The Project Gutenberg EBook of Voyages amusants, by Louis-Balthazar Nel

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Title: Voyages amusants

Author: Louis-Balthazar Nel

Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

Louis-Balthazar Nel

VOYAGES

AMUSANTS

* * *

VOYAGE DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT

* * *

VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE

PAR LEFRANC DE POMPIGNAN

* * *

VOYAGE DE PARIS  SAINT-CLOUD

PAR MER

ET RETOUR DE SAINT-CLOUD  PARIS

PAR TERRE

* * *

PARIS

LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHQUE NATIONALE

PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)

_Prs le Palais-Royal_

1906

Tous droits rservs

       *       *       *       *       *




VOYAGE

DE

CHAPELLE ET BACHAUMONT


    C'est en vers que je vous cris,
    Messieurs les deux frres, nourris
    Aussi bien que gens de la ville;
    Aussi voit-on plus de perdrix
    En dix jours chez vous, qu'en dis mille
    Chez les plus friands de Paris.

    Vous vous attendez  l'histoire
    De ce qui nous est arriv
    Depuis que, par le long pav
    Qui conduit gui rives de Loire.
    Nous partmes pour aller boira
    Les eaux, dont je me suis trouve
    Assez mal pour vous faire croire
    Que les destins ont rserv
    Ma gurison et cette gloire
    Au remde tant prouv.
    Et par qui, de frache mmoire.
    Un de nos amis s'est sauv
    Du bton  pomme d'ivoire.

   Vous ne serez pas frustrs de votre attente; et vous aurez, je vous
   assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de
   Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commenais une mauvaise, a
   voulu que nous la fissions ensemble; et j'espre qu'avec l'aide
   d'un si bon second, elle sera digne de vous tre envoye.

                    CHAPELLE.

* * *

Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi,
d'tre si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en
commun, il n'a pas laiss, par une distinction philosophique, de
prtendre en pouvoir sparer ses penses; et, croyant y gagner, il
s'tait cach de moi pour vous crire. Je l'ai surpris sur le fait, et
n'ai pu souffrir qu'il et seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une
manire si aise, que, m'tant imagin qu'il tait bien facile d'en
faire de mme,

    Quoique malade et paresseux,
    Je n'ai pu m'empcher de mettre
    Quelques-uns des miens avec eux.
    Ainsi le reste de la lettre
    Sera l'ouvrage de tous deux.

Bien que nous ne soyons pas tout  fait assurs de quelle faon vous
avez trait notre absence, et si vous mritez le soin que nous prenons
de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas
nanmoins de vous envoyer le rcit de tout ce qui s'est pass dans notre
voyage, si particulier, que vous en serez assurment satisfaits. Nous ne
vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en ftes
tmoins; et peut-tre mme que vous trouvtes trange de ne voir sur nos
visages que des marques d'un mdiocre chagrin. Il est vrai que nous
remes vos embrassements avec assez de fermet, et nous parmes sans
doute bien philosophes

    Dans les assauts et les alarmes
    Que donnent les derniers adieux;
    Mais il fallut rendre les armes,
    En quittant tout de bon ces lieux
    Qui pour nous avaient tant de charmes.
    Et ce fut lors que de nos yeux
    Vous eussiez vu couler des larmes.

Deux petits cerveaux desschs n'en peuvent pas fournir une grande
abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyes, et nous vmes le
Bourg-la-Reine d'un oeil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessrent,
et que notre apptit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu
si grand ds sa naissance, qu'il devint tout  fait pressant vers
Antony, et presque insupportable  Longjumeau. Il nous fut impossible de
passer outre sans l'apaiser auprs d'une fontaine dont l'eau paraissait
la plus claire et la plus vive du monde.

    L, deux perdrix furent tires
    D'entre les deux crotes dores
    D'un bon pain rti dont le creux
    Les avait jusque-l serres,
    Et d'un apptit vigoureux
    Toutes deux furent dvores,
    Et nous firent mal  tous deux.

Vous ne croirez pas aisment que des estomacs aussi bons que les ntres
aient eu de la peine  digrer deux perdrix froides; voil pourtant, en
vrit, la chose comme elle est. Nous en fmes toujours incommods
jusqu' Sainte-Euverte, o nous couchmes deux jours aprs notre dpart,
sans qu'il arrivt rien qui mrite de vous tre mand. Vous savez le
long sjour que nous y fmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont
tous les jours nous esprions l'arrive, en fut la cause. Des gens qu'on
oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont
apparemment de mchantes heures; mais nous trouvmes moyen d'en avoir de
bonnes dans la conversation de M. l'vque d'Orlans, que nous avions
l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout  fait
agrable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des
plus honntes hommes de France; et vous en serez entirement persuads
quand nous vous apprendrons qu'il a

    L'esprit et l'me d'un Delbne,
    C'est--dire avec la bont,
    La douceur et l'honntet
    D'une vertu mle et romaine
    Qu'on respecte en l'antiquit.

Nos soires se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et
quelquefois nos aprs-dnes, quand la chaleur tait plus grande, dans
les routes de la fort qui s'tend du ct de Paris. Un jour, pendant la
canicule,  l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fmes
bien surpris d'y voir arriver une manire de courrier assez
extraordinaire,

    Qui, sur une mazette outre,
    Bronchant  tout moment, trottait.
    D'ours sa casaque tait fourre.
    Comme le bonnet qu'il portait;
    Et le cavalier rare tait
    Tout couvert de toile cire,
    Qui, fondant, partout dgouttait.
    Ainsi l'on peint dans des tableaux
    Un Icare tombant des nues,
    O l'on voit, dans l'air pandues,
    Ses ailes de cire en lambeaux,
    Par l'ardeur du soleil fondues,
    Choir autour de lui dans les eaux.

La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la
poste, vous paratra peut-tre bien hardie, mais si vous aviez vu le
tableau d'un Icare que nous trouvmes quelques jours aprs dans une
htellerie, cette vision vous serait venue comme  nous, ou tout au
moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque faon que vous la
receviez, elle ne saurait paratre plus bizarre que le fut  nos yeux la
figure de ce cavalier qui tait par hasard notre ami d'Aubeville.
Quoique notre joie ft extrme dans cette rencontre, nous n'osmes
pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'tat qu'il tait. Mais
sitt

    Qu'au logis il fut retir,
    Dbott, frott, dcir,
    Et qu'il nous parut dlass,
    Il fut comme il faut embrass.

Nous crivmes en ce temps-l; comme, aprs avoir attendu inutilement
l'homme que vous savez, nous rsolmes enfin de partir sans lui. Il
fallut avoir recours  Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver
de commodes  Orlans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de
Paris, nous remes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous
assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-l nous souperions
ensemble. Aprs donc avoir donn les ordres ncessaires pour le
recevoir, nous allmes au-devant de lui.  cent pas des portes parut, le
long du grand chemin, une manire de coche fort dlabr, tir par
quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.

Un quipage en si mauvais ordre ne pouvait tre ce que nous cherchions;
et nous en fmes assurs quand deux personnes qui taient dedans, ayant
reconnu nos livres, firent arrter;

    Et lors sortit avec grands cris
    Un bquillard d'une portire,
    Fort basan, sec et tout gris,
    Bquillant de mme manire
    Que Boyer bquille  Paris.

 cette dmarche, qui n'et cru voir M. Boyer? et cependant c'tait le
petit duc avec M. Potel. Ils s'taient tous deux servis de la commodit
de ce carrosse; l'un pour aller  la maison de monsieur son frre auprs
de Tours, et l'autre  quelques affaires qui l'appelaient dans le pays.
Aprs les civilits ordinaires, nous retournmes tous ensemble  la
ville, o nous lmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part
de M. Boyer; et cette fcheuse nouvelle nous fut depuis confirme de
bouche par ces messieurs. Ils nous assurrent que nonobstant la fivre
qui l'avait pris malheureusement cette nuit-l, il n'et pas laiss me
partir avec eux, comme il l'avait promis, si son mdecin, qui se trouva
chez lui par hasard  quatre heures du matin, ne l'en et empch. Nous
crmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas aprs tant de
serments, il tait assurment

    Fort malade et presque aux abois;
    Car on peut, sans qu'on le cajole,
    Dire, pour la premire fois,
    Qu'il aurait manqu de parole.

Il fallait donc se rsoudre  marcher sans M. Boyer. Nous en fmes
d'abord un peu fchs; mais, avec sa permission, en peu de temps
consols. Le souper prpar pour lui servit  rgaler ceux qui vinrent 
sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allmes coucher  Blois.
Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi
tions-nous avec des gens de bonne compagnie. tant arrivs, nous ne
songemes d'abord qu' chercher M. Colomb. Aprs une si longue absence,
chacun mourait d'envie de le voir. Il tait dans une htellerie avec M.
le prsident Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'
peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain,
 notre aise, nous renouvelmes une amiti qui, par le peu de commerce
que nous avions eu depuis trois annes, semblait avoir t interrompue.
Aprs mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive
ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus
depuis longtemps, nous emes, quoique avec un extrme regret, curiosit
d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous
savons avoir t le seul tmoin de tout le particulier,

    Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,
    Et ses moindres discours et sa moindre pense.
    La douleur nous dfend d'en dire plus d'un mot.
    Il fit tout ce qu'il fit d'une me bien sense.

Enfin, ayant caus de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de
vous dire, nous allmes ensemble faire la rvrence  Son Altesse
Royale, et de l dner chez lui avec M. et madame la prsidente Le
Bailleul

    L, d'une obligeante manire,
    D'un visage ouvert et riant,
    Il nous fit bonne et grande chre,
    Nous donnant  son ordinaire
    Tout ce que Blois a de friant.

Son couvert tait le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa
nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincs, de toutes sortes
de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace tait
tout autour en abondance.

    En ce lieu seul nous bmes frais;
    Car il a trouv des merveilles
    Sur la glace et sur les banquets,
    Et pour empcher les bouteilles
    D'tre  la merci des laquais.

Sa salle tait pare pour le ballet du soir; toutes les belles de la
ville pries; tous les violons de la province assembls, et tout cela se
faisait pour divertir madame Le Bailleul.

    Et cette belle prsidente
    Nous parut si bien ce jour-l,
    Qu'elle en devait tre contente.
    Assurment elle effaa
    Tant de beauts qu' Blois on vante.

Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se prparaient, ne
purent nous empcher de partir incontinent aprs le dner. Amboise
devait tre notre couche, et comme il tait dj tard, nous n'emes que
le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soire s'y passa fort
mlancoliquement dans le dplaisir de n'avoir plus  voyager sur la
leve et sur la vue de cette agrable rivire

    Qui, par le milieu de la France,
    Entre les plus heureux coteaux,
    Laisse en paix rpandre ses eaux,
    Et porte partout l'abondance
    Dans cent villes et cent chteaux
    Qu'elle embellit de sa prsence.

Depuis Amboise jusqu' Fontallade, nous vous pargnerons la peine de
lire les incommodits de quatre mchants gtes, et  nous le chagrin
d'un si fcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de
Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il
aimait si tendrement; mais, nonobstant la beaut de sa maison et sa
grande chre, il n'aura que les cinq vers que vous avez dj vus.

    Ni les pays o crot l'encens,
    Ni ceux d'o vient la cassonade,
    Ne sont point pour charmer les sens,
    Ce qu'est l'aimable Fontallade
    Du tendre et commode Lussans.

Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reus chez lui, il voulut
encore nous accompagner jusqu' Blaye. Nous nous dtournmes un peu de
notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs  M. le
marquis de Jonzac, son beau-frre. Un compliment de part et d'autre
dcida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous
n'acceptmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous
fut assez ncessaire, comme vous allez voir:

    Car entre Blaye et Jonzac
    On ne trouve que Croupignac.
    Le Croupignac est trs-funeste:
    Car le Croupignac est un lieu
    O six mourants faisaient le reste
    De cinq ou six cents que la peste
    Avait envoys devant Dieu;
    Et ces six mourants s'taient mis
    Tous six dans un mme logis.
    Un septime, soi-disant prtre,
    Plus pestifr que les six,
    Les confessait par la fentre,
    De peur, disait-il, d'tre pris
    D'un mal si fcheux et si tratre.

Ce lieu, si dangereux et si misrable, fut travers brusquement, et
n'esprant pas trouver de village, il fallut se rsoudre  manger sur
l'herbe, o les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un
grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin,
nous arrivmes  Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partmes
si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec
la clart des toiles. Le montant qui commenait de trs-bonne heure,
nous obligeait  cette diligence. Aprs donc avoir dit mille adieux 
Lussan, et reu mille baisers de lui, nous nous embarqumes dans une
petite chaloupe, et vogumes longtemps avant le jour.

    Mais sitt que par son flambeau
    La lumire nous fut rendue,
    Rien ne s'offrit  notre vue
    Que le ciel et notre bateau
    Tout seul dans la vaste tendue
    D'une affreuse campagne d'eau!

La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes
d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout 
fait  la mer, et ses mares montent avec tant d'imptuosit, qu'en
moins de quatre heures nous fmes le trajet ordinaire,

    Et vmes au milieu des eaux
    Devant nous paratre Bordeaux,
    Dont le port en croissant resserre
    Plus de barques et de vaisseaux
    Qu'aucun autre port de la terre.

Sans mentir, la rivire tait alors si couverte, que notre felouque eut
bien de la peine  trouver une place pour aborder. La foire, qui devait
se tenir dans peu de jours, avait attir cette grande quantit de
navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les
vins de ce pays;

    Car ce fameux et rude port
    En cette saison a la gloire
    De donner tous les ans  boire
     presque tous les gens du Nord.

Ces messieurs emportent de l tous les ans, une effroyable quantit de
vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands;
et nous apprmes qu'il tait dfendu, non-seulement de leur en vendre
pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets.
Aprs tre descendus sur la grve, et avoir admir pendant quelque temps
la situation de cette ville, nous nous retirmes au Chapeau-Rouge, o M.
Talleman nous vint prendre aussitt qu'il sut notre arrive. Depuis ce
moment, nous ne nous retirmes dans notre logis, pendant notre sjour 
Bordeaux, que pour y coucher. Les journes se passaient le plus
agrablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honntes gens de
la ville n'ont pas d'autre rduit que sa maison. Il a trouv mme que la
plupart taient ses cousins; et on le croirait plutt le premier
prsident de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le
mme que vous l'avez vu, hormis que sa dpense est plus grande. Mais
pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout 
fait change.

    Quoique sa beaut soit extrme,
    Qu'elle ait toujours ce grand oeil bleu
    Plein de douceur et plein de feu,
    Elle n'est pourtant plus la mme;
    Car nous avons appris qu'elle aime,
    Et qu'elle aime bien fort le jeu.

Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des
nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues
joueuses pour lui plaire: elles viennent rgulirement chez elle pour la
divertir; et qui veut voir une belle assemble, n'a qu' lui rendre
visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours l bien  propos pour
entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vrit, sa conversation
est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal
partags. C'est l que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la
belle faon de parler:

    Mais cette agrable du Pin,
    Qui dans sa manire est unique,
    A l'esprit mchant et bien fin;
    Et si jamais Gascon s'en pique,
    Gascon fera mauvaise fin.

Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons,
puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mmes  courir quelque
risque; et notre retraite un peu prcipite ne fut pas mal  propos.
Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner
deux jours aprs dans Agen.

    Agen, cette ville fameuse,
    De tant de belles le sjour,
    Si fatale et si dangereuse
    Aux coeurs sensibles  l'amour.

    Ds qu'on en approche l'entre,
    On doit bien prendre garde  soi:
    Car tel y va de bonne foi
    Pour n'y passer qu'une journe,
    Qui s'y sent, par je ne sais quoi,
    Arrt pour plus d'une anne.

Un nombre infini de personnes y ont mme pass le reste de leur vie sans
en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si
redoutable. Nous y trouvmes M. de Saint-Luc arrt depuis plus de six
mois, Nort depuis quatre annes, et d'Ortis depuis six semaines; et ce
fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut
absolument nous faire connatre les enchanteresses de ce lieu. Il pria
donc toutes les belles de la ville  souper; et tout ce qui se passa
dans ce magnifique repas, nous fit bien connatre que nous tions dans
un pays enchant. En vrit, ces dames ont tant de beaut, qu'elles nous
surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous
gagnrent ds la premire conversation. Il est impossible de les voir
et de conserver la libert; et c'est la destine de tous ceux qui
passent en ce lieu-l, s'ils ont la libert d'en sortir, d'y laisser au
moins leur coeur pour otage d'un prompt retour.

    Ainsi donc qu'avaient fait les autres,
    Il fallut y laisser les ntres:
    L, tous deux ils nous furent pris;
    Mais, n'en dplaise  tant de belle,
    Ce fut par l'aimable d'Ortis.
    Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.

Cela ne se fit assurment que sous leur bon plaisir. Elles ne lui
envirent point cette conqute; et nous jugeant apparemment
trs-infirmes, elles ne daignrent pas employer le moindre de leurs
charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin,
trouvmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que
rien ne nous empcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de
Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois 
Agen. C'est de ce vritable ami qu'on peut assurer

    Et dire, sans qu'on le cajole,
    Qu'il sait bien tenir sa parole.

Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons gure; car, except
les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il
est au pied des Pyrnes, loign de tout commerce, et l'on n'y peut
avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa sant. Un petit
ruisseau qui serpente  vingt pas du village, entre des saules et des
prs les plus verts qu'on puisse s'imaginer, tait toute notre
consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel
endroit, et les aprs-dnes nous promener. Un jour que nous tions sur
ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes
mares de la Garonne, dont nous avions la mmoire encore assez frache,
nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et
du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches,
un homme qui nous avait apparemment couts. C'tait

    Un vieillard tout blanc, ple et sec
    Dont la barbe et la chevelure
    Pendaient plus bas que la ceinture;
    Ainsi l'on peint Melchisdec.

    Ou plutt telle est la figure
    D'un certain vieux vque grec,
    Qui faisant le salamalec,
    Dit  tous la bonne aventure;

    Car il portait un chapiteau
    Comme un couvercle de lessive,
    Mais d'une grandeur excessive,
    Qui lui tenait lieu de chapeau.

    Et ce chapeau, dont les grands bords
    Allaient tombant sur ses paules,
    tait fait de branches de saules,
    Et couvrait presque tout son corps.

    Son habit, de couleur verdtre,
    tait d'un tissu de roseaux,
    Le tout couvert de gros morceaux
    D'un cristal pais et bleutre.

 cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois
pas en arrire; mais la curiosit prvalut sur la crainte, et nous
rsolmes, bien qu'avec quelques battements de coeur, d'attendre le
vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout  fait gracieux, et qui
nous parla fort civilement de cette sorte:

    Messieurs, je ne suis point surpris
    Que de ma rencontre imprvue
    Vous ayez un peu l'me mue:
    Mais lorsque vous aurez appris
    En quel rang les destins ont mis
    Ma naissance  vous inconnue,
    Vous rassurerez vos esprits.

    Je suis le dieu de ce ruisseau,
    Qui, d'une urne jamais tarie,
    Qui penche au pied de ce coteau,
    Prends le soin dans cette prairie
    De verser incessamment l'eau
    Qui la rend si verte et fleurie.

    Depuis huit jours, matin et soir,
    Vous me venez rglement voir,
    Sans croire me rendre visite.
    Ce n'est pas que je ne mrite
    Que l'on me rende ce devoir;
    Car enfin j'ai cet avantage,
    Qu'un canal si clair et si net
    Est le lieu de mon apanage.
    Dans la Gascogne un tel partage
    Est bien joli pour un cadet.

    Aussi l'avez-vous trouv tel,
    Louant mes bords et ma verdure;
    Ce qui me plat, je vous assure,
    Plus qu'une offrande ou qu'un autel;
    Et tout  l'heure, je le jure,
    Vous en serez, foi d'immortel,
    Rcompenss avec usure.

    Dans ce petit vallon champtre
    Soyez donc les trs-bien venus,
    Chacun de vous y sera matre;
    Et puisque vous voulez connatre
    Les causes du flux et du reflux,
    Je vous instruirai l-dessus,
    Et vous ferai bientt paratre
    Que les raisonnements cornus
    De tous temps sont les attributs
    De la faiblesse de votre tre;

    Car tous les dits et les redits
    De ces vieux rveurs de jadis,
    Ne sont que contes d'Amadis.
    Mme dans vos sectes dernires,
    Les Descartes, les Gassendis,
    Quoiqu'en diffrentes manires,
    Et plus heureux et plus hardis
     fouiller les causes premires,
    N'ont jamais trait ces matires
    Que comme de vrais tourdis.

    Moi qui sais le fin de ceci,
    Comme tant chose qui m'importe,
    Pour vous mon amour est si forte,
    Qu'aprs en avoir clairci
    Votre esprit de si bonne sorte,
    Qu'il n'en soit jamais en souci,
    Je veux que la docte cohorte
    Vous en doive le grand merci.

Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le
gazon  ses cts. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire,
fort tonns de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un
coup

    Il se moucha, cracha, toussa,
    Puis en ces mots il commena:

    Lorsque l'onde en partage chut
    Au frre du grand dieu qui tonne,
    L'avnement  la couronne
    De ce nouveau monarque fut
    Publi partout, et fallut
    Que chaque dieu-fleuve en personne
    Allt lui porter son tribut.
    Dans ce rencontre la Garonne
    Entre tous les autres parut,
    Mais si brusque et si fanfaronne,
    Que sa dmarche lui dplut;
    Et le puissant dieu rsolut
    De chtier cette Gasconne
    Par quelque signal rebut.

    De fait, il en fit peu de cas
    Quand elle lui vint rendre hommage;
    Il se renfrogna le visage,
    Et la traita du haut en bas.

    Mais elle, au lieu de l'apaiser
    Ayant pris soin d'apprivoiser,
    Avec la puissante Dordogne,
    Mille autres fleuves de Gascogne,
    Sembla le vouloir offenser.

    Lui, d'une orgueilleuse manire,
    Comme il a l'humeur fort altire.
    Amrement s'en courroua;
    Et d'une mine froide et fire,
    Deux fois si loin la repoussa,
    Que cette insolente rivire
    Toutes les deux fois rebroussa
    Plus de six heures en arrire.

    Bien qu'au vrai cette tmraire
    Se ft attir sur les bras
    Un peu follement cette affaire.
    Les grands fleuves ne crurent pas
    Devoir, en un tel embarras,
    Se sparer de leur confrre,
    Ni l'abandonner, au contraire,
    Ils en murmurrent tout bas.
    Accusant le roi trop svre.

    Mais lui, branlant ses cheveux blancs,
    Tout dgouttants de l'onde amre,
    Taisez-vous, dit-il, insolents,
    Ou vous saurez en peu de temps
    Ce que peut Neptune en colre.

    Sur-le-champ, au lieu de se taire,
    Plus haut encore on murmura.
    Le dieu lors en furie entra,
    Son trident par trois fois serra,
    Et trois fois par le Styx jura:

    Quoi donc! ici l'on osera
    Dire hautement ce qu'on voudra!
    Chaque petit dieu glosera
    Sur ce que Neptune fera!
    _Per Dio questo non sar._
    Chacun d'eux s'en repentira,
    Et pareil traitement aura;
    Car deux fois par jour on verra
    Qu' sa source on retournera,
    Et deux fois mon courroux fuira:
    Mais plus loin que pas un ira
    Celui qui, pour son malheur, a
    Caus tout ce dsordre-l;
    Et cet exemple durera
    Tant que Neptune rgnera.

     ce dieu du moite lment
    Les rebelles lors se soumirent;
    Et, quoique grondant, obirent
    Par force  ce commandement.

    Voil ce qu'on n'a jamais su,
    Et ce que tout le monde admire.
    Aussi nous avions rsolu,
    Pour notre honneur, de n'en rien dire:
    Mais aujourd'hui vous m'avez plu
    Si fort, que je n'ai jamais pu
    M'empcher de vous en instruire.

Il n'eut pas achev ces mots qu'il s'coula d'entre nous deux, mais si
vite qu'il tait  vingt pas de nous devant que nous nous en fussions
aperus. Nous le suivmes le plus lgrement que nous pmes; et voyant
qu'il tait impossible de l'attraper, nous lui crimes plusieurs fois:

    Eh! monsieur le Fleuve, arrtez!
    Ne vous en allez pas si vite!
    Eh! de grce, un mot! coutez!
    Mais il se remit dans son gte,

et rentra dans ces mmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous
allmes en vain jusqu' cet endroit; car le bonhomme tait dj tout
fondu en eau quand nous arrivmes, et sa voix n'tait plus

    Qu'un murmure agrable et doux;
    Mais cet agrable murmure
    N'est entendu que des cailloux.
    Il ne le put tre de nous;
    Et mme, sans vous faire injure,
    Il ne l'et pas t de vous.

Aprs l'avoir appel plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous
obligea de retourner en notre logis, o nous fmes mille rflexions sur
cette aventure. Notre esprit n'tait pas entirement satisfait de cet
claircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une
sdition o tous les fleuves avaient tremp, il n'y en avait eu qu'une
partie de chtis. Nous revnmes plusieurs fois en ce mme lieu, tant
que nous demeurmes  Encosse, pour y conjurer cet honnte fleuve de
nous vouloir donner  ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il
ne parut plus; et nos eaux tant prises, le temps vint enfin de s'en
aller.

Un carrosse que M. le snchal d'Armagnac avait envoy, nous mena bien 
notre aise chez lui,  Castille, o nous fmes reus avec tant de joie,
qu'il tait ais de juger que nos visages n'taient point dsagrables
au matre de la maison.

    C'est chez cet illustre Fontrailles,
    O les tourtes, les ortolans,
    Les perdrix rouges et les cailles,
    Et mille autres vols succulents
    Nous firent horreur des mangeailles
    Dont Carbon et tant de canailles
    Vous affrontent depuis vingt ans.

Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la valle de misre et vos
rtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chre. Si
vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,

    Soyez donc assez braves gens
    Pour quitter enfin vos murailles,
    Et si vous tes de bon sens,
    Allez et courez chez Fontrailles
    Vous gorger de mets excellents.

Vous y serez bien reus assurment, et vous le trouverez toujours le
mme. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit 
faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honntes gens
de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont
jamais pu trouver. Aprs nous y tre empiffrs quatre jours avec M. le
prsident de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitt qu'il
fut inform de notre arrive, nous allmes tous ensemble  Toulouse,
descendre chez l'abb de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous
donna de ces repas qu'on ne peut faire qu' Toulouse. Le lendemain, M.
le prsident de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dner,
jusqu'o peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa
permission, la profusion et la prodigalit. Le festin du Menteur n'tait
rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour
vous en faire une description magnifique.

    Toi qui prsides aux repas,
     Muse! sois-nous favorable;
    Dcris avec nous tous les plats
    Qui parurent sur cette table.

    Pour notre honneur et pour ta gloire,
    Fais qu'aucun de tous ces grands mets
    Ne s'chappe  notre mmoire,
    Et fais qu'on en parle  jamais.

    Mais comme notre esprit s'abuse
    De s'imaginer qu'aux festins
    Puisse prsider une Muse,
    Et qu'elle se connaisse en vins!

    Non, non, les doctes demoiselles
    N'eurent jamais un bon morceau:
    Et ces vieilles sempiternelles
    Ne burent jamais que de l'eau.

     qui donc adresser ses voeux
    En des occasions pareilles?
    Est-ce  vous, Bacchus, roi des treilles?
     vous, dieu des mets savoureux?

    Mais, pour rimer, Bacchus et Come
    Sont des dieux de peu de secours;
    Et jamais de mmoire d'homme,
    On ne leur fit un tel discours.

Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions
entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous
dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru
Toulouse, ce lieu si renomm pour la bonne chre, puis pour jamais de
gibier, si l'un de vos amis et des ntres ne nous et encore le
lendemain, dans un dner, fait admirer cette ville comme un prodige,
pour la quantit de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez
aisment son nom, quand nous vous dirons

    Que c'est un de ces beaux esprits
    Dont Toulouse fut l'origine.
    C'est le seul Gascon qui n'a pris
    Ni l'air ni l'accent du pays;
    Et l'on jugerait  sa mine
    Qu'il n'a jamais quitt Paris.

Enfin, c'est l'agrable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont
rien que d'un homme qui n'aurait jamais boug de la cour.

    Vous saurez qu'il est mari,
    Environ depuis une anne,
    Et qu'il est tout  fait li
    Du sacr lien d'hymne.

    Li tout  fait, c'est--dire
    Qu'il est li tout  fait bien,
    Et qu'il ne lui manque plus rien,
    Et qu'il a tout ce qu'il dsire.

    L'pouse est bien apparente,
    Et bien apparent l'poux;
    Elle est jeune, riche, esprite:
    Il est jeune, riche, esprit doux.

Avec lui et dans son carrosse, nous quittmes Toulouse pour aller 
Grouille, o M. le comte d'Aubijoux nous reut trs-civilement. Nous le
trouvmes dans un petit palais qu'il a fait btir au milieu de son
jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est compos que de
trois chambres, mais bien peintes et tout  fait appropries. Il a
destin ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses
amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas
dire avec sa matresse:

    Malgr l'injustice des cours,
    Dans cet agrable ermitage
    Il coule doucement ses jours,
    Et vit en vritable sage.

De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne
serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-tre serez-vous surpris
de savoir que faisant si grande chre, il ne vivait que d'une crote de
pain par jour. Aussi son visage tait-il d'un homme mourant. Bien que
son parc ft trs-grand, et qu'il et mille endroits tous les plus beaux
les uns que les autres pour se promener, nous passions les journes
entires dans une petite le plante et tenue aussi propre qu'un jardin,
et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit,
et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprs qui l'environnent.

    Sous ce berceau qu'Amour exprs
    Fit pour toucher quelque inhumaine,
    L'un de nous deux, un jour, au frais,
    Assis prs de cette fontaine,
    Le coeur perc de mille traits,
    D'une main qu'il portait  peine,
    Grava ces vers sur un cyprs:
    Hlas! que l'on serait heureux
    Dans ce beau lieu digne d'envie,
    Si, toujours aim de Sylvie,
    L'on pouvait, toujours amoureux,
    Avec elle passer la vie!

Vous connatrez par-l que dans notre voyage nous ne songions pas
toujours  faire bonne chre, et que nous avions quelquefois des moments
assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M.
d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, aprs lesquels il nous
donna son carrosse pour aller  Castres prendre celui de M. de
Pnautier, qui nous mena chez lui,  Pnautier,  une lieue de
Carcassonne. Vos sants y furent bues mille fois, avec le cher ami
Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comdie fut aussi un de
nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'tait pas
mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous
en partmes, M. de Pnautier, qui sans doute est un des plus honntes
hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son
carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y et une grande journe. Le
temps tait si beau, que nous esprions le lendemain, sur nos chevaux
frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher prs de
Montpellier. Mais, par malheur,

    Dans cette vilaine Narbonne
    Toujours il pleut, toujours il tonne.
    Toute la nuit doncques il plut,
    Et tant d'eau cette nuit il chut,
    Que la campagne submerge
    Tint deux jours la ville assige.

Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette
ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est situe dans un
fond tout environn de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent
en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir
risque de se noyer. Nous voulmes pourtant le hasarder; mais l'accident
d'un laquais emport par une ravine, et qui sans doute tait perdu si
son cheval ne l'et sauv  la nage, nous fit rentrer bien vite pour
attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous
trouvmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent tre
des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il tait
de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc
faire voir les rarets de leur ville, et nous menrent d'abord dans
l'glise cathdrale, qu'ils prtendaient tre un chef-d'oeuvre pour la
hauteur des votes, mais nous ne saurions pas dire au vrai

    Si l'architecte qui la fit,
    La fit ronde, ovale ou carre,
    Et moins encor s'il la btit
    Haute, basse, large ou serre.

    Car, arrivs en ce saint lieu,
    Nous n'emes jamais autre envie
    Que de faire des voeux  Dieu
    De ne le voir de notre vie.

    Ce qu'on y montre encor de rare,
    Est un vieux et sombre tableau,
    O l'on voit sortir un Lazare
     demi mort de son tombeau.

    Mais le peintre l'a si bien fait
    Sec, ple, hideux, noir, effroyable,
    Qu'il semble bien moins le portrait
    Du bon Lazare que d'un diable.

Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux
merveilles, ils eurent encore la bont, pour nous rgaler tout  fait,
de nous prsenter  deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui
tombaient, en vrit, de la v... Voil tous les divertissements que nous
emes  Narbonne. Voyez par l si deux jours que nous y demeurmes se
passrent agrablement. Toi qui nous as si bien divertis,

    Digne objet de notre courroux,
    Vieille ville toute de fange,
    Qui n'es que ruisseaux et qu'gouts,
    Pourrais-tu prtendre de nous
    Le moindre vers  ta louange?

    Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver
    De quinze ou vingt malheureux drilles,
    O l'on peut  peine trouver
    Deux ou trois misrables filles
    Aussi malsaines que ton air.

    Va, tu n'eus jamais rien de beau,
    Rien qui mrite qu'on le prise,
    Bien peu de chose est ton tableau,
    Et bien moins que rien ton glise.

L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais
nous passmes dans cette trange demeure deux journes avec tant de
chagrin, qu'elle en est quitte  bon march. Enfin les eaux
s'coulrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il
nous fut permis de sortir. Aprs avoir march trois ou quatre lieues
dans les plaines toutes noyes, et pass sur de mchantes planches un
torrent qui s'tait fait de l'gout des eaux, large comme une rivire,
Bziers, cette ville si propre et si bien situe, nous fit voir un pays
aussi beau que celui dont nous partions tait vilain. Le lendemain,
ayant travers les landes de Saint-Hubri, et got les bons muscats de
Loupian, nous vmes Montpellier se prsenter  nous, environn de ces
plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.

Nous y abordmes  travers mille boules de mail; car on joue l, le long
des chemins,  la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par o
l'on entre d'abord, l'on croit tre dans la boutique de Martial; et
cependant,

    Bien que de cette belle ville
    Viennent les meilleures senteurs,
    Son terroir, en muscats fertile,
    Ne lui produit jamais de fleurs.

Cette rue si parfume conduit dans une grande place, o sont les
meilleures htelleries. Mais nous fmes bientt pouvants

    De rencontrer en cette place
    Un grand concours de populace.
    Chacun y nommait d'Assouci.
    Il sera brl, Dieu merci
    (Disait une vieille bagasse).
    Dieu veuille qu'autant on en fasse
     tous ceux qui vivent ainsi!

La curiosit de savoir ce que c'tait nous fit avancer plus avant. Tout
le bas tait plein de peuple, et les fentres remplies de personnes de
qualits. Nous y reconnmes un des principaux de la ville, qui nous fit
entrer aussitt dans le logis. Dans la chambre o il tait, nous
apprmes qu'effectivement on allait brler d'Assouci pour un crime qui
est en abomination parmi les femmes. Dans cette mme chambre nous
trouvmes grand nombre de dames, qu'on nous dit tre les plus jolies,
les plus qualifies et les plus spirituelles de la ville, quoique
pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises.  leurs
petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires,
nous crmes bientt que c'tait une assemble des prcieuses de
Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts  cause de
nous, elles ne paraissaient que des prcieuses de campagne, et
n'imitaient que faiblement les ntres de Paris. Elles se mirent exprs
sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles
valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commena donc une
conversation assez plaisante:

    Les unes disaient que Mnage
    Avait l'air et l'esprit galant,
    Que Chapelain n'tait pas sage,
    Que Costar n'tait pas pdant;
    Et les autres croyaient monsieur de Scudris
    Un homme de fort bonne mine,
    Vaillant, riche et toujours bien mis;
    Sa soeur une beaut divine,
    Et Plisson un Adonis.

Elles en nommrent encore une trs-grande quantit, dont il ne nous
souvient plus. Aprs avoir bien parl des beaux-esprits, il fut question
de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Mose_, on ne
loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout.
Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Mnage, et la prface
de M. Plisson fut traite de ridicule. Voiture mme passa pour un homme
grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estim pour la dlicatesse
de la conversation, _Cyrus_ et _Cllie_, pour la magnificence de
l'expression et la grandeur des vnements. Mille autres choses se
dbitrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement,
la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure
de l'excution approchait. Une de ces dames prit la parole, et
s'adressant  celle qui nous avait paru la principale et la matresse
prcieuse:

    Ma bonne, est-ce lui que l'on dit
    Avoir autrefois tant crit,
    Mme compos quelque chose
    En vers sur la mtamorphose?
    Il faut donc qu'il soit bel-esprit?

    --Aussi l'est-il, et l'un des vrais,
    Reprit l'autre, et des premiers faits.
    Ses lettres lui furent scelles
    Ds leurs premires assembles.
    J'ai la liste de ces messieurs:
    Son nom est en tte des leurs.

    Plus d'une mine srieuse,
    Avec un certain air affect,
    Penchait sa tte de ct,
    Et de ce ton de prcieuse,
    Lui dit: Ma chre, en vrit,
    C'est dommage que dans Paris
    Ces messieurs de l'Acadmie,
    Tous ces messieurs les beaux-esprits,
    Soient sujets  telle infamie.

L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la
chambre et le logis, pour en aller clater a notre aise dans
l'htellerie. Nous emes toutes les peines du monde a passer dans les
rues,  cause de l'affluence du peuple.

    L d'hommes on voyait fort peu.
    Cent mille femmes animes,
    Toutes de colre enflammes,
    Accouraient en foule en ce lieu
    Avec des torches allumes.

Elles cumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible.
Les unes disaient que c'tait trop peu de le brler; les autres qu'il
fallait l'corcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur
voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le
tourmenter. Enfin

    On aurait dit,  voir ainsi
    Ces bacchantes cheveles,
    Qu'au moins ce monsieur d'Assouci
    Les aurait toutes violes:

et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnmes avec bien de la
peine notre logis, o nous apprmes en arrivant qu'un homme de condition
avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps aprs on vint nous
dire que toute la ville tait en rumeur, que les femmes y faisaient une
sdition, et qu'elles avaient dj dchir deux personnes, pour tre
seulement souponnes de connatre d'Assouci. Cela nous fit une
trs-grande frayeur.

    Et de peur d'tre pris aussi
    Pour amis du sieur d'Assouci,
    Ce fut  nous de faire gille.
    Nous fmes donc assez prudents
    Pour quitter d'abord cette ville;
    Et cela fut d'assez bon sens.

Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte carte, et
prenons la chemin de Massilargues, esprant d'y pouvoir arriver avant la
nuit.  une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrmes notre
d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous
conta ses disgrces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'couter un long
discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son ct; lui fort vite,
quoiqu' pied; et nous doucement,  cause que nos chevaux taient
fatigus. Nous arrivmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa
mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chre et
par ses bons lits, de nous faire bientt oublier ces fatigues. Nous ne
pmes, tant si proches de Nmes, refuser  notre curiosit de nous
dtourner pour aller voir

    Ces grands et fameux btiments
    Du pont du Gard et des Arnes,
    Qui nous restent pour monuments
    Des magnificences romaines.

    Ils sont plus entiers et plus sains
    Que tant d'autres restes si rares.
    Echapps aux brutales mains
    De ce dluge de barbares
    Qui fut le flau des humains.

Fort satisfaits du Languedoc, nous prmes assez vite la route de
Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si clbre par sa
foire; et le mme jour nous vmes de bonne heure

    Paratre sur les bords du Rhne
    Ces murs pleins d'illustres bourgeois,
    Glorieux d'avoir autrefois
    Eu chez eux la cour et le trne
    De trois ou quatre puissants rois.

On y aborde par

    Cette heureuse et fertile plaine
    Qui doit son nom  la vertu
    Du grand et fameux capitaine
    Par qui le fier Dunois, battu,
    Reconnut la grandeur romaine.

Nous vmes, pour vous parler un peu moins potiquement, cette belle et
clbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de
Languedoc en Provence. C'est assurment la plus belle porte. La
situation admirable de ce lieu y a presque attir toute la noblesse du
pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes
de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vmes
toutes au cours, o nous fmes, faisant fort bien leur devoir avec
quantit de messieurs assez bien faits. Elles nous donnrent lieu de les
accoster, quoique inconnus; et sans vanit, nous pouvons dire qu'en deux
heures de conversation nous avanmes assez nos affaires, et que nous
fmes peut-tre quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemble,
o l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces
belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous
en partmes, et traversmes avec bien de la peine

    La vaste et pierreuse campagne,
    Couverte encor de ces cailloux
    Qu'un prince, revenant d'Espagne,
    Y fit pleuvoir dans son courroux.

C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'
Salon, petite ville qui n'a point d'autre raret que le tombeau de
Nostradamus. Nous y couchmes, et n'y dormmes pas un moment,  cause
des hauts cris d'une comdienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit,
proche de notre chambre, de deux petits comdiens. Un tel vacarme nous
fit monter  cheval de bon matin; et cette diligence servit  nous
faire considrer plus  notre aise, en arrivant  Marseille, cette
multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne
voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la
beaut; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez
tant ou parler de Marseille, que de vous en entretenir prsentement, ce
serait rpter les mmes choses, peut-tre vous ennuyer.

    Tout le monde sait que Marseille
    Est riche, illustre et sans pareille
    Pour son terroir et pour son port;
    Mais il faut vous parler du fort,
    Qui sans doute est une merveille.

    C'est Notre-Dame de la Garde;
    Gouvernement commode et beau,
     qui suffit, pour toute garde,
    Un suisse avec sa hallebarde
    Peint sur la porte du chteau.

Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut
lev, que s'il commandait  tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la
plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.

    Aussi voyons-nous que nos rois,
    En connaissant bien l'importance,
    Pour le confier ont fait choix
    Toujours de gens de consquence:
    De gens pour qui, dans les alarmes,
    Le danger aurait eu des charmes;
    De gens prts  tout hasarder,
    Qu'on et vu longtemps commander,
    Et dont le poil poudreux et blanchi sous les armes.

Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous
donna la curiosit de l'aller voir. Nous grimpmes plus d'une heure
avant d'arriver  l'extrmit de cette montagne, o l'on est bien
surpris de ne trouver qu'une mchante masure tremblante, prte  tomber
au premier vent. Nous frappmes  la porte, mais doucement, de peur de
la jeter par terre; et aprs avoir heurt longtemps sans entendre mme
un chien aboyer sur la tour,

    Des gens qui travaillaient l proche,
    Nous dirent: Messieurs, l-dedans
    On n'entre plus depuis longtemps.
    Le gouverneur de cette roche,
    Retournant en cour par le coche,
    , depuis environ quinze ans.
    Emport la clef dans sa poche.

La navet de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous
firent remarquer un criteau que nous lmes avec assez de peine, car le
temps l'avait presque effac.

    Portion du Gouvernement
     louer tout prsentement.

Plus bas, en petit caractre:

    Il faut s'adresser  Paris,
    Ou chez Conrat, le secrtaire,
    Ou chez Courb, l'homme d'affaire
    De tous messieurs les beaux-esprits,

Croyant aprs cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le
quittmes sur-le-champ, et mme avec empressement, pour aller goter des
muscats  la Cioutat. Nous n'y arrivmes pourtant que fort tard, pare
que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien
difficile de ne s'y pas arrter  boire. Vous n'tes pas assurment
curieux de savoir de la Cioutat,

    Que les marchands et les nochers
    La rendent fort considrable;
    Mais pour le muscat adorable.
    Qu'un soleil proche et favorable
    Confit dans les brlants rochers,
    Vous en aurez, frres trs-chers,
    Et du meilleur sur votre table.

Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent acheves aussitt
que nous emes achet le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi,
nous nous acheminmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation
amirable, expose au midi, et couverte au septentrion par des montagnes
leves jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus
sr qui soit au monde. Nous y trouvmes M. le chevalier Paul, qui, par
sa charge, par son mrite et par sa dpense, est le premier et le plus
considrable du pays.

    C'est ce Paul dont l'exprience
    Gourmande la mer et le vent,
    Dont le bonheur et la vaillance
    Rendent formidable la France
     tous les peuples du Levant.

Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vrit,
quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'tre
commode, doux et tout  fait honnte. Il nous rgala dans sa cassine,
si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchant.

Nous n'avions trouv jusque-l que des orangers de mdiocre grandeur, et
dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chnes, et dans le
milieu des campagnes, nous fit aller jusqu' Hyres. Que ce lieu nous
plut! Qu'il est charmant! Et quel sjour serait-ce que Paris sous un si
beau climat!

    Que c'est avec plaisir qu'aux mois
    Si fcheux en France et si froids,
    On est contraint de chercher l'ombre
    Des orangers qu'en mille endroits
    On y voit, sans rang et sans nombre.
    Former des forts et des bois.

    L, jamais les plus grands hivers
    N'ont pu leur dclarer la guerre.
    Cet heureux coin de l'univers
    Les a toujours beaux, toujours verts,
    Toujours fleuris en pleine terre.

Qu'ils nous ont donn de mpris pour les ntres, dont les plus conservs
et les mieux gards ne doivent pas tre, en comparaison, appels des
orangers!

    Car ces petits nains contrefaits.
    Toujours tapis entre deux ais.
    Et contraints sous des casemates.
    Ne sont,  bien parler, que vrais
    Et misrables culs-de-jattes.

Nous ne pouvions terminer notre voyag par un lieu qui nous laisst une
ide plus agrable; aussi ds le moment ne songemes-nous plus qu'
retourner  Paris. Notre dvotion nous fit pourtant dtourner un peu
pour aller  la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et
qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un
rocher escarp, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurment
par miracle; car il est ais de voir que les hommes

    N'y peuvent avoir travaill;
    Et l'on croit, avec apparence,
    Que les saints esprits ont taill
    Ce roc qu'avec tant de constance
    La sainte a si longtemps mouill
    Des larmes de sa pnitence.
    Mais, si d'une adresse admirable
    L'ange a taill ce roc divin,
    Le dmon, cauteleux et fin,
    En a fait l'abord effroyable,
    Sachant bien que le plerin
    Se donnerait cent fois au diable,
    Et se damnerait en chemin.

Nous y montmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et
par la grce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fmes pas
plus tt arrivs, qu'il nous prit une extrme impatience d'en sortir,
sans savoir pourquoi. Nous examinmes donc assez brusquement la
bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruismes en un moment des
religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manire de
traiter les passants; car ce sont eux qui les reoivent et qui tiennent
htellerie.

    On n'y mange jamais de chair,
    On n'y donne que du pain d'orge,
    Et des oeufs qu'on y vend bien cher.
    Les moines hideux ont de l'air
    De gens qui sortent d'une forge.
    Enfin, ce lieu semble un enfer,
    Ou pour le moins un coupe-gorge,
    On ne peut tre sans horreur
    Dedans cette horrible demeure
    Et la faim, la soif et la peur
    Nous en firent sortir sur l'heure.

Bien qu'il ft presque nuit, et qu'il ft le plus vilain temps du
monde, nous aimmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes,
que de demeurer  la Sainte-Baume. Les reliques qui sont  Saint-Maximin
nous portrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un
guide, sans nous tre gars; mais non pas sans tre mouills. Aussi le
lendemain, la matine s'tant passe entire en dvotion, c'est--dire 
faire toucher des chapelets  quantit de corps saints, et  mettre
d'assez grosses pices dans les troncs, nous allmes nous enivrer
d'excellente blanchette de Ngraux, et de l coucher  Aix. C'est une
capitale sans rivire, et dont tous les dehors sont fort dsagrables;
mais, en rcompense, belle et assez bien btie, et de bonne chre. Orgon
fut ensuite notre couche, lieu clbre pour tous les bons vins; et le
jour d'aprs Avignon nous fit admirer la beaut de ses murailles. Madame
de Castelane y tait,  qui nous rendmes visite aussitt le mme jour,
qui fut le jour des Morts. Nous la trouvmes chez elle en bonne
compagnie. Elle n'tait point, comme les autres veuves, dans les glises
 prier Dieu.

    Car bien qu'elle ait l'me assez tendre
    Pour tout ce qu'elle aurait chri.
    On aurait peine  la surprendre
    Sur le tombeau de son mari.

Avignon nous avait paru si beau, que nous voulmes y demeurer deux jours
pour l'examiner plus  loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur
les bords du Rhne par un beau clair de lune, nous rencontrmes un homme
qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci.
Son manteau, qu'il portait sur le nez, empchait qu'on ne le pt bien
voir au visage. Dans cette incertitude, nous prmes la libert de
l'accoster, et de lui demander:

    Est-ce vous, monsieur d'Assouci?

    --Oui, c'est moi, messieurs; me voici.
    N'ayant plus pour tout quipage
    Que mes vers, mon luth et mon page.
    Vous me voyez sur le pav
    En dsordre, malpropre et sale;
    Aussi je me suis esquiv
    Sans emporter paquet ni malle;
    Mais enfin me voil sauv,
    Car je suis en terre papale.

Il avait effectivement avec lui le mme page que nous lui avions vu
lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurit nous avait
empch de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que
c'tait que ce petit garon, et quelle belle qualit l'obligeait  le
mener avec lui; nous le questionnmes donc assez malicieusement, lui
disant:

    Ce petit page qui vous suit,
    Et qui derrire vous se glisse,
    Que sait-il? En quel exercice,
    En quel art l'avez-vous instruit?

    --Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,
    Il est bien  votre service.

Nous le remercimes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait,
et ne lui rpondmes autre chose

    Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.
    De votre page qui vous suit,
    Et qui derrire vous se glisse,
    Et de tout ce qu'il sait aussi,
    Grand merci, monsieur d'Assouci.
    D'un si bel offre de service,
    Monsieur d'Assouci, grand merci.

Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit crite de Lyon,
ce n'est pas que nous n'ayons encore  vous mander les beauts du
Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Cte-Rtie; mais, en
vrit, nous sommes si las d'crire, que la plume nous tombe des mains,
outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous
aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,

    Si nous allions tout tous dduire,
    Nous n'aurions plus rien  vous dira:
    Et vous saurez qu'il est plus doux
    De causer buvant avec vous,
    Qu'en voyageant de vous crira.
    Adieu, les deux frres nourris
    Aussi bien que gens de la ville,
    Que nous aimons plus que dix mille
    Des plus aimables de Paris.

    DATE.

    De Lyon, o l'on nous a dit
    Que le roi, par un rude dit,
    Avait fait dfenses expresses,
    Expresses dfenses  tous,
    De plus porter chausses suissesses.
    Cet dit, qui n'est rien pour nous,
    Vous rduit en grandes dtresses,
    Grosses bedaines, grosses fesses:
    Car o diable vous mettrez-vous?

    ADRESSE.

     messieurs les ans Broussins.
    Chacun enseignera la rue:
    Car leur demeure est plus connue
    Au Marais que les Capucins.




VOYAGE

DE LANGUEDOC

ET

DE PROVENCE

PAR

LEFRANC DE POMPIGNAN

 MADAME ***

Le 24 septembre 1740.


C'est donc trs-srieusement, madame, que vous demandez la relation de
notre voyage. Vous la voulez mme en prose et en vers. C'est un march
fait, dites-vous, nous ne saurions nous en ddire. Il faut bien vous en
croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus lgrement
engage. Je suis sr

    Que tout homme sens rira
    D'une entreprise si falotte!
    Que personne ne nous lira:
    Ou que celui qui le fera,
     coup sr trs-fort s'ennura,
    Que vers et prose on sifflera;
    Et que sur cette preuve-l
    Le rgiment de la calotte
    Pour ses voyageurs nous prendra.

Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous
dplaire. Nous allons vous obir de notre mieux. Mais gardez-nous au
moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit tre mauvais
qu'incognito.

Comme ce n'est point ici un pome pique, nous commencerons modestement
par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant t le
premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre
itinraire. N'y et-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort
respectes le temps, cette Narbonne mritait un peu plus d'gards que
n'en ont eu les deux clbres voyageurs.

Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre
heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en
partmes.

    Mais vu le local enterr
    De la cit primatiale,
    Nous croyons, tout considr,
    Que quand la saison pluviale.
    Au milieu du champ labour
    Vernie la bouche  la cigale,
    Toutes les eaux ont conjur
    D'environner, bon gr mal gr.
    La ville archipiscopale:
    Ce qui rend ce lieu rvr
    Un cloaque beaucoup trop sale,
    De quoi Chapelle a murmur;
    Mais d'un ton si peu mesur,
    Qu'il en rsulte grand scandale.
    Au point qu'un prbendier lettr
    De l'glise collgiale
    Nous dit, d'un air trs-assur,
    Que ce voyage clbr
    N'tait au fond qu'oeuvre de balle.
    Et que Narbonne, qu'il ravale,
    Ne l'avait jamais admir.

Le fait, madame, est vrai  la lettre;  telles enseignes que le docte
prbendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrme, de
l'oeuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de trs-mauvais plaisants.
Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous et fait. Ce gnreux
inconnu nous avait men au palais archipiscopal, admirer les antiquits
qu'on y a recueillies. Par son crdit, nous vmes toute la maison,
grande, noble, claire mme en dpit de tout ce qui devrait la rendre
obscure. Mais on a log un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions
ensuite suivi notre guide  la mtropole, qui sera une fort belle
glise, quand il plaira  Dieu et aux tats de faire finir la nef. Quant
 ce tableau, si dnigr dans l'oeuvre susdit, messieurs de Narbonne le
regrettent tous les jours, malgr la copie que M. le duc d'Orlans leur
en laissa libralement, mais qu'ils trouvent fort mdiocre, quoique le
Lazare y soit peut-tre aussi noir que dans l'original.

Nous reprmes notre chemin, et parcourmes gaiement les chausses qui
mnent  Bziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu cleste,
comme il est ais d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs,
dont je vous fais grce. La nuit nous ayant surpris avant d'y tre
arrivs, nous fmes tents d'y coucher.

    Mais sachant par tradition
    Que dans cette agrable ville,
    Pour le sol de chaque saison,
    Trs-prudemment chaque maison
    A soin d'avoir un domicile.
    Et craignant pour mon compagnon,
    Qui pour moi n'tait pas tranquille,
    Nous crimes au postillon
    Au plus vite de faire gille.

Ce fut donc  Pznas que nous allmes chercher notre gte. Il tait
tard quand nous y arrivmes; les portes taient fermes. Nous en fmes
si piqus que nous ne voulmes plus y entrer quand on les ouvrit le
lendemain matin. Mais que nous fmes enchants des dehors! Il n'en est
point de plus riants ni de mieux cultivs. Quoique Pznas n'ait pas de
proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation
vaut bien celle de Bziers. La chausse qui commence aprs les casernes
du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit  une
route assez sauvage, qui nous conduisit  Vallemagne, lieu passablement
digne de la curiosit des voyageurs.

    Prs d'une chane de rochers
    S'lve un monastre antique.
    De son glise trs-gothique,
    Deux tours, espce de clochers,
    Ornent la faade rustique.

Les chos, s'il en est dans ce triste sjour,

    D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:
    Et leur troupe oisive sommeille
    Dans les cavernes d'alentour.

Dpche, dis-je  un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos
chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thbade en
raccourci. Allons, l'abb, ni vous ni moi ne commerons avec les
anachortes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins,
s'cria le matre de la poste, que nous ne croyions pas si prs de nous.
Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la diffrence d'un
anachorte et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre,  ct
de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pres du
dsert, rongs de rats.--Si vous voulez dner, ajouta-t-il, entrez, on
vous fera, bonne chre.

    Nos moines sont de bons vivants,
    L'un pour l'autre fort indulgents,
    Ne faisant rien qui les ennuie,
    Ayant leur cave bien garnie,
    Toujours reposs et contents,
    Visitant peu la sacristie;
    Mais quelquefois les jours de pluie
    Priant Dieu pour tuer le temps.

Il est vrai qu'ils avaient profit de cette matine-l, qui tait fort
sombre et fort pluvieuse, pour dpcher une grand'messe. Nous gagnmes
le clotre. Croiriez-vous, madame, qu'un clotre de solitaires ft une
grotte enchante? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je
ne puis le comparer qu' une dcoration d'opra. Il y a surtout une
fontaine qui mriterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme
deux gouttes d'eau  la fontaine de l'Amour.

    Sur ses colonnes, des feuillages
    Entrelacs dans des berceaux,
    Forment un dme de rameaux.
    Dont les dlicieux ombrages
    Font goter, dans des lieux si beaux,
    Le frais des plus sombres bocages.
    Sous cette vote de cerceaux,
    La plus heureuse des naades
    Rpand le cristal de ses eaux
    Par deux diffrentes cascades.
    Au pied de leur dernier bassin.
    On frre, garon trs-capable,
    Entour de flacons de vin,
    Plaait le buffet et la table.

Tout auprs, un dner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur

    Provoqu la concupiscence,
    Tenu sur des fourneaux  son point de chaleur,
    Pour disparatre, attendait la prsence
    De quatre bernardins qui s'ennuyaient au choeur.

Dans ce moment nous envimes presque le sort de ces pauvres religieux:
nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de
l'me. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait  sa vocation
particulire, et nous nous devinions sans nous parier.

    L'abb convoitait l'abbaye:
    Pour moi, qui pensais moins  Dieu,
    Ah! disais-je, si dans ce lieu
    Je trouvais Iris ou Sylvie...

Car voil, les hommes. Ce qui est un sujet d'dification pour les uns,
est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a dbiter
l-dessus! Prenons cong de la dlicieuse fontaine: elle nous a mens un
peu loin.

     fontaine de Vallemagne!
    Flots sans cesse renouvels,
    La plus agrable campagne
    Ne vaut pas vos bords isols.

Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver  Loupian, lieu clbre par
ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre  porte de juger.
Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrtmes. Mais l'anne,
nous dit-on, n'avait pas t bonne. L'htesse entreprit de nous
ddommager avec des hutres d'un got fort infrieur  celles de
l'Ocan.

Remonts en chaise, nous nous livrions  l'admiration que nous causait
la beaut du pays,

    Quand deux gentilles demoiselles,
    D'un air agrable et badin
    Qui n'annonait pas des cruelles,
    Nous arrtrent en chemin.

Elles nous demandrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au
village prochain, qui tait le lieu de la poste. L'abb fut impoli pour
la premire fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus
oblig, malgr moi, d'tre de moiti dans son refus.

Nous commencions alors  ctoyer l'tang de Thau, qui se dbouche dans
le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne.
Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la
premire fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler 
son aise

    Ce vaste amas de flots, ce superbe lment,
    De l'aveugle Fortune image naturelle,
    Comme elle sduisant, et perfide comme elle:
    Asile des forfaits, noir sjour des hasards,
    Thtre dangereux du commerce et de Mars;
    Des plus rares trsors source avare et fconde,
    Et l'empire commun de tous les rois du monde.

Nous arrivmes enfin  Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous
aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'aprs nous
tre fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait
tre mieux entretenu, et avoir parcouru lgrement au retour tout ce
qu'on est dans l'usage de montrer aux trangers, cous vnmes avec
empressement chercher un excellent souper, auquel nous tions prpars
par le repas frugal que nous avions fait  Loupian.

La matine du lendemain fut employe  visiter la Mosson et la Vrune.
Les eaux et les promenades de celle-ci ne mritent gure moins de
curiosit que la magnificence de la premire, o il y a des beauts
royales; mais o, sans tre difficile  l'excs, on peut trouver
quelques dfauts auxquels,  la vrit, le seigneur chtelain est en
tat de remdier. Nous nous htmes aprs cela de gagner Lunel, o nous
fmes accueillis par M. de la***, major du rgiment de Duras, qui
commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il
nous et attendus L'abb en profita mdiocrement.

    Il quitta cette bonne chre
    Pour une dvote action
    Que ceux de sa profession
    Ne font pas trop pour l'ordinaire.
    Ce fut, je crois, son brviaire
    Qui causa sa dsertion.
    Notre convive militaire
    Partagea mon affliction.
    Mais comme en toute occasion
    La Providence dbonnaire
    Compense, d'une main lgre,
    Plaisir et tribulation,
    La retraite de mon confrre
    Grossit pour moi la portion
    D'un vin de Saint-milion
    Qu' Lunel je n'attendais gure.

Une partie de la nuit se passa joyeusement  table. Nous nous sparmes
de notre hte  huit heures du matin, et nous courmes  Nmes pour y
admirer ces ouvrages si suprieurs aux ouvrages modernes, si dignes de
la posie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'oeuvre immortels
dont cette cit, autrefois si considrable, a t enrichie par les
Romains. Les arnes s'aperoivent d'aussi loin que la ville mme.

    Monument qui transmet  la postrit
    Et leur magnificence et leur frocit
    Par des degrs obscurs, sous des votes antiques,
    Nous montons avec peine au sommet des portiques.
    L nos yeux tonns promnent leurs regards,
    Sur les restes pompeux du faste des Csars.
    Nous contemplons l'enceinte o l'arne souille
    Par tout le sang humain dont elle fut mouille,
    Vit tant de fois le peuple ordonner le trpas
    Du combattant vaincu qui lui tendait les bras.
    Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette mme pierre
    Qu'ont pargne les ans, la vengeance et la guerre,
    Que ce sexe si cher au reste des mortels,
    Ornement ador de ces jeux criminels,
    Venait d'un front serein, et de meurtres avide,
    Savourer  loisir un spectacle homicide!
    C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beaut
    Ne respirant ailleurs qu'amour et volupt,
    Par le geste fatal de sa main renverse,
    Dclarait sans piti sa barbare pense,
    Et conduisant de l'oeil le poignard suspendu
    Dans le flanc du captif  ses pieds tendu.

Des voyageurs font des rflexions  propos de tout. J'avoue, madame, que
la tirade est un peu srieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un
amphithtre romain a rveill en moi les ides tragiques.

Ce serait ici le Heu de vous donner quelque ide des autres antiquits
de Nmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est
auprs, ont dans leurs ruines mmes, quelque chose d'auguste. Mais ce
qu'on appelle _la Maison carre_, difice qu'on regarde comme le
monument de toute l'antiquit le mieux conserv, frappe et fixe les yeux
les moins connaisseurs.

On trouve  chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles
romaines, plus ou moins entires, se voient partout. Enfin, par je ne
sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans aprs
l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux,
habiter encore une de leurs colonies. Nous en sjournmes plus longtemps
 Nmes. Un jour franc nous suffit  peine pour tout voir et revoir. Ce
temps d'ailleurs, grce  M. d'A..., ne pouvait tre mieux employ; il
ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter  la rception
qu'il nous fit.

    Or donc prions la Providence
    De placer toujours sur nos pas
    Le Languedoc et la Provence,
    Et surtout messieurs de Duras:
    Rencontre doue et gracieuse
    Pour les voyageurs leurs amis,
    Autant qu'elle serait fcheuse
    Pour les bataillons ennemis.

Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosit, excite de plus, nous
fit quitter le chemin de la poste. Aprs une infinit de dtours
tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvmes sur les bords du
Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutt trois ponts l'un sur
l'autre.

    Pour vous peindre le pont du Gard,
    Il nous faudrait employer l'art
    Et le jargon d'un architecte.
    Mais nous pensons qu' cet gard,
    De notre couple trop bavard,
    La science vous est suspecte;
    Aussi, sans courir de hasard,
    Notre muse trs-circonspecte
    Ne fera point de fol cart
    Sur ses arches qu'elle respecte,
    Qui sans doute priront tard.

Ici, madame, l'admiration puise fait place  une surprise mle
d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considrer ce merveilleux
ouvrage. Imaginez deux montagnes spares par une rivire, et runies
par ce triple pont, o la hardiesse le dispute  la solidit. Nous
grimpmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversmes presque en rampant
d'un bout  l'autre.

    Offrant un culte romanesque
     ces lieux drobs aux coups
    De la barbarie arabesque,
    Et mme chapps au courroux
    De ce pourfendeur gigantesque
    Qui des Romains fut si jaloux.
    Que sa fureur dtruisit presque
    Ce que le temps laissait pour nous:
    Examinant  deux genoux
    Un dbris de peinture  fresque,
    Et d'un oeil anglais ou tudesque
    Dvorant jusques aux cailloux.

Puis quittant  regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument
trop propre  nous convaincre de la supriorit sans bornes des Romains,
nous poursuivmes notre route, et ne fmes plus occups aprs cela que
du plaisir de revoir bientt un ami fort cher que nous allions chercher
de si loin. Cette ide flatteuse fut le sujet de notre conversation le
reste de la journe. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion
 nos entretiens. Du haut de la montagne, d'o nous l'apermes, cette
jolie ville parat tre dans la plaine, quoique sur une cte fort
leve. La beaut du paysage et la largeur du Rhne forment le point de
vue le plus surprenant et le plus agrable.

    C'est ici que du Languedoc
    Finit la terre piscopale.
     l'autre rive, sur un roc,
    Est la citadelle papale,
    Que sous la clef pontificale,
    Les gens de soutane et de froc
    Dfendraient fort bien dans un choc.
    Avec une ardeur sans gale,
    Contre les troupes de Maroc,
    La mer leur servant d'intervalle.

Nous passmes les deux bras du Rhne, et nous arrivmes  Avignon, au
milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez
pas croire que tout ce tintamarre se ft pour nous. On clbrait alors
dans cette ville l'exaltation de Benot XIV. Les ftes duraient depuis
trois jours. Nous vmes la dernire, et sans doute la plus belle.

    Nos yeux en furent blouis.
    L'art, la richesse, l'ordonnance
    Avaient puis la science
    Des dcorateurs du pays.
    Au milieu d'une grande place
    Douze fagots mal assembls
    D'une nombreuse populace
    Excitaient les cris redoubls.
    Tout autour cinquante figures,
    Qu'on nous dit tre des soldats,
    Pour faire cesser le fracas,
    Vomissaient un torrent d'injures;
    Mais de peur des gratignures,
    Ils criaient, et ne bourraient pas.

    Alors les canons commencrent.
    Le commandant, vtu de bleu,
    Aux fusiliers qui se troublrent,
    Permit de se remettre un peu.
    Puis leurs vieux mousquets ils levrent:
    Trente-quatre firent faux-feu,
    Et quatorze en tirant crevrent.
    Si personne ne fut tu,
    Ou pour le moins estropi
    Par cette comique dcharge,
    C'est un miracle, en vrit,
    Qui mrite d'tre attest.
    Mais nous primes soudain le large,
    Voyant que l'alguazil major
    Voulait faire tirer encor.

    Nous entrmes en diligence
    Au palais de Son Excellence
    Monseigneur le vice-lgat.
    C'est l que pour Rome il prside,
    Et c'est dans sa cour que rside
    Toute la pompe du Comtat.
    D'abord, ni lanterne ni lampe,
    La nuit n'claire l'escalier:
    Il fallut, pour nous appuyer,
     ttons, du fer de la rampe.
    L'un et l'autre nous tayer.
    Aprs avoir  l'aventure
    Fait en montant plus d'un faux pas
    Nous trouvons uns salle obscure,
    O, sur quelques vieux matelas
    Quatre Suisses de Carpentras
    Ne buvaient pas l'eau toute pure.
    Mais rien de plus ne pmes voir.

    Un vieux prtre, entr'ouvrant la porte
    D'un appartement assez noir,
    Dit: Allons, vite, que l'on sorte;
    Tout est couch; messieurs, bonsoir.

    Notre ambassade ainsi finie,
    Nous revnmes  notre htel,
    O Dieu sait quelle compagnie
    D'une table assez mal servie
    Dvora le rgal cruel.
    La matresse, d'ailleurs polie,
    Pour nous exprs avait trouv
    Un de ces batteurs de pav
    Vrai doyen de messagerie
    Sur le front duquel est grav
    Qu'ils ont menti toute leur vie.
    Il venait de passer les monts.
    Mon bavard, sans qu'on le semonce.
    Faisant et demande et rponse,
    Parle d'glise, de sermons,
    De consistoires, d'audiences,
    De prlats, de nonnains, d'abbs.
    De moines et de sigisbs,
    De miracles et d'indulgence,
    Du doge et des procurateurs,
    Des francs-maons et des trembleurs,
    De l'Opra, de la gazette,
    De Sixte-Quint, de Tamerlan,
    De Notre-Dame de Lorette,
    Du srail et de Kouli-Kan,
    De vers et de gomtrie,
    D'histoire, de thologie,
    De Versailles, de Ptersbourg,
    Des conciles, de la marine,
    Du conclave, de la tontine,
    Et du sige de Philisbourg.
    Il partait pour le nouveau monde.
    Mais de fureur je me levai,
    Et promptement je me sauvai
    Comme il faisait dj sa ronde
    Dans les plaines du Paragua,
    J'arrive enfin au domicile
    Qui, jusqu'au retour du soleil,
    Semblait au moins pour mon sommeil.
    M'assurer un commode asile;
    J'y fus aussitt infect
    Par l'odeur d'un suif empest.
    Reste expirant de la bougie
    Dont, avec prodigalit,
    Toute cette ville baubie,
    Ornait portail et galerie
    En l'honneur de Sa Saintet.

Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me
tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort dsagrablement un
certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que
celle-ci.

    Cependant l'Aurore vermeille
    Rpand ses feux sur l'horizon.
    Je me lve, l'abb s'veille,
    J'entends le fouet du postillon.
    Ce fut pour moi bruit agrable.
    Adieu donc, ville d'Avignon,
    Ville pourtant trs-respectable,
    Si dans tes murs tout curieux
    Qui va voir faire l'exercice
    Risquait moins sa vie ou ses yeux,
    Et qu'un bon ordre de police
    Mt tous les conteurs ennuyeux
    Dans les prisons du Saint-Office.

Rien de plus beau que l'entre du Comtat par le Languedoc; rien de plus
charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.

Des deux cts d'un chemin comparable  ceux du Languedoc, rgnent des
canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une
partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns,
l'eau trouble des autres, font dmler aisment la diffrence de leurs
sources. De hauts peupliers, sems, sans ordre, y dfendent du soleil,
dont l'ardeur commence  tre extrme. On touche  la province du
royaume la plus mridionale. La Durance, qu'on passe , Bompar, nous fit
entrer insensiblement en Provence.

D'arides chemins, une chane de montagnes, des oliviers pour toute
verdure, telle est la route qui nous conduit  Aix, grande et belle
ville qui vaut bien un article  part. Nous le rservons, madame, pour
le second volume de cet ouvrage mmorable.

Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs,
qu'un second passage de la Durance,  quatre ou cinq lieues d'Aix, fit
enfin arriver au terme de leurs courses, au chteau de M...

    C'est de ce brlant rivage,
    Dont l'ardente aridit
    Offre le pin pour bocage,
    Un dsert pour paysage,
    Par les torrents humect:
    Lieux o l'oiseau de carnage
    Dispute au hibou sauvage
    D'un roc la concavit,
    Un chne dtruit par l'ge:
    Noir thtre de la rage
    De plus d'un vent redout.
    O l'poux peu respect
    D'une desse volage,
    Forge par maint alliage
    Les traits de la dit
    Qui d'un sourcil irrit
    tonne, branle, ravage
    L'univers pouvant.
    Mais laissons ce radotage,
    De ce lieu trs-peu flatt
    J'ose vous offrir l'hommage
    D'un mortel peu dans l'usage
    De trahir la vrit.
    Sans l'avoir sollicit:
    Si noblesse sans fiert,
    Agrment sans talage,
    Raison sans austrit,
    Font un unique assemblage;
    Ces traits, votre heureux partage,
    Honorent l'humanit.
    Hlas! la navet
    De ce compliment peu sage
    Doit vous plaire davantage
    Qu'un discours plus apprt,
    Dont le brillant verbiage
    Manque de ralit.
    Si de ma tmrit
    J'ai cru cacher le langage,
    Sous l'auspice accrdit
    De l'agrable voyage
    Qui par fameux personnage
    Va vous tre prsent,
    Pardonnez ce badinage:
    Voyez mon humilit:
    De l'clat d'un faux plumage
    Je ne fais point vanit.
    La modestie  mon ge
    N'est commune qualit.

On vous ment sur M***, madame la comtesse.

L'auteur, trs-vridique d'ailleurs, s'est gay sur la peinture qu'il
fait de lui et de ses tats. Il vous donne pour un dsert affreux, un
sjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de
montagnes.

    Car nous lisons dans des chroniques
    Qui ne sont pas encor publiques,
    Qu'autrefois le bon roi Ren
    Dans cet asile fortun
    Faisait des retraites mystiques.
    On voit mme un canal fort net.
    O, sans tasse ni gobelet,
    Ce roi buvait l'eau vive et pure
    Dont la fracheur et le murmure
    L'endormaient dans un cabinet
    Form de fleurs et de verdure;
    Et de nos jours une beaut
    Qui n'tait rien moins que bigote,
    Avec une soeur peu dvote
    Y chercha l'hospitalit.
    C'tait la fugitive Hortense,
    Laquelle, nous dit-on ici,
    Sur les rives de la Durance,
    Ne pourchassait pas son mari.

Voil ce que c'est, madame, que ce lieu si fort dfigur par son
seigneur. Que ne peut-on vous faire connatre, telle qu'elle est, la
dame du chteau! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de
bien louer ce qui est vritablement louable. Peindre madame la marquise
de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les biensances et la
vertu mme.

    Oh! pour cette fois taisons-nous!
    Dieu vous garde, aimables poux.
    Que chacun chrit et rvre,
    De notre long itinraire.
    L'ennui retombera sur nous,
    S'il n'a le bonheur de vous plaire.


. M. ***

Le 28 octobre 1740.

    Imaginez trois voyageurs,
    Et qui pourtant ne sont menteurs.
    Qu'une voiture dlabre,
    Par deux maigres chevaux tire.
    Pendant trois jours a fracasss.
    Disloques, meurtris et verss
    Jusqu' certain lieu plein d'ornires
    O lesdits chevaux, morts de faim,
    Malgr mille coups d'trivires,
    Se sont arrts en chemin,
    Nous faisant clairement comprendre
    Qu'ils avaient assez voyag;
    Que de nous ils prenaient cong,
    Et qu'ils nous criaient de descendre,
    Jugez donc, aprs ce cadeau,
    De quel air, sans feu ni manteau,
    Par une nuit trs-pluvieuse,
    Notre troupe, fort peu joyeuse.
    Traversant  pied maint coteau.
    Au bout d'une route scabreuse
    Parvient enfin jusqu'au chteau.
    Peignez-vous dans cette aventure
    Trois ttes dont la chevelure,
    Distillant l'eau de toutes parts,
    Imite assez bien la figure
    Des Scamandres et des Sangars.

Voil, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un
snateur qui ne peut se louer lui-mme, parce qu'il tient la plume, et
d'un trs-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jrusalem. Nous arrivons; et
mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous dcrire, est
d'obir  vos ordres. Ma premire gazette a eu le bonheur de vous
plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.

    Demain nos muses reposes,
    Fraches, vermeilles et frises,
    Mettront d'accord harpes et luth,
    Et vous payeront leur tribut.


29 octobre 1740.

Nous voici bien veills, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est
prt: nous commenons sans prambule.

Victimes de notre curiosit, nous partmes le 15 de ce mois. La
description de notre quipage parat propre  tre place dans un
ouvrage fait uniquement pour vous amuser.

    Toi qui crayonnes en pastel,
    Viens, accours, Muse subalterne:
    Peins-nous, partant d'un vieux chtel
    Plus fiers que gendarmes de Berne.
    Et toi, railleur universel,
    Dieu polisson, je me prosterne
    Devant ton agrable autel.
    Ton influence me gouverne;
    Pre heureux de la baliverne.
    Prte  ma muse ce vrai sel
    Dont tu sus enrichir Miguel,
    Et priver tout auteur moderne,
    Tel qu'en sortant du Toboso,
    Le sieur de la Triste Figure,
    Piquant sans succs sa monture.
    Malgr les conseils de Sancho.
    Courut, suivant son vertigo,
    Aux moulins servir de mouture;
    De mme en piteuse voiture,
    Chacun de nous criant: Oh! oh!
    Bravant et chute et meurtrissure,
    Voulut faire trotter Clio.
    Pour moi, trop faible par nature,
    J'osai, chtive crature,
    Me plaindre autrement qu'in _petto_.
    Soit respect de la prlature,
    Ou devoir de magistrature,
    Nul autre n'osa faire cho.

    L'abb seul perdit l'quilibre.
    Mais avant que d'en venir l,
    Pour se dfendre en homme libre,
    Il tendit veine, nerf et fibre;
    Mais sa bte enfin l'entrana.

Nous n'emes que la peur de son accident:

    Il sut s'en tirer  merveille,
    Et troqua son maudit bidet
    Contre une bte  longue oreille,
    Qui n'est ni livre ni baudet.

Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce
genre de monture, et l'abb pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort.
Quoi qu'il en soit, l'quipage que je viens de vous dtailler nous
conduisit au chteau de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour
et de la Folie.

    Le nom seul des deux ouvriers
    Ne prviendra pas pour l'ouvrage.
    Ce couple n'est pas dans l'usage
    De suivre des plans rguliers:
    Et ce serait sottise pure
    De les prendre pour nos maons,
    S'il fallait, par leurs actions,
    Juger de leur architecture.

Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour btir
la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante
description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au
devant de la principale porte, des fosss profonds, revtus de pierres,
et pleins d'eau vive, dont le chteau est environn; d'une faade
estime des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carre qui s'lve
au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir t
construite par les Romains.

    Ma muse, en rimes releves,
    Pourrait vous tracer dans ses vers
    Des bosquets bravant les hivers.
    Sur des votes fort leves;
    Tels qu'aux dpens de ses sujets.
    Jadis une reine amazone
    En fit planter  Babylone
    Sur le fate de son palais.

Laissons ce dtail  des peintres d'architecture et de paysages, ou 
des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-tre pas fche de
savoir  qui la Provence est redevable de ce btiment qui fait une des
curiosits de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme
l'avait destin pour tre l'habitation d'une princesse dont les
aventures ne sont pas ignores.

    Or ce baron de Santal
    Fut pris d'une hrone
    Qui lui donna maint rival;
    Voyageant en plerine
    Tantt bien et tantt mal.
    Villageoise ou citadine,
    Promenant son coeur banal
    De la cour de Catherine
     quelque endroit moins royal.
    Cette dame de mrite
    Fut la reine Marguerite,
    Non celle  l'esprit badin,
    Qui des tendres amourettes
    Des moines et des nonnettes
    A fait un recueil malin;
    Mais sa nice tant prne,
    Dont notre bon roi Henri
    Fut pendant plus d'une anne
    Le trs-afflig mari;
    Et qui, plus qu'une autre femme,
    Porta grav dans son me
    Le commandement divin
    De l'amour pour le prochain.

On trouve dans mille endroits du chteau les chiffres de la reine et du
baron, accompagns de trois mots latins que je vais vous citer en
original, pour faire parade d'rudition: _satiabor cum apparuerit._ Si
j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit
beaucoup en peu de paroles.

    Au demeurant, la gentille princesse
    Ne vit jamais ce lieu si beau:
    Et le baron, qui l'attendait sans cesse,
    En fut pour les frais du chteau.

En quittant la Tour, nous prmes une route qui nous conduisit dans un
pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un
prcipice, o nous courmes une espce de danger, nous entrmes, dans un
chemin resserr entre deux montagnes escarpes.

Ce dfil s'largit dans quelques endroits, et devient alors aussi
agrable que le vallon le plus cultiv. On dcouvre de temps en temps, 
travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez
 de grandes cours de vieux chteaux, entours de hautes murailles.

    Du temps des chvre-pieds cornus,
    Les sylvains, les faunes velus
    Habitaient ce rduit sauvage.
    C'est l qu'aux jours du carnaval
    Silne et Pan donnaient le bal
    Aux dryades du voisinage.

Ce lieu n'est plus aussi profan. Des missionnaires zls y ont fait
graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages
tirs de l'criture, et de petites sentences propres  difier les
passants.

Nous nous trouvmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il
y et une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt?
Nous serions fort embarrasss de vous le dire.

    Lorsque nous y sommes entrs,
    Les cieux n'taient point clairs
    Par la lune ni les toiles;
    Et quand nous en sommes sortis,
    L'Aurore et l'poux de Procris
    taient encore dans les toiles.

Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la
supposer grande, belle, peuple, riche et bien btie. Car, en bonne
politique, il faut vanter le pays o l'on voyage.

Nous arrivmes cette mme matine  Vaucluse. C'est un de ces lieux
uniques, o la nature a voulu se singulariser. Il parat avoir t fait
exprs pour la muse de Ptrarque. Ce fameux vallon est termin par un
demi-cercle de rochers d'une prodigieuse lvation, et qu'on dirait
avoir t taills perpendiculairement. Au pied de cette masse norme de
pierre, sous une vote naturelle que son obscurit rend effrayante  la
vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouv le fond, la rivire
appele la Sorgue. Un amas considrable de rochers forme une chausse
au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source
profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du
bassin de la fontaine dans le lit o elle commence son cours. Mais dans
le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux quinoxes, elle
s'lve imptueusement au-dessus d'une espce de mle, dont un voyageur
gomtre aurait mesur la hauteur.

    L, parmi des rocs entasss,
    Couverts d'une mousse verdtre,
    S'lancent des flots courroucs
    D'une cume blanche et bleutre.
    La chute et le mugissement
    De ces ondes prcipites,
    Des mers par l'orage irrites
    Imitent le frmissement.
    Mais bientt moins tumultueuse
    Et s'adoucissant  nos yeux.
    Cette fontaine merveilleuse
    N'est plus un torrent furieux.
    Le long des campagnes fleuries.
    Sur le sable et sur les cailloux,
    Elle caresse les prairies
    Avec un murmure plus doux.
    Alors elle souffre sans peine
    Que mille diffrents canaux
    Divisent au loin dans la plaine
    Le trsor fcond de ses eaux.
    Son onde, toujours pure,
    Arrosant la terre altre.
    Va fertiliser les sillons
    De la plus riante contre
    Que le dieu brillant des saisons,
    Du haut de la vote azure,
    Puisse chauffer de ses rayons.

Le chemin qui nous mena du village  la fontaine, est un sentier troit
et pierreux, que la curiosit seule peut rendre praticable. Les pieds
dlicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux
Ptrarque n'avait pas peu de peine  la soutenir.

    Mais ce sentier, tout escarp qu'il semble,
    Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;
    Car nul chemin ne parat raboteux
     deux amants qui voyagent ensemble.

Aprs avoir assez examin la fontaine, nous livrmes le chevalier et
l'abb  la merci de notre guide. Nous avions aperu, une grotte dans un
angle de la montagne. Nous crmes que les deux hros de Vaucluse
pourraient bien y avoir laiss quelque trace de leurs amours. Depuis
l'aventure d'ne et de Didon, toutes les grottes sont suspectes.
Celle-ci, disons-nous, a peut-tre rendu la mme service  Laure et 
Ptrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet:
le bonhomme en mettait partout. En faisant ces rflexions, nous
parvnmes, non sans peine,  l'entre de la caverne. Nous y entrevmes
aussitt uns figure humaine qui s'avanait gravement vers nous:

    La barbe longue, la peau bise.
    On gros volume dans les mains:
    Une mandille noire et grise,
    Et le cordon autour des reins.
    C'est, dmes-nous, un solitaire
    Qui pleure ici ses vieux pchs.
    Bonjour, notre rvrend pre;
    Vous voyez dans votre tanire
    Deux trangers qui sont fchs
    D'interrompre votre prire.

    --Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?
    Est-ce ainsi qu'on me rend visite?
    Osez-vous, sans plir d'effroi,
    Prendre pour un coquin d'ermite
    Un personnage tel que moi?
    Je suis...

Nous avions oubli, madame, de vous demander un profond secret sur cette
histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un sicle
d'incrdulit, o les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi
de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.

    Je suis, nous dit d'un air rigide
    Ce vieillard au maigre menton,
    Le contemporain de Caton;
    Des Gaulois l'oracle et le guide;
    Le grand-prtre de ce canton;
    Pour tout dire enfin, un druide.

    --Vous, un druide, monseigneur!
    Reprmes-nous avec grand'peur.

Ne soyez pas scandalise, madame, de ce mouvement de crainte. L'ide
seule de rencontrer des druides dans la fort de Marseille fit trembler
l'arme de Csar.

    Ne vous mettez point en colre,
    Illustre vque des Gaulois.
    Que Votre Grandeur dbonnaire
    Nous pardonne pour cette fois.
    Demeurez en sant parfaite
    Dans votre lugubre retraite,
    Nous n'y retournerons jamais.
    Et n'allez pas vous mettre en tte
    De nous rserver pour la fte
    De votre vilain Teutats.

    Le pontife se prit  rire.
    Allez, je ne suis pas mchant.
    Je connais ce qui vous attire,
    Et vous aurez contentement.
    Vous saurez, sans passer la barque
    O l'on entre priv du jour,
    Comme Laure et son cher Ptrarque,
    Dans ce dlicieux sjour,
    Plus contents que reine et monarque
     petit bruit faisaient l'amour.
    Ses promesses ne furent vaines,
    Il fit un cercle, il y tourna:
    Par trois fois l'Olympe tonna;
    Le rocher entr'ouvrit ses veines,
    Et par des routes souterraines,
    Un tourbillon nous entrana.

Cette opration magique nous conduisit au plus beau lieu que
l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le
signal, vint nous recevoir.

    Teint frais, oeil vif, bouche vermeille,
    a bouquet de fleurs sur le sein,
    Chapeau de paille sur l'oreille,
    Et tambour de basque  la main.
    Venez, dit-elle, cet asile
    Que vous n'habiterez jamais,
    N'eut dans son enceinte tranquille
    Qu'un seul couple d'amants parfaits.
    Toujours heureux, toujours fidles,
    Laure et Ptrarque dans ces lieux,
    Dans leurs caresses mutuelles
    Ont fait cent fois envie aux dieux
    Mais dj votre me est mue
    De l'image de leurs plaisirs.
    L'Amour exaua leurs dsirs
    Partout o s'tend votre vue:
    Tantt au pied de ce coteau,
    Prs de ces ondes qui jaillissent;
    Souvent sous cet pais berceau
    Que ces orangers embellissent;
    Ici quand le flambeau du jour
    De ses feux brlait la verdure;
    Plus loin quand la nuit  son tour
    Venait rafrachir la nature.
    Lisez en caractre d'or,
    Sur ces portiques, sur ces marbres,
    Ces vers plus expressifs encor
    Que ceux qu'Anglique et Mdor
    Gravaient ensemble sur les arbres.

--Eh quoi! dmes-nous avec surprise, sont-ce l ces chastes amours dont
le pote italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?

    Et que deviendra la morale
    Que dans son triomphe pieux
    Sa muse en vers religieux
    Avec emphase nous tale?

--Elle est toujours bonne pour la thorie, rpliqua notre conductrice.
D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Ptrarque et Laure
s'aimaient.

    C'tait alors la mode de se taire.
    Un indiscret n'aurait point t cru;
    Et dans ce sicle le mystre
    Passait hautement pour vertu.

    On vitait les mouvements extrmes.
    Les vains discours, les clats imprudents.
    Pour amis et pour confidents
    Deux jeunes coeurs n'avaient qu'eux-mmes.

    Ptrarque enfin savait jouir tout bas,
    Favoris sans le faire connatre;
    Et d'autant plus heureux de l'tre,
    Qu'on croyait qu'il ne l'tait pas.

Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps.
Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une
nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que
vous avez vu.  ces mots, nous fmes envelopps d'un nuage qui nous
porta en un clin d'oeil  Vaucluse.

Nous remontmes  cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut
de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirs de la Sorgue
nous suivaient partout, et nous rptions continuellement, comme en
choeur d'opra:

    Lieux tranquilles, ondes chries,
    Nymphe aimable, flots argents,
    Ranimez l'mail des prairies:
    Fontaines, vos rives fleuries,
    Ces arbres sans cesse humects,
    Sjour des oiseaux enchants.
    Nous rappellent les bergeries.
    Lieux autrefois si frquents,
    Et dont les touchantes beauts
    Ne sont plus qu'en nos rveries.

Nous aurions voulu nous arrter  Lille. Le temps ne nous le permit pas.
Nous emes cependant le loisir d'en considrer la dlicieuse situation.
C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur
d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa
couleur ni sa puret, enveloppe entirement la ville de ses eaux.

    C'est, dit-on, dans ces murs clbres,
    Que le malin sut autrefois
    Faire glisser dans le harnois
    D'un pote entendant tnbres,
    D'un fol amour le feu grgeois.

C'est en effet  Lille que Ptrarque vit pour la premire fois, 
l'office du vendredi saint, l'hrone que ses vers ont rendue
immortelle. Nous sommes mme persuads que la beaut du pays a eu autant
de part  ses retours frquents, que la constance de sa passion. On ne
peut rien imaginer de plus sduisant que cette partie du Comtat: des
champs fertiles, plants comme des vergers, des eaux transparentes, des
chemins bords d'arbres.

    Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,
    Le lieu que la main du Trs-Haut
    Orna pour notre premier pre:
    Jardin o notre chaste mre,
    Par le diable prise en dfaut,
    Trahit son poux dbonnaire:
    Par quoi ce doyen des maris
    Vit ses jours doublement maudits,
    Et murmura, dit-on, dans l'me.
    D'tre chass du paradis
    Sans y pouvoir laisser sa femme.

Nous fmes coucher  Cavaillon, et nous y arrivmes d'assez bonne heure
pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui
sont agrablement orns. Le lendemain il fallut nous rsoudre  quitter
cet admirable pays. Nous en sortmes en passant la Durance; et ce fut en
mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:

    Adieu, plaines du Comtat,
    Beaux lieux que la Sorgue arrosa,
    Adieu: mille fois bat
    Le mortel qui se repose
    Dans votre charmant tat!
    Loin de l'orgueilleux clat
    Qui souvent aux sots impose:
    Loin de la mtamorphose
    Du fermier et du prlat,
    Tout est soumis  sa glose,
    Hors le bon vice-lgat,
    Qu'il doit respecter pour cause.

Le soleil couchant nous vit arriver  Aix. Il y eut ce jour-l deux
entres remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la ntre!
Vous jugez bien, aprs la peinture du dpart de M..., qu'il y avait de
la diffrence entre nos quipages et ceux de l'minence. M. le cardinal
d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides
et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchante vaut bien six mois
de conclave. Quoi qu'il en soit, le mme instant nous rassembla tous 
Aix. Nous y entrmes par ce cours si renomm

    Que les balcons et portiques
    De vingt htels magnifiques
    Ornent en divers endroits.
    Ces lieux, dit-on, autrefois
    taient vraiment spcifiques
    Pour rendre plus prolifiques
    Les moitis de maints bourgeois.
    Mais maintenant, moins Gaulois,
    Ils savent mieux les rubriques;
    Et les maris pacifiques
    Reoivent l'ami courtois
    Dans les foyers domestiques.
    Quelques arbres ingaux,
    Force bancs, quatre fontaines,
    Dcorent ce long enclos,
    O gens, qui ne sont point sots,
    De nouvelles incertaines
    Vont amuser leur repos.

Voil une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce
qu'elle vaut.  parler vrai, la capitale de la Provence est galement
au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un
temps o les campagnes sont peuples aux dpens des villes. Mais nous
avons jug de ce qu'elle doit tre, par la maison de M. et de madame de
la T..., qui occupent les premires places dans la province, et qui sont
faits l'un et l'autre pour les remplir au gr des citoyens et des
trangers.

    Le ciel de plus mit un essaim de belles
    Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.
    Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,
    Sur ce point-l je ne puis vous citer
    Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:
    Fors que pourtant je dois vous attester,
    Sur le rcit de maints auteurs fidles,
    Que point ne faut sjourner avec elles,
    Si l'on ne veut longtemps les regretter.

Aussi, madame, prmes-nous notre parti en gens de prcaution. Nous ne
demeurmes que deux jours et demi  Aix.

Nous voici enfin  Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit
rien, pour en avoir trop  dire. Elle ne ressemble en rien aux autres
villes du royaume. Sa beaut lui est particulire. Ses dehors mmes et
ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de
petites maisons, qui n'ont  la vrit, ni cours, ni bois, ni jardins,
mais qui composent en total le coup d'oeil le plus vivant qu'il y ait
peut-tre au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!

    Telles jadis en souveraines
    Occupaient le trne des mers,
    Carthage et Tyr, puissantes reines
    Du commerce de l'univers.
    Marseille, leur digne rivale,
    De toutes paris,  chaque instant,
    Reoit les tributs du couchant
    Et de la rive orientale.
    Vous y voyez soir et matin
    Le Hollandais, le Levantin,
    L'Anglais sortant de ces demeures
    O le laboureur, l'artisan
    N'ont jamais vu pendant trois heures
    Le soleil pur quatre fois l'an;
    Le Lapon, qui nat dans la neige,
    Le Moscovite, le Sudois,
    Et l'habitant de la Norwge
    Qui souffle toujours dans ses doigts.
    L tout esprit qui veut s'instruire,
    Prend de nouvelles notions.
    D'un coup d'oeil on voit, on admire
    Sous ce millier de pavillons,
    Royaume, rpublique, empire:
    Et l'on dirait qu'on y respire
    L'air de toutes les nations.

M. d'H..., intendant des galres, chez qui nous dnmes le lendemain de
notre arrive, nous fit voir, dans le plus grand dtail, les parties les
plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont
deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont
revtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace
s'lvent, avec symtrie, des pyramides de sabres, d'pes et de
baonnettes d'une blancheur blouissante. Les plafonds sont dcors d'un
bout  l'autre de soleils composs de mme, c'est--dire de rayons de
fer. On a mis aux extrmits de la salle de grands trophes de tambours,
de drapeaux et d'tendards, qui paraissent gards par des
reprsentations de soldats arms de toutes pices.

    Ces lieux o reposent les dards,
    Que la mort fournit  la gloire,
    Offrent ensemble  nos regards
    L'horrible magasin de Mars,
    Et la temple de la Victoire.

Aprs le dner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le got
et la politesse, nous prta sa chaloupe pour aller au chteau d'If, qui
est  une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.

    Nous fmes donc au chteau d'If
    C'est un lieu peu rcratif
    Dfendu par le fer oisif
    De plus d'un soldat maladif,
    Qui, de guerrier jadis actif,
    Est devenu garde passif.
    Sur ce roc taill dans le vif,
    Par bon ordre on retient captif,
    Dans l'enceinte d'un mur massif.
    Esprit libertin, coeur rtif,
    Au salutaire correctif
    D'un parent peu persuasif.
    Le pauvre prisonnier pensif,
     la triste lueur du suif,
    Jouit, pour seul soporatif,
    Du murmure non lnitif
    Dont l'lment rbarbatif
    Frappe son organe attentif.
    Or, pour tre mmoratif
    De ce domicile afflictif,
    Je jurai d'un ton expressif
    De vous le peindre en rime en if.

    Ce fait, du roc dsolatif
    Nous sortmes d'un pas htif,
    Et rentrmes dans notre esquif:
    En rptant d'un ton plaintif:
    Dieu nous garde du chteau d'If.

Nous regagnmes le port  l'entre de la nuit, fort satisfaits, si ce
n'tait du chteau d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est
ici que l'abb nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le
jour; et lui pour la petite ville de Salon, o il a d prsenter son
offrande et la ntre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de
l'attendrissement dans notre sparation.

    Adieu, disions-nous sans cesse,
    Ami sincre et flatteur,
    Hros de dlicatesse,
    Dont le liant enchanteur
    Fait badiner la sagesse.
    Fait raisonner la jeunesse,
    Et parle toujours au coeur.

Cependant nous essuymes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fmes
passer la nuit  table chez le chevalier de G...

La route de Marseille  Toulon n'aurait rien de distingu, sans le
fameux village d'Ollioules. Ce fut l,

    Comme cent plumes l'ont crit.
    Que la pnitente aux stigmates
    Rgala les nonnains bates
    Des beaux miracles qu'elle apprit.
    Dans ce mtier, qui fut son matre?
    Point n'importe de le connatre.
    Quant  ce pauvre directeur
    Qu'on menaait de la brlure,
    Hlas! il n'eut jamais l'allure
    D'un sorcier ni d'un enchanteur.

Quelques accidents de voyage nous empchrent d'arriver de bonne heure 
Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.

    Neptune a bti sur ces rives
    Le plus beau de tous ses palais,
    Et ce dieu l'a construit exprs
    Pour son trsor et ses archives.
    On y voit encor le trident
    Dont il frappa l'onde tonne.
    Alors que l'aquilon bruyant,
    Et sa cohorte mutine
    Firent, sans son consentement,
    Larmoyer le pieux Ene.
    Mais ce qui plus nous tonna,
    C'est qu'on y voit les trivires
    Dont il chtia les rivires,
    Quand Garonne se rvolta:
    Fait que l'on ne connaissait gures
    Lorsque Chapelle l'attesta.

Notre Pgase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique
arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.

Le port de Toulon est entirement fait de main d'homme. La rade est,
dit-on, la plus belle et la plus sre de l'univers. L'immense tendue
des magasins et l'ordre qui y est observ tonnent et touchent
d'admiration. La corderie seule, qui est un btiment sur trois rangs de
votes a... toises de long. Vous nous en croirez aisment, si, aprs
tant de merveilles, nous vous disons que le roi parat plus grand l
qu' Versailles.

Le jour suivant nous fmes nous rassasier du coup d'oeil ravissant des
ctes d'Hyres. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus
fcond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine
terre.

    Le grand enclos des Hesprides
    Prsentait moins de pommes d'or
    Aux regards des larrons avides
    De leur blouissant trsor.
    Vertumne, Pomone, Zphire
    Avec Flore y rgnent toujours:
    C'est l'asile de leurs amours
    Et le troue de leur empire.

Nous apprmes  Hyres, car on s'instruit en voyageant, l'effet que
produisent dans l'air les caresses du dieu des zphyrs et de la desse
des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers,
on respire de loin le parfum que rpand la fleur de ces arbres. Un
cartsien attribuerait peut-tre cette vapeur odorifrante au ressort de
l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur 
l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.

    Quand par la fracheur du matin,
    La jeune Flore, rveille,
    Reoit Zphire sur son sein
    Sous les branches et la feuilles
    De l'oranger et du jasmin,
    Mille roses s'panouissent:
    Les gazons plus frais reverdissent:
    Tout se ranime; et chaque fleur,
    Par ces tendres amants foule,
    De sa tige renouvele
    Exhale une plus douce odeur.
    Autour d'eux voltige avec grce
    Un essaim de zphyrs lgers.
    L'Amour les suit et s'embarrasse
    Dans les feuilles des orangers.
    Zphire, d'une me enflamme.
    Couvre son amante pme
    De ses baisers audacieux.
    Leur couche en est plus parfume,
    Et dans cet instant prcieux,
    Toute la plaine est embaume
    De leurs transports dlicieux.

Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement
accompagns de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyres ne sont pas
moins utiles qu'agrables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir
communment, en fleurs et en fruits, jusqu' 20,000 livres de rente,
pourvu que les brouillards ne s'en mlent pas.

Nous revnmes coucher le mme jour  Toulon. Le lendemain nous prparait
un spectacle admirable. Nous allmes ds le matin dans le pare, pour
voir lancer  la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pices de
canon Cette masse terrible n'tait plus soutenue que par quelques pices
de bois qu'on nomme, en terme de marine, _pontilles_. On les te
successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de
madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu
qui retient encore le navire;

    Au bruit des cris perants qui s'lvent dans l'air,
    La machine s'branle, et fond comme l'clair.
    Tout s'loigne, tout fuit; de sa route enflamme
    Le matelot tremblant respire la fume.
    Le rivage affaiss semble rentrer sous l'eau.
    L'onde obit au poids du rapide vaisseau.
    La mer, en frmissant, lui cde le passage;
    Il vole, et sur les flots que sa chute partage,
    De ses liens rompus dispersant les dbris.
    S'empare firement des gouffres de Thtis.
    Ainsi quand sur les pas d'un hros intrpide,
    La Grce menaait les bords de la Colchide,
    Des arbres de Dodone entrans sur les mers.
    L'assemblage effrayant tonna l'univers.
    De ses antres obscurs en vain l'affreux Bore
    Accourut en furie au secours de Nre,
    Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,
    Accoutuma Neptune au joug des matelots.

Aprs cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux
sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fmes, quoique avec
regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon
de voyage, mais son frre an, jeune marin de vingt-trois ans, qui
joint  beaucoup de savoir et d'exprience dans son mtier, le caractre
le plus sr et l'esprit le plus aimable. Il avait t pendant trois
jours notre patron. Je me disposais  vous baucher son portrait. Peux
importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie,
parce qu'ils sont ses frres, m'arrachent la plume des mains.

Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien  conter. Nous
partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer
moi-mme, dans peu de jours, de mon trs-humble respect, et de vous
prsenter

    Un mortel qui de vos suffrages
    Depuis longtemps connat le prix:
    Le compagnon de mes voyages,
    Et l'Apollon de mes crits.

Je suis, etc.

    Vous avez cru la besogne finie.
    Voici pourtant une apostille en bref,
    Ou bien en long, dont j'ai l'me marrie:
    Si, par hasard, quelque mchant gnie
    Vous drobait ce fruit de notre chef,
    Pour lui causer en publie avanie.
    Ce qui pourrait nous porter grand avanie:
    Avertissons tout lecteur dbonnaire
    Que ce n'est pas voyage de long cours;
    Et qu'en dpit du censeur trs-svre,
    Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,
    Trs-fort le temps importe  notre affaire.




VOYAGE

DE PARIS  SAINT-CLOUD

PAR MER

ET RETOUR

DE SAINT-CLOUD  PARIS

PAR TERRE


La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle
lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la
thorie ne saurait dmontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec
connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui
n'a jamais sorti des barrires: s'il voit des terres, des prs, des bois
et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est
inhabitable: il mange du pain et boit du vin  Paris, sans savoir
comment croissent l'un et l'autre.

J'tais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux
arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et
je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprs, qui
rapportaient du bl, du raisin, des fruits et des lgumes de toutes
espces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de
viande, et que celui qui faisait la meilleure tait le plus fameux; que
les rtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les
limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue,
le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend  Paris;
que les teinturiers ordinaires faisaient le vin  huit et  dix sous
pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y
ayant la meilleure teinture; que la toile et les toffes venaient dans
certains endroits comme les toiles d'araignes derrire ma porte, et
enfin que les fermiers gnraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la
monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livre  la porte de
l'htel des Monnaies  Paris.

Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que
j'en ai toujours pens si jeune que j'ai t. Sur le portrait que l'on
m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que
l'est sur ses coliers un rgent de sixime qui peut leur donner le
fouet ou des drages suivant qu'ils l'ont mrit. La premire fois que
je le vis, ce fut un jour de cong au petit Cours, o il passait en
allant  Compigne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant
 sa vue je me sentis intrieurement mu de certain sentiment de respect
que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait dfinir: je
trouvais tant de plaisir  le considrer, qu'aprs l'avoir vu bien  mon
aise dans un endroit, je courais vite  un autre pour le revoir encore;
de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-l, et
je crois que je le verrais tous les jours avec le mme empressement. Je
me souviens bien que je fus moins bloui de la magnificence de sa
nombreuse suite, que frapp des rayons majestueux qui partaient de son
auguste front. Jusque-l, je m'tais imagin qu'il n'y avait rien de si
beau dans le monde qu'un recteur de l'Universit, prcd
processionnellement des quatre Facults. Ensuite sur le bruit de ses
exploits militaires, je le comparais aux Csar et aux Alexandre dont
parlent nos auteurs latins; au rcit de son got et de sa protection
pour les arts, je lui trouvais toutes les qualits d'Auguste, et enfin
j'ai toujours depuis conserv pour Sa Majest une vnration si
parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altrer.

Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon
ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le
voyage de long cours, d'o, par la grce de Dieu, je suis de retour, et
dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter
les jeunes gens  voyager que la lecture de diffrents voyageurs: c'est
aussi le seul que je me suis propos.

Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de
Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collge, dont le pre a
une fort jolie maison de campagne  Saint-Cloud, me pressa si vivement
de l'y aller voir, que je ne pus m'en dfendre. La prire de la
charmante Henriette, sa soeur, que je commenais  aimer, que j'ai aime
depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y
dterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma
rpugnance  jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait
aller passer les ftes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit
promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le
ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un
vhicule qui me porta  lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais
tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacr pour moi? Je lui
donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en
aurais donn mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai
tout en sueur, tant je m'tais fait de violence en lui sacrifiant mon
dgot pour le voyage.

_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut rsister 
l'amour, et cdons-lui donc, disais-je en moi-mme. C'est Virgile qui
l'a dit mot pour mot, et Virgile n'tait pas un sot, il faut donc le
croire. Apparemment qu'on aimait dj de son temps, et pourquoi
n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collge on me donnait
ses _Eglogues_  expliquer, devais-je jamais prvoir que je me serais
fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et
nos cedamus amori?_

Il est des destines auxquelles on ne peut se soustraire, quelque
violence que l'on fasse pour s'en empcher; mais enfin si l'amour est un
crime aussi grand que mon rgent me l'a toujours voulu persuader,
devrait-il tre accompagn de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir
de mal  faire une chose qui nous plat tant? Pourquoi aussi tout le
monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis
des noms d'illustres coupables qui y ont succomb comme moi: si c'est
vritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma
connaissance. Mais aussi est-ce bien l ce qu'on appelle amour que ce
que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrass ma chre Henriette,
je ne me possde plus; mon esprit semble tre sorti de sa sphre
ordinaire; le coeur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser
toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantt je lui
parle, et elle me rpond; tantt je parle seul. Je ne songe plus ni a
mon battoir, ni  mon ballon, je ne pense uniquement qu' elle. Est-ce
rver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer
toujours, tant il m'est agrable. Si c'est aimer, comment pouvait-on
avoir la cruaut de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me
parat avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile,
vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc,
et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas
en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien prpar,
devient la mdecine la plus salutaire. Oui, chre Henriette, je vous
aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis
bien dtermin, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris
pour aller  Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet lment.
Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea
jacta est,_ la balle est jete, je braverai les fatigues du voyage,
j'affronterai les prils de la mer, je m'exposerai aux inconvnients du
changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...

_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fix,
j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les
ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai mme pas
l, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que
l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous
voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous
o n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?

Actuellement que je me suis fait manciper, me voil mon matre; ma mre
et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois  personne...

Telles taient mes rflexions lorsque pensant trs-srieusement que je
n'avais plus que huit jours pour me disposer  partir, je commenai par
faire blanchir tout mon linge que j'tageai dans une malle, avec quatre
paires d'habits complets de diffrentes saisons, deux perruques neuves,
un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais
entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi
que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon
ncessaire: savoir ma robe de chambre de calmande raye, deux chemises a
languettes, deux bonnets d't, un bonnet de velours aurore brod en
argent, des pantoufles, un sac  poudre, ma flte a bec, ma carte de
gographie, mon compas, mon crayon, mon critoire, un sixain de piquet,
trois jeux de comte, un jeu d'oie et mes Heures: je ne rservai pour
porter sur moi que ma montre  rveil, mon flacon  cuvette plein d'eau
sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des
pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas
vert, ma grande canne vernisse et mon couteau de chasse  manche
d'agate.

Tout mon quipage fut prt en quatre jours; il ne s'agissait plus que
dmettre ordre  mes petites affaires, tant spirituelles que
temporelles. Aprs avoir fait une bonne et ample confession gnrale, je
fis un testament olographe, que j'crivis moi-mme  tte repose, en
belle criture, moiti ronde et moiti btarde; je fus faire mes adieux
 tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais
dans le quartier,  ma blanchisseuse, a mon perruquier,  ma fruitire
et aux autres. J'avais toujours ou dire que l'air de la mer tait
malfaisant  ceux qui n'y taient joint habitus de jeunesse; et pour
m'y habituer petit  petit, j'allais tous les jours me promener sur les
bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau
aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et
j'ai continu cette manoeuvre jusqu' mon dpart; de sorte
qu'insensiblement je m'y suis fait.

Quand je fus  la veille de partir, quoique l'on m'et assur que je
trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer
pour aller  Saint-Cloud, et qu'on m'et dit que le sieur Langevin, qui
en est le, munitionnaire gnral et entrepreneur des vivres de cette
partie de la marine, ne manquait de rien, et tait pourvu de tout ce qui
pouvait contribuer  la commodit des voyageurs, je fis toujours, par
prcaution, acheter un grand panier d'osier fermant  clef dans lequel
je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu
de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit
pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin  dix,
deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil  la glace, une livre de cerises
et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vrit, de faire
ces petites provisions; car ce mme Langevin que l'on m'avait plus vant
qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je
n'aime point, des petits pains  la Sigovie qui sont indigestes, et de
mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'taient point de chez Baudson,
qui est le seul  Paris qui russisse dans ces sortes de sirops; en
rcompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bire, mais je
n'aima ni l'un ni l'autre.

Enfin, le grand jour de mon dpart arriv (c'tait par un dimanche,
veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai),
mon rgent, de qui j'avais t prendre cong, voulut me venir conduire,
avec ma mre et mes deux tantes, qui, pour tre leves plus matin,
avaient pass la nuit dans ma chambre. Nous prmes deux carrosses, un
pour nous et l'autre pour mon quipage; tous mes voisins taient aux
portes et aux fentres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage.
Je laissai  une de mes voisines mon beau chat chartreux et  une autre
mon petit serin gris; et nous fmes au Saint-Esprit entendre la sainte
messe; je m'en acquittai avec le plus de dvotion que me le permettait
mon tat. Il y avait tant de monde ce jour-l, qu'au sortir de l'glise,
j'eus toutes les peines imaginables , prendre autant d'eau bnite que
j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie  ma compagnie; mais il
me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma gnrosit;
car, dans le moment que je faisais la petite crmonie usite parmi les
jeunes gens bien ns, et que j'allongeais le bras, je me trouvai spar
par la foule des entrants et des sortants; de faon que ceux qui
entraient, me reportrent jusqu' trois reprises de suite au milieu de
l'glise, sans qu'il me ft possible de m'en dptrer, qu'aprs y avoir
laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois
boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier.
Heureusement que mon couteau de chasse tait bien attach et ferr tout
 neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation
d'avoir fait usage pour moi-mme de l'eau bnite que j'avais prise.
Enfin je rejoignis ma mre tout hors d'haleine et boitant tout bas,
parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait march sur dix-sept de mes
cors, car j'en ai depuis l'ge de raison trois  chaque doigt de pied,
et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu
mon pauvre pre, dont l'me est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si
grande quantit, qu' chaque variation de temps il en tait si
cruellement tourment, que jamais baromtre n'a t plus infaillible que
lui il annoncer les changements de temps.

Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'tre bien
grond, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chre mre, pour ne
pas aimer du tout  perdre et pour tre fort mauvaise joueuse  ce
jeu-l. Nous remontmes en carrosse et traversmes la Grve avec assez
de difficult,  cause de l'embarras qu'y causaient les prparatifs du
feu d'artifice que l'on devait tirer le soir mme. Ma mre tait bien
fche que je partisse sans le voir: une de ses commres, bonne amie et
voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fuses volantes
toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en mme
temps propos une place pour elle et pour moi sur l'amphithtre des
huissiers de la ville, parce que le matre clerc d'un de ces messieurs
faisait depuis peu l'amour  sa fille Babichon. Mais il tait inutile
d'y penser; j'avais promis  ma chre Henriette, et tous les feux
d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui
avais donne de partir ce jour-l. Je dis adieu  la Grve et au grand
Chtelet par o nous passmes,  la Valle, au Pont-Neuf,  la
Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au
vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin  tous les endroits
remarquables de ma route. Nous arrivmes insensiblement au Pont-Royal,
o nous vmes beaucoup de monde assembl, ce qui nous fit penser qu'on
ne tarderait point  partir.

Le coeur me battait extraordinairement  la vue du navire: celui qui
tait en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-Franois_, command
par le capitaine Duval, homme fort expriment dans la marine de terre
et de mer, et qui, suivant que lui-mme m'en a assur, n'a pas encore
t noy une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer
tout mon bagage sous la leve; on n'attendait plus que le vent de huit
heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Dj le pilote
avait lev le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la
jete, et les matelots rpandus dans les auberges voisines, y battaient
le boute-selle, et y htaient  grands cris les voyageurs. Il est vrai
que leurs jurements dplurent beaucoup  ma mre et  mes deux tantes,
qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon rgent, qui avait
dj vogu deux fois de Paris  Charenton, nous rassura beaucoup, en
nous disant que c'tait l la faon ordinaire dont les gens de mer
s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.

Il est bien vrai de dire que dans les diffrents embarras d'un dpart,
on oublie toujours quelque chose: ma mre, qui avait t autrefois dans
le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de
sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque
ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour
moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre ct, voulaient me faire
passer par la chambre des assurances; mais il tait trop tard pour
prendre toutes ces prcautions; le pilote Montbazon jurait aprs ma
lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermre et dmarrer; il
fallut nous sparer malgr nous. La mre du capitaine Duval, qui l'tait
venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon rgent, de ma
mre et de mes deux tantes, pour me pousser  bord: elles n'eurent que
le temps de me couler dans mes poches chacune une pice de six sous, et
de me promettre une messe  Saint-Mand et aux Vertus, sous la condition
expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitt que je serais
arriv; je leur promis de le faire et de leur rapporter  chacune un
singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.

Non, rien ne me dgoterait tant des voyages que les adieux qu'ils
occasionnent, et surtout quand il les faut faire  des gens qui nous
touchent de si prs, qu'un rgent de rhtorique, une mre et deux
tantes. Je tremble encore quand je me reprsente que nous restmes muets
tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs
yeux humides fixs sur les miens qui fondaient en eau; que je les
regardais tous, les uns aprs les autres; que le coeur de ma pauvre bonne
femme de chre mre creva le premier; que celui des autres et le mien
crevrent aussi; que nous pleurions  chaudes larmes tous les cinq, sans
avoir la force de nous rien dire; que nous en vnmes tous  la fois aux
plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du
monde; que nos larmes avaient de la peine  se mler, tant elles taient
rapides; et qu'enfin le spectacle tait si touchant, que les deux
cochers qui nous avaient emmens et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas
trop tendres, ne purent s'empcher de pleurer aussi. Je ne sais pas
mme si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'tais
aperu du bon coeur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me
conduire l qu' regret, tant ils avaient t lentement sur toute la
route.

Tandis que j'tais occup  reconnatre mon quipage, le navire fut mis
 flot; je le sentis  merveille par un branlement qui m'effraya, parce
qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manoeuvre; dj le
Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires
chargs de bois, qui semblaient n'tre l que pour s'opposer  notre
passage, se rangeaient aussi  la voix du pilote, qui jurait comme un
diable aprs eux.

 peine tions-nous  la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait
signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le
capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir;
apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons t tout
bellement jusqu', ce qu'ils nous aient joints; aprs quoi nous nous
sommes trouvs en pleine mer, vis--vis du nouveau Carrousel, et nous
avons t bon train ensuite.

Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous tait
contraire, car on ne hissa aucune voile, pas mme la misaine; mais on
fit seulement force de rames jusqu' ce que nous pussions saisir les
vents alizs. L'odeur du goudron commena tout d'un coup  me porter 
la tte; je voulus me retirer plus loin pour l'viter: mais je fus bien
tonn, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je
m'tais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre
garde qu'ils taient nouvellement goudronns; la chaleur que je leur
avais communique, les avait incorpors si intimement  ma culotte,
qu'il fallut en couper des lambeaux pour me dbarrasser. Cette aventure
ne dplut qu' moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que
moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en drivant
jusqu' la hauteur d'un port qu'on me dit tre celui de la Confrence.
Il y avait  l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient diffrentes
marchandises de Paris, destines pour les pays trangers; de l
j'estimai que ce que je voyais  l'improviste tait ce que nos
gographes appellent la Grenouillre, parce que j'entendis effectivement
le coassement des grenouilles.

Nous dpassmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un ct de la
terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fmes
ensuite la dcouverte d'une grande le dserte sur laquelle je ne
remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines,
entremles de boeufs d'Irlande; je demandai si ce n'tait point l ce
qu'on appelait dans la Mappemonde l'le de la Martinique d'o nous
venaient le bon sucre et le mauvais caf. On me dit que non, et que
cette le qui portait autrefois un nom trs-indcent[1], portait
aujourd'hui celui de l'le des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme
je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observ que
les pturages en doivent tre excellents,  cause de la proximit de la
mer, qui y fournit de l'eau de la premire main; qu'on y pourrait
recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette le tait laboure,
elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'tait de l,
sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui taient
autrefois tant  la mode, et que quoiqu'il n'y et pas un arbre, il y
avait cependant bien des falourdes et bien des planches entasses les
unes sur les autres  l'air. J'ai tir de l une consquence, que la
rcolte du bois et des planches tait dj faite dans ce pays-l, parce
que le mois d'aot y est plus natif que le mois de septembre  Paris;
qu'il n'y a point assez de btiments ni de caves pour les serrer; et
qu'enfin c'est sans doute de l que l'on tire ce beau bois des les que
nos bnistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles
quilles.

[Note 1: On l'appeloit l'le Macquerelle.]

 deux pas de l, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les
dbris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage
l'hiver dernier, charg de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2]
n'aurait point t touch de cette aventure parce que c'est une herbe de
malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a
fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais prir et
chouer de mme.

[Note 2: Ville de la basse Normandie.]

 propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la navet d'un
marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans
un champ sem de chanvre, celui-ci lui demanda si c'tait de la salade;
 quoi le marguillier rpondit:

--Ho dame verre! vos avs tout droit bout le ns dessus; de la salade!
vos vos y connoss; queu chienne de salade! morgu, elle a trangl
dfunt mon pauvre pre.

Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du
rivage, qui tait couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de
loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppler au dfaut de mare
et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il tait
encore  jeun, a jet un cble  terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir
t attach  un charretier et  deux chevaux. J'ai remarqu que
quoiqu'ils aient toujours t le grand trot, et quelquefois mme le
galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans
doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!

J'tais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je
m'occupais  consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant
une longue frgate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui
lanait de bout  nous, j'ai cru tre perdu: la peur donne des ailes,
dit-on, mais srement elle ne donne point d'apptit, car il m'a manqu
tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa
chambre, et quitter une partie de _pied de boeuf_,  laquelle il jouait
avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier  plusieurs
reprises: _Coit! coit! coit!_ J'ai vu ensuite les matelots de la
frgate lever le chapeau en l'air, et crier  des hommes et  des
chevaux qui taient  terre: Ho! ho! ho! J'ai pris tout cela pour le
signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relche au thtre de la
guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'tait une
galre d'Alger qui nous allait prendre et conduire  Marseille avec ces
pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les
R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'tais
dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on
fait souffrir aux pauvres chrtiens qui ne veulent pas se faire recevoir
dans la religion de ces pays-l, voil ce que c'est que d'avoir un peu
de lecture. Mais j'avais dj pris mon parti en galant homme sur cela,
quand j'ai vu la frgate se _remorquer_ et passer son chemin; elle tait
mme dj bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prt
quelque rpit, et qu'elle ne _revirt de bord_. Cette frgate se
nommait,  ce qu'on m'a dit aprs, _la Parfaite_, de dix hommes et huit
chevaux d'quipage, du port de je ne me souviens plus combien de
tonneaux de cidre, charge de marchandises d'piceries, et commande par
le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen  Paris. Cela
ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi
par-l quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au
Japon? Si nous tions encore bien loigns du cap Breton? Si nous ne
courions point risque de rencontrer des cumeurs de mer? Et si C'tait
par ici que j'avais pass en revenant de Pantin o j'ai t en nourrice?
Je m'aperus qu' chaque question on me riait au nez: mais je crus que
c'tait par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronne:
cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et
je restai seul assis au pied du grand mt o j'achevai de djeuner.

Sur la pente douce et agrable d'une colline qui borde le rivage du ct
du nord, s'lvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les
autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions
de fort prs, lorsque j'aperus  l'une de ses extrmit! deux gros
pavillons octogones  la romaine, orns de girouettes, perces d'un
cusson respectable, et aboutissant  une terrasse qui rgne le long
d'un parterre charmant: je faisais observer  un abb qui tait venu se
mettre  ct de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la
terre sainte, cette ville avait manqu d'tre prise d'escalade du ct
de la mer par les Turcs, puisque les chelles y taient encore restes
attaches aux murs ou que c'tait peut-tre ce que nos plus grands
voyageurs ont nomm _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce
village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient t btis par S.
A. R. et que ces chelles servaient aux blanchisseuses du pays pour
aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit
l'abb; car, dans le moment mme, des femmes descendirent et d'autres
remontrent par ces chelles avec du linge, tandis que celles qui
taient restes sur la grve  essanger, battre et laver leur lessive,
nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de
rpter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes,
ce fut de m'entendre dfigurer et montrer au doigt par une de ces
_harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui
m'a cependant appel fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chre mre
qu'on mettait ainsi en jeu mal  propos, et j'aurais t bien fch
qu'elle et entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la
faiblesse de l'tre, au moins personne n'a jamais os le lui reprocher
en public, feu mon pre tant trop scrupuleux sur l'article du point
d'honneur, pour l'avoir souffert impunment: mais moi qui ne voulais pas
d'affaires en pays tranger, j'ai mieux aim feindre de n'avoir point
entendu, que de faire face  l'orage de sottises qui m'aurait
infailliblement accabl. Il est vrai que tous les autres passagers ont
bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez veng de cette impertinente
qui m'avait ainsi insolent; car ils ont rpondu par des rpliques si
cossues, que la plus vieille de ces _mgres_, enrage de se voir
dmonte, a trouss sa cotte mouille, et nous a fait voir le plus
pouvantable _postrieur_ qu'on puisse jamais voir. Ah! ciel, disais-je
en moi-mme, cette Agns de Chaillot, dont la douceur et l'innocence
m'ont tant difi  Paris, serait-elle de ce pays-ci? Tout ce qui
m'tonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait
encore franais: je compris de l que la langue franaise tait une
langue qui s'tendait bien loin.

Au bout des murs de Chaillot, et sur le mme profil, en rgne un autre
fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et
un gros corps de logis perc de mille croises antiques, et adosse  une
glise fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les
airs. J'ai d'abord imagin que ce pouvait tre cette superbe Chartreuse
de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler  ma pauvre tante Thrse,
qui a manqu d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame
 laquelle je me suis adress pour savoir ce que c'tait, me dit que
c'tait le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'tait le seul qu'il y
et au monde, que quoique la maison me part trs-considrable, elle
tait cependant trs-mal peuple, par la difficult de la recruter et
trouver des sujets qui conviennent  son institution: que l'on n'a pu
trouver de terrain assez tendu pour y tablir un pareil couvent pour
les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit l-dessus tout ce que l'esprit
de parti lui suggra. Nous nous trouvmes insensiblement vis--vis de
deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la
propret et l'ornement attirrent toute notre attention. Je lui
demandai si tout cela dpendait encore de la France? Elle se mit  rire
de ma simplicit: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je
n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement,
pourvu qu'elle ft ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux
jardins taient destins  prendre les eaux minrales de Passy; que bien
des familles taient redevables  ces deux endroits de leur origine et
de leur postrit: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la
sant; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie;
qu'il y avait eu  la vrit autrefois quelques abus dans le grand
nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que
les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus gure que de
vritables malades qui ne pensaient point  la galanterie; qu'elle-mme
n'y tait venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui
n'tait plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa
fille y tait depuis un mois sans... L nous fmes interrompus par un
matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la
dame se prpara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de
toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade
Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrrent ceux qui voulurent
descendre.

Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue o j'tais, 
la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne dcouvrirais point
Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et
enfin je le vis sans le reconnatre; un tas de pierres, de chemines, et
de clochers ne me reprsentait plus Paris tel que je l'avais laiss, je
n'y distinguais plus une rue, pas mme celle de Geoffroy-l'Asnier o
je demeurais: il me semblait qu'il tait abm depuis que j'en tais
sorti; je me figurais que cela ne serait point arriv si je fusse rest.
J'avais beau regarder de tous cts, je ne voyais autour du vaisseau
qu'une mer orageuse qui cherchait  nous engloutir; et dans le lointain,
des terres australes et inconnues, des prs, des bois et des montagnes
arides, sur lesquelles il ne devait crotre que du vent, parce que j'y
voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me
rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour tre le mme que je
voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au mridien
rgler ma montre.

 toi, qui m'as toujours clair, lui dis-je, brillant soleil, plus
beau mille fois que ne peuvent tre tous les autres soleils du reste de
la terre! Soleil qui m'as vu natre! Soleil dont je chris la prsence,
ne m'abandonne point! Je suis fait  ta chaleur bienfaisante, que
sais-je si celle d'un soleil tranger ne m'incommodera point? Tiens,
vois ma montre, accoutume  tre rgle sur toi seul, elle se drangera
sans toi.

Puis, me retournant du ct de Paris, je lui disais:

 toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans!
pourquoi t'loignes-tu ainsi de moi? Hlas! que ne viens-tu plutt avec
moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqu avec moi? Je vois bien
que tu es fch contre moi, parce que je t'ai quitt si brusquement:
mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plat a Dieu,
bientt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de
ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mre et mes deux tantes, mon serin
gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est prcieux:
ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que
j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mrite bien
quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit
Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidle que je suis,
c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'loigne de toi! Patrie,  ma
chre patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce
voyage, que tu auras lieu d'tre contente de moi par la suite! c'est la
premire fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis
au monde, mais ce sera la dernire. Je te demande mille fois pardon: tu
dois passer quelque chose  la jeunesse...

Puis, troussant mon habit:

Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute
perdue; l'accident qui lui est arriv n'est-il pas dj, un commencement
de l'expiation de mon crime? Mes inquitudes, mes regrets, mes soucis,
mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la
terre marche et semble retourner d'o je viens! il ne restera donc plus
o je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le
navire! _Quid est tibi mare quod fugisti?_  mer, qu'as-tu donc  fuir?
Ah! chre Henriette, que vous me causez de peines et d'inquitudes! mais
je vous les sacrifie toutes d'aussi bon coeur que je vous aime...

 ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse
revenu d'un grand vanouissement: j'ai song que bientt j'allais avoir
le bonheur d'tre auprs d'elle que je la verrais face  face, que je
lui parlerais, qu'elle me rpondrait, que je l'embrasserais, qu'aprs
lui avoir dmontr par ce trait de mon obissance le _quantum_ de ce que
je l'aime, je trouverais peut-tre le moment favorable de lui en
prouver le _quomodo_; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de
soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces
rflexions me remirent le coeur au ventre.

En tournant les yeux de ct et d'autre sur sous les diffrents climats
que je pouvais dcouvrir  perte de vue, j'aperus sur notre droite un
palais enchant, qui me parut bti par les mains des fes: son jardin
vaste et spacieux, dont les murs sont baigns par la mer, est d'un got
charmant: la distribution des berceaux et la propret des alles, me le
firent prendre pour le mme qu'habitait autrefois Vnus  Cythre ou 
Paphos. Mais tandis que je rflchissais sur le got des trangers pour
l'architecture, j'aperus encore, non loin de celui-ci, et sur le mme
point de vue, un autre palais beaucoup plus considrable, tant pour
l'tendue des btiments que pour l'immensit des jardins: ce fut pour le
coup que je crus tre prs de Constantinople, et que c'tait l le
srail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots,  qui je demandai 
quel degr de longitude il estimait que nous pouvions tre, et ce que
c'tait que ces deux palais, me rpondit que de ces deux maisons la
premire appartenait  madame de Sessac, et la seconde  M. Bernard; et
qu' l'gard des degrs de longitude, il ne connaissait point ces
rubriques-l; puis il me demanda si je n'allais point  Auteuil, et il
fit la mme question  tous les passagers, les uns aprs les autres, ce
qui me donna la curiosit de m'informer de ce que c'tait qu'Auteuil: on
me rpondit qu'Auteuil tait cette ville que je voyais devant moi, que
messieurs de Sainte-Genevive en taient seigneurs, et y avaient une
fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi,
qu'il y avait un fameux oculiste, nomm Gendron, que l'on y venait
consulter de bien loin, que c'tait la moiti du chemin de Paris 
Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit tait bien frquent.

Il faut avouer, m'criai-je alors, que si le coeur de la France est bien
bti, les frontires sont bien gaies et bien bties aussi! non, la belle
rue Trousse-Vache, o demeure ma mre  Paris, n'a rien de comparable 
tout cela.  ma mre, disais-je en moi-mme, que vous tes actuellement
inquite de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien
rencontrer ici quelque aviso qui ft voile pour les ctes de Paris, afin
de vous donner de mes nouvelles! hlas! peut-tre mon chat et mon serin
sont-ils morts de dplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit
tre long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je
ne suis encore qu' la moiti du chemin que j'ai  faire! Orner, que tu
t'tends au loin! peux-tu tre si vaste, et la morue si chre  Paris!

Cette rflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opra-Comique
qui commence par ces mots: Vastes mers! je le fredonnais entre les
dents lorsque je dcouvris  l'ouest un navire  peu prs semblable au
ntre, mais plus fort, qui venait  bride abattue sur nous: oh! pour le
coup, je comptai bien que nous en allions dcoudre; car je voyais 
merveille que ce n'tait point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait
trop de monde  fond de cale qui regardait par les fentres: on et dit
de l'arche de No. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que
ce ft un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni
pierriers, ni affts; mais j'apprhendais que ce ft un saltin de
Poissy qui chercht  jeter les grappins pour tenter l'abordage  l'arme
blanche, que je crains naturellement trs-fort: je voyais un nombreux
quipage rang en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon
premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis
rflexion que peut-tre l'air de la mer le rouillerait, et je pris
seulement ma lunette d'approche pour en reconnatre le pavillon, afin de
savoir au moins  qui nous allions avoir affaire, et pour prvoir de
plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait
pourtant, c'est qu'avec cette mme longue-vue je voyais notre quipage
serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passmes
rapidement  la porte du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien
faire: je m'aperus mme que notre vaisseau, qui semblait avoir peur,
doubla son pas  l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous
attaquer; nous qui avions encore du chemin  faire, nous ne voulmes
point non plus nous amuser. Nous prmes le bord-dehors, et lui
l'avant-terre, et nous en fmes quittes pour quelques signes de chapeau
de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent
rciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon coeur fort
poliment, et je me congratulais d'en tre chapp  si bon march, aprs
la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et
d'un coup de gouvernail lancer de bout  terre,  une espce de cap en
forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Esprance,
quand on me dit que c'tait le havre de cette fameuse ville d'Auteuil,
dont on m'avait parl tout  l'heure: nous y mouillmes, on porta la
planche  terre, et il sortit vingt  trente personnes qui n'allaient
pas plus loin.

Une petite aventure nous retarda  ce port Un peu plus que nous
n'aurions d; c'est que la jete y tait si escarpe, et la monte si
difficile, qu'une jeune fille ayant roul  la mer avec un abb qui lui
donnait la main et qu'elle entrana avec elle, deux de nos matelots
plongrent pour les repcher. J'ai observ pour lors qu'il est bien vrai
de dire que, quand on se noie, on s'accroche o l'on peut, sans jamais
lcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'tait accroche  la
jambe droite de l'abb, s'y tenait encore quand on la repcha; et l'abb
qui s'tait jet  son cou quand elle l'entrana, la tenait encore
embrasse troitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture
et son ventail, et l'abb son chapeau et son parasol violet clair.
Quand le danger fut disparu entirement, nous rmes un peu de l'tat o
se trouvrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais
S'ils recouvrrent leur perte, parce que nous reprmes le large; mais je
me doute bien qu'ils ne se seront point quitts sans se scher. Peu de
temps aprs la femme de notre capitaine fut  tous les passagers faire
payer leur fret: elle vint  un capucin qui tait  ct de moi, et qui
tira de dessous ses aisselles un chapelet  gros grains, dont il paya
son passage; et elle s'adressa ensuite  moi, et je payai: elle tait
suivie par un pieux matelot, qui, se disant charg de la procuration de
saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dvote
gnrosit des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui dsirrent avoir
part aux prires promises, et je fis mon offrande.

Sur la rive oppose, en tirant au sud-ouest, est une petite masure
isole, dont l'exposition heureuse, quoique retire, semble annoncer une
de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachortes,
lorsque, dgots du monde, ils voulaient renoncer entirement  son
commerce, pour se livrer  la contemplation des choses clestes. Au
milieu de quelques arbres mal dresss, et plants au hasard, rampe
humblement un petit corps de logis, dont la simplicit fait tout
l'ornement; l'art parat avoir moins particip  la dcoration de ce
lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me
trompe fort si ce u'est point la qu'tait au temps jadis ce fameux
dsert o saint Antoine fut tant tourment par le malin esprit, lors de
ces belles tentations que Callot nous a si bien graves d'acres nature;
car on voit encore a quelque distance de l un moulin que ce saint
ermite fit venir apparemment de Montmartre exprs, pour son usage et
celui de son mnage, et sous lequel il y a encore un toit  cochon: le
tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si
jamais il prenait fantaisie  la Madeleine de revenir sur la terre, et
qu'elle passt par cet endroit-l, elle n'hsiterait point  le prfrer
 la Sainte-Baume.

Quelqu'un qui me vit attentif  examiner un lieu que je paraissais avoir
regret de perdre de vue, satisfit ma curiosit, en me disant:

H bien, monsieur, vous considrez donc cette fameuse guinguette,
autrefois si frquente, o l'Amour tait venu de Cythre exprs pour la
commodit de Paris, tablir une manufacture de plaisirs,  la honte des
familles bourgeoises. C'tait l autrefois recueil o Carybde et Scylla
prenaient plaisir  faire chouer la vertu, et  tendre des piges aux
vestales; c'tait le rendez-vous de la lascivet, de l'impuret, de la
prostitution et de l'adultre: tous les vices s'y rassemblaient de
toutes parts: mais tout est bien chang aujourd'hui, Brant est mort, et
le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de
celui que j'ai vu de mon temps.

--Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce
que c'est l ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire  la
Comdie-Franaise  Paris?

--Oui, monsieur, me dit-il, c'est le mme pour lequel on a voulu
inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur reprsentant tous les
dsordres qui s'y commettaient.

Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde
s'tant perdue  une barque de pcheur, qui tait au bord du rivage,
elle se lcha; et m'tant appuy dessus, elle manqua de me jeter  la
mer, lorsqu'elle vint  se tendre, et elle m'y aurait effectivement jet
si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mt. Je tombai par bonheur
 la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon
chapeau et ma perruque qui furent emports  la mer; je les vis dans
l'instant bien loin derrire moi qui semblaient retourner a Paris.

Si ma mre les voit, disais-je, elle reconnatra bien mon chapeau  la
Ragotzy, et ma perruque  trois marteaux; elle les repchera, et
peut-tre que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je
suis noy, et elle se noiera aussi.

Je fus vite  ma malle pour rparer tout mon dsastre. On se rit
toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On
voulut voir ma culotte goudronne, mais j'en avais mis une autre
par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma
longue-vue pour reconnatre deux villes peu loignes l'une de l'autre
qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet
de laquelle il y avait la moiti d'un moulin  vent, je demandai leur
nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprs de moi; il me
rpondit que c'tait Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutt prononc ces
deux noms que mes entrailles s'murent: je changeai de couleur, et me
trouvai si mal que je fus oblig de m'asseoir.

Plusieurs passagers s'en aperurent, et me demandrent ce que j'avais,
si ce n'tait point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me
badinrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut
s'intresser le plus  moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta
les tempes:

Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la
nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien
diffrentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touch de
bien prs; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris
plaisir  me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chre
Julie!...

 ces derniers mots, que je ne prononai qu'avec un effort, je
m'vanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps
glaa les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu' force
d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que
j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me rpta; je feignis ne
me souvenir de rien, et lui dis que je rvais apparemment dans ce
moment-l; et pour luder sa curiosit, je me levai et repris ma lunette
d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considrai attentivement
des champs et des coteaux qui taient couverts de petits arbrisseaux qui
me parurent tre attachs  des manches  balai; je m'informai de ce
que c'tait; l'on me dit que c'taient des vignes; que de ces vignes
sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que
c'tait apparemment de l que provenaient tous ces bons vins de
Bourgogne et de Champagne que l'on boit  Paris si chrement, parce
qu'ils viennent de si loin.

 peine avais-je enfant cette heureuse rflexion, en m'applaudissant
secrtement de ce que je sentais, qu' force de voyager mon esprit
s'tait dj bien form, que regardant de la poupe, o j'tais,  la
proue, je dcouvris une seconde le, beaucoup plus considrable que
celle que nous avions dj passe: j'estimai qu'elle devait tre
entoure d'eau de tous les cts, parce qu'elle tait dans le milieu de
la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni btes: pas mme un
clocher; nous la laissmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces
les de la mer Ege, qui sont si remplies de serpents et de btes
venimeuses, que jamais Paul Lucas[3] n'osa y aborder. Je vis
effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans
s'y arrter, et des petits animaux gros comme des chats, qui,  notre
vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqus sur les berges
de cette le dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le
bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait t scie par un bout, afin
de former un dtroit, qui conduit  des habitations loignes, qui sont
de l'autre ct du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce dtroit
pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait
un peu sa carte, on ne se trompe gure. L je vis des hommes en chemise,
occups  tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils
transportaient  terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la
ntre qui prit le large, et se spara de nous pour passer ce dtroit 
force de rames: elle tait charge de voyageurs, dont les uns allaient,
 ce qu'on m'a dit, au chteau Gaillardin, aux Molineaux,  Meudon,
etc., et les autres conduisaient des enfants  Clamart, o j'appris
qu'il y avait une pension fort renomme pour l'ducation et
l'instruction de la jeunesse.

[Note 3: Voyageur normand.]

Nous passmes ensuite  la vue d'un endroit assez joli, que les gens du
pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui ft digne de la
curiosit du voyageur, sinon que ce pays-l me parut ne produire gure
d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en rcompense
aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait
beaucoup qui taient marqus sur le nez, et qui se promenaient au bord
de la mer. Cet homme que je pris pour tre de leur compagnie, parce
qu'il n'en tait pas loign, et qu' sa houlette et son chien, je
jugeai devoir tre un berger, me fit ressouvenir de celui  qui Virgile,
faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant prs de lui:

      _Tityre, tu patuloe reculans sub tegmine fagi,
      Sylvestrem tenui musam meditaris aven;
      Nos patri fines, et dulcia linquimus arva:
      Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,
      Formosam resonare doces Amaryllida sylvas._

   Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un htre
   touffu,  chercher sur ton tendre chalumeau des airs champtres! et
   tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu
   fais retentir  ton aise les forts du nom de ta chre Amarillis.

Peut-tre bien aussi pouvait-ce tre encore ce mme Tityre-l; car il
tait effectivement tendu nonchalamment au pied d'un noyer qui tait le
htre de ce temps-l, o il prenait le frais en jouant du chalumeau.

Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et paisse fume qui
couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut prsumer que
c'tait apparemment ce fameux mont Vsuve, dont j'ai entendu parler, qui
vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples,
dont il est cependant loign de deux milles; une odeur de soufre et de
bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette ide, lorsque,
faisant part de mon soupon  un quelqu'un qui tait auprs de moi, et
lui demandant si de l o nous tions il n'y avait rien  risquer pour
nous, il me fit rponse que ce n'tait point ce que je pensais, et que
cette fume que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui tait
l.

Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-mme, il sied
bien d'abord  un rgent, pour l'apprendre aux autres;  un cur de
campagne, pour apprendre son plain-chant;  un avocat, pour citer son
Cujas;  un mdecin, pour parler  la fivre;  un chirurgien pour
rpondre au mdecin, et  un apothicaire pour ne point faire de _qui pro
quo._ Mais il sied encore mieux  un voyageur, pour se faire entendre
dans le pays tranger, car avec un _da mihi panem et vinum_ bien
appliqu, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.

 mesure que je m'loignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait  un
point que j'estimai que nous devions tre pour lors sous la ligne, ou du
moins  ct. Je n'y pouvais plus tenir; et dj je m'apprtais 
descendre dans le fond, lorsque j'aperus un pont sur lequel passaient
diffrentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui
verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me
reconnatre, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et
nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder;
effectivement nous lanmes de bout  terre; on mit la planche, et le
monde sortit. Je demandai si c'tait l la ville de Saint-Cloud; on me
dit que non, et que c'tait le port de Svres, mais que Saint-Cloud n'en
tait pas loign, et on me le montra. Je pris cong du capitaine et de
sa femme, et je sortis le dernier. La tte me tourna sitt que j'eus mis
pied  terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je
traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de
ce pont une chapelle o un vnrable capucin que je reconnus  la barbe
pour tre du Marais, nous dit la messe en action de grces de notre
heureuse arrive: tous les voyageurs y assistrent, et moi aussi,
quoique j'en eusse entendu une  Paris; j'entrai chez un nomm Champion
pour crire promptement  ma mre. Except trois ou quatre maisons
bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je
n'y ai rien remarqu qui mritt mes observations.

Je pris deux crocheteurs pour porter mon quipage et un guide pour me
conduire; il me fit traverser une longue fort, au bout de laquelle nous
entrmes dans la ville, o aprs avoir pass quelques rues, nous
arrivmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous
ouvrit la porte; je me jetai  son col, o je restai quelque temps
immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle
m'introduisit dans une salle o taient son pre et son frre, qui
m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Aprs avoir lch ma borde
de compliments de bbord  tribord, je priai mon ami de me donner une
chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-mme dans
celle qui m'tait, destine. Quand j'eus chang de la tte aux pieds, je
descendis pour me mettre  table; j'y officiai trs-bien, et je fis tant
d'honneur  mes htes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut
avouer que le mtier de marin est bien sduisant, puisque quand une fois
on est sorti du pril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je
venais de courir, que pour en faire le rcit  la compagnie, qui rit
beaucoup de ma simplicit, et ma navet paya mon cot. Aprs le dner,
on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui
devaient jouer ce jour-l. Nous partmes, je donnai le bras  ma chre
Henriette: nous arrivmes au chteau, dont les dehors surprirent ma vue.
Mon ami, qui avait t enfant de choeur aux Innocents, connaissait
l'organiste du chteau (car tous les musiciens se connaissent), il le
demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car
il a un grand crdit auprs des garons de la chambre. Ce fut pour lors
que je ne fus plus  moi, tant j'tais enchant. On me fit voir dans une
glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des
ameublements et la beaut des peintures me firent perdre de vue ma chre
Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'aprs
bien des recherches, dans l'Orangerie d'o nous fmes voir jouer les
eaux qui commenaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. L,
deux fleuves tendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs,
penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait
en diffrentes cascades, qui remplissaient des bassins  diffrents
tages. L, des Naades effrayes semblaient se cacher au fond des
ondes, pour chapper  la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux
d'elles. D'un ct, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes,
reprsentait au naturel le bain que Diane s'tait choisi, lorsqu'elle y
fut surprise par Acton; de l'autre, des nymphes marines, caches dans
les herbes, semblaient prendre plaisir  faire des niches aux curieux.
Ici c'tait un lac, dont l'eau cumante se prcipitait dans le fond de
la terre pour en ressortir lastiquement et en courroux, toute en pluie
dans les airs. Des routes cultives avec soin formaient des alles 
perte de vue; des parterres immenses, maills de mille fleurs et
cultivs par Flore elle-mme blouissaient les yeux par l'clat nuanc
de leurs diffrentes couleurs; des bosquets enchants, rservs aux
seuls zphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversit du
chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades disperss dans le
bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants 
s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y viter l'ardeur
du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point
assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit
de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la
princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le
got s'y soient donn rendez-vous pour s'y disputer la gloire de
perfectionner un sjour o il ne reste rien a dsirer pour la situation
et l'ornement.

Nous revnmes chez mon ami dans le mme ordre que nous en tions partis,
mais par un chemin diffrent, afin de me faire voir tout ce qui
mritait d'tre v dans le parc; il tait tard, on avait servi et nous
soupmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la
chaleur tait si excessive, que chacun se permit rciproquement la
libert de se mettre  son aise; Henriette donna l'exemple aux autres
dames; vtue  la lgre d'un dshabill galant et simple, elle me donna
un ventail pour la rafrachir; avec cet habit de combat, elle semblait
dfier les zphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouve aussi charmante que
ce soir-l; je l'aimais  Paris, je l'aimais encore plus  Saint-Cloud,
et je l'aimerais galement par toute la terre: _gui coelum non animum
mutant_: ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de faon de
penser. Nous nous reposmes dans un petit rond de gazon fort troit, o
l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant
l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen,  force de
pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint foltrer avec
nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en
vrit, trs-srieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il
voulut s'y rendre le matre, comme sont assez ordinairement les derniers
venus. L'obscurit de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le
moment qu'il en allait venir au _quomodo_ de tantt si la compagnie ne
ft survenue. Il tait temps, car dj l'heure du berger allait sonner;
dj le bandeau tait lev pour mieux ajuster l'arc tendu et la flche 
demi dcoche, et je crois que nous l'aurions laiss faire, Henriette et
moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que
l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous
dbarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me
croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je
ne sais ce gu fit Henriette; mais je ne pus fermer l'oeil de toute la
nuit; je me reprsentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son
arc, la flche prte  partir Henriette soupirant, son nglig, le
bandeau lev, et enfin tout ce qui avait contribu  m'embarrasser le
soir.

L'Aurore sortait  peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au
petit lever du soleil,  qui elle a soin de faire tous les jours sa
cour, qu'un vent imptueux, battant la fentre de ma chambre, que
j'avais laisse ouverte  cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage
prochain, et effectivement mille clairs effrayants, qui se succdaient
sans relche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis
d'horribles clats de tonnerre, qui se rptaient  une pluie rapide et
condense, semblable  celle du dluge, paraissait un nuage qui se
dtachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour
empcher le jour de paratre. L'alarme fut gnrale alors dans la
maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on
se runit dans la salle  manger dont on avait ferm la porte, les
fentres, les volets et les rideaux: la jardinire entra en chemise avec
un cierge bnit, et une grosse bouteille de grs pleine d'eau bnite,
dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se
prosternait pour se mettre en prires. J'tais le seul qui ne se
dmontait point: je ne m'tais lev que par complaisance et dans le
dessein de rassurer les autres, et surtout ma chre Henriette, que je
savais tre extrmement peureuse; j'eus beau reprsenter  tous que la
peur ne servait  rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des
effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait
point ce qui tait au-dessus de lui: je riais des extravagances que je
voyais faire. L'orage dura prs de deux heures avec la mme violence,
aprs quoi on teignit le cierge bnit, et chacun se retira dans sa
chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller  la
dernire messe: on revint dner. Les uns retournrent  Paris, les
autres restrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf
jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir
aujourd'hui son potager, demain sa vigne, aprs-demain son champ,
ensuite son pr et son verger. J'appris comment on faisait venir les
lgumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le
bl et les autres grains, comment on rcoltait le foin, et enfin je
reconnus toutes les diffrentes espces des fruits. Il faut convenir que
les femmes ont l'esprit bien pntrant, et qu'elles sont bien propres 
dresser et  faonner les jeunes gens quand elles font tant que de
vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf
jours, que mon rgent n'avait fait en neuf ans que j'avais t au,
collge: son frre qui y joignit ses leons, me ft revenir de l'erreur
o j'tais par rapport  l'tendue de la terre, et  l'ide, que je m'en
tais figure et me fit sentir le ridicule au prjug dans lequel sont
levs pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de
chez eux. Enfin, je me trouvai dgourdi de corps et d'esprit en peu de
jours, et je me promis bien  mon retour  Paris d'en revendre  tous
mes camarades.  beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-mme:
je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller
voir. C'est un privilge accord  tous les voyageurs, et loin d'y
droger, j'enchrirai encore sur le Pre Labat.

Arriva cependant le jour fix pour retourner  Paris, jour que je
craignais autant, et plus encore que je n'avais apprhend celui de mon
dpart de Paris! car je m'tais dj et en si peu de temps, si bien
accoutum  vivre avec ma chre htesse, que j'aurais bien souhait d'y
passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entirement oubli Paris et
tous ses attributs; je ne pensais plus  ma, mre ni  mes deux tantes:
mon rgent de rhtorique ne m'inquitait pas plus que mon chat et mon
serin: l je jouissais de cette heureuse tranquillit que l'on ne
connat point  la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'tait point
altr par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais
un apptit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon djeuner une
douzaine de ces excellents petits gteaux, que Gautier fait avec tant de
soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher
au monde, sans que personne en mdt comme on aurait fait  Paris. Ah!
Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits!  campagne! que cette
innocente et voluptueuse libert dont on jouit chez vous est adorable
pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connatre!

Ainsi pntr des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre
mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que
je voulais cacher  mon ami; sa soeur m'y suivit sans que je m'en
aperusse: ce fut en vain qu'elle tcha de les essuyer; elles n'en
coulrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouille. Comme
elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fmes les
plus tendres adieux du monde, et nous nous prommes rciproquement de
nous aimer toute la vie.

Je rassemblai tout mon quipage, que je fis avec le mme arrangement
qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut
pas de mme de Henriette, car quoiqu'elle eut commenc la veille  faire
le sien, et que je lui eusse bien aid  trousser toutes ses robes et
tous ses jupons, elle eut mille peines  le unir pour l'heure du dpart.

Le jardinier et sa femme furent chargs du soin de faire porter tout
notre bagage au navire qui tait prt  faire voile pour Paris, et d'y
conduire leur jeune matresse. Aprs lui avoir souhait un heureux
voyage, et l'avoir assure que nous nous trouverions  son dbarquement
 Paris, mon ami et moi, je pris cong du pre qui devait rester
quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prmes
le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en tions convenus, afin
de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.

Non loin de la maison nous passmes sur un pont de pierre plus long que
large;  la vtust je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on
entretient encore pour servir de monument  l'antiquit. Je considrais
attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposs 
chaque ct du pont, de distance en distance, d'o pendaient de larges
filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais
tantt que c'tait pour conserver les arches; tantt qu'ils taient l
pour empcher de passer les cumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui
en cas d'obstination s'y trouvaient pincs, comme le fut jadis Mars, cet
cumeur de mnages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'tait
peut-tre l o l'on venait faire la pche de la morue et du hareng.
Mais mon ami, aussi curieux que sa soeur de mon instruction, voulant
achever de me _dbadauder_ entirement, n'en laissait chapper aucune
occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne pchait dans ces
mers-ci ni morue ni hareng, que c'tait le meunier qui tendait ces
filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme
carpes, brochets, barbillons, goujons, perlans et autres: et que
trs-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient t
perdues  Paris; et rellement je me souviens que j'y avais beaucoup
entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui taient en grande
rputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de
les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma
perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance
de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvmes que sa fille qui nous
parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trmie d'o
elle tait sortie; elle nous reut trs-poliment, et avec des faons
d'une fille au-dessus de son tat: aprs lui avoir donn le signalement
de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie
de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et
trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'aprs
avoir examin nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y
remuai un tas de perruques de mdecins et de procureurs sans y
reconnatre la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices
de l'Opra, 16 petits manteaux d'abb, 18 redingotes, 22 capotes, 150
frocs de moines de diffrents ordres, et un nombre infini de mchants
livres nouveaux, que le lecteur, outr de colre de les avoir pays si
cher, avait jets  l'eau.

Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prmes cong de la
belle meunire. Au sortir du pont, nous entrmes dans une grande plaine
parquete de sable: le chemin qui la traversait tait bord des deux
cts par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous
conduisit  une grande porte charretire, par laquelle nous passmes,
pour arriver dans un bois perc de diffrentes avenues, plantes
d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que
j'aurais t fort embarrass, si je me fusse trouv seul dans un endroit
si loign et si champtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais
aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas  pas.
Quelques petits besoins pressants le firent carter du grand chemin pour
s'enfoncer dans le plus pais de la fort; j'y fus avec lui, et j'aimais
mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.

Dans le moment que j'tais ainsi spectateur oisif et passif, et que je
faisais des rflexions qui n'taient point de paille sur l'odeur qui
m'lectrisait, malgr l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis
sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si
parfaitement  mon serin, que je crus que c'tait lui-mme qui s'tait
chapp de sa cage pour me venir trouver  Saint-Cloud, o il avait
entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit coeur; je l'appelai et
courus aprs lui; mais je reconnus bientt que c'tait un oiseau
sauvage, qui avait cr dans les bois, et non dans une cabane comme le
mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.

En courant ainsi aprs lui, j'aperus remuer  quelques pas plus loin un
arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosit de vouloir m'en approcher
pour voir ce que c'tait; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les
bois des btes sauvages, dont il fallait se mfier, j'eus la prcaution
de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de
chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut
possible.

Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arriv prs de ce lieu,
j'entendis des cris humains de gens effrays, et  qui j'avais fait peur
sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer,
ils se sauvrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je
m'imaginai d'abord, parce qu'ils taient presque nus, que c'tait le nid
d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regard dans le centre de
l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de mme couleur, un
chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil,
un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une
bouteille de ratafiat de Neuilly  moiti vide, et une calotte dans
laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce
n'tait point l l'attirail de ces divinits bocagres, qui n'en ont
d'autres que celui de la plus simple nature.

[Note 4: Divinits des bois.]

Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami prcipita son opration pour
me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout
son coeur: il commenait mme dj  me faire part de ce qu'il en
pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrrent
notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrtrent et les
emmenrent  l'endroit d'o ils taient partis, et o nous les
attendions: l'un et l'autre me parurent bien humilis d'tre vus dans
l'tat o ils taient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont
il connaissait l'ancien; son ingnuit et la mienne les persuadrent de
mon innocence.

Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit
corset de basin garni de mousseline chiffonne, pour l'abb et la
demoiselle qui taient tombs  la mer en dbarquant  Auteuil, et qui
s'taient tant divertis aux dpens de ma culotte de velours goudronne:
ma partie tait belle pour prendre ma revanche, et la pousser mme
jusqu'au _paroly_; mais je me suis fait un principe de ne jamais
insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les
conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur  Madrid; et sans nous
embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprmes une grande
avenue qui nous conduisit  une autre grande porte, par laquelle on
sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte
Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y
rafrachir; je l'acceptai: nous entrmes dans une grande salle, o l'on
nous servit ce que nous avions demand.

Nous avons pass l une bonne heure  nous reposer; aprs laquelle nous
avons compt et pay; et nous sommes sortis pour achever notre voyage.
Quand une fois nous avons t  l'toile, j'ai reconnu cet endroit pour
y tre venu polissonner bien des fois tant au collge: de l nous
sommes descendus  la grille des Champs lyses, que nous avons
traverss: c'tait un jour de cong; il y avait alors beaucoup
d'coliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma
connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont
promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les
particularits de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent
scolastique. Le paquebot tait arriv deux heures avant nous. Henriette
tait partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle tait
arrive en aussi bonne sant que je l'avais souhait; pour m'en assurer
par moi-mme, je fus la voir avec son frre: et je les remerciai
beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter
chez moi tout mon quipage, que j'y accompagnai.

Les voisins taient aux portes et aux fentres pour me voir arriver,
comme lorsque je fus parti; je les ai salus et embrasss tous les uns
aprs les autres; ils m'ont flicit sur mon heureux retour, et j'ai
rpondu  leurs compliments du mieux qu'il m'a t possible. Aprs avoir
t voir mon chat et mon serin, qui  peine me reconnaissaient, j'ai
envoy dire par mon Savoyard  ma mre et  mes deux tantes que j'tais
arriv; et me voil.

Le lendemain matin je reus la visite de cinquante de mes amis, tous
coliers ou ex-coliers comme moi, auxquels je fus oblig de faire une
relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures:
ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engag a la donner dtaille
au public; et la voil.

 vous tous qui cherchez le portrait d'un vritable Parisien, qui n'a
jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir,
achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empcher de
vous crier avec moi: Il est d'aprs nature; et le voil.

FIN

Paris.--Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot,
directeur.





End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Nel

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