The Project Gutenberg EBook of Portraits et tudes; Lettres indites de
Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert

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Title: Portraits et tudes; Lettres indites de Georges Bizet

Author: Georges Bizet
        Hugues Imbert

Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET ***




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HUGUES IMBERT

PORTRAITS ET TUDES

CSAR FRANCK--C. M. WIDOR--DOUARD COLONNE

JULES GARCIN--CHARLES LAMOUREUX

FAUST, PAR ROBERT SCHUMANN--LE REQUIEM DE BRAHMS

LETTRES INDITES

DE

GEORGES BIZET

_Avec un portrait grav  l'eau forte par E. Burney_

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER

(SOCIT ANONYME)

33, RUE DE SEINE, 33

1894

Tous droits rservs

STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.--4187.

[image: GEORGES BIZET]





 MON AMI

THODORE DUBOIS

En souvenir de tant de bonnes heures
passes en compagnie de la Muse.




CSAR FRANCK


Quelle figure caractristique  retracer que celle de cet artiste du
XIXe sicle, dont le profil se dtache en assez vive opposition sur
le milieu franais dans lequel il a vcu! Artiste d'un autre ge, dont
l'oeuvre fait songer, toute proportion gard,  celui du grand Bach, il
aura travers la vie comme un rveur, voyant peu ou point ce qui se
passait autour de lui, pensant toujours  son art, et ne vivant que pour
lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcment les vritables
artistes, les travailleurs acharns qui trouvent dans le travail
accompli la rcompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple
de chaque journe nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir
besoin de chercher un cho dans la foule, sans penser un seul instant 
briguer ses faveurs,  abandonner, par une concession si minime qu'elle
soit, ce qu'ils pensent tre la Vrit et la Beaut.

Son oeuvre n'est pas et ne sera jamais de nature  passionner le gros
public... et son triomphe, rv par ses lves et ses amis, aura des
limites trs bornes. Son genre de talent s'adresse aux raffins en
musique: admirateur des grands primitifs, il leur a drob une tincelle
de leur gnie, a vcu dans leur milieu, a chant de prfrence les
louanges de la divinit, s'est entretenu plutt avec les anges qu'avec
les humains. Le Ciel a d s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre
les hosannas clestes. Si l'oeuvre est quelquefois ingal, manquant de
charmes, il s'y rvle une ligne immuable, bien caractristique, qui ne
s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies,
s'levant  une trs grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout,
les _Batitudes_. Son admiration pour les primitifs, pour les pres de
l'glise musicale ne l'empcha pas d'admirer le gnie des Beethoven,
Gluck, Mozart, Mhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses
tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens nafs,
dont il tait le continuateur.

On a compar la tte de Csar Franck  celle de Beethoven! Il faut une
certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux
masques si diffrents. Le seul artiste contemporain, dont la figure
accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine
Rubinstein. Ce qui caractrisait, avant tout et  premire vue, la
physionomie de Beethoven c'taient les yeux rayonnants majestueusement
ports vers le ciel. Sa tte tait remarquable entre celles de tous les
musiciens: la chevelure tait trs abondante, mais dsordonne et
rtive; le front, sige des ides puissantes, largement panoui, la
bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille.
L'ensemble prsentait une force de concentration prodigieuse.

La tte de Csar Franck, bien que ptrie d'intelligence, n'accusait, pas
plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui
frappt au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs,
pleins de vivacit, enfouis sous l'arcade sourcilire, le nez pais, la
bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas cts
de la figure encadrs de favoris blancs lui donnaient plutt l'apparence
d'un petit avou de province que celle d'un artiste. Son enveloppe
terrestre, manquant d'idal, paraissait tre une rencontre de hasard
pour son me si haut place.

Au point de vue moral, Beethoven tait bourru, sombre, peu sociable,
bien qu'il et un amour profond pour l'humanit entire. Cet tat d'me,
travers rarement par quelques clairs de grosse gat, doit tre
attribu, pour la plus large part, aux misres noires qui
l'assaillirent,  la surdit surtout. La grande supriorit de son gnie
lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement
lorsqu'il se trouvait transport dans une socit mondaine, qui ne
savait peut-tre pas l'apprcier  sa juste valeur. De l surgissait une
extrme irritabilit qui se traduisait presque toujours par de violentes
colres.

Chez Csar Franck, au contraire, le calme dominait, la bont tait
grande; sa figure souriante, son accueil trs ouvert accusait une
bienveillance toujours gale, une srnit d'me que rien ne pouvait
troubler. Il appartenait  cette catgorie de plus en plus rare de
caractres qui considrent la bont comme ce qu'il y a de meilleur sur
la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait
point de bornes; au milieu de l'idal o il vivait, des rves potiques
qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyre pour
jeter un regard de commisration sur les malheureux.

On a dit de lui, galement, qu'il tait un Leconte de Lisle musical.
Nous ignorons jusqu' quel point la ressemblance entre l'oeuvre potique
de l'auteur des _Pomes barbares_ et l'oeuvre musical de l'auteur des
_Batitudes_ peut tre tablie. Il y aurait l une tude toute
particulire  faire du temprament des deux grands artistes. Toutefois,
ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exerce par eux non pas sur tous
leurs contemporains, mais sur un petit cnacle qu'ils ont fanatis. Leur
prestige a t si grand qu'ils ont inculqu  leur entourage leur
manire de sentir en art et leurs procds; ils n'auront rencontr, au
contraire, parmi la foule qu'un accueil modr et l'on peut affirmer que
la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent
prs du public et la place trs leve que leur ont attribue certains
artistes, les jeunes principalement.

En tant qu'initiateur  la haute culture musicale, Csar Franck apparut
 une poque o le besoin se faisait sentir d'une tude toute
particulire et plus approfondie de l'lment symphonique et de la
polyphonie. L'initiation aux oeuvres merveilleuses des grands matres de
la Symphonie, qui avait pu tre bauche dans l'enceinte des grands
concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs franais et
par suite imposait un enseignement spcial. Csar Franck, port
d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique,
arriva au moment psychologique pour tre le matre de cette classe de
rhtorique suprieure en musique. Avec une bont qui faisait songer au
_Sinite parvulos ad me venire_, il devait attirer  lui cette
gnration contemporaine qui dsirait et recherchait, dans l'union
intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante,
sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement
et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances
modernistes.

L'influence exerce par Csar Franck sur son milieu aura-t-elle t
heureuse? Si le matre n'avait form que certains lves dont le mtier
est peut-tre excellent, mais dont les ides heureuses sont encore 
venir, ou qui, n'ayant pas su se dgager de la forme purement
scolastique et de l'ascendant de certaine cole, n'ont crit jusqu' ce
jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son
professorat pourrait tre discut. Mais, parmi ceux qui ont reu ses
leons ou ses conseils, qui ont t ses disciples ou ses amis, il en est
qui ont prouv premptoirement par leurs oeuvres que l'influence de Csar
Franck tait loin de leur avoir t nfaste. Ne s'ingniant pas 
l'imiter servilement, ils ont gagn  son enseignement une merveilleuse
technique et une grande habilet dans la manire de traiter l'orchestre.
Leur talent n'a fait que crotre et se fortifier sous l'impulsion de
celui qui a lanc dans le monde musical une si grande profusion
d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy,
Augusta Holms, Samuel Rousseau, Piern.... pour bien nettement tablir
la matrise du professorat de Csar Franck.

Science et posie se rvlent en l'auteur des _Batitudes_. Mais la
premire l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait  l'appui de la thse
soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances
il y a toujours lutte ingale et que l'panouissement de l'une entrane
presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette thorie est extrme:
l'union de la science et de la posie, en musique comme dans telle autre
branche de l'art, est ncessaire; elle est une condition expresse de
l'closion parfaite et de l'ascension du gnie. Mais il ne faut pas que
la premire absorbe presque entirement la seconde. Le propre de
l'esprit potique est de reprsenter, d'voquer d'une manire vivante et
colore les phnomnes que la science ne peut traduire que par des
formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de
Csar Franck pondration exacte entre l'lment scientifique et
l'lment potique, entre la formule et le rve, que l'on peroit dans
ses compositions des tendances plus marques pour les procds
harmoniques que pour les ides mlodiques. Ce n'est pas affirmer que le
don de la mlodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son oeuvre
fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint,
visant  l'originalit harmonique, la prpondrance du ct scientifique
devait se faire tout particulirement sentir dans ses compositions.

* * *

Ce fut un modeste, un dsintress, un dvou, un laborieux que Csar
Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais
entirement voue  l'ide.

N le 10 dcembre 1822  Lige en Belgique[1], il fit ses premires
tudes au Conservatoire de cette ville. Arriv  Paris vers l'ge de
quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait
alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et,
le 25 octobre de la mme anne, dans la classe de piano de Zimmermann.
Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et
fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernire rcompense fut
obtenue avec un succs rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune
Franck venait d'excuter en perfection le morceau de concours, le
concerto en _la_ mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page
que doivent dchiffrer  premire vue les lves, il la transposa
immdiatement  la tierce infrieure et ce, sans hsitation aucune et
avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita
dans la salle ce tour de force, qu'essayrent depuis certains lves,
mais sans la mme russite. Le jury le mit immdiatement hors concours
et lui dcerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil
fait ne s'est reprsent au Conservatoire de musique.

Admis le 6 octobre 1838 comme lve de composition lyrique dans la
classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le
premier prix de contrepoint et fugue. Son entre dans la classe d'orgue
de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument
lui tait dcern en 1841.

Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses
classes le 22 avril 1842. Son pre, dit-on, homme autoritaire, ne voulut
pas qu'il concourt pour le prix de Rome; il le destinait  la carrire
de virtuose. Son inspiration n'avait pas t heureuse! Mais son fils,
n'ayant aucun got pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se
consacrer presque aussitt  la composition et au professorat[2].

Trente ans environ aprs sa sortie du Conservatoire, le 1er fvrier
1872, l'auteur des _Batitudes_ devait prendre possession de la chaire
de la classe d'orgue  notre grande cole de musique. L'arrt
ministriel, qui le nommait  ces fonctions, est dat du 31 janvier
1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'glise
Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues annes, il groupa une
phalange de disciples venus pour couter la bonne parole. Parmi les plus
marquants ou les plus zls on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta
Holms, Piern, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille
Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Brville, Guy Ropartz,
etc... Il est facile de se le reprsenter  l'orgue de Sainte-Clotilde,
donnant  son petit cnacle la primeur de ses _grandes pices_ ou de ses
_motets_, toujours remarquables par la richesse et la varit des
combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance,
a, en effet, t pris sur le vif par Mlle Jeanne Rongier. Assis
devant ses claviers, un peu pench en avant, il pose la main droite sur
les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La
tte est de trois quarts, les yeux mi-clos; le matre semble couter des
voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en
lui, c'tait non seulement la matrise de son enseignement, mais cette
bont d'me, cet accueil bienveillant qui ne se dmentirent jamais dans
sa longue carrire du professorat. N'avait-il pas gagn cette
affabilit, cette attitude un peu bnissante au contact du milieu
ecclsiastique qu'il frquenta, dans l'atmosphre de l'glise sous les
arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous
pas figur revtu du surplis et de l'tole? N'aurait-il pas, dans les
habits sacerdotaux, donn l'illusion du prtre qui va monter  l'autel?
Ce qu'il y a de certain c'est que ses lves le respectaient  l'gal
d'un saint et ont conserv pour lui une vnration touchante. Ils
l'appelaient le brave pre Franck; mais il n'y avait rien
d'irrespectueux dans cette appellation familire. Ils se considraient
un peu comme ses enfants gts!

Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne gotait pas
moins les belles pages des matres symphonistes, Haydn, Mozart,
Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme tait aussi vif pour les
grandes oeuvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signes par Gluck,
Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens franais,
Monsigny, Grtry et surtout Mhul. Oui! Mhul, dont il chantait avec
transport le beau duo de la jalousie d'_Euphrosine et Coradin_. Au dbut
de sa carrire, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les
motifs de _Gulistan_ de Dalayrac (op. 11 et 12)!

Son esprit, accessible  toutes les beauts, ouvert  toutes les
innovations, exempt de toute jalousie, accueillait trs chaleureusement
les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui,
taient arrivs au succs. Un de ceux qui le vnraient et a publi sur
lui, aprs sa mort et au moment mme de l'excution de _Psych_ aux
concerts du Chtelet, une fort intressante tude, M. Arthur Coquard,
rappelle,  propos de sa bienveillance et de son quit envers les
vivants, l'anecdote suivante:

L'une des dernires paroles qu'il me dit concerne Saint-Sans et je
suis heureux de la reproduire fidlement C'tait le lundi soir, quatre
jours avant sa mort. Il prouvait un mieux relatif et je lui donnais des
nouvelles du Thtre lyrique, auquel il s'intressait vivement. Je lui
parlais naturellement de la soire d'ouverture, de _Samson et Dalila_,
qui avait obtenu un grand succs, et j'exprimai en passant mon
admiration pour le chef-d'oeuvre de M. Saint-Sans. Je le vois encore
tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et
presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient:
Trs beau! trs beau!. Ce trait peint admirablement un des cts de
cette attachante physionomie d'artiste.

Une autre particularit  signaler chez Csar Franck tait une sorte de
dsintressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre
venait  lui, le comprenait, le ftait; l'audition de ses compositions,
lorsqu'elles rpondaient  l'idal qu'il s'en tait fait, le ravissait:
cela lui suffisait. Il ne paraissait mme pas s'apercevoir de
l'indiffrence que le public tmoignait pour son oeuvre; il en tait trop
loign pour qu'il y ft la moindre attention. L'art, rien que l'art,
tel tait son ciel.

* * *

Sa place en musique, a-t-on dit, est  ct de Bach! Oui certes, et nous
avons t parmi les premiers  proclamer que la figure de Csar Franck
faisait songer  celle du vieux cantor de l'glise Saint-Thomas de
Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlve-t-elle pas de son originalit
 celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au
XIXe sicle la musique du XVIIe? La runion de la science et de
l'inspiration constitue le Beau. Cette Beaut ne vient dans son plein
panouissement que lorsque l'artiste a su se dgager des formules des
matres, ses prdcesseurs, qu'il affectionne. Leur drober leur
passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se
garder d'imiter leur style, tel doit tre le but poursuivi par
l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne
jamais arriver  possder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait
aller  ses sensations propres. Les oeuvres des pres de l'glise
musicale sont des modles, des exemples ncessaires  suivre; elles
constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux
qui se destinent  la carrire de compositeur; toutefois cette grammaire
ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes
lignes, la fcondent par un sentiment intense. Ainsi ont procd les
grands gnies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvs  cette
source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un
mot plus humaines les magnifiques formules du matre d'Eisenach. Le mot
de Buffon: Le style est l'homme mme, sera toujours vrai, toujours
neuf. C'est pour n'avoir pas su se dgager entirement du faire du grand
Bach que Csar Franck, malgr la haute valeur de telles ou telles pages
de son oeuvre, ne figurera peut-tre pas au nombre des matres
rellement originaux, de ceux qui ont t des inventeurs. Il en ira de
mme pour ceux qui, au XIXe sicle, frapps des grandes innovations
apportes par Richard Wagner au drame musical, se seront appropri sa
manire, sa formule sans avoir son gnie et n'auront laiss trace
d'aucune inspiration personnelle[3]. Cette apprciation, htons-nous de
le dire, s'applique plus exactement  ces derniers qu' Csar Franck,
qui, malgr son infodation  Jean-Sbastien Bach, a su rvler,
souvent, une note bien  lui, notamment dans ses pices symphoniques et
dans sa musique de chambre.

L'analyse de l'oeuvre de Csar Franck comporterait un dveloppement qui
ne rentre pas dans le cadre de cette tude. Nous avons cherch
uniquement  esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui
disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical
contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a t
relativement considrable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1)
jusqu'aux dernires crations on devine une ligne immuable. Toutefois,
pour tre vridique, il y aurait lieu de signaler,  titre de curiosit
et comme s'loignant du faire qui, plus tard, distinguera le matre,
certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le
sourire sur les lvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant
national pour voix de basse et baryton, _Les Trois Exils_, paroles du
colonel Bernard Delafosse, dont la premire page est orne de trois
portraits: Napolon Ier, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec
l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de prciser l'poque
 laquelle fut compose cette page dithyrambique; car,  l'exception de
quelques-unes de ses premires tentatives, Csar Franck n'a pas donn de
numros  la grande majorit de ses compositions. Le classement par
ordre chronologique ne peut donc tre tabli. En ce qui concerne _Les
Trois Exils_, nous savons cependant que le dpt  la bibliothque du
Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans.
D'autres productions du mme genre remontent  une poque plus ancienne,
notamment le _Premier Duo_ pour piano  quatre mains sur le _God save
the King_, les deux _Grandes Fantaisies_ pour piano sur les motifs de
_Gulistan_ de Dalayrac, portant les numros 11 et 12 des oeuvres et
dposes  la bibliothque du Conservatoire en l'anne 1844[4]. Il
faudrait encore citer diverses compositions se rattachant  la mme
priode; mais nous prfrons renvoyer le lecteur au catalogue plac  la
fin de cette tude.

Attach pendant plus de vingt-sept annes au grand orgue de
Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans  la classe d'orgue du
Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique
religieuse, vers laquelle il tait attir d'instinct. Il trouvait 
l'glise un dbouch tout naturel pour faire jouer des oeuvres sacres,
dbouch qui ne se serait pas offert facilement  lui dans les thtres
ou les grands concerts pour l'excution d'oeuvres profanes. C'est ainsi
qu'il fut amen  produire une foule de compositions remarquables pour
orgue, des Motets, ou offertoires--_Ave Maria_, _Veni Creator_, _O
Salutaris_, _Panis Angelicus_,--une Messe  trois voix seules,--et ces
grandes pages pour choeur, soli et orchestre, rpondant aux noms de
_Ruth_, _Rdemption_, _Rbecca_, _Les Batitudes_.

Plus tard il devait revenir  la musique de chambre par laquelle il
avait dbut avec les trois Trios et il produisit successivement la
_Sonate_ en _la_ pour piano et violon, le _Quintette_ en _fa_ mineur
pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le _Quatuor_ pour
instruments  cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de
l'attirer  son tour: une _Symphonie_, des pomes tels que _Les
olides_, _Les Djinns_, _Le Chasseur maudit_, _Psych_ pour orchestre et
choeur..... voil un ensemble de compositions importantes qui attirrent
sur lui l'attention des artistes.

Dans son oeuvre on trouve galement nombre de mlodies spares, dont
quelques-unes ont t crites pour choeur et sont de la meilleure venue;
il suffirait de citer la _Vierge  la crche_ que la Socit chorale
l'_Euterpe_ excuta en perfection dans l'un de ses concerts.

Enfin, et, ceci est plus tonnant lorsque l'on connat le temprament
musical de Csar Franck, il fut l'auteur de deux opras ou drames
lyriques, _Hulda_ en quatre parties et un prologue, sur un livret de M.
Charles Grandmougin, d'aprs une lgende scandinave, et _Ghisle_, sur
un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'aprs un sujet mrovingien.

C'est principalement dans ses grandes pices d'orgue que se rvle la
parent avec Jean-Sbastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor,
l'lment dramatique joue un rle toujours prpondrant qui dpasse un
peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais
toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec
persistance, ce qui produit forcment une teinte uniforme et de nature 
engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui
n'y est pas prpar. La forme canonique lui tait familire; peut-tre
en a-t-il parfois abus. La richesse du coloris et de l'lment
polyphonique donne toutefois une grande allure  l'ensemble de l'oeuvre.

Les pomes symphoniques, les compositions pour choeur, soli et orchestre,
les Oratorios laissent entrevoir les mmes qualits et les mmes
dfauts. Le dbut est presque toujours heureux; des pages de beaut, de
force, de concentration se font jour.--Malheureusement elles sont
souvent noyes dans des longueurs qui enlvent du charme  des
compositions dans lesquelles le procd, quoique fort remarquable, est
trop visible.

Prenons, si vous le voulez bien, _Psych_, pome symphonique pour
orchestre et choeurs, une des dernires crations du matre, dont la
premire audition eut lieu aux concerts du Chtelet, sous la direction
d'douard Colonne, le 23 fvrier 1890. Ds les premires pages,
l'auditeur est subjugu par la matrise de l'criture et l'lvation des
ides. Il admirera le _Sommeil de Psych_, prlude d'une langueur
mystrieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais
comme ligne, les ides wagnriennes; il reconnatra le talent du
compositeur traduisant les bruits tranges qui prcdent l'enlvement de
Psych par les zphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la
tendresse se dgageant du thme n 3 de Psych reposant au milieu des
fleurs et salue comme une souveraine par la nature en fte; il
reconnatra une certaine parent entre le motif des voix chantant, dans
les notes graves,  Psych: Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton
mystique poux connatre le visage,--et celui de Lohengrin  Elsa:
Sans chercher  connatre quel pays m'a vu natre; il retiendra encore
comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il
regrettera le manque de varit et les longueurs qui enlvent  ce pome
musical le charme sans mlange qui devrait s'en dgager.

Les _Batitudes_ sont, nous l'avons dit, la cration matresse de Csar
Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme
telles ou telles pages du matre, malgr son long dveloppement.
Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus
de bien des oeuvres qui ont eu, ds leur apparition, un succs rapide
mais phmre. Celle-l suffit  attester la belle et haute intelligence
qu'il tait.

Paraphrase potique de l'vangile par Mme Colomb, les _Huit
Batitudes_, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante
lvation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des
_Batitudes_:

I. Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est
 eux!

II. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils possderont la terre!

III. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consols!

IV. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils
seront ressuscits!

V. Heureux les misricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mmes
misricorde!

VI. Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu!

VII. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appels enfants de
Dieu!

VIII. Bienheureux ceux qui souffrent perscution pour la justice, parce
que le royaume des Cieux est  eux!

Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le
Christ,--l'Humanit, en proie  toutes les misres d'ici-bas, rgnre
par le Rdempteur, telle est la matresse ligne de ce pome, auquel
Csar Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une
orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une
vrit tonnante de l'expression dramatique, par la richesse mlodique,
par l'habile union des voix  l'orchestre, a donn une haute et superbe
envergure.

Quels accents de tendresse, de piti compatissante, dans cette voix du
Christ, prchant la bonne parole! Quelle pret dans celle de Satan
luttant jusqu' ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensit dramatique
dans ses rvoltes, notamment dans la _Huitime Batitude_:

       ma dfaite
    Mon pouvoir a survcu;
      Je relve la tte.
    Non! Non! je ne suis pas vaincu.

Quels heureux effets l'auteur a tirs de la polyphonie orchestrale et
vocale! Admirez la gradation habilement mnage entre ces choeurs si
remplis de tristesse et ceux pleins de vhmence! Et, lorsque le
compositeur crit ce fameux _Quintette_ pour les voix Les Pacifiques,
dans la _Septime Batitude_, comme son orchestre donne une intensit
d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'oeuvre que la _Troisime
Batitude_, dans laquelle cette mre pleure sur le berceau vide de son
enfant, cet orphelin dplore sa misre, ces poux pleurent leur
sparation, ces esclaves rclament la libert? Et, toujours planant dans
les rgions sereines, la voix du Christ:

    Heureux ceux qui pleurent,
    Car ils seront consols.

Puis, comme couronnement de l'difice, l'_hosanna_ grandiose qui termine
la _Huitime et dernire Batitude_![5]

* * *

Csar Franck se montra toujours trs enthousiaste pour sa patrie
d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux  l'poque la plus
critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-mme, sous
l'empire de son amour pour la France, crivit, pendant les tristesses du
sige de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur
Coquard,  qui nous avons dj fait un emprunt, qui raconte cet pisode:
Un jour,  cette heure bien fugitive o l'heureuse victoire de
Coulmiers redonnait  tous l'espoir du succs final, le _Figaro_ publia
une sorte d'ode en prose intitule _Paris_. tait-elle signe? Je ne
m'en souviens plus. Csar Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et
les formes musicales lui arrivrent si soudainement et d'une faon si
irrsistible qu'il dut y cder. Le lendemain, comme nous rentrions 
Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous
voyons arriver le matre tout radieux, tenant  la main l'esquisse
frache encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspir il nous
dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car _Paris_ est
d'une inspiration grandiose. Par malheur, les dfaites qui survinrent ne
permirent jamais l'excution du chant triomphal....

Travailleur acharn, il avait pu traverser la vie, grce  sa robuste
sant, sans misres physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un
accident imprvu (une pleursie pernicieuse) vint le frapper
mortellement, il tait encore en pleine force et entrait dans sa
soixante-huitime anne: ce fut le 8 novembre 1890.

Deuil profond pour ses amis et lves qui ne pouvaient croire  la
disparition subite de celui qui vcut pour ainsi dire de leur vie et
leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur
infatigable! Aussi se pressrent-ils en foule derrire le char funbre
qui le conduisit  sa dernire demeure[6].  l'glise Sainte-Clotilde,
dont il avait t l'minent organiste, ses obsques eurent beaucoup
d'clat, grce au concours de M. douard Colonne, qui vint, avec son
puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait
fait excuter plusieurs oeuvres au Trocadro et au Chtelet. Au milieu du
sanctuaire entirement tendu de draperies noires, M. le cur de
Sainte-Clotilde tint  clbrer, dans un beau langage, les vertus de
l'auteur des _Batitudes_.  l'offertoire, M. Mazalbert chanta un
_Cantabile_ du matre et le _Libera_ de M. Samuel Rousseau avec
Fournets.

Enfin, au cimetire du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la
Socit nationale de Musique, qui avait eu Csar Franck pour prsident,
pronona l'allocution suivante:

Je viens, au nom de la Socit nationale de Musique, adresser un
dernier adieu au matre disparu,  notre vnr prsident.

Csar Franck, Franck, le brave pre Franck, comme nous disions encore
hier, avec une familiarit respectueuse, comme nous dirons demain,
toujours,--nous souvenant,--n'tait pas seulement un admirable artiste,
un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces lus
rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hter ni
s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller
rejoindre les grands-aeux; il tait encore le cher matre regrett, le
plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il tait le modle, il tait
l'exemple.

Sa famille, ses lves, l'art immortel, voil toute sa vie. Vers la fin
de l'automne, ds qu'il rentrait  Paris, nous lui demandions: Eh bien,
matre, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?--Vous verrez,
rpondait-il, en prenant un air mystrieux, vous verrez; _je crois_ que
vous serez contents.... J'ai beaucoup travaill et bien travaill. Et
il nous disait cela si simplement, avec une foi si navement sincre, de
sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les
gardant longtemps, presque srieux, songeant  la fois aux chres joies
qu'il avait prouves, lui, en composant, et au plaisir _qu'il lui
semblait bien_ que vous prendriez aussi  couter l'oeuvre nouvelle. Et
c'taient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et
violon, les _Batitudes_, les _olides_; l'hiver dernier, il nous
donnait un absolu chef-d'oeuvre, le quatuor  cordes. Et, d'anne en
anne, Csar Franck semblait se surpasser toujours.

Adieu, matre et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus
grands artistes de ce sicle que nous saluons en vous; c'est aussi le
professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait clore
toute une gnration de musiciens robustes, croyants et rflchis, arms
de toutes pices pour les combats svres, souvent longuement disputs.
C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si dsintress, qui ne
donna jamais que le sr conseil et la bonne parole. Adieu.

Ce chaud pangyrique fait honneur au matre comme  l'ami que fut pour
lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous
l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarit expansive.

 quelle poque, maintenant, verra-t-on s'lever le monument que ses
intimes doivent  sa mmoire,  son talent et pour lequel Augusta Holms
prit l'initiative d'une souscription?

Par sa capacit de travail, sa facilit prodigieuse, sa science profonde
de l'harmonie, par le ct svre et lev de ses compositions, par sa
foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, Csar Franck est une figure
attachante parmi les musiciens du XIXe sicle. Mais, ainsi que nous
l'avons dj indiqu, cette figure ne restera pas comme type  un mme
degr que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou mme celle d'un Brahms!




CATALOGUE

DES

OEUVRES DE CSAR FRANCK

Op. 1. 1er trio en fa dise, pour piano, violon et
violoncelle.....SCHUBERTH.

_Id._ 2e trio en si bmol, pour piano, violon et
violoncelle.....SCHUBERTH.

_Id._ 3e trio en si mineur, pour piano, violon et
violoncelle.....SCHUBERTH.

Op. 2. 4e trio en si, pour piano, violon et
violoncelle.....SCHUBERTH.

Op. 3. Eglogue (_Hirten-Gedicht_), pr piano, ddie  son lve la
Baronne de Chabannes.....SCHLESINGER.

Op. 4. Premier duo, pour piano  quatre mains sur le _God save the
King_.....SCHLESINGER.

Op. 5. Premier caprice, pour piano.....LEMOINE.

Op. 6. _Andantino quietoso_, pour piano et violon.....LEMOINE.

Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano.....SCHUBERTH.

Op. 8. Quatre mlodies de Franois Schubert, transcrites pour
piano.....E. CHALLIOT. 336, rue Saint-Honor.

Op. 11. Premire Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
(1844).....RICHAULT.

Op. 12. Deuxime Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
(1844).....RICHAULT.

Op. 14. _Gulistan_, duo pour piano et violon sur l'opra de
Dalayrac.....RICHAULT.

Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais.....RICHAULT.

Op. 16. Fantaisie pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. 40, rue du Bac.

Op. 17. Grande pice symphonique pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.

Op. 18. Prlude, fugue, variations, pour grand
orgue......MAYENS-COUVREUR.

Op. 19. Pastorale, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.

Op. 20. Prire, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.

Op. 21. Final, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.

Op. 22. Quasi Marcia, pice pr harmonium.....PARVY-GRAFF.

_Ruth_, glogue biblique en 3 parties. Soli, choeur et
orchestre.....HARTMANN.

_Rdemption_, pome-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, choeur et
orchestre.....HARTMANN.

_Les Batitudes_, d'aprs l'vangile, pome de Mme Colomb.....MAQUET.

_Les olides_, pome symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.

_Les Djinns_, pome symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.

_Le Chasseur maudit_, pome symphonique, d'aprs la ballade de Burger
(1884).....GRUS.

_Psych_, pome symphonique pour orchestre et choeurs.....BRUNEAU.

_Rbecca_, scne biblique pour soli, choeur et piano (pome de M. Paul
Collin).....RICHAULT.

_Hulda_, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M.
Charles Crandmougin, d'aprs un sujet scandinave.....BRUNEAU.

_Ghisle_, opra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'aprs un
sujet mrovingien

_Quintette_ en fa mineur, piano, 2 violons, alto et
violoncelle.....HAMELLE.

_Quatuor_ pour instruments  cordes.....HAMELLE.

_Symphonie_ D moll.....HAMELLE.

_Sonate_ en la pour piano et violon HAMELLE.

_Variations symphoniquies_ pour orchestre et piano ENOCH et COSTALLAT.

_Andantino_ pour violon, avec accompagnement de piano.

_Messe_  trois voix seules, choeur et orchestre.....BORNEMANN.

Nombre d'extraits ont t faits de cette messe, notamment le clbre
_Panis angelicus_.

_Hymne_, choeur  4 voix d'hommes, posie de Jean Racine
(1883).....HAMELLE.

Cinq pices pour harmonium.....PARVY-GRAFF.

59 motets pour harmonium.....ENOCH et COSTALLAT.

9 grandes pices d'orgue.....DURAND et fils.

3 offertoires pour soli et choeurs (1861).....BORNEMANN.

4 motets.....PARVY-GRAFF.

_Salui_, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue
(1865).....REGNIER-CANAUX. 80, rue Bonaparte.

_Veni Creator_, duo pour tnor et basse (cho des Matrises) 1876.....F.
SCHOEN 42, boulevard Malesherbes.

_Ave Maria_, choeur rduit  deux voix gales, par Ch. Bordes (1891) O.
BORNEMANN.

_O Salutaris_, extrait de la messe solennelle pour basse solo O.
BORNEMANN.

_Chants d'glise_, harmoniss  3 et 4 parties avec accompagnement
d'orgue

(1er partie: Messes.--2e partie: Hymnes--3e partie: Chants pour
le salut.)

Ballade pour piano.

_Prlude, aria et final_ pour piano......HAMELLE.

_Prlude, choral et fugue_ pour piano.....ENOCH et COSTALLAT.

_Transcriptions_ pr piano (ouvrages anciens).....RICHAULT.

Deuxime duo pour piano  4 mains sur Lucile.....PACINI-BONOLDI.

Sonate pour piano.....SCHLESINGER.

_Les Trois Exils_, chant national pour voix de basse et
baryton.....EDMOND MAYAUD. boulevard des Italiens.

Paroles du colonel Bernard Delafosse, chant par Mme Hermann-Lon.
Avec 3 portraits sur la premire feuille: Napolon Ier, le roi de
Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). Quand l'tranger
envahissant la France.

_Le Garde d'honneur_, cantique an sacr coeur, paroles de Mme X.
Mlodie.....REGNIER-CANAUX.

6 duos pour voix gales, pouvant tre chants en choeur, avec
accompagnement de piano (1889):

1 _L'Ange gardien_.

2 _Aux petits enfants_, posie d'A. Daudet, ddie  M. E. Piern.

3 _La Vierge  la crche_, posie d'A. Daudet, ddie  M. P. Roger.

4 _Les danses de Lormont_, posie de Mme Desbordes Valmore.

5 _Soleil_, posie de Guy Ropartz.

6 _La chanson du Vannier_, posie d'A. Theuriet. ENOCH et COSTALLAT.

_La procession_, posie de Brizeux pour orchestre et chant BRUNEAU et A.
LEDUC.

_Les cloches du soir_, posie de Mme Desbordes-Valmore.....BRUNEAU et
A. LEDUC.

_Le mariage des roses_, posie de E. David, pour baryton ou
mezzo-soprano, ddi  Mme Trlat ENOCH et COSTALLAT.

_L'ange et l'enfant_, mlodie.....HAMELLE.

Mlodies:

_Robin Gray_.....RICHAULT.

_Souvenance_, posie de Chateaubriand.....RICHAULT.

_Ninon_, posie d'A. de Musset pour tnor et soprano, ddie au Dr F.
Frol.....RICHAULT.

_Passez, passez toujours_, posie de V. Hugo.....RICHAULT.

_Aimer_, posie de Mry, en la bmol (baryton et piano).....RICHAULT.

_L'mir de Bengador_, posie de Mry.....RICHAULT.

_Cloches du soir_, posie de Desbordes-Valmore.....BRUNEAU.

_Roses et papillons_, mlodie.....ENOCH et COSTALLAT.

_Lied_, mlodie.....ENOCH et COSTALLAT.





CHARLES-MARIE WIDOR


 ct du Luxembourg,  l'ombre de la vieille glise Saint-Sulpice, dans
un antique htel rue Garancire n 8[7], rside l'aimable et savant
organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de
l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux
forms de monumentales ttes de bliers sculptes en haut relief,
prsente un aspect des plus imposants et rveille les souvenirs de
plusieurs poques.

L'htel fut bti par le marquis de Garancire. Son gendre, le fameux
marquis de Sourdac, a t, avec Cambert et l'abb Perrin, un des
premiers directeurs de l'Opra. Trs passionn pour les arts, fort
expert dans la connaissance de divers mtiers, il se chargea de toute la
_machinerie_ de l'Acadmie royale de musique. Il construisit non
seulement un petit thtre dans cet htel de la rue Garancire, o il
invitait les clbrits de l'poque, mais il fit tablir au Chteau de
Neubourg dans l'Eure une scne fort bien agence, sur laquelle fut joue
pour la premire fois, en 1660, _La Toison d'or_, mlodrame  grand
spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdac avait comme
collaborateurs pour les vers l'abb Perrin, pour la musique La Grille et
Cambert, organiste de l'glise Saint-Honor, matre et compositeur de la
musique de la Reyne mre.

C'tait un fier original. Dans le but d'acqurir une force et une
agilit surprenantes, n'avait-il pas eu l'ide de se faire chasser par
ses piqueurs et sa meute dans sa proprit de Neubourg, comme on chasse
le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval
de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des
jeunes seigneurs, ses amis, dtroussant les passants comme de simples
bandits!

Les essais tents sur le petit thtre de l'htel Garancire furent
donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Acadmie Royale de
musique, qui avait fait ses premires armes,  la Salle d'Issy en 1659,
avec l'abb Perrin et Cambert.

Le petit thtre de l'htel Garancire voque encore une autre image,
toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aime du
comte de Saxe et jeta un si vif clat sur la scne. Arrive  Paris,
vers l'ge de douze ans, en 1702, et installe avec sa famille non loin
de la Comdie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de
satisfaire sa passion pour le thtre, des reprsentations chez un
picier de la rue Frou avec plusieurs camarades de son ge. Le succs
obtenu par la petite troupe engagea la prsidente Le Jay  lui prter
son htel de la rue Garancire.

Le beau monde y accourut; on dit que la porte, garde par huit suisses,
fut force par la foule. Mais la tragdie s'achevait  peine que les
gens de police entrrent et firent dfense de passer outre. La petite
pice ne fut pas donne. Ainsi finirent ces reprsentations sans
privilge[8].

* * *

L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, sa
cave, est  l'entresol, les chambres au premier tage. C'est dans
l'atelier, un long rectangle, que nous reoit l'habile organiste et,
avec l'amabilit qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de
cette pice, dans laquelle sont exposs de nombreux souvenirs d'art; on
y suit les diffrentes tapes de la vie du compositeur; on y retrouve
les portraits des amis littrateurs ou artistes qu'il a le plus
frquents.

 tout seigneur tout honneur!

Voici le portrait du matre de la maison: une vibrante esquisse sur
toile de Carolus Duran, le Velasquez franais, un des amis de la
premire heure. L'oeuvre est vivante; les accessoires ne sont
qu'esquisss, mais la tte est remarquable; elle sort de la toile; les
yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur
de la _Korrigane_.

Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'aprs la belle toile du
matre expose en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif
portrait de l'auteur de _Faust_ par lie Delaunay.

Sur un piano  queue se dresse firement la statue de Jeanne d'Arc,
rduction en pltre de l'oeuvre de Frmiet, offerte  Widor aprs les
excutions de sa _Jeanne d'Arc_  l'Hippodrome.

Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetes  la vente de la
collection Diet, font pendant  des gravures de vieux matres allemands
ou flamands,  des dessins  la sanguine de peintres divers,  de jolies
aquarelles. Nous sommes sduits par une belle tte de Van Dyck, 
travers laquelle on peroit les carnations de son matre Rubens,--un
portrait  la plume du Guerchin,--une esquisse de Delacroix (Jsus sur
la barque) malheureusement retouche,--une charmante eau-forte de James
Tissot avec cette ddicace: En souvenir des djeuners du dimanche et de
la musique avant Vpres. Juin 1891.,--une dlicieuse aquarelle
d'Harpignies, d'une grande intensit de ton,--des chevaux au crayon de
Regnault,--et, pour le bouquet, un groupe de jolies ttes  la sanguine
de Boucher.

Tout  ct, la photographie du dlicieux petit orgue  deux claviers,
ayant appartenu  Marie-Antoinette et portant ses initiales; il tait
autrefois  Versailles et, aprs avoir chapp au vandalisme de la
priode rvolutionnaire, il figure aujourd'hui  l'glise Saint-Sulpice.

Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux
sourire? Une jeune miss, lve de Carolus Duran, qui s'est peinte
elle-mme avec un joli bret crnement plant sur la tte.

Plus loin, nous voyons prs l'une de l'autre les photographies, avec
ddicaces, de Paul Bourget, trs proche parent de Widor, l'auteur de ces
merveilleuses tudes psychologiques qui l'ont plac de suite  la tte
des jeunes et clbres crivains de France,--de ce pauvre Guy de
Maupassant, arrt en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui
a ncessit son internement dans une maison spciale. Sur le portrait
que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante
sant du crateur de tant de petits chefs-d'oeuvre. Figure panouie avec
les cheveux coups en brosse, la forte moustache et la mouche--vrai type
de robuste marin,--l'ensemble indiquant une puissante et riche nature.
Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrasse par le mal, cette
constitution de fer s'est atrophie; le visage s'est maci, les rides
l'ont envahi, les traits se sont creuss. En relisant son magistral
volume dans la manire d'Edgard Po, _le Horla_, nous nous disions que,
pour avoir tudi d'une manire si effroyablement exacte les symptmes
de la folie, le malheureux auteur devait en avoir dj subi les
premires atteintes[9].

Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit
brusquement: Croyez-vous  la mtempsycose?... Pour mon compte, j'ai
des souvenirs d'avoir t canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier
automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les
bois en joyeuse et agrable compagnie. Je n'tais jamais venu dans la
contre que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnatre.
Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et
j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout
mon monde  une certaine mare, o je me rappelais avoir barbot.--Tout
ceci racont avec une aimable jovialit, avec cette diction du bout des
lvres particulire  Widor.

Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'me d'un canard dans
le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait d enfanter
cette parent avec un palmipde!

Une fois par semaine se runissent les amis de la maison et on musique.
Charmante communion d'ides entre tous ces artistes, trs pris de la
divine muse! On coute, dans le silence, la parole enchanteresse des
matres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimit. Musique
de chambre, tu mets  nu l'me de ceux que nous aimons!

* * *

Charles-Marie Widor est n  Lyon le 22 fvrier 1845. Tout jeune, il
improvisait dj avec une grande habilet sur l'orgue de l'glise
Saint-Franois de Lyon, dont son pre tait organiste.

Il tudia, plus tard,  Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition
avec Ftis. Organiste de l'glise Saint-Sulpice depuis 1870, il a su
faire apprcier des qualits incontestables comme virtuose et a produit
de nombreuses compositions, dans lesquelles se peroivent des tendances
particulires pour la musique symphonique. Ses oeuvres d'orgue, nouvelles
de forme, ont t trs remarques par les connaisseurs. Les deux
crations qui l'ont fait connatre du grand public sont le ballet de la
_Korrigane_, excut  l'Opra en dcembre 1881 et _Jeanne d'Arc_,
grande pantomime musicale monte  l'Hippodrome en juin 1890.

Ce qui distingue la manire du jeune matre, c'est une recherche
toujours constante de l'originalit et le souci d'une orchestration des
plus soignes, puise dans l'tude des grands matres. Il a horreur, on
le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer.
Peut-tre trouverait-on  critiquer l'abus de cette recherche et
voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanit dans les
ides, plus de sincrit mue. Mais son oeuvre dnote un musicien de
race.

Il a t directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, socit
chorale o furent excutes les belles pages des matres, notamment la
_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs tait
l'me.

Widor a remplac le regrett Csar Franck comme professeur d'orgue au
Conservatoire. Entre temps il manie avec habilet la plume de critique
musical. Il a collabor  l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aults et
envoie de trs intressants articles au _Piano-Soleil_.

Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans crire.
Aprs avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique
de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui  affronter la scne. Ce ne
sera pas la premire fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit
jouer _Matre Ambros_  l'Opra-Comique et la _Korrigane_  l'Opra. Les
succs qu'il a remports avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_
 l'Hippodrome, l'engagent  poursuivre sa carrire du ct du thtre.
C'est ainsi qu'il prpare un opra _Nerto_, en collaboration avec
l'illustre flibre Frdric Mistral.

Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit  son toile. Mais la
gloire qu'il rve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets
d'inquitude..... Trs rpandu dans le monde, il en a rapport des
souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agrable causeur et sans
prtention. Il ne sait pas dissimuler sa pense; mais il croit inutile
de la dvoiler, lorsque besoin n'est.

Il adore le clibat, non point qu'il ait la moindre rpugnance pour les
filles d've: mais il estime que le vritable artiste est peu fait pour
le mariage. Son oeuvre l'absorbe trop.

Ayant fait ses humanits, il a l'esprit trs ouvert  tout ce qui touche
 la littrature et aux arts; il a mme fait de la peinture dans sa
jeunesse. En tant que compositeur, il conoit rapidement, se dfiant,
toutefois, de sa facilit et regrettant d'avoir livr, dans le principe,
 l'diteur des pages qui auraient gagn  tre mries.




DOUARD COLONNE


Comme Charles Lamoureux, son mule, douard Colonne est n dans la
capitale de la Gascogne.

    Si la Garonne avait voulu,

a chant gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu...
pour ces deux persvrants.

Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte
malgr sa rotondit,--trs autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse
et la jovialit, ils rvlent galement une tendance  la svrit;
l'abord est froid et inspire quelque inquitude.--Un boulet de canon
sur un obus, a dit finement Caliban.

Le second est de taille moyenne, avec un penchant  l'embonpoint, de
belle prestance,  la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le
regard trs incisif indique la dcision. Il cherche  plaire et il y
russit.

Tous les deux ont prouv qu'avec une grande volont, une persvrance de
chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver  doter son pays
d'institutions qui ont propag le got des belles et grandes choses et
ont affin le sens musical.

Ils ont t en France, aprs Seghers et Pasdeloup, les rvlateurs d'un
monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour rsultat
d'duquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs
franais  faire de l'orchestre, pour paratre dignement  ct de leurs
matres.

Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumire l'oeuvre d'Hector
Berlioz; Ch. Lamoureux s'est vertu  faire connatre Richard Wagner.

Dans la phalange des derniers arrivs, Colonne a surtout propag les
oeuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschakowsky, Augusta Holms, Henri
Marchal, Ch. Widor, Csar Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul
Lacombe, E. Bernard...

Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G.
Faur, Charpentier...

L'un et l'autre ont chacun, avec une interprtation diffrente, fait
entendre les belles pages des Matres et de leurs mules, qu'ils se
nomment Bach, Hndel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,
Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet,
Saint-Sans, Massenet, Guiraud, Joncires, etc...

Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes oeuvres de
Johanns Brahms!

douard Colonne est n  Bordeaux le 23 juillet 1838. Son pre et son
grand-pre taient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi,
ds l'enfance, plac dans un milieu favorable pour le dveloppement des
facults musicales;  l'ge de huit ans, il commenait  apprendre
divers instruments, voire le flageolet et l'accordon. Un artiste
distingu, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il
quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris,
o il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il tudia en
mme temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise
Thomas. Les excellentes tudes, qu'il fit sous ses habiles professeurs,
furent bientt couronnes de succs; il obtenait en 1857 un premier
accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier
prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le
second prix, et en 1863 le premier prix de violon.

Le 1er janvier 1858, Colonne tait admis comme premier violon 
l'Opra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organise
par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont
l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il tait aux
premiers pupitres, o figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong,
etc... Et quels dlires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du
Cirque o, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup
avait migr de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides;
mais, enhardi par le succs, Pasdeloup devait bientt tendre ses
programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ tait assur, et un pas
immense tait fait, en France, au point de vue musical!

Ce sont ces succs, ce fanatisme d'un certain public et aussi le dsir
d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux oeuvres des
jeunes, qui engagrent douard Colonne  crer, d'abord  l'Odon, puis
au thtre du Chtelet, en 1873, en socit avec MM. Duquesnel et
Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donn  l'Odon
le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la mme anne, le
transfert eut lieu au Chtelet. Bientt,  la suite d'une organisation
nouvelle,  peu prs identique  celle de la _Socit des Concerts_ du
Conservatoire, la Socit prenait le titre d'_Association Artistique_.
Ambroise Thomas avait accept les fonctions de Prsident honoraire, et
nombre d'artistes et d'amateurs avaient rpondu  l'appel du vaillant
chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.

Si le Concert National avait russi en tant que cration musicale, il
n'en tait pas de mme au point de vue financier; et, lorsque
l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Chtelet, le 6
novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'levait pas  plus de 225
francs! Mais aux srieuses qualits de chef d'orchestre douard Colonne
joignait celles d'un administrateur trs entendu et perspicace; il sut
galement profiter du mouvement qui s'tait produit en faveur des oeuvres
d'Hector Berlioz, et les belles excutions qu'il donna successivement de
l'_Enfance du Christ_, de _Romo et Juliette_, de la _Damnation de
Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des
belles ouvertures que l'on connat, lui attirrent un nombreux public.
Un peu trop Berliozistes, a-t-on dit des auditeurs remplissant la
salle des Concerts du Chtelet.--Mais quel crime y a-t-il  acclamer les
oeuvres de celui qui fut si mconnu de son vivant au beau pays de France
et qui s'criait, quelque temps avant sa mort: Ils viennent  moi,
lorsque je m'en vais!--La raction devait se produire fatalement et la
foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir
indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du
Matre de la Cte Saint-Andr.

* * *

Il suffit de parcourir la liste des oeuvres excutes aux Concerts du
Chtelet pour reconnatre les efforts tents par douard Colonne dans le
domaine musical et la large place donne par lui aux compositions des
musiciens de l'cole franaise. Il eut aussi l'heureuse ide, pour
attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle oeuvre
et sur le mrite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses
programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative
gnralement fort bien rdige. Le relev de ces crits de courte
tendue forme une sorte d'encyclopdie musicale, qui n'a pas t sans
avoir une heureuse influence sur l'ducation du public.

N'oublions pas de mentionner les runions dominicales que M. et Mme
Colonne ont organises dans leur appartement de la rue Le Peletier.
Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des
arts et des lettres n'a pas manqu de se rendre dans ce salon
hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les
oeuvres ont t excutes aux concerts du Chtelet. Des programmes
rdigs avec got donnent un attrait de plus  ces soires intimes, dans
lesquelles ont peut entendre la matresse de la maison chantant avec sa
charmante fille les lieder des matres, notamment d'E. Lassen.

Les relations tablies, par la gracieuse entremise de M. Mackar,
diteur, entre Colonne et Tschakowsky ont t la cause des voyages
faits par le premier en Russie, o il fut appel  diriger  deux
reprises diffrentes, on sait avec quel succs, plusieurs concerts.
C'est en avril 1891, alors que Tschakowsky tait  Paris et faisait
entendre plusieurs de ses oeuvres au Chtelet, que Colonne se trouvait 
Saint-Ptersbourg pour conduire les trois grandes sances de musique
franaise auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10].

Depuis quelques annes, douard Colonne a t galement charg de
l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle
d'Aix-les-Bains. Il a su rpandre dans ce beau pays de Savoie le got
des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient t tant
soit peu lettres mortes pour ses habitants.

Il n'est gure possible de passer sous silence, dans cette esquisse du
sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes
noces, avec Mlle Vergin, qui fut, ds le dbut, aux concerts de
l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des matresses
oeuvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, trs passionne pour
l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et
qu'elle dirige si brillamment tmoignent de toute sa comptence; c'est,
en un mot, la femme que devait pouser un artiste qui, au milieu des
difficults sans nombre semes sur sa route, est assur de trouver dans
sa compagne encouragement et aide.

Dcor des palmes acadmiques en 1878, douard Colonne est aujourd'hui
chevalier de la Lgion d'honneur. Les succs qu'il a obtenus non
seulement au Chtelet, mais dans les diverses circonstances o il a t
appel  diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appel
l'attention sur lui, au moment o M. Eugne Bertrand tait dsign pour
prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard  l'Acadmie Nationale de
musique. Les fonctions qui lui sont dvolues sont exactement les mmes
que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette diffrence que
ce dernier n'a jamais us du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et
dont son successeur non immdiat se propose d'user largement.

Les projets d'avenir  l'Opra que peut avoir douard Colonne sont
entirement lis  ceux qu'a dj fait pressentir M. Eugne Bertrand,
seul directeur responsable. Il est certain que le succs de _Lohengrin_
 l'Opra dictera la conduite des futurs matres des destines de notre
Acadmie Nationale. Esprons qu'entre leurs mains la direction musicale
sera ce qu'elle aurait d toujours tre.

clectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le
voile, qui a t lgrement soulev sur les pices destines  figurer
en premire ligne, a laiss entrevoir les titres suivants: _La Prise de
Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammb_ de
Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Matres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_,
le _Vaisseau fantme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le
Dmon_ de Rubinstein;--et, parmi les oeuvres des plus ou moins jeunes
compositeurs franais, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le
_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta
Holms,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opra de
Charles Lefebvre.

Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans
oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'oeuvre qui ne
figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la
_Vestale_ de Spontini et l'_Orphe_ de Gluck!

On crera trs probablement une cole de choeurs, comme il en existe une
pour la danse: c'est une lacune  combler, et les essais rcemment
inaugurs par Charles Lamoureux pour styler et faire manoeuvrer les
masses chorales  l'den et  l'Opra tmoignent combien la mesure 
adopter est de toute utilit. Il est galement question de
reprsentations populaires  prix rduits qui auraient lieu le dimanche,
en hiver, de cinq  neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au
foyer.

Qui vivra verra![11]

* * *

L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaant sous
la bannire de quelques bons et beaux esprits, nous sommes tonns qu'on
n'ait point encore song  crer au Conservatoire une classe spciale
pour l'apprentissage du mtier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de
savoir jouer avec virtuosit du piano, du violon, voire de la flte
pour se dclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de
prendre le bton de commandement. Ce puissant instrument, qui est
l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un
violon; il faut une virtuosit particulire jointe  une tude
approfondie pour connatre et mettre en lumire les ressources immenses
que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est reprsent par un
artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des
orchestres absolument modifis dans leur ensemble, presque
instantanment, et donner des rsultats tout autres, suivant qu'ils
taient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous
rappelons certaine rptition, au Concert du Cirque d'hiver, dans
laquelle Rubinstein fut appel  diriger une de ses oeuvres. Le brave
Pasdeloup,  qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance
pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_,
n'tait pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent,
surtout dans les dernires annes de sa direction, les excutions
auxquelles il nous conviait laissaient fort  dsirer.--Ce jour-l,
aussitt que Rubinstein eut pris le bton, et que les premires attaques
eurent lieu, l'orchestre sembla transform: c'est que Rubinstein tait,
aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose mrite
en tant que chef d'orchestre et avait d entreprendre de srieuses
tudes dans ce sens.

M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pense
que rdige, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation
le clbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir 
l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait t
appel  remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort
court.

Richard Wagner, dans son tude sur l'_Art de diriger_, avait
merveilleusement dvelopp la somme de connaissances que doit acqurir
celui qui aspire  l'honneur de conduire l'orchestre.

M. Deldevez avait, lui aussi, lucid plusieurs points importants de la
question.

Quelle science, quelles qualits ne faut-il pas, en effet,  celui qui
est appel  diriger des masses orchestrales et chorales au thtre et
au concert! Possder tout d'abord une parfaite ducation musicale et
esthtique;--admirablement saisir la pense, le sens intime du
matre;--savoir donner un caractre diffrent  l'interprtation des
oeuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart
comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme
Berlioz...);--tenir compte des prfrences dans le rythme et l'harmonie
propres aux compositeurs de nationalit diffrente;--indiquer les
accents et les mouvements voulus qui ne rsident pas dans la tradition
plus ou moins errone;--faire excuter les _piano_ et les _forte_ avec
un soin extrme, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_
au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en
lumire certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales,
au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans
l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'viter la
prciosit, surtout dans les classiques; apprendre par coeur les oeuvres
des matres, de manire  pouvoir conduire et surveiller l'orchestre
avec la plus grande libert d'allure, sans tre forc d'avoir sous les
yeux,  chaque minute, la partition;--possder un bras souple et ferme
tout  la fois;--avoir la plus complte autorit sur son orchestre,
etc...

Ce n'est pas qu' la rgle il n'existe d'exceptions et que des artistes,
grce  des tudes longues et persvrantes, grce aussi  des qualits
intuitives, ne soient arrivs  tre des chefs d'orchestre fort habiles.
Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E.
Colonne, J. Danb, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand
Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous
persistons  croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait tre
annexe au Conservatoire de Paris et que les artistes, possdant dj
les plus videntes dispositions, n'auraient qu' profiter d'tudes
toutes spciales qui viendraient clore leur carrire musicale.

Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de
l'orchestre, s'il fait rpter plus individuellement les diverses
familles des instruments, s'il arrive ainsi  une excution mticuleuse,
trs soigne, qui met peut-tre en un relief trs prononc certaines
parties de l'oeuvre, mais qui amne quelquefois un peu de duret et de
scheresse, Colonne remplace la fermet et la prcision par le fondu et
l'enveloppement que n'obtient pas toujours son mule, principalement
dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les
grandes excutions des matresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il
donne une grande lvation par la fougue shakespearienne et le brio
tincelant qu'il inculque  ses artistes.

L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de
Colonne s'emballe souvent  fond de train.




JULES GARCIN

La modestie est au mrite ce que les ombres sont aux figures dans
un tableau; elle lui donne de la force et du relief.
LA BRUYRE.


Si la modestie avait d fuir cette terre, elle aurait encore trouv un
asile dans un coin de ce Paris, o, cependant, tant de prsomption
s'affiche au grand jour, o de si ridicules vanits font sourire ceux
qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules
Garcin, le chef d'orchestre de la Socit des concerts du Conservatoire,
est inne chez lui; elle n'est nullement affecte; elle est simple et
naturelle.

Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su rveiller la Socit
des concerts de son antique torpeur. Sans clat, sans bruit, il a, avec
une douce patience, obtenu des rformes srieuses, consistant dans
l'admission sur les programmes de certains chefs-d'oeuvre, qui, jusqu'
ce jour, n'avaient pu tre excuts au Conservatoire et, galement, de
compositions estimables, manant de musiciens franais appartenant 
l'cole moderne.

Et la tche n'tait pas facile. Il avait  lutter contre deux opinions
trs enracines chez certains membres du Comit de la Socit des
concerts. La premire est que le Conservatoire doit tre, pour la
musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la
seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonns
eux-mmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire
connatre du nouveau. Ces deux objections ne sont pas srieuses: en ce
qui concerne la premire, il serait ais de faire remarquer que le
Louvre n'est pas destin  donner asile uniquement aux chefs-d'oeuvre
d'un pass trs loign, puisqu'un stage de dix annes, aprs la mort du
peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce muse les
toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier
ordre. On pourrait prouver que des oeuvres importantes n'ont pas toujours
t accueillies  la Socit des concerts, dix ans mme aprs la
disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas
pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les
compositeurs modernes, dont le talent aurait t consacr soit au
thtre soit au concert et dont les oeuvres se seraient imposes 
l'admiration de tous.

Quant  la seconde, elle s'vanouit d'elle-mme, si l'on admet en
principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au
public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel,
jetons un regard sur le pass: si Habeneck n'avait pas impos aux
abonns du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les matres,
Beethoven, quel temps se serait coul, avant que ces chefs-d'oeuvre
fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumire!

Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appel par le
vote des membres de la Socit des concerts  diriger l'orchestre du
Conservatoire, il s'est vertu  faire excuter, de 1886  1892, non
seulement les oeuvres des nouveaux arrivs dans la carrire, mais encore
telles pages sublimes des matres, qui n'avaient pas encore vu le jour
au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernires: la _Messe
solennelle en r_ de Beethoven,--la deuxime partie du _Paradis et La
Pri_ de Robert Schumann,--la _Quatrime Symphonie en mi mineur_ de
Johanns Brahms,--_Ode  Sainte-Ccile_ de Hndel,--la scne finale du
troisime acte des _Matres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisime
partie des _Scnes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites
par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la
_Deuxime Symphonie en r majeur_ de Johanns Brahms[13],--le Prlude de
_Tristan et Yseult_,--le deuxime tableau du premier acte de
_Parsifal_,--fragments d'_Orphe_ de Gluck.

Parmi les oeuvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins
leurs entres au Conservatoire, on signalera: _Mditation_, sur une
posie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de
Saint-Sans,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de
Gounod,--_Rhapsodie Norvgienne_ d'E. Lalo,--_Mlodie provenale_ de
Thodore Dubois,--_Ludus pro patri_, par Augusta Holms,--_Symphonie en
r mineur_ de Csar Franck,--_Suite symphonique_ de J.
Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Dluge_ de
Saint-Sans,--_Caligula_ de G. Faur,--_Biblis_ de J.
Massenet,--pithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour
piano et orchestre, de Ch. Widor, excute par I. Philipp,--_Concerto de
violoncelle_ d'E. Lalo, excut par Cros Saint-Ange,--_Symphonie
lgendaire_ (deuxime partie) de B. Godard,--_Rsurrection_ de Georges
He,--_Requiem_ de Saint-Sans.

Jules Garcin a mis la Socit des concerts  la tte du mouvement
musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart
du temps ignores ou oublies des matres de jadis et de toutes les
coles, mais il a fait oeuvre de rgnration et de propagande
artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra
musicienne et sera, par suite, pntre d'un sentiment humanitaire plus
intense, du jour o les frontires de l'art seront abolies pour tous.

* * *

Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est n  Bourges le 11 juillet 1830.
Il appartenait  une famille qui s'tait consacre  l'art dramatique.
Son grand-pre maternel, M. Joseph Garcin, tait directeur et chef
d'orchestre d'une troupe d'opra-comique, compose presqu'exclusivement
de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant prs de vingt
annes les dpartements du centre et du midi de la France, o elle sut
se faire une double rputation mrite de talent et d'honorabilit.  la
mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservrent le nom de leur
beau-pre,  l'exception de M. Chri Cizos qui reprit son nom et
parcourut galement la province avec ses enfants. Une de ses filles fut
Rose Chri[14], qui, engage au Gymnase, y obtint les plus vifs succs.
Elle tait la cousine germaine de Jules Garcin et pousa en 1847 M.
Montigny, directeur du Gymnase.

Ds sa premire enfance et conformment aux traditions de sa famille,
Jules Garcin fut destin  la carrire dramatique et fit mme ses
premires armes au thtre en jouant quelques rles d'enfant. Mais son
pre et sa mre, tant venus se fixer  Paris, rsolurent de le faire
admettre au Conservatoire pour suivre la carrire musicale. Il avait
onze ans, lorsqu'il entra, en l'anne 1841, dans la classe de solfge de
Pastou. Reu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en
1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et
d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition
dirige d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.

Jules Garcin a t lev au Conservatoire; tous les dtours lui en sont
connus. Il y a fait ses premires comme ses dernires armes et a
parcouru tous les degrs de l'chelle musicale, avant de voler de ses
propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843  1853, des accessits
et prix de violon, de solfge, d'harmonie et d'accompagnement.

Entr  l'orchestre de l'Opra dans le cours de l'anne 1856, il n'y est
pas rest moins de trente ans, ayant donn sa dmission le Ier
janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre
de la Socit des concerts.  l'Opra, il fut nomm, au concours, second
violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisime chef
d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assist aux manifestations
musicales importantes qui eurent lieu dans la priode de 1856  1886 
l'Acadmie Nationale de musique. S'il avait voulu runir et rdiger ses
souvenirs, il aurait t  mme de fournir des anecdotes du plus piquant
intrt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opra, notamment sur
les prparatifs de certaines reprsentations plus que mouvementes. Il
nous aurait permis, par exemple, ayant assist  toutes les tudes de
_Tannhuser_, de connatre plus en dtail les orageuses rptitions
auxquelles assista Richard Wagner, et qui prcdrent la premire
reprsentation de cet opra (13 mars 1861).

Depuis 1858, il fait partie de la Socit des concerts. Nomm
violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrg le 15
octobre 1875, deuxime chef d'orchestre (lection du 27 mai 1881) et
premier chef le 2 juin 1885, il a t appel  diriger une classe
suprieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.

On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et
notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 dcembre 1874 et 3
janvier 1875.

Ce sont les qualits qu'il tenait d'un de ses matres, Alard,
c'est--dire la grce, la correction, la puret du style qui l'ont
dsign pour remplir les fonctions de professeur agrg d'abord et de
professeur en titre au Conservatoire.

Lors des grandes auditions officielles  l'Exposition universelle de
1889, la Socit des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la
salle des ftes du Trocadro, une sance qui fut, sans conteste, la plus
remarquable de la srie. Le Conservatoire n'est ouvert qu' un nombre
fort restreint de privilgis; aussi l'orchestre de la Socit des
concerts est-il, pour ainsi dire, ignor du grand public. L'attrait de
l'inconnu avait sduit et amen un nombre considrable d'auditeurs: par
suite, la sonorit de la salle des ftes du Trocadro, qui est fort
dfectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entirement rempli, tait
bien meilleure, ce jour l! C'tait un atout de plus dans le jeu de la
Socit. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C.
Saint-Sans;--Air des _Abencrages_, Cherubini (M.
Vergnet);--_Andantino_ de la troisime Symphonie, H. Reber;--Fragments
de _Psych_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M.
Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M.
Vergnet);--Prire de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style
ancien de _Le Roi s'amuse_, Lo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors
et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM.
Vergnet, Auguez).

Nomm officier d'Acadmie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Lgion
d'honneur le 29 octobre 1889, il a donn des preuves de ses capacits,
comme compositeur, en publiant plusieurs oeuvres estimables, dans
lesquelles la grce du style ne le cde en rien  la distinction de la
forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le
_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et
une _Suite symphonique_. Les deux premires oeuvres ont t reues par la
commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878
et excutes aux concerts officiels  orchestre du Trocadro. Le
_Concerto_ pour violon a t jou par l'auteur aux Concerts populaires
dirigs par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a t
donne avec succs aux Concerts du Conservatoire, du Chtelet et de
l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.

L'tat de sa sant a contraint Jules Garcin  renoncer, bien  regret, 
ses fonctions de chef d'orchestre de la Socit des concerts.  la suite
du vote qui a eu lieu, en assemble gnrale, dans les premiers jours de
juin 1892, M. Taffanel a t lu par 48 voix contre 39 obtenues par M.
Danb. En signe d'estime et de sympathie l'assemble a offert  son
ancien chef le titre de prsident honoraire.

* * *

Jules Garcin demeure, depuis de longues annes, rue Blanche 72; il aime
peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrire
artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui
lui fut lgu par la famille du clbre violoniste; une bonbonnire du
XVIIIe sicle, offerte par George Sand  Rose Chri; un autographe de
Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchre, de
Saunier..., puis un buste trs ressemblant de Garcin par Doublemard et
une statuette en terre cuite le reprsentant avec son violon sous le
bras, oeuvre de M. E. Sollier, date de 1883.

De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il
accuse  premire vue, avec son visage plein de douceur et encadr d'une
barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de
Christ. Une sorte de mlancolie, se dvoilant dans la physionomie, dans
la conversation, dans l'attitude gnrale, le rattache  ces esprits
atteints de la maladie du sicle, la grande nvrose, qui enlve toute
gat au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a d, en
majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les
fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Trs rserv, peu
causeur, il a cependant, des reparties fines et nuances de belle
humeur, qui ne sont qu'un clair  travers un nuage sombre.

La critique le trouve trs sensible; le moindre blme fait blessure.
Dou de volont, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que
d'autres ne parviendraient peut-tre pas  raliser par la svrit. Sr
dans ses relations, trs serviable, il a su conserver ses amis de la
premire heure: c'est le plus bel loge que l'on puisse, selon nous,
adresser  un homme vivant dans un sicle o la _bont_, qui devrait
tre le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparat
plus gure qu' l'tat lgendaire.




CATALOGUE

DES

OEUVRES DE JULES GARCIN


1. _Douze pices caractristiques_ pour piano et violon LEMOINE.

2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE.

3. _Rverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT.

4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT.

5. _Chanson de Mignon_, lgie pour violon avec accompagnement
d'orchestre ou de piano RICHAULT.

6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de
piano RICHAULT.

7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano
O'KELLY.

8. _Prire_ pour violon et orgue DURAND.

9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de
piano LEMOINE.

10. _Polka burlesque_ LEMOINE.

11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_,
_Freischtz_, _Faust_, _Coppelia_.

12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT.

13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano
LEMOINE.

14. _Suite symphonique_ DURAND et fils.

[Illustration]




CHARLES LAMOUREUX


S'il est intressant de faire revivre les grands disparus, d'tre, selon
l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des matres de jadis, il ne
messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les
prsenter au public, qui ne les connat le plus souvent que trs
imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art
pour l'art aient quitt cette terre pour que nous ayons  remmorer les
tapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but
que de favoriser le dveloppement des facults intellectuelles de tous,
restes combien de fois  l'tat latent. N'oublions pas non plus ceux
qui, dans une sphre plus modeste, ont rvl des qualits qui mritent
d'tre signales.

Charles Lamoureux n'est peut-tre pas, parmi les musiciens du jour, un
esprit suprieur; mais il confine  cette supriorit par certains
cts, notamment par une volont, une force propre  lui, qui, l'ayant
toujours empch d'tre matris, l'a conduit  dominer. Toute sa vie
en est un exemple clatant et c'est en la racontant que nous mettrons en
relief cette face trs accuse de sa personnalit.

N  Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des
dispositions si marques pour l'art musical que ses parents, bien
qu'entirement trangers aux questions d'art, n'hsitrent pas  lui
faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin,
puis  l'envoyer  Paris dans le cours de l'anne 1850. Il entra
immdiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait
remplac Habeneck comme chef d'orchestre  l'Opra et comme professeur
de violon au Conservatoire. Aprs avoir obtenu un accessit en 1852, le
second prix en 1853 et le premier l'anne suivante, il entra 
l'orchestre du Gymnase en qualit de premier violon, puis  celui de
l'Opra, o il resta plusieurs annes. Mais, ayant le ferme dsir de
complter ses tudes musicales, il tudia d'abord l'harmonie avec
Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet.
Malheureusement ce dernier, qui a laiss de si excellents souvenirs chez
ceux qui l'ont connu et apprci, mourut prmaturment, pendant la
guerre nfaste, le 28 janvier 1871,  Argentan (Orne). Lamoureux perdit
son matre, sans avoir pu achever avec lui ses tudes thoriques; il
trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire
et dont il tait l'ami, un conseiller des plus expriments pour
parachever son ducation musicale.

Arm ainsi pour la lutte, il songe  fonder des sances de musique de
chambre, afin de rpandre le got des belles oeuvres. Ses premiers
partenaires taient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces sances
prennent le titre de _Sances populaires de musique de chambre_ et sont
donnes avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poncet et Henri Fissot,
auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque.
On y excute les compositions des grands matres, qu'ils se nomment J.
S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber,
Mendelssohn, Schumann... Voil sur une petite scne l'embryon des
grandes excutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse dj entrevoir
des ides de commandement; il est l'me de ces sances et apporte dans
leur organisation un savoir-faire, qui rvle les qualits remarquables
de l'administrateur unies  celles non moins distingues du musicien.
Sans tre un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard,
Sarrasate, Marsick, Ysae, il manie l'instrument avec la plus grande
sret; son jeu est trs tudi et il s'vertue  rendre aussi
fidlement que possible les classiques qu'il interprte. Il exige dans
les rptitions un soin extrme et ne veut rien laisser  l'imprvu; il
domine son quatuor et le mne _manu militari_.

Son mariage avec une des nices du docteur Pierre lui avait donn
l'indpendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. mile
Bergerat, _alias_ Caliban, a racont, avec l'esprit qui caractrise son
talent d'crivain, l'nergie double d'une patience  toute preuve que
Charles Lamoureux dploya pour dcouvrir, aprs la mort du docteur
Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon
la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relate par le
spirituel crivain est vraie, elle dnote la tnacit que ne cessera
d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'excution de ses projets
artistiques; elle montre galement quel noble emploi Charles Lamoureux a
fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-pre. Les
belles entreprises musicales, dues  son initiative, furent menes 
bien avec ses propres ressources.

Puisque nous avons rappel l'tude qu'mile Bergerat consacra  Charles
Lamoureux,  la veille de l'unique reprsentation de _Lohengrin_ 
l'den, n'omettons pas de citer le dbut trs humoristique de l'article:
La premire fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce
fut  un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je
compris que j'allais aimer cet homme-l! Il s'avanait en effet, d'un
pas de grand-prtre, vers la marie, tenant, de la droite, un verre de
vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; aprs un joli
discours il procda au mlange symbolique; c'tait une allgorie
mystique et factieuse des joies pures de l'Hymen. Cette crmonie, si
auguste dans sa simplicit et qu'aucun culte ne renierait, tait
entirement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le
cortge l'imita et il en rsulta une allgresse gnrale.

Et la prdiction par laquelle se terminait l'tude de Bergerat s'est
trouve ralise: le petit homme a mont _Lohengrin_  l'Opra.

De sa premire femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus
charmant, excellente musicienne, qui a pous le jeune compositeur
Chevillard, fils du regrett violoncelliste.

* * *

Mais la musique de chambre tait une scne de trop minime importance
pour satisfaire les hautes vises qui hantaient l'esprit actif de
Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sbastien
Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses matres,
Chauvet, au majestueux Hndel,  Mendelssohn,  leurs grandes pages
sacres presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des
choeurs  lui et les conduire  l'assaut des belles et difficiles
partitions des Olympiens. Il s'tait dj, du reste, essay dans le
mtier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en
1863 dans un concert donn par Henri Fissot  la Salle Herz qu'il prit
pour la premire fois le bton de commandement. Cette journe, dans
laquelle s'tait rvl le batteur de mesure, eut des lendemains
heureux. Aprs avoir t reu  la Socit des concerts du Conservatoire
et en tre devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne,
o il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, o il
tudie, avec Michal Costa, l'organisation des grands concerts de
Londres. Il assiste  ces merveilleuses auditions des chefs-d'oeuvre de
Bach, de Hndel, de Mendelssohn,  ces concerts monstres du Palais de
Cristal, devenus de vritables institutions nationales. Le
Hndel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours,
ncessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les
grandes villes de l'Angleterre, les matrises des cathdrales
fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent 
l'excution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la
splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses
spcimens de l'art gothique. Sous la direction du clbre Michal
Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre,
Charles Lamoureux pntre dans les arcanes de ces grands concerts
donns par la Socit philharmonique et la _Sacred harmonie Society_;
ils n'ont bientt plus de secrets pour lui.

De retour  Paris en 1873, il rsolut de mettre tout en oeuvre pour
fonder une Socit dite de l'_Harmonie sacre_. Voulant tre matre de
la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur,
qui aurait pu le gner dans la direction  donner  l'oeuvre, telle qu'il
l'entendait, il n'eut recours qu' ses ressources personnelles. Un
orchestre et des masses chorales, ne s'levant pas  moins de trois
cents excutants, furent runis et styls par lui avec une persvrance
inoue. Un orgue sortant des ateliers de Cavaill-Coll fut install dans
la salle du Cirque d't; il en confia la tenue  son ami Henri Fissot,
que son professorat au Conservatoire a dtourn, depuis quelques annes,
de la carrire de virtuose et qui aux qualits remarquables d'excutant
unit celle de compositeur; sa valeur s'est rvle par l'closion de
ravissantes pices pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations
schumanniennes.

Le 19 dcembre 1873 avait lieu au Cirque d't la premire audition du
_Messie_ de Hndel[16]. Le succs fut immense et les interprtes
Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot
recueillirent de chaleureux applaudissements. C'tait un grand pas fait
pour l'acclimatation de l'oratorio en France.

Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit
entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux
choeurs et deux orchestres de Jean-Sbastien Bach[17]. Cette oeuvre
grandiose, qui fut excute pour la premire fois le Vendredi-Saint de
l'anne 1729  l'glise Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais t
entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de
cette matresse page, donnes par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril
1874, et nous pmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur
le public. On admira le calme solennel qui rgne dans la premire partie
et le mouvement passionn qui distingue la seconde,--la merveilleuse
orchestration de l'oeuvre qui, selon la potique expression de Hiller,
ressemble  un beau voile d'une grande finesse, derrire lequel reluit
un visage noble, mais arros de larmes[18].

Puis se succdrent, avec un succs gal, le _Judas Machabe_ de Hndel,
la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _ve_, mystre en trois parties
de Massenet.

Malgr l'intrt que prit le public  ces nouvelles et intressantes
excutions, les frais immenses qu'elles entranrent ne permirent pas 
Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre
impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mrite et
sa persvrance, pour implanter  tout jamais sur notre sol ces
merveilleuses espces de la flore primitive. Nous aurons certes, de
temps  autre, des manifestations particulires qui pourront amener les
auditions passagres de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis
quelques annes, la _Socit des Grandes Auditions musicales de France_
fait excuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous
n'aurons l'organisation  titre dfinitif d'une association musicale
comparable  la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos
socits chorales dpendant de la Ville de Paris auront  leur tte des
chefs qui reconnatront la ncessit de leur faire tudier autre chose
que les choeurs de la plus triste banalit et d'ouvrir leur me aux plus
belles manifestations de l'art musical.

Lorsque de grandes ftes furent donnes  Rouen les 12, 13, 14 et 15
juin de l'anne 1875 pour clbrer le centime anniversaire de la
naissance de Boeldieu, Charles Lamoureux fut charg de la direction
musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tche.

Les remarquables qualits qu'il avait dvoiles dans l'organisation de
ces diverses manifestations artistiques, dans la prparation des tudes
orchestrales et chorales, le dsignrent  l'attention de M. Carvalho,
qui venait d'tre nomm, en 1876, directeur de l'Opra-Comique en
remplacement de M. du Locle. Il l'attacha  ce thtre comme chef
d'orchestre. Mais, sur cette scne, Lamoureux n'tait pas son matre; il
avait  suivre les indications qui lui taient donnes par la direction.
Il n'tait, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractre ne pouvait se
plier aux exigences d'un suprieur; il fut forc de donner sa
dmission.

Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'anne 1877,
 remplacer  l'Opra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre,
M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Aprs quelques mois d'essai, il se
retira, accusant ainsi trs fortement le trait distinctif de sa
physionomie morale, indiqu par nous au dbut de cette tude, et qui
consiste  ne pouvoir subir aucune domination.

Aussi, ne pensa-t-il plus qu' crer une entreprise dont il aurait seul
la direction, o il pourrait faire prvaloir ses ides et rvler plus
compltement ses qualits de chef d'orchestre.

En 1881, il fonde au thtre du Chteau-d'Eau la _Socit des Nouveaux
Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs
lyses. Il veut, aprs Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de
mettre en lumire les belles pages des matres; il suit la voie ouverte
par ses devanciers et complte l'oeuvre de propagande en faveur de
Richard Wagner, en s'vertuant  donner  l'excution des compositions
de ce matre l'interprtation fidle, le fini, la perfection que
Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du
public prpare  l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au
lieu d'avoir  lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts
populaires, contre l'hostilit d'auditeurs dtermins  empcher
l'excution, il n'eut qu' cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la
belle interprtation des oeuvres fragmentes du matre de Bayreuth.

Une remarque  faire c'est que, par suite du prix relativement lev
fix par lui pour les diffrentes places  ses concerts, surtout
lorsqu'il les transporta au Cirque d't, Lamoureux s'adressa  un
public un peu diffrent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il
avait institu au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des
conditions de bon march, qui permettaient  l'amateur,  l'artiste le
moins fortun de les suivre et de pntrer, par une tude rgulire,
dans les beauts de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout
travaill pour l'ducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du
riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas
fortune dans une entreprise qui, commence en l'anne 1861, ne dura pas
moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes
qualits d'administrateur et le soin extrme apport par lui dans
l'excution des oeuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure,
la _Socit des Nouveaux Concerts_.

Le premier concert du thtre du Chteau-d'Eau eut lieu le 23 octobre
1881, vingt ans aprs la cration des _Concerts populaires_ par
Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, 
Bayreuth notamment, l'avaient dj intress vivement  l'oeuvre
magistral de Richard Wagner; l'tude des partitions n'avait fait
qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientt de jeunes et savants
compositeurs trs infods au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent
d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprte  donner les excutions
aussi fidles que possible des pages grandioses du matre de Bayreuth.
Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector
Berlioz. Le nombre des oeuvres fragmentes qu'il excuta est trop
considrable pour pouvoir tre mentionnes ici: il suffira de rappeler
les principales.

Les 12, 19, 26 fvrier et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions
superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprtes taient Mmes
Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhrie, Planon, Heuschling et Auguez. Les
4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.

C'est au thtre du Chteau-d'Eau que furent excuts pour la premire
fois le _premier acte_, puis le _deuxime acte_ de _Tristan et Yseult_.
Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux
jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amen  prendre
le taureau par les cornes en mettant en lumire une des oeuvres qui
passe  juste titre pour tre celle qui, reprsentant le plus
compltement les ides thoriques du matre, se trouve, par son
audacieuse nouveaut, la moins apte  tre comprise, surtout au concert
o elle est prive de l'illusion scnique. La notice explicative qu'il
fit distribuer dans la salle, le jour de l'excution, indiquera encore
mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant
chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_:

     Au moment de faire connatre en France l'une des oeuvres les plus
     clbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas
     inutile de donner aux habitus de mes concerts un aperu des
     raisons qui m'ont dtermin  tenter cette entreprise.

     De l'aveu mme de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est
     l'expression la plus fidle et la plus vivante de ses ides
     thoriques.

     Malgr leur trs haute valeur, les partitions du _Vaisseau
     fantme_, de _Tannhuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que
     les essais d'un gnie ignorant encore sa prodigieuse audace. La
     part de la _convention_ y est considrable et Wagner n'hsite pas 
     l'avouer. Dans _Tristan_ son idal s'est clairement dgag, et
     l'art nouveau, dont il a t le fondateur et l'aptre, s'y affirme
     avec une sincrit qui n'admet pas de transaction.

     Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernire et
     dfinitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre ct,
     c'est son oeuvre la plus thtrale[21].

     Tout ceci tant expos sans rticences, on se demandera, comme je
     me le suis demand moi-mme, s'il n'est pas tmraire de faire
     entendre au concert une partition qui rclame si imprieusement
     l'illusion de la scne.

     Je rpondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit
     ouvert et tolrant de mes compatriotes. J'ai compt, je l'avoue,
     qu'ils arriveraient  suppler par un effort de leur imagination 
     l'absence de l'illusion scnique. Cet effort, je tcherai de le
     seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme
     dtaill, sur lequel on pourra suivre, pas  pas, les mouvements de
     la scne. Je considre donc l'audition que je donne comme une sorte
     de rptition de la musique (abstraction faite du travail de la
     mise en scne), rptition  laquelle le public serait admis par
     une exception toute spciale.

     Une deuxime raison, et celle-l  mes yeux est dcisive, c'est
     que, dans l'tat actuel de notre thtre musical, on ne peut
     prvoir  quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je
     parle bien entendu de celles de la dernire manire--trouveront une
     interprtation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scnes
     parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque  les donner au
     concert.

     C'est pour ces motifs que je me suis dcid  faire entendre le
     premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitus de mes sances
     musicales. Si cet essai russit, comme j'ai lieu de l'esprer, je
     me propose de poursuivre l'exprience et de faire connatre
     successivement les grandes compositions d'un matre, dont on a pu
     discuter les rformes audacieuses, mais dont tout le monde,
     aujourd'hui, s'accorde  reconnatre l'incontestable gnie.

Nous partageons entirement l'opinion de Charles Lamoureux et nous
estimons que les auditions au concert des oeuvres de Richard Wagner,
malgr leur ct imparfait, eu gard  leur sparation du cadre o elles
devraient tre enchsses, ont eu pour rsultat d'habituer le public 
la phrasologie wagnrienne.

La preuve en est que l'on est arriv  accepter des pages qui,
autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulev de
terribles temptes et que l'audition du premier acte de _Tristan et
Yseult_ n'aurait pas t accueillie aussi favorablement au thtre du
Chteau-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient t prpars par l'tude des
premires pages du matre. C'est ainsi que nous verrons plus tard
_Lohengrin_ russir soit  l'den, soit  l'Opra, alors que
_Tannhuser_ avait chou, le 13 mars 1861, dans cette dernire
enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on
objectera, non sans raison, que la cabale avait jou un rle important
dans la chute de _Tannhuser_  l'Opra; mais nous croyons aussi que, si
le public musicien d'alors avait t mieux prpar  l'intelligence de
cette belle oeuvre, il aurait fini par imposer silence aux dtracteurs de
parti pris.

L'excution du premier acte de _Tristan et Yseult_ tait un acte
d'audace, qui fut couronn de succs. L'interprtation avait t
excellente grce  la vaillance de l'orchestre et des choeurs, au talent
de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck
(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguire (un jeune
matelot). L'accueil fait  cette belle tentative engagea Lamoureux 
donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire
qu'elles consacrrent en France, d'une manire encore plus clatante,
l'oeuvre de Richard Wagner.

L'anne suivante, le 8 fvrier 1885, fut repris le premier acte de
_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les
premire et seconde auditions du deuxime acte du mme drame, jusqu'
l'entre du Roi Marke. (Interprtes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et
M. Van Dyck.)

Le 14 fvrier 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le
premier acte de la _Valkyrie_,  l'exception de la scne deuxime avec
Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.

En dehors de ces pages principales, nous citerons les excutions
suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantme_, des _Matres
chanteurs_, de _Tannhuser_, de _Faust_...; fragments des _Matres
chanteurs_, choeur des fileuses du _Vaisseau fantme_, marche et choeur
des fianailles de _Lohengrin_, prludes de _Parsifal_ et de _Tristan et
Yseult_, marche funbre du _Crpuscule des Dieux_, _Grande marche de
fte_ compose pour la clbration du centenaire de l'indpendance des
tats-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme
Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauche des Valkyries_ avec orchestre
seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la
Fort de _Siegfried_, etc...

Cette liste forcment incomplte suffit  prouver quels efforts fit
Charles Lamoureux, ds la cration de la Socit des nouveaux concerts,
en 1881, au thtre du Chteau-d'Eau, pour mettre en pleine lumire
l'oeuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter  Pasdeloup la
gloire d'avoir t le premier pionnier et d'avoir fray la route  ses
successeurs, il faut bien reconnatre que c'est  Charles Lamoureux
qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument
artistiques, des belles crations du matre de Bayreuth.

Entre temps, il venait se joindre  la phalange des nophytes qui se
runissaient au _Petit-Bayreuth_, fond vers 1884 et 1885 par un
passionn de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des
bibliothques wagnriennes les plus compltes qui existent. C'tait
l'poque des voyages  la dcouverte  travers les oeuvres de la dernire
priode, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les runions
avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel
htel de la rue de l'Universit, soit  l'atelier du peintre Toch, le
dcorateur de Chenonceaux, soit encore  la salle de la Socit
d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels
enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait 
mettre  peu prs au point,  la sance du 31 mai 1885, des pages comme
les premier, deuxime et troisime actes de _Parsifal_, arrangs par M.
E. Humperdink, ou Siegfried Idyll....!

Lamoureux et Garcin s'taient chargs des modestes parties d'altos; les
timbales taient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit
Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien
secrtaire du Thtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique
wagnrien prmaturment enlev  l'affection de ses amis,--les violons
par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos
par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par
Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par
Charpentier et Roubi,--la flte par Donjon,--le hautbois par
Tribert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par
Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer.

Ces sances si intressantes du _Petit-Bayreuth_ se prolongrent
jusqu'en 1887. Tour  tour y assistrent nombre de personnalits
artistiques: Mlle A. Holms, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de
Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Matre, Messager, E.
Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...

Dans une des dernires sances, le 16 juin 1887, avaient lieu les
excutions du deuxime tableau du troisime acte de _Parsifal_
(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisime scne du
troisime acte (fragment) de _Tannhuser_ (M. Cougoul),--de la scne
finale du _Crpuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la premire scne
(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rve_, mlodie pour violon avec
orchestre, premire esquisse de l'Hymne  la nuit (_Tristan et Yseult_,
deuxime acte) excute par Maurin.

Le peintre de Liphart s'amusait  croquer  la plume la silhouette de
plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est reste entre
les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.

* * *

Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le sige de la
Socit des nouveaux concerts du thtre du Chteau-d'Eau 
l'den,--puis, le 30 octobre 1887, de l'den au Cirque d't. La vogue
l'y suivit et les amateurs, appartenant  la classe riche, se montrrent
empresss  suivre les sances de musique symphonique.

Avant de remmorer les oeuvres principales qui y furent donnes, nous
parlerons d'une tentative qui est et sera peut-tre le point culminant
de la carrire artistique du musicien, dont nous avons entrepris
d'esquisser la physionomie.

Charles Lamoureux s'tait pris d'une profonde admiration pour l'oeuvre de
Richard Wagner; il en avait donn dj des preuves incontestables en
faisant interprter dans les concerts dirigs par lui les fragments des
plus belles crations du matre. Le but qu'il poursuivait tait de
communiquer son enthousiasme  ses compatriotes et de rvler au public
franais un art d'essence absolument suprieure. Mais les oeuvres
fragmentes excutes jusqu' ce jour par son orchestre lui paraissaient
insuffisantes pour accuser le relief de ces oeuvres grandioses, cres
absolument pour la scne et dont la puissance (musique, posie,
peinture, mimique) ne pouvait arriver  son _summum_ d'expension que
dans le cadre imagin par leur auteur.

Certes, il tait impossible de songer  un thtre machin comme celui
de Bayreuth; c'et t l'idal.

 dfaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers
l'den et, aprs avoir conclu les traits ncessaires avec les
propritaires, il se met courageusement  l'oeuvre et prpare la mise en
scne de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec
ses propres ressources.

En dehors des difficults inhrentes  la runion des lments
artistiques devant concourir  l'excution la plus parfaite d'un drame
lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien
opra, il y avait  procder  l'installation d'un thtre encombr par
un matriel absolument diffrent de celui dont la ncessit s'imposait.
Rien n'arrta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouv, il est
vrai, pour l'aider dans une tche aussi ardue, un jeune compositeur de
premier ordre, un fervent adepte de la rvolution opre par Richard
Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction
des tudes chorales et de la musique de scne. On sait quel admirable
parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes
qui, ds le dbut, avaient t tellement dsorients qu'ils avaient
dclar impossible  chanter le choeur si mouvement peignant le brouhaha
et l'inquitude de la foule  l'arrive du cygne.

Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six
rptitions de choeurs au foyer, six ensembles, vingt rptitions en
scne au piano, cinq avec orchestre et deux rptitions gnrales.

Tout marchait donc  souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adress au
rdacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui
l'avaient amen  s'abstenir de convier la presse  une rptition
gnrale, lorsque survint sur la frontire franco-allemande l'incident
de Pagny.

 l'poque o Lamoureux avait song  monter _Lohengrin_  l'den, il ne
pouvait prvoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus
tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu
 se proccuper de questions touchant  la politique. La malheureuse
affaire Schnbel venait subitement arrter tous ses travaux,
compromettre peut-tre l'avenir de son entreprise et engloutir les
capitaux qu'il y avait consacrs. D'autre part, tous ceux qui, par un
patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient
complot la mise en interdiction de _Lohengrin_  l'den, se
rjouissaient de cet chec.

Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, aprs avoir t mand chez le
prsident du Conseil, M. Goblet, se trouvait forc d'annoncer  tous les
journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait dcid
l'ajournement de la reprsentation de _Lohengrin_.

Cet ajournement ne fut que momentan. Les difficults politiques qui
s'taient leves du ct de l'Est ayant eu  bref dlai un heureux
dnouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la reprsentation
d'une oeuvre que tous les vritables artistes attendaient avec
impatience.

Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la premire fois en France, les
feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister  cette unique
reprsentation ont remport le souvenir ineffaable d'une interprtation
hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire  un
critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne
craignait pas la musique_; Rien n'est chang en France; il n'y a qu'un
chef-d'oeuvre de plus.

Il y avait cependant ceci de chang, c'est que la tentative faite par
Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle prludait 
l'introduction des oeuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scne
franaise, tant  Paris qu'en province.

Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords
du thtre de l'den le soir de la premire reprsentation de
_Lohengrin_ dterminrent Lamoureux  abandonner la partie. Voici la
lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rdacteur en chef du _Figaro_:

     J'ai l'honneur de vous informer que je renonce dfinitivement 
     donner des reprsentations de _Lohengrin_.

     Je n'ai pas  qualifier les manifestations qui se produisent,
     aprs l'accueil fait par la presse et le public  l'oeuvre que, dans
     l'intrt de l'art, j'ai fait reprsenter  mes risques et prils
     sur une scne franaise.

     C'est pour des raisons d'un ordre suprieur que je m'abstiens,
     avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la
     certitude d'tre approuv par tous les honntes gens.

N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire.
Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorit
fort borne et compose de personnalits, dont les lments seraient
faciles  tablir[23], puisse entraver la libert d'une majorit
intelligente, ayant le dsir d'entendre, dans une salle absolument
prive, une oeuvre d'art de la plus grande beaut et ne pouvant qu'avoir
une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thse tait
admise, ce serait la porte ouverte  tous les abus. On l'a bien vu plus
tard. La police aurait d, ds le premier jour, maintenir l'ordre dans
la rue, comme elle le fit postrieurement, lors de la premire
reprsentation de _Lohengrin_  l'Opra: les quelques nergumnes, dont
une partie tait soudoye, se seraient retirs et Lamoureux aurait pu
donner suite immdiatement  sa belle tentative. Mais il devait prendre
sa revanche, plus tard,  l'Acadmie Nationale de musique.

Non content d'avoir tu son entreprise, on voulait ternir son honneur:
on l'accusait d'avoir reu de l'argent de provenance allemande, alors
qu'il tait absolument seul  supporter le poids du dficit rsultant de
la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle
de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchrent  le
diffamer. Il expliqua lui-mme cette situation dans une lettre adresse
le 12 mai 1887 au rdacteur en chef de l'_vnement_.

Mais une manifestation clatante, destine  venger Lamoureux des
perfides et sottes accusations portes contre lui, se prparait; elle
devait tre encore pour le vaillant chef d'orchestre un tmoignage de
sympathie et d'encouragement.

Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Htel
continental, runissait l'lite des artistes et des personnalits
s'intressant  l'art musical. Il nous parat utile de reproduire, au
point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcs;
ils indiquent trs nettement la situation.

douard Schur, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_...,
un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, aprs avoir
remerci les matres minents, les artistes et les membres de la presse
qui taient venus se joindre  la manifestation, a lu l'adresse rdige
en commun et qui tait ainsi conue:

     La reprsentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a t une victoire
     clatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse
     comme une protestation et comme un hommage: protestation contre
     ceux qui ont empch votre entreprise en la dnaturant; hommage 
     celui qui, en nous rvlant un chef-d'oeuvre, a bien mrit de
     l'art.

     Les soussigns considrent comme un devoir de vous fliciter
     hautement de votre action courageuse et dsintresse. Ils vous
     affirment leur sympathie dans l'preuve prsente. Ils seront avec
     vous quand vous reprendrez votre oeuvre et sont srs de la victoire
     finale.

Puis, d'une voix vibrante et avec la crnerie qui lui est propre, Ernest
Reyer pronona les paroles suivantes:

     Mon cher Lamoureux,

     Nous vous devons  vous qui nous avez fait applaudir, entour de
     tout le prestige d'une excution incomparable, l'un des
     chefs-d'oeuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus
     grandes joies, une des motions les plus vives que nous ayons
     jamais ressenties.--Vous nous avez donn une fte musicale superbe,
     que l'on a improprement appele une fte sans lendemain.
     Peut-tre cette fte mmorable n'aura-t-elle son lendemain que dans
     un avenir plus ou moins loign; mais elle l'aura, nous en sommes
     intimement convaincus.

     Et voil pourquoi il ne faut pas que la dtermination que vous
     avez prise soit irrvocable; voil pourquoi, au nom de tous ceux
     qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y tre
     venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bton de
     commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si
     hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne
     nient ni le progrs ni la lumire, sont avec vous. Permettez-moi,
     mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un
     lan de reconnaissance, un tmoignage de haute estime et de sincre
     amiti.

Charles Lamoureux rpondit en ces termes:

     Messieurs,

     Je suis trs mu et trs profondment touch du tmoignage de
     sympathie que vous me donnez aujourd'hui.

     Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du coeur une
     force consolatrice contre l'injustice et les vnements qui
     m'accablent en ce moment et me forcent, momentanment, je l'espre,
      renoncer  la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour
     le progrs de l'art.

     J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services
     aux compositeurs franais, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le
     bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouv en
     moi un ami dvou, sincre et dsintress.

     Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma
     patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et
     victorieuse?

     Mais si Wagner,  une poque douloureuse, a bless maladroitement
     et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux
     devant la flamme de son gnie de pote et de musicien, ce gnie qui
     est une gloire pour l'humanit? Non, je ne le crois pas; car je
     suis de ceux qui veulent le libre-change du progrs et de la
     lumire, sans oublier, pour cela, les intrts sacrs de la patrie.

     Je bois donc, Messieurs,  l'indpendance de l'art,  la libert
     de ses manifestations et  la patrie.

Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:

     Messieurs,

     Je bois  Charles Lamoureux, patriote franais, je bois 
     l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a
     voulu maintenir  Paris sa place de capitale de l'art et du monde
     intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce
     creuset o l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait,
     se consacrait.

     N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des
     matres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de
     Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les
     compositeurs franais assis  cette table?

     L'avenir n'est pas loin qui dcidera o fut le patriotisme, entre
     celui qui essaya d'tendre la mission artistique de la France 
     travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'touffer
     sous des menes obscurantistes l'oeuvre musicale.

Un beau groupe en bronze, oeuvre du sculpteur Godebski, reprsentant Elsa
et Lohengrin, fut offert, dans la mme soire,  Lamoureux.

Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophtis. Ce n'tait pas une
fte sans lendemain que la reprsentation de _Lohengrin_  l'den: car
cette superbe cration devait tre monte plus tard  l'Opra, sous la
direction du mme chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.

* * *

Nous avons dj indiqu que Lamoureux transporta ses concerts du thtre
du Chteau-d'Eau d'abord  l'den (8 novembre 1885),--puis de l'den au
Cirque d't (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature
des oeuvres qu'il a fait excuter dans ces nouveaux locaux et qui sont,
en partie du reste, les rptitions de celles donnes par lui au
Chteau-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer  propager les oeuvres
de Richard Wagner; mais il s'vertua  rpandre les compositions des
nouveaux venus dans la carrire. C'est ainsi que, s'il avait dj rvl
au public le talent trs vigoureux d'Emmanuel Chabrier en excutant sa
premire oeuvre pour orchestre _Espna_, il exposa une des pages les plus
marquantes parmi celles dues  la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie
de Wallenstein_ d'aprs Schiller. Il met galement en vedette les noms
de Gabriel Faur, ce trs personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier
et de tant d'autres. Non content de faire connatre des virtuoses
nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs
artistes trangers, la clbre Materna, l'admirable interprte des
oeuvres wagnriennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut  l'issue d'une
des sances du Cirque d't (16 mars 1890) que les admirateurs du talent
de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le dsir de
l'applaudir encore et  Paris et  Bayreuth, lui firent prsent d'un
charmant flacon en jaspe, mont en argent et enrichi de pierres fines,
dont l'crin portait, grave en lettres d'or, cette lgende:  MADAME
MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_
(premier acte). Charles Lamoureux, qui assistait  cette manifestation,
disait  ceux qui l'entouraient: Vous ne pouvez vous imaginer quelle
charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si
compltement au rle qu'elle interprte, elle se passionne si vivement
pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point
de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathtiques.

Lors de l'Exposition universelle de 1889, les diffrents orchestres des
grands concerts de Paris furent appels  donner des auditions
officielles dans la salle des ftes du Trocadro. Celle organise par
Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les
choeurs et l'orchestre se composaient de deux cents excutants.--Les
oeuvres interprtes furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G.
Bizet,--_Le Dsert_ (premire partie) de F. David,--_Loreley_, lgende
symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la
symphonie en _r_ mineur de G. Faur,--Duo de _Batrice et Bndict_ de
Berlioz,--Scne de la _Conjuration de Vellda_, de Ch. Lenepveu,--Le
_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_ve_, mystre (premire partie) de
Massenet,--_Matine de Printemps_ de G. Marty,--_Genevive_, lgende
franaise de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V.
Joncires,--_Espna_ de E. Chabrier.

En mai 1890, Charles Lamoureux pousait, en secondes noces, la
cantatrice qui avait interprt avec tant de grce et de talent, dans
les concerts dirigs par lui, les belles pages des matres, Mme veuve
Armand-Roux (Brunet-Lafleur).

tendant l'ide qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre
dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux rsolut
d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tourne artistique 
l'tranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre
1890, il fit annoncer dans la presse que cette tourne aurait lieu, sous
les auspices de l'imprsario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890  la
Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Lige et Bruxelles.

Cette expdition musicale en Nerlande et en Flandre fut un vritable
triomphe.  Amsterdam, o existent cependant des phalanges
instrumentales merveilleusement organises et que nous avons pu
apprcier, le succs fut prodigieux. Les cinq concerts, donns dans la
Venise du Nord, rapportrent quarante-quatre mille francs et les trois
autres  la Haye trente mille.

En Belgique,  Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins
grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient dsir que Lamoureux
fit une plus large place, dans ses programmes,  l'cole franaise. On
releva, d'autre part, d'une manire fort intelligente,  ct des
qualits incontestables de prcision et de fermet dans le rythme, dues
 une discipline rigoureuse, des dfauts qui en sont la contre-partie,
c'est--dire la scheresse et la duret, surtout dans les puissantes
pages de Richard Wagner, o il aurait fallu plus de passion, de
vhmence et d'_emballement_![24]

Le coup de matre d'une direction un peu discrdite fut celui qui
consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard,  monter _in extremis
Lohengrin_  l'Acadmie Nationale de musique. C'tait, d'une part,
terminer brillamment leur carrire et, d'autre part, ouvrir la voie,
dans un sens plus large que par le pass,  leurs successeurs. Vianesi
venait de quitter le bton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver
un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui
octroyant les pouvoirs les plus illimits. Ce furent trs probablement
cette autorit,  lui concde sans restrictions, et aussi le dsir de
continuer l'oeuvre qu'il avait si bien commence  l'den qui engagrent
Lamoureux  accepter les offres de la direction de l'Opra. S'il
n'obtint pas des excutants et des choristes des rsultats aussi
satisfaisants que ceux atteints  l'den, il faut cependant constater
que ses efforts aboutirent  un succs et que les reprsentations de
_Lohengrin_  l'Opra furent de celles qui peuvent compter parmi les
plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La premire, aprs
quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.

Le cadre de cette tude ne nous permet pas d'entrer dans de longs
dveloppements; nous insisterons seulement sur quelques points.

Les mmes folies, qui s'taient produites aux portes de l'den, se
renouvelrent sur la place de l'Opra. Dans la salle quelques
nergumnes, dont un restera lgendaire[25], cherchrent  empcher
l'excution. Mais, cette fois, les mesures de police taient
admirablement prises et toute vellit de manifestation fut rprime si
vigoureusement que les meneurs s'vanouirent comme par enchantement et
que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut trs favorable  l'oeuvre et
les reprsentations de _Lohengrin_  l'Opra furent assures d'un succs
durable.

En ce qui concerne l'excution, Charles Lamoureux se refusa  maintenir
dans l'opra de Wagner les coupures qui avaient t un peu imposes au
matre, depuis les premires reprsentations de Weimar. Nous pourrions
rappeler cependant que Wagner avait lui-mme reconnu la ncessit de
supprimer la seconde partie dans le rcit du Chevalier au troisime
acte.--Je me suis souvent excut  moi-mme ce rcit, crivait Wagner
 Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait
ncessairement produire du froid. Ce passage devra donc tre supprim
dans la partition et le pome. C'est du reste ce qui a t fait[26].

 Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut mont sous la direction de Liszt et du
Kapellmeister Genast, la premire reprsentation n'avait pas dur moins
de cinq heures. Cette longueur avait effray R. Wagner lui-mme et il
crivit immdiatement  Liszt pour lui expliquer que le ralentissement
avait d se produire dans les _rcitatifs_; et,  ce propos, il donne
les indications les plus prcises sur la faon de dire _son_ rcitatif:
.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai crit dans
les parties de chant le mot rcitatif. Les chanteurs ne doivent pas
savoir qu'il y a des rcitatifs. Je me suis, au contraire, efforc de
mesurer et de marquer l'expression parle du langage avec tant de sret
et une telle prcision que le chanteur n'a plus qu' _chanter les notes
exactement dans le mouvement indiqu_ pour trouver le ton juste du
langage..........

Wagner ajoute que, d'aprs ses calculs, le premier acte ne doit pas
durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le
dernier un peu au del d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant
les entr'actes, la reprsentation commence  _six heures_ doit tre
termine  _dix heures trois quarts_.

Il assignait donc  son oeuvre une dure de quatre heures trois quarts,
soit bien prs de _cinq heures_, ce qui est excessif.

 Paris, les reprsentations commences  8 heures finissent  minuit un
quart et mme minuit et demi, soit une dure de quatre heures et demie,
encore bien trop longue.

Il est certes regrettable de faire des coupures, d'oprer des
mutilations dans une oeuvre absolument artistique, conue dans un systme
d'homognit. Nous avons t toujours du nombre de ceux qui sont d'avis
de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des matres.
Toutefois il faut bien reconnatre que le point par lequel pchent les
oeuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines
parties, quelques rcits qui, par leur dveloppement dmesur, nuisent 
l'action ou  l'intrt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien
dispos qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-mme
pour la deuxime partie dans le rcit du chevalier, au troisime acte de
_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient tre faites, il serait
ncessaire de procder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas
malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutt des
_drangeurs_.

Cette dure excessive des opras n'est pas particulire aux oeuvres de
Richard Wagner. Une des premires rformes  oprer par les compositeurs
modernes, appels  crire des drames lyriques, consisterait  donner 
ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le
compositeur, parce que son oeuvre y gagnerait en concision;--le public,
parce qu'une grande fatigue lui serait pargne et que, par suite, la
somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur mme du
thtre, parce que ses frais gnraux seraient diminus.

Selon nous, un drame lyrique ou un opra (le nom ne fait rien 
l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une dure de plus
de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum.
Commence  _huit heures_, la reprsentation prendrait fin  _onze
heures_ ou _onze heures et demie_.

Cette concision que nous rclamons pour les oeuvres thtrales ne
s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?

N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prt
soit au Thtre de l'Odon, en dirigeant les parties musicales pour des
oeuvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlsienne_ etc..., soit  la Socit des
Grandes auditions de France.

Au dbut de l'anne 1893, il a t appel  diriger  Saint-Ptersbourg
et  Moscou des concerts qui ont eu un vif succs et qui lui ont valu
des ovations semblables  celles faites  douard Colonne lors de ses
voyages en Russie.

Charles Lamoureux est chevalier de la Lgion d'honneur.

* * *

Cette tude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la
physionomie morale et physique de notre modle? Nous ne le pensons pas.
Si elle indique bien la vaillante tnacit, la volont d'tre matre,
l'ambition de s'lever au premier rang,--si elle donne des
renseignements assez dtaills sur ses entreprises, en tant que chef
d'orchestre, elle laisse peut-tre un peu dans l'ombre certaines
particularits, certains tics qui sont l pour donner du piquant  la
physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de
blanc, par exemple, viendra rveiller la figure de tel portrait 
l'huile. J'ai senti plus d'une fois disait Sainte-Beuve combien le
caractre d'un homme est compliqu et avec quel soin on doit viter, si
l'on veut tre vrai, de le simplifier par systme.

Cette pense si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit
jamais tre perdue de vue par celui qui s'attache  peindre ses
semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste
sous tous ses aspects, l'intrieur comme l'extrieur, la face comme le
revers de la mdaille. Les plus minimes dtails ne sont pas
indiffrents. C'est  ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et
_ressemblant_.

Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.

Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'amnit et la
patience, nous nous loignerions de la vrit. Dans tous les orchestres
qu'il a t appel  diriger, il a laiss la rputation d'un
croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu' lui appliquer l'opinion de
Meyerbeer: Pour tre chef d'orchestre il faut tre insolent..., voil
pourquoi je n'ai jamais pu tre chef d'orchestre. Mais, nous serions
dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les
artistes qu'il commande; il ne sait pas,  son pupitre, conserver la
placidit et la srnit voulues. Voyez mme son attitude vis--vis du
public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il
impose silence en lanant un _chut_ sec et perant, et en foudroyant du
regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou
l'espigle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend
bien par les traits qu'elle lui dcroche comme une flche du Parthe,
d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_cho de Paris._

Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas galement  l'gard des
compositeurs, dont il est appel  faire excuter les oeuvres? Certaine
altercation violente avec Augusta Holms, au milieu d'une rptition au
Cirque d't, viendrait  l'appui de notre dire.

Autre particularit: il tient essentiellement  ce que ses projets, mme
les moins importants, ne soient pas divulgus. Aussi fulmine-t-il contre
les indiscrets qui font connatre  l'avance les numros des programmes
de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille,
Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle
de la nomination de son pre, comme chef d'orchestre  l'Opra,  la fin
de la direction Ritt et Gailhard.

Cette manire d'tre n'est-elle pas indpendante de sa volont et ne
prendrait-elle pas sa source dans des ides de perscution qui le
hantent, dans la mfiance qui en rsulte pour tous ceux qui
l'approchent, dans la crainte mal fonde de railleries  son gard?
L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et
inspire quelque inquitude.

Aussi a-t-il d tre malheureux des caricatures qui ont t faites sur
lui! Car le crayon satirique, s'tant empar sur une large chelle de
Richard Wagner, devait atteindre galement celui qui, en France, a t
un de ses plus fervents adeptes.

Toutefois, sous cet aspect un peu rbarbatif et glacial, il faudrait
reconnatre un fond de gat, un peu de cette jovialit gauloise
qu'mile Bergerat a laiss entrevoir dans l'article qu'il lui a
consacr. Ne le montre-t-il pas,  un repas de noces chez Gillet,  la
porte Maillot, semant l'allgresse par un toast o le symbole ctoyait
la fantaisie, et ouvrant lui-mme le bal par un quadrille. N'est-ce pas
Lamoureux qui rpondait un jour  Mme Materna, le proclamant grand
chef d'orchestre: Dites... _gros_ chef d'orchestre!

Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux 
faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie
bien des points de ressemblance. Ns  Bordeaux, ils ont, ds le dbut,
le mme professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au
Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du mme
quatuor. Ils deviennent bientt, tous les deux, les crateurs et
directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En
l'anne 1873, Colonne fonde  l'Odon, puis au Chtelet le _Concert
National_;  la mme poque, Lamoureux organise au Cirque d't la
_Socit de l'Harmonie sacre_. Ils pousent en secondes noces une
cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme
Brunet-Lafleur.

Enfin, ils ont t appels, l'un et l'autre,  diriger l'orchestre de
l'Opra.

Les qualits dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre,
consistent dans une recherche absolue de la prcision, de la correction
et de la clart obtenues par des rptitions nombreuses, pousses
jusqu'aux limites les plus extrmes. Il a inculqu  son orchestre une
discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande
originalit du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction.
Le quatuor, manoeuvrant comme un seul homme, arrive  des effets
surprenants d'homognit, de sonorit et de nuances; la famille des
instruments  vent est peut-tre la meilleure que nous connaissions: les
bois ont une tonnante finesse et les cuivres un superbe clat. Aussi,
obtient-il, dans les oeuvres o le lyrisme n'est pas la note dominante,
des excutions rellement parfaites. Mais, dans les pages de grande
puissance dramatique, de large envergure, o il serait ncessaire
d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion dbordante, on
constate  regret la duret et la scheresse. La ponctuation est par
trop fidlement observe et, pour nous servir d'une expression vulgaire,
le tout est trop bien ratiss. Ainsi interprtes, les grandes
compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents
contrastes qu'elles accusent, laissent  l'auditeur des impressions
ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus
d'emballement.

Peut-tre, le bton de commandement manque-t-il de souplesse?

Ces rserves faites, nous reconnatrons que l'orchestre des Nouveaux
Concerts est, aprs celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de
l'Association artistique dirig par Ed. Colonne, un des plus
remarquables qui existe en Europe.




FAUST

SCNES DU POME DE GOETHE

MISES EN MUSIQUE

PAR

ROBERT SCHUMANN


De tous les musiciens qui ont os aborder la traduction musicale de
_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison mme de son
temprament et de sa prdilection pour les pages mystiques de la seconde
partie, a surpass ses rivaux et a t bien prs d'atteindre l'idal
rv par Goethe.

Le grand pote allemand s'est lev au-dessus de lui-mme; il a vu bien
au del de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette
sorte d'pope symbolique que l'on nomme le premier et le second
_Faust_. Voil une de ces oeuvres, a dit M. H. Taine, o l'artiste se
dpasse lui-mme. Emport par le sujet, il oublie son public, s'enfonce
jusque dans les territoires inexplors de son art; il trouve, par del
le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des russites tranges
au del de toute vraisemblance et de toute mesure.

Mme de Stal, dans ses belles tudes sur l'Allemagne, a donn cette
conclusion loquente sur _Faust_: Quand un gnie tel que celui de
Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses penses est
si grande que de toutes parts elles dpassent et renversent les bornes
de l'art.

Goethe, en effet, s'est plac sur des hauteurs sublimes pour contempler
en mme temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_
(littralement le grand et le petit monde). Il a fait l une oeuvre dans
laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place.
_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est rellement vivante; son action est
limite dans le drame qui aboutit  elle, mais qu'elle ne remplit pas
tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H.
Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement
restreinte au rle de Marguerite dans l'ensemble musical cr par
eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu  cette premire
floraison  peine entr'ouverte de l'amour dans la scne du jardin, hors
de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en prsence!
En outre et,  juste titre, l'un et l'autre ont repouss la forme de
l'opra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours
le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du pome
symphonique et choral. Ils ont cherch ainsi  suivre Goethe sur les
sommets o sa fantaisie puissante s'est leve: aussi resteront-ils,
chacun  leur manire et suivant leur temprament, les vritables
traducteurs d'une partie de son _Faust_.

Hector Berlioz, avec sa nature imptueuse, fantasque, shakespearienne, a
pris dans le pome allemand les scnes qui convenaient  sa puissante et
nerveuse fantaisie, et qui avaient exerc, de longue date, une sduction
irrsistible sur son esprit. Dans le scnario de sa _Damnation de
Faust_, il s'loigne souvent de l'oeuvre primitive; l'ide principale de
Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se
ressent plutt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour
Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thme hongrois de Rakocsy,
la scne de la taverne d'Auerbach, rvlent un temprament qui
s'panouit plutt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer
surtout la fougue inhrente  la race franaise[28].

Dans ses Mmoires, dans son Avant-propos, Berlioz dclare hautement
qu'il n'a cherch ni  traduire ni  imiter _Faust_, mais seulement 
s'en inspirer et  en extraire la substance musicale qui y est contenue.
Il s'excuse galement d'avoir os toucher  un chef-d'oeuvre, en y
apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gr
d'avoir fait  ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant,
nous plaant  un point de vue des plus levs, avouer que l'excuse
qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie  travers
l'oeuvre du pote allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il tait
libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intressaient le plus
vivement, d'y introduire des sujets pisodiques, puisque sa merveilleuse
inspiration l'a amen  produire,  ct du chef-d'oeuvre de Goethe, un
autre chef-d'oeuvre. Mais il n'avait pas  dclarer qu'il tait
absolument impossible de mettre en musique le pome de Goethe, sans lui
faire subir une foule de modifications.

Robert Schumann a prouv victorieusement le contraire. Dans les parties
qu'il a traduites musicalement, le matre de Zwickau a suivi pas  pas
le texte original. C'tait, il faut en convenir, le moyen le plus sr
pour faire ressortir les merveilleuses beauts de la posie et en rendre
aussi exactement que possible le sens intime.

* * *

Profondment rveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner
pour l'oeuvre de Goethe, surtout pour le second _Faust_, o le mysticisme
rgne en matre. De bonne heure,  vingt-trois ans et non  treize,
comme l'ont indiqu par erreur certains commentateurs, il avait song 
la traduction musicale de _Faust_. C'est, en effet,  la fin de l'_anne
1844_ qu'il quitta Leipzig pour aller rsider  Dresde, dans le but de
rtablir sa sant fortement branle  la suite des nombreux travaux
auxquels il s'tait livr. Il attribuait lui-mme l'tat maladif et
inquitant dans lequel il se trouvait  l'excs de fatigue qu'il avait
prouv en se livrant, _pour la premire fois_,  la composition des
_Scnes de Faust_, dont il avait crit, en 1844, l'pilogue pour soli,
choeur et orchestre. Cet pilogue n'aurait jamais t dit, mais il a
t excut plusieurs fois  Leipzig,  Dresde et  Weimar.

Il ne cessa, par la suite, de revenir  ce gigantesque travail, dont il
tait fortement pris. Dans une lettre adresse de Dresde, le 20 juin
1848,  Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la
premire fois, en petit comit, le finale de _Faust_ avec orchestre et
il ajoute: Je croyais ne pouvoir arriver  terminer la composition de
ce morceau, surtout le choeur final; il m'a cependant pleinement
satisfait. Je voudrais le faire excuter l'hiver prochain 
Leipzig;--peut-tre y serez-vous?

Du 14 juillet  la fin d'aot 1849, il crivit quatre scnes de _Faust_
pour orchestre. Cette anne 1849 fut peut-tre la plus productive de la
vie du compositeur et cette prodigieuse fcondit pourrait tre
attribue  la cause suivante: il fut forc,  la suite des vnements
politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se rfugier  Kreischa,
petit bourg voisin, o il trouva le loisir voulu pour se livrer  ses
merveilleuses inspirations. Fait  noter: c'est dans cette priode que
la posie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il crivit, du 18 au 22
juin 1849, quatre _Mlodies de Mignon_, extraites du _Wilhelm Meister_
de Goethe,--puis, les 2 et 3 juillet de la mme anne, le superbe
_Requiem de Mignon_[29].

Nous voyons ensuite qu' l'occasion du centenaire de Goethe on donna 
Dresde, le 28 aot 1849, un festival dans lequel furent excuts avec
le plus vif succs et en mme temps que la _Nuit de Walpurgis_ de
Mendelssohn, les morceaux composs jusqu' cette poque par Schumann sur
_Faust_; une audition en fut donne galement, le lendemain 29 aot
1849,  Leipzig[30].

En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernires scnes de
_Faust_. Il avait alors runi les divers pisodes, choisis par lui, tels
qu'ils se succdent dans l'ordre de la tragdie: 1 Scne du jardin,--2
Marguerite devant l'image des sept douleurs,--3 Scne de l'glise,--4
Lever du soleil, Ariel, et rveil de Faust,--5 Minuit; les quatre
sorcires,--6 Mort de Faust.

Ces tableaux forment la premire et la seconde partie de la partition. 
quelle poque prcise crivit-il la troisime partie, c'est--dire la
plus belle? Il n'est pas douteux que les dernires scnes ont t
composes les premires[31].

Ce fut en 1853 qu'il mit la main  la grande ouverture, merveilleuse
introduction  cet ensemble, qui restera un des chefs-d'oeuvre de l'art
musical. Il crivait,  la fin de cette mme anne,  un jeune officier,
grand amateur de musique, M. Strackerjan: J'ai beaucoup travaill dans
ces derniers temps. J'ai crit une ouverture de _Faust_, couronnement de
l'difice d'une suite de scnes tires de la tragdie. Cette indication
est prcieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties
dont se compose la partition taient entirement acheves en 1853.

Robert Schumann avait pens  faire un opra de _Faust_; on trouve en
effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrta
au sujet de _Genevive_ et, malgr le peu de succs qu'obtint cette
belle oeuvre, il songea encore  une nouvelle composition de Goethe,
_Hermann et Dorothe_. Il tmoigna,  plusieurs reprises, le dsir
d'crire un nouvel opra sur ce sujet, notamment dans des lettres
adresses le 21 novembre et 8 dcembre 1851  Maurice Horn, l'auteur du
_Plerinage de la Rose_. Dans celle du 8 dcembre, il dit: Je n'ai pu
encore rassembler mes ides au sujet d'_Hermann et Dorothe_. Mais,
rflchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de
faon  ce qu'il remplisse une soire de thtre, ce dont je doute.....
Je veux que ce soit un grand opra et vous tes certainement de mon
avis. Musique et posie devront tre crites d'un style simple, naf et
champtre.

En ce qui concerne _Faust_, nous estimons que Robert Schumann fit
sagement en renonant  faire un opra de cette grande pope, qui, en
raison mme de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble
repousser le cadre de la scne, et dont la haute et sublime fantaisie
s'panouit plus librement et d'une manire plus artistique, dans
l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une oeuvre lyrique ou
oratorio romantique pour soli, choeur et orchestre.

Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus comptents, avec
lequel nous voudrions toujours tre d'accord, M. Ren de Rcy, ne
partage pas entirement notre avis sur le mrite de la traduction
musicale de _Faust_ par Robert Schumann[32]. Il reconnat que le
compositeur a suivi pas  pas le texte et respect les vers, qu'il a
senti _plus profondment qu'un autre_ la merveilleuse beaut du
dnouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scne
de l'oeuvre, la posie tout entire. Nous lui rpondrons:

Si, dans le pome de Goethe, on peroit,  ct de toutes les audaces,
un esprit toujours pondr, qui calcule ses effets et rve toujours le
divin quilibre, on dcouvre, sans aucun doute, dans la partition de
Schumann, un esprit rveur, idaliste, plus apte  interprter les
posies passionnes et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que
celles de l'Olympien de Weimar. Goethe tait un classique et Schumann un
lyrique. Beethoven, qui avait pens souvent  mettre _Faust_ en musique,
possdait peut-tre les qualits adquates, de nature  nous donner une
traduction, dans laquelle le dveloppement de la pense du pote aurait
t plus fortement, sinon plus potiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu
raliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possd
un gnie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre.

Ces rserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a
pas eu l'intention de traduire dans son entier l'oeuvre de Goethe; il a
seulement dtach du pome, pour les mettre en musique, les scnes qui
convenaient le mieux  son temprament; c'est ainsi que la troisime
partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire
qu'elle est la rsultante de l'esprit qui a toujours anim Robert
Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vcu.

Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas t un
traducteur merveilleux du pote et si les arguments de notre confrre,
M. Ren de Rcy, ne sont pas un peu spcieux, s'ils ne faiblissent pas
devant la beaut de l'oeuvre.

Avouons sincrement qu'il ne nous a pas enlev nos chres illusions.

* * *

La premire partie des scnes de _Faust_ de R. Schumann[33] est fort peu
dveloppe; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde
en renferme quatre-vingt-deux et la dernire cent soixante-dix-huit.
Voici, du reste, les scnes empruntes par le musicien au pome de
Goethe, en ce qui concerne la premire partie:

    Ouverture.

    N 1.

    _Scne du jardin_ |   Ainsi tu m'avais reconnu    | Faust. Marguerite.
           Duo        | _Du kanntest mich, o Kleiner_ |

    N 2.

    _Marguerite devant l'image de_ | vierge,  pauvre mre|
    _la Mre des sept douleurs_    |  _Ach neige,_         | Marguerite.
          Prire                   |_du Schmerzensreiche_  |

    N 3.
                        |    En ton enfance pure     | Le mauvais esprit.
    _Scne de l'glise_ |_Wie anders, Gretchen, war_ |    Marguerite.
    Soli et choeur       |          _dir's_           |     Le choeur.

crite au dclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de
_Manfred_, une prface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour
 tour les sensations les plus diverses, passant de la vhmence extrme
 l'accalmie momentane. Ne prlevant aucune des ides musicales que
renferme la partition, elle s'loigne, en ce sens, des ouvertures
places par Weber et Richard Wagner en tte de leurs drames lyriques, et
dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thmes principaux de
l'oeuvre. Mais elle porte la marque de l'essence mme du gnie de
Schumann et fait pressentir admirablement le sens gnral d'une cration
o Goethe et,  la suite, son illustre traducteur ont,  travers des
alternatives d'ombre et de lumire, abouti  un grandiose hosanna de
l'ternel amour fminin!

Le dbut est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu
par les trmolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparat
au _pi mosso_ et dont voici la contexture:

[image: notation musicale]

 cette phrase trs nergique, d'un rythme saisissant et des plus
intressantes dans ses dveloppements, s'enchane une seconde ide,
pleine de charme,  la forme caressante, avec mlange de trait lis en
doubles croches et en triolets:

[image: notation musicale]

Ce sont les deux thmes qui, tour  tour prsents, forment l'ensemble
de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle
peut-tre au dbut tel hosanna de la troisime partie.

On s'est plu, non sans raison,  placer en premire ligne la seconde et
la troisime partie des _Scnes de Faust_ de Robert Schumann. Ce sont
sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on
a un peu trop nglig de nous rvler les beauts contenues dans la
premire partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre
plus complte.

Rien de plus frais, de plus sduisant que la _Scne du jardin_, dans
laquelle se manifeste l'me pure de Marguerite,  laquelle s'unit celle
de Faust, subjugu par le doux parfum qui se dgage de cette fleur non
encore panouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par
les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime
de cette scne d'amour et enveloppe d'un rseau lger le dialogue des
deux amants! Comme ce dialogue lui-mme est habilement men et quel
attrait lgrement voil mane de la traduction musicale, serrant de
prs le texte du pote! Timides sont les premires paroles changes
entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble:
bientt la douce mlodie prend corps et devient plus caressante dans la
rvlation du naf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'pisode
de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du coeur:

[image: notation musicale: il m'ai-me!]

suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond:

[image: notation musicale: Oui mon en-fant, crois en la dou-ce fleur]

Et, en prsence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite
et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur:
Mon Dieu, j'ai peur, qui peint bien l'agitation de son me.--Puis,
aprs un trait de basson amenant l'interruption de Mphistophls et
celle de Marthe, la trame mlodique s'teint sur cette tendre rponse de
Marguerite

[image: notation musicale: _Innig._ Bien-tt... oui j'es-p-re!]

L'orchestre fait entendre encore quelques notes _pianissimo_ et s'efface
comme la lumire du jour.

Toute cette scne si vivante n'est-elle pas la traduction potique la
plus vraie, la plus exempte de mivrerie du _Jardin de Marthe_?

Remarquons, sans arrter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient,
que Schumann,  l'exemple de Spohr, a crit le rle de Faust pour voix
de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont
voulu, sans nul doute, donner au rle de Faust un caractre plus viril.
Mozart avait eu la mme pense en crant le rle de Don Juan.

Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le matre de Zwickau
n'a-t-il pas t attir spcialement, comme son mule, vers cette scne
du premier _Faust_: Marguerite devant l'image de la Mre des Sept
douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont
trouv, pour exprimer la douleur de cette _suppliante_, des accents
pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathtiques,  mesure
que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux
pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point
donn un caractre religieux  la prire de Marguerite; c'est le
gmissement de la pcheresse succombant sous le poids du remords, qui,
aprs avoir offert  la Mre des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose
de ses larmes et s'tre agenouille devant son image, espre trouver en
elle un soulagement  ses maux. La mlodie, accompagne ds le dbut par
les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse
tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et
prendre son libre essor sur les mots:

    Partout o je me trane
    Partout me suit ma peine.

L'accompagnement et le chant se prcipitent avec une charmante
progression: quelle page tonnante de couleur! Au changement de
mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'panouit doucement
jusqu' ce cri de dsespoir: Ah, sauve-moi, protge-moi. Puis,
lentement et pianissimo s'achve la conclusion poignante sur cette
phrase soutenue par les trmolos de l'orchestre, dans laquelle
Marguerite affaisse murmure un dernier appel  la Vierge,

[image: notation musicale:  Vier-ge  Sain-te m-re]

Voici maintenant Marguerite  l'glise o l'on clbre le service des
morts; elle est couverte d'un long voile. Derrire elle se tient le
Mauvais Esprit qui l'empchera de prier et de trouver la consolation
qu'elle pouvait esprer dans l'unique refuge qui lui restait.

     _Le Mauvais Esprit._ Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps o tu
     venais ici te prosterner devant l'autel? Tu tais alors pleine
     d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu rgnait
     dans ton coeur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as
     commis! Viens-tu prier pour l'me de ta mre, dont la mort pse sur
     ta tte? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est
     celui de ton frre; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une
     crature infortune qui te prsage de nouvelles douleurs?

     _Marguerite._ Malheur! malheur! Comment chapper aux penses qui
     naissent dans mon me et se soulvent contre moi!

     _Le choeur: Dies irae, dies illa_
      _Solvet sclum in favilla._

     _Le Mauvais Esprit._ Le courroux cleste te menace, Marguerite;
     les trompettes de la rsurrection retentissent: les tombeaux
     s'branlent et ton coeur va se rveiller pour sentir les flammes
     ternelles.

     _Marguerite._ Ah! si je pouvais m'loigner d'ici! les sons de cet
     orgue m'empchent de respirer et les chants des prtres font
     pntrer dans mon me une motion qui la dchire.

     _Le choeur: Judex ergo cum sedebit_
                _Quidquid latet apparebit_
                _Nil inultum remanebit._

     _Marguerite._ On dirait que ces murs se rapprochent pour
       m'touffer; la vote du temple m'oppresse: de l'air! de l'air!

     _Le Mauvais Esprit._ Cache-toi; le crime et la honte te
       poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumire, misrable!
       qu'en espres-tu?

     _Le choeur: Quid sum miser tunc dicturus?_
                _Quem patronum rogaturus,_
                _Cum vix justus sit securus?_

     _Le Mauvais Esprit._ Les saints dtournent leur visage de ta
     prsence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi.

     _Le choeur: Quid sum miser tunc dicturus?_ Marguerite crie au
     secours et s'vanouit.

Quelle scne! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette
malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prire, accable par les
menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du
plus foudroyant des _Dies ir_. Schumann n'a pas craint de donner un
assez long dveloppement  cette scne de l'glise. Les imprcations de
Satan, accompagnes par les accords vigoureux et les trmolos de
l'orchestre, les phrases entrecoupes de Marguerite voulant chapper 
ses terreurs et implorant la grce divine, les terribles sonorits du
_Dies ir_, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques,
qui est l'interprtation, dans sa plnitude, de la pense de Goethe.




DEUXIME PARTIE

_N 4. Lever du soleil.--N 5. Minuit.--N 6. Mort de Faust._


Contraste frappant entre le drame prcdent et la scne, toute
d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxime partie! Faust, tendu sur
le gazon maill de fleurs, dans la contre la plus charmante, sous
l'influence de la fatigue, de l'inquitude, cherche le sommeil. Les
ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes
voltigent a et l, lgers, empresss autour du Docteur. Les accords
voils de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre
voquent l'cho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits
invisibles flottant au milieu de la nuit toile; les phrases les plus
caressantes clbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant
l'exemple de Goethe, a chantes avec enthousiasme. Comme l'air circule
et quel dcor magique! On subit l'enchantement de cette scne
ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la ferie.
Et, lorsqu'aprs une dlicate rentre de l'orchestre, la voix d'Ariel se
fait entendre, engageant les Elfes lgers  bercer l'me souffrante de
Faust, l'enchantement est complet; l'me ressent une impression de
repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces
accompagnements bien particuliers au gnie de Schumann. Notons surtout
la jolie phrase mlodique:

[image: notation musicale: Baignez son front dans les eaux du L-th.]

Pianissimo et dans un mouvement un peu plus anim les Elfes clbrent
les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystre, la blanche
toile brillant au firmament, la vote cleste resplendissant sous le
scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et
devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (6/8), ils
rappellent que:

    Les valles sont plus vertes
    Sous la fracheur de la nuit.

C'est un vritable hymne  la nature en repos. La phrase musicale
s'tage par progressions successives sur les vers:

    Les moissons dans les valles
    Cdent au baiser du vent.

Mais le jour va paratre et toute la thorie lgre s'crie: Ah!...
voyez..... C'est le jour nouveau. Les trompettes sonnent. Quelle aube
blouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonant le rveil de
la nature! L'orchestre, avec ses trmolos, introduits avec une certaine
discrtion dans les oeuvres de Schumann, et l'appel des trompettes,
s'panouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte,
qui a toute la grce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes  se
glisser doucement dans la fleur  peine close, couverte de rose et 
fuir la lumire du jour bruyant.

C'est toujours  la nature que revient sans cesse le panthiste Goethe;
son me est en communion constante avec elle. En vritable fils de
Rousseau[34], le culte qu'il professe est celui de la cration, l'amour
pouss jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il
personnifie bien  lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le pote Henri
Heine dpeignait ainsi: Le panthisme est la religion occulte de
l'Allemagne.

Aprs avoir calm l'me inquite de Faust, il le met,  son rveil, en
prsence de toutes les beauts de l'aube talant ses divines colorations
 l'horizon. Le soleil commence  clairer la cime des montagnes.
Salut, nouveau matin! s'crie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans
lequel les altos et les violoncelles jouent les rles principaux, suit
la pense du pote et la souligne. Sur les mots:  splendeurs! les
trmolos, mles aux appels des instruments  vent, et avec une
progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonant le
lever du soleil, et en clbrant les beauts dans un vritable cantique
d'action de grces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en
dtourne les yeux blouis. Repris de ses angoisses, de ses
dsesprances, il se demande si cette lumire est l'amour ou la haine.
Schumann a su revtir d'un profond sentiment de tristesse la pense du
pote, et, sur cette phrase: _Telle est la vie brillante ou dsole_,
il amne une suspension que prolonge de longs accords indiqus
_pianissimo_ pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme.

Voil Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vtues de gris
s'avancent vers le Palais, o Faust, charg d'annes et de gloire, ne
rve plus maintenant qu'aux grands problmes conomiques. Les quatre
fantmes sont la Dtresse, la Dette, le Souci, la Ncessit. La nuit est
noire; les nuages filent  l'horizon et les toiles disparaissent.
Schumann a donn  cette scne un caractre des plus lugubres. Sur un
dessin d'orchestre  6/8, dans la forme du scherzo qu'affectionna
Mendelssohn et, o apparaissent des tenues d'instruments  vent
auxquelles rpondent en triolets _staccati_ les archets, les voix des
quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas
funbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust:

[image: notation musicale]

Le souci, seul, peut pntrer dans la demeure du riche et se glisse par
le trou de la serrure.

Quels sont ces spectres maudits, s'crie Faust dans l'intrieur de son
palais? Quelles sont ces funbres visions? Il dplore, trop tard hlas,
de s'tre livr  la magie; il se croit seul..... La porte grince et
personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... _Qui donc est
l?_.... _La question provoque le oui_ rpond le Souci. Robert
Schumann a suivi, encore ici, presque pas  pas le texte de Goethe et a
su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: _Qui donc est
l? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est l?_, de longues tenues
d'accord s'teignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pntr
Faust. Aprs la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse,
clate cette fire et triomphante rponse de Faust:

[Sidenote: Faust (avec force et chaleur).]

[image: notation musicale: Jeune j'ai parcouru le monde]

Schumann, crivait Lonce Mesnard, fait percevoir, dans ce passage,
avec la gravit et l'lvation qu'on pouvait souhaiter, cet tat d'un
noble esprit parvenu  l'achvement de sa maturit morale, en rompant
avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-mme.

Mais le Souci poursuit sa complainte,  laquelle viennent se joindre
quelques notes de hautbois.--_Assez, s'crie Faust; ta fcheuse litanie
troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture  loisir
l'espce humaine..... Je brave ton pouvoir_.--Hlas! il l'prouve sur
l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en
soufflant sur lui.  noter la lgret du trait final de l'orchestre de
Schumann, suite de triolets vifs, lgers, sorte de murmure rendant
l'impression du souffle rapide qui enlve la vue  Faust.

L'infirmit qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de
Bury, loin d'touffer son activit, l'aiguillonne et la provoque. La
lumire qui rayonnait au-dehors va se concentrer dsormais tout entire
au-dedans de lui-mme. Aveugle, il poursuivra ses projets crateurs avec
plus d'instance, de force, de rsultat, et son application ne courra
plus la chance de se laisser distraire par le spectacle vari des
phnomnes extrieurs. Dans l'obscurit des yeux, l'me y verra plus
clair.

Cette pense, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers
de Victor Hugo:

     _Quand l'oeil du corps s'teint, l'oeil de l'esprit s'allume._

Lorsque l'on a tudi de prs les tres privs de la lumire ds leur
enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants 
leurs travaux: c'est que, spars pour ainsi dire de l'extrieur, ils ne
sont nullement dtourns de leurs occupations; le travail devient mme
pour eux la plus charmante des rcrations.

Et Blaze de Bury continue: Ici apparat l'ide toute chrtienne de la
vie nouvelle (_vita nuova_). Faust, aprs avoir pass par tous les
degrs de bonheur terrestre, reconnat dans sa vieillesse, comme
Salomon, que tout est vanit. Les souffrances, les peines (les quatre
femmes) sont des acheminements vers une existence suprieure; le Souci
(par son salut ternel) le rend aveugle, afin que, mort  la terre, il
tende  de plus hautes destines et se tourne vers l'ternel dont il
pressent l'approche, grce  cette force intuitive qui le pntre et
sert d'intermdiaire  son apothose finale.

Dans la partition de Schumann des accompagnements syncops donnent
l'ide de la recherche au milieu de l'obscurit et c'est lentement,
solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentane, d'un
dsespoir profond, mais pour ragir presque aussitt. Le mouvement
s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale
devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: Allons,
debout, travail aux mille bras!..... Je veux crer merveille sur
merveille..... mon oeuvre est belle! Et l'orchestre achve dans un
tutti vigoureux cette merveilleuse proraison que traverse un souffle de
haute envole.

--La grande cour du Palais tel est le titre de la scne, dans laquelle
Goethe a mis fin  la vie terrestre de son hros. Schumann en a fait la
scne VI de sa partition, la conclusion de sa deuxime partie, sous la
dnomination de Mort de Faust.

Devant le grand vestibule du palais, Mphistophls appelle  lui les
_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquit
donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen ge, formaient les
Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones,
soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann voque ces
fantmes, et il a voulu que les parties d'alto et de tnor fussent
chantes par des voix d'enfants, afin que le contraste ft plus frappant
et la sonorit des timbres plus trange. Le choeur des _Lemures_,
creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Mphistophls, la
fosse destine  contenir la dpouille mortelle de Faust, est une sorte
de complainte, empreinte de tristesse, soutenue  l'orchestre par un
accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrs de son
palais, cherchant  se guider entre les piliers de la porte, est d'un
effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorit mystrieuse
et un peu ferique des cors, a donn  cette page une impression de
grandeur qui ne fait que s'accrotre jusqu'au moment o Faust tombera
entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Berc par les
illusions, malgr l'ironie implacable de Mphistophls, il entend avec
transport le cliquetis des bches. C'est la multitude qui travaille pour
lui; son oeuvre doit grandir en paix..... Il appelle  lui
Mphistophls, son serviteur, qui rit  part de ses chimres: Je veux
fonder un brillant empire, desscher les marais pestilentiels, ouvrir
les espaces  des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la
scurit sans doute, mais dans la libre activit de l'existence. Des
campagnes vertes, fcondes!..... Celui-l seul est digne de la libert
comme de la vie qui sait chaque jour se la conqurir. De la sorte, au
milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le
vieillard passent vaillamment leurs annes. Que ne puis-je voir une
activit semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre!
Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes
jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'OEone.--Dans le pressentiment
d'une telle flicit sublime, je gote maintenant l'heure
ineffable![35]

Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse
qui va l'engloutir.

La scne est grandiose.

Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce rveil d'activit ne se
retrouvent-ils pas dans Goethe lui-mme, au dclin de sa vie,
reconstituant la bibliothque d'Ina, abattant les murailles, s'emparant
de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant
les fosss, levant un observatoire, participant  la construction du
palais de Weimar, crant la clbre cole de dessin, qui servit de
modle  celles d'Ina et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive
impulsion  l'activit de tous?

Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique
n'est-ce pas galement une sorte de scurit puise dans l'espoir de
l'au-del, ou encore une volupt du martyre qui se lit dans la figure de
_Jsus li  la colonne_, d au pinceau de Sodoma et figurant au muse
de Sienne?

_Consommatum est!_ L'aiguille a marqu minuit. L'horloge s'arrte.....
Tout est fini. L'me de Faust s'est envole!

Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du
choeur si empreintes d'un sentiment funbre.




TROISIME PARTIE.


Voici la clef de vote de l'difice! Dans l'interprtation de cette
dernire partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous
conduit de rve en rve, de ciel en ciel, Schumann se rvle un
interprte merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui
avait inculqu,  l'aurore de la vie, sa sensibilit outre, son lyrisme
chevel, ses penses flottantes et que le son musical charmait et
touchait indpendamment de tout dessin rythmique ou mlodique[36], le
matre de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyre, se
complaisait dans une sorte de contemplation thologique, dans cette
mysticit qui l'avait sduit, dans ce milieu intellectuel,
supra-terrestre o il avait presque toujours vcu. Il possdait cette
volupt de songe qui enlve les initis au monde extrieur pour les
mettre en quelque sorte en communication avec les esprits
invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie
du _Faust_, ne songer d'abord qu' elle, en faire l'oeuvre de toute sa
vie et lui donner la place prpondrante[38]. Disons enfin et une fois
de plus que, si Robert Schumann nous a donn, au point de vue musical,
une si fidle et potique traduction de l'oeuvre de Goethe, c'est
qu'aussi bien que le pote de Francfort, il a t un des reprsentants
les plus autoriss de la grande famille allemande et que tous les deux
se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de
la posie mle  celui de la philosophie.

Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au del du tombeau. La scne
se passe dans les rgions idales et thres, o les anges, flottant
dans une atmosphre suprieure, transporteront la partie immortelle de
Faust, qui sera accueillie par la pcheresse nomme autrefois
_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Fminin ternel_, qui nous
attire au ciel[39].

Le dbut est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des
forts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachortes disperss
dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera 
leur voix. On prtera l'oreille aux grandes voix de la solitude,
recueillies par Robert Schumann dans le prlude instrumental qui est
suivi du choeur de saints anachortes,  ces voix dont les rumeurs
indtermines se mleront  ce choeur lui-mme, sous la forme de sourds
battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austre prologue
consiste en une succession de notes tour  tour portes l'une vers
l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de
l'octave, soit pour se toucher  travers un faible intervalle de
seconde. En l'absence de tout lien mlodique, elles ont l'air d'tre
suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de
contraction et de dilatation qui rgle leur marche est tout--fait
comparable au mouvement incertain du regard lorsque, port au loin ou
ramen au plus prs parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un
endroit qui l'attire ou l'engage  se fixer[40].

Ce merveilleux choeur Le vent dans la fort, d'une si majestueuse
douceur, d'un contour si gracieux, accompagn par des batteries en
triolets doit tre excut lentement, comme l'indique du reste la
partition. La nature n'est-elle pas prsente dans ce splendide dcor
musical? Quelle atmosphre de mysticit dans ce tableau de saints
anachortes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie
patriarcale et honorant le mystre sacr de leur retraite.

Le chant passionn du Pater extaticus, qui se relie au choeur
prcdent, est dlicieusement accompagn par le violoncelle solo, dont
les traits en croches lies enlacent pour ainsi dire la mlodie divine,
qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du matre. C'est une page d'une
brlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression
ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se rptant par
deux fois:

[Sidenote: Pater extaticus.]

[image: notation musicale: Sois mon-toi-le Viens, sois sans voi-le,]

Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du _Pater
profondus_ (Rgion profonde), qui aspire  saisir la grandeur de celui,
dont la prsence se rvle partout. Quel charme dans ce chant Le sol
frmit et quel joli soupir du hautbois repris immdiatement par la
voix: Mon me obscure en sa dtresse!

Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brivet, que celui du
_Pater seraphicus_ se liant au choeur des enfants bienheureux: Pre,
dis-nous o nous sommes? Et nous voici en plein ciel! Lonce Mesnard,
auquel il faut souvent revenir lorsque l'on tudie les oeuvres de Robert
Schumann ou de Johanns Brahms, a trs justement crit au sujet de cette
succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges
accomplis qui reprsentent, tous les degrs de la nature cleste:
Vienne le moment o, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann
fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reoit
ses meilleures louanges, tout prs du Crateur des mondes, ou bien les
associera  l'adoration de l'_ternel fminin_,--avec quelle fracheur
d'accents la puret prserve de l'enfance se distinguera de la puret
reconquise des mes tendrement repentantes dans le _Choeur mystique_. Et
comme, parmi ces ravissements clestes, se glisse un reflet idal de
cette aimable timidit de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant,
il n'ose y croire[41]. La premire partie du choeur des enfants
bienheureux a toute la grce nave d'un Nol, que relve un sentiment
bien romantique.

Le choeur des anges, planant dans les plus hautes sphres et portant la
partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, clbrant
la dlivrance du hros et sa bienvenue dans l'empyre. Puis survient ce
dlicieux pisode, d'une fracheur printanire _De ces roses
effeuilles_, chant par le soprano solo et repris par le choeur. C'est
une page digne d'tre compare aux plus beaux Lieder, manant de la
plume de Robert Schumann. Remarquez quelle lgret donne au thme
principal,  la divine mlodie, l'accompagnement  contre-temps, et
comme ce thme, coup par le _tutti_, se reprsente toujours avec
grce!

L'pisode des _Rases effeuilles_[42] ne reporte-t-il pas le souvenir
 la pliade des peintres de l'cole mystique, dont Fra Angelico fut le
chef, surtout  Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,-- ses
oeuvres toutes empreintes d'une posie mlancolique qui chante au fond
de l'me et longtemps y rsonne en doux et mlodieux accords. Sans
parler de cette oeuvre de grce, de cette fleur de rve, l'_Allgorie du
Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives
du matre,  l'Acadmie des beaux-arts de Florence, voyez au muse du
Louvre, dans la salle rserve aux primitifs de l'Italie, l'adorable
vierge entoure de l'enfant Jsus et de saint Jean. Comme la mysticit
se rvle dans les doux et nafs regards des deux enfants, dans les
lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que
s'estompe l'anglique figure de la Vierge, avec les yeux baisss,
presque clos, ses beaux cheveux blonds  peine dissimuls sous une gaze
blanche, d'une transparence arienne. En plaant cette scne divine dans
un jardin fleuri de roses qui font cortge  la _Mater gloriosa_,
Botticelli a encore ajout une note plus troublante  cette oeuvre, la
gense mme de l'art toscan.

Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer  ce bel enfant du
tableau de Ghirlandajo, galement au muse du Louvre[44]? Quelle
intensit d'expression dans la tte de cet adolescent aux boucles
blondes tombant sur les paules et coiffe d'une petite toque rouge!
levant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et
pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les
mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: Dis, pre,
o sommes-nous?

Ainsi que la posie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'lve
d'ascension en ascension. Vritable inspiration du gnie est ce choeur
des anges novices (_Die jngern Engel_); le mlange du rythme ternaire
dans la partie de chant et du rythme binaire  l'orchestre laisse une
impression trange d'impalpable, de voil comme la vapeur du nuage
enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans
le liquide azur de l'air. Et sur ce choeur se greffe une courte phrase
pleine d'amour divin.

Quelle douceur et quelle grce attendrie dans le choeur des anges
accueillant l'me de Faust, rappelant dans la conclusion _Qu'il soit le
bienvenu_ la contexture du ravissant motif _De ces roses
effeuilles_!

L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un clatant et majestueux chant
de victoire, possdant la carrure des pages magistrales de Bach ou de
Hndel. Le ciel s'est entrouvert; les lgions clestes exultent.

De toute beaut est l'invocation du Dr Marianus _ ciel immense_,
suivie d'un cantique d'une puret absolument idale, adresse  la
Vierge:

    _Toi qui rgnes par l'amour_
     _ matresse du monde._

Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantt rpond 
la voix, tantt l'accompagne discrtement, sont de vritables perles,
sorties de l'crin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien
a vaincu les difficults qui pouvaient rsulter de l'interprtation du
texte et a su viter la monotonie par les contrastes les plus frappants.

 la voix du Dr Marianus viennent se joindre le choeur des pnitentes,
et les voix suppliantes de la grande pcheresse, la femme Samaritaine et
Marie gyptienne. C'est une longue phrase, compose de notes gales en
valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment o une
pnitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la
_Mater gloriosa_ planant dans l'atmosphre, pour proclamer le retour
de celui qu'elle aima sur la terre. La mlodie est courte; mais elle est
pleine de tendresse panouie et rappelle telles pages gracieuses du
_Paradis et la Pri_. Le choeur la reprend, du reste, immdiatement, mais
en valeurs diminues; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de
Marguerite se fait entendre, accompagne par la voix d'alto et les
dessins en croches lis et excuts pianissimo par l'orchestre.

 cette dernire et touchante intervention de Marguerite la Mre des
cieux fait entendre cette parole consolatrice:

    _Monte toujours plus haut vers la sphre divine_
     _Il te suivra, s'il te devine._

La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_
naturel, suffisent  Robert Schumann pour tablir le contraste voulu
entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyre et celles
des suppliantes.

Le Dr Marianus adresse une dernire invocation  la Vierge.

Aussitt commence ce choeur mystique, l'apothose de l'oeuvre! Pages
admirables dans le style fugu,  travers lesquelles passe le grand
souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchane logiquement,
merveilleusement! Les voix dbutant pianissimo, avec des tenues de
trombones, s'tagent successivement et se runissent, en passant par un
_crescendo_ habilement mnag, dans un embrasement gnral. Puis, comme
dans les oeuvres religieuses des deux grands matres, prcurseurs de
Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et
idale. Le choeur reprend bientt dans une forme plus moderne et dans un
mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme ternelle, de la reine,
de la vierge d'amour

    _Le Fminin ternel_
    _Nous attire au ciel._

Puis tout s'teint graduellement et doucement dans une sorte de
symphonie mystrieuse et murmurante.

L'excutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix
produisent sur celui qui l'coute[46].

Il en est de mme de toute oeuvre d'art qui porte en soi une vertu
souvent ignore de son crateur. Goethe, en chantant la gloire divine,
pouvait-il prvoir qu'il transmettrait  un illustre traducteur, Robert
Schumann, cette cleste tincelle, cette flamme intrieure, ncessaires
pour conduire la pauvre me de Faust de ciel en ciel et pour glorifier
l'_ternel Fminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter
dans la rgion du rve, en des lyses ignors.

* * *

Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un pote, un
philosophe de haute envergure, M. E. Schur, a consacres, dans le
_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe.

Nous en dtacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus
loquente que nous puissions imaginer de notre tude sur la partition de
R. Schumann et sur la runion ncessaire de la posie et de la musique
implique par le second _Faust_:

     La posie est revenue, avec Shakespeare,  la mimique vivante et
     persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi  la
     musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du pome se
     maintienne dans la langue du drame parl, l'appel pressant de la
     posie  la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment
     nous reprsenter sans musique l'vocation de l'Esprit de la Terre,
     la matine de Pques et tant d'autres scnes? Si la seconde partie
     de la tragdie se drobe  la mise en scne, c'est que la musique
     seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de
     l'abme l'image rayonnante d'Hlne et faire rsonner la lyre et la
     voix d'Euphorion. Le mme fait que nous avons not  propos de la
     tragdie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer  nous: ds que
     le drame s'lve aux plus hautes sphres, il rclame la musique et
     demeure incomplet sans elle.

     Si cette vrit nous frappe  chaque instant dans le premier et le
     second _Faust_, elle clate avec force  la conclusion du pome.
     Aprs la mort de son hros, Goethe sentait le besoin de nous donner
     la substance idale de sa vie en une image grandiose et de nous
     emporter, pour conclure, aux rgions les plus pures de la pense et
     du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les
     cimes de la terre et nous reprsente la transfiguration de Faust
     parmi les saints et les anachortes camps dans des gorges
     montagneuses qui avoisinent l'ternel azur..... Ici nous
     n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons  pleines
     voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases dbordantes, ces
     ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons dj les lancements
     de la mlodie et les effluves de la symphonie...............

     .....L, dans cette rgion sublime, o Faust est accueilli par
     l'me transfigure de Marguerite, o les splendeurs mmes du monde
     visible s'vanouissent et ne semblent plus que des symboles
     passagers, l ou l'_ternel Fminin_ flotte au-dessus des dernires
     cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire
     les mes en haut par la force de l'amour,--l aussi rgne le
     souffle tout puissant de la musique.

Si M. douard Schur avait eu connaissance de la partition de Robert
Schumann, au moment o il crivit son beau _Drame musical_, nul doute
qu'il n'et fait revivre dans une aurole de gloire le compositeur
gnial qui avait eu l'audace de se porter le mdiateur heureux de cet
accord entre les deux grandes muses!




LE REQUIEM ALLEMAND
DE
JOHANNS BRAHMS

Mars 1891.


Lorsqu'on passe en revue l'oeuvre magistral de Johanns Brahms, les
symphonies puissantes, les lieder si profondment sentis avec les
ingnieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes,
quatuors, trios, marqus d'une griffe si personnelle, la cantate de
_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la posie de Goethe, les choeurs
religieux ou profanes, revtus d'un coloris trange, svre, le _Requiem
allemand_, enfin, qui mit le sceau  sa rputation de l'autre ct du
Rhin,--quand on tudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des
applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui
voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art,
loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but
lev qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il
est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les
Olympiens qui l'ont prcd dans la carrire, fervent disciple du vieux
_cantor_ de l'glise Saint-Thomas de Leipzig, matre de son mtier comme
l'taient les plus grands matres du pass, ne laissant chapper de sa
plume que des oeuvres mrement labores, puisant ses inspirations aux
sources mmes de la Nature,--quand on admire sa belle tte, si
puissamment intelligente,--on ne peut que penser  celui qui fut le
Michel-Ange de la _Symphonie_,  Beethoven et aussi au chantre du
_Paradis et la Pri_, de _Faust_,  cette splendide organisation qui fut
Robert Schumann.

On s'explique alors les paroles prophtiques du matre de Zwickau: Il
est venu cet lu, au berceau duquel les grces et les hros semblent
avoir veill. Son nom est _Johanns Brahms_; il vient de Hambourg... Au
piano, il nous dcouvrit de merveilleuses rgions, nous faisant pntrer
avec lui dans le monde de l'Idal. Son jeu empreint de gnie changeait
le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'taient
des sonates o perait la symphonie, des lieder dont la posie se
rvlait... des pices pour piano, unissant un caractre dmoniaque  la
forme la plus sduisante, puis des sonates pour piano et violon, des
quatuors pour instruments  cordes et chacune de ces crations, si
diffrente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'chapper d'autant de
sources diffrentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de
grandes oeuvres, quand l'orchestre et les choeurs lui prteront leurs
puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idal nous sera
rvl....

* * *

Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johanns Brahms avait dj fait
plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait
compos le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des
Morts_ (op. 18) pour choeur et instruments  vent, les _Marienlieder_
(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes  trois
parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour choeur 
cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming
(op. 30) et enfin les _Choeurs religieux_ pour voix de femmes.

Dans toutes ces oeuvres, le matre de Hambourg a su allier les formes les
plus svres au charme qui se dgage des ressources de l'harmonie
moderne. Il y a imprim une note trs personnelle, trs suggestive; il
tait prpar  ces travaux semi-religieux par les tudes empreintes de
gravit auxquelles il s'tait livr avec passion ds la prime jeunesse
et qui devaient le conduire au but le plus lev de l'art musical. Il
est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas t
conues par l'auteur dans le but d'tre excutes  l'glise.
Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction
aussi fidle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses,
qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le
sens intime, dgag de tout caractre liturgique.

Le _Requiem allemand_, a trs justement dit le regrett Lonce Mesnard,
dans sa belle tude sur Johanns Brahms[47] n'est pas franchement
scularis comme les compositions du mme ordre, dveloppes ou fort
abrges, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reu
l'empreinte liturgique que portent, expressment quoique diversement
marque, les chefs-d'oeuvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout  fait
religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire,
l'oeuvre est traite avec la libert relative implique par le fait mme
d'un choix qui runit ces textes, recueillis a et l dans l'criture.
Au lieu d'une nouvelle interprtation musicale du sombre office
catholique, c'est comme un harmonieux rituel form d'lvations
consolantes et de mditations chrtiennes sur ce triple sujet, la Vie,
la Mort, l'ternit. Les chants qui se transmettent ce thme et ses
variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme,
paratront, en gnral, appartenir au genre tempr, si on les compare 
ces alternatives,  ces ripostes du pour ou du contre, soutenues 
outrance par Berlioz ou par Verdi.

* * *

Le _Requiem_ de J. Brahms a t compos non sur des paroles latines,
mais sur des paroles allemandes, d'o son nom de _Requiem allemand_.

Ce n'est plus le sombre _Dies ir_ des offices catholiques qui a inspir
tour  tour les matres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R.
Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou
d'coles absolument opposes, ont serr de prs le texte liturgique.

L'oeuvre de Brahms est bien diffrente. Par suite du choix fait par lui,
dans les Saintes critures, d'pisodes se rapportant  la Vie, la Mort
et l'ternit, il a t forcment amen  faire passer  travers cette
composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier,
voquant le souvenir de ses plus beaux lieders.  ct de penses
empreintes de tristesse s'panouissent des hymnes d'esprance, de
triomphe. Brahms a tir le plus heureux parti de ces contrastes.

_N 1. Choeur._--Ds l'entre en matire, aprs une courte introduction
de l'orchestre o dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte
douloureuse, le choeur, dans un mouvement d'_andantino_, fait esprer
doucement  ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de
tristesse et en mme temps d'esprance est la phrase caressante qui
s'arrte par instants, pour donner brivement la parole aux instruments,
notamment au hautbois. Puis se dveloppe plus longuement le second motif
en mineur sur les paroles: Ceux qui sment avec larmes moissonneront
avec allgresse, et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de
l'introduction orchestrale, ces harmonies prfres par Brahms,
remplies d'un sentiment profond. La mlodie, soutenue un moment par les
accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre,
s'panouit adorablement sur les mots: avec allgresse moissonneront.
Aprs une interruption du choeur, pendant laquelle les violoncelles font
entendre  nouveau le motif de l'introduction, les voix s'teignent
mlodieusement et pianissimo: Bien heureux, bien heureux. Enfin le
premier choeur reparat pour s'achever dans une courte et belle
apothose, avec l'intervention des harpes. Dans cette premire partie,
il est  remarquer que l'auteur a supprim totalement les violons pour
ne laisser apparatre, comme instruments  cordes, que les violoncelles
et altos, et donner ainsi  l'ensemble de la trame musicale un caractre
plus grave et plus solennel.

_N 2. Choeur._--Le petit prlude orchestral en mode de marche  3/4, et
excut _mezza voce_, est d'une sonorit grave et caressante tout  la
fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pdale et
l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page
trs caractristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches
lies des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le
monogramme du matre. Elle se dveloppe gravement cette belle marche,
pendant que le choeur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et
sombre ide: Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine
est comme l'humble fleur de l'herbe.

La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus anim Soyez patients
mes bien aims contraste vivement avec la prcdente; toutes deux
forment une antithse trs marque de la flicit et de la douleur.
C'est un frais _lied_, dans le style d'un Nol plein de navet, comme
Brahms en a laiss si souvent et si heureusement chapper de sa plume.
Voil une note, toute particulire, s'loignant absolument, aussi bien
par la forme que par le fond, du caractre liturgique, propre au
_Requiem_, sur les paroles latines. Quel dlicieux accompagnement que
celui dans lequel l'auteur a su rendre par de lgers staccati (fltes et
harpes) l'effet rsultant du texte, indiquant que le laboureur doit
patienter jusqu' ce qu'il ait reu _la pluie du matin_[48]! Et quelle
adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du choeur: Il patiente
avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher  Brahms.

Aprs la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et
les choeurs attaquent une phrase large et grandiose, Mais la parole
reste dans l'ternit qui se lie de suite au beau choeur final en forme
de fugue: Ils viendront les rachets, dans lequel les instruments
rpondent par des accords vigoureusement accentus aux masses chorales.
Remarquons le charme, la douceur qui se dgagent,  deux reprises
diffrentes, et aprs les chants de triomphe, de la traduction musicale
des mots ...reposera sur eux,--et enfin la belle proraison, o les
voix, aprs un grand clat, s'teignent, accompagnes pianissimo par de
ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes,
soutenus par les trombones.

_N 3.--Baryton solo et choeur._--Le solo que chante le baryton Dieu
enseigne-moi est d'un style svre et triste; il donne trs exactement
l'impression du nant des choses d'ici-bas, des vanits terrestres. Le
choeur reprend et accentue l'humble prire. Puis, dans une phrase plus
mouvemente, plus nergique, qui est redite immdiatement par le choeur,
le solo s'crie: Pre, devant toi s'anantissent mes jours. Notons
l'effet troublant qui se dgage aprs le crescendo, et l'arrt subit de
l'ensemble des voix s'teignant sur les mots Un rien.

Tout ce qui suit est trs dramatique, jusqu' la courte et adorable
phrase en majeur J'espre en toi seul, dans laquelle les voix entrent
successivement pianissimo, avec une phrase lie de neuf noires groupes
trois par trois, pour aboutir  cette majestueuse et terrible fugue, o
la pdale sur la note _r_ rsonne et bourdonne sans interruption,
pendant que les masses chorales se dveloppent fortissimo, soutenues par
les traits en croches largement dtachs des instruments  cordes. C'est
une page unique en son genre et qui produit un effet des plus
saisissants, lorsque l'orchestre et les choeurs forment une arme
nombreuse et compacte.

_N 4.--Choeur._--C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied,
ne s'loignant pas toutefois de la gravit qui rgne dans l'ensemble de
l'oeuvre, que Brahms a traduit ces penses plus consolantes: Bien douces
sont tes demeures,  Dieu d'Isral. Le charme qui enveloppe l'auditeur
est encore augment par la richesse de l'orchestration, par cette
mlodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des
violoncelles, que l'auteur a employs souvent et avec le plus heureux
rsultat dans le cours du _Requiem_. La phrase caressante des voix en
croches lies deux  deux sur les mots en te louant  jamais est une
sorte d'association du legato employ pour la mlodie et du staccato
rserv  l'accompagnement.

_N 5.--Soprano, solo et choeur._--Dlicieux sont les violons en
sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la
flte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et lgre s'enlve le
solo de soprano, reproduisant  peu prs la mlodie de l'orchestre:
Vous qu'afflige la douleur esprez... La voix semble venir de la vote
cleste pour annoncer les consolations futures; et le choeur rpond
_mezza voce_: Je vous consolerai comme une mre. Toutes ces pages sont
d'une couleur douce et lgre,--une fresque de Bernardino Luini; c'est
un murmure dlicieux qui s'vanouit peu  peu et idalement sur les
paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: Vers vous je
reviendrai... je reviendrai.

_N 6.--Baryton solo et choeur._--Voici le point culminant de la
partition, la clef de vote de l'difice. Aprs une entre du choeur,
pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les
violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en
_pizzicati_ Nous n'avons ici de durable cit, le baryton solo annonce
la rsurrection dans un style large et solennel; les voix, rpondant
_pianissimo_, s'lvent par des gradations successives jusqu' cette
explosion grandiose: Les trompettes retentiront. C'est un dchanement
monstrueux des choeurs et de l'orchestre, o s'agitent et se tordent 
l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprme qui
condamnent  ne pouvoir se fuir elles-mmes des mes perdues, et o la
Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien
que trs mouvemente, plit  ct de ce formidable choeur qui porte
l'motion  son comble.

_N 7.--Choeur._--Gloire  ceux qui meurent dans le Seigneur chantent
les voix accompagnes par l'orchestre, dont le trait persistant et
consistant en une suite de notes lies deux  deux est une des formules
prfres de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Matre,
qu'il a si profondment tudi, Jean-Sbastien Bach! Puis, ce choeur
s'apaise un instant pour murmurer: Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de
leurs souffrances, et, alors, se dessine en majeur cette dlicieuse
phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des
instruments  cordes en douze croches lies par groupes de six. Enfin,
comme apothose finale, retentit pour la dernire fois le beau motif du
premier choeur de la partition, soutenu par les sons voils de la harpe.

L'oeuvre s'achve ainsi dans un sentiment d'esprance, de paix et de
pardon, qui donne bien la synthse de la conception du Matre.

* * *

Les trois premiers morceaux du _Requiem allemand_ (op. 45) furent
excuts  Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck.

L'oeuvre entire ( l'exception du choeur n 5--Vous qu'afflige la
douleur) fut joue, le 10 avril 1868, dans la Cathdrale de Brme. Le
retentissement qu'eut cette oeuvre magistrale la rpandit rapidement en
Allemagne et en Suisse, o elle fut excute souvent, notamment dans la
belle Cathdrale de Ble.

C'est pendant un sjour  Bonn, au cours de l't de 1868, que J. Brahms
s'occupa du _Requiem allemand_, qui fut dit chez J. Rieter-Biedermann,
 Winterthur (Suisse), puis  Berlin.

En France, la premire audition du _Requiem allemand_, fut donne aux
Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'excution
fut si faible, que l'oeuvre ne fut pas comprise et passa inaperue.

En montant le _Requiem allemand_, et en l'excutant le 24 mars 1891  la
Chapelle du Palais de Versailles, la Socit l'_Euterpe_, a poursuivi
noblement la mission qu'elle s'est impose. Bien que les choeurs fussent
en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait t adjoint le
grand orgue pour remplacer les instruments  vent, fut rduit au double
quatuor, l'oeuvre, qui avait t tudie consciencieusement de longue
date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en
pleine lumire.




LETTRES INDITES
DE
GEORGES BIZET




LETTRES  PAUL LACOMBE

AVANT-PROPOS


Dans la consciencieuse tude qu'il a faite sur _Georges Bizet et son
oeuvre_, M. Charles Pigot a donn nombre d'extraits de lettres de
l'auteur de _Carmen_. La brochure qu'a publie M. Edmond Galabert et qui
a pour titre: _Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance_, a permis
galement aux admirateurs du jeune matre, enlev dans la force de
l'ge, de connatre ses penses sur l'art, qui avait pris toute sa vie.

Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux
lettres changes entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe.
C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au
jeune musicien des conseils qu'il avait sollicits, livre tous ses
secrets, se montrant pour ainsi dire _ nu_: L'amiti, qui s'tait
tablie rapidement entre deux mes faites pour se comprendre, avait
donn naissance  des confidences,  des effusions, qui mettent en
pleine lumire les adorations de l'auteur de _Carmen_ pour la divine
muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.

Ce qui se dgage, au point de vue artistique, de la lecture de ces
lettres, c'est un clectisme qui, malgr l'admiration trs marque de G.
Bizet pour l'cole allemande, ne le porte pas d'une manire irrsistible
vers la rforme wagnrienne et lui permet de se laisser sduire par le
ct sensuel de la musique italienne.--S'il place Beethoven au sommet de
l'chelle musicale, il laisse un peu Wagner  l'cart.--Lorsqu'il en
parle, c'est surtout pour dnigrer l'homme.

Ainsi celui, auquel les critiques de la premire heure reprochaient
tourdiment ses tendances wagnriennes, ne professait pour les oeuvres du
matre de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait
eu  ragir contre cette appellation de farouche Wagnrien qui lui
avait t dcoche, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses
oeuvres n'accuse de tendances wagnriennes.--Qui sait si ce reproche
constant qui lui fut adress, bien  tort ds le principe, de s'tre
infod  la _musique de l'avenir_, ne l'amena pas, sans qu'il s'en
rendit compte lui-mme,  prouver une sorte de rpulsion pour le grand
compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facults
gniales, mais qu'il dtestait comme homme priv!

Il ne sparait pas assez l'homme de l'artiste.

Georges Bizet avait, au reste, fort peu pntr dans les arcanes de la
musique wagnrienne; il devait mme  peine connatre les oeuvres de la
dernire manire. Lorsqu'il avait assist  l'interprtation de _Rienzi_
au Thtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait t frapp
de la grandeur de certaines parties de cet opra et, malgr quelques
critiques assez vives, il rsumait son impression dans ces lignes: Une
oeuvre tonnante, _vivant_ prodigieusement; une grandeur, un souffle
olympien![49] Qu'aurait pens plus tard l'auteur de _Carmen_, s'il lui
avait t permis d'assister  l'closion de ces chefs-d'oeuvre: l'_Anneau
du Nibelung_, _Parsifal_, etc., dans le temple lev  Bayreuth? Mais ce
ne fut qu'en l'anne 1876 que fut termine la construction du thtre de
Wagner et qu'eut lieu, dans cette mme anne, la reprsentation de
l'_Anneau du Nibelung_. Or Georges Bizet avait t enlev prmaturment
l'anne prcdente, le 3 juin 1875!

Admirateur des premires oeuvres de Verdi, o se refltent les qualits
comme les dfauts du matre italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, 
partir de _Don Carlos_, non pas positivement  se rapprocher de l'cole
wagnrienne, comme le dit Bizet, mais  modifier sa manire, en oprant
ce mouvement _en avant_, qui est le fait des grands et vritables
artistes. Et cette transformation s'accentua dans _Ada_ et _Otello_.

Aprs la premire reprsentation de _Don Carlos_, il crit  son ami:
Verdi n'est plus italien; _il veut faire du Wagner_.... il a abandonn
la sauce et n'a pas lev le livre.--Cela n'a ni queue ni tte... Il
veut faire du style et ne fait que de la prtention, etc... C'est une
opinion toute contraire  celle qu'mit E. Reyer, dans son article du 26
avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'excution d'_Ada_ au
Thtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: N'est-ce pas un fait fort
intressant que cette transformation s'oprant tout  coup dans le
style, dans la manire d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernires
limites de la popularit, pouvait se croire arriv  l'apoge de la
gloire? Je n'irai pas jusqu' dire que M. Verdi ait t touch de la
grce... Mais les tendances qu'il avait manifestes dans _Don Carlos_ et
qu'il a montres dans _Ada_ d'une faon beaucoup plus vidente, n'en
constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain
et un effort srieux vers un progrs, vers un idal entrevu.

Nous partageons entirement l'avis de l'illustre auteur de _Sigurd_ et
nous estimons qu'en renonant aux concessions faites au got d'un public
ignorant et introduites par lui dans ses premiers opras, Verdi n'a pas
abdiqu sa personnalit et que ses dernires oeuvres, y compris
_Otello_, n'ont rien  voir avec les drames lyriques de Richard Wagner.

Georges Bizet n'a-t-il pas agi de mme, lorsqu'il abandonna, aprs les
_Pcheurs de Perles_ et la _Jolie fille de Perth_, les sentiers battus
pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela,
comme l'ont fait lgrement les critiques de la premire heure,
d'appartenir  l'cole wagnrienne?

C'est lui-mme qui nous difiera sur ce point dans une lettre qu'il
adressait  certain critique d'art, aprs l'excution de la _Jolie fille
de Perth_:

Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous
le prouverai. J'ai fait _cette fois encore_ des concessions _que je
regrette_, je l'avoue. J'aurais bien des choses  dire pour ma
dfense.... devinez-les! _L'cole des flonflons, des roulades, du
mensonge, est morte, bien morte!_ Enterrons-la sans larmes, sans regret,
sans motion et... _en avant_!

Son amour pour le ct sensuel de la musique italienne, dont il nous
fait la confidence, s'attnuera donc, dans une certaine mesure,
lorsqu'il abordera des oeuvres plus srieuses, et marquant un pas en
avant. Avec sa nature si ptrie d'intelligence et si bien doue au point
de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont briss et
il sera un des premiers  entrevoir la vive lumire qui se lve 
l'horizon. Il aura fray la route  ses contemporains, en s'lanant
audacieusement  la recherche de la vrit dans l'art dramatique, sans
pour cela s'tre mis  la remorque de personne, surtout de Richard
Wagner.

_Carmen_ et l'_Arlsienne_ sont l pour le prouver.

Il pourra certes chercher encore  s'garer dans les mauvais lieux
artistiques; mais il n'en rapportera pas de dplorables habitudes.

L'cole des roulades, des flonflons aura bien disparu!

* * *

--La majeure partie des lettres que nous publions n'tait pas date. Il
a t facile de prciser quelques dates, en prenant pour base les
faits, les excutions de certaines oeuvres indiqus dans la
correspondance. C'est ainsi que dans la premire de ces lettres il
accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut crite en 1866,
puisque Georges Bizet est n en 1838[50]. Il y avait peut-tre un cueil
 publier, dans leur entier, ces souvenirs pistolaires, dans lesquels,
 travers maintes anecdotes et apprciations sur l'art et sur ses plus
illustres interprtes, l'auteur donne des dtails un peu techniques,
ayant trait presqu'exclusivement aux oeuvres d'un compositeur. Mais,
aprs rflexion, nous avons pens qu'il serait intressant de connatre
de quelle manire Georges Bizet professait, et quelles tendances il
cherchait  inculquer  ses lves;--c'est mme l un point spcial
qu'claire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime.

Dans la spiritualit de cette physionomie sympathique, douce et
nergique tout  la fois, que nous avons connue, dans la franchise et
l'acuit de ces yeux s'abritant derrire le lorgnon, dans le front
puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale
un peu court de la figure encadre d'une barbe d'un blond ardent et
mouvemente, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautire,
nerveuse, chaleureuse, pleine d'lan et d'audace qui se livre si
entirement dans les lettres qu'on va lire?

HUGUES IMBERT.




_Premire Lettre._

1866.
Monsieur,

J'ai reu votre lettre et votre envoi--

Et d'abord, monsieur,  qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec
vous?.....

J'ai 28 ans.--Mon bagage musical est assez mince. Un opra trs discut,
attaqu, dfendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous
permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mlodies...
sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques excuts 
Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais
ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.--Les artistes et le
monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que
nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignor en
province... Mes _Pcheurs de perles_ vous seraient-ils tombs sous la
main et y auriez-vous puis la confiance dont vous m'honorez? Ce serait
bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de
notre intermdiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement.

J'accepte en principe votre proposition.--Mais, avant de commencer, il
faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les
remarquables chantillons que vous m'adressez, vous dsirez pousser
jusqu'au bout l'tude de votre art.--En vrit, vous le pouvez.--Vous
avez du style, vous crivez  merveille.--Vous savez vos matres,
notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chrir d'une
tendresse peut-tre un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi
qui aurai le courage de vous reprocher cette prfrence... Ou vous avez
fait toutes vos tudes de contre-point et de fugue, ou vous tes
_spcialement extraordinairement_ organis.

Votre _Marche funbre_ est excellente. C'est,  mon avis, le meilleur
morceau de votre envoi. L'ide y est plus nette, plus clairement
exprime que dans les autres pices... Dans tout cela, rien de commun,
rien de lch. C'est trs intressant!... J'ai lu et relu vos romances
sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes,
ce me semble. Rsumons-nous; je vous demande une lettre dtaille.

Votre ge,--le temps employ par vous  vos tudes musicales,--la nature
de ces tudes.--O en tes-vous?... Je ne vous demande pas _o
voulez-vous aller_?--Vous me rpondriez _partout_ et vous auriez
raison.--Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de
la symphonie, de la scne lyrique, de l'opra et de l'oratorio?... La
composition idale est difficile  traiter par correspondance.--Il faut
se voir, s'entendre, discuter, se connatre pour travailler avec fruit.
Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par
lettres avec un rel succs. Je l'ai expriment.--Vous laissez une
marge considrable et, l, je mets en regard de votre texte les
observations, les modifications ncessaires... Qu'en pensez-vous?
J'attends maintenant votre rponse... Mettez-moi au courant de votre
pass artistique, du prsent et mme de l'avenir que vous vous proposez.

Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous rpondre... Je
n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je
serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me
considrerais comme parfaitement pay par les progrs que je pourrais
vous aider  faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des
leons, des travaux normes pour plusieurs diteurs, des relations trop
tendues... tout cela dvore ma vie. Je suis donc oblig d'accepter non
le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous
consacrerai. Je fais payer mes leons 20 francs.--En moyenne, mon temps
vaut pour moi 15 francs l'heure.--Voulez-vous baser notre arrangement
sur cette donne?... D'aprs la quantit de travail que vous m'enverrez,
nous pourrons tablir une moyenne gnrale... Cela vous convient-il
ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien dcider  cet gard?... et faire ce
que vous jugerez convenable?

Je le veux bien, moi!

L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces dtails me sont
particulirement dsagrables.

J'attends donc votre rponse, monsieur; donnez-moi force dtails.

Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, ds aujourd'hui votre
parfaitement dvou confrre.

GEORGES BIZET,

32, rue Fontaine-Saint-Georges.




_Deuxime Lettre._


11 mars 1867.

Cher Monsieur,

Merci. Votre lettre m'a caus un vritable plaisir. Si quelque chose
peut consoler de l'indiffrence d'un public blas et distrait, c'est 
coup sr l'approbation, la sympathie des hommes de got et
d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence
au culte de l'art le plus lev.--Nous parlons tous deux la mme langue,
langue trangre, hlas!  la plupart de ceux qui se croient
artistes.--Nos ides sont les mmes en principe. Seulement, la
diffrence de nos situations amnera quelquefois entre nous de lgers
dissentiments.--Je suis clectique.--J'ai vcu trois ans en Italie et je
me suis fait non aux honteux procds musicaux du pays, mais bien au
temprament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature
sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse,
amoureuse, lascive et passionne tout  la fois.--Je suis allemand de
conviction, de coeur et d'me..., mais je m'gare quelquefois dans les
mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un
plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une
courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous
aurons cit les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_,
et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du
_Trouvre_ et presque la moiti de la _Traviata_, ajoutons _Don
Pasquale_ et--nous jetterons le reste o vous voudrez.--Quant  Rossini,
il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_,
un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner
l'horrible _Smiramis_ et tous ses autres pchs!... Je tenais  vous
faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous
toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des
plus grands, des plus fameux. La symphonie avec choeurs est pour moi le
point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_,
_Homre_, _Beethoven_, _Mose_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni
Weber, avec sa puissante, sa colossale originalit, ni Meyerbeer avec
son foudroyant gnie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la
palme au _Titan_, au _Promthe_ de la musique. C'est crasant!... Vous
voyez que nous nous entendrons toujours.

Maintenant, j'arrive  vous et  vos deux morceaux:

_Trio._--Page 1. Le dbut est un peu sec; votre _ut_ dise
abandonn par les cordes sera d'un effet disgracieux avec
_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci:

[image: notation musicale]

c'est bien l, ce me semble, ce que vous voulez.

Si vous tentez absolument  sparer l'_ut_ dise de l'_ut_ naturelle, il
faudrait crire ainsi:

[image: notation musicale]

mais, je prfre de beaucoup le premier exemple.

Votre phrase se relve de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse.
Page 2, deuxime ligne, mesure six.

Le _si_ bmol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine
lgrement... Ce qui suit est excellent; votre

[image: notation musicale]

du violon sur le

[image: notation musicale]

du piano me plat infiniment. C'est hardi, neuf et bien pens.
Dcidment, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relve
dfinitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre dbut... La
priode en triolets est excellente. Tout le dveloppement de la page 4
me va compltement.--Le trait premire ligne page 5 _trs bon_,--mes
loges les plus sincres pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La
page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour
moi la page 11 que je trouve trs belle.--Votre progression sur la
pdale _r_ est excellente, c'est mu.--C'est matre cela! Tout le reste
va de soi et je n'ai plus d'observations  vous faire jusqu' la coda
qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui
n'est peut-tre pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce
qu'il faut, je crois, ajouter.

Je me rsume.--Si votre premire ide tait, comme inspiration,  la
hauteur des dveloppements, votre morceau serait _trs beau_. Tel qu'il
est, il est fort remarquable. Je suis dsireux de connatre la suite de
votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige.

J'ai t parfaitement sincre pour le trio, je le serai pour la rverie.

Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas,
j'espre. Je vous dois la vrit et je vous la dirai toujours et quand
mme. Je connais de vous des choses qui me rendent trs difficile.--En
art, pas d'indulgence!

Je n'ai pas de critique de dtail  vous faire sur cette pice. Quand je
vous aurai signal une petite rminiscence du septuor des _Troyens_, 
la dernire page

[image: notation musicale]

je n'aurai plus qu' vous parler de l'oeuvre en gnral.

C'est mou, terne! L'ide est courte. Ce n'est pas assez exquis en posie
pour le ton rveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela
une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--videmment,
ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi.
Mon jugement vous paratra svre... Attendez quelque temps. Laissez
dormir la chose, et, quand vous la reverrez aprs l'avoir presque
oublie, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de
savon_!... J'ai toujours remarqu que les compositions les moins bien
venues sont toujours les plus chries au moment de l'closion. Je crains
les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les
oeuvres les plus vagues, les plus thres, c'est toujours _voulu_,
toujours _tenu_. Il rve et, pourtant, son ide a un corps. On peut la
saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvise, ou du
moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante
personnalit, trange, inimitable et qui n'est pas  imiter.--En rsum,
avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau,
faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons.
Aprs le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.

Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne
pensez pas au thtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez
faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit.
Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en rponds.
Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai  la charge, je
vous en prviens.

Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dner et me rendre  _Don
Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles.

* * *

_Deux heures du matin._

Deux mots seulement. Je suis abruti, reint. Verdi n'est plus italien;
il veut faire du Wagner... il a abandonn la sauce et n'a pas lev le
livre. Cela n'a ni queue ni tte... Il n'a plus ses dfauts, mais aussi
plus une seule de ses qualits... Il veut faire du style et ne fait que
de la prtention... C'est assommant... four complet, absolu.
L'exposition prolongera peut-tre l'agonie; mais c'est une bataille
perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront
peut-tre une tentative malheureuse qui prouve, aprs tout, en faveur de
son got et de sa loyaut artistique. Mais le bon public tait venu pour
s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera
mauvaise.

 bientt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille
fois dvou et affectionn

GEORGES BIZET.

Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je
ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande
de la princesse Mathilde, qui tenait absolument  collectionner les
ttes de ses invits du dimanche, et mes amis m'ont vol toutes les
preuves.

 bientt.




_Troisime Lettre._


Bravo! Ce n'est pas une leon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien
une analyse critique de votre sonate. (Premire sonate pour piano et
violon.)

_Le premier morceau est bien._

L'_Andante_ est _trs beau._

L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MATRE; je suis
convaincu que ce morceau orchestr prendrait sa place parmi les
meilleures pices de ce genre. Vous tes un symphoniste. Croyez-moi et
courage.

Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques
taches que je vous signalerai.

_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre premire ide; elle est
malheureusement un peu courte et vous rptez quatre fois de suite la
tte de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_).
N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgr ma lgre
critique.--Excellent dveloppement.--Les deux dernires lignes de la
page 3, bravo!--La deuxime ide me sduit moins que la premire.--Cela
manque un peu d'originalit. Je veux louer cependant les quatre mesures
en _mi_ qui sont une trs heureuse rentre.--Vous rentrez bien dans
l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre premire reprise. Tout
le travail de la deuxime me parat compltement russi.

--La rentre du motif sur

[image: notation musicale]

est une trouvaille.

J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas
termin dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations
bourgeoises quant  l'_effet_... Mais je crois qu'une proraison
absolument agite et vigoureuse serait plus  sa place....

Je puis me tromper... il y a l une de ces nuances dlicates dont
l'auteur est gnralement le meilleur juge.--Si vous n'tes pas de mon
avis, aprs rflexion, je retire ma critique.

_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de rminiscences
cependant.--Votre belle ide vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses
notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser 
l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai jou
vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouv plus lev, plus
pur... Je ne veux pas exagrer mes loges. Pourtant je dois vous avouer
qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beaut!... Je veux
parler de la rentre en _la_ bmol (page 17) par le 3/4 d'ut bmol et
l'altration du sol.--Le

[image: notation musicale]

qui succde  cette magnifique mesure est d'un charme
inexprimable.--Voil de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez
l-dessus... et a ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au
contre-sujet du violon sur le motif

[image: notation musicale]

page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouill,
un peu cherch ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil?
Ne rptez pas deux fois chaque priode du motif.--Faites entendre
l'ide entire au piano pendant que le violon se dveloppe sur le
contre-sujet, qui est des plus inspirs,--et enchanez avec la
coda.--J'ai essay souvent les deux versions. Celle que je vous indique
est, je crois, de beaucoup prfrable. La lin est belle jusqu' la
dernire note!

_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le rpte.--C'est
parfait.--C'est dlicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un
trs grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en
a t aussi enchant que moi.--Je ne vous cite rien; tout est
intressant.--Quel dlicieux effet produirait une clarinette faisant
entendre

[image: notation musicale]

pendant que les violons murmureraient le

[image: notation musicale]

Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous  la
symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous
savez orchestrer, je vous en rponds! _Vous n'avez pas le droit de ne
pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je
ne veux pas que vous criviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez;
orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai 
Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoign. Nous avons ici
les concerts de l'Athne... Allons...  l'oeuvre!

Avez-vous remarqu que Mozart, Haydn et mme Beethoven ratent trois
finals sur quatre? Je ne puis rien our de plus agrable que le vtre,
qui se soutient trs crnement aprs vos trois premiers morceaux. C'est
fivreux, agit, dramatique et clair.

--La phrase

[image: notation musicale]

est remplie d'une vive douleur.--C'est mu, bien inspir. J'aime bien le

[image: notation musicale]

bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion
Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est
trs heureuse.--Le dveloppement marche bien; j'aime vos quatre entres
chromatiques. C'est fameusement crit. La dernire ligne de la page 32
me plat beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien  dire jusqu' la
dernire page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne
puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: ddoublons la mesure:

[image: notation musicale]

Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:

[image: notation musicale]

Essayez,--Vous allez tre de mon avis. J'en suis sr.

Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition
idale, je puis remplir vis--vis de vous le rle de critique, de
confrre sincre. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme
voue pourriez m'en donner  l'occasion.--Mais tre votre
_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-l ne doit pas se
prononcer entre nous, pas plus que celui d'_lve_! Pour
l'instrumentation, j'espre vous tre plus utile.... Quand vous viendrez
 Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_,
_Reyer_, _Saint-Sans_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous
serez l avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre
andante et votre intermezzo.-- la symphonie!  la symphonie!... Il le
faut.--J'ai reu la visite de votre charmant ami. J'espre le revoir
bientt et passer une soire avec lui.--J'ai bien tard  vous crire;
c'est votre faute. Je tenais  bien connatre,  bien tudier votre
sonate.

Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille
flicitations et mille tmoignages de ma bien affectueuse confraternit.

GEORGES BIZET.

Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille dtache qui accompagne
votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxime reprise pour le premier
morceau.... J'aime mieux l'autre.




_Quatrime Lettre._


....avril 1867.

_1 Modification du deuxime motif du premier morceau
de la sonate pour piano et violon._

Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet.
Cependant, je crois que ce deuxime motif, tout en tant par lui-mme
suprieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du
morceau. Un dfaut est toujours difficile  corriger dans une oeuvre bien
venue. Bref, je conclus  la conservation du premier motif.

_2 Harmonie du motif de l'andante._

Les deux versions sont excellentes. Peut-tre prfr-je l'ancienne.
Mais vous tes le seul juge comptent.--Pourtant, la triple appogiature
donne beaucoup d'accent  la phrase.

_3 Deuxime ide du final._

Oh! ici pas d'hsitation. Laissez votre forme Verdi. Ne chtiez pas
votre ide. Laissez le dfaut.--Votre changement amollit tout le
morceau. J'aime mieux un peu moins de puret dans la forme et plus
d'lan dans la pense. Donc, conservez la premire ide.

_4 Andante du trio._

C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn,
entre autres dfauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en
romances sans paroles.--Vous n'avez pas vit cet cueil!... L'ide est
trs agrable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'tre achev.
Mais,  l'avenir, vitez cette mollesse. L'lgance, le got sont
d'excellentes qualits  condition de n'exclure ni la nettet ni la
fermet. Le dveloppement est bon et la rentre est charmante. C'est
_bien_, mais ce n'est pas trs bien.

_5  Elvire._

Je comprends le succs de cette pice; j'y trouve de fort bonnes choses;
et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La premire ide a
un parfum 1830 ou mme 1829, qui ne me pince qu' moiti. C'est du Losa
Puget, plus le talent.

Cette forme:

[image: notation musicale]

me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848.
Le souvenir de cette rvolution inutile, ridicule et bte me rend
peut-tre injuste pour votre mlodie, qui, je le rpte, renferme de
bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain
et, n'tait la forme romance, j'en serais compltement satisfait. Cette
forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si [bb].--Le
dveloppement et la rentre (deuxime strophe) sont russis. C'est chaud
et l'ide refrain rentre  merveille.--Mme loge pour la troisime
strophe.--La dernire page est excellente. C'est bien pens, bien
excut. En somme, et sans tre enthousiaste de cette mlodie, j'y
trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que
les quatre-vingt-dix-neuf centimes des mlodies  succs.

_6 Choeur._

Le dbut a de la grandeur; votre brusque voyage en _r_ majeur me
chagrine un peu. L'ide en _ut_ est bonne. Le dveloppement en _sol_ 
bouche ferme est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne
phrase  la Meyerbeer...

La coda en 6/8 me parat bien syllabique. Il faudra en modrer le
mouvement, pour en rendre l'excution possible.

Les socits chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Lige excuteraient
facilement cette proraison. Mais les excutions vritablement
_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base
d'opration.--La fin extrme est trop leve pour les premiers tnors.
Les trois grandes socits belges se jouent de ces difficults. Mais, je
vous le rpte, ces exceptions, tout  fait extraordinaires,
_inimaginables_ mme pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et
vaillants chanteurs, ne font que confirmer la rgle.

En somme, ce choeur est bon et vous fait honneur.

Pourquoi n'est-il pas meilleur?

Pourquoi n'est-il pas trs beau?

Parce que vous ne vous tes pas assez lev.--Vous m'avez rendu
exigeant; vous tes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux
encore.

J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez
marcher  pas de gant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu' prsent,
vous avez dessin; vous avez excut des grisailles, ralisant vos
effets d'ombre et de lumire avec des valeurs diffrentes, mais dans le
mme ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et 
l'oeuvre! Si vous avez un _coloris_ riche et sduisant, avec vos qualits
de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle 
parcourir.--Allons, courage et  bientt.

Votre confrre et ami dvou

GEORGES BIZET.

_P. S._ Le _Romo_ de Gounod va  moiti; il ne passera que dans les
derniers jours du mois[53].

Je vais flner et dloger. Je ne _veux_ arriver au plus tt que fin
_novembre_. Je crains les chaleurs et je me dfie du public cosmopolite
qui va nous envahir.




_Cinquime Lettre._


Cher Monsieur,

J'ai t absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard
involontaire de ma rponse.--Je ne suis pas encore  la campagne.--En
tout cas, mon habitation d't n'tant qu' une demi-heure de Paris, je
ne serai pas priv du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes
rptitions me forceront sans doute de venir tous les jours  Paris.

J'ai annot votre envoi.--En gnral, vous crivez trop les instruments
 vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois
tant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce
n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont
qu'un immense instrument, parfaitement homogne.--C'est la base de
l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il
ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut
employer deux fltes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre
bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne
disposant que d'un seul instrument de chaque espce. En effet, une
rentre en tierces, par exemple, sera bien meilleure, excute par deux
clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.

Avez-vous le trait d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en
l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_
de tout compositeur crivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement
complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable!

Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand
tort.--Le timbre spcial de cet instrument, la grande difficult qu'il
prouve  faire entendre certains sons bouchs le rendent impossible
comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tir de votre
joli allegretto de symphonie.

En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous
entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop!

L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il tait fait d'aprs
une _rduction_ bien complte. Autrement, vous ne pouvez deviner les
dtails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne rduction  quatre
mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven
par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien tre orchestr que par
l'auteur... ou il faut tre bien fort; sans compter qu'on peut faire
bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-mme. Lisez
les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.

Le petit morceau en _si_ mineur est trs bon. J'aime beaucoup le
fragment de ballet,--et c'est bien instrument.

Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours
votre mille fois dvou

GEORGES BIZET.




_Sixime Lettre._


Dcembre 1867.

Cher Monsieur,

Je tiens, avant tout,  vous remercier de tout coeur de votre ddicace.
Je serai heureux de voir mon nom attach  votre excellente sonate.
C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de
sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je
professe, je vous assure, une vive et chaude amiti.--Donc, une chaude
poigne de mains pour votre bonne pense et mille fois merci.

Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et
votre andante de sonate--c'est un morceau de matre.--Je vous dois la
vrit ou du moins ce que je crois la vrit.--Si l'ide premire de ce
morceau tait absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence
de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier
ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut
faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois
l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espre, sans
modestie).--Gounod a crit deux symphonies et, dans les huit morceaux
qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre
intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je
prfre de beaucoup celui de la sonate.--Celui-l est original.--L'ide
de celui qui nous occupe est moins trouve.--Du reste, le morceau est
charmant, intressant, bien conduit.--Rien  dire dans le
dtail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que
vous tes de mon avis.--Je reviens  l'andante pour vous signaler votre
superbe rentre.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'ide rentre
avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez
mu.--Merci.--Il n'y a pas une note  changer dans tout le morceau; la
coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue
_r_ est excellente.--Bravo!

Votre premire reprise de Symphonie me plat beaucoup,--except la
seconde ide,--c'est trop court, c'est essouffl! Et gare la Rosalie! Si
vous tes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et
vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas
d'indiquer la _reprise_.-- mon avis, la reprise a vieilli--et la
plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu
Mozart) gagneraient  tre excutes sans reprises.--C'est bien
orchestr, peut-tre un peu trop trombonis; mais il faudrait entendre;
je n'ai pas d'opinion faite  cet gard. Vous trouverez sur votre
manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous crivez
trs bien le quatuor.--C'est tout!

Je vais recommencer mes rptitions[54].--Je ne sais si ma distribution
ne sera pas modifie.--Mes collaborateurs veulent  toute force Madame
Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle
Devris.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez
savoir le fond de ma pense, j'espre que cela ne se fera pas.--J'y
perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si
une diffrence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout
sera dcid cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)

J'ai envoy promener l'Athne! Mais ils sont venus pleurer chez moi et
je leur ai bcl le premier acte[55].--_Legouix_ s'est charg du second,
_Jonas_ du troisime, et _Delibes_ du quatrime.--Le secret est assez
bien gard; mais une femme vient de le dcouvrir, tout est perdu. Je
nierai, du reste, effrontment. J'ai envie de siffler le premier
acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai
t totalement refait et enfonc.--On m'a reproch mon manque de parole,
on a pleur et j'ai _donn_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas
un rouge liard.--Dcidment, je ne fais pas de progrs en affaires.

Allons,  bientt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_!

En attendant, croyez  la sympathie la plus vive de votre dvou
confrre et ami

GEORGES BIZET.




_Septime Lettre._


Cher ami,

Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?

Quel pays!

Vivre en Italie, mme sans musique, quel rve!

Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....

Il est absolument fou!... Ses _dernires_ compositions sont navrantes!

Au diable la musique catholique!

Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les
parties d'orchestre.

Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a command un
ouvrage.--Mais cela a rat,--le pome ne m'allait pas.--J'ai lch.

On me fait mon pome pour l'Opra.--C'est long, long! Quels raseurs que
ces auteurs et directeurs!

J'ai lu votre concerto avec le plus vif intrt.

Le dbut est trs beau. La seconde phrase est peut-tre moins trouve;
mais elle est dlicieusement amene. En somme tout le solo marche 
merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore...
Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de
l'effet.--C'est peut-tre un peu long d'arpges.--Mais, je vous le
rpte, je ne puis vous donner qu'une apprciation vague, tant que le
morceau n'est pas termin.

Comme dtail, je crois qu'il manque une mesure,  la fin du premier
solo... J'ai indiqu l'endroit au crayon.

Autre chose:

 la premire entre du piano, il y a comme une rminiscence de la
grande sonate  Kreutzer de Beethoven.

 la fin de la page 9, deux dernires mesures, rminiscence assez
accentue du premier concerto de Chopin.

[image: notation musicale]

Voyez cela; c'est un peu vif.

En somme, votre concerto marche  merveille.-- quand le trio?

Je suis embt!

Le grand lama de l'Opra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut
que je fasse la _Coupe du Roi de Thul_... Il insiste avec rage!--

a m'embte!... quel fichu mtier!

Si je pouvais en essayer un autre!...

 vous, cher, mille fois.--crivez plus souvent  votre ami

GEORGES BIZET.




_Huitime Lettre._


Le Vsinet, _26 aot 1868_.

Mon cher ami,

Vous tes un vrai musicien!... Et c'est mal  vous de venir me troubler
dans masolitude par des portraits erotiques... Vous tes un affreux
gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus  la
femme!...

Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause...
mais allez  Capoue!...

Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne
faut pas tout dpenser de la mme manire.

Le voyage va vous remettre.--Et aprs...  la besogne (...Excusez ce
papier  lettres... Tout ce qu'on achte au Vsinet est du mme
tonneau).

Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me
citez des extraits est tout simplement idiot!

Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de
Wagner.--Du gnie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat!
Il a publi dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec
lesquels j'aimerais  lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de
Gounod est de la musique de cocottes!...[56] La Prusse, dit-il, est
destine  dtruire la France politiquement.--La Bavire, son prince 
la tte, la dtruira intellectuellement.--Ce rpublicain de carton
m'amuserait beaucoup, s'il ne me dgotait pas.--Ce monsieur, qui
acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de
ses opras, tait le premier  tirer des coups de fusil sur le mme roi
de Saxe en 1848.--Assez!

J'ai t trs malade... trois angines!

On fait en ce moment deux opras sur lesquels j'ai l'oeil trs
ouvert.--Un des deux intresse beaucoup Perrin--et d'ici  quelques mois
j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long!

J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai compos le premier
acte du _Roi de Thul_.--Mais je suis dcid  ne pas concourir.

Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitul: _Variations
chromatiques_, vous intressera, je crois.

Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie 
force et commente saint Augustin!

Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indiffrents me
deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des
hommes qui, comme vous, ont dans la tte et dans le coeur des ides et
des sentiments qui s'accordent avec les miens!

Soyez moins rare, crivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours
plus que du plaisir.

 bientt donc, j'espre, et  vous de tout coeur, de toute amiti.

GEORGES BIZET.




_Neuvime Lettre._


1869?

Mon cher ami,

Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers,
menuisiers, etc... Enfin me voici install.--Depuis treize mois, je n'ai
pas compos une note de musique et je m'en trouve  merveille.--Quel
dommage d'tre oblig de sortir de ce charmant far-niente!-- la vrit,
j'ai beaucoup travaill depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me
charger de _No_, opra posthume d'Halvy.--Halvy a laiss trois actes
_ peu prs faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout
deviner--et j'ai  composer un quatrime acte assez court--et j'espre
avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon trait avec le Thtre
lyrique.--Pasdeloup est enthousiasm de cette oeuvre et je crois qu'il a
raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasm des chanteurs de son
thtre et j'empcherai l'ouvrage de passer, grce  une _clause_
relative  la distribution et qui me laisse absolument matre de la
situation.

Je suis fix; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de
Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon pome.--Il y a longtemps
que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y
a l une partition  faire et je vais le tenter.

* * *

Quand viendrez-vous  Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de
Douai un bon ami ou plutt deux amis.

Hlas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rver_, _observer_,
_apprendre_, voil mon affaire.--Mais produire!!

Enfin...

 vous de tout coeur.

GEORGES BIZET.




_Dixime Lettre._


...1869.

Mon cher ami,

Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je
suis trs heureux que vous ayez emport de Paris un peu de courage.

Saint-Sans, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les
compliments les plus sincres.

Gounod m'a reparl de votre oeuvre dans les termes les plus chaleureux.

Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute
pas, de bonnes et agrables choses  vous communiquer.

Il y a peu de critiques en tat d'entendre et encore moins de lire une
sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johanns Weber 10 ou 11 rue
Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un
ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi!

J'ai envoy votre sonate  Reyer; il en parlera dans les _Dbats_ et je
vous enverrai l'article.

Je suis all hier au ministre  votre intention. Adressez au ministre
de la Maison de l'empereur une lettre conue  peu prs en ces termes:

Monsieur le Ministre,

Dsirant prendre part au concours du Thtre imprial de l'Opra, je
viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de
la _Coupe et les lvres_. Daignez agrer etc...

Votre adresse.

Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-mme au ministre et je
prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le pome en question.

J'ai compltement lch No[57] et j'ai bien fait, je crois.--

L'excution ( Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a t
monstrueuse.--Malgr cela, _succs_ trs srieux. J'ai reu nombre de
lettres trs encourageantes.--Presse excellente, etc...

Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opra.--Vous
devez tre un grand musicien,-- l'oeuvre donc et courage.

Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dvous, les plus
affectueux de votre ami,

GEORGES BIZET.




_Onzime Lettre._


Mars 1871.

Cher ami,

Paris dbloqu, j'ai d me rendre  Bordeaux pour affaires de famille.
En rentrant, je trouve un paquet de lettres dates de septembre,
octobre, novembre, dcembre, janvier et fvrier. En ouvrant la vtre,
j'prouve une vive joie et cette joie se manifeste par une btise
incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main
gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'tant pas date,
il m'est absolument impossible, mme aprs dix lectures conscutives, de
savoir si vous l'avez crite avant ou aprs le sige. claircissez ce
point, je vous prie.

Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Dcembre, ni des
idiots du 4 Septembre. Nous voil sortis vivants et bien portants, ma
femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc
parmi les heureux.

J'ai en ce moment un ouvrage  terminer et un autre  faire presque
compltement. Ds que Sardou sera rentr  Paris, je vais le tourmenter
pour qu'il termine un quatrime acte qu'il veut changer presque
entirement. Une fois ce point rgl, je songerai  choisir une retraite
pour l't. J'ai trs envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que
j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opras
prts pour l'hiver prochain. Si les thtres marchent, je m'en tirerai;
si non, je ne sais  quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour
vivre.-- ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos
contres. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonns pour
Genevive. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le
temprament de ma femme s'y oppose absolument.

Et vous, avez-vous travaill?...

Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font
les vnements, ou plutt que nous ont faite notre stupidit et notre
immoralit?...

Nous attendons ici l'entre des Allemands!

Triste! triste!

 vous, cher ami, de tout coeur et mille souvenirs de Genevive.

GEORGES BIZET.




_Douzime Lettre._


20 juin 1871.

Cher ami,

Merci! J'ai quitt Paris lorsque le rle des honntes gens tait fini
dans cette bagarre.

Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous rpublicains,
communards, lgitimistes, ultramontains ou Prussiens?...

J'espre, mais je crains.

Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est
difficile.

_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres
thtres lyriques.--Ils sont arrts par des difficults sans nombre et
de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connat point
d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses
programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a
fait excuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma
symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volont
et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce
pays politiquement, littrairement et artistiquement. Mais la grande
masse est sotte, vaniteuse et les terribles leons que nous venons de
recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le
Franais se console en disant: Bah! si nous avions t 500,000, la
campagne se serait termine  Berlin et non  Paris!

Quant aux ruines que nous lgue la Commune, on trouve que _cela fait
bien_!

Je vais passer l't au Vsinet. J'y suis prs de Sardou et bien plac
pour terminer ma _Griselidis_.

Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au
travail?

Quand vous verrai-je?

En attendant, mille amitis de votre tout dvou

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.




_Treizime Lettre._


Cher ami,

Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instruments. J'y
vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas
parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette
sur ces deux ou trois passages.

Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi,
je le trouve trop infrieur  ce qui prcde et surtout trop infrieur 
vous-mme. L'ide premire est un trait quelconque,--et le morceau,
quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on
est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et
violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne
faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sr.

Mille amitis de votre

GEORGES BIZET.




_Quatorzime Lettre._


Mon cher ami,

Votre premier morceau est excellent.--La premire ide est robuste,
rythme.--La deuxime est charmante et la rentre qui l'amne,
ravissante. C'est bien crit pour l'instrument et intressant
d'orchestre.

On pourrait critiquer les premires mesures du motif de l'andante; il y
a l quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si
intressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois
qu' l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux
premiers morceaux sont compltement russis.

Votre final est  refaire; du moins, je le crois. La premire ide
meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet
pour l'excutant et l'orchestre sera forcment peu amusant. L'entre
(motif du deuxime morceau) est bonne. Vous ferez bien de le
conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sr, un meilleur final;
il serait fcheux de laisser inacheve ou incomplte une oeuvre de cette
valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.

_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la
fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.

Je vous renverrai demain votre concerto.

Vous devriez vous mettre  l'orchestre.

Si vous veniez passer un mois  Paris, cela suffirait pour mettre tout
en train.

Je suis fatigu en ce moment. J'ai beaucoup de leons qui me servent 
prparer l'entre d'un baby!.....

On commence  me tourmenter  l'Opra-Comique.--Je suis indcis et
mou!... Je vois si peu de chanteurs!

 bientt et mille amitis de votre tout dvou

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.




_Quinzime Lettre._


Mai 1872.

Merci.--Votre approbation m'est prcieuse; car je vous crois incapable
de manquer de sincrit.

J'ai aussi de bonnes flicitations  vous adresser: votre musique a t
fort bien accueillie  la Socit Nationale et, malgr votre
loignement, nous aurons dsormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai
pu assister aux dernires auditions de la Socit; _Djamileh_ et la
fatigue m'ont priv de ces intressantes sances. Mais tous mes amis
m'ont parl de la bonne impression que leur ont produite les morceaux
que vous leur avez envoys.

J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va  merveille
et tout nous prsage un heureux rsultat.

_Djamileh_ n'est pas un succs, dans le sens ordinaire du mot.--Mme
Prelly[59] a t au-dessous du mdiocre et la pice est trop en dehors
des habitudes de l'Opra-Comique. Pourtant on fait des recettes
raisonnables et le public coute avec un intrt vident. La presse a
t excellente.--Les grands journaux ont lou la partition et les
_Lundistes mlodistes_, tout en blmant mes tendances wagnriennes (?),
m'ont trait si srieusement et si courtoisement que je n'ai pu
m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content
d'tre rentr dans la voie que je n'aurais jamais d quitter et dont je
ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont command trois
actes. Meilhac et Halvy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire
une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serr_ que possible.--La tche
est difficile; mais j'espre en sortir.--On parat dcid  me demander
quelque chose  l'Opra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans
pour en arriver l.

J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous,
travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas
_claquer_ sans avoir donn ce qu'il y a en nous.

Mille fois merci encore et  vous de tout coeur.

GEORGES BIZET.




_Seizime Lettre._


Novembre 1872.

Mon cher ami,

Je suis  giffler!

Depuis quinze jours, j'aurais d vous crire pour vous fliciter! Vos
quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis.
Mais le n 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalit
saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a t pour moi
une vritable joie.

Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_.

Mille amitis de votre

GEORGES BIZET.

On a jou l'_Arlsienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros
effet![61]




_Dix-septime Lettre._


Mon cher ami,

Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir
Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y.

Encore adieu--et  vous mille fois de tout mon coeur.

GEORGES BIZET.

Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.




_Dix-huitime Lettre._


1873?

Mon cher ami,

Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a
retard ma rponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en
Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour.
Si j'ai quelque chose de nouveau  ce sujet, je m'empresserai de vous en
informer.

J'ai t enchant de vos quatre morceaux. La premire idylle et la
chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours
la mme. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donn encore une impression
meilleure que la premire.

Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les
producteurs de bonne musique redoublent de zle pour lutter contre
l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!...
L'animal, non content de son _Roi Carotte_  la Gatt, va nous gratifier
d'un _Fantasio_  l'Opra-Comique.--De plus, il a rachet  Heugel son
_Barkouf_, a fait dposer le long de cette ordure de nouvelles paroles
et a revendu le tout 12,000 francs  Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_
auront la primeur de cette malpropret.--L'hiver sera pauvre en
nouveauts.--Les directeurs de l'Opra-Comique m'ont dclar qu'il leur
tait impossible de monter cette anne ma _Griselidis_ (Sardou), vu la
grande dpense que ncessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en
compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux
actes).--J'ai fini ou  peu prs.--J'attends une distribution.

Je travaille  _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma
symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq
morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagns
de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a achet le recueil qui sera
intitul: _Jeux d'enfants_!...

  _Dix morceaux  quatre mains._

  N 1. _Les Chevaux de bois._      Scherzo.

    2. _La Poupe._                Berceuse.

    3. _La Toupie d'Allemagne._    Impromptu.

    4. _L'Escarpolette._           Rverie.

    5. _Le Volant._

    6. _Les Soldats de Plomb_      Marche.

    7. _Colin-Maillard._           Fantaisie.

    8. _Saute-Mouton._             Caprice.

    9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo.

   10. _Le Bal._                   Galop.

La suite d'orchestre est compose des ns 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai
supprim les titres trop enfantins[62].

tes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destins  tre
la proie de tous les flaux.--Allons-nous enfin tre tranquilles?... Je
l'espre; mais bien des gens ont peur.

Mille amitis et  bientt je l'espre.--Envoyez-moi quelque chose de
vous et toujours  vous de tout coeur.

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.




_Dix-neuvime Lettre._


Cher ami,

Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai
mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve  l'instant et je le
croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un tourdi et je ne sais
comment me disculper  vos yeux.

Le morceau est trs joli.--C'est bien instrument. Cela manque peut-tre
d'un peu de clart. Les bois surtout sont un peu trop traits  quatre
et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procd.--Votre
effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entre du
quatuor vient quatre mesures trop tt.--vitez les frottements.--Que
chaque partie ait autour d'elle une atmosphre suffisante pour se
mouvoir.

Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, 
_grandes masses_.--Deux ou trois fltes,--quatre cors,--deux trompettes,
trombones etc...

Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_.

 partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17,  Port-Marly
(Seine-et-Oise).

J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content.

Mille amitis et pardon excuse!

GEORGES BIZET.




_Vingtime Lettre._


_1874?

Cher ami,_

Vous voyez que je n'ai pas grand chose  vous reprocher.--_Vous tes en
tat_ et vous instrumentez TRS BIEN. L'ouverture est amusante et je
crois que cela russira  merveille.

J'ai fait cet t un _Cid_ en cinq actes. C'est Faur qui m'a lanc dans
cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rle un de ces jours. Si
la chose lui plat, il y aura espoir d'arriver  la grande boutique.

_Carmen_ s'achve.--J'entrerai en rptitions en dcembre.

Pardonnez-moi d'avoir gard si longtemps votre ouverture.--Mais ma
rentre  Paris m'a fait perdre huit jours.

Mille amitis et votre dvou ami

GEORGES BIZET.




_Vingt-et-unime Lettre._


1874

Mon cher ami,

Votre aimable lettre m'a trouv au lit en tte  tte avec une angine
des plus aigus.--Depuis deux heures, les abcs ont disparu--et je vais
me remettre rapidement  grand renfort de ctelettes.

Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouv  Bougival un petit
coin trs tranquille, trs agrable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes,
Bougival, Seine-et-Oise_).

J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en rptition au mois d'aot pour
passer fin novembre ou commencement dcembre,--et y commencer, peut-tre
y finir _Sainte Genevive_, oratorio sur lequel je compte beaucoup.

Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes
vos chatteries et gteries les remerciements des Bizet, pre, mre et
enfant.

GEORGES BIZET.




_Vingt-deuxime Lettre._


Mon cher ami,

Le _Nocturne_ est trs joli et fort bien orchestr.-- la cinquime
mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un
chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la
sol_ doubl par la deuxime flte et les violons.--Au lieu de _la sol_
mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxime
temps. Le solo de violoncelle peut faire trs bien; pourtant je
prfrerais tous les violoncelles. Ne dcidez rien avant d'avoir
entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des
deux manires.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu
_bas_; il faut se dfier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est
une rgle gnrale  laquelle le cas prsent peut faire exception.--La
harpe fera trs bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu
court_? Ceci n'est pas un jugement dfinitif.

Quant au finale du concerto, il me parat avoir deux gros dfauts:--1
Ce n'est pas un morceau de piano (mme piano et orchestre); 2 Ce n'est
pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas
bien plac l...--Les traits me semblent cherchs et je ne crois pas
qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'tre mauvais.
Le dbut ferait trs bien, mais  l'orchestre. Du reste, en relisant ce
morceau, je vois que le piano vous a gn.--En somme: bon morceau, mais
qui n'est pas apte  faire un finale de concerto de piano. C'est
horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rve un concerto
et je ne puis parvenir  faire  la fois du piano et de la symphonie.

Ne vous dcouragez pas et crivez beaucoup.--Vous ne travaillez pas
assez.--Produisez, produisez.

J'entre en rptition dans quelques jours. Ma _Carmen_ passera fin
novembre ou commencement dcembre[63]. Je viens de passer deux mois 
orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.

J'ai une _Sainte Genevive_[64] sur le mtier, mystre en trois
parties.--Mais je ne sais si je serai prt pour cet hiver.

Mille amitis de votre affectionn et dvou:

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.




LETTRES  ERNEST GUIRAUD

PROSCENIUM


Ernest Guiraud fut l'ami de la premire heure, le compagnon d'armes de
Georges Bizet. Avec lui, il vcut les dures luttes de la vie d'artiste;
il connut ses misres comme ses joies, les premires souvent plus
profondes que les dernires.  peu prs du mme ge[65], l'un et l'autre
vivaient cte  cte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges
Bizet paraissait avoir une vritable confiance dans le jugement de son
an.

Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pens qu'il y avait
intrt  publier les petites lettres intimes que Georges Bizet
adressait journellement  son vieux camarade et qui, si elles ne
prsentent pas, en raison de leur brivet, une grande valeur
artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux
natures d'lite[66].

Nous devons la communication de cette correspondance  l'obligeance de
M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec matrise, depuis
de si longues annes, le pupitre de violon-solo  l'Opra-Comique. Nous
lui adressons ici tous nos remerciements.

H. I.




_Premire Lettre._


Cher,

Merci de ta lettre.--J'ai vu C.--Reu mon deuxime acte.

Je t'envoie quatre vers--une primeur! un amour!

    La fleur des champs boit la rose
    Qui l'attendait  son rveil.
    La lune mme _assez ose_
    Boit la lumire du soleil.

Quel physicien-astronome! Quel pote! et quel...!

Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir  l'heure qui te convient.

Ton vieux

GEORGES.




_Deuxime Lettre._


Jeudi.

Vieux,

J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!...  6 heures prcises; il faut
que je file  8 heures 1/2.

Amne Diane pour avaler les os et les eaux...

 tantt ton

GEORGES BIZET.




_Troisime Lettre._


Voil ton fauteuil, cher ami, tu seras  ct de _X_... que je n'ose pas
placer auprs de _Nephtali_; je crains les scnes!... Si _Azevedo_ est
de l'autre ct... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.

Ton vieux

GEORGES BIZET.

_P. S._ J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez
toujours lui imposer votre volont. Je vous reconnais bien l!!![67].




_Quatrime Lettre._


1870.

1 Tous les hommes (maris ou non maris) de 20  30 partent-ils?...

J'ose esprer qu'on ne poussera pas jusqu' 35, nous serions gentils!

2 Sommes-nous  la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que
faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il
aller me faire inscrire?

Faudra-t-il que je rentre  Paris pour aller faire l'exercice?

Tu serais bien gentil d'avoir l'oeil sur tous ces dtails que tu seras 
mme de me donner, puisque tu es dans les mmes conditions que moi.--Je
tiens  n'tre pas le dernier  faire mon devoir.--Oh! les 7,300,000
C...!!!...

Si tu as quelque ide sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi
bien aimable de me le communiquer.

Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...

Nous allons pouvoir chanter avec variante:

_Tutti son mobili!..._

Le prcepteur de Louis s'est distingu l-bas!... et le collaborateur de
la vie de Csar, Leboeuf!... ils vont bien!... du coup d'oeil!... de la
prvoyance!... Quels oeufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on,
des talents, va nous sauver... esprons-le!

C'est gal!... les 7,300,000 C...!...

Ton vieux

GEORGES BIZET.




_Cinquime Lettre._


J'ai un conseil a te demander.

Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas ferm l'oeil
cette nuit.

Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonant la _Traviata_
pour ce soir.

Voil une occasion de rompre,  moins d'une grosse erreur.

Viens.

Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.

Je ne vais pas chez toi.--Mon pre est ici.

 toi

GEORGES BIZET.




_Sixime Lettre._


Cher,

Carvalho et sa femme comptent sur toi  dner ce soir.

Tu n'es donc pas rentr chez toi hier. Tu n'as donc pas reu la dpche?

Suis libre ce soir.

Madame Carvalho te dsire beaucoup.

 toi, vieux,

GEORGES BIZET.




_Septime Lettre._


Cher,

Nephtali et Jadin viennent dner demain jeudi dans ma cambuse--toi aussi
ou je crie.

Nephtali nous invite  dner samedi.--Dis _oui_ ou ne dis rien; j'ai
dj dit oui pour toi.

 toi

GEORGES BIZET.




_Huitime Lettre._


Cher,

Je n'irai pas  Paris avant huit jours.

D'ici l, je serai chez moi _toujours_ except jeudi.

As-tu reu ma lettre?... Viens djeuner ou dner ou coucher--et plutt
tout cela  la fois,--si tu es en travail.--Je ne te garderai pas
longtemps.

Vas-tu mercredi chez le prsident?--J'ai t en voyage samedi,
dimanche.--Je suis rentr lundi au Vsinet. Je repars aujourd'hui,
mardi, et ne rentre pas vendredi.--Ne te coupe pas!

 toi mille fois de tout coeur.

GEORGES BIZET.




_Neuvime Lettre._


Cher,

C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!

Mercredi, il faut que j'aille  Paris; y seras-tu?... et dnerons-nous
ensemble? Irons-nous chez le prsident? Moi, oui, il faut que j'y aille.

Rponds un mot.

 toi de tout coeur.

GEORGES BIZET.




_Dixime Lettre._


Mon cher ami,

Je t'engage vivement  aller trouver Perrin.--Moi je ne veux plus
entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondment,
quand je songe aux onze voix d'Elwart.--C'est  tout lcher.--Pour deux
sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.

C'est fait d'avance; sois-en convaincu.--On choisira celui qui
prsentera les chances de four les plus accentues.

Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.

1 Perrin.

2 Gevaert.
  _Thomas_ refusera.

3 David.
  _Gounod_ refusera.

4 Reber.

5 Mass.

6 Semet.

7 Maillard.
  _Reyer_ refusera.

8 Saint-Sans.
  _Auber_ refusera.

9 Elwart.

En cas de refus de _David_, on aura Duprato. Sauf _Elwart_, ce sera
possible.

Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de
cette stupide preuve. Quant  moi, je ne veux plus, je te le rpte,
m'occuper de tout cela. Je n'irai plus  l'Opra d'ici deux mois.

J'ai t extrmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin
avant,--tant mieux.

Bonne chance, cher, et  toi de tout coeur, de toute affection. Ma femme
te serre la main.

GEORGES BIZET.




_Onzime Lettre._


Cher ami,

Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du
deuxime acte de Mignon, quatre mains.

Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas,
laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me
recevoir (j'irai chez toi  cause du piano) vers 10 ou 11 heures!

Ton vieux

GEORGES BIZET.

Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffe,--ne
l'oublie pas.




_Douzime Lettre._


Passe me prendre  4 heures 1/2; nous irons dner rue Mdicis, et aprs
 _Jeanne d'Arc_! Nous rirons.

Viens  4 heures 1/2, parce que M... chante le solo de la messe de
Gounod et me prie de le lui faire dire avant dner.

 toi

GEORGES BIZET.




_Treizime Lettre._


Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que
demain--remets galement.

Je suis toujours malade.

 toi

GEORGES BIZET.




_Quatorzime Lettre._


Cher,

Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc djeuner que
dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odon. Nous
nous y pourrons cacher.

Je t'envoie trois volumes que j'ai reus pour toi.

 dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une
douzaine d'hutres.

Mille fois  toi

GEORGES BIZET.




_Quinzime Lettre._


Quoi de neuf?

J'ai t trs malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs nvralgiques dont
j'ai cru claquer.

Quoi de neuf?--Vite--rponds.

 toi

GEORGES BIZET.




_Seizime Lettre._


Cher,

Reyer vient dner demain, samedi  7 heures.

Tche de venir.

Ton vieux

GEORGES BIZET.




_Dix-septime Lettre._


1 Papa calm!

2 Nous dnons jeudi chez Gounod,--belle Hlne n'oublie pas.

3 Ci-joint ta blague.

4  ce soir S...

5 Adresse de Godard (_Rinaldi_), 18, rue Favart.

Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour
Camille  15 francs.

 toi, cher, de coeur.

GEORGES BIZET.




_Dix-huitime Lettre._


Vieux,

Le porteur de ceci est _Alphonse Bruneau_, grand ami  moi.--Il a tenu
avec succs l'emploi de premier tnor  l'Opra-Comique dans de bonnes
villes.--Il chante _Lucie_ etc...--La voix est excellente; tu
t'apercevras facilement de ses qualits physiques.--Or, M. Capoul ne
chantant plus que les premiers tnors  l'Opra-Comique, tu serais
gentil de prsenter mon ami aux intelligents directeurs du Thtre
imprial de la _Dame blanche_.--Je crois que ce serait une bonne
affaire.--Il a plus qu'il ne faut pour chanter le _Chalet_, Hector des
_Mousquetaires_.

Enfin, fait tout pour le mieux et  toi.

GEORGES BIZET.




_Dix-neuvime Lettre._


Mardi...

Mme Chabrier me charge de t'amener dner demain (mercredi) chez elle.
Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre  6 heures
moins un quart.

Sois exact et  toi de coeur.

GEORGES BIZET.

FIN.




TABLE DES MATIRES


                                              PAGES.

CSAR FRANCK                                                           3
    Catalogue des oeuvres de Csar Franck                              24

CHARLES-MARIE WIDOR                                                   31

DOUARD COLONNE                                                       41

JULES GARCIN                                                          55
    Catalogue des oeuvres de Jules Garcin                              64

CHARLES LAMOUREUX                                                     67

FAUST. Scnes du pome de Goethe mises en musique par
  Robert Schumann                                                    105

LE REQUIEM ALLEMAND de Johanns Brahms                               145

LETTRES INDITES DE GEORGES BIZET                                    155
    Lettres  Paul Lacombe.--Avant-Propos                            157
    Lettres  Ernest Guiraud.--Proscenium                            201

Strasbourg, typ. G. Fischbach.--4187


FOOTNOTES:

[1] Ses premires compositions sont ainsi signes: Csar-Auguste Franck
de Lige.

[2] Csar Franck a eu un frre, Joseph Franck, n  Lige vers 1820, qui
s'est vou galement  l'art musical, mais sans grand succs. Il termina
ses tudes de piano, d'orgue et de composition au Conservatoire de
Paris; il fut aussi violoniste. Aprs avoir exerc les fonctions de
matre de chapelle et d'organiste  l'glise des Missions trangres,
puis  Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livr  l'enseignement du piano,
de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses compositions
religieuses et profanes.

[3] Il est bien entendu que nous ne plaons pas dans cette catgorie les
compositeurs qui, bien qu'infods  Richard Wagner, ont fini par se
dgager de ses formules pour arriver  un style qui leur est propre.

[4] Nous pourrions,  propos du dpt qui devrait tre rgulirement
fait  la Bibliothque du Conservatoire, exprimer le regret que ce dpt
soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer que le dossier de
Csar Franck, nous n'y avons dcouvert qu'un nombre fort restreint de
ses oeuvres.

[5] La 1re audition des _Batitudes_ a t donne, grce 
l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Chtelet, le 19 mars
1893. Le succs a t considrable. Les interprtes taient Mlles
Pregi, de Noc, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard,
Grimaud et Villa.

[6] On pourrait citer les noms de MM. Saint-Sans, Delibes, Lalo,
Joncires, Gabriel Faur, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. Benoit,
P. de Brville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal,
Guilmant,...... Mme Augusta Holms......

[7] Depuis que ces pages ont t crites, Charles Widor a transport ses
pnates rue de l'Abbaye, n 3.

[8] _Nouveaux Lundis_ de Sainte-Beuve. Tome Ier, page 201.

[9] Guy de Maupassant est dcd le 6 juillet 1893 dans la maison fonde
par le Dr Blanche et dirige actuellement par le Dr Meuriot.

[10] douard Colonne est retourn, en novembre 1891, 
Saint-Ptersbourg. Il tait accompagn de la charmante cantatrice,
Mlle Berthe de Montaient.--Le succs n'a pas t moins vif que les
annes prcdentes.

[11] La _Walkyrie_ a t excute, on sait avec quel succs, sous la
direction d'douard Colonne,  l'Acadmie nationale de musique.--Malgr
cette russite et pour des motifs personnels, douard Colonne a donn sa
dmission de chef d'orchestre de l'opra et a t remplac par Paul
Taffanel (1er juillet 1893).

[12] M. Philippe Flon, qui est n  Bruxelles le 21 fvrier 1861,
actuellement second chef d'orchestre du thtre de la Monnaie, a conduit
avec la plus grande autorit les reprsentations de _Lohengrin_  Rouen.

[13] La seconde Symphonie en _r_ majeur de Brahms avait dj t
excute au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin.

[14] Chri (Rose-Marie Cizos) ne  Etampes en 1824, morte en septembre
1861.

[15] Depuis la mort de Michal Costa (1883) les grands concerts du
Palais de Cristal ont t dirigs par M. Manns.

[16] Lamoureux avait dirig prcdemment, le 13 mars 1873,  la Salle
Pleyel, un concert avec l'orchestre et les choeurs, dans lequel furent
excutes plusieurs pages de J. S. Bach: le _Concerto en ut majeur_ pour
deux clavecins et orchestre d'instruments  cordes (MM. Fissot et
Delaborde); _Choeur_, extrait d'une _Cantate_; _Introduction_ et _fugue_
de l'ouverture en si mineur pour flte et instruments  cordes (M.
Taffanel); _Berceuse_ de la _Nuit de Nol_ pour contralto (Mlle A.
Monnier); _Concerto_ en r mineur pour clavecin et orchestre (M.
Delaborde); _Choeur_ extrait d'une _Cantate_ pour le lundi de Pques; _La
querelle de Phoebus et de Pan_, dramma per musica.

[17] Le texte de la _Passion selon saint Matthieu_ est de Henrici
(Christian-Frdric), plus connu sous le pseudonyme de _Picander_.

[18] Les solistes taient: Mlles Armandi, Arnaud, Puisais, MM.
Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier.

[19] M. Arthur Pougin avait t un des premiers  concevoir
l'organisation de ces ftes en l'honneur de l'auteur de la _Dame
blanche_. Ambroise Thomas avait compos la cantate _Hommage 
Boeldieu_.

[20] Les concerts populaires organiss par Pasdeloup au Cirque d'Hiver
commencrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, quelques
annes avant sa mort, qui eut lieu en aot 1887  Fontainebleau, o il
s'tait retir. Plusieurs essais infructueux furent tents pour faire
revivre les concerts populaires; leur temps tait pass. Le public avait
port ses prfrences sur les concerts Colonne et Lamoureux.

[21] Si jamais tragdie, dit M. douard Schur, fut crite pour la
scne, c'est _Tristan et Yseult_. Chaque geste y parle, chaque mot y
agit. Tout y est plastique, ramass en peu de paroles; mais d'autant
plus puissante dborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime:
verbe et mlodie se mlent imptueusement dans le grand flot de
l'harmonie, dans le fort courant de l'action.

[22] Les rles taient ainsi interprts: Mmes Fids-Devris (Elsa);
Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert (Frdric de
Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le hraut). Le grand succs fut
pour Mme Fids-Devris, MM. Van-Dyck, Auguez, et pour l'orchestre et
les choeurs. Dans le feuilleton du _Journal des Dbats_ en date du 8 mai
1887, Ernest Reyer crivait: De l'intrieur de la salle on n'entendait
pas les sifflets des manifestants, mais il est bien possible que, de la
rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos applaudissements. J'ai
rarement vu pareil enthousiasme.

[23] Les individus arrts pour leurs manifestations bruyantes devant
les portes de l'den, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous  la
classe des ouvriers!! Osaient-ils prtendre au monopole du
patriotisme?--Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous
connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pices jetant un jour
tout particulier sur les menes et les critiques qui se sont produites.

[24] Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle tourne
artistique, en 1893, dans la rgion du Nord.

[25] Cet antiwagnrien, dont nous ne transmettrons pas le nom  la
postrit, se leva au commencement du second acte pour prier M.
Lamoureux de vouloir bien faire _chanter_ la Marseillaise!

[26] _Lohengrin._ La lgende et le drame de R. Wagner par Maurice
Kufferath. Pages 100 et 101.

[27] Schumann, a dit Lonce Mesnard, dans son excellente tude sur le
Matre de Zwickau, a presque laiss dans l'ombre le personnage de
Mphistophls qui lui apparaissait ncessairement ds qu'il abordait
Faust; il lui a assign  tout le moins une place restreinte o il
figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarn qu' titre de
porte-malheur, de messager funbre charg de prononcer,  ct de
Marguerite, trop bien prpare par le remords  l'entendre,  ct de
Faust, trop distrait par ses hautes et fcondes entreprises, l'ironique,
le svre oracle qui quivaut  une sentence de mort.

[28] Berlioz ne me connat pas; mais moi je le connais et si j'attends
quelque chose de quelqu'un c'est de lui;  la condition toutefois qu'il
ne continue pas  traiter la posie comme il l'a fait dans son
_Faust_; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans
tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un pote, c'est
Berlioz. Et son erreur c'est que ce pote, ft-il Shakespeare ou Goethe,
il l'accommode toujours selon son caprice musical...

RICHARD WAGNER, Lettre  F. Liszt, 8 septembre 1852.



[29] Quand on connat la Bible, Shakespeare et _Goethe_, disait Robert
Schumann, et qu'on s'est bien pntr de leurs maximes, cela est
suffisant.

[30] Le succs fut beaucoup moins vif  Leipzig et Schumann crivait 
ce sujet:

Des rapports m'ont t transmis sur l'impression produite  Leipzig par
mes scnes de _Faust_. Une partie des auditeurs a t sduite, l'autre a
t trs rserve.--Je m'y attendais. Peut-tre s'offira-t-il cet hiver
une occasion pour la reprise de l'oeuvre et il serait possible que j'y
ajoutasse d'autres scnes.

[31] D'aprs les recherches les plus rcentes, voici quel serait l'ordre
exact dans lequel auraient t composes les diverses _Scnes de Faust_:
en 1844 Nos 1, 2, 3 et 7 de la troisime partie,--en 1848, Nos 4,
5 et 6 de la troisime partie,--en 1849 la premire partie et le N 4 de
la deuxime,--en 1850 les Nos 5 et 6 de la deuxime partie,--en 1853
l'ouverture.

[32] _Revue bleue._--Numro du 7 mars 1891.

[33] Les _Scnes de Faust_ avec texte allemand et traduction franaise
par R. Bussine ont t dites par la maison Durand, Schoenewerk &
Cie.

[34] Goethe crivait de Naples, le 17 mars 1787: Je pense souvent 
Rousseau,  ses plaintes,  son hypocondrie, et je comprends qu'une
aussi belle organisation ait t si misrablement tourmente. Si je ne
me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne
voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations
s'assimiler et se classer, moi-mme souvent je me croirais fou.

[35] Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction franaise de
la partition de Schumann, mais celle de l'oeuvre de Goethe par H. Blaze
de Bury.

[36] Firmery, Jean-Paul Richter.

[37] Enclin  la mlancolie par suite d'un tat maladif qui devait
aboutir  la perte de la raison, dans les dernires annes de sa vie, il
croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un thme
musical.

[38] La troisime partie des _Scnes de Faust_ de Schumann ne contient
pas moins,  elle seule, de 128 pages de la partition, alors que les
deux premires parties n'en ont que 119.

[39] La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, o il
sera reu grce  l'intercession de l'ternel Fminin, traversera toutes
les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette dernire
partie du _Faust_ de Goethe, sans penser aussitt  la divine Comdie de
Dante.

[40] Lonce Mesnard, _tude sur Robert Schumann_, p. 41 et 42.

[41] Lonce Mesnard, _tude sur Robert Schumann_, p. 18 et 19.

[42] C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir l'me de
Faust  l'enfer, ensevelissent Mphistophls et la troupe des dmons.

[43] Filipepi (Alessandro) dit Sandro _Botticelli_ (1447-1515), cole
florentine.

[44] Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo (1449-1494),
cole florentine.

[45] Robert Schumann s'est tellement enthousiasm pour cette partie
mystique et trange du _Faust_ de Goethe qu'il en a donn deux versions.
Le second texte est plus dvelopp que le premier.

[46] Giacomo Leopardi. Posies: _Aspasie_.

[47] _Essais de critique musicale._--Hector Berlioz, Johanns
Brahms,--librairie Fischbacher, 33, rue de Seine.

[48] Ce morceau pourrait tre compar au beau Lied de J. Brahms: _ la
pluie_ (op. 50).

[49] Lettre adresse le 1er avril 1869  M. E. Galabert et publi par
ce dernier dans une brochure publie sous ce titre: _Georges Bizet,
Souvenirs et Correspondance_.

[50] Bizet fut inscrit  l'tat civil avec les prnoms de:
_Alexandre-Csar-Lopold_. Mais il reut de son parrain celui de
_Georges_, qu'il a conserv toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 
Paris et mourut le 3 juin 1875  Bougival.

[51] La premire reprsentation de _Don Carlos_ eut lieu  l'opra de
Paris le 11 mars 1867.

[52] _Sylvie_ est un opra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud composa
 Rome,  l'poque o il tait  la villa Mdicis.

[53] La premire reprsentation de _Romo et Juliette_ eut lieu le 27
avril 1867.--La lettre de Georges Bizet est donc date des premiers
jours d'avril 1867.

[54] Les rptitions de la _Jolie Fille de Perth_! Le rle de Catherine
Glover qu'avait d crer Mlle Nilsson, avait t donn  Mlle Jane
Devris.--Il avait t question de le reprendre pour le donner  Madame
Carvalho.--Ceci n'eut pas de suite et ce fut Mlle Jane Devris qui
cra le rle.--La premire reprsentation de la _Jolie Fille de Perth_
eut lieu le 26 dcembre 1867.--La lettre de Georges Bizet, que nous
publions, doit donc tre date du mois de dcembre 1867.

[55] Il s'agit d'une pice-bouffe (_Malbrough s'en va-t-en guerre_)
commande par Busnach, nouveau directeur de l'Athne,  MM. G. Bizet,
Legouix, Jonas et Delibes.--Georges Bizet n'avait accept cette commande
qu'avec le plus vif regret...

[56] Georges Bizet rditait une lgende absolument fausse. M. Maurice
Kufferath, dans un article du Guide musical en date du 29 octobre
1893, a premptoirement prouv que jamais Wagner n'avait avanc que le
_Faust_ de Gounod ft une musique de cocottes!

[57] _No_, opra biblique en trois actes et quatre tableaux de M. de
Saint-Georges, avait t mis en musique par Halvy, matre de G.
Bizet.--Mais la partition tait loin d'tre termine, et, par amiti
pour son matre, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de
l'achever.--Interrompu  plusieurs reprises, ce labeur prit fin  la fin
de l'anne 1869.--Mais des difficults de toute sorte empchrent la
reprsentation de l'oeuvre au Thtre Lyrique.--Depuis,  Pques 1885,
_No_ a t jou avec succs sur le thtre grand-ducal de Carlsruhe,
sous la direction de Flix Mottl.

[58] Georges Bizet avait pous, le 3 juin 1869, la fille de son matre,
Mlle Genevive Halvy.

[59] Mme Prelly tait une femme du monde d'une radieuse beaut, mais
doue d'une voix mdiocre, que la scne avait tente. Une partie de
l'insuccs de _Djamileh_ fut due  l'insuffisance de cette artiste.

[60] La premire reprsentation de _Djamileh_ eut lien le 22 mai 1872.

[61] La premire audition de l'_Arlsienne_ aux Concerts populaires eut
lieu le 10 novembre 1872.--Elle avait t donne, prcdemment le 1er
octobre 1872, au thtre du Vaudeville.

[62] Le recueil dfinitif se composait de douze pices
(L'Escarpolette.--La Toupie.--La Poupe.--Les Chevaux de Bois.--Le
Volant.--Trompette et Tambour.--Les Bulles de Savon.--Les Quatre
Coins.--Colin-Maillard.--Saute-Mouton.--Petit Mari, Petite Femme.--Le
Bal).--Les numros 2, 3, 6, 11 et 12 formrent la _Petite Suite
d'orchestre_ excute pour l'inauguration des concerts Colonne 
l'Odon, le 2 mars 1873 (Renseignements donns par Charles Pigot dans
son ouvrage: _Georges Bizet et son oeuvre_, page 318).

[63] Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la premire reprsentation
de _Carmen_.

[64] Les fragments de l'oratorio inachev _Sainte Genevive_ auraient
t complts par l'ami dvou de Georges Bizet, par l'excellent et
habile compositeur, Guiraud.

[65] Georges Bizet est n  Paris le 25 octobre 1838 et Ernest Guiraud 
la Nouvelle-Orlans le 23 juin 1837.

[66] Aucune de ces lettres n'est date: il et t, si non impossible,
mais du moins trs difficile d'assigner  chacune d'elles une date
prcise.

[67] Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et parat
avoir t crit par une femme, peut-tre par Madame G. Bizet.


    OUVRAGES DU MME AUTEUR.

    Librairie Fischbacher

    33, rue de Seine, 33

    Quatre mois au Sahel, 1 vol.                                     3 fr. 50

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    portraits gravs  l'eau forte, par A. et E. Burney.--R.
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    Bizet, 1 vol. avec un portrait grav  l'eau forte,
    par A. et E. Burney                                              6 fr. --


_En prparation:_

PROFILS D'ARTISTES CONTEMPORAINS.





End of the Project Gutenberg EBook of Portraits et tudes; Lettres indites
de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert

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     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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