, non! rpondit le brancardier en s'en allant. Procurez-vous
l'autre modle. Je ne pars que demain, je reviendrai.

Lorsque Appoline sut que Marie tait la miracule dont madame Majest
parlait depuis la veille, elle montra beaucoup d'empressement. Elle la
regardait avec son gai sourire, o il y avait une pointe de surprise,
d'incrdulit discrte, comme la sourde moquerie d'une belle fille,
folle de son corps, en prsence d'une virginit si enfantine et
attarde. Mais la vendeuse adroite qu'elle tait se rpandit en paroles
aimables.

--Ah! mademoiselle, je serai si heureuse de vous vendre! c'est tellement
beau, votre miracle!... Voyez, tout le magasin est  vous. Nous avons le
plus grand choix.

Marie tait gne.

--Je vous remercie, vous tes bien aimable... Nous ne venons vous
acheter que des petites choses.

--Si vous le permettez, dit M. de Guersaint, nous allons faire notre
choix nous-mmes.

--Eh bien! c'est cela, choisissez, monsieur. Ensuite, nous verrons.

Et, comme d'autres clients entraient, Appoline les oublia, reprit son
mtier de jolie vendeuse, avec des mots de caresse, des gestes de
sduction, surtout pour les hommes, qu'elle ne laissait partir que les
poches pleines d'achats.

Il restait deux francs  M. de Guersaint sur le louis que Blanche, sa
fille ane, lui avait gliss, au dpart, comme argent de poche. Aussi
n'osait-il trop se lancer dans son choix. Mais Pierre dclara qu'on lui
causerai beaucoup de peine, si on ne lui permettait pas d'offrir  ses
amis les quelques objets qu'ils emporteraient de Lourdes. Ds lors, il
fut convenu qu'on choisirait d'abord un cadeau pour Blanche, puis que
Marie et son pre prendraient chacun le souvenir qui lui plairait le
mieux.

--Ne nous pressons pas, rptait M. de Guersaint trs gay. Voyons,
Marie, cherche bien... Qu'est-ce qui ferait le plus de plaisir 
Blanche?

Tous les trois regardaient, furetaient, fouillaient. Seulement, leur
indcision augmentait  mesure qu'ils passaient d'un objet  un autre.
Le vaste magasin, avec ses comptoirs, ses vitrines, ses cases, qui le
garnissaient du haut en bas, tait une mer aux flots sans nombre, en
dbordement de tous les articles religieux imaginables. Il y avait les
chapelets, des liasses de chapelets pendus le long des murs, des tas de
chapelets dans les tiroirs, depuis les humbles chapelets  vingt sous la
douzaine, jusqu'aux chapelets de bois odorant, d'agate, de lapis,
chans d'or ou d'argent; et certains, immenses, faits pour ceindre 
double tour le cou et la taille, montraient des grains travaills, gros
comme des noix, espacs par des ttes de mort. Il y avait les mdailles,
une pluie de mdailles, des mdailles  pleines botes, de toutes les
grandeurs, de toutes les matires, les plus humbles et les plus
prcieuses, portant des inscriptions diverses, reprsentant la
Basilique, la Grotte, l'Immacule-Conception, graves, repousses,
mailles, soignes ou fabriques  la grosse, selon les bourses. Il y
avait les saintes Vierges, les petites, les grandes, en zinc, en bois,
en ivoire, en pltre surtout, les unes d'une blancheur nue, les autres
peintes de couleurs vives, reproduisant  l'infini la description faite
par Bernadette, le visage aimable et souriant, le voile trs long,
l'charpe bleue, les roses d'or sur les pieds, mais avec des
modifications lgres pour chaque modle, de faon  garantir la
proprit de l'diteur. Et c'tait un autre flot d'articles religieux,
les cent varits de scapulaires, les mille clichs de l'imagerie
dvote, des gravures fines, des chromolithographies violentes, que
noyait un pullulement de petites images colories, dores, vernies,
fleuries de bouquets, ornes de dentelles. Et c'tait aussi de la
bijouterie, des bagues, des broches, des bracelets, chargs d'toiles et
de croix, dcors de figures saintes. Et c'tait enfin l'article Paris
qui dominait, qui submergeait le reste: des porte crayons, des
porte-monnaie, des porte-cigares, des presse-papiers, des couteaux 
papier, jusqu' des tabatires, des objets innombrables sur lesquels
revenaient sans cesse la Basilique, la Grotte, la sainte Vierge,
reproduites de toutes les faons, par tous les procds connus. Dans une
case  cinquante centimes l'article, s'entassait un ple-mle de ronds
de serviette, de coquetiers et de pipes de bois, o l'apparition de
Notre-Dame de Lourdes tait sculpte, rayonnante.

Peu  peu, M. de Guersaint s'tait dgot, envahi d'une tristesse, d'un
agacement d'homme qui se piquait d'tre un artiste.

--Mais c'est affreux, c'est affreux, tout cela! rptait-il  chaque
nouvel article qu'il examinait.

Il se soulagea, en rappelant  Pierre la tentative ruineuse qu'il avait
faite pour rnover l'imagerie religieuse. Les dbris de sa fortune y
taient rests, ce qui le rendait plus svre encore, devant les pauvres
choses dont le magasin dbordait. Avait-on jamais vu des objets d'une
laideur si sotte, si prtentieuse, si complique? La vulgarit de
l'ide, la niaiserie de l'expression le disputaient  l'habilet banale
de la facture. Cela tenait de la gravure de mode, du couvercle de bote
 bonbons, des poupes de cire qui tournent chez les coiffeurs: un art
faussement joli, pniblement enfantin, sans humanit relle, sans
accent, sans sincrit aucune. Et l'architecte, lanc, ne s'arrta plus,
dit aussi son dgot des constructions du nouveau Lourdes, le pitoyable
enlaidissement de la Grotte, la monstruosit colossale des rampes, les
dsastreuses disproportions de l'glise du Rosaire et de la Basilique,
celle-l trop lourde, pareille  une halle au bl, celle-ci d'une
maigreur de btisse anmique, sans style et btarde.

--Ah! vraiment, finit-il par conclure, il faut bien aimer le bon Dieu,
pour avoir le courage de venir l'adorer au milieu de pareilles horreurs!
Ils ont tout rat, ils ont tout gch, comme  plaisir, sans qu'un seul
ait eu la minute d'motion, de navet vraie, de foi sincre, qui
enfante les chefs-d'oeuvre. Tous des malins, tous des copistes, pas un
n'a donn sa chair et son me. Et que faut-il donc pour les inspirer,
s'ils n'ont rien fait pousser de grand, sur cette terre du miracle!

Pierre ne rpondit pas. Mais il tait singulirement frapp par ces
rflexions, il s'expliquait enfin la cause d'un malaise qu'il prouvait
depuis son arrive  Lourdes. Ce malaise venait du dsaccord entre le
milieu tout moderne et la foi des sicles passs, dont on essayait la
rsurrection. Il voquait les vieilles cathdrales o frissonnait cette
foi des peuples, il revoyait les anciens objets du culte, l'imagerie,
l'orfvrerie, les saints de pierre et de bois, d'une force, d'une beaut
d'expression admirables. C'tait qu'en ces temps lointains, les ouvriers
croyaient, donnaient leur chair, donnaient leur me, dans toute la
navet de leur motion, comme disait M. de Guersaint. Et, aujourd'hui,
les architectes btissaient les glises avec la science tranquille
qu'ils mettaient  btir les maisons  cinq tages, de mme que les
objets religieux, les chapelets, les mdailles, les statuettes, taient
fabriqus  la grosse, dans les quartiers populeux de Paris, par des
ouvriers noceurs qui ne pratiquaient mme pas. Aussi quelle
bimbeloterie, quelle quincaillerie de pacotille, d'un joli  faire
pleurer, d'une sentimentalit niaise  soulever le coeur! Lourdes en
tait inond, ravag, enlaidi, au point d'incommoder les personnes de
got un peu dlicat, gares dans ses rues. Tout cela, brutalement,
jurait avec la rsurrection tente, avec les lgendes, les crmonies,
les processions des ges morts; et Pierre, tout d'un coup, pensa que la
condamnation historique et sociale de Lourdes tait l, que la foi est
morte  jamais chez un peuple, quand il ne la met plus dans les glises
qu'il construit, ni dans les chapelets qu'il fabrique.

Marie avait continu  fouiller les talages avec une impatience
d'enfant, hsitant, ne trouvant rien qui lui part digne du grand rve
d'extase qu'elle allait garder en elle.

--Pre, l'heure s'avance, il faut que tu me reconduises  l'Hpital...
Et, pour en finir, vois-tu, je donnerai  Blanche cette mdaille, avec
cette chane d'argent. C'est encore ce qu'il y a de plus simple et de
plus joli. Elle la portera, a lui fera un petit bijou... Moi, je prends
cette statuette de Notre-Dame de Lourdes, le petit modle, qui est assez
gentiment peint. Je la mettrai dans ma chambre, je l'entourerai de
fleurs fraches... N'est-ce pas? ce sera trs bien.

M. de Guersaint l'approuva. Puis, revenant  son propre choix:

--Mon Dieu! mon Dieu! que je suis embarrass!

Il examinait des porte-plume en ivoire, termins par des boules
pareilles  des pois, dans lesquelles se trouvaient des photographies
microscopiques. Et, comme il appliquait l'oeil  un des minces trous,
pour voir, il eut un cri d'merveillement.

--Tiens! le cirque de Gavarnie!... Ah! c'est prodigieux, tout y est
bien, comment le colosse peut-il tenir l dedans?... Ma foi, je prends
ce porte-plume, moi. Il est drle, il me rappellera mon excursion.

Pierre avait simplement choisi un portrait de Bernadette, la grande
photographie qui la reprsente  genoux, en robe noire, un foulard nou
sur les cheveux, la seule, dit-on, qu'on ait faite d'aprs nature. Il se
htait de payer, tous trois partaient, lorsque madame Majest entra, se
rcria, voulut absolument faire un petit cadeau  Marie, en disant que
a porterait bonheur  sa maison.

--Mademoiselle, je vous en prie, prenez un scapulaire, tenez! parmi
ceux-ci. La sainte Vierge, qui vous a lue, me le payera en bonne
chance.

Elle haussait la voix, elle faisait tant, que les acheteurs, dont la
boutique se trouvait pleine, s'intressrent, regardrent ds lors la
jeune fille avec des yeux avides. C'tait la popularit qui recommenait
autour d'elle, qui finit mme par gagner la rue, lorsque l'htelire
alla sur le seuil de la boutique, faisant des signes aux marchands d'en
face, ameutant le voisinage.

--Partons-nous? rptait Marie, de plus en plus gne.

Mais son pre la retint encore, en voyant un prtre qui entrait.

--Ah! monsieur l'abb Des Hermoises!

C'tait en effet le bel abb, en soutane fine, sentant bon, le visage
frais, d'une gaiet tendre. Il n'avait pas vu son compagnon de la
veille, il s'tait vivement approch d'Appoline, la prenant  l'cart.

Et Pierre l'entendit qui disait  demi-voix:

--Pourquoi ne m'avez-vous pas apport mes trois douzaines de chapelets,
ce matin?

Appoline s'tait remise  rire de son roucoulement de tourterelle, en le
regardant en dessous, avec malice, sans rpondre.

--C'est pour mes petites pnitentes de Toulouse, je voulais les mettre
au fond de ma malle, et vous m'aviez offert de m'aider  serrer mon
linge.

Elle riait toujours, elle l'excitait du coin de ses jolis yeux.

--Maintenant, je ne partirai que demain. Apportez-les-moi ce soir,
n'est-ce pas? quand vous serez libre... C'est au bout de la rue, chez la
Duchne, la chambre meuble du rez-de-chausse... Soyez gentille, venez
vous-mme.

Du bout de ses lvres rouges, elle dit enfin en plaisantant, sans qu'il
pt savoir si elle tiendrait sa promesse:

--Certainement, monsieur l'abb, j'irai.

Ils furent interrompus, M. de Guersaint s'tait avanc pour serrer la
main au prtre. Tout de suite, ils reparlrent du cirque de Gavarnie:
une partie dlicieuse, des heures charmantes qu'ils n'oublieraient
jamais. Puis, ils s'gayrent sur le compte de leurs deux compagnons,
des ecclsiastiques peu fortuns, des braves gens dont les navets les
avaient amuss normment. L'architecte finit par rappeler  son nouvel
ami qu'il avait bien voulu lui promettre d'intresser un personnage de
Toulouse, dix fois millionnaire,  ses tudes sur la direction des
ballons.

--Une premire avance de cent mille francs suffirait, dit-il.

--Comptez sur moi, dclara l'abb Des Hermoises. Vous n'aurez pas pri
la sainte Vierge en vain.

Mais Pierre, qui avait gard  la main le portrait de Bernadette, venait
d'tre frapp de l'extraordinaire ressemblance d'Appoline avec la
voyante. C'tait la mme face un peu massive, la mme bouche trop forte,
les mmes yeux magnifiques; et il se souvint que madame Majest lui
avait dj signal cette ressemblance singulire, d'autant plus
qu'Appoline avait eu la mme enfance pauvre,  Bartrs, avant que sa
tante la prt chez elle, pour l'aider  tenir la boutique. Bernadette!
Appoline! Quel trange rapprochement, quelle rincarnation inattendue, 
trente annes de distance! Et, tout d'un coup, avec cette Appoline si
galamment rieuse, qui acceptait des rendez-vous, sur laquelle couraient
les bruits les plus aimables, le nouveau Lourdes se dressa devant ses
yeux: les cochers, les marchandes de cierges, les loueuses de chambres
raccrochant le client  la gare, les cent maisons meubles aux petits
logements discrets, la cohue des prtres libres, des hospitalires
passionnes, des simples passants venus l pour satisfaire leurs
apptits. Puis, il y avait la rage du ngoce dchane par la pluie des
millions, la ville entire livre au lucre, les boutiques changeant les
rues en bazars, se dvorant entre elles, les htels vivant goulment des
plerins, jusqu'aux Soeurs bleues qui tenaient table d'hte, jusqu'aux
pres de la Grotte qui battaient monnaie avec leur Dieu! Quelle aventure
triste et effrayante, la vision d'une Bernadette si pure passionnant les
foules, les faisant se ruer  l'illusion du bonheur, amenant un fleuve
d'or, et ds ce jour pourrissant tout! Il avait suffi que la
superstition soufflt, que de l'humanit s'entasst, que de l'argent ft
apport, pour que cet honnte coin de terre se corrompt  jamais. O le
lis candide fleurissait autrefois, poussait maintenant la rose
charnelle, dans le nouveau terreau de cupidit et de jouissance. Sodome
tait ne de Bethlem, depuis qu'une enfant innocente avait vu la
Vierge.

--Hein? que vous ai-je dit? s'cria madame Majest, en s'apercevant que
Pierre comparait sa nice au portrait. Appoline, c'est Bernadette tout
crach.

La jeune fille s'approcha, avec son aimable sourire, flatte d'abord de
la comparaison.

--Voyons, voyons! dit l'abb Des Hermoises, d'un air de vif intrt.

Il prit la photographie, compara  son tour, s'merveilla.

--C'est prodigieux, les mmes traits... Je n'avais pas remarqu encore,
je suis ravi en vrit...

--Pourtant, finit par dclarer Appoline, je crois bien qu'elle avait le
nez plus gros.

L'abb, alors, eut un cri d'irrsistible admiration.

--Oh! vous tes plus jolie, beaucoup plus jolie, c'est vident... Mais
a ne fait rien, on vous prendrait pour les deux soeurs.

Pierre ne put s'empcher de rire, tant il trouva le mot singulier. Ah!
la pauvre Bernadette tait bien morte, et elle n'avait pas de soeur. Elle
n'aurait pu renatre, elle n'tait plus possible, dans ce pays de cohue
et de passion qu'elle avait fait.

Marie, enfin, partit au bras de son pre, et il fut entendu qu'ils
iraient tous deux la prendre  l'Hpital, pour se rendre ensemble  la
gare. Dans la rue, plus de cinquante personnes l'attendaient, comme en
extase. On la salua, on la suivit, une femme fit toucher la robe de la
miracule  son enfant infirme, qu'elle rapportait de la Grotte.




III


Ds deux heures et demie, le train blanc, qui allait quitter Lourdes 
trois heures quarante, se trouva en gare, le long du deuxime quai. Il
avait attendu trois jours, sur une voie de garage, tout form, tel qu'il
tait arriv de Paris; et, depuis qu'on venait de l'amener l, des
drapeaux blancs flottaient sur les wagons de tte et de queue, pour
l'indiquer aux plerins, dont l'embarquement d'ordinaire tait trs long
et fort laborieux. Les quatorze trains du plerinage national,
d'ailleurs, devaient repartir ce jour-l.  dix heures du matin, le
train vert tait parti, puis le train rose, puis le train jaune; et,
aprs le train blanc, les autres, l'orang, le gris, le bleu suivraient.
C'tait encore, pour le personnel de la gare, une journe terrible, un
tumulte, une bousculade, qui affolaient les employs.

Mais le dpart du train blanc tait toujours le vif intrt, la grosse
motion de la journe, car il emportait les grands malades qu'il avait
apports, et parmi lesquels se trouvaient naturellement les bien-aims
de la sainte Vierge, les lus du miracle. Aussi une foule se
pressait-elle sous la marquise, obstruant le vaste promenoir couvert,
long d'une centaine de mtres. Tous les bancs taient occups, encombrs
de plerins et de paquets, qui attendaient dj.  l'un des bouts, on
avait pris d'assaut les petites tables du buffet, des hommes buvaient de
la bire, des femmes se faisaient servir de la limonade gazeuse; tandis
que, devant la porte des Messageries,  l'autre bout, des brancardiers
maintenaient le passage libre, pour assurer le rapide transport des
malades, qu'on allait amener. Et c'tait, le long du large trottoir, une
incessante promenade, un va-et-vient continu de pauvres gens effars, de
prtres courant, se prodiguant, de messieurs en redingote, curieux et
paisibles, tout un entassement de cohue, la plus mle, la plus bariole
qui se ft jamais coudoye dans une gare.

 trois heures, le baron Suire se dsespra, plein d'inquitude, parce
que les chevaux manquaient, un grand arrivage inattendu de touristes
ayant lou les voitures pour Barges, Cauterets, Gavarnie. Enfin, il se
prcipita vers Berthaud et Grard qui accouraient aprs avoir battu la
ville; mais tout marchait  merveille, affirmaient-ils: ils avaient
raccol les chevaux ncessaires, le transport des malades s'oprerait en
d'excellentes conditions. Dj, dans la cour, des quipes de
brancardiers, avec leurs brancards et leurs petites voitures, guettaient
les fourgons, les tapissires, les vhicules de toutes sortes, recruts
pour le dmnagement de l'Hpital. Une rserve de matelas et de coussins
s'entassait au pied d'un bec de gaz. Et, comme les premiers malades
arrivaient, le baron Suire perdit de nouveau la tte, tandis que
Berthaud et Grard se htaient de gagner le quai d'embarquement. Ils
surveillaient, ils donnaient des ordres, au milieu de la bousculade
croissante.

Alors, sur ce quai, le pre Fourcade qui se promenait le long du train,
au bras du pre Massias, s'arrta, en voyant venir le docteur Bonamy.

--Ah! docteur, je suis heureux... Le pre Massias, qui va partir, me
parlait encore  l'instant de la faveur extraordinaire dont la sainte
Vierge a combl cette jeune fille si intressante, mademoiselle Marie de
Guersaint. Voil des annes qu'un miracle si clatant n'avait eu lieu.
C'est une insigne fortune pour nous tous, c'est une bndiction qui
doit fconder le fruit de nos efforts... Toute la chrtient en sera
illumine, rconforte, enrichie.

Il rayonnait d'aise, et le docteur, immdiatement, exulta lui aussi,
avec sa face rase, aux gros traits paisibles, aux yeux las d'habitude.

--C'est prodigieux, prodigieux, mon rvrend pre! J'crirai une
brochure, jamais gurison ne s'est produite par les voies surnaturelles
d'une faon plus authentique... Oh! quel tapage cela va faire!

Puis, comme tous les trois s'taient remis  marcher, il s'aperut que
le pre Fourcade tranait la jambe davantage, en s'appuyant fortement au
bras de son compagnon.

--Est-ce que votre accs de goutte s'est aggrav, mon rvrend pre?
demanda-t-il. Vous paraissez beaucoup souffrir.

--Oh! ne m'en parlez pas, je n'ai pu fermer l'oeil de la nuit. Est-ce
ennuyeux, cette crise qui m'a pris, le jour de mon arrive ici? Elle
aurait bien d attendre... Mais il n'y a rien  faire, n'en parlons pas.
Je suis trop content des rsultats de cette anne.

--Ah! oui, oui! dit  son tour le pre Massias, d'une voix tremblante de
ferveur, nous pouvons tre fiers, nous pouvons nous en aller le coeur
dbordant d'enthousiasme et de reconnaissance. En dehors de cette jeune
fille, que d'autres prodiges! Les miracles ne se comptent plus, des
sourdes et des muettes guries, des faces ronges de plaies redevenues
lisses comme la main, des phtisiques moribondes qui mangent, qui
dansent, ressuscites! Ce n'est plus un train de malades, c'est un train
de rsurrection, un train de gloire que j'emmne avec moi!

Il avait cess de voir les malades autour de lui, il s'en allait en
plein triomphe divin, dans l'aveuglement de sa foi. Et tous les trois
continurent leur lente promenade, le long des wagons dont les
compartiments commenaient  se remplir, souriant aux plerins qui les
saluaient, s'arrtant de nouveau parfois pour dire une bonne parole 
quelque triste femme qui passait, ple et grelottante, sur un brancard.
Ils dclaraient qu'elle avait bien meilleure mine, qu'elle s'en tirerait
srement.

Mais le chef de gare, trs affair, passa, en criant d'une voix aigu:

--N'encombrez pas le quai! n'encombrez pas le quai!

Puis, comme Berthaud lui faisait observer qu'il fallait pourtant poser
les brancards, avant de monter les malades, il se fcha.

--Voyons, est-ce raisonnable? Regardez, l-bas, la petite voiture qui
est reste en travers de cette voie... J'attends dans quelques minutes
le train de Toulouse. Voulez-vous donc qu'on vous crase votre monde?

Et il repartit en courant, pour poster des hommes d'quipe, qui
carteraient des voies le troupeau effar des plerins, pitinant au
hasard. Beaucoup, des vieux, des simples, ne reconnaissaient mme pas la
couleur de leur train; et c'tait pourquoi tous portaient au cou une
carte de couleur appareille, afin qu'on les diriget, qu'on les
embarqut, comme du btail marqu et parqu. Mais quelle alerte
continue, ces quatorze dparts de trains supplmentaires, sans que la
circulation des trains habituels s'arrtt!

Pierre, sa valise  la main, arriva, eut dj de la peine  gagner le
quai. Il tait seul, Marie avait tmoign l'ardent dsir de
s'agenouiller une fois encore  la Grotte, pour que, jusqu'aux minutes
dernires, son me brlt de reconnaissance, devant la sainte Vierge; et
il avait laiss M. de Guersaint l'y conduire, pendant que lui rglait 
l'htel. D'ailleurs, il leur avait fait promettre de prendre ensuite une
voiture, ils allaient tre srement l avant un quart d'heure. En les
attendant, sa premire ide fut de chercher leur wagon et de s'y
dbarrasser de sa valise. Mais ce n'tait pas une besogne facile, il ne
le reconnut enfin qu' la pancarte qui s'y balanait depuis trois
jours, sous le soleil et les orages, un carr de papier fort, portant
les noms de madame de Jonquire, de soeur Hyacinthe et de soeur Claire des
Anges. C'tait bien lui: il revoyait en souvenir les compartiments
pleins de ses compagnons de route; des coussins marquaient dj le coin
de M. Sabathier; et il retrouvait mme, sur la banquette o Marie avait
tant souffert, une entaille laisse dans le bois par une ferrure du
chariot. Puis, lorsqu'il eut pos sa valise  sa place, il resta sur le
quai, patientant, regardant, un peu surpris de ne pas apercevoir le
docteur Chassaigne, qui lui avait promis de venir l'embrasser, au
dpart.

Maintenant que Marie tait debout, Pierre avait abandonn ses bretelles
de brancardier, et il ne portait plus sur sa soutane que la croix rouge
des plerins. Cette gare, entrevue seulement sous le petit jour livide,
dans l'angoisse du terrible matin de l'arrive, le surprenait par ses
vastes trottoirs, ses larges dgagements, sa gaiet claire. On ne voyait
pas les montagnes; mais, de l'autre ct, en face des salles d'attente,
montaient des coteaux verdoyants, d'un charme dlicieux. Et, cette
aprs-midi-l, le temps tait d'une infinie douceur, un fin duvet de
nuages avait voil le soleil, dans un ciel d'une blancheur de lait, d'o
ne tombait qu'une grande lumire diffuse, comme une poussire nacre de
perles. Un temps de demoiselle, ainsi que disent les bonnes gens.

Trois heures venaient de sonner, et Pierre regardait la grande horloge,
lorsqu'il vit arriver madame Dsagneaux et madame Volmar, que suivaient
madame de Jonquire et sa fille. Ces dames, qu'un landau amenait de
l'Hpital, cherchrent, elles aussi, leur wagon tout de suite. Ce fut
Raymonde qui reconnut le compartiment de premire classe, dans lequel
elle tait venue.

--Maman, maman! par ici, le voil!... Reste un peu avec nous, tu as le
temps d'aller t'installer avec tes malades, puisqu'ils ne sont pas l
encore.

Et Pierre, alors, se retrouva en face de madame Volmar. Leurs regards se
rencontrrent. Mais il ne la reconnaissait pas, elle eut  peine un
lger battement de cils. C'tait de nouveau la femme vtue de noir,
lente, indolente, d'une modestie efface, heureuse de disparatre. Le
brasier de ses larges yeux tait mort, se ravivant par instants d'une
tincelle sous leur voile d'indiffrence, une moire d'ombre qui semblait
les teindre.

--Oh! une migraine atroce! rptait-elle  madame Dsagneaux. Vous
voyez, je n'ai pas encore ma pauvre tte  moi... C'est le voyage qui me
donne a. Tous les ans, je suis sre de mon affaire.

Plus vive, plus rose, plus bouriffe que jamais, l'autre s'agitait.

--Ma chre, pour le moment, j'en ai autant  votre service. Oui, a m'a
prise ce matin, une nvralgie  tout casser... Seulement...

Elle se pencha, poursuivit  voix basse:

--Seulement, je crois que a y est. Oui! ce bb, que je dsire tant,
qui ne veut pas pousser... J'ai suppli la sainte Vierge, et j'ai t
malade, oh! malade,  mon rveil! Enfin, tous les signes!... Voyez-vous
la tte de mon mari, qui m'attend  Trouville! Sera-t-il heureux!

Trs srieuse, madame Volmar coutait. Puis, de son air tranquille:

--Eh bien! moi, ma chre, je connais une personne qui ne voulait plus
avoir d'enfants... Elle est venue ici, elle n'en a plus fait.

Mais Grard et Berthaud, ayant aperu ces dames, se htrent d'accourir.
Le matin,  l'Hpital de Notre-Dame des Douleurs, les deux hommes
s'taient prsents, et madame de Jonquire les avait reus dans un
petit bureau, voisin de la lingerie. L, trs correctement, en
s'excusant avec une bonhomie souriante de cette dmarche un peu
bouscule, Berthaud avait demand la main de mademoiselle Raymonde pour
son cousin Grard. Tout de suite, on s'tait senti  l'aise, la mre
avait eu un attendrissement, en disant que Lourdes porterait bonheur au
jeune mnage. De sorte que le mariage se trouva ainsi conclu en quelques
paroles, au milieu de la satisfaction gnrale. Mme on prit
rendez-vous, le quinze septembre, au chteau de Berneville, prs de
Caen, une proprit de l'oncle, le diplomate, que Berthaud connaissait
et chez lequel il promit de mener Grard. Puis, Raymonde, appele, avait
rougi de plaisir, en mettant ses deux petites mains dans celles de son
fianc.

Ce dernier s'empressait, demandait  la jeune fille:

--Voulez-vous des oreillers pour la nuit? Ne vous gnez pas, je puis
vous en donner, ainsi qu' ces dames qui vous accompagnent.

Raymonde refusa gaiement.

--Non, non! nous ne sommes pas si douillettes. Il faut rserver a aux
pauvres malades.

D'ailleurs, ces dames parlaient toutes  la fois. Madame de Jonquire
dclarait qu'elle tait si fatigue, si fatigue, qu'elle ne se sentait
plus vivre; et elle se montrait pourtant bien heureuse, ses regards
riaient en couvant sa fille et le jeune homme, pendant qu'ils causaient
ensemble. Mais Berthaud ne pouvait rester l, son service le rclamait,
ainsi que Grard. Tous deux prirent cong, aprs avoir rappel le
rendez-vous. N'est-ce pas, le quinze septembre, au chteau de
Berneville? Oui, oui, c'tait chose entendue! Et il y eut encore des
rires, des poignes de main, tandis que les yeux, des yeux de caresse et
de ravissement, achevaient ce qu'on n'osait dire tout haut, au milieu de
cette foule.

--Comment! s'cria la petite madame Dsagneaux, vous allez le quinze 
Berneville. Mais si nous restons  Trouville jusqu'au vingt, comme mon
mari le dsire, nous irons vous voir!

Et elle se tourna vers madame Volmar, silencieuse.

--Venez donc aussi, vous. Ce serait si drle de se retrouver toutes
l-bas!

La jeune femme eut un geste lent, en rpondant de son air d'indiffrence
lasse:

--Oh! moi, c'est fini, le plaisir. Je rentre.

Ses yeux, de nouveau, se rencontrrent avec ceux de Pierre, qui tait
rest prs de ces dames; et il crut la voir se troubler une seconde,
tandis qu'une expression d'indicible souffrance passait sur sa face
morte.

Les soeurs de l'Assomption arrivaient, ces dames les rejoignirent devant
le fourgon de la cantine. Ferrand, venu en voiture avec les religieuses,
y monta d'abord, puis aida soeur Saint-Franois  franchir le haut
marchepied; et il resta debout, au seuil de ce fourgon, transform en
cuisine, o se trouvaient les provisions pour le voyage, du pain, du
bouillon, du lait, du chocolat; pendant que soeur Hyacinthe et soeur
Claire des Anges, demeures sur le trottoir, lui passaient sa petite
pharmacie, ainsi que d'autres paquets, de menus bagages.

--Vous avez bien tout? lui demanda soeur Hyacinthe. Bon! maintenant, vous
n'avez qu' vous coucher dans votre coin et  dormir, puisque vous vous
plaignez qu'on ne vous utilise pas.

Ferrand se mit  rire doucement.

--Ma soeur, je vais aider soeur Saint-Franois... J'allumerai le fourneau
 ptrole, je laverai les tasses, je porterai les portions aux heures
d'arrt, marques sur le tableau qui est l... Et, tout de mme, si vous
avez besoin de mdecin, vous viendrez me chercher.

Soeur Hyacinthe s'tait aussi mise  rire.

--Mais nous n'avons plus besoin de mdecin, puisque toutes nos malades
sont guries!

Et, les yeux dans les siens, de son air calme et fraternel:

--Adieu, monsieur Ferrand.

Il sourit encore, tandis qu'une motion infinie mouillait ses yeux. Le
son trembl de sa voix dit l'inoubliable voyage, la joie de l'avoir
revue, le souvenir d'ternelle et divine tendresse qu'il emportait.

--Adieu, ma soeur.

Madame de Jonquire parlait d'aller  son wagon avec soeur Claire des
Anges et soeur Hyacinthe. Mais celle-ci lui assura que rien ne pressait,
puisqu'on amenait  peine les malades. Elle la quitta, emmena l'autre
soeur, promit de veiller  tout; et mme elle voulut absolument la
dbarrasser de son petit sac, en lui disant qu'elle le retrouverait  sa
place. De sorte que ces dames continurent  se promener,  causer
gaiement entre elles, sur le large trottoir, o il faisait si doux.

Cependant, Pierre, qui, les yeux sur la grande horloge, regardait
marcher les minutes, commenait  tre surpris de ne pas voir Marie
arriver avec son pre. Pourvu que M. de Guersaint ne se perdt pas en
route! Et il guettait, lorsqu'il aperut M. Vigneron exaspr, poussant
furieusement devant lui sa femme et le petit Gustave.

--Oh! monsieur l'abb, je vous en prie, dites-moi o est notre wagon,
aidez-moi  y fourrer mes bagages et cet enfant... Je perds la tte, ils
m'ont jet hors de mon caractre...

Puis, devant le compartiment de seconde classe, il clata, saisissant
les mains du prtre, au moment o celui-ci allait monter le petit
malade.

--Vous imaginez-vous cela! ils veulent que je parte, ils m'ont rpondu
que, si j'attendais  demain, mon billet de retour ne serait plus
valable!... J'ai eu beau leur conter l'accident. N'est-ce pas? ce n'est
dj pas si drle de rester avec cette morte, pour la veiller, la mettre
en bire, l'emmener demain, dans les dlais voulus... Eh bien! ils
prtendent que a ne les regarde pas, qu'ils font dj d'assez grosses
rductions sur les billets de plerinage, sans entrer dans les histoires
des gens qui meurent.

Madame Vigneron, tremblante, l'coutait, pendant que Gustave, oubli,
chancelant de fatigue sur sa bquille, levait sa pauvre face d'agonisant
curieux.

--Enfin, je le leur ai cri sur tous les tons, il y a cas de force
majeure... Que veulent-ils que je fasse de ce corps? Je ne puis pas le
prendre sous mon bras et le leur apporter aujourd'hui comme bagage. Je
suis donc bien forc de rester... Non! ce qu'il y a des gens btes et
mchants!

--Est-ce que vous avez parl au chef de gare? demanda Pierre.

--Ah! oui, le chef de gare! Il est par l, dans la bousculade. On n'a
jamais pu me le trouver. Comment voulez-vous que les choses se fassent
proprement, au milieu d'une ptaudire pareille?... Mais il faut que je
le dterre, il faut que je lui dise ma faon de penser!

Et, avisant sa femme fige, immobile:

--Qu'est-ce que tu fais l? Monte donc, pour qu'on te passe les bagages
et le petit.

Alors, ce fut un engouffrement, il la poussa, il lui jeta des paquets,
pendant que le prtre soulevait Gustave dans ses bras. Le pauvre tre,
d'une lgret d'oiseau, semblait avoir maigri encore, dvor de plaies,
si douloureux, qu'il eut un faible cri.

--Oh! mon mignon! est-ce que je t'ai fait du mal?

--Non, non! monsieur l'abb, on m'a remu beaucoup, je suis trs
fatigu, ce soir.

Il souriait, de son air fin et si triste. Il s'enfona dans son coin,
ferma les yeux, achev par ce mortel voyage.

--Vous comprenez, reprit M. Vigneron, a ne m'amuse gure de me
morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer  Paris sans
moi. Il le faut bien, la vie n'est plus tenable  l'htel; et,
d'ailleurs, me voyez-vous forc de repayer trois places, s'ils ne
veulent pas entendre raison... Avec a, ma femme n'a pas beaucoup de
tte. Jamais elle ne saura se dbrouiller.

Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla madame Vigneron des
observations les plus minutieuses, et ce qu'elle devait faire pendant le
voyage, et de quelle faon elle rentrerait dans leur appartement, et
comment elle soignerait Gustave, s'il avait une crise. Docile, un peu
effare, elle rpondait  chaque phrase:

--Oui, oui, mon ami... Sans doute, mon ami...

Mais il fut repris d'une brusque colre.

--Dfinitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour?
Je veux le savoir pourtant... Il faut qu'on me le trouve, ce chef de
gare!

Il se lanait de nouveau parmi la foule, lorsqu'il aperut, sur le quai,
reste  terre, la bquille de Gustave. Ce fut un dsastre, qui lui fit
lever les bras au ciel, pour prendre Dieu  tmoin que jamais il ne
sortirait de tant de complications. Et il la jeta  sa femme, il
s'loigna, perdu, en criant:

--Tiens! tu oublies tout!

Maintenant, les malades affluaient; et, ainsi qu' l'arrive, dans la
bousculade, c'tait un charriage sans fin, le long des trottoirs, au
travers des voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes
les difformits dfilaient une fois encore, sans que la gravit ni le
nombre en parussent moindres, comme si les quelques gurisons fussent
l'humble clart inapprciable au milieu du deuil immense. On les
remportait tels qu'on les avait apports. Les petites voitures, charges
de vieilles femmes impotentes, avec leurs cabas  leurs pieds, sonnaient
sur les rails. Les brancards, o gisaient des corps ballonns, des faces
ples aux yeux luisants, se balanaient, parmi les pousses de la cohue.
C'tait une hte folle, sans raison, une confusion inexprimable, des
demandes, des appels, des courses brusques, le tournoiement sur place
d'un troupeau qui ne trouve plus la porte de la bergerie. Et les
brancardiers finissaient par perdre la tte, ne sachant quel chemin
suivre, devant les cris d'alerte des hommes d'quipe, qui, chaque fois,
pouvantaient les gens, les garaient d'angoisse.

--Attention! attention, l-bas!... Dpchez-vous donc! Non, non, ne
traversez plus!... Le train de Toulouse! le train de Toulouse!

Pierre, revenu sur ses pas, aperut encore ces dames, madame de
Jonquire et les autres, qui continuaient  causer gaiement. Prs
d'elles, il couta Berthaud que le pre Fourcade avait arrt, pour le
fliciter du bon ordre, pendant tout le plerinage. L'ancien magistrat
s'inclinait, flatt.

--N'est-ce pas? mon rvrend pre, c'est une leon donne  leur
rpublique. On se tue,  Paris, quand des foules pareilles clbrent
quelque date sanglante de leur excrable histoire... Qu'ils viennent
donc ici s'instruire!

La pense d'tre dsagrable au gouvernement qui l'avait forc de se
dmettre, le ravissait. Il n'tait jamais si heureux,  Lourdes, qu'au
milieu des grandes affluences de fidles, lorsque des femmes manquaient
d'tre crases. Pourtant, il ne paraissait pas satisfait du rsultat de
la propagande politique qu'il y venait faire chaque anne, pendant trois
jours. Des impatiences le prenaient, a ne marchait pas assez vite.
Quand donc Notre-Dame de Lourdes ramnerait-elle la monarchie?

--Voyez-vous, mon rvrend pre, l'unique moyen, le vrai triomphe, ce
serait d'amener ici en masse les ouvriers des villes. Moi, je ne vais
plus songer, je ne vais plus m'employer qu' cela. Ah! si l'on pouvait
crer une dmocratie catholique!

Le pre Fourcade tait devenu trs grave. Ses beaux yeux d'intelligence
s'emplirent de rve, se perdirent au loin. Que de fois il avait donn
pour but  ses efforts la cration de ce nouveau peuple! Mais n'y
fallait-il pas le souffle d'un autre Messie?

--Oui, oui, murmura-t-il, une dmocratie catholique, ah! l'histoire de
l'humanit recommencerait!

Le pre Massias l'interrompit passionnment, en disant que toutes les
nations de la terre finiraient par venir; tandis que le docteur Bonamy,
qui sentait poindre dj un lger refroidissement dans la ferveur des
plerins, hochait la tte, tait d'avis que les fidles de la Grotte
devaient redoubler de zle. Lui, mettait surtout le succs dans la plus
grande publicit possible, donne aux miracles. Et il affectait de
rayonner, il riait complaisamment, en montrant le dfil tumultueux des
malades.

--Voyez-les donc! Est-ce qu'ils ne partent pas avec une mine meilleure?
Beaucoup n'ont pas l'air guri, qui emportent le germe de la gurison,
soyez-en srs!... Ah! les braves gens! ils font plus que nous tous pour
la gloire de Notre-Dame de Lourdes.

Mais il dut se taire. Madame Dieulafay passait devant eux, dans sa
caisse capitonne de soie. Et on la dposa devant la portire du wagon
de premire classe, o une femme de chambre, dj, rangeait les bagages.
Une piti serrait les coeurs, la misrable femme ne paraissait pas s'tre
veille de son anantissement, pendant les trois jours vcus  Lourdes.
Telle qu'ils l'avaient descendue au milieu de son luxe, le matin de
l'arrive, telle les brancardiers allaient la remonter, vtue de
dentelle, couverte de bijoux, avec sa face morte et imbcile de momie,
qui se liqufiait; et on aurait dit mme qu'elle s'tait rduite encore,
qu'on la remportait diminue, de plus en plus rapetisse  la taille
d'une enfant, dans cet horrible mal qui, aprs avoir dtruit les os,
achevait de fondre la guenille molle des muscles. Son mari et sa soeur
inconsolables, les yeux rougis, crass par la perte de leur dernier
espoir, la suivaient avec l'abb Judaine, comme on suit un corps au
cimetire.

--Non, non! pas tout de suite! dit le prtre aux porteurs, en les
empchant de la monter. Elle a le temps de rouler l dedans. Qu'elle
garde au moins sur elle la douceur de ce beau ciel, jusqu' la dernire
minute!

Puis, voyant Pierre prs de lui, il l'emmena  quelques pas, reprit, la
voix brise de chagrin:

--Ah! je suis navr... Ce matin encore, j'esprais. Je l'ai fait porter
 la Grotte, j'ai dit ma messe pour elle, je suis revenu prier jusqu'
onze heures. Et rien, la sainte Vierge ne m'a pas entendu... Moi qu'elle
a guri, moi un pauvre vieil homme inutile, je n'ai pu obtenir d'elle la
gurison de cette femme si belle, si jeune, si riche, dont la vie
devrait tre une continuelle fte!... Certes, la sainte Vierge sait
mieux que nous autres ce qu'elle doit faire, et je m'incline, je bnis
son nom. Mais, en vrit, mon me est pleine d'une tristesse affreuse.

Il ne disait pas tout, il n'avouait pas la pense qui le bouleversait
ainsi, dans sa simplicit de brave homme enfant, que jamais n'avaient
visit la passion ni le doute. C'tait que ces pauvres gens qui
pleuraient, le mari, la soeur, avaient trop de millions; c'tait qu'ils
avaient apport de trop beaux cadeaux, qu'ils avaient donn trop
d'argent  la Basilique. On n'achte pas le miracle, les richesses de ce
monde nuisent plutt, devant Dieu. Srement, la sainte Vierge n'tait
reste sourde pour eux, ne leur avait montr un coeur froid et svre,
que pour mieux couter la voix faible des misrables venus  elle les
mains vides, riches de leur seul amour, les comblant ceux-l de sa
grce, les inondant de sa tendresse brlante de Mre divine. Et ces
pauvres riches inexaucs, cette soeur, ce mari si malheureux prs du
triste corps qu'ils remportaient, ils se sentaient eux-mmes des parias,
au milieu de la foule des humbles consols ou guris, ils semblaient
embarrasss de leur luxe, ils se reculaient, pris de gne et de malaise,
avec la honte de voir que Notre-Dame de Lourdes avait soulag des
mendiantes, tandis qu'elle tait reste ddaigneuse, sans un regard,
pour la belle et puissante dame, agonisant dans ses dentelles.

Pierre eut l'ide brusque qu'il avait pu ne pas voir M. de Guersaint et
Marie arriver, et que peut-tre ils taient dj au wagon. Il y
retourna, il n'y aperut toujours que sa valise, sur la banquette. Soeur
Hyacinthe et soeur Claire des Anges commenaient  s'y installer, en
attendant leurs malades; et, comme Grard amenait M. Sabathier dans une
petite voiture, Pierre donna un coup de main pour le monter, rude
besogne qui les mit en nage. L'ancien professeur, l'air abattu, trs
calme et rsign pourtant, se tassa aussitt, reprit possession de son
coin.

--Merci, messieurs... Enfin, a y est, ce n'est pas malheureux!
Maintenant, on n'aura plus qu' me dballer,  Paris.

Madame Sabathier, aprs lui avoir envelopp les jambes dans une
couverture, redescendit, resta debout prs de la portire ouverte du
wagon. Et elle causait avec Pierre, lorsqu'elle s'interrompit pour dire:

--Tiens! voil madame Maze qui vient reprendre sa place... Elle m'a fait
des confidences, l'autre jour. Une petite femme bien malheureuse!

Obligeamment, elle l'interpella, lui offrit de veiller sur ses affaires.
Mais la nouvelle venue se rcriait, riait, s'agitait d'un air fou.

--Non, non! je ne pars pas.

--Comment! vous ne partez pas?

--Non, non! je ne pars pas... C'est--dire, je pars, mais pas avec vous,
pas avec vous!

Et elle tait si extraordinaire, si ensoleille, que tous les deux
avaient peine  la reconnatre. Son visage de blonde fane avant l'ge
rayonnait, elle semblait rajeunie de dix ans, tout  coup tire de
l'infinie tristesse de son abandon.

Elle eut un cri, une joie qui dbordait.

--Je pars avec lui... Oui, il est venu me chercher, il m'emmne... Oui,
oui, nous partons  Luchon, ensemble, ensemble!

Puis, indiquant d'un regard extasi un gros garon brun, l'air gai, la
lvre en fleur, en train d'acheter des journaux:

--Tenez! le voil, mon mari, ce bel homme qui rit l-bas avec la
marchande... Il est tomb chez moi, ce matin, et il m'enlve, nous
prenons le train de Toulouse, dans deux minutes... Ah! chre madame,
vous  qui j'ai dit mes peines, vous comprenez mon bonheur, n'est-ce
pas?

Mais elle ne pouvait se taire, elle reparla de l'affreuse lettre qu'elle
avait reue le dimanche, une lettre o il lui signifiait que, si elle
profitait de son sjour  Lourdes, pour le relancer  Luchon, il lui
refuserait sa porte. Un homme pous par amour! un homme qui la
ngligeait depuis dix ans, qui profitait de ses continuels dplacements
de voyageur de commerce pour promener des cratures d'un bout de la
France  l'autre! Cette fois, c'tait fini, elle avait demand au ciel
de la faire mourir; car elle n'ignorait pas que l'infidle tait en ce
moment mme  Luchon avec deux dames, les deux soeurs, ses matresses. Et
que s'tait-il donc pass, mon Dieu? Un coup de foudre, certainement!
Les deux dames avaient d recevoir un avertissement d'en haut, la
brusque conscience de leur pch, un rve peut-tre o elles s'taient
vues en enfer. Sans explication, un soir, elles s'taient sauves de
l'htel, elles l'avaient plant l; tandis que lui, qui ne pouvait vivre
seul, s'tait senti puni  un tel point, qu'il avait eu l'ide soudaine
d'aller chercher sa femme, pour la ramener, la garder huit jours. Il ne
le disait pas, mais la grce l'avait srement frapp, elle le trouvait
trop gentil pour ne pas croire  un vrai commencement de conversion.

--Ah! quelle reconnaissance j'ai  la sainte Vierge! continua-t-elle.
Elle seule a d agir, et je l'ai bien compris, hier soir. Il m'a sembl
qu'elle me faisait un petit signe, juste au moment o mon mari prenait
la dcision de venir me chercher. Je lui ai demand l'heure exacte, a
concorde parfaitement... Voyez-vous, il n'y a pas eu de plus grand
miracle, les autres me font sourire, ces jambes remises, ces plaies
disparues. Ah! que Notre-Dame de Lourdes soit bnie, elle qui a guri
mon coeur!

Le gros garon brun se retournait, et elle s'lana pour le rejoindre,
elle en oublia de faire ses adieux. Cette aubaine inespre d'amour, ce
regain tardif de lune de miel, toute une semaine passe  Luchon avec
l'homme tant regrett, la rendait rellement folle de joie. Lui, bon
prince, aprs l'avoir reprise dans une heure de dpit et de solitude,
finissait par s'attendrir, amus de l'aventure, en la trouvant beaucoup
mieux qu'il n'aurait cru.

 ce moment, dans le flot croissant des malades qu'on apportait, le
train de Toulouse arriva enfin. Ce fut un redoublement de tumulte, une
confusion extraordinaire. Des sonneries tintaient, des signaux
manoeuvraient. On vit le chef de gare qui accourait, qui criait de tous
ses poumons:

--Attention l-bas!... Dblayez donc la voie!

Et il fallut qu'un employ se prcipitt pour pousser hors des rails une
petite voiture oublie l, avec une vieille femme dedans. Une bande
effare de plerins traversa encore,  trente mtres de la locomotive,
qui s'avanait, lente, grondante, fumante. D'autres, perdant la tte,
allaient retourner sous les roues, si les hommes d'quipe ne les avaient
saisis brutalement par les paules. Enfin, le train s'arrta, sans avoir
cras personne, au milieu des matelas, des oreillers, des coussins qui
tranaient, des groupes ahuris qui continuaient  tournoyer. Et les
portires s'ouvrirent, un flot de voyageurs descendit, tandis qu'un
autre flot montait, dans un double courant contraire, d'une obstination
qui acheva de mettre le tumulte  son comble. Aux fentres des portires
fermes, des ttes avaient paru, d'abord curieuses, puis frappes de
stupeur devant l'tonnant spectacle, deux ttes de jeunes filles
surtout, adorablement jolies, dont les grands yeux candides finirent par
exprimer la plus douloureuse piti.

Mais madame Maze tait monte dans un wagon, suivie de son mari, si
heureuse, si lgre, qu'elle avait vingt ans, comme au soir dj
lointain de son voyage de noce. Et les portires furent refermes, la
locomotive lcha un grand coup de sifflet, puis s'branla, repartit
lentement, lourdement, parmi la cohue qui, derrire le train, reflua sur
les voies en un dgorgement d'cluse lche, de nouveau envahissante.

--Barrez donc le quai! criait le chef de gare  ses hommes. Et veillez,
quand on amnera la machine!

Au milieu de cette alerte, les plerins et les malades en retard
venaient d'arriver. La Grivotte passa, avec ses yeux de fivre, son
excitation dansante, suivie d'lise Rouquet et de Sophie Couteau, trs
gaies, essouffles d'avoir couru. Toutes trois se htrent de gagner le
wagon, o soeur Hyacinthe les gronda. Elles avaient failli rester  la
Grotte, o parfois des plerins s'oubliaient, ne pouvant s'en arracher,
implorant, remerciant encore la sainte Vierge, lorsque le train les
attendait  la gare.

Tout d'un coup, Pierre, inquiet lui aussi, ne sachant plus que penser,
aperut M. de Guersaint et Marie, tranquillement arrts sous la
marquise, en train de causer avec l'abb Judaine. Il courut les
rejoindre, il dit son impatience.

--Qu'avez-vous donc fait? Je commenais  perdre espoir.

--Comment, ce que nous avons fait? rpondit M. de Guersaint tonn,
l'air paisible. Mais nous tions  la Grotte, vous le savez bien... Un
prtre se trouvait l, qui prchait d'une faon remarquable. Nous y
serions encore, si je ne m'tais pas rappel que nous partions... Et
nous avons mme pris une voiture, comme nous vous l'avions promis...

Il s'interrompit, pour regarder la grande horloge.

--Rien ne presse, que diable! Le train ne partira pas avant un quart
d'heure.

C'tait vrai, et Marie eut un sourire de joie divine.

--Oh! Pierre, si vous saviez quel bonheur j'emporte de cette dernire
visite  la sainte Vierge! Je l'ai vue qui me souriait, je l'ai sentie
qui me donnait la force de vivre... Vraiment, ce sont des adieux
dlicieux, et il ne faut pas nous gronder, Pierre!

Lui-mme s'tait mis  sourire, un peu gn de son nervement anxieux.
Avait-il donc un si vif dsir d'tre loin de Lourdes? Craignait-il que
Marie, garde par la Grotte, ne revnt plus? Maintenant qu'elle tait
l, il s'tonnait, il se sentait trs calme.

Comme il leur conseillait pourtant d'aller s'installer dans le wagon, il
reconnut le docteur Chassaigne, qui accourait vers eux.

--Ah! mon bon docteur, je vous attendais. Cela m'aurait fait un si gros
chagrin, de ne pas vous embrasser avant de partir!

Mais le vieux mdecin, tremblant d'motion, l'interrompit.

--Oui, oui, je me suis attard... Il y a dix minutes, imaginez-vous, en
arrivant ici, je causais l-bas avec le Commandeur, vous savez cet
original. Il ricanait de voir vos malades reprendre le train, comme il
disait, pour rentrer mourir chez eux, ce qu'ils auraient d commencer
par faire. Et voil, subitement, qu'il est tomb devant moi, foudroy...
C'tait sa troisime attaque de paralysie, celle qu'il attendait...

--Oh! mon Dieu! murmura l'abb Judaine qui avait entendu, il
blasphmait, le ciel l'a puni!

M. de Guersaint et Marie coutaient trs intresss, trs mus.

--Je l'ai fait porter l, sous un coin de hangar, continua le docteur.
C'est bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d'heure
sans doute... Alors, j'ai song  un prtre, je me suis ht de
courir...

Et, se tournant:

--Monsieur le cur, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne
peut pas laisser un chrtien s'en aller ainsi. Peut-tre va-t-il
s'attendrir, reconnatre son erreur, se rconcilier avec Dieu.

Vivement, l'abb Judaine le suivit; et, derrire eux, M. de Guersaint
emmena Marie et Pierre, se passionnant  l'ide de ce drame. Tous les
cinq arrivrent sous le hangar des messageries,  vingt pas de la foule,
qui grondait, sans que personne souponnt qu'un homme tait si voisin,
en train d'agoniser.

L, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d'avoine, le
Commandeur gisait sur un matelas de l'Hospitalit, qu'on avait pris  la
rserve. Il tait vtu de son ternelle redingote, la boutonnire garnie
de son large ruban rouge; et quelqu'un, ayant eu la prcaution de
ramasser sa canne  pomme d'argent, l'avait soigneusement pose prs du
matelas, par terre.

Tout de suite, l'abb Judaine s'tait pench.

--Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n'est-ce
pas?

Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants; mais ils
vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d'nergie obstine. En
frappant cette fois le ct droit, l'attaque devait avoir aboli la
parole. Pourtant, il bgayait quelques mots, il parvint  faire
comprendre qu'il voulait finir l, sans qu'on le bouget, sans qu'on
l'ennuyt davantage. N'ayant aucun parent  Lourdes, o personne ne
savait rien de son pass ni de sa famille, y vivant depuis trois annes
de son petit emploi  la gare, l'air parfaitement heureux, il voyait
enfin son ardent dsir, son dsir unique se raliser, celui de s'en
aller, de tomber  l'ternel sommeil, au nant rparateur. Et ses yeux,
en effet, disaient toute sa grande joie.

--Avez-vous quelque voeu  exprimer? reprit l'abb Judaine. Ne
pouvons-nous pas vous tre utiles en quelque chose?

Non, non! ses yeux rpondaient qu'il tait bien, qu'il tait content.
Depuis trois annes dj, il ne s'tait pas lev un matin, sans esprer
qu'il coucherait le soir au cimetire. Quand le soleil brillait, il
avait coutume de dire d'un air d'envie: Ah! quel beau jour pour
partir! Et elle tait la bien reue, la mort qui venait le dlivrer de
cette excrable existence.

Le docteur Chassaigne, amrement, rpta tout bas au vieux prtre, qui
le suppliait de tenter quelque chose:

--Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamn.

Mais,  ce moment, une vieille femme, une plerine de quatre-vingts ans,
gare, ne sachant o elle allait, entra sous le hangar. Elle se
tranait sur une canne, bancale et bossue, revenue  la taille d'une
enfant, afflige de tous les maux de l'extrme vieillesse; et elle
emportait, pendu en sautoir, un bidon plein d'eau de Lourdes, pour
prolonger cette vieillesse encore, dans l'effroyable tat de ruine o
elle tait. Un instant, son imbcillit snile s'effara. Elle regarda
cet homme tendu, raidi, qui se mourait. Puis, une bont d'aeule
reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternit de crature trs
vieille et trs souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses
mains agites d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le
tendit  l'homme.

Ce fut, pour l'abb Judaine, une clart brusque, comme une inspiration
d'en haut. Lui, qui avait tant pri pour la gurison de madame
Dieulafay, et que la sainte Vierge n'avait pas cout, se sentit embras
d'une foi nouvelle, convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait
guri. Il tomba sur les genoux, au bord du matelas.

-- mon frre, c'est Dieu qui vous envoie cette femme...
Rconciliez-vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mmes
allons implorer de toute notre me la misricorde divine... Dieu voudra
vous prouver sa puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous
remettre debout, pour que vous passiez encore de longues annes sur
cette terre,  l'aimer et  le glorifier.

Non, non! les yeux tincelants du Commandeur criaient non! Lui tre
aussi lche que ces troupeaux de plerins, venus de si loin,  travers
tant de fatigues, pour se traner par terre et sangloter, en suppliant
le ciel de les laisser vivre un mois, une anne, dix annes encore!
C'tait si bon, c'tait si simple de mourir tranquillement dans son lit!
On se tourne contre le mur, et l'on meurt.

--Buvez,  mon frre, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez
boire, la force, la sant; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour
redevenir jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour
chanter les louanges de la divine Mre qui aura sauv votre corps et
votre me!... Elle me parle, votre rsurrection est certaine.

Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination
croissante; et il s'y mlait maintenant une sourde crainte du miracle.
Le Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les paules
devant leurs prtendues gurisons. Mais savait-on jamais, dans ce drle
de monde? Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et
si, par hasard, leur eau avait eu rellement une vertu surnaturelle, et
si, de force, ils lui en faisaient boire, ce serait terrible de revivre,
de recommencer son temps de bagne, l'abomination que Lazare, l'lu
pitoyable du grand miracle, avait soufferte deux fois! Non, non! il ne
voulait pas boire, il ne voulait pas tenter l'affreuse chance de la
rsurrection.

--Buvez, buvez, mon frre, rptait le vieux prtre, gagn par les
larmes, ne vous endurcissez pas dans votre refus des grces clestes!

Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme  demi mort dj se
soulever, secouer les liens touffants de la paralysie, dgager pour une
seconde sa langue noue, bgayant, grondant d'une voix rauque:

--Non, non, non!

Il fallut que Pierre emment, remt dans son chemin la vieille plerine
hbte. Elle n'avait pas compris ce refus de l'eau qu'elle emportait
comme un trsor inestimable, le cadeau mme de l'ternit de Dieu aux
pauvres gens qui ne veulent pas mourir. Bancale, bossue, tranant sur sa
canne le triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la
foule pitinante, dvore de la passion d'tre, avide de grand air, de
soleil et de bruit.

Marie et son pre venaient de frmir devant cet apptit de la mort,
cette faim goulue du nant, que montrait le Commandeur. Ah! dormir,
dormir sans rve, dans l'infini des tnbres, ternellement, rien ne
pouvait tre si doux au monde! Ce n'tait point l'espoir d'une autre vie
meilleure, le dsir d'tre heureux enfin, dans un paradis d'galit et
de justice; c'tait le seul besoin de la nuit noire, du sommeil sans
fin, la joie de ne plus tre,  jamais. Et le docteur Chassaigne avait
eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait qu'une pense, la flicit
de la minute o il partirait. Mais, par del cette existence, ses
chres mortes, sa femme et sa fille l'attendaient au rendez-vous de la
vie ternelle, et quel froid de glace, s'il s'tait dit un seul moment
qu'il ne les y retrouverait pas!

Pniblement, l'abb Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le
Commandeur fixait  prsent ses yeux vifs sur Marie. Dsol de ses
supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bont
de Dieu, qu'il repoussait.

--Vous la reconnaissez, n'est-ce pas? Oui, c'est la jeune fille qui est
arrive samedi, si malade, paralyse des deux jambes. Et vous la voyez 
cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le ciel lui a fait
grce, la voil qui renat  sa jeunesse,  la longue vie qu'elle est
ne pour vivre... N'avez-vous aucun regret  la regarder? La
voudriez-vous donc morte aussi, cette enfant, et lui auriez-vous
conseill de ne pas boire?

Le Commandeur ne pouvait rpondre; mais ses yeux ne quittaient plus le
jeune visage de Marie, o se lisait un si grand bonheur de la
rsurrection, une si vaste esprance aux lendemains sans nombre; et des
larmes parurent, grossirent sous ses paupires; roulrent le long de ses
joues dj froides. Il pleurait certainement sur elle, il songeait 
l'autre miracle qu'il avait souhait pour elle, si elle gurissait,
celui d'tre heureuse. C'tait l'attendrissement d'un vieil homme,
connaissant la misre de ce monde, s'apitoyant sur toutes les douleurs
qui attendaient cette crature. Ah! la triste femme, que de fois
peut-tre regretterait-elle de n'tre pas morte  ses vingt ans!

Puis, les yeux du Commandeur s'obscurcirent, comme si ces larmes de
piti dernire les avaient fondus. C'tait la fin, le coma arrivait,
l'intelligence s'en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.

Tout de suite, le docteur Chassaigne carta Marie.

--Le train part, dpchez-vous, dpchez-vous!

En effet, une vole de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du
tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant charg deux
brancardiers de veiller le corps, qu'on enlverait plus tard, quand le
train ne serait plus l, voulut accompagner ses amis jusqu' leur wagon.

Tous se htaient. L'abb Judaine, dsespr, les avait rejoints, aprs
avoir dit une courte prire pour le repos de cette me rvolte. Mais,
comme Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du
quai, elle fut arrte encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la
prsentant au pre Fourcade.

--Mon rvrend pre, voici mademoiselle de Guersaint, la jeune fille qui
a t gurie si miraculeusement hier lundi.

Le pre eut un sourire rayonnant de gnral auquel on rappelle sa
victoire la plus dcisive.

--Je sais, je sais, j'tais l... Ma chre fille, Dieu vous a bnie
entre toutes, allez et faites adorer son nom.

Puis, il flicita M. de Guersaint, dont l'orgueil paternel jouissait
divinement. C'tait l'ovation qui recommenait, ce concert de paroles
tendres, de regards merveills, qui avaient suivi la jeune fille, le
matin, au travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau,
l'entouraient,  la dernire minute du dpart. La cloche avait beau
sonner encore, un cercle de plerins ravis s'tait form, il semblait
qu'elle emportt dans sa personne la gloire du plerinage, le triomphe
de la religion, dsormais retentissant aux quatre coins de la terre.

Et Pierre,  ce moment, fut mu, en remarquant le groupe douloureux que
formaient, prs de l, M. Dieulafay et madame Jousseur. Leurs regards
s'taient fixs sur Marie, ils s'tonnaient comme les autres de la
rsurrection extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu'ils
avaient vue inerte, maigrie, la face terreuse. Pourquoi donc cette
enfant? Pourquoi pas la jeune femme, la chre femme qu'ils remportaient
mourante? Leur confusion, leur honte semblait avoir grandi; et ils se
reculaient, dans leur malaise de parias trop riches; et ce fut un
soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant  grand'peine
mont madame Dieulafay dans le compartiment de premire classe, ils
purent y disparatre  leur tour, en compagnie de l'abb Judaine.

Mais dj les employs criaient: En voiture! en voiture! Le pre
Massias, charg de la direction pieuse du train, avait repris sa place,
laissant sur le trottoir le pre Fourcade, appuy  l'paule du docteur
Bonamy. Vivement, Grard et Berthaud salurent encore ces dames, pendant
que Raymonde montait rejoindre madame Dsagneaux et madame Volmar,
installes dans leur coin; et madame de Jonquire, enfin, courut  son
wagon, o elle arriva en mme temps que les Guersaint. On se bousculait,
il y avait des cris, des courses effares, d'un bout  l'autre du train
interminable, auquel on venait d'attacher la locomotive, une machine
toute en cuivre, luisante comme un astre.

Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui
revenait au galop, lui cria:

--Il est valable! il est valable!

Trs rouge, il montrait, il agitait son billet. Et il galopa jusqu'au
compartiment o se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer
la bonne nouvelle.

Quand Marie et son pre furent installs, Pierre resta une minute encore
sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l'embrassa paternellement.
Il voulait lui faire promettre de revenir  Paris, de se reprendre un
peu  l'existence. Mais le vieux mdecin hochait la tte.

--Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me
gardent.

Il parlait de ses chres mortes. Puis, doucement, trs attendri:

--Adieu!

--Pas adieu, mon bon docteur, au revoir!

--Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n'y a rien
d'aussi bon que de mourir, mais pour revivre.

Le baron Suire donnait l'ordre d'enlever les drapeaux blancs, en tte et
en queue du train. Plus imprieux, les cris des employs continuaient:
En voiture! en voiture! Et c'tait la bousculade suprme, le flot des
attards s'affolant, arrivant en nage, hors d'haleine. Dans le wagon,
madame de Jonquire et soeur Hyacinthe comptaient leur monde. La
Grivotte, lise Rouquet, Sophie Couteau taient bien l. Madame
Sabathier s'tait assise  sa place, en face de son mari, qui, les yeux
 demi clos, attendait patiemment le dpart.

Mais une voix demanda:

--Et madame Vincent, elle ne repart donc pas avec nous?

Soeur Hyacinthe, qui se penchait, changeant encore un sourire avec
Ferrand, debout au seuil du fourgon, s'cria:

--La voici!

Madame Vincent traversait les voies, accourait, la dernire, essouffle,
hagarde. Et, tout de suite, d'un coup d'oeil involontaire, Pierre regarda
ses bras. Ils taient vides.

Toutes les portires se refermaient maintenant, claquaient les unes
aprs les autres. Les wagons taient pleins, il n'y avait plus que le
signal  donner. Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de
sifflet, d'une allgresse aigu; et,  cette minute, le soleil, voil
jusque-l, dissipa la nue lgre, fit resplendir le train, avec cette
machine toute en or, qui semblait partir pour le paradis des lgendes.
C'tait un dpart d'une gaiet enfantine, divine, sans amertume aucune.
Tous les malades semblaient guris. On avait beau les emporter tels
qu'on les avait apports, ils partaient soulags, heureux, pour une
heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gtait leur fraternit,
ceux qui n'taient pas guris s'gayaient, triomphaient avec la gurison
des autres. Leur tour viendrait srement, le miracle d'hier leur tait
la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journes
de supplications ardentes, la fivre du dsir continuait, la foi des
oublis demeurait aussi vive, dans la certitude que la sainte Vierge les
avait simplement remis  plus tard, pour le salut de leur me. En eux
tous, chez tous ces misrables affams de vie, brlaient l'inextinguible
amour, l'invincible esprance. Aussi tait-ce, dbordant des wagons
pleins, un dernier clat de joie, une turbulence d'extraordinaire
bonheur, des rires, des cris.  l'anne prochaine! nous reviendrons,
nous reviendrons! Et les petites soeurs de l'Assomption, si gaies,
taprent dans leurs mains, et le chant de reconnaissance, le
_Magnificat_, chant par les huit cents plerins, s'leva.

--_Magnificat anima mea Dominum..._

Alors, le chef de gare, enfin rassur, les bras ballants, fit donner le
signal. De nouveau, la machine siffla, puis s'branla, roula dans
l'clatant soleil, comme dans une gloire. Sur le quai, le pre Fourcade
tait rest, appuy  l'paule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de
sa jambe, saluant quand mme d'un sourire le dpart de ses chers
enfants; tandis que Berthaud, Grard, le baron Suire formaient un autre
groupe, et que, prs d'eux, le docteur Chassaigne et M. Vigneron
agitaient leur mouchoir. Aux portires des wagons qui fuyaient, des
ttes se penchaient joyeuses, des mouchoirs volaient aussi, dans le vent
de la course. Madame Vigneron forait le petit Gustave  montrer sa
figure ple. Longtemps, on put suivre la main potele de Raymonde
envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernire,  regarder Lourdes
dcrotre parmi les verdures.

Triomphal, au travers de la campagne claire, le train disparut,
resplendissant, grondant, chantant  pleine voix.

--_Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo._




IV


De nouveau, vers Paris, en route pour le retour, le train blanc roulait.
Et, dans le wagon de troisime classe, o le _Magnificat_,  toute vole
des voix aigus, couvrait le grondement des roues, c'tait la mme
chambre, la mme salle d'hpital mouvante et commune, qu'on enfilait
d'un regard par-dessus les cloisons basses, en son dsordre, en son
ple-mle d'ambulance improvise.  demi cachs sous la banquette, les
vases, les bassins, les balais, les ponges tranaient. Un peu partout,
s'empilaient les colis, le pitoyable amas de pauvres choses uses, dont
l'encombrement recommenait en l'air, des paquets, des paniers, des
sacs, pendus aux patres de cuivre, o ils se balanaient sans repos.
Les mmes soeurs de l'Assomption, les mmes dames hospitalires taient
l, avec leurs malades, parmi l'entassement des plerins valides,
souffrant dj de la chaleur accablante, de l'insupportable odeur. Et il
y avait toujours, au fond, le compartiment entier de femmes, les dix
plerines serres les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles,
toutes de la mme laideur triste, qui chantaient violemment, sur un ton
lamentable et faux.

-- quelle heure serons-nous donc  Paris? demanda M. de Guersaint 
Pierre.

--Demain, vers deux heures de l'aprs-midi, je crois, rpondit le
prtre.

Depuis le dpart, Marie regardait ce dernier d'un air d'inquite
proccupation, comme hante par un brusque chagrin qu'elle ne disait
pas. Elle retrouva pourtant son sourire de belle sant reconquise.

--Vingt-deux heures de voyage, ah! ce sera moins long et moins dur que
pour venir!

--Et puis, reprit son pre, nous avons sem du monde l-bas, nous sommes
trs  l'aise.

En effet, l'absence de madame Maze laissait un coin libre, au bout de la
banquette, que Marie, assise maintenant, n'encombrait plus de son
chariot; et l'on avait mme fait passer la petite Sophie dans le
compartiment voisin, o ne se trouvait plus le frre Isidore, ni sa soeur
Marthe, reste en service  Lourdes, disait-on, chez une dame pieuse. De
l'autre ct, madame de Jonquire et soeur Hyacinthe bnficiaient
galement d'une place, celle de madame Vtu. Elles avaient d'ailleurs eu
l'ide de se dbarrasser aussi d'lise Rouquet, en l'installant avec
Sophie, de faon  ne garder que le mnage Sabathier et la Grivotte.
Grce  cette organisation nouvelle, on touffait moins, on pourrait
peut-tre dormir un peu.

Le dernier verset du _Magnificat_ venait d'tre chant, ces dames
achevrent de s'installer le plus confortablement possible, en faisant
leur petit mnage. Il fallut surtout caser les brocs de zinc, pleins
d'eau, qui gnaient leurs jambes. On avait tir les stores de toutes les
portires de gauche, car le soleil oblique frappait le train, entrait en
nappes ardentes. Mais les derniers orages devaient avoir abattu la
poussire, et la nuit serait certainement frache. Puis, la souffrance
tait moindre, la mort avait emport les plus malades, il ne restait l
que des maux stupfis, engourdis de fatigue, glissant  une torpeur
lente. Bientt allait se produire la raction d'anantissement dont les
grandes secousses morales sont toujours suivies. Les mes avaient donn
leur effort, les miracles taient faits, et la dtente commenait, dans
l'hbtude d'un soulagement profond.

Jusqu' Tarbes, on fut ainsi trs occup, chacun s'arrangea, reprit
possession de sa place. Et, comme on quittait cette station, soeur
Hyacinthe se leva, tapa dans ses mains.

--Mes enfants, il ne faut pas oublier la sainte Vierge, qui a t si
bonne... Commenons le rosaire.

Tout le wagon dit avec elle le premier chapelet, les cinq mystres
joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativit, la Purification et
Jsus retrouv. Puis, on entonna le cantique: Contemplons le cleste
archange..., d'une voix si haute, que les paysans, dans les cultures,
levaient la tte, regardaient passer ce train qui chantait.

Marie admirait, au dehors, la campagne vaste, le ciel immense, peu  peu
entirement dgag de sa brume de chaleur, devenu d'un bleu clatant.
C'tait la fin dlicieuse d'un beau jour. Et ses regards se reportaient,
s'attachaient sur Pierre avec cette muette tristesse qui les avait
voils dj, lorsque, devant elle, clatrent de furieux sanglots. Le
cantique tait fini, madame Vincent criait, bgayait des paroles
confuses, trangles par les larmes.

--Ah! ma pauvre petite... Ah! mon bijou, mon trsor, ma vie...

Elle tait, jusque-l, reste dans son coin, s'enfonant, disparaissant.
Farouche, elle n'avait pas dit un mot, les lvres serres, les paupires
closes, comme pour s'isoler davantage, au fond de son abominable
douleur. Mais, ayant rouvert les yeux, elle venait d'apercevoir la
bretelle de cuir qui pendait prs de la portire; et la vue de cette
bretelle que son enfant avait touche, avec laquelle son enfant avait
jou, la bouleversait d'un dsespoir, dont la frnsie emportait toute
sa volont de silence.

--Ah! ma pauvre petite Rose... Sa petite main avait pris a, et elle
tournait a, elle regardait a, et c'est bien sr son dernier joujou...
Ah! nous tions l toutes les deux, elle vivait encore, je l'avais
encore sur mes genoux, dans mes bras. C'tait encore si bon, si bon!...
Et je ne l'ai plus, et je ne l'aurai jamais plus, ma pauvre petite Rose,
ma pauvre petite Rose!

gare, sanglotante, elle regardait ses genoux vides, ses bras vides,
dont elle ne savait plus que faire. Elle y avait si longtemps berc, si
longtemps port sa fille, que, maintenant, c'tait comme une amputation
dans son tre, une fonction de moins, qui la laissait diminue,
inoccupe, affole de les sentir inutiles. Et ses bras, ses genoux la
gnaient.

Pierre et Marie, trs mus, s'taient empresss, cherchant de bonnes
paroles, tchant de consoler la misrable mre. Peu  peu, par les
phrases dcousues qui se mlaient  ses larmes, ils surent le calvaire
qu'elle venait de monter, depuis la mort de sa fille. La veille au
matin, lorsqu'elle l'avait emporte morte dans ses bras, sous l'orage,
elle devait avoir longtemps march de la sorte, aveugle, sourde, battue
par la pluie torrentielle. Elle ne se souvenait plus des places qu'elle
avait traverses, des rues qu'elle avait suivies, au travers de ce
Lourdes infme, de ce Lourdes tueur d'enfants, qu'elle maudissait.

--Ah! je ne sais plus, je ne sais plus... Oui, des gens m'ont
recueillie, ont eu piti de moi, des gens que je ne connais pas, qui
habitent quelque part... Ah! je ne sais plus, quelque part, l-haut,
trs loin,  l'autre bout de la ville... Mais srement ce sont des gens
trs pauvres, parce que je me revois dans une chambre pauvre, avec ma
chre petite, toute froide, qu'ils avaient couche sur leur lit...

 ce souvenir, une nouvelle crise de sanglots la secoua, l'touffa.

--Non, non! je ne voulais pas me sparer de son cher petit corps, en le
laissant dans cette ville abominable... Et, je ne peux pas dire au
juste, mais a doit tre les pauvres gens qui m'ont conduite. Nous avons
fait des courses, oh! des courses, nous avons vu tous ces messieurs du
plerinage et du chemin de fer... Je leur rptais: Qu'est-ce que a
vous fait? Permettez-moi de la ramener  Paris dans mes bras. Je l'ai
apporte comme a vivante, je puis bien la remporter morte. Personne ne
s'apercevra de rien, on croira qu'elle dort... Et tout ce monde, toutes
ces autorits ont cri, m'ont renvoye, comme si je leur demandais des
choses vilaines. Alors, j'ai fini par leur dire des sottises. N'est-ce
pas? quand on fait tant d'histoires, quand on amne tant de malades 
l'agonie, on devrait bien se charger de ramener les morts... Et,  la
gare, savez-vous ce qu'ils ont fini par me demander? trois cents francs!
oui, il parat que c'est le prix. Seigneur! trois cents francs,  moi
qui suis venue avec trente sous dans ma poche et qui n'en ai plus que
cinq! Je ne les gagne pas en six mois de couture. Ils auraient d me
demander ma vie, je l'aurais donne si volontiers... Trois cents francs!
trois cents francs pour ce pauvre petit corps d'oiseau que j'aurais t
si console d'emporter sur mes genoux!

Puis, elle ne balbutia plus que des plaintes sourdes.

--Ah! si vous saviez tout ce que les pauvres gens m'ont dit de
raisonnable, pour me dcider  partir!... Une ouvrire comme moi, que
son travail attendait, devait retourner  Paris; et puis, je n'avais pas
le moyen de perdre mon billet de retour, il me fallait reprendre le
train  trois heures quarante... Ils ont dit aussi qu'on est bien forc
d'accepter les choses, quand on n'est pas riche. Il n'y a que les
riches, n'est-ce pas? qui gardent leurs morts, qui font de leurs morts
ce qu'ils veulent... Et je ne me rappelle plus, je ne me rappelle plus
encore une fois! Je ne savais mme pas l'heure, jamais je n'aurais t
capable de retrouver la gare. Aprs l'enterrement, l-bas, dans un
endroit o il y avait deux arbres, ce sont ces pauvres gens qui ont d
m'emmener de l,  moiti folle, qui m'ont conduite et pousse dans le
wagon, juste au moment o le train partait... Mais quel arrachement,
comme si mon coeur tait rest sous la terre! et c'est affreux, cela,
c'est affreux, mon Dieu!

--Pauvre femme! murmura Marie. Ayez du courage, demandez  la sainte
Vierge le secours qu'elle ne refuse jamais aux affligs.

Alors, une rage la secoua.

--Ce n'est pas vrai! la sainte Vierge se moque bien de moi, la sainte
Vierge est une menteuse!... Pourquoi m'a-t-elle trompe? Jamais je ne
serais alle  Lourdes, si je n'avais entendu cette voix dans une
glise. Ma fillette vivrait encore, peut-tre les mdecins me la
sauveraient-ils... Moi qui pour rien au monde n'aurais mis les pieds
chez les curs! Ah! que j'avais raison! Il n'y a pas de sainte Vierge!
il n'y a pas de bon Dieu!

Et elle continua, sans rsignation, sans illusion ni esprance,
celle-l, blasphmant avec sa furieuse grossiret de peuple, clamant la
souffrance de sa chair si rudement, que soeur Hyacinthe dut intervenir.

--Malheureuse, taisez-vous! C'est le bon Dieu qui vous punit en faisant
saigner votre plaie.

La scne avait dur longtemps, et comme on passait  toute vapeur devant
Riscle, elle tapa de nouveau dans ses mains, donnant le signal pour
qu'on chantt le _Laudate, laudate Mariam_.

--Allons, allons, mes enfants, toutes ensemble et de tout votre coeur.

        Au ciel et sur terre,
        Que toutes les voix
        Pour vous,  ma Mre,
        Chantent  la fois.
    Laudate, laudate, laudate Mariam.

La voix couverte par ce cantique d'amour, madame Vincent ne sanglotait
plus qu'entre ses deux mains,  bout de rvolte, sans force, d'une
faiblesse balbutiante de pauvre femme hbte de douleur et de
lassitude.

Dans le wagon, aprs le cantique, la fatigue se fit aussi sentir pour
toutes. Il n'y avait gure que soeur Hyacinthe, si vive, et soeur Claire
des Anges, douce, srieuse et menue, qui fussent comme au dpart de
Paris, comme pendant le sjour  Lourdes, d'une srnit professionnelle
accoutume  tout, victorieuse de tout, dans la gaiet claire de leur
guimpe et de leur cornette blanches. Madame de Jonquire, qui n'avait
presque pas dormi depuis cinq jours, faisait des efforts pour tenir
ouverts ses pauvres yeux, ravie du voyage cependant, rentrant avec la
grande joie au coeur d'avoir mari sa fille et de ramener avec elle le
plus beau miracle, une miracule dont tout le monde parlait. Elle se
promettait bien de dormir cette nuit-l, malgr les durs cahots, reprise
pourtant d'une sourde crainte au sujet de la Grivotte, qui lui
paraissait singulire, excite, hagarde, avec des yeux troubles, des
joues enfivres de taches violtres.  dix reprises, elle avait voulu
la faire tenir tranquille, sans obtenir d'elle qu'elle ne remut plus,
les mains jointes, les paupires closes. Heureusement, les autres
malades ne lui donnaient aucune inquitude, toutes soulages ou si
lasses, qu'elles sommeillaient dj. lise Rouquet s'tait achet un
miroir de poche, un grand miroir rond, dans lequel elle ne se lassait
pas de se regarder, se trouvant belle, constatant de minute en minute
les progrs de sa gurison, avec une coquetterie qui lui faisait pincer
les lvres, essayer des sourires, maintenant que sa face de monstre
redevenait humaine. Quant  Sophie Couteau, elle jouait gentiment, elle
s'tait dchausse d'elle-mme en voyant que personne ne demandait 
examiner son pied, elle rptait que bien sr elle devait avoir un
caillou dans son bas; et, comme on ne faisait toujours aucune attention
 ce petit pied visit par la sainte Vierge, elle le gardait entre ses
mains, le caressait, semblait ravie de le toucher et de faire joujou
avec.

M. de Guersaint s'tait mis debout, accoud  la cloison, regardant M.
Sabathier.

--Oh! pre, pre, dit soudain Marie, vois donc cette entaille dans le
bois! C'est la ferrure de mon chariot qui a fait a!

Ce vestige retrouv la rendit si heureuse, qu'un instant elle oublia le
secret chagrin qu'elle semblait vouloir taire. De mme que madame
Vincent avait sanglot en apercevant la bretelle de cuir, touche par sa
fillette, elle, brusquement, clatait de joie,  la vue de cette
corchure qui lui rappelait son long martyre,  cette place, toute cette
abomination disparue, vanouie comme un cauchemar.

--Dire qu'il y a quatre jours  peine! J'tais couche l, je ne pouvais
pas bouger, et maintenant, maintenant je vais, je viens, je suis si 
l'aise, mon Dieu!

Pierre et M. de Guersaint lui souriaient. Puis, M. Sabathier, qui avait
entendu, dit lentement:

--C'est bien vrai, on laisse un peu de soi dans les choses, de ses
souffrances, de ses esprances, et quand on les retrouve, elles vous
parlent, elles vous redisent ces choses, qui vous attristent ou vous
gayent.

De son air rsign, il tait rest silencieux dans son coin, depuis le
dpart de Lourdes; et sa femme elle-mme, quand elle lui enveloppait les
jambes, en lui demandant s'il souffrait, n'en tirait que des hochements
de tte. Il ne souffrait pas, mais il tait envahi d'un accablement
invincible.

--Ainsi, moi, tenez! continua-t-il, pendant le long voyage, en venant,
je m'tais distrait  compter les frises, au plafond, l-haut. Il y en
avait treize, de la lampe  la portire. Je viens de les recompter, et
il y en a toujours treize, naturellement... C'est comme ce bouton de
cuivre,  ct de moi. Vous ne vous imaginez pas les rves que j'ai
faits, en le regardant briller, pendant la nuit o monsieur l'abb nous
a lu l'histoire de Bernadette. Oui, je me voyais guri, je faisais 
Rome le voyage dont je parle depuis vingt ans, je marchais, je courais
le monde; enfin, des rves fous et dlicieux... Et puis, voil que nous
retournons  Paris, il y a l-haut treize frises, le bouton brille, tout
a me dit que je me trouve de nouveau sur cette banquette avec mes
jambes mortes... Allons, c'est entendu, je suis et je resterai une
pauvre vieille bte finie.

Deux grosses larmes parurent dans ses yeux, il devait traverser une
heure d'amertume affreuse. Mais il releva sa grosse tte carre,  la
mchoire de patiente obstination.

--C'tait la septime anne que j'allais  Lourdes, et la sainte Vierge
ne m'a pas cout. N'importe, a ne m'empchera pas d'y retourner
l'anne prochaine. Peut-tre daignera-t-elle enfin m'entendre.

Lui, ne se rvoltait pas. Et Pierre, en causant, resta stupfait de la
crdulit persistante, vivace, repoussant quand mme, dans ce cerveau
cultiv d'intellectuel. De quel ardent dsir de gurison et de vie
taient faits ce refus de l'vidence, cette volont d'aveuglement? Il
s'enttait  tre sauv, en dehors de toutes les probabilits
naturelles, quand l'exprience du miracle avait elle-mme chou tant de
fois; et il en tait  expliquer son nouvel chec, des distractions
qu'il avait eues devant la Grotte, une contrition sans doute
insuffisante, toutes sortes de petits pchs qui devaient avoir
mcontent la sainte Vierge. Il se promettait dj, l'anne prochaine,
de faire une neuvaine quelque part, avant de se rendre  Lourdes.

-- propos, reprit-il, vous savez la chance qu'a eue mon remplaant,
oui! vous vous rappelez, ce tuberculeux pour lequel j'ai donn les
cinquante francs du voyage, en me faisant hospitaliser... Eh bien! il a
t radicalement guri.

--En vrit, un tuberculeux! s'cria M. de Guersaint.

--Parfaitement, monsieur, guri comme avec la main!... Je l'avais vu si
bas, si jaune, si efflanqu, et il est venu me rendre visite 
l'Hpital, tout ragaillardi. Ma foi, je lui ai donn cent sous.

Pierre dut rprimer un sourire, car il savait l'histoire, il la tenait
du docteur Chassaigne. Le miracul en question tait un simulateur,
qu'on avait fini par reconnatre au bureau mdical des constatations. Ce
devait tre au moins la troisime anne qu'il s'y prsentait, une
premire fois pour une paralysie, la seconde pour une tumeur, toutes
deux guries de mme compltement. Chaque fois, il se faisait promener,
hberger, nourrir, et il ne partait que combl d'aumnes. Ancien
infirmier des hpitaux, il se grimait, se transformait, se donnait la
tte de son mal, avec un art si extraordinaire, qu'il avait fallu un
hasard pour que le docteur Bonamy se rendt compte de la supercherie.
D'ailleurs, tout de suite les pres avaient exig le silence sur
l'aventure.  quoi bon livrer ce scandale aux plaisanteries des
journaux? Quand ils dcouvraient de la sorte des escroqueries au
miracle, ils se contentaient de faire disparatre les coupables. Les
simulateurs taient, du reste, assez rares, malgr les joyeuses
histoires rpandues sur Lourdes par les esprits voltairiens. Hlas! en
dehors de la foi, la btise et l'ignorance suffisaient.

M. Sabathier tait trs remu par cette ide que le ciel avait guri cet
homme venu  ses frais, tandis que lui rentrait impotent, rduit au mme
tat lamentable. Il soupira, il ne put s'empcher de conclure, avec une
pointe d'envie, dans sa rsignation:

--Enfin, que voulez-vous? la sainte Vierge doit bien savoir ce qu'elle
fait. Ce n'est ni vous ni moi, n'est-ce pas? qui irons lui demander
compte de ses actions... Quand il lui plaira de jeter sur moi un regard,
elle me trouvera toujours  ses pieds.

 Mont-de-Marsan, aprs l'Anglus, soeur Hyacinthe fit dire le second
chapelet, les cinq mystres douloureux: Jsus au Jardin des Oliviers,
Jsus flagell, Jsus couronn d'pines, Jsus portant sa croix, Jsus
mourant sur la croix. Et l'on dna ensuite dans le wagon, car il n'y
avait pas d'arrt avant Bordeaux, o l'on devait arriver seulement 
onze heures du soir. Tous les paniers des plerins taient bourrs de
provisions, sans compter le lait, le bouillon, le chocolat, les fruits
que soeur Saint-Franois avait envoys de la cantine. Puis, des partages
fraternels se faisaient: on mangeait sur ses genoux, on voisinait,
chaque compartiment n'tait plus qu'une table de hasard, une dnette o
chacun apportait son cot. Et l'on avait fini, on remballait le reste du
pain et les papiers gras, lorsqu'on passa devant Morcenx.

--Mes enfants, dit soeur Hyacinthe en se levant, la prire du soir!

Alors, il y eut un bourdonnement confus, des _Pater_, des _Ave_, un
examen de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-mme 
Dieu,  la sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de
l'heureuse journe, que termina une prire pour les vivants et pour les
fidles trpasss.

-- dix heures, quand nous serons  Lamothe, reprit la religieuse, je
vous prviens que je ferai faire le silence. Mais je crois que vous
allez tre bien sages et qu'on n'aura pas besoin de vous bercer.

Cela fit rire. Il tait huit heures et demie, une nuit lente avait
submerg la campagne. Seuls, les coteaux gardaient l'adieu vague du
crpuscule, tandis que la nappe paissie des tnbres noyait les terres
basses. Le train,  toute vapeur, dboucha dans une immense plaine; et
il n'y eut plus que cette mer d'ombre o il roulait sans fin, sous un
ciel d'un bleu noir, cribl d'toiles.

Depuis un instant, Pierre s'tonnait des allures de la Grivotte. Pendant
que les plerins et les malades s'assoupissaient dj, affaisss parmi
les bagages, que balanaient les continuelles secousses, elle s'tait
leve toute droite, elle se cramponnait  la cloison, dans une angoisse
brusque. Et, sous la lampe, dont la ple lueur jaune dansait, elle
apparaissait comme amaigrie de nouveau, la face livide et torture.

--Madame, prenez garde, elle va tomber! cria le prtre  madame de
Jonquire, qui, les paupires closes, cdait au sommeil.

Celle-ci se hta. Mais soeur Hyacinthe s'tait retourne d'un mouvement
plus vif. Et elle reut dans les bras la Grivotte, qu'un furieux accs
de toux abattait sur la banquette. Pendant cinq minutes, la misrable
touffa, secoue d'une telle quinte que son pauvre corps en craquait.
Puis, des filets rouges coulrent, elle cracha le sang  pleine gorge.

--Mon Dieu! mon Dieu! a la reprend! rptait madame de Jonquire
dsespre. Et je m'en doutais, je n'tais pas tranquille,  la voir si
singulire... Attendez, je vais m'asseoir prs d'elle.

La religieuse n'y consentit pas.

--Non, non, madame, dormez un peu, je veillerai... Vous n'avez pas
l'habitude, vous finiriez par vous rendre malade, vous aussi.

Et elle s'installa, elle garda contre son paule la tte de la Grivotte,
dont elle essuyait les lvres sanglantes. La crise se calma, mais la
faiblesse revenait si grande, que la malheureuse eut  peine la force de
bgayer:

--Oh! ce n'est rien, ce n'est rien du tout... Je suis gurie, je suis
gurie, gurie compltement!

Pierre restait boulevers. Cette foudroyante rechute avait glac le
wagon. Beaucoup se soulevaient, regardaient avec terreur. Puis, tous se
renfoncrent dans leur coin, personne ne parla, personne ne bougea plus.
Et Pierre songeait  l'tonnant cas mdical offert par cette fille, les
forces rtablies l-bas, le gros apptit, les longues courses, le visage
rayonnant, les membres dansants, puis ce sang crach, cette toux, cette
face plombe d'agonisante, le brutal retour de la maladie, quand mme
victorieuse. tait-ce donc une phtisie particulire, complique d'une
nvrose? tait-ce mme quelque autre maladie, un mal inconnu qui faisait
tranquillement son oeuvre, au milieu des diagnostics contradictoires? La
mer des ignorances et des erreurs commenait, ces tnbres o se dbat
encore la science humaine. Et il revoyait le docteur Chassaigne hausser
les paules de ddain, tandis que le docteur Bonamy, plein de srnit,
continuait tranquillement sa besogne des constatations, dans l'absolue
certitude que personne ne lui prouverait l'impossibilit de ses
miracles, pas plus qu'il n'aurait pu en dmontrer la possibilit
lui-mme.

--Oh! je n'ai pas peur, bgayait toujours la Grivotte, ils me l'ont bien
tous dit l-bas, je suis gurie, gurie compltement!

Le wagon roulait, roulait dans la nuit noire. Chacun prenait ses
dispositions, s'allongeait pour dormir plus  l'aise. On fora madame
Vincent  s'tendre sur la banquette, on lui donna un oreiller, o elle
pt reposer sa pauvre tte endolorie; et, devenue d'une docilit
d'enfant, hbte, elle sommeillait dans une torpeur de cauchemar, avec
de grosses larmes silencieuses qui continuaient  couler de ses yeux
clos. lise Rouquet, elle aussi, ayant toute une banquette  elle,
s'apprtait  s'y coucher; mais, la face toujours dans son miroir, elle
faisait auparavant une grande toilette de nuit, se nouait sur la tte le
fichu noir qui lui avait servi  cacher sa plaie, regardait si elle
tait belle ainsi, avec sa lvre dsenfle. Et, de nouveau, Pierre
s'tonnait de cette plaie en voie de gurison, sinon gurie, de ce
visage de monstre qu'on pouvait maintenant regarder sans horreur. La mer
des incertitudes recommenait. N'tait-ce mme pas un vrai lupus?
n'tait-ce qu'une sorte inconnue d'ulcre, d'origine hystrique? Ou bien
fallait-il admettre que certains lupus mal tudis, provenant de la
mauvaise nutrition de la peau, pouvaient tre amends par une grande
secousse morale? C'tait un miracle,  moins que, dans trois semaines,
dans trois mois ou dans trois ans, il ne repart, comme la phtisie de la
Grivotte.

Il tait dix heures, tout le wagon s'ensommeillait, quand on quitta
Lamothe. Soeur Hyacinthe, qui avait gard sur ses genoux la tte de la
Grivotte assoupie, ne put se lever; et elle se contenta de dire, pour la
forme, d'une voix lgre, qui se perdit dans le grondement des roues:

--Le silence, le silence, mes enfants!

Mais quelque chose continua de remuer, au fond d'un compartiment voisin,
un bruit qui l'agaait et qu'elle finit par comprendre.

--Sophie, qu'est-ce que vous avez donc  donner des coups de pied dans
la banquette? Il faut dormir, mon enfant.

--Je ne donne pas de coups de pied, ma soeur. C'est une clef qui roulait
sous mon soulier.

--Comment, une clef? Passez-la-moi.

Elle l'examina: une trs pauvre, une trs vieille clef, noirtre,
amincie et polie par l'usage, dont l'anneau, ressoud, gardait la
cicatrice. Tout le monde s'tait fouill, personne n'avait perdu de
clef.

--J'ai trouv a dans le coin, reprit Sophie. a doit tre  l'homme.

--Quel homme? demanda la religieuse.

--Mais l'homme qui est mort l.

On l'avait dj oubli. Soeur Hyacinthe se rappela: oui, oui, c'tait
srement  l'homme, car elle avait entendu tomber quelque chose, pendant
qu'elle lui pongeait le front. Et elle retournait la clef, elle
continuait  la regarder, dans sa laideur de pauvre clef lamentable, de
clef dsormais inutile, qui n'ouvrirait jamais plus la serrure inconnue,
quelque part, au fond du vaste monde. Un instant, elle voulut la mettre
dans sa poche, par une sorte de piti pour ce petit morceau de fer si
humble, si mystrieux, tout ce qui restait de l'homme. Puis, la pense
dvote lui vint qu'il ne fallait s'attacher  rien sur cette terre; et,
par la glace baisse  demi, elle lana la clef, qui alla tomber dans la
nuit noire.

--Sophie, il ne faut plus jouer, il faut dormir, reprit-elle. Allons,
allons, mes enfants, le silence!

Ce fut seulement aprs le court arrt  Bordeaux, vers onze heures et
demie, que le sommeil reprit et accabla le wagon entier. Madame de
Jonquire n'avait pu lutter davantage, la tte contre le bois de la
cloison, la face heureuse dans sa fatigue. Les Sabathier dormaient de
mme, sans un souffle; tandis que pas un bruit non plus ne venait de
l'autre compartiment, celui que Sophie Couteau et lise Rouquet
occupaient, allonges face  face sur les banquettes. De temps  autre,
une plainte sourde s'levait, un cri trangl de douleur ou d'pouvante,
qui s'chappait des lvres de madame Vincent assoupie, torture de
mauvais rves. Et il ne restait gure que soeur Hyacinthe les yeux grands
ouverts, trs proccupe de l'tat de la Grivotte, immobile maintenant,
comme assomme, respirant avec effort, d'un rle continu. D'un bout 
l'autre de ce dortoir mouvant, secou par la trpidation du train lanc
 toute vapeur, les plerins et les malades s'abandonnaient, des membres
pendaient, des ttes roulaient, sous la ple lueur dansante des lampes.
Au fond, dans le compartiment des dix plerines, c'tait un ple-mle
lamentable de pauvres figures laides, les vieilles, les jeunes, que le
sommeil semblait avoir foudroyes  la fin d'un cantique, la bouche
ouverte. Et une grande piti montait de ces tristes gens, las, crass
par cinq journes d'espoirs fous, d'extases infinies, qui allaient, le
lendemain, se rveiller  la dure ralit de l'existence.

Alors, Pierre se sentit comme seul avec Marie. Elle n'avait pas voulu
s'allonger sur la banquette, disant qu'elle tait reste trop longtemps
couche, pendant sept ans; et lui, pour donner de l'aise  M. de
Guersaint, qui, depuis Bordeaux, avait repris son profond sommeil
d'enfant, tait venu s'asseoir prs d'elle. La clart de la lampe la
gnait, il tira l'cran, ils se trouvrent dans l'ombre, une ombre
transparente, infiniment douce.  ce moment, le train devait rouler en
plaine, il glissait dans la nuit, comme en un vol sans fin, avec un
bruit d'ailes norme et rgulier. Par la glace qu'ils avaient baisse,
une fracheur exquise venait des champs noirs, des champs insondables,
o ne luisait mme pas la petite lueur perdue d'un village. Un instant,
il s'tait tourn vers elle, il avait vu qu'elle tenait ses yeux ferms.
Mais il devinait qu'elle ne dormait pas, gotant ce grand calme, dans ce
grondement de foudre, dans cette fuite  toute vapeur au fond des
tnbres; et, comme elle, il ferma les paupires, il rva longuement.

Une fois encore, le pass s'voquait, la petite maison de Neuilly, le
baiser qu'ils avaient chang prs de la haie en fleur, sous les arbres
cribls de soleil. Comme cela tait loin dj, et quel parfum en avait
gard sa vie entire! Ensuite, l'amertume lui revenait du jour o il
s'tait fait prtre. Jamais elle ne devait tre femme, il avait consenti
 n'tre plus un homme, et ce serait leur ternel malheur, puisque la
nature ironique allait refaire d'elle une pouse et une mre. Encore
s'il avait conserv la foi, il y aurait trouv l'ternelle consolation.
Mais, vainement, il avait tout tent pour la reconqurir: son voyage 
Lourdes, ses efforts devant la Grotte, son espoir, un instant, qu'il
finirait par croire, si Marie tait miraculeusement gurie; puis la
ruine totale, irrmdiable, lorsque la gurison annonce s'tait
scientifiquement produite. Et leur idylle si pure et si douloureuse, la
longue histoire de leur tendresse trempe de larmes, se droulait aussi.
Elle-mme, ayant pntr son triste secret, n'tait venue  Lourdes que
pour demander au ciel le miracle de sa conversion. Pendant la procession
aux flambeaux, lorsqu'ils taient rests seuls sous les arbres, dans le
parfum des roses invisibles, ils avaient pri l'un pour l'autre, perdus
l'un dans l'autre, avec l'ardent dsir de leur mutuel bonheur. Devant la
Grotte encore, elle avait suppli la sainte Vierge de l'oublier, elle,
et de le sauver, lui, si elle ne pouvait obtenir qu'une grce de son
divin Fils. Puis, gurie, hors d'elle, souleve d'amour et de
reconnaissance, emporte par les rampes avec son chariot, jusqu' la
Basilique, elle s'tait crue exauce, elle lui avait cri sa joie d'tre
tous les deux sauvs ensemble, ensemble! Ah! ce mensonge, ce mensonge
d'affection et de charit, l'erreur o il la laissait depuis ce moment,
de quel poids il lui crasait le coeur! C'tait la dalle pesante qui,
maintenant, le murait au fond de son spulcre volontaire. Il se
rappelait l'affreuse crise dont il avait faillir mourir, dans l'ombre de
la Crypte, ses sanglots, sa brutale rvolte d'abord, son besoin de la
garder pour lui seul, de la possder, puisqu'il la savait sienne, toute
cette passion grondante de sa virilit rveille, qui peu  peu,
ensuite, s'tait rendormie, noye sous le ruissellement de ses pleurs;
et, pour ne pas dtruire en elle la divine illusion, cdant  une
fraternelle piti, il avait fait cet hroque serment de lui mentir,
dont il agonisait.

Pierre, dans sa rverie, frmit alors. Aurait-il la force de le tenir
toujours, ce serment?  la gare, lorsqu'il l'attendait, ne venait-il pas
de surprendre en son coeur une impatience, un besoin jaloux de quitter ce
Lourdes trop aim, avec le vague espoir qu'elle redeviendrait  lui, au
loin? S'il n'avait pas t prtre pourtant, il l'aurait pouse. Quel
ravissement, quelle existence de flicit adorable, se donner tout 
elle, la prendre toute, revivre dans le cher enfant qui natrait! Il n'y
avait srement de divin que la possession, la vie qui se complte et qui
enfante. Et son rve dvia, il se vit mari, cela l'emplit d'une joie si
vive, qu'il se demanda pourquoi ce rve tait irralisable. Elle avait
l'ignorance d'une fillette de dix ans, il l'instruirait, il lui referait
une me. Cette gurison qu'elle croyait devoir  la sainte Vierge, elle
comprendrait qu'elle lui venait de la Mre unique, de l'impassible et
sereine nature. Mais,  mesure qu'il arrangeait ainsi les choses, une
sorte de terreur sacre grandissait en lui, remontant de son ducation
religieuse. Grand Dieu! ce bonheur humain dont il la voulait combler,
savait-il s'il vaudrait jamais la sainte ignorance, l'enfantine navet
o elle vivait? Quels reproches plus tard, si elle n'tait pas heureuse!
Puis, quel drame de conscience, jeter la soutane, pouser cette
miracule d'hier, dvaster assez sa foi pour l'amener au consentement de
ce sacrilge! Et, cependant, l tait la bravoure, l tait la raison,
la vie, le vrai homme, la vraie femme, l'union ncessaire et grande.
Pourquoi donc, mon Dieu! n'osait-il pas? Une horrible tristesse garait
sa songerie, il n'entendait plus que son pauvre coeur souffrir.

Le train roulait avec son norme battement d'ailes, il n'y avait
toujours d'veille que soeur Hyacinthe, dans le sommeil accabl du
wagon; et,  ce moment, Marie, se penchant vers Pierre, lui dit
doucement:

--C'est singulier, mon ami, je tombe de sommeil, et je ne puis dormir.

Puis, avec un lger rire:

--J'ai Paris dans la tte.

--Comment, Paris?

--Oui, oui, je songe qu'il m'attend, que je vais y rentrer... Ah! ce
Paris dont je ne connais rien, il va falloir y vivre!

Ce fut pour Pierre une angoisse. Il l'avait bien prvu, elle ne pouvait
plus tre  lui, elle serait aux autres. Paris allait la lui prendre, si
Lourdes la lui rendait. Et il s'imaginait cette ignorante faisant
fatalement son ducation de femme. La petite me toute blanche, reste
candide, chez la grande fille de vingt-trois ans, l'me que la maladie
avait mise  l'cart, loin de la vie, loin des romans mme, serait bien
vite mre, maintenant qu'elle reprenait son libre vol. Il voyait la
jeune fille rieuse, bien portante, courant partout, regardant,
apprenant, rencontrant un jour le mari qui achverait de l'instruire.

--Alors, vous vous promettez de vous amuser,  Paris?

--Moi! mon ami, oh! que dites-vous l?... Est-ce que nous sommes assez
riches pour nous amuser!... Non, je songeais  ma pauvre soeur Blanche,
je me demandais ce que j'allais pouvoir faire,  Paris, afin de la
soulager un peu. Elle est si bonne, elle se donne tant de mal, je ne
veux pas qu'elle continue  gagner seule tout l'argent.

Et, aprs un nouveau silence, comme lui-mme se taisait, trs mu:

--Autrefois, avant de souffrir trop, je peignais assez bien la
miniature. Vous vous souvenez, j'avais fait un portrait de papa trs
ressemblant, que tout le monde trouvait trs joli... Vous m'aiderez,
n'est-ce pas? Vous me chercherez des portraits.

Puis, elle parla de cette vie nouvelle qu'elle allait mener. Elle
voulait arranger sa chambre, la faire tendre d'une cretonne  petites
fleurs bleues, sur ses premires conomies. Blanche lui avait parl des
grands magasins, o l'on achetait tout  bon compte. Ce serait si
amusant, de sortir avec Blanche, de galoper un peu, elle qui ne
connaissait rien, qui n'avait jamais rien vu, cloue dans un lit depuis
son enfance. Et Pierre, calm un instant, souffrait de nouveau, en
sentant chez elle cette envie brlante de vivre, cette ardeur  tout
voir, tout connatre, tout goter. C'tait enfin l'veil de la femme
qu'elle devait devenir, qu'il avait autrefois devine, adore dans
l'enfant, une chre crature de gaiet et de passion, avec sa bouche
fleurie, ses yeux d'toiles, son teint de lait, ses cheveux d'or, toute
resplendissante de la joie d'tre.

--Oh! je travaillerai, je travaillerai! et puis, vous avez raison,
Pierre, je m'amuserai aussi, parce que ce n'est point un mal, n'est-ce
pas? que d'tre joyeuse.

--Non, non, srement, Marie.

--Le dimanche, nous irons  la campagne, oh! trs loin, dans les bois,
o il y aura de beaux arbres... Nous irons galement au thtre, si papa
nous y mne. On m'a dit qu'il y a beaucoup de pices qu'on peut
entendre... Mais ce n'est pas tout a, d'ailleurs. Pourvu que je sorte,
que j'aille dans les rues, que je voie des choses, je serai si heureuse,
je rentrerai si gaie!... C'est si bon de vivre, n'est-ce pas, Pierre?

--Oui, oui, Marie, c'est trs bon.

Un petit froid de mort l'envahissait, il agonisait du regret de n'tre
plus un homme. Pourquoi donc, puisqu'elle le tentait ainsi, avec sa
candeur irritante, ne lui disait-il pas la vrit qui le ravageait? Il
l'aurait prise, il l'aurait conquise. Jamais dbat plus affreux ne
s'tait livr dans son coeur et dans sa volont. Un moment, il fut sur
le point de prononcer les mots irrparables. Mais, dj, elle reprenait
de sa voix d'enfant joueuse:

--Oh! voyez donc ce pauvre papa, est-il content de dormir si fort!

En effet, sur la banquette, en face d'eux, M. de Guersaint dormait d'un
air bat, comme dans son lit, sans paratre avoir conscience des
continuelles secousses. Ce roulis, ce tangage monotones semblaient du
reste n'tre plus que le bercement qui alourdissait le sommeil du wagon
entier. C'tait l'abandon complet, l'anantissement des corps, au milieu
du dsordre des bagages, crouls eux aussi, comme assoupis sous la
lueur fumeuse des lampes. Et le grondement rythm des roues ne cessait
pas, dans l'inconnu des tnbres o le train roulait toujours. Parfois
seulement, devant une gare, sous un pont, le vent de la course
s'engouffrait, une tempte soufflait brusquement. Puis, le grondement
berceur recommenait, uniforme,  l'infini.

Marie prit doucement la main de Pierre. Ils taient si perdus, si seuls,
parmi tout ce monde ananti, dans cette grande paix grondante du train
lanc au travers de la nuit noire. Une tristesse, la tristesse qu'elle
avait jusque l cache, venait de reparatre, noyant d'ombre ses grands
yeux bleus.

--Mon bon Pierre, vous viendrez souvent avec nous, n'est-ce pas?

Il avait tressailli, en sentant sa petite main serrer la sienne. Son
coeur tait sur ses lvres, il se dcidait  parler. Pourtant, il se
retint encore, il balbutia:

--Marie, je ne suis pas toujours libre, un prtre ne peut aller partout.

--Un prtre, rpta-t-elle, oui, oui, un prtre, je comprends...

Alors, ce fut elle qui parla, qui confessa le secret mortel dont son
coeur touffait depuis le dpart. Elle se pencha encore, reprit  voix
plus basse:

--coutez, mon bon Pierre, je suis affreusement triste. J'ai l'air
d'tre contente, mais la mort est dans mon me... Vous m'avez menti,
hier.

Il s'effara, il ne comprit pas d'abord.

--Je vous ai menti, comment?

Une sorte de honte la retenait, elle hsita encore, au moment de
descendre dans ce mystre d'une conscience qui n'tait pas la sienne.
Puis, en amie, en soeur:

--Oui, vous m'avez laiss croire que vous tiez sauv avec moi, et ce
n'tait pas vrai, Pierre, vous n'avez pas retrouv la foi perdue.

Grand Dieu! elle savait. Ce fut pour lui une dsolation, une telle
catastrophe, qu'il en oublia son tourment. D'abord, il voulut s'entter
dans son mensonge de fraternelle charit.

--Mais je vous assure, Marie! D'o peut vous venir une ide si vilaine?

--Oh! mon ami, taisez-vous, par piti! a me ferait trop de peine, si
vous me mentiez davantage... Tenez! c'est l-bas,  la gare, au moment
de partir, quand le malheureux homme a t mort. Le bon abb Judaine
s'est agenouill, a dit des prires pour le repos de cette me rvolte.
Et j'ai tout senti, j'ai tout compris, lorsque j'ai vu que vous ne vous
mettiez pas  genoux, que la prire ne montait pas galement  vos
lvres.

--En vrit, Marie, je vous assure...

--Non, non, vous n'avez pas pri pour le mort, vous ne croyez plus... Et
puis, c'est autre chose aussi, c'est tout ce que je devine, tout ce qui
me vient de vous, un dsespoir que vous ne pouvez cacher, une mlancolie
de vos pauvres yeux, ds qu'ils rencontrent les miens... La sainte
Vierge ne m'a pas exauce, ne vous a pas rendu la foi, et je suis bien
malheureuse!

Elle pleurait, une larme chaude tomba sur la main du prtre, qu'elle
tenait toujours. Cela le bouleversa, il cessa de lutter, avouant,
laissant  son tour couler ses larmes, tandis qu'il bgayait  voix trs
basse:

--Oh! Marie, je suis bien malheureux aussi, oh! bien malheureux!

Un instant, ils se turent, dans leur cruel chagrin de sentir entre eux
l'abme de leurs croyances. Ils ne seraient jamais plus troitement l'un
 l'autre, ils se dsespraient surtout de leur impuissance  se
rapprocher, dfinitive dsormais, puisque le ciel lui-mme avait refus
de renouer le lien. Cte  cte, ils pleuraient sur leur sparation.

--Moi, reprit-elle douloureusement, moi qui avais tant pri pour votre
conversion, moi qui tais si heureuse!... Il m'avait sembl que votre
me se fondait dans mon me, et cela tait si dlicieux d'avoir t
sauvs ensemble, ensemble! Je me sentais des forces pour vivre, oh! des
forces  soulever le monde.

Il ne rpondait pas, ses pleurs continuaient  couler sans fin.

--Et dire, reprit-elle, que j'ai t gurie seule, que j'ai eu ce grand
bonheur sans vous! C'est de vous voir si abandonn, si dsol, qui me
dchire le coeur, lorsque, moi, je suis comble de grce et de joie...
Ah! que la sainte Vierge a t svre! Pourquoi n'a-t-elle pas guri
votre me, en mme temps qu'elle gurissait mon corps?

L'occasion dernire se prsentait, il aurait d parler, faire enfin chez
cette innocente la clart de la raison, lui expliquer le miracle, pour
que la vie, aprs avoir accompli en elle son oeuvre de sant, achevt son
triomphe en les jetant aux bras l'un de l'autre. Lui aussi tait guri,
l'intelligence saine dsormais, et ce n'tait point d'avoir perdu la
foi, c'tait de la perdre elle-mme qu'il pleurait. Mais une invincible
piti l'envahissait, dans son grand chagrin. Non, non! il ne
troublerait pas cette me, il ne lui enlverait pas sa croyance, qui,
peut-tre un jour, serait son unique soutien, au milieu des douleurs de
ce monde. On ne peut demander encore ni aux enfants ni aux femmes
l'hrosme amer de la raison. Il n'en avait pas la force, il pensait
mme n'en avoir pas le droit. Cela lui aurait paru un viol, un meurtre
abominable. Et il ne parla point, ses larmes coulrent plus brlantes,
dans cette immolation de son amour, le sacrifice dsespr de son
bonheur  lui, pour qu'elle restt candide, ignorante et joyeuse.

--Oh! Marie, que je suis malheureux! Il n'y a pas sur les routes, il n'y
a pas dans les bagnes de malheureux qui soient plus malheureux que
moi!... Oh! Marie, si vous saviez, si vous saviez comme je suis
malheureux!

Elle fut perdue, elle le saisit entre ses bras tremblants, voulut le
consoler d'une fraternelle treinte.  ce moment, la femme qui
s'veillait en elle devina tout, sanglota elle aussi de toutes les
volonts humaines et divines qui les sparaient. Elle n'avait jamais
encore song  ces choses, elle entrevoyait soudain la vie avec ses
passions, ses luttes, ses souffrances; et elle cherchait ce qu'elle
allait dire pour apaiser un peu ce coeur saignant, et elle balbutiait
trs bas, navre de ne rien trouver d'assez doux:

--Je sais, je sais...

Puis, elle trouva; et, comme si ce qu'elle avait  dire ne pouvait tre
entendu que des anges, elle s'inquita, elle regarda autour d'elle, dans
le wagon. Mais il semblait que le sommeil s'y ft alourdi encore. Son
pre dormait toujours, avec son innocence de grand enfant. Pas un des
plerins, pas un des malades n'avait boug, dans le rude bercement qui
les emportait. Soeur Hyacinthe elle-mme, cdant  l'crasante fatigue,
venait de fermer les paupires, aprs avoir,  son tour, tir l'cran,
sur la lampe de son compartiment. Il n'y avait plus l qu'une ombre
vague, des corps indistincts parmi des objets sans nom,  peine des
apparences, qu'un souffle de tempte, une fuite furieuse charriait sans
fin au fond des tnbres. Et elle se mfia aussi de cette campagne
noire, dont l'inconnu dfilait aux deux cts du train, sans qu'on pt
mme savoir quelles forts, quelles rivires, quelles collines on
traversait. Tout  l'heure, des tincelles vives avaient paru, peut-tre
des forges lointaines, des lampes tristes de travailleurs ou de malades;
mais, de nouveau, la nuit coulait profonde, la mer obscure, infinie,
innome, o l'on tait toujours plus loin, ailleurs et nulle part.

Marie, alors, prise d'une pudique confusion, rougissante au milieu de
ses pleurs, mit ses lvres  l'oreille de Pierre.

--coutez, mon ami... Il y a un grand secret entre la sainte Vierge et
moi. Je lui avais jur de ne le dire  personne. Mais vous tes trop
malheureux, vous souffrez trop, et elle me pardonnera, je vais vous le
confier.

Puis, dans un souffle:

--Pendant la nuit d'amour, vous savez, la nuit d'extase brlante que
j'ai passe devant la Grotte, je me suis engage par un voeu, j'ai promis
 la sainte Vierge de lui faire le don de ma virginit, si elle me
gurissait... Elle m'a gurie, et jamais, vous entendez, Pierre! jamais
je n'pouserai personne.

Ah! quelle douceur inespre! il crut qu'une rose tombait sur son
pauvre coeur meurtri. Ce fut un charme divin, un soulagement dlicieux.
Si elle n'tait  aucun autre, elle serait donc un peu  lui toujours.
Comme elle avait compris son mal, et ce qu'il fallait dire, pour lui
rendre l'existence possible encore!

Il voulut,  son tour, trouver des paroles heureuses, la remercier,
promettre que, lui aussi, ne serait jamais qu' elle, l'aimerait sans
fin, ainsi qu'il l'aimait depuis l'enfance, en chre crature dont
l'unique baiser, autrefois, avait suffi pour parfumer toute sa vie. Mais
elle le fit taire, inquite dj, craignant de gter cette minute si
pure.

--Non, non! mon ami, ne disons rien de plus. Ce serait mal peut-tre...
Je suis trs lasse, je vais dormir tranquille maintenant.

Et elle resta la tte contre son paule, elle s'endormit tout de suite,
en soeur confiante. Lui, un instant, se tint veill, dans ce douloureux
bonheur du renoncement qu'ils venaient de goter ensemble. Cette fois,
c'tait bien fini, le sacrifice tait consomm. Il vivrait solitaire, en
dehors de la vie des autres hommes. Jamais il ne connatrait la femme,
jamais un tre vivant ne natrait de lui. Il n'avait plus que l'orgueil
consolateur de ce suicide accept, voulu, dans la grandeur dsole des
existences hors nature.

Mais la fatigue l'accabla lui-mme, ses paupires se fermrent, il
s'endormit  son tour. Puis, sa tte glissa, sa joue vint toucher la
joue de son amie, qui dormait trs douce, le front contre son paule.
Alors, leurs chevelures se mlrent. Elle avait ses cheveux d'or, ses
cheveux royaux dnous  demi; et il en eut la face baigne, il rva
dans l'odeur de ses cheveux. Sans doute, le mme songe de batitude les
visitait  la fois, car leurs figures tendres avaient pris la mme
expression de ravissement, ils riaient tous les deux aux anges. C'tait
l'abandon chaste et passionn, l'innocence de ce sommeil de hasard, qui
les mettait ainsi aux bras l'un de l'autre, les membres joints, les
lvres tides et rapproches, confondant les haleines, comme des enfants
nus couchs dans le mme berceau. Et telle fut la nuit de leurs noces,
la consommation du mariage spirituel o ils devaient vivre, un
anantissement dlicieux de lassitude,  peine un rve fuyant de
possession mystique, au milieu de ce wagon de misre et de souffrance,
qui roulait, roulait toujours dans la nuit noire. Des heures, des heures
coulrent, les roues grondaient, les bagages se balanaient aux patres;
tandis que, des corps entasss, crass, ne montait que la fatigue
norme, la grande courbature physique du pays des miracles, au retour du
surmenage des mes.

 cinq heures, enfin, comme le soleil se levait, il y eut un rveil
brusque, l'entre retentissante dans une grande gare, des appels
d'employs, des portires qui s'ouvraient, du monde qui se bousculait.
On tait  Poitiers, et tout le wagon se trouva debout, au milieu d'un
bruit de voix, d'exclamations et de rires.

C'tait la petite Sophie Couteau qui descendait l et qui faisait ses
adieux. Elle embrassa toutes ces dames, elle passa mme par-dessus la
cloison, pour aller prendre cong de soeur Claire des Anges, que personne
n'avait revue depuis la veille, disparue dans son coin, menue et
silencieuse, avec ses yeux de mystre. Puis, l'enfant revint, prit son
petit paquet, se montra gentille surtout pour soeur Hyacinthe et pour
madame de Jonquire.

--Au revoir, ma soeur! au revoir, madame!... Je vous remercie de toutes
vos bonts.

--Il faudra revenir l'anne prochaine, mon enfant.

--Oh! ma soeur, je n'y manquerai pas! C'est mon devoir.

--Et, chre petite, conduisez-vous bien, portez-vous bien, pour que la
sainte Vierge soit fire de vous.

--Bien sr, madame, elle a t si bonne, a m'amuse tant de retourner la
voir!

Quand elle fut sur le quai, tous les plerins du wagon se penchrent, la
suivirent avec des visages heureux, des saluts, des cris.

-- l'anne prochaine!  l'anne prochaine!

--Oui, oui, merci bien!  l'anne prochaine!

On ne devait dire la prire du matin qu' Chtellerault. Aprs l'arrt 
Poitiers, lorsque, de nouveau, le train roula, dans le petit frisson
frais du matin, M. de Guersaint dclara de son air gai qu'il avait
suprieurement dormi, malgr la duret de la banquette. Madame de
Jonquire, elle aussi, se flicitait de ce bon repos dont elle avait
tant besoin, un peu confuse pourtant d'avoir laiss soeur Hyacinthe
veiller seule sur la Grivotte, qui maintenant grelottait d'une fivre
intense, reprise de son horrible toux. Les autres plerines faisaient un
bout de toilette, les dix femmes du fond rattachaient leurs fichus,
renouaient les brides de leurs bonnets, avec une sorte d'inquitude
pudique, dans leur laideur pauvre et triste. Attentive, le visage sur
son miroir, lise Rouquet n'en finissait pas de s'examiner le nez, la
bouche, les joues, s'admirant, se buvant, trouvant qu'elle redevenait
dcidment trs bien.

Et ce fut alors que Pierre et Marie eurent encore une grande piti, en
regardant madame Vincent que rien n'avait pu tirer de la torpeur o elle
tait, ni l'arrt tumultueux  Poitiers, ni le bruit des voix depuis
qu'on roulait de nouveau. Anantie sur la banquette, elle n'avait pas
rouvert les yeux, elle sommeillait toujours, tourmente de rves
atroces. Et, tandis que de grosses larmes continuaient  couler de ses
paupires closes, elle venait de saisir l'oreiller qu'on l'avait force
de prendre, elle le serrait sur sa poitrine, troitement, dans quelque
cauchemar de sa maternit souffrante. Ses pauvres bras de mre si
longtemps chargs de sa fillette moribonde, ses bras inoccups, vides 
jamais, avaient trouv ce coussin, dans son sommeil, et ils s'y taient
nous comme sur un fantme, d'une treinte aveugle.

Mais M. Sabathier avait le rveil joyeux. Pendant que madame Sabathier
remontait la couverture, en enveloppait soigneusement ses jambes
mortes, il se mit  causer, l'oeil brillant, rendu  la grce de
l'illusion. Il disait qu'il avait rv de Lourdes, que la sainte Vierge
s'tait penche vers lui, avec un sourire de bienveillante promesse. Et,
devant madame Vincent, cette mre dont elle avait laiss mourir la
fille, devant la Grivotte, la misrable femme gurie par elle, retombe
si rudement  son mal mortel, il se rjouissait, il rptait  M. de
Guersaint, d'un air d'absolue certitude:

--Oh! monsieur, je vais rentrer chez moi bien tranquille... L'anne
prochaine, je serai guri... Oui, oui! comme le criait tout  l'heure
cette chre mignonne:  l'anne prochaine!  l'anne prochaine!

C'tait l'illusion indestructible, victorieuse mme de la certitude,
l'ternelle esprance qui ne voulait pas mourir, qui repoussait plus
vivace, aprs chaque dfaite, sur les ruines de tout.

 Chtellerault, soeur Hyacinthe fit dire la prire du matin, le _Pater_
et l'_Ave_, le _Credo_, un appel  Dieu pour lui demander le bonheur
d'une journe glorieuse.  mon Dieu! donnez-moi assez de force pour
viter tout le mal pour pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes le
peines!




V


Et le voyage continua, le train roula, roula toujours.  Sainte-Maure,
on dit les prires de la messe, et l'on chanta le Credo, 
Saint-Pierre-des-Corps. Mais les exercices de pit n'taient plus si
gots, le zle se ralentissait un peu, dans la fatigue croissante de ce
retour, aprs une si longue exaltation des mes. Aussi soeur Hyacinthe
comprit-elle qu'une lecture serait une rcration heureuse, pour tous
ces pauvres gens surmens; et elle promit qu'elle permettrait  monsieur
l'abb de leur lire la fin de la vie de Bernadette, dont il leur avait
dj,  deux reprises, cont de si merveilleux pisodes. Mais on
attendrait les Aubrais, on aurait prs de deux heures des Aubrais 
tampes, tout le temps ncessaire d'achever l'histoire sans tre
drang.

Les stations, alors, se succdrent de nouveau, dans la rptition
monotone de ce qu'on avait fait en allant  Lourdes, au travers des
mmes plaines. On recommena le rosaire  Amboise, on dit le premier
chapelet, les cinq mystres joyeux; puis, aprs avoir chant  Blois le
cantique Bnis,  tendre Mre, on rcita  Beaugency le deuxime
chapelet, les cinq mystres douloureux. Le soleil, ds le matin, s'tait
voil d'un fin duvet de nuages, la campagne fuyait trs douce et un peu
triste, dans son continuel mouvement d'ventail. Aux deux bords de la
voie, sous la lumire grise, les arbres, les maisons disparaissaient
avec une lgret vague de rve; tandis que les coteaux, au loin, noys
de brume, s'en allaient plus lents, d'un balancement apais de houle.
Entre Beaugency et les Aubrais, le train parut diminuer sa vitesse,
roulant sans fin, avec le grondement rythmique, entt des roues, que
les plerins tourdis n'entendaient mme plus.

Enfin, ds qu'on eut quitt les Aubrais, on se mit  djeuner dans le
wagon. Il tait midi moins un quart. Et, quand on eut dit l'Anglus, les
trois _Ave_ rpts trois fois, Pierre tira, de la valise de Marie, le
petit livre dont la couverture bleue tait orne d'une nave image de
Notre-Dame de Lourdes. Soeur Hyacinthe avait tap dans ses mains, pour
obtenir le silence. Le prtre put alors commencer sa lecture, de sa
belle voix pntrante, au milieu du rveil de tous, de la curiosit de
ces grands enfants que ce conte prodigieux passionnait. Maintenant,
c'tait le sjour  Nevers, et c'tait la mort de Bernadette. Mais,
comme il avait fait les deux premires fois, il cessa vite de s'en tenir
au texte du petit livre, il y mla des rcits charmants, ce qu'il
savait, ce qu'il devinait; et, pour lui encore, s'voquait l'histoire
vraie, l'humaine, la pitoyable, celle que personne n'avait conte et qui
lui bouleversait le coeur.

Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait
pour se clotrer,  Nevers, au couvent de Saint-Gildard, la maison mre
des Soeurs qui desservaient l'Hospice, o elle avait appris  lire, o
elle vivait depuis huit ans. Elle avait alors vingt-deux ans, il y avait
huit ans dj que la sainte Vierge lui tait apparue. Et ses adieux  la
Grotte,  la Basilique,  toute la ville qu'elle aimait, furent tremps
de larmes. Mais elle ne pouvait plus y vivre, dans la perscution
continuelle de la curiosit publique, des visites, des hommages, des
adorations. Sa sant dbile finissait par en souffrir cruellement. Une
humilit sincre, un amour timide de l'ombre et du silence avaient fini
par lui donner l'ardent dsir de disparatre, d'aller cacher au fond de
tnbres ignores sa gloire retentissante d'lue, que le monde ne
voulait pas laisser en paix; et elle ne rvait que de simplicit
d'esprit, que de vie tranquille, commune, donne  la prire et aux
menues occupations quotidiennes. Ce dpart fut ainsi un soulagement pour
elle et pour la Grotte, qu'elle commenait  gner, avec sa trop grande
innocence et ses maux trop lourds.

 Nevers, Saint-Gildard aurait d tre un paradis. Elle y trouva de
l'air, du soleil, de vastes pices, un grand jardin plant de beaux
arbres. Et elle n'y gota point cependant la paix, l'oubli total du
monde au dsert lointain. Vingt jours  peine aprs son arrive, elle
avait pris le saint habit, sous le nom de soeur Marie-Bernard, ne
s'engageant encore que par des voeux partiels. Et quand mme, le monde
l'avait accompagne, la perscution de la foule autour d'elle
recommena. On la poursuivait jusque dans le clotre d'un inextinguible
besoin de tirer des grces de sa personne sainte. Ah! la voir, la
toucher, se porter bonheur en la contemplant, en frottant  son insu
quelque mdaille contre sa robe! C'tait la crdule passion pour le
ftiche, des fidles se ruant, traquant ce pauvre tre devenu bon Dieu,
voulant chacun en emporter sa part d'espoir et de divine illusion. Elle
en pleurait de lassitude, de rvolte impatiente, rptant: Qu'ont-ils
donc  me tourmenter ainsi? qu'ai-je de plus que les autres?  la
longue, une relle douleur la prenait  tre de la sorte la bte
curieuse, ainsi qu'elle avait fini par se nommer, avec un triste
sourire de souffrance. Elle se dfendait bien le plus qu'elle pouvait,
refusant de voir personne. On la dfendait aussi, et trs troitement
dans certaines circonstances, ne la montrant qu'aux visiteurs autoriss
par l'vque. Les portes du couvent restaient closes, les
ecclsiastiques presque seuls foraient la consigne. Mais c'tait trop
encore pour son dsir de solitude, elle dut souvent s'entter, faire
renvoyer des prtres, brise  l'avance de toujours raconter la mme
aventure, de subir ternellement les mmes questions. Elle en tait
outre, blesse pour la sainte Vierge elle-mme. Mais parfois elle
devait cder, monseigneur en personne amenait de grands personnages, des
dignitaires, des prlats; et elle se montrait alors de son air grave,
elle rpondait avec politesse, le plus brivement possible, elle n'tait
 l'aise que lorsqu'on la laissait retourner dans son coin d'ombre.
Jamais la divinit n'avait pes davantage  une crature. Un jour, comme
on lui demandait si elle n'tait pas fire de ces continuelles visites
de son vque, elle rpondit doucement: Monseigneur ne vient pas me
voir, il vient me faire voir. Des princes de l'glise, de grands
catholiques de combat voulurent la voir, s'attendrirent, sanglotrent
devant elle; et, dans son horreur d'tre en spectacle, dans l'ennui
qu'ils causaient  sa simplicit, elle les quittait sans avoir compris,
trs lasse et trs triste.

Cependant, elle s'tait fait sa vie  Saint-Gildard, elle y menait une
existence monotone, installe maintenant dans des habitudes qui lui
devenaient chres. Elle tait si chtive, si frquemment malade, qu'on
l'employait  l'infirmerie. En dehors des quelques soins qu'elle y
donnait, elle travaillait, elle avait fini par tre une assez habile
ouvrire, brodant finement des aubes, des devants d'autel. Mais,
souvent, toute force venait  lui manquer, elle ne pouvait mme se
livrer  ses lgers travaux. Lorsqu'elle n'tait pas au lit, elle
passait de longues journes dans un fauteuil, n'ayant plus que la
distraction de dire son rosaire ou de faire de pieuses lectures. Depuis
qu'elle savait lire, les livres l'intressaient, les belles histoires de
conversion, les belles lgendes o passaient les saints et les saintes,
les beaux et effroyables drames aussi o l'on voyait le diable bafou,
replong dans son enfer. Seulement, sa grande tendresse, son
merveillement continuel restait la Bible, ce Nouveau Testament
prodigieux, dont le perptuel miracle ne la lassait jamais. Elle se
souvenait de la Bible de Bartrs, de ce vieux livre jauni, depuis cent
ans dans la famille; elle revoyait son pre nourricier,  chaque
veille, piquer une pingle au hasard, puis commencer la lecture en haut
de la page de droite; et, en ce temps-l, elle les connaissait dj si
bien, ces contes admirables, qu'elle aurait pu continuer par coeur, aprs
n'importe quelle phrase. Maintenant qu'elle les lisait elle-mme, elle y
trouvait une ternelle surprise, un ravissement toujours nouveau. Le
rcit de la Passion surtout la bouleversait, comme un vnement
extraordinaire et tragique, arriv la veille. Elle sanglotait de piti,
tout son pauvre corps de souffrance en gardait un frisson pendant des
heures. Peut-tre, dans ses larmes, y avait-il l'inconsciente douleur de
sa passion  elle, le dsol calvaire qu'elle montait, elle aussi,
depuis sa jeunesse.

Quand elle ne souffrait pas, qu'elle pouvait s'occuper  l'infirmerie,
Bernadette allait, venait, emplissait la maison de sa vive gaiet
d'enfant. Jusqu' sa mort, elle demeura l'innocente, l'enfantine, qui
aimait  rire,  sauter,  jouer. Elle tait trs petite, la plus petite
de la communaut, ce qui la faisait toujours traiter un peu en gamine
par ses compagnes. Le visage s'allongeait, se creusait, perdait l'clat
de la jeunesse; mais les yeux gardaient leur pure et divine clart, les
beaux yeux de visionnaire, o, comme dans un ciel limpide, passait le
vol des rves. En vieillissant, en souffrant, elle devenait un peu pre
et violente, son caractre se gtait, inquiet, rude parfois; et
c'taient de petites imperfections, dont elle avait, aprs les crises,
de mortels remords. Elle s'humiliait, se croyait damne, demandait
pardon  tout le monde. Mais, le plus souvent, quelle bonne fille du bon
Dieu! Elle tait vive, alerte, trouvait des rparties, des rflexions
excitant le rire, avait une grce  elle, qui la faisait adorer. Malgr
sa grande dvotion, bien qu'elle passt des journes en prire, elle
n'affichait pas une religion revche, sans outrance de zle pour les
autres, tolrante et pitoyable. Aucune sainte fille, en somme, n'tait
plus femme, avec des traits propres, une personnalit bien nette,
charmante dans sa purilit mme. Et ce don de l'enfance qu'elle
conservait, cette innocence simple de l'enfant qu'elle tait reste,
faisait encore que les enfants la chrissaient, en reconnaissant
toujours en elle une des leurs: tous couraient  elle, sautaient sur ses
genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras; et le jardin
retentissait alors de parties folles, de courses, de cris; et ce n'tait
pas elle qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de
redevenir une fillette pauvre, ignore, comme aux jours lointains de
Bartrs! Plus tard, on raconta qu'une mre avait amen au couvent son
enfant paralytique, pour que la sainte le toucht et le gurt. Elle
sanglota si fort, que la suprieure finit par consentir  la tentative.
Mais, comme Bernadette se rvoltait, indigne, quand on lui demandait
des miracles, on ne la prvint pas, on l'appela seulement pour porter 
l'infirmerie l'enfant malade. Et elle porta l'enfant, et quand elle le
posa par terre, l'enfant marcha. Il tait guri.

Ah! que de fois Bartrs, et son enfance libre, derrire ses agneaux, et
les annes vcues par les collines, par les grandes herbes, par les bois
touffus, durent revivre en elle, aux heures o elle rvait, lasse
d'avoir pri pour les pcheurs! Nul ne descendit alors dans son me, nul
ne peut dire si d'involontaires regrets ne firent pas saigner son coeur
meurtri. Elle eut, un jour, une parole que ses historiens rapportent,
dans le but de rendre sa passion plus touchante. Clotre loin de ses
montagnes, cloue sur un lit de douleur, elle s'criait: Il me semble
que j'tais faite pour vivre, pour agir, pour toujours remuer, et le
Seigneur me veut immobile. Quelle parole rvlatrice, d'un tmoignage
terrible, d'une tristesse immense! Pourquoi donc le Seigneur la
voulait-il immobile, cette chre crature de gaiet et de grce? Ne
l'aurait-elle pas honor autant, en vivant la vie libre, la vie saine,
qu'elle tait ne pour vivre? Et, au lieu de prier pour les pcheurs, sa
continuelle et vaine occupation, n'aurait-elle pas travaill davantage 
accrotre le bonheur du monde et le sien, si elle avait donn sa part
d'amour au mari qui l'attendait, aux enfants qui seraient ns de sa
chair? Certains soirs, dit-on, elle si gaie, si agissante, tombait  un
grand accablement. Elle devenait sombre, se repliait sur elle-mme,
comme anantie par l'excs de la douleur. Sans doute, le calice
finissait par tre trop amer, elle entrait en agonie,  l'ide du
continuel renoncement de son existence.

 Saint-Gildard, Bernadette songeait-elle souvent  Lourdes? Que
savait-elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement,
transformaient cette terre du miracle? La question ne fut jamais rsolue
nettement. On avait dfendu  ses compagnes de l'entretenir de ces
choses, on l'entourait d'un absolu et continuel silence. Elle-mme
n'aimait point  en parler, se taisait sur le pass mystrieux, ne
semblait aucunement dsireuse de connatre le prsent, si triomphal
qu'il pt tre. Mais, pourtant, son coeur n'y volait-il pas, en
imagination,  ce pays enchant de son enfance, o vivaient les siens,
o tous les liens de sa vie s'taient nous, o elle avait laiss le
rve le plus extraordinaire qu'une crature et jamais fait? Srement,
elle refit souvent en pense le beau voyage de ses souvenirs, elle dut
connatre, en gros, tous les grands vnements de Lourdes. Ce qui la
terrifiait, c'tait de s'y rendre en personne, et elle s'y refusa
toujours, sachant bien qu'elle ne pouvait y passer inaperue, reculant
devant les foules dont l'adoration l'y attendait. Quelle gloire, s'il y
avait eu en elle une volontaire, une ambitieuse, une dominatrice! Elle
serait retourne au lieu saint de ses visions, elle y aurait fait des
miracles, prtresse, papesse, d'une infaillibilit, d'une souverainet
d'lue et d'amie de la sainte Vierge. Les pres n'en eurent jamais
srieusement la crainte, bien que l'ordre formel ft de la retrancher du
monde, pour son salut. Ils taient tranquilles, ils la connaissaient, si
douce, si humble, dans sa terreur d'tre divine, dans son ignorance de
la colossale machine qu'elle avait mise en branle, et dont
l'exploitation l'aurait fait reculer d'pouvante, si elle avait compris.
Non, non! ce n'tait plus  elle, ce pays de foule, de violence et de
ngoce. Elle y aurait trop souffert, dpayse, tourdie, honteuse. Et,
lorsque des plerins qui s'y rendaient, lui demandaient avec un sourire:
Voulez-vous venir avec nous? elle avait un lger frisson, puis elle se
htait de rpondre: Non, non! mais comme je le voudrais, si j'tais
petit oiseau!

Sa rverie seule fut ce petit oiseau voyageur, au vol rapide, aux ailes
muettes, qui, continuellement, faisait son plerinage  la Grotte. Elle
qui n'tait point alle  Lourdes, ni pour la mort de son pre, ni pour
celle de sa mre, devait y vivre continuellement en songe. Elle aimait
les siens cependant, elle se proccupait d'assurer du travail  sa
famille reste pauvre, elle avait voulu recevoir son frre an, tomb 
Nevers pour se plaindre, et qu'on laissait  la porte du couvent. Mais
il la trouva lasse et rsigne, elle ne le questionna mme pas sur le
nouveau Lourdes, comme si cette ville grandissante lui et fait peur.
L'anne du Couronnement de la Vierge, un prtre qu'elle avait charg de
prier  son intention, devant la Grotte, revint lui conter les
inoubliables merveilles de la crmonie, les cent mille plerins
accourus, les trente-cinq vques, vtus d'or, dans la Basilique
rayonnante. Elle frmissait, elle avait son lger frisson de dsir et
d'inquitude. Et, quand le prtre s'cria: Ah! si vous aviez vu cette
splendeur! elle rpondit: Moi! j'tais bien mieux ici,  mon
infirmerie, dans mon petit coin. On lui avait vol sa gloire, son oeuvre
resplendissait dans un continuel hosanna, et elle ne gotait de joie
qu'au fond de l'oubli, de cette ombre du clotre, o l'oubliaient les
opulents fermiers de la Grotte. Les solennits retentissantes n'taient
point les occasions de ses mystrieux voyages, le petit oiseau de son
me ne volait tout seul, l-bas, que les jours de solitude, aux heures
paisibles, lorsque personne n'y pouvait troubler ses dvotions. C'tait
devant la sauvage Grotte primitive qu'elle retournait s'agenouiller,
parmi les buissons d'glantiers, aux temps o le Gave n'tait pas encore
mur d'un quai monumental. Puis, c'tait la vieille ville qu'elle
visitait au dclin du jour, dans la fracheur odorante des montagnes, la
vieille glise peinte et dore,  demi espagnole, o elle avait fait sa
premire communion, le vieil Hospice, d'une si tide souffrance, o elle
s'tait pendant huit ans habitue  la retraite, toute cette vieille
cit pauvre et innocente, dont chaque pav veillait d'anciennes
tendresses au fond de sa mmoire.

Et Bernadette ne poussait-elle jamais jusqu' Bartrs le plerinage de
ses rves? Il faut croire que, parfois, dans son fauteuil de malade,
lorsqu'elle laissait glisser quelque livre pieux de ses mains lasses, et
qu'elle fermait les paupires, Bartrs apparaissait, clairait la nuit
de ses yeux. L'antique petite glise romane, avec sa nef couleur du
ciel, avec ses retables saignants, tait l, au milieu des tombes de
l'troit cimetire. Ensuite, elle se retrouvait dans la maison des
Lages, dans la vaste pice de gauche, o il y avait du feu, o l'on
contait l'hiver de si belles histoires, pendant que la grosse horloge
battait gravement l'heure. Ensuite, toute la campagne s'tendait, des
prairies sans fin, des chtaigniers gants sous lesquels on tait perdu,
des plateaux dserts d'o l'on dcouvrait les montagnes lointaines, le
pic du Midi, le pic de Viscos, lgers et roses comme des songes, envols
en plein paradis des lgendes. Ensuite, ensuite, c'tait sa jeunesse
libre, galopant o il lui plaisait, au grand air, c'taient ses treize
ans solitaires et rveurs, promenant par la vaste nature leur joie de
vivre. Et,  cette heure, peut-tre, ne se revoyait-elle pas, le long
des ruisseaux, au travers des buissons d'aubpine, lche dans les
hautes herbes, par un chaud soleil de juin? ne s'y revoyait-elle pas
grandie, avec un amoureux de son ge qu'elle aurait aim, dans toute la
simplicit et la tendresse de son coeur? Ah! redevenir jeune, tre libre
encore, inconnue, heureuse, et aimer de nouveau, aimer autrement! La
vision passait confuse, un mari qui l'adorait, des enfants qui
poussaient gaiement autour d'elle, l'existence de tout le monde, les
joies et les tristesses que ses parents avaient connues, que ses enfants
auraient d connatre  leur tour. Et tout s'effaait peu  peu, et elle
se retrouvait dans son fauteuil de douleur, emprisonne entre quatre
murs froids, n'ayant plus que le violent dsir d'une mort prompte,
puisqu'il n'y avait pas eu, pour elle, de place au pauvre bonheur commun
de cette terre.

Les maux de Bernadette augmentaient chaque anne. C'tait enfin la
passion qui commenait, la passion de ce nouveau Messie enfant, venu
pour le soulagement des misrables, charg d'annoncer aux hommes la
religion de divine justice, l'galit devant les miracles, bafouant les
lois de l'impassible nature. Elle ne se levait plus que pour se traner
de chaise en chaise, pendant quelques jours; et elle retombait, elle
tait force de reprendre le lit. Ses souffrances devenaient
pouvantables. Son hrdit nerveuse, son asthme, aggrav par le
clotre, avait d dgnrer en phtisie. Elle toussait affreusement, des
quintes qui dchiraient sa poitrine en feu, qui la laissaient  demi
morte. Pour comble de misre, une carie des os du genou droit s'tait
dclare, un mal rongeur dont les lancements lui arrachaient des cris.
Son pauvre corps, sous les continuels pansements, n'offrait plus qu'une
plaie vive, sans cesse irrite par la chaleur du lit, ce continuel
sjour entre les draps dont le frottement finissait par lui user la
peau. Tous la prenaient en piti, les tmoins de son martyre disaient
qu'on ne pouvait souffrir ni plus ni mieux. Elle essayait de l'eau de
Lourdes, qui ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi
tout-puissant, pourquoi donc la gurison des autres et pas la sienne?
Pour sauver son me? mais alors vous ne sauvez donc pas les mes des
autres? Quel choix inexplicable, quelle ncessit absurde des tortures
de ce pauvre tre, dans l'volution ternelle des mondes! Elle
sanglotait, elle rptait, pour s'encourager: Le ciel est au bout, mais
que le bout est long  venir! C'tait toujours l'ide que la souffrance
est le creuset, qu'il faut souffrir sur la terre pour triompher
ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et bni. N'est-ce pas
un blasphme,  Seigneur? n'avez-vous fait ni la jeunesse ni la joie?
voulez-vous donc que vos cratures ne jouissent ni de votre soleil, ni
de votre nature en fte, ni des tendresses humaines dont vous avez
fleuri leur chair? Elle craignait la rvolte qui l'enrageait parfois,
elle voulait aussi se raidir contre le mal dont criait son corps, et
elle se crucifiait en pense, elle tendait ses bras en croix pour
s'unir  Jsus, les membres contre ses membres, la bouche contre sa
bouche, ruisselante de sang comme lui, abreuve comme lui d'amertume.
Jsus tait mort en trois heures, son agonie tait encore plus longue, 
elle qui renouvelait la rdemption par la souffrance, qui mourait aussi
pour apporter la vie aux autres. Lorsque ses os craquaient d'angoisse,
elle poussait des plaintes souvent, puis elle se les reprochait
aussitt. Oh! que je souffre, oh! que je souffre! mais je suis si
heureuse de souffrir! Il n'est pas de parole plus effroyable, d'un
pessimisme plus noir. Heureuse de souffrir,  Seigneur! et pourquoi, et
dans quel but ignor et imbcile?  quoi bon cette inutile cruaut,
cette rvoltante glorification de la souffrance, lorsqu'il ne monte de
l'humanit entire qu'un dsir perdu de sant et de bonheur?

Au milieu de son affreux supplice, soeur Marie-Bernard pronona ses voeux
perptuels, le 22 septembre 1878. Il y avait vingt ans que la sainte
Vierge lui tait apparue, la visitant comme l'Ange l'avait visite
elle-mme, la choisissant comme elle-mme avait t choisie, parmi les
plus humbles et les plus candides, pour cacher en elle le secret du roi
Jsus. C'tait l'explication mystique de l'lection de la souffrance, la
raison d'tre de cette crature spare si durement des autres, accable
de maux, devenue le pitoyable champ de toutes les afflictions humaines.
Elle tait le jardin ferm qui plat tant aux regards de l'poux, il
l'avait choisie, puis ensevelie dans la mort de sa vie cache. Aussi,
lorsque la misrable chancelait sous le poids de sa croix, ses compagnes
lui disaient-elles: L'oubliez-vous donc? la sainte Vierge vous a promis
que vous seriez heureuse, non pas dans ce monde, mais dans l'autre.
Elle rpondait, ranime, en se frappant le front: L'oublier, non, non!
c'est l! Elle ne retrouvait des forces que dans cette illusion d'un
paradis de gloire, o elle entrerait, escorte par les sraphins,
bienheureuse ternellement. Les trois secrets personnels que la sainte
Vierge lui avait confis, pour l'armer contre le mal, devaient tre des
promesses de beaut, de flicit, d'immortalit au ciel. Quelle
monstrueuse duperie, s'il n'y avait eu que la nuit de la terre au del
du tombeau, si la sainte Vierge de son rve ne s'tait pas trouve au
rendez-vous, parmi les prodigieuses rcompenses promises! Mais
Bernadette n'avait pas un doute, elle acceptait volontiers toutes les
petites commissions que ses compagnes, navement, lui donnaient pour le
ciel: Soeur Marie-Bernard, vous direz ceci, vous direz cela au bon
Dieu... Soeur Marie-Bernard, vous embrasserez mon frre, si vous le
rencontrez au paradis... Soeur Marie-Bernard, vous me garderez une petite
place prs de vous, pour quand je mourrai. Et elle rpondait  chacune,
complaisante: N'ayez aucune crainte, votre commission sera faite. Ah!
toute-puissante illusion, repos dlicieux, force toujours rajeunie et
consolatrice!

Et ce fut l'agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut
qu'elle ne passerait pas la nuit. Elle avait un apptit dsespr de la
tombe, pour ne plus souffrir, pour ressusciter au ciel. Aussi se
refusait-elle obstinment  recevoir l'extrme-onction, disant que, deux
fois dj, l'extrme-onction l'avait gurie. Elle voulait que Dieu,
enfin, la laisst mourir, car c'tait trop, Dieu n'aurait pas t sage
en exigeant d'elle de la douleur encore. Pourtant, elle finit par
consentir  tre administre, et son agonie en fut prolonge prs de
trois semaines. Le prtre qui l'assistait lui rptait souvent: Ma
fille, il faut faire le sacrifice de sa vie. Un jour, impatiente, elle
lui rpondit vivement: Mais, mon pre, ce n'est pas un sacrifice.
Parole terrible aussi, celle-l, dgot de l'tre, mpris furieux de
l'existence, fin immdiate de l'humanit, si elle avait le pouvoir de se
supprimer d'un geste. Il est vrai que la pauvre fille n'avait rien 
regretter: on lui avait fait tout mettre en dehors de la vie, sa sant,
sa joie, son amour, pour qu'elle la quittt comme on quitte un linge en
lambeaux, us et sali. Et elle avait raison, elle condamnait sa vie
inutile, sa vie cruelle, lorsqu'elle disait: Ma passion ne finira qu'
ma mort et durera pour moi jusqu' mon entre dans l'ternit. Et
cette ide de sa passion la poursuivait, l'attachait plus troitement
sur la croix avec son divin Matre. Elle s'tait fait donner un grand
crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge,
en criant qu'elle aurait voulu l'enfoncer dans sa gorge, et qu'il y
restt. Vers la fin, ses forces l'abandonnrent, elle ne pouvait plus le
tenir de ses mains tremblantes. Qu'on l'attache  moi, qu'on le serre
bien fort, pour que je le sente jusqu' mon dernier souffle! C'tait le
seul homme que sa virginit devait connatre, le seul baiser sanglant
donn  sa maternit inutile, dvie et pervertie. Les religieuses
prirent des cordes, les passrent sous ses reins douloureux, en
entourrent ses misrables flancs infconds, attachrent le crucifix sur
sa gorge, si rudement, qu'il y entra.

Enfin, la mort eut piti. Le lundi de Pques, elle fut prise d'un grand
frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur,
elle voyait le dmon ricaner, rder autour d'elle. Va-t'en, va-t'en,
Satan! ne me touche pas, ne m'emporte pas! Elle racontait ensuite, dans
son dlire, que le diable avait voulu se jeter sur elle, qu'elle avait
senti sa bouche lui souffler toutes les flammes de l'enfer. Le diable
dans cette vie si pure, dans cette me sans pch, pourquoi donc, 
Seigneur! et encore un coup, pourquoi cette souffrance sans pardon,
exaspre jusqu'au bout, pourquoi cette fin de cauchemar, cette mort
trouble d'imaginations affreuses, aprs une si belle vie de candeur, de
puret et d'innocence? Ne pouvait-elle s'endormir sereine, dans la paix
de son me chaste? Sans doute, tant qu'elle avait un souffle, il fallait
lui laisser la haine et la peur de la vie, qui est le diable. C'tait la
vie qui la menaait, c'tait la vie qu'elle chassait, de mme qu'elle
avait ni la vie en rservant  l'poux cleste sa virginit torture,
cloue sur la croix. Ce dogme de l'Immacule Conception, que son rve de
fillette souffrante tait venu consolider, souffletait la femme, pouse
et mre. Dcrter que la femme n'est digne d'un culte qu' la condition
d'tre vierge, en imaginer une qui reste vierge en devenant mre, qui
elle-mme est ne sans tache, n'est-ce pas la nature bafoue, la vie
condamne, la femme nie, jete  la perversion, elle qui n'est grande
que fconde, perptuant la vie? Va-t'en, va-t'en, Satan! laisse-moi
mourir strile. Et elle chassait le soleil de la salle, et elle
chassait l'air libre entrant par la fentre, l'air embaum d'une odeur
de fleurs, charg des germes errants qui charrient l'amour  travers le
vaste monde.

Le mercredi de Pques, le 16 avril, l'agonie dernire commena. On
raconte que, le matin de ce jour, une compagne de Bernadette, une
religieuse atteinte d'une maladie mortelle, couche  l'infirmerie, dans
un lit voisin, fut subitement gurie, aprs avoir bu un verre d'eau de
Lourdes. Mais elle, privilgie, en avait bu inutilement. Dieu lui
faisait enfin l'insigne faveur de combler ses voeux, en l'endormant du
bon sommeil de la terre, o l'on ne souffre plus. Elle demanda pardon 
tout le monde. Sa passion tait consomme, elle avait, comme le Sauveur,
les clous et la couronne d'pines, les membres flagells, le flanc
ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel, elle tendit les bras en
croix, en jetant un grand cri: Mon Dieu! Et, comme lui, vers trois
heures, elle dit: J'ai soif. Elle trempa les lvres dans le verre,
elle pencha la tte, et mourut.

Ainsi mourut, trs glorieuse et trs sainte, la voyante de Lourdes,
Bernadette Soubirous, soeur Marie-Bernard, des Soeurs de la charit de
Nevers. Son corps resta expos pendant trois jours, et des foules
normes dfilrent, tout un peuple accouru, l'interminable queue des
dvots affams d'espoir qui frottaient  la robe de la morte des
mdailles, des chapelets, des images, des livres de messe, pour tirer
d'elle encore une grce, un ftiche portant bonheur. Mme dans la mort
on ne pouvait la laisser  son rve de solitude, la cohue des misrables
de ce monde se ruait, buvait l'illusion autour de son cercueil. Et l'on
remarqua que son oeil gauche tait rest obstinment ouvert, l'oeil qui,
pendant les apparitions, se trouvait du ct de la sainte Vierge. Un
dernier miracle merveilla le couvent, le corps ne changea pas, on
l'ensevelit au troisime jour, souple, tide, les lvres roses, la peau
trs blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd'hui, Bernadette
Soubirous, la grande exile de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit
en son triomphe, dort obscurment son dernier sommeil  Saint-Gildard,
sous la dalle d'une petite chapelle, dans l'ombre et dans le silence des
vieux arbres du jardin.

Pierre cessa de parler, le beau conte merveilleux tait fini. Et tout le
wagon l'coutait encore, dans le saisissement passionn de cette fin si
tragique et si touchante. Des larmes tendres coulaient des yeux de
Marie, tandis que les autres, lise Rouquet, la Grivotte elle-mme, un
peu calme, joignaient les mains, priaient celle qui tait chez le bon
Dieu, d'intercder pour l'achvement de leur gurison. M. Sabathier fit
un grand signe de croix, puis mangea le gteau que sa femme lui avait
achet  Poitiers. Au milieu de l'histoire, M. de Guersaint, que les
choses tristes incommodaient, s'tait rendormi. Et il n'y avait que
madame Vincent, la face enfonce dans l'oreiller, qui n'et pas boug,
comme sourde et aveugle, ne voulant plus rien voir ni rien entendre.

Mais le train roulait, roulait toujours. Madame de Jonquire, la tte au
dehors, annona qu'on approchait d'tampes. Et, quand on eut quitt
cette station, soeur Hyacinthe donna le signal, on rcita le troisime
chapelet, les cinq mystres glorieux, la Rsurrection de Notre-Seigneur,
l'Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption
de la Trs Sainte Vierge, le Couronnement de la Trs Sainte Vierge.
Ensuite, on chanta le cantique: Je mets ma confiance, Vierge, en votre
secours...

Pierre, alors, tomba dans une profonde rverie. Ses regards s'taient
ports sur la campagne, ensoleille maintenant, dont la continuelle
fuite semblait bercer ses penses. Le grondement des roues
l'tourdissait, il finissait par ne plus distinguer nettement les
horizons familiers de cette grande banlieue, qu'il avait connue
autrefois. Encore Brtigny, encore Juvisy, et ce serait Paris enfin,
dans une heure et demie  peine. C'tait donc fini, ce grand voyage!
elles taient donc faites, cette enqute tant dsire, cette exprience
tente si passionnment! Il avait voulu se donner une certitude, tudier
sur place le cas de Bernadette, voir si la grce ne lui reviendrait pas
dans un coup de foudre, en lui rendant la foi. Et, maintenant, il tait
fix, Bernadette avait rv dans le continuel tourment de sa chair, et
lui-mme ne croirait jamais plus. Cela s'imposait avec la brutalit d'un
fait: la foi nave de l'enfant qui s'agenouille et qui prie, la
primitive foi des peuples jeunes, courb sous la terreur sacre de leur
ignorance, tait morte. Des milliers de plerins avaient beau se rendre
chaque anne  Lourdes, les peuples n'taient plus avec eux, la
tentative de cette rsurrection de la foi totale, de la foi des sicles
morts, sans rvolte ni examen, devait chouer fatalement. L'histoire ne
retourne pas en arrire, l'humanit ne peut revenir  l'enfance, les
temps sont trop changs, trop de souffles nouveaux ont sem de nouvelles
moissons, pour que les hommes d'aujourd'hui repoussent tels que les
hommes d'autrefois. C'tait dcisif, Lourdes n'tait qu'un accident
explicable, dont la violence de raction apportait mme une preuve de
l'agonie suprme o se dbattait la croyance, sous l'antique forme du
catholicisme. Jamais plus la nation entire ne se prosternerait, comme
l'ancienne nation croyante, dans les cathdrales du douzime sicle,
pareille  un troupeau docile sous les mains du Matre. S'entter en
aveugle  vouloir cela, ce serait se briser contre l'impossible et
courir peut-tre aux grandes catastrophes morales.

Et, de son voyage, il ne restait dj plus  Pierre qu'une immense
piti. Ah! son coeur en dbordait, son pauvre coeur en revenait meurtri.
Il se rappelait les paroles du bon abb Judaine; et il avait vu ces
milliers de misrables prier, sangloter, supplier Dieu de prendre leur
torture en misricorde; et il avait sanglot avec eux, il gardait en
lui, comme une plaie vive, la fraternit lamentable de tous leurs maux.
Aussi ne pouvait-il songer  ces pauvres gens sans brler du dsir de
les soulager. Si la foi des simples ne suffisait plus, si l'on courait
le risque de s'garer en voulant retourner en arrire, allait-il donc
falloir fermer la Grotte, prcher un autre effort, une autre patience?
Mais sa piti se rvoltait. Non, non! ce serait un crime que de fermer
le rve de leur ciel  ces souffrants du corps et de l'me, dont
l'unique apaisement tait de s'agenouiller, l-bas, dans la splendeur
des cierges, dans l'enttement berceur des cantiques. Lui-mme n'avait
pas commis le meurtre de dtromper Marie, il s'tait immol pour lui
laisser la joie de sa chimre, le divin soutien d'avoir t gurie par
la Vierge. O tait donc l'homme dur qui aurait eu la cruaut d'empcher
les humbles de croire, de tuer en eux la consolation du surnaturel,
l'espoir que Dieu s'occupait d'eux, qu'il leur rservait une vie
meilleure dans son paradis? L'humanit entire pleurait, perdue
d'angoisse, pareille  une malade dsespre, condamne, que seul
pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse, il frmissait
d'une fraternelle tendresse devant ce christianisme pitoyable,
l'humilit, l'ignorance, la pauvret avec ses haillons, la maladie avec
ses plaies et son odeur ftide, tout ce bas petit peuple des
souffrants,  l'hpital, au couvent, dans les bouges, et la vermine, et
la salet, et la laideur, et l'imbcillit des faces, une immense
protestation contre la sant, contre la vie, contre la nature, au nom
triomphal de la justice, de l'galit et de la bont. Non, non! il ne
fallait dsesprer personne, il fallait tolrer Lourdes, ainsi qu'on
tolre le mensonge qui aide  vivre. Et, comme il l'avait dit dans la
chambre de Bernadette, elle restait la martyre, elle lui rvlait la
seule religion dont son coeur ft encore plein, la religion de la
souffrance humaine. Ah! tre bon, panser tous les maux, endormir la
douleur dans un rve, mentir mme pour que personne ne souffre plus!

 toute vapeur on traversa un village, et Pierre aperut confusment une
glise, au milieu de grands pommiers. Tous les plerins du wagon se
signrent. Mais lui, maintenant, tait envahi d'une inquitude, des
scrupules rendaient sa rverie anxieuse. Cette religion de la souffrance
humaine, ce rachat par la souffrance, n'tait-ce pas encore un leurre,
une aggravation continue de la douleur et de la misre? Il est lche et
dangereux de laisser vivre la superstition. La tolrer, l'accepter,
c'est recommencer ternellement les sicles mauvais. Elle affaiblit,
elle abtit, les tares dvotes que l'hrdit lgue font des gnrations
humilies et craintives, des peuples dgnrs et dociles, toute une
proie aise aux puissants de ce monde. On exploite les peuples, on les
vole, on les mange, quand ils ont mis l'effort de leur volont dans la
seule conqute de l'autre vie. Ds lors ne vaudrait-il pas mieux avoir
tout de suite l'audace d'oprer l'humanit brutalement, en fermant les
Grottes miraculeuses o elle va sangloter, et de lui rendre ainsi le
courage de vivre la vie relle, mme dans les larmes? Et c'tait comme
la prire, ce flot de prires incessantes qui montait de Lourdes, dont
la supplication sans fin l'avait baign et attendri: n'tait-ce autre
chose qu'un bercement puril, un abtardissement de toutes les nergies?
La volont s'y endormait, l'tre s'y dissolvait, y prenait la vie,
l'action en dgot.  quoi bon vouloir,  quoi bon agir, lorsqu'on s'en
remet totalement au caprice d'une toute-puissance inconnue? D'autre
part, quelle trange chose que ce dsir fou de prodiges, ce besoin de
pousser Dieu  transgresser les lois de la nature qu'il a tablies
lui-mme, dans son infinie sagesse! Il y avait videmment l pril et
draison, il n'aurait fallu dvelopper, chez l'homme et surtout chez
l'enfant, que l'habitude de l'effort personnel et le courage de la
vrit, au risque d'y perdre l'illusion, la divine consolatrice.

Alors, toute une grande clart monta, blouit Pierre. Il tait la
raison, il protestait contre la glorification de l'absurde et la
dchance du sens commun. Ah! la raison, il souffrait par elle, il
n'tait heureux que par elle. Comme il l'avait dit au docteur
Chassaigne, il ne brlait que de l'envie de la contenter toujours
davantage, quitte  y laisser le bonheur. C'tait elle, il le comprenait
bien maintenant, c'tait elle dont la continuelle rvolte,  la Grotte,
 la Basilique, dans Lourdes entier, l'avait empch de croire. Il
n'avait pu la tuer, s'humilier et s'anantir, ainsi que son vieil ami,
le grand vieillard foudroy,  la snilit douloureuse, redevenu enfant
dans le dsastre de son coeur. Elle tait sa matresse souveraine, elle
le tenait debout, mme au milieu des obscurits et des avortements de la
science. Quand il ne s'expliquait pas une chose, elle lui soufflait: Il
y a certainement une explication naturelle qui m'chappe. Il rptait
qu'on ne saurait avoir sainement un idal, en dehors de la marche 
l'inconnu pour le connatre, de la victoire lente de la raison, au
travers des misres du corps et de l'intelligence. Lui, prtre, tait
capable de ravager sa vie pour tenir son serment, dans le combat de sa
double hrdit, son pre tout cerveau, sa mre toute foi. Il avait eu
la force de mater la chair, de renoncer  la femme, mais il sentait bien
que son pre l'emportait dfinitivement, car le sacrifice de sa raison
lui tait dsormais impossible: il n'y renoncerait pas, il ne la
materait pas. Non, non! la souffrance humaine elle-mme, la souffrance
sacre des pauvres ne devait pas tre un obstacle, une ncessit
d'ignorance et de folie. La raison avant tout, il n'y avait de salut que
dans la raison. Si, baign de larmes, amolli par tant de maux, il avait
dit  Lourdes qu'il suffisait de pleurer et d'aimer, il s'tait tromp
dangereusement. La piti n'tait qu'un expdient commode. Il fallait
vivre, il fallait agir, il fallait que la raison combattt la
souffrance,  moins qu'on ne voult l'terniser.

Mais, de nouveau, dans la fuite rapide de la campagne, une glise
apparut, cette fois au bord du ciel, sur une colline, quelque chapelle
votive, que surmontait une haute statue de la sainte Vierge. Et, une
fois de plus, tous les plerins firent le signe de la croix. Et la
rverie de Pierre s'gara encore, un autre flot de rflexions le rendit
 son angoisse. Quel tait donc cet imprieux besoin d'au-del qui
torturait l'humanit souffrante? D'o venait-il? Pourquoi voulait-on de
l'galit, de la justice, lorsque ces choses semblaient absentes de
l'impassible nature? L'homme les avait mises dans l'inconnu du mystre,
dans le surnaturel des paradis religieux, et l il contentait son
ardente soif. Toujours la soif inextinguible du bonheur l'avait brl,
toujours elle le brlerait. Si les pres de la Grotte faisaient de si
glorieuses affaires, c'tait qu'ils vendaient du divin. Cette soif du
divin, que rien n'a pu tancher au travers des sicles, semblait
renatre avec une violence nouvelle, au bout de notre sicle de science.
Lourdes tait l'exemple clatant, indniable, que jamais peut-tre
l'homme ne pourrait se passer du rve d'un Dieu souverain, rtablissant
l'galit, refaisant du bonheur,  coups de miracles. Quand l'homme a
touch le fond du malheur de vivre, il en revient  l'illusion divine;
et l'origine de toutes les religions est l, l'homme faible et nu
n'ayant pas la force de vivre sa misre terrestre sans l'ternel
mensonge d'un paradis. Aujourd'hui l'exprience tait faite, rien que la
science ne semblait pouvoir suffire, et on allait tre forc de laisser
une porte ouverte sur le mystre.

Brusquement, le mot sonna dans le crne de Pierre profondment absorb.
Une religion nouvelle! Cette porte qu'il fallait laisser ouverte sur le
mystre, c'tait en somme une religion nouvelle. Oprer brutalement
l'humanit de son rve, lui enlever de force le merveilleux dont elle a
besoin autant que de pain pour vivre, ce serait la tuer peut-tre.
Aurait-elle jamais le courage philosophique de la vie telle qu'elle est,
vcue pour elle-mme, sans l'ide future des peines et des rcompenses?
Il semblait bien que des sicles passeraient avant qu'une socit assez
sage pt vivre honntement, sans la police morale d'un culte quelconque,
sans la consolation d'une galit et d'une justice surhumaines. Oui! une
religion nouvelle, cela clatait, cela retentissait en lui, comme le cri
mme des peuples, le besoin avide et dsespr de l'me moderne. La
consolation, l'espoir que le catholicisme avait apports au monde
semblait puis, aprs dix-huit sicles d'histoire, tant de larmes, tant
de sang, tant d'agitations vaines et barbares. C'tait une illusion qui
s'en allait, et il fallait au moins changer d'illusion. Si, jadis, on
s'tait jet dans le paradis chrtien, cela venait de ce qu'il s'ouvrait
alors comme la jeune esprance. Une religion nouvelle, une esprance
nouvelle, un paradis nouveau, oui! le monde en avait soif, dans le
malaise o il se dbattait. Et le pre Fourcade le sentait bien, il ne
voulait pas dire autre chose, lorsqu'il s'inquitait, suppliant qu'on
ament  Lourdes le peuple des grandes villes, la masse profonde du
petit peuple qui fait la nation. Cent mille, deux cent mille plerins
par an,  Lourdes, ce n'tait encore que le grain de sable. Il aurait
fallu le peuple, le peuple tout entier. Mais le peuple a dsert les
glises  jamais, il ne met mme plus son me dans les saintes Vierges
qu'il fabrique, rien dsormais ne saurait lui rendre la foi perdue. Une
dmocratie catholique, ah! l'histoire recommencerait. Seulement,
tait-ce possible, cette cration d'un nouveau peuple chrtien? et
n'aurait-il pas fallu la venue d'un nouveau Sauveur, le souffle
prodigieux d'un autre Messie?

Cela sonnait toujours, grandissait comme une vole de cloche, dans la
songerie de Pierre. Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Il la
faudrait sans doute plus prs de la vie, faisant  la terre une part
plus large, s'accommodant des vrits conquises. Et surtout une religion
qui ne ft pas un apptit de la mort, Bernadette ne vivant que pour
mourir, le docteur Chassaigne aspirant  la tombe comme  l'unique
bonheur, tout cet abandon spiritualiste tait une dsorganisation
continue de la volont de vivre. Au bout, il y avait la haine de la vie,
le dgot et la paralysie de l'action. Toute religion, il est vrai,
n'est qu'une promesse d'immortalit, un embellissement de l'au-del, le
jardin enchant du lendemain de la mort. Une religion nouvelle
pourrait-elle jamais mettre sur la terre ce jardin de l'ternel bonheur?
O donc tait la formule, o donc tait le dogme qui comblerait l'espoir
des hommes d'aujourd'hui? Quelle croyance semer pour qu'elle pousst en
une moisson de force et de paix? Comment fconder le doute universel
pour qu'il accoucht d'une nouvelle foi, et quelle sorte d'illusion,
quel mensonge divin pouvait germer encore dans la terre contemporaine,
ravage de toutes parts, dfonce par un sicle de science?

 ce moment, sans transition apparente, sur le fond trouble de ses
penses, Pierre vit s'voquer la figure de son frre Guillaume. Il n'en
fut pas surpris pourtant, un lien secret devait l'amener. Comme ils
s'taient aims autrefois, et quel bon frre, ce grand frre si droit et
si doux! Dsormais, la rupture tait complte, il ne le revoyait plus,
depuis qu'il s'tait clotr dans ses tudes de chimiste, habitant en
sauvage une petite maison de faubourg, avec une matresse et deux grands
chiens. Puis, sa rverie tourna encore, il songea  ce procs dans
lequel on avait prononc le nom de Guillaume, souponn d'avoir des
amitis compromettantes parmi les rvolutionnaires les plus violents. On
racontait qu' la suite de longues recherches, il venait de dcouvrir la
formule d'un explosif terrible, dont une livre seulement aurait fait
sauter une cathdrale. Et Pierre, maintenant, songeait  ces anarchistes
qui voulaient renouveler et sauver le monde en le dtruisant. Ce
n'taient que des rveurs, et des rveurs atroces, mais des rveurs
comme les innocents plerins, dont il avait vu le troupeau extatique
agenouill devant la Grotte. Si les anarchistes, les socialistes
extrmes demandaient violemment l'galit dans la richesse, la mise en
commun des jouissances de ce monde, les plerins rclamaient avec des
larmes l'galit dans la sant, le partage quitable de la paix morale
et physique. Ceux-ci comptaient sur le miracle, les autres s'adressaient
 l'action brutale. Au fond, c'tait le mme rve exaspr de fraternit
et de justice, l'ternel besoin du bonheur, plus de pauvres, plus de
malades, tous heureux. Anciennement, les premiers chrtiens n'ont-ils
pas t des rvolutionnaires redoutables pour le monde paen, qu'ils
menaaient, et qu'ils ont en effet dtruit? Eux qu'on a perscuts,
qu'on a tch d'exterminer, sont aujourd'hui inoffensifs, parce qu'ils
sont devenus le pass. L'avenir effrayant, c'est toujours l'homme qui
rve la socit future, c'est aujourd'hui l'affol de rnovation sociale
qui fait le grand rve noir de tout purifier par la flamme des
incendies. Cela tait monstrueux. Qui savait pourtant? l tait
peut-tre le monde rajeuni de demain.

Et, perdu, incertain, Pierre, dans son horreur de la violence, faisait
cause commune avec la vieille socit qui se dfendait, sans pouvoir
dire d'o viendrait le Messie de douceur, aux mains duquel il aurait
voulu remettre la pauvre humanit malade. Une religion nouvelle, oui!
une religion nouvelle. Mais il n'est pas facile d'en inventer une, il ne
savait comment conclure, entre l'antique foi qui tait morte et la jeune
foi de demain encore  natre. Lui, dsol, n'tait sr que de tenir son
serment, prtre sans croyance veillant sur la croyance des autres,
faisant chastement, honntement son mtier, dans la tristesse hautaine
de n'avoir pu renoncer  sa raison, comme il avait renonc  sa chair.
Et il attendrait.

Mais le train roula parmi de grands parcs, la locomotive siffla
longuement, toute une fanfare d'allgresse, qui tira Pierre de ses
rflexions. Autour de lui, le wagon s'motionnait, s'agitait. On venait
de quitter Juvisy, c'tait Paris enfin, dans une demi-heure  peine. Et
chacun rangeait ses affaires, les Sabathier refaisaient leurs petits
paquets, lise Rouquet donnait un dernier coup d'oeil  son miroir. Un
instant, madame de Jonquire s'inquita de la Grivotte, dcida de la
faire conduire directement  un hpital, dans l'tat pitoyable o elle
tait; tandis que Marie tchait de tirer madame Vincent de la torpeur
dont elle semblait ne pas vouloir sortir. Il fallut rveiller M. de
Guersaint, qui avait fait un bout de sieste. Et, soeur Hyacinthe ayant
tap dans ses mains, tout la wagon entonna le _Te Deum_, le cantique
d'actions de grces: _Te Deum laudamus, te Dominum confitemur..._ Les
voix montaient au milieu d'une ferveur dernire, toutes ces mes
brlantes remerciaient Dieu de l'admirable voyage, des faveurs
merveilleuses dont il les avait combles et dont il les comblerait
encore.

Les fortifications. Dans le grand ciel pur, d'une srnit chaude, le
soleil de deux heures descendait lentement. Au-dessus de Paris immense,
des fumes lointaines, des fumes rousses s'levaient en nues lgres,
une haleine paisse et volante de colosse au travail. C'tait Paris dans
sa forge, Paris avec ses passions, ses combats, son tonnerre toujours
grondant, sa vie ardente toujours en enfantement de la vie de demain. Et
le train blanc, le train lamentable de toutes les misres et de toutes
les douleurs, y rentrait  grande vitesse, en sonnant plus haut la
fanfare dchirante de ses coups de sifflet. Les cinq cents plerins, les
trois cents malades allaient s'y perdre et retomber sur le dur pav de
leur existence, au sortir du rve prodigieux qu'ils venaient de faire,
jusqu'au jour o le besoin consolateur d'un rve nouveau les forcerait 
recommencer l'ternel plerinage du mystre et de l'oubli.

Ah! tristes hommes, pauvre humanit malade, affame d'illusion, qui,
dans la lassitude de ce sicle finissant, perdue et meurtrie d'avoir
acquis goulment trop de science, se croit abandonne des mdecins de
l'me et du corps, en grand danger de succomber au mal incurable, et
retourne en arrire, et demande le miracle de sa gurison aux Lourdes
mystiques d'un pass mort  jamais! L-bas, Bernadette, le nouveau
Messie de la souffrance, si touchante dans sa ralit humaine, est la
leon terrible, l'holocauste retranch du monde, la victime condamne 
l'abandon,  la solitude et  la mort, frappe de la dchance de
n'avoir pas t femme, ni pouse ni mre, parce qu'elle avait vu la
sainte Vierge.

FIN

14673.--Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.





End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Lourdes, by mile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: LOURDES ***

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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